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Sylvain Tesson, Berezina

Pour les deux cents ans de la retraite de Russie, Sylvain Tesson, deux amis français (Cédric Gras et Thomas Goisque) et deux amis russes (Vitali et Vassili) se lancent en treize jours dans les 4000 km du Moscou-Paris en side-car Oural. Une vieille moto typiquement soviétique, grossièrement mécanique mais fonctionnnt par tous les temps, ne dépassant pas les 80 km/h, réparable à la pince. Une coquetterie. Mais pourquoi pas à cheval ? Cela aurait eu plus de panache et plus de réalisme historique : Napoléon 1er a mis deux mois pour rallier Paris depuis le Kremlin.

Mais Sylvain Tesson est un aventurier des temps modernes. Hors système tout en y étant, individualiste farouche mais avec quelques amis, cynique invétéré qui trouve du sel à l’humanité – il est celui qui ose, l’exemple pour les bourgeois urbains au chaud sur leur canapé. Il les fait frissonner. « Le courage des autres nous sert quelquefois de tonique », écrit Cioran, ce grand cynique, mis en exergue. Berezina est un bon livre. Il mêle le récit aventureux de ces treize jours de route en plein hiver russe au rappel de l’épopée de la Grande armée en déroute, et des réflexions sur le monde tel qu’il vient.

« Notre hôte s’était installé à Moscou vingt ans auparavant, lassé de la France, de ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans-gêne, des géraniums en pot et des rond-points ruraux. La France, petit paradis de gens qui se pensent en enfer, bridés par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain, ne convenait plus à son besoin de liberté » p.27. Tel est le style Tesson : direct, sans apprêts, dense de signification. Je suis sûr que neuf sur dix des « gens de goch » qui se disent « socialistes » (aujourd’hui des va nu-pes), ne comprendront pas qu’ils en prennent ici plein la gueule. Mais ils ne sont ni aventuriers ni amateur du réel. « Nous autres, deux cents ans après l’Empire, aurions-nous accepté de charger l’ennemi pour la propagation d’une idée ou l’amour d’un chef ? » p.201.

Il poursuit sur la révolution libérale attendue en Russie comme le Messie depuis Gorby le Rouge – léniniste convaincu pourtant. « Une révolution, depuis l’explosion d’Internet, requérait les techniques du marketing. (…) Il fallait une unité de lieu (une grand-place urbaine frapperait les esprits), une équipe de twitteurs, une cause sympa, des signes de ralliement, des tee-shirts, une couleur symbolique et des slogans très forts. Vous vouliez changer le monde ? Il fallait assurer le spectacle ! » p.32. Le satrape du Kremlin, pas encore envahisseur en 2012, traite les opposants comme des malades infantiles du soviétisme : il les réprime comme on envoie des gosses pas sages au lit. Il ne sait rien faire d’autre. Les empêcheurs de s’enrichir en rond sèment le trouble. L’ordre doit régner dans l’empire mongol.

« Je côtoyais les Russes depuis le putsch avortés de Guennadi Ianaiev en août 1991. Ils ne m’avaient jamais semblé rongés par l’inquiétude, le calcul, la rancune, le doute : vertus de la modernité. Ils me paraissaient des cousins proches, peuplant un ventre géographique bordé à l’est par la Tartarie affreusement ventée et à l’ouest par notre péninsule en crise. » Les Russes sont restés traditionnels, ils sortaient de 70 ans de joug soviétique, de 10 ans d’anarchie alcoolisée Eltsine. « Ils disaient des choses que nous jugions affreuses : ils étaient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des idées patriotiques, ils plébiscitaient leur président, souhaitant résister à l’hégémonie de l’OTAN et opposaient l’idée de l’eurasisme aux effets très sensibles de l’euro-atlantisme » p.99. Mais la rationalité n’est pas leur fort, plutôt le sentimentalisme. « Et si c’était là la clé du mystère russe ? Une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes » p.101. Écrit avant l’annexion manu militari de la Crimée en 2014 puis l’invasion agressive de la guerre totale contre l’Ukraine en 2022, cette réflexion ne manque pas de bon sens. Le rappel incessant de la Grande guerre patriotique glorifie la destruction et le massacre plus que la construction d’une société nouvelle…

Les motos Oural sont produites depuis les années 30 « sur le modèle des BMW de l’armée allemande » : toujours l’imitation, l’envie de l’Allemagne mais perdue dans l’inertie steppique russe. « L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…) D’un temps où la sidérurgie régnait dans sa simplicité » p.34.

Et les voilà partis, gelés, aspergés par les camions, raidis pour garder le cap. C’est Borodino (une victoire malgré tout), Wiazma (où le froid saisit la Grande armée), Smolensk (harcelés par les partisans et les moujiks, il en reste que la moitié de l’armée partie de Moscou), Borissov (où Napo a mystifié le gros Koutouzov en franchissant la Berezina), Vilnius (où la débandade n’offre aucun secours), Augustow, Varsovie – puis Berlin (un détour), Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, les Invalides à Paris (« sous la statue de Napoléon. Nous nous trouvions à quelques mètres de son tombeau » p.205).

Un happening – comme on dit en marketing.

Sylvain Tesson, Berezina, 2015, Folio 2020, 186 pages €7,80 e-book Kindle €7,99

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Lord Jim de Richard Brooks

Lord Jim (Peter O’Toole) n’est pas lord mais seulement de bonne famille. Il prétend. Dans lignée de Carlyle (Le culte des héros, paru en 1841), il croit que l’héroïsme vient de l’esprit et qu’il entraîne le corps mais, dans l’action, il s’aperçoit que son corps ne suit pas : il a peur, il hésite, il flanche. Est-il « un lâche » comme la (bonne) société (morale) veut le faire croire ? Ou n’est-il au fond qu’un homme ordinaire confronté parfois à des événements extraordinaires auxquels il réagit en fonction de ce qu’il est : avec ses tripes, ses passions, son idéal ? Le héros et le lâche sont le même humain et le fil est ténu entre l’un et l’autre.

Mais nous sommes en 1900 et la société impériale victorienne britannique n’admet pas que l’on soit métissé. Chacun est ou noir ou blanc et doit choisir son camp. Cela vaut pour la race comme pour la morale. Un officier de marine ne doit pas abandonner son navire, ni ses passagers, même si le bateau doit couler et que la tempête fait rage. Un Blanc ne doit pas se mettre du côté des basanés, même si ceux-ci sont chez eux, dans leur droit et revendiquent la simple liberté. Le devoir, comme la morale, sont exclusifs et impériaux. Ce n’est rien d’autre que ce que prônent aujourd’hui Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Trump ou les Le Pen : ils en reviennent au siècle dernier traditionnel, mâle et blanc, sûr de lui-même et dominateur.

Pour Carlyle, le héros produit l’histoire, il l’accouche en prophète, « une divine forme d’homme » prenant la place des dieux de jadis. Il est le capitaine, le chef, le guide. Jim se veut ainsi, rêvant son idéal. Il commence pilotin avant de passer officier et réussit tout comme il faut. Il sait commander, il sait réfléchir. Il n’y a que l’agir qui soit moins assuré. Il n’a pas l’âme aristocratique qui privilégie l’action à la réflexion mais plutôt l’inverse ; il n’est pas entièrement maître de lui, définissant le bien et le mal. Son imagination en folle du logis lui fait entrevoir le meilleur mais aussi le pire. Ainsi lorsque, engagé sur un vieux vapeur rouillé, le Patna, un débris flottant cogne brutalement la coque dans la tempête. Il va voir dans la cale et aperçoit quelques fissures d’où l’eau sourd, mais sans plus. Son imagination s’enflamme et, amplifiée par la panique du bosco, le submerge de l’idée que le bateau va couler à brève échéance. Le rafiot est rempli de musulmans en route vers La Mecque et seuls deux canots de sauvetage sont prévus. Jim hésite, dernier sur le pont alors que le capitaine, le bosco et un homme d’équipage (tous Blancs) l’exhortent à sauter. Il ne doit pas, il a donné sa parole à l’imam qui l’a questionné, sa morale idéaliste le réprouve, son devoir d’officier aussi – mais sans se l’expliquer, sauf par un trou noir de ses instincts, il se retrouve dans le canot qui s’éloigne du Patna.

Les quatre hommes sauvés des eaux rejoignent un port d’Indonésie et se retrouvent… face au Patna qui n’a pas coulé mais qui a été remorqué par un autre navire. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé mais il a chu. Dès lors, comme le Christ, il va vivre jusqu’au bout sa Passion, finissant par mourir pour une idée. Au lieu de se taire, il va demander une enquête et témoigner ; il sera dégradé et radié, dans la réprobation morale générale – sauf celle du capitaine français qui a porté secours au Patna, qui déclare qu’il ne sait pas comment il aurait réagi lui-même en pareilles circonstances. Car il y a de la marge entre la théorie morale des juges et de la Compagnie sur le courage, la loyauté, l’honneur – et les réalités humaines du terrain en mer, souvent hostile et terrifiantes. Mais il faut faire « un exemple », il faut assurer « la confiance », autrement dit poser un type d’homme rigide qui ne fléchira jamais en toutes circonstances (et en apparence), même si ce n’est que de l’idéalisme, la version petite-bourgeoise de l’Honneur aristocratique.

Dès lors, Jim, qui laisse son nom et son grade pour se fait appeler simplement Jim, va faire tous les petits métiers en Asie du sud-est pour survivre, jusqu’à ce qu’il sauve de l’explosion une barcasse qui débarque dans un comptoir des barils de poudre. Un indigène au simple linge autour des reins a mis le feu exprès, sur ordre, pour faire sauter la cargaison mais Jim refuse cette fois de sauter, préférant agir. Il éteint le feu en éventrant des tonneaux de bière. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé de sa faute précédente mais il a rebondi. Stein le chef du comptoir (Paul Lukas) l’a vu aux jumelles et lui propose une aventure : convoyer ces barils de poudre et des fusils à répétition en remontant une rivière jusqu’au comptoir de Patusan, où il remplacera l’agent Cornelius qui a renoncé (après avoir déchu en épousant une indigène pour lui faire une fille).

Il s’agit d’une aventure car un « général » s’est intronisé seigneur de la guerre pour exploiter les mines d’étain et de pierres précieuses en rendant esclaves les pêcheurs et les villageois. Il a torturé et soudoyé Cornélius pour qu’il l’aide et celui-ci, lâche, a cédé. Jim est chargé de livrer des armes aux villageois pour qu’ils se défendent contre le général et ses hommes de main. Évidemment le petit vapeur qui devait remonter la rivière n’est « pas disponible » selon Marlow, le courtier véreux au rire gras qui sert d’intermédiaire (Jack Hawkins). Jim loue un voilier. Évidemment l’équipage de deux indigènes engagés par le courtier est vérolé par un traître à la solde du général s’est infiltré, le même indigène en pagne qui avait mis le feu à la barcasse transbordant la poudre. Il incite sous la voile son compagnon à aller tuer le Blanc avant que, voyant son hésitation, il ne le poignarde lui-même dans les reins en l’accusant d’avoir voulu tuer le capitaine. Jim n’est pas dupe et arme son fusil à répétition, ce que l’autre n’avait pas prévu. Il lui obéit donc en esclave – mais pour la « bonne » cause, à l’inverse des villageois qui travaillent pour le général – et s’empresse de fuir à la nage lorsque le bateau est échoué près de l’arrivée.

Jim débarque un à un les barils de poudre et les caisses de fusils et les cache, aidé d’un gamin en pagne qui compose des pièges à feuilles pour les cacher dans les arbres. Sauf un baril, qui lui permet de faire sauter le bateau devant les gardes armés du général (Eli Wallach) qui viennent s’en emparer, prévenus par le traître nu. Jim est pris, amené devant le général et devant Cornélius en retrait (Curd Jürgens). Il est enchaîné et sera torturé au fer rouge pour lui faire avouer l’endroit où sont cachés les autres barils car il n’y a eu qu’une seule explosion sur les neuf qu’il aurait dû y avoir, une par baril de poudre.

Pendant ce temps, les villageois organisent la résistance et la fille de Cornélius (Daliah Lavi), restée du côté des villageois, réussit à délivrer Jim en lui faisant prendre la place d’un prisonnier mort dans un linceul blanc. Une scène de suspense est lorsque Cornélius le soupçonne et tire au pistolet sur le linceul, croyant tuer le fuyard : mais ce n’est qu’un cadavre, Jim a sauté le mur une fois les gardes hors de vue. Il va dès lors organiser la résistance, en capitaine et en chef, héros malgré lui (ou peut-être à cause de sa Faute). Ce sont les indigènes qui vont le nommer « lord » pour marquer son essence supérieure de guide d’hommes. C’est que Jim a de grands projets héroïques pour « son » nouveau peuple : délivrer le village de l’esclavage, chasser le général et ses sbires, développer le commerce sur la rivière, négocier l’achat de machines pour rationaliser l’ensemble, construire un pont…

Dans la lutte pour investir le fort et faire sauter la réserve de munitions des exploiteurs, les lances en bambou sont remplies de poudre et d’une mèche, formant ainsi de parfaites armes détonantes ; un vieux canon rouillé est remis en service et parvient à tirer plusieurs fois avant d’exploser ; les fusils à répétition font merveille. Le général est tué dans une explosion après avoir tué le traître nu censé garder Jim, mais Cornélius fuit avec quelques pierres précieuses qu’il cherche à négocier. Il entraîne dans son aventure à lui un capitaine déchu qui se fait appeler « gentleman » Brown (James Mason). Ils remontent le fleuve au vapeur, avec le courtier véreux Marlow, tous résolus à mettre la main sur le trésor amassé dans un souterrain et à revenir à la civilisation riches et respectés : leur héroïsme à eux.

C’est alors la lutte des deux officiers déchus, celui qui veut la rédemption et celui qui persiste et signe. Ni l’un ni l’autre ne gagneront mais la Morale transcendante sera sauvée, non sans dommages collatéraux : le gentil gamin qui a aidé Jim est tué d’une balle tirée par Brown ; le fils du chef du village (Jūzō Itami), devenu ami de Jim est tué d’un lancer de poignard alors que Brown avait « donné sa parole » de quitter les lieux. Les indigènes sont tous presque nus, dans leur vérité immédiate corporelle, passionnelle et morale, tandis que tous les Blancs sont vêtus, certains de restes d’uniformes en guise d’armure sociale, comme pour masquer leur nature profonde pour un idéal affiché, un futur rêvé, ambitionné, à venir. Quoi d’étonnant à ce que le capitaine déchu ait sa propre « vérité » sur ce qu’il jure ? Comme Jim s’était engagé « sur sa vie » à ce que la parole du traître soit respectée – et qu’elle ne l’a pas été – il se livre au chef (Tatsuo Saitō) qui a perdu son fils, qui le tue devant la foule assemblée avec son propre fusil. Jim a accompli son destin et il est incinéré avec le gamin et l’ami.

Le film a été tourné au Cambodge et livre un orient somptueux, un village grouillant de vie, des cérémonies bouddhistes de grand style et une jungle luxuriante. C’est au « paradis » que se livre la lutte des héros, les humains apparaissant bien dérisoires avec leurs volontés, face à la nature puissante et indifférente.

De façon un peu grandiloquente et avec un acteur à l’apparence invertie dont les yeux paraissent maquillés, Richard Brooks signe une seconde adaptation du roman de Joseph Conrad, Lord Jim, après celle (en muet) de Victor Fleming en 1925. Peter O’Toole était parfait dans le rôle ambigu de Lawrence d’Arabie ; il l’est moins à mon avis dans ce Lord Jim.

DVD Lord Jim, Richard Brooks, 1965, avec Peter O’Toole, James Mason, Curd Jürgens, Eli Wallach, Jack Hawkins, Daliah Lavi, Paul Lukas, Akim Tamiroff, Jūzō Itami, Wild Side Video 2016, 2h17, €10.00 blu-ray €16,60

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La grotte des rêves perdus de Werner Herzog

Au début des années 1970, lorsque je passais un mois d’été dans un camp d’Éclaireurs à vivre des aventures en groupe de 11 à 17 ans, parmi l’odeur de menthe et de thym et les scorpions qui nichaient sous le double toit des tentes, j’étais bien loin de me douter qu’à quelques centaines de mètres dormait une grotte inviolée, multimillénaire, recelant des peintures encore vives et de toute beauté. J’ai pagayé sous le pont d’Arc, je suis descendu en rappel sous sa voûte, j’ai fait de la spéléo dans les grottes proches jusqu’à en oublier l’heure – et ne pas retrouver l’entrée puisque la nuit était tombée… Les plus jeunes frissonnaient de peur, nous, plus âgés, tentions de les rassurer. Les gamins d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’ils manquent à ne plus participer à ces camps d’été où les relations humaines s’établissent dans l’expérience de l’aventure. Mais il y a 32 000 ans, c’étaient bien les mêmes impressions, les mêmes émotions, les mêmes sensations, qu’avaient les hommes du paléolithiques si semblables à nous.

Aussi, voir ce film documentaire sur la grotte Chauvet en Ardèche, dont les peintures et gravures sont aussi anciennes, ne peut que me faire quelque chose. Son auteur est un cinéaste bavarois romantique, auteur notamment de Nosferatu et d’Aguirre – figures de fous – qui n’hésite pas à comparer le site de Vallon Pont d’Arc aux paysages de Caspar David Friedrich.

Par autorisation exceptionnelle et temporaire à filmer sous étroite surveillance l’intérieur de cet antre paléolithique miraculeusement préservé par l’effondrement de la voûte d’entrée de la grotte, Herzog caresse les peintures, joue avec la lumière, met en scène les archéologues, et digresse sur le sud de l’Allemagne et ses « vénus » sexuelles callipyges. Il donne à voir, à écouter, à renifler et sentir – mais surtout à rêver. Un ancien jongleur de cirque devenu archéologue qui étudie Chauvet, interrogé, fait état de son « émotion » lorsqu’il passe du temps dans la grotte, de son besoin de sortir à la lumière pour « digérer » tout ce qu’il a vu et ressenti comme « un choc ». Tout à fait d’époque… En bref, de la science à l’imaginaire, le pont est tendu.

A l’entendre, l’homme de Chauvet est un pont entre la bête néandertalienne et le surhomme numérique. En ce temps, les bêtes parlaient, la gueule ouverte de la lionne qui proteste contre le mâle trop entreprenant fait pendant au cheval qui hennit. A la lumière des torches, dont on retrouve les charbons de mouchage à terre, conservés par la calcite, les bêtes sur les parois bougeaient. Les peintres – qui n’étaient peut-être que des esprits peignant, pas des individus, comme il est dit un moment – ont représenté plusieurs pattes ou plusieurs cornes, comme dans un dessin animé. Le mouvement des torches donnait l’illusion de les voir vivre. Aujourd’hui encore, un parfumeur « sent » les failles des falaises des environs pour y détecter des grottes internes car les cavernes ont une odeur qui n’est pas celle de l’extérieur. Et dans le silence (laborieusement rétabli par un Jean Clottes impérieux), on « entend » le son de la grotte.

Le climat était plus froid, un gigantesque glacier de 2500 m de hauteur sur le massif alpin avait fait baisser le niveaux des mers de 100 m et les animaux s’ébattaient librement dans les plaines et les vallées : des rennes, des chevaux et des aurochs, que les hommes chassaient au javelot à propulseur, des mammouths et des ours des cavernes, des tigres aux dents de sabre et des loups, des renards, des aigles royaux dans les airs… Et des humains – dont la seule représentation à Chauvet est celle d’une femme au sexe hypertrophié dont le tronc et la tête sont d’un lion. Une trace de pieds nus d’un enfant de 8 ans voisine avec celle d’un loup ; ils vont dans la même direction, de quoi enflammer l’imagination du réalisateur : un loup apprivoisé ? Une traque de l’enfant par la bête ? Deux traces séparées par plus de mille ans ? « On ne saura jamais », dit-il. « Mais nous sommes humains comme eux », dit l’ex-jongleur, « nous pouvons ressentir les mêmes choses qu’eux ».

Le film est un documentaire, mais s’y révèlent quand même les obsessions de l’auteur : le réalisme absolu des scènes qu’il tourne, les relations tendues entre les acteurs poussés à bout, l’imaginaire halluciné wagnérien. La seule façon d’avoir accès aux œuvres et à l’ambiance de la grotte fermée au public était ce film, jusqu’à la réplique Chauvet II ouverte près du site en 2015. Mais ce documentaire jamais ennuyeux est à voir !

DVD La grotte des rêves perdus (Cave of Forgotten Dreams), Werner Herzog, 2010, dit en français par Volker Schlöndorff, avec Dominique Baffier (conservatrice du site), Jean Clottes (premier archéologue à l’avoir étudiée), Metropolitan Video 2012, 1h26, €13.00 blu-ray €17.10

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Cronin, Étrangers au paradis

Médecin écossais, Cronin ne pouvait mettre en scène avec réalisme qu’un médecin écossais. Tel est le docteur Murray, flanqué de nurse Benchley, protagonistes de cette histoire. Tous deux sont Américains, pays fort à la mode depuis 1918 dans le monde occidental, et vivent d’exaltantes aventures sous les tropiques. De la science, de l’amour (pour l’époque le sentiment, pas le sexe), des aventures palpitantes à la Bob Morane pour adulte, et voilà le travail. Un roman qui se lit à la perfection avec un zeste de piment policier dans la balance.

Chirurgien réputé d’une clinique privée, Murray est envoyé par son patron pour un mois suivre la convalescence d’un gros riche d’origine française qui s’est fait tirer dessus et n’en a réchappé que par miracle, aidé de la science médicale avancée de la clinique. Le planteur Defreece vit sur une île des Caraïbes, San Felipe, au large des côtes brésiliennes. L’île est indépendante et vivait fort bien de canne à sucre et de rhum jusqu’à la découverte d’un grand gisement de bauxite. Le propriétaire du terrain l’a vendu à une société de façade brésilienne qui, en fait, est gérée par Moscou. D’où agitation communiste auprès des indigènes, déstabilisation de l’État et menace physique sur les riches patrons, dont Defreece.

Dont la seconde femme, névrosée droguée, veut d’ailleurs se débarrasser pour vivre son idylle avec son nouvel amant, le docteur Da Souza. Malgré son nom portugais, il est pleinement caraïbe et méprise les Blancs tout en tenant les indigènes de sa race pour des enfants crédules. C’est dans ce panier de crabes que débarquent Murray et Benchley.

Médecin et nurse ne courent pas dans la même catégorie et leur position sociale respective les fait se « gober », comme il était traduit jadis pour snober. Il est vrai que la posture d’avalage met assez bien en lumière l’attitude du snob devant qui il ne peut sentir. Mais, comme de bien entendu, ce sont les circonstances qui vont révéler à l’une et à l’autre leurs qualités et affinités réciproques. Non sans qu’une fille à papa, alcoolique notoire, n’entreprenne de draguer impunément le beau jeune docteur dans l’ennui îlien. Séparée (mais non divorcée, catholicisme oblige) d’un baroudeur ex-footeux à succès devenu débardeur dans ce trou où ses talents ne trouvent pas autrement à s’occuper, elle saute sur le premier venu pas trop foncé qui passe. Elle aussi vivra sa résilience, dans une atmosphère de vaudou et de révolution que les orages de plus en plus fréquents annoncent.

Defreece craint pour sa vie une fois de plus, un lustre de plusieurs kilos s’étant effondré opportunément sur la méridienne où il aurait dû être assis s’il n’avait eu envie d’un rhum interdit pour sa santé par l’équipe médicale. Mais c’est sa femme qui va être touchée pour avoir bu d’une carafe qui ne lui était pas destinée, déplacée par une certaine personne qui se méfie. Carafe que le bon docteur de famille De Souza, équipé d’un laboratoire dernier cri financé par la mine, a lui-même préparée…

Le lecteur avisé devra passer par toute une série d’invraisemblances et d’erreurs de débutant de chacun, qui fonce sans réfléchir pour faire avancer l’intrigue, malgré les années d’éducation « scientifique » passée à la faculté et à la clinique. Le pire arrivera jusqu’au retournement final, expédié un brin rapidement, mais en apothéose.

Entre Mary Higgings Clark et Henri Verne, ce roman pour adulte se dévore comme un autre.

Archibald Joseph Cronin, Étrangers au paradis (The Native Doctor), 1961, Livre de poche 1971, 188 pages, occasion

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Elizabeth Peters, La nécropole des singes

1917, la guerre fait rage en Europe et s’apprête à devenir mondiale avec l’entrée des États-Unis. Les sous-marins allemands tiennent la Méditerranée et envoient par le fond tout bateau, qu’il soit militaire ou civil. La campagne de fouilles en Égypte de la famille Emerson aura, cette année, du mal à démarrer. Pas question de revenir en Angleterre, la traversée est trop dangereuse. Une fois sur place, on y reste. Radcliffe Emerson est trop vieux pour faire la guerre ; son fils Walter, dit Ramsès, est parfois utilisé à des fins d’espionnage car il parle une douzaine de langues du Proche-Orient et a le déguisement avisé.

Malgré la perspective d’en savoir plus sur la vie quotidienne des ouvriers et artisans de Deir el-Medina, bâtisseurs des tombeaux de la Vallée des rois, secteur attribué à Emerson cette année par le Service des Antiquités, la guerre se rappelle au souvenir. Sethos, le demi-frère d’Emerson, ci-devant marchand d’antiquités pillées, s’est converti en espion au service de Sa Majesté et devient fréquentable. A condition de le trouver. Ramsès est à la fin de sa vingtaine et Nefret sa femme proche de la trentaine ; il est temps de penser à l’avenir et à la famille – mais les divers services secrets anglais qui se multiplient et se se parlent pas entre eux font pression sur le garçon pour qu’il aille reconnaître à Gaza, aux mains des ennemis turcs alliés aux Allemands, si Ismaïl pacha, la nouvelle coqueluche sainte du bey, est bien Sethos et s’il a bien trahi.

Le lecteur ne sait pas pourquoi Ramsès non seulement accepte une mission floue, mais flanqué en outre d’un lieutenant blond et pataud qui n’a rien d’un espion. Si les deux hommes parviennent à s’infiltrer dans la ville fort mal gardée, le lieutenant s’empresse de tirer sur le bey, ce qui les fait démasquer aussitôt. Il avait des ordres mais c’est un imbécile, autrement dit un militaire. Je ne comprends vraiment pas pour quelle raison Ramsès, si avisé par ailleurs, est allé accepter un tel compagnon. Evidemment il est pris, amené devant le bey, raflé par le pacha – qui n’est autre que son oncle. Ce dernier le fait mettre au cachot mais délivrer la même nuit par la fille du bey, tombée amoureuse des formes musculeuses et souples du jeune homme ligoté (hum!). Elle le délivre et il rejoint la famille qui l’attend près de la frontière militaire.

Sethos s’arrange pour que la fille quitte Gaza et se présente aux Emerson, ce qui lui permet d’attirer son père le bey, chef des services secrets turcs, dans un piège. Il est livré aux militaires, sa fille interrogée sous bonne garde mais bien traitée, et Sethos réhabilité : il n’est pas un traître. Mais la famille, si elle sait qu’il porte le nom d’Emerson, ne connaît toujours pas son prénom.

Retour aux fouilles où Jamil, l’enfant gâté dévoyé d’un marchand égyptien, a découvert un site et pillé des objets en or qu’il revend sous le manteau à la grande rage d’Emerson. La rumeur, parmi les riches collectionneurs anglais et américains, veut qu’une tombe inconnue ait été mise au jour et livre des objets de grande valeur et de toute beauté. Amalia achète à un marchand du Caire un pot à fard ravissant dont le cartouche a été abrasé mais dont Ramsès parvient à reconstituer les signes.

La sœur de Jamil, Jumana, désire s’émanciper des mœurs musulmanes qui la cantonne aux tâches coraniques du voile, de la cuisine et des gosses et son père l’a chassée. Les Emerson l’ont prise sous leur aile et la font étudier l’archéologie égyptienne. Mais ses rapports avec son frère sont ambigus, elle le voit en cachette, lui donne de l’argent. Jamil provoque les archéologues en tentant de les induire en erreur sur l’emplacement du site qu’il a découvert, allant même dans sa haine jusqu’à attirer Amelia et Emerson dans une tombe vide dont il retire l’échelle et comble le puits d’entrée. Ce n’est qu’après la mission de Ramsès, qui a mobilisé tout le monde en Ford T jusqu’à la proximité de Gaza, que la famille Emerson parvient à comprendre où est la tombe découverte et qui la convoite. Jamil n’est plus, tué par son propre vieux fusil qui lui a explosé à la gueule lorsqu’il a voulu s’en servir contre Emerson lors d’un rendez-vous avec son propre père.

Peabody est à son affaire entre son mari bougon et son fils intrépide, sa belle-fille ravissante devenue chirurgienne diplômée et qui… attend un bébé. Elle organise la maison de Louxor avec goût sans regarder à la dépense (rien n’est cher en Egypte). Entre explorations munie de sa ceinture à outils fétiche, dais de repos sous le soleil ardent et tasses de thé, la mère s’emploie à ce qu’elle sait le mieux faire : organiser la nichée pour que les hommes puissent travailler au mieux. Ce n’est pas une mince affaire, et même un métier à part entière, d’autant qu’elle participe aux décisions et à la fouille en tamisant les déblais des fouilles précédentes, où elle découvre de nombreux ostracons gravés de hiéroglyphes qui font le bonheur de Ramsès, attelé à les traduire pour en extraire la vie quotidienne d’il y a cinq mille ans.

Elizabeth Peters, La nécropole des singes (The Golden One), 2002, Livre de poche 2008, 631 pages, €6,49

Les romans d’Elizabeth Peters déjà chroniqués sur ce blog

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Les douze salopards de Robert Aldrich

Prenez une guerre mondiale industrielle mettant aux prises deux empires et deux conceptions du monde opposées ; prenez une brochette des pires salauds que la terre ait porté, tous condamnés à mort ou à 30 ans de prison ou travaux forcés après jugement ; prenez un commandement américain hardi qui tente tout pour réussir le Débarquement de juin 1944 – et vous avez cette aventure sans précédent des douze salopards réunis en commando pour attaquer un château breton rempli de hauts officiers nazis.

Il s’agit de péché et de rédemption, Dieu avec eux, la sauce idéologique habituelle aux Yankees imbibés de Bible. Mais, traité à la sauce Hollywood, cette épopée devient une aventure d’équipe où les relations humaines et la dynamique de groupe (très à la mode dans la psychologie du travail des années cinquante et soixante aux États-Unis) emportent l’adhésion. Bien que long, plus de deux heures, le film n’ennuie jamais. Il est pathétique et drôle, empli d’action et de personnages de caricature comme on les aime. Le pervers psychopathe religieux qui se croit missionné par Dieu lui-même est une sorte d’intégriste chrétien comme il y en a dans l’islam de nos jours (Telly Savalas) ; le colonel d’opérette imbu de sa tenue et de son rang (Robert Ryan) est ridiculisé par l’efficacité d’un commando de mal rasés rebelles à la discipline ; les officiers nazis du château ont tous des gueules d’ogre ou de démons.

Un jour proche de juin 44, le commandant Reisman (Lee Marvin) est convoqué par son général (Ernest Borgnine) qui le sait indiscipliné mais audacieux. Il lui propose un marché : entraîner un commando de douze hommes sorti des prisons où ils attendent leur peine longue ou capitale, pour attaquer un nid de nazis crucial pour la suite de la guerre. Reisman objecte qu’il faut une carotte pour les salopards, sinon aucun ne voudra se plier à la discipline minimum des armées. Le général consent à examiner la conduite de chacun en fonction des résultats et de commuer la peine une fois la mission terminée, comme il en a le droit en tant que général allié. A condition que les hommes en reviennent. De fait, il n’y aura qu’un condamné, Wladislaw, le moins con pour le spectateur, le plus digne de la rédemption aux yeux des croyants (Charles Bronson).

Le commandant Reisman va voir individuellement les prisonniers après les avoir soumis en groupe en domptant sous leurs yeux le plus offensif, Franko (John Cassavetes). Il leur propose le marché en s’adaptant à chaque caractère, laissant en suspens le contrat pour leur laisser le temps de penser tout seul dans leur cellule. Tous acceptent, se disant qu’un délai est toujours bon à prendre. L’entraînement n’est pas pour les fillettes et a lieu en pleine nature britannique, dans un champ où tout est à construire, y compris les baraquements (préfabriqués, à l’américaine).

Ce qui importe au commandant est de souder le groupe, le choc des individualités entraînant une dynamique où chacun trouve son rôle vis-à-vis des autres. Rien de tel que de les punir collectivement par exemple, lorsque Franko réclame de l’eau chaude pour se raser, comme en ont les gardes de la police militaire (MP sur leurs casque). Il entraîne les autres non sans réticence et Reisman décide qu’ils ne se raseront donc plus. Une fois le groupe soudé contre son commandant, il les motive contre les autres durant l’entraînement au parachute sous les ordres du colonel d’opérette à qui il fait croire qu’un général incognito vient avec les hommes. Puis il les soude enfin par une action collective sous ses ordres, d’abord en désarmant les gars du colonel venu visiter le camp des salopards sans étiquettes pour comprendre de quoi il s’agit, puis lors d’une manœuvre où il assure que son commando réussira à investir le PC du même colonel pris comme tête de turc. Il s’agit là du test auprès du général, pour valider son idée.

Le commando réussit au-delà de toute espérance, dans l’initiative et la bonne humeur. Ils sont donc parachutés près de Rennes en Bretagne, où un château accueille une trentaine d’officiers de haut rang nazis avec leurs putes et du petit personnel. Entraînés sur une maquette durant des jours, chacun sait ce qu’il a à faire : sécuriser le périmètre, s’introduire dans la place, escalader à la corde les balcons jusqu’au toit pour détruire l’antenne radio, puis forcer les officiers à se réfugier dans les souterrains barricadés avant de les griller vif à coup d’essence et de grenades via les bouches d’aération. Ce qui est fait. Le psychopathe intégriste prend un plaisir malsain à faire crier une femme venue chercher son amant à l’étage, puis la perce de son poignard comme une bite qu’il refuse d’utiliser par horreur des châtiments de l’enfer chrétien. Cet exploit quasi sexuel l’exalte et il tire sur tout ce qui bouge, ce qui conduit l’un de ses camarades à le descendre d’une rafale. La suite se passe comme prévu, malgré la défense de tous ceux qui ne sont pas au moins capitaine, interdits de souterrain par le plus haut gradé. Le nazisme, exaltant la race supérieure et la hiérarchie entre les hommes, réserve à son élite « au-dessus du grade de lieutenant » la protection du sous-sol. Petit message subliminal bienvenu pour qualifier les « vrais » salopards de l’histoire.

Le commando accomplit sa mission et les survivants s’évadent en volant un half-track nazi massif comme une forteresse – mais découvert (la bêtise de la puissance imbue d’elle-même). Le commandant se fait toucher à l’épaule tendis que Franko se fait carrément descendre sur le blindé décapotable. Ne survivent que les « bons », le commandant Riesman, le sergent chef de la police militaire et Wladislaw, plus intelligent que la moyenne et immigré d’Europe centrale, région méprisée par les nazis allemands (et les soviétiques russes – jusqu’à nos jours).

Il y a du plaisir à suivre une aventure grandiose du bon côté, mais les subtilités des relations humaines ne sont pas à négliger, l’action psychologique du commandant sur ses hommes est surtout à apprécier. Elle est éternelle depuis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs dans la savane il y a des centaines de milliers d’années.

DVD Les douze salopards (The Dirty Dozen), Robert Aldrich, 1967, avec Lee Marvin, Charles Bronson, Ernest Borgnine, John Cassavetes, Warner Bros 2004, 2h23, €14.00

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Alexander Kent, Au nom du roi

En 1819, dernière aventure du capitaine de vaisseau Adam Bolitho, missionné par Leurs Seigneuries pour aller porter une lettre scellée à l’amiral commandant Freetown, dans l’actuelle Sierra Leone. Il s’agit toujours de la traite des Noirs, que le Parlement anglais veut interdire au nord de l’équateur, la traite restant permise au sud par compromis diplomatique après la chute de Napoléon, pour les empires espagnols et portugais.  Comme le passage de la Ligne est tout proche, nombre de commerçants britanniques, avides de fortune vite gagnée, tentent d’ignorer la loi et de poursuivre le trafic sous pavillon portugais. Bolitho porte des lettres commandant à l’amiral de traiter ce problème par tous moyens de force.

Le lecteur se trouve donc réembarqué sur l’Onward, une frégate à voiles, le meilleur des vaisseaux pour un capitaine selon l’auteur (et selon les dires du temps) car rapide et manoeuvrant tout en restant suffisamment armé. Le capitaine Bolitho, Vincent le second un peu amer de n’avoir pas obtenu de commandement à lui, Squire le lieutenant en second et le troisième lieutenant Monteith craintif donc criard et mauvais maître poussé à trop punir pour compenser ses insuffisances dans l’exemple. Sans compter les quelques aspirants, dont Napier, 16 ans, et le plus jeune de 13 ans, Walker, les marins spécialisés, le maître d’hôtel Jago, le chirurgien Murray, le bosco Drummond, le pilote Julyan, le charpentier Hall, le commis Vicary. Tout ce petit monde entassé dans la promiscuité dans un vaisseau de guerre se doit d’être connu pour être digne, reconnu pour être motivé. Bolitho, sur l’exemple de son oncle Richard, y excelle ; il l’a transmis à son pupille David Napier, aspirant sous ses ordres, qui l’imite.

Seul l’humain peut permettre des relations saines et une obéissance volontaire ; la punition en excès nuit et le mépris pire encore. Or il y a trop de cette morgue sociale dans la marine anglaise. Telle est l’opinion de l’auteur, engagé à 16 ans dans la Navy en 1940, et qui se met probablement un peu en scène sous l’uniforme de Napier – réduit à une simple chemise ouverte tant il fait chaud sous l’équateur. Comme lui, il a perdu un ami aspirant comme lui lors d’une bataille, et a pris son nom pour pseudo en guise d’hommage. Ainsi Napier perdra Howard. Comme lui il a peur dans l’imminence de l’action, mais sent « comme une main sur son épaule » le conseil de son mentor Bolitho de faire ce qu’il doit sans ciller. Comme lui il observe, il converse, il connaît les gens par leur nom. Outre l’action, c’est peut-être le meilleur de ces romans de mer qui s’achèvent avec ce tome. L’auteur est décédé en 2017 à 92 ans.

L’Onward entend le canon puis trouve une frégate détruite prête à couler avec un blessé grave qui ne prononce qu’un nom : « Ballantyne ». David Napier, qui a pris le temps d’écouter et d’accompagner à mourir, en est retourné. L’amiral qui l’interroge, n’en apprend pas plus mais envoie Bolitho, accompagné de son capitaine de pavillon Tyacke, porter vers un comptoir anglais tout nouveau, au sud, nommé New Haven (nouveau havre). Il est commandé par Ballantyne, aristocrate méticuleux qui aime les Noirs mais qui suscite des rancoeurs car il interdit la traite lucrative. L’Onward assiste de loin à la destruction complète d’un brigantin dont le dernier marin mourant ne prononce qu’un mot : « mutinerie ». Ce bis repetita fait un peu désordre dans le récit mais permet par allusions de comprendre vaguement de quoi il s’agit. Car l’auteur aime écrire par ellipse, laissant deviner plus qu’il ne dit, ce qui donne du sel à l’action, au demeurant féroce et courageuse comme il se doit. La mort prendra son lot, donc le jeune domestique noir de Ballantyne un peu plus jeune que Napier, qu’il a sauvé des trafiquants qui lui ont coupé la langue après autres sévices, et l’ami aspirant Howard, que Napier ne reverra plus.

Mission accomplie, le capitaine défiguré Tyacke, rencontré dans les précédents tomes, récompensé par une marque d’amiral, Bolitho de retour en Cornouailles où il retrouve son amour Lowenna, mais aussi l’un des premiers navires à vapeur. Ce n’est plus sa marine, ce sera celle de David.

Alexander Kent, Au nom du roi (In the King’s Name), 2011, Phébus Libretto 2021, 340 pages, €10.70

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Sylvain Tesson, La panthère des neiges

Un jour de Pâques, l’écrivain Sylvain Tesson rencontre le photographe Vincent Munier. Il l’invite à chasser les bêtes à l’affût avec lui, en commençant par un couple de blaireaux. Enthousiaste de cette façon de voir, Sylvain Tesson décide de partir avec lui traquer à l’objectif la mythique panthère des neiges, quasiment disparue au Tibet. « Comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs » p.23. Il ironise, cisèle ses phrases en aphorismes, mais il est conquis.

Il en tire un petit livre de voyage qui mêle le récit à la méditation, les conversations avec ses compagnons et les citations d’auteurs, l’observation des enfants tibétains et celle des yacks qu’ils gardent, ainsi que les autres bêtes, celles qui volent comme les rapaces ou celles qui chassent comme le loup ou la panthère. La solitude glacée amène aux souvenirs, et l’auteur croit voir souvent dans la panthère au loin l’image de sa mère au regard altier ou cette fille sauvage des Landes qu’il a aimé un temps sans pouvoir se fixer.

Car il va voir la panthère plusieurs fois. Une bête superbe qui se camoufle et passe son temps à dormir, le reste à chasser, comme un gros chat tacheté. L’affût à 5000 m d’altitude dans l’Himalaya n’est pas de tout repos car il fait volontiers -25°. Mais cette pratique de l’observation immobile est comme une voix du zen. « La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse » 123.

C’est ce mode de vie que découvre Sylvain Tesson, lui qui était toujours assis sur des oursins, ne tenant jamais en place depuis ses 20 ans, poussé par cette neurasthénie qui lui fait fuir les humains et la civilisation. Les Français contemporains sont amoureux de ces écrivains qui chantent le désespoir, apanage hier des Allemands avec Schopenhauer, désormais passé en français avec Cioran, Michel Houellebecq et le journaliste politicien Éric Zemmour. « Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens », disait Nietzsche cité avec gourmandise p.162. Sylvain Tesson préfère comme lui un monde célébré à un monde augmenté ; il préfère vénérer ce qui se tient devant lui et ne rien attendre, se souvenir beaucoup et se garder des espérances.

« L’affût commande de tenir son âme en haleine » p.183. Dans un monde pressé et superficiel, se poser et observer en profondeur choque les petits esprits évaporés en zapping permanent. Sylvain Tesson en fait une philosophie de l’existence, un élitisme à la mesure de l’époque. Moi qui connais le Tibet et ses hauts plateaux d’altitude, j’en sors encore ragaillardi. Là est l’aventure, dans un monde qui se croit fini.

Prix Renaudot 2019

Les photos de la panthère des neiges par Vincent Munier sont dans un autre livre, Tibet animal minéral, avec des poésies de Sylvain Tesson.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, 2019, Folio 2021, 193 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

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Eric Collier, La rivière des castors

Éric et Lilian, en 1931, vont s’installer en couple dans la zone sauvage de Meldrum Creek, à 100 miles au nord de Vancouver en Colombie Britannique. Éric est anglais de Northampton et a quitté l’ancien monde à 17 ans parce que plus attiré par les buissons que par l’école. De ces deux frères aînés, l’un sera tué en 1918 sur la Somme ; Eric était trop jeune pour la guerre. Il se marie en 1928 avec Lilian, une quart d’indienne dont la grand-mère a vécu là, puis naîtra en juillet 1929 leur fils unique Veasy Eric Collier. Lilian ayant eu un accident de hanche lorsqu’elle était enfant ne peut avoir d’autre bébé. C’est dommage car Éric sait très bien élever les gamins.

Durant 21 ans, ils restent à trois dans la nature, laissant le gamin découvrir tout seul ce qui se fait et ce qui est dangereux. Il est observateur, curieux et sans peur. Il apprend au contact de son père et de la nature, tandis que sa mère lui fait la classe. Éric décédera en 1966, cinq ans après avoir écrit ce livre de souvenirs, et son fils Veasy en 2012 ; il avait 84 ans.

À deux jours de toute habitation, les trois construisent en effet une cabane, avant une nouvelle maison 16 ans plus tard lorsque le fils est adolescent. Elles sont purement écologiques, de rondins et de boue. Pour vivre, ils chassent, ils cultivent un jardin, ils trappent les animaux à fourrure qui pullulent. Une existence écologique naturelle, pas celle qui se vante de sa vertu dans les salons. Faire du foin pour les chevaux l’hiver, jardiner quelques légumes, cueillir des mûres et des baies pour les confitures, chasser pour se nourrir et pour vendre les fourrures permet d’observer la forêt et les bêtes. L’été (court) il peut faire +40° centigrades tandis que l’hiver peut descendre sous les -50° du thermomètre. La vie est rude et vous forge un beau physique. Le gamin mesure à 17 ans 1m89 pour 95 kg. Nourri de viande plus que de légumes, les deux totalement bio puisqu’issus de la chasse ou de la cueillette sauvage, plus les quelques légumes du jardin et les rares céréales achetées au bourg, il s’est développé sainement aussi bien physiquement que mentalement. Ce n’est pas lui qui prônerait la nourriture Vegan, plutôt réservée aux urbaines désœuvrées et anorexiques qui cherchent un sens à leur existence irrémédiablement fade. Se nourrir à demi carné, comme l’homo sapiens depuis 300 000 ans, vous forge un physique avantageux adapté à la vie de chasseur-cueilleur dans la nature.

Le garçon est surtout calme et efficace, empli de sang-froid. Il n’a pas peur lorsqu’à 7 ans des loups lui ont couru après sur un lac gelé alors qu’il rapportait un vison pris au piège à son père. S’il avait paniqué, les loups se seraient jetés sur lui mais, comme il est resté sûr de lui, ils ne l’ont pas attaqué – c’est la bizarrerie de ces fauves qui aiment tuer pour jouer lorsqu’ils ont déjà le ventre plein mais se méfient de quiconque semble prêt à se défendre ou les ignore. Il en ira de même à 23 ans lorsque Veasy s’engagera dans l’armée canadienne pour trois années et combattra en Corée. Son sang-froid sous le feu de l’ennemi lui vaudra une citation.

Le rôle des trois Collier dans la nature sauvage sera de redonner vie au Creek, asséché depuis que la surchasse a éradiqué les castors dont les barrages retenaient l’eau de fonte des glaciers d’hiver. Les incendies font rage l’été, les mammifères et les oiseaux ont déserté l’endroit. Éric se dit qu’il serait bien de réintroduire le castor qui pullulait au temps de la grand-mère de Lilian, mais le service des Eaux et forêts n’en voit pas l’intérêt. C’est un inspecteur anglais venu en visite qui s’en convaincra et apportera deux couples six ans plus tard. Dès lors, tout renaît : l’eau, donc la végétation, donc les oiseaux aquatiques et les animaux à fourrure, les loutres, visons et rats musqués. Les daims reviennent boire et brouter l’herbe, les coyotes et les loups suivent les herbivores pour s’en repaître ; toute la chaîne biologique se reconstitue. Même les élans reviennent dans la région, ils l’avaient déserté depuis une génération au souvenir des anciens.

La vie de Robinson se poursuit simple et tranquille avec une visite par mois au bourg pour y refaire provisions de cartouches de matériel, de quelques rares vêtements, de farine pour les puddings et de sucre pour confire les baies. Pour le reste, les trois vivent sur le pays, leurs vestes et mocassins sont en peau de daim, fourrés de loutre, tous produits de la chasse. Éric tient un journal d’où il tirera ce livre ce qui permet d’avoir une connaissance vécue de sa vie quotidienne aujourd’hui. Il était précurseur, pratiquant l’écologie comme on respire. Il n’en faisait pas une religion, contrairement à ceux qui n’ont jamais vu un brin d’herbe parce que nés sur les trottoirs des villes encombrées. Sa vertu n’est pas de prêcher mais d’observer pour s’adapter, de rester humble devant les forces du climat et des animaux, et de faire son nid dans la nature telle que cela se pratiquait avant l’agriculture, au temps des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire.

Ce beau récit vécu est paru en 1963 en livre de poche en français dans la collection Leur aventure de l’éditeur J’ai lu, une collection bleue qui ne publiait pas que des livres de guerre. Fan de Jack London et de Fenimore Cooper, l’auteur a fait sa vie selon son imaginaire d’enfant et sait le transmettre aux enfants d’aujourd’hui comme à celui que j’étais hier. À lire pour savoir ce qu’est la véritable écologie – bien loin de l’écologisme – et à offrir aux enfants dès qu’ils s’intéressent à la lecture, vers l’âge de huit ou neuf ans.

Eric Collier, La rivière des castors (Three in The Wilderness), 1961, J’ai lu 1963, 367 pages, occasion €10.94

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Michel Strogoff de Carmine Gallone

C’est un film à grand spectacle dans le ton grandiloquent de l’après-guerre, avec défilés et parades de la cavalerie yougoslave. Fidèle au livre (chroniqué sur ce blog), l’histoire conte l’épopée de Michel (Curd Jürgens), capitaine des courriers du tsar et Russe de caricature (grand, fort, taiseux et habile). Avec l’amour au bout, comme il se doit, et la récompense personnelle du tsar (Louis Arbessier) qui le fait colonel.

Le spectateur, à la sortie du film, ne peut s’empêcher de mettre en parallèle l’invasion tartare de la Russie de 1880 et celle des Allemands nazis en 1942. Ce sont à chaque fois des hordes dont le mouvement est la force et le nombre la volonté. Michel, avec un stratagème technique très julevernien, réussit à stopper l’assaut des Tartares sur Irkoutsk par le fleuve.

Entre-temps, la figure du Traître Ogareff (Henri Nassiet), ancien colonel russe dégradé pour manquement à l’honneur (il a triché aux cartes), vient mettre du piment dans l’aventure. Notez que Michel, coureur de jupons parce que célibataire mais fauteur d’adultère, n’est pas déshonoré par sa conduite, seulement qualifié d’indiscipliné. Baiser n’est pas une faute à l’honneur mais tricher aux cartes oui. Il faut dire qu’il faut être deux pour consommer l’adultère et qu’il n’y a ni rapt ni viol. Le colonel, mauvais militaire mais bon soldat, guide habilement les Tartares mongols dans les failles de l’armée russe plus faible en  nombre. Jusqu’à ce qu’une sorte de Julien Sorel audacieux, ce capitaine des courriers, lui mette à lui tout seul des bâtons dans les roues.

Michel joue le jeu du marchand marié et fait compagnie avec Nadia (Geneviève Page), une jeune femme qui doit rejoindre son père exilé à Irkoutsk sur ordre du tsar pour avoir critiqué le pouvoir. Deux journalistes français, Blond (Gérard Buhr) et Jolivet (Jean Parédès) sont d’aimable compagnie, repoussoirs et grosse caisse à la fois. L’un est de droite et l’autre de gauche, ils se chamaillent mais sont inséparables. Michel ruse pour avoir des chevaux de relais, se cache de sa vieille mère lorsqu’il passe en Sibérie, est fait prisonnier parce qu’une gitane observatrice, petite amie du traître (Sylva Koscina) a vu combien cette vieille femme avait reconnu son fils incognito.

La clé du roman est dans la barbarie tartare qui marque les yeux des ennemis au fer rouge avant de les tuer un peu plus tard. Michel est donc aveuglé d’un sabre chauffé de braises, puis guidé par sa compagne jusqu’à ce que le miracle (scientifique chez Jules Verne, émotionnel dans le film) se produise comme on sait.

Ce sont les femmes qui le sauvent, pour son courage et sa prestance plus que pour sa mission, comme toujours chez les femmes selon Jules Verne. La cruauté ne paie pas chez elles et elles se vengent des barbares, machos et violeurs, en aidant les hommes qui peuvent les sauver. En payant de leur personne s’il le faut.

L’aventure progresse en une suite de tableaux édifiants où l’individu est pris dans le collectif. Il lui faut savoir nager pour émerger de la foule et des batailles. Tout le roman est un hymne à la Russie plus qu’au système tsariste, le monarque étant un personnage assez falot, au contraire de ses généraux. C’est aussi un chant de solidarité européenne contre le despotisme asiatique, une valorisation de l’individu courageux face aux hordes – un grand film des années 50.

DVD Michel Strogoff, Carmine Gallone, 1956, avec Curd Jürgens, Geneviève Page, Jacques Dacqmine, Sylva Koscina, Gérard Buhr, StudioCanal 2008, 1h48, 7.00

Jules Verne, Michel Strogoff

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Alexander Kent, Cœur de chêne

Le capitaine de vaisseau Adam Bolitho va-t-il enfin se marier avec son amour Lowenna ? Le couple et la popote font mauvais ménage avec l’aventure et l’auteur, à 85 ans, veut poursuivre son rêve d’adolescent lorsqu’il s’est engagé à 16 ans – en 1940 – dans la marine britannique. Adam repart donc en mission pour Leurs Seigneuries. Il est reconnu comme probablement le capitaine le plus audacieux des quelques neuf cents qui traînent leur sabre et leurs épaulettes depuis que la paix est revenue avec la France et l’Espagne.

Nous sommes en 1818 et ce qui préoccupe la Navy sont les pirates barbaresques qui sévissent en Méditerranée : des Algériens commandités par des Turcs, vieux choc des civilisations où le mécréant peut être réduit en esclavage sur l’ordre de Dieu. Mentir, rançonner, piller, violer, asservir – tout est louable au nom d’Allah contre ceux qui ne croient pas en lui personnellement. La religion est, comme toujours et partout, le prétexte du lucratif commerce et du désiré pouvoir. En Maître du monde à l’époque, la Navy, bras armé de la première nation industrielle du temps, a pour devoir de faire régner l’ordre propice aux navires marchands de sa compagnie des Indes qui passe par le canal de Suez. Le dey d’Alger, vaincu par la flotte anglo-britannique sous les ordres de lord Exmouth en 1816 (tome précédent), signe un traité abolissant l’esclavage des chrétiens et rembourse les rançons de l’année, mais la piraterie reprend, le dey est trop faible pour avoir une réelle autorité. Il est étranglé par les janissaires turcs.

Cette traitrise qui relance la mise à sac des navires européens outrage le Royaume-Uni qui détache des navires de surveillance en renfort. Dont la toute neuve Onward, frégate confiée à Bolitho dont on connait l’audace et l’élan. Celle-ci doit naviguer de conserve avec la goélette française Nautilus puisque la nation est redevenue royaume sous la Charte et que le roi en poire (Louis XVIII) règne directement sans premier ministre. Par naïveté, celui-ci donne en gage Nautilus au nouveau dey d’Alger.

Retour donc à l’action et à la vie à bord, avec le fidèle maître d’hôtel Jago et cette fois Napier en aspirant de 16 ans qui a fait ses preuves sous un autre capitaine aux Caraïbes. Mais plus question de relations favorisées, le garçon n’est plus un tendre poulain naviguant en foc sous la protection de sa grand-voile, il est aspirant officier, donc un homme ou presque. Bolitho le voit de loin, lui parle rarement, a avec lui des rapports formels même si le regard dit plus et qu’il continue à l’inviter dans sa propriété de Falmouth. David poursuit ses premières armes de commandement en imitant ce qu’il a vu faire, plus porté à parler avec les hommes et à reconnaître leurs compétences qu’à punir ou rester plein de morgue comme certains aspirants ou lieutenants.

Onward sauve Nautilus d’une traitrise – une de plus de ces barbares d’Alger et fait sauter une goélette prête à détruire le français. Allers et retours entre Gibraltar, la base Navy la plus proche, et la côte autour d’Alger remplie de criques où se cacher. Une goélette suit Onward pour la narguer mais, un jour de retour sur Alger, un coup de canon retentit. C’est Nautilus qui attaque un boutre marchand. Onward vole à son secours et met en déroute la goélette passée à l’ennemi dont l’équipage français est retenu prisonnier par les renégats commandés par un Turc. Avance sabord fermés, virement de bord in extremis avec canons en batterie de l’autre bord, bordée à double, et voilà le navire ennemi désemparé. L’abordage est repoussé et la goélette se rend, le capitaine français et son équipage délivrés. L’aspirant David Napier s’est bien comporté et Adam Bolitho a senti une balle frôler son cou mais tout va pour le mieux et pour le bonheur des lecteurs.

C’est alors le retour aux femmes, à la vie civile pour un mariage bien mérité, en attendant le dernier tome de la saga en cours depuis 1968. L’auteur est parfois elliptique, pratiquant l’understatement non seulement sur les sentiments mais aussi sur les faits qu’on ne saisit pas immédiatement. Outre le plaisir de la dernière marine à voile, c’est ce qui fait aussi le charme de ces romans.

Alexander Kent, Cœur de chêne (Heart of Oak), 2007, Phébus Libretto 2019, 362 pages, €10.70

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Le tour du monde en 80 jours, série

Bientôt diffusée sur France 2, la série revisite le roman de Jules Verne chroniqué sur ce blog. Mais l’auteur classique français est cuisiné à la sauce internationale contemporaine, c’est-à-dire américaine. Il faut évidemment qu’il y ait un Noir, une femme et une lady féministe pour rabaisser le mâle blanc de 50 ans hétérosexuel de l’Angleterre impériale. Le politiquement correct du woke a encore frappé : l’ultra conventionnel de la mode est-il vraiment un « éveil » ?

Phileas Fogg (David Tennant) est présenté comme un bourgeois frileux et couard qu’un amour malheureux a précipité dans la déprime. Il a aimé jadis une belle Elisa, grande voyageuse avec qui il devait faire le tour d’Europe, sinon du monde, mais qu’il a « lâchement » abandonné lorsqu’il lorsqu’elle a voulu partir. Une carte postale lui parvient parfois des différents endroits et la dernière, représentant une horloge qui figure la vie qui passe, celle de Big Ben, n’est pas affranchie et orné de ce seul mot : « Coward » (lâche). Ce serait ce défi féminin qui porterait Phileas à ce pari osé dans son club de gentlemen ? Nous sommes bien loin de l’optimisme technique de Jules Verne et du défi industriel des transports qu’il posait.

Passepartout, le valet français, est joué par un Noir assez doué (Ibrahim Koma) mais qui fuit toutes les difficultés dans la vie, à commencer par la mort de son père, fusillé comme révolutionnaire lors de la Commune de Paris en 1871. Nous sommes loin de l’aide débrouillard présenté dans Jules Verne.

Fix, le détective chargé de suivre et de ralentir Phileas Fogg dans le roman du XIXe siècle, est transformé aujourd’hui en une femme journaliste (Leonie Benesch), fille d’un père directeur de grand quotidien dont on apercevra qu’il a bâti sa carrière sur la fausseté et le mensonge. Elle sera l’âme du voyage, redonnant le moral à Phileas qui déprime et forçant sans cesse Passepartout à agir.

L’aventure est bien là, en ballon, en train, en bateau, en chameau, les obstacles et les difficultés sont sans nombre, et chaque épisode est consacré à l’une d’elle. Ainsi le premier met en scène l’anniversaire de la Commune et la tentative d’assassinat du président de la République française Thiers. Le second voit Phileas Fogg faire un calcul d’ingénieur pour qu’une partie du train vers Brindisi puisse passer sur un pont fragilisé par un tremblement de terre afin de sauver la jambe d’un jeune garçon fan de Jules Verne. Le troisième verra la traversée d’un désert du Yémen, sauvé in extremis par la lady pute que le journal de Mademoiselle Fix a vilipendée sous la plume de son directeur de père. Le quatrième, en Inde, permettra à Phileas de sauver un jeune cipaye accusé de désertion à cause de l’amour qu’il porte à sa promise. Et ainsi de suite.

Nous avons donc une série regardable en famille, tout à fait dans la morale du temps tout en conventions et fadeur, où l’aventure est un divertissement et surtout plus un risque. Mais on peut y prendre son plaisir.

Série Le tour du monde en 80 jours, Steve Barron, 2021, saison 1 en 8 épisodes avec David Tennant, Ibrahim Koma, Leonie Benesch, présentée en octobre au Festival international des séries. Une saison 2 est en préparation.

Dès le 20 décembre 2021 sur France 2, le 21 décembre sur ZDF, le 26 décembre sur BBC 2

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Vladimir Volkoff, Les hommes du tsar

Un mauvais titre pour un bon roman historique. En France, « les hommes du tsar » ne veut rien dire, Boris Godounov aurait mieux convenu car c’est lui le sujet du livre. Il est écrit à grands guide comme une mythologie du personnage, le romancier comblant par l’imagination les trous des historiens. C’est agréable et dans l’action comme Alexandre Dumas.

Boris Godounov est devenu le grand écuyer d’Ivan IV « le Terrible » qui fut orphelin très tôt, élevé comme un esclave par les boyards de la cour, connaissant la misère et la haine qui va avec. Comme Staline plus tard, parallèle intéressant, Ivan devenu tsar s’entourera de gens de rien pour qu’ils lui soient fidèles, plutôt que de nobles de cour aptes à le trahir à la première occasion. Il n’hésitera jamais, comme Staline, à exiler ou à couper des têtes.

C’est ainsi qu’au premier chapitre, le Terrible assistant à la messe entend lire l’Evangile où il est dit : « les premiers seront les derniers ». Qu’à cela ne tienne, il fait chercher le « psar », le valet au plus bas de l’échelle, qui s’occupe des chiens et dort avec eux. De ce Névéja crasseux et illettré, il fera un boyard fidèle comme un chien. Il sera son homme de main qui parle peu et agit vite, sans état d’âme, dans l’ombre. Marié sur ordre du tsar à une fille de boyard, il suscitera de l’amour et aura deux fils admirables.

Il fera sien aussi le neveu d’un intendant, Boris, arrivé à 16 ans à Moscou sur ordre de son oncle, avec sa jeune sœur Irina de 10 ans. Le jeune homme n’est pas un guerrier mais un politique intuitif. Il sauve la mise du tsar bourré qui a parié une ville contre un ambassadeur Tatar lors d’un concours à l’arc. Dans les intrigues, Boris Godounov est précieux car fidèle et intelligent. Il en fera un boyard et lui fera épouser une fille de boyard rustre.

Lorsque, pris de colère et de boisson, Ivan IV tuera son fils aîné Ivan à coup d’épieux alors qu’il voulait protéger sa femme enceinte (en tuant le bébé par la même occasion), c’est Godounov qui s’interposera. Lorsque le tsar mourra, d’apoplexie ou empoisonné, il conseillera son fils cadet Fédor 1er, époux de sa sœur Irina.

Le roman quitte Boris Godounov alors qu’il est encore conseiller en 1592, après qu’il ait fait assassiner par le psar le tsarévitch Dimitri, bâtard d’un septième lit d’Ivan le Terrible, épileptique et écarté de sa succession par Ivan lui-même. Mais les familles Chouïski et Nagoï complotaient pour se servir de l’enfant et monter sur le trône.

Un bon roman d’aventures basé sur des faits vrais et qui donne toute l’ampleur de la nature russe, de la dévotion populaire au tsar, seul lien du peuple avec l’ordre du monde. D’une monarchie élective, Ivan IV a fait une autocratie car les boyards sont trop diviseurs. Tout comme Staline le fera, avant Poutine avec les oligarques. Comme quoi les constantes historiques demeurent, malgré la modernité.

Vladimir Volkoff, Les hommes du tsar, 1989, Livre de poche 1998, 512 pages, €3,78

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Stephen King, Le pistolero

Cela ne finira pas avant 8 tomes et un film, lequel résume trop vite l’ampleur de l’histoire, à ce qu’on en dit. Le pistolero est le premier volume qui donnera envie, ou non, de lire la suite.

Roland de Gilead est un justicier bardé de deux pistolets dont il a appris à se servir durant ses rudes années d’apprentissage de 7 à 14 ans. Il a dû observer, imiter, endurer les coups et les efforts jusqu’à la limite de ses forces d’enfant puis de prime adolescent. A 14 ans, il est devenu un  homme en défiant son professeur, un vieux couturé de toutes les guerres, et en rusant comme David avec Goliath pour le vaincre. Il est alors devenu pistolero, justicier.

Le monde – le nôtre au futur vu par un King des années 1980 – court à sa destruction programmée. La Tour Sombre, à la croisée de tous les temps et de tous les lieux, est peut-être le remède, l’endroit qui permettra de comprendre. Notre héros aventurier part donc en quête initiatique pour sauver le monde et se trouver lui-même. Son « lièvre », comme on dit à la course de lévriers, est « l’homme en noir », une sorte de sorcier qui n’est qu’un messager intermédiaire entre les humains et les forces supérieures. Il serait le diable biblique si l’on cantonnait sa science au seul Livre, car il ressuscite artificiellement les morts – qui doivent périr quand même une fois accompli leur rôle de simple pion dans une partie qui les dépasse.

Il en est ainsi de Jack, un gamin bien bâti de 9 ans, un blond qui n’a pas froid aux yeux bleus comme Stephen King les aime, à la chemise délavée déchirée. Roland le pistolero le rencontre « par hasard » dans le désert. Par hasard ? Non pas, il est un jalon ressuscité d’avoir été broyé par une voiture en plein New York, posé par l’homme sorcier pour le ralentir et le déstabiliser. Car L’aventurier est humain et s’attache au gamin. Malgré toute sa protection, il n’y peut rien quand celui-ci tombe d’une passerelle branlante dans un gouffre sans fond. Ces moments avec l’enfant ont permis d’attacher le jeune lecteur à l’histoire, lui permettant de s’identifier au compagnon du héros, même si sa fin est cruelle.

Les quatre nouvelles, écrites à des années de distance, se complètent et peuvent être lues sans dévorer la suite. Elles font passer un bon moment d’imaginaire tout en laissant libre de spéculer sur notre place dans l’univers, ce qui marquera la fin des tomes. Comme toujours, le livre laisse plus de place à l’imagination que le film, mais les fans pourront user des deux, ils se complètent.

Stephen King, Le pistolero – La tour sombre 1 (The Gunslinger – The Dark Tower), 1982, J’ai lu Science-fiction 2017, 384 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Tome 2, Les Trois cartes

Tome 3, Terres perdues

Tome 4, Magie et cristal

Tome 5, Les loups de la Calla

Tome 6, Le chant de Susannah

Tome 7, La tour sombre

Tome 8, La clé des vents

DVD La tour sombre, Nikolaj Arcel, avec Matthew McConaughey, Idris Elba, Tom Taylor, Dennis Haysbert, Ben Gavin, Sony Pictures 2017, 1h31, €6.80  blu-ray €6.98

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Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute dit Montaigne

Telle est la conclusion d’un long chapitre du premier livre des Essais, le chapitre XIV, intitulé « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons ». C’est l’idée que nous nous faisons des choses qui les rend bonnes ou mauvaises – pour nous. Donc, « si les maux n’ont entrée en nous que par notre jugement, il semble qu’il soit en notre pouvoir de les mépriser ou contourner à bien ». Cette idée stoïcienne fait les choux gras du bouddhisme, qui considère que toute douleur en ce monde vient que nous nous en tourmentons et que surmonter la maladie, la vieillesse et la mort nous rendra libre, apte à l’éveil de la conscience, au nirvana. « Et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes étrangement fous de nous bander pour le parti qui nous est le plus ennuyeux », dit Montaigne en sa langue verte.

Ce que nous appelons le mal ne l’est pas en soi, mais seulement par l’opinion que nous en avons ; il peut d’ailleurs être un bien pour les autres – ainsi « d’éradiquer les mécréants » selon les Talibans qui n’ont que foutre des « droits de l’Homme ». La diversité des opinions dans le monde sur des sujets semblables montre que tel est bien le cas. Ainsi la mort, la pauvreté et la douleur, examine Montaigne.

Il donne force exemples de la mort acceptée et même recherchée par certains, soit parce qu’ils croient en quelque chose de plus fort, soit parce qu’ils ne veulent pas se soumettre. Ainsi de Socrate, premier grand exemple, cité par Montaigne, avant les pendus qui refusent la grâce parce que la garce qui leur est proposée à féconder ne leur convient pas. Ou de ces « femmes et concubines, ses mignons » qui se jettent allègrement au feu de leur chef mort. « Toute opinion est assez forte pour se faire épouser au prix de la vie ». C’est parfois ce que nous appelons fanatisme, dont le pendant positif est la foi.

Et de citer Pyrrhon, le philosophe stoïcien, qui se trouvait un jour sur un bateau pris dans la tempête. Aux plus effrayés, il montrait un cochon qui ne s’en souciait pas. « Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous pour notre tourment ? » s’interroge Montaigne. L’intelligence nous conduit-elle à notre ruine ? Le raisonnement s’emballe-t-il au point de nous étouffer de craintes ? La vie exige la mort au bout et, si certains espèrent un au-delà, il n’est rien moins que certain. La mort viendra et peut-être le néant, pourquoi donc nous en tourmenter toute notre vie durant ?

Pire serait la douleur ? Car nos sens ne nous trompent pas : le pourceau de Pyrrhon « est bien sans effroi à la mort, mais si on le bat, il crie et se tourmente », expose raisonnablement Montaigne. Citant Ovide, il affirme même que « la mort fait moins de mal que l’attente de la mort ». Rien n’est pire que l’incertitude, elle fait travailler l’imagination et s’épouvante de fantômes grossis et amplifiés. « Et à la vérité ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur, son avant-coureuse coutumière ». Souffrir est bien pire que finir, la douleur est « le pire accident de notre être » dit Montaigne qui avoue la fuir autant qu’il le peut. « Mais il est en nous, sinon de l’anéantir, du moins de l’amoindrir par la patience, et, quand bien le corps s’en émouvrait, de maintenir ce néanmoins l’âme et la raison en bonne trempe ». D’ailleurs « la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution », que seraient-elles sans « la douleur à défier » ? Où serait l’aventure s’il n’y avait danger ? Le plaisir de l’effort si tout était confortable ? Et de citer Lucain en résumé : « il y a plus de joie dans la vertu quand elle nous coûte cher ».

En bon héritier des classiques de l’Antiquité, Montaigne hiérarchise ce qui nous fait humain : les pulsions sont toutes instincts et même la plante en a ; les émotions sont passions et les animaux en sont doués ; seul l’être humain est pourvu d’une raison évoluée, apte au langage et à l’abstraction, ce que l’époque de Montaigne appelle « l’âme ». Puisque nous sommes humains, il nous faut donc prendre notre principal contentement en l’âme et non dans le corps, c’est elle qui nous fera supporter, « seule maîtresse de notre condition et conduite », dit le philosophe. La douleur « se rendra de bien meilleure composition à qui lui fera tête. Il se faut opposer et bander contre ». Ce qui n’a rien à voir avec la jouissance sexuelle du masochiste, soit dit en passant, Montaigne parle dru mais sa langue est celle de son siècle. « Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant, aussi est l’âme » – qui se laisse aller souffre bien plus que celui qui résiste. Et de citer les femmes des Suisses mercenaires qui accouchaient debout sans prendre de repos, le Romain Mucius Scévola qui se laissa griller le bras pour affirmer sa volonté de tuer son ennemi, ou encore le gamin spartiate qui, par discipline, laissa un jeune renard lui dévorer le ventre plutôt que de broncher à l’exercice. C’est « notre opinion [qui] donne prix aux choses (…) et appelons valeur en elles non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons » – ainsi « l’achat donne titre au diamant », alors que ce n’est qu’un vulgaire caillou dur et brillant, note l’avisé Montaigne.

La pauvreté, en ce sens, est un point de vue. Ce n’est pas la quantité de richesses qui importe mais le bonheur que l’on trouve en chaque instant avec les moyens que l’on a. Et Montaigne de citer son propre exemple :

1/ insoucieux jusqu’à 20 ans, « n’ayant d’autres moyens que fortuits », il fut fort heureux ;

2/ lorsqu’adulte il eut de l’argent, il s’en est tourmenté : en avait-il assez en cas d’accident ? suffisamment en ses voyages ? trop pour susciter la tentation et le vol ? « Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquérir » – l’avarice vient avec la richesse ;

3/ dans « une tierce sorte de vie », due au plaisir de certains voyages, « je fais courir ma dépense avec ma recette ; tantôt l’une devance, tantôt l’autre ; mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir de quoi suffire aux besoins présents et ordinaires ; aux extraordinaires, toutes les provisions du monde n’y sauraient suffire ». Il se contente donc de ce qu’il a (quoi qu’il ait) et vit heureux – c’est-à-dire en accord avec lui-même. J’ai rencontré de ces gavroches au Népal qui vivaient au jour le jour de fruits ramassés et de vente de petites babioles, en guenilles et pieds nus mais fort heureux dans l’animation de la rue, avec leur fratrie et copains, qui s’initiaient à plusieurs langues pour faire guides, plus tard. « L’aisance donc et l’indigence dépendent de l’opinion d’un chacun », conclut Montaigne, et de répéter : « chacun est bien ou mal selon qu’il s’en trouve ».

« La fortune ne nous fait ni bien ni mal : elle nous en offre seulement la matière et la semence, laquelle notre âme, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il lui plaît, seule cause et maîtresse de sa condition heureuse ou malheureuse ». Oh, bien sûr, celui qui meurt de faim ne peut que rêver d’un peu, le feignant a tourment de l’étude, tout comme le luxurieux voit la frugalité qui le réfrène comme un supplice, mais c’est « notre faiblesse et lâcheté » qui font les choses difficiles et douloureuses, pas les choses elles-mêmes. « Pour juger des choses grandes et hautes, il faut une âme de même, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nôtre ».

« Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute » et il nous faut choisir entre résister ou fuir, vivre ou mourir. Mais c’est bien nous qui choisissons, même en laissant faire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bernard Clavel, L’homme du Labrador

Clavel écrit l’un de ses petits romans tirés d’un fait insignifiant mais qui l’a marqué. Le Labrador n’est pas ici un chien mais un pays, en haut à droite de la carte du Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent face à Terre-Neuve (Newfoundland en globish).

Nous sommes à Lyon en 1937, par un soir de brume entre Saône et Rhône. Un homme entre dans un bistro toujours sombre où officie Sophie, une jeune serveuse rousse opulente au travail monotone. Elle sert tous les jours la même consommation aux mêmes heures aux mêmes habitués. Un bistro de quartier quoi, qui réunit entre hommes les commerçants du coin avant et après le marché, les artisans en fin de journée, les joueurs de belote.

Dans cet univers fermé et sans avenir, le personnage qui entre déclare venir du Labrador, une province sauvage où le vent puissant est omniprésent et la nature hostile. Les loups y hurlent en toute impunité et, en hiver lorsqu’ils ont faim, il faut veiller et entretenir un feu d’enfer pour ne pas être égorgé et dévoré. Certains l’ont été. Mais la cabane en rondin est confortable, les fleuves remontés en canots d’écorce poissonneux et sauvages, les portages entre rapides épuisants mais revigorants. La solitude à deux ou trois est contemplative, loin des petits tracas minables des urbains engoncés dans leurs travaux monotones et leurs manies. Et il y a la perspective de trouver de l’or.

Un vieil Indien à New York a vendu une carte à un compère, que l’homme du Labrador qui dit s’appeler Freddy est venu retrouver. Mais l’Américain nommé Wallace est absent, Freddy doit l’attendre, ou le chercher. Il s’impose donc quelques jours chez Sophie, dans son studio minuscule sous les toits avec point d’eau et toilettes sur le palier, sans gaz à l’étage. La serveuse a été immédiatement séduite par cet homme fort et sûr de lui qui sait raconter sa vie de mâle nomade aventureux. Elle a couché, a rêvé. Freddy lui a dit qu’il avait besoin d’une femme comme elle pour le conforter, pour garder la base arrière dans une ville de la côte. Sophie est prête, elle s’est remplie de l’homme, corps et âme, et son esprit est ailleurs. Freddy a fécondé son rêve.

Et puis un soir, l’homme sent qu’on le suit ; quelqu’un qu’il a connu lui veut du mal. Ils doivent partir ; Wallace a été tué mais Freddy a pu récupérer ses documents. Sophie, qu’il préfère appeler Nelly, son second prénom qui fait plus américain, et lui doivent aller chercher son frère qui va embarquer avec eux pour l’aventure. Tout le bistro s’enthousiasme, certains auraient voulu venir, tous veulent au moins participer financièrement. C’est qu’il parle bien, le Freddy et qu’il sait ce qu’il dit, selon un consommateur qui a lu un livre et vérifie.

Sauf que… l’homme qui l’a connu entre le dernier soir dans le bistro. Et je vous laisse découvrir la fin.

Clavel met en scène la puissance du rêve exotique, la fascination de la parole conteuse, le prestige de celui qui vient d’ailleurs, dans les petites vies ternes et sans futur des ouvriers, artisans et petits commerçants urbain – son propre milieu qu’il connait bien. C’est doux amer, empli de vérité humaine. Mais un peu court, comme souvent avec Bernard Clavel. Il n’a pas la puissance de développer une histoire.

Bernard Clavel, L’homme du Labrador, 1982, J’ai lu 2001, 127 pages, €4.47 e-book Kindle €12.99  

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Stephen King, Différentes saisons

Elles sont quatre les saisons, comme les Trois mousquetaires, mais la comparaison s’arrête là. Elles content chacune une histoire, l’espoir d’une évasion pour le printemps, la fascination pour l’horreur nazie en été, l’aventure d’un quatuor de garçons de 12 ans pour retrouver un cadavre dans la Maine encore sauvage à l’automne, et l’histoire d’un accouchement post-mortem racontée dans un club de vieux bourgeois newyorkais un peu particulier en hiver.

Stephen King écrit mal mais sait conter. Il écrit comme il cause, direct et banal, mais sa verve est sans égale, ses observations très justes et son imagination galopante. Il sait se mettre à la place de ses personnages et frôler à chaque fois les abîmes.

Andy Dufresne est un ex-banquier accusé d’avoir tué sa femme adultère avec son amant alors qu’il jure ne pas l’avoir fait. Emprisonné à Shawshank dans le Maine (état qui n’a pas la peine de mort), il commande une affiche de Rita Hayworth pour orner le mur de sa cellule. A l’aide de cette photo presque grandeur nature, il réussira à s’évader au bout de 27 ans… Et contrairement à d’autres, moins intelligents, il ne sera pas repris.

Todd Bowen, 13 ans, a tout du petit Américain type, râblé avec ses 1m72 et ses 65 kg déjà, casque de cheveux blonds et yeux bleus, bon en classe et en sport. Mais il s’est trouvé fasciné brutalement un après-midi de congé dans le garage d’un copain par une pile de magazines à sensation qui évoquaient la Seconde guerre mondiale. Notamment les nazis, les juifs et les camps. Les profs adultes ne voient pas, dans leur stupidité scolaire bien-pensante, combien le spectacle complaisamment étalé de l’Horreur peut fasciner un prime adolescent. Les corps torturés, l’uniforme, les armes, le fantasme de domination remuent les instincts primaires exaltés par les hormones et suscitent de violentes émotions. Cet âge-là bascule facilement dans l’extrémisme et la cruauté. Croire qu’exposer le pire de l’humanité pour vacciner les ados est une erreur psychologique : depuis trois générations que sont diffusés le film Nuit et brouillard, la terreur de la Shoah et les scies moralistes « contre le racisme », l’attrait pour le nazisme ne s’est jamais aussi bien porté. Stephen King est juif et il a peut-être le tort de prendre comme héros un jeune WASP car il prête probablement une part de sa propre fascination pour ce que les zélateurs de la Race supérieure ont fait à son peuple qui se croyait le seul Elu. J’ai souvent constaté cette hypnose morbide quasiment suicidaire de ceux qui se sentent juif pour leur Ennemi historique qui voulait les éradiquer de la surface de la terre. Toujours est-il que le jeune Todd sonne à la porte d’un vieil homme de 76 ans immigré d’Allemagne des décennies auparavant, Arthur Denker : il a reconnu en lui le portrait d’un commandant du camp de Bergen-Belsen puis d’Auschwitz, Kurt Dussander, qu’il a vu en photo dans son uniforme tiré à quatre épingles sur les magazines. Dès lors qu’il est reconnu, le vieux est piégé et le gamin le fait chanter : il veut qu’il lui raconte toutes les horreurs, mais en détail. Cela enfièvre son imagination, l’excite, le fait bander dès que la puberté le tourmente. Il niquera sa première copine en pensant aux cadavres encore chauds d’Auschwitz puis, se rendant compte qu’elle est youpine, la vire ; elle le dégoûte. Pourtant elle aime ça, la bite, et croyait avoir trouvé son étalon fougueux pour la ramoner tant et plus. Todd vient voir le vieux cinq jours par semaine et ses notes scolaires s’en ressentent, même s’il a obtenu un A+ pour une rédaction sur les camps nazis. Stephen King donne la recette infaillible pour évoquer avec délectation les Interdits : il suffit de dire toute la répulsion que cela doit inspirer – mais on en a parlé quand même… Morale King, le vieux sera reconnu à l’hôpital et se donnera la mort mais l’adolescent américain Todd, à 17 ans, sera abattu par la police après avoir tué une bonne dizaine d’inconnus par fantasme de toute-puissance, lui devenu impuissant à cause de la pornographie des camps. On comprend mieux, par cette longue nouvelle publiée en 1982 et intitulée Un élève doué, combien « le nazisme » représente le summum de l’emprise du Mal sur la jeunesse déboussolée aujourd’hui. Du grand King.

L’histoire suivante du recueil, tout aussi longue et passionnante, a pour titre Le corps. Il est celui d’un garçon de 12 ans disparu depuis des jours et que des jeunes retrouvent mort au bord de la voie ferrée de marchandises qui traverse les forêts du Maine. Des jeunes prolos de 17 ou 18 ans qui rôdent en voiture, se bourrent à la bière et baisent les filles à la va-vite sur les sièges arrière. De vrais cons. Mais leurs petits frères sont encore à l’âge où l’on croit à l’Aventure et à l’Amitié et, lorsque l’un d’eux entend le grand frère évoquer leur découverte avec son copain, il décide ses propres camarades à tenter une expédition pour aller voir le cadavre. C’est encore une fascination pour l’horreur, un jeune garçon comme eux bousillé par un train ou peut-être massacré par un violeur, mais elle n’est ici que le prétexte à une épreuve en commun quasi scoute, une initiation au monde adulte et à la mort. Gordon le narrateur, son ami Chris le leader et les comparses Teddy le taré fils de taré et Vern le nullard, forment une drôle de bande mais c’est la leur. Ils sont un pour tous et tous pour un. Dans la touffeur de l’été du Maine, les garçons vont se déchirer le torse aux ronces, échapper de peu à un train lancé à toute vitesse sur une passerelle au-dessus du vide, se terroriser aux hurlements de femme violée des lynx dans la nuit, se faire griller la peau au soleil ou meurtrir le cuir aux grêlons, parcourant 25 km aller et autant au retour pour enfin découvrir leur alter ego mort, Ray Brower, sauf que… Mais je vous laisse le découvrir, comme ce qui va s’ensuivre. Stephen King n’est pas tendre avec les gamins de 12 ans et il les éprouve presqu’autant que Dickens ses petits Anglais. C’est ce qui fait son charme, d’autant que Gordon est celui qui aime raconter des histoires et que ses copains sollicitent, le soir à la veillée, serrés torse nu sous les couvertures. Le cinéma en a tiré un film, Stand by me (Compte sur moi) en 1986, avec Will Wheaton (13 ans) en Gordon et River Phoenix (15 ans) en Chris (Young Artists Awards 1987), avec une musique de Nitzsche.

La dernière « novelle » (plus de 20 000 mots qui font nouvelle mais moins de 40 000 qui donnent un roman, dit l’auteur en postface) ressort plus du fantastique habituel de Stephen King. La méthode respiratoire est celle pour accoucher. Mais elle prend un autre relief lorsque la mère est morte d’accident de voiture et décapitée ! Contée par un vieux médecin dans un club confortable en plein hiver de New York, parmi une bibliothèque aux romans très bons mais inconnus et aux poèmes jamais publiés, devant un cognac hors d’âge servi par un maître d’hôtel étrange, cette dernière histoire fournit de quoi terminer la soirée avec de quoi penser pour toute la nuit.

Cette œuvre un peu décalée du Stephen King classique de Shining, Carrie et autres Cujo ou Christine – dont on a tiré autant de films à succès ! – est captivante, surtout les novelles du milieu, les plus longues et les plus ressenties.

Stephen King, Différentes saisons (Different Seasons), 1982, Livre de poche 2004, 735 pages, €8.90 e-book Kindle €9.49

DVD Stand By Me – Compte sur moi, 1986, Columbia, 1h29, €9.90

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Chouette chasse au trésor

Le 8 avril 1904 était signé entre la France et le Royaume-Uni le traité de l’Entente cordiale. Le roi Edouard VII et le président Emile Loubet ont trempé leur plume avant d’y apposer leur paraphe.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, en 1994, les éditions de la Chouette d’or lancent une chasse au trésor pour commémorer l’événement – mais la fameuse chouette créée par l’artiste Michel Becker n’a jamais été trouvée et l’auteur des énigmes est mort avec les solutions.

Le 8 avril 2021, après la pandémie et le Brexit, les éditions de la Chouette d’or lancent une nouvelle chasse avec de nouvelles énigmes. Toute une aventure !

Chacun peut trouver la réponse aux énigmes dans un livre publié par les éditions de la Chouette d’or, Le trésor de l’Entente cordiale, dans lequel figure le conte de Pauline Deysson Le trésor des Edrel, traduit en anglais par Stephen Clarke. Une carte au trésor et une boite à outils vous y aident. Si vous y parvenez, vous aurez résolu la moitié du chemin. En effet, la chasse est lancée simultanément en France et au Royaume-Uni et seules les deux moitiés de clé pourront déverrouiller l’écrin de cristal contenant le Coffret d’or d’une valeur de 750 000€, exposé prochainement au musée du Château d’eau de la ville de Rochefort.

Cette nouvelle chasse est organisée avec la collaboration de Vincenzo Bianca, créateur de jeux et expert reconnu mondialement pour la conception d’énigmes.

Michel Becker, Stephen Clarke, Pauline Deysson, Vincenzo Bianca, Le Trésor de l’Entente Cordiale, éditions de la Chouette d’or, 8 avril 2021, 156 pages, €24.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Site en français de l’auteur

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Dan Brown, Le symbole perdu

L’auteur célèbre du Da Vinci Code’ revient avec une énigme symbolique, l’attrait d’occultes maîtres du monde et l’outil très efficace du thriller. Chapitres courts, intrigue haletante, poursuites dans des lieux mythiques dont est révélée la face cachée, exploration des arcanes ésotériques ou des sciences avancées, tous les ingrédients sont là. Et ça marche. ‘Le symbole perdu’ est un roman : il raconte une histoire, la situe en décors connus mais renouvelés, il maintient l’attention jusqu’au bout.

Un roman n’est pas vrai, seulement vraisemblable. Ce qui est écrit n’est pas la réalité mais une fiction. C’est le jeu du marketing que de faire prendre des vessies pour des lanternes en jouant sur les mots. Formellement, il est vrai que « toutes les organisations et institutions citées dans ce roman existent réellement », comme dit l’en-tête du livre. Mais sous le titre il est bien écrit « roman » et non récit ou enquête historique. Affirmer qu’« en 1991, un document secret fut enfermé dans le coffre-fort du directeur de la CIA » ne fait que nous allécher sans rien affirmer de véridique. Pas plus que lorsqu’on dit que les gagnants ont tous été choisis parmi ceux qui ont tenté leurs chances… La franc-maçonnerie existe, la noétique existe, la Bible aussi, de même que Washington et son plan dessiné par L’Enfant.

Mais toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que purement fortuite. Le roman fonctionne comme un jeu de pistes pour ados scouts, ce en quoi il rappelle aux cinquantenaires leur enfance bien loin d’Internet, de Twitter et des jeux vidéo – et même de la télé. Le romancier distille avec talent les informations cryptées qu’il révèle peu à peu, dans les codes antiques recensés sur Wikipédia (ainsi le code maçonnique). L’auteur se moque à plusieurs reprises des geeks naïfs, tenant de la théorie du complot, qui croient en un cercle restreint d’initiés (en général juifs, financiers, américains et maçons) maîtres du monde.

Ce roman est donc un bon « roman » comme l’artisan Brown sait en composer, selon Larousse, « une œuvre d’imagination, récit en prose d’aventures inventées ou transformées que l’auteur a combinées pour intéresser le lecteur. » Imagination, aventures, combinaisons, intérêt – le livre a tous les symptômes requis. Ce que je trouve dommage, en tant qu’Européen critique, est cependant cet hymne candide à l’Amérique phare du monde, pointe avancée de l’humanité, dont le rôle est d’éclairer l’avenir… Il agite tous les poncifs yankees : la Bible comme unique réceptacle de la sagesse des Anciens, le peuple élu de Dieu pour le révéler au monde entier, l’hymne à l’individualisme, la lutte incessante du bien et du mal, la beauté du diable, l’esbroufe hollywoodienne des accessoires de la CIA, la toute-puissance de la liberté informatique. Il écorne à peine le mythe américain par sa peinture d’une éducation pourrie par le fric malgré l’amour, par sa description d’une initiation spirituelle pourrie par le fric malgré les rites sociaux, par sa caricature du népotisme pourri par le fric malgré les institutions démocratiques.

Une fois le livre refermé, le lecteur a passé de bons moments. Son imaginaire s’est excité, son adrénaline est montée, il s’est attaché aux personnages – en bref, il a vécu une autre vie durant quelque temps. Mais, intellectuellement, il ne peut s’empêcher de se dire : « tout ça pour ça ? » Ces clés à rassembler, ces énigmes à décrypter, ces lieux à explorer, ces menaces et ces secrets, ils ne révèlent que… ça ? Car, au bout du livre, vous aurez les clés de l’énigme. Et vous la trouverez dérisoire.

Que cela ne vous empêche pas de passer quelques heures agréables à sa lecture. Goûter est d’un autre ordre que décortiquer les ressorts ; ils ne se confondent pas. Vous pouvez aimer sans être dupe. C’en est même meilleur car vous ne risquez pas d’être déçu !

Dan Brown, Le symbole perdu (The Lost Symbol), 2009, Livre de poche 2011, 736 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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Joseph Kessel, Le lion

Ce roman m’avait ému et captivé lorsque je l’ai lu pour la première fois à 14 ans, âge d’extrême  sensibilité. Il réunissait alors tout ce qui avait enchanté mon enfance : la nature vierge, les animaux sauvages, l’amitié et l’amour, le courage et l’honneur, l’orgueil et la tragédie…

Le narrateur, un double de l’auteur sans le dire, visite le parc royal d’Amboseli au Kenya alors sous protectorat anglais. Il s’éveille au matin avec un tout petit singe apprivoisé, Nicolas, qui lui soulève une paupière pour voir s’il dort, puis rencontre sur la véranda une gazelle minuscule qui vient lui lécher la main, Cymbeline. La nature lui est propice et il va à la rencontre de la vie sauvage qui s’ébat au loin dans la savane… jusqu’à ce qu’il soit brutalement arrêté par une voix atone qui lui dit stop. C’est celle d’une petite fille de 10 ans, Patricia, la fille de l’administrateur du parc John Bullit.

Vêtue d’une salopette pâle, coiffée en boule comme un garçon, la fillette sait parler plusieurs langues africaines et le langage des animaux. Elle est la vie sauvage personnifiée, la fierté de son père que son passé de chasseur n’a jamais conduit à connaître cette harmonie. Patricia est tombée dans la nature toute petite, élevée avec un lionceau gros comme le poing qui vagissait dans un buisson. La boule de poils est devenue grand lion adulte, nommé King évidemment. Il est reparti vers la savane mais ne manque jamais, chaque jour sous un arbre, de venir saluer Patricia et parfois son père qui l’a sauvé et dont il se souvient.

Mais l’humain dans la nature n’est pas un animal comme les autres, contrairement à ce que croit encore naïvement Patricia, restée enfant (et les écolos urbains). Outre qu’il est un singe nu qui doit à son industrie de pouvoir se nourrir, se protéger et se vêtir, l’être humain dépend des autres, de la horde sociale et de ses rites, pour exister. Même la tribu masaï, qui vit de presque rien, d’un troupeau de vaches étiques nomades et de huttes éphémères de branchages et de bouses, possède sa culture hors nature et ses traditions d’initiation. Tel est le tragique de cette histoire qui finit mal. Le bonheur harmonique avec la vie sauvage n’est pas possible, malgré les utopies naturistes et écologiques. L’humain est social, il doit aménager son milieu et se faire reconnaître des siens.

Patricia se trouve donc écartelée entre une mère, Sybil, qui veut la civiliser comme elle-même le fut en pension convenable pour qu’elle puisse tenir son rang dans la société anglaise de son temps, et l’éphèbe masaï Oriounga qui doit tuer un lion selon les traditions de sa tribu pour devenir homme. L’Anglaise et le Masaï sont les deux extrêmes de l’existence humaine entre lesquels Patricia fait encore candidement le grand écart. Par amour pour sa mère, elle apprend bien ses leçons et regarde les photos de sa jeunesse civilisée ; par défi pour le guerrier noir, elle se pavane avec son lion et le provoque, car il veut l’épouser selon les coutumes de sa tribu qui marie les filles dès 9 ou 10 ans. La « sauvagerie » (avec des milliers d’années de traditions derrière elle) et la « civilisation » (avec son progrès, un niveau de vie amélioré mais une prédation de plus en plus massive et brutale) s’affrontent dans un processus tragique dont le père, un hercule à toison rousse qui lutte par jeu avec le lion, est le point de bascule.

John Bullit (de bull, le taureau ou le mâle) est heureux d’observer les animaux et de voir sa fille heureuse ; mais il aime sa femme et est malheureux de voir son angoisse pour l’avenir telle une Cassandre qui prédit le pire (Sybil est une sybille). Patricia de son côté (de pater, le père), éprouve un amour incestueux pour son papa qu’elle reporte sur son lion ; ils ont tous deux la même toison solaire et la fillette fourrage et s’agrippe à la poitrine velue de son père dépoitraillé en permanence par excès d’énergie, tout comme elle fourrage et s’agrippe à la crinière de King. Petite femelle, elle fait des deux ce qu’elle veut. Jusqu’au drame.

Car l’enfance ne sait pas que le monde sauvage n’est pas le monde civilisé, que l’univers animal n’est pas celui de l’humain, que les pulsions naturelles peuvent tuer. A force d’exciter par jeu le lion et le morane, orgueilleux de sa jeunesse élancée et superbe mâle de sa tribu, elle suscitera l’affrontement inévitable entre Oriounga et King et les deux seront tués. Le Masaï par le lion, le fauve par le gardien du parc John, dont la morale comme la loi est de préserver avant tout la vie humaine. Décillée d’un coup, sortant brutalement de l’enfance, Patricia choisira la pension à Nairobi et exigera que ce soit le narrateur, en médiateur neutre comme le chœur antique, qui l’y emmène. L’illusion enfantine « du temps où les bêtes parlaient », dont Disney fera une guimauve yankee, se dissipe. Le tragique est que, pour devenir humain, il faut quitter le naturel sauvage.

L’enfant est allée trop loin et la réalité des choses et des êtres lui rappelle les limites, tel un couperet : la démesure est ce qui perd les humains dans toutes les civilisations. Le morane a outrepassé ses facultés magnifiques en affrontant seul le lion alors que la tradition le voulait en bande ; la fillette a cru pouvoir manipuler King pour affirmer son pouvoir sur les mâles sans percevoir le jeu dangereux auquel elle se livrait. Pour la première fois, devant King et Oriounga, elle a peur ; elle apprend ce qu’est la mort. La liberté n’est jamais totale mais doit composer avec les autres et le milieu. Patricia n’est pas une lionne qui élève, fraternise, épouse un lion, mais une fille des hommes qui doit faire sa place parmi les siens ; Oriounga n’est pas le nouvel Hercule masaï vainqueur du lion de Némée mais un éphèbe solitaire que son orgueil châtie. Des deux côtés, le péché originel est l’orgueil : celui de coucher avec son père pour Patricia, celui de tuer le père pour Oriounga. Une balle tranchera le nœud gordien, principe de réalité qui rappellera à tous qui est le vrai père et le gardien. Ce n’est la faute de personne mais une destinée tissée des actes de chacun, « provoquée, appelée, préparée d’un instinct têtu et subtil » p.1121 Pléiade.

Je n’avais pas perçu tout cela à 14 ans bien sûr, mais cet arrière-plan profond agissait dans ma conscience sans que je le soupçonne. Par-delà l’aventure d’une fillette de 10 ans dans la savane, au-delà de son amour avec un lion, tous les grands mythes humains se profilaient : le paradis terrestre, le péché d’orgueil ou la démesure, le processus de civilisation, le courage et la peur.

Issu de son voyage au Kenya en 1954 raconté dans La piste fauve, Kessel a eu l’idée de ce roman tragique par l’histoire d’un amour entre une fillette et un lion racontée par l’administrateur réel du parc Amboseli, le major Taberer. Il change les physiques et les caractères comme les noms, il les enrobe d’une fiction romanesque et de son admiration d’enfance pour le lion – et les ouvre à l’universel. Mais la base est bien réelle, comme toujours chez Kessel. C’est ce qui fait le pouvoir de ses œuvres et son envoûtement : il dit vrai.

Joseph Kessel, Le lion, 1958, Gallimard Folio 1972, 256 pages, €9.95

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

Film américain de 1962 sur YouTube (en anglais et sans sous-titres, contrairement aux annonces à la Trump) une jolie fillette mais préférez le livre

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Bruno d’Halluin, Jón l’Islandais

La première phrase d’un livre souvent donne le ton de l’ensemble : « Le nuage fut transpercé de rayons lumineux, et la terre, désormais toute proche, se mit à luire. La brise, chaude, caressait la peau de son torse nu. » Nous sommes livrés à la sensualité de la nature, au parfum de l’aventure, à l’excitation de la découverte. Nouvelle vie, nouveau pays, nouvelles façons, c’est tout l’être qui boit avidement. Tel Jón, qui se dit Yônn en islandais, l’équivalent du Yann breton, du John anglais ou du Jean français.

Jón est un enfant de 7 ans enlevé par des marins anglais sur la côte islandaise alors qu’il jouait tout seul. Il sera domestique dans une famille bourgeoise avant que sa rébellion adolescente le fasse artisan tanneur, puis qu’il s’embarque clandestinement avec quelques compagnons pour rejoindre l’Islande. Il est viking, il a la mer et la liberté dans le sang, parcourir le monde qui s’ouvre au XVe siècle et côtoyer de nouvelles cultures lui plaisent. Il aimera Alice à 13 ans, la sensuelle bourgeoise, fille de son maître ; puis Jodrunn l’Islandaise, sauvagement, qui mourra de la peste en voulant le revoir malgré la quarantaine ; puis une négresse esclave ramenée aux Açores.

Il apprendra qu’il est le dernier enfant né dans les établissements norrois du Groenland, touchés par le refroidissement climatique et la rigidité dogmatique du clergé qui empêche toute adaptation. Sa mère, rapatriée en Islande, a émigré aux Açores pour épouser l’oncle du garçon, après son enlèvement. Jón va donc parcourir les mers pour retisser les liens entre toutes ses origines. Petite enfance en Islande ; enfance et prime adolescence à Bristol en Angleterre ; adolescence et jeunesse au Breidafjord en Islande, entre Reykjavik et le Snaeffels ; jeune adulte aux Açores puis embarqué pour le Groenland et le Vinland par l’une des premières explorations portugaises de Gaspar Corte-Real en 1500 ; il entendra parler de Christophe Colomb en Islande, verra John Cabot et Vasco de Gama ; vieillard, il sera pilote à Hambourg avant de rallier l’Islande une dernière fois.

Ce roman dans la lignée de Robert-Louis Stevenson détonne dans le paysage littéraire français. Il apporte un grand souffle d’air frais. Un vent du large bien loin des états d’âmes des petits intellos urbains confits entre Montparnasse et Pigalle ou de ces consultants en marketing qui jargonnent métier même lorsqu’ils prétendent évoquer les vikings. Bruno d’Halluin est sportif d’Annecy, marin breton et grand voyageur. Il a fait le tour de l’Islande en voilier et exploré sans doute l’intérieur. Quiconque a voyagé en Islande reconnaît cette terre de contraste dans la description qu’il en fait : « Jón s’approcha d’une rivière d’eau chaude, se déshabilla et s’y baigna avec délectation. Il admira les flancs des montagnes, parcourus de traînées de rhyolites exhibant des teintes allant du bleu-vert au rose ou au rouge écarlate, tachetés de névés immaculés. En quelques jours, il avait fréquenté une nature invraisemblable » p.142.

Délicatement sensuel, passionné de marine, enfiévré d’exploration, ce roman vogue entre 1469 et 1540 dans une Europe qui s’ouvre enfin au monde, travaillée de Renaissance et excitée de grandes découvertes. Le style est direct et enlevé, malgré un purisme mal venu comme Erikur ou lieu d’Erik et Leifur au lieu de Leif, et quelques bévues comme cette « langue franca » mal traduite : la ‘lingua franca’ est la langue libre (franc = libre), l’argot des marins formé de mots tirés de diverses langues parlées sur les voiliers. Ces quelques maladresses n’enlèvent rien à ce qui est un beau roman d’aventures, trop rare en cette période de vieux esprits.

Prix du livre insulaire 2010, prix du Cercle de la Mer 2010, lauréat hors concours du Grand Prix de la Mer 2010, finaliste du prix Gens de mer Étonnants Voyageurs 2010, prix Henri-Queffelec du festival Livre et Mer de Concarneau 2011, prix Lettres Frontière 2011.

Bruno d’Halluin, Jón l’Islandais, 2010, Points Seuil 2012, 456 pages, €7.95

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Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao

L’année où Sartre et Beauvoir allaient admirer Mao, Kessel se rendait à Hong-Kong, territoire britannique peuplé en majorité de Chinois fuyant la République pop. Dès les années suivantes il y aura en effet les Cents fleurs et sa répression féroce puis le Grand bond en avant qui fut une grave régression. Le journaliste écrivain s’intéresse aux petits humains et pas aux grandes théories -c’est ce qui fait qu’il reste lisible plus de soixante-cinq ans après la parution de ses articles dans France-Soir en 1955 et 1957. En revanche, qui lit encore sans rire l’hagiographie du Castor ?

Pas de fiction cette fois rajoutée au reportage mais la rencontre de personnages clés comme Jardine, descendant des contrebandiers d’opium dans la Chine de Tseu Hi, et de la femme de Mister Tiger Balm, l’inventeur du célébrissime Beaume du Tigre – toujours en vente – qui soigne tout et se porte dans la poche ; sa pagode loufoque se dresse sur une colline de l’île. Kessel s’intéresse aux « maisons de thé » (bordels) et aux « danseuses » (putes) dont les plus entreprenantes vendent les enfants qu’elles se font faire par de beaux mâles occidentaux sortis des bateaux de guerre ou de commerce. En quelques années, elles peuvent elles-mêmes s’établir comme entremetteuses entre les couples en mal d’enfants et l’offre des filles jeunes qui veulent s’enrichir. Il suffit que les bébés soient beaux et que les astres leurs soient propices. Car Kessel ne minimise pas la misère du petit peuple de Hong-Kong, pressuré pour produire, leurs enfants en loques mendiant dans les rues. Les quartiers les plus mal famés abritent des fumeries d’opium tandis qu’une cité interdite – Kowloon-City – existe en plein cœur de Hong-Kong, un ancien village chinois exclu par le traité sur les Nouveaux Territoires, de la tutelle de la colonie.

Quant à Macao, enclave portugaise ignorée des Chinois comme des Japonais venus envahir l’Asie, ce n’est plus un « enfer du jeu » comme elle le fut un moment. Les casinos subsistent, mais sans presque de clients. C’est surtout le trafic d’or qui prospère à l’époque.

L’investigation, le social et le touristique se mêlent dans ce reportage d’aventures qui se dévore littéralement. Le rêve exotique trouve son incarnation avec le meilleur et le pire, dans un paysage de toute beauté. Mais avec une question : « Comment, pourquoi Hong-Kong resterait-il britannique ? » p.900 Pléiade. Une bonne question qui trouvera sa réponse en 1998, une génération plus tard.

Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao, 1957, Gallimard Folio 2011, 256 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Joseph Kessel, La vallée des rubis

Un grand reportage littéraire dans un pays peu connu alors, la Birmanie, et sur un sujet fabuleux : les pierres précieuses, saphirs et rubis. Joseph Kessel, sur l’instigation d’un ami juif, Jean Rosenthal (à qui le roman est dédié), embarque avec lui pour l’Orient afin d’aller négocier des pierres. Sur place, en vallée de Mogok dans la province de Mandalay appelée vallée des rubis, il rencontre un autre juif, Julius Schiff, expert en pierres et mines, qui vit dans le pays huit mois par an. Les deux hommes reçoivent les vendeurs, observent, étudient, font leurs prix. Ils sont les intermédiaires entre le mineur et le bijoutier. Il faut du talent et de l’observation pour déceler, sous la gangue, les potentialités d’une pierre : sa grosseur, son éclat, son étoile. C’est un métier.

De cette enquête de terrain, Kessel fabrique une aventure. Le pays est peu sûr après son indépendance en 1947, miné par les bandes du Kouo-Min-Tang chinois au nord, par le parti communiste birman en politique, par les révoltes des minorités Karens ou Chans déguisées en dacoïts, bandits de grand chemin. Les voyageurs se font souvent rançonner, dépouiller, parfois tuer. L’avion hebdomadaire lui-même sur le terrain de Momeïk, un Dakota qui emporte passagers et mulets en plus des bagages de tous ordres, est surveillé par l’armée, déployée tout autour du terrain.

Kessel agit en reporter : il étudie le pays et les personnages, plante le décor et décrit. « La hiérarchie sociale, à Mogok, s’ordonnait comme tous les autres éléments de la vie, en fonction des pierres précieuses » chap. XII p.735 Pléiade. Quelques mille trois cents mines sont exploitées de façon rudimentaire, les machines manquent pour pulser l’eau du tri et c’est parfois la mousson qui doit s’en charger. Le bayon, cette terre brute puisée dans la mine, est lavée et les pierres restent. Il dresse le portrait de Julius, juif orthodoxe du sud russe, clandestin socialiste à 15 ans devenu espion de sa Majesté à 20 ans aux Indes, puis de son courtier Kin Chone d’origine chinoise, de Daw Hla, Birmane enrichie dans le trafic de rubis, de Ko Ba Ve le mineur à la pompe à moteur et au neveu musclé garde du corps.

Mais dans ce cadre, qui donnera les reportages parus dans France-Soir, il plaque une intrigue inventée, celle du fabuleux trésor d’un ancien dacoït, U Min Paw (le U est honorifique, comme Messire ou Honorable). Devenu mineur puis exploitant de mines, Min Paw aurait accumulé un véritable trésor de gemmes. Assassiné dans des circonstances mystérieuses, sa maison brûlée entièrement, son trésor aurait disparu. Peut-être pas pour tout le monde… Mais c’est un secret dangereux et nul ne veut en parler, surtout pas Julius. Intrigué, le narrateur enquête ; il fait la connaissance d’un Thibétain (orthographe de Kessel), ancien moine bouddhiste devenu contrebandier d’opium qui en sait long – mais s’évapore. C’est in extremis, alors que les hélices du Dakota du retour sont déjà lancées, qu’il en apprend un peu plus d’un missionnaire américain haut en couleurs, en chemise hawaïenne, qui sillonne le pays en jeep pour y placer ses bibles traduites en birman.

Nous sommes dans l’aventure, celle qui séduit encore les adultes après une enfance biberonnée à Tintin et au Club des Cinq puis une adolescence férue de Jules Verne, de Bob Morane et de James Bond. « Fraîcheur et délices », comme dit volontiers Julius !

Joseph Kessel, La vallée des rubis, 1955, Folio Gallimard 1994, 253 pages, €8.50 e-book Kindle €8.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Joseph Kessel, Marché d’esclaves

Kessel en reportage pour le Matin, vingt livraisons en 1930 plus dix sur les secrets de l’Arabie. Au vu du succès considérable, le recueil sera publié trois ans plus tard avec les vingt plus six des dix articles. Il faut dire que le journaliste plonge directement dans l’Aventure, celle des livres pour adolescents (Gustave Aymard, Mayne Reid…) et celle des romanciers « orientalistes » de son temps (Pierre Benoit, les frères Tharaud). Il introduit et fait connaître Henry de Monfreid qui, sur les traces de Rimbaud, fait de la contrebande d’armes sur la mer Rouge ; il l’encourage à publier ses souvenirs, qui seront un grand moment. Ils ont enchanté ma propre adolescence : « Il y a la liberté, la nudité, les flammes du soleil, le murmure de l’eau et des arbres, le spectacle d’être primitifs » p.696 Pléiade.

Kessel apprend en Syrie que tous les chefs bédouins avaient des esclaves à leur disposition ; en parlant, il découvre que l’usage est traditionnel dans toutes les sociétés arabes. C’est que « le Coran admet l’esclavage. Nul souverain arabe, et surtout Ibn Séoud, ne peut heurter de front la forteresse terrible de la foi » p.689. Pire même : certains croyants trop pauvres doivent vendre leurs enfants pour revenir du pèlerinage à la Mecque. Les centres sont l’Abyssinie et le Hedjaz ; Kessel a pisté la traite depuis le rapt des enfants et des femmes Chankalla, Sidamo ou Oualamo – toutes populations nègres méprisées en Ethiopie – jusqu’à leur convoyage sur la mer Rouge et leur passage, au nez et à la barbe des vedettes des grandes puissances, vers les pays acheteurs. Ils partent à quatre, une bande composée du lieutenant de vaisseau Lablache-Combier, du médecin militaire frère d’écrivain Emile Peyré, et de l’écrivain (oublié) Gilbert Charles par goût du sport et du voyage. Lablache, grâce aux services de renseignements de la Marine, met en contact les quatre avec le cinquième : Henry de Monfreid qui connait tout le monde sur place. Malgré le gouverneur français au nom de frileux, Chapon-Baissac, qui hait Monfreid le corsaire qui le bafoue en trafiquant armes et haschich, la petite bande emprunte des sentiers sauvages à l’écart des pistes, traverse des déserts en armes jusqu’à la mer, puis croise sur le boutre de Monfreid jusqu’au Yémen dans la tempête, puis dans les îles inhabitées qui servent de relais aux convoyeurs, dont « Saïd » (nom modifié) le trafiquant recommandé par Monfreid.

Ce beau programme sera l’occasion de descriptions dantesques de la sauvagerie africaine comme de la beauté des corps et de la luxuriance ou de la rudesse de la nature. Un monde inexploré, barbare, comme aux commencements du monde. Kessel « chasse » l’enfant avec un guerrier, « Sélim », « adolescent (qui) ressemblait, par la puissance et la souplesse de ses muscles, par son rictus, à un animal de proie ». Il va chasser une petite fille gardeuse de chèvres, que Kessel va « racheter » pour la faire libérer, tandis que Sélim repart en chasse pour prendre cette fois un jeune garçon. L’équipe se sépare pour égarer les autorités coloniales du Chapon, une partie par la mer avec Monfreid et l’autre en caravane dans les régions désertiques sur la piste de Saïd et de son convoi d’esclaves, avec Kessel jusqu’au Gubet Kharab où les deux vont se rejoindre pour passer la mer. « Défilés arides et magnifiques, rocs de cuivre, champs de lave et de pierres noires, palmiers au lait qui enivre, hérissés de poignards danakil pour que l’étranger sache qu’en y touchant il mérite la mort, déserts noirs avec ses pistes de galets funèbres, ses lits de torrents desséchés, ses déchirures tragiques, ses points d’eau au creux des pierres, mais désert absolu, voilà quel fut l’horizon, changeant par ses lignes mais immuable par le soleil, dur, l’air bleu et la terre sombre, de notre caravane » p.646. Comment ne pas rêver ? Ce sont ces descriptions qui m’ont fait voyager, explorer le monde après les idées.

Les aventuriers se font peur, durant le trajet, avec le guerrier dankali « Gouri », un véritable tueur qui veut son quota de meurtres d’ennemis de sa race pour être un homme viril. « Mince et souple, tout en muscles fins, durs et dangereux, cet homme avait une terrible figure d’oiseau de proie. Ses petits yeux étirés étaient d’une dureté de pierre et bizarrement striés de sang. Sa bouche, très mince, son nez en bec pointu, son front étroit et son rictus montraient une fierté et une cruauté inexorables » p.647. Il châtre systématiquement tous ceux qu’il égorge, qu’ils soient déjà morts ou encore vivants. Il sera abattu par un garde de la caravane d’esclaves lorsqu’il voudra trop s’en approcher, malgré les ordres de Kessel, pour tuer et encore tuer.

Style sec et sens du suspense, descriptions minutieuses et grandioses, c’est un document humain de « choses vues » sans pareil. Il captive et entraîne le lecteur en participant, sans le laisser simple spectateur. Il pénètre même profondément dans les abîmes de l’âme « civilisée » en revivifiant les comportements prédateurs de nos ancêtres chasseur-cueilleurs puis guerriers conquérants… jusqu’au colonialistes de son époque. Jouir de courir et de capturer, déguster l’égorgement et les mutilations, savourer un bœuf entier cru… Les plus forts asservissent les plus faibles et c’est cela la « nature ».

La civilisation exploite tout autant, peut-être de façon moins physiquement barbare, encore que les exactions bolcheviques qui s’achèvent et les pogroms nazis qui débutent, sans parler des « chasses au nègre » du Ku Klux Klan aux Etats-Unis qui perdurent – prouvent que sous le vernis se cache toujours la bête. Ce n’est pas l’ex-Yougoslavie ni le Rwanda à notre propre époque qui le démentiront ! Quant à l’esclavage dans les pays musulmans, il demeure, tapis dans le texte même du livre religieux, ne demandant qu’à renaître dès que des intégristes s’en emparent. Dénoncer la traite passée, c’est bien, mais dénoncer l’esclavage au présent, c’est mieux ! Il nous manque des journalistes Kessel plutôt que ces moralistes de bureaux qui encombrent les médias.

Grands reportages en mer Rouge : Joseph Kessel, Marchés d’esclaves, 1930, et Xavier de Hauteclocque, Le turban vert, Arthaud classiques 2020, 440 pages, €28.00 e-book Kindle €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, Vent de sable

Le 2 janvier 1929, Joseph Kessel s’envole au titre de journaliste sur la ligne Paris-Dakar de l’Aéropostale. La compagnie a été ouverte en 1925 avec des avions monoplan Bréguet 14 sans carlingue fermée ni radio et doit opérer en courtes étapes pour se ravitailler. L’emport des avions et le coût du transport limite la rentabilité de la ligne au seul courrier – mais il met une journée au lieu de trois semaines ! La ligne se poursuivra sur l’Amérique du sud courant 1929 par Toulouse-Santiago du Chili, notamment avec Mermoz en vol de nuit, que Kessel ne connait pas encore mais dont il entend parler lors de son reportage.

Toulouse, Alicante, Casablanca, Agadir, Cap Juby (Tarfaya), Villa Cisneros (Dakhla), Port-Etienne (Nouhadibou), Saint-Louis du Sénégal, Dakar – sont les étapes parcourues par Kessel en trois semaines sur Latécoère 26 reliés par TSF. Il vole avec Marcel Reine, 27 ans, pionnier de l’Aéropostale et Edouard Serre, polytechnicien spécialiste des systèmes radio, tous deux capturés six mois auparavant par une tribu maure après un atterrissage forcé. Régnait déjà la haine religieuse atavique pour les non-musulmans qui fit des Blancs leurs esclaves durant des mois, et l’appât de la rançon versée par la compagnie. Emile Lécrivain sera le pilote de Kessel car la superstition refuse que le duo Reine-Serre refasse le même itinéraire néfaste.

Kessel détend les autres au cabaret, selon son habitude (p.519 Pléiade). Il sait que le vernis guindé des pilotes de 25 ans et des mécanos de 20 ans craquera dans l’atmosphère enfumée de la nuit, avec la fête, les filles et l’alcool. Il rencontre Guillaumet, entend parler de Mermoz et de Saint-Exupéry et il appelle désormais Lécrivain Mimile. A Cap Juby, il fera connaissance de Vidal qui  a succédé à Saint-Ex comme chef de poste, du mécano Toto adepte des « petits Maures » et du très jeune Marchal qui ne peut baiser les Mauresques que dans le coffre d’un avion faute d’intimité ailleurs.

C’est entre Cap Juby et Villa Cisneros, deux postes tenus par les Espagnols et d’un contraste saisissant, que l’avion est pris dans le vent de sable qui bouche toute visibilité et l’oblige à voler soit très haut à la boussole, soit très bas au risque de percuter une falaise ou une vague. Kessel avoue qu’il n’a jamais eu aussi peur de sa (courte) vie ; il a 31 ans. Le pilote Lécrivain crashera d’ailleurs son avion dans les mêmes circonstances quelques jours après que Kessel soit rentré à Paris. C’est qu’il y a un siècle l’aviation était encore une aventure et le transport du courrier une épopée. La France fut pionnière avec des hommes très jeunes qui voulaient effacer le souvenir de la guerre de 14 et se lançaient avec curiosité et soif d’avenir dans la technique en plein essor.

Joseph Kessel en parle admirablement dans ce témoignage vécu rédigé comme un documentaire. Il est témoin des héros modernes, mais se rappelle aussi son adolescence lorsqu’il volait pour observer l’ennemi. La construction du livre agit comme une initiation, de la découverte au vécu d’avoir frôlé la mort. Il romance peu le vrai, même s’il sélectionne et embellit car il reste écrivain : « Un homme qui a eu sa vie déformée par la lecture et le besoin d’écrire ne peut jamais rêver, hélas ! sans mêler à ses rêveries des éléments tirés de livres » p.587.

La fraternité des hommes, les exploits réalisés en commun, la solidarité des pilotes et des mécanos, les copains qu’on ne laisse pas tomber, sont autant de valeurs viriles issues de l’adolescence, comme un prolongement de l’univers scout si prégnant dans la première moitié du XXe siècle alors que les filles étaient cantonnées absolument hors des garçons par les bourgeois hantés par la « faute ». Les aviateurs sont les derniers chevaliers du courage et de l’honneur qui subliment le simple travail bien fait par une générosité d’âme sans égal. « Le courrier est sacré » est une formule qui dit plus que l’honneur du métier : c’est un cri mystique qui justifie tous les dangers et force à se dépasser pour la mission.

Joseph Kessel, Vent de sable, 1929 revu 1966, Folio 1997, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Joseph Kessel, L’équipage

La guerre de 14 reste pour moi la plus con. La lecture des Croix de bois de Dorgelès m’a conforté, très jeune, dans l’absurdité de cette horreur. Elle m’a initié à l’industrie du massacre, au non-sens absolu de se battre pour quelques arpents, bien loin des Trois mousquetaires ou de l’héroïsme de Roland à Roncevaux. Joseph Kessel a réhabilité pour moi la bataille en la portant dans les airs. Il y a un siècle, l’aviation était encore adolescente et attirait les très jeunes hommes. Ils se croyaient des anges sur leurs drôles de machines, vaniteux comme Icare de monter jusqu’au ciel ou orgueilleux tel Phaéton de conduire le char du soleil. J’avais 14 ans et j’ai lu L’équipage avec passion.

Le relisant aujourd’hui, j’y vois ce qui m’avait séduit : l’aventure, la fraternité des hommes, la morale des affiliations de combat. Je vois aussi ce que j’avais omis : la désorganisation sociale de la guerre, la défragmentation des valeurs qui se recomposent dans les groupes nouveaux induits par l’organisation armée, la frénésie névrotique des femmes à « garder » leurs mâles, fils, maris, pères. La guerre totale, sur le territoire même, efface les repères au profit du brut, de la bestialité combattante et du désir sexuel exacerbé. Pour les combattants, l’essentiel n’est pas la bravoure mais le confort hors du combat (p.69). Confusion, incertitude, soumission à la fatalité :  la période de guerre aliène et fabrique des esclaves.

Jean d’Herbillon, jeune parisien de 20 ans, s’engage dans l’aviation, tout comme Joseph Kessel lui-même à 19 ans et demi. Il rêve d’aventure et de chevalerie. Il découvre le prosaïsme du cantonnement, les pilotes à terre en vareuse et sabots au lieu du bel uniforme, les chambres spartiates sans eau chaude. Seul le mess est le lieu de rencontre et de fraternité autour de l’alcool et du jeu. Lorsqu’il vole comme observateur, il ne sent pas « la guerre », les obus qui visent l’avion ne sont pour lui que des bouquets de fumée, le combat aérien une suite de mouvements désordonnés de l’avion agrémenté du bruit des mitrailleuses qui tirent sans guère viser. Il reçoit une croix et ne comprend pas pourquoi : il n’a fait que son travail.

Après trois mois, il part en permission et y retrouve sa maîtresse Denise, femme mariée. Il la baise sans remords, « l’aimant » pour le sexe autant que pour son admiration pour la jeunesse héroïque qu’il incarne. Son pilote Maury lui a confié une lettre pour sa femme, qu’il aime d’un amour platonique plus que sensuel. Le dernier jour, il va la porter et découvre qu’Hélène, l’épouse de Maury… n’est autre que Denise, sa maitresse ! Il est dès lors déstabilisé. La honte de trahir son compagnon de combat, l’amitié fusionnelle de son aîné pilote qui fait figure de père, le déchirement à succomber aux sens alors que la morale est en jeu – tout cela pousse Herbillon au désespoir. Plus rien n’a de sens, il ne s’en remettra pas.

Pour Kessel, l’héroïsme est une résistance spirituelle incarnée par le capitaine Thélis, très croyant, et par l’aspirant Herbillon, bouillonnant de jeunesse. Chacun son support psychologique pour l’engagement moral et affectif. Thélis se bat contre la barbarie et pour les valeurs chrétiennes, Herbillon fait sacrifice de sa vie à la figure paternelle et à la fraternité fusionnelle. L’amour d’Herbillon pour Maury, reproduit celui de Joseph pour Lazare, son frère cadet de seize mois. Les deux se méfient de la femme, avide de sexe au prétexte « d’Hâmour » et trublion dans la relation gémellaire des frères d’armes.

Il y a un côté scout dans l’escadrille, l’amour physique est distinct de l’amour moral. Les femmes sont évacuées au loin, sur l’arrière lors des permissions, tandis que les cadets font l’objet d’attentions des plus âgés et de gestes de tendresse. Le capitaine de 24 ans caresse une fois les cheveux de l’aspirant de 20 ans ou pétrit les épaules d’un autre qui vient d’arriver ; le pilote grisonnant éprouve une affection filiale pour son observateur pas encore majeur (à l’époque 21 ans). L’épouse, au contraire, trompe son mari qu’elle n’aime que comme protecteur, se livrant au sexe avec la jeunesse lorsqu’il n’est plus là. Il y a du Radiguet en Kessel ; du même âge, il l’a d’ailleurs connu. Et il pose le dilemme : lequel des deux amours est le plus beau des deux ?

Le tragique est là, dans cet écartèlement des personnages : Maury compense son avidité d’amour sexuel par un détachement moral forcé car il l’avoue, il ne sait pas y faire avec les femmes ; Herbillon est un aventurier de belle prestance physique avec la gent féminine mais reste encore moralement enfant et d’un caractère presque veule ; quant à Hélène/Denise, elle dissimule une goule aveuglée par sa vulve et possédée par son désir du mâle, une « Vénus tout entière à sa proie attachée » lorsqu’elle agrippe le cou du jeune homme pour le baiser et l’empêcher de retourner au combat.

Maury le devine et bientôt le sait ; Herbillon élude et bientôt consent. Rien n’est dit, tout est gestes. Les deux dans le même avion ne font qu’un, lors de l’ultime combat. Le capitaine est déjà mort, rien ne les retient à l’escadrille, elle consomme vite les effectifs. Le jeune homme joint les mains, il accepte la mort qui vient par les balles ennemies, résolvant d’un coup tous ses dilemmes.

Ecrit avec sobriété, dans le style direct des journalistes, la psychologie est loin de se faire oublier. Plus qu’un récit de guerre, L’équipage est un récit sur la guerre et ses conséquences sur les hommes et les femmes, dans une époque qui n’est plus la nôtre. La mixité des escadrilles évite désormais une trop grande coupure entre les sexes, l’éclatement de l’amour entre les frères à l’avant et les femmes à l’arrière, le platonique et le sensuel, les valeurs enfiévrées de l’honneur et de la fidélité. Reste un beau roman pour adolescents qui garde pour moi son charme de première lecture.

Joseph Kessel, L’équipage, 1923, Flammarion 2018, 288 pages, €4.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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George Sand, Isidora

Vers 1840, la mode est à la pute : filles, lorettes, grisettes, femmes sans nom et femmes entrete(nues). Isidora en est une, au prénom improbable au féminin (en tout cas diabolique dans la littérature noire). Son vrai nom est Julie, comme une héroïne de Rousseau, mais Isidora sort plutôt du ruisseau. Evidemment belle et espiègle, éprise d’idéal évidemment inaccessible, elle couche pour arriver en croyant trouver l’Hâmour. Fleur flétrie qui n’y paraît pas, c’est alors que le narrateur la cueille au jardin.

Lui, Jacques Laurent, est un précepteur apprenti philosophe qui couche sur le papier des élucubrations « élevées » mais sans aucun intérêt ; il n’a baisé encore aucune femme à 25 ans, une scie de George Sand pour qui la continence, selon les préceptes intéressés de l’Eglise, monte au cerveau et « sublime » les vertus. Nous n’y croyons guère ; c’est plutôt la rancœur et le ranci qui macèrent. Depuis sa fenêtre, il aperçoit la belle en son jardin d’à côté et un hasard de travaux lui permet un jour d’en approcher. L’intermédiaire idéal, Tony, une sorte de Cupidon de l’âge de Figaro (13 ans) qui est jockey chez le comte, porte de lui une lettre où il demande grâce pour un vieux de l’immeuble qui ne peut payer son loyer. Le gamin revient avec un billet de banque en réponse et, de fil en aiguille, fait visiter les fleurs du jardin – dont la plus belle est évidemment Julia.

C’est par un autre hasard, mais sans intermédiaire, qu’il tombe sur un domino qui va au bal de l’Opéra et qui le convie à la protéger d’un importun. C’est Julia déguisée en Isidora, vite démasquée en public par l’un de ses anciens amants. Jacques tombe de haut : la patricienne d’à côté est une grisette entretenue par le comte de S*. Mais Julie lit Rousseau et Jacques le lit aussi ; les deux s’entendent comme philosophes en herbe, d’autant que Jacques effectue une « recherche » sur l’essence de la féminité. Le roman alterne donc un « cahier » philosophique (indigeste) et un « journal » (beaucoup plus vivant) qui tend à prendre le pas dans le texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car c’est tout une aventure qui se dévoile par à-coup de mystères révélés. Jacques, cheveux blonds, teint de rose, taille élevée, main de marbre et prestance d’athlète, est observateur, réservé et sans ambition. Un modèle de mâle selon George Sand. Il deviendra d’ailleurs le précepteur de Félix, bel enfant affectueux de 7 ans, fils d’une jeune veuve de la haute société… comme par hasard belle-sœur sans le savoir de Julie. Jacques rachètera Isidora en son cœur en accusant par philosophie de pousser la (bonne) société à la prostitution des filles pour le plaisir des mâles riches et parisiens (ce que perpétuent les féministes d’aujourd’hui). Elle, qui couche une nuit avec lui au retour de l’Opéra, se fera épouser in extremis par son comte protecteur lorsqu’il sera à l’article de la mort lors d’un voyage en Italie ; elle l’a soigné avec dévouement. Elle deviendra veuve riche, comtesse respectable puis, dix ans après, mère en adoptant une jeune fille pauvre, Agathe, qu’elle fiancera au fils de sa belle-sœur au grand cœur Alice. Elle se sauvera donc par « la morale », c’est-à-dire la pratique de la « vertu » bourgeoise. C’est aussi irréaliste que candide : il suffirait de vouloir… ou, comme Pascal, prier au cas où pour que Dieu vous reconnaisse.

Trois ans après, les mêmes hôtels parisiens jumeaux montrent Alice et le précepteur Jacques dans l’un, Julie dans l’autre. Dialectique inévitable chez Sand, Jacques reste amoureux de Julie alors qu’Alice, veuve, est amoureuse de lui qui s’occupe comme un père de son fils qui l’adore. Le comte de S* était le frère d’Alice de T*. Cette dernière, femme modèle, s’analyse pour savoir si elle va accepter la courtisane parvenue que tout le reste de sa famille rejette. Elle s’aperçoit alors de l’amour que Jacques voue à Julie, sans que cette dernière y réponde par la même flamme. Elle veut favoriser leur bonheur, au prix d’une « crise nerveuse » qui la laisse sur le carreau plusieurs jours avant de s’effacer (hystérie fort « romantique »). Mais Julie a conscience de l’impossibilité d’aimer (dont la manifestation physique semble être la frigidité), peut-être pour être passée de corps en corps sans jamais pouvoir s’attacher. Elle garde de la catin l’ambition effrénée de séduire tout en déplorant son besoin d’être aimée. Le cœur et le vagin sont séparés et le cerveau fantasme.

La troisième partie, rapportée pour cause d’insuffisante longueur du roman écrit d’abord en feuilleton pour des revues, est faite de pièces mal raboutées sous forme de « lettres d’Italie ». Isidora les envoie à Alice qui semble ne pas répondre, et les longueurs à prétention philosophique n’y sont pas rares et toujours fastidieuses. Julie a dérobé le journal de Jacques et se rend compte qu’il aime Alice sans oser se l’avouer ; elle s’exile donc volontairement pour leur laisser le champ libre.

Dix ans après, Isidora adopte une Agathe de 16 ans afin d’assouvir son besoin d’aimer. Femme, elle est sauvée par les femmes : Alice socialement, Agathe familialement. C’est alors qu’un jeune homme vient se recommander auprès d’elle. Il est, comme toujours chez George, désirable – du moment qu’il est encore trop jeune pour n’être pas dominé par les femmes : « 18 ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues et des yeux… » p.1138 Pléiade. Il se présente en intermédiaire, comme Tony, le jockey initial. Coup de théâtre ! C’est la partie la plus drôle et la plus captivante de ce roman bancal où la théorie prend trop souvent le pas sur la peinture mais où la psychologie demeure passionnante.

George Sand, Isidora, 1846, Independently published 2019, 164 pages, €7.51

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Mauprat

Le schéma du roman est toujours un peu le même et toujours un peu différent. La femme est l’héroïne, double de l’auteur, et les amants se battent pour couvrir la mante religieuse. Cette fois, Edmée n’est pas Lélia ; elle est orgueilleuse mais amoureuse. Par « coquetterie » dit cette poulette (et le mot vient de « coq » !) elle fera attendre l’amoureux transi durant sept ans. Un temps biblique, sept ans de malheur avant le bonheur du « mariage », mais cette fois d’égal à égal, en plein esprit républicain. Et ils eurent beaucoup d’enfants (six).

C’est le vieux Bernard qui raconte, à 80 ans, l’année de ses 17 ans, l’enfance et adolescence frustes qui ont précédé et la lente civilisation de l’enfant sauvage par son aimée – du même âge mais civilisée. La Belle et la Bête : Bernard de Mauprat est le dernier de la branche aînée de la famille et il a sept oncles qui le briment, le dominent et l’associent à leurs méfaits ; Edmée de Mauprat est la dernière de la branche cadette, cousine à la mode de Bretagne de Bernard. L’un habite un château fortifié dans la forêt et ses oncles, des nobliaux frustes, ont des mœurs médiévales, pillant, rançonnant contre protection, lutinant et violant à merci ; ils sont les « Coupe-Jarret ». L’autre habite le château de plaisance de Sainte-Sévère, entourée de son père, de son prétendant fade mais exquis, du curé et de ses amis, le bonhomme Patience, Diogène rustique illuminé par la philosophie naturelle, et le chasseur de taupes Marcasse accompagné de son chien Blaireau ; elle appartient aux « Casse-tête ».

Roman d’aventure à la Walter Scott, noir à la Lewis et provincial policier à la Balzac, le livre chevauche l’Ancien et le Nouveau régime. Né en 1757, Bernard et Edmée ont chacun 17 ans en 1774. Le premier a été élevé par sa mère jusqu’à 7 ans puis, à la mort de celle-ci pour capter l’héritage, enlevé brutalement par ses oncles pour l’élever à la dure, en soudard. Il est étonnant que le gamin, à 17 ans, n’ait pas encore connu de femme alors que les oncles, tous célibataires car trop mal vus, n’ont cessé de baiser à couilles rabattues. Mais lorsqu’Edmée « Casse-tête » atterrit dans l’antre des Mauprat « Coupe-Jarret » en se perdant à cheval lors d’une chasse en forêt, Bernard en tombe instantanément amoureux et l’aide à s’évader grâce à une attaque de la maréchaussée sans profiter d’elle, malgré les encouragements des oncles. Mais son « amour » (mot-valise du français) est du brut désir sexuel ; tout l’art de la fille sera de transformer ce prurit bas du ventre en courtoisie trouvère et de dégrossir le sauvageon en civilisé. Alors l’enfant, qui a un bon fond, sortira de la brute pour devenir homme et pourra – sur un pied d’égalité idéal – l’épouser. Elle le lui a promis, à condition que lui-même consente à la mériter. Cela durera sept ans…

Un tel « amour » est un absolu romantique, un exclusif éternel rarissime mais, par-là, exemplaire du message politique que George Sand veut faire passer : la femme républicaine idéale exige un homme qui soit idéal républicain pour un compagnonnage d’âge d’or qui réunisse le sacré religieux et la parité morale. « Il n’y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle » p.794. En ces temps de monarchie restaurée, un brin réactionnaire sur les mœurs, s’exacerbe le féminisme. Le clergé établi en prend un coup avec la figure du supérieur des Carmes chaussés, sybarite politique d’une hypocrisie et d’une ambition avaricieuse rare.

L’auteur, en bonne adepte des Lumières et grande lectrice de Jean-Jacques Rousseau, croit en l’éducation. « Ne croyez pas à la fatalité, déclare Bernard à ses interlocuteurs plus jeunes » p.919. L’énergie et la volonté permettent de la chevaucher et d’orienter son destin plus ou moins. « L’homme ne nait pas méchant ; il ne nait pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau (…). L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier » p.923. Dans Mauprat, l’homme est régénéré par la femme, elle le civilise. A 17 ans pour elle comme pour lui, nous la trouvons un peu jeune pour le rôle de Mentor, mais telle est la licence de la romancière. De même, attendre sept longues années pour consommer le désir adolescent qui brûle bien plus qu’à un âge plus avancé sans aller chercher ailleurs est irréaliste mais, là encore, une exception voulue. Il faut dire que, dans le Berry profond de l’an 1774, les occasions non mercenaires sont rares.

Oh, certes, les tentations pour compenser se font allusions au cours du récit, du chef de bande de 13 ans, « vigoureux pour mon âge », auquel s’attache un jeune Sylvain devant lequel il est fouetté de houx, attaché à un arbre, pour avoir tué la chouette apprivoisée du « sorcier » Patience – à l’ami Arthur à 18 ans, chirurgien herboriste américain durant la guerre d’Indépendance à laquelle Bernard participe. Ce sont les reflets édulcorés et euphémisés de l’expérience homosexuelle de George Sand avec Marie Dorval en 1832 : l’autre sexe étant barbare et incompréhensible, ne sommes-nous pas mieux servis et mieux lotis par un compagnonnage de même sexe ? L’amitié, sorte d’extase érotique, vaut mieux que la frigidité née sous la violence et la crainte. Mauprat est écrit juste après la séparation de George Sand d’avec son mari et à l’époque de sa rupture avec Musset ; le sexe opposé est donc l’ennemi. « Impérieuse et violente » p.856, Edmée ressemble trop à Bernard pour lui céder de suite. « Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le pont d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité » p.757. Où l’on constate que la revendication d’égalité républicaine entre les sexes encourage l’homoérotisme, l’androgynie, la confusion des genres. Au Nouveau monde, Bernard rencontre Arthur (sous les auspices déclarés de « la Providence ») : « C’était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux » p.790. N’est-il pas le portrait pendant de celui d’Edmée ? « Je conçus pour lui un attachement d’autant plus vif que c’était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l’âme que je ne connaissais pas » p.791.

Néanmoins, pression sociale et orgueil aidant, Bernard rejoindra Edmée qui l’a attendu, se jettera dans les transes car la belle se fait désirer, jouant avec lui en cavalière pour le dompter, jusqu’à la scène de la forêt où l’explosion a lieu. Si vous n’avez pas lu le livre, je ne vous en dis pas plus, sinon qu’il y aura procès, intrigues du clergé, manœuvres des oncles survivants, convulsions, délires – bref tout ce qui fait l’excès du romantisme noir – avant la fin, rapide où, pour une fois, tout le monde n’est pas mort.

Échevelé, invraisemblable, mais lyrique et rousseauiste, ce roman de George Sand peut encore se lire ; vous n’y connaitrez pas l’ennui mais les orages de la passion et le désir, parfois, de flanquer une bonne fessée à la belle.

George Sand, Mauprat, 1837, Gallimard Folio 1981, 480 pages, €9.10 e-book Kindle €1.04

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Hobbit, la trilogie de Peter Jackson

Le Hobbit est la suite qui précède la trilogie du Seigneur des anneaux et prépare la victoire sur les forces de la nuit. Bilbon Sacquet, le grand-père de Frodon, vit tranquillement dans son trou de hobbit de la Comté, plaine de collines verdoyantes où poussent les légumes et paissent les animaux. Il est heureux chez lui, dans ses pantoufles et son fauteuil, un livre à la main pour l’aventure.

Mais l’aventure réelle frappe à sa porte en la personne du magicien Gandalf le Gris qui le somme d’accompagner comme « expert cambrioleur » une bande de treize nains menés par Thorin Écu-de-Chêne. Ils veulent reprendre le Royaume perdu des nains d’Erebor, conquis par le dragon Smaug qui dort désormais sur l’or de la terre tandis que les nains chassés sans rien sont dispersés en diaspora.

Les trois films successifs montrent la quête. Le premier, un brin longuet, les conduit au cœur du Pays Sauvage où ils combattent avec plus ou moins de ruse et de courage Gobelins, Orques, Ouargues, araignées géantes, Métamorphes et sorciers. Effets spéciaux et spectaculaires garantis.

Le second film est à mon avis le meilleur, l’action y est rondement menée et bien découpée, le spectateur ne s’ennuie pas. L’objectif des nains est le Mont Solitaire dans les terres désertiques. Mais le chemin est semé d’ignobles et cauteleux Gobelins dans leurs tunnels. Bilbon y rencontre le Gollum et ramasse son anneau magique qui rend invisible. Mis entre toutes les mains c’est un instrument dangereux, mais Bilbon en fait un usage raisonnable. Lui qui ne se croyait pas courageux se révèle. Il compense sa faiblesse par son intelligence, ce que le magicien Gandalf avait prévu. Parvenu au pied de la montagne, c’est lui qui découvre la serrure cachée par l’énigme de la dernière lumière d’un jour précis alors que les nains, découragés, s’en allaient déjà. Ils pénètrent dans l’antre mais Ecu-de-Chêne envoie le hobbit en éclaireur, le dragon ne pouvant sentir l’odeur de nain. Mais celui-ci se réveille et, s’il épargne Saquet, se bat avec les treize nains qui réussissent à l’emprisonner dans de l’or fondu. Mais sa cuirasse le rend invincible et il ressurgit, furieux.

Dans le dernier film, il va incendier la ville des humains qui s’étend au pied de la montagne. Le petit-fils de l’archer qui a failli jadis descendre Smaug à l’aide de flèches noires spéciales, tente de combattre la bête et, à l’aide de son fils en support pour la dernière flèche, réussit à la loger juste dans l’écaille qui a sauté il y a longtemps. Smaug s’abîme dans les flots du lac. Mais l’or est monté à la tête d’Ecu-de-Chêne et il ne veut rien payer à ceux qui l’ont aidé, malgré sa parole donnée. Bilbon décide alors de ne pas lui remettre l’Arkenstone, la gemme lumineuse symbole du roi des nains qu’il a ramassée dans la grotte. Il la confie à ceux qu’Ecu a spolié. C’est alors la guerre, les treize nains contre une double armée d’elfes et d’humains. Mais Ecu a convié son frère, monté sur un cochon poilu, avec son armée naine et la bataille menace alors que surgissent les Orques et les autres bêtes immondes du mal. Tous font face. Grosse bagarre, effets extraordinaires, morts tragiques et héroïsme individuel. Le mal est vaincu – pour un temps.

Outre l’univers riche des populations crées par Tolkien, celles de la face sombre sont particulièrement bestiales, accentuant leur côté non-humain. Musculature épaisse et sans grâce, lourdeur d’esprit, réparties de banlieue, mufles et trognes de forbans, cicatrices, armes hérissées de pointes montrent tout l’inverse de l’honneur humain dont les elfes sont les spécimens les plus réussis : grands, blonds, élancés, froidement intelligents, experts à l’épée et à l’arc. Les Nains sont un peu comme les Juifs : exaspérants mais obstinés, méfiants mais chaleureux, avares mais industrieux. Bilbon le Hobbit, ni homme ni nain, sert d’intermédiaire de raison entre tous.

Je préfère pour ma part la trilogie filmée du Seigneur des anneaux, mais les fans verront avec plaisir ce prologue qui leur fournira, en près de huit heures, un spectacle onirique sans égal.

DVD Hobbit : la trilogie, Peter Jackson, Un voyage inattendu, 2012, 2h46 ; La désolation de Smaug, 2014, 2h35 ; La bataille des cinq armées, 2015, 2h18, avec Ian McKellen, Martin Freeman, John Callen, Peter Hambleton, Jed Brophy, Orlando Bloom, Warner Bros Entertainment France 2015, standard €19.00 en 3D €69.99

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