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Vieste

Nous reprenons nos sacs et renfilons nos vêtements pour aller déambuler dans Vieste, 14 000 habitants avec les abords. Au bas de la falaise, le Pizzomunno est un monolithe de calcaire blanc haut de 25 m qui donne son cachet au paysage.

La vieille ville est tout en ruelles étroites contre le soleil et les pirates, dont le fameux Dragut, amiral ottoman issu de Grecs qui a commencé sa carrière à 12 ans, a massacré une partie de la population et réduit à l’esclavage l’autre partie, femmes et enfants compris. C’était le 15 juillet 1554 sur le rocher appelé Chianca amara. Rien de pire que les renégats à leur race.

Le château Svevo a été élevé en 1242 par Frédéric II avant d’être endommagé par les Sarrasins puis par un tremblement de terre. Sa forme actuelle date de l’intervention espagnole au XVIe siècle.

Des constructions en poutres de pin d’Alep dites trabucchi servent encore à pêcher le poisson depuis la côte, l’antenne permettant de descendre et de relever un filet. Ils sont désormais monuments historiques propres aux Abruzze et au Gargano.

Aujourd’hui, les ados ne travaillent pas mais s’amusent. Ils ne pêchent plus mais sautent d’un rocher dans l’eau, se défiant à grands cris, tout muscles dehors. Aucune fille à l’horizon pour les admirer ; ils restent entre eux mais ne s’entre-admirent pas moins.

La basilique Sante Maria Assunta est du XIe, de style roman des Pouilles, maintes fois saccagée par les invasions sarrasines, d’où le campanile plutôt baroque. Elle est dédiée à la « supposée » (assunta) Vierge, à saint Georges, patron de la cité et à saint Michel, patron de l’archidiocèse. Trois placettes belvédères au-dessus de la mer ouvrent au paysage et aux trabucchi comme au Pizzomunno vu de haut comme un chicot devant la plage.

Nous sommes à l’heure de la sieste et tout est fermé, y compris les bars. Malgré notre soif, nous devons attendre. Ce n’est qu’aux abords de la ville neuve que des glaciers-bars sont ouverts, nous permettant des rafraîchissements. Je bois un demi-litre d’eau frizzante plus un verre avec une rondelle de citron. Les filles engloutissent des glaces ou divers parfums, les autres garçons sont à la bière. Mais celle-ci donne soif et j’en ai moins envie qu’auparavant. Les goûts changent avec l’âge ; c’est la même chose pour la viande rouge ou la choucroute.

Sur la porte d’une maison, un chouchou rose est accroché : ici une petite fille est née. Ce serait bleu pour un garçon, selon les traditions toujours vives dans cet extrême-sud européen.

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Le Prête-nom de Martin Ritt

Nous sommes en 1952, à l’ère McCarthy aux États-Unis, en pleine guerre froide. L’URSS est l’Ennemi et vient d’acquérir la Bombe à cause de la trahison de sympathisants juifs du communisme, les Rosenberg. Ces personnages sont repris dans les actualités en début de film. L’époque est au soupçon, au resserrement des rangs, à la traque idéologique des déviances. Le communisme est une peste pour l’esprit américain et les vrais « patriotes » doivent isoler ceux qui en sont contaminés. Quelques années plus tard, ce sera au tour des Soviétiques de traquer les « dissidents » et de les envoyer se faire « rééduquer » dans des camps de travail. Aux États-Unis, il s’agit seulement d’isoler.

Circulent alors des listes noires (blacklists) élaborées par le FBI du paranoïaque homosexuel avéré ou refoulé Edgar Hoover, qui « conseillent » fortement aux compagnies de divertissement d’éviter d’employer les acteurs et scénaristes qui ont été atteints par le virus communiste à un moment ou à un autre de leur vie. Plus de trois cents artistes (dont Charlie Chaplin) ne pourront plus travailler aux États-Unis. La « transparence » exige « la vérité » et qu’on avoue par écrit ses « tendances » de gauche.

Alfred Miller (Michael Murphy) est l’un de ces écrivains qui ne peuvent plus travailler. Les scénarios qu’il écrit sont très bons mais la pression psychologique du FBI est trop forte sur les producteurs ; notamment ces agents qui font du zèle en se faisant payer pour enquêter officieusement afin d’éviter tout ennui, comme Hennessey (Remak Ramsay) et profiter de la manne financière récoltée par la télé. Celle des patrons aussi, comme ce commerçant aux trois succursales de supermarché qui veut afficher son boycott au cas où la chaîne de télé passerait outre. Un vrai « réseau social » avant la lettre ! Il s’agit de lyncher en bonne conscience, ni de comprendre, ni de pardonner. Ce qui est fort peu chrétien, bien que les Yankees proclament haut et fort leur foi biblique – mais orgueil et égoïsme avant tout.

Un ami de classe (Woody Allen) est alors approché pour faire le prête-nom. Lui n’est pas fiché car il n’est que caissier de bar. Il se laisse convaincre par l’ami de ses 12 ans, juif comme lui, de livrer les scénarios contre un pourcentage des recettes. Puis il y prend goût. Il tombe amoureux d’une productrice de télé qui l’admire et veut en faire plus, Florence Barrett (Andrea Marcovicci). Il engage Miller à contacter des amis dans la même situation pour livrer d’autres scénarios. Ils lui sont livrés selon la vraie méthode des espions, en se croisant dans la rue sans s’arrêter pour échanger une enveloppe. Il acquiert ainsi une certaine aisance qui lui permet de ne plus apparaître comme un raté aux yeux de son frère fourreur comme à ses propres yeux. Il est courtier entre le talent et la production et cela lui suffit.

Sauf que l’amour s’en mêle. La fille est idéaliste et écœurée de la lâcheté des producteurs face à la pression de l’opinion « bien-pensante » officielle. Elle décide de démissionner de son poste lorsqu’elle assiste au licenciement pour motifs hypocrites de l’acteur fétiche de l’émission, Hecky (Zero Mostel – lourdingue), un autre juif nommé Bronstein. Il a tenté d’espionner Howard pour le compte du FBI qui ne le connaît pas (ce qu’il fait dans ses loisirs, qui sont ses amis), mais n’a pas obtenu d’être blanchi. Après une fête en solitaire dans un grand hôtel, il saute par la fenêtre. N’y aurait-il que des Juifs dans les listes de proscription ? L’exemple des Rosenberg fait-il de tout juif un traître car sans-patrie ? C’est ce que disait Hitler, c’est ce que pensera Staline – et Poutine après lui – mais aux États-Unis ? Ce film est aussi une charge contre l’antisémitisme latent.

La fille déclare qu’il suffit de dire « non ». Que pourrait-il arriver ? Ces listes noires ne sont pas officielles et le droit d’expression est garanti par la Constitution – tout comme le 5ème amendement qui permet de ne pas répondre aux questions qui pourraient vous inculper.

Howard Prince resterait bien confortablement dans sa position neutre mais le fait qu’il aime l’oblige à choisir. Il est justement convoqué par le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (dissout seulement en 1975), composé de membres du Congrès. Il peut invoquer le 5ème amendement ou s’y rendre. Dans le premier cas il sera blacklisté, dans le second il devra répondre aux « questions ».

Il décide d’y aller et d’éluder les réponses. Ainsi lorsque le juriste lui pose cette simple question « connaissez-vous Alfred Miller » (dont il connaît déjà la réponse), Prince demande pourquoi, puis quel Alfred Miller parmi les homonymes (il en existe des tas !). Mais la « démocratie » américaine est fondée sur vérité et transparence – mentir est le péché suprême – donc il faut tout avouer en public à la façon protestante (alors que les catholiques se contentent de la confession privée au prêtre). Excédé, Howard Prince décide de suivre le principe de son amoureuse : « Je conteste au comité le droit de me poser de telles questions ». Jusque-là, il aurait pu l’emporter en droit. Mais il ajoute, comme tout juif qui en fait toujours trop : « Et allez tous vous faire foutre ». Il est donc inculpé, au moins d’injure au comité. Il est emmené menotté tandis qu’une manifestation de soutien brandit des pancartes en hurlant autour de lui.

Le générique rappelle pour chaque acteur de 1976 sa position sur liste noire 1952. Le réalisateur Martin Ritt a été lui-même placé sur liste noire durant ces années-là. Il se venge avec ce film juste après la dissolution du Comité.

Ce n’est pas un grand film, même si Woody Allen est drôle. C’est un film engagé, ce qui lasse un peu une fois la cause entendue. La guerre du Vietnam venait, au début des années 1970, rappeler à la fois que le communisme restait un ennemi et que la liberté de s’exprimer restait constamment menacée au nom de la raison d’État.

Aujourd’hui, c’est moins la raison d’État que la pression des réseaux sociaux auto-intoxiqués qui pose question. Ils sont la tyrannie de la majorité – manipulée. Les listes noires existent toujours : elles s’appellent woke et mitou. Peu importe la justesse morale de leur cause, le mouvement même de submerger le droit de s’expliquer et de se défendre par la réprobation publique immédiate et le boycott violent doit être combattu.

Vaste programme !… comme disait De Gaulle de la connerie humaine – qui est sans fin.

DVD Le Prête-nom (The Front), Martin Ritt, 1976, avec Woody Allen, Zero Mostel, Wild Side video, 1h35

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Vers Vieste

Nous quittons notre gîte ensoleillé avec son chien joyeux qui veut jouer au ballon et sa chatte siamoise qui joue à la souris avec mes lacets. Elle m’aime bien depuis que je lui ai donné à manger. La chatte noire est plus sauvage. Nous laissons Piero, célibataire endurci, entre ces vieux parents. Il ne doit pas rigoler tous les jours.

Nous longeons le parc à cochons dont nous avons dégusté une échine hier. Le mâle présente une énorme paire de couilles que des assistantes sociales s’empressent de photographier ; elles n’ont pas dû en voir de longtemps. Je ne sais pas si l’on dit animelles pour les couilles de porc comme on le dit de l’agneau en cuisine ; on dit peut-être rognons blancs ou tout simplement testicules de cochon.

Puis c’est la succession des collines, montées et descentes en chemin pierreux, jusqu’à la mer. La fille d’hier retombe, elle glisse sur les pierres roulantes comme auparavant, mais cette fois son sac amortit. Elle n’a que des coups, pas de fêlure, elle peut s’asseoir à peu près. Les autres filles lui donnent de l’arnica « en homéopathie ».

Dans le paysage pousse le ciste de Montpellier, le lentisque, la sauge, le romarin. Le geai crie dans le ciel mais pas le guêpier comme hier. Il fait toujours beau temps, avec une petite brise qui arrache les chapeaux dans ses à-coups.

Vieste étend ses bâtiments sur sa pointe blanche, de plus en plus proche à mesure des tournants. La piste tombe en lacets jusqu’à la route côtière qui rejoint la plage. Celle-ci est longue de plus de 3 km, privatisée par les bars et les loueurs de transats. Nous trouvons quand même une trouée d’accès avec quelques arbres pour notre pique-nique. Le guide prépare tout pendant qu’il nous envoie nous baigner pour avoir la paix ; il déteste que les gens tournent autour de lui au prétexte de « l’aider ».

Un fort courant éloigne le nageur le long de la côte et un ruban de bouées à dix mètres au large est installé par sécurité. Le drapeau rouge est affiché pour la baignade. Il y a de petits rouleaux mais l’eau est agréable. Beaucoup de gens d’âge mûr se baignent mais aucun adolescent et presque aucun enfant. Nous ne faisons que nous tremper, pas vraiment nager.

Puis nous revenons en maillot de bain déguster la salade de farfalle accompagné du cacciocavalli et du saucisson de Piero. La salade est arrosée de son huile d’olive, que certaines ont achetée par bidons métalliques d’un litre. Un gars offre une bière Peroni de 33 cl à chacun. Le soir, une fille offrira deux bouteilles de prosecco pour fêter son divorce, un jugement en première instance en sa faveur après cinq ans dont son avocat vient de l’aviser par texto. Une dispute de sous, après la vente du fonds de commerce.

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Seuls sont honnêtes le simple et le philosophe, dit Montaigne

Le chapitre LIV des Essais, livre 1, argumente sur les « vaines subtilités ». Il s’agit de ces choses qui se tiennent par les deux bouts extrêmes, ainsi le « sire » qu’on emploie pour le roi comme pour le manant. L’« exercice malaisé » selon Montaigne est de réfléchir par soi-même à un sujet pour que notre « invention » (imagination) soit « échauffée » pour ouvrir l’esprit. Ainsi du moyen et des extrêmes dans la connaissance.

« Démocrite disait que les dieux et les bêtes avaient les sentiments plus aigus que les hommes, qui sont au moyen étage », observe Montaigne. Et « il est certain que la peur extrême et l’extrême courage troublent également le ventre et le lâchent », dit-il. Les sages commandent le mal, les simples l’ignorent, « l’ordinaire condition et moyenne des hommes loge entre ces deux extrémités, qui est de ceux qui aperçoivent les maux, les sentent, et ne les peuvent supporter. L’enfance et la décrépitude se rencontrent en imbécillité de cerveau ».

Être très instruit rend sage par la balance des arguments de raison et la discipline acquise à dominer ses instincts et passions ; être ignorant et sauvage rend naturel par la balance des instincts et passions qui s’adapte aux circonstances. C’est l’entre-deux qui pose problème : on « croit » savoir alors qu’on en sait peu ; on se pique de « juger » alors que l’on n’en a pas la hauteur de vue ; on ne vit plus naturellement selon ce qui vient car le peu de raison acquise s’estime supérieure à la nature. « Il se peut dire, avec apparence, qu’il y a ignorance abécédaire, qui va devant la science ; une autre, doctorale, qui vient après la science : ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle défait et détruit la première ». Le mot « science » doit être pris au sens originel de « savoir », pas de notre science expérimentale aux protocoles établis. C’est ainsi que nos « petits intellos », souvent fonctionnaires aigris de n’avoir de postes que médiocres, après des années d’études qui leur ont fait croire à la récompense, se retrouvent en bouffons politiques, « révolutionnaires » de bureau et acteurs velléitaires, faute de prise sur leur existence et sur la société. Ils jugent de tout sans savoir vraiment ; ils ne sont plus capables de vivre en s’adaptant ; ils sont la légion médiocre des faut qu’on, yaka, du coup, voilà…

Ils sont de tous temps. Montaigne l’applique au sien, dans lequel la religion prenait une place inouïe. Mais des « religions », il en existe légion, y compris laïques, comme ces « causes » et « missions » que se donnent les uns et les autres, pour les « sans » (abri, papiers, moyens, logement, éducation…) pour « la planète », pour « la paix », et ainsi de suite. « Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait de bons chrétiens qui, par révérence et obéissance, croient simplement et se maintiennent sous les lois. » C’est à un tel peuple que tous les tyrans aspirent, l’ignorance favorisant la crédulité et la manipulation des masses par les propagande. Poutine l’a compris, tout comme Erdogan et Trump – ou même Greta Tunberg.

« En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, poursuit Montaigne, s’engendre l’erreur des opinions ; ils suivent l’apparence du premier sens, et ont quelque titre d’interpréter à simplicité et bêtise de nous voir arrêter en l’ancien train, regardant à nous qui n’y sommes pas instruits par étude. » C’est toute l’engeance qui sévit sur « les réseaux sociaux », affirmant sans savoir, répétant les on-dit, tordant par ignorance le sens même des mots, comme cet imbécile antivax qui était imbécile non parce qu’il était contre les vaccins, mais parce qu’il avait pour principal argument que les savants avaient « inventé » le virus du SRAS-Cov-2 comme s’ils complotaient de faire du fric sur les malades ! Or le mot « inventer » ne signifie pas seulement créer ex-nihilo comme Dieu mais aussi « découvrir » ce qui était caché : ainsi « invente »-t-on un site archéologique enfoui, on ne le crée pas, on le met au jour. Ce raté d’éducation nationale devrait avoir honte d’étaler son analphabétisme devant tous, au lieu de s’en glorifier pour sa cause.

« Les grands esprits, plus rassis et clairvoyants, font un autre genre de bien croyants ; lesquels, par longue et religieuse investigation, pénètrent une plus profonde et abstruse lumière dans les écritures, et sentent le mystérieux et divin secret de notre police ecclésiastique ». Mais certains de ceux passés par la case moyenne en restent modestes, observe Montaigne, tandis que d’autres se targuent d’être plus royalistes que le roi et en rajoutent « pour se purger du soupçon de leur erreur passée ». Rien de pire que les faux savants repentis. Ils sont plus rigides dans le dogme enfin acquis que ceux qui doutent encore d’en savoir assez.

« Les paysans simples sont honnêtes gens, et honnêtes gens les philosophes, ou, selon notre temps, des natures fortes et claires, enrichis d’une large instruction de sciences utiles », résume Montaigne. Croire savoir est pire que ne rien savoir. L’entre-deux des mal instruits et faux savants est une engeance. « Les métis [les mélangés entre ignorance et savoir, rien à voir avec la « race » !] qui ont dédaigné le premier siège d’ignorance de lettres, et n’ont pu joindre l’autre (le cul entre deux selles, desquels je suis, et tant d’autres), sont dangereux, ineptes, importuns ; ceux-ci troublent le monde. C’est pourquoi, de ma part, je me recule tant que je puis dans le premier et naturel siège, d’où je me suis pour néant essayé de partir », conclut Montaigne.

Il fait le modeste, celui qui sait que la seule chose qu’il sache vraiment est qu’il ne sait rien. Il vaut mieux agir en ignorant qu’en croyant savoir, semble-il dire, la science des choses et des êtres étant un domaine trop vaste pour l’embrasser en entier. « La poésie populaire et purement naturelle a des naïvetés et des grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaite selon l’art. » C’est l’entre-deux qui est médiocre, le talent qui prétend – comme nombre de livres d’auteurs débutants.

Montaigne a conscience, en cette fin du premier livre de ses Essais, de cet entre-deux de talent qui est le sien mais qu’il polira pour le parfaire par des corrections et ajouts jusqu’à la fin. « Si ces essais étaient dignes qu’on en jugeât, il en pourrait advenir, à mon avis, qu’ils ne plairaient guère aux esprits communs et vulgaires, ni guère aux singuliers et excellents ; ceux-là n’y entendraient pas assez, ceux-ci y entendraient trop ; ils pourraient vivoter en la moyenne région. »

Car le travail est aussi important que l’idée, contrairement à l’imaginaire romantique de l’artiste maudit qui « accouche » d’un coup d’un chef d’œuvre. Ce que Flaubert contestera, comme Proust, et qui fait que leurs œuvres tiennent le temps alors que les autres, brillantes mais superficielles, sont oubliées. Qui se souvient de Maxime du Camp, ami de Flaubert et écrivain à succès ? Qui se souvient du prix Goncourt l’année où Proust l’a raté ? Si Montaigne reste, c’est qu’il n’affirme rien mais cherche ; il n’écrit pas une bible définitive sur tous sujets mais des « essais » tâtonnants qui le montre en train de penser. Comme nous, comme tous.

En son époque qui se massacrait volontiers pour de fausses certitudes au prétexte de religion, et que la nôtre semble rejoindre dans l’ignominie et la bêtise, relire Montaigne et réfléchir à ce qu’il dit fait du bien.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Pique-nique dans le bois

Il a lieu aux deux-tiers du chemin sur une aire aménagée entourée d’un muret de pierres pour éviter que les animaux ne viennent fouir, alléchés par l’odeur des restes. Table, bancs, abri contre la pluie : c’est du tourisme, plus guère de la « nature ». Nous avons en entrée une nouvelle tartine à la crème de quelque chose surmontée d’une tomate confite à l’huile. Une autre salade à tout, à dominante de lentilles et d’artichaut aujourd’hui. Le fromage est de chèvre, acheté à la ferme, comme les saucissons, le piquant et le non piquant.

Sur quelques centaines de mètres, nous changeons de paysage en sortant de la forêt. Nous retrouvons le chêne vert et accueillons l’olivier sur un terrain plus sec et plus pierreux. Le sentier roule à nouveau sous les pas. Le guide en a plein le dos car il a un lumbago ; une fille en a plein le cul car elle est tombée sur le coccyx en dérapant sur les rolling stones qu’elle a méprisées sur le chemin. Elle n’a pas eu trop mal, elle peut s’asseoir. En revanche, un autre a une tendinite au genou, du fait peut-être de son ascension d’hier et de la chaleur qui l’a déshydraté. Une autre fille a elle aussi mal aux genoux, mais encore aux mollets, aux cuisses, au moral, et elle marche à quatre pattes avec ses deux bâtons…

La guerre fait rage entre les pro-bâtons et les anti-bâtons. Ceux qui sont pour disent que cela aide, comme tuteur et soulage les articulations, notamment dans les descentes, tout en participant aux montées. Je suis pour ma part un anti, considérant que l’équilibre du corps doit se préserver au maximum en avançant en âge, sans aide extérieure. En descente, il est aisé de se prendre les pieds dans les bâtons tandis qu’en montée ils encombrent et empêchent de respirer correctement. L’homme est un être à deux pattes et doit le rester. Mais je ne convaincrai personne tant la facilité est avidement désirée par l’humanité paresseuse.

Le sentier est aménagé et chapeauté par l’office du tourisme dans la réserve naturelle, mais nous ne rencontrons aucun pèlerin. Le chemin est souvent barré de clôture de bois et de barbelés à refermer après passage. Bien que le sentier soit public, les enclos sont privatisés pour garder les troupeaux. Le chemin sert surtout aux courses d’endurance à la fête de Saint Michel, le 29 septembre, quand la chaleur est moins forte. Dans notre société désorientée, chacun cherche désormais ses limites, les mâles surtout, confrontés au féminisme et à la vigilance anti-viol (même un regard peut être un viol si l’on en croit certaines égéries). L’identité sociale étant en déshérence, l’individualisme cherche son identité dans ses propres frontières : physiques, affectives et mentales.

Le gîte de la masseria Sgarrazza est plus rustique qu’hier, plus agréable aussi, dans un paysage sauvage avec vue sur la mer. Masseria veut dire ferme, elle est surmontée de deux cheminées anti-vent et prolongée d’une vaste terrasse semi-couverte ; Sgarrazza est le nom du propriétaire. Trois téléphones mobiles sont mis en pot comme des fleurs ou des crayons sur une table à l’extérieur. Ce n’est pas pour leur faire prendre le soleil, peut-être est-ce l’endroit où ils captent le mieux ? Vieste est à trois heures de marche.

Nous sommes accueillis par de grosses vaches à robe gris beige de la race d’ici. Un cheval bai en liberté hennit avant de partir devant nous, tandis que deux gros chiens de berger exubérants, à longs poils, nous entourent. Le plus jeune nous fait la fête, il veut jouer. Une chatte siamoise à grosse queue fourrée et une chatte noire à la tache blanche sur la gorge (le doigt de l’ange) forment le reste de la ménagerie. Je bois tout un vase d’eau frizzante tandis que les autres s’enfilent à longs traits de la bière Tuborg brassée en Italie sur recette danoise. Et une « photo de groupe » de plus après celle du bar au Monte Sant’Angelo !

Le gîte ne comprend aucune chambre, seulement des studios familiaux avec une salle cuisine garnie d’une table et d’une cheminée où faire un feu de bois à la fraîche. Ma chambre a un lit double et un lit individuel plus une mezzanine avec deux autres lits possibles. Aucune ouverture sur le côté du vent, les portes-fenêtres ouvrent côté sud. Une icône de la Vierge au Bambin est affichée au mur dans chaque appartement. La mienne est belle, très brillante.

Au-dehors, c’est la pleine lune. Au loin, par-delà le terrain sans arbre qui s’étend devant la ferme, la mer scintille.

Notre dîner de gala a lieu dans la pièce principale de l’habitation, une ancienne ferme sous voûte de pierre, agrandie dans les années 1920. Piero, le propriétaire de 47 ans, est la sixième génération au moins à y habiter, le noyau initial ayant été bâti en 1819. La ferme produit du fromage, de l’huile d’olive, de la charcuterie, des pâtes et des liqueurs. Inscrit à l’Agroturismo, Piero a obtenu des subventions européennes, ce pourquoi son pick-up Toyota est aussi rutilant que puissant. Des instruments agricoles du quotidien d’hier sont suspendus au-dessus de la porte, panier d’osier, collier à loup, étrier, ciseaux à châtrer, arrosoir, grappin, clarine…

En entrée, des pâtes avec des petits dés de pommes de terre et des tomates, une tranche de cochon de la ferme très tendre accompagnée de pommes de terre grillée au romarin, un assortiment de fromage de chèvre et de cacciocavalli, ce fromage à cheval qui a la forme d’une gourde. En dessert, un assortiment tout fait de gâteau aux amandes, puis les alcools : la grappa, le limoncello, l’amarena, le muscat – toutes productions maison.

Le limoncello est fabriqué avec des écorces de citron macérées un mois dans l’alcool le plus fort possible (90°) avant d’être dilué au sirop (sucre et eau), il doit se boire frappé ; ici, il sort du congélateur. L’amarena est faite avec des cerises griottes, le muscat et la grappa avec du raisin.

La chatte siamoise est venue miauler pour réclamer à manger sous la table hier soir. Les filles, que je croyais plus tendres, ne lui ont rien donné par principe. Elles font du social, mais du haut de leur savoir sur les pauvres, ce qui les valorise et leur donne bonne conscience – en revanche, la générosité envers les êtres vivants n’est pas leur fort. Je caresse la petite chatte et lui donne quelques morceaux. Pas grand-chose, ma tranche de cochon n’étant pas énorme, mais suffisamment pour la contenter. Elle vient se frotter la tête contre ma main.

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Lian Hearn, Le clan des Otori

Bien qu’il soit recensé comme le tome V en Folio, l’histoire se situe avant le tome I, soit en tome 0. Nous faisons en effet connaissance avec Shigeru, fils de sire Otori, chef du clan. Ce dernier est un aîné indécis, flanqué de ses deux frères jouisseurs qui le poussent à négocier et à abandonner l’honneur du guerrier contre la tranquillité. Car le clan des Tohan, avec la dynastie des Iida, convoite les Trois pays et voudrait bien inféoder les Otori à leur pouvoir brutal et avide.

Ce n’est pas du goût de Shigeru, déjà guerrier à 12 ans, qui dès sa majorité à 16 ans prend la tête du clan comme fils aîné du fils aîné, au détriment de ses oncles qui n’auront de cesse que de tenter de le rabaisser. Shigeru, revenu du maître en armes à qui il a été confié, sauve de suite son petit frère Takeshi, 8 ans, qui s’est battu à coup de pierres avec les garnements du quartier et a chu dans le torrent, coincé par les cailloux qu’il avait dans sa tunique et par son adversaire un peu plus grand que lui. L’autre gamin meurt noyé, Takeshi survit grâce à son frère au bord de l’adolescence qui, dès lors, s’aperçoit qu’il l’aime fort et veut le protéger. Cette révolution psychologique de protection se produit souvent vers cet âge chez les garçons.

Takeshi est en effet un sanguin, grand et fort, porté aux armes et aux chevaux plus qu’aux livres et à la méditation, il décide avant de réfléchir. Un beau gamin qui devient beau jeune homme, mais trop impétueux et direct. Il mourra ignominieusement, en guerrier certes, le sabre à la main et non sans avoir envoyé dans l’au-delà plusieurs adversaires, mais pas en guerre. Seulement submergé sous les coups des sbires de Tohan venus s’enivrer à la frontière, violer les filles et insulter les Otori. Shigeru en sera très affecté.

C’est que, dès 16 ans, il a préparé la guerre, mais avec la naïveté du guerrier neuf. Il n’a aucun espion ni aucune ruse – contrairement aux Tohan. S’il a sauvé la vie d’un Iida tombé dans un ravin en chassant au faucon sur le territoire Otori, ce dernier en est humilié et n’aura de cesse que de rétablir sa réputation en envahissant le pays. Le père de Shigeru ne l’a jamais défendu, n’a jamais réagi aux provocations des Tohan, sous l’influence des oncles. Or, laissez un tyran étendre ses actions et vous aurez la guerre : l’histoire l’a constaté maintes fois, de Hitler à Poutine. Shigeru est valeureux et son armée préparée, même si elle est inférieure en nombre. C’est cependant la trahison d’un clan qu’il croyait allié qui va précipiter sa défaite. Il n’avait pas préparé la diplomatie aussi bien que la guerre.

Il aurait dû se suicider au poignard, comme il était d’usage lorsqu’on était vaincu, avec toute sa famille exécutée de même par le vainqueur. Mais son père lui a fait jurer de ne jamais renoncer tant que Jato, le sabre historique du clan donné par l’empereur lui-même, reviendrait dans ses mains. C’est un membre de la Tribu secrète, Kenji Muto, qui va le prendre sur le cadavre du père pour le confier au fils. Vaincu, blessé, abandonné de ses amis morts, Shigeru ne doit la vie qu’au sabre, à sa promesse et à Kenji. Il va dès lors laisser la régence du clan à ses oncles, qui se sont bien gardés d’être présents lors de la bataille, et se retirer comme « fermier », intéressé par les travaux des champs – le nerf de la prospérité, donc de la guerre. Il feint pour mieux préparer sa vengeance, mais celle-ci ne cesse de se faire attendre.

Des années vont passer, Shigeru va être marié à une pétasse snob et frigide, lui engrosser une fille car elle aime la force et la violence, et la voir mourir en couches car tel était son destin. Shigeru n’aura pas d’enfant car dame Maruyama, dont il s’est épris par la suite, ne peut donner naissance sans être aussitôt condamnée à se tuer par les Tohan dont elle dépend. Le jeune homme va donc reporter sa frustration paternelle sur son neveu inconnu, le fils qu’a engendré son père avec une fille de la Tribu et qui a disparu dans les montagnes.

Ce sera Tomasu, qui deviendra Takeo, dont le lecteur a fait la rencontre dans le tome I (Le clan des Otori). Le garçon ressemble au bien-aimé Takeshi et Shigeru l’adopte. Il l’éduque et l’entraîne comme il se doit pour devenir héritier du clan, contre ses oncles. Le fil du destin prend donc Shigeru de l’émergence de sa personnalité à 12 ans à sa rencontre avec Takeo tout au bord du tome I.

Ce roman des âges farouches du Japon, en plein féodalisme, est toujours aussi agréable à lire que les autres et vous transporte au Moyen Âge de l’archipel. Il offre, au fil des péripéties, des réflexions judicieuses sur la guerre et les guerriers. « Lorsqu’un homme s’est engagé sur la voie du pouvoir, peut-on lire p.108, il ne sera guère arrêté que par sa propre mort. Il s’efforcera toujours d’être le plus puissant et vivra dans la crainte perpétuelle qu’un adversaire l’emporte sur lui et le renverse. Bien entendu, c’est ce qui se produit au bout du compte, car tout ce qui a un commencement a une fin ». On pense aux tyranneaux africains, bien-sûr, mais aussi au trio Staline-Hitler-Mao et leurs émules – dont Poutine reste le principal avatar aujourd’hui, égaré dans le siècle de la modernité.

De même la religion. Volontiers utilisée comme superstition pour tenir le peuple par la crainte, elle joue cependant un autre rôle, plus positif selon Shigeru, ainsi qu’il l’expose p.162 : « Il ne croyait pas que les prières ni les sortilèges pussent avoir le moindre effet ou influencer quelque être que ce fut dans le cosmos. A ses yeux, si la croyance religieuse avait un rôle à jouer dans la vie humaine, il devait consister à fortifier le caractère et la volonté de façon qu’un homme soit gouverné par la justice et la compassion et affronte la mort sans crainte. » C’est ainsi que, malgré ses défauts dans notre histoire, la religion catholique a tout de même produit les collèges de Jésuites et le scoutisme, qui ont forgé les caractères et appris la morale de plusieurs générations.

Un thriller historique à mettre entre toutes les mains avides d’aventures, en particulier des adolescents.

Lian Hearn, Le fil du destin (Heaven’s Net is Wide), 2007, Folio 2021 695 pages, €9,80 e-book Kindle €9,49

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Autre chemin, autre gîte

Nous prenons à huit heures un petit-déjeuner continental pour partir à neuf heures. Pain, beurre, croissant sucré, confiture, yaourt : ni fromage ni charcuterie sauf quelques tranches de saucisson in extremis. Des pêches-abricot sont mûres et fermes, c’est encore le meilleur. A propos de galbe, la fille immaculée mais bien roulée nous prend en photo pour montrer qu’elle reçoit aussi des groupes dans son gîte isolé.

Le sentier est aujourd’hui aisé, celui « secret » des pèlerins souvent à l’ombre. Nous marchons 18 km comme hier mais ils sont moins fatiguant car avec moins de relief et une tendance à descendre. Érables, genévriers, chênes verts, charmes, hêtres, laissent peu à peu la place à la forêt de chênes pubescents (à poil). Quelques spécimens sont majestueux, le tronc large, la frondaison haute. Le chêne pubescent se reconnaît à son gland dressé sur pédoncule court et par les poils serrés sur le dessous des feuilles – ce qui justifie son nom un brin sexuel…

En poursuivant la métaphore érotique, « le charme d’Adam est d’être à poil » : tel est le moyen mnémotechnique pour reconnaître le charme aux feuilles dentelées du hêtre aux feuilles poilues. Le guide nous montre aussi la cardère, un chardon servant à carder la laine, de la famille de l’artichaut. La plante est aussi appelée « bar à chardonneret » car ses feuilles recourbées retiennent l’eau de la rosée. Je reconnais le fragon, ce faux houx aux baies rouges si jolies à Noël, j’apprends qu’on l’appelle aussi « asperge des Romains » car les pousses se mangent, confites au sel ou au vinaigre. Des cyclamens fleurissent, qu’une fille appelle improprement crocus.

Nous « écharpons » (comme dit le guide) la forêt ombreuse composée de hêtres et de chênes dans le Bosco Vergone del Lupo. De grands chênes centenaires à embrasser à plein bras s’élèvent ici ou là, souvent à la croisée des chemins forestiers. Le groupe s’empresse d’aller faire câlin, enserrer le tronc mâle craquelé comme la patte d’un éléphant pour « capter l’énergie ». Le lierre pousse avidement, les feuilles jeunes vigoureusement dentelées à cinq pointes. Une fois adultes, plus haut sur la liane, elles prennent une forme de triangle : elles n’ont plus à être mignonnes pour séduire.

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Plage bateau

Quand on est près de l’eau, autant aller sur l’eau. La plage c’est bien, la mer, c’est mieux.

En dinghy gonflable quand on est encore petit – et que le frérot ne vous lâche pas d’une semelle pour faire comme les grands.

En canot à moteur si l’on ose.

Et quand on est ado, on l’ose.

Les filles s’y mettent en tenue très légère, c’est dire !

En famille pour les souvenirs de faire nid au coucher du soleil.

Ou avec un copain une fois grand, pour bronzer, nager, pêcher et autres plaisirs de la peau offerte aux regards et aux éléments.

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Le procès Paradine d’Alfred Hitchcock

Quand les extrêmes s’attirent et se touchent, c’est l’explosion tragique. Un avocat pénaliste londonien à succès gagne toutes ses affaires lorsque son associé lui en propose une nouvelle : la femme qui a tué son mari ancien colonel fort riche, devenu aveugle pendant la Seconde guerre. Anthony Keane (Gregory Peck) ne peut s’empêcher de tomber amoureux instantanément de la vénéneuse Maddalena Paradine (Alida Valli).

Il veut la sauver ; elle y consent à une condition : que le valet Latour (Louis Jourdan), ancienne ordonnance du colonel demeuré à son service et attaché à sa personne, soit hors de cause. Mais le valet est trop beau et l’avocat trop jaloux. Il ira dans la propriété de la région des lacs où il verra l’immense chambre de l’aragne, son portrait narcissique au-dessus du monumental lit conjugal (que le colonel ne pouvait voir), son narcissisme vampirique. Il comprendra que le valet palefrenier a été son amant, malgré lui peut-être mais qu’elle lui est attaché, elle l’a agrippé et paralysé comme l’araignée le fait de sa proie.

L’avocat n’aura de cesse d’insinuer que lui a versé le poison dans le verre de bourgogne fatal et pas elle, au point d’indisposer la cour et de susciter des aveux imprévus. Il le haïra, elle le haïra ; il se suicidera, elle avouera le meurtre devant le jury et le juge (Charles Laughton) et sera pendue. L’avocat a tout perdu : sa réputation, sa femme, son amour. Car son épouse, la belle Gay Keane (Ann Todd), comprend ce qui l’a saisi : cette passion brutale, ce détachement d’elle, cette impasse de sa défense.

Non sans longueurs et bavardages en raison des interventions brouillonnes du producteur Selznick, ce film tout en psychologie montre les ravages de la passion dans un esprit pourtant rationnel. Tout le précipite à sa perte, il en est conscient mais ne peut rien pour dévier le destin.

Gregory Peck fait un piètre avocat londonien qui doit être autrement plus cultivé et érudit ; Louis Jourdan fait un piètre amant de Lady Paradine, pas assez vulgaire ni bouseux comme celui de Lady Chatterley. Elle est venimeuse, sortie des bas-fonds et avide de sexe ; elle a connu beaucoup d’hommes dans sa puterie avant mariage. Elle a voulu se caser mais l’aveugle a fini par la gêner dans ses désirs pour le beau mâle à sa portée, lui-même trop honnête et trop fidèle à son maître. Lui mort, son beau corps à jamais hors de la portée de ses griffes insatiables, elle n’a plus le goût de vivre et de recommencer, de jouer la comédie sociale. Elle se laisse condamner et pendre comme « il se doit » selon les normes.

DVD Le procès Paradine (The Paradine Case), Alfred Hitchcock, 1947, avec Gregory Peck, Alida Valli, Ann Todd, Charles Laughton, Louis Jourdan, Charles Coburn, Carlotta films 2018, 1h50, €7,81 blu-ray €8,30

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Sports de plage

Que faire sur la plage quand on est jeune et plein d’énergie ?

Des acrobaties en bande sur les agrès, mais c’était le bon temps – en noir et blanc ; aujourd’hui le « principe de précaution » empêche tout équilibre non assuré…

La bonne vieille balançoire reste de mise, même si elle est préférée des filles parce qu’elle leur donne le tournis et des émois prépubertaires.

Pour les garçons, le ballon. On peut y jouer seul ou, mieux, avec des copains. Cela fait courir et se jeter dans le sable, en peau nue, c’est délicieux.

Pour les petits frères ou sœurs, l’aquaparc offre de belles glissades où l’eau aseptisée d’aujourd’hui remplace la boue bio (donc) remplie de bactéries d’hier.

De quoi affronter la prochaine rentrée avec des muscles affermis à faire bouillir les copains et un bronzage à faire pâlir les copines.

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Nous croyons et craignons plus ce que nous ne savons pas, dit Montaigne

C’est « un mot de César » (titre de l’essai)qui fait réfléchir notre philosophe dans le chapitre LIII des Essais, livre 1 : « Il se fait, par un vice extraordinaire de nature, que nous ayons et plus de fiance, et plus de crainte des choses que nous n’avons pas vues et qui sont cachées et inconnues ». En fait, c’est l’imagination qui entre en folie sur l’avenir et abolit la raison qui analyse le présent. Ce que nous ne connaissons pas nous attire et l’on y « croit », ou on le craint. Que ce soit en positif ou en négatif, le fait de ne pas connaître par la raison rend affectives ces choses inconnues, donc désirables.

La passion, comme les dieux, se nourrit de fumées. Dès que nous analysons par la froide raison, la passion fuit et la chose apparaît morte. D’où les « vérités alternatives » des populistes qui emballent « le peuple » dans l’illusion que tout ira mieux demain sous leur guide, que l’on rasera gratis sans travailler plus et avec moins d’impôts, qu’il y aura à manger et de l’énergie à en jouir sans compter. Le style Boris Johnson avec le Brexit. Alors que la froide raison nous dit que non. A l’inverse, la peur millénariste instillée par les écolos biberonnés au christianisme avant de sombrer dans le gauchisme (avec la même apocalypse au bout, celle du diable et celle de l’Histoire), est une autre illusion : plus d’avenir. No future, on va tous crever dans le désordre social, la guerre civile et la famine… si vous n’obéissez pas aux injonctions de « l’Urgence » dont moi, politicard écolo avec mon groupe de clercs, est le messie, évidemment.

C’est le sens des citations de Lucrèce qui commencent l’essai, la citation de César ne venant que comme une conclusion. L’humain est imparfait, en témoigne son éternelle insatisfaction. Nous ne sommes contents de rien et « par désir même et imagination, il [est] hors de notre puissance de choisir ce qu’il nous faut. » Lucrèce le dit, ce que l’on désire et qui fuit est plus désirable que toute autre chose ; une fois le désiré atteint, la soif demeure et se porte ailleurs… « Quoi que ce soit qui tombe en notre connaissance et jouissance, résume Montaigne, nous sentons qu’il ne nous satisfait pas, et allons béant après les choses à venir et inconnues, d’autant que les présentes ne nous soûlent point ».

Alors que le présent est tout, que le passé est fini et l’avenir fumée. Les choses présentes, « non pas, à mon avis, qu’elles n’aient assez de quoi nous soûler, mais c’est que nous les saisissons d’une prise malade et déréglée », analyse Montaigne. Il se situe dans la lignée stoïcienne, pas si loin du bouddhisme par exemple, qui fait des craintes et souffrances l’essence même du tourment de vivre. C’est l’emprise que nous avons sur ce qui nous arrive qui est mauvaise, dit le Périgourdin, pas ce qui nous arrive. Tout est question de point de vue : à chacun de penser par soi-même et de discipliner ses instincts et passions par la raison.

Les quatre vérités de Bouddha sont que :

  1. tout est souffrance car tout passe (la vie, les choses, la santé, l’amour, l’appétit)
  2. l’origine de la souffrance est le désir, qui allume l’illusion ou l’angoisse
  3. la délivrance est dans l’abolition des appétits vers le toujours autre et le toujours plus
  4. la voie pour y parvenir est la discipline du milieu juste : ni hédonisme, ni ascétisme, mais l’existence ici et maintenant selon la voie droite.

Évacuer le désir d’autre et d’ailleurs pour accueillir le présent tel qu’il vient ici et maintenant rassérène et rend sage. « Notre appétit est irrésolu et incertain ; il ne sait rien tenir, ni rien jouir de bonne façon », dit Montaigne. L’humain banal préfère ses désirs et ses espérances aux réalités du moment. Il ne vit pas à chaque instant mais toujours se projette, jamais en paix, l’angoisse au cœur. La voie du sage est celle du milieu, si chère à Montaigne dans la lignée stoïcienne. Elle est celle qu’il faut suivre si l’on veut être quiet et non inquiet, sage et non fol.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Étape en forêt sur le chemin de saint Michel

Nous commençons notre randonnée du jour par les escaliers en marbre de la Casa del Pellegrino. Nous descendons en effet les six niveaux jusqu’au parking. En face, de l’autre côté de la route qui quitte la ville, s’ouvre le sentier des pèlerins SM (saint Michel et sado-maso) que nous emprunterons à la suite de milliers d’autres. C’est la voie sacrée des Lombards qui va d’Espagne à Jérusalem en passant par le Monte Sacro et son abbaye bénédictine dédiée à la Sainte Trinité.

Des vaches ont déposé des bouses en plein milieu du sentier. Nous dévalons 500 m de dénivelée sur les blocs d’immeuble laids et serrés du Monte aux pentes pelées avant une marche dans le vallon, le plus souvent à l’ombre. Le chemin pierreux est, comme hier, vite ennuyeux. Nous avons trois heures de marche jusqu’au pique-nique, à l’orée d’une forêt de chênes verts.

Le guide sort sa gamelle et des sacs. Il prépare une salade à tout, comme il en a le secret. Il mélange aujourd’hui roquette, lentilles, fromage, menthe séchée, carottes râpées, fenouil émincé, haricots rouges – du frais et du bocal. En antipasti, une tartine de bon pain agrémentée d’une préparation à la truffe appelée crema di tartuffo. Du vin rouge Nero di Troia de Puglia 2017, du fromage de brebis, deux prunes. Tel est le déjeuner, copieux.

Après la sieste, une longue côte qui monte sur la route et sous le soleil, et nous arrivons au bout des gourdes comme au bout du chemin. Le gîte rural de l’Agroturismo nous attend, ses bungalows, sa piscine (fermée la semaine dernière) et son restaurant sous pergola avec la cuisine de la nonna. Il est 17 heures. Le guide veut encore nous faire grimper, selon le programme, le Monte sacro en face, 1h30 aller-retour et 300 m de dénivelée supplémentaire. Cela finira d’achever les puristes du pédestre sous le prétexte aller voir des ruines d’une abbaye bénédictine à la Sainte Trinité, détruite au XIIe siècle, établie sur un ancien temple à Jupiter.

Quatre sur quatorze du groupe montent la dernière étape. C’était intéressant, sans plus ; cela valait-il le détour ? Ceux qui ont fait effort disent évidemment que oui, mais dans leur for intérieur ils sont plus mitigés, ils l’avouent en aparté. Les filles se murgent aux limoncello maison, je les entends rire de ma fenêtre. Je suis dans un studio avec lit matrimonial, lits superposés pour les enfants, une salle de bain et la cuisine aménagée séparée.

Le dîner est à 19h45. C’est le nonno qui est le chef. La nonna (qui se prénomme Libera) et leur fille (Immacolata) font le service. Antipasti de bruschetta, fromage, aubergines et poivrons grillés de leur production, orecchiette sauce poivron, câpres, fromage râpé de chèvre et basilic ciselé, ragoût de bœuf-carottes accompagné de vert de bettes, tarte à la ricotta mi-vache mi-chèvre. Nous terminons par le limoncello de la nonna. Je l’ai à peine goûté, il contient trop d’alcool et de sucre pour mon goût. Après mes trois verres d’eau à l’arrivée, je bois encore plusieurs verres d’eau frizzante le soir.

Histoire à table : un météo en Terre-Adélie est parti pour une mission de six mois. Il raconte que le cuisinier de la base s’isole tous les soirs avec un livre. Il ne participe pas aux réjouissances de ses camarades. C’est en fait un catalogue des poils pubiens de toutes les femmes qu’il a baisées depuis sa plus tendre puberté. Cette histoire macho a l’heur de faire rire même les filles.

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JR Dos Santos, Codex 632 – Le secret de Christophe Colomb

Un thriller cryptographique sur l’homme le plus célèbre de la mondialisation. Sauf que Christophe ne s’appelait pas porteur de Christ (il était juif), ni Colomb (mais plutôt Colonna). Il n’était pas Génois (surnom que donnaient aux Juifs les Espagnols de l’Inquisition) mais né « à Cuba » (village au sud du Portugal), ce qui lui a fait changer le nom de l’île Hispaniola en cette Cuba que nous connaissons aujourd’hui. Il n’était pas « fils de tisserand » mais issu de la petite noblesse portugaise apparentée à la reine, avec des origines italiennes et juives. Avec ce livre, vous saurez tout sur le colon.

Mais il s’agit d’une fiction, donc avec des parties extrapolées ou inventées. Nul historien ne sait vraiment où est né et comment s’appelait Christophe Colomb, qui a toujours soigneusement caché ses origines. L’hypothèse de l’auteur est qu’il était très mal vu d’être « juif » au moment où Isabelle la Catholique les boutait hors d’Espagne, en cette même année 1492 où le navigateur part justement pour découvrir « les Indes ». Tout en sachant manifestement qu’il ne s’agissait pas de l’Asie mais d’un continent entre les deux, et sur ordre du roi du Portugal, Henri le Navigateur, pressé de haute politique. Le souverain portugais aurait encouragé le juif banni Colonna rebaptisé (si l’on puit dire) en Colomb de solliciter la monarchie espagnole pour lui faire miroiter la découverte des fausses « Indes » afin de la détourner des Indes véritables que Vasco de Gama allait « découvrir » opportunément, tout en négociant un traité de partage du monde sous l’égide du pape, le fameux traité de Tordesillas qui partage le planisphère à coloniser en deux au profit des monarchies catholiques.

Si ce n’est pas l’exacte vérité, c’est bien trouvé, diraient les Italiens. Et le lecteur (qui ne connait pas grand-chose à Colomb), dévore ce livre consacré aux recherches cryptiques, aux documents historiques plus ou moins remaniés, voire carrément faux, aux spéculations sur la Kabale, la Terre promise, le Graal, les Templiers, les cartes écrites en hébreu, les interrogations érudites sur qui savait quoi et quand.

Le reste est accessoire et, disons-le, très faible. L’intrigue est indigente, n’importe qui n’a pas les aptitudes à écrire un Da Vinci Code (un livre excellent !). La psychologie des personnages est nulle, caricaturale sans pousser jamais au bout et sans ces contradictions si humaines qui font le sel d’un roman, même d’action. Les histoires de bonne femme, sensées donner un aspect affectif au thriller, selon la norme, sont réduites à l’ennui le plus profond.

Comment un jeune prof habitué aux étudiantes peut-il se laisser circonvenir par une fausse étudiante qui n’y connait rien, qui feint de s’intéresser à ses recherches et le fait parler pour l’espionner, et n’hésite pas à faire la pute pour en savoir plus ?

Curieux que le professeur précédent, dont il reprend les recherches soir mort brutalement alors qu’il déclarait avoir fait une grande découverte.

Curieux que le chercheur, mandaté pour poursuivre la mission par une fondation américaine ne « cherche » même pas à en savoir plus sur cette mystérieuse entité dont les objectifs sont très vagues.

En bref, ce n’est pas crédible. Et les derniers chapitres destinés à fournir un happy end obligatoire à tout ceci sont d’un ennui… mortel.

Heureusement qu’il y a la quête ! Vous saurez tout sur le colon : le vrai, le faux, le dur, le mou… Se lit au galop puis se jette – selon la dernière mode. L’auteur est un reporter de guerre reconverti, au moment de la parution, dans la présentation du journal de 20 h au Portugal. Il est donc très au fait de ce qui plaît et se vend. Contrepartie involontaire, il nous ferait presque aimer le Portugal, pays excentré trop délaissé en Europe.

José Rodrigues Dos Santos, Codex 632 – Le secret de Christophe Colomb (O Codex 632), 2005, Pocket 2021, 443 pages, €7.95 e-book Kindle €9.99

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Sanctuaire Sant’Angelo

Dans ce sanctuaire est apparu Saint-Michel lors d’une épidémie de peste. Le campanile de 1273 signale puissamment sa présence aux pèlerins pour cette étape obligatoire vers la Terre sainte. Nous croisons d’autres pèlerins polonais.

Dans la grotte du culte, après 84 marches vers les sous-sols du sanctuaire, une cathèdre en pierre date du XIIe siècle. Une porte de bronze ramenée de Constantinople date de 1076. L’aménagement d’autel est du règne de Charles 1er d’Anjou.

Des statues de Saint-Michel terrassant son dragon sont disposées çà et là, dont une du XVIe. A gauche de l’autel, le puits qui recueille l’eau « miraculeuse ».

Pour cinq euros, nous accédons à la crypte où sont rassemblés des fragments de sculptures des édifices religieux de la ville. Il y a de belles choses dont un saint Sébastien tout troué, plusieurs saint Michel terrassant le dragon, un Christ au visage ovale et à barbiche très prenant.

Tout au fond serait apparu l’archange. Un son et lumière en plusieurs langues y fait référence.

Dans le musée de la dévotion, des ex-voto de membres en fer-blanc mais aussi des dessins et peintures en reconnaissance d’avoir été sauvé : de la noyade, d’être renversé par une charrette, d’être tombé dans un trou, d’une opération chirurgicale…

Nous trouvons depuis la crypte un ascenseur direct pour notre hôtel qui jouxte le bâtiment.

Nous dînons comme hier à 20 heures à l’hôtel, les tables voisines accueillent un autre groupe de Polonais à la conversation animée, alcool aidant. J’ai les jambes raides, je ne suis pas le seul.

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Zoé Gilles, Les (non) Ons

Le livre s’ouvre sur une citation de Nietzsche sur l’art de la nuance, qui ne vient aux jeunes qu’après qu’ils se soient heurtés violemment aux réalités. Aristote et sa logique binaire est l’ennemi intime de l’autrice. Il aurait conduit à la grande catastrophe, appelée le « Ça » – comme le destin de la conscience individuelle pour Freud. L’ami Alex l’avait pronostiqué : « La civilisation est livrée à une utilisation indiscriminée d’une science et d’une technologie menaçant l’espèce humaine, et même la vie tout court » p.21. Alexander Grothendieck, le géomaticien de génie qui a réellement existé…

Le « Ça » survient en 2033, juste un siècle après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ce n’est pas un hasard mais l’effet (un brin complotiste) de « la dernière expérience scientifique terrestre, lancée dans le plus grand laboratoire conçu permettant d’accélérer des particules à une vitesse proche de celle de la lumière ». Les expériences du CERN sur le boson de Higgs auraient fait exploser la Terre, réorganisant ses particules. Il n’y aurait eu que 1021 survivants, préservés par le financeur, Max Gogol. Cet ex-industriel chimique et biotechnique anglophone semble calqué sur Elon Musk et sur le PDG de Google Larry Page, transhumaniste nommé « leader international de l’économie du futur » par le Forum économique mondial en 2002.

Et pourquoi cette recherche forcenée de la pierre philosophale malgré les risques ? Le monde subissait déjà une catastrophe écologique (air connu) doublée d’une catastrophe sociale (de plus en plus de très riches et de très pauvres), triplée d’une catastrophe de l’IA – l’intelligence artificielle: « Sur les six milliards qui n’avaient pas succombé au régime maigre, l’humanité ne comptait plus qu’entre 5 à 30 % au mieux de non-SOPVA par empire, c’est-à-dire d’individus produisant encore un revenu (les SOPVA étant les « Sans occupation productive de valeur ajoutée », économique il va de soi) – donc plus d’échanges, plus de vie… p.41 » A la pointe de l’écologisme techno, « L’humain représente un risque biologique. Pas la machine » p.41.

Car l’humanité, qui se croyait au sommet de l’Évolution, s’est abêtie en masse avec la technique (air connu). « Pour Homo, formé, trompé et traité comme la masse des objets sur lesquels les matérialistes exerçaient consciemment leur pouvoir, penser au-delà des chiffres ou du bout de son nez était devenu inutile. Les technologies faisaient cela si bien à sa place. Mais si avide d’énergie, ce diable bicéphale, ce duo diabolique éteignit progressivement le peu des lumières qui brillaient encore en lui… » p.169. La consommation orientée avait abruti la jeunesse (air connu) : « Au cours des secondes Trente moins Glorieuses de leur grande Histoire universelle (1995-2025), la jeunesse avait été le mieux préparée à clapoter dans la fange. Dès leur naissance, leurs esprits étaient remplis d’hallucinations, fantasmagories et autres arguties des fictions niant la réalité : divertissements dilatoires de merveilles en 4D, diffusion de la matière, des objets et des êtres à travers des faisceaux lumineux » p.273.

Apollonios, Italien, « philosophe-expert en mythologie » intervenait sur les dangers des Nouvelles Technologies avant la catastrophe ; comme d’autres, il l’avait bien dit. Il est devenu Toa, le 33ème survivant et est appelé On33. Avec son quintette de savants, et Moa, il va s’efforcer de mettre sur mémoire wiki tout le savoir humain depuis les origines, en évitant les impasses ayant conduit à la catastrophe.

Mais Gogol a tout réorganisé sous le signe de l’IA. Les humains sont trop bêtes et ils doivent être augmentés et réduits en même temps : transhumanisés et disciplinés. Au service de quel But ? Pas repeupler la Terre, les survivants ont été stérilisés ; mais ils ont été rendus immortels. Vers le « on » impersonnel, le « on est con » du proverbe. Non sans message politique subliminal partial (air connu) « En marche, en marche, susurre-t-il amèrement ce vieux slogan politique. Vers où ? Vers On… » p.178.

L’idéal social est celui d’une ruche. Tout est « on » : le langage, réduit au basique des mille mots en Onglish, les relations sociales réduites à l’Onmitation, le décor des murs. « Ces miroirs étaient censés leur montrer tous leurs actes, postures et mimiques à chaque seconde de leur vie afin de les aider à mieux se comporter civilement en public et à se découvrir en privé » p.8. Surveillance stalinienne de conformité, déjà en usage dans la Chine de Xi : « Grâce aux « captOns » qui ont été implantés dans vos cerveaux avant votre sortie du camp, les consciences seront happées et dirigées en permanence » p.158. L’informatisation des corps et des consciences sera assurée par un système de contrôle central : « les Ons seront technologiquement augmentés lors des régénérations et après une sauvegarde journalière qui aura « purifié » leurs cerveaux grâce à des mises à jour utilitaires » p.162.

Nous sommes dans la science-fiction d’une philosophe un brin ardue qui projette les tendances dans l’air du temps pour brosser le portrait d’un futur très noir. Le récit prend peu de place à l’inverse des « carnets » de réflexion de l’intellectuel Apollonios sur ce qui lui arrive. Un 1984 relooké 2033 mais qui n’a pas sa force, confondant trop volontiers l’essai et le roman. La partie théorique (ennuyeuse) aurait gagnée à être clarifiée et nettement résumée, tandis que la partie action ou romance aurait gagnée à être mieux développée. Au lieu de quoi l’acte de « résistance » final qui fait pleuvoir la science de l’humanité sur les Neandertal au cerveau pas vraiment apte à la saisir paraît un peu incongru.

Reste un déroulé logique de tendances mortifères qui, si elles n’étaient pas compensées dans l’avenir, pourraient nous conduire à une catastrophe. Vraisemblablement pas celle du collisionneur de hadrons, mais un repli sur eux-mêmes des « empires » dans le moutonnisme général pseudo « démocratique » où la pensée critique aurait bel et bien disparue et où fleuriraient les dictatures sans contrepouvoirs.

Zoé Gilles, Les (non) Ons, 2022, 320 pages, €20.00 e-book Kindle €9.99

Le blog de Zoé Gilles

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Lord Jim de Richard Brooks

Lord Jim (Peter O’Toole) n’est pas lord mais seulement de bonne famille. Il prétend. Dans lignée de Carlyle (Le culte des héros, paru en 1841), il croit que l’héroïsme vient de l’esprit et qu’il entraîne le corps mais, dans l’action, il s’aperçoit que son corps ne suit pas : il a peur, il hésite, il flanche. Est-il « un lâche » comme la (bonne) société (morale) veut le faire croire ? Ou n’est-il au fond qu’un homme ordinaire confronté parfois à des événements extraordinaires auxquels il réagit en fonction de ce qu’il est : avec ses tripes, ses passions, son idéal ? Le héros et le lâche sont le même humain et le fil est ténu entre l’un et l’autre.

Mais nous sommes en 1900 et la société impériale victorienne britannique n’admet pas que l’on soit métissé. Chacun est ou noir ou blanc et doit choisir son camp. Cela vaut pour la race comme pour la morale. Un officier de marine ne doit pas abandonner son navire, ni ses passagers, même si le bateau doit couler et que la tempête fait rage. Un Blanc ne doit pas se mettre du côté des basanés, même si ceux-ci sont chez eux, dans leur droit et revendiquent la simple liberté. Le devoir, comme la morale, sont exclusifs et impériaux. Ce n’est rien d’autre que ce que prônent aujourd’hui Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Trump ou les Le Pen : ils en reviennent au siècle dernier traditionnel, mâle et blanc, sûr de lui-même et dominateur.

Pour Carlyle, le héros produit l’histoire, il l’accouche en prophète, « une divine forme d’homme » prenant la place des dieux de jadis. Il est le capitaine, le chef, le guide. Jim se veut ainsi, rêvant son idéal. Il commence pilotin avant de passer officier et réussit tout comme il faut. Il sait commander, il sait réfléchir. Il n’y a que l’agir qui soit moins assuré. Il n’a pas l’âme aristocratique qui privilégie l’action à la réflexion mais plutôt l’inverse ; il n’est pas entièrement maître de lui, définissant le bien et le mal. Son imagination en folle du logis lui fait entrevoir le meilleur mais aussi le pire. Ainsi lorsque, engagé sur un vieux vapeur rouillé, le Patna, un débris flottant cogne brutalement la coque dans la tempête. Il va voir dans la cale et aperçoit quelques fissures d’où l’eau sourd, mais sans plus. Son imagination s’enflamme et, amplifiée par la panique du bosco, le submerge de l’idée que le bateau va couler à brève échéance. Le rafiot est rempli de musulmans en route vers La Mecque et seuls deux canots de sauvetage sont prévus. Jim hésite, dernier sur le pont alors que le capitaine, le bosco et un homme d’équipage (tous Blancs) l’exhortent à sauter. Il ne doit pas, il a donné sa parole à l’imam qui l’a questionné, sa morale idéaliste le réprouve, son devoir d’officier aussi – mais sans se l’expliquer, sauf par un trou noir de ses instincts, il se retrouve dans le canot qui s’éloigne du Patna.

Les quatre hommes sauvés des eaux rejoignent un port d’Indonésie et se retrouvent… face au Patna qui n’a pas coulé mais qui a été remorqué par un autre navire. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé mais il a chu. Dès lors, comme le Christ, il va vivre jusqu’au bout sa Passion, finissant par mourir pour une idée. Au lieu de se taire, il va demander une enquête et témoigner ; il sera dégradé et radié, dans la réprobation morale générale – sauf celle du capitaine français qui a porté secours au Patna, qui déclare qu’il ne sait pas comment il aurait réagi lui-même en pareilles circonstances. Car il y a de la marge entre la théorie morale des juges et de la Compagnie sur le courage, la loyauté, l’honneur – et les réalités humaines du terrain en mer, souvent hostile et terrifiantes. Mais il faut faire « un exemple », il faut assurer « la confiance », autrement dit poser un type d’homme rigide qui ne fléchira jamais en toutes circonstances (et en apparence), même si ce n’est que de l’idéalisme, la version petite-bourgeoise de l’Honneur aristocratique.

Dès lors, Jim, qui laisse son nom et son grade pour se fait appeler simplement Jim, va faire tous les petits métiers en Asie du sud-est pour survivre, jusqu’à ce qu’il sauve de l’explosion une barcasse qui débarque dans un comptoir des barils de poudre. Un indigène au simple linge autour des reins a mis le feu exprès, sur ordre, pour faire sauter la cargaison mais Jim refuse cette fois de sauter, préférant agir. Il éteint le feu en éventrant des tonneaux de bière. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé de sa faute précédente mais il a rebondi. Stein le chef du comptoir (Paul Lukas) l’a vu aux jumelles et lui propose une aventure : convoyer ces barils de poudre et des fusils à répétition en remontant une rivière jusqu’au comptoir de Patusan, où il remplacera l’agent Cornelius qui a renoncé (après avoir déchu en épousant une indigène pour lui faire une fille).

Il s’agit d’une aventure car un « général » s’est intronisé seigneur de la guerre pour exploiter les mines d’étain et de pierres précieuses en rendant esclaves les pêcheurs et les villageois. Il a torturé et soudoyé Cornélius pour qu’il l’aide et celui-ci, lâche, a cédé. Jim est chargé de livrer des armes aux villageois pour qu’ils se défendent contre le général et ses hommes de main. Évidemment le petit vapeur qui devait remonter la rivière n’est « pas disponible » selon Marlow, le courtier véreux au rire gras qui sert d’intermédiaire (Jack Hawkins). Jim loue un voilier. Évidemment l’équipage de deux indigènes engagés par le courtier est vérolé par un traître à la solde du général s’est infiltré, le même indigène en pagne qui avait mis le feu à la barcasse transbordant la poudre. Il incite sous la voile son compagnon à aller tuer le Blanc avant que, voyant son hésitation, il ne le poignarde lui-même dans les reins en l’accusant d’avoir voulu tuer le capitaine. Jim n’est pas dupe et arme son fusil à répétition, ce que l’autre n’avait pas prévu. Il lui obéit donc en esclave – mais pour la « bonne » cause, à l’inverse des villageois qui travaillent pour le général – et s’empresse de fuir à la nage lorsque le bateau est échoué près de l’arrivée.

Jim débarque un à un les barils de poudre et les caisses de fusils et les cache, aidé d’un gamin en pagne qui compose des pièges à feuilles pour les cacher dans les arbres. Sauf un baril, qui lui permet de faire sauter le bateau devant les gardes armés du général (Eli Wallach) qui viennent s’en emparer, prévenus par le traître nu. Jim est pris, amené devant le général et devant Cornélius en retrait (Curd Jürgens). Il est enchaîné et sera torturé au fer rouge pour lui faire avouer l’endroit où sont cachés les autres barils car il n’y a eu qu’une seule explosion sur les neuf qu’il aurait dû y avoir, une par baril de poudre.

Pendant ce temps, les villageois organisent la résistance et la fille de Cornélius (Daliah Lavi), restée du côté des villageois, réussit à délivrer Jim en lui faisant prendre la place d’un prisonnier mort dans un linceul blanc. Une scène de suspense est lorsque Cornélius le soupçonne et tire au pistolet sur le linceul, croyant tuer le fuyard : mais ce n’est qu’un cadavre, Jim a sauté le mur une fois les gardes hors de vue. Il va dès lors organiser la résistance, en capitaine et en chef, héros malgré lui (ou peut-être à cause de sa Faute). Ce sont les indigènes qui vont le nommer « lord » pour marquer son essence supérieure de guide d’hommes. C’est que Jim a de grands projets héroïques pour « son » nouveau peuple : délivrer le village de l’esclavage, chasser le général et ses sbires, développer le commerce sur la rivière, négocier l’achat de machines pour rationaliser l’ensemble, construire un pont…

Dans la lutte pour investir le fort et faire sauter la réserve de munitions des exploiteurs, les lances en bambou sont remplies de poudre et d’une mèche, formant ainsi de parfaites armes détonantes ; un vieux canon rouillé est remis en service et parvient à tirer plusieurs fois avant d’exploser ; les fusils à répétition font merveille. Le général est tué dans une explosion après avoir tué le traître nu censé garder Jim, mais Cornélius fuit avec quelques pierres précieuses qu’il cherche à négocier. Il entraîne dans son aventure à lui un capitaine déchu qui se fait appeler « gentleman » Brown (James Mason). Ils remontent le fleuve au vapeur, avec le courtier véreux Marlow, tous résolus à mettre la main sur le trésor amassé dans un souterrain et à revenir à la civilisation riches et respectés : leur héroïsme à eux.

C’est alors la lutte des deux officiers déchus, celui qui veut la rédemption et celui qui persiste et signe. Ni l’un ni l’autre ne gagneront mais la Morale transcendante sera sauvée, non sans dommages collatéraux : le gentil gamin qui a aidé Jim est tué d’une balle tirée par Brown ; le fils du chef du village (Jūzō Itami), devenu ami de Jim est tué d’un lancer de poignard alors que Brown avait « donné sa parole » de quitter les lieux. Les indigènes sont tous presque nus, dans leur vérité immédiate corporelle, passionnelle et morale, tandis que tous les Blancs sont vêtus, certains de restes d’uniformes en guise d’armure sociale, comme pour masquer leur nature profonde pour un idéal affiché, un futur rêvé, ambitionné, à venir. Quoi d’étonnant à ce que le capitaine déchu ait sa propre « vérité » sur ce qu’il jure ? Comme Jim s’était engagé « sur sa vie » à ce que la parole du traître soit respectée – et qu’elle ne l’a pas été – il se livre au chef (Tatsuo Saitō) qui a perdu son fils, qui le tue devant la foule assemblée avec son propre fusil. Jim a accompli son destin et il est incinéré avec le gamin et l’ami.

Le film a été tourné au Cambodge et livre un orient somptueux, un village grouillant de vie, des cérémonies bouddhistes de grand style et une jungle luxuriante. C’est au « paradis » que se livre la lutte des héros, les humains apparaissant bien dérisoires avec leurs volontés, face à la nature puissante et indifférente.

De façon un peu grandiloquente et avec un acteur à l’apparence invertie dont les yeux paraissent maquillés, Richard Brooks signe une seconde adaptation du roman de Joseph Conrad, Lord Jim, après celle (en muet) de Victor Fleming en 1925. Peter O’Toole était parfait dans le rôle ambigu de Lawrence d’Arabie ; il l’est moins à mon avis dans ce Lord Jim.

DVD Lord Jim, Richard Brooks, 1965, avec Peter O’Toole, James Mason, Curd Jürgens, Eli Wallach, Jack Hawkins, Daliah Lavi, Paul Lukas, Akim Tamiroff, Jūzō Itami, Wild Side Video 2016, 2h17, €10.00 blu-ray €16,60

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Abbaye Sainte-Marie de Pulsano

Nous sortons de la ville à pied par le chemin fermier. Juste à l’écart des dernières maisons, les bâtiments de la ferme sont rustiques et rouillés mais les étables ont l’air conditionné. Nous croisons des vaches à clarines qu’une moto fait fuir en venant vrombir en sens inverse. Nous voyons aussi quelques chèvres et cela sent fort.

Le soleil est présent mais parfois voilé et une petite brise agréable pour marcher tempère l’atmosphère. Le chemin pierreux endolorit la plante des pieds. Le guide marche vite, même s’il considère que c’est lent pour lui. Le groupe souvent s’étire, surtout l’après-midi.

Nous prenons un pique-nique somptueux dans le dernier bois de pin avant les lapiaz. Le guide effectue une longue préparation tirée d’ingrédients divers de son sac qui fait monter le désir. Cette préparation sert aussi à faire passer le temps et à présenter une belle nappe. Les antipasti sont du speck sur gressins. Ils sont suivis d’une salade composée à dominante roquette, forte en goût ici. Le vin rouge est plus fruité et gouleyant que celui d’hier, bien que de cépage très noir.

Un chien blanc anti loup arrive sans bruit, puis trois dont un aboyeur, puis quatre autres plus rachos et bâtards. Ils attirent le berger qui vient les récupérer. Passent les chèvres qui tintinnabulent du cou. De loin, cela faisait penser à la sonnerie d’un téléphone portable – c’est dire si nous devenons conditionnés… Les loups existent en effet dans cette partie de l’Italie. On ne les voit ni les entend, mais le nombre de chiens Patou montre que la menace est bien réelle pour les troupeaux.

Nous repartons dans la pierraille sous le cagnard, alourdis de salade et de fromage en plus d’un demi verre de vin (chacun). Nous portons chapeau couvrant et lunettes de soleil, crème solaire pour les moins vêtus. Parfois, des dolines dessinent un creux où pousse ronces et figuiers. Un trullo de pierres sèches s’élève bord du chemin. Nous suivons le chemin des pèlerins anciens, la Via Mickaelica pour aller honorer l’archange Michel.

Nous passons un hameau désert, composé surtout de belles villas résidentielles. Aucun bar mais une fontaine à robinet où je remplis ma gourde. Un figuier juteux nous offre ses fruits sur le chemin, puis une treille acide. Un second hameau, puis un chemin de chèvre encaissé entre deux haies de chêne vert. Les plus grands arbres de la famille du chêne sont pubescents ; dans ce terrain, il n’y a pas assez d’eau pour eux et nous en voyons rarement.

Nous tombons par un sentier raide aux marches aménagées dans la forêt ombreuse en creux de vallon. Un petit pont de bois nous ouvre une piste idéale, à l’ombre, à plat, sur un tapis de feuilles. Cela dure trop peu car les abords de la chapelle sont à découvert, à flanc de falaise, sous la chaleur réverbérée. Le sentier ouvre cependant le panorama sur la mer et le golfe de Manfredonia. Nous sommes descendus à 491 m.

De la chapelle, édifiée en 591 évidemment sur un temple païen et rebâtie en 1129 par l’intervention de San Giovanni da Matera et sa congrégation, ne subsistent que des ruines dues au tremblement de terre de 1646. Un bâtiment a été récemment reconstruit et des toilettes à robinet nous permettent de refaire encore de l’eau. Nous buvons beaucoup, largement plus d’un litre chacun. Depuis 1997 s’est installée une communauté monastique « bi-rituelle » (latine et byzantine). Nous visitons deux crèches aménagées sous une grotte avec de petits personnages en terre cuite, les acteurs de la Nativité puis les artisans de tout un village. Une église à icônes a été creusée dans la falaise et présente un autel du XVIIIe siècle ; des icônes modernes sont exposées dans la galerie le long de la nef, très dorées.

De la falaise, un raidillon conduit à l’ermitage, 300 m plus bas, sur les flancs de la vallée de Monteleone et Matino. Le chemin est aménagé en via ferrata car très glissant. Le seul qui ait été au bout pour affirmer son leadership de groupe n’a vu que cinq trous, quelques fresques, une citerne, des ruines sans intérêt. Nous en avons les photos sur le panneau touristique avant le sentier.

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Visite de Monte San Angelo

Hier soir et ce matin et ce matin nous croisons une palanquée de pèlerins polonais. Le Monte est catholique et, depuis Jean-Paul II le pape polonais, ce pays déverse ses touristes sur l’Italie. Nous avons affaire aujourd’hui à un car d’au moins quarante pèlerins, tous âges confondus de 30 à 75 ans. Hier, nous avons croisé un couple de Russes sur le sentier. À Bari, c’était deux mâles costauds, pâles et blancs, dans la basilique Saint Nicolas. Je reconnais facilement les Russes à leur apparence robuste et à leur teint trop blanc.

Il fait frais ce matin à 854 m et j’ai mis une couverture cette nuit.

Nous visitons l’extérieur du sanctuaire à saint Michel. Une inscription runique dite de Herebrecht figure dans la grotte.

Nous commençons la journée par l’église Sainte-Marie majeure, datant de 1170. Des sirènes tournantes forment une rosace sur le porche d’entrée de la cour. Frédéric II est représenté sur les tympans au-dessus de la porte qui date plutôt de 1198, agenouillé sous la Vierge au Bambin, la tête tournée vers le spectateur pour qu’on le reconnaisse.

À l’intérieur, une fresque représentant Saint-Michel et Saint-Georges. Le bénitier est païen. Une vierge en plâtre toute en rose et bleu, est entourée d’angelots potelés tout nus, de vraies pâtisseries.

Nous passons ensuite dans les ruelles montueuses de la vieille ville. Elles sont pittoresques mais beaucoup de maisons sont à vendre car trop anciennes. Elles sont à restaurer, à moderniser, et aucune place n’est prévue pour les voitures dans les rues trop étroites de cette ville loin de tout. Escaliers, passages couverts, pavés, linge au-dessus de la rue, toits plats recouverts de tuiles romaines, paraboles et antennes se succèdent en chaos paysager.

Le château normand a été reconstruit par les Angevins, remanié par Frédéric II et agrandi par les Aragonais. Une date de 1491 est gravée sur l’un des murs. En face, une boutique d’artisanat en bois propose de petits cercueils cadeaux avec une cigarette dessus. Envoyer un cercueil, dans les pays romains, est souvent un signe de la mafia pour menacer celui qui le reçoit… Ici, cela se veut un cadeau fumant.

Le collège moderne est graffité, c’est un bâtiment assez grand au-dessus d’une place arborée qui s’ouvre vers la mer. Il y a peu d’animation dans la ville : ceux qui travaillent dans la plaine, à Mattinata ou Manfredonia, sont partis ; la noria de leur voiture est passée ce matin vers 8 heures et repassera sous ma fenêtre vers 18h30. La rentrée scolaire, dans le sud italien, n’a lieu que vendredi prochain. Les écoliers et collégiens sont en vacances du 15 juin au 15 septembre, soit trois mois pleins d’été.

La boutique l’Ange des saveurs propose tout un choix de produits typiques du lieu : orecchiette, tomates confites à l’huile, huile d’olive, fromages, saucissons, biscuits, amandes, légumes secs du pays et même des cannes en bois brut taillées dans les maigres forêts d’ici.

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L’homme public doit être économe, dit Montaigne

Le très court chapitre LII des Essais, livre 1, livre sans commentaire plusieurs exemples de « parcimonie des anciens » – un exemple pour Montaigne.

Un général victorieux de l’armée romaine en Afrique, volé par son valet à qui il avait confié l’entretien de ses sept arpents de terre, demande au Sénat son congé. Les sénateurs, fort sages, n’en font rien, préférant nommer quelqu’un d’autre à la conduite de ses biens et dédommager la famille du général. Lequel était trop précieux à la République pour le distraire de ses devoirs. Il coûtait moins cher de le laisser en fonction.

Caton l’ancien, consul en Espagne, a vendu son cheval de service plutôt que de le rapatrier à grands frais en Italie. Au gouvernement de Sardaigne, il faisait ses visites à pied avec un seul serviteur. Zénon, chef stoïcien n’avait aucune personne à son service.

En bref, ce n’est pas parce que la chose publique a un budget important qu’il faut en faire profit. La sobriété stoïcienne est une morale pratique dont les Anciens savaient s’inspirer – et que nos politiciens devraient adopter. Ils se goinfrent « d’économie » et de « sobriété écologique » mais se vautrent dans de gourmandes limousines pas vraiment électriques, accompagnés d’une pléthore de conseillers, assistants et gardes du corps, n’hésitant pas à prendre l’avion pour un oui ou pour un non.

Quant aux députés… le contrôle des fonds qui leurs sont alloués étant « éthique » et purement « interne », ils gaspillent à qui mieux mieux – alors que dans les pays scandinaves, tout euro dépensé en service doit être justifié d’une facture. Il n’y a que Fillon qui se soit fait prendre – par pure vengeance socialiste pour l’échec de Strauss-Kahn. La fameuse « justice » dont on se gargarise est donc à relativiser.

C’est plutôt par l’exemple et la réprobation morale populaire que les hommes publiques (tout comme les femmes publiques – puisqu’elles tiennent à cette féminisation un brin vulgaire), doivent être contrôlés. Montaigne a tenu à l’évoquer en ses Essais.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Monte Sant’Angelo

La route en lacets qui mène au Monte Sant’Angelo exige des pneus à clous l’hiver, comme indiqué par un panneau. Il y a au moins du verglas, parfois de la neige en altitude. Des grottes sont creusées dans la craie le long de la route, abris probables des bergers. Les abords de la ville sont très construits et les blocs d’appartements neufs se succèdent, formant comme les tours d’une forteresse en hauteur, dominant de loin la mer. Certains ont une vue époustouflante sur toute la baie jusqu’à Bari.

Ma chambre se trouve au quatrième niveau (mais au moins deux par rapport à l’accueil) dans la Casa del Pellegrino à Monte Sant’Angelo. L’hôtel jouxte le sanctuaire où l’archange Michel est apparu pour la première fois sur la terre à 854 m d’altitude, la première fois en 490 à un évêque de Siponte (faut-il croire cet idéologue intéressé ?), les seconde et troisième fois en 492 et 493 de notre ère.

La Casa del Pellegrino est construite sur la pente avec six niveaux, l’accueil à proximité du sanctuaire est le plus élevé au niveau six. Ma chambre se situe au niveau quatre le restaurant au niveau trois mais dans une autre aile où l’ascenseur le situe au niveau quatre. De quoi se perdre. Elle sert aux pèlerins, très nombreux, qui viennent jour après jour visiter ce très célèbre Mont Saint-Michel italien. Cinquante chambres permettent de loger 115 personnes, un restaurant, une grande terrasse, un auditorium et une chapelle permettent tout le confort moderne à la religion.

Nous dînons au restaurant de l’hôtel, grand comme un réfectoire de couvent avec des rideaux drapés pour former les deux ailes de l’archange. Un pichet de vin rouge et deux carafes d’eau (plate et pétillante) sont donnés pour quatre.

Trois plats nous sont servis, une entrée de charcuterie, une assiette avec deux pâtes, l’une à la tomate et l’autre à l’ail et aux pommes de terre, du veau rôti sauce roux au romarin. Pour finir, une assiette de morceaux de pastèque et de raisins pour la table servent à rafraîchir le gosier. Nous dînons à 20 heures et, à 21 heures, tout est fini. Le service est réglé comme chez les moines. Nous avons mangé plein de pâtes après en avoir eu plein les pattes.

Beaucoup de gens qui travaillent dans la région habitent le Monte parce qu’il y fait plus frais en été et que les canicules se multiplient « à cause du climat ». La ville compterait plus de 13 000 habitants.

Le pain de la région est réputé. Le midi, nous avons mangé un pain à la mie jaune, consistante et goûteuse, « le meilleur pain d’Italie ». Il paraît, selon celles qui sont allées boire une bière, que les boulangères de Sant Angelo ont de belles miches. Nous verrons.

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Les Magdaléniens ont campé à Etiolles

Les fouilles réalisées depuis 1972 (50 ans !) dans un champ des bords de Seine proche d’Évry, à Etiolles, face à l’ancien couvent des Dominicains devenu un temps École normale de l’Éducation nationale, ont mis au jour de multiples habitations de campement nomade autour de l’époque de Lascaux, 13 000 ans avant notre ère (datation C14 effectué sur des ossements découverts). Le climat était plus froid, des troupeaux de rennes passaient à gué la Seine à cet endroit, une petite île les y aidait. Les tribus du Magdalénien les suivaient au rythme des saisons et profitaient du gué pour en prélever leur part. Ils chassaient aussi le bison, dont on a retrouvé des restes.

Les deux habitations dénommées U5 et P15, étudiées en détail par Nicole Pigeot (1987) et Monique Olive (1988), donnent des renseignements inédits et précieux sur l’organisation des activités et les relations sociales entre les deux habitations. Du silex à l’expertise technique, de la répartition des vestiges à l’espace familiale, des habitations à la hiérarchie sociale – voilà tout ce que peuvent révéler un sol archéologique en place et mis au jour dans les règles de l’art !

Le sol archéologique d’Etiolles est exceptionnel car l’enfouissement des restes d’habitation et de taille des silex a été homogène, effectuée par le limon de la Seine, et la qualité de l’enregistrement archéologique exemplaire, selon la méthode Leroi-Gourhan. J’y ai participé. Le remontage des éclats de silex dispersés sur le sol afin de reconstituer le nucleus (le caillou originel), montre la circulation intensive des objets, donc le déplacement des gens.

Le niveau appelé U5-P15 groupe des vestiges organisés autour de six foyers de pierres brûlées, montrant des unités d’occupation séparées par des espaces vides de témoins sur le sol. Des pierres cerclent l’habitation à foyer central comme des calages de peaux pour une tente conique. Le foyer de pierres brûlées dans lequel on retrouve de la cendre est entouré de vestiges denses. Plusieurs amas de silex (vidanges de débitage ou dépôts) sont étalés à l’extérieur de l’habitation. On distingue par l’analyse une habitation principale, U5 et une habitation secondaire, P15. Les pierres dessinent deux issues, vers le sud et le ruisseau, l’autre vers l’ouest et la Seine.

En U5, les habitants ont débité 59 nucleus plus 17 laissés encore bruts. Des outils (burins surtout, grattoirs, quelques becs-troncatures, supports aux bords retouchés) et l’épandage d’ocre témoignent indirectement de la diversité des travaux réalisés dans l’habitation, surtout autour du foyer. Des fragments de pierres chauffées dans et autour de l’aire de combustion ainsi que les vidanges rendent compte d’un entretien régulier du feu. Quelques éléments de parure en coquillage (une vingtaine de dentales) autour du foyer pourraient montrer la fabrication d’objets de parure ou l’ornementation de vêtements.

Les tailleurs s’installent d’un côté du foyer tandis que le côté opposé est plutôt réservé aux tâches domestiques. « Autour du foyer, un espace collectif et polyvalent, lieux des débitages « élaborés » et des tâches liées aux armes de chasse ; près de la paroi de la tente, un endroit réservé au repos, probablement plus personnel. La division de l’espace intérieur est soumise à des contraintes sociales rigoureuses en relation avec la compétence des tailleurs et l’utilité de leur production laminaire pour le groupe. Au centre, les meilleurs tailleurs débitent les meilleurs nucléus, produisant en série les meilleurs supports, les plus longs, et œuvrant pour la communauté ; en périphérie, les jeunes apprentis s’initient à la taille ; entre les deux, dans la zone intermédiaire, on retrouve des débitages « simplifiés », c’est-à-dire plus ordinaires et occasionnels. » Ainsi parlent les archéologues après les fouilles (référence citée en lien plus haut). Car l’analyse des vestiges est aussi importante que leur trouvaille et que leur relevé soigneux. A l’extérieur de l’abri, les amas sont interprétés soit comme des ateliers de taille, soit comme des aires de rejet. En bref, « la diversité des activités, domestiques et techniques, réalisées autour du foyer et la mise en évidence de débitages maladroits évoquent la résidence d’un groupe familial, comprenant des adultes et des enfants. »

Quatre unités avec foyer apparaissent comme des zones d’activités annexes autour des habitations. « Le secteur consacré au débitage est surtout dévolu à l’apprentissage puisqu’un ou deux jeunes tailleurs inexpérimentés s’y sont installés. D’autres tâches y ont laissé des témoignages discrets comme l’indique la présence de quelques supports laminaires isolés et d’une concentration de chutes de burin révélant à travers cette opération de réaffûtage un travail des matières osseuses. » Les noyaux de silex bruts (nucleus) sont mis en forme à l’extérieur puis débités en lames supports d’outils divers dans un autre, montrant la spécialisation des tâches.

Les apprentis tailleurs pouvaient s’exercer dans les unités de résidence comme près des foyers extérieurs. Si à l’intérieur de l’habitation U5, ils étaient cantonnés en retrait du foyer, proches de l’espace de repos, il ne semble pas que dans le reste du campement, y compris dans l’habitation P15, leur emplacement ait été soumis à des règles strictes. En outre, la proximité de ces débitages maladroits à côté d’autres plus productifs suggère que ces jeunes tailleurs s’initiaient en compagnie d’adultes compétents. Trois moments clefs sont clairement établis par les remontages (activité consistant à relier chaque éclat de silex découvert et dûment répertorié à son nucleus originel, comme dans un puzzle en 3D). Le premier se situe entre la préparation et la phase de débitage laminaire ; le second en cours de débitage laminaire quand le nucléus est repris pour une opération moins ambitieuse ; le troisième en fin d’exploitation quand le nucléus, devenu moins productif, est repris par un tailleur peu qualifié. Ces remontages suggèrent des mouvements assez libres des jeunes entre les deux tentes, et des échanges de nucléus pour ces apprentissages et non pour les débitages productifs. La règle semble être que les emplacements où s’exercent les apprentis sont en général distincts de ceux où s’installent les tailleurs compétents.

Le travail de la peau semble s’effectuer uniquement dans l’espace des habitations comme en témoignent les outils spécialisés, les peaux elles-mêmes n’ayant pas résisté au temps. Les restes de faune ont été mal conservés et parfois brûlés comme combustible dans les foyers. Dans ce qui subsiste, on constate une surreprésentation des jeunes rennes âgés de 1 et 3 ans et d’une sous-représentation des faons de moins d’1 an et des adultes de 6 à 10 ans.

La différence entre les habitations U5 et P15 suggère à la fois deux familles étroitement apparentées, peut-être une jeune et une plus mûre, un séjour sur plusieurs saisons dans l’année, l’hiver, le printemps ou l’été, et l’abandon de l’habitation P15 dans une phase ultérieure alors que l’habitation U5 continuait de fonctionner.

Les enfants ne sont pas confinés dans un lieu particulier et semblent, au contraire, libres d’occuper tout l’espace. On peut supposer qu’ils s’installent parfois à proximité d’adultes lorsqu’ils apprennent à tailler, « La diversité des activités, de fabrication et de consommation, et l’existence de débitages maladroits près des foyers domestiques attestent la présence d’adultes, homme et femme, et d’enfants dans chaque tente, donc des familles plus ou moins élargies. La maîtrise absolue reconnue lors de la conduite des débitages élaborés en U5 montre le haut degré d’expertise du tailleur responsable de ces opérations, sorte de spécialiste de la taille. Il en a probablement retiré du prestige auprès de la communauté dans son ensemble. C’est aussi en U5 que le chasseur le plus efficace (le très bon tailleur ou une autre personne ?) monte et répare les armes pour la chasse dont les produits alimenteront tout le groupe ».

Cette répartition des vestiges suggère une hiérarchie entre les familles, les plus compétents, plus vieux, mieux nantis, étant valorisés pour leur emplacement (U5 est surélevé et à l’abri des crues). Dans le même temps, des interactions constantes entre les deux habitations suggèrent une coopération et des échanges nourris.

La science peut tirer beaucoup de connaissances d’un vulgaire tas de cailloux !

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Randonnée au-dessus de la mer

Nous prenons ce matin le train de Bari à Foggia pour 1h24, puis un bus de la compagnie La Montanara viagge qui nous mène à 355 m d’altitude, à l’entrée du sentier naturel. Bari, c’est fini.

Nous débutons notre marche sous les pins d’Alep, les lentisques, les chênes verts, les oliviers. La brise de l’Adriatique tempère la chaleur. Des senteurs balsamiques rappellent la Grèce – qui est juste de l’autre côté de la mer.

Le bus du matin nous a lâché pour cinq heures de marche, 12 km diront les maniaques du Smartphone, à l’orée d’un sentier nature aménagé dans la « plus belle pinède d’Alep de toute l’Italie », dans la Vignanotica eara di Sosta. C’est ce qu’indique une pancarte à la sortie. L’itinéraire doit nous mener de la baie delle Zagere à la plage de Pugnochiuso. Le sentier est balisé de gros ronds jaunes d’œuf entourés d’un trait noir. Nous passons le Monte Barone à 355 m et je porte le melon jaune de 3.7 kg dans mon sac, en plus du reste. Chacun porte une part du pique-nique.

Nous pique-niquons sous un pin à la capitolla (sorte de copa), accompagné d’une salade mélangée de roquette, tomates et fromage du pays.

Nous poursuivons notre chemin forestier au-dessus des flots très bleus en bas des falaises de marbre. La côte est découpée en baies très jolies dans le paysage. Une plage de galets permet de nous baigner.

Le sentier monte et descend, surplombant les falaises au-dessus de la mer d’un bleu menthe glacée. L’eau est cependant à 25 ou 26°, très agréable au bain sur les rares plages de sable grossier ou de petits galets. L’eau a roulé le marbre blanc jusqu’à former de petits œufs de Pâques, des dragées ou des savonnettes d’hôtel, cailloux très jolis à tenir dans les mains tels des bijoux d’un blanc éclatant, particulièrement lumineux lorsqu’ils sont mouillés.

Il y a du monde sur la plage en ce lundi, même des enfants car l’école n’est pas encore ouverte dans le sud de l’Italie ; ils doivent rentrer à la fin de la semaine et sont venus en famille. Un certain Andrea de 10 ans en bermuda bleu, pas très sportif mais décidé, a fixé un masque sur son visage, pris un roseau pointu et des palmes à la main ; il part chasser le poulpe dans les rochers accompagné de son jeune frère de 7 ou 8 ans en slip rouge.

La falaise de craie étend son ombre sur les galets, montrant de gros nodules de silex dans les strates. Il est déconseillé de rester trop près car des morceaux tombent de temps à autre de la paroi.

Sur le sentier, le contraste entre le vert tendre des pins et le bleu lumineux de la mer est irrésistible. Différentes odeurs balsamiques de pin, poivrées de menthe, amères de romarin. Nous avons vu quelques amandiers passablement grillés, des figuiers proches d’une habitation où se trouve l’eau, des figuiers de barbarie bien gras aux fruits oranges hérissés de piquants, quelques arbousiers et lentisques. Une seconde plage s’ouvre plus loin, au-dessus de laquelle est installé un hôtel-restaurant avec piscine. Des rochers pointent dans l’eau, tels des chicots issus de l’érosion de la falaise, comme à Étretat. Il est déjà 17 heures et la seconde baignade en cet endroit n’a pas lieu ; il faut dire que le guide n’a pas retrouvé le chemin, aboutissant à un à pic.

Il nous faut remonter sur la route où le bus vient nous chercher. Des barrières anti plagistes verrouillent les chemins et nous devons enjamber des barbelés.

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L’enterré vivant de Roger Corman

Curieuse histoire que celle contée par Edgar Allan Poe et reprise au cinéma par Roger Corman. Une obsession : celle de la mort, mais la pire qui soit, par étouffement lent, dans son propre cercueil, alors que tout le monde vous a cru disparu et vous a enterré. La science du XIXe appelle cela la catalepsie, une vie inerte par hystérie ou hypnose qui a toutes les apparences de la mort.

C’est cela qui a traumatisé Guy Carrell (Ray Milland) lorsqu’il avait 13 ans. Son père mort et enterré dans la crypte familiale sous le manoir, dont il a entendu – ou cru entendre – la voix qui appelait désespérément dans la nuit. Devenu docteur en médecine, une exhumation a ravivé ce traumatisme. Le mort avait griffé le couvercle du cercueil et présentait un visage épouvanté, comme ayant lutté de longues heures avant de périr étouffé.

C’est pourquoi Guy ne veut pas se marier et qu’il repousse les avances de la trop belle rousse qui s’insinue auprès de lui, lascive, comme une démone biblique (Hazel Court). Puis il cède, voulant balayer ses obsessions. Mais elles reviennent, inexplicablement, par la musique jouée par sa chère et tendre qui est celle que sifflait le fossoyeur qui a exhumé l’enterré vivant ; par ce sifflement qu’il entend parfois dans le cimetière brumeux proche du manoir. Sa femme dit ne rien entendre, ne rien voir – lui si. Elle se dit inquiète et se répand auprès d’un docteur ami, le jeune et séduisant Miles (Richard Ney) ; elle l’implore de faire quelque chose. Mais la psychiatrie est encore en ses balbutiements et la médecine ne peut rien, sauf à distraire l’imagination. Or Guy Carrel s’enterre par lui-même dans ses obsessions, dans son manoir qu’il ne veut pas quitter, dans la crypte où sont enterrés ses ancêtres. A force d’être pris par la mort, il devient mort-vivant. Psychotique ? Ou coup monté ?

Car sa femme ambitieuse, sa sœur mortifère et les médecins férus de science s’ingénient à tenter de le sortir de l’ornière, tout en l’y enfonçant. C’est le cas lorsque Guy semble se remettre à la vie et détruit le mausolée qu’il s’était fait construire pour conjurer sa hantise. Son cercueil pouvait s’ouvrir d’une simple mouvement de son index, la porte du caveau être actionnée de l’intérieur, une échelle de corde donnant accès au toit était prévue au cas où, une sortie secrète, des provisions et même – acte ultime, du poison. Mais Guy a trop complaisamment exhibé tous ces gadgets devant sa femme et le docteur, son probable futur amant ; ils l’ont convaincu qu’il fallait détruire tout cela pour enfin revivre. Il a tout fait sauter avec la dynamite du derniers recours.

Mais cela l’obsède et l’épouse comme les docteurs s’ingénient à cette obsession. En parler, c’est la faire renaître à chaque instant, raviver le traumatisme. C’est son chien, assommé par la foudre, qu’il croit mort selon sa sœur et veut enterrer – juste avant qu’il ne se réveille ; un chaton miaulant derrière la cloison, placé là sans doute par sa tendre épouse, qu’il entend pleurer comme la voix de son père jadis et qui serait mort de faim comme lui. Le docteur l’a dit, il lui suffit d’un choc pour qu’il entre à son tour en catalepsie, autosuggestion somatisée. Lorsque tous arrivent à le convaincre d’ouvrir la crypte où son père est enseveli pour voir s’il présente les symptômes d’un enterré vivant qui se serait débattu, la clé a disparu. On apprendra vite que c’est la belle Emily qui la cache entre ses seins. Le squelette qui lui tombe dessus en est trop pour Guy et il entre aussitôt en ce que son esprit troublé a toujours redouté : en catalepsie.

Alors on l’enterre, dans un cercueil mais pas dans la crypte, selon ses vœux dans le cimetière. Ce sont les deux fossoyeurs payés par les docteurs qui vont le déterrer pour servir à leurs études en laboratoire. Réveillé vivant, il en profite pour trucider les ouvriers et pour se venger de tous. Sa trop belle femme, rousse perfide comme il est dit dans la Bible, sera enterrée vivante selon le sort qu’elle lui a réservé ; le docteur qui voulait le disséquer sera électrocuté par la pile qui servait à ses expériences sur les nerfs.

Mais prendre la vie est apanage de Dieu, pas des hommes ; s’ils le font, ils doivent être punis. Même si, lors de la cérémonie du mariage à l’église, un coup de tonnerre est venu opportunément contester au moment où le pasteur prononce la formule rituelle (en mariage anglo-saxon) « si quelqu’un s’oppose à ce mariage qu’il se lève et le dise, ou bien qu’il se taise à jamais ». Guy tue sa belle avide de quelques pelletées de terre mais meurt aussitôt d’un coup de feu tiré par une érinye – qui savait tout mais n’a rien dit, faute de preuves, dit-elle.

L’obsession de mourir à trop petit feu dans son propre cercueil par la conjuration de la famille, des curés et des faux amis a beaux jours devant elle et l’atmosphère pesante, gothique, ténébreuse du film renoue avec les angoisses celtiques omniprésentes par-dessus la Bible dans l’univers anglo-saxon.

DVD L’enterré vivant (The Premature Burial), Roger Corman, 1962, avec Ray Milland, Hazel Court, Richard Ney, Alan Napier, Sidonis Calysta 2010, 1h21, €11,90 blu-ray €39,98

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Trop de paroles sont vanité, dit Montaigne

En cette approche finale du Livre 1 des Essais, Montaigne examine combien les paroles peuvent devenir enflées et leurs auteurs des enflures. « Un rhétoricien du temps passé disait que son métier était, de choses petites les faire paraître trouver grandes ». C’est ainsi que l’on flatte l’orgueil des gens en leur métier, ou des citoyens en leurs votes. L’exaltation théâtrale des attitudes n’incite pas au compromis mais plutôt au fanatisme. Telles furent la Révolution française et ses orateurs, l’enflure Victor Hugo en exil, les rodomontades des badernes de 14-18, la Grandeur de la Vrounze gaullienne alors que le pays était vaincu et soumis au catho tradi Pétain (ex ambassadeur auprès de Franco), le Changer la vie socialiste que le machiavélien Mitterrand laissa faire jusqu’au bord de la faillite avant de mettre le marché en main des démagogues : ou vous changez et quittez la communauté européenne, ou vous faites des compromis.

Compromis : nous y sommes. L’Assemblé nationale ne dispose plus de majorité absolue et le pays est enfin parlementaire comme les autres, plus que présidentiel à l’américaine. Les enflures vont se retrouver baudruches et leur ridicule absolutiste, une fois crevé, les déconsidérera. Le « nous ne lâcherons rien » des bornés fera d’eux des lâches, inaptes à gouverner bien qu’aspirant avec fascination à la proportionnelle. Le compromis allemand, les accords scandinaves, les négociations italiennes vont devenir notre lot, au détriment de la gestion techno. C’est sans doute un progrès, si les Français savent s’y adapter.

Rien n’est moins sûr selon Montaigne, qui se réfère aux Antiques pour brocarder les vanités de son pays. « On eût fait donner le fouet en Sparte, de faire profession d’un art pipeur et mensonger ». Or la politique est en France particulièrement cet art pipeur et mensonger. Emmanuel Macron, peu politique et plus technocrate, a changé la donne cinq ans, mais elle revient en force avec des histrions comme Mélenchon, Le Pen ou Zemmour, qui séduisent les foules – lesquelles adorent la flatterie et se faire courtiser. « Ariston définit sagement la rhétorique : science à persuader le peuple ; Socrate, Platon : art de tromper et de flatter. » Nous n’avons pas fini d’être Trumpé en fausses vérités et mensonges staliniens qui deviennent vérités par la force. Ainsi d’une supposée « victoire de la gauche » en cette nouvelle Assemblée : il suffit de regarder la répartition dans l’hémicycle pour voir que « la gauche » (même rebaptisée Nupes) est en nette minorité. Le Mélenchon « pipeur et mensonger » a fait « de choses petites les faire paraître trouver grandes ». Une enflure qui vise à tromper le peuple ignorant et versatile pour masquer sa défaite imposer sa loi au rebours du vote (« la République, c’est moi ! »).

« C’est un outil inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune déréglée, et est un outil qui ne s’emploie qu’aux états malades », observe Montaigne. Là où « les choses ont été en perpétuelle tempête, là ont afflué les orateurs ». Car il est plus facile de suivre et « d’être d’accord » (cette scie des commentaires sur les réseaux sociaux) que de penser par soi-même et de réfléchir à tête reposée. Notre philosophe du milieu juste vilipende « la bêtise et facilité qui se trouve en la commune, et qui la rend sujette à être maniée et contournée par les oreilles au doux son de cette harmonie, sans venir à peser et à connaître la vérité des choses par la force de la raison ».

Il ajoute : il « est plus aisé de le garantir par bonne institution ». Or la Ve République voulue par De Gaulle, malgré les dégradations apportées par les apprentis sorciers Jospin-Chirac, donne à l’Exécutif les moyens de gouverner, même avec un Parlement rétif. Tout le réglementaire (art. 37) est prévu pour, tout comme l’art. 40 pour freiner les initiatives dépensières des députés ou l’art. 47 pour assurer un Budget malgré le blocage du Parlement (contrairement aux États-Unis).

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bari cathédrale

En face de la basilique, le portail des pèlerins du XIIIe et à droite la discrète église san Gregorio du XIe. Dans les ruelles, une vieille au balcon vicos an Marco ; une jeune grosse aux seins affalés sur le ventre arbore un tee-shirt moulant Lewis, comme si la mode compensait la laideur.

Après la basilique, la cathédrale, sa tour ronde et son campanile gigogne. Elle se situe non loin de là et a remplacé fin XIIe l’ancien Duomo byzantin, rasé par Guillaume 1er, dit le Mauvais, Normand sans état d’âme à la suite d’une rébellion des habitants contre son pouvoir.

Une rosace s’ouvre au-dessus des trois portails. L’intérieur est à trois nefs, répétant encore et toujours le dogme de la Trinité.

Intérieur comme extérieur sont sobres sauf les plafonds avec arcs-boutants dorés de la crypte. Un éclairage jaune donne à la nef une certaine vie.

Dans la crypte, un couple de gamins de 7 ans, chemise blanche et bermuda pour l’un, veste sombre et pantalon pour l’autre, jouent à se poursuivre en criant. Les parents laissent faire ; c’est une cérémonie d’officiels, que nous retrouvons ensuite sur le parvis. Les Importants sont chez eux et ignorent le recueillement comme le respect. Ils posent. Les gamins sont plein de vie, tels ces anges potelés qui entourent l’autel.

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Salade d’été

Pour évoquer notre démocratie, célébrée depuis 1789 et la prise de la Bastille des privilèges, rien de mieux qu’une salade mélangée – tout comme notre Assemblée désormais.

Dans une masse majoritaire de mâche (mais vous pouvez choisir la roquette), parsemez des morceaux de juteuses tomates insoumises rouge vif, d’avocats républicains plutôt mûrs et de quelques haricots verts écologiques cuits raides comme ils savent l’être, 13 mn à l’eau bouillante salée. Ajoutez de grosses crevettes bretonnes rassembleuses nationales et assaisonnez de citron vert procédural. Un voile de piment et de l’huile d’olive pour les rouages.

Cela fait une belle salade un peu acide pour l’été chaud qui vous donnera belle mine et un gloubi boulga de vitamines – plus probablement que le blabla attendu des débats prolongés, polémiques théâtrales et négociations au bord du gouffre dans l’hémicycle.

Mais vous l’avez voulu. S’abstenir, c’est se soumettre.

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Bari, basilique Saint-Nicolas

En passant du port sous une arcade qui ouvre le mur d’enceinte, nous allons visiter évidemment la basilique saint Nicolas, « le » saint de Bari, évêque de Myre né en 270 et mort en 345 dont le corps a été enlevé par les marins en 1087 pour obtenir du prestige religieux dans les croisades en cours. Il est le patron des écoliers et des célibataires, en plus des marins et des voyageurs. Les Normands et le Pape après l’intervention de l’abbé Elie construisent la basilique de San Nicola sur les reliques volées aux Turcs en Lycie. La corporation de Saint-Nicolas allait louer ses navires et ses marins aux Croisés, pour un fructueux commerce amené par la religion.

La basilique, élevée dans la cour de l’ancien palais byzantin et dans le style roman, ne sera consacrée qu’en 1197. Mais Nicolas est un saint orthodoxe et Vladimir Poutine, apparatchik communiste des Organes de sécurité qui se veut champion de l’orthodoxie, a fait don d’une statue en bronze qui se trouve dans la ruelle juste à gauche de l’entrée. La façade sobre offre un triangle en trois parties, décoré d’arcades aveugles.

Le portail central, où les gens du cru s’assoient volontiers en famille pour papoter, est décorée d’arabesques, de lions et d’éléphants. Un tympan triangulaire s’appuie sur deux colonnes soutenues par deux massifs taureaux en saillie.

Un petit garçon, fasciné par les cheveux longs de sa grande sœur, les caresse et les tresse, assis derrière elle.

Sur le côté gauche, la porte des Lions expose dans le tympan des scènes de la vie des chevaliers normands. A l’intérieur, comme à Jumièges, alternent 12 colonnes et 2 piliers tandis qu’un plafond à caissons doré par Carlo Rosa en 1662 illumine de vie l’austérité de la pierre en racontant la vie de saint Nicolas.

Le grand ciborium qui surmonte le maître-autel est daté du XIIe siècle. Il s’élève sur 4 colonnes en brèche rouge et violette qui vont en s’amincissant. Derrière, la chaire de l’évêque Elie est du XIe. Des restes de fresques du XIVe ornent l’abside du côté droit, laissant penser que l’austérité romane de la pierre était contrebalancée par la couleur des décors peints et des tentures.

Nous descendons dans la crypte où reposent les reliques, sous l’autel. Trois rangées de colonnes séparent quatre nefs ; elles sont taillées en marbres rares, deux en marbre de Numidie, deux en brèche coralienne, une en marbre cipolin, les autres en marbre grec. Les chapiteaux romans sont sculptés de grotesques et de bêtes. Le pilier miraculeux rouge, veiné de blanc, dans la partie sud de la crypte, est protégé par une cage en fil de fer ; les pèlerins déposent des pièces ou des billets.

Un tableau présente quatre putti nus et potelés relevant le pilier devant l’évêque, attendri par tant d’enfance. Nicolas l’aurait posé de ses mains même en Lycie et il a été rapporté par les deux marchands avec les reliques. Une légende parmi d’autres dit que la colonne aurait flotté sur la mer jusqu’à Bari et que les anges eux-mêmes l’auraient placée. Sous l’autel, les restes du saint, devant lesquels viennent prier les pèlerins. A gauche, une chapelle orthodoxe dans une église catholique, pour la première fois dans l’histoire depuis le schisme de 1054.

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Plifier, un saint pas comme les autres

Plifier est né Jean de Dieu dans une famille de petite noblesse du sud-ouest en 1632. Rendu sensible par saint Vincent de Paul à 19 ans lors de la guerre de Picardie, il suit les enseignements de Pierre de Bérulle adepte du Verbe incarné et d’Agnès de Langeac.

Le 28 mai 1652 lors du siège d’Étampes sous la Fronde, à 20 ans, il accompagne le jeune Louis XIV (14 ans) et le cardinal Mazarin au château du Mesnil-Cornuel (qui deviendra Mesnil-Voysin) au sud de Paris, sur les bords de la Juine. C’est dans la pièce d’eau de ce château qu’a été trouvé en 1845 le « dieu de Bouray », bronze de jeune nu assis en tailleur d’époque gallo-romaine et daté du 1er siècle, aujourd’hui au musée de Saint-Germain en Laye.

Soldat bâtisseur plutôt que moine soldat, Plifier connait et subit les prémices de l’Etat royal, absolutiste,; qui fera de la France le pays centralisé et autoritaire que l’on connait encore. Plifier est plus passionné d’harmonie que de symétrie, et de relations simples plutôt que hiérarchiques. « L’État, c’est moi », comme aurait dit le roy – repris plus tard par un tribun orgueilleux sous le terme « la République, c’est moi », choque son humanité. Il abhorre la bureaucratie, l’excès de procédures, la juridicisation de toutes choses. Il est pour simplifier tant que faire se peut.

Adepte de l’amour trinitaire, le Père qui donne, le Fils qui reçoit et le Saint-Esprit qui échange et transmet, il ne veut pas voir qu’une tête et se pose résolument contre la révocation de l’édit de Nantes. Ami de Vauban, le maréchal poliorcète (bâtisseur de forteresses), il le pousse à publier son mémoire de tolérance pour le retour des Huguenots en 1689. Il se met au service des pauvres à 35 ans avec la Congrégation de la Mission dite les Lazaristes – fondée par Vincent de Paul pour contrer la misère spirituelle et corporelle des plus démunis.

Bienveillant et ferme, déterminé et persévérant, il influence les grands et rend service à tous.
« Apprendre à aimer, c’est apprendre à donner et à recevoir, » dit-il volontiers. Sans ce simple amour, il faut tout compliquer.

Il encourage la spontanéité et la clarté dans les comportements, il est un adepte du sincère et de l’authentique plutôt que des complications. Il est contre la normalisation en excès et contre les bureaux où fonctionnent des irresponsables aveugles à tout sauf la règle.

Comme il a réalisé un miracle attesté, la survie d’un entrepreneur accablé par une multitude de procédures grâce à son intercession, il est béatifié en 1630 puis canonisé sous le pape Clément XII en 1737.

Il sera cité sous l’empire, qui bureaucratisait à outrance, par le maréchal Jean de Dieu Soult, duc de Dalmatie, dont j’ai eu l’honneur d’avoir pour ami un temps son dernier descendant. A Eylau, il donna à Murat ce conseil : « Joachim, tranche tout simplement les lignes russes ! » Et Bonaparte eut sa victoire.
Car la liberté passe par la responsabilité, c’est cela la simplicité.

Saint Plifier est invoqué encore aujourd’hui – et de plus en plus – pour résister aux normes proliférantes et à la multiplication des bureaux qui se sentent obligés de justifier leur existence par une profusion de règlements et d’édictions. « Simplifier pour amplifier et unifier n’a pas la même résonance que compliquer pour restreindre et diviser », dit un personnage avisé de notre temps qui l’a beaucoup prié.

Une gravure sauvée de l’incendie de sa bibliothèque et retrouvée au Mesnil-Voysin lors des travaux de restauration en 2012, puis un jeton de la Monnaie de Paris;, commémorent son souvenir et aident à l’invoquer. Saint Plifier fait partie de cette cohorte de saints oubliés mais utiles au quotidien comme Thèse, Thol, Cère, Gerie, Gulier, Gler (ou Glé), Pathie et Quantaine.

Saint Plifier, priez pour nous !

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Bari dans les Pouilles

Alitalia vers Bari avec escale à Rome.  La région est le talon et l’éperon de la botte italienne et se habitants ne sont pas les Pouilleux mais les Apuliens. Grecs, Romains, Sarrasins, Byzantins, Normands, Germains, Angevins, Espagnols – avant les Italiens – se succèdent dans la botte, région maritime très bien placée au débouché de l’Adriatique et de la Méditerranée, entre orient et occident.

L’hôtel Adria, Via L. Zupperte 10, est simple et correct, son principal avantage est d’être situé à 500 m de la gare centrale, non loin de la vieille ville, et très facile à trouver.

Nous sommes quatorze dans le groupe dont quatre gars seulement. Deux sous-groupes constitués se sont inscrits chacun à quatre : quatre filles qui travaillent dans l’assistanat social, et deux couples. Enfin deux retraitées d’une ville moyenne et une employée d’hôpital originale, c’est le moins qu’on puisse dire. Très conservatrice, elle a une mentalité frileuse : une hantise des courants d’air par crainte d’une otite, une quasi allergie au soleil avec bob, lunettes, manches longues, une phobie de l’eau du robinet par crainte des amibes, une infusion de faux thé le matin par crainte de la théine, toujours un pantalon par crainte des tiques, des larmes artificielles par crainte du dessèchement de la pupille, une chambre « ultra sécurisée » pour louer son appartement afin de payer les charges trop lourdes, un fils fait je ne sais comment mais surtout pas de mariage, une répartie agressive par peur de se voir contester.

Nous effectuons une promenade de trois heures dans la vieille ville avant le restaurant du soir, la Tana del poulpe – la tanière du poulpe. Le restaurant affiche accueillir tout le monde, même les chiens… « Étrangers bienvenus » est-il même écrit en italien et en anglais. Pour 15 € nous sommes traités au-dessus des chiens avec une assiette d’antipasti végétaux et des orecchiette aux fruits de mer.

Nous avons vu travailler les femmes sur le pas de leur porte, dans la via Belmondo qui part du château : elles roulent le soir venu la pâte à pâtes entre leurs doigts pour en former des rouleaux, les couper et, d’un geste élégant du couteau, les rouler en forme de petites oreilles – les orecchiette ou oreillettes. Certains ont commandé des paquets de 500 g pour 2.50 € à prendre au retour dans une semaine.

Des gamins jouent au foot sur la place devant le château, beaucoup de paroles et peu d’actes, mais l’excitation du jeu leur donne un joli teint. D’autres, plus jeunes, tournent en vélo à grosses roues autour du pilori de la piazza Mercantile ; certains ont ôté leur maillot, la peau cuivrée par le soleil et la mer, le tee-shirt enfoncé dans le bermuda comme des mâles. Des ruelles partent de la mer et sont emplies de terrasses de bar et de restaurants.

La ville s’éveille avec le soir, les gens se promènent avec le souci de leur allure, conviviaux, très famille, sans cet individualisme que l’on sent plus au nord. Une fille passe, les jambes nues très haut sur les cuisses. Un jeune homme passe, entouré de sa sœur et de ses parents, la chemise ouverte jusqu’au sternum. Fille et garçon se sentent bien, la peau offerte à la brise et aux regards, à l’aise dans leur corps et fiers de leur apparence.

Sur la via Cavour se promène une jeune, très jeune donzelle aux seins nus sous son haut blanc qui les souligne outrageusement. Cheveux blond teint, pantalon noir évasé tulipe, chaussures à semelles compensées, elle est ardente et se sent belle, accompagné d’un macho de son âge, méditerranéen type, souple et musclé comme le veut la mode, habillé tout en noir. Les filles portent en général les cheveux longs tandis que les garçons sont rasés sur les tempes ou entièrement, comme s’il fallait donner à chaque sexe ici une apparence diamétralement opposée.

Bari est une ville serrée entre ses remparts contre les pirates et les Turcs dans l’histoire. Le prince napoléonien Murat, en 1813, a fait bâtir la ville neuve au sud, damier de voies rectilignes se coupant à angle droit et bâties d’élégants bâtiments XIXe d’un certain chic aujourd’hui. Certains sont ornés de statues ou de cariatides. Des barques bleues se balancent dans le port, amarrées au quai des pêcheurs. Le club de voile s’avance derrière le théâtre Margherita, laissant voir des dos nus de juvéniles papotant après la sortie du jour.

Enfin le château, ouvrage de pierres massives qui faisait partie d’un système organisé de forteresses qui protégeait la côte du Gargano (où nous allons) à Otrante. Nous ne visitons pas l’intérieur, faute de temps et d’intérêt (il n’y a pas grand-chose sauf une glyptothèque et des peintures restaurées). Le crépuscule met en valeur la forêt d’antennes de télévision sur les toits des maisons, comme un appel individuel vers l’au-delà.

Bari reste de nos jours la seconde ville de l’Italie du sud après Naples. En revenant à l’hôtel, les filles tombent en arrêt devant un marchand glacier du Corso Cavour et se gavent de parfums aux couleurs exotiques.

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Un crime dans la tête de John Frankenheimer

Pas facile d’être un héros… Raymond Shaw (Laurence Harvey) est un sergent de l’armée américaine en Corée en 1952. Il combat les communistes chinois et russes qui voudraient envahir le pays. Sous les ordres de son capitaine de compagnie Bennett Marco (Frank Sinatra), sa patrouille s’avance en reconnaissance vers les lignes ennemies mais, selon l’indigène traducteur qui les conduit, un marécage les empêche de marcher selon la procédure et ils doivent s’avancer en colonne. Ce qui leur est fatal : une compagnie les assomme et les enlève.

Elle ne les tue pas mais les conditionne selon les principes de Pavlov, le savant soviétique du réflexe conditionné. Additionné ici d’hypnose et de pas mal de psychologie sur les névroses (pourtant science juive donc « bourgeoise » selon les sbires moscovites), les soldats sont reconditionnés comme on le dit d’un produit de masse. Leurs cerveaux sont « lavés » et leurs souvenirs réimplantés. Une scène désopilante désoriente un temps le spectateur avant qu’il comprenne : une grosse botaniste chiante parle à une assemblée de bourgeoises emperlousées coiffées de chapeaux à fleurs tandis que le groupe de soldats américains, assis derrière elle s’ennuient à mourir. On ne sait pas ce qu’ils font là mais on ne tarde pas à le comprendre. La grosse est un épais communiste de Moscou, membre du Politburo, qui étale sa science devant un parterre de militaires chinois, coréens du nord, castristes et évidemment soviétiques. Il se vante d’avoir lessivé les cerveaux et d’avoir implanté un programme de tueur dans celui de Raymond Shaw. A titre d’exemple, il lui donne l’ordre d’étrangler l’un de ses hommes qu’il déteste le moins – ce qu’il fait – puis de tirer une balle dans la tête du plus jeune, la mascotte du groupe – ce qui est accompli sans un battement de cil.

Mais pour que l’arme fonctionne, il faut que Shaw rentre aux États-Unis, que ses hommes chantent ses louanges et que son capitaine le propose pour une décoration. Ce qui est fait : chacun se voit implanter son rôle et le groupe resurgit indemne trois jours plus tard dans les rangs américains. Le sergent Shaw est crédité d’avoir sauvé neuf hommes malgré la perte de deux autres au combat. Il est accueilli par plusieurs généraux au garde à vous à sa descente d’avion, puis par le président des États-Unis qui lui remet la médaille d’honneur, plus haute distinction militaire du pays. Sa mère ne manque pas de s’ingérer dans ce succès pour vanter les mérites de son sénateur Iselin de second mari, beau-père de Raymond. Celui-ci, un con fini paranoïaque du style MacCarthy dont le rentre-dedans ressemble au style de Trump, brigue la candidature du parti Républicain aux prochaines présidentielles. Pour cela il dénonce les communistes infiltrés dans l’armée et jusqu’au sénat, citant des chiffres fantaisistes, jamais les mêmes, mais qui font impression. Comme quoi les histrions des fake news à la Donald ne sont pas une nouveauté aux États-Unis, déjà les années soixante les connaissaient bien ; ils étaient même élus !

Le machiavélique de la chose est que tout le monde manipule tout le monde dans ce thriller politique. Le sénateur Iselin (James Gregory) est une marionnette aux mains de sa femme (Angela Lansbury), laquelle se révélera agent de Moscou et manipulée comme telle, et qui manipule elle-même son fils Raymond rentré de guerre, lequel est manipulé par son conditionnement pavlovien mais aussi par son ancien béguin d’avant-guerre, la blonde Jocelyn (Leslie Parrish), fille du sénateur de l’État voisin (John McGiver), qui l’a sauvé en slip d’une morsure de serpent. Le complot est d’assassiner le candidat républicain en pleine convention afin qu’Iselin, second de la liste, soit choisi par défaut et devienne le nouveau président des États-Unis. Il instaurera un pouvoir fort, voire dictatorial (comme Trump a tenté de le faire). Une fois le pouvoir bien assuré, les liens avec Moscou permettront au communisme de l’emporter dans le monde, au moins aux deux Grands de gouverner de concert (ce que Trump a été tenté de faire, si l’on en croit ses liens affairistes avec les poutiniens).

La mère Iselin demande donc à Moscou de lui envoyer un tueur. Elle ne sait pas qu’il s’agit de son propre fils et, lorsqu’elle le découvre, jure de se venger. Mais les soviétiques ont déjà fait assassiner à Shaw son patron, un grand journaliste libéral, puis le sénateur Jordan qui savait des secrets sur Iselin, et sa fille Jocelyn dans la foulée parce qu’elle était accourue. Tout cela sans le savoir, conditionné par une réussite au jeu de carte où la dame de carreau sert de déclencheur et un coup de téléphone lui désigne la cible. Sans dévoiler la fin, lui aussi se vengera, à sa façon.

Mais les gens ne sont pas des machines que l’on programme comme des robots. Même implantés, les souvenirs se superposent aux souvenirs gravés en mémoire, qui restent dans l’inconscient. Il suffit de peu de choses pour les faire ressurgir : un cauchemar où la désinhibition du conscient parle, une scène qui déclenche l’ouverture d’un compartiment fermé de la mémoire, un déconditionnement à base des cartes mêmes. C’est ce que va entreprendre le capitaine Marco, devenu commandant, tourmenté par un cauchemar récurrent où il voit Shaw tuer deux hommes du groupe devant une assemblées de gras communistes. Mis en congé maladie pour malaises et manque de sommeil, il se rend à New York pour voir Shaw et lui en parler. Il se croit l’objet de fantasmes culpabilisants avant de s’apercevoir que le soldat Allen Melvin de sa section revenue des lignes nord-coréennes, qui a écrit à Shaw son héros (implanté), fait le même cauchemar. Il trouve en outre engagé comme domestique chez lui le traître nord-coréen qui a fourvoyé volontairement la patrouille dans les bras de l’ennemi. Pour le commandant, il y a donc anguille sous roche.

Aidé du FBI et de la CIA, il va donc examiner la situation, observer le comportement parfois aberrant de Shaw et tenter de le déprogrammer une fois découvert le pouvoir de la dame de carreau sur son cerveau. Il utilise un vieux truc de magicien : le jeu composé d’une seule carte, rien que des dames de carreau. Raymond Shaw est donc « retourné » dans le bon sens et feindra d’obéir aveuglément aux ordres tout en les accomplissant à sa sauce jusqu’au final.

Un bon thriller en noir et blanc tiré d’un roman de Richard Condon, The Manchurian Candidate, sorti en 1959. Certes, Richard Condon n’est pas Truman Capote mais son histoire se tient, tout à fait dans le style scientiste et paranoïaque de ces années de guerre froide qui culmineront avec la crises des missiles de Cuba, l’assassinat du président Kennedy, puis la guerre du Vietnam. Les services secrets tenteront à l’époque des expériences de manipulation psychologique à base de conditionnement et de drogues, infiltrant des espions qui se feront retourner, parfois en agents triples. Tout cela pour pas grand-chose, tant c’est l’économie qui mène la puissance – ce que prouveront l’effondrement du bloc soviétique et son contre-exemple jusqu’ici réussi : l’essor de la puissance chinoise.

DVD Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate), John Frankenheimer, 1962, avec Frank Sinatra, Laurence Harvey, Janet Leigh, Angela Lansbury, Henry Silva, Riminiéditions 2018, 2h01, €7.45 blu-Ray €12.00

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