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Night Monster de Ford Beebe

« It was a dark and stormy night… » ainsi commence souvent une histoire des Peanuts. C’est le mantra yankee pour se faire peur. Il débute donc ce film d’épouvante sorti en 1942 où un « monstre de la nuit » sème la terreur à une heure de New York, dans une campagne isolée où une grande bâtisse côtoie les marais. Curieusement, le « monstre » n’étrangle que des docteurs. Sauf une fille, mais « elle en savait trop », disent Laurie le maniéré majordome (Leif Erickson) et Rolf le brutal chauffeur (Bela Lugosi). Eux, savent-ils ? Probablement – et c’est ce qui fait monter le mystère.

Agar Singh, un fakir hindou portant turban (Nils Asther) rentre en fin d’après-midi dans la propriété et le jardinier (Cyril Delavanti) lui décadenasse la grille en grinçant tandis que les chiens méchants aboient en écho : ils mordent tous ceux qui ne leurs plaisent pas, ainsi un croque-mort après le premier cadavre. « Bonne promenade ? » interroge courtoisement le jardinier Torque, « vous avez rencontré quelqu’un ? – Seulement les grenouilles, et elles n’ont pas de conversation », répond le fakir. « C’est justement quand elles se taisent que le monstre paraît », rétorque sentencieusement le jardinier.

La maisonnée est en révolution, Curt, le maître d’Ingston Towers (Ralph Morgan), a convié les trois médecins qui l’ont soigné – et qui n’ont pas réussi à lui éviter l’infirmité des jambes et des bras. Il n’est plus qu’un légume que le gigantesque et libidineux (avec les femmes) chauffeur Rolf trimballe dans une couverture pour le poser en fauteuil roulant. Le vieux Curt veut montrer aux trois sommités médicales que son autre invité, le fakir, peut les ouvrir à autre chose qu’aux élucubrations impuissantes du rationalisme scientiste qui l’a réduit à son état : les pouvoirs de l’esprit. Le yoga développe en effet la volonté depuis des millénaires et serait capable de dissocier la matière pour la reconstituer. Les savants rigolent.

C’est alors qu’est introduite un autre docteur, Lynn Harper (Irene Hervey), psychiatre, amenée à la nuit tombée par le voisin Dick (Don Porter) qui l’a trouvée en panne sur la route. Cette adepte de la science de l’esprit sonne comme une intermédiaire entre la médecine mécanique et le spiritualisme yoga ; elle est une femme, plus affective que les mâles imbus de leur statut. Elle a été conviée non officiellement par Curt mais clandestinement par sa sœur Margaret (Fay Helm), vieille fille qui croit devenir folle, encouragée en ce sens par Miss Judd, la gouvernante autoritaire des deux ex-enfants qui s’est incrustée dans leur existence (Doris Lloyd).

Tous les personnages d’Insgton Towers sont loufoques et vaguement inquiétants. La servante Millie (Janet Shaw) a rendu le même jour son tablier et déclarant qu’il « se passe de drôles de choses dans cette maison » et qu’elle va prévenir le commissaire local, un vieux lourdaud pas très futé (Robert Homans). Le chauffeur lui conseille de la boucler si elle ne veut pas qu’il lui arrive quelque chose et, la conduisant en voiture à la ville, cherche à la violer. Oh ! selon les normes puritaines de 1942 ! C’est-à-dire juste une toute petite tentative de l’embrasser sans insister, mais l’inquiétude monte d’un cran chez les spectateurs : ce costaud serait-il une menace ? Après un cri déchirant, on retrouvera Millie étranglée (mais pas violée) dans le marais ; elle avait eu l’audace de venir chercher ses affaires au manoir le soir venu. Une idée stupide selon les critères du temps concernant la femme, dont elle a été punie.

Nous avons laissé les savants se gausser dans la bibliothèque face à Curt qui les convie à voir le fakir dissocier la matière. Mais c’est qu’il y parvient ! Sous les yeux ébahis des pontes confits dans leurs certitudes scientifiques, il matérialise en face de lui un « squelette de Sicile » qui tient un coffret dans lequel… est posé un rubis gros comme une main. Soudain, un glapissement le dérange et tout s’évanouit. Sauf qu’une malédiction est probablement attachée au viol du rubis, comme ce fut le cas (dit-on) pour la tombe de Toutankhamon. Le fakir a manipulé les pouvoirs de l’esprit. Ils sont réels, dit-il, ils s’apprennent. Mais ils peuvent servir pour le bien comme pour le mal, ils sont donc dangereux (tout comme la langue d’Esope, selon nos classiques).

C’en est trop pour le docteur le plus imbu de lui-même dans la bande. Il part dans sa chambre faire sa valise. Sauf qu’il est retrouvé peu après étranglé. Qui l’a fait ? Mystère. Le monstre de la nuit a encore frappé. Il frappera trois fois avant d’aller trop loin, étranglant jusqu’au chauffeur et cherchant à étrangler le voisin et la psy. Tous les docteurs y passent et l’on finit par soupçonner une vengeance. Mais de qui ? Curt, devant le commissaire, interroge son jeune voisin qui écrit des romans d’épouvante et qui est vaguement amoureux du docteur Harper, si ce n’est qu’elle est psychiatre. Dans ses propres romans, c’est le plus improbable qui est coupable, déclare-t-il. Dont acte. Le commissaire n’y croit pas ; il pense plutôt mettre les menottes au fakir. Mais celui-ci déclare qu’il croit savoir qui est le monstre ; cependant, contrairement au commissaire qui juge selon l’opinion, lui demande des preuves irréfutables. Le pseudo-rationalisme yankee en prend un autre coup sur le bec.

Tout finira par se savoir et le monstre sera découvert. Il est issu des pouvoirs de l’esprit mais surtout des haines et ressentiments accumulés. Il n’est bon pour personne d’entretenir les rancœurs et amertumes, avis au gros paon vantard et belliqueux qui a investi la Maison blanche en 2017. La sortie du film, en 1942, visait plutôt le nazisme et son ressentiment haineux envers ceux qui étaient considérés comme les boucs émissaires de la défaite de 1918 et des traités privant l’Allemagne d’armée et de territoires. Mais cela s’applique aussi à la vie de chacun.

Vous n’allez pas haleter d’épouvante ni défaillir d’horreur en regardant ce film ancien. Il est trop policé et trop contraint par la bienséance morale de l’époque pour aller trop loin. Mais ce carcan distille justement un mystère qui s’épaissit et une crainte qui monte, lentement, à bas bruit. Ce n’est pas si mal.

DVD Night Monster, Ford Beebe, 1942, avec Bela Lugosi, Lionel Atwill, Leif Erikson, Irene Hervey, Ralph Morgan, Don Porter, Elephant film 2019 Master Class La collection des maîtres, 1h12, €16.99

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Une petite histoire de l’opéra…

Ils sont six dans une bande de Normands. Ils revivifient la « grande » musique sous couvert du jazz. Ils usent de nombreux instruments incongrus tels qu’accordéon, balafon, banjo, batterie, boite à rythme, clarinette, cornemuse, cymbalum, glockenspiel, guimbarde, guitare, marimba, piano et piano « séparé », saxophone, soubassophone, trombone, tuba, vibraphone – sans parler de la Voix. Elle est celle de Tineke Van Ingelhem, soprano.

Leur projet ? Composer des morceaux inspirés de morceaux d’opéras : la toccata de l’Orfeo de Monteverdi, la Habanera de Bizet, Tristan de Wagner. Ils sont drôles, inventifs, joyeux. L’opéra se réinvente comme aux beaux jours du XIXe siècle où il était fredonné dans les rues.

Laurent Dehors est le directeur artistique et explore dans cet opus 2 ce qu’il avait débuté dans l’opus 1. Une histoire et ses cassures, une composition et un décalage. Une image renversante de l’opéra trop sérieux.

« Tous dehors » est le nom du groupe et la région Normandie le soutient, tout comme le Ministère. On se demande ce que deviendrait « l’Art » sans l’Etat en France…

L’album est sorti hier 20 septembre, après un concert de lancement le 18. A Paris.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 2, 2019, €13.99

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 1, 2011, (indisponible pour le moment)

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Retour des nations

Il y a une quarantaine d’années, le monde a été bouleversé : 1978, la Chine communiste s’ouvre au marché ; 1979, l’Iran de Khomeiny instaure une république islamique ; 1989, le mur de Berlin tombe et 1991, l’URSS s’effondre de l’intérieur ; 1992, l’Internet public se répand ; 1999, l’euro est instauré dans la finance, en 2002 dans les portes-monnaies. La mondialisation a repris entre 1980 et 2014 comme entre 1880 et 1914 – à chaque fois 34 ans. C’était le temps de la génération d’avant, ma génération.

Depuis cinq ans, avec la génération actuelle, le monde se démondialise : 2001, les attentats du 11 septembre (2977 morts) rendent les Américains paranoïaques et revanchards ; les attentats islamistes se multiplient de 2002 à 2011 en Inde (Parlement – 7 morts, Qasim Nagar – 29 morts, Bombay – 209 morts puis 166 morts en 2008, Varanasi – 28 morts, Jaïpur – 63 morts), en Russie (théâtre de Moscou – 130 morts, Beslan – 344 morts, métro de Moscou – 40 morts, Domodevovo – 37 morts), à Bali (plage de Kuta – 202 morts), au Maroc (Casablanca – 33 morts), en Espagne (Madrid – 191 morts), à Londres (56 morts), à Boston ; 2003, la seconde guerre d’Irak aboutit à la déstabilisation de toute la région et à la naissance de Daech, suscitant un nouveau terrorisme ; 2012, Merah en France tue 7 personnes dont 3 enfants ; 2015, Charlie-Hebdo – 17 morts ; le Bataclan – 130 morts ; 2016, Nice – 86 morts… La religion fait son retour en force, et non seulement l’islam mais aussi l’hindouisme (Inde, Birmanie, Thaïlande) et le judaïsme (Israël), voire le catholicisme (la Manif pour tous, la Pologne) – qui, au moins, ne tue pas (encore).

Des murs se construisent, des identités sont traquées ou expulsées (les Rohingyas en Birmanie, les musulmans en Inde, les chrétiens en Egypte et en Syrie, les flics et les Juifs à Paris, les « mécréants » sur les terrasses…) Face à l’amoralisme de la finance globale, les délocalisation opportuniste et l’optimisation fiscale, face aussi à l’indifférenciation technique du net, chaque pays est amené à cultiver son inimitable : l’islam chiite en Iran, l’islam sunnite en Turquie, le judaïsme botté en Israël, l’hindouisme intransigeant en Inde, l’orthodoxie patriotique en Russie, la souveraineté « impériale » au Royaume-Uni, la morale catholique ou la laïcité radicale en France. Des micro-tribus se créent sur les réseaux sociaux et excluent toute contestation en leur sein. Les « natives » de quelques tendances que ce soit (y compris lesbiens et Noirs, Amérindiens ou féministes) font de leur « identité » une politique et interdisent aux autres d’y toucher (pas de rôle de Noirs joué par des Blancs au théâtre, pas de mots connotés victimaires, pas de recette de cuisine qui ne soit « authentique » sous peine de poursuites en contrefaçon…)

Seule pour le moment l’Europe occidentale y échappe (mais pas la Hongrie, ni la Pologne, ni vraiment l’Autriche). Comme si l’Union européenne ne pouvait prospérer que dans le monde d’avant, celui du libéralisme des échanges et des traités multilatéraux. Ce que Trump et le Brexit viennent de renverser en quelques mois. L’OMC n’existe presque plus, l’ONU est méprisée, l’OTAN fragilisé par la Turquie, le traité sur le climat foulé aux pieds. Les États-nations renaissent partout, en Chine, en Inde, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, au Japon, en Birmanie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni peut-être bientôt désuni…

Seule l’Union européenne se veut apolitique, niant même toute politique qui serait de puissance au profit de règles communes fondées sur la monnaie et le commerce. Chacun rétablit une identité et des frontières – pas l’Europe qui ne sait pas qui elle est, ni si elle a des racines (la science grecque à vocation universelle, le droit romain sur le territoire, le parlement viking recréé par la Grande-Bretagne et la France au XIIIe siècle, la personne chrétienne) ou si elle envisage un melting pot universaliste où chacun prend selon ses besoins sans rien donner en échange et attend de la loi qu’elle les protège de tous les autres.

La société ne se gouverne plus mais s’administre ; les politiciens ne font que des promesses alimentaires, sans projet commun. La dispersion des droits de plus en plus étroitement individualistes (mariage gai, procréation remboursée pour tous) se double d’un universalisme abstrait devenu Surmoi désincarné. Cela n’encourage pas les citoyens à être responsables du projet social de leur pays mais les rend à la fois victimes acariâtres d’un peu tout ce qui ne va pas – et moralisateurs sur les Principes. Les migrants ? L’humanitaire DOIT les sauver – mais PAS chez nous !

Une nation, c’est un Etat, une culture, une langue et une religion – majoritaire. L’Union européenne n’est pas Etat mais une confédération de chefs d’Etat ou de gouvernement en Conseil, flanqué d’un Parlement élu nation par nation, qui ne vote qu’un budget croupion et ne contrôle pas grand-chose. La culture européenne est niée par les technocrates qui préfèrent illustrer les billets par des viaducs que par de grands noms. La langue est devenue le globish mondialisé d’anglo-américain abâtardi, faute de savoir encore parler la langue de l’autre comme au début du siècle dernier, ou même encore en 1945. La religion est exclue puisque « les racines » ont été refusées pour ne pas « choquer » les « associations » qui ne représentent qu’elles-mêmes – c’est-à-dire les minorités d’autant plus radicales qu’elles sont infimes.

L’Europe se voudrait l’embryon de la « République universelle » vantée par Victor Hugo dans un de ses gonflements de lyrisme. Sauf que le monde n’en veut pas : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Les « valeurs » occidentales ne valent rien hors d’Occident. La Chine a les siennes, l’Oumma musulmane les siennes, la Mère indienne aussi. Tous les revendiquent en égale dignité : pourquoi continuer à faire comme si ?

La mondialisation n’a pas été heureuse pour tous. Les pays pauvres en ont bénéficié, les pays riches se sont largement appauvris. A l’intérieur de chaque pays, les inégalités se sont creusées, abyssales parfois. Les « printemps » arabes et autres jacqueries franco-françaises de « gilets » ou « bonnets » (jaunes, noirs, rouges) font successivement flop faute d’agréger en projet commun le « sac de pommes de terre » social. Les élections sortent les sortants quasi systématiquement pour les remplacer parfois par des clowns (Islande, Ukraine, Italie, Etats-Unis). La dette s’est envolée avec la crise financière (venue des Etats-Unis), le climat s’est réchauffé à cause des industries polluantes et des comportements de bébés gâtés (surtout aux Etats-Unis), le terrorisme a trouvé sur Internet (lancé aux Etats-Unis) son terrain de jeu privilégié. Et la Chine comme, de façon moindre, la Russie montrent qu’un régime autoritaire et centralisé est plus efficace pour prendre les mesures impopulaires mais nécessaires qu’un régime soumis au parlement et aux élections à partis multiples.

Au point que le leader du monde (encore les Etats-Unis, incarnés par sa classe moyenne) démissionne, épuisé par des guerres ingagnables et la crise financière de leur faute, sucés par les Chinois qui attirent ou pompent leurs technologies et essaiment dans le monde avec la nouvelle route de la soie et la Banque asiatique d’investissement, lessivés par la concurrence des pays industriels à bas prix, effondrés moralement de s’apercevoir, depuis le 11 septembre, que le monde ne les aime pas plus que les Israéliens depuis l’occupation des Territoires. Ils se replient sur eux, blessés et vindicatifs, revanchards, craignant le déclassement et la paupérisation. Ils n’ont plus d’amis, rien que des partenaires possibles en cas de transaction, ou des ennemis déclarés. Devant cette posture, nous ne pouvons que réagir !

Des menaces de rétorsions commerciales en lois extraterritoriales qui « interdisent » unilatéralement aux autres pays souverains de travailler avec tel ou tel pays sur liste noire purement américaine, du chantage au procès pour absorber les entreprises qui les intéressent (Alstom) à la défiscalisation systématique de ses champions du net (les GAFA) et aux procès victimaires à coup de millions de dollars contre les entreprises rachetées par des étrangers (Monsanto) – les Etats-Unis se sont mis en guerre. Contre le monde entier, y compris leurs soi-disant « alliés ».

Ils inversent leur action depuis 1945 et tournent le dos à la coopération au profit du « deal » où leur intérêt national seul prime : America first ! Ils sont désormais contre le libre-échange et pour le mercantilisme ; contre le multilatéralisme et pour des traités bilatéraux ; contre l’immigration et pour l’épanouissement intérieur ; contre une politique du climat et pour l’industrie nationale.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas rester les cuisses ouvertes pour accueillir tous ceux qui veulent en jouir : elle aussi doit devenir une puissance – ou péricliter. De l’extérieur en servant de variable d’ajustement entre Américains et Chinois sur les normes et la technologie, de l’intérieur en acceptant l’immigration ouverte et les importations inutiles, au prix du délitement social accéléré. Il nous faut désormais affirmer : Europa first ! Sinon, chacune des nations de l’Union aura la tentation de reprendre ses billes et de défaire cette zone de coprospérité qui a assuré la paix et la stabilité depuis plus d’un demi-siècle.

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Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Et voici des mémoires, le Moi interrogé par le Sur-moi en tribunal. C’est enlevé, léger, enthousiaste. D’une modestie trop forcée pour n’être pas cette « humilité » de façade qu’il est de bon ton d’afficher en milieu catholique, ce qui ne laisse pas, de livre ne livre, d’être un brin agaçant. Une belle histoire de vie sur un vers d’Aragon pour un être comblé de naissance. Ce bouquet final se lit agréablement, sauf les rajouts de la fin (Il y a au-dessus de nous… et Les chemins…) où l’auteur ne sait pas finir et singe saint François d’Assise avec un bonjour l’eau, bonjour les arbres, bonjour les chats, les ânes et les éléphants… – avant de retomber une fois de plus dans ses marottes : le temps, la mort, Dieu… Ce ne sont fort heureusement que les deux ou trois dizaines de pages de la fin qui font tache (« Tant que ça ? ») – eh oui.

Pour le principal, le lecteur est comblé. Les anecdotes lues plusieurs fois dans les romans sont reprises avec les personnages véritables, comme ce médecin juif sauvé de la rafle du Vel d’Hiv par Carbone : c’était Nora, le père de Jean, Pierre et Simon. Né à Paris VIIème et embarqué aussitôt pour la Bavière, où il apprend l’allemand avant le français, le petit Jean Bruno Wladimir François-de-Paule quitte le pays devenu nazi pour la Roumanie à 7 ans puis suit son père ambassadeur au Brésil à 11 ans sur le paquebot Massilia qui deviendra célèbre pour avoir transporté des parlementaires français fuyant l’Occupation. Là, un officier mécanicien lui montre les arcanes du bateau et lui suggère qu’il aimerait bien le prend en photo tout nu. « J’ai refusé. Avec simplicité et fermeté », en vaillant petit diplomate formé dans les salons de l’aristocratie catholique.

C’est la première mention de la sexualité, cet émoi de la chair dont la religion fait un tabou et qu’il est socialement inconvenant d’évoquer. La suite ne sera pas plus explicite, un prof de philo voudra l’enculer, les femmes l’aimeront et il aimera les femmes – et voilà, vous n’en saurez pas plus. Mais est-ce bien nécessaire ? L’auteur fait partie de ces conservateurs qui croient que la répression de sa sexualité ouvre l’esprit aux études, sinon l’âme à la spiritualité par sublimation. Ce n’est pas mon avis mais Jean d’Ormesson et moi ne sommes ni de la même génération ni du même milieu.

Qu’a-t-il fait de son esprit ? Pas grand-chose, il l’avoue. Paresseux, indifférent, médiocre, épris de liberté pour le farniente, de plaisir pour la beauté, il sait surtout causer – « comme si vous étiez devant une tasse de thé » lui dit un examinateur au concours d’entrée à Normale Sup. La vie s’est chargée d’un peu le corriger sur tous ces plans, notamment la direction du Figaro, mais il n’a guère aimé travailler. Son poste en marge de l’UNESCO – détaché de l’Education nationale – obtenu par relations, consiste surtout à s’entremettre en salonnard avec les célébrités mondiales. Il désirait surtout « ne rien faire » et « n’être rien » (socialement), ce qui n’est pas possible en démocratie. On ne vit plus de ses rentes, sauf à les acquérir par des années de labeur pour être reconnu. La célébrité lui est tombée dessus sans le vouloir, avec La gloire de l’empire, un pastiche d’historien revu par un écrivain. Il passe chez Pivot, reçoit le Grand prix du roman de l’Académie française, entre derechef dans le clan des Immortels par élection.

Il était trop jeune en 1940 pour avoir résisté, sauf à taguer des slogans gaullistes sur les murs de Clermont-Ferrand. Il a beaucoup admiré son père, un Maître de Santiago à la Montherlant, le général de Gaulle, Romain Gary, Raymond Aron, Cary Grant, Cioran et l’Ecclésiaste, un certain nombre de ses profs, son frère de quatre ans plus âgé Henry et Jean-François Deniau avec lequel il a vécu quelques aventures risquées. Il rend hommage à chacun dans une interminable liste qui forme tout un index en fin de volume. Qui ne se trouve pas dans ce Who’s who n’est pas en odeur de sainteté ni de son « milieu ».

Il s’est beaucoup étonné devant le monde, l’art, la musique, les livres. Etonnement et admiration forment les deux piliers de ce livre pour rendre grâce et dire malgré tout que cette vie fut belle. Il eut un enfant, Héloïse ; il ne s’en est guère occupé, pris par le tourbillon de ses vanités. Il le regrette et tente de rattraper le temps perdu avec sa petite-fille Marie-Sarah, mais c’est un peu tard. L’enfant n’est-il pas le premier émerveillement dans ce monde ?

A 91 ans, lorsqu’il boucle ce livre, il garde trois convictions :

  1. « Rien n’est plus beau que ce monde passager »
  2. « Naître, c’est commencer à mourir et la vie que j’ai tant aimée est une espèce d’illusion »
  3. « Malgré tous mes doutes, je mets mon espérance dans une nécessité obscure et dans une puissance inconnue » – en bref : « Dieu ».

Passionnant – sauf les deux dernières (heureusement courtes) parties. Jean d’Ormesson prouve au fond, un peu comme Montaigne, que son chef-d’œuvre est lui-même.

Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, 2016, Gallimard 496 pages, €22.50 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Jan de Hollande

Lorsque j’eu 8 ans, j’ai reçu en cadeau un livre qui parlait d’un enfant un peu plus grand : Jan. J’ignorais alors qu’il se prononçait Yann, comme le copain que j’aurai plus tard au lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny-sur-Orge, vers le milieu des années soixante ; bien que de nom de famille alsacien, ses parents lui avaient donné un prénom breton, prémices de la mode nostalgique provinciale qui allait envahir le pays dans les années 1970.

Jan de Hollande est un beau garçon de 10 ans blond et sportif, le plus souvent le col ouvert et pieds nus dans des sandales. Il est frais et sain, curieux et joyeux. Un vrai scout des années cinquante. Son existence de second dans une famille de quatre enfants dont deux filles est un bonheur : maman à la maison, papa travaillant dans l’industrie navale, grands-parents à la ferme qui élèvent des vaches et font du fromage.

Toute l’existence de Jan et de ses cousins est encore traditionnelle, ce qu’on appellerait aujourd’hui « écologique » : cultiver ses légumes, circuler à vélo, acheter aux charrettes ambulantes tirées par un cheval de l’alimentation locale, explorer la nature, jouer avec un voilier en bois, se coucher et se lever tôt avec le soleil, parler et faire des jeux de société le samedi soir avec les parents, se baigner en été et patiner en hiver, ramer dans les roseaux, actionner le moulin à vent, faire la fête à la saint Nicolas, à Noël, pour l’arrivée des jeunes harengs, pour la sortie des tulipes, pour l’anniversaire de la reine…

Ce livre m’apprend pourquoi j’ai toujours considéré l’écologie à la française des bourgeois urbains comme une utopie d’essence religieuse. Ils veulent réaliser la Cité de Nature comme jadis les clercs du Moyen-Âge voulaient réaliser la Cité de Dieu hors les villes, en monastères isolés. L’écologie est trop importante à la planète pour la laisser aux écologistes idéologues et « politiciens » – surtout français !

Jan nous parle de son pays, la Hollande, très différent du nôtre. Mais il va justement découvrir la Savoie en été, contraste absolu avec ses montagnes et sa quasi absence de bateaux et de vélo (ça grimpe !). J’ai rencontré nombre de jeunes Hollandais à peu près de mon âge dans les campings des années 1960 et 1970. Grâce à Jan, j’ai toujours eu un préjugé favorable à leur égard et je n’ai jamais été déçu. Je ne parlais évidemment pas un mot de néerlandais, eux à peine quelques mots de français, mais que de complicité, de fou-rires, de jeux avec eux ! Ils ne gardaient jamais un vêtement de trop, habitués à un climat plus frais et par économie de lessive ; ils étaient bien bâtis, d’humeur égale, toujours prêts. Un idéal de copains !

J’ai depuis travaillé avec des Hollandais dans la finance et certains ont des liens semi-familiaux avec moi. J’apprécie leur ouverture sur le monde, leur pratique de plusieurs langues (la leur n’étant parlée que chez eux), leur sens du commerce et du savoir-compter. Ils aiment la famille puisqu’ils en ont été aimés. Leur écologie moderne est moins théorique et plus pratique que celle des Français puisqu’ils sont confrontés quotidiennement à la montée de la mer et à l’entretien des polders qui constituent 17% de leur territoire. Ils ont fait à l’aide de moulins à vent d’un golfe marin un lac d’eau douce, le lac d’Yssel, ainsi qu’il est conté par Jan.

Jan de Hollande reste l’un de mes compagnons d’enfance favori, avec le prince Erik et Briand de Jules Verne. Ecrit en 1954, il montre aussi comment notre société est taraudée de nostalgie et de conservatisme, un demi-siècle plus tard. La modernité technologique effraie, le grand large fait peur, les monstres chinois et américain deviennent de grands méchants loups marchés. Le Poutine, le Johnson et le Salvini, à côté, font figures d’ours empaillés ou de tigres de papier comme on disait en 68. L’existence de Jan et de sa famille stable fait rêver : c’était comme ça chez nous dans les années d’après-guerre, juste avant l’essor économique et technique opéré par de Gaulle, juste avant 1968. En sourd une vieille tentation de retrouver l’Âge d’or. Mais a-t-il vraiment existé ou n’est-il que de la littérature pour enfants comme La vie fraîche et joyeuse des scouts du chocolat Poulain, distribuée ces années-là ?

F. François et J-M Guilcher, Jan de Hollande, illustrations de Gerda, 1954, Flammarion Les albums du Père Castor, occasion €28.80

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Spotlight de Tom McCarthy

C’est un grand film en tension que l’on revoit en restant captivé comme la première fois tant il est bien monté. Il porte sur le journalisme d’investigation avant tout, mais aussi sur le système de l’église catholique, sur la communauté de Boston et sur le comportement bienséant de la bourgeoisie née dans la ville qui s’apparente à celui de la mafia. C’est dire la mise en abyme de l’histoire qui va au-delà du simple fait divers.

Comme indiqué en titre, « le film s’inspire de faits réels ». L’église catholique de Boston a couvert des pratiques pédocriminelles de la part de ses prêtres et le scandale a éclaté en 2002. Des journalistes d’investigation du Boston Globe, dans l’équipe spécialisée Spotlight, ont enquêté et publié ; ils ont reçu le prix Pulitzer.

Le tout début du millénaire voit la presse papier concurrencée par l’Internet ; les journaux se doivent alors de changer de modèle et de passer du « facile » au « difficile », soit de la description avec jugement moral (dans les « chroniques ») à l’enquête approfondie d’investigation avec des preuves. C’est plus long, coûte plus cher, mais réalise le vrai métier de journaliste qui est de chercher, de découvrir et de livrer des faits étayés. Marty Baron (Liev Schreiber), juif venu du New York Times et étranger à Boston, est engagé pour ça. Chacun croit qu’il va compresser les coûts, il veut surtout redonner l’envie de lire – ce qui n’est pas si courant (notamment dans la presse française).

Le lectorat décline et seule l’investigation permet de se distinguer. Cinq journalistes sont dédiés aux enquêtes dans une équipe nommée spotlight (projecteur). Ils commencent une affaire de corruption policière mais un concurrent révèle que l’avocat Mitch Garabedian (Stanley Tucci) défend plusieurs familles qui accusent les prêtres catholiques d’avoir « abusé » de leurs enfants. Baron voit là une affaire qu’il faut creuser.

L’enquête démarre par les archives et montre que le fléau remonte à loin, 1976 au minimum ; il a toujours été étouffé par les instances de l’Eglise et de la magistrature. Le cardinal Law (Len Cariou) était-il au courant ? Il a toujours éludé la question. Baron conseille de ne pas en faire une affaire de personnes mais celle de tout un système. Les journalistes sollicitent donc les témoignages des victimes, des avocats qui ont proposé les transactions à l’amiable avec clause de confidentialité pour étouffer le scandale, d’un prêtre psychologue qui soigne les prêtres tentés sexuellement par les enfants. Pour ce dernier, selon son expérience de plusieurs dizaines d’années, il y aurait la moitié des prêtres qui ne peuvent obéir au vœu de chasteté et environ 6% de pédocriminels, le plus souvent des immatures qui ont une sexualité prépubertaire. Sur Boston, cela ferait environ 90 prêtres !

Un avocat en a avoué 13 ; les archives évoquent 20 ; l’épluchage systématique et fastidieux des annuaires de mutations des prêtres du diocèse en soupçonne 87 ; les témoignages avérés en révèlent jusque-là 70 – les témoignages ultérieurs en donneront 249. Non seulement l’ampleur en a été sous-estimée mais l’Eglise savait et n’a rien fait, notamment la hiérarchie. Même un évêque auxiliaire qui a alerté le cardinal a vu sa lettre enterrée. C’est donc un ensemble de pratiques institutionnalisées qu’il faut dénoncer !

D’autant que Boston, ville bourgeoise et ancienne, se tient les coudes. Aucun citoyen de renom ne souhaite voir éclater un scandale qui ternirait l’image de son église, de son lycée, de sa ville. Le cardinal fait pression, les hauts magistrats étouffent les affaires, un juge classe des pièces confidentielles, les dossiers publics sont expurgés, les enquêteurs sont « amicalement » dissuadés de poursuivre. Seuls le rédacteur-en-chef Baron (qui est juif et non bostonien), l’avocat Garabedian (qui est arménien et d’origine modeste) ou le journaliste Michael Rezendes (Mark Ruffalo) qui est issu des quartiers pauvres et d’origine portugaise, ne se sentent pas liés par l’omerta des « gens biens », trop bien-pensants et imbus de leur classe sociale.

Car la plupart des abusés sont des enfants de milieux modestes à qui l’on impose le respect (le prêtre représente Dieu lui-même), que l’on peut soudoyer pour qu’ils se taisent (quelques milliers de dollars suffisent), et qui ne feront d’ailleurs jamais parler d’eux tant ils sont bas dans la société. La liste des abus va des attouchements à la fellation et au viol avec pénétration répétée et touche des enfants (des deux sexes mais surtout garçons pour éviter le risque de grossesse) de 6 à 12 ans. Même le gars gai et qui le sait depuis l’âge de 10 ans n’aurait pas souhaité être initié comme cela, comme il le déclare à la journaliste.

Les dénonciations des années 1980 et 1990 se sont égarées dans les archives et dans le sable de l’indifférence : autre temps, autres mœurs ; l’Eglise devait garder tout son prestige et les émois sexuels des jeunes garçons étaient dans l’esprit 68. D’ailleurs un prêtre abuseur se défend : « je n’ai jamais pris de plaisir en faisant cela » – donc je suis blanc comme neige aux yeux des Commandements. Mais qu’en est-il des enfants ? Les émois interdits, le péché de chair, les menaces de l’enfer à propos du sexe hors mariage font partie de l’idéologie chrétienne pour tenir le peuple des croyants. A l’âge impressionnable, les dégâts sont considérables et les âmes aisément perdues ; une fois adulte, la foi laisse place au doute, ou au passage vers d’autres sectes chrétiennes qui n’imposent pas le célibat aux clercs.

Les attentats du 11 septembre 2001 viennent perturber la dénonciation du scandale : le passé va-t-il se reproduire et la longue enquête être reléguée en pages intérieures locales ? Après les fêtes 2001-2002, la révélation fera plus grand bruit. Malgré l’impatience et les scrupules moraux de certains journalistes, attendre est de bonne politique : l’impact de l’information en sera plus grand.

Une fois publié, le Boston Globe se voit submergé d’appels de victimes qui veulent témoigner, ce qui fera l’objet de « 600 articles » comme le dit le panneau de fin, tandis que le cardinal Law qui savait, lettres à l’appui, démissionne et est muté à Rome dans une sinécure prestigieuse, la basilique Sainte-Marie Majeure – signe que l’Eglise protège ses membres comme tout parti politique ou toute mafia légale ou non, sans se soucier ni des lois ni de la morale qu’elle impose pourtant par la terreur de l’au-delà !

En prenant de la hauteur, c’est bien le journalisme comme quatrième pouvoir qui est encensé dans ce film. La religion, la justice, la police et la bourgeoisie mettent une chape de plomb sur les actes « inappropriés » – c’est à la presse de s’en saisir et de les dénoncer. Ce serait le parti communiste ou les partisans de Trump, ce serait la même chose. Bien que scandaleuse, l’Eglise catholique est ici un prétexte à la transparence entre la morale revendiquée et la morale pratiquée.

DVD Spotlight, Tom McCarthy, 2015, avec Mark Ruffalo, Michael Keaton, Rachel McAdams, Brian d’Arcy James, Liev Schreiber, John Slattery, Stanley Tucci, Billy Crudup, Len Cariou, Warner Bros 2016, 2h04, standard €6.80 blu-ray €10.29

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Henri Troyat, Le cahier

La Russie des années 1850 est archaïque. La capitale et la cour vivent à l’époque moderne avec bals et théâtres, restaurants et plaisirs, étiquette et rang ; la campagne vit encore au moyen-âge avec grands domaines et serfs attachés, seigneur paysan et moujiks. Le barine, la barinya et le bartchouk (le maître, la maitresse et le jeune maître) sont la trinité de Klim le serf (Clément en russe). Il est né la même année que Vissarion et lui a servi de compagnon de jeu et d’émule pour son éducation primaire. Puis, à 12 ans, le barine a décidé d’envoyer son fils en pension à Moscou et de renvoyer le fils de serf à sa condition : servir son maître au domaine. Mais Klim sait lire et écrire, il apprécie les poésies de Pouchkine ; il tient un cahier de sa vie, qui donne le titre au roman.

Vissarion aime commander mais surtout parader ; il n’aime pas la campagne ni la terre. Etudiant médiocre, de caractère faible, il échoue aux examens de droit en première année et s’engage comme scribouillard fonctionnaire. Son père, un peu Bouvard et un brin Pécuchet, accumule un savoir livresque qu’il tente d’appliquer à la médecine et à l’agriculture sur ses terres, sans succès ; il est ruiné. Klim aime la campagne, son bartchouk et le barine ; il est né pour servir.

Lorsque le barine meurt, le fils vend le domaine et « les âmes » qu’il contient – sauf une : Klim, qui le sert à Moscou. Mais il veut éblouir une actrice de théâtre qui le dédaigne et ruine son héritage en corbeilles de roses et repas fins. Il se croit trop au-dessus du travail pour garder son poste médiocre. Comme il joue, il se ruine et se trouve contraint de vendre Klim !

L’époque est pourtant aux idées libérales venues des Lumières européennes. Après la défaite de Crimée, Le tsar Alexandre II soumet à la noblesse un projet d’émancipation des serfs, avec beaucoup de précautions mais qui va dans le bon sens – le sens de l’Europe et probablement du monde entier. Mais, Troyat le montre, la liberté exige en contrepartie la responsabilité. Le serf russe est tellement content de ne rien avoir à décider ! Il n’est pas responsable de son destin et sa vie est réglée par un autre : Dieu peut-être mais le barine avant lui. Cette position confortable se reflète dans le fonctionnariat russe, pléthorique à la française, où l’irresponsabilité est érigée en point d’honneur. Seul décide Dieu peut-être mais le tsar avant lui.

Le domaine de Znamenskoié vendu, le cordon ombilical est coupé entre le Russe et la terre ; restent les idées – grandes et utopiques, dangereuses en politique. Klim va-t-il retrouver Vissarion par fidélité ? Le bartchouk va-t-il traiter son kazatchok avec égalité comme son penchant idéologique le réclame ?

Une jolie histoire simple, populaire, comme Henri Troyat, né russe en 1911, a su en produire. Utile pour comprendre comment l’explosion révolutionnaire a pu se produire dans ce pays immense et retardé où la réalité n’imposait aucune contrainte aux idées, où la religion forçait à l’utopie sans garde-fou et où l’inégalité entre la richesse et la misère engendrait des rancœurs quasi raciales. Klim le dit à plusieurs reprises, nobles et moujiks ne se sentaient pas de la même espèce.

Henri Troyat, Le cahier – Les héritiers de l’avenir tome 1, J’ai lu 1976, 375 pages, occasion €0.99

Les trois tomes, J’ai lu, €22.95

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Maurice Sartre, Histoires grecques

Le pouvoir grec a duré mille ans, comme le romain, et perdure sous-jacent à notre culture. En témoignent ces 43 petites études rassemblées par un grand historien à la retraite, classées par la chronologie. Prenant prétexte d’une découverte, monnaie, inscription, statue, ou fragment de texte classique, l’auteur plonge dans la civilisation même et évoque un univers qui nous gouverne encore. C’est passionné et érudit, rigoureux et amoureux. Le curieux comme l’historien y trouvent leur provende parce que l’on y parle du passé mais aussi du présent.

Ainsi le droit de saisie des biens des étrangers par le pays dont un membre était en litige avec eux rappelle la politique de Trump faisant payer des « amendes » pour infractions extraterritoriales aux entreprises européennes, comme les menées de l’Iran qui « retient » des pétroliers dans le détroit. « Dans le traité aristotélicien de l’Economique, l’auteur mentionne comment la cité de Chalcédoine, pour se procurer des ressources, exerça un droit de saisie sur tous les navires qui franchissaient le Bosphore et qui appartenaient à un citoyen d’une cité avec laquelle l’un quelconque de ses citoyens avait un conflit d’affaires » chap.15. L’auteur note que ce droit du plus fort est considéré comme archaïque en 370 avant notre ère déjà, et que des accords étaient signés pour éviter ces désagréments dans les échanges. Trump les foule aux pieds dans son égoïsme de gros paon fier d’étaler son pouvoir.

Ainsi la tuerie des hilotes en 424 avant, selon le bon vouloir de la cité et des éphèbes en initiation à Sparte, rappelle le sort des Juifs sous le nazisme. L’histoire ne se répète jamais mais elle bégaie car l’humain reste le même, n’évoluant que sur des millénaires. « Le ‘mépris des hilotes’ constitue l’un des piliers idéologiques de la société spartiate (…) Il maintient les hilotes dans la crainte, voire la terreur de leurs maîtres : celui qui se distingue de quelque manière que ce soit risque la mort, donnée notamment par les cryptes lors de leur initiation. Mais il contribue aussi à l’éducation morale, politique et physique des jeunes, qui trouvent chez les hilotes l’image inverse de l’idéal à atteindre. (…) Enfin (il) contribue à établir la distance nécessaire entre deux groupes de même origine, mais dont l’un domine l’autre à tout jamais » chap.13. Chacun peut aisément remplacer hilote par Juif sous le nazisme ou l’islamisme, ou par Arabe ou immigré pour les extrémistes ou poutinistes. La technique idéologique du bouc émissaire garde de belles perspectives.

Ainsi encore de la démagogie qui établit les tyrans (chap.5). Ceux-ci sont populaires parce qu’ils flattent les petits contre les « gras », tout comme Trump, allant jusqu’au partage des terres ou des richesses – ce que le vieux milliardaire se garde bien de prôner. Mais il suit la ligne antique : « La tyrannie a aidé à mieux établir l’identité civique en restaurant les cultes et ne leur donnant plus d’éclat ». La frontière contre les Latinos, la guerre commerciale contre les Chinois, les menaces contre l’Iran et le mépris des Européens qui ne font pas assez restaurent « les valeurs » et « la grandeur » de l’Amérique… pour un temps. Car la tyrannie est vite renversée dans l’histoire.

Ainsi enfin de la monnaie, aujourd’hui le pouvoir exorbitant du dollar du à l’hégémonie militaire, économique et culturelle des Etats-Unis sur le monde. « L’invention de la monnaie s’accompagne, dès l’origine, d’une manipulation de l’Etat » chap.3. « Athènes décida, un peu après le milieu du Ve siècle, d’imposer l’usage de ses monnaies à l’ensemble de ses alliés de la Ligue de Délos ».

Maurice Sartre, par petites touches au gré des occasions, définit la société et la civilisation grecque telle qu’elle s’est constituée et a duré de – 600 à + 400 environ. Ainsi la cité, la polis : « Pour faire court, la cité serait un modèle de structure politique participative (quelles que soient les limitations imposées aux participants), à l’opposé des régimes monarchiques en vigueur dans les grands empires du Proche-Orient. (Ou) toute communauté qui (…) établit en son sein des relations de solidarité imposant à tous un minimum de règles et d’obligations communes ». Mais « La mention des dieux et des cultes communs vient en premier dans toute définition classique de la cité ; intégrer un étranger dans la cité, ce n’est donc pas seulement lui accorder des droits politiques, mais d’abord le faire participer aux cultes communs, lui donner les mêmes dieux qu’à soi-même » chap.1. Rien de nouveau sous le soleil : le « contrat » social n’est pas un contrat de travail entre forces interchangeables mais un désir humain de vivre ensemble et « la religion » (aujourd’hui les mœurs, coutumes et habitudes) en fait partie. L’exotisme est toléré, dans des limites raisonnables qui enrichissent mais, lorsqu’il envahit trop l’espace public, il devient néfaste et fracture la nation.

Pour faire corps, rien de tel que l’éducation. Les cités grecques formaient des citoyens-soldats dès le plus jeune âge pour les garçons (et pour les filles aussi à Sparte). Dès lors, « le gymnase constitue le symbole même de la vie ‘à la grecque’, c’est-à-dire de la vie civilisée. (…) La pratique du sport, avec la nudité qui l’accompagne, apparaît aux Grecs comme ce qui les distingue le plus sûrement des barbares » chap.26. Ce pourquoi la cité de Toriaion en Phrygie vers 160 avant, tout comme le Juif Jason à Jérusalem ou la ville d’Alexandrie sous l’Empire, réclament tous un gymnase. Il est le lieu même où l’on se mesure et s’observe en toute transparence, égaux par la peau, où l’on s’exerce et on lutte en commun, où l’on apprend, dans l’éphébeion tout proche, les lettres, la rhétorique et la musique, sous une discipline sévère. Le lieu est protégé du monde extérieur moins pour éviter les tentations homosexuelles, fort courantes et qui font partie de la civilisation jusqu’au mariage, que pour conserver l’attention aux exercices. Aujourd’hui on éteint son portable au collège, hier on éteignait son désir. Ce n’est qu’une fois sorti du gymnase que les relations d’admiration, d’affection et de désir étaient autorisées.

Ce recueil livre encore des remarques fort instructives sur le rôle de la femme, sur les chrétiens confrontés au monde païen grec, sur le commerce des Grecs dans tout le monde arabe, sur les concours et championnats où le record n’existait pas mais être le premier parmi ses pairs était l’essentiel. D’une écriture facile mais sans concession érudite, muni d’un glossaire des termes historiques, ce livre peut se lire d’un bout à l’autre ou se déguster selon les chapitres, toujours présentés avec des titres comme au journal Libération tels que « Manger des racines », « Pasion lègue sa femme », « Nu et sans armes dans la nuit » ou « Uriner devant Aphrodite ».

Maurice Sartre, Histoires grecques, 2006, Points 2009, 464 pages, €10.80 e-book Kindle €10.99

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Jean d’Ormesson, Comme un chant d’espérance

Une fois de plus remettre sur le métier son ouvrage ; une fois de plus avec un titre à rallonge ; une fois de plus sur le néant, le temps, Dieu et toutes ces sortes de choses ressassées à satiété. Mais cette fois pour la maison d’édition de sa fille Héloïse. Jean d’O recycle ses fiches sur la cosmologie, il ajoute des spéculations philosophiques, convoque Flaubert pour « l’idée (…) d’un roman sur rien ». Et c’est emballé pour une centaine de pages (48 en Pléiade). C’est brillant et simple, la transmission du vieillard à l’adolescent : « Il n’y avait rien. Et ce rien était tout ».

Car le rien est « Dieu », comme tout ce dont on ne sait rien. Dieu comme mystère au-delà des capacités humaines. Dieu comme absolu de notre relatif. « En face et à la place d’un hasard aveugle et d’une nécessité qui serait surgie de nulle part, une autre hypothèse… » : Dieu évidemment ! « Si Dieu était quelque chose, ce qu’il n’est pas, il serait plutôt un silence et une absence d’une densité infinie. Ou une idée pure et sans borne qui ne renverrait qu’à elle-même ». Une idée pure, en effet. Mais si l’idée existe (dans l’esprit des hommes) cela signifie-t-il qu’elle « est » (dans la réalité) ? Le mot chien ne mord pas… avait l’habitude de susurrer Wittgenstein.

« Avec Dieu c’est tout simple : la vie des hommes est une épreuve et le monde est le théâtre… » Car le hasard, ce serait trop humiliant pour le seul être apte à penser que serait l’être humain. Oh, l’orgueil catholique qui ne peut se défaire d’être maître et possesseur de la nature – sur ordre divin ! Peut-être existe-t-il de l’intelligence ailleurs que sur la terre ? Et même chez certains animaux ? « Il me semble impossible que l’ordre de l’univers plongé dans le temps, avec ses lois et sa rigueur, soit le fruit du hasard » (p.1098 Pléiade). Et pourquoi donc, sinon par orgueil intime que l’on vaudrait mieux que cela ? La mécanique enclenchée déroule son programme tout en apprenant par essais et erreurs, comme une bonne vieille IA, l’intelligence artificielle encore balbutiante aujourd’hui mais qui avance à pas de géant : la nature le pratique, tout comme les OGM, depuis des millions d’années ! Un pauvre argument que ce pourquoi du hasard…

Un meilleur est le Message du Christ. Peu importe qu’il ait historiquement existé ou ne soit qu’un mythe construit plus d’un siècle après à partir d’exemples multiples. Son message est : « Le royaume de Dieu est au milieu de vous… Aimez-vous les uns les autres… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites… (…) La doctrine de Jésus est un humanisme » p.1100. Dès lors, l’hypothèse de Dieu est-elle indispensable ? L’humanisme n’est-il pas le meilleur de l’idéal humain ? La morale bien entendue est l’entraide intelligente, le soutien moral et la relation affective : même les bêtes en sont capables, les animaux sociaux. Nous ne faisons que le pratiquer aussi dans nos bons jours – avec le mal dans les pires. S’il nous a créé, Dieu nous a fait entier et mêlé de potentialités bonnes ou mauvaises, avec une « liberté » toute relative pour véritablement choisir.

Alors où le trouver ? « Dieu se dissimule dans le monde (…) il se manifeste [par exemple dans] le temple de Karnak (…) L’Iliade et l’Odyssée (…) les fresques de Michel-Ange (…) Andromaque (…) de Racine (…) Le messie de Haendel (…) Sur l’eau de Manet (…) A Villequier de Victor Hugo, presque tout Baudelaire (…) les calanques de Porto en Corse (…) une nuit d’été sous les étoiles (…) un enfant, soudain, n’importe où… » p.1105. En bref, tout ce qu’on aime. Dieu serait-il l’autre nom de l’amour, cette adhésion spontanée à la nature, aux êtres, aux absolus ? Dès lors, pourquoi le nommer « Dieu » ? « Pour les hommes au moins, Dieu n’est rien sans les hommes » p.1100.

Sorti de huit mois d’hôpital, cet opuscule entre l’essai et le roman fut écrit d’une traite comme l’éjaculation spirituelle d’une vie. En reflet du divin, l’auteur évacue l’idée que l’absolu n’est qu’une projection de la pensée alors que tout dans l’univers apparaît relatif, peut-être même la mathématique dont il fait grand cas, mais qui n’est que la façon structurée dont le cerveau humain perçoit les relations entre les choses.

Croire n’est pas une hypothèse indispensable pour lire ce petit livre ; il apportera de quoi penser à beaucoup. Jean d’Ormesson fait son bagage sans savoir qu’il vivra encore quelques années. Il y a quelque chose d’enfantin dans cet inventaire du beau et du bien, de ce qu’il emporte dans l’île déserte de la mort d’où nul ne revient. Une glissade d’étonnements qui touche profondément.

Jean d’Ormesson, Comme un chant d’espérance, 2014, Folio 2015, 128 pages, €6.80 e-book Kindle €9.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Arlette Jouanna, Montaigne

Longtemps je me suis accoutumé à Montaigne. Dès la classe de quatrième déjà, où nous étudions ses textes en cours de français, j’aimais son tempérament convivial gascon adepte du quant à soi critique. Certes, comme il le prévoyait en son temps, sa langue est un obstacle, elle n’a pas passé les siècles et le français tend plus du parler du nord que de celui du sud. Mais notre époque permet de lire Montaigne en français d’aujourd’hui – que nul ne s’en prive !

Arlette Jouanna est spécialiste du XVIe siècle français, le siècle des guerres de religion et de Michel Eyquem de Montaigne. Elle brasse d’une vaste érudition les multiples documents, manuscrits, lettres, comptes-rendus « secrets » du Parlement de Bordeaux, témoignages du temps, archives publiques, qui permettent d’établir à peu près la vie du philosophe. Elle récuse certaines idées reçues sur son « scepticisme », son incroyance, ses origines vaguement juives. Montaigne n’est rien de ces étiquettes hâtivement plaquées pour passer à autre chose. L’auteur rappelle p.232 que, si l’Eglise catholique n’a que peu objecté à la parution des Essais, elle a agi de façon toute politique mais d’une effarante niaiserie spirituelle et intellectuelle en mettant à l’Index tout Montaigne de 1676 à 1966 ! Soit un siècle après la parution des Essais – mais pour trois siècles.

Montaigne est un homme, et il prend conscience de soi ; il invite tous ses lecteurs à faire de même. Il n’est pas donneur de leçon ni auteur de maximes à afficher sur les murs de sa chambre mais un accoucheur des âmes comme Socrate qu’il prisait fort. Il veut faire réfléchir, engager le dialogue, inciter à penser par soi-même : « les Essais sont une incitation à converser avec leur auteur » p.353. Lui s’observe et s’observe en son milieu ; il tire des leçons des autres et de lui-même, de ses amis, des puissants dont il dépend, de ses amours, des auteurs des livres qu’il lit. Il a accumulé près de mille volumes dans sa bibliothèque, qu’il appelle encore « librairie » comme les anglais en ont conservé l’usage depuis Guillaume. Principalement des antiques, grecs et romains, mais aussi des contemporains qui font réflexions de théologie ou de politique. Chacun peut garder sa liberté tout en consentant aux conditionnements de sa famille et de son milieu comme à la « longue accoutumance » aux lois, dès lors considérées comme « naturelles » : il suffit d’instaurer une distance critique et de les apprécier en raison. Il est nécessaire, en son logis ou profession, de « se réserver une arrière-boutique toute nôtre, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude » p.129.

C’est que l’époque est radicale, la France connait huit guerres civiles successives car déchirée entre catholiques intransigeants allant jusqu’au coup d’Etat par l’assassinat du ministre Coligny puis du roi Henri III, et protestants qui se nomment chrétiens « réformés » et qui veulent la libre expression et la liberté de culte. Mission impossible dans un royaume encore féodal où un peuple requiert un roi, une foi. Montaigne, justement, s’y emploie, partant de la réflexion de son ami La Boétie, trop tôt disparu, que l’obéissance fait le pouvoir, pas l’inverse. Or, qui a des certitudes, religieuses ou politiques, a en même temps le désir irrépressible de les imposer, y compris par la violence. Montaigne prône de passer de l’allégeance à un homme à l’allégeance à un principe supérieur, « la cause générale et juste ». Ce qui reste actuel en politique où une fidélité au « grand homme » (de Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Macron) dérive trop souvent vers le pire au détriment de l’intérêt général.

Pour Montaigne, « Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et les formes reçues » p.13. Car juger en critique ne signifie pas s’opposer à toute force. Contrairement aux néo-platoniciens de son temps (qui subsistent chez nos hégéliens ambiants), Montaigne ne croit pas que l’on change une société par décret ; à l’inverse, les coutumes doivent être limées avec le temps. Le libéralisme français des Lumières sortira tout droit de ce penser-là.

Il est toujours actuel, Montaigne malgré sa langue archaïque : « L’explication vient sans doute de ce que, comme nous aujourd’hui, il a connu des temps incertains, difficiles, marqués par l’ébranlement des croyances, la perte des repères, la remise en cause des structures politiques, la violence des haines partisanes ; comme nous encore, il percevait mal vers quel avenir les risques omniprésents entraînaient son pays » p.16. Il « s’essaie » à y penser et nous convie à faire de même pour notre temps.

Réserve envers les séducteurs politiques et religieux, ouverture à l’étonnement, modération de conduite sont ses principes de vie, bien utiles en temps d’incertitudes. Avec le mouvement, pour ne pas s’enkyster : « j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît » p.214. Rappelons aux vierges effarouchées de garde que branler signifie bouger en français archaïque. D’où les voyages que fit Montaigne en Allemagne, en Italie, à Paris, à Rouen… Comme moi, il en jubile, heureux des découvertes et surprises, toutes matières à réflexion.

« Car l’essentiel est bien là », écrit la biographe : « se mettre au service de la vie et en apprécier toutes les jouissances, tant intellectuelles que corporelles. Sans cette exigence fondamentale, la liberté perdrait tout son sens » p.314. Ce pourquoi Montaigne détaille ce qu’il mange et boit, ce qu’il aime, comment il va à la selle et combien il désire baiser même en âge avancé. C’est que la bonne harmonie du corps, du cœur et de l’esprit est nécessaire à la sagesse car qui ne se conduit pas soi, comment pourrait-il s’offrir en exemple aux autres ?

L’essentiel est de faire fonctionner son esprit comme fonctionne son cœur ou son corps. Il y a une jubilation à baiser ou à goûter des mets, une joie à admirer et à aimer, une exaltation à penser. L’élan est autant dans la réflexion que dans le désir ou la volonté. C’est là réellement vivre et s’éprouver vivant, dans cette « puissance » en acte comme aurait dit Nietzsche. Nul besoin d’accomplir de grands exploits ou des actes mémorables, la vie la plus banale peut devenir un chef-d’œuvre, si elle est en pleine conscience de soi.

Michel de Montaigne s’est éteint le 13 septembre 1592 et cette biographie soignée lui rend un hommage mérité.

Arlette Jouanna, Montaigne, 2017, Biographies NRF Gallimard, 459 pages, €24.50 e-book Kindle €17.99

Montaigne, Les Essais, collection Bouquins Laffont 2019, 1184 pages, préface de Michel Onfray, €32.00

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Vertige du néant

Dans C’est une chose étrange à la fin que le monde, Jean d’Ormesson fait état de cette expérience insolite qu’il a vécue un jour d’été en Grèce, au sortir d’une nage en mer : un vertige du néant.

« Je rêvais à tous ceux qui, depuis trois ou quatre millénaires, étaient passés dans ces lieux aux temps d’Homère ou d’Alexandre, de Cléopâtre et de Marc-Antoine, de Justinien, de Dandolo. J’était là à mon tour. Un vertige me prenait. Peut-être à cause de mes deux heures de nage et de l’effort que je venais de fournir, les choses autour de moi basculaient d’un seul coup. Les arbres, les rochers, le soleil sur la mer, la beauté des couleurs et des formes, tout me devenait étranger et opaque. Le monde perdait de son évidence. Il n’était plus qu’une question. Enivrante, pleine de promesses. Gigantesque, pleine de menaces. Je me disais : « Qu’est-ce que je fais là ? » Je fermais les yeux. La foudre me frappait. Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? » p.988 Pléiade.

N’avez-vous jamais fait une telle expérience ? Pour ma part, cela m’est arrivé plusieurs fois, surtout à l’adolescence.

J’avais comme un éblouissement. Les choses sous mes yeux se paraient d’une aura, d’une surbrillance, comme si elles n’étaient qu’un décor. Les sons se taisaient. Un grand souffle passait d’un trait, venu de nulle part. Où suis-je ? Qui suis-je ? Que fais-je ? Et je prononçais ces mots glaçants : « Seul… je suis seul… » J’étais tout seul à la barre, la mer autour de moi étendait sa fourrure scintillante, presque immobile, indifférente. Je frissonnais, la peau nue de mon torse se hérissait en défense d’une menace inconnue. Je me sentais infime atome d’un univers trop vaste, infini, atroce.

Bien vite, je me reprenais, clignais une ou deux fois des yeux, retrouvais le soleil dans le ciel bleu, réentendais les sons alentour. Non, je n’étais pas seul mais parmi les hommes, au milieu de « la nature qui t’invite et qui t’aime » selon Lamartine. Cela n’avait duré qu’un bref instant mais était l’expérience d’un abîme. Je n’étais qu’un point entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, un hasard éphémère. Une personne sans signification, là sans aucun sens. Je me faisais peur, comme si un vide allait m’absorber, tel celui qui attire les sujets au vertige. La réalité ne serait-elle qu’illusion ?

Peut-être est-ce cela devenir adulte ou sage : ne plus se laisser aller au vertige. Reconnaître que les choses sont ce qu’elles sont, que nous sommes là par hasard mais bien là, que le néant n’était qu’avant nous et le sera après mais qu’entre-temps il nous faut bien vivre et vivre bien. Car ce dont on ne sait rien, il faut le taire.

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Être ou se faire avoir

Les gilets jaunes veulent exister, se faire reconnaître comme l’œil du cyclone social. L’Europe centrale et orientale veut exister, se faire reconnaître comme un réservoir de la biodiversité blanche préservée. Le Royaume-Uni veut exister, se faire reconnaître comme Etat souverain, lié par rien ou en bilatéral volontaire et provisoire. Est-ce là l’identité que chacun cherche confusément ?

La France est dans l’histoire une mosaïque de régions et d’ethnies rassemblée autoritairement sous la houlette d’un roi parisien. Colonisée (un peu) par les Grecs un millénaire avant notre ère et ouvrant les Celtes au commerce méditerranéen, la France a été romanisée par le sud, puis entièrement sous César faute d’union des Gaules, avant que les « barbares » venus de Germanie ne l’aient franchement conquise. Les Ottomans ont isolé l’empire romain d’Orient, aujourd’hui la Turquie et une grande part des Balkans ; les Mongols ont isolé la Russie ; les Arabes ont isolé le Maghreb autrefois romain. Ces invasions forment les limites de l’Europe au sud, au sud-est et à l’est. La France se situe au carrefour des Germains et des Latins.

Pays catholique qui a choisi le pape alors que la périphérie choisissait de protester, roi absolu qui se prenait pour l’Etat et a révoqué un édit de tolérance pour chasser les forces vives proto-industrielles du pays, révolution qui a essaimé les Lumières mais accouché d’un esprit militaire et d’une bureaucratie jacobine centralisée pour laquelle l’impôt est l’alpha et l’omega plutôt que la prospérité – la France s’est trouvée fort dépourvue au siècle des nationalités. Elle était trop composite elle-même, parlant plusieurs langues en son sein appelées dérisoirement « patois », pour être une nation comme les pays autour d’elle. Ce pourquoi elle a choisi « l’universel », orgueil romain, héritage catholique, mission des Lumières, fantasme communiste. Le retour de l’identité la gêne, l’irrite, la déstabilise. C’est pourtant ce que réclament les gilets jaunes tout comme ceux qui votent Rassemblement national, soit une bonne moitié de la population qui s’exprime dans les urnes.

Déstabilisés dans un monde en mutation, envahis par des cultures étrangères où la religion se confond avec les mœurs et la politique, en prise à la délinquance comme au terrorisme des mêmes, déchu d’industries par la mondialisation et la prédation américaine qui « juge » extra-territorialement à coup de milliards que sa loi est la seule à s’appliquer au monde entier, colonisé mentalement par la loi des séries dites « populaires » (dans les faits commerciales), les Français issus du peuple un peu instruit et surtout de province isolée des grands centres, se crispent. Leur économie, leur culture, leurs mœurs foutent le camp et la régulation rampante de non-élus à Bruxelles les dépossèdent de leur destin.

La faiblesse du libéralisme à l’américaine, qui est la mentalité dominante jusque chez les élites européennes, est la lâcheté envers les frontières et la culture des « autres ». L’Amérique s’en foutait puisqu’elle est elle-même un ramassis de rejetés du vieux continent, issue de peuples divers, jusqu’aux esclaves importés d’Afrique. Depuis que la Chine lui taille de sévères croupières économiques et qu’elle défie sa technologie jusque dans sa pointe, l’Amérique se réveille, se crispe sur son statut et élit un populiste à grande gueule : Trump. Et les Anglais font de même avec un Boris (!) Johnson. Dès lors l’Europe, et la France, et les Français perdus, se disent qu’ils seraient bien bêtes de ne pas prendre le même train. L’Europe centrale et orientale trumpettant était inaudible ; elle le devient.

Ces ex-pays de l’Est connaissent un vieillissement de la population, un effondrement de la natalité et une émigration des forces jeunes qui cherchent un avenir meilleur à l’ouest. Leur panique identitaire est une panique démographique plus qu’économique. La nature ayant horreur du vide, et le filet juridique et réglementaire de Bruxelles enserrant ses membres dans un insidieux avenir multiculturel à l’américaine, ceux qui restent à l’Est ont peur d’une déferlante moyen-orientale ou africaine. Ils n’en veulent pas. Un peu ça va, trop, bonjour les dégâts. L’immigration ethnique est comme l’alcool, mieux vaut ne pas en abuser. Le foie distille sa dose, au-delà il cirrhose.

L’Est est encore homogène, l’Ouest déjà multi-ethnique. Ce sont moins les cultures différentes qui posent problème que l’individualisme exacerbé qui encourage l’universalisme du « tout égale tout » et du » tous pareils ». Les pays d’Europe centrale et orientale honnissent le Grand frère (ex-soviétique) mais lorgnent sur la politique à la Poutine : les immigrés, pas de ça chez nous ! L’identité bien assumée passe par le nationalisme et les frontières.

C’est bien ce à quoi aspirent confusément les gilets jaunes comme les extrémistes de droite et de gauche. Le « capitalisme » est l’autre nom, euphémisé, du colonialisme financier (plutôt connnoté « juif » et « anti-palestinien ») comme de l’impérialisme yankee de la marchandise. Dès lors, protectionnisme et nationalisme sont à essayer, croient-ils. Sur le modèle Poutine, Erdogan, Xi Jinping et Trump – entre autres.

Et la gauche inepte, qui devrait faire avancer l’écologie pratique de proximité et le social dans les territoires, entonne toujours la même incantation aux impôts et taxes pour aider les sans-frontières, sans-papiers, sans-abri, sans-ressources venus des pays « en guerre » (depuis Hollande, ne le sommes-nous pas nous aussi, « en guerre » ?). Les sans futur, qui va les aider ?

La tentation est grande de « l’homme » fort (qui peut être une femme au nom belliqueux comme Marine ou Maréchal). Un recours comme Sauveur – et comme d’habitude. Seuls peut-être, les deux Napoléon et De Gaulle ont réussi à changer les choses et à faire émerger un ordre du chaos. Leur image hante les déserts vides de la France périphérique et des acculturés à la violence. Mais les circonstances étaient à chaque fois exceptionnelles et la volonté du collectif alors très grande. C’est loin d’être le cas aujourd’hui où le chacun pour soi et le victimaire agressif sont la seule réaction des egos blessés.

Pour être, il faut d’abord ne pas se faire avoir. Mais encore ? « L’identité » suffit-elle à créer de la culture, de la recherche, des initiatives d’entreprises ? L’entre-soi est-il meilleur en nation qu’en caste sociale ? S’affirmer, certes, mais pour quoi faire ? et pour qui ?

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Le Dalaï lama parle de Jésus

Ce livre est né d’une rencontre entre chrétiens et bouddhistes en Angleterre en 1994. Ce qui me frappe le plus est le contraste entre la verbosité des religieux chrétiens et la concision du dalaï-lama bouddhiste. Il pratique merveilleusement la douceur, la clarté et le rire, trois qualités oubliées de l’Eglise, confite depuis trop longtemps dans le rigorisme, l’abscons et le déplorable sérieux. La rencontre visait à obtenir son commentaire sur certains textes « importants » des Évangiles – importants pour les chrétiens.

Le dalaï-lama commence par rappeler que le bouddhisme ne reconnaît ni créateur ni sauveur personnel. En revanche, « je crois que le but de toutes les grandes traditions religieuses n’est pas de construire de grands temples à l’extérieur, mais de créer des temples de bonté et de compassion à l’intérieur, dans nos cœurs » p.32. Contre les fastes catholiques (combien de divisions ?) et la volonté de pouvoir des protestants, il rappelle les origines morales de la religion, dégagée du siècle et des superstitions. Il rejoint en cela les grandes pages du stoïcisme ou des Messieurs de Port-Royal. « La pratique religieuse vise en priorité à une transformation intérieure du pratiquant, à le faire passer d’un état d’esprit indiscipliné, rebelle, dispersé, à un état qui soit discipliné, dompté et équilibré » p.33.

En Occident, nous avons la lecture des grands auteurs ; en Orient, on préfère pratiquer la méditation. Cela vise à canaliser l’énergie mentale. Nul n’attend le Messie mais prend son destin en main pour se sauver lui-même en suivant la Voie. L’unité de l’être exige que l’on fasse servir l’émotion à la raison et réciproquement : « la compassion est un type d’émotion qui détient un potentiel de développement (…), s’appuie solidement sur la raison et l’expérience (…). Ce qui se passe alors est une jonction de l’intellect et du cœur » p.42.

Pour le dalaï-lama, tous les êtres humains participent de la même nature divine et « il n’existe pas d’être humain qui n’ait rien à voir avec votre vie » p.74. Nul être ne peut laisser indifférent. Les ignorer par égocentrisme, laisser surgir des émotions fluctuantes distinguant entre amis et ennemis, nuisent non seulement aux autres mais aussi à soi-même. « On s’aperçoit que les attitudes, les émotions et les états d’esprit sains comme la compassion, la tolérance et le pardon, sont fortement liés à la santé physique et au bien-être. Ils augmentent le bien-être physique, tandis que les attitudes et les émotions négatives ou malsaines comme la colère, la haine, les états d’esprit perturbés, minent la santé physique » p.48. Ces prétextes sont très chrétiens mais avec un souci réaliste de considérer l’humain comme un esprit et un cœur, indissolublement dépendants d’un corps. Mens sana in corpore sano. Pratiquer la morale fait du bien et l’on aimerait que les chrétiens méprisent moins le corps.

Les démons sont, selon le dalaï-lama, non ces êtres métaphysiques en guerre contre le Dieu créateur, mais ces impulsions négatives au fond de chacun d’entre nous. La pratique de la méditation aide justement à maîtriser la conscience afin d’obtenir une connaissance claire du monde, donc à adopter une attitude sage ou « juste » (dans le sens de la note de musique, qui est dans le ton). L’idéal est d’entrer en harmonie avec l’univers qui nous entoure.

Mais pas d’idéalisme naïf : on ne « tend pas l’autre joue » comme cela. Il est licite d’utiliser la force pour contraindre si on l’estime vraiment nécessaire. Ici encore, le réalisme l’emporte, ce qui rend si vivants les propos du dalaï-lama. « Même quand la motivation de l’auteur de l’acte est pure et positive, si l’on a recours à la violence, il est très difficile d’en prévoir les conséquences. Pour cette raison, il est toujours préférable d’éviter une situation exigeant d’avoir recours à la violence. Néanmoins, si vous vous trouvez placés dans une situation qui exige manifestement d’agir par la force pour vous défendre, il est impératif de répondre de manière appropriée. Dans ce contexte, il est important de comprendre que la tolérance et la patience n’impliquent pas de se soumettre ou de céder à l’injustice. La tolérance, dans son sens véritable, devient une réponse délibérée de votre part à une situation qui normalement appellerait une forte réponse émotionnelle négative comme la colère ou la haine » p.122. Le bouddhisme se traduit autant dans ces propos du dalaï-lama que dans les préceptes du guerrier samouraï : la violence de l’ego ne résout rien, prendre le comportement requis et ajusté aux circonstances est ce qu’il faut. L’état d’esprit courageux évite d’être trop affecté par l’incident pour maîtriser au mieux la situation.

Tentation permanente du chrétien, la rédemption passe-t-elle par la souffrance ? Non, répond le dalaï-lama. Il est faux de croire qu’il serait bon de souffrir. Le but de notre existence est de chercher le bonheur. « Cependant, comme les épreuves et les peines font naturellement parti de l’existence, il est capital d’avoir à leur égard un point de vue qui nous permette de les aborder de manière réaliste » p.52. Je reconnais là un stoïcisme actif.

Quant aux rites, ils ne sont pas indispensables mais aident à créer une atmosphère favorable à l’éveil  spirituel. Sans dimension intérieure, ils ne sont qu’un simple cérémonial. « La foi vous conduit à un état plus élevé d’existence, conclut le dalaï-lama, tandis que la raison et l’analyse vous mènent à la libération complète (…). La foi doit être fondée sur la raison et la compréhension (…). C’est pourquoi nous voyons le Bouddha, dans ses propres écritures, admonester ses adeptes qui acceptent ses paroles simplement par vénération pour sa personne » p.128. Le bouddhisme m’apparaît plus réaliste et mieux en phase avec les gens ordinaires, moins accaparé par le pouvoir que le christianisme.

Le Dalaï lama parle de Jésus, 1999, J’ai lu 2008, 314 pages, €6.80

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Les guêpes

Lesdits « gilets jaunes » sont comme les guêpes, ils tournent en rond indéfiniment autour des fleurs plantées sur les parterres, bourdonnant et piquant qui se met en travers de leur désir de pomper comme les autres le nectar. Ils sont industrieux et inutiles – dans le monde où nous vivons. Déclassés car obsolètes, ignorés car périphériques, méprisés car sans avenir. Ils ne sont rien. Veulent-ils être tout, comme les sans-culottes de jadis ? Non point, disent les ronds-points, mais quelque chose au moins.

C’est leur malheur et le nôtre. Ils savent bien qu’ils sont dans une impasse et ne voient d’autre futur que simplement durer. Même la retraite leur est insuffisante avec leurs avantages rognés et le carburant comme l’énergie de plus en plus taxés. Ils ne sont pas les pauvres – ceux-là sont aidés. Ils sont la frange inférieure des classes moyennes, celle qui paye des impôts mais ne reçoit aucune aide sociale, coincé entre le plancher des assistés et le plafond des évadés fiscaux. Ils sont la grande masse des « petits Blancs » en voie de déclassement qui ne voient pas pourquoi ils payent tant pour ne recevoir rien, et que les « autres » leur passent devant : immigrés venus des pays chauds inondés d’aides sociales ou dealers qui se moquent de la loi comme de la civilité et se font de la thune pour rouler en BMW.

Que faire ? Changer de régime ? Elire un « homme » fort ? Instaurer la république autoritaire ? Restaurer l’Identité et la préférence nationale ? Virer les élites (au profit de qui) ? Faire un référendum pour n’importe quoi ? L’outrance des solutions montre combien les remèdes restent flous dans cette désespérance. C’est tout un système de société qui a pris le mauvais chemin. Les gens de peu habitent en périphérie car l’immobilier est moins cher ; mais ils doivent prendre leurs voitures pour aller travailler, se ravitailler, se soigner, éduquer leurs gosses. Et les entreprises se font plus rares, plus proches des grands centres logistiques.

Les maires dans les campagnes accordent à tour de bras des permis de construire et détruisent le paysage au profit des « zones » industrielles, des centres commerciaux et du pavillonnaire, au détriment des terres cultivables pour l’alimentation de proximité. Ils enlaidissent et dégradent, alourdissent la dette des collectivités, tout en investissant dans du non-productif, du prochainement inutile en raison du pouvoir d’achat en baisse continue – argent qui ne va pas à la recherche ni au développement du pays. Les industriels confrontés à la concurrence des zones à bas coûts délocalisent ou restructurent, ils compressent la masse salariale, trop élevée en France en raison des charges sociales ; ils embauchent des précaires et licencient selon les normes internationales. Même dans les services non délocalisables, la chasse aux coûts est le mantra, supprimant les caissières au profit des machines, les guichets au profit des automates, le travail à la chaîne par des robots. Cette déshumanisation progressive, très française par amour de la technique comme par les habitudes de la toute-puissante administration qui font tache d’huile, dégrade tous les rapports sociaux. Chacun se replie dans sa sphère étroite du couple, de la famille et des amis. Les autres sont hostiles et la société retrouve le chemin de l’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme.

Tiens ! C’est justement le projet des blacks blocs et autres autonomes qui font de l’anarchie un idéal et cherchent à pousser les forces de l’ordre à la bavure. Ils investissent massivement les queues des cortèges des gilets jaunes qui les regardent à la fois consternés et attirés, car la violence existe bel et bien chez les gilets sur les réseaux sociaux. Menaces de viol ou de mort pullulent envers ceux qui ne pensent pas comme la horde. Et le spectacle plaît aux médias, vautours qui se repaissent des cadavres. Le « mouvement » des gilets jaunes est né de Facebook et des télés en continu qui, pris par l’événement, ont oublié leur métier de filtre et d’analyse pour une complaisance sans bornes aux groupuscules qui font le théâtre (et les gros sous de la pub). Les partis extrémistes s’y sont agglomérés comme des mouches sur la merde, agissant en sous-marin, aidant à l’organisation. Après des débuts poujadistes de petits commerçants et artisans contre la modernité capitaliste, des stars ont émergé : Eric Drouet et Maxime Nicolle. Ils ont pris soin de soigneusement effacer leurs posts Facebook d’avant le mouvement ; mais ils ne peuvent éradiquer les commentaires de leurs « amis », ni les reprises. Ils montrent que l’extrême-droite est leur milieu, le complot leur vivier et les yakas populistes leurs thèses. Oh, Mélenchon a bien tenté de récupérer ce mouvement populaire de « la base » comme il le théorise depuis des années, mais les anarchistes ne veulent surtout pas d’un Caudillo, ni d’un porte-parole aussi guignol. Ils veulent exister, pas faire la révolution.

Or l’existence passe par le spectacle à court terme mais par l’identité à long terme. Et celle-ci est en crise. Deux Occidents s’affrontent plutôt que deux « France » : ceux qui profitent de l’ouverture mondialisée et ceux qui en pâtissent. Les premiers vivent dans les villes et ont à leur disposition tous les instruments de la culture mondiale, les échanges et les enrichissements à la fois économiques, culturels et politiques, ou bien les aides sociales de proximité, les classes dédoublées et l’accès aux HLM. Les seconds vivent dans la diagonale du vide français, ces petites villes ignorées des centres où il ne se passe rien ou presque, qu’un festival l’été ; ils n’utilisent pas vraiment les théâtres, les opéras, les musées de la culture officielle métissée ou avant-gardistes et vivent en pavillons. Mais ils financent ces aides sociales et cette culture hors-sol par l’impôt. Mettre les villes à la campagne, comme le prônait Alphonse Allais, n’était pas une bonne idée. Avec cette fracture qui s’agrandit, l’intérêt général se perd et l’intérêt de la France ne se distingue plus que contre « le terrorisme ».

L’écologie bien pensée pourrait faire revivre ces « vides », mais elle est en France trustée par une caste de politiciennes et politiciens tombés dans le gauchisme étant petits et qui préfèrent leurs vils jeux de pouvoir aux bien-être concret. Faire la morale est le tropisme de cette gauche-là – et taxer tant et plus. Jusqu’au ras-le-bol des bonnets rouges et gilets jaunes, ces « beaufs » plutôt « fachos » que fantasme la gauche bobo.

Pour rectifier la route, cela demandera une génération au moins. Il s’agit de réinventer un système qui permettra de faire une société où se distingue un avenir en commun.

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V pour Vendetta de James McTeigue

S’inspirant de l’historique Conspiration des poudres déjouée in extremis le 5 novembre 1605 à Londres, et plus immédiatement du « comic » V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd publié de 1982 à 1990, cette histoire conte la résistance d’un homme seul contre une société devenue fasciste.

Nous sommes au Royaume-Uni quelque part vers un demain proche (et de plus en plus proche en cette année 2019, treize ans après la sortie du film). Les Etats-Unis sont en proie à une nouvelle guerre civile raciste et sociale. L’Europe est absente. Au Royaume-Uni, un parti conservateur se crispe à l’appel du Norsefire (le feu nordique) et un leader à la Oswald Mosley surgit, croyant, éructant, imposant la vertu et l’ordre. Pour arriver au pouvoir, il agit comme Poutine (et Hitler) : terroriser la population par des émeutes, des incendies et une bonne vieille épidémie répandue exprès dans une école, une station de métro et une station d’épuration des eaux qui tue près de 100 000 personnes, dont de nombreux enfants. La société a peur, les citoyens votent pour l’ordre comme en 1933.

C’est ainsi que le Premier ministre (John Hurt) devient Haut chancelier comme sous les nazis, Adam Sutler vocifère comme Adolf Hitler. Tous les immigrés, les « païens », les musulmans, les malades mentaux, les homosexuels et les lesbiennes, les anarchistes et tous les intellectuels critiques sont bannis, emprisonnés ou fusillés lors de l’Assainissement. Comme sous Bush après le 11-Septembre, les libertés fondamentales sont supplantées par la sécurité nationale et la « lutte contre le terrorisme » – dont la définition est élargie au gré du pouvoir. Une seule chaine de télé, la BTN dans une tour comme un donjon qui surplombe Londres, diffuse la propagande naze du conservatisme paranoïaque aux accents d’Apocalypse. Protero (Roger Allam), un ex-militaire, enrichi par les vaccins contre l’épidémie répandue et qui se fait appeler « la Voix de Londres » se vautre dans des imprécations à la Céline contre tous les déviants qui menacent le pouvoir blanc, chrétien et anglais. Une ligue de vertu dirigée par l’évêque anglican Lilliman censure les œuvres d’art et retire des musées tous les nus, même religieux, comme saint Sébastien torturé de flèches, jugé trop lascif, Bacchus et Ariane du Titien, la Dame de Shalott de Waterhouse ou une copie de la Vénus de Milo dont les seins nus sont provocants.

Une milice politique bien armée nommée le Doigt maintient la paix civile et contraint au couvre-feu. Ses agents en civil arborent l’insigne à croix de Lorraine rouge aux deux branches horizontales égales sur fond gris. Ils ont tous les droits passé l’heure fatidique. Y compris celui de violer à loisir la belle égarée avant de la relâcher au matin, déchirée et matée. C’est ainsi qu’ils découvrent Evey (Natalie Portman), assistante à la BTN, qui brave le couvre-feu en tête de linotte pour aller dîner avec son producteur Gordon (Stephen Fry). Quatre agents du Doigt le lui mettraient bien profond dans les orifices mais un mystérieux homme en cape noire au visage masqué de Guy Fawkes (Hugo Weaving), surgit de la nuit et, tel Zorro, sauve la fille sur le point d’être poinçonnée par des inspecteurs trop zélés. Il la convie à venir voir sur le toit le feu d’artifices qu’il a préparé, précédé par l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski passée sur les haut-parleurs à la chinoise, installés pour la propagande dans toutes les rues. Les gens sortent, attirés par le bruit incongru, et l’Old Bailey, la plus vieille cour de justice criminelle de Londres, saute en beauté sous leurs yeux. Il faut détruire la vieille « justice » qui s’est dévoyée au service du pouvoir pour en instaurer une neuve. Dans un an, prophétise V, ce sera au tour du Parlement de sauter pour l’anniversaire de Guy Fawkes.

La fille est épatée, elle ne le croit pas, puis se laisse circonvenir. C’est que son frère a été l’une des victimes de l’épidémie inoculée à l’école et que ses parents, lui écrivain critique, elle devenue activiste, sont morts sous la répression. Elle accepte de faire entrer avec son badge celui qui se fait appeler « V » (pour vendetta) afin qu’il lance sur les ondes de la télé un appel à résister au régime hypocrite et corrompu. Au moment où V, après quelques péripéties, est mis en joue par un inspecteur, elle le sauve en détournant l’attention puis s’évanouit, frappée par le policier. V la ramène dans son antre, un souterrain au cœur de Londres.

Il se présente à elle comme l’émule d’Edmond Dantès, devenu comte de Monte-Cristo, revenu se venger des traîtres qui l’ont emprisonné et torturé à tort. Le régime, en effet, avait raflé tous les marginaux pour entreprendre sur eux des expériences de vaccins contre l’épidémie, comme on le faisait volontiers à Auschwitz quelques décennies auparavant, dans les camps japonais en Mandchourie et dans le goulag soviétique sous Staline. Résistant physiquement, résistant mentalement, le jeune homme avait fini par faire sauter et incendier le laboratoire-prison de Larkhill où il occupait la cellule 5 (V en chiffre romain) et s’en échapper, gravement brûlé. D’où le masque et les gants qu’il porte en permanence. Sa vie est foutue mais il veut délivrer celle des autres.

L’inspecteur Finch (Stephen Rea) enquête, soumis aux foudres du Haut chancelier lors de conseils restreints par vidéo-conférence. C’est un bon flic, épris d’ordre mais aussi de justice. Il va peu à peu découvrir que V n’est pas un vulgaire terroriste mais plutôt un résistant politique, et que l’épidémie qui a semé la terreur est peut-être le fait du parti conservateur pour instaurer le régime autoritaire qui permet tout pouvoir et enrichissement assuré à ses dirigeants.

Evey suit V jusqu’à ce que les meurtres systématiques de tous les affreux lui paraissent trop : Protero, Lilliman, la docteur Surridge nouveau Mengele de la prison-labo… Elle se réfugie chez Gordon – qui lui présente sa chambre secrète où trône un Coran et où sont affichées des reproductions de sadisme homosexuel (cette cohabitation en dit long sur les préjugés britanniques). La police perd sa piste mais arrête Gordon qui n’a pu s’empêcher de ridiculiser le Haut chancelier dans une émission de divertissement : tandis qu’Evey se réfugie sous le lit, comme lorsque sa mère a été arrêtée, elle voit Gordon à qui l’on enfile un sac noir sur la tête (comme à Guantanamo), signe qu’il va disparaître sans jamais revenir dans les geôles du régime. En fuyant par la fenêtre, Evey est arrêtée par un homme en noir.

Elle se retrouve en cellule et on lui demande chaque jour d’avouer le nom de V ou les indices qui permettraient de le trouver. Elle n’a rien à perdre, que la vie, et résiste, aidée par les lettres écrites sur papier cul d’une lesbienne emprisonnée avant elle qu’elle découvre dans un trou à rat. Si bien qu’un jour elle est libérée… C’était V qui voulait l’éprouver. Une fois que l’on accepte l’idée de mourir, c’est alors que l’on est vraiment libre.

V va utiliser le chef de la milice Creedy (Tim Pigott-Smith) pour amener le Haut chancelier à fuir par les souterrains – où il va le cueillir. Creedy croit pouvoir posséder le justicier solitaire et prendre la place de Haut chancelier tout en éliminant la résistance, mais tel est pris qui croyait prendre. V ne s’en sort pas mais a réussi son pari : le fasciste est mort, la population se répand dans les rues où la milice, sans ordres, ne tire pas, et Evey abaisse la manette qui fait partir le métro sous le Parlement pour le faire exploser.

C’est un bon thriller romantique de science-fiction (si l’on ose ce rapprochement inattendu), malgré l’air ahuri de Natalie Portman dans presque toutes les scènes. Le pouvoir des idées transforme l’acte terroriste en acte de résistance, bien que « les idées » puissent être mises au service de toutes les causes. La vengeance est-elle révolutionnaire ? Et s’avancer masqué est-il le meilleur moyen d’être démocrate ? Ce sont ces contradictions qui font la profondeur de cette histoire plus que les effets spéciaux qui réjouissent les ados. Chacun y verra midi à sa porte : les anars, les démocrates, le parti communiste chinois (qui l’a diffusé à la télé en 2012 !), les Anonymous (qui ont repris le masque).

Mais la montée de la peur par contamination (des immigrés, des croyants, des idées subversives, des peintures de nu, de la violence black bloc, des virus), la théorie du Complot qui se répand, la surveillance généralisée, la pudeur qui s’hystérise en censure, les lois de « sécurité nationale » de plus en plus rapprochées et sévères votées par une large majorité de consentants, les fausses vérités de la propagande télévisée officielle, la corruption hypocrite des puissants – tout cela est de plus en plus actuel et nous mène vers un néo-totalitarisme de moins en moins feutré. Le néofascisme est-il analogue au virus informatique qui déforme, paralyse et immobilise l’esprit ? L’intelligence humaine na-t-elle être dominée par l’intelligence artificielle manipulée par quelques-uns ?

DVD V pour Vendetta (V for Vendetta), James McTeigue, 2006, avec Hugo Weaving, Natalie Portman, Stephen Rea, Stephen Fry, John Hurt, Tim Pigott-Smith, Rupert Graves, Roger Allam, Warner Bros 2006, 2h08, standard €6.99 blu-ray €7.99

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Dieu ne rit jamais

Jean d’Ormesson, dans La douane de mer, note avec érudition que le Dieu des religions du Livre ne rit jamais. Ni même le Jésus des Evangiles (retenus par l’Eglise) : « Tout le monde sait depuis toujours que le Christ n’a jamais ri. Rire n’est pas le propre de Dieu. Les dieux grecs riaient, les dieux germains riaient. Il arrive aux dieux aztèques de rire d’un rire horrible. Le Dieu de la Bible ne rit pas. Et le Christ ne rit jamais. Il ne sourit pas non plus », Deuxième jour VIII, p.423 Pléiade.

La foi exige un ineffable sérieux. Toute foi, même la foi communiste où, les sourcils froncés, le prolétaire d’avant-garde sait qu’il incarne l’Histoire en marche – en témoignent les statues soviétiques au visage fermé, tout le corps tendu vers l’Avenir, les muscles serrés, pour l’instant pas très radieux. Pas des muscles de dieu grec.

Le socialisme en a gardé le ton, il suffit de se remémorer la tronche de Martine Aubry à la télévision ou de Ségolène Royal en campagne : ça ne rigole pas. Fabius persiffle, il ne rit pas ; Hollande a l’ironie lourde, adepte des bons mots mais pas de l’humour qui garde une part de tendresse : les sans-dents apprécient. Poutine s’est façonné avec les années la gueule KGB, impassible, glaciale, volontaire. La foi comme un destin. Et je ne parle même pas d’Erdogan qui se gonfle en calife, tempête contre ceux qui contestent, réprime sans une once d’hésitation. Le rire n’a pas sa place dans cette force faible, trop outrée pour être réelle.

Car le rire est le propre de l’homme, Rabelais le disait déjà, il est ce qui le fait humain. Il actionne les neurones miroirs du cerveau liés à l’empathie et à l’imitation : rire, c’est partager. Rire détend aussi : il dope la sérotonine, il est antidépresseur. Rire montre qu’il n’y a aucun danger. Bouddha sourit, serein. Il a la pleine conscience des causes et des effets et se trouve donc en harmonie avec la totalité. Il a trouvé le bonheur, qui ne sera complet que lorsqu’il aura quitté son corps pour rejoindre le grand tout. Le moi « n’existe » pas puisqu’il « est » partie du tout. Le bouddhisme est une voie de salut, pas une religion. Il n’y a ni dogme, ni clergé, ni pouvoir. Chacun fait seul son salut, au degré qu’il désire ou qu’il peut atteindre.

Or les religions, les tyrannies, et les dictatures (ce qui est à peu près la même chose) ont besoin que les humains soient désespérés ou anxieux pour apparaître en sauveurs. La foi exige les foies. Rire ou faire l’amour sont donc interdits, condamnés, haram ! Ils détachent de Dieu, de la vision prophétique, du sauveur. Rire, c’est se détacher et considérer les choses sous un autre angle, plus indulgent. C’est se moquer du bouffon et se moquer du monde. Rien de pire pour ceux qui exigent la soumission la plus complète à leur pouvoir.

Seul Trump rigole ouvertement parce qu’il manipule, le sait et sait que chacun le sait, mais que ça marche quand même. Ce qui prouve au moins que Trump n’est pas Dieu, ni socialiste.

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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La morale chez Sartre et Beauvoir

Je poursuis ma réflexion tirée des mémoires de Simone de Beauvoir et des entretiens avec Jean-Paul Sartre. La morale ne se décide pas dans l’abstrait, mais dans l’action. Sartre « comprit que, vivant non dans l’absolu mais dans le transitoire, il devait renoncer à être et décider de faire », La force des choses p.16. La liberté se réalise, elle n’est pas une donnée de nature. Il ne suffit pas d’assumer une situation mais de la modifier au nom d’un avenir qui est un projet politique. Pour Sartre et Beauvoir, c’était le socialisme communiste. « L’existentialisme définissait l’homme par l’action ; s’il le vouait à l’angoisse, c’est dans la mesure où ils le chargeaient de responsabilité », La force des choses p.20.

L’engagement est présence totale au monde. Le monde concret, physique, du corps, des amitiés, mais aussi le monde historique, le contexte social. La vérité se mesure aux conduites, pas aux phrases. L’exigence est avant tout morale. « Les petits-bourgeois qui lisaient (Sartre) avait eux aussi perdus leur foi dans la paix éternelle, dans un calme progrès, dans des essences immuables ; ils avaient découvert l’histoire sous sa figure la plus affreuse (…). L’existentialisme s’efforçait de concilier histoire et morale », La force des choses p.62.

« Je ne pouvais pas être libre seul » dit Sartre, La force des choses p.332. L’exigence morale est un héritage culturel, celui de la Révolution française : « Au nom des principes qu’elle m’avait inculqués, au nom de son humanisme et de ses ‘humanités’, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, je vouais à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi », La force des choses p.357. Sartre a découvert chez Marx que les hommes concrets incarnent des intérêts de classe et que la lutte est quotidienne et sans pitié. Foin des grands principes, les intérêts matériels priment (richesse, pouvoir, élitisme). Sartre voulait rétablir l’exigence des grands principes.

Pour lui, les travailleurs (puis les Mao en 68) essaient de constituer une société morale, c’est-à-dire « où l’homme désaliéné puisse se trouver lui-même dans ses vrais rapports avec le groupe », La cérémonie des adieux p.47. Où l’on voit que le marxisme de Sartre est plus philosophique que politique. En bon individualiste, pas question de juger qu’en tout le parti a toujours raison. « Ce qui dépend de nous c’est la liberté ; donc on est libre en toute situation, en toutes circonstances ». Il s’agit au fond d’une liberté stoïcienne. « La liberté et la conscience, pour moi, c’était pareil. Voir et être libre, c’était pareil. Parce que ce n’était pas donné, en le vivant, j’en créais la réalité. (…) La liberté rencontrait des obstacles et c’est à ce moment-là que la contingence m’est apparue comme opposée à la liberté. Et comme une espèce de liberté des choses, qui ne sont pas rigoureusement nécessitées par l’instant précédent », Entretiens p.497.

Pour faire triompher la liberté, il est nécessaire d’agir sur l’histoire. « Le Bien, c’est ce qui sert la liberté humaine, ce qui lui permet de poser les objets qu’elle a réalisés, et le Mal c’est ce qui dessert la liberté humaine, c’est ce qui présente l’homme comme n’étant pas libre, qui crée par exemple le déterminisme des sociologues d’une certaine époque », Entretiens p.617. C’est aussi l’Autorité, validée par l’Important, ce type d’homme que renie Sartre : « L’important, ou bien feint de mépriser les gens ou prétend à leur vénération : c’est qu’il n’ose pas les aborder sur un pied d’égalité », La force des choses p.168.

Dans sa quête, Sartre pouvait tâtonner, mais il ne se fermait jamais. « Tout au long de son existence, Sartre n’a jamais cessé de se remettre en question ; sans méconnaître ce qu’il appelait ses ‘intérêts idéologiques’, il ne voulait pas y être aliéné, c’est pourquoi il a souvent choisi de ‘penser contre soi’, faisant un difficile effort pour ‘briser des os’ dans sa tête », La cérémonie des adieux p.13. C’est cette capacité de remise en cause et de renouvellement qui me rend Sartre sympathique. Malgré ses erreurs et ses choix contestables, surtout à la fin de sa vie où il est devenu sénile, je continue à voir en lui le modèle même du philosophe contemporain, une conscience libre animée d’un doute raisonnable. Est-ce un effet de « sa répugnance à entrer dans l’âge adulte ? », La cérémonie des adieux p.41. Les Mao le rajeunissent par leurs exigences morales mais Sartre, déjà vieux et malade, a confondu leur spontanéité avec la vérité, leur violence avec la libération, leur entêtement avec des convictions.

Il aimait la jeunesse parce qu’il aimait la vie. Mais aussi par ce qu’il pensait que vieillir sclérose et rend plus avare que sage, plus conservateur que novateur. « L’homme est aussi un être hiérarchisé, et c’est en tant que hiérarchisé qu’il peut devenir idiot ou qu’il peut préférer la hiérarchie à sa réalité profonde », Entretiens p.354. Il s’agit de ce qu’il appelait « les faux-jetons ». « La hiérarchie, c’est ce qui détruit la valeur personnelle des gens », Entretiens p.362. Ce pourquoi, au fond, l’idée de Dieu ne lui était pas nécessaire : « Je n’ai pas besoin de Dieu pour aimer mon prochain. C’est un rapport direct d’homme à homme, je n’ai nul besoin de passer par l’infini » Entretiens p.624.

Cela n’empêche pas qu’il y ait diverses qualités d’homme. « Pour moi, le génie et le surhomme, c’était simplement des êtres qui se donnaient dans toute leur réalité d’homme ; et la masse qui se classait suivant des chiffres, suivant des hiérarchies, c’était une pâte dans laquelle on pouvait trouver des surhommes qui allaient venir, qui allait se dégager » Entretiens p.348. La hiérarchie n’existe donc pas de nature mais est l’effet de la liberté humaine. Elle se construit, se constate, se remet en cause à chaque instant. « Je pense que, en fait, chacun a en soi, dans son corps, dans sa personne, dans sa conscience, de quoi être sinon un génie, en tout cas un homme réel, un homme avec des qualités d’homme ; mais que la majorité des gens ne le veut pas, elle s’arrête, elle s’arrête un niveau quelconque, et finalement elle est presque toujours responsable du niveau auquel elle est restée. Je considère donc que, en théorie, tout homme est l’égal de tout homme et des rapports d’amitié pourraient exister. Mais en fait cette égalité–là est défaite par les gens au nom d’impressions stupides, de recherche stupide, d’ambitions, de velléités stupides » Entretiens p.352.

Chacun façonne ce qu’il est et c’est là que Sartre se montre le meilleur : dans cette conscience de la réalité humaine. « J’aime vraiment, réellement, un homme qui me paraît avoir l’ensemble des qualités d’homme ; la conscience, la faculté de juger par soi-même, la faculté de dire oui ou non, la volonté, tout ça, je l’apprécie dans un homme ; et ça va vers la liberté. À ce moment-là, je peux avoir de l’amitié pour lui, et souvent j’en ai pour des gens que je connais fort peu. Et puis il y avait la majorité, les gens qui étaient à côté de moi, dans un train, dans un métro, dans un lycée, à qui authentiquement je n’avais rien à dire ; on pouvait tout juste discuter, en se mettant sur le plan des hiérarchies » Entretiens p.352.

Simone de Beauvoir, La force des choses et Entretiens avec Sartre, 1976, Folio

  • Tome 1, 384 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99
  • Tome 2, 507 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre : Août – Septembre 1974, Folio 1987, 624 pages, €10.20 e-book Kindle €9.99

Simone de Beauvoir, Mémoires, tome 1 et 2, Gallimard Pléiade 2018, 3200 pages, €139.00

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Domitille Marbeau Funck-Brentano, La défense d’aimer

Ce roman va plonger le lecteur dans l’univers initié des croyants de Wagner et le grand amour qui naît des passions remuées par la Tétralogie à Bayreuth. Il est cependant trop court, trop autobiographique, écrit au trop plat temps présent, pour véritablement décoller. En reste un drame romantique de la fin des années 1970 qui accroche le cœur comme l’âme.

Une femme qui dit « je » raconte son expérience première du festival de Bayreuth en 1978. Longtemps, elle avait aimé Wagner. A 4 ans déjà, sur les genoux de son grand-père, adorateur du Maître, elle sentait que musique et amour étaient à l’unisson. Elle s’est donc fait une fête de vivre parmi l’élite des amants de la musique totale, dont Nietzsche disait qu’il était difficile de se déprendre (lui l’a fait).

Bayreuth en festival, ce sont des journées entières d’opéra sans presque aucune pause, un bain de musique et de lumières, des acteurs pris par leur rôle et le mythe, en arrière-plan, qui remue l’or et l’amour, la passion et le tragique. Patrice Chéreau officiait cette année-là.

Parmi les spectateurs, des gens connus et, parmi eux, des relations et des amis de la narratrice. Un chef d’orchestre (le Jean-Claude Casadeus qui a écrit une très courte préface ?), un « écrivain-célèbre » de la gauche presque au pouvoir, géant boulimique de mots, de bouffe et de femmes (le Jean-Pierre Angrémy alias Pierre-Jean Remy, auteur de la Floria Tosca citée, qui a aujourd’hui disparu des radars littéraires ?). Je n’ai lu de lui que le prix du roman de l’Académie française pour Une ville Immortelle, un imaginaire de Florence, mais cela ne m’a pas laissé un souvenir impérissable : ne comptant pas le relire, je l’ai très vite donné.

L’auteur égrène ses souvenirs et romance probablement ses sentiments. Il est dommage qu’elle ne viole pas la réalité jusqu’à l’imaginaire en étoffant et développant les personnages pour en faire des mythes. L’ogre aurait été apprécié pour « Jean-Pierre ». Elle est retenue par la posture du « je » qui inhibe son élan. Qu’aurait été ce roman si elle avait créé « elle » et accouché d’une personne qui lui ressemble, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ? Elle aurait conté au passé simple, ce temps allègre et romanesque, ou au passé composé teinté de mélancolie au lieu de la platitude du temps présent qui est le pire de la mode. Cela aurait libéré son écriture et fait du quasi récit un vrai roman. A ne savoir choisir entre raconter sa vie ou inventer un monde, l’auteur se colle un handicap et livre une œuvre bancale, trop courte, inaboutie.

Que de belles pages, pourtant, dans ce livre ! Le début est un peu lent, la première phrase ne commence déjà qu’à la page 15, et la trivialité de cacher les billets pour Bayreuth sous la boite à œufs du frigidaire apparaît incongrue. Puis la musique s’élève, le roman se construit comme une partition musicale ; elle enveloppe la narratrice comme le paysage, et l’écriture s’envole, lyrique. La passion naît de petites choses engluées dans la grande, les sentiments remués comme la mer par les vagues. Bayreuth est un bain de jouvence, un culte orgiaque à l’opéra – auquel je n’ai jamais assisté mais que l’auteur rend suffisamment bien pour que l’on puisse croire en être.

Le titre, énigmatique, est tiré d’une œuvre de jeunesse de Richard Wagner. Il dit le grand amour impossible, le fusionnel des jumeaux Siegmund et Sieglinde, le conflit entre l’amour et la puissance pour Siegfried et Brunhilde, les facettes de la personnalité irréconciliables en même temps. Tout amour est contingent, mené par la passion, elle-même attisée par l’illusion lyrique dont la musique séductrice de Wagner amplifie les effets. « Je me complais dans cette confusion douce-amère : le baiser de Jean-Pierre au cœur de la forêt et celui de Siegfried sur son rocher entouré de flammes » p.119.

Domitille Marbeau Funck-Brentano, La défense d’aimer, 2019, éditions L’Harmattan collection Amarante, 143 pages, €15.50

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La littérature vue par Sartre et Beauvoir

Je n’envisage dans cette note que ce que Beauvoir et Sartre disent de la littérature dans La force des choses et dans Entretiens avec Sartre. Écrire, pour eux, est un métier. Mais, parmi les écrits, l’exercice de la littérature garde une place à part. Elle est exigence de vérité et, en même temps, reste l’irréductible espace de liberté de l’individu. Pour des auteurs « engagés », cette contradiction est féconde.

D’abord, la littérature apparaît comme autre chose qu’un divertissement. L’auteur n’est ni un fabulateur ni un pisse-copie, il est en premier lieu un témoin : « Pour qu’elle ne se dégradât pas en divertissement, il fallait que l’homme la confondit avec son existence même, sans faire de sa vie plusieurs parts. L’engagement, somme toute, n’est pas autre chose que la présence totale de l’écrivain à l’écriture » Beauvoir I p.64.

Mais le témoignage n’est pas une illustration idéologique. L’écrivain doit s’intéresser aux lecteurs, leur parler page après page. « L’écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais, en peignant le monde tel qu’il est, susciter la volonté de le changer. Plus le tableau qu’il en propose est convaincant, mieux il atteint ce but » Beauvoir I p.162. Pouvoir des mots : nommer, s’est montrer, dévoiler, faire prendre conscience. Or la conscience est la première étape du changement, au moins dans les esprits.

La littérature est subjective mais le bon écrivain, témoin de son temps et de son milieu, réalise une œuvre qui le dépasse. Bien écrire, c’est être soi : « Tous les matériaux que j’ai puisés dans ma mémoire, je les ai concassés, altérés, martelés, distendus, combinée, transposés, tordus, parfois même renversés, et toujours recréés » Beauvoir I p.367. La littérature est une gestation, un cri qui vient de l’intérieur. Henry de Montherlant, Marguerite Yourcenar, Julien Green, disent la même chose que Simone de Beauvoir : « J’y pense longtemps à l’avance. J’ai rêvé aux personnages des Mandarins jusqu’à croire à leur existence » I p.372. Si une philosophie est faite pour être dépassée, la littérature reste éternelle par ce qu’elle inventorie le présent.

Mais, à la différence du journal qui est de premier jet, la littérature est un travail. Il s’agit de conter de belles histoires avec un développement, de susciter une attente, de créer des personnages crédibles par les mots. « La littérature commence avec le choix, le refus de certains traits et l’acceptation d’autres. C’est un travail qui n’est pas compatible avec le journal dont le choix est quasiment spontané et ne s’explique pas très bien » Entretiens p.253. Le risque de la littérature, c’est l’élégance, l’esthétisme qui enjolive l’objet et peut le séparer de sa vérité. Le roman doit reconstituer le monde, être « un rapport à la vérité » Beauvoir p.309.

Les écrivains bourgeois, pour nos deux auteurs, ignorent le corps et ses besoins. Ils ne connaissent des limites et des forces physiques que le sexe et la mort. « L’identification d’un homme avec son corps les scandalise » Beauvoir II p.74. Le Nouveau roman ? Une tentative où l’homme est arrêté. L’humain est considéré comme objet, apolitique, anhistorique, selon la pente des économistes et des technocrates. « C’est là le point commun entre Sarraute et Robbe-Grillet ; elle confond vérité et psychologie tandis qu’il refuse l’intériorité ; elle réduit l’extériorité à l’apparence, c’est-à-dire à un faux-semblant ; pour lui, l’apparence est tout, défense de la dépasser : dans les deux cas le monde des entreprises, des luttes, du besoin, du travail, le monde réel se volatilise » Beauvoir II p.459.

Au total, « tout ce qu’on peut demander à une œuvre romanesque : la recréation d’un monde qui enveloppe le mien et qui lui appartient, qui me dépayse et m’éclaire, qui s’impose à moi à jamais avec l’évidence d’une expérience que je n’aurais jamais vécue » Beauvoir II p.66. Tout un programme.

Simone de Beauvoir, La force des choses et Entretiens avec Sartre, 1976, Folio

  • Tome 1, 384 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99
  • Tome 2, 507 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre : Août – Septembre 1974, Folio 1987, 624 pages, €10.20 e-book Kindle €9.99

Simone de Beauvoir, Mémoires, tome 1 et 2, Gallimard Pléiade 2018, 3200 pages, €139.00

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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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Kôdô Sawaki, Le chant de l’éveil

Ce livre est un commentaire du Shodoka, second poème du zen chinois écrit par Yoko Daichi vers le septième siècle de notre ère. Le zen est une méthode religieuse pour atteindre le vrai de l’épanouissement personnel. La méthode est la concentration ; le vrai est l’harmonie de l’univers dans lequel l’être humain doit se couler. « La religion est la tranquillité d’esprit que l’on éprouve quand on est véritablement soi-même » p.234.

La vérité, la voie juste, est de se sentir partie d’un tout, de participer à la marche de l’univers. Toute action, aussi intimes soit-elle, résonne dans l’univers. La déchéance de l’homme est de se couper de son environnement en désolidarisant son moi du tout. En Occident, on dirait qu’il est « aliéné ». Pour le zen, cette aliénation n’est pas le fait de la société mais de l’immaturité et de l’ignorance de l’individu lui-même. « Devenir Bouddha » est rechercher cette fusion, contenir en soi l’univers, être frère « des herbes, arbres, pays et planètes ». Ce qui signifie répudier l’illusion qui sépare, discrimine, fantasme – qui traduit le réel en concepts abstraits prenant une existence autonome et illusoire. Être « éveillé » c’est devenir conscient de cela, ne pas être dupe. Ne rien rejeter, ne rien tenter de saisir – car rien n’est en soi mais tout varie dans l’existence.

La lumière, est la conscience que les phénomènes sont des phénomènes (du grec phainestas, apparaître) et que la seule essence, le seul « vrai » n’est que la succession des phénomènes. « Toutes les existences de l’univers, tous les phénomènes sans exception sont la vraie nature de la réalité » p.61. Ce qui est l’inverse des idées pures de Platon. Ce qui exige aussi d’embrasser d’un seul regard, de prendre du recul, de ne rien discriminer pour que l’arbre ne cache pas la forêt. « Quand la vision est totale, il n’y a ni attirance ni répulsion : les choses sont ce qu’elles sont et c’est tout » p.63. Il n’y a ni forme pure et abstraite, ni phénomène contingent et dégradé mais une seule réalité.

Par inclination naturelle, « notre perception du monde est erronée parce que nous le regardons à travers notre moi, alors qu’au contraire il faudrait voir notre moi à partir du monde. Selon notre humeur, la lune nous paraît mélancolique un jour et joyeuse lendemain, parce que nous sommes prisonniers de nos sentiments quand nous la contemplons. Si l’on pouvait se voir avec le regard de la lune, on ne commettrait pas ces erreurs » p.99. L’homme projette son ego sur l’univers et croit qu’il est le vrai. Alors qu’il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu’en peut rêver sa philosophie. « L’image que me renvoie le miroir en silence boude quand je boude et se fâche quand je me fâche » p.305. Les autres hommes aussi face à moi. Dès lors, « beau, laid, bien, mal, sont relatifs, des productions conditionnées » p.207. Pour sortir de l’illusion, « il n’y a qu’une règle : ne rien rejeter. On écarte rien, on ne saisit rien, on ne fait rien, on ne poursuit rien. (…) Toute discrimination est artificielle et fausse » p.208. Un phénomène contient tous les phénomènes, une seule lune apparaît sur toutes les eaux. « On récolte ce que l’on a semé. Chaque individu construit son propre monde et vit dans l’univers qu’il a lui-même créé. Même si nous vivons dans le même monde, la perception que nous en avons diffère pour chacun » p.254.

Progresser vers le bien c’est acquérir un comportement juste. Le bonheur n’est pas ailleurs qu’en soi-même, chacun peut le trouver même si sa voie n’est pas forcément droite. La méthode est la concentration. Elle permet l’accord de l’être avec l’univers. « La concentration, c’est vivre conformément à la loi (…). La sagesse, c’est porter sur toutes choses un regard lucide » p.73. La posture zen libère l’esprit des interférences du corps et des passions et permet de combattre l’illusion. « Pratique et éveil ne font qu’un. Il n’y a pas d’éveil sans pratique » p.119.

Pour cela, rien de tel que la transmission directe d’homme à homme, le mimétisme pédagogique qui est intelligence, affection et sensation. C’est un courant électrique entre deux êtres, la transmission complète, totale, de la manière d’être un homme. Le salut n’est pas social mais individuel. Chacun doit élire son guide et le suivre sur la voie. « Je vais tout simplement droit devant moi, en faisant ce qui doit être fait ». Never complain, never explain, disent les Anglais. « Que j’aide les hommes ou non, ce n’est qu’après coup que chacun jugera à son gré. En vérité, je fais ce qui doit être fait, tout simplement et sans arrière-pensée. Par conséquent, je n’agis pas pour la société, pour qui que ce soit. Je ne cherche pas à réaliser quelque chose. Je me laisse porter par le courant des anciens, je reste dans leur sillage, je vais où ils me disent d’aller. Là est la vérité et je pense qu’il me suffit de suivre leurs traces » p.89.

Conservatisme ? Réalisme plutôt. « Il faut toujours saisir l’instant présent ». Car « le présent contient l’éternité et l’éternité est une suite de maintenant. À chaque instant on doit être foncièrement soi-même, c’est-à-dire réaliser sa propre nature de Bouddha. À chaque instant on doit se trouver en harmonie avec les caractéristiques de son état : jeune fille vraie, jeune moine vrai, abbé vrai » p.106. Montaigne ne disait pas autre ment lorsqu’il raillait la « cérémonie », ou Sartre ne disait pas autrement lorsqu’il pourfendait les rôles que chacun se croit bon de prendre en société, aboutissant au « faux-jeton ». C’est en vivant l’instant présent dans sa plénitude que l’on sauve l’éternité. « Si l’instant présent n’est pas vécu complètement, on avilit l’éternité » p.229.

En pratiquant la voie, on obtiendra les cinq pouvoirs : la foi, l’énergie, la détermination, la concentration, la sagesse. Ces pouvoirs contrastent avec les quatre caractéristiques de l’homme commun : sot, partial, orgueilleux, vaniteux. « Quand on distingue lucidement ce qu’on doit faire de ce que l’on ne doit pas faire, les passions n’apparaissent pas » p.125. L’altruisme, tout sacrifier aux autres, comme l’égoïsme, tout sacrifier à soi-même, sont des extrêmes. « Comprendre le principe fondamental c’est refuser les extrêmes et trouver la parfaite harmonie entre altruisme et égoïsme » p.134. La concentration immobile de l’esprit va avec la sagesse qui innove sans cesse ; comprendre et enseigner sont un même mouvement. « En réalisant cette unité on devient « ainsi », celui qui connaît la véritable liberté d’agir » p.138. Celui qui est par-delà le bien et le mal, élément de l’univers. « Saisissez seulement la racine sans vous soucier des branches » p.172. Car tout est toujours nouveau. « Le zen du Bouddha c’est regarder le monde avec des yeux tout neufs, l’innocence et l’émerveillement d’un enfant » p.176. Le sage n’a pas d’ego, il est le ciel et l’univers entier, il est les autres et les autres sont lui-même. « Celui qui ne suit pas l’esprit de la foi et de la sagesse est un sot. Être sot, c’est ne pas pouvoir s’adapter aux changements (…). La naïveté est le propre des enfants (…) Ils ne comprennent pas le pourquoi des choses, mais lorsque la naïveté est associée à la sottise, cela devient de l’infantilisme et, dès lors, ce n’est plus d’enfants qu’il s’agit mais de rustres puérils qui ne comprennent rien à la vie dans son actualité et sa réalité » p.283.

Leçon de sagesse : « Je pense que le plus important dans la vie est de vivre à visage découvert, sans se fabriquer d’apparence (…) en se consacrant entièrement à ‘ici et maintenant’, les pieds bien ancrés dans le présent pour ne pas montrer les talons à tout instant » p.203 – à fuir la réalité trop dérangeante. Le présent et la lucidité dispensent de l’illusion. « Quand on se demande : où est le bien ? Où est le mal ? On peut se dire qu’ils ne sont pas loin l’un de l’autre puisqu’ils sont indissociables : ils sont notre manière d’être, notre condition humaine. Quand on ne les considère plus comme des entités opposées, on saisit le corps du Bouddha, son essence » p.204 – autrement dit l’accord de l’homme avec lui-même et avec le monde.

« Je dirais qu’il faut avant tout se connaître à fond, puis déployer le meilleur de soi-même en tranchant les passions qui nous induisent à faire mauvais usage de nous-mêmes. (…) Autrement dit, saisir l’épée de sagesse, celui qui fait un avec toutes choses a la capacité de venir en aide aux autres ».

Kôdô Sawaki, Le chant de l’éveil – Le Shôdôka de Yôka Daishi commenté par un maître zen, 1999, Albin Michel spiritualités vivantes, 362 pages, €20.15

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L’île de Pavel Lounguine

En 1942, un bateau nazi arraisonne une barge de charbon soviétique dans les eaux de Carélie, au-delà de la frontière nord de la Finlande. L’officier allemand, devant la lâcheté vile du jeune soutier russe Anatoli de 17 ans, lui tend un pistolet et lui ordonne de tuer son capitaine s’il veut être gracié en prouvant qu’il est un homme. Dans la panique, le garçon tire, le capitaine Tikhon passe par-dessus bord. La barge saute, elle ne servira pas aux chaudières de l’armée rouge.

Le tireur, projeté à l’eau, échoue sur une plage de rochers garnie de lichen blanc. Il est sauvé par des moines orthodoxes qui ont établi une église en bois et quelques baraques sur une île. Disparu au combat, ignoré des autorités, frappé du péché mortel d’avoir tué un chef et un camarade, Anatoli se condamne à expier en entretenant la chaudière qui assure une température douce dans l’église en pelletant à longueur de journée le charbon de sa barge détruite, échouée là. Trente-quatre ans après cette nuit de 1942, en 1976, il est Sisyphe, il n’est pas heureux.

Son salut dans l’éternel le tourmente et il prie Dieu. Malgré la révolution et le marxisme, la religion est le recours des faibles et d’un millénaire de croyance. Curieusement, Dieu l’exauce, lui qui n’est pas ordonné. Sa souffrance physique, morale et spirituelle lui permet une clairvoyance sur la souffrance des autres. Mais Anatoli éprouve la foi de celles et ceux qui viennent le consulter sur sa réputation de sainteté. A une fille perdue qui veut sa bénédiction pour avorter, il lui dit de garder le bébé et que ce sera un garçon tout mignon ; à celle qui pleure trente ans après son mari mort à la guerre, il lui révèle qu’il a refait sa vie en France et qu’il est malade, si elle l’aime autant qu’elle le déclare, qu’elle quitte tout, vende le cochon, et parte en France le rejoindre ; à une mère éplorée que son petit Vania ne puisse guérir de sa hanche gangrenée après une chute du toit de la grange mal soignée par les médecins soviétiques, il prie et fait prier le garçon, puis enjoint la mère de rester jusqu’au lendemain pour la communion – mais elle préfère son travail… Femme de peu de foi ! Anatoli enlève littéralement le gamin afin qu’il ne subisse pas le sort que sa trop peu aimante mère lui réserve !

Ramener le film à l’alliance du sabre et du goupillon sous Poutine, c’est le voir avec des yeux bigleux, un cœur desséché et un esprit étroit. Nul besoin d’être croyant pour sentir la profondeur de l’âme humaine, et ce n’est pas servir la laïcité que de refuser de voir et d’entendre ceux qui croient. Fol en Christ est l’enfant qui dit que le roi est nu, le bouffon qui renverse les convenances pour montrer la chair sous les falbalas. Dans L’ïle, la critique sociale du « peuple » est incisive, en même temps que celle des « autorités » qui sont censées s’occuper de tout et du bien des gens, mais qui traitent par-dessus la jambe le membre inférieur blessé d’un jeune garçon. Non, la vertu n’est pas la règle, mais l’égoïsme, le je-m’en-foutisme, le petit intérêt trop bien compris. Même chez les moines, Philarète attaché à ses bottes et à son édredon, Job imbu de sa fonction par sa jeunesse.

Anatoli est donc celui par qui le scandale arrive et les moines, s’ils ne peuvent pas le supporter, reconnaissent au fond d’eux qu’il remue leur paresse et fait éclater la foi sans rien demander en échange. Ils voudraient bien l’adoucir, le corrompre par une cellule propre, un cercueil en chêne, mais lui reste accroché à sa chaudière, celle par qui le péché est arrivé. Il dort sur le charbon, dans la semi-obscurité du feu qu’il entretient nuit et jour et qui lui rappelle constamment l’enfer auquel il s’est promis par son meurtre. Sa culpabilité nourrit son repentir.

Jusqu’à ce qu’un jour un amiral arrive sur l’île perdue en amenant sa fille, devenue « folle » après la disparition de son mari sous-marinier en mer de Barents. Encore une pique aux Soviétiques qui perdent trop volontiers des sous-marins, mal entretenus ou mal sauvés par la lenteur et l’impéritie de la bureaucratie maritime. Cet amiral a fait la guerre lui aussi. Anatoli exorcise sa fille par la prière – et entend le chœur des anges chanter dans l’allégresse : son péché lui est pardonné, Caïn n’a pas tué Abel, ce meurtre biblique que les moines ne savent pas lui expliquer. Car, dans la foi orthodoxe comme catholique, au-delà de l’Ancien testament, nul péché n’est assez grand pour n’être pas un jour remis. L’amiral est le Tikhon capitaine qui n’a été que blessé par le tir de l’adolescent Anatoli et qui a été sauvé. Dès lors, l’homme charbon peut devenir lumière, se laver le visage et se vêtir de blanc immaculé comme ces lichens qui tapissent l’île où il fut sauvé ; il peut cesser le combat incessant de la vie qui est souffrance ; il peut habiter son cercueil de planches, poli avec amour et vernis par les autres moines, en hommage du cœur à celui qui a secoué leur petite vie tranquille de fonctionnaires de Dieu.

C’est l’histoire d’une rédemption en analogie avec la condition humaine, sous les ors de la religion. Ce film intense brûle autant que le feu de chaudière car il montre que le noir péché du charbon peut se sublimer en flamme qui purifie et emporte vers la lumière. Les images sont grandioses dans le décor épuré des extrémités nordiques, et les acteurs puissants. L’harmonie de l’humain avec le monde se conquiert.

DVD L’île (Ostrov), Pavel Lounguine, 2006, avec Piotr Mamonov, Viktor Soukhoroukov, Dmitri Dioujev, Rezo films 2008, 1h52, €6.81

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Musée national du Costa Rica

Je vais jusqu’à la place de la Démocratie où s’élève le musée national du Costa Rica à la façade jaune d’œuf.

La visite coûte neuf dollars aux étrangers et elle commence par une serre du département d’anthropologie où des morphos volettent en bleu turquoise ou se goinfrent, les ailes repliées, de tranches d’ananas très mûr. Volettent en plus une vingtaine d’autres espèces de papillons et poussent 91 espèces de plantes destinées à représenter la diversité de l’écosystème des vallées du Costa Rica central.

Volettent aussi en chemisette bleu morpho à col ouvert, shorts et sandales, les écoliers et écolières de toute une classe de primaire qui s’intéresse, sous la houlette de leur maîtresse.

Le Musée national d’histoire a été créé en mai 1887 dans le but d’étudier et de classer les ressources naturelles et artistiques du pays. Il a été installé sur une plantation de café du XIXe siècle qui appartenait à Alexander Von Frantzius, naturaliste allemand. L’État a acheté la propriété à son propriétaire suivant, Mauro Fernandez, réformateur de l’éducation au Costa Rica. A été alors construit le bâtiment actuel appelé le Cuartel Bellavista, la caserne Bellevue. C’était un arsenal et un centre d’entraînement militaire des recrues jusqu’à sa fermeture par le décret qui abolit l’armée le 1er décembre 1948. Le Musée national a pris possession des lieux en 1950 pour des expositions. Des graffitis de prisonniers se voient encore dans les anciennes geôles sous la tour crénelée appelée le donjon. Deux maisons préservent l’architecture de la ville à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les premiers et seconds gouverneurs de la caserne ont vécu là et du mobilier d’époque y est disposé.

Le musée d’histoire nationale ne fait pas l’objet de débats idéologiques comme chez nos intellos mais conte l’histoire de la patrie, des Espagnols à nos jours, en plus de l’histoire précolombienne. Les Costariciens ne sont pas honteux de leur passé comme nos bobos, même s’ils ont peu de héros et de moments historiques. Il n’y a pas grand monde dans les salles, sauf les écoliers, les objets sont bien disposés et les panneaux explicatifs pédagogiques, à l’américaine. Le café, la banane et le chemin de fer ont contribué au développement économique du pays avant le tourisme, plus récent. J’y passe plus d’une heure et demie.

La salle de culture précolombienne précède la salle de la colonisation garnie de statues en bois d’art religieux, celle de l’époque moderne et jusqu’au contemporain.

Les sociétés précolombiennes de -12000 à + 1500 sont représentées par plus de 800 objets de céramique, de pierre, d’or, de jade et d’os. Une maison est reconstituée, une tombe fouillée est présentée, des indiens en situation sont exposés.

En face du musée se construit une nouvelle Assemblée nationale. Je vais voir de plus près un square où trône en son centre une immense statue un peu pompier dans le style sud-américain, représentant des combattants plus ou moins nus, dont une femme dépoitraillée comme une révolutionnaire de légende.

Je reviens ensuite vers le marché central où je parcours les allées, ses boutiques spécialisées dans les poissons, la viande, les herbes, la restauration cuite, les souvenirs. C’est étroit et populeux mais je n’ai rien à acheter. Cheyenne s’y fait arracher son médaillon en or ce matin et le voleur s’est enfui. Elle en reste toute bouleversée.

Dans les rues du centre, les gens déambulent nombreux. Il fait beau ce vendredi matin et tout ouvre à huit heures. Les Costariciens viennent y travailler ou faire des courses. À 14 heures, tout le monde est reparti en grande banlieue, surtout sur les hauteurs. San José n’est pas une ville où l’on habite.

A 11h30 le bus vient nous chercher pour nous emmener à l’aéroport. Le trajet est assez rapide pour Santamaria ce matin. Nous disons adieu à Tita le chauffeur, Adrian nous téléphone en selfie pour nous dire encore revoir. Il est avec son nouveau groupe et il passe par le téléphone de la guide supplétive venue pour nous accompagner de l’hôtel à l’aéroport. Comme nous sommes trois heures avant l’envol, l’enregistrement est rapide. Les autres veulent manger et se précipitent au fast-food. Je me contente d’un café pour liquider mes 1150 colones reçus aux thermes contre des dollars américains.

FIN du voyage au Costa Rica

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Retour à San José

Nous retrouvons l’hôtel La Rosa del paseo de l’aller avec son patio fleuri, son décor traditionnel et ses chambres vieillottes mais avec de la véritable eau chaude. Mes genoux sont ankylosés par la descente et par l’immobilité dans le bus.

Nous rangeons nos affaires pour le retour, préparons les pourboires pour le guide et le chauffeur. Nous avons rendez-vous à 18h30 pour un verre, les adieux et le dîner libre. Adrian a mis les photos du groupe prises par lui via son iPhone sur un Google de partage. Chacun entre son adresse courriel et lui envoie un lien pour le télécharger. Voilà un progrès américain utile.

Nous dînons au restaurant Machu Picchu, à 50 m du Kentucky Fried Chicken, une fois passée l’Avenidad 1. Adrian ne prend qu’une bière avec nous avant de s’éclipser pour retrouver sa famille sur les hauteurs de San José. Je commande une bière Imperial, les autres un mojito ou une piña colada, un jus d’ananas pour les filles les plus jeunes.

Suit le festival des plats péruviens, spécialités du restaurant : du calmar grillé, du saumon à la sauce coco, pour moi un poisson Machu Picchu. Il est copieux et bon, un plat chacun suffit. Seul l’un de nous a pris du ceviche en plus du thon sauce barbarie (le fruit du dragon).

Le jour du départ, la matinée est libre. Nous prenons le petit-déjeuner à sept heures et partons à huit heures pour suivre l’avenue qui passe devant l’hôtel.

La statue d’une grosse femelle en bronze, les seins dressés et les cheveux tirés par le vent qui souffle semble défier l’avenue ; nous l’avions déjà remarquée à l’aller, œuvre d’un artiste moderne dans le style Botero.

Sur un côté, près de la gare des bus, l’église du pays est toujours remplie et, au-dessus de l’autel, trône un Christ en croix aux douleurs très réalistes.

Chacun ne tarde pas à se séparer pour aller au marché, à la poste, au théâtre national. Je passe devant tout cela mais poursuis sur l’avenue jusqu’au musée de jade, où je n’entre pas, faute de temps.

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Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie

La retraite venue l’auteur, ancien ingénieur aérospatial, met ses connaissances scientifiques et techniques au service de son imagination débordante. Il écrit de courts romans au présent qui illustrent, par le biais d’une intrigue policière, un concept de la physique. Celui-ci se préoccupe de physique quantique.

Une archéologue, évidemment toulousaine, berceau bien-aimé de son auteur, va fouiller au pied des parois à pétroglyphes en Namibie. Elle appartient à une équipe internationale privée que des sponsors financent. Le directeur est américain, l’informaticienne anglaise, les deux autres fouilleurs sont espagnol et namibien, plus un ouvrier du village voisin. Même adolescent, le public visé semble-t-il par ce roman, le lecteur peut logiquement supposer que les échanges entre les protagonistes s’effectuent en anglais, sinon en globish. Pourquoi, alors, faire déclarer à l’Américain que « le tutoiement est de rigueur » (p.32) ? Parleraient-ils tous français en Namibie ? Le tutoiement en anglais n’existe que pour s’adresser à Dieu, sinon on s’appelle tout simplement par les prénoms. L’auteur abuse de l’usage du sud de désigner la personne par un impersonnel comme « la Toulousaine », « la Française », pour la même personne : Lisa. Pourquoi ne pas utiliser son prénom ou dire « elle » ?

Ce n’est pas le seul passage où l’on tique, même si l’on est bon public. Les prélèvements des charbons de bois antiques pour une datation au Carbone 14 ne se font pas comme on verse du sable dans un seau mais nécessitent de multiples précautions afin qu’ils ne soient pas contaminés. Aussi, lorsqu’une datation est donnée trop proche du présent, l’archéologue professionnel (moi) s’attend à ce que l’on évoque au moins cette hypothèse fort courante ; il n’en est rien.

C’est au contraire au profit d’une autre hypothèse, très audacieuse pour des scientifiques, qui permet d’imaginer une transmission de pensée des chamanes locaux d’il y a 50 siècles ! Et l’explication de cette possibilité réside naturellement dans les mystères de la physique quantique. D’où « l’âme » qui serait une empreinte émotionnelle forte au moment de la mort : elle aurait modifié le champ de force pour l’éternité. Il suffit d’être médium, de respirer lentement et profondément dix fois de suite, pour entrer en communication avec les esprits prédestinés. Le bushman d’il y a 5500 ans parle comme vous et moi, il évoque sans sourciller son empreinte quantique et ses qubits ! Ce qui avait commencé comme une belle aventure scientifique se termine dans le délire le plus complet.

Bon, me direz-vous, il suffit d’y croire. Il y a un meurtre, une fontaine qui s’arrête et repart, un léopard qui serait un chamane déguisé, des policiers locaux savoureux. Sans compter le récit détaillé de baises torrides par des couples divins sortis tout droit des studios hollywoodiens, sains, musclés, bronzés, aimants… Tout ce beau monde se vautre alors dans les poncifs les plus à la mode médiatique immédiate chez « les jeunes » : aider les migrants, militer pour le climat, combattre le machisme. C’est un peu trop pour mon goût et n’égale pas Bob Morane, bien mieux écrit et qui reste, malgré les incursions dans les mythes et la science-fiction, dans les clous du rationnel tout en ne cédant rien aux dernières lubies – ce pourquoi on le relit encore un demi-siècle plus tard. Pourquoi par exemple appeler les particules d’âme des soul particles ? La langue anglaise seule pourrait-elle produire ce concept aussi intraduisible en français que humour, privacy et week-end ? Par snobisme globish ? Pour faire encore plus scientifique ? Plus ésotérique ? A cause de la musique 2011 de Quantum Force ? Ou pour copier un roman américain ?

Désolé de paraître trop aimer le beau langage et les récits vraisemblables : si je donne à manger du bio à mes enfants, la nourriture intellectuelle bien écrite et que l’imagination peut croire n’en est pas moins vitale pour leur santé. Le roman précédemment chroniqué était à mon avis meilleur.

Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie, 2019, éditions Lazare et Capucine, 230 pages, €15.00 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Cerro de la Muerte

Nous nous levons à six heures pour partir tôt. Le petit déjeuner buffet est assez désert. Nous rencontrons le cuisinier belge, content de parler français.

Le bus nous monte de 2200 à 3450 m, au sommet à antennes du Cerro de la Muerte, la colline de la mort. Son nom vient des nombreux paysans trépassés en tentant de traverser lorsque le lieu était encore sauvage. Il est aujourd’hui civilisé par la route et la construction d’antennes relais de communication. Justin monte sur un rocher pour être encore plus haut que le point culminant de la route et prend le groupe en photo ; il aime bien faire mieux que les autres.

Nous sommes au-dessus des arbres qui restent prisonniers des nuages. Le ciel au-dessus de nous est bleu et clair, la lumière tranchante, le froid assez vif. Nous sentons l’altitude et toute montée essouffle vite. Le programme de la randonnée décrivait surtout la descente, mais nous commençons par monter 300 m. Puis nous prenons un sentier de chèvre dans la pente parmi les buissons.

Les arbustes espacés laissent peu à peu la place à des arbres plus grands qui ne tardent pas à créer une forêt dense un brin mystérieuse. C’est la forêt brumeuse qui commence avec ses mousses vertes au sol, ses lichens barbus aux branches, ses épiphytes sur les troncs.

Il y a, au hasard du sentier, de belles compositions florales de troncs morts, de fougères et de mousse. Tout est vert, brumeux, dans une atmosphère tempérée. Les fleurs blanches que nous apercevons s’appellent « samir » selon Adrian. Des écureuils venus du Canada gardent les mêmes habitudes de cacher les graines en prévision de l’hiver, bien que le Costa Rica ne connaisse pas de saison ; cette manie fait de ces animaux les plus grands planteurs d’arbres du pays.

Nous pique-niquons dans la forêt aux trois quarts du chemin, assis sur la mousse. Chacun a un demi-pain garni de poulet mayonnaise ou de jambon fromage, un sachet contenant une feuille de salade et une tranche de tomate pour ne pas imbiber la mie, une tranche de pastèque à part, une brique de jus de fruit individuelle, un sachet de graines, une barre de céréale et deux bonbons. Le tout a été préparé par l’hôtel.

La descente promise fera 1344 m jusqu’à l’hôtel de ce matin. Nous avons marché 13,5 km mais surtout en forêt et en dénivelée, soit quand même quatre heures. La randonnée est belle mais abîme fort les genoux. Descendre tout le temps fatigue les tendons, la dernière pente très forte sur 1 km de route surtout.

Aux abords de l’hôtel, des pommiers, des pêchers, des fleurs cactées sont plantés, donnant un aspect riant. Il faut cependant ensemencer les pommiers à la main pour qu’ils produisent des fruits car les insectes ne vivent pas à cette altitude et à cette température ! La pluie se met de la partie sur le dernier kilomètre de marche, nous obligeant à enfiler les capes jusqu’à l’hôtel. Elle durera jusqu’à la capitale San José, 2h30 plus tard.

Toilettes à l’hôtel, bus, pluie et brouillard. San José est assez vite atteint mais des embouteillages retardent le voyage à ses abords. Nous retournons à la civilisation assez brutalement. La conduite est sans règles, sous le règne du droit du plus fort dans la lignée américaine de l’esprit Trump. La double ligne jaune centrale sert de marque mais n’empêche pas de doubler, la piste cyclable sert de seconde voie et doubler par la droite est la norme.

Adrian a une application qui montre à tout moment où il se trouve, de même pour sa femme ses enfants. La vie privée n’est pas leur préoccupation, ils forment un réseau familial où chacun sait où est l’autre, voire ce qu’il fait. Chez lui, sa fille de 10 ans vit avec les bêtes : elle prend les araignées à la main pour les remettre dehors et trouve parfois l’un des deux serpents de la maison dans son lit. L’intérêt du serpent est qu’il chasse les souris. Quant aux chiens, dehors, ils surveillent.

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Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté

« Qui veut accéder à l’enfance doit encore surmonter sa jeunesse ». L’ouvrage s’ouvre sur cette citation de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche, auquel l’auteur préfère Freud dans sa critique de l’église et sa tentative de reconstruire les bases de la foi. Pour Drewermann, la doctrine de l’église catholique est une aliénation, propagée et maintenue par un corps de fonctionnaires de Dieu, névrosés obsessionnels. Pour la rebâtir, il faut briser ce carcan. La foi est nécessaire, elle se construit sur les images de l’inconscient pour exorciser l’angoisse humaine. Elle est rationalisation abstraite de la peur animale.

Mais cet ouvrage me laisse partagé. Autant la critique du fonctionnement ecclésial et du parti de Dieu est souveraine, autant l’appel à Freud, à Jung et à l’éthologie sont peu convaincants. Ils apparaissent trop archaïques, pesants, « dogmatik ».

L’Eglise : « Cette manière bureaucratique qu’elle a de posséder la vérité aboutit à une trahison systématique de l’homme de Nazareth et de son existence prophétique » p.14. Dieu doit, au contraire d’être un dogme, être découvert par soi-même dans « une dialectique de l’essai et de l’erreur à l’intérieur de sa vie personnelle » p.15. Le catholicisme est l’avatar spirituel de l’impérialisme romain. Il est fétichisme conceptuel, superstition du sacrement, exacerbation névrotique des scrupules, « une religion de la peur que l’on conjure par la magie » p.26. Pire, « L’Eglise peut même attribuer à tout péché la gravité qu’elle veut » p.31. Car « le but, ce n’est pas la connaissance de soi-même ni la découverte de la vérité de Dieu, c’est seulement que le pouvoir de l’église soit reconnu comme le principe formel du salut éternel » p.32. Un pouvoir analogue à celui du parti communiste en Chine. Ce pouvoir a « la prétention (…) de détenir, préfabriquée, la vérité parfaite et étouffe toute possibilité pour l’individu d’apprendre et de mûrir par lui-même » p.35. En ce sens, la théologie « ne peut être que la science de l’adaptation aux règles prescrites » p.39. D’où son abstraction, sa dépersonnalisation, son refus du dialogue. Être en opposition, c’est se sentir « mauvais », avoir peur de soi-même, cette peur projetée dans les images du Diable, de l’Enfer, ces résidus archaïques. Selon Freud, il s’agit d’un « sadisme du Surmoi ».

« Le centre existentiel de toute peur et de toute angoisse, c’est l’individualisation de la vie humaine. Contre cette peur, la raison est impuissante (…). Il n’y a qu’une forme, et une seule, qui soit en mesure de vaincre la souffrance que cause à l’homme l’isolement dans sa singularité et sa solitude : c’est l’amour » p.117. Il consiste, selon l’auteur, « à découvrir que l’être aimé (…) possède pour moi et en lui-même une importance infinie » p.118. Or, « la faute capitale de la dogmatique chrétienne consiste à remplacer l’amour par l’intellect, la liberté par la contrainte, la peur et l’angoisse par l’hétéronomie » p.118 (ce qui signifie chercher dans les règles sociales sa ligne de conduite, et non pas en soi-même). Nietzsche l’avait bien vu : « L’homme de foi, le croyant quel qu’il soit, est nécessairement un être dépendant, un de ceux qui ne peuvent se poser eux-mêmes comme fin (…). [Il] ne s’appartient pas, il ne peut être qu’un moyen, il faut qu’il soit exploité, il a besoin de quelqu’un qui l’exploite » p.142. Mais les hommes sont peu souvent assez forts pour être libres. Ils veulent croire.

Drewermann veut refonder la foi sur les images inconscientes de Jung, sur les programmes du diencéphale, sur l’imprégnation et l’apprentissage programmé. Pour lui, « la véritable tâche de la religion c’est l’indispensable intégration de l’émotionnalité [gasp !] et de la rationalité », en établissant « une relation entre les fonctions des hémisphères et celle du diencéphale » p.257. C’est le projet de tout humanisme, et même probablement la façon pour l’être humain d’être adulte : nul besoin de Dieu dans ce processus. Drewermann ajoute, ingénu : « Nous avons l’urgent besoin d’une culture : poésie, religion, imagination, qui nous aiderait à mettre un terme à la fois au formalisme d’un savoir scientifique dominateur et au fétichisme conceptuel du dogmatisme de l’Eglise » p.259. Une fois dégonflé ce vocabulaire pédant, traduit en direct de l’allemand, il ne reste que l’aspiration éternelle au savoir maîtrisé, en bref à la civilisation – avec pour les plus faibles un nouvel opium du peuple à vision pédagogique et consolatrice.

Contre la religion de l’angoisse, clame l’auteur, reprenons le combat dont Jésus donne l’exemple. Les concepts de psychose, névrose, schizophrénie, archétype, sont appelés en renfort du raisonnement, un brin lourdement. Le bouddhisme est évacué trop vite comme « détachement » du monde et surtout du « moi », ce qui nierait « la personne ». Cette précieuse petite personne Eugen Drewermann, comme tout catholique, en reste fétichiste. La raison grecque et sa culture de lucidité est à peine évoquée (pages 319 et 320). Pourtant, eux ne croyaient pas à la Providence. Pour Épicure, « ce grand Grec, la sagesse et la véritable intelligence des choses constituaient des formes authentiques et justes de vénération du divin ». Les dieux ne sont que des reflets humains et je souscris à cela : qu’est-il besoin de Dieu ? Drewermann expliquant Épicure : « Seul un être humain dont la conscience est devenue claire jusqu’au fond, n’a plus besoin, se fuyant lui-même, de projeter des pans entiers de son propre psychisme dans le monde transcendant des dieux célestes ou de la métaphysique ». La critique est exemplaire mais l’auteur se contente de la plaquer sans conséquences pratiques sur son discours.

À ce moment, tout est dit, mais il en remet une couche de 180 pages d’une logorrhée souvent pénible (par exemple le chapitre intitulé Les champs symboliques du sentiment de sécurité). Eugen Drewermann alors se répand, s’écoute parler, se noie dans l’érudition pesante, sans la lucidité ni le courage de couper ni d’aller à l’essentiel. La lourdeur de son discours est peut-être le signe d’une pensée fumeuse, c’est du moins mon avis. Il désire remplacer le dogmatisme de l’Eglise par la démarche vivante de Jésus : mais que ne le fait-il ! Reste-t-il encore trop englué dans le catholicisme romain, ce névrosé obsessionnel de l’explication psychologique ? Ne sombre-il pas, dans ces 180 dernières pages de plomb, dans ce « crétinisme en psychologie » dont Nietzsche affublait le christianisme en son entier ?

Mais s’il avait été plus clair, aurait-il été entendu ? La presse et l’opinion louangent souvent les érudits pesants parce que la presse et l’opinion ne comprennent pas tout et se sentent admis dans un club d’initiés réservés à une élite. Les snobs ont toujours préféré Hegel à Descartes ou Kant à Montaigne. Les louanges de la presse sur le livre à sa parution en sont un bon symptôme. Ce livre secoue la vénérable poussière accumulée sur le dogme catholique mais il se contente d’entrouvrir une fenêtre. Quant à l’Eglise, elle l’a viré comme hérétique. Depuis la parution, Drewermann s’est enfin intéressé au bouddhisme et a rencontré le Dalaï-lama ; mais il reste englué dans la bonne vieille psychanalyse freudienne : ne remplace-t-il pas un dogme par un autre ?

Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté, 1997, Albin Michel spiritualité, 598 pages, €6.00 occasion

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Cascade de Nauyaca

Le lever est avant cinq heures du matin. Petit-déjeuner copieux alors qu’il fait encore nuit avec œufs brouillés trop secs, toasts mal grillés, tranches d’ananas et de pastèque – et bien sûr le riz aux haricots noirs pour les amateurs de cuisine locale. La plage nous attend pour l’embarquement à six heures. La mer est calme mais le ressac nous oblige à embarquer avec de l’eau jusqu’aux cuisses. L’un des aides, un probable neveu de la famille, a autour de 20 ans et mouille son débardeur jusqu’au cou. Il s’en débarrassera une fois en mer pour un T-shirt blanc imprimé d’un slogan de pêche au Costa Rica, révélant entre temps une poitrine souple à la musculature ferme.

Le capitaine et sa bourgeoise au sourire à double rangée de crocs sont mignons, assis tous les deux sur le banc central. Ils sont amoureux. Nous sommes le 15 août, fête de Marie montée entière au ciel, dogme papal établi en 1950 seulement et jour férié dans ce pays très catholique.

Nous emmenons avec nous sur le bateau un couple hollandais et leurs deux filles, deux belles plantes robustes et blondes de 14 et 16 ans habillées en rose et blanc. Le bateau est plus grand que le précédent, propulsé par deux Yamaha de 250 CV Four Strokes et nous filons vite sur la mer calme, puis dans la rivière en remontant le courant. On peut en fait rejoindre le lodge par la route qui arrive sur les hauteurs, un bac permet de traverser la rivière. Mais c’est plus long et empêche cette impression de bout du monde qu’est le parc du Corcovado sur la péninsule d’Osa. Le bateau effectue un passage dans la mangrove par un bras annexe. Les arbres étanchent le sel pompé avec l’eau par leurs racines dans des formes de grosses boules sur leur tronc, ce qui fait comme des goitres.

Nous faisons deux heures de bus avec arrêt au supermarché pour acheter le pique-nique. Puis nous partons aux cascades (payantes) de Nauyaca.

Nous allons marcher 5 km, 1h30 aller et autant au retour. Nous commençons par une forte descente qu’il faudra remonter, puis survient une alternance de montées et de redescentes au soleil ou sous les arbres pour entrer dans le domaine privé de la cascade. Il a fallu s’inscrire, acquitter d’un droit (inclus dans notre forfait de voyage) et porter un bracelet rose tribal attestant de notre appartenance – tradition yankee. Un gardien en bottes surveille le site d’un air débonnaire mais vigilant. Les premières cascades s’abordent par le haut, elles sont trois et bien échevelées. Un sentier étroit, pentu et glissant mène à d’autres cascades issues des premières qui forment un bassin avec un courant assez fort. Nager jusqu’au pied de la cascade n’est pas aisé et je renonce assez vite. Justin y parvient, s’assoit sous la cascade puis devant, et filme avec sa caméra GoPro.

Nous nous baignons dans les vasques creusées par l’eau dans le roc. L’onde est douce et nous change de l’océan mais la température est nettement plus fraîche. Nous ne sommes pas seuls, loin de là, les locaux sont venus en ce 15 août férié, mais surtout des touristes américains viennent s’y baigner. Un couple d’une Chinoise et d’un Blanc aux deux petits garçons qui ne se baignent qu’en T-shirt jaune est amusant à observer.

Un jeune Américain aux muscles développés mais fins de probable surfeur et à la longue chevelure vient probablement de Californie avec sa copine aux cheveux également de bonne longueur. Ils sont jeunes, probablement guère plus de 20 ans, et ont chacun un téléphone mobile et une caméra GoPro montée sur perche. Ils nagent à peine et préfèrent se filmer mutuellement et se photographier pour transmettre leur bonheur en instantané, posant en Tarzan et Jane devant les chutes. Le sourire de la fille quand elle tapote sur son téléphone montre qu’elle a déjà reçu au moins un commentaire.

Notre pique-nique est copieux, composé sur place et acheté par Adrian au supermarché. Le pain n’est pas mou pour une fois car nous ne mettons les ingrédients dedans qu’au dernier moment. Sont à notre disposition de la salade, des tranches de tomates et de concombre, du poivron mariné, du thon fumé en boîte ou du jambon, de la mortadelle, du fromage en tranches sous blister ainsi que trois ananas mûrs en dessert. C’était trop et nous n’avons pas fini. Adrian a invité le gardien à se faire un en-cas. Le couple de jeunes Américains se contente d’un sandwich chacun, tiré de leur petit sac à dos. Comme ils nous ignorent et ne sympathisent pas, avec l’arrogance habituelle aux Yankees, je ne leur ai pas proposé de nourriture.

Nous sommes revenus au bus par une marche épuisante qui nous a laissé en eau. La dernière pente de 200 m de dénivelée à 2200 m était redoutable. Sur le chemin, j’ai quand même eu la force d’observer un ara solitaire.

Sur la route, nous apercevons parfois une corde tendue en travers, à bonne hauteur : elle est pour les singes, qu’ils puissent traverser sans passer sur le sol où ils se feraient aplatir par les véhicules. Des panneaux figurant un tapir signalent que des animaux autres que les singes peuvent traverser la route.

Nous rejoignons la route transaméricaine avant de nous élever jusqu’à 3500 m d’altitude puis de redescendre dans le parc naturel vers 2200 m. C’est là que se situe notre hôtel Savegre, du nom du rio qui a creusé la vallée. Il fait 19° centigrades dehors mais l’humidité et le brouillard donnent froid dans la forêt nuageuse de San Gerardo de Dota. Avant l’hôtel, nous nous arrêtons dans un restoroute pour un café qui a du goût et peu de force, à l’américaine. Mais son eau chaude est revigorante. L’hôtel est une suite de bungalows dans la nature, parmi les fleurs tropicales. La végétation reste luxuriante même à 3500 m mais le quetzal, qui hante les avocatiers, ne se montre pas. Il fait pourtant la fierté du parc.

Nous sommes contents de prendre une vraie douche, même si elle n’est que tiède, de nous changer et de nous vêtir plus chaudement. Le dîner buffet est somptueux avec une soupe aux poireaux, une truite façon tartare, du fromage mariné à l’huile et au poivre, des cœurs de palmier, des pilons de poulet sauce barbecue, de la truite grillée sauce poivre, de la purée, des pâtes, des légumes, des profiteroles, de la glace vanille et des poires au vin. Le cuisinier est belge.

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Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol

Fantasme d’une cité parfaite, les trans (qui se disent « humanistes ») sont à la fête. Dans Gattaca, le centre spatial qui ouvre sur l’avenir et l’exploration des étoiles, ne sont sélectionnés que les meilleurs.

En bonne mentalité américaine, ce qui est meilleur est forcément génétique, essentiel, voulu par le Créateur. Au début et à la fin, le générique surligne en premier les lettres G, A, T et C qui représentent les bases de l’ADN. Tout ce qui est moins bon comprend une part du diable et « la chair » reste le péché suprême. Ce pourquoi tous les membres de l’élite spatiale, nec plus ultra de la science en marche, se doivent de porter costume-cravate de couleur noire et chemise blanche, tels les clergymen et les prêtres d’Etat que sont les fonctionnaires du FBI. Seuls les flics de base sont en imper et chapeau. Cet anachronisme quaker pour évoquer un « futur proche » de notre civilisation a quelque chose d’inquiétant : le conservatisme vire au fascisme aisément. Se croire « élu » par Dieu parce que génétiquement irréprochable est une idéologie où le mal et la souillure sont les autres, réduits à des tâches subalternes.

Un couple a voulu baiser comme avant pour faire un enfant ; Vincent est un bébé sain mais une goutte de sang prélevée immédiatement et analysée par ordinateur prédit déjà les risques qu’il court : il sera agité avec une propension à la violence, aura des problèmes cardiaques et devrait statistiquement mourir avant 30 ans, tout cela avec des probabilités allant de 69 à 89 %. Est-ce la main divine qui permet ainsi aux hommes de se perfectionner via la science ? La « grâce » venue de saint Augustin avant d’être reprise comme utile par Martin Luther et radicalisée par Jean Calvin ne s’adresse qu’aux élus chez les protestants (dogme condamné par l’église catholique dès le concile d’Orange en 529).

Devant cette imperfection de leur premier rejeton, le couple décide de lui donner un petit frère mais, cette fois, avec toutes les « garanties » de la Science, divinisée comme une Bible. Les protestants puritains américains préfèrent trop volontiers l’Ancien au Nouveau testament. Anton est un bébé parfait génétiquement, cette fois digne du nom du père, qui ne porte pas de lunettes de myope, qui peut entrer dans toutes les écoles où on peut l’assurer et qui croît plus vite que son frère aîné, le battant régulièrement à la natation durant leur enfance (la mer rappelle la mère et le liquide amniotique). Jusqu’à ce qu’un jour, à leur adolescence, ce soit Vincent qui le sauve de la noyade en le ramenant sur la rive dans une nature chaotique et menaçante, bien loin de la société programmée et aseptisée créée par le nouveau monde. Car Vincent (Ethan Hawke) va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend tandis qu’Anton (Loren Dean) se repose sur ses lauriers.

Le jeune homme sait alors qu’il peut rêver des étoiles, explorateur né, pionnier issu de pionniers, résurgence « naturelle » et non « fabriquée » de l’esprit américain des premiers temps. Sa volonté impose à ses tares de servir son projet, quels qu’en soient les obstacles. Et c’est parce qu’il est imparfait – « non-valide » en américain de Gattaca – qu’il possède en lui les ressources multiples qu’une programmation nazie ne sauraient lui assurer. La propension eugéniste des nazis était en effet la pureté de la race mais surtout l’homogénéité du peuple qui permet aux individus de se sentir communauté, donc parfaitement disciplinés. Les trans (humanistes) pensent-ils autrement dans leur élitisme primaire de Blancs menacés par la montée des gènes nègres et latinos aux Etats-Unis même ?

Le jeune homme se fait embaucher dans Gattaca mais selon son statut de classe inférieure et non selon ses besoins ; le réalisateur retrouve ici le marxisme, pourtant honni des croyants puritains du maccarthysme. Comme il en veut, il va ruser. Il simule un décès à l’étranger et se met en relation avec un trafiquant (Tony Shalhoub – un nom déjà « louche »…). On ne sait comment il le rencontre mais « là où il y a une volonté il y a un chemin », disait volontiers Nietzsche. Ledit trafiquant fait commerce de fausses identités moyennant 20% des revenus tirés de la nouvelle situation. Pour être génétiquement parfait, pas de problème : il suffit de présenter aux tests des échantillons de sang, d’urine, de cheveux, de peau, génétiquement parfaits, d’être de la même taille, corriger sa vue par des lentilles de contact et ressembler suffisamment à son clone. Vincent est donc mis en relation avec Jérôme (Jude Law), un parfait génétique mais qui a échoué à acquérir la première place au championnat de natation. Il a voulu se supprimer pour cela en se jetant sous une voiture (électrique) et en est resté paraplégique. Il ne peut garder son train de vie de l’élite que s’il « loue » les éléments de son corps à un autre qui en a besoin et le finance. Il pisse dans des poches, se tire du sang, s’arrache des cheveux, se racle l’épiderme et collectionne tout cela pour Vincent, désormais prénommé à sa place Jérôme. Lui prend son second prénom, Eugène qui rime avec gène, en grec de noble race…

Et le nouveau Jérôme réussit sans problème son « entretien d’embauche » comme spationaute à Gattaca : il se réduit à l’analyse d’un échantillon d’urine. Si l’on est génétiquement sans reproche, on est réputé être professionnellement au top. La morale de la prédestination comme celle de la science et celle du capitalisme se rencontrent dans l’idéologie qui court sourdement sous la mentalité américaine.

Vincent/Jérôme réussit fort bien parmi ses faux pairs parce que sa volonté le fait travailler plus que les autres et que son intelligence rusée lui permet d’éviter tous les obstacles. Il est sélectionné pour le prochain voyage sur Titan, un satellite de Saturne, dont le créneau spatial ne survient que tous les 70 ans. Sa perfection apparente le fait désirer par Irène (Uma Thurman), une presque parfaite mais qui garde quelques tares génétiques, comme par le fils du docteur Lamar (Xander Berkeley) qui fait passer les tests de validation. Vincent/Jérôme sort avec Irène qui a fait discrètement un test génétique sur un cheveu qu’elle a trouvé sur son peigne dans le tiroir de son poste de travail (mais Vincent y a mis exprès un cheveu du vrai Jérôme, ne laissant rien au hasard). Irène lui avoue qu’elle n’est pas parfaite et que les statistiques lui prédisent des problèmes cardiaques, ce pourquoi elle se vêt, se maquille et se comporte comme plus royaliste que le roi pour faire croire – mais le garçon s’en moque, pour lui ce n’est pas cela qui compte. Tout serait irréprochable : le prête-identité qui est devenu un ami, le poste désiré, son départ prochain, une petite amie approchée – si le destin ne s’en mêlait.

Son directeur est assassiné ; il doutait du bien-fondé d’aller sur Titan et aurait bien retardé le programme pour deux générations. Sa mort permet de poursuivre selon le délai prévu mais la police enquête. Or, dans ce nouveau monde génétique, la police est surtout scientifique : elle prélève absolument tout ce qui peut se prélever et effectue des analyses ADN pour déterminer qui est le mouton noir du troupeau. Parce qu’il n’a pas été programmé pour éviter l’alopécie, Vincent/Jérôme laisse « un cil » sur un rebord de parapet – et ce cil montre qu’il est « in-valid », non validé. S’engage alors une course-poursuite où le flic à l’ancienne dirigé par Anton, le propre frère de Vincent, va tenter de coincer le renégat. Or ce n’est pas Vincent qui a tué le directeur ; en attendant de trouver le vrai meurtrier, il s’agit de durer jusqu’au lancement qui ne peut être retardé, ce qui donne quelques scènes d’action fort bienvenues dans ce film à thème.

Il n’y a que la prétention du vrai Jérôme à goûter le vin rouge tout en fumant une clope et râlant parce que le flacon n’a pas été ouvert au moins cinq minutes avant dégustation, qui fait tache. Un connaisseur sait qu’il est parfaitement inutile d’ouvrir la bouteille trop à l’avance, il suffit d’aérer le vin rouge en carafe ou de le faire tourner lentement dans le verre pour faire monter son bouquet. Quant à la clope, c’est un tue-l’amour sans appel ! Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi, une fois de plus, dans la société parfaite que le réalisateur présente du futur, il conserve tous les carcans victoriens inutiles (chapeau, imper, cravate) comme tous les vices de l’ancien monde (le snobisme, la clope).

Sans dévoiler la fin comme les profs contents d’eux qui gèrent Wikipédia le font sans vergogne, disons que tout ira bien pour Vincent/Jérôme : sa volonté triomphe de tout, seul message peut-être du film dans la lignée du « aide-toi, le Ciel t’aidera » plutôt que dans celle de la Prédestination de se croire « élu ». Ce qui le fait admirer et aimer, presque au sens sexuel, à la fois par Irène, par Jérôme, par son directeur spatial et par le docteur via son fils imparfait. Il faut dire qu’Ethan Hawke, à 27 ans, incarne un jeune homme musclé et empli de vitalité qui irradie son aura tout autour de lui.

Seule une part de hasard permet la liberté via la volonté, contre la prétention de la religion de tout prédestiner et contre l’orgueil scientiste de croire tout peut être calculable donc contrôlé.

DVD Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Andrew Niccol, 1997, avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law, Loren Dean, Alan Arkin, Gore Vidal, Ernest Borgnine, Xander Berkeley, Tony Shalhoub, Sony Pictures 2008, 1h42, standard €8.96 blu-ray €9.97

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Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde

Essai plutôt que roman bien que Dieu parle (« le Vieux » comme disait Einstein), cet étrange objet littéraire cherche à faire le point sur le sens du monde. Vaste programme ! Il fait appel à toute l’érudition historique, philosophique et scientifique de l’auteur, penchant comme chacun sait du côté de la religion et du Dieu catholique.

Il y a trop de choses que l’on ne sait pas malgré la science astrophysique pour qu’il n’y ait pas, pour l’auteur, un « sens », caché à nos yeux myopes. Il se découvre par l’histoire du savoir, depuis l’infinitésimal du Big bang jusqu’à la physique quantique et la relativité générale qui permettent de l’entrevoir. Le reste ? L’inconnaissable ? L’avant mur de Planck des premières fractions de la seconde avant le Bang ? – C’est « Dieu », évidemment – ou peut-être bien.

Dieu qui n’est pas objet de connaissance que l’on pourrait prouver, mais croyance dans laquelle on saute par un acte de foi. Jean d’Ormesson se dit au fond agnostique, il « ne sait pas », mais parie sur Dieu plutôt que rien. L’univers n’est que le roman de Dieu, que l’auteur recrée en imagination comme Proust revit son existence par la mémoire depuis sa chambre. La stupeur d’exister l’a saisi sortant de l’onde, un jour éclatant de soleil en Méditerranée. Un vertige du néant qui fut comme un vertige de Dieu.

Il ose dès lors la banalité de « Café du commerce de la cosmologie et de l’histoire du monde » (p.1010 Pléiade) pour poser les bases d’un sens. Y passent bien entendu les marottes de l’auteur : le temps, la mort, le hasard et la nécessité qui l’obsèdent et dont il se moque sans vraiment les réfuter. Il est préoccupé de l’ette et du nonette, comme disait l’auteur de Zazie dans le métro, métaphysicien du quotidien. Jean d’O cite la fillette p.967 : « Poussière d’étoiles, mon cul ! » Mais il préfère quant à lui nager dans les hautes sphères et détailler les milliards d’années – une nique aux théologiens confits de la vieille Eglise qui dataient l’origine du monde de 4000 ans seulement parce que c’était écrit dans la Bible.

Mais ce résumé wikipédique en deux parties : le rien, la mort, tiré des grandes œuvres philosophiques remerciées en fin de volume comme des livres contemporains de Jeanne Hersch et Trinh Xuan Thuan, est étonnamment vivant. Il est « du songe sur du songe » (p.1010) mais est suivi d’un index scientifique des noms de personnes et de lieux ! Le lecteur comprend tout parce que tout est expliqué pas à pas, d’une belle langue qui ne contient aucun jargon ni terme de mode.

Faut-il aimer pour aimer, sans croire à un quelconque au-delà, comme les athées et les agnostiques le pratiquent ? Ou « obéir » au supposé Dessein intelligent de Dieu qui nous commande selon le Livre ? Nul ne sait, chacun choisit plus ou moins selon sa famille, son milieu, sa culture, son pays, le hasard.

Jean d’Ormesson, avec ce livre qui résume ses connaissances sur Dieu et le néant, fait le point. Dieu existe-t-il ? Qu’y a-t-il après la mort ? Ces deux questions n’en font qu’une et la réponse est « peut-être » : « le mystère est notre lot » mais « L’Être est, c’est assez ». Le monde a dès lors cessé d’être absurde et prend un sens ; l’homme n’est plus seul responsable mais « chaînon d’une chaîne qui nous dépasse de très loin » p.1049. Mais le sens est une croyance, pas une vérité ; Jean d’Ormesson ne convaincra que ceux qui ont la foi ou le besoin de croire.

Il écrit ce bilan pour lui d’abord mais le partage. Cet état du savoir le rassure : il sait où il en est et cela suscite en lui admiration, gaieté et gratitude. Et subsiste alors une toute petite mais grande chose : l’espérance !

Nul ne sera étonné que son ultime phrase soit : « Tout est bien ».

Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, 2010, Pocket 2011, 288 pages, €7.60 e-book Kindle 8.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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