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Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins

Voici son dernier coup d’archet avant sa mort en 1977, à 78 ans. Le roman suivant, L’original de Laura, resté à l’état d’ébauche et de fiches en désordre, ne sera pas chroniqué sur ce blog. Il figure édité chez Gallimard et dans les Œuvres complètes de la Pléiade après maintes polémiques sur être et ne pas être de la part des héritiers et des critiques.

Depuis Ada, Nabokov réécrit toujours le même livre, ou presque. Il s’agit de son autobiographie romancée, fantasmée, avec des personnages différents mais des scènes clés proches : la baise dès 14 ans, l’attrait pour les très jeunes filles, les tourments du couple, les affres de l’écriture, la dérision de l’enseignement, les jalousies des chers collègues. Et la critique féroce et impitoyable de Dostoïevski, que Nabokov n’aimait pas, dont « mon auteur trouve la politique odieuse et les romans absurdes avec leurs tueurs à barbe noire que l’on présente comme de simples négatifs de l’image conventionnelle de Jésus-Christ, et ces putains larmoyantes, empruntées aux romans pleurnichards d’un autre âge » p.1113. Ressurgissent les images de Lolita, d’Humbert Humbert, les jeux incestueux d’Ada « Béni soit mon premier et délicieux amour, une enfant dans un verger, jeu de mains fureteuses – et ses cinq doigts écartés dégoulinant des perles de surprise » p.1035 Pléiade), mais aussi du narrateur qui n’est pas l’auteur, ni le personnage. Vladimir se collette à son biographe Andrew Field, à qui il reproche des inexactitudes. Il a alors l’idée d’une parodie d’autobiographie, ce qui donne Regarde, regarde les arlequins !

Vadim Vadimovicth est Vladimir Vladimirovicth, né en 1899 dans l’aristocratie russe et chassé par la révolution bolchevique, études à Cambridge (UK) et vie dans la communauté russe blanche émigrée à Paris, exilé aux USA pour enseigner la littérature (russe) avant de revenir vivre en Suisse chacun de leurs romans écrits en anglais. Sauf que Vadim n’a jamais vécu à Berlin et se marie quatre fois, pas Vladimir. Pour l’auteur, l’homme réel est différent de l’homme du livre – il ne faut pas prendre l’image, distillée par la mémoire et l’écriture, pour l’homme vrai. Le narrateur (qui est différent de l’auteur et qui n’est pas le personnage principal) déclare écrire une « autobiographie oblique – oblique parce qu’elle délaisse l’histoire prosaïque au profit des mirages de la littérature et du romanesque » p.1099. L’auteur se vêt d’un habit d’arlequin, fait de bouts rapiécés, pour composer dans ses romans un rôle. Mais où est la vraie vie ? L’original ou la copie ? – Dans mes livres, répond l’auteur… Je est un autre, un double, une création par soi-même. « Seule l’écriture romanesque, l’éternelle recréation de mon moi changeant, pouvait conserver à mon esprit un semblant de santé » p.1110. C’est Vadim qui parle, pas Vladimir, mais quand même…

La baronne Brédov, alors que Vadim était enfant boudeur et renfermé de 7 ans : « Cesse de te morfondre ! S’écriait-elle. Look at the Harlequins ! – Quels arlequins ? Où ? – Oh ! Partout. Tout autour de toi. Les arbres sont des arlequins, les mots sont des arlequins ; et les situations et les additions. Mets deux choses ensemble – images, plaisanteries – et tu obtiens un triple arlequin. Allons ! Joue ! Invente le monde ! Invente la réalité ! » p.1035. Telle est la recette du romancier, un jeu d’enfant, une tambouille d’aliments collectés et cuisinés.

Ce roman est plutôt réservé aux spécialistes de l’œuvre ; seuls ils en goûteront tout le sel. Pour les autres, mieux vaut lire Ada ou Lolita.

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins ! 1974, Folio 1992, 308 pages, €2,86 occasion

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Cronin, La tombe du croisé

Un roman sur une vocation, celle de peintre. Dans l’Angleterre encore victorienne du début du XXe siècle, tout ce qui sort des normes est considéré avec suspicion comme une expression du diable. Stephen, fils aîné du recteur anglican de la paroisse de Stillwater, sort du Trinity College d’Oxford avec son diplôme en poche. Il est censé prendre la succession du père et entrer dans les ordres, en débutant par la Mission de Londres. Mais voilà, il ne l’entend pas de cette oreille.

Il tient de sa mère, une belle envolée qui vit dans son monde et en fait à sa guise ; elle finira par ruiner le recteur et terminera dans un asile, mais pas sans avoir vécu. Stephen a pour vocation de peindre. C’est un besoin, une envie, une mystique. Comme son ancêtre le croisé dont la tombe orne l’église de la paroisse. Il commence par prendre une année sabbatique pour aller se former à Paris, où il rencontre ses compatriotes mais aussi des français et des étrangers en rupture avec le classicisme, comme Modigliani. Ce qu’on appellera l’Ecole de Paris regroupe des artistes venus d’Europe qui vivent surtout à Montparnasse : Marc Chagall, Pablo Picasso, Pinchus Kremegne, Abraham Mintchine, Chaïm Soutine, Pascin, Amadeo Modigliani, Kees van Dongen, Moïse Kisling, Alexander Archipenko, Joseph Csaky, Ossip Zadkine, Tsugouharu Foujita… Lorsque Stephen revient, sa peinture est jugé pa run classique académicien défrayé par son père pour qu’il donne son avis : il est négatif. Stephen se résigne à enter en stage à la Mission, mais il ne peut s’y faire. Il trouve les prêtres trop peu chrétiens et surtout pas charitables pour leurs semblables, en revanche imbus de leur savoir, de leur position sociale et de leurs mœurs. C’en est trop, il repart. Mais son père lui coupe les vivres, à lui de se débrouiller.

Ce qu’il fait non sans mal, frôlant la misère noire. Il s’emploie comme précepteur d’anglais chez une épicière de province française vaniteuse et ennamourée qui veut le baiser. Il devait lui faire son portrait après avoir croqué les deux fillettes à l’étude. Mais il refuse, fuit, est accusé d’avoir tenté de la violer (coup classique des femmes). Il reprend la route pour Paris sans un sou en poche. De fil en aiguille, il va retrouver son ami Nicolas Peyrat, peintre foutraque « amoureux » de sainte Thérèse d’Avila qu’il veut absolument aller voir en Espagne. Elle est morte il y a quatre cents ans mais il reste son couvent, les lieux qu’elle a fréquentés. Les deux partent en Espagne, Stephen a miraculeusement obtenu un prix à une exposition où il a produit Hécate, portrait de la vulgasse à vélo dont il était amoureux et qui s’est jouée de lui. Il l’a même accompagnée six mois dans un cirque où elle s’était engagée pour faire l’équilibriste à bicyclette.

Mais Peyrat le foutraque a donné tout leur argent sans lui demander son avis au couvent de sainte Thérèse, en abruti qui ne songe qu’à sa mystique et pas aux lendemains terrestres. C’est donc dans la misère que Stephen et lui s’enfoncent vers le sud de l’Espagne alors que débute la guerre de 14, une boucherie des plus imbéciles où la mort industrielle se joue des petits egos d’honneurs et autres fariboles de bourgeois qui se prennent pour des gentlemen. Les Anglais perdront sept cent mille de leurs jeunes hommes parmi les meilleur,s sans compter plus d’un million et demi de blessés et d’invalides, et tout ça pour « le patriotisme », ce vent. Apprendre à peindre la beauté ne vaut-il pas mieux qu’apprendre à tuer son prochain ? C’est ce que déclare Stephen à son oncle général, qui le méprise. Mais qui se souviendra du général dans l’avenir, alors que les toiles de Stephen orneront la Tate Gallery de Londres ?

Revenu dans sa patrie après la mort de Peyrat d’une gangrène à un pied mal soigné, c’est pour apprendre la mort inutile au combat de son jeune frère Davie, qui avait devancé l’appel pour s’engager, croyant en ces billevesées de patriotisme agitées par les nantis alors que l’Angleterre n’était pas envahie. Claire, sa sœur, tente de faire obtenir à Stephen les peintures qui orneront le mémorial à la « grande » guerre mais les membres du comité, au vu des peintures, se récrient. Ils lui font un procès en pornographie car les horreurs de la guerre montrent un viol de femme crûment ; il auraient plutôt désiré des anges délicats portant les morts pour la patrie jusqu’au ciel… « Les panneaux, par leur thème et leur exécution, décevaient toute attente, venaient contredire toutes les traditions les plus respectables. On était scandalisé, au premier coup d’œil. Puis, graduellement, on discernait les éléments qui, indubitablement, violaient les règles de la religion, du patriotisme et, avant tout, de la moralité » p.365. Tout est dit des ficelles qui remuent les marionnettes : le ciel, le pays et la pruderie – l’âme, le cœur et le sexe. Pharisiens, judas, sycophantes, tartuffes, Pinard (procès Baudelaire puis Flaubert) et autres Springora sont éternels d’hypocrisie, de pruderie affectée, de leçons de morale… aux autres.

Stephen se reclut. Il ne veut plus connaître ses contemporains et va se réfugier dans une chambre que loue Jenny, la petite bonne de la Mission si serviable, chassée ignominieusement par les curés pour « rester dans les chambres trop longtemps » – ce qui était « indécent » non selon les faits mais selon leurs yeux sales. Jenny est veuve à 30 ans, propriétaire d’une petite maison dans l’East End, près de la Tamise où la lumière est si belle à peindre. Stephen s’y installe, est dorloté, peut se consacrer à son art. Il peint pour lui-même et n’expose pas, ne vend rien. Il finit par se marier avec Jenny, fille simple mais reposante qui ne le juge pas comme le font constamment les bourgeois et les curés mais l’accepte tel qu’il est.

Il finira phtisique, mort d’une tuberculose jamais soignée depuis quinze ans, laissant un fatras de toiles dans son atelier. Que le marchand français Tessier, qui l’avait snobé alors qu’il n’était que peintre débutant dans la misère à Paris, reconnaît désormais comme un grand. Dix ans plus tard, Stephen aura trois de ses œuvres exposées à Londres, à la Tate Gallery, que son vieux père emmènera voir son collégien de petit-fils, né de Stephen le jour où le docteur lui avait annoncé sa mort prochaine. Jenny avait voulu cet enfant de lui.

Archibald Joseph Cronin, La tombe du croisé (Crusader’s Tomb ; A Thing of Beauty), 1956, Livre de poche 1977, 510 pages, occasion €1,59

Cronin déjà chroniqué sur ce blog

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Vladimir Nabokov, La transparence des choses

Un court opus après le long Ada, comme une alternative avortée. Le personnage principal, Hugh Person a mal tourné ; il est un Van sans sa vigueur, un correcteur chez un éditeur et pas un écrivain. Il aime autant les jeunes filles mais peine à draguer Armande, qu’il finit par épouser – avant de l’étrangler dans un cauchemar, les deux pouces sur sa nuque qui serrent serrent…

Le lecteur au fait des œuvres de Nabokov retrouve son style, sa virtuosité à jongler entre les trois cultures, la russe, l’anglaise et la française, ses références et allusions innombrables à des auteurs, des peintres, des scientifiques. La construction est complexe et il y a de l’énigme comme toujours, offerte aux spécialistes qui aiment à décortiquer et spéculer sur qui a dit quoi à qui. Le nom même du personnage, Hugh Person, est à facettes et prolongements : prononcé You Person en langue originale d’écriture, il signifie « vous, Personne », autrement dit rien, Nemo ; en langue nabokovienne, il signifie aussi père-son ou père-fils en franco-anglais. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort du père et se termine sur la mort du fils. La transparence est aussi un transfert, une transmission.

D’ailleurs, nul ne sait qui raconte et l’auteur ne donne un indice qu’une fois le roman très avancé. Le narrateur reste clinique, non impliqué, sans passion. Il faut dire que le personnage Person est médiocre, un raté, une impasse de l’évolution, un néant. Il périt en outre dans un incendie après être passé par la case psychiatrique pour avoir tué sa femme – même sans le vouloir, dans un spasme somnambulique. Autrement, il ne vit pas vraiment sa vie, parfois il la rêve. La mort est constante dans ce roman, seize personnages décèdent en deux centaines de pages ! Et l’amour est tiède, voire inexistant, Armande frayant sur les sommets suisses avant son mariage avec trois garçons jeunes, Jacques, Jake et Jack qui forment un trio onaniste fermé ! Frayer veut dire se reproduire pour les poissons ; la fille se contente de l’autre sens : se frotter.

Le souvenir, le temps et la mémoire poursuivent l’exploration entreprise dans Ada, avec intertextes sur les lectures, renvoi aux œuvres antérieures, jeu renouvelé de l’Éros et du Thanatos, Mr. R client de Person courtisant Julia Moor (Julie Amour si on lit en français) – une nouvelle nymphette. La « tralatition » de l’écrivain R est une métaphore du transfert, du porter au travers, d’où le titre : La transparence des choses. Une sorte de traduction du souvenir dans la mémoire composite, de l’intertexte entre vivants et morts.

En bref un roman bref qui ne reste pas dans les mémoires une fois lu, ni dans « sa moelle épinière » selon la définition du roman de génie par l’auteur (Littératures) – sauf à être un spécialiste fan de son œuvre.

Vladimir Nabokov, La transparence des choses (Tranparent Things), 1972, Folio 1993, 156 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Max Gallo, Belle époque

Max Gallo, fils d’immigrés italiens pauvres, est sensible à l’injustice sociale. Il a vécu la méritocratie républicaine, parvenant à force de cours du soir à obtenir une agrégation d’histoire puis un poste d’enseignant à Science Po. Entré en politique par le communisme, jusqu’en 1956 et le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, il a viré socialiste du temps de Mitterrand et est devenu porte-parole du gouvernement Mauroy avant de suivre Chevènement, puis de quitter l’engagement politique en 1994 pour se consacrer à l’écriture.

De ses années de militantisme socialiste il a cru bon de donner une mythologie par ce roman naïf, caricatural, réinterprétant Jacquou le croquant et Zola, qui se passe à la charnière des XIXe et XXe siècle. Comme s’il fallait à tout prix rejouer 1789 et raviver l’ennemi d’Ancien régime, l’Aristo, pour enfin exister en démocratie. Mais le mythe n’a jamais remplacé le réel, désigner un ennemi fantasmatique dispense d’observer l’ennemi véritable. En 1984-85, lors de l’écriture de ce roman, Max Gallo vivait les premières années de la Gauche au pouvoir et déjà les scandales éclataient, les petit-bourgeois socialistes répétant avec enthousiasme les frasques des grands bourgeois honnis. Ce pourquoi Belle époque garde quelque chose de ridicule dans son outrance moraliste.

Non, la « belle » époque n’était pas belle pour tout le monde ; on l’appelle surtout ainsi parce qu’elle a précédé deux guerres immondes. Elle avait pourtant succédé à celle de 1870, nettement plus courte mais non moins stupide. 1870-1945, ce fut presque une guerre de cent ans entre la France et l’Allemagne, à vingt ans près. La Belle époque était donc cet entre-deux où l’on jouissait, s’enrichissait (toujours sur le dos de quelqu’un), paradait socialement. Les choses n’ont pas changé, il suffit de suivre les actualités (« il leur faudrait une bonne guerre », disaient les vieux de 14 lorsque j’étais enfant en parlant de leurs jeunes).

Max Gallo oppose un frère et une sœur, Mathieu et Julia. Le premier, aîné de la fratrie, est révolté car éduqué à la brute par un père seul, un ours abruti et cruel qui lui enfonçait la tête sous l’eau le matin par tous les temps, cassant la glace s’il le fallait, pour l’envoyer ensuite toute la journée garder les moutons. Quoi d’étonnant à ce qu’élevé dans le ressentiment il n’ait eu que haine pour les autres villageois, les « soumis », et pour le seigneur local qui guignait la terre du père, enclavée dans les siennes. A 10 ans, il lui balance une pierre en pleine figure avant de se sauver, en sauvage. Le père est arrêté, emprisonné, les terres vendues, les trois enfants confiés à la garde du seigneur qui les « tient » : Mathieu l’aîné en rébellion permanente voué aux bêtes, Julia la seconde donnée comme compagne de jeux à sa fille Lucie, et Serge le bébé confié au régisseur.

Mathieu n’est qu’une boule de haine et, s’il contraint le curé à lui apprendre à lire, ce n’est pas pour s’élever mais pour entretenir le feu anarchiste en lui. Julia se soumet en apparence mais reste critique, elle profite de l’éducation conjointe qui lui est donnée avec Lucie pour apprendre à se comporter en société. Mathieu s’enfuit en vagabond, rencontre successivement trois jeunes hommes qui vont lui servir de mentors, l’un en lettres, l’autre en explosifs, le troisième en comportement. Ils sont mus pour au moins deux d’entre eux par le désir que le garçon adolescent suscite avec ses boucles brunes et son teint de jouvenceau. Julia se laisse caresser et se gouine avec Lucie, consentante, bien que dominée ; elle est plus belle et a plus de prestance auprès des hommes mais doit en subir la contrepartie. Lucie s’est fait déflorer volontairement par un Mathieu de 14 ans alors qu’elle en avait 12, elle a été dominée et veut prendre sa revanche en dominant à son tour. Mathieu va s’embarquer pour le Panama où l’on creuse le canal, financé par des véreux comme le seigneur de son village qui lui a pris son père, sa terre, sa sœur et son frère – le père de Lucie.

Un ingénieur solitaire qui l’a pris sous son aile sur le chantier lui confie des documents qu’il ramène à Paris lorsque sa sœur le fait chercher par le directeur du journal, un Juif démocrate, qui l’héberge et lui donne du travail. Julia a quitté Lucie, mariée au ministre des Travaux publics, et écrit des feuilletons populaires qui lui attirent le succès. Mathieu revenu est comme un chien dans un jeu de quilles. Il est inadapté à la grande ville, à la société, aux intrigues. Manipulé par un journaleux jaloux du succès de Julia, une fille qu’il a baisée et qui désormais se refuse, il va être accusé d’assassinat du directeur du journal de sa sœur, se défendra mal, toujours révolté contre le système, et sera condamné à avoir la tête tranchée. Julia n’aura de cesse que de le venger en faisant publier les papiers de l’ingénieur et en incitant son amant du temps, le vice-président de la Chambre, à faire tomber le ministre véreux des Travaux publics et le banquier qui l’assiste, le mari de Lucie.

Le roman est réputé écrit par une journaliste qui a acheté au mitan des années 1980 la maison de Julia, léguée par le directeur du journal assassiné, où elle fera élever son fils eu avec un journaliste de hasard et où elle écrira ses romans feuilleton à succès. Cette mise en abîme sert de prétexte au recouvrement des époques, l’ancienne, la « Belle », étant censée montrer comment est celle d’aujourd’hui (guère différente). Bien écrit mais outré, une mythologie de gauche pour ressasser éternellement le ressentiment des petits contre les gros – avant qu’ils ne deviennent eux-mêmes gros, comme l’a montré la Gauche après 1981. Un roman dépassé.

Max Gallo, Belle époque, 1986, Grasset, 286 pages, €19,90 e-book Kindle €7,99

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Guy des Cars, Cette étrange tendresse

Guy des Cars, ce journaliste qui a écrit nombre de romans à succès dans les années soixante n’est parvenu à devenir écrivain. Il reste de troisième zone, loin des plus grands malgré son ambition. La question est : pourquoi ?

Il écrit une belle langue mais trop banale ; il prend des situations scabreuses qu’il porte aux extrêmes mais sans les analyser en profondeur ; il crée des personnages qui semblent des caricatures, sans qu’on puisse vraiment s’y identifier. Ecrivain superficiel qui récupère des faits de société pour intriguer mémère, à une époque où les séries télé n’existaient pas, il ne passe pas la durée.

Cette étrange tendresse est celle d’un écrivain à succès de la cinquantaine pour un adolescent en pleine beauté éphébique d’à peine 18 ans. Il l’a recueilli lorsqu’il n’avait pas encore 15 ans et qu’il se retrouvait seul, orphelin ; il est devenu son « parrain ». Non, il n’a pas couché avec lui ni ne l’a perverti ; s’il le désire, c’est en secret, comme honteux en cette époque de machisme triomphant d’après-guerre. Mais il n’est pas un père de substitution ; s’il lui assure le vivre et le couvert, finance ses études de lettres en fac (première année), s’il l’associe à son œuvre en lui laissant taper ses manuscrits de pièces de théâtre, il est férocement jaloux. Alain, l’adolescent, est sa chose. Lui, André Forval, veut le façonner à son gré, faire de lui un écrivain comme lui. Son amour est dévorant, fusionnel, excessif.

Malgré le ton convenable, les passions sont exacerbées, bien trop. Le Pater familias sur le modèle du Père d’Ancien testament est déjà passé de mode et l’effet Pygmalion, fort à la mode chez Gide, Peyrefitte et Montherlant, n’a jamais produit de génies. Forval commet une pièce intitulée La voleuse, à la suite de nombre d’autres qui disqualifient à chaque fois les femmes comme fourbes et prédatrices. Guy Augustin Marie Jean de Pérusse des Cars, d’une bonne famille, élevé chez les jésuites et qui a vécu trois mariages, a écrit lui-même nombre de romans misogynes intitulés L’Impure, La Brute, La Dame du cirque, Le Château de la Juive, Les Filles de joie, Le Faussaire, L’Envoûteuse, La Justicière, L’Entremetteuse, La Maudite… Il sait de quoi il parle, même s’il s’amplifie et se panthéonise sous les traits du Grantécrivain André Forval.

Le directeur du théâtre et son metteur en scène vont proposer à l’auteur Forval une jeune femme sans expérience d’actrice pour jouer le rôle principal de voleuse. Ce sera Olga, une chanteuse de cabaret qui fait un tabac tous les soirs dans le bouge où elle se produit, moins pour son talent ou sa voix que pour son incarnation de « la » Femme. Comme s’il en existait une…

Alain, emmené par les trois hommes pour voir la fille et tester sa présence en scène, est subjugué et tombe « amoureux ». Ce n’est qu’inflammation des sens encore vierges, exacerbée par la rétention d’époque qui infantilisait les jeunes jusque fort tard dans l’existence. L’auteur en rajoute à merci sur sa beauté fragile, sa pureté d’âme effarouchée, son abîme sentimental. Il aime à en faire une pauvre petite chose « jeune » et vulnérable, une proie tendre pour la cougar en mal de mâles.

Le mal est fait, la première impression est cruciale. Forval, jaloux de cet engouement, fera tout pour le contrer. Il cherchera à rabaisser l’actrice, la sensuelle, la femme. Il en fera une putain dès 15 ans, avide de bite, n’hésitant pas à coucher avec qui lui plaît – et surtout avec qui la sert. Elle fera d’Alain son jouet pour avoir le rôle ; elle se laissera proposer de coucher par son acteur partenaire pour qu’il l’aide ; elle baisera avec l’ignoble Raoul, son « protecteur » patron du cabaret ; elle fera l’entraîneuse pour lui dans son rade.

Alain croit à l’amour ; elle ne croit qu’au sexe. Lui est absolu, elle l’utilise comme outil pour son plaisir et pour son succès. La jeunesse croit que l’amour et le sexe se confondent ; la Femme sait qu’il n’en est rien – jamais. Et que finalement « la tendresse », même « étrange » est peut-être le véritable amour, détaché du sexe. Mais l’expérience est douloureuse. Tout finira mal mais c’est mal dit, c’est « trop » comme on dit aujourd’hui. Vraiment trop, malgré le beau langage et les imparfaits du subjonctif.

Guy des Cars, Cette étrange tendresse, 1960, Folio 2001, 320 pages, €0.90 occasion, e-book Kindle €5.49

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Vladimir Nabokov, Feu pâle

Poupées russes, ce roman est un poème en quatre chants de 999 vers agrémenté d’un appareil de préface, commentaires et index, comme une étude universitaire. Ce campus novel n’en est pas moins roman d’aventures qui met en scène un triangle de personnages liés par l’amour et la haine derrière le miroir, mais aussi par une quête personnelle de chacun : le linguiste poète John Shade (ombre), le roi de Zembla en exil Charles-Xavier Vseslav renommé Charles Kinbote (King boot ! – dehors – comme dans les BD ?), enfin le tueur soviétoïde, robot sans âme et sexuellement impuissant nommé Gradus (degré) ou Grey (gris).

Kinbote est séduit par le poète Shade et veut instiller en lui l’idée d’une épopée de son royaume envahi et de son règne tragique ; Shade est un vieil homme cardiaque et maniaque, jalousement surveillé par sa femme Sybil, qui a pour ambition d’écrire son œuvre phare en méditant sur la mort, celle de sa fille disgracieuse et la sienne qu’il anticipe ; Gradus a pour mission de tuer le roi en exil comme Staline le fit de Trotski. Mais aucun ne parvient à ses fins : Kinbote est floué par le poème qui parle surtout de Shade ; Shade est tué en victime collatérale des balles de Gradus ; Gradus vise mal et rate sa cible royale mais n’en tue pas moins un poète.

Ce qui aurait pu être une forme aride se révèle prenante. L’auteur s’y révèle un dieu créateur d’univers et de personnages qu’il manipule comme des jouets. Aucun n’est sympathique, tous sont attachants, même le tueur à ressorts, plus malheureux que sadique : la société totalitaire l’a rendu ainsi. Le poème donne le ton, un romantisme fluide et brumeux très Europe centrale avant la sécheresse brute soviétique ; les commentaires ajoutent des aventures sentimentales et érotiques digne de l’épopée scoute du Prince Eric et de son royaume nordique imaginaire. Le royaume de Zembla inventé par Nabokov sur le modèle d’une Russie mythique (Zemlia) est lui-même évocateur d’exotisme physique et charnel, comme cette bande dessinée du même nom qui a paru entre 1963 et 1979 et que les jeunes garçons pouvaient lire chez le coiffeur, le dentiste, ou trouver dans les kiosques des gares de RER.

Le roi de Zembla est Nabokov lui-même transposé en tarzanide, personnage fabuleux doté d’une robuste constitution et d’amitiés érotiques adolescentes fantasmées. « A 12 ans, Oleg était le meilleur avant-centre de l’École ducale. Quand il était dévêtu et luisant dans la vapeur des bains, les attributs hardis de son sexe contrastaient fortement avec sa grâce de jeune fille. C’était un vrai petit faune » p.246. Les deux garçons vont dormir dans le même lit, s’enfermer aux toilettes pour « se laver les mains » (comme les filles disent se repoudrer le nez) et s’y livrer à des ébats torrides. « Certaines créatures du passé, et c’en était une, peuvent demeurer latentes pendant trente ans, comme celle-ci, alors que leur habitat naturel subit de désastreuses altérations » p.249, précise aussitôt Nabokov. Le souvenir d’un « compagnon bien aimé » (index) subsiste intact dans la mémoire de l’écrivain ; ce qu’ils ont accompli ensembles peut être désiré a posteriori sans que cela ait eu lieu.

Comme le roi, Nabokov s’est exilé de façon rocambolesque en échappant aux sbires communistes et s’est échoué aux États-Unis comme enseignant d’une université privée. Mais ce roi existe-t-il en réalité ? N’est-il pas une projection lyrique de Shade ? Un avatar affabulé par Kinbote, obscur professeur d’université, « ombre du jaseur tué par l’azur trompeur de la vitre » ? Une paranoïa soviétique qui voit des ennemis partout ? Nous sommes clairement dans un univers parallèle où l’auteur est roi. Une liberté du désir au-delà de notre enveloppe mortelle, une création ex-nihilo sortie de notre esprit – et qui lui survivra. Le poème commence par les reflets sur une vitre qui transpose et superpose les objets comme le poète diffracte et filtre sa vision sur le monde.

Kinbote et Shade sont antinomiques mais, comme la matière et l’antimatière, s’attirent et s’annihilent. Il n’en restera qu’un. Kinbote est athlète et droit, homo, gaucher, libertin et stérile, végétarien et chrétien ; Shade est maladroit et courbé, hétéro, droitier, fidèle et père d’une fille, mangeur de viande et agnostique. Tout est faux-semblant et tout est Nabokov, comme les deux tendances de sa nature riche et variée. « Enfant, j’étais un petit illusionniste », disait l’auteur (p.1315 Pléiade). Lui aussi, comme les peintres renaissants, crée des Madones à partir de jeunes fleuristes à Florence. Son prince Charles-Xavier, amant à 13 ans du fils de duc Oleg, est la version sylphe de qui il était lui-même à Saint-Pétersbourg. Une projection, un fantasme, une sublimation – un possible parmi les personnages en lui. L’apparence physique de Shade lui-même était un masque « car si les modes de l’ère romantique rendaient plus subtile la virilité d’un poète en découvrant son cou séduisant, en dégageant son profil et en réfléchissant un lac de montagne dans sa prunelle ovale, les bardes d’aujourd’hui, sans doute à cause des meilleures conditions dans lesquelles ils vieillissent, ont l’air de gorilles ou de vautours » p.168. Ce roman est « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », comme le disait Churchill de la Russie soviétique… Chacun ira de son interprétation : à mon avis, elles sont toutes justes, échos et reflets dans l’âme du lecteur particulier.

Cela n’empêche pas Vladimir Nabokov, noble déchu de la Russie tsariste, d’instiller ses messages de haine à la pacotille d’une certaine modernité qui l’a frustré de son destin.

« Je hais les choses comme le jazz,

Le crétin en bas blancs torturant un taureau

Noir, strié de rouge ; le bric-à-brac des abstraits,

Les masques rituels primitifs, les écoles progressistes ;

La musique dans les supermarchés, les piscines ;

Les brutes, les fâcheux, les philistins bourrés de préjugés de classe, Freud, Marx,

Faux penseurs, poètes surfaits, imposteurs et requins » p.199.

Il commente ainsi l’air sombre des Russes soumis au joug socialiste : « Cet air sombre n’a généralement rien de vraiment métaphysique ou racial. C’est tout simplement le signe extérieur d’un nationalisme congestionné et le sentiment d’infériorité d’un provincial – ce redoutable mélange tellement typique des Zembliens sous la domination des extrémistes, et des Russes sous le régime soviétique. Dans la Russie moderne, les idées sont des blocs taillés à la machine et mises en circulation dans des couleurs franches ; la nuance est interdite, l’intervalle muré, la courbe grossièrement échelonnée » p.343. Rien n’a changé malgré la chute du bloc, on dirait Poutine !

Le miroir inversé avec lequel se regardent Kinbote et Shade, chacun confit en narcissisme, ne sera brisé que par Gradus le tueur. L’imaginaire romantique sera troué par le réalisme socialiste. Les érotiques par un impuissant. Mais quel est le plaisir du lecteur ? Lire la réalité comme une page de code civil ou la rêver en monde imaginaire ? L’impuissance du socialisme à « élever » l’humain à la spiritualité créatrice est démontrée. Vivre, c’est jouer, « innocence et oubli » songeait Nietzsche.

Vladimir Nabokov, Feu pâle (Pale Fire), 1962, Folio 1991, 352 pages, €9,40

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Vladimir Nabokov, Pnine

Aux auteurs débutants je conseille ce roman : il apprend comment créer un personnage de toutes pièces, différent de soi, comment lui donner chair, montrer ses défauts et son humanité, comment d’un bouffon faire un être touchant. Pnine, dont le nom sonne comme peine (pain en anglais, langue de l’écriture), est professeur dans une université de seconde zone américaine, il enseigne le russe aux débutants comme aux confirmés, et la littérature russe. Il est cultivé, fils de médecin de Saint-Pétersbourg, et a reçu une bonne éducation. Mais il est gauche et peine à s’adapter aux mœurs directes américaines.

Son tragique bouffon est qu’il aurait pu faire carrière en Russie comme professeur entouré de livres, vivant paisiblement. Au lieu de cela, il est jeté tout nu dans un nouveau monde concurrentiel où il n’est que précaire, gardant un accent abominable et un vocabulaire limité. D’autant que les années cinquante s’intéressent très peu à la Russie devenue URSS et ennemie. Ni sa langue, ni sa littérature ne sont prisés des étudiants qui veulent faire carrière.

Bien sûr, Nabokov a pris son propre exemple d’immigré pour sentir son personnage ; il a pris aussi pour modèle un Juif ukrainien exilé en Belgique, en France puis aux États-Unis, Marc Szefel, né en 1902 et qui a la cinquantaine lorsque Pnine surgit dans la littérature. Mais Timofeï Pnine est une création originale, soigneusement ornée de détails qui font vrais. L’auteur s’empresse de mettre en exergue la formule célèbre : « Tous les personnages sont fictifs. Toute ressemblance… etc. ». Sauf que l’auteur se situe lui-même dans le roman en tant que V. N., tout d’abord narrateur des malheurs de Pnine, puis analyste de sa personne maladroite, enfin collègue ironique avant d’être ému. Il aurait failli épouser Liza, la femme éphémère de Pnine qui fit un fils avec un autre, le psychiatre Wind, avant que celui-ci ne trouve son mariage annulé pour vice de forme et parte avec une autre. Pauvre Pnine !

L’auteur est en effet cruel avec son personnage, insistant sur ses travers, le faisant imiter comiquement par ses collègues, prouvant par des anecdotes son incapacité sociale. Il est aussi touché par lui, mais toujours selon sa loi. Le lecteur, ainsi soumis à ces contrastes de froid et de chaud, est secoué et sommé de réagir, de s’investir dans sa lecture. L’auteur et lui dialoguent comme un psychanalyste avec son patient (Nabokov avait horreur de la psychanalyse, qu’il considérait comme un discours de charlatan). Peut-être veut-il prouver que l’on peut pénétrer l’âme de quelqu’un en l’observant et lui parlant, en échangeant des points de vue avec son entourage, plus que par des méthodes pseudo-scientifiques de tests et autres protocoles ridicules ? Il s’en moque ouvertement au chapitre IV.

A l’inverse, il fait de Victor, le fils de Liza qui n’est pas de Pnine, un enfant allergique à tout schéma œdipien préétabli par le freudisme. Malgré ses parents psy, le gamin n’a pas désiré tuer son père ni coucher avec sa mère ; il est de part en part à part. « Le génie, c’est le non-conformisme », dit carrément Nabokov (p.69 Pléiade). Il développe alors sa théorie des sensations et des perceptions, attentif aux ombres et aux reflets, captant une rue dans un pare-choc. Le temps qui passe ne peut être arrêté que lorsqu’on décrit avec minutie ce qui se passe dans l’instant, une nuance de couleur, un rayon de lumière, une ombre portée qui se déplace. Un auteur est comme un dieu dans son univers. Il crée, il dit, il amène. Comme affirmait Nietzsche, dieu est un enfant qui joue.

Nabokov vous invite à jouer avec lui. Il vous apprend à créer la vie d’un être imaginaire.

Vladimir Nabokov, Pnine, 1955, Folio 1992, 267 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

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Henri Troyat, Le Moscovite

Bernard de Croué, nobliau ruiné, a fui la France de la Terreur en 1793 emmenant son fils de 3 ans. Sa femme est morte d’une fluxion de poitrine à Amsterdam en exil ; Croué s’est enfoncé en Russie où, à Moscou, le comte Paul Arkadiévitch, propriétaire de 2600 « âmes », l’a engagé comme secrétaire et bibliothécaire. Le français était la seconde langue de Russie, la langue de la culture. Le petit Armand a grandi bilingue entre son vieux père et la famille du comte, Nathalie Ivanovna et Catherine, de quatre ans plus jeune.

Armand, désormais 21 ans, se sent Russe et Français ; russe dans la réalité charnelle et Français par la culture de l’Encyclopédie. Mais il n’est ni l’un ni l’autre et la Grande guerre patriotique de 1812 va le lui faire sentir. Il apprendra l’amour charnel dans les bras d’une Française et gardera l’amour platonique pour la Russe Nathalie.

Napoléon l’empereur, héritier des révolutionnaires qui voulaient imposer au monde entier leur idéologie des Droits de l’Homme, s’avance à marche forcée à l’intérieur de la Russie. Il va atteindre Moscou, il l’atteint. Le comte et sa famille ont fui la capitale et leur palais confortable aux 17 000 ouvrages dans la bibliothèque pour se réfugier dans leur domaine en province. La plupart des aristocrates et des bourgeois ont fait de même, suivis par une partie du menu peuple.

Les Français, jusqu’ici bien intégrés, sont mal vus ; une quarantaine est arrêtée et déportée sur la Volga par le ronflant général Rostopchine – qui appelle à résister mais ne reste pas plus à Moscou que les autres. Rostopchine agit comme Poutine. Il exhorte les Français de Moscou à se plier à la domination sous peine d’être exclus et considérés comme moins que rien – exactement ce que Poutine fait en Ukraine : « Cessez d’être de mauvais sujets et devenez bons. Métamorphosez-vous en braves bourgeois russes de citoyens français que vous êtes » p.50. Car Rostopchine, comme Poutine, considère les Français comme des « corrupteurs de la jeunesse russe, des laquais, (…) dont la tête n’était qu’un moulin à vent » p.57. La liberté ? La belle affaire ! « Nous autres serfs, nous n’avons pas besoin d’être libérés. Nous sommes bien comme nous sommes. Avec un maître au-dessus de nous. Il nous corrige, bien sûr, mais aussi il nous protège. Qui nous protégerait si nous étions libres ? » dit un valet à Armand p.71. Après tout, les Russes ont élu et réélu Poutine et se sont à peine révoltés contre les fraudes massives avérées et contre la corruption éhontée du régime. Ils ont peur de la liberté qui leur rappelle l’ère Eltsine. Ils préfèrent la tyrannie, plus confortable car elle évite de penser. N’ont-ils pas, comme tous les peuples, les dirigeants qu’ils méritent ?

Armand se sent étranger, avec « la certitude d’être en porte à faux dans un conflit qui ne le concernait pas. La guerre qui se déroulait en ce moment opposait une France qui n’était pas sa France à une Russie qui n’était pas sa Russie » p.30. Étrange ressemblance avec le dilemme dû au conflit en cours en Ukraine. La Russie, pays européen malgré tout, pas si étrange que le Royaume-Uni par rapport aux autres pays du continent, se rétracte dans le mythe asiatique, préférant s’allier jusqu’à la fusion aux Mongols qui l’ont asservie durant un millénaire. L’Ukraine, attachée à la Russie par mille liens dans l’histoire et la culture, tient à sa culture européenne héritée de sa propre histoire polono-austro-hongroise et de sa proximité avec l’ouest et résiste, se détachant de sa maison mère. Chacun choisit selon ses tripes et celles du kaguébiste au pouvoir à Moscou apparaissent plus servir ses propres intérêts de satrape que l’intérêt à long terme d’une Russie à la démographie en berne, qui sera vite avalée par l’immense Chine…

Armand est resté à Moscou car son vieux père obstiné ne veut pas fuir : il hait les Français révolutionnaires qui ont renversé son univers d’Ancien régime, mais il n’est pas Russe. Il se réfugie dans la bibliothèque, la culture étant pour lui sa patrie. A 21 ans, Armand est un béjaune assez niais, formé à la littérature avec des femmes mais guère au commerce des armes ; tout juste sait-il monter à cheval. Lorsque la Grande armée arrive, il se sent partagé : il rencontre enfin les vrais Français, venus de France, et pas seulement les exilés de Moscou ; il sent le patriotisme attristé des Russes et leur volonté de résister, il ne peut pas leur en vouloir. Excommunié, rejeté par ses amis russes, il il parle aussi bien une langue que l’autre, sans aucun accent, et va faire le truchement. Par honneur au départ, lorsqu’il sauve Pauline, une actrice du théâtre français des invectives de la foule ; par obligation ensuite lorsque le diplomate Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (oncle du Ferdinand que tout le monde (?) connaît) l’engage pour traduire les proclamations officielles.

Son père mort d’une attaque cérébrale, les domestiques du palais enfuis, son cheval volé, ses habits arrachés jusqu’à ses bottes, Armand qui s’est laissé ballotter sans réagir se retrouve en chemise et caleçon à errer dans la rue. Il rencontre providentiellement Pauline et les acteurs qui le sauvent et le rhabillent. Il va devenir l’un d’eux, jouant même un rôle au pied levé dans le théâtre aux armées pour remplacer un goutteux. Il va aussi baiser Pauline, la plus jeune de la troupe, qui sait y faire pour avoir ce qu’elle veut à son profit et celui des autres, en offrant son cul. Armand se croit « amoureux » alors qu’il est seulement pris par les sens. Erreur banale de la jeunesse. Il est jaloux du colonel Barderoux qui fait la cour à Pauline (et avec qui elle a couché pour avoir du poulet).

Mais l’empereur l’a décidé, la ville a brûlé à cause des incendiaires de Rostopchine, l’hiver approche, une contre-attaque russe a réussi : il faut quitter Moscou. Du jour au lendemain. Pauline couche encore pour négocier une charrette supplémentaire pour emporter ses cadeaux. Armand ne peut que suivre en toutou désorienté.

Premier volet d’une fresque comme l’auteur les affectionne, suivi par Les Désordres secrets puis Les Feux du matin, Le Moscovite résonne dans l’actualité. Il a été écrit pourtant il y a un demi-siècle. Comme quoi on ne change pas les mentalités sans un très long temps.

Henri Triyat, Le Moscovite, 1974, J’ai Lu 1999, 243 pages, €6,12

Henri Troyat, Le Moscovite suivi de Les désordres secrets et Les feux du matin, Flammarion 2014, 478 pages, €23.00

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Raymond Radiguet, Le diable au corps

Raymond Radiguet fut le Rimbaud des lettres françaises durant les années folles. Surdoué en tout, il est mort à 20 ans d’une fièvre typhoïde après un bain dans la Seine, mais surtout de ses excès avec tous les poètes et les écrivains du temps : Jean Cocteau (avec qui il a couché), André Breton, Tristan Tzara, Max Jacob. Encore au lycée, il écrit en 1921 ce roman endiablé au titre bien choisi ; il avait à peine 18 ans.

Osé pour son époque, transgressant les codes de l’honneur du temps (bafouer ainsi les combattants poilus de la Grande guerre!), c’est bien le diable qui a saisi l’adolescent de 15 ans pour Marthe, qui en a trois de plus que lui. Le diable des sens. La joie du corps. La liberté d’Éros. La guerre désorganise tout : elle est une boucherie qui nie l’humanité, une immoralité qui nie l’honneur, une mobilisation qui nie la famille. Préparé par de petits baisers avec les fillettes de son âge, encouragé par un ami de collège qui fantasme plus qu’il n’agit, le narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom a commencé tôt. Vers 9 ans, il a envoyé une lettre à une petite fille de son âge par un gamin plus jeune encore. Il lui « exprimait son amour ». Ce qui choqua la parents de la fille, le directeur de l’école et son propre père. Lequel, indulgent pour son aîné – et peut-être un brin flatté de la précocité de son fils et du style de sa lettre (sans aucune faute d’orthographe) – l’a laissé faire.

C’est à 15 ans qu’il lui fait fortuitement rencontrer Marthe, en avril 1917 à La Varenne. C’est une jeune fille de 18 ans à qui ses parents veulent faire la surprise d’une exposition de ses aquarelles assez scolaires lors d’une vente de charité organisée par la mère du narrateur. Elle est déjà fiancée à Jacques, un soldat au front. Excité par ce défi, et trouvant quelques attraits sensuels à Marthe, le diable saisit au corps l’adolescent de troisième. Il n’est pas « amoureux », pas encore, mais titillé. « Est-ce ma faute si j’eus 12 ans quelques mois avant la déclaration de guerre ? », s’excuse-t-il. Il n’est pas mobilisé comme les autres, il est libre dans une école désorganisée, laissé à lui-même par des valeurs dévalorisées.

L’auteur, né en 1903, est son double. Il a en effet rencontré en avril 1917 (à 14 ans) l’institutrice Alice Saunier, de neuf ans plus âgée, une voisine de ses parents qui lui donne des leçons particulières, y compris sensuelles, jusqu’à l’armistice. Elle a comme Marthe un fiancé au front. Mais « c’est une fausse biographie », écrira-t-il – en bref un roman. Il montre les affres du passage de l’enfant à l’adulte, le cynisme de l’époque et la lucidité de l’adolescence. Ce fut tout cela qui fit scandale : à la parution du roman en 1923, à la sortie du film de Claude Autan-Lara en 1947. La société moralise tout ce qu’elle veut cacher.

Le fiancé loin, la fille esseulée, les sens languissants – tout se conjugue pour favoriser les rencontres. Le garçon l’accompagne choisir du linge et des meubles pour son mariage. Ils parlent de tout et de rien et se plaisent, l’adolescent plus mûr que son âge et la jeune fille unique restée infantile. Elle se marie mais Jacques repart au front, la guerre n’est pas finie. Le narrateur la visite dans son appartement, ils goûtent, se caressent, flirtent. Un jour, ils finissent par baiser tout nu, ce qui ne se faisait guère chez les bourgeois décents. Le grand bouleversement de la guerre est déjà passé par là.

L’auteur reste pudique, il procède souvent par allusions, ce qui laisse toute sa place à l’imagination. Il progresse par à coups, construisant son roman avec une perfection formelle d’adulte, détaillant les sentiments de chacun comme Madame de La Fayette. Pas d’envolées romantiques mais un style d’une sécheresse à la Stendhal, la minutie d’un garçon qui parle direct et se découvre en même temps que l’amour. Car il finit par l’aimer, Marthe. Il lui fait même un enfant, un garçon qui naîtra avant terme, ce qui permettra de l’attribuer à Jacques lors d’une de ses permissions. Marthe lui donnera le prénom de son amant.

L’armistice interviendra, Jacques reviendra, Marthe mourra. Ne subsistera que l’enfant. Il « aura une existence raisonnable », ce qui marque peu d’affect pour son fils, après sa « syncope » pour la mort de Marthe. Mais c’était dans l’air du temps : les hommes se préoccupaient peu des rejetons. Et « je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses », conclut le narrateur de 18 ans. Le diable chrétien n’a rien à voir dans l’explosion des sens, mais plutôt la vie qui se répand, plus encore lorsque la tuerie est à nos portes. La « morale » en est alors bouleversée et l’ordre des choses qui veut à toute force la perpétuation de la vie exige que la tuerie sociale égoïste soit compensée par la profusion libertaire de l’Éros.

Plusieurs films ont repris le roman, l’acteur jouant le narrateur étant à chaque fois nettement plus âgé que de raison et l’histoire sensiblement modifiée.

Raymond Radiguet, Le diable au corps, 1923, Pocket 2019, 144 pages, €1,90 neuf

Raymond Radiguet, Oeuvres, Livre de poche La Pochothèque 2001, 683 pages, €6.27

DVD Le diable au corps, Claude Autan-Lara, 1947, avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Paramount Pictures 2010, 1h50, €13,81

DVD Le diable au corps, Gérard Vergez, 1990, avec Dacla, Corinne, Portal, Jean-Michel, Winling, Jean-Marie, 1h30, €13,00

Film (pas de DVD – à cause d’une scène de fellation ?) Le diable au corps (Il diavolo in corpo), Marco Bellocchio, 1986, avec Maruschka Detmers, Federico Pitzalis

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Philippe Labro, Manuella

Une histoire de fille, une ado bourge à la fin du siècle précédent – il y a une génération. Manuella se sent mal dans sa peau, trop grosse, trop moche, trop frivole – trop nulle. Elle a 17 ans mais n’a encore jamais baisé alors que tout le monde autour d’elle en parle, des adultes qui semblent obsédés à ses copines qui « l’ont » fait et aux garçons qui ont regardé des pornos à 12 ans et qui voudraient bien reproduire. Un David, vers ses 15 ans, a tenté mais elle n’a pas compris, le connaissant depuis l’enfance ; elle a refusé, indignée. Elle reste hors des statistiques qui observent qu’en France « la première fois » se situe vers 17 ans (à cette époque).

Et Manuella réussit le bac ; elle a mal travaillé, trop zappé, incapable de se concentrer – mais elle l’a eu, et avec mention assez-bien. Comme quoi le fameux bac n’est depuis trente ans qu’un chiffon de papier qui ne sanctionne guère qu’une présence au lycée, pas l’acquisition d’un savoir. La chute en première année de n’importe quoi ensuite n’en est que plus dure !

Mais cette initiation réussie la pose enfin comme une pré-adulte. Elle n’est plus l’ado infantile qu’on doit surveiller, tanner pour qu’elle bosse, discipliner. Ce qui lui permet enfin d’abandonner son narcissisme de bourgeoise immature et d’expérimenter ailleurs : en vacances, au travail l’été. D’observer les autres avec moins de critique revancharde et plus d’indulgence. Cet épanouissement progressif fait beaucoup pour l’attrait du livre, écrit comme d’habitude au galop et captivant. L’auteur sait conter.

Et Manuella entre enfin dans les statistiques ; elle baise. Avec le trop beau Pietro, un garçon de peut-être 25 ans parfait, gracieux, séduisant, les muscles longs et les épaules vigoureuses, « athlète et ballerine » (p.108) qui sait parler. Il a le charme et l’énergie de la jeunesse et envoûte littéralement le monde autour de lui. Il a surgi brusquement des eaux au mouillage en Corse après un crawl souple, ruisselant, en slip sur le pont tel un jeune dieu. Femmes et hommes en ont été éblouis et il n’a de cesse de les enchanter de son bagout. Très sensible à l’impression qu’il donne et aux changements d’atmosphère, il s’adapte et ensorcelle de formules et de citations, avec toujours le sourire et le mot qu’il faut. Manuella a été subjuguée comme les autres.

Il l’a reconnue comme une égale car elle n’est pas dupe de son rôle bouffon et sent la fragilité derrière la comédie. Elle est « pure », Manuella. Il l’appelle Ella et pas Manu comme les autres, « pour contrer les vieux » – et leurs préjugés. Invité à un dîner de pâtes carbonara avec les dix-huit de la résidence de vacances (construite par le père de Manuella et son associé Chuck), le garçon vient pieds nus en pantalon blanc et veste rouge à boutons dorés de Sargent Pepper. Il ne porte rien dessous et les femmes n’auront de cesse de le déshabiller pour « essayer la veste » afin qu’il reste torse nu entre elles, « poitrine et muscles dehors ». Pietro est de suite surnommé « le haricot » par un Chuck trop épais et velu pour l’égaler en délicatesse physique et prestance de conversation.

Après ce moment de sensualité exacerbée auquel les hommes eux-mêmes ne sont pas restés insensibles, les commentaires et les ragots vont bon train : un vrai réseau social, cette résidence ! Pietro est accusé à demi-mots par les femmes de baiser plusieurs filles, en don Juan de plage éphémère qui aime ça, fier de son corps et de son éclat. Ce qui n’est pas vrai, mais les fantasmes explosent. Chuck, jaloux, suggère qu’il est probablement gay ou au moins bi, trop beau pour un vrai mâle, et qu’il se tape peut-être et le vieux et la vieille, riches Italiens qui l’accueillent sur leur bateau de grand luxe, d’où il est venu à la nage. Ce qui est faux là encore mais titille Manuella.

Lorsque le navire de croisière va partir, emportant Pietro sans qu’il ait dit qui il est ni ce qu’il fait dans la vie, Manuella n’y tient plus. Spontanée comme une ado, décidée comme une adulte, elle provoque le destin en se rendant en dinghy directement sur le bateau le soir, pour y rencontrer le jeune homme. Elle lui déboutonnera sa veste à boutons dorés pour toucher sa poitrine, il lui retirera son débardeur sous lequel elle ne porte rien, tous deux retireront d’un coup leur jean porté à cru et ils se retrouveront nus pour faire l’amour. Doucement elle sera pénétrée, progressivement ravie ; lui impressionné et ému, graduellement amoureux.

De retour à Paris, elle voudra l’oublier ; ils n’ont pas même échangé un numéro de téléphone. Son amie Daph, victime d’un accident de voiture avec le moniteur de colo Cédric surnommé Cèdre, accaparera son cœur ; un projet en Australie pour l’année post-bac monopolisera son attention. Puis elle reverra Pietro la veille du départ à Paris, dans la grisaille de l’automne, vêtu d’un pull et d’un imper, entouré de mômes qu’il surveille. Il lui avouera être prof de français et remplacer un collègue. Il voudra la revoir et elle dira peut-être.

Le frimeur a fait le bidon en vacances parce qu’il était dans un milieu de frimeurs, mais il est autre dans la vraie vie, plus profond. Elle l’a percé à jour et il l’aime pour cela car elle estime l’homme vrai et pas l’histrion. Se sentant inculte après sept années de collège et lycée (on le serait à moins!), elle lui demandera de lui envoyer en Australie un livre à lire tous les quinze jours durant ses huit mois passés là-bas. Après… c’est une autre histoire qui commencera peut-être.

Philippe Labro, Manuella, 1999, Folio 2001, 256 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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Jean Anglade, Le saintier

Un saintier est celui qui fond les cloches. La cloche se disait sin ou sain, tiré du latin signum qui a donné signal. Toc-sin signifie toquer le signal, autrement dit sonner la cloche. Être saintier est un métier spécialisé car les proportions de cuivre et d’étain pour faire résonner le bronze selon la dimension de la cloche sont empiriques, tout comme la confection du moule avec de l’argile, de la paille et du crottin de cheval, ou encore le moulage qui exige une température du métal suffisante et le démoulage des précautions de refroidissement. En bref, être saintier n’est pas à la portée de n’importe qui. Le métier se transmet de père en fils et petit-fils, comme tous les arts industrieux.

Jean Anglade, instit féru de terroir ayant œuvré aux confins du Puy-de-Dôme avant d’agréger l’italien, raconte ici l’histoire de la vraie famille Mosnier, fondeurs de cloches du XVIIIe siècle, de Louis XIV à la fin de Louis XV. Leurs ancêtres ont fondu des cloches durant trois siècles mais l’auteur n’en prend que la fin. Les Mosnier ont réellement existé mais leur histoire est romancée, de multiples détails du temps sont ajoutés à plaisir.

Le plus extraordinaire mais vrai est cette rencontre de deux Russes venus comme ouvriers s’initier aux cloches auprès de ces spécialistes reconnus, dont un géant prénommé Piotr. Il se révélera Pierre 1er de Russie, Pierre le Grand, venu incognito faire un tour en Europe pour espionner les techniques qu’il voulait introduire dans son pays rétrograde. Il sera enchanté des Mosnier, fera sauter les petits-enfants en l’air comme il le faisait à son fils Alexis, retournera en Russie puis reviendra à la cour de Louis XV où il prendra dans ses bras le roi enfant de 7 ans au grand dam de la cour. Il fera inviter les Mosnier à Versailles et leur proposera de venir œuvrer un temps en Russie.

Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, alors que le travail manque en France car chaque église a ses cloches et les réparations sont rares, que quatre membres de la famille vont faire le voyage de deux mois jusqu’à Moscou. Le tsar est mort mais son ambassadeur cacochyme se souvient d’eux et les recommande. Ils vont notamment fondre avec toute une équipe le Czar Kolokol, la plus grosse cloche du monde voulue par les Russes – qui veulent avoir les plus gros de tout depuis tout temps, par complexe d’infériorité (Poutine voudra la plus grosse bombe H, le plus gros missile, la plus rapide torpille et ainsi de suite). Les Mosnier travailleront une année et reviendront avec un pécule. Pendant ce temps, le reste de la famille a vécu de cultiver la terre, élever les bêtes, tresser des paniers, toute cette activité complémentaire indispensable à un métier épisodique.

Au retour, l’irascible Germain, qui n’a jamais aimé son fils de désormais 17 ans, le tue accidentellement de deux coups de pistolet dans une colère homérique devant toute la famille attablée. Le garçon a toujours refusé de faire la cloche mais préféré observer les plantes et soigner les animaux. Parce que son père veut obstinément l’emmener en périple pour fondre une cloche à Poitiers et faire de lui un saintier contre sa volonté, il décide de s’engager dans l’armée de Louis XV tout seul, sans son autorisation. Le vieux se prend pour Dieu le Père et le châtie – mais se repend (un peu tard) de ce péché. Il se rend mais la justice sera clémente car, en ce temps, la Bible dicte les lois et celles de l’Ancien testament règnent.

La famille en sera comme ébouillantée, elle perdra son art faute de pouvoir retravailler ensemble, et la Révolution viendra qui abattra les cloches et rayera le métier de la carte des artisans.

Jean Anglade est un conteur et, même si ce qu’il conte n’est pas toujours la réalité exacte et vécue, il brode assez pour le faire croire. Ce livre d’hommage au terroir et aux vieux métiers se lit très bien, les amours paysannes et les pères contrariés sont tout à fait dans l’air d’Ancien régime.

Jean Anglade, Le saintier, 1997, Pocket 2012, 324 Pages, €12.00 e-book Kindle €12.99 occasion €2.83

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Zoé Gilles, Les (non) Ons

Le livre s’ouvre sur une citation de Nietzsche sur l’art de la nuance, qui ne vient aux jeunes qu’après qu’ils se soient heurtés violemment aux réalités. Aristote et sa logique binaire est l’ennemi intime de l’autrice. Il aurait conduit à la grande catastrophe, appelée le « Ça » – comme le destin de la conscience individuelle pour Freud. L’ami Alex l’avait pronostiqué : « La civilisation est livrée à une utilisation indiscriminée d’une science et d’une technologie menaçant l’espèce humaine, et même la vie tout court » p.21. Alexander Grothendieck, le géomaticien de génie qui a réellement existé…

Le « Ça » survient en 2033, juste un siècle après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ce n’est pas un hasard mais l’effet (un brin complotiste) de « la dernière expérience scientifique terrestre, lancée dans le plus grand laboratoire conçu permettant d’accélérer des particules à une vitesse proche de celle de la lumière ». Les expériences du CERN sur le boson de Higgs auraient fait exploser la Terre, réorganisant ses particules. Il n’y aurait eu que 1021 survivants, préservés par le financeur, Max Gogol. Cet ex-industriel chimique et biotechnique anglophone semble calqué sur Elon Musk et sur le PDG de Google Larry Page, transhumaniste nommé « leader international de l’économie du futur » par le Forum économique mondial en 2002.

Et pourquoi cette recherche forcenée de la pierre philosophale malgré les risques ? Le monde subissait déjà une catastrophe écologique (air connu) doublée d’une catastrophe sociale (de plus en plus de très riches et de très pauvres), triplée d’une catastrophe de l’IA – l’intelligence artificielle: « Sur les six milliards qui n’avaient pas succombé au régime maigre, l’humanité ne comptait plus qu’entre 5 à 30 % au mieux de non-SOPVA par empire, c’est-à-dire d’individus produisant encore un revenu (les SOPVA étant les « Sans occupation productive de valeur ajoutée », économique il va de soi) – donc plus d’échanges, plus de vie… p.41 » A la pointe de l’écologisme techno, « L’humain représente un risque biologique. Pas la machine » p.41.

Car l’humanité, qui se croyait au sommet de l’Évolution, s’est abêtie en masse avec la technique (air connu). « Pour Homo, formé, trompé et traité comme la masse des objets sur lesquels les matérialistes exerçaient consciemment leur pouvoir, penser au-delà des chiffres ou du bout de son nez était devenu inutile. Les technologies faisaient cela si bien à sa place. Mais si avide d’énergie, ce diable bicéphale, ce duo diabolique éteignit progressivement le peu des lumières qui brillaient encore en lui… » p.169. La consommation orientée avait abruti la jeunesse (air connu) : « Au cours des secondes Trente moins Glorieuses de leur grande Histoire universelle (1995-2025), la jeunesse avait été le mieux préparée à clapoter dans la fange. Dès leur naissance, leurs esprits étaient remplis d’hallucinations, fantasmagories et autres arguties des fictions niant la réalité : divertissements dilatoires de merveilles en 4D, diffusion de la matière, des objets et des êtres à travers des faisceaux lumineux » p.273.

Apollonios, Italien, « philosophe-expert en mythologie » intervenait sur les dangers des Nouvelles Technologies avant la catastrophe ; comme d’autres, il l’avait bien dit. Il est devenu Toa, le 33ème survivant et est appelé On33. Avec son quintette de savants, et Moa, il va s’efforcer de mettre sur mémoire wiki tout le savoir humain depuis les origines, en évitant les impasses ayant conduit à la catastrophe.

Mais Gogol a tout réorganisé sous le signe de l’IA. Les humains sont trop bêtes et ils doivent être augmentés et réduits en même temps : transhumanisés et disciplinés. Au service de quel But ? Pas repeupler la Terre, les survivants ont été stérilisés ; mais ils ont été rendus immortels. Vers le « on » impersonnel, le « on est con » du proverbe. Non sans message politique subliminal partial (air connu) « En marche, en marche, susurre-t-il amèrement ce vieux slogan politique. Vers où ? Vers On… » p.178.

L’idéal social est celui d’une ruche. Tout est « on » : le langage, réduit au basique des mille mots en Onglish, les relations sociales réduites à l’Onmitation, le décor des murs. « Ces miroirs étaient censés leur montrer tous leurs actes, postures et mimiques à chaque seconde de leur vie afin de les aider à mieux se comporter civilement en public et à se découvrir en privé » p.8. Surveillance stalinienne de conformité, déjà en usage dans la Chine de Xi : « Grâce aux « captOns » qui ont été implantés dans vos cerveaux avant votre sortie du camp, les consciences seront happées et dirigées en permanence » p.158. L’informatisation des corps et des consciences sera assurée par un système de contrôle central : « les Ons seront technologiquement augmentés lors des régénérations et après une sauvegarde journalière qui aura « purifié » leurs cerveaux grâce à des mises à jour utilitaires » p.162.

Nous sommes dans la science-fiction d’une philosophe un brin ardue qui projette les tendances dans l’air du temps pour brosser le portrait d’un futur très noir. Le récit prend peu de place à l’inverse des « carnets » de réflexion de l’intellectuel Apollonios sur ce qui lui arrive. Un 1984 relooké 2033 mais qui n’a pas sa force, confondant trop volontiers l’essai et le roman. La partie théorique (ennuyeuse) aurait gagnée à être clarifiée et nettement résumée, tandis que la partie action ou romance aurait gagnée à être mieux développée. Au lieu de quoi l’acte de « résistance » final qui fait pleuvoir la science de l’humanité sur les Neandertal au cerveau pas vraiment apte à la saisir paraît un peu incongru.

Reste un déroulé logique de tendances mortifères qui, si elles n’étaient pas compensées dans l’avenir, pourraient nous conduire à une catastrophe. Vraisemblablement pas celle du collisionneur de hadrons, mais un repli sur eux-mêmes des « empires » dans le moutonnisme général pseudo « démocratique » où la pensée critique aurait bel et bien disparue et où fleuriraient les dictatures sans contrepouvoirs.

Zoé Gilles, Les (non) Ons, 2022, 320 pages, €20.00 e-book Kindle €9.99

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Cronin, Le destin de Robert Shannon

Écossais, catholique avec une mère protestante, médecin des pauvres mais ayant aspiré à devenir chercheur, voilà le destin Robert Shannon – le même que celui de l’auteur. Ce roman quasi autobiographique raconte le double grand amour : celui de la médecine et celui de l’épouse. Il fait suite aux Vertes années qui racontaient l’enfance.

Comme toujours chez Cronin, l’homme se hérisse lorsqu’il rencontre la femme ; elle lui paraît bête, inférieure, incompréhensible. Puis, insensiblement, l’apprivoisement se fait et l’amour vient, l’affection avant le désir, puis tout explose en happy end – ce qui a fait le succès incontestable de ses romans. Archibald Joseph, dont on ne prononce jamais les prénoms mais justes les lettres A. J., installe le roman post-victorien dès l’entre-deux guerres et le poursuit dans la modernité industrielle et l’essor scientifique de l’après-guerre.

Ici, le conflit est entre le mandarin imbu de son pouvoir et le jeune chercheur esclave obéissant car sans moyens ni relations ; entre le pater familias calviniste style Ancien testament et la liberté de l’amour ; entre les devoirs ou traditions et l’initiative. Archibald/Robert est le garçon qui se fait lui-même, contre la société, la religion, le destin.

Robert Shannon, docteur en médecine, médaillé pour quelques recherches post-doc, n’a trouvé qu’un poste d’assistant à l’université via une bourse précaire. Mais il ne peut plus supporter la maison du professeur Usher parce qu’il ne peut poursuivre des recherches pourtant vitales sur une épidémie de « grippe » liée à une épizootie mais doit travailler aux intérêts du patron. Dénoncé par un assistant jaloux pour avoir conduit des recherches sans autorisation sur son temps de travail, il démissionne et cherche à se caser en attendant dans un hôpital pour malades contagieux. Après avoir engueulé vertement une infirmière qui était allée prendre son thé sans surveiller un petit garçon de 5 ans intubé à cause de la diphtérie, sauvé in extremis alors qu’il étouffait, mais que la carence infirmière a laissé mourir, il est dénoncé par elle pour utiliser sans autorisation un local désaffecté pour ses travaux – car elle est la belle-sœur d’un administrateur. Toujours, la sociétés, les relations, le pouvoir, les traditions, s’opposent à la jeunesse et à son envie de vivre. Shannon trouve par hasard, en sauvant une gamine de 14 ans renversée par un fardier dans la rue, un emploi auprès d’un médecin de ville qui court après l’argent. Mais ce métier (que l’auteur a pourtant pratiqué) ne lui convient pas ; il veut poursuivre ses recherches sur la brucellose – ce qu’il pourra faire dans un asile de fous, équipé d’un laboratoire ultra-moderne que personne n’utilise !

Lorsqu’il réussit, grâce à l’aide d’une (rare) étudiante en médecine rencontrée à sa pension, à prouver que la maladie de Bang du bétail n’était autre que la fièvre de Malte de Bruce et que la « grippe » qui sévit alors, il est félicité par tous. Il n’est pas nouveau que la grippe soit une maladie venue des bêtes, et pas seulement en Chine aujourd’hui. Mais il tarde à publier, désirant aussi proposer un vaccin. Ces trois ou quatre mois de délai supplémentaire qui le feront travailler avec Joan le verront supplanter par une publication sud-américaine qui parviendra brillamment aux même conclusions mais le coiffera au poteau. Toute cette recherche pour rien… sauf pour mieux se connaître peut-être et pour mieux connaître Joan.

Même chose en amour. Joan Law, l’étudiante veut apprendre à soigner pour aller rejoindre sa sœur infirmière en Afrique dans une mission protestante. Elle échoue à son premier examen parce qu’elle tombe en amour pour Robert. Celui-ci, présenté à sa famille de boulangers, ne séduit que son jeune frère Luke, 17 ans et amoureux des motocyclettes, et sa mère. Son père en revanche, possède une foi rigide et sereine ; il ne peut envisager que Joan se marie jamais avec quelqu’un qui n’est pas de la même secte. Bien que catholique (et peu pratiquant), Robert n’est pas un « vrai » chrétien à ses yeux : il ne connaît pas la Vérité, la seule évidemment qui soit, celle exclusive à laquelle le père croit. L’étroitesse d’esprit est un obstacle de plus mis par le destin à la vie.

L’art maladroit de Robert, vraiment amoureux de l’esprit, du tempérament et du corps de sa belle (dans cet ordre tout classique), parviendra à remettre les roues du destin dans les rails, mais non sans mal. Tout le roman va de la découverte à la chute avant la rédemption – le mariage et un poste de chercheur à Lausanne, loin de l’Écosse étriquée de son temps. Il se lit avec avidité, bien écrit et sans pédantisme, avec une psychologie qui vole au-dessus des romans de gare sans égaler pourtant les romans victoriens. Cet entre-deux facile mais talentueux fait passer de bons moments. Plus que les stupidités à succès publiées récemment.

Archibald Joseph Cronin, Le destin de Robert Shannon (Shannon’s Way) 1948, Livre de poche 1974, occasion €0,75

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Laurent Geoffroy, Petite histoire d’un juif français

Lorsque j’ai reçu ce livre, je me suis dit aussitôt : « encore une histoire de Juif ! ». Nous avons subi pendant huit mois les bouffonneries nazies du juif Zemmour (revendiqué comme tel) qui a monopolisé les médias sans obtenir un score honorable (et même aucun député!). Nous avons constaté que tout le premier semestre 2022 Gallimard en Pléiade était exclusivement consacré à des écrivains juifs : Kafka, Proust, Roth – certes de talent, mais enfin…. Est-ce pour se faire « pardonner » par le politiquement correct la parution en même temps de Guerre de Céline ? La communauté juive ne représente qu’environ 800 000 personnes en France, aurait-elle le monopole des médias, des éditions et de la posture morale ?

Sauf que cette réaction épidermique n’est pas de mise pour Laurent Geoffroy.

Son livre juif d’un Juif qui n’a appris être juif que lorsqu’il avait 12 ans, est un ouvrage très intéressant, plaisant à lire et qui fait réfléchir. Je vous le conseille, bien plus que les sempiternelles élucubrations de moraline arrogantes d’un BHL par exemple. C’est que « Laurent Geoffroy » est son nom de bébé caché, né en 1943 « de père inconnu » en pleine occupation nazie tandis que sa mère Sarah était recherchée par la Gestapo et les milices ou polices de Pétain (adulé par le Z) et que son père René était déporté au camp d’Auschwitz. Son vrai nom, reconnu par jugement du tribunal en 1948 après le retour des camps de son père, évadé de dernière minute juste avant l’arrivée des Américains, est Laurent Sedel. Il n’était rien moins avant sa retraite que chef du service d’orthopédie à l’hôpital Lariboisière à Paris. Médecin, fils de médecin, Français de naissance et d’études, laïc et adepte des Lumières.

Qu’il soit « juif » ne veut pas dire grand-chose, il est avant tout un homme.

Il analyse donc ce battage fait depuis des décennies autour « des Juifs » avec du recul et un œil acéré. En racontant son histoire, celle d’un greffé du foie qui a survécu – une nouvelle résurrection après celle d’être né caché ; en racontant l’histoire de ses parents, amoureux, actifs mais naïfs qui ne « croyaient » pas au danger nazi en France ; en racontant l’histoire de ses grands-parents, juifs ashkénazes venus de « Pologne » (aujourd’hui l’Ukraine). Il replace la condition juive d’aujourd’hui dans le contexte historique européen et français. Son message est qu’à en faire trop sur le « devoir de mémoire », on finit par braquer les gens : « encore une histoire de Juif ! ». Sedel en appelle plutôt à un « devoir d’oubli », seule façon de cicatriser les plaies et de bâtir un nouvel avenir débarrassé du concept de « race » (qui n’existe pas).

Mais la condition juive est prise en otage par la droite israélienne et sa politique bornée de forteresse assiégée. Brimer les Palestiniens et les bloquer en corner dans leurs territoires assiégés ou occupés n’est pas une solution à long terme. La solution finale (si l’on ose dire) serait plutôt dans l’instauration d’un État palestinien égal, avec lequel des relations normales pourraient être établies. Mais Netanyahou n’en veut pas, perfusé aux armes américaines et aux capitaux du lobby américain qui, selon l’auteur, se sentirait coupable de n’avoir rien fait en son temps contre l’Holocauste.

Quant à la France, les intérêts bien compris de certains amuseurs ou écrivaillons forcent le thème juif pour raviver le syndrome de l’affaire Dreyfus, la culpabilité du Vel d’Hiv et de Drancy, le David contre Goliath du petit Israël en butte aux innombrables armées arabes en 1967, 1973 et au-delà. Les juifs séfarades venus d’Afrique du nord excellent dans la dérision médiatique et le spectacle ; ils en rajoutent. Claude Lanzmann a inventé le mot Shoah (qui veut dire en hébreu catastrophe) pour rivaliser avec la Nakba (qui veut dire la même chose en arabe palestinien). Mais à en faire trop, l’effet boomerang ne tarde pas. L’auteur ne l’évoque pas, mais la jalousie arabe (il n’y a pas d’autre mot) sur la façon dont les Juifs sont plaints, confortés et célébrés en France alimente l’antisémitisme (même si, l’auteur le rappelle, les Arabes sont aussi des Sémites).

Ce livre hésite entre l’essai et le roman, c’est dommage ; il aurait gagné à être remanié pour choisir son style. Laurent devient donc « Georges » (en grec ancien : celui qui travaille à la terre) et Sedel devient Ledes, on ne sait pourquoi car l’auteur sous pseudo signe de son vrai nom sa biographie en quatrième de couverture. Il aurait fallu opter. Pas étonnant à ce qu’aucun éditeur classique n’ait voulu le publier, selon ce qu’il déclare. Non pas que le livre soit un brûlot, il dit plutôt des choses sensées, mais il est mal construit et nentre pas dans les cases éditoriales. Fait de textes raboutés au prétexte d’une autobiographie familiale (qui ne commence vraiment qu’à la page 80), il contient trop de répétitions et quelques erreurs de frappe, de sens ou d’étourderie comme Robineau pour Gobineau, les « catholiques » sous Constantin (ils furent chrétiens avant que Luther, en protestant mille ans plus tard, ne les fasse catholiques !), Dominique Fernandes pour Fernandez, « au fait » de sa carrière pour « au faîte », la Flag pour la Flak (Flakartillerie en allemand : artillerie antiaérienne et pas flagrants délits en français…)

Le mot résurrection peut avoir un double sens : celui de renaître à la vie pour un nouveau départ ; celui de voir ressurgir les problèmes du passé. Laurent Geoffroy/Sedel hésite sur la crête entre les deux, ravi d’être né et re-né, d’être un survivant dans un monde en perpétuels changements, mais aussi inquiet pour la suite, l’essentialisation de la « mémoire » créant un nouveau dogme appelant aux hérésies et aux réactions violentes dont sa famille est depuis trois génération un exemple.

Malgré ses défauts de publication, un bon livre qui fait remercier l’auteur d’exister et de s’exprimer.

Laurent Geoffroy, Petite histoire d’un juif français – Résurrections, 2022, L’Harmattan, 229 pages, €21.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Cronin, Étrangers au paradis

Médecin écossais, Cronin ne pouvait mettre en scène avec réalisme qu’un médecin écossais. Tel est le docteur Murray, flanqué de nurse Benchley, protagonistes de cette histoire. Tous deux sont Américains, pays fort à la mode depuis 1918 dans le monde occidental, et vivent d’exaltantes aventures sous les tropiques. De la science, de l’amour (pour l’époque le sentiment, pas le sexe), des aventures palpitantes à la Bob Morane pour adulte, et voilà le travail. Un roman qui se lit à la perfection avec un zeste de piment policier dans la balance.

Chirurgien réputé d’une clinique privée, Murray est envoyé par son patron pour un mois suivre la convalescence d’un gros riche d’origine française qui s’est fait tirer dessus et n’en a réchappé que par miracle, aidé de la science médicale avancée de la clinique. Le planteur Defreece vit sur une île des Caraïbes, San Felipe, au large des côtes brésiliennes. L’île est indépendante et vivait fort bien de canne à sucre et de rhum jusqu’à la découverte d’un grand gisement de bauxite. Le propriétaire du terrain l’a vendu à une société de façade brésilienne qui, en fait, est gérée par Moscou. D’où agitation communiste auprès des indigènes, déstabilisation de l’État et menace physique sur les riches patrons, dont Defreece.

Dont la seconde femme, névrosée droguée, veut d’ailleurs se débarrasser pour vivre son idylle avec son nouvel amant, le docteur Da Souza. Malgré son nom portugais, il est pleinement caraïbe et méprise les Blancs tout en tenant les indigènes de sa race pour des enfants crédules. C’est dans ce panier de crabes que débarquent Murray et Benchley.

Médecin et nurse ne courent pas dans la même catégorie et leur position sociale respective les fait se « gober », comme il était traduit jadis pour snober. Il est vrai que la posture d’avalage met assez bien en lumière l’attitude du snob devant qui il ne peut sentir. Mais, comme de bien entendu, ce sont les circonstances qui vont révéler à l’une et à l’autre leurs qualités et affinités réciproques. Non sans qu’une fille à papa, alcoolique notoire, n’entreprenne de draguer impunément le beau jeune docteur dans l’ennui îlien. Séparée (mais non divorcée, catholicisme oblige) d’un baroudeur ex-footeux à succès devenu débardeur dans ce trou où ses talents ne trouvent pas autrement à s’occuper, elle saute sur le premier venu pas trop foncé qui passe. Elle aussi vivra sa résilience, dans une atmosphère de vaudou et de révolution que les orages de plus en plus fréquents annoncent.

Defreece craint pour sa vie une fois de plus, un lustre de plusieurs kilos s’étant effondré opportunément sur la méridienne où il aurait dû être assis s’il n’avait eu envie d’un rhum interdit pour sa santé par l’équipe médicale. Mais c’est sa femme qui va être touchée pour avoir bu d’une carafe qui ne lui était pas destinée, déplacée par une certaine personne qui se méfie. Carafe que le bon docteur de famille De Souza, équipé d’un laboratoire dernier cri financé par la mine, a lui-même préparée…

Le lecteur avisé devra passer par toute une série d’invraisemblances et d’erreurs de débutant de chacun, qui fonce sans réfléchir pour faire avancer l’intrigue, malgré les années d’éducation « scientifique » passée à la faculté et à la clinique. Le pire arrivera jusqu’au retournement final, expédié un brin rapidement, mais en apothéose.

Entre Mary Higgings Clark et Henri Verne, ce roman pour adulte se dévore comme un autre.

Archibald Joseph Cronin, Étrangers au paradis (The Native Doctor), 1961, Livre de poche 1971, 188 pages, occasion

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Bernard Clavel, Tiennot

Clavel écrit son « cœur simple », certes sans le talent ni le polissage de Flaubert, mais avec sincérité. Le petit Étienne, Tiennot, est un colosse simplet qui vit de menus travaux. Jusque-là dirigé par son père, un ancien résistant avisé qui a sauvé nombre de gens sur la ligne de démarcation, il se retrouve tout seul à sa mort, avec pour seul soutien l’ami de la famille, Arthur et sa femme.

Ils lui proposent bien de venir habiter chez eux mais lui ne veut pas, tenant à sa maison sur son île de la rivière Loue dans le Jura. Il a sa mule, la Miaule, ses poules et ses lapins, son jardin potager, sa barque aux longues rames, et sa force pour gagner un peu d’argent.

Madré, le cafetier Flavien lui assure qu’il a besoin d’une femme. La trentaine largement entamée, Tiennot est vierge comme c’est le cas chez les paysans non mariés depuis toujours. Les villages sont petits et tout le monde surveille tout le monde. Tiennot n’est pas assez malin pour se concilier une fille entre deux buissons et son âge avance. Il accepte donc que le cafetier et sa cafetière lui trouvent une femme pour vivre avec lui sur son île.

Ce sera la Clémence, une trentenaire qui s’est beaucoup donnée dans les hôtels où elle servait à la plonge et que son père veut caser. À la campagne, le sentiment passe après les affaires. La femme est mise « en location » pour deux mois, contre 50 000 Fr. en billets. Le père, comme le cafetier maquignon, y trouvent leur compte. Si l’essai est réussi, le mariage pourra être négocié ; sinon, la fille rentrera.

Mais une femme à la campagne, qui n’est pas née à la terre, est un boulet à traîner. Si elle sait faire la vaisselle et passablement la cuisine, voir un peu de ménage, tout le reste lui répugne. Elle s’ennuie dans « ce trou » boueux. Oh, certes, elle baise sans barguigner, habituée à la chose, mais a peur de l’eau qui cours tout autour de l’île sur la rivière. Et ne voilà-t-il pas que la pluie se met de la partie ! Onze jours sans interruption, avec des trombes d’eau pour finir. La rivière ne cesse de monter, à la grande terreur de Clémence qui veut à la fois s’enfuir et en même temps refuse de monter sur la barque.

Elle admire Tiennot pour sa force, « c’est un homme, un vrai », mais elle le hait pour son côté obtus et simplet. Elle a obtenu un moulin à café électrique, puis une télévision, mais elle n’est jamais contente. Tiennot, qui survit à vendre les légumes de son potager et à louer sa force pour creuser des tranchées ou abattre du bois, n’a plus de sous. Le Flavien l’a ruiné avec son idée de femme.

Comme l’eau ne cesse de monter et que le couple s’est réfugié avec la basse-cour dans le grenier, Clémence profite de ce que l’ami Arthur est venu héler sur l’autre rive pour crier « au secours ». Elle dit qu’elle a la fièvre et qu’elle veut partir. Elle a cherché à fuir comme une poule affolée mais a glissé dans la boue et sa tête a heurté le piquet qui retient la barque. Tiennot, qui n’y tient pas, est obligé de la faire traverser, malgré sa terreur. Elle promet de revenir mais c’est une promesse de femme car elle emporte évidemment sa valise. Elle ne reviendra pas, accusera Tiennot de l’avoir battue, et le simplet, berné, n’aura qu’une idée : se venger.

La terre lui en veut, sa nature le handicape, les autres le raillent et les femmes sont des menteuses. Il n’y a qu’une seule façon d’en finir.

L’écrivain populaire des années 1970 grave ici l’empreinte des laissés-pour-compte de la modernité, ces cœurs simples nés à la campagne que la société a oubliés. Pour eux, les amis sont rares, les profiteurs légion et les femmes une tentation du diable.

Bernard Clavel, Tiennot ou l’île aux Biard, 1977, J’ai lu 1999, 128 pages, €

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Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini

En 1929, le narrateur a 13 ans et une fillette aristocratique de son âge a le béguin pour lui. Mais elle est une Finzi-Contini et, bien que juif lui aussi et la voyant à la synagogue, elle n’est pas de son monde. Alors qu’il vient de rater un examen de maths qu’il doit repasser en octobre, il s’affale désespéré sur l’herbe des remparts de Ferrare, sa ville, où il est venu en bicyclette. Pssit ! Celle qui l’appelle est Micol, la fille cadette des Finzi-Contini, propriétaires d’une très vaste propriété composée de la magna domus, d’un immense jardin arboré aux essences diverses, d’un court de tennis en terre battue, d’une ferme où règne le gardien-concierge-chauffeur-homme à tout faire et sa femme qui sert de bonne avec sa fille. Micol invite le narrateur à venir la rejoindre en grimpant le haut mur, aidé de clous et de prises qu’elle a elle-même installés. Mais le prime adolescent a le vertige ; celui, physique, de la hauteur, mais surtout celui, passionnel de la fille. Ils vont copiner, puis s’embrasser, mais après ? Au cinéma, rien n’est dit de cette ellipse entre le premier baiser et le couple et le garçon ne sait pas, ne veut pas, il le craint.

Le baiser ne se fera pas et il faudra des années avant qu’ils se revoient : dix ans. L’Italie est devenue fasciste et les lois raciales commencent à faire leur effet, même si Mussolini n’est pas Hitler et n’a pas la phobie des mauvais gènes. Mais il est nationaliste et veut, comme tous les repliés sur eux-mêmes, « purifier » la nation italienne de tous les métèques et autres corps étrangers. Tous les Juifs sont donc bannis des instances sociales et relégués dans leurs ghettos, même dorés. Ils sont exclus du club de tennis, du cercle littéraire, de la bibliothèque publique, du conseil des commerçants – et même du parti fasciste lorsqu’ils y ont adhéré pour faire comme tout le monde. Exclus, ils refont donc communauté et les Finzi-Contini, un temps sortis de la synagogue pour rénover la leur, reprennent le chemin commun et invitent la jeunesse à jouer au tennis avec la leur dans le grand parc.

Le narrateur, très littéraire et qui veut devenir romancier, commet déjà quelques vers appréciés. Il tombe inévitablement amoureux de Micol qui le considère comme un frère, mais pas plus. Les lois raciales semblent avoir coupé tout élan vital dans cette famille arrivée. Le frère Alberto se meurt progressivement d’une mononucléose, le père Ermanno, professeur, renonce à publier l’étude qu’il projetait sur la littérature du XVIe siècle. Tout se dégrade dans la géopolitique, dans la société, et les gens avec. En fait, ils ont tous péris en déportation et l’auteur parle d’une époque révolue, trente ans avant. Micol n’est plus, la vie non plus, l’amour est mort.

Restent la brume des relations humaines, émergeant à la mémoire, comme une madeleine de Proust. Il y a d’ailleurs beaucoup de Proust dans la façon dont Bassani raconte les familles, les gens, les jardins, les relations sociales du microcosme ferrarais où chacun est allé à l’école avec chacun et parle en dialecte. La relation de sœur à frère de Micol et Alberto est presque celle d’une mère ; la relation d’Alberto avec le puissant ingénieur milanais Malnate est celle du rat fasciné par le boa, l’envie mimétique vaguement homosexuelle pour la certitude communiste et la force physique ; la relation du professeur Ermanno et du narrateur qui rédige son diplôme de fin d’étude sur un poète est filiale, il aurait voulu avoir un fils comme lui et pas comme ce pauvre Alberto ; la relation de père à fils du même narrateur avec le sien, qui l’encourage à aller au bordel – et puis la relation ambiguë de Micol avec lui qui s’est profondément imprimé en sa mémoire. Elle l’aime, ou du moins l’a aimé, mais renonce. Les choses doivent mourir comme les gens, « et alors, puisqu’elles aussi doivent mourir, eh bien, mieux vaut les laisser mourir » dit-elle p.154. Les Juifs ont tenté de s’assimiler mais la société les rejette, ils doivent s’étioler et laisser la place.

Ce qui compte est « plus que la possession des choses, le souvenir qu’on [a] d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante » p.285. Un orgueil tragique qui préfère ce qui a été à ce qui est – car le passé demeure tandis que le présent s’enfuit. Le symbole en est ce tombeau juif grotesque de prétention, dans le vieux cimetière, mais qui reste comme les tombes étrusques au nord de Rome, pour des millénaires. Une douce nostalgie pour le temps perdu et le bonheur de ciseler les mots pour sa recherche.

Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini, 1962, Folio 2010, 377 pages, €8,70

DVD Le jardin des Finzi-Contini, Vittorio de Sicca, avec ‎ Lino Capolicchio, Dominique Sanda, Fabio Testi, Romolo Valli, Helmut Berger, M6 vidéo 2008, €13,00 blu-ray €15,95

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François Nourissier, Le maître de maison

La crise de la quarantaine : l’auteur a 41 ans lorsqu’il publie ce roman, en écriture depuis deux ans. Né en 1927, adolescent pendant la guerre, affamé de femmes, de tabac et d’alcool selon les habitudes d’après-guerre, son personnage d’écrivain arrivé, père de trois enfants avec son épouse Geneviève, décide de se fixer. Acheter une maison, un nid familial, une forteresse contre les aléas du monde. Dans l’arrière-pays ensoleillé et sec du Midi, le Lossan est une bâtisse forte achetée en hiver après beaucoup de visites et d’hésitation, que de longs mois passent à restaurer, jusqu’au bassin craquelé qui devient piscine.

Car l’été arrive et avec lui les trois enfants depuis leurs internats, après un séjour en Angleterre pour Bettina, 16 ans, un camp scout dans les gorges du Tarn pour Roland, 14 ans, et des vacances sur la plage à Houlgate pour Robert, 10 ans. Le nid est prêt, frais, rassurant, et il s’anime. Les parents invitent des amis, qu’ils alcoolisent fortement, les enfants des copains, on fait du vélo, on ôte son tee-shirt, on vit en slip autour du bassin. Le père observe sa progéniture avec quelque inquiétude : Bettina déjà femme et trop belle pour ne pas susciter du désir, Roland à peine adolescent mais pas perverti par ses compagnons « aux mollets nus » comme papa l’observe sur son visage, Robert toujours enfant, éclatant de rire dans son bain, faisant des niches autour de la piscine.

Mais l’été finit et les enfants regagnent les internats, en Suisse pour la fille, à Lyon pour les garçons. Leur mère les emmène dans la Peugeot, probablement 404 vu l’époque. L’écrivain et critique se retrouve seul au manoir avec Rose, la bonne à tout faire. Il boit son gin martini chaque soir avec application, un peu trop peut-être. Sa femme s’attarde ailleurs car il déprime et rien ne vaut que de le laisser seul à ce moment-là. Tout se lézarde, la maison se met en noir, les scorpions reprennent du terrain dans les coins sombres, les cyprès s’étiolent. La vie est partie avec la jeunesse, la maison se déshabite et devient froide, comme l’âge qui vient, les courbatures, les vertiges, les insomnies. Tirer une maison de son assoupissement exige de l’énergie, l’auteur n’en a plus guère, il se repose sur sa femme.

Les enfants grandissent, s’éloignent, la vie familiale se dégrade, le corps ne suit plus et l’œil rêve des filles jeunes et minces dans la rue mais sait qu’il faut renoncer par impuissance. Il le raconte avec pudeur dans une introspection hachée dont le contrepoint est fourni par l’agent immobilier, venu lui aussi d’ailleurs mais assez popu pour s’être fait accepter du pays tout en gardant un certain détachement de bon sens dû à son métier toujours sur les routes à rencontrer des acheteurs venus de partout.

Habiter une maison est habiter sa vie mais, pour y réussir, il faut avoir appris à vivre. Nul n’est maître de maison sans être aussi maître de soi. Or l’enfance et les complexes ressurgissent comme des poisons dans la solitude et les ragots de village. Les gens épient la famille, étrangère au pays, commentent leurs faits et gestes, critiquent mais envient. Le contrepoison est l’alcool, pris à haute dose au point d’en être écœuré à notre époque plus saine, et les somnifères, cette médication fort à la mode américaine des années soixante. Reste le travail, assidu mais lassant, dont l’auteur ne dit pas grand-chose. Il gagne bien sa vie pour avoir acheté ce mas, assuré de lourds travaux, et laissé ses enfants en internat à l‘année. Mais ce n’est jamais assez. La vie est une lutte de chaque jour contre l’usure, la ruine, la décrépitude, la mort qui s’infiltre entre les pierres et dans les corps et dont la chienne Polka, paralysée un temps de l’arrière-train, annonce l’inéluctable venue.

Un livre de vieillesse prématurée comme on la connaissait après avoir brûlé la vie par tous les bouts après la guerre, une façon déjà passée en 1968 lors de la parution du roman. De belles pages sur la bâtisse, la chienne, les gosses. Un drôle de livre pour notre temps, très bien écrit, prix Plume du Figaro en son temps.

François Nourissier, Le maître de maison, 1968, Livre de poche 2000, 287 pages, occasion €5.11 e-book Kindle €8.99

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize

Le roman qui fait suite à Un éléphant dans une chaussette, chroniqué sur ce blog. Il est plus simple et plus déjanté, se terminant abruptement.

Nous avons laissé Patrick Romero amer, viré de l’ONU où il dirigeait un programme de lutte contre le SIDA et autres tuberculose en Afrique. Accusé sans preuves de s’être mis dans la poche des commissions occultes du fournisseur de médicaments par un flic anglais aigri et borné, il avait tout simplement mis fin à sa mission, permettant au bordel du Machin de ronronner à l’aise dans sa bureaucratie « transparente » mais inefficace. Ce coup de gueule d’un spécialiste en stratégie de santé était bienvenu et bien amené.

La suite est plus facile à lire, plus plaisante, mais moins efficace. L’auteur, comme gêné par son héros, tend à le diluer avant de le finir.

Romero s’est établi en Thaïlande, où il a acheté un appartement à Bangkok, la ville de tous les vices et de tous les plaisirs, avec son femme Isabella. Laquelle s’ennuie de jouer à rester jeune et branchée fêtarde alors que l’âge vient et l’envie d’enfants. Les deux ont bien parrainé un petit Sophea des rues, gamin cambodgien débrouillard et joyeux dans la misère, devenu adulte désormais. Mais Romero n’a jamais eu la vocation de père, bien trop occupé à ses plaisirs égoïstes et flamboyants. Il se voit en grand frère du gamin majeur, comme le Noir Bonaventure le fut pour lui lors de sa jeunesse en Afrique. Il s’affiche avec lui, loue ses services pour aller visiter un village de la frontière où des Chinois déforestent avec l’aval du gouvernement et où un programme de lutte contre le SIDA est en place avec l’association qu’il conseille.

Car il est revenu dans une direction de l’ONU avec un titre ronflant au profil sans objet, permettant à ceux qui l’ont embauché d’avoir un organisateur efficace pour dépenser l’argent facile de l’aide humanitaire. Une étude en double aveugle est entreprise par un labo américain afin de tester un gel intime pour les femmes, censé protéger à près de 80 % de la contamination par le VIH. Curieusement, dans ce village de la frontière où les ouvriers chinois baissent à couilles rabattues, la prévalence augmente au lieu de s’équilibrer entre les lots de placebo et les lots de soin. Y aurait-il une faille ?

Romero rend compte, ce qui le fait haïr de tout le monde, position qu’il adore. Se poser en justicier victime semble être sa tasse de thé. Le flic aigri Harrisson s’empresse de revenir à la charge et d’insinuer que le « pourri » pourrait bien faire du chantage afin d’obtenir encore plus de commissions occultes afin de nourrir son train de vie dispendieux. Sauf qu’on est en Thaïlande, où les prix des plaisirs ne sont pas ceux de Londres. Harrisson s’obstine, en bon puritain borné qui soupçonne le Mal en toute bonne œuvre. Ce qui l’empêche de s’occuper de lui (il sombre dans l’alcool), de sa femme (qui lui est devenue indifférente), de son fils de 14 ans (avec un père absent et une mère rigide, vite devenu pédé), de sa fille de 15 ans (qui veut faire de l’humanitaire en opposition frontale à papa).

Sa névrose rencontre les manigances d’un « révérend » d’une secte de « chrétiens talibans » – évidemment américains du sud – qui veut prouver au monde scientifiquement que tous les produits de soin et de prévention ne sont que des incitations à baiser, donc à « faire le Mal », à l’encontre des commandements de Dieu (qui ne dit rien). Pour cela il magouille les lots avec ses médecins infiltrés ; il veut fausser l’étude. Dommage que l’auteur passe rapidement sur la façon dont il sera contré, cela aurait développé le côté policier de ce roman un peu fade.

A l’inverse, l’auteur se fait une joie d’en rajouter côté baise tous azimuts entre garçons, entre filles, garçon et fille, dominateur et dominant, amis et prostitués. Agrémenté de doses de whisky à assommer un éléphant et de piquouzes diverses à assécher tout désir. Isabella finira par quitter la Thaïlande pour œuvrer en Afrique, quitter Patrick pour se faire monter par un Noir, quitter la vie de plaisirs pour se faire engrosser. Quant à Patrick, bien ravagé par tout ce qu’il consomme et entreprend, il finit mal. Et son Dee Dee bien pire.

Comme quoi le bonheur n’est jamais dans l’excès, qu’il soit de plaisirs ou de vertu.

Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize, 2021, éditions Atramenta (Finlande), 229 pages, €22.00 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jean Winiger, Un amour aveugle et muet

Un Savoyard d’Entremont, homme de théâtre séduit par les auteurs russes, découvre Vassili Grossman. Ce journaliste de guerre sous Staline devenu auteur littéraire élabore une réflexion sur le pouvoir, la foi, la totalité russe. Juif, il n’est pas ethno-nationaliste comme le Kremlin l’exige ; le KGB censure ses livres à la fin de sa vie et confisque son manuscrit, « y compris les rubans de sa machine à écrire » ! Sa grande œuvre, Vie et destin, sera passée en microfilm en Occident par Andreï Sakharov et éditée à l’Ouest, avant que la Perestroïka de Gorbatchev ne l’autorise en Russie. L’auteur, qui avoue avoir découvert Grossman durant le confinement, c’est-à-dire il y a peu, s’immerge dans cette œuvre pour en faire un théâtre. Il tente d’y adjoindre une passion amoureuse avec une jeune Russe, découvrant que seule la bonté permet de résister à toutes les contraintes.

Assia invite Pierre, marié mais lassé, à Saint-Pétersbourg, loin de sa ferme cocon où il oublie le monde dans les livres, protégé par ses montagnes. Il doit jouer une pièce tirée de Grossman et faire passer son message. Les destins broyés sous le totalitarisme en miroir d’Hitler et de Staline, chacun imitant l’autre par construction (cité p.42), fascinent les intellectuels de la Russie moderne car Poutine les imite à son tour. Mais ils sont peu nombreux face à la masse russe, rurale et éloignée des centres. Le pouvoir du Vieux-blond (Vladimir Vladimirovitch) se mure de plus en plus dans la certitude, donc la répression. Le peuple ne suit pas ? Abolissez le peuple, par le trucage des élections, l’éradication par les balles, le poison ou la prison pour tous les opposants, par la propagande et la censure. L’œuvre de Pierre le petit est bien insignifiante face au pouvoir absolu des Organes. Sa pièce, Un amour aveugle et muet, ne fera l’objet que de trois représentations. Même à Moscou le refus est net, l’Alliance française ne voulant pas froisser le Kremlin, bien qu’Assia remue ses relations de petite-fille du général Tchouïkov vainqueur à Stalingrad et d’épouse de l’oligarque Markov monté dans la communication sous Poutine.

D’ailleurs, le mari se venge, vexé qu’un obscur Français fané soit préféré à lui-même, exemple de réussite et de jeunesse conservée. La domination du pouvoir accompagne la domination de l’oligarque pour réduire l’individu à presque rien. Grossman n’avait plus pour espérance, dans le totalitarisme de son époque qui désormais revient, que les actes personnels et la bonté inhérente au fond humain. Rousseauisme naïf issu du christianisme que Tolstoï avait porté en Russie et qui est aujourd’hui peu convainquant. Il est le ressort de la passion qu’éprouvent le Français et la Russe, séparés par deux cultures, la libérale et l’autoritaire, par deux paysages intérieurs, l’entre-soi des petites provinces et l’immensité russe.

L’auteur, homme de théâtre, n’évite pas le piège de l’empathie sans issue. Son personnage joue un rôle, il semble n’avoir aucune personnalité, bercé depuis l’enfance par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, maquisarde des Glières. Il se laisse mener et ballotter par les femmes, dont Assia, se laisse vivre, porté par les œuvres dont il s’imprègne et les auteurs dont il emprunte la personnalité. Un coucou dans le nid d’un autre. Après de multiples masques, il est Grossman, donc jamais au présent puisque Grossman est mort en 1964. Il ne voit les villes que comme des lieux de mémoire, arpentant Saint-Pétersbourg ou Moscou à la recherche de son auteur adulé ; il ne voit les gens que par le prisme de Grossman, vieille babouchka ou milicien armé, des gens ordinaires. D’où cette impression d’essai intellectuel, de carnet de théâtre avant l’écriture des dialogues, plutôt que de roman littéraire. L’action est presque inexistante, engrenée par le pèlerinage grossmanien, soumise aux caprices d’Assia la Russe qui ne sait pas elle-même ce qu’elle pourrait bien vouloir.

La réflexion de l’auteur sur la Russie, dont il connaît principalement la part européenne et intellectuelle de Saint-Pétersbourg et Moscou, me paraît un peu courte. « Pourtant, au cœur brisé des enfants du marxisme, l’exaltation, la passion, le désir n’est pas mort. Cela, ils l’ont à l’âme comme une raison d’exister, un héritage, et le fond de ce trésor n’a pas été dilapidé sous l’absolutisme des tsars puis durant le communisme ». Échec de l’Homme nouveau certes, vitalité intacte comme pour tout vivant certes, mais encore ? L’exaltation n’est-elle pas plus forte et plus utopique lorsqu’elle est constamment réprimée, comme une cocotte minute qui monte en pression ? « Ce que nous dicte notre conscience », enjoint Grossman p.132. Mais l’intérieur qui ne peut s’exprimer reste un quant à soi qui n’en pense pas moins mais n’ose rien. La population soutient son despote parce qu’il représente la patrie et l’État qui la structure. « Tout progrès de démocratie et de transparence » est infime, d’où le refuge de Grossman dans l’être intérieur, qui ne dit mot. « Cette conscience réclamée par Grossman est source d’empathie, de bonté, d’attention aux autres et à la nature, elle dicte notre responsabilité à tous, qui que nous soyons » p.133. Mais elle est plus facile à un Français vivant en France sous la « dictature » Macron qu’à un Russe vivant en Russie sous la « démocratie » Poutine…

Reste donc la niaiserie chrétienne rousseauiste : « Face au mal qu’apporte un État à la société, à une classe, à une race, la bonté insensée pâlit-elle en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués ? Elle est cette beauté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain » p.200. Un acte de foi, pas un acte politique ; un refuge intérieur, pas un combat social. Dans les tragédies, les héros meurent à la fin.

Jean Winiger, Un amour aveugle et muet – Une passion française et russe, L’Harmattan 2021, 280 pages, €23.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jules Romains, Les copains

A 28 ans, Louis Farigoule dit Jules Romains, né en Haute-Loire, passe au roman après avoir longtemps taquiné la muse poétique comme il était chic de le faire en ces années de Belle époque. Il conte avec verve, mais en revenant souvent à la ligne, l’épopée canularde de sept copains parisiens dans la lignée de Normale Sup. En 1913, la France ne compte que 86 département, amputée des provinces d’Alsace-Lorraine prises par les Allemands comme Poutine a volé la Crimée en attaquant la nation. Ces 86 départements provoquent les intellectuels avinés que sont les copains de café. Ils voient en chacun un « œil » qui les regarde, l’encadré de la carte pour la préfecture ou la sous-préfecture. Issoire et Ambert notamment sont leur font de l’œil avec une certaine insolence, un nombril de la France au sud-est de Clermont-Ferrand.

Après avoir laborieusement rimaillé sur ces villes, cherchant à les associer à passoire et camembert, il faut aller les réveiller. Poser un acte. Le fameux acte pur ou acte gratuit dont Gide fera lui aussi un roman dans le genre policier avec Les Caves du Vatican. Mais un acte gratuit est-il de hasard et sans mobile ? Certes pas ! Prouver sa liberté est déjà un motif, la volonté n’agit pas de soi, ce qui serait réflexe. Sartre parlera plutôt de choix libre. Les copains effectuent donc un choix de rigoler ensemble aux dépens des institutions et autres fariboles du sacré bourgeois qui sent de plus en plus le rassis à la veille de la Grande guerre (de 14), et qu’elle finira de ridiculiser à jamais en Occident (les Russes ont un siècle de retard et y croient encore).

Les simagrées d’un oracle consulté pour 27 francs 50 les confortent dans ce qui, de toute façon, est leur projet de pochade estudiantine. Les voilà donc parti en vélo et via le train du matin pour la province. Chacun pour soi mais ils se retrouvent face à la mairie d’Ambert avec un léger bagage. C’est alors qu’ils réveillent en pleine nuit le planton de la caserne pour qu’il avise le colonel que le ministre vient inspecter le régiment et organiser un exercice de simulation d’attaque. Branle-bas de combat, tout se passe à merveille, les redingotes et hauts de forme style haut fonctionnaire, la rosette rouge de la Légion d’honneur à la boutonnière, le cerveau tombé dans les fesses comme il se doit pour un rond-de-cuir voué à attendre les ordres de l’État – le colonel marche et fait marcher son régiment à l’attaque.

Plus tard, ce sera dans une église de la ville que le curé laissera la place au frère prêcheur venu tout droit de Rome porter la bonne parole de la Curie : baisez-vous les uns et les autres, que les adolescents sautent sur les jeunes filles, car Jésus a dit… A Issoire, ce sera l’inauguration d’une statue de Vercingétorix qui sautera aux yeux de milliers de personnes : le drap retiré dévoile un Vercingétorix tout nu et velu, le sexe grossi et bien en évidence, doré et prenant la pose. Mais quand le discours commence, le héros n’est pas d’accord et s’ébroue, lançant des pommes cuites sur les bourgeois pérorant de hautes âneries pompeuses.

Laissant les officiels et les rassis effarés de ce réveil dans l’action dû à l’Acte et non pas au nécessaire ni au convenu, la petite bande s’égaye dans la forêt pour un pique-nique de pain-fromage et saucisson, arrosé comme il se doit d’une douzaine de bouteilles de crus divers pour sept. « Je veux louer en vous la puissance créatrice et la puissance destructrice qui s’équilibrent et se complètent », éructe un copain bourré, Bénin. « Vous avez restauré l’Acte Pur (…) vous ne vous êtes asservis à quoi que ce fût » p.187. Vivre dans l’instant, poser son acte mais entre copains, voilà qui est vivre. « Ils étaient contents d’être sept bons copains marchant à la file, de porter sur le dos ou sur le flanc, de la boisson et de la nourriture, et de trébucher contre une racine ou de fourrer le pied dans un trou d’eau en criant : ‘Nom de Dieu !’ » p.175.Bouffer, picoler, rigoler – mais surtout être ensemble, voilà qui pose un homme. La guerre la plus con jamais faite en France se chargera, dès l’année suivante, de raser la fine fleur de l’élite éduquée de la nation et jettera à terre toutes les « valeurs » jusqu’ici révérée comme tradition établie.

Ce court roman se lit vite aujourd’hui, plutôt faible au début, n’avivant l’intérêt que lors de la réalisation des canulars. Il est le début d’un cycle romanesque et Yves Robert en a tiré un film en 1965 avec Philippe Noiret (Bénin), Guy Bedos (Martin), Michael Lonsdale (Lamendin), Christian Marin (Omer), Pierre Mondy (Broudier), Jacques Balutin (Lesueur) et Claude Rich (Huchon) dans le rôle des sept copains.

Jules Romains, Les copains, 1913, Livre de poche 1968, 191 pages, occasion €10,75

DVD Les copains, Yves Robert, 1965, Gaumont 2012, 1h31, standard €17,00 blu-ray €17,98

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Henri Troyat, La neige en deuil

C’est un beau roman, une belle histoire. Elle pourrait permettre d’apprendre à lire aux collégiens rebutés par les livres. C’est aussi le choc de deux mondes et de deux époques, le village de montagne et la ville, la vie traditionnelle et la modernité.

Isaïe, surnommé Zaïe par son petit frère de 30 ans qu’il a aidé à mettre au monde tout seul alors qu’il avait déjà 22 ans, est un homme solitaire et robuste, ancien guide de haute montagne que trois accidents mortels sous sa conduite ont décidé à ne plus grimper. Le dernier la grièvement blessé et sa tête, opérée, est un peu vide. Il perd la mémoire et son attention n’est plus parfaite. Il vit désormais de son petit troupeau de moutons qu’il aime comme des bêtes familières et de deux chèvres qu’il traie pour cuire du fromage qu’il va vendre à la ville.

Marcelin son frère est un enfant sans mère, trop gâté par ce frère aîné qui n’a pu remplacer un père. Il est fainéant et peu courageux et voudrait gagner de l’argent sans presque rien faire en s’associant dans un commerce d’articles de ski ou en montant lui-même sa propre boutique. Pour cela, il lui faut un capital et rien de mieux que de vendre la maison d’altitude que son arrière-grand-père a construit au XIXe siècle de ses propres mains. Isaïe n’est évidemment pas d’accord puisqu’il y vit et les deux frères se querellent. Marcelin a le droit pour lui puisque nul n’est tenu de rester en indivision et il rage de l’entêtement de son aîné.

Il se trouve qu’une catastrophe aérienne vient de se produire sur la montagne, l’avion Calcutta–Londres s’est écrasé avec ses passagers. La saison n’est pas propice au sauvetage et une équipe partie au secours d’éventuels survivants rebrousse chemin, son guide principal étant mort dans une crevasse. Il se dit dans la presse que l’avion transportait de l’or, mythe habituel à tout ce qui vient de l’Inde. Marcelin trouve donc judicieux d’aller grimper lui-même sans rien dire à personne, mais avec son frère pour guide, afin de rafler portefeuilles et bijoux, appareils photo et objets de luxe, sinon des lingots d’or.

L’esprit confus, Isaïe consent à le guider par une autre voie que celle de l’équipe de secours, plus raide mais plus courte et qu’il connaît bien. Les deux hommes partent très tôt un matin et Isaïe retrouve ses réflexes de montagnard, son endurance et son acuité du paysage. Ils parviennent à l’épave de l’avion au sommet. Tout est éventré et des cadavres jonchent la neige en deuil. Sauf qu’une forme remue et gémit dans la carcasse, celle d’une jeune hindoue blessée.

Tandis que Marcelin pille les cadavres, Isaïe emporte la jeune femme. Pas question pour Marcelin de la sauver puisque cela indiquerait à tout le monde qu’ils sont venus à l’épave et on leur demanderait des comptes. Adieu le pillage et le capital qu’il pourrait procurer pour la boutique. Isaïe ne l’entend pas de cette oreille, digne et droit comme il a toujours été. Les deux frères se battent et Isaïe laisse Marcelin derrière lui en redescendant la montagne. Son frère le suit par ce qu’il ne sait pas s’orienter, mais il ne l’écoute pas. Il a choisi sa voie et lui une autre.

Un sauvetage vain puisque la jeune femme ne parvient en bas qu’à l’état de cadavre. Elle n’a pu résister à deux journées dans le froid et aux blessures qu’elle a subies. Mais Isaïe est heureux, il a accompli son devoir et tenté de sauver une vie. Quant à Marcelin, c’est un mauvais homme, il est mort pour lui il y a déjà longtemps. Son amour l’a trop longtemps rendu aveugle et son état diminué n’a rien arrangé. Mais le retour à la montagne et aux gestes professionnels qu’il avait avant son accident lui redonne son âme.

Grand prix du prince Rainier de Monaco 1952

Henri Troyat, La neige en deuil, 1952, Librio 2021, 160 pages, €3.00

DVD La neige en deuil, Edward Dmytryk, 1956, RéZolution Culturelle 2019, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Stacy Harris, Claire Trevor, William Demarest, 1h45, €13.00

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Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette

Utiliser les fonds de l’ONU pour une politique de santé dans les pays du tiers monde est aussi laborieux que de faire entrer un éléphant dans une chaussette. Le titre est ici bien choisi parce que le roman, un tantinet policier, évoque les tribulations d’une société de conseil embauchée par le programme mondial au Congo pour traiter le sida, le paludisme et autres choses encore. La société est efficace, remerciée pour son bon travail, mais hors procédures le plus souvent. Car la bureaucratie onusienne n’a rien à envier à la bureaucratie américaine – dont elle est dérivée. Il faut tout documenter, tout justifier, se barder d’autorisations après appels d’offre dûment effectués. La fameuse « transparence », si démocratique en théorie, est en termes d’efficacité redoutablement contreproductive. ONU signifie Ô nu, ce qui veut dire se mettre à poil devant les technocrates en pompes Gucci bien cirées des couloirs climatisés du siège de New York, alors que les besoins sur le terrain, dans la touffeur tropicale, la crasse et la poussière, sont incommensurables.

L’auteur s’est spécialisé dans le conseil aux politiques de santé, parfois fonctionnaire sur contrat de quelques années, parfois consultant. Il a œuvré à l’ONU, à l’OMS, au Fonds mondial, à l’Union européenne ; il est allé en Afrique, en Asie, à Genève. Il connaît bien ce milieu d’humanitaires de haut vol, passant leur temps dans les avions entre deux réunions, se sentant investis d’une mission de la plus haute Importance, au-dessus de tout pouvoir au nom du soin.

Si Patrick, son personnage de chef de projet sanitaire pour l’ONU officie en Afrique, qu’il aime bien, il se repose en Thaïlande, paradis de tous les plaisirs. Sa femme Isabella oscille entre Bangkok où ils viennent d’acheter un appartement, à Londres où elle poursuit une formation médicale spécialisée à l’international, et l’Espagne où elle a sa famille. Le traqueur de malversations est Paul, policier anglais parvenu à force de cours du soir et de persévérance au poste de représentant britannique au nouveau service des fraudes à l’humanitaire, une sorte de Tracfin onusien. Pétri de bonnes intentions presbytériennes contre la corruption, Paul ne voit pas plus loin que le rendement exigé de lui par les instances ; il ne voit pas que tout dollar claqué hors des clous bloque la machine de l’aide médicale et que les gens sur le terrain en claquent.

Un roman bien écrit, découpé en chapitres courts traitant chacun d’un sujet qui fait avancer l’histoire, avec des personnages bien typés, des parodies de jargon technocratique international en regard de la réalité du terrain, et des échappées sexuelles de tous genres en guise de récréations. Se lit avec plaisir.

Un éléphant dans une chaussette est suivi par Dee Dee Paradize, l’acte 2 du même théâtre, paru aux mêmes éditions et dont je rendrai compte bientôt.

Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette, 2021, éditions Atramenta Finlande, 232 pages, €22.00 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Lian Hearn, Le clan des Otori

Gillian Rubinstein, née en 1942 en Angleterre, est célèbre en Australie pour ses romans destinés à la jeunesse. Très discrète avec trois enfants, elle a avoué son vrai nom en 2002, vu le succès de sa série japonaise pour adulte Le clan des Otori, adaptée au cinéma. Trois tomes étaient initialement prévus, deux autres se sont ajoutés quatre ans plus tard. Les enfants des Otori ont suivi en deux tomes pour le moment, prolongeant le succès.

Nous sommes au XIVe siècle dans le Japon médiéval où les clans des seigneurs locaux se disputent le pouvoir par alliances et traîtrises, pressurant les paysans pour financer l’armement de leurs guerriers. La guerre est un métier, ce qui explique qu’il faut les employer sous peine d’en faire des ronins sans maîtres, autrement dit des mercenaires, voire des bandits de grands chemins. Le paysage est imaginaire, seules les villes de Hagi et de Matsue sont réelles, tout le reste est inventé. L’autrice, fascinée par le Japon, s’est longuement documentée sur l’époque et ses mœurs, ce qui donne un ton très réaliste aux aventures racontées.

Nous saisissons Tomasu, à peine 15 ans, vagabondant dans la montagne qui entoure son village de Mino ; son père est mort, il ne l’a pas connu, et sa mère lui a donné deux petites sœurs. Le garçon mue et grandit, il a besoin de se dépenser, son ouïe s’affine. Lorsqu’il revient le soir venu au village, tous les habitants ont été tués par les soudards du seigneur Tohan qui veut éradiquer les Invisibles, une secte religieuse qui ressemble fort aux chrétiens cachés avec son dieu unique, ses prières rituelles et son interdiction de tuer. Tomasu se fait repérer et ne doit de pouvoir fuir que par sa présence d’esprit à jeter des braises sur le cheval du seigneur Iida qui brandit son sabre pour le massacrer. Poursuivi par trois comparses, dont un au visage de loup, il va être rattrapé lorsqu’un guerrier surgit de derrière un arbre. Il le défend, tue un sbire, coupe la main d’un autre et fait s’enfuir le dernier. Il prend Tomasu sous sa protection.

Ce guerrier est le seigneur Otori Shigeru (à la japonaise, le nom de famille est placé avant le prénom, comme en France en classe dans les années 1950 et 60). Le garçon lui rappelle son jeune frère Takeshi, tué durant les guerres récentes. Il a d’ailleurs un air de famille qui se renforcera en grandissant. Shigeru l’adopte et lui donne le prénom de Takeo. Mais l’adolescent est convoité par la Tribu, mélange de secte musulmane des Assassins et des pratiques errantes, commerçantes et sécuritaires du peuple juif (l’autrice porte un nom de ce peuple). Tomasu-Takeo est l’un d’eux, son père appartenait à la Tribu, où il est renommé Minoru et surnommé le Chien pour ses performances en ouïe et odorat supérieures à celle de ses cousin, mais aussi par jalousie du principal héritier de la famille la plus puissante, Akio des Kukita.

Parallèlement, la jeune Shirakawa Kaede, est otage depuis l’âge de 7 ans auprès du seigneur Nobuchi, allié d’Iida Sadamu, chef du clan des Tohan. Lorsqu’elle atteint 15 ans, sa beauté se révèle et sa féminité manque de la faire violer par un guerrier du château. Le capitaine Araï la sauve en égorgeant le sbire mais Iida est mécontent et l’exile, tout en songeant à marier au plus vite la jeune fille. Parmi les clans, les mariages sont arrangés pour assurer les alliances et grossir les terres. Quoi de mieux que le chef du clan des Otori pour l’héritière du domaine de Shirawaka, les deux faisant allégeance à Iida ? Le mariage est donc décidé, poussé par les oncles de Shigeru qui administrent jusqu’à présent le territoire et verraient bien leur neveu otage du seigneur. Il est secrètement prévu qu’une fois dans la place, Shigeru sera assassiné sous un prétexte quelconque et que la fille Haeda sera la putain d’Iida, déshonorée par la pseudo-trahison de son époux.

Mais rien ne se passe comme prévu. Otori Shigeru, qui se rend au château de Yamagata depuis sa forteresse sur la mer et entre deux fleuves de Hagi, emmène Otori Takeo, son nouveau fils adoptif qu’il a fait former aux lettres et au combat guerrier durant deux années par Ishiro son maître et par Kenji, son ami de la Tribu. Kaede, lorsqu’elle voit le jeune garçon chevauchant derrière Shigeru son futur mari, en tombe immédiatement amoureuse. Shigeru trahi, torturé et attaché nu le long des remparts, les épaules démises, Takeo va vouloir le venger en tuant le seigneur Iida. Avec ses talents natifs de la Tribu qu’il ne maîtrise pas encore, mais aussi le courage guerrier des Otori, il va pénétrer le château, délivrer son père et l’aider au suicide selon les rites, tandis que Kaede, qui manque de succomber au viol d’un Iida ivre de sa bonne fortune, le tue d’une épingle dans l’œil et d’un coup de poignard à la poitrine. Sacré couple que ces deux jouvenceaux de 17 et 15 ans ! Ils s’empressent d’ailleurs de faire l’amour tout nu près du cadavre, dans la fièvre de l’action. Fin du tome 1.

Mais la Tribu veille ; elle a autorisé Takeo à venger son père adoptif mais veut le récupérer pour ses talents et ses gènes afin qu’il serve d’étalon pour de futurs gamins aux pouvoirs renforcés. Après avoir engrossé Kaede, Takeo engrossera Yuki, une fille de la Tribu. Pris entre trois identités, Tomasu, Takeo et Minoru, le garçon aura fort à faire pour décider qui il veut devenir. Les Invisibles ne tuent point ; il a tué par obligation puis honneur. Les seigneurs ne volent pas ; il a volé et menti pour la Tribu. Un membre de la Tribu ne connaît aucune autre allégeance que la Tribu, allant où ses intérêts le commandent, et sans discuter ; Minoru est rebelle par la génétique, son père ayant fui la Tribu (qui l’a d’ailleurs assassiné). Outre sa mère, qui l’a tendrement aimé, sire Shigeru a éprouvé pour lui un amour filial qui le touche et l’honore, tandis que la Tribu, même avec ses membres les plus amicaux, est constamment prête à le trahir et à le tuer s’il n’obéit pas.

Il choisira l’honneur, donc la guerre.

Profitant d’une mission à Hagi pour récupérer les registres de feu Shigeru, une mine de renseignements sur la Tribu qui pourra lui donner prise sur elle, il faussera compagnie à Akio, son cousin mentor et surveillant qui l’aurait bien zigouillé pour avoir baisé Yuki, et rejoindra le monastère bouddhiste de Terayama. Ce lieu est fidèle aux Otori et situé en pleines montagnes, inaccessible en hiver, et son chef est un ancien guerrier ami du défunt Shigeru qui ne demande qu’à entraîner le fils adoptif qui lui ressemble si fort. Après maintes péripéties dangereuses, poursuivi par les sbires de la Tribu qui veulent l’occire, Takeo (qui a repris ce prénom Otori) y parvient, aidé par le moine Makoto qui avoue être amoureux de lui. L’amour est libre au Japon et chacun fait les expériences qu’il souhaite avec les garçons et les filles et Tomasu ne s’en est pas privé avec ses petits camarades au village de Mino lorsqu’il était encore enfant. Mais, devenu Takeo, il est resté raide amoureux de Kaede, laquelle, pendant ce temps, est courtisée par le riche seigneur Fujiwara qui préfère les garçons mais voudrait l’ajouter à sa collection de belles choses et donner ainsi le change à la Cour impériale, d’où il a été exilé.

Kaeda, dont le père est mort et qui se retrouve sans protecteur, prend les choses en mains sur son domaine et le relève, en attendant un mariage qu’elle diffère, désespérant de revoir Takeo. Apprenant qu’il est au monastère Terayama, elle s’y rend dès le printemps apparu et le retrouve. Ils refont l’amour et s’y marient secrètement. Fin du tome 2.

Je n’ai pas encore lu les trois autres mais je ne résiste pas à vous en parler tout de suite car ils promettent de nouvelles aventures de la même eau. Un vrai feuilleton dans le style des Trois mousquetaires ! Avec tout l’exotisme du Japon des samouraïs.

Lian Hearn, Le clan des Otori, 2001-2003 et 2007-2008, réédité en Folio 2021

1 – Le silence du rossignol, 384 pages, €8,80

2 – Les neiges de l’exil, 389 pages, €8,80

3 – La clarté de la lune, 448 pages, €1,95 occasion e-book Kindle €8,49

4 – Le vol du héron, 768 pages, €10,40

5 – Le fil du destin, 704 pages, €9,80

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Elisabeth Jane Howard, Etés anglais

Voici un gros roman anglais comme les aime, bizarrement non traduit depuis 30 ans. Les petits-bourgeois sous François Mitterrand couraient plus après le fric qu’après la culture. Édité en 1990 en Angleterre, il a fallu attendre 2020 qu’il paraisse en français. Il évoque une époque disparue de la splendeur de l’empire, l’entre-deux-guerres où les familles fortunées, pas forcément aristocratiques, allait passer l’été dans leur grande maison de famille à la campagne. Les parents recevaient leurs enfants adultes et leurs épouses, leurs petits-enfants, les pièces rapportées comme les amis, ainsi que les nounous et femmes de chambre.

C’est toute une vie sociale qui se déploie, chacun étant saisi dans son jus avec un luxe de détails, du patriarche nommé le Brig pour brigadier et sa femme la Duche pour duchesse, jusqu’aux derniers-nés, bébé vagissant ou candide de 6 ans. Les garçons se développent, plein d’énergie, s’entraînant sur le court « en seuls tennis et short », et la raison vient aux filles tandis que la guerre, la seconde mondiale, se profile.

Mari adultère, père incestueux, sœur lesbienne, épouse jeune trop séductrice, grande fille qui explore son pouvoir sur les hommes, fils adolescent malheureux d’être incompris, fille rêvant d’être bonne sœur, garçon de 13 ans terrorisé par sa prochaine pension… les petits événements du quotidien cachent de véritables tragédies parfois. Il n’est pas facile d’aimer les hommes quand on est une fille élevée dans les principes victoriens, tout comme il n’est pas facile aux garçons d’aimer les filles lorsqu’on est élevé de 7 à 20 ans dans l’atmosphère exclusivement masculine des collèges. Tous les enfants ont, comme tous les adultes, leurs problèmes. Leurs parents les ont connus mais rien ne change, car la société est ainsi faite et elle doit se reproduire. Dans l’esprit victorien, ce qui est contrainte est bon, ce qui frustre et restreint dresse une éducation. Une bonne idée a été de mettre l’arbre généalogique de la famille Cazalet dans les premières pages et d’ajouter les domestiques pour chacun des enfants. Il y a en effet plus de 40 personnages entre les trois fils leurs épouses et leurs enfants, leurs domestiques et la famille de la sœur de la Duche qui vient aussi passer l’été avec quatre enfants.

L’autrice donne sur chacun des détails minutieux, presque maniaques, les vêtements qu’ils portent, les bijoux, la pratique du bain, le mobilier des pièces, l’architecture de la bâtisse, les recettes de cuisine. À propos, connaissez-vous les huîtres à l’anglaise ? Appelée angel horse back, chaque huître est pochée dans son eau puis enveloppée dans une fine tranche de bacon avant d’être grillée comme un vulgaire pruneau apéritif. En revanche, je n’ai pas trouvé la recette du pâté « traksir » ; il semble que ce soit un pâté en croûte comme les Anglais les aiment, peut-être une recette inspirée de l’orient indien pour les épices, mais je n’en sais pas plus.

La maison de famille est une ancienne ferme à colombages à laquelle deux ailes ont été ajoutées au siècle précédent, puis des cottages aménagés par l’actuel propriétaire. Le tout se situe au sud-est de Londres, dans le Sussex, près d’Hastings où l’on va à la plage, en face de Boulogne-sur-Mer. Le souci du patriarche est de protéger tout le monde, ses quatre enfants et ses huit petits-enfants, en plus des bébés orphelins de la première guerre dont s’occupe sa fille célibataire Rachel. Cette préoccupation, à la fois touchante et romaine, est proche des inquiétudes que nous pouvons ressentir durant notre pandémie, ce qui fait des personnages presque des membres de notre famille.

Très bien écrit et addictif, ce gros roman se lit à grandes goulées ; c’est nécessaire si vous ne voulez pas perdre le fil et vous souvenir de qui est qui (livre que doivent éviter les zapettes contemporaines de tous sexes incapables d’attention plus de 40 secondes d’affilée). L’attachement aux personnages nait du ton neutre employé par la narratrice, qui traite les pires moments comme les meilleurs, avec ce détachement qui fait son charme. L’autrice pratique un humour anglais fort réjouissant, appliqué aux enfants comme aux adultes, et même aux chats : « c’était une chatte écaille et blanc, au pelage rustique, qui, comme l’avait un jour fait observer Rachel, ressemblait à la plupart des Anglais bien nourris, en cela qu’elle ne chassait que pour le sport et se montrait très déloyale dans ces méthodes » p.196.

La traduction par Anouk Neuhoff, en général de qualité, fait curieusement l’impasse sur certains mots qui existent en français tels que la Sarre, livré dans son jus comme « Saar », et le préfet de collège, présent pourtant chez nos jésuites et oratoriens, écrit à l’anglaise « prefect » on ne sait pourquoi.

Ce premier tome commence à l’été 1937 et se termine à l’été 1939, à la veille de la guerre. Chamberlain vient de rentrer de Munich et tout le monde espère que la paix est enfin assurée malgré Monsieur Hitler. Deux tomes supplémentaires sont déjà écrits – et semble-t-il traduits, mais pas encore en poche.

Elisabeth Jane Howard, Etés anglais – La saga des Cazalet 1 (The Light Years), 1990, Folio2021, 597 pages, €9.40 e-book Kindle €8.99

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Thomas Disch, Génocides

Nous sommes dans un présent possible aux Etats-Unis. Des graines ont brutalement germé qui font pousser de hautes Plantes avides d’eau dont les racines enfoncées profondément dans le sol pompent absolument tout. Les autres plantes s’assèchent, meurent, les insectes avec elles donc les oiseaux, puis les autres mammifères, les herbivores faute d’herbe et les carnivores faute d’animaux. Restent les hommes.

Ils ont tout essayé, la chimie, l’arrachage, l’incendie. Mais rien n’y fait. Affamés dans les villes, ils s’autodétruisent et quittent la civilisation urbaine. Dans la campagne, les bandes de pillards sont impitoyablement massacrées, leur chair transformée en saucisses pour manger par les paysans, ancrés sur leurs terres. Ils les cultivent à grand peine en incisant les troncs lisses des Plantes et en répandant leur sève nourricière à seau sur les plans de maïs. De quoi passer l’hiver. Mais cela demande un rude effort, torse nu dans la chaleur, tandis que la raréfaction de l’eau et des végétaux assèche le climat.

Les Plantes se défendent car elles ont un maître. Il est venu des étoiles et se sert de la Terre comme d’un jardin ouvrier : il sème, il récolte, il cultive sur brûlis. Des sphères métalliques automatiques incinèrent tout ce qui bouge et qui est vivant hors la Plante. Ainsi le dernier troupeau de vaches que le fils cadet Neil, bien bâti mais bête, a laissé s’échapper de la grange à cause du taureau. Les sphères grillent toute cette viande en course, ainsi que le dernier garçon du patriarche, 12 ans.

La société s’est réduite. Dans ce nord du Minnesota, le paysan Anderson s’est mué en patriarche biblique, engrossant douze femmes et régnant sur la tribu. Son pouvoir tient à sa Bible et au dernier revolver de la contrée. Congrégationniste protestant, il gère sa paroisse en indépendant, interprétant lui-même le Dogme. Et tous lui obéissent. C’est très américain.

Tous, sauf un étranger, Jeremiah Orville, rescapé des villes où il a exercé un temps la fonction de gardien de camp pour le gouvernement, impuissant à juguler les Plantes. Incendiée par les sphères, la ville est détruite et ses survivants errent dans la campagne, à la merci des autres bandes de pillards comme des paysans sur leurs terres. Orville voit sa belle compagne zigouillée sous ses yeux et sa chair passer dans la vis sans fin de l’appareil à saucisse. Lui ne doit d’être sauvé que parce qu’il a exercé un métier qui intéresse : ingénieur des mines. Les humains ne peuvent en effet échapper aux sphères que sous la terre, dans des grottes.

La plus jeune des filles du patriarche, Blossom, à peine pubère de 13 ans, s’entiche d’Orville qui a près de 40 ans. Elle a entendu parler d’une grotte près du lac asséché et emmène la tribu après que les sphères eussent grillé en pleine nuit l’habitation commune tressée, les réserves de nourriture et les trois-quarts des habitants, surtout les enfants. La grotte est étroite mais des racines de Plantes la traversent. Le groupe découvre qu’elles sont creuses et que l’on peut s’y enfoncer. Comme des tiges de pissenlit, elles recèlent une sève visqueuse en filaments tels que ceux de la barbe à papa, et que c’est bon à manger.

Les humains s’enfoncent dans le labyrinthe pour y trouver protection, chaleur et nourriture, vers dans le fruit. Le patriarche autoritaire est dépassé, et il a perdu sa Bible, grillée dans la plus complète indifférence de Dieu. Orville qui veut se venger de la mort de ses compagnons et de cet égoïsme cruel de paysan bigot intrigue pour prendre la tête. Blossom s’accroche à lui et le vieux se dit qu’il pourrait les marier pour qu’il prenne sa succession. Ce qui ne fait pas l’affaire du musclé Neil, amoureux incestueux de sa demi-sœur depuis qu’elle a pris des formes.

Mais les prédateurs interstellaires n’ont que faire des parasites que sont les humains. Ils viennent au printemps récolter la sève des Plantes à grands coup d’aspirateur puis, l’été venu, grillent les Plantes mortes pour en faire un brûlis apte à la germination de l’année suivante. Après la fin de la civilisation, c’est la fin de l’espèce humaine.

L’apocalypse verte existe, elle n’est pas due aux humains coupables, forcément coupables. Des êtres intelligents et sans aucun scrupule, venus d’ailleurs, peuvent l’initier. Du grand art, analogue aux visions de H.G. Wells et de J.G. Ballard sur l’extinction de notre espèce.

Thomas Disch, Génocides (The Genocides), 1965, Mnemos 2019, 272 pages, €9.90 e-book Kindle €5.99

Ou J’ai lu 1983, occasion €5.00

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Paris-Brest de Philippe Lioret

Adapté d’un roman de Tanguy Viel, ce film réalisé pour la télé a tout d’un film de cinéma. Sauf peut-être son côté anarchique en termes de montage. Le spectateur se trouve dans une époque puis, sans transition cinq ans plus tard, avant de se retrouver à nouveau cinq ans avant, puis… Un plan de passage aurait été plus judicieux.

Colin (Anthony Bajon), garçon un peu replet aux émotions de poisson froid, vient de réussir le bac à Brest. Il veut s’inscrire en fac de lettres à la Sorbonne, malgré son père (Gilles Cohen) qui préférerait une matière plus utile, le droit par exemple. Car lui est un affairiste qui n’a pas fait d’études mais soudoie le croque-mort pour qu’il l’informe en premier des décès afin que lui mandate son notaire pour proposer une vente du bien immobilier laissé par le mort aux héritiers à « bon prix ». Une fois arrosé notaire et croque-mort, le bien peut être revendu avec une belle plus-value. Il piste le fric car il aime le gagner, tout comme sa femme (Valérie Karsenti), ambitieuse sociale qui veut briller.

Sa mère Manou (Catherine Arditi), la grand-mère de Colin de laquelle il est proche, a vécu dans la dèche avant de se remarier à 70 ans avec Albert, un riche veuf de 82 ans qui l’a peinte comme il la désirait et a collectionné les tableaux dont certains valent cher. A son décès, il a laissé sa fortune à Manou et Colin espère bien qu’elle va financer son loyer à Paris, 820 € par mois dans le 12ème. Mais elle n’y tient pas car Colin est le seul être qui vient la voir en-dehors de sa femme de ménage, héritage d’Albert qu’elle a dû garder.

Colin décide de partir quand même et il se financera en travaillant, mais aussi par un procédé peu recommandable que le spectateur découvrira lorsqu’il en sera temps. Il veut que sa copine Elise (Daphné Patakia) vienne habiter avec lui. Elle a réussi son bac avec mention et s’inscrit en prépa économique, mais elle tergiverse. De fait, elle n’a pas envie : ni de quitter son cocon familial, ni sa zone de confort, ni de vivre avec Colin. Lui vit son ambition à lui, écrire ; elle ne se voit pas le suivre dans la dèche ou faire bouillir toute seule la marmite. Lâche, elle lui promet tout mais ne tient rien : « Je t’appelle, promis ! » Tu parles…

Cinq ans passent et Colin revient à Brest parce que sa sœur, partie au Canada un temps « pour apprendre l’anglais », selon sa mère toujours pratique et terre à terre, est revenue avec un Matthew, financier en trading, et un bébé. Colin, qui n’a jamais demandé de nouvelles de Manou, vient voir ce neveu mais ne compte pas rester plus de quelques jours. Il ne supporte pas l’avidité ni l’avarice de ses parents, obnubilés par l’argent.

De fait, Manou est en maison de retraite médicalisée, mise sous tutelle par le notaire véreux, son immeuble récupéré par les parents qui l’ont réaménagé selon leurs goûts dispendieux, meubles et tableaux vendus « pour payer la maison de retraite ». Parti d’une Peugeot 308, le père s’est payé une Mercedes. Colin cherche Elise mais elle s’est mariée sans lui dire et a une petite fille de 13 mois ; après ses premiers appels sans réponse, Colin n’a rien demandé sur Elise à quiconque. Pis, elle a épousé le fils de la femme de ménage de Manou, ce Kevin avec qui Colin a fait un mauvais coup une fois. C’est une fille popote qui n’a aucune ambition, elle ne songe qu’à son petit intérieur et à son restaurant où elle se contente de servir les clients avec sa mention au bac tandis que Kevin est devenu « chef ».

Manou se meurt, Elise est hors d’atteinte, les parents toujours aussi bornés. Colin repart avec l’idée d’écrire enfin un livre. Il s’est vanté d’être édité prochainement mais n’a pas encore écrit une ligne. Ses parents craignent ce qu’il pourra dire d’eux et nous avons là la meilleure scène du film : Colin décrit comment, dans un roman, il va outrer ses personnages. Pas question donc que les vrais se reconnaissent, n’est-ce pas ? « Un courtier en immobilier véreux qui soudoie les pompes funèbres pour arnaquer les héritiers avec la complicité du notaire, ce n’est pas vous, çà ! Des enfants qui se débarrassent le la vieille mère en Ehpad, bien-sûr que ce n’est pas vous ! ». Son père lui propose de lui racheter son livre pour qu’il ne paraisse pas ; il va jusqu’à 40 000 €…

« Ecris sur ce que tu connais », lui a dit il y a cinq ans et lui répète sa grand-mère lorsqu’il va la voir sur son lit d’hôpital où elle se laisse mourir à cause de la trahison des siens – Colin compris. Quoi de mieux que sa famille ? Son milieu étriqué d’arrivistes de province ? Ce serait d’ailleurs une douce vengeance de la mémé… De retour à Paris, Colin écrit son roman, est édité, passe à la radio, a du succès. Famille, je vous hais ! De ses ratages successifs il a fait une force qui va.

Reste à grandir en écrivant un second livre sur un autre sujet. Ce qui, compte-tenu de l’acteur qui joue le rôle, semble bien hasardeux.

Paris-Brest, Philippe Lioret, 2020, avec Anthony Bajon, Catherine Arditi, Valérie Karsenti, Gilles Cohen, Kévin Azaïs, Daphné Patakia, Image et Compagnie, Fin Août Productions et Arte France, 1h19, sur Arte Replay jusqu’au 8 janvier 2022

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