Japon

Lafcadio Hearn, Kokoro

Kokoro veut dire le cœur, l’esprit et l’âme à la fois. Il exprime le sentiment de l’éphémère, si bouddhique et tellement japonais. Car le pays est voué aux catastrophes naturelles, typhons, tremblements de terre, raz-de-marée, quand ce ne sont pas les catastrophes initiées par les hommes : guerres, naufrages, incendies, accidents industriels. Peu de constructions ou d’objets sont faits pour durer. Le pays a connu plusieurs capitales et le temple shinto d’Isé est démoli tous les vingt ans selon la coutume, sa charpente découpée en milliers de petits talismans distribués aux pèlerins.

Tout ce qui existe dans le temps est destiné à périr. Le Japonais a le sentiment aigu du présent, de l’éclosion printanière au chant des cigales l’été, du rougeoiement des feuillages d’automne à la beauté de la neige l’hiver. Le nuage ou la vague montrent l’illusoire mobilité du réel. Les humains sont dociles au changement et acceptent ce qui vient.

L’auteur a un talent incomparable pour décrire l’âme comme être intérieur unique et intangible qui n’existe pas. Le moi japonais n’est pas individuel mais est un agrégat de l’esprit des ancêtres, la somme concentrée de toute la pensée créatrice des vies antérieures. Le karma est la survivance non de la même personne mais de ses tendances qui se combinent à nouveau pour former une autre individualité. Chacun se considère comme multiple. La lutte entre les bons et les mauvais penchants trouve sa raison d’être dans le conflit opposant les volontés diverses et mystérieuses qui composent le moi.

Lafcadio Hearn est lui-même fils d’un chirurgien de marine anglais et d’une mère grecque. Il découvre le Japon à 40 ans et épouse une japonaise et le bouddhisme. Il est multiple, comme l’être japonais. Car, dans cet archipel nippon, tous sont un, tous les humains font partie du même cosmos. La forme est le vide, comme l’atome n’est qu’un agrégat descriptif d’une multitude de particules dans un même champ de forces. Toute l’humanité peut être reconnue en chacun, tout comme la valeur et la beauté précieuse de toute vie ici et maintenant. Le diable lui-même est beau à 18 ans, dit l’expression japonaise cité p. 213. Ce qui forme et dissout le karma, ce destin, ce qui tend à la perfection du nirvana, cette fusion avec le tout, ce n’est pas notre moi au sens occidental, mais le divin en chaque être.

Un beau livre pour saisir la mentalité nippone, non réédité depuis longtemps.

Lafcadio Hearn, Kokoro, 1896, Minerve 2000, occasion

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François Berthier, Le jardin du Ryoanji

A Kyoto, le temple du Ryoanji est un mystère. J’ai eu l’occasion de le visiter deux fois au début des années 2000. Ce qui m’a ravi est moins le temple en lui-même que son jardin sec. Le jardin japonais traditionnel est fait, comme les nôtres, de plantes et d’arbustes. C’était le cas à l’époque Heïan. Mais l’école bouddhique zen Rinzai a bâti son temple en 1450 et l’a adjoint d’un kare sansui – un jardin-sec.

Il est composé uniquement de pierres sur 200 m², enclos d’un mur sur deux côtés. Sur les graviers blancs se dressent quinze roches de basalte mais l’on n’en peut voir que quatorze au maximum, autre mystère. Il a été dessiné par le peintre et paysagiste Soami Shinso en 1499, presque un demi-siècle après l’érection du temple de bois. Il est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

François Berthier, décédé en 2001, est un historien de l’art français spécialiste du Japon. Il a écrit cet opuscule sur le jardin du Ryoanji en 1989 qui fait toujours autorité. Le zen est un mode de pensée ; ni une religion ni une philosophie mais une sorte d’humanisme austère. Il a pour origine le Tao chinois qui voulait libérer du carcan des règles et faire retrouver à l’adulte la spontanéité de l’enfant, sa nature initiale, son être originel. C’est ce que le zen appelle sa « nature de Bouddha ». Les moines zen ne sont pas idolâtres, ils méprisent le culte aux objets comme la récitation de soutras : ce sont pour eux des actes superficiels. Ils recherchent l’au-delà des apparences.

Dans leur jardin, les moines ont rejeté les phénomènes transitoires : ils ont dévêtu la nature pour en révéler la substance. L’idée est que l’essence de la nature révèle à l’homme sa propre nature originelle. Les pierres sont comme les os d’un squelette. Les blocs posés sur un lit de sable ou de gravier n’ont pas d’auteur, ils disent le silence, ils sont inertie. Ils renvoient à la beauté brute du naturel sans artifice, le regard face à lui-même sans illusion, et le moment à son éternité. Le jardin zen est donc tout le contraire de l’ikebana, cet art du bouquet qui conjugue l’harmonieux et le contradictoire, le tranquille mais éphémère, une éclaboussure de beauté fragile et violente.

La richesse peut naître d’une extrême sobriété, d’une anecdote peut s’épanouir une philosophie, de l’émotion d’un instant toute une poésie – et de quelques pierres un sentiment d’infini. Pour créer, il faut trouver le calme en soi-même, être attentif, plein d’attention et d’amour envers les éléments choisis. Il faut les respecter. Comme le bouquet est composé selon un rythme adapté aux lois cosmiques, le jardin dispose les pierres dans un certain ordre qui n’est pas au hasard. Il vise à exprimer un souffle de la beauté suprême pour trouver en soi l’harmonie.

Il dit un monde où le moi n’a pas d’importance, ni l’exigence tyrannique de l’ego. Le jardin n’a pas d’artiste, il est art brut né des éléments mêmes. Le zen encourage l’effacement du moi, il récuse l’individualisme pour l’intégration de l’individu dans la communauté : le moi est faible mais le nous est fort. Les mots sont souvent illusion, aussi le zen se méfie-t-il des mots et préfère le silence. L’intuition capte le message exprimé dans la parole et la poésie est à base de pauses, tout comme l’élévation de l’âme naît de la disposition des rochers sur le gravier. « Devant l’œuvre d’art, l’Occidental bavarde et interpose l’écran de son moi ; le Japonais reste muet et transparent sous le choc de la beauté » p.47. Du sentiment esthétique nait l’harmonie qui est ouverture vers le sacré, la sensibilité à la présence universelle de l’esprit.

Il faut sortir de soi et faire silence pour tenter se saisir ce qu’est un jardin zen. Ce dont nous n’avons pas l’habitude et qui est d’autant plus précieux. Parcourir le Ryoanji avec François Berthier est une initiation à un autre monde.

François Berthier, Le jardin du Ryoanji, 1989, Adam Biro 2004, 64 pages, €17.93

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Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité

Saisir le Japon n’est pas aisé. L’auteur y a vécu sept ans, professeur de géographie, et nous offre une synthèse utile qui n’a rien perdu de son actualité, détaillée en thématiques.

Le Japon est une suite de 6852 îles, mais centré sur lui-même. Au contraire des Anglais, qui sont marins et sillonnent le globe, les Japonais sont pêcheurs et ramènent leurs prises chez eux. Le pays se vit comme un bastion assiégé par l’immense Chine qui a failli l’envahir en 1274 et en 1281, et que les kamikaze (vents divins) ont sauvé en dispersant la flotte de Kubilaï Khan. La fermeture au monde des Tokugawa a encouragé un développement interne à côté des techniques occidentales jusqu’au forcement de blocus du commodore Perry.

Les échanges existent, mais au profit de l’archipel. La riziculture inondée est une technique importée de Chine via la Corée dès le VIIIe siècle avant. Le tissage de la soie, la fabrication de papier, la fonte de métaux, viennent de Corée, les lettres de Chine, comme le bouddhisme au VIe siècle après, qui sera japonisé en zen. L’écriture japonaise sera elle aussi créée en rivalité avec l’écriture chinoise, vers le IXe siècle. Seul le christianisme a été rejeté par les shoguns car il n’était pas une croyance tolarante mais totalitaire (Credo in unum Deum…).

C’est la pêche qui a organisé l’espace autour des côtes et des ports, aucun lieu n’atant à plus de 100 km de la mer. Elle a orienté les choix agricoles en facilitant une culture intensive localisée sur les 19% du territoire qui est habitable – car les montagnes occupent les trois-quarts du pays, le mont Fuji culminant à 3776 m. L’agriculture est fondée sur le riz et l’irrigation, stimulée par apport d’engrais issus des algues ou du poisson. Toutes les grandes villes japonaises sont des ports par besoin d’échanger avec le reste du monde.

Cette géographie d’archipel, isolé à l’extrême point de l’Asie et ouverte sur l’océan, a façonné une mentalité particulière. Le climat japonais va de subpolaire à Hokkaido à subtropical à Okinawa. Les risques naturels y sont élevés : tremblements de terre, tsunamis, typhons, pluie abondantes, habu (serpent mortel des îles du sud). Ils ont engendré une culture de l’éphémère et du changement permanent, renforcé par le bouddhisme (tout est impermanence) – en même temps que des techniques ingénieuses : irrigation, constructions en bois antisismiques (les pagodes) ou en bambous (échafaudages, maisons paysannes), observations de la nature (truites des temples qui prévoient les tremblements de terre). La brièveté des secousses sismiques, les brusques éruptions volcaniques, les dévastations brutales de typhons ou des tsunamis, la floraison des cerisiers, le flamboiement des érables, l’éphémère des lucioles d’été – ont conduit aux haïkus, ces poèmes courts centrés sur une émotion, à l’architecture de bois qui se reconstruit périodiquement à l’identique, aux jardins intégrés dans le paysage, aux villes sans centre mais aux zones accolées. L’espace est organique, comme la pensée.

Car la société se vit collective, imbibée d’esprit communautaire. Il est né des communautés villageoises autour de la culture du riz et, dans les villes modernes, des groupements de quartier informent les habitants, nettoient les rues, surveillent les jeunes. Les rapports sociaux tournent autour de la loyauté et des devoirs réciproques. Des liens émotionnels forts sont créés dans la prime enfance avec la mère (amae), tandis que la compétition est encouragée entre les groupes (de garçons) à l’adolescence. Le poids du groupe soulage autant qu’il pèse : il dilue la responsabilité mais encourage le conformisme. La langue japonaise efface l’ego, le sujet est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la condition. La morale est donc plus de situation qu’assise sur des principes généraux ; ce qui marche le mieux aujourd’hui à moindre frais est privilégié. D’où la conception du travail, plus artisanale que créative : le souci de perfection, l’attachement à la précision, le culte de la patience, l’emportent sur l’élan et l’originalité. La perméabilité du sujet est le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. « De façon compulsive, l’individu japonais veut être dans l’ambiance, dans la note commune, ne pas dissoner » p.127.

Cela explique l’emprise des rites, des cérémonies, des valeurs sûres. Les comportements sont prévisibles, la honte est tenue à distance. Les Japonais sont « extrêmement sensibles au regard et à l’opinion d’autrui », d’où leur attitude de bon élève. Mais il y a aussi la perméabilité du monde, les morts avec les vivants, l’endroit inséparable de l’envers, le bon inséparable du mauvais, l »’invisible avec le visible, l’impalpable avec le palpable. D’où cette culture de masques, de reflets, d’ombres, de surface, de rôles.

Le Japon de l’ouest, centré sur Osaka, domine aujourd’hui. C’est une région qui s’est mise très tôt à l’école de la Chine, espace maritime et marchand aux puissantes sectes bouddhistes et aux pirates, aux aristocrates de cour et aux commerçants influencés par l’Europe. Le Japon de l’est, centré historiquement sur Tokyo, est plus homogène, héritier d’une culture de paysans guerriers samouraïs, pionniers devenus chevaliers, agraires et terriens. Plus guindés et conservateurs, ils sont plus volontiers néo confucianistes que bouddhistes.

Les valeurs traditionnelles sont érodées par le modernisme qui promeut des aspirations hédonistes et individualistes, mais subsistent plus fort qu’en Europe. D’autant que les sports de masse croisent les valeurs japonaises : goût du travail synonyme d’effort, fonctionnement collectif, encouragements politiques. Le football est perçu comme un jeu mondial, pas spécifiquement américain ; le sumo s’exporte, Jacques Chirac en était fan. Le voyage permet de sortir du quotidien et du conventionnel. Il y avait 300 000 touristes japonais en 1970 ; 18 millions en 2000.

Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité, Belin/Documentation française 2003, 207 pages, €20.30

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Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible

Le Japon, cette contrée étrange, s’éloigne à mesure qu’on l’approche. D’où l’exigence d’une pensée complexe qui multiplie les points de vue, laisse ouvertes toutes les portes et compare à tout moment nous et eux. « Toute réalité a toujours et instantanément plusieurs niveaux, et tout état d’être est par définition inexprimable », écrit l’auteur p.21. Il est l’invisible : continu, présent, impermanent. La réalité n’a pas besoin de définition car, si elle en a une, elle n’est plus alors réalité mais seulement définition. Le concept cache le réel derrière sa caricature.

La stratégie consiste à considérer l’humain comme image du tout, microcosme du macrocosme. Elle est au Japon une foi, analogue à celle qui bâtit jadis chez nous les cathédrales. « L’harmonie est elle-même le résultat d’une alchimie cohérente qui allie les forces contraires pour les manifester dans leur stabilité créatrice » p.28. Si l’occident réduit ce qui arrive aux causes et aux effets, fragmente pour analyser et schématise le réel pour le synthétiser en « lois » quasi immuables, l’orient conserve les formes globales, les rythmes et les proportions en relation avec l’humain. Nous disons révolution, travail en miettes, idées toutes faites ; ils disent que les mots sont une prison et qu’il faut laisser être les choses, intégrées, homogènes, globales.

L’harmonie japonaise est une tension des contraires, pas une eau tiède où se laisser jouir. Kokoro est à la fois cœur, volonté et esprit, l’esprit est dans le cœur, le pragmatique côtoie l’irrationnel, l’individualisme n’a sa place que dans l’esprit de groupe. « Au Japon, l’individualisme signifie que le groupe reconnait en lui le meilleur. Il est alors le maître, le sensei » p. 54. La dureté féodale des rapports sociaux protège une nature sensible et sentimentale ; le féminin est dans le masculin et réciproquement ; l’impermanence exige le devoir. D’où ce sentiment d’étrangeté que nous avons face à un Japonais en son pays. Chacun reste ce qu’il est mais s’ouvre à l’autre par respect.

Nous sommes loin des gijau français qui sévissent de nos jours – uniquement le samedi – ces petits moi en uniforme de gilet jaune, produits à la fois de l’égoïsme moral et de l’inculture de masse brassée par la démission enseignante. Le détour japonais nous aide à le comprendre : « L’individualisme occidental est un mal épidermique de récriminations sans fin au nom des intérêts particuliers des individus et de leurs strictes défenses corporatives. Tous les intérêts particuliers s’opposent en bloc à l’intérêt général » p.54. Dans ce combat de sourds où chacun est méconnu pour ce qu’il est, tant les autres ne voient qu’eux-mêmes, le plus faible est inéluctablement écrasé par le plus fort, le plus raisonnable par le plus braillard, le plus démocrate par le plus fasciste. Le non-conformisme occidental produit ce conformisme bourgeois de « la manif », étalage navrant d’impuissance et d’anarchie qui ne sait pas ce qu’il veut, ne sait pas où il va et n’arrive qu’à détruire sans construire.

L’individualisme japonais s’est incarné dans la figure du samouraï, notamment le ronin sans maître, à la fois très libre et très discipliné – l’un n’allant pas sans l’autre. L’auteur évoque Miyamoto Musashi (1594-1645), qui errait par souci de liberté en cherchant la voie droite, attaché à aucun bien, pas même à la vie. Il n’enseignait qu’à de rares élus sa science du combat, ceux qu’il considérait comme digne de s’épanouir dans cette voie. Sur la route, tout arrive, et cela oblige à la vigilance au présent. Il a gagné son premier combat victorieux à 13 ans mais il tente sa vie durant de transformer sa virtuosité naturelle en sagesse. « La grande simplicité est toujours le résultat d’une harmonie, celle-ci d’une présence à soi et le tout d’une conscience qui ne se laisse capter ni par la distraction ni par la concentration. Travailler avec ce qui est signifie intégrer toutes les qualités physiques, psychiques et spirituelles pour les rendre aussi efficaces et légères qu’un souffle. Le grand art est à ce prix » p.76.

La stratégie n’est pas d’additionner les points forts et les points faibles pour prendre une décision, mais de considérer qui est en présence et quel est le moment. La décision n’est donc pas prise abstraitement, selon des schémas pseudo « rationnels », mais relativement aux esprits en présence qui animent le moment. La conscience que nous avons du mouvement des choses donne le rythme de la décision – or, contrôler le rythme, c’est contrôler l’adversaire : être maître des horloges, dit-on en Europe. Le kendo est l’art du sabre (un bambou à l’entraînement) qui donne aux enfants japonais dès leur plus jeune âge cette aisance du moment, en même temps que l’habitude de mobiliser toutes leurs énergies physique et mentale en un même point, en un seul moment. Ce qui n’est pas le cas du foot, sport populaire européen, où les individualités ont peine à fusionner en équipe et les énergies à converger sur le moment.

« L’esprit du zen enseigne que, si l’homme fait ce pourquoi la vie le désigne, s’il le fait aussi bien que possible, et s’il est libre de toute crainte, alors l’infini est réalité en lui » p.140. Conscience de soi est alors vraie nature. « Eveiller l’âme, donner le goût et la saveur des choses, tel est le sens de l’art japonais » p.154. Il s’agit d’être intensément présent au monde, de sentir les choses dans leur nature même : le thé, la cuisine, la calligraphie, le sabre… Et nom de célébrer le Dieu caché ou d’illustrer l’histoire sainte, comme ce fut trop longtemps le cas en occident.

Cette civilisation japonaise proche de nature est probablement celle qui convient à notre siècle : il s’agit de penser global, en harmonie avec la nature des choses, de goûter la planète au lieu de l’exploiter et de la détruire. Le mental n’est pas impérieux mais paisible comme un objet flottant, jusqu’au moment de l’action. Bien loin des sons de trompe, feux de pneus et autres braillements d’inaptes et d’impuissants.

Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible, 1985, éditions du Félin, occasion €1.90 ou e-book Kindle 2015 €6.99

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Ecole au Japon

Il y a vingt ans, les sociologues disaient du Japon que leur école primaire était une réussite tandis que leur cycle secondaire laissait à désirer. En cause, la sélection drastique conduisant au bachotage le plus conventionnel pour réussir le concours d’entrée dans les lycées. L’école primaire est calquée sur l’école française de la fin du XIXe siècle, au temps de Jules Ferry. Les méthodes pédagogiques, en revanche, ont été importées des Etats-Unis. Si les instructions sur l’éducation nationale sont centralisées et émanent du Ministère, les enseignants locaux sont responsables de leur pédagogie et agissent en équipe, ce qui n’est pas le cas chez nous.

Innover, en France, c’est toujours se poser en pourfendeur de l’archaïque. Il n’y a que Jean-Michel Blanquer à avoir rompu avec cette théâtralité « progressiste » plus matamore qu’efficace. C’est l’inverse au japon, où la société est tenue par la tradition et ne conçoit le progrès non comme une rupture mais uniquement comme prolongement de ce qui existe.

Cet écart n’a l’air de rien mais l’ordre règne dans les écoles, collèges et lycées japonais, ce qui permet un meilleur enseignement et une écoute plus attentive des élèves. Des codes régissent le statut des personnes, même le langage marque la façon convenable et prévisible de s’adresser à chacun selon sa place. Dans ce cadre défini et imposé par la société entière, tout le reste peut être spontané. Les collégiens portent l’uniforme mais s’en libèrent à leur manière – tolérée – qui en portant sa chemise entièrement ouverte sous son pull, qui en portant cravate mais sur un col dégrafé de plusieurs boutons… Seules les filles, comme partout, sont plus « tenues » par le regard social et se permettent moins d’écarts en public ; dans l’intimité, en revanche, tout est possible – même le sexe très jeune.

La liberté, au Japon, n’est pas la licence de faire ce qu’on veut, quand on veut et où on veut, comme chez nous après 1968. Au contraire, liberté rime avec responsabilité. « On les pousse à prendre une responsabilité au sein d’un groupe et devant un groupe, pas à définir leur avis personnel à part et indépendamment du groupe. Le critère de l’action droite, c’est le bien de l’équipe dans laquelle on est inséré, on est responsable et comptable de ses actes devant elle » p.95. Malgré la qualité très moyenne du français écrit dans cette phrase, l’auteur pointe combien le Japonais vit de contraires en tension, combien il recherche l’harmonie plutôt que la facilité du tout ou rien. Le jeune Français, flemmard encouragé par le système, attend du tout-cuit de l’Etat-providence après papa et maman (ah ! ce « stress » de Parcours-sup) et – s’il est peu capable de penser par lui-même et préfère « être d’accord » comme le jeune Japonais – fuit surtout n’importe quelle responsabilité comme la peste.

Au Japon il s’agit de bien faire, d’être le meilleur : non pas par narcissisme (comme sur Facebook, Instagram et autres « réseaux ») mais pour faire honneur à son groupe, au collectif, et pour mener un projet en commun. Rien de tel pour se sentir bien que d’être un rouage d’une équipe. Ce fut le cas jadis des meutes scoutes, ce n’est plus de cas aujourd’hui de rien, pas même des équipes de foot. Chez les petits comme chez les pros, elles sont composées d’égoïsmes dressés par un entraîneur qui doit sans cesse gueuler – et certainement pas d’un équilibre dosé et admis entre les savoir-faire.

« Les enfants japonais sont sans doute traités de façon plus attentive à chacun en particulier, ils ont plus souvent la possibilité de s’exprimer, d’être écoutés et de compter pour quelque chose dans la classe. Bien des activités, dans l’école et dans la classe, permettent aux enfants de prendre des initiatives, de vivre et d’être reconnus individuellement » p.97. Les enfants français doivent soit faire ce qu’ils veulent, soit obéir sans discussion, ce qui ne conduit pas à devenir responsable de leurs paroles ni de leurs actes.

Sophie Ernst, Détour par l’école japonaise, revue Le Débat, n° 106 septembre-octobre 1999, €6.89

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Dépendance affective et lien social

La société japonaise est pour nous étrange et familière, comme un à-côté auquel nous avons par miracle échappés. Décentrer notre regard trop français vers l’étranger est une façon de revenir à soi pour observer notre propre société d’un œil différent. Le psychothérapeute Takeo Doï a étudié la matrice culturelle et affective dans laquelle il a baigné et il en retire le concept de dépendance affective, « amae », qui engendre une attente d’indulgence en société.

Il s’agit d’un modèle de relations sociales fondé sur les relations mère-enfant, fusionnelles. Elles sont plus importantes au Japon qu’ailleurs étant donné que le mari et père part chaque matin à 7 h pour ne rentrer que vers 21 h, passant le reste du temps avec ses collègues et ses chefs dans l’entreprise où il travaille.

« A mon avis, c’est dans la mentalité d’amae que, depuis deux millénaires, les Japonais ont puisé les forces émotionnelles qui ont eu un rôle fondamental dans leur développement, qui leur ont donné l’élan nécessaire. Or, apparemment, il a fallu la défaite de la Seconde guerre mondiale pour qu’on s’avise du fait que cette mentalité est d’essence infantile » p.63.

Le Japon est une île, donc porté à l’isolement. Le pays est essentiellement montagneux, séparant les villages dans d’étroites vallées, donc porté à la communauté. La maison est le cocon de la famille, où règne la grand-mère, ce qui resserre les liens entre les jeunes et les matriarches. Le zen même engendre l’idée que sujet et objet ne font qu’un. Le respect fonde un statut sécurisant, l’individu se fond dans le groupe que mène le chef qui, lui-même, dépend de ses vassaux. Le chef ne décide pas, il est le porte-parole de l’unanimité du groupe.

« C’est celui qui incarne la dépendance infantile sous sa forme la plus pure qui est le plus qualifié pour se tenir au sommet de la société japonaise » p.46. Exemple l’empereur, les grands patrons de firmes – mais aussi les enfants et les vieillards qui ont droit à plus d’indulgence que les autres parce qu’ils sont plus dépendants.

La soumission affective aux réactions des autres engendre une attente d’indulgence qui fonde le giri : le devoir, les obligations parents-enfants, maîtres-élèves, chef-troupe, amis et voisins. Cette dépendance exalte le ninjo, le sentiment humain de compassion que vante le bouddhisme et que promeut le zen.

Le revers est la honte. « Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui » p.44. D’où le taux de suicides mâles élevé au Japon, plus qu’ailleurs. La honte est impardonnable à ses propres yeux.

A l’inverse, quiconque n’a aucun lien avec soi, ni de parenté ni d’obligations, est géré par le tanin : cette indifférente froideur qui frappe dès que l’on débarque au Japon. « Les autres » ne sont pas du cercle d’indulgence réciproque et l’on se conduit autrement avec eux.

La pathologie d’amae, selon l’auteur, est l’obsession et l’immaturité. On a besoin d’apparaître parfait aux yeux des autres parce que l’on dépend d’eux pour sa propre image. La figure de l’autre est crainte. D’où la perpétuelle insatisfaction qui, en contrepartie, motive le zèle au travail. D’où aussi la propension à se comparer, à admirer meilleur que soi, à s’égaler au miroir de l’autre. Ce qui engendre des sentiments homoérotiques vers ceux qui vous ressemblent. Il s’agit moins de pulsions sexuelles, encore que le sexe ne soit ni tabou ni péché, que de narcissisme. L’intimité entre hommes se traduit par la révérence envers le sensei, le maître, le désir étant jeune d’avoir l’air mignon, touchant, digne de protection par les autres (hommes ou femmes).

L’Eglise catholique avait quelque tendance à susciter ces mêmes comportements issus de la dépendance affective. La Vierge Marie étant la Mère à qui l’on son confiait et le curé un Protecteur qui avait une relation directe avec Dieu – et qui pouvait donc se « permettre » des comportements affectifs à la limite du sexe. Ce n’est plus admissible aujourd’hui que la société a évolué, mais peut-être faut-il chercher dans cette dépendance affective longtemps couvée en serre par la bourgeoisie conservatrice catholique ces enfermements affectifs du patronage, des scouts, des collèges et pensions ou couvents.

Un autre trait de ce sentiment d’amae est la mélancolie, l’apitoiement sur un héros défunt. Nous l’avons eu en Occident dans le romantisme comme dans la pratique religieuse où le Christ martyr suscitait des émois empathiques au point d’attraper les stigmates de ses plaies. Ce sentiment victimaire est proche du sentiment d’injustice, d’être en butte aux persécutions, surtout à l’adolescence (voir L’enfant de Jules Vallès, Poil de carotte de Jules Renard, et Vipère au poing d’Hervé Bazin).

Le moi n’est pas construit mais malléable au groupe ; au Japon il ne se construit pas. L’enfant parle de lui à la troisième personne, s’identifiant à un héros imaginaire ou à un être persécuté, se complaisant vers la puberté dans les tortures fantasmées et la mort théâtrale. Le moi n’émerge que par le groupe, sans le groupe l’individu est comme un escargot sans coquille, nu et fragile, croqué par le premier prédateur qui passe.

D’où la recherche éperdue de consensus, qui nous étonne dès que l’on s’immerge dans la société japonaise, mais qui arrive comme une vague dans nos contrées avec les réseaux sociaux, surtout à cette période immature de l’adolescence. « Être d’accord » est le mantra de tous ; la hantise de devoir penser par soi-même et s’affirmer, même gentiment, contre les autres apparaît insupportable.

L’amae ne permet jamais d’être adulte, mûr et responsable de soi et des autres. Les Japonais sont dépendants de leurs familles, connaissances et supérieurs ; les Français sont dépendant de l’Etat-providence qui les materne (trop) et a remplacé l’Eglise pour les empêcher une fois de plus de se prendre en main.

Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence, 1973, L’Asiathèque 1991, €23.85

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The Third Murder de Kore-Eda Hirozaku

Whodunit ? Qui l’a fait ? Le prévenu est-il le meurtrier ou a-t-il été manipulé ? Et par quoi ? Son sentiment de la justice ? Son alcoolémie qui a levé les barrières ? Ses dettes et son licenciement ? Une demande par courriel de l’épouse de la victime ? La rencontre avec fille de la victime abusée par son père ? Un regret d’avoir délaissé sa propre fille ?

Dans ce film complexe, le spectateur ne sait pas où est « la » vérité – ni s’il y en a une. Et l’avocat Shigemori (Masaharu Fukuyama) ne sait comment défendre son client Misumi (Kôji Yakusho) tant celui-ci varie dans ses versions des faits. Il déclare tout d’abord ne pas avoir tué son patron puis, convaincu par son premier avocat, dit-il, plaide coupable pour éviter la peine de mort toujours en vigueur au Japon ; enfin, poussé par maître Shigemori, il accepte les versions atténuantes comme le retour à l’usine pour trouver l’essence destinée à brûler le corps et le vol du portefeuille sans préméditation après avoir mis le feu au cadavre ou encore le courriel ambigu reçu du mobile de l’épouse de la victime qui lui demande « de régler cette affaire ». Puis Sakie, la fille de la victime (Suzu Hirose) révoltée de la culture du mensonge de sa propre mère (Yuki Saitō) qui n’a rien voulu voir, convoque les avocats pour déclarer avoir été violée par son père régulièrement depuis qu’elle a 14 ans et qu’elle voulait le voir mort ; Misumi, qui a une fille qui lui ressemble avec une malformation héréditaire à la jambe, aurait « senti son désir » et l’aurait exécuté pour se racheter d’avoir délaissé sa progéniture. A moins que l’hérédité ne parle et que Sakie soit la seconde fille de Misumi, qu’il aurait eu d’un adultère avec l’épouse de son patron comme le bruit a couru ? Voyant les preuves à charge qui s’accumulent, Misumi convie ses avocats à un entretien au parloir de la prison pour leur déclarer qu’en fait il n’a « jamais mis les pieds sur les rives de la Sama ce soir-là » et qu’il n’a pas tué son patron. Mais alors, qui l’a fait ? Sa fille ? Un rôdeur ? Et pourquoi se retrouve-t-il avec le portefeuille dans les mains qui sent l’essence, comme en témoigne un chauffeur de taxi « convaincu » de se ressouvenir de la soirée.

On l’aura compris, la vérité n’existe pas et le vertige des possibles fait qu’il existe autant d’histoires différentes et plausibles entre lesquelles « la justice » devra trancher. Celle de l’avocat est la plus favorable à son client, selon le bon exercice du métier ; celle de la procureure, la froide et rationnelle Shinohara (Mikako Ichikawa) est qu’un criminel doit être « mis en face de ses responsabilités et que lui trouver toutes sortes d’excuses n’est pas l’aider à réaliser son acte, ni aider la société à s’en protéger » ; celle du juge est la plus crédible selon le casier judiciaire de l’accusé, déjà chargé de deux meurtres trente an auparavant.

Tout l’art du film est d’établir ces vérités successives comme on pèle un oignon, sans que le cœur n’apparaisse jamais. La culpabilité elle-même est mise en question, le fait de tuer pourrait parfois être justifiable, « le » Mal jamais absolu comme le croient les Occidentaux. Selon le meurtrier, certains naissent avec ce handicap de toujours faire du mal autour d’eux : en générant une fille handicapée, en délaissant son enfant, en s’adonnant au jeu de façon invétérée, en s’endettant sans mesure auprès d’usuriers, en tuant sur un mouvement de colère et dans un moment d’ivresse au shōshō, en faisant chanter son patron d’usine alimentaire sur un chargement de farine falsifiée. Le jeune avocat stagiaire (Shinnosuke Mitsushima) s’insurge contre l’inconvénient d’être né ; pour lui, à l’inverse, « toute vie est justifiée » et chacun choisit son destin.

A noter que « la peine de mort » n’est pas une thèse au Japon mais la peine suprême parmi les autres ; c’est un tropisme petit-bourgeois sentimental que de ramener à ses phobies la culture du monde entier. La peine de mort existe au Japon, comme elle existe encore aux Etats-Unis et, il n’y a pas si longtemps en France. La conception évangélique de tendre l’autre joue n’a pas cours en Asie, ni ailleurs que dans les esprits fragiles élevés en cocon des Etats-providence européens.

Mais le système judiciaire japonais perd son latin issu du droit romain dans cette histoire confuse de meurtre – et c’est peut-être ce que veut prouver l’auteur. Il n’existe pas de conception universelle du juste et de l’injuste mais des histoires mises en scène pour tirer vers le bon ou le mauvais tel acte que la loi locale déclare inapproprié. Même un meurtrier est capable de tendresse : envers les canaris, envers la fille d’un autre, envers sa logeuse – et le meurtre légal de la justice (le troisième meurtre) est sans aucune compassion, même si le juge qui avait condamné Misumi trente ans avant (le père de l’avocat Shigemori) se repend d’avoir été trop clément et avoir permis ainsi une nouvelle victime. Le meurtre n’est pas le signe de Caïn comme dans la Bible (étrangère à la culture japonaise) mais l’expression d’instincts violents qui s’expriment en fonction des circonstances. Etablir les événements et leur déroulement devient alors une quête, même si le système judiciaire est tenu d’économiser l’argent des contribuables et de juger selon ce qui est attendu de l’opinion.

Devant les yeux effarés de l’avocat stagiaire à la jeunesse ingénue, procureur, juge et avocats seniors échangent des regards de connivence qui en disent long sur l’expéditif de « la justice ». Le plus vraisemblable est la seule vérité retenue et la peine est infligée selon le barème légal : ainsi fonctionne la bureaucratie qui n’a pas le temps d’approfondir. Qui, dès lors, est une « coquille vide » ? L’accusé qui agit sans vrai mobile ou le système qui juge sans vérité ?

Prix de l’Académie japonaise 2018, Asian Film Awards de Hong Kong 2018

DVD The Third Murder, Kore-Eda Hirozaku, 2017, avec Masaharu Fukuyama, Kôji Yakusho, Suzu Hirose, Yuki Saitō, Kōtarō Yoshida, Shinnosuke Mitsushima, Izumi Matsuoka, Mikako Ichikawa, Le Pacte septembre 2018, japonais, sous-titré français, audio français, 2h04, blu-ray €19.99

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Sôshitsu Sen, Vie du Thé, esprit du Thé

L’auteur est le 15e maître de thé d’une lignée japonaise.

« Celui qui étudie la cérémonie du thé apprend à disposer les objets, à comprendre le rythme et les poses, a apprécier l’élégance des gestes et à appliquer cet enseignement à la vie quotidienne » p.13. Il s’agit toujours, par la maîtrise d’un art, d’approfondir son humanité. « Un seul but : celui d’atteindre la sérénité de l’âme, en communion avec ses semblables à l’intérieur de notre monde ».

Une telle pratique devient seconde nature. Vertu de civilisation, vertu d’éducation, chaque situation peut être affrontée l’esprit clair et en pleine possession de ses moyens.

Quatre principes régissent la cérémonie du thé :

  1. Harmonie – de l’hôte et de l’invité, sentiment de l’éphémère de toutes choses, stabilité dans le changement, correspondance avec la nature, chemin de la modération, sans s’échauffer ni devenir indifférent ;
  2. Respect – la sincérité du cœur qui permet à l’esprit de rester ouvert à l’environnement immédiat, aux êtres comme à la nature, en reconnaissant la dignité de chacun ;
  3. Pureté – il est nécessaire de « nettoyer la poussière du monde », de s’affranchir des attachements et des liens terrestres, des blocages du cœur et de l’esprit, non pas de les nier mais de les maîtriser, de les garder à leur place ; la discipline de l’ordre extérieur, dans le thé comme dans la vie, établit un ordre intérieur : il faut mettre toute sa personne et son savoir dans ses gestes ;
  4. Sérénité – elle découle naturellement des trois premiers principes : elle est état de communion et de libération ici et maintenant ; elle est une attitude « religieuse » : « cela ne veut pas dire que l’on s’efforce de devenir saint, mais bien plutôt que l’on ne cesse d’utiliser ses connaissances et sa sagesse afin de s’élever » p.88.

Telle est sans doute la religion la plus utile et la meilleure à l’homme, celle qui re-lie (religere) l’humanité au cosmos, celle qui lui donne sa place et son sens. Le zen est une pratique, une discipline quotidienne, réflexive. Il apaise les passions, hiérarchise l’importance des choses et les instruments de l’action, depuis l’esprit jusqu’à la main. Il est sagesse parce qu’il rend plus humain, plus pleinement homme, en le faisant développer et servir toutes ses facultés. Il grandit et élève, bien plus que le dieu commandeur biblique.

Sôshitsu Sen, Vie du Thé, esprit du Thé, traduction 1987 sous le titre Le zen et le thé chez J.C. Godefroy, Arlea 2014 128 pages, €7.00

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Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent suivi de Flipper 1973

Ces deux premiers romans du célèbre Murakami sont restés longtemps inédits. Ils sont courts, 140 et 170 pages à peu près, et déroulent l’existence d’une jeunesse japonaise au début des années 1970. Le lecteur peut y trouver le style Murakami, ce présent inimitable où une certaine philosophie enseignée s’allie à l’observation poétique.

Le roman est pour Murakami ce qu’il était pour Stendhal, un miroir promené le long d’un chemin, avec le zen en plus, la vie intensément au présent. Le futur n’existe pas puisqu’il est chimère ; le passé n’existe que lorsqu’il est souvenir ramené au présent. Le chant du vent est ce souffle qui va, comme l’existence se déroule, et qu’il faut écouter pour en saisir le fil. Il n’a pas de sens, seulement un fil. « La seule chose que nous réussissions à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer », dit le narrateur dans Flipper, p.306. Il faut le suivre, ce moment qui passe, sous peine de se perdre.

L’histoire se déroule donc comme au fil de la plume, un présent qui s’est passé, recréé par la mémoire ou l’imagination. Le narrateur d’Ecoute le chant du vent s’éveille un matin avec une fille dans son lit, à poil. Il ne la connait pas, elle ne le connait pas, et ce décalage engendre son lot de présent reconstitué sur une saoulerie la veille au soir. La fille enfile sa robe directement sur sa peau nue et part travailler. Ils vont se revoir, elle est vendeuse dans une maison de disques et le narrateur écoute beaucoup de disques, qu’il offre parfois à ses amis. Mais il se remémore : « du 15 août 1969 jusqu’au 3 avril 1970, (…) j’ai fait l’amour 54 fois » p.90. Ce qui ne fait guère que sept fois par mois si l’on compte bien, pas grand-chose dans ces années de b(r)aise.

Car le sexe est, avec la cigarette et l’alcool, la principale préoccupation des ex-teenagers des années soixante. L’université les ennuie ou les formate, le métier et le mariage arrangé les rebutent, ils préfèrent les petits boulots et les étreintes éphémères en attendant de choisir. Le fan de flipper recherche un modèle presque unique au Japon (trois exemplaires seulement) de machine à trois leviers ; il baise en attendant un couple de jumelles qui ne portent pour tout vêtement qu’un haut, et rien quand elles le lavent. Mais elles font divinement le café et caressent doublement.

Le J’s bar de Kobe accueille chaque soir le narrateur revenu pour l’été dans sa ville natale pour une bière (ou un Jim Beams) et le copain Le Rat étale son spleen de gosse de riche qui ne sait que faire de son existence. Il écrit des romans où l’on ne meurt ni ne baise… Au fond, ce sont des romans où il ne se passe rien, comme dans sa vraie vie.

Comment écrire se demande l’auteur ? En langue étrangère… car si l’on rédige avec un vocabulaire basique et des phrases simples, votre style s’épure de toutes les scories « littéraires » qui traînent inévitablement dans votre langue maternelle. Une fois cet exercice effectué (et avec un clavier différent puisque l’anglais de Murakami ne se tape pas en alphabet occidental), le retour à sa propre langue est plus simple : vous avez trouvé votre style.

Pourquoi écrire? Ça vous tombe dessus comme un destin, au bruit d’une balle frappé au baseball ou à la chaleur d’un pigeon blessé tenu au creux des mains. On « sent » qu’il faut écrire. Juste pour dire le bruit du vent et le chant des humains – ou l’inverse.

Ce ne sont pas de grands romans comparés aux suivants, mais un ton, doux-amer, apaisé, non sans humour parfois. Il vous donne envie de vivre simplement, tout simplement.

Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent (1979) suivi de Flipper 1973 (1973), 10-18 2017, 309 pages, €7.80 e-book Kindle €12.99

Les œuvres de Haruki Murakami déjà chroniquées sur ce blog

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Thomas Cleary, La voie du samouraï

La thèse de l’auteur est la suivante : « Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une véritable stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chefs séculiers. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cette déviance autoritaire prit plusieurs siècles. Il est nécessaire de dégager le zen authentique de ses formes militaires.

Voilà un superbe programme, que l’auteur met en œuvre en analysant de façon critique quatre auteurs japonais : Miyamoto Musashi (Traité des cinq roues), Yagyu Munenori (Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre), Susuki Shosan, et Takuan (Mystères de la sagesse immobile).

De tout cela, il ressort que :

1/ La voie ne doit pas s’accomplir seulement dans le combat mais dans chaque instant de la vie. Si la férocité animale du samouraï cherche à détruire ses adversaires, le zen vise à une férocité spirituelle destinée à trancher le nœud de l’illusion partout où il se forme. La première étape de la voie est une attention scrupuleuse favorisée par des exercices de concentration : par exemple, en combat, diriger son esprit entièrement sur son adversaire pour chercher la faille. Il s’agit de contrôler son esprit pour l’empêcher de divaguer hors du réel qui requiert toute l’attention.

La seconde étape est le but ultime du zen : le non-attachement aux événements du monde, qui sont impermanents, éphémères. Tout passe, pourquoi s’accrocher à des acquis de toutes façons condamnés à muter ? C’est ainsi que progresse d’ailleurs la recherche scientifique, en remettant en cause à tout moment non seulement les dogmes, mais ce que l’on croit scientifiquement vrai à un moment donné : il n’y a pas de « bible » écrite une fois pour toute mais un livre qui se corrige et s’améliore sans cesse. L’état de « sans pensées » n’est pas un vide « d’absence de pensées », mais un éveil, un espace de liberté fluide et non une indifférence. Exemple : « Bien que vous perceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité des muscles mais l’immédiateté des réflexes entraînés, l’attention prête à tout, qui rend l’action possible.

2/ L’« art de l’avantage » est une expression plus juste qu’« art martial »  selon l’auteur, car elle renvoie à la stratégie. Tout être est aux prises avec un monde changeant où l’adresse et la fluidité se révèlent des outils essentiels à la survie. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque l’inhibition de la réaction libre et spontanée du « premier mouvement » qui, souvent, est le bon. La normalité implique une vision large, non bloquée ou focalisée, stratégique : un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit ne se fixe pas mais reste vacant, disponible à tout ce qui survient ici mais aussi ailleurs pour les répercussions en chaîne, maintenant mais aussi hier et demain pour les causes et les conséquences. Quels que soient les actes, s’ils sont accompagnés d’une pensée et exécutés avec une concentration « violente », ils perdent toute coordination. L’efficacité vient de la liberté, c’est-à-dire de la maîtrise. « Oublier le moi » ne signifie pas qu’il n’y ait plus aucun « moi » conscient, mais que la conscience de l’individu ne reste pas enclose dans son petit moi. Ni impulsif, ni insouciant, mais un moi contrôlé, conscient des interactions, ouvert aux autres et à ce qui survient.

La voie se fonde sur la raison, elle est l’application d’une honnêteté authentique axée sur l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action ; il s’agit d’agir à propos. Mais, pour bien raisonner, il faut comprendre la logique sous-jacente, donc entrer en sympathie avec le mouvement des choses et des êtres ; il faut les « laisser être » ce qu’elles sont avant de les préjuger, les observer avec détachement, lucidité et compassion. L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais à une capacité de transformation, une possibilité d’action sur le monde. L’objectif du zen n’est pas l’accomplissement du vide en soi-même, mais la méthode par laquelle sont éliminées les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent à tort l’esprit sur les apparences, l’attachent aux choses, l’enchaînent aux angoisses névrotiques et le laissent impuissant, velléitaire, superficiel.

3/ Le zen est une voie sur laquelle chacun avance pas à pas. On peut le comparer au métier de charpentier qui entre peu à peu par expérience et entraînement. La maîtrise de soi est progressive, due à l’apprentissage et au travail. Le métier n’est pas entré tant que l’adepte reste attaché à sa pratique. Assimilée, la pratique doit devenir inconsciente ; elle s’accomplit alors avec liberté et efficacité. Dans tous les arts traditionnels japonais la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites de la tradition. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline stricte n’était pas de transformer le novice en automate obéissant, mais de lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception propre non ordinaire – en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée instinctivement sur les formes de l’enseignement.

La pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. En ôtant le voile des préoccupations mentales, de l’attachement aux formes ou à la pratique, l’esprit gagne en disponibilité, donc en vigueur. Il devient alors plus efficace, plus aigu en analyse. Ni impatience, ni excès dans la pratique, l’authenticité et la persévérance sont les seuls critères qui vaillent. Si l’on cherche à atteindre ses limites ou à se distinguer par quelque mortification, on s’épuise en vain et l’on affaiblit son potentiel. L’entraînement doit être progressif et tempéré au niveau atteint. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts revendiqués et les émotions mises en avant (tout ce que mai 68 a promu). Leur contrôle et leur maîtrise demande du temps et de la discipline à la jeunesse gonflée d’hormones. Elle demande surtout une force intérieure que tout le monde n’a pas au même degré, une volonté vivace de s’accomplir pleinement. Sinon, la discipline reste une contrainte extérieure qui devient un attachement, une obéissance qui devient une croyance aveugle, un accessoire de l’ego qui conduit à une religiosité sentimentale, superstitieuse et inefficace. Au contraire de l’humeur sombre qui prend tout au sérieux et bat sa coulpe, prison des sens, une humeur enjouée est une voie vers l’éveil.

Cet ouvrage, à mes yeux capital et bienvenu pour notre époque, clarifie ce qu’est le zen ; il le dégage du militarisme nippon comme de de la gouroutisation béate venue de Californie. Il offre une conscience plus claire de la voie à suivre pour devenir ce que l’on est.

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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Philippe Pons, D’Edo à Tokyo

Pour réagir contre les stéréotypes, notamment celui qui associe Japonais et samouraï véhiculé par Ruth Benedict, l’auteur veut cerner la part de mémoire qui façonne la modernité japonaise.

L’ère Meiji a figé la mémoire sociale en tradition officielle pour forger une conscience nationale. Ce monument à la gloire de la classe samouraï, au moment où elle disparaissait, servait l’expansion du capitalisme. Le sens du sacrifice, purifié et laïcisé, devenait une éthique du travail rigoureux ; les sentiments d’allégeance se transformaient en règles de conformisme social et en dynamique de groupe adaptée à l’industrialisation. Or, « les racines intellectuelles et culturelles du Japon moderne se trouvent en réalité dans les XVIIe et XVIIIe siècles, époque où règnent les shoguns Tokugawa. C’est au cours de cette période, avant l’impact occidental direct, que le Japon est progressivement entré dans les temps modernes : ce fut en quelque sorte la période d’incubation de la modernité japonaise » p.17.

Le formalisme de la sociabilité permet aux Japonais d’adopter des comportements qui leurs sont étrangers sans provoquer de résistance. D’où le caractère cosmopolite très moderne de la mentalité japonaise. « Nous entendons par cosmopolite non pas l’expression d’une utopique société fraternelle composée de citoyens du monde, mais une mobilité culturelle, une expérience d’affranchissement et de transgression des identités dans un métissage de leurs signes (…) Il n’y a pas pour autant chez les Japonais de renoncement ou de dénégation de leur appartenance culturelle : il s’agit simplement d’un enrichissement du système symbolique. Ce jeu confère à la modernité japonaise une fluidité, une mobilité et, par conséquent, une capacité d’innovation qui font défaut à l’Occident » p.18.

La culture populaire fut l’expression d’une volonté d’indépendance culturelle par rapport à l’aristocratie. Le monde des marchands et des artisans a créé le kabuki et les quartiers de plaisir où naquirent les arts et les modes. Cette culture n’a jamais été entravée par des interdits religieux mais véhicule un pragmatisme où les interdits ne furent jamais d’essence morale mais pour raison d’ordre public. A l’époque Tokugawa, la culture populaire se nourrit d’incessants va et vient entre la ville et la campagne, et les villes vont chercher à s’intégrer au paysage, à intégrer des éléments du paysage : à Edo, certaines rues ont pour perspective le mont Fuji. La ville se voudra une médiation entre l’homme et la nature. Elle se voudra aussi éphémère, changeante, évolutive. Pas de mystique de la ruine, pas de monuments pour l’avenir.

Les calamités naturelles (séismes, incendies, raz de marée, ouragans) ont rendu les Japonais réceptifs au bouddhisme et à sa conception de l’impermanence. L’histoire apparaît comme un mouvement des choses sur lesquelles l’être humain n’a pas de prise. Dans les villes, le temps est esquivé. Dans la société, on privilégie le groupe, pas l’individu, l’empereur n’étant qu’un symbole social. Dans l’existence quotidienne, cela conduit à l’hédonisme, au goût du présent, à la jouissance du moment. La littérature est de mœurs, le théâtre est une catharsis de la vie courante – un instant suspendue -, l’art est au quotidien dans les objets de tous les jours, l’éthique, comme l’art, sont formalistes (kabuki, art du thé, étiquette, rituels, cérémonies). D’où l’importance insigne du symbole, qui en vient à remplacer le réel : « La liaison qu’établissent les Japonais entre l’aspect visuel de la chose et la substance de celle-ci engendre un phénomène d’adhésion symbolique particulièrement poussé. Ainsi, celui qui entend pratiquer un sport commencer-t-il par être suréquipé » p.148. La maîtrise de la forme ouvre la voie à l’acquisition de la substance, telle est la notion de kata en karaté-dô.

« Kata se traduit par forme, moule, type. Le mot désigne la forme codifiée d’une pratique et, d’une manière plus générale, d’un comportement. Un kata peut s’apparenter jusqu’à un certain point à ce qu’Elias Caneti définit comme la figure : un « aboutissement de la métamorphose ». L’acquisition d’un kata n’est pas une pure opération d’imitation, c’est-à-dire la reproduction d’un mouvement, d’un geste, sans que celui qui l’exécute soit pour autant transformé par cette opération » p.149. Très important dans la voie du karaté, le kata a une portée universelle dans la transmission du savoir au Japon. « Ce qui prédomine dans le kata, c’est l’acte, sa transmission s’opérant avant tout non-verbale. L’acquisition d’un kata relève d’une tentative de réalisation de la voie (dô). Celui qui enseigne le kata est un relai, non le détenteur du savoir. Il s’agit au demeurant de tendre vers une perfection technique en intériorisant un savoir accumulé. Le kata est bien, en cela, l’expression d ‘une sensibilité collective » p.150.

Il est attendu de tout individu qu’il adopte le comportement correspondant à son statut, qu’il assume un rôle. D’où le narcissisme du rôle, dont le suicide peut être l’acte final lorsqu’on faillit. « On pourrait à l’extrême et par analogie, voir dans cette objectivation imaginaire que réalise le kata une sorte d’événement comparable à ce que Jacques Lacan définit comme le stade du miroir chez l’enfant : une identification, c’est-à-dire la transformation produite chez le sujet lorsqu’il assume une image ». Cela peut aboutir à un affaiblissement de l’ego, au respect des formes pour elles-mêmes et non pour leurs vertus spirituelles. C’est l’envers de la médaille : le mimétisme, le somnambulisme social compensé par la prise en charge de l’individu par le groupe ou la société.

Mais parce qu’elle est formalisée et normée à outrance, la société japonaise laisse aussi des espaces vierges, non balisés. Car dans la conception immanentiste qui prévaut au Japon, aucun œil de Caïn n’y poursuit quiconque. Dans ces espaces se déploie alors l’esprit du plaisir : frondeur, sceptique, cynique et réaliste, le comique bon vivant, la joie de l’instant.

Philippe Pons, D’Edo à Tokyo – mémoires et modernités, 1988, Gallimard bibliothèque des sciences humaines, 464 pages, €32.00

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Ivan Morris, La noblesse de l’échec

Au Japon, le héros qui échoue est vénéré. Pour les fils de l’empire du soleil levant, l’homme à qui sa pureté de cœur interdit les ruses et les compromis, si souvent nécessaires à toute réussite en société, est par essence voué aux causes désespérées et il connaîtra, inéluctablement, l’échec. L’auteur raconte la vie tragique de neuf personnages réels. Ils se sont dressés sans espoir contre des forces supérieures et ont par succomber malgré tout leur esprit, toute leur volonté et tout leur courage.

Cela peut paraître excessif à nos yeux d’Occidentaux pour qui la ruse et « l’esprit » sont nécessaires aux héros, depuis Ulysse jusqu’aux modernes SAS et autres chevaliers du ciel. Mais il faut considérer la société japonaise : elle est si conformiste qu’elle exige de chacun de s’incliner sans discussion devant l’autorité et la tradition. Dès lors les hommes téméraires, provocants, faisant fi des conventions et du bon sens, fascinent – à la condition qu’ils soient foncièrement honnêtes. La majorité pusillanime trouve compensation à célébrer ces individus qui osent, menant un combat solitaire et sans espoir. Cet échec inscrit au bout du chemin leur donne un caractère pathétique ; ils symbolisent la vanité de l’activité humaine, spécialement celle du Japonais asocial.

Fort heureusement, les héros dans ce pays sont aussi des poètes. Le héros tragique japonais a une vie d’un niveau émotionnel supérieur à la plupart des hommes. Il révèle ses sentiments les plus profonds en vers, avant que la mort elle-même ne vienne condenser le sens de son existence aux yeux de tous. La qualité essentielle du héros est le MAKOTO : la pureté d’intentions, le refus d’objectifs égoïstes et matériels, une délicatesse morale des plus exigeantes. Il a la force spirituelle de n’accorder aucune valeur à ce monde qu’il juge corrompu. Pourquoi transiger, s’adapter à ce monde, négocier avec les brigands ? Le héros réagit spontanément, instinctivement, contre tout ce qui froisse sa morale naïve mais d’une pureté absolue. Il connaîtra donc l’échec, comme tous ceux qui ne peuvent franchir les nombreux obstacles semés par une société sans indulgence. Quoi qu’il en soit, comme tout humain, il sera aussi vaincu par la vieillesse, la maladie et la mort.

Le tempérament japonais est pessimiste. Est-ce dû à la fréquence des tremblements de terre, des tsunamis, des cyclones dans ce pays ? Le bouddhisme qui proclame la vanité des choses a trouvé là une terre d’élection. Pour le Japonais, la vie humaine est aussi fugace que les saisons. L’impuissance et les échecs sont donc inscrits dans tout ce qu’entreprennent les hommes. La beauté est alors ce qui est éphémère : les fleurs, la jeunesse, les reflets à la surface d’un lac, les actes des héros vaincus. Bien que la mort doive saisir un jour chaque être vivant, le malheur humain paraît plus déchirant lorsque la victime est jeune, pure et de bonne foi.

La quintessence du symbole japonais est ainsi la chute des fleurs fragiles du cerisier au printemps. Et le livre se termine par ce haïku :

Aujourd’hui épanouie,

Ses pétales demain dispersés par le vent,

Telle est la fleur de notre vie :

Comment son parfum serait-il éternel ?

Ivan Morris, La noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon, Gallimard 1975, 408 pages, €15.00

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Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant

Malgré son nom japonais, Ishiguro est anglais, arrivé dans le pays à l’âge de dix ans. Depuis cette année 2017, il est Prix Nobel de littérature, ce qui permet de récompenser deux pays à la fois, et deux cultures. Une manière de ne pas choisir selon la lâcheté contemporaine, comme attribuer le Prix Nobel de la paix à une constellation d’organisations et le Prix Nobel de physique ou de médecine à un trio à chaque fois.

Le lecteur connait Ishiguro peut-être sans le savoir, car il est l’auteur du livre dont est tiré le fameux film Les Vestiges du Jour, adapté au cinéma par James Ivory en 1993 (et chroniqué sur ce blog).

Ce roman d’il y a trente ans évoque le Japon d’après-guerre, de 1948 à 1950. Masugi Ono est un vieux maître de peinture qui s’est formé dans le Japon traditionnel, a exalté le Japon patriotique dans les années 30, avant de prendre sa retraite et de jouir d’une « réputation » après la défaite. Il est passé du monde flottant au monde moderne via la guerre, comme nombre de Japonais de sa génération. Le « monde flottant » est défini p.163 comme « ce monde nocturne du plaisir, du divertissement et de l’ivresse ». Dès lors, quel sens donner à sa vie ? A-t-il eu tout faux au vu des circonstances ? Est-il irrémédiablement condamné ? « Coupable » dirait la culture chrétienne, mais cette culture n’est pas celle du Japon.

A l’occasion du mariage tardif à cause de la guerre de sa seconde fille (26 ans), ce qui ne se fait pas sans intermédiaire choisi par les familles ni sans enquête sur l’honorabilité des parents, le passé ressurgit. Et avec lui les souvenirs. Par petites touches, lors de digressions sans nombre et non sans cet understatement typiquement anglais, l’auteur expose au fil de sa mémoire les épisodes de l’existence de l’artiste.

Son maître ne rêvait que de l’ailleurs, ce monde flottant et illusoire de la nuit, dont il cherchait à saisir l’essence. L’élève est devenu maître à son tour lorsqu’il a trouvé sa voie et donné un sens réaliste à ses œuvres – au risque de tomber dans le travers de l’actualité, ce patriotisme dévoyé des militaires qui a conduit à la guerre et à l’humiliante défaite. Ses élèves à leur tour l’ont quitté pour trouver leur voie, plus américanisée. Et c’est le petit-fils de sept ans, Ichiro (dont le lecteur se demande s’il n’est pas un avatar de l’auteur lui-même), qui dessine à son grand-père le monstre préhistorique a face de lézard du cinéma de cette époque (l’auteur télescope-t-il ses souvenirs ? le premier Godzilla n’est sorti qu’en 1954).

La vie passe et il ne faut rien regretter, même si l’on a commis des erreurs (comme cette exaltation patriotique qui fit « peut-être » beaucoup de mal), car chacun peut apprendre de ses erreurs. Voir dans l’ancien Japon une décadence qui a conduit au raidissement est aussi vain que voir dans le nouveau Japon une décadence de l’ancien. Le monde change et seuls ceux qui ne savent pas s’adapter sont condamnés. « Le nouvel esprit du Japon n’était pas incompatible avec les joies de l’existence, autrement dit il n’y avait aucune raison pour que la recherche du plaisir allât de pair avec la décadence » p.76.

Ce qui compte est d’être soi, de faire de son mieux et de croire en ce qu’on fait (p.224), d’accepter le temps qui passe et de s’y couler avec intelligence : « un trait de caractère qui finit par faire de moi un homme très respecté : la capacité de penser et de juger par moi-même, au risque de heurter mon entourage » p.81. Le Japon, société très communautaire, pratique l’évitement de ce qui fâche et le politiquement correct. Dire autrement que les autres est mal vu, sauf si c’est dit dans les formes et avec modération. Ce que le grand-père Ono pratique avec art, tant avec son petit-fils dont il se préoccupe de la fierté des sept et huit ans, que de ses filles qu’il veut marier pour qu’elles soient heureuses, des belles-familles à séduire pour le faire, et des anciens maîtres et élèves qu’il a eus et qui pourraient le desservir ou le servir en ce dessein.

Ono est adepte de la voie moyenne, que l’on pourrait appeler chez nous « libérale », en ce sens qu’il garde toujours un équilibre entre la communauté et le soi. Il parle ainsi à ses élèves : « s’il est juste de respecter les maîtres, il importe aussi, toujours, de remettre leur autorité en question. Cette expérience m’a appris à ne jamais, comme on dit, suivre le mouvement en aveugle ; elle m’a appris, au contraire, à considérer attentivement la direction dans laquelle on me poussait. Et s’il est une chose à laquelle je vous ai toujours tous encouragés, c’est bien à essayer de vous élever contre la force des choses » p.86. Pour cela, un truc de prof, avoué p.157 : « Il n’est nullement souhaitable, en effet, de toujours dire à ses élèves ce que l’on sait et ce que l’on pense : dans bien des cas, il est préférable de se taire pour leur donner la possibilité de débattre et de réfléchir par eux-mêmes ».

C’est à une réconciliation du Japon avec lui-même que convie Kazuo Ishiguro, mais aussi peut-être à une réconciliation de Kazuo déraciné anglais avec Ishiguro né japonais. Ce roman subtil évoque le charme de l’existence au soleil levant, le passage des générations, et la sagesse de la mémoire.

Je me pose cependant quelques questions sur la traduction de Denis Authier, souvent compassée, et qui n’hésite pas à affubler le cèdre de « feuilles » p.102, alors que – même dans Paris – chacun peut voir que ce genre d’arbre n’a guère que des « aiguilles » !

Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant (An artist of the floating world), 1986, Folio 2009, 352 pages, €22.15 (car épuisé et très demandé depuis le Prix Nobel…)

Les pages citées sont tirées de l’édition 10-18 1990 en 233 pages

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Yasushi Inoué, Kôsaku

yasushi inoue kosaku

Cette chronique impressionniste des 11-13 ans de l’auteur dans le Japon des années 1918-1920 a un timbre universel. Elle conte la fin d’enfance, le passage vers l’adolescence, les dernières années d’insouciance de la vie au village, dans cette campagne japonaise très peuplée où oncles, grands-parents et cousins ne sont jamais éloignés que d’une demi-journée de marche.

Kôsaku est la suite de Shirobamba, vie quotidienne sur le même ton de ses 6 à 9 ans. Le gamin vit avec une ancienne concubine de son arrière-grand-père, la vieille Onui dont c’est la fin. Elle attendra cependant l’entrée au collège de la ville de son petit Kôsaku, élevé par elle depuis l’âge de 5 ans, pour quitter cette vie.

Car le récit est tout teinté d’amour, ce qui lui donne sa mélancolie mais aussi ce regard aigu de la mémoire qui revient vers la préadolescence. Jamais peut-être les émotions ne sont aussi fortes que vers 12 ans, juste avant de devenir pubère et que le regard des autres sur vous ne change. L’empreinte des êtres et des événements se garde la vie entière et, passée la cinquantaine, l’auteur s’en souvient toujours avec force.

Il fait de Kôsaku un garçon de littérature, parlant de lui à la troisième personne comme s’il était autre que lui-même. Mais cette distance permet de tenir les émotions contenues et de maintenir le récit sur le ton de la constatation. C’est ce qui fait le charme puissant du livre et lui donne cet aspect universel.

Kôsaku vit seul avec celle qu’il appelle sa « grand-mère », en face de ses autres grands-parents du côté maternel. Il est entouré par un oncle directeur d’école et par d’autres parents qu’il va voir pour bronzer à la mer ou pour découvrir la culture du champignon shiitake.

Mais tout fait événement au village où chacun participe à la vie de tous les autres. La moitié des habitants est là pour accueillir le nouveau directeur des Eaux et forêts – et ses deux enfants, un garçon de 9 ans et une fille de 12 ; tout le village viendra saluer le départ de Kôsaku et de sa mère vers la ville à la fin. La création d’une ligne d’autocars, en place du vieux cheval à carriole, est l’occasion de débats épiques entre modernistes et conservateurs, mais beaucoup de gens se rendent chaque jour à l’arrivée du car. La survenue d’un typhon, comme chaque année, est l’occasion d’aller en pleine nuit chez les uns et les autres pour voir s’ils sont inondés ou si leur toit a été arraché.

Kôsaku et son copain Yukio d’un an plus jeune, sont inséparables. Ils jouent ensemble, se baignent en semble tout nu, vont explorer les endroits mystérieux. Ainsi lorsque Kôsaku, égaré près du cimetière à l’écart du village, aperçoit entre les bambous un couple s’embrasser avec fougue, il croit que l’homme est en train d’étrangler la femme et s’enfuit ! Il faut qu’il revienne entouré de ses copains, pour s’apercevoir qu’il n’y a pas eu meurtre. Mystères des adultes…

Étrangeté des filles aussi. Elles sont moins familières à mesure que les années passent, et semblent faire la tête sans aucune raison ; ou elles se montrent aimables sans que l’on sache pourquoi lorsqu’on est un garçon. Ainsi d’Akiko, un an plus âgée, fille du directeur des Eaux et forêt, qui va faire alterner soleil et nuages dans ses relations avec Kôsaku durant toute la longueur du livre. C’est qu’elle devient femme et que les femmes ne traitent pas les garçons comme des gamins. Ceux-ci sentent parfois une boule dans leur ventre, ils se demandent pourquoi.

Non, la vie à la campagne, immergé dans le spectacle de la nature, ne rend pas plus mûr sur la sexualité. Les gamins ne voient aucun rapport entre deux animaux qui s’accouplent et deux humains. Ils vivent dans l’exemple ambiant et la sexualité est, comme dans toute société, une intimité. D’où ce sentiment d’étrangeté vis-à-vis du sexe opposé, cet étonnement au bain lorsqu’ils veulent, comme avant, aller tout nu du côté des femmes.

Le garçon se sent appelé à une existence moins terre à terre que celle du fils du marchand de saké ou de celui qui veut devenir quincailler. Ce pourquoi il s’isole chaque jour pour étudier, malgré les appels des amis et des petits pour venir jouer après l’école. Où l’on constate que l’obsession d’apprendre et de s’élever au Japon ne date pas d’hier. Le début du XXe siècle connaissait déjà la compétition, cette saine émulation qui poussait les campagnards à passer le concours d’entrée au collège pour entrer en sixième.

Sa jeune tante décédée dans le précédent récit lui avait fait promettre, la grand-mère Onui lui fait promettre aussi, tout comme son oncle inflexible Ishimori, le psychorigide directeur d’école désormais en retraite. Kôsaku étudie avec un instituteur qui prépare les examens pour devenir professeur – et en devient fou tant la pression est grande. Mais lui, Kôsaku, veut réussir ; il sent confusément que tout ce qui l’habite ne peut tenir sur ces quelques hectares de territoire rural. Il lui faut aller à la ville, vivre avec ses parents, aller au collège.

C’est le grand art de l’auteur de nous montrer que tout vient naturellement, au fil des saisons, avec la progressive maturité. Le village était un paradis enfantin, il devient trop étroit pour la préadolescence puisque le garçon ne cesse de voyager vers la mer ou à la ville ; il faut désormais le quitter, sans regret, même si c’est avec mélancolie.

Toute l’acceptation de la vie qui va, l’adaptation japonaise au présent sans jamais renier l’hier, est dans ces quelques pages finales où le départ prend la couleur de l’hiver – cette saison qui prépare le prochain printemps.

Yasushi Inoué, Kôsaku, 1960, Folio 2011, 223 pages, €6.50

Les œuvres de Yasushi Inoué chroniquées sur ce blog

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Masao Miyamoto, La société camisole de force

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Masao Miyamoto a très bien décrit dans une série d’articles pour le mensuel Gekkan Asahi ce Japon, société camisole de force, devenu livre et traduit en français à la fin des années 1990. Le groupe prime tout et l’harmonie entre ses membres est l’essentiel.

Né en 1948 et diplômé de la Nihon University Medical College de Tokyo en 1973 puis achevant ses études en 1975, il passe trois ans à se spécialiser en psychiatrie et psychanalyse à la Yale University aux États-Unis, avant d’être nommé professeur assistant au New York Medical College en 1984. C’est en 1986 qu’il rentre à Tokyo pour travailler au ministère de la Santé. L’Administration, dans tous les pays, n’est ni efficace, ni productive, mais surtout un bastion conservateur de petites habitudes. Les fonctionnaires français traditionnellement « de gauche » montrent combien la gauche est devenue conservatrice en voulant « conserver » les acquis en « réaction » à toute réforme pour revenir à l’âge d’or des Trente glorieuses. Au Japon existent comme en France, la hiérarchie, les congés payés, l’ambiance de travail conformiste – mais l’uniformité grise est bien plus forte au Japon !

Revenant de dix années aux États-Unis, devenu directeur-adjoint du département de santé mentale au ministère de la Santé, Miyamoto est regardé par les fonctionnaires japonais comme un alien : lui parle bien anglais, lui a un pantalon aux plis impeccables, lui refuse d’aller aux beuveries rituelles du soir, lui n’a pas peur de prendre ses congés légaux. C’est justement parce qu’il était en congé qu’il sera révoqué du ministère en 1986 – bouc émissaire commode de la « gêne » des collègues et punition de son attitude critique envers les habitudes.

Il ne faut pas croire cependant que « Japon = bureaucratie », ce serait trop simple. La bureaucratie, en tant que système social de pouvoir avec ses propres règles, rencontre le consensus social japonais très fort – ce pour quoi l’Administration japonaise et son système bureaucratique sont puissants. En France, en revanche, la bureaucratie en tant que système de pouvoir rencontre ses limites avec le jacobinisme qui n’est qu’un système de contraintes (et non de consensus) – d’où absence d’initiatives, inefficacité, tracasseries. La dérive de l’inefficacité française est dans la droite ligne de la “komandirovka” soviétique avec ses mœurs de petits chefs, l’idéal de gestion sociale de Lénine ayant toujours été « le système de la Poste ».

Cela posé, la description de Miyamoto est très fidèle en ce qui concerne les règles de comportements attendues dans toute bureaucratie – c’est cela qui fait son prix. Au Japon, il faut se conformer aux autres, obéir à la hiérarchie, rester d’une discrétion à toute épreuve – mais la hiérarchie n’est pas toute-puissante car le groupe doit accepter son chef.

salarymen japon
Tout se joue dans l’apparence, le “tatemae”, ces formules toutes faites qui servent à éviter la controverse, alors que le “honne”, le parler-vrai est réservé aux soirs de beuveries entre collègues. La franchise à l’américaine, ramenée du Japon par Miyamoto, a été très mal vue de ses collègues. Nul ne peut dire que le roi est nu ni jamais appeler un chat un chat. Euphémismes et langue de bois sévissent comme à l’ENA. Les vérités lâchées sous l’empire de l’ivresse ne sont pas l’expression du locuteur mais une force presque anonyme qui n’engage donc ni celui qui les profère, ni celui qui les écoute, puisqu’assénées dans les circonstances « hors normes » de la boisson collective. Elles servent de soupapes de sécurité au système social très contraignant. Façon de dire sans le dire, de se faire comprendre sans que quiconque le fasse. Si « on » est con comme il se dit en France, « on » est bien pratique pour que la masse s’exprime.

Il n’est demandé aux travailleurs japonais – et encore moins aux fonctionnaires – ni indépendance, ni initiative et surtout ni inventivité – mais plutôt le plus petit dénominateur commun, la course aux précédents et à la jurisprudence, la grisaille moutonnière d’apparence et de langage. D’où les brimades de ceux qui ne sont pas conformes et les bizutages systématiques de tous les nouveaux pour les formater aux normes du groupe. Leur capacité de subir est la preuve de leur attachement à leur nouveau clan.

Certes, près de 25 ans ont passé depuis cette description psychosociologique du Japonais travailleur et bureaucrate, mais la société a-t-elle vraiment changé ? L’immobilisme reste profond, l’imitation la règle, la déviance une tare. La société japonaise est l’une des moins ouverte au monde, malgré les apparences. Car les apparences sont tout, le vrai reste caché.

Miyamoto est mort à Paris en 1999 d’un cancer colorectal, non sans avoir publié au Japon un second livre en 1997, non traduit en français, sur la psychanalyse des bureaucrates. Une façon de renvoyer à la société son miroir.

Masao Miyamoto, Le Japon société camisole de force, Picquier Poche 1998, 205 pages, occasion

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Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence

takeo doi le jeu de l indulgence
Cette étude, parue en 1981 au Japon, a été rapidement traduite en France, l’engouement pour les japonais étant avéré dans notre pays vers cette époque.

Elle explique la dépendance affective du Japonais (amae) par l’emprise de la mère, hégémonique sur l’enfant et surtout le garçon. Comme le père est très souvent absent, gros travailleur obligé aux heures supplémentaires, aux vacances réduites et au bar avec ses collègues après bureau, c’est la mère (qui souvent ne travaille pas) qui s’occupe des enfants. Le garçon est surprotégé au Japon, comme dans toute l’Asie d’ailleurs, où il est censé assurer les vieux jours de ses géniteurs en l’absence d’un régime décent de retraite (même si les choses ont changé, les mœurs demeurent). D’où son anxiété de la séparation, son infantilisme chronique et son « machisme » qui est surtout une attente que la femme le serve comme l’a servi sa mère.

Toujours en « attente d’indulgence », le Japonais donne du respect en contrepartie d’un statut sécurisant. Les sentiments humains naturels (ninjo) se complètent par les devoirs appris par l’éducation (giri), tandis que « les autres » (les humains sans obligations réciproques) sont indifférents et font l’objet d’un comportement non réglementé (enryo).

aime moi japon

« Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de l’impression de se trouver frustré dans son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui. » (p.46) Être reconnu, surtout par son groupe de pairs, est vital pour un Japonais. Être rejeté est la honte suprême, la dévalorisation de soi qui conduit soit au suicide, soit à l’exil, soit au repli otaku. Voir le beau roman de Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, chroniqué sur ce blog.

Les pathologies d’amae sont, selon Takeo Doï, l’obsession, l’hystérie, la crainte des autres (extérieurs au groupe), le perfectionnisme, les sentiments homo-affectifs (voir la nouvelle intitulée Kokoro de Natsume Soseki), l’apitoiement sur les héros défaits, le sentiment d’être une perpétuelle victime, l’absence du moi sans le groupe. Le perfectionnisme et l’obsession sont des comportements qui frappent tout visiteur étranger dès ses premiers jours au Japon : pour le meilleur (le sens du service et la qualité des objets manufacturés) et pour le pire (se déchausser, se rechausser parfois six à huit fois sur quelques mètres).

Bien que, depuis l’écriture de Takeo Doï, la société ait quelque peu changé… La responsabilité légale n’a-t-elle pas été abaissée à 14 ans en 2000, signe que l’individualité progresse dans la jeunesse même ? En revanche, s’il faut avoir 18 ans pour devenir militaire, il faut encore attendre 20 ans pour voter !

groupe de jeunes japonais

La perméabilité du sujet est manifeste dans la langue, où le « je » est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la situation. Cette absence d’affirmation du soi serait le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. L’individu japonais se veut compulsivement dans l’ambiance, ne pas dissoner de la note commune. D’où son conformisme, mais aussi son confort social. Être « mignon » ou « sportif » est, pour le garçon, ressembler à l’image valorisée par les filles et par les autres garçons. L’apparence a au Japon un autre ressort que le narcissisme, pathologie de l’individualisme des Peter Pan infantiles fabriqués chez nous en série par les parents névrosés et démissionnaires de la génération 68.

D’où aussi, au Japon, cet empire des signes et des rites, valeurs sûres car elles rendent les comportements prévisibles. Les Japonais vivent volontiers sous l’emprise des masques, reflets, ombres, surface, rôles, « face » – bien loin de la lourde (et parfois pesante) franchise américaine.

Les temples shinto contiennent, à l’intérieur, un miroir… où chacun contemple ce qu’il veut : soi-même, son moi idéal, le dieu. Dans un flou artistique et métaphysique soigneusement préservé.

Complémentaire de l’étude américaine Le chrysanthème et le sabre, deRuth Benedict, le livre de Takeo Doï offre une compréhension en profondeur du Japonais moyen.

Takeo Doi, Le jeu de l’indulgence – étude de psychologie sur le concept d’amae, L’Asiathèque 1991, 134 pages, €18.50

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Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

haruki murakami l incolore tsukuru tazaki
Un titre tarabiscoté (celui de l’auteur) et une couverture poche flashy (celle de l’éditeur), ne rendent pas justice à ce dernier roman en poche du japonais Murakami. Tsukuru (prononcez Tsoukoulou) a été adolescent dans les années 1980, soudé dans un club des cinq dès le collège et durant toutes ses années lycée. Les trois garçons et les deux filles étaient amis comme on est en harmonie, avec toute la ferveur et les angoisses de l’adolescence. Seul le sexe était tabou car cela aurait été crever l’œuf des quintuplés et devenir adulte…

Sauf que… Murakami a ce génie très peu japonais de décaler ses personnages. Lycéens modèles, étudiants moyens, travailleurs formatés, quatre sur les cinq s’insèrent sans problème dans la société de fourmis, tous plus ou moins hors de leur moi profond mais sachant parfaitement jouer le jeu. Il n’y aurait pas d’histoire si, justement, des décalages ne survenaient.

Le premier est l’exclusion, brutale et tacite, de Tsukuru du groupe, deux ans après qu’il fut parti étudier à Tokyo à la suite du lycée. Tous les autres sont restés à Nagoya – a-t-il été perçu comme un traître au groupe ? Il se trouve qu’il est le seul dont le prénom ne soit pas une couleur mais signifie « construire » – ce côté performatif a-t-il lassé les autres ? Il était le seul également à ne pas avoir de caractéristiques bien précises, sauf qu’il affectionnait les gares – est-ce la raison de sa mise à l’écart ?

Seize ans plus tard, il souffre encore de ce traumatisme. Imaginez, dans une société aussi policée et groupale que la société japonaise, être exclu sans raison ? C’est comme si vous étiez jeté à l’eau sans aucun vêtement la nuit du pont d’un Transatlantique sans que personne ne se préoccupe de votre sort. Après s’être rapproché durant quelques mois de la mort, dépressif, Tsukuru s’est ressaisi en voyant son corps nu, émacié, dans le miroir. Il s’en est sorti, non sans mettre le couvercle sur la blessure… qui ne peut que ressaigner des années plus tard, faute de soins !

Car après avoir eu pendant près d’une année un ami étudiant, de deux ans plus jeune, avec qui il allait régulièrement (en tout bien tout honneur) nager, déguster de la cuisine et écouter de la musique, il a désormais une copine à laquelle il tient. Haida, l’ami de 18 ans, l’a quitté lui aussi sans explication et n’a pas repris ses études. Y aurait-il quelque chose qui cloche chez Tsukuru, incapable de nouer des relations durables ? Sara l’aime bien, il aime Sara, mais parfois ils ne peuvent faire l’amour : Tsukuru débande, comme honteux, alors qu’il a de puissants rêves érotiques par ailleurs.

Sara lui demande, avant d’aller plus loin dans leur relation à deux, de porter le fer dans la plaie et de retrouver ses quatre amis d’adolescence pour savoir pourquoi ils l’ont exclu. Ce qu’entreprend de faire Tsukuru, non sans hésitation. Durant ce « pèlerinage », il va découvrir peu à peu la vérité – bien loin de tout ce qu’il pouvait imaginer. Il va découvrir aussi que son aspect « incolore » n’était en rien négatif pour les autres et qu’il est peut-être le seul à s’être épanoui adulte dans son travail, sinon dans sa vie personnelle. Sauf qu’il écoute trop souvent les Années de pèlerinage de Lizst, notamment Le mal du pays, qui le ramène à ce paradis perdu qu’est le cocon de fin d’enfance.

Sortir de soi, surmonter ses souvenirs, bâtir quelque chose avec Sara comme il bâtit des gares, voilà ce que Tsukuru va entreprendre. Avec ses faiblesses et sa beauté intérieure, que parfois les autres voient, et que lui ne parvient plus à percevoir, figé par son traumatisme. Justement, « ce n’est pas l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les relie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent » p.299. « Homme » est pris ici au sens français neutre « d’être humain », car Tsukuru s’adresse à une femme.

L’auteur décrit avec une acidité mêlée d’une certaine tendresse le vendeur de voiture Lexus (à croire qu’il a été payé pour cette pub), le coach de stagiaires désirant à toute force s’intégrer dans les entreprises, les gens pressés des gares bondées, le travail méticuleux et minuté des employés du chemin de fer tenus par l’horaire, ou encore la céramiste nippone exilée en Finlande. Il voit les travers du Japon tout en restant indéfectiblement japonais, ce qui rend son roman et ses personnages universels.

Vous aimerez « l’incolore » Tsukuru (l’absence de couleur n’est pas un défaut), vous aurez de la tendresse pour ses faiblesses comme pour son obstination, pour sa faculté à se mouvoir comme un rouage de montre bien ajusté – comme de son pouvoir d’aller ailleurs, vers le passé et vers l’autre pour faire fleurir cette petite originalité que chacun porte en lui. Car, comme le dit un personnage, « Moi, je ne crois à rien. Je ne crois pas à la logique, ni à l’absence de logique. Je ne crois pas en Dieu, pas plus qu’aux démons. Je ne développe pas d’hypothèses, je n’accomplis pas de saut. Je me contente d’accepter les choses sans un mot, telles qu’elles sont » p.91. Ce n’est qu’ainsi, en regardant la vérité en face, que l’on peut devenir soi.

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 2013, 10-18 septembre 2015, 155 pages, €8.10
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Shôhei Ôoka, Les feux

shohei ooka les feux
Cet auteur japonais mort en 1988 n’est pas très connu en France, bien que parlant bien notre langue et traducteur des œuvres de Stendhal. Incorporé dans l’armée impériale en 1944, il est envoyé aux Philippines après une instruction sommaire ; il est fait prisonnier sur l’île de Leyte. De cette expérience, il va faire le sujet de ses œuvres littéraires majeures après guerre.

Les feux sont un roman, mais largement autobiographique et inspiré de témoignages directs. Les Américains ont envahi l’île, les Japonais reculent partout, les guérilleros philippins ne leurs font pas de cadeaux. Ces feux qu’ils allument sur les collines sont-ils pour brûler les chaumes ou pour signaler l’ennemi caché ? Ils ponctuent le roman de leurs flammes comme autant de vigiles, indiquant le danger mais aussi les bornes à ne pas franchir.

Celles de la guerre, puisqu’elle est perdue ; celles de la discipline, puisque les troupes résiduelles sont livrées à elles-mêmes ; celles de la nation, puisqu’elle les a carrément abandonnés ; celles de la morale, puisque la décence commune n’agit plus, chacun se repliant égoïstement sur sa seule survie – cynique, exploiteur et meurtrier. Après 40 jours dans la jungle à bouffer des herbes et des racines, quoi de plus tentant qu’une fesse de cadavre encore frais ? Nombre de soldats japonais ont ainsi été cannibales, c’est l’un des sujets du roman.

Mais pas seulement. Si ce livre a connu un grand succès après guerre au Japon, c’est qu’il dénonçait de façon implacable le rôle de bétail humain que l’armée impériale a fait jouer à des millions de soldats. Les officiers avaient tous pouvoirs de commandement et de cruauté sur les hommes. La première phrase du roman est : « Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci : – Imbécile !… ». Rembarquant les soldats, ceux qui n’ont pu accéder aux bateaux sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Leyte, sans ordres ni rations. Les quelques-uns qui envisagent de déserter sont abattus par les sous-officiers, toujours plus intransigeants que les officiers mêmes – pour se hausser du col – comme partout.

La guerre est une horreur, pas un honneur. Non seulement elle éviscère et pulvérise les corps, mais elle déshumanise les cœurs et anéantit les âmes. L’humain y devient pire que bête. En bon japonais, l’auteur utilise sa lucidité obsessionnelle pour tracer un arc psychologique de déchéance – jusqu’à la folie.

feux dans la plaine film

Le soldat Tamara, la trentaine, est rejeté de sa section pour maladie, éjecté du dispensaire pour manque de rations, éjectéé par des camarades de rencontre après pillage. Il se réfugiera dans la solitude des montagnes, vivant de tubercules et d’herbes « déjà rongées par les insectes » ce qui indique qu’elles ne sont pas un poison. Il faillira servir de gibier mais un camarade ayant des visées sur lui le nourrira de « singe » qu’il chasse au fusil, fait sécher et cuire. Tamara apprendra vite que le « singe » est de l’homme et que le gibier est le Japonais isolé – qui devrait être un frère ! Il tentera de fuir, tuera le meurtrier, lui-même assassin de son ex-compagnon qui voulait le voler. Il tirera sur des ombres, désorienté par la faim, puis se fera capturer par des Philippins et sera livré à l’armée américaine – qui va le soigner.

Il redécouvre le dieu chrétien, la Croix-Rouge occidentale étant plus charitable que la mère patrie japonaise… La dernière phrase du roman est : « Alors, loué soit le Seigneur ! ». Déçu par le shinto sans morale, il se convertit à l’humanisme. Car, pour lui, les vainqueurs ont vaincu parce qu’ils étaient moralement plus fort.

Shôhei Ôoka, Les feux, 1951, éditions Autrement romans, 1995, 211 pages, €24.49

Kon Ichikawa, Feux dans la plaine, 1959, film tiré de l’œuvre (avec fin différente) en cassette VHS occasion

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Yasushi Inoué, Shirobamba

yasushi inoue shirobamba
Les shirobamba sont ces insectes que les enfants de la campagne poursuivent au crépuscule dans le Japon vers 1914. Ils symbolisent les rêves d’un âge où tout reste possible – mais difficile à attraper. L’auteur, sous les traits de Kôsaku, romance son enfance de 6 à 8 ans dans ce livre empli de fraîcheur, analogue à la Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Il fut d’ailleurs, à sa parution, aussi célèbre et populaire au Japon que l’auteur français en son pays.

L’enfant est élevé seul par celle qu’il appelle « grand-mère », en fait une ancienne geisha adoptée par son arrière grand-père et dont la petite-fille a donné cet aîné. Car Kôsaku a une petite sœur et des parents, mais son père est militaire et vit en garnison, à la ville. Aucun lien de sang entre Kôsaku et la vieille Onui, mais des liens d’affection. Un petit s’attache à qui s’occupe de lui, parent ou non.

Il est d’ailleurs, comme les autres, élevé par le clan familial et par le village, tant en ces années d’il y a un siècle les mœurs étaient restées immuables, rurales et archaïques. Grand-mère et gamin habitent le dôzo, cet édifice contre le feu aux murs très épais qui servait autrefois à garantir les récoltes contre les incendies fréquents. En face est la maison de famille où arrière grand-mère, grand-mère maternelle et tantes habitent avec leurs époux. Kôsaku est amoureux de sa tante Sakiko, plus âgée que lui et qui deviendra maitresse d’école avant de faire un bébé puis de périr de tuberculose.

Mais la vie continue, vivace, au ras des gamins. Ils étudient, jouent tous ensemble sous le cerisier, grimpent aux arbres malgré les interdits, vont se baigner et plonger nus au gouffre Hei, parfois avec Motoi Nakagawa, leur jeune maître d’école venu de Tokyo, qui tombera amoureux de Sakiko. « Les enfants se mirent à escalader les pierres et les rochers pour mieux voir évoluer leur professeur. Kôsaku était émerveillé par la beauté qui émanait de son corps en mouvement ».

Ils courent à perdre haleine pour assister à une banale course de chevaux dans un village voisin, se font un événement de la fête de gymnastique annuelle du village, les préparatifs comptant bien plus que les épreuves. Tout leur est neuf et le moindre fait qui sort de l’ordinaire fait galoper leur imagination tant les jours se succèdent, paisibles et quasi immobiles. La force tranquille du Japon avant le militarisme.

Lorsque que le jeune Kôsaku et sa « grand-mère » vont voir les parents à la ville, il leur faut monter dans la carriole, dont les chevaux menés de façon brutale les font tomber les uns sur les autres ; puis prendre un petit train jouet avant de passer une nuit dans l’auberge d’une station ; enfin prendre le vrai train jusqu’à Toyohashi, en notant le nom de toutes les gares dans un petit carnet offert par grand-mère. Kôsaku est tout intimidé devant sa mère Nanae, puis se sent une responsabilité fraternelle envers sa petite sœur Sayoko lorsqu’elle l’appelle « grand frère ».

Mais cette vie insouciante n’est pas sans drame. C’est un élève plus âgé qui se perd dans la forêt et est retrouvé affaibli après trois jours, c’est l’arrière grand-mère qui meurt, c’est la tante Sakiko qui attrape la tuberculose après un bébé. Tous ces mystères de la vie et de la mort fascinent Kôsaku, remuent en lui des sentiments complexes qu’il explore avec circonspection. Comme Sakiko lui a fait promettre de bien travailler puisqu’il est intelligent, sa mort le fait se lancer dans l’étude.

1910 japon enfants

La sensualité n’est jamais absente du devoir, belle équilibre de ces années et de ce pays. Le jour des funérailles de sa tante, puisqu’il n’est pas invité car considéré comme trop petit, il décide d’aller avec ses copains au tunnel d’Amagi. « Kôsaku, persuadé qu’il devait s’acquitter ce jour-là d’une tâche pénible, décida qu’ils devaient couvrir toute la distance sans se reposer. (…) Alors les enfants eurent tous ensemble l’idée d’aller nus. Ils retirèrent leurs kimonos qu’ils nouèrent avec leurs ceintures. Certains les posèrent sur leur tête, d’autres autour des hanches. Chacun s’organisa à sa façon. Trois garçons cachèrent leurs habits au bord de la route ou les attachèrent à un arbre. Les adultes qu’ils rencontraient demandaient : « Où allez-vous comme cela ? – Au tunnel. – Vous ne pouvez pas y aller tout nu. Il y fait froid, même en été ». Tout Inoué est là, dans cette simplicité naturelle.

Il nous fait vivre avec ces gamins, avec lui-même en son enfance, dans ce Japon rural avant 1918. Le cycle de la vie, le cycle des saisons, le cycle des voyages surviennent sans surprise, à leurs rythmes, apprivoisés au fil des mois. Les personnages comme le directeur d’école, le marchand de saké, le conducteur de carriole, le domestique de 16 ans des parents, les cousines trop gâtées, ont leur caractère et prennent leur place dans la mosaïque. Nous sommes dans la découverte du monde et des gens, dans un univers tout empli de la sensibilité prépubertaire : panthéiste, océanique, polymorphe.

Merveilleuse.

Yasushi Inoué, Shirobamba, 1960, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, Folio 1993, 248 pages, €8.50

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Yasushi Inoué, La geste des Sanada

yasuhi inoue la geste des sanada
Huit nouvelles, dont quatre concernent la famille Sanada. L’ensemble se situe lors des guerres féodales du 16ème siècle. Il s’agit d’honneur et de respect de la parole donnée, de la vie d’homme pour le combat et la fidélité, de la vie de femme pour l’enfantement et la fidélité.

Car les femmes ne sont pas oubliées dans ces querelles de pouvoir et de fiefs. Ce sont elles qui ensorcellent, elles qui continuent la lignée, elles qui sont témoins de l’honneur ou du déshonneur des mâles.

La hiérarchie, dans le Japon féodal, est moins rigide que chez nous à la même époque, car aucune « église » ne légitime un quelconque ordre divin. Chaque Nippon bâtit sa vie, avec ses talents et sa volonté.

C’est ainsi que le vieux Unno Masakagé, après avoir longuement combattu pour le clan Takéda, décide de quitter le service pour se faire paysan. Il considère qu’il n’a pas été assez récompensé de sa bravoure. Les circonstances vont lui redonner un château, mais il n’est pas homme à qui l’on confie un château – et tout se terminera comme le destin l’a fixé.

A l’inverse, Inubô, fils de paysan appelé à la guerre, s’y taille une réputation de guerrier en ramenant trois têtes d’ennemis vaincus, tandis que le chef du parti adverse, un gamin dans sa treizième année, bien que né illustre, ne peut que fuir faute de savoir mener les hommes.

C’est un Sanada de 15 ans qui va mourir avec son seigneur, vaincu dans son château, tandis qu’un fantôme laisse croire à sa survie. Mais c’est la fille adoptive de Iéyasu qui va tenir la fidélité de son mari, alors que le frère cadet et le père de celui-ci choisit la fidélité à un autre seigneur tout aussi légitime à leurs yeux.

Nous sommes dans un autre univers, porteur de valeurs éloignées, celles que les Antiques ont chantées avant que l’hédonisme et le laisser-aller consumériste ne submerge les mœurs. Quoi d’étonnant à ce que nombreux soient ceux qui aspirent aujourd’hui à retrouver une pureté morale perdue ? Inoué, mort en 1991, aimait à raconter le Japon ancien à ses contemporains afin qu’ils n’oublient pas leur être dans l’américanisation du monde.

Yasushi Inoué, La geste des Sanada et autres nouvelles, traduction René Sieffert, Points 2012, 224 pages, €8.20
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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

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Yasuhi Inoué, Le faussaire

yasushi inoue le faussaire

Le faussaire est la première et la plus longue des trois nouvelles du recueil. L’auteur doit écrire la biographie d’un peintre célèbre, mais il peine à s’y mettre. Comme il s’agit d’une commande de la famille, il se résigne et fait une découverte : un ami d’enfance du peintre célèbre l’a suivi comme son ombre – mais il est devenu faussaire, son double inversé. Plus doué que lui à l’adolescence, il s’est retrouvé moins habile et moins connu. Jaloux, son heure étant passée, il a tenté de s’accrocher en peignant des imitations, chaque fois se faisant prendre au bout de quelque temps. Il est mort oublié, dans la misère, après avoir tenté de se reconvertir en artificier. Mais, là encore, il a cherché vainement à recréer dans ses pétards le violet-bleu de la campanule… Ce qu’il peignait pour lui était pourtant de qualité, même si les paysans à qui ses dessins furent donnés ne savaient pas l’apprécier. Croiser le destin d’un génie étouffe votre génie, le hasard règne en maître. A moins que chaque bon génie ait toujours son jumeau maléfique, son miroir humain. Allez savoir, avec Inoué !.

Obasuté est le nom d’une montagne où, jadis, on abandonnait les vieux devenus un fardeau. Mais était-ce vraiment pour raisons économiques ? Par des discussions avec sa propre mère, le narrateur se prend à en douter. Les vieux veulent se défaire des liens sociaux aliénants qu’ils ont subis durant des décennies au service de la société, de la famille et des enfants ; avant de mourir, ils veulent être libres. Peut-être est-ce la vraie raison de cet « abandon » : non pas une raison négative mais une raison positive, se retirer dans la solitude d’un ermitage pour y finir paisiblement ses jours… Rien n’est clair dans les raisons des hommes. Ainsi dit Inoué.

Pleine lune conte la succession quasi automatique des dirigeants de grandes entreprises, dans le Japon à l’école américaine d’après-guerre. Chacun d’eux est maître absolu durant son règne, faisant monter ses disciples et combinant son clan. Jusqu’à ce qu’un plus fort s’impose, ralliant à lui les arrivistes et les plus jeunes. Chacun est en partie responsable de son propre échec. C’est la pleine lune, par son éclairage impersonnel, qui révèle l’usure. La fête de la pleine lune en entreprise est l’occasion de mesurer qui va devenir patron ; lorsque la silhouette apparaît comme un spectre, le remplacement n’est pas loin. Chez Inoué, la nature – indifférente – révèle les travers humains : celui de se croire important, celui de se croire aimé, celui de se croire éternel.

Rien de pathétique, mais un constat froid : les choses sont telles qu’elles sont (et non comme elles devraient être) ; chacun est tel qu’il est, avec sa grandeur et ses faiblesses (et non un héros idéal). Qu’est-ce que le destin, au fond, sinon la rencontre des qualités humaines plus ou moins développées avec l’environnement et l’histoire ? Quitter la vie, quand on est ambitieux, peut se faire en s’accrochant à tout prix ou en laissant la place. Quelle est la voie la plus sage ?

Chacun est seul et le ratage peut être un succès parce que l’on colle à son double ; parce que l’on est conscient de l’ambivalence des choses. Contempler la pleine lune, une fois abandonné, n’est-il pas la parfaite vision du vide ? Contes noirs, contes réalistes, contes très humains. Inoué n’arrête pas de nous surprendre.

Yasuhi Inoué, Le faussaire, 1951-1958, Stock la Cosmopolite, 2004, 150 pages, €7.65

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Yasushi Inoue, Lou-Lan

yasushi inoue lou lan
Le livre recueille quatre nouvelles dont trois se passent en Chine ancienne, période sauvage aimée d’Inoue. La Chine, dans ses marges, est en proie aux incursions nomades qui pillent les petits royaumes tampons, sans cesse écartelés entre les allégeances.

Le collier de la princesse Yong-Tai conte la profanation d’une tombe Tang par des chercheurs d’or sans foi ni loi. Un chef impitoyable est enterré vivant par son jeune frère dans la tombe pillée, par amour pour une belle, mais aussi parce qu’on ne profane pas impunément la beauté et la noblesse. L’acte impitoyable répond à l’âme impitoyable, dans un pragmatisme qui dépasse la simple vengeance pour atteindre à une sorte d’équilibre universel, comme pour remettre à l’endroit l’ordre cosmique perturbé.

À méditer face aux exactions daechistes, où les belles âmes bien au chaud dans leurs quartiers préservés n’envisagent que la rééducation en prison alors qu’il faut abattre sans hésiter de telles bêtes sauvages avant qu’elles ne vous déchirent et dévorent.

La coupe est elle aussi une belle histoire d’amour. Un archéologue ami de l’auteur l’invite à admirer à Kyoto une coupe ancienne en verre persan, retrouvée dans le tombeau de l’empereur Ankan, régnant au VIe siècle japonais. Elle ressemble étrangement à une coupe du Shoso-in, temple zen, réputée d’une autre époque. Confronter les deux coupes, n’est-ce pas réunir l’amour qu’elles symbolisaient il y a plus de mille ans ? Volée à une princesse amoureuse de l’héritier qui allait devenir empereur, voici qu’elle réapparaît pour être réunie à celle de son amant…

Lou-lan, qui donne son titre au recueil, est une étrange cité des bords du lac Lob Nor. Soumise aux aléas militaires de l’histoire, elle est envahie, pillée, désertée de ses habitants, occupée par les soldats han, puis laissée au désert. Elle disparaît vers 615 pour ne réapparaître qu’en 1900 sous la pelle de l’explorateur suédois Sven Hedin ! C’est que le climat change et que le sable bouge. Le lac Lob Nor se déplace selon le fleuve qui l’alimente. La jeune reine de jadis, veuve, s’était donné la mort pour ne jamais quitter la cité. Est-ce son tombeau fidèle que l’on a retrouvé ?

Le sage est une autre histoire de fidélité. Un peuple heureux, donc sans histoire, parmi les Scythes antiques du VIe siècle, avait établi auprès de la source un gardien vigilant. Chacun ne devait puiser qu’une jarre par jour et la grotte était fermée la nuit. Ainsi l’eau se renouvelait, comme un pacte de vie avec les hommes. Et puis l’histoire a surgie, sous les traits d’un jeune homme, fils de chef, livré en otage lorsqu’il avait 5 ans. Autre tribu, autres mœurs, le jeune chef s’impose immédiatement et répute vieilleries toutes ces superstitions. Et ce qui devait arriver arriva : la source, trop sollicitée, ébranle une pierre bleue qui servait de bouchon ; une fois sautée, c’est tout un lac qui se déverse et noie le village ainsi que les alentours ! Le lac Issy-koul vient de naître, au milieu des montagnes du Tien-Chan.

Toutes ces histoires ont pour lien commun la fidélité : à l’amour, aux traditions, à l’ordre naturel. Qui a l’outrecuidance de passer outre se voit puni de son audace. Pour maîtriser la nature, il faut lui obéir, les Chinois appellent cela chevaucher le tigre. Une leçon aux Japonais d’après-guerre qui changent vite avec la modernité sans racines – et à tous les peuples de la terre.

Yasushi Inoue, Lou-Lan, 1951-1969, Picquier poche 1995, 151 pages, €6.60
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Yasushi Inoué, Le maître de thé

yasushi inoue le maitre de the
Écrire tout un livre où il ne se passe presque rien sur un maître célèbre dont on ne sait presque rien, tel est le pari du romancier historique Inoué, éminemment japonais. Dommage que la traduction un peu archaïque (« Monsieur Rikyû ») et parfois maladroite en français (« sain et simple » moins euphonique que « simple et sain ») desserve le propos.

« Le » maître de thé est non pas l’inventeur de la voie, mais celui qui, sous le Taikô Hideyoshi, l’a portée à son incandescence. Rikyû, 1522-1590, a fait de la simple pause pour boire du thé une voie zen équivalente à celle du guerrier. La cérémonie du thé est une discipline pour se réaliser grâce à une expérience intérieure. Entre deux batailles sauvages, les samouraïs venaient s’isoler en maison de thé, à quelques-uns, comme pour prier. Ils dégustaient le thé selon les rites, appréciaient chaque moment d’harmonie, se mettaient en phase avec la nature, avec les autres et avec eux-mêmes.

Honkakubô est un moine zen disciple du maître dont l’auteur présente le « journal » de quête. Maître Rikyû a choisi la mort volontaire par éventrement pour avoir déplu au seigneur suprême du Japon, le Taikô Hideyoshi, aussi irascible que séducteur. Et Honkakubô s’interroge, il questionne les amis du maître, tente de se souvenir des moments qui l’ont marqués. C’est le Taikô qui avait fait de Rikyû un maître de thé ; ce qu’il a donné, il l’a repris, tel est la roue de la fortune, concept bouddhiste qui est l’essence du zen. Peut-être est-ce la libération par la voie du thé qui a conduit Rikyû à mourir, plus que l’ordre (d’ailleurs annulé) du seigneur ? Si Maître Rikyû a trouvé la voie, il l’a suivie sans plus se préoccuper des prééminences terrestres ; il a accompli son destin. « Le néant n’anéantit rien ; c’est la mort qui abolit tout ».

bouilloire et bols a the

« On appelle ‘homme de thé’ l’expert en ustensiles qui dirige bien la cérémonie et gagne sa vie avec. On appelle ‘amateur éclairé’ celui qui ne possède rien, mais ne cesse de réfléchir à la création d’un style original. On appelle ‘Maître’ celui qui non seulement répond aux critères de l’homme de thé mais est aussi un bon collectionneur d’ustensiles chinois anciens ». Comme tout métier lorsqu’il est bien fait, préparer et servir le thé est un long apprentissage, comme une ascèse : « De quinze à trente ans, suivre aveuglément toutes les instructions du Maître. De trente à quarante ans, en revanche, il convient de réfléchir et d’arriver soi-même aux bonnes décisions. De quarante à cinquante ans, il faut prendre le contrepied du Maître, afin de trouver son propre style et d’être digne d’être appelé Maître à son tour : ‘renouveler la Voie du Thé’ ! De cinquante à soixante ans, refaire en tout point ce que le Maître faisait (…) Prendre exemple sur tous les Maîtres. À soixante-dix ans, tenter d’atteindre à la maîtrise de la cérémonie… »

Car le thé dépend non seulement de la qualité des feuilles, broyées en macha pour le thé vert ou infusées après séchage pour le thé doux, non seulement de la qualité de l’eau, de sa bonne température et du degré exact d’infusion requis – mais aussi du décor, des ustensiles, du rituel. Le brasero, la jarre à eau pure, la bouilloire de fonte, les réceptacles à thé, la spatule pour le prendre ou le fouet pour l’émulsionner, sont aussi importants pour l’œil et pour l’esprit que le bol qui ira de la main de l’hôte à celle de l’invité. Ce bol doit tenir parfaitement dans la paume, plaire au regard et au toucher, arrêter l’attention par sa couleur et ses irrégularités. L’univers entier se contient dans un bol à thé.

bol a the raku noir osaka

Cette voie particulière du zen qui peut sembler futile est l’art japonais par excellence, un rituel gratuit qui ne sert en apparence à rien – sinon à créer l’harmonie des êtres, entre eux, avec leur environnement et avec l’univers même. La voie du thé rejoint la voie du guerrier par un égal respect de la puissance supérieure (ici celle de l’objet tel qu’il est, de la plante jamais identique, de la nature alentour sans cesse changeante), par la pureté du maître faite de rigueur et de simplicité pour atteindre à une efficacité maximum des gestes, et par la sérénité qui imprègne cette cérémonie quasi-religieuse.

La légère imperfection des choses, par exemple le grain du bol ou les couleurs variables à la cuisson, ont autant d’importance que la qualité du breuvage, jamais la même suivant les auteurs et les moments. Ces légers défauts qui mettent un voile sur les choses brutes les évoquent avec plus de puissance, tout comme la lune sous de légers nuages rend le moment plus intense que la lune comme un sabre lorsqu’elle est seule au ciel. Le sfumato est un procédé occidental de peintre ; il est une philosophie au Japon. Pas de noir et blanc, pas d’approche directe, pas d’esprit grossier bulldozer : tout dans la nuance, l’approche oblique, la ruse de l’intelligence. Anti-platoniciens, les Japonais rejettent la forme parfaite, abstraite, idéale, au profit des formes réelles, imparfaites, naturelles.

Le Maître de thé est le contrepoint, sur la même époque, au Château de Yodo, autre roman historique d’Inoue : d’un côté l’art de sagesse, de l’autre le fracas des batailles pour le pouvoir. Les deux se complètent et, si le second est rempli du bruit et de la fureur shakespearienne, le premier est d’un calme religieux, au-dessus des mêlées, en harmonie avec la nature et avec les êtres. Au prix de la mort s’il le faut, puisque la mort n’est au fond que l’accomplissement de l’être singulier dans le grand tout universel.

Yasushi Inoué, Le maître de thé, 1991, Livre de poche 2000, 157 pages, €5.10
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Yasushi Inoué, Le loup bleu

yasushi inoue le loup bleu
Le jeune Temüjin et futur Gengis-khan est-il mongol ou Merkit ? Les Merkit sont un peuple turc égaré en Mongolie. Sa mère Höelün l’était, mariée à Yesugëi ; le fils aîné devrait donc être pour moitié mongol, descendant du loup bleu et de la biche fauve. Or Höelün a été enlevée durant quelques mois par un Merkit et n’a été reprise par Yesugëi, le chef des Mongols, qu’enceinte. De qui est donc l’enfant ? A jamais, le doute subsistera et l’auteur de ce roman historique en fait le ressort secret de l’ambition démesurée du garçon. Il a voulu être plus mongol que les Mongols, plus loup sauvage que tous les loups alentour. L’auteur japonais de cette biographie romancée a réussi à nous captiver et à nous convaincre – et son personnage légendaire a réussi sa vie en marquant l’histoire.

Yesugëi mort, la famille est laissée pour compte, les fils trop jeunes pour prétendre gouverner les tribus nomades jalouses de leur indépendance. Temüjin ne s’appelle pas encore Gengis-khan, qui signifie tout-puissant seigneur. Il n’a que 14 ans et doit subir l’ostracisme avec ses frères et demi-frères et sœurs ; il vit avec sa famille dans une tente à l’écart des tribus. Sa mère est une maitresse femme qui n’a pas le droit de décider (ainsi en a voulu le fils) mais garde l’unité du clan. Les garçons chassent et pâturent les bêtes, s’entraînent à l’arc et à la lance ; ils sont vigoureux et musclés.

A 18 ans, Temüjin se marie avec la fille d’un chef de tribu que son père a négocié pour lui lorsqu’il n’avait que 10 ans. Mais la belle est vite enlevée – par des Merkit encore – et Temüjin doit ronger son frein avant de pouvoir faire alliance avec deux autres tribus pour la reprendre. Elle est enceinte et l’enfant n’est sans doute pas de lui… L’histoire se répète, mais Temüjin agit comme son père l’a fait : il feint de croire que son fils aîné est bien le sien et l’élève en loup bleu mongol. Bâtard lui aussi, le garçon devra se surpasser, comme Temüjin l’a fait ; c’est ainsi que leurs mères les a chacun élevés.

Les mœurs du temps pastoral, en ces temps reculés (Temüjin naît en 1162), ne sont guère civilisées. Les femmes ne sont bonnes qu’à enfanter et toute prise de guerre engendre des viols répétés. Temüjin lui-même, par expérience personnelle, ne croit pas en l’immuabilité des femmes : « Elles étaient des réceptacles étonnamment prodigues et accueillants pour la semence de toutes les tribus » p.81. Tout autres sont les hommes, fidèles jusqu’à la mort lorsqu’on sait les prendre.

Les tribus vaincues voient tous leurs mâles décapités, parfois dès l’âge de porter les armes (vers 12 ans), parfois jusqu’à la racine, afin que nul ne se lève à nouveau pour contester la vassalité. D’autres fois, les enfants servent d’esclaves aux vainqueurs, comme les femmes. Lorsque ses fils sont devenus adultes, Höelün a réclamé qu’on lui confie un petit de chaque tribu éradiquée, afin de les élever en Mongols. C’est ainsi que quatre autres garçons sont entrés dans la famille.

La force de Gengis-khan est ces liens d’homme à homme qu’il a su lier avec ses pairs, une fraternité plus grande que celle du sang. Son succès est dû aussi à sa détermination et à une intelligence aigüe des rapports de force entre tribus. Il prend conscience du désir des Mongols de vivre mieux, dans des contrées plus riantes et aux pâturages plus riches – il suffira de leur donner pour qu’ils le suivent. C’est ainsi qu’il va passer la Grande muraille pour envahir les Kin en 1211, juste avant ses 50 ans…

La suite dure quinze ans, jusqu’à sa mort, à a veille d’envahir le nord de l’Inde, poussé à aller plus loin, toujours plus loin. Ses fils et généraux ont pillé Boukhara et Samarkand, défait les Bulgares et les Russes près de l’Ienisseï, étendu l’empire mongol de la mer de Chine à la mer Caspienne. Mais tout ça pour quoi ? Comme le dit un conseiller chinois de Gengis-khan, la gloire militaire est éphémère car fondée sur la seule force qui doit sans cesse s’imposer, seule compte dans les siècles la culture qui civilise et féconde.

C’est la jeunesse et la formation de la personnalité de Temüjin qui a intéressé le romancier, répondant pour son temps d’après Seconde guerre mondiale à la quête d’identité des Japonais. Comment devient-on soi-même ? Comment se relève-t-on des revers subis ? Comment assurer sa civilisation dans la durée ?

S’appuyant sur un poème épique du XIIIe siècle et sur les éléments fragmentaires que l’on connaît sur la vie de Gengis-khan, Inoué laboure le personnage pour lui donner vie. Il livre un roman empli d’action et d’humanité, malgré la cruauté du temps. Gengis-khan est un mythe pour les Japonais, leur héros Miyamoto du Dit des Heike, serait passé en Sibérie pour se réincarner en grand Khan des Mongols.

Yasushi Inoué, Le loup bleu- le roman de Gengis-khan, 1960, Picquier poche 1998, 270 pages, €7.60

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Yasushi Inoué, Le château de Yodo

yasushi inoue le chateau de yodo
Maître du roman historique japonais, l’auteur nous transporte en 1573, période charnière où le morcellement féodal est unifié militairement en quelques années par le Taikô Hideyoshi, puis par le shogun Tokugawa en 1603. Ces nœuds de vassalité compliqués, dans une culture de l’honneur jusqu’à la mort, ont failli tuer le Japon qui n’a connu son essor que sous la dictature d’un général premier ministre ayant la confiance de l’empereur.

Pour conter cette histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, Inoué prend les yeux d’une femme, Tchatcha, héritière de la grande famille infortunée des Nobunaga. Fillette, elle fuit le château incendié de son père, tandis que celui-ci se fait seppuku (le hara-kiri des mauvaises traductions 19ème) et que le père de son père est tué. Son frère aîné, 10 ans, sera retrouvé dans un village et décapité par le vainqueur. On ne laisse aucun survivant mâle qui puisse venger la famille, dans ces querelles de préséance où seul le droit du plus fort s’impose. En revanche, les femmes et les filles sont du butin bon à prendre pour engrosser, afin de diluer le sang du vaincu dans celui du vainqueur ou, au moins, celui d’un vassal.

En ces années où l’on devient samouraï à 14 ans, pas de pitié pour les erreurs ; chacun assume son destin, préférant périr dans les flammes du château assiégé ou le sabre à la main dans un combat perdu d’avance. Les plus lâches se rachètent en s’ouvrant le ventre, achevés par un ami proche pour s’éviter de trop longues souffrances. C’est ce qui arrive à la fin au fils de la fillette mariée contre son gré à l’assassin de sa famille et devenue dame Yodo. Il a eu le tort de se révolter, par orgueil de fils du Taikô, alors qu’il n’avait aucune chance de succéder à son père – ni l’âge requis, ni les soutiens. Car l’individualisme apparent du guerrier samouraï (chacun suit seul sa voie du guerrier) s’efface devant le collectif du clan. C’est tout un réseau qui règne ou qui fait allégeance, pas un seigneur en particulier : qui voudrait le croire serait condamné. Hideyori, fils de Hideyoshi, n’est pas un guerrier achevé lorsqu’à 26 ans il croit pouvoir prendre le pouvoir ; il n’aura aucun soutien, même des daimyos les plus proches de son clan, car il ne ferait pas un chef suprême efficace. Ne s’étant jamais battu, il sera forcé de s’éventrer, avec sa mère, dans les ruines fumantes de son château d’Osaka incendié…

Mais cette époque virile, qui cultive la guerre pour tremper les caractères, est d’une vitalité peu commune : elle voit se développer l’art du thé, le théâtre nô, la philosophie zen, la poésie des fleurs de cerisier au printemps et de la lune en automne. Le samouraï est à la fois guerrier et esthète, austère et hédoniste, brutal et délicat ; il ne craint pas la mort mais est capable d’amours platoniques. Bien que ventres à porter les héritiers et supports de l’amour troubadour des poètes combattants, les femmes jouaient par mariage un rôle politique ; elles pouvaient influencer leur puissance de mari, favoriser leur cousin ou leur neveu, nouer les intrigues pour allier les vassaux prometteurs à leur clan familial.

Entre deux incendies, à 7 ans et à 37 ans, Tchatcha va connaître deux amours puis deux maternités et voir la mort de ses deux fils, le premier à 4 ans, le second à 26 ans. Takatsugu, l’aîné de ses cousins, est son premier amour de 7 ans – jamais déclaré : « C’était un garçon mince au joli visage, à la peau très pâle. Avec sa haute taille et son maintien d’adulte, on lui aurait donné bien davantage que ses douze ans » p.24 ; elle le reverra à intervalles réguliers, à 16 ans beau comme une fleur, à 19 ans juste avant une évasion, lui mariera l’une de ses sœurs, à 46 ans serein et osé. Takatsugu, chrétien, n’adopte pas le culte de la mort des samouraïs japonais ; tout ce qui compte pour lui est de survivre dans ces luttes croisées entre clans. Il fuira les châteaux envahis, fera allégeance successivement à tous les puissants – et se retrouvera riche et considéré vers l’âge de 50 ans, principal soutien du shogun resté vainqueur.

ephebe samourai nikko festival photo argoul

Ujisato avait 23 ans lorsque Tchatcha l’a rencontré ; elle en tombera amoureuse mais sans jamais céder à ses avances, retenue par le sentiment de sa condition qui lui fit renoncer au bonheur pour conserver l’honneur. Ujisato, devenu général par fidélité à son clan, mourra au combat. Tchatcha deviendra la troisième concubine de Hydeyoshi, le vieux guerrier qui unifia le Japon. Mais le dernier enfant de ce Taikô trop vieux ne pourra pas prendre sa succession, malgré les serments de fidélité réitérés des uns et des autres : l’honneur, c’est bien ; les intérêts, c’est mieux. C’est pour être restée rigide que Tchatcha subira avec son fils son destin.

Telle est peut-être la leçon de l’auteur aux Japonais, ses contemporains des années 1960. Il a mis six ans à écrire cette histoire bien connue, ne sachant comment la prendre ni comment la traduire en termes actuels. Dans la lignée de ses autres romans historiques, Yasushi Inoué prend prétexte de l’histoire pour montrer à son propre pays ce qu’il en est de ne pas s’adapter, de conserver à tout prix des valeurs surannées, de déifier l’honneur avec la démesure de l’orgueil.

Un beau roman tragique qui vous fera comprendre de l’intérieur la mentalité japonaise, les deux tempéraments de rigidité et de souplesse que le sabre de samouraï allie à merveille, l’équilibre entre plier et rompre qu’il faut sans cesse préserver. Aujourd’hui et demain – comme hier.

Yasushi Inoué, Le château de Yodo, 1960, Picquier poche 2013, 393 pages, €10.50
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Yasushi Inoué, La favorite

yasushi inoue la favorite 2014
Nous sommes en Chine au 8ème siècle, sous les Tang. Le japonais Inoué aime à écrire ces romans historiques qui dépayse son lecteur dans le pays-continent voisin qui a failli l’envahir mais qui lui a donné l’essentiel de sa culture. S’éloigner dans le temps permet aussi de faire ressortir le relief des passions humaines.

Yang est la jeune épouse d’un prince lorsque qu’un ordre du palais impérial lui mande de déménager à la cour. Elle est « désépousée » pour devenir, sur ordre de l’empereur, sa concubine parmi les 3000 du harem. Sauf que le vieillard Siuang-tsong est amoureux, malgré le titre à lui conféré par ses sujets de « Sage Empereur Vertueux Emblème de la Voie et de la Piété filiale, Lettré et Divin guerrier, Fondateur et Grand trésor du Ciel et de la Terre ».

Il fait officiellement de Yang sa Précieuse épouse au détriment de dame Prunus, reléguée ailleurs, après quelques années de décence où la dame devient fictivement nonne pour justifier sa désépousaille.

Les chroniques disent en vers ou en prose ce qu’il en fut des amours de Yang et de Siuan, pas simples lorsqu’on est au sommet du pouvoir et que l’on peut, d’un geste, exhausser tous ses désirs. Sauf lorsque les favoris se rebellent ou que l’avidité de richesses et de pouvoir contreviennent aux sentiments.

C’est tout cela que va découvrir Yang Kouei-feï, âme pure qui va s’attacher à son amant vieillard d’empereur de Chine, puis se souiller au contact du pouvoir. Car il s’agit de survivre. Aidée des conseils avisés de l’eunuque Kao Li-che, elle va se faire adopter par une parentèle assez vaste pour promouvoir chacun à un poste important, cela pour maitriser places et argent – et contrer les intrigues.

C’est un barbare semi-turc, au ventre tellement énorme qu’il épuise sous lui tous les chevaux au bout de quelques lieues, qui va la demander comme « mère adoptive ». Flattée, poussée par l’empereur qui aime à se divertir avec le Sang-mêlé, Yang Kouei-feï va sceller son destin. Car les intrigues continuent et le barbare An Lou-chan, fait prince et commandeur de provinces entières, va retourner son armée contre la capitale. Au départ contre le Premier ministre qui le calomnie puis, lorsque des armées sont envoyées contre lui, contre l’empereur même, poussé par l’inertie de sa rébellion. Il proclame un empire à lui et veut se faire reconnaître ; il bataille et vainc les armées du centre.

L’empereur s’enfuit de sa capitale, dans la panique de son entourage. Il est dès lors impuissant, à la merci des intrigants. L’armée nouvelle, formée à la hâte de gens du peuple, cherche des boucs émissaires. Ce sont tous ceux qui n’ont rien vu venir dont, liens de parentèle obligent, la Précieuse épouse Yang Kouei-feï elle-même. Sans avoir rien fait, elle se trouve condamnée. Et c’est son âme damné l’eunuque Kao Li-che qui va l’étrangler discrètement dans un bosquet avant ses 40 ans.

Dès lors, tout rentre dans l’ordre cosmique, comme si la mort de la favorite réouvrait le destin de l’empire. An Lou-chan meurt assassiné par son fils, ses armées reculent, l’empereur rentre à la capitale.

Dans ce roman enlevé, tout empli d’intrigues et de rebondissements, Inoué fait revivre la Chine médiévale avec le sens du détail qui est le trait obsessionnel du caractère Japonais lorsqu’il entreprend une tâche. C’est vivant, très humain, et laisse à penser sur l’irrationalité foncière de ces humains pourtant si arrogants.

Yasushi Inoué, La favorite –Le roman de Yang Kouei-feï, 1963, Picquier poche 2014, 252 pages, €8.40
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