De quoi se moquer de l’écart des époques, le philosophe, pourtant si sage, sacrifie aux préjugés de son temps. Il écrit en 1912 : « Les femmes ont plus de vanité que les hommes ; voilà une opinion que j’entendais hier et qui plaît sans examen. Quoi de plus évident, si l’on considère les colifichets, les dépenses de luxe, le despotisme de la mode, la crainte et même le respect de l’opinion, enfin le bavardage sans idées, toutes choses que chacun peut observer sans peine dans les coutumes du beau sexe ? » Holà ! Ne montez pas tout de suite sur vos grands chevaux, ce n’est que l’introduction.
Car, selon Alain, « tout est trompeur ici, parce que, dans les jeux de l’amour et du désir, chacun des sexes se règle sur l’autre, et reçoit souvent les vices de l’autre comme un manteau ». Le souci d’apparence est, pour les femmes, une nécessité – surtout au siècle bourgeois où elles étaient sans travail, à la maison, dépendant entièrement de leur mari. Pour être considérées, il fallait qu’elles soient maquillées et parées, analyse Alain. Mais, si elles font attention à ce qu’elles ont l’air d’être, « les femmes bravent aisément l’opinion lorsque l’amour les entraîne ». La vanité n’est donc pas dans leur nature ; ce n’est qu’un artifice social.
Quant aux hommes, ils sont flattés de la vanité des femmes. On les admire à leur bras, on les regarde, et cela flatte leur propre vanité. Elles-mêmes prêteraient peu d’intérêt à l’apparence des hommes. Vraiment ? D’où « c’est la vanité des hommes qui explique la parure des femmes », conclut Alain. Une pirouette pour renvoyer les sexes dos à dos, ce qui, convenons-en, ne facilite pas l’union des corps.
La vanité est ce qui est vain : inutile, sans valeur. C’est un sentiment d’autosatisfaction plutôt que d’orgueil, car fondé sur l’apparence plutôt que sur les passions. Notons qu’une « vanité » est une peinture de nature morte qui évoque l’éphémère humain, souvent avec un crâne au milieu. Donc il s’agit de paraître, de se montrer autre que l’on est. C’est bien du siècle bourgeois, héritier du siècle de la Cour, que de fonder l’être sur son apparence, la valeur sur l’avoir. D’où l’hypocrisie qui va avec, la volonté de se hausser du col, et de snober ceux qui sont inférieurs. « Les femmes », jusqu’alors soumises et simples parures des mâles, devaient surjouer leur rôle pour être quelqu’un.
Ce temps et ces mœurs sont aujourd’hui révolus, et l’on ne s’en plaindra pas. Sauf que l’égalité de valeur entre les sexes pousse désormais à la concurrence. Les mâles doivent paraître aussi, s’ils veulent être séducteurs ou séduits, même si les « recettes » du masculinisme font un flop (comme en témoigne le macho yankee Clavicular, moqué par les Parisiennes comme par les Cannoises qu’il croyait séduire lors de la dernière fête de la musique de par sa seule aura de mâle « parfait » à l’américaine). La vanité n’est plus ce qu’elle était.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.
La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.
Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.
Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.
Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.
D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.
En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.
Une biographie romancée de l’impératrice romaine de Byzance Théodora, épouse de Justinien. Née vers 500 à Chypre, elle est d’abord fille des rues, pute, mime, ermite, nonne, puis couseuse à Byzance, avant d’être remarquée par le neveu de l’empereur, qui en fait sa compagne. Ils règnent de concert de 527 à sa mort, le 29 juin 548, probablement d’un cancer du sein. Sa sépulture, dans l’église des Saints-Apôtres qu’elle avait fait bâtir, a été pillée par les croisés chrétiens en 1204 (vive le christianisme !), puis détruite par les musulmans en 1461 pour y bâtir une mosquée (vive l’islam !). Les religions sot vraiment la pire des choses humaines. Son mari empereur régnera encore dix-sept ans, mais sans volonté. C’était sa femme qui portait la culotte. Théodora veut dire « don de Dieu » et l’empereur en avait bien besoin.
Les sources citées par l’auteur sont rares, et viennent surtout de Procope, historien contesté qui a noirci et amplifié volontairement l’appétit sexuel de Théodora par haine de sa position publique éminente pour une femme. L’émancipation féminine était réprouvée par la morale méditerranéenne, romaine et chrétienne, tandis que la promotion d’une traînée des rues au poste suprême choquait l’aristocratie. Même si Justinien lui-même, l’empereur, était à sa naissance un paysan. Enfin, les catholiques haïssaient, comme seuls des religieux fanatiques (pléonasme !) peuvent haïr, le monophysisme, doctrine répandue dans l’empire romain d’Orient et que protégeait Théodora. Réalistes, ils croyaient que le Christ n’a qu’une seule nature, divine, tandis que les catholiques prêchaient la consubstantialité du Père, du Fils incarné et de l’Esprit. Cela fait beaucoup de reproches à faire à la chèvre émissaire idéale (une femme !). Attaquer sa vertu via son sexe était le plus facile.
Théodora a eu une fille à 15 ans, et Justinien ne lui a pas fait d’enfant, pas plus que les nombreux amants qu’on lui prête. Selon Michel de Grèce, l’impératrice favorise son petit-fils Anastase dès ses 14 ans râblés et bien faits, mais c’est la fille de sa sœur Comito, Sophie, qui deviendra impératrice à son tour en épousant le neveu de Justinien, futur empereur Justin II.
Comme Justinien, Théodora est devenu sainte de l’Église orthodoxe, fêtée le 14 novembre. Elle a inspiré la peinture, la littérature, le théâtre, le cinéma, les séries télé.
L’auteur, prince de Grèce et du Danemark, issu des Romanov et des Orléans, cousin d’un duc d’Édimbourg, est décédé à 85 ans en 2024. Il a fait Science Po Paris avant d’écrire des romans historiques et d’élever deux filles. Il brosse ici un portrait sage et convenu d’une femme impériale, impérieuse et impérissable. Une lecture de vacances.
Michel de Grèce, Le palais des larmes, 1988, Presses Pocket 1990, 344 pages, €9,99
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Ce thriller français reprend en quelque sorte le thème d’un précédent, Il était deux fois, chroniqué sur ce blog. Même disparition de la fille de 17 ans, même quête d’un père qui ne lâche rien, même univers très glauque d’« artistes » qui œuvrent sur les corps vivants.
Cette fois, le lecteur fera connaissance de six femmes, Julie la kidnappée, Véra la psychiatre, Ariane l’artiste de labyrinthes, Lysine la journaliste, Sophie la romancière – sans compter la septième tout à la fin, Camille, policière. Toutes soumises à des fugues dissociatives et à la paramnésie de certitude. Intéressant concept, qui fait dire bien des inepties aux patients traités par les psy. «Le cerveau humain peut déployer les plus incroyables stratagèmes pour protéger l’esprit. Il s’adapte sans cesse, se reconstruit sur ses ruines… Il est même capable de se piéger lui-même. De faire passer des souvenirs inventés pour réels. De nous persuader, par exemple, que nous avons été agressés à la cantine quand nous étions collégiens, même si cela ne s’est jamais produit » p.403. D’où la méfiance légitime de la justice pour les « viols » dénoncés trente ans après.
Le premier chapitre est identique au dernier chapitre, signe que l’on a fait le tour du labyrinthe. Une fille kidnappée a été retenue par son ravisseur, Caleb Traskman, un écrivain de thriller célèbre, dont la particularité est de décrire des viols, des tortures, et des horreurs. Un peu le monde de Franck Thilliez, avouons-le. L’époque contemporaine exige la surenchère dans la violence. Elle aime ça. Les lecteurs aussi, semble-t-il, puisque Franck Tilliez a énormément de succès. J’en suis étonné, dans la mesure où la majorité des lecteurs sont des lectrices… Fascination pour le bad boy ? Jouer à se faire peur par des fantasmes de viols et de tortures à répétition ? Pour ma part, je trouve cet univers très glauque et ne relit pas ce genre de roman, bien qu’il soit ici très bien construits. Nous sommes dans le cliché : évidemment une femme, et évidemment raptée par un homme, qui est évidemment pervers narcissique, et assouvit évidemment toutes ses pulsions dans une cave. En invitant ses copains, amateurs de sensations fortes – et (clin d’œil bienvenu contre les préjugés) pas seulement des mâles.
Il se trouve qu’ici, la kidnappée fait place à la journaliste indépendante, qui enquête sur la violence dans l’art contemporain. Elle découvre un montage de scènes d’ultra-violence sadique perpétrée sur une femme nue par une bande de bourgeois déguisés de têtes de porcs, dans une bacchanale orgiaque où tout est permis. Il s’agit d’aktion, avec un k comme en allemand. Ce genre d’art contemporain confine au nihilisme. Il perce et fouaille la chair jusqu’à l’annihiler J’y vois, pour ma part, une perversion de la sainte horreur chrétienne pour la chair, horreur qui est d’ailleurs celle de toutes les religions du Livre. La chair est matière et non esprit, elle ne participe donc pas de Dieu, et peut donc être méprisée, souillée, niée. D’où l’impasse de ce genre d’art contemporain qui tente d’aller jusqu’au bout. « Voici Abergel (…). Il s’est volontairement tiré une balle dans le crâne l’année dernière, devant des appareils photo à déclenchement automatique et à très haute capacité d’obturation qui ont immortalisé chaque milliseconde de son suicide. Il signe ici son ultime série et, vous vous en doutez, la plus radicale : Dans la tête de l’artiste. – Vous considérez ça comme de l’art ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? – Je suis on ne peut plus sérieux. Abergel est allé aussi loin qu’un artiste peut aller dans le dévouement à sa discipline. Les originaux de ces clichés valent aujourd’hui une fortune sur le marché… » p.252.
La journaliste enquête, et découvre une bobine de film sous la forme d’un montage d’atrocités. Elle tente de remonter jusqu’à son auteur, Jérémy Théobald, un artiste qui vit dans une caravane installée dans une casse auto proche de Paris. L’artiste est un marginal tatoué et piercé qui vit torse nu sous un blouson de cuir et qui vend très cher ses photographies de corps éviscérés et ses snuff movies où de réelles personnes (en général jeunes femmes ou enfants) sont massacrées en direct pendant des heures par une bande de sauvages nus. Il y a un public pour cela, analogue aux casseurs après les matchs de foot. Il s’agit toujours d’aller jusqu’au bout de soi, de lâcher ses pulsions primaires, sans plus aucune limite. Encourager ce genre de déviance, même sous la forme d’un thriller, est pour moi immoral. Mais une fois encore, cela plaît.
Je laisse au lecteur avide de ce genre de sensation la lecture de ce livre, fort bien fait et haletant en chapitres courts qui se chevauchent d’un personnage à l’autre. La fin est étonnante, bien qu’elle répète le début, mais nous n’en avions pas conscience.
Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolitaen 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).
Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.
Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.
Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?
Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.
Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.
C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.
Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.
César du meilleur film étranger 2000.
DVD Eyes Wide Shut(j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98
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Pour ce dernier opus de la série du détective Lew Archer, nous sommes toujours en Californie, dans cette ville inventée de Santa Teresa qui ressemble tant à Santa Barbara. Comme d’habitude, tout commence par un événement chez un riche propriétaire de la station balnéaire, Jack Biemeyer enrichi dans la mine de cuivre d’Arizona. Un tableau d’un peintre jadis célèbre, Richard Chantry, a disparu de son salon et lui, mais surtout sa femme, veut le récupérer. Lui parce qu’il a une valeur en dollars, la seule chose qui l’intéresse, elle parce qu’il a une valeur sentimentale. Il représente une belle femme que tous les deux ont connue, lui parce qu’il a couché avec elle, elle parce qu’elle en a sans cesse été jalouse, et encore aujourd’hui.
Commence alors une enquête compliquée, impliquant des secrets de famille, des faux noms et de fausses disparitions, en plus de quelques meurtres. Richard avait un demi-frère, William, qui a été tué dans le désert en Arizona alors qu’il revenait en permission durant la guerre. On ne sait pas par qui, ni pourquoi. Toujours est-il que Richard a quitté brusquement l’Arizona pour venir se fixer à Santa Teresa et vivre avec son épouse Francine. Un beau jour, il y a vingt-cinq ans, il a brusquement disparu, laissant une lettre tapée à la machine déclarant qu’il lui fallait se ressourcer et commencer une nouvelle vie d’artiste. Sa femme n’a plus eu aucune nouvelle de lui depuis.
Le tableau disparu, peut-être volé ou seulement « emprunté », lui est attribué, mais les experts ont des doutes. C’est bien sa patte, mais pas celle qui a fait son succès. Quant au modèle, il est toujours vivant même si la femme a désormais l’âge canonique des 70 ans. La fille Biemeyer, en bisbille avec ses parents qui ne cessent de s’engueuler depuis son plus jeune âge, a fugué avec un étudiant en Beaux-Arts de l’université, Fred Johnson, qui habite avec ses parents dans une baraque délabrée. Ce sont deux malheureux des familles, elle objet transactionnel entre deux egos qui s’invectivaient à poil alors qu’elle était entre eux sur le lit à 5 ans, lui faux peintre, expert raté, éternel étudiant, écartelé entre son père irascible et sa mère infirmière autoritaire à l’hôpital.
Lew Archer va s’efforcer, comme d’habitude, d’interroger tous les témoins afin de les recouper et de se forger sa théorie. Laquelle aboutira à l’ultime fin – qui traîne un peu – par une série de révélations et un retournement final du plus bel effet.
La société californienne des années 60 était vide sous les apparences. La plage, les palmiers, le fric, les belles maisons, cachaient des veuleries et des abandons que l’auteur se délecte de mettre au grand jour, soulevant les galets où les cafards se cachent. Nous sommes chez les Atrides et le petit meurtre en famille fait partie de la panoplie des self-made men qui se croient tout permis parce qu’ils ont socialement réussi.
Ross Macdonald, Le sang aux tempes (The Blue Hammer), 1976, 10-18 Grands détectives 1994, 415 pages, €3,17
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Le plus long, le plus délirant et – disons-le – le plus « chiant » des romans victoriens des sœurs Brontë. Entre une histoire de femme sous emprise (mais qui a du caractère), l’« amour » idéalisé (comme s‘il existait en soi), le moralisme bondieusard des pasteurs anglicans – et « la nature » réduite à la campagne anglaise cultivée en champs et prés, cet énorme pavé est tout en longueurs, exaltation, diarrhées verbales. Non sans un certain talent d’observation et de contrastes.
Une jeune femme qui se dit veuve vient loger avec son fils de 5 ans dans un manoir de la campagne anglaise. Elle suscite la curiosité de ses voisins car elle ne se lie pas, reste recluse. Même le pasteur lui reproche de ne pas venir à l’église, ni de socialiser en chrétienne. Elle fait juste les efforts qu’il faut, mais est en proie aux cancans de cette société rurale de gentilshommes fermiers qui n’ont guère autre chose à faire qu’à médire de leurs prochains, ou à séduire leurs prochaines. Gilbert, fils aîné d’un domaine, tombe amoureux de la belle veuve et sympathise avec l’enfant qu’il initie au cheval. La mère craint la mauvaise influence des hommes sur le petit et cela intrigue. Que lui est-il donc arrivé ?
Helen refuse l’amour, elle en vécu un terrible, qui l’a laissée sans vie. Jeune fille idéaliste, assez stupide comme à 15 ans, elle n’a pas vu les défauts de celui qu’elle a choisi malgré tout pour mari, en dépit des mises en garde des adultes, notamment de sa tante très sensée. Dans la bêtise adolescente, « l’amour » peut tout, d’ailleurs n’est-ce pas ce que répète le pasteur à propos de Dieu ? D’où la méprise et l’emprise. La femme, en ce temps impérial victorien, n’est qu’une génisse à enfanter et une servante pour le repos du guerrier. Mr Huntingdon est un séducteur qui sait parler aux vierges, avant de les rejeter une fois dans son lit. C’est un viveur, soulard, débauché – on ne connaît d’ailleurs aucun détail sur ses frasques, que des allusions moralistes sans intérêt. Bref, une fois marié, la lune de miel dure peu, juste de temps de lui enfourner un héritier, et en avant la belle vie. Sa fortune lui permet de retomber dans sa vie de jeune homme, de faire la foire et de commander des orgies (du moins on l’imagine) avec ses « amis ».
La pauvre Helen se sent flouée, elle qui n’avait écouté que son exaltation d’âme, son cœur gros comme ça et son vagin qui la démangeait (inconsciemment). Elle tente de ramener le mari dans le droit chemin, mais c’est lui qui a tous les droits. Elle songe à s’enfuir, mais il en a vent par une servante et lui confisque bijoux et numéraire. Elle est sa propriété, elle doit lui obéir. Pire, il débauche son tout jeune fils avec ses amis, lui faisant boire du vin, l’incitant à dire des mots grossiers, à se moquer des autres et de sa mère. Il le veut à son image, et nul doute qu’à 12 ans il lui aurait commandé une femelle pour le dépuceler, activant son mépris des femmes. Car à la gent féminine la chevelure, le feu du foyer, le dessin ; à la gent masculine la robustesse physique, les chevaux et les fusils, la chasse. Chacun son domaine. Même si, au chapitre III, Gilbert Markham rétorque à Helen Huntingdon : « Vous, les femmes, voulez toujours avoir le dernier mot » p.814 Pléiade. Le véritable amour, égalitaire entre homme et femme, est-il possible ? Peut-être en idéalisme, si l’on en croit le chapitre 53 : « Les plus grandes différences sociales, les plus grands écarts de rang, de naissance et de fortune ne pèsent d’aucun poids comparés à une profonde communion de pensées et de sentiments entre des âmes et des coeurs aimants, vibrant à l’unisson » p.1219.
Anne Brontë résiste à cette ambiance impérialiste, celle de la colonisation du monde, de la domination en affaires, de la toute-puissance mâle dans la famille. Elle a voulu en faire trop et elle n’a pas eu le temps de faire court – 53 chapitres, 466 pages en Pléiade ! D’où cette enflure des pages, du propos, des gens. Aucun n’est raisonnable, sauf peut-être la vieille tante et le tout jeune gamin. Tous sont exaltés, abêtis par leurs aveuglements, bel et bien « sous emprise » de leur idéalisme et de leur moralisme étroit, de leur sentimentalité, de leurs pulsions. Toute la palette de la niaiserie, du ressentiment, de la colère, de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) chatoie en ces trop longues pages. Aucun personnage, sauf l’enfant avec son amitié pour les chiens et ses longues boucles tombant sur son cou ivoire, n’est vraiment sympathique. C’est dommage, resserré d’un bon tiers, le roman aurait pu faire mouche.
Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50
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Un roman qu’on disait autrefois « de gare » avant l’invasion des Smartphones sur lesquelles regarder les séries. L’autrice, ex-prof dans l’est de la France, a bien assimilé l’esprit moyen des lecteurs, qui sont en majorité des lectrices. Du féminisme, du sexe, peu d’action mais de l’initiative, et un happy-end de rigueur. Nous sommes plus dans un scénario de téléfilm que dans un roman psychologique. Ce livre, laissé par une lectrice dans un hôtel au bout du monde, est du prêt à consommer. Je le laisse à mon tour dans une boite à livres pour le plaisir éphémère du lecteur suivant. Vite lu, vite oublié.
Nous sommes décentrés au 18ème siècle pour un univers en noir et blanc, où les nobles ont tous les droits et les autres sont dominés. Un siècle qui revient avec Trompe et Epstein, puis les « roués » de l’époque, appelés « libertins », avaient des mœurs dépravées pour leur bon plaisir. Sans Dieu, sans morale, sans pitié. Les femmes, surtout jeunes, étaient du gibier à chasser, molester et violer en série, ainsi que certains jeunes garçons de belle figure. Une fois usés, tous disparaissaient dans les bas-fonds d’Aix-en-Provence, les sous-sols des ruines romaines.
C’est ainsi que Livia, une fille trouvée confiée au couvent, s’enfuit à la prime adolescence de cette atmosphère bigote et confinée pour courir la grande ville. Elle est aussitôt happée par un boulanger, qui la couche sur son lit contre un pain croustillant. Voulant retrouver sa liberté, elle est saisie par un truand de la mafia locale, qui la livre aux grands seigneurs dépravés. Là, elle sera pute, avilie, puis utilisée comme appât après avoir été formée aux belles manières pour se venger d’un chevalier trop moraliste, le baron de Cressol. Séduit par la beauté de la jeune fille, il la mariera sans rien savoir de ses origines. Villèle et Sarrians, qui ont monté le complot, s’en roulent par terre de rire. Ils attendent leur heure pour mettre au jour la supercherie et avilir le moraliste.
Heureux hasard (il n’y a que cela dans ce roman), Livia ne tombe pas enceinte des client du bordel, ni de son mari Cressol, mais de son amant, le faïencier de Moustier Guilhem. Elle donne naissance une fille, que le baron croit de lui (mais c’est sans aucune conséquence dans cette histoire). La gouvernante Bertille soupçonne quelque chose et se prend de haine pour la mère et la fille, prénommée Julie.
Mais « la peste » survient dans la ville, depuis Marseille où un bateau, par appât du gain, n’a pas respecté la quarantaine. Ninon, la meilleure amie de Livia, est malade et celle-ci, qui a quitté son mari baron, court à son chevet. Ninon s’en sort, elle n’avait qu’une fièvre « quarte », mais Livia décède. Julie est orpheline. Élevée par son père et son grand-père, qui lui apprend le maniement de l’épée, elle jure à ses 20 ans de se venger des dépravés qui ont soumis sa mère. Elle a reçu en effet un paquet de lettres de la part de Ninon.
Elle « monte » donc à Aix, loge chez Ninon, et s’habille en garçon pour fréquenter la salle d’armes. Villèle est attiré par ce jeune homme joli et imberbe, sans origines, qu’il ne parvient pas à battre. Infatué de lui-même de par son sang bleu, son rang social, sa richesse et son impunité morale, il ne supporte pas qu’on lui résiste et échafaude un plan pour forcer le jeune bretteur à se battre à mort avec lui. Il en crèvera, comme de juste dans ce genre de roman. Quant à l’autre, son complice espteinien Sarrians, il vieillit trop vite et décide d’en finir en emportant Julie déguisée en Julien avec lui. Mais c’est compter sans l’initiative de la fille, insoumise dans l’âme.
Entre temps, Julie tombera amoureuse d’un clerc de notaire féru de Voltaire, qui imprime des libelles vengeurs contre les nobles, leur dépravation et leur impunité. 1789 pointe déjà un demi-siècle avant.
Bien écrit, on ne s’ennuie pas, mais rien ne reste de cette histoire d’épée plus que de cape. Seulement les poncifs de notre époque : la domination de classe, les préjugés sociaux, la révolte féministe, le moi aussi des femmes qui veulent faire comme les hommes.
Les dieux sont en colère. Chez les Grecs ils modifient l’ordre du monde. Mais il y a deux sortes de colère, l’une destructrice, l’autre fondatrice. La destructrice a une cause humaine tandis que la fondatrice correspond à un règlement de compte entre les dieux, dont les humains subissent les conséquences.
L’Iliade s’ouvre sur la colère d’Apollon parce qu’Agamemnon a piqué sa fille à son prêtre. Chriséis a été enlevée par les Achéens à l’occasion d’une razzia routinière de femmes sur les rivages de Troie (à l’époque, les femelles étaient du gibier convoité). Le prêtre Chrysès vient au camp grec réclamer sa fille et Agamemnon le rabroue grossièrement. Le prêtre adresse alors à son dieu Apollon une prière réclamant vengeance. Apollon l’exauce en provoquant une maladie qui décime les rangs des Achéens, mais seulement eux. Le devin Calchas révèle la cause de la colère du dieu et Ulysse doit ramener Chriséis à son père. Sauf qu’Agamemnon a été privé de sa proie. Il prend la captive qu’Achille devait avoir, d’où la colère du héros. C’est une retombée indirecte d’une catastrophe sur les hommes innocents. Contrairement à celle du Dieu hébraïque (unique, infini, omniscient, etc.), la colère des dieux grecs n’est jamais implacable (Déluge, Sodome, Apocalypse). Ils ne peuvent se résoudre à anéantir l’humanité tout entière, car ils ont toujours besoin de ses offrandes. Les dieux sont des êtres comme les hommes ; ils n’en sont pas détachés comme l’Abstraction hébraïque dont on ne prononce jamais le Nom.
Parmi les colères fondatrices, le mythe du partage de Mékôné. Prométhée a provoqué la colère de son cousin Zeus, nouveau souverain des dieux qui a détrôné son père Kronos. Il a décidé d’en finir avec la proximité des mortels qui était la règle jusque-là. Il leur réserve la seule fonction de l’honorer, lui et sa famille d’Olympiens. Prométhée est un Titan (ce qui a donné Satan en langue juive), un dieu ancien de l’Âge d’or. Il a été chargé par le nouveau souverain des cieux Zeus de répartir les morceaux d’un bœuf énorme lors du dernier festin rassemblant mortels et immortels. Prométhée accorde aux mortels la belle part de l’animal immolé, c’est à dire la viande comestible. Il réserve aux immortels les os dénudés de chair, camouflés sous la graisse appétissante (à l’époque).
Zeus feint la colère, mais elle justifie sa répartition du vivant entre mortels et immortels. En acceptant sa part de fumet au nom des Olympiens, il attribue du même coup aux hommes la part mangeable et corruptible de la chair. C’est leur destin d’être condamnés à se nourrir pour raviver leurs forces défaillantes dans le nouvel Âge. Les hommes chassés du Paradis biblique sont une conversion du même mythe, qui courait le Proche-Orient à l’époque.
Autre colère de Zeus que rapporte Hésiode, la fabrication de Pandora, la première femme. Tout comme l’Eve du Dieu unique, elle fait passer l’homme d’asexué à mâle – de l’âge d’or ou Paradis à l’âge de la nécessité ou travail et enfantement terrestre. Prométhée a volé une parcelle du feu sacré pour la donner aux hommes, et Zeus réplique par un autre type de feu, celui qui consume les forces des mâles, c’est à dire le ventre des femmes qu’il faut dorénavant nourrir et féconder. C’est donc par la colère divine qu’hommes et dieux, trouvent leurs places bien distinctes dans l’ordre du monde.
La colère (qui vient du grec choléra) est un emportement physique, affectif et mental qui conduit à la démesure. Elle change l’ordre du monde, soit en négatif s’il s’agit de colère de ressentiment, soit en positif si elle remet de l’ordre lors d’une « sainte colère ». Les cathos en ont fait un péché capital évidemment, puisque seule l’Église est en charge de définir le « bon » ordre du monde. La seule colère dite « sainte » est celle contre les démons. Le réalisme philosophique du Père de l’Église saint Thomas d’Aquin avoue quand même que « se mettre en colère est louable si l’on s’irrite selon la droite raison ». Il donne trois critères : un objet juste, une intention droite et une réaction mesurée. Il en revient aux Grecs.
Encore un grand James Bond, avec le meilleur 007 : Sean Connery. Il a cette virilité écossaise et ce détachement typiquement britannique pour la fonction d’agent secret. Aimant les filles (trop, c’est son péché mignon), il se rattrape en usant de son sens de l’observation et de son intelligence.
Ici, Goldfinger, le doigt d’or (Gert Fröbe), est un avare ambitieux obsédé par l’or. Tout comme Trump. Il s’habille en jaune ou couleur d’automne, porte un pistolet d’or, fait enduire une maîtresse à éliminer de peinture d’or – au point de l’asphyxier ; sa Rolls elle-même est en or – pour passer en fraude le métal d’un pays à l’autre. Car l’or n’est pas un métal comme les autres. Il est la référence des Banques centrales pour établir le cours des monnaies. Jusqu’en 1971, le dollar est changeable en or métal à tout moment. De quoi déstabiliser l’économie mondiale au cas où…
C’est justement ce que Goldfinger veut obtenir. Il imagine de prendre d’assaut Fort Knox, où sont les réserves d’or des États-Unis, plusieurs dizaines de milliards. Mais, lui objecte Bond après une série de péripéties, il faudrait soixante jours et des centaines de camions pour emporter tout ce stock ! Pas besoin, dit Goldfinger, il y a un autre moyen. Que je laisse le spectateur découvrir – c’est assez tordu mais pas idiot.
M (Bernard Lee) demande à son agent 007 de surveiller le milliardaire trumpien Auric Goldfinger, au prénom aurifié et au nom métallique. Comme son homologue du futur, le gros blond « n’aime pas perdre », dit son embauchée pour l’aider à tricher aux cartes. Le mafieux, qui se lie avec des boss de la pègre pour ses affaires en or (aujourd’hui en bitcoins), a pour garde du corps un Coréen (du sud), Oddjob (Harold Sakata), dont la force est proverbiale, écrasant une balle de golf dans son poing, et le chapeau redoutable : lancé, il décapite à cent pas. Il jouera avec Bond comme le chat avec la souris, le gardant assez en vie pour le taper encore et encore. Mais l’agent encaisse, comme si de rien n’était – nous sommes dans le mythe.
Bond est chargé de prendre contact rapproché avec Goldfinger pour apprendre comment il peut passer son or en fraude. Il le rencontre dans son club de golf (là où Trump fait ses affaires), et le suit à distance dans sa nouvelle Aston Martin DB5 remplie de gadgets à la Q (Desmond Llewelyn) : deux mitrailleuses avant, un protège-balles arrière, un diffuseur d’écran de fumée, un autre d’huile sur la route, un siège éjectable passager. Et le fameux mouchard qui permet de suivre une voiture ou un homme à distance. Il suit la Rolls Phantom III noire et (évidemment) jaune de Goldfinger jusqu’à un avion privé qui l’emporte vers la Suisse. Sur place, il découvre l’usine Auric de fonte d’or – et que la Rolls est entièrement faite de ce métal, qu’il suffit de couler. Voilà comment on passe d’un pays à l’autre en contournant les lois fiscales.
Bond rencontre à chaque fois une jeune femme qu’il séduit et baise, de la danseuse de cabaret mexicain où il termine une mission au début à l’aide-tricheuse aux cartes Jill (Shirley Eaton) dans le grand hôtel de Miami, et à sa sœur Tilly (Tania Mallet) en Suisse qui le dépasse en voiture américaine et cherche à tuer au fusil à lunette Goldfinger qui a fait peindre Jill jusqu’à la tuer. Puis Pussy Galore (Honor Blackman) vers Baltimore, pilote émérite, à la tête d’un cirque aérien de Pipers club, piloté chacun par une jeune femme aux seins en forme d’obus. En aidant Tilly, très amateur en termes de camouflage, Bond se fait capturer, malgré les gadgets de l’Aston Martin : il s’est fait piéger par une femme, puis par un miroir – péché de narcissisme ?
Tilly tuée d’un coup de chapeau d’Oddjob, Bond est ligoté sur une table devant le vantard Goldfinger, qui dirige un faisceau laser découpant le métal vers ses couilles. Bond se souvient in extremis d’une conversation qu’il a entendue à l’usine Auric, alors qu’il cherchait à en savoir plus, entre Goldfinger et un agent chinois. Déjà la Chine est (pré) vue comme ennemi principal de l’Occident, elle allait faire sauter sa première bombe A moins d’un mois après. Une « opération Grand Chelem » se prépare. Goldfinger décide de le garder en vie pour savoir jusqu’où il sait, et conserver une monnaie d’échange au cas où les choses tourneraient mal. Dans l’avion, Bond flirte avec Pussy, forte femme experte en judo qui ne s’en laisse pas conter. Mais le germe est semé : que fait-elle avec un milliardaire mafieux obsédé par l’or ? On se le demande encore avec Trump. Plus tard, une fois l’opération exposée dans le ranch Goldfinger du Kentucky (son Mar a Lago de milliardaire), Pussy Galore, ex-Chapeau melon et bottes de cuir, se laisse séduire par Bond dans la paille après quelques passes de judo où elle a le dessous, comme il se doit dans les années 60. Son nom signifie d’ailleurs « chatte à gogo »…
L’opération Grand Chelem est lancée et Bond convié, menotté, à l’observer. Les avions de Pussy Galore doivent diffuser un gaz qui soit-disant fait dormir 24h mais en fait tue sans plus de cérémonie. Les camions déguisés ‘armée US’ foncent dans Fort Knox, font sauter la grille électrifiée, puis le laser dissimulé dans une ambulance découpe la porte d’entrée, les mercenaires chinois se ruent à l’intérieur et déposent près du stock d’or impressionnant, sur plusieurs étages, l’engin qui doit neutraliser le tout. Bond y est attaché pour sa dernière heure.
Mais il a été malin, Pussy Galore est passé dans son camp. Comme quoi le péché mignon de Bond sert aussi les intérêts de la Couronne. Les soldats faussement fauchés se relèvent et descendent un à un les mercenaires, tandis que Goldfinger, déguisé en général US par précaution, s’échappe sans que personne ne lui demande rien. Bond est remercié, il monte dans un avion d’affaires Lockheed JetStar pour rencontrer le président qui veut le féliciter. Évidemment, l’avion est détourné par Goldfinger qui veut se poser à Cuba, base soviétique. Bien que Bond lui rappelle que tirer dans un avion peut amener une dépressurisation rapide, Goldfinger tient un gros Colt en or à la main. Dans la bagarre, il tire… et est aspiré par un hublot défoncé. L’avion pique, Pussy aux commandes ne parvient pas à le redresser, mais tous deux sautent en parachute et atterrissent sur une île aux palmiers, où ils décident de s’amuser un peu entre eux avant de rendre compte.
Un bon film, qui internationalise les James Bond avec priorité aux Américains. C’était le temps où ils étaient encore alliés et défenseurs de tout l’Occident. Dommage que le père de l’agent 007, Ian Fleming, soit mort le 12 août 1964 d’une crise cardiaque, un mois avant la sortie du film. La chanson Goldfinger, interprétée par Shirley Bassey, est devenue un tube célèbre. Le film a été rentabilisé en seulement deux semaines.
DVDGolfinger, Guy Hamilton, 1964, avec Sean Connery, Gert Fröbe, Honor Blackman, Lois Maxwell, Shirley Eaton, MGM studios 2022, doublé anglais, français, 1h50, Blu-ray €9,99, DVD simple doublé anglais, français €12,59
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L’auteur, membre de l’Académie royale espagnole, a été longtemps correspondant de guerre. Il sait ce que c’est de se battre ; il connaît la réalité humaine. Dans ses romans, tous originaux, il décrit l’homme seul face à la vie, la société et les émotions. La tradition l’aide : la discipline de l’art, la « voie » au sens zen.
Cette voie, pour le vieillissant Don Jaime Astarloa en pleine cinquantaine, est l’épée. Il est expert en cet art, formé à l’Académie parisienne de Lucien de Montespan, le Maître inégalé du fleuret européen. L’épée, c’est l’honneur, le combat d’homme à homme, moins plébéien et à distance que le pistolet. S’entraîner est moins un « sport », comme le dit l’un de ses jeunes élèves de bonne famille de 14 à 17 ans, qu’un art « utile » qui oblige. Il donne un sens à la vie, tout comme un art martial zen.
Astarloa est anachronique, dans cette Espagne de 1868 en pleins bouleversements sociaux et politiques, bruissante de complots pour renverser la monarchie et instaurer une nouvelle monarchie constitutionnelle ou une république autoritaire. Il entend sans écouter les propos enflammés de ses amis du café Progreso, Carcelès journaliste révolutionnaire ou Don Lucas prudent libéral. La politique l’indiffère ; la vie, d’ailleurs, lui importe peu depuis qu’il a dû rompre jadis avec l’amour de sa vie en France, pour rentrer en Espagne.
C’est dire le chamboulement de ses habitudes et de son âme lorsqu’une femme le convoque chez elle pour lui demander de lui apprendre sa botte aux 200 écus. C’est une suite de mouvements de l’épée qui oblige l’adversaire à ouvrir sa garde pour s’y enfoncer derechef. Le fleuret transperce la gorge. Cette botte n’est pas secrète, mais il ne l’apprend qu’à ceux qui ont la parfaite maîtrise de l’art et en sont dignes – tout comme les prises avancées du judo sont réservées aux ceintures noires. Jaime cherche la botte ultime, l’imparable, celle dont il a l’intuition mais qu’il en parvient pas à saisir.
Il élude, dit que ce ne serait pas convenable, qu’une femme ne saurait… Mais la belle Otero insiste. Elle est jeune, mince, souple, a les yeux violets. Don Jaime ne se laisse pas séduire, mais est touché. Trois jours plus tard, c’est elle qui vient chez lui – et il accepte de lui faire passer un test à fleurets mouchetés. Elle y réussit haut la main. Ce sont dès lors plusieurs cours par semaine, dûment payés par Adela de Otero, qui vont lui enseigner la fameuse botte.
Jusqu’à un matin où, en allant au palais de son client et ami le marquis Luis de Ayala-Velate y Vallespin pour s’entraîner avec lui comme tous les jours, il découvre qu’il est mort, la police dans les lieux. Il a été frappé à la gorge par un fleuret habilement manié. Qui d’autre que son élève Adela comme assassin ? Rattrapé par l’actualité qu’il ne voulait pas voir, Jaime Astarloa comprend qu’il s’est fait piéger. Ce n’est pas pour lui, ni pour son art, que la jeune femme a pris des cours ; c’est pour aborder le marquis, le séduire et le tuer. Cela pour une mission particulière, éviter un scandale politique à son mentor à qui elle devait tout. Deux jours plus tard, un cadavre est repêché sous un pont, défiguré : la police croit que c’est celui de la belle Otero et Astarloa, convoqué pour reconnaître le corps, est atterré.
Don Luis avait confié à Don Jaime une lourde enveloppe scellée, à conserver pour lui. La police constate que les pièces du marquis ont été fouillées, mais que les valeurs n’ont pas été prises. C’est donc l’enveloppe que le criminel cherchait, se dit Astarloa. Mais il se garde d’en parler à la police. Il veut d’abord comprendre. Quoi de mieux que de convoquer son ami journaliste pour lire avec lui ces documents qu’il a ouverts et dont il ne discerne pas le sens ? Sauf que l’agencier garde pour lui ce qu’il sait et veut faire chanter qui de droit avec les lettres. Il est assassiné. Don Jaime, qui va chez lui reprendre les documents, est attaqué. Il s’en sort grâce à sa canne-épée – et à son talent du combat rapproché. Mais il sait que les tueurs vont venir le chercher : il a lu les documents et il représente un danger.
A trois heures du matin, quelqu’un tourne la poignée de sa porte : c’est Adela de Otero. Elle a substitué le corps de sa servante, qui lui ressemblait, au sien, pour qu’on ne la recherche pas. Elle veut récupérer la seule lettre qui ne se trouvait pas dans le dossier pris chez Carcelès et est prête à tout pour cela, y compris coucher avec lui. Don Jaime sait qu’il en est amoureux, que son jeune corps parfumé à la rose l’enivre et, lorsqu’elle dénoue sa robe pour laisser paraître à demi ses seins, il flanche. A genoux devant elle, il va se soumettre quand, par un réflexe de lutteur, il lève la tête. Et ce qu’il voit ne laisse aucun doute : la belle est en train de retirer son chapeau, tenu à sa coiffure par une longue épingle ; son rictus victorieux montre qu’elle a pour intention de la lui enfoncer profond…
Don Jaime Astarloa est dessillé. Il se réveille de son engourdissement amoureux ; il reprend ses réflexes de duelliste. Otero se saisit de la canne épée, lui d’un fleuret, malheureusement moucheté. Un combat commence, qui ne durera pas. Et le destin s’accomplit.
Un roman espagnol, rempli de panache et de détachement très hidalgo ; un roman policier aussi qui démonte une machination fondée sur les nobles sentiments, manipulés pour de basses manœuvres. Il commence lentement, puis s‘accélère pour terminer captivant.
Chaque peuple se veut le centre du monde, comme la mère est le centre du foyer, l’agora le centre de la cité et la terre le centre du cosmos. Les Grecs n’ont pas failli à cette constante.
Pour eux, la terre, qu’elle soit plate ou ronde, est le centre d’une sphère selon Anaxagore ; et le Poème de Parménide énonce que la terre « est gonflée comme une balle bien ronde, égal du centre à toutes les directions ». Tout ce qui est important est toujours au centre. Dans notre monde terrestre, c’est l’omphalos de Delphes qui est le centre du monde grec. Là siège Apollon, qui délivre ses oracles. Cette pierre sacrée probablement préhellénique symbolise la fécondité, le nombril du nouveau-né ou de la femme enceinte, en même temps qu’un phallus de fertilité. Du centre de la terre émane à la parole des dieux, leur approbation ou désapprobation aux questions posées, qui détermine les comportements des mortels à travers leur monde. C’est un imaginaire qui permet d’ancrer la croyance d’une communication avec les dieux. L’omphalos est le lieu exact où s’étaient retrouvés deux aigles envoyés par Zeus depuis les extrémités de la terre, selon Pindare et Plutarque. La parole exalte l’ordre du monde voulu par les dieux. Elle est un cercle invisible qui isole la Grèce de la barbarie. Le monde grec rayonnait ainsi à partir de son centre, comme comme une parole sacrée pour déployer l’ordre et la beauté du cosmos.
Le centre de la cité est l’agora, la place publique. C’est un lieu symbolique qui concentre en un seul point les magistratures civiques et religieuses. C’est l’autel-foyer d’Hestia où sont reçus les hôtes de marque et les ambassades. L’agora est un sanctuaire interdit aux criminels. Elle est un siège collectif placé au centre du regard des dieux protecteurs de la cité. Le centre n’est pas forcément celui d’un cercle car la cité, selon Hippodamos de Millet, est construite en carré. L’architecte urbain applique les règles droites pour que le cercle devienne carré – la fameuse quadrature du cercle. Les rues droites convergent toutes vers le centre, comme d’un astre rond partent en tous sens des rayons droits. Mais c’est aussi en ce centre que le sycophante passe son temps à profiter de la démocratie, de la parole libre, en lançant des accusations sans rien faire d’autre. Il a la parole tordue des démagogues, ces flatteurs de basses opinions. Nous en connaissons des exemples avec Trompe, Mélenchon et Zemmour notamment. Le centre de la cité devient alors le cœur noir de la crainte de la diffamation et du harcèlement.
Au centre de la maison est l’autel circulaire d’Hestia, déesse vierge. Dans ce foyer domestique, la flamme ne doit jamais s’éteindre, elle sert à purifier l’ensemble de la maison. C’est à partir du centre que chacun trouve sa place. Il est le point de distribution des fonctions autant que des devoirs. Mais c’est aussi le rappel du devoir féminin, l’immuable stabilité de la déesse, parfaitement immobile au centre de la maisonnée, qui fige l’univers statique des femmes. Le masculin, lui, est plutôt statufié en piliers quadrangulaires surmontés de têtes barbues d’Hermès. Ils sont dressés à l’extérieur, devant les portes des maisons ou des temples. Ils indiquent le mouvement, les directions possibles et la circulation des mâles. Mais tout citoyen, malgré toutes les voies offertes par les bornes Hermès à son cheminement, aboutit toujours au centre de la cité, l’agora.
On le voit, le centre est un repère, mais aussi une laisse. Il définit, mais retient. Chacun n’est jamais que d’une maisonnée, d’une cité, d’un pays. Les Romains emporteront Rome à la semelle de leurs souliers. Ainsi fait chacun : tous fils de la terre, mais pas équivalents. Dans le monde, les Grecs se différencient des barbares indistincts ; dans la cité, les citoyens bien nés en âge de voter se différencient des non-mâles, des étrangers, des esclaves et des criminels ; dans la maison, les femmes et les filles se différencient des hommes et des garçons. Elles restent dedans, régnant sur l’intérieur ; eux sont dehors, régnant sur le reste du monde. Et s’ils ont le choix de partir, d’explorer, ils sont irrémédiablement tenus par la cité, ses lois et coutumes, ses traditions. Ils rayonnent, dans l’ambivalence des centres.
Le tout premier film de James Bond, avec l’acteur préféré : Sean Connery. Il a incarné selon moi le mieux l’espion inventé par Ian Fleming dès les années 50. Capitaine de frégate dans la Marine royale (commander), viril velu en milieu de trentaine, la bouche gourmande aux femmes, expert en boxe et judo, toujours tiré à quatre épingles avec son complet sur mesure d’un tailleur de Saville Row, expert en conduite sportive, gourmet de caviar au jaune d’œuf et de foie gras, adepte de la vodka martini au shaker (avec un zeste de citron), porteur du fameux pistolet Walther PPK allemand (une arme avec laquelle Hitler se serait suicidé) – tout le mythe est présent dans ce premier film.
Comme toujours, perte d’hégémonie oblige, l’espion de Sa Majesté est chargé de sauver le monde, la CIA n’étant qu’un accessoire. Cette fois, M (Bernard Lee), le Maître espion britannique du MI6, convoque l’agent autorisé à tuer et qui l’a déjà fait 007 (d’où le double zéro), qui est en train de gagner une forte somme au casino, tout en levant une belle femme mûre et prête à lui tomber dans les bras. Dommage… M l’envoie illico en Jamaïque, ex-colonie britannique dans les Antilles, accédant à l’indépendance en 1962. Un général anglais et sa secrétaire ont été tués et leurs corps enlevés, alors qu’une transmission rituelle par radio devait avoir lieu. Pourquoi ? Par qui ?
Bond débarque à Kingston et repère tout de suite un quidam qui dit être envoyé par le consulat britannique pour le conduire à l’hôtel. Il accepte comme si de rien n’était mais s’éclipse un instant pour « vérifier ses réservations » de retour, occasion de téléphoner au consulat pour être sûr. Le chauffeur, en Chevrolet Bel Air 1957 noire, repère très vite une auto qui les suit, une Chevrolet Bel Air 1961, et Bond lui demande de virer brusquement à droite pour les semer. Mais il le prend au collet pour exiger qu’il lui dise qui l’envoie et pourquoi. Le chauffeur demande une cigarette et se suicide au cyanure. Il faut qu’il ait vraiment peur de son commanditaire pour agir ainsi. C’est donc du très sérieux.
Au consulat, où Bond conduit la voiture et son cadavre, en demandant au planton de s’en occuper comme si de rien n’était (cet humour de Bond qui ravit le spectateur), il apprend que le général Strangways enquêtait avec la CIA sur la perturbation par ondes radio de lancements des fusées de Cap Canaveral. C’est dès 1961 que le président Kennedy avait en effet lancé ce programme visant à concurrencer les premiers lancements soviétiques. Bond se rend donc au domicile de Strangways et trouve une photo de lui avec un pêcheur nommé Quarrel (John Kitzmiller). Il semble que le général se soit récemment entiché de pêche et soit parti chaque jour en mer. Lorsqu’il va le voir, le Noir se montre revêche ; Bond le suit jusqu’au bar et demande à discuter avec lui en privé. Il est pris à partie et tombe ses adversaires par des prises de judo bien senties. C’est alors qu’un canon de pistolet lui rentre dans le dos pour le calmer. C’est Félix Leiter (Jack Lord), agent de la CIA qui l’a observé à l’aéroport, l’a suivi en Chevrolet, et s’est renseigné sur lui.
Ils ont le même objectif : résoudre la question des interférences, savoir qui le fait et pour quelle raison. Quarrel révèle que Strangways a voulu voir les îles proches et collecter des échantillons de roches. Bond a en effet trouvé une demande d’analyse du général auprès du labo du professeur Dent, partenaire aux cartes du général et du consul – un notable. Le pêcheur évoque le Dr No, propriétaire de l’île (imaginaire) de Crab Key où il exploite une mine de bauxite. Mais son île est protégée par un service de sécurité bien armé, assisté d’un radar et d’un « dragon » aux yeux jaunes qui crache des flammes et effraie les indigènes. Bond ne croit pas aux dragons ; il veut explorer cette île mystérieuse.
Il va au préalable voir le professeur Dent (Anthony Dawson) pour connaître le résultat des analyses des roches rapportées par Strangways : rien d’intéressant, dit le prof. Mais Bond se fait livrer un compteur Geiger et détecte de la radioactivité. Dent a donc menti, c’est un traître. Il se rend d’ailleurs direct à Crab Key et se fait remonter les bretelles par le Dr No pour avoir failli à sa mission d’éliminer Bond. Il repart avec une cage contenant une grosse mygale, qu’il est chargé d’introduire dans la chambre de Bond la nuit. Malgré sa taille et son aspect velu repoussant, la mygale n’est pas vraiment mortelle pour l’homme (on les déguste frites au Cambodge, et les gamins adorent en effrayer les touristes crédules). Bond se réveille, la découvre sur son épaule, jaillit du lit et la tue. D’où la surprise de la secrétaire chinoise du consul (Zena Marshall), à la maison du Gouvernement, de voir Bond arriver frais comme un gardon demander un rendez-vous. Il la drague en sortant, constatant qu’elle écoute aux portes et que le dossier du Dr No a mystérieusement disparu. Il l’invite à dîner à son hôtel, mais elle « préfère » l’inviter chez elle, dans une maison isolée, accessible par des routes en lacets.
Bond est suivi par une lourde voiture américaine noire qui ressemble à un corbillard, et dans laquelle les trois tueurs faussement aveugles avaient pris place pour tuer et enlever Strangways. Avec sa petite voiture, la Sunbeam Alpine Série II Sport, Bond réussit à les fuir, à passer sous le bras d’une grue en travers de la route grâce à sa conduite basse, tandis que la grosse berline dérape et tombe dans le ravin. Que s’est-il passé, demande le chauffeur de la grue ? Ils se rendaient à un enterrement, répond Bond, avec cet humour inimitable. La secrétaire est à nouveau surprise de voir Bond surgir à sa porte, frais comme un gardon, alors qu’il devrait être mort. Elle ne peut que coucher avec lui. Au matin, Bond commande « un taxi ». Pourquoi un taxi, alors qu’il a sa voiture ? Problème d’allumage, dit-il. C’est en fait une voiture de la police que Bond a commandée pour arrêter la demoiselle inféodée à No. Dent croit que Bond couche chez elle et s’introduit, la nuit suivante, pour le tuer dans son sommeil, mais il est surpris. James Bond livre en effet les trucs devenus célèbres d’un espion pour survivre : un cheveu collé entre deux portes pour savoir si on les a ouvertes, le talc saupoudré sur la serrure de la valise pour savoir si l’on y a touché, le traversin courbé sous le drap pour faire croire qu’on y dort. Dent tire au silencieux ; Bond le braque avec son propre silencieux ; Dent récupère son arme et veut tirer – mais il a épuisé son chargeur, ce que Bond a immédiatement compté en fonction de la marque. Il est descendu sans remord par le double zéro autorisé à tuer et qui l’a déjà fait. Après la Seconde guerre mondiale, et en pleine guerre froide, on ne faisait pas tant de chichis pour une vie d’ennemi.
Suite de la mission : Crab Key. Quarrel les emmène près de l’île, coupe le moteur et embarque dans un petit canot à voile pour aborder silencieusement en pleine nuit (malgré le radar qui va les détecter). Au matin, Bond découvre une fille sortant de l’onde telle Vénus en bikini (52 000 € aux enchères en 2001), la pulpeuse Honey Ryder (Ursula Andress, 26 ans) qui cherche des gros lambis qui se vendent bien à Miami. Elle vient souvent sur l’île et elle est considérée comme inoffensive par les gardes. Mais ceux-ci ont repéré les autres intrus et envoient une vedette armée qui tire à la mitrailleuse sur les rives, puis une patrouille à chiens, puis le dragon à moteur diesel et chenilles. Bond livre encore un truc d’espion, le roseau coupé qui permet de respirer en se planquant sous l’eau. Mais, pris dans les marais à la nuit, Quarrel est grillé par le lance-flamme dragonesque et Bond comme Honey capturés.
Ils doivent être décontaminés nus car la boue est radioactive. Après cette épreuve, ils sont conduit en chambre et endormis par du café drogué. Au matin, ils prennent un repas avec le Dr No (Joseph Wiseman), curieux de voir enfin cet homme qui le défie avec succès. Le métis asiatique (fils bâtard d’un pasteur et d’une chinoise) est aigri de sa condition et d’avoir été refusé comme savant tant par les États-Unis que par l’URSS. Il a contribué à créer le SPECTRE (Special Executive for Counter-intelligence, Terrorism, Revenge and Extortion), organisation criminelle et terroriste qui vise aujourd’hui à perturber l’envol des fusées américaines pour obtenir une rançon. Le Dr No est déçu par Bond, qui fait bonne figure mais est à sa merci. Il confie Honey aux gardes, avec mission de la « distraire » (euphémisme pour la violer, ce qu’ils feront manifestement, car elle sera retrouvée chevilles et poignets attachés par des courroies sur le sol). Bond est mis en cellule en sous-sol.
Bien que la grille d’aération soit électrifiée, Bond parvient à la défoncer et à s’introduire dans le conduit assez large. Il débouche à proximité de la salle de contrôle du réacteur atomique, assomme un garde et lui prend sa tenue de protection, ce qui lui permet de rentrer incognito dans la salle d’opération où le Dr No est en train de donner des ordres pour envoyer une puissante onde radio contre la fusée en cours de lancement. Bond parvient à lancer le réacteur au-delà de la zone de danger et, alors que la sirène d’évacuation immédiate fait fuir tous les hommes, se bat avec le Dr No qui finit dans la cuve nucléaire, où les barres commencent à faire bouillir l’eau. No a eu les mains accidentées par ses expériences atomiques et ses gants n’ont aucune prise sur les montants d’acier de l’échafaudage sur lequel il a chu. Il se noie.
Bond réussit à retrouver Honey, pantelante, et à fuir en canot loin de l’île dont une partie explose pour faire joli (mais sans champignon atomique). Il fait alors le coup de la panne en pleine mer, et coule des caresses aguicheuses. Jusqu’à ce qu’un bateau de la marine, bourré de matelots, les remorque un temps. Proche de la côte, Bond relâche l’amarre pour conclure avec Honey. Ursula Andress y a pris du plaisir. Elle dira de Sean Connery : « c’était merveilleux de l’embrasser ». Les baisers gourmands de Bond et la scène en bikini ont donné le « carré blanc » de l’unique chaîne de télévision française en noir-et-blanc, lors de sa première diffusion vers 1968 ; un copain avait trouvé le truc : régler la hauteur de l’écran comme on pouvait le faire par une molette à l’arrière du téléviseur, ce que les parents ignoraient.
La musique de Monty Norman pour la bande originale du film a fait beaucoup pour le succès, mélange de bastringue années 60 avec un riff de guitare. Malgré le temps, les clins d’oeil appuyés au règne sans partage du mâle, les effets spéciaux un peu bricolés, l’action reste, l’histoire se tient, et le charme des acteurs joue à plein.
DVD James Bond 007 contre Dr No(Dr. No), Terence Young, 1962, avec Sean Connery, Ursula Andress, Bernard Lee, Jack Lord, Joseph Wiseman, MGM studios 2020, doublé anglais, français, 1h45,€9,80, Blu-ray €9,99
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L’auteur, né Crétin qui a fait changer son nom en Conseil d’État, lettré de Caen décédé en 1957 à 63 ans, a été nommé sous-lieutenant en 1920 en même temps que prof de lettres à Dinan. Il est envoûté par la mer et la vie des hommes sur l’eau. C’est le capitaine du remorqueur Iroise qui, en 1934, lui inspire son roman Remorques – livre que lit Primo Levi à l’arrivée des soviétiques à la libération du camp d’Auschwitz et qui, dit-il, lui a redonné le goût de vivre. Roger Vercel défend, hélas, la politique lepéniste du maréchal Pétain et de l’Allemagne nazie dont Poutine a pris la suite. Mais les mots (violents sur les boucs émissaires) ont dépassé sa pensée (conformiste) et il n’est pas inquiété à la Libération, sa Légion d’honneur lui est même rendue.
Heureusement il y a la mer, cette étendue sans cesse mouvante dont les colères sont redoutables. Les hommes – les vrais, dont Vercel ne sera jamais, myope, puis gazé – l’affrontent avec leur machine. Le Cyclone est un puissant remorqueur de 1800 CV à l’étrave de 6 m (L’Abeille Bourbon a aujourd’hui une puissance de 21 740 CV), ancien navire russe réhabilité pour porter secours aux cargos en détresse. Le capitaine André est sans cesse de veille, habitant à une centaine de mètres du bateau amarré sur un quai de Brest. Il vit pour la mer et seulement pour la mer. Comme tous les marins, il a deux femmes, et l’époque brutalisée par le « Grande » guerre, n’est pas au sentimental.
André Renaud est bien marié à Yvonne, fille d’armateur qui l’a accompagné durant ses voyages au long cours lorsqu’il était dans la marine marchande. Mais elle est aujourd’hui atteinte au cœur d’une maladie qui va l’achever, et elle souhaiterait que son mari pense désormais plus à elle qu’au bateau. Les hommes sont égoïstes, ils n’en ont que pour l’action, le métier, les camarades : Kerlo, le maître d’équipage, Gouedec, le chef radio, Tanguy, le second. Les femmes en sont réduites à garder la maison ou à flirter pendant l’absence du mâle. Sans aucun gosse pour l’égayer et l’occuper, Yvonne se sent inutile, usée, en bout de course.
Un appel TSF en morse, trois points-trois traits-trois points, et voilà le cargo grec Alexandros qui demande de l’aide. Son gouvernail a lâché et il est ballotté par la mer. Il crie au secours, avec tout le pathos du méditerranéen qui appelle sa mère et se réfugie dans la cale au lieu de se prendre en mains. Le capitaine André pousse les feux, mais il ne peut aller plus vite que la machine et l’état de la mer le lui permettent. Il dit au radio de les rassurer, de surtout leur parler, qu’ils vont bientôt arriver, etc. Mais il faut du temps, surtout dans le gros temps.
Une fois arrivé sur zone, les marins grecs n’aident pas ; ils n’ont pas de chef, leur capitaine est un lâche pusillanime, qui ne pense qu’à sauver sa peau. La remorque n’est pas fixée car la nuit vient et les grecs ont peur de sortir sur le pont. Ce n’est que le lendemain qu’une première remorque relie le cargo au remorqueur, mais elle été fixée peureusement autour du mât, au lieu de passer par la chaîne de l’ancre, et elle casse. Une seconde remorque est, cette fois, bien maillée, et le cargo est traîné vers Brest, mais l’usure et les chocs incessants la font casser elle aussi. Un canot issu du cargo embarque les plus couards et ils réussissent à être sauvés par le remorqueur, dont une femme. Elle est l’épouse française du capitaine grec et a failli y passer. A demi assommée, elle est soignée par le radio.
Une troisième remorque est fixée et amène le cargo en vue de Brest. C’est là qu’une manœuvre volontaire du cargo la fait casser, suivie d’un message faux-cul qui dit que le gouvernail est à peu près réparé et que le capitaine peut s’en sortir tout seul désormais. C’est un choc pour les sauveteurs, mais la loi des Lloyds : No cure, no pay, autrement dit tant que le cargo n’est pas amené jusqu’à l’amarrage, pas de rétribution. Le capitaine André ne peut rien faire, il n’a pas de preuve et, déjà, deux remorques avaient lâché. Il en est de 300 000 francs et de 48 h passées parmi les éléments déchaînés – pour rien. La fourberie des hommes est plus grande que celle des éléments – indifférents.
La morale veut que le capitaine grec batte sa femme et que celle-ci veuille se venger. Comme elle parle grec, contrairement à André Renaud, elle va recueillir les témoignages de l’homme de barre du cargo et des matelots épuisés. Il y a bien eu manœuvre volontaire pour faire casser la remorque. De quoi ouvrir un procès retentissant pour fraude. Le capitaine André, qui voit que l’épouse est tombée amoureuse de lui (l’effet transfert des psys), prend ses distances en lui disant que si l’argent compte dans un sauvetage, il ne fait que son métier en sauvant les gens.
Yvonne se meurt pendant ce temps-là d’une crise cardiaque, mais un nouveau message TSF appelle au secours. Le capitaine André Renaud reprend la mer, laissant Yvonne à son sort. Il ne sait pas aimer, il ne sait que travailler. Un roman puissant, prométhéen, tragique. Celui des hommes irrémédiablement seuls face à leurs besoins, leur milieu, leur destin.
Jean Grémillon a sorti un film inspiré de Remorques en 1941 avec Jean Gabin, Madeleine Renaud et Michèle Morgan.
DVD Remorques, Jean Grémillon, 1941, avec Charles Blavette, Jean Gabin, Jean Marchat, Madeleine Renaud, Michèle Morgan, MK2 2004, français, 1h19, €22,99
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Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.
Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.
Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.
Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.
Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.
Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.
Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.
Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.
Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.
Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.
Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…
Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00
Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.
On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?
L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.
Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.
Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.
La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.
Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Suite du tome 1, chroniqué sur ce blog, les auteurs content avec humour de nouvelles histoire vraies à l’époque de l’empereur. « Tout est vrai », mais tout est revisité XXIe siècle. Cela plaît aux ados, qui ont plébiscité le tome 1, et l’un d’eux, en sweat à capuche orange comme le veut la dernière mode teenage, apparaît même à la page 33 pour dire que la charge des cavaliers de Rohan dans Le seigneur des anneaux ne vaut pas la charge de Murat à Eylau !
Ce sont treize anecdotes ainsi rappelées, passées souvent sous le radar de la grande histoire. Jean-Marie Cochet, corsaire fait prisonnier des Anglais, a pris la frégate où il croupissait à lui tout seul, ou presque, principalement par des mots. Comment ? Par la revendication révolutionnaire qui a un petit air d’actualité : « Je suis Français, mon gars, bloquer les transports, c’est une seconde nature ».
La bataille d’Auerstaedt a été gagnée sous le nom d’Iéna par Davout avec une avant-garde française, alors que le gros de l’armée autrichienne fonçait sur lui dans un mouvement de revers. Dans le même temps, Napoléon gagnait avec le gros de l’armée française à Eylau contre une avant-garde autrichienne. Chaque armée avait la même stratégie et fait le même mouvement.
La « méthode Masséna » est un truc de contrebandier : quand vous êtes acculé par l’ennemi sur un sommet avec une pente inaccessible, le truc est de glisser sur la cul de cette pente pour se dégager.
Claude-François de Malet, ex-général devenu fou, a fomenté un coup d’État alors que Napoléon était à Moscou en 1812. Les badernes de Paris n’y ont vu que du feu, sauf un, le gouverneur Hulin, qui a éventé le faux grossier annonçant la mort de l’empereur et les plein-pouvoirs au général félon. Comme si l’héritier naturel de l’empire n’était pas avant tout le fils, le roi de Naples.
En 1809, quand l’armée napoléonienne est en butte à la résistance des Espagnols et à l’armée des Anglais, Napoléon envoie la gendarmerie. Mais attention, les gendarmes ne sont pas des policiers, ce sont des militaires. Ils ont l’habitude des coups de main – et Espagnols comme Anglais s’en mordent les doigts. Le sujet est traité en anachronisme, en calquant les pratiques des pandores d’aujourd’hui : contrôle des fers des cheveux, jugés usés, des roues des charrettes, trop lisses, de conduite des carrioles en état d’ivresse, et ainsi de suite.
Lorsqu’on manque de boulet de canon,, quoi de mieux que d’en quémander à l’ennemi ? Il suffit de lui monter de loin ses fesses pour qu’il se mette à en envoyer. Il suffit ensuite des les ramasser pour les réutiliser. C’est ce que fis Daumesnil en 1799 au siège de Saint-Jean d’Acre.
En 1807 en Prusse-Orientale, à Eylau, l’armée française est mal barrée. Les fantassins russes avancent sans compter leurs pertes. Napoléon demande à Murat de composer une cavalerie avec tout ce qu’il trouve et de foncer dans le tas. Plus de 12 000 Français montés déferlent sur les Russes à pied, et repassent dans l’autre sens. Ils enfoncent tout. Ni subtilité, ni stratégie, mais la bonne grosse force, tant prisée des moujiks.
C’est tout le contraire pour le petit tambour d’Arcole en 1796. Lui joue la ruse : impressionner l’ennemi pour qu’il perde le moral. Le gamin traverse le fleuve à la nage pour aller battre la charge côté autrichien. Les soldats croient qu’ils sont encerclés et se débandent. Effrayer l’ennemi avec de la musique, cela se fait encore de nos jours : c’est l’horrovision.
Les femmes ne sont pas en reste, comme cette Agustina de Aragon, jeune espagnole qui a joué les Jeanne d’Arc en repoussant à elle seule les Français qui envahissent le village, à coup de pommes puis de canon. Il suffit d’oser et de surprendre.
Il y a encore les faux roubles de Napoléon, les dents du bonheur qui faisaient réformer pour incapacité à mordre la cartouche, Gaspard Monge, savant et ministre, colosse intenable qui savait pointer le canon, et la frégate de pierre, invention des Anglais face à la Martinique. Faute de navire en nombre suffisant, En 1804, le lieutenant de marine Maurice a fortifié l’îlot rocheux juste devant le port de la Martinique, faisant office de navire interdisant ses eaux. Il a tenu 17 mois avant qu’une flotte franco-espagnole, nettement supérieure en nombre, ne parvienne à l’en déloger.
La grande histoire racontée sur ses marges et à la blague, bien dessinée avec profusion de détails. Un délice à déguster pour Noël et à offrir dès 12 ans.
Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.
Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.
Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.
Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.
Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.
Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?
Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.
Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.
Un film, Ma cousine Rachelde Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.
Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.
Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49
DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90
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Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque(chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.
Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.
Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.
Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.
C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.
La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.
Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.
Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.
La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49
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A 37 ans, déjà l’andropause ? Alexandre Jardin, auteur prolifique qui ne sait pas se poser, livre ici ce qui pourrait être son roman le plus enflé et le plus niais. Deux protagonistes s’aiment d’un amour hard. Lui, Horace, est coriace ; elle Liberté est l’idéal faite ado. Elle veut vivre l’Absolu, avec un grand Ah ! Lui reprend jeunesse auprès d’elle.
Horace est déjà une enflure. Virtuose du piano à 28 ans, il quitte la musique pour le golf où il devient champion, puis le golf pour traverser l’Atlantique à la nage, pas moins. On n’y croit pas. Décidé à se ranger dans la médiocrité la plus tarte – selon l’auteur : devenir proviseur et prof de philo dans un lycée de province, marié à une bourgeoise banale et sans envergure. Neuf ans et deux gosses plus tard, il se heurte à Liberté Byron, l’une de ses élèves post-bac, qui le provoque en philo.
Elle, descendante de l’homosexuel sceptique et misanthrope le plus célèbre de Grande-Bretagne (c’est dire !) a été élevée comme Émile, abreuvée de Bovary et de comtesse Sanseverina, de poèmes de Ronsard et de Byron – mais sans sexe, comme Rousseau l’a voulu. Une île artificielle, creusée par riche papa, lui offre sa robinsonnade. En bref, tout pour ma pomme et rien à foutre des autres. Elle n’a pas d’amis, ni « is » ni « ies ». La Liberté est emprisonnée dans le personnage qu’elle s’est créé : la figure pure de l’Idéaliste qui veut tout et ne lâche rien. A 18 ans, elle refuse d’être femme, elle veut la folie. Le bonheur est trop tiède, elle veut l’orgasme.
Ce n’est pas l’amour, cet accord de deux êtres par les sens, le cœur et l’esprit ; c’est le plaisir, forcément éphémère, toujours forcé car sans lendemain. Liberté va harceler de lettres l’épouse et le prof pour faire craquer leur couple. Elle veut plus pour lui, pas moins que la perfection, sans détester la bourgeoise – qui fait ce qu’elle peut selon son tempérament et son éducation.
D’où ces pages insipides et ces dialogues sans cesses recommencés où l’on rate son entrée jusqu’à la réussir, des pages que le lecteur saute volontiers tant c’est tarte. Horace cède à la coriace. Il ne va pas moins qu’opérer un strip-tease à sa fenêtre (ouverte) devant tous les pensionnaires du lycée. Puis se lancer dans une baise acrobatique « à 200 km/h » à contresens sur l’autoroute, avec une Liberté qui conduit. Accident, blessés, résultat : elle une simple entorse et lui une jambe cassée. Holà, niais ! A 200 km/h, il n’y a pas de blessés, seulement un écrabouillis de chair et de tôles ! Comment écrire aussi bête, à moins d’être enivré de bêtise ?
Non, je n’ai pas aimé ce roman, sorti des fantasmes enfiévrés d’un ado attardé. L’« amour vrai et pur » est un idéal, qui ne s’atteint qu’à certains moments éphémères où tout concourt d’un seul coup. Ce n’est pas un état permanent. « Une vie de passion n’existe pas davantage qu’un tremblement de terre permanent, ou qu’une fièvre éternelle », écrivait Lord Byron lui-même (Lettre à Thomas Moore du 5 juillet 1821). L’existence est faite d’imparfait, de compromis. La passion n’est pas le nec plus ultra de l’humain ; il vaudrait mieux le chercher dans la faculté intelligente. Ni le vit ou la vulve, ni le cœur et la ferveur, ne valent l’esprit et le discernement.
Un roman à fuir. Il est raté, l’auteur lui-même en convient dans sa préface 2003, où il dit avoir refait la fin. Je ne l’ai pas donné, ni abandonné, je l’ai jeté, déchiré et mis au recyclage. Il est de mauvais livres, celui-là en est un. Des livres qui confortent l’illusion que l’Absolu est de ce monde et que l’Adolescence est le seul être vrai. C’est faux, toute la vie ne cessera de le prouver.
L’avant-dernier film d’Hitchcock se passe à Londres au début des années 70. Durant un discours sur les quais de la Tamise, pour vanter « bientôt » la pureté de l’eau du fleuve (on a connu ça avec la Seine, et ses promesses non tenues depuis 60 ans), un corps de femme entièrement nu (interdit alors aux moins de 12 ans, donc gros succès commercial) émerge sur la rive. Elle a été étranglée avec une cravate (on en portait encore). Ce n’est pas la première victime de « l’Étrangleur à la cravate », un psychopathe impuissant qui déteste les femmes et veut les voir souffrir. Un nouveau Jack l’Éventreur ?
Richard Blaney (Jon Finch), ancien chef d’escadrille de la RAF et divorcé après dix ans de mariage, est viré de son travail de barman dans un pub près de Covent Garden pour avoir soutiré un double cognac – qu’il avait l’intention de payer. Mais le patron (Bernard Cribbins) ne l’aime pas car il saute la barmaid Babs Milligan (Anna Massey) que le macho de directeur voudrait bien se faire. Richard erre dans le quartier et rencontre son pote Bob Rusk (Barry Foster), grossiste en fruits et légumes sur le marché de Covent Garden (comme le père d’Alfred Hitchcock). Rusk le console, lui donne du raisin vert et un tuyau sur une course de chevaux à venir à 20 contre 1. Mais Blaney n’a pas d’argent à parier et est amer lorsqu’il apprend par le journal que le canasson est arrivé premier. Rien ne va ce jour-là.
Sur une suggestion de Rusk, il rend visite à son ex-femme Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui dirige une agence matrimoniale qui marche bien depuis deux ans. Il se plaint haut et fort, ils se disputent brièvement, il frappe sur la table – mais elle l’invite à dîner et lui glisse de l’argent dans la poche de son imper sans qu’il le sache, ce pourquoi il dort dans un refuge de l’Armée du Salut. La secrétaire de Brenda à l’agence, la rigide frigide Monica (Jean Marsh), n’aime pas les hommes, dont elle se méfie ; elle en a vu passer qui cherchaient des femmes dans l’agence. Elle entend la dispute et les coups depuis son bureau et croit que l’ex violent frappe sa patronne. Laquelle lui dit que ça va et d’aller faire ses courses. Lorsque l’assistante revient au bureau à 14 h le lendemain, elle voit sortir de l’immeuble Richard, présent au mauvais moment et au mauvais endroit. Elle monte à l’agence, suspense assez long avec la caméra immobile, puis « Ahhh ! » le cri hystérique habituel des femmes de cinéma qui découvrent un cadavre. Humour grinçant, mais humour quand même : ce cri est tellement conventionnel et stéréotypé.
Sauf que le spectateur sait que ce n’est pas Richard le coupable, mais bel et bien Rusk, qu’il a vu opérer toute cravate dehors dans la scène précédente (interdite aux moins de 12 ans). Brenda en sort trépassée, avec la langue qui lui sort de la bouche comme une saucisse rose. Humour grinçant, puisque l’on associe ladite saucisse à ce que vous devinez. Mais humour subtil, car il suggère que Rusk n’a pas réussi à violer, malgré ses insultes et sa rage, et que la bouche femelle est un substitut. Toujours est-il que Richard Blaney est accusé d’avoir zigouillé Brenda Blaney et, puisqu’il n’y a aucune autre piste, toutes la série des femmes précédentes.
L’inspecteur-chef Timothy Oxford (Alec McCowen) est chargé de l’enquête. Il s’empiffre d’un breakfast anglais à midi devant son adjoint le sergent Spearman (Michael Bates) qui le regarde opérer, jaloux mais impassible. Humour british, c’est que la femme de l’inspecteur-chef (Vivien Merchant) est mauvaise cuisinière, s’efforçant par snobisme de singer les cours de « cuisine gauloise » avec sa soupe de poisson où nagent des têtes de congre et des tentacules de poulpe (débectantes), ses cailles aux raisins (acceptables), ses pieds de porc en sauce (immangeables). Timothy aurait tellement voulu le bon vieux steak avec ses pommes de terre au four ! Il détaillera plus tard toute la cuisine de bistrot qu’il aime : saucisses, frites, haricots à la tomate, patates ou four – en bref, rien à voir avec ce que tente son épouse.
La description de la secrétaire est tellement précise que Richard est obligé de se cacher. Il va trouver Babs dans son ancien pub pour qu’elle récupère ses affaires et la convaincre de son innocence. Ils finissent dans un hôtel chic à 10 £ la journée pour baiser, mais se font remarquer. Le rat d’hôtel découvre son portrait-robot dans le journal tout frais apporté et prévient la police. Quand elle débarque dans un crissement de freins, elle trouve le nid vide : ils sont partis par l’escalier d’incendie. Dans le parc où ils se bécotent, Richard et Babs se font héler par Johnny Porter, un ancien copain de la RAF (Clive Swift), devenu riche et qui doit s’envoler pour Rome ouvrir un pub anglais le lendemain. Il offre à Richard de passer la nuit chez lui, puis de partir pour Rome lui aussi.
C’est d’accord, mais le tueur à la cravate récidive avec Babs, rencontrée à la sortie du pub après qu’elle ait rendu son tablier au patron. Il l’invite à dormir chez lui, dit qu’il sera absent. Comme il est « un ami », elle accepte. La caméra opère un travelling arrière dans l’escalier, préparant le spectateur à ce qui va évidemment suivre : il la viole et l’étrangle, puis fourre son corps nu dans un sac à patates qu’il va fourguer la nuit dans un camion du marché qui part pour livraison le lendemain matin. Erreur, malheur, la fille a agrippé son épingle de cravate en (faux ?) diamants, ornée de son initiale R. Pas question de laisser cet indice accusateur ! Rusk est obligé de retourner dans le camion chercher où cette foutue épingle a pu passer. Humour noir, il se débat avec un cadavre nu rigide parmi les patates qui roulent autour de lui. De plus, le camion démarre et il est dedans ! Et l’épingle est serrée dans la main droite de la fille par la rigidité cadavérique. Il doit casser les doigts un par un (interdit aux moins de 12 ans) pour extraire son bien. Et attendre un arrêt – le seul du trajet – dans un routier où il peut enfin sortir, s’épousseter et rentrer à Londres. Non sans se faire remarquer… Le camion de patates est arrêté par la police alors qu’il perd son chargement sur la route, le hayon arrière n’ayant pas été refermé par Rusk, décidément bien lourdaud. Humour noir, les jambes nues du cadavre dépassent du hayon, blanches sous les phares, le ventre semblant accoucher d’une horde de patates.
Richard est naturellement accusé de ce nouveau meurtre, puisque Babs était sa maîtresse, le patron de pub en témoigne. Sauf qu’il était chez son copain de la RAF et sa femme hautaine qui ne veut pas d’ennui (Billie Whitelaw), le soir et toute la nuit. Vont-ils témoigner ? Ils le pourraient, mais la police ne va pas les croire ; ils devront rater leur avion pour Rome ; rester à la disposition pour l’enquête. Avec regret, ils disent à Richard qu’il ne feront rien. Blaney va donc voir Rusk, qui lui avait promis de l’aider s’il en avait besoin. Le faux-cul l’invite à se cacher chez lui et, par précaution, part devant avec son sac, Richard devant le rejoindre par une autre voie sans rien porter, ce qui paraît plus naturel. Une fois chez Rusk, Richard n’a pas le temps de se retourner car les flics débarquent et l’embarquent. Rusk l’a dénoncé et, pire, a fourré dans son sac des affaires de Babs pour le faire accuser.
Procès expéditif, condamnation inévitable. Blaney hurle haut et fort qu’il est innocent et que c’est Rusk le coupable, lui qui l’a trahi. L’inspecteur Oxford (selon la tradition de l’université dont il porte le nom) a des doutes. Il charge le sergent d’enquêter sur les allées et venues de Rusk les jours des meurtres et découvre vite le routier, la poussière des patates, le témoignage de la tenancière. Pendant ce temps, Blaney a juré de se venger et, pour cela, simule une chute dans l’escalier de la prison, ce qui le conduit à l’hôpital, d’où il s’évade avec l’aide de ses codétenus. Il endosse une blouse blanche, qui le déguise en médecin respectable, pique une grosse voiture de ponte d’hôpital et va droit à Covent Garden chez Rusk. La porte est ouverte, des cheveux blonds émergent des draps. Blaney croit qu’il s’agit de Rusk et frappe avec un cric, mais c’est un nouveau cadavre de femme – nue – étranglée avec une cravate. A l’annonce de son évasion, l’inspecteur-chef a compris où Blaney allait se rendre et se précipite chez Rusk. Il surprend Richard en pleine action, mais chut !… Un bruit dans l’escalier. C’est Rusk qui revient, débraillé et sans cravate, portant une grosse malle qui cogne sur les marches. Pris sur le fait, il est arrêté et Blaney innocenté.
Ouf ! C’était moins une que la corde élimine Richard Blaney pour une série de meurtres qu’il n’avait pas commis. Comme quoi la justice tient à peu de choses. Spectaculaire, sarcastique, empli de ces petites scènes d’humour noir bien anglais qu’affectionne Hitchcock et qui brocardent la société, c’est un film que l’on peut voir et revoir, car on connait très vite l’assassin et le plaisir réside dans la progression de l’intrigue.
DVD Frenzy(Frénésie), Alfred Hitchcock, 1972, avec Alec McCowen, Anna Massey, Barbara Leigh-Hunt, Barry Foster, Jon Finch, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais français espagnol italien, 1h51, €14,69, Blu-ray €14,17
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Un titre en anglais pour la « traduction » française… Miroir de la colonisation mentale des intellos par l’univers yankee. Il est vrai que le titre américain The Hangover (gueule de bois) ne dit pas grand-chose de l’histoire au public. En fait, des amis veulent enterrer la vie de garçon de l’un des leurs par une virée in extremis pour deux jours à Las Vegas, la ville de tous les vices. D’où le « très mauvais voyage » (ou très mauvais « trip ») en français.
Doug (Justin Bartha) le futur marié, se voit confier par son beau-père une Mercedes ancien modèle, rutilante et puissante. Il doit en prendre soin, une sorte d’initiation pour prendre soin de la fille. Les voilà donc partis sur l’autoroute, lui seul au volant, il l’a promis. Ses amis sont Phil Wenneck (Bradley Cooper), professeur en collège, Stu Price (Ed Helms), qui se dit constamment « médecin » alors qu’il n’est que dentiste, et qui veut se marier avec sa compagne autoritaire et inquisitoriale Melissa. Plus le futur beau-frère Alan (Zach Galifianakis), gros et maladroit. Tous choisissent de prendre une suite au Caesars Palace, juste pour une nuit.
Dès le premier soir, transgression : la montée (interdite sauf au personnel) sur le toit. Il s’agit de contempler la ville illuminée, d’avoir le monde à ses pieds. Alan, qui n’en rate jamais une, leur offre une liqueur allemande, la Jägermeister à base de plantes médicinales, afin de ne jamais oublier la nuit qu’ils vont passer. Il a mis subrepticement une drogue dans la liqueur, qu’il croit de l’ecstasy et qui se révélera du rohypnol qui inhibe la mémoire à court terme, aussi appelé la drogue du viol. Il vont donc tout oublier de cette fameuse nuit. Il paraît que c’est une histoire vraie, un producteur au matin qui s’éveille avec une note de bar à putes pharamineuse. Bof ! Pas une idée de génie.
Dans la suite en bordel le lendemain de cuite, tous sont nauséeux, ils ne se souviennent de rien : le trou noir, une nuit blanche – comme on dit d’une zone blanche qui ne capte rien. Le dentiste a perdu une dent, un vrai tigre rugit dans la salle de bain et Doug à disparu. En le cherchant, Alan trouve un bébé dans le placard. A qui est-il ? Ils ne peuvent l’abandonner tout seul mais, au lieu de le confier à l’hôtel, Alan s’en empare et le trimballe, mimant même une branlette avec le bras du bébé. Pas très fin… Phil s’aperçoit qu’il porte un bracelet d’hôpital et ils y vont pour en savoir plus sur leur nuit et la disparition de Doug, mais le voiturier leur amène une voiture de police. Gag à gros sabots.
Le médecin leur dit que Phil avait une « légère commotion cérébrale », qu’ils revenaient d’un mariage express, spécialité de Las Vegas où « tout est possible », dans une chapelle tout en rose – et payante : chez les Yankees, tout se paye. Stu s’y est marié volontiers avec Jade, une jeune pute des hôtels ; il lui a même donné l’alliance de sa grand-mère juive, rescapée de l’Holocauste. Dérision lourdingue. Il paye pour se démarier, mais doit retrouver la fille qui doit consentir. Survient alors un SUV noir d’un gang chinois qui veut les braquer. Fuite dans la voiture de police, direction l’adresse de la récente mariée. Toujours avec le bébé – qui est en fait le sien. Irruption des flics, qui arrêtent les trois amis. Méli-mélo de menottes, gag avec les écoliers qui testent sur eux le teaser, libération par intérêt mutuel. Les flics en gros cons, ça fait toujours rire, surtout s’il y a sur les deux un Blanc niais et une Noire énorme qui joue l’autorité (inversion des rôles).
Leur Mercedes est à la fourrière ; ils la récupèrent mais entendent des coups dans le coffre. C’est Doug ? Non, c’est un Chinois tout nu qui jaillit et les agresse avant de s’enfuir. Dans leur suite les attendent deux gros Noirs dont Mike Tyson, à qui appartient le tigre. Il descend – à la Tyson – d’un coup de poing Alan avant de discuter : les autres doivent rapporter la bête à la vaste propriété, sous peine de pire. Pas simple d’amadouer un tigre. Alan, réveillé, use des petites pilules pour en fourrer une entrecôte que le tigre avale en quelques coups de dents ; une fois endormi (pas très bien), il est transporté dans la Mercedes, mais se réveille avant l’arrivée et donne des coups de patte ; ils doivent pousser la bagnole et sont en retard. Un gag de cirque. Les caméras de surveillance montrent comment ils ont emmené le tigre en laisse, trop bourrés pour en avoir peur – le tigre donc en confiance, car il n’est agressif que devant quelqu’un qui a peur (du moins on le suppose).
Au retour, la belle Mercedes dont ils devaient prendre soin est enfoncée par le gros 4×4 noir du gang chinois, dont le tout nu jailli du coffre. Il leur apprend qu’il est Monsieur Chow et qu’il veut récupérer sa sacoche avec 80 000 $ gagné par lui lors d‘un jeu au casino la nuit précédente avec la bande des quatre. Doug était donc avec eux à ce moment-là. Mais ils n’ont pas le fric ; Chow leur donne 24 h pour leur rendre Doug contre les dollars (deal). Alan retrouve le livre qu’il a apporté et étudié pour gagner au black jack : c’est « simple », il faut compter les cartes. Il gagne les dollars, ils retrouvent Chow dans le désert de Mojave, il leur livre Doug sous cagoule… qui se révèle être un autre Doug, le dealer noir qui a vendu le rohypnol au lieu d’ecstasy. Rebondissement et retour à la case départ. Où est Doug ? Le vrai.
Phil, le moins con des trois qui restent, pense à un jeu d’ado qu’ils ont fait à Doug en colo : l’emmener endormi se réveiller sur la jetée du lac. Peut-être ont-ils agi de même cette nuit-là ? De fait, ils le retrouvent sur le toit de l’hôtel, incapable de descendre car la porte se referme automatiquement si elle n’est pas bloquée. Il a des coups de soleil, ayant dormi comme une brute en plein air, assommé par la drogue et l’alcool durant une partie de la matinée. Juste le temps de rentrer à Los Angeles pour le mariage, qui a lieu trois heures plus tard.
La Mercedes cabossée fonce, la bande commande par téléphone une livraison sur autoroute des costumes de pingouin nécessaires pour la cérémonie, qu’ils enfilent devant tout le monde au bord de la route, et ils arrivent à temps. Mariage de Doug, rupture de Stu avec son cerbère femelle, retrouvaille de son petit garçon par Phil. Alan, toujours lui, a trouvé un appareil photo numérique dans une poche. Il révèle les clichés de la nuit blanche. Une horreur sexuelle et alcoolisée, tous les péchés prohibés par le puritanisme yankee. « On les regarde une fois, et on efface tout » ! Comme une confession catholique (non pratiquée en pays protestant – gag pour intello).
Un film pour mecs, un humour américain de chambrée, lourdingue avec ses équivoques sexuels et ses stéréotypes racistes. Alan est pédé, slip ouvert sur l’arrière, demandant à Doug de ne jamais parler de ce qu’ils ont fait entre eux jeunes ados, interdit d’approcher une école ou un parc de jeux pour enfants à moins de 50 m, s’ébattant avec le mafieux chinois tout nu durant la nuit blanche. Stu est le dentiste juif de caricature, porté toujours à en faire trop, jusqu’à s’arracher soi-même une dent de devant, soumis à la Mère juive, ici sa compagne Melissa depuis trois ans qui le régente et le surveille. Le dealer est évidemment noir, tout comme l’excessivement riche et violent Mike Tyson (qui joue son propre rôle). Le mafieux ne peut être que chinois – cruel et tapette. Doug est le plus beau de la bande, donc le plus bizuté par ses copains depuis l’âge tendre. Il va entrer dans la norme (mariage et belle-famille), et ses copains en profitent une dernière fois. Phil, le prof de collège, est déjà marié et a un fils qu’il aime beaucoup ; il est le plus raisonnable, et le fil conducteur de l’histoire – équilibrant Alan le perturbateur. Des enfants gâtés se vautrant dans « le péché » au « paradis » de Las Vegas. Vraiment pas tentant !
A prendre au premier degré, filles s’abstenir tant elles sont quantités négligeables dans l’histoire, soit pute, soit avide d’être reine de la fête sociale et mondaine du « mariage », soit voulant tout régenter.
Gros succès, donc deux suites. Guère d’intérêt, sauf après une soirée foot alcoolisée entre potes. Mais il paraît que c’est couru…
DVD Very Bad Trip (The Hangover), ou Lendemain de veille, Todd Phillips, 2009, avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham, Mike Tyson, Warner Bros. Entertainment France 2009, 1h36, €2,90
DVD Very Bad Trip – La Trilogie, Warner Bros. Entertainment France 2013, doublé Français, Espagnol, Italien, Anglais, Allemand, €33,40
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L’autrice est une ancienne policière anglaise du début des années 2000 qui, après 12 ans de service, s’est mise à écrire. Ce livre est son premier roman, inspiré d’une enquête vécue. Les détails sont donc vécus. L’intrigue est à deux étages et garde le suspense jusqu’à la fin.
A Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, tout proche du Pays de Galles, une mère ramène son enfant de 5 ans de l’école. Pas de papa, il ne voulait pas d’enfant et il l’a quittée. Il pleut, il fait nuit, la maison toute chaude est proche. Mais voilà, maman ne fait pas attention, elle lâche la main du gamin parce qu’on est presque arrivé. Et ce qui devait arriver arrive, le petit garçon fait comme d’habitude, il court, il traverse la rue sans regarder – il ne regarde jamais, et maman le sait. Elle n’a pas fait attention. Et boum ! Le petit Jacob est percuté par une voiture, qui surgit tous phares allumés, au-dessus de la vitesse autorisée. Le corps est brisé, la mort instantanée. Désespoir… Il aurait fallu, mais on ne l’a pas fait.
L’enquête démarre mal. La mère n’a rien vu, ne sait même pas qui était au volant, homme ou femme, s’il y avait un passager, la couleur de la voiture, encore moins sa marque. Le véhicule a fait demi-tour, le conducteur n’est pas sorti pour aider ni appeler les secours, il a fait un délit de fuite. S’il a frotté un arbre, la police ne retrouve aucune trace. Sauf peut-être un fragment de phare, brisé à proximité. Il s’avérera qu’il n’a rien à voir. Aucun témoin, aucune piste, pas même une trace de freinage à cause de la pluie. Point mort ; au bout d’un an, on classe l’affaire, puisqu’on ne peut avancer.
Mais l’inspectrice stagiaire Kate en est bouleversée. Tout de même, un enfant ! Qui aurait pu agir ainsi ? Avec l’autorisation de Kay son capitaine, mais sans l’aval du préfet de police, elle continue à chercher sur ses heures de loisir : les caméras de surveillance, les témoignages de conduite dangereuse. Dernier appel à témoins avant le classement définitif… et crac ! Il permet de relancer la piste.
Pendant ce temps, en chapitres intercalés un peu déconcertants au début parce qu’ils sautent du coq à l’âne et d’une personne à une autre, Jenna, une femme, plaque tout. N’emportant qu’un petit bagage, son ordinateur portable et un coffret de souvenirs, elle jette son téléphone mobile et prend les transports jusque loin. Le petit village de Penfach est isolé, en bord de mer, avec de hautes falaises au-dessus de la plage. C’est là que Jenna s’installe, dans un cottage délabré, loué pour presque rien à un berger sur les conseils de la tenancière du camping. Les gens ne viennent que pour les vacances, la saison d’hiver est vide. Elle est bien, elle peut oublier.
Sauf que son passé la rattrape. Pour vivre, elle vend des photos sur le net et dans le village à la haute saison. Sa spécialité est l’inscription sur le sable, pris devant la mer au soleil rasant, ou couchant, ou sous les nuages. Un succès grandissant. Mais avec le net, quiconque est un peu avisé remonte l’adresse. La police aussi. Sa voiture a été retrouvée, un impact sur l’avant ; elle-même a été pistée, elle est arrêtée. Elle avoue tout.
Fin de l’histoire ? Non, seulement fin de la première partie… Car la seconde verra la situation se complexifier. Jenna a peur, mais de quoi ? Ou de qui ? Pourquoi veut-elle aller en prison ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Son apparence est trompeuse et tout le monde se laisse prendre, mais pourquoi ? Ray et Kate font creuser, et trouver. Ce sera pire qu’imaginé.
Un peu de psychologie, sans vraiment insister ; une enquête qui s’enlise avant de se relancer ; des protagonistes qui agissent en parallèle. Ce n’est pas un grand roman policier, mais il se laisse lire avec assez d’appétit. Il est dans l’air du temps : l’autrice est femme et les femmes sont à l’honneur, victimes, forcément victimes. Même les plus sages comme Meg, l’épouse du capitaine Ray, qui a renoncé à sa carrière policière (comme l’autrice?) pour élever ses enfants, dont le garçon, Tom va mal. A 12 ans, il devient grognon, paresseux, sèche l’école. Il vole, en tant que chef de bande. L’adolescence ? Son père qui ne s’occupe pas assez de lui ? Faut-il devenir délinquant pour que papa policier se préoccupe de son enfant ? Les hommes sont des salauds, depuis tout petits. Il désobéissent à leur mère, se rebellent, prennent les filles en prédateurs, voire pire. Cette rengaine est un peu lourdingue et caricaturale, mais fournit la clé de l’énigme.
Si vous trouvez les débuts un peu longs, n’oubliez pas de tenir jusqu’à la seconde partie !
Theakston’s Old Peculier Crime Novel of the Year Award 2016
Prix du meilleur roman international au Festival Polar de Cognac 2016
Prix des lecteurs, sélection 2017
Clare Mackintosh, Te laisser partir(I Let You Go), 2014, Livre de poche 2017, 508 pages, €8,70, e-book Kindle €8,99
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Nicolas, 10 ans (Clément Van Den Bergh, 12 ans au tournage), est un garçon perturbé qui ne sourit jamais et parle peu. Il est flanqué d’un petit frère qu’il aime bien (Tom Jacon), d’une mère démissionnaire (Tina Sportolaro) et d’un père un brin inquiétant (François Roy) qui lui raconte des histoires à faire peur. Sadisme inconscient ? Il brutalise le garçon, peut-être pour masquer ses désirs incestueux. Nicolas cauchemarde qu’il le pousse dans le grand bain alors qu’il sait mal nager ; il le tue à plusieurs reprise dans des fantasmes de vengeurs masqués ou d’accident de voiture.
Il est envoyé en classe de neige à Morzine, à plus de 200 km de la maison, et son père veut le conduire lui-même dans sa R25 grise de fonction ; il est représentant en prothèses médicales. L’accident de car de Beaune est encore frais dans les mémoires, le car a brûlé le 31 juillet 1982 sur l’autoroute A6 et a tué 546 enfants et adolescents de 5 à 14 ans, plus sept adultes.
Nicolas rejoint les autres qui sont déjà arrivés. Comme il est timide, il n’a pas vraiment de copain, ni de copine. Il oublie – et son père aussi – son sac dans le coffre et se retrouve sans pyjama le soir. Il pourrait dormir en slip, cela se faisait couramment dans les colos, mais il semble que ce ne soit pas le cas ici. Un autre garçon, étranger et plus mûr, lui prête son pyjama de rechange. Hodkann (Lokman Nalcakan) devient son ami, attiré peut-être par sa vulnérabilité et son air perpétuellement rêveur. Il dort dans la couchette en-dessous.
La peur de Nicolas est de pisser au lit, symptôme évident d’un gamin troublé, angoissé la nuit. Sa mère ne semble pas s’en préoccuper, et la maîtresse (Emmanuelle Bercot ) non plus. Il n’a qu’à « ne pas pisser, et voilà tout ». Ben voyons… Nier ce qui gêne a toujours été le cas des profs et des parents indifférents. Les premiers parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur métier, les seconds parce que ça passera. Nicolas mouille son lit une nuit, se lève et va se laver, mais s’aperçoit qu’il neige enfin dehors. Il ne fait pas de ski, faute d’affaires, mais se réjouit pour les autres. Il sort alors dehors pour toucher la neige et s’en frotter, les pieds nus, mais la porte sécurisée ne s’ouvre que de l’intérieur. Il est enfermé dehors et personne ne répond !
Il avise alors la 2CV de Patrick (Yves Verhoeven), un gentil moniteur qui l’a pris sous son aile et qui l’aime bien. Il dit même à la caissière de la boutique où il va lui acheter quelques affaires, anorak, tee-shirt, chaussettes, cagoule, que s’il n’est pas réclamé d’ici un an, il le garderait bien. Son père, en effet, n’est pas revenu porter le sac oublié. Sa mère ne sait pas où il est ni comment le joindre. La colo avance donc probablement les fonds nécessaires « en urgence », avant de se faire rembourser par les parents. La 2CV s’enfouit sous la neige qui tombe en continu, et Nicolas cauchemarde qu’il est glacé, mort, et qu’on le fourre dans un cercueil d’où il ne peut pas sortir. C’est Patrick qui le trouve au matin et le prend dans ses bras comme un petit enfant pour le ramener au chaud.
Il tombe malade, avec de la fièvre, rien de bien grave. Le docteur dit à la maîtresse que Nicolas est un ourson mal léché. Mal léché quand il était petit par sa mère, qui semble-t-il ne l’a pas aimé ni caressé comme il se devait. Peut-être parce que le père a pris toute la place en le surprotégeant, sans la tendresse qui aurait dû aller avec. Il ose à peine le toucher, mettre un bras sur ses épaules, l’étreindre. Il se contente de parler en raisonneur. Nicolas fantasme l’amitié de Hodkann, rêvant de se le sauver lors d’une invasion de terroristes ; il fantasme l’amour d’une femme en rêvant de se voir embrasser sur la bouche par sa maîtresse ; il fantasme de se retrouver petit bébé avec une mère aimante lorsqu’il voit, au retour, dans une station-service, une maman et son bébé. Toutes les névroses de l’auteur du roman, Emmanuel Carrère, apparaissent probablement dans ce livre. Le film en rend bien compte.
Nicolas est laissé au café avec un Lucky Luke tandis que les autres vont skier. Deux gendarmes entrent et font apposer une affiche à propos de René, un jeune garçon du coin qui a disparu depuis trois jours. Nicolas en cauchemarde la nuit venue, se rappelant ce que son père qui a dit un jour : que des inconnus enlevaient des enfants pour les éventrer et leur prélever un rein, une façon d’évoquer ses propres fantasmes érotico-sadiques, une façon aussi de « justifier » son interdiction de monter avec lui sur les montagnes russes, accessibles uniquement avec un adulte avant 14 ans. Pour se rendre intéressant auprès de son seul ami, Nicolas affabule. Il grossit cette anecdote en faisant de son père un chasseur de méchants. Ce pourquoi, lorsque les gendarmes reviennent pour enquêter sur une R25 grise, Hodkann leur dit que le père de Nicolas en a une, ce qui leur permet de faire le rapprochement avec ce qu’il savent déjà.
L’abuseur d’enfant est arrêté et Nicolas renvoyé chez lui. C’est Patrick qui l’accompagne personnellement en 2CV. On n’a rien dit au garçon car les profs, comme d’habitude, ne veulent pas se mouiller, ce n’est pas leur métier. La maîtresse se fâche même lorsque les élèves, pourtant de 9 à 11 ans, parlent entre eux de ce garçon retrouvé mort. Il faut se taire, ne pas évoquer cette histoire, selon elle. Alors qu’il serait au contraire nécessaire d’en parler, avec des mots d’adulte envers des enfants, pour évacuer l’émotion. Mais il ne faut attendre cela des profs, ce n’est pas leur métier, ils n’ont pas été formés, ils ne sont pas assez payés, ils ont bien d’autres choses à faire, et ainsi de suite… La critique ironique du film consiste, à ce moment-clé, en un dialogue entre Vanessa et Hodkann ; elle demande : « ça veut dire quoi être violé » ? Et il répond : « c’est mettre sa b… » juste avant que la maîtresse prenne sa grosse voix et l’éjecte au dortoir. Les gamins sont souvent moins niais que les profs en ces occasions.
Un bon thriller psychologique, où l’enfant révèle par ses cauchemars ce qu’il sait au fond de lui sans savoir le formuler : les brèches des adultes, le manque d’amour, le sadisme rentré de son père. Si l’institutrice est presque toujours en-dessous de tout, le moniteur Patrick est au-dessus de ce qu’on lui demande.
Prix du jury du Festival de Cannes 1998
DVD La Classe de neige, Claude Miller, 1998, avec Clément Van Den Bergh, Lokman Nalcakan, François Roy, Yves Verhoeven, Emmanuelle Bercot, LCJ Éditions & Productions 2022, version restaurée 4K ultra HD, 1h32, €10,99
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Suite des mémoires du jeune juif né en 1931 et qui a déployé des trésors de ruse et de courage pour échapper aux rafles de juifs durant l’Occupation. Cette fois, Un sac de billes est terminé, Joseph retrouve à Paris son frère Henri et sa mère ; seul son père n’est pas revenu des camps. En 1945, Jo a 14 ans.
C’est l’âge où le garçon s’émancipe, d’autant plus qu’il a dû se débrouiller seul depuis l’âge de 10 ans. Il prend de la taille, 1m70, de la carrure, ses muscles poussent, pectoraux et abdominaux, il fait de la boxe. Il rêve comme un gamin dans un corps qui devient adulte. Mentalement, il est encore un enfant sous une apparence de gros dur.
Il va changer en quelques mois, le temps de préparer le Certificat d’études, diplôme honni mais qu’il réussira. Car il a mûri. Il a tenté le trafic de chewing-gums avec un Américain de l’Intendance rencontré parce qu’il voulait une fille ; il a tenté de devenir boxeur professionnel avec son premier combat à 14 ans et demi, qu’il a gagné, mais durant lequel il a perçu qu’il n’était pas fait pour ça ; il a rencontré Bernadette, sa première femme, une jeune adulte qui l’a fait venir dans son lit et l’a initié gentiment ; il a vécu le voyage, quelques jours en stop pour aller à Marseille, sa ville de rêve, la Californie française, où il a vécu avec Jeannot et Franck dans un camp de gitans.
Et puis, la vie… Le certif en poche, la boutique de coiffure du frère Henri qui fait vivre toute la famille. Le garçon adolescent qui, désormais, connaît la vie, la bagarre mâle et le sexe amoureux – et qui se range, devient adulte. Rien de tel que de se confronter à soi pour mûrir. Les parents qui couvent trop leur progéniture, surtout les garçons, ne choisissent pas le bon chemin.
Un bon récit romancé d’initiation, avec ironie et émotion. Jo Joffo est un conteur ; il en rajoute sûrement, hâbleur méditerranéen, mais la fiction est parfois plus vraie que la réalité. Une pulsion de vie qui réjouit le cœur et le ventre.
Joseph Joffo, Baby-foot, 1977, Livre de poche 1989, 224 pages, occasion €1,93, e-book Kindle €4,99
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Vladimir Nabokov a beaucoup aimé ce long roman d’apprentissage d’une jeune fille, de ses 10 ans à ses 20 ans. Fanny Price représente la femme effacée, presque timide, sensible et qui n’en pense pas moins ; elle a été façonnée par son milieu mais garde des principes universels qui la rendent sympathique. Au fond, elle est très anglaise de tempérament : courageuse mais conservatrice, ouverte mais modérée.
Il faut dire que l’époque est celle des guerres napoléoniennes qui menacent l’Angleterre sur mer, celle des droits de l’Homme qui remettent en cause l’esclavage et la fructueuse économie des Antilles anglaises, l’essor de la révolution industrielle qui sépare de plus en plus villes et campagne, les premières étroites, insalubres, enfumées, et la seconde en harmonie avec la nature, les éléments, les saisons. L’époque est toute de transformations sociales, politiques, économiques. A Portsmouth, dans sa famille biologique, Fanny voit tout l’écart qui sépare la maison de celle de Mansfield Park : « C’était la demeure du bruit, du désordre et du manque total de bienséance. Personne n’occupait la place qui lui revenait, rien n’était fait comme il fallait. Elle ne pouvait éprouver du respect pour ses parents, contrairement à ses désirs » p.531.
Le matérialisme menace, comme le bon plaisir pris par égoïsme, sans souci des autres. « Une absence de principe, une délicatesse de sentiment émoussée, ainsi qu’un esprit dénaturé et corrompu » p.625. Ainsi d’Henri Crawford, pas bien beau, petit et noireau, mais riche jeune homme qui cueille les filles par la séduction de ses manières, son obstination orgueilleuse de gagner, et sa fortune. Cet Henri veut séduire Fanny, car elle est la seule qui résiste encore et toujours à son siège amoureux. Il ne réussira pas, faisant céder une autre, une femme mariée, la propre cousine de Fanny, créant ainsi le scandale absolu dans une société de rang où l’honneur social est plus que la personne.
La famille patriarcale traditionnelle, représentée par l’austère mais humain Sir Thomas Bertram, baronnet et membre du Parlement, est remise en cause par la jeunesse. Il suffit que le patriarche s’absente quelques mois pour « aller régler des affaires » à Antigua où il possède des plantations, pour que ses fils et filles s’émancipent des principes selon leurs tempéraments. Tom, l’aîné et héritier, montre sa frivolité et son insouciance tandis qu’Edmond, le cadet qui se destine à devenir pasteur pour assurer sa subsistance est plus tempéré et généreux. Maria la vaniteuse et Julia sa sœur, ne songent qu’au beau mariage et flirtent sans retenue avec Henry Crawford, osant même monter une pièce de théâtre où l’on expose tout, comme par jeu. Or le jeu suscite une dangereuse intimité et Fanny comme Edmond s’y opposent ; ils savent que Sir Thomas ne sera pas d’accord sur ces liaisons dangereuses, mœurs nouvelles venues de Londres en la personne du jeune fat Yates, ami de Tom évidemment.
La rigidité de Sir Thomas contraste avec l’indulgence outrancière de leur tante Norris, deux conceptions extrêmes de l’éducation qui sont autant néfastes. Pour connaître ses enfants, il est nécessaire de les laisser se révéler en ne les contraignant qu’avec doigté, moins par appel aux grands principes de l’humanisme que par des mises en situation concrètes. Autrement, ils feindront et deviendront hypocrites, comme les mondanités les encouragent à devenir. Sir Thomas le comprend à la fin et s’en repend : « On ne leur avait sans doute jamais appris à gouverner leurs penchants et leurs humeurs, en leur communiquant ce sens du devoir qui se suffit à lui-même » p. 633. Développer l’intelligence et le savoir ne suffit pas ; il faut développer aussi le caractère par la mise en pratique des principes.
Mais peut-on être indépendant de sa famille ? De son rang social ? De son état de femme ? Non, sans doute, à cette époque. Fanny en fait l’amère et douce expérience, nièce de Sir Thomas et non sa fille, mais au fond plus sa fille que ses propres filles, tant elle a appris et assimilé son tempérament et ses façons. Mais doit-elle être mariée contre son gré ? Sans possibilité de choisir ? Ce ne sont pas les hommes qui commandent, comme les fermiers mènent leur vache au taureau. Sir Thomas encourage son mariage avec Henri Crawford, qu’il voit comme un amoureux persévérant et de bon caractère ; il déchantera. « Et même si cet homme avait toutes les perfections, on n’en devrait pas pour autant considérer comme chose établie que le devoir d’une femme est de l’accepter, sous prétexte qu’il se trouve éprouver à son égard quelque affection ? » p.482. Reste que la famille est tout, en ce monde, et c’est pourquoi le nom du domaine, de la domus, de la Maison du Northamptonshire – ce centre de l’Angleterre – est le personnage principal du roman. Il lui donne son titre, et d’ailleurs le tout dernier mot du roman. Il rappelle les relations patriarcales : Mans-field, le domaine des hommes. Quand chacun va de son côté et ignore les autres, il n’y a plus de Maison, plus de famille, plus de style de vie, plus de tradition.
Les sœurs Ward ont fait chacun un mariage différent il y a trente ans, ce qui montre combien, pour les femmes, le mariage seul établit la position sociale. Maria, la plus belle, a épousé Sir Thomas Bertram. L’aînée a épousé un clergyman, Mr Norris, ami de Sir Bertram, désormais décédé sans laisser d’enfant. La benjamine Frances, « pour contrarier sa famille », a épousé le pauvre lieutenant de marine Price qui lui fait un enfant par an, dix en tout. Sur une idée intéressée de Mrs Norris devenue veuve, marâtre avare et mouche du coche, la fille aînée Fanny, 10 ans, est accueillie à Mansfield Park chez les Bertram pour y être éduquée selon les bons principes avec ses cousines. Mais elle sera toujours en arrière, une nièce recueillie par charité, pas une fille de la maison. Son caractère doux et moral fera d’elle, insensiblement, la conscience de la famille.
Elle est accueillie, aidée et encouragée par Edmond, 16 ans, qui l’aime fort. Fanny a des liens très fort aussi avec son propre frère aîné William, de deux ans plus âgé. Il est intelligent, honnête et courageux, deviendra aspirant dans la Navy, puis lieutenant sur intervention d’Henry Crawford, qui veut ainsi séduire Fanny. Mais elle s’attache à Edmond, qu’elle aime d’un amour secret parce qu’il se soucie du bonheur des autres. Ce pourquoi elle voit avec désespoir celui-ci s’éprendre d’une Mary Crawford intrigante, ironique et égoïste, tout à fait dans le ton du matérialisme d’époque. Mary et Henry Crawford sont frère et sœur de la femme du nouveau pasteur, le Dr Grant, après le décès de Mr Norris ; leur proximité fait qu’ils sont souvent invités à Mansfield Park.
Une fois de plus, Jane Austen chante les amours contrariés, les sentiments en conflit avec les intérêts, la dépendance de la femme. Maria Bertram n’aime pas Rushworth, elle n’aime que sa fortune ; Mary Crawford, superficielle et sans aucun sens moral, n’aime pas Edmond car il se destine au métier étriqué de pasteur, elle n’a un retour de flamme que lorsqu’il qu’il risque de devenir héritier en titre, si Tom meurt de fièvre ; Tom Bertram n’aime personne, que la chasse et les chevaux, avant d’échapper à la mort dans la douleur, ce qui le fait mûrir ; Henry Crawford a constamment besoin de se faire aimer et admirer, il n’aime pas Fanny, il n’aime que la dure conquête qu’elle représente à son orgueil. Julia Bertram n’aime pas vraiment Yates, trop futile de modernité littéraire, mais part se marier sans le consentement de son père pour éviter d’être reprise par la Famille et corsetée après le scandale de sa sœur Maria.
Rien de moins romantique que ces relations entre jeunes gens. Chacun cherche à conquérir chacune, laquelle ne pense qu’à s’établir en fortune. On ne songe qu’aux biens matériels, pas aux sentiments. Seule Fanny la sensible semble préparer le mouvement romantique, avec son exaltation de la nature, du reverdissement du printemps, de la pluie, de la chaleur du feu de bois. Elle finira par épouser son cousin Edmond, ses frères William, John et Sam mousses sur les bateaux dès l’âge de 10 ans, seule façon de se faire une place dans la société pour qui est sans fortune. Maria est exilée avec sa tante Norris, Julia pardonnée, Tom repenti, Susan, la jeune sœur de Fanny, prend sa place auprès de Lady Bertram comme dame de compagnie. Les Crawford repartis avec les Grant à Londres – et tout est bien qui finit bien.
Un gros roman de maturité, écrit à 38 ans, cinq ans avant sa mort. Les phrases longues et balancées établissent un ton raisonnable, comme détaché, analysant les sentiments et les mouvements des acteurs de façon parfois très ironique. La peinture des mœurs du temps est remarquable et fait plonger dans cet intérieur anglais bien moins bouleversé que les intérieurs continentaux parce que les guerres se passent toujours hors du territoire national. Les personnages ont du caractère et l’on se plaît à les voir évoluer, s’entrechoquer, se plaire ou se détester dans ce huis-clos social de la gentry anglaise.
Jane Austen, Mansfield Park, 1814, 10-18 2014, 646 pages, €9,50
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Petit roman de confort écrit léger et qui prône l’anti-brutalisation tendance. La délicatesse à la française est ce ton de douceur dans les relations amoureuses, pas toujours orientées vers la baise torride des romances à la yankee. Nathalie erre, elle rencontre un François avec qui elle se sent bien – se sentir bien est le summum de la mode de notre temps. Ils se fiancent, tout va bien. Ils se marient, tout va bien. Cinq ans passent, ils retardent un enfant, trop bien dans leur état ; chacun travaille, c’est un état de bonheur permanent comme chantait l’autre.
Et puis paf ! Le drame. François qui a la mauvaise mode de courir avec de la bouillie entre les oreilles pour ne rien entendre, casque sur la tête en autiste trop bien dans son corps tout seul, se fait renverser par une camionnette. Coma, décès. Nathalie effondrée. Cette fois, elle n’est pas bien, elle erre à nouveau, elle ne « s’en sort pas ». Revenue au boulot, elle s’y investit comme jamais, comme une drogue, toujours cette propension à « être bien », même dans les addictions.
Charles, son patron, la drague, elle est indifférente ; Markus, un jeune suédois pas bien beau de la boite l’admire, elle l’embrasse sur un coup de chaleur. Elle fait cela pour « être bien », sans réfléchir. Markus est désorienté, lui qui a été moqué petit, bizuté ado, ignoré adulte. Il s’est fait tout petit, passe-partout, sans humour, indifférent aux autres. Et puis ça…
Cahin-caha, commence une autre histoire d’amour, où chacun veut être « bien ». Nathalie retrouve un équilibre à sa féminité orpheline, Markus trouve un avenir à sa virilité étouffée. Jusqu’à tout quitter pour être à deux, être bien à deux, on s’en fout des autres, au chaud sous la couette comme chantait l’autre (un autre autre).
Roman d’époque, où même Martine Aubry et Ségolène Royal font une apparition (!), où « la crise » – la sempiternelle crise qui jamais ne se résout car personne ne veut jamais qu’elle se résolve – encourage les gens à se réfugier dans l’entre-soi du couple, de la famille, des amis proches. C’est cela, la délicatesse, un air de ne pas y toucher, un frôlement de surface, les sentiments par les fleurs plutôt que par la racine.
Écrit court (les gens adorent), en chapitres encore plus courts (les zappeurs sont ravis), avec des inter-chapitres décalés souvent désopilants (les lecteurs respirent – et peuvent consulter leur smartphone). Un petit roman centré sur une femme (revanche d’époque) qui se laisse lire et fait passer un moment agréable. Malgré l’attention portée aux trois personnages principaux, le souvenir ne reste pas, ils ne sont pas longs en bouche comme on le dit d’un vin. On lit et on oublie. Mais c’est délicatement mené.
Pivot aurait aimé le livre, il a obtenu pas moins de dix prix (Prix Conversation, Prix des Dunes, Prix du 7e art, Prix Gaël Club, Prix littéraire des lycéens du Liban, Prix des Lecteurs du Télégramme, Prix Jean-Pierre Coudurier, Prix An Avel dans le vent, Prix Harmonia) et il est devenu un phénomène de vente en Folio avec plus d’un million d’exemplaires. Il est traduit en plusieurs langues, adapté pour la télé, arrangé en bande dessinée. Mais un écrivain qui est aussi musicien, dramaturge, scénariste et réalisateur n’est pas un véritable écrivain. Il est dans le zapping d’époque, qui effleure la surface des choses et des gens – ce qui plaît parce qu’il leur ressemble. Gageons qu’il ne passera pas à la postérité.
Un très bon film de la fin des années cinquante pour reprendre le roman de Jules Verne, chroniqué sur ce blog en 2011. Des personnages bien typés dans un décor somptueux. Évidemment, il y a des différences avec le livre : le professeur et son élève sont écossais, pas allemands (difficile après deux guerres mondiales), le descendant meurtrier du comte et la veuve, comme le cane, sont ajoutés pour pimenter l’histoire, et l’Atlantide est introduite fortuitement. Mais pour le reste, le mystère et le merveilleux scientifique demeurent.
Le professeur de géologie à l’université d’Édimbourg Oliver Lindenbrook (James Mason) a été fait chevalier. Ses étudiants le félicitent en lui offrant, outre une aubade, un encrier monté sur massacre de mouflon. Mais Alec McEwan (Pat Boone), son étudiant favori de première année de licence, ami de sa fille, lui offre en plus, avec le reste de la cagnotte récoltée, un morceau de lave négocié chez un antiquaire. Ce cadeau fait plus plaisir à Lindenbrook que le reste. Surtout que la lave, récoltée dans les épandages du Stromboli, est une lave d’Islande. Lindenbrook passe sa soirée à l’étudier pour percer le mystère de son poids, oubliant le dîner qu’il a commandé à sa gouvernante pour ses pairs. En tentant de faire fondre la lave, l’assistant fait exploser le four, ce qui révèle révèle un fil à plomb pris dans la lave, expliquant son poids. Il est gravé au nom d’Arne Saknussem, un célèbre savant islandais disparu pas moins de trois siècles auparavant (fin XVIe). Avec un message indiquant l’entrée du centre de la terre sur le volcan éteint Snæfellsjökull et l’entrée indiquée par le soleil levant passant entre les pics du volcan Scartaris.
Lindenbrook, saisi du démon de la science, part illico à Reykjavík. Alec, son étudiant, le suit, non sans lui avoir demandé la main de sa fille. Il est pauvre, il n’a que 18 ans, doit encore faire deux années de licence, rembourser ses parents – mais il est plein d’enthousiasme. Et que serait la science sans la jeunesse à qui transmettre sa flamme ? Le professeur a écrit à la sommité de la géologie européenne, le professeur suédois Göteborg (Ivan Triesault), mais celui-ci a disparu le lendemain de son message. Il est probablement parti trouver ce fameux centre de la terre tout seul, voulant coiffer Lindenbrook au poteau.
Qu’à cela ne tienne, Lindenbrook et Alec se retrouvent en Islande, où ils explorent les pentes du fameux volcan indiqué par Saknussem. Mais on leur met des bâtons dans les roues, les empêchant d’acheter du matériel d’alpinisme, puis en les assommant pour les enfermer dans une grange à duvet. C’est là que, entendant taper sur une paroi de bois, ils se font connaître du propriétaire, un grand jeune islandais, Hans Bjelke (Peter Ronson), et sa cane à lunettes apprivoisée Gertrud. A leur auberge, Göteborg n’est pas visible. Lindenbrook ruse pour connaître le numéro de sa chambre et s’y rend pour une explication. Ils découvrent tout un matériel prêt pour une expédition : cordes, piolets, lampes électrique à bobine à induction de Ruhmkorff, appareil de respiration, sacs à dos, provisions. Alec, dans la chambre à côté, trouve le professeur suédois mort. Des particules dans sa barbe montrent qu’il a été empoisonné au cyanure. Son épouse Carla (Arlene Dahl), qui survient sur invitation de son mari, est effondrée. Elle accuse Lindenbrook mais, lisant ensuite le Journal de son mari, détecte qu’il n’en est rien. Elle propose alors le matériel au professeur pour son expédition, à condition d’en faire partie.
Récriminations machistes, objections victoriennes (l’histoire se passe en 1880), mais la femme est admise dans l’expédition d’hommes qui comprend déjà Lindenbrook et ses deux jeunes compères, Alec et Hans, avec sa Gertrud. Les voilà donc partis, suspendus à un fil au-dessus du gouffre indiqué par le rayon de soleil levant passant entre les deux pics du Scartaris. C’est la cane qui trouve une galerie qui s’enfonce en pente douce plutôt que le puits à pic et sans fond. Ils s’encordent et s’avancent, éclairés par leurs lampes. Ils trouvent de l’eau en abondance et campent dans les endroits plats, comme des spéléologues.
C’est alors que la veuve entend du bruit, des pas. Lindenbrook se moque du « rat dans le grenier » qu’entendent toutes les femmes qui fantasment de peur, mais deux hommes sont en effet passés au-dessus d’eux. Les ayant suivis, désormais ils les précèdent. Arne Saknussem a laissé trois marques pour indiquer les bonnes galeries, comme gravées sur le fil à plomb. Mais les intrus les masquent pour induire en erreur. C’est encore Gertrud qui retrouve la bonne piste. Dès lors, le paysage change : c’est une grosse boule de pierre qui dévale le corridor où ils fuient (reprise dans Indiana Jones), des gemmes énormes dans les sources d’eau où ils peuvent se laver, une suite de concrétions de sel dans laquelle Alec tombe et se perd, se dépoitraillant puis arrachant ses vêtements comme un gamin de 12 ans, à cause de la chaleur.
Il est retrouvé déshydraté et le torse souillé de sel par l’un des intrus qui n’est autre que le descendant Saknussem, le nouveau comte (Thayer David). Il considère l’endroit comme son royaume, et exige du jeune Alec qu’il lui serve de porteur, puisque le sien a succombé à l’effort. Le jeune homme refuse et le comte le blesse par balle au bras. Le coup de feu et ses échos indique l’endroit où il se trouve et le professeur Lindenbrook, muni d’un étrange gadget qui mesure l’angle du dernier écho, réussit à le rejoindre. Saknussem est jugé, condamné, son arme confisquée, mais personne ne veut l’exécuter ; ils l’emmènent donc avec eux. Une forêt de champignons comestibles offre une alternative au bœuf en boite, mais surtout des troncs pour construire un radeau. C’est en effet une vaste mer intérieure, la légendaire Téthys, qui s’ouvre devant eux. Malgré des dimétrodons préhistoriques égarés depuis près de 300 millions d’années qui survivent ici, ils réussissent à embarquer et à naviguer un moment à la voile. Mais une tempête magnétique qui leur arrache tous leurs instruments métalliques les rejette sur une côte.
Ils échouent épuisés, affamés, quasi nus, pour le plus grand plaisir des deux jeunes de 20 ans à exhiber leur corps devant la femme. Le ventre sur le sable, faisant corps avec la terre, ils récupèrent tandis que Saknussem, jeté plus loin, s’empare de la cane pour la bouffer toute crue, ne laissant que les plumes. Hans est fou de rage et veut étrangler le comte. Seraient-ils redevenus sauvages ? Les autres tentent de l’en empêcher malgré sa force, mais la nature agit pour lui et le double meurtrier comte s’écrase dans un gouffre, sous un empilement de rochers. Les rescapés découvrent, par la brèche ainsi ouverte, une cité engloutie, la fameuse Atlantide avec ses temples écroulés et la vasque d’autel en pierre dure. Le squelette du savant Saknussem gît au pied d’une ruine, mort à cause d’une jambe cassée, son bras indiquant la galerie de sortie. C’est une cheminée volcanique qui aspire l’air vers la surface, sauf qu’elle est obstruée par un gros rocher.
Qu’à cela ne tienne, les savants chez Jules Verne sont tous un peu ingénieurs et Lindenbrook a l’idée d’utiliser la poudre noire contenue dans le havresac de feu Saknussem, pour faire sauter l’obstacle. Ce qui réussit au-delà de toute espérance, malgré un saurien géant qui tente de les croquer in extremis, la vasque de pierre dans laquelle ils ont pris place est éjectée par le volcan Stromboli, entré en éruption, jusque dans la Méditerranée. Ils sont recueillis par des pêcheurs sauf Alec, projeté hors de la vasque, qui atterrit dans un pin, tout nu, au-dessus des bonnes sœurs d’un couvent.
De retour à Édimbourg, le professeur est adulé, mais il ne rapporte rien de l’expédition, ni échantillon, ni note. Il se contente de projeter d’écrire ses mémoires, et sollicite pour cela la veuve Göteborg, dont on pressent qu’ils se sont trouvés et vont convoler en justes noces. De même qu’Alec avec Jenny (Diane Baker), bien que l’énergique garçon, réchappé de tant de périls, se soit cassé la jambe… en tombant des marches de l’église.
DVD Voyage au centre de la terre (Journey to the Center of the Earth), Henry Levin, 1959, avec James Mason, Pat Boone, Arlene Dahl, Diane Baker, Thayer David, Twentieth Century Fox 2013, doublé espagnol, allemand, français, anglais 2h04, €16,89
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Une histoire de maison, comme si elle était faite pour quelqu’un, dans une ambiance de pulsions sexuelles et de morgue aristocratique. Nous sommes en pleine pudibonderie victorienne, avec l’orgueil des mâles de l’empire. Les femmes ne sont que des jouets assimilées à des enfants mineurs, des objets propriétaires que l’on prend pour pondre, ne devant pas être « souillées » avant le mariage ni montrer le moindre bout de peau des bras et des jambes. On ne les considère que comme quantité négligeable. Sauf qu’elles commencent, en ces années pré-1914, à n’en faire qu’à leur tête. Le roman d’Edward Morgan Forster dont est tiré le film a été publié en 1910.
D’où le choc des mœurs et des cultures entre une famille british tradi, les Wilcox, et deux jeunes femmes émancipées par la fortune et l’intellect, partiellement originaires d’Allemagne. Ces deux sœurs Schlegel, Margareth (Emma Thompson) et Helen (Helena Bonham Carter) ainsi que leur frère encore adolescent Theobald dit Tibby (Adrian Ross Magenty) habitent avec leur tante Juley (Prunella Scales) dans un immeuble de Londres. Leur bail s’achève et le propriétaire veut faire démolir pour bâtir un immeuble plus cossu. Henry (Anthony Hopkins) et Ruth Wilcox (Vanessa Redgrave) sont un couple de riches industriels qui exploite le caoutchouc du Nigeria. Leur fils cadet Paul (Joseph Bennett) flirte un soir avec la jeune Helen dans leur maison de campagne d’Howard’s End*, où les Schlegel sont invités. Helen est toujours excessive et un peu folle. Baiser est-il la seule façon de communiquer en société de caste ? Un Wilcox ne saurait envisager un quelconque mariage sans choisir une femme de sa classe, comme l’aîné Charles (James Wilby), qui épouse Dolly (Susie Lindeman), une oie stupide, mais de son rang.
[* L’orthographe correcte exige l’apostrophe, mais le web ne supporte pas les signes codants tels qu’apostrophe, accents, deux points, point d’interrogation et autres. D’où la suppression de l’apostrophe – comme des accents – pour indexer les titres et les noms pour les moteurs de recherche]
Justement, le jeune couple loue par hasard pour quelques semaines à Londres un appartement en face de chez les Schlegel, ce qui les amène à se rencontrer à nouveau, malgré le scandale. Car tout fait scandale dans la société puritaine sous Victoria : de véritables mœurs islamiques, où le chapeau est aussi indispensable que le voile chez les femmes, et où parler avec une fille non mariée quant vous êtes un garçon équivaut à un viol. Les filles sont des biens que l’on négocie, pas des personnes.
Mais les femmes agissent de leur côté. Ruth Wilcox et Margareth Schlegel se sont rencontrées lors d’un voyage en Allemagne et se revoient à Londres puisque leur logis est juste en face. Ruth est devenue fragile, malade et neurasthénique. Elle voit en Margareth un double romantique, douce, délicate et posée, à qui se confier. Son mari est froid et ses enfants ne pensent qu’à eux et à leur position. Ruth a la nostalgie du cottage où elle est née, Howard’s End. Elle y a passé son enfance parmi les fleurs, le pré de jacinthes au printemps, et les arbres, les marronniers en fleurs. A l’article de la mort, elle écrit sur un papier qu’elle veut léguer ce bien propre à Margareth. Mais le mari et les enfants ne voient pas cette spoliation d’un bon œil. Le père hésite, le fils aîné est contre, et la fille cadette Evie (Jemma Redgrave) jette carrément la lettre dans la cheminée. Ce legs est réputé n’avoir jamais existé.
Mais le destin, ou la nature, sont obstinés. Howard’s End reviendra à Margareth, comme prévu. Car la maison est faite pour elle, à ses mesures : la preuve, ses meubles qu’elle entrepose avec l’autorisation d’Henry après l’expiration du bail de Londres, y entrent parfaitement, le tapis s’ajuste au salon et l’épée du grand-père a sa place toute trouvée au-dessus de la cheminée. « End » signifie d’ailleurs la finalité, le but. Celui d’Howard qui l’a fait construire, son chef d’œuvre, mais aussi l’accomplissement d’une destinée.
C’est par l’intermédiaire des pulsions sexuelles que la maison va revenir aux sœurs, conformément au désir de la mère. Helen Schlegel rencontre Leonard Bast (Samuel West), commis dans une société d’assurance, lors d’une conférence un peu snob sur Beethoven pour bourgeois ignares. Elle vole le parapluie du jeune homme assis à côté d’elle sans (vraiment ?) le vouloir, car elle est fantasque (mais le jeune homme blond est bien fait de sa personne…). Bast, accoquiné avec la vulgaire Jacky (Nicola Duffett), est pauvre et habite un taudis au ras des trains qui passent toute la nuit dans un vacarme d’enfer. En suivant Helen sous la pluie, mais sans pouvoir la rattraper, il voit où elle habite et sonne à la porte pour récupérer son bien. La famille Schlegel l’invite à prendre le thé et à se sécher. Il est ébloui par leur raffinement et se trouve en affinité avec les lectures romantiques des filles, adeptes du groupe de Bloomsbury, comme l’auteur (Margareth, sa sœur et son frère sont inspirés de Virginia Woolf). Helen, exaltée, veut à tout prix l’aider, et ce sera sa perte. Mais que peut-on contre les pulsions, quand elles sont trop contraintes en société prude ?
Comme les Wilcox habitent près des Schlegel, le hasard fait qu’Henry rencontre Bast en même temps que les sœurs. Une fois parti, Helen le recommande pour un poste dans l’entreprise des Wilcox, mais celui-ci ne saurait condescendre à ce passe-droit sans intérêt. Mais lorsqu’il apprend où Bast travaille, il leur dit que sa compagnie d’assurance est fragile, insuffisamment réassurée, et qu’elle va faire faillite avant les fêtes. Helen incite donc Bast à quitter son emploi pour en trouver un autre rapidement. Ce qu’il fait avec succès, car il est toujours préférable d’avoir déjà un emploi pour postuler à un autre : cela inspire confiance, alors que les chômeurs sont considérés comme des losers. Les choses n’ont pas changé depuis. Mais ce nouvel emploi, dans une banque, s’avère précaire et une compression de personnel due à la conjoncture fait licencier Bast, qui se retrouve sans un à 21 ans.
Helen se sent coupable et, toujours excessive, décide d’amener le couple Bast au buffet de fiançailles d’Henry et de Margareth, pour les nourrir. Cela ne se fait pas et Jacky, qui ne sait pas se tenir, se fait remarquer car elle mange avidement et boit beaucoup trop. Pire, elle reconnaît en Henry un ancien client quelle a subi à Chypre lorsqu’elle avait 16 ans et cherchait à vendre son corps pour payer son retour en Angleterre, ses parents étant morts. Henry, imbu de sa position sociale, fulmine d’avoir été piégé par les sœurs. Bien que Margareth lui pardonne cet « écart » d’il y a dix ans (des années avant qu’ils se connaissent), Henry ne veut plus voir les Bast. Helen, outrée, les suit. Elle offre 5000 £ à Leonard Bast, qui les refuse par orgueil, mais condescend à l’embrasser, et plus après une promenade en barque. Voilà Helen enceinte de lui, « faute » sociale impardonnable pour une fille non mariée. Les hommes de l’époque ont le droit social à rechercher le plaisir, mais pas les femmes, qui doivent se garder « pures » et « vierges ».
Helen part voyager en Bavière et envoie des cartes postales fantasques qui font craindre à Margareth et Tibby pour sa santé mentale. Pour son bien, Henry envisage de la faire interner à son retour annoncé et, pour cela, invite sa sœur à la faire venir à Howard’s End où sont ses livres qu’elle veut récupérer. Mais elle n’est pas folle, seulement déboussolée par sa grossesse, et Margareth s’interpose. Helen veut à toute force passer une nuit dans le cottage, ce que les Wilcox refusent absolument. Henry envoie son fils Charles, à qui le cottage est destiné en héritage, chasser la fille. C’est alors que surgit Leonard Bast, venu en train de Londres jusqu’à Eaton, puis à pied par la route. Charles le frappe du plat de l’épée sous la cheminée et Bast, en voulant lui échapper, fait tomber une bibliothèque sur lui, ce qui le tue. Le médecin bourgeois conclurait bien à « une crise cardiaque » (en France on aurait dit un « arrêt du cœur »), mais l’imbécile de Charles évoque l’épée et les coups qu’il a portés. Il est donc inculpé et emmené par la police.
Henry ne veut plus remettre les pieds à Howard’s End, pas plus que Charles et aucun des Wilcox, aussi lègue-t-il par testament le cottage à sa seconde épouse Margareth, réalisant ainsi le vœu de sa première épouse Ruth. Mais il a fallu le rappel des pulsions sexuelles déniées pour que la morgue sociale cède enfin devant le destin. Le domaine reviendra au petit garçon qui va naître d’Helen et de feu Leonard, et qu’on voit déjà marcher dans les herbes des prés.
Prix du 45e anniversaire du Festival International du Film 1992
DVD Retour à Howard’s End, James Ivory, 1992, avec Vanessa Redgrave, Helena Bonham Carter, Joseph Bennett, Emma Thompson, Prunella Scales, MK2 2008, anglais vo doublé français, 2h22, €15,61, Blu-ray €14,99
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