Islande

Arnaldur Indridason, La muraille de lave

arnaldur indridasson la muraille de lave

Le commissaire Erlendur est en vacances, sur les traces de son enfance dans les fjords de l’est. L’un de ses adjoints au curieux prénom composé, Sigurdur Oli (prononcez le ‘u’ comme un ‘ou’), se colle aux enquêtes. Il surveille le journal d’une vieille, amie de sa mère, volé chaque matin dans sa boite ; il surveille le clochard Andrès, ex-petit garçon violé systématiquement par son beau-père ; il surveille Lina, comptable échangiste envolée, un brin tentée par le chantage. C’est la routine.

C’est aussi le quotidien déprimé d’une Islande où le ciel est trop souvent bas, les gens trop souvent bornés, élevés trop souvent par des couples à la dérive. Les mères divorcent, se prostituent, picolent ; elles laissent faire les hommes violents, taiseux et ivrognes ; les rares qui ont fait quelques études s’empressent d’appliquer les méthodes de voyous apprises à l’école primaire dans la finance internationale. Il était étonnant qu’Indridason, auteur sociologique de l’Islande, n’ait pas encore abordé le sujet : voilà qui est fait !

La « muraille de lave » est à la fois la falaise que bat l’océan et qu’il ne faut arpenter qu’avec précaution, surtout lors de tempêtes imprévisibles, mais aussi la façade de la plus grande banque du pays, tout aussi dangereuse et soumise au climat imprévisible des capitaux, malgré son air de luxe policé. La spéculation sur les comptes en devises bat son plein ; de quoi s’en mettre plein les poches pour pas cher. Tout le monde vit à crédit, pourquoi pas vous ? Avant la crise, le délire. Depuis, bien sûr, tout a changé… mais il faudra attendre les romans suivants d’Indridason pour en avoir l’écho.

La psychologie est comme d’habitude creusée et polie, le lecteur voit vivre les gens, un peu isolés dans ce quasi désert très au nord de l’Europe. Le Brennivin (brandevin, alcool local fort), la baise, les épices de l’échangisme, de la pornographie et de la pédophilie, font passer le temps et compensent le soleil trop rare. Connaissant l’Islande, je suis étonné de l’obsession de l’auteur pour la pédophilie : le phénomène y serait-il particulièrement fort, plus qu’ailleurs ? Ou Indridason se défoule-t-il d’une expérience personnelle aux lourds souvenirs ?

Il fait de son pays une peinture un brin poétique, mais désabusée et noire. Familles déstructurées, morale qui se délite, laisser-aller social. Il n’y a pas que dans la finance que les requins attrapent toute proie à portée : les « encaisseurs » aussi pour récupérer l’argent de la drogue, les maîtres-chanteurs aussi pour monnayer des photos porno, les machos aussi pour violer et faire taire les petits garçons, les gens-comme-vous-et-moi aussi pour châtier les violents que la justice relâche trop facilement en leur trouvant des excuses. Indridason accuse l’époque de chacun pour soi, accuse le pays de compenser la déprime par la violence gratuite, ses compatriotes de ne penser qu’à eux et rarement aux autres. Lui les regarde et les peint, pour le meilleur et pour le pire.

arnaldur indridasson maitre du polar

Même le froid Sigurdur Oli, qui méprise les petits malfrats (trouillards quand ils ne sont pas en bande ou sous l’emprise de substances illicites), remet en question sa mère, son couple, ses amis et sa façon de voir. Le visage d’un gamin l’a touché. Un gamin des années 1990 sur un bout de pellicule de film, tout nu et suppliant. Alors quand les Vikings de la finance rencontrent les pornographes violeurs d’enfants, il ne fait pas de quartier. Et Dieu « fit tomber sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu » (Genèse XVIII, 19). Dans un pays luthérien, rien d’étonnant à ce qu’un auteur de polar contemporain reprenne le symbolisme biblique.

Arnaldur Indridason, La muraille de lave, 2009, Points policier 2013, 402 pages, €7.51

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Arnaldur Indridason, Betty

Pas de commissaire Erlendur Sveinsson cette fois-ci. Dans ce premier roman de l’auteur, qui a mis 8 ans avant d’être traduit en français, le nom d’Erlendur apparaît une fois, mais il est sur une autre affaire. Nous sommes avec Betty dans un huis clos psychologique entre le mari, la femme, l’amant. Sauf qu’aucun ne remplit les rôles : le mari n’est pas marié, la femme n’est que sa maitresse, quant à l’amant, c’est un terme générique…

arnaldur indridason betty

La fameuse Betty est une fille sans aucun scrupule, élevée à la dure dans un quartier où règne alcoolisme et violence (très courants en Islande). Elle connait les garçons pour avoir été tripotée petite et avoir couché très tôt. Elle ne dédaigne pas les filles, qui la reposent des mâles et sont plus manipulables. Car le fin mot est bien « manipulation » : des corps, des âmes, des actes. Elle n’en est pas à son premier essai, toute jeune déjà, elle avait monté l’élimination d’une rivale au concours de beauté.

Nous sommes ici dans le crime parfait, où la disparition du conjoint est attribuée à un autre. Mais, astuce de l’auteur, sans aucun profit ! Ledit auteur ne réduit pas là son talent et ce roman policier qui commence de façon classique par l’entraînement psychologique d’un quidam à l’idée de tuer un salopard, bifurque brutalement à la moitié du livre !

Je ne vous en dis pas plus, mais la surprise est de taille. Comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le lecteur est berné, sauf que ce n’est pas sur la fin mais en plein cœur de l’histoire. L’auteur a su créer des personnages de caricature plus vrais que nature, mais il joue avec le « je » qui, une fois de plus, est un autre.

Écrit familier, sans le style bien meilleur qui sera le sien par la suite, ce premier roman se lit d’une traite. Il renouvelle le scénario classique et frappe fort. Prenez plaisir, il y a du sexe, de l’alcool et du sang, mais aussi une réflexion sur l’emprise psychologique et la lâcheté qui consiste à choisir toujours la pente la plus facile.

Arnaldur Indridason, Betty, 2003, Points roman noir novembre 2012, 237 pages, €6.46

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Arnaldur Indridason, La femme en vert

Arnaldur Indridason La femme en vertUn squelette est découvert par un gamin dans les fondations d’une maison. Car Reykjavik, la capitale de l’Islande, s’étend de plus en plus. Les Islandais veulent devenir urbains, comme dans tous les pays développés. L’agriculture et la pêche sont trop dures et trop peu rémunératrices. Nous sommes en 2001, bien avant la crise qui allait emporter la finance et la richesse sans fondement. Arnaud, fils d’Indri (tel est la signification du patronyme de l’auteur – son père étant lui-même fils de Thorstein) en était à ses premiers romans policiers.

Ce roman-ci a tout du roman et très peu du policier. Car l’auteur l’avoue dans une interview : « les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans ». D’autre part, dans ce pays très rude où tout le monde est cousin et où la nuit dure six mois, « beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société ». Si l’homme heureux n’a pas d’histoire, toute souffrance crée de fait la littérature. L’Islande en pleine mutation mondialiste et technologique secrète de la souffrance comme peu de pays européens, du fait de son isolement.

Le squelette découvert est-il le témoignage d’un meurtre récent ? Ou un reste des colonisateurs de l’île, plus de 1000 ans auparavant ? Le commissaire Erlendur, bourru et tourmenté, fait l’appel à des archéologues. Ceux-ci sont professionnels de la fouille, donc très minutieux, donc très lents. Cela laisse tout le temps au commissaire, flanqué de ses deux inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg (un homme et une femme), de chercher qui a habité le quartier, qui a disparu ces trente dernières années (durée de la prescription pour meurtre), qui pourrait être enterré là en catimini.

Ce qu’ils vont découvrir n’est pas beau… mais pas récent – manière de ne pas choquer la société islandaise du début des années 2000 qui se croit sortie du Moyen âge. L’histoire, peu à peu dévoilée, avec interrogatoires et retours en arrière, met au jour la triste réalité islandaise : le pouvoir du mâle. Comme partout ailleurs dans les pays qui croient aux religions du Livre, mais en pire à cause de la rudesse de l’existence et de la pauvreté du pays. Avant 1945, les enfants non désirés sont abandonnés et confiés à des fermes par l’orphelinat. Il se passe des choses abominables avec ces ‘esclaves’ mal considérés. Adultes, ils ne font que reproduire la violence et se venger sur les plus faibles qu’eux : leur épouse et les enfants.

La transmission se fait mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui, tel est le message de l’auteur. Si la drogue, l’alcool, le laisser-aller se développent, c’est qu’ils ont de solides bases dans la tradition depuis au moins deux générations. Les enfants ont-ils été voulus ? Aimés ? Les convenances n’ont-elles pas pris le pas sur l’humanité, dans cette société luthérienne où le moralisme et la médisance font plus de ravages que le brennivin ? La mémoire se rappelle aux bons souvenirs dans ces années 2000 de la modernité où chacun croit vivre uniquement dans l’instant. Les parents ont été des enfants et, si leur existence a été dure, s’ils n’ont pas rencontré d’âme forte pour s’y accrocher et opérer leur résilience, l’histoire va se répéter – sans fin. Comment bâtir un projet d’avenir si l’on ne garde pas la mémoire ? C’est valable pour les individus et les familles comme pour toute la société.

Erlendur, commissaire de police par hasard, parce qu’il en avait marre d’être ouvrier, est père et a été enfant. Son histoire personnelle rencontre son enquête. Il a quitté sa femme, épouse exclusive farouchement jalouse de bâtir une forteresse familiale. Elle lui a interdit de revoir ses petits et lui, le lourdaud, a laissé faire. Son fils adulte ne veut plus le voir ; sa fille se drogue. Lui-même, lorsqu’il avait dix ans, a perdu dans une effroyable tempête de neige comme il n’en existe que si loin au nord, son frère de huit ans. Il ne s’en est jamais remis. Erlendur se cherche donc comme père et comme fils.

Et le roman mêle sa vie à celle des autres. Tous cousins ? Le roman policier islandais a tout de la tragédie grecque. Les Atrides vivent encore dans l’île du nord. La femme en vert va tout résoudre. Ou du moins tout expliquer. Pour l’avenir, on verra…

Arnaldur Indridason, La femme en vert, 2001, Points policier 2007, 348 pages, €6.65

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Arni Thorarinsson, Le septième fils

Nous sommes en Islande, dans les fjords de l’ouest, en haut à gauche de la carte, très découpée à cet endroit. Un endroit sauvage au climat arctique qui a longtemps vécu de la pêche et se pose des questions sur sa survie. L’Islande de la modernité, c’est l’excès, démontre l’auteur. Il écrit en 2008, au moment où la pire crise financière de l’histoire du pays commence à émerger. Mais c’était inéluctable : excès d’alcool puis de drogue, de sexe puis de cupidité – jusqu’à jouer la vie des gens pour « arriver ». Nous sommes en polar sociologique, ce qui peut déplaire aux primaires shootés aux séries américaines, là où l’action n’avance qu’à coups de lattes ou de pistolet-mitrailleur. Mais il faut s’intéresser à cette île nordique, isolée et froide, car elle témoigne plus que notre pays continental, entouré et ensoleillé des ravages d’une modernité non apprivoisée.

« Cette fois, le responsable c’était la cupidité, qui est en train de mettre ce pays sens dessus dessous. Tout ça pour imiter les autres. Les gens se pâment devant des richesses dénuées de toute valeur véritable et ne voient que ça partout autour d’eux : dans les journaux, à la télé, chez leurs voisins, et ils ont l’impression qu’ils doivent se prêter au même jeu. Et ce jeu-là n’épargne rien ni personne. (…) Quant aux enfants, ils s’appliquent à singer leurs parents. Et se prosternent à leur tour devant le dieu de l’argent » p.399.

Le septième fils est une légende biblique dans laquelle le chiffre sept signifie la surpuissance. Reprise par les groupes rock, elle sert aux satanistes à justifier leur élection. Mais si le septième était une fille ? L’intrigue s’emmêle à plaisir jusque vers les deux tiers du roman, avant de s’éclaircir brusquement comme le ciel en Islande. L’auteur a de l’humour et campe un portrait de journaliste local corrosif et anti-macho. Einar – l’Unique – est divorcé et a du mal à entretenir une relation normale avec les femmes parce qu’elles ne savent pas trop ce qu’elles veulent. Féministes, elles revendiquent haut et fort leur liberté et l’égalité ; lorsque l’homme se montre vulnérable elles le méprisent, le frappent de mots ou de gifles et se sentent abandonnées et misérables ou, pire, se vengent comme à la télé. Prises par leur profession « comme les hommes », elles délaissent leurs enfants qui tournent affairistes ou gothiques, noyant leur vague à l’âme dans le tabac, la drogue, l’alcool, le sexe ou « l’incivilité ». Un pays de 320 000 habitants nous en dit autant que les lourdes enquêtes socio-universitaires en pays de 65 millions.

Où nous rencontrons trois gamins de 12 ans qui viennent de fonder une entreprise au chef avec « rien d’autre sur le dos que son tee-shirt en dépit de la température extérieure qui avoisine zéro » (p.13), une maison historique transmise de génération en génération qui part en fumée, un pasteur pop qui s’interroge sur un étron, trois ados de 14 ans tout en noir et percés de toute part, en révolte, une divorcée camée aux médocs, une grosse qui veut se faire plus mince qu’une star rock et qui n’attend que « sa chance », une commissaire au gamin vendeur de journaux, un brigadier de police réactionnaire et cœur d’or, un député socialiste retrouvé mort, un footeux ex-célébrité et son copain à vie avide d’alcool, drogue, sexe, affaires… Et ainsi de suite tournent les gens dans le tourbillon de la modernité qui désoriente. Plus d’avenir, plus de morale, l’imitation des autres « vus à la télé ». Le « pourquoi pas moi ? » clamé à la face de tous – et gare à quiconque se met en travers du chemin.

Une belle intrigue loin de Rambo, qui dépasse le localisme pour s’ancrer dans l’humanité.

Arni Thorarinsson, Le septième fils, traduit de l’islandais par Éric Boury, 2008, Seuil Points policier, novembre 2011, 446 pages, €7.41

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Laxness, La cloche d’Islande

L’Islande est un pays pauvre où l’on vit de brebis et de morue dans des maisons de tourbe. Colonisée par les Vikings peu avant 900, peuplée d’esclaves irlandais et de proscrits de Norvège, l’île a périclité une fois le christianisme instauré. Il prônait la révérence aux puissances et a entraîné la soumission à la couronne danoise. Pays d’Europe continentale, le Danemark n’avait que faire de cette île pauvre sans cesse à quémander du grain et de la corde, tout ce qui ne poussait pas sur cet antre de l’enfer, terre volcanique où Satan crachait le feu périodiquement. Le roman du prix Nobel de Littérature 1955 Laxness a été écrit en 1943, sous une autre botte : l’allemande. Il chante l’Islande ‘éternelle’, celle qui survit par-delà les vicissitudes, dans le souvenir des sagas des scaldes. La culture est ce qui reste quand on a tout oublié : il n’est pas de meilleur exemple que l’Islande.

L’auteur situe l’histoire au XVIIIe siècle, lorsque le Danemark cherche du fer pour fondre des canons et faire la guerre aux Suédois qui lui ont piqué la Scanie. Mais les caisses de l’État sont vides, englouties dans les fêtes et les caprices. Il faut donc pressurer l’île esclave. Le premier chapitre montre donc le démontage de ‘la cloche’ d’Islande, sise au lieu du parlement traditionnel, l’Althing. Le roman met en scène quatre personnages principaux, chacun présentant une face de la culture islandaise, l’un des trois étages de l’homme : instincts, passions, intelligence.

  1. Le paysan Jon Hreggvidsson est robuste et noir de poil, il est la force de la nature qui survit à tout, aux intempéries, aux tourments, à l’alcool.
  2. La femme-elfe, maîtresse de grande ferme et fille du gouverneur Snaefrid Eydalin Björnsdottir, est la passion, vierge guerrière qui se donne à qui elle veut, conduite par l’honneur, ce sens inné de la réputation qui tient tous les Vikings.
  3. Le lettré Arni Arnaeus collecte les anciens parchemins et représente l’Islande au roi du Danemark ; il est féru de droit et d’anciennes coutumes, la mémoire de l’île.
  4. S’oppose à lui comme la nuit au jour le chrétien archiprêtre Séra Sigurd, ambitieux, obstiné, renfermé, qui enrobe de latin ses discours pour imposer sa loi sous prétexte de Dieu. Est-il l’âme contre la raison ? L’au-delà contre l’ici-bas ? L’auteur ne tranche pas tant il n’y a ni Bien ni Mal en Islande, seulement du bon et du mauvais.

Chaque personnage est alternativement lumineux et sombre, ni ange ni bête mais humain. Jon a-t-il tué l’envoyé du roi lorsqu’il était bourré ? Peut-être, nul ne le sait, même pas lui, toujours est-il que l’autre a été retrouvé mort au matin auprès de lui. Il sera donc jugé et condamné, mais sans défense digne de ce nom, et le jugement sera cassé à Copenhague, puis durera dans les chicanes comme adorent les descendants vikings. Jon a réellement existé, comme Arni, ce qui fait le sel de l’histoire. C’est Snaefrid, éprise d’Arni, qui va délivrer Jon ; Arni qui va faire casser son premier jugement ; Snaefrid qui va causer la perte d’Arni ; Sigurd qui va gagner en imposant la négation de soi à l’énergie de vie qui anime tous les autres personnages. Il finira évêque (luthérien) d’Islande et marié à la blonde Snaefrid.

La leçon du roman est amère, juste avant l’indépendance accordée à l’Islande en 1944, le 17 juin : tout ce qui est vivant a été étouffé depuis l’ère viking, par l’Église réformée, le Danemark, les querelles des grandes familles, le monopole des commerçants danois, les maladies, la famine… Seules résistent le paysan et le lettré, ces deux faces des Islandais, témoins du puissant vouloir-vivre.

Le lecteur pourra être rebuté par la typographie minuscule de l’édition de poche GF et par les 510 pages de ce roman en trois parties. Mais les chapitres sont courts et très souvent captivent sans qu’on s’en aperçoive ; cette faculté de décrire directement les choses, les paysages, les personnages sans jamais interpréter ce qu’ils font ni donner de morale est d’une grande force d’évocation. Elle laisse le lecteur libre d’en penser ce qu’il veut sans que personne ne dise « je » ou « il faut penser que ». Qui veut pénétrer un peu de cette âme islandaise au travers de sa culture rencontrera ce monument littéraire sur sa route ; une fois dans le pays, il comprendra mieux encore cet affrontement permanent de l’ordre et du désordre de la nature, des éléments et des humains dans cette île sauvage composée de glace et de feu entourée par la mer glaciale arctique, il comprendra mieux cette puissance de vie viking qui régénère le peuple à chaque génération.

Halldor Kiljan Laxness, La cloche d’Islande, 1943, traduction de Régis Boyer 1979, Garnier-Flammarion GF 2008, 510 pages, €9.31

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Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre

L’Islande est une terre âpre où les saisons sont très contrastées. Les tempêtes venues de l’Arctique font rage en quelques heures mais le printemps explose dès que revient le soleil. Les romans de ses fils rendent compte de cette rudesse. Dans celui-ci, nous sommes au début du XXe siècle. La mer est le monde des hommes, la terre celui des femmes. L’initiation à la vie adulte s’effectue l’un par l’autre, très tôt.

Dès les premières pages, nous faisons connaissance d’un jeune homme taciturne et bien bâti, Bardur (se prononce Barvur, le d norrois ressemblant au th anglais de ‘the’). Il est flanqué d’un jeune dont on ne saura jamais le prénom : le gamin. Ledit gamin a perdu son père en mer à l’âge de six ans. Son frère et lui furent « placés » dans des familles différentes pour y être élevés en servant d’apprentis. Sa mère et sa sœur n’ont survécu que quelques années, parties de la grippe. Le gamin se trouve donc seul au monde. Il s’est attaché à Bardur comme un plant à un tuteur, admirant sa force, son calme et son professionnalisme. Tous deux ont découvert les livres et les aiment à la folie.

C’est l’une des caractéristiques de l’Islande d’aimer la littérature. Il y a très peu d’habitants, environ 60 000 à cette époque, mais aucun n’est illettré. La poésie scaldique et les sagas sont dans toutes les mémoires, comme ce fut le cas pour les Grecs de l’Odyssée d’Homère. Isolés, surtout durant les mois d’hiver, les relations humaines proches sont bien vite pesantes et il faut s’évader. Les livres de poésie et les étoiles y aident.

Mais les mots ne sont pas innocents. Comme certaines formules runiques, ils peuvent tuer. C’est ce qui arrive à Baldur, ensorcelé par ‘Le Paradis perdu’ de John Milton, qu’un vieux capitaine aveugle lui a prêté. « S’en vient le soir / Qui pose sa capuche / Emplie d’ombre… » Revenu à la cabane pour y lire une dernière fois ces vers et les graver dans sa mémoire pour les longues heures à ramer qui l’attendent, Baldur en oublie sa vareuse cirée. En mer, où le temps s’étire au rythme lent de la chaloupe, être mouillé c’est être mort, surtout lorsque souffle le vent glacé qui vient tout droit de la banquise. Le positionnement du bateau a réchauffé les hommes, les lignes à morues sont posées et elles donnent. Mais le vent se lève et il faut rentrer, vite avant que la houle menace de faire chavirer. Baldur s’efforce de se réchauffer mais la partie est perdue. Il se recroqueville de froid, puis s’éteint. C’est un cadavre gelé que ramènent, des heures plus tard, les marins avec la morue.

Le gamin, à vingt ans, se retrouve à nouveau orphelin. Il devient adulte par cette initiation brutale, jurant de quitter la mer qui lui a pris son père et son ami, et sur lequel il vomit quand elle bouge. Mais l’avenir lui apparaît aussi bouché que la neige dans la tempête. Il parvient à joindre le Village pour rendre le livre à son propriétaire. Il ne veut plus connaître ‘Le Paradis perdu’, lui qui vient de le perdre une fois de plus. C’est alors qu’il renaît grâce aux femmes. Sa timidité pataude, sa langue qui lui fait dire spontanément la profondeur de sa détresse, sa maigreur musclée mais fragile, séduisent les matrones du lieu qui en ont vu, des hommes. On lui ménage une place à la Buvette, ce haut-lieu de convivialité des hameaux islandais. Il fera la lecture au capitaine aveugle et servira la bière au capitaine qui doit réarmer. De quoi réparer son âme pour un hypothétique avenir.

Ce roman pudique est rempli de tendresse humaine, malgré la rudesse du lieu et des mœurs. La réalité n’est jamais niée ou idéalisée comme dans les pays plus alanguis, mais le tragique reconnu ne va jamais sans un certain humour, qui est réaction vitale. « Il est ici question de vie ou de mort, et la plupart préfèrent la première option à la seconde. La vie a cet avantage par rapport à la mort que, d’une certaine manière, tu sais à quoi t’attendre, la mort est en revanche une grande incertitude et il est peu de chose dont l’homme s’accommode aussi mal que l’incertitude, elle est le pire de tout » p.90.

Chacun trace son chemin de par son vouloir vivre, mais la faiblesse passagère trouve toujours une épaule contre laquelle se tenir pour passer le cap. Douleur, espoir, tendresse, c’est toute la palette des émotions que Stefánsson fait revivre au travers du gamin. Cela vous poigne, vous n’en sortez pas indemne. Ce qui est le signe d’une bonne littérature. Lisez ce roman venu de l’île du nord, il vous changera de tout cet insipide qui encombrent trop souvent les rayons libraires. Compte-tenu de son succès cette année, il vient de paraître en poche Folio.

Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre (2007), Folio, 260 pages, €5.89

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Arnaldur Indridason, Hypothermie

Les commissaires islandais n’ont pas toujours grand-chose à faire… Ce pourquoi ils creusent obstinément une intuition qu’ils ont, parfois, sur une affaire évidente pour tout le monde et vite classée. Un suicide parfait par exemple. Maria était une femme heureuse en ménage mais aussi une ex-petite fille qui avait connu des malheurs. Un peu comme tout le monde en Islande. Erlendur Sveinsson, le commissaire, n’a-t-il pas perdu son petit frère dans une tempête lorsqu’il avait dix ans ?

Lui a été retrouvé par hasard, lorsque la battue a fouillé la neige accumulée par la tempête – pas son frère. Il était sur le ventre et en état d’hypothermie. On dit que, lorsque le cœur s’arrête de battre une ou deux minutes et qu’on est ensuite réchauffé pour revenir à la vie, on fait l’expérience de la mort. On passe au-delà. Certains décrivent alors le tunnel, les lumières, l’appel des disparus chéris… Erlendur enfant n’a rien senti qu’un trou noir, mais peut-être son cœur battait-il encore lentement ? Étrange cependant que l’époux de la suicidée qu’on vient de retrouver, Maria, ait tenté lorsqu’il était étudiant en médecine une expérience du même genre. Étrange aussi qu’il ait eu une liaison avec une actrice ayant joué le rôle de Magdalena, lorsqu’ils étaient tous deux en école de théâtre. Magdalena n’est-il pas justement le nom de la medium que Maria venait d’aller voir ?

L’auteur maîtrise absolument son livre, il le bâtit avec art, mêlant présent et passé, vieilles affaires et affaires neuves. Erlendur est un taiseux, mais là s’arrête le parallèle avec le commissaire de Vargas. Erlendur est islandais, donc les pieds sur terre, et déteste le théâtre. Erlendur est beaucoup plus vrai qu’Adamsberg. Il est divorcé d’une femme trop fusionnelle qui voulait compenser son enfance ratée. Il a deux enfants qu’il a laissé trop longtemps sans les voir mais qu’il aime à retrouver. Il a ce petit frère perdu dans la tempête avec lui et dont il ne s’est jamais remis de la disparition. Il tente de faire un semblant de clarté sur tout cela en cuisinant du mouton fumé, de la saucisse de foie en saumure et du macareux au gruau.

L’obsession du livre est le froid, celui qui engourdit et empêche de penser, celui qui rend indifférent à la vie réelle, celui qui permet à ceux qui croient aux fantômes et à l’au-delà de fantasmer. Erlendur est tout seul sur cette enquête qui n’en est pas une – car elle n’a rien d’officielle. Commissaire mais humain, il est désespéré de ne pas savoir ce qui s’est passé dans de vieilles affaires qui remontent à une génération. La perte de son petit frère, par exemple. Pour lui, il ne va pas trouver, enfin pas dans ce livre encore. Mais pour d’autres, peut-être… Comme ce jeune Daniel, encore lycéen et qui venait de trouver la première copine de sa vie quand il a disparu. Ou Durun, cette étudiante en biologie passionnée de lac et amoureuse d’une vieille Mini cabossée dont la portière passager était coincée, comme les vitres, disparue elle aussi. Sans laisser de traces… sauf dans la mémoire enfouie. Il suffit de rabouter les fragments d’une histoire pour en trouver la fin. Peut-être.

Un bien bon livre, qui va au-delà du roman policier, et dit beaucoup sur l’Islande et sur ses habitants pour qui les connaît. Il se lit avec bonheur avec ses chapitres courts, ses apartés, sa progression lente mais certaine, malgré les noms à rallonge des lacs et des villages. Ce livre est sélectionné pour le concours Meilleur polar des lecteurs de Points 2011.

Arnaldur Indridason, Hypothermie (Hardskafi), 2007, Points Seuil 2011, 351 pages, €6.65

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Jules Verne, Voyage au centre de la terre

Parmi l’un de ses premiers Voyages extraordinaires Jules Verne, écrivain pour la jeunesse féru de théâtre, part explorer les entrailles du globe. Il publie son roman comme un récit, exactement un an après l’aventure qu’il date de mai 1863. Le respectable professeur d’université Lidenbrock a acheté un manuscrit d’un alchimiste islandais du XVIe siècle, Arne Saknussemm. De retour dans sa maison ancienne à pignons de Hambourg (aujourd’hui détruite par les bombes incendiaires alliées), il convoque son neveu orphelin Axel, 18 ans, pour lui faire part de sa découverte. Un parchemin crypté de runes s’en détache. C’est le début, haletant, d’une aventure sans équivalent jusqu’alors.

Jules Verne est un poète de la science. Positiviste, comme son temps, il croit dur comme fer aux découvertes et explorations. Le savoir humain n’a d’autres limites que le temps et les préjugés. Chaque pas en avant contre l’obscurantisme est une aventure de l’esprit comme de la volonté. Lidenbrock enrôle l’adolescent Axel, pourtant amoureux de la pupille du professeur, Graüben, 17 ans, et monte aussi sec une expédition vers l’Islande. Il faut près d’un mois, en ce temps là, pour accéder à l’île isolée. Le train jusqu’au Danemark, l’embarquement sur un voilier de commerce, les chevaux jusqu’au volcan éteint Snaeffels au nord-ouest de Reykjavík, enfin l’escalade, puis l’attente. Car le soleil se montre rarement au sommet du volcan entouré de glaciers. Or c’est lui qui, selon le cryptogramme, indique la bonne cheminée du volcan qui mènera au centre de la terre.

Nous sommes dans l’aventure et elle est bien menée ; dans la spéculation scientifique où les doutes comme les hypothèses sont bien expliqués ; dans le théâtre avec les trois personnages aux caractères bien tracés. Lidenbrock est un savant, donc sûr de lui et dominateur mais aussi courageux, entreprenant et résistant, ce qui n’empêche pas une certaine tendresse pour son neveu. Axel est un gamin de 18 ans, donc exalté mais encore tendre, physiquement moins fort que les adultes mais observateur et plein de vie. Hans, l’Islandais chasseur d’eiders, est un flegmatique, fidèle à son patron et à son oie apprivoisée, mais fort comme un Viking. Ces trois caractères-là se complètent.

Descendus par un jeu de cordes dans la cheminée volcanique, fort loin du sommet, ils pénètrent dans des galeries sombres, à peine éclairées par les fameuses lampes de Ruhmkorff qui produisent chimiquement de l’électricité. Ils se perdent, crèvent de soif, Axel défaille. Révisant son hypothèse, Lidenbrock rebrousse chemin pour choisir une autre voie et le génie humain permet d’obtenir de l’eau. Une cascade, qui prend toujours la meilleure pente, les guide vers les profondeurs. Axel se perd, étourdi comme un gamin. Une fois encore le génie humain via la science des sons, va permettre de le retrouver. C’est alors une mer intérieure qui s’ouvre, où les trois compagnons vont s’embarquer sur un radeau fabriqué de bois fossile. Rencontre de monstres marins du jurassique, puis d’un cimetière de squelettes de l’ère secondaire et même de l’homme fossile de l’ère quaternaire, dont Boucher de Perthes vient de découvrir les restes dans la Somme !… Pour l’aventure, il fait chaud (et Axel se déshabille), l’atmosphère est saturée de vapeur électrique qui donne une lumière diffuse.

Mais il faut bien conclure. Après cette exploration inédite, et avoir retrouvé une dague gravée aux initiales d’Arne Saknussemm, la voie qu’il indique est bouchée par un séisme. Qu’à cela ne tienne ! Les compagnons n’ont pas emporté autant de bagages sans y trouver quelques ressources. Du fulmicoton fera l’affaire : faisons sauter l’obstacle. Mais là, retournement quasi écologique, la nature ne fait pas toujours ce qu’on veut d’elle. L’explosion libère une lave qui emporte les naufragés sur leur radeau dans de vraies montagnes russes, « à trente lieues à l’heure ». Les voilà échaudés par le magma qui les pousse cette fois vers le haut. Axel ne garde comme vêture qu’un pantalon déchiré avec ceinture, ce qui permet à Hans de le retenir au bord du précipice. Car, sans le voir, ils sont projetés par un volcan à la surface !

Les voilà sur une pente, dans un paysage d’oliviers, avec la mer bleue au pied. Où sont-ils donc ? Un gamin effrayé de les voir « à moitié nus » le leur apprend : depuis l’Islande, ils se retrouvent dans les îles Lipari ! De retour à Hambourg, ils sont fêtés comme des héros et les controverses scientifiques reprennent de plus belle. Axel n’en a cure : après cette épreuve initiatique, il est définitivement adulte. N’oublions pas que Jules Verne écrit pour les adolescents de son temps. Axel épouse sa Graüben et – l’histoire ne le dit pas – ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Peut-être pas autant que les dix-neuf de cette ferme d’Islande, qu’Axel a mignoté sur ses genoux à l’aller, mais quand même.

Un film a été tiré de cette aventure en 1959 et il est aussi beau que le livre. D’abord parce que les décors fantastiques ont été bien réalisés, le carton-pâte donnant l’illusion du vrai et les canyons américains faisant très ‘centre de la terre’. Ensuite parce que le réalisateur a ajouté une intrigue entre savants qui donne du piquant policier à l’aventure. La sensualité qui couve dans le roman avec les femmes, bien plus présentes que dans le livre, s’éclate avec Axel en jeune homme athlétique (rebaptisé ici Alec) que les frottements, la chaleur et les malheurs font sortir complètement nu du cratère à l’arrivée – et devant des bonnes sœurs ! Seconde guerre mondiale oblige, le professeur Lidenbrock est renommé Lindenbrock et appartient à l’université d’Édimbourg…Pas question de filmer un héros allemand, tout le monde en devient écossais ! Quatre personnages sont ajoutés à ceux du livre : le professeur Göteborg qui va tenter de piquer l’idée à Lindenbrock, sa femme Carla qui fera partie de l’expédition (impensable aux temps victoriens de Jules !), l’oie Gertrud qui sera l’occasion de scènes filmiques, enfin le descendant Saknussemm en genre nazi régnant sur un empire de mille ans.

Il existe aussi un film d’Eric Brevig, sorti en 2008 chez Metropolitan Export. Le professeur devient Anderson, Axel rapetisse à douze ans et devient Sean, tandis que le guide islandais est politiquement et correctement transformé en bonne femme pour plaire aux minorités activistes. Autant dire que ce divertissement commercial est pour môme  ou pour faire avaler burgers et coca aux masses lobotomisées. Juste pour faire du fric avec la marchandisation d’un mythe, rabaissé au bas niveau des foules banlieusardes américaines. Seule la 3D pallie la nullité du scénario réécrit.

Ce ‘Voyage au centre de la terre’, auquel on ne peut pas croire une seconde au XXIe siècle, reste actif dans l’imagination, offrant une vision positive de la science et de l’ingéniosité de l’homme. Il donne aux jeunes l’envie de bouger et de pousser leur vie, d’explorer pour la science. Ce n’est pas là son moindre mérite. Mais mieux vaut lire le livre ou voir le film de 1959 que la merde commerciale des années 2000 !

Jules Verne, Voyage au centre de la terre, 1864, Livre de poche jeunesse 2008, 5.22€

Film de Charles Brackett, 1959, Twentieth Century Fox, avec James Mason (Lindenbrock), Pat Boone (Alec), Arlene Dahl (Carla), en DVD, 10.47€

Film d’Eric Brevig (version 3D blu ray) 2009, Metropolitan Export

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Arnaldur Indridason, La voix

On a assassiné le père Noël ! Même en Islande, pays de la glace et du feu, cet incident ne passe pas inaperçu. Mais point de cellule d’aide psychologique pour les enfants déçus, on n’est pas dans la France du care aubryste. La compassion est plus subtile au pays des sagas et des poèmes skaldiques. Elle consiste en une enquête à la Maigret, avec tâtonnements et fausses pistes, toujours dans la psychologie.

C’est que l’aujourd’hui dépend d’hier et qu’hier n’a pas été toujours innocent. Qui était donc ce père Noël, dans le civil portier d’hôtel effacé vivotant au fond d’un cagibi depuis vint ans ? Pour quelle raison l’a-t-on tué ? Le sexe ? L’argent ? La réputation ? Ces trois motifs récurrents de tous les meurtres sont examinés tour à tour.

Le grand hôtel de Reykjavik s’emplit de touristes venus apprécier la bonne neige et la tempête hivernale, tout en se gavant de mouton fumé, de bière hors de prix (la plus chère du monde, dit l’auteur en 2002) et en se déguisant des fameux pulls islandais qui ne sont guère portables autrement, sinon dans l’Himalaya. Le criminel est-il un touriste de passage ? Un collègue de l’hôtel ? Une pute attirée par la foule des michetons ? Quelqu’un d’autre entré ici comme dans un moulin ?

Le commissaire Erlendur est un taiseux. Il cache en ses profondeurs un drame qu’il a peine à sortir. Divorcé depuis vingt ans, il a délaissé ses enfants (dans ce roman, on apprend pourquoi) et sa fille, qui vient le voir quand même, s’est droguée et a perdu un bébé. Pas simple de se dépatouiller des vies des autres lorsque la sienne n’est déjà pas claire… C’est tout le sel de cette enquête, menée en lieu clos et en six jours – comme dans la Bible. Le septième jour est Noël, où chacun se retire en famille, comme il se doit.

Flanqué de ses adjoints l’inspecteur Sigurdur Öli, qui n’a jamais pu avoir d’enfant jusqu’ici, et de l’inspectrice Elinborg, qui suit le procès d’un enfant battu, le commissaire Erlendur patauge mais avec méthode. La lumière se fait peu à peu, d’indices en indices. L’enfant est ici le thème du livre : enfant désaimé, enfant prétexte, enfant modèle, enfant repoussoir, enfant poupée… Certains pères exigent de leur enfant qu’ils deviennent le modèle qu’eux-mêmes ont dans la tête, la réalisation qu’ils n’ont pu accomplir. D’autres se servent de leur enfant comme d’un punching ball dans les moments de stress, ou de faire-valoir social quand ça les arrange. A moins que ce soit la mère, effacée en apparence, en retrait ou décédée, qui soit finalement responsable de tout ce qui arrive.

La voix du titre français est celle d’un soliste de douze ans. Elle ouvre et clôt le livre. Un bien beau livre où la psychologie atteint des profondeurs qu’on ne trouve plus guère en France.

Arnaldur Indridason, La voix, 2002, Points policier, Seuil 2008, 401 pages, €7.12

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Arnaldur Indridason, Hiver Arctique

Encore un roman islandais ? C’est que l’Islande est un pays perdu vers le nord, proche des glaces polaires, et qu’il y fait nuit six mois par an. Les gens aiment donc à se réfugier sous la couette, leur travail terminé, pour rêver, pour lire ou pour écrire. Le roman policier est le moyen de parler de la société contemporaine sans en faire une thèse ni se perdre dans les méandres des passions compliquées. Rien de tel qu’une intrigue policière pour mettre au jour les relations humaines toutes simples, sans envisager une œuvre littéraire ou un grand sentiment.

Nous sommes dans les années de plein boom de l’économie islandaise. Ce petit pays de 320 000 habitants est à peine sorti de la pêche et de l’élevage pour investir dans l’industrie consommatrice d’énergie (qui n’est pas chère grâce à la géothermie volcanique). On bâtit, on produit, on exporte. La main d’œuvre non qualifiée manque et le niveau de vie nord-européen séduit des populations immigrées qui viennent y trouver un travail et s’y marier, malgré le climat.

Cette déstabilisation brutale de la société, en une dizaine d’années, ne va pas sans heurts. Les mentalités sont bousculées dans leurs habitudes et traditions, la langue islandaise restée intacte depuis l’an 800 est menacée d’expressions anglaises toutes faites, la culture est sommée de devenir multi, dans un métissage où chacun perd ses repères. Rien d’étonnant à ce que l’école soit le lieu des conflits. Les élèves nés dans le pays n’en ont pas le faciès, ceux immigrés adolescents parlent mal et se font moquer. Cela engendre crispations identitaires et ressentiment. Quoi d’étonnant à ce qu’Elias, petit métis thaï-islandais de dix ans, soit retrouvé mort poignardé, un soir de gel arctique sur le parking de son immeuble ?

C’était un enfant doux et rêveur, gentil avec tout le monde. Sa beauté gracile a-t-elle séduit un pédophile ? Tout le monde se connaît en Islande et les vieilles histoires refont surface. Est-ce plutôt un crime raciste ? Des conversations vives entre professeurs et des menaces contre des adolescents asiatiques ont été proférées. S’agit-il d’un drame familial ? Le grand frère d’Elias, thaï cent pour cent, était-il jaloux de l’adaptation du petit ? Son père islandais, qui venait de divorcer, a-t-il voulu se venger ? Des ados trainent sans rien faire après l’école, rayant des voitures par ennui, volant dans les supermarchés, dealant de la drogue, agissant comme « de sales petits cons ». Juste parce que leurs parents ne s’occupent pas d’eux, pris par leurs affaires et leurs amours compliqués, dans un pays rude où le vent, l’hiver, hurle à la mort.

Elias, l’enfant islando-thaï, est le symptôme de cette Islande qui va mal, prise dans le tourbillon de la modernité et de la mondialisation. La société est sommée de s’adapter au politiquement correct. Les gens font le gros dos, comme en hiver, où ils se calfeutrent chez eux en attendant que la vague de froid ait pris fin. Mais est-ce la solution pour vivre ensemble ?

Nous sommes entre l’univers de Simenon (en plus froid) et celui de Freg Vargas (en moins surréaliste). Le travail de policier, dans les pays nordiques, c’est du sérieux. Le récit erre de piste en piste, mêlant les personnages. Le commissaire roule dans une Ford Falcon d’il y a trente ans, (image) l’équipe d’inspecteurs voit la personnalité de chacun mise en valeur, ombres et lumières. L’assassin sera retrouvé, à la toute fin, aussi improbable qu’il soit. En marin consommé, Arnaldur nous a bien mené en bateau. Pour notre plaisir de lecture, mais non sans compassion pour cette jeune âme de dix ans fauchée trop tôt, qui rêvait de rejoindre l’oiseau de son rêve.

Arnaldur Indridason, Hiver Arctique, 2005, Points policier mai 2010, 405 pages, Prix Clé de verre du roman noir scandinave, €7.12

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Arnaldur Indridason, La cité des jarres

Il y a dix ans paraissait le premier roman policier d’un journaliste islandais intitulé « Marécage » (Mýrin) et traduit autrement en français. Il introduisait les trois personnages typés que sont le commissaire Erlendur et ses inspecteurs Sigurdur Oli (homme) et Elinborg (femme). Ainsi que les personnages secondaires qui prennent toujours une place dans le récit que sont Marion Briem (ancienne patronne de la police de Reykjavik), Eva Lind (fille) et Sindri Snaer (garçon), les enfants adultes du commissaire. Erlendur est une sorte d’ours divorcé qui se nourrit de plats réchauffés au micro-ondes et qui dort souvent tout habillé. Il est loin d’un Maigret, plus proche d’Adamsberg, le lunaire de Vargas, inadapté et polarisé. Surtout dans ce premier tome, les suivants rectifieront ce côté zombi pour récupérer un peu d’humanité au personnage.

Car ce qui compte est de montrer à voir l’Islande, pays de l’auteur et où officie Erlendur, île de glace et de feu bouleversée par la modernité technologique consumériste. Les comportements de la génération adulte y apparaissent décalés, comme inhibés par tout ce qui se passe et qui arrive trop vite : l’informatique, l’immigration, la drogue, les modes américaines… Dernier gadget de la recherche scientifique, le Centre d’étude du génome s’est installé en Islande justement parce que le pays est une île, restée isolée longtemps des influences extérieures à cause de son climat. Il est facile de recenser les origines des quelques 320 000 habitants en remontant jusqu’à l’an 874, date de la colonisation depuis la Norvège avec des apports irlandais. Ce fichage génétique a fait l’objet de polémiques dans le pays à la fin des années 1990 et l’auteur en fait le sujet de son roman.

Faut-il explorer ces « marécages » d’où nous sommes sortis ? Le meilleur comme le pire peut émerger de la fange et chercher à tout expliquer peut conduire au crime. C’est bien ce qui se produit et le commissaire Erlendur devra débrouiller l’écheveau du présent et du passé. Différentes strates de passé se cumulent elles aussi pour emmêler l’affaire.

Nous voici donc plongés dans une belle intrigue où rien n’est simple, avec des personnages qui sont de leur temps avec leur humanité, portée au bonheur ou au malheur à des degrés divers. C’est bien écrit, sans chichi, allant directement au but. Le livre a reçu le prix Mystère de la critique en 2006 en France car il renouvelle le genre mieux que les dérives anarcho-gauchistes du personnage créé par Fred Vargas. Erlendur est un pragmatique, pas un idéologue ; un humaniste, pas un lunaire lunatique ; quelqu’un qui veut ramener un peu de propreté et de probité dans la société, pas un « pelleteux de nuages ». Nous avons là des enfants et des parents, des couples et des divorces, des amours et des viols. La vie telle qu’elle est, même en Islande.

Arnaldur Indridason, La cité des jarres, 2000, Points policier 2006, 328 pages, €6.65

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Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes

L’Islande contemporaine n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu Arni (les Islandais s’appellent toujours par leur prénom, les noms de famille n’existent pas ; Thorarinsson indique seulement qu’il est fils de son père). Le héros d’Arni est journaliste – comme lui – et travaille dans le bled. Localement, cela veut dire loin de la capitale Reykjavik, où réside plus de la moitié de l’Islande.

Dans ces terres du nord au bord de l’océan glacial arctique, il n’y a pas grand chose à faire. Tout le monde se connaît depuis l’enfance, tout le pays est vaguement cousin depuis le IXème siècle et le travail dans la décennie 1997-2007 consiste à s’enrichir. C’est toujours mieux que le poisson qu’il fallait arracher à l’océan glacial plusieurs mois par an dès l’âge de seize ans.

Dès qu’il y a une fête officielle quelque part, la foule afflue. Chacun sait comment cela va se dérouler : saoulerie, drogue, abus sexuels, bagarres… Il y aura des viols, des gens abimés, des ados défoncés qui baisent dans les jardins dès la puberté, des pavés dans les fenêtres des bons bourgeois – en bref, rien que du courant. La petite ville d’Akureyri au nord-est de l’île organise sa ‘tout-en-une’, sa fête annuelle ouverte à tous de 7 à 77 ans. Ses cinq policiers en tout et pour tout n’auront qu’à contrôler les statistiques de toutes les lois et jeunesses des deux sexes violées ici ou là.

Sauf qu’il y a meurtre. Une jeune fille est retrouvée nue dans la baignoire désaffectée d’une maison hantée, vide depuis longtemps. Le commissaire Olafur et le journaliste Einar enquêtent. Ils sont secondés par Agust, neveu du commissaire et lycéen venu faire un stage rémunéré au journal pendant les vacances, et Gunnsa, la fille d’Einar accompagnée de son petit copain noir Raggi, seize ans chacun. Tout ce petit monde s’amuse, ce qui veut dire picoler et baiser, voire tâter de la drogue, mais…

Justement, une équipe de la télévision américaine doit tourner une série love dans la ville et vient de louer la maison hantée. L’Islande est réputée pour ses mœurs libres et pour con goût de la romance télévisée. Ce qui fait bien les affaires des puritains américains et « spoliateurs capitalistes », comme le dit Agust. Il fréquente assidûment les sites qui évoquent Karl Marx et voit dans la frénésie de sexe et de fric le début de la chute en civilisation. Il n’a pas vraiment tort… et ce roman prémonitoire sur les déboires qui allaient bientôt s’abattre sur l’Islande en témoigne.

Comme à chaque fois (lire ‘Le temps de la sorcière’), Arni Thorarinsson nous livre une peinture sociologique humoristique de son île, avec un goût pour l’humain attachant. L’intrigue policière est le sel qui permet de mettre en valeur les mœurs et les personnalités. Si vous connaissez déjà l’Islande, vous verrez que c’est criant de vérité et vous découvrirez l’envers du décor ; si vous ne la connaissez pas, cela vous donnera envie d’y aller. Il n’y a pas que des péquenauds dans le nord.

En témoigne ce réalisme ironique de l’histoire locale :

« L’homme demanda à Dieu : pourquoi as-tu créé la femme aussi belle ?

Dieu lui répondit : afin que tu puisses l’aimer.

Mais, mon Dieu, pourquoi l’as-tu créée si bête ?

Afin qu’elle puisse t’aimer, répondit Dieu.

Margrét promène son regard sur nous avec un air de contredisez-moi si vous l’osez.

- C’est une histoire vraie, ajoute-t-elle. » (p.281)

Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes, 2007, Points policier, Seuil 2009, 443 pages, €7.41

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Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière

Nous sommes en Islande durant l’ère de prospérité, quelques années avant la crise financière. Le petit pays de 320 000 habitants s’industrialise, les vieilles familles cèdent leurs entreprises à des conglomérats, les lycéens goûtent à la drogue de plus en plus jeune, les adultes s’alcoolisent par tradition le vendredi soir. Einar est journaliste. Envoyé dans le nord du pays comme à Limoges sous Napoléon III, il vit cet exil professionnel comme un moyen de mieux connaître les habitants.

C’est toute une faune locale pittoresque qu’il décrit par petites touches vivantes, dans le bled d’Akureyri, capitale du nord. Quiconque est allé dans ce pays rude reconnaît sans peine le décor sauvage et ses habitants attachants. L’auteur n’a pas son pareil pour croquer les politiciens à langue de bois, les néo-industriels à l’américaine, les policiers imbus de leur fonction, les tensions avec les immigrés venus de l’est ou du sud, les adolescentes potaches, les lycéens branchés qui intercalent de l’anglais tous les deux mots, les maisons de retraites aux vieilles scotchées devant la télé pour voir ‘Les feux de l’amour’.

Une femme tombe d’un raft dans une rivière glacée ; elle était sous médicaments et meurt, mais surtout d’un traumatisme crânien pour avoir rencontré un rocher. Un trio de skinheads, drogués et violents, sèment la terreur dans les bars à immigrés ; son chef est le fils d’une huile locale, ce qui n’arrange rien. Une troupe du lycée prépare la première d’une pièce de théâtre viking, ‘Loftur le Sorcier’ ; sa vedette est le beau Skarphedinn, musclé, cultivé et sûr de lui. De ces fils bigarrés, Arni fils de Thorarin, va faire un écheveau. Le lecteur ne sera éclairé que dans les derniers chapitres, baladé tout au long sur des pistes improbables. Car tout se tient…

Le lien, c’est le nouvel état d’esprit en Islande. La montée de l’individualisme, de l’égoïsme, du plaisir pris ici et maintenant en manipulant les autres si besoin est. Tout ce qui vient de l’Amérique libertarienne, où le ‘libéralisme’ n’a plus rien à voir avec celui de la vieille Europe. « Mes désirs sont puissants et dénués de limites. Au commencement était le désir. Les désirs constituent l’âme des hommes. » Ainsi parlait le Sorcier incarné par le jeune homme. Il ne jouera pas la pièce, retrouvé le crâne défoncé dans une décharge industrielle quelques jours avant la Première. Il avait pourtant cristallisé autour de lui un aréopage de jeunes filles et d’hommes mûrs, attiré par son soleil. Il était monté à 14 ans à Reykjavik pour jouer un téléfilm, ‘Le chevalier de la rue’, où il chevauchait en justicier chef de bande une mobylette.

Un roman policier qui est conte philosophique, voilà ce que nous offre l’auteur islandais. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue se passe durant la semaine sainte de Pâques, la plus importante dans le calendrier de l’Église (luthérienne en Islande). « Les événements de la semaine sainte nous aident à comprendre le sens de la souffrance dans notre propre existence », dit le pasteur. A qui le dit-il ! Ses paroles sont prophétiques, le lecteur comprendra à la fin. L’effondrement de l’égoïsme dans la faillite bancaire, quelques années après ce roman, était d’autant mieux annoncé.

Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière, 2005, Points policier, Seuil, 426 pages

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Retour à Reykjavik

Article repris par Medium4You

Il fait 15° et la pluie s’arrête lorsque nous rentrons à Reykjavik. La conurbation commence loin du port, très tôt dans la campagne. La plupart des industries d’Islande sont là. Des lignes de bus orange desservent l’étendue où des bureaux de verre et d’acier et des entrepôts jouxtent de beaux immeubles d’habitation tout neuf à trois étages, dont les balcons loggias sont protégés de verre fumé.

Des filles blondes nous font des signes depuis le bus, en voyant passer le Mercedes rouge frappé de l’inscription « gens des montagnes ». Un adolescent Philippin glisse un sourire à nos faces barbues et bronzées de baroudeurs tandis que des gamins blonds se tournent vers le spectacle que nous sommes à l’arrêt au feu rouge.

Notre hôtel est situé près de l’aéroport. C’est le Gardur Guesthouse de la chaîne Fosshotel, sur Hringbraut. Cette fois nous sommes tous ensembles car nous prenons l’avion tôt demain. Il n’y a que deux WC et douches sur chaque palier, un garçon et l’autre fille. Leur eau sent le soufre et est très chaude, alimentée sans doute par les volcans sans besoin d’énergie !


Douche et rangement des affaires avant un tour en ville. Nous errons par les rues commerçantes sans rien acheter, puis sur le port où sont les petits restaurants de pêcheurs un peu trop typiques. Nombre d’opérateurs proposent des tours en bateau pour voir les baleines et les phoques. Le bateau chic du copain de Bill Gates n’est plus à quai, il a repris la mer. Des filles maquillées et nattées déambulent en copines, zieutant les étrangers. Des ados s’éclatent en skate sur la place de l’Office du tourisme, portant seulement des tee-shirts malgré la température qui descend vers les 12°.

Est réservé le « restaurant-pizzeria » Hornid sur Greisgötu. Je prends une morue grillée rizotto et une bière Gull de 33 cl pour 22€, prix moyen du partage entre tous.

La moitié du groupe veut se finir en musique et cherche un café concert. L’autre rentre à l’hôtel pour une courte nuit. Lever à 4 h et petit-déjeuner rapide pour prendre le bus qui vient nous chercher et nous mener à l’aéroport. Belle lumière crépusculaire avec jeu de nuages sur le lac, le soir.

Le tableau d’affichage des vols montrent la hiérarchie du tourisme cette année : 3 vols pour Paris le 15 août, 3 vols pour les pays nordiques, 1 pour l’Allemagne, 1 pour le Royaume-Uni, 1 pour la Hollande et 1 pour Boston, USA.

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Cascades de la côte sud d’Islande

Article repris par Medium4You

Ce matin, nous grimpons la falaise de palagonite. Nous avons vue sur la mer au large, sur la plage immense rayée d’une plantation d’oyats rectiligne, plus verte, pour fixer le sable. En face de nous, arrondi, le volcan Hekla puis, sur la droite, la blancheur du glacier Myrdalsjökull. La falaise recèle en ses creux des nids de fulmars. Les petits sont guettés par un grand labbe.

Nous nous arrêtons à Vik, joli village, pour des achats au N1, à al fois supermarché, station d’essence et boutique de souvenirs.

C’est là que les filles font provision de choses à rapporter (c’est marrant, pas les garçons…). Il y a des peaux de phoque, des pulls en laine, des statuettes de trolls, des figurines de dieux nordiques, des livres…

Nous allons à la cascade de Skogarfoss, très touristique et assez grandiose du haut de ses 62 m. La légende veut que le colon viking Thrasi y ait caché jadis son trésor. Un jeune garçon intrépide a voulu aller le repêcher et il a plongé nu sous la cascade, attaché à une corde. Mais l’eau tourbillonnante l’a tellement secoué dans tous les sens qu’il n’est parvenu qu’à agripper, à tâtons, qu’un anneau de coffre. L’endroit était trop dangereux pour que quiconque ait voulu recommencer. L’anneau est resté longtemps sur la porte de l’église, avant d’être depuis quelques années au musée de Skogar. Nous ne l’avons pas vu.

Toute une bande de 8-10 ans islandais accompagnés de quatre moniteurs grimpent le chemin escarpé qui conduit au balcon d’où l’on peut voir la chute aux deux tiers de sa hauteur. Un petit blond au col défait a des chaussures de montagnes un peu grandes pour lui et il a du mal à les lacer correctement car il reste le dernier, court derrière les autres, se fait mal au pied et doit être recueilli par un moniteur qui se penche sur son cas avant de suivre enfin. D’en bas, la cascade fait un bruit infernal et mouille autant que la pluie quand on s’approche trop près.

Autre chute d’eau de 65 m à Seljalandsfoss, sur la même route. Cette fois, la cascade est bifide et l’on peut même passer dessous. Nous n’y manquons bien sûr pas. Un sentier conduit dans les herbes grasses à une petite chute suivante, Gljufrabui. Nous sommes au bord du massif basaltique et toutes les eaux viennent du glacier Myrdal. Le sable, les alluvions, le recul marin, dégagent une courte bande de terre jusqu’à l’Atlantique à cet endroit, d’où la profusion de cascades. Devant la chute, un parking herbu qui sert aussi de camping sans commodités. Nous y pique-niquons pour la dernière fois. Il faut tout finir du jambon, du fromage en tranches, des harengs au vinaigre ou à la crème curry. Il n’y a que la soupe que nous pouvons laisser, en sachets elle se garde.

En face de nous, les îles Vestmann, à quelques milles de la côte, tirent leur nom des ‘hommes de l’ouest’, ses premiers habitants étant des Irlandais et des gens des Hébrides et des Orcades. Elles sont 18, dont la principale, Heimaey, est munie d’un petit aéroport. Elles servent de lieux de vacances et de week-end mais n’ont pas toujours été sûres : le 23 janvier 1973, la bourgade coquette de 5273 habitants a reçu sur la tête 10 millions de tonnes de tétra, des scories grosses comme des grains de suie. Le volcan Hellgafell, silencieux depuis 6000 ans, s’était réveillé. Il n’y eu qu’une seule victime – morte deux mois après. La coulée est épaisse de 40 m sur le tiers englouti du village, mais 4500 habitants vivent à nouveau sur l’île. La lave a été arrêtée par l’arrosage des hélicoptères américains de la base OTAN, formant une digue. Déjà en 1627, des pirates seldjoukides venus d’Algérie ont attaqué l’île, tué une quarantaine de personnes et emporté 242 autres, femmes, enfants et éphèbes, pour les vendre comme esclaves en Afrique du nord. L’esclavage d’Islam a été lui aussi une engeance. Au sud de cet archipel éminemment volcanique, pitons émergés d’une fissure sous-marine de 30 km, a surgie en 1963 l’île nouvelle de Surtsey. Elle a été conservée comme réserve naturelle où observer la colonisation végétale et animale.

Nous ne visitons rien de tout cela faute de temps. Mais le guide fait quitter au chauffeur la route principale en direction d’une bourgade de l’intérieur, Thorleifskot. Que veut-il donc nous faire faire ? Une dernière randonnée ? Le camion stoppe devant une petite église blanche, on nous invite à entrer dans l’enclos qui forme cimetière. « Retournez-vous, là, que voyez-vous ? » Nous voyons une pierre tombale où est inscrit Robert James Fischer. Cela ne nous dit pas grand chose, mais l’homme fut célèbre.

Bobby Fischer a été un grand joueur d’échecs du temps de la guerre froide. Poursuivi par la CIA pour avoir été illégalement jouer en 1972 contre Boris Spassky, dans l’URSS sous embargo, il a fini ses jours en Islande le 17 janvier 2008.

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René Hardy, La route des cygnes

Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.

J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !

Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.

Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.

Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.

Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.

C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !

D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !

1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !

Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.

René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€

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Phoques d’Islande

Article repris par Medium4You

Au débouché du lagon sur la mer, sous le pont de la route, des phoques jouent comme des gosses dans le courant. Des icebergs blancs et bleus sont déportés par la marée descendante vers le large et leurs aspérités au fond, qui résistent, créent de puissants courants d’eau qui font le bonheur des jeunes mâles. Ils se lancent dans le flot et nagent de tout leur corps, sautant comme des carpes, ondulant de la croupe en essayant de remonter la force. Puis ils se reposent comme des ados dans les zones de calme avant de recommencer. Sait-on que les phoques aiment la musique et qu’il faut chanter pour les attirer ? Tel est né le mythe de la sirène…

De petits icebergs libres se déposent sur la plage de sable noir et de galets. Le guide commente les roches éruptives et intrusives. Celles à cristaux invisibles se sont refroidies rapidement à la surface du globe, par exemple le basalte. Celles à cristaux visibles ont connu un refroidissement lent, dans les profondeurs, elles ne sont sorties qu’à la faveur d’une éruption ou par l’érosion de ce qui les recouvrait, par exemple le gabbro ou le granite. Le basalte est pauvre en silice, il en contient moins de 50%, mais il est riche en chaux. Il est très dur.

Ma vidéo des phoques jouant sur Dailymotion.

Nous pique-niquons face aux icebergs sous la bruine glacée. Puis nous allons boire un café au bar-restaurant-cartes postales du parking à touristes. Nous trouvons la cohue des mangeurs frigorifiés qui attendent que le ciel se découvre pour faire un tour en bateau. Une mère seule avec deux enfants, des Français. La fille à la blondeur et l’air languide des bords de Loire, un visage de roman de Balzac, elle peut avoir 14 ans. Son frère de 11 ans est dans le même ton, face ovale et traits fins, chevelure blond sable, je l’ai salué hier soir, de retour de randonnée. Ils étaient dans le même camp de Skaftafell. Un barbu bronzé, bonnet sur la tête, m’aborde. Je dois avoir l’air suffisamment baroudeur avec ma barbe de trois jours. C’est un Français lui aussi, dans la trentaine, qui me demande jusqu’à quelle heure partent les tours en bateau sur le lac ! Comme si je le savais, moi qui suis venu à pied par l’autre rive… Il trouve que le temps est trop brumeux pour partir tout de suite, mais n’aime pas attendre dans le bruit. Pourquoi donc voyage-t-il ? Ne sait-il pas s’adapter aux conditions qu’il trouve et faire son bonheur de la découverte de ce qui est ?

Nous reprenons le bus pour quatre heures de route vers le bourg le plus au sud de l’Islande, Vik i Myrdal. Il a quand même 300 habitants et sa plage est considérée comme l’une des plus belles du monde, protégée par le volcan Katla. Nous dormons tous à moitié, séchant de ce matin ou lisant vaguement les guides. Je m’aperçois que je ne me souviens même plus du premier jour de randonnée, d’où l’intérêt de prendre des photos et des notes ! La marche rythme le corps, apaise l’esprit. Sommeil, réveil, appétit se régulent selon l’effort et la fatigue. La machine physique va sans heurt et l’esprit est serein bien plus qu’en ville. Le contact permanent avec les éléments, la pluie, le vent, le soleil, maintiennent notre vigilance et font réagir le corps, régulant les fonctions organiques à notre satisfaction. Nous sommes faits pour cela, façonnés par des milliers d’années de nomadisme dans la nature.

Nous retrouvons le supermarché N1 de Kirkjubaejarklaustur pour un arrêt pipi. La boutique de spiritueux est cette fois ouverte, nous sommes dans les heures légales. Le rhum de Cuba est vendu 25€ la bouteille et le vin de Moselle à 15€. Il faut dire qu’il est présenté dans une jolie bouteille qui fait loupe sur une peinture régionale.

Il pleut toujours. Avant Vik, nous dressons un camp sauvage au pied de la falaise qui borde de loin la mer. Celle-ci est séparée de nous par le fameux estran de sable noir qui plaît tant aux plagistes. Les sardines de la tente mess, si dures à planter au pied du glacier, entrent dans ce sable comme dans du beurre.

Une Honda grise solitaire patiente au bout de la piste, juste avant le gué d’un petit ru. Ce sont trois Islandais qui reviennent d’avoir exploré le haut de la falaise pour contempler l’horizon. Ils ont eu besoin de solitude car la population de l’île triple en été et les Islandais se retrouvent noyés dans la masse des Germains, Latins et autres exogènes. L’Islande, pays des Vikings, apparaît comme une Norvège en plus vaste et plus libre, plus sauvage et plus dure aussi à vivre. Je comprends que l’endroit ait séduit leur individualisme et leur rude sensibilité. Le climat énergique tend la libido, la glace et le feu font contraste métaphysique, la variété des paysages et des couleurs incitent au pragmatisme. Ce milieu exigeant produit des enfants vigoureux, solitaires et un peu rêveurs. Manquent les relations humaines, pas simples avec les distances et la météo. D’où l’introspection, l’exploration poétique du monde intérieur.

Nous n’avons rencontré jusqu’ici que des commerçants dans les supermarchés, stations services, campings et chalets. Ici, ce sont trois vacanciers, une femme et deux adolescents. Ces derniers se tiennent par le cou, ils ont peut-être 14 ans, pas plus. Nous échangeons des saluts. Sont-ils de bons copains ou un garçon et une fille ? Les vêtements informes en raison de la température et de la pluie ne nous permettent guère de le distinguer. Ils ont l’air tendu, un peu perdu de ceux qui s’aiment, malgré leur curiosité pour notre présence incongrue. C’est beau l’amour, à 14 ans, sous le regard d’une mère. De dos, l’équivoque est levée : à la forme des fesses, ce sont un garçon et une fille.

La pluie s’arrête, mais le ciel reste encombré. Nous ne monterons pas sur la crête Hjörleifshofda ce soir. Un vent frais de sud-ouest souffle parfois. A l’abri, sur un panneau de bourg, il était annoncé cet après-midi 11°. Après une salade de tomates, de la morue frite et des pâtes, vient l’heure du chant. Le guide se lance dans une chanson islandaise qu’il a répétée à la guitare avec Robert cet après-midi. Robert lui a donné les paroles, mais pouffe de l’accent sur certains mots. Il se croit même obligé de quitter la tente pour rire à son aise, ne voulant pas vexer. Ainsi fonctionne la pudeur à l’islandaise. Au sortir de la tente, juste avant de se coucher, belle lumière sur la plaine, toutes les nuances de gris.

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Icebergs en Islande

Au matin il fait gris et, très vite, il pleut. Nous sommes vendredi 13 et notre chance a été le soleil d’hier. Imaginons la longue randonnée sous la pluie !

Le bus nous mène jusqu’à la lagune glaciaire de Jökulsarlon où nous allons marcher sans sac. C’est dans ce paysage Groenlandais que nous mesurons combien l’équipement doit être varié en Islande. Les pierres volcaniques râpent les chaussures plus qu’ailleurs, l’alternance de soleil, de vent, de pluie, rendent les vêtements humides et nécessitent plusieurs couches ! Il faut un coupe-vent, une veste polaire et des sous-vêtements synthétiques qui sèchent vite. Le coton est à proscrire mais la laine est possible pour avoir chaud.

Curieusement, la lumière peut être vive, surtout lorsqu’elle est diffuse sous les nuages bas et les lunettes de glacier comme la crème solaire pour les peaux sensibles sont indispensables, de même que le couvre-chef pour les hommes qui se dégarnissent. Nous sommes tous revenus très bronzés de nos deux semaines islandaises, plus qu’en deux semaines de soleil breton !

Contre le vent une écharpe, des gants ou un col qui monte bien sont utiles, de même qu’un surpantalon. Ne pas oublier la housse de sac, avec lacets serrant, pour ne pas mouiller tout l’intérieur. La pluie, si elle est rarement diluvienne, est persistante et s’immisce un peu partout. La cape tient trop chaud, claque au vent (et peut se déchirer), elle encombre tous les mouvements. Elle est à réserver pour les pluies fortes, pas les pluies d’été en Islande.

Nous marchons vers le lac glaciaire profond de 200 m où le glacier Breithamerjökull déverse ses icebergs. Ils se cassent de la moraine à marée haute lorsque l’eau salée de la mer vient réchauffer le lac. Ils flottent sur 20 km². La glace y est plusieurs fois millénaire, grise de cendres ou bleue. Des scies diesel rompent le silence, ce sont des véhicules amphibies qui font visiter le lac aux icebergs aux touristes venus en voiture sur le parking à l’opposé.

L’oiseau grand labbe est agressif. Si l’on s’approche trop près du nid, il pique sur vous et se rapproche à chaque boucle si vous ne vous éloignez pas. L’imprudent se voit flanquer un coup d’aile, voire un coup de bec. Toujours regarder derrière soi quand il y en a dans les airs. Ces gros oiseaux ont l’air pataud de canards lorsqu’ils sont assis sur leur aire, en général sur un rocher plat où l’on voit l’orbe de leur ventre qui a creusé l’herbe. Mais quelques ossements subsistent au fond, qui ne sont pas petits : aussi gros que des os de poulet !

Vivent ici aussi des pluviers, des sternes et des eiders. Mais je vois une sterne poursuivre un grand labbe, qui ne demande pas son reste. Les sternes seraient-ils plus agressifs et plus rapides que les grands labbes ? Un eider a pêché un poisson qu’il a du mal à tenir dans son, bec. Il le livre aux petits qui tournent autour de lui et qui le déchiquettent.

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Sur le Kristinartindar du Vatnajökull

Le camp s’éveille, lentement. Il y a la queue aux toilettes mais nous en trouvons d’éloignées où il y a moins de monde. Nous partons dès 8h45 pour éviter la foule qui fera le même itinéraire balisé que nous.

Nous montons sur le verrou glaciaire jusqu’au col du Kristinartindar, à 1126 m. Quatre heures de montée nous mènent jusqu’au pique-nique, à 1037 m. Notre approche est lente parce que le sentier est fort caillouteux, du style à vous faire faire un pas en arrière pour deux en avant. Le pierrier le plus raide est juste avant le col !

La langue glaciaire s’étend devant nous. Elle paraît étroite vue de haut, mais la carte nous révèle qu’elle est large de plusieurs kilomètres ! Le glacier se fissure longitudinalement dans la pente et transversalement sur les bords, en fonction des frottements de la glace.

Un couple de Danois de la soixantaine vient pique-niquer non loin de nous, de vrais montagnards avec le visage buriné et le matériel. Ils déballent réchaud et casseroles alu pour un repas chaud comme chez eux. La femme, qui parle un peu français, me demande de faire une photo d’eux avec leur appareil.

Cette « longue » randonnée qui en inquiétait certains, se révèle moins fatigante que celle il y a deux jours. Il y a surtout moins de montées et de descentes successives avec un objectif visible et un peu d’entraînement en plus.

Mais la descente de huit kilomètres vers la vallée de Morsardalur est pénible sous le soleil. Du pierrier pentu qui descend du col, le chemin se fait presque plat, serpentant jusqu’à l’autre glacier, son verrou et ses cascades, sa rivière et ses flancs verts. La grande cascade de Svartifloss est entourée d’orgues basaltiques.

Puis le chemin devient désertique, caillouteux et interminable. Il finit par finir sur une crête qui domine la plaine de lave déblayée déjà par le volcan Laki au XVIIIe siècle avant le récent rabotage de 1996.

Mais le sentier n’aboutit pas encore. Ce n’est que lentement qu’il s’incline vers la forêt naine d’aulnes et de lentisques, bien agréable à voir mais qui ne donne pas d’ombre à moins de ramper. Si tu es perdu dans la forêt islandaise, dit le dicton, lève-toi ! Quelques campanules ajoutent leur tache mauve et vive aux pissenlits. Le chemin de descente est différent de celui de la montée pour éviter, dans les deux sens, le troupeau des touristes dilettantes en sandales. Il est aménagé de marches en bois transversales tous les deux ou trois mètres en fonction de la pente. Cela pour retenir la terre et les pierres lors des grandes pluies.

Nous arrivons enfin, après 8h30 de balade, sous le soleil qui cuit et déshydrate. Pas un nuage au ciel ! Le camping est presque vide parce qu’il n’est que 17h. Il se remplit vers le soir par l’arrivée de mobil-homes familiaux tout frais, prêts pour la promenade du lendemain. Il y a surtout des Allemands et des Hollandais qui, tous, bronzent au soleil qui descend, les gamins jouant au foot le torse nu – mais en pantalon, signe de la montée de la pudeur due aux islamistes, et aux nouveaux intégrismes chrétiens en réponse dans toute l’Europe.

Le dîner est ce soir facile à préparer mais long : du gigot d’agneau au barbecue et des pommes de terre rôties dans la braise sous papier alu. Deux gigots suffisent largement pour douze. Ils cuisent en 1h30 sur l’un des barbecues disséminés dans le camp à disposition des usagers. Les gigots ont été enduits d’une sauce à l’ail pour l’un et à la moutarde pour l’autre, occasion de goûter des deux préparations.

Nous allons voir les 10 mn de film documentaire sur l’éruption de 1996 dans la boutique de souvenirs du camping. Les images sont impressionnantes sur cette force de nature, mais la musique d’épopée et le commentaire en anglais empli d’optimisme à l’américaine laisse dubitatif. On chante l’homme contre la nature.

A la nuit qui tombe, trois gros 4×4 islandais viennent ronfler à nos portes. Vont-ils se mettre juste derrière nous alors qu’il y a un grand terrain vide un peu plus loin ? Certes oui, c’est l’amour de la vie en communauté ! Comme nous faisons exprès du bruit en chantant, criant et tapant sur des casseroles pour les inciter à aller un peu plus loin, Kinder surprise ! Un bambin de trois ans vient soulever par curiosité le bas de la tente pour montrer son auto. Un petit Islandais qui n’a froid ni aux yeux ni au reste car il est en tee-shirt.

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Randonnée impromptue à Kirkjubaejarklaustur

Nous passons une bonne nuit en silence, le bois atténue les ronflements. La matinée reste grasse jusqu’à ce que quelqu’un se lève, tire la chasse d’eau et fasse tomber une casserole… Nous allons voir la jolie foss (cascade) derrière le chalet, dix minutes de là. Nous constatons qu’il faut multiplier par deux les temps donnés par le guide et ajouter un tiers aux heures de marche car il les considère sans pause et au pas chasseur. Le sentier s’élève sur les pentes herbues, au-dessus de la rivière qui a creusé son lit dans les orgues basaltiques. Irisation de la bruine qui monte de la cascade et dépose ses perles de rosée sur l’herbe verte. Le ciel est pommelé mais le soleil est franc.

Dans un chalet non loin du nôtre (le gîte en compte quatre ou cinq), une famille d’Anglais émet des bruits d’oiseaux. Piaillements, criailleries, pépiements, caquètements, bouboulements, cacabers, cancanements, coquericages, gloussements, pituitage, roucoulements, frouages… Ils ont des ados des deux sexes fort exubérants, largement ouverts au soleil et à la nature, les vêtements à la diable. Il me semble que les Anglais voyagent plus facilement que les Français avec leurs jeunes dans des circuits sportifs.

Hier, nous étions dans un petit nuage et nous n’avons rien vu de la faille d’Eldgja. Nous allons donc y marcher une heure, jusqu’à la cascade touristique. Mais les touristes en bus ne sont pas encore arrivés jusqu’au parking. La cascade est donc sauvage malgré ses barrières aménagées. Nous ne les croiserons qu’au retour, les touristes, en allant rejoindre notre camion sur le parking. Une femme qui parle anglais peint une aquarelle face à la gorge. Elle a préparé des couleurs judicieuses, mi pastel, mi acides : anis pour la mousse, azur pour le ciel, ocre pour les falaises.

La piste cahoteuse nous conduit vers le sud, parmi les mousses. Peu à peu, à mesure que nous descendons vers la mer, les prés succèdent aux mousses et l’humus aux coulées pétrifiées. Les moutons se font plus nombreux et certains ruminent, le museau caché du soleil vif sous la berme qui borde le fossé avant la route.

Nous pique-niquons à proximité d’une petite église solitaire, de tôle et de bois, toute pimpante en orange et blanc. Il s’agit de l’église de Grafarkirkja. Le pasteur luthérien draine les fidèles des fermes alentour mais il y a peu de bancs à l’intérieur. Un petit cimetière entoure l’église. Les tombes sont de simples mottes de tourbe taillée en rectangle. Des plaques funéraires et des fleurs les surmontent.

Passe un berger en 4×4 Toyota. Il lâche le chien, à lui de travailler pour rassembler les moutons du pré et les conduire où il faut. Lui se contente de surveiller de loin, donnant quelques ordres sans crier. Le chien tourne autour de la gent moutonneuse, la canalise vers la route, aboie aux chausses des plus lents ou des fantaisistes. Il va fort loin tandis que le maître, immobile, le suit des yeux et donne ses commandements d’une voix normale. Le gamin, assis dans l’herbe à côté de la voiture, nous regarde un moment puis fait la sieste les bras en croix dans l’herbe humide. Un peu plus tard, le chien revenu, les moutons déjà loin tandis que quelques attardés errent de ci de là, la voiture repart pour réorienter ceux  qui n’ont pas compris. Le berger relâche le chien, puis le gamin, et tous deux font retrouver aux laineux le droit chemin.

Nous quittons le vallonnement des prés d’un vert printemps, qu’un tracteur parfois retourne après la fauche. Arrive la grande plaine côtière du sud où la rivière sinue, marécageuse. Des chevaux à longue crinière y broutent. C’est sur cette côte du Skeithararsandur que beaucoup de bateaux se sont échoués, ce pourquoi certains croient qu’il y a de l’or à trouver.

Nous nous arrêtons au supermarché station service N1 de Kirkjubaejarklaustur afin de refaire des provisions pour douze et pour les trois jours à venir. Deux belles blondes de dix-sept ou dix-huit ans tiennent les caisses. Dans les rayons déambulent de rares locaux qui se saluent et bavardent – mais surtout des Français qui s’approvisionnent. Sur le parking, un peu plus tard, Robert a démonté la roue arrière droite du camion. Dans les cahots de la piste, une tige qui tient les plaquettes de frein s’est dessertie et une plaquette a disparu. Il faut réparer. Un Kinder blond de sept ans, allemand, est rempli de curiosité pour le camion rouge Mercedes et pour le démontage de la roue. Il entraîne son papa, qui s’en excuse sans raison auprès de nous, pour aller voir de près la réparation. Les étrangers font un peu peur au gamin, mais la curiosité l’emporte. Pendant ce temps, quelqu’un me lit les horreurs d’une éventuelle explosion d’un des quatre super-volcans du monde, dont celui de Yellowstone. Vivons donc bien tant qu’il en est encore temps, on ne sait jamais ce qui peut nous tomber inopinément sur la tête.

Un garage est à 500 m de là. En attendant la réparation, nous partons explorer le pays sans sac. Commence une randonnée impromptue. Il y a une crête, nous montons évidemment dessus. Nous avons vue sur l’étendue du paysage, le village de 150 habitants, l’église, le supermarché, et les prés où le foin sec, est mis en balles plastifiées.

Kirkjubaejarklaustur a été construit autour de la ferme de Kirjubaer par des moines Irlandais, bien avant l’arrivée des Vikings. Est bâtit en 1186 un couvent de bénédictines. Il sera détruit par les Danois en 1550 avec la Réforme, mais les habitants n’étaient pas aimés, toujours hostiles aux païens et aux Scandinaves.

Au sommet de la falaise un lac s’étend, sauvage, alimenté par l’eau des glaciers, le Systravatn (le lac des religieuses). Une rivière s’en écoule qui donnera cette cascade échevelée dans la forêt au pied de la falaise, haut lieu touristique indiqué de loin, la Systrafoss (la cascade des religieuses). Une cabane se dresse au bord de l’eau, très ‘Petite maison dans la prairie’ selon les références télé des filles. Le guide se verrait bien vivre en solitaire au bord d’un tel lac, dans ce paysage – mais pas trop loin d’une ville.

En 1343 a été brûlée vive ici la nonne Katrin qui avait forniqué et « voué sa vie au diable » selon les bons clercs du temps. Sa tombe est au Systrastapi (le rocher des religieuses) avec une autre nonne qui a insulté le pape. L’endroit est donc saturé de cléricalisme et d’intolérance, ce qui me ferait plutôt fuir.

Nous reprenons le bus réparé pour nous rendre au glacier. Nous passons près de l’endroit où s’est bâtie la première église d’Islande, au toit de tourbe. Peut-être est-ce Kalfafell, datant du XVIIe siècle. Mais ce voyage n’est en rien culturel et l’on ne s’y arrête pas. Nous entrons alors dans la vaste plaine stérile de Skeithararsandur faite d’alluvions, de dépôts volcaniques et de sable. Elle a été inondée sauvagement en 1996 par une poche d’eau sous-glaciaire venu du redoutable Vatnajökull dont le plus haut sommet, volcan sous glace nommé Hvannadalshnukur, culmine au-dessus à 2119 m. Nous y voyons les restes tordus d’une poutrelle de pont en acier.

Le camping de Skaftafell, très couru des touristes étrangers, est installé au pied d’un verrou glaciaire. Il est planté d’arbustes, étendu, mais recèle beaucoup de monde. L’un de nous cuisine ses tadzikis au curry-thym et à l’ail-paprika, un délice. Le poisson reconstitué, sorte de quenelle en grosses boites de 500 g à couper en tranches et à frire, n’est pas de la grande cuisine mais plaît beaucoup ici tout en n’étant pas cher, 139 KR la boite, moins de 1 €. Comme il faut trois boites pour nous tous, les protéines de ce soir n’ont pas coûté cher ! Il y a la queue au bac à vaisselle, nous ne sommes pas les seuls, la queue aux WC. La nuit, cette fois, tombe vraiment à 22h30 : nous sommes un peu plus tard et plus au sud. Demain aura lieu la dernière grosse randonnée du séjour et déjà, certains appréhendent.

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La montagne d’Islande en couleurs

Les aventuriers en groupe dans le camp de Landmannalaugar sont parfois des familles avec adolescents, comme ces Anglais et ces Hollandais dont les éphèbes se déclinent par trois à leur ressemblance. Comme eux, ce matin, nous démontons nos tentes.

Nous partons en longeant le parc aux chevaux, qui servent à des randonnées. Courts sur pattes et à longue crinière, ils ont une tête bien sympathique de nounours. Nous suivons la vallée pour une boucle balisée à la journée autour du camp. La grimpée est obligatoire sur une falaise de lave. La sente qui monte est longue, caillouteuse et raide. En plein soleil.

Un autre groupe de l’organisation Nomades nous rejoignent à une pause. Nous les quittons pour un autre sommet que celui qu’ils visent, avec un panoramique à 360° sur le paysage magnifique. Nous montons le Skatle, à 923 m.

C’est en effet une symphonie de couleurs qu’on ne s’attendrait pas à voir en plein cœur de l’Islande. Le bleu du ciel est profond, plus lumineux que celui des lacs. Les pierres et la végétation passent par toute la gamme des bruns au jaune. Un lagopède a fui sous nos pas, un pluvier doré nous fera son rituel d’éloignement du nid, mais la végétation ne verdit qu’à proximité des points d’eau… froide. Ils ne sont pas si nombreux dans cet univers minéral.

Nous sommes fatigués d’hier, donc faisons la sieste alignés au soleil sur nos sacs, près de la pente, après avoir dévoré nos sandwiches. Nous avons vue sur le lointain Eyjafjajökull qui fume encore vaguement. Il a bien bouleversé les petites habitudes de bougeotte aérienne au printemps, cet animal là ! De quoi nous interroger sur ces mouvements incessants des voyageurs aériens dont beaucoup sont inutiles, dus au caprice plus qu’à la nécessité.

La suite consiste à revenir au camp par une autre piste, toujours balisée sur la carte. Un passage aéré entre deux pentes à 60° impressionne, surtout que la sente à moutons est un tantinet gravillonneuse et glisse sous les chaussures. Mais tout le monde passe cette variante du circuit bleu originel. De quoi rejoindre le solfatare d’hier.

Mais là, nous prenons un autre chemin dans la coulée d’obsidienne pour parvenir à la rivière qui mène au camping. Rége y voit des trolls à sac à dos…Débute alors un cours de hobbitologie entre Rége, qui aime faire la conversation, et Flore qui a vu tous les films du ‘Seigneur des anneaux’. Le pré aux linaigrettes forme le virage vers l’accès numéro deux au camp. Le sentier est moins tourmenté qu’hier, mais tout aussi long.

Nous arrivons directement sur les bains, à l’effondrement de la caldeira. Tout un banc d’Espagnols s’y ébat déjà avec délice et force appels entre eux. Nous nous y coulons bientôt pour nous laver de la poussière et de la fatigue des quelques 500 m de dénivelé cumulé d’aujourd’hui. Au pied de la falaise sourd un filet très chaud qui alimente la rivière. Elle sinue très lentement à température déclinante sur une centaine de mètres, là où tous les baigneurs se concentrent. Un petit blond de sept ans joue, tandis qu’un Miguel de 12 ans et son copain de 13 ans se lancent des vannes ou des pierres ramassées au fond. Tout cela en espagnol. Carline suit le petit des yeux, il lui rappelle l’un des siens. Le kid, au rhabillage par sa maman, demande à son papa de traverser sans bottes. C’est mignon, je souris, je dis au père qui me regarde que je comprends un peu et j’échange quelques mots.

Gourde pleine, un litre d’eau à boire avant le soir, nous prenons le bus. Il est prêt depuis ce matin, tentes démontées par nous avant de partir et les affaires chargées. Nous avons pour une heure et quarante minutes de trajet au son de Susan Vega, que lance Robert en boucle. Les cahots font parfois sauter le CD, ce qui donne un parcours haché au rythme de la chanteuse. Nous traversons avec notre camion haut sur pattes plusieurs gués, dont certains sont profonds. Une Honda 4×4 break, conduite par un jeune homme à cheveux longs hésite. Prudent, il quitte souvent le volant pour aller voir si ça passe et se laisse doubler pour regarder où va le camion dans le lit de la rivière avant de faire pareil, puis de nous redoubler sur la piste. Il tourne un moment mais parvient au final au même refuge que nous pour loger. Nous croisons aussi un quatuor de vieilles voitures françaises en raid sponsorisé. Il y a une Renault 18, une Citroën Ami 8, une 2 CV et une 4L.

De l’autre côté du massif, nous entrons dans un nuage et le pays devient vert. Il ressemble à nouveau à l’Irlande. Nous sommes dans la région d’Eldgja, la faille de feu, à qui la rivière a donné son nom.

Le refuge Holaskjöl a été fondé en 1971. A été installée – cette année – une douche par chalet ! Excitation en cuisine pour faire la soupe à l’oignon, qui sera suivie de la viande de mouton aux légumes. Les croûtons de la soupe, mal surveillés, noircissent et déclenchent même les détecteurs de fumée du chalet. Il faut en démonter les piles pour qu’ils se taisent et ouvrir les fenêtres pour évacuer la fumée. Le procédé n’est pas très sûr ! La soupe est épaisse et goûteuse, l’agneau fumé original avec sa fricassée de carottes, pommes de terre et… poire ! Le mouton a le goût de palette de porc fumée. Un autre groupe est logé à l’étage du gîte et, en marchant sur les talons, ils font sauter un abat-jour de notre lampe cuisine. Le tout fait un peu bricolage ici, l’éclairage est très parcimonieusement réparti et aucune prise électrique n’est installée.

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Trek de Laugavegurinn

Nous entreprenons une grosse randonnée aujourd’hui, les paysages commandent. Il faut approcher, monter, admirer, redescendre longuement et parcourir encore à l’horizontale heurtée d’une coulée d’obsidienne deux bons kilomètres, pour enfin atteindre le camp.

Heureusement il fait beau, le, soleil n’est que parfois voilé. Évidemment, nous commençons toujours par monter, donc avec pique-nique, thermos et gourdes pleines. Ce n’est qu’au sommet – on ne mange jamais avant – que les sacs s’allègent.

Mais le paysage vaut l’effort dans cette réserve naturelle de Fjallabak. Il est de toutes couleurs dans les jaunes, les verts et les bleus. Les rhyolites ocres ou vertes se combinent avec l’obsidienne en coulées noires et à la pierre ponce, grise ou brune, trouée, légère.

Nous avons vue sur les trois glaciers de l’endroit, le Tinfjallajökull au sud-ouest, que surmonte l’Eyjfallajökull au loin, le massif Myrdalsjökull plein sud et le Torfajökull à l’ouest, bien devant l’énorme Vatnajökull qui occupe tout le centre de l’Islande. Nous apercevons aussi le volcan Hekla, dans l’ouest, qui est toujours actif même si ne montent de lui que de rares fumeroles.

La montée est pénible, la descente aussi, pour les genoux, mais nous avons déjà quelque entraînement. Dès le sommet du Haalda, nous commençons à croiser des touristes, venus du camping par la voie normale. Il y a des Français, des Anglais, des Allemands, des Italiens, la voie est très courue.

Nous allons voir, après la longue descente, de petits geysers qui bouillonnent et se déversent par épisodes, rendant chaude l’eau du ruisseau à leur pied, et même de la rivière ! Nous traversons un champ de solfatares, mais le camp est encore loin. Bien après la coulée de lave où domine l’obsidienne, ce qui rend le sentier tortueux et montueux, tant la pierre cristallisée se prête peu à l’érosion et aux aménagements. Nous suivons sur le dernier kilomètre un couple qui revient de promenade avec une petite fille en chaise sur le dos, des Français.

Nous aurons marché huit heures, de 10 h à 18 h, et monté en cumulé environ 1000 m de dénivelé pour revenir à 530 m d’altitude au camp. Autrement dit, nous sommes fatigués. Robert, désœuvré toute la journée, a eu la gentillesse de monter nos tentes, aidé peut-être par ses copains chauffeurs, eux aussi réunis au camp pour mener leurs groupes. Il sait que nous sommes fatigués, qu’il faut occuper la place avant que d’autres s’y mettent, et nous sommes touchés par cette attention. Seule la tente mess reste à monter, ce qui est fait avec célérité, nous avons désormais l’habitude.

Les douches collectives du camping de Landmannalaugar sont très encombrées, il n’y a que six boxes à pièces pour tout le camp, 400 KR à enfiler dans la fente pour avoir 5 mn d’eau chaude. C’est l’explication que me donne, avec réticence, une Française, comme si l’information était classée confidentielle. Avec un air vaguement méprisant sur toutes choses, son regard d’ennui pour tout ce qui se passe et qui évite soigneusement de croiser ceux des autres, son quant à soi un tantinet arrogant, voici une petite-bourgeoise de France dans toute sa splendeur que les étrangers reconnaissent entre mille. Dans la conversation qu’elle tenait avec une autre, j’ai compris qu’elle était prof en collège.

Mais la rivière est libre avec ses bassins chauds. On ne peut cependant s’y savonner. Selon le degré de température supportée, les gens se mettent plus ou moins près de la source, qui commence vers 40° avant de se diluer jusque vers 20°. Il y a beaucoup d’enfants de toutes nationalités qui trouvent ce jeu bien meilleur que marcher dans la caillasse.

Nous dînons de papillotes de filets de truite surgelée, assaisonnée d’oignon, de tomate et de citron en tranche, avec quelques épices, et roulée dans du papier alu. J’ai eu l’heur de mettre sous papier les filets et leur assaisonnement. Les filles ont préparé la salade verte avec tomates et fromage émincé. Tout le monde est couché à 22h30, malgré le bruit ambiant d’un camp bien rempli.

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Le Geyser d’Islande

A quelques kilomètres surgit une autre attraction à touristes, le geyser. Le lieu-dit s’appelle Geysir et se prononce ‘guésir’ ; il signifie ‘fureur’ en Islandais. Ce nom propre est devenu nom commun depuis le 13e siècle où le volcanisme a commencé à produire ce curieux phénomène de source bouillonnante.

L’eau à plus de 100° s’échappe, toutes les 5 à 8 mn, en un puissant jet de 60 à 80 m de hauteur. Le geyser touristique a pour nom Strokkur. Des panneaux conseillent bien de faire attention au vent et de ne pas s’approcher trop près pour ne pas être arrosé, mais ils sont en islandais et en anglais.

Nombre de touristes et la quasi totalité des gamins ne comprennent pas et se font copieusement doucher lorsque le vent est assez fort, comme aujourd’hui. Ils crient de surprise et de saisissement, mais le jeu est la surprise et ils reviennent, ravis de cette éjaculation volcanique.

L’attraction des adultes est surtout de photographier le geyser juste avant que ne monte la bulle, ou de saisir en vidéo l’intégralité de la séquence. Il faut être très patient et ne pas hésiter à filmer longuement avant d’arrêter, puis de reprendre et d’effacer le plan où il ne se passe rien pour ne pas encombrer la mémoire. Fébriles s’abstenir, il s’écoule de nombreuses minutes parfois entre deux jets, tandis que d’autres se suivent à intervalles rapprochés.

Ma vidéo du geyser de Geyser sur Dailymotion.

Le vrai geyser est éteint, l’actuel est boosté par une canalisation souterraine et l’ajout de sel pour activer la réaction. Nous sommes donc presque chez Disney où la nature est domestiquée pour servir à l’économie. Mais les alentours du geyser sont aussi intéressants, notamment une vasque immobile qui sent le soufre où l’eau est d’un turquoise très vif.

Après ces attractions foraines, nous empruntons la route du sud qui s’ouvre en delta vers la côte. Arrêt au supermarché de Fluthir, à l’origine du bassin versant. En quelques kilomètres, nous sommes passé de l’aride au vivant. L’endroit est très vert, cultivé de légumes et de foin en train d’être moissonné. Des moutons en nombre et des chevaux y paissent. Le lieu est riant comme en Irlande et nous change des tristesses de l’intérieur. Les gens y sont aussi moins rudes, mieux nourris et plus souriants. Les caissières sont ici des adolescents, un jeune homme et une jeune fille. Ils s’entraident pour la monnaie manquante dans une atmosphère très détendue.

Sans aller jusqu’à la côte, nous remontons la vallée de la Thjorsa, vers l’est. Nous allons jusqu’aux lacs artificiels, réservoirs pour la centrale électrique au pied du volcan Hekla. Il est toujours en activité, entrant en éruption environ tous les dix ans. Dans les temps anciens, on disait qu’il était la porte ouverte vers les enfers. Nous sommes au pays de la pierre ponce. Elle est exploitée et exportée pour vieillir les jeans ! Le gîte, isolé dans une campagne à nouveau lunaire, est confortable mais de style collectif. Un grand dortoir aux lits superposés est mis à notre disposition avec deux WC et une cuisine, une pièce séparée pour les moniteurs. L’endroit doit servir aux classes de neige, clubs de montagne ou aux colonies de vacances. Mais il n’existe qu’une douche pour tout le monde, située à l’extérieur, dans un appentis rajouté sur le flanc du baraquement. L’hygiène ne semblait pas la préoccupation première des Islandais jusqu’à ce que le tourisme fasse entendre ses exigences. Ou bien  se baignait-on tout nu dans le même baquet, à la scandinave ?

Le guide nous prépare ce soir du petit salé aux légumes, longuement mijoté. Personne ne s’aperçoit que le petit salé n’est pas du porc, mais du mouton. La préparation le rend rose comme un cochon et le goût est à s’y méprendre. Mais l’Islande produit bien plus de moutons, plus faciles à nourrir, que de porcs.

A la veillée, Robert le chauffeur se déride et nous chante en islandais des compositions à lui, en s’accompagnant de la guitare. Il en a apporté une dans son camion. Les Islandais taciturnes savent être poètes et ses chants sont nostalgiques. Le premier porte sur un miroir cassé au bord d’un lac ; le second sur sa fille, née fripée, qui deviendra une belle plante. Le lyrisme rentré s’extériorise en petit comité, avec des gens qu’on a pris le temps d’apprivoiser. Hier les skaldes scandaient la langue en vers, avec des acrobaties dignes d’admiration. Aujourd’hui, la guitare guide les paroles, dans un style plus international.

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Cascade islandaise de Gullfoss

Nous nous dirigeons ce matin à pied vers le glacier, mais surtout vers la rivière sur les rives de laquelle bouillonnent les sources chaudes. Nous marchons un moment sur de la neige recouverte de sédiment. L’eau y creuse parfois une arche du plus bel effet. De la mousse verte pousse là où coulent les filets d’eau, des linaigrettes poussent leur plumet dans les creux humides. Nous faisons s’envoler une perdrix des neiges, gros volatile discret qui ne se manifeste que quand vous êtes sur lui. De couleur brun tacheté en été, ils se confondent avec le rocher. Nous foulons la rhyolite et l’obsidienne, pierres volcaniques reconnaissables, une pente dévale dans une boue assez glissante.

Montée, descente, le chemin est tout en dénivelés aujourd’hui dans le massif appelé montagne des sorcières. Sur un petit pont de bois qui enjambe une rivière glaciaire, je revois le couple de jeunes Français d’hier soir. Lui est reconnaissable à son coupe-vent vert. Ils ont garé leur véhicule sur la crête en face, où est installé un parking. Ils ont loué chez http://www.cheapjeep.is. Nous attend le camion pour nous ramener au camp. Nous avons randonné au soleil durant la moitié de la matinée dans un beau paysage au nom de Kerlingarfjöll, le glacier de Kerlingar, à mi-chemin entre les deux gros glaciers centraux de Lang et de Hofs. Nous déjeunons au soleil avec les pâtes bolognaises d’hier soir réchauffées – il en restait. Cela entre autres harengs au curry et saumon fumé. Le soleil donne et bronze vite la peau malgré la latitude élevée.

Nous quittons le camp de Hveravellir en bus sous le ciel bleu où les altocumulus lenticulaires composent de beaux dessins. En suivant la rivière Hvita, le paysage est lunaire. Nous nous dirigeons, vers « deux attractions à touristes » selon le guide, une chute et un geyser. Les étrangers y sont majoritaires.

Gullfoss est une double cascade bouillonnante, la première tombant de 11 m et la seconde, en contrebas, de 21 m. Le flot blanc se déverse en grondant depuis les glaciers du Landsjökull et du Hofsjökull. C’est un Iguazu islandais qui attire beaucoup de monde, parqué sur deux aires avec boutiques, café-restaurant et toilettes. Les groupes en petites chaussures croisent les trekkeurs en lourdes godasses, les enfants en tee-shirt, les mémés en anorak, bonnet et lunettes de soleil.

Pourtant il fait beau. La chute d’eau fait s’envoler de la bruine qui, portée par le vent, mouille les spectateurs par rafales. Les gamins adorent ça qui se mettraient bien torse nu pour mieux sentir la nature. Mais cela incommode les citadines dont certaines ont même apporté un parapluie et serrent leur appareil photo comme des objets précieux. Dans la lumière, la cascade produit un double arc-en-ciel.

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Région des glaciers d’Islande

La nuit est chaude, à quatre dans la même pièce. Le petit-déjeuner a lieu une demi-heure plus tôt que d’habitude car le guide voulait avoir du temps pour lui. Le beurre se dit smörk (smeuhrk !) et nous appelons le yaourt le surmilk. L’un du groupe raconte ce matin des anecdotes de médecin du travail comme cette femme, enceinte de sept mois et qui ne s’en était pas aperçu, ni son médecin remplaçant, d’ailleurs. Il est en verve, le café est plus fort. Comme hier matin, je remplis le livre d’or du gîte.

Nous partons en bus pour Hveravellir, des solfatares très touristiques. Le paysage est lunaire, minéral, tout de lave poreuse. Le ciel est bas et déploie toutes ses nuances de gris. C’est dans ce genre de paysage, plus au centre, juste au-dessus du glacier Vatnajökull et tout près du lac Askja, que les astronautes américains Neil Armstrong et Buzz Aldrin sont venus s’entraîner avant d’être envoyés sur la lune en 1969.

On y trouve plusieurs refuges et un terrain de camping, avec WC et cabines payants pour se changer, avant d’aller se baigner dans les solfatares (300 KR). L’eau soufrée sort à 90° mais est tout de suite tempérée par l’apport d’eau froide dans le bassin de bain. Il n’y a guère de monde ce matin. Il y a du vent et il pleut… Il y en a beaucoup plus l’après-midi, où le vent est plus faible et où luit un rayon de soleil. Un geyser d’eau soufrée fait comme un volcan.

Nous randonnons quelques heures parmi les rochers lunaires entre lesquels poussent une végétation rase. L’Achemilla est ainsi nommée parce que ses feuilles retiennent la rosée. Les alchimistes croyaient en les vertus de cette eau du ciel. Les chimistes ne croyaient que ce qu’ils vérifiaient. Ils ont voulu examiner de quelles vertus une telle eau pouvait être qualifiée et, pour cela, ont fait s’évaporer le liquide pour étudier les qualités du résidu. Ils n’ont justement trouvé aucun reste dans cette eau pure.

Une hutte traditionnelle au toit de tourbe s’élève non loin des solfatares. Sa construction fait appel au bois mais, dans la tradition, aucun bois n’était nécessaire. La tourbe coupée en larges plaques suffisait, disposée transversalement sur plusieurs couches. Le bois était et reste très rare sur l’île, seul le bois flotté venu de Sibérie par les courants marins est récupérable mais trop précieux. Le procédé stengur superpose de longues et minces plaques de tourbe ; le klömruhnaus, utilisé jusque dans les années 1950, superpose des sections de tourbe en alternant l’horizontale, l’oblique, et l’horizontale oblique inversée. Les mouvements des murs en cas de séisme sont ainsi compensés.

Nous marchons deux heures vers une crête. La pluie se met de la partie. Un creux s’ouvre, aux deux cheminées restantes comme des doigts, ce sont des dykes. Nous pique-niquons à l’abri du vent contre une paroi verticale de lave.

Nous sommes entre le glacier d’Hofsjökull et le glacier Langjökull. La légende veut qu’un beau jeune homme fût voleur. Il avait piqué des fromages à une vieille un peu sorcière, qui lui a jeté un sort lorsqu’elle s’en est aperçue. Le jeune homme était condamné à toujours voler. Honte de la famille, il ne pouvait s’en empêcher. Au bout, de quelques années, sa parenté à bout alla trouver la sorcière pour qu’elle lève le sort, jugeant qu’il avait été assez puni. Mais on ne peut lever un tel sort, la seule chose possible est de jeter un autre sort pour adoucir la peine. Le sort jeté alors est que le jeune homme volera toujours, mais qu’il ne sera jamais pris. La région des glaciers a toujours été propice aux hors-la-loi. Le Eiriksjökull est un glacier qui a été ainsi nommé du nom d’Erik, un bandit fameux qui a perdu ses jambes en bataillant contre des fermiers sur le glacier même, jusqu’à ce qu’il parvienne à s’enfuir.

Nous revenons à pied au parking par le même chemin qu’à l’aller. La pluie s’arrête, mais le vent demeure. Ce sont les effets du glacier dont on aperçoit les langues grises au loin. Nous prenons un bain dans le bassin chaud où se déversent les sources, après nous être changés dans le bus. L’endroit est très encombré de parents et de gosses qui adorent être à poil alors qu’il fait 8° dehors. Surtout à cause du vent, d’ailleurs. Dans l’eau, il fait 40°.

Après 45 mn de piste mal entretenue, nous arrivons au camp où tout le monde va, près d’une rivière glaciaire. De petits bungalows au toit très pointu et un terrain de camping font gîte. Beaucoup de Français et d’Allemands occupent le terrain. Je retrouve un jeune couple de Français vu dans l’avion, qui fait le circuit depuis le sud, mais n’ira pas dans les fjords du nord-ouest d’où nous venons faute de temps. Ils ont habité un an la Norvège et les oiseaux sur les falaises, ils connaissent. Ils partent d’ailleurs mardi pour Oslo avant de regagner la France. La Norvège est un peu leur seconde patrie, à ce que me dit le garçon, un blond dans la vingtaine qui fume trop.

Un camion tchèque haut sur roues s’arrête devant les commodités juste pour faire de l’eau. Une plantureuse matrone d’Europe centrale en sort, flanquée de deux gamins de 10 et 8 ans hardis et joyeux. Leur spectacle a de quoi vous rendre heureux pour la soirée. Je fais ma seconde vaisselle monstre, avec deux autres, à l’eau froide. Les tortellinis bolognaise collent un peu, mais les bananes cuites à la cassonade sans graisse sont plus faciles à nettoyer.

Un bungalow d’Islandais bourrés fait la fête fort avant dans la nuit. Nous sommes samedi soir, jour de cuite traditionnelle. Ils se sont approvisionnés en alcool dans les magasins d’État, seuls habilités à vendre ce poison avec de fortes taxes. Mais cela ne dissuade guère les obstinés de la boisson ! Dans le ciel dégagé, un magnifique coucher de soleil dans les rouges a lieu vers 22h30, avant qu’il ne se relève avant 4h.

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La ferme de Robert

Nous quittons la guest house d’Islande pour une journée de transfert en bus. Nous avons dormi tard, près de douze heures pour moi. Il est vrai que j’avais mis les boules Quiès. La journée connaîtra deux moments remarquables : le supermarché et la ferme de Robert, notre chauffeur.

Sur la route, nous croisons des vols d’oies sauvages dans une lumière d’aquarium. Les grosses bêtes volent en V en suivant l’oie de tête. Elles ont de lourds battements d’ailes et ne sont pas très futées, surtout lorsqu’elles doivent croiser le camion. L’une d’elle hésite et suit son chemin, parallèle au nôtre pendant plusieurs minutes, à 40 km/h, perdant ainsi sa horde qui vole en perpendiculaire ! Ces bestioles ont le cul trop gros pour décoller aisément, je me demande comment Nils Olgersson en Suède, même réduit pour mauvaise conduite, a pu chevaucher une oie au-dessus de toute le pays. Le camion a failli en tamponner une qui avait du mal à s’élever en traversant la route. Les nuages plombent le ciel, s’écharpant en lambeaux de brume assez sinistres ou en draperies romantiques lorsque le soleil parvient à percer par transparence. La lumière est très changeante.

Vers la fin de la matinée, nous nous arrêtons à Burdadalur au supermarché pour renouveler les provisions de groupe. Nous sommes dans un bourg classique, où le store fait station services et lieu de convivialité. Des vieilles commentent les potins du coin tandis que leurs vieux patientent, taciturnes, en regardant les rayons. Les ados locaux y effectuent leur boulot d’été dès 14 ans, vu le minois très jeune de l’un d’eux au self. Un seize ans dévore des yeux une fille un peu plus âgée qui vient payer ses courses et cherche sa monnaie ; le visage impassible, seul le regard marque l’intérêt. Elle ne répond pas à la sollicitation et fait semblant de ne pas le voir. Un moutard blond de dix ans vêtu d’un tee-shirt synthétique, à la chevelure qui boucle dans le cou, sort un carnet de fidélité qu’il vient faire tamponner auprès d’un adolescent en caisse contre une barre chocolatée. Il s’en retourne tout content auprès de sa mère qui arpente les rayons pour approvisionner le foyer.

Le supermarché montre ce qui attire le plus son public : un rayon sucreries et un rayon laine fort achalandé. Cela donne-t-il une idée des activités d’hiver des dames ? La laine se vend en chiné ou normale, par pelotes de 50, 100 et 250 g. Il faut par exemple deux pelotes de 100 g pour réaliser une écharpe. Des revues de patrons sont aussi en vente, ainsi que des aiguilles de toutes tailles et de tous usages, notamment des aiguilles courbes pour le col et les chaussettes ou les gants, des bobines, et ainsi de suite. Les filles du groupe achètent chacune 1 kg de laine de diverses couleurs, en général austères (brun, beige, gris, violet), comme cadeaux aux amies d’âge mûr (leur âge) et mamans (désormais grand-mères sans toujours des petits-enfants). Les légumes, plutôt pâles, sont en panier, considérés comme des choses fragiles. La banane, importée, est le grand luxe du pays et assez chère. Le rayon viandes vend surtout de l’agneau préparé de diverses façons, mariné, épicé ou fumé, les gigots sous plastique, et de la charcuterie industrielle. L’Islande élève aussi le porc.

La pluie a cessé sur la route et il fait frais. Pour le pique-nique, Robert nous offre sa ferme au bord du fjord Hrutafjördur, côté est. Il élève 200 moutons, laissés libres l’été dans la campagne alentour. Mais il en faut 600 selon lui pour en vivre aujourd’hui. Il effectue donc de petits boulots annexes, comme la location de son camion et son activité de chauffeur tous terrains. Sa femme est une plantureuse matrone au visage carré. Ils ont deux fils de 20 et 16 ans et une fille dont il ne précise pas l’âge, mais qui doit être la petite dernière. L’aîné construit des ponts, le second poursuit des études à l’université. Les deux garçons jouent de la batterie et s’enregistrent. J’en entends un morceau au magnétophone alors que les autres s’en vont, et ce n’est pas mal du tout.

Nous sommes accueillis à notre descente de camion par deux chiens noir et blanc aux longs poils et la queue en panache. Ce sont des chiens islandais, experts en gardiennage de moutons. Ils auront nos restes d’os et de viande des côtelettes qui restent d’hier et que Le guide nous propose froides. « C’est très bon quand elles ont été très grillées », nous dit-il. 

La ferme est composée de la maison d’habitation, d’un hangar à matériel, d’une bergerie et de balles de foin sous plastique blanc rangés le long du mur en attendant l’hiver pour nourrir les bêtes. La pièce principale de la ferme d’habitation, séparée des autres bâtiments, sert de cuisine, de salle à manger et de salon. Le plafond est de frette et le plancher de revêtement couleur bois. Canapé et fauteuils sont dans les tons bruns, ornés de fleurs et faces à la télévision et à la chaîne stéréo. Des tableaux peints ou brodés, des bibelots contournés, le tout est kitsch au possible, avec références culturelles nordiques et revêtements confortables.

Nous déjeunons de hareng au vinaigre ou à la crème curry, de saumon cru gravlax à l’aneth, croquant sous la dent. Il est très savoureux avec du pain noir et de la crème aigre. Le jambon, les saucissons épicés, les fromages divers (gouda local en tranches, ‘camembert’ local pasteurisé et une sorte de brie du même genre) et la soupe Knorr en sachet complètent le saumon.

Nous repartons en quittant les fjords du nord-ouest pour gagner le centre de l’Islande. Le paysage vert riant où paissent les moutons va laisser la place à une steppe désertique dès que la route monte. Sur le plateau central, la région des glaciers stérilise presque toute végétation. Seule une herbe rase subsiste, ou des lichens. Plusieurs lacs artificiels servent de réserves aux conduites forcées des centrales électriques.

Au gîte d’Aufagi, les chambres sont à quatre avec lits superposés. Trois douches sont disponibles, mais un bain collectif chaud est à l’extérieur (après douche) et les filles s’y précipitent pour trois quarts d’heure au moins, papotant dans le bain. Il ne pleut plus, mais le ciel est bas.

Nous dînons de crevettes au curry servies avec du riz, d’une salade verte et d’une crêpe en dessert. Je suis fatigué, même si nous n’avons pas marché. Les lits superposés sont sans rebord mais la psychologie fait que l’on ne tombe pas, l’inconscient ayant enregistré le risque.

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La pointe aux oiseaux de Latrabjarg

Quittant le ferry, nous avons longé le fjord sur la côte sud, apercevant de loin le Snaeffels dont le sommet émerge des nuages. Le ciel demeure voilé avec des coins d’un bleu pastel délicat, parfois un instant de plein soleil. Nous voici dans les fjords du nord-ouest, paradis des oiseaux marins

Nous pique-niquons sur le sable d’une plage de la baie. C’est insolite, nous pourrions être en Bretagne sauf qu’il n’est pas question de nous baigner vu le vent et la température de l’eau à 8 ou 9°. C’est pourtant ce que font deux Allemandes, qui arrêtent leur voiture de location avant de s’avancer sur le sable, l’une en cape. Serait-elle nue dessous ? Presque, elle s’en est servi de drap de bain pour enfiler son maillot de bain deux pièces. Filmée par sa copine, elle ôte la cape et s’élance en courant dans les flots. Mais la pente est très douce et elle doit courir longuement avant d’avoir de l’eau à la taille. Elle se plonge une fois seulement avant de revenir. Interrogées par une qui parle allemand parce qu’Alsacienne, elles avouent habiter Bâle et Mulhouse. Elles passent trois semaines de vacances ensemble ici. La mulhousienne se baigne parce qu’il serait écrit dans leur guide teuton qu’il « faut » se baigner en Islande pour connaître vraiment le pays. Sauf qu’il y a aussi des sources chaudes, nettement plus confortables, où l’on peut se baigner en Islande… La vraie légende est que pour se dire « véritable Islandais », il faut être capable de nager nu de la côte vers l’île de Drangey, dans le Skajafjörd au nord de l’île, une torche à la main, tout en chantant l’hymne national !

Nous campons ce soir à la plage de Breidavik, ce qui permettra aux tentes de sécher la pluie d’avant-hier. L’hôtel du camp était autrefois un centre de redressement pour jeunes délinquants, nous dit le guide. Il y a 50 ans, c’était la norme vile que des gamins livrés à eux-mêmes fassent l’objet "d’abus sexuels", sans qu’on en précise la portée. Ce n’est que récemment que certains devenus adultes ont exumé ce scandale, s’apercevant que ce n’est pas bien, qu’il faut en parler, que tout le monde dénonce et que les médias adorent ça. De nombreux journalistes sont venus ici interroger la famille actuelle qui tient l’hôtel et qui n’a rien à voir avec ces affaires. Elle est lasse d’être associée aux turpitudes passées et d’être regardée avec une suspicion déplacée.

Nous passons la fin d’après-midi à la pointe de Latrabjarg, sur les falaises hautes de 444 m et longues de 14 km, à observer les oiseaux. Le guide se croit obligé de nous faire un cours infantilisant sur l’absence de cordes de sécurité et de dangers non balisés. Va-t-il bientôt une aide psychologique à tout trek d’aventures adulte ? Il faut dire qu’il a été habitué par ses parents soixantuitards à ce que tout ce qui rompt les habitudes, dans le monde, devienne un Disneyland où tout est beau, et tout le monde gentil… Il reprend parfois avec un certain plaisir revanchard : « c’est une tourbière ici, pas un terrain de jeu ». Même chose pour le vide et la sécurité : il y a des règles à respecter ! Il est amusant de voir contester les ex-contestataires et rétablir des normes qu’on voulait hier jeter aux orties comme castratrices.

Nous arpentons donc ce gigantesque roc à piafs. Nous ne sommes pas les seuls, le parking regorge de véhicules, un camion slovaque, une auto allemande, des motos italiennes et des 4×4 de location bourrés de Français et de Hollandais. Les Italiens ne sont pas dépaysés de voir des macareux nids. Il y en a partout, juste sous le rebord du sommet de falaise, entre la roche et la terre. Ces oiseaux ne sont pas farouches avec leur gros bec orange et ils se laissent observer aisément. Parfois, un visage se trouve à vingt centimètres d’un bec et les paires d’yeux se sondent, interloqués. C’est assez drôle pour un observateur extérieur.

Toutes les sortes d’oiseaux vivent ici, les mouettes tridactyles, les goélands, les fulmars, les sternes arctiques, les guillemots pataud et raides comme des manchots, des pingouins torda dont c’est la plus grosse colonie au monde. Début XXe siècle, le sport local était d’aller dénicher les œufs sur la falaise. On estime à 44 000 par an le nombre d’œufs subtilisés !

Nous restons une heure dans le vent et les plumes, avant de revenir au camp installer nos affaires et commencer à préparer le dîner. Il se compose d’un mélange de légumes émincés et cuits en poêle, et de pavés de cabillaud. Les légumes, poussés en serre hors sol, sont flotteux. Nous occupons la salle commune de façon un peu impérialiste pour ceux qui veulent gagner les couches en fond de pièce. Privilège exorbitant de tout groupe dont on ne prend pas toujours conscience. Le petit Hollandais est ainsi revenu en slip sur les bras de son père parce qu’il avait peur de traverser notre tablée bruyante d’adultes redoutables !

Suivent quelques explications géologiques du guide, qui précise n’avoir jamais fait d’études sur le sujet, mais être entraîné pour être formateur Éducation nationale. L’éruption de Lakagigar, fin 1783, a affamé la population islandaise, la faisant baisser d’un cinquième, réduite à 38 000 habitants. Le nuage de cendres a en effet fait crever 200 000 moutons, 28 000 chevaux et 11 000 vaches. Il atteint le reste de l’Europe porté par les vents, jusqu’en Afrique ! Il serait à l’origine de cinq ans de refroidissement climatique dans l’hémisphère nord, avec son cortège de mauvaises récoltes. Exaspéré, le peuple se révolte. Dans une France minée par l’écart entre noblesse et tiers-état, les révoltes de famine conduisent à la Révolution…

Avisant une mouche agaçante, Le guide lance cette question : « qu’est-ce qui passe par la tête d’une mouche quand elle s’écrase contre un pare-brise ? » Nul ne sait. Réponse : « son cul. » C’est tout lui.

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Gîte de Grundarfjördur et fjord Breida

Au nord de la péninsule du Snaeffels, nous nous arrêtons pour la nuit au bourg de Grundarfjördur. Pause supermarché pour renouveler les provisions collectives. Les caisses sont tenues par de jeunes garçons élancés qui n’ont pas plus de seize ans. Ils doivent faire ici leur travail d’été, en remplacement des titulaires en vacances.

Je goûte une bière maltée sans alcool à 1€ les 33 cl. Elle a plus le goût de caramel que de houblon. Un litre d’huile isio4 coûte 4€, chaque fruit et légume dans les 4€ pièce, produits sous serres ici. La nourriture majoritaire apparaît plutôt malsaine pour nos normes latines : plutôt composée de féculents et de poisson, de boissons sucrées et de conserves. La crise accentue la malbouffe parce que tout ce qui est sain est ici cher.

Pourtant, le régime nordique est révisé par les nutritionnistes. Ils disent que les conditions climatiques (pas de nuit, suivie de pas de jour chaque six mois, froid, vent, pluie) sont des conditions pour la flore et la faune qui concentrent les saveurs et les principes. Pour donner le meilleur, végétaux et animaux doivent souffrir un peu. Les antioxydants, lentement mûris, seraient plus forts que dans le sud. N’est-ce pas mettre de la morale luthérienne dans une nature qui n’en peut mais ? Justifier que l’effort paye, que souffrir est bon pour la santé, qu’on ne sera sauvé qu’au prix de la vallée de larmes ? L’aspect positif du régime nordique est surtout dans sa convivialité : condamnés à vivre en commun, calfeutrés durant les mois d’hiver, les habitants développent une pratique culinaire conviviale, le plaisir d’échanger des recettes et de faire la conversation, de goûter les produits. Les Islandais, d’ailleurs, voient leur espérance de vie élevée, de plus de 81 ans en 2007, hommes et femmes confondus.

Nous dormons au bourg, dans un gîte chez l’habitant, une vraie maison avec sous-sol et étage, non loin de la petite église géométrique et colorée comme un jouet. Les propriétaires logent ailleurs et louent tout aux touristes, nombreux de juin à septembre, et parfois même l’hiver pour le ski. Enlever les chaussures est obligatoire pour entrer dans le gîte, comme dans les refuges des Alpes ou dans les maisons japonaises. Nous sommes dans deux chambres dortoirs de six. A l’Islandaise, seulement deux douches sont disponibles pour douze.

Le guide dispose d’une vraie cuisine pour nous mitonner son menu. Il est imposé par l’agence, mais sa réalisation est laissée à son initiative. Nous avons ce soir un pot au feu de mouton mais la viande est cuite à part pour ne pas trop graisser le bouillon. En revanche, c’est mon tour de vaisselle avec deux autres. Pour douze, ce n’est pas une mince affaire, d’autant que les gamelles sont en proportion. La soirée se poursuit par un cours de géologie sur le rift. L’est islandais est sur la plaque eurasiatique tandis qu’ici, à l’ouest de l’Islande, nous sommes déjà sur la plaque américaine. On ne peut donc pas dire, comme tout le monde le fait, que la péninsule soit « le point le plus à l’ouest de l’Europe »…

Nous devons nous lever tôt pour atteindre le ferry de 9h à Stykkishölmur. C’est un petit port comme les autres où les bateaux de pêche, quelques voiliers et les ferries sont rangés sagement derrière les jetées. Les maisons de tôle et de bois s’étagent sur la colline qui le domine. L’une d’elle porte deux chats en porcelaine sur son pignon ; ils surveillent la rue. Au loin, le Hellgafell, une montagne de basalte de 73 m de haut où fut enterrée Gudrun, héroïne de la Laxdaela saga. Le bourg et ses dépendances comprennent quand même près de 1500 habitants. Une maison noire aux encadrements de fenêtre blancs est dite ‘norvégienne’. C’est un style austère, luthérien, inspiré de Norvège, et qui était en faveur au XIXe siècle pour les maisons cossues. Celle du bourg, construite en 1832 pour l’armateur Arni Thorlacius, elle fait aujourd’hui office de musée d’histoire régionale.

Peu avant 9 h, nous montons sur le gros ferja (ferry) en bout de quai. Les machines trépident déjà tandis que les familles grimpent la passerelle et présentent leurs billets. Il y a surtout des touristes étrangers, même si l’on peut s’y méprendre. Il est vrai qu’en été, deux personnes sur trois rencontrées sont étrangères, les touristes triplent la population !

Les petits blonds ou blondes peuvent être Allemands, Scandinaves, Anglais ou Islandais. Les non-Islandais se reconnaissent à leur peau plus dorée et les Hollandais à leur taille élancée. Les deux gamins de cinq ou sept, ans en ciré bleu vif et pantalon à bretelle sont anglais. Le kid de huit ans à bonnet et sweat, comme s’il avait froid, est hollandais. Le neuf ans qui reste en léger sweat-shirt sans frémir malgré le vent de la vitesse qui croît, passionné par un gros livre de BD intitulé ‘Rista’, et parfois par son petit frère, est lui Islandais.

Un couple d’amoureux dort, têtes emmêlées, c’est mignon.

Lors de l’arrêt à mi-fjord sur l’îlot-hôtel de Flatey, le soleil perce la brume et donne chaud. Dans l’eau nagent des eiders et des phoques, dont la grosse tête ronde émerge comme une bouée de pêcheur. Au bout d’un banc de roches, un petit phare orange au toit rouge est bâti comme un clocher. Débarque une remorque et une palanquée de touristes, destinés à la pêche ou à la plongée. Qu’y a-t-il d’autre à faire sur un tel îlot peuplé seulement d’une quarantaine d’habitants ? Il y eût jadis un monastère renommé qui a émigré sur le continent. Il a laissé à la fin du XIVe siècle le Flateyjarbok, un manuscrit de toute beauté qui raconte l’histoire des rois scandinaves.

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Les oiseaux d’Arnarstapi

Article repris par Medium4You.

Arnarstapi, au bout de la route, est un tout petit port islandais charmant tel qu’on en voit à Terre-Neuve. Une jetée renferme en un court carré quelques bateaux de pêche. Sur la falaise qui la domine, volent et crient une multitude d’oiseaux de mer : mouettes, goélands, sternes, cormorans, fulmars, macareux, eiders… Certains se reposent au bord du vide, le bec sous l’aile, une tache blanche de guano sous les pattes.Tout cela nidifie dans les creux de falaise en orgues basaltiques qui se précipitent dans la mer, en contrebas. La houle vient s’y briser, laissant une mousse persistante. L’air est vif, odeur saline, le vent excite le vol des oiseaux et leurs piaillements, le crachin nous enduit d’humidité salée et poissonneuse. De vagues relents de guano flottent dans les courants ascendants, venus des nids où les petites boules de duvet attendent, bec levé, la provende adulte. La côte est ici très découpée, en vert, noir et bleu. Nous ne sommes pas seuls, pas mal de touristes s’y promènent, jumelles d’une main et parapluie de l’autre. Pour certains, l’endroit n’est qu’une suite de rocs à piafs ; pour d’autres, des lieux précieux de nidification.Nous longeons les falaises jusqu’à Hellnar, où la route nous rejoint. Le camion est garé sur le parking, face à trois bikers dont les grosses Harley-Davidson noires viennent d’Italie. Ils casse-croûtent sur le banc de béton, cuir sur le dos et casquette sur la tête, bravant la bruine qui lutte désormais avec le soleil par épisodes. Nous prenons notre pique-nique debout, la table protégée du vent par le camion. Le menu est le même : fromage en tranches, jambon fumé, hareng au curry, saucissons divers, soupe et café.Le camion poursuit sa route en contournant le Snaeffelsjökull (le glacier du Snaeffels) qui domine la péninsule. Nous longeons une côte basse qui grimpe rapidement, ornée de cascades, avant de redescendre et de laisser la place à des prés à moutons. Ils sont blancs, noirs et beiges, les troupeaux mélangés. Les fermes basses ne sont plus au toit de tourbe comme auparavant, mais en bois et tôle ondulée, peintes en blanc, en noir ou en rouge.Quelques petits chevaux à longue crinière, typiquement islandais, paissent les enclos. Ils servent aux bergers pour rassembler les moutons, mais aussi aux randonnées à cheval et même à exporter leur viande au Japon. Le cheval islandais est une race jalousement préservée, héritière du haut moyen-âge et contrôlés par l’institut hippique de Holar. Tout cheval sorti d’Islande n’y peut revenir, afin d’éviter la contamination génétique. Sa caractéristique est d’aller à cinq allures différentes, contre quatre pour les autres races. Le cheval islandais pratique en effet une sorte d’intermédiaire entre le trot et le galop appelé tölt (teult) où jamais plus d’un sabot à la fois ne touche le sol.Nous traversons le bourg charmant d’Olafsvik. Il comprend peu d’habitants mais la panoplie complète, en son centre, des attributs d’une ville : mairie, école, église, piscine, terrain de foot. Le tout est concentré sur quelques centaines de mètres carrés. Les maisons ont des façades colorées pastel de diverses nuances, le 4×4 devant. Les gosses roulent en vélo parmi une circulation réduite et limitée à 30 km/h. Le supermarché-station service vend de tout et sert de lieu de convivialité pour les habitants. Ce bourg, isolé à l’extrémité de sa péninsule, donne une impression de vie entre soi, assez chaleureuse mais consanguine. Tout le monde connaît tout de tout le monde et la liberté individuelle n’en sort pas grandie. Le conformisme doit y régner et l’étranger au pays être regardé avec fascination-répulsion.

Nous n’apercevrons pas le volcan qui surplombe la péninsule, isolé dans ses nuages. C’est que qui est arrivé aux héros de Jules Verne lorsqu’ils ont voulu que le soleil pousse l’ombre d’un des pics sur l’entrée souterraine, selon les indications cryptées de l’alchimiste Arne Saknussem découvertes dans un manuscrit par le professeur d’université de Hambourg Lidenbrock. L’ascension du Snaeffels reste dangereuse, car la plupart du temps dans le brouillard. Et à quoi bon puisque, du sommet, on ne voit rien !Certes, le paysage est varié, mais la brume constante suscitée par le glacier le rend fantomatique. L’ambiance est propice, dans le crépuscule constant des mois d’hiver, à imaginer des êtres fantastiques. La mythologie scandinave est friande de ces êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux ou les démons. Les elfes, popularisés par le film issu d’un auteur irlandais, ‘Le seigneur des anneaux’, sont présents dans les sagas. Ils ressemblent aux hommes mais peuvent rester invisibles ; ils sont en général favorables, mais malicieux si on les provoque. Ce sont probablement des projections des attitudes humaines : ils aident qui s’aide et enfoncent qui récrimine dans le ressentiment. Les elfes sont des humains épurés, plus beaux et plus intelligents, en phase avec la nature dont ils hantent les sources et les forêts. Les trolls sont plutôt difformes et laids, bien que sans parole et très forts. Ils traitent les humains comme ils sont traités mais préfèrent vivre dans les grottes, les montagnes et les falaises à oiseaux. Faut-il voir en ce partage entre beau et laid, fluet et robuste, forêts et grottes, une distinction légendaire entre peuples nouveaux, venus des grandes plaines d’Europe, et les populations archaïques de Neandertal qui ont cohabité avec elles quelques milliers d’années ?

Les Islandais croient que le glacier du Snaeffels est l’une des sept principales sources d’énergie du globe, issues du centre de la terre. Jules Verne n’a pas écrit pour rien. Mais il avait ce travers de l’écriture romantique : l’enflure. Tout homme grand est un géant, tout vieux un patriarche, tout gamin un ange, tout cheval monté un centaure, toute sentence un universel et autres exagérations à prétentions culturelles. Ainsi des orgues basaltiques d’Arnarstapi, que Jules appelle seulement Stapi au chapitre XIV de son Voyage extraordinaire. Les flûtes noires sculptées par la cristallisation dans la falaise sont pour lui « une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds. Ces fûts droits et d’une proportion pure supportaient une archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement formait demi-voûte au-dessus de la mer. » Et d’évoquer aussitôt « les débris d’un temple antique »… Misère du style théâtral, si cher au XIXe siècle français.Reste que les plages blanches succèdent aux plages noires sur les 90 km de la péninsule, que les roches contrastées s’étagent en couches ou en cheminées, que des fumerolles signalent des sources chaudes tandis que chantent des cascades de loin en loin. Sur tout cela volent 54 espèces d’oiseaux, se faufile le renard arctique et galope le cheval islandais, tandis que nagent au large phoques, rorquals et baleines.

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Histoire islandaise

Article repris par Medium4You.

Ce matin, il pleut. Nous démontons les tentes sans les laisser sécher. Après deux bols de café allongé et un de yaourt, nous remettons tout dans le bus et reprenons la piste. Nous repassons le chaos basaltique jusqu’à la route et la suivre sur la péninsule du Snaeffels.

Le guide, Français de l’est, fils d’un couple soixantuitard, nous entreprend au micro sur l’histoire islandaise et sa littérature. Lui n’a jamais été grand lecteur, il nous déclare que les sagas sont « chiantes comme les ‘Mémoires d’outre-tombe : au bout de deux pages, j’ai refermé ». Chacun jugera de la culture des années 1980 dont il est le sympathique mais ignare représentant. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé la sage d’Erik le Rouge à 15 ans ; il est vrai que j’avais déjà lu en entier les ‘Mémoires d’outre-tombe’.

L’Islande viking s’est fondée sur le refus de la centralisation royale norvégienne. Aristocratie et individualisme équilibrent la méfiance de toute autorité politique. L’Althing est le parlement qui réunissait en assemblée plénière tous les hommes libres une fois l’an dans le site de Thingvellir, au sud-ouest de l’île. Il fut instauré vers 930. Le pays n’avait ni pouvoir exécutif, ni armée, ni administration.

La grandeur médiévale de l’Islande est dans sa littérature, dont les Islandais sont très fiers. Ils organisent des ‘sagas trails’ destinés aux touristes, dans les hauts lieux vikings de l’île. Une brochure en énumère trente et une ! Exclusivement en langue nordique, les sagas parlent d’aventures, dans un esprit tolérant et ouvert, avec un coup d’œil historique fondé sur les faits et la critique des sources. L’existence est tragique, mais la vie se doit d’être énergique, active, fondée sur le courage, l’honneur et la loi. Elle est écrite dans une prose rapide et sans sécheresse, avec ce regard froid qu’aimera Flaubert. Elle pratique understatement, ellipse et formules bien frappées. Objectivité, précision et dynamisme en font un style très moderne, reflet d’un état d’esprit non conforme, se méfiant des autorités comme de toute eschatologie. Les Eddas évoquent la mythologie et l’action ; la poésie scaldique est magique, funéraire et de cour, usant de la métaphore filée et d’un mètre à multiples variantes ; la littérature de clercs recueille les lois et les biographies, conte les sagas des rois, des contemporains, de familles d’aventuriers explorateurs, et les sagas légendaires. Les romans rimés seront développés à la suite d’histoires de chevaliers et de contes populaires au XVe siècle.

La conversion au christianisme a été adoptée en 999 par le parlement, du fait des missionnaires apparus vers 980 et des incitations du roi de Norvège. Les pratiques païennes resteront tolérées, comme l’exposition d’enfants non désirés et les sacrifices privés, mais l’esclavage sera aboli vers 1100. Le premier évêque islandais, Isleif Gissurarsson, fut consacré à Brême en 1056. Environ 300 paroisses seront crées, le clergé n’exigeant jamais le célibat. Une dizaine de monastères vont se créer à partir de 1133.

Ce sont les troubles entre grandes familles au XIIIe siècle qui vont précipiter l’intervention du roi de Norvège, pressé par l’Église. En 1264, l’Islande était devenue partie du royaume, soumise à la hiérarchie et aux taxes des gouverneurs royaux, et l’Althing ne servit plus à grand chose. Le pays connu la misère, la Norvège se révélant incapable de ravitailler l’Islande, la laissant à merci des pirates allemands ou anglais. La Réforme fut imposée par les Danois, qui avaient repris le commerce avec l’Islande et administraient l’île en 1537. Le dernier évêque catholique fut exécuté. L’absolutisme du royaume de Norvège et Danemark, instauré dès 1660, fut imposé à l’Islande et l’Althing, réduit au rôle de tribunal, fut supprimé en 1800.

Les détériorations climatiques vers 1400, les redoutables hivers de 1695 et 1696, de graves épidémies venues du continent durant tout le XVe siècle, puis la variole de 1707 qui tua 18000 personnes sur 50 000, les éruptions volcaniques des années 1780 qui ont tué plus de 1000 personnes, ont déstabilisé la population islandaise, qui n’a retrouvé le nombre de 50 000 qu’en 1823. L’abolition du monopole des compagnies, qui sévissait depuis le XVe siècle, a permis l’essor du commerce et l’amélioration des récoltes. L’émigration vers le Canada a cependant été forte à la fin du XIXe.

L’Althing a été rétabli en 1845, une Constitution en 1874, l’autonomie en 1904, l’Université d’Islande en 1911. L’occupation allemande d’avril 1940, le débarquement britannique de mai 1940, suivi de l’occupation américaine de juillet 1941, ont permis à l’Althing de se séparer complètement du Danemark. La République fut rétablie le 17 juin 1944, revenant au statut de liberté avant 1264. L’Islande appartient à l’OTAN, à l’OCDE, et demande à intégrer l’UE.

Halldor Laxness fut prix Nobel de littérature en 1955, pour son itinéraire du catholicisme au marxisme avant de rejoindre la sagesse orientale. Le socialisme va créer un mouvement de poésie « atomique », influencé par le surréalisme, pour faire de la poésie une subversion. Mais la génération contaminée, née dans les années 1920, laissera la place – comme ailleurs – à une génération moins militante.

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