Takashi Hiraide, Le chat qui venait du ciel

Les Japonais ont une approche de la nature et des êtres différente de la nôtre. Cela signifie-t-il que nous ne pouvons les comprendre ? Certes pas ! Ce petit livre de Takashi Hiraide, traduit en français sous le titre « Le chat qui venait du ciel » , en témoigne. Publié en 2001 au Japon, traduit en Picquier Poche en 2006, il ne fait que 131 pages et ne coûte que 6 € – mais c’est un bijou de poésie.

Il s’agit, bien sûr, d’une histoire de chat. Comment cet animal mystérieux, « parfaitement au-delà du monde des humains, un être n’appartenant ni au ciel ni à la terre » (p.117), peut-il apprivoiser les hommes ? Par sa grâce, par son imprévu, par le cadeau qu’il vous fait de s’intéresser à vous.

Un couple d’artistes vit dans une maison traditionnelle à jardin de Tokyo, dans les années 1980, lieu qui s’est fait de plus en plus rare avec l’envolée des prix de l’immobilier. Comme tous les chats, Chibi, est un explorateur né. Il a besoin d’aventures et de recoins à lui où fourrer son museau. Il passe alors dans les maisons voisines et fait de leurs jardins ses jardins. Chat « trouvé », adopté aussitôt par le petit garçon des voisins, cinq ans, Chibi se fait adopter aussi par le narrateur et sa femme. Insensiblement, de fil en aiguille, une relation se développe d’elle-même.

Il n’y a pas ce côté tranché d’Occident : on n’« achète » pas un chat, c’est lui qui vous choisit ; on n’en est pas « le maître », c’est lui qui consent à vous apprivoiser ; un jour il disparaît, sans explication, pour quelque temps ou pour toujours, sans dire adieu. Tel est le chat, si bien adapté à la mentalité asiatique qu’il est l’animal chéri des mythologies là-bas.

Épousant ce point de vue de l’animal, l’auteur développe son récit de façon ondoyante, sans cesse changeante, selon les humeurs. Et la vie alentour, qui pousse ou décrépit, humains, animaux ou végétaux ne sont que l’accompagnement d’une existence focalisée sur le chat. Cette bête rend le monde indécis, comme vu au travers d’une lanterne magique, « des lambeaux de nuages » (p.6). C’est la sagesse du chat : « pas la moindre trace de contrainte à l’égard des êtres humains » (p. 13). Pour survivre sans dommage, il nous faut faire de même car tout change, tout se bouleverse et peut, si l’on y prend garde, nous bouleverser.

Chibi lui-même est l’incarnation de cette grâce nécessaire : « une merveille (…) Il était mince et élancé, et réellement tout petit. (…) On remarquait de suite ses oreilles mobiles et pointues à l’extrême » p.14 Il ne se laisse jamais attraper, ni prendre dans les bras. Aucune sécurité, aucun repos : mais la vie même est ainsi. Il ne cherche pas à fuir mais il esquive avec vivacité, avec « un éclat pâle et froid ». Comme dans le zen, « l’attention qu’il portait aux choses se déplaçait avec une rapidité étonnante (…), sensible aux métamorphoses invisibles du vent et de la lumière. » p.15 Incarnation peut-être du dieu de la chasse, Chibi le chat escalade un arbre de façon si fulgurante qu’il joue « la capture de l’éclair » p.72.

A son contact l’auteur, écrivain et poète, quitte le monde de l’édition pour « une vie de liberté » (p.31) Et puis… Tout passe, tout arrive et s’en va, sur la pointe des pattes. Un poète disparaît, un vieillard meurt, une maison est démolie. Le Japon ancien et traditionnel se transforme, les petits garçons grandissent, les saisons se renouvellent. Je ne vous dirai rien du développement du récit, vous laissant le découvrir. Car c’est un magnifique livre, un accord qui se fait avec le monde et avec la nature, que vous lirez là. Un trésor de sensibilité et de poésie comme il est peu, en notre début de 21ème siècle.

Il vient du Japon, qui a sans doute beaucoup à nous apprendre.

Hiraide Takashi, Le chat qui venait du ciel , Picquier poche, 2006, 130 pages

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2 réflexions sur “Takashi Hiraide, Le chat qui venait du ciel

  1. argoul

    Ca fait 5 chats !
    C’est vrai que ces bêtes ont de la personnalité. ils sont territoriaux, jaloux, câlins, indépendants et dépendants… J’en ai parlé un tantinet dans feu Fugues.

  2. En ce qui me concerne je vis chez trois chats, un « couple » et leur fils, ainsi qu’une squateuse venue de la maison voisine 🙂 Les chats ici sont maitres du quartier, ils passent de maison en maison, jouent ensemble ou se battent, chacun avec des personnalité très différentes, voire opposées. L’un de mes hôtes, la femelle adulte, vient se blottir au creux de mon bras quand je suis devant l’ordinateur (elle y est en ce moment même!), c’est sa place réservée et elle grogne quand les autres tentent de l’usurper. Par contre, elle refuse tout contact humain si elle n’est pas elle-même demandeuse et reste assez craintive envers les étrangers. Elle est entièrement noire et toute petite, son fils de 7 mois est déjà beaucoup plus grand qu’elle.

    Son compagnon, le mâle adulte, est un magnifique matou, grand et musclé, couleur de feu orange et blanc, très posé et d’une grand sagesse, sachant dominer quand il le faut mais n’entrant jamais dans des conflits inutiles. De temps à autre il vient réclamer des caresses, mais c’est assez rare et quand il a son compte au bout de dix minutes il s’en va simplement. Il passe parfois des jours entier à vadrouiller hors de la maison: c’est le roi du quartier et il y a ses aises un peu partout.

    Leur fils, 7 mois, est un petit fou gris zébré de noir qui s’agite énormément et mange beaucoup – ce qui le rend un peu balourd. Il adore jouer et mordiller (tendrement et sans violence) la main qui le caresse. Il agace profondément sa mère qui lui feule dessus chaque fois qu’il essaie de la prendre pour compagnon de jeu – ou quand il lui vole sa place au creux de mon bras – mais s’entend comme larron en foire avec son père qui accepte bien volontiers de s’amuser avec lui.

    La voisine squatteuse enfin est une impératrice déchue: avant que le mâle orange ne la détrône c’était elle la reine du quartier. La passation de pouvoir ne s’est pas faite sans mal d’ailleurs, beaucoup de disputes – mais ils ont fini par parvenir à une paix des braves, chacun évitant de froisser l’autre. Elle semble plus à l’aise ici que dans sa maison et passe des heures à se prélasser sur mon fauteuil sous l’œil vigilant de mes hôtes. Elle est très à l’aide avec les humains et leur donne des petits coups de tête pour dire bonjour et réclamer des caresses. Elle a la même couleur que le petit fils de la maison mais au pelage plus épais et plus majestueux.

    Et puis il y a encore une autre petite voisine, toute jeune, très mignonne, tachetée d’orange, de blanc et de noir, la meilleure amie de mes hôtes – je les vois souvent ensemble dans le jardin – mais tellement craintive qu’elle me fuit dès qu’elle m’aperçoit!

    Le monde des chats est extrêmement riche et complexe pour peu qu’on l’observe un petit peu. Merci pour ce conseil de lecture que je suivrais avec plaisir 🙂

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