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Jonathan Grimwood, Le dernier banquet

Jean-Marie a 5 ans lorsqu’il est retrouvé en loques sur un tas de fumier à croquer un scarabée. On ne sait pourquoi le Régent s’est préoccupé, en 1723, de ce môme abandonné dont les parents – de noblesse d’épée – sont morts de faim faute de pouvoir « déroger ». Les paysans qui ont pillé la demeure sont pendus et le garçon, nourri, lavé et rhabillé, est envoyé à l’école. Son premier souvenir du goût est, par contraste avec le scarabée (« la douceur du fumier enrichi par l’herbe »), celui du roquefort (« aigreur merveilleusement équilibrée »).

Il faut avoir de l’estomac pour lire sans remontée de bile les recettes originales qui parsèment le récit, fait au présent et à la première personne, par celui qui deviendra marquis d’Aumout. La ressemblance avec le vrai d’Aumont est partielle, mais le récit est ici un roman historique en France par un Anglais, pas une biographie.

Le gamin va grandir, se faire un ami d’enfance, Emile, fils d’avocat roturier et à ancêtre protestant et juif ; puis un ami d’adolescence au collège militaire, Charles, futur duc de Saulx, dont il épousera la sœur, et un autre ami, Jérôme, qui aura les faveurs du roi et le fera Grand ménagier à la campagne pour les animaux du zoo trop vieux pour rester à la cour. Jean-Marie aime la vie par tous les sens. Mais le goût prédomine, ce qui lui donne un jugement sûr sur les gens, en particulier les femmes. Il les doigte pour les humer, adore le baiser et l’odeur animale.

Il vivra une existence mouvementée jusqu’en 1790 où « les barbares aux portes » de son château retiré le forceront à finir son existence – non sans avoir tenté une ultime expérience culinaire et mis un point final à ses mémoires pour la postérité : une fille à Londres, épouse d’un diplomate, un fils capitaine aux Indes, qui deviendra amiral. Entre temps, il aura cuisiné des chats et des serpents (comme les Chinois), goûté du chien, de l’alligator et du lion, sauvé sa future femme d’un loup blessé, apprivoisé un tigre, négocié la Corse à la France auprès de Pascal Paoli – qui lui fera goûter du brocciu di donna (« crémeux, avec un léger goût de thym et une pointe de citron »). L’auteur donne deux recettes aux amateurs pour bien préparer ce fromage que le divin marquis aurait bien apprécié (p.357).

Le personnage est sympathique, courageux, sensuel ; il sait aimer et se faire aimer, des filles comme des garçons. Il est aussi un brin philosophe, correspondant avec Voltaire. Mais son enfance misérable lui a appris une chose : que l’apparence ne compte pas, ni la vêture ni les titres, mais que seul compte la personne et son caractère.

La noblesse en fin de régime se croit au-dessus des autres humains et ne voit pas la rancœur qui s’accumule. La cour de Louis XV à Versailles est une prison pestilentielle où les animaux humains sont en cage et rongent leur frein, ignorant la réalité du peuple. L’âme corse lui paraît belle mais barbare avec ses vendettas séculaires et ses gamins embrigadés tout jeunes.

Le lecteur voyage dans une vie remplie et dans un pays riche par le regard inattendu et décalé de l’Anglais qui écrit, spécialiste par ailleurs de science-fiction post-cyberpunk. La grande histoire est critiquée avec ironie tandis que les personnes sont assaisonnées avec une pointe d’humour poivré (« j’ai tendance à mettre du poivre partout »).

Assez mal traduit, les virgules au hasard et les mots parfois approximatifs, mais un roman qui se lit avec bonheur et empathie.

Jonathan Grimwood, Le dernier banquet (The Last Banquet), 2013, Livre de poche 2018, 443 pages, €7.90 e-book Kindle €14.99

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Colin Dexter, Remords secrets

Cette treizième et dernière enquête de l’inspecteur Morse est un brin longue et retorse. La fin se fait attendre, même si le héros disparaît d’une crise cardiaque due à trop de bière et de whisky juste avant sa retraite.

Une infirmière bien roulée et qui aime le sexe est retrouvée chez elle morte, nue, menottée et bâillonnée ; elle n’a curieusement pas été « violée » – ou disons que les relations sexuelles usuelles n’ont pas cette fois été consommée. Son mari est gérant de fonds boursier à Londres et la trompe, leurs deux enfants sont adultes et travaillent, Sarah comme médecin spécialiste du diabète et Simon, sourd mais appareillé, dans une maison d’édition. Tout se sait dans ce village de l’Oxfordshire, et toutes les rumeurs vont au pub, où le patron sait tout – mais se tait.

Car trois autres crimes ont lieu presque aussitôt : Colin Dexter se déchaîne. Tous les cadavres sont liés mais qui est le coupable ? De témoignages en indices, l’inspecteur Morse, le sergent Lewis et le superintendant Strange vont aller d’hypothèse en hypothèse, croyant chaque fois capter la bonne… jusqu’à ce qu’un nouvel élément vienne tout remettre en  cause.

Le whisky Glenfidish aide-t-il à réfléchir ? Les neurones ont l’air un brin grillés car Morse devient lent, même s’il est plus intelligent que son sergent Lewis. Ironie plus qu’humour, désir sexuel plus que scènes de sexe, suggestions érotiques plus que causes – le roman reste dans la nuance, même si Roy, 14 ans (et demi) baise sa prof avec enthousiasme et ne peut avoir tué l’entrepreneur juché sur son échelle – bien qu’il le déclare on ne sait pourquoi. Et Morse amoureux de la victime a-t-il consommé le beau corps d’Yvonne après avoir été soigné par elle à l’hôpital ? Le sergent le soupçonne, Morse fait silence sur certaines preuves… le dieu des enquêteurs ne serait-il qu’humain ?

Tout le monde ment, presque tout le temps à presque tout le monde. Aller au-delà des apparences demande un talent que peu acquièrent.

En bref, rien n’est simple mais trouvera son agencement, réglé au millimètre, dans les ultimes pages de cette ultime enquête d’un inspecteur dans les ultimes heures encore de ce monde. Avant d’être repris à la télévision britannique dans une série de brillantes enquêtes sur sept saisons !

Colin Dexter, Remords secrets (The Remorseful Day), 1999, 10-18 2001, 415 pages, occasion €1.04

DVD Inspecteur Morse – L’intégrale – Saisons 1 à 7 + inédits – 33 épisodes, avec John Thaw, Kevin Whately, James Grout, Amanda Hillwood, Patricia Hodge, Elephant Films 2013, 56 h, €109.90

Déjà chroniqué sur ce blog : Colin Dexter, Mort d’une garce

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Pascal Framont, L’affaire Mirage Life

Ce premier roman, premier thriller d’un auteur néophyte amateur d’histoire et de cinéma qui a beaucoup vécu à l’étranger, est presque une réussite. Presque parce qu’un premier roman n’atteint jamais la plénitude qui vient avec l’expérience ; réussite parce que ce thriller déroule une histoire bien ficelée qui tient en haleine jusqu’au bout.

Le personnage principal est une femme dont le seul défaut est qu’elle laisse à l’état de quasi ectoplasmes tous les autres figurants. Luisa Portero est conseillère ministérielle dans une « république » autocratique sud-américaine fictive et voit son mari Gustavo assassiné sous ses yeux lors d’un cambriolage qui tourne mal. Elle est choquée puis s’interroge : des invraisemblances dans le scénario la font douter. Pourquoi les « voleurs » n’ont-ils pris que les ordinateurs et disques durs et pas le portefeuille pourtant en évidence dans la veste du défunt ?

La police criminelle du pays enquête mollement, tendant vers l’affaire classée ; la police politique est bien trop dangereuse pour la solliciter, d’ailleurs le père de Luisa, qui y travaille, lui déconseille. Le pays est dirigé par le président Roberto Damiano d’une main de fer dans un gant de velours, selon cette devise de toutes les dictatures qui en dit long : « la fin justifie les moyens ». Ce fut la devise de Lénine et Staline comme celle de Hitler et Mao, celle de Castro et de Chavez comme celle de Mélenchon sur les traces de Robespierre. Certes, le pays sous-développé a pris son essor économique. Les gens vivent matériellement mieux – à condition qu’ils la ferment – la police politique y veille, adossée à un puissant réseau de délation jusqu’à l’intérieur des familles. Des « villes thématiques » renouvellent le développement et attirent les touristes : ce sont des cités quasi autonomes où se rassemblent les fans d’une discipline comme les mathématiques, les échecs, la poésie. Gustavo travaillait à ce projet dans la société Mirage Life.

Mais pourquoi son fondateur a-t-il jeté l’éponge ? Pourquoi ces inexplicables retards, obstacles administratifs, réticences ? Après Gustavo, plusieurs autres cadres de Mirage Life sont morts dans des « accidents » qui ne semblent rien devoir à la malchance. Luisa doute, Luisa enquête, Luisa veut savoir et saura. Non sans mettre en danger a propre vie et celle de sa famille.

La progression de l’enquête est bien menée, mais linéaire. Le style thriller est l’application du cinéma en littérature ; il procède par découpages, retours en arrière, séquences d’action alternées avec séquences de présentation, chapitres courts et percutants qui se terminent par une question. Le roman n’atteint pas cette technique, écrit au passé et trop rationnel peut-être. La passion en est en effet absente. Les « enfants » sont là comme décor pour poser un couple idéal, comme un bracelet au poignet de maman, mais aucune empathie n’est sollicitée du lecteur. On ne sait rien de David et de Mélissa, sinon qu’ils sont petits et ne cessent d’être conduits à l’école. Le père est assassiné, la mère menacée, mais les enfants ne sont pas touchés. Bizarre…

Un thriller s’ancre dans le présent et dans le connu, pas dans l’imparfait ni dans un pays fictif. Des invraisemblances sautent aux yeux, comme cet usage immodéré du téléphone mobile qui peut être tracé et écouté, les appareils jetables en vente libre, ces courriels échangés sans conséquences, ces filatures trop grossières pour être pro, cette absence totale de pression de la part de Mainland, avatar des Etats-Unis grand voisin. Le damianisme ressemble au macronisme, la dictature policière en plus. « Je suis aux premières loges pour constater que l’art et les richesses de l’esprit n’ont pas de place dans cette société. Tout est tourné vers la consommation à outrance, qui plus est dans un contexte d’absence totale de liberté d’expression. Un artiste qui ne peut rien dire se retrouve en état de mort cérébrale », déclare son propre frère à Luisa p.215. Un peu hypocritement, avouons-le.

Reste que le roman est plutôt bien écrit et à rebondissements jusqu’à la fin. Un happy end sans tempérament mais qui prépare une suite.

Pascal Framont, L’affaire Mirage Life, 2018, éditions Le Lamantin, 403 pages, €19.00 e-book Kindle €4.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier

Un homme amoureux, Raoul (Gérard Depardieu à 30 ans), désespère de voir sa jeune femme Solange (Carole Laure) déprimer et dépérir. Il la sort, elle se laisse guider ; il lui parle, elle ne répond rien ; il la distrait, elle ne rit pas. Que faire ? Il est prêt à tout pour qu’elle sourie enfin, pour qu’elle reprenne goût à la vie. Lui faire l’amour ne lui fait rien ; ils ont essayé d’avoir un enfant, elle ne peut pas : « c’est psychologique » dit le psy. Elle a des malaises mais elle n’a rien : « c’est dans la tête » dit le médecin.

Moniteur d’auto-école costaud mais pas futé, Raoul décide un grand truc surréaliste et parisien : il va « donner » sa femme à n’importe qui, tiens, comme cet autre qui la regarde dans la brasserie de la place Clichy, un dimanche où il attend ses moules en feignant de lire une revue musicale. C’est Stéphane, barbu et à lunettes (Patrick Dewaere à 31 ans), prof de gym dans le civil et interloqué par la proposition inouïe. Mais Raoul insiste : qu’il sorte avec elle, couche avec elle, lui fasse un enfant – lui ne peut pas, ne peut plus. La seule chose qu’il peut est de lui lâcher la grappe pour qu’elle retrouve la liberté de respirer et peut-être de vivre.

Stéphane s’insurge, Raoul insiste, une passante est prise à témoin (Sylvie Joly), on demande son avis à Solange – qui s’en fout. Mais après tout, les deux gars deviennent potes et cela leur va ainsi. Chacun besogne Solange à son tour, Stéphane lui présente sa collection complète des Livres de poche (plus de 5000 volumes, le nec plus ultra de la culture petite-bourgeoise des années soixante et soixante-dix), et sa collection de 33 tours de Mozart (le seul musicien qu’il connaisse, aspirant culturel comme aurait diagnostiqué Bourdieu). Mais ni le musclé ni l’intello ne parviennent à défrigidifier Solange, même si elle a chaud aux fesses, tricote seins nus dans l’appartement et qu’elle est obsédée du ménage.

Le petit commerçant fruits et légumes du dessus (Michel Serrault), qui ne peut pas dormir à cause du raffut que fait Mozart à trois heures du matin, est mis dans le coup après quelques pastis. Le trio emmène Madame à l’Opéra, mais elle s’ennuie et « fait un malaise » pour qu’on s’occupe d’elle. Qui est-elle ? Une potiche ? Une Bovary perpétuellement insatisfaite ? Une frigide barjot post-68 qui ne sait pas choisir entre jeter définitivement sa gourme avec n’importe qui ou popoter avec l’époux qui ramène les sous ? De l’impasse de la vie bourgeoise dans le machisme installé.

Elle pleure – pour rien ; se trouve mal – sans rien avoir. Diagnostic des loustics : il faut changer d’air, partir en vacances. Stéphane entraîne Raoul comme moniteur de colonie de vacances et Solange suit. Les gosses en puberté – que des garçons entre eux selon les coutumes du temps – chahutent et bizutent le plus bêcheur. Il s’agit de Christian, un fils d’industriel intello au « quotient intellectuel de 158 » et au cocasse accent belge. Ce qui donne une scène hilarante de fin de cantine où les petits suisses du dessert volent dans la gueule du Beloeil (c’est son nom) et coulent jusque sous son tee-shirt. Solange s’insurge, son instinct maternel (de convention) prend le dessus et elle décide de protéger et materner le garçon qui se réfugie dans une cabane (fœtale) dans les arbres au lieu de jouer avec les autres.

Elle a enfin « son enfant » et peut agir selon le rôle social de mère que l’on attend d’elle. Sauf qu’elle ne sait pas faire et cueille un « bébé » de 13 ans déjà, qui commence à avoir des désirs d’homme. Les garçons du dortoir, qui couchent en slip ou torse nu, veulent faire « la bite au cirage » au Beloeil, boutonné dans son pyjama de soie bleue, comme c’était la coutume en ces temps aujourd’hui regrettés. Solange exfiltre Christian et lui permet de dormir dans sa chambre – où il n’y a qu’un lit, le sien. Christian explore en scientifique le corps endormi de sa protectrice, écarte les bretelles pour voir le sein, soulève la chemise de nuit pour dégager la chatte, remonte une jambe pour écarter les cuisses… Pas sûr que les vierges effarouchées des ligues de vertu qui sévissent comme des harpies sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ne permettent de faire encore un tel film, pourtant pudique et amusé. Rien de vicieux mais le désir de connaître, une négociation raisonnable entre quotients intellectuels à maturité, et le reste est suggéré.

Séduite par le désir naturel du jeune garçon, par son bagout d’adulte autant que par sa peau veloutée qu’elle caresse sur sa joue, Solange s’ouvre enfin. Bras, cœur et cuisses, elle accueille l’autre comme elle n’a jamais réussi à le faire jusqu’à présent. Elle rencontre un mâle qui demande et non qui prend, qui hésite et non qui viole. Christian est physiquement l’anti-Raoul et intellectuellement l’anti-Stéphane. Entre ses bras Solange n’est pas une chose mais une partenaire ; il a besoin d’elle comme elle a besoin de son affection. Critique acerbe du machisme inconscient d’époque mais aussi, par contraste, du jeunisme porté par la vague post-68 au point de cueillir « la jeunesse » dès la première puberté ; critique de la vie bourgeoise conventionnelle qui enferme en prison. Le développement de l’histoire donne à voir autrement l’époque que nous avons vécue sans le savoir.

Solange tricote – activité réservée aux femmes inactives de la bourgeoisie rangée ; elle trame des pulls à col roulé – vraies prisons de grosse laine pour les mâles qu’elle rend ainsi physiquement captifs et sur lesquels elle pose sa marque d’appartenance. Trait d’humour : Raoul, Stéphane, Christian, le père de Christian (Jean Rougerie) et le futur bébé auront chacun un pull à col roulé avec côtes tissés de deux laines – tel une armure.

Le retour de la colo est, comme toujours, difficile. Quitter ses copains et la liberté des vacances pour retrouver les parents et la vie scolaire sont une épreuve. Christian veut, moins que les autres, retrouver ses vieux en DS, « des cons » dit-il, et il s’enfuit dans Béthune à l’arrêt du car. Après une course poursuite dans les rues désertes et sur les terrils alentour, Christian se résigne et admet qu’il doit retourner chez les Beloeil. Outrés, et portés à punir selon la coutume du temps, ceux-ci le flanquent en pension. Mais Christian a cette fois quelque chose à apporter à ses condisciples : il narre comment il a séduit une femme et les garçons le soir en redemandent. Ils veulent savoir comment ça se passe, comment on entreprend, comment on est « dans » une femme. Le croient-ils ? Pas vraiment… mais ils rêvent.

Jusqu’à ce que Solange débarque à la pension en pleine nuit, déboule dans le dortoir où tous les gosses de riches sont en pyjama, et embrasse à pleine bouche le garçon devant ses copains médusés. C’est que le fruits et légumes s’est fait passer pour un sondeur de l’IFOP et a pu obtenir de sa bourgeoise envolée de mère (Éléonore Hirt) le nom et le lieu de la pension où le fils a été placé. Que Raoul et Stéphane, cagoulés, ont surpris et neutralisé le gardien qui faisait sa ronde. Christian est enlevé, consentant, jusqu’au lundi matin. Mais les gendarmes ne l’entendent pas de cette oreille. Comme une épouse, un fils est une « propriété » et seul le « chef » de famille peut en disposer. Les deux trentenaires sont condamnés à la prison – exit le duo Depardieu-Dewaere, ces crétins magnifiques – tandis que le petit-commerçant enlève bobonne qui a versé dans un virage et ne se souvient plus de rien.

Les mois passent, Christian est revenu au château avec son père après la disparition de sa mère ; Solange s’est fait engager comme bonne. Le père a assez de travail à gérer son entreprise et le fils fait l’amour à la bonne tous les soirs, comme dans les romans conventionnels bourgeois (y compris le premier de Philippe Sollers). Inévitablement, elle tombe enceinte, sa frigidité s’est évaporée avec le machisme. Les emprisonneurs sont emprisonnés et elle est libérée. Christian s’installe dans les fonctions du père, lui versant régulièrement le whisky qu’il aime mais qui est mauvais pour sa santé, jouant au billard comme un futur chef d’entreprise. La France giscardienne a grincé à la sortie du film, dont la fin est moins réussie que le début, mais qui excelle dans la provocation des cons.

DVD Préparez vos mouchoirs, Bertrand Blier, 1978, avec Gérard Depardieu, Carole Laure, Patrick Dewaere, Michel Serrault, Riton Liebman, Eléonore Hirt, Jean Rougerie, Sylvie Joly, StudioCanal 2008, 1h45, €50.02

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Paul Theroux Suite indienne

L’auteur américain est reconnu pour ses récits de voyage aigus et l’observation acides de ses contemporains. Il écrit aussi des romans et en présente trois à la suite. Grosses nouvelles ou petits romans, peu importe, les Américains bien tranquilles aiment les gros bouquins alors que les Français stressés, qui ont toujours peur de manquer le dernier métro de la mode, préfèrent les formats courts qu’on survole en moins d’une heure.

A 66 ans, Paul Theroux est dans une forme éblouissante. La figure romanesque le libère des précisions de fait et rend ses personnages plus véridiques. Ce sont des Américains moyens qui raisonnent avec le bon sens de rigueur dans les états blancs, riches et protestants. Surprise amusée, jugement souverain, petits compromis avec la morale, chacun se reconnaît plus ou moins dans ces personnages de bourgeois aisés issus de la culture post-68 et ayant réussi en affaires, en études comme en amour. C’est à ce moment qu’une fois bien ferré, le lecteur est conduit au renversement inattendu des choses. Ce qu’il croit n’advient pas, au contraire ; tous les aménagements avec le bien se retournent avec une force décuplée – comme il est dit dans la philosophie indienne. Du roman, l’auteur nous mène au conte moral et sa subtile cruauté n’en est que plus délectable.

Dans La colline des singes, un couple de Bostoniens bon chic, massés d’Âyurveda et assouplis de yoga, contemple avec stupeur des singes au comportement presque humain. Ils en rient avec affectation sans voir que les Indiens, si corrects avec les clients, les observent de la même façon. Il suffit qu’ils dérapent imperceptiblement pour que tout se sache et que l’inflexible correctness héritée de la civilisation brahmanique (accentuée par le can’t britannique) se mue en rejet méprisant de ces ‘barbares’ occidentaux trop visibles. Pourtant, chaque petit geste à la limite apparaît anodin, compromis imperceptible avec la morale qui passerait sans peine aux Etats-Unis ou en France. Mais l’Inde est radicalement autre et nul n’explore sa culture profonde comme on va chez Disney. Il ne suffit pas de singer le yoga et de se soumettre à l’Âyurveda, ni de manger épicé et de porter du shatoosh, pour pénétrer la civilisation indienne. Tel est peut-être le message de Paul Theroux à ses contemporains, il le distille avec une grande finesse. Nous aimerions avoir ce don d’humour redoutable qui est sa marque et fait mouche.

La Porte de l’Inde est une progression. Nous sommes toujours face à un Américain type, pressé, avide et horrifié par tout ce que l’Inde présente de misère, de microbes et de pollution. Malheureux en amour au point de s’être marié tard avec une égoïste, puis d’avoir divorcé un an plus tard, il succombe aux attraits d’une très jeune Indienne qui danse devant lui seins nus et l’aguiche habilement en présentant ses dons comme un bienfait humanitaire. Les Américains se repaissent de sexe comme de food – fast and fat. Mais le sexe fait sortir Dwight, avocat d’affaires redoutable, de son univers censuré et de ses préjugés hygiénistes. « Oui, l’Inde était sensuelle. Si elle semblait puritaine, c’est que derrière son puritanisme se cachait une sensualité refoulée, plus insatiable, plus nue, plus vorace que tout ce qu’il avait jamais connu » p.208. La délicatesse polie des femmes indiennes le change des harpies égoïstes américaines. Aidé par le jaïn Shah, avocat indien, il se transforme. Le tout est de ne pas accepter l’apparence des choses. Dwight demande à rester un peu en Inde et pousse Shah à aller le remplacer aux Etats-Unis pour un séminaire. Une fois ces épreuves accomplies, l’échange peut avoir lieu : Shah offre la pauvreté et la méditation sur l’existence et Dwight fait cadeau à son partenaire de ses contacts d’affaires américain pour l’essor de sa carrière. L’auteur se garde bien de dire qui devient le plus heureux – ou qui a roulé qui : on est en Inde, pays de l’ambigu où l’apparence cache toujours l’apparence.

Le Dieu Eléphant progresse encore. Après la punition, puis la rédemption, la compréhension. Alice est une étudiante américaine pragmatique qui fait son expérience. Après que sa copine, la précieuse Stella, l’eût larguée pour un frimeur cinéaste et friqué, elle rejoint l’ashram convoité par ses propres moyens. L’occasion, dans le train indien, de rencontrer le gros Amitabh, type de jeunesse indienne moderne qui rêve fric, électronique et anglais globish – tout en restant ataviquement le machiste gâté façonné par l’éducation indienne. La suite avance : l’Américain n’en reste plus à la bêtise satisfaite, ni à la rédemption des péchés humains trop humains. L’héroïne est une fille, positive, yankee dans ce qu’elle a de pionnier ; elle veut comprendre l’Inde et non s’y immerger. Elle se laisse changer par le pays tout en aidant le pays à se changer. Habitant un ashram où un Swami l’enseigne, elle travaille grâce à Amitabh dans un centre d’appels pour produits électroniques où elle enseigne aux jeunes Indiens comment répondre et avec un accent compréhensible. Equilibre ? Presque. Rien n’est éternel, tout passe, le monde est sans cesse en mouvement. Ce fondement de la philosophie indienne la rattrape par le karma, cette suite d’actions qui engendre des conséquences. Le côté américain « bon garçon » qui a fait Alice aider Amitabh (qui se fait appeler Shah en affaires) donne des idées à l’enfant gâté : il se met en tête de la séduire, elle refuse, il la suit. Drame. La justice à l’indienne étant aussi surannée que ses expressions anglaises figées depuis la conquête, seule la justice immanente peut rééquilibrer la balance. Futée, Alice songe à l’éléphant, celui qu’elle nourrit avec plaisir et qu’elle plaint lorsqu’il est pris d’envie de liberté ; il est pour elle l’incarnation du dieu Ganesh. Portez plainte en Inde, vous vous retrouverez englués dans « une culture chicanière. Pas de justice, mais une lutte incessante et des confrontations de biais qui revenaient à fuir la réalité. L’aspect antique de l’Inde, ce côté décomposé, squelettique, était le résultat de cette tendance à tout remettre à plus tard. On pouvait mourir avant de voir la moindre promesse tenue, mais la dénégation était une autre manière de gérer les affaires. Le système judiciaire était basé sur l’accumulation d’obstacles » p.420. Alice applique donc le positivisme occidental du « aide-toi, le Ciel t’aidera », et Ganesh s’en charge. Le lecteur verra comment, nous nous en voudrions de déflorer le dénouement.

Paul Theroux livre dans cette nouvelle « la plus importante découverte des voyageurs. Vous partiez de chez vous pour aller à la rencontre d’inconnus. Personne ne connaissait votre histoire, personne ne savait qui vous étiez : c’était un recommencement, presque une renaissance. Être qui vous vouliez, qui vous décidiez d’être, était une libération » p.332. Il renouvelle la philosophie des routards hippies en mesurant combien ses contemporains se sont éloignés de son élan sain. « Avec le temps, un voyage n’est plus un simple interlude de distractions et de détours, de visites touristiques et de loisirs, mais une série de ruptures, au fil desquelles on abandonne peu à peu tout confort (…). Être seul sans jamais se sentir isolé. Il s’agissait non pas de bonheur mais de sécurité, de sérénité, de découvertes au gré des allées et venues… » p.364.

Dans cette Suite indienne, Paul Theroux montre qu’il est un grand écrivain. Ses trois histoires captivent, ses personnages bien de notre temps évoluent selon leurs ressorts intimes, son style tout de détachement et de précision décape au scalpel. Voilà qui est puissant.

Puissant est peut-être le terme le mieux adapté à ce livre, puissant comme le lotus – cette plante symbole de la culture indienne – qui pousse sa racine d’elle-même, sans insister mais avec obstination, depuis la boue du fond au travers de l’eau stagnante – pour s’épanouir à la lumière.

Paul Theroux, Suite indienne (The Elephanta Suite), 2007, Grasset 2009, 425 pages, €21.25

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Martha Grimes, Meurtre sur la lande

L’Angleterre provinciale est une mine de décors pour films ou intrigues policières. Les secrets enfouis, les haines familiales, les voisins qui surveillent, sont autant de moteurs propices à de palpitantes péripéties. Martha Grimes en rajoute dans la psychologie et les détails sociologiques. Elle porte son regard, cette fois, sur les groupes de rock qui foisonnent dans les années 1980. Leur jeunesse, leur énergie, leur dur travail et leur charme dénudé sous les sunlights engendrent une atmosphère.

Elle contraste avec celle de la lande du West Yorkshire où un commissaire Jury, sorti de Londres pour se reposer un moment, assiste en direct à un meurtre dans une auberge presque vide : une femme tue son mari d’un seul coup de revolver après avoir brûlé une lettre que celui-ci refusait de prendre. Elle est coupable, cela ne fait aucun doute, mais jusqu’où ? Le mari était-il innocent ?

Très vite se rappelle la disparition, douze ans auparavant, du fils du couple, Billy, 12 ans, et de son ami Toby, 15 ans. Toby sera retrouvé plus tard, mort percuté par une voiture, mais Billy non. L’intrigue va se nouer sur ce drame familial d’hier qui expliquerait celui d’aujourd’hui. Le père aurait refusé de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

Tous les protagonistes favoris de la romancière se retrouvent sur la lande à enquêter et à fouiner. Melrose le lord sympathise avec une petite fille campagnarde, Abby, qui vaque sur la lande avec son chien et rassemble les moutons du voisin après avoir enterré sa chatte ; elle échappera de peu à une balle tirée avec précision. Il sympathise aussi avec une punk américaine, devenue millionnaire par un livre qu’elle a publié sur New York, et qui chevauche le pays en grosse moto BMW. Le commissaire principal Macalvie s’obstine aux détails et est en quête d’un scénario cohérent, ce qui le fait contredire un éminent professeur d’ostéologie sur les restes retrouvés d’un enfant et de son chien. La brave Vivian doit prendre le train pour Venise de façon imminente, où elle va épouser son comte italien, tandis que l’agaçante Agatha, tante du lord, est égarée par un tour de passe-passe en taxi.

Le roman aurait gagné à choisir son intrigue et à ne pas s’égarer autant dans des voies secondaires, à croire que son auteur ne savait trop en écrivant comment conclure. Quant au dernier chapitre, il parait inutile et lasse un peu. Mais les lecteurs habitués de Martha Grimes retrouveront avec bonheur ses personnages fétiches en leurs manies ; ils feront connaissance de quelques personnalités bien croquées, telles la petite Emily toute proprette et le jeune Charlie Haine à la guitare qui électrise. A lire lors d’un long voyage en train ou en avion. Le dépaysement est garanti.

Martha Grimes, Meurtre sur la lande (Old Silent), 1989, Pocket 2001, 535 pages, €7.50

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Philip Meadows Taylor, Confessions d’un thug

Au nord de l’Inde, dans l’actuel Pakistan, avant que les Anglais ne fissent l’Empire, une confrérie secrète musulmane sévissait contre les marchands : les thugs. Ces étrangleurs attiraient par de belles paroles les commerçants bien pourvus de ballots, les collecteurs d’impôts aux sacs remplis d’or, les courtiers en pierres précieuses, et ils leur faisaient rapidement leur affaire. Sur le signal du chef, d’un seul geste, chacun passait le foulard au cou de la victime qui lui était désignée et en moins de deux minutes le sort en était jeté : marchand, serviteurs, gardes et même femme ou enfant était trépassé. Les corps déshabillés étaient jetés dans une fosse creusée à l’avance dans un lieu écarté et les thugs repartaient comme si de rien n’était pour se partager le butin. Une fois la ‘campagne’ terminée, chacun se retirait chez lui pour vivre en bourgeois, le temps d’épuiser leur fortune. Puis ils recommençaient.

Philip Meadows Taylor est Anglais. Il est parti à 14 ans pour servir l’Empire et devenir officier consciencieux chargé d’investigations criminelles. A ce titre, il arrêta et fit pendre de nombreux thugs, dont Amir Ali, chef de bande fameux dans la contrée. De son histoire et de quelques autres il fit ce roman, dont le succès depuis sa parution il y a 170 ans, ne s’est jamais démenti.

Les ingrédients du succès ? L’exotisme de pratiques médiévales dans les palais fastueux et les paysages prospère du nord de l’Inde ; un récit direct et bien mené, sans descriptions interminables (plaies des livres au 19ème siècle) ni lyrisme sentimental passé de mode ; une destinée humaine éminemment tragique qui rappelle Œdipe, bien que le héros s’efforce en tout d’être vertueux envers Allah et adapté à sa société. Pas de sexe mais des passions ; le goût des femmes mais un compagnonnage de mâles ; l’amour des enfants mais des exécutions par nécessité. Ce sont ces contrastes qui donnent du piment au livre.

Amir Ali commence par être une victime, adopté tout enfant par les thugs qui viennent d’étrangler proprement son père et sa mère. Il échappe de peu au même sort parce que le chef n’avait pas de fils et l’a gardé contre l’avis de ses compagnons. Elevé sans savoir, il est initié à 18 ans au grand art du meurtre rituel. C’est qu’il faut un entraînement sans faille, une organisation du crime par tous au même moment, une dextérité des mains et une maîtrise de ses émotions qui ne s’acquièrent pas en un jour.

Un gros intendant servile devant les puissants et impitoyable aux faibles sera sa première victime. En compagnie de son fils, un jeune homme aux yeux de braise auquel il doit faire effort pour ne pas s’identifier. Mais cette faiblesse ne dure pas et voilà Amir Ali, encore adolescent, promis aux plus hautes destinées dans la confrérie. Il sera chef de bande, plus grand encore que son père adoptif.

Dès la page 95 (sur 408), le voilà « fort beau gaillard », le turban « mettait en valeur l’ovale de mon visage et me donnait l’air particulièrement martial. Mes armes étaient splendides : mon sabre à poignée damasquinée d’or, le fourreau recouvert de velours écarlate et entouré sur près de la moitié de sa longueur d’une frette d’argent ciselé. A ma ceinture en cachemire était passée une dague à manche d’agate également damasquiné ainsi qu’un poignard arabe, lui aussi rehaussé d’or et d’argent. (…) Ma tunique était de la mousseline la plus fine, et suffisamment transparente pour révéler mon torse bien découplé ; un pantalon de riche damas venait compléter un costume destiné à convaincre les gens non seulement de la sûreté de mon goût, mais également du fait qu’ils avaient en face d’eux sinon un noble, du moins une personne de qualité. »

La ruse, la théâtralité, la langue, l’organisation, le maniement des hommes, toutes ces qualités sont indispensables au thug qui veut faire carrière. Il empilera le butin, enlèvera une femme et lui fera deux enfants ; il sera riche et puissant, puis trahi et misérable ; il se redressera et se vengera, mais terminera ses jours dans une geôle anglaise – seul. Son fils est mort, sa femme décédée et son unique fille mariée sans qu’il sache avec qui. Allah est grand et Ses desseins sont impénétrables : chacun est agi et a peu de prises sur sa destinée propre. A lui de prier comme il se doit et d’être attentif aux présages car Allah le mène où Il veut.

C’est contre ces instincts des hommes sublimés en fatalisme métaphysique que les Occidentaux rationnels réagissent. Tout en restant fascinés par la bonne conscience des criminels qui se sentent instruments de Dieu. Happy end sur l’ordre que fait régner l’Empire. Mais pénétration subtile d’autres coutumes que les nôtres, qui sévissent encore de nos jours au Pakistan, dans le nord de l’Inde et dans ces vieux pays musulmans. Ce pourquoi ce roman bâti sur des faits vrais nous donne à comprendre ces peuples d’aujourd’hui.

Philip Meadows Taylor, Confessions d’un Thug, 1839, Phébus libretto 2009, 408 pages, 11.50€

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Apocalypto de Mel Gibson

Pas facile d’être un « Indien » quand on habite le continent américain et que l’on vit paisiblement en chasseur-cueilleur écolo dans la forêt. Tout menace l’existence traditionnelle : la civilisation hiérarchique de la cité-Etat qui exige des « sacrifices humains » aux dieux, le sang devant nourrir le soleil ; la civilisation avancée d’outre-océan qui débarque avec Cortez en se croyant aux Indes.

Patte de jaguar (Rudy Youngblood) chasse tranquillement le tapir dans la forêt du Yucatan avec son père, le chef Ciel de silex (Morris Birdyellowhead) et sa bande de compagnons. Ils sont quasi nus, sainement musclés et heureux en tribu. Ils s’excitent à la traque, se réjouissent de la victoire et rient les uns des autres. Le piège au filet a échoué mais celui aux dents de bois a fonctionné. Le tapir fournira de la viande au village. Soudain, un silence : ils ne sont plus seuls dans la forêt. « Que voulez-vous ? » lance le fils du chef au rideau d’arbres. « Juste traverser », répond le chef de la colonne de réfugiés qui se dévoile et fait offrande de poissons. « Traversez », répond Ciel de silex, et le groupe de chasseurs voit défiler lentement, ensanglantés et suintant la peur, la tribu chassée de chez elle.

La peur, c’est le pire. Le père l’apprend à son fils, il ne faut pas avoir peur sous peine de démissionner de la vie et de laisser aller son peuple à la décadence. Quoiqu’il arrive, envisager la sortie, pas la fin. Le vieux sage devant le feu, les villageois réunis autour de lui au soir, conte l’histoire de l’insatiabilité de l’homme, de ses désirs sans fin et les limites nécessaires.

Patte de jaguar médite et fait un cauchemar : le seul message du chef de la tribu apeurée qu’il retient dans son sommeil est « cours ! ». Quelque chose le réveille et il aperçoit des torches qui brillent dans l’aube et des guerriers s’introduire silencieusement dans son village de la forêt. Il éveille sa femme enceinte et son fils Course de tortue (Carlos Emilio Baez) pour fuir les cacher dans un puits naturel. Puis il retourne au village défendre les autres.

Mais Zéro loup (Raoul Trujillo), le chef des guerriers mayas, impressionnant avec ses galons d’épaule en mandibules humaines et son poignard d’obsidienne affilé, le capture alors qu’il allait faire son affaire à un guerrier de sa troupe. Attaché, Patte ne peut s’empêcher de murmurer « pardon, père », à celui qui s’est fait capturer aussi. Le guerrier qu’il a failli occire, blessé dans sa fierté et empêché par Zéro loup de se venger sur le jeune homme, va égorger le père sous les yeux du fils. On ne s’excuse jamais, au risque de mettre en danger son être et les autres. L’excuse est une démission, comme la peur. Il faut au contraire aller de l’avant, toujours.

Les Mayas emmènent leurs prisonniers, attachés en brochette à des bambous, jusqu’à la ville de pierres auprès de laquelle des esclaves peinent aux mines de chaux, crachant du sang. La vie ne compte pas dans la civilisation maya. Seul compte le sang dont se repaît le Soleil, et l’élite choisie de la haute société en constante compétition. Il faut sans cesse prouver que l’on est le plus fort, que l’on se concilie les dieux. Surtout lorsque les cycles du calendrier computé par les astronomes mayas situent la fin imminente du Cinquième et dernier au cours de la génération présente – d’où le titre Apocalypse.

Les prisonniers, les esclaves et surtout les enfants étaient de la chair à sacrifice, destinée à faire circuler l’énergie du sang entre la terre et le ciel. Mel Gibson ne prend pas les enfants, par sensiblerie de son siècle. Les femelles sont vendues au marché comme esclaves tandis que les mâles, surtout les plus forts ou les plus beaux qui plaisent aux dieux parce qu’ils sont le meilleur de l’homme, sont conduits au sommet de la pyramide. Là officie le grand prêtre (le chilam), tout enivré de sang et de pouvoir. Il arrache vivant le cœur des condamnés au poignard d’obsidienne et les laisse agoniser. Puis il leur tranche la tête, qui va rouler au bas des marches avant d’être plantée au bout d’une pique, le corps jeté en tas avec les autres avant d’aller pourrir dans un ravin – comme dans le Cambodge du pote Pol.

Et c’est alors que… tout se dérègle. La civilisation maya est rongée de l’intérieur et le soleil se cache derrière la lune pour marquer son mécontentement ; les conquistadores sont prêts à débarquer et à s’allier aux tribus forestières qui en ont assez de se faire taxer et razzier par les élites urbaines. Rien de neuf sous le soleil : les gilets jaunes après les bonnets rouges et les jacqueries médiévales reprennent l’ancestral schéma des producteurs contre les prédateurs, des ruraux contre les urbains, des petits contre les gros.

Patte de jaguar vaincra la peur, il réussira à fuir, à retourner dans « sa » forêt et à éliminer avec ruse et intelligence ses poursuivants trop sûr d’eux et de leur force. Il retrouvera sa femme et son fils, plus un bébé qui est né dans le puits – grotte maternelle, source de vie, point de jonction avec les dieux de la terre. Il se mettra en marche avec sa famille pour un nouveau départ – tel un pionnier du Nouveau monde.

Âmes sensibles et politiquement trop corrects, abstenez-vous ! La nudité est de rigueur, les femmes montrent leurs seins et les enfants sont torse nu comme sur la plage. Le sang n’arrête pas de couler et les blessures des armes sont détaillées avec réalisme. La torture, le sadisme, les cris sont impitoyables. Le cœur fumant arraché de la poitrine palpite encore. Les Mayas sont vus comme des Nazis et les Amérindiens écolos des forêts comme des victimes barbares du pouvoir religieux des cités : nous sommes dans la caricature, parfois dans un méli-mélo archéologique qui télescope les époques mayas, mais cela fonctionne. Le spectateur est pris par l’action et la violence – très humaine. Pourquoi le nier ? Le film décrit une réalité reconstituée mieux qu’un documentaire scientifique sur la réalité avérée. La familiarité et l’ironie des premières scènes sont tout aussi humaines que la cruauté et l’objectif implacable des guerriers tout acquis aux croyances et aux sacrifices.

Rudy Youngblood, 26 ans au tournage, a la beauté souple de la jeunesse comanche, cree et yaqui, qui sont ses origines authentiques. Raoul Trujillo est le guerrier mâle sûr de sa force mais aussi le chef qui sait se faire respecter. Ils sont l’avenir et le présent, celui qui crée la vie et celui qui la prend ; le respectueux des rythmes de la nature et de l’équilibre global, contre celui qui pille, viole et impose. Ce film américain sur les Amérindiens est contre l’Amérique et les Etatsuniens. Toute civilisation périra – et souvent par sa faute. Tel est le message apocalyptique de Mel Gibson urbi et orbi, à sa ville et au monde.

DVD Apocalypto, Mel Gibson, 2006, avec Rudy Youngblood, Raoul Trujillo, Dalia Hernández, Jonathan Brewer, Morris Birdyellowhead, Carlos Emilio Baez, Ramirez Amilcar, Israel Contreras, Israel Rios, StudioCanal 2015, 2h12, standard €7.99, blu-ray €11.47

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André Pieyre de Mandiargues, Tout disparaîtra

Est-ce l’annonce d’un grand magasin, affichée dans le métro, qui donne l’idée du roman ? « Tout doit disparaître » : aussi, tout disparaîtra–t-il à la fin. Dans ce roman qui commence comme un récit méticuleux d’une journée ordinaire et qui se termine dans l’absurde surréaliste, l’auteur use de Paris comme d’un lieu où les rêves sont tous possibles.

Un homme adulte, pas très beau mais fier de sa virilité, drague une jeune femme qu’il rencontre dans le métro. Celle-ci est vêtue d’une robe de soie noire très décolletée et ouverte sur la cuisse. Ce qui le fascine est qu’elle se maquille dans le métro même, avec son vanity case à miroir, sans se préoccuper des gens alentour. Il ne peut s’empêcher, à la station Saint-Germain-des-Prés, de lui baiser la main qu’elle a posée sur l’appui chromé près de la porte. Mais la corne retentit et la femme descend, pas lui – les portes se referment. Il n’aura de cesse que de descendre la station suivante pour retourner sur ses pas et voir si elle l’a attendu car le dernier regard qu’elle lui avait jeté était une invite.

En effet, elle est là, assise sur un banc, et ils entament la conversation entre les trains qui passent. Il l’embrasse, la caresse, elle se laisse faire, consent, puis lui propose de sortir. Jusqu’à la page 70, tout se passe dans le métro ; de la page 70 à la page 83, dans l’église de Saint-Germain-des-Prés ; de la page 83 à la page 111, dans les rues du quartier ; de la page 111 à la page 176, dans le foutoir près de la Seine où la femme, mi comédienne mi pute, l’a emmené. Elle lui conte son existence, violée très jeune par deux grands frères avant d’être livrée aux autres hommes sur la plage au bord du fleuve. Ses petits rôles dans des pièces de théâtre, sa drague en robe légère sans aucune lingerie pour laisser voir son corps et ses liaisons afin de se faire entretenir un moment. Miriam est une Circé, une enjôleuse, une sorte d’éternel féminin d’avant le féminisme.

L’auteur use d’un style précieux, appelant mérétrice qui n’est que putain, mais le mot est joli. Il la baise page 149, la viole page 153, avant que, dix pages plus tard, la femme soumise change de personnage et deviennent cette fois dominatrice. Page 176, l’homme viril est déconfit et chassé, griffé, sans chaussures, ni cravate, ni montre, ni papiers. Il erre dès lors près de la Seine, changé. Il ne sera plus jamais comme avant, ayant connu de l’amour l’envers de son décor habituel : tout ce qui va au-delà de pénétrer et marteler. L’érotisme conduit à la mort et le personnage nommé Hugo passe tout près.

Sur les bords du fleuve, près du square du Vert-Galant fermé au public, il rencontre sous le saule une femme qui porte le même prénom que celle qu’il a draguée ; elle nage dans la Seine. Lorsqu’elle en sort, nue, elle lui dit son destin. Et le récit prend un tour imaginaire qui laisse dubitatif, comme un point d’interrogation.

André Pieyres de Mandiargues, Tout disparaîtra, 1986, Folio 2003, 219 pages, €8.30 e-book Kindle €7.99

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The Naked Kiss (Police spéciale) de Samuel Fuller

Shock beginning : « un beau châssis » (dira le flic) tabasse à coups de godasse un mâle bourré qui vient de la baiser. Le corps sexy exsudant la violence et piquant le fric fait très tabloïd. C’est voulu, Sam Fuller dénonçait la société avec les procédés mêmes de la société. Car la perruque qui se détache du crâne nu de la fille (Constance Towers) indique combien il est nécessaire au spectateur de passer outre aux apparences pour voir la vérité nue. D’autant qu’une fois recoiffée, peignée et remaquillée, la femme fatale du mythe se reconstitue sous nos yeux.

Kelly est une jeune blonde qui n’a rien trouvé mieux que de se prostituer, le spectateur ne saura pas pourquoi. Son mac (le bourré) l’a rasée et elle l’a tabassé avant de fuir dans d’autres villes pour exercer son métier. Jusqu’à cette bourgade de Nouvelle-Angleterre nommée Grantville où le capitaine Griff (Anthony Eisley), un flic placide et bienveillant, veille sur la sécurité des habitants et paye un ticket de bus au jeune délinquant pour qu’il aille voir ailleurs, vers l’ouest. Il veille sur la sécurité visible, pas sur celle que le politiquement correct ne veut pas voir…

Se disant représentante en « champagne » (un mousseux de Californie), la belle séduit ses amants d’un soir avec une bouteille et leur soutire 10 $, prix de lancement de son corps sur le marché. Confrontée à celui du flic, qui la baise en premier tant il est séduit par « le châssis » (l’expression est de lui), elle décide de ne plus obéir aux hommes. Il l’a remise dans le « droit » chemin sans le savoir, peut-être est-ce l’origine du titre étrange du film (Police Spéciale) lorsqu’il est sorti en France. Il lui conseille de quitter « sa » ville pour passer le fleuve et aller exercer chez Candy, une entremetteuse amie qui met en boutique des « bonbons » sexy, prêtes à tout si affinités. Car si la pute fait l’objet de la répulsion sociale, les mâles en sont très amateurs, ce qui marque l’hypocrisie de la communauté.

Kelly décide de ne plus se laisser exploiter. Pourquoi ? Parce qu’elle a vu sourire un bébé dans une poussette ? Parce qu’elle a vu jouer les enfants qui prolifèrent dans ce début des années soixante en plein baby-boom ? Parce qu’on lui a parlé de l’hôpital pour gosses handicapés qui fait la fierté de la ville ? En tout cas, elle prend pension chez une vieille fille jamais remise de la mort au combat de son fiancé « Charlie », dont elle garde l’uniforme couvert de décorations dans sa chambre d’amis.

Puis elle s’engage comme nurse à l’hôpital (une aide-soignante sans diplôme d’infirmière mais qui exerce des fonctions supérieures à celles d’infirmière). Elle aime les enfants et ceux-ci l’adorent ; elle ne tarde pas à se faire aimer de tous et elle aide une collègue enceinte hors mariage (la honte à l’époque) à caser son bébé incognito.

Elle ne pourra jamais en avoir, probablement parce qu’elle est devenue frigide à force de baiser mécaniquement n’importe qui. C’est plus ou moins ce qu’elle explique à Blanche, une autre nurse qui trouve le handicap des enfants trop dur à supporter et qui veut gagner plus facilement sa vie comme bonbon chez Candy. Kelly n’hésite pas à rendre visite à la maquerelle (Virginia Grey) et à la tabasser, lui enfonçant ses 25 $ d’acompte à Blanche dans sa gueule maquillée.

Son infirmière-chef l’emmène à la soirée du bienfaiteur local, Grant (Michael Dante), le richissime jeune homme descendant d’une famille établie depuis des générations et qui a fondé l’hôpital. Le garçon n’est pas un playboy sans cervelle qui claque le fric familial mais un homme attentif aux gens ; il rapporte de Venise, Paris et Vienne des cadeaux pour chacune et chacun. Séduit par « le châssis », il découvre une Kelly qui a de la cervelle – donc une femme hors normes et incomparable qui sait s’y prendre avec les enfants. Il l’aime et veut l’épouser.

Elle hésite ; le « prince charmant » lui apparaît trop beau pour être vrai. Elle, la pute, mérite-t-elle l’héritier d’une dynastie établie ? Et son baiser est sans passion, même sous le charme d’un film qu’il a tourné à Venise : un « baiser nu », simple, comme glacé. Elle a déjà connu un baiser de ce genre et celui qui l’a donné a mal fini. L’aime-t-il ou joue-t-il à l’aimer ? Alors que le flic – jaloux car secrètement amoureux d’elle malgré sa « condition » – lui enjoint de quitter la ville sur l’heure, la menaçant de tout révéler si elle se marie, elle finit par dire oui à Grant. Car elle lui a dit tout ce qu’il devait savoir pour éviter le chantage. Elle a décidé d’être propre et que le mensonge ne serait plus jamais son mode de jeu dans la société. Le flic renonce, il est vaincu, et Kelly court chez son lover boy avec sa robe vaporeuse de mariée d’un blanc virginal (sic) dans un carton.

C’est là que tout arrive… Lorsqu’elle entre, dans la semi-pénombre, s’élève le chant des enfants handicapés qu’elle a encouragé à l’hôpital et que Grant amoureux a enregistré. Passe en courant une petite fille. Que se passe-t-il ? Rien de ce qui était prévu, rien de politiquement correct, rien que le destin – il semblait écrit.

Mais Kelly se débattra et vaincra, redresseuse de torts et vengeresse. Pas la société qui ne voit rien et laisse faire, écartelée sans recours entre convenances et pulsions, et qui ne pardonne guère au messager du vrai. Car si les Yankees vénèrent « la démocratie » et « la transparence », s’ils font la leçon au monde entier, ils pratiquent chez eux sans vergogne le népotisme et le mensonge. La pute n’est pas celle qu’on voit, ni la perversité celle qui est écrite dans les commandements. Faites ce que je dis, pas ce que je fais… cela donne bonne conscience mais pas une conscience nette.

DVD The Naked Kiss (Police spéciale), Samuel Fuller, 1964, avec Constance Towers, Anthony Eisley, Michael Dante, Marie Devereux, Coffret Samuel Fuller 3 DVD : Shock Corridor (version intégrale non censurée) / Naked Kiss – Police spéciale / bonus, Universal Pictures 2003, €49.50

 

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Marie-Octobre de Julien Duvivier

Le noir et blanc des années cinquante produit ici l’un de ses meilleurs films, tiré d’un roman de Jacques Robert paru en 1948 (non-réédité). Le contexte en est l’Occupation et la Résistance, traumatisme et mythe national. Quinze ans après, les membres survivants d’un réseau se retrouvent sur invitation de la seule femme du lot : nom de guerre Marie-Octobre (Danielle Darrieux). Ils reviennent au lieu du drame, le château d’un des leurs, investi par la Gestapo en 1944, où leur chef Castille a été tué.

Mais, le dîner achevé, commencent les choses sérieuses. Avec « le jus d’orange pour ceux qui ont soif et le whisky pour les ivrognes », comme dit la délurée cuisinière (Jeanne Fusier-Gir), les doutes ressurgissent : qui a trahi ? Car la Gestapo a été prévenue. Marie-Octobre, qui a fondé une maison de couture a succès sous son nom de guerre, a rencontré un acheteur allemand lors de la présentation de sa collection d’hiver. Il a regretté que le réseau soit tombé car il admirait le courage de ses membres, mais l’un des leurs les a donnés ; il ne se souvient plus de son nom. La réunion vise donc à faire avouer l’un des dix.

Chacun a vieilli et a bâti sa vie, son couple et sa carrière. L’un est boucher bon vivant et président de l’Amicale des bouchers (Paul Frankeur) ; l’autre est avocat au pénal et porte la rosette de la Légion d’honneur pour faits de Résistance (Bernard Blier) ; le troisième est contrôleur des contributions, rigide et sourcilleux (Noël Roquevert) ; le quatrième a acheté une imprimerie juste après la guerre et poursuit le métier qu’il abordait dans sa jeunesse comme salarié en imprimant tracts et faux papiers (Serge Reggiani) ; le cinquième est devenu prêtre, bien que surnommé « Au bonheur des dames » tant il draguait et concluait à l’époque (Paul Guers) ; le sixième est médecin, chef d’une clinique privée (Daniel Ivernel) ; le septième est un ancien catcheur propriétaire du Sexy bar de Pigalle, boite chic à striptease, en concubinage avec une chanteuse connue (Lino Ventura); le huitième reste plombier et serrurier comme avant (Robert Dalban); les deux derniers sont Marie-Octobre et le châtelain, toujours industriel (Paul Meurisse).

Ce huis-clos anachronique pousse chacun à soupçonner chacun, bien loin des idéaux de fraternité démocratique de la Résistance. Seul le prêtre – qui ressemble à Jacques Chirac – joue son rôle de grand fout-rien prêt à pardonner et à laisser Dieu sanctionner dans l’au-delà : ce qui l’intéressait était l’action. La mort, réclamée d’emblée par les plus rigides, est en contradiction avec l’idée humaniste que tout humain évolue, peut mûrir et se repentir. Certes, des membres du réseau sont morts fusillés ou en déportation, mais ce n’était pas le fait du traître in extremis, qui n’a mis en jeu que la vie des onze – dont dix ont pu s’échapper. Quant au chef Castille, il était loin de la légende qu’on a tissé autour de lui. Egoïste, dominateur, machiste, il aimait commander les hommes et dominer les femmes, incapable d’aimer parce que trop doctrinaire. Marie-Octobre elle-même n’est pas la femme parfaite ni la résistante irréprochable que l’on croit ; elle aimait Castille, qui l’humiliait.

Que s’est-il donc passé ce jour de 1944 lorsque la Gestapo a fait irruption dans la grande pièce du rez-de-chaussée du château, mitraillette au poing ? Chacun a sa version, reconstituée d’après sa position dans la fuite. Un seul s’est trouvé avec Castille au moment de sa mort, mais qui ? Les mensonges de la passion obscurcissent la recherche de la vérité. Jusqu’à celui qui était absent de la réunion pour cause de maladie mais qui sait quand ont eu lieu les coups de feu. Les personnages restent ambigus, l’avocat était un ancien pro-allemand jusqu’à la rupture de l’Armistice ; un vol de 3 millions de francs a été commis juste avant la mort de Castille, qui connaissait le voleur et allait le démasquer – or le médecin, l’imprimeur, le boucher et le propriétaire de boite de nuit ont chacun acheté leur fonds juste après-guerre…

Illusions, mensonges, remords, jeunesse idéaliste enfuie dans la réalité de l’existence, cette tragédie respecte l’unité de temps et de lieu et connait un mort à la fin. Mais aussi l’écroulement des grandes idées sous les mensonges, les petits intérêts et les passions qui aveuglent. Les humains ne sont pas des dieux, les résistants ne sont pas des héros sans peur et sans reproche ; ils ne sont qu’humains trop humains. Et la bêtise est de punir dans l’absolu de la mort celui ou celle qui a connu un moment d’égarement. Nous ne sommes plus en 2018 à cette époque de noir et blanc, du tout bien ou tout mal. La peine de mort a été abolie par un ancien Cagoulard devenu socialiste ; le mythe de la Résistance a vécu, même si quelques nonagénaires tentent de le revivifier vainement, à la mode gauchiste ; les grands idéaux sont pris pour ce qu’ils sont : des bannières qui font croire et agir sur le moment comme un viagra mais qui ne résistent pas à l’usure des choses ni à la médiocrité humaine.

Le jeu des dix petits nègres dont un seul meurt à la fin s’apparente à l’expiation par le bouc émissaire : le fautif prend sur lui tous les péchés du monde et les autres s’en vont rassurés et la conscience tranquille. Le catch, que regarde le boucher à la télé, double constamment le huis-clos comme un message : tout est jeu et spectacle. Les actes de Résistance hier, le procès d’intention aujourd’hui ; chacun se balance des manchettes et torture les autres par de savantes clés – mais personne ne gagne à la fin car tout est truqué. Le match n’est qu’une scène où jouer au plus fort ou au plus malin.

Roland Barthes venait, en 1957, de publier ses Mythologies dans lesquelles il décortique le catch comme art du semblant, pur immédiat codé où le salaud est pris au piège dans un retournement soudain de justice immanente. Comme si tout était écrit d’avance, le bien, le mal et le jugement. C’est bien à quoi le spectateur assiste dans Marie-Octobre : pas un film sur la Résistance, encore moins sur la Justice, mais sur leurs caricatures mythologiques.

DVD Marie-Octobre, Julien Duvivier, 1959, avec Danielle Darrieux, Paul Meurisse, Bernard Blier, Serge Reggiani, Paul Frankeur, Pathé 2017, 1h34, standard €8.80 blu-ray €14.35

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Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour

Dédié « à maman, à la Vierge Marie et au général Bonaparte », ce premier Delteil est un roman des années folles. Publié en 1922, il a la fraîcheur de neuf ; le romancier monte du Midi à Paris et fait chanter la langue. La profusion des adjectifs n’en fait pas un maître d’écriture mais donne un ton ; Delteil est une musique avant un récit, le baroque en littérature.

Car son livre est un conte où l’exotisme joue le rôle de décentrement exigé par le propos. La Sibérie est immense, sauvage, contrastée et sensuelle. Ludmilla nait au bord du fleuve Amour, qui va l’emporter sa vie durant. Amour consommé avec son frère cadet Octomir dès que le garçon atteint l’âge de puberté ; peut-être initié avant par le pêcheur qui la ramène dans es filets lorsqu’elle a 8 ans et que sa barque chavire. « A quinze ans, Ludmilla est une fille en fleurs au bord du fleuve Amour. (…) Dans une robe courte en toile de Vladivostok, elle cultive un corps moderne qui se compose d’un ventre pubère et sans reproche, de jambes sûres, et d’une poitrine avec ses attributs » chap. III. Ludmilla est la Nature faite femme, une énergie en marche nommée à la tête d’un régiment de femmes dans l’armée du tsar après avoir été enlevée par un officier et chargeant les bolcheviks rouges de leur avenir « les cheveux au vent et les seins nus » chap. IV.

Toute l’armée ennemie en est amoureuse, dont deux jouvenceaux, officiers rouges nommés Boris et Nicolas. Ils se sont connus au collège et s’aiment, « plus tendres que deux frères » chap. IV, presque amants bien qu’ils aient sacrifié leur virginité dès 13 ans le même jour à la même femme. « Nicolas paraissait plus jeune, et né bâtard de quelque juive incirconcise et d’un beau marchand anglais de passage dans le gouvernement du Kouban. (…) Il avait retroussé sa chemise sur sa gorge lactée. Dans l’entrebâillement de l’étoffe, pointait un bouton mamellaire pareil à un clou de girofle. Boris se leva (…) Alors, délicatement, il se pencha sur l’épaule blanche, et il posa un baiser compliqué sur la nuque ingénue » chap. IV.

Tous deux, roses et blonds, frais et souples, vont tomber amoureux de la même Ludmilla, déserter les bolcheviks pour la rejoindre à Shanghai et la baiser. Jeunes et cruels, ils n’hésiteront pas à mettre le nom du consul américain qui bouffonne auprès de Ludmilla sur un ordre en blanc pour le faire fusiller au nom du commissaire politique bolchevik.

Après quelques visites de bordels sensuels où des Nègres d’Afrique à poil se font fustiger par un Céleste en costume de collège anglais tandis qu’un enfant nu leur injecte quelques drogue aphrodisiaque, Ludmilla désire retrouver son village du fleuve Amour. Mais Ludmilla choisit – et c’est la tragédie. Nicolas est jaloux, puis Boris ; Nicolas manque de mourir de scorbut, Boris d’être fusillé pour avoir jeté dehors deux soldats bolcheviks qui torturaient son ami. Nicola, remis, passe la journée en barque sur le fleuve avec son amoureuse. Boris, frustré, lutine le jeune télégraphiste de 14 ans en uniforme bleu marine si joli à son teint pâle que Ludmilla a sauvé de l’ataman Semenoff, aide de camp de l’amiral Koltchak, tandis qu’il jouait à jeter des enfants aux requins sur le pont du bateau qui le sauvait des rouges. La belle a léché l’eau de pluie qui avait coulé dans le nombril du jeune garçon avant de le chevaucher plusieurs fois. Boris, jaloux de tous étrangle le télégraphiste. Tant de beauté fragile lui rappelle Ludmilla, ou Nicolas. Laissant la sauvagerie monter en lui en cette époque de tous les possibles, où se révolutionnent les mœurs alors que craquent toutes la barrières traditionnelles, Boris agit en jeune Semenoff mu par sa seule énergie sans barrière, vouée à son bon plaisir ; il jette le cadavre de l’enfant dans une fosse où un ours est pris au piège.

Mais Ludmilla et Nicolas sont toujours ensemble, cela le torture et ne peut durer ; il faut qu’il la possède à nouveau, que son ami alterne avec lui dans les mêmes bras. C’est la tragédie de l’amour d’être unique, ce que n’est pas le plaisir. Le terme « amour » en français est trop ambigu, absolu, englobant sexe, affection et dévouement dans un même mot. Tant qu’il y avait plaisir, les deux amis-frères partageaient ; lorsqu’il n’y a que l’amour, il faut choisir – donc déchirer leur fraternelle amitié. Boris tue Nicolas, qui accepte le destin.

En voyant son cadavre passer sur les eaux du haut d’un pont, Ludmilla tue Boris. Mais l’Amour coule toujours : immuable, naturel, indompté.

Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour, 1922, Grasset Les cahiers rouges 2002, 140 pages, €7.90 e-book Kindle €5.49

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Vera Caspary, Etranges vérités

Cinq romans policiers américains sur le mensonge et l’ambigu, au pays où la vérité n’est que ce que les gens croient. Vera Caspary, née en 1899 et fille d’immigrés juifs venus de Russie, devient publicitaire avant d’écrire des romans policiers. Laura sera, à 46 ans, son grand succès, adapté à l’écran par Otto Preminger qui en fait un film d’atmosphère avec Gene Tierney.

Laura est un personnage façonné par le regard des autres, son amant, son mentor et le policier chargé d’élucider sa mort. Elle a été découverte tuée d’un coup de feu en plein visage. Est-elle la « vraie » Laura ou seulement une image ? Le personnage n’apparaît vrai que selon le regard que l’on porte sur lui et le meurtrier, l’amant, les amis, le policier s’y laissent prendre. L’intrigue vise à déstabiliser justement l’idée qu’on s’en fait !

Bedelia, à mon avis le meilleur roman des cinq, brosse le portrait d’une femme mythomane qui change de personnalité comme d’apparence et chasse les maris. De petits mensonges en omission, son dernier mari, qui l’aime, devient soupçonneux. La confondre n’est pas aisé car elle use de toutes les ruses du sexe et de l’affection. Qui est la « vraie » Bedelia ? Et qu’est-ce donc que « la » vérité ? Est-elle utile ou l’illusion suffit-elle pour vivre heureux ? N’est-elle que le regard des autres ou faut-il en appeler à Dieu et à la morale dans l’absolu ? Paru tout d’abord en feuilleton, le roman pèche par quelques longueurs où l’histoire se délaye mais reste passionnant par son portrait de femme.

L’étrange vérité règle des comptes avec le monde des fausses vérités : celui de la publicité dans lequel l’auteur a un temps baigné. Un self-made man sauvé de sa jeunesse désorientée par l’invention d’une philosophie pratique (comme George W. Bush re-né – born again), le personnage principal devient un faux prophète qui vend sa méthode et devient millionnaire (comme Donald Trump avec The Art of the Deal), bien que l’on apprenne qu’il a intégralement tout piqué dans l’œuvre d’un obscur (comme le fondateur de Facebook). Nous sommes en plein dans l’univers mental yankee ! Il reste malheureusement d’une foncière actualité…

Erreur sur le mari met en scène une vieille fille, riche héritière des emballages et conserves, qui veut à tout prix se trouver un homme, comme ses sœurs. Mais l’élu l’aime-t-il pour elle-même ou pour sa fortune et sa notoriété qui lui sert en affaires ? Quelle est la vérité ? Les apparences tiennent-elles lieu de vrai ? Ou le réel concret vaut-il pour vrai dans l’absolu ? C’est la même chose en affaires – le mariage serait-il une affaire comme une autre, fondé sur l’illusion ? Cette psychologie sensible est traitée dans le grand monde des hôtels chics londoniens, avec tentatives de meurtres à la clé.

Le manteau neuf d’Anita aborde le milieu étroitement snob de l’art contemporain. La peinture que les gens aiment est-elle de la « vraie » peinture qui apporte un regard neuf et approfondit notre vision du monde – ou est-elle une illusion collective entretenue par de rares critiques intellos qui écrivent des articles obscurs et compliqués sur elle ? La vérité de l’art se réduit-elle au consensus ? Ou à ce qu’exige le réseau industriel des galeristes, experts et marchands ? Comme toujours, les habitants des Etats-Unis sont pratiques et avides de dollars. Une œuvre qui se vend a forcément quelque chose à voir avec le génie, même si son auteur n’est pas d’accord et cède à sa bonne femme pour la vêtir de fourrure et la loger en belle maison. Confondant art et respectabilité, l’épouse est capable de tout pour conserver sa fortune et son statut social. D’où une subtile intrigue policière écrite sans longueurs.

Au total, la société américaine est saisie dans sa vanité et son inculture, fondée sur l’opinion publique plus que sur la pensée personnelle. Est « vrai » ce que tout le monde croit vrai ou qui se vend bien. Seuls certains marginaux, ambitieux ou enquêteurs ne jouent pas le jeu social économique. Même les journalistes et les policiers se fourvoient lorsque les faits ne cadrent pas avec l’idée qu’ils s’en font. D’où les ambiguïtés et le drame – et l’argent omniprésent. Ce recueil vous permet de lire comme des romans le genre « film noir » de la période faste d’Hollywood.

Vera Caspary, Etranges vérités (Laura, 1942 – Bedelia, 1945 – L’étrange vérité, 1946 – Erreur sur le mari, 1957 – Le manteau neuf d’Anita, 1971), Omnibus 2012, 980 pages, €23.00

DVD Laura, Otto Preminger, avec Gene Tierney, Dana Andrews, Clifton Webb, Vincent Price, Judith Anderson, 20th Century Fox 2006, 1h28, standard €8.33 blu-ray €15.27

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Maxime Chattam, Les arcanes du chaos

Les petits intellos qui se réfugiaient avant-hier dans la révolution, hier dans la science-fiction et aujourd’hui dans la paranoïa du Complot mondial vont être contents : voici LEUR roman. Les arcanes font référence au secret, celui des alchimistes ; le chaos est la confusion et le désordre avant la génération du monde. Dans ce thriller, Maxime Chattam évoque le 11-Septembre pour lui faire terminer son roman à cette date ; il invoque les puissances occultes, humaines, bien humaines, pour dire le NOM (Nouvel Ordre Mondial). La paranoïa est le mode de fonctionnement compensatoire de tous ceux qui se sentent incompris, déclassé, prolétarisés. Dans ces années terminales des babyboumeurs au pouvoir, les places sont chères et la parano a de belles années devant elle !

Tout commence comme un roman pour ados des années 1960 : mystères et boules de gomme. Yael est une jeune femme quelconque qui vend des yeux dans une boutique antique du Paris ancien. Elle aperçoit du coin de l’œil des ombres qui la surveillent. Pire, ces ombres parlent, allument son ordinateur pour traiter du texte et des chemins de bougies noires pour la guider dans les sous-sols. Pourquoi les suivre, me direz-vous ? Par cette obéissance irrésistible qui fait décrocher le téléphone aux filles même quand elles savent qu’il s’agit du pervers qui a déjà appelé dix fois. Dressage de société de consommation et de bienséance bourgeoise. Yael entre donc dans le Jeu. On appelle son attention sur la symbolique du billet de 1 $, sur les coïncidences historiques des assassinats de Lincoln et de Kennedy, du naufrage du Titanic. Tout ce qui fait mystère pour les jeunots du 20ème siècle issus d’études médiocres et fascinés par la technique informatique. Yael a vaguement suivi une licence de lettres avant d’opter pour un boulot provisoire… qui dure encore deux ans plus tard (tout l’itinéraire de l’auteur, d’ailleurs). Son compagnon de travail est un fou de nature et de Heavy Metal, à demi autiste tant il se fout des gens comme de son premier slip. C’est toute une certaine jeunesse moyenne dont Maxime se gausse plus ou moins dans ses bajoues gonflées au Coca.

C’est dans ce vivier qu’il va puiser ses personnages, au début assez évanescents, dans la lignée de la littérature ado. Yael, au prénom de chèvre hébraïque, Kamel, fils d’ambassadeur arabe, et Thomas, le double de l’auteur, viril et sensible. Ce journaliste paranoïaque et pour cela expert en  manipulation a « la trentaine, plutôt mignon, bronzé, le cheveu châtain et une barbe de trois jours, le tout emballé dans une chemise élégante et un pantalon de toile. Décontracté mais soigné » p.28. Si vous regardez la photo de Maxime, en page 2 de garde, vous reconnaîtrez aisément son portrait. Maxime Drouot, dit Chattam, est en effet né le 19 février 1976 à Herblay. Ajoutons que Tom a le regard clair, qu’il est musclé et attentif, et vous aurez le fantasme masculin des filles de 20 ans au début des années 2000. Entre eux ? Rien ou presque, que de l’aventure. Depuis le bar où elle le drague impunément à la piste dangereuse qu’ils suivent tous les deux, poursuivis par des tueurs et guidés par les Ombres. Malgré quelques traits torrides du style « Yael s’empressa de se déshabiller pour ne garder que son slip et enfila la combinaison » de plongée (p.277) ou, pour Thomas, « la chemise s’ouvrait jusqu’à la naissance des pectoraux » (p.204), le sexe n’aura sa place qu’à la page 443 seulement ! Je vous l’avais dit, ça commence comme une aventure pour ados, officiellement timides et intimistes lorsqu’il s’agit de baiser.

Sauf que les ados en question ont autour de la trentaine et sont donc un tantinet attardés. Les arcanes vont les faire basculer. Commencé comme un Da Vinci Code light, le thriller tourne, vers la moitié, au genre Millenium (tous deux captivants). Les ados enfin adultes découvrent le rationnel… L’un de ses noms est la logique des causes. « Chaque chose est une apparence », disent les Ombres, « la découvrir c’est la connaissance du monde, le pouvoir » p.129. Nul alchimiste n’aurait mieux dit, nul franc-maçon non plus, les seconds étant issus des premiers. Nous voici donc dans le fantasme toujours vendeur du Complot planétaire des Maîtres du monde, composés des élites cooptées dans ce club très fermé des ‘Skull and Bones’ dont Georges W. Bush a fait partie. Eugène Sue avait déjà publié de telles choses à la fin du siècle 19ème… Pourquoi Yael se trouve-t-elle embringuée dans ce grand Jeu ? A elle de le découvrir, avec l’aide virile et observatrice de Thomas.

En contrepoint, le lecteur est incité à voir, dans l’histoire qui se fait, une vaste Conspiration destinée à imposer le pouvoir de quelques-uns et à éliminer les gêneurs. Des « extraits du blog de Kamel Nasir » rythment en chronologie décalée le récit. Il est expliqué pourquoi Georges W. Bush s’est entendu avec les Saoudiens – et la famille Ben Laden – pour permettre cet attentat qui allait conforter la droite religieuse et nationaliste de l’équipe Rumsfeld au pouvoir. Cela pour le plus grand bénéfice de l’industrie de l’armement et du pétrole, pour les services secrets et les élites cooptées de l’économie-monde. Cette paranoïa complotiste est assez risible après coup : Rumsfeld n’a-t-il pas été viré avant même que George W. Bush ne quitte la Maison-Blanche ? Le président suivant n’a-t-il pas été un Noir sorti des classes moyennes et ayant œuvré dans le social à Chicago ? Où sont donc ces ombres si puissantes, sensées tirer toutes les ficelles ? Où sont ces gros sous de l’armement dans l’élection du successeur de Luther King ? Seraient-ils auprès des oligarques de Poutine qui ont tiré les ficelles de l’anti-Hillary dans les dernières élections américaines ? Le bouffon Trump est capable de n’importe quoi, mais surtout pas d’un complot organisé et pensé en équipe !

Reste une histoire bien enlevée, aux phrases courtes, à l’action rebondissante et à la psychologie sommaire de rigueur dans ce genre de thriller. Bien que nettement meilleur sur la fin qu’au début, mon avis est que le jeune Maxime n’est pas encore assez mûr pour écrire comme les pros. J’avais gardé un meilleur souvenir littéraire du 5ème règne. Cela viendra, né en 1976, Maxime n’a que trente ans pour Les arcanes du chaos et l’on s’attache à son double narcissique Thomas.

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos, 2006, Pocket décembre 2009, 560 pages, €8.30

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Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano

Sensualité et douceur d’une lesbienne communiste, Goliarda n’a pas peur des contradictions. Actrice de théâtre et professionnelle du cinéma engagé avec Luchino Visconti, l’auteur porte un prénom de clerc itinérant et baladin. Nom performatif donné par des parents anarchistes de vote socialiste ?

Le roman est autobiographique et conte la vie d’une femme dans un lieu particulier. La femme est surnommée « la princesse » par les habitants de Positano, village au bord de la mer à 20 km au sud de Naples, repérée pour un film et que le tourisme commence à peine à défigurer. En ces années cinquante d’après-guerre, le lieu est encore isolé, peuplé de pêcheurs, de cafetiers et de peintres venus d’ailleurs. Les personnages sont croqués avec délice comme l’adolescent Nicola, 13 ans au début de l’histoire et 23 ans à la fin, le nageur glabre Beppe qui a perdu une jambe, gelée en Russie durant la guerre, Giacomino le pâtissier, Pierpaolo l’ariste, Alfonso le requin, Helen la femme du maire, ex-épouse de l’’ambassadeur d’Angleterre – et la « princesse » Erica Beneventano. « Parfois j’ai comme l’impression que cette conque protégée à l’arrière par le bastion des montagnes oblige, comme un miroir de vérité, à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme qui, elle aussi, pousse à la révision de ce que nous sommes » p.152.

La narratrice de 24 ans est fascinée par cette jeune femme à peine plus âgée qu’elle qui monte pieds nus les escaliers du village, dans le balancement des hanches et que lui a indiqué Giacomino. Erica – la princesse – habite Milan mais vient se ressourcer à Positano. Frigide, presque lesbienne, « sa beauté – pas de vedette de cinéma, mais secrète, par cohérence entre le physique et la psyché » p.182 dit l’auteur, attire. Elle provoque sa rencontre, mais s’apercevra que ce fut réciproque. Les deux amies se sont trouvées, comme si elles cherchaient chacune une âme sœur pour contrer les accidents de la vie. Se nourrir de quelqu’un et puis revenir à son moi de tous les jours est la prérogative de l’amitié. Donc Erica lui raconte son histoire et c’est le début d’une fusion esthétique et spirituelle entre les deux femmes.

Erica fut amoureuse de son beau cousin Riccardo à l’adolescence mais il s’est exilé à New York par pauvreté au lieu de l’épouser. Elle a deux sœurs dont l’une se suicide à la mort de leur père, et l’oncle Alessandro, ignoré jusque-là, prend sous son aile les enfants. « L’erreur absolue qu’avait été notre vie sous les ailes protectrices du privilège et de la route absurde et abstraite tracée par les lectures mensongères » p.122 font qu’Erica se trouve démunie face à la vie. Il n’est pas bon d’être élevé dans du coton avec des rêves alors que la réalité vous rattrape et que vous devez brutalement y faire face. « Je suis vraiment ‘italienne’, douée pour la musique, la danse, les études, mais sans volonté de parfaire quoi que ce soit » p.141. Erica se préoccupe de peinture et épouse faute de mieux l’ami de l’oncle qu’elle n’aime pas, sa sœur Olivia se marie et pond deux gosses, l’autre sœur Fiore se supprime : où est la voie ? « Je compris enfin que la moralité sans faille pouvait être une arme meurtrière pour nous et pour les autres » p.133.

Veuve, Erica retrouve Riccardo revenu des Etats-Unis ; il dit avoir divorcé car son petit salaire de professeur dans une obscure université ne suffisait pas à les faire vivre dignement. Il peint, il est invité à Positano, il propose le mariage. Mais aime-t-il toujours sa cousine plus jeune que lui qui l’idéalisait ? Erica est désormais sortie d’affaire, elle a intelligemment fait fortune en achetant des peintures contemporaines avec goût, via les capitaux de son mari, et a fait fructifier son avoir. Riccardo veut-il se faire lancer comme peintre par une galeriste devenu célèbre ? Veut-il capter sa fortune en l’épousant ?

Lorsqu’Erica meurt, le mystère reste entier : meurtre ? suicide ? lassitude de l’existence ? La narratrice son amie, revenue à Positano, ne résout pas l’énigme mais désire plutôt rendre hommage à l’amitié et au lieu en écrivant ce livre entre songe et passion. Il demeurera inédit jusqu’après sa propre mort, d’une chute dans l’escalier en 1996 à 72 ans.

C’est un beau livre, dont j’ai la faiblesse de préférer l’évocation de Positano à celle d’Erica – mais chacun jugera.

Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano (Appartamento a Positano), écrit en 1984, publié en 2015, éditions Le Tripode 2017, 255 pages + bio, €19.00

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Maxime Chattam, Le sang du temps

Qui ne connaît pas Maxime Chattam doit probablement commencer par ce livre. C’est un très bon cru de la production, un thriller à la française avec ce qu’il faut d’intrigue psychologique et d’exotisme. Cela commence par une mise au vert d’une fille qui a vu ce qu’elle n’aurait jamais dû voir des turpitudes politiques de l’ère Chirac. Le nom du président n’est pas cité mais la scène se passe « sous la Ve République » en 2004. Devinez donc qui s’accroche au pouvoir à ce moment-là depuis des années ? Cela se poursuit par le Mont Saint-Michel en hiver, lieu resserré où ne vivent à demeure que treize personnes. Cela culmine par un vieux journal intime manuscrit d’un détective anglais de l’année 1928 au Caire, déguisé sous couverture de cuir au nom d’un roman d’Edgar Poe. Nous entrons dans le mystère et c’est bien amené.

Alternent alors le présent et le passé, la jeune fille en fuite sur le Mont et le détective au Caire, les monstres tapis dans l’ombre qui les épient l’un et l’autre. En Égypte du temps des Anglais, la superstition évoque les goules, ces fantômes terrifiants qui adorent la chair tendre et le sang neuf des jeunes enfants. Au Mont, du temps de Chirac, les éléments souvent déchaînés et l’épaisseur de l’histoire évoquent le diable, terrassé par l’archange ici même, qui ne demande qu’à ressurgir parmi les hommes en noir. L’enquête de jadis s’entremêle à la quête du présent pour faire surgir le mystère. A la fin de chaque court chapitre, le lecteur a envie d’en savoir plus.

L’auteur maîtrise la technique du thriller. Il écrit bref, direct, d’époque. Son « livre » ressemble plus à un script de cinéma qu’à un roman, dans la veine tentée par Stephen King mais en moins littéraire. L’Américain écrit bien, ses mots suffisent à ses évocations ; pas Chattam. Lui a besoin de « musique » pour augmenter le pouvoir de ses mots, il en fait même tout le chapitre préliminaire. Un roman qui a besoin d’un adjuvant musical, cela veut dire qu’il est mal écrit !

Effet d’époque : les jeunes ne lisent presque plus et ont un vocabulaire limité. Les lettres leur « prennent la tête » et ils se sentent obligé d’avoir quelque chose entre les oreilles pour faire passer, tel un calmant ou un guide parental. Maxime Chattam se croit donc obligé d’écrire dans un basic french que son éducation chaotique, constamment ballotée entre les États-Unis et la France, n’a pas dû arranger. Apparaissent quelquefois des mots savants, issus tout droit du dictionnaire ; ils sont tellement incongru dans le vivier des 2500 mots dont il use d’habitude qu’ils sautent aux yeux comme le nez au milieu de la figure… D’autres fois, le jeune Maxime ne sait même pas comment dire ce qu’il ressent en français. D’où cet étrange « derelict » (p.51). Le Mont Saint-Michel serait un « derelict »… Avez-vous vu déjà ça quelque part ? Dans une banlieue quelconque ? Chez un auteur ? – Jamais. Derelict est le mot outre-Atlantique pour nommer un lieu abandonné, un bien sans maître, une épave. Pourquoi ne pas tout bêtement traduire ?

Malgré cette démagogie langagière, il reste une histoire bien distillée où l’exotisme du Caire et celui du Mont sont des décors propices à l’imagination. Ajoutez le serial killer d’usage dans les mœurs américaines, un zeste de sexe torride, une fascination pour les pratiques homo hard et un spasme délicat de pédophilie avec enfants d’une dizaine d’années torturés avec raffinement à coup de griffes avant d’être achevés, les cheveux brusquement blanchis par la terreur. Mélangez pour le contraste quelques personnages à la psychologie des profondeurs perturbée selon les manuels – et vous aurez un cocktail réussi qui vous fera passer quelques heures stimulantes.

Maxime Chattam, Le sang du temps, 2005, Pocket 2007, 468 pages, €7.90

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Maxime Chattam, Prédateurs

A 33 ans, le jeune Maxime fait son service militaire – par thriller interposé, bien sûr. Il se trouve trop tendre, trop ado, trop rêveur et veut viriliser son stylet. Le voilà donc plongé de par sa propre volonté dans l’univers macho des soldats pour la guerre. Ce n’est pas pour lui déplaire, à ce qu’il semble, tant il jouit à décrire la musculature, la camaraderie de chambrée, les torses nu au petit matin blême et la fraternité du combat. Il y a bien deux femmes parmi les personnages, mais l’une est morte bien avant l’histoire et l’autre ne sert que de faire-valoir. Pour le reste, tout se passe entre hommes.

A commencer par le héros, Craig Frewin, de la Police Militaire. Il est grand, baraqué, secret, intelligent. L’auteur s’identifie à lui et incite ses lecteurs à faire de même. Je crois savoir que les femmes qui le lisent craquent pour lui. Nous sommes il était une fois et quelque part, dans la pure action qui se déroule par étape. Maxime Chattam n’est pas fini, encore ado dans sa trentaine. Mais il a le mérite insigne, pour qui connaît mal cet âge enfui, de pénétrer une jeunesse née au monde avec portable, mobile et jeux vidéo.

Prédateurs est un jeu vidéo écrit sous forme de livre. Le décor importe peu, il est juste là pour situer l’action, même s’il s’est fort inspiré du débarquement en Normandie des Américains de 1944, suivi de l’offensive d’hiver des Ardennes. Ne comptent que les personnages (simplifiés pour le jeu) et le déroulement des faits (où toute action conduit à une réaction).

Vous ne serez donc pas surpris si je vous dis que ce Chattam là est loin d’être son meilleur. Oh, certes, il y a un peu de mouvement, du sadisme érotique et de la psychologie de manuel à certaines étapes de l’histoire. Mais vous ne pouvez pas vraiment vous attacher aux personnages, ils sont trop insignifiants ou trop connotés Bien et Mal. Peut-être l’époque veut-elle ça, évacuant rêve et poésie pour être cyniquement pratique. Ou pour la génération des trentenaires qui ne lisent guère et à qui tout texte un peu littéraire prend la tête. Ou pour rester dans le confort du connu qui oblige à rédiger en textos, style courriel avec force retours à la ligne et chapitres bikinis pour ne pas lasser une attention sans cesse sollicitée par le baladeur dans l’oreille, le smartphone à la main et les belles formes qui passent. Ou bien le spectacle se doit d’être en grand écran couleur, comme la boucherie du psychopathe, son tropisme à éventrer, mutiler les tétons, enfiler dans l’anus et autres joyeusetés entre mâles si gaiement décrites par le jeune Maxime.

Étonnant Chattam, chaque livre est toujours différent. Comme si le gamin de 33 ans cherchait encore sa voie, en ado trop doué qui n’a pas fini de grandir. Ce pourquoi on le suit pour savoir ce qu’il va explorer. Mais, ne nous leurrons pas, dans 50 ans on ne relira probablement pas Prédateurs – alors qu’on relit les romans d’Agatha Christie ou de Dashiell Hammett… Ce pourquoi il est réédité avec Les arcanes du chaos, nettement meilleur.

Maxime Chattam, Prédateurs, 2007, Pocket mai 2009, 570 pages, e-book format Kindle €9.99

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos + Prédateurs, Pocket collector 2017, 992 pages, €11.90

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Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

À la fin des années 50 du siècle dernier, Simone écrit son histoire, celle d’une intellectuelle bourgeoise devenue professeur de philosophie et féministe. C’est une histoire d’époque déjà furieusement datée. Mais Simone entre – ENFIN ! – en Pléiade cette année, 36 ans après Sartre… Pourquoi a-t-il fallu autant de temps alors que des œuvres inférieures, comme celle de Duras, étaient précipitées ?

« Je suis née à quatre heures du matin ». Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Plus tard, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14. À trois ou quatre ans, elle a des crises de rage qu’elle explique par ce qu’elle est devenue une fois adulte : « en partie par une vitalité fougueuse, un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18. Elle l’ignore, mais tous les enfants à cet âge ont ces crises ; cet infantilisme dit « de la première adolescence » passe ensuite. La petite Simone, on la laissait faire. Seul un oncle, exaspéré, une fois la gifle : « Je fus si éberluée que ma crise s’arrêta net » p.21. Ses parents sont un peu lâches, vaguement fiers de ce « caractère » qu’eux-mêmes n’ont pas. Simone, adulte, agira de même, son milieu tenant lieu des parents.

Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate, adoptant leur frivolité et se souciant peu de faire des études. Miné par la chute des emprunts russes, il n’est plus rien. Il doit donc « paraître », même s’il reste moralement très conventionnel, vouant un culte à la famille et à la femme en tant que mère. Il est curieux d’observer que Simone, n’étant pas un garçon, a réagi contre son père comme si elle en était un, prenant systématiquement son contre-pied : elle survalorise les études, elle devient fonctionnaire pour ne pas dépendre de l’argent, elle refuse absolument de « paraître », de se maquiller comme une bourgeoise, elle méprise « la famille » et ne veut surtout pas être mère…

Sa propre maman, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux », elle la méprise un peu. Elle la dit vulnérable, mettant donc tous ses soins à faire comme tout le monde, condamnant toute nouveauté par désarroi. Elle a donné son austérité à sa fille. « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture compte plus que la fortune » p.67. La vertu, c’est sa mère ; la culture, l’inverse de son père.

Simone a une sœur cadette. « Ce que j’apprécie le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle » p.63. Elle joue à la maîtresse et à l’élève, elle est sa « complice, (sa) sujette, (sa) créature » p.64. Elle se voulait aussi la mère parfaite d’une petite fille modèle avec sa poupée Blandine. En bref : le masochisme de la vertu. Elle répétera adulte cette attitude en politique, plus jacobine et autoritaire que véritablement démocratique… Le communisme façon Lénine lui allait bien : elle savait mieux que vous ce qui vous convenait. Elle rêve d’ailleurs, de Sainte Blandine à la tunique déchirée, elle se pâme en imaginant s’écrouler aux pieds d’un maître qui pardonne. C’était un peu tard pour Staline, et ce sera Castro.

« La lecture reste à la grande affaire de ma vie » p.97. En effet, « les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70. Ils étaient pour elle « la réalité », « plus nourrissante que les mirages » p.65. Adulte, elle préférera toujours la théorie à la pratique et les manuels de politique à la réalité politicienne.

Cependant, elle aime la campagne avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « des magnolias », « de la paille et du foin ». On note pour elle l’importance des odeurs. Sa sensualité reste diffuse car on ne parlait pas du corps en milieu bourgeois, c’était « inconvenant ». Jusqu’à 16 ans dit-elle, elle est restée « une oie blanche ». Mais, à 10 ans, elle tombe platoniquement amoureuse de Zaza, une amie de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle. Vers 13 ans, une lecture la frappe, qui correspond à ses émotions amoureuses : L’écolier d’Athènes d’André Laurie. Un écolier sérieux et raisonnable – et « méritant » (Simone) – est subjugué par un bel aristocrate spirituel et impertinent – « doué » (Zaza). Première mention de tentations homosexuelles, ce qui est bien naturel lorsque l’on sépare avec horreur filles et garçons durant l’adolescence. Le puritanisme a toujours encouragé sans le vouloir la déviance ; il faudra Freud pour le révéler, mettant à mal, après Nietzsche et Marx, le « naturel » bourgeois.

Un jour, elle ne croit plus en Dieu. Elle se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192. La littérature l’attire pour « être (sa) propre cause et (sa) propre fin » p.197. Mais elle est tentée surtout par la philosophie : « Je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail : je percevais le sens global des choses plutôt que leur singularité » p.220. Elle vit une adolescence classique : une prison sans barreaux. Sa mère se montre inquisitrice et son père supporte mal l’esprit critique ; tous deux incarnent la bourgeoisie dans sa caricature.

Elle rencontre Sartre par la bande. C’est Herbaud, le copain de de Sartre, qui trouve son surnom : Beauvoir = Beaver = Castor. Ces jeunes normaliens la fascinent. « Sur bien des points, je restais dupe des sublimations bourgeoises ; eux, dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion – dans leurs propos, leurs attitudes, leurs plaisanteries – ils manifestaient que les hommes n’étaient pas des esprits mais des corps en proie aux besoins, et jetés dans une aventure brutale » p.470.

En bref, avec Jean-Paul, Simone se trouve : « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un » p.480. Elle aime cela, reste de masochisme enfantin et de quête perpétuelle de vertu ; dans cette attitude dominée, elle se sent bien. Mais elle en souffrira, elle le décrit dans L’invité (1943) : la tentative de vivre à trois pour rompre la convention du couple est un échec. Les passions ne sont pas réductibles à la raison et tout équilibre est impossible si l’amour s’en mêle. L’être humain reste jaloux, soucieux de reconnaissance, il veut séduire. Le seul moyen d’être heureux est d’accepter les passions humaines et de leur faire une place.

L’itinéraire de Simone de Beauvoir est édifiant, car exemplaire. Combien de fils et de filles de bourgeois déclassés tentent de compenser par des études méritantes ce qu’ils perçoivent comme leur déclin social ? Combien ensuite vivent dans une paranoïa intellectuelle délirante, croyant savoir mieux que les autres ce qui est bon pour tous, puisqu’eux ont « réussi » socialement ? Le succès du communisme, des utopies, des fanatismes de sectes, du mysticisme ou du New Age, trouvent ici leur origine. Et les intellos bourgeois qui se sont moqués de ces « mémoires d’une jeune fille dérangée » n’ont pas vu que le dérangement était dû précisément à la contrainte puritaine de leur bourgeoisie. Simone a eu la chance de rencontrer Sartre qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé » p.474. Cela ne l’a pas empêché de se tromper, mais il a été un accoucheur des âmes, tel Socrate. Il a libéré Simone de Beauvoir et l’a faite femme.

(La pagination fait référence à l’édition Folio)

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958, Folio 2008, 480 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

Simone de Beauvoir, Mémoires, Gallimard Pléiade 2018, tome 1, 1584 pages, €62, tome 2, 1616 pages, €63

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Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Un écrivain crée le personnage d’un écrivain pour écrire la biographie d’un écrivain.

Premier roman d’un russe écrit en anglais, en France, il fait phosphorer les spécialistes par ses mises en abyme. Car Sebastian Knight est un peu l’auteur, né la même année 1899, ayant connu le même amour à la datcha quand il avait 16 ans, éprouvé la même passion pour une Russe en 1937. Et le narrateur, dont on croit possible qu’il s’appelle Victor, le demi-frère de Sebastian né du même père, est un peu Vladimir lui aussi (qui a failli se prénommer Victor) ; Nabokov reproduit les relations compliquées qu’il a eues avec Sergueï, son frère cadet de dix mois plus jeune, musicien et homosexuel.

Et puis il est russe, comme lui : « Je suis né dans un pays où l’idée de liberté, la notion du droit, la pratique de la bonté humaine étaient choses froidement méprisées et brutalement proscrites. (…) Tout homme, dans ce pays, était un esclave s’il n’était un tyran ; et comme on y déniait à l’homme une âme et tout ce qui s’y rapporte, on en était venu à considérer qu’il suffisait d’infliger une douleur physique pour gouverner et diriger la nature humaine » p.406 Pléiade. Tant qu’il existera des Mélenchon et des Poutine, cette phrase restera d’actualité.

Sebastian est mort, d’une crise cardiaque, maladie héréditaire qui lui vient de sa mère. Plus âgé de dix ans que le narrateur, celui-ci l’a toujours admiré comme un grand frère mais n’a jamais osé lui déclarer, restant timidement à l’écart. Il aurait voulu se comporter en proche, mais il le fit trop tard, Sebastian était déjà mort – on dit toujours trop tard qu’on l’aime à quelqu’un. Non seulement nul ne fait jamais ce qu’il veut, faute de savoir justement son vrai vouloir, mais nul ne peut non plus connaître vraiment un autre, fut-il son frère. Chacun est seul et le reste. « La note dominante de la vie de Sebastian a été la solitude, et plus le destin essayait avec gentillesse de faire qu’il se sentit dans son élément, contrefaisant admirablement les choses qu’il pensait vouloir, plus nettement Sebastian se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cadrer dans le tableau – dans aucun tableau » p.420. Sebastian, comme le saint, sera toujours percé de flèches pour sa différence. La connaissance intime comme la biographie vraie sont impossibles.

Dès lors, ce qui commence comme un récit recomposé de vie se transforme en un récit présent d’enquête sur une vie. Comme en physique, éclairer une particule la change, faire la lumière sur la vie d’un auteur n’éclaire qu’une facette du personnage – ce pourquoi toutes les biographies ont quelque chose de vrai, celle du pompeux et insipide Mr Goodman comme celle du narrateur. Nulle n’est vraie, chacune est vraisemblable.

Même « le sexe » n’explique pas tout, n’en déplaise à Freud et aux freudiens, que Vladimir Nabokov n’a jamais porté dans son cœur. « Laisser l’idée de ‘sexualité’, en admettant que la chose existe, tout envahir et s’en servir pour ‘expliquer’ tout le reste, est une grave erreur de raisonnement » p.469. L’auteur en sait quelque chose, qui est tombé amoureux d’Irina alors qu’il avait épousé Vera. Mais cette vague qui s’est brisée ne peut expliquer la mer tout entière, fait-il écrire Sebastian, cité par son demi-frère narrateur. « Les femmes de mœurs légères ont l’esprit lourd », se plaît-il à ajouter p.505. Ce qui est une vérité, je l’ai souvent constaté.

Même l’empathie la plus grande est au risque de passer à côté. Sebastian croit voir l’ombre de sa mère dans l’hôtel de Roquebrune où elle était descendue jadis – mais il s’est trompé de Roquebrune. Le narrateur, à la dernière heure, croit communiquer avec l’âme de Sebastian endormi qui respire dans la chambre d’hôpital à Saint-Damier – mais c’est un autre malade que le gardien peu lettré et endormi a indiqué.

Seule la recréation est légitime. D’où plusieurs textes et plusieurs personnages dans ce roman, beaucoup de masques, comme ce loup sur le visage que met un moment Sebastian pour lire son œuvre. Le vrai n’est qu’approché, il n’est que multiplication d’images plausibles et de faits vérifiés.

Mais pourquoi écrire sur la vie d’un autre ? Pour se couler en lui ou pour exister plus intensément soi ? Le désir est un manque-à-être disait Lacan.

Au total, pour un lecteur sans intention d’exégèse littéraire, le roman est séduisant. Il reprend des éléments « vrais » dans la vie de Nabokov et imagine des personnages différents qu’il est difficile de mettre en images. Sébastien est cet officier fléché pour sa foi différente – et soigné par les femmes ; Knight est le cavalier du jeu d’échecs qui se déplace en L en changeant de couleur de case mais reste une pièce mineure proche du fou. Comme tout est pensé chez Nabokov, le lecteur devra prendre cela en considération afin d’en tirer plaisir.

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight, écrit en 1939, publié en 1941 et revu en 1969, Gallimard Folio 1979, 320 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50 https://ww

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Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit

Ce roman de transition marque le nouvel exil de l’auteur, chassé d’Allemagne par la montée du nazisme ; il passe du russe à l’anglais pour écrire, donc à un nouvel univers de langue et d’expression ; il introduit les procédés du cinéma pour s’adapter à la modernité américaine. Un premier roman intitulé Chambre obscure était paru en feuilleton en 1933 ; la traduction anglaise ne lui convenant pas, Nabokov réécrit complètement l’œuvre et en fait une version neuve, métamorphosée pour sa nouvelle vie en 1937. L’édition de la Pléiade présente les deux versions ; je ne parlerai ici que de la seconde, en anglais, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark).

La trame de l’histoire est ainsi présentée par l’auteur dans le premier paragraphe de son roman : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s’acheva tragiquement ». Tout est dit et pourtant tout reste à dire : pourquoi ? comment ?

Albinus est un prénom latin qui signifie l’aube ; il était usité en Allemagne. Albert Albinus contraste avec Axel Rex, caricaturiste devenu son ami et l’amant de sa maîtresse ; le lecteur notera les alb alb contre les ax ex, le son des noms n’est pas anodin. Le A est la première lettre de l’alphabet, le X l’une des dernières, le A de l’aube et le X des rayons de la modernité la plus récente. A appartient au monde ancien libéral et bourgeois qui s’écroule, X au monde neuf totalitaire et païen qui s’impose (en Italie avec Mussolini, en Russie avec Staline, en Allemagne avec Hitler). Albinus est vieux et ventripotent, Rex est jeune et athlétique ; Albert est toujours trop vêtu, Axel dévêtu – jusqu’à rester entièrement nu sous les yeux morts de son rival devenu aveugle, le titillant d’un brin d’herbe, agacement de nature pour cet être tout de culture. Axel a un prénom tranchant, axe en anglais, Axel Rex : le roi Hache.

Albinus est critique d’art respecté dans la capitale d’un pays de haute culture, mais il ne voit la vie qu’au travers des tableaux qu’il se rappelle, il ne vit que par l’art. Aussi va-t-il d’illusions en faussetés. Les tableaux chez lui sont parfois des faux, l’un d’eux a même été peint par Axel Rex dans sa jeunesse, alors qu’il courait après les sous. Il voit Margot comme une vierge de peinture, alors qu’elle a déjà bien baisé ici ou là et court elle aussi après les sous. Il croit Axel homosexuel alors qu’il n’est que froid et mystificateur. Il se persuade que Margot l’aime alors qu’elle n’a que 16 ans et qu’il est largement mûr et pas bien beau.

Le roman est écrit comme un film, la maîtresse est ouvreuse de cinéma et dévoile ses charmes dans un clair-obscur expressionniste ; elle veut devenir star comme Dorianna Karénine et son amant finance un film où elle joue comme une concierge. Car l’image est cruelle : si le film peut transporter dans un autre monde d’illusions, les corps réels qui tiennent les rôles se révèlent tels qu’ils sont. Margot est scolaire, pataude, vulgaire ; elle ne sera jamais une star selon les clichés. Mais la suite de l’histoire s’encadre dans les portes et les fenêtres, comme dans un film, se développe en mélodrame, contrasté d’ombres et de lumières, jusqu’à l’obscurité qui termine tous les films dans les salles.

L’auteur s’inspire librement de Madame Bovary et d’Anna Karénine, Flaubert pour la médiocrité petite-bourgeoise de l’idéal illusoire et pour la manipulation calculatrice de la femme, Tolstoï pour la torture de la chair chez l’homme mûrissant qui lui fait abdiquer toute raison devant une nymphette. Le portrait de Margot en reptile aimant lézarder au soleil ou se couler par ruse dans les bras de qui tient l’argent est une performance ; le lecteur ne peut qu’admirer. De même a-t-il un certain respect pour Axel, devenu caricaturiste des travers de ses contemporains, qui aime se dorer le dos au soleil et duper Albinus. Il a Margot dans la peau, qu’il a dessinée nue de dos avant qu’elle ne rencontre le bourgeois ; elle se pâme sous les assauts de son corps sculpté bien plus qu’avec le vieux. Comme elle ne peut pas avoir d’enfant pour raisons médicales, elle jette sa gourme quand elle peut et avec qui elle veut, tout entière à son plaisir égoïste typique de la nouvelle époque de crise des années 30. Mais elle aime l’argent et le luxe, elle manipule qui en a en faisant croire qu’elle tient à lui – mais à sa bourse, pas à ses bourses.

C’est un écrivain allemand épris de vérité, donc solitaire et exilé en Provence, qui va dessiller les yeux d’Albinus sur sa maîtresse et son amant. Il rapporte verbatim une conversation qu’il a surpris dans le car, alors que ces Allemands causaient sans se gêner, certains que personne ne les comprend. Udo Conrad est un double de Vladimir Nabokov, celui qui voit au-delà des apparences pour peindre le vrai. Albinus d’ailleurs ne l’aime pas, lui qui ne vit que dans l’illusion des tableaux.

Or, le vrai en 1933 est le nazisme qui s’impose. Il balaie le vieux monde, la démocratie, les rassis, les frileux. Il exige la volonté, la jeunesse, l’action, la nudité crue des instincts. Foin de culture et d’art, place à l’industrie et au cinéma. Les copains du frère de Margot sont des brutes bien bâties prénommées Kurt et Kaspar, K und K (impérial et royal, moqué par Robert Musil en Cacanie). Les poils de sa poitrine dessinent « un aigle aux ailes déployées » lorsqu’Axel Rex se dresse nu, sculpté comme un Arno Breker, devant Albinus en pyjama et peignoir, devenu aveugle après un accident de voiture. Il symbolise le totalitarisme de la jeunesse avide et amorale de son temps sur le bourgeois déchu et définitivement aveugle aux réalités du monde neuf.

Si l’histoire est classique, elle renouvelle le trio du mari, de la femme et de l’amant en mari, maîtresse et amant, ce qui donne du piment. Le style est plus brut et plus concis que dans les romans écrits en russe, anglais oblige, langue pragmatique. Les personnages sont fouillés, ni tout bon ni tout mauvais, chacun avec ses envies et ses illusions, ses réactions et ses émotions. Refuser, par éducation, culture ou tempérament, de ne pas voir le vrai, conditionne à être manipulé : par les conventions sociales, par les gens sans scrupules, par des régimes qui s’imposent dans le silence des voix. L’amour est aveugle, la bêtise aussi : le rire est tragique, dans la nuit.

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark), 1938, Grasset 1992, 250 pages, occasion €2.07

Vladimir Nabokov, Chambre obscure, 1933, Grasset et Fasquelle 2003, 230 pages, €8.95

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Communauté et costumes péruviens de Quelcanga

Le camp est planté dans un enclos communautaire, ouvert au milieu des maisons. La communauté – on ne dit pas « village » – est celle de Quelcanga. Sous le rideau d’eau glauque on n’en aperçoit presque rien. Les tentes pour deux ont été montées de guingois dans la pente, par des muletiers qui n’y ont jamais couché. Nous déplaçons la nôtre pour trouver un endroit plus confortable. Malgré une brève tentative d’éclaircie, il pleut toujours. Il peut être 15 h seulement mais nous n’avons rien à faire d’autre que nous réfugier chacun dans notre tente respective, pour écrire le carnet, ranger ses affaires, lire, ou faire la sieste. Allongé au sec dans mon duvet, j’écoute tomber la pluie sur la toile de la tente. C’est un plaisir hypnotique et une jouissance d’être confortable au milieu d’une nature hostile. Je dors une bonne heure après avoir rempli mon carnet des événements de la journée.

La fin de l’après-midi venue, le soleil se montre pour un quart d’heure, laissant flotter encore quelques photogéniques écharpes de brume sur la vallée. Nous ne savons que faire avec la nuit qui vient et entamons encore une partie de tarots acharnée qui sera – bien trop vite – interrompue par l’apéritif. Il s’agit de vin chaud, du vin de table chilien appelé « Gato Negro » – le chat noir – sans doute pour le velours qu’il est censé être pour l’estomac. Mais il est meilleur chaud que froid, surtout ce soir ! Il amène vite la gaieté sous la tente mess avec ses 11,5° d’alcool. La soupe de légumes au lait puis les spaghettis carbonara sustentent les estomacs autant que les facéties de Périclès les esprits.

Vers 4 h le matin, alors que l’aube ne pointe pas encore, sonne la conque. Elle « annonce une réunion de communauté », nous dit Choisik. Au matin, le soleil ne fait qu’une brève apparition avant de se voiler de cumulus gris. Et c’est dommage, car dès le petit-déjeuner terminé, les femmes se réunissent en costume d’apparat pour se faire prendre en photo.

Nous allons devant l’école, construite en béton, sur laquelle un panneau indique : « E.E. Mx n°50621, 1991 – 19 X 1994 Kelccanca ». Elle a dû être construite de 1991 à 1994. Une croix de tôle surmonte le toit tandis que cinq plaques en plexiglas remplacent les tôles sur le toit et éclairent l’intérieur sans que les fenêtres à carreaux aient besoin d’être ouvertes ni de faire entrer le vent. Les élèves du primaire qui y vont nous sont présentés, garçons et filles. La fontaine en face sert à se laver le visage et les mains avant d’entrer. Auparavant, ceux qui ne portaient pas de chaussures devaient aussi se laver les pieds. Les gamins sont très habillés car, s’il fait chaud la journée quand le soleil est haut dans le ciel, matinées et soirée sont froides et le vent est presque constant. Tous portent des bonnets et des casquettes, mais les garçons ont tous le cou nu. On m’avait expliqué, en Himalaya, que c’était à cause de l’altitude, les poumons pas encore formés ont besoin de grandes aspirations et tout ce qui serre la gorge devient alors insupportable.

Dominga est une maitresse femme qui représente la communauté. Elle pose avec sa fille non encore mariée, Placida (20 ans). Question ethnologique indiscrète de Choisik qui les fait pouffer : combien portent-elles de jupons ? Curiosité satisfaite : elles portent deux jupons et une jupe par-dessus. Les chapeaux sont de véritables plats à tarte crânement fichés sur l’occiput, un peu penchés pour l’élégance, tenus par un ruban brodé en guise de jugulaire. Dans la coiffe, une poche secrète contient toutes ces petites choses utiles et précieuses ici que l’on égare tout le temps et qui suscitent la convoitise : peigne, épingles, boutons, aiguilles, ciseaux… Une série impressionnante d’épingles à nourrice décore les bordures. Choisik en rajoute quelques-unes pour faire bonne mesure pour la prochaine fois !

Posent aussi les enfants des écoles, en rang à côté des dames. Dans l’ordre hiérarchique au début, de gauche à droite, on distingue sur les photos Dominga la matrone, Placida la plantureuse fille, Alicia malicieuse, Elena, puis trois petits garçons d’une dizaine d’années : Richard, Eleutério, Irwin, enfin Victoria.

C’est une petite fille de huit ans peut-être, élégante par sa sveltesse et son chapeau-capote style Belle époque. Une longue jupe d’un rouge passé lui tombe aux chevilles. Les traits encore peu accusés, la bouche entrouverte, elle est simple ébauche de femme, fragile, émouvante. A côté d’elle, les robustes adolescentes de quelques années plus vieilles font rustres, déjà bonnes à marier.

Reste Juan de Dios. Ce dernier est un mâle de 16 ans qui prend des poses de star, déhanché, torse en avant. Sacré Jean de Dieu ! Little Richard est vif et déluré avec sa frimousse mal lavée, sa casquette et son col de polo en V de gamin peu frileux.

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Costumes paysans péruviens

Rudy revient au matin, à la main de son père Andrès. Celui-ci a un sourire qui fait saillir ses pommettes, réduisent ses yeux à deux fentes et font surgir un grand nez. Cela lui donne un air un peu niais. Sa mère est informe malgré son jeune âge et son visage clair. Les vêtements superposés alourdissent sa silhouette. La beauté appréciée dans les sociétés paysannes s’apparente moins à la gazelle qu’à la vache. Il faut creuser la terre et porter les enfants plutôt que danser. Le soleil est déjà levé. Rudy a la tignasse ravagée par les coupes sauvages d’hier soir, ce qui lui donne un air moins enfantin. Il porte avec ostentation en honneur de sa marraine un pull bleu roi pour célébrer la coupe du monde de foot. Toute la famille le suit, en costume traditionnel, mélange d’inca et d’espagnol.

Le noir de la robe est une couleur inca, hommage aux ancêtres anéantis par les colonisateurs ; le liseré communautaire de bandes géométriques rouges et blanches est inca aussi. Mais la mante et le boléro des femmes, décoré de boutons, est espagnol. Le nombre et la matière des boutons indique la richesse. Les hommes portent surtout un poncho aux couleurs de la communauté.

Le costume de tous les jours comporte un chapeau de feutre de la forme d’un casque espagnol du temps de la conquête. Le chapeau de fête des femmes ressemble à une assiette décorée, retenue par une jugulaire. Ce chapeau sert de réserve à épingles et divers accessoires.

Les femmes portent trois ou quatre jupons superposés et conservent leur fortune sous leurs jupes, dans la ceinture, ce qui leur donne un tour de taille toujours imposant. Chacune doit couper et coudre elle-même ses vêtements. L’homme doit tisser au moins son pantalon (aujourd’hui il achète le tissu tout fait et se contente de le couper), la femme tisse et coupe tous les vêtements des enfants et les hauts des hommes.

Choisik nous improvise une séance d’explications avec prises de photos. Les Espagnols ont importé l’usage des collants, mais les Andiennes les utilisent comme ceintures ! Au chapeau, on peut distinguer de quelle communauté vient la femme : les motifs diffèrent. Quand l’intérieur de la coiffe est fleuri ou décoré cela signifie que la femme est célibataire. Le décor est fait pour attirer l’attention, comme le nombre d’épingles piquées au chapeau. Par contre, rien ne distingue les hommes qui n’ont pas encore pris femme. Tout le village est présent pour nous regarder partir. Le jeune Alipio est là aussi, la musette sur l’épaule, prêt à rejoindre son école. Il est presque gracieux parmi ces gens courtauds bien campés sur leurs jambes.

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Le grand bleu de Luc Besson

J’ai vu à l’époque trois fois ce film devenu culte pour la génération des 14–18 ans des années 1990. La première fois, j’ai été saisi par le drame, la seconde fois par la passion de Jacques, la troisième fois par celle de Johanna. Je suis depuis résolument du côté des femmes, dans ce film.

L’histoire est une interprétation libre des champions de plongée en apnée Jacques Mayol et Enzo Maiorca. Les deux enfants ont grandi ensemble en noir et blanc sur une île grecque et restent, même adultes en couleurs, dans une rivalité permanente. Le championnat du monde d’apnée No Limit à Taormina en Sicile à la fin des années 1980 leur permet de se retrouver.

Enfant, le petit Jacques (Bruce Guerre-Berthelot) joue avec la mer en toute innocence ; il nourrit les murènes, nage parmi les poissons, plonge chercher des pièces pour les autres enfants. Le petit Bruce Guerre-Berthelot qui joue Jacques enfant, a la prestance du petit sauvage amoureux de l’eau, quasi nu la plupart du temps. Un jour il rêve – et c’est un cauchemar. Un dauphin vient le voir, l’entraîner peut-être ? Les dauphins sont des sirènes ; elles vous attirent, puis vous lâchent, volages. Et vous coulez. Ainsi sa mère, une Américaine retournée au pays. Cette fois, la sirène du rêve venait prendre son père qui s’est noyé sous ses yeux dans son scaphandre artisanal. Fin de l’enfance et du temps de l’innocence.

Il apprend à plonger en professionnel (adulte, il est joué par Jean-Marc Barr). Rien ne l’attache, il se prête à des expériences au fond de lacs glacés des Andes, son cœur ralentit comme ceux des mammifères marins. Serait-il à demi sirène ? Dans l’eau, il est bien. Ce liquide amniotique apaisant le calme, diminue ses fonctions vitales. Il nage des heures avec les dauphins, « sa famille », qu’il a en photo dans son portefeuille à la place des enfants.

Enzo (Gregory Forstner), c’est le grand frère, l’aîné d’une famille italienne vivant sur la même île grecque que « le petit Français ». C’est le macho, le généreux, le familial. Jacques le solitaire l’admire et l’envie un peu. Enzo se sent défié en permanence par ce sauvage qui n’a rien à perdre, aucune attache, qui se donne à fond pour lui seul. Enzo s’occupe des autres ; Jacques ne s’occupe que de lui. Il est l’enfant malheureux du divorce et de l’accident. Meurtri, il s’est renfermé sur lui-même. L’eau est sa mère et, en même temps, celle qui lui a volé son père. Il l’aime et la hait. La plongée est pour lui un état régressif et à chaque fois une tentation suicidaire.

Ce qu’ont aimé les adolescents dans ce film, l’accord avec la mer, avec les dauphins, ne s’y trouve pas. Malgré le traitement humoristique qui tempère l’émotion, il s’agit d’un drame : vouloir être un autre, vouloir vivre comme un dauphin alors qu’on est un homme.

La pauvre Johanna (Rosanna Arquette), avec sa blondeur, son nez court et ses larges lèvres, tombe amoureuse de Jacques, cet être de fuite, justement parce qu’il est étrange, immature et casse-cou mais sans violence aucune. Il est resté un gosse, la compétition de l’intéresse pas, mais s’éprouver le hante. Jacques aimera un peu Johanna, comme un animal, comme une peluche. Pas plus. Et il l’abandonnera sans vergogne pour les abysses, le jour où il reverra les sirènes dans son rêve. Sirènes qui lui ont enlevé Enzo la veille (adulte joué par Jean Reno), mort d’avoir voulu aller trop loin, trop bas. « Jacques : – Il faut que j’aille voir… Johanna : – Voir quoi ? Il n’y a rien à voir Jacques, c’est noir et froid rien d’autre ! Y’a personne. Et moi je suis là, je suis vivante, et j’existe ! »

Avoir fait un petit n’émeut pas Jacques, il ne reste pas avec Johanna pour l’aider dans la vie. Pourquoi ? Par hantise que la mer ne le fascine lui aussi et le prenne ? Par certitude de ne savoir l’élever et l’aimer ? L’abandonne-t-il comme il a été abandonné, trouvant que mieux vaut que l’enfant ne le connaisse point ? Qu’il ne souffre pas un jour de le voir disparaître ? Et pourquoi remet-il son « destin » – le déclencheur qui le fera plonger – entre les mains justement de Johanna ?

Le tragique séduit, le suicide fascine, l’accord avec la mer émeut et fait rêver, l’humour détend. Sauf aux Etats-Unis où la fin a été changée pour un happy-end niais de rigueur et une autre bande son pour capter le fric. Et en Italie où le plongeur Enzo Maiorca l’a fait interdire durant 14 ans parce qu’il trouvait qu’il était mal décrit (il se fait payer pour aller sauver un mec) ; pourtant, Jean Reno est très bon en ours généreux. Le film est bien construit, un peu long dans le déroulement de l’histoire mais comme les ados en ont redemandé, seule subsiste la version encore plus longue. La musique d’Eric Serra a fait beaucoup pour le charme persistant du film. C’est au total un film des années 90 où chacun est seul, aussi seul que le héros face à son existence.

DVD Le grand bleu de Luc Besson, 1988, avec Rosanna Arquette, Jean-Marc Barr, Jean Reno, Jean Bouise, Bruce Guerre-Berthelot, Gregory Forstner, Gaumont 2011, version longue 2h48, standard €7.49, blu-ray €10.99

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Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet

Son second roman écrit à moins de 30 ans fait de Nabokov un maître. Car il décrit avec minutie et humour, il raconte avec imagination et cruauté, il fait vivre des personnages qui pourraient réellement exister. Le premier chapitre vous fait prendre le train, le second vous fait voir le monde d’un fort myope sans lunettes, et l’on s’y croirait. Le canevas de l’histoire est simple : le mari, la femme, l’amant. Sauf que le mari a réussi dans les affaires même s’il n’aime pas ça, que la femme ne songe qu’à s’ancrer dans l’immobilité bourgeoise et hait son mari, et que l’amant est le neveu du mari monté à la ville pour arriver.

Dès lors, chacun vit sa vie : Dreyer l’oncle s’amuse à financer un inventeur de mannequins automates tout en finançant Franz et le dégrossissant au magasin et en finançant la ville qu’exige sa femme. Martha, frigide avare qui s’ennuie et déteste voyager décide de prendre un amant pour son standing et jette son dévolu sur le jeune dadais pas trop mal de sa personne. Franz qui découvre la vie est assez bien monté pour faire jouir la belle mais très myope en tout et il se soumet sans protester à cette goule qui décide pour deux au point de vouloir l’« l’avaler tout entier » (chap. VII p.220 Pléiade) – façon polie de lui tailler une pipe, ce qui était bien audacieux dans les années 20 à Berlin.

Au total, chacun des personnages allant jusqu’au bout de son rôle tels des figures de cartes à jouer, cela ne pouvait que mal finir. Martha ourdit le meurtre de son mari par son amant ; ce dernier se laisse faire mais n’est ni actif ni convaincu ; quant au mari, il règne dans cette intrigue comme dans sa vie : avec décision et succès. « Dreyer se déployait sous ses yeux d’une façon monstrueuse, comme les conflagrations que l’on voit au cinéma. (…) Enorme, les cheveux fauves, la peau bronzée par le tennis, vêtu d’un pyjama jaune vif, montrant son palais rouge dans un grand bâillement, irradiant la chaleur, rayonnant de santé, produisant tous les bruits porcins qu’un homme n’ayant aucun contrôle sur sa grossière enveloppe corporelle produit quand il s’éveille et s’étire, Dreyer emplissait toute la chambre à coucher, toute la maison, toute la terre » chap. X, p.275 Pléiade. Il va vendre le brevet des automates et peut-être son magasin juste avant la grande crise de 1929 venue des Etats-Unis. Je ne vous dis rien de la fin, retravaillée par l’auteur avec son fils pour sa traduction du russe en anglais, en 1967. C’est une pirouette ironique, bien dans le ton allègre et distancié du roman.

Car aucun des protagonistes n’est sympathique au lecteur, chacun a quelques qualités mais ce sont surtout ses défauts qui sautent aux yeux. L’auteur prend un plaisir d’entomologiste à chasser ces papillons pour les clouer dans sa collection. Comme Hitchcock dans ses films, l’auteur et son épouse apparaissent au chapitre XII, dans une station balnéaire où doit se dérouler le drame final. « La jeune femme essayait en vain d’attirer l’attention du chat de l’établissement, un petit animal noir assis sur une chaise et léchant une de ses pattes de derrière dressée en l’air comme une crosse de golf qu’on porte sur l’épaule. Son compagnon, un jeune homme à la peau tannée par le soleil, fumait et souriait. Quelle langue parlaient-ils, polonais, estonien ? Près d’eux, une espèce de filet était appuyé contre le mur : une poche de gaze bleu pâle que maintenait ouverte un cercle rigide fixé à un manche de métal léger » p.303 Pléiade. Le produit de sa chasse est de connivence avec le lecteur, ce pourquoi ce roman est farce. Dreyer ne se réjouit-il pas de trouver « normaux » ses épouse et neveu après la visite d’un musée du crime où les faces des meurtriers l’avaient frappé ? Ne rigole-t-il pas de Franz à propos de sa petite amie, sans imaginer une seconde qu’elle puisse être sa propre femme ?

C’est que le mal est lié à la bêtise, et toute l’Allemagne qui devient nazie à l’écriture du roman le montre à l’envi. Les bêtes humaines ne savent pas rire, ni jouer comme Tom le chien ; ils sont comme des mannequins remontés pour un rôle, sans plus d’épaisseur que les figures du jeu de cartes.

Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet, 1928 revu 1967, Gallimard L’imaginaire 2017, 376 pages, €9.50

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Patrice Montagu-Williams, African Queens

Une histoire de meurtre rituel à Paris avec pour protagonistes deux reines africaines, l’une de Somalie, Ayaan, et l’autre du Bénin, La Hyène. Deux femmes soumises à la loi des hommes qui se rengorgent d’Allah ou des esprits sorciers pour les exploiter, en faire des putes. Une histoire en référence au film de John Huston tiré d’un roman de C.S. Forester mais qui se passe de nos jours et dans notre capitale.

« Le commissaire [Boris Samarcande] croît aux faits, pas aux idéologies. Il ne voit pas les hommes du monde entier faire gentiment la ronde en se tenant par la main. Il ne croit pas à l’Homme abstrait, celui qui donne bonne conscience à peu de frais. Il croit aux hommes et à la multiplicité des cultures, pas à leur mélange en une sorte de soupe épaisse, indigeste et sans goût. Il pense aussi que, ceux qui réfutent la différence, provoquent les guerres : pour lui, le racisme est une construction sociale. En un mot, il préfère la Raison à la Tolérance » chap.2. Car la tolérance, il y a des maisons pour ça : et c’est là justement que l’on envoie les filles immigrées, endettées à vie, payer de leur corps tant qu’il est jeune. Avant de le jeter. Le flic croit donc à ce qu’il voit, pas ce que la bonne conscience ou le politiquement correct lui disent de voir.

Or, ce qu’il voit, c’est la guerre de tous contre tous, les trafics en tous genres, à commencer par celui du corps des femmes pour finir par les organes vivants tranchés afin de marabouter plus finement. Le Cheick, qui règne sur les mafieux musulmans du XVIIIe arrondissement, déclarera tout uniment : « Je veux juste que l’on respecte ma culture, celle de nos ancêtres, et qu’on la laisse s’installer ici, si nous le souhaitons. Ce n’est pas ce que disent les journaux que vous lisez, commissaire ? » chap.40. C’est cela aussi, la mondialisation, relayée par les « belles âmes » bêlantes des bourgeois bohèmes.

Alors, faut-il se voiler la face comme recommandé dans le Coran ? (Ce qui veut dire, notons-le en passant, faire la femme). Où faire régner ici les valeurs d’ici, sans tolérer les déviances contraires aux « droits » que nous proclamons à grands cocoricos ? « Cela fait longtemps qu’il a cessé de prendre les cons pour des gens », le commissaire (chap.5). Il va remonter la filière en actionnant ses indics, puis faire tomber ce beau monde qui n’a pas sa place au pays des droits de l’homme. Il n’est pas justicier comme les flics de Miami mais seulement le régulateur du trafic engendré par la société tout entière : « Mon rôle, c’est d’apprendre à tous ces animaux de cirque à danser en respectant le rythme de l’orchestre. The show must go on, avait-il ajouté » chap.4.

Débité en chapitres courts et haut en couleur, ce roman policier extrêmement contemporain vous initiera au vocabulaire de la faune exotique qui peuple les bas-fonds pittoresques de Barbès tout en vous faisant connaître les personnages sûrs d’eux-mêmes qui nidifient, établissant sans vergogne leur communauté et leurs mœurs d’ailleurs en plein Paris.

Patrice Montagu-Williams, African Queens, Les Chemins du hazard 2018, 157 pages, €15.50

Biographie de l’auteur : Petit-fils de deux membres des services secrets britanniques (MI6), diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Paris (ESCP Europe), Patrice Montagu-Williams a exercé ses talents dans l’informatique et dans le commerce international avant de travailler comme consultant pour la Cour du Royaume d’Arabie Saoudite. II a vécu à Paris puis à Rio de Janeiro avant de s’installer à Athènes où il a pu enfin assouvir pleinement sa passion pour l’écriture.

Patrice Montagu-Williams déjà chroniqué sur ce blog

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David Young, Stasi child

Ce roman policier d’un Anglais, élève de la première promotion du Master d’écriture de la City University de Londres, est une réussite. Il est composé selon les règles et mêle une situation intrigante, des personnages personnalisés, des victimes vulnérables, tout en décentrant l’action dans un passé bien défini.

Nous sommes en Allemagne de l’est en 1975 et la Stasi règne, cette police politique d’Etat qui est un avatar stalinien de la Gestapo nazie. L’égalitarisme forcené de la société dite communiste incitait chacun à épier son voisin et à balancer tout écart à « la » ligne unique du peuple définie par ses seuls dirigeants, l’avant-garde prolétaire des membres du Parti… Tout un programme ! La moitié de la population de RDA espionnait l’autre pour le compte de la Stasi, ainsi que les archives le montrent, et l’organe engageait même des gamins de 13 ou 14 ans. L’auteur aime à se replonger dans cet univers figé qui a éclaté sans rémission un beau jour de 1989, lorsque le Mur est tombé.

Nous sommes presque dans de la science-fiction, quelque part dans l’année 1984 d’Orwell, sauf que tout est véridique. David Young s’est inspiré d’une histoire vraie et nombre de détails annexes sont vrais. C’était il y a deux générations de la nôtre, mais ne semble-t-il pas que le renfermement des peuples, particulièrement vif en Europe centrale à cause de l’immigration musulmane, ne suscite une certaine Ostalgie ? Cette nostalgie de l’existence à l’est revient, où tout était prévu et prévisible, où l’on étouffait mais dans une quiétude minimum entre soi, où il suffisait d’être conforme pour être bien (ce qui est très facile pour 95% de toute population). La réalité est tout autre et ce rappel est bienvenu…

Une adolescente est retrouvée en tee-shirt dans la neige dans un cimetière près de Berlin-est, tuée de deux balles dans le dos tirées depuis la frontière toute proche d’Allemagne de l’ouest. Ses traces montrent qu’elle fuyait le Mur vers l’est. Le fait est rare ; l’usage est plutôt l’inverse : ceux qui veulent quitter le « paradis des travailleurs » pour passer le « rempart fasciste » trouvent la mort sous les balles des gardes-frontière socialistes comme « traîtres à la patrie », voire au Peuple déifié. La Vopo (police populaire) de Berlin est appelée… par la Stasi (police politique) pour enquêter.

C’est la première étrangeté de cette affaire. La seconde est que le lieutenant de police populaire soit une femme, Karin, ce qui était très rare dans le machisme ambiant des pays de l’est, surtout deux générations avant. La troisième est que les deux balles ont été tirées après la mort et que le sang qui macule le tee-shirt est animal. L’autopsie montrera que l’adolescente, 15 ou 16 ans à peu près, a été étranglée, puis reviolée après, des lésions prouvant qu’elle a aussi été violée avant. Son visage a été mutilé et ses dents arrachées pour qu’on ne l’identifie pas. La version officielle de la Stasi est qu’elle a été abattue depuis l’ouest – il n’y a donc rien à voir.

Pourquoi alors ne pas clore le dossier ? Un colonel de la Stasi a convoqué Karin et son adjoint Werner pour continuer l’enquête, à la condition expresse qu’elle ne cherche seulement qu’à identifier la fille, pas à rechercher son assassin – et qu’elle lui rende compte directement. C’est bien cette quatrième étrangeté qui actionne l’histoire. Car comment identifier la victime sans approcher le meurtrier ? Celui serait-il trop proche du pouvoir pour être impliqué ? Le colonel veut-il utiliser pour sa carrière des informations compromettantes pour une huile du Parti ? Est-il au contraire un croyant vertueux qui veut nettoyer la république populaire de ses éléments pervers ?

La contradiction que doit résoudre Karin est double : d’abord comment avancer sans faire confiance à ses proches ? Or les proches peuvent aussi avoir une double vie comme son mari Gottfried ou son adjoint Werner. Ensuite comment enquêter sans poser des questions, sous un régime paranoïaque qui prend toute question pour une rébellion à la ligne officielle ? Son couple en naufrage, son adjoint qui balance, sa carrière dans la police menacée, comment Karin va-t-elle s’en sortir ? Car survivre compte plus que savoir, sous le « socialisme réalisé ». La RDA est « la vitrine des pays de l’est » mais « le peuple » n’a pas son mot à dire, « la démocratie » n’est qu’un plébiscite sous la menace et la jeunesse n’a qu’à bien se tenir sous peine d’être « redressée » (par les châtiments corporels, les abus sexuels et le travail obligatoire) dans des maisons pour ça.

C’est donc l’histoire tragique de trois adolescents, pas plus rebelles que les adolescents ordinaires mais particulièrement réprimés dans l’arriération morale du socialisme de l’est, qui est le fond de l’enquête policière. Celle-ci va conduire Karin à prendre ses ordres en haut d’une grande roue d’attraction ou sur une barque au milieu d’un lac, à louer une limousine Volvo à Berlin-ouest, à interroger la directrice adjointe d’un centre de redressement dans le nord de la RDA, à skier sur les pentes enneigées du Broken pour trouver l’entrée d’une mine désaffectée, à se souvenir de son propre viol à l’école de police, à écouter les doléances ou les révélations de l’un ou de l’autre…

C’est original, enlevé, sympathique. Pas un triller à l’américaine mais un Whodunit? à l’anglaise (qui l’a fait ?). Un bon roman pour un bon moment, sans autre prétention, déjà adapté en série télévisée au Royaume-Uni.

David Young, Stasi child, 2015, 10-18 2017, 452 pages, €8.40

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Troisième sexe

Caroline de Haas affirme avec autant de légèreté que de force que « un homme sur deux ou trois est un agresseur » de femmes. C’est un peu comme si un homme déclarait que deux femmes sur trois aguichent comme des putes, ouvrant les cuisses avant d’ouvrir la bouche pour dénoncer et « balancer ». C’est aussi con… Haas a pourtant été élevée sous Mitterrand et quatorze années consécutives de « la gauche au pouvoir » qui devait – bien évidemment – libérer les humains de toute leurs exploitations (Catherine a été « jeune socialiste » puis encartée au PS jusqu’ à 34 ans). Bilan : ce ne fut pas le cas – au contraire ! La génération 68, encouragée par toute la gauche, a fait du sexe l’alpha et l’oméga d’une existence réussie (si t’as pas baisé mille femmes à 50 ans c’est qu’t’as raté ta vie). Et la psychologie freudienne mal assimilée a fait du blocage un consentement déguisé (non ! non ! voulait toujours dire oh, oui !). D’ailleurs, il était interdit d’interdire et tous les désirs devaient s’assouvir afin de ne pas être frustré, donc névrosé, donc malade et malheureux…

Dès lors que le désir non contrôlé devient un danger pour la société et que règne le plus fort (mâle le plus souvent), il existe deux solutions.

La première ? Ramener les mœurs en arrière pour rétablir la morale d’avant-68 : écoles séparées pour les garçons et les filles, métiers assignés pour chacun des sexes, interdiction des femmes dans la police ou l’armée, répression féroce envers tout écart (à l’américaine : surtout ne pas monter dans un ascenseur seul avec une ou plusieurs représentant du sexe opposé, ne pas rester seul au bureau, ne jamais inviter une relation chez soi sans témoin, etc.). Aux Etats-Unis, cela passe par la religion puritaine et le moralement correct qui fait « honte » du sexe (mais pas des armes, bénis substituts de pénis). En Europe, cela passe par le renforcement du « droit » avec un empilement de lois donnant de plus en plus de détails sur ce qui est autorisé ou interdit pour coucher, attoucher ou simplement déclarer, avec recul de toute prescription pour que chacun soit bien figé dans son « essence » et condamné pour « être » définitivement agresseur. Cette façon de voir, analogue au racisme qui fige les gens dans leur biologie, est d’essence réactionnaire.

Notez bien que ce rigorisme est non seulement tout à fait compatible avec l’islam militant, mais réclamé par lui comme par les intégristes catholiques et juifs. Faut-il donc faire « soumission » (le titre d’un roman prophétique de Michel Houellebecq) et appliquer la charia pour être désormais (et paradoxalement) fémininement correct ? La contrepartie serait bien évidemment de voiler les femmes et de les reléguer au harem. Comme au Pakistan, « pays des purs » : aucune femme dans la rue, ou bien sous voiles et dûment accompagnée d’un mâle au moins de plus de 13 ans.

La seconde solution ? Elle est de considérer Haas pour ce qu’elle est : une provocatrice dans l’outrance – donc insignifiante –  et d’aller voir ailleurs un remède. Or il existe : la société (occidentale) y vient doucement, malgré trumpisme et poutinisme qui en rajoutent des tonnes dans le viril – comme ces entraîneurs de foot qui enflent la voix et prennent un accent mâle pour fouetter l’orgueil des gamins de 10 ou 12 ans en les traitant de fiottes. Le remède à ces bouffonneries est dans le « troisième sexe ».

Biologiquement, le « troisième sexe » n’existe pas, bien que les hermaphrodites puissent y être assimilés – mais ils ne se reproduisent pas.

Il faut quitter la pure physique biologique pour parler de « troisième sexe ». Il y a belle lurette que l’on sait que tout ce qui est humain n’est pas réductible à la génétique ni à l’épigénétique. L’être humain est un animal, certes, mais sa très longue enfance en fait un être particulièrement marqué par son environnement, notamment par ses relations avec les autres. Le sexe est largement une donnée psychologique, donc sociale. C’est ainsi que, même pubère bien plus tôt, les relations sexuelles ne sont « autorisées » par la loi qu’à partir de l’âge de 15 ans ; bien que biologiquement sans obstacle, l’inceste est prohibé (les chats, par exemple, s’en moquent) ; qu’une pression très forte de la famille, des amis, du divertissement, est en faveur des relations hétérosexuelles aux fins de reproduction.

Nos sociétés changent, les rapports sexués aussi. Depuis que sévit la mode du jeunisme, de l’adolescentrisme, du féminisme, de l’éternel vingt ans, nos sociétés deviennent androgynes. Ce « troisième sexe » – ni macho ni virago – est une construction sociale, accentuée par l’éducation, surtout à l’école où les femmes sont plus que majoritaires. Elle a existé chez certains peuples dans l’histoire, elle se développe aujourd’hui chez les individus à qui l’on reconnait des talents de médiateurs ou qui apparaissent tout simplement « sympathiques ».

La pression sociale encourage désormais à atténuer les valeurs dites masculines de compétition, d’affirmation, de violence, pour privilégier les valeurs dites féminines de conciliation, de douceur et de convivialité. Les métiers jusqu’alors masculins comme la police ou l’armée sont moins tranchants. Sont-ils pour cela moins efficaces ? Peut-être face aux caïds des banlieues qui ne connaissent que les rapports de force, mais pas sûr pour tout le reste : la proximité et le dialogue dans la police valent mieux à long terme que l’usage de la force et l’humiliation ; la stratégie et les actions indirectes à l’armée sont souvent plus fructueuses que l’affrontement brutal (les Yankees en Irak l’ont bien appris, tout comme les Soviétiques en Afghanistan et les Israéliens en Palestine…).

Quoi de mieux qu’un idéal de « troisième sexe » pour éviter les travers agressifs (trop reprochés aux mâles) et les travers maternants (trop reprochés aux femelles) ? Le « troisième sexe » serait la reconnaissance de la part féminine en l’homme comme de la part masculine en la femme, une sorte de milieu juste où les deux pourraient être en relation d’égalité, copains et compagnons plutôt que forcément accouplés.

Dans l’histoire justement, l’éducation, le rang dans la famille, la position sociale, ont placé certains individus dans une situation intermédiaire où ils incarnaient un potentiel de relations non connotées – ni trop « viriles », ni trop « féminines ».

Les Eskimos Inuit avaient pour usage de travestir certains de leurs enfants pour les élever comme s’ils appartenaient au sexe biologique opposé. A la puberté, la physiologie reprenait ses droits et ces enfants changeaient symboliquement de sexe, adoptant les vêtements et les tâches conformes à leur statut de nature. Mais leur polyvalence, cette capacité qu’ils avaient acquise de prendre des points de vue opposés, d’une sphère symbolique à l’autre de la société, leur donnait une souplesse de relations et une ouverture d’esprit qui était très valorisée. Les Eskimos allaient jusqu’à leur prêter un pouvoir particulier de médiateur, non seulement dans la société mais aussi entre le monde des vivants et celui des esprits. En un sens, c’est un peu ainsi que les catholiques ont vu leurs prêtres, si l’on y réfléchit : ni homme investi de responsabilités familiales, ni femme ayant à élever des enfants, le curé était à la fois le père pour tous et celui qui n’exerce pas d’action ici-bas. Le curé-copain de l’après-68 a peut-être aidé des ados en manque de repères, mais sûrement pas leurs ouailles adultes qui avaient besoin d’autre chose que de plate compassion.

C’est une même capacité à franchir les frontières qui caractérisait les « berdaches » amérindiens. Ils n’étaient pas tous homosexuels, bien que travestis. La culture française, au contraire de l’anglo-saxonne, adore trancher dans l’absolu les catégories et étiqueter de façon définitive les comportements, or la réalité est souvent bien plus complexe. L’anthropologue Margaret Mead a étudié la division sexuée du travail en Océanie. Elle montré dès les années 1930 que la répartition des tâches entre genres était plus culturelle que naturelle. Les ethnologues français, trop marqués par Freud ou contaminés par Engels, aimaient à confondre sexe social et sexualité génitale. Ils rajoutaient une couche de plus sur la morale ambiante, catholique et bourgeoise, avec ce travers caporaliste envahissant qui assimilait allègrement pratiques sexuelles et rôle social. Pour eux, les berdaches étaient homos, donc moralement répugnants, point à la ligne. Mauss ne voyait par exemple chez les Inuits qu’un ‘communisme primitif’ où chacun s’envoyait en l’air avec quiconque durant les mois d’hiver. Alors que les études des années 1960 ont montré qu’il s’agissait de toute une cosmologie où des ancêtres et des amis disparus reviennent dans les âmes de certains enfants nouveau-nés, qui sont élevés comme eux – mêmes s’ils sont de sexe biologique différent. Ou bien, lorsque l’équilibre de la famille entre garçons et filles était trop accentué, certains enfants étaient élevés comme s’ils étaient de l’autre sexe pour le partage des tâches.

Chez les Sioux, quelques hommes étaient travestis depuis leur adolescence à la suite d’une expérience initiatique ou parfois d’un rêve. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles ; ils jouaient les rôles de conteur, de danseur et de bouffon, et avaient des relations sexuelles avec les adolescents mâles consentants, ce qui était valorisé. Les Arioï pouvaient se frotter le ventre avec qui ils voulaient mais n’avaient pas le droit d´enfanter. Ce chevauchement de la frontière des sexes, génitalement pratiqué ou seulement symbolique, devenait une composante de la personnalité adulte, rendant les individus autonomes et polyvalents. Ils devenaient alors chamanes, personnages d’androgynes métaphoriques. A Tahiti et dans les îles du troisième sexe, les mahu (dites mahou) sont souvent aujourd’hui d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, artistes ou baby-sitters.

Dans nos sociétés occidentales, ce sont les médiateurs. Comme les chamanes, ils gèrent les crises et les rapports sociaux comme ils ont dû gérer leurs propres conflits intérieurs et leurs déséquilibres personnels symboliques. Jules Verne dans Deux ans de vacances où tout un groupe d’enfants se retrouvent naufragés sur une île, sans aucun adulte et livrés à eux-mêmes, met en scène un beau caractère de médiateur en la personne du jeune Briant. Christian Blanc, Raymond Soubie, Carlos Ghosn, Barack Obama et peut-être Emmanuel Macron étant donné son expérience amoureuse hors des normes, sont par exemple des hommes élevés autrement des autres, ayant connus des univers culturels différents. Michel Serres appelle « tiers instruit » ces chevaucheurs de frontières, gauchers contrariés, voyageurs, polyglottes, psychologiquement androgynes…

Je traduis pour les primates, victimes de la maléducation nationale : il ne s’agit pas bien évidemment de sexe biologique mais de rôle social et culturel. Chacun reste homme ou femme (ou bi s’il ne sait pas choisir), mais atténue les disproportions mâles ou femelles – surjouées depuis l’essor de la bourgeoisie industrielle et coloniale – pour devenir « vivable ». Ces gens sont des passeurs, des intermédiaires, en bref des diplomates. Le troisième sexe existe, à condition de ne pas le réduire à la bite ou au cul.

La solution numéro deux me paraît plus positive à long terme que la régression numéro un, d’essence carrément réactionnaire, n’en déplaise à la Haas.

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Tiré de la biographie de Marie Stuart par Stefan Zweig, ce film ambitieux et dépouillé se perd un peu. Le lecteur non initié à l’histoire de l’Ecosse ne sait trop à qui il a affaire. Cependant, l’histoire s’élève jusqu’à un beau portrait de femme. Elle se voulait indépendante, élevée un peu comme un garçon et montant son cheval à califourchon mais n’a jamais su trouver, dans ses maris successifs, l’homme qui l’aurait épaulée. Sauf le dernier, peut-être… dans le film.

Reine d’Ecosse à 6 jours après la mort de son père Jacques V, Mary est envoyée en France par précaution, tant les ambitions des nobles ne cessent de menacer sa couronne. Elle y est d’abord la reine des gosses avant d’épouser à 15 ans celui qui deviendra François II et qui n’a que 14 ans. Le garçon, maladif et sous la menace constante des querelles de religion, ne s’intéresse pas au sexe mais aux armes et à la chasse. Roi pour un an et demi à 15 ans, il meurt d’une otite mal soignée, laissant le royaume à son frère de 10 ans, Charles. Mary, ex-reine de France, reprend alors son titre de reine d’Ecosse et rentre au pays.

Revenue d’un pays nettement plus civilisé que le royaume pas encore uni, elle se trouve en butte aux intrigues et aux austérités d’Ecosse, pays de landes sauvages battues par les lames. Le film se perd parfois dans des séquences de brume et d’herbe trempée, sur une musique inquiétante. Mary voudrait la concorde civile, mais les fanatiques réformés, tel John Knox, font régner l’intégrisme. Tout fier de pouvoir lire la Bible tout seul depuis la diffusion de l’imprimerie à peine un siècle plus tôt, le théologien collabo de Calvin n’a pas le sens de lire l’Ancien testament à la lumière du Nouveau. Plus hébreu que chrétien dans son interprétation des écrits sacrés, il tonne contre l’autorité des femmes et contre les fantaisies de la cour. Mary Stuart ne sera pas sa copine. Il prêche que les autorités subalternes (comme lui) ont le droit divin de résister à un « tyran », celui (ou pire : celle) qui n’applique pas la discipline presbytérienne qu’il a créée. Et le demi-frère de Mary, James Stuart comte de Moray, le suit.

C’est le chaos. Est-ce pourquoi le film passe alors des images tressautantes, la caméra à ras de cheval en forêt ou sur la lande, qui font mal aux yeux et donnent la nausée ? Le bouleversement de Mary doit-il provoquer un malaise chez le spectateur ? On se demande si le souci de dépouiller et d’être à tout prix original ne gâche pas l’ouvrage. Mary a 21 ans mais n’est guère plus sage. Elle voudrait la paix mais ne sait pas trancher. Elle garde son protestant de frère comme conseiller et l’aide à se défaire du parti catholique qui est pourtant celui qui la soutient, mais elle ne veut ni se convertir pour faire comme son peuple, ni épouser un Anglais réformé pour unir les deux couronnes. Elle parle alternativement en français, en écossais et en anglais, ce qui fait un peu désordre dans la bande son, le sous-titrage surgissant incongru dans la version en langue choisie.

Mary Stuart décide de marier sur un coup de tête lord Darnley, un bellâtre qui est son cousin sous le nom d’Henri Stuart, petit-neveu d’Henri VIII. Celui-ci s’empresse de lui enfourner un fils, Jacques ou James, et se prend désormais pour le roi alors qu’il n’est que celui qu’on sort quand on en a besoin. Mary ne lui pardonnera pas d’avoir aidé à assassiner son conseiller français Rizzio et lui condamnera désormais son lit.

La reine d’Ecosse envisage alors comme amant le viril Jacques Hepburn, quatrième comte de Bothwell, qui l’a accueillie dès son arrivée au pays. Darnley est étranglé après que sa maison eut sauté à l’aide de barils de poudre. Le complot était-il de Bothwell ? Il en fut accusé aussitôt par tous ceux qui avaient intérêt à sa perte. Le film, cette fois, s’écarte de l’histoire officielle où il est dit qu’il « enleva » la reine avant de « la violer ». Mary reste maîtresse d’elle-même et couche volontairement avec Bothwell, l’encourage à lever des troupes pour résister aux lords, ne le laissant fuir que lorsqu’il n’y a plus aucune issue. Enceinte, on ne sait pas ce que l’avenir sera. Le film passe négligemment sur la suite, la perte par fausse couche de ses jumelles, déclarant que « la vie de Mary Stuart s’achève à 25 ans ». En fait, elle vivra jusqu’à 45 ans avant d’être décapitée par trois coups de hache d’un bourreau bourré, dernière punition pour une femme trop indépendante qui se croyait reine plutôt que jouet entre les pognes mâles des lords politiciens.

En rivalité mimétique avec Elisabeth, qui régnait en Angleterre, Mary écrivait des lettres et des poésies ; elle l’avait appris à la cour de France. Elle voulait rattacher le pays du mouton et du whisky au royaume civilisé, en pleine Renaissance, plutôt qu’aux rustres angles et saxons du sud. Mais la religion, ce paravent de tous les intérêts les plus vils, a empêché ce dessein. Malgré la lenteur un peu suisse du film, l’absence d’action malgré les beaux décors, reste un portrait féminin remarquable, tout en psychologie, superbement incarné par la sensuelle Camille Rutherford.

A voir rien que pour elle.

DVD Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach, 2013, avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff, Aneurin Barnard, Condor Entertainment 2016, 2h, €9.99

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