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Les Valeurs de la Famille Addams de Barry Sonnenfeld

La famille loufoque aux valeurs inversées refait surface après un premier opus très réussi. Morticia (Anjelica Huston) et Gomez (Raúl Juliá) ont un troisième enfant, un garçon prénommé Puberté (Kaitlyn et Kristen Hooper). La sœur aînée et le frère, Mercredi qui ne rit jamais (Christina Ricci – 12 ans) et Pugsley en lourdaud (Jimmy Workman – 12 ans), en sont naturellement jaloux, croyant que l’arrivée d’un nouvel enfant fera mourir l’un d’eux. Ils cherchent donc à le tuer, dans la meilleure tradition des aînés : ils le jettent du haut du toit, lui mettent le cou sous la guillotine, tentent de l’écraser d’une enclume. Mais rien ne fonctionne, le bébé déjoue tous les pièges en souriant sous sa (déjà) petite moustache.

Les parents veulent détourner leur attention en engageant une gouvernante mais les enfants les épuisent l’une après l’autre, jusqu’au jour où paraît Debbie (Joan Cusack), blonde cruelle et poitrine pigeonnante qui ne se laisse pas marcher sur ses hauts talons. Elle est connue dans le pays sous le nom de Veuve noire car elle a épuisé sous elle plusieurs maris, comme par hasard riches : un chirurgien, un sénateur… Sans jamais se faire prendre. Debbie n’est pas débile et, si elle reste dans le manoir lugubre avec ces gosses d’enfer, elle vise la fortune de l’oncle, prénommé Fétide (Christopher Lloyd) tant il est repoussant. Mais il a le coffre empli de titres, d’actions et d’obligations – et même une mine d’or.

Debbie veut convoler en justes noces avec le richard et, pour cela, se débarrasser des mômes qui la surveillent et percent son jeu. Elle intrigue auprès des parents pour leur faire croire que leurs rejetons veulent prendre un peu l’air, et les Addams mettent les deux préados dans un camp d’été pour gosses de riches. C’est l’enfer sous les bonnes intentions. Le film est tout entier dans l’inversion des valeurs : ce qui est « bien » s’avère très mal et ce qui paraît « mal » est nettement meilleur malgré les apparences. C’est ainsi que l’individualisme est honni dans le camp où toutes les petites filles entraînent tous les petits garçons (réputés moins avancés) à se soumettre aux règles de la camaraderie et du partage. On chante, on danse, on niaise. La seule activité sérieuse est le canoë, encore le canoë. Les deux animateurs sont des caricatures du politiquement correct et de l’optimisme de rigueur aux Yankees et le camp est perçu comme un camp de rééducation, voire de redressement. La « maison du bonheur » est le cachot, joli comme chez Disney, où les enfants punis sont isolés et nourris de films à l’eau de rose pour les faire réfléchir.

Ce qu’on ne peut empêcher, on le contourne. C’est ainsi que la tête pensante des rebelles, Mercredi, s’efforce de jouer le jeu pour mieux le subvertir. Elle accepte de jouer Pocahontas dans la scénette qu’a inventé le stupide animateur pour la fête du camp devant les parents. La chipie de service jouera naturellement la colon venue (en force) « partager » la dinde de Noël (piquée aux Indiens sur leur propre territoire). Mercredi à la tête de sa bande de nazes, tous les non WASP – blancs, anglo-saxons, protestants – déguisés en sauvages avec plumes sur la tête et torse nu sous le plastron, commence par réciter le texte puis déclame le sien : les gentils colons sont de méchants envahisseurs, le partage n’est que de la prédation déguisée, et ainsi de suite. Les « natifs » renversent la table, attachent la gentille colon au poteau et boutent le feu aux cabanes. Un grand moment d’anthologie.

Mercredi en profite pour séduire sans le vouloir un garçon juif qui préfère lire et que ses parents ont forcés à venir au camp s’initier à la sociabilité. Il sera invité au mariage de Fétide et Debbie, puis aux retrouvailles après que Debbie ait tenté de tuer par trois fois sans succès son encombrant mari très amoureux. A la question de savoir si une épouse peut aimer son époux, Mercredi avoue qu’elle chercherait à le tuer – mais sans se faire prendre. Tout est sens-dessous et c’est le ressort principal des gags. Un gentil divertissement.

DVD Les Valeurs de la Famille Addams (Addams Family Values), Barry Sonnenfeld, 1993, avec Anjelica Huston, Raul Julia, Christopher Lloyd, Joan Cusack, Christina Ricci, Paramount Pictures 2001, 1h30,  €9.99

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Premiers pas sur les chemins du Cap Vert

La piste part d’un village aux quelques maisons. Elle sera tout au long un véritable sentier pavé de cubes bien taillés et très jointifs. Du beau travail, financé par les gouvernements de Lisbonne lors des famines locales, jadis. S’étendent à la sortie du village des cultures en terrasse de pommes de terre et maïs, et autres végétaux inconnus à nos yeux.

Des ânes très chargés de tiges de maïs sont menés par un garçon dépenaillé. Il nous salue d’un signe de tête, beau dans sa nature. Nos pas nous mènent à une grande descente dans le rio, suivie aussitôt d’une rude remontée.

La montagne se découpe en flèches et clochetons sur notre horizon. Le basalte s’est figé en aiguilles que l’érosion n’a pas entamées. Certaines sont comme des lames plantées verticalement, d’autres rappellent les pignons de maisons écroulées. Nous faisons une pause sous un arbre, allongé sur la pierre, après avoir ri avec une brochette d’enfants.

Un col se dresse devant nous, minuscule fente dans la crête montagneuse. La montée pour l’atteindre est dure, mais l’altitude demeure très supportable aux habitués des hauteurs. Le soleil frappe les nuques tandis que l’air se fait plus rare. Mais le vent nous attend au-delà du col. Il nous prend brutalement d’un grand souffle. Nous nous sentons embrassés, comblés. Les filles n’arborent plus cet air chiffonné, les frustrations disparaissent. Vive le vent ! Passées les deux aiguilles de basalte du col, la redescente est aussi vertigineuse que la montée ; il faut se faire à ce relief particulier, ce volcanisme de pierre dure. La piste va en lacets, heureusement assez larges pour faire se croiser deux ânes. Les pierres qui roulent fatiguent les genoux et je suis content d’arriver à la route. Ribeira das patas, la vallée des canards, semble le nom de l’endroit.

Le village où nous bivouaquons ce soir est à quelques centaines de mètres de là. Nous le traversons sous les saluts des gamins à moitié nus. Nous pénétrons dans une maison, montons deux étages jusqu’à la terrasse, et nous sommes à l’étape. Point de tentes sur l’herbe, mais un duvet à installer sur une terrasse. Un bac de thé chaud attend notre soif, avec du pain d’épices. Le temps de se poser, de se changer, d’installer un peu son sac et sa couche, voici que la nuit tombe déjà. Chacun se cale dans son coin parmi ses affaires, reconstituant son petit château fort avec tours d’angles et pont-levis. Bruits de fermeture éclair, froissements de sac plastiques, odeurs de crèmes pour le visage ou de pansements pour les ampoules. Dans un petit enclos de parpaing sur la terrasse, nos hôtes élèvent des cochons d’inde. Ils couinent et se bagarrent pour quelques grains de maïs, grimpant les uns sur les autres en piaillant pour grappiller la nourriture.

La nuit est franchement tombée. Pour apéritif nous prenons le grog, ce punch capverdien de rhum brut et de mélasse aromatisée à l’orange. Ce soir, c’est une bouteille de la production locale des gens qui nous accueillent. Je l’ai trouvé meilleur que celui du restaurant d’hier, moins sucré et mieux citronné. A la lueur d’une seule bougie vacillante dans les courants d’air nous dégustons un ragoût de poulet aux légumes. Divers condiments donnent ce goût chaud et parfumé qui fait toute la différence ; je reconnais l’ail, l’oignon, la coriandre fraîche. C’est un délice. Pommes de terre et patates douces ont été ajoutées à mi-cuisson, l’ensemble a mijoté longuement. Pour ceux qui sont affamés, du riz blanc est servi à part. Les étoiles se dévoilent, innombrables. Nous sommes presque sous les tropiques ! Je vois Orion juste au zénith. La lune n’est pas levée. Un seul chien aboie de temps à autre. Pour un pays agricole, il y a semble-t-il peu de chiens. Il est vrai que, faute d’eau toute l’année, les bêtes sauvages ne survivent pas et que l’élevage est difficile, sauf peut-être de chèvres. Usés de tant de splendeurs, nous ne tardons pas à nous couler dans nos duvets, le visage levé vers les étoiles.

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Gilbert Cesbron, On croit rêver

Second roman d’un auteur mort en 1979 et déjà oublié car trop catholique social, On croit rêver est écrit en 1943. Il ne sera publié qu’en 1945 et conte, entre Le rouge et le noir et Candide, l’initiation à l’insouciance cupide à la française d’un jeune corse monté à Paris, Bixio.

Le garçon est un Julien Sorel, amoureux d’une fille d’une classe supérieure à la sienne mais plein de ressources pour manœuvrer son bonhomme de père puis pour tirer parti des aléas de la fortune. Il débute comme valet de chambre de Monsieur Jean Despaty, héritier d’un journal du matin qu’il est incompétent à diriger. Il demande à Bixio de donner quinze francs chaque jour au mendiant unijambiste qui passe dans la rue pour lui demander son opinion populaire sur tel ou tel sujet. Bixio voit le parti qu’il peut en tirer et oriente ses réponses. Monsieur Jean en persuade ses rédacteurs, malgré les commissions qu’ils touchent souvent des lobbies pour dire le contraire.

Mais Bixio est amoureux de Marine, la fille du patron, qui l’aime bien mais sans plus. Il doit l’éblouir, la mériter par son talent. Il quitte donc ce bon Monsieur Despaty, sénateur en campagne qui a échoué en Corse puis ministre dans un  gouvernement qui n’a duré qu’une semaine. Il part pour Marseille.

Il ne sait trop quoi faire lorsqu’il observe de riches clients sous la fenêtre de son hôtel, qui entrent et sortent à tout moment pour acheter des paquets de farine chez le boulanger du coin. Intrigué, il va en demander aussi mais on lui donne un autre paquet. Il l’échange à l’étalage et se fait assommer. Le bon boulanger est en réalité trafiquant de cocaïne et toute la bonne société comme les « artistes », toujours prêts à donner des leçons de morale et de vie, viennent se fournir chez lui. Il prend en amitié le blessé par sa faute, qui lui susurre avoir été envoyé par un gros bonnet. Le trafiquant pas futé le prend comme associé. Le temps pour Bixio de comprendre la combine, de repérer les lieux de production, de stockage et d’échange, de prendre quelques photos et de rédiger un papier. Peut-être la Martine le reconsidérera-t-il lorsqu’il sortira son scoop dans le journal de papa ? Sauf qu’il aperçoit à la mairie de Marseille la silhouette de celui que le boulanger lui a désigné comme le grand patron…

Il lui faut donc différer ses révélations, au risque de voir étouffer l’affaire et de se faire descendre. Il va voir son frère à Nice, qui végète dans une agence immobilière où les clients, dans les années 1930, ne se bousculent pas. Il veut faire envoyer des fleurs à Martine mais apprend que les fleuristes sont en grève. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui s’improvise fleuriste et, face au syndicat des commerçants qui veut lui faire fermer boutique, fleuriste itinérant sur camions. C’est le succès, qu’il décline en remontant avec son frère sur Paris et essaimant, à chaque étape, sa boutique de fleurs d’une chaîne bientôt nationale.

Fortune faite, il retrouve Martine mais celle-ci le méprise du haut de sa fortune plus ancienne. Bixio s’embarque donc pour l’Amérique tandis que Martine, guignant un marquis mondain qui ressemble à Bixio, se fait rembarrer par le snob qui lui montre qu’elle n’est pas de sa race et qu’elle sent encore trop l’argent durement gagné. Bixio, pendant ce temps, fait la connaissance d’un Antoine, noble désargenté né en 1900 qui a été boy-scout en 14 et aviateur en 17, refaisant fortune à chaque fois qu’il va aux Etats-Unis pour en rapporter une invention que ces balourds de Français adoptent aussitôt parce qu’ils n’y ont pas pensé.

Il y a là quelques pages au vitriol qui restent d’actualité : « J’ai compris, il y a des années, que les Français étaient à la remorque. De quoi ? Du plus facile, donc du pire… (…) La chose que les Français copieront facilement dans deux ans parce qu’elle est facile, abêtissante, ou snob, ou parce qu’elle permettra à quelques-uns de gagner beaucoup d’argent » p.183. Les « start up » et autres « applications » de nos jours sont du même acabit – et si elles marchent sont aussitôt vendues aux Américains qui (eux) savent en tirer du fric.

Bixio rapporte quelques idées sur la presse : les potins, la mise en page, le futile, qu’il s’empresse d’adapter en France pour conforter la frivolité des années d’avant-guerre à l’esprit trop léger, portées à l’hédonisme et aux congés. Ce qui nous donne d’autres vérités bonnes à dire sur notre époque – qui était déjà celles d’alors. Un second hebdomadaire a « adopté le titre Marche. Il ne voulait presque rien dire : il était donc presque parfait. Le jeu consistait, pour ses rédacteurs, à juxtaposer des éléments sans aucun rapport apparent entre eux » p.252. Cela ne vous rappelle-t-il rien de notre temps ?

Quant à la radio, Bixio lance Paris-Radio qui promeut « la mode des ‘amateurs’ : chanteurs, comédiens, virtuoses, conteurs d’histoires, tous amateurs, se succédèrent dans les studios où ils chantaient faux, jouaient mal et détaillaient pesamment des histoires vieilles comme la République. (…) C’était justement cela qui plaisait. « J’aurais pu en faire autant ! » devint le critère de l’admiration. Le public-roi envahit les studios » p.256. Toute ressemblance avec le PAF actuel ne saurait être fortuit. Il faut savoir que Gilbert Cesbron a dirigé jusqu’en février 1941 les services sténo-radio et propagande du quotidien Le Petit Parisien. Toute la niaiserie des Années folles renaît dans les années 2000 où « le temps de cerveau disponible » est engloutit par les publicités pour des parfums inutiles ou des bagnoles polluantes, entre deux séries américaines où le héros est toujours une femme et les méchants toujours des mâles blancs. En 1940, cela a produit le fascisme et la guerre, aujourd’hui quoi ? Le Covid, le radicalisme des vagins enragés et le néofascisme à la Trump, Erdogan, Orban et autres Pénistes ? Nous aurons été prévenus.

La fin du roman est tragique, comme chez Stendhal, parce qu’il était l’un des auteurs favoris de l’auteur, ainsi le dit-il dans son Avant-propos : « Je suis parti pour la guerre avec quatre livres dans ma cantine : les Essais de Montaigne, le Théâtre de Racine, l’Anthologie de la poésie française de Thierry Maulnier et Lucien Leuwen » (de Stendhal). Je remplacerai pour ma part l’anthologie (non rééditée) par celle, plus récente et plus maniable, de Pompidou et Lucien par La Chartreuse de Parme, mais le cœur y est.

Ce petit roman léger et picaresque ne se relit pas mais il laisse un bonheur de l’avoir lu qui reste long en bouche – ce qui se fait très rare chez nos contemporains.

Gilbert Cesbron, On croit rêver, 1946, J’ai lu 1975, 311 pages, occasion €2.99

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Pablo Daniel Magee, Opération Condor

Ce livre est un « roman vrai » et raconte l’histoire de Martin Almada, rencontré en mai 2010 lors d’une mission au Paraguay pour l’ONG Graines d’énergies par un journaliste français d’alors 25 ans formé à Londres. Martin jouait pieds nus à 6 ans dans la boue avec les petits indiens Chamacoco de Puerto Sastre. Il aimait l’école et apprendre, vendant les beignets de sa grand-mère aux lycéens avant d’écouter les cours sous leurs fenêtres puis de réussir des études. Il deviendra le premier docteur (en sciences de l’éducation) du Paraguay, formé à l’université nationale de La Plata en Argentine à 37 ans. Mais il reste du peuple, axé vers la pédagogie, seul moyen de sortir de l’esclavage moderne des patrons et des militaires.

Ce sera son chemin de croix. Contestataire marxiste version Fidel Castro, qu’il rencontrera tard dans sa vie, il éduque ses enfants et ses élèves à l’esprit critique dans le meilleur des Lumières. Il fonde une école, l’institut Juan Baustista Alberdi à San Lorenzo, dont la pédagogie conduit la plupart de ses élèves au bac. Il poursuit ses études de droit et devient avocat en 1968, à 31 ans. Mais il évite le dictateur Alfredo Stroessner, omniprésent président depuis 1954 de ce petit Etat enclavé du Paraguay, et le titre de sa thèse sur l’éducation dans son pays le fera soupçonner de « communisme ». Or on ne badine pas avec cette peste rouge depuis l’arrivée au pouvoir sans aide extérieure de Castro à Cuba. Les Etats-Unis mettent en place en 1975 un cordon sanitaire idéologique, financier et militaire pour contenir la gangrène. C’est l’opération Condor qui vise, sous l’égide de la CIA, à coordonner les renseignements de six Etats latino-américains dictatoriaux : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay.

A ce titre, le journaliste qui écrit son roman, en fait une sorte de grand complot maléfique pour conserver le réservoir de matières premières sud-américain au nord. C’est déformer et amplifier ce qui n’est, après tout, que de bonne guerre contre l’empire soviétique. C’est toujours de la faute des autres si l’on est esclave… Or Alfredo Stroessner a utilisé Condor à des fins de politique intérieure pour faire arrêter et torturer ses opposants – pas la CIA. Le dictateur a été élu et réélu sans qu’aucun citoyen ni aucun intellectuel ne s’en émeuve vraiment, sauf ceux de l’extérieur qui voulaient imiter Che Guevara. Seul ou presque, Martin Almada a fait front.

L’auteur pousse d’ailleurs la tendance de sa génération à soupçonner sans preuves tout ce qu’il ne comprend pas ou n’a pas le goût d’approfondir, comme l’attribution de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle à une information de Giscard aux comploteurs (un libéral contre des cathos intégristes, est-ce crédible ?) ou la mort d’Aldo Moro en Italie par les Brigades rouges commandité par la CIA (des gauchistes financés par le grand Satan capitaliste, est-ce crédible ?). Ces vérités « alternatives », dont on peut constater sur le même schéma paranoïaque (les ennemis sont aidés par nos amis), sont ce qu’on appelait jadis dans le jargon journalistique des raclures de chiottes et desservent le propos. Il est bien assez fourni sans en rajouter, comme l’accusation de violer un harem de fillettes de 8 à 12 ans pour Stroessner et son adjoint à la sécurité Pastor Coronel, ou encore l’alcoolisation et la cocaïnomanie des gardiens de prison – évidemment illettrés. C’est le travers de la gauche bien-pensante de mépriser son ennemi, ce pourquoi Allende a été renversé et Jospin forcé de reconnaître sa défaite pour avoir minimisé le besoin de sécurité des électeurs.

Malgré ce travers agaçant pour quelqu’un comme moi, formé au métier d’historien avant de devenir analyste politique puis financier, ce roman se lit très bien. Martin Almada sera arrêté, torturé un mois puis détenu trois ans dans les prisons et les camps de Stroessner avant d’être libéré en 1977 sur pression d’Amnesty International et alors que le monde change. Le Mur communiste va bientôt tomber en révélant la face sombre du communisme : une « vérité » révélée qui ne supporte pas qu’on la contre. Martin s’établira au Panama puis en France à Paname, où il travaillera pour l’UNESCO. Lorsqu’il pourra revenir au Paraguay, une fois le dictateur renversé, ce sera pour découvrir en 1992 cinq tonnes d’archives de la terreur, enterrées sous un bunker de la dictature, et les révéler au public. On ne comprend pas qu’une dictature établisse des rapports écrits de ses exactions…

Le concept de Condor a toujours obsédé Martin Almada et l’a poussé à en savoir plus, à recouper les informations de la revue de la police, à interroger des témoins ou à recueillir des confidences. Pour son combat pour les libertés, il reçoit en 2002 le prix Nobel altermondialiste, le Right Livelihood Award fondé en 1980 pour récompenser ceux qui trouvent des solutions concrètes aux défis écologiques, d’éducation et de justice dans notre monde.

Au total, une évocation captivante qui romance la geste peu connue de Martin Almada, humble demi indien du Paraguay, sur les années sombres de la lutte anticommuniste durant la guerre froide.

Pablo Daniel Magee, Opération Condor – Un homme face à la terreur en Amérique latine, 2020, préface de Costa Gavras, édition Saint-Simon, 377 pages, 22.00 €

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Dune de David Lynch

L’univers de l’écrivain américain Franck Herbert est devenu au fil du temps une industrie qui exploite de nombreux produits dérivés, dont un film récent de Denis Villeneuve, tourné en juillet 2019. David Lynch a réalisé le premier long métrage en 1984, qu’a pu voir l’auteur du roman avant de mourir en 1986. Ce n’est pas un bon film bien qu’il y ait des scènes mémorables ; il fait trop Grand guignol, mais le réalisateur en a accusé la production qui exigeait de faire serré et commercial.

Je préfère la série des six romans aux films car l’imagination peut ainsi courir librement, sans être contrainte par les images. Mais la réalisation de David Lynch permet de cerner les thèmes du cycle, qui reviennent à la mode : l’empire tenu par le commerce, l’exploitation des planètes par l’humain sans souci du milieu, l’adaptation écologique des hommes de terrain qui veulent vivre libres (Fremen), le pouvoir charismatique d’un seul qui doit se mériter, le poison mais le lien offert par la religion, la puissance de la pensée orientée par le langage…

Ainsi l’éducation de Paul Atréides (un Kyle MacLachlan de 24 ans encore rose – 15 ans dans le roman) est-elle abordée de façon sommaire dans le film alors qu’elle est cruciale dans le cycle de Dune. A la fois son père le duc Leto (Jürgen Prochnow), qui le fait initier aux arts martiaux, au combat au couteau et à la stratégie, et sa mère dame Jessica (Francesca Annis), qui développe ses pouvoirs psychiques et sa résistance à la douleur (prana-bindu), contribuent également, chacun à sa façon, à la formation du jeune homme. Paul sera un adulte accompli qui connaîtra un destin de chef (et même de « dieu » dans le film) parce qu’il a eu une éducation poussée et équilibrée. Sa mère a désobéi aux révérendes mères Bene Gesserit qui contrôlent la génétique, pour donner un mâle à son mari. Paul lui est donc précieux autant qu’au duc. Elle donnera naissance à une fille sur la planète Dune, Alia (Alicia Witt), qui aura des pouvoirs psychiques étendus et finira par tuer le baron Harkonnen d’un coup d’aiguille empoisonnée.

Il se préoccupera des hommes plus que des matières premières qui font la richesse de Dune, comme son père, et nouera des relations immédiates avec les Fremen. Il est, comme eux, un Pionnier, un self-made boy, un leader. Mais, plutôt que d’exploiter et dominer, il mesure la production et associe les hommes. C’est ainsi que l’empire s’écroule – une leçon prémonitoire aux partisans d’un Trump égocentré sur America first et qui vise à transformer les Etats-Unis en nouvelle Afrique du sud de l’apartheid. Ce qui est un retour à… l’ère avant Kennedy, un programme réellement « réactionnaire ». Ce ne sont pas les légions de troupes spéciales Sardaukars aux ordres de l’empereur Shaddam IV (José Ferrer) qui vont gagner, mais la ruse des Fremen résistants aux exploiteurs. On peut penser au Vietnam et aux islamistes qui ont tenu en échec la plus grande puissance militaire par leurs initiatives au ras du terrain, fondées sur quelques hommes organisés qui bricolent avec ce qu’ils ont.

Psychologue junguien, Franck Herbert s’est intéressé aux pouvoirs de l’esprit, ancré dans les mythes culturels et sociaux et exprimé de façon particulière par le langage. Ainsi « la Voix » permet d’influencer l’interlocuteur sans qu’il s’en aperçoive, pouvoir Bene Gesserit développé par les femmes d’après les expériences tibétaines durant des millénaires. Mais elle permet aussi de focaliser sa conscience et sa force en un seul point pour détruire comme une arme les matières les plus dures, comme le karaté l’apprend avec les briques. Paul Atréides excelle dans cet Art étrange et l’apprend aux Fremen comme jadis les samouraïs l’apprenaient aux paysans pour se défendre. Ils l’appellent Muad’Dib, la « souris du désert », mais Usul de son nom secret, qui signifie « la force de la base du pilier ».

Le cycle de Dune se passe dans un futur lointain, en l’an 10191 après fondation de la Guilde spatiale. Les humains ont essaimé dans l’espace grâce à l’Epice, une substance qui augmente les pouvoirs de l’esprit et la prescience, permettant de se télétransporter sans bouger d’un point à l’autre de l’espace. La Guilde a été créée après le Jihad butlérien qui a vu la révolte des humains contre les robots et les machines d’intelligence artificielle – ce qui pourrait bien nous arriver. Mais un empire féodal a été reconstitué, comme durant toutes les périodes de peur, qui allient d’homme à homme les puissants barons à l’empereur, le Padishah Shaddam IV. Il engendre vendettas et rivalités de pouvoir, tel le baron Harkonnen (Kenneth McMillan), « un gros lard flottant » sur suspenseurs comme le nomme l’empereur, contre le duc Atréides.

L’enjeu est la planète Arrakis, aride et déserte, surnommée Dune à cause du sable qui forme la majeure partie de son sol et qui est parcouru de vers géants qui avalent tout ce qui bouge en rythme. Elle seule produit l’Epice, substance mystérieuse et unique – on pense aujourd’hui aux métaux rares monopolisés par les Chinois, qui permettent de produire ces instruments électroniques vitaux pour notre nouvelle pensée. Les Fremen vivent réfugiés « dans les montagnes », inaccessibles aux vers et loin de la capitale exploiteuse, tout comme les Rocheuses offrent aujourd’hui un refuge à tous les survivalistes yankees, du bug du Millenium aux prochaines anticipations catastrophes. L’eau est rare, donc précieuse, et toute l’ingéniosité est de l’économiser. Les Fremen ont ainsi créé des pièges à vent pour capter la rosée et l’accumuler dans des réserves de la roche, et l’écologiste planétologue d’Arrakis (Max von Sydow) une combinaison qui recycle la transpiration et les urines, le Distille.

L’empereur confie la gestion d’Arrakis au duc Leto, la retirant aux Harkonnen qui ne songent plus qu’à se venger. Il joue double jeu, voulant faire détruire la maison Atréides par les soudards Harkonnen afin de contrer le pouvoir grandissant du duc auprès des Grandes Maisons du Landsraad. Un traître ouvrira le bouclier de la ville aux troupes des Harkonnen pour délivrer sa femme, détenue par le baron. Le duc, de toute façon condamné par l’empereur, sera tué, sa femme et son fils envoyés crever dans le désert. Mais leur intelligence des situations et leur équipement psychique leur permettent de s’enfuir et de trouver refuge auprès des Fremen. Paul, du fait de ses pouvoirs de combat, sera vu comme un Mahdi qui délivrera la planète ; en retour, les Fremen lui apprendront à appeler et à chevaucher les grands vers des sables. L’Epice, omniprésente dans son nouvel univers, lui donne les yeux bleus et décuple sa prescience. Il tente de boire l’Eau de la vie, fatale à ceux qui l’ont tenté. Il n’est pas tué et en ressort plus fort, devenant le Kwisatz Haderach, celui qui peut voir le passé et le futur, terme hébreu qui se réfère à une téléportation miraculeuse. Il sait que celui qui maîtrise l’Epice et contrôle sa récolte est maître de facto de l’empire… S’il peut la détruire, il commande.

Rabban la Bête, neveu du baron Harkonnen, est une brute incapable qui croit qu’exploiter impitoyablement les humains permet le pouvoir ; son échec à faire produire l’Epice sur Dune le fait exécuter par l’empereur. Son autre neveu, Feyd (Sting), est plus fin et désiré physiquement par son oncle, adepte des jeunes mâles ; il se battra en duel avec Paul devant l’empereur et les représentants de la Guilde, dans la meilleure tradition du western.

La victoire de Paul permettra aux Fremen de mettre en œuvre la terraformation d’Arrakis en planète arrosée et aux Atréides de régner sur l’empire. Le film est un peu raccourci sur tous ces événements, bien détaillés dans les romans, ce qui le rend précipité et superficiel. Le spectateur n’a pas le temps de comprendre tout ce qui lie les personnages et les fait agir. Sont privilégiées les scènes commerciales de Grand guignol comme les explosions, les vers géants qui ouvrent toujours la gueule sans raison, les batailles rangées et les hallucinations à grand spectacle dues à l’Eau de la vie. Une déception, malgré quelques scènes qui ancrent dans l’univers complexe de Franck Herbert.

DVD Dune, David Lynch, 1984, avec Kyle MacLachlan, Sean Young, Francesca Annis, Sting, Max von Sydow, G.C.T.H.V. 2000, 2h10, standard €19.99 blu-ray €17.29

Franck Herbert, Pocket 2012

DVD Dune de John Harrison, 2001, L’intégrale en 2 DVD, €40.08

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Donna Leon, La tentation du pardon

Une professora amie de Paola sa femme vient voir le commissaire Brunetti à la questure car elle craint pour son fils de 15 ans. Depuis quelques mois ses notes chutent et son comportement devient déplorable. Se drogue-t-il ? Qui lui vend au lycée privé Albertini ? S’agit-il d’autre chose ? Le commissaire ne sait que faire, il n’a aucune accusation précise ni preuve du délit. D’autant que consommer n’est pas interdit en Italie. Il va donc seulement faire surveiller les abords du lycée mais rien de probant ne se produit.

C’est alors que le père du garçon est retrouvé en sang près d’un pont vénitien en pleine nuit. Il se serait cogné et a le crâne enfoncé mais est toujours vivant. Transporté à l’hôpital, il ne reprend pas connaissance et ses jours sont probablement comptés. Il ne sera d’aucune aide pour dire s’il a été agressé ni ce qu’il faisait de nui dans une venelle déserte. Mais il y a là présomption de crime et Brunetti peut enquêter.

Depuis quelques volumes, il est de plus en plus en couple (professionnel) avec la commissaire Claudia Griffoni, qui vient de Naples et qui a l’intuition empathique des gens du sud selon l’auteur, américaine vivant à Venise et portée à pousser au génétique tous les déterminismes humains. Ainsi les Vénitiens seraient « cupides », les Siciliens « mafieux » et les Napolitains (pourtant tout aussi mafieux) « empathiques ». Cela fait avancer la psychologie…

Toute l’enquête se passe donc à aller voir l’un ou l’autre, à soupçonner des escroqueries sans nombre, si courantes en Italie où l’Etat est impuissant et ses politiciens corrompus que plus personne ne les voit et que tout le monde tire la couverture à lui. Ce sont les dessous de tables en millions de lire versés hier pour tout achat immobilier, les bagagistes d’aéroport qui se servent impunément dans les bagages des touristes, une fuite à la questure qui a livré le nom d’un coupable relâché sans preuve et que sa victime a fait tabasser, des pharmacies qui font payer le prix fort à leurs clients Alzheimer parce qu’ils ont oublié leur ordonnance en échange de coupons permettant d’acheter avec une réduction de 20% des cosmétiques haut de gamme dont le prix a été majoré de 70%, des médecins complaisants qui livrent des ordonnances pour les médicaments remboursés la plus chers en lieu des génériques et qui touchent leur pourcentage, sans compter les prescritpions aux décédés non encore déclarés ou égarés dans les délais administratifs…

Cet état d’esprit sans illusion fait commettre une bourde à Brunetti. La victime du pont est un expert-comptable qui change d’emploi très souvent et de ville à chaque fois. Comme s’il mettait au jour une comptabilité parallèle de chaque entreprise avant de la faire chanter – ou de la dénoncer à la Guardia di Finanzia quelques mois plus tard si elle refuse. Le lycée privé des enfants coûte en effet cher et il n’en a pas les moyens avec ce qu’il gagne. Sauf que la Griffoni a des doutes et qu’elle a raison : le comportement du comptable trouve une explication bien plus convaincante que l’escroquerie.

Guido Brunetti relit avant de s’endormir les classiques de ses études. Il a choisi cette fois-ci Sophocle et la pièce Antigone. Ce qui le conduit à penser au tragique des lois concurrentes : celle des dieux qui enjoint à Antigone d’enterrer son frère selon les lois éternelles non écrites ; celle des hommes, incarnée par son oncle Créon qui interdit une sépulture aux coupables de trahison envers la cité. Faut-il s’abstraire des lois de son pays au nom d’une loi que l’on dit « supérieure » parce qu’on y croit ? Ou faut-il avant tout obéir en citoyen parce que la loi commune qui permet de vivre ici-bas a été débattue et, même insuffisante, est ce qui tient la société ? Griffoni, en commissaire féministe, « n’en peut plus de cette histoire ». Un Egyptien immigré a assassiné sa fille de 16 ans au poignard dans son sommeil parce qu’un garçon de son âge lui a envoyé des messages sur Facebook. Il le justifie par la loi de l’islam, « comme si on l’avait élevée dans une tente au milieu du désert ». La commissaire démonte ce prétexte trop facile. « Ces hommes justifient leur violence envers les femmes et s’attendent à ce qu’on croie qu’ils n’avaient pas le choix. (…) Il l’a assassinée parce qu’il était en train de perde son contrôle sur elle. C’est aussi simple que cela. Tout le reste n’est que de la poudre aux yeux, une tentative de flatter notre petit ego d’Occidentaux si tolérants envers les autres cultures » p.169.

Il est donc nécessaire d’appliquer la loi, si insuffisante soit-elle. La tentation du pardon doit rester une tentation, il n’y a pas d’autre moyen de consolider une société qui se délite par tous les bouts. Mais le magistrat qui doit décider (le commissaire ne fait qu’enquêter) appliquera la loi selon l’équilibre des choses. Une loi ne doit pas être appliquée de façon tyrannique car elle ne vient pas des dieux : elle est humaine et révisable. Antigone et Créon avaient tous deux raison mais ils ont poussé chacun leur position jusqu’à la démesure.

Un roman policier sans meurtre de sang ou presque, qui parle de la justice et de la loi, des travers italiens et de l’humanisme en soubassement. Quant au garçon de 15 ans, le lecteur n’en saura pas plus même s’il le rencontre brièvement sur quelques lignes.

Donna Leon, La tentation du pardon (The Temptation of Forgiveness), 2018, Points policier 2020, 306 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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Mindelo

Terre rouge, buissons ras, rocs. Le paysage est aride, pré-saharien. Les constructions aux abords de Mindelo sont en béton-cubes. Les rouleaux atlantiques viennent s’écraser joliment sur la plage, la dentelant d’écume blanche. Deux cargos échoués y rouillent depuis des années sous le regard indifférent des autochtones. Notre hôtel est sur la colline. Il porte le nom portugais nostalgique de Saudade. Les chambres sont étroites mais leur plafond est très haut. Eclairées d’un néon blafard, elles restent sombres même en plein jour. Les lits n’ont pas de couvertures, à nous de voir si nous sommes frileux.

Nous gagnons le restaurant. Nous sont servis un plat de thon grillé sauce safran, jambon et crevettes, du riz et des frites, puis un fromage-dessert dans la même assiette : du chèvre à la papaye confite. Xavier joue les préludes de sa partition de guide en nous contant l’histoire très résumée du Cap Vert, les explorations portugaises, le commerce d’esclaves, le métissage obligatoire. Nous avons de la chance, ce soir arrive une chanteuse locale très connue, dont nous trouverons plus tard les disques : Herminia. Elle pousse quelques romances nostalgiques en plein air, sur la terrasse, dans la nuit nuageuse et le vent puissant. Sa voix est moins grave que celle de Cesaria Evora, mais le ton est aussi prenant. Elle traduit l’âme d’un peuple sans racines, nomade, à l’histoire douloureuse. Ce que nous devenons tous plus ou moins, avec la modernité et la mondialisation. Il n’y a qu’ici que je m’en suis rendu compte : les branches tombées du manguier laissent des cicatrices en forme de cœur.

Avec seulement deux heures de décalage depuis Paris, le réveil est facile. Petit-déjeuner de pain et de café, de fromage de chèvre et de jus d’orange. Nous partons en ville pour un programme chargé. Il nous faut aller à la banque pour le change, à l’Alliance Française pour les cartes de l’île et les cartes postales, à la poste pour les timbres… L’Alliance Française est studieuse lorsque nous y entrons. De jeunes adultes consultent des livres dans la grande salle claire de la bibliothèque. Ils prennent des notes et discutent à mi-voix. Quelques enfants vont choisir des livres illustrés parmi les trésors soigneusement étiquetés des rayonnages qui les entourent. Sur une carte de lecture du comptoir en attente de classement, je relève les livres empruntés par un Capverdien à barbe : ‘Mythologies’ de Roland Barthes, des ouvrages sur les rapports religion et science, Jésus et l’islam, les mythologies africaines. Sur une affiche, le visiteur est incité à parrainer un enfant indigène pour accéder à la bibliothèque : le paiement d’une carte à l’année ne coûte que quelques dizaines de francs.

La poste est un bâtiment frais repeint de blanc et bleu, très moderne d’aspect. Des efforts d’architecture et de teintes sont manifestes sur les constructions publiques. Je suis frappé par les couleurs : elles sont vives mais non criardes, elles donnent une touche de gaieté et s’intègrent bien au paysage avec son franc soleil. Ciel bleu, rocs bruts, océan profond – et l’exubérance des hommes d’ici – c’est un peu de tout cela qui se reflète dans l’architecture. Des femmes déambulent dans la rue, affairées. Certaines portent sur la tête de larges bassines où s’étalent des quartiers de thon cru rouge bordeaux, juteux, odorants.
Le marché aux poissons est plus loin. C’est le thon que l’on y débite le plus. Quelques maquereaux et de courts poissons d’argent, d’un ovale parfait, gisent dans quelques bassines. Un marin me demande en riant de le prendre en photo. Il empoigne un thon entier, sous la queue et les ouïes, pour faire saillir ses biceps et offrir une vision de nourriture et de santé. Des fresques peintes sur azulejos parent les murs ; elles sont fraîches et joliment naïves.

Le déjeuner a lieu dans une rue parallèle au port. Le service est lent, la cuisine n’est préparée que lorsque nous nous installons, comme partout en Afrique. Des éphèbes métis nous servent salade de tomates, poulet frit avec riz et frites, bananes. Xavier a oublié de nous le dire, le patron est gay. Le principal garçon a peut-être 16 ans, la barbe lui pousse à peine. Il nous regarde avec intensité, sa réserve préservée d’un fin sourire. Il a paré son cou d’un lacet noir orné d’une pierre verte pointue comme un piment entourée de deux coquillages. Faut-il y voir un symbole phallique ? La théorie s’écroule dans un grand patatras lorsque nous sortons du restaurant : il est dans la rue, adossé au mur, son service achevé et une jeune fille étreint sa poitrine juvénile. Le sourire du serveur s’est fait tendre.

Une partie du groupe se décide pour la montagne qui culmine à 750 m entre la ville et la plage. De ce plus haut point de l’île, nous aurons une vue étendue. Nous louons un gros taxi pour nous y rendre, nous rentrerons à pieds. Antennes et paraboles sont dressées au sommet pour profiter de l’endroit pour relier ce bout de terre au vaste monde. On pourrait presque sentir passer les ondes parmi les courants d’air. Ces délicates oreilles métalliques sont gardées par des soldats en armes qui déboulent aussitôt voir qui nous sommes et ce que nous faisons là. Notre venue les distrait de leur guérite et de leurs sempiternelles histoires ou plaisanteries de salle de garde. Ils reluquent les filles, comme tout militaire qui se respecte.

Nous entreprenons de parcourir bravement nos dix kilomètres retour, le nez au vent. Nous suivons la route, magnifiquement pavée de basalte jointif sans une once de goudron. Un beau travail d’artisan. Le vent souffle toujours, cet alizé régulier qui dessèche la gorge mais fait pousser le maïs. Les champs sont orientés au vent et cultivés en terrasses. On y trouve haricots, tomates, et évidemment maïs. L’eau est rare, les plantes vivent surtout de l’air du temps, cet air chargé d’humidité qui vient du large. Au loin en contrebas s’étend l’Atlantique, la plage frangée de mousse, le sable blond et les quelques constructions cubiques en béton qui forment le village.

Xavier a prévu ce soir un dîner au « Café Musique » (en français sur l’enseigne), un restaurant orchestre branché où se retrouvent en général les Français résidents ou de passage. Il a commandé un plat unique et national : la catchupa. C’est une sorte de cassoulet au maïs et chorizo, accompagné de divers légumes cuits en pot-au-feu et de quelques rares morceaux de lard et de thon. Un vrai ragoût de marin où l’on ramasse dans le pot tout ce qui traîne pour donner du goût mais avec une teinture africaine : le maïs, les patates douces. Nous goûtons au punch local, mélange de rhum brut et de mélasse où ont macéré écorces d’oranges et de citrons. C’est sucré, aimable et fort, mais ne laisse pas un souvenir impérissable (sauf le lendemain si l’on en boit trop). La serveuse accorte qui porte les consommations se laisse suivre des yeux. Elle est rembourrée aux bons endroits plutôt que bien en chair, et accentue son effet en portant un jean très moulant et un bustier élastique marqué « Kookaï » au-dessus des seins. Tous les garçons repèrent instantanément la marque, ce qui doit être l’effet commercial recherché. Ce café mérite son appellation de « musique » par un quatuor qui interprète des airs de morna, ces chants nostalgiques et vivaces du pays. Deux guitares classiques entourent une petite guitare sèche et un grand métis au nez en trompette fait jaillir de sa poitrine le chant en se dandinant un peu. C’est assez beau bien que les paroles nous échappent pour la plupart.

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Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne

Ancien ambassadeur de France en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas, Pierre Ménat actualise son livre France cherche Europe désespérément après la pandémie de Covid-19. Face au duel global de la Chine et des États-Unis, l’Europe reste coincée entre défiance et puissance. En 10 questions, il rappelle l’origine des interrogations des citoyens et propose quelques solutions.

Tout d’abord, l’anxiété. L’Europe vieillit, sa population ne représentera que 6 % de la population mondiale en 2050. Les ressources naturelles sont limitées, la mondialisation fait concurrence, les idées sont en crise. Les Européens cherchent donc des refuges dans la famille, la religion, la nation. L’expression publique de cette frustration du peuple contre ses élites se radicalise – à l’américaine – ce qui ne risque pas de faire avancer les choses. Il faudrait donc à l’Europe une politique industrielle, des négociations réciproques pour les échanges, une politique monétaire de l’euro pour le rendre égal au dollar. Quant aux défis écologiques, l’Europe prend sa part et ne doit pas se culpabiliser, renvoyant plutôt les excités aux plus grands pollueurs de la planète que sont les Américains les Chinois. En revanche les intellectuels, bien absents, sont appelés à la rescousse pour penser le nouveau monde.

Si les Anglais s’en vont, par souci de commercer librement et surtout de s’aligner sur les États-Unis, l’essentiel de leur commerce reste tourné vers les pays européens, tandis que les États-Unis regardent vers le Pacifique. Le plus sage pour les Anglais du Brexit serait de conserver une relation forte dans la défense et les affaires étrangères avec l’Europe.

Le sentiment d’impuissance des citoyens en Europe vient de ce que la souveraineté des états a été déléguée en catimini depuis les années 50. Dans les faits, seulement cinq compétences exclusives ont été déléguées par les Etats : l’union douanière, les règles de concurrence, la politique monétaire pour l’euro, la conservation des ressources de la mer commerciale commune. Tout le reste est partagé ou en appui, notamment la santé : « l’Union n’a pas de compétence en la matière » p.9. Mais il existe un déficit d’information aux citoyens. Un rapport de 2005 en France remis à Dominique de Villepin est resté lettre morte. Or il existe une citoyenneté européenne selon l’article 9 du traité : elle permet de voter aux élections locales et un droit d’initiative populaire au niveau européen. Qui le sait ? Qui l’utilise ?

L’ultralibéralisme est une idéologie française qui distord la revendication historique libérale qui a conduit à l’indépendance américaine et à la révolution française. La défense de la dépense sociale française, qui représente plus que les dépenses de l’État, est un intérêt particulier dans toute l’Europe. Le retour de l’Etat dû au Covid ne devrait pas durer au-delà de la pandémie. Le droit et les institutions l’emportent même si l’Europe à 27 est partagée entre le Nord plus ouvert au large et le Sud plus étatiste parce que plus clientéliste. La France se situe en pays intermédiaire : ses citoyens manifestent surtout un conservatisme anti-industriel et radicalisent l’écologie pour « répondre à la rage ambiante ».

Reste une ambiguïté entre l’Europe à 27 et la zone euro à 19. La politique monétaire devrait faire partie de l’Europe, ou du moins les pays réunis autour de l’euro devraient avoir une représentation qui ne soit pas confondue avec celle des 27. Avec le Covid, les critères de Maastricht sont suspendus et la Commission pourra directement recourir à l’emprunt pour 900 milliards d’euros, deux fois le budget communautaire, même si l’interdiction de financer directement les Etats demeure. Manque cependant une gouvernance politique des crises, criante durant la débâcle financière de 2008, la crise grecque, et la pandémie Covid.

Un point sensible, laissé de côté par la pandémie, reste l’immigration. Elle représente 500 000 à 1 million de personnes par an dans toute l’Europe. C’est une compétence partagée de l’Union où Schengen fonctionne mais pas Dublin. Les solutions existent et ne sont pas mises en œuvre, par exemple le demandeur d’asile n’a pas à choisir son pays d’accueil. Il faudrait augmenter les moyens de Frontex et négocier des accords supplémentaires avec les pays limitrophes. On ne peut laisser non plus la charge de premier accueil aux Etats du sud tel que la Grèce ou l’Italie.

Au total, que signifie la souveraineté européenne ? Après le Covid, nous nous apercevons que la Chine est devenue une puissance mondiale d’influence, tandis que les États-Unis imposent leurs lois nationales et leurs GAFAM aspirateurs de données tout en se dégageant de l’OTAN. La souveraineté européenne est donc toute relative puisque nous dépendons des autres pour beaucoup de nos industries, de nos matières premières et de notre santé. À quelle fin récupérer cette souveraineté ? Dans le domaine monétaire, économique et politique : il nous faut encourager la recherche, développer le numérique, élaborer une véritable autonomie stratégique dont la pandémie a montré la carence, une politique industrielle, une sur les flux migratoires et développer une force d’intervention autonome. « Je propose que soit élaboré un traité d’union politique sur le modèle du plan Fouchet » p.95. Ce serait un projet collectif pour une diplomatie européenne.

Au total, ce petit livre fait le point sur l’Europe aujourd’hui du point de vue politique, un sujet important pour les Français et que la pandémie met en lumière de façon très crue.

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne – Entre défiance et puissance, septembre 2020, L’Harmattan/éditions Pepper, 99 pages, €12.00

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan/éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est aussi l’auteur d’un roman chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

L’Europe vue par ce blog

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Cap Vert d’un coup d’ailes

Le Boeing 757 des Transportes Aereos do Cabo Verde – TACV – est à l’heure. Il se remplit de familles sang-mêlé et de jeunes blancs mâles aux carrures californiennes. C’est à cet instant que je découvre que certaines îles du Cap Vert sont un paradis à quelques heures d’Europe pour les mordus de planche à voile.

Le vent constant des alizés et la houle atlantique en font un haut lieu sportif. Les costauds emmènent pour la plupart leurs compagnes. Elles ne font pas de planche mais tentent de se faire une raison. Elles consultent les guides touristiques, comme celle qui commente les « autres activités » derrière moi. Elle en aura vite marre des flots bleus et de la plage immense, des autres nanas enduites d’huile et du vent éternel. Mais elle suit les muscles adorés pour les voir se dorer.

Deux sièges devant moi causent et remuent des jumeaux français de 5 ans. A l’arrivée sur les îles, alors que l’avion survole une terre sèche et jaune, à peine plantée de rares buissons ras, l’un d’eux élève la voix : « maman, on est au Cap Vert ? Mais pourquoi c’est pas vert, maman ? On n’est pas au Cap Vert ! »

Je n’imaginais pas qu’il fallait autant de temps pour venir d’Europe : 5h40 de vol ! Nous changeons d’avion à Sal pour joindre l’île de Sao Vicente au nord. L’aéroport « international » est tellement vide que nous traversons les pistes à pied pour gagner l’aérogare. Grand soleil et grand vent. Odeur salée inimitable des îles atlantiques.

Nous avons à peine le temps de faire connaissance avec un Xavier à l’allure de titi provincial en sandales, rougi par les tropiques, que nous rembarquons dans un avion à deux hélices et deux dizaines de sièges. Une famille mêlée nous suit dans notre périple. Difficile d’attribuer les enfants aux parents. Il y a un père blanc, une mère métisse, une mère blanche. Les enfants vont du café au lait au blanc blond. L’aîné, le garçon, peut avoir huit ans, la charpente fine, les cheveux crépus presque blonds, les yeux gris bleu, il a surtout un profil délicat de gazelle, le nez allongé aux narines bien dessinées. Métis de noir, de portugais, de français, un peu d’arabe et d’autres origines encore, il est superbe. Il cajole et embrasse la plus petite des trois fillettes qui lui ressemble un peu, en plus rond.

Un touriste feuillette le guide Olizane sur le Cap Vert. Une locale de la haute, un siège en arrière, s’y reconnaît en photo aux côtés de Cesaria Evora, la célèbre chanteuse de morna aux pieds nus. Elle engage la conversation. Le touriste dirige un groupe de presse professionnelle sur le tourisme ; la Capverdienne travaille à la compagnie aérienne.
Sao Vicente pointe ses sommets rocheux et laisse apparaître ses falaises découpées.

L’avion pique vers le sol. A cent mètres au-dessus des flots, il s’engage entre les falaises, dans une anse. Le vent qui fait moutonner la mer secoue la carlingue. A voir une tour blanche défiler par le hublot sur la gauche, j’ai l’impression d’un bateau entrant au port. Il s’agit d’ailleurs du phare de Ponta Machado. La piste est installée dans l’échancrure de San Pedro, orientée à l’ouest face aux vents dominants venus d’Afrique. Et l’on se pose en douceur.

Nous sommes douze dans le groupe, avec Xavier, presque la moitié de l’avion à nous tous seul. Nous récupérons les bagages et nous nous entassons dans trois taxis, trois larges Mercedes 240TD qui datent. La nôtre affiche déjà 236 431 km au compteur et dépasse difficilement les 90 km/h. Après une dizaine de kilomètres pour rejoindre la ville, le totalisateur kilométrique n’aura pas bougé…

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Joseph Kessel, Les cavaliers

C’est un gros et long roman, lu dans les années 1970, que je relis aujourd’hui. Certains ont dit que c’était son meilleur ; le plus construit assurément, le meilleur à mon avis non. Il est très bon, dans la lignée du roman-reportage issu de faits vrais mais ses personnages, malgré leur complexité psychologique, ne sont pas sympathiques ; je préfère de loin Le Lion.

L’histoire des cavaliers est celle du destin, une aventure dans la steppe avec l’exotisme afghan du bouzkachi, ce jeu brutal à cheval qui consiste à enlever par tous moyens une carcasse de bouc décapitée pour la placer dans le cercle. C’est un jeu d’hommes, de guerriers, de cavaliers. Il a fasciné Kessel, venu pour tourner un film. Il en a fait le prétexte de son histoire mais l’a transformée au fil des années en véritable odyssée afghane au travers des montagnes de l’Hindou Kouch par le vieux chemin des bouddhas de Bamiyan.

Une façon aux personnages de s’accomplir, d’exorciser les démons qu’ils ont en eux. Tout se passe l’année où le roi Zaher Shah, que Kessel a rencontré, décide pour unifier les ethnies diverses du pays, de faire jouer un grand bouzkachi à Kaboul, la capitale. Le vieux Toursène vainqueur de bouzkachis et éleveur de chevaux pour son maître, a la fonction insigne de gardien d’écurie. Il envoie à Kaboul comme tchopendoz son seul fils Ouroz, d’une quarantaine d’années déjà, avec un cheval sélectionné soigneusement sur des générations. Jehol est déclaré « cheval fou » par les spectateurs parce qu’il a sa personnalité et beaucoup de fougue. Il vaincra à Kaboul au bouzkachi royal… mais sans son cavalier ; un autre l’a monté pour la victoire finale. Ouroz s’est en effet cassé la jambe gauche en voulant réaliser l’acrobatie de ne s’accrocher que d’une cheville à l’étrier pour plonger sur le bouc à enlever. Il est resté sur le terrain.

Oh, certes, l’hôpital moderne de Kaboul plâtre sa jambe et le laisse au repos mais cet orgueilleux musulman peu lettré a été horrifié d’être touché nu par une femme, infirmière. Et il s’évade avec la complicité du cheval Jehol et de son saïs Mokkhi, un géant de 30 ans fidèle et servile. Il ne pourra pas guérir mais, dans sa bêtise, défie le destin. Il frôlera la mort mais deviendra insensible à la souffrance de la chair. Il accomplira une Odyssée avec pour but affiché le retour à la maison mais, pour chemin, celui qui mène à lui-même. Pas d’épouse fidèle ni de fils aimé dans sa maison : il ne possède rien. Il suivra le vieux chemin de Bamiyan plutôt que la route de Kaboul, passera par les lacs du Band-e Amir, rencontrera des nomades qui savent parler aux chiens, une djat tzigane qui sait parler aux chevaux, un gardien de mosquée qui sait parler aux hommes, un berger qui sait élever un fils, une caravane pachtoune où la femme chevauche en égale de l’homme, un éleveur de chèvres dont le bouc a une corne cassée et fait de ce handicap un avantage. Il veut retrouver sa province de Maïmana après avoir arpenté la diversité ethnique et culturelle du pays écartelé en 1950 entre traditions et modernité.

Son père Toursène est autoritaire selon l’islam, chef héréditaire et pater familias qui a répudié sa femme, devenue laide et encombrante. Le fils n’a jamais été aimé, son géniteur lui préférait les poulains. Il veut se faire reconnaître, ce pourquoi il pousse sa chance jusqu’au bout, insensé du quitte ou double, suicidaire par dépit. Il subit à Kaboul la défaite et l’humiliation et le lecteur sait qu’il ne peut y avoir happy end. Le dénouement de l’aventure est incertain. D’ailleurs, en pervers narcissique manipulateur, comme on le dit aujourd’hui, Ouroz va inviter une petite nomade esclave à les suivre, la jetant dans les bras de son serviteur naïf Mokkhi, sachant très bien qu’ils vont vite souhaiter sa mort par cupidité. Il a en effet donné devant témoins son cheval à Mokkhi, testament scellé par un papier dans sa ceinture, et garde cent mille afghanis gagnés dans un pari pour allécher Zéré. Mais c’est pour lui un jeu dans lequel il engage sa vie même, comme d’habitude. Son destin sera de survivre.

Le roman initie un cycle de vie avec Toursène immobile, rigidifié dans ses vieux os et Ouroz nomade, en pleine maturité, qui revient à son point de départ mais par une autre route. Le banquet de justice final montre Ouroz amputé qui achève sa course avec Jehol devant toute la tribu. Mais c’est avant tout un voyage intérieur pour chacun, un cheminement moral vers une certaine sagesse détachée des dogmes formels pour enfin être adulte, « juger dans son cœur et sa raison ». De quoi faire de son infirmité une nouvelle excellence : cela concerne le vieux Toursène, le mûr Ouroz, le serviteur Mokkhi, l’esclave Zéré.

Ouroz est détestable : il montre un orgueil insensé, il est cruel et égoïste comme un loup dont il a le rictus, pousse à la perversité Mokkhi son serviteur fidèle et viole Zéré la nomade qui s’est attachée à Mokkhi et lui a fait connaître le sexe. Il a besoin de souiller et meurtrir, rejeton d’un monde de violence mâle que Toursène finit par tempérer, dont Mokkhi a remords, mais pas Ouroz – jusqu’à ce que son cheval Jehol lui prouve qu’il peut être aimé. Mais il restera seul, ne voulant ni succéder à son père comme gardien des écuries, ni fonder une famille comme Mokkhi qui renonce au cheval, mais aller combattre en solitaire, défier quiconque encore et encore. Comme le dit l’Aïeul de tout le monde, l’ancêtre Guardi Guedj qui conte l’épopée des Afghans mythiques, chacun doit « accomplir au mieux le destin pour lequel un homme a été jeté sur la terre ».

Issu d’un film reportage La passe du diable, le roman fera l’objet d’un autre film de cinéma, The Horsemen de John Frankenheimer avec Omar Sharif en 1970 (VF Les Cavaliers).

Joseph Kessel, Les cavaliers, 1967, Folio Gallimard 1982, 590 pages, €10.90 e-book Kindle €9.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Des îles au vent et sous le vent : Cap Vert

Désireux de prendre un air de printemps il y a vingt ans, j’inclinais en faveur des îles.On peut toujours le faire avec notamment Terre d’aventures. Le Cap Vert ? Encore faut-il apprendre où il se situe et quelle beauté il peut offrir. L’atlas m’apprend que l’archipel se situe dans l’Atlantique à quelques 500 km des côtes du Sénégal. 4033 km² de terres émergées en 10 îles et 5 îlots, dont 13% seulement sont composés de forêts, supportent 392 000 habitants, 137 000 chèvres et 111 000 cochons… 27,7 habitants sur mille naissent chaque année tandis que 8,6 sur mille meurent : il y a trop de monde pour les ressources limités, d’où émigration.

L’archipel est géographiquement africain, ethniquement noir métissé de portugais et autres marins. Ne dites jamais à un Capverdien qu’il est noir, il n’aime pas cela du tout ! 70% de la population est donc métisse, 28% franchement noire et 2% blanche. Le climat est aride, sahélien, tempéré par l’alizé de juillet à novembre. Ce vent circumterrestre qui souffle ici du nord-est a d’ailleurs fait baptiser par les marins les îles en deux groupes aux noms qui m’ont toujours laissé rêveur : les îles du vent (barlaventos) et les îles sous le vent (sotaventos). Découvertes et colonisées par les Portugais au XVe siècle lors de l’exploration des côtes africaines, l’archipel s’est appelé ainsi en référence au vert du cap Sénégal.

Les îles sont resté colonie portugaise jusqu’à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1975. L’archipel a servi de centre de transit entre l’Amérique, l’Afrique du sud et l’Europe, pour la pelleterie, le café et les esclaves. Il est aujourd’hui plaque tournante de la drogue… Le parti unique indépendantiste et marxiste a fait sécession en 1980 après un coup d’état en Guinée-Bissau, pour créer la Republica das ilhas do Cabo Verde.

L’essor de l’économie privée et la chute du mur de Berlin ont entraîné l’abandon du parti unique et l’instauration du multipartisme le 28 septembre 1990 pour suivre la mode mondiale. Le drapeau national est bleu atlantique, rayé aux deux tiers inférieurs de trois bandes, deux blanches entourant une vermillon, et surmontées au tiers supérieur de dix étoiles jaunes en cercle pour les dix îles.

Chaque île a sa spécialité : Fogo son volcan, Sal son aéroport international et ses rouleaux atlantiques, Boa Vista ses hôtels balnéaires, San Nicolau la pêche au marlin bleu attiré par le courant froid, Sao Vicente la musique et Santo Antao la randonnée. Ce sont ces deux dernières îles qui vont être la destination du voyage.

Le pays est pauvre, isolé, peu irrigué. L’agriculture n’a jamais suffit à nourrir la population, certaines îles n’ont pas d’eau. Pour cultiver, il faut compter sur les pluies quelques mois par an qui reconstituent les sources et irriguent les terres. Sécheresse et criquets pèlerins entraînaient des famines dont la dernière n’est pas si ancienne, 1959. On fait pousser surtout du maïs, mais aussi des haricots, des patates douces, des ignames. Canne à sucre, café et bananes sont endémiques. L’industrie est réduite, la principale est le chantier naval de Mindelo. Le reste n’est qu’artisanat : conserve de poisson, production de rhum et de grog, matériaux de construction. Paradoxalement pour un pays pauvre, ce sont les services qui sont les plus développés : ils réalisent 72% du PIB 1989. Mondialisation oblige, l’archipel sert de centre de transit aux échanges et de point stratégique pour l’entretien des bateaux et des avions, leur ravitaillement en carburant. Le tourisme se développe, aidé par la quasi-absence de saisons.

Le pays exporte surtout des bananes, du thon et de la main d’œuvre mâle. 450 000 immigrés établis dans les ports des pays maritimes d’Occident : à Boston aux Etats-Unis, à Lisbonne, à Rotterdam, à Gênes. Cet éparpillement de tradition, en sus du métissage, a créé une culture originale, ouverte sur le monde par force, catholique par religion mais au sens originel « d’universel ». Avec des traces d’animisme, un amour de la musique nostalgique (la morna), une langue créole (le crioulio) différente dans chaque île, des affinités avec l’Afrique et le Brésil, l’aspiration à l’Europe, surtout dans sa version portugaise… Faute de véritable passé d’où tirer fierté, l’avenir est l’espoir bien ancré dans les mentalités. D’où la disponibilité, la curiosité, l’affabilité des Capverdiens pour l’autre et pour l’ailleurs, l’amour des enfants et du grand large. Je m’en rendrais compte avec Terre d’aventures.

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Le diable s’habille en Prada de David Frankel

La jeune Andy (Anne Hathaway) sortie de l’université et ayant une petite expérience dans le journalisme postule, comme ailleurs, auprès de Miranda Priestly, rédactrice en chef du magazine de mode newyorkais Runway. A sa grande surprise, car elle n’a pas le profil habituel, elle est retenue par l’impérieuse et caractérielle Miranda devant laquelle tout le monde se couche tant elle fait la pluie et le beau temps dans ce monde futile et éphémère de la mode. Les branchés croient en « l’art » alors que Miranda, cynique et froide (Meryl Streep payée 4 millions de $ pour ce film), croit au seul pouvoir. La mode, pour elle, n’est pas une création mais une direction. Elle aux commandes, comme dans la réalité du magazine Vogue, elle domine le secteur et tous lui magnent dans la main.

Elle règne sur son duo d’assistantes qui doivent tenir l’agenda mais surtout assouvir tous ses caprices : ranger le sac et le manteau du matin jeté sur le bureau, réserver les avions, chercher les cafés et faire les courses, livrer le soir le book du prochain magazine à valider, les vêtements revenus du pressing, et ainsi de suite. Un travail d’esclave dans l’ombre de sa grandeur qui permettra – peut-être – au bout d’un an d’avoir une ligne prestigieuse sur son CV et de pouvoir évoluer ailleurs. Miranda consomme des assistantes comme des kleenex.

Andy n’a pas la taille mannequin anorexique et se « fringue » n’importe comment, plus confortable que soucieuse de son apparence – qui n’en a pas besoin. Elle n’est pas « une fashion victim » ni n’est attirée par le miroir aux alouettes des robes et autres accessoires branchés coûtant deux fois le salaire du mois. Elle cherche à faire son boulot et à écrire des articles. Mais Miranda la reprend alors qu’Andy rit sous cape devant le choix de deux ceintures bleues identiques : toute cette frime pour ça ! Non, récuse Miranda en public, vous-mêmes portez du bleu et pas par hasard : « ce bleu céruléen représente des millions de dollars et un nombre incalculable d’emplois, et je trouve assez amusant que vous pensiez avoir fait un choix qui n’a pas été dicté par l’industrie de la mode, alors qu’en fait vous portez un vêtement qui a été choisi pour vous par les personnes qui se trouvent dans ce bureau… » Ce monologue – devenu célèbre – essaie de justifier la futilité par le business. Au fond, la mode est une idéologie qui asservit volontairement. Être comme les autres exige de suivre les tendances avancées par quelques-uns, selon les meilleures règles du marketing pour faire vendre de l’inutile à ceux qui n’en ont pas besoin.

Ce pourquoi cet univers de paillettes en compétition permanente est impitoyable : chacun cherche à faire valoir son image au détriment des autres et le talent réel n’est guère récompensé. La première assistante, Emily (Emily Blunt), rabaisse sans cesse Andy. Seul Nigel (Stanley Tucci), le directeur artistique revenu de tout et fort de son utilité, donne des conseils paternels à la jeune assistante : il l’habille, l’initie au goût, lui indique les tendances de la mode. Andy séduit et il faut dire que l’actrice Anne Hathaway qui l’incarne est belle à 24 ans avec ses grands yeux et sa bouche un peu large qui lui donnent un air de Bambi. L’écrivain Christian Thomson (Simon Baker), sur lequel elle avait fait un article avant d’entrer chez Runway, la rencontre dans un cocktail et la drague.

Andy étend donc ses relations, ce qui lui permet, après des débuts maladroits, de satisfaire sa patronne. Elle trouve notamment in extremis pour ses jumelles le manuscrit à paraître du dernier Harry Potter ! Thomson connait l’illustratrice de la couverture. Miranda est étonnée de son initiative et de son obstination et commence à voir en elle un double d’elle-même.

Elle sera déçue car Andy ne veut pas piétiner les autres comme il est requis ; le pouvoir lui indiffère, elle préfère écrire, faire le métier qu’elle aime, en étant bien avec les gens. Lorsque Miranda lui dit qu’elle doit l’accompagner à Paris pour la Fashion Week à la place d’Emily qui en rêve depuis des mois, Andy commence par refuser, mais sa carrière s’arrêtera là. Elle tente alors de joindre Emily pour lui annoncer mais celle-ci la coupe, tout entière prise par ses préoccupations immédiates, rapporter les carrés Hermès exigés ce matin même par Miranda. Andy n’aura pas à lui faire de la peine, Emily distraite se fait renverser par un taxi et se retrouve à l’hôpital.

Andy souhaite aussi ne pas couper les ponts avec ses anciens amis de l’université qui exercent des métiers divers ni avec son compagnon, Nate (Adrian Grenier), saucier dans un restaurant, dont elle n’a pas pu souhaiter l’anniversaire. Elle n’a plus le temps de les voir, partant aux aurores pour être la première au bureau, le café prêt pour Miranda, et appelée tard le soir pour une réunion impromptue ou un book à livrer. Andy est écœuré lorsqu’elle lui apprend qu’elle suit Miranda à Paris : Son Andy serait-elle devenue celle qu’elle ne voulait justement pas être ? Est-ce qu’elle rêve de devenir une Miranda à son tour ?

La semaine à Paris lui décillera les yeux : Christian Thomson l’invite à coucher avec elle puisqu’elle est libre et lui livre sur l’oreiller l’information que Miranda n’en a plus pour longtemps à diriger Runway. Jacqueline Follet (Stephanie Szostak), directrice du magazine France est plus jeune et plus moderne. Andy cherche à prévenir Miranda de ce qui se trame, l’ayant vue le soir précédent défaite en évoquant son divorce prochain dû à son boulot trop prenant et les répercussions qu’elle anticipe sur ses deux filles. Mais Miranda annonce publiquement que c’est Jacqueline Follet qui quittera Runway pour aller travailler chez le styliste James Holt (Daniel Sunjata), au détriment de Nigel, pressenti pour ce poste. Malgré sa fidélité, elle sacrifie Nigel pour garder son pouvoir.

Ce dernier événement, qui révèle l’égoïsme sacré des puissants obéissant à la seule loi de la jungle, finit de rebuter Andy qui décide de tout plaquer. A commencer par sa maitresse tyrannique qui la rappelle déjà à l’ordre à peine sortie de voiture, place de la Concorde. Elle jette son téléphone sonnant dans la fontaine, ne remet plus les pieds à Runway, quitte l’univers frelaté de la mode et donne toutes ses robes branchées à Emily.

Elle postulera en pull et jean dans un journal newyorkais où elle sera acceptée malgré les références mitigées de Miranda tandis que Nate se verra proposer un poste de sous-chef à Boston. La vraie vie pourra alors commencer, loin des prédateurs et selon les bonnes valeurs.

Juste avant « la crise » de 2007-2008 due aux errements de la finance spéculative, ce portrait en pied du patronat style yankee est criant de vérité et ne manque pas d’humour. Tous les cadres des multinationales influencées par le modèle anglo-saxon l’ont vécu – j’en témoigne. Le film est un appel à résister à la tentation diabolique du pouvoir et de l’argent, à rester soi-même et à savoir dire non – parfois au détriment de sa carrière. Mais la vie bonne est à ce prix, surtout avec les siens. Il est intéressant d’observer que c’est Paris, ville lumière et atmosphère tradi, qui désensorcelle Andy du diable régnant sur New York.

DVD Le diable s’habille en Prada (The Devil Wears Prada), David Frankel, 2006, avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Adrian Grenier, Emily Blunt, Stanley Tucci, 20th Century Fox 2007, 1h45, €6.00

Un roman récent sur le pouvoir d’une patronne en France

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La littérature des nuls

Les gens ne lisent plus et encore moins les jeunes. Lorsque le collège, le lycée ou même l’université leur demande de se procurer tel ou tel ouvrage littéraire, c’est la panique. Les libraires s’en souviennent et en rient. Ils en font des recueils.

A se rouler par terre.

A condition de ne pas être soi-même un « nul ».

J’envisage que mes lecteurs ne le soient pas, aussi veux-je les faire rire…

De Balzac, on demande Ça glisse dans la vallée. Qui n’empêche pas de chercher où trouver Gay de Maupassant, Les précieuses de l’édicule de Molière ou Portrait du jouisseur de Philippe Scolaire, manuel de manipulation destiné au lycée. Les nymphomanes ou les cougars chercheront de Baudelaire Les fleurs du mâle et Mâle ville de Robert Merle. À côté de ces titres, très sexuels, mais probablement pour ados, vous trouvez encore Humiliés et défoncés de Dostoïevski, Les Lésions dangereuses de Choderlos de Laclos, Le jeu de l’amour et du bazar de Marivaux ou encore Les désarrois de l’élève topless de Robert Musil. Tout cela est La faute de L’abbé Bourré, de Zola ou une facétie des Marrants terribles de Cocteau. On comprend que Marcel Proust ait écrit A l’ombre des jeunes filles en pleurs et que Simone de Beauvoir ait commis Les mémoires d’une jeune fille dérangée.

Plus dans l’actualité, les banlieues rechercheront Les frères Kalachnikov du terroriste russe Dostoïevski, condamné au goulag (ou Tolstoïevski à demi-chrétien, on ne sait pas), et peut-être L’étranglé de Camus, un frère Algérien. Voltaire ayant écrit une pièce sur Mahomet,on cherchera de lui Sadique, tandis que de Molière on demandera Les fourberies de Scarface.

Les colonisés de l’anglais exigeront de Molière Le bourgeois gentleman et de Lawrence L’amant de lady Chatterton pour bondage tandis qu’ils liront Le Kid de Corneille et Britannic Circus de Racine. Et peut-être, s’ils sont lettrés, Monsieur pique-nique de Dickens.

Parmi les grandes œuvres françaises, se trouvent dans les rayons Tristan et Hideux ou la laideur au moyen-âge, La princesse de Kiev de Madame aux galeries La Fayette, Les femmes s’en vantent de Molière, Le mariage du Figaro par Georges Marchais réédité avec une préface de Philippe Martinez. Victor Hugo écrivait bien des publicités pour les pauvres misérables. Les mots d’un camé de Théophile Gautier seront bien utiles pour expliquer l’addiction, tandis que Les 500 mignons de l’abbé Gomme par Jules Verne éviteront de déraper dans le sexe illégal. George Sand, on le sait, était une homosexuelle qui aimait les hommes ; bien qu’elle ait eu plusieurs enfants avec plusieurs, on sait que le taux de fécondation chez les PD (pays développés) tend vers zéro.

Il faut lire parce que c’est au programme les Fables de multiplication de La Fontaine ou les maths qui coule de source, Lucien la veine de Stendhal sur l’anatomie de l’amour, Thérèse ramequin de Zola qui aimait bien les restes, La veste de Camus (qui s’en est pris une en Facel Vega) et Le légume du jour de Boris Vian, un chef cuisinier connu il y a quelque temps. Tandis que L’antidote de la nouille ne sert qu’aux gens de théâtre qui vont se faire voir chez les Grecs.

Les germaniques ont peu d’intérêt puisque Spinoza a écrit Les Tics et Goethe Les souffrances dues aux vertèbres.

On laissera aussi de côté les langues mortes puisque ce sont des langues qui ne sont parlées que par les morts. Inutile aussi d’apprendre la grammaire, elle ne sert à rien puisqu’elle est trop compliquée à comprendre. D’ailleurs, une bibliothèque c’est comme un cimetière pour les vieux livres et la lecture n’est faite que pour ceux qui n’aiment pas écrire.

Qui a dit : « le futur du verbe ‘je baille’ est ‘je dors’ » ? On comprend que pour certains, l’Hippopotamus soit le siège du système neurovégétatif.

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Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi

Le petit roi c’est moi, dit le narrateur qui semble un double de l’auteur. Il conte son enfance en à peine un chapitre, son adolescence sans marquer l’évolution de la pré à la post en passant par la prime. C’est que ce roman est moins autobiographique que réflexion personnelle sur le rapport à soi et aux autres.

Solitaire car fils unique, le petit Jami (diminutif francisé de l’anglais James – Jacques) a décidé à 5 ans de ne plus parler car les adultes, à commencer par ses deux parents, lui paraissent égoïstes et sadiques : ils ne s’intéressent pas aux autres et lui apprendre à nager se résume à lui tenir la tête sous l’eau ! Lorsqu’on est tout amour, il est cruel de découvrir que c’est trop rarement réciproque. Le petit garçon se met en retrait et devient alors observateur : de ces autres en drôles d’animaux avec quelques gentils, comme Rose sa copine pour qui le silence est d’or ; de lui-même en petit être confronté à l’humanité hostile ou indifférente.

Cette construction de soi est longue et ardue, passant par deux fois en hôpital psychiatrique – du fait des autres – pour s’être roulé tout nu de nuit sur la pelouse dans l’exubérance irrationnelle de la puberté, puis pour avoir oublié de respirer au grand dam de sa mère. Les parents, quelle énigme ! Sorti d’eux, Jami ne leur ressemble en rien. Il en souffre et se réfugie dans l’imaginaire puis dans la création. Il commence par la peinture puisqu’il n’a pas les mots, puis la sculpture pour acquérir la troisième dimension.

Mais cette recherche obstinée de la pureté est une illusion… Nul être humain ne peut vivre seul, isolé, hostile. Lorsqu’il va chercher à communiquer, ce sera par le sifflement sur le modèle des oiseaux, puis par le regard, jusqu’à accéder enfin aux mots qui civilisent, disent la mémoire et prouvent l’amour. Une danseuse en fin de vie lui ouvre sa mémoire tandis qu’une fille trop grande à l’hôpital lui ouvre son cerveau tout entier.

Je regrette que l’auteur ait cette manie de revenir à la ligne à chaque phrase comme s’il énonçait une suite de sentences définitives. Un roman n’est pas une bible que l’on écrit en versets ; plus de fluidité s’impose pour éviter l’excès de gravité du propos et l’agacement du lecteur. Reste que Le petit roi est un premier roman original et personnel qui sort du nombrilisme pour accéder à une quête universelle.

Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi, 2020, éditions St Honoré, 159 pages, €16.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le Pont des espions de Steven Spielberg

En 1957, un peintre tranquille et froid de New York (Mark Rylance) est arrêté par le FBI pour espionnage. Dans son appartement et dans la chambre d’hôtel qu’il loue sous un autre nom, on trouve du matériel pour microfilmer des documents et autres outils d’espion. Il se fait appeler Rudolf Abel d’origine allemande mais a usurpé l’identité d’un collègue du NKVD en double façade ; il est en réalité William Fisher d’origine anglaise, à la tête d’un réseau d’espionnage nucléaire aux Etats-Unis pour le compte de l’URSS. Le premier plan du film le montre aux trois visages : le sien, celui du miroir et celui de l’autoportrait qu’il peint… Mais cela importe peu au film de Spielberg dont le propos est de démontrer la supériorité démocratique de l’Amérique sur les puissances totalitaires.

Le droit s’impose à tous, quelle que soit son origine, étranger ou pas, entré légalement ou illégalement aux Etats-Unis. Le personnage principal va donc être un avocat d’assurances habile à négocier pied à pied, James Donovan (Tom Hanks). Le Département d’Etat exige de son cabinet qu’il défende l’espion arrêté pour montrer au monde entier comment fonctionne le système démocratique que tout le monde devrait nous envier. Le film est sorti avant l’élection de Trump…

Donovan se fait tirer l’oreille, il n’a pas de compétence récente au pénal et défendre un ennemi qui vise à détruire son pays n’est guère sa tasse de thé. C’est d’ailleurs l’opinion de sa famille et même l’opinion commune, vite poussée au lynchage sans aucune forme de procès. Mais, en ce cas, pourquoi ne pas avoir purement et simplement descendu l’espion pour l’exemple ? Puisqu’il y a procès et que Donovan accepte (sous la pression de son associé comme de l’Etat), il fera bien son boulot. C’est un mantra américain que de bien faire son boulot, à quelque place qu’on se trouve dans la société. Si chacun accomplit sa mission, tout doit se passer au mieux selon les principes libéraux (la recherche par chacun de son propre intérêt conduit à l’équilibre global du marché et de la société). C’est autre chose que « l’engagement » sartrien en France, activisme visant à imposer une idéologie. Pas d’idéalisme aux Etats-Unis, mais les intérêts bien compris. Donovan le répète au policier qui lui reproche d’être l’avocat d’un ennemi, à son fils de 10 ans (Noah Schnapp) à qui l’école fait peur sur la bombe atomique, à l’agent de la CIA qui veut lui voir faire ce qu’il commande, à Rudolf Abel lui-même, à qui il reconnait un caractère de « bon soldat » loyal. Comme lui, il n’a pas peur de bien faire ce qu’il doit, comme un moujik stoïque, selon une histoire de sa « légende » que lui raconte Abel qui s’est dit avoir été impressionné enfant par un paysan qui se relevait après chaque coup de ceux venus l’arrêter.

Malgré les pressions, y compris celle d’un groupe d’excités qui tire sur son appartement, effrayant sa fille aînée (Eve Hewson), malgré le juge (Dakin Matthews) qui balaye d’un effet de manche l’erreur de procédure de l’absence du mandat de perquisition pour fouiller l’appartement de l’espion, malgré la CIA qui veut une condamnation à mort, l’avocat Donovan va accomplir sa mission selon son art. Il parvient à convaincre le juge, qu’il connait bien, de ne pas requérir la chaise électrique mais l’enfermement à vie, au cas probable où un espion américain serait pris en URSS. D’autant qu’il n’y a pas de preuves directe d’espionnage contre Abel, seulement des preuves induites. Il échoue cependant devant la Cour suprême à faire casser la sentence au nom du quatrième amendement mais est félicité pour sa défense.

C’est ce qui va arriver le 1er mai 1960. Dans leur arrogance technologique et leur aveuglement patriotique, les galonnés de l’US Air Force croient qu’espionner l’URSS depuis la très haute altitude (plus de 20 000 m) avec un avion léger muni d’un bouton d’autodestruction, équipé d’appareils photo au zoom de 4000 fois, leur permettra d’opérer impunément sans avoir à se salir les mains en envoyant ou soudoyant des hommes (ils firent la même erreur en Irak et en Afghanistan). Le jeune pilote fanfaron Francis Gary Powers (Austin Stowell), capitaine dans l’US Air Force, se fait descendre au-dessus de l’URSS, survolant une base militaire d’Iekaterinbourg. Si les Mig soviétiques ne volent pas aussi haut que lui, les missiles atteignent sans problème cette altitude, chose que les niais de l’armée n’ont semble-t-il pas envisagée… Il est donc abattu. S’il appuie bien sur l’autodestruction, son siège éjectable fonctionne mal, ce qui le tient lié à l’avion. Il n’a aucune envie de suicide, comme son commandant l’a exigé (sur le modèle des kamikazes japonais ?) ; il annule donc l’autodestruction – ou pas – la scène est très rapide et le cordon se rompt avec l’avion à ce moment précis. Lui dira qu’il l’a fait, les Soviétique exhiberont des débris intacts de l’avion.

Mais Abel ne révèle rien et ne veut pas collaborer ; il ne sert donc que de monnaie d’échange possible. Par les moyens détournés d’un avocat est-allemand (Sebastian Koch), les Organes soviétiques font savoir sans que ce soit officiel qu’un échange peut être envisagé. Donovan est donc pressenti par Allen Dulles lui-même (Peter McRobbie), alors patron de la CIA, pour aller négocier à Berlin-Est. James Donovan n’est pas un inconnu des services américains : il a été le directeur du contentieux de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA et est commander (capitaine de frégate) de la Marine américaine. Il part donc dans la gueule du loup sans accréditation officielle, en « simple citoyen » qui défend son client, le faux Abel. Powers ne restera que quelques mois en prison car il ne parle pas plus qu’Abel et la construction du mur de Berlin dès le 12 juin 1961 envenime les relations tendues entre Etats-Unis et URSS. Un échange d’espions permet de faire baisser la tension, chacun reconnaissant l’autre comme adversaire digne de négocier.

La stupidité d’un étudiant américain en économie de 25 ans, Frederic Pryor (Will Rogers) qui n’a rien trouvé de mieux que d’aller se fourrer dans la gueule du loup en pleine guerre froide, conduit à son arrestation par la RDA non reconnue par les Etats-Unis. La naïveté idéaliste de certains Occidentaux laissent toujours pantois : les « humanitaires » qui vont s’occuper des populations en pleines zones terroristes ou les touristes inconscients et se font prendre en otage n’apprennent jamais. Donovan, venu pour échanger Powers, va exiger Pryor en plus, qui a l’âge de sa fille aînée et qui ne sert à rien aux Soviétiques. Sauf qu’il s’agit de l’Etat de la RDA, certes fantoche, mais fictivement indépendant. Il va donc ruser pour obtenir les deux à la fois auprès de deux interlocuteurs différents. La RDA voudrait négocier une reconnaissance internationale, l’URSS récupérer son espion. Mais l’avocat Donovan fait savoir au procureur est-allemand (Burghart Klaußner) que s’il refusait le deal, son occupant soviétique ne serait pas content.

L’échange se fait donc – vite – sur le pont des espions de de Glienicke à 5h30 du matin un samedi pour éviter la publicité. Pryor est relâché, avec un retard de mauvaise humeur de la part de la RDA, au check-point Charlie. Le faux Abel, qui ne s’est jamais départi de son calme glacé (« Vous devriez vous en faire ! – Ce serait mieux ? »), ne quitte pas son avocat sans quelque émotion. Il a bien fait son boulot, comme lui-même pour l’autre camp. Il lui laisse le portrait qu’il a peint de mémoire en prison, montrant que l’accusé a beaucoup pensé à son défenseur.

James Donovan publiera en 1964 un livre, Strangers on a Bridge -The Case of Colonel Abel, traduit en français sous le nom de L’affaire Abel, pour raconter son expérience. Steven Spielberg insiste en nombreuses scènes sur la « barbarie » soviétique du mur d’où l’on tire sur les évadés, les prisons humides et glauques, les interrogatoires quasi nazis – par contraste avec les rues opulentes de Brooklyn, de la famille soudée américaine, des prisons confortables où l’on peut dessiner. C’est un peu gros, c’est américain. Mais ce film d’espionnage est bien monté et captive, d’autant que l’histoire est vraie et peu enjolivée.

DVD Le Pont des espions (Bridge of Spies), Steven Spielberg, 2015, avec Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan, Alan Alda, Sebastian Koch, Jesse Plemons, Domenick Lombardozzi, Austin Stowell, 20th Century Fox 2016, 2h17, standard €4.99 blu-ray €12.97

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Joseph Kessel, Le lion

Ce roman m’avait ému et captivé lorsque je l’ai lu pour la première fois à 14 ans, âge d’extrême  sensibilité. Il réunissait alors tout ce qui avait enchanté mon enfance : la nature vierge, les animaux sauvages, l’amitié et l’amour, le courage et l’honneur, l’orgueil et la tragédie…

Le narrateur, un double de l’auteur sans le dire, visite le parc royal d’Amboseli au Kenya alors sous protectorat anglais. Il s’éveille au matin avec un tout petit singe apprivoisé, Nicolas, qui lui soulève une paupière pour voir s’il dort, puis rencontre sur la véranda une gazelle minuscule qui vient lui lécher la main, Cymbeline. La nature lui est propice et il va à la rencontre de la vie sauvage qui s’ébat au loin dans la savane… jusqu’à ce qu’il soit brutalement arrêté par une voix atone qui lui dit stop. C’est celle d’une petite fille de 10 ans, Patricia, la fille de l’administrateur du parc John Bullit.

Vêtue d’une salopette pâle, coiffée en boule comme un garçon, la fillette sait parler plusieurs langues africaines et le langage des animaux. Elle est la vie sauvage personnifiée, la fierté de son père que son passé de chasseur n’a jamais conduit à connaître cette harmonie. Patricia est tombée dans la nature toute petite, élevée avec un lionceau gros comme le poing qui vagissait dans un buisson. La boule de poils est devenue grand lion adulte, nommé King évidemment. Il est reparti vers la savane mais ne manque jamais, chaque jour sous un arbre, de venir saluer Patricia et parfois son père qui l’a sauvé et dont il se souvient.

Mais l’humain dans la nature n’est pas un animal comme les autres, contrairement à ce que croit encore naïvement Patricia, restée enfant (et les écolos urbains). Outre qu’il est un singe nu qui doit à son industrie de pouvoir se nourrir, se protéger et se vêtir, l’être humain dépend des autres, de la horde sociale et de ses rites, pour exister. Même la tribu masaï, qui vit de presque rien, d’un troupeau de vaches étiques nomades et de huttes éphémères de branchages et de bouses, possède sa culture hors nature et ses traditions d’initiation. Tel est le tragique de cette histoire qui finit mal. Le bonheur harmonique avec la vie sauvage n’est pas possible, malgré les utopies naturistes et écologiques. L’humain est social, il doit aménager son milieu et se faire reconnaître des siens.

Patricia se trouve donc écartelée entre une mère, Sybil, qui veut la civiliser comme elle-même le fut en pension convenable pour qu’elle puisse tenir son rang dans la société anglaise de son temps, et l’éphèbe masaï Oriounga qui doit tuer un lion selon les traditions de sa tribu pour devenir homme. L’Anglaise et le Masaï sont les deux extrêmes de l’existence humaine entre lesquels Patricia fait encore candidement le grand écart. Par amour pour sa mère, elle apprend bien ses leçons et regarde les photos de sa jeunesse civilisée ; par défi pour le guerrier noir, elle se pavane avec son lion et le provoque, car il veut l’épouser selon les coutumes de sa tribu qui marie les filles dès 9 ou 10 ans. La « sauvagerie » (avec des milliers d’années de traditions derrière elle) et la « civilisation » (avec son progrès, un niveau de vie amélioré mais une prédation de plus en plus massive et brutale) s’affrontent dans un processus tragique dont le père, un hercule à toison rousse qui lutte par jeu avec le lion, est le point de bascule.

John Bullit (de bull, le taureau ou le mâle) est heureux d’observer les animaux et de voir sa fille heureuse ; mais il aime sa femme et est malheureux de voir son angoisse pour l’avenir telle une Cassandre qui prédit le pire (Sybil est une sybille). Patricia de son côté (de pater, le père), éprouve un amour incestueux pour son papa qu’elle reporte sur son lion ; ils ont tous deux la même toison solaire et la fillette fourrage et s’agrippe à la poitrine velue de son père dépoitraillé en permanence par excès d’énergie, tout comme elle fourrage et s’agrippe à la crinière de King. Petite femelle, elle fait des deux ce qu’elle veut. Jusqu’au drame.

Car l’enfance ne sait pas que le monde sauvage n’est pas le monde civilisé, que l’univers animal n’est pas celui de l’humain, que les pulsions naturelles peuvent tuer. A force d’exciter par jeu le lion et le morane, orgueilleux de sa jeunesse élancée et superbe mâle de sa tribu, elle suscitera l’affrontement inévitable entre Oriounga et King et les deux seront tués. Le Masaï par le lion, le fauve par le gardien du parc John, dont la morale comme la loi est de préserver avant tout la vie humaine. Décillée d’un coup, sortant brutalement de l’enfance, Patricia choisira la pension à Nairobi et exigera que ce soit le narrateur, en médiateur neutre comme le chœur antique, qui l’y emmène. L’illusion enfantine « du temps où les bêtes parlaient », dont Disney fera une guimauve yankee, se dissipe. Le tragique est que, pour devenir humain, il faut quitter le naturel sauvage.

L’enfant est allée trop loin et la réalité des choses et des êtres lui rappelle les limites, tel un couperet : la démesure est ce qui perd les humains dans toutes les civilisations. Le morane a outrepassé ses facultés magnifiques en affrontant seul le lion alors que la tradition le voulait en bande ; la fillette a cru pouvoir manipuler King pour affirmer son pouvoir sur les mâles sans percevoir le jeu dangereux auquel elle se livrait. Pour la première fois, devant King et Oriounga, elle a peur ; elle apprend ce qu’est la mort. La liberté n’est jamais totale mais doit composer avec les autres et le milieu. Patricia n’est pas une lionne qui élève, fraternise, épouse un lion, mais une fille des hommes qui doit faire sa place parmi les siens ; Oriounga n’est pas le nouvel Hercule masaï vainqueur du lion de Némée mais un éphèbe solitaire que son orgueil châtie. Des deux côtés, le péché originel est l’orgueil : celui de coucher avec son père pour Patricia, celui de tuer le père pour Oriounga. Une balle tranchera le nœud gordien, principe de réalité qui rappellera à tous qui est le vrai père et le gardien. Ce n’est la faute de personne mais une destinée tissée des actes de chacun, « provoquée, appelée, préparée d’un instinct têtu et subtil » p.1121 Pléiade.

Je n’avais pas perçu tout cela à 14 ans bien sûr, mais cet arrière-plan profond agissait dans ma conscience sans que je le soupçonne. Par-delà l’aventure d’une fillette de 10 ans dans la savane, au-delà de son amour avec un lion, tous les grands mythes humains se profilaient : le paradis terrestre, le péché d’orgueil ou la démesure, le processus de civilisation, le courage et la peur.

Issu de son voyage au Kenya en 1954 raconté dans La piste fauve, Kessel a eu l’idée de ce roman tragique par l’histoire d’un amour entre une fillette et un lion racontée par l’administrateur réel du parc Amboseli, le major Taberer. Il change les physiques et les caractères comme les noms, il les enrobe d’une fiction romanesque et de son admiration d’enfance pour le lion – et les ouvre à l’universel. Mais la base est bien réelle, comme toujours chez Kessel. C’est ce qui fait le pouvoir de ses œuvres et son envoûtement : il dit vrai.

Joseph Kessel, Le lion, 1958, Gallimard Folio 1972, 256 pages, €9.95

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

Film américain de 1962 sur YouTube (en anglais et sans sous-titres, contrairement aux annonces à la Trump) une jolie fillette mais préférez le livre

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Vivait-on mieux avant ?

Le débat vient d’une conversation avec le Gamin. Il approche la trentaine et il s’est vu, selon ce qu’il ressent, devenir « adulte » vers 25 ans. Sa préoccupation du jour : « était-ce mieux dans les années 1970 » (du temps de ma propre jeunesse) ? Difficile de répondre précisément parce que les temps ont changé et que l’on ne compare pas la même chose.

En 1970 j’avais – trois avant à peine – eu accès à la télévision comme seulement à l’époque un foyer sur dix.  Elle ne comprenait que trois chaînes en noir et blanc, la 3 seulement en 1972. Aujourd’hui, c’est l’explosion en couleurs non seulement des chaînes mais des vidéos en ligne, gratuites ou en streaming. Et des photos en ligne.

En 1970, le téléphone était encore ce gros objet de bakélite relié par un fil, qu’il fallait aller chercher à un endroit fixe pour seulement un Français sur sept. Il était encore majoritairement manuel et il fallait demander tel numéro à « Mademoiselle » ou retenir à Paris le nom des quartiers pour former les trois premières lettres sur le cadran chiffré « Balzac 00 00 ». Aujourd’hui, chacun dès 10 ans (et parfois avant, ce qui est nocif à la santé) le transporte avec soi dans sa poche et sa mémoire est bien plus grande que les ordinateurs d’alors.

En 1970, il était plus facile de trouver un emploi sans avoir fait d’études, c’est plus difficile aujourd’hui. Mais il y avait 150 000 bacheliers l’année où j’ai passé le bac alors qu’il y en a 750 000 aujourd’hui – même si « le niveau » n’est pas le même si l’on considère qu’on « donne » le bac à neuf candidats sur dix (88% en 2019 et 96% en 2020 !). Il faut noter qu’il y avait moins de filles candidates à un emploi dans les années soixante-dix et qu’elles sont plus nombreuses et plus diplômées aujourd’hui. Faut-il en conclure que « c’était mieux avant ? »

En 1970, acheter une maison ou un appartement coûtait plusieurs années de salaire mais la longue période d’inflation due aux deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 suivie par la gabegie socialiste des années 1980 ont grignoté les charges de remboursement (13.7% en 1974, 13.4% en 1981 – l’inflation n’est retombée sous les 2% par an qu’à partir de 1994, sauf en 2008, 2.4%). Les prix ont augmenté de sept fois depuis 1970. La mensualité de remboursement du prêt immobilier est restée la même alors que les salaires augmentaient pour suivre les prix. C’est là sans doute « la chance » des baby-boomers nés après 1945 et qui ont été adultes avant les années 1990 – mais ce n’est ni de « leur faute », ni par « intention délibérée ». A l’inverse, la brutale hausse des prix des années soixante-dix a généré un chômage de masse qui a touché plus les ouvriers et les peu qualifiés. Qu’on se souvienne des mines, de la sidérurgie, des chantiers navals… Aujourd’hui les chômeurs sont à 80% sans diplôme ou trop vieux. Mais la consommation a été multipliée par trois entre temps et la couverture sociale s’est nettement améliorée.

Les prix de l’immobilier n’ont commencé à grimper qu’à partir de l’an 2000… comme par hasard au moment où s’est instauré l’euro qui a permis des comparaisons entre pays voisins européens : la France était moins chère et, dans les grandes villes ou sur les côtes, a rattrapé les prix. Mais l’indice des loyers par rapport aux revenus des ménages est resté stable depuis trente ans (sauf à Paris, marché tendu). Et si le prix des placements en actions françaises a monté de 1982 à 1999, c’est dû à la longue baisse des taux d’intérêt sur la même période qui a incité à basculer des placements à rendement fixe (livrets d’épargne, bons du Trésor, obligations) vers les placements représentatifs de la croissance économique (actions) – avec ses aléas mais avec sa tendance longue orientée à la hausse.

Socialement, les grèves étaient plus violentes et l’affrontement idéologique entre patronat et syndicats plus dur et – disons-le – plus borné. Le marxisme régnait en maître dans les esprits jusqu’à la chute de l’URSS – qui a montré qu’un pays de « socialisme réalisé » faisait fuir ses citoyens vers « la liberté de la jungle ». Les sectes avaient la cote, ce qui évitait le tourment de la liberté et les affres de la responsabilité : les gourous Charles Manson en hippie illuminé, Jim Jones le marxiste paranoïaque, Luc Jouret et le Temple solaire, Raël le businessman des Elohim, David Koresh le davidien, Gilbert Bourdin en messie cosmoplanétaire, Marshall Applewhite le prophète, le révérend Moon devenu richissime, Dwight Malachi York l’islamiste pédophile, ont tué et massacré après avoir soumis et violé souvent les femmes et les enfants…

Aussi personne ne se préoccupait de penser par lui-même, tous répétaient comme des perroquets les théories à la mode – et je n’ai eu plus de la moyenne en histoire en Première que lorsque j’ai cité Marx exprès la prof était communiste, une vieille fille boiteuse et juive comme elle nous l’avait annoncé à propos de la Shoah, ce qui devait engendrer chez elle encore plus de ressentiment envers un adolescent mâle catholique, curieux et aventureux, coqueluche des filles en classe littéraire. Aujourd’hui très peu citent Marx (ils ne savent même pas qui c’est) mais répètent les théories du complot diffusées en boucle par les réseaux sociaux. Meilleur comme pire des choses, le réseau social est un outil d’emprise aussi puissant qu’un gourou : il vous assène ce qu’il faut penser pour être moderne et quoi dire pour être comme les autres, bien au chaud dans l’illusion du nid. Car le réseau social n’est qu’illusion : il y a bien longtemps que les membres ne se connaissent que par leurs « like ». Être d’accord est la communion des saints de notre époque. Tous ceux qui ne sont pas d’accord sont des ennemis à bâîllonner, à rééduquer, voire à zigouiller (comme dans la nouvelle URSS de Poutine, chez les partisans Proud proud de Trump ou dans l’islamisme pour les nuls de Daesh).

L’époque n’était pas au sport comme aujourd’hui mais à l’hédonisme, à la musique et à la fumette, ce qui donnait des corps malingres et mal proportionnés mais des caractères qui ne se voulaient pas autant pervers narcissiques. La beauté n’était pas la norme, malgré la nudité revendiquée pour contrer l’ancien monde bourgeois et disciplinaire des parents. Car il était interdit d’interdire, ce qui flattait notre individualisme mais encourageait le naturel : être nu c’était être tel qu’on est, sans artifice ni uniforme. Aujourd’hui que le sport est répandu dès le plus jeune âge chez les garçons comme chez les filles, la beauté s’épanouit, même si les réactionnaires moralistes de toutes religions (gauchisme compris) exercent une forte pression sociale pour cacher le corps à nouveau « par principe de précaution » contre le désir ou le viol (tout comme en islam). En témoigne cette risible « polémique » à la française (et à la con) sur la « tenue républicaine » qui ne montre ni la queue sous le short ou le jogging porté à cru chez les jeunes mâles, ni la moule des jupes mini ou le nombril des top crop pour les filles de 15 ans, ni la pointe de sein de l’un ou l’autre sexe (sans parler des +). Quant à l’interdit, il fait florès : tous les gauchistes et les écolos le réclament pour tout et n’importe quoi, comme bon nombre de « socialistes » férus d’Etat et de société fusionnelle.

Machisme et racisme étaient monnaie courante et les enfants étaient quantité négligeables, soumis à l’autorité sans partage des parents (et surtout du père). Est-ce un signe du mieux avant ? Grâce à Valéry Giscard d’Estaing (1974-1982) dont la gauche s’est moqué à satiété, le droit des femmes a évolué en moins d’une décennie. On a pu violer impunément jusqu’en 1978 ou 1980 mais plus après. Les époux n’ont pu gérer également leurs biens qu’en 1985…

Il ne faut pas fantasmer les années 1970, même si elles marquent l’essor de la musique populaire, rock, pop et blues qui séduit toujours. Car l’espérance de vie a progressé de plus de dix ans depuis l’année 1970 dans les pays de l’OCDE. On vit mieux et plus longtemps aujourd’hui. Ce qui a changé est la vision de l’avenir : elle était à l’optimisme dans les années post-68, elle est au pessimisme (en « alerte maximale ») aujourd’hui. D’où le repli sur soi, l’égoïsme, le rejet des autres, la xénophobie, le sentiment du déclin, la tentation autoritaire, la pensée régressive. Les gens sont plus beaux, mieux formés, en meilleure santé, avec un niveau de vie augmenté – mais ils sont moins heureux car ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur. C’est un avenir prometteur.

Bien élevé et accompagné (être présent mais sans imposer), le Gamin qui a douté de lui comme tous les adolescents basculant dans l’âge adulte et cherchant leur place dans la société, s’épanouit désormais dans son métier. J’en suis profondément heureux. L’avenir n’est pas sombre, il est seulement incertain : ce qui est, avouons-le, le propre de tout avenir.

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Bruno d’Halluin, Jón l’Islandais

La première phrase d’un livre souvent donne le ton de l’ensemble : « Le nuage fut transpercé de rayons lumineux, et la terre, désormais toute proche, se mit à luire. La brise, chaude, caressait la peau de son torse nu. » Nous sommes livrés à la sensualité de la nature, au parfum de l’aventure, à l’excitation de la découverte. Nouvelle vie, nouveau pays, nouvelles façons, c’est tout l’être qui boit avidement. Tel Jón, qui se dit Yônn en islandais, l’équivalent du Yann breton, du John anglais ou du Jean français.

Jón est un enfant de 7 ans enlevé par des marins anglais sur la côte islandaise alors qu’il jouait tout seul. Il sera domestique dans une famille bourgeoise avant que sa rébellion adolescente le fasse artisan tanneur, puis qu’il s’embarque clandestinement avec quelques compagnons pour rejoindre l’Islande. Il est viking, il a la mer et la liberté dans le sang, parcourir le monde qui s’ouvre au XVe siècle et côtoyer de nouvelles cultures lui plaisent. Il aimera Alice à 13 ans, la sensuelle bourgeoise, fille de son maître ; puis Jodrunn l’Islandaise, sauvagement, qui mourra de la peste en voulant le revoir malgré la quarantaine ; puis une négresse esclave ramenée aux Açores.

Il apprendra qu’il est le dernier enfant né dans les établissements norrois du Groenland, touchés par le refroidissement climatique et la rigidité dogmatique du clergé qui empêche toute adaptation. Sa mère, rapatriée en Islande, a émigré aux Açores pour épouser l’oncle du garçon, après son enlèvement. Jón va donc parcourir les mers pour retisser les liens entre toutes ses origines. Petite enfance en Islande ; enfance et prime adolescence à Bristol en Angleterre ; adolescence et jeunesse au Breidafjord en Islande, entre Reykjavik et le Snaeffels ; jeune adulte aux Açores puis embarqué pour le Groenland et le Vinland par l’une des premières explorations portugaises de Gaspar Corte-Real en 1500 ; il entendra parler de Christophe Colomb en Islande, verra John Cabot et Vasco de Gama ; vieillard, il sera pilote à Hambourg avant de rallier l’Islande une dernière fois.

Ce roman dans la lignée de Robert-Louis Stevenson détonne dans le paysage littéraire français. Il apporte un grand souffle d’air frais. Un vent du large bien loin des états d’âmes des petits intellos urbains confits entre Montparnasse et Pigalle ou de ces consultants en marketing qui jargonnent métier même lorsqu’ils prétendent évoquer les vikings. Bruno d’Halluin est sportif d’Annecy, marin breton et grand voyageur. Il a fait le tour de l’Islande en voilier et exploré sans doute l’intérieur. Quiconque a voyagé en Islande reconnaît cette terre de contraste dans la description qu’il en fait : « Jón s’approcha d’une rivière d’eau chaude, se déshabilla et s’y baigna avec délectation. Il admira les flancs des montagnes, parcourus de traînées de rhyolites exhibant des teintes allant du bleu-vert au rose ou au rouge écarlate, tachetés de névés immaculés. En quelques jours, il avait fréquenté une nature invraisemblable » p.142.

Délicatement sensuel, passionné de marine, enfiévré d’exploration, ce roman vogue entre 1469 et 1540 dans une Europe qui s’ouvre enfin au monde, travaillée de Renaissance et excitée de grandes découvertes. Le style est direct et enlevé, malgré un purisme mal venu comme Erikur ou lieu d’Erik et Leifur au lieu de Leif, et quelques bévues comme cette « langue franca » mal traduite : la ‘lingua franca’ est la langue libre (franc = libre), l’argot des marins formé de mots tirés de diverses langues parlées sur les voiliers. Ces quelques maladresses n’enlèvent rien à ce qui est un beau roman d’aventures, trop rare en cette période de vieux esprits.

Prix du livre insulaire 2010, prix du Cercle de la Mer 2010, lauréat hors concours du Grand Prix de la Mer 2010, finaliste du prix Gens de mer Étonnants Voyageurs 2010, prix Henri-Queffelec du festival Livre et Mer de Concarneau 2011, prix Lettres Frontière 2011.

Bruno d’Halluin, Jón l’Islandais, 2010, Points Seuil 2012, 456 pages, €7.95

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Total Recall de Paul Verhoeven

La planète Mars et les voyages virtuels, cela revient nettement à la mode, trente ans après la sortie du film ! Dans cette aventure de science-fiction adaptée d’une simple nouvelle de Philip K. Dick (We Can Remember It for You Wholesale – En gros, nous pouvons nous en souvenir pour vous – publiée en 1966) un homme (Arnold Schwarzenegger) sauve la planète rouge d’un prédateur industriel volontiers fasciste, après avoir été manipulé et ses souvenirs réimplantés. Au fond, rien de nouveau sous le soleil américain : les puissants gouvernent et utilisent des esclaves pour parvenir à leurs fins. Quand ceux-ci se révoltent, ils en sont tout surpris, comme si la Providence leur faisait injure : quoi, ne sont-ils pas fait eux-mêmes en élite élue du peuple élu pour bâtir une nouvelle terre promise ?

Doug Quaid, en 2048, fait un cauchemar récurrent. Cela se passe sur Mars – où il est censé n’être jamais allé – avec une belle jeune femme athlétique et brune – alors que la sienne est blonde. Ouvrier au marteau-piqueur sur un chantier terrestre, Doug est obsédé par son inconscient surgi des rêves et cède aux sirènes de la publicité omniprésente dans les métros. La société Rekall (recall = rappel) propose des voyages virtuels moins chers et plus confortables que les voyages réels. Il suffit de paramétrer la machine pour qu’elle implante dans le cerveau des souvenirs aussi réels que ceux qui ont été vécus. Big Brother n’est pas loin, mais privatisé.

L’ouvrier se laisse tenter, pour explorer cette planète rouge dont il rêve chaque nuit. Sa femme est contre mais il passe outre. Il veut savoir, même si la « vérité » ainsi créée n’est au fond qu’alternative – artificielle. Mais le conditionnement se passe mal. Il semble que l’implantation de souvenirs factices entre en conflit avec les souvenirs vécus. Doug Quaid aurait-il déjà été sur Mars ? Dans le rôle d’agent secret hétéro qu’il s’est choisi ? La société Rekall, effrayée des conséquences, ne veut plus rien savoir de lui et le drogue, le rembourse, efface ses données et le colle dans un taxi automatique qui le ramène chez lui. Quatre hommes, dont son ami de chantier Harry, l’attendent et tentent de l’enlever et il ne doit qu’à ses muscles imposants (et à son entrainement passé ?) de les zigouiller tous. Il y aura d’ailleurs au moins une centaine de morts durant le film, le début des années 1990 faisant bon marché de la vie humaine en virtuel. Après les deux guerres du Golfe, l’Afghanistan et les attentats du 11-Septembre, il en sera autrement.

Lorsqu’il raconte son aventure à sa femme, (la venimeuse Sharon Stone), celle-ci appelle « un médecin », son vrai mari crétin (Michael Ironside), puis tente de le descendre au pistolet mitrailleur avec une maladresse aussi invraisemblable que louche. En fait, elle lui avoue cyniquement qu’elle n’est pas sa femme mais chargée de le surveiller ; Doug Quaid n’est pas Doug Quaid mais un autre. Ses souvenirs ont été réimplantés après son séjour sur Mars comme agent secret du patron minier Cohaagen (Ronnie Cox) qui l’a engagé pour découvrir les rebelles sur la planète. Car la lutte des classes existe sur la planète rouge entre ceux qui possèdent les machines à produire de l’air et les autres, qui subissent le monopole.

Quaid assomme celle qu’il croyait son épouse et fuit jusqu’à un hôtel… où le téléphone vidéo ne tarde pas à sonner. Un ancien « ami » lui annonce qu’il dépose une valise que Quaid lui a confié au cas où il disparaîtrait. Comment l’a-t-il retrouvé et pourquoi maintenant ? Ce sont des questions qui n’ont pas de réponse (avant la fin). Dans cette valise, Quaid trouve de l’argent, des cartes d’identité, divers instruments et un ordinateur portable sur lequel une vidéo de Quaid explique qu’il n’est pas Quaid mais celui qui parle : Hauser (comme Gaspard ?). Il doit se rendre sur Mars.

Ce qu’il fait, passant le contrôle déguisé en vieille femme. Mais le système s’enraye, défaillance ironique de la technique en écho à la manipulation technique sur l’humain – et à la dérision sur le « héros » hollywoodien. L’Amérique se moque déjà des Rambo invincibles et des convictions ancrées (alors qu’elles peuvent être suggérées) comme du « transformisme » qui vise à augmenter les capacités humaines : si le résultat dépend d’un bug ou d’un mauvais montage, l’avenir n’est pas rose ! C’est l’occasion d’une course-poursuite avec mitraillages, cassure du dôme de protection (bien fragile pour l’an 2048…) d’où l’air s’échappe, avec des gens aspirés à l’extérieur, en bref un nombre de morts de plus en plus impressionnant.

Le faux Quaid se rend à l’hôtel Hilton dont il se souvient vaguement (le film diffuse plusieurs pubs de grandes marques actuelles en affiches lumineuses sur la place). Sa carte le fait reconnaître du réceptionniste qui lui donne la même suite et le contenu d’un coffre qu’il a retenu avant de partir. Dans ce coffre un seul papier, une affiche d’un club érotique dans Venusville, le quartier chaud de la planète, avec pour mention : « demander Melina ». Il s’y rend, dans un taxi conduit par une espèce de Jamaïcain qui se révélera menteur et mutant en plus de traître (Mel Johnson Jr) – la psychose ironique de l’Etranger pour l’Américain moyen : on ne peut jamais se fier à ces sous-êtres « anormaux » (ni blanc, ni anglo-saxon, ni protestant).

De poursuites en bagarres, Quaid rencontre la brune et athlétique Melina (Rachel Ticotin) – sur le même type qu’il avait choisi en option chez Rekall. Elle ne le croit pas quand il dit ne plus se souvenir. Peu à peu la réalité lui sera révélée : il était le sbire du puissant patron des mines qui garde son monopole de l’air produit sur Mars en protégeant un secret bien gardé : les réacteurs construits par les séléniens aptes à reconstituer une atmosphère sur Mars grâce à la calotte glacière souterraine. De fil en aiguille, et de combats en morts supplémentaires, Quaid parviendra avec l’aide de Melina et des rebelles à contrer l’industriel, à actionner le réacteur et à sauver la planète à la fois de l’asservissement et de la misère. Pas mal pour un futur gouverneur de Californie ! A moins que cela ne soit qu’un rêve… la dernière image sème le doute, exprès.

Nous sommes dans la bande dessinée façon geek, aussi absurde qu’invraisemblable mais le film ne manque pas de moments cocasses qui restent à la mémoire des années après, comme cet écran de contrôle du métro où les surveillants voient passer les squelettes – jusqu’à ce qu’une arme apparaisse en rouge -, le rat baladeur de la puce de suivi de Quaid, la pute mutante à double paire de seins, le chef des rebelles enceint d’un mutant intuitif, l’usage facétieux des hologrammes pour duper la milice bornée du dirigeant, et ainsi de suite. De l’action, de l’ironie, une fin optimiste – voilà un bon divertissement que j’ai revu avec plaisir.

DVD Total Recall, Paul Verhoeven, 1990, avec Arnold Schwarzenegger, Rachel Ticotin, Sharon Stone, Ronny Cox, Michael Ironside, StudioCanal 2003, 1h50, €6.80

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La poésie masquée

Le marché de la poésie, prévu du 21 au 25 octobre place Saint-Sulpice dans le 6ème arrondissement de Paris n’aura probablement pas lieu – même si le site n’en dit absolument rien « au 3 octobre ». En tout cas pas en présence réelle : peut-on candidement croire que « l’alerte maximale » en région « rouge écarlate » va être levée dans les quinze jours ? Déjà déporté à l’automne alors qu’il devait avoir lieu à l’orée de l’été, il se retrouve une fois de plus contaminé par le coronavirus. « Il nous a paru absolument vital de maintenir une édition du Marché en 2020 pour offrir aux participants la possibilité de défendre leur travail dans une année particulièrement difficile pour eux », dit le site. Certes ! Mais fait-on ce qu’on veut ? Il faut être un Trump pour croire que sa seule parole fait advenir la vérité. C’est tromper de feindre croire que c’est aussi simple.

Il y a d’ailleurs quelque incongruité à associer « marché » et « poésie ». Le cri de l’âme doit-il se vendre ? Le marché concerne plus les éditeurs et les revues que les créateurs, il devrait plutôt s’intituler « marché des publications de poésie ». Les fabricants de livres ou d’audio doivent vendre parce qu’ils ont des coûts ; ceux qui écrivent sont inspirés, l’argent ne leur vient (s’il vient) que par surcroît. Quant à la « chaîne culturelle » qui va des enseignants artistiques aux ateliers d’écriture et des libraires aux médiathèques, elle subit l’impact de la pandémie comme les agences de voyage et les hôtels-restaurants. La poésie n’est que leur terrain de culture.

Les poètes, eux, continuent, même s’ils déclament masqués. Ils portent un regard différent sur les choses, empreint d’émotion plus que de raison, d’intuition plus que de logique. Ecrire en poète, c’est se laisser être au monde, tel qu’il est, avec un esprit d’enfant. Le choc des mots qui en dit plus fait chanter l’imaginaire en jouant sur la sensibilité, actionnant le piano de tous les sens. La poésie est avant tout un émerveillement.

Elle n’a pas besoin de « marché » pour exister, seulement pour se vendre. Mais très peu de personnes parviennent à vivre de leurs écrits, que ce soit par le roman, l’essai, le théâtre ou la poésie. Il faut distinguer les poètes des versificateurs, les écrivains des écrivants. Aligner des mots, même en phrases déstructurées, ne fait pas un poème ; il faut encore avoir l’inspiration, faite de sentiments et de musique, de culture et de regard.

C’est une poétesse américaine, Louise Glück, qui a reçu le 8 octobre dernier le prix Nobel de littérature 2020. Quasi inconnue en France, faute de « marché », sa traduction sera difficile, comme toutes les poésies car la musique de la langue et le jeu des mots passe mal à la transposition en une autre langue. On peut lire d’elle (en anglais) Wild Iris et Averno.

J’aime particulièrement ce poème, intitulé Happiness – tout simplement bonheur :

A man and a woman lie on a white bed.
It is morning. I think
Soon they will waken.
On the bedside table is a vase
of lilies; sunlight
pools in their throats.
I watch him turn to her
as though to speak her name
but silently, deep in her mouth–
At the window ledge,
once, twice,
a bird calls.
And then she stirs; her body
fills with his breath.

I open my eyes; you are watching me.
Almost over this room
the sun is gliding.
Look at your face, you say,
holding your own close to me
to make a mirror.
How calm you are. And the burning wheel
passes gently over us.

Le 38ème marché sera virtuel ou ne sera pas – je vous invite à consulter le site les jours qui précèdent le 21 octobre, prévu pour son inauguration. « L’état d’alerte maximale » va très probablement le masquer.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Site du 38ème Marché de la poésie

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Camus, la pauvreté et l’écologie

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne – sa meilleure partie – qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Ainsi de la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder et son Socrate mouche le trop bel Alcibiade qui lui propose un libertinage qui corromprait sa faculté de cogiter. Jésus, de même, vante les pauvres : ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille parce qu’ils croient sans penser ; ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ car la foi vaut mieux que les biens matériels.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confondre ! La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté, au contraire de la misère, libère parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade, la course sans fin au toujours plus. Elle ne cherche pas à accumuler les biens matériels inutiles ni à briller par vanité sur le théâtre social. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux médailles, honneurs et hochets. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale mais dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Car être pauvre en biens ne signifie pas être pauvre en esprit – au contraire du message chrétien. Ceux qui suivent le Christ remplissent leur esprit de la foi, ce qui est une façon de quitter le monde pour se laisser submerger par l’au-delà. Mais la frugalité morale n’empêche nullement d’exister dans ce monde-ci en étant libre d’exercer – non un travail, on en trouve peu – mais quelques heures ici ou là, à son gré. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir un blog comme « un loisir actif » ou de cultiver son jardin, comme ce retraité en province qui double sa pension en vendant ses légumes.

Pauvreté n’est pas misère et l’expérience prouve qu’on peut bien vivre non de rien mais de peu. Camus, en ce sens, et à la suite des Antiques, en avait l’intuition juste. Gavés de smartphone, de grosses bagnoles et de Rolex, certains l’ont oublié ? Le Coronavirus – venu de Chine arriviste en plein essor économique – nous le rappelle brutalement. L’argent ne fait pas le bonheur, disent à la fois les moralistes romains, Confucius et le Christ. Et ils ont raison.

Il n’y a que les écolos français pour faire de cette vertu une purge en forme de revanche. L’austérité n’est pas la tempérance ; elle est un luxe de nanti déjà pourvu des biens nécessaires. Rouler en vélo, quand on est bobo parisien, ne coûte pas grand-chose ; en revanche, aller travailler en vélo en province s’apparente au biathlon. Si accumuler est un vice, une névrose compulsive, faire de nécessité vertu est un renoncement : vanter la misère sociale constatée comme une pauvreté de tous dans l’avenir en vilipendant les voyages en avion, les automobiles, le chauffage à plus de 18°, l’Internet et ses serveurs géants, le Tour de France (pourtant en vélo…), les sapins de Noël parce qu’ils sont coupés – rien de cela n’est vertueux. Ce n’est que mépris pour ce qu’on ne peut pas avoir, haire et discipline. C’est se faire mal pour expier ses péchés : le pire du christianisme, d’ailleurs condamné par l’Eglise.

Ni les Romains, ni Confucius ne l’ont prôné, signe que l’écologie en France aujourd’hui est bel et bien une religion qui recycle le pire du vieux christianisme (son millénarisme) – et pas « une science » comme ses adeptes veulent le faire croire. Il faut aller voir ailleurs, dans les pays anglo-saxons ou germaniques pour savoir ce que peut être une harmonie de l’humain et de son milieu, loin des macérations vengeresses des revanchards de la modernité. Relire Camus nous y aide, lui qui a vécu cette harmonie en Méditerranée, qu’il raconte lyriquement dans Noces.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €68.00

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Bruno Salazard, L’éternité et deux mains

L’auteur nourrit sa production littéraire d’une vie hachée, abonnée aux femmes dépressives sur le modèle de sa mère et d’enfants rêvés merveilleux mais insondables. Voici encore une histoire de bébé, le toujours Alexandre (prénom fétiche d’un autre roman), né sans les mains. Chirurgien spécialisé dans la main de l’enfant, l’auteur est à son affaire. Mais il conte surtout l’histoire de ces appendices qui fondent l’humain plutôt qu’il n’écrit un véritable roman.

Alexandre est re-né plus de trois-cents fois et, à chaque vie, use de ses mains selon le projet humain : dessiner, écrire, modeler, guider, caresser – et tuer. L’interaction de la main et du cerveau permet de se constituer en être humain différent de l’animal et naître sans mains est un handicap moteur. Ce pourquoi le « trans » (mot à la mode) humanisme peut permettre de relier les prothèses myoélectriques au cerveau en substitut de mains. Oh, nous ne sommes pas aujourd’hui mais pas loin : en 2023 seulement, et à New York évidemment.

Pour le reste, nous voici dans la grotte de Maltraviesco, puis dans le Sahara encore vert avant l’Egypte d’Imhotep. « Alexandre » (dont le nom a dû changer durant les millénaires mais dont on ne nous dit rien) vit de multiples existences avant de trouver peut-être la bonne. Dans sa vie juste avant l’actuelle, il se tue pour avoir fauté des mains en pilotant un drone qui a certes abattu un terroriste islamiste mais aussi deux femmes en dégât collatéral.

Vous avez des parents qui veulent bien faire mais ne savent pas trop comment, un pédiatre africain qui adore palabrer et remonter aux ancêtres, un chirurgien de la main pointu, une start-up qui offre sa technologie pour faire sa pub. Tant de fées sur le berceau qu’Alexandre s’en sortira, cette fois.

Nourri de la vie compliquée et souvent abîmée de son auteur, ce livre se veut une réflexion sur le temps très long de ce qui nous fait homme : la dialectique du manuel et du rationnel, de la main et du cerveau. Une aventure.

Bruno Salazard, L’éternité et deux mains, 2020, Librinova, 199 pages, €12.90 e-book Kindle €3.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Un précédent roman de l’auteur a été chroniqué sur ce blog

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Patricia Highsmith, Catastrophes

Les catastrophes sont à la mode dans un monde qui ne sait plus quoi croire ni où il va. Les Pakistanais immigrés en France, par exemple, paraissent particulièrement déboussolés dans une société laïque où l’individualisme est développé : en témoignent les récentes affaires du faux « mineur » au hachoir devant l’ancien bâtiment de Charlie-Hebdo et le massacre samedi 9 octobre de cette famille par un « oncle » qui a pété les plombs. Mais les journalistes qui choisissent la facilité sont aussi tentés de parler des « super fails » (en français littéraire dans le texte), comme Guillaume Erner qui s’en délecte sur France culture.

Patricia Highsmith s’est emparée du sujet il y a un peu plus d’une trentaine d’années, mais sur le mode de la fiction. C’est un festival d’ironie féroce et de logique des conséquences. Mais oui, la liberté de chacun conduit à la responsabilité de chacun ! Il n’y a plus de papa ni de maman, une fois adulte, pour rattraper nos bourdes. En dix nouvelles, l’experte en polars fustige les travers de l’orgueil, de la bêtise contente d’elle-même et de la négligence.

C’est un cimetière bordant un hôpital où les médecins cultivent des tissus cancéreux de patients morts qui voit de curieux « champignons » pousser du sol et prendre des proportions inouïes. C’est une grosse baleine – un orque – qui devient tueuse parce que les hommes ont harponné sa compagne de décennies et veulent la tuer aussi ; elle se défend – et qu’importe si des ports sont minés et qu’elle entraîne les engins explosifs par les chaînes qui se sont prises dans les harpons fichés dans son lard, faisant exploser les navires qui la traquent. C’est une résidence haut de gamme où les très riches veulent vivre tranquilles, qui se voit envahie de cafards de plus en plus agressifs et de plus en plus gros sans que les « spécialistes » ne parviennent à les éradiquer. C’est un « pays africain » (n’importe lequel) dans lequel l’ONU déverse des millions de dollars sans résultat depuis des années et qui « absorbe » par absurdité la commission venue évaluer le bilan – rien ne fonctionne jamais semble-t-il en Afrique dans les années 1970 et 80, parce que personne ne sait faire et que tout le monde s’en fout.

C’est une guimauve de bonnes intentions qui fait relâcher les fous et les tarés dans les états américains, manière aussi de faire des économies ; mais si certains sont légèrement atteints, d’autres retombent dans leurs travers, comme ce violeur de jeunes filles à vélo qui dépasse son score, la dernière ayant à peine 13 ans. C’est le « problème » de l’enfouissement des déchets nucléaires qui se voit proposer une solution ingénieuse… jusqu’à ce qu’un invité de la commission soit enfermé dans l’une des casemates sans que personne n’en soit responsable ; pas plus que des fissures et des fuites de radioactivité qui se révèlent. C’est la horde des Ordre-et-rigueur – des culs bénis – menés par un pasteur télévangéliste qui s’oppose à tout droit des femmes d’avorter ou d’être mère porteuse au nom de Dieu, selon l’éternelle bêtise de ceux qui savent mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde au nom de leur Vérité relative. C’est le pape (fictif, Sixte VI) qui, d’une douleur à l’orteil droit, change de doctrine et se met du côté des pauvres et des opprimés, engendrant une révolution sociale sur la planète presque entière.

Et c’est encore ce petit bijou de stupidité américaine d’un président qui déclenche sans le vouloir la guerre nucléaire avec l’URSS (ce pourrait être aujourd’hui avec la Chine) par une suite de principes populistes, de rare inculture, de contentement de soi et de lâcheté envers sa femme. Il s’appelle « Buck » (Jones) – cherchez le vrai.

Il est rare que les Yankees parviennent à se moquer d’eux-mêmes mais Patricia Highsmith y réussit admirablement. La dernière bourde en date est celle du paon vaniteux aujourd’hui à la Maison blanche qui s’est moqué des masques et des gestes barrières, qui a croqué de la chloroquine comme des pastilles pour la toux (sans que cela protège du Covid malgré les « marseillais ») – et qui se voit désormais contaminé, essoufflé jusqu’à être hospitalisé un temps ; une vengeance divine (peuvent dire ceux qui y croient) pour avoir nommé une catho intégriste comme juge à la Cour suprême sans respecter la trêve électorale, engendrant embrassades empoisonnées, poignées de mains contaminantes et bavasseries postillonnantes en milieu confiné. Une « catastrophe » – une de plus – de qui l’a bien cherché !

Patricia Highsmith, Catastrophes (Tales of Natural and Unatural Catastrophes), 1988, Livre de poche 1992, 338 pages, €7.70 e-book Kindle €10.71

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Le V n’est pas encore un W en bourse

J’écrivais en mars que la bourse est une chambre d’échos des opinions sur le futur économique. Mais aussi que la crise du coronavirus est inédite et qu’il faudra du temps pour que tous les acteurs s’y adaptent et fassent le nécessaire. Nous sommes aujourd’hui au milieu du gué : le plus gros de la pandémie est passé (le choc initial) mais les conséquences commencent seulement à apparaître (remise en cause de certaines industries, désorganisation de la chaîne de valeur mondiale, frilosité durable de la demande, chômage…). Le V marqué par le rebond des PIB de mai à août (moins en septembre) n’est qu’une réaction normale et presque « physique » : quand vous relâchez la pression sur un ballon, il reprend en partie sa forme.

Mais la suite est plus préoccupante. Si la bourse américaine semble avoir presque effacé la chute du printemps en raison des baisses d’impôts de Trump et des promesses électorales, les bourses européennes en sont loin.

L’effondrement du prix du pétrole (-41% sur le Brent depuis janvier) et le bond de l’or, valeur refuge, montrent que les économies ne sont pas sur le point de repartir « comme avant » et que les craintes demeurent. L’épargne est forte et tend à le rester, la consommation n’a pas rattrapé le temps perdu et reste circonspecte, les services, durement touchés par les mesures d’isolement social (les « gestes barrières », la quarantaine aux frontières, la fermeture des bars et des lieux de plaisir), ne « produisent » plus autant. Quant à l’industrie, elle dépend de la demande… qui est en berne. Un signe : l’inflation. Elle est négative dans la zone euro en septembre, -0.3%, à cause de la chute du prix de l’énergie ; seuls les produits alimentaires sont en positif.

L’indice CAC 40 est en baisse de 19% depuis le 1er janvier, sanctionnant une chute du PIB (le produit intérieur brut, mesure de la croissance) de -13.8% pour la France. Le pire s’est produit en Inde avec -25.2%, au Royaume-Uni brexiteur avec -20.4%, pour seulement -11.8% dans l’ensemble de la zone euro, -9.7% pour l’Allemagne, -9.1% pour les Etats-Unis et -3.2% pour la Corée du sud. Le rebond récent est mécanique mais pas durable. Car les incertitudes (cette bête noire des anticipations) sont fortes : outre la pandémie qui s’accélère et peut-être mute (plus contagieuse, moins létale ?), les élections américaines où le clown du déni s’est trouvé rattrapé par le virus qui est une vérité réelle et pas « alternative », le Brexit sans accord qui se profile, la guerre turco-russe via le Haut-Karabagh, sans parler du réchauffement climatique avec son cortège de tempêtes, de sécheresses et autres aléas d’automne. L’épargne de précaution est au plus haut, les actifs réels (immobilier, actions) sont en baisse et la demande ralentit. Parce que le chômage augmente inéluctablement.

Les mesures de soutien des gouvernements (chômage partiel, aide aux PME, soutien à l’activité via les plans de relance) plus celle des banques centrales (rachats d’actifs, taux durablement bas, objectif d’inflation revu) et la suspension des règles budgétaires (déficit et dette publique) sont encore cosmétiques. Elles masquent les bouleversements qui viennent, la chute brutale et longue des services, la recomposition de la production industrielle. La confiance n’est pas là et la négociation des plans de relance, tant en Europe à 27 qu’aux Etats-Unis écartelés en période d’élection, sera lente.

Les boursiers ne doivent donc pas se leurrer. La première patte du W a été atteinte durant l’aigu de la crise ; la seconde n’arrivera que lorsque toutes les mauvaises nouvelles seront anticipées. Pas avant le printemps prochain, à mon avis. Ce qui n’exclut pas des rebonds court terme, après le 4 novembre quand nous saurons le nom du prochain président des Etats-Unis, ou si la mise en place d’un vaccin grand public ou au moins d’un traitement efficace est trouvé. Les reconfinements partiels s’annoncent, la période du froid arrive, incitant les gens à se masser en lieux clos propices à la contagion. Avec une question : qu’y a-t-il après « l’état d’alerte maximale » désormais en vigueur à Paris et dans les grandes villes ? Le couvre-feu ? Le confinement total ? Le retour à l’âge des cavernes ? User de la peur pour faire grimper au rideau, en croyant que les gens vont obéir aux prescriptions médicales est un leurre : la peur engendre la peur, donc la méfiance généralisée, donc l’épargne de précaution et une consommation de base sans superflu. Une austérité peut-être « écologiste » mais en tout cas néfaste au rebond de la croissance et de la bourse.

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Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao

L’année où Sartre et Beauvoir allaient admirer Mao, Kessel se rendait à Hong-Kong, territoire britannique peuplé en majorité de Chinois fuyant la République pop. Dès les années suivantes il y aura en effet les Cents fleurs et sa répression féroce puis le Grand bond en avant qui fut une grave régression. Le journaliste écrivain s’intéresse aux petits humains et pas aux grandes théories -c’est ce qui fait qu’il reste lisible plus de soixante-cinq ans après la parution de ses articles dans France-Soir en 1955 et 1957. En revanche, qui lit encore sans rire l’hagiographie du Castor ?

Pas de fiction cette fois rajoutée au reportage mais la rencontre de personnages clés comme Jardine, descendant des contrebandiers d’opium dans la Chine de Tseu Hi, et de la femme de Mister Tiger Balm, l’inventeur du célébrissime Beaume du Tigre – toujours en vente – qui soigne tout et se porte dans la poche ; sa pagode loufoque se dresse sur une colline de l’île. Kessel s’intéresse aux « maisons de thé » (bordels) et aux « danseuses » (putes) dont les plus entreprenantes vendent les enfants qu’elles se font faire par de beaux mâles occidentaux sortis des bateaux de guerre ou de commerce. En quelques années, elles peuvent elles-mêmes s’établir comme entremetteuses entre les couples en mal d’enfants et l’offre des filles jeunes qui veulent s’enrichir. Il suffit que les bébés soient beaux et que les astres leurs soient propices. Car Kessel ne minimise pas la misère du petit peuple de Hong-Kong, pressuré pour produire, leurs enfants en loques mendiant dans les rues. Les quartiers les plus mal famés abritent des fumeries d’opium tandis qu’une cité interdite – Kowloon-City – existe en plein cœur de Hong-Kong, un ancien village chinois exclu par le traité sur les Nouveaux Territoires, de la tutelle de la colonie.

Quant à Macao, enclave portugaise ignorée des Chinois comme des Japonais venus envahir l’Asie, ce n’est plus un « enfer du jeu » comme elle le fut un moment. Les casinos subsistent, mais sans presque de clients. C’est surtout le trafic d’or qui prospère à l’époque.

L’investigation, le social et le touristique se mêlent dans ce reportage d’aventures qui se dévore littéralement. Le rêve exotique trouve son incarnation avec le meilleur et le pire, dans un paysage de toute beauté. Mais avec une question : « Comment, pourquoi Hong-Kong resterait-il britannique ? » p.900 Pléiade. Une bonne question qui trouvera sa réponse en 1998, une génération plus tard.

Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao, 1957, Gallimard Folio 2011, 256 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Shooter tireur d’élite d’Antoine Fuqua

Un thriller efficace sur un scénario banal dans la théorie du Complot chère à l’époque. Tiré du livre Point of Impact de Stephen Hunter, il met en scène le Yankee moyen, le sergent Bob Swagger (Mark Wahlberg), en butte aux riches et puissants qui veulent n’être qu’encore plus riches et puissants. Le patriotisme est utilisé comme hochet pour agiter le peuple tandis que la super-élite se goinfre sur le dos de la planète, des gens pauvres et des pays faibles.

Le sergent des marines Bob Lee Swagger est dressé pour tuer au fusil à longue portée  CheyTac M200 Intervention. Il est un expert de son métier, capable d’évaluer le vent, l’hygrométrie et la température pour ajuster sa hausse à plus de mille mètres. Formé à l’excellence par le système, il est sacrifié lors d’une mission clandestine en Éthiopie où la CIA protège des mercenaires yankees chargés de faire le vide (par le massacre) d’un territoire destiné à un oléoduc de pétrole. Demandant une protection aérienne devant la survenue d’une armada ennemie, cela lui est refusé et la liaison est coupée : on ne vous connait plus. Son observateur est tué à ses côtés et lui parvient à s’en sortir et se venge. Le chef de la CIA qui a ordonné de le laisser tomber « disparaît » un mois après.

Le sergent se retire dans les Rocky Mountains (ce refuge du Millénaire) où il vit en solitaire survivaliste avec son chien. Trois ans passent mais il est rattrapé par son dossier. Un certain colonel Isaac Johnson (Danny Glover) – un Noir pour montrer que la corruption n’épargne personne – parvient en puissant 4×4 V8 à accéder à son chalet perdu et lui demande de l’aider – en tant qu’expert – à contrer un attentat prévu contre le président des États-Unis. Swagger, un peu con, ne voit pas le piège pourtant évident : son expertise peut servir sur le terrain à réaliser l’impossible en temps réel, tirer à plus de mille mètres sur une cible protégée par les Services seulement jusqu’à 800 m. Où l’on mesure le grand écart entre la formation experte pointue, délivrée par l’entraînement américain à ses spécialistes, et leur niveau de bêtise. Gros bras, petit cerveau ; tout dans l’action efficace, rien dans la réflexion. Le succès des bataillons français lors de la première guerre du Golfe avait de même surpris les Américains, peu habitués à ce qu’un colonel prenne de l’initiative sur le terrain.

Le président doit prononcer prochainement trois discours dans trois villes et Bob finit par accepter par « patriotisme », bien qu’il n’aime pas spécialement ce président (le tournage a lieu en 2007 et le président est George W. Bush).  Il confie son chien, et explore les trois villes pour cibler le meilleur lieu pour un attentat, livrant tout cuit le meilleur plan aux comploteurs. Ce sera à Philadelphie.

Le fameux jour, Swagger parle tout haut en expert et donne le moment où le tir doit avoir lieu. Les comploteurs sont ravis et tout se passe comme prévu : « on » tire sur le président à la tribune. Sauf que ce n’est pas lui qui est touché mais l’évêque d’Ethiopie à un mètre à sa droite, venu là pour « dénoncer » des faits. Il ne parlera plus et le spectateur saura de quoi il retourne par la suite. Aussitôt, le shérif de la ville, Timmons tire dans le dos sur un Swagger qui ne se méfie pas. Il est touché à l’épaule droite et sur le flanc mais bascule par la fenêtre et réussit à fuir. Il rencontre un agent du FBI sorti de l’école trois semaines plus tôt, Nick Memphis (Michael Peña), lui vole son flingue et sa tire après lui avoir quand même dit ne pas avoir tué le président.

Course-poursuite classique, ruse dans une station de lavage pour échapper à l’hélicoptère de traque, trucs pratiques pour soigner une blessure par le sucre désinfectant, Swagger va trouver la seule personne en qui il a confiance au plus près de là : la fiancée de son coéquipier tué, Sarah, qui voulait devenir infirmière. Il a lui a écrit une longue lettre après le décès de son ami Denis et envoyé des fleurs chaque année. La fille aux seins bien moulés vit seule, hésite à l’aider, alertée par les médias qui dénoncent le sergent comme auteur de l’attentat, ne connait rien au métier d’infirmière, « fantasme de Denis », et manque d’appeler la police. Puis elle se ravise, selon les stéréotypes classiques de l’instinct maternel et de l’obscur désir pour les muscles vigoureux. En bref elle suit ses instructions, va se fournir en magasins et le soigne.

Swagger se remet (un peu vite pour la vraisemblance) et décide de traquer les comploteurs car il sera à jamais recherché s’il ne le fait pas. Cette prédestination est bien dans la mentalité biblique version protestante – et la seule façon de s’en sortir est de se montrer méritant, donc d’agir. Il sauve l’agent du FBI qui commençait à avoir des doutes sur la version officielle et s’intéressait de trop près aux détails de l’attentat : son supérieur lui dit carrément d’attendre le rapport officiel pour rédiger son propre rapport. Encore une fois, le système montre ses contradictions en formant des spécialistes pointus tout en les forçant à ne surtout pas penser par eux-mêmes mais à aveuglément obéir (la bonne recette pour opérer des attentats aux Etats-Unis, le livre que lit Swagger porte justement sur le rapport du 9-11). Comme l’agent du FBI s’y refuse, les comploteurs mettent en scène son suicide et Swagger intervient in extremis, comme il se doit, avec sa spécialité qui est le tir à longue portée. Les deux vont alors remonter la filière. Il y aura d’autres péripéties, Sarah sera enlevée et violée pour faire pression, des tirs fuseront dans tous les sens, beaucoup d’explosions illumineront l’écran, en bref  vous ne vous ennuierez pas.

La fin n’est pas morale – mais efficace : dans la mentalité yankee. Un immonde sénateur (le gros Ned Beatty) qui annonce le cynisme de Trump est derrière tout cela. Il n’obéit qu’aux intérêts de sa caste de prédateurs économiques cupides et déclare, dans son langage inculte propre à ces milieux : « la vérité, c’est ce que moi je décide ». Le procureur reconnait l’innocence de Swagger parce qu’il n’y avait pas de percuteur dans le fusil retrouvé (en bon spécialiste, il le changeait toujours après avoir tiré) et qu’il n’a pas pu être l’arme du crime. Le colonel s’en sort devant la justice et le sénateur aussi – mais le procureur dit que, si la loi l’empêche d’agir, il faudrait pour faire justice en revenir aux pratiques du Far-ouest. Ce propos tombe dans une oreille préparée et Swagger, une fois libéré, fera ce qu’il faut dans un opéra à la Rambo.

Le patriotisme comme opium du peuple est une originalité du film. Malgré son canevas peu vraisemblable (l’assassinat simulé du président pour atteindre la vraie cible) et la stupidité du sergent (« il suffit d’appuyer sur un bouton et je marche »), l’action est bien menée et tient en haleine jusqu’au bout. Avec pour conclusion cet aspect de la mentalité américaine post-11-Septembre : chacun pour soi. Retour à la mentalité « western », la justice n’est que paravent bridé par les lois faites par les politiciens pour protéger les politiciens (et leurs financeurs). A chacun de régler ses problèmes comme au temps du Far-ouest ; par le flingue.

DVD Shooter tireur d’élite, Antoine Fuqua, 2007, avec Mark Wahlberg, Michael, Danny Glover, Kate Mara, Ned Beatty, Paramount Pictures 2007, 2h01, standard €9.99 blu-ray €10.99

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Daniel Pennac, Au bonheur des ogres

Zola vantait la consommation du capitalisme en plein essor, Pennac montre combien ses temples (les Grands magasins) attirent les cinglés autant que les enfants et les petits vieux. Inévitablement, des clients sont mécontents parce que les produits ne sont pas toujours d’une qualité irréprochable. Benjamin Malaussène est le directeur du Contrôle technique, ce qui lui permet de se faire engueuler à la place de tous les autres. Il est le Bouc émissaire biblique, celui sur lequel toute la communauté se décharge de ses péchés pour vivre en paix. Un vrai métier qui soulage.

Dans le civil, lorsqu’il a quitté la boutique, Malaussène est le frère paternel d’une tribu de gosses pondus successivement par sa mère, qui collectionne les géniteurs comme certains les timbres. L’aînée de ses sœurs commence d’ailleurs elle-même à pondre, à peine majeure. Et des jumeaux en plus ! Pour tenir toute cette petite bande, Ben raconte chaque soir une histoire – qu’il invente en fonction de l’actualité. Ce qui le fera convoquer par un éditeur… mais pas pour ce qu’on croit !

Ne voilà-t-il pas justement que l’actualité est au terrorisme et aux bombes dans le Magasin ? Un petit vieux qui joue avec un jouet d’assaut AMX 30 ? Deux autres qui s’embrassent goulûment avant de s’embraser conjointement ? Un quatrième qui s’astique dans la cabine du photomaton devant des photos pas très catholiques, lui le professeur réputé, anti-avortement ? Un cinquième à poil dans les chiottes de l’expo scandinave devant d’autres photos elles aussi pédophiles ? Quant au dernier, il est machiavélique… et veut à toute force impliquer le Benjamin, trop saint pour sa conviction. Malaussène en fait un roman, tapé chaque soir comme exercice par l’une de ses sœurs comme exercice de dactylo, tandis que sœur Thérèse prévoit l’avenir dans les astres, comme dans les années trente.

Au début des années 1980 en France, c’était « la mode » des attentats tout comme c’était « la mode » de la pédophilie et des « ogres » consommateurs : en témoignent Michel Tournier et Le Roi des aulnes (1970), Les Météores (1975) et Gilles et Jeanne (1983), ou encore les divers Carnets noirs de Gabriel Matzneff et ses essais sur Les moins de 16 ans et Les passions schismatiques (aujourd’hui introuvables en neuf et hors de prix en occasion).

Mais l’époque était à l’optimisme et c’est ce qui me frappe à la lecture de Pennac aujourd’hui. S’il vomit les bourreaux d’enfants, il les rattache aux fascismes et à leur mystique de l’instant : dès lors que tout est permis par absence de morale transcendante et que tout devient possible, autant jouir de tout, tout de suite. Libérer tous les fantasmes. Les sectes des années quarante s’invitent dans les années quatre-vingt, revivifiées par le grand bordel de mai 68. Pennac s’en amuse, il désopile, bien loin de ce sérieux protestant anglo-saxon qui gèle peu à peu toutes les fantaisies littéraires d’aujourd’hui au nom de l’exclusion culturelle des mal-pensant et mal-baisant (« Mâle »-quoi, s’interrogerait Lacan ?).

C’est donc un roman policier joyeux hanté de personnages hauts en couleurs, du Petit de 5 ans à la Louna de 19 ans, en passant par Jérémy 12 ans qui fout le feu au collège et Clara 16 ans qui photographie tout ce qu’elle voit, y compris son grand frère en Bouc dans le Magasin. Y a d’la joie ! car il faut exorciser le mal et les méchants, leur faire honte en donnant l’exemple du bonheur en marche, de la « sainteté » du quotidien.

Je n’avais pas lu Pennac à son époque, par préjugé contre la mode ; 35 ans plus tard, il témoigne de la gaieté brouillonne mais agréable à vivre de l’ère Mitterrand. Le temps des cerises où nul ne s’en faisait vraiment, sauf les aigris des extrêmes, amputés à vie du bonheur. Ils deviennent de plus en plus nombreux, comme les cafards. Relire les mésaventures de la tribu des Malaussène (car il y a d’autres tomes qui suivent), c’est faire exploser l’aigreur littéraire de notre temps.

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres, 1985, Folio Gallimard, 287 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

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David Mitchell, Ecrits fantômes

Un étrange roman, né pour le millénaire, qui a l’apparence d’un recueil de nouvelles alors que toutes sont liées. Le lecteur astucieux pourra remarquer que l’histoire commence au pays du soleil levant pour s’achever à New York, ville qui se voudrait lumière universelle. En passant par Hongkong, la Chine, la Mongolie, Saint-Pétersbourg, Londres, une île irlandaise. Jusqu’à l’éternel retour à Tokyo, dans le métro où le gaz sarin va se répandre… Un périple qui rappelle celui de l’auteur, né en 1969, en son existence réelle, d’Hiroshima à l’Irlande. 1969 marquait l’an 01 de la nouvelle ère de libération post-68 ; 1999 marque l’an 01 de la nouvelle ère technologique depuis le pire (le terrorisme, l’espionnage, la mainmise de force sur les savants) jusqu’au meilleur (communiquer avec les entités spirituelles, détourner une comète de la Terre).

Le sectaire japonais ouvre le roman, réfugié sur une île où il se cache après avoir répandu le gaz sarin dans le métro de la capitale sur ordre de son gourou. Chacun peut mesurer l’emprise mentale de « la croyance » sur un être faible qui aime à se soumettre ; comment l’idéologie force à regarder une « vérité alternative » (autrement dit un mensonge) comme seul vrai. Non sans une touche d’ironie à l’anglaise, plus acide que l’humour, dans la description des mœurs du Visionnaire : « il n’y a pas de filles ! Le Visionnaire s’est défait des mailles gluantes du sexe. La femme du Visionnaire a été choisie par unique souci de procréation. Seuls les plus jeunes fils des membres du Conseil ainsi que les disciples favoris ont le droit d’assister le Gourou dans ses modestes besoins quotidiens. Ceux qui ont cette chance ne portent qu’un pagne de méditation ; ainsi ils peuvent s’asseoir en zazen à chaque fois que le Maître consent à les bénir » p.25.

Suit un jeune vendeur de disques à Tokyo qui rencontre une fille de Hongkong et va donc la rejoindre. Là où un avocat d’affaires retors gère les comptes d’un mafieux russe de Saint-Pétersbourg avant de crever brutalement d’un diabète mal diagnostiqué. Lequel mafieux détourne des œuvres d’art au musée de l’Ermitage pour les remplacer par des copies peintes par un pédé anglais qui a espionné pour l’URSS, aidé d’un officier du KGB nommé en Mongolie qui est sans pitié pour tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Sauf une femme, tenancière d’une maison de thé au pied de la Montagne sacrée en Chine, qui converse couramment avec une entité non-humaine. Qui serait peut-être issue de la technologie la plus avancée des satellites d’espionnage qu’un Gardien révèle sur l’antenne d’une radio branchée de la côte Est des Etats-Unis, la nuit. Technologie qui serait le fruit des recherches d’une physicienne irlandaise qui a œuvré pour une société privée de communications avant de s’apercevoir que ses découvertes quantiques servaient au guidage des missiles tirés sur les Arabes dans tout le Moyen-Orient.

Le fantastique et les superstitions mènent à la science jusqu’à la fiction, donc à l’espionnage pour garder le contrôle, jusqu’à ce que l’outil s’échappe des mains des apprentis sorciers et batte sa sarabande pour lui seul. Le monde naturel est surnaturel, le rationnel se nourrit de l’irrationnel, l’Orient et l’Occident sont les deux faces de la même humanité condamnée par le jeu des causalités à vivre ensemble par la mondialisation des échanges, mais inaptes encore à le reconnaître. Une mission pour le nouveau millénaire qui commence juste après la parution du roman ?

David Mitchell, Ecrits fantômes (Ghostwritten), 1999, Points Seuil 2017, 528 pages, €8.30

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Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi

Premier roman de l’enfant terrible des arts italiens, Pasolini raconte l’existence de débrouille des gosses de la banlieue de Rome après la guerre. Né en 1922, il avait 22 ans en 1943 lorsque débute le premier chapitre ; il n’a pourtant habité la banlieue de Rome avec sa mère qu’en janvier 1950. Il s’attache comme un grand frère au Frisé, un gamin de 12 ans qui fait sa communion et sa confirmation dans la foulée. Ici, dans la banlieue capitale, l’Italie reste traditionnelle, à peine sortie de la campagne malgré les usines qui attirent du monde. La mamma reste à la cuisine et à la lessive, cognée par son mari qui va se saouler après le boulot, couverte de gosses par absence de toute contraception – interdite par les eunuques d’Eglise.

Pasolini n’est pas tendre avec « les institutions », qu’elles soient politiques (le fascisme puis la chienlit démocrate-chrétienne), l’Eglise (où les curés expédient les messes et les enterrements), les syndicats (communistes) qui ne se préoccupent pas du Lumpenproletariat. Mais les gosses s’en foutent, livrés à eux-mêmes en bandes d’âges dès qu’ils savent marcher, comme dans les pays arabes. Le climat de Rome en été rappelle d’ailleurs le Sahara avec son soleil implacable qui décourage tout labeur et la poussière des rues qui donne constamment soif. Sa description de Rome vue d’un camion à ordures au chapitre V donne le ton : « Le camion, filant dans ce quartier chic, pris la via Casilina, frôla de sa puanteur toute fraîche des immeubles de pauvres gueux, dansa la samba le long de chaussées transformées en écumoires et dont les trottoirs prenaient l’aspect d’égouts, passa entre de grandes passerelles défoncées, des palissades, des échafaudages, des chantiers, des zones entières de masures, croisa la ligne du tram de Centocelle plein d’ouvriers en grappes sur les marchepieds et parvint par la via Bianca aux premières habitations de la Borgata Gordiani isolée au milieu d’un petit plateau, comme un camp de concentration, entre la via Casilina et la via Prenestina et fouettée par le soleil et par le vent ».

Les gosses vivent dehors tout le jour, en loques. Ils s’agglutinent au bord du Tibre et de l’Aniene pour se baigner à poil dans les eaux sales et huileuses où passent au fil du courant des caisses de bois et des cadavres de rats. En face, l’usine d’eau de Javel. On s’y ébroue, on apprend à nager, on s’y noie. Car les gamins veulent faire comme les grands sans en avoir toujours les moyens. Les petits sont bizutés, vêtements cachés pour qu’ils restent tout nu, claqués pour qu’ils chantent, ligotés et entourés d’herbes auxquelles ont met le feu pour faire comme les Peaux-rouges. Mais cela ne dérape jamais dans la violence mortelle comme chez les adultes qui jouent trop volontiers du couteau. Car, malgré tout, la société façonne les jeunes sauvages : dans le premier chapitre, le Frisé à 12 ans plonge et nage pour sauver de la noyade une hirondelle dans le Tibre ; dans le dernier chapitre, le même Frisé après « redressement » en prison et au travail, laisse finalement se noyer Gégène, un gamin de 10 ans qui voulait traverser le fleuve malgré le fort courant. Chacun pour soi, enseigne la société bourgeoise.

La violence est celle de la société : du manque de logements, du travail abrutissant sous-payé, du prix des denrées. Les familles réfugiées, déplacées, expulsées, habitent des bidonvilles, les écoles désaffectées (qui parfois s’écroulent sur eux), les habitations bon marché, les HLM qui ne cessent de se construire à la va-vite autour de Rome. Elles s’entassent à six ou huit dans une seule pièce, séparée du coin cuisine par un rideau. Les frères couchent avec les frères, tête-bêche, les sœurs avec les sœurs (ou parfois avec le père). La pudeur n’existe guère et les garçons baisent dès 13 ans. Ils chapardent, récupèrent, se servent, volent, se prostituent parfois pour quelques centaines de lires. L’amitié n’est guère que de la camaraderie solidaire, le sentiment ne pouvant s’épurer à cause des conditions matérielles. Nul n’hésite à voler son copain en l’attirant entre les cuisses d’une grue pour détourner son attention, comme le Frisé en fait l’expérience à 14 ans sur la plage d’Ostie.

L’univers suburbain est sous le règne du plus fort, la virilité affichée et les filles laissées de côté. Les garçons se regardent, s’admirent, se soutiennent. Lorsqu’ils roulent à poil dans la boue des rives, leur gourdin se dresse parfois ; lorsqu’ils sortent le soir, ils peignent leurs cheveux un peu trop longs de gouape et enfilent à cru des pantalons moulants et des marinières très lâches au col. L’homosexualité reste mal vue par l’Eglise, par la société, par le virilisme garçonnier, mais reste une tentation permanente et les très jeunes se livrent volontiers aux « pédoques » venus du centre pour gagner quelques sous comme il est dit plusieurs fois. C’est ce qui fit scandale à la parution en 1955, suscitant même un procès en pornographie de la part des catholiques bien-pensants comme jadis pour Flaubert, Baudelaire et Byron. Les communistes ont négligé le réalisme du sujet pour reprocher l’absence de perspectives (politiques). La justice italienne a été moins partiale et Pasolini fut acquitté parce qu’il se contentait de décrire la société des jeunes et leur parler franc. Aujourd’hui, le lecteur n’y voit rien de très scandaleux tant les mœurs ont évolué et qu’ont explosé les outrances des écrivants (souvent vains) qui veulent se faire remarquer.

Ils sont apolitiques, rebelles, sans famille – mais ils sont la vie, ces gamins laissés à eux-mêmes. Ils subissent le destin et s’y débrouillent. Pasolini ne les juge pas mais décrit de façon neutre leurs petites histoires et leur milieu. C’est ce qui rend le roman attachant malgré la langue, difficile à lire en italien et a fortiori à traduire. Car les ragazzi parlent l’argot du Trastevere, un romanesco abâtardi. Le jeune plâtrier Sergio Citti, de onze ans plus jeune que Pasolini et qui fut probablement son amant, l’a appris à l’auteur, initialement frioulant. J’ai lu Les ragazzi dans la traduction 1958 de Claude Henry parue en Livre de poche en 1974 à l’occasion de la sortie du film de Bolognini Les garçons (concentré sur les plus âgés), mais l’argot français utilisé a bien vieilli. Je ne connais pas la nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro mais elle est plus récente, donc probablement plus accessible aux lecteurs d’aujourd’hui.

Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita), 1955, Points 2017 nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, 288 pages, €8.60 e-book Kindle €7.99

DVD Les Garçons (La notte brava), Mauro Bolognini, 1959, avec Rosanna Schiaffino, Elsa Martinelli, Laurent Terzieff, Jean-Claude Brialy, Anna-Maria Ferrero, Carlotta films 2010, 1h30, €6.22

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