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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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Jean-Jacques Rousseau, Les confessions

Le 28 juin 1712 naissait à Genève Jean-Jacques Rousseau – il y a exactement trois siècles. Je n’aime pas le bonhomme, bien que célébré en France à l’égard de Victor Hugo et préféré à Diderot ou Voltaire, ses contemporains. Les Français se reconnaissent-ils dans les contradictions trop humaines de cet être infantile ? Il y a quelque chose de malsain à « aimer » ce misanthrope éperdu de reconnaissance sociale, ce paranoïaque fasciné par le grand monde, cet asocial qui se mêle de dire Le contrat social tel qu’il doit être, ce cœur saignant qui n’hésite jamais à abandonner ses amis qu’il soupçonne sans cesse de complot contre lui, cet éducateur qui rate le préceptorat de deux bambins Mably de 7 et 9 ans (p.267) mais n’en écrit pas moins L’Émile – traité d’éducation

Voltaire avait raison de dénoncer la fausseté de ce moraliste abstrait, chrétien du siècle passé du protestantisme au catholicisme avant d’y revenir, de ce narcissique immature qui n’a pas hésité à confier ses « cinq enfants » (avoue-t-il p.357) à l’assistance publique. Beaux discours et actes honteux, haute morale et bas égoïsme, grands mots et petits arrangements de conscience. Abandonner ses enfants à la naissance ? « Je me dis : puisque c’est l’usage du pays… » p.344. Lait aigri et dents gâtées, souffreteux complaisant, malade imaginaire, est-ce ainsi qu’on se veut exemplaire ?

Reste que Rousseau a préfiguré notre modernité.

Il n’était pas né protestant pour rien, individualiste avant les catholiques, républicain avant les révolutionnaires, psychotique avant les psys. On le verrait volontiers de nos jours se répandre dans les émissions de télé réalité, pleurant sur ces femmes qu’il a désirées sans oser les prendre, sur ses enfants perdus qu’il n’a jamais voulu élever, sur sa position sociale basse qu’il n’a jamais su élever, sur son talent musical ou littéraire qu’il a gâché.

Ses ‘Confessions’ se veulent la suite des ‘Essais’ de Montaigne comme des ‘Confessions’ de saint Augustin, la sagesse en moins. « Voici le seul portait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité, qui existe et qui probablement existera jamais » : ainsi commence le livre, complaisant avec lui-même et sans pudeur comme la confession protestante. Il développe des Mémoires toutes de sentiment, fâché avec les faits réels, les noms, les dates (d’où l’intérêt de le lire en édition Pléiade ou de multiples notes remettent les choses au point…).

Il veut la « transparence » pour se faire aimer, l’exposition de lui « tout nud » (selon son orthographe archaïque). Cela par sentiment d’égalité, modestie affichée, affectée par volonté démocratique. Alors qu’il est vaniteux au point de ne supporter aucune critique. Surtout apparaître « normal », dirait-on aujourd’hui, à la socialiste ; surtout ne pas s’élever, ne pas être « riche », ne pas dépasser ; vivre heureux, vivre caché, dans une campagne isolée à cultiver son jardin (Charmilles avec Warens, Ermitage avec d’Épinay, Montmorency avec le duc) ; rester indépendant pour ne dépendre de personne et ne susciter aucune jalousie alentour.

Jean-Jacques Rousseau est le précurseur de l’âme démocratique.

Infantile, irresponsable, humble. Comme un fils devant son père tonnant, ver de terre du Dieu créateur, assujetti d’État-providence, abeille de la ruche mère. Certes, Jean-Jacques a perdu sa mère deux semaines après être né. Mais son père l’a « toujours traité en enfant chéri » (p.10), lisant avec lui tout petit de nombreux livres, et sa tante l’a élevé de 10 à 13 ans conjointement avec son cousin Bernard, auquel il s’est uni d’étroite amitié : « Tous deux dans le même lit nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions » p.20. Mais cela ne suffit pas : dans son orgueil narcissique, le petit Jean-Jacques se veut nombril du monde : « Être aimé de tout ce qui m’approchoit était le plus vif de mes désirs » p.14.

Il a ses premiers émois sexuels par une fessée à 11 ans, mais reste niais jusqu’à ce que Madame de Warens – qu’il appelle "maman" alors qu’elle l’appelle "petit"… – le dépucelle volontairement à 22 ans, six ans après l’avoir pris sous tutelle, une fois majeur. Il a besoin de souffrir pour en jouir, coupable de naissance, souffrant du péché originel d’avoir tué sa mère. « Être aux genoux d’une maitresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étoient pour moi de très douces jouissances » p.17. Le fondement de sa sexualité est celui de son tempérament : l’abstrait plutôt que le concret : « J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière ; c’est-à-dire par l’imagination » p.17. Il se masturbe régulièrement (p.109) car il est libre de toute ces images qu’il se crée, bien loin de la vilaine réalité qui le blesse, mais refuse de le faire avec d’autres. A demi violé par un Juif espagnol nommé Abraham lors de sa conversion catholique, il entend le prêtre lui assurer que lui-même en sa jeunesse a été « surpris hors d’état de faire résistance [et qu’il] n’avoit rien trouvé là de si cruel », affirmant même que sa « crainte de la douleur » d’être pénétré était vaine ! p.68. Les sentiments sont littéraires plus que concrets, la morale et la grandeur sont détachées du monde réel. ‘Les rêveries du promeneur solitaire’ sont préférées aux actions de l’entrepreneur social – tout l’écart de la France et du monde en ce début du XXIème siècle.

Côté face, le fumeux fumiste, romantique pleurard de la sensation directe, reste le fond de sauce d’un refus français du réel.

Côté pile, le sensitif écorché vif, l’amoureux des plantes et des bêtes qui se méfie des êtres, l’exalté de la nature se perdant dans de très longues randonnées, l’indépendant sire de soi qui veut penser par lui-même et contre l’opinion, sont aussi une aspiration française. Non collective, écologiste avant la lettre, nostalgique du sein de la mère, paradis chrétien ou utopie communiste.

Rousseau est un Protée, contradictoire, psychotique, éternel insatisfait. Agité et brouillon comme certain président, obsessionnel sans mémoire, faute d’attention (écrire la musique, jouer aux échecs). Sa paranoïa est celle d’aujourd’hui, d’une société atteinte dans son narcissisme parce qu’elle perd du terrain, inadaptée à la mondialisation après l’avoir généreusement prônée pour « aider les peuples exploités du tiers-monde ».

Repli sur soi, pleurnicheries, discours sur les inégalités, contrat social pour se garder de la société concrète, rêve de ferme champêtre isolée du monde : très actuel Jean-Jacques. Il écrit lui-même des Français : « Ils sont tout feu pour entreprendre et ne savent rien finir ni rien conserver » p.256 – tout comme lui-même.

Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, édition Bernard Gagnebin & Marcel Raymond, Gallimard Pléiade, Œuvres complètes tome 1, 1959 revue 1986, 589 pages sur 1969, €55.10 

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