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J.D. Salinger, L’attrape cœur

Salinger L attrape coeurJérôme David (« jidi ») Salinger, disparu récemment, reste l’homme d’un seul livre, écrit en 1953.  Roman culte depuis trois générations, ‘L’attrape cœur’ marque l’irruption dans la littérature (donc dans la société) de cette nouvelle classe d’âge de la prospérité : l’ado.

Salinger vous envoie sa dose de ‘rebel without a cause’. Holden boy, 16 ans, maigre et taille adulte, est mal dans sa peau. Normal à cet âge. Il ne fout rien au collège et l’internat huppé où ses parents l’ont mis le vire à la fin du premier trimestre. Il doit partir le mercredi mais quitte l’endroit dès le samedi soir sur un coup de tête. Il va errer dans New York, sa ville, rencontrer des chauffeurs de taxi, des putes, des pétasses, d’anciennes copines, un ex-prof. Il va se faire rouler, un peu tabasser, va fumer, picoler, tripoter, dans cet entre-deux d’adulte et de môme qui caractérise les seize ans.

Il n’a pas envie de faire semblant comme le font les adultes, de jouer un rôle social, de travailler pour payer, de « se prostituer » à la société. Mais il n’est plus un môme, âge qu’il regarde avec émerveillement pour sa sincérité, avec attendrissement pour ses terreurs et ses convictions. Ni l’un, ni l’autre – il se cherche dans cette Amérique d’il y a 68 ans déjà, mais déjà très actuelle. Certes, à l’époque les adolescents n’y sont pas majeurs avant 21 ans, mais ils sont laissés en liberté et peuvent entrer et sortir du collège sans que personne ne les arrête. Pas sûr que ce soit toujours le cas.

Ils pelotent les filles mais ne vont pas plus loin sauf acceptation – là, on est sûr que ce n’est plus le cas. Ils trichent sur leur âge en jouant de leur taille et en rendant plus grave leur voix. Cela pour boire de l’alcool – interdit aux mineurs – ou fumer comme les grands. Ils ont envie mais trouvent tout rasoir ; ils détestent le mec ou la nana en face d’eux mais regrettent leur présence quand ils sont partis ; ils détectent le narcissisme ou la fausseté chez leurs condisciples mais restent au chaud dans leur bande. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent.

Ce qu’ils craignent en premier est de devenir adultes. En second, de devenir pédé. C’est un véritable fantasme américain des années 50 que l’inversion sexuelle : une tentation permanente – mais la hantise de la contagion. Comme si le mal – qu’on croit héréditaire – devait se révéler sur un simple attouchement. Stradlater, copain de chambre de Caufield au collège : « Il circulait toujours torse nu parce qu’il se trouvait vachement bien bâti. Il l’était. Faut bien le reconnaître » p.38. Luce, son ancien conseiller d’études, de quatre ans plus âgé : « Il disait que la moitié des gars dans le monde sont des pédés qui s’ignorent. Qu’on pouvait pratiquement le devenir en une nuit si on avait ça dans le tempérament. Il nous foutait drôlement la frousse. Je m’attendais à tout instant à être changé en pédé ou quoi » p.175. Mister Antolini, son ex-prof qui le reçoit un soir chez lui, avec sa femme, pour qu’il dorme sur le divan : « Ce qu’il faisait, il était assis sur le parquet, juste à côté du divan, dans le noir et tout, et il me tripotait ou tapotait la tête » p.229. Rien de plus et ça suffit à faire sauter l’ado du lit en slip pour s’enfuir en courant.

Holden Caulfield se liquéfie en revanche devant les gosses. Il est tout sensiblerie. Il évoque son frère Allie, mort d’une leucémie à 11 ans, lui en avait 13. Il s’était alors brisé le poignet à force de défoncer les vitres du garage pour dire sa rage. Sa petite sœur Phoebé le fait fondre. C’est elle, la futée, qui l’empêchera d’agir en môme à l’issue de son périple. Lui voulait partir en stop dans l’ouest pour devenir cow-boy ou quelque chose comme ça. Elle lui a collé aux basques pour partir avec lui. Il s’est rendu compte aussitôt de tout ce que ça impliquait, de tout ce qu’elle allait perdre – et lui aussi. Ses yeux se sont ouverts, il a découvert sa maturité incertaine, sa responsabilité adulte envers sa petite sœur.

Je ne sais plus si j’ai lu Salinger quand j’étais moi-même adolescent. Si oui, cela ne m’a pas vraiment marqué. La traduction vieillie garde ce tic des années 1980 d’ajouter « et tout » à chaque fin de phrase. C’est d’un ringard ! La traduction que j’avais lue datait d’encore avant et ce n’était pas mieux. C’est le problème de trop vouloir coller à l’argot du temps : ça s’use extrêmement vite. Avantage : ça plaît à l’âge tendre.

Le titre, ‘L’attrape-cœurs’, vient d’une chanson d’époque, « si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles… » Et plus loin d’un poème de Robert Burns qui parle de « corps » qui vient à travers les seigles. Mais pour les ados, c’est pareil, le cœur se confond avec le corps, le tout fondu par les hormones. Ce n’est qu’en devenant adulte qu’ils font la distinction et 16 ans est l’âge charnière où cela reste imprécis. J.D. Salinger raconte très bien cet entre-deux. A faire lire à votre Holden boy, s’il a dans les 16 ans.

Jérôme David Salinger, L’attrape cœur (The Catcher in the Rye), 1945, Pocket 2010, 253 pages, 5.41€

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John Irving, Dernière nuit à Twisted River

Enfant bâtard, dyslexique et lutteur, John a été élevé par sa mère seule. Il porte en lui trois noms, celui de sa mère Winslow, celui de son père adoptif Irving, et celui de son vrai père dont il a retrouvé la trace plus tard, Blunt. Quoi d’étonnant à ce qu’il soit devenu écrivain ? La littérature sort d’une blessure, l’imagination compense la triste réalité. Quoique : il aurait été « abusé » sexuellement à l’âge de 11 ans par une femme plus âgée. Contre son gré ou pour son plaisir ? La biographie n’en dit rien, le puritanisme quaker des Yankees restant très coincés sur le sexe avant la fin des teens. Pourtant, l’auteur avoue p.174 : « La façon dont il s’endormit n’allait-elle pas contribuer à sa vocation d’écrivain ? La nuit même où il avait tué la plongeuse indienne de cent vingt kilos qui se trouvait être la maîtresse de son père, voilà qu’il couchait dans les bras tièdes de la veuve Del Popolo, voluptueuse créature qui remplacerait bientôt Jane l’Indienne aux côté de celui-ci, histoire triste, mais encore en devenir ». Il, c’est le héros du livre, un double de l’auteur ; il a 12 ans.

Pour John Irving, les putes, les ours et les parents manquants sont les thèmes préférés. On les retrouve dans ce dernier roman, et le psy peut sans aucun doute fantasmer sur les liens entre ces trois « animaux » totems. ‘Dernière nuit à Twisted River’ est le premier roman d’Irving que je lis. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas connu « l’ennui » manifesté par les lecteurs réguliers qui s’épanchent sur les réseaux sociaux ? Certes, ce gros livre ne doit pas être lu d’une traite, mais à petites doses. Seuls les rustres avalent une bouteille entière de whisky en une seule soirée.

En professionnel de l’écriture, Irving sait l’importance de la première phrase, celle qui accroche le lecteur. Ici, nous sommes servis : « Le jeune Canadien – quinze ans, tout au plus – avait eu un instant d’hésitation fatal ». De fait, il disparaît dans les flots de la rivière Twisted dès la première page. Mais avouons aussitôt qu’il n’est pas Canadien, qu’il n’aurait jamais dû monter sur le bois flotté sans danser, et que les témoins qui l’ont vu mourir sont les protagonistes du livre. Nous avons Danny, 12 ans, fils du Cuisinier qui l’élève seul, Ketchum, vieux coureur des bois et une série de femmes et de filles qui protègent le couple filial.

Dès lors, l’histoire se bâtit comme une légende, la mémoire est livrée par bribes, contredite à mesure que le personnage mûrit. Est-ce vraiment un ours que son père a assommé d’un coup de poêle à frire un soir dans sa cuisine ? Laquelle poêle allait servir au gamin pour « faire partir » la grosse fille qui chevauchait son frêle père dans un tintamarre rythmé de ressorts de lit qui l’a réveillé et précipité en caleçon dans la chambre à côté ? Comme dans la bonne littérature, le vrai se mêle à l’imagination. Proust dans les saloons du New Hampshire, ou la naissance d’un écrivain vue par celui qu’il est devenu. Il trouve en effet la première phrase du livre tout à la fin du livre, boucle littéraire qui part de la légende pour aboutir aux faits recréés, prélude à une méditation sur la mort. Car on meurt beaucoup dans ce livre, et dès la première phrase ; il en est presque policier.

Au long de ces centaines de pages, le lecteur déguste ce mélange américain de pionniers des bois et d’entrepreneurs citadins, de riches déjantés et de pauvre besogneux, de fin lettrés et de rudes illettrés. Le fil de l’histoire est l’existence traquée d’un fils sans mère, d’un meurtrier sans le vouloir, d’un écrivain qui naît. Mort et naissance sont est pimentés par la réflexion – bien américaine – sur l’arriération de la vengeance, le shérif abruti nommé Cowboy qui poursuit le père et l’enfant ne valant guère mieux que le président George W. Bush en Irak. Le roman se déroule de 1954 à 2005, le temps de grandir, le temps aussi de la décadence d’un pays trop optimiste qui s’étiole  dans la bêtise, qui perd peu à peu ses valeurs rudes de pionnier pour l’égoïsme vaniteux et batailleur des fils à papa menacés.

Les personnages sont nombreux à graviter autour du couple originel. Couple qui n’est ni Adam ni Ève, mais deux mâles : père et fils. Histoire de transmission, de survie, de création. Le protecteur Ketchum est flanqué d’une maîtresse femme surnommée Pack-de-six parce qu’elle engloutit la bière comme les Narcisses se font des abdos, plusieurs heures par jour (les abdos se disent six-pack en américain). Les femmes gravitent autour du soleil formé par le couple fusionnel, de vrais ‘stars’ (étoiles lointaines). Il y a Rosie, Jane, Katie, Tombe-du-ciel, Pam, Carmela, Lupita, Infatigable, May, Minnie…

Mais pour John Irving, l’héritage s’effectue de père en fils, pas de mère à enfant. Le seul biologique ne suffit pas à faire un homme, ni une femme. Il faut l’éducation, et seul un père – loin du charnel et du sexuel – peut élever pour faire grandir. C’est ce qui a manqué à Angel, enfant sans père décédé sous le bois flotté de la Twisted River. C’est ce qui a probablement manqué au petit John, lui aussi enfant sans père. Peut-être est-ce même ce qui manque aux États-Unis, pays né du meurtre du père colonial ?

Le féminisme agressif et le politiquement correct ont plus récemment châtré les vrais hommes, ces pionniers qui ont bâti l’union des états. Devenus solitaires et égocentrés, ils jouent désormais à la guerre dans leur pays ou en-dehors, comme de grands gamins jamais grandis. Cowboy comme Bush junior sont aussi bornés, aussi abrutis par l’alcool, aussi brutaux. Angel, au moins, était gentil. Ce pourquoi il n’a pas résisté.

La mort est toujours violente, mais pire est la décadence, qui mine à petit feu. L’écrivain, 67 ans à la parution du roman, voit son pays dans le rétroviseur. D’où le ton doux amer de ses pages, malgré l’amour pour les êtres et pour les recettes de cuisine italienne. Mais le lecteur a dans les mains de la vraie littérature : des personnages, une histoire, une sagesse. Ce n’est pas si courant parmi nos contemporains.

John Irving, Dernière nuit à Twisted River (Last night in Twisted River), 2009, Points mai 2012, 686 pages, €8.26

Existe aussi en livre audio, Thélème édition, 2011, €23.75

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Shin Ichiro Nakamura, L’été

Quasi inconnu en France, Nakamura a pourtant traduit de nombreux classiques français en japonais après guerre. Son œuvre romanesque est autobiographique, mais dans la lignée formaliste de l’impasse européenne, de Proust à Joyce. Il aurait probablement été fort goûté des intellos germanopratins des années 1960, tant sa façon d’écrire est hégélienne, en phrases interminables ponctuées d’incidentes entre parenthèses. Bien loin de la légèreté d’un Murakami ! Il a tenté l’improbable synthèse entre l’an mille japonais et le vingtième siècle européen, perdu entre les souvenirs à la Proust et la névrose psy. C’est dire si ce pavé de 571 pages, qui n’est que le second volume d’une série de saisons autobiographiques qui en compte quatre, m’a paru indigeste.

L’auteur ne peut être présenté à une femme sans mettre du temps à la remettre. Il faut dire que sa « névrose » (thème obsessionnel qui revient sous sa plume) inhibe sa mémoire. On pourrait dire à la Lacan que s’il ne la remet pas, c’est qu’il l’a bel et bien mise… au sens sexuel du mot, mais vingt ou trente ans auparavant. Ce pourquoi il s’interroge lorsqu’un beau jeune homme le félicite de l’avoir aidé, jadis, lorsque le hasard le fait le rencontrer dans un temple ! C’est que Nakamura n’est pas homo, ou du moins sa « névrose » s’est soignée en baisant frénétiquement les femmes, après des verres et des verres d’alcool fort.

Est-il guéri ? On ne guéri jamais vraiment de ces choses-là, si l’on en croit le pape de la psy, Freud himself, qui soignait plus son fonds de commerce bourgeois que ses patients. L’auteur a tout essayé : médicaments, électrochocs, longues promenades, divan… Seule la baise a réussi à se faire sortir de soi, donc de sa maladie (avis aux psy si contents d’eux-mêmes en France !).

Mais il ne peut être au présent sans dériver aussitôt vers le passé, ce qui est plutôt agaçant. Le lecteur ne sait plus où il en est s’il n’ingurgite pas à chaque fois une bonne lampée de cent pages. Défilent les Mlle A et Mme P, les Blairotte et autres « comtesses ». Sans parler des diverses sortes de putes, des vénales jusqu’aux escort girls, et même à celles qui le font par sentiment ! Nakamura veut ainsi retrouver l’époque de Heian où l’érotisme était le divertissement de cour le mieux partagé, suscitant poèmes et romans comme le si fameux Dit du Genji.

Mais cette histoire embrouillée et labyrinthique lasse le lecteur de l’an 2000. L’intellectualisme fumeux allait avec l’après-guerre, son whisky bas de gamme et ses caves enfumées où l’on se posait en « grand penseur » artiste pour refaire le monde. Mlle A a beau être une réminiscence de l’Aurélia de Nerval, être diabolique venu des contes d’Hoffman et revue par un japonais névrosé shooté à l’époque Heian, le roman ne passe pas. « Ma conscience, bondissante quand elle contemplait ses souvenirs, était prise elle aussi dans une sorte de danse névrotique pitoyable et éphémère, au-dessus du gouffre de la mort » – dès la page 139, tout est dit.

Il reste, pour qui a le courage de s’obstiner, ou le goût pour les longues périodes phrasées, quelques éléments de culture japonaise délicieux :

L’érotisme, qui ne sépare jamais comme chez les chrétiens platoniciens l’âme du corps : « Je découvris, à la fougue avec laquelle elle se plongeait dans la volupté, une fougue dont elle était pleinement consciente, que la jeune femme avait fait sienne cette vision ‘hellène’ des choses dans laquelle le plaisir sensuel, loin d’être considéré comme un péché, représente à la fois le Beau et le Bien » p.370.

L’habitude d’être à l’aise dans son corps, sans le regard coupable de ‘la société’ : « pour la fille aux bottes, cette manière d’être n’était que le prolongement d’une habitude acquise dès l’enfance, dans un milieu où les gamins pendant l’été, vivent sans complexe le corps à l’air, au vu et au su de tous les passants, puisque la porte de la maison reste ouverte en permanence sur la rue » p.378.

Le doute sur le ‘sérieux’ de la cure psy à l’occidentale, qui cure surtout le porte-monnaie tout en fournissant une écoute guère utile dans une culture où l’expression de soi est honnie : « L’amour physique constitue, pour la libération de soi, un élément essentiel, cela, j’en ai acquis la certitude ces derniers temps au cours du processus de guérison de ma névrose… » p.428.

La sensualité de certains jeunes japonais mâles : « Mme P (…) laissa échapper un cri d’admiration, tandis que ses lèvres fardées de rouge étincelaient au soleil : ‘Quel beau garçon !…’ (en français dans le texte) (…) elle ajouta (…) qu’il y avait dans la beauté des garçons japonais, chinois ou vietnamiens une étrange douceur, presque féminine, alors qu’en Europe, dans les pays nordiques par exemple, même quand on prenait un joli garçon pour une femme, cette féminité avait quelque chose d’énigmatique, de sexuel, ou cachait une forme de cruauté, bref, elle différait du charme des jeunes asiatiques efféminés, un charme qui, lui, était tout à fait reposant » p.468

Où la philosophie japonaise de l’an mille rejoint celle de Montaigne en Europe un demi-millénaire plus tard : « Puis elle dit à toute vitesse, d’un air joyeux : ‘Moi, je pense que notre but sur cette terre, c’est de bien vivre. (…) Cela veut dire goûter souvent à la joie de vivre (en français dans le texte original), tu ne crois pas ?’, et elle se mit à rire d’un petit rire de gorge, innocent, comme on en entend chez les nourrissons. Son expression ressemblait à celle qu’ont les enfants quand ils montrent fièrement un de leurs trésors secrets. ‘C’est pour cela que la recherche du plaisir est quelque chose de très important pour moi » p.441.

Donc on peut lire si l’on est intello, si l’on aime les longues phrases, si l’on a du temps au calme pour ne pas être dérangé trop souvent, et si l’on se délecte des expériences tokyoïtes avec les filles dans les années 60. Ou si l’on a de la curiosité pour les coutumes japonaises.

Shin Ichiro Nakamura, L’été, 1978, traduit du japonais par Dominique Palmé, édition Philippe Picquier-Unesco, 1993, 571 pages, €28.38

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Le Clézio, Poisson d’or

L’auteur n’a pas intitulé ‘roman’ mais ‘conte’ son livre, sur la quatrième de couverture. Le poisson d’or est une fillette du sud-marocain, volée à sa famille par un clan jaloux et vendue à une femme dans une ville de la côte. Comme un poisson dans l’eau, Laïla – qui veut dire ‘la nuit’ – se débrouille dans toutes les situations. Elle sait éviter les mâles qui, par construction, ne cessent de vouloir emboiter leur engin dans son creux. Elle sait éviter les femelles qui, par atavisme, sont prêtes à la protéger jusqu’à l’étouffer – non sans arrière-pensées sexuelles parfois. Mais le poisson est d’or parce qu’indestructible et toujours frétillant. Il n’aura de cesse de remonter à sa source, thème très leclézien, déjà abordé dans ‘Désert’.

Rendue sourde d’une oreille à 6 ans par un camion, battue par la belle-fille au décès de sa maîtresse, hébergée par un bordel où elle croit que les dames sont des princesses puisqu’elles ne font rien de la journée, prédélinquante au bord de l’adolescence, Laïla finit par émigrer en France avec l’une des putes. Elle connaîtra Paris, la grande ville cosmopolite, le racisme ordinaire et la charité égoïste des bobos. Elle obtiendra une carte de séjour, sera incitée à passer le bac en candidat libre, gagnera une carte verte américaine, se fera remarquer dans la musique… Mais à chaque fois elle fuit, quitte l’intégration possible pour s’exiler toujours plus loin. Il y aura happy end peut-être, mais Le Clézio n’aime pas fermer ses histoires.

Durant le premier tiers du roman, le lecteur se dit qu’il lit une autre mouture de ‘Désert’, le souffle épique en moins, une actualisation réaliste de l’existence d’une maghrébine pauvre et exilée. Ne nous voilà-t-il pas dans le sempiternel poncif misérabiliste et un peu complaisant, comme Romain Gary le fit jadis avec ‘La vie devant soi’ ou Michel Tournier dans ‘La goutte d’or’ ? Mais, vers le milieu du conte, le lecteur s’aperçoit qu’il fait fausse route. Comme ses illustres devanciers, Le Clézio insère quelques phrases montrant qu’il n’est pas dupe du boboïsme sentimental qui fait soutenir les ‘sans-papiers’ parce-qu’on-est-de-gauche et qu’on manifeste contre-le-racisme tout en se gardant bien de reconnaître la richesse de l’autre. « Je pensais que, depuis que j’étais enfant, les gens n’avaient pas cessé de me prendre dans leurs filets. Ils m’engluaient. Ils me tendaient les pièges de leurs sentiments, de leurs faiblesses » p.130.

L’aide au tiers-monde ? Oui, mais à condition de faire ça comme une B.A., le don sans s’impliquer, se voir si beau dans le miroir, se donner le beau rôle. « Les gens sont partis les uns après les autres. Peut-être qu’ils avaient peur que je ne cause un problème. C’étaient des gens importants, des critiques d’art, des cinéastes, des politiciens. Ce sont toujours eux qui s’en vont en premier » p.175. Ils tiennent à leur ‘image’, cette posture sociale leur est plus importante que la rencontre avec le différent, dont ils ne reconnaissent ni la valeur ni la liberté. Les bobos se croient naturellement l’avant-garde, ils se sentent une mission de dire ce qu’il faut à tous les peuples-enfants de la terre…  Ils veulent bien ‘intégrer’ parce qu’ils n’aiment pas l’aliénation, mais pas question que cent fleurs s’épanouissent : l’intégré doit obéissance, qu’il se formate pour être conforme, la reconnaissance en plus. Ce pourquoi Laïla, irréductiblement libre, lit et relit Franz Fanon. Elle ne renoncera jamais à être elle-même comme cette Simone, haïtienne battue par un docteur haïtien trop intégré ; ni comme El Hadj, ce grand-père mourant qui rêve encore du fleuve où il voguait enfant, sans jamais pouvoir y retourner – même les pieds devant.

On ne refait pas le bobo, aliéné de son image, caporal-prof qui sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. Laïla préfère Nono, très jeune camerounais fan de boxe et de rythmes, battant le tambour tout nu une partie de la nuit. Il est respectueux, attentif, débrouillard. « Son député socialiste lui avait promis une carte de séjour s’il remportait le match » p.180. Laïla n’aime pas ce politicien d’apparence « un peu sportif, un peu policier ». Pourquoi appelle-t-il Nono par son nom « comme s’il avait des droits, comme s’il était du même bord » ? «  Une fois ou deux, il avait essayé de savoir où j’en étais avec la loi, si j’avais une carte de séjour. Je n’aimais pas qu’il me pose des questions, je n’aimais pas qu’il tutoie tout le monde, comme s’il n’y avait pas de différence entre lui et nous » p.182 La différence, justement, les bobos la nient : eux montrent la voie, ce qui est « bien », tous les pauvres n’ont qu’à les suivre. C’est ça la bonne conscience branchée.

Pour cela, la petite musique du conte finit par pénétrer, laissant sa trace. J’aime les Laïla qui vont dans la vie comme une force, pliant où il faut plier mais n’oubliant pas de revenir droite, comme un roseau pensant. Ce qu’elle apprend des gens de France n’est souvent pas à l’honneur de notre image : « Maintenant, je n’avais plus peur des mêmes choses. Je pouvais regarder les gens droit dans les yeux et leur mentir, même les affronter. Je pouvais lire leurs pensées dans leurs yeux, les deviner, et répondre avant qu’ils aient eu le temps de poser une question. Je pouvais même aboyer, comme ils savent si bien le faire » p.224. Mentir, dans l’hypocrisie sociale ; aboyer, comme le caporal-prof qui se sent des ailes « morales », ange illusoire faisant la bête.

C’est pour cela que le lecteur s’attache à Le Clézio, pour son réalisme, son empathie, son intransigeance envers le mensonge. Il a la capacité à nous faire sentir par l’esprit, le cœur et les sens : les autres – ces vrais aliens pour les bobos français.

Le Clézio, Poisson d’or, 1997, Gallimard Folio, 298 pages, 6.93€

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Ryû Murakami, 1969

Roman d’adolescence, de révolte pubertaire, le Japon n’en finit pas de nous surprendre. Dans ce pays du formatage, où l’école dresse les élèves sur le modèle prussien (avec le même uniforme), l’écho des mouvements de jeunes occidentaux a retenti d’une façon particulière. L’auteur avait 17 ans à l’ouest du Kyushu et entrait en Terminale. A 32 ans, il se souvient…

Le lycée bruissait des manifestations contre la guerre du Vietnam au Japon, contre la venue du porte-avion ‘Enterprise’. Mais les lycéens ne pensent pas que brailler ou brandir des pancartes soient le moyen le plus efficace de faire quelque chose contre la guerre. Seuls les plus bornés créent une section trotskiste et éditent des tracts. « Le Comité de lutte avait changé leur vie en leur montrant que n’importe qui, même eux, pouvait être des vedettes » p.67. Pour les autres, c’est surtout le vague idéalisme et l’indifférence pratique. Pour les meilleurs, l’occasion de s’ouvrir à la fête, le corps agacé des hormones en émoi. Le mouvement de 1968 veut surtout la libération des corps, prélude à celle des esprits, donc à un monde meilleur. Pragmatiques, les jeunes Japonais commencent par le commencement du programme : baiser.

C’est la grande préoccupation des 17 ans, dans un pays certes libéral en matière de mœurs et sans cette culpabilité judéo-chrétienne si prégnante aux États-Unis ou en Europe, mais sous le regard autoritaire des adultes. Comme chez nous, la société en restait aux habitudes militaires d’ordre et de discipline, de sermons et de baffes. Le désir sourdait alors sous l’apparence, il prenait des formes ludiques que Murakami nous conte avec humour. « Du côté des filles, le lycée commercial comprenait une proportion inquiétante de mochetés, alors que Junwa, institution catholique, offrait on ne sait trop pourquoi un rapport qualité-prix exactement inverse. Les filles du collège Yamate étaient connues pour se masturber avec des tubes d’anciens postes de radio à lampes, et on disait qu’une série d’explosions en chaîne en avait laissé plusieurs marquées à vie » p.15. Tout l’enjeu pour un garçon est de trouver une fille prête à baisser sa culotte pour ses beaux yeux.

Comment faire ? – La révolution !

Puisqu’il s’agit d’attirer l’attention, autant le faire en grand. Et de citer Rimbaud, Godard, Shakespeare, les Stones, le Che, Led Zeppelin, Ingrid Bergman, Frantz Fanon, Eldridge Cleaver, Truman Capote, Daniel Cohn-Bendit… Juste pour en avoir lu les titres de livres ou de musique à la bibliothèque ou dans les bacs. Cette érudition ado, n’importe quoi pourvu que ça mousse, pousse l’auteur à proposer une barricade (en haut du toit) une banderole et des tags dans son propre lycée. L’expédition a lieu de nuit, en petit groupe, mais la plupart sont plus intéressés à visiter le vestiaire des filles, où flotte l’odeur de la puberté, que par le happening « politique ». Surtout lorsque l’un d’eux découvre une petite culotte… et qu’un autre est pris d’une grosse envie. La chose tourne en farce rabelaisienne, les détails sont hilarants. Évitez de lire ce livre dans le train, vous exploseriez sans raison apparente de rire sous le regard réprobateur des coincés alentours.

Jamais une telle provocation n’avait entaché la réputation du lycée Nord, le meilleur de la région. Les profs sont abasourdis, les parents sans voix, les flics sans piste. Il faut bien sûr que le plus bête de la bande se fasse prendre en vélo en pleine nuit avec des taches de peinture pour que tout se découvre. L’auteur avoue, ne s’en tire pas trop mal, il n’a surtout jamais vécu un tel moment de fête dans une atmosphère de liberté ! Et il tombe la plus belle des filles du lycée, Kazuko, surnommée Lady Jane. Tomber est beaucoup dire… Tout s’arrête aux mots doux, aux mains effleurées et aux pique-niques à deux. Pour baiser, Kensuke, alias Ken-san ou Ken-bo selon que ce sont ses copains ou son père qui s’adressent à lui, va voir les putes. Mais la vieille ridée qui le reçoit l’empêche de bander, il paye sans consommer ; se retrouvant au-dehors sans logis, il accepte qu’un passant l’héberge pour la nuit – mais ne voilà-t-il pas qu’il commence à lui caresser la peau par la chemise entrouverte, puis l’entrejambe ? Ken se fâche et s’enfuit. Fin des tentatives de perdre son pucelage.

Jamais à court d’imagination, il songe alors à créer un « festival » de lycéens où passeraient films, pièces de théâtre, concerts de potes… Faire un film est le bon moyen d’approcher l’érotisme, écrire une pièce encore mieux pour y faire jouer (jouir) sa belle. Dans le film, tourné avec une caméra amateur de marque américaine, le décor est un pré où la fille en tunique légère serait montée sur un cheval blanc. Mais ce symbole sexuel puissant est impossible à trouver… alors peut-être un chien ? une chèvre ? Finalement non, elle restera en blanc virginal (mais assez transparent pour qu’on puisse deviner la peau dessous) et se roulera dans l’herbe parce que la chèvre tire trop sur sa laisse. La pièce de théâtre, écrite à la va-vite par le jeune homme, s’intitule ‘Au-delà de la négativité de la rébellion’ ; il n’y a que deux personnages, lui et elle, et il fait déclamer des phrases pompeuses écrites à l’existentialiste (sans aucun sens) tandis qu’elle abandonne un bébé dans la neige. Des poulets névrosés déambulent sur la scène…

Il est vrai que le Japon d’alors, plus encore qu’aujourd’hui, ne parlait pas la langue standard mais une série de patois. Toute la philosophie, jactée en dialecte local, prend alors une allure cocasse… « Essayer, par exemple, de parler de ‘La Peste’ de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait : « La peste, ben, c’est point seulement qu’une maladie des gens. Si ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du communisme, ou de quequ’chose dans ce genre… » p.154. Irrésistible.

Reste à monter l’organisation, et là ce n’est pas rien ! Le titre est tout trouvé, ‘Festival des petites bandaisons matinales’, mais pour le reste… Heureusement, le jeune Japonais n’est jamais seul, tout se fait en groupe, des travaux d’école aux loisirs. C’est donc son ami Adama, surnommé parce qu’il a un air d’Adamo ou d’Alain Delon, qui s’y colle. Ken pense même le « prêter » aux entraineuses du bar où il pense emprunter le matériel de sono… Pour quoi faire ? « le sortir et en faire ce qu’on veut ? ». Il faut encore se tirer d’une mauvaise passe, avec la bande d’un chef lycéen, amoureux de la fille qui jouera dans le film. Il veut tout simplement tabasser Ken et son trop beau copain pour leur apprendre le respect. L’intervention (payante) d’un yakusa local, ami du père d’un copain de lycée, permet de régler les choses à l’amiable. Nous sommes dans le Japon du don et du contre-don, où tout se règle entre clans.

Ce livre léger et drôle, aux chapitres emplis de références rock, montre comment des jeunes de 17 ans, dans la société la plus contraignante du monde développé, arrivent à dépasser leur déprime adolescente : « Je ne me supporte plus moi-même (…) C’était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle » p.207.

« Still crazy after all, these years… », chantait Paul Simon.

Ryû Murakami, 1969 (69, Sixty-nine), 1987, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, éd. Philippe Picquier poche 2004, 253 pages, €6.65

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Fin d’Arménie

Quelques filles et moi poursuivons seuls la promenade en ville, malgré la canicule. Des sculpteurs sur bois officient en plein air, leur atelier ouvert sur la rue, comme autrefois. c’est un peu incongru devant les immeubles modernes, mais donne de la vie au quartier. Ils tournent des panneaux pour l’ornement d’un restaurant qui veut se donner un air traditionnel.

Destination la Mosquée bleue, chiite, financée par l’Iran, sise en face du marché couvert. Elle s’élève dans un jardin ombré autour duquel se tiennent des salles de réunion et de prières. La mosquée elle-même est ornée de mosaïques d’un bleu azur et vert très chargées. Il n’y a presque personne. Les versets du Coran gravés sur les tesselles font face au ciel vide.

Le marché couvert en face est peu passant aussi mais nous sommes en pleine après-midi, les marchands ont vendu leurs légumes le matin. Des étals de fruits confits attirent les becs sucrés tandis que je fais des photos d’épices, de fruits, et d’un gamin venu avec sa mère pour vendre des légumes. Il rit, sa mère est heureuse, nous le sommes aussi. Il n’ya que deux stands de fromages mais plusieurs d’herbes séchées en botte pour les tisanes ou leurs vertus médicinales.

Nous revenons lentement vers la place centrale. Ce faisant, nous passons devant l’hôtel Shirak… Dans un bassin, des gamins presque nus se baignent. Il règne une chaleur lourde sur la ville.

Comme les filles n’ont qu’une envie, faire les boutiques, je les laisse à leurs affaires pour m’installer à la terrasse du café probablement le plus cher de la ville, celui du Marriott sur la place de la République. En dégustant lentement mon demi-litre de bière fraîche à la terrasse, je peux observer les passants, fort nombreux en ce vendredi. La table d’à côté héberge trois frères et un cousin (il ne leur ressemble pas et sert de larbin), plus deux putes. Elles sont très maquillées, décolletées, portent des hauts talons extravagants et sont nettement plus jeunes que leurs partenaires masculins. Les quatre hommes d’affaires jonglent avec les téléphones portables, l’un d’eux répond même à deux à la fois. Je ne sais de quelles affaires ils traitent mais tout semble remonter à leur décision. Ils repartent en Mercedes noire, le cousin sert de chauffeur.

Le soleil décline vers 19 h et les rues se vident en une dizaine de minutes. Les voitures garées en double et même en triple file devant le Marriott ne laissent plus qu’une seule file. C’est l’heure du dîner ici, les gens ressortiront après 20 h, quand il fera plus frais, pour une promenade de badauds en famille.

Notre dernier dîner a lieu dans le restaurant Ararat sous la tour. Des musiciens nous joueront le doudouk et vendront quelques CD. Je suis dubitatif sur la musique sortie de son contexte. Écouter à l’automne dans un appartement parisien ces sons plaintifs et modulés faits pour les collines d’altitude n’a plus rien d’arménien mais inciterait plutôt à se flinguer. Je remarque à une table une jolie femme, mère d’une petite fille. Celle-ci, trois ans, a peur de la musique trop forte et pleure. L’un des musiciens, entre deux morceaux, vient la réconforter. Peut-être est-il de la famille ?

Je prends dans le hall de l’hôtel un magazine à disposition nommé Noyan Tapan. C’est un hebdomadaire en anglais et en français à destination de la diaspora et des touristes, qui donne des informations sur l’actualité arménienne. On peut le retrouver sur Internet, http://www.nt.am En première page la photo du chef de l’opposition Levon Ter-Petrossian, ancien président de la République et qui voudrait bien se représenter. En bas de première page, les leçons de la guerre de cinq jours en Géorgie, données par le président russe Medvedev à l’Arménie pour ce qui concerne son différend avec l’Azerbaïdjan. Il déclare qu’il vaut mieux négocier sans fin sur l’opportunité d’un référendum et d’un futur traité de paix que de faire ne serait-ce que cinq jours de guerre.

L’ensemble des ces nouvelles portant sur la géopolitique montre la sensibilité à vif de ce petit pays de 3.3 millions d’habitants face aux mastodontes russe, turc et azéri. L’économie est reléguée à la place seconde, notant seulement que le chômage et un salaire insuffisant sont les deux principales causes de l’émigration du pays. Un très long article de fond sur quatre pleines pages relate cependant le miracle économique indien. Un modèle pour l’Arménie ?

- FIN du voyage en Arménie -

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Sophie Chauveau, La passion Lippi

« L’enfant aux pieds cornus » : cette étrange expression désigne le peintre florentin Filippo Lippi (vers 1406-1469). Elle donne la manière de l’auteur. Romancière, auteur de théâtre, essayiste sur l’art, Sophie Chauveau s’insère dans la peau de son personnage comme Marguerite Yourcenar le fit avec Hadrien. Elle tente ici le pari d’une vie romancée du peintre peu connu, un tantinet mystérieux, Filippo Lippi.

Ramassé dans la rue à 8 ans par Cosme de Médicis, richissime marchand de Florence, parce qu’il créait par le charbon et le sable un Jardin des Oliviers digne d’un artiste, l’enfant fut confié aux Carmes pour la matérielle et à Fra Angelico pour le don. Il avait tant de corne aux pieds qu’il montrait combien il aimait sa liberté. Son obstination séduisit le marchand. Lippi n’est pas un diable car ce n’est pas la tête qu’il a cornue ; plutôt un messager des dieux, tel Hermès aux chevilles ailées. Cosme de Médicis couvrira ses frasques et scandales avec ce mot fameux, que nos profs bureaucrates devraient méditer : « on ne traite pas les esprits divins comme des mulets de trait. »

Autoportrait au centre :

Filippo Lippi n’en est pas pour cela un ange, hormis ses boucles blondes et la grâce qu’il a pour le dessin. Il est un homme, épris de vagabondage et de fantaisie, petit prince libertin entre les bras des putes avant même la puberté, clerc délaissant messes et s’évadant des couvents, artiste se jouant des conventions des pairs comme des prétentions des grands. Il est « la liberté donnée, diffusée, diffractée » (p.438).

Il n’en a pas moins des amis : aînés tels Cosme, Fra Angelico ou Masaccio, cadets comme Pierre de Médicis, fils de Cosme qui le chérit ou Botticelli. Il plaît par sa vitalité, son impertinence d’adolescent, son génie rimbaldien au pinceau. Il est riche de tempérament, généreux à vivre, il goûte la provocation. On l’admire ou on le hait, mais il reste sûr de son génie, sans affectation, parce que la force est en lui. Il baise, il peint, il boit – depuis tout jeune. Fougue et charme, il lui faut jouir intensément de la vie terrestre pour croquer tout l’amour de Dieu.

Il cherche ses Madones éthérées dans les bordels de Florence, fort nombreux, où il a porte ouverte et où les femmes sont sans apprêts ; il trouve ses anges dans la rue où grouillent les petits ; il découvre ses méchants chez les grands et les envieux, qu’il suffit d’observer. Il ne peint jamais si bien les femmes qu’après avoir fait, avec elles, l’amour. Fait rare chez les artistes florentins à cette époque renaissante (ce qui en rendit plus d’un jaloux), Filippo Lippi aime les femmes plutôt que les garçons. Il les respecte, les fait rire, les fait jouir. Il a besoin de leurs caresses, de leur tendresse et de leur grave futilité – car un lourd secret d’enfance (qui nous sera révélé) le fait hurler d’angoisse dans la nuit.

Protégé par Cosme, adopté par Fra Angelico, à l’école de Masaccio, Filippo Lippi aura pour élève le séduisant Botticelli, amateur, lui, de beaux garçons comme Donatello et comme son fils Filippino Lippi. Il quittera l’enfant à 12 ans pour rejoindre les limbes. Il l’a eu par hasard à plus de 50 ans avec une nonne que lui, le clerc, a choisi de peindre en Vierge Marie !

Il ne faudra pas moins de deux Médicis pour apaiser ce double scandale. Cosme et son petit-fils Laurent, iront plaider sa cause auprès du Pape Pie II qui relèvera avec intelligence le clerc et la nonne de leurs vœux. On ne peut qu’admirer une telle époque pragmatique qui préfère pardonner au génie que tenir une comptabilité d’épicier pour les fautes sociales.

Le fils qui naîtra de cette union se laissera conduire avant 12 ans au bordel par son père qui veut lui apprendre le goût des femmes après celui de la couleur. Sophie Chauveau a des mots pudiques pour décrire l’expérience. Peine perdue, l’enfant aime déjà les garçons, son tendre aîné Botticelli en premier, disciple dans l’atelier de son père. Mais Florence n’est pas si prude en ces années 1460. Un vent de liberté, de libre conscience et de libertinage croît avec l’essor du commerce, un vent qui s’enfle de l’arrivée des auteurs grecs antiques que Cosme fait traduire en Florentin, importés d’une Byzance qui se meurt des Turcs avides. La richesse, l’individualisme naissant, encouragent l’art, et pas seulement dans les églises.

Portrait sculpté par son fils Filippino :

La « passion » Lippi, ce n’est pas seulement d’avoir engendré un petit Jésus avec une Madone, c’est de s’être dévoué, jeté tout entier, embrasé à l’art. Filippo Lippi a tout donné, jusqu’à sa vie, pour peindre la beauté.

C’est aussi la passion de l’écrivain qui se met dans ses traces pour romancer son existence, laissant de côté les épisodes légendaires de sa vie (son enlèvement par les Maures, un vague séjour à Naples).

Sophie Chauveau laisse transparaître son enthousiasme à accompagner l’artiste possédé de peinture. Elle écrit charnellement, d’une langue fluide et captivante. Vous ne voyez pas passer les chapitres ; vous tombez amoureux des personnages ; vous entrez tout entier dans la Florence du 15ème siècle.

Filippino Lippi autoportrait :

Et vous n’avez alors plus qu’une seule idée : retourner voir Florence, vous gorger de tableaux, de lumière, des Madones et des anges qui peuplent les rues autant que les cimaises.

Sophie Chauveau, La passion Lippi, 2004, Folio, 483 pages

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Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band

Seuls les amoureux de Céline se pâmeront sur ce roman inachevé, touffu et délirant. Je l’ai trouvé plein de longueurs, d’invraisemblances grotesques, de verve archaïque vautrée dans le popu complaisant. Il y a de belles trouvailles (j’en ai relevé ci-après) mais engluées dans le trop-plein. Céline, qui connaît bien l’anglais, joue sur le mot ‘band’ pour signifier qu’il est emberlificoté dans son destin, parmi les autres, dans ce milieu qu’il aime et déteste à la fois. Band est le lien, la bande, la troupe, la fanfare, l’orchestre – mais aussi bander à la française. Il y a de tout ça dans ce machin de 676 pages Pléiade, sans les appendices inachevés ! Rendons hommage au travail d’édition d’Henri Godard, pas facile avec ses manuscrits dispersés, son argot vieilli et ses allusions perdues.

Nous sommes en 1916, Destouches continue de broder sur son histoire personnelle. Blessé en 1914, réformé à 80%, il a 20 ans et tente à Londres de commencer une existence jusqu’ici toujours contrainte par les parents, l’école ou l’armée. Mais il n’est bon à rien, pas même à la fidélité envers ceux qui l’aident. Il se laisse ballotter par tout ce qui survient, se monte des imaginations, va lui-même ouvrir la porte aux malotrus, se dit qu’il faudrait s’éjecter mais reste sur son cul à rien foutre. En bref le clampin puceau, incapable et impuissant. Dès lors, l’histoire manque ; la seule chose qui fait tenir ce roman est le style, toujours le même, ambiance délire, bouffées hallucinatoire,  divagations de trépané, les trois points à toutes les sauces et un vocabulaire d’arsouille. L’énormité remplace le talent. Certes, l’œuvre a été maintes fois reprise puis abandonnée, recommencée à divers stades de l’existence mouvementée de l’auteur, jamais élaguée sur le tome II, mais enfin… Quand Céline a un fil conducteur, sa verve passe bien ; quand il ne sait pas où va, ça tourne vite lancinant et lasse.

En gros, le roman veut traduire le désastre d’une existence personnelle prise dans le cataclysme d’une guerre suicide européenne. Pourquoi pas ? Mais le milieu des putes et boxons français à Londres, durant la Grande guerre, est-il bien choisi pour ce faire ? Londres est une ville où il fait bon vivre en 1916 car assez loin des champs de bataille, sauf quelques zeppelins bombardiers, et où l’on sait s’amuser. La société est restée très victorienne, l’apparence rigide masque le défoulement sans limites des passions. Ce ne sont que théâtres, bars, « musique nègre », pelotages et coups vite faits. Le War Office organise un concours du meilleur masque à gaz pour l’armée et voici Ferdinand embringué avec un faux chinois, bateleur français, pour jouer l’inventeur auprès d’un colonel à nièce.

La môme a dans les 12-13 ans, cuisses musclées sous jupette courte, beaux yeux bleu myosotis et boucles blondes. Rien de tel pour faire chavirer Céline, assez pédophile pour les petites anglaises. « Elle est trop agréable fleur ! oui fleur… je respire… bleuet !… oiseau j’ai dit… j’aime mieux oiseau… tant pis ! Je suis ensorcelé… bleuets ses yeux… une fillette… et ses jupes courtes !… » p.334. Il tente bien un vague équilibre romanesque avec la femme de son pote pseudo-chinois, Pépé, qui papouille et baisotte à bouche goulue un jeune laitier. « Et la grosse bise au petit garçon… Encore une autre ! une autre grosse bise ! dear little one !… Et que je te l’empoigne le petit bougre ! il est cajolé, trifouillé, pourléché, emmitouflé, en moins de deux ! dans les caresses ! là sur le paillasson ! là tout debout !… le poupon commissionnaire !… Ah le petit giron !… Il se tortille, il glousse de même !… ça doit pas être la première fois !… » p.302. Mais sa verve pour l’émoi adolescent, encore forte dans ‘Mort à crédit’, n’est plus là. Il l’avoue, le sexe n’a jamais été son fort : « moi surtout qui suis pas la braise, enfin du cul terriblement, je le dis tout de suite » p.570.

Il a trouvé son Alice et ses merveilles, mais sans rien de la sobriété mathématique du poète Lewis Carroll. L’ex-cavalier français, qui deviendra médecin en dispensaire, joue plutôt dans la grosse farce avec divagations enfiévrées. Pris un soir de course dans l’atmosphère effrénée d’un bar nègre avec la petite, il la voit se frotter sur les hommes, perdre sa culotte et sauter de genoux en genoux, « le cul en l’air qu’elle a tout nu » p.508. Elle est déchirée, défoncée par le rythme et les hommes, « c’est un défilé sur elle… un tzigane d’abord, puis un nègre, puis un barbu, puis un athlète (…) ils montent dessus partout à la ronde », elle est heureuse de jouir et d’en redemander, « enlacée, reniflée, pourléchée, haletante et câline, elle se tortille, elle se pâme au tapis… » p.510. Sitôt sorti dans la ruelle, il la viole illico sous la pluie à torrent, contre un mur, sa petite fée souillée. L’imagination l’enflamme, « comment elle se faisait caresser !… bourrer… farfouiller !… Ah ! pardon ! par la horde ! » p.513. Il l’agrippe, « je suis animal hop !… Y a personne !… Elle geint d’abord… puis elle miaule… je la fais sauter tellement je suis fort !… ‘Saute ! saute ! cabri !’ Je sais plus !… je la sens au bout… chaque coup elle grogne… C’est chaud au bout !… c’est chaud !… ‘Mon ange !…’ Je l’embrasse… elle me laisse… je secoue… je secoue !… » p.515. Étonnante page où l’on baise une mineure dans la littérature française. Rythme cinématographique, images saccadées jusqu’au spasme final, c’est prenant.

Au début de ‘Guignol’band’, Virginia a 12 ans, elle aura 16 ans dans le dernier tome dont seul le synopsis a été écrit. Effrayé par son audace provocatrice commencée durant les années folles, confronté à la chape d’ordre moral du vieux Pétain, Céline a tenté de raccrocher l’âge de 15 ans comme légal pour le mariage des filles… La voilà enceinte et lui « cloque monsieur », dit-il drôlement p.577. Il a de ces trouvailles quand il aime, Céline, parlant encore de « jardiner la nièce » p.643, ce qui est poétique.

Mais tout son bonheur ne parvient pas à coaguler. Dans ce Londres où il est poisson dans l’eau, tout ce qu’il aime lui échappe, bars, marmaille et bateaux. Les bars explosent sous les grenades de l’anarchiste juif Boro, la marmaille est pelotée, troussée et besognée – filles comme garçons -, les bateaux partent sans lui pour les Amériques… « C’était la faute de personne, chacun est fou de vivre tant qu’il peut, de tout ce qu’il possède et tout de suite, personne n’a une seconde à perdre, debout ou couché, c’est la loi du monde… » p.537.

Pourtant, comme il est beau Londres à vingt ans : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… » p.106. Ou encore, bien des pages plus loin : « Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d’Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! je m’exalte ! Ah ! je m’enivre ! » p.656. Joli, non ?

Marmaille, cuisses de nymphe, bateaux à voiles… tout ce qui danse émerveille Céline. « Il s’envolerait, c’est un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, on aurait pu qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! » p.672.

Ça serait… mais avec Céline le coup d’essor se ramène aux coups du sort. Jamais d’envol, sauf dans le délire. L’existence à ras de terre, toujours fourvoyée dans les ennuis, où il se met comme un niais. Le lira qui pourra, il y a tant de longueurs… Le lecteur étouffe souvent dans le galimatias, l’éructation, le flux délirant. Il aurait fallu trier, élaguer, construire. Pas eu le temps, Céline, ni le goût. Restent quelques perles – mais à dire plus qu’à lire !

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2 + synopsis du 3, 1944, Romans III Gallimard Pléiade, édition Henri Godard 1988, 1264 pages, €52.25

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2, Folio, 1989, €10.45

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Louis-Ferdinand Céline, Nord

L’histoire romancée suit la mémoire, pas l’ordre chronologique. Nord se situe donc avant ‘D’un château l’autre’ dans l’existence Destouches, avant Sigmaringen (écrit cette fois sans le ‘e’ de Sieg). Le roman commence parmi les aristos décadents français en fuite à Baden-Baden en 1944 ; il se poursuit par un passage à Berlin sous les bombes alliées ; il se termine par le hameau de Zornhof (nom inventé) à une centaine de kilomètres au nord de la capitale du Reich. Nous sommes à l’automne 1944 et rien ne va plus pour l’Allemagne qui recule partout. Un attentat contre Hitler vient d’échouer. Dans le petit monde campagnard des villageois non mobilisés, d’objecteurs allemands, de prisonniers russes, de putes exilées de Berlin et de gitans, sous la houlette de hobereaux à particule, fermentent les passions. Passions de race, de classe, d’idéologie. Céline y est à son affaire. Il n’aime rien tant qu’observer en entomologiste la bassesse humaine en milieu fermé, avec la guerre aérienne comme tragédie.

L’auteur tresse comme l’osier. Il croise l’événement historique aux souvenirs amplifiés et déformés, ce qui survient et ce qui dérive dans sa pensée. Il raconte, invente, reprend. « Le mieux je crois, imaginez une tapisserie, haut, bas, travers, tous les sujets à la fois et toutes les couleurs… tous les motifs !… tout sens dessus dessous !… prétendre vous les présenter à plat, debouts ou couchés, serait mentir… la vérité : plus aucun ordre en rien du tout à partir de cet attentat [contre Hitler]… » p.318.

La débâcle de fin 44 dans le tremblement continu des Forteresses maîtresses du ciel a quelque chose d’un crépuscule des dieux. Pendant ce temps cosmique, les petites haines humaines recuisent, sans répit, dans la réalité terrestre. Autoritarisme rigide, frasques sexuelles, esclavage par le maître, vanité de vaincre, bouillonnent et éruptent dans le chaos. L’histoire se double d’une quasi intrigue policière où le village cherche à tout prix à accuser du meurtre des trois hobereaux haïssables les trois Français, parfaits décalques des haines et boucs émissaires propice à fusion retrouvée dans la débâcle. Ferdine, Lili et La Vigue (pour Louis-Ferdinand, sa femme Lucette et l’acteur Le Vigan) sont prévenus par des Français requis (hostiles au Reich et pas collabos). Le trio doit se montrer constamment aux côtés des autorités et sous les yeux du village durant la nuit des meurtres, de peur qu’on leur fasse un sort expéditif. Ce pourquoi ils trimballent partout en sac Bébert le greffe, le gros chat familier.

Les personnages, issus du réels mais réinventés par Céline, sont hauts en couleur. Céline les enprouste par la mémoire, les rabelaise par la gouaille, les santantonise par l’argot. Style matamore, héneaurme, épopée. Plus Malaparte que Flaubert, au fond, précurseur de San Antonio. Le Rittmeister, 80 ans, joue et fesse les petites filles polonaises aux robes légères et toujours pieds nus. Marie-Thérèse von Leiden aimerait bien du sexe, elle dont le mari est amputé des deux jambes. Kracht, vieux sergent de police, est raide et bon garçon comme un Teuton de caricature. Le médecin général SS Haas a la rondeur du pouvoir, le bras long et jouit de l’existence comme elle vient, tant qu’elle dure. Le pasteur est taré, les gitanes séductrices et rusées, les villageois hostiles aux étrangers. Pas facile de « collaborer » avec des xénophobes au nom de la xénophobie !

Des procès après guerre montreront combien Céline a joué avec les vraies personnes pour en faire des caricatures de tragédie, chargées en hystérie. Même Le Vigan est déformé en fol en Christ. Et le chat Bébert déclenche à lui tout seul la flak de Berlin en allant batifoler dans le parc SS (p.377). Mais qu’est-ce que « la vérité » ? L’énormité confortée par la toute-puissante Opinion ? L’époque élevait les « foâmmes » et rabaissait les « mômes ». Céline, lui, remet sur ses pieds l’ordre naturel : la beauté est dans le naturel môme, pas « dans les grands Illustrés de la Beauté »« les femmes sont déjà plus regardables.. ; je veux dire vétérinairement, à la façon saine et honnête dont sont jugés poulaines, lévriers, cockers, faisanes… ». Il objecte lui-même, allons, « les femmes ne sont pas que corps !… goujat ! elles sont ‘compagnes’ ! et leurs habits, charmes et atours ? à votre bonne santé ! si vous avez le goût du suicide, charmes et babil, trois heures par jour, vous pendre vous fera un drôle de bien !… haut ! court !… soit dit sans méchante intention ! ou vous passerez toute votre vieillesse à en vouloir à votre quéquette de vous avoir fait perdre tant d’années à pirouetter, piaffer… faire le beau, sur vos pattes arrières, sur un pied, l’autre, qu’on vous fasse l’aumône d’un sourire » p.478.

Beaucoup moins haché et éructant que les précédents, ce roman renoue avec le style du ‘Voyage’, mieux maîtrisé pour cibler l’émotion. La vérité sourd des mots par les décalages de vocabulaire, le parler cru, les trois points, les bruitages. « Je vous mène, je vous fais voir ». Et l’on suit. Le lecteur interpellé souvent, ramené au présent célinien des années 1950 puis remporté fin 1944 par le fil solfatare de la mémoire, est emporté par le torrent. ‘Nord’ se lit très bien.

La pression de la guerre met à nu les instincts : la peur venue du ciel, l’obsession de la bouffe, l’avidité sexuelle (que Céline appelle « l’instinct braguette »), les fantasmes pour l’enfance. Si le vieux hobereau attouche et sadise les petites filles, Céline admire plutôt les « enfants sauvages ». Ce sont les petits Russes prisonniers avec leurs parents à Zornhof. Ils courent pieds nus dans la première neige en portant des briques aux adultes, se bousculent, se battent, roulent en haillons défaits dans la boue, se relèvent en riant malgré les bombes. Il y a une capacité à jouer de l’enfance, à se refaire dans toutes les situations, qui séduit la vitalité de Céline. Dans chaque roman, il revient inlassablement sur « les mômes ».

Et ce ne sont pas les petits hitlériens blonds sportifs adulés de la Collaboration, qu’il aime. Ceux-là sont décrits au contraire comme agressifs et groupés, le pire de la foule ignare et lyncheuse. Une bande de 12-14 ans a cru voir en Céline et ses compagnons dans le métro de Berlin ces fameux « parachutistes » de la Propaganda parce qu’ils portaient des canadiennes. Ces hordes cracheuses de haine et griffeuses, réagissant comme des chiens de Pavlov aux images ancrées par la publicité nazie, ne peuvent être chassées que par de grands SS adultes, ce qui arrive heureusement. L’ordre hiérarchique règne. Céline fait de ces bandes d’enfance l’embrigadement politique par excellence, l’Opinion toute pure, fanatique et bornée, parfaite exécutante. Céline : « anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions ! » p.394. Ce qui lui sera évidemment reproché par les groupistes, tant par les pronazis que par les zhéros-grands-résistants de la dernière heure. Comme le Tartre (Sartre).

L’enfance est l’âge d’innocence où l’existence est anarchiste et tout instinct. Avec elle on peut s’entendre. « Quand elle a fini d’être môme, l’humanité tourne funèbre, le cinéma y change rien (…) là, dans les étendues à Zornhof, à travers patates, ça s’amusait énormément, marmaille nu-pieds… à coup de navets ! à coup de carottes ! filles contre garçons !… plus tard quand on a des chaussures, on a peur de les abimer… le bel âge on regarde à rien, pflac ! une beigne et une autre !… » p.410. Il écrit comme on cause, Céline, avec des onomatopées comics qui imagent le bruit. Lui le popu, né à Paname, n’a jamais été à l’aise en société. Car la société début de siècle est hiérarchique, figée en castes. Il faut être « né », hobereau ou bourgeois, le populo n’a qu’à obéir et subir sans rien dire. « Le vrai rideau de fer c’est entre riches et les miteux… Les questions d’idées sont vétilles entre égales fortunes… » p.417.

Louis-Ferdinand Céline, Nord, 1960, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Nord, Folio 1976, 625 pages, €8.45

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour "vrai" veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le cinéma des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la "civilisation des mœurs" du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le cinéma n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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