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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » p.21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les Etats-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie toujours présente, aux Etats-Unis « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’ » p.18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui forment l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Plus de révérence envers un quelconque patronage, une opinion autorisée qui se voudrait supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social » p.26. La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique mais Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux Etats-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que sans cesse l’inégalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle » p.49.

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera un idéal inaccessible mais un moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » p.34, au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » p.35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » p.54. La mobilité sociale existe et est encouragée par le système car il délégitime irrémédiablement toute idée de privilège.

Le revers est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » p.66. Par exemple le noble, l’Eglise, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » p.67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » p.135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions. Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » p.70.

Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans leur propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être systématiquement « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de sang différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition moyenne où le désir d’acquérir et la crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, de posséder comme tout le monde. D’où le ressentiment lors d’un « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville : « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ; ou « l’envie » du citoyen français qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune. « Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans la première attitude ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans la seconde, négatif puisque qu’il est envieux et niveleur, encourageant à rester dans la seule moyenne.

D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » p.96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/affaires privées, clanisme, collèges privés, clubs sélects, « ghetto français » et ainsi de suite).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles » : ce sont les réactionnaires. Mais d’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » p.179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS du « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec Mao, au Kampuchéa « démocratique »… On pourrait le voir avec un Mélenchon.

Cet essai intelligent fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 196 pages, €7.90
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 2012, 1180 pages, €30.50

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Wendy Walker, Emma dans la nuit

Les sœurs Tanner ont disparu. Les deux adolescentes américaines avaient 17 et 15 ans. Dans ce roman policier psychologique l’auteur, avocate du Connecticut, décortique la psychologie de la mère narcissique qui contamine ses filles. L’agente du FBI, elle-même fille de narcissique, a du mal à se dépêtrer de cette emprise et se trouve impliquée plus que nécessaire dans cette affaire qui dure. Car, cinq ans après, aucune des filles n’a été retrouvée…

C’est alors que se produit le coup de théâtre : Cass, la plus jeune, sonne un matin à la porte de sa mère. Etonnement, drame. Commencent alors quelques jours fiévreux où chacun se demande où est la grande sœur, pourquoi elles se sont toutes deux enfuies, qui les a aidées ou enlevées. Cass décrit une île où elles étaient séquestrées, la grossesse d’Emma qui l’a fait fuir en refusant de donner le nom du père, la première tentative sans lendemain de la cadette pour revenir, sa séduction du pilote du hors-bord qui les ravitaillait pour s’enfuir définitivement. Mais pourquoi revenir chez maman avec qui elle était en conflit, et pas chez papa qui l’aime plus que tout ?

Le psychiatre Abigaïl, qui a fait sa thèse sur mères et filles narcissiques, met en doute le récit trop construit de Cassandra la cadette, dont le prénom est destiné à annoncer le pire. La famille est dysfonctionnelle. La mère narcissique divorcée du père de ses filles mais qui en a obtenu la garde est remariée à un adorateur qui commence à aller chasser de plus jeunes ; son beau-fils obsédé de sexe tournait autour d’Emma dès qu’elle a eu 13 ans avant de draguer sa belle-mère au moment d’aller à l’université. Mais ce n’est pas lui qui a pris des photos d’Emma à 15 ans, seins nus, postées sur les réseaux sociaux.

Le récit de Cass ne colle pas, tout se complique de plus en plus. Puis le FBI découvre l’île en question, qui existe bel et bien parmi les centaines du Maine. Mais pas d’Emma ni de ravisseurs… Que s’est-il vraiment passé pour expliquer la fuite des deux filles en même temps, la séquestration durant cinq ans, le retour de Cass seule ?

Ecrit d’un ton plat comme un rapport au procureur, ce roman intéresse surtout par sa construction, très habile et qui monte en puissance. La psychologie du narcissique semble être la maladie du Yankee, élevé dans une société de l’apparence où il s’agit sans cesse de réussir mieux que les autres par sa beauté, ses atours, son intelligence ou sa ruse. Au lycée, en amours ou en affaires, il faut mettre en spectacle qui l’on est pour avoir ce qu’on veut. Les sentiments vrais sont mis sous le boisseau. Sous forme d’intrigue policière, le message sonne haut et clair : « chacun ne voit que ce qu’il veut voir ». L’autre le répète maintes fois.

Et le final est un ébahissement. Tout s’emboite mais rien n’était prévisible. Mal écrit mais bien construit, Wendy Walker se laisse lire et donne à réfléchir.

Wendy Walker, Emma dans la nuit, Sonatine 2018, 312 pages, €21.00 e-book format Kindle €14.99

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Plage de San Andrea

La plage de San Andrea est couverte de familles qui vont nager ou en plonger, des rochers figurent des animaux et même un crâne.

Passe le vendeur d’ananas glacé et de coco frais, dans la glace en panier. Il lance d’un ton inimitable « cÔco, cÔco bEllo ! anan » ! Il prononce ce dernier mot avec une voix nasale, quasi comme « anéné ».

La montée de la route vers Zanca – et la voie qu’emprunte le bus – est particulièrement pénible : rude, cagnardeuse et interminable. Je ne suis pas fâché d’arriver à l’arrêt de bus où je m’assieds à l’ombre sur le banc. Des affiches remercient la population des condoléances pour un décès.

De retour à la chambre d’hôte, je vais directement remplir ma bouteille d’eau à la source pour le voyage vers Pise demain, puis vais prendre une douche et ranger mes affaires. La bande de gamins d’hier se défonce à grands cris dans la piscine hors sol installée dans un jardin derrière, juste un bassin posé de 4 ou 5 m de diamètre.

Comme d’habitude William y sévit, s’éclatant dans l’eau comme s’il était poisson. La fille plus grande que lui saisit son corps luisant et le jette, il adore ça. Sa médaille brille au-dessus de sa poitrine bien dessinée comme une cuiller d’hameçon. Le chien, un peu gros, un peu con, s’appelle Pilo.

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Un Indien dans la ville d’Hervé Palud

Ce film est une comédie sérieuse qui laisse un peu de nostalgie. Sont évoqués des problèmes graves de notre temps mais d’un ton léger : le couple et la paternité, la vie de famille ou les risques des métiers, l’arrivisme social, la ville où la nature, l’infantilisation ou la responsabilité des enfants… L’histoire me touche par les clins d’œil qu’elle me lance sur la bourse, les relations père-fils, l’Amazonie. Le père, Thierry Lhermitte, est un acteur français de ma génération préféré dans ses rôles énergiques, humains, de bon sens. Ici, il est un gnome de Wall Street, troquant en bourse des options sur matières premières. Le gamin, Ludwig Briand, a le corps fluet et très souple de ses 13 ans, des dents blanches, un nez mutin et de longs cheveux drus.

Le père et le fils ne se connaissent pas, la mère (Miou-Miou) étant en partie en Amazonie enceinte de lui parce qu’elle ne supportait plus d’être quantité négligeable dans la vie trépidante de son trader de mari. Lui fait du troc, comme les Indiens, mais pourquoi ? Quand le fils, à 13 ans, offre une casserole à une fille de son âge, c’est pour lui faire l’amour – mais son père, à Paris ? Il a de l’argent mais n’est finalement pas heureux. Sa « femelle » comme disent les Indiens, (Arielle Dombasle) est une illuminée dont les « chakras se referment » à la moindre contrariété et qui refuse de se marier l’année du porc. Rien de très naturel comme existence ! Lorsque le boursier se rend en Amazonie pour faire signer à sa femme l’acte de divorce afin de pouvoir se remarier, il découvre qu’il a un fils de 13 ans élevé en sauvage et appelé de façon cucul Mimi-Siku (nom qui signifie pisse de chat et que s’est choisi l’acteur infantile lui-même !).

L’adolescent, élevé à l’indienne au naturel, sait ce qu’est la vie : chasser, pêcher, allumer un feu, apprivoiser les animaux, connaître les dangers de la forêt et les beautés de l’affection comme de la nature. Dans la jungle de Guyane, son père se fait appeler Baboon (babouin) parce qu’il est différent des Indiens : il a du poil sur la poitrine. À Paris, lorsqu’il ramène son fils qui voulait voir la tour Eiffel, l’associé et le concierge traitent l’enfant de « singe » : il aime se balader en pagne et torse nu avec des peintures sur le nez. On est toujours le sauvage de quelqu’un. Mais que vaut-il mieux ? Savoir assurer sa survie dans la nature dans la lignée des primates, ou se créer des problèmes insolubles dans le stress social de la soi-disant civilisation ?

Le petit bonhomme de la jungle décille les yeux de son père lorsqu’il fait irruption brutalement dans l’existence artificielle de la ville. La Tour Eiffel « pique le cul du ciel » et le chat doit « manger bon » parce qu’après, « le chat sera bon à manger ». Le golden boy pendu au téléphone, qui se délasse avec une allumée, s’aperçoit que tout ce qu’il fait avec sérieux est vain – d’autant que son associé (Patrick Timsit) l’a embringué dans une sale affaire avec la mafia russe. Son fils, enfant sauvage mais considéré comme un homme par les Indiens après son initiation, apparaît plus adulte que lui – d’autant qu’il tombe en amour avec Sophie (Pauline Pinsolle) – dont le prénom signifie la sagesse – la fille de son âge qu’a cet associé colérique qui n’a jamais le temps de s’occuper de ses propres enfants. Baboon finit par choisir de se ressourcer en compagnie de son singe de fiston et d’abandonner le rôle artificiel inutile qu’il a tenu jusque-là dans la finance.

L’histoire est un peu naïve mais remplie de fraîcheur. Le film distille une tendresse pudique et montre bien quelle est la base des relations humaines véritables : elles sont moins sociales que personnelles. Il importe moins de jouer un rôle que d’être vrai.

Cette histoire de bon sauvage remplie de gags apparaît au milieu de la décennie 1990 comme un conte philosophique du temps. Depuis, évidemment, se balader torse nu sur les Champs-Elysées et baiser sa copine à 13 ans est devenu très mal vu de la société, retombée dans ses travers ; et les chakras redeviennent mode.

DVD Un Indien dans la ville, Hervé Palud, 1996, avec Thierry Lhermitte, Patrick Timsit, Ludwig Briand, Miou-Miou, Arielle Dombasle, Pauline Pinsolle, TF1 vidéo 2007, 1h37, €9.99

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Vassil Bykov, La traque

Ce roman des années soviétiques a été écrit par un Biélorusse né en 1924 qui s’est engagé dans l’armée à 17 ans avant de devenir membre du Conseil de la République biélorusse. Il est le parfait exemple de ce courant d’écriture que l’on a appelé le « réalisme socialiste ». Vassil Bykov a été très lu dans les années 1970 et l’un des plus traduits hors d’URSS. Il est mort en 2003. La traque peut dès lors se lire de deux façons : comme le roman exemplaire de la médiocrité littéraire accouchée par le socialisme réalisé, ou selon le thème à la mode en ces années-là du communisme dévoyé.

Style plat et psychologie réduite à la seule action des personnages, le « réalisme socialiste » se contente de filmer les gens dans leur milieu. Chacun n’est que le produit de ce qu’il a fait et des croyances qu’il a eues durant toute sa vie. Trente ans après, le lecteur peut s’apercevoir qu’il ne reste rien pour l’histoire littéraire – probablement un vice bourgeois. La traque va donc tomber dans « les oubliettes de l’Histoire » comme on disait avec emphase durant la « Grande » révolution.

Le communisme dévoyé – par Lénine & Staline – est l’exercice favori de ceux qui veulent à leur tour le pouvoir, dont les trotskistes. Il s’agit de montrer combien le partage des terres aux paysans était justice et combien les soviets était du bon communisme, avant de critiquer (uniquement par ses conséquences) le résultat qui a été la dictature et les déportations. En filigrane se dessinent les bas-fonds humains remués par la révolution : l’envie, le goût du pouvoir, la jouissance de commander aux autres hommes, le bonheur confortable de penser et de faire comme tout le monde.

Fédor a été l’un de ces paysans à qui l’on a attribué un lopin de terre standard sur la propriété confisquée d’un hobereau polonais. Il a cultivé les champs, planté un verger, bâti sa ferme avec une grange, creusé un puits, fait deux enfants. Comme il était travailleur et aimait sa famille, il a réussi par ses efforts à acquérir une certaine aisance tout en aidant ses voisins plus malchanceux, flanqués de plus de mômes ou handicapés.

Mais cette époque de « fraternité » paradisiaque n’a pas duré longtemps. La jalousie, l’envie, la rancœur contre « les inégalités » (d’efforts…) ont vite fait tourner à l’aigre les relations entre les soi-disant communistes. Le pouvoir central s’en est mêlé, selon la bonne idée de Lénine de tout contrôler pour capter à Moscou, entre les mains d’un comité restreint du seul parti autorisé, tout ce qui était produit et pensé dans toute l’URSS. Fédor a acheté une charrue et il a fait des émules ; son fils Mikolka adolescent l’a incité à acheter ensuite une batteuse pour épargner la peine et suivre la modernité selon les directives du Plan. Fédor a fait des jaloux : les flemmards, les impécunieux, ceux qui ramènent « l’égalité » tout le temps pour rabaisser les autres qui réussissent mieux. Comme il devait rembourser le prêt pour la batteuse, il a demandé une contribution volontaire à ceux qu’il aidait à battre leur blé. On l’a accusé de faire du « profit » (cette étiquette commode des envieux incapables d’en produire). Il a été condamné à un impôt supplémentaire, puis à un autre qui l’a ruiné. Pire : il a été « dékoulakisé », c’est-à-dire déporté avec sa femme et sa fille de dix ans.

Seul son fils a échappé parce qu’il avait pris la précaution de suivre le vent, d’entrer tôt dans les jeunesses communistes et de militer ardemment pour faire appliquer les nouvelles normes de conduite et de pensée. Il a renié sa famille pour monter dans la hiérarchie, ce qui assurait à Staline un vivier de gens prêts à tout, déracinés de toute dépendance affective, pour servir de nervis. Fédor, quasi illettré (le prolo idéal selon la théorie communiste), a fini par comprendre : « Dans son village, et ensuite en exil, il avait vu toutes sortes de gens, toutes sortes de dirigeants, dont l’intransigeance confinait parfois à l’absurdité, qui ne visaient qu’un seul but, bafouer les autres. Il avait compris qu’il ne pouvait exister de bonté sans justice ni vérité. Mais cette lutte des classes n’admettait point de pitié, les gens haut placé faisaient ce qu’ils voulaient de leurs subordonnés. La bonté avait-elle encore une place dans ce monde ? » p.126.

La réponse socialiste est : non. Pour le pouvoir, ou la survie, c’est chacun pour soi ; les grands mots masquent de leur bannière idéologique les grands maux pour tous. Lorsqu’il s’évade de Sibérie, un printemps, c’est sur l’instigation d’un caïd du camp. Il lui en est reconnaissant avant de s’apercevoir, la tentative ayant échoué, qu’il a failli jouer le rôle de « sanglier » : celui que les plus forts mangent lorsqu’il n’ont plus aucune nourriture dans la steppe…

L’auteur, lorsqu’il était adolescent, a sans doute compris lui aussi qu’il n’y avait qu’un seul moyen de survivre dans la société socialiste : se battre. Il est entré dans l’armée à 17 ans, comme Mikolka le fils du koulak. Ce Mikolka qui va traquer son père et donner des ordres à la police et aux villageois pour l’attraper et le renvoyer au goulag. Car Fédor a voulu revoir sa terre et l’endroit où est né, ayant perdu sa femme et sa fille de maladies en exil. Une fois autour du village, Fédor n’avait plus de but, il s’est laissé mourir. Et son ultime liberté à été de s’échapper dans les marais où personne n’a jamais retrouvé son cadavre.

Une grande leçon de socialisme réel.

Vassil Bykov, La traque, 1990, traduit du russe par Simone Luciani, Albin Michel collection Les grandes traductions 1993, 163 pages, occasion

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Baptistère et alentours à Pise

Le Baptistère est circulaire et reste de marbre, roman en bas, gothique en haut. Il a été commencé en 1153 et fini de décorer en 1285. Les grands travaux avaient le temps, en ces époques.

Nous sommes en été, durant les vacances scolaires ; la foule est jeune et très familiale sous le grand soleil. De nombreux bébés sont promenés dans les bras ou en poussette.

Les filles sont jolies, plus qu’ailleurs, même petites. Leur grâce épanouie s’offre sans égoïsme.

Les benêts prennent la pose sur les murets du jardin, tendant la main pour feindre de tenir le campanile, ou l’enserrant entre les doigts avant de se précipiter sur les applications afin de répandre chez tous leurs « amis » cet instant de narcissisme devant un monument célèbre.

C’est toute une imitation de mode que l’on trouve sur les réseaux sociaux – cette bêtise humaine globalisée de l’Internet international, désormais alignée sur le cerveau atrophié du bouffeur de burger.

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Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Un gamin de 12 ans en centre d’accueil belge (Thomas Doret) cherche obstinément à retrouver son père. Son numéro de téléphone n’est plus attribué, il a déménagé, il a vendu sa moto, il a fait de l’argent avec le vélo noir de son fils, il n’a laissé aucune adresse. Buté, monomaniaque, opiniâtre, Cyril le gamin ne veut pas en démordre : il veut le retrouver. Pourquoi ? Parce qu’il est son père, c’est tout.

Il le retrouvera, après deux fugues du centre éducatif et l’aide d’une coiffeuse à laquelle il s’est accroché comme les manifestants s’enchaînent aux grilles, pour ne plus bouger avant d’avoir obtenu satisfaction. Samantha (Cécile de France) est touchée ; elle ne le connait pas mais reçoit cette boule de nerfs d’un coup dans le ventre (« lâche-moi, tu me fais mal ! ») ; il lui enserre la poitrine de ses petits bras musclés (l’acteur a 14 ans sans en avoir l’air, au tournage). Lorsqu’elle va le voir au centre éducatif, Cyril est couché sous son drap de lit, enroulé comme en linceul ou une momie, symbole de sa solitude absolue : il n’est « rien », tel un cadavre ; il est en même temps enserré dans tout un réseau de contraintes sociales et de discipline éducative – mais pour quoi ? Samantha rachète son vélo, obtient d’être « famille d’accueil » pour le week-end, supporte sa colère de mal-aimé, retrouve par la police la trace de son père, l’emmène le voir…

Et là, ça se passe mal. Le père (Jérémie Renier) est un paumé qui peine à s’en sortir ; il travaille comme cuisinier à tout faire dans un restaurant dirigé par une femme. Il n’a pas la force d’assumer un gamin qu’il a sans doute eu par hasard et n’a pas désiré, et qu’il veut voir sortir définitivement de sa vie. Sa mère est morte ou s’est barrée, on ne sait pas, la grand-mère est décédée, au fils de faire sa vie tout seul. Le vélo était d’ailleurs le dernier cadeau du père comme une invitation à rouler, à prendre son envol. Cyril, qui n’avait que cette image du père comme seule référence, s’écroule. Il se griffe le visage, se cogne la tête dans la voiture, il n’est plus rien, qu’une vile merde que personne n’aime. Samantha le prend dans les bras, l’apaise alors que monte la musique du concerto numéro cinq de Beethoven contre Napoléon (avatar du père).

Pour un temps, car le gamin, s’il cherche une protection, ne veut rien entendre du protecteur. Il n’en fait qu’à sa tête dans une société molle où tout part à vau-l’eau : Un roi belge qui ne règne pas, un parlement qui ne dégage aucune politique faute de majorité, un gouvernement réduit à gérer les affaires courantes, une société écartelée et crispée sur ses communautés qui laisse faire, des éducateurs qui n’éduquent pas mais gèrent les comportements en pseudo-copains, les dealers que tout le monde connaît en cité laissés à leurs trafics, la parole donnée qui ne vaut rien (« promets-moi de ne pas revoir ce dealer ! – oui » – mais cause toujours)… Quel « exemple » un gamin de 12 ans dans la Belgique des années 2000 a-t-il pour se construire ? La société molle accouchera d’une Molenbeeck, la plaque tournante du terrorisme et des trafics.

Libéré du centre par Samantha et de Samantha par son vélo, Cyril ne cesse de bouger, toujours en mouvement, comme une machine. Il va mais ne sait pas où, se fait voler son vélo, rattrape l’agresseur, le rosse ; puis une seconde fois, où l’autre l’entraîne dans un piège. Mais c’est pour le jauger et l’enrôler dans une bande de trafiquants en herbe menés par Wes (Egon di Mateo) qui se prend d’une trouble attirance pour ce gamin râblé qui ne lâche jamais et qu’il surnomme Pitbull. Cyril croit avoir trouvé un grand-frère, modèle plus accessible et mieux disposé qu’un père déserteur. Débardeur de dur, chaîne d’acier au cou et cheveux gominés en arrière, « le dealer » a plein de thunes, un frigo dans sa chambre et une platine de jeux vidéo. Cyril est séduit et se laisse persuader d’agresser un libraire qui transporte sur lui en fin de semaine la recette d’une loterie. Il répète la scène avec Wes puis accomplit le forfait, assommant le libraire (Fabrizio Rongione) d’un coup de batte de baseball avant de lui piquer son fric. Il ne le fait pas pour l’argent mais pour Wes, le seul mâle à l’avoir pris en considération et à s’occuper de lui. Mais le fils du libraire est le grain de sable dans le scénario bien joué : il sort de la boutique pour rappeler quelque chose à son père et se prend une batte dans la tronche à son tour. Sauf qu’il a eu le temps de voir qui frappait et Wes largue aussitôt Cyril de sa voiture pour ne pas être impliqué. Abandonné une nouvelle fois, le gamin revient vers son père pour lui donner l’argent dont il ne sait que faire et dont l’adulte a besoin. Ce dernier n’en veut pas et le chasse définitivement. Cyril revient alors vers Samantha, qu’il a mordue en s’échappant de chez elle pour aller retrouver Wes.

La fin est niaise, tout le monde se pardonne dans un transport bien catholique et le gamin trouve enfin une famille avec Samantha – ils invitent même le copain arabe à un barbecue dans leur cour avec ses cousins…

Mais tout le film est traité comme une bande dessinée où bonne fée et méchant sorcier veulent chacun leur tour accaparer l’enfant que « l’institution » n’élève pas. Le gamin est toujours vêtu d’un jean bleu, de tennis blanches et d’un tee-shirt rouge ou d’une veste de même couleur, comme dans les albums belges de la ligne claire. Nous sommes moins dans la réalité que dans le mythe et « le gamin » suscite peu d’empathie chez le spectateur : il est massif, brut et ne sourit jamais sauf à la dernière scène ; lui arracher un « merci » ou un geste d’affection est en permanence inconvenant. Comment, à 12 ans, gérer la transition de l’enfance à l’âge adulte ?

L’après-film reste d’ailleurs ouvert : Cyril va-t-il se construire avec Samantha qui le sort du foyer pour l’accueillir chez elle comme un fils qu’elle n’a pas su faire ? Va-t-il connaître quelques années plus tard l’amour avec elle (comme Macron et sa prof) parce qu’elle a largué son mec et a choisi nettement entre Cyril et lui, comme si elle était tombée amoureuse déjà ? Va-t-il disparaître un beau jour parce que Wes a promis de le « tuer » s’il le dénonçait ?

Hymne à la vie à deux ou dénonciation de la société molle où l’humanité se perd ?

Grand prix du festival de Cannes 2011.

DVD Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2011, avec Thomas Doret, Cécile de France, Jérémie Renier, Fabrizio Rongione, Egon Di Mateo, Diaphana 2011, 1h27, standard €12.25 blu-ray €17.16

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Raphaël Passerin, Prince de Galles

Premier roman d’un auteur de 40 ans épris de culture britannique et de protestantisme, fan des Beatles et d’études bibliques. Ce fut un jour à Lourdes, repaire de catholiques superstitieux, qu’il entreprit de prêter sa plume aux vagissements de son premier bébé littéraire.

L’histoire est burlesque et compliquée comme l’époque semble aimer ; l’auteur mêle à plaisir la faute et le désir, l’abandon et l’adoption, le sexe avec les filles et avec les garçons, le milieu littéraire et la communauté juive, le pasteur protestant et les Gallois ; il nous mène de Paris à Londres puis aux Malouines avant cette colonie kymrique improbable d’Argentine… Est-il humain, est-il machine ? Il ressent le besoin constant de rebooter son programme, changeant de nom, de langue, de préférences sexuelles ; traducteur orphelin, il oublie totalement l’anglais lorsqu’il tombe dans les escaliers, il oublie aussi qu’il est jusqu’ici hétéro mais – ce qui est le plus loufoque – retrouve ses paramètres d’usine lorsqu’un autre choc, émotionnel, le renvoie aux premières années de sa vie.

Est-ce une histoire de quête identitaire ? Une ode à la famille – qui manque cruellement lorsqu’elle fait défaut ? Une conception post-moderne de la « liberté » – qui fait changer de masque comme de sexe au gré du vent ? Traduire, c’est trahir, disent volontiers les Italiens ; pour l’auteur, il en va de même pour écrire. Il laisse dire qu’il a volontairement oublié la langue néerlandaise, pourtant longuement apprise, à la suite d’un violent dépit amoureux. Il transpose sa vie dans l’imaginaire, ce qui est toujours délicat car que sera le roman suivant sans imagination au-delà de soi-même ?

Au total, un premier roman est toujours sympathique et les chapitres sont enlevés, plutôt bien écrits même si l’argot de rigueur et un brin de jargon branché viennent parfois interférer. L’histoire est grotesque à la Münchausen et l’on n’y croit pas une seconde, mais le lecteur se laisse faire car, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Raphaël Passerin, Prince de Galles, 2018, éditions Valeurs d’avenir, 254 pages, €17

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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De cols péruviens en forteresses incas

Bruits du jour levant : Périclès qui s’ébroue après avoir avalé la moitié de sa gourde en pleine nuit avec un Aspégic ; les Allemandes d’à-côté qui froissent leurs sacs, tirent les fermetures éclair, font tinter gourdes et gobelets – et qui rient. Au petit-déjeuner, rien n’est prêt. La famille belge, un peu plus loin, est déjà à table, le père entre ses deux plus jeunes fils. Ils regardent la montagne au loin, déjà sous le regard chaleureux d’Inti – le soleil. Le père passe le bras autour des épaules de son adolescent en pleine mue, attendri par sa fragilité et son enthousiasme de jeune poulain. Ils partent sur le sentier bien avant que les derniers de notre groupe ne se lèvent.

Aujourd’hui, il nous faut partir plus tard « pour éviter les groupes ». Nous prenons alors tout notre temps pour attendre que le soleil vienne caresser le fond de la vallée, puis pour grimper jusqu’à la forteresse aperçue hier soir. Kunturagay, tel est son nom, offre une vue imprenable sur les deux cols. Elle est arrondie en forme d’œuf, construite de grosses pierres, augmentée d’avancées. L’entrée est vers l’amont ; elle est étroite pour être mieux défendue et débouche sur une place centrale serrée qui donne sur les redoutes. Cette forteresse est un tambo, un relais pour les chasquis, ces coursiers de l’inca. Chaque tambo devait avoir un contact visuel avec le prochain pour communiquer. En deux jours – nous dit Juan – on pouvait faire porter par ses coursiers un poisson depuis la mer jusqu’à Machu Picchu. Un autre chemin se tient au-dessus du principal : c’est un sentier de surveillance militaire. Des patrouilles régulières, des postes de garde de loin en loin, c’est tout un système d’alarme qui était mis en place aux abords des grands centres incas. Machu Picchu semble se rapprocher de plus en plus.

Nous montons au col par une série de marches aussi épuisantes qu’hier en raison de leur hauteur. Le grand soleil offre une vue dégagée sur les montagnes au loin. Quelques nuages flottent sur le glacier du Puna. Nous effectuons au col une pause grenadille, ce fruit rond qui contient une centaine de graines au goût acidulé de groseilles à maquereau. On n’avale pas les graines mais on se contente de sucer la pulpe qui les entoure ; comme le citron, elle désaltère. Le chemin sent la merde depuis un moment. « Ce ne sont pas les trekkeurs », nous affirme Choisik, mais une plante grasse aux longues feuilles épaisses et brillantes, couleur bordeaux à leurs extrémités, avec une fleur en grappe au bout d’une tige droite. Personne ne sait son nom. Pour Juan c’est de la « mierda » – mais ce n’est qu’un surnom. Au-delà du col commencent à pousser les premières essences amazoniennes. Un « mariposa » volette – c’est un papillon. Un « picaflor » butine – c’est un colibri aux ailes bleu électrique. L’espagnol est une langue aux sons harmonieux sur les bêtes et les fleurs.

Nous atteignons la forteresse suivante de Sayakmarqa, construite sur une roche naturelle. Ce site contrôle la route entre le col précédent et le col suivant (comme d’habitude, mais Juan aime se répéter). L’eau qui l’alimentait était canalisée depuis la montagne. Une tour ovale représente le soleil, la construction est en balcons successifs pour épouser les reliefs de la pente. La ruine en face s’appelle Conchamarqa – la conque. Sur l’esplanade de la forteresse une pierre orientée est-ouest indique la course du soleil.

Le sentier retombe dans la forêt déjà tropicale avec ses diverses sortes de bambous, ses mousses, lichens et autres saprophytes. Restauré par endroits, le chemin largement pavé serpente sous la sylve humide. Surgissent à l’esprit des réminiscences de Tintin dans le Temple du soleil.

Nous pique-niquons avant la remontée vers un autre col. Les deux Américains rencontrés hier matin dans la montée, arrivés bien après tout le monde au camp du soir, nous dépassent lors de la sieste. L’homme et la femme, la quarantaine avancée (au sens camembert), font partie d’un groupe plus jeune. Ils marchent en sandales avec un bâton, pour cause d’ampoules, haletant comme s’ils étaient cardiaques, avec la constance masochiste de pèlerins ayant à expier quelque crime abominable : celui d’exister ?

Trouvant le soleil trop chaud pour rester allongé sur les herbes dures à dormir, j’aborde avant le groupe la montée vers le col. Plaisir de la marche solitaire sur ce chemin antique pavé de blocs de granit, face au panorama si vaste de la montagne. Solitude romantique de la nature et des ruines, alors que le corps et l’esprit se mettent au diapason des alentours. Les sens se font plus aiguisés au chant des oiseaux, au bruissement des insectes, à la caresse d’un coulis d’air, au rayonnement chaleureux du soleil. Le silence est lourd, hors quelques pépiements ailés dans le lointain. De plantureuses plantes se gorgent d’humidité et de lumière ; elles osent quelques fleurs, jaunes ou mauves. De délicats bambous dressent leurs feuilles lancéolées en bouquets droits. Et ces barbes des arbres, ces vieux lichens qui pendouillent depuis des années, composent des silhouettes qui excitent l’imagination. Le sentier ondule au flanc de la montagne, il paresse dans la forêt. Soudain, un tunnel plonge dans la roche qui barre la voie. C’est une grande plaque de schiste inclinée sous laquelle les hommes ont aménagé des marches sur seize mètres de long. On suit à tâtons le chemin qui fait un coude avant de revoir la lumière. Peu de monde passe encore sur le sentier ; nous sommes partis ce matin après les autres. Quelques couples circulent, attardés, copains ensemble ou homme et femme.

Après le tunnel, Choisik nous a promis une « surprise ». J’attends là que le groupe me rattrape. La surprise est un peu plus loin. Un autre chemin inca a été dégagé l’an dernier seulement, après avoir dormi sous la végétation durant des siècles. Il vient rejoindre le chemin principal. En le suivant, nous remontons le temps pour tomber sur une construction camouflée dans la roche, un abri aménagé sous une avancée de la falaise. Deux murs de pierres grossièrement appareillées sont creusés de niches trapézoïdales. Il s’agit d’un poste de garde surveillant le chemin du col de Phuyupatamarqa, juste au-dessus de l’endroit où nous sommes. Le site est tintinesque à souhait, moussu, humide, caché. Une végétation avide s’accroche sur toute cette construction. De là on pouvait surveiller sans se faire voir le chemin principal en contrebas, et le rejoindre par des sentiers détournés.

Nous revenons sur le chemin pour gagner le col au nom qui signifie « la ville au-dessus des nuages ». De fait, sur l’arête qui le constitue, nous apercevons un vaste panorama de montagnes en ombres dégradées et un effilochement de nuages gris perle sur les vallées en-dessous.

Notre camp a déjà fleuri. Les tentes sont installées un peu partout sur les terrasses minuscules des pentes, au niveau même du col que nous venons de passer. Notre tente est si précairement plantée au bord du vide, sur une marche où l’on ne peut tenir qu’avec précautions, que Périclès décide Peter à l’accepter dans son home, situé un peu plus haut. Je peux ainsi dormir seul, en travers.

Au-dessus de moi deux porteurs sont assis en poncho à l’extrémité d’un rocher surplombant la pente. Ils méditent, face à la mer nuageuse et à l’immensité de l’horizon. Un autre grimpe sur une grosse roche du sommet derrière le col et s’y allonge à plat ventre. Jambes et bras plaqués contre la pierre, il boit de son corps la chaleur du soleil, mais tente aussi d’assimiler l’énergie formidable de la montagne, de s’en recharger comme une pile. Point n’est besoin de savoir pour être poète.

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Du silence et des ombres de Robert Mulligan

Un film aux trois oscars et aux trois Golden globes, tiré d’un roman de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui eut le prix Pulitzer, enfin étant parmi les 50 films « à voir avant l’âge de 14 ans » du British Film Institute… Les raisons d’un tel succès sont à chercher dans l’année de sa sortie : 1962. Outre la crise des missiles soviétiques de Cuba et un krach boursier, l’année est marquée par l’entrée en force du premier étudiant noir James Meredith, imposée par le président John Kennedy lui-même à l’université d’Ole Miss au Mississippi, état raciste du sud. La lutte contre les inégalités sociales et raciales était au programme de la Nouvelle frontière du jeune président tout juste élu. Des marches pour les droits civiques et des Freedom rides furent organisés dès 1961 pour protester contre les discriminations des Noirs par les Blancs. Les USA se libèrent l’année même où l’URSS construit son Mur : l’espoir change radicalement de camp.

L’histoire du film se passe dans les années 30, durant la Grande dépression, dans la petite ville de Maycomb dans un état du sud. Elle est contée en voix off par une petite fille de 6 ans (Mary Badham) devenue adulte et qui se souvient de cet été-là. Son père, avocat respecté dans la ville pour son humanité et son bon sens (Gregory Peck), est chargé par le juge du tribunal d’assurer la défense d’un « nègre » (Brock Peters) accusé de viol sur une blanche (Collin Wilcox Paxton), parce que tous les autres se récusent. Il va donc faire son devoir, plaçant le droit et l’égalité affirmée de la Constitution fédérale avant les préjugés raciaux et les affinités communautaires. Ce n’est pas facile à vivre, tant la communauté vous enserre dans de multiples liens personnels et sociaux. L’avocat Finch, que ses enfants appellent de son prénom, Atticus, plutôt que papa, donne l’exemple de la droiture morale et du devoir civique. Il les élève seul, sa femme étant morte après avoir accouché de Scout.

Le fait que l’histoire soit vue par les yeux d’une enfant assure de ne pas tomber dans les bons sentiments qui pavent trop souvent l’enfer des bonnes intentions. Atticus est plus un personnage dans la cité qu’un parent charnel, bien qu’il prenne dans ses bras sa petite fille qui entre à l’école et parle avec son fils. Les deux enfants ne font pas leur âge affiché, ce qui gêne un peu : Jean Louise « Scout » Finch fait plus que 6 ans (de fait, elle avait 10 ans) et son frère Jeremy « Jem » Finch moins que 12 ans (il avait pourtant 14 ans) ; seul leur copain de vacances Charles Baker « Dill » Harris (John Megna) qui déclare 7 ans est à peu près dans les normes (il a 10 ans au tournage).

L’enfant, dans la mythologie américaine, est censé être innocent comme s’il était un ange issu du paradis. Mais, par le péché originel, il doit perdre cette innocence en grandissant afin de devenir citoyen patriote entrepreneur. Le moyen de découvrir le mal est la transparence : il faut tout dire, tout déballer, agir spontanément. Le regard « vierge » est celui de la vérité, donc du bien. Atticus élève ses enfants avec franchise et honnêteté, expliquant les choses telles qu’elles sont en fonction de leur âge, sans masquer la réalité au prétexte de les en « protéger ». Jean Louise est surnommée Scout parce qu’elle fait très garçon manqué, comme on disait avant le féminisme. Toujours en salopette, comme son frère qu’elle suit partout, elle peut se traîner dans la poussière et ramper dans les jardins sans abîmer ses vêtements. Le jour de la rentrée à l’école où elle va pour la première fois, elle doit se mettre en robe pour se conformer aux normes sociales et elle en a honte. Elle doit aussi ne plus se battre comme un garçon et « discipliner sa violence » comme lui serine son grand frère. Sur l’exemple de son père – qui s’est vu confier un fusil à 14 ans (mais pas avant) et a été autorisé à tirer sur les geais et les pies qui pillent les jardins, mais pas sur l’oiseau moqueur (traduit en français par rossignol) lequel se contente de chanter.

C’est qu’Atticus, sous ses airs bonhommes à tendre l’autre joue (notamment quand un bouseux lui crache au visage comme le Christ), est du côté de la force. Il surmonte sa propension instinctive à riposter par un bon poing sur la gueule (ce que j’aurais fait aussi sec, je l’avoue), mais tire parfaitement au fusil sur un chien enragé, mieux que le shériff avec qui il a été à l’école. Scout sait déjà lire car il lui a appris avant l’école, et le plus grand plaisir de la fillette est de faire la lecture à son père chaque soir : l’inverse de « tu me lis une histoire » marque combien elle est en avance sur ses condisciples, mais aussi sur la société des années 30, rendue volontairement autonome par son éducation. Elle représente la future femme qui votera Kennedy trente ans plus tard – tout comme le scout est l’éclaireur d’une armée.

Le film est construit sur ce passage de l’ombre à la lumière, la première scène opposant l’ombre rassurante de l’arbre de la maison (symbole protecteur de la famille) à la lumière crue des rues de la ville (où se déroule la vie sociale sous l’œil des commères). Mais l’apparence masque la réalité : le social transparent cache des peurs communautaires, le soleil de la raison n’éclaire pas les préjugés, et la blancheur de la peau peut renfermer de noirs desseins. Scout et Jem (diminutif de Jeremy) sont fascinés par la maison voisine, dont la rumeur amplifie les bruits et les secrets. Nathan Radley (Richard Hale) y cache et peut-être enchaîne son fils un peu demeuré Boo (Robert Duvall), qu’on ne voit jamais au grand jour comme s’il était le mal incarné, véritable croque-mitaine capable de poignarder avec des ciseaux son propre père comme on le répète.

Les enfants jouent à se faire peur, à explorer comme de bon pionniers américains la frontière – mais celle entre le réel et l’imaginaire. Car la menace, si elle est invisible, est bien réelle, bien que pas où l’on croit. Le simple d’esprit se révélera vertueux, les « honnêtes » gens pas toujours francs, la violée une harceleuse, son père en colère (James Anderson) un véritable sale type, et ainsi de suite. Si les peurs instinctives sont le fait de l’enfance, nombre d’adultes n’ont jamais dépassé ce stade d’ignorance et d’inculture. Le racisme et les préjugés en sont la conséquence : on a peur de ce qu’on ne connait pas et de ceux à qui l’on prête des mœurs animales pour se distinguer socialement – bien que l’on vive en fermier aussi pauvrement. Seule l’école, la lecture de livres, le respect du droit (et l’étude de la Bible) peuvent, selon le message du film, faire passer de l’ombre à la lumière, de l’état d’enfance à l’état adulte.

Toute l’histoire est donc le combat de l’innocence contre la cruauté, ce qui est particulièrement touchant lorsque des enfants sont impliqués. Car ces robustes et délurés gamins n’ont ni la langue dans leur poche ni la couardise attendue de leur âge tendre. Ils osent de nuit aller espionner la maison hantée par le demeuré, malgré le fusil du père ; ils rejoignent leur avocat de père qui campe devant la prison où « le nègre » Tom Robinson attend son procès et où les « honnêtes » gens, fermiers ignares sachant à peine lire et écrire, se rassemblent pour le lyncher ; la petite fille rappelle à l’un des fermiers sa dette vis-à-vis de son père qui lui a fait gagner un procès en usant du droit comme il se doit ; ils se font insulter à l’école, agresser ou effrayer par des adultes ; ils n’hésitent pas à traverser une forêt où des bruits inquiétants les suivent… jusqu’à la scène finale que je vous laisse découvrir – évidemment une apothéose dans le droit fil du message.

Les enfants sont plus vrais que les adultes dans cette histoire, ce pourquoi le film réussit à passer les années. Le bon sens humain, attisé par l’exemple du père défenseur du droit, est supérieur en conviction au simple exposé rationnel des faits et de la loi.

La plaidoirie de l’avocat au tribunal, pour convaincre les jurés de l’innocence du prévenu, m’a parue trop intello pour ce public de bouseux quasi illettrés. Comment des arguties de procédure ou des subtilités de témoignages pourraient-elle aller contre la force des préjugés ? Il aurait fallu mettre les points sur les i et montrer par exemple que le poing gauche du père poivrot a bien plus probablement poché l’œil gauche de la fille que le poing droit du nègre serviable, inapte de la main gauche depuis l’âge de 13 ans, plutôt que de le suggérer. Et insister plus lourdement sur la pulsion sexuelle de la fausse violée (aucune preuve médicale n’a été demandée, on « croit » une blanche sur parole) qui l’a fait embrasser un nègre après l’avoir attiré jour après jour sous des prétextes futiles. Cette plaidoirie s’adresse au public éclairé et intellectuel de 1962 plutôt qu’à la réalité agricole de 1932, c’est à mon avis la faiblesse du film (et peut-être du livre).

DVD Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), Robert Mulligan, 1962, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford, John Megna, Brock Peters, James Anderson, Collin Wilcox Paxton, Robert Duvall, Estelle Evans, Rosemary Murphy, Richard Hale, Frank Overton, Universal Pictures 2016, 2h04, standard €6.99 blu-ray €13.46

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Tomas O’Crohan, L’homme des îles

Les îles Blasket, au large de Dingle en Irlande, sont le morceau d’Europe le plus proche de l’Amérique. Désertes depuis 1953 sur ordre du gouvernement qui ne pouvait plus assurer la sécurité sanitaire, elles ont été habitées par une centaine de personnes jusqu’au début du XXe siècle. J’y suis allé.

Ce sont des îles rocheuses couvertes d’herbe grasse où paissent encore les moutons, où les côtes sont découpées et où, dans leurs baies profondes, viennent se chauffer au soleil les phoques. Il y a des touristes qui campent dans les maisons en ruine ; des continentaux qui viennent en pique-nique le dimanche ; des pêcheurs. L’été, chacun se baigne dans les eaux froides puis court se réchauffer en jouant nu au ballon sur la seule plage de sable. Il fait bon au soleil, on respire l’air du large. La nuit est humide mais l’astre chasse la fraîcheur. Et l’on se dit qu’en hiver la vie doit être rude.

Tomas est un fils des Blasket, né en 1856, dernier de la nichée. Durant son existence, il a fait dix enfants. Son fils aîné s’est tué en tombant du haut de la falaise, à 10 ans. Quatre enfants lui sont restés, dont deux filles, émigrées loin de l’île. Il raconte la vie des Blasket, faite de labeur et de joie, de solidarité et de peine, de promiscuité mais de liberté.

Manger, dormir, travailler la terre ou pêcher, chanter, lutiner les filles du coin et faire des petits : c’est à cela que se résume la vie dans l’île. Et ce n’est pas différent ailleurs, après tout. J’imagine la jouissance qui existe à vivre sur une île, dans cet univers fermé comme un cocon où l’on se sent si bien. Pas la peine d’explorer au-delà. Le continent est déjà une expédition d’une journée, ou de plusieurs si le temps empêche de revenir. La misère pousse certains à partir pour l’Amérique. Ils reviennent presque toujours quelques années plus tard pour ne plus bouger.

Jouissance de l’accumulation, du bétail paissant en liberté, rentré la nuit dans les maisons contre le froid, de la terre fumée aux algues où l’on fait venir avoine et pommes de terre, de la mer alentour où sont les maquereaux, les colins, les langoustes, les phoques, toutes bêtes que l’on pêche et attrape pour améliorer l’ordinaire.

Jouissance de la famille et de la parenté proche, des oncles et des fils, du chagrin lorsqu’ils partent pour l’au-delà et du sentiment très fort, alors, de la destinée. L’un chute d’une falaise, l’une est emportée par la rougeole, l’autre perd la tête, un autre encore veut sauver une nageuse du courant et se noie avec elle…

Malgré cela, on vit. Si l’on pleure, on va à l’église en barque, sinon on se rend à l’école les matins de semaine, ou dénicher les mouettes dans les creux de la falaise avec les copains. On est jeune pour boire et pour chanter, pour rire avec les filles – qui veulent quelquefois du mâle comme des sauvages. Un coup de queue entraîne un coup de main, on se marie et l’on travaille, mûri d’un coup, pour nourrir la nichée qui vient. Et lentement arrivent les deuils, l’effort physique qui n’est plus le même, la vieillesse.

Alors, on raconte sa vie, toute simple. Et c’est la première fois.

Tomas O’Crohan, L’homme des îles, 1926, Payot petite bibliothèque voyageurs 2003, 353 pages, €9.90

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Elisabeth George, Une avalanche de conséquences

Après un précédent roman raté, Juste une mauvaise action, l’auteur reprend ses personnages fétiches de l’inspecteur Lynley, du sergent Havers et de la chef Ardery, pour composer un roman mieux dans la ligne. Lent à démarrer, avec des incidentes qui sont parfois des impasses, la mayonnaise commence à prendre vers le milieu et accélère sur la fin. Comme s’il fallait se remettre dans le bain. Mais le lecteur sent la répugnance de l’auteur : ne devrait-elle pas arrêter ?

Ses caractères bien connus sont de plus en plus la caricature d’eux-mêmes, comme si Elisabeth George l’américaine s’enfonçait, comme toute l’Amérique, dans un repli sur soi frileux qui fige chacun dans son essence. Thomas Lynley est et reste inspecteur, éternel procrastinateur en amour, le sera-t-il toute sa vie malgré ses succès d’enquêteur ? Barbara Havers est et reste le gros sergent au poil hérissé et au tee-shirt informe dont on se demande s’il n’est pas inspiré du sergent Garcia dans Zorro. Isabelle Ardery, commissaire, est et reste cette psychorigide qui ne sait que menacer de sanction et risque à tout moment de sombrer dans l’addiction alcoolique. Ces soi-disant britishs seraient-ils donc des marionnettes dans les pattes cette yankee qui les traite comme des sujets ? En a-t-elle marre de ses créatures ? Ses tentatives d’explorer d’autres voies ont semble-t-il nettement moins de succès, ce pourquoi elle se résigne à revenir au duo Lynley-Havers, mais le cœur n’y est pas.

Elle compose donc une histoire glauque à souhait, tout emplie de ces hantises à la mode que sont le viol, l’inceste, la pédophilie et le féminisme. Mettez une dose de chaque, agitez le shaker et servez très frais avec des petits garçons. Vous aurez une trame compliquée et des crimes bien empoisonnants, des aveux masqués et des faux coupables. Tout cela dans une avalanche de conséquences à partir d’un fait de famille, et incarné par des personnages qui se contentent de persister absurdement dans leur être : India la conne ne veut pas quitter Charlie le pleurard, la Barb n’en fait qu’à sa caboche obtuse de sous-fifre, l’éditrice Rory reste désespérément amoureuse de la féministe Clare qui aime s’envoyer en l’air… avec des hommes, Caroline la manipulatrice de tous se prend sans cesse les pieds dans le tapis des mensonges, et ainsi de suite.

Ce roman est meilleur que le précédent, mais pas à la hauteur des premiers. Le lecteur perçoit trop la fabrique et soupçonne le vrai coupable avant la fin. La psychologie apparaît fouillée mais laborieuse, bâtie en fiches prédéterminées. Une question intéressante : la fin est-elle morale ? Dans les Etats-Unis qui allaient élire Trump, la « morale » semble en effet bien élastique… Faut-il vraiment continuer à lire de la littérature venue des Etats-Unis ?

Elisabeth George, Une avalanche de conséquences (A Banquet of Consequences), 2015, Pocket 217, 759 pages, €8.60 e-book Kindle €13.99

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Philip Roth, La plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe)

A 33 ans, le narrateur juif, avocat travaillant pour la municipalité à promouvoir l’égalité américaine, entre en psychanalyse. Il veut se connaître. Enfance couvée, adolescence sexuellement rebelle, débuts dans l’âge adulte désastreux avec les femmes, son long monologue interpelle, gémit, proteste et souffre. Il est pathétique et comique, Alexander Portnoy, au prénom de conquérant goy blond et au nom juif quasi pornographique (porn toy ? jouet sexuel). C’est qu’il est partagé entre ses origines qui l’enchaînent dans la juiverie la plus repliée et son aspiration à intégrer le rêve américain.

Injonctions contradictoires issues de son éducation. « Les Juifs, je les méprise pour leur étroitesse d’esprit, pour leur bonne conscience, pour le sentiment de supériorité incroyable et bizarre que ces hommes des cavernes que sont mes parents et les autres membres de ma famille ont acquis Dieu sait comment – mais dans le genre clinquant et minable, en fait de croyance dont un gorille même aurait honte, les goyim [chrétiens] sont tout simplement imbattables. A quelle espèce de pauvre connards demeurés appartiennent donc ces gens pour adorer quelqu’un qui, primo, n’a jamais existé et qui, secundo, à supposer qu’il ait jamais existé, était sans aucun doute, vu son allure sur cette image, la grande Pédale de Palestine. Avec des cheveux coupés comme un page, un teint de Bébé Cadum – et affublé d’une robe qui, je m’en rends compte aujourd’hui, venait sûrement de Frederick’s of Hollywood ! [chaîne de lingerie féminine des années 40] Ras le bol de Dieu et de toutes ces foutaises ! A bas la religion et cette humanité rampante ! » p.374 Pléiade. Tout le monde en prend pour son grade, juifs comme chrétiens. Tous des croyants, tous des enchaînés pas près de se libérer, et qui enchaînent leurs enfants à leurs névroses. C’est truculent et libertin – mais pas faux.

L’auteur décrit l’Amérique des années 40 et 50, la juxtaposition des milieux qui se mélangent peu (l’apartheid envers les Noirs ne sera levé que dans les années 60). Il provoque par son déballage verbal, il est impitoyable avec les milieux sociaux, qu’ils soient WASP ou juif, il offre une satire de la psychanalyse de base posée comme réponse à tous les maux. Les critiques, souvent instinctives, émotionnelles et superficielles, confondent l’auteur et son personnage, le roman avec une confession. Mais la littérature sert justement à sublimer l’intime dans une fiction plus vraie que nature. Philip Roth est entré en psychanalyse de 1962 à 1967 après son divorce désastreux ; il a assisté au grand déballage polémique sur la guerre du Vietnam, la libération sexuelle, le Watergate. Lorsqu’il publie son roman, en 1969, il se lâche. Foin de l’hypocrisie, la vérité. Tout est bon à dire, même si ce n’est pas sa biographie. « Qui d’autre, à votre connaissance, a été effectivement menacé par sa mère du couteau redouté ? Qui d’autre a eu la chance d’être si ouvertement menacé de castration par sa maman ? Et qui d’autre, en plus de cette mère, avait un testicule qui ne voulait pas descendre ? Une couille qu’il a fallu amadouer, dorloter, persuader, droguer ! Pour qu’elle se décide à descendre s’installer dans le scrotum comme un homme ! Qui d’autre connaissez-vous qui se soit cassé une jambe à courir après les shikses (non juives) ? Ou qui se soit déchargé dans l’œil lors de son dépucelage ? Ou qui ait trouvé un véritable singe vivant en pleine rue de New York, une fille avec une passion pour La Banane ? Docteur, peut-être que d’autres font des rêves, mais à moi, tout arrive. J’ai une vie sans contenu latent. Le fantasme devient réalité » p.445. Voilà une vie en résumé plein d’humour.

Le personnage est issu du quartier populaire juif de Newark et grandit dans un appartement modeste entre une mère castratrice, un père constipé et une sœur effacée. Il est l’enfant-roi, le petit garçon à sa maman vers lequel tous les espoirs de réussite de la famille se portent. Ce cocon étouffant, ces parents tyranniques à force d’amour fusionnel, le font heureux durant l’enfance – qui a besoin de protection. Mais l’adolescent se révolte devant ce comportement de tortue en diaspora qui a une sainte terreur de toute souillure, de la nourriture comme du contact. L’obsession de la pureté engendre la névrose. Ce n’est pas qu’une névrose juive, mais elle est fort présente dans cette famille où la Mère régente sa maisonnée, rend impuissant le père, efface sa fille et menace d’un couteau son garçon lorsqu’il ne veut pas manger la nourriture issue de son propre sein. La rébellion pubère est de prendre le contrepied de tout cela : jaillir au lieu de retenir, manger dehors des mets interdits comme des hamburgers non kasher et des frites goy, partir en vacances avec une fille protestante à 17 ans, pour ses premières vacances universitaires…

C’est cocasse et émouvant, cet oisillon qui se débat pour sortir de sa coquille et émerger enfin à la lumière. Le sexe est au fond la seule chose qui lui appartienne, lorsqu’il est en âge de s’en apercevoir. Il patine sur le lac en poursuivant des filles goy à 13 ans, ému par leur blondeur et inhibé de les aborder – jusqu’à se casser une jambe – juste châtiment ! Il se masturbe plusieurs fois par jour, d’une inventivité fiévreuse pour son plaisir, tronchant une tranche de foie de veau derrière un panneau dans la rue, puis chez lui dans le frigo (avant de la manger benoitement en famille au dîner), violant une pomme évidée ou une bouteille de lait au goulot graissé, éjaculant dans son gant de baseball au cinéma ou dans une chaussette dans son lit… Les titres des chapitres sont édifiants, volontairement immergés dans le foutre : La branlette, Fou de la chatte.

Mais les lecteurs qui s’arrêteraient au sexe ne comprendraient pas le roman.

Si les rabbins se déchaînent à la sortie du livre, c’est que l’auteur juif traite du monde juif et de son intolérance, de sa mentalité de ghetto. Même en Israël, où le personnage voyage et découvre avec émerveillement que « tout le monde est juif », les mœurs sont intolérantes : la kibboutzim sportive et volontaire qu’il rencontre le rend impuissant parce qu’elle exsude le moralisme militant – comme sa mère à Newark une génération avant.

Si les psychanalystes se déchaînent, c’est que l’auteur montre combien les psys sont des acteurs avides d’argent plutôt que de cure : son Spielvogel (au nom qui signifie jouer avec son oiseau) a un accent germanique yiddish et garde le silence (car le silence est d’or). Pirouette ultime, la dernière phrase du livre incite le personnage à tout reprendre car, après la diarrhée verbale (celle que son père n’a pas su provoquer), le travail peut commencer.

Si les confrères écrivains se déchaînent, c’est que l’auteur montre l’autre face de l’Amérique, son hypocrisie coincée entre grands principes et mots généreux – mais la réalité tout autre. Le style oral choisi par Philip Roth est en écho au stade oral de Freud (le personnage n’aime rien tant que de se faire sucer) et à l’obsession maternelle de lui faire ingérer sa nourriture. « Pourquoi donc, je vous le demande, toutes ces règles et ces interdits alimentaires, sinon pour nous exercer, nous autres, petits enfants juifs, à subir la répression ? » p.303. L’oralité est censée lever les tabous, curer par la parole, déballer les complexes. La « libération » des déterminismes biologiques, familiaux, ethniques, culturels, va-t-elle intervenir ?

Le sexe pousse à s’ouvrir à l’autre, à entretenir des relations. C’est pourquoi la masturbation adolescente est une impasse, engendrée par la névrose de la mère juive castratrice hantée de souillure. Baiser à couilles rabattues – et si possible des shikses (femelles non juives) – est une conquête de l’Amérique. Ce pourquoi le personnage va en enfiler une brochette représentative : Kay au grand cœur et gros cul dite la Citrouille, Sarah l’aristo de Nouvelle-Angleterre dite la Pèlerine, et Mary Anne la vulgasse illettrée issue de culs terreux de l’Amérique agricole. Que des blondes, que des White Anglo-Saxon Protestant (WASP). L’alternative aurait été d’épouser une juive de sa rue et de reproduire indéfiniment le schéma familial : épouse fidèle gardienne des traditions juives, flopée de gosses juifs, partie de softball le dimanche matin avec les hommes juifs du quartier juif.

Dans ce roman passionnant, écrit comme un monologue par associations et qui se lit fluide, l’auteur nous fait aimer ce monde juif new-yorkais et son personnage désemparé de devoir se débattre dans toutes ces contradictions. Rabelaisien en prouesses sexuelles, il est aussi psychologue, dressant un portrait soigné d’un névrosé qui cherche à en sortir, et sociologue, sur une certaine Amérique moyenne où chacun cherche à se différencier par affirmation de son milieu. Contre l’esprit de sérieux, mais avec profondeur, ce roman est profondément réjouissant.

Philip Roth, Portnoy et son complexe, 1969, Folio 1973, 384 pages, €6.66

Traduit sous le titre La plainte de Portnoy dans l’édition Pléiade : Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Le pic de Dante de Roger Donaldson

Un film catastrophe sans le « trop » qui caractérise souvent le genre aux Etats-Unis, avec des effets spéciaux spectaculaires (trop visibles en blu-ray, mais la technique n’existait pas en 1997). L’aventure, sans temps mort, se double d’une romance traditionnelle entre deux blessés de la vie, le géologue meurtri et la maire de la commune, divorcée. Elle se complète – à l’américaine – par une ode à la famille où le couple se reconstitue pour le plus grand bien des enfants, un garçon et une fille – plus un chien.

Nous sommes dans l’État de Washington au nord-est des Etats-Unis et un volcan éteint depuis 7000 ans manifeste des signes de réveil. Le pic de Dante n’existe pas mais la chaîne des Cascades oui. Et parmi cette chaîne le Mont Saint Helens, volcan qui s’est réellement réveillé le 20 mars 1980 avant d’exploser le 18 mai. Harry (Pierce Brosnan) est le meilleur élément du service de veille géologique américain dirigé par un gros roux politique (Charles Hallahan) ; il a perdu la femme qu’il aimait quatre ans auparavant dans l’éruption d’un volcan en Colombie, parce qu’elle est partie trop tard de la zone de danger et il ne veut désormais plus prendre de gants lorsque la vie humaine est en jeu.

Lorsqu’il parvient dans la bourgade de Dante, classée deuxième des Etats-Unis pour la qualité de la vie des villes moins de 20 000 habitants, une grande fête est organisée en cet honneur. Harry, envoyé pour contrôler l’évolution du volcan, intervient en trublion lorsqu’il constate l’élévation de l’acidité de l’eau et deux morts par brûlures et acides pour s’être baignés entièrement nus (péché mortel en Amérique puritaine) dans une source chaude brutalement perturbée par l’activité volcanique (vengeance du diable). Il empêche d’ailleurs in extremis Graham déjà en slip (Jeremy Foley), le fils de 13 ans de la maire Rachel (Linda Hamilton), de plonger dans la Source de l’enfer comme il a l’habitude de le faire avec sa sœur de 10 ans (Jamie Renée Smith).

La maire convoque le conseil municipal pour discuter d’un éventuel plan d’évacuation au cas où, mais la politique s’en mêle et nombre de nantis râlent contre la rumeur et la panique possible qui vont faire fuir un gros investisseur et tous les touristes. Le chef de Harry, plus politicien que scientifique, opte pour la prudence. A l’américaine, l’équipe dotée de gros moyens s’installe pour une dizaine de jours et installe des capteurs un peu partout. Mais le volcan se tait, en rémission peut-être.

Evidemment, ce qui devait arriver arriva : le volcan se réveille, dégorge ses coulées de lave et ses panaches de cendres, avant que le pic n’explose dans une grandiose apocalypse. Harry avait prévenu… mais la politique et les intérêts économiques ont prévalus, engendrant cette panique qu’on voulait éviter, nombre de morts et la destruction totale de la charmante bourgade. Les natifs, trop confiants dans leur montagne, n’ont pas su changer d’avis à temps. Harry l’explique par le syndrome de la grenouille : plongée dans l’eau bouillante elle fuit, mais plongée dans l’eau tiède, elle ne sent pas la température s’élever progressivement… Le portrait de la grand-mère butée (Elizabeth Hoffman) est à cet égard particulièrement significatif de ces imbéciles qui se croient les plus forts parce qu’installés depuis des lustres. Leur orgueil les perd, ce qui est très biblique.

Pour faire une histoire, rien de tel que les enfants. Graham explore une mine interdite avec ses copains, puis conduit la voiture de sa mère pour aller chercher la grand-mère entêtée sur la montagne, Harry et Rachel sont obligés de les poursuivre avec le gros 4×4 de la mission, la coulée pyroclastique défonce la maison, la famille se réfugie sur une barque métallique qui fuit sur le lac mais l’acidité la ronge, un autre 4×4 de gardes forestiers est réquisitionné et ses pneus brûlent sur la lave non refroidie, le nuage de cendres incendiaires poursuit le véhicule tandis que Harry, au volant, ordonne aux gamins de ne pas se retourner. Il fonce dans la mine qu’il connait grâce au garçon désobéissant pour protéger toute la famille. Là il se comporte en père attentionné, racontant une belle histoire aux deux enfants pour l’après.

Il y aura happy end mais je ne vous révèle rien, sinon que nous sommes toujours en Amérique et que, sans technologie, les humains seraient bien dépourvus. La morale aussi est sauve parce que le chef incrédule Paul perd la vie pour avoir nié la réalité…

DVD Le pic de Dante (Dante’s Peak) de Roger Donaldson, 1997, avec Pierce Brosnan, Linda Hamilton, Jeremy Foley, Jamie Renée Smith, Charles Hallahan, Grant Heslov, Elizabeth Hoffman, Universal Pictures 2006, 104 mn, €6.99

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Chacun selon ses courses

Faire les courses, lorsqu’on est observateur, apprend beaucoup sur les autres. Sans collecter des milliers de « data » par le vol systématique de toutes les requêtes faites sur votre ordinateur, le simple regard attentif et non intrusif permet de mieux connaître ceux que vous rencontrez. Dans les boutiques, à la caisse des supermarchés, l’étalage des achats sur le tapis roulant vous permet de détecter des profils types.

Vous avez le beauf ventre à bière qui a peu de moyen, peu de culture et peu d’intellect – il en faut, car qui ferait le métier qu’il fait ? – mais il est reconnaissable entre tous. Dans son chariot, une pizza surgelée, deux packs de bière, des chips, un savon de Marseille et des saucisses préemballées.

La variante familiale, plus populaire que laisser-aller, entasse pâtes, boites de sauce tomate, Coca-cola, corn-flakes (probablement pour les ados), tranches de jambon sous blister, lessive en poudre, eau de javel, une bouteille de rosé et un cubitainer de rouge Côtes du Rhône (probablement pour les parents), quelques paquets de biscuits et un sac de friandises (probablement pour les petits).

Le petit-bourgeois reste entre le traditionnel et l’écolo branché, prenant par habitude ce que prenait sa mère et osant parfois essayer du bio ou du nouveau. Un paquet de lard fumé mais des croquettes de céréales bio, un filet de merlan mais de temps à autre une daurade, le bon vieux saumon fumé mais aussi du tarama, les sempiternels poireaux pour la soupe mais de temps à autre un artichaut, du savon de Marseille pour les sols mais une savonnette parfumée pour le bain.

Le grand bourgeois ne vient pas faire ses courses en supermarché, il envoie sa bonne ou se fait livrer via Internet. Mais, quand il s’y hasarde, notamment dans certains quartiers de Paris où il habite, sa consommation est révélatrice : champagne, bordeaux rouge, glace Häagen-Dazs cookies et crème ou caramel au beurre salé, beurre d’Echiré, sole portion ou cœur de filet de saumon, carottes bio, aubergines, poulet de Loué élevé au grain sans OGM en plein air, gigot d’agneau de prés salés, shampoing bio usages fréquents au miel et huiles essentielles olive et orange douce…

Outre les classes, vous avez aussi les âges. Une petite vieille au fichu de plastique sur la tête en raison du temps qu’il fait, portant lunettes de vue à monture Sécurité sociale, achète devant moi une tranche de tripes pour une personne, une part de pâté en croûte, une barquette de céleri rémoulade. Ce sont là des plats anciens, tout comme la tête de veau ou le pâté de foie. Elle prendra aussi un chou-fleur et une betterave rouge à préparer en vinaigrette avec de l’ail.

Une mature probablement célibataire regarde les conserves de légumes exotiques, tajines de légumes du sud, raviolis à la provençale, caviar d’aubergine. Elle demandera deux tranches de petit salé, du jambon de pays et une ribambelle de boudins blancs, plus du pâté de porc noir de Bigorre. Dans le caddie se trouvent aussi deux endives, un pot de rillette de saumon, un pack de yaourts au café, une brioche au beurre pré-tranchée, une boite de thé parfumé et des fruits exotiques, des ramboutans je crois.

Vous reconnaissez les couples jeunes à ce qu’ils achètent force jus de fruits et Coca, un peu de vin rouge, les plus gros paquets de corn flakes existant en rayon, deux pots de miel et de la confiture de fraise, deux glaces grand format aux parfums passe-partout (style vanille ou coco), des pommes et des oranges à l’exclusion de tout autre fruit, des lingettes et des kleenex, du sopalin en promotion par paquet de douze et j’en passe.

Les ados passent en coup de vent, entassant chips, sandwiches en barquette, pack de bière ou de Cubanisto (bière + rhum), cacahuètes et plaques de chocolat au lait. Ils payent en espèces, sortant de diverses poches billets roulés en boule et pièces de monnaie.

Je ne m’ennuie jamais en observant mes contemporains.

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Conseil de famille de Costa-Gavras

Un film avec Johnny Hallyday est un peu du contre-emploi. L’histoire est sympathique, une famille de Français popu qui s’élèvent par leur savoir-faire ; les acteurs enfants sont frais et convaincants, les acteurs adultes encadrent bien le chanteur national, mais ce dernier est trop froid pour emporter l’enthousiasme. Il joue appliqué, presque scolaire, le rôle d’un papa sorti de rien qui veut maintenir la morale conventionnelle dans une société en mutation affairiste accélérée (sous la gauche Mitterrand et Tapie). Mais l’on s’amuse, car cette bluette policière familiale est contée d’un ton léger, comme si de rien n’était.

La mère (Fanny Ardant) élève seule depuis cinq ans ses deux enfants, François (Laurent Romor) et Martine (Juliette Rennes). Le père (Johnny Hallyday, 43 ans au tournage) sort de prison avec son complice Faucon (Guy Marchand), qui est le parrain de François. Pour son entrée en sixième, le papa en délicatesse avec le droit veut le faire marcher droit. Bien qu’il soit nettement plus « mignon » (comme le dit sa mère) avec les cheveux longs à la mode, il doit aller chez le coiffeur. Le résultat est, selon son parrain, que ça lui « donne une tête de délinquant ». Le père veut que son fils lui ressemble : il ne sera pas déçu ! Un brin autoritaire et macho, en fils du peuple, Louis/Johnny met François chez les curés, bien que les sachant un brin pédophiles. Mais bon chien chasse de race et le gamin est attiré par les filles : dans le peuple, il ne saurait en être autrement.

Pour la fille, c’est autre chose ; la morale est plus élastique. Ainsi est-elle attirée par son grand frère, seul élément mâle qu’elle ait eu à la maison depuis bébé. Elle se coule dans son lit et attire son bras autour de ses épaules, pour avoir chaud et être rassurée. Adolescente (Caroline Pochon), elle cherchera à l’exciter en prenant des poses sexy vues dans les magazines du grand frère, bien que celui-ci demeure insensible – comme papa. Un soir elle lui demandera, câline : « fais-moi un enfant ». Pour ne pas retourner à la pension où elle a été mise pour ne plus l’avoir dans les pattes lors des « chantiers ». François refusera, non sans garder beaucoup d’affection à cette sœur qui sait tout, écoute tout et lui raconte tout. Cet aparté intrafamilial dans l’histoire policière est une ouverture sur les mœurs libres des années 1980, en même temps qu’elle montre la résistance de la morale traditionnelle dans les milieux populaires. C’est ce conservatisme « réactionnaire » (que les élites cosmopolites et libertines ont eu tort d’ignorer) qui ressurgit depuis quelques années dans les votes « populistes » ou droitiers, aussi bien en Allemagne avec l’AfD qu’en France avec la manif pour tous, le vote Fillon et le Front national.

Les « chantiers », ce sont les casses longuement préparés et minutieusement exécutés par les deux compères pour gagner de l’argent pour « la famille ». Car la famille est le seul bien du peuple, qui n’a pas de relations. L’avocat « véreux » (Fabrice Luchini) n’est qu’une relation d’affaires qui suscite la méfiance, servant de prête-nom à l’achat d’un appartement et d’une boutique en couverture. Parce que le frère de la mère, châtelain catholique au fin fond d’une province traditionnelle et nanti d’une ribambelle de filles et d’un seul fils, refuse toute compromission avec le beau-frère et son ami aux casiers judiciaires bien remplis.

François est intelligent et volontaire. Il a deviné (avec l’aide de sa commère de sœur) ce que sont les « chantiers » et n’hésite pas à user de chantage pour y participer dès 13 ans. Il suit en cela l’exemple paternel qui fait chanter sans aucun scrupule les proches de ceux qu’il va cambrioler et les ferrant par un pourcentage sur l’affaire qu’ils apportent un peu contraints. Les rapports père et fils sont emplis de véracité, l’admiration dès l’école primaire à la lecture des journaux par ses copains, l’observation du savoir-faire et du travail bien fait l’année de son retour, le désir d’imiter papa ensuite, jusqu’à la rébellion naturelle à 18 ans (Rémi Martin), lorsque la personnalité s’est construite et que l’ex-gamin devient adulte et amoureux. Le père aime ses enfants, surtout son fils, comme dans la vraie vie populaire restée patriarcale ; il admire son intelligence et son bon travail à l’école – le prime-adolescent ne faisant que reproduire le goût du travail bien fait de son père, qui est aussi l’honneur populaire. Mais, lorsqu’il veut le promouvoir à son idée, après avoir été approché par la mafia américaine pour cambrioler les villas de la côte d’Azur, François ne suit pas. Il veut être ébéniste parce qu’il aime l’odeur du bois et la précision des gestes. C’est un peu comme forcer un coffre-fort à l’ancienne, les nouveaux à serrure électroniques étant nettement moins drôles.

Le conseil de famille décide de l’avenir du fils, c’est-à-dire le père et le parrain – les femelles n’ont pas la parole même si elles la prennent. Mais le fils veut faire sa vie comme il l’entend. Reproduisant une fois de plus son père, François n’hésite pas à appeler la police pour le dénoncer, seul moyen de sortir de la prison où ils l’ont enfermés.

Avant cette fin filiale bien conduite, la vie se déroule dans le plaisir. François accompagne la nuit les deux adultes sur les « chantiers » et connait l’adrénaline de la peur ; les cambriolés parfois se rebiffent et une scène hilarante montre les villas bourgeoises tirant successivement au fusil (et même à l’arc) sur la voiture qui passe dans le quartier désert après qu’une sirène d’alarme ce soit déclenchée. Le garçon apprend la peinture et l’estimation des œuvres d’art en même temps que l’évolution technique des coffres-forts. En vacances à la campagne en bord de mer, il s’abouche à une bande de jeunes ados à mobylettes (la grande mode de ces années-là, disparue entièrement aujourd’hui). Mais le viol d’une fille de 12 ans par certains de la bande les fait arrêter par la police, ce qui prouve à François combien papa a raison de rester solitaire et de se méfier du travail en équipe.

Derrière le divertissement se cache donc un film social qui ne sacrifie ni à l’action, ni à l’humour, les relations débrouillardes d’une famille moyenne, d’une mentalité populaire et de gamins en prise avec le siècle. On ne s’ennuie pas et le spectateur qui a connu ces années 1980 reconnaîtra une liberté de mœurs et de ton aujourd’hui disparus.

DVD Conseil de famille de Costa-Gavras, 1986, avec Johnny Hallyday, Fanny Ardant, Guy Marchand, Laurent Romor, Rémi Martin, Caroline Pochon, Fabrice Luchini, Juliette Rennes, Gaumont 2010, 1h57, €8.99

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Donna Leon, Brunetti en trois actes

Les fans des enquêtes du commissaire Brunetti seront ravis ; ceux qui abordent l’œuvre policière par ce roman seront déçus. Car l’intrigue est mince, l’enquête lente et le mobile flou. Ce qu’aime Donna Leon, qui vit à Venise depuis plus d’un quart de siècle, est l’ambiance de la ville, sa dégradation contemporaine, ses interactions avec l’extérieur.

Pour cet énième opus, elle en revient au premier, à cette Fenice où se trouve le cœur artistique et culturel de Venise. Flavia, chanteuse d’opéra, est Tosca – et tout le premier chapitre raconte ce crime de Puccini comme s’il avait lieu aujourd’hui. Ce qui dépayse le lecteur un tant soit peu. Le relai est pris aussitôt par cette pluie mystérieuse de roses jaunes qui tombe sur la scène au moment des applaudissements, suivie d’une profusion de bouquets des mêmes fleurs portés dans la loge et placés dans des vases Murano de grand prix. Qui est ce fan qui ne se fait pas connaître ? Pourquoi cette insistance à poursuivre Flavia, lorsqu’elle découvre devant la porte de son appartement d’autres bouquets de roses jaunes ? Qui a pu pénétrer sans être vu dans l’immeuble à code et privé ? Qui connait son adresse à Venise, chez le marquis son ami et ex-amant ? Qui sait qu’elle a été lesbienne un temps, mais qu’elle a deux enfants devenus grands ?

Un fan rencontré cette fois à la sortie de l’opéra s’en inquiète, il s’agit du commissaire Brunetti qui avait sauvé Flavia d’une précédente intrigue. Il est en compagnie de sa femme et l’auteur nous délivre, peut-être pour la première fois, le portrait du couple : « un homme d’âge moyen, en retrait : un homme aux cheveux bruns, la tête penchée pour écouter ce que lui disait la femme à ses côtés. Celle-ci était plus intéressante : d’un blond naturel, avec un nez puissant, les yeux clairs, faisant probablement moins que son âge » p.30.

L’enquête débute ainsi de façon informelle, sans préjudice réel justifiable d’une plainte au procureur. Mais la suite est plus violente : une jeune chanteuse qui exerce sa voix avec son père répétiteur du théâtre est félicitée par Flavia qui attendait que la salle soit libre ; elle sera poussée du haut d’un pont, se cassant le bras sur les marches. Freddy, l’ami marquis d’Istria qui prête l’appartement sous le sien dans son palais, est lardé de coups de couteau dans un parking alors qu’il se rendait sur le continent pour une partie de tennis. Le fan devient fou, la passion le dévore, de quoi sera-t-il capable ensuite ?

La cuisine interne à la questure rappelle les caractères des policiers à ceux qui ont suivi Brunetti depuis ses débuts. Le patron, vice-questeur Patta, honnête mais vaniteux, soucieux surtout de se faire bien voir de ses supérieurs ; le lieutenant sicilien Scarpa, fouine ambitieuse et sans scrupules, qui veut faire virer le flic de base bébête Alvise en lui collant une plainte pour avoir cogné un manifestant alors qu’il n’y est pour rien ; la signora Elettra, sémillante secrétaire de Patta, experte en recherches informatiques et en échanges « informels » avec des connaissances d’autres administrations – qui se « met en grève » pour protester contre le renvoi nominal d’Alvise (tout en se gardant bien de transmettre provisoirement les papiers nécessaires).

La réflexion du commissaire Brunetti sur l’enquête avance aussi via sa famille, la blonde Paola apte à se plonger dans la lecture et qui puise dans sa vaste culture littéraire les exemples où des femmes ont pu être violentes, les réflexions du fils Raffi en première année d’université et de la fille Chiara, encore au lycée. Les gourmets ont droit à l’évocation d’un plat de lentilles à la saucisse, mais sans la recette, à chacun d’imaginer ou d’aller y goûter à Venise.

Quant à la fin, elle est un peu tirée par les cheveux, comme si l’auteur s’en préoccupait moins que du chemin qui y mène. L’opéra se meurt, les nouvelles générations se font plus indifférentes. Les comportements se pathologisent, la « folie » étant le mot-valise pour se débarrasser de ce que l’on ne veut pas comprendre.

Malgré ces défauts, cette nouvelle enquête du commissaire Brunetti procure du plaisir à sa lecture. Nous sommes dans Venise, avec des amis bien connus. Et la vie se déroule comme elle se doit, entre plaisirs et horreurs.

Donna Leon, Brunetti en trois actes (Falling in love), 2015, Points policier 2017, 335 pages, €7.90, e-book format Kindle €14.99

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Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

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Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele

Un livre qui vient d’obtenir le prix Renaudot et se trouve en sélection pour le prix Landerneau 2017, occupe le terrain à la mode du nazisme. Plutôt qu’un « roman » il s’agit qu’une quête journalistique romancée, comme en témoigne les 5 pages de bibliographie en trois langues à la fin.

L’auteur débute par deux citations en exergue, l’une de Milosz sur le souvenir de la souffrance et l’autre de Sade sur le bonheur qui ne peut se connaître que dans le crime. Tout y est dit des présupposés du roman : l’éternel ressassement de l’Evénement du XXe siècle que fut la destruction des Juifs d’Europe et l’orgueil des Lumières qui a poussé la quête scientifique jusqu’à nier l’humain.

Josef Mengele débarque en Argentine en 1949 sous le nom d’Helmut Gregor et là seulement commence le récit. L’avant n’intéresse pas l’auteur mais seulement la fuite, l’expiation. Il aura même une complaisance « sadique » à imaginer sa déchéance. Mengele fuira au Paraguay puis au Brésil, où il finira par mourir paranoïaque, malade et seul en 1979. La réticence de l’Allemagne (RFA et RDA confondues) à traquer les ex-nazis, l’intérêt des nations sud-américaines à accueillir des ingénieurs et spécialistes allemands recherchés pour améliorer leurs économies, l’enlèvement d’Eichmann par les Israéliens qui ne sera pas suivi de celui de Mengele pour cause de la guerre des Six jours et des exigences diplomatiques qui suivront, le combat du procureur « juif-homosexuel-social-démocrate » Fritz Bauer (sur lequel Olivier Guez a écrit un livre), aidé par la grosse caisse experte en fake news militantes Simon Wiesenthal (selon l’auteur) – sont bien décrits. Le lecteur comprend pourquoi Mengele ne fut jamais jugé.

Mais tous les crimes du docteur-capitaine SS Mengele au camp d’Auschwitz ne sont expliqués que par le nazisme, ou plutôt par la vulgate politiquement correcte véhiculée par notre époque bien-pensante. Pourquoi la « recherche » sur les jumeaux ? Quelles étaient les « avancées » des expériences in vivo sur la résistance au froid et aux maladies ? Le docteur Mengele aux deux thèses universitaires n’était-il qu’un tortionnaire sadique sans aucune préoccupation scientifique ? Même si « le bétail » juif (et autres, peu présents dans ce roman) était déshumanisé par l’idéologie, les expériences ont-elles abouti à quelque chose ? Le lecteur n’en saura rien, l’auteur ne s’y est pas intéressé. Approfondir aurait pu permettre un caractère plus emblématique du temps des camps. Notamment de comprendre pourquoi « le nazisme » fascine tellement aujourd’hui : serait-il la préfiguration de Daech, de ses tortures et massacres au nom de l’idéologie ? Ou la poussée aux extrêmes de la volonté de savoir des Lumières ?

Le temps est peut-être venu de déchiffrer plutôt qu’en rester à l’indignation en boucle. Cette longue et éprouvante « enquête » est peut-être une performance, saluée par les prix, mais nous sommes loin de l’universel représenté par exemple par La mort est mon métier de Robert Merle qui s’intéresse aux engrenages psychologiques et sociaux qui conduisent à obéir, au Roi des aulnes de Michel Tournier qui réactualise le mythe de l’ogre, ou encore aux Bienveillantes de Jonathan Littell qui dresse un portrait plus fouillé du nazi-type.

Mais Olivier Guez écrit fluide, son roman se lit très bien. Le lecteur s’aperçoit que l’auteur fait passer une certaine empathie pour l’exilé, le nazi errant chassé comme un paria. A croire qu’il voit une certaine parenté avec le destin du peuple juif, communautaire, aidé par la famille, allant même jusqu’à le faire se marier avec la veuve de son frère selon le lévirat, la loi de Moïse. L’obsession nazie de pureté ethnique ne ressemble-t-elle pas quelque part à l’obsession juive de se garder juif par la mère ? Il y a comme une fascination des victimes pour leurs bourreaux, une sorte de syndrome de Stockholm qui semble sévir encore trois générations après. Car qui aurait l’idée sans une certaine perversion de passer « trois ans » de sa vie à « vivre avec lui » (Wikipedia) en compulsant les manuels d’historiens et les témoignages du temps pour fantasmer un « roman » sur le bourreau d’Auschwitz ? Pourquoi se complaire dans la haine et le malheur ?

Ce pourquoi La disparition de Josef Mengele ne m’apparaît pas être de la littérature mais plutôt une enquête de journaliste et historien-amateur complétée par l’imagination. Ce roman appartient d’ailleurs à une œuvre plus communautaire que française, si l’on en croit les autres publications de l’auteur, centrées sur le destin des Juifs. Manque à ce récit, pour être littéraire, non seulement un style original et une peinture plus fouillée des caractères, mais aussi cette dimension d’universel sans laquelle il n’est pas de bon roman.

On peut lire Olivier Guez, notamment par curiosité sur le sujet, mais le lecteur s’aperçoit bien vite qu’il n’aura pas envie de relire. Au fond, la question est : peut-on faire de la bonne littérature avec du bon ressentiment ?

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, 2017, Grasset, 239 pages, €18.50

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Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan

Le destin de certains écrivains est de refléter fidèlement leur époque – et d’être oubliés aussitôt après. Bien peu passent à la postérité avec un message universel traversant les générations et les milieux. Michel de Saint-Pierre fut un écrivain catholique fort lu dans les années cinquante ; après 1968, il l’a beaucoup moins été, d’autant qu’il est mort en 1987, à 71 ans. Qui s’en souvient encore ?

Il a pourtant fait partie des premiers à être édité en Livre de poche. Les aristocrates sont plus célèbres que Les murmures de Satan pour avoir fait l’objet d’un film, mais il s’agit bien du même milieu et des mêmes caractères. Nous sommes dans la France catholique traditionnelle qui tente sans grand succès de s’adapter à la modernité. La guerre et la Collaboration ont beaucoup déconsidéré la religion catholique, l’Eglise – sinon les prêtres – s’étant rangés massivement du côté de Pétain qui représentait l’ordre, donc « la volonté de Dieu ». Mai 1968 et ses suites laïcardes et « de gauche » ont achevé la déconstruction, jusqu’aux années récentes où le surgissement d’une autre religion du Livre, dans sa version sectaire et fanatique, a réveillé la Tradition. Relire Michel de Saint-Pierre peut alors aider à comprendre ce monde qui tente de renaître.

Le roman se situe à la fin des années cinquante, une dizaine d’années seulement après la guerre, et met en scène une « communauté » catholique formée par Jean, chef en tout. Chef de famille, chef croyant de la communauté qu’il a formé, chef de projet technique, chef d’entreprise – il est le « saint militant » de la cause chrétienne, celui qui remet en question le confort et les habitudes. Au point de fâcher ses proches, ses enfants, sa femme et son curé. La question est de savoir comment vivre sa foi chrétienne dans la société moderne.

L’auteur ne tranche pas, mais il met en scène le déroulement par chapitres bien séparés comme au théâtre : la pelouse, le dîner, le curé, l’atelier… Jean a la quarantaine et, dans la plénitude de ses facultés, il a engendré cinq enfants, créé son entreprise, inventé des prototypes de matériel électronique, et réuni autour de lui plusieurs couples et célibataires pour vivre ensemble dans la foi – dans le même château. Mais à se vouloir le Christ, il faut en avoir les épaules…

Satan murmure à l’oreille de chacun pour détruire l’élan et déconstruire tout cet échafaudage. La femme de Jean est-elle insensible à la robuste sensualité de Léo, sculpteur de pierre et incroyant, qui aime la chair pour la modeler sous ses mains ? L’inventeur Lemesme, associé à l’entreprise de Jean, n’est-il pas prêt à livrer tous ses secrets pour le seul plaisir de voir ses inventions publiées ? L’entreprise elle-même, perdant l’ouvrier Gros-Louis de maladie, va-t-elle perdurer, inaltérable en créativité, fraternité et production ? L’aumônier de la communauté, sceptique sur la « vie chrétienne » menée par les châtelains, ne reçoit-il pas l’ordre de dissoudre cette expérience hasardeuse, trop hardie pour l’Eglise et trop portée aux tentations mutuelles ? Jusqu’à Jean lui-même, la clé de voûte, qui a des faiblesses coupables pour la jeune Roseline, 15 ans, vue nue dans l’atelier de Léo – il la posséderait bien, après 15 ans de mariage exclusif…

Le lecteur le comprend dès le premier chapitre, c’est bien la chair qui est l’ennemi des catholiques – plus que l’argent. La sensualité affichée par Léo, chemise ouverte sur la naissance d’un torse puissant « lisse comme celui d’un adolescent », fait se pâmer les femmes – même si Léo déclare plusieurs fois à Jean qu’il « l’aime ». Est-ce fraternité chrétienne ou inversion ? Même les enfants, laissés libres puisqu’encore non dressés, révèlent leur goût pour la matière : ils préfèrent jouer dans la boue de l’égout que sur la pelouse trop policée ; de rage après que son anniversaire fut décommandé par des parents trop imbus de leur recherche sur les rats, le jeune Yves, 14 ans, en arrache sa chemise avant de massacrer tous les rongeurs, lézards et fennec de l’appartement où il est délaissé au profit des sales bêtes ; Laura la fille aînée de Jean, 13 ans, commence à jouer de sa féminité et Léo la verrait bien poser pour lui.

Dans cet univers ordonné, chacun doit être à sa place : les hommes, les femmes, les enfants ; ceux qui ont fondé un foyer et les « encore » solitaires (le rester est suspect) ; ceux qui travaillent et ceux qui se contentent de s’y efforcer. Tout grain de sable est alors « satanique ». Le désir, la passion, l’argent, l’abandon, sont autant de murmures que Satan profère pour lézarder la façade et faire retomber l’humain. Au lieu de s’adapter, on résiste – la foi est une et indivisible, elle ne souffre aucune concession. Le lecteur comprend vite que cette société va dans le mur – et qu’elle s’en doute mais ne peut s’en empêcher. « Les gens m’obéissent, me servent et m’aiment », déclare Jean p.129. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à être eux-mêmes, et alors… tout s’écroule.

Jean ne peut rien contre la mort de Gros-Louis ; rien contre la décision de la grosse entreprise qui envisage d’acheter son brevet – ou non ; rien contre le désespoir de l’adolescent Yves que les parents ignorent ; rien contre les désirs sexuels suscités par Léo auprès de Carol, de Geneviève et de sa propre femme ; rien contre la volonté de tigresse de celle-ci à défendre le patrimoine de ses cinq petits que le père veut brader par charité chrétienne à n’importe qui ; rien contre son propre désir, violent, pour cette Roseline vierge, « ce corps lisse et frais, ces yeux bleus larges ouverts, où ne paraissait qu’une pureté animale sans appel et sans pudeur – et les petits seins de fillette, la grisante et suave odeur qui s’exhale de l’extrême jeunesse, pimentée, irremplaçable, à en fermer les yeux, soûlante comme un vin à parfum de fleur… » p.146.

Ce que l’on observe, près de soixante ans après que ces lignes furent écrites, est que le catholicisme traditionnel – lui dont le nom signifie « universel » et qui se place sous le signe de l’amour – a très peu d’universel et ne pratique que très peu l’amour. La société est corsetée par des règles de bienséance et une morale rigide, l’amour du prochain est lointain, le plus éthéré possible. Les femmes doivent obéir et les enfants être domptés, les humains doivent se soumettre à la hiérarchie sociale, bénie par l’Eglise qui interprète la volonté de Dieu via les Ecritures. Patriarcale, autoritaire, soumise au catéchisme et volontiers colonialiste (pour le bien des égarés), la société catholique française des années cinquante ainsi décrite a du mal à s’adapter aux changements incessants du monde.

Les désirs s’exacerbent d’être mis sous pression par le couvercle des bienséances, le vêtement entrouvert possède bien plus de pouvoir que le nu intégral. A se vouloir sans cesse autre que l’on est, pur esprit méprisant le corps et ses besoins, on se prépare des lendemains cruels. Satan n’existe que là où existe un pape – sans soupape.

N’est-ce pas péché d’orgueil que de se croire un saint alors que l’on n’est qu’un homme ?

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan, 1959, Livre de poche 1964, 252 pages, occasion €2.25

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La Guerre des Rose de Danny DeVito

Sous Reagan président, l’Amérique coule des jours en apparence heureux : liberté d’entreprendre et aisance matérielle, fierté retrouvée. Sauf que… la société ne reflète les individus que statistiquement, chacun en son intime n’est pas forcément heureux malgré l’argent gagné et le succès social. C’est ce qui arrive au couple Rose, Oliver (Michael Douglas) et Barbara (Kathleen Turner).

Un avocat (Danny DeVito) reçoit un client qui veut divorcer. Celui-ci ne prononcera pas un seul mot, se contentant d’être tout ouïe, potiche idéale pour conter une histoire (il partira d’ailleurs sans divorcer…). L’avocat lui raconte comment – après treize ans ! – il s’est remis à fumer. Ce fut le jour où Madame Rose est venue dans son bureau pour le harceler sexuellement, ayant en vue de lui faire fléchir son mari pour qu’il lui laisse la maison. Il n’y a pas que les hommes qui soient coupables…

Mais commençons par le commencement. Il était une fois deux étudiants un jour de pluie. Lui, Oliver, étudie le droit et compulse dans une vente de charité le catalogue des objets présentés ; elle, Barbara, entre par hasard, les seins nus pointant net sous sa robe mouillée de pluie. Elle repère Oliver et le suit lors des enchères en attendant de prendre le ferry. Il veut une sculpture ivoire et elle renchérit. Non pour avoir l’objet mais pour ferrer le mâle – voire le contrer. Car elle est gymnaste au Collège et ne supporte pas qu’un homme puisse s’imposer. Lui la rattrape et l’embrasse avant le ferry – qu’elle ne prendra jamais car l’aventure se termine par une partie furieuse et conjointement désirée de jambes en l’air.

Mariage, deux gosses, sapin de Noël. Quatre ans plus tard, le couple n’a pas beaucoup d’argent mais émerge. Barbara offre à Oliver, qui seul travaille, une voiture : celle dont il rêve, une Morgan. Puis aux enfants qui ont 3 et 4 ans, des sucreries – au prétexte qu’assouvir les désirs sucrés empêche de devenir obèse. Sans transition, sept ans plus tard, les deux gosses sont gros et Barbara ne rêve plus que d’entreprendre autre chose de mieux réussi : installer une maison. Elle trouve une vieille bâtisse dont la propriétaire vient de passer l’arme à gauche et convainc Oliver de l’acheter en travaillant encore plus et en empruntant à la banque. Elle va passer des années à l’aménager elle-même, à la garnir de meubles, à la parer de tissus, à disposer des bibelots.

Les enfants désormais sont grands, ils partent au collège, la maison est parfaite – Barbara s’ennuie. American way of life, au secours ! Que faire quand on n’a plus rien à faire ? Que jouir de ce que l’on a mais sans le temps de le faire ? Car Oliver, qui a bâti sa réputation dans un cabinet d’avocats, travaille beaucoup et doit répondre à ses clients jour et nuit. Barbara est frustrée, elle voudrait qu’il la considère, qu’il s’intéresse de nouveau à elle. Mais elle a pris son indépendance depuis longtemps, pour les gosses, puis pour la maison. Les rôles ont divergé et Oliver saisit mal comment il devrait d’un coup en revenir aux premiers temps. Egoïste ? Oui mais par habitude, parce qu’elle a pris en main la maisonnée en le laissant tout seul gagner de l’argent (illustration parfaite du couple traditionnel). Et que l’argent n’est pas une rente mais un labeur de tous les instants pour séduire, entreprendre, réussir.

Le féminisme est-il soluble dans le couple ? Si Madame a ses tâches et Monsieur les siennes, tout va bien ; si Madame s’ennuie, alors les ennuis commencent. Barbara décide de vendre ses préparations culinaires dont la réputation commence à dépasser le cercle de ses amis. Elle fonde une société de restauration, demandant à Oliver de regarder le contrat – mais celui-ci tarde et oublie, ce sont les affaires de sa femme, elle peut se prendre en main puisqu’elle le veut. Mais ce n’est pas cela qu’elle veut au fond : elle voudrait qu’il s’intéresse à elle, à ce qu’elle entreprend. Il aime sa cuisine, notamment son pâté, mais ne supporte pas qu’elle raconte mal les anecdotes devant ses invités. Dans son monde professionnel il l’ignore, la rabaisse ; elle souffre de cette distance, de son rire qu’elle caricature.

D’où le divorce. Mais elle veut toute la maison en échange de l’abandon de sa pension alimentaire – car elle gagne toute seule bien sa vie. Gloire à l’ère Reagan : l’entreprise fait florès, chacun peut monnayer ses talents – sauf que chacun se retrouve forcément tout seul et que le couple selon la tradition et l’hymne à la famille qui va avec sont en contradiction avec l’entrepreneuriat concurrentiel. Oliver n’est pas d’accord : certes, elle a trouvé la bâtisse et tout aménagé, mais c’est avec l’argent qu’il a gagné lui que tout cela a pu être acheté. Le reconnaître, compenser, rendre à chacun son dû serait la moindre des choses.

Les gosses, désépaissis avec les années, sont à l’université et regardent navrés le naufrage, tout comme la bonne (Marianne Sägebrecht, pas encore baleine de Bagdad Café). Le fils (Sean Astin) est plus proche du père et la fille de la mère, tout comme celle-ci a son chat Kity (Tyley) et Oliver son chien (Benny). Kity passera sous les roues de la Morgan sans que le conducteur le fasse exprès, Benny passera à la moulinette de Barbara exprès. Un amoureux des chiens ne devrait jamais se mettre avec une amoureuse des chats.

Oliver reste épris de Barbara, mais celle-ci a cessé de l’aimer – si jamais elle l’a vraiment aimé, ce dont je doute, la première scène de rivalité pour la sculpture étant révélatrice de sa volonté de s’opposer, voire de dominer. Elle n’a aimé que le sexe, occasion d’exercer ses talents de gymnaste et, quand le sexe s’est refroidi, elle n’a pas aimé la vie commune.

L’avocat Gavin (Danny DeVito,) ami d’Oliver, raconte alors pince sans rire à son client muet candidat au divorce combien ce fut la guerre, la guerre des Rose, analogue à la guerre des Deux Roses dans l’Angleterre du XVe siècle entre York et Lancastre. Le territoire français une fois fermé aux barons anglais pour y faire conquêtes, la guerre civile des barons anglais entre eux était inévitable pour arriver, piétiner le voisin et monter plus haut que lui. Même chose pour les Rose : une fois les gosses partis et la maison aménagée, la guerre civile n’a pu que naître dans le couple.

Nous passons à la comédie dramatique : aucun ne veut faire de compromis, chacun veut garder la maison. Mais la femme plus que l’homme, qui n’y a mis que sa collection de porcelaines. Le bâtiment n’est d’ailleurs qu’un prétexte à savoir qui domine : lorsqu’Oliver, après moult péripéties drôlatiques que je vous laisse découvrir à loisir, propose à Barbara de lui laisser cette maison et tout ce qu’elle contient si elle lui déclare que la sculpture d’ivoire qu’elle a acquise en renchérissant plus que lui jadis est à lui – celle-ci refuse tout net. Signe que ce ne sont pas les biens matériels qu’elle guigne dans le divorce, mais bel et bien l’affirmation de son pouvoir. La scène où le gros 4×4 macho rouge de Madame (fort à la mode dans les années Reagan) chevauche la Morgan racée blanche de Monsieur en dit long sur le fantasme féministe de niquer le mâle. C’est aussi un peu l’Amérique contre l’Europe, les pionniers contre les traditions.

Tout se terminera… comme il se doit. Personne ne va gagner et, dans un ultime geste d’amour repenti que je vous laisse saisir, Oliver va prendre conscience que Barbara au fond ne l’a jamais aimé.

DVD La Guerre des Rose de Danny DeVito, 1989, avec Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny DeVito, Marianne Sägebrecht, Sean Astin, €8.30, blu-ray €15.96

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll

Harry (Sergi López) est un fils à papa à l’accent portugais qui n’a jamais rien fait de sa vie et qui ne supporte pas qu’on le contrarie. Ses parents arrivistes lui ont donné un prénom anglo-saxon prétentieux (Harold) jurant avec un nom d’immigré des années 70 (Balestero). Il s’est trouvé adolescent complexé dans un lycée du Cantal, à admirer son condisciple Michel (Laurent Lucas) qui écrit des poèmes et commence une nouvelle dans le journal du bahut. Comme par hasard, il le retrouve vingt ans plus tard dans les toilettes d’une autoroute vers le sud.

Ce n’est pas ce que vous croyez, Harry n’est pas homo, il saute toute jupe qui passe et est présentement avec Prune (Sophie Guillemin), une ravissante idiote au prénom niais qui adore la baise. Mais il a fait une fixation sur le créateur qu’était Michel, futur romancier croyait-il, et ne l’a jamais oublié. Il connait même par cœur un poème de lui, un rien grandiloquent, éjaculation métaphysique d’adolescent sur les poignards de nuit.

Plutôt collant – rien ne doit résister à son désir – Harry invite Michel, sa femme Claire (Mathilde Seigner) et leurs trois gamines infernales (Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata) au restaurant. Mais il fait très chaud, les enfants sont épuisés et énervés, l’antique auto familiale cliquette et n’a pas la clim (le cinéaste prend bien soin de ne jamais nous faire reconnaître la marque miteuse, sauf que le capot s’ouvre depuis le pare-brise). Il propose alors de « boire un verre » en les accompagnant jusque chez eux avec sa grosse Mercedes. Coincé par une politesse de lâche et bien qu’il n’ait pas reconnu Harry, Michel finit par accepter, demandant pour la forme à Claire si cela lui va. Celle-ci n’a pas d’objection valable et les deux voitures roulent vers la maison de campagne une ancienne ferme isolée au milieu de nulle part, à deux heures de route de « la ville » (Aurillac ?) où habitent les parents de Michel.

Peu à peu, insidieusement, Harry s’impose. Il prend dans sa voiture climatisée pour une partie du trajet Claire et la plus petite des filles qui pleure d’agacement ; il se propose de ramener Claire en panne au supermarché. Pour lui, habitué au fric et à ce que ses désirs de fils unique soient immédiatement réalisés, « il y a toujours des solutions ».

La chaleur a énervé toute la famille, la voiture médiocre en long trajet les a tous fatigués, la ferme en travaux constants est inconfortable, les grand-parents sont avides de voir leurs petites-filles tout de suite malgré « la double otite » de la plus jeune – et le ton monte vite entre les époux. Michel, qui n’a plus jamais écrit depuis ses 17 ans, enseigne le français à Paris à des Japonais. Il est pris par ses obligations familiales, son couple, sa ferme à restaurer, ses parents envahissants (Liliane Rovère, Dominique Rozan) – car il est le seul des deux fils à avoir réussi bourgeoisement un métier et une famille. Harry leur veut du bien, et ce qu’il leur propose au début n’est pas si mal : il leur offre une voiture neuve, un gros 4×4 Mitsubishi familial climatisé. Incompréhension, refus, acceptation provisoire sous forme de « prêt » – ce cadeau sera finalement digéré par la famille car vraiment utile, d’autant plus que la guimbarde initiale a des caprices de démarreur.

Fort de ce succès, Harry va plus loin. Il désire que Michel recommence à écrire, de ces textes qui l’ont ravi jadis. Qu’il reprenne par exemple la nouvelle inachevée intitulée « Les singes volants ». Le prof devenu adulte et rangé trouve cela « absurde », pour lui ces fantasmes sont du passé, il a d’autres préoccupations terre-à-terre indispensables. En bref tous les prétextes que l’on prend, une fois adulte, pour oublier ses élans d’adolescence et se réduire au rôle social que le système et les parents vous ont préparés. Harry, en ce sens, a raison de forcer Michel, d’instiller le désir de reprendre sa vie créatrice interrompue par la vie matérielle du couple et de la progéniture.

Mais Harry se croit tout-puissant, peut-être compense-t-il un complexe d’infériorité dû à ses origines, malgré la richesse transmisse par papa (dont le décès n’est peut-être pas innocent). Il veut régler un à un tous les problèmes et intimide chacun en disant carrément ce qu’il pense ; il manipule même les gens en les prenant au piège de leurs contradictions. Les parents de Michel sont-ils toxiques et envahissants ? Ils exigent de voir leurs petites-filles de suite, ont décidés sans en parler de refaire la salle de bain de la ferme du fils en rose « fuchsia », déprécient Claire devant elle… Ils doivent disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que d’emprunter une camionnette en livraison, de sonner à leur porte en pleine nuit, de les inciter à suivre pour aller au secours de Michel « qui a des problèmes », puis de les pousser dans le ravin. Ni vu, ni connu, le père de Michel était interdit de conduite sur les longs trajets en raison d’une maladie.

Le frère Eric (Michel Fau), venu pour l’enterrement, est un loser en pantalon cuir, veste de daim à franges, cheveux longs et amours compliqués, qui dénigre ouvertement les œuvres adolescentes de Michel retrouvées dans sa chambre. Il doit disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que de l’inviter à monter dans la Mercedes pour le trajet jusqu’à la ferme où il s’est invité pour « la fin des vacances », puis de simuler une crevaison et de lui faire son affaire. En prétextant ensuite qu’il a vitupéré toute la famille et décidé de repartir chez lui. Qui va s’en inquiéter puisqu’il est ainsi : fantasque, et qu’il vient de rompre au téléphone avec celle (ou celui) qu’il baisait depuis deux mois. Cet instable, toxique lui aussi, ne manquera à personne.

Mais Sarah, la seconde des filles qui a dans les 5 ans, se tient derrière Harry lorsqu’il ouvre le coffre où gît le cadavre d’Eric et récupère le portable qui sonne pour le briser volontairement sur la carrosserie. A-t-elle vu ? A-t-elle compris ? Le spectateur saisit en tout cas à ce moment-là que Harry ne peut plus s’arrêter même s’il le voulait. Il lui faut faire le vide autour de Michel pour qu’il retrouve sa personnalité et son talent, qu’il se remette à écrire sans tous ces parasites qui lui sucent l’énergie. Lors d’une conversation, il s’en ouvre à son ex-condisciple qui, effaré, le renvoie dans ses buts en lui disant que chacun vit sa vie comme il l’entend, avec les compromis qu’il accepte, et que lui Michel par exemple, ne demande pas à Harry de se séparer de Prune qui « est idiote » parce que cela inhibe son intellect !

Harry, logique, se dit qu’il a raison et exécute Prune sur l’oreiller. Il descend le cadavre du second étage de la ferme par l’escalier, en pleine nuit, mais le bruit intrigue Michel qui s’était réfugié aux chiottes pour écrire. Car écrire à nouveau le titille et Claire ne comprend pas ; il en rêve, fait des insomnies, se lève alors pour griffonner assis sur le siège des toilettes. Au vu de Harry qui farfouille pour trouver un sac afin d’envelopper la tête ensanglantée de Prune, il se laisse embringuer dans le recel de cadavre, l’aide à transporter le corps jusqu’au puisard sans fond qu’il rebouche épisodiquement depuis des années pour empêcher les filles d’y tomber.

Encouragé par cette acceptation, Harry croit venu le moment d’en finir et de libérer Michel de ses liens bourgeois qui l’empêchent de créer. Il choisit deux couteaux de cuisine dans le tiroir et en tend un à son ami, lui proposant d’aller égorger Claire tandis que lui s’occupera des filles. Michel, sur les premières marches d’escalier face à lui, est sidéré. Comme Harry s’avance pour exécuter le plan qu’il a lui-même imposé, Michel résiste, passivement mais sans trembler. La lame du couteau s’enfonce dans les côtes de Harry et lui perce le cœur, cet organe physique dont il n’a pas l’équivalent affectif.

Car Michel a appris au contact de Harry. Celui-ci l’a réveillé de sa léthargie, il lui a montré comment devenir lui-même. Si Michel rejette absolument les excès de Harry, il convient qu’il ne lui faut en effet pas toujours se soumettre, ni aux enfants toujours plus exigeants, ni à son épouse qui attend lui tout et le reste, ni à ses parents qui le considèrent comme un éternel mineur. Il faut poser des limites. Michel regimbe contre Claire qui lui demande pourquoi il écrit ; il résiste de même à Harry lorsqu’il lui propose l’impensable : tuer sa femme et ses propres enfants. Harry mort, rien de plus simple que de lui faire rejoindre Prune dans le même trou. Qu’il rebouche à force de brouettes dans la nuit. Harry, énervé le jour d’avant, par un caprice d’enfant gâté a « eu un accident » avec sa belle voiture et est revenu à pied : il ne laisse aucun indice.

Et c’est un Michel épuisé mais apaisé qui voit le matin suivant, la tête claire au point d’écrire une nouvelle plus personnelle que sa femme cette fois apprécie, et de rentrer dans le silence des filles, calmées par la climatisation de la puissante voiture familiale, cadeau de Harry.

Aucun scrupule à avoir, nous dit le film ; chacun doit vivre sa vie avec le minimum de contraintes, surtout sociales et familiales. Nous sommes bien à l’orée du nouveau millénaire – avant tout égoïste et volontiers narcissique – où les enfants gâtés représentent la quintessence de la société (voyez Sarkozy ou Trump…). Les relations humaines sont toujours plus complexes que le simple dilemme entre amour et détestation : ceux que l’on aime peuvent être chiants ou même toxiques, à chacun de poser de nettes limites de ce qui est acceptable ; ceux que l’on déteste peuvent voir mieux que vous ce qui vous contraint, à chacun de mesurer le vrai qu’ils expriment. Le climat du film passe de l’ordinaire à l’exceptionnel, de la civilité à la sauvagerie ; il oblige à se recentrer sur ce qui importe le plus : sa création (ses enfants, son écriture). Ce n’est pas un film d’action mais de suspense – Hitchcock n’est pas loin !

DVD Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, 2000 avec Laurent Lucas, Sergi López, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Liliane Rovère, Dominique Rozan, Michel Fau, Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata, M6 vidéo 2004, 112 mn, édition collector €24.80, édition simple €5.75

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Elia Kazan est cinéaste ; il est aussi écrivain. Il a publié un livre intitulé L’Arrangement en 1967, il en fait un film sous le même titre deux ans plus tard. Dans cette histoire, il parle de lui, de son père immigré grec autoritaire et commerçant, de sa trahison (il a dénoncé ses petits copains cocos à la commission des activités anti-américaines dans les années 50), des femmes et des relations tourmentées d’amour.

Eddie (Kirk Douglas), être anxieux et glacé, a une vie « de rêve », c’est-à-dire normale aux critères américains : métier dynamique dans la pub, admirable femme amoureuse (Deborah Kerr), une grande fille, une vaste villa à piscine dans un quartier calme de Los Angeles sous le climat californien, avec orangers, gouvernante, cuisinière et deux jardiniers, trois voitures dans le garage. Pourquoi, à 44 ans, en a-t-il soudain assez ? Il désire tout remettre en cause, s’arranger avec la vie pour repartir de zéro.

Est-ce un hasard si nous sommes en pleine remise en cause mentale, sociale et économique de l’époque 1968 ? Être contre la guerre du Vietnam, vouloir vivre en hippie au naturel dans la nature (Faye Dunaway nue hante les alentours de sa piscine dans ses fantasmes), changer de partenaire selon son désir, être ce que l’on souhaite et non ce que la société vous impose – notamment les parents puis la famille – tout cela est dans l’air du temps. Le modèle classique patriarcal-moral-autoritaire a fait son temps.

Ce pourquoi Eddie, après un réveil automatisé par la radio, la douche séparée de son épouse et de lui chacun dans sa bulle, le petit-déjeuner standard, les publicités omniprésentes pour la cigarette et autres futilités, dérape sur la route vers le boulot. Il se retrouve dans les embouteillages célèbres de Los Angeles, aussi vains qu’usants. Il enfile les rocades et les autoroutes, se trouve coincé dans sa petite voiture de sport entre deux gros camions, s’enfile dans un tunnel… Le voilà de toutes parts coincé ! Physiquement, affectivement, mentalement. Il commence par lâcher prise, les mains hors du volant, laissant faire le destin. Mais comme la petite voiture de sport tient la route, programmée pour aller droit elle aussi, il braque brusquement sous le train du camion voisin. C’est l’accident.

Il en ressort sans graves séquelles, mais changé. Il ne veut pas revenir travailler mais écrire, il ne veut plus vivre en couple avec sa femme comme si de rien n’était, il s’éloigne de sa fille toujours plus proche de sa mère et dont on apprend qu’elle a été adoptée. A l’inverse, il rêve à l’autre monde possible, l’autre vie qui a dévié, l’autre femme qu’il a aimée.

C’est à ce moment que le film prend sa dimension tragique et toute sa beauté. Les acteurs sont extraordinaires, ils investissent leurs rôles – peut-être parce que l’époque les y pousse. Kirk Douglas révèle son âme tourmentée, prise entre le respect du Père et son désir de vivre pour lui-même, entre son épouse aimante et bien parée Deborah Kerr (Florence) qui ne tient pas plus que cela au fric, et son amante d’il y a un an pulpeuse et sensuelle, Faye Dunaway (Gwen). Il quitte son boulot par un pied de nez, en proposant le cancer en pleine campagne de pub pour la cigarette ; il quitte la Californie pour New York ; il quitte sa femme pour son amante.

Mais celle-ci, accrochée hier et exigeante elle aussi, a été déchirée lorsqu’Eddie l’a quittée alors qu’elle jouait la nymphomane pour se faire désirer. Elle a eu un bébé, un garçon, dont elle affirme par dépit qu’il n’est pas d’Eddie alors que certains traits physiques témoignent du contraire et que son protecteur en titre est impuissant. Le bonheur n’existe que si l’on est en accord avec soi-même : tel est son credo, tel était celui d’Eddie avant que la réussite sociale ne l’emporte. Si l’on ne s’aime pas, peut-on changer ? Les liens familiaux et sociaux sont-ils trop forts ? Briser l’hégémonie du père, devenir lucide sur les évitements de sa mère, remettre en cause le mariage d’il y a des années – ce sont autant de ruptures qui font la question de la quarantaine.

Peut-on « s’arranger » avec la crise ? Cette façon de voir est très américaine, portée au libéralisme, à la négociation, au négoce. Pour une fois Dieu n’est pas présent dans le film – d’autant que la morale sociale des années 50 vient tout droit du machisme testamentaire. Sauf en repoussoir avec le prêtre d’hôpital qui « fait son boulot » au chevet du père qui devient sénile… mais qui préfère un pope ! C’est à chacun de régler ses problèmes, la Morale transcendante n’y aide pas, encore moins le code de conduite biblique.

Ce pourquoi le film alterne les scènes du présent et celles du passé, incruste dans l’image l’adulte d’aujourd’hui et l’adolescent d’hier, celui qui désirait et que l’existence a brimé. C’en est trop pour « la famille » : la mère veut faire interner le père avec l’aide de sa fille (la sœur d’Eddie), sa femme veut faire interner Eddie avec l’aide de sa fille et de son avocat-amant. Kirk Douglas va-t-il finir en asile, renfermé en lui-même comme s’il devait faire l’œuf pour éclore à nouveau ? Ou va-t-il fuir avec Faye Dunaway et son petit, comme il semble le désirer au fond de lui ?

Elia Kazan montre la violence de l’American dream, le formatage familial et social qu’il impose. Et combien la remise en cause globale des années 60 avait de profondes racines en chacun. Un peu hystérique, un peu haché, il faut un certain temps pour entrer dans le film – mais il laisse des traces durables grâce aux acteurs.

DVD L’Arrangement (The Arrangement) d’Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway et Deborah Kerr, Warner Bros 2006, €6.99

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William Faulkner, La demeure (ou Le domaine)

A mansion en anglais est une demeure cossue, château ou hôtel particulier – pas « un domaine ». La traduction fautive en Folio a été rectifiée en Pléiade, mais il s’agit bien du même livre, le troisième et dernier des Snopes après Le hameau et La ville. Il a fallu trois décennies et demi (1925-1959) pour que William Faulkner purge enfin cette obsession des petits arrivistes blancs en terres sudistes. « L’auteur croit avoir appris du cœur humain et de ses dilemmes plus qu’il n’en savait il y a trente-quatre ans », déclare-t-il dans sa préface de 1959.

Mink Snopes est l’assassin et tout commence par « Le jury dit ‘Coupable’ et le juge dit ‘Perpétuité’ mais il ne les entendit pas. Il n’écoutait pas ». L’histoire est celle du destin : lorsque la vie est mouvement et que l’on se fige, alors le destin s’impose et vous prend en main – il vous fait faire aveuglément ce que vous n’auriez peut-être pas fait si vous aviez un tant soit peu réfléchi.

La prison est là pour ça, pour vous faire réfléchir, vous repentir peut-être, en tout cas relativiser. Vingt ans de pénitencier pour un crime de sang, ce propriétaire qui n’a pas voulu vous rendre votre vache et a actionné la justice, plus vingt autres années pour évasion avortée : Mink aura-t-il compris ?

Pas le moins du monde. Il veut se venger de celui qui l’a humilié, et y parviendra à l’issue de ces centaines de pages. Est-il définitivement coupable ? Pas le moins du monde. Selon l’auteur, ce n’est pas lui qui a tué mais le destin. Une fois libéré de cette fatalité, l’homme redevient libre, même s’il a déjà 64 ans.

William Faulkner s’inscrit dans son époque, celle de la guerre froide après la Seconde guerre mondiale ; il y a les bons et les méchants, la lutte de race entre Blancs et Noirs, la lutte de classes entre paysans propriétaires et métayers précaires, la justice et l’injustice. Quoi de moins juste que la propriété et la domination qui va avec ? Et quoi de plus injuste que cette demeure vaniteuse et arrogante, construite sur celle de son rival évince par Flem Snopes ? Quoi de juste aussi dans ce délaissement allant jusqu’au mépris d’un Snopes pour un autre Snopes, Flem qui laisse Mink en prison alors qu’il aurait pu l’aider ?

Le lecteur retrouve ses personnages favoris, le procureur Gavin Stevens Phi Beta de son université, son neveu Charles Mallison dit Chick qui étudie lui aussi le droit avant de s’engager comme pilote de bombardier, V.K. Ratliff qui « pour n’être pas allé à l’école, n’avoir pas voyagé et être dans une certaine mesure illettré, (…) avait le don effrayant de savoir tout ce qui se passait » (chap. XVI), enfin Linda Snopes qui n’est pas la fille de Flem – l’impuissant. Gavin aime Linda qui est frigide et ne peut répondre ; Flem compense son handicap sexuel par la puissance de l’argent, il en oublie sa famille et crèvera du suicide de la mère de Linda ; Chick, qui a vu son oncle se tourmenter pour la lolita Linda pense « se la faire » une fois adulte, mais comprend qu’elle ne peut pas… Toutes ces intrications montrent selon l’auteur la complexité des relations humaines, engage notre empathie.

Ce trop gros roman qui hantait Faulkner est à la fois cocasse et ennuyeux, bavard et humain ; nul ne peut le lire en une seule fois. Mais, outre l’aspect policier du meurtre programmé et les amours contrariés des uns et des autres, certaines digressions méritent le détour, comme cette définition du capitalisme « naturel » aux Américains : « notre droit de naissance jeffersonnien à acheter, faire pousser, extraire ou dénicher n’importe quoi aussi bon marché que possible obtenu par flatterie, ruse, menace ou force, et puis de le revendre aussi cher que le permettaient les besoins ou l’ignorance ou la timidité de l’acheteur » (chap. IX).

William Faulkner, Le domaine ou La demeure (The Mansion), 1955 revu 1959, 1983 et 1987,  Folio 2004, traduction René Hillerat, 656 pages, €10.40

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Redécouverte du cheval

Vous voulez changer de vie ? – Changez de cheval. Le mien s’est fait opérer ce matin par Donatella, vétérinaire près de Milan. C’est une grande femme aux cheveux bouclés qu’elle a blondis artificiellement pour ressembler un peu plus aux anges de son homonyme, sculpteur florentin du Quattrocento. Sa particularité est qu’elle n’affecte de parler qu’en anglais, même si l’on tente l’italien qui est pourtant sa langue maternelle. Elle a soigné les quatre bêtes qui en avaient besoin pendant que le petit-déjeuner durait pour désembrumer Biture. Le mien a une plaie sur le trapèze droit. Les Mongols lui entravent les pattes debout, puis le font basculer sur le flanc. Ils lui maintiennent le cou pendant que Donatella anesthésie l’endroit et incise. Il ne devra pas être fatigué aujourd’hui et j’hérite alors d’une autre monture, l’une des quatre de rechange.

Il s’agit d’un beau cheval isabelle à la crinière hirsute qui, cette fois, obéit à la voix et aux talons. Son pas est rapide et il ne préfère rien tant que d’être au milieu des autres. Il les rattrape donc dès qu’il se fait distancer. Quand il est très loin, il hennit de solitude. Son plus grand bonheur est de marcher les naseaux dans les longs crins des fesses de celui qui précède. Cela le protège de l’air froid et des mouches agaçantes et lui donne l’impression d’être au milieu du troupeau. Les retards des deux premiers jours n’étaient donc pas entièrement de mon fait, même si je ne sais pas cravacher une bête au dressage. L’une d’entre nous aurait incité Biture à traduire pour Togo la nécessité pour moi de changer de cheval. En me voyant arriver hier au déjeuner, avec une demi-heure de retard sur les autres déjà attablés, Val m’avait dit « tu es courageux ! » Je n’avais pourtant guère le choix. Mais de fait, aujourd’hui, le garçon est libéré de l’obligation de tirer mon cheval à la longe et il est nettement plus heureux à batifoler où il veut. Moi aussi d’avoir enfin sous moi une monture digne de ce nom.

Je découvre la sensation physique des mots et expressions du cheval et de la monte, souvent lues durant mon enfance dans les romans d’Alexandre Dumas ou les livres de la Bibliothèque Rose. Ainsi « piquer des deux », « freiner des quatre fers », « broncher », « se remettre en selle », « lâcher la bride ». Je me souviens d’une amitié farouche entre un adolescent et son cheval, quelque part dans le Far-West moderne. Le cheval s’appelait Sunny. Sans pour cela m’attacher aux chevaux, j’aimais bien cette histoire.

La journée commence dans le froid sous un vent vif. Il tombe même un peu de neige. Puis, vers l’heure du déjeuner, le soleil perce les nuages et il fait chaud un long moment, juste le temps du repas ! Le vent se lève alors à nouveau et ramène des nuages. Le site du pique-nique est une gorge de la rivière taillée dans la roche. Il a pour nom Züun Södti. Les méandres permettent que poussent des arbres sur les berges. Ils sont abreuvés par l’eau et protégés du vent incessant. Aux beaux jours du plein été, lorsqu’il fait chaud, les groupes ici se baignent. Nous n’en avons aujourd’hui nulle envie.

Tserendorj pêche un moment dans la rivière, sans rien attraper. Sa ligne est une perche munie d’une ficelle et d’un hameçon au bout. Les autres font la sieste, lisent ou discutent. Nous faisons de longues pauses, sans doute pour reposer plus les chevaux que les cavaliers. Biture a choisi des étapes courtes pour ne pas avoir à se lever trop tôt.

L’après-déjeuner (je n’ose plus écrire « l’après-midi ») voit une averse accompagnée de bourrasques de vent. Le temps change très vite sur la steppe. Le paysage commence à se modifier. Nous rencontrons moins de plaines herbues et plus de bois de conifères. Des cabanes en rondins poussent naturellement près des yourtes, les troupeaux d’ovins se mêlent de yaks. Nous sommes dans cette zone intermédiaire entre plaine et montagnes, steppe et taïga.

Le camp n’est pas si loin, planté à côté de trois yourtes, dans la vallée Khiatrunii. Nous avons passé la dernière pause au bord d’un bosquet à ramasser du bois pour le feu. Les troncs secs, les grosses branches comme le menu bois sont entassés sur le toit du tout-terrain et liés par des cordes. Je récompense mon cheval en lui permettant de brouter de temps à autre une touffe d’une fleur tendre qui pousse par ici.

Un indigène à barbe noire fournie sort de l’une des yourtes. Il n’a pas le faciès mongol. Peut-être est-il un descendant de ces Russes passé en Mongolie pour fuir les Bolcheviks ? Il nous dira le soir, après plusieurs godets de vodka et dans un russe peu aisé à comprendre malgré nos rudiments, qu’il vient d’Azerbaïdjan. Pour la première fois depuis trois jours, je me suis rasé avec l’eau de la rivière. A l’aide d’une bassine car, dans les pays d’élevage, on ne pollue pas l’eau. L’onde est comme sortie du frigo, à 5° peut-être.

Autour du foyer en plein air, un demi-bidon de pétrole récupéré duquel sort un tuyau et sur lequel chauffe une grande bassine, nos Mongols se sont installés pour festoyer. Ils rongent les os avec un plaisir manifeste et savourent la viande grasse du mouton dont nous aurons la soupe et les morceaux maigres ce soir. Le meilleur est la queue, ce morceau de gras tremblotant et grisâtre que l’on découpe en tranches. Togo se délecte d’un gigantesque morceau de gras, ses yeux brillent. Gawa suce à grand bruit la moelle d’un fémur. A terre autour du foyer, clappant de la langue et grognant de plaisir, ces hommes font très préhistoriques. Ils me rappellent mes fouilles d’adolescent, les hommes du Paléolithiques, nomades et chasseurs comme eux, vivaient sous une tente en peau et s’installaient autour du foyer pour avaler la soupe et ronger les os comme ici. A mode de vie différent, habitudes alimentaires différentes. Mes grands-pères auraient aimé ce gras et ces os ; il en reste d’ailleurs quelque chose dans les habitudes culinaires de ma mère, forçant sur le lard et le sel. Notre mode de vie désormais sédentaire et chauffé nous isole du climat et fait que nous préférons désormais le plus léger.

Les cuisinières, à l’abri du coffre du tout-terrain débarrassé de ses bagages, préparent des buuz, les raviolis mongols. Elles ont fait la pâte elles-mêmes, l’ont roulée en boudins desquels elles découpent des tranches comme des pièces de 2 euros. Aplaties à l’aide d’une bouteille vide, elles donnent des ronds de pâte où étaler la farce au mouton et aux herbes. La viande sent fort la bête mais le ravioli est bon pour qui aime les saveurs franches. La sauce soja ajoute ce goût salé qui fait saliver. Le dîner est rapide et a lieu tôt, tout le monde ayant un peu froid.

Pas de chansons, ce soir, mais au crépuscule est lancé le feu, près de la rivière. Il est allumé à la cosaque avec un verre d’essence et il s’élève rapidement vers le ciel. Il ne durera pas longtemps mais, en attendant, il éclaire les alentours et dégage une forte chaleur qui se dissipe très vite dans l’air ambiant. Rôtis devant, gelés derrière, nous devons nous tourner comme truites en grill pour bénéficier de la chaleur. La famille de Barbe Noire est attirée par les flammes. Sa femme est jeune et porte un petit garçon d’un an et demi qui marche à peine mais est très éveillé. Il a aussi une fille plus grande. Barbe Noire cherche désespérément quelqu’un qui parle pa-russki, mais ni R. ni moi, qui avons quelques notions de russe, ne parvenons à échanger plus de trois mots. L’homme a pas mal bu et devient sentimental avec Francis qui, toujours démago, l’entreprend et ne sait plus comment l’arrêter. Il commence à être inquiet car, avec ceux qui ont eu très froid les nuits précédentes, il va dormir dans sa demeure. « Pédaler dans la yourte » serait peut-être plus juste. Comme il ne sait pas avoir des échanges équilibrés avec les autres ni tenir ses distances, il n’a que ce qu’il mérite.

La lune se lève entre les nuages et nous voyons des myriades d’étoiles. Dans le ciel glacé, elles brillent comme des diamants.

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Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

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A bord du Darjeeling Limited

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Choc de civilisations entre l’Inde et l’Amérique, choc d’époque entre la postmodernité issue des hippies qui se cherchent et le bouddhisme millénaire établi, choc de psychologie entre l’amour compliqué occidental et l’amour plaisir ou famille des Indiens. Moi, il me plaît, ce film, revu récemment.

Je n’y cherche pas un « progrès de la filmique » ni un faux exotisme ; je suis un spectateur candide qui apprécie ce qu’on lui propose avant de plaquer des jugements a priori du haut de ma supposée Culture – et il se trouve que je suis allé en Inde plusieurs fois et que j’ai retrouvé dans le film (tourné au Rajasthan) des traits réels du pays et de ses façons de vivre.

Les relations entre parents et enfants, entre frères, entre homme et femme, ne sont pas de la même eau en Amérique et en Inde. La famille éclatée ici et la famille traditionnelle là-bas ne vivent pas le même rythme. Décentrer l’action est donc utile pour se considérer autrement. Les trois frères qui, sous la houlette un brin impérieuse de l’aîné Francis (Owen Wilson) se retrouvent pour « une surprise » en Inde, ont été délaissés par leur père et leur mère ; ils en souffrent. Le père était trop préoccupé à faire de l’argent et à bichonner sa Porsche 911 rutilante pour s’occuper de ses garçons ; la mère (Anjelica Huston), trop préoccupée de son confort moral pour faire famille avec les enfants qu’elle a subi. Le premier est mort et enterré (sans la mère) ; la seconde est partie « faire le bien » (comme l’autre « faisait de l’argent ») dans le nord de l’Inde, comme nonne chrétienne.

Chacun des garçons mène une vie compliquée. Francis, l’aîné, a repris les affaires de son père et s’est « volontairement » envoyé en l’air en moto, il arbore des pansements sur tout le visage, façon de se punir d’exister, d’être nul et de désirer les filles tout en ne rêvant qu’à maman dont il imite la direction autoritaire jusqu’à faire planifier par un employé, sous plastique, les activités prévues. Le second, Peter (Adrien Brody) va être père à son tour et fuit la date de l’accouchement du bébé qui sera un garçon ; il ne veut pas voir ça pour ne pas reproduire son propre père – mais il porte ses lunettes solaires, se rase avec son rasoir et a emporté comme fétiche les clés de sa Porsche. Le cadet Jack (Jason Schwartzman) est obsédé de sexe, voulant « posséder » les femmes comme papa du fric, il a des relations détachées avec sa compagne restée en rade en Italie ; il marche toujours pieds nus par rébellion et arbore une moustache de macho malgré des cheveux coiffés adolescent ; il écrit ses histoires au lieu de les vivre, comme s’il était un autre. Ce qui donne quelques scènes de « règles » où chacun promet de tout se dire, flanquées de moments où chacun va séparément téléphoner à sa femme respective.

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Le train indien n’attend pas et tous les Occidentaux doivent sans cesse courir après lui, du businessman de la première scène (qu’on ne reverra plus, peut-être comme allégorie initiale du père absent ?) aux trois frères flanqués chacun de deux valises et d’un sac (Vuitton – comme papa). Les Indiens regardent avec détachement et sans intervenir ces hommes pressés qui ne prennent pas le temps de vivre. Le Darjeeling Limited est un train fictif qui rejoint les abords de l’Himalaya depuis les grandes villes internationales de la côte. La vie à bord se déroule en Pullman, avec salon spacieux, couchettes et thé ou citronnade servis à la place. Mais les Américains ne veulent pas se couler dans l’existence indienne : « Allons prendre un verre et fumer une cigarette ! » dit à plusieurs reprises Francis pour entraîner ses frères – alors qu’il est interdit de fumer et que le thé est servi.

La jeune serveuse Rita (Amara Karan) – surnommée par les garçons Citronnette – a pour fiancé le chef de train (Waris Ahluwalia) qui arbore la longue chevelure et la barbe de Sikhs. Elle aime le plaisir et se laisse enfiler à la hussarde dans les toilettes du train par Jack – mais c’est bien elle qui consent, et pas le macho qui la possède : « Merci de m’avoir utilisé », lui dira Jack, enfin conscient, au moment où il quitte le train, « You’re welcome », répondra joliment Rita. L’amour est simple lorsqu’on ne confond pas comme chez les chrétiens yankees plaisir et métaphysique.

Si les trois sont jetés du train, c’est que Peter a acheté un serpent venimeux dans sa boite comme « souvenir ». Le serpent est réputé mort, mais il se réveille et s’échappe dans le compartiment. Le chef de train, pratique, le zigouille (ou du moins le dit, étant Sikh il respecte toutes choses vivantes), et éjecte les Américains empêtrés de mille règles qu’ils se donnent mais ne respectent aucune. En Inde, de mœurs anglaises, on obéit aux règles, un point c’est tout.

Les trois compères se retrouvent dans un paysage désertique. Longeant une rivière rapide, ils voient trois frères (eux-mêmes en plus petits), tenter de traverser la rivière sur un va-et-vient usuel en Inde, où une corde permet de tirer une nacelle d’un bord à l’autre. Las ! le second (l’analogue de Peter) va faire chavirer la nacelle, précipitant les gamins dans l’eau agitée. Peter et Jack vont se jeter à l’eau pour sauver les petits mais l’éternel gaffeur Peter, velléitaire en tout, ne réussira pas à sauver son garçon ; il se noie après que sa tête eut heurté une pierre. Il ramène le corps dans ses bras au village. Ce gosse, c’est lui enfant avec ses frères, et c’est aussi le fils qu’il bientôt avoir. Comme son propre père, il est maladroit et ne sait trop que faire. Tous vont trouver dans ce village pauvre – mais coloré – la simplicité qu’ils étaient plus ou moins venus chercher. La famille est unie, le gamin enterré selon les rites millénaires, la vie continue malgré la tristesse. Leur prétention à trouver la spiritualité dans l’éther et dans les procédés compliqués d’une plume soufflée au vent, se brise sur la simplicité des peuples et de l’existence traditionnels.

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Leur mère refusant de les voir, selon un échange par mail assez incongru dans l’Himalaya, les trois frères décident de regagner l’Amérique mais, au pied de la passerelle de l’avion, ils déchirent brusquement les billets et décident d’aller la voir quand même. Elle est ravie de les retrouver mais n’exprime pas plus d’attachement que cela. Le passé est le passé et seul le présent compte, leur fait-elle comprendre. Un tigre qui rôde présentement autour du monastère est plus important que ne pas avoir été aux funérailles de son mari il y a un an. Le lendemain, elle est partie, ayant laissé le petit-déjeuner selon les goûts de chacun. Au fond, ils n’ont plus besoin de maman et sont adultes, non ?

Au retour, chacun accepte donc son existence, rasséréné : Peter ne va pas divorcer de sa femme enceinte, Jack larguer sa compagne restée en Italie et accepter que ce qu’il écrit soit sa propre histoire. On ne sait pas ce que va faire Francis, sinon qu’il ne veut plus tenter de se suicider et compte cicatriser. Lorsqu’il veut rendre les passeports confisqués à ses frères, ceux-ci lui demandent de les garder. A trois, on est plus fort.

Ce film, désopilant et loufoque, est plus subtil qu’il n’y paraît. Il ne plaît pas à la génération bobo des cultureux de Télérama – qui n’y comprennent rien, n’ayant que des « réactions » contre un racisme supposé et un esthétisme qui n’est pas dans leur cadre. Pauvre déculture… Je suis effaré de l’absence totale de sensibilité de ces gens pour cette humanité qui se dégage des scènes. Ce conte léger mérite mieux que les jugements à l’emporte-pièce des bourgeois branchés trop à la poursuite de la mode. Se dépayser pour retrouver les véritables valeurs humaines, est-ce trop leur demander ?

DVD A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson, 2007, avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman, Amara Karan, Waris Ahluwalia, Anjelica Huston, 20th Century Fox 2014, blu-ray €11.99

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, Pathé 2015, €8.99

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Courage Fil(l)on(s)

Le tropisme trop français à se mettre de l’argent public dans les poches en toute discrétion pour faire comme les autres (à droite depuis Giscard comme à gauche depuis Mitterrand) est rattrapé par la morale basique qui vient de l’Internet anglo-saxon. Ce que le catholicisme absout, les aménagements à la loi s’il y a repentir à la fin, le protestantisme le récuse : chacun se doit d’être vertueux et transparent – ou disparaître de la vue.

Les cinq « affaires » qui sont attachées à la queue du chien Fillon par des éléments mal intentionnés envers lui, envers son parti et envers le processus électoral ne sont peut-être pas condamnables par la justice. Mais la com’ remplace le droit, le jugement moral la raison des faits, l’affichage de la vertu la vertu elle-même.

D’où vient le coup nécessite d’analyser à qui profite le crime. Plusieurs hypothèses :

La gauche au gouvernement, bien-sûr, qui est annoncée perdante et veut faire chuter l’opposant. C’est assez crédible, ledit gouvernement ayant tous les moyens de savoir (Parlement, Bercy) et tout le temps de peaufiner la stratégie qui consiste à choisir précisément cette date pour embarrasser une droite triomphante. N’est-ce pas ce que le sarkozysme avait préparé à Strauss-Kahn (l’affaire de Lille) avant que la pulsion imprévue à New York ne fasse éclater de lui-même à gauche le « candidat idéal » adoubé par Libération ?

L’extrême-droite ensuite, qui joue sur le velours du « tous pourris » seriné depuis des années – ce qui fait tactiquement passer au second plan les « affaires » qui touchent la famille Le Pen en ce moment

Les sarkozystes haineux évincés de leur candidat comme des investitures aux législatives : Henri Guaino, Rachida Dati – et pourquoi pas Jean-François Copé, humilié jadis à la tête du parti, humilié récemment à la primaire de droite ? Mais ce serait éliminer leur parti du second tour, jeu dangereux, sauf des partisans LR d’une alliance avec le Front national.

Les macronistes qui voudraient casser la dynamique Fillon et récupérer les voix du centre (d’où l’appel tout récent à Bayrou) ? Ce pourrait être le dernier pied de nez de François Hollande à cette politique qui l’a fort malmené, et une façon d’adouber son dauphin sans le dire, ambiguïté qu’il affectionne. Mais Emmanuel Macron n’a pour l’instant aucun vrai programme…

L’extrême-gauche qui veut casser le système et en appelle rituellement au grand chambardement et à la VIe République ? Mais il vaudrait mieux impliquer Hamon puis Macron que Fillon.

Les hackers « russes » ou les pirates anarchistes du net ? Mais pour quoi faire ? Le chaos en Occident comme l’élection de Trump ? Pour qui favoriser ? L’émergence d’un parti des extrêmes, nouveau Mussolini ou éructant Chavez ? Le retour de l’URSS sur la scène internationale ?

Comment parer le carambolage du processus électoral ?

Le handicap des gens de droite est qu’ils aiment les bottes et qu’ils ont tendance à se tenir droit dedans. D’où leur rigidité à réagir aux sales coups politiques. François Fillon est doué d’une grande force de caractère et ne lâche jamais, dit-on. Ce pourquoi « on » implique sa famille, façon de le déstabiliser là où il est le plus vulnérable.

Mais sa première défense est archaïque, primaire et sans effet sur le sentiment. La page Fillon pourrait être tournée par l’opinion avant de l’être par la justice. Jouer l’outré n’avance à rien : est-ce vrai ou pas ? Si c’est vrai, pourquoi ne pas assumer ? Les pratiques étaient ainsi jadis (« on » remonte jusqu’en 1988 !), se défendre est dire oui et prouver qu’un travail a été effectivement accompli, puis déclarer lancer un débat public pour réformer le système. Rien de plus, rien de moins.

Surjouer le déni offensé pour accuser la misogynie et évoquer un Complot n’est pas décent. Tenter de gagner du temps va au revers de l’opinion qui exige le tout, tout de suite, d’Internet et des réseaux. La génération Fillon n’est pas à l’aise avec le nouveau monde du net. Emmanuel Macron se défend mieux de ce genre d’accusations.

François Fillon a pour lui son charisme. Mais il est fondé non seulement sur le caractère, mais sur ce qu’il montre : cohérence, équilibre des idées, clarté du message. Montrer qu’il fait autrement qu’il ne dit, qu’il manie le mensonge ou l’omission tout en s’affichant empli de rigueur morale, est saper son charisme. Et faire douter ses partisans.

Qui d’autre en cas d’empêchement ?

Les Français plébiscitent Alain Juppé ; il serait le moindre mal – assez légitime pour y aller, rassembleur au-delà des Républicains. Pour le moment, il ne veut pas, ayant assez d’être « joué » contre les uns et les autres sans qu’il soit reconnu pour lui-même.

Certains, surtout dans le parti, en restent bloqués à Nicolas Sarkozy. Ce serait la pire chose pour la droite que de revenir sur le passé en flouant les électeurs qui sont venus massivement exprimer son rejet à la primaire.

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Plus le temps passe et moins la situation est claire, plus les médias se focalisent sur l’écume des affaires au lieu de parler du fond : le chômage, la croissance, l’Europe, l’hostilité trumpienne, la menace poutinienne, la concurrence chinoise.

Assumer ou changer, c’est maintenant ! « Courage, Fillon ! » – ou « courage, filons… » ?

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