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Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas

Le commissaire Brunetti est vénitien ; son patron sicilien. Bien plus qu’en France, la xénophobie régionale joue à plein, chacun parlant encore son dialecte couramment, en plus de l’italien. Ce qui intéresse le vice-questeur Patta est sa carrière, et le maire lui a demandé de protéger sa réputation en faisant enquêter sur un magasin de masques tenu par la fiancée de son fils sur le campo San Barnaba ; son « associé » pourrait bien n’avoir pas les autorisations nécessaires pour empiéter sur la voie publique et les vigili (police municipale) pourraient peut-être fermer les yeux contre rétribution. Ce qui pourrait être source d’ennui pour le maire qui se présente à sa réélection.

On voit combien les commissaires de police italiens peuvent être débordés de travail au service du public… Ce pourquoi Brunetti a largement le temps de s’intéresser à autre chose, l’une de ses enquêtes personnelles pour la morale dont le système bureaucratique de « la justice » se fout. Un jeune homme sourd et passablement handicapé vient de mourir : il avait avalé des somnifères avec la tasse de chocolat que lui avait portée sa mère mais s’était surtout étouffé dans son sommeil par le vomi. Brunetti qui connaissait, tout comme sa femme Paola, l’homme qui aidait au pressing, trouve qu’il y a quelque chose de bizarre dans ce décès – surtout lorsqu’il découvre qu’on ne peut le déclarer mort parce qu’il « n’existe pas » dans les références de l’administration. Ni carte d’identité, ni acte de naissance, ni acte de baptême, ni inscription à l’école, ni pension de handicap, ni… Le garçon qui ne parlait pas ne laisse pas plus parler les bases de données.

Voilà qui intrigue le commissaire qui estime qu’un être humain, même diminué, doit au moins avoir son nom enregistré. Dans une enquête, vénitienne en diable, Brunetti va aborder les liens complexes qui lient les individus entre eux dans ce pays – et cette province – où les liens de famille et de clientèle sont bien plus forts que dans les pays anglo-saxons. Donna Leon, d’origine italienne mais américaine depuis deux générations, bien que vivant à Venise depuis un quart de siècle, découvre avec surprise l’ampleur des à-côtés de l’administration officielle et l’omerta qui peut régner sur ordre des puissants.

La première partie du roman est un festival d’ironie où l’on retrouve les caractères de chacun des personnages habituels : Patta, Elettra, Vianello, Paola, Raffi et Chiara, plus la nouvelle commissaire Griffoni et le jeune policier Pucetti. Tous jouent un rôle, dérapant parfois dans l’ellipse ou le bizarre comme à la fin du chapitre 22, et abusant de l’ordinateur et du hacking des bases de données officielles. Comme si tout devait se passer sous le manteau en Italie. Seule « le clic » du téléphone portable qu’on raccroche p.197 me paraît curieux : l’auteur a-t-elle jamais usé dans sa vie d’un telefonino ?

La fin est édifiante – et terrible – l’avidité tenant lieu d’amour. Une bonne enquête qui prend le temps et fait pénétrer l’âme des vénitiens.

Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas (The Golden Egg), 2013, Points policier 2016, 329 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Jules Verne, Le château des Carpathes

Le voyage est extraordinaire mais pas si lointain ; il est plutôt dans l’imagination. L’histoire se passe en Transylvanie, pays des vampires peut-être, des superstitions sûrement. Un vieux berger observateur de nuages, Frik, découvre à l’aide d’une lunette vendue par un colporteur une fumée monter au-dessus du vieux burg ruiné que tout le monde croyait désert après le départ du dernier baron. Est-ce le Chort ? C’est le nom du démon là-bas. En tout cas ça fait causer : tout le village agricole de Werst en est bouleversé.

Deux esprits forts, le jeune forestier Nic Dek et l’ex-infirmier Patak promu à l’appellation de « docteur », se convainquent d’y aller voir. Ils en discutent à l’auberge du lieu lorsqu’une voix sépulcrale leur déconseille fortement ! Ils y vont quand même car Nic n’a pas froid aux yeux et est en pleine vigueur ; le docteur vantard se serait bien défilé mais, sous les quolibets des autres, se résigne à suivre. Arrivés au burg, ce vieux château médiéval des contes gothiques, d’étranges phénomènes apparaissent : visions dans les nuages, sons lugubres, jets de lumière. Lorsque Nic veut empoigner la ferrure de la poterne, il reçoit une telle secousse qu’il en demeure paralysé à demi, tandis que le docteur est cloué au sol par ses bottes à clous ferrés.

Le retour au village ne peut que semer la panique. C’est la situation que découvrent deux touristes, le comte roumain Franz de Télek et son fidèle soldat Rotzko, venus à pied parcourir le pays. Le comte a voyagé en Europe et ne voit pas des « mystères » comme ceux qui n’ont jamais bougé de leur trou ; Le surnaturel n’est pour lui qu’un naturel incompris. Malgré son bon sens, le jeune Nic a été secoué, c’est un fait. Mais pour en connaître la cause, il faut y aller voir. Sauf que le propriétaire du burg n’est autre que le baron Rodolphe de Gortz, parti depuis plusieurs années… mais que le comte a croisé en Europe, notamment en Italie où il suivait tous les concerts de la Stilla, belle jeune femme à la voix enchanteresse. Comte et baron en ont été amoureux, mais la cantatrice s’est brutalement écroulée, victime d’une rupture d’anévrisme, à la fin de son dernier concert juste avant d’épouser Franz. Ce qui a causé sa frayeur est l’apparition du baron à son balcon, lui qui gardait toujours la grille fermée.

Rodolphe serait-il revenu subrepticement s’enfermer dans les ruines familiales pour y cuver son chagrin ? Il est toujours flanqué du savant défroqué Orfanik, au nom d’orphelin du diable. Les mystères seraient-ils donc dus à la « magie » de la science ? Jules Verne met en scène les inventions les plus récentes de son temps avec le téléphone et le phonographe, puis anticipe celles à venir avec le cinéma et les hologrammes ! Ses jeunes lecteurs ne sont pas pris pour des niais mais « élevés » par la pédagogie. D’autant que nombre de mots « compliqués » du vocabulaire précis émaillent ce roman (psychagogique, annaliste, pâtour, bouquin, pécuaire, bissexte…) : l’époque optimiste ne pensait pas sa jeunesse trop bêtasse comme nombre d’éditeurs (français) aujourd’hui !

Nous sommes dans la veine romantique du grand amour qui finit mal, dans un traitement de conte gothique à la Hoffmann. Le décor sauvage et montagneux des chaos de rocs et des forêts quasi impénétrables du centre-Europe est aussi impressionnant que les confins chinois. L’intrigue savamment amenée, d’une observation naturelle (la fumée) à l’enflure imaginative des supputations (fumeuses), met en scène l’esprit contre les esprits, la science contre la superstition, la technique contre la diablerie. Les personnages vont aussi par deux, Nic le jeune positif et Patak le vieux couard, Franz le comte dérangé d’amour perdu et Rotzko le solide serviteur militaire, Rodolphe retiré du monde et l’infernal Orfanik obsédé d’inventions bizarres pour se venger du mépris dans lequel la société le tient. Jusqu’à l’opposition cosmique des filles et de l’amour dans cet univers d’hommes et de technique : Miriota la fiancée d’ici, saine et de bon sens, et la Stilla de là-bas en idéal féminin, mais envolée lyrique. Que choisir du bonheur simple ou du grand art ? Les préoccupations morales n’étaient pas absentes de l’aventure qui vous tient en haleine, chez le père Jules.

Jules Verne, Le château des Carpathes, 1892, J’ai lu Librio 2015, 140 pages, €2.00 e-book format Kindle €0.99 ou Livre de poche 1992 avec les illustrations de Benett, occasion €4.60

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova

Giacomo Casanova n’est pas Dom Juan défiant Dieu, encore moins ce sex machine qu’un certain cinéma des années post-68 a voulu voir. Enfant de Venise, orphelin frustré d’amour, il n’a cessé de chercher la femme idéale dans toutes celles qu’il rencontrait – notamment les jeunes et jolies. Guy Chaussinand-Nogaret, historien spécialiste des Lumières et Directeur d’études honoraire de l’EHESS, a le mérite de replacer l’existence et la façon de vivre de Casanova dans son époque.

Car les Lumières, si elles sont celles de la raison, sont aussi le réveil des forces obscures de l’occultisme et des superstitions qui allaient donner le romantisme au siècle suivant. L’époque sentait obscurément sa fin venir et l’aristocratie mettait l’honneur non plus à défendre la vertu, comme au XVIIe siècle, mais à se poser au-dessus des lois et des mœurs pour affirmer ses privilèges d’exception. Casanova le libertin n’a fait que se couler, avec délices et talent, dans ce courant. Tout comme les soixantuitards se sont coulés dans l’idée sexe pour tous, y compris pour les enfants impubères. Giacomo n’hésite pas offrir ses appâts à la bouche gourmande d’une novice de 12 ans initiée au saphisme par une nonnette qui a couché avec lui (p.328). « Il ne peut être dissocié du siècle qui l’a produit, il est daté », précise l’historien p.91.

Ces frasques candides de l’amoralisme ambiant ne sont pas de la perversité. Casanova aime l’amour ; il a besoin de sentiment pour accomplir l’acte. L’objet de son désir n’est jamais réduit au rang de poupée gonflable qu’on jette une fois utilisée. Guy Chaussinand-Nogaret, en historien scrupuleux de vérifier l’Histoire de ma vie, le réaffirme à maintes reprises. « Il ne conçoit pas le plaisir sans le désir et l’émotion, sans l’effusion partagée de deux cœurs aimants » p.42. Casanova propose plusieurs fois le mariage mais, repris par son besoin de liberté, rompt non sans avoir doté la fille ou trouvé un mari. Il laissera plusieurs bâtards qu’il sera amusé de retrouver grandis, comme ce fils de 15 ans qui lui tombe du ciel, ou cette fille de 18 qu’il a failli épouser… avant de rencontrer sa mère et de s’apercevoir de l’impossibilité. Ce qui ne l’empêchera pas de tenter de lui faire un enfant, des années plus tard, alors que, mariée à un vieillard, la belle Léonilde se languit de ne pas être mère. Il est malice adolescente gouverné par l’insouciance et le bon appétit, en toute innocence, pas un démon du mal.

C’est que « la morale » est celle d’une religion confite dans le dogme et ignorante du texte réel des écritures saintes comme des besoins qui évoluent dans la société. Les inquisiteurs du Conseil des Dix à Venise comme la police des mœurs en Espagne catholique sont l’équivalent hier des inquisiteurs islamiques sunnites de Daech ou chiites en Iran aujourd’hui. A force d’être immobile et d’interdire, le volcan gronde ; il explosera brutalement à la fin du XVIIIe siècle avec les révolutions qui balaieront l’ancien monde et la religion avec. A trop vouloir contrôler, on finit par tout perdre.

A l’inverse, la croyance fondamentale du siècle des Lumières, résolument optimiste, est selon l’historien que « le bonheur de l’humanité n’est pas une utopie, il est à portée de main, il est dans le rejet des préjugés, dans l’abandon des métaphysiques brumeuses, dans l’homme débarrassé de ses superstitions et dans l’affirmation sans complexe de ses désirs de puissance, de domination et de fraternité. Progrès de la science et progrès de l’amour (…) Céder au désir, de savoir, de jouir, c’est réaliser la plénitude de l’homme, c’est accomplir son destin qui ne peut être ni misérable, ni honteux, mais une apothéose heureuse, triomphe de la santé, de la connaissance et du bonheur » p.68.

Né le 27 février 1725 à Venise, l’enfant Giacomo reste « idiot » en apparence jusque vers 9 ans, aux prémices de la puberté. A 11 ans, il connait ses premiers émois sexuels avec Bettina, une fille de 14 ans qui le lave comme une poupée. Dès lors, il ne cessera d’aimer la sensualité des peaux et des bouches, la possession orgasmique ne venant que couronner ces travaux d’approche qui avivent le désir. Ce qui ne l’empêche nullement de s’élever l’esprit par la culture. Il entre en faculté de droit à Padoue à 12 ans et sort docteur à 16 ans. Il sera même prédicateur catholique à 15 ans, mais pour trois mois seulement, brutalement paralysé de panique un jour devant l’auditoire. Il préfère les parties à trois avec des sœurs de 15 et 16 ans. Fils d’acteurs, il escroquera les joueurs pour gagner sa vie, illusionnera les crédules avec la Kabbale et les simagrées des Rose-Croix, créera la loterie (qui deviendra nationale) en France, spéculera sur les effets. Il sera franc-maçon parce que cela ouvre toutes les portes, initié probablement à Lyon à 25 ans en 1750. Il se parera du titre imaginaire de chevalier de Seingalt car cela pose en société et tout le monde le fait (aujourd’hui, l’épidémie est celle des faux diplômes). Ce qui compte est l’apparence et, en fils d’acteurs élevé à la Commedia dell’arte, Casanova l’a bien compris.

L’aventure est chez lui un art de vivre, une philosophie active du bonheur. Dans cette société aristocratique, l’hédonisme est signe de supériorité et d’indépendance. Il ira en Europe du nord au sud, de l’ouest à l’est : à Lyon, Paris, Londres, Amsterdam, Saint-Pétersbourg, Dresde, Bâle, Grenoble, Vienne, Madrid, Turin, Trieste, Florence, Naples… Il arrive socialement par les femmes, mises par le siècle des Lumières au centre de la société aristocratique – avant, selon l’auteur, « l’exécrable ostracisme dont la perversité jacobine les frappa, et que la société bourgeoise devait confirmer avec la complicité d’une Eglise cultivant dans ses sacristies la méfiance, sinon la haine, à l’égard des filles d’Eve, ces suppôts de Satan auxquels on avait longtemps contesté une âme » p.55. Insouciant, étourdi, charmant, Casanova séduit de lui-même. Il rencontre Voltaire chez lui en 1760, il fournira une jeune vierge à Louis XV. Et cela durera jusque vers 44 ans où il aura une panne puis, lassé, s’apercevra qu’il ne séduit plus.

Il s’assagira dès lors, brûlé de réputation dans toutes les capitales d’Europe et même dans sa patrie. Gracié de s’être évadé des Plombs, la prison de Venise dans la touffeur de juillet 1755 – à 30 ans -, il ne rentre dans la ville qu’en 1774. Il n’y restera que huit ans, obligé d’être servile aux inquisiteurs du doge pour demeurer. Un malheureux pamphlet dont il est l’auteur le fera fuir à nouveau et il terminera sa vie à Dux, en Bohême, conservateur de la bibliothèque du comte Weldstein. Il y écrira ses mémoires en français – la langue de l’élite.

Histoire de ma vie est un chef d’œuvre du siècle, publié… en 1789 alors que le monde qu’il décrit avec un rare talent de mémorialiste, s’écroule. Le prince de Ligne aura ces mots : « Un tiers m’a fait rire, un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne : c’est le plus grand éloge selon moi » cité p.474.

Ce « grand monument de la littérature universelle » (p.478) mérite d’être lu et médité, ayant illustré tous les genres et bravé les interdits pour revendiquer la liberté des Lumières sur toutes les entraves à la raison naturelle.

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova – Les dessus et les dessous de l’Europe des Lumières, 2006, Fayard, 499 pages, €26.40, e-book format Kindle €17.99

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (édition complète non censurée conseillée par Guy Chaussinand-Nogaret), tome 1, tome 2, tome 3, collection Bouquins Robert Laffont, €32.00 chaque, e-book format Kindle €23.99 chaque

DVD Casanova un adolescent à Venise de Luigi Comencini, M6 Vidéo, €9.77

DVD Casanova de Fellini, Carlotta Films, €7.44

DVD Le jeune Casanova de Giacomo Battiato, Elephant films, €16.53

DVD Casanova histoire de ma vie par Hopi Lebel, Les films du paradoxe, €26.97

DVD Giacomo Casanova par Lasse Hallström, Touchstone Home video, €14.90

DVD Le retour de Casanova d’Edouard Niermans, Fox Pathé Europe, €6.99

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Retour par Milan

Nous quittons Côme par le motoscafo. Le temps est couvert mais très lumineux. Les cumulus bas donnent un air encore plus romantique au lac dans son écrin de montagnes. La villa Balbianello descend en dégradé, couleur de sable du désert, à la rencontre de l’eau vert orage aux reflets céladon. Ces couleurs rappellent les voyages de son dernier amant propriétaire. Les cyprès s’élèvent comme des cierges vers ce ciel fumeux d’où rien de bon ne vient plus. L’humanité s’enfonce inexorablement dans l’animalité originelle, il suffit de lire les journaux. Et cela dans la grande indifférence des dieux. Pourtant les cloches, au dévalé des villages, fêtent midi carillonnant. Nous voici presque revenus au moyen âge. Las ! nous n’en avons plus la capacité naïve de croire au lendemain riant. La foi nous est effort, Faust nous a montré la voie.

Le ciel s’éclaircit et le soleil se montre comme nous arrivons à Côme. De loin, la ville est laide, plus laide, avec ces immeubles modernes et ses usines, que ces petits villages que nous longions jusqu’alors. Au quai, l’eau est redescendue, elle n’affleure plus au rebord comme au départ. Les gens sont plus légèrement habillés que nous car le soleil chauffe et le vent de la course ne les frappe pas depuis le matin comme il frappe ceux qui vont sur les bateaux. Les enfants sont en chemisettes ou en tee-shirts, les adolescents livrent leurs cous pâles, souvent ornés de chaînes d’or, de lacets de cuir, de colliers aux boules de bois ou de diverses pierres. Les adolescentes sont moins ornées que les garçons ; elles se contentent de laisser flotter leurs cheveux longs ou de les coiffer en ananas, les teignant de bizarres couleurs.

Le guide nous fait nous presser, nous engouffrer dans trois taxis. Le nôtre, un 406 break, téléphone de la main droite et passe les vitesses de la main gauche, par-dessus sa hanche droite, lâchant le volant des deux mains. Virtuosité tout italienne.

Le train pour Milan nous attend, un quart d’heure plus tard. Nous laissons sur le quai de Côme le guide, qui passe par Zurich « faute de place » pour la correspondance du train Milan-Paris, et le Tunisien qui exige la première classe et qui n’a pas les bonnes réservations avant ce soir. Une demi-heure plus tard, avec un train suisse propre et large, nous sommes à Milan Centrale.

Nous prenons à deux la ligne de métro jaune pour le Duomo. Le ticket coûte un euro. Nous sommes à pied d’œuvre en trois stations. La place semble grouiller de monde ; en fait, d’en haut, nous verrons que subsistent de nombreux trous entre les gens, invisibles du sol. Il y a des touristes, des voyages scolaires, mais aussi beaucoup d’étudiants venus flâner là en ce samedi après-midi, des désœuvrés qui recherchent la foule, des vendeurs de tout, des musiciens ambulants qui font la manche, des mendiants.

La cathédrale est une pièce montée ornée de dizaines de fioritures, clochetons, tourelles, pinacles, statues… Nous prenons un ascenseur à cinq euros pour monter sur le toit. Nous pouvons ainsi déambuler dans la forêt sculptée. S’il le voulait, le visiteur pourrait compter 135 flèches et 2245 statues – certaines sont des copies, c’est inscrit sur le socle. Il y a du monde. Des panneaux périodiques le rappellent : « les enfants doivent être tenus par la main ». Les passages sont étroits. Bien que restaurée, recollée et reblanchie, la statuaire et le décor gardent leur majesté. La pierre semble s’élever en flammèches blanches. 157 mètres de long, 92 mètres de large, la flèche culmine à 109 mètres, ornée d’une statue dorée, brillante. C’est la Vierge, appelée ici la Madonnina, érigée en 1774. Nous ne pouvons plus accéder aux escaliers de la flèche. Sur le toit aux dalles de marbre, les petits jouent, les plus grands se prennent en photo, les jeunes, allongés sur les dalles, discutent ou ne disent rien, contemplatifs. La magie de la profusion opère. Sous tous ces patronages illustres, qui s’élèvent vers le ciel mi-bleu mi-nuageux, les Milanais chrétiens se sentent apaisés même s’ils croient peu. Les touristes respectent ; ils « croient » en l’Art s’ils ne croient plus au ciel.

La façade est baroque et gothique, curieux mélange. Des scènes bibliques sont sculptées à la base des piliers. L’intérieur est très grand mais très sombre. Des batteries de projecteurs ont été installées pour pallier cette carence des architectes. Les vitraux sont minuscules, noyés dans la masse des murs, leurs scènes colorées trop petites. On est loin de l’harmonie de Chartres ! Les plus anciens datent du XVe siècle, mais ils sont rares, dans les bas-côtés seulement. On en trouve de toutes les époques et cela fait désordre. Les fonts baptismaux de porphyres, récupérés des Romains, les statues Renaissance, les vitraux du 15ème au 20ème siècle, les tombeaux divers, le carrelage de marbres de différentes couleurs, font un peu bric et broc. La construction de la « merveille » s’est poursuivie pendant des siècles, accumulant les facettes des arts comme autant de trésors à motifs religieux, mais le résultat n’est pas très heureux. Il y a trop de tout. Un manque d’harmonie certain. Un bric-à-brac toujours vivant si l’on en juge par le nombre de fidèles assistant en cette fin d’après–midi à une messe qui dure, servie par pas moins de six prêtres.

Nous descendons à la chapelle San Carlo, sous le chœur. Nous allons visiter le « trésor » (un euro encore) qui présente de grands plats d’argents, des évangéliaires décorés d’or, de pierres précieuses et d’émaux, des bas-reliefs d’ivoire, une couronne à la Vierge, quelques tapisseries, des croix pectorales dont une en grosses améthystes. Nous errons encore un moment entre les chapelles latérales où des fidèles font la queue pour les confessions (c’est une véritable industrie !), où d’autres allument des bougies à la Vierge ou à quelque autre saint faiseur de miracles (un assistant s’occupe de toutes ces bougies, retirant celles qui sont éteintes, replantant les autres, nettoyant la cire qui a coulé, là encore c’est une véritable industrie !).

Puis nous ressortons pour aller déambuler dans les quartiers adjacents, à la recherche de boutiques. Michèle veut acheter des vêtements à sa filleule, des tubes de peinture à l’une de ses filles. Elle regarde le design. Nous admirons les verres de Murano, les luminaires très contemporains, les accessoires pour homme, et les meubles des années trente et quarante dans une boutique d’antiquités chic à l’enseigne de Robertaebasta (« Roberte et c’est tout ») ! Michèle achète dans un mini-marché des pâtes colorées, des gressins et des biscuits à la pomme pour donner au retour, au dîner, un arrière-goût d’Italie.

Nous revenons en partie à pieds par la rue des « fleurs obscures » (Fiori Oscuri), la rue Verdi, le théâtre de la Scala, la via Manzoni, la vie Turati, jusqu’à la place Cavour, suivant en cela la ligne de métro jaune. Nous ne reprenons le métro que pour deux stations, place Cavour. Nous avons le temps d’aller dîner au Caffè Panzera « dal 1931 » qui est une pâtisserie-salon de thé agrandie en restaurant. Michèle goûte la bresaola à la roquette, tandis que je reste aux gnocchis gorgonzola. Le vin rouge de la maison est une sorte de Côte du Rhône local, acceptable.

Et Paris, gai et riant, nous sourit au matin.

FIN du voyage au lac de Côme

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Adieu au lac de Côme

Je prends tard le petit déjeuner, vers 9 h. Nous ne sommes pas pressés, le bateau pour Côme ne part qu’à 11h30. Le temps de se promener une nouvelle fois dans Bellagio la romantique, aux ruelles pavées montantes ornées d’azalées, de balcons en fer forgé et de lanternes, à la rue commerçante ouverte aux voitures qui fait le tour du bourg. Pas un chat : les bouteilles plastiques déposées exprès devant les portes les font fuir… Je vais jusqu’au petit port de la pointe voir le panorama embrumé des montagnes sur le lac. Un gamin y pêche avec son grand père, tous deux sont habillés jusqu’au cou. Ce printemps est inhabituel.

Le bourg est paisible en ce samedi matin, le lac immobile. Le paysage est d’un grand calme, en phase avec cette période de l’existence où l’on revient de tout. Le public début de siècle avait fait du lac de Côme son lieu de villégiature privilégié, âge d’or où la démographie favorisait le goût des vieux. Ils avaient le pouvoir et imposaient leurs mœurs à la société tout entière. « Lorsque l’on est rendu au terme de sa vie » est un alexandrin qui me monte spontanément aux lèvres.

Par contraste, notre temps est marqué par la vision du baby-boom. La vitalité de la jeunesse, sa spontanéité mais aussi sa superficialité, sont exaltés. Le « jeunisme » fait des ravages parmi les démagogues. Mais il est vrai que ce goût de la jeunesse, de l’apparence, de l’activité comme de l’esprit, est plus rafraîchissant que ces mœurs rassises dont Mort à Venise, dans un autre décor italien, donne une vague idée. L’atmosphère lacustre, protégée des vents du large, et les villas à jardins fleuris comme des cimetières, font désuets. La jeunesse a besoin de bouger, d’explorer et de faire. Le kayak et la planche à voile sur le lac, les randonnées, ont remplacé les barques aux rameurs loués et les cocktails pris en terrasse des vieux hôtels.

La salita Berbelloni a dédié une plaque à Franz Liszt. Le musicien a séjourné à Bellagio d’août à décembre 1837 avec Madame d’Agoult. Il a mis en musique en ce lieu un poème de Dante, la Fantasia quasi sonate, « à l’ombre des platanes de la villa Melzi », dit la plaque de marbre apposée sur le mur.

Je serais bien monté à la villa Serbelloni où selon Michel Déon : « il y a un point de vue admirable : c’est celui où, du château démantelé qui coiffe la colline, on découvre les trois branches du lac vers Lecco, Como et Gravedona. Une vapeur bleue estompe les contours des montagnes qui reflètent dans l’eau leurs masses violettes. Menaggio, Tremezzo détachent leurs blancs étages de villas sur la rive opposée » Tout l’amour du monde, 1955 p.288. Mais la villa est fermée. Nul accès.

Pour terminer les photos, ce matin, je m’attache aux détails de la vie italienne et aux curiosités du bourg. Les panneaux « privé » et « interdit » de tout, les vitrines de bibelots pour cheminées et d’alcools de luxe, les passages pittoresques qui descendent entre les maisons.

Je termine sur des angelots hilares, vautrés et débraillés – tout le contraire des bourgeois guindés et bien-pensants qui les achètent !

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Au-dessus de Pigra

A deux heures du matin débarque, dans les couloirs de l’hôtel, un troupeau d’éléphants en rut : barrissements, piétinements, coups dans les portes et les murs. C’est une horde d’Allemands venus directement de Bavière en moto. Cette tribu est vulgaire, balourde, bruyante, avide de bière, elle porte des anneaux dans le nez. Nous les avions croisés avant le dîner, déjà au bar à se pré-saouler. Un bambin de cinq ans est avec eux, kinder attendrissant coiffé long sur le cou et rasé sur les tempes, à la mode qui date, un joli démon pas encore façonné en tonneau par les litres de mousse.

A 8h14 précises nous prenons l’hydrofoil. Devant l’embarcadère, une camionnette attend les enfants du primaire de Bellagio pour l’école, tous ces petits vêtus de chaudes chasubles à capuches mais en polo à col ouvert ou tee-shirts bayant. Le temps reste mitigé, nuageux, mais il ne pleut plus. Des fonctionnaires en chemise blanche et costume gris débarquent de l’hydrofoil à son arrivée à Bellagio pour effectuer leur journée, comme nous-mêmes sortirions du métro à Paris.

Le téléphérique nous monte haut, d’Argegno (où nous faisons les courses dans une ruelle pittoresque) à Pigra déjà en altitude, presque mille mètres au-dessus. La piazza Fontana nous offre son eau miraculeuse, surveillée par saint Roch, san Rocco ici. Son compagnon est un chien qui porte un pain dans la gueule, seul être vivant qui ait accepté de nourrir le saint infecté par la peste. Dans la chapelle attenante est une fresque datant de 1662 montrant saint Dominique et saint Etienne, saint Jean-Baptiste et saint Sébastien, ce dernier en éphèbe langoureusement torturé de multiples flèches ensanglantées. Le tout est signé Pozzi.

Au sortir du village, nous prenons un chemin dans les bois. Il pleut à nouveau. La marche se poursuit à flanc de pente, sous les branches dégoulinantes, sur les feuilles pourrissantes et les pierres glissantes. Quelques ruisseaux cascadent en travers du chemin qu’ils ravinent largement et doivent être passés à gué. Les sentiers se croisent et le guide se perd, comme de bien entendu. Sa carte est peu précise et il a oublié le chemin qu’il a pris à l’automne dernier. Demi-tour, tours et détours, nous ne nous retrouvons pas plus. Alors nous y allons au jugé et ce n’est pas plus mal. Deux heures après, nous en avons assez, mais la forêt s’éclaircit. Nous débouchons enfin sur un chemin empierré qui mène quelque part. Il nous conduit à des maisons perdues, fermées en semaine. A plus de huit cents mètres au-dessus du lac, qui émerge soudain d’un coude du chemin, le point de vue est grand. Le soleil daigne faire son apparition entre deux nuages, chauffant les prés humides et chassant les toiles de brumes arachnides au-dessus du lac gris acier en contrebas. Mais ce n’est pas fini, nous montons encore, trois cents mètres plus haut, jusqu’au bistrot tant vanté par le guide depuis près d’une heure. Il est fermé, ce n’est pas encore la saison…

Certains poussent jusqu’à la croix qui marque le sommet ultime vers 1300 m, mais je n’en suis pas. La vue n’est même pas belle, pas aussi belle que celle du pré un peu plus bas (à ce que l’on me dit). Nous nous installons sur la terrasse vide du bistrot, tirons une table de plastique renversée là, et commençons notre pique-nique du jour : jambon, mortadelle, tomate, fromage, pomme – et une part de pizza froide pour ceux qui aiment le pâteux vulgairement épicé.

Pour redescendre, nous suivons cette fois la route jusqu’au village de Pigra où nous attend le téléphérique. Trois enfants du primaire en débarquent, remontant de l’école située à Argegno, 881 mètres plus bas. Ils jaillissent de la cabine enfin arrêtée comme des diables de leur boite, dans un feu d’artifice de jeunesse joyeuse. Ils sont pressés de rentrer chez eux dans leur forteresse d’altitude, goûter, ôter des vêtements et aller jouer.

Nous reprenons la cabine pour une descente vertigineuse qui nous bouche les oreilles, suspendus au-dessus du vide en glissant sur un fil jusqu’au niveau du lac. Nous passons le torrent Telo sur un pont de pierres à ogives. La première fournée du groupe est déjà affalée en terrasse d’un café-glacier, devant l’embarcadère des motoscafi, à siroter une bière ou à savourer des gelati à petits coups de cuillère. Les filles se gavent de glace au melon et aux marrons, André de glace à la « crème de lait » et au yaourt. Je prends une bière contre la soif. Le soleil daigne se montrer depuis quelques heures, souvent enlaidi de nuages d’un gris triste qui n’hésitent pas à lâcher quelques larmes.

Au retour, nous devons prendre le bus jusqu’à l’embarcadère le plus proche de Bellagio, à Tremezzo. Je ne comprends pas pourquoi nous ne reprenons pas un bateau comme ce matin. Le bus est plein de vieilles locales qui rentrent d’on ne sait quelle course et qui commentent les ragots du coin. Quelques ados du lycée voisin montent à un arrêt, laids et percés comme de vulgaires Bavarois des banlieues industrielles. Ils portent des barbes naissantes comme des acteurs de cinéma sur le retour et une boucle d’or à chaque oreille.

Le ferry nous conduit à Bellagio et nous voici de retour à l’hôtel pour la dernière douche du dernier jour. Nous ne sommes pas sitôt dans nos chambres qu’il commence à tomber une nouvelle et violente averse. Décidément, quel temps de chien !

La pluie ne s’arrête que peu de temps avant que nous n’allions au restaurant. Il est loin cette fois, à Pescallo, sur l’autre rive du promontoire, donnant sur l’autre lac, celui de Lecco. L’hôtel-restaurant La Pergola, très chic, nous attend piazza del Porto, une Ferrari devant la porte (« pas une bien », me dit Jean). Nous ne pouvons dîner sur la terrasse ouverte sur le lac, en raison du temps. Dans une salle antique rarement ouverte, meublée d’ancien, on nous sert « la » spécialité du restaurant, un risotto sauce curry (au riz souvent mal cuit), avec des goujonnettes de poisson du lac appelé ici pesce persico, puis un tiramisu plutôt classique. A la table du dîner, deux ou trois conversations ont lieu en même temps, rançon d’un groupe de désormais quatorze sans les Lapinot. De mon côté, cela parle voyages : « et où iras-tu prochainement ? ».

Nous rentrons vers 22 h par les ruelles pavées de galets, quasi désertes. Qui irait se hasarder dehors par un temps pareil, même s’il ne pleut plus pour le moment ? Même la jeunesse locale ne sort pas en ce vendredi soir – où est allée ailleurs, dans les petites villes alentour. Le bourg de Bellagio ne comporte que des familles, des hôteliers et des touristes d’un âge certain.

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Villa Balbianello

J’ai le temps de prendre un café face à l’embarcadère et nous prenons le bateau pour Lenno. Une petite vedette privée conduit le groupe, en deux voyages, sur les marches de la villa Balbianello, située sur un promontoire boisé qui s’avance sur le lac. « Nos dames avaient peur ; cela est d’un aspect aussi rude que les lacs d’Ecosse », écrivait Stendhal en 1817, faisant allusion au rocher s’avançant dans les eaux. Les nôtres sont d’une autre trempe, même trempées.

Le style carré, les toits plats et les deux campaniles de la villa, dont la façade crépie d’ocre et bordée de blanc aux angles, sont très élégants. La lumière d’aujourd’hui, ambiance aquarium, ne lui rend pas l’hommage que lui rend habituellement le soleil. Nous accueille, gravée sur le sol, cette devise en français : « fay ce que voudras ». Ce rocher, appelé « Gibraltar du Lario », descend à pic sur le lac, véritable forteresse romantique ouverte sur la nature. Une route mène aussi à la villa, mais elle n’est ouverte au public que le samedi et le dimanche. Le reste du temps, l’accès ne se fait que par le lac.

Il pleut toujours. Nous errons quelques instants dans les jardins mouillés. Le rocher âpre qui retenait peu la terre et le manque de terrain n’ont permis ni de créer un jardin monumental à l’italienne, ni un jardin sauvage à l’anglaise, ni les perspectives géométriques d’un jardin à la française. Le jardin de Balbianello est donc unique, planté en fonction du lac et de la roche. La végétation habille la pierre et laisse découvrir l’eau qui l’entoure. On trouve des chênes-verts, des magnolias et des cyprès, des camphres et des azalées, des cyclamens, des rhododendrons, outre les glycines et les platanes de l’entrée sur le lac. Ces jardins sont surtout remarquables par leurs buis taillés en candélabres et au chêne-vert taillé en parasol. Le travail de la taille mobilise deux jardiniers en novembre de chaque année et dure un mois. L’un monte à l’échelle et taille sur les indications de l’autre à l’aide de grands ciseaux. Celui qui taille n’a aucun recul et se laisse guider par l’autre pour ne pas rater la coiffure.

Nous faisons connaissance de notre guide de la villa. Esther a de grands yeux en amande, à l’égyptienne. Elle parle bien le français mais n’est jamais allée en France plus loin que « juste après le tunnel du Mont Blanc », à Chamonix.

La villa a été fondée par le cardinal Angelo Maria Durini en 1790. J’aime ces prénoms chantants, un peu précieux pour un garçon, Angelo Maria. Le cardinal était avant tout homme de lettres et homme du monde avant de se vouer au service de l’Eglise. Il a tenté d’acheter l’île Comacina avant de se rabattre sur les ruines Andrécaines et de faire bâtir cette thébaïde où il pouvait, de temps à autre, deviser philosophie avec des amis choisis, à l’écart du monde, de ses glapissements et rumeurs. Ainsi aimons-nous nous retirer de temps à autre, comme le cardinal, pour retrouver le sens du vrai dans un décor de nature. Je le comprends, cet esthète en robe pourpre !

La villa a appartenu à la famille Visconti avant d’être cédée à un général américain, Butler Ames dès 1919. Elle a été surtout de 1954 à 1988 la propriété de Guido Monzino, explorateur-comte, premier vainqueur italien de l’Everest en 1973. Monzino, riche héritier oisif d’une famille bourgeoise de Milan enrichie dans la distribution, est mort d’un cancer à 60 ans le 11 octobre 1988, « usé par les femmes et les fumeries », nous avoue Esther. Il ne s’est jamais marié, préférant arpenter le vaste monde plutôt que de planter un enfant. Mais, contrairement à nombre d’explorateurs anglais, il aimait beaucoup les femmes. En revanche, s’il aimait s’afficher au bras de quelque grand nom au beau corps, il la jetait au premier « nous ». Lui choisissait, pas question d’aliéner son indépendance et de faire des projets à deux ! Il a légué la villa qu’il aimait bien à la FAI, Fondo per l’Ambiente Italiano, Fondation pour l’Environnement Italien, à charge de la maintenir en l’état et de la faire vivre en l’ouvrant au public. Ses cendres ont été répandues par sa volonté dans la glacière creusée dans le rocher, dans un coin du jardin au-dessus du lac, côté Tremezzo, vers le soleil levant.

L’intérieur de la villa est plus grand qu’il n’y paraît depuis l’extérieur car plusieurs pièces sont creusées à même la roche du sol en calcaire de Moltrasio, et la cuisine, comme les salles à manger, sont sis à l’intérieur de l’ancienne église du couvent Andrécain actif jusqu’au 16ème siècle, comme détachée de la demeure principale.

J’admire surtout la bibliothèque aux nombreux livres d’explorations et de voyages en italien, français et anglais, et le cabinet des estampes et de cartographie. C’est confortable, très anglais, tout de bois et de cuir avec une bonne odeur d’imprimés et de vagues relents parfumés de cigare. De grandes baies vitrées ouvrent sur la lumière et sur le paysage. Les deux pièces sont installées dans un belvédère ajouré séparé par trois arcades élancées qui donne des vues sur les deux rives du lac, côté Tremezzo et Bellagio et côté Comacina, de part et d’autre du promontoire sur lequel est bâti la villa. Le jardin s’étend devant chaque baie, jusqu’à l’eau en contrebas, et repose les yeux. La bibliothèque communique avec la chambre, dans la villa plus loin, par un passage secret encastré dans une boiserie de fenêtre. Ce passage avait été imaginé par le cardinal mais il a été remis en service par Monzino qui craignait un enlèvement par les Brigades Rouges – qui défrayaient la chronique italienne à la fin des années 70.

Au dernier étage de la villa comme dans un salon du rez-de-chaussée, la collection d’objets récoltés au cours des voyages par l’explorateur-comte est remarquable. Tout est choisi avec goût. Les peintures sur verre du 18ème siècle, les gravures romantiques représentant le lac de Côme, les statuettes de tous lieux et de toutes époques, les sculptures inuit sur dents de morses récoltées lors de son expédition au Pôle Nord en 1971, pâles et délicates comme des marbres brillants, les bronzes maniéristes, les chevaux Tang, la porcelaine Ming, les meubles anglais « de style Sheraton »… « Le comte avait du goût sur toutes choses » susurre Esther en pinçant les lèvres. Aujourd’hui c’est la pluie qui met des gouttes sur toutes choses.

Car la pluie tombe encore. Pendant que nous attendons le retour de la vedette partie avec la première fournée, Esther nous apprend que le niveau du lac s’est élevé d’un mètre cinquante en une semaine à cause de cette pluie presque ininterrompue. « Ici, on n’a jamais vu ça » – cette rengaine sempiternelle, entendue partout sur la planète, nous est servie là aussi. Les gens ont peu de mémoire. Et ce qui est compréhensible dans les pays du tiers monde où les générations se succèdent tous les 15 ans, l’est moins en Italie où le rythme est plutôt de 30 ans… Mais on ne refait pas les conversations de mémères sur le temps qu’il fait.

Problème pour demain : que faire s’il pleut toujours ? Pas marcher – c’est désagréable toute la journée sous la pluie. Ni prendre le téléphérique – les nuages boucheraient toute vue. Aller visiter Côme ? Certains l’ont déjà vu à l’aller. Lugano ? C’est peut-être une idée. Une abbaye cistercienne ? Il semble y en avoir une dans le nord. Le guide est embêté pour ce programme alternatif de demain. Il veut que cela ne coûte pas trop cher à son budget et il pencherait plutôt pour l’abbaye… Justement, la pluie redouble quand nous reprenons pied sur la terre ferme, à Lenno, sous une pluie battante.

En fin de soirée, après le dîner, elle s’arrête. Le ciel découvre même une étoile ou deux. Que sera demain ? Pour me réchauffer, tandis que Jean prend un Martini blanc, je goûte un apéritif italien, le Romazotti. C’est un amer, amaro. La saveur qu’il présente est datée, trop sèche et trop sirupeuse pour notre éducation de papilles actuelle. Elle représente trop le « chic bourgeois » du goût 1900. Nous dînons de pâtes à la crème et à la tomate, d’escalopes fines panées au fenouil, et de fraises coupées accompagnées d’une boule de glace à la vanille.

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Donna Leon, Brunetti en trois actes

Les fans des enquêtes du commissaire Brunetti seront ravis ; ceux qui abordent l’œuvre policière par ce roman seront déçus. Car l’intrigue est mince, l’enquête lente et le mobile flou. Ce qu’aime Donna Leon, qui vit à Venise depuis plus d’un quart de siècle, est l’ambiance de la ville, sa dégradation contemporaine, ses interactions avec l’extérieur.

Pour cet énième opus, elle en revient au premier, à cette Fenice où se trouve le cœur artistique et culturel de Venise. Flavia, chanteuse d’opéra, est Tosca – et tout le premier chapitre raconte ce crime de Puccini comme s’il avait lieu aujourd’hui. Ce qui dépayse le lecteur un tant soit peu. Le relai est pris aussitôt par cette pluie mystérieuse de roses jaunes qui tombe sur la scène au moment des applaudissements, suivie d’une profusion de bouquets des mêmes fleurs portés dans la loge et placés dans des vases Murano de grand prix. Qui est ce fan qui ne se fait pas connaître ? Pourquoi cette insistance à poursuivre Flavia, lorsqu’elle découvre devant la porte de son appartement d’autres bouquets de roses jaunes ? Qui a pu pénétrer sans être vu dans l’immeuble à code et privé ? Qui connait son adresse à Venise, chez le marquis son ami et ex-amant ? Qui sait qu’elle a été lesbienne un temps, mais qu’elle a deux enfants devenus grands ?

Un fan rencontré cette fois à la sortie de l’opéra s’en inquiète, il s’agit du commissaire Brunetti qui avait sauvé Flavia d’une précédente intrigue. Il est en compagnie de sa femme et l’auteur nous délivre, peut-être pour la première fois, le portrait du couple : « un homme d’âge moyen, en retrait : un homme aux cheveux bruns, la tête penchée pour écouter ce que lui disait la femme à ses côtés. Celle-ci était plus intéressante : d’un blond naturel, avec un nez puissant, les yeux clairs, faisant probablement moins que son âge » p.30.

L’enquête débute ainsi de façon informelle, sans préjudice réel justifiable d’une plainte au procureur. Mais la suite est plus violente : une jeune chanteuse qui exerce sa voix avec son père répétiteur du théâtre est félicitée par Flavia qui attendait que la salle soit libre ; elle sera poussée du haut d’un pont, se cassant le bras sur les marches. Freddy, l’ami marquis d’Istria qui prête l’appartement sous le sien dans son palais, est lardé de coups de couteau dans un parking alors qu’il se rendait sur le continent pour une partie de tennis. Le fan devient fou, la passion le dévore, de quoi sera-t-il capable ensuite ?

La cuisine interne à la questure rappelle les caractères des policiers à ceux qui ont suivi Brunetti depuis ses débuts. Le patron, vice-questeur Patta, honnête mais vaniteux, soucieux surtout de se faire bien voir de ses supérieurs ; le lieutenant sicilien Scarpa, fouine ambitieuse et sans scrupules, qui veut faire virer le flic de base bébête Alvise en lui collant une plainte pour avoir cogné un manifestant alors qu’il n’y est pour rien ; la signora Elettra, sémillante secrétaire de Patta, experte en recherches informatiques et en échanges « informels » avec des connaissances d’autres administrations – qui se « met en grève » pour protester contre le renvoi nominal d’Alvise (tout en se gardant bien de transmettre provisoirement les papiers nécessaires).

La réflexion du commissaire Brunetti sur l’enquête avance aussi via sa famille, la blonde Paola apte à se plonger dans la lecture et qui puise dans sa vaste culture littéraire les exemples où des femmes ont pu être violentes, les réflexions du fils Raffi en première année d’université et de la fille Chiara, encore au lycée. Les gourmets ont droit à l’évocation d’un plat de lentilles à la saucisse, mais sans la recette, à chacun d’imaginer ou d’aller y goûter à Venise.

Quant à la fin, elle est un peu tirée par les cheveux, comme si l’auteur s’en préoccupait moins que du chemin qui y mène. L’opéra se meurt, les nouvelles générations se font plus indifférentes. Les comportements se pathologisent, la « folie » étant le mot-valise pour se débarrasser de ce que l’on ne veut pas comprendre.

Malgré ces défauts, cette nouvelle enquête du commissaire Brunetti procure du plaisir à sa lecture. Nous sommes dans Venise, avec des amis bien connus. Et la vie se déroule comme elle se doit, entre plaisirs et horreurs.

Donna Leon, Brunetti en trois actes (Falling in love), 2015, Points policier 2017, 335 pages, €7.90, e-book format Kindle €14.99

Les enquêtes du commissaire Brunetti de Donna Leon chroniquées sur ce blog

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Bellagio et alentours

Je me lève tard ; je ne suis pas le seul. Le petit déjeuner se termine vers dix heures. Le couple Lapinot fait ses valises. L’assurance rapatrie Madame à Paris et Monsieur suit (il est indemnisé aussi pour l’accompagner, pas s’il reste). Seul l’ami demeure ; il me fait penser physiquement au Rastapopoulos de Tintin (en plus sympathique).

Il pleut sur Bellagio comme il pleut par ailleurs (mais pas dans mon cœur, conforté par le Bardolino des dîners). Le crachin, interminablement anglais, semble installé pour toute la journée. Pour moi, il apparaît donc exclu que j’entre dans les jardins de la villa Melzi. Cette villa, construite en 1810 par Giacondo Albertolli pour le vice-président de l’éphémère République italienne Francesco Melzi d’Eril, est « de style néoclassique » (on s’en douterait, vue l’époque). Ses jardins sont à l’anglaise, à la mode en vogue au 19ème siècle où l’empire de Victoria donnait le ton à la société. Un étang bordé d’érables rouges tente de reconstituer une atmosphère à la japonaise sans y parvenir vraiment. On le voit de la route. Cinq euros pour voir des arbres dégoûtant (de pluie) et le lac carrément dans l’air que l’on respire, très peu pour moi ! J’ai déjà fait cette expérience désagréable hier. Je n’apprécie les plantes organisées dans un jardin d’agrément que dans les conditions voulues par les jardiniers : nous ne sommes pas dans les étangs de la Brenne puisque dans un « jardin » ; et pas plus dans un jardin « d’eau » comme il en existe au Japon. Donc, pas de jardin pour moi aujourd’hui, s’il vous plaît. J’accompagne seulement une fille du groupe qui sort à ce moment de l’hôtel jusqu’à la grille de la villa, et je poursuis seul.

La route qui sort de Bellagio vers le hameau de Loppia (et qui porte le nom de via P. Carcano) est dangereuse. Bordée de hauts murs, elle est sans visibilité tant pour les piétons qui n’ont aucun trottoir à leur disposition, que pour les automobilistes qui ne voient rien dans les sinuosités de la route. Il faut traverser souvent pour voir et se faire voir. Je descends jusqu’au petit port de Loppia où sont ancrés encore de vieux bateaux de pêche traditionnels du lac. Ils sont larges, le fond plat, munis d’arceaux pour installer une bâche contre pluie ou soleil. La villa Melzi dispose, de ce côté, d’une entrée ouverte sans gardien. La « saison » est creuse et la guérite ordinaire est vide. Mais cela ne m’incite pas plus à entrer, ma répulsion pour les jardins sous la pluie ne se dément pas. Il paraît même que l’on peut faire du kayak sur le lac ! Le Cavalcalario Club propose des programmes à la journée ou sur quatre jours, en kayaks individuels ou à deux places, depuis Bellagio – départ à 9h30. Je crains que nous ne soyons pas à la saison adéquate. Laissons cela aux athlètes de l’été.

Je rencontre André et une autre à cet endroit et nous poursuivons ensemble la promenade. Nous montons une vingtaine de larges marches en ciment, depuis la rive du lac jusqu’à une esplanade sur la colline. C’est là que prend le chemin rectiligne appelé vialone en italien, qui donne une perspective à la villa Giulia à l’extrême bout, un bon kilomètre plus loin. La villa du 18ème siècle est bâtie en effet de l’autre côté du promontoire, donnant sur le lac de Lecco. Elle a accès aux deux branches du promontoire de Bellagio que Stendhal qualifiait, dans La chartreuse de Parme, « celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité. » Sous la pluie persistante, nous ne trouvons rien de cet « aspect sublime et gracieux » qu’il vante tant.

La villa Giulia est close, ses volets fermés. Nous suivons alors la via Valassina vers Pescallo, autre petit port ouvert sur le lac de Lecco. La salita Cappuccini nous ramène, presque sans y penser, dans le haut du bourg de Bellagio.

Nous y regardons les vitrines chics des boutiques de soies (ancienne tradition du lac) et verrerie (montée depuis Venise), les anges espiègles vautrés ou joueurs, les porcelaines aux vernis éclatants qui séduisent André, les vins épais et les charcuteries variées si tentantes lorsque midi approche.

Le couple rentre à l’hôtel et nous nous séparons. Les 3250 habitants de Bellagio sont loin d’errer dans les rues ; les enfants sont à l’école et les indigènes dans les boutiques ou à la cuisine. Les ruelles en escalier ne connaissent que quelques rares vieilles encore en courses, le cabas à la main et le plastique sur la tête, et ses théories de touristes encapuchonnés de k-ways ou blottis sous parapluies. San Giorgio la romane (1080-1120) expose dans son intérieur très sombre la statue de la Madonna della Cintura, transportée en procession dans les rues chaque second dimanche de septembre. L’Asile infantile est tout près et cela piaille toujours en ce jeudi de mai.

J’arpente la ruelle montante de la via Cavour, redescends par la salita Mella bordée d’innombrables boutiques chics aux prix américains, je tente de remonter par la salita Plinio pour revenir contempler les charcutailles et les pâtes fraîches de la via Garibaldi, je prends quelques photos via Roncati, puis redescends piazza Mazzini, vers le port, par la via Maraffio.

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De Bellano à Varenna

En face de la pointe de Bellagio, vers le nord se dresse sur la rive gauche Menaggio et, sur la rive droite, Varenna. C’est dans ce bourg que nous finirons ce soir. Pour l’instant, nous prenons le bateau pour Bellano, un peu au nord. Nous passerons par les sentiers de pente pour rejoindre Varenna.

Au débarqué de Bellano, dans les ruelles étroites qui débouchent vite sur une placette appelée sans rire « Piazza » Santa Marta, se dresse la pâtisserie Lorla, « cafè haus ». Nous nous installons dans ce décor provincial, suranné et très calme pour y déguster un chocolat onctueux, épais et crémeux comme savent en faire les Italiens du nord. Le pâtissier expose dans la partie boutique un gros livre ouvert. C’est un traité de cuisine française, en français, écrit par les deux chefs parisiens du roi de Prusse en 1879. Le lecteur peut tout apprendre des secrets du pâté de faisan aux truffes ou du chou à la crème.

En face, s’élève une église, Santa Marta sans doute. Une Piéta de toute beauté est reconstituée grandeur nature dans la pénombre. Nous visitons un peu plus loin l’église des saints Nazarro et Celso (1348) où figure une Annonciation peinte et des fresques de 1530. Le reste du décor de l’édifice est assez récent, de type baroque jésuite. Deux anges potelés s’envolent avec le Christ en croix dans une grande torsion de buste. Ce contrapposto paraît encore plus osé lorsque, au pied de l’autel, on lève la tête : le groupe semble suspendu dans les airs par un fil, menaçant à chaque seconde de vous dégringoler dessus.

Nous prenons le chemin à pied. Il monte en escalier, coupant les virages plus sages de la route. Il se poursuit sans pavés dans la forêt à flanc de pente. Les arbres commencent à la lisière des maisons. Sur ce belvédère, nous avons une vue étendue sur le lac en contrebas. Las ! le temps est gris, brumeux, menaçant. Et il ne manque pas de commencer tout doucement à pleuvoir. Cette même pluie insistante, persistante, insidieuse, qui nous a accueilli dès le premier jour, déjà.

Nous déjeunons de nos denrées froides sur le parvis d’une église avant le hameau près de Varenna, sans doute San Giovanni de Perlada – église d’ailleurs fermée. A mon initiative, le menu est la bruschetta.

Recette :

Prenez du pain à croûte majoritaire (grillé, c’est mieux),

frottez-le d’une gousse d’ail odorant,

versez dessus un peu d’huile d’olive du pays,

et entassez-y des tomates bien rouges en tranches et de la mozzarella.

Saupoudrez d’un peu de sel aux herbes et de basilic frais ciselé

– vous avez là un met digne de l’Italie et bien meilleur à mon goût que la (trop souvent) pâteuse « pizza » !

Comme il pleut toujours, un café nous accueille pour une tasse de nectar chaud. Tout un pan de mur est réservé aux journaux, vendus aussi par le tenancier. Les magazines pornographiques sont placés « au-delà de la portée des mineurs » à près de deux mètres du sol – même les garçons de 14 ans ne peuvent pas les atteindre, pas plus d’ailleurs que le patron qui est obligé de monter sur un escabeau ! En Italie, tout ce qui est sexe est pénitence. Dans ces vallées de montagne resserrées les familles se sont souvent unies entres elles, ce qui explique les quelques débiles profonds que l’on rencontre parfois. A une table du café, un garçon est dans ce cas, accompagné de deux plus grands.

Lu ces scandales locaux dans le Giornale di Lecco : « tutti nudi si stuffano nal lago davanti ai passanti ». On se croirait du temps de la reine Victoria car, si je traduis bien, cet énorme scandale à mémère ne signifie que « tous nus, ils plongent dans le lac sous les yeux des passants ». Pas de quoi en avoir une attaque ! Plus grave peut-être est ce second titre : « Rischia di partorire in spiaggia mentre il marito fa surf » – ce qui doit signifier à peu près « elle risque d’accoucher sur la plage pendant que son mari fait du surf ». On ne badine pas avec l’enfant ici, même encore à naître ! Tous les petits sont un peu Jésus pour le catholicisme doloriste italien.

Nous redescendons vers le lac en passant devant des terrains de tennis municipaux sur lesquels une pancarte avise les jeunes de « pénétrer avec les chaussures adaptées » et « de ne pas jouer torse nu ». Notre maire qui est aux vieux, ne nous induisez pas en tentation ! – psalmodient les bien-pensantes d’ici. Nous montons vers la tour restaurée en effectuant un passage d’étape à l’église saint Roch. Le saint y est figuré en robe de bure accompagné de son cochon. Mort à Montpellier en 1327, Roch qui a réchappé de la peste est considéré comme thaumaturge, surtout après que la puissante confrérie de Venise, qui se réclamait de lui, ait pu s’approprier ses reliques. En face est dressé un petit cimetière au-dessus de l’entrée duquel plane une petite fille en ciment qui a cueilli des fleurs. Elle les tient dans le bas de sa robe, soulevant la toile dans un mouvement étonnant puisqu’elle offre la vision de ses cuisses nues au regard du spectateur.

Une vieille à béquilles passe avec son chien. André traite la bête, par dérision de lupo. Que non ! se récrie la vieille, ce n’est pas un lupo mais un cane. Ne pas confondre ! Elle s’en esclaffe de cette gaffe. Non, c’est bien un cane, elle en a un piu grosso et un picolissimo, mais celui-là est un cane tout simple. Jean lui gratte l’oreille (au cane qui n’est pas lupo, dieu merci !). Survient une étrangère portant parapluie – car il pleut toujours ! Le chien se précipite, agressif. Jean se trouve obligé d’intervenir, de calmer ledit cane et de raccompagner la dame en sens inverse sur le chemin. Elles sont impressionnées, les filles du groupe ! Elles en parlaient encore le soir. Quant à la vieille, elle ne dit rien.

Nous croisons sous la pluie un groupe de scolaires d’une douzaine d’années qui redescendent de la tour, attraction touristique locale consolidée de l’ancien château médiéval de Vezio. Deux garçons commentent les épées, arbalètes et armures dont les copies sont en vente au kiosque à souvenirs près de la tour. Ils ont l’enthousiasme de leur âge pour tout ce qui est viril et guerrier. La tour et ses créneaux ont été restaurés à la Disney et je comprends que cela impressionne le très jeune âge.

Nous redescendons vers le lac et Varenna. Il pleut toujours et nous en profitons pour perdre quelques-uns du groupe, comme hier, de véritables gamins de 65 ans qui se laissent mener sans faire attention à rien, ne jetant pas un seul coup d’œil pour voir où se dirigent ceux qui vont devant.

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Petit tour dans Bellagio

Je remarque qu’ici les cloches repiquent l’heure entière à la demie, avec un coup de plus d’un autre ton. Dès sept heures, nul ne peut échapper au temps martelé par l’imperium du clergé.

Au petit déjeuner, le guide part comme chaque jour faire quelques courses pour compléter le service de l’hôtel. Il achète des jus de fruit, du müesli, des yaourts et du fromage. La mamma de 72 ans, patronne de l’hôtel, s’active à la machine à café tandis que son mari glande devant le journal et son café. Bien usé, il n’est chargé que de surveiller les entrées le jour et de servir au bar pour les rares touristes qui le réclament, le soir.

Mystère matrimonial du matin, attisé par les airs de conspiration de la patronne qui a susurré au guide à mi-voix ce matin : « vous savez, ils dorment dans la même chambre ! » Renseignements pris, Madame Lapinot a gardé une chambre seule, les deux hommes (le mari et l’amant, pensent les épris de vaudeville) une autre chambre à deux ! Que ne va-t-on pas aussitôt soupçonner ! On se demande – perfidement – si le lit « matrimonial » de rigueur en Italie a été séparé pour eux…

Le bateau ne partant qu’à dix heures, nous avons le temps de faire le tour de Bellagio. Le bourg s’éveille. Il est composé surtout de bars et d’hôtels le long du lac, et de boutiques de souvenirs et d’alimentation fine dans les ruelles. Celles-ci sont en escalier et montent la colline d’où l’on a vite une vue sur l’eau plate et verte et les rives au loin.

Les vitrines aiment à présenter de grands santons religieux ou des Amours presque nus dans toutes les positions, jouent de la musique. Le statut d’enfant, pour les Chrétiens, exonère de toute « mauvaise » pensée ; le corps bébé fait ce qu’il veut et sa chair est celle des anges, pas encore vraiment humaine – traduisez « sexuée ». Les adultes statufiés sont vêtus et boutonnés jusqu’au cou. Les Italiens ont la passion des bambini, de l’Enfant Jésus paganisé, rêve de toutes les mères : en sucre, il est à croquer.

Une commerçante pschitte un produit à l’aide d’une bombe à un demi-mètre du sol, le long de sa vitrine : il doit s’agir d’un répulsif pour chiens pisseurs ou pour mauvais touristes tendance bière.

L’église de Bellagio, du 12ème siècle pour ses parties les plus anciennes, est très sombre. Le clocher a été monté sur une ancienne tour de défense du bourg vers le nord. La notice proposée à l’entrée ne manque pas d’affirmer présomptueusement qu’elle est « l’un des meilleurs exemplaires de l’art Roman-Lombard » !

Saint-Jacques est à la fois organisée et exubérante. Elle offre la rigueur germanique comme le baroque italien, mariés pour le meilleur et pour le pire. Le prêtre officie, entouré de grilles de fer. Chacun sa place, voulue par l’église : les fidèles en vrac dans la nef, le prêtre isolé, surélevé, mis en valeur, les chœurs de part et d’autre de lui pour chanter sa louange (euh… celle de Dieu, mais pour l’Eglise ça revient au même). Devant l’autel, un triptyque peint représente la Madone pâmée de joie ineffable sous l’influence génésique de l’Ange, saint Sébastien nu pâmé de souffrance sous les traits qui le pénètrent bien profond et saint Roch qui jouit de son bubon suppurant.

L’autel dégouline de fioritures et de dorures, les absides sont décorées de mosaïques sur fond d’or. Il faut bien contenter les bigotes d’ici, riches surtout de mauvais goût. En 1657, Saint-Jacques fut instituée canoniquement en paroisse autonome et la famille Sfondrati a obtenu de transformer tout l’intérieur dans le style « de l’époque ». Son décor a été figé en 1904 lorsqu’elle est devenue « monument national ». Un « Christ mort », statufié sous la table de l’autel serait espagnol. La tradition veut qu’il ait appartenu à un édifice hispanique du nord du lac de Côme. Emporté par une crue du fleuve Adda, des pêcheurs l’auraient trouvé flottant sur le lac et l’auraient ramené à Bellagio. Une toile de l’école du Pérugin expose une descente de Croix.

Au sommet de Bellagio se dresse un asilo infantile que je me plais à traduire en « asile d’enfants », même s’il ne s’agit en réalité que d’une crèche. En tout cas, cela piaille là-dedans !

Sur le port, d’où montent d’odorantes bouffées d’eau douce et de mousse, un photographe a piqué en vitrine la photo de chacune des célébrités qui ont traversé un jour la ville, depuis John Kennedy, Président des Etats-Unis, à Gianfranco Fini, récent Président de la République italienne. On peut voir Charlton Heston, Alfred Hitchcock, Rolando (un footeux brésilien), et un musicien nommé… Roberto Mussolini – un joueur de pipeau comme l’autre ?

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Montée à San Benedetto

Journée splendide, grand soleil comme hier. Nous débarquons à Lenno où la place au partisan est cette fois envahie par le marché. Nous y errons un moment, le temps pour le guide de réaliser les courses du pique-nique. L’un achète des tee-shirts, certaines essayent les escarpins – pas chers – une autre cherche un canif pour avoir oublié d’en emporter un pour la randonnée. Le guide, lui, se préoccupe de la charcutaille, du pain et des fruits. Les artichauts poivrades, bien allongés, tendres et violets, sont tentants, mais il faut les faire cuire. En revanche, André a un éblouissement devant les fraises de mai au marché, rouges, grasses, parfumées. Il en fait acheter pour midi.

Nous montons – fort – jusqu’à l’abbaye d’Acquafredda, fondée en 1153 par les Cisterciens. Ceux-ci étaient de la branche Morimondo, restes des moines de San Agrippino et Domenica de l’île Comacina. L’église médiévale d’origine a été détruite parce que les moines étaient devenus des bandits, pillant et rançonnant le pays. L’église que l’on peut voir actuellement a été reconstruite en 1527. Son intérieur comprend les habituels envols d’anges dénudés, un sol en marqueterie de marbres colorés, et ses peintures doloristes édifiantes. Un chat sur le parvis vient quêter des caresses en ronronnant comme un soufflet de forge.

L’heure qui suit est une longue grimpée dans la forêt clairsemée de la pente, par un sentier qui devient muletier. L’objectif est d’arriver au monastère roman de San Benedetto in Valperlana, dans la haute vallée de la petite rivière Perlana. J’arrive en premier, aimant à marcher solitaire dans la forêt. Parmi les bois, sur les pentes, nous distinguons des maisons de pierres éparses. Hêtres et résineux composent la forêt. Nous traversons des torrents cascadant, des ponts branlants, des pierres moussues, glissantes. Personne autour de l’abbaye. Elle est fermée. Nous ne pouvons que tourner autour. Les « vieux » vont-ils mettre une heure de plus que nous ? Les paris sont ouverts : eh, non ! Ils arrivent – quoi – un quart d’heure ou vingt minutes après, seulement ! Fameuse pour son austérité, l’abbaye a été fondée en 1083 par les Bénédictins. Abandonnée dès 1298, elle l’a été définitivement en 1785, faute de moines. Son style est roman du plus haut comasque !

Nous pique-niquons au pied de l’abbaye, sous les arbres qui font de l’ombre tant le soleil est chaud. Poulet rôti, chips, fromage local et les fraises d’André composent le menu. Une source coule dans un bassin de pierres. Elle est à l’origine du choix de l’endroit pour édifier l’abbaye et sert aujourd’hui aux bêtes comme aux randonneurs. Deux écoles se partagent sur les fraises tels des ratons : les laveurs et les non-laveurs. Les cuisiniers se contentent de passer un filet d’eau sur les fraises sans – surtout – les laisser tremper. Comme souvent, les querelles entre Français prennent une dimension théologique. C’est tout juste si l’on n’en appelle pas à la Bible pour présenter ses arguments. Les Anglais sont plus pragmatiques : il n’y a qu’à essayer avec et sans, et juger de la différence ! Comme je me sens peu français lors de ces discussions !

Un ermite vivrait ici, si l’on en croit la rumeur. Nous ne voyons qu’un chien, qui vient nous voir à distance, et nous n’entendons que les bêlements béats d’un troupeau d’ovins, quelque part plus haut dans la montagne. Les filles seraient-elles si excitées qu’elles fantasment sur un ermite brûlant de chasteté forcée ?

André parle littérature avec Camelia. Il se cultive en lisant tout un programme de classiques qu’il achète à mesure en livre de poche – le bagage qu’il n’a pas eu le temps ou le goût de lire durant ses études. Il entreprend aujourd’hui La chartreuse de Parme, jamais lu auparavant (c’était pourtant au programme du lycée, si je me souviens bien). Hier il a lu quelques Balzac et Zola, il y a peu les Romains de poche : Suétone, Vie des 12 Césars, le Satiricon. Les auteurs qu’il préfère en ce moment sont plutôt germains et tous du 20ème siècle : Hermann Hesse, Narcisse et le Goldmund, Stephan Zweig, Le monde d‘hier, Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. Camelia, née de père Weil (ce qu’elle croit bon de nous préciser) et un peu fantasque, préfère Cyrano de Bergerac, Ruy Blas et Belle du seigneur d’Albert Cohen.

Tout un programme culturel de lectures dont nombre sont chroniquées sur ce blog ! (Tapez auteur et titre dans la fonction recherche en haut de la colonne de droite).

Le retour vers le lac ne s’effectue pas par le chemin de l’aller mais sur l’autre versant de la ravine, par les sentiers sous bois, encore plus étroits. Ils sont dans une forêt pleine et la sente est souvent barrée d’arbres tombés dans une récente tempête, les souches descellées par le ravinement. Parfois, un ruisseau grossi par les pluies récentes profite du sentier déjà déblayé et empierré pour suivre sa plus grande pente et nous marchons dans l’eau. Il faut faire attention à ne pas glisser sur les pierres luisantes et sur les débris de feuilles. Le guide a la hantise de la chute, ce pourquoi il a encore ce matin acheté quelques mètres supplémentaires de bandes pour vieilles peaux.

Nous débouchons à l’orée de la forêt bien au-dessus du lac, là où les premières maisons commencent, entourées de prés en terrasse. Une pause nous permet d’attendre les derniers. C’est alors qu’arrivent les Lapinot, la femme de Monsieur le professeur d’université, 65 ans, est aux bras de deux hommes, son mari et le guide. Elle s’est tordue la cheville en tombant justement sur des pierres trop glissantes. On l’installe sur l’herbe, au soleil. Elle a aussitôt un malaise. Douleur, chaleur, grand âge, embonpoint – tout se conjugue à cet instant. Elle est pâle et vomit rouge fraise, mélange à première vue d’intoxication alimentaire, de fatigue due à la montée rude du matin et de coup de chaleur. Les filles l’allongent sur une couverture de survie ; les infirmières s’empressent ; le docteur l’ausculte. Le guide ne sait plus où donner de la tête entre ce qu’il faudrait faire et qu’il ne sait trop, le mari qui s’en fout apparemment, le docteur qui conseille de la transporter… Le guide ne parle pas bien italien et demande à l’une d’entre nous qui en a quelques notions de venir l’assister. A la première maison, il négocie le transport à la route et le téléphone aux secours. Un « beau jeune homme » (Michèle) de type suisse, large d’épaules et la peau tendre, s’offre avec sa Suzuki Samouraï 4×4 à descendre la dame jusqu’au village d’en bas, où la Croix Rouge italienne la prendra en charge et l’assurance avec. Une ambulance est commandée.

Nous descendons à pied, suivant à l’envers un chemin de croix aux quinze stations qui monte vers la montagne. Nous y croisons une excursion scolaire de 12 ou 13 ans et leur prof qui nous jettent en passant des regards emplis de curiosité, loin de la feinte indifférence des Français du même âge contaminés par leurs petits-bourgeois empruntés de parents. Nous nous perdons un moment, l’un prenant par les ruelles du village de ce matin pour retrouver l’embarcadère, d’autres coupant par la route. Le guide n’est pas avec nous, accompagnant la patiente à l’hôpital. Nous croquons du chocolat en attendant le motoscafo à l’embarcadère de Lenno. Le temps est beau, l’air immobile, le paysage se découpe, lumineux.

De retour à Bellagio, nous avons à peine une heure à l’hôtel pour prendre une douche et nous retourner, avant d’aller dîner. Contrairement à hier, l’eau de la douche est chaude de suite. Nous allons dîner à La Grotta à deux pas de l’hôtel. Cette « pizzeria » est loin de ne servir que des pizzas. Je prends des macaronis au gorgonzola et des scampis frits à l’ail. Le vin de la casa est assez sombre et goûteux pour un vin de l’année.

Le guide revient de l’hôpital en début de repas : la dame a une fracture du péroné. Le mari et son ami, tous deux profs d’économie en fac, ne s’en font pas trop. « C’est la vie, on ira la voir demain, entendre ce que dira le spécialiste ». Monsieur Lapinot enseignait l’économie de l’immobilier et des placements, dans son jeune temps, et l’ami plutôt l’histoire des théories.

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Villa Carlotta

Une chapelle en bord de route offre un plafond en trompe l’œil d’une telle perfection que nul d’entre nous ne parvient à distinguer ce qui est en bas-relief de ce qui n’est qu’illusion peinte. Les statues le long des murs comme les bas-reliefs néoclassiques séduisent. Toute une jeunesse nue célèbre la vie et le corps, dans des attitudes olympiennes ou même chrétiennes. L’endroit est un beau préalable à la villa d’habitation elle-même.

Construite dès 1690, la villa vénérable a appartenu à un banquier de Milan, marquis Georges Clerici, avant d’appartenir en 1795 au marquis Jean-Baptiste de Sommariva, entrepreneur sous Bonaparte. Ce marquis rêvait de devenir vice-président de la nouvelle République italienne, ce pourquoi il a enrichi sa collection d’autant d’œuvres du favori du futur empereur, le sculpteur Canova. Mais son ambition fut déçue : c’est Andréco Melzi d’Eril qui devient vice-président. Ce nouveau promu a construit aussitôt une villa rivale en 1808, en face, près de Bellagio, dont les jardins voulaient rivaliser avec ceux de villa Carlotta pour ses rhododendrons, ses azalées et ses arbres exotiques.

La villa est passée ensuite entre les mains de la famille Rubini, puis, en 1843, entre celles de la princesse Marianne de Nassau, femme d’Albert de Prusse. Lorsque sa fille Charlotte se maria avec Georges, prince héritier de Saxe-Meiningen, la princesse offrit la villa au jeune couple en cadeau de mariage. C’est pourquoi aujourd’hui l’endroit porte le nom de « villa Carlotta ». Après 1918 et l’écroulement des empires centraux, l’Etat italien en devint propriétaire. Il en confia la gestion en 1927 à une fondation privée, à charge pour elle d’entretenir le jardin et de préserver les collections, contre droit de faire visiter au public.

Une haie d’arbustes nous conduit, comme dans un labyrinthe, depuis l’entrée des touristes jusqu’à la fontaine où danse un faune nu, face à la grille du lac qui est l’entrée officielle. De là montent trois volées d’escaliers arrondis jusqu’à l’étage de la villa, construite en hauteur. Celle-ci est carrée, classique, à deux étages, un balcon surmonté d’une horloge de gare surplombant le porche d’entrée à colonnes.

Les autres se dirigent en groupe vers les jardins. Je me distingue en allant tout de suite à l’intérieur de la villa. J’aime à visiter seul de temps à autre. Le rez-de-chaussée comprend surtout des sculptures de Canova, Amour et Psyché, Mars et Vénus, l’Amour abreuvant deux colombes. Certaines statues sont de Thorwaldsen. Si Stendhal affecte de mépriser un peu la collection (« Là se trouvent deux statues de Canova, plusieurs bons tableaux et une quantité de croûtes françaises, paratonnerres dudit Sommariva ! »), Flaubert raconte dans ses Notes de voyages qu’il a été transporté par Amour et Psyché, au point d’y poser ses lèvres. Son amour des corps a transcendé la pierre inerte. Le groupe est impeccablement exécuté, un hymne à la fragilité et au volontarisme de la jeunesse, un caractère trempé dans un corps tendre, tout à fait dans le style du Premier Consul. Le romantisme et la raison ont donné cette fleur très française qu’est la sculpture de Canova : rien d’échevelé ou de tordu, rien non plus de froid ni de mort, mais cet équilibre miraculeux d’époque (qui n’a pas su durer).

A l’étage est reconstituée une « chambre impériale », deux petits en chemise de nuit attendent sur un guéridon le baiser du soir, sculpture attendrissante. Du plus haut, la clarté de l’atmosphère donne une belle vue sur le lac et sur Bellagio.

Je redescends l’escalier monumental vers les jardins, qui s’étendent sur sept hectares. Ils sont fameux pour la floraison des rhododendrons et des 150 variétés d’azalées qui poussent sur une moraine glacière très riche en vieux dépôts fertiles. Je remonte la « vallée des fougères », humide et sombre comme il se doit, pour déboucher, par un sentier vers la droite sur la bambouseraie, aérée et lumineuse par contraste. J’y ai vu des bambous là, tout noirs !

Le reste du jardin descend en pente douce vers les eaux du lac, sans y accéder à cause de la route. Des massifs d’azalées, blanches, mauves, jaunes, poussent entre les arbres d’essences exotiques et diverses, paulownias, prunus, cèdre de l’Himalaya, cèdre du Liban, magnolias, rhododendrons sans nombre. Parmi ces plantes, quelques fleurs humaines, de pâles jeunes filles, un adonaissant blond aux yeux très bleus, un papillon d’argent au bout d’un lacet noir au cou, de petits enfants babillant et piaillant – qui ont payé trois euros (tarif enfant) pour se planter là. Défilent encore des cyprès, un chêne rouge, un palmier Jubea du Chili, une belle femme, un érable rouge du Japon. Deux petits Alsaciens gazouillent en dialecte et ils sont très intéressés par deux tortues d’eau et les poissons qui prennent le soleil dans une fontaine au bord de laquelle je me suis assis en attendant les autres.

Nous quittons le jardin vers 17 h pour prendre un bateau au pied de la villa, à l’arrêt motoscafo de Cadenabbia. Nous revenons à Bellagio par une fin de journée qui s’embrume un peu sur les lointains. Le bourg n’est pas très vivant, nous ne sommes pas « en saison ».

Nous prenons notre dîner à l’hôtel. Cette fois, l’entrée est une soupe de légumes minestrone, typique de la région, une tranche de veau aux cèpes de Toscane conservés dans leur jus et des haricots beurre, la sempiternelle salade variée (salade verte, tomates, poivrons, oignons), puis une boule de glace.

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A pied de Lenno à Tremezzo

Surprise ! Ce matin, il fait grand beau. Le ciel clair sourit de toutes ses dents, son visage s’est lavé de ses larmes. Les couleurs sont fraîches comme une joue de jeune fille un matin d’avril. La neige, sur les sommets, donne une touche suisse, un trait de gouache blanche qui fait ressortir le bleu céruléen du ciel immensément vide de tout nuage. Une légère brise souffle une haleine de sève de pin sur le paysage.

Une fois le petit déjeuner avalé, nous sortons pour notre première journée. Le guide nous apprend, sur le bateau, que la région de Tremezzo, en face, est appelée la conqua del olio, la coquille de l’olivier, parce qu’elle rassemble en son microclimat une variété d’oliviers à huile.

Le bateau nous dépose à Lenno, nous reviendrons à pied jusqu’à Tremezzo durant la matinée. Nous passons par le sentier pavé qui court sur la corniche, bien au-dessus de la route littorale. A Lenno, la place du marché donnant sur le lac exhibe une statue de bronze d’un partisan marchant d’un pas prudent (à l’italienne). Le bronze brun vert (couleur allemande) se détache puissamment sur le fond ocre jaune de la façade d’un grand bâtiment derrière lui. C’est un véritable théâtre organisé pour le regard qui me frappe aussitôt.

Nous montons par les ruelles pavées, le long des maisons refaites qui suintent la richesse acquise à Milan ou dans le tourisme. Pline possédait deux villas à Lenno, l’une près de l’eau et l’autre sur les pentes. L’une de ces villas serait devenue l’église San Stefano, bâtie au 11ème siècle, à ce que l’on sait.

Le sentier en haut du village laisse déborder les fleurs et les herbes folles de ses murets maçonnés – comme la chair jeune éclate des vêtements au printemps ou comme les passions emportent le compassé social. Tel est le romantisme et nous en saisissons l’essence en ce sentier. C’est la jeunesse, son pulsionnel libidinal et son irrationnel sentimental, qui fait irruption dans la société rassise des adultes trop policés. C’est Fabrice Del Dongo, révolutionnaire des sentiments, gentil mais d’une sottise à peine pardonnable. C’est un jaillissement, mais hors de raison, une allégresse, mais qui ne dure pas faute d’être canalisée.

Du petit chemin, nous avons une vue directe des toits qui dévalent vers le lac immobile, scintillant de soleil. Les villages nous apparaissent comme des tomates dans la salade, dans leur écrin de verdure, cadrés dans de petites baies littorales. Les arbres moutonnent à l’assaut des pentes. La neige poudre toujours les sommets. Tombée hier, elle commence déjà à fondre, ruisselant vers le lac par des ravines profondément incisées dans les flancs de la montagne.

Nous passons, sur la route côtière, à l’endroit même où fut tué Mussolini alors qu’il cherchait à gagner la Suisse dans les fourgons allemands. La station s’appelle Azzano et le hameau même Giulino di Mezzegra.

Le guide, qui est en train de lire une biographie de Benito, dictateur italien, nous raconte que Mussolini s’était déguisé en soldat allemand et qu’il avait pris place à l’arrière d’un camion vert de gris. Ses compagnons germaniques disaient qu’il n’était rien qu’un soldat ivre. Mais les partisans italiens qui tenaient les cols ont reconnu le dictateur dont les portraits avaient orné les murs du pays durant des années et ils l’ont arrêté avec sa maîtresse Clara Petacci. Ils voulaient l’emprisonner et le juger, mais l’ordre est venu d’en haut, des Britanniques qui fournissaient les armes : « descendez-le sur place ». Ainsi fut fait. le Mussolini et sa Petacci ont été fusillés, puis exposés comme des cochons pendus à des crocs de boucher.

De Petacci on a fait en français « pétasse » pour désigner une fille de peu (et de mauvaise vie), comme de tapetti, ces marchands de tapis italiens dont les boutiques fleurissent ici, on a dû faire « tapette » qui signifie tortilleur de cul, embobineur au boniment (et homme peu viril). Fin de la séquence culturelle.

Sur les murs de la villa au numéro 14, en ce coin resserré de la route où cela s’est passé, une plaque commémore l’événement. Elle est religieusement fleurie chaque année au 28 avril depuis 1945, date fatidique. Certains contestent l’histoire écrite par les vainqueurs et osent dire aujourd’hui qu’après tout, Mussolini n’était pas un Hitler (et encore moins un Staline) et que ses mesures sociales ont été bénéfiques au peuple.

Nous poursuivons par les petites églises des villages et hameaux. Les Guelfes ont la queue d’aronde et les Gibelins la queue carrée – c’est ainsi que les résume le guide pour les reconnaître aux restes gravés des pierres. A Rogaro, le portail de l’église de la Vierge noire, du 18ème siècle, porte cette inscription latine : nigrasum sed formosa, « je suis noire mais bien faite » – nous en demeurons d’accord.

Redescendant vers le lac, nous passons dans le parc d’une grande villa fermée à la façade décorée de faux balcons et d’anges. Nous descendons les marches arrondies de la fontaine où se gèle une naïade arrosée malicieusement par deux gamins qui chevauchent des dauphins tout en se pâmant à force de se frotter à leur cuir soyeux. Le pique-nique aura lieu à cet endroit, sur les balustrades au-dessus de l’eau, devant le lac où nagent des canards et des cygnes, fort intéressés par le pain que nous leur jetons. Le menu est toujours le même mais les ingrédients varient : salade mélangée, fromage différent, charcuterie locale… Nous allons prendre un vrai café au kiosque installé au bord du lac un peu plus loin. Des revues sur papier glacé recueillent de belles femmes aux formes sexuelles outrées, des éphèbes comme l’on rêverait d’être encore malgré l’âge qui vient, et des articles « nature » sur les mystères des découvertes. La lenteur de la promenade oblige à nous occuper comme l’on peut.

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Le lac de Côme et ses villas

Le bateau ivre remonte vers le nord en zigzaguant de rive en rive comme les marins avant-guerre de retour à Brest de cafés en cafés dans la rue du port. Les villages les plus riches sont bâtis en bas, au bord de l’eau. Ils vivaient autrefois de la pêche et des échanges commerciaux. Aujourd’hui, nous dit le guide, 40% des maisons sont des résidences secondaires. Quelques hameaux sont plus haut perchés, dans la montagne. Crainte des incursions ou nécessités de l’élevage ? Il neige au-delà de 1200 m, certains sommets proches en sont tout poudrés.

Nous passons Faggeto, Laglio, Nesso, Argegno, Lezzeno. L’île Comacina est la seule île du lac et elle a été très prisée dans l’histoire tumultueuse de la région. Elle fait à peine 600 m de diamètre mais elle a été fortifiée comme point stratégique. Elle a contenu jusqu’à huit églises ! A la suite des batailles et des destructions violentes, il n’en reste qu’une aujourd’hui. Elle se nomme San Giovanni del Castello et date de 1169. Elle a été bâtie après que la ville précédente ait été rasée au sol par les habitants de Côme, aidés par les soldats de Frédéric Barberousse. Dure période ! Léguée en 1917 au roi Albert 1er de Belgique, celui-ci l’a offerte à l’Académie des Beaux-Arts de Milan pour en faire un lieu de villégiature pour les artistes.

Nous passons devant une ex-villa des Windsor les pieds dans l’eau, rachetée récemment par un architecte milanais. Le long du lac sont établis plusieurs constructeurs de bateaux dont le chantier Abate qui produit ces « cigarettes » rapides, chère à l’ex-mari de Caroline de Monaco (qui s’est tué avec).

L’île Comacina fait face à la villa Rachele où ont séjourné des écrivains italiens célèbres comme Alessandro Manzoni et Cesare Cantio. Cette villa appartenait à Beccaria, le célèbre criminaliste milanais de la fin 18ème auteur du Traité des délits et des peines. Suit la villa Carlotta, fille de la princesse Marianne de Prusse. Nous visiterons ce bâtiment très célèbre, en baroque 18ème et son jardin très fleuri empli d’essences exotiques. Un vaste escalier descend majestueusement dans le lac pour accueillir les anciens visiteurs entre deux rangs de statues. L’intérieur, au dire de notre guide, recèle surtout de la sculpture néo-classique de Canova, artiste chéri de Napoléon Premier. Le climat de cette région du lac doit être particulier car je note que la végétation est presque celle des rives de la Méditerranée !

La villa del Balbianello est jolie sur son promontoire. Nous la visiterons plus tard. Sur l’autre face du promontoire s’étend la villa d’Ira de Furstenberg, excusez du peu. Puis Tremezzo paraît. La pointe de Bellagio est en face, sous les monts Grignes qui en font l’horizon, à 2409 m pour le plus haut. Nous débarquons là, croisant de nombreux visiteurs qui s’en retournent après visite. Bellagio, au centre des trois bras du lac, est la localité la plus renommée du coin.

L’hôtel à Bellagio est spartiate et vieillot, une étoile, 27 chambres, un ascenseur, mais nous y sommes quasi seuls. Le vieux couple qui tient l’endroit a dans les 75 ans mais il est aidé d’un fils qui fait la cuisine et d’une extra pour les chambres. L’autre fils et les deux filles n’ont pas la même conception des affaires, à ce qu’en sait le guide, et aucun investissement ne s’effectue depuis des années. Les vieux meubles de style bancal ont leurs tiroirs tapissés d’affiches anciennes ou de papier-cadeau de récupération punaisé aux parois. Tout ceci fait très provincial.

Le dîner est à 19h30 dans la salle à manger du premier étage (le rez-de-chaussée fait bar). Il commence par un apéritif de bienvenue, un Campari pamplemousse avec des chips de crevette, des bretzels (pièges à Bush 1er qui a failli s’en étrangler un jour) et des biscuits. Le dîner est composé de pâtes vertes, de poisson en panure accompagné de petits pois et de salade variée, et d’une crème caramel. Nous choisissons un vin rouge de la région des lacs, le Bardolino. Il est bon même si, ce soir, deux bouteilles suffisent à réchauffer le groupe.

Je suis à un bout de table où un couple de Marseillais parle à un autre couple du sud-est. Jean est biologiste marin, en retraite depuis l’été dernier, et nous apprenons tout sur la vie sexuelle passionnante des oursins. La fameuse distinction des pêcheurs entre gros oursins noirs « mâles » (qui ne se mangent pas) et plus petits bruns ou violets « femelles » (qui se mangent) – que l’on m’avait religieusement transmise – n’a semble-t-il aucun fondement. Les deux sortes sont deux espèces qui comprennent mâles et femelles ; les deux se mangent, même si la grosse espèce est moins bonne en goût.

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Torno

Le lac de Côme, vu d’en haut, a la silhouette d’un éphèbe ivre, les deux jambes en mouvement avec Côme au bout d’un pied et Lecco au bout de l’autre, le torse et la tête rejetés en arrière à Mezzola, le sexe lâchant un long jet de lacs vers Lugano. Notre hôtel, à Bellagio, sera dans l’entrejambe.

Le paysage qui défile depuis la cabine du bateau est celui d’un fjord de Norvège. Mêmes écharpes de brume, mêmes couleurs vives dans le coton ambiant, ce vert tendre, ce rouge mat des fleurs, cet ocre solaire des façades. La saturation d’eau dans l’atmosphère diffuse les couleurs comme un prisme. Rien à voir avec la découverte de Stendhal, le 18 juillet 1817, qu’il décrit dans Rome, Naples et Florence : « Rien dans l’univers ne peut être comparé au charme de ces jours brûlants d’été passés sur les lacs du Milanais, au milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner leurs branches dans les ondes. » C’est joliment dit… mais pas du tout d’actualité aujourd’hui où il pleut !

Les rives offrent leurs maisons Renaissance aux fenêtres bilobées et aux façades décorées. Des balcons ouvragés ornent les murs jaune d’œuf ; ils ondulent comme des rideaux de scène. La villa d’Este apparaît, rouge et rose, dans un renfoncement de la côte. Construite en 1570 pour le cardinal Gallio, elle a été transformée en hôtel au 19ème siècle. Nous sommes devant Cernobbio, « lieu élégant » selon le Guide. L’endroit est aujourd’hui suranné. Souverains et cardinaux ne viennent plus se reposer des intrigues ; les gens du monde et les bourgeois les ont remplacés. L’aristocratie cède peu à peu la place à la classe commerçante avant de poursuivre par la masse démocratique. C’est ainsi que le palais devient palace avant de devenir, plus tard, lieux collectifs : musée ou mairie. Défilent de part et d’autre des rives Tavernola, Cernobbio, Blevio, Moltrasio au pied du mont Bisbino où composa Bellini au début du 19ème siècle romantique s’il en fut. « C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse, particulière aux trois lacs… », disait Stendhal de ces villas. « Les montagnes du lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les villages, placés à mi-côte, paraissent loin par leurs clochers qui s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le lointain et les petites vagues du lac, retentit dans les âmes souffrantes. Comment peindre cette émotion ! Il faut aimer les arts, il faut aimer et être malheureux. » Ce siècle aimait à être malheureux, par fatigue – pas le nôtre. Quoique…

A Torno, nous nous arrêtons pour manger notre pique-nique, acheté à Côme par un guide prévoyant. Nous nous installons au bar Italia « depuis 1892 » sur la placette du débarcadère des motoscafi. Pain, tomate, fromage (un gorgonzola lombard), bresaola (ces fines tranches de bœuf séché à l’air), pomme, composent le menu, arrosé d’une bière à la pression ou d’un capuccino, ou encore d’un chocolat très noir et onctueux comme savent le faire les Italiens. Nous sommes servis par le fils du patron, un adolescent pâle comme une endive et au teint enfariné comme celui des pages de la littérature médiévale, lèvres rouges et yeux d’escarboucles.

La pluie a à peine contenu son rythme ; c’est une bruine que l’on sent faite pour durer, inexorable comme un commandement de Dieu. Nous sortons quand même pour un embryon de promenade en belvédère le long des eaux du lac. Le chemin empierré est glissant de boue et de feuilles flétries. Les pierres luisantes sont d’un gris de métal. L’accumulation des feuilles fait un bruit d’éponge essorée à chaque pas. A un virage, surgit le bruit : une cascade rugit en se précipitant de la falaise sur les rocs, pressée de se noyer dans les eaux amoureuses et immobiles du lago. Romantique, is’t it ? Un petit pont en dos d’âne enjambe les eaux tumultueuses blanches de passion coléreuse, nous permettant d’accumuler à plaisir les ions négatifs violemment brassés si bénéfiques pour l’apaisement cérébral, dit-on.

De retour au village, l’église rencontrée fermée est ouverte. Il s’agit de San Giovanni au campanile roman mais porche Renaissance. Il offre ses statues naïves comme une bande dessinée de la foi. Je distingue saint Roch, saint Pierre, saint Sébastien, les plus faciles à reconnaître. Mais qui est celui qui porte une roue et une palme ? Le décapité entouré de murs palatiaux doit être saint Jean-Baptiste et la femme qui lui prend la tête, Salomé la salope. Sainte Anne est-elle bien la mère de la Vierge et sainte Elisabeth sa sœur ? Ainsi va la conversation. Je vérifie au retour : c’est bien vrai – mais aucun texte canonique ne mentionne Anne, seulement la tradition. Quant à Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, elle n’est seulement que « la parente » de la Vierge Marie (Luc I,36).

A l’intérieur de l’église se prépare quelque chose – quoi en ce jour de sainte Judith ? Nous croisons de nombreuses femmes à parapluie qui se dirigent vers l’église, grenouilles pataugeant dans les flaques pour rejoindre le bénitier. Non, nous ne sommes pas de la fête mais des touristes en visite. Ils sont rares en cette saison, certes, et encore plus sous cette pluie c’est pourquoi le bambino se demande pourquoi nous sommes ici. Le chœur de l’église est entièrement décoré de fresques fraîches comme la vie. Celles de l’édifice illustrent le Nouveau Testament.

Nous reprenons, sur la placette, nos affaires et le motoscafo. Il pleut toujours. Je caresse un chat mâle au pied d’un restaurant dont les convives avinés parlent bruyamment. Un couple très jeune, face au lac, s’encadre dans un passage. Ils nous tournent le dos, tout entier à leur amour mutuel, se tenant les mains. Mystère et mélancolie, ces deux symbolisent l’avenir et la chaleur humaine – ce sont les premières pensées qui me sautent à l’esprit en les voyant, isolés et prenant l’eau sur fond de lac et de nuages… La froide humidité me fait penser à l’automne de la vie, mais le cou découvert du garçon exhale toute la chaleur vitale qui attire sa compagne.

Le bateau arrive ; ce n’est pas le Ninfea pris ce matin mais un autre. Les bateaux, ici, sont comme les métros des villes – nombreux et fréquents. Nous en prenons un pour traverser vers Moltrasio, puis un autre, en correspondance, pour aller dans le nord. Sur une pancarte à l’entrée de la passerelle de fer pour monter sur le bateau, la traduction en français des instructions concernant les chiens et les enfants sur les bateaux est hilarante. Les chiens « en-dessous de 50 cm » sont admis « s’ils ne causent pas d’incommodités » aux autres passagers. Ils doivent « acquitter un billet comme les enfants ». Mais il n’est pas précisé si lesdits enfants doivent être munis d’une laisse et d’une muselière.

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Lac de Côme, un rêve romantique

J’avais le désir de découvrir ces villas et jardins romantiques des lacs italiens vantées par Pline le Jeune, comme par Stendhal dans La Chartreuse de Parme ou Michel Déon dans Bagages pour Vancouver. Ou encore dessinés avec talent par Jacques Martin dans Le fils de Spartacus quand son héros Alix rencontre le préfet Livion Spura qui nage dans le « Larius », nom romain du lac de Côme. Jacques Martin récidive dans La camarilla avec son héros contemporain Pierre Lefranc qui affronte une fois de plus le diabolique Axel Börg. Mais il faut avoir surtout une âme de jeune garçon pour apprécier ces bandes dessinées.

Le lac de Côme est le plus à l’est des trois lacs situés entre Suisse et Italie, le lac Majeur et ses îles Borromées, le lac de Garde, Lugano, et le lac de Côme. Ces lieux calmes à l’abri des vents ont connu leurs jours de gloire durant le siècle de la Mitteleuropa quand l’empire d’Autriche-Hongrie attirait la Société tout entière, ses têtes couronnées, ses parvenus comme ses ambitieux – siècle achevé brutalement un jour de juillet 1914. Ce n’est pas pour rien qu’un certain Henri Beyle a situé l’origine de son héros à Dongo, petite cité au nord du lac de Côme, entre le sérieux social de l’empire et la sensualité artistique de la péninsule italienne. Les lacs italiens sont la Méditerranée à l’intérieur des Alpes, un climat doux qui permet les mimosas et les citronniers et la douceur de vivre qui mélange la noblesse des montagnes en écrin avec la tendresse de l’air et des eaux du lac. « Tout parle de l’amour », disait Stendhal.

Je prends donc le train pour Côme où j’arrive pour le rendez-vous de 10h30. J’ai même le temps de prendre un caffè lungho au bar avant de retrouver les autres. Il pleut à verse et le ciel est bouché. A première vue, le groupe cumule les années. Rien à voir avec une bande de boy-scouts mais plutôt avec une maison de retraite en goguette. Le groupe quitte le hall de la gare en rang, sous les capes de pluie. La route, inégale, conserve des flaques d’eau dans lesquelles nous nous efforçons de ne pas mettre les pieds. Mais la route est étroite et des voitures prennent un malin plaisir à passer et repasser, nous forçant à bondir de flaque en flaque. La ville de Côme est en contrebas de la gare.

Nous abordons le romantisme par l’art roman en visitant sur le chemin la petite basilique de San Abbondio, très ancienne, à peine sortie du Roman du 11ème siècle, avec son chœur entièrement peint à fresques de scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament datant du 16ème. Les couleurs restent fraîches malgré les siècles, bleu nuit, rouge bordeaux et jaune ocre, à la manière byzantine. La mystérieuse tribu des Beni Culturali a laissé ici un panneau explicatif en un italien sophistiqué qui nous parle à peine plus que les caractères tifinar. Notre guide nous abreuve d’explications culturelles mais je ne note rien, le carnet étant dans le sac, sous la cape de pluie…

Nous entrons dans Côme, « abri heureux » selon le Guide bleu, par une porte « de guet » massive de l’extérieur mais creuse à l’intérieur. Elle daterait de 1215. Il faut dire que la ville a connue l’expérience d’être détruite en 1127. Les Visconti se sont emparés de la ville en 1335 et Côme a servi le duché de Milan. Les rues sont presque vides en ce dimanche. Les autochtones sont en week-end à Milan, à la messe, ou restent chez eux pour éviter la pluie. Quelques gosses jouent sous l’eau du ciel gris acier sur une placette, cheveux plaqués de bruine et cous fraîchis, tandis que leurs parents papotent sous les arcades. Les habitants ne sont pas comiques mais Comasques… Un tag énigmatique égrène en italien une remarque idiomatique : faina finocchio non esageratte. Les maisons à arcades laissent voir, aux fenêtres ornées de dentelles, de vieilles dames faisant la conversation ou un chat indolent qui regarde les oiseaux dans la vitrine, de l’extérieur.

Dans le Duomo, commencé en 1396 par Lorenzo degli Spazzi mais achevé que mi-18ème siècle, les chapelles intérieures sont exubérantes. La ville a produit plusieurs familles d’architectes, de sculpteurs, de maçons, les « maîtres comasques » qui ont répandu le style lombard dans le reste de l’Italie. Une messe s’y termine encore sous l’envol baroque des anges, les dorures de la semi pénombre et les fioritures qui figurent le mouvement. Un Mariage de la Vierge, peint, est une scène de théâtre à lui tout seul. Nous partons alors que l’orgue vrombit son adieu à la messe de midi. Le portail de façade des frères Rodari des 15ème et 16ème siècle, montre les figures de Pline l’Ancien et de Pline le Jeune dans des niches. Les saints sont déguisés en éphèbes Renaissance, en pourpoint à la mode.

Il fait 8°C à une enseigne de pharmacie. Nous ne sommes qu’à 200 m au-dessus du niveau de la mer mais les dépressions qui frappent cette région depuis plusieurs jours empêchent le soleil de mai de chauffer l’atmosphère. Je suis sûr qu’il neige sur le lac Majeur (je connais la chanson). Il a plu tellement ces dernières heures que l’eau du lac atteint le niveau du quai de la piazza Cavour et que les gros titres des journaux locaux s’en inquiètent. Nous embarquons pour Bellagio.

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Michel Déon, Bagages pour Vancouver

Dans cette suite de Mes arches de Noé, l’auteur conte ses rencontres, ses maîtres littéraires et ses anti-modèles. Ainsi de Coco Chanel, dont il a écrit avec elle une biographie, qui ne sera pas publiée tant la modiste affabulait et avait peur que cela se sache. Ou Dali, provocateur par timidité, devenu un ami après qu’il eut traduit sa Vie secrète mais qui a mal fini, vendant à l’encan son talent en se contentant de signer une feuille blanche. Il découvre Sagan, mais elle signe chez Julliard ; Christine de Rivoyre sera publiée grâce à lui. Elle lui fera découvrir l’Irlande, puis sa future femme.

L’auteur évoque aussi sa « face cachée » en la personne de Charles Orengo, directeur littéraire de Plon, qui a poussé son premier roman Je ne veux jamais l’oublier au rebours du diktat existentialiste qui régnait alors. Et la joyeuse bande des « hussards » de la Revue de la Table ronde loin de « l’aimable mystification politico-littéraire » (p.134) d’un Sartre régnant sur les lettres comme un censeur stalinien. « La revue Les temps modernes », rappelle Michel Déon, « évoquait une sorte de tribunal révolutionnaire permanent. Encadré de lieutenants au doigt sur la gâchette, Sartre condamnait sec, sans convoquer la défense ni accorder circonstances atténuantes ou sursis » p.127. « Sartre dogmatisait avec une hargne aveugle sans mesurer que tout ce qu’il s’acharnait à détruire en lui-même et autour de nous risquait d’être reconstruit au sein d’une nouvelle tyrannie bien plus inhumaine que celle qu’il accusait » p.128.

Mais la leçon d’alors n’a pas été retenue par les mélenchonistes et autres tyranneaux anti-tout qui savent mieux que tous ce qui vaut pour tous. « La politique est l’art du relatif et du possible, tout ce qu’un doctrinaire ne supporte pas et contre quoi il enrage de se sentir toujours impuissant, toujours pris au dépourvu » p.128. Et ces bourreaux de bureau, ces philosophes de tribune, se contentent de tonner, ils ne mettent jamais leurs mains pures dans le cambouis. « Je ne sais pas qu’un seul de ceux qui luttèrent avec parfois du talent pour la ‘libération’ de l’Indochine ou l’indépendance de l’Algérie soit allé à genoux demander pardon à ces peuples troqués contre le confort de la métropole à des dictateurs ou des militaires auprès de qui le père ou la mère Ubu sont l’image de la raison et de la morale » p.182.

Passent alors les compagnons littéraires, Fraigneau, Nimier, Blondin, Jacques Laurent, plus ou moins oubliés, sauf des happy few. Et les nuits parisiennes où les rencontres du monde entier étaient bizarres, mais il fallait se coucher tard.

Pour les maîtres, Stendhal, bien-sûr pour l’écriture et l’Italie, mais aussi Giono pour le héros et Chateaubriand pour les voyages. Sauf que « le voyage est d’abord oubli de soi et jamais Chateaubriand ne s’oublie » p.237. Mais l’émotion grecque reste intacte : « A l’apparition du Parthénon, le cœur s’arrête. L’Occident a commencé sur cette colline. Le soleil écrase la ville lépreuse, exhausse le monument des monuments » p.241. Pour Montherlant, « c’est entre les lignes qu’il faut découvrir un des objets de sa quête : l’aventure est amoureuse. Plus que souvent, cette aventure reste inachevée, mais elle laisse dans la mémoire le goût d’un rêve ininterrompu que l’imagination prolonge, embellit, mène à son terme ou transcende » p.244.

C’est ainsi que l’auteur écrit ses romans : « Le départ est un paysage, une voix, une silhouette, une couleur de cheveux ou d’yeux, quelques mots perçus au vol, et même souvent une page d’un auteur aimé, un tableau que pour des raisons inexplicables on préfère » p.247. Tout est prétexte à rêver et inventer. « Chaque livre est une histoire d’amour commencée dans l’exaltation, poursuivie dans la peine et l’hésitation, terminée dans la sagesse » p.248.

Ne pas hésiter à se lancer. Car malgré le poids des maîtres et des exemples, les incitations de l’amitié, l’imagination doit se nourrir de neuf. Ce pourquoi – dernière phrase du livre – « Le moment est venu de faire ses bagages pour Vancouver ». L’auteur, pour se renouveler, va passer un mois avec les Indiens Haislis « à pêcher, chasser, marcher ».

Ecrit d’une plume alerte, comme avec jubilation pour la vie qui a passé à cent à l’heure, ce court essai de biographie littéraire en dit beaucoup sur l’auteur, mais aussi sur son époque.

Michel Déon, Bagages pour Vancouver, 1985, Folio 1987, 252 pages, €8.20

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André Lorent, Fugato

Cet « opéra-roman » est écrit dans le genre de la fugue. Ce genre – dont le nom vient du latin fuite – est fondé sur la répétition : sujet, réponse, contre-sujet. Les voix se développent en variations, déforment le sujet ou le contre-sujet, mutent, ornent, amplifient ou minorent. L’art de la fugue adapté à l’écrit est le sujet du livre plus que l’histoire elle-même, une banale obsession amoureuse.

Un sexagénaire tombe raide dingue d’une vingtenaire et n’aura de cesse que de la garder dans ses filets. Celle-ci, un brin névrosée, se rebelle et agite les barreaux de sa cage, plus ou moins imaginaires d’ailleurs – qui l’empêche de faire ce qu’elle veut, sinon elle-même ? Tout cela dans l’univers de l’opéra, mise en scène et musique. Carlo à Lecce, Giovanna à Venezia.

Le récit et les lettres échangées font sujet et contre-sujet, la fuite de la jeune femme sert de fugue au roman, tandis que ses expériences diverses avec les hommes, avec les femmes, fournissent le point et le contrepoint.

Autant dire que le lecteur est emporté, comme par un opéra, mais qu’il faut aimer la musique pour adhérer au procédé, tant l’histoire de sexe entre névrosés est peu de l’amour mais de la paternité frustrée, du fusionnel désiré et haï, du désir trouble pour la jeunesse, de l’envie de protection… Qu’on en juge par exemple p.127 : « Il était à l’écoute de ses accusations et tâchait d’en saisir le sens profond. La basse continue de l’orgueil blessé, du dégoût, de l’indignation, soutenait une ligne mélodique brisée, agitée comme l’électrocardiogramme d’un cœur affolé. D’une manière obscure, l’infidélité de son amant représentait aux yeux de Giovanna l’échec de son pouvoir de séduction, de sa capacité à garder son homme. »

Belle langue et chapitres courts, dans une édition soignée sur papier crème au fort grammage – imprimé en Bulgarie. L’auteur, spécialiste de Balzac, suit peu son maître dans la peinture des milieux sociaux. Il improvise plutôt cette fugue qui court l’amour en s’inspirant des livrets d’opéra.

André Lorent, Fugato, 2017, Cohen & Cohen éditeurs Paris, 267 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Michel Déon, Je vous écris d’Italie…

Un délicieux roman dans le style français du XVIIIe siècle où un ancien lieutenant français de la seconde guerre mondiale revient sur les lieux qu’il a libérés en Italie du nord, cinq ans plus tard. Il désire retrouver la mystérieuse Beatrice, Contessina de Varela, descendante des condottieri qui a régné sur la ville close de remparts.

Jacques a occupé la ville en 1944 durant quelques semaines, « régent » du « roi » Cléry, son capitaine. Ce dernier pousse l’agrégé d’histoire, réduit aux étudiantes maigrichonnes et raisonneuses, à retrouver la belle Beatrice. Sous le prétexte d’une thèse sur la décadence et la chute des derniers comtes de Varela, Jacques revient, et la ville se souvient. Il est hébergé par la comtesse en son palais du centre-ville, qui lui livre les archives en même temps qu’elle lui fait découvrir l’âme de la vallée.

Car le pays est un monde à lui tout seul ; nombreux sont les Varélins à ne jamais l’avoir quitté. Ils vivent entre eux, des produits du terroir, se méfiant du reste du monde autant que de la modernité. Il n’y a guère que le feuilleton à la radio – en 1949 – qui les cloue chez eux le soir à la même heure. L’actrice en jeune soubrette désire épouser le veuf qu’elle sert, alors que la famille veut l’en empêcher.

Jacques fait vite la connaissance de Francesca la sœur de Beatrice, garçon manqué experte en mécanique, qui chevauche une grosse moto et mange peu, ainsi que d’Adriana, gamine délurée de 15 ans que lui présente son jeune frère Umberto, 12 ans, filleul de la Contessina. Sa sœur a les mêmes seins que la nymphe nue de la fontaine de bronze au cœur de la ville, à en croire le jeune garçon. Et Jacques ne tarde pas à les découvrir, après un bain innocent à la cascade par forte chaleur avec les deux adolescents. Il verra aussi ceux d’Emilia, sœur du poète confiné Gianni, qui les montre sur ordre de son frère. Amoureux de l’aristocratique Beatrice, dont il apprendra peu à peu qu’elle est inapte au jouir, il signor Professore se perd entre le vif désir qu’il a de la nymphette offerte et l’esprit de décision très moderne de la Francesca de son âge.

Nous sommes en 1986 à la parution du livre, et les amours sont licites dès 15 ans. Plus âgée comme Beatrice, 35 ans, plus jeune comme Adriana, 15 ans, à peu près de son âge comme Francesca, 25 ans – de laquelle de ces trois femmes désirables Jacques, 29 ans, va-t-il s’éprendre ? Tout le sel de ce roman joyeusement érotique est contenu dans ce quatuor.

D’autant que l’aventure se double d’une recherche enfiévrée dans les archives où les journaux intimes, les gravures licencieuses du cabinet secret, les lettres d’amour et les factures montrent les ambitions et les passions – jusqu’à la fête annuelle instaurée par Ugo III, l’un des derniers comtes, qui fait éclater les conventions de la ville une fois l’an. A cette occasion, la jeune Adriana se déchaîne seins nus en grimpant sur la nymphe comme un double d’elle-même, puis portée en procession sur les épaules des jeunes mâles du cru !

Un mystère est également éclairci, celui de l’automitrailleuse allemande qui, en 1944, rôdait autour de la ville occupée par les goumiers de Cléry, se jouant des patrouilles et des pièges. Jacques, l’ex-lieutenant français, va découvrir où elle se cachait et qui était son pilote.

Arrivé en Topolino, cette petite FIAT d’après-guerre, le professeur repartira en Topolino. Il en saura un peu plus sur la ville et sur son histoire, mais surtout sur lui-même.

C’est une réussite que ce roman guilleret où l’amour surgit en nature malgré curé et docteur, où la vie triomphe à chaque page de la morale étouffante et des conventions qui enserrent. L’irruption de l’étranger fait craquer les gaines. Michel Déon, qui se dédouble en Jacques et en Cléry, a réussi ici ce roman de l’Italie dans une ville inventée près de Pérouges, aussi artiste que puritaine, aussi passionnée que prude, éprise de musique et d’amour autant que de bonne chère et de gros vin. « Varela tendait des pièges. Il n’en évitait aucun, tombant dans tous, découvrant la vie comme s’il ne l’avait jamais connue : secrète, fruitée, innocente, perverse, poétique, triviale, sans cesse secouée d’obsédants désirs » p.389.

Comediante, tragediante – ainsi apparaissent les Italiens – « une beauté de mystères et de sous-entendus » p.227, mais si vivants sous la plume d’un auteur qui les aime ! De quoi vous mettre en joie pour l’été.

Michel Déon, Je vous écris d’Italie…, 1984, Folio 1986, 414 pages, €8.20

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Elisabeth George, Juste une mauvaise action

Le lecteur fan retrouve enfin ses héros préférés, Thomas Lynley, sir inspecteur, et Barbara Havers, prolo sergent. Mais il s’embarque pour une histoire invraisemblable, dans un pavé qui ne manque ni de tourisme ni de longueurs. Certes, la fin est une pirouette qui remet les choses à leur place et plutôt bien trouvée, mais enfin… Si l’on ne s’ennuie pas (toujours), les égarements se multiplient.

Hadiyyah, la fille de 9 ans du professeur en microbiologie pakistanais Azhar, a disparu. Elle a été enlevée par sa mère Angelina, ex-maitresse d’Azhar qui avait quitté sa famille en Angleterre pour elle, et qui était revenue quelques mois, juste le temps d’apprivoiser la méfiance. Le prof est désespéré, Barbara sa voisine aussi. Elle ne sait si elle est tombée amoureuse d’Azhar ou d’Hadiyyah, si elle compense ainsi sa solitude par l’image d’un couple père-enfant uni, mais elle est accro.

Elle va dès lors faire n’importe quoi, outrepasser toutes les règles, désobéir systématiquement à sa hiérarchie, dissimuler des preuves, falsifier des données… « Elle était rebelle à toute forme d’autorité. Elle avait un complexe de supériorité gros comme un char d’assaut, Elle était d’un laisser-aller épouvantable. Elle avait des comportements scandaleusement non-professionnels, et pas uniquement en matière vestimentaire », avoue elle-même l’auteur en consultant sa fiche de personnages p.747. Mais c’est tellement invraisemblable que l’on se demande dans quel roman policier l’on est fourré. L’amour, même fou, même aveugle, n’explique pas tout, même littérairement parlant. Encore moins le laisser-faire de Lynley, empêtré dans une nouvelle relation sentimentale toute d’hésitations comme d’habitude, ni celui de la commissaire Ardery, arriviste à poigne comme d’habitude (les fiches personnages de l’atelier d’écriture sont implacables). Dans n’importe quel groupe professionnel, Havers aurait été virée, au moins suspendue. Ici, rien de tel : les Anglais sont-ils si niais pour une auteur américaine qu’ils agissent en « libéraux » jusqu’à la bêtise ?

Car tel est bien le problème d’Elisabeth George, me semble-t-il. Elle a longuement écrit sur la police anglaise, la Met de Londres, et y a bien réussi. Elle s’en est lassée et a tenté des romans nettement moins bons, tout justes formatés pour des adolescents. Elle est donc revenue à son filon littéraire mais le cœur n’y est plus, les personnages y sont moins aimés et les idées manquent. Elle fait donc de l’industrie, comme elle l’apprend à ses élèves des « ateliers d’écriture » (ce qui n’est pas la meilleure façon d’apprendre à écrire, si j’en juge par quelques cas que je connais…)

Sa méthode est de préciser le portrait de chacun jusqu’à la caricature : Havers en bulldozer aussi conne que brute ; Lynley en dilettante y compris dans ses amours qui se répètent ; Azhar fourbe (parce que pakistanais ?) ; Haddiyah enfant, donc naïve comme on en fait peu, même à 9 ans… Il n’y a guère que l’inspecteur italien Lo Blanco qui soit réussi, dans la galerie de personnages sortis des catalogues.

Car Azhar, conseillé par Havers, prend un détective privé pour enquêter sur l’endroit où pourrait bien se trouver sa fille et la mère ; la piste mène en Italie, à Lucca en Toscane (pourquoi ne pas avoir traduit en français Lucques ?) ; où l’enlèvement premier par la mère se double d’un second en Italie même. Ce qui nous vaut un texte parsemé d’italianismes même pas traduits (pour faire « vrai », à l’américaine ?). Qui connait un peu d’italien apprécie cette « couleur locale », qui n’y connait rien est furieux de ces obstacles à la lecture comme à la compréhension. Est-ce pour mettre dans l’ambiance d’une Havers nulle en langue et fagotée comme l’as de pique ?

Je ne vous dévoilerai rien de plus de l’intrigue, assez tordue comme cela, où les bons et les méchants changent tour à tour de rôle. Le roman se lit, mais il est d’un niveau nettement inférieur à ceux d’il y a 15 ans. La vieillesse, même celle d’un auteur qui n’a pourtant que 68 ans, est un naufrage – surtout lorsqu’elle remplace le talent par le procédé, l’originalité par la recopie. On en a soupé des hésitations de Lynley à sauter ses bonnes femmes, des stupidités de Havers à tailler des gourdins pour se faire taper dessus. Où est l’observation sociologique qui était le propre d’Elisabeth George, dans ce roman ? Où se trouve sa subtilité psychologique qui faisait que l’on aimait ses personnages ?

Comme tant d’auteurs à succès américains, Patricia McDonald, Patricia Cornwell, la George tombe dans la réplique industrielle ; elle « fait du fric » sur son invention passée. Quel dommage !…

Elisabeth George, Juste une mauvaise action (Just One Evil Act), 2013, Pocket policier 2016, 910 pages, €10.00

e-book format Kindle, €13.99

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Michel Déon, Le jeune homme vert

Dans ce grand roman initiatique, Michel Déon fait naître Jean, personnage fictif qui n’est pas lui, la même année que lui. Ce qui permet à l’auteur de prendre de la hauteur et de se déguiser en conteur. Il dit son enfance et son adolescence, qui sont celles de Jean mais aussi un peu les siennes, le bon curé de choc, le jardinage, les relations avec les aristos, la bicyclette et la belle voiture, les amours précoces et ceux qui suivent.

Le jeune homme vert est inspiré pour son titre par La jeune fille verte, dernier roman d’éducation sentimentale de l’écrivain poète Paul-Jean Toulet, publié en 1920 (comme il est avoué p.473). Il se lit à merveille, captive l’attention et avive l’imagination malgré le siècle qui a passé. Jean est né en effet en 1919, et fut trouvé sur le seuil du couple Arnaud, les jardiniers des châtelains du Courseau en Normandie. Il sera élevé au ras du peuple, mais côtoiera les aristos, notamment Michel, de deux ans son aîné et fort jaloux de lui, et Antoinette, sœur de Michel et de quatre ans plus âgée que Jean.

Michel, très bel enfant, s’avérera préférer les garçons dès l’adolescence et montrera un talent pour le chant et le dessin qui lui ouvrira une carrière. Son admiration refoulée pour la musculature de Jean lui fera réaliser un carnet de portraits à la plume que Jean montrera à la grande sœur de Michel, Geneviève, un jour qu’il était à Londres. Celle-ci s’empressera de les montrer aux galeristes, préparant une future reconnaissance de l’artiste.

Antoinette, fantasque et nymphomane dès son plus jeune âge – comme son père – aimera Jean comme un petit frère à protéger et l’initiera aux plaisirs de la chair, commençant par la fesse à 10 ans avant de passer à la queue à 13 ans, et de se livrer entièrement nue à lui lorsqu’il réussira son bac à 17 ans. Mais Jean aime Chantal, fille de marquis qui monte à cheval et montre de la pudeur. Elle le violera à 20 ans avant de fuguer avec lui à Paris où ils vécurent heureux… un court temps. Car les filles ne sont pas fidèles. Déjà Antoinette avait laissé d’autres garçons embrasser ses fesses puis déchirer son hymen avant que Jean ne grandisse ; Chantal elle-même n’était pas vierge, et elle a fini par s’enfuir avec le godelureau fils d’un tenancier de bordel qui avait racheté la propriété des nobliaux du Courseau. Dure est la vie pour un jeune homme candide et droit.

Le lecteur saura en fin de volume, en même temps que Jean, qui est sa vraie mère et cela ne sera pas vraiment une surprise pour un lecteur attentif. Mais gardons le suspense car l’auteur sait ménager ses effets, ce qui participe au charme de ce livre. Il est, comme tout bon écrivain, amoureux de ses personnages et ils sont nombreux. Depuis Jeanne et Albert, les parents adoptifs du petit garçon, jusqu’à l’escroc de luxe « baron » Constantin Palfy qui s’engage avec lui dans l’armée à la fin, en passant par Antoine du Courseau, amoureux des belles voitures et abonné aux Bugatti.

Marque française de luxe automobile qui a gagné des grands prix au début du siècle dernier, Bugatti sort un modèle par an, du type 22 au type 57 loué pour sa beauté. Nous croiserons aussi une Hispano-Suiza conduite par un prince du Nil et dont le maître qui se fait appeler Monseigneur est l’amant de Geneviève, une Peugeot 301 conduite par la mère de Michel, une vieille Mathis essoufflée mais vaillante que conduit un faux curé qui prend Jean en stop à presque 17 ans à son retour d’Italie où, dépouillé sur la plage d’Ostie, il revient en short, pieds nus et en chemisette trop petite ouverte. Enfin une extravagante Austro-Daimler qui engloutit ses 35 litres d’essence aux 100 kilomètres et qui sera abandonnée lors de l’engagement dans l’armée française en 1939.

Jean, « à presque treize ans, il en paraissait seize ou dix-sept, mesurant un mètre soixante-dix, les jambes longues, le torse bien développé par l’exercice » p.122. Antoine du Courseau, qui en a fait son ami depuis qu’il a vu son fils Michel lui laisser endosser la responsabilité d’un mauvais coup à l’âge de six ans, l’envoie à Londres à bicyclette (via le ferry) pour le sortir de son milieu et lui faire rencontrer sa fille aînée Geneviève. Jean va découvrir tout un monde de luxe et retrouver le mystérieux prince qui conduit l’Hispano sous le nom de Salah. Au British Museum, tandis qu’il est laissé par Salah une heure pendant sa « leçon de français » (dans une rue mal famée près de là), Jean est abordé par un pasteur lubrique qui le compare à une statue d’adolescent grec. C’est dire s’il séduit déjà…

Mais ce n’est pas fini : « à dix-sept ans, Jean est un superbe garçon d’un mètre quatre-vingt, aux épaules larges, aux jambes longues et nerveuses, peu bavard, même plutôt silencieux comme s’il craignait de gaspiller ses forces ou dédaignait la vaine agitation verbale du milieu qui l’entoure » p.218. Il faut dire que Jean, outre le vélo, s’est mis à l’aviron, ayant aimé voir évoluer les skiffs sur la Tamise. Il effectue chaque matin ses 200 « tractions ». Jean, à vingt ans, comblera les femelles d’aristocrates de la haute société aux seins comme des œufs sur le plat lors des parties de campagne anglaise où il est invité par son ami Palfy. Tiendrait-il de M. du Courseau ?

Antoine, en effet, après les trois enfants faits à sa femme, va voir ailleurs avec grand appétit. Il est attiré par le sud où, dans un Saint-Tropez pêcheur encore inconnu des snobs, il comble une fille de gargote et lui permet – outre d’épouser son jeune Théo – de bâtir un restaurant, puis un hôtel, tout en se faisant payer en toiles peintes par de futurs célébrités. Ailleurs, il subira les assauts d’une noiraude qui a le feu au bas-ventre et qui le trompe avec n’importe qui. D’ailleurs Jean, de retour d’Italie quasi sans vêtements, est emmené par un chauffeur italien jusque dans cette auberge de routiers que tient la noiraude devenue mûre, et il passera après les autres, fruit vert à la vigueur délicieuse pour cette femme jamais lassée.

Outre le talent de conteur, l’humour n’est jamais absent comme on le voit, et les tribulations sexuelles d’Antoine, puis de Jean, sont l’occasion de réjouissances tant la vie y apparaît juteuse et bonne. Le périple en Angleterre pour le gamin de 13 ans est d’un rare plaisir, les travers des vieilles anglaises scrutés avec minutie et les « leçons de français » à Londres par des « maitresses très sévères » s’avèrent plus sado-maso que véritablement culturelles – mais Messieurs les Anglais en raffolent, parait-il. Ce qu’il advint, en 1932, de sa bicyclette rouge Peugeot est digne d’être lu, mais je vous laisse le découvrir. Jean rencontrera en Italie, où il part à vélo, l’Allemand blond torse nu Ernst qui, malgré ses études d’histoire et de philosophie, adhère sans distance à la théorie nationale-socialiste. Jean ne connait rien à la politique mais garde l’esprit critique cartésien si célèbre du Français. Les deux compères partageront les rencontres avec les villes et les monuments, comparant Goethe à Stendhal, pour en conclure qu’il vaut mieux vivre avant de lire.

Sauf que la guerre va éclater et que le jeune homme vert va devenir jeune homme mûr dans le prochain tome. C’est toute une époque de la France et de l’Europe qui est saisie par cette fresque à la Gil Blas, vue avec un œil de Candide et vécue avec la robustesse d’un Gargantua. Malgré la morosité des années d’avant-guerre et l’hédonisme des congés payés qui se foutent d’une guerre qui revient pourtant, Jean aborde la vie avec santé et curiosité, ce qui est fort réjouissant. Peut-être étions-nous semblables à son âge ?

Michel Déon, Le jeune homme vert, 1975, Folio 1996, 544 pages, €9.80

e-book format Kindle, €9.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

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Michel Déon, Un parfum de jasmin

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Ce sont neuf nouvelles sans date, écrites avant le milieu des années 1960. « Vous aimez les enfants ? – Pas encore » – nous sommes dans l’ancien monde pré-68. Il n’est question que de femmes et de « conquêtes » sexuelles frustrées, déguisées en relations amoureuses. Tout ce qui est sexe est appelé « pudeur », dont l’attitude courante est le non-dit.

Or ce qui ne se dit pas apparaît crucial, bien plus important que ce qui est dit. Un couple d’Américains débarqués sur une île grecque se consume l’un par l’autre, tous deux liés par une haine qui est amour, ou l’inverse. Ils sont venus pour l’affiche bleue et blanche du tourisme, ils ne trouvent que le vent et la pluie de l’hiver. L’auteur, écrivain, imagine qu’ils ont un crime en commun ou quelque autre chose non dite qui les attache l’un à l’autre.

La page arrachée à un vieux livre d’or d’hôtel au Portugal est un autre non-dit, celui d’un échec amoureux dix ans auparavant. Le nouveau mari ne veut pas visiter cette ville, pourtant pittoresque, malgré le vœu de sa toute jeune femme : pourquoi ? Il ne le dit pas pour ne pas lui déplaire. Or c’est en cet endroit qu’il s’est séparé, dans l’orage, d’une précédente. Elle l’a deviné mais le fait savoir sans le dire.

Sur les bords du lac italien, dans un hôtel tranquille, une mère et sa fille passent les vacances ; elles n’ont pas trop d’argent et le lieu est moins cher que d’autres. La passion de maman est de jouer aux cartes ; elle accapare pour cela un vieux général. La fille s’ennuie, drague, se laisse pénétrer. Ce qui incite le jeune homme seul à venir jouer aussi, se croyant amoureux. Or tous ceux-là sont de mèche pour plumer les naïfs. Dommage, la fille s’est éprise de lui – mais le jeune homme a compris. Il est trop tard.

La longue nuit est celle d’un père dont le fils a tenté de se suicider. Une femme l’a conduit à ce geste désespéré. Une femme plus âgée que lui, mais qui était très jeune adolescente lorsque le père a tenté de séduire sa mère – sans succès – sans même lui accorder un regard. Se venge-t-elle de cet amour non déclaré ? Ou l’amour subsiste-t-il malgré tous les obstacles ?

La baleine est une vielle anglaise comme il en existait après-guerre : pucelle, grosse, moche, vendeuse de chaussures à Nottingham. Dans une crique du village italien favori de l’auteur, elle appelle à l’aide ; l’auteur et Dino le jardinier se portent à son secours. L’Anglaise est amoureuse de Dino et n’a trouvé que ce subterfuge pour lui dire son désir alors qu’elle ne parle pas italien et lui pas anglais. Les vacances finies, commence une correspondance… mais avec l’auteur. Il se prend au jeu et répond à la place de Dino le jardinier qui, lui, a oublié « la baleine » et trouvé d’autres chaussures à son pied. La fin est déconcertante, comme s’il y avait un destin.

Dona Maria est une très vieille dame de Sintra, riche et excentrique. Elle n’aime rien tant que se promener en robe, bottines et voilette, dans la forêt de son domaine. Lorsqu’elle croise un couple de jeunes amoureux, elle les invite chez elle, leur sert le thé et leur fait un sermon contre le mariage, puis les renvoie. Elle engage une correspondance pour savoir ce qu’ils deviennent. Peu répondent et, au fil des années, ne restent que deux personnes. Par testament, elle leur livre son secret…

Un parfum de jasmin, qui donne le titre au livre, est l’avant-dernière de ces nouvelles. Elle met en scène une mère veuve avec sa petite fille de dix ans que l’auteur nomme Alexandra (Alexandre est le prénom de son propre fils). La gamine n’aime rien tant que raconter ses aventures : deux pirates ont débarqué sur la plage tout à l’heure et ont rançonné les plagistes, emportant des ballons – ou un capitaine de sous-marin a débarqué pour demander maman en mariage, elle a refusé et lui a proposé de revenir en cuirassé. Cela parait fantasque, mais tout est vrai. Les pirates sont deux garçons descendus d’un yacht, qui sont repartis avec un ballon sans maître ; le capitaine de sous-marin un gamin de dix ans sorti de sa pirogue et qui voulait se marier avec Alexandra. Le jeu permet à l’auteur de tomber amoureux de la mère, via la fille – et la chute est trop belle pour que je vous la dise.

Michel Déon reste un auteur secondaire, mais attachant. L’auteur avoue à 35 ans avoir « acquis la certitude –réconfortante d’ailleurs sous certains aspects – qu’il n’était pas un génie, qu’il y avait à peine deux ou trois génies par siècle, et que ses livres ne révolutionneraient pas l’humanité. Ils la distrairaient, cette humanité morose, et c’était déjà beaucoup pour vivre très librement… » p.173. Ces nouvelles autour d’un même thème sont d’un psychologue et se lisent avec bonheur, malgré le temps écoulé et le monde qui a changé.

Michel Déon, Un parfum de jasmin, 1967, Folio1980, 248 pages, occasion €3.00 

e-book format Kindle, €6.49

Repris dans Michel Déon, Nouvelles complètes, Folio 2011, 464 pages, €5.40 -e-book format Kindle €4.99

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Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

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Gérard Guerrier, Alpini

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Nous sommes en 1913 et Jean, 17 ans, (Gianni pour son père), est en famille avec son cousin Dante et le guide autrichien Walter en montagne. Le temps est beau mais se gâte vite. Faut-il accélérer pour atteindre le sommet et redescendre ensuite ? Le vent devenu fort infléchit l’itinéraire, faut-il éviter la crête et passer sous une corniche ? Tous ces choix de l’instant, à effectuer dans l’urgence, peuvent être ensuite regrettés. Et c’est ce qui arrive. Une avalanche sépare le groupe, mais c’est le moindre mal ; une seconde détache tout un pan de rocher qui s’écrase… sur le père, industriel à Milan.

Nous sommes en montagne et c’est le drame, le destin. L’adolescent en sort bouleversé, mûri. D’autant qu’un an plus tard, la guerre la plus absurde du siècle advient. La bêtise nationaliste s’attise et « l’honneur », cette vertu aristocrate dévoyée par les petit-bourgeois, excite les pauvres en esprit. Les peuples s’entraînent mutuellement à la guerre, cette grande lessiveuse des nations, faucheuse de jeunesse. Que faire lorsque l’on est à l’aube de sa vie, à 18 ans, et que l’on est à la fois français par sa mère, italien par son père, apparenté allemand par ses grands-parents alsaciens, et que votre parrain de montagne est un guide autrichien ? Faut-il se battre contre ses gènes ?

Nous sommes dans la tragédie et Jean, avisé malgré son âge, choisit par tâtonnement le moindre mal. Il s’engage en Italie parce qu’appelé par la France ; il choisit les troupes de montagne plutôt que l’infanterie. Il restera dès lors au cœur de son pays de cœur, les Alpes bergamasques. Le 23 mai 1915, l’Italie s’engage à son tour dans la guerre, poussé par le socialiste « patriote », le très mélanchonien Mussolini. Jean est à l’école d’officiers et c’est comme sous-lieutenant des Alpini, l’équivalent italien de nos chasseurs alpins, qu’il va combattre les Autrichiens – mais surtout tenir les crêtes. Il n’a qu’une hantise : se retrouver face à Walter, son guide, mobilisé par l’Autriche-Hongrie. Et c’est d’ailleurs ce qui va se produire…

Dans le même temps, jeunesse oblige, Jean tombe amoureux d’une pianiste milanaise, Antida, dont le père fait une cour assidue à sa veuve de mère. Les mœurs de l’époque entouraient le sexe de tout un apparat d’évitement qui avivait le désir mais laissait incertain sur les désirs de l’autre. Jean se laisse dépuceler dans l’urgence par une jeune gitane sicilienne que son cousin lui a présenté au bordel. Avec Antida il se contente de baisers, de caresses, mais point au-delà : il faut être sûr de soi, attendre la fin de la guerre, le diplôme, au risque de ne pas s’en sortir. Or l’attente est longue à l’arrière pour une jeune fille empêtrée de convenances. Dante, aussi brun, velu et musclé que Jean est blond, imberbe et longiligne, n’a pas de ces pudeurs. Il va toujours droit au but, au combat comme en amour. Il prend d’assaut les redoutes comme les filles. Que se passe-t-il entre lui et Antida lors d’une permission seul à Milan ? Se passe-t-il d’ailleurs quelque chose ?

Nous sommes dans l’aventure et la mort, en montagne et en amour. Amour filial, du père passé au parrain guide, amour maternel, amour fraternel, amour sexuel – tout est mêlé, avec les sentiments associés comme la jalousie, la rivalité, la crainte de décevoir. Les hauteurs ne pardonnent pas l’erreur ; leurs leçons répétées permettent-elles de se mieux guider dans la vie ? L’auteur a contrasté ses personnages : les deux cousins ne sont pas du même monde, l’un bourgeois et l’autre du peuple ; la fiancée et la putain n’ont pas les mêmes désirs, Antida la position sociale et Maria le plaisir ; la mère vivante et le père décédé n’ont pas les mêmes valeurs, elle veut protéger son enfant jusqu’à trahir, lui offre post-mortem l’exemple du travail qu’il faut accomplir malgré tout.

Ce roman très vivant et bien documenté se lit avec plaisir ; très souvent, captivé par la lecture, le lecteur se croit dans l’action même. L’auteur remue les grandes passions que sont l’affection pour les êtres et le saisissement face à la puissance de la nature, liant l’une à l’autre dans une époque mouvementée. La nôtre, un siècle plus tard, le devient : faut-il y voir un signe ? L’écriture cherche moins les effets que l’efficacité, à la manière de Stendhal – lui aussi amoureux d’Italie. Le roc exige le sec, la neige fige le sang, seul l’esprit surnage, dans la pureté lumineuse des cimes.

Gérard Guerrier, né en 1956, a quitté Allibert Trekking à 60 ans fin 2014, après en avoir été huit ans le directeur général. Il « redevient un accompagnateur en montagne et un voyageur comme les autres » – mais adepte comme moi du « voyage actif ». Comme son héros Jean, il a appris la montagne dans les Alpes, est devenu ingénieur, a épousé une concertiste allemande et a habité en Italie du nord. Sa traversée des Alpes à pied de Neuschwanstein à Bergame avec son épouse a donné lieu a son premier roman, L’opéra alpin, paru en 2015.

Gérard Guerrier, Alpini – De roc, de neige et de sang, 2017, éditions Glénat collection Hommes et montagnes, 263 pages, €19.99

e-book format Kindle, €9.99

Une autre chronique de ce roman parue dans Libération

Et dans Babelio

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Michel Déon, Les trompeuses espérances

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Prenez un lieu magique, ici Positano en Campanie, non loin de Naples ; prenez une femme dont le visage vous a marqué un jour, vous ne parlerez pas d’elle mais elle vous inspire ; prenez votre expérience de toutes les femmes, car vous êtes écrivain et vous avez 36 ans. Cela donne un roman sur l’amour, ses espoirs et ses déceptions, ses espérances, mais trompeuses.

Ecrit en 1955 mais intemporel, ce roman met en scène Olivier, un jeune prof qui n’a jamais vraiment aimé, tombé brutalement sous le charme d’Inès, rencontré par le plus grand des hasards dans la rue alors que l’un de ses élèves de troisième, Ballu, a fait tomber par inadvertance le carton à dessins qu’elle portait. Olivier baisera la mère de Ballu, danseuse nue dans un cabaret de Montmartre, mais là n’est pas le sujet – juste pour montrer qu’Olivier n’est pas niais.

Tout commence en Italie, dans un lieu qui pourrait être Positano, où un crime vient d’être commis sur la plage…

Je ne vous raconte pas l’intrigue, car ce serait déflorer le sujet, même si le sujet reste quand même Inès, déflorée elle-même depuis longtemps. Mais je vous en dis peut-être déjà trop… Olivier tombé en amour accompagne Inès dans la rue jusqu’à son cours de dessin – où il s’inscrit aussi. Ainsi commence une idylle. Mais au chapitre deux.

Hésitations, retours en arrières, repentirs, Olivier l’amoureux, qui raconte son histoire pour s’en purger l’âme, n’a rien du cartésien linéaire et logique qu’il affecte de paraître. Au Canada où il s’est exilé pour fuir cette histoire, il confie sa confession hachée au manuscrit, souffrant dans son orgueil de jeune homme comme dans sa pudeur d’amour pur.

Hors époque, égocentré, ce roman a pour sujet le désir. Au beau milieu des années 1950 « engagées » de la littérature, cette désinvolture irrite les intellos. Mais elle prouve que c’est ainsi que l’on passe le temps. Car ce roman d’amour a passé les années et se lit encore avec bonheur.

Se succèdent les descriptions psychologiques qui font les délices de ceux qui aiment l’humain. Comme sur le métier de prof : « Ceux qui voient l’enseignement de l’extérieur ne savent pas à quel point il est un bain de jeunesse perpétuelle. (…) La gaieté, la brusquerie, la sottise, la maladresse et la confiance des garçons restent d’extraordinaires stimulants » p.33. Il faut rappeler que les classes n’étaient pas mixtes. Ou sur la gent femelle : « La force de beaucoup de femmes tient non pas à leur duplicité, mais à leur multiplicité, à ce don spécial qu’elles ont de se réincarner dans un autre personnage sans nous prévenir » p.112.

Ou les évocations de lieux, toujours incisives : « Comment j’ai pu aimer Montmartre, je me le demande encore. Ces rues noires, ces squares pauvres, cette populace crapuleuse, ces petits rentiers malingres, ces bars tapageurs et les enseignes – désolées et désolantes en plein jour – des cabarets n’ont pas grand-chose à voir avec mes goûts » p.34. Il faut rappeler que le tourisme de masse n’a pas encore investi l’endroit.

Encore ces fantasmes érotiques, l’été la nuit dans la pinède… « Cette nuit-là, j’osais ouvrir de nouveau le chemisier qu’elle avait reboutonné après notre halte en haut de la côte. Elle ne se défendit pas et je retrouvais le sein tiède qui ne palpitait plus. Dans le creux de ma main, il durcit avec une ferveur qui me bouleversa. Visage renversé, Inès respirait plus vite. (…) Je baisais son torse nu. Il avait encore le goût de sel du bain de l’après-midi » p.54.

Sensuel, fouillé, douloureux – un bon romanesque qui n’a pris aucune ride. Les ingrédients du roman qui plaît restent les mêmes de nos jours, selon les lecteurs interrogés : de la passion, du sexe et une intrigue policière.

Michel Déon, Les trompeuses espérances, 1956 revu 1990, Folio 1993, 159 pages, €6.60

e-book format Kindle, 2016, €6.49

Les œuvres de Michel Déon sur ce blog

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Michel Déon, Tout l’amour du monde

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Jeune auteur (né en 1919), passé par l’Action française et par la guerre comme engagé volontaire dans l’infanterie en 1940, Michel Déon lorsqu’il écrit ce livre n’aime pas l’après-guerre française communiste et petite-bourgeoise. La grandeur lui manque, les tripotages politiciens le débectent, la décolonisation honteuse lui fait mal. Il a soif de bonheur, de liens humains, d’amour. Pour des revues littéraires il voyage, plus à son aise intérieur dans l’exil que dans la grisaille parisienne, dans les rencontres éphémères que dans l’atmosphère d’envie du minable milieu des « écrivains » nouveaux du temps.

Il faut dire que la France intello s’enfume alors aux grands mots, encense Staline-le-Grand, se soumet aux dogmes du marxisme en trois minutes – comme Sartre et Beauvoir, que l’on croyait intelligents. Michel Déon se dit « un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le cœur plus que l’esprit » p.182*. C’est dire son décalage, à l’époque, avec la doxa littéraire.

Ce roman est issu des expériences réelles en voyage, mais est devenu une réalité rêvée. Commencé comme une suite de lettres à de douces amies, il se poursuit sur un ton plus personnel – probablement le meilleur du livre. Mais, de pays en pays, de femme en femme, d’expériences en histoires, l’auteur révèle un insatiable appétit de vivre. Et c’est cela qui reste, cette jeunesse des sens et du cœur, cet esprit ouvert à tout ce qui est humain, vivant ou mort, chair féminine ou peinture italienne. Il cite comme son harmonie femme la Marie-Madeleine du Pérugin et la sainte Cécile de Raphaël – plus une jeune tenancière de bodega dans l’île de Formentera. « Il n’est pas rare dans les coins les plus perdus de rencontrer un enfant dont la beauté confond, de ces êtres nés par miracle dans des maisons sordides, des caves tristes, des fermes puantes. Leur grâce est inexplicable. Il s’agit là d’un des mystères de la création. Mais repasse-t-on quelques années plus tard, le visage du garçon s’est bourrelé de barbe, la taille de la fille s’est épaissie. (…) Le miracle n’a pas duré » p.200. Ainsi médite-t-il sur l’éphémère après cette rencontre.

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« Puisqu’il est impossible de se passer des femmes, autant les aimer (ce qui est plus généreux que de les épouser), le leur dire (ce qui est une autre affaire que de les dominer) et ne pas lésiner sur les qualités qu’on leur prête (ce qui facilite les rapports humains » p.22. L’auteur évoque l’Italie, Rio, le Maroc, les Etats-Unis, Paris, l’Escorial ; il conte des anecdotes et dit ses rencontres des années 1953 à 1955 ; il insère une nouvelle qu’il recycle ou invente à mesure, celle du beau Manfred qui ne sait pas aimer la Rose à sa portée mais idéalise toujours une Princesse évanescente ou une belle inconnue venue se baigner nue la nuit dans le lac. Il poursuit par des souvenirs directs de 1956 à 1960 dans la seconde partie.

« Je n’ai jamais bien étudié de près mon processus de création. Je sais seulement que je n’invente rien à partir de rien, qu’il me faut des visages réels pour mes personnages les plus fictifs, même si ce qu’ils deviennent ensuite n’a plus grand rapport avec la réalité » p.109. L’écriture a une puissance de transfiguration qui crée la littérature : « ce que nous avons dit est plus vrai que ce que nous avons vu. On risque gros à retrouver une réalité que, comme un miroir, l’imagination a réfléchie » p.215. Ce pourquoi celui qui écrit trop neutre, au ras du réel, reste plat.  Michel Déon a besoin de s’imprégner avant de recréer. Il veut s’imbiber par tous les sens, avec la gourmandise de la jeunesse et l’appétit d’une austérité forcée par l’époque des dictateurs. « J’entends vivre la Grèce avant de l’épuiser. Voilà déjà sur mes lèvres le goût de l’ouzo, du résiné, du tabac d’Orient, des loukoums, des brochettes d’agneau, des feuilles de vigne farcies, de l’huile douce comme du miel, du miel doux comme de l’huile et parfumé au thym, de toute cette cuisine forte et sensuelle qui prédispose au nirvana » p.181. Il s’établira dans l’île grecque de Spetsai après 1959.

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Si l’auteur est de droite, il n’est clairement pas fasciste, comme l’amalgame gauchiste l’exige inéluctablement. Aucun engouement fasciste « ne résiste deux minutes à une confrontation avec le fascisme rouge ou rose qui monte la garde à la frontière où finit l’Europe d’autrefois », écrit-il au dernier chapitre, lors d’un voyage dans la Yougoslavie de Tito en 1960. « Quelle que soit sa couleur, le fascisme finit toujours par être intolérable, non du fait du chef, mais de ses plus bas exécutants, de ses gendarmes. Le gendarme est bête. C’est sa fonction. Sans cela, comme dirait Monsieur de la Palice, il ne serait pas gendarme » note p.306.

A l’administration, l’auteur préfère la conversation ; à la règle, la sensualité ; au rigorisme, l’amour. « Il n’a rien été inventé encore qui remplace l’amour et, mieux encore que l’amour, l’idée que nous nous en faisons et, mieux encore que cette idée, le besoin que nous en éprouvons », écrit-il p.256 (je replace les virgules dans le bon ordre, l’auteur étant fâché avec la juste ponctuation). Ce pourquoi toute époque qui redevient moraliste, rigoriste, censeur – préfigure le fascisme. Remplacer l’exubérance par la discipline, les sentiments vécus par la morale abstraite, l’imagination par le devoir, appauvrit. Les sens, les affects et l’esprit sont mis en laisse, tenus par un dogme, qu’il soit clérical ou idéologique ; les personnalités sont formatées pour le collectif. Au détriment de tout ce qui jaillit, aime et pense. Au détriment de la vie même.

Or ce monde-là revient, par peur du présent méchant et de l’avenir angoissant, par effroi de se perdre. Tout change, tout bouge, tout vit, nait, grandit et meurt – désirer figer le temps est inepte. Toute réaction conservatrice va contre la vie, la joie, l’amour. Michel Déon, que l’on commençait à oublier avant sa mort toute récente, est bien d’actualité. Sa génération, éclipsée par celle des baby-boomers après 1968, montre la voie à ces rassis de leur jeunesse, à la société frileuse qui revient, comme en 1940.

Michel Déon, Tout l’amour du monde, 1955 et 1960, la Table Ronde Petite vermillon 2011, €8.70

* Les numéros des pages cités sont ceux de l’édition Folio 1978.

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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Pline l’Ancien, Histoire naturelle

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Cette « somme » du monde romain qui visait à englober tout le savoir humain depuis les origines, ressemble étonnamment à l’ambition actuelle de Google d’informatiser tout ce qui existe. L’empire romain avait une vision aussi universelle que l’empire américain : le temps long explique beaucoup de choses – si l’on prend la peine de la hauteur, attitude très rare hélas de nos jours. Les Etats-Unis sont la pointe avancée de l’Occident issu des Grecs et des Romains, via le christianisme. Ce dernier, croyance totalitaire comme tout pouvoir qui tend au monopole, a su préserver certains ouvrages classiques, comme celui-ci (mais en a brûlé d’autres pas dans sa ligne !).

Pline est dit « l’Ancien » parce que son neveu s’appelle Pline lui aussi – qu’on a surnommé le Jeune. Tout ce que l’on sait de l’Ancien vient du Jeune, notamment qu’après avoir passé chez un ami la nuit du 25 août 79 de notre ère (ou peut-être fin octobre), Pline est réveillé par un séisme. Le Vésuve est à nouveau en éruption. Commandant de la flotte de Misène, Pline a organisé les secours sur Pompéi et Herculanum. Mais cette nuit-là, bien que soutenu par deux esclaves, il s’effondre sur la plage, étouffé par la fumée (ou victime d’une crise cardiaque). Il n’avait que 56 ans.

Pline a écrit de nombreux livres, mais son Histoire naturelle est restée par son ampleur (37 livres écrits après 2000 volumes lus de 100 auteurs et 20 000 faits collationnés). Son ambition était de compiler et d’analyser tous les écrits disponibles pour établir une encyclopédie du savoir de son temps avec, pour étalon, le citoyen romain. Sa description va de l’astronomie aux pierres précieuses en passant par la géographie, l’anthropologie, les animaux et les plantes, l’agriculture et la médecine, la peinture, la sculpture et les métaux. Cette encyclopédie du savoir de son temps est restée célèbre – et utilisée – durant 1500 ans ! Buffon en a repris le dessein dans son Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789.

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Nous gardons de Pline les anecdotes comme celle de Poppée se baignant dans le lait d’ânesse (Livre XII, répété Livre XXVIII), les druides vêtus de blanc au sixième jour de la lune coupant d’une serpe d’or le gui en haut des arbres (Livre XVII p.766), Cincinnatus labourant « nu » son champ (pour encourager la fertilité) lorsqu’un messager lui apporte la dictature (Livre XVIII p.835), le jeune homme de Cnide qui fit l’amour avec la statue qu’a sculpté Praxitèle de Vénus (Aphrodite) pour son temple « une tache signala son désir », de même pour un Cupidon (Eros) praxitélien à Parium où « Alcétas de Rhodes en tomba (…) amoureux et laissa également sur lui une trace semblable de son amour » (Livre XXXVI p.1647), la vertu de l’ail de chasser le ténia, les bienfaits du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, du lait de chèvre, de la graisse de porc, de la pomme, du chou et autres petits faits tenus encore aujourd’hui pour vrais dans les publications « de nature ».

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« L’acte vénérien (…) rétablit (…) les athlètes engourdis et fait revenir la voix quand, de claire, elle est devenue sourde. Il guérit aussi les douleurs lombaires, l’affaiblissement de la vue, le dérangement de l’esprit et la mélancolie » (Livre XXVIII p.1312). A conseiller donc aux pères pour réveiller leurs garçons, tandis que « La crotte de chèvre calme les petits enfants agités, surtout les filles, si on leur attache sur le corps dans un morceau de tissu » (Livre XXVIII p.1362). « Des œufs de chouette, administrés pendant trois jours dans du vin aux ivrognes, les dégoûtent de ce vin » (Livre XXX p.1435). « Le gland de hêtre rend le porc gai, sa chair facile à cuire, légère et bonne pour l’estomac » (Livre XVI p.717).

C’est un plaisir de lire l’écriture précise et directe de Pline, souvenir du latin au collège mais aussi beauté de la langue qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Droit au but, comme le soldat romain ; la logique avant tout, la magie évoquée mais avec doute, quand il ne la dénonce pas comme maléfique (Livre XXV p.1191). « Au caprifiguier, on prête encore une vertu médicinale prodigieuse : si un garçon impubère brise un rameau et arrache avec les dents son écorce enflée, la moelle elle-même, attachée sur le corps avant le lever du soleil, empêcherait l’apparition des écrouelles » (Livre XXIII p.1131). Il cherche « la cause et la raison des choses » (Livre XVIII p.836) mais se moque un peu des choses « prodigieuses »…

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Pline décrit une civilisation de la nature faite pour l’homme. Cet anthropocentrisme sera repris par le christianisme et aboutira à la formule honnie des écolos : « l’Homme maître et possesseur de la nature ». Le mot de Descartes vient du monde romain, plus pratique que le grec et moins hanté par l’au-delà que l’égyptien. Mais les Romains du temps sont de fait très proches de la nature, ils observent le mouvement des astres pour se guider en mer et les effets des plantes pour se guérir des morsures de serpent ou de chien, ou des fièvres. Ils veulent des enfants « de bel esprit et de belles formes » comme des animaux garnis de laine et emplis de lait. Avis aux politiciens, même d’aujourd’hui : « Assurément, la culture repose sur le travail, et non sur les dépenses, et c’est pourquoi nos aïeux disaient que ce qui fertilise le mieux un champ, c’est l’œil du maître » (Livre XVIII p.841).

Pline n’est pas chrétien (la secte émerge à peine du chaos palestinien et aucun disciple n’a encore écrit d’Evangile) ; il nous livre donc le monde avant la croyance, dans sa fraîcheur et son panthéisme stoïcien. Car l’auteur est adepte de la rigueur ; pour lui, la vertu est de tout un peu mais rien de trop. « Le vin en quantité modérée est bon pour les nerfs, en excès il leur nuit » (Livre XXIII p.1110). Il vilipende les excès de perles des snobinardes (et snobinards) de son temps comme l’avidité en or des spéculateurs qui amassent. Il ne veut pas changer les hommes (ils sont ce qu’ils sont) mais se changer soi (par l’étude et la discipline). « Il est question de la nature des choses, c’est-à-dire de la vie », expose-t-il dans sa Préface (Livre I) ; « donner à toute chose de la nature et à la nature tout ce qui lui revient ».

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Pour lui, la terre est un globe (contrairement à la croyance médiévale qui suivra – comme quoi le « progrès » est loin d’être linéaire…), mais « l’univers tourne autour d’elle » (Livre II) et « le soleil est l’âme du monde ». « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est la voie vers la gloire éternelle », n’hésite-t-il pas à dire au Livre II, p.71). Rendre service – dans ce monde ci – c’est se ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain, donc s’élever au niveau des divinités. Car « Dieu » lui-même (la divinité au sens romain) ne peut pas tout : « il ne peut, même s’il le voulait, se donner lui-même la mort (…) ni faire en sorte que celui qui a vécu n’ait pas vécu. (…) Il n’a aucun droit sur les faits passés excepté celui de les oublier (…) il ne peut pas faire en sorte que deux fois dix ne fassent pas vingt (…) Tout cela atteste sans aucun doute la puissance de la nature et montre que c’est elle que nous appelons ‘Dieu’ » p.72-73. Quant à l’âme, « Tout le monde se trouve, après le dernier jour, dans le même état qu’avant le premier : ni le corps ni l’âme n’ont plus de sentiment après la mort qu’avant la naissance. C’est en effet la même vanité qui se projette encore dans le futur et qui, se mentant à elle-même, s’attribue une vie même après la mort » (Livre VII p.356).

Le meilleur endroit sur la terre est l’Italie romaine, « terre qui est à la fois la fille et la mère de toutes les terres, qui a été choisie par la puissance des dieux pour rendre le ciel lui-même plus brillant, rassembler des empires épars, adoucir les mœurs, réunir dans une communauté de langage et de conversation les langues discordantes et sauvages de tant de peuples, donner la civilisation aux hommes, bref, pour devenir la patrie unique de toutes les nations du monde entier » (Livre III p.151). Cet universalisme romain est bien le même qui a été repris par les Lumières et qui anime aujourd’hui encore tous les humanitaires, sans-frontières et partisans d’une république planétaire. Un universalisme occidental – et de nulle part ailleurs – ce que mettent en cause non sans raison les civilisations qui émergent : les Chinois, les Indiens, les Nigérians, les Arabes…

De même qu’a été repris du monde romain ce que nous avons par la suite appelé le libéralisme, fondé sur la liberté des échanges. Pline écrit au début du Livre XIV : « Qui en effet n’admettrait point qu’en mettant en communication le monde entier, la majesté de l’Empire romain a fait progresser le genre humain, grâce au commerce des marchandises et à l’union apportée par une paix heureuse, et que toutes les productions, même celles qui étaient cachées auparavant, sont devenues d’usage courant ? » p.645. Civiliser, c’est échanger ; la liberté est forte sous l’empire et la dictature n’est que passagère, pour passer un cap.

Malheur de l’être humain, tourmenté de liberté parce non programmé par la nature : « Les autres êtres sentent quelle est leur nature propre, les uns exploitent la souplesse de leurs membres, d’autres la rapidité de leur vol, d’autres encore nagent : l’homme, lui, ne sait rien, rien sans un apprentissage, ni parler, ni marcher, ni se nourrir : bref, de par sa nature, il ne sait rien faire d’autre spontanément que pleurer ! » (Livre VII p.312). D’où les utopies qui ont constamment fleuri pour réconcilier l’Homme avec sa propre nature – et avec la nature – comme celle de Marx, qui sévit encore chez les gauchistes devenus écolos de combat. Apprendre ou dresser ? Tout le débat subsiste.

Ce livre très ancien apparaît étonnamment moderne. Certes, rares seront ceux qui liront ces pages d’un bout à l’autre comme je l’ai fait, mais picorer ici ou là selon les thèmes et les envies (un index des notions et des noms y aide) est une plongée salubre dans un univers qui est le nôtre, avant le nôtre, et qui nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos croyances actuelles et notre vision occidentale du monde.

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 77 ap. JC, Gallimard la Pléiade édition Stéphane Schmitt 2013, 2130 pages, €79.00

Edition partielle en traduction ancienne Littré en 421 pages, e-book format Kindle, €0.99

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