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Colique en randonnée berbère

Nous campons près du village d’Ighir n’Ighrazène. Les tentes sont installées au bord du torrent dont le bruit continu aide à s’endormir. Deux gamins poussiéreux mais amicaux nous observent. Nous leur donnons du chewing-gum et des stylos, ce qui devait être le but de leur présence après la curiosité. Même s’il fait chaud, nous dormons sous la tente. Mais la nuit a été dure, j’ai du me lever trois fois en catastrophe, à cause de la colique. Chier nu sous la lune, le nez dans la menthe, est de fait assez drôle. La température est heureusement douce, même à cette altitude. Hier midi, en effet, nous mettions soigneusement nos pastilles de purification dans l’eau des gourdes. Mais les cuisiniers berbères, s’ils se sont bien lavés les mains selon les instructions, ont pris de l’eau directement dans la rivière pour y nettoyer la salade et les tomates, que nous avons mangées cru.

Je me réveille déshydraté, ayant peu dormi, il paraît que je suis pâle et mou. Mais nous marchons doucement. Pascal, en blaguant, dit : « Alan, c’est une belle mécanique, mais il suffit d’un grain de sable. » Lorsque cela lui arrivera, un peu plus tard et pour plusieurs jours, il sera en pire état que moi. A un coude du torrent, près d’une source, Bernard arrive à ramasser dans une boite de conserve des paillettes argentées qui stagnent sur la rive. Elles brillent comme de l’argent, mais il s’agit peut-être seulement de plomb argentifère.

La montée est progressive. De petites filles d’une douzaine d’années avancent, courbées en deux sous d’énormes bottes de foin frais coupé. Elles se rendent au souk local d’Abachou. Elles ont le costume traditionnel de la région, une sorte de boubou très coloré, et portent un foulard sur la tête.

Les hommes et les garçons sont habillés le plus souvent à l’européenne, de pantalons de survêtements et de vieux tee-shirts. Certains portent, par-dessus, la djellaba ou la gandoura de laine. Il ne fait pas chaud ici, le soir venu.

A la pause de midi, au bord du torrent, au Vieux-Abachou, les Berbères installent le pique-nique, débâtent les mules, et préparent le repas. Tomates et concombres sont encore lavés directement dans l’eau du torrent ; la vaisselle y sera faite aussi. On peut toujours mettre des pastilles dans l’eau à boire ! Mais cette fois je suis prudent et j’évite les crudités. Réhydraté par le thé depuis ce matin, je revis.

Les villages succèdent aux champs en terrasse qui paraissent, de loin, des rubans accrochés aux flancs de la montagne. Le jeu des couleurs est fascinant en cette saison, du jeune au vert tendre, du gris à l’ocre rouge, tout cela sous le bleu pur du ciel. La Berbérie est un beau pays. Des gamins nous suivent toujours un moment lorsqu’ils nous voient ; ils nous sortent les seuls mots de français qu’ils aient aussitôt appris : « bonjour », « donne-moi un stylo », « un bonbon ». Au premier village après la halte de midi, un petit d’environ 7 ans au beau visage avait le vrai type berbère aux cheveux bruns, aux grands yeux. Ses dents de lait commençaient à tomber et son tee-shirt était déchiré sur la poitrine. Je lui ai donné mes derniers chewing-gums. Sa petite main était ridée par la terre.

Nous montons encore en altitude. Des troupeaux sont disséminés sur la montagne. Du haut, des gamins crient pour se faire remarquer. Nous atteignons 2200 m au col Tizi n’Tighist et faisons la pause vespérale sur un versant herbu, garni aussi de coussins épineux. De l’eau coule encore dans le coin. Il y en a partout.

Le soir, je suis fatigué mais moins qu’hier. Je commence à trouver le rythme. Pastis, puis Poire Williams apportés de France par les uns et les autres pour les fraîcheurs vespérales ; le repas ne peut ensuite qu’être joyeux. Nous faisons plus ample connaissance avec les Berbères qui nous accompagnent. Il y a deux Mohammed, le chef des muletiers et le cuistot ; il y a un Ahmet, et le benjamin, Mimoun qui déclare avoir 19 ans. Il en paraît 16 avec sa face ronde et son corps fluet. Le coucher du soleil envahit les montagnes de rose et de violet, en dégradé. La nuit est très étoilée, immense. Il ne fait pas si froid, bien que nous dormions à 2400 m.

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Donna Leon, La petite fille de ses rêves

Je ne sais si les années qui passent ou une certaine lassitude atteignent Donna Leon, ou si l’Italie s’enfonce dans le relativisme politiquement correct dominé par l’argent – toujours est-il que le cynisme le plus cru est présent dans cette 17ème enquête du commissaire vénitien Guido Brunetti.

Les Gitans, Tziganes et autres Zingaros ? Il est exigé désormais de les appeler Rom. Ils vivent en marge de la société, subsistant de trafics de voitures, incitant leurs enfants à voler et allant même jusqu’à les prostituer. Les « services sociaux » n’y voient que la rançon du rejet social, donc rien à dire : les policiers se contentent les ramener systématiquement tout moins de 14 ans à « ceux qui se disent leurs parents ». Aucune sanction, pas même une remontrance, aucun fichier, aucun placement d’office, aucune mesure éducative : laissons ce qui est être – tel est la lâcheté sociale du politiquement correct. Les gosses rom sont des poussières à mettre sous le tapis.

Quoi d’étonnant à ce que, devant cette carence de l’État, chacun se débrouille comme il peut ? L’Italie est donc régie par le copinage, les clans, la corruption. Les faibles font appel aux puissants, les puissants font de l’autodéfense, en toute impunité puisque le pouvoir d’État est à leur botte. C’est dans ces eaux glauques qu’évolue le commissaire Brunetti, humaniste revenu de bien des choses. Il se réfugie dans sa famille, parmi ses amis, dans cette ville qui l’a vue naître et qu’il ne quitte guère. Ses joies sont ses enfants Rafi et Chiara, sa femme Paola, son adjoint Vianello, la belle Elettra qui pénètre tous systèmes informatiques officiels, et la cuisine vénitienne faite de pâtes, de légumes et de produits de la mer. Sans oublier le vin et la grappa. Reflet d’époque que ce no future hédoniste à l’italienne.

Il n’y a donc guère d’action et beaucoup de psychologie, aucune happy end mais la négociation cynique autour d’un corps de fillette laissé à la morgue pour qu’on en fasse ce qu’on veut. A se demander si, le roman commencé, Donna Leon n’a pas été découragée par la réalité des choses. Elle introduit en effet au début un prêtre qui fait de l’argent et un autre renvoyé d’Afrique pour escroquerie. Y aurait-il un lien avec cette fillette retrouvée noyée dans un canal, une bague cachée dans le vagin et une montre dans la culotte ? Qui a subi des relations sexuelles répétées alors qu’elle n’a que onze ans. On imagine que l’intrigue aurait pu tourner autrement au lieu de tourner court.

L’amoralité la plus désabusée s’étale à chaque page.

  • L’Église ? Une puissance, mais le clergé : « C’est leur goût pour le pouvoir qui me les rend aussi antipathiques. C’est l’élément moteur de tant d’entre eux ! Je crois que cela déforme leur âme » p.60.
  • Croire ? Bof, chacun trouve les béquilles qu’il peut, même s’il est politiquement correct de rester poli devant cette institution italienne qu’est l’église catholique.
  • Les politiciens ? Tous pourris, jusqu’au ministre de l’Intérieur dont le fils échappe toujours aux conséquences judiciaires de ses bagarres, excès de vitesse et autres usages de drogue.
  • Les valeurs chrétiennes, humanistes, de gauche ? « Juste le même genre de pieuses banalités qu’on trouve dans les éditoriaux de ‘Famiglia Cristiana’ (…) Mais c’est certain, les gens adorent qu’on leur débite ces clichés (…) Parce que du coup, ils n’ont rien à faire, répondit Paola. Il leur suffit d’éprouver des sentiments politiquement corrects pour qu’ils s’imaginent qu’ils sont aussi méritants que s’ils avaient fait quelque chose » p.111. Ressentir suffit, compatir ne va pas jusqu’à agir, c’est fini. Les gens sont désormais impuissants… et la police aussi. Alors, à quoi bon ?

Ce roman est celui des désillusions : « ceux qui parlent d’égalité, de respect des cultures et des traditions » p.195 oublient qu’une société ne survit que par le droit. Le relativisme multiculturel aboutit à l’anarchie, au chacun pour soi, à Dieu pour personne.

  • Oui, il faut faire quelque chose, au lieu de crier au racisme dès qu’on objecte quoi que ce soit.
  • Oui, il faut faire respecter la loi, même si cela gêne les puissants.
  • Oui, il faut transmettre les valeurs et les faire vivre au lieu de se réfugier dans l’idéalisme correct et de laisser-aller la société !

Donna Leon nous offre un roman blasé mais politiquement puissant. Elle, l’américaine, critique autant le sentimentalisme de son pays que le storytelling de la bienséance politiquement correcte italienne-européenne. Civiliser, c’est discipliner ; laisser-faire, c’est laisser aller à la barbarie toute une société au profit des mafias, dont les pires ne sont pas siciliennes, mais bien dans la « bonne » société.

Donna Leon, La petite fille de ses rêves (The Girl of his Dreams), 2008, Points policier Seuil janvier 2012, 326 pages, €6.84

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Marie Darrieussecq, Clèves

« L’école entière est obsédée par le sexe ». Nous sommes page 15 et en 1980. La môme Solange a dix ans et des copains de CM2 qui ne pensent qu’à « ça », des copines qui ne parlent que de « ça ». Elle a bien un amoureux, Christian, mais ils sont des enfants. Et il ne se passe rien avant qu’elle ait dans les quatorze ans. En revanche, dès le premier cap franchi, ça la démange et alors, quel déchaînement ! Tous ses orifices sont sollicités, la chatte par le Pompier, la bouche par Arnaud (un grand de Terminale), le cul par un autre, le vagin par Monsieur Bihotz, adulte de la trentaine censé la « garder » quand ses parents sont trop occupés.

La génération ado Mitterrand, entre 1981 et 1986, se déchaîne. L’auteur rejoue Clèves sans la princesse, Clèves qui sonne « entre clitoris et lèvres » dit la Solange car elle ne pense qu’à ça. Marie Darrieussecq avait commencé par une fièvre érotique avec un boucher qu’elle avait titrée ‘Truisme’. Elle recommence avec ces faux anges qui ne pensent à la chose, bien loin du roman étudié à l’école qu’un certain président pensait inutile aux concours d’employés publics. « Truisme n.m. (anglais truism, de true, vrai). Vérité banale, toute simple, sans portée. » La vérité des anges est qu’ils ne pensent qu’à baiser.

Était-ce une ambiance d’époque ? Les années 1980 voyaient éclore les bébés nés après mai 68, de parents qui avaient fait l’amour dans le pré après s’être sodomisés sur les barricades. Fleurissait alors toute une presse érotique dont Woody Allen, dans ‘Bananas’, montre la fascination honteuse : le tenancier demande à voix haute à son commis à quel prix se vend ‘Orgasm’… Canal+ érotisait la jeune classe après 22 h. Malgré sa friture cryptée, on entendait parfaitement les couinements du jouir tandis que des ombres pointillées se mouvaient en rythme sur l’écran. Solange n’en perd pas une miette. Père steward – pourquoi pas hôte de l’air ? il aime aussi avoir les fesses en l’air – mère féministe macrobiotique peu attentive à sa progéniture durement mise au monde. Tous deux égoïstes enfants gâtés des Trente glorieuses de la consommation-reine.

Reste qui ? Le gentil Monsieur qui la garde, mais qui a du chagrin et qu’elle prend plaisir à faire bander bien longtemps avant de s’enfourcher. Puis les copines qui racontent toutes leur « première fois » en oubliant qu’elles en ont raconté une autre un peu avant. Et les copains, mais plus Christian, qui est accusé par les autres d’être pédé parce qu’il est toujours avec les filles : « mais justement, j’aime les filles ! » réplique-t-il. Entre mecs, faut savoir…

Nous sommes en pleine chair où la culotte démange, où le skaï frais émoustille, où se faire défoncer sur un capot d’auto est un must, après avoir branlé, cramouillé, sucé, excité… Le matérialisme du lactique où « avaler » est le cadeau suprême, ou se faire prendre par l’autre trou un plaisir rare. Tout est étalé, muqueuses et « bites », ah il y en a des bites, presque à chaque page. Bien loin des cathos même époque qui punissaient leurs ados de quinze ans pour découper des femmes en soutien-gorge dans les pages de ‘La Redoute’. C’était le cas chez les Villiers, dont le père a bien fait de quitter la politique… Si ‘La Redoute’ est porno, alors Darrieussecq est sans conteste carré blanc. C’est truculent, rabelaisien, agité. Parfois cocasse comme cette fille surnommée Slurp (je laisse lecteur lectrice découvrir pourquoi). Ou comme cette scène à crouler de rire où Solange, le pénis d’Arnaud à pleine bouche, doit changer le disque qui vient de s’arrêter : acrobaties pour lever le saphir sans mordre…  Cru et juteux comme les années 80.

Pas Princesse de Clèves pour un sou, ce bled de Clèves du roman paumé entre ville et campagne, à quelques kilomètres de la mer où les néo-hippies surfent, blonds et musclés. S’il existe une ville de Clèves en Allemagne et aux États-Unis, je n’en ai pas trouvé trace au pays basque où Darrieussecq situe l’action. Il y a donc clair canevas entre le roman 1678 et le roman 2011. Bihotz rejoue Monsieur de Clèves tandis que le fringant Arnaud nous refait Monsieur de Nemours. Solange est cette « Madame » qui visait la fille du roi, Marguerite de Valois. L’adolescente garde à Bihotz cette affection raisonnable de sa devancière mais son plaisir va aux inventions d’Arnaud. Lui prend son plaisir direct, caressant, excitant mais volage comme tous les jeunes gars ; Bihotz est malheureux des coucheries de son ange, parce qu’il est adulte et plus mûr. La fin du roman marque l’aujourd’hui par rapport à hier : exit le tragique cornélien pour l’eau de boudin des gymnastiques hygiéniques.

Mais que faire d’autre qu’aguicher et baiser dans ce village qui veut se faire aussi gros qu’une ville, quand l’école ennuie, que les parents égocentrés s’absentent, que les copines se la jouent et qu’on est une adolescente des années 1980 ? Gainsbourg chante ‘Love On The Beat’ qui sonne ‘bite’ en français, Madonna joue la pucelle (‘Like a Virgin) pour mieux faire la pute – les jeunes êtres se baignent dans cette ambiance, s’en imbibent, imitent…

Est-ce une impression ? Les ados Mitterrand ont bien vécu leur corps mais ils ont aujourd’hui la quarantaine. Pas sûr qu’ils laissent leurs enfants se défoncer… N’a-t-on pas changé d’époque ?

Marie Darrieussecq, Clèves, août 2011, POL, 345 pages, €18.05

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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Louis-Ferdinand Céline, Rigodon

Article repris par Medium4You.

Rigodon’ clôt la trilogie allemande commencée avec ‘D’un château l’autre’ et poursuivie par ‘Nord’. Il évoque surtout les trains, en Allemagne bombardée, qui vont cahin-caha transporter Céline, sa femme Lili et le greffe Bébert jusqu’au Danemark où ils vivront la fin de la guerre. Le rigodon est une danse, mais aussi un coup au but. Tout à fait la situation nazie début 1945 : un air à deux temps, sur place, sans avancer ni reculer, ni aller de côté, par les deux armées alliée et soviétique – en même temps pilonné sans relâche du haut du ciel.

‘Rigodon’ est un roman, pas le récit du réel arrivé à Céline. Il est, comme les romans précédents, la transposition fantastique et dramatique, opérée par la mémoire et par la construction d’écrivain. Il n’y a pas eu, dans la réalité, enchaînement des trains d’un bout à l’autre de l’Allemagne, ni une gare de triage détruite pour éliminer les indésirables, ni même probablement de « mômes » baveux, crétins, attardés qui permettent au couple et au chat de passer la frontière dans un train Croix-Rouge. Mais ces riens ne font rien. La magie agit. Lecteur voyeur. Céline s’y dévoile plus qu’ailleurs parce qu’il a déjà raconté, ressassé la guerre, les bombes, le chaos. Et qu’il sent la fin de sa vie : il mourra le manuscrit rendu. Ses hantises et fantasmes remontent à cru.

Il y a les compagnons boulets comme Le Vigan, ou de qui se méfier comme Restif, et les rencontres de hasard comme Felipe l’Italien obsédé par son usine à briques. Il y a les fonctionnaires teutons, jugulaire jugulaire, mais accessibles à la logique, voire au billet de 100 marks plié dans la main. Et toujours « les mômes », du nourrisson épargné par un bombardement aux attardés mentaux abandonnés par leur nurse tubarde. L’obsession est de garder les possessions, le sac à Bébert au double fond pour les papiers et un peu d’or, le sac à bouffe. La menace est le feu du ciel, ces bombardements de Forteresses qui tombent aveuglément sur les gares, les rails, le canal de Kiel. Le comique est le grotesque, le pompier unique de toute une ville, le cône de glaise qui a englouti une épicerie à Hambourg, les mômes qui dansent sur le pont de fer tandis que le ciel fait la bombe…

Pour apprécier ‘Rigodon’ il faut avoir lu les deux précédents tant les allusions y fourmillent. Mais qui lit cette suite ne s’ennuiera pas. Hors les 23 premières pages de hors d’œuvres datés, râleurs et sans intérêt, on retrouvera la verve de Céline, son talent à captiver par le choix des mots familiers ou des expressions crues, son art de la mise en scène. « Elle poulope et je boquillonne », n’est-ce pas imagé à souhait ? La scène surgit aux yeux aussitôt, mieux que par le plat « elle se dépêche et je la suis avec mes cannes », non ?

Même dans les remugles d’actuel, que Céline entrelace à son récit avant de s’écrier « je m’égare ! je vous avais laissé à… », sa verve est réjouissante. Exemple le Tartre qu’il appelle désormais le ténia : il lui reproche sa posture confortable de gôch morale dans le vent, de résistant dernière heure par la plume. Sartre avait déclaré ne jamais s’être senti plus libre que sous l’Occupation. « Mais le ténia, à propos, que n’avait-il provoqué les boches, il aurait été en prison puisqu’il souffre d’être là à se promener bien libre… il avait tous les nazis, de pleines salles, au Sarah-Bernhardt !… il serait monté sur la scène  il leur aurait dit : vous tous teutons je vous hais, pillards, tortionnaires, bientôt vous serez tous chassés ! bravo !… et puis hachés très menus ! et puis roustis… ça sera ma vengeance de Sartre ! foi de ténia ! vive la France libre ! Je crois qu’il aurait eu ce qu’il demande prison, patati… encore je suis pas bien sûr qu’ils l’aient jamais pris au sérieux… » p.854. Il évoque encore Dur-de-la-feuille (Claudel) et Buste-à-pattes (Montherlant) comme les seuls vivants en Pléiade, comme lui à l’époque. En fait, le premier Pléiade de ses romans ne paraîtra qu’après sa mort mais il était en route.

Je ne suis pas inconditionnel de Céline, mais après l’avoir lu dans ma jeunesse, le relire à l’âge mûr est intéressant. Son côté héneaurme (comme disait Flaubert) le rend rabelaisien, bien qu’avec un côté cynique puritain populaire qui passe moins bien après l’évolution des mœurs en 1968. Il a bien secoué sa société archaïque, machiste et autoritaire, furieusement bourgeoise, fondée sur l’envie et l’avidité – et cela est réjouissant ! Contre nos histrions de Cour qui paradent à la télé et graphomanient les journaux pour défendre l’indéfendable de leur caste, leur héros accusé de viol d’une domestique, il nous faudrait un autre Céline.

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, 1961, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, Folio 1973, 307 pages, €7.30

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François Bourgeon érotique

Lorsque François Bourgeon dessinait ‘Les passagers du vent’ en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mai 68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Les topless fleurissaient les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nus. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les seins et les sangles sciaient les épaules et les cuisses.

Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût préconisé de mettre la capote à l’index. Avec la crise, c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catholiques et bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était cinématographique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, et le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Cela n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est pas acceptable. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur peau et de leurs lourds atours.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, Casterman

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