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La liberté : et celle des autres ?

Ils sont nombreux, ils sont braillards, les défilants à Paris et province qui réclament « la liberté ». Celle de NE PAS se vacciner, celle de NE PAS obéir aux normes sociales, celle de NE PAS avoir soin des autres en les contaminant volontairement en feignant de NE PAS le savoir. Une fausse liberté, comme on voit. Celle du NE PAS, de l’égoïste renfrogné en lui-même, tout hérissé de piquants antisociaux, qui se complait en son miroir et se fout de tout le monde.

La liberté s’arrête là où commence celle des autres.

Cet équilibre littéralement « révolutionnaire », car inscrit dans la Déclaration des droits de l’Homme, s’écroule désormais dans la poussée individualiste minable. Alors, brailler à « la dictature » quand on n’est même pas foutu de respecter le pacte démocratique, quelle bêtise ! Certes, « la gauche » avec ses incantions sempiternelles au « social », au « collectif » et au « tous ensemble » a une grosse part de responsabilité dans la crise morale et civique actuelle. La gauche des petits-bourgeois avides de devenir grands bourgeois, arrivistes du pouvoir sous Mitterrand et confits en leur « mission » sous Hollande. La gauche virée – et pour longtemps à mon avis – du pouvoir pour incapacité et mensonges, du « les yeux dans les yeux » de Cahuzac sur l’évasion fiscale au « tout faire contre le chômage » (en augmentant massivement les impôts de l’inepte Hollande – qui fit HEC, dit-on…).

Mais où est la droite en ces moments cruciaux ? La droite des patrons qui attend de voir, contente de « la reprise » (le CAC 40 est au plus haut !) malgré la désindustrialisation massive de la France qui se savait même plus produire de masques ni de Doliprane, la droite politique éclatée entre trois crocodiles incapables de s’entendre pour s’unir – enfin – pour gagner, la droite qui a eu ses mensonges, dont Fillon est le dernier avatar. Au lieu de reconnaître une pratique, certes douteuse mais couramment pratiquée par tous les politiciens ou presque, chercher à cacher, à dénier, à éviter. Est-ce ainsi que l’on se présente au pays pour le poste suprême de Commandeur ?

L’égalité est à gauche, qui dégénère trop souvent en égalitarisme ; la liberté est à droite, qui dégénère trop souvent en son contraire, l’autoritarisme. La tentation de commander est de tous mais celle de droite plus affirmée car pratiquée déjà en entreprise, alors que la gauche ne la pratique guère que dans le foutoir des partis.

Qu’est-ce donc que la liberté ?

Le paradoxe des braillards qui arpentent les places publiques et les avenues urbaines est qu’ils ne savent guère ce qu’est « la liberté » dont ils ont plein la gueule. Des fanatiques d’extrême-droite aux doctrinaires d’extrême-gauche, ce n’est qu’appel à la dictature : celle du « peuple » bien entendu. Autrement dit non pas le bon sens populaire partagé, la décence commune d’Orwell – mais les gourous qui font fureur, les appareils partisans qui captent les places et le pouvoir, les nazillons soviétiques gris et implacables car déresponsabilisés par leur Mission de faire le bonheur du peuple malgré lui dans un avenir qui ne cesse d’être plus radieux qu’il ne cesse de reculer. Ceux-là vont voter par ressentiment pour Le Pen club, le Méchant con aigri ou autres Ducons feignants en croassant « j’ai deux Zammour ».

Des anti-Macron qui sont colères de se voir renvoyer en miroir leur irrationnel, leur versatilité, leur médiocrité profonde, aux anarchistes Black bloc qui ne désirent que casser et détruire pour assouvir leurs pulsions et aux gilets gênes qui n’endossent cette carapace que parce qu’ils n’ont rien dessous : aucune personnalité, aucune responsabilité, aucun projet politique. Sont-ils libres ? Noir, jaune ou brun, l’uniforme fait « appartenir » – c’est une forme de servage bien loin de la liberté du bon sens citoyen.

Et puis la masse des suiveurs, pour qui brailler fait partie de la fête et du folklore franchouillard, manière de rappeler les piques et la prise de la Bastille – même si la Bastille d’aujourd’hui réside plutôt dans l’inertie conservatrice et fonctionnaire d’une administration aussi tentaculaire que paperassière et inefficace. Les Français payent le plus d’impôts de l’OCDE et n’ont que des services publics médiocres, voire moins bons que les autres, dans un millefeuille institutionnel qui répugne à décentraliser et à déléguer et qui multiplie les petits pouvoirs, donc les bureaux.

La liberté est-elle de faire tout ce que l’on peut en se foutant du monde – et des autres ? Non pas. Notre Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule en son article 4 que « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. » Une limite déjà dans les écrits antiques et dans la Bible, qui veut que « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

Le bal des egos égoïstes

Les braillards antivaccins apparaissent donc pour ce qu’ils sont : non pas des vertueux qui « résistent » à une « dictature » du sanitaire mais de purs égoïstes pour qui leur pomme compte plus que celles de leurs concitoyens, voisins et amis. A quand une stupide « marche contre le Covid ? », aussi vaine que danser pour faire venir la pluie ?

Oui, tous nous en avons marre du coronavirus, des restrictions, des empêchements à voyager, à socialiser et à « faire la fête » ! Mais cela fait-il de nous des meurtriers en puissance ? Le soignant qui refuse de se faire vacciner risque de contaminer ses patients malgré la multiplication des gestes barrières – l’expansion des maladies nosocomiales à l’hôpital bien avant le Covid montre que les « professionnels » peuvent faire des erreurs, être fatigués, se dire que « dans « l’urgence » ça peut passer. Non, ça ne passe pas. Seul le vaccin protège le mieux – pas à 100% mais plus que celui contre la grippe. Sauf les immunodéprimés – mais ceux-là, les antivax se disent qu’ils peuvent crever.

La liberté de faire ce qu’on veut sans contraintes veut dire que l’on rejette toute règle. C’est dès lors la loi de la jungle. Sans règles, pas de société ; sans civisme, pas de cité. Si tu me contamines par volonté de ne pas te protéger, je te tue – telle est la loi de la jungle, la même que celle du talion. Dans notre société de droit, je fais un procès pour « mise en danger de la vie d’autrui » ; si c’est votre enfant qui est mort par la faute d’une inconsciente anti, vous risquez de vous faire justice vous-même, c’est illégal mais tentant. Ceux qui ont le sida et qui contaminent les autres parce qu’ils ne leur disent pas sont condamnés dans de nombreux pays. Et même en France. C’est la même chose pour le Covid comme pour ceux qui conduisent sans permis.

Dans une société, tous sont liés. Ceux qui transgressent volontairement les règles de la société se mettent hors la loi et doivent être bannis ou punis.

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Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Jules Vallès, L’argent

Jules Vallès, né en 1832, est surtout connu pour ses œuvres majeures d’après la Commune de Paris, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, où il raconte au travers du personnage de Jacques Vingtras sa vie, son milieu et son époque. Mais avant que l’Histoire n’ait rencontré son talent, sa première publication fut consacrée à la littérature… sous le titre de L’argent. Lire Vallès pour les 150 ans de la Commune, est une bonne introduction mais la Pléiade publie deux tomes de Vallès : le premier avant 1870, le second après.

Dans L’argent, il s’agit, au travers de la bourse et de la spéculation, de condamner dans un pamphlet persiffleur la littérature « morale » de son temps. Si l’on ne veut pas être rejeté par son temps, il faut être de son temps. Or, le temps du Second empire est celui de la bourgeoisie, dont le seul intérêt et le seul passe-temps est l’argent. D’où le titre, d’où l’œuvre. Comment en faire plus, comment connaitre les acteurs, comment pénétrer dans les coulisses ? L’auteur livre les clés.

L’artiste ne doit plus être romantiquement pauvre et bohème, vivant affamé en habits râpés dans les soupentes, criblé de dettes envers son logeur – comme Jules Vallès l’a connu. L’artiste dans le monde doit s’intéresser au monde, à son monde. Sans argent, pas de littérature et c’est l’argent qui juge la littérature, ceux qui font l’opinion sont riches et ont le temps de lire, pas les pauvres qui se contentent des journaux et des feuilletons (avant aujourd’hui la télé et les séries). Jules Vallès, auvergnat monté à Paris après avoir enfin réussi son bac après trois échecs pour commencer son droit qu’il ne finira jamais, est un aigri. Il a voulu devenir écrivain, il n’est que journaliste. Il se venge. Le ressentiment social est un puissant ressort de la littérature, notamment pamphlétaire (voyez Céline). La Commune lui promettra des lendemains qui chantent mais il déchantera devant la répression, les Prussiens et la réaction provinciale. Mais nous ne sommes encore qu’en 1857, en plein Empire prospère et quinze ans avant la défaite ignominieuse, l’occupation (déjà…), et la révolte parisienne. Jules Vallès veut exister et son pamphlet littéraire sur l’argent le rend célèbre.

Ce n’est pas une grande œuvre, l’auteur a recopié la partie technique sur ses prédécesseurs, dont le Manuel du spéculateur à la bourse de Pierre-Joseph Proudhon,mais il impose un style. Plus de pauvre romantique, pur et innocente victime de la méchanceté sociale, plus de misérabilisme à la Cosette ni de moralisme à la Dumas fils. Vallès rend hommage à la spéculation et distingue « les habiles » des « moutons ». La bourse est un théâtre où chaque personnage tient son rôle, des agents de change aux coulissiers en passant par les commis, des grands banquiers qui brassent des millions aux petits vieux qui viennent miser leurs économies. Vallès y met le diable au corps, « attache un pétard à la queue du chapitre », parsème « d’adjectifs écarlates » le manuel pour faire de l’argent, y « fourre des accents d’insurgé », dira-t-il (Le candidat des pauvres, 1880, cité p.1162).

Si le livre est dédié au millionnaire français juif Mirès (1809-1871), ce n’est pas par antisémitisme comme l’époque en était infestée (et Proudhon le premier), mais par une certaine admiration pour l’habileté et pour l’industrie. Voltaire comme Beaumarchais furent des spéculateurs dans le joyeux XVIIIe siècle. Pourquoi pas aujourd’hui ? Rousseau ne fut méchant que par pauvreté, nous dit Vallès, tant pis pour lui. « Mieux vaut être un bon boursier qu’un méchant écrivain », va-t-il jusqu’à écrire (p.10 Pléiade).

C’est du second degré, le cri d’un écorché qui a raté sa poésie, son théâtre et sa littérature ; qui a raté l’éphémère révolution de 1848 parce que le peuple n’a pas suivi, votant massivement pour Napoléon le Petit ; qui a raté ses études et n’a pas su rester dans un métier. Vallès n’est pas spéculateur, il ne sera jamais riche, mais sa dérision à vanter la spéculation et la richesse imposent un ton hardi, une force bien loin des jérémiades humanistes (dont nos « droit de l’Homme » sont l’héritier et la mode victimaire le dernier avatar). Vallès est tout négation, ressentiment majuscule, il est enfin lui-même, réconcilié avec sa nature. Il a mis le pied dans la porte, comme on apprend aujourd’hui en formation de vente ; il est reconnu comme journaliste incendiaire, on lui confie de la copie. Le lecteur peut ne pas aimer l’homme ni sa vie, il est une force littéraire.

Jules Vallès, L’argent, éditions Paléo 2014, édition de 1857, préparée et préfacée par François Marotin 212 pages, €25.00

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Gabriel Matzneff, Vanessavirus

Malgré les furies bourgeoises brandissant la Morale (après l’avoir piétinée durant leur adolescence antibourgeoise post-68), j’ai lu le livre interdit, le dernier Matzneff. Les Italiens ont osé ce que la France phare du monde démocratique n’a pas osé : publier.

L’archange aux pieds fourchus chérit le rôle. Ne vous attendez pas à du neuf, l’auteur ressasse. Du haut de ses 84 ans, il persiste et signe. Il a bien joui, bien vécu, et son existence s’achève. Nous pouvions nous attendre à un saint Michel terrassant le dragon de la bêtise, nous avons devant nous un saint Sébastien percé de flèches et qui semble aimer ça : « je mourrai anathématisé, cloué au pilori » p.9. Le rôle de l’agneau pascal ou du Christ tout nu sur la croix, offrande du sacrifice, va bien à ce chrétien orthodoxe athée.

Ce « récit », publié à compte d’auteur car, par peur du boycott, aucun éditeur français n’a osé le faire, commence par un poème pas terrible tiré de Super flamina Babylonis, vantant les étreintes juvéniles. Aucune considération pour l’autre, pour la fragilité adolescente, pour les conséquences étalées (certes, 44 ans plus tard) par sa maitresse d’alors 14 ans, Vanessa. Gabriel se cache derrière son grand âge, son cancer de la prostate, son œuvre, la sincérité de ses instants vécus. Sauf que ses Carnets sont comme le net : tout reste et tout reste opposable. Ce qui était pratique courante (encore que réservée à certains milieux minoritaires) est aujourd’hui honni ; ce qui amusait comme «l’exquis plaisir d’irriter les imbéciles » p.37 il y a trente ou quarante ans fait peur aujourd’hui ; les très jeunes sont des êtres trop précieux pour les livrer aux premiers venus. Il faut en être conscient, « les imbéciles » gagnent toujours car leur nom est Légion.

« Ne pas répondre », dit-il p.18 – et il répond.

L’essai en réponse à Springora, écrit semble-t-il sans aucun plan et au fil de la plume, garde un beau style mais se nourrit plus de citations narcissiques de l’œuvre passée qu’il n’est une réflexion d’aujourd’hui sur ce qui fut expérimenté jadis. Il se fâche parfois et prend un ton acéré, mais régresse presque aussitôt vers le passé idéalisé des souvenirs ou l’intemporel des auteurs classiques. Manière de se cacher pour ne pas affronter ce qui est, ici et maintenant. Le lecteur qui a aimé certaines œuvres et qui considère Matzneff comme un écrivain, est un brin frustré. Quel égoïsme !

« Je n’ai ni lu le livre de Vanessa, ni ne l’ai feuilleté, ni même tenu entre les mains », déclare-t-il p.15, affectant comme lord Byron d’« ignorer les mauvaises nouvelles » p.12. Cela bien « qu’une ex restée proche, gentille mais zinzin, ne résistait pas, malgré mes adjurations, à l’équivoque plaisir de me lancer à la figure les noms de ceux qui s’étaient toujours réputés mes amis mais qui, dans l’épreuve, se révélaient de misérables traîtres » p.13. Matzneff cite cinq personnes qui l’ont défendu ; j’aurais plutôt cité les autres, les veules qui se sont défilés et qui en ont fait tout autant et plus, peut-être. Impliquer les protagonistes est de bonne guerre lorsque ces derniers vous trahissent.

La meilleure défense étant l’attaque, l’écrivain aurait dû lire le livre de son adversaire au lieu de dénier à l’adolescente dont il a conservé le souvenir le droit d’avoir grandi et de pouvoir juger. Il aurait dû réfuter point par point ses arguments, se fondant sur des exemples précis d’époque et sur les dizaines de lettres d’amour indéfectible reçues en son temps de ladite amante soi-disant « sous emprise ». Laquelle ressort plus de la psychiatrie que de la responsabilité, mère démissionnaire trop snob du milieu littéraire, père absent dont elle projette l’image sur son initiateur et duquel elle veut se venger – par procuration. La vengeance des femmes par ressentiment n’a rien d’une découverte due à la « libération » de la parole par le Moi-aussi venu de l’Amérique puritaine en déclin. En témoigne le dernier avatar d’actualité, d’une vulgarité de harcèlement, qu’est cette ex qui use du net pour poursuivre sa vengeance sur des années – et qui s’en vante ! alors qu’elle est passible des tribunaux.

Il aurait pu en faire un roman, soigneusement ironique car le ridicule est ce qui tue le plus sûrement dans la France littéraire. Mais en a-t-il encore le talent ? Dans cet essai, nous sommes loin de Voltaire.

Il aurait pu aussi faire entier silence jusqu’au non-lieu final probable de cette affaire où la reconstruction du passé, la morale rétroactive et le souci personnel de se faire mousser et de gueuler plus fort que les autres pour cacher ses propres turpitudes constitue semble-t-il l’essentiel du dossier. L’affaire Oliver Duhamel, bien plus grave car il s’agit d’inceste, dans le même milieu hédoniste post-68, vient d’aboutir à un non-lieu. Matzneff écrit quelque part que les jaloux et les envieux s’en donnent à cœur joie pour lyncher ceux qu’ils auraient aimé être eux-mêmes – et ce n’est pas faux. Se taper une minette de 14 ans toute fraîche, quel pied ! Mais « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus, qui s’opposait dans L’Homme révolté aux « tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. Fantasmer n’est pas réaliser. De même que se venger de ce qu’on n’a pas osé n’est pas la justice, mais le ressentiment de l’envie. Pas bien beau, comme sentiment, même s’il est de foule – donc médiocre.

Cela n’excuse en rien les amours trop tôt pubères qui imprègnent les êtres pour leur vie durant. Une simple considération que le plaisir, même partagé, ait pu faire un mal durable n’effleure même pas l’esprit de Gabriel, hédoniste diagnostiqué un brin schizo dans sa propre jeunesse. Il aurait pu s’en dire navré, inconscient à l’époque car tout se passait au mieux en apparence. Il aurait pu surtout se préoccuper de ses amantes et amants très jeunes, les aider à grandir, suivre leur évolution, au lieu du plaisir personnel pris à la va vite sans aucun affect. Je suis pour ma part malheureux quand des plus jeunes qui me sont proches sont malheureux et je ne voudrais surtout pas leur faire de mal – non Matzneff. Pas plus qu’à un vieillard de 84 ans d’ailleurs. Qui est donc cette Vanessa pour l’oser sans vergogne, forte de sa moraline toute neuve ? Est-elle meilleure que son ancien amant ? Elle n’apparaît certainement pas comme une personne honorable, ni même une bonne personne. Attendre 44 ans, quelle vilenie… quelles arrière-pensées… quel arrivisme d’autrice éditrice !

Sur le fond, ce « récit » n’apporte rien qu’une lamentation d’un nouveau Jérémie dont l’instruction reste en cours. Je ne vais pas faire la recension pas à pas de ces 85 pages (108 en italien qui parle plus) car tout est dit, le reste est ressassement. Un résumé de l’ensemble est fait un journaliste de France Inter qui fait bien son boulot (mieux que l’Obs par exemple), vous pouvez vous y référer.

Ce qui m’intéresse plus est le climat de lynchage dans ce pays – la France – qui se vante d’être à la pointe des libertés démocratiques. Importer des mœurs à la Trump est non seulement une soumission veule à la mode venue du pays capitaliste dominant (hein, la gauche !) mais un reniement des deux siècles « de progrès démocratiques » qui nous ont précédés. Dans le dernier numéro de la revue L’Histoire, Michel Winock (pas vraiment de droite) cite Benjamin Constant à propos de la révolution de 1830 : « par liberté, j’entends triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité » p.46 (n°484, juin 2021). L’éditeur italien ne dit pas autre chose dans sa « note de l’éditeur ». Nul ne peut juger sans procès équitable, le droit à la parole est le même pour l’accusation et pour la défense et refuser de publier un écrivain parce que cela déplairait aux divers lobbies de la société est une lâcheté indigne du pays qui adore donner des leçons de liberté d’expression et de justice au monde entier. A la mode anglo-saxonne et surtout yankee, les lobbies prospèrent en France : lobby féministe pour Springora, lobby lesbien-gay-bi-trans-queer-zoo+ contre Matzneff, lobby juif pour les écrits de Céline comme pour cette farce de 1500 pages de commentaires talmudiques sur Mein Kampf d’Hitler récemment republié en français sous un titre moraliste et un prix prohibitif. Faut-il restaurer la censure préalable comme sous Charles X ou le Second empire pour désormais pouvoir publier un livre ?

Dans un demi-siècle Gabriel Matzneff sera peut-être dans la Pléiade chez Gallimard, son éditeur si audacieux qui a « retiré de la vente » tous ses livres sans trier les romans des journaux ou essais. Mais les œuvres de l’homosexuel Jean Genet (mort en 1986), y compris ses années de sexe lorsqu’il était enfant de chœur en primaire, viennent d’être publiées en Pléiade, et les œuvres de Casanova, Sade et Gide sont en vente libre, de même que la Bible (avec ses récits d’inceste) et le Coran (qui prône la défloration des petites filles dès l’âge de 9 ans)  – comprenne qui pourra.

Pour Matzneff, c’est une « condamnation à mort civile sans jugement, avec imposition de peines supplémentaires », écrit carrément l’éditeur italien – et il a pleinement raison. C’est cela qui me gêne, plus que le chant du cygne avec couacs d’un vieil écrivain déjà jugé par l’opinion ignare et versatile, mais pas encore par les tribunaux officiels et contradictoires – qui prennent leur temps.

Gabriel Matzneff, Vanessavirus – récit, 2021, édition Aux dépens d’un amateur, à compte d’auteur et en français, 85 pages (souscription close, pour collectionneurs)

Gabriel Matzneff, Vanessavirus, édition italienne (en italien !), Liberilibri 2021, 108 pages, €14.00

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Le dernier complot

Toute crise désoriente les esprits peu sûrs d’eux-mêmes ; la raison fuit devant la croyance. Ce pourquoi les religions font recette particulièrement en ces moments-là :

  • Autour de l’an mil c’était l’Apocalypse, qui prépara l’élan des croisades comme celui des bâtisseurs de cathédrales (les deux faces d’une même foi) ;
  • dans les années 1970 au moment des deux chocs pétroliers (1973 et 1979), la Malédiction satanique de l’Associé du diable exigeant l’Exorciste ;
  • à la fin des années 2010, c’est désormais la Cabale de l’Etat profond contre le Blanc moyen que des hordes d’immigrés orientaux ou latinos doivent envahir en Europe et aux Etats-Unis tandis que leurs gènes seront submergés par le Mélange et leurs enfants, selon Q, éradiqués par le kidnapping, le soutirage du sang, le viol et la torture. Le viol comme arme de guerre, ce n’est pas nouveau mais fait toujours recette.

Le sang serait destiné à l’adénochrome qui donnerait aux puissants longue vie. Rien de nouveau sous le soleil, boire le sang était déjà considéré comme prendre la force de son ennemi durant la préhistoire et les Romains accusaient déjà les chrétiens d’égorger les petits enfants, ce que le Moyen-Âge reprendra pour les Juifs. Inutile non plus de décortiquer cet adénochrome : il n’est que l’oxydation de l’adrénaline en laboratoire qui sert contre l’épilepsie et pour guérir les hémorroïdes (donc les épanchements du Q). On le fabrique industriellement et chacun peut le trouver facilement sous les noms des médicaments Adona, Phleboside, Anaroxyl, Medostyp ; pas besoin de saigner des enfants… Mais cette preuve ne sert à rien car ce qui compte est la croyance.

Or nul être sensé ne peut rien contre un croyant. Il est imperméable à tout, sauf à la force. Les islamistes le savent bien qui s’intoxiquent d’Allah (et certains de haschisch) pour devenir assassins. La foi rend blindé, robocop discipliné du gourou, soumis au dieu vengeur. L’empathie envers les enfants maltraités est humaine ; elle conduit tout naturellement à croire, donc à suivre aveuglément ceux qui sont contre. Jusqu’aux absurdités qui ont conduit au Pizzagate en 2016 et, rien qu’en 2020, à la tuerie allemande de Tobias Rathjen et à l’accusation de vendre des enfants sous le nom d’armoires par l’entreprise de meubles Wayfair à Boston !

La pédocriminalité est, avec le nazisme, le fantasme le plus violent du Mal au début du XXIe siècle. De quoi en avoir un orgasme, bien plus qu’avec les égorgeurs d’Allah. Être nazi, le rêve ! On peut tout faire, tout se permettre, on est le plus fort. Violer les enfants, rendre esclaves les femmes, torturer le mécréant, égorger l’apostat. On peut transgresser tous les tabous, surtout juifs et chrétiens, donc les Commandements de la Bible, l’inverse même de la morale américaine. Être antéchrist une bonne fois pour jouir de tout sans entraves, c’est atteindre le septième ciel sans attendre l’au-delà. Dès que vous reconnaissez cet Ennemi absolu du nazi pédo – le Diable incarné – si vous n’êtes pas pervers, vous vous trouvez forcément dans le camp du Bien. Hein ? des doutes ? vous seriez donc pervers ? Soyons décent, inutile de penser, suivez : le Bien sait tout. Il encadre la morale. Il est le Q, la puissance réactive en électrotechnique. Il vous donne des règles simples à suivre. Restez dans les clous et avec les bons : croyez !

L’effroi du petit Blanc paupérisé, la peur du Grand remplacement par les colorés dans le monde blanc, font monter l’insécurité intime et culturelle. Les errements des gouvernements trop technocratiques qui ne savent pas et décident en aveugle tourmentent la passion politique : sur la pandémie (Castex et le casse-tête des Qltes et le Q de Tobin appliqué à la rentabilité des pistes skiables) ; sur l’économie (Hollande qui voulait réduire le chômage tout en augmentant massivement les impôts !). Le sentiment démocratique de ne jamais être entendu (les gilets jaunes), entraîne ressentiment et méfiance. Tout ce qui est dit par le pouvoir et par les élites devient mensonge et entraîne par réaction la tendance à faire l’inverse, en ado rebelle qui n’a jamais su grandir :

  • Le masque ne sert à rien ? – Si, si au contraire, j’en veux un !
  • Le masque devient obligatoire ? – Non, non, je me sens libre de ne pas le porter !
  • Pas de vaccins ? – Mais que fait le gouvernement ?
  • Des vaccins bientôt disponibles ? – Je me méfie, je ne me ferai pas vacciner, ils pourraient contenir des nanopuces de contrôle par les GAFAM ou des produits abrutissants pour le FBI ou la CIA… (tous les monstres fantasmés du Complot, le numérique IA et l’empire américain)

Rien de rationnel là-dedans, que de la rumeur, de la croyance, de l’abandon de soi à la horde de ceux qui pensent « bien » – c’est-à-dire comme sa bande. Dans les années 1970 le complot était celui des multinationales, dans les années 1990 la Trilatérale, c’est désormais Davos le forum des riches et des puissants bientôt immortels par transformisme et régnant par l’intelligence artificielle augmentée par la 5G… (tant qu’à faire, amalgamons tout). La nanopuce, est-ce la crainte d’avoir enfin du plomb dans la cervelle ? Ou de garder la cervelle dans le Q ?

Tout événement majeur déstabilise : la crise financière puis économique et sociale 2008 ; la pandémie 2019 et la crise de la mondialisation 2020 aggravée par un Trump agressivement tweeteur. Chacun cherche alors à se rassurer et à retrouver ses marques. Pour cela trois choses :

  1. Donner un sens (même absurde) pour reprendre le contrôle – le délire paranoïaque est toujours très logique ; il n’en reste pas moins un délire hors du réel
  2. Agir pour résister – faire n’importe quoi mais faire – pour avoir le sentiment de garder prise
  3. Se sentir relié, donc s’affilier à une tribu de croyants, à une communauté de religion (de religere, relier), à des gens qui pensent comme vous et vous confortent dans le nid – même au prix du déni.

La théorie du Complot trouve des échos parmi les plus fragilisés, les perdants, les « esclaves » (au sens métaphysique de Nietzsche), ceux qui sont incapables de penser par eux-mêmes ou d’oser seulement le faire. Ils préfèrent suivre la foule, lyncher en cœur dans l’anonymat de masse (c’est pas moi c’est l’autre), manifester sans projet, casser des biens publics pour se plaindre des moindres biens publics, faire du bruit pour ne pas entendre.

Il n’existe plus de vérité autre que celle à laquelle on croit ; plus de faits autres que ceux qui nous intéressent ; plus de débat entre gens de raison évoluée mais la haine entre bêtes d’instincts primaires. Plus de régime démocratique mais la guerre civile. Aux Etats-Unis, nous n’en sommes pas passés loin au moment de la défaite de Trump. En France ? ça vient… Comme toujours depuis des décennies les petits intellos français imitent ce qui vient des Amériques. Et rarement pour le meilleur.

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Risques politiques de la pandémie

L’étrange année que nous vivons – dans le monde entier – remet certaines pendules à l’heure, y compris en politique. Le paon égoïste yankee était bien parti pour un second mandat avant le Covid ; il s’est vu signifier vertement « vous êtes viré ! » par les électeurs, dont la participation a été massive cette fois-ci, puisqu’il a nié l’évidence que le virus chinois tuait. Son slogan mauvais de télé-réalité est devenu réalité, même si trumpisme et réalité se situent dans deux univers parallèles. N’est « vrai » – donc « réel » – que ce qu’il croit, veut et désire, pas ce qui est… Dure baffe que ce retour au réel, tout comme Bolsonaro en connait avec ses municipales. Demain Erdogan ?

Car si l’économie est vitale, la santé aussi. Peut-être même est-elle première chez le plus grand nombre, celui qui a de la peine à joindre les deux bouts et sait que sa retraite sera amputée pour cause de chômage et de petits boulots après CDI plus que de réformes à venir. Mais il y a la manière. Les sincères, les humbles, les authentiques, ceux qui s’informent et dialoguent, sont mieux vus que ceux qui délivrent des oukases de leur bureau ou de leur Olympe. Ainsi Biden contre Trump, mais aussi Merkel contre Macron ou Philippe contre Castex.

Bon élève, le président fait tout ce qu’il peut pour « changer » mais on ne se refait pas. Quand on est, a été et sera bon élève, les autres sont quantité négligeable – ou à séduire pour les convaincre que la voie choisie est la seule raisonnable. Edouard Philippe était trop intelligent pour ne pas faire de l’ombre dans la phase deux du quinquennat, celle qui prépare la réélection. Jean Castex est certainement plein de qualités mais il n’a pas la même aura. Son caporalisme de maître d’école à l’ancienne quand il parle en public lui donne un ton ringard, provincial et décalé. Les Français ne sont pas des gosses qu’on mène à la baguette comme dans les années cinquante, même un béret sur la tête.

Sa décision « sanitaire » de reconfiner est probablement juste au vu des capacités médicales du pays qui consistent moins en « lits » ou en « moyens » immédiats qu’en personnel formé. Le numerus clausus médical n’est pas de la faute des gouvernements successifs mais bien du syndicat des médecins appelé « ordre » car fondé sous Vichy. Même si le système de santé est sûrement à repenser et à sécuriser, les « coupables » ne sont pas uniquement les hauts fonctionnaires ni les ministres car la formation des infirmières et des médecins dure des années – et rien n’a été prévu, pas même pour rendre le métier attractif à l’hôpital.

Mais la décision de fermer les rayons des grandes surfaces sur les « produits non essentiels » est probablement une faute politique qui va se payer dans les urnes. Cela pour au moins trois raisons :

La première est cet égalitarisme malvenu, de « principe », abstrait et niveleur, qui met tout le monde sur le même plan, les gros et les petits, les équipés informatiques et les retardataires, les compétents et les incompétents. Chacun peut mesurer l’absurdité des courses où le cheminement en « grande » surface est réduit à cause des barrières entre rayons (d’où un côtoiement accru pas vraiment « sanitaire »). Chacun peut mesurer combien est infantile la liste par décret de produits jugés « essentiels » par un quarteron de fonctionnaires en chambre. C’est prendre les gens pour des cons. Exiger ce que Chirac demandait il y a une génération aux chiens à Paris : « je fais où on me dit de faire ». Pas vraiment moderne ni citoyen de traiter les gens comme des chiens… Il faudrait les « guider » comme s’ils n’étaient pas capables tout seuls de juger ? Pendant ce temps, les métros et les bus sont bondés, les écoles ouvertes à plein et les TGV permettent de manger sans masque à sa place, devant les autres en face, tandis qu’il est autorisé de fumer (donc sans masque) dans la rue passante alors qu’il est « interdit » sous peine d’amende d’ôter le masque en grande banlieue où il n’y a personne à cent mètres à la ronde ! « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », dit pourtant l’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen qui fait partie de la Constitution de 1958. Il serait tellement plus clair, mieux admis et efficace, de dire que le masque est obligatoire en tous lieux dès qu’il y a plusieurs personnes, mais pas là où les distances entre les gens dépassent la dizaine de mètres.

La seconde raison est bien plus profonde, laissant dubitatif sur la capacité des gouvernants à « apprendre » du premier confinement – il y a déjà six mois. Condamner des rayons, c’est mettre au chômage partiel des milliers d’employés des grandes surfaces, des transports logistiques et mettre en péril les producteurs de biens durables puisqu’ils ne peuvent écouler leur production. C’est provisoire, dit-on. Mais le Covid sera encore là dans un an car les vaccins ne seront pas encore répandus et l’on ne sait trop s’ils seront longtemps immunisants ni s’ils agiront aussi efficacement selon les âges. C’est donc affaiblir sinon tuer l’industrie des biens de consommation, notamment ce qui en reste en France, au profit de l’importation de produits des multinationales asiatiques à bas coûts qui, elles, pourront résister grâce à leurs marchés internationaux et à des gestions de crise moins brutales.

La troisième raison est que le chômage partiel est payé par le budget, donc par nos impôts, et que c’est bel et bien gaspiller l’argent public que de prendre une mesure inutile, voire néfaste au souci sanitaire (autant de gens dans une surface réduite). Les dettes, c’est bien, mais qui va les payer ? L’article 15 de la même Déclaration des droits qui a force constitutionnelle stipule que « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Le Premier ministre n’en est pas exclu. Laisser ouverts les « petits » commerces comme en Allemagne – avec exigences accrues sur le cahier des charges sanitaire – aurait été bien plus « politique » et aurait moins suscité l’exaspération. D’autant que nous nous rapprochons de « Noël » et du tiers de la consommation annuelle du pays. Le « coup de menton » Castex apparaît plus comme un agacement fébrile que comme une mesure raisonnée, pensée jusqu’à la cascade de conséquences qu’elle entraîne. Gouverner, c’est prévoir : où est la prévision dans ce désastre économique et sanitaire. En mars, passe encore puisque personne ne savait rien. Six mois plus tard, le citoyen aurait espéré que son gouvernement ait appris.

Je mesure combien la balance entre sanitaire et économique est délicate – mais pourquoi ne pas s’inspirer des autres et écouter les commerçants autant que les médecins ? Le pouvoir médical nous a assez baladé ces derniers mois en affirmant tout et son contraire, en « croyant » (sans vérifier selon les protocoles scientifiques stricts) que le masque ne « servait à rien », puis en la vertu des molécules de perlimpinpin – dont la fameuse chloroquine du fameux professeur Raoult. Le pouvoir médical n’a entrepris depuis avril aucune étude de contamination suivant les milieux pour mieux cibler les risques : la rue encombrée, la rue aérée, la boutique spacieuse, la boutique moyenne, l’école primaire, le collège, le bar sur la rue, et ainsi de suite. Ne restent que des affirmations péremptoires et le réflexe mauvais du Mal français qu’est le « tous pareils ». Les médecins soignent mais ils ne sont pas des savants, ils tâtonnent, apprennent par l’expérience. Comme nous tous avec cette nouvelle grippe asiatique.

Les politiciens au pouvoir ne devraient pas négliger l’exaspération qui monte, non seulement sur les restrictions de libertés pas toujours justifiées mais aussi sur le mépris des citoyens véhiculé par un discours infantilisant et parfois contradictoire. Les complotistes font recette, les extrémistes se positionnent, le repli mental engendré par le Covid incite à un ressentiment qui mène au conservatisme botté. De la frustration d’être traité en mineur et de voir son emploi menacé faute de débouchés dans les boutiques peut naître très rapidement le défoulement violent du « sortez les sortants » ! Au profit du pire…

D’où une question : pourquoi ce gouvernement reste-t-il si maladroit ? Le président ne sait-il pas s’entourer ? Ne diversifie-t-il pas assez ses « conseillers » ? Est-il trop persuadé de son excellence ? Reste-t-il trop le nez sur le guidon sans prendre le temps de penser plus loin ? Ne mobilise-t-il pas assez les forces vives, à commencer par les élus et les syndicats ? J’ai pourtant entendu des choses sensées dites sur les radios par ces derniers.

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Naipaul

Décidément, la prose de Sir Vidiadhar Surajprasad Naipaul ne parvient pas à accrocher ma lecture. Lors de sa parution en français, j’avais déjà tenté de lire A la courbe du fleuve. C’était en 1979 et je ne l’ai jamais terminé, ce qui m’arrive fort rarement. 25 ans plus tard, la lecture d’Un chemin dans le monde, paru en 1994, m’ennuie profondément.

Ce livre est décousu, les chapitres semblent des raclures de tiroirs rédigées à diverses époques et assemblées en un semblant de Mémoires. S’y trouvent des récits quasi journalistiques, des scénarios « jamais écrits », quelques souvenirs plus méchants que caustiques. Naipaul s’essaie à cet humour anglais qui ne sera jamais dans son tempérament. Il a trop de ressentiment colonial en lui, trop de haine sociale, pour ne pas rester crispé devant ses souvenirs.

Le style qu’il adopte est pesant, amidonné, monocorde comme un anglais d’économiste. Rares sont les instants de plaisir. Il y en a cependant, au chapitre 3, Un vêtement moderne, comme au chapitre 7, Un homme nouveau. L’auteur s’intéresse alors à de vraies personnes en dehors de la sienne, avec un sens aigu de l’observation et un certain recul critique. Mais tout le reste est lourd, inutile, sans relief, je le survole en diagonale tant ce parti-pris de style me rebute. Aucun bonheur d’écrire en ses pages, aucune jubilation d’être, mais une pesanteur bien élevée de notaire. C’est un style peut-être « chic » pour un Indien de Trinidad élevé dans la contraignante société victorienne, mais cela passe mal à la lecture.

V.S. Naipaul, mort en 2018 à 85 ans, a reçu le prix Nobel de littérature 2001 parce qu’il est représentatif d’une certaine société caraïbe méritante et qu’il en exprime les valeurs. Mais certainement pas pour la qualité universelle de son style.

Naipaul, Œuvres romanesques choisies, Bouquins Laffont 2009, 960 pages, €31.00

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L’anneau sacré d’Uli Edel

Découvrir la mythologie germanique est intéressant, d’autant qu’elle est peu connue. Mais Uli Eden a réalisé un téléfilm en deux parties plus qu’un film et cela se sent. La Chanson des Nibelungen, tirée des poèmes héroïques de l’Edda nordique, a inspiré Wagner pour son Ring et a été chérie par les nazis, ce qui explique peut-être pourquoi cette mythologie nordique est délaissée aujourd’hui. Un téléfilm américano-britanno-allemano-italien ne pouvait que rester fade et plat, malgré quelques moments de bravoure. La mystique dépasse en effet tellement les Yankees, tandis que les Teutons restent soumis au politiquement correct… Malgré une histoire qui se tient, nous sommes loin du Seigneur des anneaux !

Tout commence lorsque les envahisseurs saxons massacrent la garnison du royaume du Nord, permettant seulement au fils du roi, qui n’a pas encore 7 ans, de s’échapper sur un tronc d’arbre au fil de l’eau. Il est recueilli sur le fleuve par le forgeron du roi Gunther (Max von Sydow) qui arbore un marteau de Thor en sautoir pour marquer qu’il reste adepte des anciens dieux. Il l’adopte pour fils en lui apprenant son métier et le prénomme Erik (qui veut dire le Roi), mais son vrai prénom est Sigurd (Siegfried en allemand burgonde) qui signifie Gardien de la victoire. Il reprendra ce nom lorsqu’il se fera reconnaître en vainquant en combat singulier devant les armées réunies les rois jumeaux saxons qui ont massacré son père et son clan.

Mais auparavant Eric doit grandir et atteindre ses 18 ans. L’acteur Benno Fürmann, Allemand de 32 ans, est un peu vieux pour le rôle malgré son large décolleté qui se veut juvénile. Grand et fort, il aide son père adoptif à forger des épées et à se battre contre les pillards. Il voit passer un jour sur le fleuve « la reine d’Islande » Brunehilde (Kristanna Loken). Au VIe siècle, l’Islande quasi déserte ne connaissait ni roi ni reine mais seulement quelques moines irlandais ; la légende parle seulement d’un pays du nord et le film tord la réalité en « vérité alternative ». Restée païenne elle aussi, la « reine » consulte une devineresse qui lance les runes d’Odin et lit l’avenir ; elle lui a annoncé cette rencontre au moment où un astre tombera du ciel. La nuit qui suit les regards échangés sur le fleuve, le destin se réalise : une météorite tombe du ciel non loin de là. Érik le jeune homme au beau sourire et au corps lourd, tout comme Brunehilde la reine froide et passionnée, se précipitent en même temps au même endroit et en pleine nuit à l’endroit de l’impact, dans le cercle de feu, commencent par se combattre avant de se faire l’amour à poil sous les étoiles. C’est pour chacun la première fois. Ils se jurent fidélité et de se revoir pour s’épouser.

Erik se fait remarquer par la cour burgonde chrétienne lorsqu’il vient livrer le chargement d’épées au château du roi avec son père. Il se bat bien et livre un combat qui désarme le jeune frère du roi Giselher (Robert Pattinson) après que le faucon de celui-ci, nommé Arminius comme le héros germanique qui vainquit les Romains, ait délaissé son poing pour celui d’Erik, le consacrant en quelque sorte. C’est à ce moment qu’il se fait remarquer par la sœur du roi Gunther, la belle Kriemhild (Alicia Witt), qui le mettrait bien dans son lit. Mais, lors de la fête du solstice, Erik avoue au masque femelle qui l’interroge qu’il aime ailleurs et que son cœur est promis. Kriemhild n’aura alors de cesse qu’intriguer pour le faire changer d’avis.

Elle profite du ressentiment haineux de Hagen (Julian Sands), noble de la suite de Gunther, dont le père est le nain Albéric (Sean Higgs), laid et contrefait. Cette impureté de lignée rend Hagen jaloux et avide de puissance pour laver cette tache de naissance. Le nain était gardien de l’or des Nibelungen mais le dragon Fafnir a mis ses pattes dessus et dort sur le trésor. Lorsqu’il se réveille, il incendie quelques villages et piétine les villageois. C’en est trop pour le roi, qui part le combattre avec ses preux. Mais la troupe revient, piteuse, n’ayant pas réussi à entamer la cuirasse du dragon, et le roi Gunther est blessé.

Erik se dit qu’il pourrait vaincre le dragon avec la nouvelle épée qu’il s’est forgé avec le métal très dur de la météorite. Il s’y essaie et, après quelques péripéties hasardeuses, tue le monstre tout en crocs et queue. Une intuition (signe des dieux) lui enjoint de se baigner nu dans le sang du dragon, ce qui le rendra invulnérable. Mais une feuille d’automne se colle malencontreusement sur son épaule et cet endroit du corps restera sa faiblesse, tout comme le talon d’Achille. L’or est alors à lui, malgré les mises en garde des fantômes de Nibelungen qui lui disent qu’il rend fou. Il le confie au roi Gunther afin de le garder en ses caves, sous les yeux concupiscents de Hagen. Il ne prend pour lui qu’un anneau, l’anneau du Nibelung.

Erik devient Siegfried en accompagnant l’armée comme héros vainqueur du dragon, lorsqu’il défie en combat singulier et vainc à son tour les rois jumeaux qui l’ont fait orphelin. Il désire se rendre en Islande pour épouser la reine et emporter le trésor. Lorsque Hagen l’apprend, il décide de tout faire pour l’en empêcher et garder à sa main le trésor. L’avidité comme l’avarice rendent fou, tare héréditaire chez les nains qui ne savent rien de la noblesse ni de l’honneur. Comme il sait le roi Gunther amoureux de la reine Brunehilde, seule digne de son rang, il soudoie son père nain Albéric afin de lui concocter un filtre d’amour qu’il fera prendre à Siegfried via son amoureuse Kriemhild.

Dès lors qu’il a bu le vin épicé du filtre, le valeureux jeune homme oublie promesse et promise malgré lui ; il ne désire plus qu’épouser la sœur du roi Gunther. Mais ce dernier, s’il a le champ libre, doit encore vaincre aux épreuves que la reine d’Islande a édictée pour se marier. Elle ne veut pas épouser un faible mais un égal et seul celui qui parviendra à la vaincre, ainsi que les runes l’ont prédit, deviendra son mari. Gunther presse donc Siegfried de prendre sa place et de concourir sous son apparence. Après avoir vaincu le dragon, le jeune homme a en effet surpris Albéric qui cherchait à le tuer pour reprendre le trésor, mais ses manières cauteleuses n’ont pas réussi. Siegfried lui a fait grâce de la vie (à tort) mais lui a ravi son heaume magique qui permet de prendre toutes les formes vivantes au prononcé d’une formule.

Cette fausseté fera que Brunehilde épousera Gunther malgré elle, Siegfried n’ayant plus pour elle aucun sentiment ; lui épousera sa Kriemhild le même jour. Tout le monde pourrait être heureux, le trésor restant chez les Burgondes, Gunther et Siegfried ayant chacun leur amour comme compagne. Mais Brunehilde ne se laisse pas faire et les runes, interrogées une fois de plus, révèlent qu’il y a mensonge. Elle se refuse donc à son roi et exige qu’il la vainque au lit comme il l’a vaincue au combat. Gunther fait alors preuve de faiblesse, une fois de plus, une fois de trop ; il demande à Siegfried de prendre à nouveau sa place sous son apparence pour défaire la ceinture et ouvrir les cuisses de la belle. Mais le prince Giselher, lutinant sa jeune promise dans les couloirs du château, aperçoit pour la seconde fois deux Gunther et soupçonne la substitution. Bêtement (il ne faut jamais se parjurer, ni révéler une vérité à une femme), Siegfried se résout à avouer à son épouse Kriemhild trop jalouse la supercherie de son frère. Elle en défiera Brunehilde sur les marches mêmes de la cathédrale, devant le peuple assemblé.

Dès lors que le secret devient public, tout est dit : Gunther ne peut rester roi légitime car tout fils qui lui naitra sera le fils de Siegfried. Le roi Gunther, humilié et perfidement conseillé par le traître Hagen qui ne pense qu’à l’or devant compenser son hérédité douteuse, se résoudra à l’assassinat. La perdition de l’argent marque la tare de la richesse : l’apparence se prend pour le vrai, l’habit pour le moine, l’or pour la vertu. On ne devient pas noble d’âme et de lignée en achetant sa fonction. C’est encore Hagen, l’antihéros du poème, qui va s’en charger. Il prend Siegfried par traitrise et lui plante sa lance à l’endroit vulnérable, entre les deux épaules, qu’il connait pour avoir espionné  une conversation. Le jeune homme, tout comme Achille, aura eu une vie brève mais glorieuse, tragique d’avoir été trompé par les mauvais. Lorsque son corps sera rapporté au château après la chasse, tous s’entretueront comme de vulgaires Atrides, la reine d’Islande elle-même mettra fin à ses jours sur la nef funéraire en feu de son amour, tandis que seul le jeune prince Giselher survit pour perpétrer la lignée burgonde. Siegfried était devenu son héros, son mentor ; il l’admirait.

Cette histoire est platement rendue, déroulée comme un script sans imagination ni relief, sauf peut-être la scène de baise torride dans le cercle de feu de la météorite. Siegfried a un beau sourire mais un corps plus massif qu’héroïque car l’acteur est trop vieux pour le rôle. Gunther est un minet mou plus que roi burgonde. Seules les femmes sont à la hauteur de leur rôle, ainsi que le forgeron qui meurt de vieillesse avant la fin. Evidemment, après le romantisme échevelé de Wagner, toute reprise peut paraître fade, mais ce film raté ne conte qu’une belle histoire – trop compliquée pour qu’elle soit bien comprise, et dite sans souligner les points forts, tout sur le même plan. C’est plus un divertissement en famille qu’un film culte ; il se regarde sans ennui, mais sans plus. Ne jamais confier une mythologie à un Yankee lorsque les Yankees n’en sont pas les héros : aussi bien pour Troie que pour les Nibelungen, les Américains se montrent des tâcherons à ras de terre ; ils ne s’élèvent aux étoiles que lorsqu’ils dominent le monde et s’en font gloire.

DVD L’anneau sacré, Uli Edel, 2004, avec Benno Fürmann, Kristanna Loken, Alicia Witt, Julian Sands, Samuel West, Sony Pictures 2006, 2h56, €6.56

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National-populisme américain

Trump est un clown improbable mais le trumpisme est une vague de fond de la politique américaine. Les Yankees ont prôné la mondialisation libérale et la dérèglementation tout azimut tant que cela servait leur commerce et leur prospérité. Dès que la Chine a commencé à prendre de l’importance et la Russie se réveiller militairement au Proche-Orient, rien ne va plus : repli sur soi et America first ! Un bon article de Marya Kandel, historienne de Paris 3, le montre dans le dernier numéro 208 de la revue Le Débat de janvier-février 2020.

Bien que parfois confus et redondant, le propos est assez clair : la vague Trump est un national-populisme comme on en connait en Europe, avec ses particularités américaines. Le candidat-clown n’avait aucun projet autre que son narcissisme et son Art of the Deal ; ses équipes ont donc repris les détestations communes des petits Blancs de l’Alt-right américaine, cette extrême-droite hostile aux globalistes, adepte des théories du complot et hantée par le grand remplacement des Blancs par les colorés. Avec pour marque de fabrique yankee l’allégeance à la Bible. Le Grand Old Party (républicain) adapte son discours à son électorat, il ne fait pas l’inverse comme les partis français trempés d’idéalisme platonicien. Le trumpisme devrait donc survivre à Trump si celui-ci est battu.

Ce courant est antilibéral, nationaliste, conservateur, religieux, isolationniste.

Tout ce qui est « progressiste » est rejeté, et il faut dire que la propagande utopique des « droits à » l’infini et des mamours aux extrêmes-minorités est devenue une scie improductive, source de ressentiment. Que veulent dire au fond « l’universalisme » ? les « droits de l’Homme » ? Ont-ils des limites dans l’humain même où ne sont-ils que le faux-nez de l’impérialisme européen sur les valeurs ? Ne doit-on pas les cantonner aux traditions chrétiennes propres à l’Amérique ?

Tout ce qui est déréglementation est remis en cause. Les multinationales deviennent un danger dès lors qu’elles vont produire ailleurs, engendrant chômage, déficit du commerce extérieur et dépendance stratégique, en plus d’éviter l’impôt via les Etats complaisants des « paradis fiscaux ». Les inégalités augmentent entre très riches nomades biberonnés aux dividendes multinationaux et cols bleus et blancs moyens et populaires qui ont construit les Etats-Unis. La mondialisation profite désormais à la Chine et l’Amérique ne veut plus payer pour son développement destructeur des industries nationales. Mort aux libertariens et vive l’Etat interventionniste ! Avec un certain retour à l’impôt comme levier… et la volonté de réguler les GAFAM.

Tout ce qui est ordre international est de même rejeté, au nom d’un égoïsme sacré : America first ! Toute l’architecture de sécurité et les institutions internationales bâties depuis 1945 par les Etats-Unis avec leurs alliés sont balayées : ils n’y ont plus avantage. Ce pourquoi l’OMC devient une coquille vide, que l’OTAN est en état de « mort cérébrale » et que l’accord de Paris sur le climat une vaste blague que ne reprennent les Chinois que pour se faire une vertu. La bête noire des trumpistes (comme on dit lampistes) est l’Union européenne dont la construction supranationale contraignante leur donne des boutons. Feu sur le quartier général de Bruxelles ! On est mieux chez nous à décider nous-mêmes pour nous, croit-ils. D’où l’encouragement au Brexit et aux extrémismes nationaux et socialistes d’un Stephen (dit Steve) Bannon en Europe.

Le nationalisme est désormais la mission américaine qui succède au mondialisme – et les élites européennes, toujours en retard d’une demi-génération, ne l’ont pas encore intégré. Il se fonde sur la tradition chrétienne, revue et corrigée par les sectes américaines. En bonnes protestantes, elles privilégient la lecture de la Bible et, en bonnes incultes, sa lecture littérale : c’est écrit, donc c’est vrai. L’Ancien testament, bien plus gros que le Nouveau en nombre de pages, et placé en premier dans le Livre, est donc favorisé. Les Etats-Unis s’identifient à Israël comme Terre promise au Peuple élu du Dieu unique qui a fait alliance. Il s’agit donc d’obéir aux Commandements et de rejeter tous les « droits » qui les enfreignent : avortement, homosexualité, mariage gai, féminisme, droits civils pour les fils de Cham et même la théorie (complotiste ?) de l’Evolution : Dieu a créé une fois pour toutes l’homme à son image, puis donné une femme créée d’une côte prise au mâle, enfin élu le Blanc et pas les autres – tout le reste est complot égalitariste d’esclaves emplis de ressentiment pour le Maître. C’est ce que disait Steve Bannon en 2016…

Ce recentrage sur le pays, sur le national et sur le traditionnel chrétien, inverse les valeurs. Plus de multiculturel en interne, plus de mondialisation économique, plus de multilatéralisme international mais la réaffirmation de l’Amérique blanche, chrétienne, industrielle et soucieuse de ses seuls intérêts. Les ennemis principaux sont la Chine et l’islam politique. Un rapprochement intellectuel avec la Russie serait possible s’il ne subsistait aux Etats-Unis une structure idéologique militaire et du renseignement qui restent antisoviétique par inertie. Mais, qui sait, plus tard ?

Ce revirement idéologique, qui a pour base les intérêts bien compris des états-uniens votant, rencontre la jeunesse qui, selon les sondages, pense que le pays devrait rester à l’écart des affaires du monde et privilégier sa sécurité. Il rencontre aussi l’étude The Next America du Pew center qui constatait en 2017 que la population des Etats-Unis née à l’étranger passait déjà les 44%, que les immigrants illégaux étaient plus de 10 millions et que, vers 2050, les White Anglo-Saxons Protestants (WASP) deviendraient minoritaires dans leur propre pays et que ceux nés avec le siècle vivraient moins bien que leurs parents.

Ce conservatisme national a été exacerbé par les ingérences russes dans l’élection présidentielle, avec création de faux comptes Facebook, Instagram et Twitter, de faux blogs et de fausses associations des deux bords extrémistes, pour exacerber les contradictions (selon la politique léniniste orthodoxe). Cela afin d’engendrer le chaos dans « la démocratie » et montrer son inefficacité. L’article suivant du même numéro Débat, par le journaliste Roman Bornstein, détaille la façon précise dont l’officine russe proche du Kremlin s’y est prise. Elle n’a fait qu’exploiter nos faiblesses réglementaires et libertaires.

Ces idées, il faut les connaître pour ne pas rester sur la dérision à propos de Trump. Même si le paon narcissique passe, subsistera l’idéologie national-populiste biblique d’une bonne partie de la population ouvrière et moyenne blanche. Les Etats-Unis ne sont plus pour l’Europe des alliés militaires fiables ni des partenaires économiques intéressants mais des égoïstes impériaux, agitant leurs lois extraterritoriales pour inhiber toute politique qui ne sert pas leurs intérêts : sur le commerce avec l’Iran, sur les fortunes américaines, sur la multinationale de l’énergie nucléaire Alstom, sur l’exclusion de Huawei dans la 5G en Europe. Le président Macron se dit que, puisque l’Amérique s’éloigne, se rapprocher de la Russie a du sens. Peut-être : c’était la politique du président de Gaulle. Mais tisser des liens avec la Russie de Poutine, c’est dîner avec le diable et nécessite une longue cuiller. La fable Griveaux vient opportunément le rappeler. En 2022, n’y aurait-il pas une succulente vidéo d’un candidat à la présidence française en position sabreuse en préparation ?

Face aux Etats-Unis qui deviennent hostiles et égoïstes, face à la Russie haineuse et pleine de ressentiment contre nous, seule l’Union européenne peut offrir la cuiller assez longue pour s’établir au banquet sans se griller les pattes. Les Allemands, toujours lourdauds en politique internationale à cause de leur passé, ne viendront que lorsque la divine Amérique leur tapera sur les carrosseries. Mais les Italiens ? les Espagnols ? les Polonais ? les Irlandais ? les Belges ? Si les nordiques suivent plutôt le monde anglo-saxon et l’Allemagne, les autres pays peuvent avoir conscience qu’une position commune est nécessaire pour compter comme une force au XXIe siècle face aux géants américain et chinois. Le président Macron pourrait s’en préoccuper plutôt que de faire d’excessives courbettes à Poutine.

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Michel Crouzet, M. Myself ou la Vie de Stendhal

Henri Beyle le Grenoblois, né en 1783, est devenu par lui-même en 1817 baron Frédéric de Stendhal il Milanese, officier de cavalerie. C’est qu’il est né avec la Révolution (6 ans en 1789) et qu’il a admiré Bonaparte parti de rien pour arriver à égaler Alexandre et César (il a moins aimé Napoléon, empereur autoritaire installé). Comme les révolutionnaires qui voulaient faire table rase du vieux monde et des « Vieux », Beyle a haï son enfance (ayant perdu sa mère en couches à 7 ans) et son père, distant et désirant modeler le Fils en enfant modèle ; il a haï son précepteur jésuite Raillane « hypocrite » ; haï Grenoble, ville provinciale et bourgeoise, coincée et conservatrice. Il « n’a jamais joué, jamais couru ou nagé librement avec les autres enfants, jamais disposé de son corps, que l’on voulait domestiquer et non laisser se dépenser et jouer » p.25.

Pour cela, il a dû se révolter contre le Père (prénommé Chérubin !) et inventer sa vie d’individu, hors des liens de naissance, de famille (excepté Pauline, sœur et âme-sœur) comme de milieu, « un Moi audacieux et sans freins (…) l’image même du Moi absolu évoqué par les philosophes et les libertins : ils se référaient pour le définir à l’enfant incestueux, parricide, homicide, être de la nature dans toute sa force et sa première et irrésistible impulsion » p.13. Seul le désir est loi (le Rouge), tout le reste est éteignoir, clérical, humide, sombre, moralisateur, persécuté, esclave des conventions et de la famille (le Noir). Mais le ressentiment est encore esclavage, la haine empoisonne et emprisonne. Pour se libérer, seule l’imagination le peut si elle prend son essor et ouvre à la « beauté » (qui est œil de l’amour). Car l’érotisme romantique n’est pas l’érotisme freudien (encore moins celui des puritains d’aujourd’hui qui voient de la saleté dans tout désir) : « fidèle à l’éros platonicien, le Romantique fait du désir le révélateur de l’idéal, la voie d’accès aux transcendantaux du Bien et du Beau ; l’image, ou vision de l’homme meilleur, de l’homme tel qu’il est dans sa nature profonde, c’est l’autre nom du désir ; il y a un sens du désir, il unit les sens au désir suprême qui est celui de l’âme et du rêve, ou du ‘romanesque’, qui est le rêve de l’homme » p.47. Le prime adolescent Beyle trouve cet élan dans les romans de chevalerie du Tasse, de l’Arioste, de Cervantes où l’aventure héroïque est ironique et voluptueuse à la fois – avant de découvrir Félicia ou mes fredaines le roman libertin de Nerciat : « Je devins fou absolument ».

Ce pourquoi il a dû inventer aussi un autre style littéraire – le romantisme, cette « maladie de l’azur » – où le réalisme du Moi en situation dérive vers l’imaginaire amplifié, où le mouvement fait confiance à l’expression libre de l’intériorité tout en mettant à distance de soi-même par l’objectivation de l’écriture. Car « toute sa famille est ‘cultivée’ : les lettres pour elle sont une œuvre de civilisation, de communication civile, un moyen d’approfondissement et d’amélioration de l’humanitas, qui met à parité le savoir et l’expression… » p.21 Ainsi l’Amour (dont Flaubert se moquera une génération après sous le vocable d’Hâmour) est-il moins inclination pour une personne réelle que pour la passion elle-même. Stendhal a l’amour de l’amour plus que « foutre » telle ou telle ; ou plutôt telle ou telle enflamme en lui l’imaginaire : il se fait du cinéma. « Avoir » ou pas la femme importe moins que les élans du cœur qui « cristallisent » sur une image, comme jadis l’image de Dieu. Il comptabilisera treize femmes « eues » qui ont compté dans sa vie (outre sa mère, Kubly, Angela, Victorine, Mélanie, Wilhelmine, Alexandrine, Angelina, Métilde, Clémentine, Alberte, Giulia I et II) et peut-être une quatorzième, sans parler des putes. Il aimera aussi beaucoup les enfants – ceux des autres – et leur racontera des histoires. Toujours l’imaginaire. Eugénie de Montijo, future impératrice, se souvient de Monsieur Beyle lorsqu’elle avait 9 ans et qu’il contait l’épopée de Napoléon, assise sur ses genoux ; adulte, elle apprendra qu’il s’agissait de ce « baron de Stendhal » devenu célèbre.

En tout cela il est « moderne » (ce qui signifie post-Ancien régime), donc plus ou moins « actuel » selon nos époques. Il a été peu connu de son vivant, adulé une génération après lui pour de mauvaises raisons (anti enflure hugolienne notamment), disséqué et délaissé début XXe siècle au profit de Proust, avant d’être réhabilité dans les années 1950 pour son style sec sans fioritures et qui va droit au but. Aujourd’hui ? La biographie date d’il y a vingt ans et c’était déjà une autre époque. Il semble que l’imagination revienne plus que l’action dans la sexualité de notre temps. Les femmes « ayables » comptent moins que les émotions qu’elles procurent par leur présence, même platonique. Mais à chacun de juger, Michel Crouzet se garde d’en parler.

D’autant que l’individualisme, s’il libère, exige de s’imposer : la liberté ne va jamais sans la responsabilité, ce qui répugne aux paresseux et met en face de leur veulerie les autres : « La mauvaise honte, la timidité, les tortures de l’amour-propre farouche et apeuré, c’est le calvaire du Moi moderne » p.68. Sous l’Ancien régime, la société exigeait le naturel (de naissance) ; la démocratie exige le convenable (socialement égalitaire). Stendhal s’en échappera par le voyage, étranger aux contraintes du civilisé français en Italie, manière d’être inconnu et amour du nouveau. Il s’en échappera par l’opéra, féérie sensuelle d’un soir par la musique et théâtre communautaire des regards. Mieux, il traitera dès lors la société comme un bal masqué pour s’en amuser et y trouver son plaisir, sans rien en attendre d’autre et surtout rien de durable. Et il se méfiera de ses intrusions au nom de la « transparence » égalitaire ; Stendhal chiffrera ses lettres, déguisera noms, lieux et dates dans son journal et sa correspondance. Être libre, c’est aussi rester masqué pour éviter de déplaire et écrire dégagé des contraintes sociales – d’où les quelques 350 pseudonymes que Henri Beyle prend au cours de sa carrière d’écrivain journaliste, une manière de rester aristocrate en démocratie.

Le pavé biographique de Michel Crouzet réjouira tous ceux qui aiment Stendhal, dont je suis. Laid et gros dès l’enfance, ses camarades se moquent de lui et l’appellent « la tour ambulante », il demeurera disgracieux et enveloppé toute sa vie, avec une « face de boucher ». Il compensera en se vêtant avec recherche et élégance selon l’adage que l’habit fait le moine. Mais il a les yeux vifs, un pli ironique à la bouche et sa conversation est toute de paradoxes et de moqueries. Il se taillera un succès dans les salons parisiens avec ses diableries – lui qui ne croit pas en Dieu – mais effraiera les bons bourgeois conventionnels et les bigotes. « Stendhal, c’est un style (de vie ou d’écriture indifféremment), né d’un immense travail sur soi dont les écrits intimes sont le dépositaire… » p.96.

Stendhal est né tard au roman, à 47 ans avec Le Rouge et le Noir (après l’échec d’Armance trois ans plus tôt). Son chef d’œuvre, il le publiera à l’extrême fin de sa vie (écourtée par le cœur, physiquement malade) : La Chartreuse de Parme fut écrite ou dictée à raison de 5 à 7 pages par heure. Le reste de l’œuvre romanesque est surtout inachevée ou composée de nouvelles. Mais Stendhal n’est pas que romanesque. Il compose un traité devenu célèbre, De l’amour, une Histoire de la peinture en Italie et des récits de voyages, en observateur incisif, qui eurent du succès : Mémoires d’un touriste, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome. Il n’est pas un « intellectuel » (le terme n’a pas existé avant l’affaire Dreyfus) mais un « homme pensant » ; lui-même ne se dit pas littérateur ou écrivain mais « observateur du cœur humain » p.508. Faire de l’esprit c’est créer sa forme, entre l’énergie et la grâce, entre la vérité et le goût – en bref définir son propre style (« l’homme de gauche, toujours indigné, est sans esprit. Il lui manque le naturel de la pensée » p.526). Sa biographie (incomplète) La vie de Henry Brulard, informe plus ou moins sur ce qu’il a vécu (amplifié et déformé par la mémoire).

Pour le reste, élève à l’Ecole Centrale de Grenoble (fondée par son grand-père Gagnon), il aurait pu intégrer à Paris l’Ecole Polytechnique, récemment créée, mais s’est dégoûté. Bon en maths et en dessin, il a opté à 17 ans pour s’engager dans les dragons avec Bonaparte grâce à son cousin Daru. Arrivé souvent après les batailles, il romance son épopée adolescente dans La Chartreuse sous les traits du beau Fabrice del Dongo, son Moi idéalisé (emprunté aussi au réel Pierre Napoléon Bonaparte, cousin de Napoléon III, rencontré près de Civitavecchia). Car Stendhal se veut plus Milanais que Français, plus bonapartiste que Bourbon ou Juste-Milieu, plus Moi-Même que collectif.

Pour lui, chaque énergie doit faire son trou et inventer sa vie, jouant des « rôles » dans la comédie humaine sans investir son Moi profond. Il n’aura de cesse que d’appliquer cette maxime, faisant feu de tout bois pour obtenir un poste dans la foire aux vanités et réussissant assez bien dans la méritocratie napoléonienne comme auditeur au Conseil d’Etat à 27 ans puis Commissaire aux armées. Il fera même l’expérience de la défaite avec retraite de Russie en 1812. Hélas, les Bourbon reviennent et il devient demi-solde, courant après les louis pour vivre « décemment » (il suffisait à l’époque de 6000 francs par ans). Il obtiendra dans la douleur un consulat à Trieste, jamais rempli puisque refusé par les Autrichiens, puis à Civitavecchia dans les Etats du Pape, mais sera surveillé constamment par l’empire austro-hongrois et l’Eglise catholique comme subversif, « libéral » et athée. Ce n’est que lors de ses « congés » qu’il retrouvera l’élan pour écrire et que paraîtront les chefs d’œuvre. Sa maxime sociale était SFCDT : « se foutre carrément de tout » pour exister.

Il mourra le 22 mars 1842 à hauteur du 22 rue des Capucines à Paris, d’une attaque d’apoplexie, à 59 ans et trois mois, « esprit d’enfer et cœur angélique » comme conclut Michel Crouzet p.762. Il est inhumé à Montmartre sous une épitaphe composée par lui : « Arrigo Beyle Milanese, scrisse, amò, visse » (Henri Beyle Milanais, il écrivit, il aima, il vécut).

Ecrire contre son temps permet de durer ; dire le vrai de soi permet d’atteindre l’universel. « Tout livre écrit pour se plaire à soi-même, en pleine autarcie, pour trouver des semblables, un jour, en un lieu, est un acte de foi dans la chance du Moi » p.410. Mais l’état démocratique, en détruisant l’otium humaniste (le loisir de vivre pour soi) et en généralisant le negotium bourgeois (l’état constamment occupé et pressé), est-il compatible avec l’imagination, la littérature, le sens de la beauté ?

La pagination indiquée est celle de l’édition de 1999.

Michel Crouzet, M. Myself ou la Vie de Stendhal (nouvelle édition de Stendhal ou Monsieur Moi-Même, 1999), Kimé 2012, 728 pages, €30.00

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Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu

Edelman est juriste et philosophe. Son livre porte sur l’antithèse même de ses intérêts : Nietzsche – qui est l’anti–Kant et l’anti–juriste par excellence. D’où son intérêt décalé, non hagiographique par principe.

Après avoir mesuré cinq difficultés pour l’aborder, l’auteur construit son approche comme Nietzsche le veut, sans l’avoir formalisée : l’homme et le chaos, l’histoire de l’humanité, enfin notre temps. Pour lui, la démarche de Nietzsche peut se résumer au constat suivant : la morale est sociale, donc niveleuse et hypocrite. Les hommes grégaires préfèrent la confortable chaleur du troupeau, donc ses justifications médiocres. Religion, philosophie et morale sont alors, par définition, contre les « héros », rabaissant par envie les hommes exceptionnels. Il nous faut sortir de cet état de fait et penser l’homme futur.

L’être humain est partie intégrante de la nature et obligé, par sa condition, d’y trouver sa place. « Une nature déshumanisée devrait être pour nous l’expérience du bonheur, c’est-à-dire de ce sentiment pur du hasard, de l’aléatoire, de l’incongru, de l’imprévisible. Si on emprisonne la vie dans la pensée, elle devient un fardeau insupportable » p.19. Il faut abandonner la vanité d’un univers créé pour l’homme, ou que l’homme est son but ou sa pointe la plus avancée. L’univers apparaît comme un cas improbable où l’homme est né par hasard, espèce vivante développée par essais et erreurs. Cette pensée du chaos est difficile car « inhumaine ». Dans le chaos ne se produisent que des « événements » reliés par aucune causalité ni logique nécessaire. L’univers n’est pas un organisme vivant mais sans cesse combinaison et recombinaison. Nietzsche appelle cela « l’éternel retour ». Mais le chaos produit un ordre transitoire. L’énergie possède une sorte de « volonté » qui met en forme le hasard – aveugle, sans conscience, mais qui « est ». Cette énergie qui cherche à s’affirmer en vouloir est ce que Nietzsche appelle la « volonté de puissance ». Elle se heurte aux autres énergies-volontés analogues. La « valeur » pour Nietzsche est la forme sociale sous laquelle agit cette volonté de puissance. Marx ou Freud ne disaient pas autre chose, chacun dans leur domaine et tous au même siècle.

Pour rendre l’homme plus vrai, il faut « déshumaniser » la vie, cesser de plaquer des concepts anthropomorphiques sur « ce qui advient », en revenir à la physique biologique. « Qu’est-ce que la vie a à faire avec la logique, la raison, la grammaire, le sujet ou l’objet, elle qui ne connaît que la volonté de puissance ? » p.55. Il est nécessaire de faire surgir une autre forme de pensée, le soi entendu comme lieu de la volonté de puissance originelle, issue du corps lui-même et de son énergie vitale. « Le travail du généalogiste consistera donc à briser « les belles formes » de la métaphysique, « la belle conscience », les « beaux sentiments », pour retrouver la monstruosité, le grouillement, la luxuriance » p.66. Le contraire même de l’Être abstrait créé par la logique, simplificatrice et sublimée. « Dans l’Être règne la paix et la sérénité de l’Un et l’horreur du multiple, entendons du bouillonnement de la vie » p.68. Nietzsche, dans l’aphorisme 78 de La volonté de puissance tome II, note : « Plus grand est le besoin de variété, de différence, de divisions internes, plus il y a de force ».

À lire cela, la démocratie qui protège l’expression de toutes les opinions apparaît comme le meilleur des régimes, et l’autoritarisme le pire. Mais, comme toutes choses, la démocratie est ambivalente : attention au grégarisme, au politiquement correct, au désir fusionnel communautaire, ethnique ou national, aux maladies de l’imaginaire – ces constructions sociales et médiatiques qui sévissent particulièrement aujourd’hui. Attention au masque et à l’illusion. La « conscience » équilibre et simplifie les instincts pour les organiser et les faire servir. Elle constitue aussi un code collectif qui s’impose à tous les individus. Mais son « objectivité » est limitée par l’instrument : « Partout où le moi prétend être le critère de la vérité du monde, l’homme se dénie, se mutile, se diminue » p.89. Rester enfermé en soi ou dans sa caste, mutile.

La philosophie est le masque de la raison sur la vie ; la religion le masque du pouvoir des prêtres ; la morale le masque qui postule l’unité du moi et des consciences qui se reconnaissent contre « l’animal » ; la psychologie est le masque du conformisme qui fustige les écarts à la norme au profit d’un moi construit socialement, abstrait et mythiquement immobile. Tous ces masques sont narcissismes humains et vanité collective. La connaissance est au contraire un regard passionné, toujours neuf, une « volonté » de convaincre, de connaître. Elle ne vise pas à « la vérité », construction illusoire d’un absolu éternel, car toute réalité est changeante et toute hypothèse « falsifiable » au sens de Karl Popper. La pulsion de connaître doit être préservée mais ses résultats sont à jamais transitoires. La connaissance est nécessairement héroïque, aventureuse, exploratoire.

L’histoire humaine est une logique reconstituée à posteriori et non le déroulement d’un plan. Ses « lois » masquent le foisonnement et le hasard en créant des croyances, tel le « progrès ». Il n’y a pas de plan mais des bifurcations continues, des arborescences aléatoires d’un devenir biologique sur lequel la culture n’oriente qu’en partie l’évolution humaine. « Si telle cité de la Grèce antique, ou Venise, ou l’Italie de la Renaissance, ont « réussi », cela tient à ce qu’elles ont posé et respecté les valeurs de la vie (endurance, héroïsme, combativité), qu’elles ont produit, en résistant aux formes réactives, un « type » fort, sélectionné » p.124. Les Grecs apparaissaient comme des êtres en pleine santé. « Pour ceux qui s’appelaient eux-mêmes les « Véridiques », il n’y avait ni bien ni mal, ni raison ni déraison, ni humanité ni inhumanité : tout se produisait dans la plus grande simplicité, dans la plus grande nudité (…). Être ingénu, « cru », aussi évident que la vie même, ressentir une sorte de « divination du corps », tout approuver de soi-même, aller jusqu’au « grand abîme, le grand silence grec » p.126.

Pour Héraclite, le jeu retranscrit le chaos à l’échelle du vivant. Dionysos écoute son propre corps et il est le dieu du cosmos vivant, des forces souterraines et de la démesure. Apollon est la conciliation par la beauté du monstrueux dionysiaque. La mentalité « chrétienne » a commencé moralement avec Socrate pour qui connaissance et moralité coïncident. La vie, l’être humain, la conscience, deviennent avec lui un problème. L’innocence disparaît : on confie à une autre instance qu’à la vie le soin de se prononcer sur sa valeur. La dialectique comme instrument de parole isolé dans son mécanisme abstrait, demande des comptes aux instincts et à la force. L’esclave a un ennemi : le maître. Il se constitue en opposition, traits pour traits. Sa lutte pour conquérir le pouvoir se déroule dans la conscience. Toutes les valeurs sont inversées, les agneaux se glorifient d’être bons par ressentiment pour la force du loup qu’ils ne sauraient avoir. L’hyperbole de Dieu exige obéissance des pécheurs en contrepartie d’avantages consolateurs dans l’au-delà du monde réel.

Notre temps voit l’homme malade. Les médiocres l’emportent par le nombre, la prudence, la ruse. Les qualités les plus moyennes de l’espèce, voire les plus viles (la cupidité, l’addiction, la vanité), sont les mieux consacrées. Le moteur de l’histoire humaine est la lutte entre le modèle amélioré et le modèle standard. L’amour chrétien, flamboyant de foi lors des persécutions, est devenu avec le pouvoir un doux moralisme, voire une lâcheté lorsqu’il a été repris par la démocratie représentative puis par le socialisme bêlant. L’aboutissement logique de ces valeurs est le nihilisme. Le troupeau en ressentiment s’est constitué en totalité supérieure pour donner mauvaise conscience aux « maîtres », ceux qui ouvrent la voie plutôt que de se gaver (les élites actuelles ne sont plus guère des « maîtres »…).

Seul antidote : « batifoler, papillonner », faire semblant et en même temps se préserver, jouer tel Casanova. « Le troupeau est structurellement, « viscéralement », anti-individualiste ; est structurellement moyen, médiocre, conservateur au sens propre » p.216. L’État n’est qu’un outil politique : lorsqu’il est investi par les forts, il est débordant de vitalité (Rome républicaine, Venise, empire napoléonien ou anglais, impérialisme américain ou soviétique, empire du milieu chinois. « En revanche, lorsqu’il est aux mains des faibles, il est agi par une volonté de puissance réactive ; il s’impose alors comme le garant des valeurs grégaires : il est « utilitaire et calculateur », gestionnaire, mercantile, anti–individualiste » p.229 (l’Union européenne, l’Allemagne de Merkel, la Suède émolliente).

Pour renaturaliser l’homme il faut accepter son animalité, s’en faire une joie délivrée du joug moral de la conscience, accueillir ses désirs (Freud), rejeter les conventions pour se trouver soi-même, revenir au plaisir et à la curiosité du XVIIIe siècle. Il faut accepter un moi multiple, égoïste et altruiste selon les moments. Les êtres humains supérieurs de Nietzsche ne sont ni guides (ils ne désirent pas être suivis), ni rédempteurs (ils ne promettent aucun salut), ni tyrans (ils ne cherchent aucun pouvoir). « Ils renvoient seulement l’image de ce qu’il y a de plus beau, de plus accompli dans l’espèce humaine » p.331. Par leur exemple, ils sont les maîtres qui révèlent à ceux qui cherchent les richesses qui dorment en chacun.

Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu, 1999, PUF « Perspectives critiques », 384 pages, €21.50

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Philip K Dick, Simulacres

Encore une idée originale d’un auteur enfiévré qui ressasse ses obsessions sous un autre angle. Le lecteur habitué retrouvera paranoïa, complot, schizophrénie, amphétamines ; il découvrira en revanche un monde différent vu d’un autre œil.

Les personnages, camés ou psychotiques, sont comme souvent inconsistants. L’histoire n’en est pas une, ballottée entre des « possibles » qui adviennent ou pas au gré de l’humeur d’auteur. Mais l’univers créé est riche et intéressant. Il est l’Amérique des années 1960, technique, optimiste, manipulatrice ; des politiciens vendeurs, des vendeurs persuasifs, l’obsession de tout contrôler, la méfiance envers les industriels de la technique et de la chimie, la division des citoyens entre ceux qui savent et ceux qui ignorent : les Ges (Geheimnisträger, porteurs du secret) et les Bes (Befehlsträger, exécutants).

Le grain de sable dans les rouages bien huilés du système sera un artiste psychokinésiste, Richard Kongrosian, qui joue du piano sans les mains. Paranoïaque délirant mais artiste incomparable, il approchera Nicole, la Première dame à la Maison Blanche – et ce sera la fin. Car « Nicole » est la quatrième du nom, une actrice qui joue le rôle de la Première dame, morte de vieillesse depuis longtemps. Son mari le président, nommé der Alte (le Vieux), est lui-même un simulacre, androïde fabriqué en série par un conglomérat allemand tenu par deux frères aussi durs en affaires que des nazis.

L’Allemagne est devenue le 52ème état américain en 1994 – drôle de retournement de l’auteur qui déteste les Allemands depuis son premier livre. A moins que le rôle des Américains d’origine germanique ou juive-allemande proches du pouvoir aux Etats-Unis de son temps (par exemple Schlesinger, Salinger, Kissinger), ne lui ait soufflé l’idée d’une pénétration insidieuse des vaincus d’hier dans les hautes sphères ? Dans son Amérique futuriste nommée désormais United States of Europe and America (USEA) ne règne qu’un seul parti Démocrate-Républicain et la société est pacifiée, surtout depuis les « années de retombées radioactives, et en particulier des explosions malfaisantes de la Chine populaire ».

D’ailleurs, un groupe qui se nomme les Fils de Job commence à manifester bruyamment dans tous les Etats-Unis. C’est un groupe de néo-nazis « qui semblaient surgir de partout ces derniers temps ». ils sont dirigés par Bertold Goltz – un Juif – dont on apprendra incidemment qu’il dirige le comité secret des cartels (allemands) qui manipule le simulacre de président (américain). Pourquoi ? Pour les mêmes causes qui ont porté Donald Trump au pouvoir de nos jours : « Cette région décadente empestait le défaitisme ; ici vivaient les vaincus, les Bes sans rôle véritable dans le système. Les Fils de Job, comme les nazis du passé, se nourrissaient des déceptions des déshérités ». Etonnante prescience !

Mais nul besoin de recourir comme dans le roman au « principe de von Lessinger » pour remonter dans le temps ou aller dans l’avenir : la crise économique produit toujours du ressentiment social, qui se manifeste en politique par un extrémisme réactionnaire. Ce fut le cas après la crise de 1929, c’est le cas après la crise de 2008. La montée des nationalismes, du populisme, du rejet des élites, du système et de la coopération internationale au prétexte de complot des cartels, des Juifs ou des Deux-cents familles, est un itinéraire balisé. Un terreau fertile pour les démagogues : Ge embrassant la cause des Bes ou chevalier romain devenant tribun de la plèbe. Rien de nouveau sous le soleil.

L’auteur en a une explication psychanalytique : l’image de la Mauvaise Mère, toute-puissante et universelle. Ce pourquoi, dans le monde der Alte, les psychanalystes sont désormais interdits. « C’est à cause des pauvres types comme moi que Nicole peut gouverner, dit Chic (abréviation de Charles). Je suis la raison pour laquelle notre société est matriarcale… Je suis comme un gosse de six ans. – Vous n’êtes pas unique. Vous vous en rendez compte. En fait, c’est une névrose à l’échelle nationale. Le défaut psychologique de notre époque ». La réaction machiste, petite-bourgeoise, blanche, va contre le féminisme, la féminisation des mœurs, l’apitoiement sur les minorités. Le pouvoir fort contre le pouvoir maternant, l’agir individualiste contre la passivité des aides sociales.

Sauf que, choc des egos mâles et guerre civile aidant, les Néandertaliens issus de mutations régressives pourraient chasser les Homo Sapiens affaiblis et à nouveau s’étendre sur la Terre. Je n’y crois guère, mais c’est un roman.

Philip Kindred Dick, Simulacres (The Simulacra), 1964, J’ai lu SF 2014, 251 pages, €6.70 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Philip K Dick, Docteur Bloodmoney

L’anticipation, cette fois, décentre l’histoire dans le temps. Ce n’est ni une uchronie, ni une aventure spatiale mais un futur « après la Bombe » – toujours dans la région de San Francisco, le nid de l’auteur. Le personnage principal ? Il n’y en a pas – mais tout commence lorsque Stuart McConchie, vendeur de télévisions, observe « le premier cinglé de la journée » qui se faufile furtivement chez le psychiatre Stockstill. Le lecteur n’apprendra qu’incidemment, plus tard, que Stuart est Noir. Effet de la lutte pour les droits civiques ? De l’ère Kennedy ? De la fin de l’apartheid, officialisée en 1964 ? Ce roman est pour une fois moins raciste… sauf envers les handicapés, connotés frustrés et revanchards, un danger pour la société, et envers les Allemands comme toujours, notamment ce Mister Tree dont le nom est en fait Bluthgeld.

Bluthgeld, en allemand, veut dire Bloodmoney, soit Prix du sang. C’est le terme employé par Luther pour traduire la somme remise par les Juifs à Judas pour trahir le Christ ; c’est aussi le prix d’une vie humaine, le wergeld allemand, demandé pour un crime dans le droit germanique. Bruno Bluthgeld (BB) est un docteur Folamour (film sorti en 1964), physicien atomiste – évidemment schizophrène, une obsession de Philip K. Dick – qui a mis en place le système de déclenchement de bombes nucléaires automatique en cas d’attaque des Etats-Unis. Evidemment, la technique échappe aux fols humains orgueilleux, dans la bonne tradition biblique, et l’Apocalypse se déchaîne ; seuls survivent ceux qui plongent dans les sous-sols de la ville. Bluthgeld n’est pas personnellement responsable mais il en est l’initiateur. Sa paranoïa aiguë le fait craindre au maximum et la surprotection qu’il développe en miroir dérape, l’Orient appelle cela le karma.

Après la Bombe, Bluthgeld/Tree se cache à la campagne à Marin County, non loin de la conurbation détruite de San Francisco, et élève des moutons comme un hippie. Bonny, une ancienne assistante à l’université qui l’a protégé pour son savoir, habite tout à côté et est la seule à le savoir… jusqu’à ce que Stuart débarque en commercial pour proposer d’industrialiser la production d’ersatz de cigarettes que produit Andrew Gill. Philip K. Dick fait de Stuart le Noir l’incarnation du vendeur à l’américaine, parfait citoyen toujours positif et expert à convaincre les autres, peut-être le seul personnage sensé du roman. Mais chacun reste dans sa bulle – dans sa paranoïa intime. Les relations ne sont qu’utilitaires, même le sexe, et les affaires de la communauté ne sont que relations de pouvoir. Andrew Gill, installé dans le coin depuis le Jour de la Bombe où il passait par hasard en camion, a été carrément violé par Bonny dans l’émotion. Une fille est née, Edie, qui parle à un frère jumeau fantôme, Bill, que le docteur Stockstill, réfugié dans le coin lui aussi, comprend être à l’intérieur d’elle, dans son ventre. Elle a désormais 10 ans, âge fétiche de « l’enfant » chez l’auteur.

Le lecteur un peu au fait de la biographie tourmentée de Philip K. Dick reconnaîtra sans peine en Bonny (qui veut dire Belle) sa propre mère fantasque, nymphomane et qui délaisse son rejeton, et en Edie l’auteur lui-même (inversé en fille) avec le spectre de sa sœur jumelle morte bébé en lui. Elle est un kyste qu’il lui faut extirper pour enfin exister et, par l’imagination, il en fait le deus ex machina de l’histoire.

Car une victime mâle de la thalidomide Hoppy (déformation dérisoire de happy…) prend du pouvoir dans la société d’après. Le médicament (évidemment allemand pour la paranoïa de Philip K. Dick) produit par Grünenthal GmbH dans les années 1950, l’a fait naître sans bras ni jambes ; son père le portait sur son dos à la messe et le pasteur lui faisait honte en le désignant aux fidèles sous prétexte du Christ. Il n’était rien avant, méprisé et peu ragoutant à voir ; il devient tout après lorsque son expertise en réparation et mécanique se révèle précieuse aux survivants.

Comme toujours avec les frustrés, leur ressentiment est tel que donnez-leur une main et ils prendront le bras. Hoppy Harrington se prend pour un nouveau maître du monde puisqu’il maîtrise la technique – celle-là même qui a fait défaillir la civilisation et que les survivants reconstruisent brique par brique. Il développe le pouvoir de projeter sa volonté comme une force et tue Bluthgeld lorsqu’il recommence à actionner ses bombes dans une crise de paranoïa aiguë. La communauté lui en est reconnaissante mais le phocomèle trouve que ce n’est pas assez. Il veut prendre la direction du satellite qui envoyait un homme sur Mars et que la Bombe a laissé tourner en orbite autour de la Terre sans que le dernier étage de la fusée ait pu être déclenché. L’astronaute Walt Dangerfeld sert de lien de communication entre les régions et les pays, puisque tout le réseau terrestre a été détruit ; son nom commence comme Walt Disney).

Seul l’auteur dans le ventre de sa sœur – ou l’inverse – peut mettre le holà au fascisme qui vient avec un frustré au pouvoir. Il pénètre en lui et l’éjecte, prend sa place. Facile à écrire, imaginable à faire, mais nous sommes dans la fiction. Les animaux ont muté, comme les humains, et certains chats sont devenus intelligents tandis que le chien de berger de Mister Tree parle. Cette fantaisie fait beaucoup pour le plaisir de la lecture.

Je me suis cependant aperçu, en lisant aujourd’hui ce roman, que je l’avais déjà lu à une époque lointaine, vers mes 17 ans, et que rien n’en était resté. Le terme assez rare de « phocomèle » m’en a fait souvenir. Ce roman est un divertissement écrit sous amphétamines, pas une œuvre qui fait penser ni des personnages auxquels on puisse s’attacher. Une histoire au kilomètre, comme ces séries qui envahissent la télé ; une production en chaîne comme les Yankees savent en servir aux consommateurs avides d’acheter. Je comprends de moins en moins l’engouement durable des SFistes pour Philip K. Dick.

Philip Kindred Dick, Docteur Bloodmoney (Doctor Bloodmoney or How we got long after the bomb), 1965, J’ai lu SF 2014, 316 pages, €6.00, e-book Kindle, €4.99 CD €14.18

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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American History X de Tony Kaye

Le melting pot américain n’est en fait qu’une salad bowl : les ingrédients ne s’y mélangent pas et chaque communauté reste entre soi, haineuse à l’égard des autres. Ce pourquoi un pompier blanc parti éteindre un incendie dans le ghetto noir se fait descendre par un dealer noir : par simple haine. Ce pompier, incarnation du citoyen américain moyen, bon époux et bon père de famille, était le père de Derek (Edward Norton), alors bon élève en Terminale.

Celui-ci, dès lors, pète les plombs : à quoi cela sert-il d’obéir à la loi si l’ambiance sociale est à l’indulgence pour les délinquants ? Si le libéralisme féminin de gauche trouve toujours des circonstances atténuantes à une minorité noire qui n’est plus esclave depuis déjà 150 ans ? Si les aides sociales et la discrimination positive profitent toujours aux mêmes, qui ne font rien pour se prendre en main ? Si les Blancs démissionnent et se soumettent à la loi des Noirs qui occupent les terrains de sport près de la plage de Venice et font de leur quartier une zone de non-droit ? L’exemple récent de Rodney King (en 1992), tabassé par les flics de Los Angeles parce qu’il les agressait après avoir été arrêté pour rouler bourré à 190 km/h est exemplaire : le coupable ce n’est pas lui mais les flics qui défendent la loi et les citoyens ! Ce que Derek ne veut pas voir est que faire respecter la loi est une chose, abuser de sa force une autre. Ni les délits, ni les inégalités, ni les injustices économiques ne justifient de transgresser la loi ou de se séparer de la nation. Même si certains se sentent plus « frères » que les autres, les états sont unis et le patriotisme doit être plus fort. C’est ce que se dit l’intelligent Derek, à qui son père a pourtant appris l’esprit critique : tout ce qu’on lit ou apprend à l’école n’est pas à prendre au pied de la lettre ; la Case de l’oncle Tom, c’était il y a plus d’un siècle et demi.

Derak s’est sculpté un corps aryen sainement musclé mais sa jeunesse le rend vulnérable aux passions et la haine est la première, équivalente en intensité à l’amour. Il aimait son père, il aime son petit frère Danny (Edward Furlong), 14 ans, qui le voit comme un dieu et s’est rasé le crâne sans acquérir une carrure comme la sienne ; il aime sa mère cancéreuse et ses sœurs vulnérables. Cet amour centré sur la cellule familiale engendre en réaction la haine des Noirs qui l’ont écornée. Il cherche un coupable pour expulser sa hargne et le mécanisme du bouc émissaire agit à plein sur son âge influençable. Il suit les conseils insidieux d’un Blanc mûr qui révère le Troisième Reich et vit de la vente de vidéos pronazies. Cameron (Stacy Keach) a fondé un gang de jeunes Blancs musclés au crâne rasé avec pas grand-chose dedans qu’il a nommé Disciples du Christ ; il joue au führer mais reste dans l’ombre, se délectant de voir la pègre défiée.

Sur le fond, pourquoi pas ? A toute communauté qui se ferme répond une autre communauté qui revendique autant de droits. Les territoires se gagnent, le respect aussi. Lorsqu’il organise un match de basket sur le terrain en bord de plage, Derek fait gagner son équipe, ce qui expulse les Noirs de la zone. Jusque-là, rien que de légitime.

Tout dérape lorsque la haine en retour de certains Noirs de l’équipe vaincue aboutit à tenter de voler la voiture du père de Derek, garée devant la maison. Alerté par son frère Danny alors qu’il est trop occupé à baiser à grands ahans sa copine gothique Staecy (Fairuza Balk), il sort en caleçon, svastika noire glorieusement affichée au-dessus du cœur et défouraille, menacé par l’un des agresseurs qui tient un pistolet. Jusque-là, c’est de la légitime défense, rien à dire dans les mœurs américaines – même si les armes en vente libre constituent selon nous, Européens, un net danger social. Mais lorsqu’il achève volontairement le second Noir blessé, un membre de l’équipe adverse qui l’avait défié les yeux dans les yeux après l’avoir frappé en plein match au mépris des règles, il va trop loin. Il lui place la mâchoire sur le rebord du trottoir et, d’un coup de talon, lui éclate la tête devant les yeux horrifiés du jeune Danny. Est-ce un rite nazi ? Une pratique esclavagiste ? Il semble que le Noir sait de quoi il retourne avant de crever.

Les flics arrivent aussitôt, alertés par les voisins des coups de feu. Derek est inculpé d’homicide volontaire et écope de trois ans à la prison pour hommes de Chino. Trois ans seulement parce qu’il est Blanc et en état de semi-légitime défense ; son codétenu Lamont (Guy Torry), un Noir à la lingerie qui le fait rire et le prend en amitié, a écopé de six ans pour avoir seulement laissé tomber un téléviseur volé sur le pied du flic qui lui attrapait le bras. Deux poids, deux mesures ? C’est ce que comprend Derek en prison.

Il n’est pas au bout de ses surprises : son idéalisme suprémaciste blanc est mis à mal par l’un des durs de la Fraternité aryenne incarcérée. Derek le voit ostensiblement trafiquer avec des Hispanos, violant le code racial idéal. Dès lors, le jeune homme comprend que c’est l’égoïsme qui mène les gens, pas les principes, et que « la race » n’est qu’un prétexte pour gagner et réussir. On ne joue pas collectif comme dans l’équipe de basket, on en profite perso pour ses trafics. Renouant alors avec « les nègres », Derek est violé sous la douche par le plus macho des Frères aryens. Après cette mésaventure et six points de suture à l’anus, il reçoit la visite du docteur Sweeney (Avery Brooks), son ancien prof d’histoire en prison, le même que celui de Danny. Il fait partie du comité ayant à juger de sa libération conditionnelle. Derek lui expose ses doutes et sa désorientation. Et celui-ci lui demande s’il s’est posé les vraies questions. Par exemple : « Est-ce que ce que tu as fait a amélioré ta vie ? »

Tout est là. La haine engendre la haine en retour, comme une vendetta sans fin ; elle aveugle sur les qualités des autres, les différents – ce dont Derek se rend compte en prison, forcé de travailler face à Lamont ; elle ne permet pas de constater avant la sortie que Lamont le protège sans en avoir l’air des viols et des blessures mortelles des Noirs, bien plus efficacement que les soi-disant « frères » blancs. Le docteur Sweeney avoue avoir eu la haine lui aussi quand il était jeune, contre les Blancs qui avaient asservi sa race et maintenaient sa communauté dans le sous-développement social, contre la société et même contre Dieu ! Mais il s’en est sorti par les études, et la culture lui a montré que le racisme était une castration de l’être, inefficace en société. C’est une réaction primaire, qu’il faut surmonter si l’on veut avancer. L’identité oui, la haine des autres pour se la constituer, non.

Lorsqu’il sort de prison après trois ans, son petit frère Danny vient de remettre par provocation un devoir d’histoire sur Mein Kampf : le sujet était de commenter un livre, ce qui choque son prof, juif et ex-amant de sa mère. Le principal est le docteur Sweeny qui connait bien les deux frères ; il décide alors de prendre en main Danny et lui offre le choix : l’expulsion ou un cours d’histoire qu’il intitule American History X. En référence à Malcolm X qui reprenait le sigle appliqué sur le bras des esclaves ; en référence au Christ qui était désigné par cette abréviation (le « vrai » Christ opposé au « faux » de Cameron ?). Mais X est aussi la valeur inconnue en mathématique, ce qu’il faut trouver. Son premier devoir sera donc de relater l’itinéraire de son frère aîné et de l’analyser.

Derek est accueilli comme un dieu par le gang de skinheads et Cameron lui fait miroiter la direction de tous les gangs qui se sont développés sur la côte ouest et qui se rassemblent. Mais il n’en veut pas ; il veut rompre avec tout ce folklore pour demeurés, avec ce ressentiment sans avenir, avec cette haine qui n’aboutit qu’à reconduire la haine – tout en profitant aux affaires commerciales de Cameron. Il le frappe, maîtrise le gros Seth (Ethan Suplee qui déclare « je ne suis pas gros, je suis costaud ! »), rejette sa copine Stacey qui ne pense qu’à briller dans le gang, jouissant quasi sexuellement de la violence et des gros muscles. Elle ne l’aime pas puisqu’elle ne veut pas lui faire confiance et le suivre. Danny, 17 ans, ne comprend pas et le violente mais Derek le calme, lui explique son itinéraire en prison et pourquoi il en est venu à penser que tout doit être différent. Son petit frère, au contraire de Stacey, lui fait confiance parce qu’il l’aime. Il le suit. Edward Furlong est très bon acteur dans les rôles de petit frère soumis.

Il rédige donc dans ce sens le devoir que le docteur Sweeney lui a demandé pour le lendemain et sa conclusion, après que Derek lui ait raconté, est celle du discours d’investiture d’Abraham Lincoln : « Nous ne sommes pas ennemis, mais amis. Nous ne devons pas être ennemis. Même si la passion nous déchire, elle ne doit pas briser l’affection qui nous lie. Les cordes sensibles de la mémoire vibreront dès qu’on les touchera, elles résonneront au contact de ce qu’il y a de meilleur en nous. » Hélas ! Alors qu’il va pisser au collège, un Noir le descend d’un coup de pistolet, celui-là même qu’il avait défié d’un regard quelques jours auparavant. La haine demeure – la vendetta va-t-elle se poursuivre ? Le film reste sur ce suspens.

Mais l’on voit avec Trump, vingt ans après, qu’elle est sans fin parce que le ressentiment ne meurt jamais et que, plus courtes sont les idées, plus elles marquent les esprits obtus et faibles. Les Yankees ne forment pas un peuple mais une mosaïque, le patriotisme n’existe que s’ils sont attaqués sur leur sol. Entre temps, c’est chacun pour soi, le Colt dans une main pour expédier et la Bible dans l’autre pour justifier ; les financiers et le lobby de l’armement et du pétrole commandent, les riches se préservent de la racaille, les flics tuent plus de Noirs que de Blancs, l’école se délite dans le politiquement correct et la niaiserie sentimentale.

Qu’avons-nous encore de commun avec ces gens-là ?

DVD American History X, Tony Kaye, 1998, avec Edward Norton, Edward Furlong, Beverly D’Angelo, Avery Brooks, Jennifer Lien, Ethan Suplee, Stacy Keach, Fairuza Balk, Metropolitan video 2001, 2h03, standard €6.99 blu-ray €8.70

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Night Monster de Ford Beebe

« It was a dark and stormy night… » ainsi commence souvent une histoire des Peanuts. C’est le mantra yankee pour se faire peur. Il débute donc ce film d’épouvante sorti en 1942 où un « monstre de la nuit » sème la terreur à une heure de New York, dans une campagne isolée où une grande bâtisse côtoie les marais. Curieusement, le « monstre » n’étrangle que des docteurs. Sauf une fille, mais « elle en savait trop », disent Laurie le maniéré majordome (Leif Erickson) et Rolf le brutal chauffeur (Bela Lugosi). Eux, savent-ils ? Probablement – et c’est ce qui fait monter le mystère.

Agar Singh, un fakir hindou portant turban (Nils Asther) rentre en fin d’après-midi dans la propriété et le jardinier (Cyril Delavanti) lui décadenasse la grille en grinçant tandis que les chiens méchants aboient en écho : ils mordent tous ceux qui ne leurs plaisent pas, ainsi un croque-mort après le premier cadavre. « Bonne promenade ? » interroge courtoisement le jardinier Torque, « vous avez rencontré quelqu’un ? – Seulement les grenouilles, et elles n’ont pas de conversation », répond le fakir. « C’est justement quand elles se taisent que le monstre paraît », rétorque sentencieusement le jardinier.

La maisonnée est en révolution, Curt, le maître d’Ingston Towers (Ralph Morgan), a convié les trois médecins qui l’ont soigné – et qui n’ont pas réussi à lui éviter l’infirmité des jambes et des bras. Il n’est plus qu’un légume que le gigantesque et libidineux (avec les femmes) chauffeur Rolf trimballe dans une couverture pour le poser en fauteuil roulant. Le vieux Curt veut montrer aux trois sommités médicales que son autre invité, le fakir, peut les ouvrir à autre chose qu’aux élucubrations impuissantes du rationalisme scientiste qui l’a réduit à son état : les pouvoirs de l’esprit. Le yoga développe en effet la volonté depuis des millénaires et serait capable de dissocier la matière pour la reconstituer. Les savants rigolent.

C’est alors qu’est introduite un autre docteur, Lynn Harper (Irene Hervey), psychiatre, amenée à la nuit tombée par le voisin Dick (Don Porter) qui l’a trouvée en panne sur la route. Cette adepte de la science de l’esprit sonne comme une intermédiaire entre la médecine mécanique et le spiritualisme yoga ; elle est une femme, plus affective que les mâles imbus de leur statut. Elle a été conviée non officiellement par Curt mais clandestinement par sa sœur Margaret (Fay Helm), vieille fille qui croit devenir folle, encouragée en ce sens par Miss Judd, la gouvernante autoritaire des deux ex-enfants qui s’est incrustée dans leur existence (Doris Lloyd).

Tous les personnages d’Insgton Towers sont loufoques et vaguement inquiétants. La servante Millie (Janet Shaw) a rendu le même jour son tablier et déclarant qu’il « se passe de drôles de choses dans cette maison » et qu’elle va prévenir le commissaire local, un vieux lourdaud pas très futé (Robert Homans). Le chauffeur lui conseille de la boucler si elle ne veut pas qu’il lui arrive quelque chose et, la conduisant en voiture à la ville, cherche à la violer. Oh ! selon les normes puritaines de 1942 ! C’est-à-dire juste une toute petite tentative de l’embrasser sans insister, mais l’inquiétude monte d’un cran chez les spectateurs : ce costaud serait-il une menace ? Après un cri déchirant, on retrouvera Millie étranglée (mais pas violée) dans le marais ; elle avait eu l’audace de venir chercher ses affaires au manoir le soir venu. Une idée stupide selon les critères du temps concernant la femme, dont elle a été punie.

Nous avons laissé les savants se gausser dans la bibliothèque face à Curt qui les convie à voir le fakir dissocier la matière. Mais c’est qu’il y parvient ! Sous les yeux ébahis des pontes confits dans leurs certitudes scientifiques, il matérialise en face de lui un « squelette de Sicile » qui tient un coffret dans lequel… est posé un rubis gros comme une main. Soudain, un glapissement le dérange et tout s’évanouit. Sauf qu’une malédiction est probablement attachée au viol du rubis, comme ce fut le cas (dit-on) pour la tombe de Toutankhamon. Le fakir a manipulé les pouvoirs de l’esprit. Ils sont réels, dit-il, ils s’apprennent. Mais ils peuvent servir pour le bien comme pour le mal, ils sont donc dangereux (tout comme la langue d’Esope, selon nos classiques).

C’en est trop pour le docteur le plus imbu de lui-même dans la bande. Il part dans sa chambre faire sa valise. Sauf qu’il est retrouvé peu après étranglé. Qui l’a fait ? Mystère. Le monstre de la nuit a encore frappé. Il frappera trois fois avant d’aller trop loin, étranglant jusqu’au chauffeur et cherchant à étrangler le voisin et la psy. Tous les docteurs y passent et l’on finit par soupçonner une vengeance. Mais de qui ? Curt, devant le commissaire, interroge son jeune voisin qui écrit des romans d’épouvante et qui est vaguement amoureux du docteur Harper, si ce n’est qu’elle est psychiatre. Dans ses propres romans, c’est le plus improbable qui est coupable, déclare-t-il. Dont acte. Le commissaire n’y croit pas ; il pense plutôt mettre les menottes au fakir. Mais celui-ci déclare qu’il croit savoir qui est le monstre ; cependant, contrairement au commissaire qui juge selon l’opinion, lui demande des preuves irréfutables. Le pseudo-rationalisme yankee en prend un autre coup sur le bec.

Tout finira par se savoir et le monstre sera découvert. Il est issu des pouvoirs de l’esprit mais surtout des haines et ressentiments accumulés. Il n’est bon pour personne d’entretenir les rancœurs et amertumes, avis au gros paon vantard et belliqueux qui a investi la Maison blanche en 2017. La sortie du film, en 1942, visait plutôt le nazisme et son ressentiment haineux envers ceux qui étaient considérés comme les boucs émissaires de la défaite de 1918 et des traités privant l’Allemagne d’armée et de territoires. Mais cela s’applique aussi à la vie de chacun.

Vous n’allez pas haleter d’épouvante ni défaillir d’horreur en regardant ce film ancien. Il est trop policé et trop contraint par la bienséance morale de l’époque pour aller trop loin. Mais ce carcan distille justement un mystère qui s’épaissit et une crainte qui monte, lentement, à bas bruit. Ce n’est pas si mal.

DVD Night Monster, Ford Beebe, 1942, avec Bela Lugosi, Lionel Atwill, Leif Erikson, Irene Hervey, Ralph Morgan, Don Porter, Elephant film 2019 Master Class La collection des maîtres, 1h12, €16.99

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

Gilles est le roman le plus connu de Drieu la Rochelle, celui dans lequel il se met tout entier, où son incertitude personnelle comme celle de l’époque, s’exacerbe et se résout. C’est l’heure du choix, tant pour les individus que pour les vieilles démocraties. Je livre si après mes impressions lors de ma première lecture à 42 ans. J’en ai opéré une seconde, parue sur ce blog en 2013.

Trois parties en ce roman, comme les trois coups du destin et les trois moments dialectique. Thèse : le mariage, la situation. Antithèse : le divorce, les tentatives avec les surréalistes, les révolutionnaires, la modernité. Synthèse : la rupture, le ressourcement dans la « force ».

La première partie s’intitule « la permission ». Elle est ringarde et déplaisante. Elle évoque pour notre époque une autre planète, celle où un jeune bourgeois jeté dans la guerre au sortir du collège revient pour prendre la société à l’abordage, par les femmes. Courage et veulerie, intrigue et détachement, sexe et continence, Gilles se vautre dans la richesse et le pouvoir, symbolisés par Myriam la juive laide et faible, rejeton d’un ex-entrepreneur vidé d’énergie. Gilles l’épouse, il hérite, entre au Quai d’Orsay. Il goûte la décadence. Mais la solitude est son lot, comme celui du soldat sous la mitraille. Il réfléchit trop, il exige trop, comme la guerre a exigé de lui. Indiscipliné, dilettante, velléitaire, Gilles est incapable de se fixer, reflet authentique de l’air de ce temps d’entre-deux-guerres où tout s’effiloche.

La seconde partie, « l’Élysée », est dérisoire mais se laisse mieux lire aujourd’hui. Coincé entre ses relations mondaines et politicardes de ses amis, la coterie surréaliste ou les révolutionnaires creux et vantards, Gilles explore. La bourgeoisie le répugne. Il goûte l’austérité libérale dans les bras de Dora l’Américaine. Elle se prête, il se prête : utilité, efficacité, observation neutre du jeu social. Il goûte le cynisme, mais son instabilité le pousse à rompre. Il ne peut se satisfaire du laisser-faire.

La troisième partie, « l’apocalypse », est pour moi la meilleure. Gilles démissionne du Quai, rompt avec ses faux amis, et comprend en février 1934 qu’il faut démolir ce régime où la bourgeoisie au pouvoir a perdu de sa légitimité. Il se ressource au désert, il découvre l’aristocratie, la « vraie » qui vient du peuple. La « force » et la « race » sont un trésor d’antiques vertus. Le peuple, redécouvert dans les tranchées, est resté sain tandis que la bourgeoisie planquée, avilie, débauchée, reste incapable d’un quelconque sursaut d’énergie dans l’après-guerre. Le peuple est personnifié par une troisième femme, Pauline, ex–espagnole, ex–pute, naïve et sauvage mais belle et aimante ; elle lui donne l’espoir d’un fils. Gilles crée un journal critique, indépendant des lobbies, qui prépare un nouveau courant d’idées, « national sans être nationaliste (…) social sans être socialiste » p.537. En bref, un journal anti–bourgeois et populiste. Il est obsédé par la décadence, par les masses contre la civilisation, par les foules qu’il faut dompter et dresser avec « une saine et féconde rencontre sexuelle » (p.556) entre l’orateur et son public. Sur les décombres, Gilles crée du vivant : un gosse, un journal, une action politique. Il retrouve le « sens du tout » en agissant.

Mais la décadence est dans l’époque, dans les mœurs, dans les esprits et dans les corps. Difficile de faire plus noir, d’apparaître plus suicidaire : le cancer tue son enfant encore embryon, puis sa femme la belle plante ; les radicaux tuent les velléités politiques révolutionnaires de son ami Clérences, l’anarchie de la pensée et le pessimisme sabordent son journal. Décidément, tout est pourri, éternelle rengaine de tous les perdants, de tous les réactionnaires qui croient que tout était mieux avant. Le négatif l’emporte : vieillissement, intellectualisme, mandarinat. La jeunesse, la force virile et la discipline deviennent des fantasmes. Le renouveau n’est aiguillé que vers l’inutile et le néfaste : la drogue, l’homosexualité, la peinture abstraite. Il est donc nécessaire de balancer ces élites qui n’en sont plus mais qui verrouillent, de foutre ce régime par terre « avec n’importe qui, à n’importe quelle condition » p.600.

Épilogue : Gilles entre « dans un ordre rigoureux » p.632, « militaire et religieux » p.174 ; il se veut le moine–soldat du « Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril », pour défendre en Espagne « le catholicisme mâle, celui du Moyen Âge » p.658. Il retrouve au service du fascisme et dans l’action secrète, la fraternité des combattants : « rien ne se fait que dans le sang » p.687. Indifférence au feu, goût de la mort, comme à 20 ans.

Le cynisme du soldat de la Grande guerre, la vanité du petit-bourgeois rancunier de ne rien posséder, le dégoût de la jeunesse mâle pour la femme, simple réceptacle, et pour le bourgeois qui accapare et jouit, parade et verrouille la société – je me demande ce que l’on peut encore trouver d’intéressant à ce personnage de Gilles. Il est le miroir d’une époque révolue, il n’aide en rien à vivre. Il y a en lui toutes les immaturités, toute l’avidité, toute la rancune de Drieu envers la société. Son Gilles méprise et fait souffrir, il baise pour dominer, comme par revanche sur les femmes qui n’ont pas fait la guerre, ou pour profiter des fortunes et ainsi mieux « arriver ».

Ma répugnance est de tempérament. Drieu reste hanté par l’échec, l’impuissance, l’inachèvement. Son goût de la force est suspect, comme sa haine toute personnelle pour une bourgeoisie dévirilisée. Gilles s’efforce de se sentir subjugué par de grandes juments aux épaules de nageuse nordique tandis que Drieu est concrètement fasciné par le prolétaire musclé à grande gueule, Doriot. Cette quête de la force brute m’apparaît comme un manque personnel : manque d’un père, incertitude fondamentale de l’être. Gilles, comme Drieu, se monte la tête, cœur amer et esprit dans lequel il y a rien qu’un immense ressentiment pour sa médiocrité. Lui, le sain parmi les décadents ? Le saint parmi les pécheurs ? Quelle blague ! Ces considérations sur l’essence des femmes ou du Juif, ou du bourgeois, apparaissent aujourd’hui comme de vieilles lunes obsessionnelles. Pour lui, les Latins seraient sentimentaux et cochons tandis que les Nordiques révéreraient la force et la discipline.

Le fascisme apparaît comme la régulation du veule. Être faible, Gilles/Drieu a besoin de recevoir des autres ses structures comme hier le chevalier se revêtait de l’armure : ni les femmes, ni la société, ni les intellectuels de son temps ne les lui offrent. Quant à sa famille, qui aurait dû fonder sa personnalité, elle est évanescente. Drieu est fils de personne, adopté vaguement par un parrain qui paye son collège, tout comme Gilles. Beaucoup vient probablement de là dans sa pathologie adulte, à laquelle l’époque sert de résonance. Gilles/Drieu ne se sent bien qu’à l’armée, où la hiérarchie et l’autorité permettent la liberté morale et des mœurs fraternelles, « égales » entre égaux. Individu de l’ère des masses, déraciné sans père, perdu de solitude, Gilles/Drieu cherche réconfort et idéal dans la fourmilière où l’ordre est une mystique.

Paru l’année où se déclenche la Seconde guerre mondiale, le roman est daté, le personnage frustré, le style sans avenir. Drieu voulait égaler Flaubert ou Céline, il m’apparaît aussi passé qu’Henry Bordeaux. Las ! De gilets jaunes provinciaux aigris en jeunesse délaissant la démocratie pour révérer l’armée, il semble que l’époque de Gilles revienne. Peut-être faut-il relire ce gros roman préfasciste français, afin de mieux comprendre ce qui nous attend ?

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 383 pages, €10.20 e-book Kindle €2.99

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Démocratie de méfiance

Après la canicule, il fait un temps de chien : comprenne qui pourra. C’est la même chose en démocratie : des institutions fortes qui fonctionnent depuis 60 ans en acceptant les alternances, des réformes périodiques, un chômage qui diminue depuis deux ans, un pouvoir d’achat qui n’est pas si mauvais malgré le poids des impôts et taxes et la hausse du prix de l’énergie (carburant, électricité), des inégalités sociales moindres qu’ailleurs à cause du système de redistribution. La France va physiquement bien, les Français se sentent moralement mal. Un mendiant à Calcutta se sent plus heureux de vivre qu’un employé à Paris !

Ma philosophie est portée vers la vie bonne, sans attendre d’un au-delà ni d’un idéal l’état de bonheur permanent. Cette vie-ci est la seule et, avec ses hauts et ses bas, celle que nous aimons. La réflexion politique n’est pas une science. Malgré le terme consacré de « science politique », elle est un savoir qui n’a jamais de fin. Je continue donc de m’interroger sur « la crise » – comme aiment à dire les médias – du système démocratique en notre république. Pour ma part il n’y a pas « crise », ce qui sous-entendrait un paroxysme du malade avant retour à un état de santé antérieur. Il y a mutation.

Mais vers quoi ? Telle est la question.

Les gens sont mécontents. Ce n’est pas nouveau, déjà les paysans de mon enfance disaient que ça n’allait jamais : trop de pluie, trop de sécheresse, pas assez d’eau, trop d’humidité, trop d’impôts, pas assez de services publics, trop de fonctionnaires mais que font les flics ? Ce qui est nouveau est la résonance des réseaux sociaux et des médias en boucle, qui se confortent les uns les autres. D’où le feu de paille des gilets jaunes – qui n’ont accouché que d’une souris électorale. Les oscillations des colères échappent peu à peu au pas de chacun, comme le pont qui finit par crouler sous le rythme martial d’une troupe au pas.

Le mécontentement apparaît comme un ressentiment général flou, sans cause immédiatement perceptible, chacun apportant son petit moi blessé à l’ensemble. Il y a pléthore de « revendications » mais elles ne sont pas organisées et souvent contradictoires, des privilèges des cheminots aux charges de travail des aides-soignants, des retraites indigentes aux fins de mois difficiles des parents isolés. Il y a surtout sentiment qu’aucune réponse n’est jamais apportée aux doléances – alors qu’il en existe, mais avec le retard des procédures pour faire une loi ou élaborer un règlement. Il faudrait tout, tout de suite, comme le bébé de 2 ans trépigne quand son désir n’est pas immédiatement satisfait (on parle de « première adolescence » chez les experts de l’enfance). Mais avec 11 milliards même, donnés aux revendications jaunes en décembre, ça n’est jamais assez car « l’autre » a toujours plus que moi !

Le ressentiment est dangereux, comme Nietzsche l’a montré, car il dissout la confiance, le civisme et la morale. « Puissé-je être quelqu’un d’autre ! » s’écrie l’homme du ressentiment (qui peut être aussi une vieille fille ou une femme battue). Le mépris de soi conduit à « la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui ont réussi et vaincu » – et entraine l’illusion qu’on se fait volontiers à soi-même : « que de mensonges pour ne pas reconnaître que cette haine est de la haine ! » (Généalogie de la morale). Le ressort du ressentiment est l’envie, un sentiment très bas de jalousie qui se retourne en colère contre le bouc émissaire commode : l’autre qui a réussi.

D’où les deux attitudes émotionnelles d’évacuation : l’austérité ou la révolte, les verts ou les lepénistes.

Déprécier ce que l’on ne peut pas avoir est une forme de sagesse, sauf qu’elle coupe les ailes à l’ambition légitime de se vouloir meilleur. Ainsi nombres d’écologistes préfèrent « la décroissance » à une croissance à laquelle ils ne participent pas, ou cultiver leur jardin plutôt qu’acheter des produits de luxe, voyager à pied ou en vélo faute de pouvoir aller loin en avion. La valeur accordée à la richesse – matérielle, culturelle et morale – est dépréciée d’autant qu’on la sent inaccessible.

Ce pourquoi les inégalités économiques sont probablement le dissolvant le plus fort de toute démocratie. Le pouvoir « du peuple » exige des Egaux. Moins en fait qu’en droits et en trajectoire sociale possible, d’où le grand succès des footeux partis de rien et des stars qui n’ont eu que l’effort de naître (croit-on) pour jouir de leur beauté. D’où la dépréciation des élites dont la culture, les efforts, les longues études, les couleuvres avalées ou les concours passés ne comptent pour rien – puisqu’ils « n’écoutent » pas le populo qui les élit. Et l’idée vient qu’après tout on pourrait s’en passer. C’est la révolte.

Plus les institutions sont complexes, plus la tentation est forte de balayer tout ça d’un revers de la main qui pousse le bulletin dans l’urne. D’où le succès d’un Trump, la vulgarité inculte qui se revendique comme modèle, corrompu en affaires et fraudeur du fisc (ce pourquoi il refuse obstinément, au pays de la transparence, de rendre publique ses avis d’imposition). Il n’a réussi que par l’esbroufe et « en prenant par la chatte » les femmes qui le défient. Sa grande gueule fait de lui un Vengeur pour les déshérités de la croissance et de la société, pour les machos en butte aux féministes hystériques, celui qui dit tout haut ce qu’on murmure tout bas, celui qui toise les intellos et qui renverse la table, faisant de toute vérité un mensonge relatif. L’indignation est aisée et la montée globale du ressentiment pousse aux extrêmes. Trump est le Superman de l’Amérique, l’incarnation de la nation, le garde-frontières. Pour un peu, comme Brejnev, on va donner son nom à une avenue, à un cuirassé, à une montagne et son règne se verra établi pour mille ans avec Ivanka sa fille en candidate pour la présidentielle suivante.

En France, ce n’est pas la gauche qui en profite, trop longtemps au pouvoir et trop compromise avec « le système ». Car beaucoup trop de « socialistes » s’en sont mis plein les poches, jurant « les yeux dans les yeux » n’avoir jamais eu de compte en Suisse, ni abusé de l’argent public pour financer sa campagne électorale, ou encore promis la « démocratie directe » en regardant les Castro, Chavez et Maduro d’un regard enamouré. Ce n’est pas la droite traditionnelle qui en profite car aucun chef charismatique ne surgit après le double échec de la candidature libérale Juppé et de la candidature conservatrice Fillon. Ce sont plutôt l’extrême droite et, pour les jeunes hors du jeu politicien, les verts. Ceux qui n’ont pas de ressentiment, ou le maîtrisent, votent Macron ; les autres Le Pen.

Mais la non-satisfaction affichée ne s’organise ni en projet de société ni en réformes acceptables ; il s’agit d’un fantasme de tout remettre à plat de façon autoritaire, sans laisser le temps de la négociation ni passer par la complexité des compromis possibles. La révolution est déléguée à un personnage fort qui incarne « le peuple » en son ressentiment et montre publiquement son mépris du système, des institutions, du politiquement correct et du laxisme moral dans les lits comme aux frontières. L’intransigeance serait signe de sincérité, la colère signe de force. La compétence n’est pas requise, au contraire ! Il s’agit d’abaisser au même niveau le dirigeant et les plus ignares du peuple pour montrer « aux autres » qu’on existe, quoi ! Après Berlusconi, Trump ou le vulgaire promu.

Ce qui est réclamé apparaît donc à l’inverse de ce qui était exigé au départ : moins de participation et plus de poigne, un plébiscite raz-de-marée collectif où les plus radicaux l’emportent sur les plus raisonnables. La Revanche exige un héros qui vous ressemble et la déception envers le système suffit comme programme. Cette morale d’esclave qui aspire à inverser les valeurs positives appelle un maître.

Ce seront Trump, Erdogan, Modi, Orban, Bolsonaro, Salvini… Instaurent-ils une dictature ? Non pas, ils se contentent de dévitaliser les institutions pour y placer leurs pions, détricotant tout le réseau démocratique fait de contre-pouvoirs : les médias, la justice, les programmes scolaires, le Parlement, les hauts-fonctionnaires. Alors la démocratie à la Rousseau l’emporte au détriment de la démocratie à la Montesquieu, la « volonté générale » éradique tout équilibre des pouvoirs et lamine toute opposition. La minorité n’est plus respectée mais désignée comme ennemi du peuple ou du pays. Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous et doivent être rejetés dans les ténèbres extérieures du non-civisme ou de la cinquième colonne par « la patrie en danger ». La passion l’emporte sur la raison.

Et le droit du plus fort est alors le meilleur.

C’est un peu la tendance à l’œuvre aujourd’hui, n’est-ce pas ? Le petit village gaulois résiste, mais jusqu’à quand ?

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Confirmation des tendances aux européennes

Une surprise, les résultats des élections européennes ? Pas vraiment. Nous l’avons dit, les gilets jaunes ne représentent qu’eux-mêmes, morcelés. Leurs listes électorales ont fait un score ridicule. Le Rassemblement national a raflé la mise des déçus de la mondialisation et des oubliés de l’administration ; là encore rien de neuf. La République en marche a consolidé ses positions et arrive presque ex-aequo. Quant aux Verts, leur score est loin d’être une surprise puisque, nous l’avons dit, ils représentent une idée plus que des personnes ou même un programme.

Examinons chacun de ses arguments.

Karl Marx avait raison, les petits-bourgeois n’ont aucune conscience de classe et se comportent comme des pommes de terre dans un sac. Dès lors, parler de lutte de classe n’a pas beaucoup de sens, sinon pour faire simple dans les médias. Chacun veut sa liste et son programme et surtout pas qu’un autre parle à sa place. C’est bien ce qui arrive aux gilets jaunes dont les listes comme Alliance jaune fait 0,54 %, les Oubliés de l’Europe 0,23 %, le Parti pirate 0,14 %, le Mouvement pour une initiative citoyenne 0,03 % ! Mais l’idéologie du petit-bourgeois forme aussi le cœur des mouvements fascistes dans l’histoire. Selon Wikipédia, « le fascisme est un système politique autoritaire qui associe populisme, nationalisme et totalitarisme au nom d’un idéal collectif suprême ». Manque aux gilets jaunes l’idéal ; ils ne veulent qu’augmenter leur ration de soupe et recevoir considération des puissants. Pour cela, ils braillent et cassent.

Ils ont parfois à comportement proche des exactions des chemises noires de Mussolini, comme samedi dernier au Mans, au domicile du secrétaire d’État l’égalité hommes femmes Madame Schiappa. « On n’est venu te crever » ! Démocratique, non ? À une heure du matin, sifflets, cornes de brume, pétards, frappes aux fenêtres, tout a été fait pour terroriser les enfants et la famille de cette féministe (souvent maladroitement activiste), auteur d’une loi contre le harcèlement et de l’extension de la définition du viol. L’exaltation des valeurs traditionnelles masculines et une autre face des mouvements fascistes. Les opposants sont considérés comme des ennemis intérieurs et non plus le statut d’humains.

De ce genre de comportement violent aux brutalités du fascisme de type mussolinien, poutinien ou erdoganien, il n’y a qu’un pas. Ce qui explique pourquoi le Rassemblement national a fait le plein des voix, rameutant non seulement ceux qui croient en l’extrême droite, mais aussi ceux qui veulent bouleverser le système et se venger du mépris des élites. Les gilets jaunes modérés se sont abstenus, les gilets jaunes radicaux ont voté Le Pen. Mais ce vote, si spectaculaire qu’il paraisse, n’est qu’un feu de paille tant que le parti de Marine et sa dirigeante sont aussi indigents en termes de programme et de projet politique. Voter au Parlement européen engage moins que voter au Parlement national et si la voie des extrêmes se fait entendre, elle promet trop la lune pour engager une politique crédible. Le nombre de députés du Rassemblement national Parlement européen va d’ailleurs baisser, tout comme celui des nationalistes aux Pays-Bas, en Slovénie et en Finlande. Les partis nationalistes sont d’ailleurs divisés et ne forment pas un parti unique en Europe. Il y a d’ailleurs contradiction entre nationalisme et union européenne, donc guère d’avenir au Parlement.

Le mouvement français participe de la hausse des mouvements populistes en Europe, moins portés vers un nationalisme à la Mussolini que par le ressentiment et la rancœur de ceux qui demandent protection. Ils veulent en finir avec le laxisme à prétexte moral que la gauche socialiste et les sociaux-démocrates chrétiens ont longtemps utilisé pour faire honte à ceux qui réclament des frontières, le respect des règles et la réciprocité des échanges. Le monde devient plus dur et plus égoïste sur ses intérêts, en témoignent les États-Unis, la Chine, la Russie, la Turquie, le Royaume-Uni, l’Inde, le Brésil, Israël, et tant d’autres. Pourquoi pas nous ?

La montée du score écologiste ne doit pas faire illusion : on vote écolo quand on ne sait pas quoi voter d’autre et, une fois encore, le vote pour l’Europe engage moins que le vote pour des représentants nationaux. Les jeunes sous 30 ans, qui n’ont participé que pour environ 40 %, sont lassés de la politique politicienne emplie d’egos en lutte pour la vanité médiatique, dont le parti socialiste il y a 10 ans à peine a montré toute l’ampleur. Ils préfèrent voter pour des partis différents, mettant leur universalisme et leur générosité pour la planète et la santé plutôt que pour des programmes ouvriéristes ou misérabilistes. La poussée verte n’apparaît d’ailleurs que dans les pays développés de l’Ouest de l’Europe tels que l’Allemagne, l’Irlande, la Belgique et la France. Il s’agit d’un luxe de riches plus une conscience culturelle qui porte au-delà du quotidien. Il y a quelque chose aussi d’une nouvelle religion après les utopies mortes du communisme, de la social-démocratie humaniste et tu droitdelhommisme sans frontières. Il ne faut donc pas exagérer la poussée verte en termes politiques.

L’effondrement est en revanche confirmé pour la gauche morale (Hamon, Glucksman) et les discours radicaux hors de toute réalité du monde (France insoumise, Parti communiste). La faute de la gauche française a été clairement de nier, puis de minimiser les conséquences migratoires par un discours bêlant d’intentions généreuses doublé de leçons de morale sur le péché d’égoïsme, sans surtout ne rien faire de concret pour prévoir, limiter et adapter les migrations aux possibilités humaines d’intégration de cultures différentes. Le peuple se rebiffe dans presque tous les pays et le repli est extrême car il n’a pas été géré dans la durée.

Sauf au Royaume-Uni où la liste du Brexit de Farage l’emporte avec 31,5 %, les listes eurosceptiques font de petits scores. En France, Asselineau ne réunit que 1,17 %. Le problème n’est pas l’Union mais la technocratie qui la gouverne. Le nouveau parlement élu va rebattre les cartes et pousser vers ce que demandent les peuples : des frontières contre l’émigration sauvage, une protection stratégique, des barrières économiques et écologiques.

Restent les partis de gouvernement, confortés dans 17 pays sur 28 : l’Italie de Salvini, l’Espagne socialiste, la France de la République en marche par exemple. Leur tâche est difficile et leur score prouve qu’ils résistent plutôt bien. Même si Emmanuel Macron a plus parlé qu’il n’aurait dû, la liste Loiseau est deuxième avec un écart symbolique de 0,9 % par rapport au Rassemblement national, bien loin en avant des suivantes. Un socle centriste raisonnable assure encore la vie quotidienne de la République. Mais il doit désormais tenir compte des peurs populaires et des aspirations des jeunes pour la planète, tout en continuant à gérer au mieux le déficit trop grand, la fiscalité trop lourde, l’écologie exigeante et les relations de force avec les grandes puissances – dont l’Allemagne toute proche. Les titres de certaine presse sur « limiter les dégâts » (les Échos), sont très exagérés.

Pour le moment, il ne se présente aucune alternative crédible en France à la République en marche. Les Républicains de Laurent Wauquiez ont un score divisé par deux, la gauche socialiste s’est morcelée, la gauche radicale se ridiculise, quant au Rassemblement national, redisons-le, il n’offre pour le moment qu’un défouloir et pas un programme réaliste ni crédible. Seule la liste du Parti animaliste, qui réunit 2,18 % des votes, est une nouveauté. Elle rend compte des nouvelles sensibilités qui traversent la société moderne contemporaine et doit faire réfléchir sur la suite. Mais on ne fonde pas une politique européenne, ni même nationale, sur le seul amour des petites bêtes.

Au Parlement européen, la recomposition élargira le débat et les deux partis prédominants que sont le PPE conservateur et le S&D socialiste devront faire place à un ou deux groupes supplémentaires dont le centre libéral apparaît charnière. La démocratie sera plus représentative et poussera peut-être le Parlement à prendre des positions plus efficaces pour l’intérêt général européen. Mais rappelons que c’est la Commission qui gère l’Europe, c’est-à-dire la réunion des chefs d’État et de gouvernements nationaux.

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La honte jaune

Les gilets pouvaient avoir des choses à dire sur la fiscalité et l’organisation économique inégalitaire dans notre pays. Mais « les » gilets n’existent pas : ils se révèlent un agglomérat de pommes de terre mises dans le même sac par des médias en mal de chocs. Les premiers gilets jaunes ont obtenu qu’on les écoute et 10 milliards d’euros ont été consacrés à mettre du baume au cœur de leur malaise. Ce n’est pas suffisant car on ne règle pas une situation durable par un versement de circonstance. Mais changer de modèle prend du temps et le grand débat en est l’initiation qu’il faudra suivre dans la durée.

Débat démocratique que refusent les plus radicaux des gilets, la honte des jaunes : ceux qui aiment à casser ou à regarder autant excités qu’enamourés les plus violents casser pour eux. Ça fait du buzz, coco ! Les médias lassés autant que l’opinion après quatre mois et dix-huit baroufs de démolition systématique, ont besoin de chocs supplémentaires pour s’intéresser encore à ces gilets qui s’effilochent et dont le jaune se noircit.

Car le « mouvement » rassemblait au départ le ressentiment des classes très moyennes qui se sentaient glisser sur la pente du déclassement. Elles étaient sociologiquement les mêmes qu’en Italie dans les années 1920 et en Allemagne dans les années 1930 : une marge de manœuvre du fascisme et du nazisme. Pourquoi la France a-t-elle à cette époque résisté au « mouvement » ? Peut-être parce qu’elle était un Etat établi depuis plus longtemps, avec une identité plus forte que l’amalgame trop récent des royaumes italiens et des principautés allemandes sous la férule de la Prusse. Mais aujourd’hui ? Parce qu’il n’y a aucun projet équivalent à celui du fascisme dans l’offre politique, qu’aucun chef charismatique n’émerge (autre que la pâlotte Marine à la peine), et que les individualismes exacerbés de l’ultra-modernité sont allergiques à tout collectif, donc aux partis.

Reste le nihilisme : depuis le « ça ne changera jamais » des fatalistes qui rentrent lentement chez eux en préparant d’autres actions plus ciblées (sur l’écologie ou les salaires) aux extrémités de la violence aveugle, enivrée de son pouvoir sans limite lorsque la foule anonyme permet n’importe quel déchainement en toute impunité. Là est le fascisme : dans l’ultra-individualisme qui mandate Anders Breivic et Brenton Tarrant (suprêmes racistes blancs) et Mohammed Merah ou autres Kouachi (dévots de la lettre d’Allah au point de se croire sans aucune humilité Son bras armé) autant que les Black blocs anars qui se revêtent de noir – la couleur de la mort – pour commettre leurs méfaits. Ils sont nés en Allemagne de l’est, le pays vitrine du socialisme triomphant ; ils font des émules en Occident, pays des libertés mais du chacun pour soi.

Réclament-ils un niveau décent de revenus, d’éducation et de santé ? Pas même, ils réclament un idéal pour lequel se battre et pas un niveau de croissance. Hier d’extrême-droite poussés par Poutine pour déstabiliser la France, en pointe sur les sanctions après l’annexion de la Crimée (environ 40% des gilets jaunes au début), ils sont aujourd’hui plutôt anarchistes et d’extrême-gauche, du moins à Paris. Le grand remplacement des gilets jaunes a commencé et il menace la démocratie.

Les petits-fils de Mélenchon qui cassent du capitaliste ne savent pas qu’ils vivent en Etat de droit. Pour eux, c’est naturel ; ils ont le « droit » de manifester. Qu’en serait-il si leur chef chéri parvenait au pouvoir ? Autant Poutine que Chavez ou Castro (ces modèles politiques de Mélenchon) feraient très vite tirer dans le tas et enverraient les survivants en camp de rééducation par le travail. Cela apprendrait par la force à ces cervelles de piafs égoïstes incapables de servir le collectif, à respecter le travail des autres. Pour un kiosque à journaux brûlé sur les Champs-Elysées, cinq ans de travaux forcés à bâtir des kiosques dans toutes les villes du pays. Pour un meurtre évité in extrémis en foutant le feu à un bâtiment dont le rez-de-chaussée est une banque, vingt ans de goulag.

Est-ce à ce genre régime qu’ils aspirent ? Est-ce à ce genre de régime qu’ils poussent les citoyens modérés prêts à voter autoritaire pour endiguer l’intolérable ? Lorsqu’on les attrape, ces petites frappes, ils apparaissent tout aussi soumis que les autres à la Consommation mondialisée venue du modèle yankee : Smartphone Apple dernier cri, YouTube évidemment où ils se mirent, Facebook où ils commentent leurs exploits, Twitter pour dénigrer et injurier tous ceux qui ne sont pas de leur bande, chaussures Nike et jean Lewis, rock alternatif US dans la tête. Ils sont les frustrés de la marchandise, les laissés pour compte de la globalisation heureuse, les nuls de l’emploi – ce pourquoi, comme des gamins vexés, ils cassent les jouets. Que personne n’en jouisse puisque je n’y ai pas accès !

La démocratie, c’est autre chose : c’est participer au grand débat, apporter sa contribution, voter aux élections, se proposer pour agir à son niveau – dans les associations, les communes, les partis.

Le contraste est flagrant entre des gilets jaunes en capilotade, qui marchent en rond, et les marcheurs pour le climat de la génération d’après. Les nihilistes adultes destructeurs du monde sont dépassés par l’espoir plein de vie de la jeunesse en fleur. Malgré leurs naïvetés et l’emprise de la mode les adolescents, menés le plus souvent par les adolescentes, sont dans le positif – pas dans le négatif. Ils pensent au futur, pas au no future.

D’ici peu, on ne parlera plus des gilets jaunes, ces patates égoïstes du sac sociologique ; mais on continuera à parler des filles et jeunes, cet espoir collectif en un demain vivable.

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Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

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Egalité ou équité ?

Les gens confondent bien souvent les deux notions, dans une brume artistique née des lacunes de l’éducation. L’équité traite chacun selon ses particularités ; l’égalité traite tout le monde pareil. Dans un cas vous avez une attention, dans l’autre une globalisation.

Faut-il offrir à chaque personne ce qui lui est dû (équité) ou bien diluer l’offrande globale de façon arithmétique à part égale entre tous les sujets, les assujettis, les citoyens abstraits ? Il me semble que le « mouvement » des gilets jaunes s’inscrit dans cette confusion. L’Etat, dans sa grande abstraction, par la flemme de ses fonctionnaires décideurs et par le goût d’ouvrir le parapluie de la « neutralité », redistribue la manne de l’impôt sans tenir compte des particularités des ayants-droits. D’où le sentiment d’injustice de la plupart.

Les allègements d’impôt « pour la croissance » ont en effet été financés par la baisse des prestations « d’assistance » aux classes moyennes et populaires – qui arborent plus volontiers le gilet. Un article tout récent du sociologue Pierre Merle, paru dans La vie des idées, le montre bien. Si « les riches » payent plus sur leurs revenus, ils payent moins sur leur patrimoine – mais les épargnants modestes se voient laminés par le différé d’abolition de taxe d’habitation, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des dotations sociales, la non-compensation de l’inflation pour les retraites et pour le Livret A – et le mauvais prétexte de « l’écologie » pour surtaxer carburant, électricité et automobile.

L’Etat français redistribue plus que les autres et, dans les statistiques, l’inégalité entre les plus riches et les plus pauvres y est moins forte qu’ailleurs. Mieux, elle s’est moins accentuée qu’ailleurs sur la dernière décennie malgré la mondialisation, l’essor des technologies et la crise financière. Mais les statistiques mesurent une masse et une moyenne, pas la dispersion des cas individuels. Globalement tout va mieux ; pour chaque groupe, c’est moins sûr.

Surtout lorsque la classe « moyenne » voit que les impôts qu’elle paye s’alourdissent alors qu’elle bénéficie de services en baisse ;  que les revenus qu’elle tire de son travail ne permettent plus de faire progresser son patrimoine comme avant, en tout cas moins que la classe immédiatement supérieure des plus aisés sans être « riches ». Quant aux « vrais riches », les ex-millionnaires aujourd’hui milliardaires, l’écart se creuse mais ils sont infiniment peu nombreux. S’ils attisent l’envie (et font rêver), ils ne constituent pas des rivaux en société : ils ont le talent sportif, artistique ou d’invention – ou sont héritiers. La classe « moyenne » ne ressent pas la jalousie de la classe populaire pour ceux qui « ont » ; elle exprime plutôt le ressentiment de ne plus pouvoir accéder à l’espoir de devenir un peu plus riche elle-même par le travail et par l’épargne – ce moteur de la démocratie. Elle paye (en proportion) autant d’impôts que les riches (qui en payent plus en volume) car les tranches d’imposition grimpent très vite, mais a besoin plus que les riches des services publics : écoles publiques, hôpitaux publics, transports publics, retraites publiques, aides publiques à l’emploi… Les vrais riches n’ont pas besoin de tout ça : ils peuvent se payer le privé.

D’où la rancœur de voir que « l’écologie » est un prétexte moral à leur faire encore plus payer de taxes sur leur mode de vie périphérique ou semi-urbain, sur la voiture, le chauffage, les vacances, les assurances obligatoires. La pression étatique les incite à quitter famille, campagne et pavillon pour rentrer en ville, où vivre en bobo sans voiture et en vélo, ayant peu d’enfant ou pas du tout en DINO (double income, no kids), prenant le TGV ou l’avion pour les congés et faisant livrer ses courses par Internet. Et ils n’ont pas leur mot à dire, le politiquement correct des intellos pilonnant les médias consentants pour déterminer le Modèle auquel se conformer. Les politiciens suivent le vent (comme d’habitude) et concoctent lois et règlements pour formater les comportements (bio, tri, transports électriques, patinettes et vélos n’importe où sur les trottoirs, à contresens des voies – mais 80 km/h sur les routes moyennes, interdiction progressive de tout diesel et des herbicides, taxe carbone, etc.). Le compte n’y est pas.

Dans cet égalitarisme, il semble y avoir des gens (les urbains hédonistes des métropoles) plus égaux que les autres devant la loi (uniforme partout et pour tous). Ce ne sont pas « les pauvres » qui endossent le gilet jaune : eux habitent les taudis des villes ou les cités des banlieues, ils ont des aides sociales et pas d’impôts. Ce sont les classes moyennes, surtout inférieures, qui ont la hantise de déchoir de leur position sociale et régresser, qui manifestent. Le terreau du populisme, terme générique qui englobe les volontés de « changer de voie » d’extrême-gauche et d’extrême-droite – mais dont on voit aujourd’hui, selon les enquêtes de terrain, que l’aspect conservateur, « réactionnaire », porté à droite, l’emporte sur le reste. En cas de « crise », le réflexe est de se protéger : ce qui fit il y a moins d’un siècle le lit du fascisme. Il ne faut pas avoir peur du mot : il faut examiner les faits.

Un « grand » débat national changera-t-il les choses ? Il permettra d’éclairer, de parler, d’approfondir – à condition d’y participer. Permettra-t-il d’adapter la redistribution, de corriger le « tout le monde pareil » et autre « je ne veux pas le savoir », typiques du traitement de masse de l’Administration à la française ?

Rien n’est moins sûr.

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Gilets jaunes et grande peur

La mutation accélérée de la société après la révolution numérique et la crise de 2008 ressemble à la mutation accélérée de la société après l’essor des chars et des avions et de la guerre de 14. Mais la grande peur aujourd’hui se focalise à très court terme sur les taxes et le diesel, à moyen terme sur « l’invasion » arabe immigrée et à plus long terme sur le changement du monde (climat, numérisation, réduction des emplois, angoisse pour la retraite, raréfaction des matières premières, lutte pour la vie des nations pour l’accès aux ressources).

L’autre, et plus généralement le changement, font peur. Le mâle, Blanc, périphérique et peu lettré ne suit plus l’élite mixte, diversifiée, parisienne et diplômée, censée le conduire – sinon vers un vers un avenir radieux comme hier – du moins vers le progrès et la hausse du niveau de vie.

Les années 1920 aux Etats-Unis avaient fait naître les lois restrictives sur l’immigration tout comme aujourd’hui Trump menace les migrants massés aux frontières du Mexique de leur envoyer l’armée. Les années 2010 en Europe voient la montée des partis de droite extrême un peu partout, la parenthèse d’accueil massif Merkel se retournant très vite contre elle. Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron veuille se situer sur la ligne de crête, généreux en discours et frileux en accueil : la population ne veut pas d’immigration massive.

Il ne s’agit pas de « racisme » (ce gros mot galvaudé qui ne concerne que les Blancs mâles et bourgeois mais ne s’applique nullement aux colorés victimaires qui auraient tous les « droits », selon les experts sociologues, en raison du « contexte »). Les immigrés individuellement et les familles sont secourus et accueillis : ce qui fait peur est la masse. Surtout après les attentats racistes de 2015 qui ciblaient les journalistes libre-penseur, les Juifs, les policiers, avant de frapper indistinctement tous ceux qui ne pensaient et n’agissaient pas comme Allah le voudrait, écoutant de la musique, buvant de l’alcool, s’exhibant aux terrasses de la ville ou sur la promenade des Anglais en tenue très légère. Masse allogène plus religion sectaire forment la grande peur des gens « normaux ».

L’heure est donc à la « réaction ». Au retour sur le monde d’avant, réputé « paisible » parce qu’il est bien connu, donc apprivoisé. Les manifestations contre le mariage gai, l’avortement, le féminisme agressif, l’écologie punitive – et toujours les taxes – ne sont qu’un symptôme de ce grand frisson de la pensée face aux dangers de la mondialisation et du futur menaçant.

Isolationniste, protectionnisme et nationalisme font leur grand retour. On sait ce qu’il est advenu dans les années 1930, la décennie suivant les années folles : la crise boursière, financière et économique de 1929 a conduit à la crise sociale et aux révolutions politiques qui ont abouti à la guerre.

Aujourd’hui, la déréglementation qui se poursuit pour capter les nouveaux métiers numériques et mondialisés, la raréfaction des ressources publiques pour aider les éprouvés de la vie, et la guerre commerciale initiée par le paon yankee, aggravent les effets de cette désorientation sociale.

Un nouveau cycle politique commence. Il est initié en France par le grand refus 2017 des vieux caciques focalisés sur leurs petits jeux de pouvoir entre egos, sur le rejet des partis et syndicats traditionnels bloqués dans leur langue de bois et par leurs postures. Emmanuel Macron se posant comme « ni de droite ni de gauche » assure la transition nécessaire (et raisonnable). Mais il n’est qu’un pis-aller pour les gens, un recul réflexe face aux extrémismes, notamment celui de la droite Le Pen qui apparaît comme peu capable.

En revanche, l’étatisme centralisateur jacobin renouvelé – qui est le mal français déjà pointé par Alexis de Tocqueville et Alain Peyrefitte – attise le ressentiment entre ceux qui se sentent de plus en plus pressurés et exclus, et ceux qui vivant à l’aise dans l’inclusion. Les « gilets jaunes », dans leur anarchisme spontanéiste, révèlent cet écart grandissant. La technique permet de se sentir entre soi au-delà des affinités de quartier ou de village : Facebook est passé du fesses-book des débuts (où chacun exhibait son corps et ses états d’âme) en moulin à pétitions en tous genres. Avec cet égoïsme et cette niaiserie spontanée d’une population qui ne lit plus, ne réfléchit plus et se contente de « réagir » par l’émotion aux images dont elle est bombardée via les smartphones et les gazouillis. Aucune hauteur mais chacun dans sa bande, sa tribu ; tous ceux qui ne pensent pas comme le groupe sont exclus, surtout les journalistes qui « osent » publier les points de vue différents. L’intérêt personnel purement égoïste et le nombril tribal remplacent la citoyenneté.

La « démocratie » recommence à la base, comme à l’école maternelle. Comment s’étonner que « les pouvoirs » reprennent le rôle du maître d’école ou de la maîtresse ? Macron comme Trump (ou Poutine, Erdogan, Xi Jinping, Bolsonaro et d’autres) savent qu’il faut s’imposer face aux « enfants » – soit en gueulant plus fort qu’eux pour les entraîner à sa suite (modèle du fascisme), soit en restant ferme sur ses positions argumentées et se fondant sur la lassitude des violences et des casseurs qui dissout vite toutes les révoltes quand il faut chaque jour faire bouillir la marmite (modèle jacobin).

Mais cela n’a qu’un temps car la révolte est un symptôme : à ne pas traiter les causes de la grande peur, les politiciens risquent gros. Si une nouvelle crise financière (donc économique) devait survenir prochainement, nul doute que les jacqueries se transformeraient cette fois en révolte ouverte et que les partis les plus attrape-tout et tribuniciens l’emporteraient en raz de marée irrépressible. Avec les conséquences que l’on peut entrevoir au regard de l’histoire.

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » p.21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les Etats-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie toujours présente, aux Etats-Unis « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’ » p.18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui forment l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Plus de révérence envers un quelconque patronage, une opinion autorisée qui se voudrait supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social » p.26. La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique mais Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux Etats-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que sans cesse l’inégalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle » p.49.

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera un idéal inaccessible mais un moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » p.34, au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » p.35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » p.54. La mobilité sociale existe et est encouragée par le système car il délégitime irrémédiablement toute idée de privilège.

Le revers est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » p.66. Par exemple le noble, l’Eglise, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » p.67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » p.135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions. Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » p.70.

Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans leur propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être systématiquement « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de sang différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition moyenne où le désir d’acquérir et la crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, de posséder comme tout le monde. D’où le ressentiment lors d’un « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville : « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ; ou « l’envie » du citoyen français qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune. « Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans la première attitude ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans la seconde, négatif puisque qu’il est envieux et niveleur, encourageant à rester dans la seule moyenne.

D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » p.96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/affaires privées, clanisme, collèges privés, clubs sélects, « ghetto français » et ainsi de suite).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles » : ce sont les réactionnaires. Mais d’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » p.179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS du « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec Mao, au Kampuchéa « démocratique »… On pourrait le voir avec un Mélenchon.

Cet essai intelligent fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 196 pages, €7.90
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 2012, 1180 pages, €30.50

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Pauvre Drieu

A la lecture du livre de F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages (1979), je ne comprends pas l’admiration d’André Malraux pour Pierre Drieu La Rochelle. Drieu n’aime pas la vie, je crois au contraire que Malraux l’aimait ; Drieu est dégoûté de la société, Malraux y a fait sa place. Peut-être Malraux apprécie-t-il l’enflure du personnage, le côté jusqu’au-boutiste qui semble aventurier et qui n’est que suicidaire ? Le romantisme soufflé d’un Drieu toujours mal dans sa peau semble idéaliser toujours l’ailleurs. Cet aspect kitsch, très années trente, est ce qui reste le moins intéressant chez André Malraux.

Drieu, c’est la vie d’un raté. Fils unique (jusqu’à 10 ans) d’une fille unique, élevé dans du coton et avouant « j’ai haï et craint mon père », il s’invente des compagnons imaginaires et vit l’héroïsme en chambre. Sa famille est prudente à l’excès ; son existence sédentaire favorise le divorce de l’action et du rêve. L’échec de son père, « velléitaire et vantard », ancre l’enfant dans un sentiment d’infériorité qui fait de lui, dans sa moelle, un petit-bourgeois gêné. Il lit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche à 14 ans et le Journal d’Amiel à 17 ; ces deux livres l’exaltent. Il se rêve Maciste et Narcisse, premier jeu du raciste. Mépriser les autres et se complaire en soi n’incite pas à la tolérance ; ce n’est point signe de force, mais de ressentiment. De plus, la société le refuse : il échoue à Science Po, ce qui le blesse ; il tente deux fois le mariage mais son divorce entre sexe et sentiment empêche toute réussite.

La guerre de 14, en un sens, sera pour lui une thérapie. Il y trouvera sa place parmi les hommes. Il parlera « d’extase » de la charge à la baïonnette, ce moment d’exaltation où l’on sort de soi pour être égal aux autres dans la rage et la démesure – et où l’on oublie son petit moi. Plus tard, en 1935, il retrouvera cette passion au congrès de Nuremberg, « merveilleux et terrible », où le nationalisme exacerbé exalte la race dans la communion populaire. Drieu aime le théâtre, y compris en politique, mais il y est mauvais. Hanté par la religion, il finira par regretter : « j’aurais dû être SS ».

Il réussira enfin son suicide après en avoir eu la tentation toute sa vie.

Drieu n’est pas un type humain réussi. Quel contraste avec l’écrivain résistant Jean Prévost, par exemple ! L’admiration dont Drieu peut faire l’objet me sera toujours suspecte, et pas pour des motifs idéologiques. La force véritable ne contraint pas, elle jaillit en générosité ; cela aussi est dans Zarathoustra… Qui ne s’aime pas ne peut aimer les humains, ou plutôt, qui n’est pas bien dans sa peau ne peut tolérer que les autres le soient. Ces gens-là, je ne peux les suivre ; le fascisme attire décidément des régressifs.

L’ouvrage de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983), malgré ses outrances, apporte des éléments sur le cadre conceptuel dans lequel le fascisme mûrit. Issu « d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme » – tiens, comme en 2017 ! – le fascisme est surtout une crise des valeurs. Il lutte contre l’immobilisme des possédants et contre la frilosité de la morale bourgeoise encline aux accommodements raisonnables. Il est une tentative de réponse – régressive – à une crise de civilisation. La Grande guerre, la crise de 1929 et l’hyperinflation allemande, l’émergence des Etats-Unis comme puissance dominante du monde après 1918, les parlotes du parlementarisme des partis incapables de gouverner, déstabilisent gravement les vieilles sociétés européennes et rendent les intellectuels anxieux de renouveau. La saignée démographique de 14 ajoutée au malthusianisme petit-bourgeois, ajoutent à l’angoisse d’être submergé et envahi.

Déjà la « rupture nominaliste », qui jeta les bases du mythe du Progrès et de « la modernité » dès le XIIIe siècle, trouve sa fin vers 1900. L’homme centre du monde, fils de Dieu maître et possesseur de la nature, « cogito », sujet rationnel capable de regarder l’univers comme objet, émancipé par la connaissance et maître du monde par la technique – est remis en question. L’origine des espèces de Darwin, la mort de Dieu de Nietzsche, les lois socio-économiques de Marx, l’Inconscient de Freud, déstabilisent la pensée, tout comme la physique quantique, les relations d’incertitude ou l’indécidable en mathématique, et la boucherie inepte de 14-18 qui avilit l’autorité et l’Etat, remettent en cause ce que l’on croyait savoir sur le monde. La confiance en la raison une fois entamée, ressurgissent les passions et les instincts jusqu’ici maîtrisées et domptés : l’irrationnel est réhabilité !

Par contraste avec l’homme doué de raison qui mène à la démocratie représentative, à l’économie libérale et à la société individualiste et atomisée, l’illusion idéaliste revient d’une société « organique » réalisant un idéal de fraternité mystique qui ne peut se réaliser que dans le « national » ou le « racial » communautaire. Tout idéal fusionnel engendre dialectiquement intolérance et exclusion de ceux qui « n’en sont pas ». Que ce soient le païen ou le Juif pour le catholique, l’« ennemi du Peuple » chez le révolutionnaire, l’« espion de la CIA » pour le Soviétique ou le Cubain, le « non-Aryen » chez le nazi, le « libéral » pour le socialiste, le « capitaliste » pour le communiste ou « le patron » pour le cégétiste, le « réactionnaire » chez le gauchiste, le « non-musulman radical » pour le djihadiste – qui n’est pas avec nous est contre nous ! Le comportement n’est plus dominé par la raison malgré les déterminismes –  mais par les déterminismes eux-mêmes : biologiques, familiaux, claniques, d’appartenance, nationaux, religieux. Ils sont « motivés par des sentiments et des associations d’images, mais jamais par les idées » p.49. Ce n’est plus la volonté qui entraine la raison, mais l’énergie vitale directe qui submerge toute logique pour s’imposer. Ce concept vague teinte toute la pensée dans les années Drieu ; il est élaboré à partir de la biologie darwinienne revue par Spencer, de la philosophie bergsonienne, de l’histoire selon Renan et Taine, des théories raciales de Gobineau et des penseurs allemands, de la psychologie sociale selon Le Bon et de la sociologie politique selon Pareto, Mosca et Michels.

La lutte contre la « décadence » passe par l’étouffement de l’individualisme spirituel chrétien, par la remise en cause de la « libération » des Lumières et par l’éradication de l’égoïsme matériel bourgeois. Il s’agit de réagir contre la tendance naturelle à la paresse, au laisser-faire et au laisser-passer comme au laisser-aller, cet amollissement général dû à la vie moderne confortable, et théorisé par le libéralisme. Lutter contre cette « décadence » passe par le culte de l’énergie, donc de la jeunesse, à la fois instinct de compétition, vigueur morale et anticonformisme intellectuel. L’esprit guerrier est appelé à faire renaître les fortes valeurs de l’union nationale. Cette santé physique, affective et morale a partie liée avec une nostalgie de « pureté » qui prend l’ampleur d’un mythe – que l’on peut d’ailleurs retrouver aisément dans l’Ancien testament. Brasillach (fusillé à la Libération pour collaboration nazie) exalte ces « mouvements rythmés des armées et des foules » qui « semblent les pulsations d’un vaste cœur » – ou d’un sexe qui viole et engendre. Est glorifiée une innocence « originelle » des forces spontanées de la santé et du « sang », des « instincts » issus du Peuple mythique et du « sacrifice » comme fraternité collective.

Mais tout cela pour quoi, pour qui ?

On ne peut lutter contre l’individualisme sans brimer les individus, donc instaurer la terreur ; chacun a pu le constater sous Robespierre, sous Staline, Mussolini, Hitler et Mao, sans parler de Pol Pot. On ne peut empêcher « le profit » sans inefficacité économique, corruption politique et gaspillage des ressources ; chacun a pu le constater dans les économies administrées, notamment soviétique, nord-coréenne et cubaine – avec le contre-exemple édifiant de la Chine. L’essor du savoir est lié à la liberté qui a suscité dans le même temps la méthode scientifique et l’entreprise capitaliste. Le risque et le doute, l’exploration et le test, sont incompatibles avec la mise en veilleuse de la raison ; chacun a pu le constater avec Galilée, Lyssenko et autres condamnés pour « hérésie » aux dogmes. Voudrait-on revenir à la sauvagerie avant l’histoire ?

Il ne saurait être question de nier la joie de la bonne santé et de l’effort physique, la profonde satisfaction des relations à plusieurs, la chaleur de l’amitié et les délires de l’amour, ni même la culture commune et le désir de ne pas se fondre dans un métissage fadasse général. L’énergie vitale existe, sans aucun doute, mais nous croyons que la raison doit être dominante afin de contrôler les passions et de maîtriser les instincts – sans quoi il ne peut plus y avoir de société possible.  Si l’on veut la connaissance, on veut la raison en premier, donc le primat de l’initiative et de l’individu. On peut la tempérer, l’équilibrer, on ne peut l’exclure sans renier sa propre condition humaine. La science ne peut exister sans réflexion ni expérience, donc dans une atmosphère générale de tolérance et d’échanges – incompatible avec une société totalitaire.

Ne rêvons pas, comme Drieu le tourmenté, du fascisme, il n’est que retour en arrière. Le yaka de la brutalité ne saurait améliorer ni les choses ni les hommes. Pour vivre mieux, but ultime de tout humain comme de toute société, il faut du rationnel et de l’échange. Combattons sans relâche la tentation totalitaire, où qu’elle se trouve.

F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages, 1979, Gallimard collection Idées, €6.00

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Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse

Montaigne ne se découvre véritablement qu’à la fin de la trentaine, à l’âge où lui-même a commencé à écrire. Le corps apprécie sa tempérance, le cœur s’apaise comme le sien, l’esprit en vient à l’équilibre et l’âme aspire à la sagesse.

Cette vertu n’est pas innée et, sans elle, il est malheureux. Devenir sage est une éducation. Cela ne se confond pas avec le savoir, qui ne concerne que l’esprit, ni avec l’expérience qui concerne le corps et les passions. Cela s’apprend par la philosophie qui est l’art de réfléchir sur soi, de découvrir ce qui est juste pour soi – juste moment et juste dose pour rebâtir à chaque moment son équilibre.

Toute la sagesse de Montaigne est contenue dans la première phrase de l’étude de Marcel Conche, qui le cite : « Moi qui n’ai d’autre fin que de vivre et me réjouir ». Le but de la vie est d’être heureux et libre, la justification de la vie est dans la vie même, vivre est agir naturellement avec « une conscience intensifiée » du moment, « un respect religieux » de cette seule tâche humaine qui soit sérieuse. Montaigne enseigne la vie bonne et l’à-propos. L’individu doit se situer par rapport aux autres et trouver sa place d’homme raisonnable ; fonder son éthique et acquérir des croyances personnelles sans prétendre à la Vérité absolue ; devenir maître de soi et joyeux de ses mouvements naturels.

L’homme est un être sociable qui se frotte aux autres par besoin d’échanges (d’idées, d’affection et d’entraide) mais, au fond, il ne se doit qu’à lui-même parce qu’il est unique. Les autres auront toujours besoin de nous, mais il nous faut garder nos distances sous peine d’être dévoré. A chacun de balancer la juste proportion entre distance et devoir, garder son quant à soi et donner aux autres leur dû : justice, respect, honnêteté, une aide le cas échéant – mais pas notre substance. Cela n’exclut ni la bonté, ni la pitié, ni la tendresse, ni l’horreur de la souffrance et de la haine – mais nous ne sommes pas Dieu pour nous sentir coupables de toute la misère du monde et des ratés de la Création. Nous devons aider mais nous ne remplacerons jamais la volonté de s’en sortir de celui qu’on aide – à moins qu’il ne soit malade ou en incapacité. La paix intérieure est ce qu’il y a de plus précieux.

Montaigne refuse l’exigence infinie qui arrache l’individu à son privé et le jette en politique. Car la politique ne peut atteindre à ses résultats décisifs sans faire sacrifice de son honnêteté, comme le montrera Machiavel. A cette école, les plus belles natures se corrompent et la vertu disparaît. La fin ne saurait justifier n’importe quel moyen. L’agir est la vie même et la vie de chacun appartient à chacun, pas au groupe ni au parti. Le danger de la politique est dans la tentation de l’illimité : nourrir des desseins à long terme, c’est jouer avec le bonheur des hommes. Pour savoir ce que l’on fait et se garder de toute démesure, il faut agir pragmatiquement, au jour le jour, par la réforme de proche en proche, par des tâches de raccordement, de conciliation, d’arbitrage. Montaigne, né au siècle des guerres de religion et des rois contestés, voyait bien la nécessité de tout cela.

C’est à partir des autres que chacun peut se situer, trouver sa place : voyager, étudier l’histoire, lire des livres, s’intéresser aux gens du commun comme aux figures de grandeur et de sagesse qui définissent l’humain en éprouvant ses limites. Que l’homme discerne les ressorts de sa folie et il pourra revenir à soi, être heureux par équilibre.

Au fond, dit Montaigne si l’insensé reste pris dans sa folie, c’est qu’il le veut bien ; il est attaché à son mal et sans lui il n’est rien. Il n’y a donc rien à faire pour lui d’autre que le minimum vital et il constitue pour le sage un spectacle édifiant. A force de ne vivre que pour les apparences des choses et des êtres, ces humains-là ne sont plus qu’apparences, masques, théâtre. En matière de vérité, chacun doit donc se faire sa propre religion. Montaigne ruine toute prétention à fonder quelque vérité en soi : il n’y a pas de connaissance possible sur l’inconnaissable, mais des hypothèses personnelles ou des croyances dogmatiques. Les simples, qui ont peu d’imagination et ne sont pas curieux, ont un bonheur épais et sûr ; ils ont l’humilité qui manque aux doctes et le bon sens sans lequel il n’est pas de vertu. Pour Montaigne,

  • On ne peut se fonder sur « Dieu » car, en croyant le penser, nous ne faisons que projeter hors de nous des qualités seulement humaines, même si elles sont grossies jusqu’à l’absolu – et l’homme ne peut donc se penser au-delà de lui-même.
  • On ne peut se fonder sur « la nature » car les hypothèses de la science ne sont que des hypothèses plus ou moins opératoires dans des champs déterminés, sans cesse remises en question par l’avancée des sciences mêmes, et ne nous livrent que des approximations du réel.
  • On ne peut se fonder sur « l’homme » car il est inconnaissable à lui-même et fort divers sur la planète.

Si l’essence des choses ne fait pas irruption en nous par la révélation (qui est du domaine de la foi), le mouvement de pensée ne peut prendre appui que sur les apparences sensibles. Elles sont trompeuses – mais on le sait – et seul l’insensé convertit en « êtres » les existants. Il se donne l’illusion de figer en concepts absolus ce qui n’est qu’apparence éphémère en ce monde. Donc, avec les sceptiques, il convient de suspendre son jugement sur les choses et, avec les dogmatiques, il faut s’essayer à juger et à vivre avec la vie de l’intelligence. On se formera une opinion mais on ne prétendra pas exprimer LA vérité. « La signification de la philosophie ne sera plus de révéler les choses telles qu’elles sont en vérité mais de permettre au philosophe de prendre conscience de soi » p.59. Pas de sagesse universelle mais une méthode pour y parvenir avec mesure.

Le jugement est l’activité la plus nôtre ; il est la manifestation par excellence de la liberté. Le doute n’est pas un état mais une action, la condition du mouvement de la pensée. Montaigne : « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes exprès de bêtise » II.12. La philosophie est sans fin ni commencement, l’étonnement est son fondement, la quête son progrès, l’ignorance le bout. Pour Montaigne, la pensée est toujours au matin, d’où ses « Essais » discontinus où le jugement s’exerce et se tempère à propos de tout. Mais ses idées s’organisent sans qu’il l’ait cherché. Cette vision cohérente exprime la profonde unité d’une nature d’homme. Son livre est l’acte par lequel il prend conscience de soi. Montaigne ne vise qu’à s’apprendre pour vivre ce qu’il est. Il veille sans cesse à choisir, c’est-à-dire à juger. Il ne rapporte aucune vérité mais le progrès de mieux juger, plus finement, pour devenir chaque jour un peu meilleur qu’il n’est. La philosophie ne consiste qu’en cet apprentissage – pas à énoncer d’autres dogmes comme les religions. Il faut éduquer l’enfant à philosopher par lui-même, donc à penser de façon autonome et à mesurer les pressions qui peuvent l’influencer. Qu’il n’oublie pas que, comme tout un chacun, il est doué de raison et qu’il peut exercer ce « bon » sens par lui-même en toute autonomie.

Des possibilités de sagesse sont inscrites dans la nature de chacun. A chacun donc de les mettre au jour et de les cultiver, en bon jardinier qui observe et tempère, gardant son quant à soi et frottant son jugement à celui d’autrui. Si l’on veut convaincre, il faut d’abord écouter, faire accoucher l’autre de sa propre vérité, ce à quoi excellait Socrate. Le sage ne réduit pas les différences, il les goûte comme Montaigne qui pensait ainsi rejoindre la nature, elle qui a cherché la diversité. La sagesse consiste à accueillir par la joie les dons qui nous sont faits. Rien ne fâche Montaigne comme le mécontentement, ce que Nietzsche nommera le ressentiment, cette rumination de ne jamais être à propos mais toujours envieux des autres. Le mécontentement est faiblesse, lassitude, manque d’énergie et de courage ; se plaindre est plus facile que d’agir pour faire cesser le trouble. Au contraire, jouir est faire acte de grâce, c’est respecter avec humilité et accueillir avec reconnaissance. C’est aimer ce qui nous arrive, en faire son miel, un acte religieux de communion avec la puissance génésique de la nature. La sagesse n’a pas à être « inventée », elle est déjà-là, en nous. Soyons nature comme les sauvages du Nouveau monde et nous vivrons à propos, sans excès ni démesure. Mûrissons avec notre âge,

  • Soyons enfant et sage de jouer et d’explorer en imitant ;
  • Soyons jeune et sage de dépenser son énergie et de se passionner, avide de curiosité pour tout et tous ;
  • Soyons adulte et sage de réfléchir à ce qu’on fait, d’agir à propos et de bien savoir aimer ;
  • Soyons vieillard et sage de trouver jouissance dans ses limites et de bien vivre malgré les ans.

La sagesse est d’explorer les limites et de les accepter ; elle est de vivre selon soi-même. Montaigne jeune homme a bien baisé et bien joui ; Montaigne adulte a évité les occasions de troubles (procès, jeux, discussions fiévreuses, prises de position politiques, etc.). A chacun de définir ce que sont ses limites par l’expérience qu’il fait de lui-même. Il faut amplifier la jouissance par la maîtrise et la prise de conscience pour « en peser et estimer le bonheur ».

Le sage, comme l’enfant, dit « oui » à la vie, mais en conscience.

Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse, 1964, PUF Quadrige 2015, 650 pages, €16.00, e-book format Kindle €14.99

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Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele

Un livre qui vient d’obtenir le prix Renaudot et se trouve en sélection pour le prix Landerneau 2017, occupe le terrain à la mode du nazisme. Plutôt qu’un « roman » il s’agit qu’une quête journalistique romancée, comme en témoigne les 5 pages de bibliographie en trois langues à la fin.

L’auteur débute par deux citations en exergue, l’une de Milosz sur le souvenir de la souffrance et l’autre de Sade sur le bonheur qui ne peut se connaître que dans le crime. Tout y est dit des présupposés du roman : l’éternel ressassement de l’Evénement du XXe siècle que fut la destruction des Juifs d’Europe et l’orgueil des Lumières qui a poussé la quête scientifique jusqu’à nier l’humain.

Josef Mengele débarque en Argentine en 1949 sous le nom d’Helmut Gregor et là seulement commence le récit. L’avant n’intéresse pas l’auteur mais seulement la fuite, l’expiation. Il aura même une complaisance « sadique » à imaginer sa déchéance. Mengele fuira au Paraguay puis au Brésil, où il finira par mourir paranoïaque, malade et seul en 1979. La réticence de l’Allemagne (RFA et RDA confondues) à traquer les ex-nazis, l’intérêt des nations sud-américaines à accueillir des ingénieurs et spécialistes allemands recherchés pour améliorer leurs économies, l’enlèvement d’Eichmann par les Israéliens qui ne sera pas suivi de celui de Mengele pour cause de la guerre des Six jours et des exigences diplomatiques qui suivront, le combat du procureur « juif-homosexuel-social-démocrate » Fritz Bauer (sur lequel Olivier Guez a écrit un livre), aidé par la grosse caisse experte en fake news militantes Simon Wiesenthal (selon l’auteur) – sont bien décrits. Le lecteur comprend pourquoi Mengele ne fut jamais jugé.

Mais tous les crimes du docteur-capitaine SS Mengele au camp d’Auschwitz ne sont expliqués que par le nazisme, ou plutôt par la vulgate politiquement correcte véhiculée par notre époque bien-pensante. Pourquoi la « recherche » sur les jumeaux ? Quelles étaient les « avancées » des expériences in vivo sur la résistance au froid et aux maladies ? Le docteur Mengele aux deux thèses universitaires n’était-il qu’un tortionnaire sadique sans aucune préoccupation scientifique ? Même si « le bétail » juif (et autres, peu présents dans ce roman) était déshumanisé par l’idéologie, les expériences ont-elles abouti à quelque chose ? Le lecteur n’en saura rien, l’auteur ne s’y est pas intéressé. Approfondir aurait pu permettre un caractère plus emblématique du temps des camps. Notamment de comprendre pourquoi « le nazisme » fascine tellement aujourd’hui : serait-il la préfiguration de Daech, de ses tortures et massacres au nom de l’idéologie ? Ou la poussée aux extrêmes de la volonté de savoir des Lumières ?

Le temps est peut-être venu de déchiffrer plutôt qu’en rester à l’indignation en boucle. Cette longue et éprouvante « enquête » est peut-être une performance, saluée par les prix, mais nous sommes loin de l’universel représenté par exemple par La mort est mon métier de Robert Merle qui s’intéresse aux engrenages psychologiques et sociaux qui conduisent à obéir, au Roi des aulnes de Michel Tournier qui réactualise le mythe de l’ogre, ou encore aux Bienveillantes de Jonathan Littell qui dresse un portrait plus fouillé du nazi-type.

Mais Olivier Guez écrit fluide, son roman se lit très bien. Le lecteur s’aperçoit que l’auteur fait passer une certaine empathie pour l’exilé, le nazi errant chassé comme un paria. A croire qu’il voit une certaine parenté avec le destin du peuple juif, communautaire, aidé par la famille, allant même jusqu’à le faire se marier avec la veuve de son frère selon le lévirat, la loi de Moïse. L’obsession nazie de pureté ethnique ne ressemble-t-elle pas quelque part à l’obsession juive de se garder juif par la mère ? Il y a comme une fascination des victimes pour leurs bourreaux, une sorte de syndrome de Stockholm qui semble sévir encore trois générations après. Car qui aurait l’idée sans une certaine perversion de passer « trois ans » de sa vie à « vivre avec lui » (Wikipedia) en compulsant les manuels d’historiens et les témoignages du temps pour fantasmer un « roman » sur le bourreau d’Auschwitz ? Pourquoi se complaire dans la haine et le malheur ?

Ce pourquoi La disparition de Josef Mengele ne m’apparaît pas être de la littérature mais plutôt une enquête de journaliste et historien-amateur complétée par l’imagination. Ce roman appartient d’ailleurs à une œuvre plus communautaire que française, si l’on en croit les autres publications de l’auteur, centrées sur le destin des Juifs. Manque à ce récit, pour être littéraire, non seulement un style original et une peinture plus fouillée des caractères, mais aussi cette dimension d’universel sans laquelle il n’est pas de bon roman.

On peut lire Olivier Guez, notamment par curiosité sur le sujet, mais le lecteur s’aperçoit bien vite qu’il n’aura pas envie de relire. Au fond, la question est : peut-on faire de la bonne littérature avec du bon ressentiment ?

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, 2017, Grasset, 239 pages, €18.50

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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Le maître d’escrime de Klaus Härö

Nous sommes en 1952 et la Grande guerre patriotique (version URSS) s’est achevée contre les nazis il y a sept ans à peine. L’Estonie est devenue République socialiste soviétique et impose son carcan idéologique politico-social comme n’importe quelle religion. Son clergé est le Parti et son bras armé « les organes » (de renseignement intérieur), mais tout fonctionnaire zélé se doit de dénoncer son prochain s’il a quelque doute sur sa ligne.

Ce film finnois-estonien a ceci d’intéressant qu’il montre combien l’emprise totalitaire peut agir au ras du terrain, dans le simple choix d’une activité sportive a priori non politique. Il montre aussi combien le « peuple » manipulé sait aussi résister, passivement, et imposer ses choix de par sa masse contre la minuscule élite autoproclamée qui prétend le diriger. Il montre enfin les vraies raisons de la passion égalitariste et de l’obsession d’obéir à l’Etat : la jalousie de classe, l’envie personnelle, le ressentiment social.

Endel est un jeune homme de 29 ans qui débarque, un beau jour de 1952 (comme le montre une banderole partisane) dans la petite ville très provinciale d’Haapsalu. Il vient de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et postule auprès du collège local pour un emploi de professeur d’éducation physique. Déjà, quitter une capitale soviétique est suspect en soi ; avoir étudié à Leningrad et n’enseigner que dans une province reculée de l’empire l’est encore plus. Le directeur du collège, arrivé par intrigue, se méfie. Sous Staline (comme sous Mélenchon), seuls ceux qui se méfient arrivent à conserver des postes enviés.

Il le laisse donc se découvrir. Endel ne sait pas qu’il est de bon ton d’offrir aux élèves des activités (gratuites) parascolaires ; il ne sait pas non plus que les skis abandonnés dans le grenier de l’école sont prêtés à l’armée s’ils sont en état. Le directeur s’est bien gardé de lui dire et lui n’a rien demandé, comme cherchant à se faire oublier.

Il ne trouve donc rien d’intéressant à proposer aux élèves de dix à quatorze ans, fils de prolétaires : la randonnée à ski est compromise parce que les skis réparés par ses soins ont été réquisitionnés ; aucun matériel n’est prévu pour une quelconque activité en cet hiver rigoureux. Alors quoi ? Des sports « prolétaires » ? Qu’est-ce à dire ? La boxe ? Le foot ?

Les gamins et les gamines sont demandeurs ; ils ont tous plus ou moins perdu leur père dans la guerre et cherchent un modèle auquel s’identifier. La petite Marta (Liisa Koppel) surprend un soir après les cours le prof s’entraîner au fleuret dans la salle de gym. Elle lui demande si elle pourrait faire comme lui. « Non, répond Endel, pour cela il faut être au moins deux ». Qu’à cela ne tienne, les enfants sont bien plus démocrates que les adultes, restés méfiants à l’égard du pouvoir et des changements dramatiques de « la ligne ». Endel rumine le désir de Marta et, faute de mieux, propose un entraînement d’escrime lors du « club de sport » extra-scolaire. Il s’attend à voir débarquer Marta flanquée de deux ou trois gamines. Il n’en est rien : ce ne sont pas moins que 25 garçons et filles qui le fixent des yeux lorsqu’il entre dans le gymnase.

Comment intéresser ces gosses avides d’agir sans aucun matériel et avec tant de monde ? Le système D libertaire prend alors le relais de l’Etat central autoritaire défaillant : Endel emmène les gosses chercher des roseaux au bord de la mer. En choisissant les plus droits, les faisant tremper un moment pour les assouplir, les dotant d’une rouelle d’arrêt à la poignée, il obtiendra une brassée de fleurets d’entraînement acceptables. Jaan, 14 ans, se propose pour l’aider, mais Endel décline. Comme avec Marta, il ne sait pas parler aux enfants et a peur des relations qui pourraient s’établir.

C’est Kadri (Ursula Ratasepp), une autre prof du collège qui devient peu à peu amoureuse de lui, qui va l’obliger à fendre la cuirasse en lui expliquant ce qui se passe. Ces enfants, garçons et filles, sans modèle paternel projettent sur lui leur frustration. Il est pour eux « comme un père », même s’il est distant et un brin sévère (c’était d’ailleurs le modèle dominant du père en société autoritaire). Il a dit non à Marta et a vu comment Marta s’est débrouillée pour imposer son désir ; il rabroue Jaan, maladroit d’une adolescence trop vite grandie, mais le rattrape lorsqu’il veut tout laisser tomber et lui enseigne en particulier les parades où il est faible.

Le directeur voit d’un mauvais œil cette initiative – pourtant l’effet direct du « démerdez-vous » qu’il a envoyé à la face de ce prof sorti de Leningrad qui lui demandait comment créer une activité sans aucun support. Doit-il feindre d’approuver ? Doit-il sévir ? En animal politique (donc pas très intelligent), il se couvre avec « la démocratie », ou du moins avec « le centralisme démocratique » qui en est sa version léniniste adoptée par Staline : le peuple est consulté mais la décision est déjà prise et s’impose, de gré ou de force, par la persuasion dialectique ou par la menace d’enquête personnelle.

Sauf que « le peuple », en la personne des parents d’élèves, voient favorablement l’initiative du prof. Leurs gamins sont très contents et s’occupent avec enthousiasme. Faut-il les priver de ce sport somme toute immémorial ? « L’escrime est un sport bourgeois », se défend l’apparatchik ; « pas plus qu’un autre », s’insurge le grand-père de Jaan (Lembit Ulfsak), pratiquant lorsqu’il était jeune, « même Karl Marx l’a pratiquée ». Donc le vote : les parents lèvent un par un la main, scrupuleusement notés par l’adjoint du principal (Jaak Prints), un nazi rouge au visage mou et à la moustache stalinienne ridicule sur ses grosses joues. Tous ceux qui auront contré le directeur, bras armé du Parti, verront enquêter sur eux pour suspicion contre-révolutionnaire. Le grand-père de Jaan sera donc arrêté quelques jours plus tard…

Endel Nelis a été incorporé de force à 18 ans dans la Wehrmacht,  comme tous les garçons de son âge lors de l’invasion nazie. Il s’est vite échappé pour se cacher dans les forêts nombreuses du pays, en attendant la libération par les Soviétiques. Il a alors rejoint Leningrad pour faire des études d’escrime avec son entraineur Alexei (Kirill Käro), en prenant le nom de sa mère. Ce pourquoi il se cache. Mais son initiative fait que le directeur demande à son adjoint d’enquêter sur lui. Est-il subversif ? Contre-révolutionnaire ? Va-t-il plus simplement faire de l’ombre à la petite vie de fonctionnaire tranquille que le directeur s’est façonnée ?

Un jour, les enfants découvrent l’annonce d’un tournoi de fleurets juniors à Leningrad, auxquels sont conviés démocratiquement tous les clubs scolaires de l’empire. Haapsalu va-t-il participer ? Encore une fois Endel dit non… puis se rend devant les regards implorants des gamins, Marta et Jaan en particulier. Il obtient d’Alexei, qui cherchait à le convaincre de s’exiler à Novossibirsk, du matériel d’occasion pour entraîner ses adolescents. Ceux-ci en veulent, ils sont prêts, ils font confiance à ce prof qui les convie enfin à des activités qu’ils aiment – même si elles ne sont pas « prolétaires » (et peut-être surtout pour cela ?).

Malgré le risque, Endel cède : il inscrit le club à Leningrad et emmène deux équipes de deux, garçons et filles, plus une remplaçante : Marta. Bien qu’impressionnés par le faste, la foule qui les regarde et par la technique des autres, les enfants excellent : car ils se sentent soutenus par leur prof comme par un père – sévère mais juste. Il les oblige à se surpasser et ils lui en sont reconnaissants. S’élever au-dessus de sa condition et de soi-même, n’est-ce pas au fond le but de « la révolution » ? Ils empruntent un équipement homologué pour concourir car ils ne sont pas équipés comme les autres, ils se concentrent comme à l’entraînement, ils quêtent l’approbation de leur mentor. Mais celui-ci voit bien que des miliciens en uniforme bloquent peu à peu toutes les sorties ; le directeur est là qui avoue : « je le fais pour le bien des enfants » – le bien politique s’entend, pour se couvrir en cas d’enquête pour subversion.

Les adolescents gagnent la finale, surtout contre le champion de Moscou, un garçon très vite grandi qui joue sur son allonge mais est trop confiant en ses succès. Jaan est blessé légèrement à la cheville ; Marta le remplace et réussit à tenir. La victoire est à eux ! Malgré cela, Endel est arrêté et le directeur n’applaudit que du bout des doigts.

Heureusement, la biologie corrige la politique – contrairement aux thèses de Lyssenko qui croyait l’inverse. Staline meurt quelques mois plus tard et c’est « le dégel » : tous les prisonniers politiques arrêtés sur de simples soupçons sont relâchés ; Endel revient à Haapsalu en train, où il est accueilli sur le quai par Kadri, mais aussi par tout le club des adolescents.

Ce beau film très humain – tiré d’une histoire vraie – montre les rouages de la lâcheté et du courage, les ressorts de l’envie et de la délation, le besoin de père et l’offre maladroite mais droite de l’adulte.

Lorsque l’on entend les Mélenchon vanter le soupçon et menacer de la guillotine sur l’exemple de Robespierre quiconque dévierait de « la ligne » par lui seul imposée, lorsque l’on sait que « l’insoumis » Corbières a pour idole Lénine et sa conception autoritaire, centralisée, de « la démocratie », voir ce film ouvre les yeux. Il démonte un à un les rouages de la société totalitaire qui, pour « le bien » du peuple, définit seulement par quelques-uns ledit peuple et ledit bien. Tout cela pour leur propre pouvoir – ni pour le bien, ni surtout pour le peuple !

Film Le maître d’escrime de Klaus Härö (Miekkailija en finnois, Vehkleja en estonien, The Fencer en anglais), 2015, avec Märt Avandi : Endel, Joonas Koff : Jaan, Liisa Koppel : Marta, Ursula Ratasepp : Kadri, Lembit Ulfsak : le grand-père de Jaan, Kirill Käro : Aleksei, Egert Kadastu : Toomas, Jaak Prints : adjoint au directeur, disponible en DVD de langue russe, espagnole et catalane sous le titre Miekkailija (la clase de esgrima), €19.18

Passé sur Arte en août en traduction française, mais sans DVD annoncé – dommage !

La gauche culturelle aurait-elle trop peur de déplaire au proto-dictateur Mélenchon ?

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Michel Tournier dans la Pléiade

La prestigieuse collection de classiques du monde entier accueille Michel Tournier, décédé le 18 janvier 2016. Il était devenu une référence, bien loin de la mode déconstructiviste et nihiliste de son temps. Si ses premiers romans révolutionnent la littérature française, enfoncée dans des impasses telles que le Nouveau roman ou la dénonciation morale de gauche, les textes qu’il publient dans les années 1980 sont du réalisme ironique qui convient mieux à une société qui se replie sur elle-même.

Le volume de 1759 pages comprend tous les romans (Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le roi des aulnes, Vendredi ou la vie sauvage, Les météores, Gaspard Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne) ainsi que son autobiographie littéraire (Le vent paraclet). Le tout est précédé d’une introduction et d’une chronologie par l’éditrice Arlette Bouloumié, ainsi que des annexes pour chaque roman, tirées des archives encore inédites de l’auteur en cours de dépôt à la bibliothèque universitaire d’Angers.

Michel Tournier est un tard venu à la littérature ; il ne publie qu’à l’âge de 42 ans. Mais cela ne signifie pas qu’il n’a jamais écrit auparavant. Comme souvent les bons écrivains, il écrit dès son enfance, notamment un Journal épisodique, dans lequel il va puiser des thèmes et des anecdotes sa vie durant. Ses romans sont ainsi tissés de références à ces carnets et journaux, comme le fit André Gide.

Né le 19 décembre 1924, il a dix ans lorsqu’il assiste aux prémices du nazisme en Allemagne même, à Fribourg où sa famille passe régulièrement des vacances. Il est doté d’une sœur aînée et de deux frères cadets (qui mourront avant lui). C’est en quatrième, comme souvent, qu’il découvre la littérature française, notamment Giono et Giraudoux. Il déménage beaucoup à cause de la guerre – et de son indiscipline scolaire. Il fait sa philo en 1941 au lycée Pasteur de Neuilly avec pour professeur Maurice de Gandillac ; il y a pour condisciple Roger Nimier. De 1942 à 1945, il prépare en Sorbonne une licence en droit ainsi qu’une licence de philo avec Gaston Bachelard. Il soutient son DES sur Platon en 1946, puis part à Tübingen approfondir la philosophie allemande dans cette langue qu’il parle couramment, jusqu’en 1949. Il y rencontre Claude Lanzmann.

En 1949 et en 1950 il échoue à l’agrégation de philo, lui qui est peu scolaire. Ce qui lui permet d’écrire pour ses tiroirs, tout en assurant la matérielle par des traductions chez Plon (1951) et pour Jacques Deleuze (1953). De 1954 à 1958, il est journaliste à Europe-1, puis de 1958 à 1968 directeur de la littérature étrangère chez Plon. La Deuxième chaîne lui demande une cinquantaine d’émissions sur la photographie en 1960.

A la mort de son père en 1966, il s’installe avec sa mère au presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, que ses parents ont acheté en 1953. Il y vivra jusqu’à sa mort, un demi-siècle plus tard. Il écrit, il voyage, siège à l’Académie Goncourt depuis 1972. François Mitterrand, président, s’invite chez lui plusieurs fois, dont la première le 23 août 1983 avec Attali et Orsenna. C’est que Michel Tournier, en peu d’années, est devenu une célébrité. Il est à la fois intellectuel, métaphysicien, obtenant le Grand prix du roman de l’Académie française pour son premier roman en 1970 – et populaire, vendant 7,5 millions d’exemplaires de Vendredi ou la vie sauvage, version simplifiée et épurée – pas seulement pour les enfants.

Pour lui, un écrivain n’est pas une conscience morale, surtout pas un maître à penser – tout ce que « la gauche » pourtant adore depuis Hugo et Zola, malgré Aragon chantant les louanges de Staline (20 millions de morts) et Sartre donnant des leçons de révolution prolétarienne, juché sur son bidon, aux ouvriers goguenards de Renault Billancourt (1970). Michel Tournier plaisait aux lecteurs parce qu’il ne se voulait pas un gourou imposant sa pensée mais un éveilleur de mythes universels. Artisan du bien dire, et en marge de la société, l’écrivain était pour Michel Tournier celui qui réenchante le monde.

Il utilisait pour cela la forme traditionnelle, bien loin des ruptures avant-gardistes et des expérimentateurs du langage. Le meccano froid et désincarné des intellos qui fuyaient la forme et le roman, tel Robbe-Grillet, était pour lui l’enfer. De même les nihilistes du ressentiment qui ne s’aimaient pas, ni n’aimaient la vie telle qu’elle est, tels Proust, Céline ou Sartre. Il préférait les écrivains du Oui, les dionysiaques de la joie de vivre, sensibles à la beauté du monde et des êtres : Gide, Giono, Colette, Gracq. Michel Tournier avait de la curiosité, de l’appétit, de l’admiration. Pour les jardins comme pour les humains, pour les bêtes comme pour les amis – et pour les livres, ces amis silencieux.

Il a revivifié les mythes comme aventure essentielle des hommes, le schéma dynamique qui n’a rien à voir avec la névrose du mythomane : Robinson et la joie dionysiaque, Abel et la tentation de l’ogre, Paul et la nature panthéiste, Gilles et l’androgyne. Plutôt que l’ego, il a choisi la fiction, passant volontiers cinq ans à écrire un livre : enquêter d’abord avec méthode, puis conter avec lyrisme. Il garde pour maxime celle de Nietzsche selon laquelle l’art est un supplément métaphysique de la réalité : il ne la supplante pas comme un paradis artificiel, il la fait mieux voir, plus lucidement, telle qu’elle est au fondement. Il rétablit le sens des valeurs : ainsi, ce n’est pas la pureté qui vaut, ce fantasme dangereux qui conduit aux génocides et aux purges « révolutionnaires » – mais c’est l’innocence qui est la valeur à défendre. « La pureté est l’inversion maligne de l’innocence », dit-il dans Le roi des Aulnes, p.257.

Le christianisme et la métaphysique platonicienne ont coupé l’être humain de la nature, le premier par puritanisme phobique hérité des cultures moyen-orientales, le second par le culte de l’essence hors du monde et du temps au détriment de l’ici et du maintenant. Faire percevoir le sacré, donner conscience de l’absolu, c’est donner à voir le beau dans le monde familier. Pas dans les fumées de l’au-delà ni de l’ailleurs mais ici, en face de vous, dans le jardin ou dans la rue.

C’est pour ce réalisme magique – ou ce naturalisme cosmique – que j’aime Michel Tournier, bien plus que les écrivains à la mode dans les années 1970-2000.

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent Paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Partexit et Chambre introuvable

Ce n’est que le premier tour – mais il est vrai après les innombrables « tours » des primaires et de la présidentielle. Les Français sont las de voter encore et toujours pour dire Ça va pas ! « en même temps » que Ça peut changer ! Un an que cela dure… De quoi comprendre l’abstention massive – pas due seulement au trop beau temps de juin.

Partexit : l’exit des partis tradi. « ET droite ET gauche » est-il dialectique ou harmonie des contraires ? « En même temps » est une façon de voir : soit dynamique (thèse-antithèse-synthèse), soit immobile (les deux faces d’une même réalité, le yin dans le yang et réciproquement). L’ambiguïté du Mouvement fait son attrait auprès des déboussolés du cigare, qui se demandent si droite et gauche signifient encore quelque chose.

A mon avis, oui, c’est le socialisme qui est mort, pas la gauche. Droite et gauche sont deux tempéraments différents, suscités par deux positions sociologiques qui luttent pour le pouvoir. Mais force est de constater que le régime semi-présidentiel français ressemble en pratique (depuis la réforme Jospin-Chirac du quinquennat) au régime purement parlementaire anglais : là-bas le parti qui gagne emporte tout et nomme son Premier ministre; ici le président qui gagne emporte tout et façonne son propre parti hégémonique.

La participation est historiquement basse (49%) parce que le sentiment de tous est que tout est déjà joué, une bonne fois jusqu’à la prochaine élection. Balayés les partis hier « de gouvernement » (le socialisme est réduit à presque rien) ; balayés les caciques blanchis dans la langue de bois et le groupisme de secte (les Cambadélis, Hamon, Duflot, Filipetti, probablement Belkacem) ; balayés les archontes du PS, les minables frondeurs et les gourous de la gauche « morale », tout comme les caciques de LR (Guaino, Yade, probablement NKM) et les impuissants à changer la donne (l’ère Sarkozy a beaucoup déçu…). Ce n’est pas un Baroin à la diction monotone qui va réenchanter la droite.

Ceux qui ne se sont pas déplacés ont démissionné de la politique, montrant ainsi combien ils méprisent le Parlement – pourtant le lieu démocratique où un débat rationnel peut se dérouler dans les formes. Ce sont surtout – qui cela peut-il étonner ? – les partisans de la France insoumise et du Front national qui sont « allés à la pêche » plutôt qu’aller voter. On les comprend, ces autoritaires adeptes du chef (duce ou caudillo) n’ont que faire des « parlotes » parlementaires ! Leur politique se réduit à la présidentielle (vécue comme un coup de force) et à la rue (lieu de toutes les récupérations « populaires »). Ils n’aiment pas la démocratie parlementaire ; ils lui préfèrent la démagogie populiste. Pourquoi les créditer encore de vertu ?

La surmobilisation des votants En marche a touché surtout les milieux éduqués et mûrs, hier socialistes qui voulaient changer la vie, écolos qui voulaient changer le monde et républicains qui voulaient changer le carcan réglementaire – en bref les bourgeois. Peu de jeunes : plus des trois-quarts des électeurs de moins de 25 ans se sont abstenus. Comme pour le Brexit, le Partexit se fait sans la jeunesse : elle aura beau jeu, comme au Royaume-Uni, de crier ensuite à la trahison ! Mais la flemme démocratique a son revers : subir ce qu’on n’a pas su empêcher.

Le Front National passe de 21% à environ 13% en voix, de la présidentielle aux législatives ; il aura beau jeu de crier à l’immigration massive, à l’aplatissement devant Merkel, au bouleversement du code du travail – qui va encore l’écouter ? La France insoumise perd 11% et le Mélenchon (on n’ose la contrepèterie irrésistible) paye sa haine affichée pour les autres, malgré son talent de tribun « à l’ancienne ». Mais les jeunes en ont assez des récriminations du vieux ; ils veulent changer, pas humilier – et le jeune Macron n’est – tous comptes faits – pas si mal après un mois de présidence sur la scène internationale.

Pour eux, voter était presque inutile car le choix des électeurs s’est clairement exprimé aux présidentielles : pourquoi aller encore poser son bulletin alors que le soleil brille, qu’il faut se revêtir alors qu’on est si bien à poil sur l’herbe, qu’il faut aller affronter le regard social des autres et l’épreuve scolaire des institutions alors que le dimanche est calme et qu’il fait si bon jouir de sa pelouse ou aller faire jouer les niards ? Il suffit de voir les notes les plus demandées sur le blog en ce dimanche de premier tour… Sea, sex and sun : un vrai Club Med !

Les gagnants de la mondialisation ont gagné, et les perdants ne considèrent pas vraiment qu’ils ont perdu, fors le dernier carré d’irréductibles au ressentiment ancré dès l’enfance tels Mélenchon ou Le Pen. Emmanuel Macron en nouveau président attire le vote attrape-tout pour un nouvel avenir. Aigris s’abstenir.

La suite sera concrète et les batailles de rue se préparent. Le tour social (qu’on ne peut plus appeler troisième tour avec l’instauration des primaires) est appelé à jouer ce que le vote n’a pas pu. Pour contester encore et toujours la démocratie représentative, au nom d’un spontanéisme de démocratie directe qui frise trop souvent le plébiscite démagogique – et aboutit à la chienlit plus qu’au progrès.

Un président aussi adulé deviendra-t-il un omniprésident ? La cour qui va se former autour de lui pour le célébrer le rendra-t-il progressivement aveugle sur la réalité sociale ? Les mesures radicales et rapides qu’il propose de prendre auront-elles des effets bénéfiques rapides ? La reprise qui se dessine dans toute l’Europe – et le déclin américain dû à l’élection d’un caudillo démagogue – vont-ils donner un coup de pouce à l’emploi ?

Nous attendons de voir. Et comme la période est au champagne de la victoire, Moet and see !

Les notes politiques sur ce blog

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