Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
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5 réflexions sur “Alix, Roma Roma…

  1. bruno

    Bonjour
    Le dernier « bon Alix » ?… »Les légions perdues »…peut-être…toute notre enfance..
    Merci pour vos billets

  2. C’est parce que je replace les micropropos dans leur contexte ? La vue large, les enjeux, sont ce qui manque à la finance, l’économie, la politique, le social. Chacun reste dans le très petit chacun pour soi des intérêts immédiats.

  3. Je dois dire que vous m’étonnerez toujours! (étonnement mêlé d’amusement et, le croirez-vous? de sympathie).

    Partir d’Alix pour arriver à la guerre en Afghanistan, en passant par Reich et les divers gourous (comme s’il n’y en eut que dans la période post soixante-huitarde dont je ne suis pas davantage fan que vous si c’est pour des motifs différents, cela relève de la grande gymnastique intellectuelle (surtout que ce fut en peu de signes). Chapeau bas!^^

  4. Le terme « choquer » n’est pas dans mon dictionnaire, je laisse cela à la foule sentimentale du bon Souchon.
    Votre propos précédent n’a à mon avis pas grand chose à voir avec la dérive que je note ici (est-ce que je me trompe ?). Le jeu avec le sexe dans Roma est du pornonet de banlieue, fort à la mode pour faire branché dans les années 2000.
    Ce que vous notiez – si je vous ai compris – était un écho aux propos politiquement corrects de l’époque gauchiste années 1970 sur le scoutisme « pétainiste » de Jacques Martin et ses tendances homoérotiques. Signe de piste (collection de romans scouts) était fustigée en Pines de sylphes (belle invention euphonique d’ailleurs). Mais la critique de J. Martin portait moins sur la réalité de ce qui était écrit et dessiné par lui que sur la seule théorie de W. Reich comme c’était la mode libertaire.
    Il fallait tout théoriser pour « se situer » : époque déjà infantile qui croyait se libérer en s’agenouillant devant un gourou, du moment qu’il était dans le vent. Penser par soi-même fait peur parce qu’il faut prendre ses responsabilités et ne pas hésiter à entrer en conflit. L’horreur suprême pour le tempérament fusionnel qui hante les médias, les couples, les réseaux sociaux, la simple conversation et même l’armée (quoi ? la guerre tue en Afghanistan ? Vite un procès, une aide psychologique, un retrait immédiat)… Il suffit d’écouter Fabius : pas plus dans le sens du vent que lui.

  5. ‘ ‘Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales’ ‘

    Sans entrer dans les dérives que vous décrivez ci-dessus, on peut dire la même chose à propos de la médiocrité des albums qui ont suivi le décès de Goscinny, pour Astérix et Lucky Luke (Là c’est le scénario qui devient très faible) Astérix est mort après son épopée chez les Belges, et le soin que mit Uderzo, pour améliorer encore davantage l’iconographie, ne compense en rien dans les suites l’absence de ces trouvailles hilarantes que Goscinny suscitait (l’arrivée, dans la saga, du chien Idéfix, programmée sur tout un album! Les pérégrinations de la famille de chouettes victime des déracinements successifs opérés par Obélix!). Et Morris a aussi affiné le trait du cow-boy qui tire plus vite que son ombre… la série devient inintéressante au possible après le décès du scénariste. Un tandem est un tandem et quand il manque un élément, tout est dépeuplé.

    Il est peu probable que le Jacques Martin aurait laissé accomplir une telle dérive qui va dans le sens de ce que je vous avais signalé sans y mettre d’intention malveillante, et qui vous choqua tant.

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