Il y a des gens qui cherchent le bonheur : ils sont inconséquents, expose Alain le philosophe. « Dès qu’un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ». Le bonheur n’est pas un objet, mais un état provisoire qui va et qui vient, selon chacun. « On ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l’avoir maintenant. »
Alain écrit souvent ses Propos au fil de la plume, le raisonnement ne venant qu’en chemin. C’est pourquoi il est parfois brouillon, allant au hasard, comme poussé par les mots pour faire surgir les idées. Ainsi du bonheur, dans un Propos de 1911 (bien avant la guerre de 14) qu’il intitule auparavant « victoires ». Il n’y a pas que « les poètes » qui « expliquent mal les choses ».
Toujours est-il qu’« il est impossible de poursuivre le bonheur, sinon en paroles ». Dans les faits, être heureux, c’est se mettre dans un certain état plaisant, ce qui ne va jamais sans un effort préalable. Ainsi de la boxe, qu’il faut apprendre avant d’y prendre plaisir ; ou de la lecture : « Il faut du courage pour entrer dans Balzac ; on commence par s’y ennuyer » (il parle pour lui).

« Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur », dit Alain. Ce n’est pas décisif, ni vraiment clair. Il faut sans doute apprendre le solfège et l’instrument, s’ennuyer longtemps et secouer sa paresse, pour enfin entrer dans l’univers de la musique et en apprécier la subtilité et les bienfaits. Ce pourquoi le bonheur ne vient qu’après l’effort. Mais écouter simplement sans avoir jamais fait de solfège ni pratiqué d’instrument est aussi un bonheur. Peut-être moins subtil, moins professionnel, mais réel.
Est-ce de même pour « la retraite », à laquelle « les Français » aspirent, dit-on ? Faut-il se fatiguer pour apprécier le repos ? Vivre l’épreuve de la « vallée de larmes » avec enfantements et labeur, avant de goûter au bonheur de l’infinie éternité ? Bof… En alternative à ces bondieuseries, Alain propose, d’un saut d’idées démocratiques et laïques, une autre formule du bonheur : « C’est dans l’action libre qu’on est heureux ; c’est par la règle qu’on se donne qu’on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l’étude des sciences ». Le bonheur est alors un état de récompense. Rousseau disait de même que la liberté réside dans les règles qu’on accepte. Dans les limites, tout est permis.
Je dirais même plus : le bonheur est l’accord de l’être avec lui-même.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog
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