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Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay – Partie 2

« À l’heure même où, à l’église de Châtenay, l’assemblée pleurait le mort, le nommé Drocourt, représentant de commerce en articles de deuil, déclinait sa véritable identité au commissaire de Saint-Gilles à Bruxelles : « Je m’appelle Delarue Joseph Alfred né à Ymonville en 1871, ancien curé de Châtenay. J’ai quitté la France en compagnie d’une nommée Frémont Marie » p.135. L’institutrice : elle était tombée folle dingue de lui et l’avait entraîné à la débauche malgré lui. Le seul à savoir était tenu au secret, c’était son directeur de conscience, le jésuite Pupey-Girard que Joseph était allé voir à Paris. Le rire s’en donne à cœur joie : tout ça pour ça ! « La revue Les Corbeaux, organe des libres penseurs, imagine un reportage sur le mariage du « curé de Chabanais » (maisons de prostitution les plus réputées de Paris) pour lequel il dépêche son envoyé spécial, le nommé « Gronichon ». L’abbé et Marie Frémont sont escortés par une nuée de « ratichons », suivie des grands noms de la presse, des mages, de la hyène et d’un rhinocéros. Le menu du banquet propose en entrée un « De profundis à l’oseille » ; en hors-d’œuvre, le choix entre le « froc aux orties » et « les petits choux de Bruxelles » tandis que l’entremets ose le « lait de chatte aînée » » p.154.

Les deux amants se repentent car ils sont restés fervents catholiques et fidèles au pape. Pour confession – et pour vivre sans leurs emplois perdus – ile écrivent leurs Mémoires pour être publiés dans le journal Le Matin pour 500 f soit 4 ans d’émoluments auparavant. Georges de Labruyère journaliste au Matin les met en forme et les publie sans interruption du 27 septembre au 5 novembre. Ce qu’elles révèlent, est le cœur du problème, l’abime entre les affres de Marie Frémont et l’impassibilité de l’abbé. « Ayant observé la grande sensibilité de l’abbé, « la façon dont il se dépensait pour les petits enfants, pour les pauvres, les malades », elle lui ouvre son cœur lors d’une confession en septembre 1905, espérant, la crise de larmes aidant, qu’il prendrait son malheur en considération » p.222. L’ancienne novice présente tous les signes d’une amitié « empoisonnée » : recherche des entretiens privés, regards appuyés, inquiétude née de l’éloignement. C’est surtout « la détermination d’une femme qui, sciemment, revendique le droit d’aimer en dépit des convenances et de sa formation ; ils dévoilent de l’intérieur le glissement progressif d’un prêtre vers l’amour, mais aussi ses résistances, son déchirement à l’idée de trahir ses engagements et, pour finir, ce qu’il considère comme sa « chute » p.225. Première baise « et là, dans cette salle à manger de presbytère, à deux pas de la sœur qu’on entendait fourgonner dans sa cuisine, se célébrèrent nos premières noces » p.234. Premier élan, premier coup et paf, enceinte ! Pas de veine. « Marie Frémont : Il n’y a pas de vœu, il n’y a pas de foi qui puissent aller contre la nature qui nous a créés pour l’amour » p.238. En état de péché mortel et avec une Marie enceinte de quatre mois sans pouvoir invoquer un archange Gabriel, l’abbé a préféré fuir. Mais il n’a commis aucun crime civil, l’affaire Delarue est donc close par un non-lieu en date du 31 octobre.

Pour la droite, c’est un complot pour déconsidérer l’Eglise. Avec Clemenceau à l’Intérieur et Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes, le ciment est la laïcité, le rejet du cléricalisme et leurs liens avec la franc-maçonnerie. La réapparition stupéfiante de l’abbé le lundi 24 septembre survient comme à propos le lendemain de la lecture en chaire de la lettre épiscopale adressée aux fidèles concernant la loi de séparation des Églises et de l’État. Le revenant sortait de la manche le jour même où il était enterré à Châtenay.

Pour les catholiques en revanche, l’abbé Delarue n’est qu’un « pécheur » isolé. « La Croix reprend ici un argument majeur de l’Église : stable et vertueux, le monde d’avant détruit par les lois anticléricales a laissé place au chaos moral du monde d’après » p.253. C’est Rousseau contre la société, Pétain avant l’invasion, Sarkozy à propos de mai 68, les chiennes de garde écolo-féministes contre le capitalisme : la faute c’est les autres, toute la société, le système !

La question est le mariage des prêtres, dogmatiquement interdit depuis mille ans par l’Eglise catholique. « Dans L’Encyclopédie, Diderot établit que si le lien naturel constitue le lien social, alors interdire les relations sexuelles aux clercs était aberrant et immoral » p.255. L’affaire Delarue démasque l’hypocrisie cléricale. Combien d’hagiographies de saintes et de saints qui, expurgées des péchés de chair, trompent l’aspirant au sacerdoce ? L’abbé Claraz publie aux éditions Flammarion Le Mariage des prêtres, cinq ans après l’affaire Delarue – mais rien ne change, pas même les scandales pédocriminels dénoncés récemment. L’éducation castratrice laisse les pulsions sans contrôle possible. Mais le curé Delarue est faible, il l’a toujours été. Il se repens, veut expier. Le couple se sépare.

Comme chez les communistes, le sentiment de faute, l’exigence du repentir, de la réparation et de l’expiation, sont les seules conditions du pardon et de la rédemption catholique. Imprégnés de la pensée de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin, ils savent qu’ils ont commis le péché mortel de concupiscence sexuelle, passible de l’Enfer. Il leur faut donc s’amender et implorer le pardon pour éviter le châtiment éternel… Quant à l’enfant, c’est une fille, Jeanne, qui naît en 1907. Le couple Théodore Botrel, barde breton catholique dont les chansons sont restées célèbres, a promis de les recueillir. Les deux anciens amants ont été tenus dans l’ignorance l’un de l’autre et sont persuadés que le jésuite a agi pour leur intérêt. « Six ans se sont écoulés depuis sa première rencontre avec l’abbé Delarue à Châtenay, deux ans depuis la naissance de la petite Jeanne, cinq mois depuis la lettre de rupture » p.327. Marie Frémont se marie avec un breton de Paris le 3 mai 1909.

La repentance de Joseph Delarue a lieu en Suisse à la villa Saint-Charles sur les bords du lac des Quatre-Cantons puis, le 27 décembre, il passe à la Trappe de l’Aveyron dans l’abbaye de Bonnecombe, dépendant de l’évêque de Rodez qui s’appelle Dupont de Ligonnés. Le jésuite Pupey-Girard, directeur de conscience, supprime toute correspondance avec Marie, « ils ne peuvent concevoir qu’un prêtre puisse aimer durablement une femme » p.315. Après six mois de retraite, l’abbé quitte Bonnecombe pour l’abbaye cistercienne de San Isidro, en Espagne, située à trente kilomètres de Valladolid. Il n’a prononcé aucun vœu et fuit San Isodoro par la fenêtre en 1911 pour devenir professeur dans un institut de langue à Manchester pendant au moins deux années scolaires. Il s’engagera le 11 août 1914 comme brancardier pour faire don de sa vie si cela est conforme au plan divin. Il est affecté à la 15ème Division d’infanterie coloniale, en plein cœur de la Marne, à Suippes. Blessé le 12 septembre L’éclat d’obus qui le frappe au cœur est arrêté par son carnet de notes où était glissée une image de la Vierge. Dorénavant caporal, puis sergent, demande à repartir au front en février 1916. Son état de santé le contraint de quitter définitivement la zone des combats à la fin de l’année 1917 puis se marie (civilement) à Paris le 3 avril 1917 avec Marthe, employée Banque de France. Il dispense des cours d’anglais, d’espagnol, de latin et de grec, s’essaie au commerce et traduit des œuvres de Dickens et de Marie Corelli.

Chacun s’est marié séparément, empêchés par l’Eglise de vivre leur amour terrestre. Joseph mourra en 1963, Marie en 1961 p.336 (mais en 1964 selon la chronologie p.338). Leur fille Jeanne décède en 1989. Leur histoire fut exemplaire des contradictions de la société. Elle se lit comme un roman avec les émotions et la bêtise humaine, ou comme un livre d’histoire sociale avec les multiples références et notes à la fin. Je ne savais pas qu’un fait divers pût être aussi passionnant.

Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay 1871-1914, ELLA éditions 2021, 380 pages, €20.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29 Linkedin

Le site et les livres d’Alain Denizet, actuellement professeur d’histoire et géographie dans un collège d’Eure-et-Loir.

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La Tombe de Ligeia de Roger Corman

Hanté, malade, obsédé, possédé : dans l’abbaye anglaise en ruines où il se retire en 1821 avec sa nouvelle épouse lady Rowena Trevanion (Elizabeth Shepherd), Verden Fell (Vincent Price) reste hanté par sa première femme Ligeia Fell (Elizabeth Shepherd aussi). Elle lui a promis qu’elle ne mourrait jamais…

Selon l’optimisme de son siècle, le 19ème, elle a surtout affirmé que la volonté était plus forte que la mort. De Frankenstein à Nietzsche, la « volonté de puissance » faustienne, encouragée par l’essor inédit de la science, permet de tout oser. Y compris de flirter avec les puissances occultes : celles que l’on connait mal et qu’on ne maîtrise pas.

Le curé parait bien ridicule à faire la Morale à l’enterrement de Ligeia, se contentant de perroqueter la doxa biblique selon laquelle l’humain doit rester soumis à Dieu. Au lieu de compatir, de raisonner, d’en appeler à la biologie… C’est bien l’esprit borné des croyants de tous poils qui inhibe l’être humain dans ses pensées, son imagination, ses tentatives. Mais non, l’homme n’est pas plus fort que la mort – la femme non plus.

Car c’est la femme, une fois de plus, qui est présentée comme diabolique. Ligeia est l’éternelle Tentatrice possédée du démon qui hypnotise avant sa mort par une science dévoyée son mari énamouré ; la chatte noire qui feule de rage jalouse lorsqu’une nouvelle femelle est introduite au foyer ; le cadavre embaumé qui survit grâce aux procédés égyptiens tandis que le cercueil est empli d’un corps au masque de cire. L’homme est rendu aveugle à la réalité du jour ; il est possédé par la goule dans les caves la nuit. Sa nouvelle épouse Rowena est superficielle et ne comprend pas. Dans sa chambre ont lieu des phénomènes étranges ; la chatte noire la poursuit de sa haine et la griffe. Le film, loin du morbide, est tout entier empli du chat noir.

Dans une Angleterre campagnarde et fruste où le seul plaisir du père lord Trevanion (Derek Francis) est de chasser à courre le renard – couleur de feu, couleur du diable – tous les phénomènes sont déniés ou réduit à la démonologie d’église. Edgar Allan Poe s’en donne à cœur joie avec les préjugés de son temps. Même Christopher (John Westbrook), juriste logique, ne résiste pas au déni de la passion et de l’irraison de Vendell. Les phénomènes dépassent sa courte raison. Roger Corman tire un spectaculaire conte gothique de sa nouvelle où l’amour et la mort entrent en délire jusqu’à l’incendie final qui ordonne le chaos en faisant table rase et purifie de tout. Hollywood a remplacé depuis l’incendie par l’explosion, mais c’est bien le même poncif à racine biblique : Sodome et Gomorrhe détruits par le feu du courroux divin.

DVD La Tombe de Ligeia (The Tomb of Ligeia), Roger Corman, 1964, avec Vincent Price, John Westbrook, Derek Francis, Oliver Johnston, Richard Vernon, Frank Thornton, Penelope Lee, Sidonis Calysta 2009, 1h18, €17.98 blu-ray €27.98

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Ragtime de Milos Forman

Le spectateur se perd vers 1910 dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public devient réalisateur de films (James Cagney) avec la girl (Elizabeth McGovern) comme actrice avant d’enlever l’épouse du riche bourgeois. Il est vrai que ladite girl, danseuse de beuglant, avait été épousée par un autre riche bourgeois (Robert Joy) qui n’avait pas apprécié de la voir nue sculptée sur le haut d’un gratte-ciel au Madison Square Garden. Allant en justice pour faire ôter le scandale, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Il décide alors de se venger et tire sur le patron qui a commandé la statue et refuse de l’ôter ; il le tue. Au procès, sa femme, stipendiée par les avocats de la famille, témoigne de sa démence et il échappe à la peine de mort. Mais le divorce promis à un million de dollars est ramené par les avocats et la vieille devenue chef de famille à 25 000 dollars seulement. C’est comique. L’ancienne girl redevient girl bien qu’aimée par le fils des riches bourgeois auquel elle préfère les paillettes et l’envoi en l’air de son prof de danse.

L’histoire se répète en tragique avec le nègre (Howard E. Rollins Jr.) qui a enfourné un bébé à sa maitresse sans vouloir l’épouser au prétexte que son métier de joueur de piano jazz était itinérant et dans de mauvais lieux (on dit encore « nègre » en 1981, avant Reagan et sous la gauche au pouvoir en France, sans que cela soit forcément péjoratif). Lequel bébé est retrouvé tout nu sur la terre d’un parterre d’une riche villa où déjeunent un dimanche les riches bourgeois (Mary Steenburgen et James Olson). Bébé est recueilli, la police prévenue, l’accouchée retrouvée. Elle n’évite la prison que par la charité chrétienne des riches bourgeois qui l’hébergent avec son négrillon.

Jusqu’à ce que le père biologique se manifeste, lors d’un autre déjeuner interrompu des mêmes riches bourgeois, pour voir son fils et se concilier sa maitresse pour un mariage. Il a trouvé du travail dans une boite sérieuse et s’est achetée une Ford T. Luxe que jalousent les prolos pompiers du quartier qui le briment en l’empêchant de passer puis, une fois le flic du coin prévenu, en chiant sur le siège passager. Ce qui met dans une rogne noire le nègre qui se sent humilié, lui qui était parvenu à un brin s’émanciper. Il cherche à porter plainte mais la justice lui oppose une fin de non-recevoir. Sa future épouse décide de faire confiance à la justice en tentant de se faire entendre du vice-président venu en campagne électorale mais elle se fait tabasser à mort par les flics. Encore raté ! Le ragtimer décide alors de se venger en fomentant plusieurs attentats contre les pompiers jusqu’à ce que le préfet de police le cerne dans une bibliothèque où il menace de faire tout sauter (à l’américaine) avec ses copains cagoulés façon Ku Klux Klan si le gros connard de sergent pompier (Jeff Daniels) ne lui ramène pas sa Ford T nettoyée et réparée. Mais il a tort de faire confiance une nouvelle fois à la justice.

Tout comme le riche bourgeois qui croyait bien faire en faisant comme il faut : la négresse recueillie est morte sur ses conseils de prendre l’affaire en main ; son fils aîné artificier à qui il demande de ne se mêler de rien s’en mêle par défi ; le nègre avec qui il négocie se rend et mal lui en prend ; son épouse maintenue dans la soumission part avec le réalisateur de films juif à l’accent impossible (une sorte de Milos Forman à ses débuts ?) avec leur dernier fils.

Si vous avez suivi jusque-là, c’est que vous n’avez rien compris. Car le film se veut une fresque d’époque. Issu d’un roman d’E. L. Doctorow inspiré d’un autre, il en a gardé l’ampleur dans les multiples personnages et la longueur, sans parler des bouts de films muets qui sont censés raconter le contexte. Sauf qu’en deux heures et demi, c’est trop court pour être compréhensible. Il fallait soit recentrer, soit en faire une série. Le tort de Forman a été de confier le scénario au romancier. De plus, aucun des personnages ne réussit à être sympathique, ni le milliardaire jaloux, ni sa girl qu’on voit un moment à poil, ni le réalisateur juif qui attache sa fille en laisse mais délaisse sa femme, ni le nègre mauvais père mauvais amant et trop orgueilleusement intransigeant pour vivre en société, ni le riche bourgeois trop convenable, ni le fils rebelle, ni Houdini noir et blanc qui donne l’illusion de se défaire de tous les liens, ni… Le film aurait dû se concentrer sur le nègre sans s’égarer sur la girl, le message d’enfermement dans la négritude et le mariage suffisait pour chanter l’émancipation. Au lieu de quoi le spectateur se perd dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public…

Reste une histoire aux belles images et à la musique de Randy Newman qui décrit la ségrégation de fait des Noirs et des épouses ainsi que la dure émancipation de ceux qui se font eux-mêmes. Il y a trente minutes de trop au début mais la suite vaut le détour. Le son en français est curieusement mixé : un moment on n’entend rien des personnages, la scène d’après ils gueulent. Pour son prix, le DVD comprend des suppléments.

DVD Ragtime, Milos Forman, 1981, avec Howard E. Rollins Jr., Moses Gunn, James Cagney, Brad Dourif, Elizabeth McGovern, Arte edition 2019, 2h36, €28.73 blu-ray €29.98

Il existe une version DVD à €9.25 mais attention, elle est exclusivement en espagnol.

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George Eliot, Middlemarch

Cet énorme pavé victorien entrecroise les destins de quatre jeunes couples pour épuiser l’amour. Mais le personnage principal est collectif, Middlemarch elle-même, la petite ville provinciale à l’intérieur des terres où, vers 1830, le monde qui change vient battre les habitudes et remettre en cause les traditions comme les hiérarchies sociales.

Dorothea est orpheline, comme sa sœur Celia. Les deux vont se marier, car tel est le destin écrit des femmes en ce temps-là : point de vie sans époux ni maternité. Dorothea va faire un mariage d’esprit avec Caseaubon, un recteur érudit mais borné qui a le double de son âge, qui aboutira à un désastre, puis un mariage d’amour avec un Will de son âge à l’âme artiste et gamine après son rapide veuvage ; il aboutira au bonheur avec enfants. Celia va faire un mariage social en épousant un baronnet qui aurait préféré sa sœur et accomplira son bonheur dans l’élevage de ses deux bébés dont l’aîné, Arthur, est un garçon.

Le jeune Fred est fils du maire, comme sa sœur Rosamond. Envoyé à l’université pour devenir prêtre anglican, il n’a pas la vocation. Il ne rêve rien tant que chasser à courre et monter de bons chevaux. Flemmard, il se laisse vivre et répugne à s’atteler à une tâche. Un régisseur arpenteur, Garth, va cependant le prendre sous son aile et l’aider à entrer dans la vie. D’autant plus que Fred aime depuis la plus tendre enfance la fille de Garth, Mary, à qui il s’est promis à 6 ans en lui passant au doigt un anneau de parapluie. Fred va labourer son destin comme la terre, elle lui reviendra par héritage un jour, puis sa femme à qui il fera trois petits mâles et une fillette. Lui reste dans la tradition terrienne et sociale de Middlemarch ; il poursuit la lignée, en garçon, comme Celia la poursuit en fille, mais par un mariage d’amour, pas un mariage social.

Car sa sœur Rosamond est elle aussi gâtée, jolie mais égoïste et obstinée. Ne trouvant pas de prétendant à son ambition, elle épouse pour son rang social Lydgate, un médecin avancé puisqu’il a poursuivi des études à Londres, Edimbourg et Paris. Il veut appliquer les idées nouvelles de la science au soin des malades et, pour cela, remet en cause des prébendes et traditions du milieu médical. Middlemarch lui en voudra et le rejettera, au grand dam de sa dame qui le poussera à « s’exiler » à Londres où il pourra acquérir une clientèle riche et assurer à son épouse le train de vie auquel elle est habituée. Ce mariage d’ambition réduira l’âme du médecin ; il abandonnera ses recherches pour faire du fric comme le veut bobonne et, avec elle, la « bonne » société. Il mourra de diphtérie à 50 ans laissant plusieurs filles et Rosamond se remariera avec un autre médecin lui aussi bien établi, accomplissant son propre bonheur qui est de recevoir et paraître.

Les appariements amoureux sont ainsi décortiqués par contraste, non sans humour parfois, ni satire envers la société victorienne en province. La modernité se heurte à la tradition, le passé au présent, les lignages aux prétentions. Les individus se débattent entre les rets sociaux, très prégnants, bien plus que la religion qui semble un boulot comme un autre entre conseils d’oncle et maître de cérémonie. La terre est l’alpha et l’oméga de la respectabilité, mais elle n’est rien sans les origines. Ainsi le banquier enrichi Bulstrode se verra ostracisé lorsque la « bonne » société apprendra qu’il a fait fortune par l’immoralité du prêt sur gage et spoliation de fortune. Le pauvre Will, petit cousin Caseaubon et arrière cousin Bulstrode, se verra spolié doublement par les deux grigous et devra se faire tout seul. Il deviendra député au Parlement et aura avec Dorothea, restée sèche de son premier mariage à peine consommé, plusieurs gamins aussi beaux que lui.

Tout cela est un peu compliqué et se vit en lisant plutôt qu’en expliquant. Le roman a été construit en plusieurs livres, huit au total, parus régulièrement en feuilleton durant deux ans avant que l’ensemble soit fini. Ce qui justifie sa longueur et ses progressions linéaires. J’avoue m’être un brin ennuyé passé le premier tiers, avant qu’un second souffle ne vienne redynamiser la lecture avec les déboires de Fred. Dorothea est sublime et je suis heureux qu’elle ait enfin pu trouver le bonheur avec son Will, qui le méritait. Mais ce ne fut pas sans peines. Selon l’auteur, « Ça et là naît une sainte Thérèse qui ne sera fondatrice de rien, et dont les battements de cœur aimant et les sanglots d’aspiration à un bien inaccessible ne produisent que de vains tremblements et se dispersent au milieu des obstacles, au lieu de se concentrer sur quelque action destinée à être reconnue par la postérité » (Prélude). Dorothea est de celles-là, tout comme Lydgate son pendant masculin. Les deux auraient pu s’apparier ; il n’en a rien été.

Dorothea, comme son auteur, n’a pas la foi de l’Eglise, mais elle croit « qu’en désirant le bien absolu, même sans savoir exactement en quoi il consiste et sans pouvoir faire ce que nous voudrions, nous participons à la force divine contre le mal… pour élargir les limites de la lumière et restreindre la lutte contre les ténèbres » (livre IV chap. XXXIX). Cela s’applique à chacun dans ses relations humaines mais aussi à la communauté qui répugne à changer d’habitudes et que ses traditions limitent. Ainsi sur le progrès : « En l’absence de toute idée précise sur ce qu’étaient les chemins de fer, l’opinion publique de Frick se prononçait contre ; en effet, l’esprit humain dans ce coin herbu ne partageait pas la tendance proverbiale à admirer l’inconnu, estimant plutôt qu’il risquait de défavoriser les pauvres et que la suspicion était la seule attitude sagace à son égard » (livre VI chap. LVI). Les mêmes ignares réactionnaires se prononcent aujourd’hui « contre » les vaccins « en l’absence de toute idée précise », comme quoi la nature humaine reste bien la même au travers des époques. La description de l’ostracisme social avec le refus d’invitation est la même que le lynchage en ligne des réseaux sociaux d’aujourd’hui.

George Eliot, Middlemarch – étude de la vie de province, 1872, Folio 2005, 1152 pages, €14.10 e-book Kindle €2.90

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

Déjà chroniqué sur ce blog Le Moulin sur la Floss du même auteur.

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Mexico le Zocalo

La place est appelée ici « Zocalo » (le « socle » d’un monument jamais érigé). Des militaires se préoccupent de descendre puis de remonter sous les yeux des enfants ébahis, venus se promener en famille, le drapeau national de vert, blanc et rouge qui ondule doucement à la brise. Il est 18 h et chaque jour à 6 h et à 18 h, le drapeau national est ainsi amené et relevé par la garde nationale. Créée en 1820, la bannière vert-blanc-rouge symbolise les trois garanties de l’armée victorieuse : la Religion (vert, couleur de l’espérance), l’Indépendance (blanc, couleur de la paix), l’Union (rouge, couleur du sang des patriotes, tous Mexicains).

La place occupe une partie de l’ancienne pyramide de Tenochtitlan et fait 240 m x 240 m. La cathédrale la ferme sur un côté. Les petits y prennent plaisir à chasser les pigeons posés çà et là, comme partout dans le monde. L’envol feutré des oiseaux est un grand plaisir d’enfant. Amoureux, jeunes parents aux bébés dans les bras, marmaille déjà grande tenue à la main ou lâchée dans la foule sur de petits vélos, les Mexicains offrent le spectacle d’un peuple très « famille ». Ils sont abordables, sympathiques lorsque l’on parle un peu l’espagnol, bien qu’un peu réservés devant l’étranger.

Nous sommes dans un pays catholique où l’on se regarde, ou chacun sait « ce qui se fait ». Une grande attention est portée à son apparence, depuis le costume gris petit-bourgeois, avec cravate noire – au débardeur, jeune mais pas trop échancré.

Plusieurs femmes se font « désenvoûter » par un curandero qui les enfume et leur fait des passes. Un peu étourdies, sûres que cela peut marcher, au moins ne pas faire de mal, elles donnent la pièce au sorcier avant d’aller, par précaution, doubler la mise à la cathédrale devant leur saint favori. C’est toujours l’idéologie du « dormez bonnes gens, les experts décident de vous » qui domine – là aussi. Ne pas se prendre en mains, tout attendre de la puissance extérieure.

Une bande de jeunes, masqués et déguisés en clowns, distribuent des tracts publicitaires pour une boutique de meubles. Ils se masquent afin de gagner de l’argent sans qu’on les reconnaisse. Comme dans tous les pays catholiques – y compris en France – l’argent est considéré comme « sale » et l’on aurait « honte » d’en gagner ouvertement par un travail « mal » considéré. Nous sommes loin de la pratique des « jobs » anglais, puis américains, qui permettent à quiconque de gagner son argent de poche volontairement en étant utile à la société.

Très latine également cette manifestation d’un parti politique, dans un angle de la place. Une estrade, une sono criarde, de gros haut-parleurs, des banderoles où le rouge domine, nous sommes presque devant la CGT. Avec l’humour en plus ! Car l’estrade est un théâtre où jouent quelques acteurs grimés. Ils commentent avec forces grimaces, gestes et moquerie, les textes du parti officiel. Le public captivé rit et applaudit parfois. La sono répercute la dérision loin alentour, plus puissante que la presse autorisée.

La société mexicaine offre l’image rassurante de la France d’autrefois, celle du début des années 1960, fondée sur l’autorité du Président monarque, du patron en entreprise, du maître d’école, du curé en chaire, du père en sa famille. Respect de la hiérarchie, dévotion à la Vierge Marie et rapports traditionnels hommes-femmes sont très forts au Mexique, une vraie nostalgie pour les Français d’un certain âge, ceux qui, en général, voyagent. Les périodes de « crise » économique connaissent toujours une régression morale analogue au « doudou » des gosses. « Au fond de nous, il y a toujours un enfant inquiet de voir disparaître ce qu’il aime », déclare Marcel Rufo, pédopsychiatre, à propos de son livre Détache-moi !. Tout ce qu’il y avait « avant » est alors valorisé, tel un « âge d’or » ou un « paradis perdu » qu’il faudrait retrouver.

Et ne croyons pas qu’en cela la gauche y soit moins encline que la droite ! Ce serait être naïf. Nous observons bien-sûr à droite la tentation proprement réactionnaire de revenir à un régime autoritaire et à une morale stricte, intolérante à tout laxisme envers les Grands Principes. Mais nous observons dans le même temps le réveil des utopies éternelles du gauchisme, dénoncé par Lénine comme « maladie infantile » : le « demandons l’impossible », le souhaitable sans égard pour le possible, le « tout, tout de suite » autiste de l’adolescent en crise.

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George Eliot, Le moulin sur la Floss

Je n’avais jamais lu George Eliot, l’équivalente victorienne de George Sand en France. Les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de faire paraître récemment un volume de ses romans les plus importants dans la collection la Pléiade. Vous l’aurez compris, George est une femme (les Anglais ont la manie de l’inversion). De son vrai nom Mary Ann (Marian) Evans, elle est née en 1819 dans le Warwickshire, dernière d’une fratrie de trois dont son frère Isaac, de trois ans plus âgé, qui deviendra sévère et rigide, ce qui la fera souffrir sa vie durant. Car son existence ne fut pas rose, comme son héroïne du Moulin sur la Floss, flanquée d’un pareil frère et d’un père aussi obstiné qu’ignorant. Ce sont ces souvenirs biographiques qui donnent à ce roman ce ton de vérité que George Sand n’arrive pas souvent à obtenir.

L’histoire se déroule au bord d’une rivière qui symbolise le temps qui passe et la vie qui va. Tranquille et riante durant l’enfance et les jeux, alimentant le moulin à huile du père et permettant le canotage où se laisser dériver, elle peut devenir colérique et grosse de dangers de noyade en cas de crue ou des malices des fermiers qui la captent pour leur irrigation, ce qui diminue le rendement du moulin. Le père Tulliver, colérique comme elle mais ignare en droit, accumule procès sur procès, ce qui le conduit à la ruine. Pour lui, le Malin s’incarne dans le « notaire », cet accapareur à bas prix des biens fonciers parce qu’il a la langue retorse et sait parler juridique.

Deux personnages principaux : le frère et la sœur. Tom est l’aîné, de complexion blonde et robuste Dodson de la famille de sa mère ; mais il a le caractère rigide empli de discipline et de préjugés de son père. Il n’est pas vraiment intelligent mais travailleur. L’auteur s’attarde sur « les qualités et les défauts qui créent la sévérité – la force de volonté, la conscience de poursuivre un but juste, l’étroitesse de l’imagination et de l’intelligence, une grande capacité à se maîtriser et une disposition à maîtriser les autres » (Livre VI chapitre XII). Maggie est la cadette éperdue d’amour pour son aîné fort et protecteur, qui la rabroue (et elle aime ça !), de complexion brune et agitée Tulliver, de la famille de son père ; elle a le caractère fantasque portée aux excès par besoin d’être aimée mais est plus futée que son grand frère et lit beaucoup. Quand tout va bien, Tom l’appelle Magsie. Mais l’hérédité n’est pas tout, comme le pensent les tantes. La passion et le devoir s’y ajoutent, venus du cœur et de la morale en sus de la biologie. Le devoir est cet hapax victorien sans lequel la monarchie et l’empire ne pourraient tenir, croyait-on. La passion vient évidemment le contrarier, ce qui fait le ressort du roman victorien.

Maggie n’y échappe pas. Ayant connu un amour fusionnel avec son frère, malgré sa sévérité de jeune mâle imbu de son sexe comme de sa force, elle va tomber en amour pour Philip et pour Stephen. Le premier est le fils du pire ennemi de son père, celui qui va gagner le procès intenté par l’irascible inculte. Philip est orphelin de mère, bossu par accident de naissance mais intelligent, sensible et cultivé ; il voue à Maggie un amour éperdu parce qu’elle lui a montré de la compassion enfant et lui ouvre l’esprit. Mais Tom ne l’aime pas, tout entier du côté de son père obtus. Stephen est le beau parti riche et parfumé qui vient courtiser Lucy la petite cousine de Maggie, toute blonde et jolie qu’on ne peut que l’aimer. Mais Maggie résiste au beau jeune homme qui lui ouvre les sens et celui-ci, en société victorienne qui fait des jeunes filles des oies, sent une personnalité qui le fascine. Malgré son côté superficiel mondain, il est vraiment amoureux d’elle, au point de chercher à l’enlever sur la Floss pour la marier au loin. Reste le cœur, qui n’a été ouvert que par Tom son grand frère, et Maggie refuse les deux autres, par devoir. « Si seulement je pouvais me faire un univers en-dehors de l’amour, comme le font les hommes », dit-elle à Philip (Livre VI chapitre VII).

Le devoir non envers une Morale transcendante, ni même pour la morale sociale du qu’en dira-t-on (qui lui fera d’ailleurs payer cher), mais par fidélité à sa mémoire des liens tissés depuis toujours avec ses proches, renforcée par sa morale chrétienne personnelle tournée vers les autres. Elle a lu L’imitation de Jésus-Christ du moine allemand Thomas a Kempis, offert par Bob le guenilleux devenu colporteur et gentil homme ; elle opte avec lui pour le renoncement à soi et la résignation par sympathie pour les autres et solidarité de communauté. « Si la vie ne nous créait pas des devoirs avant que l’amour arrive, l’amour serait le signe que deux personnes doivent s’appartenir (…) mais (…) c’est que je ne dois pas, que je ne peux pas chercher mon propre bonheur en sacrifiant les autres », dit-elle à Stephen (Livre VI chapitre XI). Les droits des autres font pression sur son cœur et le passé la lie à son devoir.

Maggie ne peut contenter Philip par respect pour son frère Tom qui lui a déclaré qu’il ne la reverrait alors jamais ; elle ne peut contenter Stephen par sentiment pour sa jeune cousine Lucy a qui il s’était promis. Elle reste donc stérile, tenue par cet amour quasi incestueux pour son frère, lui-même non marié par obstination pour les affaires. Dès la ruine de son père par sa faute, à 16 ans, il va se mettre au travail pour apprendre la comptabilité et entrer dans les affaires de son oncle. Il y fera sa place, rachètera le moulin sur la Floss, mais restera fruit sec comme sa sœur, le caractère, la discipline et l’épargne, vertus du capitalisme moderne qui nait à cette époque – lui faisant perdre ses sentiments et donc son âme.

Maggie, parce qu’elle est une femme, fort contrainte en milieu victorien, vivra une Passion christique par son renoncement supérieur au nom du Père (incarné par Tom l’héritier) aux deux hommes qui l’aiment, sera crucifiée par la « bonne » société des mauvaises langues, « elle voyait les épines s’enfoncer toujours plus sur son front » (Livre VI chapitre XIV), vivra trois jours d’angoisse dans la tempête qui fera enfler la crue, puis ressuscitera au troisième jour face au danger, prenant place dans une barque pour sauver ses proches.

George Eliot nous montre combien famille et traditions peuvent être mortifères lorsque la société est rigide et que les mâles sont persuadés de leur bon droit à décider comme Dieu le père. Maggie a eu le tort de faire de son grand frère le dieu de son enfance, trop Ancien testament, ce « quelqu’un d’inexorable, d’inflexible et d’implacable – sur lequel nous ne devons jamais nous modeler, mais avec lequel nous ne pouvons supporter de nous fâcher » (Livre VII chapitre I) – ce qui la handicape pour la vie entière. Car elle désirera toujours « vivement cette aide extérieure qui lui permettrait de réaliser ses bonnes intentions » (Livre VII chapitre I). Autrement dit obéir à des Commandements par soumission, en abolissant sa propre personnalité sous la Morale du Père. Marian Evans surmontera ce tropisme en bravant l’interdit fraternel lorsqu’elle se mettra en ménage avec un homme marié et vivra avec lui en épouse jusqu’à sa mort, élevant ses enfants.

Il y a des beautés nostalgiques dans les chapitres d’enfance, notamment celui où Maggie, 9 ans, s’en va vivre (quelques heures) chez les bohémiens par dépit de sa famille qui la rabroue et l’abaisse ; ou celui où Tom vagabonde en amitié avec le gavroche du coin, Bob en guenilles, à qui il donne un couteau à manche de corne. Il y a de l’ironie critique dans les chapitres sur ses tantes, fières de leur établissement social étriqué de province, heureuses de serrer sous multiples clés les trésors de draps, de châles et d’argenterie amassés patiemment dans les armoires ; ou dans la vanité de clerc du pasteur réduit, pour gagner un peu plus, à faire l’école à des garçons bornés. Il y a de l’humour facétieux dans les chapitres où Bob le colporteur entreprend de vendre des cotonnades à la tante de Maggie qui exècre et méprise les colporteurs… tout en étant fort tentée par les prix et qualités des étoffes proposées. Si le sérieux l’emporte, les convenances, la morale, le ce qui se fait, ce n’est pas sans laisser transparaître tout ce que la vie a de plus sensuel et passionné dans la nature, sur la rivière, chez les êtres.

George Eliot, Le moulin sur la Floss (The Mill on the Floss), 1860, Folio 2003, 733 pages, €15.90 e-book Kindle €10.99

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

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Bernard Clavel, Marie Bon Pain

Le tome 4 des Colonnes du ciel, dont les deux premiers volumes ont été chroniqués sur ce blog, se focalise sur Marie, la mère de Petit Jean et la compagne de Bisontin-la-Vertu. Le premier tome racontait la peste et la perte volontaire de Matthieu en sacrifice christique, la seconde l’exil au pays de Vaud dans la lumière du lac Léman, le troisième (que je n’ai pas lu) la geste d’Hortense femme de guerre. L’auteur aime alterner les destins, entre lumière et nuit. Marie, c’est la paix, le retour au Jura près de Dole, dans le village détruit de la Vieille-Loye. Bisontin et ses compagnons reconstruisent la maison, un forgeron piémontais se pointe et rebâtit la forge, des verriers viennent rebâtir la verrerie où travaillait Johannes, le mari défunt de Marie. Est-ce le bonheur ?

Marie la terrienne voudrait le croire, Marie la femme de maison voudrait s’accrocher à ce qu’elle connait : le pays, le village, la ferme. Elle voudrait ancrer sa famille, arrêter le temps, couler des jours heureux. Mais le destin est là qui se met en travers du chemin, et l’esprit des hommes, jamais en repos.

Hortense reparaît, après avoir sauvé des enfants de la guerre puis pris les armes contre les mercenaires ; on l’accuse désormais de sorcellerie. C’est un moyen commode de lyncher ceux qui vous déplaisent en remuant les mauvais instincts de la foule. Les « réseaux sociaux », malgré leur prétention à être à la pointe de la modernité et de la civilisation, ne font pas autre chose lorsqu’ils hurlent en meute haro sur un coupable. Le « procès » d’Hortense à Dole est jugé d’avance et on la brûle vite pour éviter qu’elle ne parle, qu’elle ne dise publiquement les lâchetés et trahisons de certains bourgeois de la ville durant la guerre et la peste. Hortense part en fumée la tête haute, elle méprise ces faux juges.

Bisontin en est bouleversé, qui était séduit par cette grande femme de tête qui travaillait comme un homme. Marie le sent qui lui échappe et cela la brise. Mais Bisontin est un compagnon, aspirant à autre chose que le fauteuil et les chaussons. Cela Marie, comme beaucoup de femmes, ne parvient pas à le comprendre. Bisontin l’a aidée à sortir de la guerre, l’a aidé à rebâtir le nid, l’a aidé à élever son fils et sa fille, Petit Jean à qui il apprend le métier de charpentier et Léontine. Mais Bisontin ne s’est pas marié avec Marie qui ne l’a jamais réclamé. A qui donc s’en prend-t-elle ?

Entre non-dits et refus de s’engager, comment pourrait-elle retenir un compagnon qui ne rêve que grand large ? Il suffit que Dolois-cœur-en-joie, compagnon charpentier lui aussi, mette dans la tête de Bisontin les charpentes de navire à Saint-Malo la riche pour que le compagnon veuille reprendre la route. Qui pourrait l’en blâmer ? Marie qui s’est fait son cinéma toute seule, sans comprendre l’autre ni mettre au clair leurs relations ?

Elle a mal, elle a peur, elle se sent vieille et délaissée. Mais certains ne sont pas faits pour le foyer et elle ne veut pas le comprendre, aimant au fond à se faire souffrir pour expier, travers très catholique qui la ronge au bas du ventre. Elle se tue au travail, autre travers catholique pour expier les péchés après la Chute et elle se démet un bras qui ne revient pas. La voilà impotente, inutile, délaissée. Elle se complaît en macérations et chagrin, autre travers catholique du repli sur la conscience de soi sans envisager ni les autres, ni l’avenir.

C’est un portrait de femme que nous brosse Clavel, son chant des artisans en même temps que la gloire d’une petite patrie de poids humain, avec tout ce qu’elle abrite de passions et d’instincts mais sans guère de raison. Bisontin, après avoir construit des navires à Saint-Malo, part pour le Nouveau monde avec une jeunette de 20 ans. Leur épopée sera pour le prochain tome. L’artisan a pour patrie son métier ; la femme a pour patrie sa maison. Mais les enfants grandissent et s’émancipent ; Petit Jean a 11 ans, il sera bientôt homme. Et Marie, qui s’agrippe à sa terre et à sa maison, que deviendra-t-elle ?

Bernard Clavel n’est pas un grand romancier, ses portraits sont caricaturaux et ses leçons trop moralisatrices. Mais il sait conter comme peu des histoires et évoquer les paysages et les éléments avec beaucoup de délicatesse. C’est moins vrai pour les âmes.

Bernard Clavel, Marie Bon Pain – Les colonnes du ciel 4, 1980, Pocket 1997, 292 pages, €2.81  

Bernard Clavel, Œuvres : Tome 4, Les colonnes du ciel et autres écrits : La saison des loups, La lumière du lac, La femme de guerre, Marie bon pain, Compagnons du Nouveau monde, autres récits, 2004, Omnibus, 1080 pages, € ?

Bernard Clavel, Les colonnes du ciel, 5 volumes, Pocket, €46.79

Les colonnes du ciel sur le site Bernard Clavel

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Les Forbans de la nuit de Jules Dassin

Un étrange film noir tourné par un réalisateur exilé pour « activités antiaméricaines » par le maccarthysme dans une Londres noire et dépeignant le sombre milieu de la nuit.

Harry Fabian (Richard Widmark tout jeune) est un perdant d’origine. Il a toujours fui devant les autres, à commencer par son père. La première scène le montre déjà courant dans la nuit pour échapper à un poursuivant à qui il doit seulement cinq livres. Pour compenser, il rêve de faire fortune et s’enivre de son imagination sans relier celle-ci au concret de la réalisation. Il lui manque toujours une centaine de livres pour réussir. Au point d’en être obsédé et d’indisposer tous ses amis, à commencer par sa bien-aimée Mary (Gene Tierney), son patron Nosseross (Francis L. Sullivan) et la « femme » de ce dernier, Helen (Googie Withers).

Un soir où il racole le pigeon friqué pour la boite de nuit du gros Nosseross, il rencontre la légende de la lutte gréco-romaine Gregorius (Stanilaus Zbyszko). Il entend le Grec massif se quereller avec son fils, organisateur de combats de lutte moderne à Londres. Fabian se dit qu’il y a des affaires à faire. Il aborde avec son bagout habituel l’ancienne vedette, la flatte, palpe son poulain Nikolas of Athens (Ken Richmond) et les décide à se donner en spectacle contre l’Etrangleur, la vedette de la lutte moderne du moment (Mike Mazurki). Mais pour cela, il lui faut réunir quatre-cents livres dont il n’a pas la première.

Il va solliciter Nosseross pour qu’il le commandite, mais sa femme lui propose un marché : il met la moitié et le gros l’autre. Harry Fabian fait la tournée de ses connaissances mais toutes refusent ; elles le connaissent trop bien. Il attire alors sa maitresse au loin pour lui voler ses économies mais elle le surprend et il s’enfuit une fois de plus. La Helen de Nosseross lui fait alors signe : elle veut quitter le gros, qui l’écœure, et ouvrir sa propre boite de nuit ; elle en a racheté une, fermée par décision administrative, pour une bouchée de pain. Il lui manque seulement la licence pour ouvrir et elle charge Harry de lui fournir en l’aguichant. Ce dernier n’a pas trop le cœur à la baise mais il frétille devant le fric comme un gamin devant une sucette et accepte. Il arnaquera Helen comme les autres en lui vendant une fausse licence, confectionnée par l’une de ses relations.

Mais il a enfin ses quatre-cents livres et peut organiser le spectacle. Pour cela, il lui faut l’Etrangleur. Il entreprend alors Kristo (Herbert Lom) le manageur du lutteur moderne, pour qu’il accepte le défi. Comme celui-ci se fait tirer l’oreille au prétexte que la lutte gréco-romaine n’attire pas les foules, Fabian provoque l’Etrangleur et le pousse à rencontrer son rival Gregorius. C’est le jeune Nikola qui doit combattre mais, dans la mêlée de vanité blessée qui passe par les coups faute de l’intelligence des mots, ce dernier a le poignet cassé. C’est donc le vieux Gregorius qui combat l’Etrangleur en privé pour lui donner une leçon. Il réussit sur lui la « prise de l’ours » et l’étouffe, mais ce combat l’a épuisé et il en meurt devant son fils, navré, qui jure de le venger.

Tout est de la faute de Fabian et le forban offre mille livres à qui le lui livrera. Le mot est passé à toute la pègre de Londres et une course-poursuite s’engage. Une fois de plus Harry Fabian fuit son destin, mais le tragique est qu’il va inévitablement le rattraper. Le jeune homme tente alors de se racheter en clamant sur les quais de la Tamise que c’est son aimée qui l’a retrouvé et livré, afin qu’elle touche la prime pour la rembourser de tout ce qu’il lui a soutiré. L’Etrangleur survient et l’étrangle avant de le jeter comme un déchet dans le fleuve qui le conduira chez les morts. Exit Harry Fabian, le raté de la vie. Il n’était pas assez cynique ni impitoyable pour les forbans de la nuit.

Ce film sombre n’a pas plu aux Yankees qui préfèrent toujours l’eau de rose du happy end ; ni aux Anglais qui ont vu de Londres sa face cachée très noire. Mais il reste un grand film tragique aux contrastes marqués et tourné en ombres et lumières d’une esthétique qui impressionne encore.

DVD Les Forbans de la nuit (Night and the City), Jules Dassin, 1950, avec Richard Widmark, Gene Tierney, Googie Withers, Hugh Marlowe, Francis L. Sullivan, Herbert Lom, Stanilaus Zbyszko, Ken Richmond, Mike Mazurki, Carlotta films 2005, 1h35, €14.03

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Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes

Bulbul au prénom d’oiseau est une indienne peintre qui écrit. Née en 1952, après l’indépendance, elle observe avec un humour tout anglais les travers de sa propre société restée traditionaliste et empêtrée dans les rites. Elle en livre huit nouvelles dans ce recueil qui se lit à longs traits. Nous y découvrons par les yeux d’une femme une Inde percutée par la modernité introduite par les Anglais et qui effrite ses croyances et ses coutumes ancestrales.

Lorsqu’une matrone autoritaire doit aller voir son fils aîné qui ne peut venir en Inde par phobie de l’avion, c’est toute une histoire ! La souillure est sa principale angoisse tant une brahmane ne saurait côtoyer, frôler, boire ou manger ce que des êtres impurs ont touché de leurs sales mains.

Le mariage arrangé dès le plus jeune âge par les familles est source constante de quiproquos et de surprises, comme cette épouse plus grande que son mari de quinze bons centimètres une fois adulte. Ou la naïve qui ne sait pas se tenir dans sa belle-famille, sautant pour se retenir de tomber dans les bras de l’aîné de ses beaux-frères, ce qui ne se fait pas. Ou encore la fillette de 7 ans exilée de maman qui découvre son fiancé du même âge, bel enfant espiègle avec qui elle peut jouer et se cacher de l’acariâtre grand-mère qui régit la maison immense aux innombrables couloirs.

Quant aux tantes, elles sont un trio de sœurs soudées qui ne se le font pas dire et en rajoutent dans les anecdotes pour se présenter à leur avantage. Ainsi, lors d’un (toujours très long en Inde) voyage en train, toutes les maladies y passent : celles qu’elles ont eues, celles de la famille et des voisins, celles dont elles ont seulement entendu parler. La femme de médecin, assise dans le compartiment en face d’elles a du répondant et gagne leur respect, mais laborieusement.

Quand ce n’est pas la mère du mari qui commande la maison, c’est le mari lui-même, dans cette société patriarcale où le chef de famille est aussi prêtre hindouiste. Ainsi R.C. a-t-il dressé ses femelles (femme et fille) et ses gens à respecter rigoureusement l’horaire et les rituels du quotidien. Mais ne voilà-t-il pas qu’il se mêle de partir en vacances, à la moderne, dans la vieille auto Ambassador increvable que sa fonction juridique lui a permis d’acquérir ? Dès lors tout se délite, les femmes se libèrent… et le macho aussi, qui découvre sa propre liberté d’homme face au fleuve qui s’écoule comme le temps.

Parfois l’épouse quitte le mari pour s’en aller errer et se faite pute (on dit danseuse) ou nonne, les deux seules voies extrêmes de la liberté des femmes. La vie n’est pas simple dans un pays immense qui parle des centaines de langues et dont l’anglais – la langue du colonisateur – reste indispensable malgré qu’on en ait. La vie n’est pas simple dans l’intrication des traditions qui empêtrent toute initiative et encadrent strictement toute liberté. La vie n’est pas simple mais Bulbul s’en amuse en tant que femme. Et nous aussi.

Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes, 1992-2006, Picquier poche 2009, 263 pages, €8.10

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« La » Covid

Les cas de coronavirus augmentent à nouveau nettement avec les transhumances vacancières et les fêtards de tous âges (des raves et boites ados aux « mariages » familiaux) qui ne peuvent s’empêcher de se grimper dessus et de se lécher en bande. Les experts ont dit que le virus avait muté en pire lorsqu’il avait atteint l’Europe, en témoignent l’Italie et l’Est de la France en mars. Ils disent maintenant qu’il a muté en plus bénin au vu des cas qui ne dégénèrent plus en réanimation… Comme pour les masques (qui ne « servent à rien » mais « sont obligatoires »), personne ne sait rien et affirme péremptoirement, amplifié par les médias qui font un scoop de n’importe quel fragment d’hypothèse. Le porte-parole du gouvernement n’est pourtant plus si bête.

L’Académie française comme les Québécois préconisent de dire « la » Covid sous prétexte que c’est la traduction de « disease » en anglais qui signifie « la » maladie et France culture en fait tout un débat érudit… qui n’aboutit nulle part.
Car disease est « le » malaise (traduction littérale) et n’a pas de genre dans la langue anglaise : on ne dit pas « she » comme pour le chat ou le bateau mais « it », signe neutre. En quoi Covid (qui est un virus) serait-il féminin ?

Faut-il y voir une flemme des ramollis octogénaires qui composent l’assemblée immortelle, le coup de force de la seule Secrétaire perpétuelle et elle aussi immortelle ? Ou les vieux préjugés catho-tradi sexistes qui mettent au féminin tout ce qui vient du Mal ?

La femme, chez les catholiques, c’est le diable : il a perverti Eve, la première femme sorti de la côte d’Adam et a précipité le couple hors du Paradis dans la misère du labeur et de l’enfantement douloureux. En témoignent en langues latines les sept péchés capitaux, quasi tous féminins : la luxure, la gloutonnerie, l’envie, l’acédie ou paresse, l’avarice, la colère. Un seul (l’orgueil) est masculin, mais féminin en latin (superbia) – et l’estime de soi n’est d’ailleurs pas un péché si elle n’est pas accompagnée de « la » démesure ou de « la » vanité.

Quant aux dix plaies d’Egypte de la Bible, elles sont en large majorité féminines en langue française : les eaux changées en sang, les grenouilles, les poux mais les mouches, la mort des troupeaux, les furoncles mais la grêle, les sauterelles, les ténèbres, la mort des premiers nés…

Presque tout ce qui est « mal » vient de la souillure – assimilée aux femmes par les règles menstruelles. Le malaise qui rend malade devient mal-être dans la civilisation.

Disons donc « la » Covid pour emmerder les féministes et insinuer en subliminal que la nature chère aux écolos n’est que grouillement de maladies, émergentes comme les pays à immigrés – la onzième plaie de notre temps selon les réacs radicaux. Il y a beaucoup de sous-entendus dans la désignation féminine de Covid…

Ceux qui disent « le » Covid me paraissent plus logiques et plus sensés, mais on ne peut rien contre les mouvements de foules que tous les journaleux perroquettent à l’envi.

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Marcel Achard, Jean de la lune

L’Immortel Marcel est bien oublié aujourd’hui malgré son élection à l’Académie française en 1959. C’est qu’il était déjà de l’autre siècle, né en 1899, et qu’il n’a connu le succès au théâtre qu’entre-deux guerres, durant la crise, avec sa pièce Jean de la lune.

Louis Jouvet a monté les trois actes en 1929 au théâtre des Champs-Elysées et Jean Piat en 1967 au théâtre du Palais-Royal ; la pièce a été reprise par Pierre Sabbagh pour la télévision dans Au théâtre ce soir. Elle met en scène le fiancé, la femme, l’amant, en plus du frère cynique et faible de la belle. Le ressort est la femme, Marcelline, perverse et inconstante, qui vole de bite en bite en butinant ce qu’elle croit être l’amour. Mais Richard, le fiancé qui l’aimait, en a marre et la jette. Elle en est étonnée et désespérée : l’aime-t-elle ? Est-elle capable d’aimer ? L’amour n’est-elle pour elle que séduction du mâle et l’homme à ses pieds ?

N’est-il pas plutôt auprès de Jef, ce doux sentimental timide qui l’admire et la chérit en lui pardonnant tout malgré le frère Clotaire et l’amant Richard dont il est ami ? Jef est surnommé depuis tout petit Jean de la lune tant il n’apparaît pas sur terre mais dans ses rêves. Pour lui, le monde vrai n’est pas ce qu’il a devant les yeux mais ce qu’il veut y voir. Ainsi l’amour n’est-il pas dans les transports immédiats et éphémères mais dans la pudeur et la constance. Marcelline, décillée par la rébellion de Richard, s’en rendra compte à la fin. Elle épousera un Jef sans épaisseur et sans grande passion, mais sentimental plus que désirant. Le cœur plus que le sexe est le trésor de l’amour, semble nous dire l’auteur, en complète opposition avec son époque portée aux paroxysmes (fasciste et communiste) et à l’immédiat après la guerre la plus con.

Sur un canevas réduit – un simplet veut marier une cocotte qui trompe tout le monde – la pièce suscite la joie et la mélancolie du moraliste. Elle laisse à penser que tout se résout avec le temps, ce qui est sagesse, mais rare en amour. Un film a été tourné à partir de la pièce par Jean Choux, sorti en 1931 (il n’existe pas de DVD mais le film est accessible sur YouTube), mais la pièce a été filmée pour la télé.

Marcel Achard, Jean de la lune, 1929, Livre de poche 1968, occasion €4.45

DVD Au théâtre ce soir – Jean de la lune, Pierre Sabbagh, avec Michel Duchaussoy, Claudine Coster, Christian Marin, Jean-Pierre Delage, Laurence Badie, LCJ éditions 2005, 2h, €6.30

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Barbara d’Amato, Trafics d’innocence

Voilà un roman policier américain nouveau style : vite lu, vite jeté. Un roman à thème conçu comme un reportage sur un « grand » sujet de société avec de l’action en plus. Un découpage en séquences publicitaires qui vont d’un quart de page à quatre pages au maximum. Est-ce le début des « romans twitter » ?

Pour la larme, il s’agit de trafic de bébés avec enlèvement d’enfants.

Pour l’action, un couple « innocent » – évidemment Américain moyen – résout à lui tout seul une affaire dont se mêle (évidemment sans grand succès) le FBI.

Pour la démocratie, le courage journaliste s’obstine à enquêter là où « il ne faut pas » (et où très peu le font en réalité).

Pour le politiquement correct, le journaliste est une femme.

Pour la morale, il s’agit bien sûr du contraste entre fric et désir de maternité. Tout s’achète au berceau du dollar : une entreprise à fortes marges répond aux besoins pressants et précis de clients pour de très fortes sommes. Les acheteurs sont des mères éplorées de ne pouvoir concevoir – ce qui est inconcevable dans un pays où la « maternité » est aussi valorisée par la Bible et par l’esprit pionnier.

Ce qui est dommage n’est pas tant le sujet ni le type des personnages que le découpage en plans-séquence aussi courts. Comment faire passer de la psychologie humaine en 140 signes ? Comment captiver avec l’action en une demi-page ? Comment démonter des rouages de machination en faisant un récit en charpie ?

Le lecteur a donc un produit aseptisé, vite lu, vite jeté, sans un brin d’humour ni une quelconque envolée poétique. Un Mc Donald’s du roman, aussi insipide, aussi peu nourrissant d’humanité. Oh, cela se lit bien !… mais s’oublie aussitôt sans regret, tel un reportage larmoyant « vu à la télé ». Une « grande cause » paranoïaque où les flics sont impuissants, les politiciens inertes et les médias muets. De la guimauve… Ceux qui aiment le thème ou le style – ceux qui n’aiment pas se prendre la tête et « consommer » sans état d’âme – apprécieront. Les autres préféreront Michael Connelly, Minette Walters ou Peter Robinson.

Barbara d’Amato, Trafics d’innocence (White Male Infant), 2002, Livre de poche décembre 2009, 384 pages, €5.71

Biographie sur le site officiel des amateurs d’Amato

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Corinne Hofmann, La Massaï blanche

Voici le récit d’une Suissesse de 27 ans aussi naïvement allemande qu’obstinément suisse. Cette écervelée tombe raide dingue en 1987 d’un guerrier Massaï qu’elle aperçoit à Mombasa en pagne, paré et torse nu. N’écoutant que sa vulve, elle n’a de cesse que de coucher avec lui. Après cela, de se l’attacher à la Suisse par les liens du mariage. Elle lâche tout, ses affaires, sa famille, son pays, pour s’immerger dans la brousse loin du monde. Ce qui lui importe est seulement d’être prise chaque soir et de passer la nuit entre les bras musclés à respirer l’odeur du mâle.

Moi, lecteur, forcément extérieur au coup de foudre féminin, je prends cet état de fait comme une donnée. Pour le reste, je ne peux qu’être partagé entre agacement et empathie. Agacement pour cette raideur calviniste qui veut que tout soit fait « dans les règles », même les plus manifestes dingueries. Agacement pour cette niaiserie du grand amour sous la case, ce romantisme godiche qui laisse de côté tout fonctionnement d’intelligence. Mais empathie pour cette attirance sexuelle brutale, pour cette puissance immédiate du désir qui sonne comme un destin. Que Corinne s’y abandonne, pourquoi pas ? La jobardise naît plutôt de toutes ses tentatives de justification idéalistes et profondément égoïstes dont elle enjolive le brut appel de la chair. Tous les mythes sont rameutés dans un brouet qui ne donne pas une haute idée de la Suissesse, ni de la femme : le bon sauvage, l’amour-qui-peut-tout, l’envoûtement de l’Afrique, la révolte hippie écologique, la rébellion anti-bourgeoise, le nivellement culturel de tout le monde il est beau tout le monde il est gentil… Le désir primaire ne suffisait-il pas ?

Pourquoi vouloir de force convertir l’Africain guerrier et volage à ses fantasmes de Blanche petite-bourgeoise mal baisée et rêvant au mariage fusionnel ? Les plus belles pages sont de la veine réaliste, les pires sont du rêve égocentrique de la midinette mondialiste. L’attraction virile des muscles Massaï est une évidence bien décrite : « Son visage est d’une beauté si harmonieuse qu’on dirait presque un visage de femme. Mais son attitude, son regard fier et sa musculature puissante ne laissent aucun doute quant à sa virilité. Assis devant le soleil couchant, il ressemble à un jeune dieu » p.9. Le portrait n’est-il pas bien troussé ? Et derechef, la donzelle le piste, le traque, le poursuit. Lui, guerrier de brousse étranger à la ville, en est tout désemparé. Il se laisse faire timidement, la volonté blanche ayant l’obstination d’un sortilège.

Les Massaïs, par coutume, n’embrassent pas, ne touchent pas les femmes sous la ceinture, ne baisent que par assauts brefs et répétés comme des lapins, ne mangent pas avec la gent féminine. Corinne nous énumère ces frustrations avec un souci horloger du détail. Aux femelles de s’occuper des enfants, les mâles passent le plus clair de leur temps avec des guerriers de leur condition. La vie d’une femme compte même moins que celle d’une chèvre. Naturellement Corinne se fait gruger, son capital fond parce que ce son mari ne comprend rien au commerce ni au bénéfice. A vivre en Massaï, Corinne s’anémie, son hygiène devient déplorable. Selon les mythes de la tribu à laquelle Corinne appartient désormais, toute femme est une goule et le fier Lketinga voit en tout autre homme, écoliers pubères compris, un amant potentiel. Il se saoule avec les stocks de bière et souhaite, à la Massaï, promettre la fille issue de leur union à un vieux dès ses 9 ans, après l’avoir fait exciser sans anesthésie… Le mariage « pour la vie » est un désastre.

Mais Lketinga, « avec son torse nu, son pagne rouge et ses longs cheveux roux, est d’une beauté éblouissante » p.32. « Savoir que sous le pagne se trouve directement la peau m’excite beaucoup » p.36. La voilà, l’évidence, et elle est humainement sympathique. Le désir surgit, brut et nu. Pourquoi, dès lors, Corinne veut-elle « se marier » ? Ce n’est pas devant Dieu, dont elle ne parle pas, mais devant la société et pour la bureaucratie. Le lecteur soupçonne, et cela lui est désagréable, une exigence égoïste de ferrer l’amant, d’enchaîner son nègre à son service exclusif. Elle transgresse pour cela les conventions sociales blanches et le revendique parce que cela fait « révolutionnaire » et tiers-mondiste. Mais elle accepte alors la polygamie, le rôle dominé de la femme et les mœurs Massaï d’excision, de baise avec les enfants, et là cela devient irrespectueux, aliénant, colonial. Elle veut garder pour elle « mon chéri » (ainsi écrit-elle sans cesse), l’obliger par contrat, l’enfermer dans une paperasserie irrévocable. Donc se soumettre à ce qui est à ses propres valeurs dégradant.

En Suisse allemande, Corinne ne peut vivre son désir librement, ni accepter la liberté de l’autre. Il faut que tout soit fait dans « ses » règles à elle, celles de la lourdeur précise de son pays : papiers, autorisations, tampons, robe blanche… Et tout cela pour se retrouver arroseuse arrosée, enchaînée à un mari qui a désormais des droits légaux sur elle et sur leur enfant comme sur son capital.

La passion morte, l’obstination l’ayant conduite droit dans le mur, Corinne se trouve obligée de fuir sa destinée comme dans une tragédie grecque, et de quitter le Kenya en usant de procédés illégaux. Une Blanche et un Massaï ne sont pas du même monde et c’est naïveté que de faire comme si, voulant en même temps tout régenter.

Si toutes les Suissesses sont comme cette Corinne, maris potentiels, fuyez !

Corinne Hofmann, La Massaï blanche, 1999, Pocket 2002, 399 pages, €7.60

DVD La Massaï Blanche – d’après le best-seller de Corinne Hofmann, 2005, Hermine Huntgeburth, avec Nina Hoss, Jacky Ido, Katja Flint, Lumière, 2h11

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L’Associé du diable de Taylor Hackford

Le droit est, pour les Américains, la loi divine sur terre et ses avocats sont ses clercs et ses prêcheurs. Les lois sont si complexes et proliférantes qu’il ne faut rien moins que des spécialistes pour s’en débrouiller : où l’on retrouve la loi du plus fort chère aux pionniers, ou la loi du plus riche, ce qui revient là-bas au même. Qui a la puissance a l’argent donc les meilleurs avocats – et gagne ses procès.

Lorsqu’un jeune défenseur de Floride gagne trop souvent, le soupçon vient que le diable s’en mêle. Car faire acquitter un prof pédocriminel qui a attouché une ado de quatrième ingrate et bafouillante est un crime aux yeux de Dieu (s’il s’en préoccupe). Or il semble ne rien faire au nom du « libre arbitre ». L’être humain est libre depuis la Chute où la femme, séduite par le serpent, a croqué la pomme. La connaissance s’est révélée au couple humain et « ils virent qu’ils étaient nus » (quelle horreur ! au lieu d’en jouir ils en eurent « honte »). Désormais, ayant désobéi, à eux de se débrouiller tout seul dans la jungle terrestre et avec les autres humains qui prolifèrent à cause de la frénésie sexuelle. Kevin voit son client frétiller de la main sous la table lorsque l’adolescente raconte en pleurant comment il lui a mis la main sur le chemiser, puis l’autre sous la jupe et qu’il est remonté, de plus en plus haut, et ainsi de suite. Rien que le souvenir le fait bander et l’avocat lui dit qu’il irait jusqu’à éjaculer devant le juge ! Il s’aperçoit bien que son client est coupable mais, par vanité, lui qui n’a jamais perdu aucun procès, il ne veut pas laisser la justice gagner et, malin, va discréditer devant le jury la parole de la fille, moins innocente qu’elle ne paraît.

L’adaptation Hollywood du roman The Devil’s Advocate d’Andrew Neiderman, Kevin Lomax (Keanu Reeves, 33 ans) a la beauté du diable et l’habileté qui va avec. Après l’acquittement improbable du pédocriminel, une grande firme juridique de New York lui propose un pont d’or (à cinq chiffres) pour qu’il vienne seulement deux jours choisir un jury pour un procès. Il s’en tire avec les honneurs et son dirigeant John Milton (Al Pacino) décide de l’engager en créant pour lui un service d’avocat pénaliste au lieu d’envoyer les clients habituels vers d’autres cabinets.

Tout est trop beau pour être honnête : salaire mirobolant, appartement de fonction aux trois chambres dans un immeuble donnant sur Central Park, proximité du bureau, des commerces, des écoles et du staff de la firme qui loge dans le même immeuble réservé, d’étage en étage en fonction de la hiérarchie, le dernier au sommet étant réservé au chef. Composé d’une seule pièce immense, un grand feu y brûle toujours, été comme hiver, et une composition gigantesque du Paradis perdu du poète John Milton trône au-dessus du bureau principal.

Mary Ann, l’épouse de Kevin, n’aura plus à travailler mais se fera-t-elle au climat et à la trépidation de New York ? Kevin lui laisse le choix (encore le libre-arbitre). Mais est-on libre lorsqu’on est tentée ? Séduite par le fric et le luxe comme par le discours susurré du serpent Milton sur sa beauté et sa coiffure, elle se laisse tenter et croque la Grosse pomme. Elle va vite s’apercevoir de la fatuité des autres épouses qui ne pensent qu’à se regarder entre filles seins nus pour se faire valoir, dépenser en robes à 3000 $ portées une fois et à s’envoyer en l’air pour passer le temps. Est-ce cela la vie d’une épouse ? Attendre dans l’appartement immense et vide que son mari rentre à pas d’heures et qu’il la délaisse pour un boulot si prenant qu’il passe sa vie avec son patron plutôt qu’avec elle ? Mary Ann (les prénoms de la mère du Christ et de la mère de la Vierge) voudrait un enfant mais « on » (le diable ?) lui a, dit-elle, ôté les ovaires.

Kevin Lomax, de son côté, se prend au jeu et s’active. Son orgueil (plutôt que sa vanité, ainsi qu’il est traduit en français) est le plus grand des péchés capitaux car il voit l’homme tenter de s’égaler à Dieu, offense suprême ! Kevin ne veut jamais perdre et s’investit en totalité dans la défense de ses clients, même les plus vils salauds. Un promoteur immobilier très semblable à Trump, Alexander Cullen (Craig T. Nelson), très gros client de la firme pour se trouver constamment aux marges de la loi (plus de 1600 fois en un an…), est accusé d’avoir tué sa troisième femme, son beau-fils et sa domestique au pistolet en rentrant un soir chez lui. C’est un mégalomane menteur qui ne connait de vérités que celles qu’il affirme et qui compte bien être acquitté de toute accusation. Il va jusqu’à faire témoigner pour lui son assistante : il était en train de la baiser, trois heures durant, à l’heure des meurtres (« vous avez dû être éreintée », susurre malignement Lomax). Sauf que c’est probablement faux et que l’avocat malin s’en rend compte lorsque la fille ne sait même pas si Cullen est « coupé » (circoncis). Comme en Floride, Lomax va-t-il jouer le jeu du client ou celui de la justice ? Son patron Milton lui laisse clairement son libre-arbitre, puisque son épouse Mary Ann ne va pas bien : qu’il laisse l’affaire à un autre et qu’il s’occupe d’elle pour sauver son mariage. Mais est-on libre lorsqu’on est tenté ? L’orgueil parle une fois de plus – une fois de trop – et Lomax fait son métier au détriment de toute humanité. Le diable a gagné et ce pourrait bien être John Milton, patron cynique et sans aucun scrupule dont le sourire sardonique éclate trop souvent pour être honnête.

Mary Ann qui hallucine se réfugie à poil dans la plus proche église de son appartement et, lorsque son époux sort de sa plaidoirie pour la retrouver enveloppée dans un duvet rose de clocharde, sur appel d’une âme charitable, elle lui avoue que John Milton l’a baisée tout l’après-midi – le même argument que celui du promoteur. Or John Milton a assisté au procès aux côtés de Kevin Lomax durant tout ce temps. Déjà que Lomax l’avait surpris à parler plusieurs langues (chinois, italien, espagnol), ne voilà-t-il pas qu’il prend toutes les formes et peut se trouver en plusieurs lieux à la fois ? Si ce n’est pas la définition chrétienne du « diable », qu’est-ce donc ? La mère de Kevin, Alice au pays des Marvel comics (Judith Ivey) a fauté jadis avec un barman aux yeux de braise et a élevé seul son fils ; elle sait bien que New York est la Babylone de la Bible, où la Bête a établi ses quartiers, et que son Kevin a atteint 33 ans, l’âge du sacrifice du Christ. Mais son fanatisme obsessionnel à citer sans cesse les mêmes saintes Ecritures la dessert : qui peut croire en la répétition plutôt qu’en la dialectique ? Obéir à Dieu, c’est abolir toute pensée personnelle pour se soumettre et radoter ce qui est écrit une fois pour toute sans plus penser ; c’est donc abolir son humanité et son libre-arbitre. Est-ce sensé ? Mais le libre-arbitre est-il franchement libre ? La Bible ne guide-t-elle pas l’égaré sur les chemins du juste ?

Kevin fait donc interner Mary Ann qui, malgré les calmants, reste confuse. Quand Pam, l’assistante juridique de Milton (Debra Monk), tend à la jeune femme un miroir pour qu’elle se voit belle, elle aperçoit le visage démoniaque de l’assistante sous le masque de chair et brise le miroir ; elle prend un éclat et se tranche la gorge sous les yeux de son mari et de plusieurs témoins. C’est le moment (mal choisi pour Kevin Lomax) où sa mère lui avoue qui est son père et il déboule au dernier étage de l’immeuble Milton pour y trouver ce dernier avec une fille, Christabella (la belle Christ) que John lui présente comme sa sœur (Connie Nielsen). Ce qu’il lui apprend, je laisse le spectateur le découvrir, mais tout finit comme à Hollywood, avec le libre-arbitre mais dans les flammes et l’hystérie…

…Jusqu’à ce que Kevin Lomax se réveille dans les toilettes du tribunal de Floride du début, juste avant qu’il n’interroge la gamine abusée. Sa prescience le fait changer d’avis et « la justice » pourra peut-être passer. A moins que l’orgueil, toujours présent, ne compromette une fois de plus le processus, en abyme.

Les effets spéciaux ne manquent pas, des visages qui se diabolisent jusqu’à la fresque qui s’anime, faite par William Blake pour le Paradis perdu de John Milton, effet qui aurait coûté à lui seul deux millions de dollars. Keanu Reeves est parfait dans le rôle d’ange déchu ou de diable en herbe, juvénile séducteur de toutes les femmes ; Al Pacino est remarquable en Satan incarné, regard de braise pour les hommes et de baise pour les femmes, sourire méphistophélique qui n’atteint que les lèvres sans aller jusqu’aux yeux ; Charlize Theron est superbe en hystérique devenant progressivement folle à lier (l’hystérie étant une névrose d’origine sexuelle que le Moyen Âge a assimilé à la possession par le diable). La partition musicale angoissante de James Newton Howard ajoute au charme vénéneux du film. Je ne l’avais encore jamais vu, il est très bon.

Nous sommes dans l’extrême de l’Amérique : le tout est possible se transforme en tout peut-il être possible sans y perdre son âme ? Le pacte faustien de Goethe à la Renaissance rejoint l’ambition yuppie des années 1980 et 90 pour faire croire aux jeunes loups du droit, de la finance ou de la promotion immobilière qu’ils sont les maîtres du monde, les égaux de l’Éternel. Satan les tente par le sexe, l’argent, la gloire et le pouvoir. Ils en sont ivres et perdent leur humanité à l’image de Dieu au profit du diable qui en rit et les tient. S’ils trahissent par jalousie, ils sont exécutés, tel le directeur général Eddie Barzoon (Jeffrey Jones), tabassé à mort par deux clochards nègres (aux visages de démons) alors qu’il fait son jogging (à l’envers) autour de Central Park. L’enfer est désormais sur terre.

Il faut bien sûr entrer dans la mythologie chrétienne de Dieu, du Diable, de la tentation du Paradis perdu et de l’Enfer, mais cette culture se mérite tant elle continue d’irriguer tout ce qui vient des Etats-Unis. Une façon de prédire tout ce qui allait arriver en 2000 avec la chute des valeurs Internet en bourse, le krach séculaire de 2008 et l’arrivée du clown populiste Trump au pouvoir en 2016. Ce film apparaît comme une Apocalypse de saint Taylor.

DVD L’Associé du diable (The Devil’s Advocate), Taylor Hackford, 1997, avec Keanu Reeves, Al Pacino, Charlize Theron, Jeffrey Jones, Judith Ivey, Connie Nielsen, Craig T. Nelson, Ruben Santiago-Hudson, Tamara Tunie, Debra Monk, Warner Bros 1999, 1h18, €9.48 blu-ray €14.05 

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George Sand, Laura – voyage dans le cristal

La Sand a les yeux à facettes d’une mouche en ce qui concerne le romanesque. Elle démultiplie le même thème sous des prismes différents. Il s’agit toujours d’un homme et d’une femme – et de la femme qui gagne à la fin. Ses personnages ont tous 24 ans au départ (obsession compulsive) et suivent un chemin d’initiation pour gagner leur vie (avec en cadeau la belle). Mais il y a loin de l’idéalisme psychiatrique exalté d’Elle et lui au fantastique science-fictionnel du Voyage dans le cristal. George Sand, après un voyage en Auvergne en 1859, se prend de passion pour la géologie et les pierres semi-précieuses concoctées à fond de terre et crachées par les volcans. Elle en fait tout un roman.

Alexis est un Emile à la Rousseau élevé à « l’école buissonnière » jusque vers l’âge de 19 ans (autre scie sandienne). Son oncle alors, conservateur du cabinet d’histoire naturelle d’un prince allemand qui se pique de science, le prend comme aide bénévole au sous-aide minéralogiste. Le garçon est rebelle aux mots, à la connaissance et à l’enfermement poussiéreux mais sa cousine Laura, avec qui il courait les bois à la campagne (chacun de son côté) pique son orgueil de jeune mâle un brin niais.

En cassant un vulgaire caillou, il y a découvert une géode. En regardant Laura, il a pénétré dans le cristal et fait un voyage parmi ses montagnes étincelantes et ses plaines purpurines. A-t-il été transposé dans une autre dimension ? A-t-il rêvé ? A-t-il été atteint d’une fièvre cérébrale comme de nombreux jeunes garçons chez la sadique George Sand ? Le lecteur jugera. Les autres lui apprennent qu’il s’est cogné la tête dans une vitrine avant de s’évanouir. Toujours est-il que le phénomène ne se produit pas qu’une fois.

Laura doit se marier au sous-aide, savant positif qui n’aime rien tant que rendre la minéralogie utile à l’humanité en prospectant les mines. Alexis le cousin en est « abasourdi ». Mais le cristal le transporte une fois de plus, lorsqu’il rencontre Nasias. Il se présente comme son oncle, le père de Laura, revenu de Perse où il a fait fortune et désireux de savoir si, comme lui, Alexis a « le don ». Celui de pénétrer les arcanes du cristal pour y voyager et explorer l’inconnu.

Malgré ses réticences par un reste de bon sens de nature, le jeune homme vigoureux mais pas très futé se faire circonvenir, croyant obtenir la main de Laura qu’il aime à l’issue de ce voyage initiatique. Il suit donc le diabolique Nasias dans son départ en bateau pour le pôle nord, où il doit découvrir les eaux libres (croyance d’époque) et le « trou » par lequel les eaux se déversent dans le cratère terrestre. Le lecteur se retrouve alors chez Jules Verne, dont Voyage au centre de la terre paraît quelques mois après. La science suscite l’imaginaire, autre chose que la froide raison. Mais George Sand s’intéresse peu à l’aventure, ce qui compte pour elle avant tout est « le sentiment ». Aussi le jeune Alexis traverse-t-il ces paysages fabuleux et les épreuves cruelles avec un détachement peu en rapport avec son enfance de pilleur de nids et de gamin perché dans les arbres. Restent quelques descriptions d’un style fleuri, très XIXe siècle, qui continue de nous ravir aujourd’hui.

Non sans la révélation du racisme en vigueur à l’époque, qui ferait « marcher » des milliers de colorés et autres minoritaires s’ils savaient. La socialiste féministe George Sand traite les Esquimaux comme des sous-hommes, quelque part du côté du singe : « Cette répugnante fantasmagorie d’êtres basanés, trapus, difformes dans leurs vêtements de peau de phoque, ces figures à nez épaté, à bouche de morse et à yeux de poisson rentrèrent à ma grande satisfaction dans la nuit » p.980 Pléiade. Diantre ! Voilà qui est poser la supériorité blanche industrielle civilisée sur le reste des humains. J’y vois surtout un mépris dû à l’ignorance, Paul-Emile Victor réhabilitera les Esquimaux un siècle plus tard. L’universel, si cher au cœur des « républicains » qui se disent « socialistes », est la civilisation des autres, le formatage à « nos valeurs » des autres peuples. Cela se manifestait tout cru au milieu du XIXe siècle. Pas d’anachronisme, ni de condamnation « morale » des façons de voir passées, mais un constat bien net. Et une question : n’en subsiste-t-il pas quelque chose de nos jours dans le militantisme pour « la démocratie », pour les « grands principes », les « Droits de l’Homme » et autres universaux « pour la planète » ?

George Sand rejoue avec Alexis son dilemme avec Musset : idéalisme ou réalisme ? « A travers ton prisme magique, je suis trop ; à travers ta prunelle dessillée et fatiguée, je suis trop peu. Tu fais de moi un ange de lumière, un pur esprit, et je ne suis pourtant qu’une bonne petite personne sans prétention » p.1015. Conte moral passé à la moulinette du fantastique romantique à la Hoffman, le lecteur comme la lectrice se doit d’être rassuré : Alexis et Laura s’instruisirent en géologie et botanique, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Les aimèrent-ils et les élevèrent-ils à la Emile ? C’est une autre histoire.

George Sand, Laura – voyage dans le cristal, 1865, Independant Publishing 2015, 92 pages, €7.86 e-book Kindle €0.99

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure

Stupeur ! A la lecture de cette étude austère au titre à rallonge d’un chercheur au CNRS de Nancy, je découvre que la doctrine en formation de l’Eglise de France, formulée dans les écrits de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1122-1157), contient en germe les doctrines ultérieures appliquées en France : L’Etat royal louisquatorzien, la volonté générale rousseauiste, la Terreur jacobine, le bonapartisme et ses avatars gaulliste et radical-socialiste jusqu’à Valls et Chevènement, et même la tentation du communisme ou du social-écologisme d’autorité qui pointe…

Mon étonnement demeure devant une telle exception idéologique française, cette globalisation sociale venue d’en haut qui ne lui permet pas d’admettre l’individualisme anglais, ni même le quant-à-soi luthérien ou calviniste suisse, scandinave ou allemand. Elle serait venue de l’an mille et de la soumission au papisme romain, à ce moment où l’Eglise établit les bases idéologiques de sa domination entre les allégeances féodales. Pour l’Eglise romaine, la féodalité médiévale est comme l’individualisme pour les jacobins et pour les gauchistes du XXe siècle : la tentation du diable – qu’il faut exorciser. L’Eglise de France conçoit le peuple chrétien comme une grande famille, de la cellule parentale à l’ordre seigneurial et royal, en passant par les liens spirituels et les relations de fidélité d’homme à homme. La charité doit irriguer l’ensemble du corps social, au miroir du sacrifice du Christ. Et le clergé en son Eglise se veut l’intermédiaire obligé du lien social ici-bas comme des rapports avec l’au-delà. Il indique aux humains les médiations nécessaires pour s’agréger en société : l’eucharistie manifeste le divin dans l’humain et permet la communion des fidèles, la morale du péché définie par l’Eglise régit les rapports entre les hommes, et les dons des riches pour assurer leur salut sont redistribués aux nécessiteux, « ayant-droits » et autres « exclus » de l’époque – à condition qu’ils se soumettent aux règles morales et cultuelles.

L’Eglise d’hier est devenue l’Etat d’aujourd’hui, avec le même rôle idéologique. La communion est le vote, la morale est la réglementation toujours volontariste, incitative et tatillonne, le don est l’impôt (dont celui, très symbolique, sur la fortune) et les taxes sont les dîmes dues à l’Eglise/Etat de par le « droit » (divin ou de « volonté générale »). Le salut est l’incantation permanente au « social », comme si tout tarissement de la redistribution rompait la sainte alliance avec on ne sait quel Dieu transcendant. Je ne peux que me demander pourquoi le contre-modèle américain, par exemple, très inégalitaire et qui s’en glorifie, continue d’attirer en permanence autant d’immigrants. Est-il cet « enfer » que les politiciens démagogues français nous agitent ?

La logique de l’Eglise de l’an mille, comme celle du communisme hier et du gauchisme écologiste d’aujourd’hui, est englobante, totalisante. Elle vise à contrôler la vie humaine pour le service du Royaume de Dieu, du Social ou de Gaïa la terre-mère. L’Eglise veut que le monde se confonde avec elle-même – elle n’est pas la seule, l’islam et le communisme aussi. D’où son intolérance, ses prescriptions morales, sa chasse aux hérétiques et aux « déviances ». Cela lui permet de définir son espace et la dynamique de son expansion. Un équilibre comme celui de l’Espagne judéo-islamo-chrétienne autour de l’an 1200 n’est pas la voie choisie ; sa fin est d’ailleurs décrite dans le roman de Gilbert Sinouhé Le livre de saphir, paru en 1996.

Pour Cluny, le Juif est un résidu de l’histoire, assassin du Christ et figé hors du temps dans le rôle du peuple témoin ; l’islam est un concentré diabolique qui récapitule toutes les hérésies et les déviances possibles, dont celles du sexe. L’Eglise, pas encore catholique, impose sa conception de l’ordre aux laïcs enserrés dans les liens du mariage et de la surveillance morale du curé, comme aux clercs chastes et obéissants sous peine de cachot et de fouet, qui doivent se consacrer sans mélange au divin. Les femmes, héritières de l’Eve biblique, sont considérés comme impures, tentatrices et diaboliques car elles ont ancré l’humanité dans la sexualité et le labeur (labourer la terre est analogue à labourer la femme pour faire germer la nature). Ceux que l’on rejette sont ainsi identifiés au corps : l’enfant non baptisé, la femme (avide et volontiers adultère ou prostituée), le Juif (attaché à la lettre qui tue tout esprit), le Sarrasin (voluptueux, adepte des harems, aspirant aux houris et aux échansons pour l’au-delà), l’hérétique (toujours considéré comme sexuellement déviant, sodomite ou obsédé). Comme sous Staline, on trouve toujours un écart à la ligne digne d’être réprimé pour alimenter la flamme du pouvoir.

La hantise sexuelle d’hier est aujourd’hui devenue celle de « l’argent ». La sublimation du sexe était conçue pour rendre les clercs plus proches du sacré, donc de contrôler les échanges de la société avec l’au-delà : la communion et la confession pour les vivants, les messes pour les morts. Ce sacrifice de la sexualité, comme une grâce divine, permettait aussi d’être légitime à définir qui faisait ou non partie de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, les fonctionnaires ont remplacé les clercs et conservent le même rôle. Non enserrés dans les liens du capital et de la course à l’argent ils définissent « l’intérêt général » – curieusement comme celui du fonctionnaire moyen – et contrôlent l’impôt comme la redistribution – qualifiant de « riche » toute personne qui touche plus de 3470 € par mois, si l’on en croit un récent rapport. Cela ne serait pas moralement contestable si un contrepouvoir existait qui permettrait d’en débattre, mais l’Etat aujourd’hui comme l’Eglise d’hier prolifère et impose sans justification autre que celle de l’entre-soi, les partis idéologiques générant des politiciens technocrates qui mettent le Parlement à leur botte et contrôlent l’Administration. Créez un service et aussitôt une bureaucratie s’installe, qui étend ses pouvoirs comme l’huile fait tache, et produit ses règles propres pour justifier son existence. Il est très difficile ensuite d’en limiter les pouvoirs si le besoin initial qui l’a créé a changé.

Cluny est mort parce que le monastère ne s’est jamais préoccupé de produire une quelconque richesse, mais seulement de redistribuer celle qu’on lui assurait par les dons. Il est une loi mystérieuse mais bien réelle qui montre que toute distribution voit le nombre de nécessiteux porté à croître alors que celui des donateurs reste limité. La société d’égaux parfait n’existe qu’en idéologie ; l’Eglise a fait peur aux croyants avec le diable et l’Enfer pour pressurer les dons et assurer son pouvoir. L’Etat-providence d’aujourd’hui agite le spectre des manifestations de masse, des blocages du transport ou de la révolution sociale pour arriver aux mêmes fins. Or nul ne peut redistribuer que ce qu’il a : sans production, ni impôts ni taxes, donc pas de manne à distribuer. La faiblesse du modèle français, issu de l’Eglise de l’an mille, est qu’une majorité de la population rêve d’être fonctionnaire plutôt que de produire, tandis qu’une majorité d’entrepreneurs qui ont réussi rêvent de quitter la France pour échapper à la voracité fiscale, l’une des plus élevée de toute l’OCDE.

Il serait peut-être temps de réviser un modèle qui a mille ans et qui est loin d’avoir montré son efficacité dans la modernité. Même le conservatisme a ses limites !

Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure – Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam – 1000-1150, 1998, Champs Flammarion 2004, 508 pages, €11.00

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Benoit Lhoest, L’amour enfermé

Honte à l’Eglise qui a trahi le message du Christ dans ce qu’il avait de plus universel : l’amour ! Aimer son prochain commence à la prochaine, la femme, la moitié de l’humanité, et sa moitié dans le couple.

Comme le montre l’auteur, l’amour a été enfermé dans la France du XVIe siècle. « Depuis que le christianisme s’est imposé comme référence du monde occidental, il n’a cessé d’instituer, comme l’un des piliers de sa morale, une haine féroce à l’égard de la sexualité. Cause de désordre dans la société, écran corporel éphémère entre l’âme immortelle et Dieu, passage étroit entre la nature et la culture, entre l’animal et l’homme, compromise dans le règne de la mort autant que du péché, elle aura été évacuée par l’Eglise mais aussi par le courant mystique dominant au XVIe siècle : le platonisme » p.242.

Aujourd’hui, les choses n’ont pas changé en doctrine : le cardinal Ratzinger ne dit rien d’autre. En 585, la concile de Mâcon a « mis en doute l’appartenance de la femme à l’espèce humaine et il fallut des semaines de discussion pour qu’elle y fût maintenue » p.28. Eve la tentatrice, issue d’une côte d’Adam, lui est seconde et non son égale ; elle est réputé mue par une lubricité foncière qui a rendu l’homme mortel en le chassant du paradis, qui l’épuise par ses exigences sexuelles incessantes et le détourne de l’amour dû à Dieu, donc du Salut. Pis-aller venu de Paul et de Matthieu, juifs rigoristes en phase avec leur milieu et leur temps, le mariage a pour seule justification la perpétuation de l’espèce et le nombre de nouveaux croyants. Mais la virginité et le célibat clérical lui sont infiniment supérieurs. Le coït est décrit selon des métaphores animales. Il abaisse l’homme et doit être canalisé, discipliné et encadré par l’Eglise qui, seule, sait ce qui est bon pour le pécheur. La contraception est interdite pour des raisons démographiques (« croissez et multipliez ») mais aussi parce qu’elle évoque adultère et prostitution, un hédonisme haï du clergé qui a dû faire vœu d’abstinence. Ce que je ne peux accomplir, que personne ne l’accomplisse, sauf par répugnance en fermant les yeux et en se bouchant le nez.

Le mariage est un contrat et une tyrannie, la femme est vendue avec sa dot et soumise à son mari comme le sujet au roi et le roi à Dieu. L’amour n’est surtout pas la question, l’érotisme, si présent dans le monde païen, est ignoré et méprisé, culpabilisé par une longue liste de péchés à confesser. La seule technique admise pour copuler est celle dit fort justement « du missionnaire », le mâle sur la femelle et qui la défonce pour lui planter sa graine, tout comme le soc perce la terre pour y mettre le blé. Onanisme, lesbianisme et homosexualité sont bien-sûr condamnés et interdits car stériles (« contre-nature ») et donnant du plaisir illicite (qui détourne du seul amour dû à Dieu). Cette tyrannie cléricale, sociale et parentale empêchait à l’avance toute espèce de relations authentiques entre les êtres et a entaché l’amour de culpabilité. Jamais ce doux sentiment n’a pu devenir une valeur à vivre au quotidien, permettant par une sexualité rassasiée et épanouie, cet amour universel du prochain prôné par le Christ.

Au contraire, cet « enfermement névrotique » (p.241) dans le mariage surveillé a engendré de nombreux cas d’impuissance, expliqués « par un complexe de castration dû à une peur de la sexualité rendue fatale par le rigorisme du discours religieux » p.86. Les seules soupapes admises étaient sous le signe de la violence émissaire : les fêtes, charivaris et inversions carnavalesques une seule fois l’an. Les « sorcières », vieilles, seules et laides, qui soignaient par la nature et non par les prières bibliques, représentaient le Diable, l’envers de l’idéal. Il était nécessaire de les pourchasser et de les éradiquer, notamment par le feu ou l’eau, qui purifient. Le paroxysme de ce délire clérical a eu lieu entre 1560 et 1630. La société du XVIe siècle était misogyne et inégalitaire, imposant l’esclavage du « sexe faible », « un monde de terreur et d’idéologie où la répression sexuelle et morale fait naître les pires fantasmes, les pires pulsions sadiques dans les esprits de milliers d’individus qui, jusqu’au bout, croient servir la vérité » p.126.

L’amour « courtois » a été une réaction d’Oc à ce délire idéologique de l’Eglise officielle, royalement catholique et papiste. Il a inversé toutes les valeurs admises – mais seulement dans l’idéalisme, revivifiant Platon. Il s’agissait de s’éprendre d’une femme mariée, de tenir cet amour secret, de la servir comme un vassal, sans espérer autre chose qu’un entre-deux de chair et d’esprit, un baiser chaste issu de l’organe de la parole et du souffle. Stérile, individualiste, porteur de désordre mental, ce néoplatonisme prolongé par Ficin a été « la première tentative pour arracher l’amour des griffes de la douleur et de la mort » p.138.

Il a fallu attendre deux siècles, le libertinage du XVIIIe, pour que la sensualité reprenne ses droits, que la femme soit admise comme une personne à qui parler et que l’on peut séduire au lieu de la dominer en soudard. Il a fallu attendre deux autres siècles pour que la « morale » rigoriste et victorienne issue de l’Eglise et adoptée avec enthousiasme par les bourgeois austères qui se piquaient de vertu, faute de naissance, lâche les mœurs. Mais elle persiste sous prétexte « d’hygiène », de santé mentale, de vitupération du laisser-aller hédoniste, d’éducation à la discipline, voire aux menaces mortelles du sida. Mai 68 et le féminisme ont à peine « libéré » l’amour, créant des injonctions nouvelles en place de celles de l’Eglise et de la morale bourgeoise.

Nous ne sommes toujours pas sortis de la doxa millénaire de l’Eglise, renforcée par l’essor des sectes croyantes américaines qui essaiment dans le monde entier et répandent leur morale via les films et les séries télévisées, par le renouveau rigoriste des autres religions du Livre qui surveillent et punissent toute déviance aux préceptes du Coran ou du Talmud, et même par les psychiatres du politiquement correct qui crient au « traumatisme » et prônent « la normalité ». Le « nu » (même le sein féminin ou le torse masculin) est banni sur Internet sauf dans la pub et le sport, de moins en moins présent au cinéma et « signalé » comme offensant dans les blogs et sur le fesses-book – pourtant au départ créé pour évaluer les filles du campus. Alors que « le naturel » est encouragé par souci d’harmonie avec l’environnement, la « nature » reste niée dans l’humain : pour être mentalement cohérent il y a encore du travail à faire !

Benoit Lhoest, L’amour enfermé – amour et sexualité dans la France du XVIe siècle, Orban 1990, Le grand livre du mois 2000 (sur Amazon), 292 pages, €13.99

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George Sand, Le château des Désertes

Le lecteur aura la surprise de retrouver les enfants de Lucrezia Floriani bien grandis, deux ans après sa mort. Célio est un beau et vigoureux jeune homme, volontaire jusqu’à la violence parfois, mais tenu par ses sœurs et par le père de son petit frère, le vieux Boccaferri. Il se lance au théâtre à 24 ans et se produit à Vienne devant les bon bourgeois et les aristos réservés allemands. La « duchesse » qui le parraine, au vu de la réaction du public devant lequel il cabotine, « son besoin d’être admiré, son peu d’amour pour l’œuvre qu’il chantait », le lâche comme une vieille chaussette. Sa prestance et ses beaux yeux (sans parler du reste) ne suffisent pas à son ego de « coquette » (autrement dit de pute de la haute – l’auteur le laisse clairement entendre). Elle s’en ouvre à son autre prétendant Salentini, un jeune peintre de talent qui n’a pas besoin de travailler pour vivre. Mais il n’est pas d’accord avec elle, ni sur le garçon ni sur un second rôle, la cantatrice Cécilia.

Ils vont donc se fâcher ; piquée au vif, la duchesse va poursuivre le jeune Salentini de ses assiduités. « Les femmes, lui dit Célio, (…) n’aiment qu’elles-mêmes ou, si elles nous aiment un peu, c’est par rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure » (IV p.245 Pléiade). Le lecteur lettré ne peut que songer à la Springora en cette année 2020, femelle avide de sexe et de se montrer au monde à 13 ans au bras d’un écrivain célèbre, et qui vient lui chercher des poux quarante ans après. George Sand a admirablement décrit ce mouvement égoïste de la femme, cette vengeance à froid aussi vile que vipérine.

Au moment de succomber, le jeune homme entend chanter Mozart dans la ruelle et, au lieu de partir pour Milan, vaincu, pour retrouver l’amante exigeante, part pour la France avec un roulier qui l’arrête avant Briançon, chez lui, pour la nuit. C’est alors que Salentini va apprendre que le château des Désertes, tout près de là, est occupé par un marquis, frère prodigue d’un décédé intestat, et qu’il semble se passer de drôles de choses à la nuit tombée dans le château barricadé, vidé de ses domestiques. On murmure que les filles et les garçons du marquis, qu’il appelle ses « enfants », font un sabbat du diable.

Le jeune Salentini, poli mais curieux, va tout faire pour pénétrer les arcanes du mystère. Dans cette deuxième partie s’ouvre un second acte : le château. Le marquis n’est autre que le vieux Boccaferri, ex-ivrogne perclus de dettes qui se rachète, et ses enfants sont sa fille Cécilia et ceux de la Floriani, Célio, Stella et Béatrice, cette amante dont il a eu un fils, le petit Salvator, presque 15 ans désormais. Le mystère des nuits se dissipe, Salentini est conquis et les coups de théâtres surviennent pour tenir en haleine ; il ne découvrira rien moins qu’une sœur, un beau-père et sa future femme, sans parler d’un véritable ami de son âge. Les amours se croisent, la fortune aussi, et tout ce petit monde qui s’isole en château clos pour l’hiver, comme jadis en thébaïde au bord du lac, vit une existence riche et affective – le rêve de Nohant.

Car George Sand avoue dans ce « roman » le théâtre à la maison qu’elle fait avec ses enfants et quelques amis de leur âge l’hiver 1846, improvisant Don Juan, expérience reprise dans le roman, qui leur sert d’éducation. La scène est un apprentissage de la société, l’étude des textes et la rhétorique de l’expression une formation précieuse, placer sa voix et faire la musique un supplément, tout comme imaginer et peindre les décors. En bref, le théâtre est un art total, comme sous les Grecs l’opéra, une union de l’art et de la vie. L’improvisation des rôles, les échanges de personnages qui montrent certaines passions, sont des expériences émotionnelles qui font mûrir et mieux se connaître soi-même, cela dans la fraternité du théâtre. Malgré l’action qui avance en coups successifs destinés à surprendre le lecteur, ce roman est plus une « analyse de quelques idées en art », comme le dit Sand en postface que la peinture de personnes ou même de sentiments. Les premiers sont trop beaux et bien faits et les seconds bien convenus. Peu de romanesque, fors l’amour, mais beaucoup de théorie sur le jeu naturel et la force éducative d’un projet en commun. Une fuite vers l’idéal artistique pour compenser les déboires de l’existence réelle de l’auteur : échec de la révolution de 1848, rupture avec Chopin, mariage conflictuel de sa fille.

George Sand, Le château des Désertes, 1851, Independant publishing 2015, 206 pages, €7.54

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

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George Sand, Lucrezia Floriani

Dans ce roman paru en feuilleton avant d’être édité, l’auteur ne cesse de solliciter le lecteur, de le morigéner en maitresse d’école, de le guider en mère possessive. Rien de plus agaçant que ce trait de style tellement élitiste intello du XIXe siècle. La préface, comme toujours chez Sand, peut être entièrement sautée, elle n’a de nos jours absolument aucun intérêt et dessert le reste. Toujours en révolte contre les pratiques de son temps (l’écriture-industrie du feuilleton, le besoin de drame, la littérature réaliste contre celle, idéale, de l’âme), la bonne dame de Nohant ne s’est jamais hissée à l’universel, donc au rang de « grand écrivain ». Ses romans se lisent mais ils sont dans l’excès, les nerfs, l’idéalisme éthéré – rêve bourgeois de monde idéal que les trois guerres mondiales ont mis à bas depuis.

Lucrezia Floriani est une femme de 30 ans, autrement dit (selon Balzac) arrivée au bout de ses possibilités de séduire. Partie de rien comme fille de pêcheur au bord d’un lac italien, elle est devenue rentière après une carrière de comédienne et d’écrivain, multipliant les amants – mais par amour, pas par coquetterie ni par goût du lucre. Elle en garde quatre enfants de trois pères différents, deux garçons, l’aîné Célio 12 ans et le dernier, Salvator 2 ans, et deux filles entre deux, Stella et Béatrice. Elle a fait réaménager la villa de son ancienne protectrice après sa mort, s’étant entre temps enfuie à 15 ans avec le fils follement amoureux d’elle.

Le lecteur peut voir en Lucrezia (Lucrèce) un portrait en pied de l’auteur en mère possessive, adepte d’une éducation libre et affective à la Rousseau, collectionnant des amants tous plus jeunes qu’elle pour mieux les materner. « Une grande facilité d’illusions, une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent beaucoup de précipitation, d’erreurs et de faiblesse, des dévouements héroïques pour d’indignes objets, une force inouïe appliquée à un but misérable dans le fait, sublime dans sa pensée ; telle était l’œuvre généreuse, insensée, de toute son existence » chap.13, p.81 Pléiade. Le prénom de haute vertu antique vise à réhabiliter la femme de théâtre, volontiers considérée comme une cocotte entretenue, voire une pute flétrie à 30 ans. Chaque protagoniste est mis en scène pour vivre sa propre nécessité morale comme un destin écrit d’avance dans les gènes (ou plutôt, selon la mode éthérée du siècle bourgeois, dans « l’âme » essentielle de chacun).

Ainsi le prince Karol est-il un jeune homme qui a perdu son père très tôt et a été élevé par une mère aimante mais rigide et affectivement réservée. S’il était parfait à 15 ans, neuf ans plus tard il est devenu exclusif en tout et ses amis et connaissances l’ont peu à peu délaissé, sauf le comte Salvator Albani. Il est son exact opposé, expansif, accommodant, aimant la réalité du joli corps plutôt que l’illusion fumeuse de « l’âme ». Les nerfs de Karol le rendent grincheux et perpétuellement souffrant, tout le choque et le révulse. Une vraie petite chose fragile à préserver dans du coton ! Fluet, malingre, souffreteux, il parait 16 ans et non 24 : le prince n’a rien d’un mâle mais plutôt d’une erreur de la nature. Si d’aventure il a aimé, « il n’était plus sur la terre, il était dans un empyrée de nuages d’or et de parfums, aux pieds de l’Eternel, entre sa mère chérie et sa maitresse adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia en fit la remarque, il voyait cette splendeur et respirait ces délices dans son rêve ; mais il n’avait, en réalité, rien vu et rien senti ». Tout doit être idéal ou n’être rien. Ni artiste, ni amant, ni politique, il ne sait rien faire, il n’est personne. Il a subi (idéalement) un amour exclusif qui s’est mal fini, la belle étant morte de consomption, précédant de peu la mère du prince, qui se trouve dès lors anéanti.

D’où le voyage que lui fait entreprendre son ami Salvator en Italie pour lui changer les idées. Mais voilà que l’auberge d’un soir au bord du lac d’Iseo est « sale » et qu’un prince ne saurait dormir dans un tel bouge. Salvator apprend qu’une de ses anciennes amies de théâtre, avec qui il a flirté sans coucher, habite de l’autre côté et les deux compères s’y rendent derechef. Karol y restera tout le reste de sa vie. Il tombera amoureux de la plantureuse et exubérante Lucrezia, elle qui a quitté le monde frelaté de la scène pour celui de la thébaïde où elle chérit et élève ses enfants. Il n’aime pas la femme mais l’idée qu’il s’en fait, celle d’une Mère (même s’il couche avec). Il n’aime pas les enfants (même s’ils sont jolis et vigoureux) car il est jaloux de l’amour que leur mère leur porte. Il n’aime pas les anciens amis et anciens amants qui viennent parfois rendre visite car ils lui prennent un moment de Lucrezia. En bref, le prince Karol est un tyran impossible qu’il faudrait fuir ou dompter. Le tragique de l’histoire est que Lucrezia, femelle destinée à l’amour, ne le peut pas. Le voudrait-elle, elle ne peut abandonner ses « enfants », dont le dernier amant adulte est le plus fragile.

Elle en perdra la vie et l’auteur se garde bien de nous dire ce qu’il advient du prince : le romanesque ne l’intéresse pas ; seule la peinture des « âmes » lui sied. Elle y transpose en partie celle de Chopin, lui aussi jaloux et soupçonneux, lui aussi plein d’humeurs moroses et acariâtres, en partie son fils Maurice dans le beau Célio. Mais c’est plus le sentiment qu’elle veut décrire qu’un personnage en particulier : à l’inverse, elle crée plutôt ses personnages à partir des sentiments qu’elle veut mettre en scène. Cela nous paraît aujourd’hui artificiel et sans guère de contact avec la réalité. A force d’imaginer la théorie des êtres, ceux-ci se perdent dans l’abstraction caricaturale. Reste un beau portrait de George Sand en Lucrezia, pour un temps.

George Sand, Lucrezia Floriani, 1846, Independently published 2019, 215 pages, €8.45

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

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Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux

Tom Ripley a fait sa fortune dans Monsieur Ripley (qui a donné le film Plein soleil avec Alain Delon et Le Talentueux Mr Ripley avec Matt Damon) lorsqu’il était encore jeune et ambitieux. D’inquiétant, il est devenu époux et artiste dans le cinquième opus de la série. Il coule des jours paisibles avec sa femme française Héloïse, dans une villa chic du village (imaginaire) de Villeperce, près de Moret-sur-Loing, non loin de Fontainebleau. Le couple est à l’aise, Héloïse bénéficiant d’une allocation paternelle, et Tom du partage des bénéfices d’une galerie de peinture à Londres. Il est parti de rien et son destin est de vivre en parasite sur la société en exploitant ses failles par des arnaques.

Ripley est devenu cultivé et expert en peinture. Il a notamment lancé des années auparavant la carrière du peintre anglais Philip Derwatt et entretenu habilement la flamme après son suicide par noyade en Grèce par des faux réalisés par un certain Bernard Tufts. Comme jadis Tom, le peintre s’est identifié à sa victime, l’admirant au point de se fondre en lui, poursuivant son art en prenant sa patte. Il est désormais impossible de distinguer les vrais Derwatt des faux Tufts. Mais un tableau est-il estimé pour sa qualité artistique ou par le prix de marché que lui donne la mode ? Outre l’intrigue policière, Patricia Highsmith se livre à une intéressante analyse du marché de l’art contemporain : il respecte peu le talent, beaucoup la valeur marchande.

Jadis, les peintres ne signaient pas personnellement leurs œuvres et elles étaient souvent réalisées collectivement en atelier, l’artiste ne mettant que sa touche finale. Aujourd’hui, rien ne compte plus que le fric et la marque. Il y a longtemps que Ripley l’a compris et il l’exploite. En bon Yankee, il s’agit de faire sa fortune par soi-même et, pour cela, piétiner toutes les plates-bandes qui se présentent, tel un pionnier en terrain vierge. La réussite crée le respect, pas l’inverse. Si le snobisme suscite l’arnaque, qu’y a-t-il à redire ? La société est mauvaise et celui qui veut s’en sortir doit jouer selon ces règles. C’est pourquoi Tom Ripley est sympathique au lecteur, bien qu’il soit plusieurs fois meurtrier.

Ceux qui volent lui voler son talent sont antipathiques parce qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville. Il ne suffit pas de faire chanter pour gagner. Tom Ripley, au milieu de la trentaine, est un cynique arrivé. Il a compris son époque et en profite pour bien vivre : il habite une villa originale et confortable non loin de Paris et des aéroports, il croque et peint à ses heures perdues, se promène dans la campagne française dans l’une de ses trois voitures, goûte la cuisine de Madame Annette sa bonne, jardine pour produire de superbes dahlias, cultive l’amitié avec les relations du voisinage, dont la famille d’un architecte aux deux enfants. En bref, une vie d’aristocrate, de riche arrivé – tout ce qu’il a toujours désiré.

Ce bonheur risque brutalement d’être remis en cause par un remugle du passé. Un certain Pritchard, américain comme lui, vient s’installer dans le village avec sa femme Janice et cherche à faire sa connaissance. Au point de s’imposer en le harcelant au café, dans la rue, devant chez lui où il photographie même sa maison, durant ses courses à Fontainebleau, en vacances à Tanger… Est-ce lui l’auteur de ces mystérieux coups de téléphone passés sous le nom de Dickie Greenleaf, la victime de Ripley dans Plein soleil ? Il semble ressentir un pur plaisir sadique à faire du mal, ce qui rend par contraste Ripley attachant.

D’autant que ledit Pritchard semble battre sa femme – qui parait aimer ça ! Tom aperçoit plusieurs fois des bleus sur ses avant-bras et dans son cou et Janice ne veut ni quitter ni dénoncer son mari. Cette relation sadomasochiste apparaît en complet contraste avec la relation tendre qu’entretient Thomas avec Héloïse, bien qu’ils baisent peu ou pas du tout. Mais ne voilà-t-il pas que Pritchard se met en tête de draguer toutes les rivières et canaux qui environnent Villeperce dans un rayon de 10 km ? Ne cherche-t-il pas les restes de Monsieur Murchinson, que Ripley a fait disparaître cinq ans auparavant parce qu’il avait découvert l’arnaque des faux Derwatt ? La veuve de Bernard est au courant, la presse a fait état de soupçons à l’époque, mais Ripley n’a pas été inquiété : Pritchard veut-il exploiter le filon pour le faire craquer ?

Mais le solide Ripley ne se laisse pas faire et le lourd Pritchard apparaît comme un désaxé morbide bien malhabile. L’auteur distille à demi-mots que Tom lui ferait bien son affaire à lui aussi mais, et c’est là une faiblesse de l’intrigue, Pritchard se mettra lui-même dans le pétrin par ses manœuvres tordues et finira comme il se doit.

Tout le talent de l’auteur est d’amener progressivement l’intrigue à sa conclusion par petites touches de peintre, égrenant les moments d’action aventureuse, de mystère du passé, de psychologie fouillée, le tout dans un décor bucolique français d’avant l’Internet. Ceux qui l’ont vécu retrouveront avec une certaine nostalgie cette époque sans téléphone mobile, ni micro-ordinateur, ni réseaux sociaux, où joindre quelqu’un nécessitait des trésors de patience avec les « demoiselles » qui branchaient les fils, un temps plus lent où trouver des informations exigeait des heures de bibliothèque à potasser la presse. Du grand art qui se lit avec un bonheur paisible.

Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux (Ripley under water), 1991, Livre de poche 1993, 411 pages, €7.60

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Antoine Blondin, Certificats d’études

Certificats au pluriel car il s’agit de préfaces sollicitées aux œuvres classiques ; études au pluriel car ces œuvres sont éclectiques mais souvent liées à l’éthylisme, grande spécialité de l’auteur, et au non-conformisme, expertise qui va de soi.

Antoine Blondin, lettré diplômé et fils de poétesse, possède ses auteurs sur le bout de la plume. Il évoque délicieusement leurs talents, malicieusement leur vie et souverainement leur œuvre. Ce mince volume est un bijou de lecture qui se parcourt agréablement. Vous y apprendrez beaucoup de choses, hors des sentiers battus par Mesdames et Messieurs les profs qui ne veulent retenir que ce qui leur apparaît convenable à enseigner.

Sur Baudelaire, « je découvris que cet anarchiste s’imposait des disciplines implacables, que ce mauvais fils adorait sa mère, que ce loup solitaire pouvait saigner d’amour et d’amitié, que ce dandy sarcastique en appelait au lecteur son ‘frère’ » p.13. Et qu’il écrivait des femmes : « La bêtise est souvent un ornement de la beauté » (Salon de 1846), cité p.39.

Suit Dickens, cet « oncle d’Angleterre » qui « fait visite à Noël » (on offrait ses livres aux jeunes adolescents) : « Ouvrir Dickens, c’est, par miracle, pénétrer dans une maison fortifiée contre la misère, la sottise, l’injustice, terre promise après un long cheminement sur des routes picaresques, parfois cruelles » p.59.

Edith Gassion, môme Piaf, c’est « la misère apprivoisée ». Elle s’est éteinte la même matinée que Jean Cocteau, « autre porteur de clefs, prince et portier majuscule de territoires qu’il nous avait ouverts, entrouverts, plutôt » p.77. Ce qui est troublant, ajoute l’auteur, « c’est qu’il faille le prendre au sérieux » p.81. Son chef-d’œuvre, c’est sa vie, c’est la vie. Cocteau – qui le sait ? – a été proposé pour la croix de guerre 1914.

Homère a créé avec le périple d’Ulysse un nom commun : l’odyssée. Chacun peut raconter la sienne alors que nul ne racontera son iliade. « En quelque façon, L’Odyssée pourrait s’intituler « Ma femme m’attend », dit drôlement l’auteur p.95. Et, dans un milieu mâle, « qu’elle envoûte les hommes, comme Circé, ou les retienne, comme Calypso, la femme dans L’Odyssée jouit des plus grands pouvoirs » p.96. Gardienne du patrimoine, elle est l’opulence qui fait la douceur de vivre autour de la Méditerranée.

Jacques Perret est moins connu, « Français au long cours », conteur sentimental. « Mais plus encore que la saveur française où baigne son propos, le burlesque de la satire, l’infaillibilité de l’argumentation, l’ingéniosité vertigineuse des développements, ce qui attire et retient, c’est la curiosité affectueuse de cet œil sereinement ouvert sur les hommes à travers les âges et les espaces » p.107. Il aime les gens.

D’Alexandre Dumas, les éditeurs n’ont demandé à l’auteur que de préfacer les romans Henri III, La Reine Margot, La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Les Atrides revivent chez les Valois en 1572. « Dans le sombre palais, où un roi débile prélude à son dernier soupir en s’époumonant dans un cor de chasse, les cousins se tendent des embuscades au détour des couloirs, de jeunes gens jaloux rejoignent leurs propres sœurs dans leurs chambres, une reine-mère terrifiante colle son oreille aux tuyaux des cheminées et son œil aux serrures pour conserver le gouvernement des intrigues où ses rejetons se déchirent » p.113. Voilà du romanesque, du Dumas in situ, de la cavalcade et de l’honneur.

Goethe, le Mao allemand de son temps, a écrit son « petit livre rose » avec son Werther. Amour impossible, suicide de jeunesse, mal du siècle. Une « inertie violente », commente l’auteur, vie intérieure intense et vie extérieure d’une vacuité totale – tout comme nos petits intellos d’aujourd’hui.

Le « mal du siècle », s’est incarné officiellement en Alfred de Musset, vicomte et poète, qui l’a théorisé en sa personne. Malheureusement amoureux de cette ogresse dominatrice bisexuelle que fut « George » Sand, il s’est flétri dans le masochisme et la consomption. Antoine Blondin le compare à James Dean et cela crée des étincelles de compréhension : « L’ivresse chez l’un, c’est la vitesse chez l’autre : même griserie » p.144. Musset comme Dean, « ce sont des après-guerres qui ont lâché dans l’existence des êtres échappés aux routines d’une éducation traditionnelle », dit encore finement l’auteur, p.146. L’enfant du siècle était bien resté un enfant, « malgré la débauche » p.151.

Francis Scott Fitzgerald est « un beau carnassier (…) vulnérable » p.159, écartelé entre « la jouissance et la grâce (au sens théologique) » p.161. La sexualité est un instrument du salut. O. Henry est au contraire un conteur du Far West qui met en scène un « peuple exquis d’escrocs au grand cœur empêtrés dans des tourments sereins » p.170. Voilà pour les Amériques.

De Balzac, Le cousin Pons clôt la Comédie humaine. Balzac se détraque, Madame Hanska se dérobe, leur enfant nait mort. Pons appartient à ces « esprits fins et sensibles promis aux agressions jalouses des esprits inférieurs et brutaux. Ce qui distingue Pons, c’est la sensualité très particulière où il baigne et les modes de refuge qu’ont adopté ses appétits » p.185. Roman de l’union et de l’amitié, il est l’inverse des romans de l’ambition qui précèdent.

Dernier auteur : Rimbaud. Blondin voit en lui un manipulateur de ses aînés du Parnasse, dont Verlaine, ours aux appétits homos qui adorait « les étreintes d’Hercule » dans les chambres d’hôtel avec l’éphèbe des Ardennes. Jean-Arthur, lui, n’aime pas, en égoïste profond. Fugueur et rebelle, il prenait « des prétextes divers où entraient la gloutonnerie des horizons nouveaux, la frustration d’un exilé de naissance précocement réduit au chômage spirituel par la guerre [de 1870], les engouements complexes d’un communard adolescent » p.193. Le poète n’est un Voyant que par « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » : « A l’entendre, la débauche et l’insanité constituaient de parfaits modes d’investigation » p.198. Mais, à 20 ans, il est fini comme poète ; commence une autre vie qui restera stérile.

Le lecteur ressort de ce recueil ébloui de fulgurances jamais émises, familier de ces auteurs devenus « grands » dans le dictionnaire, heureux du style qui les dit. Un grand livre joyeux sur la littérature !

La pagination indiquée est celle de l’édition épuisée en Livre de poche 1979.

Antoine Blondin, Certificats d’études, 1977, La table ronde, Petite vermillon 2016, 256 pages, €4.92

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Andrée Chedid, Nefertiti

L’auteur est égyptienne d’origine libanaise de nationalité française, ce qui lui donne un regard à la fois cultivé et sensuel sur la vallée du Nil plus d’un millénaire avant notre ère. Sa reine de prédilection est Nefertiti, première femme traitée d’égal à égal par son pharaon Akhenaton (dont elle supprime le e dans le nom).

Nefertiti naît en 1388 avant, l’année qui précède la naissance d’Akhnaton, fils d’Aménophis III et de la puissante reine Tyi. Le garçon est malingre, les hanches plus larges que les épaules, le crâne allongé vers l’arrière. Il n’est pas le prototype du mâle guerrier qui tient en respect ses adversaires toujours prêts à fondre sur la riche vallée du Nil, mais plutôt porté à la paix, à la conciliation, aux éléments féminins du caractère.

Contre le pouvoir des prêtres qui règnent par la crainte des dieux et de l’au-delà, tout en accumulant grandes richesses et forte influence, le futur Aménophis IV choisit le dieu soleil Aton, au détriment d’Amon et de sa cohorte de dieux à têtes d’animaux. Cela le condamnera. Il mourra en 1354 avant, sur la barque qui remonte le Nil depuis sa nouvelle cité Horizon (Tell el Amarna) jusqu’à Thèbes, l’ancienne capitale. On ne sait pas de quoi il périt, peut-être de maladie, peut-être d’un empoisonnement commandité par les prêtres. Il avait 33 ans (tiens, comme le Christ !).

L’auteur évoque d’ailleurs Moïse, dont nul ne sait s’il a vraiment existé, comme fuyant l’Egypte (avec les Juifs) à la mort d’Akhnaton. Ce dernier, par le culte du seul dieu solaire, le même pour tous et égalitaire, aurait inspiré le Jéhovah unique au détriment du Veau d’or et autres divinités juives de l’époque. « Le mystère du soleil qui n’en finit pas de renaître, du sang qui nous maintient debout, de l’arbre qui s’élance… Voici le divin, voilà la vie ! » fait dire la reine Nefertiti à son mari pharaon Akhnaton : « Il en voit partout la marque : dans le bruissement des feuilles, dans un jeune veau qui gambade, le poussin qui heurte l’intérieur de sa coquille, la brise qui gonfle la voile (…) Si Dieu existe, il est mouvement, vigueur et turbulence de l’amour. Il est ce qui passe, il est ce qui demeure. Il est dans l’instant et dans l’ailleurs. Il se fait jour en nous » p.141. Ce n’est pas si mal dit, et autrement plus séduisant que le dieu tonnant du haut de sa montagne, secret, jaloux et autoritaire qu’aurait construit Moïse.

Sur le Nil, on vit nu jusqu’à 7 ans et vêtu d’un simple pagne au-delà. Le Pharaon s’affiche avec sa compagne presque nu en public, leurs quatre petites filles entièrement. Ils sont sensuels et affectueux, en phase avec le peuple qui les acclame. Ils se tiennent la main en plein soleil qui irradie, se caressent les reins et le torse, mignotent les corps nus gracieux et élastiques des fillettes qui grimpent sur eux. C’en est trop pour la morale cléricale qui préfère le sombre et le contraint, la discipline qui plie les âmes et le mystère qui donne le pouvoir par la crainte.

Lors de la publication du livre, en 1988, l’Occident était en pleine période de rébellion contre la Morale et la répression patriarcale-bourgeoise du sexe encouragée par les églises. L’insistance d’Andrée Chedid sur le corps et les sens, véritable re-ligion entre le terrestre charnel et le transcendant spirituel, ne serait plus de mise aujourd’hui où « la vertu » consiste à se voiler le corps, à se masquer la face, à maintenir les autres à distance et à n’autoriser « l’amitié » que virtuelle sur des réseaux loin de chez soi, à porter des gants prophylactiques et à se nettoyer névrotiquement les mains avec du gel pour alcoolique. Ces vingt ans de règne anticonformistes du printemps égyptien sont comme un rêve prémonitoire de 1968 et de ses suites – jusqu’au SIDA et à la réaction laborieuse et moraliste des années 90. Relire ce roman d’il y a plus de trente ans est une bouffée de chaleur solaire dans un monde où vient la nuit.

Nefertiti survivra dix ans à son roi, exilée dans un palais excentré de la cité d’Horizon. La ville sera rasée sur ordre du général Horemheb qui a pris le pouvoir après Nebkhéré, mort à 22 ans après sept ans de règne, appelé alors Toutankhaton (devenu Toutankhamon pour faire plaisir au clergé tradi).

L’auteur use de poésie pour un dialogue de Nefertiti avec son scribe inventé, le nain Boubastos, et les chapitres alternent entre les dits de la reine et la prose du scribe. Ce livre court se lit comme un enchantement, une imagination sur le réel. Le lecteur pourra sans dommage sauter la préface à prétention intello d’un doctorant littéraire qui accumule le naming pour accoucher d’une creuse paraphrase ampoulée : tel était le snobisme « de gauche » des années 80 lorsqu’on pondait une thèse sur la littérature et le social.

Andrée Chedid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton – Les mémoires d’un scribe, 1988, GF Garnier-Flammarion poche  1993, 224 pages, €1.68 e-book Kindle €5.49

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George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Lélia

Roman poème philosophique, Lélia est non seulement difficilement classable mais aussi difficilement lisible en notre siècle. Deux personnages-types seulement : la femme et l’amant ; déclinés en deux binômes antagonistes comme l’auteur aime à créer, découvrant la dialectique avant Marx.

Lélia est une femme de 30 ans, frigide et revenue de tout ; son pendant est sa sœur chérie Pulchérie (qui sonne également comme sépulcre), jouisseuse du présent et multipliant les amants d’un soir, tentée même d’être gouine avec sa sœur par enivrement des sens (p.372 – tentation personnelle de l’auteur). L’amant de Lélia est Sténio, « l’enfant » (d’environ 17 ans au début, 20 ans à la fin), poète énamouré vibrant de désirs ; son pendant est Trenmor, vieux routard du sexe et de la vie, galérien cinq ans pour dettes de jeu, revenu de tout lui aussi mais avec énergie et volonté – le héros romantique sans sexualité. Un autre pendant noir est Magnus, prêtre par dépit de l’amour, hanté de macération et de sexe, le parfait négatif de toute foi chrétienne parce qu’il en accentue avec une discipline exacerbée toutes les injonctions d’église pour châtier la chair. Ni amour, ni poésie, ni religion : le siècle a tout détruit.

Et tous ceux-là monologuent à longueur de pages, déclament leurs hautes pensées dans une grandiloquence aussi vaste que creuse car le lecteur pense très vite que ce qu’il leur faudrait à tous, c’est baiser ardemment une bonne fois pour toutes afin de réconcilier « la chair », le cœur et « l’esprit » que le siècle fait divorcer. C’est ce que voudrait l’adolescent Stenio, empli de la santé du corps, des désirs du cœur et du bon sens de la jeunesse. Il est décrit frissonnant de sensualité, garçon « dont la beauté faisait concevoir la beauté des anges » p.478. Mais Lélia joue avec lui comme avec un bichon, se déclarant « sa mère » (dominatrice et castratrice), caressant sa peau nue par la chemise ouverte avant de flirter jusqu’au baiser, puis de repousser ses ardeurs avec horreur. « Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux si doux et si souples se rouler et s’attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune homme ! » p.322. Stenio ne sera heureux que dans l’illusion d’une seule nuit, lorsque Pulchérie, qui a la même voix que Lélia, le baisera jusqu’à plus soif sous couvert de l’obscurité. Sténio aura alors un sentiment d’accomplissement de tout son être qui le rendra heureux… jusqu’au matin où il s’apercevra de la supercherie. Il comprendra alors « la leçon de la vie » : le froid réalisme des êtres et des situations. « La poésie a perdu l’esprit de l’homme », conclut philosophiquement Lélia (l’auteur) p.378.

Faute de pouvoir aimer de tout son être, en harmonie des sens avec sa passion et toute son âme, le garçon ne sera plus qu’animal. Il se lancera dans la débauche, de fille en femme, de vin en élixirs, de fêtes en orgies. Trenmor, sur les instances de la frigide et orgueilleuse Lélia pleine de remords (l’idéal de George Sand), le retrouvera flétri dans la villa italienne de Pulchérie, la chemise défaite sur sa maigreur maladive. Il tentera de le sauver en l’emmenant au monastère des Camaldules mais ce sera trop tard. L’esprit s’est séparé de la chair et le cœur est devenu sec. Le « mal du siècle » XIX de cette « génération avide et impuissante » (p.296), a encore frappé. Nous sommes, selon ce romantisme corrosif de toute santé, « condamnés à souffrir, (…) faibles), incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d’un bonheur sans nom, toujours hors de nous » p.260.

Le lecteur d’aujourd’hui comprend pourquoi George Sand a connu des échecs au théâtre car ces beuglements interminables sur l’aspiration vaine à l’inaccessible lasse vite tout public, même en belle langue. Le sublime n’a rien de naturel et ne peut être tenu constamment. L’amour platonicien est réservé aux sages, pas au tout venant ; et notamment à ceux qui ont beaucoup vécu et sont las des sens. Le spiritualisme poussant le christianisme à l’éthéré est une imposture qui masque la cruauté des femmes (d’Aurore Dupin elle-même avec Aurélien de Sèze) et souvent leur frigidité en cette époque de machisme tranquille où (contrairement au XVIIe siècle) l’homme prend son plaisir sans égard pour sa compagne, violée trop tôt selon les usages du temps. Ainsi « la princesse Claudia » sera amenée à Stenio débauché dans la fleur tendre de ses 14 ans à cause de « sa puberté précoce » p.455 ; le jeune homme ne la souillera pas, moins par scrupule d’user des femmes comme des objets après ce que Lélia lui a fait, que par impuissance due à l’épuisement de sa débauche. Lélia, c’est la Femme « telle qu’elle est sortie du sein de Dieu : beauté, c’est-à-dire tentation ; espoir, c’est-à-dire épreuve ; bienfait, c’est-à-dire mensonge. (…) Si tous les hommes n’étaient pas fous, (…) ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient de l’ennemi » p.314. Lélia, c’est Aurore Dupin dite George Sand, une masculine avide de dominer les hommes plus jeunes qu’elle et de les efféminer par revanche : Jules Sandeau, Alfred de Musset, Sténio.

La leçon philosophique de George Sand sur la religion est loin du catholicisme d’Eglise de son temps et plus proche de la philosophie naturelle à la Rousseau : « Oh ! c’est que la nature est plus forte que votre faible cerveau, parce que la nature est Dieu, parce que votre foi n’est qu’un rêve doré, une folle ambition poétisée par le génie d’un sectateur enthousiaste ! » p.481. Il n’y a pas d’esprit du mal, « l’esprit du mal et l’esprit du bien, c’est un seul esprit, c’est Dieu ; c’est la volonté inconnue et mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés » p.260. Darwin évoquera l’hérédité, Spencer la société, Nietzsche l’illusion des croyances, Marx l’économie matérielle et la société, Freud l’éducation – mais George Sand qui ne sait pas grand-chose mélange tout ça dans la réponse chrétienne d’évidence : « Dieu ». Quand on ne sait pas, c’est Dieu ; quand on ne comprend rien, c’est Dieu ; quand on vit bien ou mal, c’est Dieu – même « le calme » qui est la fin de tout changement du monde et des situations, c’est Dieu ! p.282. D’où l’impuissance de ses personnages à prendre leur destin en main comme à nous intéresser à leur sort. Car d’intrigue : point. Et tout le monde meurt à la fin.

George Sand, Lélia, 1833, Folio 2003, 308 pages, €8.50 e-book Kindle €2.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Indiana

Le mari, la femme, l’amant, un thème classique du romanesque revu et moralisé par une femme auteur voulant peindre la psychologie. Delmare, un colonel de l’Empire en demi-solde à la fin de sa soixantaine, Indiana son épouse, une jeune créole de l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) de 19 ans seulement et Raymon, l’amant arriviste fils unique charmeur et égoïste. Voilà pour les protagonistes, auxquels il faut ajouter Ralph, le protecteur, mi-grand frère, mi-papa, qui s’est occupé d’Indiana orpheline lorsqu’elle avait 5 ans et lui 15, en butte à un père bizarre et violent. En quatre parties, chacun des personnages sera abordé dans ses profondeurs pour faire du tout un « roman de mœurs ».

Indiana est mal mariée, son époux est sans esprit, sans tact et sans éducation, un vrai militaire sorti du rang. Il a le sens des affaires – et de l’honneur, ce qui le ruinera. Il n’est pas tout mauvais mais mal adapté à sa tendre et chère qui, femme trop tôt, rêve et bovaryse pour le beau-parleur Raymon de Ramière (nom dans lequel l’on pense irrésistiblement au ramier), incarnation d’une société égoïste. Pour lui, faire tomber une femme est un jeu plus qu’une nécessité sexuelle. Ralph, qui aime profondément Indiana, fait ménage à trois en restant chaste et flegmatique, en baronnet anglais athlétique aux émotions renfermées. Raymon est tout d’abord subjugué par Noun, la servante créole d’Indiana, aussi naïve que lascive selon les conventions du temps. Mais lorsqu’il aperçoit sa maitresse, plus chic, il lâche la proie pour l’ombre et le drame se noue dans l’excès romantique et la mort romanesque. La chute du gouvernement Martignac en août 1829 incite Ralph, très investi comme Doctrinaire (conciliateur entre monarchie et révolution), à fuir en province et à chercher une compagne dans l’exil, donc à écrire à Indiana qu’il avait rejetée à Paris. La politique se mêle aux sentiments, George Sand tient à ce que les passions soient incarnées de façon réaliste dans leur époque et non pas dans l’abstrait.

Toutes les faces de « l’amour » sont abordées, du conventionnel bourgeois d’un mariage d’intérêt (la fortune pour elle, les soins des vieux jours pour lui) à l’amour fou romantique (illusoire et narcissique), et à l’amour fraternel ou paternel, filial, entre un être jeune et un plus vieux. Les trois peuvent-ils fusionner ? C’est ce que laisse entendre l’auteur sur la fin, dans une synthèse audacieuse qu’elle a soin de situer hors de la société, dans une sorte de paradis des amours enfantines à la Paul et Virginie.

Mais le roman est aussi social, voire « moral ». Tel personnage représente la loi qui « parque nos volontés comme des appétits de mouton » p.5 Pléiade (le mari colonel), l’autre l’opinion (la vieille tante parisienne), un troisième l’illusion (l’amant mondain). Le message transmis est « la ruine morale » de la société sous Charles X (le roman commence en 1827). Le type est « la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées, ou si vous l’aimez mieux, opprimées par les lois » (qui empêchent le divorce depuis la Restauration et soumettent comme mineure juridique depuis le code Napoléon, la femme au mari). C’est ce retour réactionnaire qui donne à l’époque sa « décadence morale » p.7. Aurore Dupin, alias George Sand, a eu plusieurs maris et pléthore d’amants. Elle écrit ce premier roman avec sa chair, sa passion et sa colère en quatre mois, sans plan préconçu. D’où le plan bancal mais surtout la souplesse du style et les envolées de certaines pages.

Le succès fut immédiat, près de 2000 exemplaires vendus, ce qui relativise les ambitions des auteurs d’aujourd’hui… C’est que les lecteurs étaient surtout des lectrices de « salons », ce qui perdure de nos jours, les salons d’hier étant aujourd’hui les profs des médiathèques et l’opinion de province. George Sand s’est trouvée surprise de son succès et pas très heureuse au fond. Pour elle, « le peuple des petites villes est, vous le savez sans doute, la dernière classification de l’espèce humaine. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont ennemis-nés du public. Faut-il prendre le parti d’un sot ou d’un manant ? Vous les verrez accourir. Avez-vous querelle avec quelqu’un ? ils viennent y assister comme à un spectacle ; ils ouvrent les paris ; ils se ruent jusque sous vos semelles, tant ils sont avides de voir et d’entendre. Celui de vous qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédiction ; celui qui a toujours tort c’est le plus faible. Faites-vous la guerre aux préjugés, aux petitesses, aux vices ? vous les insultez personnellement, vous les attaquez dans ce qu’ils ont de plus cher, vous êtes perfide, incisif et dangereux » p.141, 3ème partie chap.19. Il n’y a rien à redire au portrait social de la France provinciale – si ce n’est qu’elle s’est désormais répandue sur « les réseaux sociaux » comme opinion commune.

L’auteur donnait son avis sur les personnages, intervenant comme le chœur antique version morale pour en guider la lecture. Cet aspect original a plus ou moins déplu et l’auteur l’a éliminé dans les éditions suivantes. Mais le roman s’en trouve déséquilibré et l’édition de la Pléiade reprend le texte de l’édition première, plus authentique. Il n’apparaît plus gênant aujourd’hui que l’auteur intervienne comme personnage à part entière ; cela lui donne une position d’observateur et donne du relief à la psychologie de chacun.

Au total, les phrases sont longues et le verbe abondant, comme au XIXe, ce qui peut rapidement lasser les illettrés pressés d’aujourd’hui. Mais la littérature y gagne et l’économie des passions reste prenante.

George Sand, Indiana, 1832, Folio 1984, 395 pages, €8.00 e-book Kindle €0.70

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Censurer les livres, ça commence comme ça…

Interdire les livres, les faire « retirer de la vente », empêcher leur édition ou réédition, c’est bâillonner l’expression. Une fois l’opération réalisée et acceptée, l’emprise s’étend sur tout le reste, jusqu’au changement de régime.

Force est de constater avec les affaires récentes que la liberté de dire, l’un des droits de l’Homme, ne convient pas aux femmes. Car ce sont souvent aujourd’hui les moralistes de salon, l’opinion des ménagères de 50 ans, la rage hystérique des féministes qui veulent se venger, qui poussent à faire rentrer dans la gorge les écrits des écrivains. Pouvons-nous rappeler qu’en bon français, les droits de l’Homme sont les droits de toute l’humanité ? Pour les hystériques, la « langue est fasciste », instrument de « domination ». Il faut donc la couper, et pas seulement au sens symbolique en ajoutant les « il ou elle », « celles et ceux » et les « e » à la fin de chaque nom, rendant toute lecture fastidieuse et tellement démago que l’on renonce à ce qui est dit. Autre façon de « la couper » à ceux qui écrivent.

Il y a, dans le féminisme contemporain, et encore plus s’il se revendique d’une religion, une intolérance que l’on serait coupable d’ignorer, au risque de la voir s’enfler dans la cité, en traduction politique. Le féminisme a eu du bon pour replacer les femmes à leur place égale aux hommes. Mais trop nuit ; il ne s’agit pas qu’elles imposent à leur tour leur domination. Pourquoi minimiser l’intolérance féministe mais dénoncer l’intolérance politiquement extrémiste ? Si la moraline peut faire la loi, le consentement à la dictature dans la cité n’est pas loin et l’ordre moral se rapproche.

Certes, « les femmes » sont une catégorie trop vaste pour être vraie. Il y a femme et femme, sans compter celles qui le sont à demi ou au quart, partie de ces LGBTQ+ dont la mode assure qu’elles font partie (comme les hommes) de ces nuances de gris sexuel.

De même, « la » morale n’est pas celle des mœurs, elle est celle des minorités activistes. Sur le modèle politique de la « révolution permanente » qui vise à engendrer le chaos pour faire tomber « le système », les contraintes, actions et autres menaces des Chiennes de garde, ligues de vertu, familles chrétiennes, police des mœurs et multiples groupes de pression moralistes visent à surveiller, culpabiliser et punir tous ceux qui ne marchent pas droit – selon le droit édicté par les moralistes eux-mêmes.

C’est ainsi que l’on a interdit en France Tartuffe de Molière montrant l’hypocrisie des dévots, Candide de Voltaire pour apologie de la liberté morale, L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour matérialisme condamné par l’Eglise – c’était une époque d’absolutisme royal et d’hégémonie de l’Eglise. L’empire second a interdit à son tour Les fleurs du mal de Baudelaire pour obscénité et Madame Bovary de Flaubert pour indécence. Le gaullisme triomphant, dont le SAC n’hésitait pas à faire exécuter des ministres qui « savaient » tels Boulin ou Fontanet, a interdit toute l’œuvre de Sade pour sexe et immoralisme, J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian pour violence et sexualité, Notre-Dame des Fleurs de Jean Genet pour homosexualité revendiquée, Histoire d’O de Dominique Aury jusqu’en 1975 pour outrage aux « bonnes » mœurs, Le con d’Irène de Louis Aragon en 1968 pour dire la connerie, Lourdes, lentes d’André Hardellet pour excitation de mineurs en 1973, Interdit de séjour de Tony Duvert en 1969 pour pornographie. Ce régime autoritaire a eu pour successeur la gauche au pouvoir et un certain dégel des mœurs et de l’expression – mais pas sans contreparties : Septentrion de Louis Calaferte a été interdit jusqu’en 1984 pour indécence et liberté sexuelle, en 1986 L’Anti-Justine ou les Délices de l’amour de Restif de la Bretonne pour outrages aux « bonnes » mœurs et excitation de mineur à la débauche. La « gauche morale » n’a rien eu à envier à la morale catho. Aujourd’hui, c’est Matzneff que l’on « retire » sur les confessions d’une nymphette soixantuitarde repentie : et après, qui ?

En Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie ont été de même interdits L’amant de Lady Chatterley pour atteinte à la « bienséance », Ulysse de James Joyce pour sexualité, Les raisins de la colère de Steinbeck pour réalisme trop cru, Sur la route de Kerouac pour obscénité, Sexus de Henri Miller pour sexe non puritain, Lolita de Nabokov pour indécence avec mineure, et jusqu’à Harry Potter dans plusieurs écoles canadiennes d’Ontario et de Terre Neuve sous la pression de « familles chrétiennes » hostiles à l’évocation de la sorcellerie (donc du sexe subliminal) par des gamins de collège ! Et que l’éditeur Hachette décide de « ne pas » publier les mémoires de Woody Allen sous la pression moraliste.

De nos jours, la moraline chrétienne se répand du puritanisme anglo-saxon aux pays latins, pourtant longtemps plus ouverts. Mais le catholicisme est attaqué pour avoir encouragé par système puis couvert la pédocriminalité sur les « anges » qui servent la messe ou chez les scouts ; le catholicisme est donc relégué et les évangélistes, baptistes et quakers donnent désormais le ton. Pour nos bobos et bobotes, les Etats-Unis sont le diable économique mais le bon dieu moral – allez comprendre. De même le Père – le mâle – est une horreur lubrique mais un Protecteur d’Etat en recours.

Je n’évoque ici que la censure de mœurs ; la censure politique sur Les damnés de la terre, La question, Services spéciaux Algérie, L’argent noir, Prison d’Afrique, Main basse sur le Cameroun, jusqu’au Grand secret du Dr Gubler qui dévoilait le cancer de Mitterrand, a été et reste aussi virulente en France, cette fois sur ordre des politiciens (en majorité hommes). En économie, les « lanceurs d’alerte » sont vilipendés, poursuivis, ruinés, emprisonnés par les « intérêts bien compris ». Elle est bien belle, « la démocratie des droits de l’Homme » dans les pays occidentaux !

Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme pour la pédocriminalité, la pornographie, l’antisémitisme, le racisme, le machisme le viol et autres : il s’agit de lire les romans et journaux publiés légalement pour comprendre. Savoir n’est pas accepter : c’est mesurer combien il faut agir – et comment le faire avec efficacité et juste mesure. Interdire sans nuance n’a jamais empêché le mal de se faire. Ce n’est pas en cachant ce sein qu’il n’existe pas. Au contraire, tout mystère, tout secret, toute dissimulation attire, irrésistiblement. Mieux vaut tout mettre sur la table, ainsi la tentation de l’interdit s’émousse : les nudistes ne se sautent pas dessus comme des bêtes en rut, ils se regardent puis s’habituent et vivent comme si de rien n’était, en liberté. Cela s’appelle le naturel et leur morale est ailleurs, plus profonde, mieux ancrée, au-delà des seuls sens. A l’inverse, la honte, le refoulement, la macération engendrent l’explosion, le déchaînement, la haine. Ce pourquoi le nazisme fascine toujours, issu de la mentalité petite-bourgeoise protestante, austère et moraliste, rigide et contrainte.

Dans la censure ou l’euphémisme de « retirer les livres de la vente », la liberté d’expression comme la liberté de croire sont chassées au nom de principes « supérieurs », dont on ne s’étonnera pas de constater qu’ils sont avant tout religieux. Provenant uniquement des religions du Livre, celles qui méprisent la chair et la matière dans ce monde-ci opposé à l’au-delà. Jouir, prendre du plaisir sur terre en enlèverait à Dieu et à l’aspiration à obéir. Il s’agit d’assurer le pouvoir sur les corps, donc sur les passions, donc sur les âmes. La liberté est un vain mot, ce qui compte est l’obéissance. Platon, aristocrate totalitaire dans La République, déconseillait d’ailleurs la lecture de L’Odyssée aux adolescents car trop de liberté y régnait.

La chiennerie de garde des censeurs et censeuses prépare de tristes lendemains de contrainte, des votes de repli et de xénophobie. Interdisez un livre, vous interdisez de penser. La culture, comme chacun sait, est pleine de pesticides mentaux et d’OGM trafiqués : mieux vaut n’en point avoir et que tout soit artificiel, bien humanisé ! Les nazis qui brûlaient les livres sur l’exemple de l’Inquisition catholique le savaient. Depuis Michel Foucault, l’exemple de l’Iran mollarchique continue d’attirer la gauche bobo bien au chaud dans ses salons feutrés et qui se rengorge de sa « morale » humanitaire sans voir qu’elle se soumet honteusement aux normes sexuées des dominatrices.

Le retour du refoulement, de la contrainte moraliste, de la surveillance sourcilleuse des autres par chacun, promettent des lendemains fascistes. Les désarrois de l’élève Törless, Le ruban blanc, l’avaient pointé avant 1914 – une « crise » et Hitler est arrivé. Les clameurs de lynchage sur les réprouvés, soi-disant violeurs un demi-siècle auparavant, sont le début : déjà reviennent les années 30, monte l’intolérance et la haine, qui se généralise de mois en mois à toute la société. Après les dénoncés, les censurés, les opposants : en haut on s’assoit dessus, on leur assène du 49-3 au nom de la fameuse Urgence ; à la base on les injurie, on les tabasse en manifs, on les menace de mort au nom du renverser la table (sans savoir qui mettre à la place). Çà commence comme ça la tyrannie : par un j’veux voir qu’une tête et silence dans les rangs !

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Hervé Bazin, La mort du petit cheval

Après avoir conté son enfance dans le célèbre Vipère au poing, Hervé Bazin conte son entrée dans la vie adulte sous l’apparence de Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. D’adolescence, point : quelques années de pension catholique insipides pour décrocher « le bachot » comme on disait alors, puis une inscription en Droit à 30 km de chez lui, qu’il double à l’insu de ses parents d’une inscription en Lettres. Car il ne veut pas aller sur les traces de son père, magistrat malgré lui, mais devenir journaliste et, pourquoi pas, écrivain comme « l’oncle » (René Bazin, dont le roman le plus connu reste Les Oberlé).

Sa mère, magnifiquement incarnée par Alice Sapritch en 1971 dans le téléfilm de Pierre Cardinal, vieillit mais reste égale à elle-même, aigrie, frustrée, haineuse des fils (sauf le dernier, le lecteur saura pourquoi dans ce roman). Sa vengeance contre la gent mâle prend des proportions mythiques et, après avoir dominé son mari comme une mante religieuse, dressé ses fils avec sadisme dont le plus rebelle, Jean, est celui qui lui ressemble le plus, elle n’a de cesse que de le calomnier et de détruire tout ce qu’il entreprend. Cette femme est suicidaire en se haïssant chez son rejeton. Confite en bourgeoisie, elle en épouse les rancœurs comme les prétentions, les deux étant liées, bien entendu. Car les Rezeau étaient une famille prospère, possédant des terres et des rentes, lui docteur en droit et professeur à l’université de Hanoï. Elle était fille de sénateur. Mais la guerre imbécile de 14-18 a ruiné les rentes par l’inflation et la perte sèche des emprunts russes, et la terre rend moins, vaut moins. Seule la morgue permet de « tenir son rang » en rognant sur toutes choses. L’avarice bourgeoise, valeur quotidienne, rencontre ici l’arrogance aristocratique, valeur rêvée, pour rendre la vie impossible.

Le père Ladourd, dont le nom paysan sonne balourd, dirige comme associé la Santina, « fabrique » de bondieuseries de la famille, qui périclite avec la déchristianisation des campagnes. Jean est cependant accueilli par sa portée de filles (avec un seul garçon) lorsqu’il entreprend ses études. Car il ne sera majeur qu’à 21 ans et « ses parents » (de fait sa seule mère) tient à tout surveiller, tout contrôler, tout décider. Jean tombe-t-il vaguement amoureux de Micou, l’une des filles ? « Les parents » décident aussitôt de résilier la chambre en ville et de le forcer à l’internat : pas question de mésalliance !

Pas d’ami, une passade sexuelle à 15 ans avec une paysanne et une très vague complicité de chiourme avec ses frères, Jean est seul et il se fait tout seul. « Je suis toujours celui qui n’a eu d’intimité qu’avec lui-même. Vous le savez, je n’ai pas eu de mère, je n’ai eu qu’une Folcoche » p.18. Folle et cochonne était le surnom attribué à la harpie qui les harcelait, par les trois fils : Chiffe, Brasse-Bouillon et Cropette, par ordre d’apparition dans l’existence. L’aîné Ferdinand est flemmard et mou, il s’engagera comme matelot dans la marine et sortira au bout de trois ans sans même une ficelle. Le benjamin Marcel, né plus tard et présenté déjà grand à ses frères, est « le petit » (cropette en patois local) ; il est le préféré de sa mère et porte un prénom qui n’est pas de tradition dans la famille ; il obtient des mentions et devient polytechnicien. Quant à Jean, il décide de son indépendance au bout de la première année de fac, lorsque ses parents lui enjoignent de rompre avec Micou : il part de lui-même à Paris pour obtenir sa licence ès lettres.

Il devra survivre de petits boulots en pleine crise des années trente car sa mère lui coupe les vivres et le fait surveiller comme mineur par la police. Jean, de fort tempérament, baise ici ou là mais ne peut s’attacher, il a trop de haine en lui et méprise plus ou moins  les femmes. Une Paule plus âgée, qui porte le prénom de sa mère, va cependant l’apaiser et lui faire découvrir que le bonheur existe (définition p.224). Elle s’efface avec noblesse devant Monique, une jeune secrétaire orpheline qui aspire au bonheur. Jean la mariera dès qu’il aura sa majorité et lui fera un fils. S’il hait la famille, il s’agit de celle qui fut la sienne en son enfance ; il découvre qu’une mère peut être aimante, une épouse attentive et joyeuse et que la famille qu’on crée est à sa propre image. « La femme a racheté la mère et l’enfant de l’amour a racheté l’enfant de la haine », écrit-il p.228. Avec sa licence et quelques piges qui lui font une réputation, il commence à émerger à la vie adulte.

Dès lors, Folcoche n’est plus l’unique objet de son ressentiment et le ressentiment même s’éloigne avec le bonheur familial naissant. La vieille fait plutôt pitié, gardant son acidité de vipère et son avarice après la mort du père. Mais Jean s’en moque : il ne court pas après l’argent mais après le bien–être d’une vie en accord avec soi-même. Car « ce n’est pas s’embourgeoiser que d’accepter ce qu’il y a d’humain (et cela seulement) dans l’ordre bourgeois » p.224. Hervé Bazin, l’auteur, se mariera quatre fois et divorcera trois, il aura sept enfants, dont le dernier à 75 ans : « famille, je vous ai », écrira-t-il en 1977 dans Ce que je crois.

Le titre, incongru, vient de la bouche même de Paule Rezeau dite Folcoche : « c’est la mort du petit cheval » signifie c’est la fin des haricots ou la course à l’abîme. Elle l’applique au fils rebelle par méthode Coué en voyant qu’il s’en sort tout seul malgré ses efforts pour l’entraver. L’expression vient du jeu des petits chevaux au casino, vite interdit pour tricheries systématiques qui entraînaient la ruine des joueurs. C’est une scie des années trente, manière de montrer combien la vieille épousait les préjugés de son temps.

Hervé Bazin, La mort du petit cheval, 1950, Livre de poche 1972, 320 pages, €5.90 e-book Kindle €4.49

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Huysmans, En route

Quatre ans de rédaction pour ce livre « blanc » après le livre « noir » de Là-bas ; Huysmans conte en effet non plus le satanisme mais le catholicisme mystique. En route après En rade aussi ; non plus la ruine sexuelle à la campagne mais le ressourcement spirituel au monastère. Il est attiré par la religion de son enfance au travers de l’art, croyance délaissée depuis sa communion.

Retour au Moyen Âge : « Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! c’était, en peinture et en sculpture les Primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c’était le plain-chant ; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ». Le plain-chant surtout est pour lui la musique véritable, sans instrument, sans polyphonie, sans modulation, sans rythme. Le pur chant humain de la prière pour « révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prête encore immaculé de ses dons » p.1171 Pléiade.

C’est dire que sa « conversion » n’en est pas une, il s’agit plutôt d’un retour à « l’avant c’était mieux », d’une réaction au siècle bourgeois hanté par la question sociale. Les ouvriers comme les patrons sont égoïstes et habités par le goût du lucre, écrit-il dans le dernier chapitre, p.1459. La vie monastique de la Trappe, qu’il goûte une dizaine de jours, représente pour lui le socialisme idéal : égalité absolue, pauvreté universelle, travaux à chacun selon ses capacités et nourriture et vêtements à chacun selon ses besoins. Il montre ainsi que le socialisme de Marx et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion d’un Père. Au monastère, « le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées » dit le supérieur de la Trappe d’Igny (de l’Âtre dans le roman). Sauf que le sexe est banni et qu’il n’existe ni femme ni famille au monastère – et que toute amitié est interdite par la règle.

Ce phalanstère est aussi une utopie écolo, une Notre-Dame des landes dans la Marne, les moines cultivant leur potager, élevant leurs cochons, fabriquant leurs fromages et tissant eux-mêmes leurs vêtements. Seuls « les impôts » du siècle obligent à monter une « fabrique de chocolat » pour les payer. Il montre ainsi que l’écologie des idéologues romantiques et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion à la terre Mère.

Durtal, personnage principal de Là-bas, a perdu ses amis des Hermies et Carhaix de maladies, le premier d’une fièvre typhoïde, le second d’un flux de poitrine. Il se retrouve donc seul et célibataire à plus de quarante ans dans Paris. Écœuré par ses expériences sexuelles, surtout depuis que la goule Chantelouve de la messe noire lui a fait souiller involontairement une hostie consacrée qu’elle avait mise dans son vagin (détail croustillant !), il songe à se retirer du monde. Il fréquente les églises de Saint-Sulpice, Saint-Séverin, Notre-Dame des Victoires, le petit couvent de la rue Monsieur ; il lit sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Catherine Emmerich, saint Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, Angèle de Foligno ; il s’intéresse à la bienheureuse Lidwine, Hollandaise grabataire « expiant par ses douleurs les péchés des autres » p.1205. Car le grand argument de la Mystique est qu’il s’agit de compenser par la prière et par la « substitution » les douleurs des autres : souffrir les affres de la Passion pour prendre sur son dos les péchés du monde… Un masochisme catholique suicidaire quand on y pense, bien dans la ligne de cet ici-bas méprisable et de la chair honnie. Huysmans reprend même la théorie que la Révolution française n’est advenue que parce que les couvents et monastères ont sombré dans la Commende et qu’ils se sont effondrés de l’intérieur, n’encourageant pas les vocations, donc tarissant le flux continuel des prières. « La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire » p.1463.

Durtal, personnage tourmenté d’incertitudes et ravagé de débauche – comme l’auteur – dialogue tout au long des chapitres avec lui-même, constituant l’histoire du roman. « Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure, maintenant, c’était le silence et la mort. Les ténèbres complètes se faisaient en lui » p.1408. Sa part d’ombre, il l’expulse sur ce bouc émissaire commode qu’est le « diable », invention des sectes apocalyptiques juives reprise avec enthousiasme par le christianisme pour imposer son pouvoir idéologique sur les âmes et la puissance temporelle de ses clercs. Le diable s’immisce au fond jusqu’au fond de lui et ergote, suscitant des arguments physiques, passionnels et rationnels pour le faire douter. La nuit, il rêve de sexe torride et « sent » au réveil une forme glisser de son lit… Il est en bref un grand nerveux dévasté, un angoissé aux fantômes imaginaires, un petit enfant qui a besoin de son Père – à 40 ans ! Il est « une âme effarée par la Grâce », écrit-il à Jules Huret en 1895.

Deux parties, la parisienne errant d’église en église sans jamais y trouver le repos ; la seconde à la Trappe dans une cellule nue en ne mangeant que des légumes à l’eau mais avec une discipline et une liturgie qui libèrent. Peu d’action mais un cheminement intérieur nourri d’érudition sur les saints et saintes mystiques (hommage aux femmes, pour une fois) – toute une suite d’inventaires que l’auteur affectionne comme un bambin compte ses jouets. Il découvre avec délices les trois étapes spirituelles monastiques : vie purgative, illuminative et unitive ; il en reste ici à la première.

L’art catholique comme vecteur de la Grâce divine, tel est le projet. « Les cagots et les dévotes » qui peuplent le catholicisme moderne le débectent car, « décidément cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute ! » p.1395. « Des cafards et des pleutres ! Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain en quittant Dieu. Et les dévotes étaient encore moins rassurantes » p.1200. Le lecteur notera malicieusement que l’auteur reprend la caricature que l’on fait du Juif pour parler du Catholique, au moment même où l’affaire Dreyfus débute dans un déchaînement de haine émissaire (1894).

Mais pour suivre l’auteur, il faut y croire. Pour Huysmans, la foi « c’est l’irrésistible entrée d’une velléité étrangère en soi » p.1296. Comme le diable, Dieu agit dans sa créature – censée n’avoir donc aucune volonté, aucun libre-arbitre. Il suffit de se laisser faire… Nombre de lecteurs et lectrices se sont convertis à son époque après lecture du roman ; Péguy, Claudel, François Mauriac ont reconnu son influence sur leur génération. Certains aujourd’hui y reviennent pour « retrouver » le catholicisme essentiel.

Mais cette secte latine du christianisme continue par dogme à haïr ce monde-ci au profit d’un autre monde possible ; de vilipender la chair et le sexe sans reconnaître (comme un Platon) son statut d’intermédiaire vers le Bien, le Beau, le généreux ; de mépriser intelligence et savoir au nom de l’Obéissance et de la Soumission obscurantistes, vantant « l’idiot (…) sublime (…), la preuve que l’âme s’identifie avec l’Eternelle Sagesse, plus par le non-savoir que par la science » p.1394.

Le sexe, cette hantise, ce « péché originel » qui reproduit la faute par l’hérédité ! « Au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles [leur vagin…] et c’était un âge mûr ignoble » p.1342. Description dantesque de l’esclavage des sens vécu dans la honte et le remords alors qu’il pourrait être vécu dans la santé et la lumière sans tous les oripeaux et falbalas de la transgression des Commandements attribués à un dieu supérieur. Ce qui fait le « mal » est le regard des autres, la honte sociale, plus que l’acte naturel lui-même ! Lui fournir un « sens » tordu est le dé-naturer, violer son innocence et rendre faussement « coupable » l’acteur. A noter le constant rabaissement méprisant de la femme perçue comme tentatrice, vase du diable, égout du péché : « De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme ! » p.1230.

En bref un roman pour les convertis ou pour ceux qui veulent comprendre et le siècle et la religion.

Joris-Karl Huysmans, En route, 1895, Folio 1996, 672 pages, €10.30

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski

La Russie des années 1400 est barbare, écartelée entre moujiks grouillants, superstitieux et ignares, boyards brutaux s’entredéchirant et moines qui savent lire et se croient au-dessus du monde et de ses vicissitudes. Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est l’un de ces moines, peintre d’icônes et de fresques, et il parcourt le pays appelé par les princes ou les évêques afin de décorer leurs palais et églises. Il rêve d’un monde meilleur, comme tous ceux qui sont inadaptés au leur. Il a pour armes la foi et l’art.

Mais suffit-il d’obéir aux Commandements et de respecter la Bible à la lettre ? Ne dit-elle pas que la femme est soumise et que l’amour charnel est péché ? Que rire est grave au point d’être fouetté ? Qu’il est d’un orgueil puni de Dieu de vouloir voler comme les anges ? Ce film est une fresque visionnaire plus qu’une biographie historique. Andreï Roublev est « le Russe », celui qui vit dans la fange et aspire au ciel, les pieds dans la boue sempiternelle du printemps et de l’automne mais qui peint des icônes lumineuses et colorées ; celui qui creuse l’argile de ses mains pour y fondre une cloche dont le son va s’élever dans les airs ; celui qui a pour viatique l’espérance et en permanence dans les yeux un monde meilleur à venir.

Quant à l’art, Andreï Roublev, constatant la barbarie du peuple, ne peut plus peindre ; il ne veut plus. Figurer les horreurs du Jugement dernier est au-dessus de ses forces : pourquoi ajouter du malheur au-delà à celui qui règne en-deçà ? Dieu est-il implacable à ses créatures ? L’artiste peut-il donner une quelconque espérance sous une idéologie totalitaire (la religion en est une) ? Que peuvent les images de la Vierge et du Christ face à la trahison des siens et à plus barbare que soi : le Tatar ?

Le film, en noir et blanc, est long, trois heures à cinq minutes près, trop long ; il engourdit, surtout dans la première partie où l’action est lente et sans cohérence apparente. Selon moi, il est à voir en plusieurs fois, comme une série ; et à voir plusieurs fois pour en goûter les détails, qui foisonnent. Il est composé en trois parties : les années 1405, 1408, 1423 et se termine en couleur par plusieurs minutes des vraies icônes peintes par Roublev et ses contemporains, sorte d’hommage à l’art russe du passé. Leçon aussi d’immortalité : ce qu’on réalise de toute son âme reste.

Le premier tableau narre le périple des moines de l’école Andreï Roublev en route pour la capitale, où ils doivent décorer la toute neuve cathédrale de l’Annonciation sur demande de Théophane le Grec (Nikolaï Sergueïev). Un bouffon (Rolan Bykov) fait rire grassement les paysans en se moquant de tout, y compris de lui-même, mais aussi du boyard ; il est dénoncé par Kirill, l’un des moines (Ivan Lapikov). Saisi par la soldatesque, il sera fouetté dos nu et collé au cachot pour cinq ans. Le « respect » de la lettre biblique commande-t-elle de renoncer à l’amour du prochain ?

Dans la plaine, des torches flamboient : c’est le printemps, la nuit de l’alliance des corps. Andreï y voit un sabbat de sorcières car les gens courent nus et se roulent dans les buissons, baisant frénétiquement. Cette païennerie n’est-elle pas une offense à Dieu ? « C’est pourtant Dieu qui a créé l’amour », lui dit une femme à poil qui l’embrasse (Nellie Sneguina) après que les hommes l’eurent attaché pour qu’il ne parasite pas leurs ébats ; « Dieu a créé l’homme à son image » – « mais pas la femme, issue d’une côte de l’homme », renchérit le jeune Sergueï à qui l’on fait lire les Ecritures.

Second tableau, l’invasion tatare favorisée par le frère du « grand » prince Vassili Ier de Russie ; il veut devenir calife à la place du calife (Youri Nazarov). Trahison, massacre, viols et mépris du peuple russe, tel est le bilan. La sainte ville de Vladimir et ses hautes murailles est prise sans coup férir, tous les soldats sont partis en Lituanie, guerroyer pour la gloire du « grand » prince, laissant sans défense le sud et l’est du pays. La cathédrale est enfoncée, pillée, saccagée ; ceux qui se sont réfugiés dedans sont tués ou violés. Andreï Roublev est parmi eux mais en réchappe avec une simplette (Irma Raush), contrairement aux jeunes de son atelier, impitoyablement sabrés ou fléchés un par un par la main jaune sous le regard du traître qui renie sa parenté, sa race et sa religion. Dès lors, tuer un homme qui veut violer et massacrer, est-ce péché ?

Le tableau final se passe en reconstruction car « sans cesse sur le métier remettons notre ouvrage » pourrait être la devise du peuple russe. Il s’agit sans cesse de bâtir l’avenir en le rêvant radieux. Le « grand » prince – dont on ne sait s’il s’agit du traître enfin au pouvoir ou de son frère légitime qui a repris la main – cherche des artisans pour refondre une cloche à la cathédrale de Vladimir. Mais tous sont morts ou ont fui vers le nord. Seul un adolescent, Boriska, végète dans son isba, fils d’un fondeur de cloche mort dont « il a appris les secrets », déclare-t-il (le spectateur retrouve Nikolaï Bourliaïev, l’Ivan de l’Enfance, à désormais 19 ans).

En fait il s’y connait peu mais la jeunesse improvise ; elle est optimiste et croit qu’il vaut mieux tenter que d’attendre et que l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace (mot du révolutionnaire Danton) est à la racine de l’esprit du peuple. Il va donc rameuter une équipe d’ouvriers, chercher l’argile adéquate pour mouler, creuser le trou où fondre, récolter auprès du prince les métaux nécessaires et auprès des marchands le bois et les cordes pour l’opération.

Et puis la cloche est fondue, sortie de sa gangue, élevée à la lumière avec saint Georges gravé sur ses flans : elle sonne ! Le gamin s’écroule en larmes : il a réussi ! Car il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (mot de Guillaume d’Orange-Nassau). Certains y voient le « don » de Dieu comme une grâce par essence, moi pas ; j’opte plus pour la volonté vitale de la jeunesse prête à tout essayer. Mais l’URSS en 1966 était-elle encore dans cet état d’esprit ?

Le film Andreï Roublev a été présenté au Festival de Cannes 1969 puis interdit par les autorités soviétiques jusqu’en 1972 : mysticisme et foi étaient en contradiction avec l’idéologie communiste, selon Léonid Brejnev.

DVD Andreï Roublev, Andreï Tarkovski, 1966, avec Anatoli Solonitsyne, Ivan Lapikov, Nikolaï Grinko, Nikolaï Sergueïev, Irma Raush, Nikolaï Bourliaïev, Youri Nazarov, Youri Nikouline, Rolan Bykov, Potemkine films 2017, 2h55, €18.42

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Django unchained de Quentin Tarantino

Django est un esclave déchainé (Jamie Foxx). D’où la fascination et la répulsion qu’engendre le film. Il est fort bien construit avec scènes fortes, second degré et explosions hollywoodiennes. Mais le sadisme affiché de la violence esclavagiste, la jouissance de se venger de façon atroce et l’inversion des valeurs humanistes produit un net malaise.

Django est un Noir esclave, vendu pour rébellion après avoir été abondamment fouetté pour s’être enfui, deux ans avant la guerre de Sécession. Il est convoyé en tunique, enchaîné avec d’autres, comme les bourgeois de Calais soumis par l’envahisseur anglais dans notre culture. Dans la forêt profonde arrive une carriole surmontée d’une quenotte branlante, la voiture d’un dentiste itinérant. Son conducteur, un Allemand américain qui se présente comme le docteur Schultz (Christoph Waltz) propose dans un vocabulaire fleuri et un brin précieux de racheter l’un des nègres de la caravane aux deux soudards qui les conduisent. Mais ceux-ci n’en ont cure ; ils sont donc descendus aussi sec et les nègres libérés. Django est donc en premier lieu désenchaîné.

Le dentiste est un chasseur de primes incognito et il propose à Django de lui donner sa liberté s’il reconnait pour lui, car il ne les a jamais vus, trois frères condamnés pour meurtre recherchés par la justice et pour lesquels une grosse prime est promise. Commence alors une association entre l’Allemand et le Nègre (la carpe et le lapin dans l’imaginaire) qui fait le sel du film. La chasse est palpitante, les fusils précis et les maximes définitives.

Sauf que l’humaniste germain qui croit en l’égalité des hommes et délivre les esclaves n’a aucun scrupule humaniste à descendre un père, certes meurtrier et condamné, mais sous les yeux de son fils encore enfant. Son acolyte ne manque pas de lui faire remarquer. Mais l’existence est une struggle for life darwinienne et les Etats-Unis ne se sont construits que sur le droit du plus fort. L’esclave est donc requis d’imiter le maître : il singera son adresse au tir, ses décisions sans pitié, son bagout pour circonvenir les niais. Mais ce n’est pas se libérer, le chameau ne fait que se transformer en lion selon la métaphore de Nietzsche. Il ne devient pas « enfant », c’est-à-dire entière liberté, épanouissement personnel. En témoigne son déguisement en Gainsborough 1770 et son ultime costume de mac qu’il trouve à son goût. Tout frimeur montre sa faiblesse au regard des autres en affichant sa prétention.

Une fois l’hiver de chasse passé et fortune faite pour les deux, Django désire retrouver sa jeune femme esclave Broomhilda dont il a été séparé de force (Kerry Washington). Le prénom est allemand, le Brunhilde de la Chanson des Nibelungen, et Schultz est séduit. Même fouettée et violée, utilisée par tous ceux qui le peuvent, elle reste le grand amour de Django, mythe américain puissant mais un brin naïf, comme quoi l’univers Disney n’est jamais loin des gros machos à Colt. C’est ce qui fait la faiblesse du scénario : si une vie nouvelle commence, pourquoi renouer avec les vieilleries ?

Les oripeaux du passé vont d’ailleurs détruire l’alliance miraculée entre le pseudo-docteur Schultz et l’ex-esclave Django. Le premier va élaborer un scénario alambiqué et à mon avis complètement tordu pour racheter la belle sans en avoir l’air (pourquoi, justement, ne pas en avoir l’air ?). Le planteur Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio) dans sa plantation du Mississippi, la quatrième par ordre d’importance de l’Etat, est riche et n’a cure de faire affaires avec ceux qu’il ne connait pas. Comme il est amateur de lutte mandingue, Schultz l’appâte avec une offre d’achat d’un lutteur. Mais ledit Calvin, au prénom de célèbre prédicateur protestant et au nom de sucre d’orge, n’est pas intéressé. Il fait combattre les lutteurs pour son plaisir de voir du muscle souffrir et le vaincu est tué d’un coup de marteau par le vainqueur : telle est la loi de nature.

C’est alors que le docteur fait exprès une offre extravagante, la tactique même du « pied dans la porte » des manuels de marketing. C’est que l’Amérique reste l’Amérique et que seul le « deal » est digne des relations sociales et est propice, croit-on, à faire avancer les choses. Offrir 12 000 $ pour un nègre qui en vaut en gros 500 est à considérer. « Messieurs, vous aviez ma curiosité, maintenant vous avez mon attention », dit le cabot. Car le Caprio est cabotin comme jamais, soucieux de se démarquer une fois de plus de son rôle d’éphèbe romantique dans Titanic, il ne cesse d’accumuler les personnages de Tycoon machos et cruels ; il en rajoute, il en fait trop, il est immonde. Ce qui fait la faiblesse du casting.

Le maître blanc est flanqué d’un intendant noir obséquieux et gluant comme on en fait peu (Samuel L. Jackson). Il se veut plus blanc que blanc, plus conventionnel que les conventions, gardien scrupuleux des règles et punisseur sans pitié. Il a fait enfermer Broomhilda entièrement nue dans « l’étouffoir », un coffre de métal laissé en plein soleil. Il ne comprend pas que son maître lui demande de la délivrer pour que son hôte puisse parler allemand avec elle, langue qu’elle a apprise d’une précédente maitresse. Il ne comprend pas non plus qu’un nègre puisse monter un cheval et il surnomme Django « nègre en selle ». Il n’aura de cesse que de soupçonner un complot contre l’ordre social dans lequel il a su se couler (et il n’aura pas tort). Ce personnage est original et amusant, caricature mais de qualité du larbin inamovible, de l’esclave-né. Il hait Django et en même temps le délivre, espérant en la liberté par procuration, lorsque celui-ci se retrouvera nu pendu par les pieds et menacé de se voir couper les couilles.

Je ne vous conte pas la fin, ce serait déflorer l’action, mais fusillades et explosion font partie du programme (sauf que la dynamite n’a été inventée qu’en 1866, soit 16 ans après l’histoire). La liberté dans un grand feu d’artifice, cela fait barnum, effet tout à fait adapté au QI étriqué des partisans de Trump qui pointaient déjà sous Obama (un « nègre » à la Maison Blanche, vous n’y pensez pas !).

Tarentino, dans sa haine de mode pour tout ce qui a construit le monde d’aujourd’hui inverse les valeurs. Les Blancs se croyaient supérieurs aux Noirs ? Un Noir leur prouve qu’ils sont plus cons. Candie avait nommé l’un de ses lutteurs d’Artagnan avant de le jeter aux chiens mais, lorsque le docteur Schultz lui demande s’il apprécie Alexandre Dumas, l’auteur des Trois mousquetaires paru sept ans auparavant dont d’Artagnan est le personnage principal, il répond qu’il le prise fort. Or, répond Schultz, Dumas est issu d’une grand-mère esclave noire aux Antilles… Le Blanc étale sa culture mais ne la possède pas. Il croit se fonder sur la science, la phrénologie ou étude des crânes, comme il était de bon ton à l’époque, pour « prouver » que les trois petits bourrelets à l’arrière du crâne d’un Noir sont plus petits que ceux d’un Blanc.

Tarantino a hésité entre film spaghetti, drôle et décalé, et message humaniste. La violence gratuite très commerciale, censurée pour les versions télé en prime time, a tout gâché. Si elle permet de ne pas masquer le réel, c’est-à-dire l’exploitation cruelle d’êtres considérés comme sous-humains, elle alimente chez le spectateur un voyeurisme morbide qui va alimenter chez certains la pulsion d’imiter. Ce n’est pas le meilleur du cinéma américain qu’il soit poussé vers de plus en plus d’outrance pour faire du fric.

DVD Django unchained, Quentin Tarantino, 2012, avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington, Samuel L. Jackson, Sony Pictures 2013, 2h39, standard €1.79 blu-ray €12.20

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