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Du silence et des ombres de Robert Mulligan

Un film aux trois oscars et aux trois Golden globes, tiré d’un roman de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui eut le prix Pulitzer, enfin étant parmi les 50 films « à voir avant l’âge de 14 ans » du British Film Institute… Les raisons d’un tel succès sont à chercher dans l’année de sa sortie : 1962. Outre la crise des missiles soviétiques de Cuba et un krach boursier, l’année est marquée par l’entrée en force du premier étudiant noir James Meredith, imposée par le président John Kennedy lui-même à l’université d’Ole Miss au Mississippi, état raciste du sud. La lutte contre les inégalités sociales et raciales était au programme de la Nouvelle frontière du jeune président tout juste élu. Des marches pour les droits civiques et des Freedom rides furent organisés dès 1961 pour protester contre les discriminations des Noirs par les Blancs. Les USA se libèrent l’année même où l’URSS construit son Mur : l’espoir change radicalement de camp.

L’histoire du film se passe dans les années 30, durant la Grande dépression, dans la petite ville de Maycomb dans un état du sud. Elle est contée en voix off par une petite fille de 6 ans (Mary Badham) devenue adulte et qui se souvient de cet été-là. Son père, avocat respecté dans la ville pour son humanité et son bon sens (Gregory Peck), est chargé par le juge du tribunal d’assurer la défense d’un « nègre » (Brock Peters) accusé de viol sur une blanche (Collin Wilcox Paxton), parce que tous les autres se récusent. Il va donc faire son devoir, plaçant le droit et l’égalité affirmée de la Constitution fédérale avant les préjugés raciaux et les affinités communautaires. Ce n’est pas facile à vivre, tant la communauté vous enserre dans de multiples liens personnels et sociaux. L’avocat Finch, que ses enfants appellent de son prénom, Atticus, plutôt que papa, donne l’exemple de la droiture morale et du devoir civique. Il les élève seul, sa femme étant morte après avoir accouché de Scout.

Le fait que l’histoire soit vue par les yeux d’une enfant assure de ne pas tomber dans les bons sentiments qui pavent trop souvent l’enfer des bonnes intentions. Atticus est plus un personnage dans la cité qu’un parent charnel, bien qu’il prenne dans ses bras sa petite fille qui entre à l’école et parle avec son fils. Les deux enfants ne font pas leur âge affiché, ce qui gêne un peu : Jean Louise « Scout » Finch fait plus que 6 ans (de fait, elle avait 10 ans) et son frère Jeremy « Jem » Finch moins que 12 ans (il avait pourtant 14 ans) ; seul leur copain de vacances Charles Baker « Dill » Harris (John Megna) qui déclare 7 ans est à peu près dans les normes (il a 10 ans au tournage).

L’enfant, dans la mythologie américaine, est censé être innocent comme s’il était un ange issu du paradis. Mais, par le péché originel, il doit perdre cette innocence en grandissant afin de devenir citoyen patriote entrepreneur. Le moyen de découvrir le mal est la transparence : il faut tout dire, tout déballer, agir spontanément. Le regard « vierge » est celui de la vérité, donc du bien. Atticus élève ses enfants avec franchise et honnêteté, expliquant les choses telles qu’elles sont en fonction de leur âge, sans masquer la réalité au prétexte de les en « protéger ». Jean Louise est surnommée Scout parce qu’elle fait très garçon manqué, comme on disait avant le féminisme. Toujours en salopette, comme son frère qu’elle suit partout, elle peut se traîner dans la poussière et ramper dans les jardins sans abîmer ses vêtements. Le jour de la rentrée à l’école où elle va pour la première fois, elle doit se mettre en robe pour se conformer aux normes sociales et elle en a honte. Elle doit aussi ne plus se battre comme un garçon et « discipliner sa violence » comme lui serine son grand frère. Sur l’exemple de son père – qui s’est vu confier un fusil à 14 ans (mais pas avant) et a été autorisé à tirer sur les geais et les pies qui pillent les jardins, mais pas sur l’oiseau moqueur (traduit en français par rossignol) lequel se contente de chanter.

C’est qu’Atticus, sous ses airs bonhommes à tendre l’autre joue (notamment quand un bouseux lui crache au visage comme le Christ), est du côté de la force. Il surmonte sa propension instinctive à riposter par un bon poing sur la gueule (ce que j’aurais fait aussi sec, je l’avoue), mais tire parfaitement au fusil sur un chien enragé, mieux que le shériff avec qui il a été à l’école. Scout sait déjà lire car il lui a appris avant l’école, et le plus grand plaisir de la fillette est de faire la lecture à son père chaque soir : l’inverse de « tu me lis une histoire » marque combien elle est en avance sur ses condisciples, mais aussi sur la société des années 30, rendue volontairement autonome par son éducation. Elle représente la future femme qui votera Kennedy trente ans plus tard – tout comme le scout est l’éclaireur d’une armée.

Le film est construit sur ce passage de l’ombre à la lumière, la première scène opposant l’ombre rassurante de l’arbre de la maison (symbole protecteur de la famille) à la lumière crue des rues de la ville (où se déroule la vie sociale sous l’œil des commères). Mais l’apparence masque la réalité : le social transparent cache des peurs communautaires, le soleil de la raison n’éclaire pas les préjugés, et la blancheur de la peau peut renfermer de noirs desseins. Scout et Jem (diminutif de Jeremy) sont fascinés par la maison voisine, dont la rumeur amplifie les bruits et les secrets. Nathan Radley (Richard Hale) y cache et peut-être enchaîne son fils un peu demeuré Boo (Robert Duvall), qu’on ne voit jamais au grand jour comme s’il était le mal incarné, véritable croque-mitaine capable de poignarder avec des ciseaux son propre père comme on le répète.

Les enfants jouent à se faire peur, à explorer comme de bon pionniers américains la frontière – mais celle entre le réel et l’imaginaire. Car la menace, si elle est invisible, est bien réelle, bien que pas où l’on croit. Le simple d’esprit se révélera vertueux, les « honnêtes » gens pas toujours francs, la violée une harceleuse, son père en colère (James Anderson) un véritable sale type, et ainsi de suite. Si les peurs instinctives sont le fait de l’enfance, nombre d’adultes n’ont jamais dépassé ce stade d’ignorance et d’inculture. Le racisme et les préjugés en sont la conséquence : on a peur de ce qu’on ne connait pas et de ceux à qui l’on prête des mœurs animales pour se distinguer socialement – bien que l’on vive en fermier aussi pauvrement. Seule l’école, la lecture de livres, le respect du droit (et l’étude de la Bible) peuvent, selon le message du film, faire passer de l’ombre à la lumière, de l’état d’enfance à l’état adulte.

Toute l’histoire est donc le combat de l’innocence contre la cruauté, ce qui est particulièrement touchant lorsque des enfants sont impliqués. Car ces robustes et délurés gamins n’ont ni la langue dans leur poche ni la couardise attendue de leur âge tendre. Ils osent de nuit aller espionner la maison hantée par le demeuré, malgré le fusil du père ; ils rejoignent leur avocat de père qui campe devant la prison où « le nègre » Tom Robinson attend son procès et où les « honnêtes » gens, fermiers ignares sachant à peine lire et écrire, se rassemblent pour le lyncher ; la petite fille rappelle à l’un des fermiers sa dette vis-à-vis de son père qui lui a fait gagner un procès en usant du droit comme il se doit ; ils se font insulter à l’école, agresser ou effrayer par des adultes ; ils n’hésitent pas à traverser une forêt où des bruits inquiétants les suivent… jusqu’à la scène finale que je vous laisse découvrir – évidemment une apothéose dans le droit fil du message.

Les enfants sont plus vrais que les adultes dans cette histoire, ce pourquoi le film réussit à passer les années. Le bon sens humain, attisé par l’exemple du père défenseur du droit, est supérieur en conviction au simple exposé rationnel des faits et de la loi.

La plaidoirie de l’avocat au tribunal, pour convaincre les jurés de l’innocence du prévenu, m’a parue trop intello pour ce public de bouseux quasi illettrés. Comment des arguties de procédure ou des subtilités de témoignages pourraient-elle aller contre la force des préjugés ? Il aurait fallu mettre les points sur les i et montrer par exemple que le poing gauche du père poivrot a bien plus probablement poché l’œil gauche de la fille que le poing droit du nègre serviable, inapte de la main gauche depuis l’âge de 13 ans, plutôt que de le suggérer. Et insister plus lourdement sur la pulsion sexuelle de la fausse violée (aucune preuve médicale n’a été demandée, on « croit » une blanche sur parole) qui l’a fait embrasser un nègre après l’avoir attiré jour après jour sous des prétextes futiles. Cette plaidoirie s’adresse au public éclairé et intellectuel de 1962 plutôt qu’à la réalité agricole de 1932, c’est à mon avis la faiblesse du film (et peut-être du livre).

DVD Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), Robert Mulligan, 1962, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford, John Megna, Brock Peters, James Anderson, Collin Wilcox Paxton, Robert Duvall, Estelle Evans, Rosemary Murphy, Richard Hale, Frank Overton, Universal Pictures 2016, 2h04, standard €6.99 blu-ray €13.46

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Elisabeth George, Une avalanche de conséquences

Après un précédent roman raté, Juste une mauvaise action, l’auteur reprend ses personnages fétiches de l’inspecteur Lynley, du sergent Havers et de la chef Ardery, pour composer un roman mieux dans la ligne. Lent à démarrer, avec des incidentes qui sont parfois des impasses, la mayonnaise commence à prendre vers le milieu et accélère sur la fin. Comme s’il fallait se remettre dans le bain. Mais le lecteur sent la répugnance de l’auteur : ne devrait-elle pas arrêter ?

Ses caractères bien connus sont de plus en plus la caricature d’eux-mêmes, comme si Elisabeth George l’américaine s’enfonçait, comme toute l’Amérique, dans un repli sur soi frileux qui fige chacun dans son essence. Thomas Lynley est et reste inspecteur, éternel procrastinateur en amour, le sera-t-il toute sa vie malgré ses succès d’enquêteur ? Barbara Havers est et reste le gros sergent au poil hérissé et au tee-shirt informe dont on se demande s’il n’est pas inspiré du sergent Garcia dans Zorro. Isabelle Ardery, commissaire, est et reste cette psychorigide qui ne sait que menacer de sanction et risque à tout moment de sombrer dans l’addiction alcoolique. Ces soi-disant britishs seraient-ils donc des marionnettes dans les pattes cette yankee qui les traite comme des sujets ? En a-t-elle marre de ses créatures ? Ses tentatives d’explorer d’autres voies ont semble-t-il nettement moins de succès, ce pourquoi elle se résigne à revenir au duo Lynley-Havers, mais le cœur n’y est pas.

Elle compose donc une histoire glauque à souhait, tout emplie de ces hantises à la mode que sont le viol, l’inceste, la pédophilie et le féminisme. Mettez une dose de chaque, agitez le shaker et servez très frais avec des petits garçons. Vous aurez une trame compliquée et des crimes bien empoisonnants, des aveux masqués et des faux coupables. Tout cela dans une avalanche de conséquences à partir d’un fait de famille, et incarné par des personnages qui se contentent de persister absurdement dans leur être : India la conne ne veut pas quitter Charlie le pleurard, la Barb n’en fait qu’à sa caboche obtuse de sous-fifre, l’éditrice Rory reste désespérément amoureuse de la féministe Clare qui aime s’envoyer en l’air… avec des hommes, Caroline la manipulatrice de tous se prend sans cesse les pieds dans le tapis des mensonges, et ainsi de suite.

Ce roman est meilleur que le précédent, mais pas à la hauteur des premiers. Le lecteur perçoit trop la fabrique et soupçonne le vrai coupable avant la fin. La psychologie apparaît fouillée mais laborieuse, bâtie en fiches prédéterminées. Une question intéressante : la fin est-elle morale ? Dans les Etats-Unis qui allaient élire Trump, la « morale » semble en effet bien élastique… Faut-il vraiment continuer à lire de la littérature venue des Etats-Unis ?

Elisabeth George, Une avalanche de conséquences (A Banquet of Consequences), 2015, Pocket 217, 759 pages, €8.60 e-book Kindle €13.99

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Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? de David Zucker

Les gaffes et tendresses de l’équipe Police Academy, long métrage issu d’une série télévisée à succès outre-Atlantique – à l’époque. L’Amérique s’y montre telle qu’en elle-même, mais dans une période où tout va bien. D’où sa facilité à rire de tout, sa bienveillance envers les travers des hommes.

Tout commence par une réunion à Beyrouth des grands méchants de la planète, Khomeini l’ayatollah, Arafat le terroriste, Kadhafi le dictateur, Gorbachev le maître du Kremlin, Castro le leader maximo et Idi Amin Dada le cannibale. Le lieutenant Frank Drebin (Leslie Nielsen), déguisé en fatma voilée qui sert le thé à la menthe en tremblant, est policier dans la brigade spéciale de la police de Los Angeles. On ne voit pas vraiment ce qu’il vient faire ici. Premier décalage ironique. D’autant qu’il boxe, judokise et assomme tout ce beau monde pas gentil. De retour au pays, une tripotée de fans avec fleurs et flonflons attend son avion… mais ce n’est pas lui la vedette.

Après avoir embouti en marche arrière un train de chariots à bagages avec sa voiture de fonction, il ramène l’ensemble l’air de rien jusqu’à la brigade. Ce n’est que le premier gag à la voiture du comique de répétition. Son partenaire, l’afro-américain Nordberg (O. J. Simpson) est gravement blessé de douze balles dans la peau par un gang de trafiquants de drogue sur un bateau qu’il avait investi tout seul. Mais il n’est pas mort (!) et Vincent Ludwig (Ricardo Montalban), riche homme d’affaires qui possède une compagnie maritime craint pour ses fesses. « I love you », susurre Nordberg à l’oreille de Drebin – mais ce n’est pas une déclaration d’amour ; c’est le nom du bateau.

Le lieutenant qui n’a peur de rien demande rendez-vous à Ludwig qui lui montre ses poissons samouraïs japonais, son stylo-sabre, sa collection de vases précieux Ming et son véritable Gainsborough. Pour l’endormir un peu plus, il le confie à son assistante blonde et bien roulée Jane (Priscilla Presley), pour qu’elle lui donne tout ce qu’il veut (si ! si !). La fille monte un escabeau sous les yeux du lieutenant, qui déclare, admiratif : « belle fourrure ! » – mais il ne s’agit pas de son absence de culotte ; c’est un castor empaillé remisé sur l’armoire et qu’elle tend à Drebin pour saisir la liste demandée de tous les bateaux.

Tout est comme ça et les gags s’enchaînent, un peu lourds mais sans pitié. Drebin va tomber amoureux (on le serait à moins), va se voir confier la sécurité de la venue de la reine d’Angleterre et autres pays à Los Angeles, où elle doit notamment assister à un match de baseball. Mais le lieutenant gaffeur veut des preuves contre Ludwig et s’introduit dans son appartement (seule la carte American Express parvient à débloquer la serrure, parmi toutes les cartes plastiques de même format…). Là, il évolue avec précaution, replaçant tous les objets à leur exacte place pour ne pas signaler sa présence. Il va même tirer habilement une feuille de papier prise exprès sous un château de cartes. Jusque-là tout va bien mais, c’est à la lecture du griffonnage qui annonce l’assassinat programmé d’Elisabeth II lors du match que tout va basculer. Il éclaire la feuille de son briquet pour la lire, ce qui l’enflamme, il la jette à la poubelle, se prend le pied dedans, ce qui met le feu aux rideaux et qui entraîne la chute des porcelaines Ming en voulant les éteindre, puis le déchirement du Gainsborough en voulant le sauver… En bref tout un festival de gags qui s’enchaînent sans temps mort. Ludwig revenant, Drebin fuit par la fenêtre sur la corniche, où il s’accroche aux seins plantureux d’une cariatide (ce serait aujourd’hui  censuré par fesses-book), puis à la bite proéminente d’un atlante (là, fesses-book ne dirait rien), avant de faire invasion dans un appartement la bite arrachée à la main, faisant crier une femme en soutien-gorge qui croit qu’il veut la violer (fesse-book laisserait faire).

Après de multiples péripéties, dont un plongé sur la reine parce que Ludwig la vise avec un mousquet de l’Indépendance qu’il est censé lui offrir, Drebin finit par être exclu par la mairesse de Los Angeles au look thatchérien du match (Nancy Marchand). Ce qui va l’amener à se déguiser pour passer inaperçu. Mais il ne trouve rien de moins que prendre le rôle d’un illustre ténor qui doit chanter l’hymne national devant tout le monde – ce qu’il assure d’une voix de fausset. Puis d’un arbitre de baseball – où il multipliera les gaffes.

Ludwig a fait hypnotiser l’un des joueurs pour tuer la reine et déclenche la séquence avec sa montre-émetteur, dans une parodie d’Un espion de trop. Mais Drebin va neutraliser le robotisé puis l’homme d’affaires par un gadget à la James Bond, ses boutons de manchette qui projettent une fléchette paralysante. Ludwig n’est pas mort, seulement endormi trois minutes… affirme le lieutenant à une spectatrice affolée – le temps pour lui de s’affaler sur la rembarde du stade puis de plonger trois étages plus bas avant de s’écraser sur l’asphalte où passent sur lui un camion, un rouleau compresseur puis tout un défilé !

C’est gros, bourré de coups de feu, d’allusions sexuelles énormes, de bagarres, de chutes spectaculaires et d’explosions. C’est typiquement américain, beauf à la Trump, mais cela fait encore rire. Le divertissement dans toute sa splendeur : intrigue sans intérêt, situations impossibles, personnages de caricature. Nous sommes dans l’exagération de la farce, mais sans aucune agressivité : les choses se déroulent d’elles-mêmes jusqu’à l’absurde, comme cette tape sur l’épaule de Nordberg, sorti de l’hôpital en fauteuil roulant provisoire, qui va le faire dévaler les escaliers et basculer par-dessus une rambarde.

Ce n’est pas mauvais mais ce n’est pas un grand film. Le titre yankee The Naked Gun joue sur le mot gun, qui signifie flingue mais aussi chasser ou encore le tir rapide au baseball ; son of the gun veut aussi dire vieille fripouille. Ces coquins-là nous font rire.

DVD Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? (The Naked Gun) et Y a-t-il un flic pour sauver le président ? de David Zucker, 1988, avec Leslie Nielsen, Priscilla Presley, Ricardo Montalban, George Kennedy, O. J. Simpson, Nancy Marchand, Paramount standard €10.02, blu-ray €27.98  

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La vie des autres de von Donnersmarck

Le « real-socialisme » (comme le traduit drôlement un sous-titre) est en marche… vers rien. Car plus rien ne « progresse » dans ce système figé qui a rêvé de communisme avant d’exploser une nuit de 1989, lorsque le Mur de Berlin est tombé. Les démocrates populaires de l’Allemagne de l’est ont massivement voté avec leurs pieds pour aller voir « l’enfer fasciste » de l’Allemagne de l’ouest. Le film raconte les dernières années de leur vie quotidienne au ras des humains, en 1984.

Il y a le poète Georg Dreyman (Sebastian Koch) qui écrit des pièces de théâtre en s’inspirant de Bertold Brecht, l’actrice principale Christa-Maria Sieland (Martina Gedeck) qui est sa compagne et doute de son talent au point de se doper, le ministre de la culture Bruno Hempf (Thomas Thieme) qui la lorgne et la viole dans sa Volvo limousine en abusant de son pouvoir, le lieutenant-colonel de la Stasi (la police politique) Grubitz (Ulrich Tukur) qui est chargé par ledit ministre de « trouver quelque-chose » sur le poète afin de lui ravir l’actrice, enfin le technicien froid sans état d’âme du capitaine de la Stasi (Ulrich Mühe) chargé de mettre le couple sur écoute.

L’officier Stasi est le parfait exemple de l’apparatchik qui pourrait être remplacé sans dommage par un quelconque robot. Pas même besoin d’intelligence artificielle, l’idéal du socialisme réalisé (real-socialisme) est en effet une mécanique de type robot (de rabot, le travail en russe). Ce qu’il apprend aux jeunes postulants de la Stasi est qu’un innocent se révolte et hurle tandis qu’un suspect se met à pleurer et à répéter les mêmes éléments de langage appris par cœur pour tromper l’enquêteur. Aucun d’état d’âme personnel, soumission totale au pouvoir, obéissance aveugle aux ordres, technicien professionnel maniaque du travail bien fait, Gerd Wiesler est célibataire, habite un appartement dépouillé, se nourrit de presque rien hors de la cantine officielle, loue une pute aux gros seins de temps à autre (Gabi Fleming). Il ne vit pas – sauf par procuration en interrogeant et écoutant les autres, car tout le monde surveille tout le monde dans le socialisme réel.

Il découvre, avec le couple d’artistes, que « la vie » peut être humaine, bien au-delà du rouage d’Etat. Que l’on peut aimer une personne et pas seulement une fonction, que l’on peut servir les lettres et pas seulement le parti, que l’Etat est un moyen de vivre et pas un but en soi. Les idéalistes sont devenus idéologues et le meilleur des mondes est devenu le pire. Plus rien n’avance car chacun a peur de dévier d’une ligne imposée par personne, sinon par l’imitation du même afin de ne pas dévier… On tourne en rond. Tout vient de l’Ouest et chaque socialiste craint la tentation. Seule la police politique maintient un semblant d’ordre en traquant impitoyablement les déviances, même légères. L’officier qui blague sur le secrétaire général du parti à la cantine est envoyé à la cave pour servir la censure, le petit garçon au ballon (Paul Maximilian Schüller) qui dit que, selon son père, les gens de la Stasi sont des méchants se voit (presque) demander son nom par réflexe – mais le capitaine Wiesler renonce au dernier moment.

Le traitement réaliste des personnages et le scénario subtil ne font pas de ce film une dénonciation idéologique mais un simple constat. Un régime policier n’est pas humainement viable ; à l’inverse l’amour, l’empathie, la morale droite – les vertus des « hommes bons » – permettent d’en sortir. C’est ce qu’accomplit le rouage Stasi Wiesler par une « révolution ». Non seulement il ne dénonce pas le couple qui commence à s’insurger, mais il fausse ses rapports d’écoute et cache la machine à écrire apportée clandestinement de l’ouest pour que nul flic ne puisse reconnaître qui a tapé un texte évoquant le suicide. Car la RDA a cessé depuis 1977 de compter les suicides : ils sont trop nombreux ; le pays était le second après la Hongrie en suicidés de tous les pays du bloc de l’est. Cet article, publié par Der Spiegel à l’ouest, a été écrit par Georg Dreyman après la mort volontaire de son ancien metteur en scène Jerska (Volkmar Kleinert) « interdit de travail » depuis sept ans pour propos « subversifs ». Or qu’est-il de plus subversif que de pousser les citoyens moyens et intégrés comme lui, Dreyman, à la révolte ? Jerska avait offert à son ami Dreyman la partition de La Sonate de l’homme bon. Lorsqu’il l’a joué au piano, juste après qu’un coup de fil (sur écoute) lui ait appris son suicide, Wiesler est bouleversé par la musique (ce qui est très allemand). L’art parle-t-il à l’universel en chacun de nous, par-delà les idéologies et les individualités ? L’art peut-il sauver les humains de leurs dérives ? L’art peut-il survivre s’il est impitoyablement soumis à la censure ? Peut-on faire encore de l’art si l’on collabore à l’art officiel ? La beauté peut-elle surgir sans noblesse d’être ?

Les ambiguïtés de chacun sont mises en valeur, ce qui ne fait pas du film un noir et blanc idéologique. Le poète est reconnu dans son pays, au nom de quelle conception de l’homme prend-t-il des risques ? L’actrice, arrêtée pour détention de drogue et menacée d’être interdite de scène, doit devenir informatrice de la Stasi et trahir son compagnon, mais elle se repent et… se suicide en se jetant contre un camion. Le capitaine Wiesler de la Stasi, bien que policier implacable, se prend à douter de sa mission en constatant que le ministre veut trouver le poète coupable pour lui piquer sa compagne et en faire sa pute. Quant à son chef à la Stasi, il regrette que ce « coup » politique ne puisse accélérer sa carrière mais laisse le bénéfice du doute à son capitaine en le rétrogradant à ouvrir les lettres privées pour la censure.

Après la chute du régime, lorsque les archives de la Stasi sont ouvertes à tous ceux qui ont été sur écoutes, Dreyman se voit apporter un chariot entier de dossiers sur son cas. Il a été écouté en train de déjeuner, en soirée avec des amis, en conversation intime avec sa femme, sous la douche, en train de baiser… Et pour quelle fin tout ce travail dérisoire ? Pour le seul bon plaisir d’un ponte. Surtout pas pour le peuple, ni le progrès, ni la cause du « socialisme »… Lui qui ne pouvait plus écrire sous l’étouffoir de la RDA retrouve de la vigueur pour écrire un roman dans l’Allemagne réunifiée. Il le dédie au matricule HGW XX/7 de la Stasi, cet anonyme qui lui a permis d’échapper à la prison. Ce dernier, devenu distributeur de journaux gratuits au porte à porte, voit le livre en devanture de la libraire Karl Marx (tout un symbole d’idéal corrompu !) ; il le feuillette, reconnait la dédicace, l’achète et lorsque le vendeur impassible lui demande s’il doit faire un emballage cadeau, l’ex-capitaine de la Stasi dit : «  Pas la peine, c’est pour moi ». Le message entre hommes bons est passé.

DVD La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, 2006, avec Martina Gedeck, Ulrich Mühe, Sebastian Koch, Ulrich Tukur, Thomas Thieme, Paradis distribution 2007, 2h32, standard €9.32, blu-ray €12.18

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David Young, Stasi child

Ce roman policier d’un Anglais, élève de la première promotion du Master d’écriture de la City University de Londres, est une réussite. Il est composé selon les règles et mêle une situation intrigante, des personnages personnalisés, des victimes vulnérables, tout en décentrant l’action dans un passé bien défini.

Nous sommes en Allemagne de l’est en 1975 et la Stasi règne, cette police politique d’Etat qui est un avatar stalinien de la Gestapo nazie. L’égalitarisme forcené de la société dite communiste incitait chacun à épier son voisin et à balancer tout écart à « la » ligne unique du peuple définie par ses seuls dirigeants, l’avant-garde prolétaire des membres du Parti… Tout un programme ! La moitié de la population de RDA espionnait l’autre pour le compte de la Stasi, ainsi que les archives le montrent, et l’organe engageait même des gamins de 13 ou 14 ans. L’auteur aime à se replonger dans cet univers figé qui a éclaté sans rémission un beau jour de 1989, lorsque le Mur est tombé.

Nous sommes presque dans de la science-fiction, quelque part dans l’année 1984 d’Orwell, sauf que tout est véridique. David Young s’est inspiré d’une histoire vraie et nombre de détails annexes sont vrais. C’était il y a deux générations de la nôtre, mais ne semble-t-il pas que le renfermement des peuples, particulièrement vif en Europe centrale à cause de l’immigration musulmane, ne suscite une certaine Ostalgie ? Cette nostalgie de l’existence à l’est revient, où tout était prévu et prévisible, où l’on étouffait mais dans une quiétude minimum entre soi, où il suffisait d’être conforme pour être bien (ce qui est très facile pour 95% de toute population). La réalité est tout autre et ce rappel est bienvenu…

Une adolescente est retrouvée en tee-shirt dans la neige dans un cimetière près de Berlin-est, tuée de deux balles dans le dos tirées depuis la frontière toute proche d’Allemagne de l’ouest. Ses traces montrent qu’elle fuyait le Mur vers l’est. Le fait est rare ; l’usage est plutôt l’inverse : ceux qui veulent quitter le « paradis des travailleurs » pour passer le « rempart fasciste » trouvent la mort sous les balles des gardes-frontière socialistes comme « traîtres à la patrie », voire au Peuple déifié. La Vopo (police populaire) de Berlin est appelée… par la Stasi (police politique) pour enquêter.

C’est la première étrangeté de cette affaire. La seconde est que le lieutenant de police populaire soit une femme, Karin, ce qui était très rare dans le machisme ambiant des pays de l’est, surtout deux générations avant. La troisième est que les deux balles ont été tirées après la mort et que le sang qui macule le tee-shirt est animal. L’autopsie montrera que l’adolescente, 15 ou 16 ans à peu près, a été étranglée, puis reviolée après, des lésions prouvant qu’elle a aussi été violée avant. Son visage a été mutilé et ses dents arrachées pour qu’on ne l’identifie pas. La version officielle de la Stasi est qu’elle a été abattue depuis l’ouest – il n’y a donc rien à voir.

Pourquoi alors ne pas clore le dossier ? Un colonel de la Stasi a convoqué Karin et son adjoint Werner pour continuer l’enquête, à la condition expresse qu’elle ne cherche seulement qu’à identifier la fille, pas à rechercher son assassin – et qu’elle lui rende compte directement. C’est bien cette quatrième étrangeté qui actionne l’histoire. Car comment identifier la victime sans approcher le meurtrier ? Celui serait-il trop proche du pouvoir pour être impliqué ? Le colonel veut-il utiliser pour sa carrière des informations compromettantes pour une huile du Parti ? Est-il au contraire un croyant vertueux qui veut nettoyer la république populaire de ses éléments pervers ?

La contradiction que doit résoudre Karin est double : d’abord comment avancer sans faire confiance à ses proches ? Or les proches peuvent aussi avoir une double vie comme son mari Gottfried ou son adjoint Werner. Ensuite comment enquêter sans poser des questions, sous un régime paranoïaque qui prend toute question pour une rébellion à la ligne officielle ? Son couple en naufrage, son adjoint qui balance, sa carrière dans la police menacée, comment Karin va-t-elle s’en sortir ? Car survivre compte plus que savoir, sous le « socialisme réalisé ». La RDA est « la vitrine des pays de l’est » mais « le peuple » n’a pas son mot à dire, « la démocratie » n’est qu’un plébiscite sous la menace et la jeunesse n’a qu’à bien se tenir sous peine d’être « redressée » (par les châtiments corporels, les abus sexuels et le travail obligatoire) dans des maisons pour ça.

C’est donc l’histoire tragique de trois adolescents, pas plus rebelles que les adolescents ordinaires mais particulièrement réprimés dans l’arriération morale du socialisme de l’est, qui est le fond de l’enquête policière. Celle-ci va conduire Karin à prendre ses ordres en haut d’une grande roue d’attraction ou sur une barque au milieu d’un lac, à louer une limousine Volvo à Berlin-ouest, à interroger la directrice adjointe d’un centre de redressement dans le nord de la RDA, à skier sur les pentes enneigées du Broken pour trouver l’entrée d’une mine désaffectée, à se souvenir de son propre viol à l’école de police, à écouter les doléances ou les révélations de l’un ou de l’autre…

C’est original, enlevé, sympathique. Pas un triller à l’américaine mais un Whodunit? à l’anglaise (qui l’a fait ?). Un bon roman pour un bon moment, sans autre prétention, déjà adapté en série télévisée au Royaume-Uni.

David Young, Stasi child, 2015, 10-18 2017, 452 pages, €8.40

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La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

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Conseil de famille de Costa-Gavras

Un film avec Johnny Hallyday est un peu du contre-emploi. L’histoire est sympathique, une famille de Français popu qui s’élèvent par leur savoir-faire ; les acteurs enfants sont frais et convaincants, les acteurs adultes encadrent bien le chanteur national, mais ce dernier est trop froid pour emporter l’enthousiasme. Il joue appliqué, presque scolaire, le rôle d’un papa sorti de rien qui veut maintenir la morale conventionnelle dans une société en mutation affairiste accélérée (sous la gauche Mitterrand et Tapie). Mais l’on s’amuse, car cette bluette policière familiale est contée d’un ton léger, comme si de rien n’était.

La mère (Fanny Ardant) élève seule depuis cinq ans ses deux enfants, François (Laurent Romor) et Martine (Juliette Rennes). Le père (Johnny Hallyday, 43 ans au tournage) sort de prison avec son complice Faucon (Guy Marchand), qui est le parrain de François. Pour son entrée en sixième, le papa en délicatesse avec le droit veut le faire marcher droit. Bien qu’il soit nettement plus « mignon » (comme le dit sa mère) avec les cheveux longs à la mode, il doit aller chez le coiffeur. Le résultat est, selon son parrain, que ça lui « donne une tête de délinquant ». Le père veut que son fils lui ressemble : il ne sera pas déçu ! Un brin autoritaire et macho, en fils du peuple, Louis/Johnny met François chez les curés, bien que les sachant un brin pédophiles. Mais bon chien chasse de race et le gamin est attiré par les filles : dans le peuple, il ne saurait en être autrement.

Pour la fille, c’est autre chose ; la morale est plus élastique. Ainsi est-elle attirée par son grand frère, seul élément mâle qu’elle ait eu à la maison depuis bébé. Elle se coule dans son lit et attire son bras autour de ses épaules, pour avoir chaud et être rassurée. Adolescente (Caroline Pochon), elle cherchera à l’exciter en prenant des poses sexy vues dans les magazines du grand frère, bien que celui-ci demeure insensible – comme papa. Un soir elle lui demandera, câline : « fais-moi un enfant ». Pour ne pas retourner à la pension où elle a été mise pour ne plus l’avoir dans les pattes lors des « chantiers ». François refusera, non sans garder beaucoup d’affection à cette sœur qui sait tout, écoute tout et lui raconte tout. Cet aparté intrafamilial dans l’histoire policière est une ouverture sur les mœurs libres des années 1980, en même temps qu’elle montre la résistance de la morale traditionnelle dans les milieux populaires. C’est ce conservatisme « réactionnaire » (que les élites cosmopolites et libertines ont eu tort d’ignorer) qui ressurgit depuis quelques années dans les votes « populistes » ou droitiers, aussi bien en Allemagne avec l’AfD qu’en France avec la manif pour tous, le vote Fillon et le Front national.

Les « chantiers », ce sont les casses longuement préparés et minutieusement exécutés par les deux compères pour gagner de l’argent pour « la famille ». Car la famille est le seul bien du peuple, qui n’a pas de relations. L’avocat « véreux » (Fabrice Luchini) n’est qu’une relation d’affaires qui suscite la méfiance, servant de prête-nom à l’achat d’un appartement et d’une boutique en couverture. Parce que le frère de la mère, châtelain catholique au fin fond d’une province traditionnelle et nanti d’une ribambelle de filles et d’un seul fils, refuse toute compromission avec le beau-frère et son ami aux casiers judiciaires bien remplis.

François est intelligent et volontaire. Il a deviné (avec l’aide de sa commère de sœur) ce que sont les « chantiers » et n’hésite pas à user de chantage pour y participer dès 13 ans. Il suit en cela l’exemple paternel qui fait chanter sans aucun scrupule les proches de ceux qu’il va cambrioler et les ferrant par un pourcentage sur l’affaire qu’ils apportent un peu contraints. Les rapports père et fils sont emplis de véracité, l’admiration dès l’école primaire à la lecture des journaux par ses copains, l’observation du savoir-faire et du travail bien fait l’année de son retour, le désir d’imiter papa ensuite, jusqu’à la rébellion naturelle à 18 ans (Rémi Martin), lorsque la personnalité s’est construite et que l’ex-gamin devient adulte et amoureux. Le père aime ses enfants, surtout son fils, comme dans la vraie vie populaire restée patriarcale ; il admire son intelligence et son bon travail à l’école – le prime-adolescent ne faisant que reproduire le goût du travail bien fait de son père, qui est aussi l’honneur populaire. Mais, lorsqu’il veut le promouvoir à son idée, après avoir été approché par la mafia américaine pour cambrioler les villas de la côte d’Azur, François ne suit pas. Il veut être ébéniste parce qu’il aime l’odeur du bois et la précision des gestes. C’est un peu comme forcer un coffre-fort à l’ancienne, les nouveaux à serrure électroniques étant nettement moins drôles.

Le conseil de famille décide de l’avenir du fils, c’est-à-dire le père et le parrain – les femelles n’ont pas la parole même si elles la prennent. Mais le fils veut faire sa vie comme il l’entend. Reproduisant une fois de plus son père, François n’hésite pas à appeler la police pour le dénoncer, seul moyen de sortir de la prison où ils l’ont enfermés.

Avant cette fin filiale bien conduite, la vie se déroule dans le plaisir. François accompagne la nuit les deux adultes sur les « chantiers » et connait l’adrénaline de la peur ; les cambriolés parfois se rebiffent et une scène hilarante montre les villas bourgeoises tirant successivement au fusil (et même à l’arc) sur la voiture qui passe dans le quartier désert après qu’une sirène d’alarme ce soit déclenchée. Le garçon apprend la peinture et l’estimation des œuvres d’art en même temps que l’évolution technique des coffres-forts. En vacances à la campagne en bord de mer, il s’abouche à une bande de jeunes ados à mobylettes (la grande mode de ces années-là, disparue entièrement aujourd’hui). Mais le viol d’une fille de 12 ans par certains de la bande les fait arrêter par la police, ce qui prouve à François combien papa a raison de rester solitaire et de se méfier du travail en équipe.

Derrière le divertissement se cache donc un film social qui ne sacrifie ni à l’action, ni à l’humour, les relations débrouillardes d’une famille moyenne, d’une mentalité populaire et de gamins en prise avec le siècle. On ne s’ennuie pas et le spectateur qui a connu ces années 1980 reconnaîtra une liberté de mœurs et de ton aujourd’hui disparus.

DVD Conseil de famille de Costa-Gavras, 1986, avec Johnny Hallyday, Fanny Ardant, Guy Marchand, Laurent Romor, Rémi Martin, Caroline Pochon, Fabrice Luchini, Juliette Rennes, Gaumont 2010, 1h57, €8.99

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Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed

Après avoir été pendu à Fearna (voir La Dame des ténèbres), frère Eadulf de Seaxmund’s Ham embarque avec sœur Fidelma de Cashel pour Cantorbéry, accomplir sa mission auprès de l’archevêque. Mais le destin en décide autrement (ou le doigt de Dieu puisque l’Irlande du 7ème siècle est quasi christianisée). Poussés par la tempête sur les côtes du royaume breton de Dyfed, au pays de Galles, ils se réfugient en une abbaye. Là, comme rien ne se perd, ils y sont reconnus comme enquêteurs hors pair et juristes habiles. Le roi Gwlyddien leur confie une étrange mission.

Il s’agit de savoir pourquoi une abbaye d’une trentaine de moines, dont le fils du roi devenu frère, s’est vidée de tous ses habitants sans que rien ne soit dérangé ni qu’aucune violence ne signale un quelconque forfait. Serait-ce le diable ? Fidelma l’irlandaise, comme Eadulf le saxon sont positifs : ils réservent cette hypothèse audacieuse au cas où rien ne viendrait la démentir. En attendant, ils ne renoncent pas et se mettent en piste.

Ils arrivent à proximité des lieux alors qu’une foule villageoise en colère s’apprête à pendre un jeune berger, trouvé à proximité du cadavre de son amie de 16 ans étranglée et couverte de sang sur le sexe. Pour les simples, manipulés à merci par les haineux, la cause est entendue : les jeunes gens se sont disputés, il l’a violée, puis étranglée, qu’on le pende ! Ainsi vont les mœurs médiatiques de ce temps. Le nôtre n’a guère changé, même si la pendaison s’effectue plutôt par polémiques médiatiques et petites phrases venimeuses…

Un seigneur local étrangement laxiste, un forgeron qui joue les gros bras, des femmes battues ou délaissées, des jeunes trop soumis, des pirates saxons qui rôdent au bord des côtes, sur leur esnèque rapide, un royaume voisin envieux, de louches brigands dont le chef cite les classiques latins… Voilà tout le décor de ce pays sauvage où les passions humaines tournent autour du sexe et du pouvoir comme il se doit – et comme partout ailleurs.

L’enquête sera difficile, les pistes embrouillées, les dangers réels. Les 350 pages sont bien conduites jusqu’au théâtre final. Règne sur la contrée une atmosphère de maléfices et les deux amis se querellent à tout propos. Jusqu’à ce que l’un trouve dans son gâteau de Samain (la Toussaint préchrétienne) un anneau d’acier, tandis que sa promise trouvera une noisette… Devinez à qui cela arrive ? Dès lors, ne sont-ils pas voués l’un à l’autre ?

Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed (Smoke in the wind), 2001, 10/18 Grands Détectives, 2008, 348 pages, occasion €1.99 e-book format Kindle €10.99

Les romans policiers historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

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Macbeth de Roman Polanski

Quand l’ambition aveugle, poussée par une femme avide. La tragédie de Macbeth est celle du pouvoir qui rend fou, de l’hubris qui donnera le no limit post-68, l’orgueil renfermant soi-même dans sa paranoïa. Chacun peut citer Staline ou Hitler, mais aussi Manson le sectaire – qui fit assassiner un an avant le film Sharon Tate, l’épouse de Polanski.

D’où la violence, le sang qui gicle, la terreur qui prend. Mais aussi les prophéties, la croyance aux révélations, l’auto persuasion de son grand destin. Ce n’est pas par hasard, mais dans les conditions d’époque, qu’un tel film a pu être réalisé. Le « retour » au naturel est clairement anti-bourgeois après 1968 ; foin des délicatesses et des mignardises, la réalité doit être montrée crue. La guerre est sans merci, les armées pataugent dans la boue, les épées tranchent les têtes et fouaillent les entrailles, les poignards saignent les rois comme les enfants, les salles de bâfreries et beuveries ont le sol couvert de foin, les gens dorment nus sur la paille, ensembles sous leurs manteaux, le fils avec le père, les compagnons entre eux, les sorcières se réunissent à poil dans la fumée, dans les ruines d’un village détruit…

Ce choc va mal avec le texte en vers de Shakespeare, trop littéraire et trop bavard pour un film, d’où quelques longueurs. Nous ne sommes pas au théâtre mais sur la grève, parmi la lande ou à l’intérieur des lourds châteaux de pierre. Les humains sont ce qu’ils sont, en proie à leurs émotions incontrôlées, régis par leur inconscient bien plus que par la raison. La religion du Livre est omniprésente dans les esprits du XVIe siècle, année où William Shakespeare écrit sa tragédie. Macbeth est Caïn, il a tué son protecteur Duncan qui le traite comme un parent. Pour plaire à Dieu ? Non pas, mais à la prophétie des trois sorcières qui touillent leur bouillon sur la lande brumeuse enveloppée de pluie. Prophétie païenne tirée de la lecture des choses matérielles dans la fumée de l’hallucination, pratique anti-chrétienne et opposée à la raison classique. Des profondeurs du non-dit surgissent des monstres diaboliques et, quand l’inconscient règne, montre le dramaturge, les pulsions se déchaînent sans entraves.

Le scénario de l’histoire est connu – de ceux qui ont quelque culture, que certes l’éducation nationale n’assure plus, surtout en œuvres anglaises : trois sorcières (Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington) marmonnent que Macbeth doit venir – en enfouissant un nœud coulant, un bras coupé et un poignard. Macbeth (Jon Finch, 29 ans) a assuré avec son ami Banquo (Martin Shaw) la victoire au roi Duncan (Nicholas Selby) contre les armées de Norvège et d’Irlande. En s’abritant sous des ruines, les deux capitaines rencontrent les trois sorcières qui, dans un rire grinçant, leurs annoncent que Macbeth aura le titre de Cawdor et deviendra roi, tandis que Banquo ne sera pas roi lui-même mais que sa descendance sera à la racine des rois futurs. Le thane de Cawdor est coupable de trahison et dépouillé de son armure pour être pendu torse nu avec de lourdes chaînes, et le roi donne son titre à Macbeth. La réalisation de cette première prophétie sème le germe de l’ambition chez le nouveau thane : pour qu’il soit roi, ainsi qu’il est prédit, il faut qu’il élimine Malcolm (Stephen Chase), fils de Duncan, et Duncan lui-même malgré ses bontés pour lui.

Bien qu’en proie aux affres du doute sur le bien-fondé de son acte, et se sentant coupable par avance de ce qu’il va faire, Macbeth finit par céder aux instances de sa femme, la vénéneuse Lady Macbeth (Francesca Annis, 26 ans) qui a versé un puissant soporifique dans les coupes des gardes royaux. La féminité est, pour les chrétiens depuis saint Paul, de l’ordre du diable ; la Bible elle-même accuse Eve d’avoir croqué le fruit défendu et d’avoir convaincu Adam de céder au serpent. Nous sommes bien dans ce mélange de chrétienté et de paganisme, le politiquement correct de l’époque faisant du second l’instrument du démon pour contrer le premier.

Une hallucination montre à Macbeth un poignard dans l’air qui lui indique la chambre du roi. Il le suit, passe les gardes endormis, se saisit de leurs dagues et finit par tuer Duncan dans une débauche de sang, visant n’importe comment dans la panique de l’acte. C’est Lady Macbeth qui va retourner dans la chambre, remettre les armes sanglantes dans les mains des gardes et les barbouiller du sang royal. Ils seront accusés au matin et massacrés par Macbeth avant qu’ils aient pu ouvrir la bouche pour démentir. Les deux fils de Duncan s’éclipsent et s’exilent, pensant être vite accusés puisque le crime leur profite.

Ne reste que Macbeth pour être élu roi, ce qui est fait par acclamations.

Mais la prophétie n’est pas finie et le destin se tisse quand on le laisse faire en croyant que tout est écrit. Banquo sera à l’origine d’une lignée de roi, il doit donc disparaître pour ne pas faire d’ombre à Macbeth. Mais les assassins, s’ils tuent Banquo au retour de la chasse, manquent son fils Fleance (Keith Chegwin, 14 ans au tournage) qui, plein de décision, parvient à fuir à cheval malgré son jeune âge ; son père se sacrifie pour lui en envoyant sa seule flèche au poursuivant, tandis que les autres lui brisent la colonne vertébrale d’un coup de hache. Macbeth, déstabilisé par ce demi-échec, croit voir le fantôme sanguinolent de Banquo lors du banquet qu’il organise avec ses hommes. C’est le milieu de la tragédie et le début de la fin : sa « folie » indispose ses compagnons, ils ne croient plus en lui, ils l’observent s’enfoncer dans la paranoïa et la terreur, ils le quittent un à un avant d’être soupçonnés à leur tour.

Macbeth, en proie au doute et sans volonté, s’en retourne voir les trois sorcières qui, cette fois, sont en nombre, entièrement nues à la lueur du feu de bois sur lequel bout un chaudron. Le breuvage qu’elles lui donnent lui font rêver d’une tête casquée lui disant de se méfier de MacDuff, d’un gosse sanglant qui lui dit que « nul homme né d’une femme » ne pourra le blesser, enfin d’un enfant couronné, un arbre dans une main, qui lui prédit encore que nul mal ne peut lui arriver tant que « la forêt de Birnam ne s’est pas mise en marche vers la colline de Dunsinane ».

MacDuff (Terence Bayler) s’est enfui en Angleterre rejoindre Malcolm et Macbeth ordonne qu’on saisisse son château par surprise et qu’on massacre ses gens, sa femme (Diane Fletcher) et ses enfants compris. Ce qui est fait dans une débauche de viols et de plaisir mauvais à éventrer et fouiller les corps au poignard, surtout celui du jeune fils du « traître » sortant du bain (Mark Dightam). Lady Macbeth, déstabilisée parce que les femmes sont meurtries par cette démesure, somnambulise à poil sous les yeux de sa suivante et du médecin appelé (Richard Pearson), parlant dans son sommeil et dévoilant tout. Elle ne cesse de se laver les mains d’une tache imaginaire, en Ponce Pilate qui a fait tuer le Christ.

Quand le pouvoir est aux mains de tels insanes, la tyrannie devient insupportable et le peuple gronde après les nobles. L’armée anglaise marche sur l’Écosse et les soldats se munissent de jeunes sapins qu’ils ont coupés dans la forêt de Birnam, vieille tactique de camouflage pour masquer leur nombre aux guetteurs du château. Mais, une fois encore, la prophétie se réalise et Macbeth se sait condamné. Ses gens aussi, à qui « sa langue » a maintes fois raconté ce qui est prédit, forçant le destin à accomplir ce que lui-même énonce. Tous le quittent, le château est ouvert, Lady Macbeth se jette du haut d’une tour, Macbeth est seul. Il a gardé la couronne sur son chef, mais n’a que son épée pour résister à l’armée. Il se croit invincible, puisque tous les humains sont nés d’une femme. Tous ? sauf un : MacDuff. Bien qu’ivre de rage Macbeth réussit à mettre à terre mais l’épargne, grand seigneur sur le tard ; ce sera sa perte car MacDuff est né par césarienne et non par les voies naturelles… MacDuff tue Macbeth tue en le perçant de part en part des reins à l’épaule, sous l’armure.

C’est alors le fils du roi Duncan, Malcolm, qui annonce le retour de l’ordre et se fait couronner roi d’Écosse sur la pierre de Scone.

Acteurs jeunes, paysages réalistes du Northumberland et château de Lindinsfarne, donnent à ce film sa rudesse réaliste. Il n’y a aucune complaisance pour montrer le sexe, sauf un viol entrevu par une porte lors du sac du château de MacDuff. Le thème est la violence, la croyance fanatique aux prophéties, l’anomie de la volonté. « Croire » que l’on a un destin vous enchaîne à son auto-réalisation. Vous n’êtes plus vous-mêmes, maître de soi, mais ballotté par les forces mauvaises de l’inconscient – proches du démon. Pour cela un grand film, à réserver aux adultes, seuls à même de prendre de la hauteur pour se sortir du réalisme des images et réfléchir sur les fins.

DVD Macbeth (The Tragedy of Macbeth) Roman Polanski,1971, avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, Nicholas Selby, Stephan Chase, Keith Chegwin, Sony Pictures 2002, 134 mn, €19.99 blu-ray €17.90

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1941 de Steven Spielberg

Quand la guerre est chose trop peu sérieuse pour la confier aux militaires et que l’incurable Amérique, qui vit en rose, ne peut croire qu’on l’attaque : 1941, en Californie, c’est du cinéma.

La paranoïa Pearl Harbour a frappé, mais dans l’anarchie la plus complète. Le futur maître du monde ne sait rien maîtriser. Et c’est dans une débauche d’explosions et de hurlements que ce film transforme la géopolitique en comédie.

Comme souvent avec Spielberg, c’est « trop » : trop de bêtises gentillettes, trop d’hystérie collective, trop de laisser-aller des soldats, trop de patriotisme béat. Mais ça marche : le spectateur rit. Du moins s’il n’est pas américain – et peut-être même s’il l’est, gavé de Tex Avery et de Disney productions. Car ce film n’est pas « antipatriotique » comme l’a dit John Wayne, gros macho dépassé ; il critique de façon acerbe la vision rose bonbon du monde américain.

Tout commence par une fille qui se lance à poil dans les eaux fraîches du Pacifique un matin d’été (Susan Backlinie) sur la musique des Dents de la mer… On se croirait dans une publicité. Sauf que l’eau commence à bouillonner autour d’elle et que, de ce chaudron de sorcière, surgit un sous-marin maléfique – évidemment japonais. La fille nue est empalée sur le périscope et personne ne l’aperçoit, sauf un benêt nippon qui croit voir la lune.

Les Japonais sont caricaturés à souhait, dans le racisme de bon ton de l’Amérique profonde : l’officier dictateur n’a soif que d’honneur médiéval (Toshiro Mifune) ; il veut « détruire » un symbole d’Amérique. « Hollywood » ! s’écrie le benêt. Va pour Hollywood : mais où est-ce ? Le compas du sous-marin semble affolé, la technique japonaise est peu fiable selon le Germain observateur du bord. Une carte routière et l’enlèvement d’un marchand de produits de Noël appelé Hollis Wood (Slim Pickens) achèvent de désorienter les Nippons trop formatés. La boussole jouet, trouvée dans le paquet de cacahuètes sucrés du père Hollis est avalée par ce dernier – comme si elle servait à quelque chose avec des dizaines de tonnes ferraille autour ! Mais les Japonais, obstinés, vont faire chier (au sens sale) Hollis Wood pour la reprendre. Le sous-marin, comme s’il était en terrain conquis, reste des heures dans la baie de Los Angeles – au mépris des règles les plus élémentaires de l’art militaire.

Et personne, côté américain, ne s’aperçoit de rien, ni le colonel paranoïaque Maddox qui surveille un dépôt de munitions en plein désert et voit des parachutistes partout (Warren Oates), ni les servants du canon qui surveillent la baie partis faire la foire en ville pour le concours de danse de l’USO (l’organisme de divertissement des soldats !), ni l’aviateur américain « bas de plafond » et constamment bourré qui se croit Buffalo Bill (John Belushi). Le plus con des personnages, le plus clown aussi.

Car l’Amérique est fêtarde, pas guerrière. Le total inverse du Japon en 1941.

La « vraie guerre ne commencera qu’en 1942 » comme le prophétise un sergent qui a reçu un coup de père Noël sur la tête – donc qui dit vrai, comme tous les timbrés (Dan Aykroyd). Même le patriotisme du père de famille (Ned Beatty) dans le jardin duquel le canon a été installé est d’une naïveté à la fois attendrissante et dangereuse. Lui ose tirer en amateur sur le sous-marin nippon, d’après les « secrets qu’il ne faut pas dire » du sergent chargé de l’arme. Aidé de ses trois gosses déguisés en indiens il pointe le canon, le charge, l’arme et tire par deux fois. Mais il ne pense pas une seconde que le sous-marin pourrait pulvériser sa maison et toute sa famille en retour. Heureusement que « l’honneur » japonais préfère dézinguer la grande roue du parc d’attraction, « structure industrielle » plus honorable qu’une banale demeure en bois de cette Amérique à vaincre. Pour les Yankees en 1941, la guerre est un jeu et « tout ça » c’est du cinéma. Le gros con d’aviateur en est d’ailleurs persuadé.

Nous suivons avec délices les péripéties d’un capitaine (Tim Matheson) qui drague la secrétaire du général (Nancy Allen) et s’élance en coucou d’entraînement, alors qu’il n’a que quelques heures de vol, parce que cela excite la fille et la fait jouir ; elle le viole d’ailleurs en plein vol, tandis que le Buffalo débile canarde ces « japs » dont il ne sait pas reconnaître le moindre avion.

Nous suivons passionnément le jeune couple touchant du serveur latino (Bobby Di Cicco) et de la blonde hôtesse (Diane Kay). Amoureux, ils se voient séparés par un bravache de caporal (Treat Williams) qui ne songe qu’à sauter la fille plutôt que sur les Japonais, tandis que le fiancé fait des pieds et des mains pour échapper à son poing redoutable, déguisé en marin, dans un authentique concours de jitterbug – où il gagne d’ailleurs un contrat de six ans à Hollywood.

Il n’y a guère que les vrais guerriers pour garder leur bon sens, le général américain à terre (Robert Stack) – où il regarde avec émotion Dumbo, dessin animé ! – et le capitaine observateur nazi sur le sous-marin nippon (Christopher Lee, ex-Dracula) – où il est éjecté d’un coup de karaté ! Les Japonais sont trop rigides pour gagner et les Américains trop anarchistes pour l’emporter. En 1941.

Car il faudra que la réalité s’impose à la fiction, ce qui semble toujours très difficile aux Yankees (on l’a vu au Vietnam, en Afghanistan, en Irak…), pour qu’enfin ils réussissent la guerre. La seule qu’ils aient gagnée depuis… Pas si bouffon que cela, le film.

DVD 1941 de Steven Spielberg, 1980, avec  Dan Aykroyd, Ned Beatty, John Candy, Mickey Rourke, Andy Tennant, Universal Pictures France 2012, 114 mn, €6.92, blu-ray €8.36

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Balance ton porc ou le pétainisme islamisant

Ce qui me gêne dans ce déchaînement des « réseaux » sur le viol et le harcèlement, ce n’est ni le viol, ni le harcèlement. Ces comportements sont abominables et n’ont pas lieu d’être, ils doivent être dénoncés. Mais pas comme ça.

Chacun des termes, aussi bien « balance » que « porc » sont révélateurs de bassesse et de haine et non pas de morale.

Aux Etats-Unis, on libère la parole par « MeToo », moi aussi, dans la droite ligne du politiquement correct et du groupisme propre au tempérament yankee. En France, on « balance » – comme une fiotte mafieuse sans aucun sens de l’honneur, ou dans la tradition de ces « lettres anonymes » qui fleurissaient sous Pétain comme sous la Terreur. Deux tempéraments : être comme tout le monde – ou révéler sa méfiance viscérale de tout le monde – deux cultures. La nôtre n’en ressort pas grandie.

D’autant que la référence au « porc » ressort de l’image antisémite par excellence, cet animal bouffeur d’ordures qui porte tous les péchés de la communauté, chassé au désert pour refaire l’entre-soi. Les Chrétiens sont aussi désignés du terme de « porcs » par les islamistes radicaux et l’animalisation des « autres », des non-croyants, des mécréants, est la façon traditionnelle de Daech de faire du reste de l’humanité des « sous-hommes » à éradiquer sans remord. Que les femmes reprennent sans distance cette image du « porc », appliqué surtout au juif Weinstein, en dit long sur la contamination des esprits par l’islamisme. Cela les dispense de dénoncer le sexisme musulman inculqué dès l’enfance ou les comportements « inadéquats » des culturellement « différents » ? Serait-ce légitime d’abuser des filles dès l’âge de 9 ans comme il est permis en islam et pratiqué par les intégristes, mais illégitime s’il s’agit de producteurs (juifs) de cinéma ? Faut-il se déchaîner contre les prêtres catholiques pédophiles – mais « excuser » ces mêmes comportements s’ils viennent de « minorités opprimées » ?

Il faut que ce soit une ancienne salafiste qui le fasse, ayant bien compris comment sont considérées les femmes dans cette secte musulmane qu’est le salafisme (ou wahhabisme). On aimerait que les hystériques des réseaux mettent dans la même porcherie les mêmes comportements, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Et qu’elles saisissent surtout la justice, seule instance à même, en démocratie, de dire le droit et de sanctionner le hors-limites. Ou bien la loi s’applique à tous, ou bien brailler ne sert à rien.

Balancer et réduire les machos au porc me semble donc une double faute : en retomber au fascisme ultra-conservateur d’hier et adopter les mots mêmes de l’islamisme radical… Pas très sexy comme cause !

Surtout que ce déferlement de haine gratuite – et le plus souvent anonyme – ne débouche sur rien : combien de plaintes déposées ? Combien de récits argumentés ? Combien de témoins ? Quand la fille Besson dit avoir été harcelée par un « ancien ministre de Mitterrand » par une main posée sur sa cuisse, pourquoi n’a-t-elle pas foutu une baffe à cet insistant ? En plein opéra, devant tout le monde, cela l’aurait stoppé net. Un garçon lui aurait flanqué son poing sur la gueule, mais pas la mijaurée : mères comment élevez-vous vos filles ? Comment associez-vous leur père ?

Quand cette pauvre petite chose de « Dave », 73 ans, « révèle » que, plus d’un demi-siècle après, il a senti un prédateur en chansons lui « mettre la main dans le slip », il se couvre de ridicule : il avait quand même 19 ans, était un homme et pouvait se défendre, et c’était dans ces années soixante où la « libération » des mœurs était tellement bien vue… Mère, comment élevez-vous vos garçons ? Comment associez-vous leur père ?

Faut-il juger des faits, somme toute mineurs (le viol implique pénétration, une caresse n’est qu’un attouchement), selon les critères de moralité d’aujourd’hui ? Toujours cette propension de la génération présente à croire que le monde est né avec elle.

Cela me semble le symptôme – grave – du narcissisme égoïste, non pas le contentement de soi pour avoir accompli une chose dont on est fier (c’est le bon côté du narcissisme), mais la mise en scène de soi pour se faire mousser (le versant noir de la farce). Toutes, tous victimes !

C’est tellement à la mode de se dire comme les autres. Quitte à enjoliver la vérité, à tordre le sens même des mots, sinon à mentir pour en rajouter. Ou à encenser Poutine en Russie, macho autoritaire au comportement patriarcal – et à « dénoncer » en France tout comportement macho autoritaire et patriarcal. Ou encore à « oublier » le sexe à tout va tellement à la mode des années post-68 : parents, comment avez-vous élevé vos enfants ?

Dans la réalité vécue, personne ne réagit : comme sous Pétain (et sous Poutine), on ferme sa gueule.Pas même un SMS au 3117-7 de la SNCF. Courageux les voyageurs ! Hommes et femmes confondus. Délateurs, mais de loin.

Cela me semble l’évident témoignage de la lâcheté ambiante : matamores sur les réseaux, bien au chaud chez eux derrière leur écran – mais rasant les murs et ne faisant surtout rien dans la ville. De peur qu’on les remarque… Elles sont belles, les « balances » ! Alors qu’il faudrait songer aux causes et aux remèdes. Mais surtout pas ! Ce serait prendre une responsabilité… Dénoncer, c’est plus facile, ça fait du bien – et ça ne change rien.

Pétainisme et islamisme, les deux mamelles de la cochonnerie qui vient.

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Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Christine Arnothy est une Anne Frank qui a survécu à l’occupation nazie de son pays, la Hongrie. Elle a subi trois mois durant « le siège de Budapest » qui fit 100 000 morts, dont les Hongrois parlent avec horreur et respect. Née en 1930, elle a eu 15 ans en 1945 ; réfugiée avec ses parents et ses voisins dans la cave de son immeuble, elle ne voulait pas mourir…

Les bombes soviétiques pleuvent, le petit canon nazi tonne, les mitraillages arrosent au hasard et les snipers russes visent juste. Les SS réquisitionnent les vivres et fusillent sans ménagement tout récalcitrant. Mais les voisins cachent par solidarité un Juif, malgré l’égoïsme de ceux qui « ont » envers ceux qui « n’ont rien ». La survie révèle les âmes ; celle de Christine est candide, une adolescente catholique élevée dans un milieu protégé. Elle écrit à la lueur d’une bougie, ce qui la sauvera du viol des soldats soviétiques. S’approchant trop de la flamme, ses cheveux prennent feu et elle doit se coiffer en jeune garçon en attendant la repousse. Beaucoup d’autres y passeront à répétition, y compris une vieille de 73 ans. Quant aux Allemands blessés, ils seront impitoyablement achevés. Le seul Juif du groupe, qui a remis son étoile en croyant être sauvé par les troupes communistes, se prend un chargeur entier de pistolet dans le bide pour avoir mal parlé à un soldat russe.

Le récit de tout ce qui se passe est réaliste, mais conté avec pudeur. Les sentiments s’expriment, mais sans l’hystérie de mise aujourd’hui. La faim, la peur, la promiscuité, font que toute nouveauté devient un événement, ainsi Pista, jeune Hongrois non fasciste, qui aide tout le monde à trouver de quoi en osant sortir sous les bombes. D’ailleurs il y restera, en apportant un voile de marié au très jeune couple juste béni dans la cave par un prêtre.

Une fois les Allemands vaincus, « nous comprîmes que ce qui arrivait était bien différent de ce que nous avions espéré. Tout, désormais, devait être un long cauchemar fait d’atrocités ». Ceux qui se veulent libérateurs violent, volent et tuent comme les autres. Les soudards en campagne n’ont aucune morale, même s’ils sont communistes. La Hongrie sous Staline devient une grande prison ; elle était un pays riche en pétrole et en blé, elle devient un pays exploité pour avoir, dans les derniers mois, choisi le fascisme. Tout le monde est suspect aux yeux du nouvel occupant, d’autant que la langue hongroise n’a rien à voir avec les langues slaves mais avec le basque et le finnois.

Réfugiés à la campagne, les parents de Christine subsistent quelques années en cultivant leur jardin et en donnant des leçons, mais ce n’est pas une vie. Ils n’ont donc qu’une idée : passer en Autriche, pays divisé en zones d’occupation, où les Occidentaux représentent bien plus la liberté que le socialisme stalinien. Le récit du passage de la frontière, par une nuit sans lune et avec plusieurs épaisseurs de vêtements, reste dans les esprits. Arrivés à Vienne, le père s’aperçoit que les billets qu’il a échangé avec le passeur hongrois n’ont plus cours depuis quelques mois…

Ainsi s’arrête le livre. L’auteur lui a donné une suite, désormais publiée sous le même volume.

Au camp de Kufstein, les réfugiés attendent qu’on statue sur leur sort. « A cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l’être humain affublé du nom de ‘réfugié’ doit avoir un destin de saltimbanque, qu’il lui faut être le bouffon d’une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu’on écoute à peine » p.171. Un vrai entretien d’embauche que la carte de séjour… La situation n’a pas changé, et c’est compréhensible : les peuples qui accueillent veulent savoir à qui ils ont affaire. Catholique, jeune et cultivée, Christine Arnothy saura s’intégrer, non sans quelques expériences que l’on pourrait qualifier de bizutage, d’autres étant plus bénéfiques.

Elle trouve en effet, une fois majeure, une place de gouvernante d’une petite fille dans une famille de Versailles. Son accent, sa précarité, font qu’elle est vite exploitée par la bourgeoise qui se venge ainsi de ses frustrations sociales. Christine ne va pas rester ; elle a rencontré George, beau jeune homme hongrois fils de famille, blond lui aussi, qui poursuit son droit sans jamais le rattraper. Le couple trouve une chambre, copule, travaillote ici ou là. Mais lui vit dans ses rêves velléitaires bouleversés par la guerre, elle sent naître une vie dans son ventre et cela l’oblige. Tout en travaillant comme bonne ou gouvernante, elle écrit (en hongrois) un roman d’après un caractère entrevu à Vienne, une Wanda dont elle imagine l’existence de vamp riche et mouvementée. Elle y déverse ses fantasmes et le roman est accepté.

Est-il aisé d’être mère courage et intellectuelle ? Fille de ses parents et femme indépendante ? En couple mais pas vraiment amoureuse faute de réciprocité ? Il n’est pas si facile de vivre – et le récit s’arrête à la naissance de sa fille.

Brassant tous les sentiments humains, rendant compte des exactions des guerriers contre les sédentaires au-delà de toute morale – malgré les justifications politiques -, montrant comment l’obstination et la volonté peuvent créer un destin, ce récit reste d’actualité. Peut-être parce qu’elle n’est pas juive comme elle, Christine Arnothy a été plus vite oubliée qu’Anne Frank, mais son existence l’a mûrie et elle enseigne toujours comment résister aux malheurs du temps.

Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir (1955) suivi de Il n’est pas si facile de vivre (1957), Livre de poche, 348 pages, €5.60 e-book format Kindle €5.49

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Les nerfs à vif de John Lee Thompson

Le titre américain peut se traduire comme « le cap de la peur » ou « la peur au collet » ; il dit bien l’atmosphère angoissante du film. Le noir et blanc de la vengeance initiée par le crime face à la justice instaure un climat de souricière : que faire ? Toute action raisonnable est barrée. Un cap est franchi, où la société est impuissante. A chacun de se débrouiller pour survivre…

Cette mise en situation est très américaine, dans un pays où le collectif ne compte que dans les communautés religieuses des bleds agricoles. Pour les autres, chacun pour soi !

Sam Bowden (Gregory Peck) est avocat installé dans une petite ville tranquille. Un jour, en sortant du tribunal, un homme l’aborde en lui subtilisant ses clés de voiture alors qu’il est au volant et qu’il s’apprête à démarrer, farfouillant une seconde dans sa sacoche pour vérifier on ne sait quoi. Max Cady (Robert Mitchum) est un puissant animal portant panama et cigare, qui se rappelle à son bon souvenir. Car, il y a huit ans et demi de cela, Sam a témoigné contre lui dans une affaire d’agression sexuelle. Il a vu de ses propres yeux comment Max traitait les femmes – à coups de poing.

Depuis, dans sa prison où il s’est morfondu, Max a rêvé chaque jour de tuer celui qui l’avait fait enfermer. Puis il a réfléchi, car cette brute est douée de ruse. Il a fait son affaire à son ex-femme, remariée avec un plombier qui lui a enfournée une flopée de gosses. Son affaire, c’est-à-dire la menace physique sous les coups, l’écriture sous contrainte d’une lettre d’amour désirant le revoir pour une nouvelle nuit de noce, puis une orgie de trois jours avant de relâcher sa proie, meurtrie, essorée, mais sans moyen juridique d’accuser de viol répété son ex-mari – puisque la lettre existe. Car Max a étudié le droit en prison, à sa manière obsessionnelle, dans le but de se venger.

Après la première passe d’arme verbale avec Sam, Max le poursuit partout où il va, au bowling, sur la côte, se contentant d’être là en arborant un sourire satisfait, distillant des menaces de plus en plus précises concernant la femme et surtout la fille de l’avocat. Ce n’est pas pour rien qu’il lui conte comment il s’est vengé de sa propre femme, après la prison, parce qu’elle l’avait laissé tomber.

Sam se sait menacé. Cady connait sa maison, a empoisonné sa chienne en plein jour – mais pas de preuve. Son ami inspecteur (Martin Balsam), à qui il demande conseil, ne voit rien qu’il puisse faire en-dehors de la loi : vérifier que Max Cady s’est bien enregistré comme tout détenu sorti le doit auprès de la police de la ville, vérifier ses moyens d’existence pour le coffrer en délit de vagabondage, le mettre en cellule de dégrisement pour la nuit au sortir d’un bar. Mais rien n’y fait, la loi ne saisit ni l’intention ni la menace verbale, seulement les faits : les actes, les écrits, les témoignages.

Un détective privé (Telly Savalas), plus libre que la police, est engagé pour voir s’il n’y aurait pas moyen de coincer Cady. Mais celui-ci est adroit et ne commet aucune erreur. Il va même jusqu’à provoquer Sam en lui rappelant son témoignage et ce qui risque de s’ensuivre sur sa fille, lorsqu’il lève une poule conne dans un bar et la tabasse rudement dans un hôtel. Le temps que le détective alerte la police, il a filé par la porte de derrière et tellement terrorisé la fille qu’elle ne veut pas témoigner et s’enfuit par le premier autocar en partance.

La justice est faite pour les êtres humains, mais que peut-on contre une bête ? C’est la conclusion à laquelle arrivent les raisonnables : l’avocat, le commissaire, le détective. Le tuer serait un meurtre qui mettrait Sam au banc de la société et détruirait sa vie et sa famille – réalisant ainsi la vengeance de Cady. Il ne reste comme moyen que celui des chasseurs envers un animal trop puissant : le piège.

Sam va donc simuler un départ en avion vers Atlanta, après avoir planqué femme et fille dans une péniche amarrée dans un bayou. Avec un adjoint du shérif local, demandé par l’inspecteur, il va revenir et surveiller les femmes, tandis que le détective va tout faire pour être suivi jusqu’à la planque. Max Cady ne pourra que venir se venger et il sera pris en flagrant délit.

C’est à peu près ce qui se passe, sauf les inévitables dérapages du trop beau scénario. Je ne vous dis pas comment tout cela finit, sauf que c’est bien haletant, avec bagarre dans la boue et empoignade des femmes terrorisées. Une ambiance d’obscurité glacée à la Hitchcock (John Lee Thomson est né en Angleterre), malgré une musique parfois lourdement Hollywood.

Robert Mitchum, torse nu et pieds nus pour nager vers la péniche, apparaît comme une sorte de zombie effrayant, ayant presque tous les accessoires du diable : la puissance physique, la nudité sensuelle, le langage rauque et les invites sexuelles. Les Yankees n’en ont jamais fini avec la Bible, ni avec le monde en noir et blanc qu’elle suggère. Max Cady est le Mal, sa ruse en fait l’incarnation du Malin. Il a la poitrine velue et ne manquent que les pieds de bouc et la queue dressée pour être comme son Maitre…

Gregory Peck joue l’homme sain et installé dans la société, beau, professionnel et décidé, jamais en marge de la loi. Même au tout dernier moment, comme si les bêtes devaient être traitées en humains (ce qui, aujourd’hui, ressurgit dans la pensée Vegan, signe de faiblesse vitale).

Quant aux femmes, elles ont le rôle hystérique conventionnel de tous les films américains jusqu’aux dernières décennies. La fille (Lori Martin), bien qu’arrivant à peine à l’épaule de son père, est habillée et coiffée comme une adulte en miniature, toute d’émois et de niaiserie, ne sachant jamais comment réagir. L’épouse, bourgeoise emperlée et emberlificotée dans ses robes serrées, fait toujours comme si de rien n’était, ne pouvant imaginer une seconde que le Mal existe ni qu’elle pourrait faire attention. Elle va faire une course « de quelques secondes » – qui durent un bon quart d’heure – alors que sa fille sort du collège et que le méchant rôde ; elle reste hypnotisée par l’apparition de Cady sur la péniche où elle se croyait en sécurité, sans même saisir le couteau de cuisine qui se trouve à portée. Toute une époque de femelle comme soumise au modèle chrétien de vierge et mère !…

Depuis le 11-Septembre, les Américains ont appris non seulement que le diable existe toujours, malgré l’avancée du niveau de vie, mais que ni la loi ni la technologie ne protègent in fine de qui vous veut du mal. Il s’agit de garder toujours les réflexes de survie des pionniers face au monde hostile. L’être humain qui se réduit au rang de bête doit être traité comme une bête, pas comme un homme. Car, lorsque tous les moyens sociaux sont épuisés, c’est lui ou vous.

DVD Les nerfs à vif (Cape Fear) de John Lee Thompson, 1962, avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Universal Pictures France 2016, blu-ray €6.75

Un remake de Martin Scorsese avec Robert de Niro en Max, sorti en 1991, n’a pas la même intensité, introduisant le sexe et la culpabilité chrétienne dans la famille Bowden et faisant de « la bête » une sorte de justicier.

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Bruno Sibona, Brasil à hauteur d’ondes

Professeur de littérature française au Royaume-Uni depuis près de trente ans, l’auteur a publié quatre livres et plusieurs revues ; il s’intéresse au mouvement littéraire. Dans ce « journal » d’un voyage au Brésil, il s’intéresse à lui-même plus qu’au pays – ou plutôt le pays et ses mystères ne sont qu’un révélateur des profondeurs obscures qui dorment en lui. Ce livre aurait pu s’intituler Carnet d’un voyage égoïste.

Il projette en effet ses fantasmes sur un rêve, voyage tout intérieur que les péripéties – bien réelles – du voyage en terre inconnue renouvellent à chaque instant. Le Brésil est un bois avant d’être un territoire. De couleur rouge comme le sang et la colère. Le pays lui-même est un territoire de dangers, entre la jungle impénétrable et les animaux venimeux, les Indiens impassibles que l’on dit cruels et les cow-boys locaux affamés de sexe à cause de leurs longues solitudes. Fantasmes de viol, de piques, de suçons.

Mais aussi émerveillement envers le naturel, notamment celui du végétal et de l’animal, auquel les femmes sont parfois conviées. « Soudain, la pluie s’est arrêtée. Dans l’éclaircie, les grillons se sont mis à chanter. Tout en bas, crevant l’eau grise plombée de leurs dos bossus écrêtés, une quinzaine de dauphins en pêche sont apparus à quelques encablures du rivage, dans le silence, les grillons, les cris doux des sternes, le pépiement d’une envolée de minuscules passereaux à bec rouge, poitrine rousse, dos marron, front noir, et le murmure indicible des îles chevelues. Seule la nature est capable de nous fournir de telles épiphanies… » p.41. Sauf la redondance malvenue de l’eau « grise plombée », ce ton lyrique et ces phrases à incidentes rendent assez bien le style du livre.

Le petit Blanc qui vient voir est une curiosité ; on lui fait bon visage tant qu’il amuse, on ne manquera pas de férocité s’il commence à gêner. L’auteur, sa femme et son ami se mettent entre les pattes de Guv, sorte de paranoïaque halluciné (selon les croyances psy d’Occident) qui les emmène et les malmène toujours plus avant, se faisant mousser auprès des indigènes, jouant le passeur auprès des Blancs.

Sibona tire à l’arc et est fasciné par les grands spécimens difficiles à tendre des Indiens qui fléchaient les conquistadores espagnols, jadis. Il organise des concours de tir, mais seulement les enfants s’amusent, lui fait « la sécurité » comme en plein Londres…

« Etrange rythme brésilien où nous passons des heures à ne rien faire, à attendre que le temps ou quelque chose d’autre innommable trépasse, et soudain tout se débloque, et il faut agir vite, en souplesse, avec efficacité. C’est peut-être là le vrai rythme du combat, de la bataille toujours engagée contre la vie elle-même qui nous envoie sans répit sa houle érodante, tsunami roulant à la face de notre pleine conscience » p.59.

La suite est un Oratorio poétique qui tend à pénétrer les arcanes de l’âme amazonienne, si tant est qu’on le puisse avec notre rationalité trop ancrée. Non sans une certaine inspiration à la Saint-John Perse, le Récitant alterne avec Rosario plus révolté, le Chœur des Anciens, ou avec Xaxu, pour tenter de sonder la profondeur, d’explorer l’imaginaire, de baliser quelques pistes de ce continent physique et métaphysique pour nous si peu connu. Lévi-Strauss lui-même ne s’était pas éloigné des centres civilisés, car sa femme ne voulait pas aller en jungle.

Bruno Sibona, Brasil à hauteur d’ondes suivi de Oratorio guérison, 2017, PhB éditions, 135 pages, €9.90

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Peter Tremayne, La dame des ténèbres

En pèlerinage dans le volume précédent, sœur Fidelma de Kildare, ‘dalaigh’ devant les cours de justice d’Irlande, revient précipitamment au pays. Nous sommes en 667 de notre ère et l’Irlande reste un mélangé étonnant de traditions celtiques et d’emprise de l’Eglise romaine. Ce qui a fait revenir Fidelma est cette information étrange que frère Eadulf, dont elle est amoureuse, est emprisonné pour avoir violé et étranglé une novice de 12 ans !

Que ce passe-t-il donc dans le royaume de Laigin, sous la tutelle tourmentée du faible roi Fianamail ? A Fearna, l’abbaye au bord du fleuve paraît sinistre avec sa Dame noire qui flanque le portail. A l’intérieur, règne impérieusement une abbesse fraîchement nommée à son retour de Rome. Elle y impose les pénitentiels romains fondés sur le précepte biblique œil pour œil, au lieu des lois traditionnelles des brehons, fondées sur la compensation du crime.

Une fois de plus, l’Eglise qui étend son emprise ne s’impose surtout que par l’orgueil de ses serviteurs. Véritables ‘technocrates’ avant la lettre, les religieux utilisent leur savoir administratif et leur connaissance des textes pour opérer un coup d’état en leur faveur, l’Internationale noire les mettant à l’abri des représailles trop locales. Nous sommes au cœur de la lutte intolérante entre la nouvelle caste et les anciennes.

Mais nous sommes, au 7ème siècle, encore à l’équilibre. Le raisonnable règne. La logique, reconnue aussi bien par les anciennes cours de justice que par les érudits d’Eglise, reste quand même la référence. Malgré des obstacles de toutes sortes et les bas intérêts des luttes de pouvoir (où la spiritualité a vraiment peu à voir), sœur Fidelma réussira à démêler l’écheveau des initiatives et les quêtes intéressées des uns et des autres.

L’enquête est originale et bien menée, les rebondissements ne manquent pas, les héros tremblent pour leur vie. Peter Tremayne sait se renouveler ! Après s’être évadé deux fois, frère Eadulf sera pendu… jusqu’à ce que son destin s’accomplisse.

Peter Tremayne, La dame des ténèbres (Our Lady of Darkness), 2000, 18/18 Grands Détectives 2007, 351 pages, €8.10, e-book format Kindle €10.99

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Peter Tremayne, Maître des âmes

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Un navire gaulois pris dans une tempête est naufragé sur la côte sud-ouest de l’Irlande médiévale, face aux îles Skellig. Il a été attiré par une lanterne figurant un navire à l’ancre et son capitaine, qui s’est efforcé de gagner le rivage, contemple épuisé le massacre de ses matelots à demi-noyés par des inconnus avant le pillage de sa cargaison. Il tente de gagner les hauteurs et rencontre une troupe de nonnes parties en pèlerinage qui le réchauffent et lui donnent une robe de moine pour se vêtir. C’est alors que les soudards reviennent, tuent l’abbesse d’un coup d’épée et emmène le petit groupe vers une destination inconnue. Ainsi commence – fort ! – ce 15ème épisode des aventures de sœur Fidelma et de son promis, le moine saxon Eadulf.

En ce temps-là, Rome n’avait pas encore mis sa patte sur les églises et sa misogynie méditerranéenne n’était pas encore devenue un acte de foi. Les religieux pouvaient se marier et certains monastères étaient mixtes, les enfants issus des unions étant élevés dans la croyance. C’est justement le cas de l’abbaye où Fidelma, sœur du roi de Cashel et dalaigh (avocate) des cours de justice, est invitée à enquêter sur la mort par assassinat d’un vieil érudit.

Mais ne voilà-t-il pas qu’on lui cache des choses ? Qu’on méprise son lignage par nationalisme de clocher ? Que les œuvres du vieil érudit sont brûlées au mépris de l’intelligence ? On dit que le seigneur des défilés, Uaman le lépreux qu’Eadulf a vu de ses yeux périr dans les sables mouvants d’une aventure précédente (La cloche du lépreux), est revenu d’entre les morts. Un village l’a vu, ses provisions pillées, ses femmes et ses enfants violés, ses adultes massacrés. Est-il possible d’ajouter foi à ces superstitions ?

C’est que nous sommes en janvier 668 et que la raison n’a pas encore pénétré tous les esprits. Les anciens dieux survivent, les chrétiens se divisent sur le dogme, les lignages se battent pour les allégeances, les moines érudits se haussent du col. Toute l’histoire est une affaire politique, malgré les passions charnelles, pécuniaires  et intellectuelles qui ne manquent pas. Les Irlandais du temps se jettent leurs lignées et leur rang à la face comme de vrais Gaulois. Ce ne sont que revendications de sang bleu et d’études prestigieuses, comme les Machin-Bidule revendiquent leur bourgeoisie Napoléon III et leurs petit-fils leurs diplômes de Polytechnique ou de l’ENA. Le lecteur se perd parfois dans cet étalage d’érudition et de noms imprononçables.

Mais heureusement, si l’auteur est historien, il n’en est pas à son coup d’essai pour trousser une histoire. L’action ne manque pas, dans des conditions bien rudes ; les personnages sont variés et originaux, jusqu’à ce gamin hardi venu au village déserté récupérer son arc à sa taille, et qui se cache dans la cave à provisions quand Fidelma arrive à la chevauchée, avec ses compagnons. Intelligent et ironique, documenté, voilà un polar historique dépaysant !

Prix Historia du roman policier historique 2010

Peter Tremayne, Maître des âmes (Master of Souls), 2005, 10-18 mars 2010, 350 pages, €8.10

e-book format Kindle, €10.99

Les polars historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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Tectonique migratoire

L’Europe se casse, sous la poussée de deux destins : la grande migration intercontinentale due à la guerre 2003 de Bush en Irak, et la démagogie politicienne à très courte vue des dirigeants des pays de l’Union aujourd’hui. L’un engendre l’autre et pousse à la cassure du collectif, au repli sur soi, au retour des pulsions instinctives de peur, de haine et de violence.

Les pays européens, esclaves de la pensée chrétienne où il est recommandé de « tendre l’autre joue », se trouvèrent fort dépourvus lorsque les guerres furent venues. La brutalisation de la guerre industrielle de 14-18 menée pour d’étroits motifs nationalistes et « d’honneur » dévoyé, suivie des massacres de masse planifiés de la guerre biologique de 40-45 menée par la revanche des nationalismes humiliés et la croyance en la race du plus fort, ont engendré un choc en retour. D’autant plus violent que les pulsions de haine avaient été fortes. L’Europe non occupée par Staline voulait se refaire une virginité en devenant la zone d’hospitalité du monde. Triomphe de l’humanisme ou stupide candeur ? Les deux sans doute, puisque rien n’est parfait dans ce monde mêlé, où même la langue peut être la meilleure ou la pire des choses. Mais le fait est là. Je suis pour l’Europe, mais pas pour la niaiserie.

Europe terre d’accueil, le droit d’asile universel par la convention de Genève en 1951, la citoyenneté offerte aux anciens colonisés dans les années 1960, les lois de pardon aux terroristes votées dans les années 1970, les droits de l’homme et la Cour européenne de justice inclus dans le traité d’Union, les accords de Schengen en 1985 qui accorde complète liberté de circuler à tous, même aux non-citoyens européens – voilà ce qui permet à l’Europe dans le monde d’apparaître comme une terre douce où la violence est exclue, les exactions pardonnées et l’assistanat assuré. Universel, pacifique et gratuit est l’accueil. Pourquoi ne pas en profiter ?

Jusque vers 1990, l’immigration induite par cette générosité était maitrisable ; depuis, deux vagues successives dont la dernière, massive, remettent en cause à la fois le modèle et ses fondements. Vers la fin des années 1980, l’immigration de misère venue d’Albanie et d’Afrique du nord a alimenté les trafics et la délinquance dont la mafia algérienne, la mafia albanaise et la mafia russe ont profité dans nos pays désorientés. La troisième vague est sur nous, venue des pays islamiques depuis le « printemps » arabe et les guerres d’Irak, de Libye et de Somalie. Il s’agit d’une vague bien plus grosse que les précédentes, d’un afflux par millions en peu de temps piloté par des mafias locales (notamment turque) et des gangs de seigneurs de la guerre (en Somalie, Libye, Nigeria) qui s’enrichissent largement et rapidement en rançonnant les migrants.

Évidemment, nos politiciens européens n’ont rien vu, rien compris, rien anticipé. L’Europe est ouverte comme une vieille catin et très peu « osent » braver le tabou du politiquement correct en fermant les frontières. Très peu, mais de plus en plus. Outre les pays de l’est qui n’ont jamais accepté le libéralisme outrancier dans ses excès chrétiens de moralisme candide, les extrême-droites des pays centraux qui veulent préserver la race et la culture, mais aussi les pays du nord qui sont submergés d’arrivées et constatent que l’intégration a du mal à se faire – et enfin le Royaume-Uni qui a décidé de faire bande à part en rompant le traité.

Car c’est bien au fond la libre circulation imposée par l’Union qui a fait voter Brexit. La juxtaposition des communautés dans les îles britanniques n’allait déjà pas sans heurt, le chacun pour soi dégénérant peu à peu en chacun chez soi, la loi étant de moins en moins la même pour tous, le travail de masse raréfié ne bénéficiant qu’à la main-d’œuvre au coût le plus bas – donc aux immigrés. L’exemple français, inverse du modèle britannique, montrait lui aussi ses limites avec les émeutes des banlieues en 2005 et le terrorisme de nés Français islamistes à répétition à partir de 2015. La protestation sociale a pris une teinte victimaire d’humiliation coloniale d’autant plus fantasmée que les petits-fils de ceux qui l’ont subie n’ont jamais vécus sous ce régime. La religion est venue par-dessus, donnant un prétexte idéologique de « pureté » pour refuser les us et coutumes comme les lois de la république « impie » – ou pour se refaire une virginité éternelle après une vie alcoolique, de viols et de délinquance. Le fantasme de purification va se nicher dans tous les recoins des âmes faibles.

De plus, l’immigration d’asile ou économique se confond, les migrants brûlent leurs papiers ce qui ne permet pas de les renvoyer dans leur pays d’origine lorsque le droit l’exigerait, lesdits pays traînent des pieds pour reconnaître leurs ressortissants et les accepter (comme la Tunisie, soi-disant « démocratique »…). Enfin les populations arrivantes sont en majorité sans instruction, accoutumées à des régimes violents, et complètement étrangères aux normes européennes. Les viols du Nouvel an à Cologne ont décillé quelques yeux malgré le déni moral de toute une partie des nantis (en général mâles, intellos et qui ne se mêlent à nulle fête trop populaire). Dire que l’intégration de populations majoritairement musulmanes à très bas niveau d’instruction est facile et rapide dans une Europe de culture chrétienne, de pratique laïque et de régime démocratique, ce n’est pas faire preuve « d’islamophobie », mais constater la triste réalité. D’autant que les masses en jeu sont énormes – donc amenées à terme à changer le visage de l’Europe. Les (soi-disant) islamophiles ne défendent pas l’islam, mais l’idée qu’ils se font des sous-prolétaires de la planète : ils confortent en fait leur bonne conscience, en parfait égoïsme de collabos. Cette hypocrisie me révulse, elle empêche toute réflexion sereine sur ce qu’il faut faire en pratique et selon les vertus républicaines.

Car la grande migration intercontinentale a réveillé les égoïsmes nationaux, l’insécurité terroriste a renforcé les appels à l’autorité, les palinodies des politiciens européens font craquer l’Union.

L’Europe de Bruxelles est technocratique, anonyme et coûteuse : qu’apporte-t-elle en regard ? Chacun des pays se pose la question, même si la monnaie unique pour les pays de l’euro, le soutien massif à la croissance par le rachat de dettes par la Banque centrale européenne, la libre-circulation, les normes unifiées, le poids international de négociation, la paix assurée, sont des atouts injustement oubliés car considérés comme acquis. Schengen n’existe virtuellement plus, Angela Merkel l’ayant fait exploser en décidant, sans considération du processus démocratique allemand et dans un mépris souverain pour ses partenaires européens, d’ouvrir ses propres frontières (donc celles de toute l’Union !) à tous les migrants. Elle qui avait affirmé que le multikulti était un échec total, a retourné (une fois de plus ?) sa veste. Le Brexit vient directement de là : les directives européennes allaient-elles imposer au peuple britannique d’accueillir toute la misère du monde ?

Non, les choix politiques et moraux de Berlin ne sont pas ceux de toute l’Europe. Si le débat ne peut avoir lieu avec les autres, alors l’Union est morte. La faute à ces politiciens à courte vue que furent Cameron au Royaume-Uni (promettant un référendum qu’il était sûr de gagner), Renzi en Italie (pour la même raison), Merkel en Allemagne (dont les dix ans de pouvoir semblent monter à la tête) – et Hollande en France (qui ne dit rien, ne fait rien, n’a aucun projet – et s’en va, déjà presque oublié).

La résultante de ces tendances à l’œuvre, immigration de masse qui n’est pas prête de se tarir et politiciens préférant leurs petits jeux tactiques à l’intérêt général long terme, embrase le ras-le-bol et la contestation à ras de peuple, la montée des extrêmes idéologiques, la frilosité du repli xénophobe, l’appel à la remise en ordre autoritaire et nationale…

En bref, les prémices d’une guerre civile – au moins dans les urnes, au pire dans la rue.

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Psychanalyse du libéralisme

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Répétons-le, le libéralisme n’est pas le capitalisme :

  1. Le capitalisme est une technique d’efficacité économique qui vient de la comptabilité née à la Renaissance italienne et qui recherche l’efficience maximum, prouvée par le profit.
  2. Le libéralisme est une doctrine politique des libertés individuelles, née en France et en Angleterre au 18ème siècle contre le bon plaisir collectif aristocratique, et qui s’est traduite dans l’économie tout d’abord par le laisser-faire, ensuite par la régulation.

Le libéralisme économique a utilisé le capitalisme comme levier pour démontrer sa croyance. Laissez faire les échanges, l’entreprise, l’innovation – et vous aurez les libertés, la richesse et le progrès. Mais s’il est vrai que l’essor des découvertes scientifiques, des libertés politiques et du capitalisme économique sont liés, il s’agit d’un mouvement d’ensemble dont aucune face n’est cause première.

Comme il est exact que la compétition des talents engendre l’inégalité dans le temps, le libéralisme politique cherche un permanent rééquilibrage : d’abord pour remettre en jeu la compétition, ensuite pour préserver la diversité qui est l’essence des libertés. Toute société est organisée et dégage des élites qui la mènent. Les sociétés libérales ne font pas exception. Ce sont ces élites qui sont en charge du rééquilibrage. Mais elles sont dégagées selon la culture propre à chaque pays :

  • l’expérience dans le groupe en Allemagne,
  • l’allégeance clanique au Japon,
  • l’efficacité financière et le bon-garçonnisme aux Etats-Unis,
  • l’appartenance au bon milieu social « naturellement » compétent en Angleterre,
  • la sélection par les maths dès la 6ème et l’accès social aux grandes écoles en France…

Tout cela est plus diversifié et moins injuste que le bon vouloir du Roy fondé sur la naissance aux temps féodaux, ou la cooptation et le népotisme fondé sur le respect des dogmes aux temps communistes. Pour appartenir à l’élite, il ne suffit plus d’être né ou d’être le béni oui-oui du Parti, il faut encore prouver certaines capacités. Le malheur est que la pente du népotisme et de la conservation guette toute société, notamment celles qui vieillissent et qui ont tendance à se figer. Ainsi de la France où le capitalisme devient “d’héritier”, tout comme la fonction politique.

C’est là qu’intervient la « vertu » dont Montesquieu (après Aristote) faisait le ressort social. La « vertu » est ce qui anime les hommes de l’intérieur et qui permet à un type de gouvernement de fonctionner sans heurt.

  • la « vertu » de la monarchie serait l’honneur, ce respect par chacun de ce qu’il doit à son rang ;
  • la « vertu » du despotisme (par exemple communiste ou Robespierriste jacobin) serait la crainte, cette révérence à l’égalité imposée par le système ;
  • la « vertu » de la république serait le droit et le patriotisme, ce respect des lois communes et le dévouement à la collectivité par volonté d’égale dignité.

Cette « vertu », nous la voyons à l’œuvre aux Etats-Unis – où l’on explique que la religion tient lieu de morale publique. Nous la voyons en France – où le travail bien fait et le service (parfois public) est une sorte d’honneur. Nous la voyons ailleurs encore. Mais nous avons changé d’époque et ce qui tenait lieu de cadre social s’effiloche.

C’est le mérite du psychanalyste Charles Melman de l’avoir montré dans L’homme sans gravité, sous-titré « Jouir à tout prix ». Pour lui, la modernité économique libérale a évacué l’autorité au profit de la jouissance. Hier, un père symbolique assurait la canalisation des pulsions : du sexe vers la reproduction, de la violence vers le droit, des désirs vers la création. Freud appelait cela « sublimation ». Plus question aujourd’hui ! Le sexe veut sa satisfaction immédiate, comme cette bouteille d’eau que les minettes tètent à longueur de journée dans le métro, le boulot, en attendant de téter autre chose au bureau puis au dodo. La moindre frustration engendre la violence, de l’engueulade aux coups voire au viol. La pathologie de l’égalitarisme fait de la perversion et de la jouissance absolue des « droits » légitimes – bornés simplement par l’avancement de la société. Les désirs ne sont plus canalisés mais hébétés, ils ne servent plus à créer mais à s’immerger : dans le rap, le tektonik, la rave, la manif, le cannabis, l’ecstasy, l’alcool – en bref tout ce qui est fort, anesthésie et dissout l’individualité. On n’assume plus, on se désagrège. Nul n’est plus responsable, tous victimes. On ne se prend plus en main, on est assisté, demandant soutien psychologique, aides sociales et maternage d’Etat (« que fait le gouvernement ? »).

Il y a de moins en moins de « culture » dans la mesure ou n’importe quelle expression spontanée devient pour les snobs « culturelle » et que toute tradition est ignorée, méprisée, ringardisée par les intellos. L’esthétisme est révolutionnaire, forcément révolutionnaire, même quand on n’en a plus ni l’âge, ni l’originalité, ni la force – et que la « transgression » est devenue une mode que tous les artistes pratiquent… Le processus de « civilisation » des mœurs régresse car il est interdit d’interdire et l’élève vaut le prof tout comme le citoyen est avant tout « ayant-droit ». Il élit son maître sur du people et s’étonne après ça que ledit maître commence sa fonction par bien vivre. La conscience morale personnelle s’efface, seule l’opinion versatile impose ce qu’il est « moral » de penser ici et maintenant – très influencée par les séries moralistes américaines (plus de seins nus, même pour les garçons en-dessous de 18 ans) et les barbus menaçants des banlieues (qui va oser encore après le massacre de Charlie dessiner « le Prophète » ?).

Je cite toujours Charles Melman : plus aucune culpabilité, seuls les muscles, la thune et la marque comptent. A la seule condition qu’ils soient ostentatoires, affichés aux yeux des pairs et jetés à la face de tous. D’où la frime des débardeurs moule-torse ou des soutien-gorge rembourrés, du bling-bling si possible en or et en diamant qui brillent à fond et des étiquettes grosses comme ça sur les fringues les plus neuves possibles (une fois sale, on les jette, comme hier la voiture quand le cendrier était plein). Quand il n’y a plus de référence à l’intérieur de soi, il faut exhiber les références extérieures pour exister. On « bande » (nous étions 20 ou 30) faute d’être une bande à soit tout seul – Mandrin contre Renaud. La capacité à se faire reconnaître de son prochain (son statut social) devient une liste d’objets à acheter, un viagra social. En permanence car tout change sans cesse.

Pour Charles Melman, cet homme nouveau est le produit de l’économie de marché. La marchandisation des relations via la mode force à suivre ou à s’isoler. D’où le zapping permanent des vêtements, des coiffures, des musiques, des opinions, des idées, de la ‘morale’ instantanée – comme la soupe. Les grandes religions dépérissent (sauf une, en retard), les idéologies sont passées, il n’y a plus rien face aux tentations de la consommation. D’où le constat du psychanalyste : « La psychopathologie a changé. En gros, aux ‘maladies du père’ (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) ont largement succédé les ‘maladies de la mère’ (états limites, schizophrénie, dépressions). »

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Il nous semble que cette réflexion, intéressante bien que « réactionnaire », est un peu courte. Charles Melman sacrifie à la mode « de gauche » qui fait de l’Amérique, de la consommation et du libéralisme anglo-saxon le bouc émissaire parfait de tous les maux occidentaux – et surtout français.

L’Amérique, Tocqueville l’avait déjà noté à la fin du 19ème siècle, est le laboratoire avancé des sociétés modernes car c’est là qu’on y expérimente depuis plus longtemps qu’ailleurs l’idée moderne d’égalité poussée à sa caricature. Egalité qui permet le savoir scientifique (contre les dogmes religieux), affirmée par la politique (contre les privilèges de naissance et de bon plaisir), assurée par les revenus (chacun peut se débrouiller en self made man et de plus en plus woman). Cet égalitarisme démocratique nivelle les conditions, mais aussi les croyances et les convictions. Big Brother ne s’impose pas d’en haut mais est une supplique d’en bas : le Big Mother de la demande sociale.

L’autorité de chacun est déléguée – contrôlée mais diffuse – et produit cette contrainte collective qui soulage de l’angoisse. On s’en remet aux élus, jugés sur le mode médiatique (à la Trump : plus c’est gros, plus ça passe), même si on n’hésite pas à les sanctionner ensuite par versatilité (attendons la suite). Ceux qui ne souscrivent pas à la norme sociale deviennent ces psychopathes complaisamment décrits dans les thrillers, qui servent de repoussoir aux gens « normaux » : blancs, classe moyenne, pères de famille et patriotes un brin protectionnistes et xénophobes (le contraire même du libéralisme).

La liberté est paternelle, elle exige de prendre ses responsabilités ; l’égalité est maternelle, il suffit de se laisser vivre et de revendiquer. « Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l’acheter par quelques sacrifices, et ils ne s’en emparent jamais qu’avec beaucoup d’efforts. Mais les plaisirs que l’égalité procure s’offrent d’eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée semblent les faire naître et, pour les goûter, il ne faut que vivre. » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II.1) La marchandisation, c’est le laisser-aller groupal des modes et du ‘tout vaut tout’. Y résister nécessite autre chose que des slogans braillés en groupe fusionnel dans la rue : une conscience de soi, fondée sur une culture assimilée personnellement. On ne refait pas le monde sans se construire d’abord soi-même. Vaste programme…

Charles Melman, L’homme sans gravité, 2003, Folio essais 2005, 272 pages, €7.20

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique tome II, Garnier-Flammarion 1993, 414 pages, €7.00

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André Gide, Journal II, 1926-1950

Gide aborde cette seconde partie de sa vie à 57 ans par un périple en Afrique occidentale française – avec Marc Allégret, son amant adolescent devenu son ami adulte, jusqu’à sa mort. Il a publié Corydon, puis les Faux-Monnayeurs, il devient célèbre, et cette stature nouvelle l’oblige en même temps qu’elle le handicape. S’il se lie avec d’autres célébrités du moment, il est aussi trop souvent sollicité par « les amis, les admirateurs, les quémandeurs » (p.91) qui lui demandent conseil et grignotent son temps d’écriture et de pensée.

Ce pourquoi il s’évade, à la campagne, dans les voyages. Son tropisme est le soleil, la Normandie mais surtout les bords de la Méditerranée toute proche : la Provence, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte. Il rencontre en Afrique du nord ce mélange intime de ferveur religieuse et de sensualité charnelle qu’il affectionne. Il s’y sent bien, comme Camus qui y est né. Gide n’y est né qu’à l’amour sexué entre deux corps, mais cette empreinte l’a marquée à vie. Il y emmènera sa femme Madeleine, avant qu’elle ne meure en 1938, le laissant à nouveau orphelin – il l’avait épousée à la mort de sa mère en 1895.

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Malgré l’âge, le désir reste entier et les pulsions ne manquent pas de trouver des partenaires emplis de jeunesse et de sève pour s’assouvir : à 61 ans « un petit débardeur de seize ans » à Marseille p.227, à Calvi p.233, à Berlin p.384, à 70 ans le jeune berger Ali en Egypte p.649, les jardiniers prime adolescents p.671, et à 73 ans encore un gamin blanc de 15 ans venu de lui-même dans sa chambre à l’hôtel à Tunis le 3 août 1942, « deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge », p.826. Pas d’amour vénal, mais une faim réciproque ; pas de pénétration mais des caresses à l’envi. « C’est de treize à quinze ans, seize ans au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » 13 février 1939, p.657. Paradoxalement, à l’encontre de ceux qui adorent dénoncer au nom de la Morale, André Gide n’a jamais « violé » personne : l’article 222-23 du Code pénal qualifie en effet de viol tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Ni contrainte, ni pénétration, Gide reste blanc comme neige…

Ce n’est pas cette sexualité, différente de la mienne, qui m’a fait relire Gide et surtout son Journal, à mes yeux son œuvre la plus pérenne. L’auteur livre un itinéraire intellectuel français remarquable, élevé dans la religion pour s’en émanciper tout seul, gardant la culture chrétienne en acceptant les cultures autres, se convertissant un temps au communisme comme « religion raisonnable et raisonnée » prenant la suite de l’Evangile (p.421), avant de reprendre sa liberté, s’efforçant de penser par lui-même malgré les pressions amicales, familiales, sociales, politiques et religieuses. « Croire, obéir, combattre » (p.562) est pour lui la devise du fascisme. C’est celle de tout dogme et de toute foi.

Je m’aperçois, dans la maturité, que nombre des idées qu’il émet sont devenues les miennes sans que je puisse distinguer ce qui ressort de son exemple, lors de mes lectures de jeunesse, ou de sa façon d’être – humaniste libérale – enfant des Lumières. Comme lui, je révère Montaigne et Shakespeare, Nietzsche évidemment, Goethe jadis, Dostoïevski sûrement, Racine pour la psychologie et Montesquieu pour la langue, Balzac et Stendhal beaucoup et moins Zola ou Hugo. Je considère l’Eglise comme une perversion bureaucratique et idéologique du message des Evangiles et je ne dissocie pas la chair de l’esprit (p.1077). Je crois comme lui en l’amitié plus qu’en « l’amour », ce mot-valise trop galvaudé dont personne ne sait vraiment ce que c’est entre exaltation des hormones, fuite des sens, désir fusionnel ou idéal inaccessible. Je suis et reste sans-parti, conservant comme lui mon libre-arbitre. Et, comme lui, « dans les écrits de Marx, j’étouffe » p.584.

Gide est un maître de vie – aujourd’hui encore et malgré l’Internet et la mondialisation – se situant sans cesse dans le mouvement, à l’intersection de son moi et du monde. « Prendre les choses non pour ce qu’elles se donnent, mais pour ce qu’elles sont. Jouer avec les cartes qu’on a. S’exiger tel qu’on est. Ce qui n’empêche pas de lutter contre tous les mensonges, falsifications, etc. qu’ont apportés, qu’ont imposés les hommes à un état de choses naturel et contre lequel il est vain de se révolter. Il y a l’inévitable et il y a le modifiable » p.1048.

Il a connu le grand espoir du communisme rouge… avant de déchanter en allant visiter le pays des soviets, devenu beaucoup moins soviétique et beaucoup plus bureaucratique, beaucoup moins participatif et beaucoup plus surveillé par les policiers de Staline.

Il a connu le moralisme égrotant du Maréchal en 40, étant bien près de le croire tant ses mots sonnaient justes sur la défaite due à l’hédonisme et à la lâcheté – avant de constater très vite que l’abandon n’était pas seulement celui des élites effondrées… mais celui de Vichy tout entier : « J’admire ici encore l’habileté consommée de Hitler et la naïveté routinière des Français, notre chimérique confiance en des droits que, vaincus et reniés par notre seule alliée, nous n’avons plus aucun moyen de faire respecter ; notre impéritie » 19 juillet 1940, p757.

Il a connu les bombardements alliés de Tunis occupée, la peur et le rationnement, l’égoïsme forcené de l’adolescent « pas encore pubère « Victor » (pseudo pour François Reymond, né en 1927) dont il tartine des pages d’observations aigües, mais aussi les solidarités à ras de terre des immeubles et du quartier. Il est des moments où il faut s’engager, mais c’est toujours au détriment de sa liberté intérieure et ces moments ne doivent jamais durer sous peine de sombrer dans le conformisme.

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Les « aboyeurs de vertu » ont sévi avant la guerre et ont préparé le fascisme ; pendant la guerre ils ont favorisé la collaboration ; après la guerre ils se sont mués en inquisiteurs vainqueurs qui n’hésitaient pas à lyncher leurs ennemis personnels au nom de l’Humanité. Gide s’est toujours méfié de ces gens dont les abois sonnent bien plus fort que la vertu qu’ils affichent, et dont l’exemple qu’ils devraient pourtant donner manque trop souvent. « Certains êtres ne se maintiennent vertueux que pour ressembler à l’opinion qu’ils savent ou espèrent que l’on a d’eux » 9 octobre 1927 p.48. Ou encore : « quant aux vertus du moins qu’ils préconisent, et dont très souvent ils se persuadent que la foi leur permet de se passer » 7 février 1940, p.687. Croyez et vous serez pardonnés ! C’est valable en communisme comme en religion.

Chrétiens, communistes, résistants de la dernière heure, moralistes, tous ces « croyants » qui abolissent leur personnalité pour le Dogme appauvrissent la civilisation même : « La culture doit comprendre qu’en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne peut pas l’admettre, elle ; quelque chose qui la nie » 14 juin 1926, p.5. Mettez n’importe quelle foi à la place du « christianisme » et vous aurez le bon sens. L’islamisme aujourd’hui est dans ce cas : en cherchant à admettre un islam qui ne peut littéralement pas l’admettre, la culture humaniste des idiots utiles injecte quelque chose de mortel dans « la » culture – la nôtre. « L’on excusera mal, plus tard, cette modération, cette longanimité, cette tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard du catholicisme ; notre sympathie paraîtra faiblesse, et notre indulgence sera jugée sans indulgence. Encore heureux si l’on ne dit pas que nous avons eu peur », écrit Gide le 6 juillet 1938, p.86. Cette phrase s’applique telle qu’elle aujourd’hui. Quant à la « post-vérité » érigée récemment par Trump en dogme de gouvernement, Gide la notait déjà chez Barrès, le nationaliste de son temps : « Je ne consens à connaître pour vrai que ce qui me sert », lui fait-il dire le 11 novembre 1927, p.59.

Comme le premier tome, ce Journal est fait de bric et de broc, les cahiers de réflexions s’ajoutant au carnet plus vraiment quotidien, les relations de voyage restant brutes avant toute élaboration (le carnet d’URSS montre combien l’auteur devient prudent et ne note plus sur la fin que quelques phrases sibyllines). Mais il est bien vivant : « Tout ce que j’ai écrit de mieux a été bien écrit tout de suite, sans peine, fatigue ni ennui » 18 août 1927, p.41. André Gide fut le premier écrivain vivant à être publié dans la Pléiade en 1939, collection Gallimard dirigée par son ami Jacques Schiffrin. La dernière entrée du Journal date du 21 novembre 1950, Gide s’éteindra le 19 février 1951, moins de trois mois plus tard. Le bilan de son existence, il le tire le 3 septembre 1948, à 79 ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire ; besoin quasi mystique au surplus, car j’acceptais qu’il ne trouvât pas, de mon vivant, sa récompense » p.1066.

Ce sont donc les carnets d’une vie entière, de 18 à 82 ans, qui composent cette œuvre. Ils disent l’homme et c’est ce qui nous importe, au fond, plus que les faits ou les imaginations. « Ne vaut réellement, en littérature, que ce que nous enseigne la vie. Tout ce que l’on n’apprend que par les livres reste abstrait, lettre morte » 4 novembre 1927, p.56.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Franz-Olivier Giesbert, L’Américain

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L’Américain c’est lui-même et c’est aussi son père. FOG, aux initiales de brouillard, est quelqu’un qui ne s’est jamais aimé et ce livre le montre à l’envi. Sa première phrase est « J’ai passé ma vie à essayer de me faire pardonner » – et la dernière « je me rappelle avoir prié longtemps sur le pas de la porte ». Franz-Olivier, au prénom d’origines mêlées allemande (lointainement juive), américaine et française, dit son écartèlement de fils aîné d’une fratrie cinq dont il ne parle quasiment pas. Car, enfant solitaire, son père battait sa mère – et lui à l’occasion.

Comme Pascal Bruckner, mais avec plus d’émotivité et moins de style, Giesbert raconte son duel entre son père et lui. Il déclare ne jamais lui adresser la parole mais ne cesse de relater des conversations ; il veut le tuer enfant, mais c’est pour l’admirer et se mesurer à lui à chaque instant. Ainsi va-t-il à 15 ans rencontrer Giacometti à Paris pour apprendre à peindre – pour faire mieux que son père peintre. Ainsi feint-il d’admirer l’Amérique, que son père déteste. Ainsi s’improvisera-t-il tueur des lapins, canards et poules parce que son père a en horreur d’ôter la vie (il les cuisine après en cocotte avec du chou et des petits oignons). Ainsi commercialisera-t-il les poulets et lapins qu’il élève, parce que son père méprise les marchands. Ainsi sera-t-il journaliste sans avoir fait d’études, engagé pigiste à 18 ans aux pages littéraires de Paris-Normandie, parce que son père dénigrait les pisseurs de copie. Et l’on pourrait multiplier les exemples…

Il n’a jamais pardonné à son père – c’est bien la peine de se dire chrétien ! Il ne se pardonne donc pas à lui-même, ce qui l’enfonce dans le masochisme et le ressentiment. Il avoue un viol vers dix ou onze ans : un beau jeune soldat ricain blond et bronzé, la chemise ouverte jusqu’au troisième bouton (tous les poncifs homos des années 2000 ?), lui a montré sa queue et demandé de le sucer avant d’user de lui. Dit-il. C’est aujourd’hui tendance de déclarer avoir été violé et, s’il déclare s’être évanoui, il ne manque pas de reconstruire soigneusement des souvenirs en tout un chapitre. Pour conclure par une pirouette : « Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas si malheureux d’avoir été violé. Je devins du jour au lendemain un personnage important (…) Je sus aussi, pour la première fois de ma vie, que mon père m’aimait… » p.42.

Il ne manquera pas de se branler frénétiquement ensuite, jusqu’à devenir cave, ce qui a suscité un conseil attentif de son père. Qu’il n’a pas suivi, se vantant même d’avoir appris à se masturber avant même de savoir marcher, en levrette dans son berceau ! Provoquant, ce livre est un repentir, une confession en vue d’une absolution publique. Car FOG est catholique, ses deux grands amours à 14 ans étaient le pape Jean XXIII et le communiste Waldeck-Rochet. Sa mère croit, prof de philo plutôt social-démocrate adepte de Kant avant de virer socialiste ; son père est anticlérical hégélien et volontiers anarchiste de droite, « trotsko-nixonien » dit drôlement le fils. Lui se voue à Spinoza.

Si l’ouvrage se lit bien, l’autodénigrement constant met mal à l’aise, comme si avouer des turpitudes permettait de se rendre intéressant ou, pire, de s’absoudre de ce que l’on est devenu. Alors que le père a débarqué comme soldat à Omaha Beach le 6 juin 1944 et que la guerre l’a brisé. Le lecteur qui connait les biographies et anecdotes sur les autres faites par l’auteur (Mitterrand, Chirac, Sarkozy) ne manquera pas de voir, dans le cynisme des questions, la façon de creuser les secrets et l’ironie grinçante des jugements, combien Franz-Olivier Giesbert pâtit de son enfance. Malgré la Normandie et sa terre sensuelle au printemps, malgré les bêtes et leur attachement.

Meurtri, l’être humain accouche-t-il d’un écrivain pour autant ? Selon ce livre, pas vraiment.

Franz-Olivier Giesbert, L’Américain, 2004, Folio2006, 183 pages, €7.20

e-book format Kindle, €6.99

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Alexander Kent, Le sabre d’honneur

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Richard Bolitho, devenu amiral, fatigue. Revenu des côtes américaines où la guerre s’éternise, il est envoyé – une fois encore – en Méditerranée. Napoléon 1er a abdiqué après sa défaite en Russie et se trouve exilé par les alliés à l’île d’Elbe.

Leurs Seigneuries veulent-elles honorer ou éloigner leur amiral aussi glorieux que Nelson ? Car Bolitho n’en fait socialement qu’à sa tête. Discipliné et aimé de ses hommes dans la marine, il est inapte social à terre : il vit en concubinage avec une maîtresse, veuve Lady Catherine, tandis que son épouse légitime le snobe et monte leur fille contre lui. Ce n’est guère apprécié dans la société qui gravite autour du Régent à Londres.

La série, déjà longue, s’essouffle. L’auteur nous fait suivre en parallèle les destins de Richard, de son neveu Adam et de sa maîtresse Catherine. Avec toujours autant d’humanité, celle de Richard qui reste simple vis-à-vis des hommes malgré sa position, celle d’Adam qui voit en son mousse celui qu’il était à cet âge, celle de Catherine toujours amoureuse de son « amiral d’Angleterre ». C’est pour ce côté très humain que nous aimons ces livres ; l’aventure ne serait rien sans les autres hommes. Un côté scout, un côté peuple, un côté profondément démocratique – au fond le meilleur de nous-mêmes, Occidentaux.

Adam est capitaine de vaisseau et poursuit, sous les ordres d’un autre amiral, le blocus des côtes des Etats-Unis. Un projet fou, pour venger une défaite, est de bombarder Washington en remontant le Potomac. Mais une batterie côtière récemment entretenue et ravitaillée, bloque l’accès. Le nouvel amiral est indécis sur l’action à mener et frileux sur les conséquences pour sa carrière. Il s’en tient aux ordres. Adam va-t-il réussir à le convaincre de ne pas échouer faute d’oser ? Lors d’une bataille navale avec des frégates américaines fortement armées le mousse d’Adam, John, 13 ans, tombe, fauché d’un coup par un éclis de bois dans la moelle épinière. Il ne sera jamais aspirant… mais offre de belles pages d’émotion contenue.

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Catherine est seule à Londres, où elle effectue les visites obligatoires auprès de ses rares amis pour rappeler Richard et promouvoir Adam. Mais la bonne société se rit d’elle, à mépris ouvert ; et elle manque de se faire violer par un capitaine aigri aux derniers stades de la folie syphilitique, dont Richard a pris la suite pour le plus grand bien de l’équipage.

Richard croise entre Malte et la Sicile. Des pirates barbaresques et des corsaires du dey d’Alger profitent de la paix revenue, donc du désarmement de la flotte anglaise, pour rançonner les navires marchands et embarquer des cargaisons d’esclaves chrétiens. Ils les torturent allègrement s’ils résistent et n’hésitent pas à les crucifier comme l’état islamique le fera sans vergogne (ce roman, écrit en 1997, ne connaissait pas encore Daech, mais bel et bien les sources historiques du temps).

Un mystérieux capitaine Martinez, d’origine espagnole et renégat, conseille le dey d’Alger qui abrite, en son port bien défendu par des batteries côtières, deux frégates sans marque. Elles menacent la navigation et se révèlent appartenir à la flotte française, prêtes au retour en France de l’empereur Napoléon 1er. Elles attaquent et prennent une frégate anglaise, diminuant ainsi l’escadre – trop faible parce que Leurs Seigneuries se préoccupent plus de leur apparence à la Cour que de vision géopolitique.

Lors d’un engagement des deux frégates avec le vaisseau amiral, le 1er  mars 1815 – le jour même où Napoléon remet le pied sur le sol français à Cannes – sir Richard Bolitho tombe. C’est la fin en quelques lignes. Emotion d’une vie bien remplie et du devoir accompli, dans l’amitié de ses compagnons proches et de tout l’équipage.

Mais la série n’est pas terminée : le « dernier des Bolitho », Adam, rentre dans la vieille maison de Falmouth et la guerre a repris avec l’Ogre corse…

« – Vous l’admirez, sir Richard, n’est-ce pas ?

Admirer ? Le mot est trop fort. Il s’agit d’un ennemi – il le prit par le bras, changeant de ton : Mais si j’étais français, je le suivrai » p.383. Le fair-play est un mot anglais.

Alexander Kent, Le sabre d’honneur (Sword of Honour), 1997, Phébus Libretto 2016, 402 pages, €10.80

e-book format Kindle, €9.49

La série des aventures de Richard et Adam Bolitho chroniquée sur ce blog

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Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet

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Un historien spécialiste de l’Espagne médiévale et professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne fait le point sur ce que nous apprennent les sources en ce qui concerne les relations entre la Gaule chrétienne et l’Espagne musulmane aux VIIIe et IXe siècles, l’époque de la victoire de Poitiers et de la défaite de Roncevaux. Il cite les textes francs, musulmans, juifs et espagnols, jonglant avec les langues médiévales. Mais prend aussi en compte les apports de l’archéologie et de la numismatique. De quoi relativiser bien des fantasmes contemporains…

Par exemple que le monde musulman ait été un apport essentiel à l’Occident chrétien. Mais aussi, à l’inverse, qu’une guerre de civilisation a surgi à cette époque. Ce n’est ni l’un, ni l’autre mais, plus prosaïquement, une suite de guerres, de raids, de diplomatie et de quelques échanges commerciaux.

Les premiers contacts entre chrétiens et musulmans se font dès 711 par la conquête, le viol et le pillage. Ce choc initial va bien sûr orienter les chroniques et donner une image barbare de l’adversaire. C’est de bonne guerre mais pas de bonne histoire – car « les musulmans n’auraient pas pu triompher sans l’appui de populations indigènes, et l’accord passé entre le duc d’Aquitaine et le chef berbère Munuza montre que le clivage religieux, ou culturel, n’interdisait pas l’entente contre un ennemi commun » p.65. Narbonne fut soumise en 719 et occupée jusqu’en 752. Toulouse fut assiégée en 721 mais l’armée musulmane fut vaincue ; en 725, une armée remonte la vallée du Rhône et razzie Autun. Il s’agit de raids de pillards, pas d’une invasion avec femmes et enfants. La seule « occupation » durable de Narbonne et de sa région n’a duré que 33 ans ; l’apport « ethnique » est donc très faible à cette époque.

C’est le samedi 25 octobre 732 que le maire du palais Charles, appelé Martel par sa propension guerrière, vainquit les troupes d’Abd al-Rahman près de Poitiers, vraisemblablement à quelques kilomètres au sud, aux environs du village de Moussais-la-bataille. Les raids musulmans se poursuivent, ce qui incite Charles à les repousser au sud des Pyrénées et à reprendre Narbonne en 737. La ville fut reperdue, puis reprise par Pépin le Bref en 752. Charlemagne prendra Barcelone en 801, après la défaite de l’arrière-garde à Roncevaux due aux Basques et pas aux musulmans. Après quelques opérations en 812 dans la basse vallée de l’Ebre, commence une trêve entre Francs et Arabo-berbères.

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Vient alors le règne de la diplomatie, celle-ci étant compliquée par les relations avec Byzance. Carolingiens et Abbassides s’allient contre les Omeyyades et les Byzantins. Occupés ailleurs, à l’est et en Italie, les rois de France se désintéressent de la péninsule ibérique et délèguent les relations aux comtes locaux. Des raids de piraterie subsisteront jusque vers 870.

Durant cette période, le commerce est très faible, allant surtout du nord vers le sud, notamment via des marchands juifs qui parlent les langues et servent d’intermédiaires. Ils exportent de Gaule en Espagne surtout des fourrures et des esclaves slaves châtrés par eux-mêmes vers Almeria (p.236). Les monnaies arabes découvertes dans la vallée du Rhône et en Loire-Atlantique ne sont pas, pour l’auteur, le signe d’échanges commerciaux mais plutôt une « soif de métal précieux » alimentée par les raids vikings et musulmans. Le commerce ne prendra vie qu’un siècle plus tard, en même temps que se développe le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Donc à la fin du IXe siècle, bien avant saint Bernard et son prêche de croisade.

Dans ce livre dense, clair et fort documenté, le lecteur peut remettre en cause nombre d’idées reçues, tordues par les idéologies, qu’elles soient ethniques ou multiculturelles. La science historique se moque des croyances et se fonde sur les faits. « L’enseignement majeur de cette histoire, écrit Philippe Sénac, à savoir que les différences politiques et religieuses n’excluaient pas des tractations entre les régimes et les hommes, voire même des ententes. Quels que soient les mots employés pour les désigner (Agarènes, Ismaélites, Maures ou Sarrasins), la lutte menée contre ces ennemis ne fut jamais en ce temps un conflit dirigé contre l’islam (…) tant l’information et les croyances de l’autre demeurait indigente, à peine réservée à quelques hommes d’Eglise » p.271.

A noter que les chroniques franques font la distinction entre Maures – qui sont Berbères – et Sarrasins – qui sont basanés, donc Arabes. Mais tous deux sont également ennemis. A qui il faut ajouter les Juifs, ni chrétiens, ni musulmans, dont les Annales de Saint-Bertin rapportent qu’en 852 « les Maures prirent Barcelone parce que les Juifs la trahirent pour eux. Ils tuèrent presque tous les chrétiens, ravagèrent la ville et repartirent sans être inquiétés » p.222. Au fond, chacun ne poursuit lors que son intérêt matériel – et la religion comme l’enracinement ne sont pas des préoccupations du temps.

Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne VIIIe-IXe siècles, 2015 Folio histoire inédit, 437 pages dont 165 pages d’annexes, bibliographie, notes et index, €9.20

e-book format Kindle, €8.99

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Tahiti, le paradis retrouvé et reperdu

bougainville voyage autour du monde

Lorsque Louis-Antoine de Bougainville aborde les côtes de Tahiti, il découvre une humanité édénique : point de vêtements, point de propriété, point de morale névrotique ; tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes, semble vivre à poil au jour le jour et de l’air du temps, dans la joie et les plaisirs. Cet hédonisme rappelle furieusement aux Occidentaux intoxiqués de Bible depuis un millénaire et demi le fameux Paradis terrestre, d’où Adam – le premier homme – fut chassé pour avoir cédé à sa côte seconde dont Dieu avait fait son épouse. Eve voulait « savoir » en mangeant les fruits de l’arbre de la Connaissance. C’est pourquoi son Voyage autour du monde, paru en 1771, a eu un tel retentissement sur les philosophes des Lumières.

L’île de Tahiti présente « de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature. (…) Tout le plat pays, des bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons de Tahitiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village ; on croirait être dans les Champs Élysées. » Le climat est tempéré et « si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade ».

Polynésie 2016

« La santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves… ? » Le pays produit de beaux spécimens humains. « Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. »

Les gens y vivent à peu près nus, sans aucune honte mais avec un naturel réjouissant. « On voit souvent les Tahitiens nus, sans aucun vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux [les chefs] s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes. » Mais, pour accueillir les vaisseaux, « la plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. (…) Les hommes (…) nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoquent démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. »

vahine seins nus

Pas de propriété, pas de mariage exclusif, pas de honte sur le sexe. Au contraire, cet acte naturel en faveur du plaisir et de la vie est un bienfait s’il ajoute un enfant à la population. « Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystère et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; non mœurs ont proscrit cette publicité. »

La hiérarchie sociale existe, mais reste cantonnée, les seuls soumis sont les esclaves capturés à la guerre. Car la guerre existe, mais pas la guerre civile ni la jalousie entre particuliers. L’engagement n’a lieu qu’avec les tribus des autres îles. « Ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats [donc pubères] ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas de mettre dans leur lit ». Mais pour le reste, « il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous ».

Même les femmes, quoique des inclinations particulières puissent durer un certain temps entre deux individus. Mais « la polygamie parait générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. »

Tout cet étonnement s’inscrit en miroir des Dix commandements du Décalogue, confirmés par le Sermon sur la montagne. Il semble que Bougainville, étant bien de son temps de Lumières et de Raison, ait trouvé à Tahiti le lieu des antipodes à la Morale chrétienne. Tout ce qui est interdit en Europe par l’Église et puni par ses clercs, est de l’autre côté de la terre permis et encouragé. Les relations charnelles sont l’inverse de l’amour éthéré du prochain voulu par le Dieu jaloux ; la loi naturelle entre personnes ici-bas est l’inverse de la loi divine qui exige d’obéir sans réfléchir pour gagner un monde au-delà. Tout ce qui fait du bien est licite, tout ce qui va pour la vie ici-bas est valorisé, tout ce qui est charnel est encensé. Diderot, en son Supplément au voyage de Bougainville fait de Tahiti la patrie du Bon sauvage, « innocent et doux partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité ».

diderot supplement au voyage de bougainville

Bougainville y découvre le peuple de la Morale naturelle qui se déduit des usages spontanés, vantée par le baron d’Holbach. Pas de Dieu jaloux qui commande n’avoir d’autre idole que lui, de ne pas invoquer son Nom, qui exige de se reposer le septième jour de par sa Loi. Il n’y a ni meurtre, ni adultère, ni vol, ni convoitise de la maison ou de la femme du prochain – puisqu’il n’y a pas de propriété et que les femmes sont encouragées dès la puberté à se donner aux hommes et aux garçons, qui se donnent en échange. « Nous suivons le pur instinct de la nature », fait dire Diderot au vieillard tahitien, « nous sommes innocents, nous sommes heureux ». Pas de honte chrétienne, antinaturelle ! Pas de névrose, ni de refoulement. « Cet homme noir, qui est près de toi, qui m’écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu’il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent, mais nos filles rougissent ». Le christianisme, c’est la fin de l’âge d’or, la honte sur l’innocence, la chute du paradis… « Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison », ajoute Diderot.

La religion, c’est la tyrannie, la meilleure façon de culpabiliser les âmes innocentes pour manipuler les corps et exiger la dîme et l’obéissance. Prenez un peuple, clame Diderot, « si vous vous proposez d’en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d’une morale contraire à la Nature ; faites-lui des entraves de toutes espèces ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l’effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l’homme naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l’homme moral. Le voulez-vous heureux et libre ? Ne vous mêlez pas de ses affaires ; assez d’incidents imprévus le conduiront à la lumière et à la dépravation ». L’homme tahitien est libéral et libertaire ; il est le sauvage des origines non perverti par la civilisation chrétienne. Lui seul connait la liberté, alors que nous ne connaissons chez nous que contrainte et tyrannie (l’une disciplinant à l’autre).

vahiné obese 2016

Denis Diderot n’est pas tendre en 1772 (date de rédaction de son Supplément) avec la société de son temps – dont il subsiste le principal de nos jours malgré la Révolution, les guerres de masse et mai 68 ! « C’est par la tyrannie de l’homme, qui a converti la possession de la femme en une propriété. Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l’union conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités. Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances. (…) Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité. Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n’étaient susceptibles d’aucune moralité. Combien nous sommes loin de la Nature… »

Bougainville avait découvert l’Ailleurs absolu, l’innocence édénique, l’humanité vraie délivrée des entraves. Il avait donné ses formes au mythe du bon sauvage, que Rousseau s’empressera de développer et que les voyageurs et les ethnologues tenteront d’aborder, avant le mouvement hippie de l’amour libre et de l’interdit d’interdire.

grosse vahine 2016

Las ! Quiconque aborde à Tahiti découvre très vite combien les vahinés ne ressemblent en rien au mythe mais qu’elles ont le profil américain de la malbouffe ; que les tanés sont trop souvent bourrés à la bière, camés au paka, violeurs incestueux ou meurtriers ; que la nudité édénique n’est plus, devenue une phobie apportée par les missionnaires ; que la religion de nature est infectée de sectes protestantes en tous genres qui régentent votre vie quotidienne jusqu’à vous dire quoi manger et à quelle heure du jour, quand travailler et quand obligatoirement ne rien faire ; que l’absence de propriété est gênée sans cesse par les clôtures, les routes barrées, la privatisation des plages…

Le vieillard de Diderot avait raison, l’Occidental a infecté Tahiti, la religion a fait perdre l’innocence. Au nom du Bien ? Les gens sont plus malheureux aujourd’hui qu’il y a deux siècles. L’enfer, Chrétiens coupables, est pavé de bonnes intentions ; je hais comme Diderot les bonnes intentions.

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, 1771, Folio classique 1982, 477 pages, €10.40

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, écrit en 1772 et paru en 1796, Folio classique 2002, 190 pages, €2.00 

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Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann

wolfskinder dvd

L’occupation de la Prusse-Orientale par l’Union soviétique vainqueur des nazis a été vengeresse. Viols, tortures, vols, meurtres – tout était permis à l’Armée rouge composée de rustres et de moujiks, avides de cochons à rôtir et de femelles à défoncer – souvent dès le plus jeune âge. Après le temps de la honte allemande d’adultes qui ont plus ou moins consenti au nazisme est venu le temps des petits-fils : eux veulent savoir, dire les faits. Or la barbarie soviétique n’a rien d’un mythe.

Les Wolfskinder sont les enfants sauvages, ceux que la guerre a rendu orphelins. Père mort au combat, mère violée puis tuée ou morte de maladie, grands-frères morts comme le père, grandes-sœurs violées et tuées comme la mère – ou mises au bordel militaire – rien ne leur fut épargné. Ils étaient entre 20 et 25 000, pour les Russes que de la vermine à exterminer, des « fils de nazis », louveteaux qui aiguisaient leurs dents. Il était interdit aux paysans lituaniens d’assister les enfants allemands.

wolfskinder hans et fritz

Deux frères de 14 et 11 ans, Hans et Fritz, voient leur mère mourir sous leurs yeux, de maladie, d’épuisement et de faim. Elle leur fait promettre de ne jamais oublier leurs noms et de rester ensemble ; elle leur donne un médaillon avec son portrait et celui de son mari, pour que les fils aillent demander asile chez un fermier lituanien de connaissance. Il leur faut pour cela marcher obstinément vers l’est (ce pourquoi le garçon regarde souvent les vols d’oies sauvages – qui indiquent le nord) puis traverser à la nage ou en barque le Niemen – qui marque la frontière entre la Prusse-Orientale et la Lituanie.

Rien ne se passe sans heurts, bien évidemment. Il faut aux gamins marcher dans les forêts et parmi les herbes hautes des champs pour échapper aux soldats soviétiques dont le sport favori est de poursuivre les gosses réprouvés en auto tout-terrain et de les tirer au fusil comme des canards. Hans perd Fritz dans une rivière où une irruption de soldats les oblige à plonger dans le courant ; Hans nage mais pas Fritz, qui se cramponne à une barcasse à demi coulée. Deux filles les accompagnent, qui ont failli subir un viol et se sont échappées in extremis ; la plus jeune est tuée d’une balle alors qu’elle est sur la barque et qu’elle rame des mains désespérément – Fritz, lui, disparaît. Hans (Levin Liam) se retrouve avec Christel (Helena Phil), une fille à peu près de son âge.

wolfskinder christel et les deux petits

Ils ne tardent pas à trouver deux autres petits, un garçon et une fille de 8 à 10 ans, qu’ils vont nourrir et protéger. Mais le plus jeune, Karl, se fait mordre méchamment à la jambe par un chien alors qu’il tentait de dérober une racine dans un jardin de ferme. Il est blessé, il boite ; Hans va le « vendre » à un fermier qui passe sur la route contre deux pommes : lui au moins sera adopté et sauvé. Nombre de fermiers lituaniens ont ainsi adopté des orphelins allemands ; ils les ont cachés, ont changé leur nom, appris leur langue. Mais la sœur du petit n’accepte pas ce marché, ni cette séparation, elle s’enfuit dans les marais. Hans va trouver à cette occasion un autre gamin blond dans les 8 ans, lui aussi fils d’Allemand, mais qui erre sans chaussures. Il va le porter, le protéger, lui donner à manger – substitut du petit frère qu’il a perdu de vue et dont il se demande s’il a lui aussi péri sous les balles soviétiques.

A un moment, les filles menacent de se faire violer par des partisans pourtant pro-allemands et Hans n’hésite pas à se saisir d’un fusil et à tirer pour défendre Christel dont il devient un peu amoureux. Les gosses parviennent à fuir à la faveur d’une attaque de soldats soviétiques que le bruit a attirés. Se joignent à eux un Alexis de 13 ans dont les Russes ont coupé la langue, affublé d’une mauvaise toux.

wolfskinder

Après de multiples péripéties les enfants sont séparés, d’un côté les filles, de l’autre les garçons. Christel ne veut pas s’attacher à Hans, et trouve qu’il devient trop le chef dans la petite bande. Lors de l’exploration d’une ferme où les habitants ont été massacrés, la femme et la petite fille violées comme en témoignent le sang entre leurs cuisses, les filles vont de leur côté. Alexis meurt étouffé parce qu’il tousse et que des soldats les traquent dans une roselière ; Hans n’hésite pas à lui serrer le cou pour les sauver.

Restés seuls, Hans et le petit garçon se réchauffent torse nu dans la cabane d’un pêcheur, mais ils sont au bout de la route. Pour en sauver au moins encore un, Hans donne le petit au pêcheur lituanien, qui a l’air bon, mais ne veut pas les suivre. Il doit accomplir sa mission.

Il retrouve Fritz par hasard, adopté sous le nom de Ionas par un couple de fermiers ; il a une chemise neuve et mange à sa faim. Il ne veut pas suivre son grand frère chez les agriculteurs recommandés par leur mère et Hans part seul, après avoir une nouvelle fois échappé à une incursion de soldats soviétiques…

wolfskinder hans et le petit

Le féroce réalisme des scènes rappelle le film Sa majesté des mouches ; leur vie d’enfant se réduit à manger, dormir et fuir ; ils sont maigres, sales et perpétuellement sur le qui-vive. Tout adulte est une menace en puissance, de vraies machines à tuer ou à réduire en esclavage. La seule chose qui leur reste est leur langue, mais surtout leur nom. Même le reflet de leur visage dans l’eau d’un ruisseau apparaît trouble, comme leur pays en déliquescence, et cette Prusse qui part à vau l’eau. Il s’agit pour eux de ne pas se dissoudre dans la sauvagerie, ni dans la soumission. Et le spectateur ne tarde pas à être séduit par cette vitalité en eux. Même les attachements ne peuvent être durables, chacun le sait et l’accepte, ce qui est pour nous poignant, mais très réaliste dans les conditions qu’ils connaissent. Les bases de la survie sont à ce prix.

Ce pourquoi Fritz est justifié : il a protection, nourriture et vêtements. Plus jeune que Hans, il sait le prix de ces éléments de base. Ce pourquoi Hans est un héros : il refuse d’abolir son identité pour du pain et des chiffons.

DVD Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann, film allemand 2013 avec Levin Liam, Helena Phil, Port-au-Prince Pictures 2015, allemand sous-titré anglais, €19.87 (ne semble pas exister en VF)

Le site de l’histoire vraie des Wolfskinder, photographies de Claudia Heinermann (en anglais)

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Clipperton atoll français et roi violeur

Un grand gaillard mexicain d’origine africaine se proclama roi de cet atoll dont le seul souci fut d’humilier et d’abuser sexuellement de ses sujettes. Il arriva à Clipperton en 1906. Le gouverneur mexicain donna les droits exclusifs de l’exploitation du guano à une société anglaise, la Pacific Island Company. Il y avait là des ingénieurs, des ouvriers, une petite garnison de 13 hommes commandée par un certain Ramon Arnaud, d’ascendance française et dont Alvarez aurait été un serviteur.

À l’époque le président Porfirio Diaz qui craignait les revendications françaises et ne voulait pas les reconnaître expédia ce petit monde sur l’atoll. Arnaud, déserteur, avait fait amende honorable et intégré avec le grade de lieutenant et le titre de gouverneur de Clipperton, titre qu’il conserva de 1906 à 1916, date de sa mort tragique. Alicia Rovira Arnaud, sa jeune femme, le rejoignit ainsi que d’autres civils, des femmes et des enfants, soit plus d’une centaine de personnes. Les Anglais chargèrent le guano. Tout alla bien jusqu’en 1910.

Quand la société fit faillite, certains ouvriers demeurèrent sur place. Tous les deux mois un bateau faisait la navette entre le Mexique et Clipperton. Tout était calme, jusqu’à une révolution contre Diaz fomentée par Pancho Villa et Emiliano Zapata. En 1910 la guerre civile éclate au Mexique, en 1911 Diaz quitte le pouvoir – les colons de Clipperton sont oubliés au milieu de cette pagaille. Plus de bateau pour les ravitailler. Les 26 colons restés à Clipperton étaient devenus des naufragés. Nul ne s’en souciait.

USS Cleveland

Heureusement l’Amérique…  En 1914, l’USS Cleveland, bâtiment de la marine américaine tenta de leur porter secours. Voyant l’état de dénuement de ces 26 Mexicains, le capitaine yankee proposa à Arnaud d’évacuer l’atoll, mais Arnaud refusa… il avait déjà une désertion dans son dossier militaire ! La petite colonie se composait de 12 soldats, 12 femmes et enfants et de l’étrange gardien du phare construit  par les Mexicains qui vivait seul à l’écart des autres. Au menu, des oiseaux de mer, d’œufs d’oiseaux, de poissons, de crabes, et quelques rares noix de coco.

Bientôt les adultes tombèrent malades, atteints de scorbut. Une tentative de rejoindre un bateau « fantôme » par Arnaud avec trois hommes « encore valides » tourna au drame, le bateau chavira et ils périrent noyés. Survint alors un cyclone. La femme d’Arnaud était sur le point d’accoucher. Un petit Angel vit le jour dans ces conditions épouvantables. Le cyclone avait tout rasé sur l’atoll. Le gardien du phare qui n’avait rien perdu de ces catastrophes arriva au campement, les femmes et enfants étaient seuls, il leur annonça qu’à dater de ce jour il était roi de Clipperton avec les pleins pouvoirs.

Les femmes devinrent ses esclaves sexuelles, celles qui refusèrent furent violées et tuées. Lui finira tué par les trois femmes. Un enfant aperçut un bateau au loin alors que le corps du bourreau gisait là. C’était l‘USS Yorktown, un chasseur de sous-marins allemands de la marine des États-Unis. Arrivés sur l’atoll, les marins américains virent l’état de santé déplorable  des survivantes, trois femmes et huit enfants rachitiques, tous désiraient quitter l’île au plus tôt. Le corps du roi  Alvarez  fut abandonné aux crabes. Épilogue heureux pour des femmes qui avaient passé neuf ans sur Clipperton (dont les derniers abominables), affamées et soumises aux désirs sadiques et obscènes du « roi » Alvarez.

Clipperton survivants

D’après les dernières nouvelles, il semble que le député qui avait fourni un rapport après sa visite à Clipperton préconise l’installation d’un laboratoire scientifique international sur l’atoll, ce qui serait une bonne chose. Il y aurait une présence humaine autre que celle de ces milliers de crabes, des études scientifiques, un ravitaillement à partir des Marquises mais… il faudra d’abord « nettoyer » l’atoll, enlever toutes les munitions américaines qui y restent, les lignes, les filets de pêche, les carcasses de bateau échoués, et autres détritus. Avant la fin du quinquennat ?  Ou serait-ce encore un vœu pieux ?

Hiata de Tahiti

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Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu

jean-pierre chabrol les fous de dieu

Un manuscrit est retrouvé caché parmi les pierres d’une très ancienne ferme des Cévennes. Il décrit d’une langue savoureuse et passionnée la lutte du petit peuple hérétique contre les dragons du roi de France après cette révocation malvenue de l’Édit de Nantes. La lutte idéologique est aussi lutte régionaliste et lutte de classes. Est-ce cette torsade de luttes, inextricablement mêlées, qui a séduit ce Cévenol écrivain ?

Toujours est-il qu’en cette chronique imaginaire, où alternent les violences et les amitiés, court le nerf d’une foi intense en la vie. En ce petit coin reculé des provinces, la richesse a pour nom : terre, bétail, femme, enfants, fraternité des hommes et fidélité à Dieu. Le bonheur est simple, par contraste avec les malheurs qui s’abattent sur les Cévennes. Il a un goût de pierre et de vin chantant, un goût de lèvres frémissantes.

A l’indigence des besoins quotidiens correspond parfaitement l’ascétisme et l’austérité de la Religion prétendue réformée. Foin des splendeurs et du faste catholique, foin de l’hypocrisie jésuite et de la corruption ecclésiastique ! Rien de cela ne parle à ces paysans des montagnes pierreuses, eux qui connaissent le dur labeur de la récolte arrachée à la garrigue et les devoirs que réclame le bétail. La fidélité au protestantisme est aussi la fidélité aux valeurs de sa terre, la fidélité au prêtre villageois qui prêche et qui soutient. Les Catholiques, le catholicisme, viennent toujours du dehors, de la ville, de la province capitale. L’administration, la police et la justice apparaissent comme plaquées artificiellement, imposées par le pouvoir d’État pour surveiller et punir.

C’est pourquoi la révolte des Camisards dépasse-t-elle la simple querelle religieuse pour atteindre au radical. Qu’importerait au Cévenol de se dire catholique, si ce reniement n’était à la fois acceptation de son esclavage et soumission tacite aux agents du roi ? Eux veulent forcer la liberté du paysan jusque dans les replis de sa conscience et le paysan dit « non ».

La liberté ne peut être à demi, l’exploitation non plus. Celui qui désire cultiver librement sa terre doit aussi consentir aux impôts, reconnaître la justice et pratiquer devant le monde la religion. Qui veut contraindre l’un de ces points contraindra fatalement tous les autres. En Cévennes, du temps de Louis le Quatorzième, la lutte pour le droit de pratiquer sa religion équivalait à la lutte pour la survie.

Un tel combat, à l’enjeu aussi fondamental, ne peut être qu’impitoyable. La répression engendre le terrorisme, qui accentue et justifie la répression. La Bête catholique a fait des Cévenols des bêtes traquées, sauvages et sans merci. Les femmes violées, les enfants égorgés, les amis pendus, les récoltes saccagées, les villages incendiés, rien de cela ne pourra extirper l’hérésie. Elle ne périra qu’avec les derniers hérétiques – avis aux politiques !

Malgré les Écritures, le troupeau des fidèles ne pratique pas le pardon des offenses. On ne peut pardonner lorsque la survie de tout un peuple, de tout un pays, en dépend. Les Camisards, par la faute des Catholiques, ont régressé au temps de Moïse et pratiquent l’œil pour œil, dent pour dent. Nombre d’entre eux, tel ce vieux berger isolé dans la montagne, écoute avec émotion le récit des Sept plaies d’Égypte, lu par une voix d’enfant comme une voix du ciel. L’abîme appelle l’abîme ; le Christ est oublié pour n’écouter que le Père, le Dieu jaloux tonnant, dont on interprète les Desseins impénétrables pour mettre à sac couvent et presbytères, et brûler les églises, du moment qu’elles sont catholiques.

Mot terrible : « La Loi veut que, pour le bien, il faut le mal. » Ce précepte justifie toutes les terreurs, il est aussi vain que vieux, et faux depuis l’origine des temps.

Dans leurs épreuves, les Camisards réinventaient la Bible plutôt que de la lire, selon le mot de Michelet cité à la fin du livre. En leur sein se réactualisait vivement la querelle des deux Testaments, l’ancien et le nouveau, par la bouche de deux vieillards. Reboul voulait qu’on ne résistât point au méchant, comme le Christ l’avait dit ; Espérandieu prônait l’œil pour œil, comme avait dit auparavant le Père. Ce fut Jéhovah qui fut écouté et non point Jésus. Tant qu’il le fut, le pays fut brûlé et la vie traquée.

Tout Dieu rend fou celui qui le croit trop fort.

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu, 1961, Folio 1972, 438 pages, €9.20

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Amour grec antique

buffiere eros adolescent

PRÉALABLE :

Je ne cautionne en RIEN les pratiques mentionnées ci-après, J’EXPLIQUE ce que fut la conception grecque antique. Il s’agit de science historique, pas de morale.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride à Orlando rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

dover homosexualite grecque

Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

baiser eraste et eromene vase grec

Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

eraste et eromene vase grec

Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos messsieurs Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

adulte et adolescent palestre

Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. C’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

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La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

sergent homosexualite et initiation chez les peuples indo europeens

Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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