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Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Louis, jeune homme de 34 ans (Gaspard Ulliel) revient dans sa famille après douze ans ; il est connu dans les journaux, auteur de pièces de théâtre ; il a régulièrement envoyé des cartes postales. Mais il n’a pas vu grandir sa sœur de 17 ans et son frère aîné Antoine n’est plus complice comme lorsqu’il se lovait contre son torse étant enfant.

La mère, Martine, est foutraque, hyper maquillée, volubile, envolée (Nathalie Baye). Le frère Antoine est taiseux, aigri, jaloux, toujours en colère (Vincent Cassel). La petite sœur Suzanne (Léa Seydoux) est en admiration mais ne sait quoi dire. La belle-sœur, Catherine, c’est encore pire (Marion Cotillard) : elle bafouille, ne comprend pas (le pire moment ennuyeux du film), raconte n’importe quoi, parle des enfants – d’ailleurs, où sont-ils les enfants ? Pas même en photo ; pourtant le fils porte le prénom de Louis. Comme quoi tout le monde se fout de tout le monde dans cette famille. Ce n’est que « moi ! moi ! moi ! » Le petit moi des petites gens qui sont restés au bled et n’ont pas réussi à s’en sortir et qui en veulent au fils prodigue.

Pourquoi revient-il, le jeune homme ? La famille ne le sait pas vraiment et ne le saura pas. Il est marginal, gay, a-normal. Il a quitté la famille, le milieu, la province, tout ce qui est mesquin, replié, traditionnel faute de savoir s’élever et créer. Il a désormais le regard du citadin évolué sur la campagne isolée, les sentiments d’un auteur reconnu pour ceux qui ne sont rien – mais qui sont sa famille. « Famille, je vous hais », disait Gide ; « je vous est », dit Dolan. Car il reste l’un d’eux, le fils de, le frère de ; il s’en sent un peu responsable, juste un peu. Ce n’est pas lui l’aîné, il est seulement celui qui a les dons.

Il revient… pour repartir, aussitôt sa déclaration faite. Déclaration déviée, édulcorée, qui énonce qu’il viendra plus souvent, que chacun peu aller le voir, a le droit. Et c’est le drame, comme à l’arrivée, comme au déjeuner : le drame des petits moi qui ne se sentent rien. Et lui qui n’a rien à leur dire les écoute bafouiller, délirer – en étranger. Il n’a pas dit qu’il était gravement malade, probablement du sida ; il a seulement dit qu’il serait plus présent prochainement – et qu’il ne sortait plus. Comprenne qui peut. Pourtant son ami avec qui il baisait à 15 ans, « ton Pierre » comme dit Antoine, est mort du « cancer ». Ainsi dit-on dans la belle province catholique pour éluder la maladie des invertis.

Adapté de la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, mort du sida cinq ans après avoir écrit sa pièce en 1990, le film prend des libertés. Les visages filmés en gros plan enferment chacun dans ses mots, dessinant une famille faussement protectrice qui se chamaille, se pique, où nul n’est reconnu pour lui-même mais seulement pour l’image qu’il a, où personne n’écoute les autres, tous dans le trop-plein. Seul Louis parle peu, « trois mots » comme dit sa mère. Il subit, il va mourir, il est effaré de ce chaos. La meilleure scène où l’émotion affleure est celle du dessert en famille, longuement et amoureusement préparé par la mère, où Louis déclare qu’il va revenir fréquemment. Mais il rompt aussitôt pour ne pas en dire trop, incapable de se livrer, et invoque un rendez-vous urgent, peut-être médical, pour aussitôt partir. Suscitant incompréhension, émotions et bagarre. Revoir sa famille, c’est juste la fin du monde.

C’est au dernier moment que le coucou sonne l’heure dans des lueurs de soleil couchant ou d’incendie et un oiseau s’envole, un vrai et pas son idéal sculpté de la pendule. Il se cogne aux parois et aux vitres. Il est enfermé dans le réel, la maison familiale, comme Louis dans les névroses des proches. Il meurt de se heurter aux murs – irrémédiablement seul. Un peu lourdement symbolique mais une métaphore de l’artiste incompris, de l’amoureux déviant, du fils hors des normes.

Grand prix du festival de Cannes 2016 et Trois César en 2017

DVD Juste la fin du monde, Xavier Dolan, 2016, avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Arcadès 2019, 1h35, €66,20 blu-Ray €73,21

Les autres films de Xavier Dolan en français : Tom à la Ferme + Laurence Anyway + Les amours imaginaires + J’ai tué ma mère + Mommy, Potemkine Films, €34,98

Biographie en français du réalisateur québécois : Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, chroniquée sur ce blog.

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Jean Anglade, Le saintier

Un saintier est celui qui fond les cloches. La cloche se disait sin ou sain, tiré du latin signum qui a donné signal. Toc-sin signifie toquer le signal, autrement dit sonner la cloche. Être saintier est un métier spécialisé car les proportions de cuivre et d’étain pour faire résonner le bronze selon la dimension de la cloche sont empiriques, tout comme la confection du moule avec de l’argile, de la paille et du crottin de cheval, ou encore le moulage qui exige une température du métal suffisante et le démoulage des précautions de refroidissement. En bref, être saintier n’est pas à la portée de n’importe qui. Le métier se transmet de père en fils et petit-fils, comme tous les arts industrieux.

Jean Anglade, instit féru de terroir ayant œuvré aux confins du Puy-de-Dôme avant d’agréger l’italien, raconte ici l’histoire de la vraie famille Mosnier, fondeurs de cloches du XVIIIe siècle, de Louis XIV à la fin de Louis XV. Leurs ancêtres ont fondu des cloches durant trois siècles mais l’auteur n’en prend que la fin. Les Mosnier ont réellement existé mais leur histoire est romancée, de multiples détails du temps sont ajoutés à plaisir.

Le plus extraordinaire mais vrai est cette rencontre de deux Russes venus comme ouvriers s’initier aux cloches auprès de ces spécialistes reconnus, dont un géant prénommé Piotr. Il se révélera Pierre 1er de Russie, Pierre le Grand, venu incognito faire un tour en Europe pour espionner les techniques qu’il voulait introduire dans son pays rétrograde. Il sera enchanté des Mosnier, fera sauter les petits-enfants en l’air comme il le faisait à son fils Alexis, retournera en Russie puis reviendra à la cour de Louis XV où il prendra dans ses bras le roi enfant de 7 ans au grand dam de la cour. Il fera inviter les Mosnier à Versailles et leur proposera de venir œuvrer un temps en Russie.

Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, alors que le travail manque en France car chaque église a ses cloches et les réparations sont rares, que quatre membres de la famille vont faire le voyage de deux mois jusqu’à Moscou. Le tsar est mort mais son ambassadeur cacochyme se souvient d’eux et les recommande. Ils vont notamment fondre avec toute une équipe le Czar Kolokol, la plus grosse cloche du monde voulue par les Russes – qui veulent avoir les plus gros de tout depuis tout temps, par complexe d’infériorité (Poutine voudra la plus grosse bombe H, le plus gros missile, la plus rapide torpille et ainsi de suite). Les Mosnier travailleront une année et reviendront avec un pécule. Pendant ce temps, le reste de la famille a vécu de cultiver la terre, élever les bêtes, tresser des paniers, toute cette activité complémentaire indispensable à un métier épisodique.

Au retour, l’irascible Germain, qui n’a jamais aimé son fils de désormais 17 ans, le tue accidentellement de deux coups de pistolet dans une colère homérique devant toute la famille attablée. Le garçon a toujours refusé de faire la cloche mais préféré observer les plantes et soigner les animaux. Parce que son père veut obstinément l’emmener en périple pour fondre une cloche à Poitiers et faire de lui un saintier contre sa volonté, il décide de s’engager dans l’armée de Louis XV tout seul, sans son autorisation. Le vieux se prend pour Dieu le Père et le châtie – mais se repend (un peu tard) de ce péché. Il se rend mais la justice sera clémente car, en ce temps, la Bible dicte les lois et celles de l’Ancien testament règnent.

La famille en sera comme ébouillantée, elle perdra son art faute de pouvoir retravailler ensemble, et la Révolution viendra qui abattra les cloches et rayera le métier de la carte des artisans.

Jean Anglade est un conteur et, même si ce qu’il conte n’est pas toujours la réalité exacte et vécue, il brode assez pour le faire croire. Ce livre d’hommage au terroir et aux vieux métiers se lit très bien, les amours paysannes et les pères contrariés sont tout à fait dans l’air d’Ancien régime.

Jean Anglade, Le saintier, 1997, Pocket 2012, 324 Pages, €12.00 e-book Kindle €12.99 occasion €2.83

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Elizabeth Peters, La nécropole des singes

1917, la guerre fait rage en Europe et s’apprête à devenir mondiale avec l’entrée des États-Unis. Les sous-marins allemands tiennent la Méditerranée et envoient par le fond tout bateau, qu’il soit militaire ou civil. La campagne de fouilles en Égypte de la famille Emerson aura, cette année, du mal à démarrer. Pas question de revenir en Angleterre, la traversée est trop dangereuse. Une fois sur place, on y reste. Radcliffe Emerson est trop vieux pour faire la guerre ; son fils Walter, dit Ramsès, est parfois utilisé à des fins d’espionnage car il parle une douzaine de langues du Proche-Orient et a le déguisement avisé.

Malgré la perspective d’en savoir plus sur la vie quotidienne des ouvriers et artisans de Deir el-Medina, bâtisseurs des tombeaux de la Vallée des rois, secteur attribué à Emerson cette année par le Service des Antiquités, la guerre se rappelle au souvenir. Sethos, le demi-frère d’Emerson, ci-devant marchand d’antiquités pillées, s’est converti en espion au service de Sa Majesté et devient fréquentable. A condition de le trouver. Ramsès est à la fin de sa vingtaine et Nefret sa femme proche de la trentaine ; il est temps de penser à l’avenir et à la famille – mais les divers services secrets anglais qui se multiplient et se se parlent pas entre eux font pression sur le garçon pour qu’il aille reconnaître à Gaza, aux mains des ennemis turcs alliés aux Allemands, si Ismaïl pacha, la nouvelle coqueluche sainte du bey, est bien Sethos et s’il a bien trahi.

Le lecteur ne sait pas pourquoi Ramsès non seulement accepte une mission floue, mais flanqué en outre d’un lieutenant blond et pataud qui n’a rien d’un espion. Si les deux hommes parviennent à s’infiltrer dans la ville fort mal gardée, le lieutenant s’empresse de tirer sur le bey, ce qui les fait démasquer aussitôt. Il avait des ordres mais c’est un imbécile, autrement dit un militaire. Je ne comprends vraiment pas pour quelle raison Ramsès, si avisé par ailleurs, est allé accepter un tel compagnon. Evidemment il est pris, amené devant le bey, raflé par le pacha – qui n’est autre que son oncle. Ce dernier le fait mettre au cachot mais délivrer la même nuit par la fille du bey, tombée amoureuse des formes musculeuses et souples du jeune homme ligoté (hum!). Elle le délivre et il rejoint la famille qui l’attend près de la frontière militaire.

Sethos s’arrange pour que la fille quitte Gaza et se présente aux Emerson, ce qui lui permet d’attirer son père le bey, chef des services secrets turcs, dans un piège. Il est livré aux militaires, sa fille interrogée sous bonne garde mais bien traitée, et Sethos réhabilité : il n’est pas un traître. Mais la famille, si elle sait qu’il porte le nom d’Emerson, ne connaît toujours pas son prénom.

Retour aux fouilles où Jamil, l’enfant gâté dévoyé d’un marchand égyptien, a découvert un site et pillé des objets en or qu’il revend sous le manteau à la grande rage d’Emerson. La rumeur, parmi les riches collectionneurs anglais et américains, veut qu’une tombe inconnue ait été mise au jour et livre des objets de grande valeur et de toute beauté. Amalia achète à un marchand du Caire un pot à fard ravissant dont le cartouche a été abrasé mais dont Ramsès parvient à reconstituer les signes.

La sœur de Jamil, Jumana, désire s’émanciper des mœurs musulmanes qui la cantonne aux tâches coraniques du voile, de la cuisine et des gosses et son père l’a chassée. Les Emerson l’ont prise sous leur aile et la font étudier l’archéologie égyptienne. Mais ses rapports avec son frère sont ambigus, elle le voit en cachette, lui donne de l’argent. Jamil provoque les archéologues en tentant de les induire en erreur sur l’emplacement du site qu’il a découvert, allant même dans sa haine jusqu’à attirer Amelia et Emerson dans une tombe vide dont il retire l’échelle et comble le puits d’entrée. Ce n’est qu’après la mission de Ramsès, qui a mobilisé tout le monde en Ford T jusqu’à la proximité de Gaza, que la famille Emerson parvient à comprendre où est la tombe découverte et qui la convoite. Jamil n’est plus, tué par son propre vieux fusil qui lui a explosé à la gueule lorsqu’il a voulu s’en servir contre Emerson lors d’un rendez-vous avec son propre père.

Peabody est à son affaire entre son mari bougon et son fils intrépide, sa belle-fille ravissante devenue chirurgienne diplômée et qui… attend un bébé. Elle organise la maison de Louxor avec goût sans regarder à la dépense (rien n’est cher en Egypte). Entre explorations munie de sa ceinture à outils fétiche, dais de repos sous le soleil ardent et tasses de thé, la mère s’emploie à ce qu’elle sait le mieux faire : organiser la nichée pour que les hommes puissent travailler au mieux. Ce n’est pas une mince affaire, et même un métier à part entière, d’autant qu’elle participe aux décisions et à la fouille en tamisant les déblais des fouilles précédentes, où elle découvre de nombreux ostracons gravés de hiéroglyphes qui font le bonheur de Ramsès, attelé à les traduire pour en extraire la vie quotidienne d’il y a cinq mille ans.

Elizabeth Peters, La nécropole des singes (The Golden One), 2002, Livre de poche 2008, 631 pages, €6,49

Les romans d’Elizabeth Peters déjà chroniqués sur ce blog

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Noblesse oblige de Robert Hamer

La fille cadette d’Ascoyne, duc de Chalfond, épouse contre sa famille et les convenances le ténor italien Mazzini dont elle est amoureuse. Cinq ans de bonheur suivent, dans un petit appartement de Londres, bien loin des fastes du château de Chalfont (tourné à Leeds). Las ! Au premier bébé, crise cardiaque du père ; « on comprendra que je n’ai guère de souvenir de lui », dira avec un humour tout britannique le jeune homme dans ses Mémoires.

La mère se retrouve seule et sans ressources. Elle écrit pour renouer avec sa famille mais essuie une fin de non recevoir nette. De même plus tard lorsqu’il s’agit d’éduquer Louis (Dennis Price), quand même de la famille d’Ascoyne. Elle se place donc chez un docteur à qui elle sert de bonne mais a le gîte et le couvert. Louis se lie avec Sibella, la fille du médecin, qui copine avec Lionel, un gosse de riches du quartier. Une fois adulte, Sibella (Joan Greenwood) flirte ouvertement avec Louis mais ne peut l’épouser puisqu’il n’a aucune fortune et n’est donc rien à ses yeux de petite bourgeoise arriviste. Bien qu’il lui ait raconté son histoire, sa famille maternelle, et déclaré qu’il pourrait même devenir duc, elle ne le croit pas et épouse son lourdaud assommant mais qui fait des affaires.

Louis se place grâce au docteur comme calicot à orner des vitrines et vendre du tissu au mètre aux oisives emperlousées des quartiers chics de Londres. Le film dresse un portrait au vitriol de cette aristocratie édouardienne vaniteuse et vaine. Viré parce qu’il avait oser rétorquer à un lord Ascoyne « ne me touchez pas ! » lorsque celui-ci l’avait tapoté de sa canne pour qu’il s’écarte, comme une merde qu’on repousse du chemin, il jure de se venger. Il a perdu son éducation, puis sa mère, puis son amoureuse, enfin son boulot, c’en est trop !

Le roi Charles II avait anobli les d’Ascoyne en les faisant duc pour services rendus à sa personne ; il avait ajouté plus tard la faveur de transmettre le titre par les femmes pour services rendus à la reine – Louis peut donc légitimement revendiquer le titre. Sauf qu’il existe dix prétendants avant lui dans l’ordre de succession, sans parler des enfants à naître.

Il épluche les journaux et raye avec application chaque décès dans la famille et se voit rapprocher peu à peu de la couronne ducale. Mais les survivants sont jeunes ou bien établis, un coup de pouce au destin serait bienvenu. Louis imagine donc à chaque fois un « accident » différent pour éliminer l’un après l’autre tous les d’Ascoyne qui lui font de l’ombre. Une noyade dans les écluses avec sa poule pour le lord qui l’a snobé et fait virer, de l’essence dans une lampe à paraffine pour son jeune cousin féru de photographie, du poison dans le porto du pénible révérend, une flèche qui perce le ballon de la suffragette d’Ascoyne, une bombe russe dans un pot de caviar pour le général, un accident de chasse pour le duc en titre qui voulait épouser une vache normande pour lui faire pondre des fils… Seul l’amiral, en aristo borné plein de morgue, se noie tout seul avec son navire lorsqu’il donne un ordre absurde puis s’obstine jusqu’au bout – scène tirée d’un fait réel, le naufrage en 1893 du HMS Victoria à cause d’une sottise de l’amiral George Tryon.

Voici donc Louis propre à devenir duc. Après le calicot et grâce à l’enterrement du premier décédé, il a trouvé une place chez son oncle d’Ascoyne, le banquier, au bas de l’échelle mais avec perspectives. Il passe de 2 £ par semaine à 5 £ puis à 500 £ par an. Le vieux d’Ascoyne reconnaît sa précision et sa courtoisie de bien éduqué malgré sa pauvreté. A sa mort (naturelle), il lègue tous ses biens à Louis à titre de réparation pour le préjudice qu’il a subi durant toute son enfance.

Louis devient donc le dixième duc de Chalfont. Il est accueilli au château, qu’il avait visité comme touriste pour six pence, acclamé. Mais le soir même, un inspecteur de la police de Londres vient l’arrêter pour le meurtre… du mari de Sibella, qu’il n’a pas commis. La fille est vaniteuse et égoïste comme les aristos, mais des bas-fonds : la société se reproduit en pire à chaque fois qu’on descend une strate sociale. Elle se mord les lèvres de n’avoir pas cru Louis ni épousé ce garçon courtois qui l’a toujours fait rire, au lieu de cet affairiste barbant et grossier, déjà dès l’enfance. Lionel, croit qu’il est copain avec Louis devenu banquier et peut donc l’utiliser comme garant pour ses affaires véreuses. Après un effet douteux quand même escompté par la banque, il se sent assuré. Mais Louis n’a jamais aimé ce gosse de riches qui s’est toujours mis en travers de ses relations naturelles avec Sibella. Ce n’est pas parce qu’on a grillé des châtaignes ensembles à dix ans dans la même cheminée qu’on est copain comme cochons. Lionel, qui a bu, veut le poignarder à l’énoncé de son refus de le soutenir et Louis le repousse. Ruiné, l’affairiste se suicide plutôt que d’affronter sa femme et la société. Il laisse une lettre, mais la rusée Sibella veut s’en servir pour faire chanter Louis et le forcer à l’épouser. Elle l’accuse donc du meurtre puisqu’il est le « dernier » à l’avoir vu vivant.

Devant la cour des pairs, car jusqu’en 1948 justement la Chambre des Lords avait le privilège de juger elle-même les lords, Sibella toute en noir affecte le chagrin et la pudeur offensée ; elle ment effrontément et les lords la croient, plutôt que de croire les invraisemblances – pourtant vraies – de Louis. L’épouse du cousin d’Ascoyne, tué dans son labo photo, a fini par épouser Louis qui lui a déclaré son amour ; elle vient aussi déclarer sa confiance. Mais cela ne suffit pas. Condamné à mort, Louis rédige dans sa cellule ses Mémoires. Sibella vient lui rendre visite, après sa femme. Elle lui met le marché en mains : « s’il y avait une lettre », il pourrait être innocenté ; mais il faudrait alors que l’actuelle et récente épouse disparaisse, comme les autres. Sinon, tout serait dévoilé. Louis a fait en effet la bêtise d’avouer à sa maîtresse qu’il est bien l’auteur de l’hécatombe qui abat les d’Ascoyne les uns après les autres.

Le matin de la pendaison, un ordre arrive in extremis du ministère : une lettre a été retrouvée. Louis est donc libéré. A la porte de prison, deux voitures l’attendent : celle de sa femme, celle de sa maîtresse. Que va-t-il choisir ? Avant qu’il puisse trancher le nœud gordien, un journaliste l’aborde pour lui acheter ses futures Mémoires. Et Louis pense brusquement qu’il a laissé son manuscrit dans sa cellule, là où avoue tout et en détails !

Sur le ton convenable propre aux conversations, le film conte avec un humour très noir les turpitudes de l’aristocratie anglaise et ses conséquences sur les esprits inférieurs. Nul n’est épargné, sauf peut-être la mère qui a fauté socialement – par amour. Pour tous les autres, le cynisme règne et les rôles sont interchangeables. Alec Guinness interprète d’ailleurs tous les rôles d’Ascoyne, huit en tout, dont une femme.

DVD Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets), Robert Hamer, 1949, avec ‎ Alec Guinness, Dennis Price, Valerie Hobson, Joan Greenwood, Audrey Fildes, StudioCanal 2012, 1h46, €13.00 blu-ray €19.30

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Elizabeth Peters, La pyramide oubliée

Je retrouve avec plaisir la famille Emerson, Amélia Peabody, Radcliffe Emerson, leur fils Ramsès et leur fille adoptive Nefret. Des années ont passé et les enfants ont grandi. Ramsès est désormais au début de sa vingtaine tandis que Nefret a toujours trois ans de plus. Lui n’a pas suivi l’université mais s’est formé tout seul aux langues de l’Égypte antique et a publié une grammaire égyptienne reconnue par les scientifiques de son temps. Il déchiffre aisément toutes les écritures hiéroglyphiques depuis les origines. Elle a suivi des études de médecine sans passer le diplôme, les femmes n’étant à cette époque pas admises.

Toute la famille se prépare au printemps à passer la saison en Égypte, comme d’habitude, pour fouiller une zone attribuée par le commissaire aux antiquités du pays. Ce sera cette fois une pyramide oubliée non loin du Caire, peu prestigieuse et peu connue. Mais, avant de partir, des objets égyptiens font leur apparition chez les antiquaires et Emerson en à vent. On lui propose notamment un gros scarabée de faïence bleue ouchebti gravé mais, lorsque Ramsès traduit le texte, il est incohérent, mêlant des fragments d’inscriptions hiéroglyphiques prises ici ou là à propos d’explorations maritimes. Il s’agit manifestement d’un faux, très bien imité, dont le scandale réside dans la provenance affichée : la soi-disant collection personnelle du pillage d’Abdullah, l’ancien raïs des Emerson, décédé il y a peu. Or Abdullah n’a jamais conservé des objets pour les vendre, il se serait attiré les foudres du Maître des imprécations qu’est Emerson. Quelqu’un en veut donc à la famille, surtout que David, le petit fils aîné d’Abdullah, s’apprête à se marier avec Lia, la nièce des Emerson, fille de son frère Walter.

Qui en veut donc à ce point aux Emerson ? Est-ce Percy, le neveu vil et lâche qui aimerait bien épouser Nefret et se fait mousser en publiant des livres d’aventures où il se donne le beau rôle ? Est-ce l’ennemi juré Sethos, déjà rencontré dans de précédents volumes ? Est-ce une jalousie de confrères qu’Emerson étrille trop souvent ? La famille est décidée à tirer cette histoire de faux au clair, laissant David en-dehors de tout cela durant son voyage de noces.

Une fois en Égypte, Peabody s’empresse d’aménager une maison confortable pour se reposer des fouilles, de leur poussière et de la chaleur infernale qui règne en été, tandis que Ramsès court les rues du Caire, déguisé comme il aime l’être, afin d’éviter à David, nationaliste égyptien, des mésaventures politiques. Un trafic de drogue est également établi qui aurait pour origine un Anglais et le chef de la police du Caire, anglais lui aussi, engage à l’insu de sa mère Ramsès comme espion pour en savoir plus. Le Frère des démons, ainsi est nommé en Egypte le garçon depuis son enfance turbulente, est à son affaire dans l’action et la ruse. Il n’a pas la carrure de son père mais le même teint brun et le corps svelte mais étonnamment musclé. Comme lui, il porte rarement une chemise sur les chantiers de fouilles ainsi qu’il est dit p.217, et dort torse nu comme tout garçon dès la préadolescence. Sa mère fait semblant d’enrager contre cette accroc aux convenances victoriennes mais est secrètement ravie d’avoir un mari aussi vigoureux et un fils aussi sain.

Ramsès est amoureux de sa sœur adoptive Nefret, laquelle est loin d’être insensible à cet ex-petit garçon devenu adulte. Mais les convenances, une fois encore, les empêchent de se déclarer leur désir, sauf une fois lors d’un danger pressant où Percy est mêlé. Un égarement passager car un proxénète du Caire connu vient proposer une fillette de deux ans qui ressemblent étonnamment à Amélia. Il suggère que Ramsès en est le père puisque la petite l’appelle papa, mais celui-ci dément ; il a connu la mère et l’enfant lors de ses pérégrinations déguisées dans les rues, les a mis hors du ruisseau, et croit qu’il s’agit de l’enfant bâtard de Percy, que celui-ci a rejeté comme un déchet de race. Il va donc s’occuper de la gamine avec l’aide de sa mère et du gros chat Horus, fasciné par l’enfant. Nefret, toujours absolue dans ses passions, ne réfléchit pas une seconde pour se sentir offensée et quitter la maison ; elle se marie aussitôt avec Geoffrey, un jeune anglais aimable et fluet qui aide aux fouilles et qui lui fait lui aussi la cour.

Des accidents mystérieux se produisent sur les fouilles, on tire sur Amélia, on fait s’écrouler une structure sur Ramsès, on précipite au bas d’un puits de plusieurs mètres l’amoureuse américaine du garçon, et ainsi de suite. Qui veut éloigner les Emerson du site de Zawaiet el-‘ Aryan ? Y aurait-il quelque chose à découvrir ? Une tombe royale peut-être ?

Tout se résoudra comme par magie à la fin, les petites cellules grises sollicitées et mises en commun, les émotions partagées et surmontées, les convenances mises à mal et courageusement rattrapées. Le lecteur sera surpris du coupable découvert, ce qui offre un plaisir supplémentaire à la lecture enlevée de ce récit d’aventure aux personnages bien typés, et toujours passionnant.

Elizabeth Peters, La pyramide oubliée (The Falcon at the Portal), 1999, Livre de poche 2008, 543 pages, occasion €3.11

Les romans policiers historiques d’Elizabeth Peters chroniqués sur ce blog

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Méfiance quotidienne

En me promenant en grande banlieue parisienne en ces temps de post–Covid, je remarque combien la façon de vivre a changé depuis trente ans. Dans les années 1930, de hauts murs de 2,50 m bordaient les jardins, en serrant les rues de remparts de part et d’autre. Les maisons nouvelles des années 1970 ont vu plutôt le surgissement de clôtures basses, de haies clairsemées, voire pour certains, pas de clôture du tout à la mode américaine. Depuis quelques années, les hautes clôtures de pierre pleine reviennent à la mode. Les maisons neuves enserrent leur terrain de murs élevés, flanqué de grilles fermées sans aucune poignée, à ouverture électrique et caméra de surveillance.

Ce ne sont que quelques signes parmi d’autres de la méfiance généralisée qui se répand dans la société française, même parmi les classes moyennes et aisées jusqu’ici préservées par leur culture et leur éducation. Désormais, on doute de tout et le net répand le n’importe quoi que la répétition finit par faire croire.

L’entre soi exige que l’on construise une piscine dans son jardin plutôt que d’aller à la piscine municipale ou, pire, nager avec les gamins du peuple tout nu dans la rivière comme il y a peu. Laquelle est d’ailleurs interdite depuis quelques années seulement par « principe de précaution » pour cause de pisse de renard qui pourrait donner, via quelques égratignures, une zoonose. Cela ne gênait pas les ados de le transgresser il y a quinze ans encore, c’est un interdit strictement respecté aujourd’hui.

De même, le torse nu, si naturel et courant en Ukraine par exemple, ne se porte plus dans la rue, en vélo, ni même sur les pelouses publiques, il est réservé aux lieux privés, au stade et aux espaces de sports où les grands ados trouvent à se défouler. Même le skate se pratique désormais en tee-shirt, ua rebours de la mode lancée par les Californiens. Et le short s’est transformé en bermuda jusqu’aux genoux, voire en pantacourts, même durant les canicules. Montrer ses cuisses ou son torse est considéré aujourd’hui comme pornographique : une étape vers le voile intégral et la djellaba ras les chevilles même pour les garçons ? Contrairement à il y a 30 ans, les filles ne viennent plus flirter avec les gars dépouillés par l’exercice, lesquels se mettaient gaiement en valeur, mais restent soigneusement en bande de trois ou quatre dans des activités séparées, rarement en public.

J’ai même vu, la semaine dernière, des primes adolescents de 12 et 13 ans vaguer dans la rue après collège en portant le masque sur la figure. Il n’est plus obligatoire depuis un mois mais l’habitude est prise et ce serait dirait-on comme se promener sans slip que de ne plus le porter. On n’est plus rebelle à cet âge-là, comme si l’infantilisation se prolongeait plus longtemps qu’avant. Je me suis laissé dire que la sexualité se trouve retardée de plusieurs années par rapport aux années 1970 et 1980 – sauf dans les collèges parisiens où dès la sixième se passeraient des choses étranges dans les toilettes, en raison des films pornos librement visibles sur YouTube. Mais ce n’est pas pour cela que reviennent les amitiés fiévreuses et chastes des adolescents des années 30 racontées dans les romans scouts. L’amitié aujourd’hui est plus un compagnonnage d’habitude, une façon miroir de se regarder soi-même et d’évoquer ses propres problèmes devant une oreille complaisante.

La pandémie de Covid n’a évidemment rien arrangé, elle a surtout précipité des tendances latentes.

Celle à la méfiance généralisée, allant jusqu’au soupçon de complot de la part de tout ceux qui vous dominent et que vous connaissez mal (le patron, le député, le ministre – mais moins le voisin, le maire ou même le président).

Celle au repli sur soi, à sa famille proche et à son clan, dans son petit quartier préservé derrière de hauts parapets.

Celle du refus de participer à des activités collectives, sauf le foot pour les garçons ou la danse et parfois le judo pour les filles ; même le tennis, qui faisait autrefois l’objet de « défis » poussant à connaître les autres, ne se pratique plus qu’entre potes ou en famille. La fête est plus importante entre amis autour d’un barbecue dès le printemps venu que lors des réjouissances collectives organisées par la commune. Seule la « fête des voisins » connaît un certain succès, mais dans certains quartiers seulement, et en excluant les autres rues. Méfiants, les gens ressentent tout de même une curiosité pour ceux qui les entourent ; s’ils ne se livrent pas, ils posent quantité de questions.

La « crise » (qui dure depuis 50 ans), la pandémie, l’avenir des retraites et de la dette, les prix, la guerre désormais à nos portes grâce aux néofascistes du monde entier encouragés par ceux de chez nous et les candidats collabos, l’école en faillite, la justice effondrée, l’hôpital explosé, les services publics décatis – tout cela encourage le repli, le sentiment qu’il faut désormais se débrouiller tout seul, ne rien dire et n’en faire pas moins dans la compétition sociale où les rares places sont de plus en plus chères.

C’est tout cela que l’on peut observer dans les rues d’une petite ville de la grande banlieue verte d’Île-de-France où je réside en pointillés depuis un demi-siècle.

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L’amie prodigieuse, série

La tétralogie d’« Elena Ferrante », italienne née en 1943 à Naples et écrivant sous pseudonyme (il pourrait s’agir d’Anita Raja ou de son mari Domenico Starnone, ou des deux) est en grande partie autobiographique. Les plus de 2000 pages du roman à épisodes sont longues et parfois fastidieuses à lire en français (est-ce la traduction ? ou le style italien ?). La série télévisée américano-italienne de Saverio Costanzo en pour l’instant deux saisons (une troisième serait en préparation) est une façon plus rapide et plus prenante d’aborder l’œuvre. Je l’ai beaucoup aimée.

Raffaella (Lilla – les deux L se prononcent) Cerullo et Elena (Lénou) Greco vivent enfants (Gaia Girace et Ludovica Nasti) puis adolescentes (Elisa Del Genio et Margherita Mazzucco) dans le quartier populaire Luzzatti, à la périphérie de Naples, construit d’immeubles entourant des cours. Les familles ont de trois à cinq enfants et le quartier ne cesse de s’étendre. Les familles populaires qui parviennent à une certaine aisance s’installent dans les plus neufs et les mieux équipés, comme Lilla une fois mariée à Stefano Caracci.

A l’école élémentaire, Lilla à toute la classe montre qu’elle a appris à lire toute seule, au grand étonnement de sa maîtresse, madame Oliviero. Lénou, jusqu’alors la meilleure élève, décide de devenir son amie dans la section des filles. Cette attitude montre combien le populaire était arriviste petit-bourgeois dans les années d’après-guerre (et pas communistes égalitaires malgré la puissance du PCI), probablement à la suite du fascisme qui avait redonné son orgueil à l’Italie. Chacun pouvait arriver par l’école et, si les parents suivaient, pouvaient accéder à la classe moyenne. Ce sera le cas de Lénou, son père convaincu par l’institutrice et sa mère par son père comme par son cœur (la bouche crache non mais le cœur fait agir oui). Ce ne sera pas le cas de Lilla dont les parents sont mesquins, méfiants et avaricieux. Le père, surtout, aigri que son labeur de cordonnier malgré ses heures suffise à peine à nourrir sa famille, et jaloux que sa propre fille puisse être plus intelligente que lui et puisse réussir en société mieux que lui. Il se bagarrera constamment avec son fils aîné Rino sur les innovations dans la chaussure, l’établissement d’un nouveau magasin plus luxueux, et l’alliance avec la famille Caracci pour accéder aux capitaux. « La plèbe ! » s’exclame madame Oliviera avec mépris : jamais la volonté de s’en sortir.

Ce contraste entre les deux filles est tout le ressort de la série. Lilla n’aura de cesse de demander à son amie Lénou les livres qu’elle lit, les matières qu’elle apprend, afin de se former toute seule pour garder une sorte d’égalité d’esprit avec elle. La vie est injuste, la vie sociale surtout. Certains renoncent, attendant l’utopie communiste comme Pasquale, dont le père menuisier a été ruiné par la famille Caracci au point qu’il tuera le patriarche Don Achille et sera mis en prison ; d’autres rêvent d’ascension sociale comme Lénou et Nino. Plus que sexuellement attractive (elle est belle enfant mais ingrate ado avec un nez et un popotin trop gros), Lénou est bosseuse et conformiste, elle réussit très bien dans le système scolaire et social de son temps. Lilla, à l’inverse, est ingénieuse (traduction littérale du « geniale » dans le titre italien) mais se débat dans les carcans de sa famille ouvrière pauvre, au père tout-puissant, et du quartier où l’allégeance aux membres de la Camorra est la seule alternative à l’école pour s’en sortir. L’analyse de l’arrivisme petit-bourgeois et des positions politiques se double donc d’une analyse féministe où est mise en lumière la position inférieure de la fille par rapport au garçon.

Parallèlement, dans la classe des garçons, Nino est impressionné par Lilla tout comme Enzo, le redoublant et plus âgé de la classe qui vend des légumes dans les rues. Nino est très beau enfant et Lénou est amoureuse de lui mais refuse de sortir officiellement avec le garçon lorsque qu’il lui demande dans l’escalier de l’immeuble. C’est que son père, le cheminot Donato Sarratore, est un joli cœur qui séduit les femmes, ce qui ne se fait pas dans l’Italie machiste des années 1950 ou la famille est sacrée et le chef de famille un mâle dominateur. Les Sarratore doivent déménager pour éviter les commérages, voire les actions physiques en représailles, mais aussi pour se loger milieu avec l’ascension sociale permise par un métier au chemin de fer où le chômage n’existe pas. Nino, devenu un bel ado grand, mince et nerveux (Francesco Serpico), retrouvera Lénou au collège puis au lycée ; il retrouvera Lilla sur la plage à Ischia durant les vacances d’été, lorsque Lénou y traînera ses amies pour voir son amoureux. Éternel pas de deux de qui aime et n’est pas aimé, Lénou aimant Nino qui aime Lilla, celle-ci le prenant à son amie comme une sorte de revanche sociale sur sa réussite scolaire qu’elle-même n’a pu suivre.

Un jour d’enfance, Lilla jette la poupée de Lénou dans un soupirail. Elles affrontent le noir et la peur du camorriste Don Achille pour la retrouver mais n’y parviennent pas. Lilla a donc l’idée d’aller sonner à la porte de l’ogre pour réclamer sa poupée. Séduit par le courage des deux petites filles, Don Achille leur donne un billet pour s’acheter une nouvelle poupée. Mais les enfants préfèrent un livre, ce sera Les Quatre Filles du docteur March, qui donnera l’idée à Lilla d’écrire son propre roman d’aventures, La fée bleue. Lénou, impressionnée par son talent, le donnera à madame Oliviero pour qu’elle le lise, avant de le retrouver adulte dans les affaires de l’institutrice décédée – ce qui lui donnera l’idée à son tour d’écrire ce roman autobiographique qui célèbre son amie ingénieuse tout en montrant les différentes étapes de sa propre ascension sociale via l’école normale de Pise jusqu’au poste d’universitaire en littérature italienne.

Lilla de son côté invente de nouveaux dessins de chaussures, plus chics, que les Caracci apprécieront, au point que le père sera obligé de donner en mariage Lilla à Stefano qui la désire. Pour elle, le mariage est obligatoire puisqu’elle n’a aucun diplôme qui lui permettrait de s’évader du quartier et de sa famille, et elle refuse absolument de s’allier aux Solara, propriétaires de l’épicerie-bar-pâtisserie acquise par l’argent du marché noir durant la guerre et par les protections de la Camorra. Les Solara veulent tout, l’argent comme les filles, et régner sur le quartier. Lilla la rebelle fera tout son possible pour les en empêcher ; elle refuse ainsi Marcello qui veut l’acheter avec une bague à trois diamants et la promesse de vendre des chaussures pour son père. Ce dernier, largué, se laisse faire et son frère aîné est trop bête pour s’en apercevoir. Lilla refuse Marcello, attirant la vengeance des Solara et se laisse vendre comme un objet aux Caracci.

Cela lui fait haïr son mari Stefano, pourtant bien accommodant et même servile envers les puissants (Lilla comprise), au point d’avorter par elle-même lorsqu’elle est enceinte pour la première fois. Elle acceptera plus tard de porter un enfant, mais de son amour Nino, ce qui va humilier Stefano et conduire le couple à la séparation (le divorce n’est permis en Italie que depuis 1970). Enzo, toujours amoureux de Lilla malgré les années, décide de s’occuper d’elle et de son fils Gennaro, attendant patiemment qu’elle accepte de coucher avec lui et d’avoir d’autres enfants. Ouvrier, il étudie les mathématiques durant ses soirées avec Lilla qui l’aide, appelé à profiter peut-être de l’engouement pour l’informatique naissante. Lilla, quant à elle, travaille dans une usine de charcuterie comme ouvrière au désossage.

Stéfano se console avec une autre amie du quartier, Ada, enceinte de lui et vendeuse dans son magasin de chaussures installé au centre-ville grâce aux capitaux des Solara. Ces derniers mettent d’ailleurs leur nom sur la boutique et n’auront de cesse que de récupérer l’ensemble à leur profit en faisant fabriquer eux-mêmes les chaussures avec de nouveaux dessins légèrement modifiés pour évincer les Cerullo. Ainsi vont les affaires dans l’imbroglio italien lorsque l’on est habile.

La rivalité–amitié constante entre les deux filles depuis l’enfance se poursuit jusqu’à l’âge adulte. C’est au fond ce qui motive l’une et l’autre. Lénou n’aurait pas poursuivi l’école si Lilla ne l’avait pas poussée et aidée ; Lilla n’aurait pas étudié autant de livres et de matières si Lénou ne l’avait pas rendue jalouse par ce qu’elle apprenait. Lénou a eu ses règles avant Lilla mais Lilla s’est mariée avant Lénou ; Lénou a été amoureuse de Nino mais Lilla a eu Nino avant elle même si, à l’âge, reste ouverte la possibilité d’une réconciliation entre Lénou, forte de son premier livre publié, et Nino réapparu comme journaliste littéraire.

Cette longue série montre à la fois l’évolution de la génération née vers 1940 jusqu’aux années 1970, l’ascension sociale grâce à l’école et au développement économique, la progressive émancipation des femmes qui font désormais l’amour hors du mariage, et le destin jamais vraiment accompli de chacun. Pour résumer, tout est possible avec l’éducation et la culture, chacun pouvant faire son trou dans la société s’il le désire. Le spectateur, plus que le lecteur peut être, se fera des amis de ses Italiennes et Italiens si volubiles, complexes et attachés aux relations sociales, même si chacun est âpre au gain, que ce soit en argent, en savoir ou en amour. Du réalisme au cinéma au réalisme en littérature – ou l’inverse.

DVD L’amie prodigieuse, série de Saverio Costanzo en 2 saisons de 8 épisodes d’environ 55 mn, soit 14h30 de spectacle, avec Margherita Mazzucco, Gaia Girace, Annarita Vitolo, Valentina Acca, Antonio Buonanno, StudioCanal 2020, €29.99

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, 2011, Folio 2016 à 2019

Tomes 1 à 4 relié grand format Gallimard 2018, 2000 pages, €96.50

L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante (Fiche de lecture) : Analyse complète et résumé détaillé de l’œuvre, par lePetitLitteraire.fr, €5,99

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Îles Blasket

Commencent alors les deux jours les plus beaux du séjour : le départ pour les îles Blasket. Beau soleil inespéré. Nous reprenons un bateau avec tous nos bagages. Odeurs, sensations, je retrouve le plaisir de la mer. On the boat again, the boat again… Corps joyeux, esprit gai, effets de l’air marin et du balancement incessant. Un lyrisme physique me donne envie de chanter, j’ai dans l’esprit des bulles, comme du champagne.

Le petit chalutier qui nous traîne en remorque est vieux et poussif. Une famille montée dessus pour une partie de pêche, nous regarde. Les enfants ont le visage très blanc, comme lavé par la pluie incessante qui tombe dans ce pays à longueur d’année. Nous nous sommes installés à quatre sur le pont arrière et nous reviennent des bribes de chansons que nous fredonnons à tour de rôle ou en chœur. Les autres ont peur des frères Roulis et Tangage et se sont bourrés de Mercalm. Est-ce pour cela qu’ils ont l’air hébétés de bovins qui regardent les trains passer ? Je n’en suis même pas sûr. Rigides sur leurs bancs, ils sont de même dans l’existence : coincés du cerveau comme du trognon.

Débarquement en canot sous le soleil. La côte est rocheuse, la mer joue de nuances bleu-vert, le fond est transparent. Nous montons les tentes face à la côte d’Irlande, à l’abri du vent d’ouest. Devant nous la mer, derrière le village en ruines. Ces îles ont été habitées jusque dans les années 1950. Tous les habitants sont partis peu à peu et aujourd’hui ne viennent que des campeurs ou des scouts, l’été seulement. L’hiver, les tempêtes rendent l’accès presque impossible.

Nous sommes dimanche et beaucoup de touristes sont venus passer la journée. Une famille s’est installée. Le fils aîné pêche pieds nus dans l’eau, sur les rochers. Son père vient le remplacer à la ligne et il part explorer les collines. Il ne remet pas ses chaussures mais enlève son tee-shirt pour offrir au soleil son torse blanc. Le cadet, jambes nues, gambade avec sa mère. Nous allons tous à la plage et cinq se baignent, dont je suis.

Entrer dans l’eau n’est pas facile pour nous qui sommes habitués aux mers plus chaudes. L’eau glacée vous saisit les chevilles. La température ne doit pas dépasser 15°. Mais deux tout petits garçons blonds de 5 et 7 ans, surveillés par leur mère, s’éclaboussent sur le bord et se roulent dans l’eau avec une joie bruyante avant de jouer dans le sable. Ils en sont bientôt couverts des orteils aux cheveux, et la mère doit les rouler dans l’eau pour les nettoyer avant le départ. Maillots mouillés ôtés, ils enfilent leurs shorts à cru et leurs chemisettes directement avant de rejoindre le bateau de navette, toujours pieds nus. Ce sont de vrais petits durs, des gars d’ici, habitués tous jeunes à l’air et à l’eau glacée.

Alors que nous nous promenons sur l’île un peu plus tard, j’échange quelques mots avec un papa qui porte un bébé sur les bras. Il a vu des phoques nager autour de l’île et me montre des lapins qui vont et viennent sur la lande. Il y en a partout; il suffit de rester immobile un moment pour les apercevoir. Le paysage est à la Club des Cinq, lecture aventure d’une vieille anglaise des années 1940 qui enchantait mes dix ans : une île rocheuse, une lande très verte où pullulent les lapins, des oiseaux de mer. Il ne manque plus que les deux filles, les deux garçons et le chien Dagobert, pour que survienne une nouvelle histoire de contrebandiers…

A l’ouest vers le large, dans une baie rocheuse qui s’avance profondément dans l’île, sur la plage bien protégée de hautes falaises orientée au soleil couchant, s’ébattent sous nos yeux plusieurs phoques. Sur l’étendue de galets en contrebas un mâle est couché et deux femelles. L’une a trois petits, l’autre un seul, tous bien ronds. Ils crient comme des enfants, rampent vers leurs mères qui se tournent à demi vers eux pour la tétée. Ils ont le poil clair et laineux. Si une autre femelle s’approche des petits, ce sont tout de suite des grognements, des coups de queue dans l’eau et la gueule ouverte prête à mordre.

Cette île de fin d’Europe sous le soleil revenu est une sorte de paradis emplie de gamins, de lapins et de phoques. Ce soir, soupe et chili con carne, recette maison de Stéphane. C’est très bon. Le coucher dure longtemps car les filles ont facétieusement démonté et caché la tente intérieure des « frères Grapelli », Jean-Luc et Thierry, ainsi nommés après une controverse musicale.

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Elisabeth Jane Howard, Etés anglais

Voici un gros roman anglais comme les aime, bizarrement non traduit depuis 30 ans. Les petits-bourgeois sous François Mitterrand couraient plus après le fric qu’après la culture. Édité en 1990 en Angleterre, il a fallu attendre 2020 qu’il paraisse en français. Il évoque une époque disparue de la splendeur de l’empire, l’entre-deux-guerres où les familles fortunées, pas forcément aristocratiques, allait passer l’été dans leur grande maison de famille à la campagne. Les parents recevaient leurs enfants adultes et leurs épouses, leurs petits-enfants, les pièces rapportées comme les amis, ainsi que les nounous et femmes de chambre.

C’est toute une vie sociale qui se déploie, chacun étant saisi dans son jus avec un luxe de détails, du patriarche nommé le Brig pour brigadier et sa femme la Duche pour duchesse, jusqu’aux derniers-nés, bébé vagissant ou candide de 6 ans. Les garçons se développent, plein d’énergie, s’entraînant sur le court « en seuls tennis et short », et la raison vient aux filles tandis que la guerre, la seconde mondiale, se profile.

Mari adultère, père incestueux, sœur lesbienne, épouse jeune trop séductrice, grande fille qui explore son pouvoir sur les hommes, fils adolescent malheureux d’être incompris, fille rêvant d’être bonne sœur, garçon de 13 ans terrorisé par sa prochaine pension… les petits événements du quotidien cachent de véritables tragédies parfois. Il n’est pas facile d’aimer les hommes quand on est une fille élevée dans les principes victoriens, tout comme il n’est pas facile aux garçons d’aimer les filles lorsqu’on est élevé de 7 à 20 ans dans l’atmosphère exclusivement masculine des collèges. Tous les enfants ont, comme tous les adultes, leurs problèmes. Leurs parents les ont connus mais rien ne change, car la société est ainsi faite et elle doit se reproduire. Dans l’esprit victorien, ce qui est contrainte est bon, ce qui frustre et restreint dresse une éducation. Une bonne idée a été de mettre l’arbre généalogique de la famille Cazalet dans les premières pages et d’ajouter les domestiques pour chacun des enfants. Il y a en effet plus de 40 personnages entre les trois fils leurs épouses et leurs enfants, leurs domestiques et la famille de la sœur de la Duche qui vient aussi passer l’été avec quatre enfants.

L’autrice donne sur chacun des détails minutieux, presque maniaques, les vêtements qu’ils portent, les bijoux, la pratique du bain, le mobilier des pièces, l’architecture de la bâtisse, les recettes de cuisine. À propos, connaissez-vous les huîtres à l’anglaise ? Appelée angel horse back, chaque huître est pochée dans son eau puis enveloppée dans une fine tranche de bacon avant d’être grillée comme un vulgaire pruneau apéritif. En revanche, je n’ai pas trouvé la recette du pâté « traksir » ; il semble que ce soit un pâté en croûte comme les Anglais les aiment, peut-être une recette inspirée de l’orient indien pour les épices, mais je n’en sais pas plus.

La maison de famille est une ancienne ferme à colombages à laquelle deux ailes ont été ajoutées au siècle précédent, puis des cottages aménagés par l’actuel propriétaire. Le tout se situe au sud-est de Londres, dans le Sussex, près d’Hastings où l’on va à la plage, en face de Boulogne-sur-Mer. Le souci du patriarche est de protéger tout le monde, ses quatre enfants et ses huit petits-enfants, en plus des bébés orphelins de la première guerre dont s’occupe sa fille célibataire Rachel. Cette préoccupation, à la fois touchante et romaine, est proche des inquiétudes que nous pouvons ressentir durant notre pandémie, ce qui fait des personnages presque des membres de notre famille.

Très bien écrit et addictif, ce gros roman se lit à grandes goulées ; c’est nécessaire si vous ne voulez pas perdre le fil et vous souvenir de qui est qui (livre que doivent éviter les zapettes contemporaines de tous sexes incapables d’attention plus de 40 secondes d’affilée). L’attachement aux personnages nait du ton neutre employé par la narratrice, qui traite les pires moments comme les meilleurs, avec ce détachement qui fait son charme. L’autrice pratique un humour anglais fort réjouissant, appliqué aux enfants comme aux adultes, et même aux chats : « c’était une chatte écaille et blanc, au pelage rustique, qui, comme l’avait un jour fait observer Rachel, ressemblait à la plupart des Anglais bien nourris, en cela qu’elle ne chassait que pour le sport et se montrait très déloyale dans ces méthodes » p.196.

La traduction par Anouk Neuhoff, en général de qualité, fait curieusement l’impasse sur certains mots qui existent en français tels que la Sarre, livré dans son jus comme « Saar », et le préfet de collège, présent pourtant chez nos jésuites et oratoriens, écrit à l’anglaise « prefect » on ne sait pourquoi.

Ce premier tome commence à l’été 1937 et se termine à l’été 1939, à la veille de la guerre. Chamberlain vient de rentrer de Munich et tout le monde espère que la paix est enfin assurée malgré Monsieur Hitler. Deux tomes supplémentaires sont déjà écrits – et semble-t-il traduits, mais pas encore en poche.

Elisabeth Jane Howard, Etés anglais – La saga des Cazalet 1 (The Light Years), 1990, Folio2021, 597 pages, €9.40 e-book Kindle €8.99

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Paris-Brest de Philippe Lioret

Adapté d’un roman de Tanguy Viel, ce film réalisé pour la télé a tout d’un film de cinéma. Sauf peut-être son côté anarchique en termes de montage. Le spectateur se trouve dans une époque puis, sans transition cinq ans plus tard, avant de se retrouver à nouveau cinq ans avant, puis… Un plan de passage aurait été plus judicieux.

Colin (Anthony Bajon), garçon un peu replet aux émotions de poisson froid, vient de réussir le bac à Brest. Il veut s’inscrire en fac de lettres à la Sorbonne, malgré son père (Gilles Cohen) qui préférerait une matière plus utile, le droit par exemple. Car lui est un affairiste qui n’a pas fait d’études mais soudoie le croque-mort pour qu’il l’informe en premier des décès afin que lui mandate son notaire pour proposer une vente du bien immobilier laissé par le mort aux héritiers à « bon prix ». Une fois arrosé notaire et croque-mort, le bien peut être revendu avec une belle plus-value. Il piste le fric car il aime le gagner, tout comme sa femme (Valérie Karsenti), ambitieuse sociale qui veut briller.

Sa mère Manou (Catherine Arditi), la grand-mère de Colin de laquelle il est proche, a vécu dans la dèche avant de se remarier à 70 ans avec Albert, un riche veuf de 82 ans qui l’a peinte comme il la désirait et a collectionné les tableaux dont certains valent cher. A son décès, il a laissé sa fortune à Manou et Colin espère bien qu’elle va financer son loyer à Paris, 820 € par mois dans le 12ème. Mais elle n’y tient pas car Colin est le seul être qui vient la voir en-dehors de sa femme de ménage, héritage d’Albert qu’elle a dû garder.

Colin décide de partir quand même et il se financera en travaillant, mais aussi par un procédé peu recommandable que le spectateur découvrira lorsqu’il en sera temps. Il veut que sa copine Elise (Daphné Patakia) vienne habiter avec lui. Elle a réussi son bac avec mention et s’inscrit en prépa économique, mais elle tergiverse. De fait, elle n’a pas envie : ni de quitter son cocon familial, ni sa zone de confort, ni de vivre avec Colin. Lui vit son ambition à lui, écrire ; elle ne se voit pas le suivre dans la dèche ou faire bouillir toute seule la marmite. Lâche, elle lui promet tout mais ne tient rien : « Je t’appelle, promis ! » Tu parles…

Cinq ans passent et Colin revient à Brest parce que sa sœur, partie au Canada un temps « pour apprendre l’anglais », selon sa mère toujours pratique et terre à terre, est revenue avec un Matthew, financier en trading, et un bébé. Colin, qui n’a jamais demandé de nouvelles de Manou, vient voir ce neveu mais ne compte pas rester plus de quelques jours. Il ne supporte pas l’avidité ni l’avarice de ses parents, obnubilés par l’argent.

De fait, Manou est en maison de retraite médicalisée, mise sous tutelle par le notaire véreux, son immeuble récupéré par les parents qui l’ont réaménagé selon leurs goûts dispendieux, meubles et tableaux vendus « pour payer la maison de retraite ». Parti d’une Peugeot 308, le père s’est payé une Mercedes. Colin cherche Elise mais elle s’est mariée sans lui dire et a une petite fille de 13 mois ; après ses premiers appels sans réponse, Colin n’a rien demandé sur Elise à quiconque. Pis, elle a épousé le fils de la femme de ménage de Manou, ce Kevin avec qui Colin a fait un mauvais coup une fois. C’est une fille popote qui n’a aucune ambition, elle ne songe qu’à son petit intérieur et à son restaurant où elle se contente de servir les clients avec sa mention au bac tandis que Kevin est devenu « chef ».

Manou se meurt, Elise est hors d’atteinte, les parents toujours aussi bornés. Colin repart avec l’idée d’écrire enfin un livre. Il s’est vanté d’être édité prochainement mais n’a pas encore écrit une ligne. Ses parents craignent ce qu’il pourra dire d’eux et nous avons là la meilleure scène du film : Colin décrit comment, dans un roman, il va outrer ses personnages. Pas question donc que les vrais se reconnaissent, n’est-ce pas ? « Un courtier en immobilier véreux qui soudoie les pompes funèbres pour arnaquer les héritiers avec la complicité du notaire, ce n’est pas vous, çà ! Des enfants qui se débarrassent le la vieille mère en Ehpad, bien-sûr que ce n’est pas vous ! ». Son père lui propose de lui racheter son livre pour qu’il ne paraisse pas ; il va jusqu’à 40 000 €…

« Ecris sur ce que tu connais », lui a dit il y a cinq ans et lui répète sa grand-mère lorsqu’il va la voir sur son lit d’hôpital où elle se laisse mourir à cause de la trahison des siens – Colin compris. Quoi de mieux que sa famille ? Son milieu étriqué d’arrivistes de province ? Ce serait d’ailleurs une douce vengeance de la mémé… De retour à Paris, Colin écrit son roman, est édité, passe à la radio, a du succès. Famille, je vous hais ! De ses ratages successifs il a fait une force qui va.

Reste à grandir en écrivant un second livre sur un autre sujet. Ce qui, compte-tenu de l’acteur qui joue le rôle, semble bien hasardeux.

Paris-Brest, Philippe Lioret, 2020, avec Anthony Bajon, Catherine Arditi, Valérie Karsenti, Gilles Cohen, Kévin Azaïs, Daphné Patakia, Image et Compagnie, Fin Août Productions et Arte France, 1h19, sur Arte Replay jusqu’au 8 janvier 2022

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Kill The Gringo d’Adrian Grunberg

Mel Gibson s’est concocté un personnage à sa mesure en écrivant le scénario. Tourné en 2010 en Californie mais mal distribuée, le film mérite cependant d’être regardé. Il y a de l’action, de la morale, des tirs en tous sens, une poursuite en voiture, et un enfant innocent à sauver.

Richard Johnson (Mel Gibson) est un ancien sniper en Irak dont la femme est partie avec son associé Reginald Barnes. Il a donc décidé de se faire justice lui-même en volant plusieurs millions de dollars à un truand de la pègre, Frank Fowler (Peter Stormare). Poursuivi par la police, il défonce la barrière de sécurité qui marque la frontière mexicaine. La voiture est démolie et les fédéraux mexicains l’attendent de l’autre côté, mais il n’est plus aux États-Unis. Il considère que les Mexicains sont aussi truands que les Américains mais moins hypocrites et moins puritains. Ici comme là, la corruption règne. La première scène montre le shérif et le fédéral discutant pots-de-vin tandis que le Mexicain, ayant vu les sacs de dollars dans la voiture, garde tout pour lui.

Son compère déguisé en clown étant mort dans l’accident, Johnson est envoyé dans la prison d’El Pueblito. Le Mexique est réputé pour ses prisons mafieuses régentées par des cartels. Un temps à l’isolement où règne la loi du plus fort, le détenu est vite « libéré » dans l’enceinte-village autour de la prison. Il ne peut sortir mais peut déambuler ici ou là, se trouver un coin pour dormir, une fille ou de quoi manger tout en travaillant. Il est affecté au recyclage des déchets pour le patron local, Javi (Daniel Giménez Cacho), détenu lui aussi mais qui chapeaute tous les rackets et entretient des liens de corruption avec l’extérieur.

Ce chef de gang est malade, rançon d’une vie d’alcool et de plaisirs. Son foie est en miettes et il garde sous sa protection pour cela le jeune fils de sa putain dont le groupe sanguin rare est compatible avec le sien. Il doit se faire greffer le foie de l’enfant incessamment. Barnes, qui se débrouille pour voler les voleurs, est observé par le gamin (Kevin Hernandez), fils de dealer tué par Jarvi et parfait gavroche des bidonvilles à 10 ans (il paraît plus costaud dans le film parce qu’il en a 13 au tournage). Le gosse fait du chantage en réclamant une cigarette sous peine de le dénoncer à Jarvi que pourtant il déteste.

Barnes est touché par ce kid égaré parmi les truands, qui ne veut pas dire son prénom et se dit « spécial » ; il ne voit pas l’intérêt d’aller à l’école, préférant apprendre en observant. Il n’est pas insensible non plus au corps nu de sa mère (Dolores Heredia), très visible sous la robe qu’elle porte lors des soirées casino de son « mari » forcé.

Retrouvé par les truands qu’il a volés via le gros consul véreux des États-Unis au Mexique, Johnson doit s’évader tout en sauvant à la fois la mère et le gosse. Ce ne sera pas simple et n’ira pas sans fusillade spectaculaire et instants de suspense. Il convainc Jarvi de le libérer pour aller tuer Fowler, qui sait désormais que Jarvi a récupéré le fric qu’on lui a volé. Johnson se fait passer pour Barnes afin que le floué se venge du vrai Barnes une fois l’affaire terminée. Franck le volé n’a pas hésité et a envoyé avant de sauter, convoqué par Johnson sous le nom de Barnes, ses sbires tuer Johnson et Jarvi. La fusillade des truands entre eux ne peut être passée sous silence et les autorités font fermer la prison en envoyant près de deux mille militaires et policiers pour transférer les détenus en pleine nuit.  Il faut donc faire vite pour la transplantation et la fuite.

Le gamin est charcuté mais Barnes arrive à temps pour lui faire remettre son foie tout juste prélevé et ainsi le sauver par une ambulance alors que l’armée et la police encerclent l’ensemble de la prison. Profitant de la confusion, Barnes sous la mitraille a une hésitation devant les paquets de frics préparés par Jarvi pour se sauver après l’opération : fuir immédiatement ou sauver le gamin. Il choisit la seconde solution, ce qui lui permet en prime de prendre le fric aussi, fourré sous le brancard à roulettes du gosse vers l’hôpital.

Les presque 2 millions de dollars, plus les 6 millions planqués dans la carrosserie de la bagnole à la casse, vont permettre à lui, à la mère et au petit, de se refaire une vie loin du Mexique et des États-Unis. Barnes a retrouvé une épouse fidèle, du moins peut-on le supposer après ces aventures, et une famille, puisque le kid sourit lorsqu’il les voit ensemble et qu’il l’adopterait bien comme nouveau père.

Ce film sans prétention est très différent de ceux habituellement tournés à Hollywood bien qu’il y ait de l’action et de l’humour. Il prône une morale de la survie en toutes circonstances en fonction de valeurs personnelles orientée vers la protection de la femme et de l’enfant. Sans oublier la débrouille et l’éducation qu’il doit donner au plus jeune pour qu’il s’en sorte dans la vie. Un peu cliché mais authentique. Pionnier, justicier, bon père, bon époux : les valeurs de l’Amérique !

DVD Kill The Gringo (Get The Gringo), Adrian Grunberg, 2012, avec Mel Gibson, Kevin Hernandez, Daniel Giménez Cacho, Aventi Distribution, 1h36, €3.86 blu-ray €14.35

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Eric Zemmour et l’Action française

Il y a dix ans, début 2012, j’écrivais un billet sur l’Action française de Charles Maurras. Tout le monde s’en foutait, sauf François Maillot, dit Huguenin, qui a étudié avec une minutie aussi universitaire que laborieuse l’embrouillamini de personnalités, de courants, d’idées, réunis autour de la figure emblématique du maître.

Aujourd’hui, un journaliste polémiste d’origine juive algérienne reprend les idées du mouvement et prône une nouvelle action française pour résoudre les problèmes d’identité et de souveraineté. S’il défend le maréchal Pétain, comme Maurras, Zemmour n’est cependant pas antisémite au sens juif comme le maître, mais reste antisémite au sens arabe. Car les Arabes sont EUX AUSSI des « sémites ».

Sauf que l’Action française n’était pas en soi raciste, ni en faveur d’un pouvoir militaire. Elle voulait la monarchie comme type idéal de société « organique » tirée de « la nature », où règne l’ordre hiérarchique et les communautés d’appartenance. Le monarque n’était pas pour elle un souverain totalitaire mais l’incarnation de la personnalité nationale, à l’anglaise.

Les racines de Maurras sont Joseph de Maistre et Auguste Comte, l’apologie de l’Ancien régime contre la révolution et le scientisme de la Raison. Anti-cosmopolite, anticapitaliste, antilibérale, l’Action française est souverainiste : autorité en haut, libertés en bas. D’où l’autoritarisme affiché de Zemmour et ses braillements libertariens en faveur des libertés. Sauf que, chez Maurras, l’individu n’existe pas, ce concept abstrait ne réalise la personne que dans la famille, unité communautaire de base auxquelles se superposent d’autres communautés « organiques » englobantes comme le village, la province, les associations, le métier, la corporation, la nation. En ce sens, Zemmour ne peut être antivax mais pour le vaccin obligatoire afin de protéger la communauté biologique de l’individu insouciant et égoïste.

L’Action française est anti jacobine et anti égalité, pour elle la « révolte de l’égoïsme et de l’envie ». La société doit dire le Bien et encadrer l’humain pour qu’il soit conforme, « bon ». Un ordre moral en resucée de la Cité de Dieu sous l’égide de la bonne vieille religion catholique romaine (François Huguenin poursuit cette quête dans Résister au libéralisme – les penseurs de la communauté).

Outre une Ligue fondée en 1898, l’Action française crée en 1906 un Institut d’enseignement supérieur privé, une maison d’édition, un quotidien en 1908, un mouvement de jeunesse la même année (les Camelots du roi, dont Mitterrand sera membre un certain temps), plusieurs revues intellectuelles. Zemmour n’en est qu’aux prémisses s’il devait vraiment refonder une école. Il ne fait pour le moment que de vendre son dernier livre dans sa propre maison d’édition (puisqu’Albin Michel a flanché) et avec des marges bien plus confortables (45% du prix de vente au lieu de 18% HT). S’il s’alliait à Marion Maréchal, qui a déjà les réseaux et l’Institut de formation, ce serait différent.

On attend avec curiosité la liste des grands écrivains qui seraient influencés par Zemmour, à l’image de ceux qui furent inspirés par l’Action française. Traditionnaliste, l’Action française est catholique de culture, politiquement plus proche de Franco que de Mussolini ou d’Hitler. Le maréchal Pétain convient parfaitement au type de dirigeant désiré, ce pourquoi Zemmour le défend et excuse ses actes. La foi est une affaire personnelle pour Maurras mais la nation est une conception « de nature » sur le modèle patriarcal (la famille, la tribu, la race – issus du même ancêtre mythique). Pétain en « père de la patrie » et protecteur de la famille est le symbole même de ce que désire Zemmour et les zemmouriens.

Certaines proximités sont en échos chez François Bayrou, moins au Rassemblement national mais plus chez les écologistes : critique de la société de consommation, du capitalisme financier, du paraître narcissique au détriment de l’être spirituel, de la croissance quantitative plus que qualitative, de la centralisation jacobine d’État au détriment des communautés organiques, en faveur d’une sanctuarisation de la Terre et des espèces vivantes, le refus des banlieues tristes au profit des terroirs enracinés, des loisirs communautaires plutôt que de la soupe divertissante mondialisée (voire « bougnoulisée »), l’Europe en confédération protectrice de la diversité et n’intervenant qu’en subsidiarité.

Les idées, le tempérament, le courant politique de l’Action française ressortent de sous le sol comme une source constante, jusqu’alors dissimulée par les illusions du progrès, du scientisme et des « droits » humains de plus en plus individualistes. Ce pourquoi qui veut comprendre notre temps doit s’intéresser au temps d’avant, celui d’il y a un siècle et demi avec l’Action française. Zemmour ne fait que claironner ce qui était déjà – sans pour cela convaincre.

François Huguenin, L’Action française – une histoire intellectuelle, 1998, édition revue et complétée août 2011, Perrin Tempus, 686 pages, €12.00

Le quotidien L’Action française 1906-1908 chez Gallica

Le blog contemporain de l’Action française

Que sais-je ? Jacques Prévotat, L’Action française, 2004, 128 pages, €2.88

Textes de Charles Maurras

L’Académie française et Alain de Benoist ont soigneusement épuré toute référence à Charles Maurras depuis la note de 2012 sur leurs sites.

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Frank McCourt, Les cendres d’Angela

Cette autobiographie de l’auteur irlando-américain, né à Brooklyn en 1930, est un chef d’œuvre d’humour et de vitalité. Frank est l’aîné d’un couple mal assorti, elle de Limerick l’humide, lui de la province du nord. Il est Celte soiffard et hâbleur, elle est industrieuse et bonne mère. Immigrés à New York pour fuir une Irlande très pauvre après la guerre civile, ils tombent dans la Grande crise de 1929 et son cortège de chômeurs.

Le mari ne peut garder son travail et change toutes les trois semaines. S’il apporte la paye les deux premières, il se saoule et paye des pintes la dernière, ne rapportant rien à la maison que ses braillements patriotards et ses relents de bière. Il a déjà deux fils, Francis (Frank) et Malachy, car malgré sa pauvreté il ne cesse de baiser en missionnaire selon les bons principes catholiques. Il fait lever les bambins en pleine nuit pour brailler avec lui des chants en faveur de l’Irlande libre, les faisant jurer – à 4 ans ! – de « mourir pour l’Irlande », car il a lui-même combattu pour elle. Le troisième enfant est une fille, Margaret aux yeux bleus qu’il adore, mais elle meurt très vite de maladie. La pauvreté toujours…

La famille décide alors de rentrer en Irlande, où les liens familiaux pourront peut-être les sortir de la mouise. Ils ramènent de blonds garçons jumeaux en plus des deux aînés, Oliver et Eugene, mais les petits êtres meurent de phtisies à Limerick – et le père boit le don que lui fait son beau-frère pour les enterrer ! « Mon père est comme la Sainte Trinité, avec trois personnes en lui : celle du matin avec le journal, celle du soir avec les histoires et les prières, et puis celle qui se conduit mal, qui rentre à la maison en sentant le whisky et veut que nous mourions pour l’Irlande ». Frank ne lui en veut pas, il comprend vaguement son spleen. Le père ne le bat pas comme trop souvent le font les paters familias catholiques d’Irlande à cette époque arriérée d’Ancien régime (persistant jusque dans les années 1990). La mère est faible, rejetée par sa famille qui lui reproche son mari ; elle doit même céder aux avances de l’oncle Laman pour survivre à l’abri avec ses enfants encore trop petits.

L’attrait du récit est dans le style : tout est raconté d’un ton égal, comme si tout était normal, même le pire. Car tout est nouveaux donc la norme pour un enfant. Il vit comme cela vient, observant ses parents et ses copains, les autres adultes et les « exemples » que sont le prêtre et l’instituteur. Deux représentants d’institutions peu dignes, d’ailleurs, le premier imbu de son sacerdoce et comme au-dessus du troupeau bêlant des humains ; le second fâché de l’ignorance et des superstitions des gosses, ne trouvant que la férule pour se faire obéir. Frank n’a jamais été aidé par l’Eglise catholique, pourtant toute-puissante et éructant à longueur de prêches enflammés la charité chrétienne : il a été refusé comme enfant de chœur, refusé à l’école catholique, refusé au collège religieux. Pas assez présentable : l’Eglise s’est toujours mise du côté des bourgeois, du pouvoir. Même les institutions de charité font la morale et surveillent les familles nécessiteuses : pas question de vivre aux crochets de la bienfaisance.

Frank et Malachy son frère vivent en loques dans les ruelles des quartiers pauvres de Limerick, mais aucun misérabilisme : ils se débrouillent ; les deux autres petits frères – car il y en a encore – Michael et Alphonsus (Alphie), sont sous leur protection. Michael, qui est un cœur tendre irresponsable à l’image du père, ramène à la maison des chiens errants et des vieux décatis, à qui la mère offre un bout de pain rassis ou une tasse de thé. Le père finit par partir pour l’Angleterre, l’ennemi héréditaire mais où il y a du travail en temps de guerre. Il ne revient qu’une fois et n’envoie jamais d’argent : il le boit, comme toujours, oublieux de ses devoirs comme un lièvre de mars.

Dès 9 ans Frank est émoustillé par les filles, à 11 ans il en voit nues par la fenêtre des chambres, à 14 ans il a « la gaule » (normal pour un Celte) et, petit télégraphiste vacataire, se fait happer par une goule phtisique de 17 ans qui va bientôt mourir. Ils se déchaînent nus sur le canapé vert d’Irlande. Ces frasques sont contées sur même ton qu’un récit détaché : malgré le « péché » catholique, tout est normal (dans la norme) : la vie qui va, le corps qui vient, le regard qui furette et se pose. Une vie pauvre mais heureuse car riche en péripéties.

A 19 ans, Frank a amassé assez d’argent à la Poste pour payer son billet de bateau pour New York. Là se termine le livre, non sans une baise à l’initiative d’une femme lors d’une escale. Frank est faible comme ses parents, il se laisse faire mais, contrairement à eux, il sait accumuler ses observations et s’en sert pour en faire quelque chose : écrire. A force de travail du soir, il deviendra professeur, puis écrivain. Un grand livre – meilleur que le film, trop dans la victimisation à la mode.

Les cendres d’Angela obtiennent le prix Pulitzer 1997 et le National Books Critics Circle Awards – il est est adapté au cinéma en 1999 par Alan Parker.

Frank McCourt, Les cendres d’Angela – une enfance irlandaise (Angela’s Ashes), 1996, Pocket 2011, €17.00

DVD Les cendres d’Angela, Alan Parker, 1999, Elephant films 2019, avec Emily Watson, Robert Carlyle, Joe Breen, Ciaran Owens, Michael Legge, 2h22, €14.40 blu-ray €12.56

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Azouz Begag, Le gone du Chaâba

Un roman autobiographique d’un fils d’immigré algérien à Lyon devenu ministre délégué du gouvernement Villepin. Le Chaâba est la tribu en arabe ; il désigne ici le bidonville de Villeurbanne dans lequel grandit au début des années soixante Azouz entre ses parents, ses frères et sœurs, ses cousins et les voisins. Malgré les conditions de vie, ils sont heureux car en famille et en bande. Les objets sont moins importants que l’amour. Le vélo, désiré puis obtenu, moins important que l’amour du père qui craint les accidents.

Le gamin est éveillé, il aime lire et découvrir, il aime l’école. De quoi ne plus « être un Arabe » selon ses copains mauvais en classe. De quoi transformer en essence ce qui n’est qu’attitude, en « race » ce qui est flemme. Même si le maître d’école est bienveillant, la société l’est moins, rejetant les allogènes – qui en tirent une fierté à rebours et se complaisent dans le rôle assigné de différents. Faut-il donc être traître à soi pour devenir français ?

La République est implacable – et indifférente : tous pareils. Se conformer est la loi du succès. Le petit Azouz du roman passera (de justesse) en sixième à cause d’une maîtresse de CM2 à Lyon, où ses parents ont loué un HLM après avoir quitté le bidonville sans électricité, ni WC, ni eau courante. L’institutrice ne l’aimait pas parce qu’il était arabe et qu’il prétendait être français. Ce sera en sixième qu’il rencontrera son « Monsieur Germain » (l’instituteur mythique de Camus) en la personne de Monsieur Loubon, pied-noir d’Algérie revenu d’Oran. Il parle arabe, connait le Coran et la culture indigène, et fait la synthèse avec la française. Rassuré, conforté, le jeune Azouz va s’accrocher et réussir.

Le roman est écrit simplement avec une certaine distance ironique. Il conte des anecdotes, vécues ou entendues, d’où sourd l’émotion. Un roman pour classe de français qui veut montrer une expérience d’immigré. Les histoires d’enfance font toujours recette par empathie.

Ce n’est pas simple d’être un enfant d’ailleurs, algérien de Sétif par origines, français par naissance dans un hôpital de Lyon, encouragé par son père à s’en sortir par l’école mais flanqué d’une mère qui ne parle pas français, ne porte pas de vêtements européens, ne cherche pas à s’intégrer. Gone car gosse lyonnais, du Chaâba par appartenance à la tribu venu d’outre-Méditerranée. Ecartelé, instable, divorcé, se cherchant à vie.

La photo de couverture est celle de l’auteur, à l’âge d’Azouz, lisant un livre.

Azouz Begag, Le gone du Chaâba, 1986, Points Seuil 2005, 238 pages, €7.00 e-book Kindle €7.99

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La Firme de Sydney Pollack

Premier thriller de John Grisham à être porté à l’écran, le film sera suivi six ans plus tard d’une série télévisée. C’est que l’histoire est bonne et les acteurs convaincants. Mitch McDeere (Tom Cruise) vient de sortir d’Harvard dans la botte, diplômé en droit. Il est courtisé par tout ce que la côte est comprend de cabinets spécialisés, sans compter Wall Street. Mais c’est une firme de Memphis, dans le Tennessee, qui l’emporte. Elle avoue ingénument au jeune diplôme qu’elle a soudoyé le bureau des candidatures de Harvard pour connaître la meilleure offre qui lui a été faite et renchérir de 20 %.

C’est inespéré pour Mitch, fils de mineur venant d’un milieu pauvre, dont la mère vit en caravane et dont le frère aîné, Ray, purge une peine de prison pour homicide involontaire (une bagarre en bar). Son épouse Abby (Jeanne Tripplehorn) est moins sensible à l’argent, venant d’un milieu aisé, mais aime la vocation de Mitch et croit qu’il pourra épanouir son talent et sa passion dans ce métier d’avocat d’affaires.

Curieusement, mais c’était l’époque, ici caricaturée à plaisir, la firme s’occupe de tout : elle se veut « une famille » pour ses cadres dirigeants et veille à leur stabilité. Le prêt à faible taux est offert et la maison choisie et meublée directement, y compris les branchements téléphoniques et informatiques (nous sommes à l’ère du fixe et du modem) avec mise en mémoire des numéros ; la voiture de fonction est offerte également, une Mercedes décapotable dernier cri (une BMW dans le roman – selon la sponsorisation). Tout est fait pour garder le jeune avocat dans la famille. On tient à ce qu’il ait des enfants pour les envoyer dans de grandes écoles. Ce comportement clanique devrait alerter ; il n’est que « normal » dans les grandes firmes capitalistes américaines des années 1980-90, qui veulent donner l’illusion du père et des enfants pour fidéliser les bons éléments.

L’avocat associé Avery Tolar (Gene Hackman) est chargé du mentorat de Mitch et l’emmène avec lui voir un gros client aux îles Caïmans – paradis fiscal. Les affaires exigent de faire payer le moins d’impôts possibles au client tout en restant dans la légalité. Aux avocats de trouver les bons montages. Mais l’enfer côtoie le paradis. Deux collaborateurs de la firme viennent de mourir d’une « explosion » dans leur bateau de plongée. Bizarrement, leurs dossiers se trouve dans une pièce fermée à clé de la suite d’Avery que Mitch découvre par hasard lorsqu’il lui lance la clé pour trouver à grignoter. Ce ne sont pas les premiers et le nombre d’accidents d’avocats dans cette firme est élevé, comme le révèlent à Mitch deux hommes (dont Ed Harris) qui semblent tout savoir sur lui dans un bar où il révise son examen du barreau.

Ils sont en fait du FBI et veulent casser cette agence de blanchiment de la Mafia. Mitch tombe des nues. Il n’y croit pas vraiment et engage un détective privé, ami de son frère Ray, pour enquêter sur la firme. Il ne tarde pas à être tué à son tour, par les deux mêmes que le loueur de bateaux aux Caïmans a décrit à Mitch lorsqu’il s’est renseigné. La secrétaire du détective, Tammy, cachée sous le bureau in extremis par son patron à qui elle était en train de rouler une pelle, a tout vu. Elle jure de se venger et aide Mitch dans son entreprise.

Convaincu cette fois-ci, le jeune avocat accepte une rencontre avec le FBI dont le directeur en personne lui dit qu’il sera jeté avec l’eau du bain s’il ne dénonce pas ses patrons. Il réclame des copies de documents des clients pour piéger l’activité de blanchiment. Mitch est partagé et passe un deal : la libération de son frère Ray et 500 000 $ pour sa collaboration. Mais s’il livre des documents, il trahira son serment de confidentialité et sera radié du barreau. Il lui faut donc trouver une faille juridique pour rester dans la légalité. En ce sens, le film est meilleur que le roman, car il y parvient !

Entre temps, les inévitables problèmes de couple avec un jeune mari qui part tôt et rentre tard, qui travaille parfois au loin certains week-ends, et qui peut être tenté de rompre le contrat moral du mariage. La firme le sait et son chef de la sécurité, non content d’espionner les conversations dans la maison de chacun des collaborateurs jusque sur l’oreiller, tend des pièges pour les compromettre au cas où il en aurait besoin. Mitch est ainsi pris la main dans le sac, ou plutôt un autre organe dans celui d’une jeune femme qui a fait semblant d’être agressée avant de se faire désirer brutalement, un soir, sur le sable. Tom Cruise en chemise blanche flottante à demi ouverte était une proie bien tentante, mais la fille a été payée pour ça. Pour être au clair, Mitch avoue son écart à Abby sans savoir qu’il a été manipulé, et la jeune épouse réagit outrancièrement, à l’américaine.

En discutant avec Tammy, elle s’aperçoit que Mitch joue un jeu dangereux et décide quand même de l’aider. C’est elle qui manipule Avery en laissant croire tout d’abord qu’elle quitte Mitch pour rentrer chez sa mère puis, quand il se trouve appâté par la séparation imminente, accepte son invitation de passer un week-end aux Caïmans avec lui. Elle sait par Mitch que des cartons entiers de documents provenant des affaires des avocats disparus sont entreposés dans une pièce de la suite, au Hyatt. Elle drogue Avery pour avoir le temps de porter à Tammy les cartons à photocopier. Ces documents, chargés sur un voilier qui part sur l’Atlantique avec le frère libéré qui a semé ses suiveurs du FBI et Tammy, tombée amoureuse, servira d’assurance à Mitch et Abby contre la firme.

Quant au FBI, il faut lui donner de quoi justifier la prime versée et le jeune avocat trouve la fissure juridique adéquate : la surfacturation systématique des heures aux clients, qui est pénalement réprimée. L’un d’eux s’en est aperçu et Mitch fait signer au plus grand nombre possible des factures reçues qu’il met en regard des heures facturées par lui, afin de dénoncer la firme sans rompre le secret exigé entre avocat et client. Il va jusqu’à défier les grands mafieux massifs de Chicago, initiateurs et parrains de la firme, corps reptiliens et cerveaux épais mais rusés, qui en restent médusés. Mitch a su rester sur la corde raide, dans la légalité, collaborateur du FBI sans trahir ses clients ni ses patrons… Du grand art que le roman a bâclé, bien qu’il ait d’autres vertus, dont celle de tenir en haleine jusqu’au bout.

Au total un film ancien, relatant des mœurs d’affaires surannées à une époque de balbutiement informatique, mais qui offre un Tom Cruise au mitan de sa jeunesse (30 ans), charmeur toujours la bouche ouverte comme s’il voulait embrasser ceux ou celles qui lui font face, et une Jeanne Tripplehorn fort séduisante en cocue en colère.

DVD La Firme (The Firm), Sydney Pollack, 1993, avec Tom Cruise, Jeanne Tripplehorn, Gene Hackman, Ed Harris et Holly Hunter, Paramount Pictures 2000, 2h28, €12.95 blu-ray €15.00

John Grisham, La firme, Pocket 2014, 480 pages, €8.20 e-book Kindle €9.99

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Patricia Wentworth, Au douzième coup de minuit

Nous sommes le 31 décembre 1941 dans l’Angleterre en guerre. Sir James Paradine, qui dirige une société d’armement, a convoqué toute sa famille au réveillon pour une communication importante : l’un d’entre eux a trahi sa confiance et doit « venir se confesser » à son bureau avant les douze coups de minuit. S’il fait amende honorable, tout sera pardonné et ne sera pas dénoncé. Paradine invite également son ingénieur Elliot Wray l’auteur des plans volés. Il est marié à sa fille Phyllida mais séparé depuis un an par les intrigues de son épouse et mère adoptive Grace Paradine.

Le discours de réveillon est un choc, chacun se regarde en chien de faïence, effaré. Irène, l’une des filles de James, est rentrée chez elle avec son mari, inquiète pour ses enfants, dès 20h45 ; les deux neveux Mark et Richard partent dans leurs appartements à peine plus tard. Les femmes qui restent passent au salon, les hommes les suivent pour le café un quart d’heure après. Sir James Paradine s’est alors retiré dans son bureau. Les uns et les autres y défilent, sous divers prétextes, mais certainement pas, affirment-ils, pour « se confesser ».

A minuit deux, un cri dans la nuit : le maître de maison est passé par-dessus le parapet haut de soixante centimètres de sa terrasse. Il est tombé et gît mort sur la pelouse. La police, alertée, conclut à un meurtre : les blessures sur ses jambes montrent qu’on l’a violemment poussé.

Dès lors, qui l’a fait ?

Dans ce huis-clos délicieusement suranné, Dora Amy Elles, née en 1878 en Inde et qui a pris par décence de rigueur le pseudonyme de Patricia Wentworth (« qui valait la peine »), va agiter les petites cellules grises. Des dix à table, un est coupable, peut-être deux, qui sait ? Commence alors l’enquête dans un fauteuil qui consiste à reconstituer minutieusement l’ambiance, les antagonismes et les emplois du temps afin d’éclairer les actions de chacun.

Miss Maud Silver, vieille fille sagace qui « ressemble à une institutrice en retraite » (p.128), détective amateur comme la future Miss Jane Marple de la concurrente Agatha Christie, se trouve par hasard dans la petite ville. Connue par une relation d’amis, elle est conviée par Mark Paradine, premier neveu et principal héritier, à conduire une enquête discrète qui ne mettra pas en danger la réputation de la famille. Avec son air de paisible tante et son tricot, elle inspire confiance et sait soutirer des renseignements sans le montrer.

Nous sommes dans l’entre-soi convenable et dans l’intelligence des situations. La raison va démêler les fils des actes et les émotions qui les ont produits. La fin sera une demi-surprise mais la toute fin une double surprise.

C’est délicat, simplement présenté, éminemment psychologique, et nous replonge dans les mœurs de la haute société anglaise où les relations entre gens du même milieu comptent bien plus que leurs talents à la ville.

Patricia Wentworth, Au douzième coup de minuit (The Clock Strikes Twelve), 1945, 10-18 Grands detectives, 1994, 253 pages, €1.99 occasion e-book Kindle €8.99

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Jules Vallès, L’Enfant

Premier tome de la trilogie romancée de son autobiographie, Jules Vallès se met en scène sous les traits de Jacques Vingtras (mêmes initiales), de sa naissance en juin 1832 à 16 ans en 1848. Bien qu’il écrive au présent pour qu’on s’y croie, le personnage n’est pas lui. Il est l’enfant vu par la distance critique de l’âge (la quarantaine avancée) et à la lumière de la Commune de 1871 puis de la IIIe République qui suit. Il s’est rendu unique bien qu’il soit le troisième enfant du couple ; les deux autres sont occultés pour l’acuité de l’épure.

Les derniers lecteurs à pouvoir comprendre ces mœurs et cette époque sont encore vivants aujourd’hui car il subsistait de ces Folcoche abusives jusqu’avant les années post 1968, où la société a radicalement changé de paradigme. Seuls ceux qui ont vécu leur enfance au début des années soixante encore ont pu avoir une mère telle que décrite et un père fonctionnaire humilié tel qu’il est présenté. La mère est obsédante, l’enfant la craint, voire la hait car elle le bat par principe (on dit qu’elle « le corrige ») et le lave tout nu à grands coups de bassine d’eau froide dans la cuisine ; l’adolescent puis l’adulte la comprennent et pardonnent. Cette Julie, sortie de la paysannerie par son mariage avec un petit intello fonctionnaire, aspire à la bourgeoisie. Elle méprise ouvertement artisans et commerçants de la « petite » classe pour viser à la « moyenne », celle qui pose en société, le milieu cultivé. Ne travaillant pas comme le font les paysannes, les ouvrières et les commerçantes, sa seule activité valorisante est de « dresser » son moutard et de « tenir » la maison (et les cordons de la bourse). « Qui remplace une mère ? Mon Dieu ! une trique remplacerait assez bien la mienne » p.212 Pléiade.

Méfiante, avare, elle veut le mieux pour faire réussir l’enfant et, pour cela, il faut le « contraindre » – pour son bien. Tout ce qui est nature est proscrit, tout ce qui est domptage social requis. Voudrait-il avoir la liberté du corps ? On l’enferme dans des cols et des redingotes, on lui interdit de sortir jouer avec les petits du peuple, on l’enferme en classe et étude. Aime-t-il les poireaux ? On lui refuse. Déteste-t-il les oignons ? On le force. Nourri au gigot la première semaine du mois, cuit, réchauffé, froid, en hachis, en boulettes, le gamin est vigoureux et « râblé » ; il « a du moignon » (du muscle) et aime s’en servir. Dès 11 ans, il en remontre à ses cousines paysannes en sautant à pieds joints une barrière ; à 14 ans il porte les bagages ; à 15 ans il séduit (sans le vouloir laisse-t-il entendre) Madame Devinol, une femme mariée qui l’emmène à la campagne pour lui faire son affaire avant que, cocasserie où l’ombre de la mère paraît, sa classe de collège en goguette reconnaisse à l’entrée son chapeau prétentieux imposé par maman et interrompe l’idylle.

Le jeune Jacques/Jules aime la liberté, la nature, l’espace. Il est contraint par les convenances, les vêtements, la maison et le collège. Il se trouve enfermé et angoisse, ne s’évadant que par les livres, Robinson Crusoé enfant, le récit des grands hommes adolescent, puis celui de la Révolution. A 8 ans il ôte sa cravate pour aller col ouvert embrasser sa tante qui sent si bon ; à 11 ans sa cousine un brin amoureuse de sa vigueur lui fourre un bouquet souvenir à même sa peau nue par le col de sa chemise ouverte. L’enfant est énergique, sensuel. « Cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau. J’ouvre la bouche toute grande pour le boire, j’écarte ma chemise pour qu’il me batte la poitrine » p.232.

Quant à son père, il est distant, il est « pion » même à la maison. Faible devant sa femme, il a peu de moments complices avec son fils. Celui-ci, dans le même lycée où il enseigne, peut lui faire honte et entacher sa carrière besogneuse, peu reconnue. « Je m’étais rappelé tout d’un coup toute l’existence de mon père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l’inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, toujours malheureux, menacé de disgrâce ! » p.345. Si le gamin n’est pas mauvais en thème grec et en version latine, s’il comprend la géométrie parce qu’un maçon italien réfugié lui a montré avec les mains, il n’accroche à aucune abstraction, ni mathématique, ni philosophique, ni religieuse. Qu’il faille énumérer « les preuves de l’existence de Dieu » ou « les sept facultés de l’âme » le laisse froid ; d’ailleurs il pourrait y en avoir huit – ce qui lui fera rater son bac la première fois. Il préférerait comme ses oncles la vie à la campagne, « se dépoitrailler aux chaleurs comme un petit vacher » ou manier les outils d’artisans. L’exemple de son père ne lui fait aucune envie : « bien » travailler et « dur » – pour ça !

La famille à trois suit la carrière de Monsieur le professeur, d’abord répétiteur puis agrégé, du Puy à Saint-Etienne, enfin à Nantes. Le fils est envoyé à Paris à 15 ans après l’histoire de femme revenue aux oreilles du proviseur qui a conseillé à son père d’éloigner le scandaleux. L’adolescent découvre Paris, la pension minable certes, où il n’est pris que pour gagner les concours comme un veau de comices, mais aussi les copains avec qui il sort au café et déambule sur les boulevards. Et puis le journalisme sous les traits d’un républicain farouche qui loge son ami de collège et avec qui il découvre le peuple révolutionnaire (qui ressemble aux siens) ainsi que les fracas et senteurs de l’imprimerie. Au bout d’un an, sa mère vient le chercher pour qu’il retourne à Nantes ; il a quelques duvets de moustache et a beaucoup grandi. Ses vêtements confectionnés à la maison dans des chutes de vieux tissus le rendent ridicule et il exige, cette fois contre sa génitrice, un costume sur mesure.

Il a trouvé à Paris comment briser les chaînes de servitude qui lient l’individu, la famille et la société, l’enfant dressé contre sa nature pour « arriver », l’éducation idéologique qui force l’adhésion sociale, les postes conquis par l’entregent et le piston. Tout cela est décrit en phrases simples, charnues, qui reviennent vite à la ligne. Une ironie féroce court dans les descriptions de maman, l’auteur affectant de prendre son parti tout en montrant ses ridicules prétentions en même temps que son illusion de bien faire son travail de mère en le taillant, le dressant et le corrigeant pour son bien.

Une grande œuvre sur un moment de l’éducation enfantine – mais aussi sur un moment de l’évolution sociale.

Jules Vallès, L’Enfant, 1876 revu 1884, Folio 2000, 416 pages, €7.50

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Miss Oyu de Kenji Mizoguchi

Shinnosuke (Yūji Hori) est décorateur et sa tante veut le marier, comme c’est la coutume lorsque l’on approche de la trentaine. La famille choisit une autre famille pour des liens mutuels avantageux et une marieuse joue les intermédiaires. Pas d’amour dans ce contrat mais une alliance clanique. Le prétendant peut refuser la fiancée proposée et la fiancée peut elle aussi refuser le prétendant mais il est supposé qu’une certaine affection naitra de l’accoutumance et des enfants en commun, sinon l’amour. Pas le romantique, mais l’apaisé, acceptable pour le bien de la société.

L’histoire est tirée d’une novella de Junichirō Tanizaki, Le coupeur de roseaux, inspirée de son histoire de couple personnelle en 1916, où la sœur cadette de son épouse est attirée par lui. Le film se situe plutôt juste avant-guerre puisque l’on voit un train à vapeur passer au loin. La promise est Shizu (Nobuko Otowa) que sa sœur ainée Oyu (Kinuyo Tanaka) vient présenter avec ses deux servantes à la tante et à Shinnosuke. Parmi les feuilles tendres de la forêt au printemps à Kyoto, le jeune homme repère l’une des femmes qui s’avance. Elle est vêtue plus sobrement mais respire une dignité et manifeste une sensibilité à la nature qui lui plaît.

Hélas, ce n’est pas Shizu mais Oyu. Veuve et mère d’un petit garçon, Oyu est tenue par sa belle-famille de rester sans se remarier, le temps d’éduquer le fils. Quant à Shizu, elle est timide et effacée, tout entière dévouée à sa grande sœur qui l’aime beaucoup et voudrait la garder auprès d’elle. Ce pourquoi elle a déjà découragé plusieurs projets de mariages arrangés. Mais Shinnosuke lui plaît, elle en tombe amoureuse. Elle encourage pour cela Shizu à l’épouser, puisqu’elle ne le peut pas, afin de le voir souvent. Toute sa famille est contre, sauf elle, et Shizu qui ne dit rien. Mais le frère aîné, qui joue le rôle de chef de maison quand le père est mort, a voix prépondérante ; il suffit que Shizu manifeste ce qu’elle veut. Oyu s’emploie donc à convaincre sa petite sœur qu’elle veut voir souvent et celle-ci comprend : « elle aime quelqu’un mais elle reste liée par des règles qui la contraignent », dira Shizu à son mari.

Le couple à trois, dans une société d’ordres où chacun se surveille pour voir qui transgresse la règle, est impossible. Tout se sait et l’intimité – en tout bien tout honneur – d’Oyu et de Sinnosuke commence à faire jaser. Le jeune mari la porte sur son dos lorsqu’elle est fatiguée, joue avec elle aux chatouilles dans une auberge devant Shizu, au point que la tenancière croit qu’ils forment un couple. Le soir du mariage, accepté par Shizu, elle a fait jurer à son mari de ne pas la toucher car elle sait l’amour que porte sa grande sœur au jeune homme et veut le préserver pour le jour « où elle sera libre ». Ce qui ne signifie qu’une chose : la mort du petit garçon. Car la belle-famille n’acceptera jamais qu’elle se remarie sans avoir tout d’abord accompli son devoir d’épouse et de mère qui est d’élever la progéniture.

Comme si le destin jouait avec les humains, le gamin meurt et Oyu se trouve « libre », mais elle ne peut épouser son amour puisqu’il est déjà marié. Avec le scandale naissant, sa belle-famille la renvoie chez son père, qui ne peut lui assurer le train de vie qu’elle aime et lui propose un autre mariage arrangé avec un riche marchand de saké. Ce ne sera qu’un mariage d’apparences là encore, mais elle pourra s’adonner au chant et à la musique, ce qu’elle aime. Elle a juré de ne plus revoir Shinnosuke ni sa sœur Shizu, seule façon pour eux d’enfin consommer leur mariage et de vivre leur propre vie. Toutes ces émotions socialement gênantes emplissent les jeux de scène où chacun se détourne et fuit, où l’autre le rattrape jusqu’à ce qu’il se détourne à nouveau pour cacher son inconfort et fuit – ce qui est assez drôle lorsqu’un étranger comme nous s’en rend compte. Mais c’est l’usage au Japon : il est inconvenant de montrer que l’on est gêné.

L’amour individuel est impossible si les conventions sociales s’y opposent. Ce qui aboutit à deux morts, un veuf et un orphelin – belle façon « sociale » de conforter la famille ! Mais la règle est aveugle aux cas particuliers. La nature fait mieux les choses qui fait surgir les bourgeons sur les arbres au printemps sans exiger rien de quiconque, tout comme chassent les oiseaux de nuit avec leurs propres règles, ou que chantent les crapauds sous la lune. L’amour naturel est simple, l’amour social est l’antithèse de l’amour, une attraction forcée. Tout le film est empli de cet hymne à la nature et de cette critique sociale acerbe.

Le couple a un bébé et Shinnosuke s’est pris d’affection pour son épouse, comme le veut l’usage. Mais Shizu tombe malade et meurt. C’est au tour de Shinnosuke de se trouver libre, mais Oyu est remariée… Le jeune père dépose donc l’enfant vagissant devant le domicile d’Oyu ; il s’assure qu’elle est bien présente, elle joue de la musique et, lorsqu’elle s’achève, on entend les pleurs du bébé que deux servantes vont découvrir. La société hiérarchique japonaise va jusqu’aux servantes puisqu’on voit l’une chercher tandis que l’autre se contente de l’assister en parfaite gourde. Il va sans dire que le bébé avec on message long comme un drap qu’envoie Shinnosuke va faire adopter le bébé par sa tante et qu’il sera élevé comme s’il était le sien. Happy end ? L’amour saute une génération.

Et Shinnosuke chante à la fin la complainte du coupeur de roseaux dont les dernières paroles sont : « Il n’était pas nécessaire qu’il en fût ainsi ». Société contre nature…

DVD Miss Oyu, Kenji Mizoguchi, 1951, avec Kinuyo Tanaka, Nobuko Otowa, Yûji Hori, Kiyoko Hirai, Reiko Kongo, Films sans frontières 2008, 1h29, €19.80 blu-ray €24.29

En replay sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022

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Jules Vallès contre les lycées de filles

Dans sa chronique du Réveil le 14 novembre 1881, Jules Vallès le révolutionnaire communard prend position cotre l’instauration de lycées destinés aux filles. La loi de Camille Sée de 1878 avait abouti le 21 décembre 1880 à la création de lycées de filles externes, enseignées par des femmes dans la morale laïque, la religion n’étant qu’un enseignement facultatif. Ce n’est pas que Vallès soit contre l’éducation des filles, il déplore seulement leur encasernement.

Lui serait pour l’abolition de tous les servages, l’éducation contrainte y compris. Il a beaucoup souffert dans les lycées de garçons, fils de prof lui-même inféodé au proviseur tout-puissant qui peut le révoquer ou le muter. « Cette Université ! – Elle est aussi bondieusarde que l’Eglise, et plus lâche ! » s’écrie-t-il. La morale laïque n’est pour lui pas meilleure que la morale catholique et le laïcisme est aussi forcené que le christianisme. « Enfermer des blondinettes, des brunettes, au nom de l’Etat et du bon Dieu, cela se ressemble ». Singer l’autre n’est pas s’en déprendre et Vallès en appelle à une révolution dans l’éducation. Il préférerait nettement l’éducation dans la famille, de type paysan, commerçant ou artisan.

« Ils disent qu’ils veulent arracher la jeunesse des femmes au despotisme des prêtres, et ils se font les sacristains d’une théorie aussi féroce et aussi dangereuse que celle du Vatican ! » Cette « théorie », le lecteur ne la connait pas car elle a le signe de l’évidence pour Vallès. La théorie est une pratique : c’est le dressage. Qu’il soit républicain plutôt que chrétien importe peu. « Le lycée avec les classes sombres, le réfectoire humide, le dortoir empesté, avec surtout ses habitudes de caserne, ses pions ou pionnes raides comme des sergent et ayant tous l’air d’obéir au doigt et à l’œil du Petit Caporal et du Grand Prévôt » – voilà ce qu’est « la tradition de l’Université ». Sans parler du risque « d’engarçonnement » des filles, les rendre « Sapho ou la Femme à barbe ». De ces amitiés particulières entre même sexe encaserné « peut naître je ne sais quel mépris de l’homme ! » Les couvents conservent la féminité car l’Eglise catholique elle-même a quelque chose de féminin – mais pas l’Université, cette caserne à discipliner sur le modèle militaire issu de Napoléon.

Dès lors : « abruties » ou « corrompues » ? Tel serait le destin des filles de lycées selon Jules Vallès en 1881. Nous savons qu’il n’en fut rien, ce qui donne une indication sur le tempérament de Vallès : tout dans la fougue, tout dans l’émotion. Un insurgé permanent contre tout ce qui change et tout ce qui devrait changer. Et en 1881, il n’a pas encore 50 ans !

Il donne l’exemple par sa personne de ce qui perdure chez ceux qui se piquent de politique, aujourd’hui y compris : toute réforme suscite aussitôt « des craintes », toute évolution une révolution (au sens 360°) dans les esprits. Il faudrait ne rien changer, qu’après de très longs débats précautionneux sur tout et avec tous, avant de s’avancer timidement, tout prêt à reculer devant la moindre résistance…

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi

Mariée à Ishun (Eitarō Shindō), Grand imprimeur à privilèges de la Cour impériale japonaise en 1684 – mais de trente ans plus âgé qu’elle – San (Kyōko Kagawa) n’est pas heureuse. [Le O’San n’est qu’un préfixe de respect et n’a rien à faire dans une traduction moderne : hier on disait l’honorable San, aujourd’hui simplement San.] Son frère Doki (Haruo Tanaka) ou sa mère viennent sans cesse la solliciter pour quémander de l’argent. Le frère, désormais chef de maison, se croit artiste de chant et se la coule douce. Mais, cette fois, s’il s’agit d’une petite somme, « un demi-kan d’or » (soit, 1875 kg, au prix actuel de l’or environ 92 000 €). Elle est destinée à payer l’hypothèque de la maison familiale qui, autrement, sera saisie, la famille ruinée, le déshonneur sur elle. San promet de demander à son mari. Mais celui-ci, trop sollicité, refuse tout net. Il n’est pas la vache à lait des familles ; lui travaille, ils n’ont qu’à travailler.

S’il est radin pour sa famille, il est prodigue pour ses plaisirs égoïstes, en bourgeois individualiste dans une société féodale collectiviste – ce qui le perdra. Il profite des privilèges que lui vaut son négoce auprès des nobles de la Cour, à qui il prête de l’argent qui ne lui sera jamais remboursé, et des privilèges du maître dans sa propre maison : il sollicite la jeune servante Tama (Yōko Minamida) pour qu’elle couche avec lui. Il va jusqu’à lui promettre de lui acheter une maison afin que leurs ébats soient discrets ; s’il ne peut être aimé pour lui-même, il peut acheter du sexe. Mais Tama n’a que faire d’un vieux libidineux ou de l’argent ; elle est amoureuse de l’intendant en second, Mohei (Kazuo Hasegawa), beau jeune homme de son âge encore en apprentissage. Lequel voue un amour secret à San, sa maitresse de Maison.

La tragédie qui se noue vient de ce que chacun désire autre chose que ce qu’il peut avoir dans une société hypocrite qui ne fonctionne que par le rang et l’honneur. Le pouvoir n’est rien sans l’argent, mais l’argent n’est rien sans le pouvoir et Ishun, grand bourgeois qui singe les samouraïs, n’est pas noble, donc à la merci des fonctionnaires de la Cour qui donnent les distinctions.

San demande à Mohei la faveur de lui prêter ce demi-kan d’or. Mohei n’a pas la somme et se prépare à user du sceau du Maître sur une feuille vierge pour faire un faux. Sukeimon (Eitarō Ozawa), le premier intendant, le surprend et lui demande de rajouter la même somme à son profit pour prix de son silence. Ce n’est pas la première fois qu’il détourne de l’argent et Mohei le sait. Mais lui, Mohei, n’a jamais trempé dans ces faux et il se rend compte de l’engrenage qui le guette. S’il honore San en lui donnant la somme par un faux en écriture en volant son mari, il avilira son amour pour elle. Même s’il envisage de rembourser son patron dans le futur, son penchant en restera entaché. Il renonce donc et va se dénoncer au Maître, qui le prend fort mal. Pourtant, cet élan d’honnêteté aurait dû le conduire à pardonner et à mieux considérer cet employé. Mais son pouvoir sur les autres l’aveugle et il s’obstine à demander à Mohei à quoi ou à qui était destiné cette somme, ce que le garçon refuse par honneur de dire.

Malgré les objurgations de San, qui est responsable, et de Tama qui l’aime, Mohei sera donc enfermé dans un entrepôt gardé par deux jeunes garçons et livré à la police le lendemain. Connaissant le Maître, le jeune homme sait qu’il ne reviendra pas sur sa décision et il prend le parti de s’évader, ce qui n’est guère compliqué quand les adolescents dans le foin sont endormis.

San avoue à Tama que la demande vient d’elle et qu’elle ne sait trop que faire devant l’obstination de son mari. Tama lui apprend alors avec réticence et honte les avances que lui fait le Maître pour qu’elle le laisse abuser d’elle. San décide alors de prendre sa place dans la chambre, sous le futon, et de confondre son mari, ce qui lui donnera un moyen de pression en faveur de Mohei. Mais ce dernier, qui vient faire ses adieux à Tama, découvre San et lui dit son intention de quitter la maison. Celle-ci, qui a si peu de personnel en qui avoir confiance, ne veut pas qu’il parte, persuadée qu’elle peut faire revenir Ishun sur sa décision avec ce qu’elle sait de ses avances à Tama. Au lieu d’être ferme sur ce qu’il veut et mâle dans sa décision, Mohei reste hésitant et tergiverse. Le temps passe, son évasion est découverte, les serviteurs le cherchent dans la maison. Le mari étant parti aux putes pour se réconforter, le premier intendant cherche la maitresse de maison. Il découvre Tama dans sa chambre et, se précipitant dans celle de Tama, San et Mohei tombés l’un sur l’autre. Il ne s’est rien passé, qu’un mouvement de panique pour retenir Mohei, mais le mal est fait : la réputation de San est compromise.

Mohei s’enfuit, San affronte son mari sans les armes qu’elle avait affûtées. Il ne croit pas ses explications, bien content de sauver son plaisir personnel par la faute sociale de sa femme. San est une fois de plus traitée en objet de parure insignifiant et pas en être humain ni en épouse. Le machisme de la société japonaise du XVIIe siècle est patent. Elle quitte donc la maison, ne voulant plus vivre auprès de ce vieux porc égoïste.

Le drame est qu’elle rencontre Mohei par les rues de Kyoto. Il lui conseille raisonnablement d’aller chez sa mère mais San n’a rien de raisonnable. Epouse bafouée, femme déshonorée, fille en dette envers sa famille qu’elle n’a pas su renflouer, il ne lui reste que le suicide. Mohei, qui l’aime sans lui avouer, en est effaré. Il ne l’abandonnera pas. Se déroule alors implacablement la tragédie de l’amour impossible – jusqu’à la mort. Tragédie parce que tout est écrit d’avance et que les pauvres papillons aveuglés par la lumière de leur passion connaissent déjà le sort qui leur sera réservé : celui des amants convaincus d’adultère que l’on va crucifier en procession devant la foule assemblée, tels que ceux qu’ils ont vu passer la veille devant l’imprimerie.

Le mari, prévenu de la fuite des deux est persuadé qu’ils sont amants et envoie son personnel les rechercher. Devant la Cour il veut éviter le scandale et exige que San soit ramenée seule et que Mohei soit livré à la police. Ou, s’ils se sont suicidés, seule façon de réparer le déshonneur dans une société d’ordres fondée sur la réputation, que leurs corps soient séparés avant d’en aviser les autorités. Mais des invités nobles entendent une partie de conversation qu’Ishun a avec son intendant et supputent tout le profit qu’ils pourraient en tirer. Ils verraient bien sa ruine, ce qui épongerait d’un coup leurs dettes envers lui et rabaisserait sa prétention. Les cloisons des maisons traditionnelles japonaises sont en papier et les apparences ne peuvent se sauver entièrement. Le premier intendant est suborné par le second imprimeur de la Cour, Isan (Tatsuya Ishiguro), chargé des Parchemins, qui lui laisse miroiter son poste dès qu’Ishun sera tombé et qu’il aura pris le sien. Dès lors, argent, pouvoir, honneur, tout concourt à la perte des amants, ce n’est qu’une question de temps.

Ils fuient, s’échappent habilement lorsqu’ils sont reconnus, mais ne vont pas très loin. Marcher à pied avec une femme plus habituée à la litière n’est ni de tout repos, ni vraiment efficace. Ils sont reconnus par un colporteur à deux jours de Kyoto. Il leur faudrait se séparer et Mohei le propose raisonnablement : le mari reprendrait son épouse pour éviter le scandale et lui pourrait peut-être échapper aux poursuites en se réfugiant dans une grande ville anonyme comme Osaka. Mais San ne veut plus quitter Mohei. Juste avant qu’elle se suicide par noyade dans le lad Biwa, il lui a en effet avoué son amour secret pour elle et cela change tout. Elle l’aime en retour parce qu’il est tout ce que son mari n’est pas : jeune, dévoué, protecteur, généreux. Et qu’elle ne veut plus subir le carcan social, la loi des autres, de sa mère, de son frère, de son mari, qui ne lui ont apporté que des déboires. Sa passion personnelle jusqu’alors contenue par les conventions sociales devient effrénée, donnant une impulsion aux engrenages de la tragédie. Il essaye de l’abandonner aux mains d’une vieille femme, elle le rattrape ; retrouvés par les hommes d’Ishun, San ramenée de force à Kyoto chez sa mère, Mohei s’évade avec l’aide de son père et va… la rejoindre à Kyoto. Lui non plus ne peut plus la quitter.

La mère de San est effarée : c’est la ruine assurée de tout le monde, du couple et de leurs deux familles, celle du mari Grand imprimeur et la sienne, le déshonneur complet. Mais rien n’y fait, la raison n’atteint plus ni San, ni Mohei. Ils sont dénoncés par Doki, pris, jugés, et crucifiés. Ce supplice chrétien est considéré comme vil depuis que le christianisme a été interdit en 1613 par le shogun et les convertis massacrés à Nagasaki. Mais ils sont heureux car amoureux, au-delà des classes car humains, rayonnants sur le cheval qui les conduit ligotés au sacrifice ; ils sont égarés, loin des lois sociales, par des lois supérieures. Mohei est innocent, mais c’est aussi sa faiblesse : pas coupable mais demeuré enfant. Il n’aurait pas dû rester pur en refusant de voler individuellement pour le bien social de sa maitresse, donc de la réputation des familles. Celle de San n’aurait pas dû vendre sa personne à un vieux riche laid pour se sauver socialement de la ruine. Mais les purs sont condamnés d’avance car ils ne transigent sur rien alors que les hypocrites s’en sortent toujours car ils changent d’avis et retournent leur veste. Les individus sont écrasés par le collectif social s’ils ne s’y soumettent pas.

A la fin, la société et ses conventions, malgré son code d’honneur féodal, n’a pas été plus forte que la passion qui, elle, est vraiment chevaleresque. Le Maître Ishun, qui n’a pas dénoncé les amants, est exilé, ses biens saisis ; le premier intendant est convaincu d’avoir piqué dans la caisse et banni ; le frère flemmard, par qui tout est arrivé, est forcé de se prendre en mains tout seul. Il a compté sur le mariage arrangé de sa sœur pour continuer à vivre sans travailler et faire des dettes, épongées régulièrement par son beau-frère trop riche… jusqu’au refus définitif, qui va tout précipiter.

Tiré de La légende du grand parcheminier de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), Mizoguchi réalise en vingt-neuf jour un film rare qui montre la face sombre de la société japonaise, trop rigide, enserrée dans des règles d’honneur où l’hypocrisie ne peut que prospérer puisque seules comptes les apparences. Toute velléité individuelle est irrémédiablement condamnée par la loi collective qui ne tolère, comme dans toutes les sociétés rigides, aucune déviance. Le réalisme poétique des décors reconstitués, des costumes, des façons de porter une litière ou de courir, les paysages de sentiers de montagne et de forêts de bambous, participent à l’atmosphère en noir et blanc.

DVD Les amants crucifiés, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kazuo Hasegawa, Kyôko Kagawa, Yôko Minamida, Films sans frontières 2008 (japonais sous-titré français), 1h38, €20.00 blu-ray €24.29

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022 en replay

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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent

Deux nouvelles dont une courte sur l’expérience de mort imminente, pas la meilleure car trop didactique. Mais l’auteur s’en tire avec une pirouette à la fin.

La plus intéressante, Zoël et ses pères, fait 85 pages, soit 70% du recueil. Elle met en scènes les conséquences (inattendues) de l’exigence de transparence pour les donneurs biologiques de sperme.

Zoël est un garçon de 16 ans qui a des doutes sur ses origines parce que ses parents – qui l’aiment – parlent toujours de ses succès en se référant à la famille de sa mère mais jamais en comparaison avec son père, ce qui est curieux. Personne ne lui a dit qu’il était né d’un donneur de banque, à Los Angeles pour être plus précis, car la législation était plus libérale vingt ans auparavant en Californie que dans le vieux pays catholique engoncé dans son juridisme bureaucratique qu’est la France.

L’auteur élimine d’emblée les problèmes familiaux, le couple est sans histoire, avec deux filles après Zoël ; tout le monde s’aime bien. Mais la quête de l’intelligent aîné, poussée par la mode de la transparence pour tout et rien, va perturber l’équilibre longuement acquis. Le père officiel se sent diminué, renvoyé à son impuissance spermatique, fin de race d’une lignée d’aristos portant un nom. La mère se sent pousser des ailes, elle a tout décidé, choisi les critères du géniteur sur catalogue (blond, intelligent, artiste, sportif…). Le fils se découvre un nouveau père, justement dans le domaine professionnel qu’il affectionne, le cinéma, dont il veut faire son métier.

Mais qu’en dira-t-on ? Dans la famille collet monté, dans la société où les « amis » vont jaser, à l’école, auprès des filles ? D’ailleurs, le père des filles est-il leur père ? Non, bien-sûr – et elles, qui n’ont rien demandé, vont devoir vivre avec cette révélation. Du côté du père biologique, Victor, trouver un fils supplémentaire seize ans après est plutôt flatteur, une curiosité, mais du côté de sa femme et de ses fils, cela pose question. D’autant que l’épouse se sent flouée de ne pas avoir été mise au courant de ces dons de sperme aux Etats-Unis et de l’autorisation donnée aussi à ce que le géniteur puisse être un jour contacté. Journaliste d’investigation, elle veut en écrire une enquête en forme de scoop, ce qui est plutôt gênant pour tout le monde !

L’auteur, qui affectionne de façon manifeste les retournements de situation, va conclure sans conclure. Car il affectionne aussi de poser les problèmes sans les résoudre, laissant à chacun la réflexion ouverte. Il n’est certainement pas un « écrivain engagé ».

Mais il est vrai que toutes ces manipulations sociales sur la procréation, PMA, GPA, eugénisme euphémisé des banques de sperme ou d’ovocytes, opérations transgenres, obligent à la recomposition par étape des familles. Elles ne sont pas faites pour l’équilibre mental des enfants, ni pour une stabilité affective et éducative des couples. Les apprentis sorciers du « j’ai l’droit », qui savent tout mieux que tous leurs ancêtres, jouent avec la génétique et l’enfance comme aux dés. Juste pour voir. Juste pour le plaisir. Car le « droit » individuel est devenu sacré et les désirs des ordres. La société occidentale, menée par le consumérisme libertarien américain, génère des citoyens qui trépignent comme des gamins de 2 ans : « moi je », « moi d’abord », « moi aussi » ! Comme s’ils étaient sûrs d’avoir « le choix » de leur destin… Ils n’ont jamais lu Darwin, ni Nietzsche, ni Marx, ni Freud – ni même Bourdieu ! Ils sont conditionnés, ils sont cons tout court de ne pas le soupçonner à l’ère pourtant universelle du soupçon des com(plots).

Quant aux masses démographiques d’autres continents, elles guettent l’instant propice où le suicide collectif fournira l’occasion d’imposer « leur » culture, « leurs » mœurs, « leur » vision du monde. A nos dépens – mais ce sera tant pis pour nos descendants avides d’égoïstes « droits » particuliers. L’auteur se garde bien d’aller jusque-là, trop mainstream comme ancien pubard pour l’oser. Mais il pose avec ironie les bonnes questions.

Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent – Archives du lendemain, éditions Douin, 2021, 123 pages, €14.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mary Webb, Sarn

J’ai retrouvé dans un vide-livres un vieux livre de poche 1968 qui avait enchanté mon adolescence. L’auteur, campagnarde anglaise flanquée d’un goître (elle ne mangeait pas assez d’huîtres) et épouse d’instituteur, écrivait au début du XXe siècle des romans à ses heures perdues entre cuisine et potager. Elle a enchanté la vie rurale traditionnelle et est devenue célèbre chez les Anglais – malheureusement après sa mort.

Elle situe cette histoire après la victoire (anglaise) de Waterloo dans le Surrey resté isolé du monde, chaque ferme en son terroir, la « ville » servant à vendre les produits au marché. Les superstitions et les rumeurs y courent, comme dans toute communauté fermée où chacun s’épie, se regarde et se jauge, sous l’emprise des langues les mieux pendues à défaut du talent du pasteur. Sarn est un étang bordé de champs où la brume s’élève souvent en volutes inquiétantes à l’automne. Sarn est aussi le nom de la famille du lieu, dure à la tâche et impitoyable aux enfants. Le fils, régulièrement battu par un père impie qui le force à aller écouter le pasteur pour lui en rapporter le sermon, est fouetté pour avoir été jouer avec ses copains et copines, dont il est le chef.

Un dimanche, à 17 ans, il se rebelle et, face au fouet, charge son père. Le choc dans le bide lui fait avoir une attaque et voilà le Gédéon devenu chef de famille. Il reprend la ferme et, devant tout le village, les péchés du père. Il fait promettre à sa sœur Prudence, dite Prue, de lui obéir. Le but ? Travailler dur pour gagner dur et s’offrir enfin le repos dans une belle maison avec porcelaine et valets. La maison existe, elle est habitée pour le moment par un oncle du châtelain qui devrait ne pas faire de vieux os. Le temps de planter d’autres champs en prenant sur les landes et d’ensemencer le tout en orge et blé dont les prix montent après la guerre.

Ce qui fut fait. Le garçon est royal, vigoureux, obstiné, sa sœur le seconde efficacement tandis que la mère garde les cochons. La ferme est vite prospère et une récolte inespérée s’annonce un été, quelques années plus tard. Mais voilà : l’orgueil ne paie pas, la démesure est punie par (les) dieu (x). Gédéon est amoureux de la belle blond Jancis, fille du sorcier flemmard du coin qui ne s’est jamais entendu avec le père Sarn. Gédéon veut la fille avec le blé et, dès avant le mariage, l’ensemence comme une belle terre. Le vieux sorcier, jaloux et ulcéré, se venge… Il lui a jeté un sort « par le feu et par l’eau » et va tout faire pour le réaliser. Car il est plus rusé que savant, faisant apparaître « Vénus » au fils émoustillé du châtelain qui lui paye bien les séances – mais ce n’est que sa fille toute nue livrée aux regards dans l’ombre et la fumée, hissée à la corde par une trappe de la cave.

L’avers de la pièce familiale des Sarn est la sœur Prue, cadette, effacée, dotée d’un bec-de-lièvre. Elle n’a rien de la prestance de son aîné, encore qu’elle ait un beau corps grâce aux durs travaux des champs, apprécié par les jeunes gens lorsqu’elle remplace Jancis en Vénus dans les sorcelleries de son père. Mais elle en a l’obstination et apprend à lire et écrire avec le sorcier qu’elle paye pour cela en journées de travail. Lorsque le père louera Jancis à un fermier pour aider à la laiterie, Prue écrira les lettres de Gédéon à sa fiancée, qui les fera lire par Kester le tisserand, beau jeune homme cultivé habile à la lutte. C’est ainsi que de quiproquos en billard à trois bandes, Kester verra Prue toute nue dans les ombres du sorcier, lira ses lettres d’amour adressées par un autre à une autre. Et si tout finit mal pour l’orgueilleux frère, tout finit bien pour la compatissante sœur. Si lui court après l’argent, elle court après l’amour.

Le roman est somptueusement placé dans un décor champêtre où rien n’est laissé de côté. Ni la brillance des blés mûrs la nuit, ni le vent échevelé dans les hêtres, ni les reflets des nénuphars dans l’eau trouble de l’étang. La pluie ou l’hiver font se sentir au chaud dans sa chaumière, une fois le cheval rentré, les bêtes à l’étable et le chat devant la cheminée. Lorsque « le Maître est ici », citation de la Bible, tout est en ordre et chacun en sécurité. Mary Webb, via Prue Sarn, sait nous offrir ces sentiments intimes qui sont universels. J’ai relu ce roman que j’avais oublié avec un grand plaisir.

Mary Webb, Sarn, 1924, Grasset Les Cahiers rouges 2008, 392 pages, €10.90

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Jean Anglade, La soupe à la fourchette

C’est un joli roman sur le monde avant le monde d’avant, que ceux nés après 1960 n’ont pu connaître. La France se repentait sous le maréchal ; elle avait péché par hédonisme et l’Allemagne plus jeune et plus énergique l’avait châtiée – tout comme l’échauffement climatique et la pandémie Covid châtient les hédonistes consommateurs aujourd’hui. La France alors se repliait sur la vie de famille paysanne, traditionnelle et moralement catholique ; tout était à sa place – immémoriale depuis les Gaulois.

La ferme autarcique fournissait tout ce qui était nécessaire pour se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer, élever les gamins. Sauf l’école et la poste, belles inventions modernes – remplacées aujourd’hui par le téléenseignement et Internet. Un rêve d’écolos, une nostalgie d’âge d’or, une stabilité d’équilibre environnemental. J’ai toujours vu ce qu’il y avait de profondément conservateur, antimoderne et réactionnaire dans l’idéologie écologiste. On a beau venir du gauchisme et prôner « l’égalité » et « le social », il n’en reste pas moins que la vie autarcique en milieu local où tout le monde se connait et se frotte l’un à l’autre en se défiant des nomades, est une régression d’âge d’or. D’ailleurs les hippies, aux origines du gauchisme contestataire des années 1960, prônaient le retour à la nature, au naturel, et vivaient à poil sans se laver. Faudra-t-il chanter à nouveau « Maréchal, nous voilà ! » devant Marion pour le rêve d’aujourd’hui ?

Même si l’on ne suit pas cette pente, il est toujours permis de rêver. Jean Anglade, écrivain régionaliste né en 1915 et mort à 102 ans nous y invite. Il est chantre du terroir – mais instituteur républicain. Il a du charme, il sait nous prendre par les émotions, même si cette histoire se termine de façon amère – comme si justement elle n’était qu’un rêve, pas un projet de vie.

La soupe à la fourchette existe, ce n’est pas un concept paradoxal inventé par un néo-cuisinier en mal de notoriété. C’est une soupe banale de légumes du coin (n’importe quel coin) qui trempe le pain (rassis, forcément rassis après une semaine de cuite) et dans laquelle on ajoute du fromage (celui du lieu). Lequel fond, ce qui permet de brasser le tout à la fourchette et d’en faire une purée… qui se mange (donc) à la fourchette. C’est épais, consistant, roboratif, un vrai plat de paysan qui a trimé toute la journée à 1500 m d’altitude dans les pâtis pentus à mener brouter les vaches ou sur les champs resserrés qu’il s’agit de labourer aux bœufs à joug.

L’histoire commence en juin 1943 sous l’Occupation allemande. Dans un village d’Auvergne, les paysans sont incités par le maréchal Pétain – et par le curé qui le relaie – à prendre en pension un enfant des villes où le rationnement dû aux réquisitions allemandes engendre de la malnutrition. La ferme du Cayrol au village d’Albepierre près de Murat nourrit déjà sept bouches : le Vieux et sa Vieille (ainsi disent-ils d’eux-mêmes Léonce Rouffiat et sa Rouffiate), leurs deux filles Amélie, célibataire à 22 ans, et Augustine dont le mari est prisonnier en Allemagne, son fils Adrien de 11 ans, enfin l’ouvrier agricole Jeff, un Irlandais neutre donc ni prisonnier ni mobilisé au STO, berger poète qui écrit « des récitations ». Le Vieux décide d’aider un gamin de la ville et l’enfant Adrien s’en réjouit : enfin un copain pour jouer !

C’est compter sans le sort, qui fait bien les choses mais parfois de façon détournée : à la foire aux gamins, les garçons sont les plus demandés pour aider aux travaux des fermes et les plus grands d’abord parce que déjà costauds. Ne restent au Rouffiat, du fait de l’ordre alphabétique, qu’un lot de filles. Ils ne veulent pas choisir ; le préposé du Secours National leur attribue d’office Zénaïde, une Marseillaise de 9 ans. Elle est bien « un peu trasse » et ne sait pas boire « de la gaspe » mais elle fera l’affaire. Anglade adore ces mots patois qui ancrent dans le vécu et rappellent les « langues régionales » tellement valorisées dans les années post-68 par les sociologues socialistes du retour à la terre. Trasse veut dire un brin rachitique et la gaspe est le petit-lait. Adrien est déçu, bientôt jaloux des attentions que les femmes portent à Zena, puis il s’apprivoise. Il tombera amoureux, ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on est tout le temps ensemble, au pâturage ou à l’école, et que les hormones se diffusent avec l’âge. Il a 13 ans et Zéna 11 lorsqu’ils se quittent, à la Libération.

Sauf qu’à demeurer trop proches se nouent des relations fraternelles plutôt que sexuelles. Même à 18 ans lorsque Zéna revient en visite à la ferme, même à 20 ans lorsqu’Adrien va la voir chez elle à Marseille, rien ne se passera entre le garçon et la fille. Remobilisé comme sergent dans l’armée de terre envoyée pacifier l’Algérie par le socialiste Guy Mollet, il reviendra (entier) de ses dix-huit mois de guerre qui ne dit pas son nom. Il n’approuve pas ces opérations de « pacification de l’Algérie » qui réclame son indépendance, lui qui a été occupé aussi par une puissance étrangère. Son rêve de marier Zéna ne s’accomplira pas ; on n’épouse pas sa quasi sœur ni, campagnard, une citadine. Adrien entrera tout seul dans la modernité fermière de la FNSEA et passera du Moyen-Âge au siècle industriel en une décennie.

Ce roman nostalgique se lit bien, même s’il ne faut guère y chercher un « message ». Il est écrit en mémoire d’une époque révolue, celle d’avant 1960 où la France rurale vivait encore en Ancien régime sous la houlette d’un président pater familias à l’ancienne, mélange de roi débonnaire et de croisé retiré sur sa terre, qui se voulait hors du monde et de l’histoire.    

Jean Anglade, La soupe à la fourchette, 1994, Pocket 1996, 337 pages, €6.50

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Retour à San Cristobal

Le bus Chevrolet, au moteur V8, finit quand même par crever l’un de ses pneus sur les caillasses aigües de la piste. C’est l’occasion pour Thomas, Christophe et moi, de tester les trois VTT pour rejoindre la ville par la piste – en descente – puis la route – vallonnée. Nous parcourons près de 20 km jusqu’à San Cristobal. Mon VTT a le cadre trop bas pour mes jambes et je l’ai réglé au maximum de sa hauteur. Aussi, le bus me rattrape-t-il dans la dernière côte où je suis à la traîne. Le sous-gonflage peut être utile sur la piste en raison des cailloux mais adhère trop sur le bitume de la route et oblige à peiner un peu plus. Christophe et Thomas continuent, ils n’ont plus que de la descente. Ignorant ce détail, je remonte dans le bus pour aller jusqu’à l’hôtel. Je ne regrette pas cette parenthèse en VTT. Cet engin de plain pied change les relations avec les gens. Nous sommes à leur niveau, sans vitre de séparation ni moteur agressif, nous ne leur faisons pas peur comme lorsque nous sommes enfermés dans une grosse machine et ils n’hésitent pas à nous adresser la parole.

L’hôtel de San Cristobal est l’annexe de celui de l’aller. Il n’a pas un aussi joli patio qu’El Rincon (qui accueille un groupe de 50 personnes ce soir) mais il est placé plus près du centre-ville, à l’enseigne de Don Quijote. Le reste de l’après-midi est libre pour visiter la ville à nouveau, écrire ou téléphoner, effectuer nos achats. Il est déjà 17h et la nuit tombe vite pour les photos. A 17h45, la lumière devient insuffisante, à 18h il fait carrément nuit.

Je retrouve sans peine le Zocalo et j’en profite pour revisiter, seul et à fond, l’église et les chapelles. Le temple saint Nicolas, accolé au chevet de la cathédrale, a été construit en 1613 et sa façade est flanquée de deux tourelles de style mujédar. Le Mozarabe est le chrétien de culture arabe, le Mujédar est le musulman converti au christianisme.

Alphonse X le sage est le modèle des souverains d’Espagne qui a permis la cohabitation entre les trois types de population. Rodrigue de Bivar, dit le Cid, vient de l’arabe sidi qui signifie seigneur. Il y a eu acculturation entre les trois civilisations chrétienne, juive et musulmane dans l’Espagne médiévale qui explique la « réaction » intégriste du catholicisme espagnol, une fois réussie la Reconquista. A trop s’acculturer, on ne sait plus qui l’on est.

Une famille locale est en visite. L’adolescent de douze ans, très petit mâle déjà, vêtu d’une chemise chic, est chargé de prendre les photos souvenirs pour le couple et la sœur. Il les fait poser devant la façade de la cathédrale au soleil couchant, devant les saints.

Je photographie pour ma part des couples d’amoureux, des femmes, des enfants, des policiers en tenue. Les amoureux dans le parc sont jeunes et isolés du reste de l’univers comme partout. « Je prévois un homme-soleil et une femme-lune, lui libre de son pouvoir, elle libre de son esclavage, et des amours implacables rayant l’espace noir. Tout doit céder à ces aigles incandescents. » Le prix Nobel de Littérature 1990 Octavio Paz, parle si bien des amoureux dans Liberté sur parole (p.113).

Une campagne pour le port de la ceinture de sécurité en voiture mobilise des jeunes volontaires de la Croix Rouge. Je prends en photo un cire-bottes (« limpiabotas ») et son client, des journaux à l’étal, anciens, évoquant la révolte du Chiapas. Je me fonds dans la ville et parviens à me faire oublier, seule façon d’être photographe selon la leçon des maîtres.

J’entre au supermarché afin d’acheter une babiole pour faire de la monnaie et rendre ainsi à qui je dois. Je tente une bouteille de « brandy » de marque « Don Pedro » de 40 cl. Je le goûte une fois revenu à l’hôtel avec un sachet de tacos secs pimentés. Il s’agit d’un rhum doux, presque liquoreux, titrant 38°. Le supermarché propose aussi toute une série de sauces de piment du plus doux (bouteille verte) à l’extra-fort (bouteille orange) en passant par le fort habituel (bouteille rouge).

A l’hôtel, je me plonge dans un livre pour attendre 20h, l’heure du rendez-vous pour le dîner. Le restaurant s’ouvre en face de la « Casa del Jade » et appartient, comme de juste, au beau-frère d’Herberto ! Nous y retrouvons Freddy buvant une bière. Comme ce repas est à notre charge, chacun choisit selon son goût. Ce sera une grillade et une salade pour moi, et nous partageons à trois une bouteille de vin rouge Califia. Les prix sont devenus « touristiques », l’ensemble coûtant 200 pesos.

Thomas ne veut pas terminer la soirée comme cela et propose d’aller « boire un verre » dans un bar à musique non loin de là. Nous ne sommes que trois à l’y suivre pour une demi-heure. Marie-Abel et Thomas tentent une piñacolada, Gilles et moi restons à la bière. Nous parlons de choses et d’autres mais l’on s’entend peu avec la musique forte. La clientèle est peu touristique, surtout composée de jeunesse locale venus s’évader du quotidien.

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Dannièle Yzerman, La vie envers contre et pour tout

Un titre fourre-tout bourré de virgules (inutiles) pour dire combien la vie est ce que l’on en fait. Née juive d’un Russe et d’une Roumaine tous deux juifs, non désirée et élevée à Paris 10ème dans un milieu sordide où le père prothésiste est tout-puissant et la mère au foyer soumise, où l’avarice règne, où le père n’aime pas les filles… la petite Dannièle n’est pas aimée. Chez une copine de classe, elle aussi juive mais polonaise (on ne se mélange pas), « j’ai découvert que des parents pouvaient embrasser leurs enfants et leur dire des mots pleins d’amour, et même discuter avec eux tout simplement » p.18. Pas chez elle.

Elle n’est ni battue (mode d’avant-hier), ni violée (mode d’hier), ni « incestée » (mode d’aujourd’hui) mais elle subit le pire : l’indifférence. Quelle bobote américanisée écrira-t-elle au début de l’année prochaine (comme le veut la mode récente, de la Springora à la Koucher d’adoption) un récit romancé de ce mal dont sont « victimes » de trop nombreux enfants ? Ce n’est pas « vendeur », cocotte… lui rétorquera-t-on peut-être. Tant pis, mamie Dannièle a réussi sa vie et veut en rendre compte.

Car elle ne se plaint pas plus que cela. Au contraire, elle se fait elle-même, découvrant l’existentialisme avant la Gestalt-thérapie, reconstruisant sa vie en lambeaux juste après l’adolescence et une tentative de suicide. L’infirmière était plus compatissante que sa mère et le docteur plus généreux que son père. Elle n’a pas de copains ni de copines, elle s’habille mal avec les restes, elle ne sort pas et n’a pas la clé de l’appartement familial même une fois passé 18 ans. Elle est boulimique, puis anorexique, suspend sa puberté. Mais elle travaille bien à l’école, ce qui la surprend toujours ; elle se raccroche en fait à ce qu’elle peut. De brevet en bac, de math en philo, de deux années peu utiles en Sorbonne avant l’Ecole « supérieure » de publicité, elle se découvre curieuse, puis utile.

Stagiaire avant d’être embauchée chez Synergie publicité en 1966, son travail l’émancipe et, si elle a connu quelques garçons en vacances sans en jouir autrement que par leur attention et tendresse, elle trouve en Frédéric, juif comme elle et qui deviendra son mari, ce support de résilience qui lui permet de fonder une famille, d’élever deux enfants comme elle-même ne l’a pas été, et de devenir enfin « normale » : présidente de société (Ogilvy France), épouse, mère et grand-mère. Pas de quoi se plaindre, contrairement à beaucoup, car la posture de victime n’est pas pour elle, Dannièle, ce qui touche le lecteur car c’est désormais peu courant. La victime était hier une personne faible ; c’est aujourd’hui une personne valorisée.

Faut-il y voir comme certains le veulent, une « féminisation » de la société ? Il est vrai que les « dénonciations » à grand bruit médiatique sont le fait de femmes, en France comme aux Etats-Unis. Mais s’il est bon que le patriarcat machiste tradi (véhiculé si longtemps par l’église catholique et le milieu bourgeois) soit dénoncé, la basse vengeance des culs flétris qui ont bien baisé avant de se repentir après leur ménopause doit être dénoncée aussi. La « victime » n’est pucelle que vous croyez.

Dannièle est de la génération d’avant, celle dont la note de 16,5 sur 20 en philo au bac vous valait d’être publié dans le Figaro. Je note avec amusement que dix ans plus tard, la même note obtenue par moi pour le même bac n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse ; nous étions déjà trop nombreux à faire des études. La génération où une « petite » école vous permettait quand même d’accéder aux grands postes. Mais pourquoi avoir refusé HEC puisqu’elle avait réussi le concours d’entrée ? C’est que Dannièle semble du type diesel, elle met du temps à démarrer. Son autobiographie elle-même est précédée d’un prélude, d’un préambule et d’une introduction avant d’entrer – enfin – dans le vif du sujet !

Mais le message est clair : chacun se fait lui-même envers et contre tout, malgré les gènes, malgré la parentèle, malgré le milieu. « Un long chemin de vie pour toujours mieux, toujours plus, qui m’a démontré que rien n’est impossible » p.119. Contre le laisser-aller de la mode victimaire, l’assistanat perpétuel, les jérémiades médiatiques de tous les « sans », un mémoire de volonté.

Dannièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout – La vie à l’envers, éditions Les Trois colonnes 2020, 123 pages, €13.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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L’avenir s’écrit aujourd’hui

Le SARS Cov 2 tue les gens déjà malades et éprouve ceux qui sont sains : il ne fait que révéler ce qui existe déjà et que l’on ne voit pas encore dans l’économie, la société, la politique, l’international.

C’est ainsi dans l’économie, où les sociétés hier fragiles seront demain en faillite, après la perfusion. Sans assistance respiratoire, leur coma artificiel prendra fin par un acte de décès. L’Etat soutient mais ne le fera pas éternellement ; la Banque centrale soutient et cela durera plus longtemps, mais pas sans inconvénients : soit elle réduit ses interventions d’ici un ou deux ans et les taux longs de marché remontent, rendant les dettes accumulées par les Etats et les entreprises plus coûteuses chaque année ; soit elle poursuit ses interventions et alimente les bulles d’actifs qui se forment déjà dans la finance et l’immobilier… Comme la langue d’Esope, l’intervention est la meilleure et la pire des choses. Un délicat équilibre à tenir dans le temps – à condition que la croissance reprenne, ce qui ne pourra se faire qu’avec de nouveaux concepts et de nouveaux secteurs – et par l’automatisation croissante de la production. D’où les reconversions, les formations, les réformes des retraites et du chômage – inévitables pour maintenir le système social viable. Notre vieux pays lourdingue est-il outillé mentalement pour cette réactivité ? Ce qui pose la question de l’efficacité de l’Etat administratif, du jacobinisme centralisé et des grandsécolâtres cooptés dans l’entre-soi. Car le succès de l’économie est la confiance.

C’est ainsi dans la société, où les gens se recentrent sur leur famille, leurs intérêts et leur chez eux au détriment du collectif et des « grandes causes » idéalistes : c’est un signe que les engouements des réseaux sociaux aillent vers le complotisme, qui est une vision personnelle fantasmée du monde, plutôt que vers les utopies sociales que l’on célébrait il y a 150 ans sous la Commune. Aujourd’hui ils réduisent leur intérêt pour l’extérieur et pour les autres, de confinement en « gestes barrière », d’achats en ligne en télétravail, d’errements politiciens en mensonges médicaux : ils se méfient. Ils migrent des grands centres vers les périphéries vertes ou la campagne (connectée), ils partent en vacances moins vers l’exotique à l’autre bout de la planète et plus vers la résidence secondaire sur mer ou en montagne, voire dans la maison de famille où sont les racines (s’il en reste). Les grands ensembles et les transports en commun, si chers aux socialistes depuis des décennies, sont dévalorisés au profit de la villa avec jardin et de la voiture autonome (électrique ou bi). Les gens se veulent plus indépendants, n’hésitant pas à devenir autoentrepreneurs plutôt qu’en CDI (de moins en moins accessible). L’agriculture extensive et l’élevage intensif, si chers à la FNSEA et aux technocrates du ministère, sont boudés au profit du bio, de sain et du local : en témoigne le succès de Carrefour, en avance sur les rayons bio par rapport aux autres hypermarchés ; en témoigne aussi la vogue des magasins bio de centre-ville au détriment des petits supermarchés tradi qui faisaient plutôt bazar.

C’est ainsi en politique, où le citoyen se porte vers le conservatisme plutôt que vers le progressisme : c’est un signe que les pays hier « communistes » et internationalistes soient désormais aujourd’hui des plus pétainistes et nationalistes, tels la Hongrie, la Russie, la Chine… L’Etat fort revient dans les aspirations des citoyens qui ont peur ; la surveillance généralisée, à prétexte sanitaire et sécuritaire, est mieux acceptée qu’avant. La liberté recule (car elle exige la responsabilité) au profit de la protection. C’est un autre signe que les partis « communistes » ou « socialistes » soient désormais en berne tandis que monte « la droite », depuis le centre jusqu’aux extrêmes. Marine, pourtant bien plus nulle, l’emporte sur Jean-Luc, plus brillant même si aussi autoritaire. Les citoyens ne veulent plus « changer le monde » mais continuer à vivre dans le relatif confort d’avant Covid. Ne vous leurrez pas sur l’écologie, le vote des citoyens, lorsqu’il n’est pas par défaut ou pour protester (ce fut le cas dans les grandes villes au municipales, ce fut le cas aux européennes), est moins sur les projets gauchistes que sur un « retour à » : la vie plus calme, plus saine, plus naturelle – un conservatisme mal pris en compte par les partis et sectes éclatés du mouvement écolo en France.

C’est ainsi en géopolitique, où les pays se recentrent sur leur Etat-nation et leur bloc d’appartenance, constatant que « la mondialisation » les a rendus trop dépendants et même soumis, constatant aussi que seul l’égoïsme bien compris des blocs pouvait leur permettre de s’en sortir. Le repli citoyen gagne les Etats eux-mêmes. L’OMS en sort humiliée, l’ONU affaiblie et l’Europe renforcée. Futuribles prévoit même « la fin de l’ONU » en 2040. Plus question de laisser les fleurons nationaux être rachetés par des étrangers ; plus question de dépendre des Chinois pour les masques, les batteries et les composants électroniques pour voitures ; plus question non plus (mais à terme) de dépendre autant du dollar et des lois extraterritoriales américaines soumises aux foucades d’un Trump. Ce clown a fait plus de mal aux Etats-Unis dans le monde que toute la guerre du Vietnam. Plus de local, plus de national, plus d’Europe. Car le reste du monde est hostile.

L’avenir s’écrit aujourd’hui : il ne se réinvente pas mais accentue et prolonge les tendances déjà à l’œuvre.

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Teotihuacan 3 pyramide du Soleil

Le rio San Juan est presque à sec et coupe le site est/ouest. Une fois traversé, nous allons explorer les édifices superposés, ainsi appelés parce que le plus ancien a été rasé pour bâtir sur ses soubassements. Selon le guide du site, il s’agissait d’habitations sacerdotales comprenant des chambres et des pièces d’apparat. La cuisine était préparée à l’extérieur.

Un puits profond de 12 m s’ouvre dans le sol. Une douche « purificatrice » sort par un conduit surélevé et se déverse sur un mur enduit de stuc. Les prêtres venaient s’y purifier avant les cérémonies. Quatre personnes pouvaient dormir par pièce.

Un peu plus loin, dans ce qui est appelé le « groupe viking », un « coffre fort » à mica a été découvert. Les publications parlent de 29 m² au sol, recouverts de cette matière naturelle brillante comme la lune. On ne sait pas à quoi cela pouvait servir et l’on évoque alors une « fonction symbolique ». Cela ne veut rien dire mais permet de dire quelque chose, ce que les Anglais appellent finement « parler en émettant de l’air chaud ». Ce mica était placé à égale distance du temple à Quetzalcoatl et de la pyramide de la lune ; peut-être était-ce pour refléter l’astre des nuits ou le soleil du jour, comme un « nombril » du site ? Le mica provient de l’état de Huaraca, situé un peu plus au nord. Il était acheminé à dos d’homme par blocs de 34 kg.

Derrière une éminence se dresse alors la pyramide du Soleil, le point le plus visité du site sans aucun doute. Deux colonnes de fourmis humaines grimpent et redescendent les 242 marches en deux files canalisées. Le tout va lentement car les pas sont hauts et les enfants comme les mémères peinent à la montée ou craignent la descente. Ici, comme il est naturel sauf chez nous, les parents traînent les petits partout ; ils font partie de la famille et c’est la famille qui visite et se déplace, pas les individus.

La pyramide se dresse à 63 m de hauteur sur la plaine, assise sur une base presque carrée de 222 x 225 m. Elle comprend cinq étages et son orientation est précise : sa paroi principale, ouverte vers l’allée des Morts, fait face au soleil couchant. Mais la précision de l’orientation tient à ce que, en des jours particuliers de l’année, le centre exact du soleil à son coucher coïncide avec le centre exact de la pyramide à son sommet. La déviation vers l’est est de 17° par rapport au nord astronomique.

Au sommet, les mystiques ou les superstitieux, notamment américains, pointent l’index sur le sol au centre théorique du monument pour, ensuite, élever les bras vers le ciel. Ils cherchent ainsi à se « charger » en « énergie cosmique ». Ils sont, ce faisant, du plus haut comique pour un archéologue de métier. L’astronomie est une science, l’astrologie de l’époque une politique, mais rien de mystique n’a jamais été attesté par les textes indiens ni par les récits recueillis après la conquête. Ni pouvoirs supranormaux, ni soucoupes volantes, j’en ai peur, ne fournissent une théorie plausible, étayée par les découvertes ou par les textes.

Ce besoin de croire, à défaut d’être fondé, est inoffensif… jusqu’à l’explosion du populisme, fondé sur la « croyance » en un Complot que seul le chef ultime, Grand dirigeant ou Leader maximo, peut déjouer, à la Trump, Bolsonaro, Erdogan, Xinping, Poutine. L’explication la plus plausible tient cependant à la cosmogonie particulière des Aztèques : la pyramide du Soleil n’est pas exactement face à l’ouest mais dirigée vers le lieu où le soleil se couche le jour de son passage au zénith. Le zénith étant considéré comme le « centre du firmament », le Soleil était en ce point perçu comme le véritable « cœur de l’univers ». Teotihuacan était pour les Aztèques le lieu où les dieux s’étaient sacrifiés pour donner la vie aux hommes. Comme on le voit, beaucoup de symboles mais rien de secret ; aucune mystérieuse « puissance » n’irrigue jamais ceux qui se placent au sommet de ce centre – sauf le goût prononcé du pouvoir sur les autres…

Une grotte en forme de fleur à quatre pétales a été découverte en 1973 sous le centre exact de la pyramide du Soleil. Un puits profond de 7 m s’ouvre au pied de l’escalier principal menant à un tunnel naturel réaménagé de 103 m de long conduit à cette grotte utérine. Le bon sens veut que la pyramide se soit élevée au-dessus pour composer un ensemble terre-ciel qui relie les dieux autant que le cosmos. Puits et pyramides se complètent.

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George Eliot, Le moulin sur la Floss

Je n’avais jamais lu George Eliot, l’équivalente victorienne de George Sand en France. Les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de faire paraître récemment un volume de ses romans les plus importants dans la collection la Pléiade. Vous l’aurez compris, George est une femme (les Anglais ont la manie de l’inversion). De son vrai nom Mary Ann (Marian) Evans, elle est née en 1819 dans le Warwickshire, dernière d’une fratrie de trois dont son frère Isaac, de trois ans plus âgé, qui deviendra sévère et rigide, ce qui la fera souffrir sa vie durant. Car son existence ne fut pas rose, comme son héroïne du Moulin sur la Floss, flanquée d’un pareil frère et d’un père aussi obstiné qu’ignorant. Ce sont ces souvenirs biographiques qui donnent à ce roman ce ton de vérité que George Sand n’arrive pas souvent à obtenir.

L’histoire se déroule au bord d’une rivière qui symbolise le temps qui passe et la vie qui va. Tranquille et riante durant l’enfance et les jeux, alimentant le moulin à huile du père et permettant le canotage où se laisser dériver, elle peut devenir colérique et grosse de dangers de noyade en cas de crue ou des malices des fermiers qui la captent pour leur irrigation, ce qui diminue le rendement du moulin. Le père Tulliver, colérique comme elle mais ignare en droit, accumule procès sur procès, ce qui le conduit à la ruine. Pour lui, le Malin s’incarne dans le « notaire », cet accapareur à bas prix des biens fonciers parce qu’il a la langue retorse et sait parler juridique.

Deux personnages principaux : le frère et la sœur. Tom est l’aîné, de complexion blonde et robuste Dodson de la famille de sa mère ; mais il a le caractère rigide empli de discipline et de préjugés de son père. Il n’est pas vraiment intelligent mais travailleur. L’auteur s’attarde sur « les qualités et les défauts qui créent la sévérité – la force de volonté, la conscience de poursuivre un but juste, l’étroitesse de l’imagination et de l’intelligence, une grande capacité à se maîtriser et une disposition à maîtriser les autres » (Livre VI chapitre XII). Maggie est la cadette éperdue d’amour pour son aîné fort et protecteur, qui la rabroue (et elle aime ça !), de complexion brune et agitée Tulliver, de la famille de son père ; elle a le caractère fantasque portée aux excès par besoin d’être aimée mais est plus futée que son grand frère et lit beaucoup. Quand tout va bien, Tom l’appelle Magsie. Mais l’hérédité n’est pas tout, comme le pensent les tantes. La passion et le devoir s’y ajoutent, venus du cœur et de la morale en sus de la biologie. Le devoir est cet hapax victorien sans lequel la monarchie et l’empire ne pourraient tenir, croyait-on. La passion vient évidemment le contrarier, ce qui fait le ressort du roman victorien.

Maggie n’y échappe pas. Ayant connu un amour fusionnel avec son frère, malgré sa sévérité de jeune mâle imbu de son sexe comme de sa force, elle va tomber en amour pour Philip et pour Stephen. Le premier est le fils du pire ennemi de son père, celui qui va gagner le procès intenté par l’irascible inculte. Philip est orphelin de mère, bossu par accident de naissance mais intelligent, sensible et cultivé ; il voue à Maggie un amour éperdu parce qu’elle lui a montré de la compassion enfant et lui ouvre l’esprit. Mais Tom ne l’aime pas, tout entier du côté de son père obtus. Stephen est le beau parti riche et parfumé qui vient courtiser Lucy la petite cousine de Maggie, toute blonde et jolie qu’on ne peut que l’aimer. Mais Maggie résiste au beau jeune homme qui lui ouvre les sens et celui-ci, en société victorienne qui fait des jeunes filles des oies, sent une personnalité qui le fascine. Malgré son côté superficiel mondain, il est vraiment amoureux d’elle, au point de chercher à l’enlever sur la Floss pour la marier au loin. Reste le cœur, qui n’a été ouvert que par Tom son grand frère, et Maggie refuse les deux autres, par devoir. « Si seulement je pouvais me faire un univers en-dehors de l’amour, comme le font les hommes », dit-elle à Philip (Livre VI chapitre VII).

Le devoir non envers une Morale transcendante, ni même pour la morale sociale du qu’en dira-t-on (qui lui fera d’ailleurs payer cher), mais par fidélité à sa mémoire des liens tissés depuis toujours avec ses proches, renforcée par sa morale chrétienne personnelle tournée vers les autres. Elle a lu L’imitation de Jésus-Christ du moine allemand Thomas a Kempis, offert par Bob le guenilleux devenu colporteur et gentil homme ; elle opte avec lui pour le renoncement à soi et la résignation par sympathie pour les autres et solidarité de communauté. « Si la vie ne nous créait pas des devoirs avant que l’amour arrive, l’amour serait le signe que deux personnes doivent s’appartenir (…) mais (…) c’est que je ne dois pas, que je ne peux pas chercher mon propre bonheur en sacrifiant les autres », dit-elle à Stephen (Livre VI chapitre XI). Les droits des autres font pression sur son cœur et le passé la lie à son devoir.

Maggie ne peut contenter Philip par respect pour son frère Tom qui lui a déclaré qu’il ne la reverrait alors jamais ; elle ne peut contenter Stephen par sentiment pour sa jeune cousine Lucy a qui il s’était promis. Elle reste donc stérile, tenue par cet amour quasi incestueux pour son frère, lui-même non marié par obstination pour les affaires. Dès la ruine de son père par sa faute, à 16 ans, il va se mettre au travail pour apprendre la comptabilité et entrer dans les affaires de son oncle. Il y fera sa place, rachètera le moulin sur la Floss, mais restera fruit sec comme sa sœur, le caractère, la discipline et l’épargne, vertus du capitalisme moderne qui nait à cette époque – lui faisant perdre ses sentiments et donc son âme.

Maggie, parce qu’elle est une femme, fort contrainte en milieu victorien, vivra une Passion christique par son renoncement supérieur au nom du Père (incarné par Tom l’héritier) aux deux hommes qui l’aiment, sera crucifiée par la « bonne » société des mauvaises langues, « elle voyait les épines s’enfoncer toujours plus sur son front » (Livre VI chapitre XIV), vivra trois jours d’angoisse dans la tempête qui fera enfler la crue, puis ressuscitera au troisième jour face au danger, prenant place dans une barque pour sauver ses proches.

George Eliot nous montre combien famille et traditions peuvent être mortifères lorsque la société est rigide et que les mâles sont persuadés de leur bon droit à décider comme Dieu le père. Maggie a eu le tort de faire de son grand frère le dieu de son enfance, trop Ancien testament, ce « quelqu’un d’inexorable, d’inflexible et d’implacable – sur lequel nous ne devons jamais nous modeler, mais avec lequel nous ne pouvons supporter de nous fâcher » (Livre VII chapitre I) – ce qui la handicape pour la vie entière. Car elle désirera toujours « vivement cette aide extérieure qui lui permettrait de réaliser ses bonnes intentions » (Livre VII chapitre I). Autrement dit obéir à des Commandements par soumission, en abolissant sa propre personnalité sous la Morale du Père. Marian Evans surmontera ce tropisme en bravant l’interdit fraternel lorsqu’elle se mettra en ménage avec un homme marié et vivra avec lui en épouse jusqu’à sa mort, élevant ses enfants.

Il y a des beautés nostalgiques dans les chapitres d’enfance, notamment celui où Maggie, 9 ans, s’en va vivre (quelques heures) chez les bohémiens par dépit de sa famille qui la rabroue et l’abaisse ; ou celui où Tom vagabonde en amitié avec le gavroche du coin, Bob en guenilles, à qui il donne un couteau à manche de corne. Il y a de l’ironie critique dans les chapitres sur ses tantes, fières de leur établissement social étriqué de province, heureuses de serrer sous multiples clés les trésors de draps, de châles et d’argenterie amassés patiemment dans les armoires ; ou dans la vanité de clerc du pasteur réduit, pour gagner un peu plus, à faire l’école à des garçons bornés. Il y a de l’humour facétieux dans les chapitres où Bob le colporteur entreprend de vendre des cotonnades à la tante de Maggie qui exècre et méprise les colporteurs… tout en étant fort tentée par les prix et qualités des étoffes proposées. Si le sérieux l’emporte, les convenances, la morale, le ce qui se fait, ce n’est pas sans laisser transparaître tout ce que la vie a de plus sensuel et passionné dans la nature, sur la rivière, chez les êtres.

George Eliot, Le moulin sur la Floss (The Mill on the Floss), 1860, Folio 2003, 733 pages, €15.90 e-book Kindle €10.99

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

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