Articles tagués : roman

Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano

Sensualité et douceur d’une lesbienne communiste, Goliarda n’a pas peur des contradictions. Actrice de théâtre et professionnelle du cinéma engagé avec Luchino Visconti, l’auteur porte un prénom de clerc itinérant et baladin. Nom performatif donné par des parents anarchistes de vote socialiste ?

Le roman est autobiographique et conte la vie d’une femme dans un lieu particulier. La femme est surnommée « la princesse » par les habitants de Positano, village au bord de la mer à 20 km au sud de Naples, repérée pour un film et que le tourisme commence à peine à défigurer. En ces années cinquante d’après-guerre, le lieu est encore isolé, peuplé de pêcheurs, de cafetiers et de peintres venus d’ailleurs. Les personnages sont croqués avec délice comme l’adolescent Nicola, 13 ans au début de l’histoire et 23 ans à la fin, le nageur glabre Beppe qui a perdu une jambe, gelée en Russie durant la guerre, Giacomino le pâtissier, Pierpaolo l’ariste, Alfonso le requin, Helen la femme du maire, ex-épouse de l’’ambassadeur d’Angleterre – et la « princesse » Erica Beneventano. « Parfois j’ai comme l’impression que cette conque protégée à l’arrière par le bastion des montagnes oblige, comme un miroir de vérité, à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme qui, elle aussi, pousse à la révision de ce que nous sommes » p.152.

La narratrice de 24 ans est fascinée par cette jeune femme à peine plus âgée qu’elle qui monte pieds nus les escaliers du village, dans le balancement des hanches et que lui a indiqué Giacomino. Erica – la princesse – habite Milan mais vient se ressourcer à Positano. Frigide, presque lesbienne, « sa beauté – pas de vedette de cinéma, mais secrète, par cohérence entre le physique et la psyché » p.182 dit l’auteur, attire. Elle provoque sa rencontre, mais s’apercevra que ce fut réciproque. Les deux amies se sont trouvées, comme si elles cherchaient chacune une âme sœur pour contrer les accidents de la vie. Se nourrir de quelqu’un et puis revenir à son moi de tous les jours est la prérogative de l’amitié. Donc Erica lui raconte son histoire et c’est le début d’une fusion esthétique et spirituelle entre les deux femmes.

Erica fut amoureuse de son beau cousin Riccardo à l’adolescence mais il s’est exilé à New York par pauvreté au lieu de l’épouser. Elle a deux sœurs dont l’une se suicide à la mort de leur père, et l’oncle Alessandro, ignoré jusque-là, prend sous son aile les enfants. « L’erreur absolue qu’avait été notre vie sous les ailes protectrices du privilège et de la route absurde et abstraite tracée par les lectures mensongères » p.122 font qu’Erica se trouve démunie face à la vie. Il n’est pas bon d’être élevé dans du coton avec des rêves alors que la réalité vous rattrape et que vous devez brutalement y faire face. « Je suis vraiment ‘italienne’, douée pour la musique, la danse, les études, mais sans volonté de parfaire quoi que ce soit » p.141. Erica se préoccupe de peinture et épouse faute de mieux l’ami de l’oncle qu’elle n’aime pas, sa sœur Olivia se marie et pond deux gosses, l’autre sœur Fiore se supprime : où est la voie ? « Je compris enfin que la moralité sans faille pouvait être une arme meurtrière pour nous et pour les autres » p.133.

Veuve, Erica retrouve Riccardo revenu des Etats-Unis ; il dit avoir divorcé car son petit salaire de professeur dans une obscure université ne suffisait pas à les faire vivre dignement. Il peint, il est invité à Positano, il propose le mariage. Mais aime-t-il toujours sa cousine plus jeune que lui qui l’idéalisait ? Erica est désormais sortie d’affaire, elle a intelligemment fait fortune en achetant des peintures contemporaines avec goût, via les capitaux de son mari, et a fait fructifier son avoir. Riccardo veut-il se faire lancer comme peintre par une galeriste devenu célèbre ? Veut-il capter sa fortune en l’épousant ?

Lorsqu’Erica meurt, le mystère reste entier : meurtre ? suicide ? lassitude de l’existence ? La narratrice son amie, revenue à Positano, ne résout pas l’énigme mais désire plutôt rendre hommage à l’amitié et au lieu en écrivant ce livre entre songe et passion. Il demeurera inédit jusqu’après sa propre mort, d’une chute dans l’escalier en 1996 à 72 ans.

C’est un beau livre, dont j’ai la faiblesse de préférer l’évocation de Positano à celle d’Erica – mais chacun jugera.

Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano (Appartamento a Positano), écrit en 1984, publié en 2015, éditions Le Tripode 2017, 255 pages + bio, €19.00

Catégories : Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Vassil Bykov, La traque

Ce roman des années soviétiques a été écrit par un Biélorusse né en 1924 qui s’est engagé dans l’armée à 17 ans avant de devenir membre du Conseil de la République biélorusse. Il est le parfait exemple de ce courant d’écriture que l’on a appelé le « réalisme socialiste ». Vassil Bykov a été très lu dans les années 1970 et l’un des plus traduits hors d’URSS. Il est mort en 2003. La traque peut dès lors se lire de deux façons : comme le roman exemplaire de la médiocrité littéraire accouchée par le socialisme réalisé, ou selon le thème à la mode en ces années-là du communisme dévoyé.

Style plat et psychologie réduite à la seule action des personnages, le « réalisme socialiste » se contente de filmer les gens dans leur milieu. Chacun n’est que le produit de ce qu’il a fait et des croyances qu’il a eues durant toute sa vie. Trente ans après, le lecteur peut s’apercevoir qu’il ne reste rien pour l’histoire littéraire – probablement un vice bourgeois. La traque va donc tomber dans « les oubliettes de l’Histoire » comme on disait avec emphase durant la « Grande » révolution.

Le communisme dévoyé – par Lénine & Staline – est l’exercice favori de ceux qui veulent à leur tour le pouvoir, dont les trotskistes. Il s’agit de montrer combien le partage des terres aux paysans était justice et combien les soviets était du bon communisme, avant de critiquer (uniquement par ses conséquences) le résultat qui a été la dictature et les déportations. En filigrane se dessinent les bas-fonds humains remués par la révolution : l’envie, le goût du pouvoir, la jouissance de commander aux autres hommes, le bonheur confortable de penser et de faire comme tout le monde.

Fédor a été l’un de ces paysans à qui l’on a attribué un lopin de terre standard sur la propriété confisquée d’un hobereau polonais. Il a cultivé les champs, planté un verger, bâti sa ferme avec une grange, creusé un puits, fait deux enfants. Comme il était travailleur et aimait sa famille, il a réussi par ses efforts à acquérir une certaine aisance tout en aidant ses voisins plus malchanceux, flanqués de plus de mômes ou handicapés.

Mais cette époque de « fraternité » paradisiaque n’a pas duré longtemps. La jalousie, l’envie, la rancœur contre « les inégalités » (d’efforts…) ont vite fait tourner à l’aigre les relations entre les soi-disant communistes. Le pouvoir central s’en est mêlé, selon la bonne idée de Lénine de tout contrôler pour capter à Moscou, entre les mains d’un comité restreint du seul parti autorisé, tout ce qui était produit et pensé dans toute l’URSS. Fédor a acheté une charrue et il a fait des émules ; son fils Mikolka adolescent l’a incité à acheter ensuite une batteuse pour épargner la peine et suivre la modernité selon les directives du Plan. Fédor a fait des jaloux : les flemmards, les impécunieux, ceux qui ramènent « l’égalité » tout le temps pour rabaisser les autres qui réussissent mieux. Comme il devait rembourser le prêt pour la batteuse, il a demandé une contribution volontaire à ceux qu’il aidait à battre leur blé. On l’a accusé de faire du « profit » (cette étiquette commode des envieux incapables d’en produire). Il a été condamné à un impôt supplémentaire, puis à un autre qui l’a ruiné. Pire : il a été « dékoulakisé », c’est-à-dire déporté avec sa femme et sa fille de dix ans.

Seul son fils a échappé parce qu’il avait pris la précaution de suivre le vent, d’entrer tôt dans les jeunesses communistes et de militer ardemment pour faire appliquer les nouvelles normes de conduite et de pensée. Il a renié sa famille pour monter dans la hiérarchie, ce qui assurait à Staline un vivier de gens prêts à tout, déracinés de toute dépendance affective, pour servir de nervis. Fédor, quasi illettré (le prolo idéal selon la théorie communiste), a fini par comprendre : « Dans son village, et ensuite en exil, il avait vu toutes sortes de gens, toutes sortes de dirigeants, dont l’intransigeance confinait parfois à l’absurdité, qui ne visaient qu’un seul but, bafouer les autres. Il avait compris qu’il ne pouvait exister de bonté sans justice ni vérité. Mais cette lutte des classes n’admettait point de pitié, les gens haut placé faisaient ce qu’ils voulaient de leurs subordonnés. La bonté avait-elle encore une place dans ce monde ? » p.126.

La réponse socialiste est : non. Pour le pouvoir, ou la survie, c’est chacun pour soi ; les grands mots masquent de leur bannière idéologique les grands maux pour tous. Lorsqu’il s’évade de Sibérie, un printemps, c’est sur l’instigation d’un caïd du camp. Il lui en est reconnaissant avant de s’apercevoir, la tentative ayant échoué, qu’il a failli jouer le rôle de « sanglier » : celui que les plus forts mangent lorsqu’il n’ont plus aucune nourriture dans la steppe…

L’auteur, lorsqu’il était adolescent, a sans doute compris lui aussi qu’il n’y avait qu’un seul moyen de survivre dans la société socialiste : se battre. Il est entré dans l’armée à 17 ans, comme Mikolka le fils du koulak. Ce Mikolka qui va traquer son père et donner des ordres à la police et aux villageois pour l’attraper et le renvoyer au goulag. Car Fédor a voulu revoir sa terre et l’endroit où est né, ayant perdu sa femme et sa fille de maladies en exil. Une fois autour du village, Fédor n’avait plus de but, il s’est laissé mourir. Et son ultime liberté à été de s’échapper dans les marais où personne n’a jamais retrouvé son cadavre.

Une grande leçon de socialisme réel.

Vassil Bykov, La traque, 1990, traduit du russe par Simone Luciani, Albin Michel collection Les grandes traductions 1993, 163 pages, occasion

Catégories : Livres, Politique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Vladimir Nabokov, Brisure à senestre

Le titre est un terme d‘héraldique qui barre l’écu d’en bas à gauche à en haut à droite et indique la bâtardise. Il s’agit ici non d’une famille mais d’une époque, « une distorsion dans le miroir de l’être, un mauvais détour de la vie » selon l’auteur (introduction). Ecrit de 1942 (à Paris) à 1946 (aux Etats-Unis), Nabokov connaissait l’angoisse d’être mari d’une juive et père d’un petit garçon né en mai 1934 (8 ans en 1942 – tout comme David, le fils de Krug). Cela dans une époque où, chassé de Russie par le communisme dictatorial lénino-stalinien, puis d’Allemagne par le nazisme antisémite, il se sentait menacé dans sa conscience même. Bien qu’il veuille ses romans hors d’époque et centré sur des types humains, Nabokov est ici immergé dans son siècle tant celui-ci s’impose aux consciences : « univers de tyrannie et de torture, de fascistes et de bolchevistes, de penseurs philistins et de babouins en bottes de cuir » (introduction, p.606 Pléiade). Le dialecte inventé du pays imaginaire est d’ailleurs un mélange de russe et d’allemand – ces deux langues de la barbarie du temps.

Car le roman est une allégorie qui prolonge Invitation au supplice (paru en 1934 et chroniqué sur ce blog), où un homme est emprisonné puis condamné pour déviance au Peuple. Ici, Adam Krug est un philosophe universitaire reconnu qui vient de perdre sa femme à l’hôpital. La « révolution » gronde et chasse le régime ancien. Krug se croit au-dessus de la politique, indifférent au régime quel qu’il soit à condition que sa liberté de conscience soit assurée. Or c’est impossible dans un régime totalitaire – où la notion même de totalité rend politique tout comportement et toute conscience. Chacun doit penser comme le Peuple et selon les commandements de Dieu, même si le Dieu n’est qu’un Crapaud, laid, asocial et vil à qui ses condisciples enfants faisaient subir des avanies d’écolier. Krug ne le croit pas, Krug se trompe, Krug en pâtira. Son aveuglement est tragique.

Car deux dieux se disputent « Adam », le premier homme : l’auteur qui est le Créateur et Paduk le crapaud qui est un personnage déchu. Krug est sain, viril et bon ; Paduk est pervers, lâche et mauvais. Le dictateur, ayant amalgamé tous les timides, les exclus, les bancroches, impose sa loi qui est celle de son bon plaisir sous l’idéologie commode d’un certain Skotoma qui prône une égalité totale des consciences et des comportements. Scotomiser est le déni psychologique de faits vécus intolérables – peut-être est-ce un signe. Qui n’est pas conforme est « rééduqué » ; qui n’est pas rééducable est massacré. Or Paduk aimerait bien avoir comme caution réelle Krug, dont la pensée et les travaux sont reconnus à l’étranger. Pour cela, il va le tenter par le pouvoir (devenir président de l’université, puis ministre de l’Education), par l’argent (il triple son salaire) ; puis par la peur (il arrête un par un ses amis proches), et enfin par le levier ultime : son enfant.

Le sadisme impersonnel de l’Appareil se montre alors dans son implacable engrenage. Les nervis sont des illettrés bornés (les soldats sur le pont), des brutes épaisses (Mac le musculeux), des putes en chaleur à peine plus âgées que Lolita (Mariette) ou des adolescents de la « brigade des écoliers (…) attifés de chemises écossaises en laine dont les pans battaient » p.768 ; ils saisissent mal les ordres et les exécutent avec sauvagerie. David est séparé de son père et emmené. Paduk convoque Krug, son ancien condisciple bizuteur pour lui montrer désormais qui détient la force ; il reproduit son enfance. Krug est effondré par l’arrestation de son petit garçon laissé à des adolescents cruels qui le giflent et « l’écartèlent » pour le faire tenir tranquille ; il est prêt à tout accepter et tout signer pour lui. Reconnaissant de cette soumission, « l’Etat » lui présente un petit Krug qui n’est pas le sien mais le fils d’un homonyme qui a 12 ans : il y a « erreur » administrative. Le vrai petit Krug, David, a été emmené dans un centre pour jeunes délinquants où la « rééducation » consiste à reproduire chez la victime ce que Paduk a subi enfant : le bizutage agressif de condisciples plus âgés. La novlangue totalitaire invente le terme d’« ‘instruments de relaxation’ au profit des pensionnaires les plus intéressants ayant un casier judiciaire (pour viol, meurtre, vandalisme sur des biens appartenant à l’Etat, etc.» – le « etc. » est glaçant et le lecteur imagine sans peine l’échelle des sévices que va subir « la petite personne » (autre terme euphémisé de la novlangue) : « dans certains cas, le passage de ces inoffensifs pincements et bourrades, ou légers attouchements sexuels, à l’arrachement de membre, la rupture d’os, l’énucléation, etc. demandait un temps considérable. Il était inévitable qu’il y eût des accidents mortels, mais très souvent on pouvait rafistoler la ‘petite personne’ que l’on renvoyait ensuite vaillamment au combat » p.785.

C’est une véritable épreuve que progresser dans ce chapitre où Krug passe de mains en mains, de fonctionnaires en fonctionnaires, pour finalement arriver au centre pénitentiaire pour enfants situé dans les montagnes où on lui présente d’abord le manteau de David pour prouver qu’il s’agit bien de lui, puis un film ultime où on le voit commencer « l’exercice » de rééducation en étant livré aux fauves délinquants dans un pré, enfin l’infirmerie où peut voir l’insoutenable : le corps martyrisé de son petit, désormais sans vie.

Charitable, le dieu bon qu’est l’auteur rend fou son personnage, ce qui lui permettra, en une ultime confrontation avec le Crapaud, de reproduire la scène d’enfance en humiliant le chef devant tous, même si les balles finissent par arrêter sa carcasse mortelle.

« Le thème principal est donc le battement du cœur affectueux de Krug et la torture à laquelle est soumise une tendresse profonde. Le livre fut écrit pour ces pages où l’on voit David et son père ; c’est pour elles qu’il faudrait le lire » (introduction p.607.). Pour cela, et pour l’analyse profonde de la tyrannie – malgré les intertextes, autoréférences et autres pièges à critiques un brin irritants – j’aime beaucoup ce roman de Vladimir Nabokov. Ne cherchez pas la petite bête, lisez-le simplement, il se suffit à lui-même sans notes de bas de page.

Vladimir Nabokov, Brisure à senestre, 1947 revu 1960, Folio 2010, 320 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Christian de Moliner, La guerre de France

Christian de Moliner n’est jamais meilleur que lorsqu’il quitte le présent pour conter une histoire. Dans ce thriller de politique fiction, il imagine la France de 2035, vingt ans après les premiers attentats islamiques de 2015 au Bataclan sous le pantin mollasson qui présidait alors socialement « la démocratie ». Vingt ans et trente mille morts plus tard, c’est la guerre en France. Deux clans s’affrontent : les islamistes qui font de leurs ghettos de banlieues des forteresses où la République ne rentre plus – et les nationalistes qui organisent les représailles et pratiquent le biblique œil pour œil.

C’est donc l’impasse et le gouvernement reste impuissant malgré ses moyens régaliens, empêtré de tabous et de morale.

C’est alors qu’une étudiante à Science Po habitant rue du Dragon, Djamila Loufi, est abordée dans la rue par un mystérieux agent qui se fait appeler Charles Maur… non, pas lui, Maurras, mais Mauréan. Ce qu’il lui propose est inouï : aller rencontrer les deux chefs des clans islamique et nationaliste à la conférence de Chisinau, organisée conjointement par les Russes et les Saoudiens dans la minuscule République de Moldavie, à peine 500 000 habitants, coincée entre l’Ukraine et la Roumanie.

Pourquoi elle ? Parce qu’il lui révèle qu’elle est la fille du dirigeant nationaliste, issue « d’un viol » selon sa mère, sa condisciple étudiante (devenue bizarrement aide-soignante) avant de se suicider quatre ans auparavant. Mais « le viol » – ce fantasme récurrent de l’auteur – est une histoire construite par la mère, pas forcément la réalité… C’est ce que va découvrir peu à peu Djamila/Anne, étant forcée d’accomplir malgré elle tout ce qu’on lui demande. Car sa copine Pauline a été enlevée et une voiture manque de l’écraser dans la rue ; mais elle est désignée major du concours de journalisme à Science Po et obtient passeport et visa en deux jours.

La guerre de France va-t-elle faire une pause grâce à la négociation, sinon s’arrêter ? Car aucun des deux clans ne peut gagner pour le moment ; les islamistes comptent à terme sur leur natalité galopante, les nationalistes sur le rejet croissant des valeurs incompatibles avec la république – et cela fait vingt ans que cela dure.

Tout citoyen peut contester le parti-pris historique de l’avenir en objectant par exemple que l’Etat – pourtant quasi-monarchique sous la Ve République avec l’article 16 de la Constitution – a bien plus de pouvoir que le lamentable exemple hollandais a laissé ; que « les Français » ne supporteraient pas vingt ans d’attentats croissants et un tel nombre de morts sans élire « démocratiquement » un gouvernement fort sur l’exemple autrichien, hongrois, italien, américain et même allemand, qui n’hésiterait pas à remettre en cause les « aides sociales » aux terroristes et à déchoir de nationalité puis expulser les pires ; que la minorité religieuse qui se met volontairement en infraction avec les lois républicaines ne pourra qu’être rejetée massivement par les électeurs si elle devient trop menaçante – avec l’aide probable des autres pays européens affectés des mêmes maux ; que les tabous de la morale ne résistent pas longtemps quand on tue vos enfants.

Mais l’intérêt du livre est de projeter une hypothèse vraisemblable sur le futur, comme Jean Raspail l’avait fait en son temps sur l’immigration venue de Méditerranée avec Le camp des saints. L’arrestation, après que ce livre fut écrit, d’une cellule anti-islamiste qui se proposait de répliquer par des attentats ciblés aux attentats ciblés – prémisse d’une guerre de France – vient conforter la fiction.

Ce livre qui sort le 30 août devrait alimenter le débat lors de la rentrée littéraire. Il offre un divertissement utile en forçant à penser l’impensable : comment éradiquer le terrorisme ? comment faire vivre en bonne entente des communautés sous une même loi laïque ? ou comment expulser in fine les incompatibles ? L’histoire est écrite sans fioritures, les caractères approfondis et l’action progresse de chapitre en chapitre sur un alléchant mode complotiste. Voici un bon livre, dans la lignée de l’étude sur l’islam en pratique mais surtout du premier roman d’anticipation politique qu’est Trois semaines en avril et qui forme une suite. Qu’on se le lise !

Christian de Moliner, La guerre de France, 2018, Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, €23.00

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

PS : dans la version définitive, corriger SVP le sigle SDCE p.127 qui ne veut rien dire : le SDECE a changé de nom sous Mitterrand pour devenir DGSE, s’il s’agit d’un autre service, le préciser.

Catégories : Livres, Politique, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Vladimir Nabokov, L’Enchanteur

Ce court roman écrit en russe juste avant d’émigrer aux Etats-Unis et de publier dès lors en anglais, aborde un sujet sensible : l’attirance trouble d’un homme adulte proche de la quarantaine pour une nymphette de 12 ans. L’Enchanteur est le prototype de Lolita dont la psychologie de très jeune fille sera plus approfondie. L’auteur s’intéresse ici à l’adulte, il cherche à pénétrer l’ensorcellement du solitaire pour l’extrême jeunesse.

Le lecteur ne connaîtra ni les noms des protagonistes, ni l’époque, ni les lieux où cela se passe. Les exégètes soupçonnent qu’il s’agit de Paris, de la province puis du sud où le couple doit se rendre. Mais tout commence dans un jardin public, sur un banc où l’adulte, qui exerce un vague métier d’expert en pierres précieuses, est assis entre deux dames. L’une d’elle donne une tranche de pain et un morceau de chocolat (goûter typiquement français) à une fille de 12 ans qui revient en patins à roulettes. Et c’est le coup de foudre. « Si j’ai bien eu cinq ou six aventures normales, comment comparer leur insipide contingence avec mon unique flamme ? » (chap. I).

Tout lui va dans la fillette, ses « boucles châtain cuivré », « ses grands yeux au regard un peu vide », « sa bouche rose, légèrement ouverte », « son teint chaud et enjoué », « la teinte estivale de ses bras nus », « la délicatesse imperceptible de sa poitrine encore étroite mais déjà plus vraiment plate », « le mouvement des plis de sa jupe », « la finesse et l’ardeur de ses jambes insouciantes »… (chap. I). Il va engager la conversation avec la femme, apprendre que la fillette n’est pas sa progéniture mais celle d’une amie très malade, aller voir cette amie parce qu’elle désire vendre des meubles, s’insérer dans ses bonnes grâces, l’épouser et sacrifier au devoir conjugal : tout cela pour avoir à proximité la fillette de 12 ans.

Mais le désir de sa mère est qu’elle reste chez le couple qui la prend en pension parce qu’elle fait trop de bruit. Il faut attendre une longue année la mort de la malade pour qu’enfin l’adulte récupère la préadolescente et l’emmène à la mer. En route, ils s’arrêtent pour la nuit dans un hôtel, et là… Mais je laisse le lecteur découvrir ce qui se passe et comment l’aventure se termine.

Toujours est-il que, le sujet étant sensible (même à l’époque patriarcale où le père avait tous les droits), l’auteur multiplie les virtuosités de style pour évoquer le désir et les actes. Tout est euphémisé, haussé au niveau de la littérature. Comme ce fantasme des Mille et une nuits autorisé par le Coran (dès 9 ans selon sa lecture littérale) : « Et si, après tout, la voie de l’authentique félicité passait par une membrane encore délicate, qui n’a pas encore eu le temps de durcir, de devenir touffue, de perdre le parfum et le miroitement au travers duquel nous pénétrons pour arriver jusqu’à l’astre vibrant de cette félicité ? » (chap. I). Ou ce spectacle délicatement réel de la fillette endormie : « Elle était allongée sur le dos par-dessus la couverture non défaite, son bras gauche passé derrière sa tête, vêtue de son petit peignoir, dont la partie inférieure s’était ouverte – elle n’avait pas réussi à trouver sa chemise de nuit – et à la lueur de l’abat-jour rougeâtre, dans le brouillard léger et l’air étouffant de la chambre, il pouvait distinguer son ventre étroit et creux entre les os saillants et innocents de ses hanches » (chap. VI).

La perversion de l’homme est surtout celle du sens esthétique, elle n’est pas dans la nymphette mais dans le regard qu’il porte sur elle. Il va tout calculer rationnellement pour parvenir à ses fins mais ignorer tous les signes contraires du destin comme la dame qui tricote telle une Parque sur le banc où s’opère la rencontre, le « taxident » vu de la fenêtre de la chambre par la fillette qu’il pelote à peine, le catalogue des meubles qu’il a acheté à la mère et dont il rencontre les doubles en se perdant dans les sous-sols de l’hôtel avant de rejoindre la chambre. Si l’enchantement des joyaux à la lumière permet d’assouvir une jouissance esthétique, celui d’un corps vivant ne peut aboutir car un être n’est pas inerte. Par transgression de cette disposition de nature, l’homme se perd. La fluidité de la vie n’est pas l’immobilité géométrique et minérale de la pierre et l’érotisme ne saurait arrêter le temps. Aimer la virginité éternelle et l’enfance figée n’est pas dans l’ordre du possible : tout doit se dérouler à son heure et l’utopie rester fantasme, comme dans Peter Pan, cet autre enchanteur.

Vladimir Nabokov, L’Enchanteur, écrit en russe en 1939, publié en anglais en 1986 traduit par son fils Dmitri Nabokov, Rivages 1997, 136 pages, €1.66

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, L’ambre amer

« Ambre » est un mot-fétiche pour l’auteur, il l’utilise comme titre, comme invite poétique et comme fossilisation des mots ; il a ainsi intitulé l’un de ses précédents romans L’ambre des mots. Mais Ambre est aussi le nom improbable d’une Anglaise de la campagne devenue putain sous Charles II. Le roman de Kathleen Winsor, paru en 1944, conte comment une née noble adoptée par des roturiers tente de reconquérir son statut par la putasserie ; elle séduit des lords et devient même la maîtresse du roi.

Dans son roman, Christian de Moliner n’en fait pas une telle égérie flamboyante. Sa Natacha, qui se fait appeler Barbara sur le site coquin où elle s’inscrit en demandeuse, ne veut que premièrement du fric pour se payer une robe à la mode, deuxièmement pimenter son mariage qui s’englue dans la routine immuable, troisièmement exister en tant que femme face à son mari éditeur et critique féroce. En bref, c’est une péronnelle des années 2000 qui ne pond pas d’enfant, guère sympathique et menée avant tout par son vagin.

Son partenaire en site de rencontre, Pierre, « n’est surtout pas mon double littéraire », précise l’auteur, mais on en doute. Il y a trop de personnages piqués dans la vie réelle (l’attachée de presse, l’éditeur véreux situé très à droite, le critique impitoyable, le blogueur peu connu) et d’attitudes déjà fantasmées dans ses précédents romans pour que le lecteur soit dupe. C’est que l’imagination a peine à décoller lorsque l’histoire colle trop au présent vécu. Un écrivain a besoin de distance (dans le temps, le regard, l’émotion), il exige un décentrement, pour que les images se créent sans être parasitées par le réel.

Bien qu’écrit à l’imparfait comme cela, paraît-il, ne « doit » plus se faire, son histoire est au présent. L’éternel présent qui oublie tout passé et ne se voit aucun avenir. D’où l’impression de plat du roman, sans profondeur ni perspectives. Et l’usage impropre du mot « sonnet » en lieu et place de « poème ». Car le sonnet est contraint par sa forme : quatorze alexandrins en deux quatrains et deux tercets, en rimes alternées. Les hexamètres au kilomètre qui parsèment le roman (et ennuient) n’ont rien de « sonnets », même si le mot sonne plus joliment que poésie. Est-ce pour étirer une histoire qui aurait été mieux formatée en nouvelle ?

Ecrire est un désir, comme posséder une robe. C’est ainsi que l’envie se diffracte en deux personnages qui ne se rencontrent que sur le mode du viol. L’auteur de livre est une pute qui sollicite d’être reconnu pour son talent ; l’épouse effacée fait la pute pour exister à ses propres yeux. La jungle littéraire est à la fois un univers impitoyable et un marché où le talent gagne, mais pas les tâcherons voués à l’abattage.

Le lecteur aurait aimé un peu plus de férocité et d’ironie dans la peinture du milieu de l’édition, très parisien, très étroit, très mesquin. Un peu plus de dénonciation du snobisme qui fait vendre le poème au mètre s’il est illustré de photos et publié par quelqu’un de connu. Un peu moins de style adolescent dans les fantasmes et le tragique de la fin. En bref, plus de Balzac et moins de Musso, si l’on peut dire (encore que je n’ai jamais lu Musso).

Christian de Moliner, L’ambre amer, 2018, les éditions du Val, 137 pages, €15

Christian de Moliner chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Un écrivain crée le personnage d’un écrivain pour écrire la biographie d’un écrivain.

Premier roman d’un russe écrit en anglais, en France, il fait phosphorer les spécialistes par ses mises en abyme. Car Sebastian Knight est un peu l’auteur, né la même année 1899, ayant connu le même amour à la datcha quand il avait 16 ans, éprouvé la même passion pour une Russe en 1937. Et le narrateur, dont on croit possible qu’il s’appelle Victor, le demi-frère de Sebastian né du même père, est un peu Vladimir lui aussi (qui a failli se prénommer Victor) ; Nabokov reproduit les relations compliquées qu’il a eues avec Sergueï, son frère cadet de dix mois plus jeune, musicien et homosexuel.

Et puis il est russe, comme lui : « Je suis né dans un pays où l’idée de liberté, la notion du droit, la pratique de la bonté humaine étaient choses froidement méprisées et brutalement proscrites. (…) Tout homme, dans ce pays, était un esclave s’il n’était un tyran ; et comme on y déniait à l’homme une âme et tout ce qui s’y rapporte, on en était venu à considérer qu’il suffisait d’infliger une douleur physique pour gouverner et diriger la nature humaine » p.406 Pléiade. Tant qu’il existera des Mélenchon et des Poutine, cette phrase restera d’actualité.

Sebastian est mort, d’une crise cardiaque, maladie héréditaire qui lui vient de sa mère. Plus âgé de dix ans que le narrateur, celui-ci l’a toujours admiré comme un grand frère mais n’a jamais osé lui déclarer, restant timidement à l’écart. Il aurait voulu se comporter en proche, mais il le fit trop tard, Sebastian était déjà mort – on dit toujours trop tard qu’on l’aime à quelqu’un. Non seulement nul ne fait jamais ce qu’il veut, faute de savoir justement son vrai vouloir, mais nul ne peut non plus connaître vraiment un autre, fut-il son frère. Chacun est seul et le reste. « La note dominante de la vie de Sebastian a été la solitude, et plus le destin essayait avec gentillesse de faire qu’il se sentit dans son élément, contrefaisant admirablement les choses qu’il pensait vouloir, plus nettement Sebastian se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cadrer dans le tableau – dans aucun tableau » p.420. Sebastian, comme le saint, sera toujours percé de flèches pour sa différence. La connaissance intime comme la biographie vraie sont impossibles.

Dès lors, ce qui commence comme un récit recomposé de vie se transforme en un récit présent d’enquête sur une vie. Comme en physique, éclairer une particule la change, faire la lumière sur la vie d’un auteur n’éclaire qu’une facette du personnage – ce pourquoi toutes les biographies ont quelque chose de vrai, celle du pompeux et insipide Mr Goodman comme celle du narrateur. Nulle n’est vraie, chacune est vraisemblable.

Même « le sexe » n’explique pas tout, n’en déplaise à Freud et aux freudiens, que Vladimir Nabokov n’a jamais porté dans son cœur. « Laisser l’idée de ‘sexualité’, en admettant que la chose existe, tout envahir et s’en servir pour ‘expliquer’ tout le reste, est une grave erreur de raisonnement » p.469. L’auteur en sait quelque chose, qui est tombé amoureux d’Irina alors qu’il avait épousé Vera. Mais cette vague qui s’est brisée ne peut expliquer la mer tout entière, fait-il écrire Sebastian, cité par son demi-frère narrateur. « Les femmes de mœurs légères ont l’esprit lourd », se plaît-il à ajouter p.505. Ce qui est une vérité, je l’ai souvent constaté.

Même l’empathie la plus grande est au risque de passer à côté. Sebastian croit voir l’ombre de sa mère dans l’hôtel de Roquebrune où elle était descendue jadis – mais il s’est trompé de Roquebrune. Le narrateur, à la dernière heure, croit communiquer avec l’âme de Sebastian endormi qui respire dans la chambre d’hôpital à Saint-Damier – mais c’est un autre malade que le gardien peu lettré et endormi a indiqué.

Seule la recréation est légitime. D’où plusieurs textes et plusieurs personnages dans ce roman, beaucoup de masques, comme ce loup sur le visage que met un moment Sebastian pour lire son œuvre. Le vrai n’est qu’approché, il n’est que multiplication d’images plausibles et de faits vérifiés.

Mais pourquoi écrire sur la vie d’un autre ? Pour se couler en lui ou pour exister plus intensément soi ? Le désir est un manque-à-être disait Lacan.

Au total, pour un lecteur sans intention d’exégèse littéraire, le roman est séduisant. Il reprend des éléments « vrais » dans la vie de Nabokov et imagine des personnages différents qu’il est difficile de mettre en images. Sébastien est cet officier fléché pour sa foi différente – et soigné par les femmes ; Knight est le cavalier du jeu d’échecs qui se déplace en L en changeant de couleur de case mais reste une pièce mineure proche du fou. Comme tout est pensé chez Nabokov, le lecteur devra prendre cela en considération afin d’en tirer plaisir.

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight, écrit en 1939, publié en 1941 et revu en 1969, Gallimard Folio 1979, 320 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50 https://ww

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Raphaël Passerin, Prince de Galles

Premier roman d’un auteur de 40 ans épris de culture britannique et de protestantisme, fan des Beatles et d’études bibliques. Ce fut un jour à Lourdes, repaire de catholiques superstitieux, qu’il entreprit de prêter sa plume aux vagissements de son premier bébé littéraire.

L’histoire est burlesque et compliquée comme l’époque semble aimer ; l’auteur mêle à plaisir la faute et le désir, l’abandon et l’adoption, le sexe avec les filles et avec les garçons, le milieu littéraire et la communauté juive, le pasteur protestant et les Gallois ; il nous mène de Paris à Londres puis aux Malouines avant cette colonie kymrique improbable d’Argentine… Est-il humain, est-il machine ? Il ressent le besoin constant de rebooter son programme, changeant de nom, de langue, de préférences sexuelles ; traducteur orphelin, il oublie totalement l’anglais lorsqu’il tombe dans les escaliers, il oublie aussi qu’il est jusqu’ici hétéro mais – ce qui est le plus loufoque – retrouve ses paramètres d’usine lorsqu’un autre choc, émotionnel, le renvoie aux premières années de sa vie.

Est-ce une histoire de quête identitaire ? Une ode à la famille – qui manque cruellement lorsqu’elle fait défaut ? Une conception post-moderne de la « liberté » – qui fait changer de masque comme de sexe au gré du vent ? Traduire, c’est trahir, disent volontiers les Italiens ; pour l’auteur, il en va de même pour écrire. Il laisse dire qu’il a volontairement oublié la langue néerlandaise, pourtant longuement apprise, à la suite d’un violent dépit amoureux. Il transpose sa vie dans l’imaginaire, ce qui est toujours délicat car que sera le roman suivant sans imagination au-delà de soi-même ?

Au total, un premier roman est toujours sympathique et les chapitres sont enlevés, plutôt bien écrits même si l’argot de rigueur et un brin de jargon branché viennent parfois interférer. L’histoire est grotesque à la Münchausen et l’on n’y croit pas une seconde, mais le lecteur se laisse faire car, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Raphaël Passerin, Prince de Galles, 2018, éditions Valeurs d’avenir, 254 pages, €17

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Le don

Dernier des romans russes de Nabokov, le plus gros et le plus riche mais pas son meilleur, à mon avis de lecteur non érudit. Je lui préfère La méprise ou L’invitation au supplice. Il ravit en revanche les spécialistes de la littérature russe et de l’époque émigrée des années trente que l’auteur brocarde et parodie à l’envi. Le chapitre IV sur la vie de Tchernychevski est un pensum fort ennuyeux et trop long (bardé de 371 notes dans la Pléiade !) qui rompt le rythme du roman ; le premier éditeur l’avait d’ailleurs éliminé « avec autorisation de l’auteur ».

Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, mort en 1889 était un narodnik russe fils de prêtre et condamné au bagne à vie à 36 ans pour communisme utopique et nihilisme. En bref un intello roturier antidémocrate qui rêvait d’accoucher du christianisme réel dans le matérialisme. Lénine a encensé son roman Que faire ? publié en 1863 et trouvé dans la bibliothèque de son grand frère exécuté par le tsar ; il en a repris le titre en 1902 pour un ouvrage de combat prônant la fondation d’un parti d’avant-garde amenant à tout centraliser et à diriger de façon autoritaire le mouvement social. Qui se souviendrait encore de cet auteur médiocre sans Lénine ? Nabokov est impitoyable avec cet écrivain russe qui perd le fil de l’évolution du pays : « enlisement de la pensée », « lourdement raisonneur et rabâcheur de chaque mot », « ineptie visqueuse de ses actions », sans parler de son érotisme vulgaire assaisonné en progressisme. Pour Vladimir, la littérature russe se dévoie vers 1860 avec de tels écrivaillons du commun : comment « la vieille pensée ‘vers la lumière’ avait-elle dissimulé un vide fatal ? »

Le don est, tout au contraire, la réception de la vie dans sa beauté, le soleil sur la peau, l’extraordinaire légèreté de se sentir nu, attentif aux sensations, l’odeur de miel des tilleuls de Berlin le soir, le cou de Zina par l’ouverture du chemisier, les nuages qui bourgeonnent au ciel, les lumières de trains qui passent dans l’obscurité. Fiodor, le jeune homme athlétique qui accouche du talent d’écrivain et dont le prénom signifie « don de Dieu » ou Dieudonné, en est tout pénétré. Il a le don d’écrire comme certains ont le don des larmes, il prend la plume pour remercier de la grâce de sentir et du talent d’exprimer. Il est tout le contraire de Iacha, autre jeune homme qui se suicide par nihilisme, ne se sentant rien ni personne.

Le milieu émigré russe à Berlin et la lente conquête amoureuse de Zina, demi-juive pour provoquer le nazisme qui s’affirme à la même époque, est comme une chrysalide d’où va éclore en quelques années le jeune Fiodor écrivain. Sa Vie de Tchernychevski est une satire de ces « splendeurs agréables aux esclaves » que vante l’URSS nouvelle, de ce pauvre matérialisme littéraire qui ne peut décoller, comme des émigrés nostalgiques et peu critiques au fond. Roman dans le roman, écrit par l’auteur qui fait écrire son personnage, Tchernychevski est en littérature l’anti-Pouchkine, la nullité suprême. Nabokov règle ses comptes avec cette Russie qui dégénère sous Lénine et qui caquette impuissante dans l’émigration. Il fait d’ailleurs de Fiodor un comte, pour bien le distinguer de la plèbe écrivaillonne.

Mais cela lui prend des années, comme Fiodor, ce pourquoi Le don ressemble à un assemblage d’autant de petits romans, un par chapitre : souvenirs d’enfance, vie du père explorateur, Fiodor à Berlin, vie de Tchernychevski, conclusion amoureuse en structure circulaire. L’écrivain accouché évoque à la fin ce roman autobiographique qu’il envisage d’écrire – et que l’on vient de lire.

Reste le style, primesautier, savamment agencé et incomparable. Avec de nombreux traits d’humour comme cette description de la jeune fille : « Elle était debout les bras croisés sur sa douce poitrine, éveillant tout de suite en moi toutes les associations littéraires appropriées, telle que la poussière d’une belle soirée d’été, le seuil d’une taverne ne bordure de la grand-route, et le regard observateur d’une jeune fille qui s’ennuie » p.48 Pléiade. N’est-ce pas joliment ironique sur le style que l’on croit littéraire ? Ou encore l’analogie scientifique du naturaliste sur la traite des pucerons par les fourmis : « Les fourmis offraient en compensation leurs propres larves en guise de nourriture ; c’était comme si les vaches donnaient de la chartreuse et que nous leur donnions en retour nos nourrissons à manger » p.118. Et ces littérateurs qui se croient : « Ils s‘abattirent comme des mouches sur une charogne, grogna Tourgueniev, qui dut se sentir blessé en sa qualité d’esthète professionnel, bien qu’il ne lui répugnât pas de plaire aux mouches lui-même » p.250. Irrésistible ! Sur le gauchisme chrétien matérialiste de Tchernychevski : « Les méthodes pour accéder à la connaissance telles que le matérialisme dialectique ressemblent curieusement aux peu scrupuleuses réclames de spécialités médicales qui guérissent toutes les maladies à la fois » p.263. Mai 68 et ses suites nous en ont gavé jusqu’à la nausée. Et sur le nazisme des braillards à grandes gueules et petits cerveaux : « Un camion passa avec un chargement de jeunes gens qui revenaient de quelque orgie civique, agitant quelque chose et criant quelque chose » p.381.

Nabokov prend un thème et le développe sur une page ou deux jusqu’à en exprimer tout le jus. Vous serez avec Fiodor dans le Grünwald, ce parc de bois et lacs qui permet aux Allemands qui adorent se mettre nus de bronzer et de nager ; vous marcherez dans les avenues berlinoises sous les tilleuls et dans la nuit chaude de juillet, ou en slip sous l’orage alors que deux flics vous disent que c’est interdit même si on vous a volé pantalon et chemise ; vous dialoguerez nu sur un banc avec un critique écrivain en complet et cravate qui n’est au fond qu’un étudiant allemand ayant une vague ressemblance avec celui auquel vous pensez… Car la vérité est celle de la sensation mais surtout celle de l’imagination. La littérature n’est pas le réalisme, fût-il « socialiste », mais l’imaginaire, la re-création tel un dieu d’un monde personnel. En remerciement de la Création telle qu’elle est : « Supposons que je brasse, torde, mélange, rumine et régurgite le tout, que j’ajoute des épices de mon cru et que j’imprègne le tout de ma propre substance au point qu’il ne reste de l’autobiographie que poussière – ce genre de poussière, bien sûr, qui donne au ciel une intense teinte orange… » p.383. Et voilà comment se crée la vraie littérature version Nabokov – bien loin de la pauvreté Tchernychevski.

Vladimir Nabokov, Le don, 1938 revu 1963, Folio 1992, 544 pages, €9.40

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marie Desjardins, Ambassador Hotel

Marie Desjardins, auteur francophone nord-américaine, a publié plusieurs biographies et des écrits sur le jazz et la musique populaire (Sylvie-Johnny love story, Vic Vogel histoire de jazz). Elle se lance avec ce roman dans la carrière mythique d’un groupe de rock inventé, RIGHT, dont le nom est formé par les premières lettres de chaque homme du groupe (aucune femme). Outre le talent de chacun, Clive à la guitare basse, John puis Lincoln à la batterie, Bronte puis Mick au piano, c’est bien la voix de Roman, le chanteur, qui emporte tout. Il est le personnage principal, le héros, la star du rock.

Le dessin de couverture reproduit son portrait donné à la fin du livre, p.546, lorsqu’il était au tout début de sa vingtaine : « lors du concert spécial qu’il avait donné à Londres en 1968 pour souligner la sortie de [l’album] Right There, torse nu, pectoraux saillants, micro brandi devant sa bouche démesurément ouverte – une vraie gueule. » Curieusement, le puritanisme nord-américain qui monte censure les tétons, même des hommes. Or, l’auteur le montre, le rock est né dans les milieux populaires anglais des années 1960, Roman à Twickenham, et avait pour objectif de faire éclater le carcan rigide de conventions et de pudibonderie de la très petite bourgeoisie victorienne confite en macération religieuse. Le torse nu était de rigueur, sur scène et ailleurs, garçons comme filles, et les rock stars n’hésitaient pas à déambuler entièrement nus dans leurs loges ou autour des villas louées pour enregistrer les albums.

Le torse nu, montrer ses muscles, était le symbole viril du mâle qui s’affirmait, de l’artiste contre les valeurs du négoce et de l’abrutissement industriel, un appel sexuel et un symbole d’énergie. Car il y avait de la vie dans le rock, bien plus qu’aujourd’hui dans le rap ! Le bruit, le rythme, le cri, étaient autant que les inventions, les mélodies et les paroles, porteurs de sens. Il s’agissait de fusionner le temps d’un concert, de laisser entrevoir une autre vie, de porter le public dans un état que la société banale ne pouvait provoquer – sauf en guerre, peut-être.

Les filles ne s’y trompaient pas, qui tombaient amoureuses, s’enflammaient comme des groupies, n’hésitaient pas à tailler pipe sur pipe aux proches techniciens pour accéder aux coulisses et voir de près ou même toucher l’idole qui allait chanter. Roman profite d’un temps de soliste pour saisir une groupie qui cherche à se hisser sur la scène, l’entraîner dans les coulisses et la baiser tout de go (p.234). Aujourd’hui, les aigries diraient qu’il la viole, mais la fille était consentante, ô combien ; elle comme d’autres ont gardé longtemps des étoiles dans les yeux et des frissonnements dans le con d’avoir été baisées par un demi-dieu. Notre auteur reste muette sur les désirs des garçons pour leur semblable, cela ne semble pas être socialement correct au Canada aujourd’hui, même si elle a cette phrase ambigüe lors d’un déplacement à 17 ans de Roman avec deux potes, pour faire de la musique à Londres : « Il avait l’impression d’être Elvis. C’était divin. Il se foutait complètement d’avoir mal dormi sur le matelas de camping empestant le moisi dans la camionnette, aux côtés de Derek et de Burt, l’un ronflant, l’autre lui ayant grimpé dessus pendant la nuit » p.42.

Né en 1945, Roman Rowan au curieux nom dont les lettres m et w constituent comme les deux mandibules d’une mâchoire narcissique, a 15 ans en 1960. Il baise à 14 ans, lâche le lycée qui l’emmerde, envoie du « cause toujours » à sa mère qui veut régenter son adolescence, constitue un groupe de rock dans un garage avec deux potes et donne des représentations à 17 ans. Mais c’est le 5 juin 1968 que son groupe va enfin émerger, à l’Ambassador Hotel, rasé depuis, où Bob Kennedy se fait descendre par un taré. La chanson produite à chaud dans l’effarement et l’émotion, Shooting at the Hotel, deviendra célèbre, reprise en boucle sur les radios durant des années. L’un meurt pour l’humanité, l’autre chante pour l’humanité, ainsi se passe le flambeau, dans le hasard et la chance.

A 69 ans, pour ses derniers concerts dans le monde, Roman Rowan revient sur sa vie mouvementée et s’interroge : qu’en a-t-il fait ? Il a créé du lien, comme on dit aujourd’hui ; il a remué les foules, a enchanté des générations, a baisé des centaines de filles ravies ; mais un Mexicain s’est tué devant la scène, une fille s’est suicidée de désespoir – les dieux sont dangereux. Il a eu trois épouses – la première était une pute – et une fille, niaisement prénommée Chance. Mais la femme qui l’a le plus marqué, outre sa mère Eirin, fut une cubaine exilée, Havana. L’auteur ne se foule pas pour choisir les noms : Clive venant de Guernesey s’appelle Hélier comme la capitale de l’île, la cubaine comme La Havane… Havana a vu Roman lorsqu’elle avait 6 ans à l’Ambassador Hotel, ce fameux jour où… Elle a pris une photo au Kodak instamatic que lui avait offert sa grand-mère, et Roman lui a fait un grand sourire comme s’il la comprenait. Quarante ans plus tard, elle a repris contact pour faire un livre de photos sur cet homme, mais elle était trop réaliste et fouillait trop profond dans les intimités – Roman effrayé a pris ses distances. Pourtant, c’est peut-être elle qui a le mieux compris la solitude du chanteur de fond.

Ce pavé romanesque, c’est du lourd – 660 g, j’ai pesé. Il est obèse à l’américaine et aurait été plus séduisant un brin svelte, plus dynamique une fois musclé le texte, telle l’image donnée du héros. Il est construit en quatre parties : la première alternant les débuts dans les années 60 et la fin en 2014 ; la seconde faisant témoigner divers acteurs ; la troisième reprenant des moments-clés ; la quatrième contant les derniers concerts. Subsistent, pour les Européens, des anglicismes curieux comme « performer » pour offrir une représentation, « inspirante » qui ne veut rien dire et « publiciser » pour en faire la publicité. Ou encore « la » Nikon pour désigner « l’appareil photo » Nikon (donc au masculin), « le » party pour une partie (genre boum) ou « la » passe pour le passe (partout) destiné à entrer quelque part, confusion vite pornographique si l’on se laisse dire. Je reste dubitatif aussi sur « le corps éthérique » p.18 et « le système ambiophonique » p.277 qui sonnent plus furieusement globish que français.

Ces originalités et ce poids n’empêchent pas le roman de Marie Desjardins d’envoûter. Il fait revivre une époque révolue, celle de la jeunesse de beaucoup. Il montre surtout combien « le sexe » que l’on reproche à mai 68 et à ses suites comptait moins que l’énergie, et que le partage fusionnel comptait plus que l’éclatement individuel. Deux façons de voir le monde que nous avons perdues, régressant à la pudibonderie effarouchée et à l’égoïsme sacré. Pour comprendre ce changement du monde, je vous recommande vivement ce gros roman d’époque.

Marie Desjardins, Ambassador Hotel – La mort d’un Kennedy, la naissance d’une rock star, 2018, Editions du CRAM (Canada), 593 pages, €19.00 e-book Kindle €12.99

Une entrevue avec l’auteur sur YouTube

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Russie, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, La Méprise

Quand on est riche, content de soi et que l’on se prend pour un génie, la rencontre de son double peut générer de vilaines pensées. Comme par exemple faire jouer le rôle d’acteur au double pour mieux escroquer une compagnie d’assurance avant de disparaître.

Vladimir Nabokov change à nouveau de style. Il me met dans la peau d’Hermann, un chef d’entreprise de chocolat qui sillonne l’Europe en cosmopolite pour placer sa marchandise. L’auteur n’est pas son personnage et il joue avec ce double qui dit « je » et qui écrit lui-même un roman. Bien vêtu, presque maniaque sur le luisant des chaussures et les guêtres assorties, sur la finesse des chemises de soie et la cravate assortie, sur le manteau épais et doux et le chapeau assorti, il songe à arrêter cette course de la modernité commerciale pour se retirer quelque part dans le sud de la France. Pourquoi pas à Pignan ?

C’est alors qu’en se promenant alentour d’une ville tchèque en attendant un rendez-vous, il rencontre un vagabond, Félix, dont il se persuade qu’il lui ressemble fort. Ce hasard le stupéfait et il sympathise, condescendant, ne sachant pas encore trop à quoi un tel double peut servir. Mais il va vite trouver, très bavard sur le fil de ses pensées et les digressions assorties. Hermann est allemand mais d’origine à demi russe ; il parle le tchèque et l’allemand que parle Félix. Il va donc échafauder un plan.

Naturellement rien ne fonctionne tout à fait comme l’auteur l’avait prévu. Sa femme n’est pas aussi fidèle ni aussi bêtasse qu’il paraît, le « cousin » artiste pas suffisamment nul ni assez éloigné de Berlin, le double pas assez ressemblant pour les autres, les détails pas assez passés au peigne fin. Nous sommes entre roman psychologique et roman policier avec une théorie sur la littérature. L’auteur se moque de Dostoïevski en quelques phrases bien senties, et imite son histoire de son crime suivi d’un châtiment par un destin connu d’avance. Non, le crime n’est pas une œuvre d’art et le crime parfait ne pourrait être que l’œuvre de Dieu, pas d’un affabulateur suffisant un brin schizo qui avoue se « dissocier » en faisant l’amour.

L’histoire éditoriale de ce roman écrit en 1932 en russe, publié en feuilleton, traduit en anglais en 1937 et complété par l’auteur, à nouveau complété et traduit en français en 1939 puis repris en anglais et amélioré pour convenir à l’édition américaine en 1966, est assez emblématique du thème du double. Nabokov mute en un autre lui-même en passant du russe au français puis à l’anglais, et de Berlin aux Etats-Unis. Il déconstruit avec dérision ce fantasme d’avoir un double dans le monde et de pouvoir manipuler à son gré le destin.

Vladimir Nabokov, La Méprise (Despair), 1934 revu 1962, Folio 1991, 256 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip Roth sur ce blog

L’écrivain juif américain Philip Roth vient de mourir. Encore une perte de substance pour cette Amérique qui fait de ses lycées des abattoirs.

Pour aborder Philip Roth chroniqué sur ce blog,

cliquez ici

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , ,

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit

Ce roman de transition marque le nouvel exil de l’auteur, chassé d’Allemagne par la montée du nazisme ; il passe du russe à l’anglais pour écrire, donc à un nouvel univers de langue et d’expression ; il introduit les procédés du cinéma pour s’adapter à la modernité américaine. Un premier roman intitulé Chambre obscure était paru en feuilleton en 1933 ; la traduction anglaise ne lui convenant pas, Nabokov réécrit complètement l’œuvre et en fait une version neuve, métamorphosée pour sa nouvelle vie en 1937. L’édition de la Pléiade présente les deux versions ; je ne parlerai ici que de la seconde, en anglais, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark).

La trame de l’histoire est ainsi présentée par l’auteur dans le premier paragraphe de son roman : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s’acheva tragiquement ». Tout est dit et pourtant tout reste à dire : pourquoi ? comment ?

Albinus est un prénom latin qui signifie l’aube ; il était usité en Allemagne. Albert Albinus contraste avec Axel Rex, caricaturiste devenu son ami et l’amant de sa maîtresse ; le lecteur notera les alb alb contre les ax ex, le son des noms n’est pas anodin. Le A est la première lettre de l’alphabet, le X l’une des dernières, le A de l’aube et le X des rayons de la modernité la plus récente. A appartient au monde ancien libéral et bourgeois qui s’écroule, X au monde neuf totalitaire et païen qui s’impose (en Italie avec Mussolini, en Russie avec Staline, en Allemagne avec Hitler). Albinus est vieux et ventripotent, Rex est jeune et athlétique ; Albert est toujours trop vêtu, Axel dévêtu – jusqu’à rester entièrement nu sous les yeux morts de son rival devenu aveugle, le titillant d’un brin d’herbe, agacement de nature pour cet être tout de culture. Axel a un prénom tranchant, axe en anglais, Axel Rex : le roi Hache.

Albinus est critique d’art respecté dans la capitale d’un pays de haute culture, mais il ne voit la vie qu’au travers des tableaux qu’il se rappelle, il ne vit que par l’art. Aussi va-t-il d’illusions en faussetés. Les tableaux chez lui sont parfois des faux, l’un d’eux a même été peint par Axel Rex dans sa jeunesse, alors qu’il courait après les sous. Il voit Margot comme une vierge de peinture, alors qu’elle a déjà bien baisé ici ou là et court elle aussi après les sous. Il croit Axel homosexuel alors qu’il n’est que froid et mystificateur. Il se persuade que Margot l’aime alors qu’elle n’a que 16 ans et qu’il est largement mûr et pas bien beau.

Le roman est écrit comme un film, la maîtresse est ouvreuse de cinéma et dévoile ses charmes dans un clair-obscur expressionniste ; elle veut devenir star comme Dorianna Karénine et son amant finance un film où elle joue comme une concierge. Car l’image est cruelle : si le film peut transporter dans un autre monde d’illusions, les corps réels qui tiennent les rôles se révèlent tels qu’ils sont. Margot est scolaire, pataude, vulgaire ; elle ne sera jamais une star selon les clichés. Mais la suite de l’histoire s’encadre dans les portes et les fenêtres, comme dans un film, se développe en mélodrame, contrasté d’ombres et de lumières, jusqu’à l’obscurité qui termine tous les films dans les salles.

L’auteur s’inspire librement de Madame Bovary et d’Anna Karénine, Flaubert pour la médiocrité petite-bourgeoise de l’idéal illusoire et pour la manipulation calculatrice de la femme, Tolstoï pour la torture de la chair chez l’homme mûrissant qui lui fait abdiquer toute raison devant une nymphette. Le portrait de Margot en reptile aimant lézarder au soleil ou se couler par ruse dans les bras de qui tient l’argent est une performance ; le lecteur ne peut qu’admirer. De même a-t-il un certain respect pour Axel, devenu caricaturiste des travers de ses contemporains, qui aime se dorer le dos au soleil et duper Albinus. Il a Margot dans la peau, qu’il a dessinée nue de dos avant qu’elle ne rencontre le bourgeois ; elle se pâme sous les assauts de son corps sculpté bien plus qu’avec le vieux. Comme elle ne peut pas avoir d’enfant pour raisons médicales, elle jette sa gourme quand elle peut et avec qui elle veut, tout entière à son plaisir égoïste typique de la nouvelle époque de crise des années 30. Mais elle aime l’argent et le luxe, elle manipule qui en a en faisant croire qu’elle tient à lui – mais à sa bourse, pas à ses bourses.

C’est un écrivain allemand épris de vérité, donc solitaire et exilé en Provence, qui va dessiller les yeux d’Albinus sur sa maîtresse et son amant. Il rapporte verbatim une conversation qu’il a surpris dans le car, alors que ces Allemands causaient sans se gêner, certains que personne ne les comprend. Udo Conrad est un double de Vladimir Nabokov, celui qui voit au-delà des apparences pour peindre le vrai. Albinus d’ailleurs ne l’aime pas, lui qui ne vit que dans l’illusion des tableaux.

Or, le vrai en 1933 est le nazisme qui s’impose. Il balaie le vieux monde, la démocratie, les rassis, les frileux. Il exige la volonté, la jeunesse, l’action, la nudité crue des instincts. Foin de culture et d’art, place à l’industrie et au cinéma. Les copains du frère de Margot sont des brutes bien bâties prénommées Kurt et Kaspar, K und K (impérial et royal, moqué par Robert Musil en Cacanie). Les poils de sa poitrine dessinent « un aigle aux ailes déployées » lorsqu’Axel Rex se dresse nu, sculpté comme un Arno Breker, devant Albinus en pyjama et peignoir, devenu aveugle après un accident de voiture. Il symbolise le totalitarisme de la jeunesse avide et amorale de son temps sur le bourgeois déchu et définitivement aveugle aux réalités du monde neuf.

Si l’histoire est classique, elle renouvelle le trio du mari, de la femme et de l’amant en mari, maîtresse et amant, ce qui donne du piment. Le style est plus brut et plus concis que dans les romans écrits en russe, anglais oblige, langue pragmatique. Les personnages sont fouillés, ni tout bon ni tout mauvais, chacun avec ses envies et ses illusions, ses réactions et ses émotions. Refuser, par éducation, culture ou tempérament, de ne pas voir le vrai, conditionne à être manipulé : par les conventions sociales, par les gens sans scrupules, par des régimes qui s’imposent dans le silence des voix. L’amour est aveugle, la bêtise aussi : le rire est tragique, dans la nuit.

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark), 1938, Grasset 1992, 250 pages, occasion €2.07

Vladimir Nabokov, Chambre obscure, 1933, Grasset et Fasquelle 2003, 230 pages, €8.95

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, L’exploit

Réfugié en Crimée avec sa mère, Martin, 16 ans, s’échappe sur un bateau canadien jusqu’à Athènes, où une jeune poétesse assez banale l’initie au sexe. Mère et fils rejoignent un oncle sentimental en Suisse, qui finance les vagues études de lettres russes qu’effectue Martin à Cambridge avant d’épouser sa mère. Ils apprennent la mort du père en Russie. Martin fréquente à Londres des russes émigrés, les Zilanov, et tombe amoureux de Sonia qui ne songe qu’à muser et s’amuser, sans être capable d’aucun sentiment profond. Comme si la rupture avec la patrie charnelle russe châtrait les jeunes émigrés et les rendaient inaptes à bâtir un nouveau destin.

« Martin est le plus gentil, le plus droit et le plus émouvant de tous mes jeunes gens ; et la petite Sonia (…) devrait avoir toutes les chances de devoir être acclamée par les experts en matière de charmes et de sortilèges amoureux comme la plus singulièrement séduisante de toutes mes jeunes filles, bien que ce soit de toute évidence une flirteuse lunatique et cruelle » (Avant-propos de Vladimir Nabokov écrit en 1970).

Contre le matérialisme existe aussi un idéalisme, même mal placé et solitaire. L’épanouissement personnel se teinte de nostalgie, les souvenirs d’enfance d’une conscience de la mort. La « gloire » qui donne son titre au roman récompense le courage personnel mais inutile, celui « du martyr radieux », dit l’auteur. Il est vrai que l’on se prend de sympathie pour ce Martin vigoureux mais naïf, à qui il manque un père pour le guider et un but dans la vie. Il n’est bon en rien, bon à rien. Tout ce qu’il entreprend au titre des sentiments échoue, de son amour non partagé pour cette putain de Sonia à son amitié tenue à distance du condisciple de Cambridge Darwin, et jusqu’à cet amour inconditionnel béat de maman qui ne l’aide pas. Derrière la vitalité luxuriante, il n’y a rien. Il se lance à lui-même des défis auxquels il se contente de répondre, en Narcisse perpétuellement insatisfait de son miroir. Martin rêve depuis son enfance d’aventures et de hauts faits ; devant chaque réalité, il renâcle, comme de s’engager contre les bolcheviques dans l’armée de Wrangel en Crimée, à 16 ans. Il a en lui du Fabrice del Dongo, sans la fantaisie de vivre ses fantasmes, prenant tout trop au sérieux peut-être.

Après des années de tourments, Martin tente le tout pour le tout : pour se faire reconnaître de Sonia, dont il est éperdument amoureux, il veut réaliser l’exploit de passer en Russie clandestinement pour 24h et d’en revenir incognito. Depuis son enfance, il a toujours eu peur de ne pas paraître viril et, depuis la disparition de son père, nul ne peut le conforter en virilité que lui-même. L’acte de bravoure est en quelque sorte un suicide, ou l’inverse.

En partie autobiographique, ce roman se distingue cependant par une nette distance de l’auteur avec son personnage qui n’est pas lui après l’enfance et qui n’a pas la même parentèle. Le fantasme du retour à la mère patrie tenaillait cependant Vladimir comme Martin, puisque l’URSS l’a condamné pour un poème qu’il a écrit dans la revue russe libérale de son père à Berlin, Le billet. Plus fragile que son auteur, Martin n’est jamais ce qu’il paraît ; il porte en permanence un masque différent. On le prend pour un Américain en Grèce, pour un Anglais en Italie, pour un Suisse en France, pour un voyageur de commerce dans un train, pour un petit garçon dans les yeux de Sonia. Seule la mort peut réconcilier l’image et l’être. Viendra-t-elle ?

Plus que l’histoire, un peu vide, plus que le portrait de l’auteur en jeune déraciné inquiet, plus que les sentiments volages des années 20, le style Nabokov captive. Il vous plonge dans le mystère par de simples lumières aperçues dans la nuit par la fenêtre d’un train qui parcourt le sud de la France ; il vous dépayse par la description des rues étroites et sombres de Cambridge où des étudiants courent d’un bâtiment à l’autre ; il vous enchante de la forêt russe dans un souvenir d’enfant, attirante et inquiétante ; il vous précipite dans le vertige qui saisit le jeune homme lorsqu’il glisse d’une pente et se reçoit in extremis sur une corniche étroite, sous lequel le vide l’attire. Cédera-t-il ? Aura-t-il le courage de l’affronter en face ? Si la corniche est l’exil et son support provisoire et si l’abîme est la nostalgie de la Russie, alors tout est possible.

Vladimir Nabokov, L’exploit, 1932 revu 1971, Folio 2009, 304 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh

L’auteur de ce roman indien contemporain est journaliste, éditeur d’un magazine d’investigations. Cette première œuvre est du format fleuve, style légué par les Anglais qui en raffolaient. A l’indienne, il effectue une tentative (avortée avec humour) de brasser toute l’histoire de l’Inde moderne. En fait, il se focalise sur l’amour et le sexe (autres ingrédients indiens traditionnels). Il cherche à savoir lequel des deux est le ciment le plus fort entre deux êtres. Et, à l’indienne encore, tout le développement consistera à montrer que cette distinction binaire est fumée d’Occidental parce que les deux sont liés indéfectiblement, dialectiquement…

L’histoire a des difficultés à démarrer ; elle aura des difficultés à finir. Mais, entre les deux, c’est un festival d’observations détaillées sur la flore et la faune de l’Inde, humains inclus. Le lecteur se délecte de finesse psychologique sur les intellos, les arrivistes, les commerçants, les gens du peuple, la rue, les couples, les haines ethniques, religieuses, de castes… Un chapitre d’anthologie conte les tribulations d’un chauffeur de vieux bus et de son aide, jamais sortis des montagnes, qui déménagent l’auteur à Delhi. Un autre détaille l’enquête sociologique d’une intellectuelle de la capitale sur les pratiques de masturbation masculine. C’est à mourir de rire.

Le fil conducteur est l’amour-sexe qui unit le conteur, journaliste alimentaire et écrivain rêvé, et sa femme Fizz, rencontrée alors qu’il était étudiant. Lui est hindou, elle musulmane : une union d’horreur dans l’Inde contemporaine, jamais remise de la grande partition du Pakistan ! Ce nord du pays-continent, qui s’est déclaré « pays des Purs », a quitté l’Inde-mère pour s’ériger en fils puriste, acariâtre et moralisateur. Après quelques millions de morts par massacres dans les années d’épuration religieuse de part et d’autre de la frontière, le statu quo n’est depuis qu’une paix armée. Son ombre maléfique plane toujours sur la société un demi-siècle plus tard. Chacun se raccroche à son groupe pour faire avancer ses petits intérêts. L’auteur botte en touche lorsqu’il « découvre » des carnets de cuir fauve dans une maison restaurée des contreforts himalayens : une Américaine blanche est venue vivre là, avec toute l’ambiguïté d’une transgression d’ethnie, de religion et de caste !

C’est donc le miroir du couple d’aujourd’hui dans le couple d’hier qui est le ressort du livre. Une dialectique, là encore, qui place l’Inde non pas au cœur de Delhi la capitale, mais dans cet entre-deux agréable des premières montagnes vers le nord, cette Kumaon où je suis allé et dont je témoigne qu’il fait bon vivre loin des touffeurs et des arrivismes du centre. C’est là que va se nouer le drame, là qu’il se dénouera. Avec pour instruments les corps sensuels et pour résultat l’exploration en long et en large de cette vie physique, une étape parmi d’autres des réincarnations successives de l’être.

Original, truculent, érotique, ce long roman demande du temps pour bien le lire. Le lecteur ne se contentera pas de quelques pages à la fois, sous peine de perdre le fil. Comme Proust, Tejpal se lit à longues goulées d’une soixantaine de pages au moins. Ce qui, notons-le, n’est pas un mince compliment, même s’il s’arrête là.

Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh (The Alchemy of Desire), 2005, Livre de Poche 2008, 692 pages, €9.10 e-book format Kindle €8.99

Catégories : Inde, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, La défense Loujine

Est-ce parce, vers ses dix ans, ses parents, l’école et la société ont décidé de l’appeler par son nom de famille et plus par son prénom que le petit Loujine a, lui, décidé de se retirer du monde ? Il était en harmonie avec son environnement dans la datcha campagnarde et l’école proche de la nature. Sa transplantation dans la grande ville et les rivalités des élèves soucieux de leur statut social, l’ont fait se réfugier ailleurs… « Son nom rime avec illusion », avoue l’auteur dans sa préface de 1964.

L’ailleurs, c’est sa tante, la maîtresse de son père, qui lui offre. Non pas du sexe mais l’entremise du jeu d’échecs. Le petit Loujine (dont on ne connaîtra le prénom qu’à la toute fin du livre) se passionne pour ces combinaisons abstraites et ces stratégies compliquées qui le vengent de la réalité des autres, ceux qui se moquent de lui et le battent. Puisque le monde réel est dangereux et que l’on s’y sent vulnérable, autant se retirer dans le pur esprit mathématique du jeu. Nabokov lui-même était féru de mathématiques enfants, et joueur d’échecs ; il préférait surtout reconstituer les parties pour en analyser les coups.

Se met peu à peu en place chez lui une sorte de paranoïa sociale qui lui fait voir le monde comme une suite de combinaisons dont il s’agit de pénétrer les arcanes pour bâtir sa défense. La défense Loujine est donc cette lutte pied à pied contre ce qui arrive, ces attaques perpétuelles de tous, à commencer par celles de son père (pourtant aimant), de sa tante (qui lui est favorable), des écoliers (hostiles et vite envieux), des partenaires (qu’il s’agit de contrer) – enfin d’une jeune fille qui s’intéresse à lui et à qui il finit par proposer le mariage. Non pas pour consommer mais pour avoir la paix, comme un refuge familial, un cocon social qui lui permet de ne penser qu’aux échecs sans se préoccuper du reste.

Au point d’en devenir « fou », ou plutôt affecté d’une manie obsessionnelle allant jusqu’au délire pour les échecs, voyant des cases noir et blanches dans les carreaux de la salle de bain ou les halls d’hôtels. Sa tante le laisse devant un ami à elle qui joue, son père l’abandonne à son jeu sans pouvoir rien faire pour lui, un certain Valentinov prend sous son aile ce très jeune homme pour l’exploiter durant des années en tournois et concours, jusqu’à ce que la lassitude et les limites du joueur atteignent un stade où il ne sert plus à gagner de l’argent. Seule sa fiancée devenue sa femme en a pitié – ce qui est aussi une inversion des rôles traditionnels où l’épouse ne porte pas la culotte.

La vie de Loujine est « un schéma fatal », dit l’auteur, le monde vu comme une partie d’échecs « démolit les éléments les plus profonds de la santé mentale de ce pauvre garçon ». Tout lui fait figure et incite aux combinaisons en défense, tandis que son créateur bâtit son roman comme un problème d’échecs dont il analyse la partie jouée.

La chaleur existentielle propre à la tradition littéraire russe est présente dans ce roman plutôt cérébral à la structure complexe. Il décortique la figure d’un artiste logique proche du génie par son inventivité, mais sale, rustre, gras et mou dans la vraie vie. Car ni les autres ni le réel ne l’intéressent, il s’en défend. L’existence n’a pour lui rien de positif, il ne cherche qu’à lui échapper depuis tout petit. Son délire est vrai pour lui, son monde intérieur est le seul qu’il accepte et, dès l’école, il refuse jusqu’à son nom, qui est celui de son père et qui l’empêche d’exister. Le prestidigitateur vu enfant, tout comme le violoniste qui l’initie aux échecs au tout début de l’adolescence, lui donnent la clé pour s’échapper de sa prison. Loujine est un psychotique qui dénie la réalité. Les échecs sont un moyen pour lui de tenter de maîtriser sa vie hors de toutes les autorités paternelle, scolaires, administratives, sociales. Il refuse le nom du père – Lacan en aurait fait tout un fromage – mais le roman est plus riche que les interprétations purement sexuelles du « petit freudien », comme se moque Nabokov.

Vladimir Nabokov, La défense Loujine, 1929 revu 1964, Folio 1991, 281 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet

Son second roman écrit à moins de 30 ans fait de Nabokov un maître. Car il décrit avec minutie et humour, il raconte avec imagination et cruauté, il fait vivre des personnages qui pourraient réellement exister. Le premier chapitre vous fait prendre le train, le second vous fait voir le monde d’un fort myope sans lunettes, et l’on s’y croirait. Le canevas de l’histoire est simple : le mari, la femme, l’amant. Sauf que le mari a réussi dans les affaires même s’il n’aime pas ça, que la femme ne songe qu’à s’ancrer dans l’immobilité bourgeoise et hait son mari, et que l’amant est le neveu du mari monté à la ville pour arriver.

Dès lors, chacun vit sa vie : Dreyer l’oncle s’amuse à financer un inventeur de mannequins automates tout en finançant Franz et le dégrossissant au magasin et en finançant la ville qu’exige sa femme. Martha, frigide avare qui s’ennuie et déteste voyager décide de prendre un amant pour son standing et jette son dévolu sur le jeune dadais pas trop mal de sa personne. Franz qui découvre la vie est assez bien monté pour faire jouir la belle mais très myope en tout et il se soumet sans protester à cette goule qui décide pour deux au point de vouloir l’« l’avaler tout entier » (chap. VII p.220 Pléiade) – façon polie de lui tailler une pipe, ce qui était bien audacieux dans les années 20 à Berlin.

Au total, chacun des personnages allant jusqu’au bout de son rôle tels des figures de cartes à jouer, cela ne pouvait que mal finir. Martha ourdit le meurtre de son mari par son amant ; ce dernier se laisse faire mais n’est ni actif ni convaincu ; quant au mari, il règne dans cette intrigue comme dans sa vie : avec décision et succès. « Dreyer se déployait sous ses yeux d’une façon monstrueuse, comme les conflagrations que l’on voit au cinéma. (…) Enorme, les cheveux fauves, la peau bronzée par le tennis, vêtu d’un pyjama jaune vif, montrant son palais rouge dans un grand bâillement, irradiant la chaleur, rayonnant de santé, produisant tous les bruits porcins qu’un homme n’ayant aucun contrôle sur sa grossière enveloppe corporelle produit quand il s’éveille et s’étire, Dreyer emplissait toute la chambre à coucher, toute la maison, toute la terre » chap. X, p.275 Pléiade. Il va vendre le brevet des automates et peut-être son magasin juste avant la grande crise de 1929 venue des Etats-Unis. Je ne vous dis rien de la fin, retravaillée par l’auteur avec son fils pour sa traduction du russe en anglais, en 1967. C’est une pirouette ironique, bien dans le ton allègre et distancié du roman.

Car aucun des protagonistes n’est sympathique au lecteur, chacun a quelques qualités mais ce sont surtout ses défauts qui sautent aux yeux. L’auteur prend un plaisir d’entomologiste à chasser ces papillons pour les clouer dans sa collection. Comme Hitchcock dans ses films, l’auteur et son épouse apparaissent au chapitre XII, dans une station balnéaire où doit se dérouler le drame final. « La jeune femme essayait en vain d’attirer l’attention du chat de l’établissement, un petit animal noir assis sur une chaise et léchant une de ses pattes de derrière dressée en l’air comme une crosse de golf qu’on porte sur l’épaule. Son compagnon, un jeune homme à la peau tannée par le soleil, fumait et souriait. Quelle langue parlaient-ils, polonais, estonien ? Près d’eux, une espèce de filet était appuyé contre le mur : une poche de gaze bleu pâle que maintenait ouverte un cercle rigide fixé à un manche de métal léger » p.303 Pléiade. Le produit de sa chasse est de connivence avec le lecteur, ce pourquoi ce roman est farce. Dreyer ne se réjouit-il pas de trouver « normaux » ses épouse et neveu après la visite d’un musée du crime où les faces des meurtriers l’avaient frappé ? Ne rigole-t-il pas de Franz à propos de sa petite amie, sans imaginer une seconde qu’elle puisse être sa propre femme ?

C’est que le mal est lié à la bêtise, et toute l’Allemagne qui devient nazie à l’écriture du roman le montre à l’envi. Les bêtes humaines ne savent pas rire, ni jouer comme Tom le chien ; ils sont comme des mannequins remontés pour un rôle, sans plus d’épaisseur que les figures du jeu de cartes.

Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet, 1928 revu 1967, Gallimard L’imaginaire 2017, 376 pages, €9.50

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tobias Hill, Le cryptographe

Le roman anglais contemporain se porte bien. Dépouillé, original, il raconte des histoires à vocation universelle. Nous sommes à Londres, capitale de la finance, en 2021. Rêve de Chine, une monnaie mondiale unique détachée de tous les Etats a été adoptée par le plus grand nombre, le Soft Gold. Les monnaies nationales d’hier, le dollar, l’euro, le yen, le yuan, ont quasiment disparu. Un petit génie de la finance a inventé en effet un code ultime, incraquable, qui se renouvelle de lui-même tous les jours, pour sécuriser les transactions. Une sorte de Bitcoin qui aurait réussi, en somme.

Ecrit juste après les mirages de la « nouvelle » économie (innovation permanente, croissance permanente, plus besoin de fonds propres), le roman anticipe étrangement le krach des subprimes qui allait survenir quelques quatre ans plus tard… et peut-être le prochain à venir sur quelques cryptomonnaies. Il faut vraiment être Anglais et baigner dans l’atmosphère de la City pour capter ces prémisses de fin du monde dans l’air. Tobias Hill, né à Londres en 1970, a cette âme sensible. Il sait la traduire en mots précis, en phrases directes, en personnages attachants.

John Law est le premier. Petit délinquant des faubourgs de Glasgow, le visage buté sur une photo à 14 ans, il laisse toutes études pour s’adonner à l’informatique. Génie hacker, il crée le fameux virus Pandora qui infecte tous les ordinateurs de la planète. Redressé en maison, il sort à 20 ans pour créer le Code et lancer la Monnaie. Ce n’est pas un hasard que le nom choisi soit celui d’un banquier célèbre à la cour de France, Contrôleur général des finances sous la Régence. Comme lui, il est écossais. Devenu multimilliardaire, il fait exproprier en 12 ans plus de 13000 résidents pour acheter tout un quartier de la périphérie de Londres où il refaçonne le paysage pour son agrément. Il aime les arbres et l’eau, le verre et l’acier. Ses enfants se perdent dans le parc et adorent y jouer aux sauvages, se baignant dans le lac en novembre, entre deux cours particuliers.

Anna Moore est le second personnage, le grain de sable dans les rouages du Code. Inspecteur du Fisc (anglais mais à majuscule dans le texte), elle est chargée d’enquête sur un compte de dépôt d’or et d’argent métal, créé sans rien dire par John au nom de son fils de 11 ans, Nathan. Pourquoi cette dissimulation infime au regard de la fortune ? Pourquoi ce métal physique alors que la monnaie virtuelle connaît un tel engouement ? Pourquoi ce don au fils alors qu’il est encore enfant, qu’il a aussi une sœur et qu’ils ne manquent de rien ?

Annali, l’épouse de John, est le troisième personnage. Finlandaise tombée amoureuse du rêveur, appréciant la vie sans souci que donne l’argent, attachée à ses enfants : Muriet, une délicieuse petite fille de 8 ans ; Nathan, maigre et austère garçon de 11 ans qui n’aime pas le poisson à cause des arêtes mais adore nager dans l’eau très froide. L’autre grain de sable est le diabète, dont est atteint le garçon par transmission héréditaire paternelle. Une altération du code génétique… L’arête dans le poisson.

L’histoire va se dérouler comme une tragédie grecque, remuant les grands mythes de l’humanité : voler aussi haut que le soleil, transmuter le silicium en or, créer un Golem en apprenti sorcier, ouvrir la boite de Pandore. Rien de ce qui est humain n’est fait pour durer, le meilleur code sera craqué un jour, la fortune est toujours jalousée et le bonheur envié. Le Fisc, instance neutre, administrative, même si les petites ambitions et les mesquineries ne manquent pas en son sein, fonctionne comme les Parques chargées d’appliquer les arrêts du Destin. Parce que, pour le Soft Gold, les jours sont comptés : il y a trop d’envieux qui rêvent de se faire un nom en démolissant l’œuvre.

Entre les trois personnages principaux, flanqués d’une foule de personnages secondaires bien typés, l’intrigue se noue et la destinée se déroule. Ecrit au présent, sans fioritures ni digressions, ce roman implacable marque le lecteur. Il s’attache aux personnes : John Law est resté ce petit garçon hâbleur, génial mais qui doute, la peur de la réalité agrippée au ventre, allant jusqu’à la nier quand elle dérange. Anna Moore est cette rigide solitaire qui sait très bien faire parler les gens et entrer dans leurs secrets, mais sans jamais pouvoir nouer une quelconque relation affective durable. Anneli a cru au matin, avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait jamais le croire. La petite Muriet a ce regard aigu des enfants intuitifs car trop solitaires, cet amour pour son frère qui teste sans cesse ses limites, rongé de doutes lui aussi, comme son père. Il y a encore Lawrence, ce vieil inspecteur du Fisc qui boit et double comme un ex-agent des renseignements ; Terence, chargé de la sécurité de John et qui l’aime sans démêler s’il s’agit d’admiration pour ce qu’il a fait ou d’attachement mystérieux à sa personne ; Carl, l’ambitieux technocrate rongé d’envie qui se coule dans sa mutation aux étages supérieurs comme s’il avait toujours fait partie de l’élite cynique de l’Administration ; Eve, la mère d’Anna, sautant d’amant en amant quelque part aux Amériques mais soucieuse du Noël en famille à Londres ; et encore Martha, la sœur d’Anna, Crionna, la mère de John…

Il est encore plus beau de lire le roman aujourd’hui, alors que la crise financière a fait exploser en vol tout un système établi « pour mille ans » et que les cryptomonnaies se développent à grande échelle pour tenter d’échapper à la prochaine et au « Système ».

Tobias Hill, Le cryptographe, 2003, Rivage Poche 2009, 369 pages, €9.65

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Machenka

Le premier roman publié à 27 ans de l’auteur russe d’expression anglaise est à la fois celui de l’exil et des amours de jeunesse. Vladimir Nabokov, issu de la noblesse russe par ses deux parents, use également depuis tout petit de trois langues : le russe, le français et l’anglais. Chassé de Russie par les Rouges avec sa famille qui fuit via Sébastopol le 2 avril 1919, le jeune Vladimir entre en exil à 20 ans. Il habitera l’Angleterre, Berlin, la France, avant de rejoindre les Etats-Unis en 1940 – vous devinez pourquoi – puis de s’établir en Suisse sur la fin de sa vie. Il est Russe « mais » cosmopolite comme on l’était à Vienne au début du XXe siècle, c’est-à-dire pleinement Occidental. Il partage la culture globale de toute l’Europe et exprime plusieurs de ses cultures particulières. Ce pourquoi il a inventé un style original, onirique, où les mots ont parfois un double sens.

Le roman, écrit en russe, se situe à Berlin en 1924 et ne dure que six jours d’avril (au renouveau printanier). Le jeune Ganine, ex-militaire Russe blanc, vit dans une pension de famille, vaste appartement aux six chambres chacune occupée par un exilé russe. Le jeune homme se prépare à partir, comme son compatriote un vieux poète cardiaque dont les vers avaient enchanté ses 16 ans lorsqu’il était amoureux. Alfiorov, de la chambre voisine, doit accueillir sa femme qui a réussi à sortir de Russie soviétique. Fier et chaleureux, l’homme montre à Ganine sa photo… et ce dernier reconnaît Machenka, son amour de 1915, alors qu’il sortait de convalescence après le typhus.

Autobiographique certes, ce roman conte l’amour de ses 16 ans, mais Vladimir a été amoureux pratiquement chaque année depuis l’âge de 5 ans. Cet état affectif lui a procuré un trésor d’émotions qui sourd à chaque évocation. Sa mémoire fait revivre avec sensibilité les sensations, l’atmosphère, la lumière et les sons, les odeurs et le toucher de ces moments où la vie était la plus intense. Embrasser Machenka, lui dénuder les épaules, verser par inadvertance sur les seins nus la neige accumulée sur sa caquette en se penchant sur elle, caresser sa peau chaude et satinée dans la nuit pluvieuse d’une datcha de campagne isolée – sont autant de réminiscences fabuleuses qui nourrissent le rêve, dix ans plus tard et toute la vie durant.

Ganine évolue parmi ses compatriotes, plus ou moins médiocres en même temps qu’humains, exilés à Berlin comme lui, mais son rêve est de « partir ». Il rêve de soleil et du sud de la France. La venue de Machenka lui fournit un prétexte pour imaginer refaire sa vie avec elle, réincarner son ombre. Il saoule son mari qui l’attend, boucle ses deux valises, se dirige vers la gare où le train de la belle doit arriver. Et puis… je vous laisse tout le plaisir final de cette dynamique. Le lecteur doit noter que l’auteur a épousé l’année d’avant Vera, auquel ce court roman est dédié, avec qui il aura son seul fils, Dmitri, pour lequel il sera un très bon père.

Le temps retrouvé, lumineux et amoureux, contraste avec le temps présent, gris et mercenaire. La Russie d’hier est perdue et l’Allemagne de 1924 se perd. Tout change, au fond, sauf les souvenirs. La réalité vraie est là, dans ce qui est passé mais surnage à la mémoire. L’exilé est une ombre – jusqu’à ce qu’il se réapproprie sa substance, ce qui n’est qu’à lui : ce dont il se souvient et qui est issu de ses pulsions, passions et réflexions. Ce roman a bien passé le siècle.

Vladimir Nabokov, Machenka, 1926 revu 1970 par l’auteur (Mary), Folio 1993, 181 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Catégories : Livres, Russie, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip Roth, Professeur de désir

Le double de l’auteur est un professeur de littérature libertin juif qui profite de l’émancipation des années 1960 pour tester de multiples femmes – toutes non-juives. Comme chez Matzneff, mais en plus adulte, il y a Birgitta et Elizabeth, puis Helen et Claire, sans parler des prostituées occasionnelles. Mais si la chair est un plaisir, qu’en est-il de l’âme ? Doutes et culpabilité le rendent impuissant, tant de la bite que du cœur et du cerveau, jusqu’au doute métaphysique que « tout est passé ». Il s’enferme, se replie sur soi, entreprend l’inévitable psychanalyse qui se contente de lui renvoyer son reflet dans un miroir. L’âge venant, le personnage rêve du foyer popote où une épouse aimante et une flopée de gosses sont l’ancrage d’une vie. Sauf qu’il s’interroge : serait-il satisfait du bonheur en couple ?

Grave question, non résolue, la perle rare étant Claire, la dernière, validée par le vieux père du personnage – mais dont le fils commence à se lasser. Il ne sait pas transformer le sexe en affection, la passion en tendresse, le charme en projet à deux. Car le désir masculin est un tourment. Après les deux jeunes suédoises libérées avec lesquelles tout – absolument tout – était possible, Helen l’aventurière à coups de tête le désoriente mais lui fait éprouver l’attachement ; enfin Claire vint, trop lisse, trop sage, bientôt amoureuse. Pulsions, passion, amour ? La raison va-t-elle l’emporter sur le reste ?

Le personnage s’appelle David, comme l’autre, le flamboyant de la Bible. Comme lui il est dominateur et perpétuellement insatisfait, comme si « le désir » devait être permanent, comme si le mâle devait bander à tout âge, nuit et jour pour être à l’image de Dieu. Mais il n’y a pas que la bite dans la vie, même si le délice suprême de David est qu’on la lui suce. Se prenant pour tout-puissant, père nourricier de ces reproductrices que sont les femmes, il croit voir son monde s’écrouler et sa personnalité se déliter lorsque le désir se fait moins fort. Comme si être un intellectuel devait compliquer l’amour. N’est-ce pas, au contraire, la simplicité qui doit régir ces choses ? Claire est la simplicité même. Va-t-elle guérir le professeur empêtré dans son désir infini ? Le ramener sur terre, au terre à terre ?

Nous sommes saisis par Kafka et emportés par ce pénis autoritaire qui vous soumet à l’absurde comme un régime bureaucratique, écartelé à la Tchékhov qui raconte les relations d’enfermement des gens entre eux. Car s’il y a de l’absurde, il y a aussi de l’ironie dans ce roman ; s’il y a du tragique, il y a aussi de la bouffonnerie. Le monde est un théâtre où chacun joue un rôle et le petit David a beaucoup appris de l’imitateur loufoque juif Herbie Bratasky, le transgresseur. Ce pourquoi, devenu adulte, il se perd dans ses masques, perpétuellement insatisfait de lui-même.

Un peu long, parfois agaçant par ses perpétuels doutes et scrupules, tirant de belles scènes d’une langue riche et fluide, ce roman laisse émerveillé et insatisfait. Notez que c’est ce même David Kepesh qui deviendra « un sein » dans le roman antérieur qui porte ce titre. Claire n’a donc pas réussi…

Philip Roth, Professeur de désir (The Professor of Desire), 1977, Folio 1982, 320 pages, €8.30

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

Philip Roth sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil

Trois auteurs se sont unis pour créer ce thriller historique portant sur la fin de l’empire inca en 1532. Antoine s’appelle Audouard, il écrit des romans ; B. est Bertrand Houette, docteur en ethnologie et spécialiste de l’Amérique du sud ; Daniel a pour nom complet Jean-Daniel Baltassat, il est photographe et enseigne le cinéma. Nous sommes dans le triangle – qui est la forme la plus solide – des compétences : écrire, suivre la vérité historique, découper en séquences. Le livre se lit donc comme un film, ponctué par la chronologie et entrecoupé de scènes simultanées en Espagne et au Pérou.

C’est que la chute de l’empire inca est peut-être programmée « dans les étoiles » – c’est-à-dire en germe dans les contradictions internes des clans du nord et du sud – mais aussi déclenchée par l’orgueil furieux et la foi inconditionnelle des conquistadors tels Pizarro qui n’ont peur de rien et osent tout sous l’égide de la Vierge Marie.

La princesse du Soleil naît dans la forêt vierge sous le nom d’Anamaya d’un père probablement espagnol : elle a les yeux bleus. Elle est cueillie à 10 ans dans la sensualité de sa fleur, « son jeune corps aussi fluide et souple que l’eau elle-même » p.15, sensible déjà à la peau dorée du jeune guerrier qui garde le village, lance à la main et poitrine nue, « les perles de son long collier de turquoises luisant sur sa poitrine d’un éclat violent » p.14. Elle court nue sous la pluie et est ravie de joie au rayon du soleil. Et puis… les Incas envahissent la forêt et massacrent ces congénères à leurs yeux moins que rien. Sauf Anamaya dont les yeux bleus en font un phénomène.

Elle est donc menée à l’Inca, Fils du Soleil et Unique seigneur Huayna Capac, qui se meurt de vieillesse après avoir agrandi l’empire. Il a fait nombre d’enfants ici ou là et ses descendants se partagent entre Tumebamba et Cuzco ; les clans se jalousent et guignent le pouvoir. Séduit par la beauté étrange de la gamine, le vieil Inca lui confie, lors de sa dernière nuit, « le secret des Pères et des ancêtres » p.48. Anamaya est désormais sacrée par la parole du Seigneur. Elle est nommée Coya Camaquen par le Sage Villa Oma, chargée de veiller sur le Frère-double du défunt, sa statue d’or qui le représente sur la terre. Son corps sec, momifié, ira rejoindre ses ancêtres à Cuzco, la ville sacrée.

Mais le vieux n’a pas désigné de successeur et son peuple est orphelin ; le moment est propice à toutes les ambitions. Atahuallpa serait le plus apte mais il ne le désire pas ; son frère Huascar, à Cuzco, est dévoré d’orgueil et voudrait le pouvoir. Les deux s’affrontent par cérémonie d’initiation des adolescents interposés, mettant en rivalité les fils de 14 ans des grandes familles. Du côté Atahuallpa, Guaypar ; du côté Huascar, Manco flanqué de son frère de lait Pallua. La vierge Anamaya est chargée de soutenir Guaypar dans la course épuisante après le jeûne que se livrent les garçons sur trois cols d’altitude. Elle sauve Manco du serpent prêt à lui sauter dessus sur le chemin, mais encourage Guaypar à poursuivre. Il sera néanmoins second… Les dieux auraient-ils parlé ? Guaypar s’est violemment épris d’Anamaya à cette occasion et, ivre de chicha après la journée, veut la violer ; le robuste Manco l’en empêche et les deux adolescents luttent à terre comme des fauves, déchirant leurs tuniques, jusqu’à ce qu’un Sage les sépare.

Huascar croit son heure venue et profite de la translation de la momie de son père vers Cuzco pour circonvenir les prêtres et, devant leur résistance, les exécuter dans le ravin sans autre forme de procès. Villa Oma fait fuir Anamaya par les montagnes jusqu’à la ville sacrée du Machu Picchu, où elle est initiée à la voyance. Ce que le vieil Inca lui a dit est dans sa mémoire, mais elle ne s’en souvient pas. Il lui faudra des années pour que son inconscient lui révèle que ce n’est ni Atahuallpa ni Huascar qui feront l’affaire, mais un descendant de Huascar : Manco Capac. En attendant, Atahuallpa prend le pouvoir et devant la folie meurtrière de son frère Huascar, fait la guerre.

Ce combat pour le pouvoir divise les Indiens et affaiblit l’empire. D’autant qu’Atahuallpa n’a pas le goût de régner ni le sens de la décision. Il préfère jouir de ses concubines et boire de la chicha. Il garde néanmoins comme fétiche la jeune Anamaya qui l’a sauvé des griffes de son frère alors qu’il était encerclé. Elle lui a laissé une mue de serpent comme message : à lui de se couler comme le serpent pour s’enfuir – ce qu’il réussit.

Mais, en Espagne, Pizarro le Caballero obtient du roi Charles Quint le titre de gouverneur du pays de l’or, à condition qu’il en trouve. Il part avec une centaine d’hommes ramassés en Espagne et à Panama. Malgré les traitrises des Indiens qui ne pensent qu’à le piller, il va profiter des divisions de l’empire pour rallier à lui les vaincus d’Atahuallpa et, par son esprit de décision, va capturer l’Inca, incapable in extremis de donner l’ordre d’attaque. Quant à Anamaya, elle tombe raide dingue du beau blond Gabriel, au prénom d’archange chrétien, qui accompagne Pizarro. Lui aussi est captivé par sa grâce juvénile. Suite haletante au tome prochain.

Ecrit au présent et découpé en séquences filmiques, ce thriller se lit aisément. Il plonge le lecteur dans un monde enfui, cruel et magique, dont ne subsistent que des ruines grandioses. Le sang coulait fort, le machisme était roi, les sujets étaient soumis ou tués, les forteresses de pierres jointives célébraient le soleil et la vie, l’Inca régnait sur un bon quart du continent sud-américain. Ces pouvoirs totalitaires ont toujours fasciné les Français, qui se pressent en foule contempler les pyramides bâties du sang des esclaves et les temples rougis du sang des sacrifiés. Ils aiment ça. Ce roman historiquement réaliste montre l’envers du décor figé, la vie à ras de chair. Il séduit et enthousiasme, mettant de la vie dans les monuments morts – même s’il manque parfois de sexe torride et d’action brutale comme l’époque les veut.

Le blog va bientôt vous emmener au Pérou.

Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil, 2001, Pocket 2005, 475 pages, occasion €1.42

Catégories : Livres, Pérou-Bolivie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip Roth, Ma vie d’homme

L’art, le couple et le sexe en deux sections : les années de formation d’un double juif de l’écrivain, Nathan Zuckerman, sa Folle jeunesse puis sa Recherche du désastre, suivies de Ma véritable histoire où le double fait place à l’écrivain sous le nom de Peter Tarnopol. Tout commence en comédie par la découverte d’une sexualité exubérante, se poursuit par la rencontre réfléchie avec les responsabilités du couple puis du mariage, et s’achève en réalisme par l’expérience vécue par Philip Roth lui-même lorsqu’il a voulu divorcer de sa première femme. Trois voix donc pour dire l’indicible : le personnage créé, le je de la créature, le créateur – soit le comique, l’ironique, le sérieux. Cette diffraction permet la distance ; la fiction permet de dire un réel trop sensible dans sa crudité.

Trois masques pour dire l’asservissement au moi, les péripéties du mariage (forcé par le devoir) et du divorce (impossible selon les lois de l’Etat de New York), la relation sado-masochiste de l’auteur à son ex, la manipulatrice de l’experte en chantage au suicide. Cette chronique d’un désastre annoncé (notamment par les parents et le frère) montre combien un être peut s’attacher à son bourreau, aimer ça et ne pouvoir s’en déprendre que par sa mort. L’auteur avoue en 1988 dans un texte autobiographique qu’il a écrit ce livre pour « se décontaminer de la rage dont son désastreux premier mariage l’avait rempli », même s’il l’a transformée par l’imagination. La vraie Margaret devient la fictive Maureen et mourra de même dans un accident de voiture, même si la fiction rajoute qu’elle aurait elle-même tourné le volant exprès.

Faire du roman avec sa propre vie n’est pas aisé, ce pourquoi l’auteur a mis cinq ans à l’écrire, remaniant sans cesse les manuscrits. Les trois parties mal reliées entre elles paraissent plus des nouvelles autonomes que des étapes, le seul lien étant le même personnage raconté différemment. Le désastre est-il dans la « libération » sexuelle (l’auteur bandait raide à 12 ans contre une fille goulûment embrassée) ou dans l’« immaturité » ? Le psychiatre vu durant des années (dans la réalité comme dans la fiction) soupçonne un « narcissisme » allant jusqu’à l’homosexualité « latente » ou évidente dans le fait de ne pas vouloir se marier, « s’engager dans une relation durable ». Mais est-ce de la psychiatrie ou un reflet des conventions sociales ? Du savoir scientifique ou les préjugés du temps ? Quiconque n’est pas en couple hétéro se voit suspect de « préférer » l’autre sexe et de ne pas l’avouer, ce qui est facile, binaire et la plupart du temps complètement inepte. La liberté existe, elle a un prix ; seuls ceux qui ont peur de la liberté (de ne pas être conforme, de rester seul, de se prendre en main complètement) font de cette aspiration une « déviance » pathologique.

Zuckerman-Tarnopol-Roth a été forcé au mariage par sa compagne machiavélique : elle a déclaré être enceinte de deux mois et, parce qu’il voulait une preuve, a soudoyé une Noire enceinte d’un quartier pauvre pour qu’elle lui vende une dose de son urine qu’elle a ensuite portée chez le pharmacien. La grossesse était avérée et le papa qui se sentait « coupable » a « régularisé ». Sauf que c’était un gros mensonge, le premier d’une longue série : pas de bébé en route. Ce fait n’a pas été inventé et force est de constater qu’il dépasse la fiction. « Un petit bijou de félonie inventive, dénué de fioritures, scabreux, évident, dégradant, délirant, d’une simplicité presque comique et, pour couronner le tout, magiquement efficace », écrira l’auteur. Est-ce du « féminisme » que de piéger ainsi le mâle ? La hantise « d’être un homme », viril selon les critères yankees d’époque, est l’obsession du personnage-auteur. Enfant, il n’est pas assez « brutal » dans les bagarres ; adolescent, il n’aime pas le football américain ; jeune adulte au service militaire, il a peur de mourir en Corée. Elevé en « gentil garçon juif », comment sortir de soi et de sa communauté pour atteindre l’âge d’homme américain ? C’est sa mégère de femme qui va le forcer à la battre – car elle le réclame et semble aimer ça : la réaction violente de son toujours mari montrerait qu’il tient à elle…

Le mariage serait-il l’équivalent d’une guerre ? Est-il l’épreuve suprême qui prouve que vous êtes « un homme » ? A cela se rajoute le mariage avec une non-juive : est-il la façon ultime de surmonter les épreuves pour devenir un vrai Américain ? (p.680 Pléiade). Entre Surmoi et Ça, la morale conventionnelle et l’exubérance hédoniste du sexe, le Moi a bien du mal à surgir. Ce qui donne des chapitres fascinants mais parfois pénibles à lire, comme cette scène où Maureen exige de rencontrer chez lui Tarnopol pour consentir au divorce – ce qu’elle n’a pas l’intention de consentir. Le benêt se laisse faire et ne peut que réagir en la frappant sur la face et les fesses lorsqu’elle ne veut pas sortir de son appartement ; elle défèquera sous elle, il se souillera de son sang coulant du nez, dans une dégradation que le grotesque ne parvient pas à mettre à distance.

Ma vie d’homme est un roman qui secoue.

Philip Roth, Ma vie d’homme, 1974, Folio 1982, 471 pages, €8.90

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

Philip Roth sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip Roth, Le sein

Philip Roth divague, après lecture de Kafka, Gogol et Swift. Son personnage, un David Alan de son âge (38 ans) qui enseigne la littérature à l’université, se transforme en… sein. Révolution hormonale improbable, fantasme absurde, régression à l’objet de l’adoration infantile des psys, toujours est-il que l’homme devient chose, le mâle femelle, excroissance mammaire grotesque. Il vit l’expérience d’une sexualité hermaphrodite. Inversion ? Perversion ? Illusion ?

Il s’effraie, il n’y croit pas, il traduit chaque parole (comment donc entend-t-il sans oreilles ?) en l’inversant, selon la belle et bonne théorie du complot de la paranoïa galopante. Il symbolise l’inquiétude des années 60 devant les mystères de la biologie et les pouvoirs de la médecine. Il traduit les incertitudes et les angoisses de la condition masculine devant la montée des femmes après l’invention de la pilule. Il jouit, mais du mamelon, ce qui le dévirilise. Il rêve d’enfiler Claire et l’infirmière du bout de son téton de plusieurs centimètres, mais se laisse faire, entièrement passif (et pour cause !), comme un bébé sous la mère. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la résorption de soi dans le sein maternel. Un comportement extrême préparé par son goût d’être sucé, avalé, cannibalisé, hier de la bite, aujourd’hui du téton.

Tout en restant juif, et peut-être justement parce qu’il est juif. Car tous les ingrédients du milieu culturel juif sont présents : le psychiatre tordu, le père dans le déni qui potine, la mère morte idéalisée, la compagne goy docile, le délire sexuel… Comment être plus juif que juif ? En devant sein nourricier, Mère-en-soi, régression ultime.

Une pochade burlesque pour regarder autrement la sexualité, la condition juive, la psychanalyse américaine. Car ce conte fantastique n’offre aucune issue. Il désoriente, fait surgir des doutes et suscite des questions. Le moi existe-t-il s’il est incarné autrement ? La conscience peut-elle être sans corps complet ? Qu’en est-il du handicap ? De la confusion des genres ?

Les derniers mots de ce court roman fantastique et Grand-Guignol enjoignent : « Tu dois changer ta vie ». Ils sont tirés d’un sonnet de Rilke sur le torse d’Apollon. Un torse sans tête ni membres, mais viril et beau en lui-même, reconnu par la culture. Sein maternel et torse mâle, même combat ? Vous avez beau lire et relire, consulter les commentaires, jamais l’énigmatique ne s’arrête. C’est ce qui fait l’éclat de ce roman.

Philip Roth, Le sein, Folio 1984, 120 pages, €4.85

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

Philip Roth sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir

Pour qui depuis bien longtemps ne connaît plus l’ambiance du lycée, ce roman paru il y a une dizaine d’années remet les pendules à l’heure. Il s’agit d’une histoire d’amour entre une élève et un professeur. Tatiana a 17 ans et est sexuellement majeure (15 ans en droit français) mais, dans l’ambiance délétère de l’éducation nationale, tout est bon pour accuser les autres. La gent prof, qui se croit intello alors qu’elle n’est que technicienne de niveau moyen, erre entre conformisme visqueux, syndicalisme militant stérile, et révolte anarchiste.

Le prof, Juan, d’origine espagnole républicaine, est plutôt du dernier type. Cela fait plus de 10 ans qu’il enseigne et il en a assez. Sa matière est le français, domaine de plus en plus considéré comme inutile, tant par les technocrates du ministère qui n’enseignent plus depuis des décennies, que par les parents d’élèves qui n’en voient pas l’utilité, et des élèves enfin, travaillés par autre chose que le désir de penser. Mater la minette qui s’exhibe au balcon de l’HLM voisin importe plus que disserter sur Candide.

Le roman décrit de façon drôle et fluide les relations ambiguës des professeurs entre eux, les haines recuites en politique, les emplois du temps plus ou moins arrangé, les jours de congés pour soi-disant maladie pris comme par hasard la veille d’un week-end ou à la fin des vacances, les dénonciations anonymes et les tirages dans les pattes de ces soi-disant démocrates républicains laïques qui ne manquent jamais une occasion d’accuser les autres de racisme, d’anti islamisme, ou d’extrême droite.

Juan se démène entre un programme imbécile fondé sur la linguistique universitaire et le talent d’écrivain ou la passion d’une œuvre. Les classiques sont l’occasion de mettre des grilles toutes faites sur les textes au détriment de leur compréhension et de leur élan. Si savoir lire conduit à savoir penser, ce n’est plus enseigné. Tout ce qui compte est de réussir le bac, 80 % d’une classe d’âge, et peu importent les moyens, y compris le tripatouillage administratif des notes sous forme de péréquation obscure pour relever le niveau.

Il y a évidemment tous les à-côté du métier d’enseignant : la vie amoureuse sous les regards des autres, le hobby musical jugé et noté par les élèves comme par les autres profs, la participation sociale à la culture du département, les embrouilles de drogue et de terrorisme de certains élèves de première, le voile à l’école et les barbus de l’islam. Sur tout cela, la veulerie du proviseur attentif à ne pas faire de vagues, l’indifférence du rectorat, le politiquement correct du ministère. Autrement dit personne ne décide, à chaque prof de se démerder.

Ce qui ne va pas sans situations cocasses, tant Juan est quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Il ira jusqu’à gifler une inspectrice psychorigide et particulièrement sèche qui a causé la mort par crise cardiaque d’un collègue à six ans de la retraite après l’une de ses interventions venimeuses, puis a démissionner pour envoyer ce beau monde (fort sale derrière les apparences) se dépatouiller avec la chienlit ambiante. Pourquoi aider le système si celui-ci n’exige rien ? Pourquoi aider les élèves si ces derniers ne veulent que passer le temps avant de passer le bac ? Pourquoi s’investir dans un métier minable, mal payé, et de plus en plus déconsidéré ?

La faute en est évidemment aux politiques, notamment à la gauche qui hésite entre irénisme et lâcheté, neutralité et perte de sens. La transmission fait peur ; les « valeurs de la république » ne signifient plus rien lorsqu’on ne peut les remettre dans leur contexte historique et social. Le mammouth semble donc condamné à l’extinction comme jadis son ancêtre, puisque la moitié des professeurs n’enseigne plus mais se réfugie dans l’administration au ministère et dans les écoles de formation dont la cuistrerie –  non seulement n’apporte rien à l’enseignement au vu des résultats minables constatés depuis leur introduction – mais dévalorise toute matière au profit de sa seule utilité économique.

Ce court roman d’actualité se termine comme il se doit, par l’évasion du prof vers d’autres cieux, tandis que la mère qui s’affiche libertaire enferme sa fille presque majeure dans un quasi couvent avec la complicité du psy médiatique qu’elle connait intimement. Évidemment pour son bien, agissant comme ces bourgeois dénoncés par ailleurs, mais sans voir aucunement la contradiction. On ne peut s’étonner que la société aille à vau-l’eau dans cet univers scolaire où l’absurde côtoie le grotesque, ce que l’auteur rend à la perfection.

Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir, 2005, Pocket 2007, occasion €1.68

Catégories : Livres, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

Catégories : Cinéma, Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pascal Bruckner, Monsieur Tac

Un écrivain est amoureux des mots ; comme un enfant il joue avec. Et c’est ainsi que commence le livre, par un enfant qui joue. Il assemble et désassemble un alphabet pédagogique en carton et rêve. L’alphabet est magique parce qu’il n’a que 26 lettres (dont certaines sont étrangères) et qu’avec elles des milliards de combinaisons sont possibles.

Tel Alice au pays des merveilles, l’enfant Tac explore les lettres. C’est un peu loufoque, passablement absurde, parfois humoristique. Le livre, écrit par un philosophe qui n’est pas logicien (comme Lewis Carroll), en ces années de sexe à tout vent qui suivirent le mois de mai 1968, tombe parfois dans le fécal ou dans le sadisme de la torture. Mais pas longtemps. Il se veut une satire des Lettres et de la componction sacrée qui va avec. Sa gaieté a quelque chose de salubre – d’enfantin.

Grammairiens et linguistes – « Tous ils réagissent contre la révolution romanesque qui a bouleversé l’écriture ces dix dernières années [1966-1976]. Ils militent contre le courant moderniste en littérature et prônent un retour aux formes du roman balzacien. C’est pourquoi ils veillent aussi très attentivement à maintenir le statut colonial de l’alphabet » p.210. L’ordre, la domination, le fil d’une histoire – autant d’assises classiques à démolir pour les pubertaires de 68 tout enivrés de révolution. D’où la chienlit du n’importe quoi spontanéiste, la soumission veule de la repentance à l’infini, la déconstruction allant jusqu’à l’impasse du « nouveau » roman qui n’a plus aucun sens, ni auteur, ni intérêt… Depuis un demi-siècle désormais – deux générations ! – on a vu ce qu’il en était.

Le début du livre est un peu lent, la lettre A est précédée des analphabètes – et ils sont nombreux bien qu’ignorés ! Dans le A est une âme et une araignée, mais pas l’adolescent. Et c’est un abbé qui fait passer de A à B. Ainsi de suite jusqu’aux lettres venues d’ailleurs, les W, X, Y, Z. Mais pas de Zanzibar, l’auteur ne semble pas connaître. Entre temps, de multiples aventures, guidées par le Narrateur dont Tac est le fils, ce qui n’empêche pas ce dernier d’être crucifié comme l’Autre sur les deux barres horizontales du T.

Tout écrivain créateur d’univers se prend un peu pour Dieu. Avec moins de verve que Jean d’Ormesson dans Dieu, sa vie, son œuvre, et moins d’absurde imaginatif que Lewis Carroll qui écrivait pour une enfant. Nous sommes un peu entre les deux, le rationalisme français entonné par la normalisation sup en plus. L’auteur écrit pour les adultes, telle est sa limite. C’est lisible mais un peu poussif, un peu poussé, bien qu’il réussisse à passer les années.

Pascal Bruckner, Monsieur Tac, 1976, Folio 1986, 311 pages, €9.40 e-book format Kindle €8.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

Kin-Fo, jeune Chinois de Shanghai riche par héritage, s’ennuie mortellement. Aucune émotion ne vient rompre le cours trop uni de sa vie. Il se marierait bien mais une dépêche venue de Californie l’informe que la banque américaine dans laquelle ses fonds sont placés est en faillite. Tous les bénéfices du rapatriement des chinois morts aux Etats-Unis et qui veulent se faire enterrer dans la patrie de leurs ancêtres sont partis en fumée. Kin-Fo veut alors en finir, mais pas sans récompenser ses vrais amis : sa fiancée la veuve Lé-ou et son mentor Wang l’ancien rebelle Taiping devenu philosophe une fois recueilli par son père alors qu’il était poursuivi par la police de l’empereur.

Il va donc souscrire une assurance sur la vie à Shanghai auprès de la compagnie La Centenaire. Pour une prime de 8000 $ sur trois mois, les bénéficiaires toucheront 200 000 $, même en cas de suicide. Pour ressentir au moins une émotion avant de quitter la vie, Kin-Fo décide de ne pas se suicider mais de confier à Wang le soin de l’assassiner d’ici le terme échu comme il lui plaira, où et quand il voudra. Il lui confie une lettre écrite et signée de sa main qui affirme que personne n’est la cause de sa mort. Mais Wang laisse passer du temps puis disparaît. Kin-Fo apprend alors que la rumeur de faillite de la banque américaine n’était qu’un coup de bourse et que ses actions le rendent désormais deux fois plus riche qu’avant ! Il ne veut plus mourir, malgré la lettre et la promesse que Wang lui a faite d’accomplir sa volonté. Il lui faut donc retrouver le philosophe et récupérer la malheureuse lettre.

C’est le prétexte du périple frénétique et agité du Chinois en Chine, le mot « tribulation » faisant référence au latin tourmenter. Kin-Fo part avec son valet Soun, flemmard, étourdi, poltron et hanté par le mal de mer, et flanqué de deux agents de la compagnie d’assurance, Craig et Fry, qui veulent protéger leur capital jusqu’à la date d’échéance. Ces deux-là sont yankees, donc pragmatiques et n’ayant pas froid aux yeux, quasi jumeaux bien que seulement cousins : l’un termine toujours la phrase que l’autre commence. Le périple est prétexte à conter l’exotisme, avec force références aux voyageurs récents dans ce pays mystérieux et fascinant du Céleste empire. Les aventures ne manquent pas, ni l’utilisation de moyens archaïques comme la brouette à voile ou modernes comme l’appareil de survie en mer du capitaine Boyton. Les dessins gravés de Benett, dans l’édition originale, repris jadis en Livre de poche et récemment dans la collection la Pléiade, ajoutent au pittoresque.

D’autant que les personnages ne sont pas sans caractère. Kin-Fo, 31 ans, bien qu’asthénique, prend goût à l’action et aime véritablement Lé-ou, 21 ans mais déjà veuve d’un vieillard. Tous deux sont anticonformistes au dernier degré dans cette Chine des mandarins où tout changement fait peur. Il n’était pas question pour une veuve de se remarier en Chine impériale, et le riche négociant Kin-Fo est bien plus occidentalisé que ses compatriotes, adoptant par exemple le phonographe pour échanger des messages. Quant à Wang, il est bien plus machiavélique qu’il n’en donne l’apparence, la sauvagerie de sa jeunesse terroriste s’étant muée en attachement profond pour son pupille devenu adulte. Il met dans le coup le chef actuel des Taiping, un Céleste en pire, pour jouer le dernier acte qui termine la partie.

Malgré le thème sensible du suicide, pour les adolescents à qui sont destinés le roman (et qu’il a vraisemblablement emprunté à Robert-Louis Stevenson et à son Club du suicide publié en 1878),Jules Verne prouve combien les épreuves font renaître à la vie. L’histoire s’ouvre et se ferme par un banquet, mais si le premier est triste, le second est joyeux car être repu ne suffit pas, il faut entreprendre, agir, pour passer de la survie à la vie véritable. Pour la morale, le roman se termine par un mariage et la promesse de nombreux petits Célestes.

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine, 1879, Livre de Poche 1966 illustrations de Benett, occasion €2.50

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

Jules Verne sur ce blog

Catégories : Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités

Voici un livre américanissime. Gros succès à sa parution, il y a vingt ans, aux Etats-Unis. Il aide toujours ceux qui, en Europe, cherchent à comprendre ce pays et cette époque. Mieux que le livre d’un sociologue, ce roman d’un journaliste à l’œil aigu et méchant livre un inventaire à la Bourdieu – en plus lisible. Voyeurisme, jalousie de classe, absence de références : l’auteur ne se pose pas en juge, faute d’un point de vue alternatif. Il n’a rien à proposer et ce constat de réalité est ce qui fait toute la force du livre. Tom Wolfe s’imbibe du milieu et recrache ses tics en une caricature plus vraie que nature. Son Amérique a préparé celle de Trump, dont la bouffonnerie et l’effarant néant intellectuel et spirituel éclate dans le moindre tweet du président.

Le personnage principal du roman est un WASP riche et dans le vent, à l’itinéraire classique : père avocat connu, études à Yale, appartement newyorkais sur Park Avenue, épouse décoratrice, calculatrice et snob, emploi de golden boy à Wall Street. Il appartient à cette haute société bien dressée, isolée et à courte vue. Pourquoi voir plus loin quand on est bien ?

Un soir, il se retrouve par hasard dans le Bronx avec sa maîtresse, face à deux jeunes Noirs prêts à le racketter. Dans la lutte brouillonne où la peur joue le premier rôle, la voiture touche l’un des jeunes. C’est le début d’un engrenage. Les médias se déchaînent, manipulés par des politiciens démagogues et des journalistes en mal de scoop. Les protagonistes deviennent des emblèmes de classe et des champions de camp. Personne ne se préoccupe de ce qui s’est vraiment passé, « on » veut un exemple, montrer que « la justice » – qui condamne chaque jour son lot « de Blacks et de Latinos » – peut aussi condamner un WASP de Park Avenue et le traiter sans faveurs particulières.

De l’univers d’origine, il ne reste rien. Le rêve américain offrait le choix entre la Morale et l’Enfer, la réussite et l’échec – soit à l’arrivée Park Avenue et le Bronx. Wall Street, où les opérateurs se veulent les maîtres du monde est surtout une jungle où chacun lutte pour la vie sociale. Les Noirs, porte-parole de leur communauté, sont aussi arrivistes et corrompus que les Blancs. Le maire ne pense qu’aux élections prochaines, le procureur qu’à son avancement, l’avocat qu’à l’argent de son client, l’évêque (noir) qu’à son statut, le « révérend » (noir) qu’à son pouvoir et à son prestige. Chacun suit son chemin personnel, trace à coup de machette sans égard pour les autres son chemin dans la jungle qu’est la société hyperindividualiste. Tant pis pour la morale, la vérité, la loi, l’humanité, la religion… Aucun scrupule : tout est bon pour atteindre ses fins. Même les solidarités de classe ou de lignage disparaissent dans ce struggle for life social : les Noirs manipulent les Noirs, les employeurs lâchent leurs subordonnés, les femmes laissent tomber leur mari et les amants leur maîtresse.

A New York, vous n’existez que lorsqu’on parle de vous. Chacun cherche donc à faire des coups d’éclat pour obtenir ce « quart d’heure de célébrité » qui le fera exister socialement. Le journaliste minable remuera la merde et travestira le réel pour offrir « un putain de bon sujet explosif » – selon la vulgarité de langage habituelle à l’inculture crasse de tous les personnages. L’avocat médiocre fera jouer la solidarité de sa communauté irlandaise et tirera des traites sur « la banque des faveurs ». Le révérend voudra prouver qu’il s’occupe de ses ouailles en occupant les tabloïds, le maire guignera les voix du Bronx pour être réélu…

Lorsque rien ne vous arrive, affichez toujours votre appartenance, cela peut vous servir : menton de Yale, costume à 2000 $, chaussures de chez Machin (une marque de luxe) ; votre femme sera décolorée et émaciée telle que le veut la mode. Si vous êtes Noir, vous porterez des Reebok blanches et adopterez le « pimp roll », cette démarche chaloupée des singes ou des maquereaux, les muscles roulant sous le tee-shirt collant.

Chacun regarde l’autre pour l’évaluer. Non avec l’œil humain et humaniste mais avec les rayons X de l’appartenance. Idéal du robot : faire ce que l’on est censé faire, pas plus ; montrer de quelle fabrique sociale on sort à la chaîne ; afficher toutes ses références de conformité (langage, attitude, vêture, marques commerciales). La classe, c’est la classification. Les nègres sont « de couleur » et les femelles des « féministes », les hommes n’ont qu’à bien se tenir, quant aux homos, s’ils sont joyeux (eh oui, gay veut aussi dire joyeux), ils sont étiquetés comme tels et réduits à leur masculinité incomplète. Et si vous « êtes » latino ou « musulman », vous avez une tache indélébile tatouée sur le front.

Voilà l’Amérique. Hier, lorsque je l’ai lu en 1989, je pouvais penser que ce pourrait être notre avenir ; aujourd’hui, cela ressemble de plus en plus à notre présent ! Un roman à lire si vous ne l’avez jamais fait, juste pour comprendre ce qui nous arrive. C’est en plus un vrai thriller avec suspense qui se dévore avec jubilation.

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités, 1988, Livre de poche 2001, 917 pages, €9.90, e-book format Kindle €11.99

Catégories : Etats-Unis, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,