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Pline l’Ancien, Histoire naturelle

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Cette « somme » du monde romain qui visait à englober tout le savoir humain depuis les origines, ressemble étonnamment à l’ambition actuelle de Google d’informatiser tout ce qui existe. L’empire romain avait une vision aussi universelle que l’empire américain : le temps long explique beaucoup de choses – si l’on prend la peine de la hauteur, attitude très rare hélas de nos jours. Les Etats-Unis sont la pointe avancée de l’Occident issu des Grecs et des Romains, via le christianisme. Ce dernier, croyance totalitaire comme tout pouvoir qui tend au monopole, a su préserver certains ouvrages classiques, comme celui-ci (mais en a brûlé d’autres pas dans sa ligne !).

Pline est dit « l’Ancien » parce que son neveu s’appelle Pline lui aussi – qu’on a surnommé le Jeune. Tout ce que l’on sait de l’Ancien vient du Jeune, notamment qu’après avoir passé chez un ami la nuit du 25 août 79 de notre ère (ou peut-être fin octobre), Pline est réveillé par un séisme. Le Vésuve est à nouveau en éruption. Commandant de la flotte de Misène, Pline a organisé les secours sur Pompéi et Herculanum. Mais cette nuit-là, bien que soutenu par deux esclaves, il s’effondre sur la plage, étouffé par la fumée (ou victime d’une crise cardiaque). Il n’avait que 56 ans.

Pline a écrit de nombreux livres, mais son Histoire naturelle est restée par son ampleur (37 livres écrits après 2000 volumes lus de 100 auteurs et 20 000 faits collationnés). Son ambition était de compiler et d’analyser tous les écrits disponibles pour établir une encyclopédie du savoir de son temps avec, pour étalon, le citoyen romain. Sa description va de l’astronomie aux pierres précieuses en passant par la géographie, l’anthropologie, les animaux et les plantes, l’agriculture et la médecine, la peinture, la sculpture et les métaux. Cette encyclopédie du savoir de son temps est restée célèbre – et utilisée – durant 1500 ans ! Buffon en a repris le dessein dans son Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789.

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Nous gardons de Pline les anecdotes comme celle de Poppée se baignant dans le lait d’ânesse (Livre XII, répété Livre XXVIII), les druides vêtus de blanc au sixième jour de la lune coupant d’une serpe d’or le gui en haut des arbres (Livre XVII p.766), Cincinnatus labourant « nu » son champ (pour encourager la fertilité) lorsqu’un messager lui apporte la dictature (Livre XVIII p.835), le jeune homme de Cnide qui fit l’amour avec la statue qu’a sculpté Praxitèle de Vénus (Aphrodite) pour son temple « une tache signala son désir », de même pour un Cupidon (Eros) praxitélien à Parium où « Alcétas de Rhodes en tomba (…) amoureux et laissa également sur lui une trace semblable de son amour » (Livre XXXVI p.1647), la vertu de l’ail de chasser le ténia, les bienfaits du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, du lait de chèvre, de la graisse de porc, de la pomme, du chou et autres petits faits tenus encore aujourd’hui pour vrais dans les publications « de nature ».

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« L’acte vénérien (…) rétablit (…) les athlètes engourdis et fait revenir la voix quand, de claire, elle est devenue sourde. Il guérit aussi les douleurs lombaires, l’affaiblissement de la vue, le dérangement de l’esprit et la mélancolie » (Livre XXVIII p.1312). A conseiller donc aux pères pour réveiller leurs garçons, tandis que « La crotte de chèvre calme les petits enfants agités, surtout les filles, si on leur attache sur le corps dans un morceau de tissu » (Livre XXVIII p.1362). « Des œufs de chouette, administrés pendant trois jours dans du vin aux ivrognes, les dégoûtent de ce vin » (Livre XXX p.1435). « Le gland de hêtre rend le porc gai, sa chair facile à cuire, légère et bonne pour l’estomac » (Livre XVI p.717).

C’est un plaisir de lire l’écriture précise et directe de Pline, souvenir du latin au collège mais aussi beauté de la langue qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Droit au but, comme le soldat romain ; la logique avant tout, la magie évoquée mais avec doute, quand il ne la dénonce pas comme maléfique (Livre XXV p.1191). « Au caprifiguier, on prête encore une vertu médicinale prodigieuse : si un garçon impubère brise un rameau et arrache avec les dents son écorce enflée, la moelle elle-même, attachée sur le corps avant le lever du soleil, empêcherait l’apparition des écrouelles » (Livre XXIII p.1131). Il cherche « la cause et la raison des choses » (Livre XVIII p.836) mais se moque un peu des choses « prodigieuses »…

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Pline décrit une civilisation de la nature faite pour l’homme. Cet anthropocentrisme sera repris par le christianisme et aboutira à la formule honnie des écolos : « l’Homme maître et possesseur de la nature ». Le mot de Descartes vient du monde romain, plus pratique que le grec et moins hanté par l’au-delà que l’égyptien. Mais les Romains du temps sont de fait très proches de la nature, ils observent le mouvement des astres pour se guider en mer et les effets des plantes pour se guérir des morsures de serpent ou de chien, ou des fièvres. Ils veulent des enfants « de bel esprit et de belles formes » comme des animaux garnis de laine et emplis de lait. Avis aux politiciens, même d’aujourd’hui : « Assurément, la culture repose sur le travail, et non sur les dépenses, et c’est pourquoi nos aïeux disaient que ce qui fertilise le mieux un champ, c’est l’œil du maître » (Livre XVIII p.841).

Pline n’est pas chrétien (la secte émerge à peine du chaos palestinien et aucun disciple n’a encore écrit d’Evangile) ; il nous livre donc le monde avant la croyance, dans sa fraîcheur et son panthéisme stoïcien. Car l’auteur est adepte de la rigueur ; pour lui, la vertu est de tout un peu mais rien de trop. « Le vin en quantité modérée est bon pour les nerfs, en excès il leur nuit » (Livre XXIII p.1110). Il vilipende les excès de perles des snobinardes (et snobinards) de son temps comme l’avidité en or des spéculateurs qui amassent. Il ne veut pas changer les hommes (ils sont ce qu’ils sont) mais se changer soi (par l’étude et la discipline). « Il est question de la nature des choses, c’est-à-dire de la vie », expose-t-il dans sa Préface (Livre I) ; « donner à toute chose de la nature et à la nature tout ce qui lui revient ».

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Pour lui, la terre est un globe (contrairement à la croyance médiévale qui suivra – comme quoi le « progrès » est loin d’être linéaire…), mais « l’univers tourne autour d’elle » (Livre II) et « le soleil est l’âme du monde ». « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est la voie vers la gloire éternelle », n’hésite-t-il pas à dire au Livre II, p.71). Rendre service – dans ce monde ci – c’est se ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain, donc s’élever au niveau des divinités. Car « Dieu » lui-même (la divinité au sens romain) ne peut pas tout : « il ne peut, même s’il le voulait, se donner lui-même la mort (…) ni faire en sorte que celui qui a vécu n’ait pas vécu. (…) Il n’a aucun droit sur les faits passés excepté celui de les oublier (…) il ne peut pas faire en sorte que deux fois dix ne fassent pas vingt (…) Tout cela atteste sans aucun doute la puissance de la nature et montre que c’est elle que nous appelons ‘Dieu’ » p.72-73. Quant à l’âme, « Tout le monde se trouve, après le dernier jour, dans le même état qu’avant le premier : ni le corps ni l’âme n’ont plus de sentiment après la mort qu’avant la naissance. C’est en effet la même vanité qui se projette encore dans le futur et qui, se mentant à elle-même, s’attribue une vie même après la mort » (Livre VII p.356).

Le meilleur endroit sur la terre est l’Italie romaine, « terre qui est à la fois la fille et la mère de toutes les terres, qui a été choisie par la puissance des dieux pour rendre le ciel lui-même plus brillant, rassembler des empires épars, adoucir les mœurs, réunir dans une communauté de langage et de conversation les langues discordantes et sauvages de tant de peuples, donner la civilisation aux hommes, bref, pour devenir la patrie unique de toutes les nations du monde entier » (Livre III p.151). Cet universalisme romain est bien le même qui a été repris par les Lumières et qui anime aujourd’hui encore tous les humanitaires, sans-frontières et partisans d’une république planétaire. Un universalisme occidental – et de nulle part ailleurs – ce que mettent en cause non sans raison les civilisations qui émergent : les Chinois, les Indiens, les Nigérians, les Arabes…

De même qu’a été repris du monde romain ce que nous avons par la suite appelé le libéralisme, fondé sur la liberté des échanges. Pline écrit au début du Livre XIV : « Qui en effet n’admettrait point qu’en mettant en communication le monde entier, la majesté de l’Empire romain a fait progresser le genre humain, grâce au commerce des marchandises et à l’union apportée par une paix heureuse, et que toutes les productions, même celles qui étaient cachées auparavant, sont devenues d’usage courant ? » p.645. Civiliser, c’est échanger ; la liberté est forte sous l’empire et la dictature n’est que passagère, pour passer un cap.

Malheur de l’être humain, tourmenté de liberté parce non programmé par la nature : « Les autres êtres sentent quelle est leur nature propre, les uns exploitent la souplesse de leurs membres, d’autres la rapidité de leur vol, d’autres encore nagent : l’homme, lui, ne sait rien, rien sans un apprentissage, ni parler, ni marcher, ni se nourrir : bref, de par sa nature, il ne sait rien faire d’autre spontanément que pleurer ! » (Livre VII p.312). D’où les utopies qui ont constamment fleuri pour réconcilier l’Homme avec sa propre nature – et avec la nature – comme celle de Marx, qui sévit encore chez les gauchistes devenus écolos de combat. Apprendre ou dresser ? Tout le débat subsiste.

Ce livre très ancien apparaît étonnamment moderne. Certes, rares seront ceux qui liront ces pages d’un bout à l’autre comme je l’ai fait, mais picorer ici ou là selon les thèmes et les envies (un index des notions et des noms y aide) est une plongée salubre dans un univers qui est le nôtre, avant le nôtre, et qui nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos croyances actuelles et notre vision occidentale du monde.

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 77 ap. JC, Gallimard la Pléiade édition Stéphane Schmitt 2013, 2130 pages, €79.00

Edition partielle en traduction ancienne Littré en 421 pages, e-book format Kindle, €0.99

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Henry James, Un portrait de femme

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Premier « grand » roman de l’auteur, l’intrigue se réduit à un portrait en situation. Isabel Archer, orpheline ramenée d’Amérique par sa tante qui vit en Angleterre, se veut idéaliste, libre et indépendante – à l’américaine. Elle va trouver dans la vieille Europe l’illusion de la beauté et l’amère réalité du mariage. Car cette féministe avant la lettre, révolutionnaire du Nouveau monde en butte à la féodalité patriarcale de l’Ancien, se laisse aveugler par l’Idéal sans mesurer aucunement les rapports réels de classe ni d’argent.

Le lecteur ne peut pas aimer Isabel ; elle ne s’aime pas elle-même en se faisant une idée à la fois trop haute et trop épurée d’elle-même. Elle se croit intelligente, elle se laisse manœuvrer ; elle se croit lucide, elle ne décèle pas le dissimulé ; elle se croit souveraine, elle s’enferme dans le devoir social. Elle est pétrie de contradictions et ne s’en rend même pas compte : charmante et indécise, volontaire et passive, active et fataliste, éprise de culture et profondément ignorante, capable et se fourvoyant sans cesse dans des impasses. « Isabel était sans doute fort encline au péché d’orgueil ; elle passait souvent en revue avec complaisance le champ de sa propre nature et avait tendance à tenir pour acquis, sur des bases fort minces, qu’elle avait raison ; il lui arrivait souvent de s’admirer impulsivement » p.757 Pléiade. Cet orgueil d’impulsion va causer sa perte. Car Isabel est incapable d’exister, sans cesse le jouet de désirs qu’elle ne peut satisfaire, névrotiquement sur ses gardes, ne choisissant que par défaut, en réaction ou en négatif. Elle est absente de son destin – un comble pour une Américaine qui révère l’indépendance !

L’auteur aime à peindre à loisir les profondeurs psychologiques des êtres. Il s’étale avec des raffinements de détails page après page, passant d’un acteur à l’autre, faisant dévoiler par l’un les ressorts de l’autre. Il construit son roman à partir d’un personnage dont il explore les facettes. Ce pourquoi l’action est presque inexistante, le décor déplaçant surtout les états psychologiques de la femme en portrait : l’Amérique où elle s’étiole, l’Angleterre où elle se révèle, Florence où elle s’enferme. Les personnages sont presque tous expatriés yankees en Europe ; ils ne font rien et se contentent de jouir : Touchett père est un banquier qui a réussi, Osmond un esthète ravi de lui-même. Par contraste, le prétendant Goodword est un industriel héritier qui dirige avec succès ses entreprises, Henrietta Stackpoole une journaliste éprise de véracité et de pittoresque qui n’hésite jamais à aller enquêter sur place. Isabel n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces mondes : elle se voudrait active et positive, elle se laisse aller à la vacuité et à la dépendance.

En Angleterre, dans le château de Gardencourt où réside sa tante, elle rencontre Ralph son cousin. Il devient amoureux d’elle mais se sacrifie car il est très malade et mourra avant les dernières pages ; il aimerait que son ami lord Warburton épouse Isabel, et celui-ci est épris, mais la belle se refuse ; Goodword, son promis d’Amérique, la relance jusqu’en Europe, elle ne veut pas de lui, pas même de ses services. Qui alors ? Personne – Isabel rêve d’être libre.

C’est alors que le destin la favorise : le père de Ralph, sur le point de mourir, lui laisse un héritage conséquent, sur la demande instante de son fils. Isabel peut enfin réaliser son idéal : faire ce qu’elle veut. Son drame est qu’elle ne sait pas quoi faire. Après avoir voyagé parce que cela se fait, mais croquant les miles à toute vitesse comme par avidité, Isabel se retrouve sans but. Ayant échoué à Florence avec sa tante, elle se laisse prendre dans les rets d’une intrigante et de son ancien amant, qui ont une fille à doter et un train de vie à assumer.

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Osmond est le type même de l’oisif narcissique, esthète jusqu’au bout des ongles socialement inutile. Indifférent, misanthrope, il préfère sa collection d’objets aux mondanités ; paresseux, il ne gagne aucun argent et est frustré dans ses désirs d’accumuler. Il enrobe de sublime son insignifiance sociale – et apparaît moins « diabolique » que dans le film de Jane Campion tiré du roman. Son seul amour est sa fille, une gamine de 15 ans qu’il a soigneusement remisée au couvent pour qu’elle soit docile et ignore les tentations du monde. Culte de l’innocence et goût de l’ordre s’orchestrent pour assurer l’emprise paternelle, prélude à la sujétion au futur époux. Nous sommes dans le siècle bourgeois où le mariage est celui des intérêts du patrimoine, pas celui des sentiments de chaque être. Osmond est conventionnel, conservateur, égoïste. Il « limitait et bornait toutes choses ; (…) il ajustait, réglait, dirigeait leur manière de vivre. (…) Il était sans cesse à la recherche de l’effet, et ses effets étaient savamment calculés » p.1118. C’est un vaniteux, inexistant par lui-même : « il mesurait son succès à la seule aune de l’intérêt que le monde lui portait » p.1119.

Il veut faire faire à sa fille un « beau » (c’est-à-dire riche) mariage. Lui-même cède aux instances de la mystérieuse Madame Merle, veuve d’un commerçant suisse, qui veut le marier avec l’héritière idéaliste Isabel – je ne vous dévoile pas pourquoi. Osmond va donc déployer tous ses charmes pour ne pas la brusquer (il ne la désire pas) mais pour faire tomber dans son escarcelle ses 60 000 livres de rente. L’indépendante se laisse faire… aspirant au fusionnel.

Après avoir refusé ceux qui l’aimaient vraiment et l’auraient laissée libre, elle s’offre sans réfléchir aux belles manières d’un individu qui ne l’aime pas et n’en veut qu’à son argent. Seule la fille d’Osmond, Pantsy, se met à l’aimer – ce qui la lie. Elle se marie et ce lien devient pour elle un devoir. Même reconnaissant son erreur, même découvrant le complot, même malheureuse, elle ne veut pas se déjuger et assume son erreur pour le reste de sa vie. Après l’illusion puis le déni, la bêtise. Décidément, le lecteur ne peut pas aimer Isabel.

Au long de ces centaines de pages, Henry James alterne les tableaux d’exposition avec les scènes de théâtre. Il excelle à rendre les conversations mondaines et analyse de façon maniaque les ressorts psychologiques d’une décision. C’est tout l’intérêt qui demeure pour ce roman d’un monde révolu où les riches entre eux décidaient du sort du monde et n’avaient pour tout sentiment que leur intérêt pécuniaire, jouant avec les passions des autres par amusement. Ils savaient que « le devoir » et « les liens sacrés du mariage » empêcheraient de facto toute velléité de liberté. Un beau monde que ce monde ancien !… Avec l’explosion des réactions conservatrices et du retour aux religions, il revient.

Henry James, Un portrait de femme (A Portrait of a Lady), 1881, 10-18 2011, 688 pages, €10.20

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

DVD Portrait de femme de Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Barbara Hershey, Mary-Louise Parker, Martin Donovan, Filmédia 2010, €13.00 

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Pouzzoles et Solfatares

Nous prenons la Metropolitana jusqu’à Pouzzoles. Le train passe entre les immeubles denses des quartiers populaires. Les façades sont colorées, bien qu’elles n’aient pas été repeintes depuis des années, et du linge pend aux fenêtres. Rien de sordide, mais du familier, des pères en maillots de corps, des femmes en bigoudis, des garçons en seul short, pieds nus sur les balcons.

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A Pouzzoles, les Solfatares – ou champs Phlégréens (du grec brûler) – se trouvent à un quart d’heure de la gare à pied. Les Solfatares sont un cratère vide : une grande étendue de terre sans herbe, stérile, comme après un bombardement. Le nez perçoit une activité chimique intense, saturé qu’il est très vite de l’odeur du soufre et de l’anhydride sulfureux. Cela sent le cul et l’œuf pourri.

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La couleur du sol est grise, la matière est terne le plus souvent, jaune et brillante parfois, là où le soufre affleure. Les fumerolles à 162° qui sortent des pentes sont aussi étranges que celles qui sortent des interstices des rues à New-York, venues des profondeurs du métro.

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Au centre, s’étend un lac gris bouillonnant. Un geyser fuse parfois pour quelques secondes. La terre est chaude et odorante, comme en gestation. On y touche ici le mystère de la naissance, de la terre brute avant les plantes, les animaux et les hommes.

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C’est le monde souterrain qui affleure – l’Origine de toutes choses. Nous avons été créés de boue et nous retournerons poussière. Un circuit balise la visite et des bannières la foule. Des pancartes aux têtes de mort faites pour effrayer indiquent, en noir sur jaune vif, « pericolo » tous les dix mètres. Cela alarme les mères mais n’empêche pas les gamins mâles de fouiller dans les trous à fumerolles avec un long bâton. Comment empêcher tout jeune garçon normalement constitué de tremper son bâton dans tous les trous qu’il rencontre ? de jouer avec le feu ? de renvoyer la sempiternelle inquiétude de mère d’un « cause toujours » ? Le terrain est propice au symbolique et la sexualité mâle y prend des tournures nettement non-chrétiennes.

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Etant venus, ayant vus et ayant vécus, nous descendons dans la ville. L’amphithéâtre romain pour 40 000 spectateurs, très ruiné, laisse apercevoir sous les grilles de fer qui protègent son accès, un réseau souterrain compliqué. Le temple d’Auguste était sous le Duomo, détruit en 1964. On le dégage.

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Une rue en épingle à cheveux nous mène au port par une pente quasi naturelle, comme tous les chemins mènent à Rome. Le port est bien le seul lieu d’intérêt économique du site depuis l’antiquité. Il recevait la pêche du jour, mais aussi les marchandises du commerce.

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Nous passons devant des immeubles aux façades décrépites par les vapeurs sulfureuses, lézardées par les multiples secousses sismiques, surtout celles du terrible tremblement de terre de 1980.

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Mais chaque jour la terre bouge, s’écarte, se soulève. Le terrain est éminemment mouvant, ici. Les églises ne sont pas plus épargnées que les habitations, signe que Dieu, s’il existe, se moque pas mal de ces détails du culte. Quand le sol est en colère, rien ne l’arrête. C’est pourquoi les hommes sont fatalistes en ces régions ; ils profitent de la moindre occasion de bénéfice, même en marge de la loi : nul ne sait de quoi demain sera fait et il y a sur l’instant les enfants à nourrir. Le temple de Sérapis, près du port, est une cour carrée avec trois colonnes.

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Devant les barques bleues des pêcheurs est ouvert un marché aux poissons animé. Des poulpes tordent leurs tentacules dans les bassines plastiques. Un petit requin reste immobile, en rond dans l’espace étroit. L’eau glauque du port de pêche est presque sans rides ; trois garçons allongés sur le ponton pêchent au casier et à la ligne. Certains sont habillés, d’autres ne portent sur eux qu’une culotte et l’un d’eux est trempé d’avoir été débrouiller quelque filin coincé au fond de l’eau. Ses cheveux longs pendent comme des algues sur sa poitrine, laissant dégouliner un jus douteux qui trace une rigole gluante sur sa gorge et sur son ventre. De l’or brille à son cou, une fine chaîne sans médaille. Il a les yeux vert d’eau, le teint bruni, la chevelure filasse. Son corps est bien dessiné mais son air laisse entendre qu’il ne s’en laisse pas compter.

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Nous revenons à Naples par le même train qui va lontano. Un papa et son petit garçon de quatre ans font famille – gentillesse et gazouillis.

La récupération de nos bagages à l’hôtel ne nous prend que peu de temps. Nous prenons un taxi pour l’aéroport et nous prenons ainsi un bain de conduite locale dans les rues peu encombrées en ce jour férié (en italien festivo et pas feriale ! faux ami).

  • Première leçon : foncer.
  • Deuxième leçon : dès que se présente un obstacle vivant, klaxonner.
  • Troisième leçon : s’il n’en tient pas compte (mais seulement si), l’éviter habilement en le frôlant presque. Un rapide coup de volant au dernier moment est alors requis. Le piéton, le deux-roues ou autre automobile, doit nettement comprendre qu’il gêne, qu’il est inhabile et qu’il n’a pas à se trouver là, sur le chemin même des honnêtes gens qui – eux – travaillent.

Encore du théâtre. Nous repassons sous la tangentiale, ce périphérique suspendu, construit parfois au-dessus d’immeubles d’habitation de sept étages.

Nous sommes loin d’avoir épuisés les charmes de Naples en quelques jours. Le séjour était passionnant, par hasard à un moment important de la vie citadine, la coupe nationale de foot. Mais nous n’avons pas vu Cumes, Sorrente, Ischia, Procida, les villas amalfitaines. Ni à Naples même plusieurs églises et musées, nombre de ruelles – et toujours les gens. Naples a été fondée par les Grecs au 7ème siècle avant J-C et ces gens savaient vivre. Revenir, il le faudra. J’aime cette ville chaleureuse où – c’est si rare en nos contrées avares de sentiments – des gens sollicitent la faveur d’être photographiés !

FIN du voyage à Naples et Pompéi.

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Pompéi la vie et les mystères

Maison des Vettii. Sur une fresque, une jeune fille, les cheveux bouclés tenus par une résille, me regarde, pensive. Elle tient un calame et une tablette de cire. Peut-être écrit-elle des vers ? Elle s’est voulue ainsi, peinte depuis 2000 ans. Elle aussi est désormais en pension au musée.

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Tout comme ce délicieux Narcisse, si jeune qu’il ne connaît pas l’amour encore, et qu’ayant méprisé par ignorance le simple amour de la nymphe Echo, Némésis le condamne à n’aimer personne. Presque nu, la tunique défaite jusqu’au milieu des cuisses, il mire sa jeunesse dans l’eau limpide de la source. Il reste seul au monde, perdu dans son reflet. Le paysage, derrière lui, est esquissé, inutile. Il ne le voit pas, il ne le verra plus jamais, le pays est sec comme le garçon. Il prendra racine et deviendra fleur. Qui a jamais saisi avec autant de grâce cet âge autour de 13 ans, en fleur justement, qui hésite entre l’homme et l’enfant ?

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L’école, la palestre, les thermes, ainsi les garçons passaient-ils leurs jours. Ils se sont complus à se laisser illustrer, boxeur musculeux en mosaïque fier de sa carapace de chair, athlète couronné levant la coupe, peint devant un condisciple. Les plus grands vont au bordel et se laissent peindre dans la joie du plus simple appareil, tout entier aux jeux d’adultes.

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Les putains et leurs clients s’affairent, dans un érotisme robuste et juvénile, loin de cet opprobre bourgeois qui connote notre époque. Un mâle enfile gaillardement une femelle par derrière et tous deux sont sérieux, sacrifiant aux rites. Palmyre d’orient, Maria juive, Aglae grecque, Smyrina, proposent leurs charmes en graffitant leurs noms sur les murs. Ainsi se souvient-on encore d’elles. Deux amours nus bientôt pubères rêvent à la Femme en poussant Vénus dans sa coquille, aussi peu vêtue qu’une huître. Les désirs sont de beaux enfants nus, disait le poète. Mars égare sa main sous la tunique de Vénus, sur ces seins bien ronds, dodus, et cette caresse lui donne l’air rêveur, les lèvres entrouvertes. Eros, à poil se réjouit en voletant. Le bordel était un lieu où l’on savait user son existence dans le plaisir ; on ne savait que trop qu’elle est éphémère, et si fragile…

Des fresques de la maison des Vettii, ces riches commerçants, restent lumineuses et pleines de vie.

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La Villa des Mystères garde les siens depuis le 3ème siècle avant mais ses fresques sont magnifiques, d’une fraîcheur rare.

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Le sérieux s’y mêle intimement à la sensualité, comme si le sexe était une énigme qui donnait un sens à la mort, donc à la vie. Les orgies sont-elles nécessaires à la parousie, la présence de la divinité ? Se mettre hors de soi-même prépare sans doute aux plus profonds mystères.

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Les fresques représenteraient une initiation au culte dionysiaque du côté gauche, et la divinisation de Sémélé du côté droit, lui faisant face. 29 personnages s’y mêlent, dont un jeune garçon tout nu qui commence la scène en lisant le rituel sur papyrus : Dionysos s’éduque sous la surveillance de la prêtresse. Plus grand, dans la scène centrale, il est nu adossé à un siège, et se laisse caresser par une maîtresse.

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Suit Sémélé qui se prépare au mariage devant deux amours nus dont l’un tend un miroir et l’autre un arc. Il ne bande pas encore l’instrument, le mariage n’est pas consommé. Mais plus loin, tout est accompli : Sémélé grosse se tourne vers une femme portant thyrse, qui symbolise le bébé à naître. Une femme a l’air épouvantée, ou secrètement séduite, par la flagellation du dos nu offerte sur le mur en face. Le fouet figurerait la foudre qui tua Sémélé. Un silène enivre un jeune satyre avant de penser à le violer (cela se lit dans son regard). Agenouillée, une fille très jeune ouvre le panier « mystique » où se trouve… un phallus érigé. Elle sera fouettée par un personnage ailé, peut-être pour augmenter sa jouissance, ou pour lui prouver que le plaisir suprême, sur cette terre, ne va jamais sans quelque douleur ? On termine par la toilette de l’épouse mystique, aidée de deux amours nus. Elle attend, on ne sait quoi. Comme un « à suivre » qui laisse insatisfait.

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Un étal d’aujourd’hui, à la sortie de la Villa, vendait des copies de phallus ailés en bronze, pour aider à croire en sa fécondité. Les Italiens ne perdent jamais le nord du commerce.

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De retour à Naples, nous dînons au 1849, via Milano. Nous buvons un vin de Falerne rouge de sept ans, âge délicieux.

Pompéi : documentaires YouTube

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Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien

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Tiziano Vecellio, dit le Titien, était un peintre de Venise né en 1488. Cette biographie romancée lui rend hommage de façon un peu plate et – dit-on – avec des erreurs, mais ce qui importe est l’ambiance générale. L’auteur, né en 1922, n’est plus tout jeune et son récit s’en ressent, mais il fait passer une couleur qui met dans l’ambiance.

Chacun des 23 chapitres relate un moment de la vie du peintre ou un événement de la ville de Venise. L’auteur a pris le parti d’inventer un assistant du peintre, issu de la forêt proche comme lui, et à peu près du même âge. Ce Vincenzo Bastiani vivra aux côtés de Titien tout ce qui fait sa vie. Il se mariera comme lui, fera la fête en sa compagnie, aura des enfants comme lui, achètera une demeure comme lui. L’auteur en fait même le modèle qui servit à Saint-Sébastien. Ce récit conté par un observateur est astucieux en ce qu’il décale le personnage principal et le juge selon des critères contemporains.

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Très commerçante, vendant du sel et important des produits d’orient, la cité des doges ne connait de richesse que de négoce. Il lui faut pour cela des galères, des comptoirs et une paix suffisante. Or les Génois d’abord concurrencent le commerce du sel ; les Turcs ensuite, par haine religieuse des chrétiens, s’efforcent de prendre une à une les places fortes de Chypre, de la Crète et de Malte, tout en livrant une guerre de course et de pillage pour alimenter leurs marchés aux esclaves.

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Titien, par tempérament, voyage peu. Il peint beaucoup, sur commandes publiques, religieuses et privées. Sûr de lui et de son talent, il emploie des élèves dans son atelier qui lui préparent les toiles et affinent les détails. On a pu ainsi, sur la fin de sa vie, l’accuser de signer des œuvres qui n’étaient pas de sa main. Selon son biographe, cette rumeur était fort exagérée : c’était bien Titien qui concevait, dessinait, mettait les couleurs et les principaux traits ; ses élèves ne faisaient que peindre quelques détails, corrigés par le maître s’il lui plaisait.

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La mode est aux portraits, et Titien est réputé (Frédéric II Gonzague, Charles Quint, Paul III, Ranucio Farnese, Pietro Bembo, doge Andrea Gritti, Daniele Barbaro, Giulia Varano, Isabelle de Portugal).

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Mais les grands lui demandent aussi des scènes de bataille pour orner les lieux publics, et des scènes mythologiques pour orner leurs villas privées. Cela change un peu des scènes de curés où les caractères bibliques exigent la vêture jusqu’au menton sous peine de choquer l’Eglise et la vertu des voués au célibat. Mais son Assomption de la Vierge, en robe longue rouge et manteau drapé bleu, révolutionne la façon de voir la mort. Il en fait un passage entre la terre et le ciel, porté par les anges, sous l’œil du Vieux barbu qui trône, là-haut, au-dessus des nuages.

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Le XVe siècle est cependant moins prude, et le Pape lui-même laisse faire lorsque les attitudes mythologiques surgissent dans la peinture. Ce ne sont que femmes nues, mâles herculéens et éphèbes désirables.

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C’est la vie quotidienne de Venise offre sans cesse de telles mœurs – qui ne choquent que les Turcs islamisés. « J’ai vu parfois, lorsque de rares occasions m’ont contraint à me plonger dans la foule du carnaval, des groupes de paysannes, de jeunes pâtres ou forestiers proposer leurs services pour quelques bagattini sous les arcades des Procuratie ou celles, plus discrètes, de la Piazetta », dit le narrateur p.308. Il n’y aurait pas de meilleur remède pour la paix sociale que ce défoulement autorisé, car les églises se remplissent ensuite de tous les pécheurs repentis qui viennent à confesse et donnent pour le culte.

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Venise a ainsi encouragé les arts, tout au contraire de l’Espagne de Charles Quint et de Philippe II (rois qui commanderont plusieurs œuvres à Titien). « L’Inquisition veille à ce qu’il y ait toujours quelque part un bûcher prêt à être allumé » pour les artistes qui oseraient attenter à la pruderie catholique.

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Comme quoi il ne peut y avoir d’art véritable sans libertés – ni sans richesse. Car ce sont les nobles enrichis dans le commerce, et les églises ou couvents enrichis par les dons des nobles enrichis dans le commerce, qui ont commandé fresques et peintures, et porté la gloire de Venise dans les siècles.

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Titien apprend à 10 ans la couleur auprès du mosaïste Sebastiano Zuccato, avant de passer à la peinture dans l’atelier des frères Gentile et Giovanni Bellini. Il noue là une amitié avec Giorgione. Mais Titien est surtout expert en portrait et habile en couleurs. Il noie le trait sous la nuance et joue avec la lumière. Souvent, le dessin initial n’est qu’esquissé et ligne est couverte progressivement par le colorito, touches ponctuelles de couleurs nouvelles qui définissent et fondent les formes, estompant les transitions. Vasari fera son portrait écrit, tandis que l’Arioste le louange dans ses lettres satiriques sur la bonne société.

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Contrairement à beaucoup en son temps, Titien était porté sur les femmes, pas sur les éphèbes, même s’il ne se marie que vers 37 ans (sa date de naissance est incertaine) ; il aura deux fils, Pomponio qui deviendra flambeur et Orazio qui suivra la voie de son père, et une fille, Lavinia. Son épouse meurt très vite. Il peindra à cette époque les belles femmes qui firent une partie de sa réputation : la Belle, Marie-Madeleine, la Vénus d’Urbino – dont Manet fera une Olympia – Vénus au miroir, les seins nus devant un enfant nu. Il réalisera plus tard Danaé, Vénus et Adonis ou Diane et Actéon pour le roi d’Espagne Philippe II.

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Nous ne sommes pas dans la biographie psychologique à la Sophie Chauveau, mais dans le déroulé romancé de la vie. C’est agréable à lire, rempli d’anecdotes plus ou moins réelles; l’auteur brosse un portrait du temps et de la ville autant que du peintre Titien.

Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien, 2016, Robert Laffont, 398 pages, €21.00

e-book format Kindle, €14.99

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Pompéi les bâtiments

Malgré le faste du décor de certaines demeures, et l’isolement de la ville de ce champ de fouilles, je ressens moins de mystère qu’à Herculanum. La ville exhumée à partir de 1748 est plus vaste, elle comprenait 25 000 habitants.

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Cette fois, elle fut ensevelie non sous la boue mais sous les cendres, lentement. Pline le Jeune écrit : « On entendait les gémissements des femmes, les vagissements des bébés, les cris des hommes ; les uns cherchaient de la voix leur père et leur mère, les autres leurs enfants, les autres leurs femmes, tâchaient de les reconnaître à la voix. Certains déploraient leurs malheurs à eux, d’autres celui des leurs. Il y en avait qui, par frayeur de la mort, appelaient la mort ».

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 Il faut une bonne dose d’imagination pour en sentir les spectres, comme le fit Théophile Gautier dans sa nouvelle Arria Marcella, ou Jensen dans sa Gradiva qui a obsédé Freud.

La présentation, peut-être, est-elle trop triviale ? Le public trop nombreux et trop banal ? Les cadences de fermeture de visite des maisons ramènent cruellement au présent. Les commentaires des guides italiens ont ce ton enlevé de qui est blasé d’avoir redit les mêmes inepties des centaines de fois à des ignares. Ils ne permettent aucun recueillement. Le touriste est mené en troupeau et ne se retrouve jamais seul.

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Pompéi est très vaste, mal entretenue et trop de touristes arpentent les mêmes voies pour qu’un recueillement puisse avoir lieu. Les plus belles fresques et sculptures sont au musée de Naples. Les peintures des maisons ont quatre styles différents.

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Le forum est le centre de la vie de la cité composite. A la fois centre religieux, politique, économique, il réunit aussi sous un même temple la triade des dieux principaux : Jupiter, Junon et Minerve. La religion était à l’époque la culture même, la communion avec les autres de la même civilisation ; c’était un culte civique, pas métaphysique. Ce pourquoi l’empereur pouvait être « un dieu » sans que cela face de lui un être hors du monde.

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Le temple d’Apollon est près du forum.

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Et de là part la via dell’Abondanza, la rue de l’abondance, avec ses bornes de pierre qui empêchaient les chars d’entrer sur le forum.

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De nombreuses maisons sont à visiter dans cet endroit.

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Le grand théâtre est construit dans un creux naturel de la colline.

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La via Stabiana sort du petit théâtre vers la porte de Stabia.

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L’amphithéâtre est le plus ancien du monde romain, construit en 80 avant ; il ne comprend ni souterrain ni fosses et ses escaliers sont extérieurs.

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La grande palestre, de 130 m de côté, recevait les jeunes athlètes du temps. Une piscine entourée de grands platanes permettait l’ombre et le rafraîchissement tout nu après l’effort.

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Les thermes de Stabiès, chauffés par le sol, comprennent une section des hommes et une section des femmes, plus une série de bains particuliers et une grande latrine publique.

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Le vicolo del Lupanare (la rue des bordels) vous mène à la maison de Siricus, à la boulangerie de Modestus et aux thermes centraux.

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Puis viendront la maison des Vettii, celle des Amours dorés, celle du faune, celle du Poète tragique avec la mosaïque du chien de garde Cave canem, la maison de Salluste et la maison du Chirurgien.

Plus loin s’étend la villa des Mystères.

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Pompéi moulages et peintures

Nous reprenons le train pour Pompéi. Nous déjeunons au restaurant « suisse » installé en face de l’entrée. Nous buvons un Lacrima Christi rosé, un vin au joli nom et au goût sympathique.

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Les fouilles sont ici longues à visiter, bien qu’elles ne couvrent que les trois cinquièmes du site original, et nous y resterons quatre heures. Beaucoup de maisons sont fermées, faute de gardiens pour les surveiller ou de fonds pour les mettre en état. Nous ne les verrons que de loin. Cette fois il y a du monde, mais c’est un site international. Alexandre Dumas fut nommé éphémère directeur des fouilles par Garibaldi vainqueur, en 1871.

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Une certaine émotion pourtant ressurgit devant les moulages en plâtres des restes humains surpris par les cendres dans des gestes de crainte ou de vaine protection. Elle est analogue à celle qui m’avait étreint au musée de la Bombe, à Nagasaki.

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C’est toujours la même horreur suprême d’un destin aussi brutal qu’injustifié, d’une énormité implacable et sans raison. A côté, la vie paraît encore une fois peu de chose, une mécanique miraculeuse et fugace.

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C’est en décembre 1772 que l’on découvre 18 corps dans les corridors souterrains de la villa de Diomède, dont celui d’une jeune fille qui a inspiré l’Arria de Théophile Gautier. Mais ce n’est qu’en 1863 que le directeur du chantier, Fiorelli, découvre une méthode de moulage des corps par injection de plâtre dans la cavité. Ce procédé nous permet aujourd’hui de regarder les corps humains dans leurs derniers instants. La ville nous apparaît ainsi dans sa vie quotidienne, ses peines et ses joies. Le visiteur comprend mieux ensuite les peintures des murs, les restes de la vie humble.

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Car sur les murs des fresques étalent le quotidien romain avec une vivacité aiguë. La peinture est un mélange de couleurs à une solution de chaux, de savon et de cire. Elle est lumineuse, gaie, elle brille.

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Les thèmes en sont l’amour, les fruits, les oiseaux, les bêtes, les héros, les gens de tous les jours. La maison de Julia Felix montre ainsi de truculentes natures mortes. Les pièces s’ouvrent autour d’un jardin à ciel ouvert, garni de fontaines. Le péristyle a des pilastres de marbre cannelé. La salle à manger est garnie de lits de marbre et comprend un nymphée où l’eau coulait doucement sur les marches de pierre. Sur les murs, une coupe déborde de pommes et de raisins, une assiette est garnie d’œufs frais, un pot en étain attend l’eau fraîche, un mortier et sa cuiller l’ail ou les herbes. Quatre grives sont pendues à la paroi, aux côté d’un linge à franges…

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Cave canem prévient cette inscription en mosaïque, au seuil d’une demeure, « attention au chien ».

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Et, pour ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont trop distraits, le molosse est figuré enchaîné, en tesselles noires sur fond blanc, tous crocs dehors. C’est l’entrée de la maison du Poète Tragique.

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D’autres peintures figurent des habitants. Un boulanger et sa femme sont célèbres. Lui, Térentius Néo a un gros nez et des traits frustes. Il ne s’est pas rasé de la semaine, comme un paysan. Elle est plus coquette, bien apprêtée, l’œil vif, prête aux intrigues sociales tandis que son mari travaille pour amasser l’argent.

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La nudité est omniprésente, héroïque ou érotique, ou tout simplement parce que nous sommes dans une contrée où le climat est particulièrement doux. Les petits amours sont bien portants. Les Trois Grâces, sculptées de marbre, sont des filles jeunes aux seins fermes et aux mamelons raides. Leur corps est blanc et souple. Leurs cheveux sont tenus par deux nattes ramenées sur le front en couronne de laurier.

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Dans la Maison des Vettii (qui aurait appartenue à la seconde femme de Néron), un Priape obscène conjure le mauvais sort. Dans le jardin, un enfant nu en bronze porte une oie sous le bras et une grappe de raisins.

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Sur fond rouge, des pilastres à bandes noires encadrent des scènes mythologiques, Apollon vainqueur du serpent Python, Oreste et Pylade, Héraclès en bébé musculeux étrangle deux serpents, Penthée est déchiré par les Bacchantes.

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Les Amours, en frise, s’occupent à divers travaux des jours ; ils vendangent, ils cisèlent des bijoux, ils foulent des draps, préparent des potions, forgent des armes, vendent du vin. Un court texte gravé indique qu’Eutychès la grecque s’y donnait pour deux as.

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La Maison des Amours Dorés les montre en vol, dorés sous de minces plaques de verre. Dans la Maison du Poète Tragique, Aphrodite les contemple, attendrie.

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Un faune, dans la Maison du même nom, danse en bronze, toute barbe en bataille, dans un impluvium. Un chat dévore une perdrix, des oies passent, une faune marine nage comme dans un aquarium ; mais ce ne sont que des copies – les vrais sont au musée de Naples.

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Herculanum les restes

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La maison d’Argus est nommée par une peinture représentant Argus gardant Io ; elle est à un étage, prospère et patricienne.

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La maison de la Grande auberge n’était pas une auberge mais une résidence particulière avec son jardin à portique.

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Dans la maison du Génie été découvert un petit génie ailé sur candélabre.

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La maison dit du squelette est due à un squelette véritable, découvert lors des fouilles.

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La maison de l’atrium possède des mosaïques, la maison de l’hermès de bronze du nom d’une statuette qui représentait peut-être le propriétaire en jeune homme musclé messager des dieux.

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La maison à la cloison de bois montre une façon de construire différente des briques et du tuf, avec une cloison à trois portes qui fermait l’entrée du tablinium.

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Il y a aussi des thermes, la palestre et le théâtre, et d’autres maisons connues telles de Neptune et Amphitrite flanquée d’une boutique en bas et d’une mosaïque dans la cour.

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La maison du Bicentenaire, décapée deux siècles après le début des fouilles avec un impluvium de marbre entouré d’une mosaïque et une croix chrétienne gravée dans une chambre de domestique à l’étage.

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Herculanum sur YouTube

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Herculanum la catastrophe

Nous prenons ce matin le train de Naples à Herculanum. Nous irons ensuite par la même ligne à Pompéi. En face de moi, dans le groupe de sièges suivants, est installée une bonne sœur avec une classe comprenant quatre filles et trois garçons de neuf ou dix ans.

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Herculanum était une petite ville romaine de Campanie entre la mer et le pied du volcan Vésuve. Ses quelques 5000 habitants vivaient de la pêche, de l’agriculture et de l’artisanat. Mais ce lieu au climat sain était aussi la villégiature des riches Romains et Campaniens qui y possédaient des villas avec vue sur le golfe. Quand le volcan s’est réveillé, il n’a épargné que Naples. Douze à vingt mètres de boue volcanique ont submergé Herculanum d’un coup.

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A Herculanum comme à Pompéi, les stations de chemin de fer se trouvent près des fouilles, ce qui est pratique et évite d’avoir à s’orienter. Tôt, vers 9h30, l’heure à laquelle nous débarquons du train, il y a très peu de monde et notre visite se déroule à loisir. Ce n’est qu’une heure plus tard que les groupes commencent à arriver. Un car déverse de jeunes Français émoustillés par le printemps, toutes contraintes desserrées. Les filles sont dans le même état d’ébriété hormonale, plus habillées mais parlant fort et riant sans cause. Seules les ruelles de la ville antique et les maisons couvertes conservent la fraîcheur de la nuit.

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Restes carbonisés, mosaïques et pavements boursouflés, portes des maisons encastrées – la catastrophe a dû être terrible à Herculanum, ensevelie le 24 août 79 sous une gigantesque coulée de boue. Les thermes mis au jour dès 1709 sont simples, comme il en subsiste aujourd’hui en Afrique du Nord. Les fouilles sont entreprises à partir de 1738 sous Charles III de Bourbon, mais surtout après 1927.

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Le tracé des rues, les décors, les restes des boutiques, laissent l’impression d’une existence paisible, campagnarde, bien rôdée. C’était une époque d’abondance et d’insouciance – et puis soudain, la mort. Une tragédie. 13 squelettes ont été trouvés en 1980 près des thermes, et un autre dans sa barque tentant de fuir par la mer, signe que la mort a frappé très vite.

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Comme si ce petit Italien de huit ans qui grimpe le Cardine V de la ville antique, joyeux, rieur, le corps en fête, offrant son sternum au soleil, si vivant à la tête de sa classe, était emporté en un instant par la coulée brûlante du volcan ! Cela a dû se produire tel. Je prends une conscience aiguë de l’éphémère à ce moment précis, de la fragilité d’une existence humaine. Devant cette vitalité de gosse, je ressens de façon poignante l’assommoir du sort, l’injustice du hasard, la foncière indifférence des choses. Ou alors il faut croire en un dieu – mais n’est-il pas injuste tout de même ? La beauté peut être fauchée en sa fleur, le rire s’étrangler brutalement dans la boue, la joie déraper dans l’horreur en quelques secondes. Comme par certains qui se prennent pour le Dieu lui-même avec leur faux sexe crachant leur sperme de feu – tels des démons. Ce ne sont pas des vierges qu’ils auront après la mort, mais le néant des bêtes, puisqu’ils en sont devenus.

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Avoir conscience des catastrophes soudaines toujours possibles permet d’apprécier plus encore l’instant présent, qui offre tant de bonheur, et de respecter plus encore cette existence si précaire, la nôtre mais surtout celle des autres dont la beauté, parfois poignante, est une offrande.

Carpe diem – cueille le jour – chantait Horace dans ses Odes en -23. C’était après la catastrophe.

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Naples a gagné !

Le foot est ici une religion. Aussi, lorsque nous cherchons un restaurant pour dîner sur le port au retour de Capri, tout est plein ou fermé. Beaucoup de restaurants sont clos le dimanche soir. Le Ristorante Paolo qui propose un « menu de la victoire » est bourré à craquer. Il nous faut attendre la Piazza de la République, au San Salvatore, pour trouver deux places, et encore très tard. Nous attendrons longtemps pour être servis en ce soir exceptionnel où Naples a gagné la coupe italienne de football contre Milan AC. « Il faut nous excuser », nous demande le patron. Nous comprenons. Mais, comme pour une fois nous ne voulons pas prendre le « vin de la maison », toujours mauvais pour nos palais délicats de Français, il me désigne les murs du restaurant, tous garnis de casiers supportant des bouteilles : « choisissez celui que vous voulez, c’est le même prix de toute façon. » Je choisis un Grignolani de la région d’Asti, dans le Piémont, de quatre ans d’âge (pas trop vieux car je me méfie des procédés locaux de vinification). Les Italiens se moquent du millésime et boivent le vin de l’année, les petites exploitations n’ont pas assez de trésorerie pour financer des stocks de garde. Le vin était délicieux : capiteux, fruité, long en bouche.

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Le soir dans les rues, c’est la liesse ; tout se passe dans une atmosphère constamment bon-enfant, sans aucune trace d’agressivité. Une exubérance se décharge, ce n’est pas la guerre. Personne ne se bouscule, sauf sans le faire exprès – et alors, là, les deux parties s’excusent mille fois, avec des sourires.  Vous pouvez vous lancer dans la foule, tout le monde vous évitera, les voitures s’écarteront – les deux-roues moins car ils sont montés par de jeunes fous et ils vont plus vite.

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Quel contraste avec la France, où toute manifestation de cette ampleur dégénère en énervement, sinon en bagarres sporadiques, voire en casses pour faucher, où nul ne prend garde aux autres, sauf à lui entrer dedans méchamment ! Etonnant écart : ici on braille, on fait n’importe quoi, mais existe une mystérieuse limite qui est celle de la réprobation des autres. On s’exprime, c’est un théâtre public, mais sans l’accord du public la théâtralité tombe à plat et l’on fait bien attention de rester dans le ton. La joie ne revendique qu’elle-même, comme dans l’opéra bouffe, invention napolitaine que Rossini a rendu acceptable aux bourgeois français.

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Il fallait être plongé dans les manifestations d’enthousiasme de ce soir, jusque très tard dans les rues puisque Naples a réussi à gagner ce fameux match, pour se rendre compte de tout cela ! L’atmosphère était à la révolution. Les drapeaux étaient furieusement brandis, les klaxons bloqués à fond, les voitures avançaient au pas, serrées les unes derrière les autres, les piétons envahissant la chaussée, surchargées de gens sur les capots, juchés sur les toits, tous braillant, sifflant, trompettant, hurlant.

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Nous croisions parfois de vieilles carcasses dont on avait ôté volontairement les portes et le toit à la scie, presque exclusivement d’antiques Fiat 500 en fin de vie, achetées pour l’occasion trois sous, qui brinquebalaient des grappes de garçons et de filles, même des gosses, sans craindre rien de la circulation. Les chauffeurs, excités, fonçaient dans les endroits dégagés, pilaient devant les obstacles, le chargement humain se cramponnant en hurlant et riant à la fois, le pilote faisant rugir le moteur épuisé, insoucieux des rayures et des chocs. La ferraille tombe en panne ? n’a plus d’essence dans le réservoir ? Elle a été achetée pour cela : on la retourne aussi sec en pleine rue, on la hisse à huit bras, on la pousse sur un trottoir, portes arrachées, vitres brisées, perdant son huile, en holocauste. On la laisse là, elle sera ramassée par les ferrailleurs ou mise à feu plus tard dans la nuit, quand la foule sera partie se coucher et que ne resteront que les fêtards invétérés, imbibés de bière. Entre la station Mergellina et la Stazione Centrale, j’ai vu ainsi ce soir trois Fiat 500 et 600 dans cet état.

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Les jeunes fêtaient cela en bandes, les enfants petits restaient serrés en famille par peur de se perdre dans cette foule, des couples en profitaient pour se coller l’un contre l’autre, très près, comme certains copains d’âge très tendre qui se tenaient par le cou ou les épaules. C’est la fête, tous s’expriment, tous participent. Lorsque les cars de police circulent, deux agents à pied repoussent la foule doucement devant le camion qui avance au même rythme. Aucune acrimonie, chacun joue son rôle. On boit une bière, un Coca pétillant, un broc de vin jeune. On mange rapidement une pizza, un sandwich, ou encore une salade verte à la tomate et à la mozzarella, aux couleurs de l’Italie, puis on replonge dans la foule en traînant ses amis, sa conjointe ou ses bambins. Papiers, bouteilles, banderoles en plastique bleu poubelle – les trottoirs sont vite jonchés d’ordures.

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Nous sommes rentrés à pied en cinquante minutes de la Piazza della Republica à la Piazza Garibaldi vers minuit. La foule était encore dense.

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Capri villa de Tibère

Je rebrousse chemin pour revenir dans les faubourgs de Capri.

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Il se continue par Monetalla et Moneta, deux villages peuplés de villas luxueuses, entourées de jardins arrosés et de vignes.

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Une femme portant la quarantaine est tout de noir vêtue, les bras croisés, devant une porte cochère. Elle tient compagnie à une amie de la même tranche d’âge au pull rose adolescent. La première se veut chic, elle arbore le costume des vieilles immémoriales, mais avec des plis à sa jupe et une grosse boucle de métal à la ceinture. Elle a mis des bas fumés et des escarpins pour être classe. Malgré son collier d’or autour du cou, elle est sèche et échevelée comme une harpie. Elle ne sourit pas.

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J’arrive à la Villa Jovis, la villa antique de l’empereur Tibère. Elle jouit d’une belle situation, en à pic au sommet de la falaise. D’en haut, la mer au bleu immense semble se perdre dans le ciel qu’une brume impalpable estompe. Seuls les traits blancs des vedettes rapides raient le bleu intense, dur comme une gemme. On dit que, lors des orgies, Tibère précipitait dans le vide le mignon qui lui avait déplu.

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De cet endroit paradisiaque, la vue s’étend sur les collines de l’île comme sur l’étendue de la mer, l’arc arrondi de la baie de Naples où se découpe au loin le Vésuve en forme de M. L’endroit est reposant. A la caisse, et que je veux m’acquitter du ticket, l’équipe de Naples vient de marquer son premier but et c’est la liesse à l’intérieur, devant la télé. Des pétards éclatent dans toute l’île, des fusées sont lancées, des trompes actionnées… Le gardien, agacé par mon interruption, a failli ne pas me vendre de billet d’entrée ; j’ai dû insister.

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Je vais lentement vers le lieu de rendez-vous par les ruelles de la ville, vers la place Umberto 1er et la Tour de l’Horloge. Je prends un soda à l’orange en terrasse, au soleil qui se voile parfois en cette fin d’après-midi. Des touristes déambulent alentours. Certains sont très snobs comme ces jeunes Français à claquer ou ces vieilles américaines peinturlurées comme des romaines en orgie. Cette faune arbore le même air méprisant, la même apparence brûlée de soleil pour faire chic, le même étalage de richesse en or, diamant et pierres précieuses sur le cou, les poignets, autour des doigts. Ils ont cette même souveraine nonchalance de ceux qui n’ont pas à gagner leur vie, émettent ces mêmes remarques insipides et « intellectuelles » à leurs compagnes. De ces nouveaux riches émane une puanteur qui fait rêver le commun des mortels d’holocauste révolutionnaire. Comme je hais cette présentation en représentation, cette pose de ménopause, ce côté Verdurin des années 90 – un siècle trop tard !

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Fort heureusement, la vie emporte vite ces scories. Brusquement surgi d’une ruelle, une troupe de gamins hurlants se répand sur la place. Ce sont de petits Caprices (habitants de Capri) qui manifestent leur enthousiasme pour le foot de Naples. Drapeaux, banderoles, trompes, pétards, ils ont les mêmes accessoires que leurs alter ego du continent.

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Les voilà qui s’élancent à toute vitesse, sans bousculer personne, se faufilant dans la foule comme un banc de gardons, tout à leur joie, et ils s’installent sur une plate-forme surélevée. Là, ils font leur théâtre à eux, ils crient des slogans en faveur de l’équipe napolitaine, agitent leurs fanions aux bonnes couleurs, font onduler d’une houle vivace une large banderole bleu ciel et blanche, se fourrant dessous, agrippant ses coins, sautant, s’entrecroisant, s’agitant, tels des lutins. Ils trompettent à tous vents, allument des feu de Bengale, font éclater des pétards, encore et encore. Le plus grand a dans les 13 ans, le plus jeune 6. Ce spectacle est attendrissant, malgré les grimaces des snobs ; il est plein de vie, un volcan de joie pure et d’enthousiasme enfantin.

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Retour à Naples Mergellina par le dernier hydrojet, la nuit tombée. La rue est encombrée de piétons et de voitures folles, les deux-roues déchaînés de joie bruyante.

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Capri et Malaparte

Pour visiter l’île, il faut quitter la ville. Nous nous dirigeons vers le môle de Beverello et embarquons pour Capri, l’île aux sangliers des Grecs. L’hydrojet met trente minutes pour rallier l’île, à 17 km de Naples à vol de mouette. Des ragazzi peuplent le bateau. Derrière moi, un blond plutôt celtique et un méridional au visage doux, tous deux d’une quinzaine d’années, se tiennent non seulement par le cou, mais leurs mains cherchent la peau sous le col. Le contact n’en est que plus étroit, plus vivant, et pour cela les boutons de leurs vêtements sont largement défaits. Ils se regardent mutuellement comme deux amoureux. Je ne sais s’ils le sont, les adolescents napolitains aimant à se toucher, intimement physiques.

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Nous déjeunons d’un sandwich et d’une bière en débarquant de l’aliscafo, dans un bistrot près du port qui donne sur la plage. La patronne y est souriante et très commerçante. Nous voulions faire le tour de l’île en barque, mais elle nous annonce que cela n’a lieu que le matin. Ma compagne veut à toute force voir la fameuse « Grotte Bleue », moi je préfère le reste de l’île car, passé une certaine heure, le soleil ne tombe plus exactement dans l’ouverture et cela ne vaut plus la peine. Or il est passé 13 h, limite fatidique. Nous nous séparons donc après nous être donné rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Elle avouera d’ailleurs que la Grotte Azurée est plutôt « le piège à touristes », visite fade d’une heure seulement pour un prix salé.

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J’emprunte le funiculaire qui monte au centre, 142 mètres plus haut. J’enfile les ruelles au hasard. La ville est blanche telle Alger, comme bâtie de sucre en morceaux. J’avise un plan-guide de Capri et, avec son aide, je visite le belvédère de Tragara à flanc de falaise. La mer stagne, très bleue, au pied. Elle est à peine frangée d’écume.

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Flottent sur le sentier des odeurs de pin chaud, d’herbes aromatiques, de Méditerranée. Il m’est impossible de me baigner bien que j’en aie la tentation, la mer est trop loin en contrebas.

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Le sentier mène à la Punta di Tragara, avec une vue sur les Faraglioni, ces trois rochers comme des pois sur la mer – d’où leur nom. Déchiquetés, on dirait quelques vertèbres fossiles antédiluviennes.

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Le chemin piétonnier passe devant la grotte romaine de Matromania, très fraîche, où avaient lieu des cérémonies païennes il y a si longtemps. La Matro manie évoque un culte à la Magna Mater, autre nom de la déesse Cybèle. On en pratiquait le culte à l’époque de Domitien.

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L’Arc Naturel est suspendu au-dessus de l’eau.

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J’aperçois de loin la villa neuve, rouge brique, de l’écrivain Malaparte. C’est un rectangle fiché sur la falaise qui surplombe le bleu, comme suspendu sur un pic entre ciel et mer. Un pan biseauté forme toit du côté de la terre. Le tout tient plus du blockhaus que de la maison.

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Malaparte dans La peau a décrit avec truculence la libération de Naples par l’armée américaine en 1945. A cette date, les mammas soucieuses de gagner de quoi nourrir leur nichée dans ce chaos, préféraient prostituer leurs garçons aux Noirs musclés américains, aux tirailleurs sénégalais et aux goumiers arabes, que leurs filles, qu’elles tenaient enfermées à la maison pour leur éviter d’être enceintes. Il y avait ainsi commerce sans risque d’attraper un marmot ! Et les soldats, éprouvés par le feu, excités par l’ambiance civile, frustrés de femmes depuis des semaines, soulevaient les chemises pour reluquer les poitrines, écrit Malaparte non sans quelque théâtre comme savent le faire les Italiens. Peut-on, aujourd’hui, relativiser notre répulsion au vu des conditions de l’époque ? Il est difficile de se mettre à la place des humains lorsque les circonstances les contraignent. Le film de Liliana Cavani, sorti pourtant en 1981 avant la vague moraliste réactionnaire des années 2000, édulcore cette scène pour brosser une fresque plus générale.

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Musée de Capodimonte à Naples

Ce dimanche est une journée de délire dans la ville de Naples. On joue ici la finale de foot Naples contre Milan, c’est dire ! Si le matin est encore assez calme, les gamins jouent déjà au ballon en maillot bleu dans les jardins de Capodimonte.

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Quant à nous, nous visitons le musée de Capodimonte. Le second étage est fermé et c’est la moitié des œuvres célèbres qui nous échappent, mais qu’importe.

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Nous passons deux heures pour voir deux Botticelli, quelques Titien (dont la Madeleine et plusieurs portraits), des Caravage (dont une Flagellation), le Napoléon Premier de Girodet, la Parabole des Aveugles de Bruegel, et quelques autres œuvres connues, dont j’ignorais qu’elles fussent à Naples.

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Le Caravage a fui Rome pour avoir tué un notable en duel, il s’est réfugié à Naples et son réalisme dramatisé en a influencé la peinture. Nous verrons ainsi des Caracciolo (Flagellation) et des José de Ribera (Saint Sébastien, Saint Jérôme, Silène ivre).

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Le salon chinois de porcelaine m’apparaît comme un monument de mauvais goût baroque. Diverses collections d’objets antiques me plaisent plus, ainsi que des verres de Murano et de petits personnages de terre cuite.

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Le musée est fouillis, mal éclairé, apparemment peu visité. Malgré tout, la peinture est à voir.

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Et la sculpture ! Je remarque un corps de fille juvénile, sculpté dans le marbre, si vif et si tendre, la poitrine à hauteur de mes joues, que j’ai une furieuse envie de l’étreindre. Tant de douceur presque vivante me fait tomber amoureux pour quelques heures. Et je vois tout le reste avec les yeux optimistes, comme si le monde m’était neuf, offert à tous mes sens, prêt à répondre à mon désir.

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Lorsque nous ressortons, le nombre de jeunes dans le parc a nettement augmenté. Ils jouent toujours au foot, miment le kung fu ou se poursuivent en vélo. Ils attendent tous l’heure H de l’après-midi où le match va être décisif pour l’ego de la ville et de ses habitants.

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Nous prenons le bus pour la piazza Dante. Les catacombes chrétiennes de San Genaro, du 2ème siècle, comprenant la tombe de saint Janvier, sont sur le chemin – mais les visites sont obligatoirement guidées, donc à heures fixes. Nous aurions presque une heure à attendre au vu de l’horaire et nous décidons de laisser tomber.

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La circulation, d’ailleurs, se gâte. Ce ne sont que voitures klaxonnantes, drapeaux bleus aux fenêtres nantis de l’inscription « Forza di Napoli », foulards aux couleurs du club de foot et badges vert-blanc-rouge. Trompes à gaz, sifflets, en vente sur les étals des trottoirs depuis des jours, s’en donnent à cœur joie dans la cacophonie. Les garçons sont ravis, tout à leur affaire, de 4 à 24 ans. Les deux-roues sont montés à deux ou à trois. Ils se lancent à contresens par bravade, à toute vitesse, se faufilent entre piétons et voitures, au mépris de tout. Heureusement, la circulation est si engluée dans l’enthousiasme populacier qu’elle n’avance pas. Le bus non plus, d’ailleurs. Nous le quittons pour aller à pied.

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Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée

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1592, Michelangelo Merisi, dit le Caravage du nom de la petite ville où sa famille a trouvé refuge lors de la peste de Milan de 1576, a 21 ans lorsque le dessinateur le croque en partance pour Rome. C’est un vigoureux jeune homme aux cheveux noirs, à la chair pleine et à la chemise échancrée.

Il n’hésite pas à faire le coup de bâton pour protéger les faibles en butte aux atteintes des grands, ce qui lui fait une réputation de querelleur, mais il est vite adopté par les ateliers qui pullulent dans la capitale romaine.

Milo Manara dessine très bien les corps, notamment les croupes et les poitrines des jeunes filles. J’en avais été ébloui jadis dans Le Déclic.

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Le jeune Mario invite Michelangelo dans l’atelier de son maître et se montre au naturel. Le Caravage le peindra en peleur de fruit, en garçon au panier, en Bacchus, en ange sensuel, en Amour victorieux. Mais le Caravage peint aussi des prostituées en Madone et en Vierge à l’Enfant, aimant la lumière qui joue sur les globes des seins et sur l’ovale des visages. Il met en scène, comme au cinéma, ses personnages qui semblent surgir de l’ombre.

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L’audace nature a de quoi choquer les bons prêtres qui commandent des œuvres, notamment Saint Matthieu et l’ange ou la Mort de la Vierge. Malgré la protection du cardinal Del Monte, Caravage ne peut pas tout exposer, même s’il déclare peindre le vrai pour le peuple. Il décorera l’église Saint-Louis des Français de grandes compositions devant lesquelles la foule se presse page 50.

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Certains reprochent à Milo Manara de ne pas tirer plus avant son héros vers l’homosexualité, fort commune et pratiquée à l’époque renaissante en Italie. Mais rien ne prouve ce penchant du Caravage ; il a peint aussi bien les corps de jeunes mâles que de jeunes filles, s’attachant à la caresse de la lumière sur l’architecture de chair.

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Donald Posnar a évoqué en 1971 le penchant homoérotique du peintre, évident dans l’Amour victorieux, mais Maurizio Calvesi en 1986 le justifie par les goûts du mécène qui a commandé le tableau, le cardinal Del Monte. Evidemment, Dominique Fernandez en a tiré un roman, La course à l’abîme, pour attirer dans la secte le génie qui échappe à toute étiquette. Mais il ne prouve rien – que ses propres penchants. Le Caravage était le second peintre préféré de François Mitterrand après Zurbaràn, selon Anne Pingeot – pour son réalisme, sa violence.

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L’histoire de cette première partie de la vie du Caravage, de son arrivée à Rome à 21 ans jusqu’à son départ après le duel où il a tué en duel Ranuccio Tomassini à 35 ans, est assez plate, convenons-en. Manara est dessinateur, pas scénariste ; il s’est contenté de décalquer la biographie dans ses grands traits. Ce qui compte est pour lui moins la vérité historique, malgré une préface un brin pompeuse de « l’historien de l’art » Claudio Strinati, que la vérité humaine du dessin.

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Et le trait est ce qui comble le lecteur. Milo Manara élève les bâtisses de la Rome du XVIe siècle avec toute la grandeur et le délabrement attesté par les peintres, il donne vie aux corps par l’éclairage et par le mouvement. Les tétins à demi sortis du corsage de la putain avinée page 20 sont érotiques, de même que sa croupe lisse et nue offerte à la fessée page 22. Mario dépoitraillé qui prépare un fruit dans la pénombre d’une bougie est aussi très sensuel page 24, tout comme la courbe de son corps nu angélique vu de dos, page 30. Manara ne fait que reprendre les peintures même du Caravage, mais avec quel talent !

Il faut examiner les petits détails des cases pour en goûter tout le travail. Le grouillement réaliste de la vie est très bien rendu. Les couleurs ocre et rouge-brun des pages sont de même tirées des teintes préférées du peintre, ce qui donne une ambiance familière en clair-obscur.

Nous avons là un bel album qui fera aimer avant tout le dessin, immergera dans l’atmosphère romaine au XVIe siècle et déroulera de façon plaisante une part de l’existence mouvementée d’un grand peintre dans l’histoire. Milo Manara dessine remarquablement, qu’on se le lise !

BD Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée, 2015, Glénat, 64 pages, €14.95

e-book format Kindle, €9.99

Pour connaître le peintre : José Frèches, Le Caravage – peintre et assassin, collection Découverte Gallimard, 2012, 160 pages, €15.80

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Jeunesse napolitaine

Nous passons piazza Carita, dans un quartier plutôt populaire. Piazza Gesu Nuova, des ragazzi jouent au foot tout contre l’église. L’un d’eux s’est mis torse nu malgré les 19° qui frigorifient en général tout Napolitain. Mince et musclé, brun comme un arabe mais les cheveux châtains tirant vers le clair, il peut avoir 14 ans et est fier de son corps. Sa chaîne d’or tressaute à son cou et pare de rayons furtifs sa chair translucide, comme enfarinée.

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La lumière joue sur ses muscles en mouvement, tout en rondeur, aussi pleins qu’un marbre. Cet adolescent est superbe à regarder. Il le devine confusément et il en joue, multipliant les passes, s’exaltant dans le mouvement, criant plus fort que ses copains parce qu’il montre sa vigueur et que la société le regarde.

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Nous visitons l’église Santa Chiara de style gothique provençal, bâtie en 1328 par les Angevins. La nef est immense et rectangulaire, « rationnelle » pourrait-on dire, éclairée par des fenêtres à ogives. Le tombeau de Robert d’Anjou – ce qu’il en reste – s’est réfugié derrière le maître-autel.

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Sur le flanc de l’église, nous allons voir le cloître des Clarisses aux carreaux de majolique bleus et jaunes du 18ème siècle.

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Deux chats s’y poursuivent, souples et hardis comme de jeunes garçons. Il y fait calme, par contraste avec la place aux ragazzi que nous venons de quitter.

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L’église de Gesu Nuova, en face, contre laquelle jouent toujours les adolescents, a une façade taillée en pointes de diamant, dite « à bossages ». C’était celle du palais Sanseverino datant de 1470, du temps des Aragon. Trois nefs lumineuses éclairent les fresques des voûtes.

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Jean-Paul Sartre n’aimait pas Naples, du moins pas la ville fasciste qu’il a visité en 1932. Il en a fait une mauvaise nouvelle que son héros date de « septembre 1936 » – un anti-Front Populaire ? Intitulée Dépaysement, elle n’a pas été reprise dans ses nouvelles du Mur mais figure dans les Œuvres romanesques de la Pléiade, en annexe, dans son édition de 1981. Sartre qualifie Naples de « ville vérolée », il évoque « le purin des ruelles », « ça se colle à vous, c’est de la poix », « les chambres moites », l’air comme « de l’eau de vaisselle ». Une ruelle « c’est une colonie animale », les gens « jouissaient avec indolence de leur vie organique ».

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Le Nauséeux par philosophie avait un dégoût curieusement bourgeois de ce peuple vivant. Il décrit avec un sadisme érotique les ébats des petits : « des enfants rampaient (…) étalant leurs derrières tout nus près des viandes, des entrailles de poissons (…) raclant contre la pierre leurs petites verges tremblantes. » Faut-il ne pas aimer les enfants pour les décrire complaisamment dans l’ordure ? Toute l’humanité, d’ailleurs, est tirée par lui vers la bassesse de « l’organique » ; son héros est « pris par le bas-ventre. Ce n’était pas la Vierge qui régnait sur ces ruelles, c’était une molle Vénus, proche parente du sommeil, de la gale et du doux désir de chier. » Il n’a que mépris pour ce « quartier indigène » où même le vin a « un goût boueux ». Tout cela est matériel ; tout cela est le fascisme. L’idéologie l’aveugle, le Tartre (comme disait Céline), ce ne sera pas la première fois. Et moi qui aimais l’Existentialiste responsable de ses actes, je découvre un philosophe vil, usant de son esprit pour mépriser l’humanité, le regard obnubilé par l’ordure.

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Un tour dans le quartier populaire nous montre son animation, plus forte ces jours-ci en raison de la proximité de la Coupe nationale de foot. Les embouteillages y sont monstres. Des manifestations de rues défilent en faveur de Naples et de son équipe. Les ragazzi testent leur virtuosité en fonçant dans la foule avec leurs mobylettes ; les voitures, coincées, klaxonnent, sono à fond. Trompes, sifflet, c’est toute une cacophonie bon enfant, un théâtre qui exprime un trop-plein d’exubérance. Beaucoup d’Italiens de passage à Naples, photographient les décors populaires, les affiches sauvages, les banderoles spontanées.

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Un faire-part mortuaire, entouré d’un bandeau noir caractéristique où figurent en blanc des roses et deux croix de cercueil, profère : « après 34 jours d’interminable souffrance, elle est passée, pour la gloire de Naples et de ses tifosi, l’AC Milan, et son président Berlusconi (…) Les obsèques auront lieu au stade San Paolo à 17h45 le dimanche. Pax » Affichée un peu partout avant le match, cette propagande d’outre-tombe était une bouffée de Naples.

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Deux guaglione (gamins de Naples) d’à peine dix ans échangent des passes au ballon sur le pavé de la rue peint d’un grand écu aux couleurs du drapeau italien vert-blanc-rouge, frappé d’un « N » dans le blanc – comme Napoléon – « N » pour Naples… Une toute petite fille danse debout sur un étal de gadgets, sur l’air de la Lambada. Elle est vêtue de bleu et de blanc, aux couleurs de l’équipe napolitaine de football. Elle peut avoir trois ou quatre ans et elle danse avec lenteur, application, indifférente aux gens qui rient de la voir comme à ceux qui la photographient. Sa mère m’encourage à le faire. La fillette est déjà une actrice professionnelle, elle a conscience du spectacle qu’elle donne et du sérieux que l’on attend de sa prestation !

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De nombreuses églises sont fermées à nos regards touristiques. Nous réussissons quand même à voir San Lorenzo et le Duomo. San Lorenzo Maggiore a la pureté des églises cisterciennes de France. Elle a été bâtie par les Angevins au 13ème siècle. Boccace y aurait rencontré Fiametta en 1334 et en serait tombé éperdument amoureux.

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Le Duomo a une façade imitée du gothique, d’une laideur à pleurer, mais la nef centrale est ornée d’un plafond en bois orné de peintures. La chapelle de Saint-Janvier – dont le sang se liquéfie rituellement deux fois par an – a été érigée après la peste de 1526 et elle n’est qu’excès de richesses dédiées à la dévotion superstitieuse. Du marbre, de l’argent, du bronze, de la peinture, s’entremêlent comme dans une orgie. J’ai toujours la même réticence devant cet excès de décor, cette surcharge qui dégouline, et ces anges partout qui volettent. Cette chapelle San Genaro en est le clou avec son autel tarabiscoté en argent massif ! Nous sommes déjà en Orient où la profusion remplace le goût, où la richesse remplace la foi, où la démonstration remplace la morale.

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De retour à la piazza Dante, nous nous posons pour boire une bière, lire les guides, écrire les cartes dans l’intention de les poster dans la première boite venue. Notre promenade est courte dans la nuit tombante. Les familles sortent les gamins et déambulent, en apéritif, pour se montrer aux autres comme dans toutes les villes du sud. Nous décidons de dîner au Dante & Béatrice, sur la place Dante. Des pâtes composent l’entrée, comme dans tous les menus traditionnels italiens. Nous les faisons suivre d’un kid rôti, comme indiqué en anglais sur la carte – non pas un gosse, mais un chevreau. Nous terminons par un tiramisu glacé fort bon. Le vin rouge de l’année – et « de la maison » – pétille et n’est pas terrible, sauf pour nos estomacs. Nous regagnons notre hôtel à pied. L’effervescence de la foule s’est calmée avec la nuit.

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Chartreuse de San Martino à Naples

Nous grimpons la colline qui domine le port pour atteindre la Chartreuse de San Martino. Un funiculaire y conduit opportunément, pour le prix d’un ticket de bus.

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Quelques détours parmi les rues, et voici le monument. C’est une église baroque à portail en bois du 17ème et au sol de marbre coloré. La voûte de la nef est peinte, les chapelles sont peintes sur les murs et les voûtes, ou ornées de multiples toiles. La sacristie est entièrement marquetée de scènes bibliques jusqu’au tiers des murs, le reste est en fresque ! Des anges offrent leur corps nu voletant en tous endroits, jetés en détrempe, façonnés en stuc, peints à l’huile. Ils grimpent à rien, habiles comme des singes, mais imberbes et vigoureux comme de jeunes garçons pleins de santé. Ils s’envolent dans de grands mouvements d’ailes et de bras, expressifs, la vague étoffe qui voile leur pudeur acrobatiquement drapée autour de leurs corps robustes. Souvenons-nous que Le Bernin, qui exalte si bien à Rome la sensualité des corps (voir Sainte Thérèse terrassée par un ange adolescent) était napolitain. On a dévotement apporté en cette église, au 17ème siècle, toutes les représentations chrétiennes peintes comme si l’on voulait en faire un microcosme biblique dessiné. A vocation de trésor ? d’édification populaire ? d’offrande propitiatoire après le tremblement de terre de 1731 ?

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Le musée – en réfection – propose seulement à nos regards deux carrosses et de la verrerie de Murano. Nous ne verrons pas la crèche napolitaine de 1818. Le cloître comprend un jardin délimité de barrières sur lesquelles sont posées des têtes de mort. Les Franciscains sont loin d’être gais ! Jardins et oliviers complètent cette forteresse champêtre dominant la baie de Naples.

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Un groupe italien d’adolescents visite le site avec leur professeur femme. Celle-ci nous aborde, avec la facilité du sud, et nous demande de prendre sa classe en photo avec son appareil, elle au milieu. Cela me fait plaisir d’échanger quelques phrases en italien et de regarder de frais visages. Mais les filles ont le museau pointu et la moitié d’entre elles porte des lunettes, ce qui gâche le plaisir.

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Nous déjeunons au Belvédère, en face de la Chartreuse. La salle donne sur la ville au bord de la falaise. Il ne faut pas craindre les tremblements de terre qui pourraient précipiter la terrasse en contrebas… Mais la vue est belle sur la ville, la mer et les lointains. La brume se lève. Le restaurant est vide, nous sommes les seuls clients. Nous rencontrons toujours aussi peu de touristes ; peut-être ont-ils peur de se faire dévaliser, tant la réputation de Naples est sulfureuse ? Antipasti, pâtes et grillades de poisson sont arrosés de ce vin blanc appelé Greco di Tufo, un vin de l’année un peu acide. Nous terminons ce repas copieux par une glace tartuffo.

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Pour descendre la colline, nous prenons les escaliers. Naples bourdonne en contrebas. Les enfants, omniprésents, rient et jouent bruyamment, avec cette vitalité saine qui est un bonheur à voir. L’un d’eux me souhaite le bonjour comme ça, pour rien, sur ma bonne mine. Il a sept ou huit ans et n’est pas sauvage. Un autre m’aborde en italien dans la rue (et pas en napolitain), un peu plus tard, juste pour savoir qui je suis et d’où je viens. Lorsque la curiosité les pousse, ils n’hésitent pas. Ils n’ont rien de cette réserve du nord qui rend en tous lieux les Français particulièrement désagréables.

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A Naples, tout le monde aime les enfants. Ils se sentent en sécurité et sont donc hardis. Ils sont mûrs aussi, obligés souvent de se débrouiller dans la gêne générale. Dès onze ou douze ans ils conduisent des scooters, même si cela est « interdit » officiellement. Mais on ne contient pas un ruisseau qui grossit. Leur vitalité déborde et leur désir de faire comme les grands est irrésistible. Cela participe de leur charme. Leur hardiesse est aussi leur beauté. Ce sont de petits mâles, que diable !

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Les filles ne sont pas moins délurées, mais elles le cachent mieux car la société l’exige – le théâtre de la rue n’est pas pour elles. Si nous en rencontrons un certain nombre, nous en remarquons très peu. De jeunes femmes s’exhibent bien, mais sur les affiches des rues, dans les publicités nationales, comme jamais les mammas n’oseraient le faire dans la réalité. Les femmes des affiches sont jeunes, minces, souriantes, libérées. Elles ont la jeunesse saine et égoïste des Américaines qui ne s’encombrent pas de gosses – tout au rebours des Napolitaines, mères poules, envahissantes, enveloppantes, gémissantes envers leur nichée trop hardie.

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Musée archéologique de Naples

Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel et nous partons à pied vers le musée archéologique pour son ouverture, à 9 h. Je goûte la fraîcheur des rues le matin ; le soleil est encore pâle et l’air a conservé le froid nocturne venu de la mer sur les ailes de la brise. Des banderoles de plastique « bleu de Naples » sont tendues entre les immeubles pour fêter le foot. Ce sont en fait des sacs poubelles achetés par cinquante et lacérés aux ciseaux. Leur couleur est – ô dérision ! – celle même de la cité… Sont érigés des drapeaux aux couleurs de l’équipe de football  locale. Et les vendeurs de souvenirs footeux sont déjà en activité. On se lève tôt au sud, pour profiter de la fraîche avant le lourd soleil qui écrase les rues, l’été.

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Mais les touristes n’ont pas ces habitudes et, au musée, il n’y a encore personne. Le Palazzo degli Studi, grand bâtiment construit de pierres rouges, était destiné à devenir écuries en 1585. Il est devenu université jusqu’en 1777, avant d’être rendu musée dès 1787 par Ferdinand IV roi de Naples, pour accueillir les premières trouvailles d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi que la collection Farnèse, héritées de sa mère romaine Elisabeth.

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Nous regardons les salles de sculptures grecques et romaines, don de Ferdinand IV. Je note quelques Aphrodite au drapé délicat, dont celle de Sinuessa, hellénistique, au buste fermement dressé, dont l’énergie semble rythmer les plis de la tunique sur les jambes. Un torse de Psyché est charmeur, tant de délicatesse m’émeut. Parmi les garçons, je note les Tyrannoctones (copie en marbre d’époque romaine d’un groupe de bronze grec), des Apollon, le Doryphore de Polyclète (qui n’est pas un vil insecte mais un « porteur de lance ») aux proportions corporelles d’une harmonie toute d’équilibre, un tendre Ganymède nanti de son aigle, et plusieurs amours délicieux.

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Antinoüs, le jeune favori d’Hadrien, exhibe sa beauté physique désespérée, cette coque dont il craignait la mue. Le jeune homme était un esprit fragile dans un beau corps ; peut-être s’est-il noyé volontairement pour ne pas vieillir, donc ne pas décevoir ? Cela restera pour nous à jamais un mystère dont l’interprétation de Marguerite Yourcenar n’épuise pas les effets.

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La statue en bronze noir tirée des ruines d’Herculanum montre un faune ivre merveilleux de jeunesse, de mécanique mâle et d’abandon. Sa pose théâtrale offre un corps superbe, une vraie gourmandise antique. Des filles aux seins juvéniles donnent une touche d’exubérance à cette exposition de chair pétrifiée, translucide, qui glorifie la vie. C’est une grande fête païenne célébrant la jeunesse, vibrante de vitalité, de sensualité et de désir d’étreintes. J’en ressors plus optimiste qu’avant d’y être entré, comme si j’y avais respiré un air euphorisant.

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Les salles égyptiennes ont été refaites et l’on peut y voir, didactiquement présentées, des momies, des statues, des amulettes. Cette fois, nous croisons une flopée de bambini accompagnés de leurs maîtresses. Tout cela court partout, piaille, se tient par le cou avec une spontanéité tendre, l’émotion à fleur de peau, jolis comme les putti des églises du coin. Quel brutal souffle de vie dans toute cette poussière des siècles ! Comme ces défunts desséchés, embaumés, doivent être heureux d’attirer ainsi la chair vivante autour de leur dépouille dérisoire, s’ils ont encore quelque part des yeux pour voir et des oreilles pour entendre !

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Une salle est consacrée à Pompéi, anéantie en 79 après J-C. Elle présente des peintures et des mosaïques, enlevées en blocs des murs pour les protéger du vandalisme.

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Leur dessin est très spontané, précis et naïf à la fois, anecdotique, rempli d’ardeur grecque pour les sens et d’appétit romain de vivre. Eros sévit partout : enfants nus, scènes lubriques, des hommes sur des femmes, des jeunes caressés par des vieux. De la mythologie classique et du réalisme local.

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En revanche, les salles d’objets n’ont pas été refaites et gardent leur entassement archaïque. Ce ne sont que vieilles vitrines sombres, aux vitres tremblantes de mauvais verre, à la poussière accumulée sur les objets, aux étiquettes jaunies écrites à la plume. Ces vitrines contiennent de la vaisselle d’argent, de la verrerie, des armes de bronze, des bijoux. Passent entre elles des bambini, des ragazzi – une majorité d’Italiens en ce samedi matin – mais aussi deux ou trois groupes de Français. Plusieurs salles sont fermées au public, faute de gardien ou en restauration. Nous sortons après deux heures de temps.

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Catalogue du musée archéologique de Naples

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Quoi visiter à Naples ?

Il y a des guides touristiques qui recensent les monuments de la ville ; mais il y a surtout la ville elle-même : l’atmosphère, l’ambiance, les gens.

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La conduite automobile est anarchique comme on a peu idée en France. Les coups de klaxons sont omniprésents, les arrêts n’importe où intempestifs. Les feux, tout le monde s’en moque, les deux roues sont toujours à contresens des rues ou se faufilent acrobatiquement entre toutes les voitures, les piétons traversent en tous sens sans jamais regarder les véhicules qui, habitués, louvoient pour les éviter, freinent, et klaxonnent de plus belle. Les bus sont bondés, la pollution est sacrifiée aux déplacements – elle est pour les riches – et d’épaisses fumées s’échappent des pots des véhicules usés.

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Naples, c’est déjà le tiers monde. Les trottoirs sont garnis de petits vendeurs de tout et d’adultes inactifs, les rues d’une circulation incessante tout le jour, quant aux repas, ce sont le plus souvent des pizzas. Nous ne rencontrons pas de mendiants mais quelques clochards et des gosses sales, portant leur pull troués à même la peau, de vrais gavroches débrouillards que l’on sent prêts à tout.

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Un Américain jeune, musclé, moustachu, en short et tee-shirt, m’aborde, me demande si je parle anglais, puis ce qu’il y a à visiter à Naples. Il débarque d’un bateau de guerre ancré ici pour une journée, dans le cadre de l’OTAN. Il veut utiliser efficacement sa demi-journée de liberté lors de cette escale technique.

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C’est bien américain de vouloir « aller quelque part » plutôt que de déambuler pour s’imprégner de l’ambiance. D’ailleurs, « ce qu’il y a à voir » est difficile à dire, dans cette ville sans grands monuments où compte surtout la manière de vivre.

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Comment décrire l’animation de la galerie marchande à la verrière arachnéenne ? la familiarité du linge aux fenêtres ? la promiscuité des cours et des antennes de télévision sur les balcons ? le jaune d’œuf ou le vert olive des façades d’immeubles ? la vivacité des petits qui tapent le ballon ? l’intervention de tous les passants lors du moindre incident automobile, chacun donnant son avis, noyant la colère sous le raisonnable, laissant entendre qu’après tout cela arrive et n’est pas grave… J’indique quelques « monuments » faciles à cet Américain qui me remercie bien fort, mais je ne suis pas convaincu.

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Dont le Castel Nuovo, devant lequel nous passons, construit sous Charles 1er d’Anjou avant 1282. Nous ne visitons pas l’intérieur. Le théâtre San Carlo, cher à Stendhal pour sa « salle éblouissante », s’élève un peu plus loin depuis 1737. Nous longeons Santa Lucia, petit port méditerranéen de farniente, dédié au tourisme, jusqu’au castel dell Ovo, le château de l’œuf. Il est sur l’emplacement d’une villa romaine appartenant au gastronome Lucullus mais a été construit par les Normands. Charles 1er d’Anjou y enferma Conradin, le dernier descendant des Hohenstaufen, avant de l’exécuter le 29 octobre 1268.

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Nous revenons à l’hôtel à pied après une halte sur la place des Martyrs, triangulaire, à la calme terrasse de la « Caffetteria », pour un capuccino. Passent devant nous de belles jeunes filles, et qui le savent. Il ne doit pas être difficile de draguer efficacement dans cette ville ; conclure l’est peut-être plus, surtout s’il y a des frères ou des papas sourcilleux. Nous voulons prendre un bus, il est archi-comble. Résignés, nous marchons sur les trottoirs encombrés, dans la fumée des échappements et dans le bruit insistant des klaxons. Nous ne tardons d’ailleurs pas à dépasser le bus que nous avions laissé partir, coincé qu’il est dans la circulation ! Douce revanche sur cette déception.

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Nous dînons au Cavour, place Garibaldi, la place même de notre hôtel. Un menu dégustation nous est proposé comprenant six plats, mais notre faim ne va pas jusque-là après la pizza terminée vers 15 h. Nous nous contentons de trois plats seulement, des raviolis alla caprese, des grillades du port avec du calmar, une tranche de saumon et de gros scampis et, en dessert, une assiette de gâteaux variés dont une tarte napolitaine joliment parfumée à l’eau de fleur d’oranger.

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Stendhal parlait de Naples avec admiration

Dans ses Voyages en Italie, Henri Beyle dit Stendhal admirait son terroir et son paysage : n’était-ce pas déjà « la ville à la campagne » dont rêvait un humoriste ? Combien sont-ils à avoir vanté la région de Naples et l’île de Capri, Sorrente et Pompéi ? Je voulais aller y voir, poussé par la curiosité pour tout ce qui est soleil et sauce tomate, sensualité et art de vivre.

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Une fois débarqués, nous prenons un bus jusqu’à la Piazza Garibaldi où se trouve l’hôtel où, depuis Paris, nous avons réservé les chambres. Notre bus se bourre d’un coup de scolaires lors d’une station sur le trajet. Les mômes sont très habillés alors que nous sommes presque en été. Il fait soleil mais une brise humide vient de la mer. Nous avons la surprise de passer dans une rue que surplombe, très haut sur ses piliers de béton, une voie rapide. Des immeubles de plusieurs étages sont bâtis au-dessous ! Est-ce l’autoroute qui les a allègrement enjambés, au mépris des éventuels règlements d’urbanisme ? Ou, à l’inverse, les terrains étant dévalorisés par l’ombre de la route, a-t-on spéculé sur la construction de ces immeubles populaires ? Difficile de le savoir, dans une ville où le passe-droit et les arrangements entre complices sont fréquents. Naples est la ville de la Camorra, nous ne l’oublions pas.

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Nous allons déjeuner à 14 h, bien qu’ayant bénéficié d’une collation froide dans l’avion. Près de l’hôtel s’ouvre une pizzeria conseillée par Jean-Noël Schifano.  Nous voulons y goûter puisque la pizza de Naples n’a paraît-il rien à voir avec le caoutchouc au ketchup que l’on vous sert partout ailleurs. Et c’est vrai ! Voici de la véritable pâte à pain levée, croustillante, cuite à la braise de bois sous nos yeux, odorante, pleine de saveur. Avec de vraies tomates mijotées jusqu’à la purée et du basilic fraîchement cueilli. Le décor est populaire, le lieu voit défiler les gens du quartier, ce qui est bon signe, preuve d’authenticité. Des ouvriers à une table voisine prennent une pizza normale à six (trente centimètres de diamètre) et la partagent en guise d’entrée, puis ils en prennent une autre, individuelle, en plat de résistance. Leur repas est fait ; il est équilibré, comprenant du pain, de la tomate cuite, du fromage et même du basilic. La pizza napolitaine est aux couleurs de l’Italie, vert-blanc-rouge. Nous prenons l’une de ces Marghereta, du nom de la reine venue à Naples en 1889 à qui un cuisinier napolitain avait préparé, selon la légende, une telle pizza aux couleurs nationales : vert basilic, blanc mozzarella et rouge tomate. Nous goûtons également au prosciutto, ce jambon cru séché. Nous arrosons le tout de deux bières italiennes pour nous désaltérer, 50 cl à 5,4° d’alcool.

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Nous allons digérer vers le Corso Umberto, la place du marché, le port, le Palais Royal et le Castel Ovo. La ville est remplie de gosses (ils n’ont pas classe l’après-midi), de peuple, de marchands de gadgets, de rues infernales à traverser, de bus bourrés à craquer.

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Le soleil se voile, la brise de mer se fait plus insistante et plus humide. Au loin, sur la mer, passent des paquebots blancs, au-dessus, des avions qui décollent ou atterrissent, symboles de cet ailleurs plus riche et plus exotique pour les gens d’ici. Quelques pigeons vont et viennent parmi les gamins qui jouent au ballon, les jeunes chevauchant leur scooter et les vieux qui discutent.

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Dans la ville où nous débarquons, les appareils photo font sensation, comme si nous étions des journalistes ou de grands voyageurs. Cette réaction est plutôt positive, je dois le dire. Des gamins me demanderont de les prendre avec leur ballon – une coupe a lieu à Naples prochainement, me dit-on. Un jeune me sollicitera pour que je le photographie personnellement un peu plus tard (je ne sais pourquoi, j’ai refusé). Il engagera la conversation en italien pour savoir d’où je viens ; à mon accent, il me prenait pour un Romain.

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Photographier une bambine derrière un étal de gadgets à la gloire du foot ravira sa mamma qui la fera mettre debout sur le siège, tourner pour se montrer, et posera auprès d’elle pour « la » photo comme au siècle dernier. Je comprends mieux Sandro Penna écrivant : « quando la luce piange sulle strade, vorrei in silencio un fanciullo abbracciare » – quand la lumière pleure sur les rues, je voudrais en silence un enfant embrasser.

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En bref, nous avons l’impression d’une ville sympathique au premier abord, où les étrangers sont rares dans les rues et où la population semble presque reconnaissante de rencontrer ceux qui s’y hasardent. J’ai plaisir à comprendre et à parler l’italien. Le contact passe ici par la parole ; s’y ajoute le toucher lorsque l’on se connaît mieux. Je note le beau physique des filles jeunes, des vieux en général, et de tous les enfants. Les adolescents en fleur des deux sexes sont parfois étonnants de fraîcheur et d’harmonie dans les traits. Je les préfère aux Florentins sans aucun doute, bien qu’ils soient vêtus sans leur recherche – sauf la jeunesse branchée déjà adulte qui dispose de revenus.

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On sent la pauvreté ambiante par rapport aux autres villes italiennes du nord, malgré le faste de la chaîne de cou, parfois d’or mais souvent de laiton ou même de plastique. Elle est cependant obligatoire au col de tout garçon pubère, parure indispensable à son identité de groupe et à son apparence personnelle.

Recettes de pizza en vidéo

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Gustave Flaubert, Voyage en Orient

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L’Orient (moyen) était le rêve romantique, le voyage d’une vie. Maxime Du Camp était parti en Orient en 1844, l’année où il est devenu l’ami de Flaubert. Gustave s’est mis à en rêver, surtout après avoir voyagé en Italie en 1845. En 1847, il randonne à pied et en voiture trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp. L’amitié se consolide, le rêve se développe, un long voyage est désormais envisageable. Maxime veut repartir en Orient pour photographier, ce qui est neuf en ce temps ; Gustave, à 28 ans, veut en être. Non pour publier (il gardera ses carnets pour lui) mais pour « la sensation ». Voir et sentir valent mieux que tous les livres et l’on sent bien plus fort quand on est jeune. L’Orient lui inspirera les romans et contes qui révéleront son talent : Salammbô, la Tentation de saint Antoine version 2, Hérodias

Il lui faudra un an pour convaincre sa mère, six mois de préparation, nécessitera six cents kilos de bagages, un domestique appelé Sassetti, deux ordres de mission des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture pour favoriser les autorisations locales de visites – et durera pour Flaubert 19 mois. Les compères visiteront Egypte, Liban-Palestine (Syrie), Rhodes, Asie mineure (Turquie), Grèce, Italie. Mais pas la Perse, pourtant prévue au départ, mais dangereuse d’accès ; Flaubert y renoncera sur les instances de maman… Il est vrai qu’il est sujet à des « crises nerveuses », en fait une épilepsie due à une ancienne syphilis. Ce qui ne l’empêchera pas de coïter avec enthousiasme les almées, courtisanes et autres putains d’Egypte et d’ailleurs. Il tombera même amoureux de Kuchiuk-Hanem, célèbre fille de joie dans la trentaine qu’il baisera plusieurs fois la même nuit (« coup » puis « recoup », écrit-il sobrement). De quoi choquer les lecteurs de la première édition (posthume) en 1910, aussi prudes et coincés que les islamistes rigoristes aujourd’hui. L’éditeur Conard – c’est son vrai nom – a expurgé soigneusement ces baisades et autres allusions au sexe.

L’Orient représente à l’époque cet espace de liberté sexuelle que l’Europe a réduit et Gustave comme Maxime en profitent, avides d’expériences avec, pour Flaubert, le goût des gens. Contrairement à ce que croient certains, Flaubert n’a eu qu’une ou deux expériences homosexuelles « pour voir » avec un jeune garçon de bain en Égypte ; il ne l’évoque pas dans ces carnets « sérieux » mais en passant dans sa Correspondance à ses amis masculins. Il relate en revanche pour la couleur locale les anecdotes piquantes qu’il a recueillies : « Il y a quelque temps un enfant sur la route de Choubra [5 km au nord du Caire] se faisait enculer par un singe » (p.624 Pléiade). Ou encore à Damas, raconté par le supérieur des Lazaristes : « M. Guyot a surpris, ces jours derniers, deux de ses élèves, âgés de douze ans environ, qui s’entreculaient à la porte du couvent ; l’un d’eux avait appris la chose d’un chrétien qui l’avait dépucelé moyennant la somme de vingt paras. Selon le supérieur, la pédérastie est ici excessive » p.793. Il semble que les psys aient aujourd’hui remplacés les curés en faisant du traumatisme l’équivalent scientifique du péché originel, mais l’interdit social à l’expérimentation sexuelle des adolescents reste sans changement. Gustave préfère les femmes, il aura même le coup de foudre pour une inconnue en Italie (p.1012). Ce ne sont que descriptions du visage, de l’allure, des seins à demi découverts pour l’allaitement de celles qu’il rencontre. Êtres vivants ou statues, Flaubert ne voit que les femmes – en Égypte, en Grèce, en Italie, les hommes, les vieillards et les éphèbes ne lui sautent pas aux yeux.

Il a beaucoup lu avant de partir mais cite peu ses références durant le voyage (contrairement à Maxime qui les confirme, les infirme ou les complète en érudit). Flaubert préfère le vivant, le matériau brut, la sensation. Ce pourquoi il décrit longuement visages ou paysages, statues ou monuments, comme si la photo n’avait pas été inventée. « J’ai vu une petite fille de douze ans environ, nue, charmante, avec son petit caleçon de cuir battant sur ses cuisses et ses petites mèches tressées tombant sur ses épaules – ses yeux d’émail souriaient – ses reins cambrés – elle avait un petit collier rouge et des bracelets à grains bleus. Elle portait un panier dans une pauvre maison et elle en est ressortie » p.671. C’est parfois fastidieux à lire, mais c’était surtout pour lui un aide-mémoire, pour affiner sa plume, un exercice de précision, de concision et d’exactitude. D’où le ton parfois détaché qu’il prend pour décrire les turpitudes, la misère des mômes, la bêtise brutale des muletiers envers un chien ou la crasse des femmes dans les montagnes d’Asie mineure. D’où l’aspect parfois « peinture », chaque mot étant un trait de pinceau pour composer un ensemble en couleurs.

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Il a aimé en Égypte les chameaux (« la première chose [que j’ai vue] sur la terre d’Égypte » p.613 ; ils apparaissent hiératiques comme des vaisseaux de haut bord chaloupant au-dessus du khamsin, ce vent qui soulève le sable au ras du sol, leur face a parfois des ressemblances risibles avec des personnages connus. Il a ressenti une intense émotion en découvrant le Sphinx : « il nous regarde d’une façon terrifiante » p.626. Il a vécu une jouissance indicible devant Thèbes, qu’il tente pourtant d’exprimer en mots dérisoires : « C’est alors que jouissant de ces choses, au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle ; et j’ai remercié Dieu dans mon cœur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière. Je me sentais fortuné par la pensée, quoiqu’il me semblât pourtant ne penser à rien – c’était une volupté intime de tout mon être » p.658. Il a aimé les couchers de soleil fulgurants sur le Nil, avec les nuances du rouge vif au bleu pâle du ciel ; le dégradé d’ombre des montagnes au Liban. Bon vivant, blagueur et bien accepté, il n’hésite pas à « régaler de Vénus nos trois bourriquiers moyennant la somme de soixante paras » (p.643) – autrement dit à leur payer des putes.

Il est aussi capable d’impatience, de spleen, de mélancolie de l’exil ou de la destinée, d’ennui qui le saisit et l’empêche de faire quoi que ce soit. Jérusalem, après un émerveillement devant ses murailles, le déçoit. Cette ville arabe est d’une crasse indicible : « Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse » p.754. De même au Saint-Sépulcre : « Ce qui frappe le plus (…) est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes – c’est distinct, retranché avec soin – on hait le voisin avant toute chose – c’est la réunion des malédictions réciproques, et j’ai été rempli de tant de froideur et d’ironie que m’en suis allé sans songer à rien plus ». D’ailleurs « les clés sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes se déchireraient » p.758. En revanche, Bethléem l’enchante, malgré l’excès baroque des bondieuseries : « Rien n’est suavité plus mystique et d’une splendeur plus douce que l’entrée de la crèche par le côté gauche : l’œil se perd dans l’illuminement des lampes qui brillent au milieu des ténèbres, on en voit devant soi une longue enfilade – à droite et à gauche et au fond » p.761.

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Les Européens sont mal vus en Orient, surtout dans l’empire turc après l’indépendance de la Grèce. Un racisme latent éclate parfois en mimiques ou en coups de fusil, auquel se mêle une xénophobie religieuse envers les chrétiens mécréants. En Asie mineure au village de Bordall (ou Bodzal) : « Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval et le jeune homme à pied. L’enfant de douze ans qui est l’aide de notre moucre (muletier), resté en arrière avec Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, et comme il ne comprend pas il lui fait signe avec son couteau » p.845. La haine ethnique n’est pas un vain mot en Turquie musulmane. La corruption et la dépravation non plus, comme en témoigne un jeune derviche : « autour de lui il ne voit que putains : ‘Qu’est-ce que fait un Turc ? Il prend une femme, la baise trois jours ; puis il voit un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend chez lui et quitte la femme, qui se fait enfiler par le jeune garçon !’ » p.860.

Mais la politique laisse les deux amis indifférents, ils ne s’intéressent en rien à la question d’Orient. Et Flaubert n’est pas raciste, il ne se sent pas supérieur parce qu’il est Blanc venu d’un pays développé, il juge seulement de la beauté des visages et de la vertu des âmes. « Le regard n’est ni sémitique ni nègre, il est doux et malicieux », dit-il par exemple des hommes du Sennahar en Haute-Egypte (p.678). Il décrit le rameur du Nil Mohammed : « J’ai avec moi un petit raïs de quatorze ans environ, Mohammed ; il est de couleur jaune, une boucle d’oreille d’argent à l’oreille gauche ; il ramait avec une vigueur plaine de grâce, il criait, chantait en passant les courants, menant tout le monde, – ses bras étaient d’un joli style, avec ses biceps naissants. Il a ôté sa manche gauche, de cette façon il était drapé sur tout le côté droit, avait le côté gauche et une partie du ventre à découvert. Taille mince – plis du ventre qui remuaient et descendaient quand il se baissait sur son aviron. Sa voix était vibrante en chantant ‘el naby, el naby’. C’est là un produit de l’eau, du soleil des tropiques, et de la vie libre ; – il était plein de politesses enfantines : il m’a donné des dattes et relevait le bout de ma couverture qui trempait dans l’eau » p.679. Les deux amis ont dîné à Constantinople avec le général Aupick, beau-père du poète Baudelaire, dont Flaubert a vanté les vers choquant le bourgeois sans le savoir.

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Il a repris au propre ses carnets d’Égypte, au retour ; l’Asie mineure n’a pas été oubliée mais il l’a moins aimée. Quant au Liban, à la Palestine et à la Grèce, il a été souvent déçu et a laissé ses notes en l’état. C’était l’hiver, le voyage s’étirait, il a vu Marathon sous la pluie, il a galopé trempé et transi, enfoncé dans la boue parfois jusqu’aux cuisses. Il passera le reste du voyage, d’Athènes à l’Italie à se contenter de décrire les statues des musées et des églises, sans plus. On sent moins l’enthousiasme, le retour au scolaire et à la vie bourgeoise, la préparation des œuvres envisagées. L’ironie ressurgit parfois, mais fugace, comme au passage du Jardanus en Grèce : « En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins : de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ? » p.941.

Parti de Paris avec Maxime le 29 octobre 1849, Flaubert y revient fin juin 1851 sans Maxime, qui a prolongé ailleurs, mais avec maman qui l’a rejoint à Venise. Les deux amis ont passé 8 mois en Égypte, dont 4 et demi sur le Nil, 4 mois en Palestine 3 mois et demi en Grèce, 1 mois et demi en Turquie et 5 mois en Italie. L’Égypte et la Turquie sont une mine de renseignements, de descriptions et d’anecdotes intéressantes au voyageur d’aujourd’hui – comme à ceux qui préfèrent voyager par procuration, bien au chaud dans leur lit, l’imagination enfiévrée sous la lampe.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851, Folio classique 2006, 752 pages, €12.90
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00
Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Eugenio de Luigi Comencini

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Luigi Comencini sait comprendre et faire jouer les enfants. Il a montré combien un père pouvait se méprendre sur son fils dans L’Incompris (1967) ; il a reconstitué la Venise corrompue du XVIIIe siècle par les yeux de l’innocent Casanova, un adolescent à Venise (1969) ; il a donné un conte moral avec Les Aventures de Pinocchio (1972) où l’alternance de laxisme et de sévérité ne font pas un modèle pour se construire ; il montre avec Eugenio en 1980 l’Italie moderne des années 1970.

Il constate que l’enfant n’a plus sa place dans la société qui advient après mai 68. Bâton de vieillesse, héritier, progéniture, aucun de ces termes ne correspond plus à la réalité du temps. L’enfant est devenu une charge, une gêne, un handicap : il faut lui trouver une place – à la maison, en crèche, à l’école, à table, dans les études, et plus tard un travail. Il a besoin d’une famille, d’un foyer, d’attention et d’éducation pour se reconnaître et se forger. Comme tout cela est contraignant et gênant ! La société ne prévoit rien pour lui : ni espace de jeu au bas des HLM, ni chambre séparée pour les petits loyers. Les nouvelles générations hédonistes et individualistes ont balayé tout ce qui peut ressembler au « devoir », jetant le bébé avec l’eau du bain, ces oripeaux du vieux monde : paternité ou maternité sonnent archaïques et bourgeois. La liberté personnelle veut le plaisir immédiat, l’égoïsme du moment, la pulsion aussitôt assouvie. On se marie, on se querelle, on se quitte ; on se remet, on cherche ailleurs des aventures, on se soumet à l’inspiration artistique.

eugenio entre ses parents

L’enfant dans tout cela ? Venu par hasard, gardé par défaut ou dans un moment d’euphorie (« il sera l’enfant de la révolution »), il est vite oublié encore bébé dans le train. A dix ans, personne ne le veut dans les pattes, ni les grands-parents qui, d’un côté émigrent en Australie, de l’autre préfèrent le standing ; ni ses parents, la mère (Dalila di Lazzarro) en Espagne, le père (Saverio Marconi) projetant d’aller à Londres. Ballotté, renvoyé de main en main, le petit Eugenio (Francesco Bonelli) subit cet éclatement familial comme une indifférence à son égard : on ne le désire pas, on en a marre de le voir.

Il se fait alors une philosophie de « l’être inutile » qui le conduira, en toute innocence, à fermer le robinet d’oxygène qui maintenait le grand-père cacochyme (Renato Malavasi) en survie végétative… Il est « chéri » en apparence, devant les autres, mais il gêne en réalité lorsqu’on se lâche entre soi : comment s’en débarrasser ? A l’enfant tous les adultes mentent sans vergogne, tous lui cachent sa situation avec hypocrisie. « Pourquoi êtes-vous tous si méchants avec moi ?! » s’exclame Eugenio, désespéré. Seuls les animaux et les pauvres ne mentent pas dans le film.

eugenio francesco bonelli

Laissé par les humains, le garçon s’occupe des lapins, de canards ; il les caresse, il les nourrit – autant que lui voudrait l’être. Plus tard, il rêve de compenser sa frustration affective en devenant vétérinaire, soigneur d’animaux vivants – à l’inverse de son père qui répare des appareils électroniques.

Il lie aussi amitié avec un garçon du peuple à l’existence plus dure que la sienne mais incomparablement plus claire : le père promet une raclée au gosse s’il ne ramène pas quotidiennement un salaire minimum. Pas d’amour mais le sentiment d’avoir sa place dans une famille, d’être utile aux siens. Eugenio rêve d’être pareil, parfois…

Les idées de l’époque passent en filigrane. Le féminisme contre la maternité, les conquêtes contre la paternité, sont pour ces adolescents prolongés que sont les « nouveaux parents » les seules alternatives proposées par l’époque « engagée » aux rôles traditionnels de la femme à la cuisine et de l’homme qui se fait servir. Un bout de vie commune, tenté après un héritage, est retombé dans cette ornière du passé. Or chacun veut exister, crispé sur son petit moi avide de plaisirs égoïstes. L’enfant n’est qu’un jouet dont on ne peut accepter qu’il puisse lui aussi avoir des préférences ou des désirs personnels : la mère découvrira un cahier de poèmes… pour s’en moquer ; le père apprendra… par un autre qu’Eugenio veut devenir vétérinaire.

eugenio et sa mere au lit

Sur l’exemple de ses parents, le gamin apprend qu’exister, aux yeux des autres, veut dire gueuler assez fort pour forcer l’attention. Art d’époque du happening, qui deviendra la com’ : il agace suffisamment l’ami de son père qui l’emmène à l’aéroport – pourtant humoriste ! – pour que celui-ci le dépose au bord de la route et le laisse ; il bat sa mère qui ne veut pas l’emmener à la corrida ; une fois sur les gradins, il exige de voir le spectacle jusqu’au bout et fait rasseoir sa mère de force – l’obligeant à subir (enfin) la réalité choquante devant ses yeux ; il résiste à tous les projets successifs de « l’emmener », de le « reprendre », pour montrer qu’il a retenu la leçon de ses quatre ans où, juché sur les épaules de son père, il a vu défiler sa mère en criant des slogans. Puisque la violence paie, puisqu’il faut manifester en hurlant pour que les adultes cèdent, Eugenio manifeste et hurle. Il a raison.

Abandonné une nouvelle fois, il reste introuvable un jour et une nuit. Il passe ce temps dans une ferme à regarder naître un petit veau. Même exploité dans les étables industrielles, ce petit veau lui apparaît comme plus « heureux » que lui, l’enfant : sa mère le léchera, lui donnera à téter, son propriétaire le soignera, changera sa litière, lui donnera des nourritures plus consistantes adaptées à son âge. Tout ce que ne fait pas le nouveau couple humain pour ses propres enfants. Durant sa fugue involontaire, tout le monde s’est mis à la recherche d’Eugenio. Il n’en a pas conscience, ce serait bien la première fois qu’on se préoccuperait de son sort !

D’ailleurs, dès que la famille au grand complet le retrouve, c’est pour s’extasier sur le petit veau sans plus regarder l’enfant. Et l’humoriste – peut-être l’adulte le plus honnête, en tout cas le plus lucide – fait signe à Eugenio de filer à nouveau. Lorsqu’il s’en va sans se retourner, nul ne s’en avise. Seul le suit un petit chien.

eugenio torse nu

Décidément l’enfant n’a pas sa place dans la nouvelle stratégie de vie narcissique et hédoniste de la génération immature post-68. Reste à prouver que les caricatures de gauchistes que sont les parents du film sont bien les parents moyens de la société. Heureusement, avec le recul, rien n’était moins sûr en 1980. Certains milieux urbains et intellos, notamment sous Mitterrand en France, ont été ce genre de parents démissionnaires, semant un gosse comme un pond une idée, le laissant en déshérence affective – littéralement à l’abandon malgré l’appart’ bourgeois, les fringues branchées et les disques à la mode (pour se faire pardonner).

Comencini a été de suite à l’extrême, peut-être pour mieux dénoncer. S’il touche souvent juste en ce film, c’est qu’il n’a pas entièrement tort. Ce qu’il fustige n’apparaît cependant que comme une tendance – et c’est heureux ! – pas comme une généralité. Pour moi, qui suis devenu adulte après 68, ce « possible » égoïste irresponsable n’a pas été ma voie, ni celle de mes amis (mais qui se ressemble s’assemble). Reste un beau film émouvant où l’enfance nue fait pitié.

DVD Luigi Comencini, Eugenio, 1980, Gaumont 2015, €8.99

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Luigi Comencini, L’incompris

l incompris comencini dvd
Ce film, sorti en 1966, conte l’histoire d’une incompréhension : celle d’un père et de son fils, celle de la mort d’une mère pour un enfant, celle du grand et du petit frère. Le consul britannique à Florence avait tout pour être heureux : reconnu par la Reine avec un titre de Sir, une femme belle et sensuelle, deux fils séparés par six années, un poste honorable dans la plus belle ville d’Italie… Sauf que le destin s’en mêle, surtout celui que l’on se forge soi-même.

Son épouse décède de maladie, il en est bouleversé. Maladroit avec des enfants dont il ne s’est jamais occupé, comme tout père avant 1968, il croit le petit Milo (5 ans) – Matthew en version française… – plus fragile que le grand Andrea (11 ans) – Jonathan en VF. Mais comme il n’observe pas les enfants, il ne sait pas que les manifestations dépendent de l’âge et que, si l’on trépigne et hurle à 5 ans, on reste pudique même dans les plus grandes douleurs à 11 ans – par honte. Duncombe (Anthony Quayle), avec sa face de lune et ses lèvres minces, fait un piètre père. Il ne prête pas d’attention à ses fils ; ils sont pour lui des objets à protéger de la casse mais il a du mal à les aimer. C’est sa femme qui faisait tout et lui se contentait des activités extérieures.

l incompris comencini pere et fils

Nous sommes dans le drame d’une époque révolue, très difficile à comprendre pour les générations élevées après 68. L’époque d’avant était hiérarchique, autoritaire, machiste. L’homme apportait l’argent à la maison et la femme ne s’occupait que de l’intérieur (enfants, cuisine, église, dit le dicton allemand). Les relations entre époux étaient sous le signe de la soumission complémentaire, chacun s’en remettant à l’autre pour ce qui est de son domaine ; les relations entre mère et enfants étaient empreintes de tendresse et d’une certaine mollesse, maman craignant par-dessus tout cet extérieur dont elle n’a aucune maîtrise. Le pire étaient les relations entre père et fils : avant sept ans, aucun intérêt ; de 7 à 12 ans, un faire-valoir qui doit rester à sa place et rapporter des succès scolaires et sportifs ; après 12 ans un rival à dompter, mais une certaine complicité parfois après 16 ans dans les affaires sexuelles.

l incompris comencini pere et andrea

Le jeune Andrea (Stefano Colagrande) a le même âge que moi. Quand j’ai vu le film lorsqu’il est ressorti, à la fin des années 70, j’ai réagi comme un fils, en empathie avec le gamin. Quand je revois le film aujourd’hui, c’est après quelques expériences et je réagis comme un père, en critique acerbe de l’adulte. Non seulement Duncombe est content de lui, mais il est égoïste (réservant pour lui tout seul la voix enregistrée de sa femme) ; non seulement le père est absent pour ses fils (« va dormir » est son leitmotiv favori), mais il refuse de passer un moment avec chacun et de parler un peu. Il reste extérieur, ayant peur de ses émotions peut-être, peur de mal faire sans doute, peur des relations avec ses fils certainement. C’est un spécimen sociologique de lâche que les années 50 et 60 ont produit à la chaine.

Pourquoi ne prend-t-il pas son aîné dans ses bras lorsqu’il lui annonce, avec silences, suspense et précautions, la mort de sa mère (que le gamin savait déjà) ? Il le croit insensible alors que la surprise n’en est pas une, son fils lui apprenant une conversation à voix basse surprise chez les voisins. S’il l’avait étreint, nul doute que l’émotion du petit aurait éclatée et que lui, sir Duncombe, consul du Royaume-Uni à Florence, aurait eu à répondre et à prendre ses responsabilités – comme on dit en langue de bois sociale.

l incompris comencini regard andrea

Pourquoi ne veut-il jamais rester près du lit le soir pour échanger quelques mots, comme Andrea lui demande ? Ou écouter les versions des événements lorsque le petit frère (Simone Giannozzi) s’est retrouvé dans des circonstances dangereuses ? « C’est comme ça ! Tu n’as pas la parole ! Obéis ! » tels étaient les slogans faciles avec lesquels les adultes se défaussaient volontiers lorsqu’ils risquaient d’être déstabilisés à l’époque. Duncombe a réagi en réflexes conditionnés, pas en père ayant mis au monde des enfants.

l incompris comencini maman morte

Il n’est pas besoin d’être constamment présent, ni d’être en empathie tout le temps, les gamins – surtout garçons – ne demandent pas ce genre de comportement. Mais ils demandent que l’on s’intéresse à eux, à défaut même de les « aimer », qu’on les écoute lorsqu’ils veulent dire une chose importante pour eux, qu’on les associe à la vie de la maison. L’oncle Will (John Sharp) est le seul qui comprenne d’un regard ce que ressent son neveu. Lui « n’aime pas les enfants » – peut-être parce qu’il les aime trop et souffrirait de les voir malheureux. Il est là quand il faut, il donne de bons conseils à son frère de père : « il a besoin d’un maître » (non pas de la trique mais d’un guide). Mais il ne reste pas…

l incompris comencini stefano colagrande

Andrea se sent rejeté par un père absent, mal aimé par celui qui prend toujours la défense de Milo l’infernal petit frère, mauvais parce qu’il échoue à se valoriser. Il efface par inadvertance la voix de sa mère enregistré sur magnétophone parce que son père n’a pas voulu en partager le fonctionnement ; il est vaincu au judo parce qu’une seconde déstabilisé lorsque le consul, qui ne pouvait pas venir, est entré tout de même en retard dans la salle ; il est réprimandé pour avoir été à la ville en vélo avec son petit frère, alors qu’il voulait simplement acheter un cadeau d’anniversaire pour papa ; il est laissé de côté au bureau alors que son père lui avait promis de lui faire ouvrir son courrier ; il ne part pas pour Rome avec papa, parce que Milo s’est volontairement douché au jet dehors pour être malade et garder son grand frère près de lui ; il voit ses bleuets offerts en secret sur la tombe de sa mère jeté par le père qui les remplace par ses propres roses… Le père reste muré dans ses certitudes superficielles ; le fils est seul, à la merci du jugement adulte et des frasques du petit frère à la « méchanceté naturelle » (Comencini). Il est sans copain, sans confident, muré dans le monde clos de la villa bourgeoise isolée de la cité. Même au collège, il est « l’angliche », et son adversaire vainqueur au judo est italien. Dans la vie, il n’est pas à sa place.

l incompris comencini judo

Alors, que faire ? Prendre des risques personnels pour se prouver quelque chose ? Rejoindre maman au ciel puisqu’elle seule l’a aimé ? En poussant au-delà du quatrième crac l’audaciomètre d’une branche morte au-dessus de l’étang, Andrea joue avec la mort ; son infernal petit frère Milo l’y précipite sans vraiment le vouloir, poussé par quelque pulsion dont le sempiternel « moi aussi ! » du petit qui veut tout faire comme le grand, l’empêchant généralement de vivre… ici précipitant son destin.

l incompris comencini les deux freres

Ce film d’avant-garde en 1966 (il fut hué par les bien-pensants qui faisaient le cinéma français à Cannes en 1967) a été reconnu majeur dix ans plus tard… Les bobos étaient nés et avaient retourné la veste critique : désormais l’enfant comptait plus que l’adulte et le « mélo » qu’on avait reproché était devenu une suite de « signes » que l’adulte, désormais honni, refusait de voir.

Ni mélo, ni psycho – ces travers de jugement des intellos immatures – le film est de la plus pure tradition Comencini : il s’est toujours intéressé à l’enfance (Casanova, Eugenio…), à l’imagination spontanée, à la confrontation avec les réalités de l’existence, aux frivolités et lâchetés des adultes face à leur progéniture, au passage délicat à l’adolescence. Andrea, encore enfant, est poussé à la responsabilité adulte trop tôt, par un père irresponsable – c’est ce qui fait le drame, traité avec délicatesse.

DVD Luigi Comencini, L’incompris (Incompreso), 1966, Carlotta films 2011, €10.79

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Riga au premier abord

Nous prenons un bus collectif pour le centre-ville qui n’est qu’à 20 mn. Nous entrons dans le soviétisme germanique avec quelques façades art nouveau qui rappellent Vienne.

Lettonie Riga (12)

Saint-Pierre est une basilique luthérienne au décor intérieur réduit.

Lettonie Riga st pierre

La nef est un vaisseau aux nervures doublées de bois en forme de carène renversée. La saison attire de nombreux touristes, scandinaves, européens, russes.

Lettonie Riga (6)

Les rues anciennes sont peuplées de boutiques de vêtements, de boites de nuit et de restaurants. La nourriture italienne est à l’honneur, rayon de soleil et parfum d’Europe libre dans ce pays souvent gris resté longtemps sous le joug socialiste.

Lettonie Riga (4)

De grosses voitures noires, Mercedes ou 4×4 japonaises, rappellent que la mafia lettone a mis la main sur l’économie souterraine, soutenue par la diaspora américaine. On me dit qu’on ne peut pas faire d’affaires en Lettonie sans être contrôlé par les parrains américains.

Lettonie Riga (11)

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Et c’est reparti pour le foot…

Le foot est à l’origine un jeu, il est devenu une passion voire un substitut de la guerre. Car ce sont bien des « nations » qui s’affrontent sous le terme d’équipes, même si ce sont le plus souvent des mercenaires qui y servent. Il va sans dire que je préfère le jeu, qui est libre exercice enfant et discipline collective adolescent. Mais j’observe la passion française, proche d’une religion, même si je ne suis ni supporter, ni croyant.

foot modele anglais

Le football – ou balle au pied – est un jeu de garçons. Il y a certes des clubs de filles, mais ce sont en Europe principalement les garçons qui s’y collent. D’où le nom de match de foutre que l’on affuble parfois à ces affrontements entre jeunes mâles en rut pour taper la rondeur. Le football est vu comme peu viril en revanche dans le nord de l’Amérique, où les gros musclés des « colleges » (universitaires) lui préfèrent le football américain. Il faut être harnaché, casqué, rembourré, pour parer les coups car tout est permis.

ballon brad pitt 14 ans

La Gaule préromaine connaissait un jeu de balle qui portait le nom de « seault » ou « soule ». Il voulait signifier le soleil et n’était pratiqué que pour raisons religieuses. Le jeu perdure sous les Gallo-romains et est attesté au XIIe siècle surtout dans le nord-ouest de la France. Il est pratiqué aussi en Angleterre sous divers noms, dont celui de « foeth ball ». La balle était selon les endroits faite de diverses matières, en bois, en vessie de cochon remplie d’air ou de son de blé. Les buts étaient des limites arbitraires comme un quartier ou une place. La soule pouvait être frappée avec toutes les parties du corps et la main n’était pas interdite.

foot gosses plage

Les désordres qu’engendre (déjà) le jeu de balle incite le maire de Londres à l’interdire le 13 avril 1314, puis Philippe V le Long fait de même en France en 1319 ; l’interdiction est réitérée par Edouard III en 1365, puis en 1458 par James II. Mais Henri II en France joue à la soule avec ses mignons, dont le poète Ronsard. Rappelons que les « mignons » n’étaient pas pédés mais favoris du roi, donc jeunes et mieux vêtus que les autres ; ils faisaient des jaloux, d’où cette accusation bassement sexuelle. Où l’on voit que la passion du jeu, entre garçons, a toujours quelque chose à voir avec la virilité. Les supportrices le savent d’instinct puisqu’elles manifestent leur enthousiasme seins nus, tandis que les jeunes adolescents adorent jouer sans maillot.

foot supportrice

Le calcio s’introduit en Italie en 1569, le ballon propulsé à coups de pied doit passer au-dessus de poteaux qui délimitent les buts. En 1660, les partisans de Charles II qui s’étaient exilés en Italie ramènent en Angleterre la variante du calcio pour le jeu de balle au pied. Les domestiques du roi, en 1681, jouent contre ceux du comte d’Albemarle.

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le jeu de balle devient au Royaume-Uni un sport pour éduquer les adolescents aux règles et à la discipline d’équipe. Mais une dizaine de jeux différents existent alors. Se distinguent peu à peu le rugby, version moderne de la virile soule gasconne qui a pris le nom du collège où il est inventé en 1823, et le football appelé dribbling game, codifié au collège d’Eton en 1849 – l’usage des mains est interdit.

Le premier club de foot est fondé à Sheffield en 1862 et a Football Association est fondée le 26 octobre 1863 à la taverne londonienne Free-Mason’s (francs-maçons). La dimension actuelle des buts date de 1875, l’arbitre apparaît en 1890 et le nombre de 11 joueurs est fixé en 1899. Le poids du ballon ne sera déterminé qu’en 1935.

foot equipe 1948

La première coupe d’Angleterre se joue en 1872, tandis que le premier club français se crée au Havre. Le comité français « interfédéral » créé en 1906 devient la fédération française de foot le 7 mai 1919. Ci-dessus une équipe française de 1948.

Nombre de stars du cinéma, de la pub ou du ballon ont passionnément joué au ballon enfant (foot ou autres heux), comme David Beckham à dix ans (ci-dessous) ou Brad Pitt à 14 ans (plus haut). Ils sont devenus des demi-dieux adorés des groupies – parfois pour un autre talent.

foot david beckam 10 ans

Le souvenir de Zinedine Zidane hante encore les plages du Cap Vert en 2006, même si le gamin n’a pas l’argent pour s’acheter le maillot, même si le fric et la frime ont submergé le jeu et surtout le fair-play.

Foot souvenir de zidane cap vert 2006

Car le foot est désormais une industrie qui va recruter des mercenaires très jeunes en Afrique où il fait rêver aux millions. Le préjugé des marchands de ‘viande à dresser aux sports‘ veut que les gamins noirs soient plus « physiques ». Ces mêmes esclavagistes encouragent une sauvage compétition entre clubs pour vendre leurs « poussins » à coups de millions d’euros. Seuls les jambes comptent, pas la tête ; les demi-dieux sont réduits aux titans. Depuis l’Olympie antique, vous avez dit progrès ?

foot dylan michael patton 13 ans

Les retombées publicitaires et la vente des droits télé des rares qui émergent alimentent une corruption mondialisée et une évasion fiscale massive. Est-ce cela la récompense méritée du talent ?

foot et hollande comptes en suisse

C’est donc cette passion immorale qui est proposée à la jeunesse d’aujourd’hui, en plus du nationalisme, du racisme et autres violences bassement tripales ?

foot opium du peuple

Hier du pain et des jeux, aujourd’hui l’opium du peuple… Décidément, je préfère les jeux des enfants.

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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Donna Leon, L’inconnu du Grand canal

donna leon l inconnu du grand canal
Un cadavre masculin adulte est retrouvé habillé dans le Grand canal de Venise, tué de coups de couteau (dans le dos) et ses poumons ayant avalé de l’eau. Aucun moyen de l’identifier, sauf par sa chaussure italienne plutôt chic (l’autre a disparu) et par une malformation du cou due à la maladie de Madelung.

Après une centaine de pages un peu poussives où l’enquête piétine et qui célèbrent la dolce vita à l’italienne – le lecteur à l’impression que les fonctionnaires de la questure n’en foutent vraiment pas une ! – l’intrigue démarre sur les chapeaux de roue. Il a suffi d’une idée et l’engrenage se met en route, implacable.

Cette fois, Donna Leon ne laisse pas les choses en l’état : il y a un vrai coupable, confondu par des aveux accablants, et une longue peine probable ; les profiteurs du Système, à l’origine du crime, seront aussi poursuivis. Le laisser-faire bienveillant des derniers romans a disparu, comme si la société italienne (vénitienne ?) ou l’Américaine Donna Leon elle-même, s’étaient ressaisis. Certes, l’État est bureaucratique et corrompu ; certes, le crime est tentaculaire et va se nicher partout, quiconque est tenté d’en profiter ; certes, la cupidité est reine mais, là où la morale et la justice sont faibles – particulièrement en Italie – elle prolifère, impunie.

Ce qui nous vaut quelques envolées lyriques sur les passe-droits des parents pour leurs enfants flemmards ou incompétents, sur les « avantages » (pécuniaires) qu’il y a à coucher avec ses patrons ou avec ceux que l’on veut faire ses obligés, sur le « pourcentage » que touchent les resquilleurs sur les bêtes malades quand ils réussissent à les faire quand même agréer pour la consommation…

Le lecteur ne sait trop où l’auteur le mène lorsqu’elle entreprend – via Chiara, la fille du commissaire Brunetti – un plaidoyer virulent pour les végétariens. Mais le lecteur voit où l’auteur veut en venir lorsqu’elle entreprend – via l’intrigue du roman – de démonter les mécanismes de la fraude à la viande impropre. Nul touriste avisé ne pouvait plus manger de frutti di mare à Venise, tant la pollution aux métaux lourds est hors normes ; nul ne mangera plus de viande non plus, tant la corruption semble régner dans les abattoirs de la région.

Étrangère au pays, mais y vivant depuis près de trente ans, Donna Leon a le regard moral du puritanisme yankee tout en comprenant l’humanisme impuissant vénitien. Mais comprendre n’a jamais signifié accepter : l’État, c’est bien quand il a de la force pour faire régner la loi ; la démocratie parlementaire, c’est bien quand la loi est tempérée par des contrepouvoirs aux lobbies ; la police et la justice, c’est bien quand elles ont les moyens et que la chaîne de répression suit. Mais les pays du sud sont volontiers laxistes avec le droit et l’Italie est gangrenée par la Mafia tout comme par l’affairisme cupide ; quant à Venise, elle est littéralement envahie de touristes. Tout cela est donc mal !

Un bon roman policier avec intrigue, progression subtile de l’enquête et morale finale – malgré quelques dizaines de pages un peu longues de mise en bouche.

Donna Leon, L’inconnu du Grand canal (Beastly Things), 2011, Points policier 2016, 333 pages, €7.70
Les romans policiers de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Danila Comastri Montanari, Cave Canem

danila comastri montanari cave canem
L’Occident vieillit, la mode est à la nostalgie, au regard vers le passé. Depuis la curiosité légitime pour l’histoire (qui est positive) jusqu’aux larmes et regrets du « c’était mieux avant » (qui est négatif), l’engouement pour le roman historique ne se dément pas. Surtout quand ce roman est en plus policier. Cave Canem est le premier tome d’une série qui met en scène un sénateur romain dans sa trentaine, épicurien, réaliste, parfaitement dans le vent de son époque.

C’est que son auteur, Danila Comastri Montanari est licenciée de Science politique et parfaitement italienne. Son érudition est donc étendue et l’action réduite. Les tableaux de mœurs comptent plus que l’avancée de l’enquête ; l’énigme est plus intellectuelle qu’à rebondissement. D’où le ton un peu figé et le vocabulaire un tantinet trop universitaire pour cette ouverture d’une série de 12. Il reste que le sénateur Publius Aurélius Statius nous est sympathique. Il a 16 ans dans le premier chapitre et devient brutalement pater familias de sa domus par le décès accidentel de son père. Il doit s’imposer, ce qu’il fait de tout son cœur et de sa grande intelligence, le savoir grec dont il a été abreuvé lui ayant ouvert l’esprit. C’est à cet instant que nous apprenons que, dans la Rome antique, nul n’était juridiquement ” majeur ” avant le décès de son père – eût-on 70 ans !

Là, probablement, réside tout le sel de cette originale série. L’énigme est bien présente, mais l’analyse de la société et de la psychologie d’époque sont plus intéressantes, surtout pour nous, Français. Surtout à l’heure où les programmes de collège sont « allégés » par l’ignorance contente d’elle-même et la démagogie mondialo-socialiste si fidèlement exécutée par Belkacem.

A la lecture de ce livre, il ne faut pas être particulièrement attentif pour qu’une évidence saute aux yeux : la France actuelle a gardé de nombreux traits du monde romain sous l’empereur Claude, entre 19 et 44 après J.C. Même révérence pour celui qui incarne le pouvoir suprême, même centralisation où la politique ne se fait qu’à Rome, même société de cour autour de laquelle tout ambitieux gravite. Même pipolisation des coucheries et intrigues des puissants, la télévision étant remplacée à Rome par les courriers et la rumeur. Même attrait nostalgique pour la campagne, son existence naturelle et ses produits tout frais, voire ses recettes de grand-mère pour préparer les poissons à la table ou les onguents sur la face.

Ce qui va plus loin, et nous ramène à notre inconscient historique, la fameuse ” laïcité à la française ” dont nombre de politiques à la mémoire courte se rengorgent, nous vient tout droit de la Rome impériale préchrétienne ! « Entre nous soit dit, expose le jeune sénateur, l’existence des dieux me semble tout aussi improbable (que la divination) même si, en bon Romain, je jure sur le génie d’Auguste et je célèbre les rites propitiatoires que le ‘mos majorem’ (la tradition) prévoit. Mais ces cérémonies concernent la loyauté de l’État, certes pas la foi la plus intime : heureusement, chacun est libre, à Rome, de vénérer le dieu qu’il veut, ou de n’en vénérer aucun, tant que la loi n’est pas violée » p.112.

L’hymne à la France technicienne, chantée par Airbus aussi bien que par les ingénieurs de Bouygues et d’Alstom, nous vient tout droit de Rome et de sa fierté de bâtir. « Les monts creusés en profondeur, les collines aplanies, les plaines fertiles qui remplaçaient les marais méphitiques, les larges et agréables routes, les splendides routes pavées qui diffusaient partout le nom et la civilisation de Rome, voilà ce qui le rendait fier d’être romain, bien plus encore que la victoire des légions. Eau courante, maisons chauffées, monte-charges, grues, puissantes machines de guerre, bateaux rapides, écoles et bains pour tous… le progrès était vraiment irrépressible, songea le patricien avec orgueil » p.122.

Sauf que, malgré l’eschatologie chrétienne qui allait bientôt submerger l’Occident, reprise par le progressisme des Lumières puis par la vulgate marxiste et l’espérance socialiste, le progrès est loin d’être un chemin linéaire ! Si les Romains du temps de Claude se baignaient tous les jours, il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Français retrouvent ces bonnes habitudes… Il y a toujours des mystiques ou des ” croyants ” pour préférer la vie sauvage ou la férule d’un Code divin figé une fois pour toutes.

L’exploration de l’Empire qui fut il y a 2000 ans nous fournirait-il quelques clés pour anticiper notre destin ? Si l’histoire ne se répète jamais, car elle est à chaque fois nouvelle, l’être humain n’évolue pas si vite qu’un homme de notre siècle ne puisse ressembler trait pour trait à un Romain d’alors. Le pouvoir politique, l’attrait de l’argent, les amours et rivalités familiales, la communauté du domaine, connaissent-ils des approches humaines si différentes ? La nostalgie pour les rassemblements – famille élargie, groupes d’amis, associations, syndicats, militants, monastères, communautés diverses, et même la conception de l’économie – ne vient-elle pas de cette domus romaine qui organisait l’existence, sous un même toit et dans un même domaine quasi autarcique, d’une centaine de personnes, depuis le pater familias jusqu’aux plus humbles esclaves ?

jeune esclave nu

Dans son Appendice au roman, l’auteur éclaire un peu ce monde pour nous anachronique des esclaves romains. Ils ne constituaient pas une classe, « le terme servus dénotait en effet un état juridique, et non économique, si bien qu’on pouvait trouver des esclaves très riches, à leur tour propriétaires d’un grand nombre de servi » p.232. Surtout que les aristocrates romains avaient cette attitude déjà ” catholique ” de mépriser tout ce qui était travail et argent : il leur suffisait de naître ; les esclaves travaillaient pour eux, production et commerce leur étaient délégués. L’affranchissement était monnaie courante, si bien qu’Auguste dut le réglementer et « en ce qui concerne l’attitude des citoyens libres à l’égard de leurs semblables réduits en esclavage, le monde antique fut totalement dépourvu du racisme qui a caractérisé, par exemple, dans le monde moderne, la condition des Africains sur le continent américain : l’on n’était pas esclave en raison d’une infériorité morale, intellectuelle ou biologique, mais simplement par malchance » p.233.

Au total, le coupable de l’intrigue est inattendu, ce qui fait toujours plaisir au lecteur de roman d’énigme, mais la promenade sociale-historique vaut le détour !

Danila Comastri Montanari, Cave Canem, 2001 Grands Détectives 10/18, 244 pages, €4.50

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Monterosso

Une arche pour tenir les murs surplombe la rue qui aboutit sur le port.

monterosso sentier

Les plages aménagées sont plantées de parasols et de transats, bordées de bars vitrés ; des gosses plongent et se roulent sur le sable. On peut louer pédalos, kayaks et stand up paddle à la mode.

monterosso gosse de plage

Des silhouettes se profilent, délicates, debout sur la planche en train de pagayer, tels des pêcheurs de rivière Li. Toutes les filles veulent avaler un café, comme après chaque pique-nique, je prends une bière en plus.

monterosso planche et kayak

Monterosso a été envahie de boue le 25 octobre 2011, après des pluies diluviennes qui ont raviné la falaise et emporté des pans entiers de sentiers et de maisons. Des photos affichées sur les murs commémorent l’événement et arborent des sites Internet pour récolter des dons. Il y avait de l’eau boueuse jusque dans les églises, sur une hauteur de près d’un mètre.

monterosso boue 2011 eglise

Nous visitons l’église San Giovanni Batisto, du 13ème en gothique génois, à la façade blanche et verte de marbre et serpentine, à la rosace caractéristique. Ses piliers intérieurs sont cannelés de même en vert et blanc. L’ensemble des bancs et chaises avait été renversés par la crue, des photos dans l’église en témoignent à l’envi.

monterosso confrerie mortis et orationis

En face, la Confrérie Mortis et Orationis arbore sa tête de mort et ses tibias entrecroisés au-dessus de la porte. Ce n’est pas un repaire de pirates mais une association pieuse qui se charge d’enterrer les défunts trop pauvres. L’intérieur est de même tout entier consacré à la mort, dans un style baroque grinçant dont l’excès ne va pas sans quelque humour. Ce ne sont que squelettes flanqués d’angelots bien en chair, têtes de mort jouxtant têtes d’ange, même le Christ du crucifix est émacié. Comme si le ciel offrait la chair et le muscle irradiant, tandis que la terre décompose jusqu’à l’os. C’est bien la vision chrétienne qui fait de l’au-delà l’espérance de tous les déboires d’ici-bas. Mais à rêver d’autre monde possible, on en oublie d’aménager ce monde-ci.

monterosso confrerie mortis et orationis tete de mort

La troisième église est la Confrérie du Saint-Sacrement avec un beau Christ gisant en bois et les ornements de procession. Un bateau ex-voto pend au-dessus des fidèles, dans la nef. Sur un mur, les instruments de la Passion, marteau, clous, tenailles, lance, perche portant l’éponge, échelle, couronne d’épines – toute la panoplie du parfait petit bourreau romain d’époque. Il y a quelque sadisme à présenter avec autant de complaisance ces instruments de torture, jouissant en imagination de leur usage dans la chair. Mortification ? Horreur du mal ? J’y verrais plutôt une perversion du plaisir, le tourment ajoutant aux délices…

monterosso confrerie st sacrement instruments de la passion

Les rues offrent leurs boutiques commerçantes, souvenirs, œnothèque et boulangerie. Pizza y voisine avec farinata, focacie, farcite, et pâtes en forme d’hosties typiques de la région. Grappa, limoncello, vino, liquori, olio – tous les produits typiques du lieu sont offerts contre cher paiement.

monterosso farinata focacce farcite

La gare est toute rose, sise en bord de mer, accessible par un tunnel. Des gamins se baignent encore dans l’eau bleue tandis que des parents se prélassent en transats payants. D’autres remontent dans les rues, vers chez eux, plus ou moins habillés. Moins on emporte, moins on risque de perdre ; le mieux est de ne garder que le string minimum conseillé.

monterosso fillette

Nous restons assis dans le parc ouvert sur la place face au port, sous la voie surélevée de chemin de fer, près de la statue martiale et outrée de l’inévitable Garibaldi, enveloppés du cri des petits enfants qui jouent pieds nus sur l’aire aménagée pour eux.

monteroosso garibaldi

Départ le lendemain. Je ramène 433 photos, des pages de carnet à compléter, et je retrouve 244 courriels dans ma boite. Le retour est aussi long que l’aller : parti de Deiva Marina à 9h01, je ne suis à Paris qu’à 23h21. Dans le TGV de Milan, une soixantenaire blonde derrière moi n’a cessé de saouler sa copine (et moi avec) de la description minutieuse de ses petits-enfants, les sketches de Noël des petits, parents et enfants tous chez la diététicienne, les gamins sportifs, son pot de retraite et ainsi de suite – sans une pause dans la parole.

Guide Voir Gênes et les Cinq Terres, 2014 Hachette tourisme, €19.95

Randonnées en circuit organisé une semaine dans les Cinque Terre
DVD Footloose in Italy – Cinque Terre and Venice (en anglais)
DVD Tutti in bicicletta – I percorsi più belli – Cinque Terre (+libro-guida) (en italien)

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