Japon

Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes

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Ce sont sept nouvelles qui ont été choisies et rassemblées par les traducteurs. Des nouvelles de garçons, depuis le jeune homme qui en a par-dessus la tête de l’amour aveugle de sa compagne (Jet d’eau sous la pluie) à l’amour idéal qu’un vieux professeur se crée comme légende pour compenser sa laideur et sa vie sèche (Pèlerinage aux Trois Montagnes). Mishima et ses personnages sont en quête de la beauté, pas de l’amour. La sentimentalité est pour lui comme pour eux une faiblesse, apanage féminin ; la virilité se doit de respecter l’énergie, la perfection des corps, donc l’honneur de la conduite.

Ce pourquoi Jack, surnom d’un jeune Japonais de Pain au raisin se contente de grignoter durant les ébats nus de son ami très musclé Gôji avec une fille rencontrée lors d’une fête de jeunes. Le mâle lui « laisse le service après-vente » après l’accouplement et Jack, un peu écœuré de cet « amour » animal songe aux étreintes de Maldoror avec la femelle du requin chez Lautréamont…

Ken, abréviation de kendo, joue avec le prénom américain du Barbie mâle – mais il est nippon. Superbe jeune homme de vingt ans entraîné au sabre et d’une beauté magnétique, Jirô dirige un stage martial jusqu’à ce que le groupe, poussé par son ami en tout point opposé à lui, le trahisse en allant se baigner alors qu’il l’avait interdit. Péché véniel mais tache sur l’honneur. Jirô se donne la mort car même son disciple préféré, Mibu, renie trois fois son maître en déclarant qu’il a été nager avec tout le monde. Ce n’est pas la vérité mais les mots sont redoutables, ils disent ce qu’on voudrait être, pas ce qui est. Mibu aurait voulu faire corps avec le groupe, fusionné avec les autres, pas être lui-même, adulte, libéré par la discipline. Jirô a donc échoué à transmettre l’âme du bushido, la voie du guerrier, cette essence du Japon que Mishima révère.

Le lecteur peu au fait du zen dans le combat lira avec profit les descriptions minutieuses de l’auteur sur l’acuité visuelle, le flottement attentif de l’attention, la rapidité des réflexes, le suivi des efforts de l’adversaire jusqu’à trouver une infime faille… Pour avoir pratiqué les arts martiaux durant des années, je retrouve là cette élévation de l’âme, ce corps en fête, cette intensité de vie dans l’instant, qui fait tout le sel de l’expérience.

L’instant présent est le thème de La mer et le couchant. Un vieil occidental s’est fait moine au 13ème siècle, après avoir été de la mythique « croisade des enfants ». Vendu comme esclave avec les autres depuis Marseille, il n’a jamais vu la Terre sainte mais connu toutes les vicissitudes du fait des hommes. Acheté et vendu, il a pu joindre la Perse, puis la Chine et le Japon. A ce bout du monde il s’est fixé, reconnaissant au bouddhisme zen de lui montrer l’ici-bas plutôt que l’au-delà, la responsabilité personnelle efficace du présent plutôt que la ferveur collective vers l’espérance future et l’idéal. Dieu n’a pas ouvert la mer devant ses enfants, mais les a livrés aux marchands d’esclaves ; il n’est donc pas digne qu’on croie en lui. Accompagné d’un jeune garçon sourd et muet qu’il protège et qui le sert, l’ex-enfant croisé médite en haut de la montagne, face au soleil couchant (face à la nature réelle et non à la Croix imaginée), l’esprit enfin en paix.

La cigarette et Martyre sont deux nouvelles sur les adolescents. Le désir d’être reconnu par l’être de beauté qu’on admire, irradiant sans le vouloir sa force et son énergie comme un soleil. L’obstacle du groupe qui fait masse, exige la conformité, exclut toute admiration personnelle au profit de la vulgarité grégaire. Mishima s’y montre aristocrate, sans rien à voir avec l’abêtissement des mouvements de masse que furent le fascisme, le nazisme, le communisme et le militarisme japonais. Ces nouvelles un brin sadiques montrent les tourments du désir et de l’honneur, l’amour voltant en haine, tout aussi changeant que l’éphémère adolescence. L’être pas fini n’a aucun ancrage, il suit le vent, il n’est qu’instant…

Retour à la nouvelle qui donne son titre au recueil, Pèlerinage aux Trois Montagnes. L’auteur livre l’un de ses secrets : [Eifuku] « Monin possédait une sensibilité à fleur de peau. Aussi a-t-elle dû, pour la dissimuler, accumuler des efforts proportionnels à son excès de sensibilité, à sa trop grande vulnérabilité. Mais n’est-ce pas aussi la raison pour laquelle, dans des poèmes qui ont l’air parfaitement indifférents, son cœur se laisse étrangement deviner ? » p.291. Poétesse morte nonne bouddhiste en 1333 après avoir été impératrice douairière, Eifuku Monin est l’un des modèles de Mishima ; comme lui, elle a dû se discipliner pour donner forme à ses sentiments, se corseter physiquement pour éviter les débordements.

Les nouvelles publiées ici sur vingt années, sont ciselées avec précision ; elles montrent tout ce que la maîtrise peut apporter au message – bien loin du grand n’importe quoi spontanéiste à la mode dans la génération des enfants gâtés du bébé boum.

Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes, nouvelles 1946-1965, traduit du japonais par Brigitte et Yves-Marie Allioux, Folio 2005, 311 pages, €7.32

Toutes les œuvres de Mishima chroniquées sur ce blog

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Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur

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Sept nouvelles sur vingt ans, la première écrite à 20 ans justement. Toutes tournent autour de l’amour – où plutôt (puisque le français amalgame toute la gamme d’un seul mot) – du sexe et du sentiment. La plus belle est probablement la première, la plus subtile la dernière. Entre deux, de bizarres histoires de jalousie, de cruauté, de domination, de gigolo, un pastiche de Médée.

Une histoire sur un promontoire, mise en premier à cause de l’ordre chronologique, sans que l’usage de donner son nom au recueil soit retenu pour le choix français, est une histoire de prime adolescent. Le gamin de 11 ans solitaire et rêveur, qui répugne aux sports, au soleil et à apprendre à nager, a tout de l’auteur. Il a notamment son extrême sensibilité, étonnante pour les mœurs japonaises, qui en fait un marginal irréversible dans cette société rude et hiérarchique, confite en codes et tradition. Akichan découvre l’amour. Non pas le sien, en rapport avec son corps qui commence à se transformer, mais celui d’un jeune couple. Le mythe Mishima est déjà né : tous deux très jeunes, très beaux, plein de santé – mais avec une destinée tragique qui les isole et leur donne comme un halo. Qu’a vu le gamin au pied des falaises, dans le soleil brûlant, face à la mer aveuglante de bleu et le ciel infini ? Ce n’est que suggéré, mais « quelque chose d’incomparablement grand » p.49. La réalisation de l’amour pur, sans aucun doute, invivable, non viable, appelé par l’éternité. Je laisse le lecteur intéressé découvrir cette nouvelle pure et sensuelle comme un texte de Le Clézio. Mishima, comme lui, a bien décrit les émois des jeunes garçons.

Une matinée d’amour pur, qui clôt le recueil, est écrite 5 ans avant son suicide, en pleine maturité. Mishima met en scène deux parties : un couple romantique qui s’est connu à 20 ans et dont l’amour dure encore à 50, et un couple réaliste de mauvais garçon et coucheuse garçe des années 60. Le choc des civilisations joue à plein : idéalisme et matérialisme, délicatesse et rudesse, civilisation et sauvagerie, années 40 et années 60. Qui est le plus dans le vrai de la passion, de ceux qui jouent ou de ceux qui font ? de ceux qui manipulent un théâtre ou ceux qui subissent et usent de leur plastique physique ?

Les autres nouvelles sont inégales, difficile d’en goûter le sel sans connaître Mishima en ses romans. L’écrivain a le chic pour se mettre à la place des personnages, pour jouer leur rôle en en rajoutant un peu, histoire de voir jusqu’où la psychologie peut aller. Ses nouvelles tiennent plus du théâtre que du roman. La palette est diverse et chatoyante. Mes deux préférées restent cependant la première et la dernière du recueil choisi par les traducteurs et mises en français directement du japonais sans passer pour une fois par l’anglais.

Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur (nouvelles), 1946-1965, traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty , Folio 2005, 295 pages, €7.79

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

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Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

velo ado torse nu

Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Yukio Mishima, L’école de la chair

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Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer

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Ryuji est marin, seul au monde depuis que sa famille a péri, dans les bombardements ou par maladie. Il aime la mer, les tropiques, la « Grande cause » de l’aventure au loin, substitut de la voie du guerrier interdite par la défaite. Pourquoi s’entiche-t-il donc d’une veuve commerçante, Fusako, la quarantaine et mère de Noburu (prononcer Noboulu), un collégien de 13 ans ? Nul ne sait par quel caprice du destin cet albatros s’abat sur le quai de Yokohama, ses ailes de géant l’empêchant de marcher.

Car si l’amour est aveugle et si l’abstinence, cinq ans durant, rend la virilité désirable à une veuve japonaise des années 1960, le début de l’adolescence est un bouleversement. Noburu découvre un trou dans le mur de sa chambre, par lequel il épie sa mère nue et ses ébats avec le viril, musclé et velu Ryuji dont le corps semble bosselé comme une armure. Mais ce n’est pas le sexe qui le tourmente : c’est bien pire. Ce qui le hante est le vide de l’existence dans ce Japon vaincu d’après-guerre dans lequel les héros sont honteux, dans lequel les hommes virils sont devenus des « pères » socialement convenables et moralement vils. « Comme vous le savez, le monde est vide » dit p.165 un gamin de 13 ans. Ce pourquoi il espère en Ryuji, héros de la mer, second sur un cargo.

masque no jeune garcon

Noburu fraye avec une bande de son âge, très hiérarchisée, dans lequel tous sont « chefs » mais – ce qui est très japonais – classés par numéro. Noburu est le Numéro 3. Le chef Numéro 1 a les sourcils « en croissant de lune », les « lèvres très rouges » et « un air déluré » comme l’ingénu diabolique des masques nô. Il y a d’ailleurs influence de cette forme classique du théâtre samouraï dans l’œuvre de Mishima ; ce roman peut être classé dans les nôs de démon, l’adolescent se voulant impassible comme un masque et nommé par un numéro. Il est travaillé d’hormones, venin démoniaque, et exalté de happening pour s’affirmer, ce qui est le propre des démons – poussés par leur nature. Pour lui, que sa famille délaisse et ignore, la sauvagerie doit être accomplie : la loi le permet, qui ne rend pas responsable un enfant sous 14 ans dans la société permissive d’après-guerre. Il se veut froid, calculateur, sans aucun sentiment. La seule objectivité compte, bien loin de l’hypocrisie sociale et de l’émotion adulte. Tout est illusoire sauf le fait brut. La vie n’est qu’un état qu’il suffit d’éteindre pour que l’être devienne chose, un cadavre que l’on peut scientifiquement disséquer.

Ainsi fut fait d’un chat, que Numéro 1 oblige Numéro 3 à assassiner puis à ouvrir au couteau. L’objectivisme logique du gamin se heurte à l’idéal de virilité du nouveau père. Noburu est déchiré : poussé à obéir à sa bande, il n’est au fond qu’un gosse apeuré de perdre sa mère, son confort infantile et ses rêves d’héroïsme. Mais Ryuji ne fait rien pour se faire admirer, il n’a rien du héros. Élevé sur la mer, il n’a aucun bon sens sur terre et agit sans savoir, avec cette aménité qui prend le contrepied de la tradition ; il recule devant ses devoirs d’éducation, il aliène sa liberté entre les cuisses d’une femme. De marin il est devenu « père » !

Mishima lance une véritable déclaration de haine à son propre père par la bouche du chef Numéro 1 : « Les pères !… Parlons-en. Des êtres à vomir ! Ils sont le mal en personne. Ils sont chargés de tout ce qu’il y a de laid dans l’humanité. Il n’existe pas de père correct. C’est parce que le rôle de père est mauvais. Les pères stricts, les pères doux, les pères modérés, sont tous aussi mauvais les uns que les autres. Ils nous barrent la route dans l’existence en se déchargeant sur nous de leurs complexes d’infériorité, de leurs aspirations non réalisées, de leurs ressentiments, de leurs idéaux, de leurs faiblesses qu’ils n’ont jamais avouées à personne, de leurs fautes, de leurs rêves suaves et des maximes auxquelles ils n’ont jamais eu le courage de se conformer ; ceux qui sont les plus indifférents, comme mon père, ne font pas exception à la règle. Leur conscience les blesse parce qu’ils ne font jamais attention à leurs enfants et finalement ils voudraient que les enfants les comprennent » p.143.

Ce qui doit arriver arrive – sous le complexe d’Œdipe – comme au chat. L’auteur nous mène au bord, s’arrêtant juste avant l’acte. Mais chacun sait bien ce qui se passe ensuite, procédé littéraire bien plus efficace que la vulgarité d’une description.

Ce livre, qui rencontre la vie de Mishima lui-même, plus proche de sa mère que de son père autoritaire et méprisable, raconte l’ambiguïté de la prime adolescence, la passion amoureuse de la femme et la castration virile de l’aventurier. « On y trouvait rassemblés la lune et un vent fiévreux de la mer, la chair nue excitée d’un homme et d’une femme, de la sueur, du parfum, des cicatrices de la vie en mer, le souvenir confus de ports autour du monde, un petit judas où l’on ne pouvait respirer, le cœur de fer d’un jeune garçon, mais ces cartons éparpillés d’un jeu de cartes ne prophétisaient rien. L’ordre universel, enfin établi grâce au hurlement soudain de la sirène, avait révélé un cercle de vie inéluctable » p.19. Être ou ne pas être ? Vrai mâle ou douceur sociale ? Tradition ou modernité ?

Petit roman, mais gros complexe : pour Mishima, on ne saurait être à demi !

Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer (Gogo no Eiko), 1963, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio, 1985, 183 pages, €5.70

Film The Sailor Who Fell from Grace with the Sea, 1976, de Lewis John Carlino avec Kris Kristofferson et Sarah Miles, €21.99

Opéra de Hans Werner Henze, Das verratene Meer (l’océan trahi) présenté à Berlin en 1990. Réintitulé Goko no Eiko et réécrit par Henze, conduit par Gerd Albrecht, la première a eu lieu à Salzbourg en 2005, édité par Orfeo, €45.13

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Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï

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Trois ans avant son suicide, Mishima livre un testament touffu, répétitif, organisé comme une paraphrase de son oeuvre, la volonté de tout dire sur ce qu’il croyait être l’essence du Japon. Il suit surtout le Hagakure, livre d’éthique samouraï écrit au XVIIIe siècle en 11 tomes par l’élève de Jocho Yamamoto, vrai samouraï devenu prêtre sur la fin de sa vie. Il n’en existe que des extraits traduits en français.

Pour Mishima, « le Hagakure s’efforce de soigner le caractère pacifique de la société moderne en lui appliquant ce puissant remède qu’est la mort » p.31. Marguerite Yourcenar aimait ce livre parce qu’il chantait aussi la ‘voie des éphèbes’, l’homosexualité guerrière au Japon. Mais il a, au fond, cette exigence stoïcienne de perfection que l’homme doit approcher sans l’atteindre jamais.

Le Hagakure enseigne la sagesse de l’action, la sagesse de l’amour (qui est action) et la sagesse de la vie (qui est de perpétuer la vie et de la vivre intensément par l’action). Agir est le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi pour se plonger dans une unité plus vaste. Elle est réalisation de soi, réactualisation naturelle du ‘lion’ qui est la force motrice de chaque être humain. Un tropisme vers lequel l’inquiet Mishima a sans cesse tendu, une réponse à son angoisse métaphysique de n’être pas « normal », comme les autres, fils d’un empire vaincu et d’une modernité en contradiction avec la tradition.

Sur l’amour, le Japon ne distingue pas Éros et Agapè, l’attraction terrestre et l’appel divin, la chair et l’âme. On a la conviction que « ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène indirectement à un idéal qui mérite qu’on lutte et, si nécessaire, qu’on meure pour lui » p.45. Être tenté par le corps et par l’esprit des jeunes garçons, plus que par ceux des femmes, se trouve ainsi justifié, ce qui apaise Mishima en ses contradictions sensuelles. Tact, délicatesse, pédagogie, tolérance, sont des rapports qu’un samouraï doit entretenir avec les autres. Il sera bon et ferme avec les enfants, il ne sera lui-même qu’avec ses pairs, il aimera sans le dire. Le véritable amour reste toujours caché, il se dévalue lorsqu’il se révèle. Le samouraï sera modeste et fin, il suivra les remarques des autres et les enseignements des anciens, il dépassera ainsi les limites de son propre discernement.

La vie et la mort sont les deux faces d’une même réalité. Qui a connu la naissance se condamne à mourir. Cette mort inéluctable fait aimer la vie en sa brièveté. Elle lui donne son relief, son intensité, son sens. « La voie des samouraïs, c’est la mort ». C’est l’objet de toute sagesse que de préparer l’être à bien mourir – ou à bien vivre, ce qui est la même chose. Chaque instant peut être le dernier. Il nous faut être prêt donc n’agir jamais à tort, mais sincèrement, tout entier dans son acte, comme s’il devait à chaque fois être le dernier. Dans la succession de ces instants, animés d’une telle philosophie, « quelque chose va s’accumuler d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, quelque chose grâce à quoi on acquerra finalement la capacité de bien servir son seigneur » p.47. C’est ainsi que l’on sera bon samouraï. Chaque détail du quotidien est préparation au surgissement d’une crise grave. Il faut se tremper chaque jour pour réagir parfaitement le moment venu. Conforter sa résolution, parfaire son entraînement, tout cela permet de ne jamais être pris de court, ni par les événements de la vie, ni par la mort. Cela dès l’enfance.

Un jeune samouraï sera élevé dans « l’idéal de liberté et de naturel préconisé par Rousseau dans l’Émile » : ni punitions indues, ni menaces, mais sincérité et vigilance.

Adulte, le samouraï devra se défier du rationalisme. Non pas de l’intelligence, qui est acuité de vision et mobilisation de toutes les facultés intellectuelles, mais de l’excès de logique, de l’esprit qui dérape hors des sens et de la volonté. « Le calculateur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le calcul porte toujours sur le profit et la perte et que, par conséquent, le calculateur n’est préoccupé que de profit et de perte. Mourir est perte, vivre un gain, ainsi décide-t-on de ne pas mourir. On est donc un lâche », dit le Hagakure. Le sacrifice de sa vie pour une cause est hors calcul. C’est l’acte ultime, mais beaucoup d’autres actes sont hors calcul : la confiance, le courage, l’amour. Entreprendre aussi, comme une aventure : ainsi est le capitalisme des entrepreneurs, risqué, conquérant, le calcul comptable ne venant qu’en second.

samourai dessin

L’esprit d’efficacité est utile s’il sait servir, non s’il envahit l’homme. La raison n’est qu’un outil, et non la pierre angulaire d’une philosophie. Le samouraï se veut un homme complet, non un simple technicien. Il se veut ouvert, humain, perfectible, attentif aux autres (Montaigne) comme à l’énergie qui l’anime (Nietzsche), et à la dignité qui la manifeste (Dostoïevski). Mishima appelle à lui les meilleurs écrivains occidentaux au secours de la tradition japonaise ; comme pour la situer dans l’universel, voire l’excuser des excès militaristes de la guerre. L’apparence du samouraï, ses paroles, ses actions, se veulent belles parce qu’issues d’une force interne – selon les canons de la vertu grecque antique.

Le samouraï est fier d’être. Il est un homme sincère, un humain authentique. Mishima aurait aimé être samouraï. Mais son époque ne lui fournissait pas la panoplie guerrière qui va avec. Il a envisagé la politique, mais trop de bassesse est nécessaire à cette passion guerrière secondaire. Il n’a pas tâté des affaires, dommage, car l’esprit samouraï du Japon s’est bel et bien réfugié dans la conquête des marchés et dans la féodalité d’entreprise ! C’était encore rare dans les années 1960, mais éclatant dans les années 1980 (voire ci-dessous Pierre Delorme). Mishima a eu le malheur de naître trop tôt ou d’être en avance sur le monde.

Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, 1967, traduit du japonais par Émile Jean, Gallimard 1985 collection Arcade, 154 pages, €9.64

Jocho Yamamoto, Hagakure, le livre secret des samouraïs, édition partielle – choix de textes, Guy Trédaniel 1999, 110 pages, €13.21

Pierre Delorme, Le management : un art martial, développement personnel et efficacité managériale, Chiron 2002, 155 pages, occasion €26.00

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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Yukio Mishima, Une soif d’amour

mishima une soif d amour

Kimitake Haraoka a 25 ans lorsqu’il publie cette œuvre sous le pseudonyme de Yukio Mishima. L’histoire d’une femme têtue, romantique et violente qui pourrait reprendre certains traits de sa grand-mère. Car Mishima, même s’il n’a jamais officiellement franchi le pas de la transgression, est homosexuel. C’est dire le regard d’entomologiste qu’il pose sur la gent féminine en butte aux désirs sans limites. Tout le contraire des garçons, jeunes animaux pleins de vie, qui vont où leur désir du moment les pousse – sans plus. Etsuko fait tout un plat de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) ; Saburo vit l’accouplement dans l’instant et la sensualité au quotidien, sans voler plus haut que la glèbe.

Etsuko est femme de la ville, mariée à un prétentieux, fils de paysans promu et devenue veuve car elle n’a pas su attiser le désir de son époux. Saburo est un jardinier inculte (avec l’humour Mishima de cet oxymore), aux services de la famille du patriarche à la campagne depuis la fin de son école primaire (vers 14 ans). Yakichi est le modèle autoritaire, égoïste et grondeur du mâle traditionnel japonais, directeur d’une société de transport revenu passer sa retraite dans son domaine des champs où il règne sur la maisonnée de ses fils et belles-filles. Yakichi prend chaque soir la veuve Etsuko, qui se laisse faire mais n’en projette pas moins sur le jeune Saburo, 18 ans musclés et hâlés, ses fantasmes d’amour idéal.

Amour au sens occidental, romantisme impossible dont le Japon d’après-guerre s’entichait volontiers. Le Japonais est resté plus nietzschéen que rousseauiste ; il est pragmatique, proche de la nature, du naturel. Contre ces valeurs nouvelles de la ville, venues de l’étranger par l’occupation américaine et par la mode, qu’Etsuko et le couple de son beau-frère incarnent à leurs manières. « C’est un monde factice », dit Yakichi, « dans ce monde factice, il n’est rien qui vaille de sacrifier sa vie » p.106. « Kensuké et Chieko (…) n’avaient aucun préjugé moral et s’en glorifiaient mais, à cause de cette attitude, ils ne jouaient toujours qu’un rôle de spectateur dénué de tout sentiment d’équité » p.153. Mishima donne ici la parfaite définition de la société du spectacle, que Guy Debord se vantait d’avoir inventée.

nageur japon

A cette affectation des sentiments, Saburo s’en sort par l’ignorance animale et Etsuko par la passion de la jalousie portée au paroxysme. Elle n’aura de cesse de détruire ce bonheur de l’instant du jeune homme ; de le manipuler jusqu’à ce qu’il croie que le mieux serait de baiser, alors qu’elle hurle au viol – puis le tue d’un coup de pioche !

La liberté de l’animal qui se meut naturellement dans le monde, est brimée par les conventions idéalistes de la mode venue de la ville. Etsuko, femme aigrie et rapetissée par son existence, ne peut supporter la grande santé du jeune homme dont elle admire la poitrine par la chemise ouverte, ou le teint doré de la peau lors d’une fête. « Comme si tout son corps était un hymne à la nature et au soleil, chaque pouce de sa personne, lorsqu’il était en train de travailler, semblait déborder de vie exubérante » p.214.

Le tragique naît de ce contraste entre le jeune homme et la femme mûre, entre la campagne et la ville, la nature et la culture, le spontané et le factice, le concret et l’idéalisme.

Mishima a des antennes pour saisir ces passions qui s’entrechoquent, ces caractères qui s’emportent, chacun suivant son chemin – incompatible. L’amour à l’occidentale, à la mode de la ville, conduit à la folie. Celle des grandeurs et celle de l’impossible.

Etsuko est un beau personnage de Phèdre japonaise qui ensorcelle le lecteur.

Yukio Mishima, Une soif d’amour, 1950, traduit de l’anglais par Leo Lack, Folio 1987, 256 pages, €6.27

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Yukio Mishima, Le Pavillon d’or

mishima le pavillon d or

Construit en 1397, brûlé en 1950, refait entièrement en 1955 et rénové en 1987, le Kinkaku ji – temple d’or – est inscrit depuis 1974 au Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Il est prétexte au roman de Mishima, publié en 1956. C’est l’œuvre la plus célèbre de l’écrivain, parce que culturelle, parce que mettant en scène Kyoto, l’ancienne capitale jumelée avec Paris, épargnée par les bombardements américains sur l’ordre exprès de Mac Arthur durant la Seconde guerre mondiale.

Ce n’est pourtant pas l’œuvre que je préfère, trop bavarde, un rien datée, parfois à la limite de la vraisemblance. A qui n’a jamais lu Mishima et voudrait aborder son œuvre, je conseille plutôt de commencer par Le tumulte des flots, bien plus sec, tragique et vraisemblable, d’une pureté très japonaise, le meilleur de Mishima.

Le Pavillon d’or est cependant un symbole : celui du Japon traditionnel, confronté à l’occupation yankee après la défaite des militaristes. Donc celui de Mishima, écrivain très japonais mais aussi largement influencé par les œuvres occidentales. N’écrit-il pas ici son Crime et châtiment sur le modèle de Dostoïevski ? Détruire le Pavillon d’or, n’est-ce pas, pour Mishima, tenter d’exister par lui-même comme on « tue » le père ? Il fait du Pavillon d’or et de son reflet dans l’étang une vision philosophique à la Platon, auteur du mythe de la caverne. La beauté « idéale » écrase ; elle empêche de vivre. Seule la sensualité, dans le présent, permet d’exister. Détruire la Beauté-en-soi, symbolisée par le Pavillon d’or, c’est enfin être individu, ici et maintenant, sans référence métaphysique. Ce pourquoi le personnage principal fume à la dernière page une cigarette, tandis que fume le Pavillon d’or qu’il vient d’incendier.

L’écrivain se met dans la peau du bègue, laid, pauvre et orphelin Mizoguchi, empli de solitude et de ressentiment (l’accumulation des tares, n’est-ce pas un peu trop ?). L’adolescent de 17 ans qui entre au temple fait une fixation obsessionnelle sur ce que révérait son père, le Pavillon d’or comme essence du religieux au Japon. Mishima lui-même, à 45 ans, détruira son propre temple, le corps siège de son âme, par suicide traditionnel seppuku. Pris sous l’aile du prieur du temple d’or, le jeune homme se lie d’amitié avec deux personnages contrastés – ses extrêmes possibles. Tsurukawa est empli de lumière, mais noire, parce que son optimisme apparent dissimule une sensibilité aux autres qui va le pousser au suicide. Kashiwagi, à l’inverse, est un cynique fini, qui exploite les sentiments des autres pour se pousser dans la société, par ressentiment contre son pied bot. Mishima, dans sa vie personnelle, est tiraillé entre les deux : sensible mais fluet, attiré par le cynisme mais incapable de l’accomplir, il devient écrivain pour évacuer ces contradictions. Il fait donc du novice incendiaire – qui a réellement existé – une sorte de double personnel, adolescent attardé qui se cherche, désirant exister sans trouver en lui-même les forces nécessaires. Si le Beau lui est barré, explorer le Mal serait-il la solution ?

Kyoto pavillon d or photo argoul

Photo Argoul 2004

Le Pavillon d’or, avec son triple style de l’art japonais, est l’essence même de la japonité. Une tradition qui s’impose, dont on doit se rendre digne, malgré la cuisante défaite de la guerre. Comment réinventer le Japon sans que le passé pèse ? Le novice incendiaire a 21 ans lorsqu’il commet son forfait ; Mishima en a 25 la même année. De style Heian au rez-de-chaussée, samouraï au premier étage, temple zen au second, c’est tout le Japon d’un coup qui se dresse, face à l’étang qui le renvoie en miroir – le Miroir d’eau. Il resplendit, tout d’or vêtu, il élève l’âme et la contraint par ses formes. Mais, tel est le message de Mishima : la libération réside au Japon même, dans l’application de la doctrine bouddhiste. « Oui, c’était la première ligne du passage fameux du chapitre de l’Éclairement populaire, dans le Rinzairoku (…) : ‘Si tu croise le Bouddha, tue le Bouddha ! Si tu croises ton ancêtre, tue ton ancêtre ! (…) Alors seulement tu trouveras la Délivrance. Alors seulement tu esquiveras l’entrave des choses, et tu seras libre’… » p.371.

A lire de retour de Kyoto, ou après avoir déjà abordé Mishima. Tout premier lecteur sans préparation risque d’être déçu car il faut connaître la tradition japonaise et la vie de Yukio Mishima avant de bien saisir ce qui fait le sel de ce roman, au fond moins japonais qu’occidental.

Yukio Mishima, Le Pavillon d’or (Kinkakuji), 1956, traduit du japonais par Marc Mécréant, Folio 1975, 375 pages, €7.32

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Sakyo Komatsu, La submersion du Japon

sakyo komatsu la submersion du japon

Sakyō Komatsu, mort en 2011, est un écrivain de science-fiction très connu au Japon. Dommage qu’il ne le soit pas plus en Europe car son roman d’anticipation est en pleine actualité. Le Japon, les savants le savent, est situé à l’intersection de trois plaques continentales qui se chevauchent. D’où les séismes, les éruptions, les tsunamis. Ce n’est pas nouveau, mais ce pourrait l’être… il suffit de pousser un peu le scénario.

Ce que fait l’auteur d’un ton détaché, comme historien, décrivant comment des mouvements sous-marins laissent prévoir un vaste remaniement des équilibres de plaques, les énergies accumulées engendrant une brutale rupture en quelques mois. Résultat : l’engloutissement de tout l’archipel japonais sous les flots Pacifique. « Un pays important du point de vue de la population, de l’économie et de l’histoire va être physiquement anéanti. Un homme a-t-il affronté quelque chose d’aussi inouï dans l’histoire ? Y a-t-il un homme d’État capable de faire face à un problème aussi monstrueux ? » p.161.

A partir de cette trame, il tente d’évaluer comment pourraient réagir les scientifiques, les techniciens, les politiques, les citoyens, les pays étrangers, l’ONU. C’est très simple :

  • les scientifiques n’y croient pas et traitent de fou celui qui ose dire que le roi est nu et que le Japon va exploser ;
    les techniciens font leur boulot scrupuleusement, à la japonaise, malgré leurs histoires de cœur, de famille ou d’alcool – ils sont communautaires ;
    les politiques tergiversent, consultent, font tout en équipe, mais finissent par prendre les graves décisions qui s’imposent avec aussi peu de retard que possible ;
    les citoyens sont inquiets mais disciplinés, les deux tiers seront sauvés, d’autres ne veulent pas voir cela et se suicident avec le Japon qui coule ;
    les pays étrangers sont partagés entre effarement et égoïsme du « c’est bien fait »;
  • l’ONU bavasse avec de grands mots, comme d’habitude.

Nous sommes en 1973 et règnent encore sur la planète les deux blocs, le soviétique et le monde libre ; la Chine n’a pas encore émergée, restant maoïste. L’auteur est un peu caricatural sur la presse occidentale, notamment britannique, qui titrerait cyniquement que les Japonais restent des kamikazes qui méritent leur sort ; il est plus réaliste avec l’Australie qui accepte l’immigration, mais pas au point de déstabiliser toute sa population ; il est beaucoup plus prudent avec la Chine, l’URSS et les États-Unis. Il faudrait bien, pourtant, offrir une nouvelle terre à 110 millions de Japonais menacés d’extinction ! Est-ce dû à la date, il me semble que c’est le point où le roman pèche un peu.

tsunami

Pour le reste, il est écrit direct, avec quelques mots-valises dus probablement à la traduction. Nous suivons un pilote de bathyscaphe, Japonais moyen-type, qui accomplit sa tâche en spartiate et laisse son bonheur personnel de côté pour sauver la population.

Avec cette interrogation métaphysique : « En-dehors de cet archipel et de sa nature, de ces montagnes, de ces rivières, de ces forêts, de ces herbes… les Japonais n’existent pas. Ils sont unis à eux. Ils ne font qu’un seul corps avec tout cela. Si cette nature délicate et les îles sont détruites et disparaissent, les Japonais n’existent plus » p.246. C’est traduire combien non seulement le sens de la nature est bien présent dans la mentalité japonaise, mais surtout le sentiment d’être charnellement en accord, fils de la Mère, malade avec elle, détruit avec sa disparition. Cela fait de ce roman de fiction une bonne approche du savoir vivre (et savoir mourir) japonais.

Sakyo Komatsu, La submersion du Japon, 1973, Picquier poche 2000, 254 pages, €7.69

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Yukio Mishima, Le tumulte des flots

yukio mishima le tumulte des flots

Le premier mot qui me vient aux lèvres à la lecture de Mishima est « sobriété ». Point de lyrisme qui ne soit fermement ancré dans la réalité, usage de la litote pour dépeindre les sentiments humains, transfert sur le paysage des états d’âme des personnages. Ce procédé les rend familiers, puissants, avec cette touche d’infini et d’éternité qui est le propre du génie.

Le récit en lui-même est simple : l’amour de deux jeunes gens sur une île de l’archipel du Japon. Le garçon, Shinji, est pauvre ; la fille, Hatsue, est riche. Tous deux sont purs et se plaisent. Ils sont comme deux mains qui se joignent, aussi clairs et fermes. Ils n’ont pas 18 ans.

Leur pouvoir, c’est leur force en eux. Avec elle, ils triompheront. Les obstacles ne manquent pas : la position sociale, l’argent, la jalousie. Ils souffriront mais, quelque part au fond d’eux, reste un domaine préservé où l’espoir a racine. « Ce qui est juste, un jour, triomphera », dit sereinement le patron pêcheur du garçon. Ce qui est juste est l’énergie qui veut. Elle surmontera tout ce qui se mettra en travers de son chemin. Le père de Hatsue dira à la fin du livre, avant d’accorder sa fille au jeune homme : « ce qui compte dans l’homme, c’est l’énergie ».

Mishima en nietzschéen décèle cette énergie vitale de l’adolescence, que l’on ignore souvent soi mais que l’on découvre sous le regard d’une fille parce qu’on l’aime. Elle est « une sensation puissante d’ivresse » qui donne « le sentiment d’un bonheur pur ». Volonté de puissance, élan vital, chant des hormones, appelons-là comme on veut. Cette énergie donne volonté « avec la simplicité d’un enfant ».

Yukio Mishima, Le tumulte des flots, 1954, Folio 1978, 243 pages, €5.70

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Mari Yamazaki, Giacomo Foscari

gioacomo foscari couverture

C’est la mode des mangas japonais de s’intéresser à la vieille Europe, qui les change des États-Unis. Mari Yamazaki est déjà l’auteur de la série best-seller Thermae Romae, plus de 5 millions d’albums vendus dans le monde.

Le Japon et l’Italie sont des pays vaincus de la Seconde guerre mondiale, les Japonais y trouvent des affinités. Giacomo est Vénitien et son père, fier de croire son sang plus pur qu’ailleurs en Italie en raison de l’isolement de Venise sur la lagune, lui a légué une statue de Mercure.

L’enfant est séduit par la prestance physique et la ruse du dieu des intermédiaires, commerçants et voleurs. Il assimile Andrea, un gamin de son âge, au dieu antique. « Andrea est beau et libre. Au fond de moi je l’ai envié ». Fils d’employé, illettré et n’allant pas à l’école, le jeune blond est élancé, agile et vigoureux comme la statue. Il n’a pas froid aux yeux quand il vole une pomme, ni aux pieds puisqu’il court pieds nus. Pas méchant, il n’hésite cependant pas, torse nu, à dominer un copain pour négocier son morceau de pain. Giacomo admire cette indépendance, si loin de la morale des curés qu’il reçoit de son milieu bourgeois catholique. Il est secrètement amoureux d’Andrea, un modèle.

andrea gamin beau et libre

Celui-ci s’engage à 18 ans contre le fascisme, ce que Giacomo ne peut se résoudre à faire, trop tenu par son milieu. Andrea ne reviendra pas de la guerre, malgré les adieux plein d’émotion qu’il a faits à Giacomo, qui, adolescent, lui a appris à lire et à aimer la poésie.

A la mort de son père, industriel spolié par le fascisme, Giacomo part enseigner l’histoire romaine à Tokyo. L’auteur trouve donc des parallèles : « C’est dans ce Japon sans contraintes religieuses que je pouvais me représenter le monde romain antique ». Dans le bar à thème où il va écouter Maria Callas, Giacomo est séduit par un serveur, l’éphèbe Shusuke qui lui rappelle Mercure.

Mais Shusuke est amoureux de sa sœur et répugne à faire comme elle, à « se chercher un protecteur ». Il faut dire que la petite fille a été violée enfant par le directeur de l’école, avec le consentement de sa mère, pute à soldats yankees. Les deux enfants sont probablement métis, demi-occidentaux, d’où leur étrange beauté rendue par le crayon idéal du style manga.

shusuke ephebe japonais

Nous suivons donc le professeur Giacomo entre ses amis japonais, l’écrivain et le médecin. Il est sensible comme eux aux êtres jeunes et aux cerisiers en fleurs – à tout ce qui change et qui vit, éphémère. A l’inverse des Romains, les Japonais ne se veulent pas maîtres et possesseurs de la nature mais immergés en elle. La floraison des cerisiers est une fête collective et, le reste de l’année, même les enfants sont sensibles aux petites bêtes.

Le tome 1 de cette histoire allèche donc le lecteur par un doux choc de civilisation, le début d’une romance où les filles séduisent autant que les garçons, et par un dessin épuré, distillé en noir et blanc. Un bel album pour ado ou adulte d’où suinte la poésie.

Mari Yamazaki, Giacomo Foscari – livre 1 Mercure, 2012, traduit du japonais par Corinne Quentin, adaptation graphique de Jean-Luc Ruault, éditions Rue de Sèvres août 2013 , 190 pages, €11.88

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Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa

yasunari kawabata chronique d asakusa

Asakusa est le quartier de Tokyo où le touriste débarque en premier. Le temple bouddhiste Sensō-ji, pagode à cinq étages, impressionne d’autant qu’il abrite la déesse bodhisattva Kannon. Les commerces s’étalent le long de l’allée qui mène au temple, inoculant la fièvre acheteuse. Mais, il y a presqu’un siècle, avant la guerre et le grand incendie, Tokyo n’était pas le même, Asakusa était un quartier populaire où se réfugiaient les ados venus de la campagne en quête de petits boulots. Ces vagabonds, Kawabata les a observé dans les années 1920 pour le journal Asahi Shimbun, il en est tombé amoureux, il y a fait ses premiers pas d’écrivain.

Ce sont ces chroniques écrites pour le journal qui sont reprises en ébauche de roman. Le style n’est pas mûr, la construction hasardeuse, l’auteur intervient et revient en arrière… Mais la fraîcheur des premières impressions subsiste. Cette extrême jeunesse des filles et des garçons, apprenties geishas et petits commis ou malfrats, Yasunari en était encore proche à 25 ans, mais avec le recul d’une maturité tôt obtenue. Orphelin progressif, Kawabata n’a connu que le déchirement et la solitude : père mort quand il a 1 an, mère morte à ses 2 ans, grand-mère morte à ses 7 ans, sœur morte à ses 10 ans, grand-père mort à ses 15 ans, il cherche l’amitié et l’amour où il les trouve. Il ne peut qu’être remué, voire ému, des misères des jeunes, qui contrastent avec leur beauté androgyne. Il est passé par là.

Les années sont folles comme en Europe après la première Guerre mondiale, la croissance économique a explosé au Japon aussi et la crise de 1929 n’a pas commencée aux États-Unis. Cette mutation sociale bouleverse les mœurs et encourage l’avant-garde. « La Bande des ceintures rouges » est composée d’adolescents qui dansent et font du théâtre, livrent des paquets ou s’entremettent pour leurs copines de 15 ans tout en gardant une mystérieuse gaminerie. Le vagabondage a quelque chose à voir avec le rêve, la jeunesse et l’éphémère. Tout ce qui est profondément japonais et vigoureusement Kawabata.

Il aime la sensualité de la jeunesse, l’érotisme du corps entrevu ou du visage tendre. « Quand Yumiko [15 ans], par exemple, marche à côté du jeune acteur Utasaburô [13 ans], elle ressemble bien plus à un jeune garçon que cet adolescent aux lèvres d’une indicible beauté » p.101. Amoureux à 20 ans d’une serveuse de 15 ans qu’il ne touchera jamais, Kawabata retrouve cette première empreinte dans toutes les très jeunes filles qu’il croise, de Yumiko à Asakusa aux Belles endormies de l’auberge près de la mer et à la fille de Pays de neige.

L’une d’elle va empoisonner dans un baiser aux pilules d’arsenic son galant, une autre sera accusée d’être « de gauche » autrement dit mal famée, une troisième lance la mode des ceintures rouges de kimono en signe de ralliement aux hommes, d’autres dansent nues et s’affichent « Hit-girl, numéro fou de danse de nu des ballets Ero-Ero », des fillettes se parent comme des princesses, une vieille est devenue « la pocharde de la berge ». « Érotisme, absurdité, vitesse, humour de bande dessinée d’actualité, chansons de jazz et jambes de femmes… » p.42. L’auteur est dans son élément, pris dans le tourbillon.

« Asakusa l’universelle ! Il en sort toutes sortes d’objets vivants. On y voit, à nu, palpiter tous les désirs. C’est une immense marée où se trouvent mêlés divers types et classes d’hommes. A l’aube ou au crépuscule, c’est un flot insondable et ininterrompu. Asakusa vit… » p.41. Ce jaillissement vivace plaît infiniment à Kawabata, les corps palpitent, la nudité physique et morale s’expose, les cœurs s’ouvrent et se ferment, les âmes luisent comme des lucioles batifolant dans l’obscurité du monde.

Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa, 1930, traduit du japonais par Suzanne Rosset, Livre de poche biblio, 1992, 220 pages, €6.27

Les romans de Kawabata chroniqués sur ce blog

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Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs

Voici le roman japonissime de Kawabata, où tous les ingrédients sont là : la sexualité libre, la tradition du thé, l’esthétique des choses, la sensibilité aux plantes et aux éléments, l’existence torturée par ce qui est convenable ou pas, le destin qu’on subit ou choisit.

Kikuji est un jeune homme incertain, la trentaine. Ses parents sont morts et il se souvient, enfant, de la maîtresse de son père, Chikako. Âgé de 8 ans, il l’a surprise en train de se couper les poils d’une tache de naissance au-dessus du sein gauche. Adulte, il garde de la répugnance pour ce corps de maîtresse, entaché d’une sorte de tare morale. Il faut dire que dame Chikaku est une langue de vipère, volontiers manipulatrice. Ne voila-t-elle pas qu’elle veut marier le jeune homme ? L’entremise est une tradition japonaise, mais l’auteur et personnage se révolte à l’idée d’obéir aux traditions sans avoir rien à dire.

couple japon

Il est plutôt attiré par une autre, Fumiko, la fille d’une seconde maîtresse de son père, Madame Ota. Il est séduit par la grâce de la jeune fille, mais cède à l’admiration naïve et au désir physique de la mère. Celle-ci voit-elle le fantôme rajeuni de son ex-amant dans le fils ? Par honte, elle se suicide ; peut-être pour ouvrir la voie à sa fille qui a bien aimé quand elle était enfant l’amant de sa mère.

D’où un couplet sur le suicide, que l’auteur commettra lui-même en 1972, à 72 ans. « Mourir, c’est refuser toute compréhension, et pour toujours, de la part des autres. Nul ne peut plus comprendre les actes d’un mort ; personne n’est jamais plus en mesure de les excuser » (Eschino, II). Mourir, c’est figer le temps ; dire non à la vie mais aussi au destin ; refuser les traditions qui obligent, mais aussi obéir aux traditions dont le suicide fait partie. Sembazuru – le titre japonais du roman – est la cocotte en papier, métaphore du destin qui plie les êtres à sa volonté, mais aussi de la dérision du destin qui aboutit à ne faire qu’un oiseau artificiel…

Tout se passe dans le rituel. Les cérémonies du thé se succèdent, en groupe ou à quelques intimes. Tout est bon : célébrer l’anniversaire de la mort du père, l’arrivée du printemps, la promesse de mariage… Tout est blanc, symbole de lumière – et de mort en Asie. Car l’existence a pour but de faire émerger l’âme à la lumière, le lotus bouddhique émerge de la fange au grand soleil des mares. Mais une fois la lumière atteinte intervient le nirvana, la fusion dans le grand Tout, lumière de la lumière. D’où l’idée qu’au fond, tout se vaut : le père, le fils ; la mère, la fille. Les amours croisés ne sont que la conséquence de ces liens intimes entre les êtres. Seule l’entachée Chikako est exclue. Ce qui la rend acerbe et démoniaque ; elle tente d’influer sur le destin en s’imposant et mariant.

Mais n’est pas dieu qui veut : elle échoue. Le roman laisse dans le vague l’avenir de Kikuji et de Fumiko. Le lecteur optimiste peut croire qu’ils vont enfin se marier, relier ce qui devait l’être de toute éternité. Mais rien n’est sûr car tout est changement dans ce monde. C’est ce qui fait l’inquiétude métaphysique des romans de Kawabata. Et l’universalité de la littérature japonaise.

Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs (Sembazuru), 1949, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori, éditions Sillage 2009, 192 pages, €12.83

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Yasunari Kawabata, L’adolescent

Yasunari Kawabata L adolescent

Cet ouvrage est un grenier rassemblant divers écrits rédigés durant l’âge tendre. Il a ce côté poussiéreux et anarchique du grenier, pour cela même il est touchant. La prose de Yasunari à 15 ou 17 ans est naïve, sentimentale et fragmentaire. La famille et les souris ont mélangé et brouté nombre de pages, à moins que ce prétexte soit coquetterie d’auteur à 50 ans pour éliminer des écrits trop impudiques ou personnels. Il a lui-même jeté au feu les originaux une fois la sélection opérée.

Le livre débute par des Lettres à mes parents, publiées dans des revues de jeunes filles quand l’auteur avait 33 ans. Il y évoque son enfance, mais surtout sa douleur sourde d’être à jamais orphelin. Chacune des lettres aux défunts se termine par ce mantra : « Père et Mère, reposez en paix, vous qui êtes morts sans avoir laissé à votre unique fils aucun moyen de se souvenir de vous ».

Mais le cœur du recueil est L’adolescent, édité sous forme de ‘nouvelle’ mais qui reprend des passages entiers des journaux intimes écrits à 17 ans, une rédaction personnelle à 18 ans et des souvenirs rédigés à 23 ans à l’université. L’adolescent est lui-même qui se raconte et un autre, le beau Kiyono de deux ans plus jeune.

Suivent des fragments du Journal de ma seizième année, écrit à l’âge de 15 ans – car la coutume japonaise est de compter depuis la conception et non depuis la naissance, rajoutant une année de plus à chaque âge. Il y raconte les derniers moments de son grand-père, 75 ans, grabataire et constipé. Il va même jusqu’à noter les paroles du vieillard en continu, écrivant sur un tabouret flanqué d’une bougie, à côté du matelas.

Deux nouvelles évoquant l’enfance vague sont ajoutées au final, précédant deux postfaces pour préciser…

Refoulement ou nécessaire oubli, Kawabata se souvient très peu de son enfance ; la plupart de ses souvenirs personnels sont reconstitués à partir des récits familiaux. Il se souvient en revanche fort bien de son adolescence, dès son entrée à l’internat du collège, à 16 ans. Confronté pour la première fois aux autres, aux pairs, il les observe de toute sa sensibilité à vif, les aime ou les déteste, mais ne reste jamais indifférent. Part sombre, l’enfance ; part lumineuse, l’adolescence. Deux portraits : le grand-père, aimé mais en déchéance ; l’ami Kiyono, 15 ans, deux classes au-dessous, qu’il a protégé et étreint deux années durant au dortoir, sans aucun émoi sexuel réciproque. Kiyono était beau, Yasunari se trouvait laid ; Kiyono était confiant, Yasunari tourmenté ; Kiyono était aimé de ses parents et d’une fratrie de garçons délicats et fermes, Yasunari était désormais entièrement orphelin, souffreteux et malingre. Enfiévré de lectures, il a développé avec l’affable et candide Kiyono l’amitié éthérée de Platon, dormant le bras passé sur sa poitrine nue, caressant ses lèvres pour fusionner avec son âme. Le cadet était reconnaissant à l’aîné d’être tout pour lui et d’empêcher les grands d’abuser de son innocence, sans le savoir encore. C’est ce dont il se rend compte des années plus tard dans ses lettres. « Je n’arrive pas à m’habituer à l’idée d’être un adulte. Comment faire pour perdre mon cœur d’enfant ? » écrit Kiyono à Yasunari à 18 ans (p.161).

jeunes japonais endormis

Kiyono mutera en danseuse d’Izu et autres très jeunes filles des romans ultérieurs, mais jamais l’adolescent ne quittera l’imaginaire de l’écrivain. Le côté féminin de l’éphèbe Kiyono à 15 ans est accentué encore chez son petit frère de 12 ans, pris souvent pour une fille. Comme Kawabata a des doutes, un camarade lui montre : « Alors, se redressant, il prit l’enfant à bras le corps à la manière des sumos, révélant brusquement ce qui pouvait être considéré comme la preuve la plus élémentaire » p.109. Nous sommes en juillet et les enfants ne portent à cette époque que le haut d’un kimono, à peine retenu par une ceinture. Mais cette complexion gracile n’empêchait pas Kiyono d’être ferme en art martial : « D’après ce qu’il dit, il était capitaine des quatrième année [16 ans] et a battu celui des cinquième année [17 ans], son adjoint et un de ses subordonnés, en tout trois personnes. A lui tout seul, il a permis aux quatrième année d’être victorieux. Kiyono n’était absolument pas un être faible et efféminé » p.163.

Cette amitié particulière redonnera goût à la vie à l’auteur solitaire après la mort de son grand-père, dernier lien familial ; elle sera la base lui permettant d’aller vers les autres, les jeunes filles et les femmes. Il gardera toujours une inclination pour la beauté des corps, pour la fraîcheur de la jeunesse, mais se mariera et aura des aventures avec des servantes d’auberge. Le sexe n’est jamais ‘péché’ au Japon, jamais faute métaphysique contre Dieu ou le Bien en soi, mais toujours ramené au bon ou mauvais pour le partenaire et la société. Est bon ce qui fait du bien, pas ce qui entre dans les règles de la Morale transcendante. Rafraîchissant écart avec la pudibonderie les religions du Livre et de ses traînes moralistes chez les laïcs aujourd’hui les mieux affirmés.

Le lecteur néophyte lira L’adolescent après les romans de Kawabata, tant ce pot-pourri d’écrits autobiographiques sélectionnés et fragmentés n’est intéressant que si l’on connait l’œuvre. Il l’éclaire avec gravité, tant la jeunesse est toujours le bourgeon déjà formé qui va éclore, révélant à l’âge mûr ce qu’elle contenait déjà.

Yasunari Kawabata, L’adolescent – écrit autobiographique, 1921-1947, traduit du japonais par Suzanne Rosset, Albin Michel, 1992, 238 pages, €13.97

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Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go

yasunari kawabata le maitre ou le tournoi de go

Le go est un jeu stratégique qui oppose deux adversaires sur un damier de 361 cases. Plus simple mais plus subtil que les échecs, il est venu de Chine mais s’est pleinement épanoui au Japon, pays à mentalité bien moins commerçante et bien plus guerrière. Comme tout ce que font les Japonais, la discipline est poussée aux extrêmes : par méticulosité (versant positif) ou maniaquerie (versant négatif). « Le jeu dépasse le jeu » p.104. Toute pratique devient une « voie », autrement dit un entraînement spirituel à la maîtrise de soi pour entrer en harmonie avec les forces de l’univers. Le zen n’est pas un vain mot, même dans l’art non martial du jeu.

Le Maître Shusai, la fin de soixantaine frêle et malade du cœur, est la référence incontestée du go jusqu’ici. D’où l’intérêt, pour la presse spécialisée, de susciter des tournois visant moins à remettre en cause sa maîtrise qu’à montrer l’étendue de son art. Le go est, comme le judo, l’aïkido ou le karaté, divisé en grades, des kyu aux dan. « On prétend que le don du Go se manifeste vers dix ans, et qu’il n’y a pas d’espoir pour un enfant qui n’en commence pas l’étude à cet âge » p.16.

Le roman a ceci de particulier qu’il met en scène un récit réel, que Kawabata a chroniqué comme journaliste en 1938. Les faits sont vrais, seuls les noms sont changés, et les transitions entre les parties sont tirées de la vie de l’auteur. Puisqu’il est écrivain, la position des pions ne lui suffit pas et c’est tout l’environnement, les êtres, les fleurs, les météores, qui entrent dans le roman. « La mer luisait d’une lueur si terne qu’on n’en pouvait deviner la source » p.13. État de l’eau prémonitoire de la vieillesse ? A l’inverse, la vie renaît, robuste et les yeux profonds : « M. Otaké junior, un superbe jeune homme qui entre dans son huitième mois, tellement superbe… » p.27. Les sons et les parfums tournent dans l’air des parties de go, assourdis et évanescents, comme si les joueurs mettaient le réel à l’écart. « Excepté le son d’une chute d’eau dans le jardin et le bruit des rapides de la Hayagawa, on n’entendait que le bruit lointain d’un tailleur de pierre. Le parfum des lis tigrés arrivait par bouffées » p.56. La nature participe en son entier à ce qui se déroule dans les âmes. « Sous le camélia qui poussait, au-dessous de la chambre d’Otaké, une fleur unique, aux pétales froissés, s’ouvrait. Le Maître la contemplait » p.118. Plus que la compétition entre maîtres, cette fusion de l’esprit et du monde donne toute sa saveur au roman.

Le temps qui passe est ce qui retient le plus Kawabata. Le temps des parties, chaque joueur pouvant mettre plusieurs heures à placer seulement un pion ; le temps imparti à la vie, le Maître malade n’en ayant plus pour longtemps et son adversaire Otaké, septième dan et jeune papa de 30 ans, connaissant déjà les premières fatigues de la vieillesse ; le temps qu’il fait aussi, les saisons bien marquées qui mettent leur empreinte sur la psychologie des joueurs ; enfin l’époque, le temps calendaire qui voit la modernité trépidante envahir un Japon encore ancré dans la tradition. Le tournoi de go est un combat, à la fois une discipline et un objectif, un moyen et une fin. C’est en fait un destin.

Après sa défaite – de 5 points – après le dernier pion Noir 237, le Maître de go va mourir.

Un roman grave sur l’existence et le monde, que chacun peut lire sans rien connaître au jeu de go.

Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go, 1954, traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier, Livre de poche 1988, 158 pages, €4.20

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Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge

Yasunari Kawabata les servantes d auberge

Il y a dans ce recueil trois nouvelles et un scénario de film. Ce sont des œuvres du début, assez peu séduisantes aujourd’hui, sauf pour les spécialistes.

Le scénario d’Une page folle, par exemple, n’est pas lisible : autant voir le film (muet) réalisé par Tenosuke et présenté une fois à Beaubourg en 1967. On peut aussi le considérer comme une suite de twits (qui n’existaient évidemment pas à l’époque), mais qui ne sont que l’amplification de la séquence cinéma : « La nuit. Le toit d’un hôpital psychiatrique », « L’enfant répond. Il a l’air de s’ennuyer », et ainsi de suite.

Cette « expérience » d’écriture se voit, mais atténuée, dans les nouvelles. Des micro-scènes sont mises bout à bout pour former un vague récit sans histoire. Les servantes d’auberge sont ainsi décrites par Kawabata, qui passait du temps dans ce genre d’établissement thermal de la montagne. Il les observe, les écoute, et transcrit. C’est populaire mais automatique ; ni reportage, ni littérature, quelque chose comme une suite de notes pour étude. C’était original à l’époque, mais passe très mal les années. Ce qui reste est l’œuvre aboutie, qu’a-t-on à faire des gammes d’un artiste ?

Reste que les fantasmes de l’écrivain se révèlent à cru : fascination pour la femme, peur d’elle et de son corps, préférence pour la jeunesse immobile (endormie ou cadavre), tentations homosexuelles, un certain sadisme maniaque.

Illusions de cristal dit l’impossibilité d’avoir à la fois la connaissance scientifique et l’amour d’un être ; le mari n’apprécie sa femme que reflétée dans le miroir ; celle-ci est attirée par une jeunette qui vient faire saillir sa chienne.

Les servantes d’auberge décalent le regard puisqu’il n’y a dans cette nouvelle aucun personnage principal, pas même celui qui observe ; « on » s’offre selon les circonstances, pour diverses raisons ; ce qui compte est l’offre des corps jeunes dans la montagne.

Le pourvoyeur de cadavre ne se marie avec la fille qu’il admire dans le bus qu’à l’article de sa mort ; il paye l’enterrement de cette solitaire en vendant le cadavre à la morgue, n’en conservant qu’une image, la photo d’elle nue sur la table de dissection…

Toujours le regard, voyeurisme de l’écrivain, angoisse de l’acte. Il faut s’aimer pour se lancer; ce qui domine chez Kawabata est la peur de l’autre, la crainte du corps, l’angoisse du sentiment.

Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge (1926-1931), Livre de poche biblio 1993, 189 pages, €5.32

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Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne

yasunari kawabata le grondement de la montagne

Un homme dans la soixantaine, marié et père de famille, ressent de plus en plus les approches de la mort. Celle-ci surgit inopinément comme un tremblement de terre, par un grondement sourd dont on ne sait s’il vient de la mer ou de l’intérieur de soi. La terre, cette mère nature, rappelle à elle son enfant. C’est le moment de regarder en arrière, de faire un bilan de l’existence.

Shingo est marié à une femme laide et qui ronfle la nuit, mais il s’y est habitué. Il aurait préféré sa sœur, bien plus belle mais mariée ailleurs et emportée dans sa jeunesse. Ses deux enfants, Shuishi et Fusako, le garçon et la fille, sont décevants. Shuichi, marié à la ravissante jeunette Kikuko, la trompe effrontément avec une marchande de fleurs à qui il fait un enfant qu’elle veut garder pour elle. Kikuko, délaissée, refuse l’enfant de Shuishi et se fait avorter sans rien dire à personne. Fusako s’est mal mariée avec un mafieux qui vient de se suicider avec sa maîtresse et lui laisse deux petites filles. Des deux petits-enfants de Shingo, l’aînée est méchante et cruelle, comme seules les fillettes de 5 ans peuvent l’être quand on ne les aime pas. L’autre est un bébé.

Le vieux Shingo, dans ces années 1950 où le Japon s’américanise, rêve devant un masque de Nô représentant Jigo, l’éphèbe éternel, qu’il a l’étrange désir d’embrasser, amoureux de sa jeunesse. Il songe en passant qu’il aimerait bien refaire une vie avec sa belle-fille. Elle est attentionnée, fragile et affectueuse. Elle prend les choses comme elles viennent, comme il se doit, sans illusion. C’est elle, Kikuko, qui introduit même à la maison de Kamakura, dans la banlieue campagnarde de Tokyo, le rasoir électrique et l’aspirateur, ces deux symboles de la modernité occupante. Un article de journal apprend que des graines de lotus datant de 50 000 ans viennent de refleurir sous les attentions d’un botaniste… Le lotus n’est-elle pas la fleur de Bouddha ? N’est-ce pas un message selon lequel tout reste pareil, éternellement renouvelé mais avec le même élan de vitalité vers la lumière ?

Le romancier évoque la vie quotidienne à la maison, au travail, les relations entre mari et femme, fils et maitresse, mère et fille. Shingo est déçu de la vie, c’est le début de la vieillesse. Bientôt il aspirera à quitter ce monde pour rejoindre la nature qui fait mourir et renaître la vie sans cesse et sans état d’âme. Cette indifférence de la nature est l’essence même du zen, cette voie bouddhiste qui imprègne le Japon traditionnel et dont Kawabata est féru. Ce pourquoi les humains lassés des querelles de famille contemplent avec délice les cerisiers en fleurs, les érables rouges, les larges fleurs-soleil de tournesol, le grand serpent de deux mètres à demeure sous la maison, la chienne Teru qui vient mettre bas. La vie de chacun n’a aucune importance, ce qui compte est qu’elle s’inscrive dans le grand livre naturel.

La jeunesse aime bien se faire des illusions sur son avenir. Et puis l’existence passe, et le réel est moins beau que rêvé. L’épouse n’est pas celle qu’on aurait désiré, les enfants ne sont pas d’autres soi-même, les collègues de l’université s’encroûtent et ressassent. Le grondement de la montagne, sorte de Surmoi interne qui prend la voix de la terre qui se fend, est là pour rappeler combien l’existence est éphémère, que le rêve n’est jamais la réalité, que tout change sans cesse et pas comme on voudrait – et qu’il faut l’accepter. Un certain bonheur est à ce prix.

Ce roman vient du Japon d’avant, mélancolique et humain, très décalé par rapport à notre époque occidentale de fébrilité et de zapping. Mais qui repose en posant les vraies questions de la vie et de la mort, des relations humaines et du sens de la nature.

Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne, Albin Michel 1969, 264 pages, €13.11

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Haruki Murakami, 1Q84 livre 3

Dernier livre de ce 1984 nippon qui nous ramène du monde bizarre à deux lunes où règne la secte des Little People au monde réel. « Les choses et l’apparence, c’est différent », disait un passeur (chauffeur de taxi) dans le premier livre. Murakami joue en virtuose de ces distorsions de réalité. Pour lui, le sexe fait lien.

haruki murakami 1q84 3

Aomamé, fille de Témoins rigides et sectaires, a serré très fort la main de Tengo, fils orphelin d’un collecteur maniaque de la NHK, la télévision japonaise. Elle avait 10 ans et était exclue du groupe des écoliers pour ne pas être conforme ; lui avait le même âge mais était leader, réussissant en maths, littérature et sport. Protecteur et responsable, il n’excluait pas la fillette ce qui a tissé ce lien, « l’unique lieu parfait en ce monde » p.567. Où le collectif groupal propre aux Japonais s’émancipe chez Murakami en individualisme du bonheur personnel. Vingt ans plus tard, dans ce livre 3 et dernier, Aomamé rejoint Tengo, et lui serre très fort le pénis, car le lien de jadis a créé un enfant. La main à 10 ans devient pénis à 30 ans : humour nippon. Murakami est très japonais dans ses romans.

Il reprend d’ailleurs les fils de la mythologie japonaise pour créer ses mondes. Selon le Shinto, Izanagi Celle qui invite est l’un des kamis qui a créé le monde. D’elle, mâle et femelle, naît Amaterasu déesse du Soleil, Tsukuyomi dieu (masculin) de la Lune et Susanoo dieu de l’Orage. A la lune appartient le temps. Ce sont ces trois déités qui, dans le livre 2, ont présidé à l’action d’Aomamé sur le leader de la secte : durant un violent orage, dans un ciel où régnaient deux lunes, le gourou est passé de vie à trépas – et sa tueuse est devenue enceinte par le vecteur de la fille Fukada. La lune Aomamé s’est unie au soleil Tengo sous les auspices de l’orage, représenté par la mort souffrante du chef de secte.

« Nous créons un récit, lequel, en même temps, nous met en mouvement », écrit l’auteur p.496. Écrire, c’est vivre dans un univers d’apparence, mais réel dans l’imagination de l’auteur et du lecteur. Nous ne sommes pas dans un au-delà ni un ailleurs, mais dans un par-delà ce qui existe. L’Asie n’aime pas l’abstraction ni le binaire platonicien ; elle préfère le décalage dans ce monde-ci plutôt qu’une évasion dans l’autre monde.

D’où cette description féroce et détachée que fait Murakami de la société japonaise. L’ordre social est hiérarchique, le mouvement social est conformiste, le citoyen modèle est sectaire. Tout est fait depuis l’enfance pour créer un homme et une femme conformes, rouages bien huilés qui ne font pas de vagues. Écoles, administrations, entreprises, sont des machines à formater où reproduire « une élite aisée et autosatisfaite » p.259. « Leur personnalité était désespérément superficielle. Ils avaient des vues bornées, une pensée plate et ils étaient dépourvus de toute imagination. Leur unique souci était la façon dont ils étaient considérés par les autres. Et surtout, ils ne disposaient pas de l’esprit critique indispensable au développement d’une réflexion féconde » p.261. Les inerties devant la catastrophe de Fukushima, ni prévue, ni contrée, ni résolue à ce jour, montre combien ce conformisme niais peut être dangereux quand on est à la tête d’un pays.

Ce livre trois mène l’histoire à sa fin, non sans rebondissements imprévus. Le destin réduit aux trois personnages d’Aomamé, de Tengo et d’Ushikawa s’entrecroisent : la tueuse, le réécrivain et l’enquêteur. Tous solitaires, tous maniaques, tous décalés. Chacun individualiste, expert en son domaine. Seul le hasard va aiguiller la femme vers l’homme en évitant le méchant ; seule l’intelligence et la volonté vont faire retrouver la porte du monde 1984 pour quitter le monde 1Q84. Laisser Orwell pour le réel, la japonité sectaire du destin pour l’épanouissement individuel du hasard.

Mais nous sommes encore hier, une génération avant, il y a trente ans. Pas de téléphone mobile ni d’Internet, pas de « traitement de texte » portable ni de clé USB. Comme si Haruki Murakami entrait avec réticence dans l’hypermodernité connectée des quinze dernières années. Son imagination a besoin de travailler avant de créer un univers ; il a longtemps enquêté sur la secte Aum, objet de son livre suivant… fondée justement en 1984. Il y a là probablement un signe : que le tréfonds japonais tente désespérément de se fermer au changement – comme il l’a toujours tenté, mais toujours sans succès.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 3 octobre-décembre, 2010, Pocket février 2013, 622 pages, €9.12

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 1 avril-juin, 2010, Pocket 2012, €9.12  – Chroniqué sur ce blog.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 2 juillet-septembre, 2010, Pocket 2012, €9.12 – Chroniqué sur ce blog.

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Yasunari Kawabata, Kyoto

Yasunari Kawabata Kyoto

Tout commence par les violettes au creux du vieil érable, puis se prolonge par les cerisiers en fleurs du sanctuaire shinto Hiean Jingu. L’ancienne capitale, Kyoto, est pour Kawabata l’essence du Japon, de la nipponité. Le cerisier au printemps, c’est la vie même : « l’arbre semblant moins avoir produit ses fleurs que les branches n’être le simple support de ce foisonnement » p.13. A l’origine, il y a la nature, l’élan de vie qui s’épanouit en fleurs fragiles aux pétales roses comme les joues teintées d’émotions des très jeunes filles. Chieko se promène sous les cerisiers avec le jeune homme de 18 ans, Shininchi, son ami d’enfance choisi pour sa beauté à 7 ans comme Chigo (éphèbe) sur un char de parade de la fête de Gion. Il aura le privilège symbolique de se marier avec le dieu.

« Que c’est féminin, si on regarde bien… observa-t-il. Les fines branches qui penchent, les fleurs, tout est à la fois luxuriant et d’une extrême délicatesse » p.13. Car la nature est la Mère, à l’origine, celle qui met au monde et laisse pousser, indifférente. Chieko est une enfant trouvée, adoptée par un couple de commerçants en gros de tissus. De qui est-elle la fille ? Au fond, de la nature même, par-delà la mère porteuse – qui l’a abandonnée à la naissance et a disparue. Car c’est bien la nature qui va faire retrouver à Chieko sa sœur jumelle Naeko. En allant voir les troncs lisses des cryptomères de Kitayama, son amie reconnaît un double de Chieko parmi les paysannes. Les jumelles vont lier peu à peu connaissance, malgré l’écart des conditions sociales.

Et ce n’est pas par hasard si la reconnaissance a lieu lors de la fête de Gion, durant les Sept dévotions aux divinités du sanctuaire de Yasaka. Ce sanctuaire est dédié à Susanoo le petit frère provocateur d’Amaterasu, déesse du soleil qui tisse la toile de l’univers et arrière grand-mère du premier empereur du Japon Jimmu. Shinichi/Chigo se confond avec Naeko, l’ami d’enfance avec la sœur jumelle. Ainsi sont les meilleures unions « naturelles », dirait-on. Chacune aura un amoureux, mais l’ambigüité demeure de savoir de quelle sœur est amoureux chaque prétendant : de la fille-nature ou de la fille-héritière ? L’auteur a la délicatesse de laisser dans l’avenir la réponse.

kiyomizu dera kyoto

Loin des pays de neige et des amours impossibles, Kawabata signe ici son meilleur roman, dix ans avant son suicide. Tout est jaillissement, enracinement et exubérance. La vie encore traditionnelle de Kyoto se voit menacée par la modernité. Les artisans reculent devant l’industrie, les relations d’homme à homme devant la gestion, le contact avec la nature devant l’urbanisation et l’automobile. Même les geishas doivent attendre 18 ans avant de se livrer aux plaisirs. Ce que regrette Takichirô, père adoptif de Chieko, lorsqu’il rencontre celle qui accompagne une tenancière de maison de thé qu’il connait : « vraiment adorable, si blanche de carnation. Elle devait avoir quatorze ou quinze ans » p.111.

Le début des années 1960 bouleverse le Japon autant que la guerre et Kawabata le déplore. Il relie ici ce qui ne doit pas mourir, malgré l’accélération contemporaine : l’émerveillement devant la vie, le chant des hormones, le goût du travail bien fait. Chaque être naît artiste dans son domaine, de la préparation du thé au tissage de ceintures, du polissage des troncs au commerce de gros, de la création de motifs à la perfection des geishas. Il ne faut pas perdre ce contact de l’esprit avec les choses, de la création avec les êtres. On ne crée pas plus « en soi » qu’on « échange » tout court. Chacun est relié, pas égocentré ; l’individu est unique, mais ne se révèle qu’au travers des autres.

C’est le message des jumelles, nées de la même femme mais ayant eues chacune un destin différent, jusqu’à l’amour de la nature qui les a rapprochées. « Les fleurs vivent. Vie brève, mais vie évidente. Les années reviennent et les boutons s’ouvrent – comme vit la nature » p.58. « Elles fleurissent de toute la force de leur vie. » De même les jumelles, ou le jeune Shinichi : « Comment est-il possible que de si beaux enfants viennent au monde ? » p.68.

Si vous ne connaissez pas Kyoto, ce roman devrait vous donner envie d’y aller. Certes, la ville a changé, mais subsistent dans ses parcs et parmi ses temples l’atmosphère ici décrite par Kawabata : la nature parmi les hommes. Vous y verrez les cerisiers en fleurs au printemps, les bambous de l’été, les érables aux feuilles rouges à l’automne, les troncs lisses des cryptomères et le vert des pins en hiver. Décors vivants dans lesquels passent les êtres jeunes, pleins de vie, les vêtements ouverts aux souffles. Tout cela crée des « dieux » innombrables au cœur des sources et des pavillons de bois, et laisse une impression de sacré, d’union avec le tout, de sacrément vivant.

Yasunari Kawabata, Kyoto, 1962, traduction Philippe Pons, Livre de poche 1987, 192 pages, €5.32

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Yasunari Kawabata, La danseuse d’Izu

Il y a l’avant-guerre et l’après-guerre, la jeunesse et l’âge mûr, mais ces cinq nouvelles parlent toujours d’homme et de femme, et d’amour impossible. La nature donne l’exemple des saisons qui passent, des éléments qui se déchaînent, de la lune qui se mire et disparaît. Dureté du roc et voiles de brume, le style de Kawabata est un paysage du Japon, élégant et cruel.

yasunari kawabata la danseuse d izu

La danseuse d’Izu est une adolescente qui suit sa famille de baladins errants d’auberge en auberge de montagne. Elle est jeune, belle, innocente ; et pourtant s’offre en spectacle, vend son corps en mouvement, récolte de l’argent. Elle ensorcelle mais ne se donne pas, encore fille et toujours rêve. Pour Kawabata à 20 ans, frustré de mère trop jeune, la femme est ce mystère, appel érotique et angoisse de dégradation, pureté de fleur et anticipation du fruit mûr.

Lycéen mélancolique dans la première nouvelle, il marche avec la jeune fille et parle avec son frère. Jeune fille morte il dit le bouddhisme pour qui tous les esprits s’unissent après la vie dans la seconde nouvelle, ce don d’aimer que l’on prend dans l’existence si l’on est vertueux. Célibataire dans la trentaine, il tente l’amour avec les bêtes, élevage de chiens et d’oiseaux, mais ne peut les garder dans la troisième nouvelle, car la nature n’est pas la cage ou la maison. Soldat de retour de la guerre, après la défaite et l’occupation dans la quatrième nouvelle, le narrateur mûr retrouve une femme qu’il a aimée avant, bien que marié, et l’emmène baiser dans les ruines de Tokyo en retrouvailles – sans savoir de quoi demain sera fait pour tous les deux. L’ultime nouvelle voit le narrateur malade, n’ayant vue du monde que par un miroir de poche que sa femme lui a donné afin qu’il regarde le potager, le jardin, les enfants qui jouent – et son visage aussi, qui se dégrade.

La réalité n’est-elle pas plus belle dans le souvenir qu’elle nous laisse ? L’au-delà ne nous fait-il pas aimer plus encore l’ici-bas ? Les couples d’oiseaux ne nous montrent-ils pas l’exemple de l’amour accompli jusqu’à la mort entre mâle et femelle ? Les destructions de la guerre ne remettent-elles pas les valeurs de vie à l’endroit ? Le monde n’est-il pas plus brillant vu dans un miroir ? Ce sont toutes ces questions qu’agitent imperceptiblement ces nouvelles. Légèreté des amours défuntes ou ratées, silences malheureux, émotions incommunicables, désirs impossibles… Pas de joie sans tristesse, pas de lumière sans ombre, pas de vie sans la mort.

Et la nature, toujours, en fond de décor, écrite au scalpel d’une plume directe : « Vers le soir, une pluie violente se mit à tomber. Le paysage de montagne, blanchi par l’averse, perdait toute profondeur. La rivière qui coulait devant l’auberge, devenue trouble et jaune en un instant, grondait fort » p.14. Dans cet écrin, les corps apparaissent comme éléments de la nature, brins de vie comme des arbres ou des bêtes. « Puis aussitôt je vis une femme nue sortir en courant de la salle de bain sombre ». Dans les auberges traditionnelles japonaises, les bains publics sont à l’extérieur, bordés d’une véranda de bois. « Elle n’avait même pas une serviette sur elle. C’était la danseuse. A la vue de ce corps blanc, de ces jambes sveltes comme de jeunes paulownias, je sentis de l’eau fraîche couler dans mon cœur et, poussant un profond soupir, soulagé, je souris paisiblement. Elle n’était encore qu’une enfant. Enfant au point que, tout à la joie de nous apercevoir, elle sortit nue sous le soleil et se haussa sur la pointe des pieds. Mon sourire s’attarda longtemps sur mes lèvres, une joie claire m’emplissait ; j’en eus la tête comme nettoyée » p.16. Il lui croyait 17 ans, la danseuse n’en a que 14 : impossible érotisme.

Raffinement et désespérance, le bonheur est avidement recherché mais s’en va aussitôt. Tout est vain parce que tout est éphémère ou décalé. Seule la mémoire, révélée par l’écriture, sauve l’existence de ce qu’elle a de fugace.

Yasunari Kawabata, La danseuse d’Izu (5 nouvelles), 1926-1953, Livre de poche 1984, 124 pages, €4.37

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Yasunari Kawabata, Les belles endormies

 yasunari kawabata les belles endormies

« La petite de cette nuit est chaude. Pour un soir où il fait si froid, c’est exactement ce qu’il fallait » p.89. Nous sommes au Japon dans les années 1950 et le monde ancestral a changé : on ne trouve plus de filles complaisantes de 14 ans. L’âge est venu, lui aussi, et une fois vieillard, tout bonheur en ce monde se paie.

C’est ainsi que le vieil Eguchi, 67 ans, se retrouve dans le lit d’une très jeune fille nue (mais de plus de 16 ans), endormie. Par un ami de son âge, il a appris qu’une auberge de campagne offrait ainsi du réchauffant aux mâles lassés de la vie et n’en pouvant mais. Les filles sont mises en sommeil par un somnifère puissant. Les vieillards peuvent les toucher, les caresser, mais ils ne peuvent aller plus loin, devenus impuissants. Ils n’ont pas en face d’eux le regard dégoûté de la jeunesse en éveil envers leurs corps décrépits, ils peuvent serrer une dernière fois contre un corps lisse, chaud et souple. « Elle n’avait pas un fil sur le corps et ne se réveillerait en aucun cas » p.93.

Jouir en pensée et au toucher d’un corps vierge, quel bain de jouvence pour ceux qui voient la mort approcher ! Nous sommes dans cet hiver japonais où la nature se fige, saison chère au pessimisme de l’auteur. Tout se ralentit, tout ce qui vit est plus beau parce qu’il résiste. Le froid fait s’emballer la vie, les corps tout nu des gamins dans la neige (Pays de neige) ont cette vivacité de l’énergie interne, la coloration de la joue des jeunes filles est avivée par la température de glace. Pour vivre encore un peu, le spectacle de la jeunesse en feu est nécessaire. Même endormie.

La nature est omniprésente dans ce roman qui se passe dans une chambre. Il y a l’initiation avant la porte de l’auberge, les bruits naturels autour de la chambre, la température. L’auteur en rend compte de façon sensuelle. « Le ciel d’hiver, sombre depuis la matin, avait au crépuscule tourné à la pluie fine. Celle-ci avait fait place à son tour à de la neige fondue. (.. .) Ces flocons blancs étaient peu nombreux et semblaient mous. Ils fondaient dès qu’ils tombaient sur les pierres plates qui permettaient d’atteindre l’entrée » p.85.

Eguchi sommeille donc près de ces corps nus et sains qui n’en ont pas conscience. Il ne leur vole rien, ne les marque pas, il se contente d’être à côté. Juste pour le souvenir et les rêves qui viennent en foule durant le sommeil. Des fantasmes aussi, parfois atroces de destruction car qui veut quitter la vie voudrait que toute vie cesse autour de lui. Puisqu’il ne peut plus, il voudrait que plus personne ne puisse. Mais ce n’est pas comme cela que la nature fonctionne. La vie va, éternel recommencement comme ce bruit lancinant des vagues qu’il entend se briser sur la falaise dans le silence des nuits.

La nature, au Japon, donne des leçons de sagesse. Tel est le shinto qui croit que l’âme humaine est reliée aux âmes des sources, des arbres et des monts ; tel est le zen qui aspire à se fondre dans l’harmonie cosmique. Nous sommes dans la tradition nippone, et nous sommes pourtant à la fin des années 1950 où le Japon, vaincu, s’est vu imposer la vie américaine matérialiste, consommatrice, égoïste. Les belles endormies sont aussi un message à la jeunesse : ne vous laissez pas emporter hors nature !

La morale de quakers des puritains anglo-saxons ne vaut pas la sagesse immémoriale accumulée par les Japonais. Coucher avec de très jeunes filles n’est pas « moral » ? Mais quelle est donc cette morale qui délaisse les enfants tout seul, la clé autour du cou pour rentrer chez eux ? Qui laisse les adolescents enfermés dans leurs problèmes parce que les adultes immatures et égoïstes ont autre chose à faire ? Qui fait mourir les vieux isolés, entourés de machines ? L’auberge est-elle moins humaine que l’hôpital ? Passer doucement de la vie charnelle à l’existence de fantômes (p.100), n’est-il pas mieux que la brutalité occidentale qui tranche l’âme (invisible) du corps (devenu viande) ?

L’érotisme aboutit ainsi à une méditation sur l’existence. Ce qu’on a accompli, pas toujours très joli, la jeunesse que l’on a brûlée avec insouciance, les gens dont on n’a pas vu la beauté à temps, ni la tendresse. Le corps nu de la jeunesse à côté fait surgir des émotions qui incitent à penser. Tout l’être se met en mouvement pour le bilan final. C’est ainsi qu’une existence naturelle se boucle : le seuil de la mort ramène à la douceur d’enfance.

Un beau roman d’hiver, anachronique et amoral (mais loin d’être immoral !), qui fait pénétrer un peu dans la tradition japonaise.

Yasunari Kawabata, Les belles endormies, 1961, Albin Michel 2003, 192 pages, €13.11 

Kawabata a reçu le Prix Nobel de littérature en 1958.

Les numéros des pages font référence à l’édition 1992 du Livre de poche.

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Yasunari Kawabata, Le lac

yasunari kawabata le lacUn jeune homme ne peut s’empêcher de suivre les jeunes filles dans la rue. Obsédé, attiré, ravi. Car il ne pense pas les violer, ni même leur faire du mal ; il est simplement attiré par leur beauté, comme les enfants par les lucioles.

Pourquoi ne pas les aborder, draguer comme tout le monde, séduire selon les normes ? Parce qu’il a des pieds simiesques dont il a honte, parce qu’il est orphelin et qu’il a fait la guerre, dépensant ses meilleures années à rien. Il est devenu prof dans un lycée de jeunes filles d’où il est renvoyé. Car il tombe amoureux d’une élève de 17 ans qui en parle à sa copine. Scandale ! Une mineure au Japon dans les années 1950 n’a aucun droit, sinon de se taire et d’obéir. Il lui fait un enfant sans le savoir, qu’il abandonnera sans le vouloir, comme lui l’a été.

Roman noir, bien différent de Pays de neige. L’auteur s’est suicidé peu après. Gimpei, le jeune homme dans la trentaine, s’est pris un soir un sac à main sur la gueule parce qu’il suivait de trop près une jeune femme décidée. Le sac contenant une grosse somme en liquide, il a pris peur et est parti s’exiler dans le nord. Il y réfléchit, revoit son enfance et sa vie récente. Un ratage.

Il était amoureux de sa cousine Yagoï, près du lac. Mais celle-ci, plus âgée que lui, se moquait. Il aurait voulu que la glace cède sous ses pas pour la regarder se noyer, comme lui aurait aimé se noyer dans les regards liquides des filles. Au Japon, les sentiments et la nature sont un. Ce n’est pas un romantisme intellectuellement reconstitué comme en Occident, mais une fusion intime due à la religion shinto. Ce pourquoi les rues la nuit, le sentier à l’automne, les bords du lac glacé ou le pont aux lucioles sous la pluie, sont les révélateurs des émotions et des sentiments sur le monde.

Incessante transformation des plantes, fragilité des êtres, éphémère des lucioles. L’amour qui fonde la stabilité d’un couple avec des enfants n’est pas pour lui, rejeté depuis tout petit. Lui le personnage Gimpei, lui l’auteur Yasunari. Car l’écrivain a été orphelin lui aussi, a vu sa sœur mourir, puis son grand-père, se retrouvant tout seul à 15 ans. Tout seul dans une société collective où la famille est la base.

Un beau roman doux amer que l’hiver alentour rend plus facile à comprendre. Mais ne l’entreprenez pas si vous êtes déprimé, seule la fin ouvre à la lumière : celle des lucioles, insectes phosphorescents qui séduisent tant les enfants et permettent la fête collective.

Yasunari Kawabata, Le lac, 1955, Livre de poche 2004, traduction Michel Bourgeot 1978, 126 pages, €3.89

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Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer

Une Américaine d’origine japonaise écrit ici l’histoire romancée de ces femmes venues du Japon aux États-Unis pour se marier. Elles furent « achetées » par des Japonais travaillant aux États-Unis avant Pearl Harbor. De courts chapitres tentent de se mettre dans la peau de ces étrangères parfois très jeunes (13 ou 14 ans) venues dans un pays immense pensé comme un Eldorado, avec des coutumes différentes.

Julie Otsuka Certaines n avaient jamais vu la mer

La première nuit sur le bateau, les fantasmes battent leur plein et quelques idylles avec les marins du pont s’ébauchent ; le sexe a toujours été libre au Japon. Rencontre des Blancs mais, surtout, de leurs maris Japonais, travailleurs au bas de l’échelle dans les plantations, les laveries ou les restaurants. Le peuple xénophobe confronté à la xénophobie des autres, Blancs, Nègres et Latinos. On est toujours le nègre de quelqu’un, notamment lorsque la guerre menace et que l’on est désigné comme bouc émissaire, traître en puissance. Mais auparavant, naissances, enfants qui s’adaptent bien mieux, malheureux cependant d’être ostracisés à cause de la guerre mondiale. Enfin derniers jours, déportation dans les camps de l’intérieur, puis « disparition » des quartiers japonais sur la côte ouest.

Surprise des parents qui ne reconnaissent plus leurs enfants, nés en Amériques et devenus (presque) comme les autres : « Nous les reconnaissions à peine. Ils étaient plus grands que nous, plus massifs. Bruyants au-delà de toute mesure. Je me sens comme une cane qui a couvé les œufs d’une oie. (…) Nos filles marchaient à grands pas, à l’américaine, elles se déplaçaient avec une hâte dépourvue de dignité. Elles portaient leurs vêtements trop lâches. Roulaient des hanches comme des juments. Jacassaient comme des coolies dès qu’elles rentraient de l’école en disant tout ce qui leur passait par la tête. (…) Nos fils (…) refusaient d’utiliser des baguettes. Buvaient des litres et des litres de lait. Inondaient leur riz de ketchup. Ils parlaient un anglais parfait, comme à la radio, et chaque fois qu’ils voyaient nous incliner devant le dieu de la cuisine en frappant dans nos mains, ils roulaient des yeux et nous lançaient : « Maman, pitié ! ». » p.85. Où l’on voit que l’intégration réussie passe par une certaine acculturation. C’est la culture qui ramènera le goût des ancêtres, le retour du Japon. Pas question d’enfermer les adolescents en ghettos, leur souhait le plus cher est de se mesurer aux autres, d’être intégrés comme tout le monde. Avis aux « belles âmes » qui fondent de respect devant les mœurs archaïques des banlieues de l’Islam, en croyant qu’il suffit de laisser proliférer les entorses à la lois et aux mœurs pour que l’enfant né en France devienne un vrai Français.

Le style Otsuka est fait de litanies, mais ces incantations ne sont pas misérabilistes ni victimaires. Elles sont un chant, mais sur le mode très japonais du constat : voilà ce qui est arrivé, voilà comment nous l’avons pris, comme cela venait. Rien à voir avec l’obsession juive après les camps. Bien sûr ce n’était pas drôle, quel exilé trouve une vie rose quand il doit tout recommencer à zéro, le travail comme la langue ? Mais les Japonais-américains, après l’épisode (compréhensible) de la guerre mondiale et du choc de l’attaque surprise de Pearl Harbor sans déclaration de guerre, se sont fondus dans la population. Ils ne forment pas de ghettos, ne ravivent pas sans cesse la mémoire, ne s’enferment pas dans le ressentiment.

C’est pourquoi je trouve presque dommage que le prix Femina étranger 2012 ait été accordé à ce livre. La distinction française tord son message, ramené au victimaire, à l’éternelle revendication des ex : anciens esclaves, anciens déportés, anciens colonisés, anciens génocidés, anciens prolétaires, anciens prisonniers… La France s’est faite une spécialité de cette incantation des victimes, avec cette naïve croyance « de gauche » qu’il y a toujours plus prolétaire que le vrai et que seul le plus déshérité est la lumière du monde et le levier du « changement ». Changement pour quel pire possible pas prévu ? On l’a constaté dans le réalisé avec Khomeiny ou le Hamas, après l’avoir constaté avec Pol et ses potes. Les Japonais des États-Unis ne réclament pas cela. Ils savent ce qu’est la résilience, mot qui semble inconnu du dictionnaire de ceux qui sont toujours prêts à faire d’une victime une cause.

Ignorez les prix, toujours écœurants de politiquement correct, ignorez la bannière qu’on voudrait à Saint-Germain des Prés lui faire porter, lisez ce livre simplement pour ce qu’il est.

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic), 2011, Phébus 2012, 143 pages, €14.25

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

Tous les romans de Ryû Murakami chroniqués sur ce blog

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Yasunari Kawabata, Pays de neige

Yasunari Kawabata Pays de neige 1982

Les Français ont oublié Kawabata, né en 1899, pourtant prix Nobel de littérature en 1968. Est-ce parce que « l’avant 68 » apparaît à la génération actuelle comme d’un autre siècle ? Parce qu’il fut l’un des très rares intellectuels au monde à protester contre la Révolution culturelle chinoise en 1967 ? Ou que l’auteur, comme son ami Mishima et comme Montherlant en France, est mort par suicide en 1972 ? Ces trois écrivains ne se sentaient plus en phase avec leur époque – la nôtre. L’oubli serait une sorte de punition sociale, comme la petitesse narcissique contemporaine adore en donner.

Or Kawabata est un grand écrivain universel. Il a été le premier Japonais à obtenir une reconnaissance littéraire internationale, ce n’est pas par hasard. La japonité est en effet criante dans son œuvre. Il suffit à l’Occidental de quitter les circuits balisés du tourisme de masse pour pénétrer ce Japon provincial, secret, traditionnel, qui subsiste à quelques minutes en train des grandes villes. Les gens du pays sont alors eux-mêmes, aucunement en représentation internationalement correcte. Yasunari Kawabata sait à merveille capturer ce regard matérialiste du paysan qui en a vu d’autres, cette présence à la nature qui englobe et excite, cette sensualité des êtres qui caresse l’œil, la peau, l’oreille et qui s’impose au lecteur dès les premières pages : « c’était  l’intensité même de son attention qui lui tenait l’œil fixe et mettait dans son regard cet éclat de dureté farouche, avec ces paupières qui ne battaient pas » p.19 ; « il n’y avait guère que cette main, la caresse des doigts de cette main, qui eussent conservé un souvenir sensible et vivace, la mémoire chaude et charnelle de la femme qu’il allait rejoindre » p.18 ; « cette voix qui s’en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit » p.17.

Yasunari Kawabata 1932

Kawabata, né prématuré et de santé fragile, orphelin de ses deux parents dès l’âge de trois ans, a voulu dès ses 13 ans devenir écrivain. Il écrit en 1914 à 15 ans sa première œuvre, Journal de ma seizième année, qui ne sera publié qu’en 1925 puis repris dans L’adolescent. Cette sensibilité exacerbée depuis l’enfance le rend plus japonais que ses semblables, plus réceptif aux fondements de la culture nippone, à la conception zen de l’existence. Il sera aussi bien de son siècle, journaliste en Mandchourie pendant la guerre et toujours passionné de photographie et de cinéma. Ce pourquoi il écrit direct, en séquences brèves, comme un scénario visuel.

J’ai découvert Pays de neige lorsque j’avais 15 ans. Le relisant ces jours derniers, j’ai retrouvé la fraîcheur d’impressions et la précision au scalpel du style qui m’avaient séduits adolescent. Le pays de la neige est celui où la nature s’impose – le contraire de la ville. C’est donc à la fois un retour aux origines et un désir de pureté, un cocon maternel et une énergie virile. La neige ensevelit, gèle et sépare. Les villageois durant la saison sont coupés du monde. Les passions brûlent alors dans les cœurs et les corps dès l’enfance. La neige excite : « à l’école, dans le bourg voisin sur la ligne, les gosses y plongent tout nus de leur dortoir, à l’étage, et ils se déplacent en dessous, invisibles dans l’épaisseur, comme s’ils nageaient sous l’eau » p.96.

neige torse nu

L’écrivain tokyoïte Shimamura est venu dans la station thermale du Pays de neige pour se reposer. Dès le voyage en train, il remarque Yôko, une jeune femme à la voix mélodieuse qui accompagne et soigne un jeune homme malade. A l’auberge, il rencontre Komako, une geisha occasionnelle qui gagne un peu d’argent à occuper les loisirs des touristes. Shimamura est marié et a des enfants restés à Tokyo, mais il revient plusieurs fois dans le village perdu des sources thermales, obsédé par le triangle féminin. Triangle du sexe, mais aussi du cœur et de l’âme. Ses trois femmes sont à ses sens complémentaires : la génitrice épouse, l’héroïne tragique Yôko et la danseuse sensuelle Komiko.

Peinture des sensations et musique des sens envahissent le roman, ce qui le rend si prenant. La neige à gros flocons dépose ses pivoines blanches, les roseaux kaya à l’automne ondulent d’argent les pentes de la montagne, le feu rouge sang dévore de ses flammes sveltes les constructions en bois du village mal faites pour la technique du cinéma. Mais c’est surtout la voie lactée, voûte de lumière glacée si proche dans le ciel de nuit pure, qui prouve aux humains l’immensité de l’univers, l’indifférence de la nature et la fragilité de toute existence. Quoi de plus zen que cette impression ?

Mais le Japonais n’est pas contemplatif ; il a besoin d’agir, pragmatique et matérialiste. Komiko est une obsédée de l’ordre, à l’inverse de la famille nombreuse chez laquelle elle vit où les enfants dorment les uns sur les autres et où les objets sont sens dessus dessous. « Je ne fais que remettre les choses en place tout au long de la journée, je ramasse et je range, en sachant très bien que tout est à recommencer derrière mon dos. Mais quoi faire ? Je n’arrive pas à me changer. Il faut que tout soit propre et bien en ordre autour de moi, autant qu’il est possible. C’est comme un besoin, comprenez-vous ? » p.117. Où l’on retrouve cette névrose obsessionnelle japonaise qui frappe l’observateur. La neige, en ce sens, est une manifestation physique qui apaise ce fantasme de pureté, d’ordre parfait, de traditions figées en âge d’or, telles ces toiles de Chijimi, tissées l’hiver par des spécialistes dans les villages de montagne et blanchies sur la neige de longs mois (p.167). Elles font des kimonos qui résistent un demi-siècle… symbole du travail bien fait, de la maniaquerie perfectionniste japonaise.

neige japon

Mais cet excès adulte contraste avec la vie non encore disciplinée incarnée par les enfants, les pulsions immédiates non refoulées par la contrainte sociale : les garçons qui courent nus sous la neige fraîche, les filles qui jouent en vêtements colorés : « Vêtue du gros hakama de flanelle flambant neuf, d’un rouge orangé, une fillette jouait à la balle contre un mur blanc, dans l’ombre de l’avant-toit profond. Shimamura enregistra avec délices ce petit tableau, pure image de l’automne à ses yeux » p.123. La vie ici-bas est toute au présent en éclats d’énergie, l’enfance l’accomplit d’instinct ; la vie éternelle est dans l’indifférence de la matière, l’âge adulte a cru pouvoir la dompter – et l’on a vu, en 1945, ce qui en a été. Le mur de la fillette est borné mais vrai ; il s’oppose à l’immensité du ciel de nuit, attirant mais factice. La Voie lactée si proche dans l’air glacé au point de donner « l’impression d’y nager » (p.179) incite à se perdre, par orgueil et démesure ; elle s’oppose à la neige, immédiate et bien réelle, que brassent les gamins de toute leur peau ardente. D’un côté la vitalité, de l’autre l’immobilité ; la joie ou l’orgueil, deux sortes de voluptés. Entre les deux bat le cœur des hommes.

Yasunari Kawabata, Pays de neige (Yukiguni), 1948, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Livre de poche, 190 pages, €5.32

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Haruki Murakami, 1Q84 tome 2

Haruki Murakami 1Q84 2b

Étrange charme que cette œuvre de la maturité. Le roman se poursuit, s’approfondit, les personnages sont creusés, plus présents encore. C’est qu’on arrive à l’acmé, au moment crucial qui explique et justifie l’aventure. Il y a eu un aiguillage qui a fait dévier du monde normal, quelque part dans le premier tome. Nous ne sommes plus en 1984 mais dans l’année 1Q84 où les Little People se révèlent. Ils ont toujours vécu en compagnie des hommes, mais très peu sont aptes à les percevoir. Il faut une disposition particulière, être perceveur, et être accompagné d’un autre être humain complémentaire : le receveur.

Nous sommes dans un vrai thriller avec menaces, meurtres et tueurs. Nous sommes en même temps dans le surréel de la bifurcation du monde. Et dans un roman des plus classiques qui fait référence à Dostoïevski et Orwell. L’amour, la mort – entre les deux le sexe fait le lien. Ni bien, ni mal, mais comme acte d’union entre les êtres imparfaits, entre les mondes complémentaires. Baiser, c’est à la fois chérir et vaincre, aimer et tuer.

La méticulosité est l’autre face de la violence japonaise, très proche du même tropisme allemand. Les personnages sont voués à toujours aller jusqu’au bout. Ce qui crée un caractère, mais aussi un destin. Les objets fabriqués en Allemagne sont très présents dans ce roman : depuis « la Benz » automobile jusqu’au revolver Heckler & Koch et même à la pendule Braun qui égrène le temps avec une précision rigoureuse. Haruki Murakami sait sentir l’universel de l’obsession, que ce soit dans en Europe ou dans son propre pays.

Cet état d’esprit porté à la maniaquerie secrète la secte comme la fleur le nectar. Se retirer du monde pour vivre selon une discipline draconienne – et choisie – est une façon de vivre son destin tout en s’en remettant à des puissances extérieures. De même lorsqu’on pratique à la perfection son métier : il s’agit toujours de se distinguer, d’avoir un « rôle ». C’est très japonais. Le viol de fillettes de dix ans est alors vu sous un autre angle : « une forme conceptuelle » pour « des échanges polysémiques ». Le leader baise l’ombre d’une âme, un être différent sorti du tissage des Little People. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Elles sont trompeuses, comme les démons Little People. Oh, me direz-vous, voilà une bien jargonnesque excuse pour assouvir ses instincts pervers ! J’en conviens tout à fait, mais l’auteur use justement du procédé pour condamner l’illusion des apparences, thème très bouddhique et à jamais actuel.

Qu’est-ce qui est « vrai » ? Rien ou tout, c’est selon. Affaire de point de vue : qui voit une seule lune ou deux lunes n’est pas dans le même monde, mais pourtant se côtoie. Qu’un orage brutal éclate sur un quartier particulier de Tokyo et l’on peut tout aussi « raisonnablement » incriminer un mauvais maillage des observations météo ou l’intervention rageuse des Little People. Comme Alice tombant dans le terrier du lièvre de mars, la réalité se déforme, même si elle reste la réalité.

lune et pin

Autre expression du fond japonais, l’équilibre des forces. Le monde n’est ni bien ni mal, comme dans les religions du Livre, il est en perpétuel équilibre – un peu comme chez les Grecs antiques. La démesure est condamnée par le Destin, la trop grande perfection comme la trop grande perversité. Tout ce qui dépasse les normes acceptables du monde (au sens métaphysique et non social), secrète son antidote pour que l’univers se rééquilibre. « Plus nous nous efforçons de devenir des êtres parfaits, magnifiques, méritants, plus l’ombre s’emploie précisément à rendre sa volonté sombre, mauvaise, destructrice » p.274. Ainsi Icare dégringolant pour avoir trop côtoyé le soleil, ainsi Alexandre devenu roi absolu après avoir conquis le monde connu, ainsi de la « race des seigneurs » dévoyée dans la perversité brutale. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait sagement Pascal.

Au-dessus des humains reste la musique, qui plane, éternelle, omniprésente. La Sinfonietta de Janacek, mais aussi Bach, Telemann et les jazzmen américains des années 30. Au-dessus des humains reste aussi la lune, symbole de solitude mais aussi de paix, monde froid mais aussi féminin, s’élevant dans la nuit pour éclairer le monde des ténèbres et pour rythmer physiologiquement le temps.

Le lecteur avancera dans l’âme des acteurs, observera l’histoire prendre toute son ampleur, lira enfin le roman de la jeune fille de 17 ans et – ce n’est pas le moindre – apprendra à tisser une chrysalide de l’air…

Un charme étrange qui se prolonge, mûrit comme un vin en fût, et séduit diablement ! Écrit simple et direct, toujours aussi captivant.

Haruki Murakami, 1Q84 tome tome 2 juillet-septembre,  2009, traduit du japonais par Hélène Morita, 10-18 septembre 2012, 550 et pages, €9.12 et €9.12

Livre audio du tome 2 €23.18

Pour mémoire :

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Haruki Murakami, 1Q84 tome 1

Dans ce gros roman en trois parties de près de 600 pages chacune, Murakami est à son meilleur. Ne vous effrayez pas de la longueur, sa prose est légère, son histoire captivante, le découpage maintient le suspense : on ne s’ennuie jamais. Hommage à la traductrice qui a su rendre en un français fluide tout le littéraire de l’auteur.

Murakami explique d’ailleurs dès la page 130 comment il faut écrire. Se lancer à la main, taper le texte, le relire. Puis l’imprimer – on a une autre vision. Opérer les ajouts nécessaires à la bonne compréhension, les descriptions de ce que le lecteur n’a jamais vu encore, les caractères des personnages. « L’opération suivante consistait à supprimer de la nouvelle version les ‘passages non indispensables’. » La réduction (comme en cuisine) peut aller jusqu’à 70% du nouveau texte ! L’équilibre est peu à peu atteint. « Les complaisances de son ego une fois élaguées, les qualificatifs superflus éliminés, la logique trop apparente se réfugiait à l’arrière-plan ».

L’histoire de ce tome premier commence par deux aventures parallèles, celle d’une tueuse et celle d’un écrivain. Ce sont leur vraie vie. Mais dans l’apparence sociale, l’une est monitrice de sport et l’autre prof de maths. Car le réel n’est qu’apparence, thème bouddhique favori de Murakami. Dès la page 23, un chauffeur de taxi prévient d’ailleurs l’héroïne comme le lecteur : « j’aimerais que vous vous souveniez d’un point, c’est que les choses et l’apparence, c’est différent. » Aomamé et Tengo en apparence vivent des existences parallèles – mais ils se sont déjà rejoints une fois, on ne l’apprend que page 308. L’un vit en 1984, premier semestre (1Q en anglo-saxon) ; l’autre passe dans une autre dimension du même monde, 1Q84, le rond du 9 ayant pris toute la place, comme en gestation, traînant une queue de Q. Et puis, dans le ciel nocturne, il y a deux lunes.

La fille comme le garçon ont un peu moins de trente ans, l’âge fétiche de Murakami. Ils sont en pleine possession de leurs moyens, jeunes mais indépendants. Difficile, l’indépendance, dans la société japonaise très hiérarchique, clanique, corsetée. L’auteur nous en offre les clés (valables aussi face aux bobos parisiens à l’ego toujours susceptible). Tengo, garçon grand et fort, adepte du judo et expert en beautés mathématiques, fuit les règles contraignantes et les obligations sociales. Sa méthode ? « Il s’efforçait d’atténuer sa personnalité, de ne pas exposer ses opinions, s’arrangeant pour ne pas se distinguer et rester en arrière-plan » p.450. De même, celle dont le prénom signifie « haricot de soja bleu-vert » est née de parents Témoins de Jéhovah, remplis de tabous, de devoirs et de mimétisme sectaire. Une fois émancipée, elle n’a qu’un désir : « qu’elle se métamorphose selon l’arrière-fond, qu’on la remarque le moins possible, qu’on s’en souvienne mal, voilà ce qu’Aomamé avait toujours recherché. Depuis qu’elle était enfant, c’est ainsi qu’elle avait réussi à se protéger » p.26.

jeunes japonais photo argoulRien d’étrange à ce qu’Aomamé éprouve « invariablement une profonde aversion à l’encontre des fondamentalistes, toutes religions confondues. » C’est là aussi l’un des thèmes fétiches de Murakami. « Songer à leur conception du monde étriquée, à leur condescendance, à leur arrogance et à leur insensibilité vis-à-vis d’autrui la submergeait d’une colère irrépressible » p.192. Colère qui va être l’un des ressorts de l’histoire… dont je vous laisse découvrir tout le sel. Il est question notamment de viols de fillettes par un gourou et d’étranges ‘Little People’.

Car 1984 est aussi un roman de George Orwell sur le totalitarisme. Big Brother serait-il devenu Little People ? On ne le sait pas encore dans ce tome 1, ce qui fait désirer la suite. Q est la lettre initiale du mot Question. Le totalitarisme aurait-il changé de sens ? Serait-il moins imposé par un tyran extérieur et plus désiré comme conviction intérieure ? Bonnes questions, non ?

D’autant que Tengo est appelé par son éditeur Komatsu à propos d’un texte soumis à un concours de premiers romans. La jeune Fukaéri, 17 ans, explose les scores. Sauf qu’elle a un style exécrable et qu’il faut réécrire (pourquoi la traductrice dit-elle sans cesse « récrire » ?). Tengo est le plus qualifié pour le faire, sensible, attentif, respectueux. Il découvre peu à peu l’existence en secte de la jeune fille…

Suite au prochain tome, j’ai hâte de le lire ! Vous aussi, probablement.

Haruki Murakami, 1Q84 tome 1 avril-juin, 2009, traduit du japonais par Hélène Morita, 10-18 septembre 2012, 550 pages, €9.12

Livre audio du tome 1 €23.18

Pour mémoire :

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Hiromi Kawakami, Les années douces

Le titre français dit mieux que le titre japonais l’impression que le roman nous donne. Mieux pour notre culture, plus abstraite, portée aux sentiments « élevés ». Mais probablement pas meilleure pour la culture japonaise, très concrète, portée aux sentiments évoqués par des objets matériels. ‘Sensei no kaban’ signifie en effet ‘la serviette du Maître’, objet emblématique de la relation entre Tsukiko, la jeune femme dans la trentaine qui parle, et Matsumoto, son ex-professeur de littérature durant ses années lycée.

Ces deux là se rencontrent par hasard au bar, entre bière et saké. Ils se reconnaissent, presque indifférents mais curieux l’un de l’autre. Comment chacun a-t-il évolué ? L’adolescente est-elle devenue adulte ? Le professeur pontifiant des poèmes est-il différent à la retraite ? Par petites touches, contées par la jeune fille, la rencontre de la génération ancienne et de la nouvelle s’opère. Pourquoi Tsukiko préfère-t-elle un vieux professeur au jeune Kojima de son âge ? Parce qu’il est trop normal, trop conforme, qu’il n’offre aucune surprise. « Par exemple, quand Kojima Takashi était au CP, je suis certaine qu’il était un parfait petit garçon. Hâlé, les mollets maigres. Lycéen, il était l’image même du jeune homme plein de promesses. L’adolescent sur le point de se muer en homme. Une fois étudiant, sûr qu’il était le jeune homme par excellence. Incarnant à la perfection le terme de jeune homme. Je l’imaginais sans peine. A l’approche de la trentaine, il ne fait pas de doute que Kojima s’est transformé en adulte. Il ne pouvait pas en être autrement » p.170.

Le patron du bar emmène un jour ces habitués touchants cueillir des champignons. Le maître a étudié son atlas avant de venir, il sait reconnaître les bons des mauvais et conte des anecdotes d’empoisonnement. Sa femme un jour – eh oui, il a été marié ! – a avalé tout cru un champignon hilarant, par espièglerie ; elle en a ri nerveusement toute la journée, effrayant le fils. Une autre fois, le maître achète des poussins au marché : un mâle et une femelle. Sait-il les élever ? Pas vraiment, mais il aime ce qui est vivant et se réunit.

Il invite son ancienne élève à venir avec lui dans leur ancien lycée à tous les deux pour célébrer les cerisiers en fleurs. Cette floraison éphémère est ce qu’il y a de plus touchant dans la culture japonaise. Les pétales, d’un velouté rose délicat, sont comme la joue des êtres jeunes : ils ne durent qu’un moment. Cette neige d’avril, qui tombe doucement avec la brise, est comme une caresse légère qui dit l’existence mortelle, le présent à célébrer tant qu’il en est encore temps. « Est-ce cela qu’on appelle la douceur ? Il me semblait que la douceur du maître venait d’un profond désir de se montrer impartial et juste. Cette gentillesse ne s’adressait pas à moi en particulier, elle découlait d’une attitude ‘pédagogique’ qui lui faisait écouter mon avis sans idée préconçue. C’était incomparablement plus agréable que d’être traitée avec une gentillesse ordinaire » p.271.

Étonnante et insoutenable légèreté de l’être. Pour apprendre à vivre, il y aura encore les vingt-deux étoiles d’une nuit d’automne, la savoureuse soupe de tofu au colin aromatisée aux feuilles de chrysanthème, ou ces lamelles de poulpe à peine cuites qui prennent des irisations grises et roses. Tout est dans la précision du temps de cuisson et le dosage du feu : trop cuite, la chair s’éteint et devient caoutchouteuse ; pas assez cuite, elle reste translucide et élastique. Le savoir-faire culinaire n’est-il pas analogue au savoir-être des relations humaines ? Trouver le ton juste, le bon moment, créer une harmonie. C’est très japonais, très humain et absolument séduisant.

Ce pourquoi vous aimerez ce livre, tout en demi-teinte et délicatesse. Pas d’amour fou mais de la tendresse, pas de frénésie sexuelle mais la palette des sentiments : il faut attendre la page 281 pour la première relation charnelle. Prenez garde à la douceur des choses… Mais offrez ce livre pour Noël !

Hiromi Kawakami, Les années douces (Sensei no kaban), 2001, traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu, Picquier poche 2005, 284 pages, €7.22

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Haruki Murakami, L’éléphant s’évapore

Chat, éléphant, kangourou, Murakami décline son bestiaire habituel, avec ses ex-copains de lycée et ses nombreuses petites amies de quelques mois. Tirer un coup lui est aussi naturel que de boire une bière ou de se cuisiner un plat de spaghettis ; découvrir l’autre côté des choses aussi. Le lecteur est ainsi entraîné du normal au non-logique par un glissement de quelques mots. C’est, au pied d’un chêne, une griffe qui sort ; ou, au cours d’un rêve, un nain qui danse ; encore le vieil éléphant du zoo qui disparaît sans laisser de traces, qui s’évapore ; ou le choix par une épouse d’un short en cuir en Allemagne pour son mari resté au Japon qui lui fait ne jamais retourner à la maison et demander le divorce…

Le jeune Japonais « normal » découvre tout ce que cette normalité sociale a de conventionnel, de contraint, d’aliénant. Nous sommes au Japon où la pression de la société est très forte sur les individus : tout doit se passer en collectif. Ce qui nous fait réfléchir sur les propos emplis de banalité de François Hollande : qu’est-ce, au fond, qu’un président « normal » ? Un être réduit au plus petit dénominateur commun ? Un perpétuel entre-deux qui ne vit pas parce qu’il ne décide jamais ? Un normalisateur des comportements ? Un asservisseur mou des citoyens ? On le voit, la lecture de Murakami a quelque chose de subversif sous des apparences lisses…

Noboru Watanabe est le nom qui revient. Il s’applique successivement à un chat, à un beau-frère, à un copain, à un vieil homme. Noboru Watanabe est l’autre, l’homme normal, le normalisé du Japon contemporain. Normalisé un peu taré, le lecteur le découvre à chaque fois : a-t-on idée de disparaître un beau matin sans laisser de traces ? d’avoir pour fantasme de brûler des granges ? C’est que l’être humain est infiniment plus complexe que la société japonaise (et François Hollande) le croient. L’étrange qui sourd de la littérature Murakami a du charme, celui de l’ondoyant divers, de l’humanité intime.

Certes, l’éditeur ne s’est pas foulé. Il n’a pas « choisi » des nouvelles dans les nombreux volumes parus au Japon pour en faire un recueil. Il a seulement repris une anthologie américaine déjà triée pour – heureusement quand même ! – la retraduire en français non pas de l’anglais mais du japonais. Ce pourquoi le lecteur habitué des éditions 10-18 retrouve avec quelque agacement toutes ces nouvelles devenues romans : l’oiseau à ressort, sommeil, le kangourou, les lederhosen… Murakami en fait un procédé : « Un été, il y a de cela quelques années, l’idée m’a pris d’écrire les esquisses de romans qui sont rassemblées dans ce livre » p.149. Mais le procédé n’aboutit pas toujours, et il aurait été intéressant d’isoler justement ces nouvelles qui n’ont pas été allongées. Certaines sont magnifiques, comme ’La dernière pelouse de l’après-midi’, où l’auteur revisite la sensualité et l’obsession du travail bien fait de ses 18 ans.

Et surtout ‘Le silence’, où un collégien ostracisé décide que ce sont les autres qui ont tort, trop moutonniers, et pas lui. Avec cette réflexion sur l’être humain « normal », qu’il soit citoyen ou président : « En fait, ce qui me fait vraiment peur, ce sont (…) ceux qui gobent sans le moindre esprit critique tout ce qu’un Aoki [premier de la classe conventionnel] peut leur raconter. Incapables de se forger leur propre opinion, ou de comprendre quoi que ce soit par eux-mêmes, ils avalent l’avis de beaux parleurs convaincants comme Aoki et mettent leurs propos en actions, en groupe. Il ne leur vient jamais à l’idée, même brièvement, qu’ils peuvent se tromper, faire une erreur, non. Ou qu’ils pourraient causer un mal définitif à quelqu’un, pour rien. Ils sont totalement irresponsables, ne se questionnent jamais sur les conséquences de leurs actes. Ce sont eux qui me font vraiment peur » p.389. On peut parler de la bonne conscience, du démon du Bien, de la vocation missionnaire à contraindre les gens d’adopter un comportement conforme… C’est tout cela, le « normal » contre lequel Murakami s’insurge en littérature.

Haruki Murakami, L’éléphant s’évapore (choix de nouvelles 1979-1990 traduites du japonais par Corinne Atlan), 10-18 2009, 421 pages, €7.98

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