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Bernard Clavel, Tiennot

Clavel écrit son « cœur simple », certes sans le talent ni le polissage de Flaubert, mais avec sincérité. Le petit Étienne, Tiennot, est un colosse simplet qui vit de menus travaux. Jusque-là dirigé par son père, un ancien résistant avisé qui a sauvé nombre de gens sur la ligne de démarcation, il se retrouve tout seul à sa mort, avec pour seul soutien l’ami de la famille, Arthur et sa femme.

Ils lui proposent bien de venir habiter chez eux mais lui ne veut pas, tenant à sa maison sur son île de la rivière Loue dans le Jura. Il a sa mule, la Miaule, ses poules et ses lapins, son jardin potager, sa barque aux longues rames, et sa force pour gagner un peu d’argent.

Madré, le cafetier Flavien lui assure qu’il a besoin d’une femme. La trentaine largement entamée, Tiennot est vierge comme c’est le cas chez les paysans non mariés depuis toujours. Les villages sont petits et tout le monde surveille tout le monde. Tiennot n’est pas assez malin pour se concilier une fille entre deux buissons et son âge avance. Il accepte donc que le cafetier et sa cafetière lui trouvent une femme pour vivre avec lui sur son île.

Ce sera la Clémence, une trentenaire qui s’est beaucoup donnée dans les hôtels où elle servait à la plonge et que son père veut caser. À la campagne, le sentiment passe après les affaires. La femme est mise « en location » pour deux mois, contre 50 000 Fr. en billets. Le père, comme le cafetier maquignon, y trouvent leur compte. Si l’essai est réussi, le mariage pourra être négocié ; sinon, la fille rentrera.

Mais une femme à la campagne, qui n’est pas née à la terre, est un boulet à traîner. Si elle sait faire la vaisselle et passablement la cuisine, voir un peu de ménage, tout le reste lui répugne. Elle s’ennuie dans « ce trou » boueux. Oh, certes, elle baise sans barguigner, habituée à la chose, mais a peur de l’eau qui cours tout autour de l’île sur la rivière. Et ne voilà-t-il pas que la pluie se met de la partie ! Onze jours sans interruption, avec des trombes d’eau pour finir. La rivière ne cesse de monter, à la grande terreur de Clémence qui veut à la fois s’enfuir et en même temps refuse de monter sur la barque.

Elle admire Tiennot pour sa force, « c’est un homme, un vrai », mais elle le hait pour son côté obtus et simplet. Elle a obtenu un moulin à café électrique, puis une télévision, mais elle n’est jamais contente. Tiennot, qui survit à vendre les légumes de son potager et à louer sa force pour creuser des tranchées ou abattre du bois, n’a plus de sous. Le Flavien l’a ruiné avec son idée de femme.

Comme l’eau ne cesse de monter et que le couple s’est réfugié avec la basse-cour dans le grenier, Clémence profite de ce que l’ami Arthur est venu héler sur l’autre rive pour crier « au secours ». Elle dit qu’elle a la fièvre et qu’elle veut partir. Elle a cherché à fuir comme une poule affolée mais a glissé dans la boue et sa tête a heurté le piquet qui retient la barque. Tiennot, qui n’y tient pas, est obligé de la faire traverser, malgré sa terreur. Elle promet de revenir mais c’est une promesse de femme car elle emporte évidemment sa valise. Elle ne reviendra pas, accusera Tiennot de l’avoir battue, et le simplet, berné, n’aura qu’une idée : se venger.

La terre lui en veut, sa nature le handicape, les autres le raillent et les femmes sont des menteuses. Il n’y a qu’une seule façon d’en finir.

L’écrivain populaire des années 1970 grave ici l’empreinte des laissés-pour-compte de la modernité, ces cœurs simples nés à la campagne que la société a oubliés. Pour eux, les amis sont rares, les profiteurs légion et les femmes une tentation du diable.

Bernard Clavel, Tiennot ou l’île aux Biard, 1977, J’ai lu 1999, 128 pages, €

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Valmigère et Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil

Simone Veil a eu une vie étonnante, ballottée par les lames de fond du XXe siècle desquelles elle a su émerger puis savoir y nager. Son histoire n’est en rien « merveilleuse » – ce qui ne se dit que des choses – mais admirable. Elle s’insère dans une collection d’« histoires merveilleuses » déclinées sur l’Europe, le Parlement européen, Strasbourg… Jean-Louis de Valmigère est président de la Fondation pour Strasbourg, ce qui explique qu’il fait livre de tout ce qui concerne sa ville. Simone Veil fut présidente du Parlement européen à sa création avant d’être des années députée européenne.

Son existence fut celle d’une femme, juive française née Jacob, emportée dans les bouleversements du nazisme, la défaite, l’Occupation, l’arrestation, la déportation, avant d’entrer en résilience d’abord grâce à sa mère et ses sœurs, au scoutisme laïc, puis après-guerre avec son mari Antoine Veil devenu énarque, elle-même faisant trois enfants et des études de magistrate. Elle avait passé les épreuve du bac à 16 ans juste avant d’être déportée. Dès lors, sa carrière au service de l’État s’envole, malgré le machisme dominant.

Elle s’occupe des prisons, de la réinsertion des mineurs délinquants que le film de François Truffaut Les 400 coups met en lumière, devient secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature, puis entre au cabinet de René Pléven avant de devenir ministre de la Santé sous Giscard dans le gouvernement Chirac. Après le « manifeste des 343 salopes » (ainsi surnommées par Charlie hebdo), elle présente durant trois jours éprouvants à l’Assemblée le projet sur l’IVG qui légalise l’avortement, alors qu’au moins 300 000 femmes chaque année y ont recours clandestinement, à l’étranger pour les plus riches, dans les arrières-cuisines des avorteuses pour les autres. Les insultes nazies et antisémites sont légion, marquant combien la droite classique reste bête et égoïstement ancrée dans ses préjugés bourgeois catholiques xénophobes. Mais elle tient tête et l’emporte avec la raison, en femme héritière des Lumières. L’avortement restera pour elle (et pour toute femme) « toujours un drame », mais le « désordre » engendré par les avortements clandestins à hauts risques est une plaie sociale qu’il vaut mieux éradiquer, à l’exemple des pays voisins.

Sur la demande de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil conduit la liste UDF aux européennes qui l’emporte sur le RPR de Jacques Chirac (qui ne croit pas à l’Europe mais reste souverainiste). Dans la foulée elle est élue en 1979 première femme présidente du Parlement européen. Elle ne se représentera pas, faute du soutien des députés RPR qui ont la rancune tradi tenace mais restera députée européenne jusqu’en 1993. Elle sera nommée ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville par Édouard Balladur en 1993.

De 1998 à 2007, elle est membre du Conseil constitutionnel. Elle est élue en 2008 à l’Académie française après avoir écrit son autobiographie, Une vie, et entre au Panthéon en 2018, couronnement de son ascension. Désormais merveille du monde, selon ce petit livre illustré de quelques images et de témoignages, pas trop mal écrit malgré quelque jargon techno et phrases à la mode, Simone survit dans la mémoire comme exemple humaniste et comme femme exemplaire.

Jean-Louis de Valmigère et Eva Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil, 2022, Hervé Chopin éditions, 127 pages, €14,50 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Somerset Maugham, Amours singulières

Mort en 1965, Somerset Maugham (prononcez môm) est né à Paris dans une famille de juristes. Orphelin de mère à 8 ans et de père à 10 ans, élevé par un oncle missionnaire anglican, il sera presque inévitablement poussé aux amours déviants par frustration d’amour – il aura une fille mais vivra avec un homme. Il fera des études de médecine, sera agent secret britannique durant la Première guerre mondiale et vivra le plus souvent à l’étranger, loin de son pays colonial, corseté et étouffant. Sa sensibilité et son expérience de sociétés diverses alimenteront son œuvre écrite, qui comporte plus d’une centaine de romans, de nouvelles et de récits. Il écrit facilement et détaille ses impressions, ce qui le rend captivant.

Amours singulières est un recueil de six nouvelles portant sur l’amour d’un homme et d’une femme. Amour contrarié le plus souvent, ou mal vu par la « bonne » société, ou encore contrarié par les circonstances. La « vertu » victorienne notamment y est épinglée. Une fois marié, les convenances interdisent toute aventure extra-conjugale, ou alors au prix de contorsions acrobatiques comme aller habiter à Rhodes et de louer en plus un appartement en ville pour ce faire.

Chaque nouvelle aurait pu faire l’objet d’un roman car toutes content une anecdote édifiante. Une femme de grande vertu tombe raide dingue d’un tout jeune homme qui, par délicatesse sociale, s’exile avant de se marier pour un temps, le temps qu’elle et lui trouve chacun un partenaire de son âge. Un riche mari complaisant qui fait salon pour honorer sa femme, poétesse très connue, part soudainement avec la cuisinière. Un homme d’âge mûr collectionne les promesses de mariage avec les femmes qui ont un certain bien ; il compte parvenir à la douzaine. Une femme moche, collet monté et vieillissante se découvre le talent caché de faire rire ses amoureux – non pour ce qu’elle dit mais par la façon dont elle le dit.

Aucun amour hors norme dans ce recueil bien conventionnel pour son temps. L’entre-deux guerres était propice à toutes les audaces mais Maugham tenait à sa réputation : pour vivre heureux, vivons caché. Il ne publie que ce qu’il est décent de publier mais, comme il écrit beaucoup et observe encore plus, ses romans et nouvelles sont toujours passionnants. La vie mondaine n’est pas négligée, pas plus que les mœurs dans les villes d’eau et les vacances en Italie. Il distille une certaine nostalgie pour un monde en ordre qui dominait la planète et était sûr de lui.

Somerset Maugham, Amours singulières (Six Stories Written in the Firts Person Singular), 1931, 10-18 1995, 320 pages, €12,26 e-book Kindle €9,99

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Mystères d’une élection

Emmanuel Macron est réélu, mais pas sans mystères. Non pas sur le scrutin, la victoire ne fait aucun doute et aucune fraude n’est avérée, pas même russe comme il y a cinq ans. Mais des questions sur les attitudes des uns et des autres : celle de Vladimir Poutine, sibylline ; celle des votants d’Outremer, antinomique avec ce qu’ils sont ; celle sur la nouvelle façon de gouverner encore plus « écologique ».

Poutine

« Je vous souhaite sincèrement du succès dans votre action publique, ainsi qu’une bonne santé », tel était le message du président russe au président français. Simple formule de politesse liée au protocole ? à la Pâques orthodoxe que l’ethno-nationaliste converti à la tradition (après son éducation athée au KGB) remet au goût du jour ? Menace implicite de thallium ou de polonium si la France – rare puissance nucléaire de l’OTAN – s’ingère un peu plus dans les affaires « intérieures » de l’agression d’un pays extérieur comme l’Ukraine ? « Empêcher » le président détenteur des codes nucléaires pourrait être un acte stratégique en cas de menace de conflit nucléaire tel que Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, a encore récemment menacé. Ou Poutine, obsédé par lui-même, parle-t-il de sa propre santé, peut-être pas si « bonne » que cela ? Mystère.

Votants d’Outremer

Je suis sidéré que les citoyens d’Outremer aient choisi massivement Marine Le Pen (et son programme national étatiste) plutôt que le libéral Emmanuel Macron au second tour. 69,60% des suffrages en Guadeloupe, 60,87% en Martinique, 60,70% en Guyane, 55,42% à Saint-Martin Saint-Barthélemy, 59,57% à la Réunion, 59,1% à Mayotte : comment des « basanés » et autres « métis » (selon la nomenclature en usage à l’extrême-droite) peuvent-ils donner leurs voix à la représentante blonde de la blanchitude mâle autoritaire, soucieuse de pureté ethnique et de répression des allogènes ? Est-ce naïveté de « citoyen » assuré d’être Français ? Mais l’histoire nous apprend que la citoyenneté peut être remise en cause : celle des Juifs sous Pétain, le décret Crémieux abrogé par exemple ; la promesse Le Pen d’expulser tous les binationaux convaincus de délinquance ou de chômage de plus d’un an. La philosophie même de son programme : « Supprimer le droit du sol et limiter l’accès à la nationalité à la seule naturalisation sur des critères de mérite et d’assimilation. » Sans parler de ce qu’elle ferait, une fois au pouvoir… Le programme social de Le Pen est surtout un programme de souveraineté réaffirmée de type colonial sur l’Outremer avec priorité aux frontières, à l’immigration, à la défense maritime. Il y a de l’ignorance historique et politique, du ressentiment à courte vue et, disons-le, une certaine « bêtise » à choisir le pire pour soi (« l’esclave » qui vote pour « le maître »…) au prétexte que l’on « déteste » la soi-disant « dictature » libérale (oxymore) et sanitaire (combien de morts aux Antilles par refus de se faire vacciner) d’Emmanuel Macron ? Même si l’Outremer a plutôt voté Mélenchon au premier tour, ce qui était cohérent, voter fasciste au second tour est un mystère.

Nouvelle façon de gouverner

Le président l’a dit, il ne gouvernera plus comme ces cinq dernières années mais avec « une méthode refondée ». Quelle pourrait être cette fameuse méthode, sachant que nul ne change véritablement, même s’il sait s’adapter ? Ce pourrait être le choix de l’orientation politique : l’écologie unit la droite et la gauche, les jeunes et les actifs, dans une synthèse « et de droite et de gauche », dépassement qui reste la marque de fabrique Macron. Elle permettrait la réindustrialisation d’en haut (les centrales nucléaires, la transition automobile, etc.) comme les mesures sociales d’en bas (la rénovation énergétique des logements créatrice d’emplois de proximité dans les territoires « oubliés » et de demande de formation professionnelle pour les jeunes exclus du système méritocratique scolaire, une agriculture plus bio et moins énergivore). Ce pourquoi il pourrait surprendre, le nouveau président : nommer une femme Premier ministre plutôt qu’un homme, peut-être une femme de gauche (ce pourquoi Ségolène Royal frétille et dit qu’elle ne dirait pas non). Mais attendons les Législatives, le successeur de Castex ne sera que de transition : en régime parlementaire comme le nôtre (il le reste, malgré la présidentialisation accentuée par la réforme mal pensée Chirin-Jospac), le Premier ministre n’est pas seulement issu de la volonté présidentielle, il doit aussi représenter une majorité à l’Assemblée nationale. Mystère donc.

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Tootsie de Sydney Pollack

La grande question post-68 a été d’interroger le masculin et le féminin, genres portés au paroxysme par la morale puritaine bourgeoise du XIXe siècle. La figure du mâle guerrier dominant est une construction sociale outrée de la morphologie masculine ; la figure de la femelle maternelle effacée et craintive en est son pendant social. La réaction d’aujourd’hui cherche à revenir à ces tropismes. Dustin Hoffman est un caméléon qui sait jouer tous les rôles. Sa mère le surnommait Tootsie, peut-être issu de tootsy qui signifie petons, pour dire sa mignonne petitesse. Il n’était pas ce garçon impérieux, calme et droit qu’aurait voulu la norme.

Après les dix premières minutes intello chiantes où l’acteur expose sa façon d’exercer son art auprès de ses groupies des trois sexes, avec en filigrane Samuel Beckett et son idée que l’acteur est moins que le langage qu’il porte, le film commence enfin avec la véritable histoire : celle d’un acteur qui sait se convertir en ses personnages. Michael Dorsey le comédien de théâtre, Dorothy Michaels la comédienne de feuilleton télévisé (tous deux Dustin Hoffman). Son agent (Sydney Pollack lui-même) ne peut plus grand chose pour lui trouver des cachets car il a la réputation d’être un emmerdeur, critiquant sans cesse la vraisemblance des scènes qu’on lui fait jouer. Comme ce mourant qui devrait « traverser la scène pour que tous les spectateurs puissent le voir ». Il y a de l’ironie dans ce film, qui n’épargne ni les auteurs ni les metteurs en scène0. qui se prennent cependant tous pour des « créateurs ».

Son amie du moment Sandy (Teri Garr), doit auditionner pour une œuvre soupe de la télé (soap opera) sur l’hôpital. Elle devrait jouer une administratrice en butte au machisme des docteurs et aux récriminations des infirmières harcelées. Sandy est terrorisée, elle a peur d’échouer, Michael l’accompagne pour la motiver. Il voit très bien le rôle et exige que Sandy se mette dans la peau d’une femme en colère qui se révolte contre la domination mâle trop admise, surtout dans le milieu hospitalier. Mais Sandy n’auditionne même pas ; elle est rejetée sur sa simple apparence, « pas assez baraquée » pour le rôle. Outré, Michael se déguise en femme et passe l’audition, forçant la porte selon les bonnes règles du marketing américain.

Devenu self-made woman il s’impose, sa façon « différente » d’être et de jouer le pose comme une femme qui compte. Pour lui, il suffit d’oser. Ce tropisme très yankee en fait un pionnier du féminisme en actes. Son personnage de Dorothy a du succès et subjugue les hommes comme les femmes. Trop . Il devient vite dépassé par son rôle car il est impliqué doublement : en tant que Michael, en tant que Dorothy.

Comme garçon Michael, il s’éloigne de Sandy qui ne le comprend plus parce qu’il l’évite parfois à cause de sa double vie et qu’elle finit par le croire homo. Il vit en effet en coloc avec son ami Jeff (Bill Murray) qui est au courant de son rôle dans le feuilleton télé mais pas elle.

En tant que fille Dorothy, il est tombé amoureux de Julie (Jessica Lange) qui joue l’infirmière dans la soupe hospitalière et qui n’est pas insensible à son amitié ; mais elle le croit lesbienne lorsqu’un soir, pris par ses émotions, il veut l’embrasser. Pour ne rien arranger, le père de Julie, qui les invite dans son ranch très vintage, les fait coucher dans la même chambre et le même lit comme des gamines de dix ans, puis tombe amoureux de Dorothy, la vieille fille un peu coincée mais qui a le regard attendri pour la fille de 14 mois de Julie, jamais mariée et déjà séparée. Il lui offre même une bague de fiançailles avec un gros diamant.

Comment se sortir de cette ambiguïté ? Michael veut vivre sa vie d’homme, tout en montrant comme acteur qu’il peut jouer aussi une femme. Sa part féminine, qui remonte alors, le rend probablement meilleur homme. Il est moins dans la caricature offerte par ses compagnons de tournage : Ron le metteur en scène (Dabney Coleman), John le docteur macho (George Gaynes). Il se montre plus attentif en écoutant ses partenaires, plus sensible en empathie à leurs questions, moins prédateur en ne prétendant pas les embrasser puis les culbuter sur l’instant. Il avoue à Sandy qu’il est amoureux d’une autre ; il avoue à Julie qu’il n’est pas celle qu’elle croit et qu’il est « normal » qu’il veuille l’embrasser – la norme hétéro d’époque.

Car le film n’a rien d’un militantisme pour changer les genres, ni pour les abolir. Il tient la ligne de crête entre la part féminine du mâle et la part masculine de la femelle, que chacun a en soi et qu’il peut révéler sans déchoir. Aux femmes de s’affirmer comme le fait Dorothy dans le feuilleton (ce qui lui vaut des succès d’audience comme l’admiration de ses compagnes et compagnons) ; aux hommes de prêter une plus grande attention aux femmes pour ce qu’elles peuvent apporter de talent et d’intuition différente.

Ne sachant comment se dépêtrer d’un contrat qui le lie à la chaîne pour encore des années, Michael profite d’un incident de tournage – une bobine gâchée, à tourner impromptu en direct – pour se révéler tel qu’en lui-même : une Dorothy qui est en fait un homme, venu travailler à l’hôpital pour venger sa sœur disparue. Il se dépouille de sa perruque, de ses faux cils, de son maquillage, et apparaît en Michael devant les spectateurs ébahis et les techniciens sidérés. Il a en effet changé le scénario. Julie le frappe (elle est moins chochotte grâce à lui), Sandy fait une crise de nerf (indécrottable femelle restée dans son rôle social assigné d’hystérique), le père amoureux se pose des questions sur son attirance pour lui en tant qu’elle.

Tout espoir n’est pas perdu car les dernières scènes amorcent la résilience, d’abord avec le père autour d’une bière au bar western près du ranch, ensuite avec Julie sur un trottoir de New York. A voir ou revoir pour ce message implicite que ni les hommes ni les femmes ne sont assignés aux rôles sociaux obligatoires de leur temps. Être soi est bien plus important que d’être conforme.

DVD Tootsie, Sydney Pollack, 1982, avec Dustin Hoffman, Jessica Lange, Teri Garr, Charles Durning, Bill Murray, Sidney Pollack, Carlotta films 2020, 1h52, €10,08 blu-ray €8,69

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Haruki Murakami, Des hommes sans femmes

Les cinq nouvelles ici recueillies sont, comme toujours chez Murakami, des romans avortés ou en germe. Des bouts d’histoires qui commencent mais ne se poursuivent pas. Elles se terminent parfois abruptement, le suspense organisé faisant chute. Le thème en est les hommes seuls.

« Il est très facile de devenir des hommes sans femmes. On a juste besoin d’aimer profondément une femme et que celle-ci disparaisse ensuite » p.278. La solitude, dès lors, vous pénètre à jamais, comme un changement de couleurs des choses. Tout s’éprouve différemment, comme un deuil.

Un acteur qui perd la vue et a eu un petit accident de voiture doit louer un chauffeur pour l’emmener ponctuellement au théâtre et le ramener, tard le soir. Le garagiste auquel il le demande lui propose une chauffeuse (ainsi néologisent les féministes). La fille se prénomme Misaki et est originale. Silencieuse, très professionnelle, elle aime conduire en souplesse. Lors d’une rare question, elle lui demande s’il n’a pas d’ami depuis qu’il est veuf. L’occasion pour l’acteur Kafuku, pris par son travail, d’évoquer le seul ami qu’il ait eu : l’ex-amant de sa femme. Il a voulu le rencontrer, pour parler ; il s’est aperçu qu’ils partageaient du chagrin. Tous deux n’ont pas perçu en l’épouse décédée « quelque chose d’important ». Ils s’en rendent compte mutuellement, cela les apaise ; ils ne se revoient jamais.

Le narrateur a un copain appelé Kitaru, le seul Tokyoïte à avoir appris le parler du Kansaï et le parler, allant même jusqu’à traduire Yesterday, la chanson des Beatles, en dialecte provincial. Il a une petite amie depuis l’enfance, elle est entrée à l’université mais lui n’a pas réussi le concours et est censé prendre des cours dans une école privée pour y parvenir. Mais cela ne l’intéresse pas, pas plus d’ailleurs que d’ « aller jusqu’au bout » avec son amie. Il propose à Tanimura (l’anagramme de Murakami avec un t en place du k) de sortir avec elle puisqu’ils sont ensemble dans la même université et qu’il préférerait qu’elle sorte avec un qu’il connaît. Elle est probablement la femme de sa vie, mais Kitaru a peur du destin trop bien organisé, du parfait petit couple qu’ils forment depuis toujours. Evidemment la fille s’éloigne et Kitaru s’exile ; il est devenu cet homme sans femme qui aura toujours la nostalgie de cette moitié qu’il n’a pas acceptée.

Le docteur Tokai, chirurgien plasticien, à 52 ans ne s’était jamais marié ; il avait en permanence trois ou quatre petites amies, en général casées, qu’il honorait tour à tour et comblait de prévenances. Et puis un jour, il est tombé amoureux de l’une d’elles, seize ans de moins que lui. Mais cette moitié-là était intéressée ; elle l’a pressuré en mimant l’amour puis est partie en emportant les cadeaux, l’argent, et en laissant en outre son mari et son fils. Elle a voulu égoïstement vivre avec un nouvel amant plus jeune et plus frustre, ce qui ne devait pas durer. Mais le Dr Tokai s’est laissé mourir, littéralement : il ne mangeait plus, ne se soignait plus, ne travaillait plus. C’est son secrétaire au cabinet médical, un (beau jeune) gay de 35 ans, qui l’a découvert mourant et en a parlé à cet ami de sport qu’est le narrateur. Le Dr Tokai était un homme bien, la seule façon d’honorer sa mémoire et de prolonger son souvenir était d’écrire cette histoire vraie, en changeant les noms et les lieux. Murakami l’a fait.

Shéhérazade est une infirmière consciencieuse qui vient s’occuper chaque jour d’un homme qui ne peut pas sortir (le lecteur ne saura pas pourquoi). Elle lui fait ses courses, la cuisine, le ménage, l’amour. Car elle pousse la conscience professionnelle jusque-là. Elle aime en fait raconter des histoires sur l’oreiller, comme Shéhérazade dans les Contes des mille et une nuits. Ainsi qu’elle était amoureuse à 17 ans d’un garçon de sa classe, athlétique footballeur bon dans les études, mais qui ne la regardait même pas. Elle s’est introduite chez lui (les maisons japonaises sont mal sécurisées, la clé souvent sous le paillasson ou dans un pot de fleurs) et a fantasmé sur un crayon qu’il avait utilisé puis sur un tee-shirt qui gardait son odeur. Elle a laissé un Tampax (neuf) puis quelques cheveux. La mère du garçon, femme obsessionnelle de l’ordre et du rangement, a dû s’en apercevoir car elle a fait changer les serrures et disparaître la clé. Bien plus tard, Shéhérazade a revu ce garçon adulte, mais… la nouvelle s’arrête là. Il est aussi des femmes sans hommes.

Le bar de Kino est une activité que le narrateur propriétaire (Kino) s’est donnée après avoir découvert sa femme et son amant nus dans le lit de son propre appartement. Il a divorcé, tout quitté, s’est refait une existence dans ce bar anciennement salon de thé tenu par sa tante, désormais à la retraite. C’est un lieu intime, isolé, où des habitués viennent progressivement s’agréger. Mais une chatte sauvage apparaît et disparaît, des serpents envahissent le jardin. Il est « conseillé » à Kino de s’éloigner quelque temps de la part d’un habitué mystérieux qui prend toujours un whisky à l’eau après une bière. Kino n’a pas été suffisamment blessé lorsqu’il aurait dû l’être lorsque sa femme l’a trompé, il est devenu un homme qui n’a plus d’existence. Il devrait savoir oublier l’épouse qui l’a trahie, et pardonner, à elle comme à lui, pour ne pas demeurer éternellement cet homme sans femme qui la cherche un peu partout dans toutes celles qui passent.

Les deux dernières nouvelles sont de moindre qualité mais la dernière théorise ce monde des « hommes sans femmes ». Murakami n’est jamais bien à l’aise avec les théories, lui qui écrit simple. Mais le recueil vaut  son pesant poétique de réflexions sur l’amour, l’attrait des êtres entre eux, la complexité des existences.

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, 2013-2014, 10-18 2017, 285 pages, €7.50 e-book Kindle €12.99

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De l’amitié selon Montaigne

Le mot français « amitié » est très large d’acception et comprend les simples contacts (les « amis » sur Facebook) comme les relations (obligées au travail, en commerce) ou les camarades (solidaire des mêmes études ou activités). Mais il vient du mot « amour », qui est une passion, et se décline en les différents étages de l’humain : amour sensuel ou sexuel, amour de cœur ou affectif, amour bienveillant et charitable de l’esprit. L’amitié peut être une sorte d’amour. Montaigne l’a connue à son incandescence lorsqu’il avait 25 ans, pour Etienne de La Boétie qui en avait 28. Il en fait tout le chapitre XXVIII de son 1er livre des Essais.

Pourquoi ? Pour rien : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », dit-il tout simplement. Par je « ne sais quelle force inexplicable et fatale ». Comme une prédestination : « nous nous cherchions avant que de nous être vus ». Un coup de foudre affectif et mental : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ».

Amitié rare en son temps, rare d’ailleurs de tout temps : « il ne s’en lit guère de pareille et, entre nos contemporains, il ne s’en voit aucune trace en usage. » Cette amitié n’est aucune de « ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne », dit Montaigne qui tente de l’analyser. Rien à voir avec l’amour filial « des enfants aux pères » (parents) ou des parents aux enfants – car cet amour-là est trop inégal. Rien à voir avec l’amour fraternel – car la compétition pour bâtir sa propre vie fait des frères (ou des sœurs) « qu’ils se heurtent et choquent souvent » et les caractères peuvent être éloignés. Rien à voir avec l’amitié de rencontre, qui ne dure que le temps d’un séjour. Rien à voir avec l’amour pour les femmes – car c’est « un feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin » ; l’amour sexuel est avant tout désir et de plus en plus rares sont les couples qui résistent à l’usure des années lorsque le désir s’atténue et s’éteint. « La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié, au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. »

Le mariage est un marché, dit Montaigne, « qui n’a que l’entrée libre » (le divorce étant interdit par l’Église, donc par le roi). Sa durée ne dépend pas de notre volonté, or l’affection exige la liberté. « Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour répondre à cette conférence et communication », expose notre philosophe en son XVIe siècle où la femme, côte d’Adam et pécheresse originelle selon la Bible, est inférieure en tout point au mâle et lui reste soumise. Comment une amitié peut-elle naître de cette inégalité ? Montaigne est intelligent et ne craint pas de penser contre son temps et son Eglise. Aussi poursuit-il sa phrase : « Et certes, sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier, il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble. » Donc rien d’impossible par essence entre homme et femme, mais cela n’est pas encore arrivé, pas même dans l’Antiquité où notre Périgourdin puise ses sources.

D’où cette interrogation sur la « licence grecque » qui était que des hommes aiment des garçons, plus égaux et plus libres que les femmes. L’amitié véritable, telle que Montaigne l’a connue durant quatre ans seulement avec La Boétie (qui est mort jeune), serait-elle comblée par le même sexe ? Non pas, dit Montaigne, « pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges et différences d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. » L’amitié érotique pour un jeune garçon, même socialement acceptée, valorisante pour l’aimé et à but civique de formation du guerrier citoyen accompli chez les antiques Grecs, n’a rien de l’amitié pleine et entière analogue à celle de Michel pour Etienne. A cause « de cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse ». Comme cela est bien tourné… pour dire le désir érotique. Il est incompatible avec la liberté d’accord entre les êtres. L’amour sexuel est emprise car le désir est souverain ; l’amour amitié est volontaire car l’esprit comme le cœur sont libres.

Reprenant Platon sans le citer, notre philosophe avance que l’amitié grecque était fondée sur la beauté du corps plutôt que sur celle de l’âme (nous dirions aujourd’hui la personnalité) – car l’esprit est encore en germe dans la jeune tête. Avec la maturité venait parfois l’amitié véritable de l’amant pour l’aimé, le désir sexuel éteint par la virilité atteinte du protégé et « le désir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté ». L’égalité rétablie entre désormais deux hommes, et non plus un homme et un adolescent, la liberté était rendue aux liens affectifs. « Enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’était un amour se terminant en amitié », conclut Montaigne en raison.

L’amitié de Montaigne pour La Boétie « n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi », dit-il. « Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. »

Car là est l’absolu. Aucun « devoir » entre vrais amis, ni « ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent prêter ni donner rien. » Les amis véritable sont pour Montaigne des jumeaux qui partagent tout, un idéal fusionnel, une société communiste entre eux, vécu par lui également avec La Boétie.

Nul ne peut donc avoir une « multitude d’amis », déclare Montaigne, ou ce ne sont pas de vrais amis. « Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs ». On peut aimer en quelqu’un sa beauté, en un autre « la facilité de ses mœurs », en un autre encore la paternité, la fraternité ou la libéralité ; « mais cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. »

La mort de l’ami est comme une part de soi qui nous est arrachée. Et de citer en plusieurs pages les poètes latins pour dire avec pudeur son chagrin, et d’éditer les sonnets de son ami en ses propres œuvres pour le faire connaître au chapitre XXIX qui suit celui-ci. Mais les 29 sonnets écrit par La Boétie et publiés dans les premières éditions ont été effacés des suivantes. Nous ne les connaissons pas ; peut-être étaient-ils trop éloignés de ce que Montaigne voulait laisser de son ami à la postérité ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Victor Victoria de Blake Edwards

Un film drôle qui est une réflexion sur la condition des femmes au début des années Mitterrand, décentré en 1934 pour éviter les polémiques – une reprise du film allemand Viktor und Viktoria de Reinhold Schünzel, sorti en 1933 à l’avènement d’Hitler. Victoria la chanteuse n’a aucun succès, Victor le chanteur en aura (Julie Andrews pour les deux) – ce que c’est que le genre… L’homosexualité commençait à être reconnue et le film en rit, la suite de gags qui ponctuent l’histoire servant à mettre dans de bonnes dispositions le public envers les mœurs qualifiées jusque-là par toutes les religions d’inversion.

D’autant qu’il s’agit ici d’une double inversion, un renversement des codes des « pédés » habituels (ainsi disait-on dans les années 1930 jusqu’aux années 2000). Victoria devient Victor pour percer (sans jeu de mots) mais elle se déguise en femme, le « compte Grazinsky » s’exhibant en travesti. Ce rôle n’a rien d’ambigu, sauf pour les apparences. Et ce sont justement ces apparences qui sont sur la sellette.

Une femme se doit d’être pomponnée comme une Pompadour, maquillée comme un clown, savamment moulée et dénudée là où il faut comme une putain pour exciter le désir mâle. Sans parler de leur constante parlotte, caricaturée ici par la Norma (Lesley Ann Warren) entre hystérie et logorrhée, émotion à fleur de peau passant sans aucune raison de l’hostilité à Victoria la vedette à l’adulation pour Victor lorsqu’iel ôte sa perruque pour paraître coiffée en homme.

Un homme se doit d’être viril, autrement dit agressif, dans sa vie comme en affaires, sans cesse dans la cour de récré pour s’imposer et dominer. King Marchand (James Garner), un producteur de spectacles américain fricotant avec la mafia qui est tombé raide dingue de Victoria, « ne sait plus où il en est » lorsque se dévoile Victor, le faux garçon. Est-il atteint de cette contamination de l’abomination réprouvée par Dieu, la Bible, l’église et toute la société ? N’est-il qu’un être humain comme les autres, ni ci ni ça mais toujours entre deux, tenté un jour par une femme et un autre jour par un jeune homme ? Il va tenter de se laver du « péché » de désir homoérotique en se soumettant à l’épreuve de la violence pour prouver sa virilité, la bagarre étant destinée à le rassurer sur son appartenance au genre mâle. Son garde du corps même (Alex Karras), meilleur de l’école au rugby durant l’enfance lui avoue : il « en est ». Tous les repères vacillent.

Le contraste des rôles sociaux est présenté par les spectacles ou Victor et King vont ensemble : le dancing pour homme, très sage, avant pour lui le bar ouvrier où déclencher une bonne baston entre mâles ; la boxe pour lui où les corps demi nus, en sueur, prennent des coups sourdement sexuels à faire gicler le sang, et l’opéra pour elle, la plus grande émotion de sa journée. Incompréhension réciproque, écartèlement culturel construit pour séparer les genres. Seul le chanteur de charme d’âge déjà mûr Toddy (Robert Preston) comprend Victor et Victoria dans le même corps, tout comme King est à la fois mafieux et amoureux. Il est l’intermédiaire généreux, affable, attentif, le meilleur rôle du film.

Une histoire longue qui se complaît aux revues de cabaret du Gai Paris, ici plutôt « gay ». L’illusion est reine, le factice, le faux-semblant, ce qui peut rappeler le cabaret Michou à ceux qui connaissent. La Belle de Paris est convoitée par l’hidalgo parmi un bataillon de danseurs–danseuses. L’irruption de fêtards de la haute société, sans gêne et arrogants comme il se doit, déclenche des bagarres générales, faisant fermer le cabaret – où d’ailleurs Victoria a échoué à être embauchée lorsqu’elle était dans la dèche en femme, et où Toddy le chanteur de charme sur le retour, s’est fait virer pour avoir sciemment insulté son ex-jeune amant bourgeois devant le patron ignare en spectacle.

Le souvenir retient les moments de pur plaisir, une anthologie de drôlerie comme le dit mi bémol qui casse les verres, le garçon de café sartrien, le cafard dans la salade, le vieux gras qui bouffe un gâteau à la crème en vitrine, le client de l’hôtel qui n’ose pas laisser ses chaussures à la porte, le ballet des portes de placards où se planquent les espions de Victor–Victoria, les aléas de l’enquêteur (foudre sur parapluie, doigts dans la porte, gelée sur le balcon refermé), les hystéries de la putasse blondasse réexpédiée aussi sec à Chicago, les « vérifications » pour savoir si Victoria est un homme.

Le spectateur ne s’ennuie jamais et le message 1982 passe alors que l’homosexualité est dépénalisée sous Mitterrand : il est des hommes différents et des femmes qui peuvent être plus libres dans les rôles d’hommes. Ce qui n’empêche pas l’amour entre un homme moins viril et une femme moins féminine, sans parler du reste.

DVD Victor Victoria, Blake Edwards, 1982, avec Julie Andrews, James Garner, Robert Preston, Lesley Ann Warren, Alex Karras, Warner Bros 2002, 2h09, €10.49 blu-ray €28.85

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Amal Bakkar, Les perles du Tao

« Apprends à écrire tes blessures dans le sable et à graver tes joies dans la pierre » dit Lao Tseu en incipit. Ces quatre nouvelles y répondent ; elles portent sur la femme : épouse, mère ou fille.

Elles explorent la difficulté des relations quand on vient d’un pays différent et que l’on porte sa couleur sur sa peau, le Mali par exemple. Ou que le choc des cultures se révèle inconciliable, tel l’islam avec la république, du moins cet islam dérivé, dégradé, intégriste, qui fait la fierté des mauvais, des faibles et des perdants. Ou que l’histoire familiale soit tissée de non-dits qui deviennent insupportables, non que « la vérité » soit la solution miracle par elle-même, mais la sincérité des paroles, oui.

Relève-toi, Majda ! Surmonte ton père, Maki ! Découvre ta mère, Majda ! Ecris pour tromper le cancer, Hélène !

Majda est marocaine immigrée de seconde génération et épouse un Yohan blond aux yeux bleus, commercial qui voyage au Liban, en Jordanie, au Yémen, en Algérie et se prend de passion pour la religion musulmane – au point d’être « fiché S » pour radicalisme. Le lecteur trouve cependant un peu bizarre qu’il aille tous les jours à la mosquée mais que l’autrice affirme sans sourciller « qu’il boit un coup de trop à l’apéro » p.18. Imposer le voile à sa femme et la traiter en serpillère n’est pas un commandement ; éviter l’alcool et tout ce qui endort la vigilance de l’esprit, si. Majda reste mariée cinq ans et passe trois ans au Palais de la Femme, centre d’hébergement pour femmes battues à Paris, d’où elle parvient à divorcer et à retourner au Maroc où, selon l’autrice un peu optimiste, « Tout est ouvert. La tolérance et le respect y règnent » p.20. Je connais le pays, il n’est pas si parfait…

Maki et Saya sont fils et fille d’un couple de Maliens immigrés qui végètent dans de petits boulots d’esclaves. Maki choisit le théâtre, Saya médecine, ils réussissent parfaitement leur intégration. Mais le père vieillit, s’aigrit, jalouse leur bonne fortune. Avare parce qu’il a trop manqué, il n’est jamais content de l’argent que ses enfants lui donnent – lui doivent. Maki tente la drogue puis le suicide malgré une épouse et un enfant qui naît. Il se rate, le père se repent.

Une femme est la fille du père de sa mère Zoubida. Drame du non-dit, sa mère ne veut pas parler. Et puis elle jure que si.

Une autre, Hélène, fantasme que son mari Antonio la trompe avec sa sœur Angela. En fait, c’est le cancer. Ecrire pour échapper à la tristesse est le remède complémentaire à la chimio. Ce qui justifie Lao Tseu.

Toujours une fin heureuse à des histoires misérables. D’un optimisme ancré qui donne du bonheur, l’autrice franco-marocaine utilise son expérience d’assistante en ressources humaines pour écrire ces histoires, issues du vrai. Elle est mère de deux enfants, Issa et Tino, et se dit « femme épanouie ». Ses thèmes sont intéressants et pile dans l’actualité, mais bruts de décoffrage. Il s’agit de canevas qui devraient être enrichis de psychologie et d’action pour donner à chaque fois un portrait qui permette d’adhérer aux personnages. Mais l’autrice a su éviter l’écueil du politiquement correct et de la complainte woke, ce qui est clairement à encourager.

Amal Bakkar, Les perles du Tao, 2021, Editions Claire Lorrain, 50 pages, €17.00

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Alexander Kent, Sans relâche

Le lecteur peut suivre les aventures du neveu de Sir Richard Bolitho, Adam, dans ce nouvel opus. Il s’agit toujours de mer, de navires à voile, de la Marine de Sa Majesté. Il s’agit toujours d’histoires d’hommes, d’obéissance et de combat, de justice et de commandement, avec le bonheur de vivre en vase clos et de voguer sur la mer comme un espace de liberté.

Nous sommes fin 1815 et la paix est enfin venue entre l’Angleterre et la France. C’est désormais l’esclavage, à la fois la traite des nègres au large de Sierra Leone et l’enlèvement de chrétiens par les corsaires du dey d’Alger, qui font l’essentiel des nouvelles missions d’une Marine qui désarme. Le capitaine de vaisseau Adam Bolitho, sur sa frégate Le Sans-Pareil prise aux Hollandais, reçoit l’ordre d’assister les navires de surveillance au large de l’Afrique, avant de rallier Plymouth pour repartir en Méditerranée bombarder Alger sous les ordres de Lord Exmouth.

Chez lui, près de Falmouth, la grande demeure des Bolitho est vide. Ni femme, ni enfant pour l’attendre, seulement les domestiques et les vieux amis de son oncle de retour à terre qui œuvrent alentour. Sa tante Nancy, sœur de sir Richard, demande à Montagu, un artiste renommé, de faire son portrait. C’est dans la maison de campagne du peintre tout près de Falmouth, qu’Adam rencontre Lowenna, une jeune femme qui a connu des malheurs et qui pose nue pour le tableau d’Andromède enchaînée par le monstre marin à son rocher, attendant Persée. Il va être saisi, tomber amoureux, s’imaginer en héros. Cela semble réciproque et cela le ravit, surtout en mer lorsqu’il n’est qu’avec des hommes et qu’il tâte dans sa poche le billet qu’elle lui a écrit in extremis le jour de son départ.

Le capitaine est toujours soucieux de son équipage, faisant confiance à ceux dont il connaît la compétence, quel que soit leur grade, et surveillant plus particulièrement ceux qui se prennent au sérieux et qui abusent de leur position. Le lecteur qui a suivi la série des Bolitho reconnaît en Adam le tempérament de son oncle Richard. Comme tout jeune garçon impressionné par celui qui l’a formé, père, parent, ami ou supérieur, il reproduit. Il traite les plus jeunes comme on l’a traité lui, jeune. Ainsi de David Napier, son garçon de cabine de 14 ans, qu’il a sauvé d’un éclat dans la jambe dans le volume précédent. Sa mère l’a abandonné à la Marine, elle lui écrit qu’elle se remarie et part en Amérique, laissant l’adolescent seul au monde. Bolitho prend soin du garçon et en fait l’un des membres privilégiés de son « petit équipage », tel que son oncle en avait un. C’est à la fois beau et touchant.

Un bon roman d’aventures qui se répète un peu par rapport au tome précédent, la jeunesse d’Adam ne compensant pas la richesse de Richard, héros favori de l’auteur.

Alexander Kent, Sans relâche (Relentless Pursuit), 2001, Phébus Libretto 2017, 451 pages, €11.99 e-book Kindle €7.99

Les romans maritimes d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Gérald Wittock, Le diable est une femme

Ce roman en quatre « actes » écrit par un bébé né « les pieds devant » est une fiction à réminiscences autobiographiques. L’auteur se situe dans « sept villes » comme les sept collines de Rome ou les sept branches du chandelier avant de s’ouvrir « aux antipodes » en évoquant un arabe « chétif » (de Sétif ?) né dans les quartiers nord de Marseille et tombé amoureux à 15 ans de son copain devenu fille, pour opérer sa « mutation » de « troisième type » avant de découvrir par un enfant que le diable est une femme. Ce qu’on savait depuis la Genèse.

C’est brillant, étincelant de jeux de mots, expert en six langues avec des phrases entières en italien, flamand ou anglais, avec cette manie du naming des quartiers, des rues, des boutiques ou des célébrités. Un inventaire de noms qui dispense de décrire, comme le « voilà » des ignares médiatiques, impuissants à user des mots pour le dire. C’est que l’auteur adore revenir à la ligne, sauter d’un sujet à l’autre, passer très vite sur ce qui aurait pu être intéressant à creuser. Mis en pension à 11 ans chez les curés à Bruxelles, il se contente du très conventionnel qualificatif accolé à tout prêtre catholique depuis le rapport Sauvé : ils sont « avides de chair fraîche » – mais aucun exemple concret ni stratégie de contournement ne sont évoqués. Comme si c’était le décor : voilà. Le souffle est un peu court et la sauce trop délayée pour ambitionner de gagner au prix qu’on court.

Un roman sur un air de chansons pour toute culture, avec « discographie » à la fin. Il est vrai que l’auteur se présente comme « auteur-compositeur » de musique à la mode pour les pubs ou les clips, mais faut-il en faire un livre ? Composé de morceaux accolés sans trop de cohérence (en fait quatre nouvelles publiées préalablement en autoédition), ce kaléidoscope rend compte de l’esprit zappeur et inquiet d’une génération jamais à sa place nulle part, interconnectée à tous mais amie avec personne, virevoltant de ville en ville, de métier en métier, de femme en femme, transgressant les codes avec délices, se découvrant au fond sans genre parce que les femmes (diaboliques) auraient pris le pouvoir. Pauvres petits gamins paumés, laissés entre deux couples… Dans ce contexte zemmourien, découvrir « l’âme sœur », cette vieille scie romantique, est mission impossible.

Les yeux se décillent : les hommes et les femmes ne sont pas « faits » pour vivre ensemble mais chacun pour soi. Après tout, le Dieu de la Bible a créé l’homme ; la femme n’a été qu’un produit dérivé issu du désir du mâle de ne pas être seul. Mais il avait avant Eve toutes les démones pour se faire plaisir, pourquoi en vouloir toujours plus ? Comme les filles vivent désormais leur vie sans entraves avec la pilule, l’avortement et l’arme du « viol » comme sésame sacré, la soi-disant « âme sœur » n’a plus vocation à être féminine. Les mâles entre eux sont bien plus heureux… Peut-être est-ce le message dépressif et suicidaire de ce brûlot des valeurs bourgeoises catholiques (belges), publié par provocation sous une couverture « vieille peau » empruntée à Gallimard ?

J’avoue cependant mon ennui. Vers la 150ème page, j’était las de tant de crépitements sans lendemain, de ces paillettes sans profondeur. J’ai survolé les 50 pages suivantes avant d’abandonner (ce qui est de ma part rarissime), ne donnant que quelques coups de sonde ici ou là. Il y en restait encore plus de la moitié !

Gérald Wittock, Le diable est une femme, Vérone éditions, 2021, 418 pages, €25.10

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Les R le retour

Enfin l’affiche est pleine, tous les candidats sont en lice. Les Républicains se sont fait attendre, tergiversant par peur panique de réitérer le désastre de 2017, Nicolas Sarkozy sèchement viré, Juppé éliminé et Fillon qui explose en vol. Après « procédure » sur « procédure », les nouveaux adhérents (+60% en deux semaines !) ont voté un premier tour, faisant surgir un Ciotti du chapeau tel un Zemmour plus respectable (issu d’immigré lui aussi, mais italien, et depuis le début du XIXe). Au second tour, c’est la légitimité qui l’a emporté dans un « grand remplacement » inédit dans le parti gaulliste : une femme !

Valérie Anne Émilie Roux, épouse Pécresse, coche toutes les cases : née à Neuilly, bac à 16 ans au lycée privé de Versailles, parlant russe et japonais, HEC puis ENA, trois enfants, plusieurs fois ministre, bébé Chirac adoptée par Sarkozy, au RPR et ses suites depuis 20 ans, catholique dans son intimité mais laïque dans la société.

Elle a surtout acquis depuis six ans une expérience de gestion régalienne dans la plus grande région d’Europe, l’Île-de-France, confrontée aux problèmes sociaux des banlieues et de l’immigration, au chômage et aux nouvelles industries. Elle peut faire jeu égal avec Emmanuel Macron sur le plan des compétences, même si elle est un peu moins jeune.

Est-ce à dire que LR s’est chiottisé (ci en italien se prononce chi, comme Cinecitta ou la Cicciolina) en adoptant les propositions radicales de son challenger qui a recueilli 39% des voix au second tour ? C’est en fait toute la société française qui s’est droitisée, dans la ligne des sociétés occidentales (Trump, Brexit) et même mondiales (Chine, Inde, Russie, Turquie, Brésil, Philippines…). Il faut dire que la resucée en France du Bataclan avec l’interminable procès six ans après, qui montre le laxisme des polices d’alors et la lâcheté des gouvernants à réagir « de peur de faire le jeu de » a exaspéré les citoyens qui ne voient guère ce qui a été accompli dans l’ombre depuis – mais voient surtout les migrants partout : dans la Manche quand ils sombrent, dans la rue quand ils errent, aux frontières polonaises, grecques, espagnoles et italiennes quand ils se massent, dans le discours niaiseux du pape qui « croit » qu’on est tous frères.

Ce dont a profité le Jean d’Arc venu du bled, frère Zemmour, qui a éructé contre tous ceux venus d’Outre-Méditerranée qui croient qu’être au Coran veut dire être branché. Mais sa hargne de roquet et son ressentiment haineux ont fait se détourner ceux qui n’avaient que son discours à se mettre sous la dent il y a peu avec une Marine Le Pen flottante, une gauche évanescente, des écolos marginaux radicaux, et une droite qui cherchait encore son candidat. Maintenant que tous sont arrivés (Macron sera sans aucun doute candidat lui aussi), chacun peut commencer à évaluer les personnes et à mesurer les différences.

A droite, il y a pléthore ; à gauche aussi mais le total de tous les candidats de gauche reste peu audible, faute d’avoir quelque chose à dire sur ce qui préoccupe les gens : les libertés, l’avenir du travail, le vivre en république. C’est à droite que cela se passe désormais et Valérie Pécresse aura à se garder autant des extrêmes tentés par Zemmour/Le Pen que des centristes tentés par Macron.

Ce qui est délicat est que Zemmour abaisse le niveau de qualification pour le second tour en divisant l’extrême. A condition qu’il réussisse à obtenir ses 500 signatures (ce qui n’est pas acquis) et à ouvrir sa campagne à des thèmes plus rassembleurs que la seule haine des immigrés. A condition aussi de s’entourer de compétences, et elles ne se bousculent pas à sa porte. Marine s’est réveillée et elle tient le peuple ; Emmanuel tient les patrons et les intellectuels mais Valérie peut tenter certains d’entre eux, même si l’électorat LR est surtout âgé, retraité et conservateur. Les petits patrons, les artisans et commerçants, les professions libérales, pourraient être tentés par sa revendication de libertés accrues dans l’autorité retrouvée – l’essence du courant bonapartiste. Sauf qu’un général Bonaparte (ou Boulanger, ou de Gaulle) en femme oblige à remonter à Jeanne d’Arc – et à tailler des croupières à Eric Zemmour, qui en avait endossé l’armure.

Identité, laïcité, république sont les thèmes de Valérie Pécresse ; il recoupent les revendications de droite à la liberté (de faire), à l’autorité (de l’État) et à la protection (des citoyens). Il y a donc un coin à enfoncer dans le macronisme libéral ancré dans les valeurs plus « jeunes » des mœurs et d’un certain laisser-faire. Mais rien n’est joué chez Madame « un tiers Tchatcher et deux-tiers Merkel » comme elle se dit. Le tropisme vers le « nouveau » (une femme à la tête des gaullistes, du jamais vu !) n’a qu’un temps ; encore faut-il convertir l’attention à la durée, ce que Macron a su faire en 2017 et pas Zemmour pour l’instant.

Un duel Macron/Pécresse aurait quand même de la gueule aux présidentielles. Je ne suis plus sûr de qui gagnerait.

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Idées reçues

La « sagesse populaire » véhicule beaucoup d’âneries, répétées en slogans depuis des générations et devenues « vérités révélées » justement parce qu’elles sont à satiété répétées. Ainsi du fer dans les épinards : ils n’en comportent que très peu, beaucoup moins que la lentille ou le boudin noir au même poids… Popeye est une création du marketing, pas un héros du savoir.

C’est ce que chacun peut apprendre – du moins s’il est curieux – dans ce petit livre paru il y a désormais un quart de siècle sous la plume de sept auteurs agronomes, physico-chimistes, mathématiciens, neuroscientifiques sous la direction du prof (agrégé) de sciences-nat Jean-François Bouvet. Non les produits « allégés » ne font pas maigrir, pas plus que le rouge n’excite les taureaux. Non, le cuir ne « respire » pas, il est du derme bel et bien mort, pas plus respirant qu’un bout de carton. Non, il ne « faut » pas un jaune d‘œuf pour faire une mayonnaise mais tout liquide qui permet d’émulsionner l’huile et non la femme en règles ne fait pas « tourner » la mayonnaise. Non encore le brugnon n’est pas un croisement génétique de pêche et de prune mais une sous-espèce naturelle de la pêche. Quant au champagne, évitez de mettre une petite cuiller en argent dans le goulot, cela ne conservera pas les bulles ! Seul le bouchon à pompe permet d’éviter que le gaz carbonique du vin ne s’échappe au contact de l’oxygène.

Même « la science » produit ses niaiseries, bien souvent parce qu’une affirmation de savant paraît dans la presse avant d’être pleinement testée et rejoint une vague croyance préétablie. Nous n’utiliserions « que 10% des capacités » de notre cerveau ? Rien n’est plus faux car cet organe est plastique et peut remplacer une zone déficiente par une autre. De plus, il « travaille » sans repos même la nuit sans qu’on le sache. De même, les « grippes » seraient le plus souvent des coryzas et autres virus du rhume, la vraie grippe vous met sur les genoux avec fièvre et grosse fatigue. Non le cholestérol n’est pas en soit mauvais pour la santé, pas plus que le tabac en soit qui, s’il favorise malheureusement le cancer du poumon et de la gorge, stimule cependant les muqueuses et empêche la silicose des mineurs, la maladie de Parkinson, accroît la vigilance et stimule les performances – à condition d’en user (comme de tout) avec modération.

Ce petit livre remet en cause l’idée reçue que garçons et filles ont les mêmes aptitudes, de même que le sexe « fort » soit toujours le mâle dans la nature. En revanche, hommes et femmes sapiens ont le même cerveau, qui révèle la même activité au repos, même si chaque sexe utilise différemment les aires. Et l’homme ne descend pas du singe (pas plus que la femme, ni « le nègre ») : l’être humain descend d’un ancêtre commun au singe, il y a bien longtemps.

Quant au phoque, il n’a rien d’un pédé. L’expression viendrait du foc, qui est une voile d’avant d’un bateau, mais interprétée de curieuse façon : il ne prendrait le vent que par l’arrière. Or c’est faux, l’allure « au près » gonfle le foc à un quart du lit du vent – et fait avancer le bateau. De plus, la grand-voile (et pas seulement le foc) peut aussi fonctionner vent arrière. Ce serait alors « le souffle » du phoque qui remonte de sa plongée qui aurait suscité l’expression ? On ne voit pas pourquoi un pédé halèterait plus qu’un hétéro sur la besogne. Les phoques veau marin ont des ébats sexuels aussi précoces que collectifs, cela suffit-il à justifier le dire ? La sexualité avec le même sexe n’est pas un apanage de la déviance humaine car tout est testé dans la nature. Seule la culture interdit – par l’ordonner, surveiller et punir – la nature permet tout dans l’exubérance vitale. Ainsi les dauphins prennent du plaisir aux jeux sexuels entre eux tandis que les singes bonobos, une sous-espèce du chimpanzé qui nous est très proche génétiquement, font de l’érotisme homosexuel, mâles entre eux comme femelles entre elles, une composante fondamentale de leur culture sociale.

Parmi bien d’autres choses encore, le lecteur apprendra avec un certain effroi ce qui est rarement révélé dans les médias : que l’hôpital tue ! En ces temps de pandémie, autant être édifié sur les mœurs professionnelles de la gent soignante. Elle est certes très dévouée mais sujette aux oublis, aux négligences, aux urgences – donc pas toujours aseptisée selon les normes. Les maladies « nosocomiales » ne sont pas un mythe mais une triste réalité qui hospitaliserait environ un dixième des patients, notamment via les instruments intrusifs comme canules ou sondes et ferait en France entre 6000 et 18 000 morts par an ! Les soignants qui ne « veulent » pas protéger les autres en se faisant vacciner contre le coronavirus, « croyant » qu’il suffit de porter le masque et de se laver les mains, sont des tueurs en puissance. Allez donc voir en Martinique…

Jean-François Bouvert (dir.), Du fer dans les épinards et autres idées reçues, 1997, Points Seuil 1998, 176 pages, €4.25

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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Christian Jacq, La reine soleil

Tout le monde connait Toutankhamon « l’image vivante d’Aton », le pharaon adolescent dont le masque d’or a ébloui les expositions. Mais qui connait sa tendre épouse, la reine Akhésa (Ankhes-en-pa-Aton de son nom complet, parfois écrit Ânkhésenpaaton) ? C’est pourtant elle qui a initié le tout jeune prince, son demi-frère né d’Akhenaton et de la « Young Lady » des fouilles, vers 12 ans (né vers 1345 avant) alors qu’elle en avait elle-même deux de plus. Femme forte, troisième fille d’Akhenaton (Amenhotep IV) et de Néfertiti, elle est descendante royale, celle qui désigne le pharaon qui sera son époux. Car la lignée se transmet par les femmes, sauf rupture brutale, comme le fera le général Horemheb à la fin de l’histoire.

Akhésa est cueillie toute fraîche par le romancier historien à ses 14 ans, devenue femme depuis peu, avec de « petits seins arrogants » qui pointent sous la tunique de lin transparente tout comme le triangle de ses cuisses. Akhésa est une belle fille, élancée, svelte, dorée. Le jeune Toutankhaton en est ébloui, séduit, amoureux, lui qui porte encore le nom voué au dieu soleil Aton imposé par le pharaon Akhenaton son père malgré l’ire des grands prêtres d’Amon à Karnak. Comme partout, le clergé d’une religion totalitaire est une plaie civique. Ces intermédiaires entre les hommes et les dieux qui captent une bonne partie des richesses du pays « au nom des dieux » se croient au-dessus du commun des mortels et veulent régenter l’humanité. Ils supportent mal le politique et n’hésitent pas à tuer, par le poison le plus souvent, en serpents qu’ils deviennent dans l’obscurité des temples et des intrigues entre soi. C’est ainsi que finira Toutankhamon, à 18 ans en 1327 avant notre ère, selon le scénario privilégié par l’auteur (mais pas historiquement établi – il aurait pu décéder d’une plaie au crâne, d’une plaie infectée à la jambe, d’un accident de char).

Entre temps les intrigues de la cour, le mysticisme d’Akhenaton en sa capitale isolée du pays, le retrait de la reine Néfertiti devenue aveugle et indifférente au monde, vont faire bouillir les ambitions. Le « divin père » Aÿ est vieux mais de bon conseil, il deviendra pharaon pour quelques mois avant de partir pour l’au-delà, choisi par Akésa à la mort de Toutankhamon. Le général scribe Horemheb est organisé mais trop ambitieux, encore heureux qu’il soit légitimiste et ne veuille pas attenter à la vie de Pharaon. Il n’obtiendra la double couronne d’Egypte que lorsque tous les autres recours seront épuisés, faisant condamner malgré lui à mort Akhésa (invention du romancier) pour avoir comploté un mariage avec un prince hittite pour contrer son ambition. Akhésa mourra à 20 ans, une année à peine après son amour Toutankhamon.

Elle le trouvait enfant lorsqu’elle a dû se marier avec lui qui avait 8 ou 10 ans pour assurer la succession d’Akhenaton, mort en 1338 ; mais il était touchant. La puberté l’a tourmenté de désir et rendu insatiable. Il aimait sa femme superbe et de plus en plus à mesure des années. Ils baisaient un peu partout, dans la chambre, dans les bosquets, sur la rive du Nil, dans les roseaux, dans une grotte au-dessus des tombeaux. Malgré ses innombrables coups de queue, l’adolescent ne lui a fait que deux filles, mortes-nées. Il y avait un défaut de santé chez le jeune prince. On suppose aujourd’hui par des études poussées sur sa momie qu’il était atteint de malaria et de la maladie de Khöler (une anomalie de la croissance des os). A la fin de son adolescence, il avait encore du mal à supporter longtemps sur la tête le poids de la double couronne, seule son épouse le réconfortait et lui donnait la force.

C’est du moins ainsi que romance Christian Jacq, centré avant tout sur la femme, à la mode de notre temps. C’était avant l’ère biblique (peut-être inspirée d’ailleurs par le culte du dieu unique Aton, imposé par Akhenaton en avance sur son temps) ; la femme était moins dévalorisée que par la suite. Hatchepsout, Téyé (ou Tiyi), Néfertiti, Akhésa, Cléopâtre, sont de grandes égyptiennes, réhabilitées par notre siècle – et par le souci commercial de plaire à un lectorat surtout féminin. Intrigues et eau de rose suffisent à faire de ce roman un plaisir de lecture. La sensualité des adolescents, leur beauté juvénile, l’ambition des adultes, le climat doux et l’aménagement luxuriant des jardins, le savoir-faire luxueux des objets, la majesté des temples de pierre et le grandiose des tombeaux, composent un décor qui ravit. L’Egypte des pharaons était alors « la » civilisation, peut-être la mère de toutes les occidentales, dont la nôtre mâtinée de grecque, de romaine, de juive et de germanique.

Christian Jacq, La reine soleil – L’aimée de Toutankhamon, 1988, Pocket 2018, 576 pages, €7.95

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Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H

La romancière adore utiliser l’angoisse de son milieu et de son temps en situant ses personnages et ses intrigues dans le réel social. Ce pourquoi elle est lue par son public : les femmes mûres de la classe moyenne aisée. Mais elle donne à l’étranger une vision de l’Amérique précieuse, de ses valeurs collectives, de son idéalisme naïf, de ses intérêts avides. C’est pourquoi j’aime ses romans policiers, même anciens, car ils racontent les Etats-Unis avant de raconter l’humain.

Dans celui-ci, nous sommes dans une banlieue chic de New York et une clinique par-dessus tout attire la clientèle : celle qui promet aux femmes en mal d’enfant d’avoir une grossesse et d’accoucher. Le docteur Edgar Highley est un spécialiste. Froid comme un petit glaçon, il est expert adulte en gynécologie et obstétrique. De nombreuses femmes qui ne pouvaient avoir d’enfant en ont eu un grâce à lui – pour leur bonheur. La clinique pratique aussi les avortements, même si le docteur les réprouve.

Katie DeMaio est procureur adjoint de son comté. Récemment devenue veuve par le décès par cancer de son juge de mari, elle est sujette à des saignements en-dehors des règles et doit se faire soigner. Malencontreusement, elle dérape sur le verglas après avoir gagné un procès et se retrouve à la clinique du docteur H. Bien que seulement contusionnée, elle est gardée pour la nuit et, par le store relevé de sa chambre, aperçoit en fin de soirée une personne transportant un gros paquet vers un coffre d’automobile. Un coup de vent soulève la couverture : c’est un visage. Un cadavre sur le parking ? Katie croit avoir rêvé mais…

Lorsqu’elle est appelée par la police pour un décès le lendemain, elle reconnait le visage de la morte : le même que celui du parking. Elle est dès lors persuadée que le suicide a été mis en scène et qu’il s’agit bien d’un meurtre.

L’intérêt du livre est que le lecteur sait tout de suite qui est le coupable ; ce qui fait le sel de l’intrigue est donc non pas l’assassin mais la façon dont il peut s’en tirer ou non. Précis, méticuleux, scientifique, le meurtrier agit non par lucre mais pour la recherche. Sauf qu’il transgresse la loi et que ce qu’il expérimente est illégal. Cela doit donc rester secret – et les meurtres s’enchaînent. Car il y a toujours quelqu’un de plus qui a vu, entendu ou qui sait : une patiente, une employée de l’accueil, un ancien médecin… Jusqu’à Katie qui a parlé de sa vision du parking et qui doit subir un curetage dans la clinique du docteur H. pour arrêter ses saignements.

Katie que courtise Richard, le médecin légiste, qui voudrait bien la remarier et faire une ribambelle de petits avec elle, sur l’exemple de la sœur Molly qui a six enfants (comme la romancière). Car tout tourne autour des enfants et du désir d’enfant dans ce roman orienté femmes américaine dans la trentaine en ce début de décennie 1980. Celles qui désespèrent d’en avoir et celles qui en ont, celles qui croient au miracle avec le docteur H. et celles qui se méfient et l’attaquent même en justice.

Peut-on se prendre pour Dieu ? Jouer à l’apprenti sorcier ? Penser que l’on est tout-puissant face à la loi et aux hommes ?

Chapitre après chapitre, l’intrigue se noue et se complique avant un final haletant où Katie joue tout simplement sa vie.

Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H (The Cradle will Fall), 1980, Livre de poche 1982, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

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L’homme irrationnel de Woody Allen

Abe Lucas (Joaquin Phoenix) est un prof de philo bidon en Volvo européenne d’intello aux Amériques, un mâle qui se laisse aller à la quarantaine, un désespéré de théâtre qui cite Kant et Kierkegaard pour conclure devant ses étudiants que toute la philosophie, « c’est de la merde ». En bref un manipulateur impuissant qui se croit un rôle.

Comme des mouches, il attire les femmes. La mûre Rita Richards (Parker Posey), professeur de chimie nymphomane bien de son époque (née en 1968) le désire ; elle est lasse de son train-train avec Paul, mari insignifiant, comme de son poste de manipulatrice de produits chimiques sans intérêt devant des jeunes peu intéressés. Elle bâtit un château en Espagne, pays où elle voudrait changer de vie. L’étudiante Jill Pollard (Emma Stone) est fraîche et naïve ; elle fonce, donc séduit le prof qui n’a dans les copies étudiantes que les resucées du cours. Pour une fois quelqu’un pense hors des codes. Mais il ne songe pas à la baiser, elle est en couple avec le joli gentil Roy (Jamie Blackley), et lui est devenu impuissant.

Jill s’accroche, séduite par le dépressif ténébreux et sujette à des orgasmes fantasmés de philo ; elle suce ses paroles faute d’autre organe. Lors d’une conversation qu’elle surprend derrière elle dans un fast-food, elle demande à Abe de s’asseoir à ses côtés pour écouter. Une femme se plaint d’un juge : lors de son prochain divorce, il menace de lui retirer la garde de ses enfants petits alors que mari les laisse dans le garage sans s’en occuper. Abe est philosophiquement scandalisé par cette injustice manifeste. Jill lui monte la tête en lui demandant quoi faire – sur le plan théorique. Dans sa jeunesse, il est allé manifester sans que jamais rien ne change, il est allé au Bangladesh aider les réfugiés sans que le monde en soit meilleur. Il en a marre de rester intello, il veut de « l’action directe » (c’est lui qui le dit).

Il songe alors à supprimer le juge nuisible. Il aura au moins accompli une action concrète pour le « bien ». Mais qu’est-ce que le bien ? Jill et lui en ont deux conceptions opposées. Pour la petite femelle conventionnelle, c’est la morale de la société ; pour le mâle mûr au statut dominant, c’est le relatif de son jugement. Est « bien » ce qu’il décide être « bien » – pas le code social ni religieux jamais mis en cause par la grande majorité des gens.

Abe espionne le juge, note ses habitudes, entreprend de trouver du poison à l’université en volant la clé de sa maîtresse Rita, échange son gobelet standard de jus d’orange avec celui du juge. Lequel meurt, « d’une crise cardiaque » puis d’empoisonnement quand la police regarde d’un peu plus près. Mais Abe n’est pas inquiété : nul ne sait ce qu’il a fait, il ne connait pas la victime, qui pourra remonter jusqu’à lui ?

L’action le fait revivre ; il peut enfin bander et baiser Rita. Il succombe trop volontiers aux avances répétées de Jill, qui ne cesse de fantasmer sur lui en comparaison avec le trop jeunot Roy. Il tète moins de whisky à la fiasque. Mais, comme auparavant dans la déprime, il se laisse aller dans l’euphorie. Au lieu de passer à autre chose, il encourage par jeu Jill à développer ses théories sur la mort du juge qui la fascine en lisant le journal parce qu’elle l’a idéalement souhaitée. Rita a quelques hypothèses délirantes dont elle rigole ouvertement, et de toutes façons elle s’en fout si Abe a tué ou pas, ce qu’elle veut est aller avec lui en Espagne. Jill, tout au contraire, révèle sa nature de petite pute moraliste : une vraie femme américaine. Tout ce qu’elle veut, c’est baiser ; faire le bien ne l’intéresse pas. Une fois l’homme ferré et le cul satisfait, mission accomplie ; on redevient petite bourgeoise dans les normes du qu’en-dira-t-on – un candy raton.

Plus vous la découragez, plus elle veut vous baiser ; plus vous l’encouragez, plus elle vous pousse à agir. Mais lorsque l’acte est accompli, rétropédalage immédiat : ah mais non, c’est pas ça ! je n’ai jamais voulu ! quelle horreur, il faut vous dénoncer ! si vous ne le faites pas je le fais ! Et de se remettre illico avec Roy, qui n’en peut mais et se laisse faire : un vrai mâle passif comme les juments yankees les aiment. Jill apparaît une double salope au fond, dans le sexe comme dans l’action. Woody Allen n’est pas tendre avec la gent femelle – il a de quoi vouloir se venger à cause de sa vie personnelle.

Tuer n’est pas « bien » en termes de morale universelle à la Kant ; inventer ses propres valeurs comme le prônait Nietzsche n’est pas donné à tout le monde (encore moins au « dernier homme »), notamment si l’on ne tient en rien compte des autres. Mais se réfugier dans les convenances dès que l’on se sent « choquée » par le politiquement incorrect n’est pas vraiment moral non plus. C’est une démission, ne pas assumer la responsabilité de ses désirs, rester dans le fantasme et l’illusion à la Disney plutôt que d’agir. Il y avait probablement d’autres voies que le meurtre pour contrer le juge, notamment engager un bon (donc cher) avocat, pétitionner, alerter les voisins, les médias. Mais aux Etats-Unis tout se règle par le Colt ou la Bible. L’homme a choisi le Colt, la femme choisit la Bible. Et Jill n’en ressort pas grandie même si se prendre pour Dieu est le péché suprême des religions du Livre.

A ceux qui n’ont pas eu le plaisir de voir le film (un peu chiant au début, emballant dès le milieu), je ne dis pas la fin. Sauf qu’il se produit un net retournement physique qui est aussi de situation, et que le moteur en est une lampe de poche qui roule – un cadeau de fête foraine dû à la « chance » d’Abe qui l’a offert à Jill. Un humour paradoxal très Woody Allen. L’opposé de Point Break.

DVD + copie digitale L’homme irrationnel (Irrational Man), Woody Allen, 2015, avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey, TF1 studios 2016, 1h36, €8.65 blu-ray €25.69

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William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes

Le grand Will a précédé Molière mais suivi Pétrarque. Né en 1564 à Stratford-upon-Avon, il y est mort en 1616, après avoir transité longtemps par Londres pour sa carrière théâtrale. Ses Sonnets (1609) traduit par Jean-Michel Déprats, sont précédés de Vénus et Adonis (1593) et Le Viol de Lucrèce (1594). Une anthologie des traductions des sonnets en Français, dont celle de François-Victor Hugo (fils de), clôt le volume.

Tout a été dit, croit-on, sur ces sonnets amoureux du dramaturge qui s’adressent à un beau jeune homme clair et blond puis à une femme aux yeux et aux cheveux noirs. Les amateurs d’étiquettes, affolés par la diversité et les changements incessants du monde, lui ont accolé le qualificatif de « bi », le B du sigle à la mode : LGBTQ+. Mais c’est ignorer l’époque et l’homme. Pour Shakespeare soumis, comme plus tard Molière, au bon vouloir des Grands pour écrire et jouer ses pièces de théâtre, doit faire sa cour. La dédicace des Sonnets à « Mr W.H. » a fait couler beaucoup d’encre mais le plus probable est que ces initiales désignent un protecteur ami, soit Henry Wriothesley (qui se prononce Rosely), comte catholique de Southampton né en 1573, soit William Herbert, comte de Pembroke né en 1580 et neveu du poète Philip Sidney. Les Sonnets ont été écrits entre 1591 et 1604, croit-on, ce qui donnerait un âge de 18 à 30 ans pour Henri mais de 11 à 24 ans pour William. Les deux sont possibles car « l’amour » n’a pas, à l’époque de Shakespeare, le même sens sexuel et pornographique qu’aujourd’hui. Rappelons à ceux qui jugent sans connaître que William Shakespeare s’est marié à l’âge de 18 ans (avec une femme) et a déjà fait trois enfants avant ses premiers sonnets.

L’amitié masculine, issue de la Renaissance italienne, remettait à l’honneur le platonisme tout en permettant les amours masculines ouvertes, non sans un certain homoérotisme. Il était analogue à l’amour courtois des cénacles du sud français où l’on chantait les charmes de la belle, vantait son physique et ses attraits, mais sans jamais toucher ni consommer. Dans l’Angleterre du futur Jacques 1er, l’art de la louange prenait la forme du sonnet dans un échange de don et de contre-don où l’on exposait son amour contre une estime. « L’amour » du grand Will pour le « beau jeune homme » est donc à replacer dans ce contexte social et littéraire, assez loin des mièvreries sentimentales chères à notre XIXe siècle bourgeois comme des ébats frénétiques revendiqués par notre XXIe siècle bobo genré racisé.

L’érotisme n’est pas absent des poèmes où celui qui signe malicieusement Shake-Speare (brandisseur de lance) associe aussi son prénom Will au vit (will est la bite en argot d’époque). Bite qui brandit sa lance n’est pas mal pour un nom de poète ! Mais l’érotisme est présent surtout dans Vénus et Adonis où l’ardeur érotique de la déesse d’amour autorise d’amples descriptions de l’éphèbe frais et joli au simple duvet (15 ans au plus ?) : « Le doux printemps qu’on voit sur ta lèvre tentante / Te montre encore enfant, mais on peut te goûter » p.11. Le garçon n’est pas mûr et repousse les avances de la femme en se réciant : « Qui cueille le bourgeon avant que la fleur sorte ? » p.27, « A mes vertes années mesurez ma froideur. / Me connaître je dois avant d’être connu. / L’immature fretin ne tente nul pêcheur » p.33. Son désir mâle ne se lève pas aux caresses femelles mais se rebelle au contraire comme un enfant rétif aux mamours de sa mère.

« Her eyes petiononers to his eyes suing

His eyes saw her eyes as they had not seen them,

Her eyes wooed still, his eyes disdain’d the wooing

Les yeux de la déesse aspirant à l’amour,

Ceux d’Adonis les voient et ne voient pas ces yeux

Scintillant d’un désir qu’il dédaigne en retour » p.25

Il préfère ses amis et la chasse, la nature à la femme. « L’amour emprunte trop, je ne veux rien devoir (…) / Car on m’a dit qu’aimer n’est que vivre en mourant » p.27. Mais il sera violé malgré lui par la nature en la personne d’un sanglier hirsute et brute à la dent acérée au point de lui percer le flanc.

Les poèmes alternent figures de styles et effets sonores en des croisements sans fin entre mots et pensée. Le grand Will se permet tout et invente, subvertissant la langue et la morale par malice – comme par amour. « From fearest creatures we desire increase : Des êtres les plus beaux, on voudrait qu’ils procréent », s’écrie-t-il dans le premier sonnet inspiré d’Erasme. L’immortalité est dans l’enfant héritier – comme dans les vers qui poursuivent le souvenir en poèmes plutôt que de ronger les chairs. « You live in this, and dwell in lovers’ eyes : Tu vis dans ce poème, et dans les yeux qui t’aiment » p.357. La suite des 154 sonnets chante les amours partagés, les infidélités pardonnées, les doux reproches d’être abandonné, les écarts avec d’autres et même avec une femme. « Ces jolis errements que commet la licence, / S’il arrive que je sois absent de ton cœur, / Sont bien le fait de ta beauté, de ta jeunesse » p.329. Mais l’amour prend diverses et ondoyantes formes, même s’il demeure un noyau premier. Il peut être désir sexuel ou sensualité des caresses, il peut être affection et possession, il peut être amitié et accord des esprits. « Au mariage d’âmes sincères, n’admettons / Aucun empêchement : l’amour n’est pas l’amour / Qui change dès lors qu’il rencontre un changement, / Ou se détourne dès lors que l’autre se détourne » p.479.

L’amour ou l’amitié ne sont pas exclusifs. « J’ai deux amours, l’un m’apaise, l’autre m’afflige, / Tels deux esprits, ils me sollicitent sans cesse ; / Le bon ange est un homme, un bel homme au teint clair, / Le mauvais ange une femme couleur du mal » p.535 (le noir). L’anglais confond en hell le sexe de femme et l’enfer, ce qui n’est pas pour déplaire aux puritains. Mais le désir se renouvelle sans cesse tant que la vie dure et chaque sonnet est une renaissance. Ces œuvres méconnues de Shakespeare sont à lire, à relire, à méditer autant que ses comédies et tragédies. Ils disent le liberté, celle du désir et celle d’aimer.

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes – Œuvres complètes bilingues VIII, Gallimard Pléiade 2021, 1052 pages, €59.00

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Patricia MacDonald, Expiation

Expiation, « la non pardonnée » en américain, fait partie de ses romans policiers littéraires qui existaient avant Internet et la mode des séries télévisées. La différence est qu’ils étaient rédigés en belle langue et que la psychologie était fouillée, au lieu que les séries numériques sont composées de caractères standards et dans un langage familier sinon argotique. Patricia McDonald écrit bien et ses intrigues sont pensées.

Une jeune femme sortant de prison est engagée dans un journal local sur une île de la côte de Nouvelle-Angleterre, au nord des États-Unis. Elle est innocente du crime pour lequel elle a été condamnée durant 12 ans, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Elle se méfie donc de tous et de chacun, se voyant coupable a priori dès que quelque chose survient. Elle est donc maladroite, timide et angoissée dans son nouveau poste. Elle apparaît même niaise à certains moments, hystérique à d’autres – mais c’était l’époque et l’image que le monde renvoyait aux femmes. Pat MacDo résiste et son héroïne réussit assez bien ses épreuves.

Le plus étrange est que le directeur qui l’a engagée n’est pas au journal lorsqu’elle arrive, malgré la lettre qu’il lui a envoyée, et que nul ne sait quand il va rentrer. Maggie s’installe donc tant bien que mal dans une maison louée à l’année que ses propriétaires n’occupent que deux mois par an, et est chargé du classement des photos et articles au journal plutôt que d’écrire des articles. Elle a immédiatement pour rivale professionnelle Gracie, qui occupe le même poste de secrétaire de rédaction, et pour rivale amoureuse Evy, une jeune fille de 18 ans qui aimerait bien que les bras musclés et bronzés de Jessie, le rédacteur en chef, la protège amoureusement plutôt que la nouvelle.

Ce sont ces rivalités entre femmes qui vont précipiter le drame – dont le lecteur perçoit assez vite qu’il est plus complexe qu’en apparence. Evy invite Maggie à la kermesse de l’île où elle tient un stand de pâtisseries. Mais deux sales gosses que Maggie avait vus en train de torturer une tortue à son arrivée sur le quai se retrouvent la bouche en sang, la part de tarte qu’ils ont mangée étant garnie de verre pilé. Ce serait la faute de Maggie. L’île entière lui en veut, on ne touche pas aux enfants. Maggie sait qu’elle n’y est pour rien et soupçonne Evy, bien que Jessie minimise l’incident et la croit paranoïaque. Il va cependant déchanter…

Un soir, il disparaît et personne ne sait où il est passé. Sa barque est retrouvée vide et l’île croit qu’il s’est noyé, organisant même son enterrement après la tempête. Maggie veut quitter son poste et retourner sur le continent pour se fondre à nouveau dans la foule, mais Evy l’en n’empêche par un chantage affectif au souvenir de Jessie et Maggie se laisse faire, effondrée, alors qu’elle aurait dû se méfier.

Pendant ce temps-là Owen, le photographe du journal, croit se souvenir d’avoir déjà vu Maggie mais il ne se souvient plus ni où ni quand. Lorsqu’il le trouve, lors d’un court séjour à New York convoqué pour un entretien qui n’existe pas, il est presque trop tard. Le passé est en train de rattraper Maggie comme Evy, et tous les proches sont pris dans l’engrenage.

Il y a du suspense, une montée en puissance de la peur, et le dénouement est terrible. Mais il ne faut pas en dire plus pour laisser au lecteur le plaisir de l’aventure. Un téléfilm en a été tiré dont je ne me souviens plus du titre mais mieux vaut le livre, il offre plus de place à l’imagination, surtout si vous êtes en voyage sur une côte inhospitalière, enfermé le soir dans votre chambre alors que la tempête bat au-dehors…

Patricia MacDonald, Expiation (The Unforgiven), 1981, Livre de poche 1998, 320 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

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La Chambre des tortures de Roger Corman

Le film anglais de 1961 est (très librement) inspiré de la nouvelle de l’Américain Edgar Allan Poe, Le Puits et le Pendule parue en 1842 (The Pit and the Pendulum qui donne son titre anglais) pour une action qui se passe en 1547 en Espagne. Francis (John Kerr) vient de Londres dans le château en bord de mer de Don Nicholas (Vincent Price) qui a épousé sa sœur Elisabeth. Une lettre reçue récemment lui annonce en effet sa mort, trois mois auparavant. Il s’étonne d’avoir été prévenu si tard et que la missive ne mentionne pas les causes du décès.

A la porte du château isolé, il est mal reçu, le comte « se repose », il ne peut pas le recevoir. Comme il insiste, froid et rationnel, Catherine la sœur de Nicholas (Luana Anders) l’accueille et l’emmène voir la tombe d’Elisabeth qui est murée dans la crypte du château. Dans les sous-sols, Francis entend une machine et veut s’en assurer mais Nicholas surgit alors de la porte et lui barre le passage. Il ne se reposait pas, il travaillait. Il le conduit donc à la tombe de sa sœur mais a du mal à lui donner les causes de sa mort : « un manque de globules rouges »…

Francis a des doutes, il subodore un mystère. Lors du dîner, le docteur Leon (Anthony Carbone) fait son entrée et, sur les instances de Francis, déclare qu’Elisabeth est « morte de peur ». Elle a vu une pièce qu’elle n’aurait pas dû voir et son cœur ne l’a pas supporté. Quelle pièce ? La chambre des tortures du Grand inquisiteur catholique que fut le père de Nicholas. Le sous-sol du château contient une pièce emplie de machines à démembrer, à déchirer, à faire crier. Nicholas, lorsqu’il avait 7 ans (Larry Turner), a surpris son père, sa mère et son oncle dans cette pièce où lui avait interdiction d’entrer. Le père a accusé l’oncle d’adultère avec sa femme et les a assaillis tous les deux, les faisant mourir sur les instruments de torture dans les hurlements de douleur et achevant sa femme en l’enterrant vive. Le petit Nicholas en a été traumatisé à vie et cherche depuis à oublier en s’efforçant d’être « un homme bon » comme le dit Catherine à Francis.

Mais d’étranges phénomènes se produisent dans le château. Une voix murmure le nom de la bonne ou celui de Nicholas retentissent, comme un appel. La chambre fermée à clé d’Elisabeth se met soudain à émettre des bruits de bris et de casse. Un orgue joue dans la soirée alors que seule Elisabeth savait en jouer. Francis découvre un passage secret entre la chambre d’Elisabeth et celle de Nicholas et accuse ce dernier d’avoir tout manigancé. Le docteur propose alors, pour en avoir le cœur net, d’aller exhumer Elisabeth dans la crypte pour voir si elle est bien morte. De fait, le cadavre desséché est là… mais avec les bras levés, les mains en griffes et une expression figée de terreur sur ce qui reste du visage. Elle a été enterrée vive !

Le docteur était pourtant bien persuadé de sa mort, il a lui-même vérifié. Francis sait enfin et s’apaise, mais Nicholas est effondré. Cela lui rappelle le sort de sa mère, dont il ne s’est jamais remis.

Francis doit partir le lendemain mais Elisabeth est trop impatiente, elle joue encore ses tours. Car elle n’est pas morte, ce n’est pas elle qui est dans sa tombe mais la mère de Nicholas, seule la plaque indique Elisabeth. Celle-ci est adultère avec le docteur depuis des mois et a trouvé ce stratagème pour faire sombrer son mari gênant dans la folie. C’est ce que Nicholas découvre en suivant la voix qui l’appelle jusque dans les sous-sols. Mais la folie peut tuer les apprentis sorciers. Nicholas, qui se prend pour son père, endosse l’habit d’inquisiteur et enferme Elisabeth dans la cage de fer garnie de pointes où elle va agoniser vive tandis qu’il massacre le docteur et l’envoie rouler au fond du puits. Lorsque Francis accourt au bruit, Nicholas le maîtrise et l’étend ligoté sur une table au-dessus de laquelle un pendule géant muni d’une lame commence son va et vient, réglé par l’inquisiteur. Le jeune homme va mourir éventré et il a tout le temps de voir la lame descendre comme un destin.

Sauf que la fin n’est jamais écrite… et celui qui se croit maître des choses et tout-puissant peut perdre la main et sombrer d’un coup dans l’impuissance.

Un bon film fantastique – très loin de la nouvelle de Poe – dans un décor gothique avec toiles d’araignées et violent orage de rigueur, où le suspense monte savamment en pression, le spectateur se perdant en conjectures à mesure des rebondissements. Vincent Price en mari aimable et faible est à son meilleur en acteur cabotin. Pris par son rôle, on dit qu’il a failli étrangler réellement la sulfureuse Barbara Steele dans une scène de la fin.

DVD La Chambre des tortures (The Pit and the Pendulum), Roger Corman, 1961, avec Vincent Price, John Kerr, Barbara Steele, Anthony Carbone, Luana Anders, Larry Turner, Fox Pathé Europe 2004, 1h18, €21.89 blu-ray €13.26

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Jules Romains, Marc-Aurèle ou l’empereur de bonne volonté

La collection Flammarion L’histoire en liberté visait à dépoussiérer l’histoire avant que la mode post-68 (et le talent littéraire de certains historiens) ne la mette au goût du jour. Elle confiait à des littéraires le soin d’évoquer un grand personnage, masculin ou féminin selon son talent, sans s’encombrer de tout l’appareil maniaque des universitaires. Ces écrivains étaient cependant aidés par un centre de documentation dirigé par l’historien Marc Ferro afin qu’ils s’appuient sur des sources fiables. Le Marc-Aurèle de Jules Romains est incontestablement le plus grand succès de la collection car il réunit un grand personnage et un grand auteur.

Louis Farigoule dit Jules Romains (avec un S), oublié aujourd’hui bien qu’immortel de l’Académie française dès 1946 (il sera remplacé par Jean d’Ormesson) et président du Pen club de 1936 à 1939, a été un homme universel comme à la Renaissance, formé à Normale Sup. Agrégé de philo et pacifiste, il s’exile aux Etats-Unis durant la Seconde guerre mondiale puis au Mexique où il fonde avec d’autres l’Institut français d’Amérique latine. Il a écrit des poèmes (La vie unanime), des romans (et même une saga romanesque, Les hommes de bonne volonté), du théâtre (Knock), des essais (Lettre à un ami) et des écrits scientifiques (La Vision extra-rétinienne et le sens paroptique). Il est mort en 1972 à 86 ans, quatre ans après avoir médité sur l’empereur stoïcien Marc-Aurèle.

Car il aurait pu le dire : Marc-Aurèle, c’est lui. Comme lui il a du respect pour tout ce qui existe et la tendance à accepter que ce qui est a toujours une raison d’être. D’où un certain conservatisme parce qu’il accepte la complexité et reste humble face à l’intrication des choses. Il ne souscrit pas au destin mais à la providence. Il se pose toujours la question primordiale du philosophe : « suis-je responsable de ce qui m’arrive ? » Si oui, je peux agir ; sinon, je dois endurer. Récriminer ne sert à rien, en appeler aux principes, aux dieux ou à l’idéal non plus. Que puis-je ? Et comment ? Pour cela il faut chercher à comprendre, ne pas juger a priori, aller sur place. Tout ce que l’empereur romain a fait, empli d’exigence envers lui-même autant que d’indulgence envers autrui. Car il lui fallait discerner les racines et mobiles d’autrui avant de trancher sur ses faits et gestes.

Marc-Aurèle est né en 121 de notre ère Marcus Casilius Severus, issu de colons romains en Espagne ; il deviendra Annius Verus lorsque son père reviendra à Rome où le père de son père fut préfet. La famille habite le chic mont Caelius. Si son père meurt tôt, sa mère Domitia Lucilla, helléniste stoïcienne, le fait élever par des précepteurs choisis qui lui donnent le goût de l’interrogation et de la philosophie. Affectueuse et sans vanité, cette mère attentive donnera à l’enfant plutôt chétif l’assise morale qu’il gardera toute sa vie. Joli garçon à l’adolescence, il séduit l’empereur Hadrien qui aime la beauté et qui l’adopte comme fils en 138 à 17 ans. C’était un fait courant dans la bonne société romaine car mieux vaut un fils choisi qu’un fils biologique, on peut ainsi mesurer sa valeur morale. Hadrien fait de lui son successeur après Antonin son oncle, à égalité avec Lucius Verus, de huit ans plus jeune. Il le fiance également à sa fille Faustina en 145.

A l’époque, l’empire romain est à son maximum et si la république subsiste, les exigences d’une si grande extension font qu’un empereur qui centralise le pouvoir à Rome apparaît comme la meilleure solution pratique. Le patriotisme romain décline à cause de l’opulence et du mélange des peuples, lesquels introduisent les religions orientales telles Mithra et le Christ, plus abstraites et secrètes, intolérantes et moins civiques. Le limes est menacé en (Grande) Bretagne, sur le Danube, en Orient et au Maroc. Marc-Aurèle sera associé à l’empereur et aux décisions d’Antonin durant un quart de siècle jusqu’en 161. Bien qu’administrateur, législateur et chef des armées, l’empereur n’est pas autoritaire mais raisonnable, sensible à la gloire mais plutôt à celle de l’esprit. Il laisse Verus parader, faire la fête et conduire les armées jusqu’à ses échecs, puis sa mort par excès en 169 à peine âgé de 40 ans. Marc deviendra alors l’empereur itinérant auprès des armées pour contenir la poussée incessante des barbares en se conciliant certains d’entre eux.

L’empereur est tout interrogation de soi, réflexion sur ce qu’il fait, dialogue entre l’homme public sujet à l’illusion et à l’erreur et l’homme intérieur lucide et désintéressé en soi. Chaque soir il médite par écrit sur sa journée, et publie ses Pensées pour moi-même, observateur réaliste qui cherche les raisons des choses et des comportements. Optimiste (trop), il tend à obéir aux volontés suprêmes (jusqu’à la superstition parfois). Il croit en une providence car il voit l’univers ordonné par des lois immuables selon les principes stoïciens. Il meurt de maladie en 180, à 79 ans. Son fils Commode lui succède à 19 ans pour treize années, pas une réussite… Il sera assassiné à 31 ans.

Jules Romains, qui apprécie l’empereur philosophe, « une très grande puissance et une très grande sagesse » conclut-il, voit cependant en lui trois « mystères » : sa femme Faustine, son fils Commode, et sa persécution chrétienne. Faustine lui a donné treize enfants en vingt-cinq ans et douze grossesses (Commode avait un jumeau mort en bas âge). Mais il l’a délaissée six ans durant lors de son itinérance à l’armée au bord du Danube et elle aurait conspiré avec le commandant romain d’Orient Avidus qui a tenté un coup d’état en se proclamant empereur lorsque la rumeur a couru que Marc-Aurèle était mort. Connaissant ces raisons, l’empereur a pardonné mais Avidus a été tué par un centurion zélé.

Certains auteurs suggèrent que Commode n’était pas de Marc mais d’un gladiateur amant de l’impératrice car le gamin apparaît assez tôt comme cruel et vil. A 12 ans il a ordonné que l’on jette un esclave dans la chaudière parce que son bain n’était pas assez chaud ; à 13 ans, déjà beau et athlétique comme Hercule, il a pris un Grec d’Asie pour amant et s’est fasciné pour les cruautés du cirque, combats de gladiateurs et tortures des condamnés jetés aux bêtes. C’est un peu reconstruire l’histoire en commençant par l’autre bout mais ce n’est pas impossible. Quoi qu’il en soit, un « fils » ne devait pas être seulement biologique pour être reconnu comme descendant, selon l’attitude romaine. D’autant que le fils, lorsqu’il avait 18 ans, a sauvé son père d’un marécage sur le Danube dans lequel l’empereur aurait plus y rester. « Il a un bon fonds », aurait pensé le père.

Quant aux chrétiens, les martyrs de Lyon avec l’évêque Pothin ont été commémorés par le christianisme des origines. Mais, du point de vue romain, les chrétiens n’étaient qu’une secte vulgaire et très intolérante qui recrutait surtout des esclaves et des soldats peu éduqués. Ils récusaient les rites civiques romains et se voulaient sans patrie, agitateurs souterrains qui minaient l’empire. L’affaire de Lyon était pour Marc-Aurèle du ressort de la police locale et il a répondu au gouverneur qui l’interrogeait d’agir selon la loi, la même pour tous. Les chrétiens ont donc été livrés aux lions dans le cirque lorsqu’ils refusaient de se plier aux rites de leur cité : c’était leur choix. Une telle soif de souffrance conjuguée à une telle intolérance envers les lois et ce que l’on appellerait aujourd’hui le « vivre-ensemble » ont fait juger à Marc-Aurèle qu’ils avaient l’esprit dérangé. Le Christ a pourtant demandé de « rendre à César ce qui est à César ». Que leur coûtait-il, aux chrétiens, de sacrifier aux dieux de la cité même s’ils n’y croyaient pas ? Marc-Aurèle n’y croyait pas plus qu’eux et le Dieu unique omnipotent sait faire la part des choses. Mais c’est là raisonner en homme doué de raison, pas en fanatique sectaire. Or les chrétiens du temps étaient des fanatiques sectaires aspirant tout de suite à l’au-delà, pas de doux agneaux rêvant d’un monde rendu meilleur par la volonté humaine.

« La racine principale de ses faiblesses a été son optimisme systématique, qui était chez lui à la fois une dictée du tempérament et une vision philosophique du monde », conclut Jules à propos de Marc.

Jules Romains, Marc-Aurèle ou l’empereur de bonne volonté, 1968, Flammarion collection L’histoire en liberté, 252 pages, indisponible chez Amazon, Fnac et Chapitre mais disponible chez Rakuten

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Inferno de Dario Argento

Le film est le second d’une trilogie, après Suspiria et avant La Troisième Mère. Il conte avec force couleurs et musique adaptée (du rock progressif de Keith Emerson) l’horreur du surnaturel en milieu urbain. Les trois mères sont trois anciennes sorcières connues sous le nom de Mater suspiriarum (Mère des soupirs), Mater lachrimarum (Mère des larmes) et Mater tenebrarum (Mère des ténèbres – la plus cruelle de toutes). Elles sont les trois Parques, les trois Furies, les Three little witches de Shakespeare – autrement dit la Mort.

Rose, étudiante en poésie (Irene Miracle), loue un appartement dans un grand immeuble original et presque vide de New York. En bas se trouve une boutique d’antiquités tenue par un Arménien, Kazanian (Sacha Pitoeff), qui se déplace sur des béquilles. Dans sa boutique, elle trouve un livre étrange intitulé Les trois Mères et qui a été écrit par un architecte alchimiste, Emilio Varelli. Il se présente sous la forme d’un journal retrouvé et publié par lui. Il décrit les trois maisons construites à Fribourg en Allemagne, à Rome en Italie et à New York aux Etats-Unis pour chacune des trois Mères. Ce sont trois grandes bâtisses aux multiples recoins et aux détails prévus pour espionner partout : faux planchers, conduits d’audition, système de fermeture de toutes les serrures, passages dérobés…

Rose est intriguée et prend peur. L’immeuble lui semble étrange tout à coup avec ses chats qui font sshhh ! et son eau stagnante dans la cave. Elle ne peut manquer d’aller y voir, curieuse comme une vieille chatte. Evidemment sa clé tombe à l’eau, évidemment elle ne peut la reprendre correctement, évidemment elle est obligée de plonger, évidemment elle découvre un cadavre… La stupidité féminine est très convenue à l’époque et dans le style américain bien que le film soit italien (mais sorti avant tout aux Etats-Unis). Le chemisier transparent une fois mouillé qui laisse entrevoir les seins aux tétons érigés est aussi dans le style américain d’époque – érotique.

Revenue en chambre, Rose écrit à son frère Mark qui étudie la musique à Rome, au stylo-plume et sur papier crème, un luxe lui aussi très yankee d’époque (Internet n’existe pas). Ledit étudiant (Leigh McCloskey) tripote la lettre en amphi, alors que le professeur leur fait écouter un chœur de Verdi. Mais il ne peut la lire, troublé par une fille au visage sévère, aux cheveux roux et aux yeux gris qui le fixe, un chat crème sur les genoux. Le spectateur découvrira très vite qu’elle est la Mater lacrimarum (Ania Pieroni) et qu’elle se venge de ceux ou celles qui l’approchent de trop près.

Mark, désorienté par le magnétisme de la fille au chat quitte l’amphi en oubliant sa lettre. C’est une amie à lui qui la récupère et la lit. Poussée elle aussi par la curiosité (selon la convention du temps sur les femmes), elle détourne son taxi pour aller à la bibliothèque et trouve le fameux livre de Varelli, Les trois Mères. Mais lorsqu’elle cherche la sortie, elle tombe sur un quidam menaçant qui la force à laisser le livre et à s’enfuir. De retour à son appartement dans son grand immeuble original et presque vide de Rome qui lui semble étrange tout à coup, elle prend peur et enjoint un locataire qui attend l’ascenseur de lui tenir compagnie. Carlo (Gabriele Lavia) accepte pour son malheur car brusquement les plombs battent de l’aile et sautent et le jeune homme qui va fourrager dans le cabinet où ils se trouvent se retrouve égorgé. La fille, au lieu de fuir, va évidemment voir et se fait évidemment poignarder. Son immeuble est l’une des trois maisons des Mères. Elle n’a eu que le temps de téléphoner à Mark pour qu’il vienne récupérer sa lettre de façon urgente. Mais quand il arrive c’est trop tard, il bute sur deux cadavres et seulement un fragment de sa lettre déchiquetée par des griffes subsiste par terre avec cette énigme : « la troisième clé se trouve sous tes chaussures ». Il voit la fille au chat passer en taxi qui le regarde fixement.

Mark téléphone à sa sœur mais la liaison est mauvaise (le mobile n’existe pas) ; il comprend seulement qu’elle lui demande instamment de l’y rejoindre et il saute dans un avion. A New York, il ne trouve pas Rose mais le téléphone décroché et la poignée en verre de la porte d’entrée cassée. Une voisine comtesse dont le mari est en voyage vient le voir pieds nus mais elle a peur, l’immeuble lui semble étrange dans sa solitude, avec ses tuyaux qui conduisent le son et par lesquels elle communiquait parfois avec Rose. Elle marche sur des gouttes de sang et, lorsqu’elle s’en rend compte, rejoint Mark à nouveau pour l’en informer. Ils suivent les traces qui conduisent dans les escaliers de service et le garçon descend tandis que la fille reste en arrière. Mais, poussée par la curiosité (décidément, on ne refait pas les femmes selon l’époque), elle descend à son tour puisque Mark ne répond pas. Celui-ci a ouvert un conduit de ventilation et a eu un coup au cœur, la voisine le voit par une vitre, trainé par un personnage un étage plus bas mais elle se fait repérer, incapable de prendre des précautions, et se fait rattraper puis zigouiller comme Rose. Car évidemment Rose y est passée, en somnambule, comme les autres.

Mark laissé pour compte se remet assez pour tituber jusqu’à l’entrée où la concierge (Alida Valli), pas très claire avec sa viande rouge qu’elle donne aux chats, lui fait boire « un remède » qui le remet d’aplomb. Il a tapé dans l’œil de la Mère des larmes avec ses cheveux blonds en casque, sa petite moustache macho d’époque et sa vêture qui se relâche pour révéler sa nature animale. De cravaté en costume à son arrivée, il a tombé la veste, ouvert son col, et se retrouve au tiers déboutonné à la fin. Tout un symbole. La concierge est de mèche avec le majordome de la comtesse (Leopoldo Mastelloni) pour lui subtiliser ses bijoux, en profitant de son désir de savoir et donc de sa fin inévitable. Les Mères n’aiment pas qu’on mette le nez dans leurs affaires. Elles vont donc, à Rome comme à New York, récupérer les livres du Varelli, lâcher les chats griffus sur les importuns et faire passer de vie à trépas à l’arme blanche les trop curieux. Surtout les femmes ; les Mères ont une dent particulière contre les femmes malgré Carlo et le majordome qui n’ont eu comme défaut que d’obéir aux femmes.

Evidemment tout cela se finira par le grand guignol à l’américaine, la clé sous sa chaussure ou la découverte par Mark sous un faux plancher d’un réseau de couloirs qui conduisent au professeur Arnold aphone, en chaise roulante conduit par sa nurse, la découverte qu’Arnold est en fait le docteur Varelli, ci-devant architecte et détenu captif pour garder le secret (joué par le vieux et inquiétant Feodor Chaliapin), et que la nurse est la Mère des ténèbres. Avant un gigantesque incendie de rigueur (déclenché par une femme…) pour purifier la terre des créatures de l’enfer.

Nous sommes en pleine mythologie surnaturelle des années 1970-80, les Américains adorant se faire peur avec les superstitions ancestrales dans leur décor technique du siècle XX. Un opéra psychédélique a-t-on dit. Un cauchemar éveillé dans les dédales de l’inconscient bâti pourrait-on dire, avec quelques moments d’ironie comme l’antiquaire qui a perdu l’équilibre en voulant noyer un sac entier de chats feulant et qui appelle au secours, le tenancier du camion de burger qui accourt muni de son grand couteau… et qui l’achève pour les rats de l’égout. Ne cherchez pas une histoire, c’est une hallucinante association d’idées qui conduit de scène en scène, comme hypnotisé, non sans quelques longueurs dans les débuts. En tout cas un film original et méconnu – pour plus de 16 ans.

DVD Dario Argento, Le Maestro de l’angoisse-Coffret 6 Films, Wild Side Video 2011 (édition limitée Fnac, seule édition disponible qui comporte une piste audio français) – dont Inferno, 1980, avec Irene Miracle, Leigh J. McCloskey, Sacha Pitoëff, 1h42,

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Patricia Cornwell, Une peine d’exception

Pat Cornwell a été la star du thriller américain des années 1990 avant de devenir folle après le 11-Septembre – paranoïaque, égoïste, réactionnaire. Cet opus numéro trois de la série docteur Kay Scarpetta, médecin légiste du Commonwealth installée en Virginie, est parmi les meilleurs. Une intrigue sophistiquée, la précision des détails de métier, des personnages tordus, des héros qui deviennent familiers (Kay, Marino, Lucy, Benton) et une atmosphère de coups fourrés pour le pouvoir dans l’hiver glacé de Virginie, voilà de quoi passer une bonne soirée au coin du feu avec un bon whisky ou un bon thé.

Le Noir Ronnie Joe Waddell, condamné à mort, va passer sur la chaise électrique. Il a zigouillé dix ans auparavant une jeune présentatrice de télé noire des années auparavant en cambriolant sa maison pour trouver de quoi payer sa came mais il a fait pire : il l’a piquée au couteau comme avec sa bite, l’a mordue au point de lui arracher des paquets de chair, et l’a laissée agoniser nue, ensanglantée, adossée à son poste de télévision. Le jury n’a eu aucun mal, au vu des empreintes et des preuves, à l’inculper. Tous les appels ont été rejeté et la grâce du gouverneur ne viendra pas ; Waddell est exécuté devant témoin et Scarpetta est chargée de l’autopsie.

Mais son assistante Susie, enceinte de quelques mois, supporte mal ce gros corp brûlé et fait tomber des bocaux de formol ; elle ne veut pas être citée comme témoin de l’autopsie et sa patronne la renvoie chez elle. Elle est bizarre depuis quelque temps, Susie ; tout comme Ben, l’administrateur, « joli comme un garçonnet » mais qui a de plus en plus de préventions contre Scarpetta. Il faut dire que la chef s’est mal remise de la mort dans un attentat à Londres de son amant Mike, collègue du FBI de Benton, et qu’elle s’est plutôt renfermée sur elle-même, revêche et distante avec les autres.

Le travail n’attend pas et c’est la police qui lui demande en fin de soirée de venir voir in situ le corps d’un adolescent retrouvé à demi-mort, nu par 2° adossé le long d’une benne à ordure, ses vêtements soigneusement plis à côté de ses pompes. Il présente deux plaies profondes à l’intérieur de la cuisse et sur l’épaule comme si la chair avait été bouffée. Eddie Heath avait 13 ans, il a reçu une balle de 22 dans la tête ce qui l’a rendu légume. « Il n’avait pas encore émergé de ce fragile état prépubère durant lequel les garçons ont les lèvres pleines et chantent d’une voix plus douce que leurs sœurs. Ses avant-bras étaient minces, le corps sous le drap menu. Seule la grandeur disproportionnée des mains immobiles que perçaient les cathéters annonçaient sa future virilité ». C’est avec délicatesse que Cornwell décrit la victime ; il ne survivra pas. Il était allé acheter à l’épicerie à quelques centaines de mètres une boite de sauce aux champignons pour sa mère. Mais nous sommes aux Etats-Unis où les psychopathes se baladent en liberté et où chacun peut à tout moment et plus qu’ailleurs faire une mauvaise rencontre.

Ce qui est curieux est que la balle qui a tué Eddie provient de la même arme qui a tué Rosie dix ans auparavant et que, dans le meurtre maquillé en suicide de la voyante Jennie les seules empreintes relevées soient celles de l’exécuté Waddell… D’autant que les fichiers de Scarpetta à son travail ont été piratés de l’intérieur et certains ont été renommés, d’autres effacés. Kay téléphone pour Noël à sa mère et à sa sœur en Floride et discute avec Lucy sa nièce. Celle-ci a désormais 17 ans et est férue d’informatique. Plutôt que d’expliquer laborieusement à sa tante comment rechercher dans le codage, autant venir chez elle faire le boulot. C’est ainsi que Lucy se voit associée à l’affaire, avec le lieutenant Peter Marino et Benton Wesley du FBI.

Kay Scarpetta, toujours chic et aimant le bon vin et la cuisine, va se confronter au gouverneur Norris, au procureur Patterson, à la médecine holistique, au système UNIX. Waddell, Eddie, Jennie sont des affaires liées par un seul dangereux psychopathe, Temple Brook Gault, un gosse de riche blond viré nazi qui aime les armes, les couteaux, les arts martiaux, la pornographie violente et faire souffrir la chair d’autrui. Un narcissique pervers, intelligent et habile comme une anguille. Kay Scarpetta n’en a pas fini avec lui.

Patricia Cornwell, Une peine d’exception (Cruel an Unusual), 1993, Livre de poche 2006, 480 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

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Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay – Partie 2

« À l’heure même où, à l’église de Châtenay, l’assemblée pleurait le mort, le nommé Drocourt, représentant de commerce en articles de deuil, déclinait sa véritable identité au commissaire de Saint-Gilles à Bruxelles : « Je m’appelle Delarue Joseph Alfred né à Ymonville en 1871, ancien curé de Châtenay. J’ai quitté la France en compagnie d’une nommée Frémont Marie » p.135. L’institutrice : elle était tombée folle dingue de lui et l’avait entraîné à la débauche malgré lui. Le seul à savoir était tenu au secret, c’était son directeur de conscience, le jésuite Pupey-Girard que Joseph était allé voir à Paris. Le rire s’en donne à cœur joie : tout ça pour ça ! « La revue Les Corbeaux, organe des libres penseurs, imagine un reportage sur le mariage du « curé de Chabanais » (maisons de prostitution les plus réputées de Paris) pour lequel il dépêche son envoyé spécial, le nommé « Gronichon ». L’abbé et Marie Frémont sont escortés par une nuée de « ratichons », suivie des grands noms de la presse, des mages, de la hyène et d’un rhinocéros. Le menu du banquet propose en entrée un « De profundis à l’oseille » ; en hors-d’œuvre, le choix entre le « froc aux orties » et « les petits choux de Bruxelles » tandis que l’entremets ose le « lait de chatte aînée » » p.154.

Les deux amants se repentent car ils sont restés fervents catholiques et fidèles au pape. Pour confession – et pour vivre sans leurs emplois perdus – ile écrivent leurs Mémoires pour être publiés dans le journal Le Matin pour 500 f soit 4 ans d’émoluments auparavant. Georges de Labruyère journaliste au Matin les met en forme et les publie sans interruption du 27 septembre au 5 novembre. Ce qu’elles révèlent, est le cœur du problème, l’abime entre les affres de Marie Frémont et l’impassibilité de l’abbé. « Ayant observé la grande sensibilité de l’abbé, « la façon dont il se dépensait pour les petits enfants, pour les pauvres, les malades », elle lui ouvre son cœur lors d’une confession en septembre 1905, espérant, la crise de larmes aidant, qu’il prendrait son malheur en considération » p.222. L’ancienne novice présente tous les signes d’une amitié « empoisonnée » : recherche des entretiens privés, regards appuyés, inquiétude née de l’éloignement. C’est surtout « la détermination d’une femme qui, sciemment, revendique le droit d’aimer en dépit des convenances et de sa formation ; ils dévoilent de l’intérieur le glissement progressif d’un prêtre vers l’amour, mais aussi ses résistances, son déchirement à l’idée de trahir ses engagements et, pour finir, ce qu’il considère comme sa « chute » p.225. Première baise « et là, dans cette salle à manger de presbytère, à deux pas de la sœur qu’on entendait fourgonner dans sa cuisine, se célébrèrent nos premières noces » p.234. Premier élan, premier coup et paf, enceinte ! Pas de veine. « Marie Frémont : Il n’y a pas de vœu, il n’y a pas de foi qui puissent aller contre la nature qui nous a créés pour l’amour » p.238. En état de péché mortel et avec une Marie enceinte de quatre mois sans pouvoir invoquer un archange Gabriel, l’abbé a préféré fuir. Mais il n’a commis aucun crime civil, l’affaire Delarue est donc close par un non-lieu en date du 31 octobre.

Pour la droite, c’est un complot pour déconsidérer l’Eglise. Avec Clemenceau à l’Intérieur et Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes, le ciment est la laïcité, le rejet du cléricalisme et leurs liens avec la franc-maçonnerie. La réapparition stupéfiante de l’abbé le lundi 24 septembre survient comme à propos le lendemain de la lecture en chaire de la lettre épiscopale adressée aux fidèles concernant la loi de séparation des Églises et de l’État. Le revenant sortait de la manche le jour même où il était enterré à Châtenay.

Pour les catholiques en revanche, l’abbé Delarue n’est qu’un « pécheur » isolé. « La Croix reprend ici un argument majeur de l’Église : stable et vertueux, le monde d’avant détruit par les lois anticléricales a laissé place au chaos moral du monde d’après » p.253. C’est Rousseau contre la société, Pétain avant l’invasion, Sarkozy à propos de mai 68, les chiennes de garde écolo-féministes contre le capitalisme : la faute c’est les autres, toute la société, le système !

La question est le mariage des prêtres, dogmatiquement interdit depuis mille ans par l’Eglise catholique. « Dans L’Encyclopédie, Diderot établit que si le lien naturel constitue le lien social, alors interdire les relations sexuelles aux clercs était aberrant et immoral » p.255. L’affaire Delarue démasque l’hypocrisie cléricale. Combien d’hagiographies de saintes et de saints qui, expurgées des péchés de chair, trompent l’aspirant au sacerdoce ? L’abbé Claraz publie aux éditions Flammarion Le Mariage des prêtres, cinq ans après l’affaire Delarue – mais rien ne change, pas même les scandales pédocriminels dénoncés récemment. L’éducation castratrice laisse les pulsions sans contrôle possible. Mais le curé Delarue est faible, il l’a toujours été. Il se repens, veut expier. Le couple se sépare.

Comme chez les communistes, le sentiment de faute, l’exigence du repentir, de la réparation et de l’expiation, sont les seules conditions du pardon et de la rédemption catholique. Imprégnés de la pensée de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin, ils savent qu’ils ont commis le péché mortel de concupiscence sexuelle, passible de l’Enfer. Il leur faut donc s’amender et implorer le pardon pour éviter le châtiment éternel… Quant à l’enfant, c’est une fille, Jeanne, qui naît en 1907. Le couple Théodore Botrel, barde breton catholique dont les chansons sont restées célèbres, a promis de les recueillir. Les deux anciens amants ont été tenus dans l’ignorance l’un de l’autre et sont persuadés que le jésuite a agi pour leur intérêt. « Six ans se sont écoulés depuis sa première rencontre avec l’abbé Delarue à Châtenay, deux ans depuis la naissance de la petite Jeanne, cinq mois depuis la lettre de rupture » p.327. Marie Frémont se marie avec un breton de Paris le 3 mai 1909.

La repentance de Joseph Delarue a lieu en Suisse à la villa Saint-Charles sur les bords du lac des Quatre-Cantons puis, le 27 décembre, il passe à la Trappe de l’Aveyron dans l’abbaye de Bonnecombe, dépendant de l’évêque de Rodez qui s’appelle Dupont de Ligonnés. Le jésuite Pupey-Girard, directeur de conscience, supprime toute correspondance avec Marie, « ils ne peuvent concevoir qu’un prêtre puisse aimer durablement une femme » p.315. Après six mois de retraite, l’abbé quitte Bonnecombe pour l’abbaye cistercienne de San Isidro, en Espagne, située à trente kilomètres de Valladolid. Il n’a prononcé aucun vœu et fuit San Isodoro par la fenêtre en 1911 pour devenir professeur dans un institut de langue à Manchester pendant au moins deux années scolaires. Il s’engagera le 11 août 1914 comme brancardier pour faire don de sa vie si cela est conforme au plan divin. Il est affecté à la 15ème Division d’infanterie coloniale, en plein cœur de la Marne, à Suippes. Blessé le 12 septembre L’éclat d’obus qui le frappe au cœur est arrêté par son carnet de notes où était glissée une image de la Vierge. Dorénavant caporal, puis sergent, demande à repartir au front en février 1916. Son état de santé le contraint de quitter définitivement la zone des combats à la fin de l’année 1917 puis se marie (civilement) à Paris le 3 avril 1917 avec Marthe, employée Banque de France. Il dispense des cours d’anglais, d’espagnol, de latin et de grec, s’essaie au commerce et traduit des œuvres de Dickens et de Marie Corelli.

Chacun s’est marié séparément, empêchés par l’Eglise de vivre leur amour terrestre. Joseph mourra en 1963, Marie en 1961 p.336 (mais en 1964 selon la chronologie p.338). Leur fille Jeanne décède en 1989. Leur histoire fut exemplaire des contradictions de la société. Elle se lit comme un roman avec les émotions et la bêtise humaine, ou comme un livre d’histoire sociale avec les multiples références et notes à la fin. Je ne savais pas qu’un fait divers pût être aussi passionnant.

Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay 1871-1914, ELLA éditions 2021, 380 pages, €20.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29 Linkedin

Le site et les livres d’Alain Denizet, actuellement professeur d’histoire et géographie dans un collège d’Eure-et-Loir.

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La Tombe de Ligeia de Roger Corman

Hanté, malade, obsédé, possédé : dans l’abbaye anglaise en ruines où il se retire en 1821 avec sa nouvelle épouse lady Rowena Trevanion (Elizabeth Shepherd), Verden Fell (Vincent Price) reste hanté par sa première femme Ligeia Fell (Elizabeth Shepherd aussi). Elle lui a promis qu’elle ne mourrait jamais…

Selon l’optimisme de son siècle, le 19ème, elle a surtout affirmé que la volonté était plus forte que la mort. De Frankenstein à Nietzsche, la « volonté de puissance » faustienne, encouragée par l’essor inédit de la science, permet de tout oser. Y compris de flirter avec les puissances occultes : celles que l’on connait mal et qu’on ne maîtrise pas.

Le curé parait bien ridicule à faire la Morale à l’enterrement de Ligeia, se contentant de perroqueter la doxa biblique selon laquelle l’humain doit rester soumis à Dieu. Au lieu de compatir, de raisonner, d’en appeler à la biologie… C’est bien l’esprit borné des croyants de tous poils qui inhibe l’être humain dans ses pensées, son imagination, ses tentatives. Mais non, l’homme n’est pas plus fort que la mort – la femme non plus.

Car c’est la femme, une fois de plus, qui est présentée comme diabolique. Ligeia est l’éternelle Tentatrice possédée du démon qui hypnotise avant sa mort par une science dévoyée son mari énamouré ; la chatte noire qui feule de rage jalouse lorsqu’une nouvelle femelle est introduite au foyer ; le cadavre embaumé qui survit grâce aux procédés égyptiens tandis que le cercueil est empli d’un corps au masque de cire. L’homme est rendu aveugle à la réalité du jour ; il est possédé par la goule dans les caves la nuit. Sa nouvelle épouse Rowena est superficielle et ne comprend pas. Dans sa chambre ont lieu des phénomènes étranges ; la chatte noire la poursuit de sa haine et la griffe. Le film, loin du morbide, est tout entier empli du chat noir.

Dans une Angleterre campagnarde et fruste où le seul plaisir du père lord Trevanion (Derek Francis) est de chasser à courre le renard – couleur de feu, couleur du diable – tous les phénomènes sont déniés ou réduit à la démonologie d’église. Edgar Allan Poe s’en donne à cœur joie avec les préjugés de son temps. Même Christopher (John Westbrook), juriste logique, ne résiste pas au déni de la passion et de l’irraison de Vendell. Les phénomènes dépassent sa courte raison. Roger Corman tire un spectaculaire conte gothique de sa nouvelle où l’amour et la mort entrent en délire jusqu’à l’incendie final qui ordonne le chaos en faisant table rase et purifie de tout. Hollywood a remplacé depuis l’incendie par l’explosion, mais c’est bien le même poncif à racine biblique : Sodome et Gomorrhe détruits par le feu du courroux divin.

DVD La Tombe de Ligeia (The Tomb of Ligeia), Roger Corman, 1964, avec Vincent Price, John Westbrook, Derek Francis, Oliver Johnston, Richard Vernon, Frank Thornton, Penelope Lee, Sidonis Calysta 2009, 1h18, €17.98 blu-ray €27.98

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Ragtime de Milos Forman

Le spectateur se perd vers 1910 dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public devient réalisateur de films (James Cagney) avec la girl (Elizabeth McGovern) comme actrice avant d’enlever l’épouse du riche bourgeois. Il est vrai que ladite girl, danseuse de beuglant, avait été épousée par un autre riche bourgeois (Robert Joy) qui n’avait pas apprécié de la voir nue sculptée sur le haut d’un gratte-ciel au Madison Square Garden. Allant en justice pour faire ôter le scandale, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Il décide alors de se venger et tire sur le patron qui a commandé la statue et refuse de l’ôter ; il le tue. Au procès, sa femme, stipendiée par les avocats de la famille, témoigne de sa démence et il échappe à la peine de mort. Mais le divorce promis à un million de dollars est ramené par les avocats et la vieille devenue chef de famille à 25 000 dollars seulement. C’est comique. L’ancienne girl redevient girl bien qu’aimée par le fils des riches bourgeois auquel elle préfère les paillettes et l’envoi en l’air de son prof de danse.

L’histoire se répète en tragique avec le nègre (Howard E. Rollins Jr.) qui a enfourné un bébé à sa maitresse sans vouloir l’épouser au prétexte que son métier de joueur de piano jazz était itinérant et dans de mauvais lieux (on dit encore « nègre » en 1981, avant Reagan et sous la gauche au pouvoir en France, sans que cela soit forcément péjoratif). Lequel bébé est retrouvé tout nu sur la terre d’un parterre d’une riche villa où déjeunent un dimanche les riches bourgeois (Mary Steenburgen et James Olson). Bébé est recueilli, la police prévenue, l’accouchée retrouvée. Elle n’évite la prison que par la charité chrétienne des riches bourgeois qui l’hébergent avec son négrillon.

Jusqu’à ce que le père biologique se manifeste, lors d’un autre déjeuner interrompu des mêmes riches bourgeois, pour voir son fils et se concilier sa maitresse pour un mariage. Il a trouvé du travail dans une boite sérieuse et s’est achetée une Ford T. Luxe que jalousent les prolos pompiers du quartier qui le briment en l’empêchant de passer puis, une fois le flic du coin prévenu, en chiant sur le siège passager. Ce qui met dans une rogne noire le nègre qui se sent humilié, lui qui était parvenu à un brin s’émanciper. Il cherche à porter plainte mais la justice lui oppose une fin de non-recevoir. Sa future épouse décide de faire confiance à la justice en tentant de se faire entendre du vice-président venu en campagne électorale mais elle se fait tabasser à mort par les flics. Encore raté ! Le ragtimer décide alors de se venger en fomentant plusieurs attentats contre les pompiers jusqu’à ce que le préfet de police le cerne dans une bibliothèque où il menace de faire tout sauter (à l’américaine) avec ses copains cagoulés façon Ku Klux Klan si le gros connard de sergent pompier (Jeff Daniels) ne lui ramène pas sa Ford T nettoyée et réparée. Mais il a tort de faire confiance une nouvelle fois à la justice.

Tout comme le riche bourgeois qui croyait bien faire en faisant comme il faut : la négresse recueillie est morte sur ses conseils de prendre l’affaire en main ; son fils aîné artificier à qui il demande de ne se mêler de rien s’en mêle par défi ; le nègre avec qui il négocie se rend et mal lui en prend ; son épouse maintenue dans la soumission part avec le réalisateur de films juif à l’accent impossible (une sorte de Milos Forman à ses débuts ?) avec leur dernier fils.

Si vous avez suivi jusque-là, c’est que vous n’avez rien compris. Car le film se veut une fresque d’époque. Issu d’un roman d’E. L. Doctorow inspiré d’un autre, il en a gardé l’ampleur dans les multiples personnages et la longueur, sans parler des bouts de films muets qui sont censés raconter le contexte. Sauf qu’en deux heures et demi, c’est trop court pour être compréhensible. Il fallait soit recentrer, soit en faire une série. Le tort de Forman a été de confier le scénario au romancier. De plus, aucun des personnages ne réussit à être sympathique, ni le milliardaire jaloux, ni sa girl qu’on voit un moment à poil, ni le réalisateur juif qui attache sa fille en laisse mais délaisse sa femme, ni le nègre mauvais père mauvais amant et trop orgueilleusement intransigeant pour vivre en société, ni le riche bourgeois trop convenable, ni le fils rebelle, ni Houdini noir et blanc qui donne l’illusion de se défaire de tous les liens, ni… Le film aurait dû se concentrer sur le nègre sans s’égarer sur la girl, le message d’enfermement dans la négritude et le mariage suffisait pour chanter l’émancipation. Au lieu de quoi le spectateur se perd dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public…

Reste une histoire aux belles images et à la musique de Randy Newman qui décrit la ségrégation de fait des Noirs et des épouses ainsi que la dure émancipation de ceux qui se font eux-mêmes. Il y a trente minutes de trop au début mais la suite vaut le détour. Le son en français est curieusement mixé : un moment on n’entend rien des personnages, la scène d’après ils gueulent. Pour son prix, le DVD comprend des suppléments.

DVD Ragtime, Milos Forman, 1981, avec Howard E. Rollins Jr., Moses Gunn, James Cagney, Brad Dourif, Elizabeth McGovern, Arte edition 2019, 2h36, €28.73 blu-ray €29.98

Il existe une version DVD à €9.25 mais attention, elle est exclusivement en espagnol.

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George Eliot, Middlemarch

Cet énorme pavé victorien entrecroise les destins de quatre jeunes couples pour épuiser l’amour. Mais le personnage principal est collectif, Middlemarch elle-même, la petite ville provinciale à l’intérieur des terres où, vers 1830, le monde qui change vient battre les habitudes et remettre en cause les traditions comme les hiérarchies sociales.

Dorothea est orpheline, comme sa sœur Celia. Les deux vont se marier, car tel est le destin écrit des femmes en ce temps-là : point de vie sans époux ni maternité. Dorothea va faire un mariage d’esprit avec Caseaubon, un recteur érudit mais borné qui a le double de son âge, qui aboutira à un désastre, puis un mariage d’amour avec un Will de son âge à l’âme artiste et gamine après son rapide veuvage ; il aboutira au bonheur avec enfants. Celia va faire un mariage social en épousant un baronnet qui aurait préféré sa sœur et accomplira son bonheur dans l’élevage de ses deux bébés dont l’aîné, Arthur, est un garçon.

Le jeune Fred est fils du maire, comme sa sœur Rosamond. Envoyé à l’université pour devenir prêtre anglican, il n’a pas la vocation. Il ne rêve rien tant que chasser à courre et monter de bons chevaux. Flemmard, il se laisse vivre et répugne à s’atteler à une tâche. Un régisseur arpenteur, Garth, va cependant le prendre sous son aile et l’aider à entrer dans la vie. D’autant plus que Fred aime depuis la plus tendre enfance la fille de Garth, Mary, à qui il s’est promis à 6 ans en lui passant au doigt un anneau de parapluie. Fred va labourer son destin comme la terre, elle lui reviendra par héritage un jour, puis sa femme à qui il fera trois petits mâles et une fillette. Lui reste dans la tradition terrienne et sociale de Middlemarch ; il poursuit la lignée, en garçon, comme Celia la poursuit en fille, mais par un mariage d’amour, pas un mariage social.

Car sa sœur Rosamond est elle aussi gâtée, jolie mais égoïste et obstinée. Ne trouvant pas de prétendant à son ambition, elle épouse pour son rang social Lydgate, un médecin avancé puisqu’il a poursuivi des études à Londres, Edimbourg et Paris. Il veut appliquer les idées nouvelles de la science au soin des malades et, pour cela, remet en cause des prébendes et traditions du milieu médical. Middlemarch lui en voudra et le rejettera, au grand dam de sa dame qui le poussera à « s’exiler » à Londres où il pourra acquérir une clientèle riche et assurer à son épouse le train de vie auquel elle est habituée. Ce mariage d’ambition réduira l’âme du médecin ; il abandonnera ses recherches pour faire du fric comme le veut bobonne et, avec elle, la « bonne » société. Il mourra de diphtérie à 50 ans laissant plusieurs filles et Rosamond se remariera avec un autre médecin lui aussi bien établi, accomplissant son propre bonheur qui est de recevoir et paraître.

Les appariements amoureux sont ainsi décortiqués par contraste, non sans humour parfois, ni satire envers la société victorienne en province. La modernité se heurte à la tradition, le passé au présent, les lignages aux prétentions. Les individus se débattent entre les rets sociaux, très prégnants, bien plus que la religion qui semble un boulot comme un autre entre conseils d’oncle et maître de cérémonie. La terre est l’alpha et l’oméga de la respectabilité, mais elle n’est rien sans les origines. Ainsi le banquier enrichi Bulstrode se verra ostracisé lorsque la « bonne » société apprendra qu’il a fait fortune par l’immoralité du prêt sur gage et spoliation de fortune. Le pauvre Will, petit cousin Caseaubon et arrière cousin Bulstrode, se verra spolié doublement par les deux grigous et devra se faire tout seul. Il deviendra député au Parlement et aura avec Dorothea, restée sèche de son premier mariage à peine consommé, plusieurs gamins aussi beaux que lui.

Tout cela est un peu compliqué et se vit en lisant plutôt qu’en expliquant. Le roman a été construit en plusieurs livres, huit au total, parus régulièrement en feuilleton durant deux ans avant que l’ensemble soit fini. Ce qui justifie sa longueur et ses progressions linéaires. J’avoue m’être un brin ennuyé passé le premier tiers, avant qu’un second souffle ne vienne redynamiser la lecture avec les déboires de Fred. Dorothea est sublime et je suis heureux qu’elle ait enfin pu trouver le bonheur avec son Will, qui le méritait. Mais ce ne fut pas sans peines. Selon l’auteur, « Ça et là naît une sainte Thérèse qui ne sera fondatrice de rien, et dont les battements de cœur aimant et les sanglots d’aspiration à un bien inaccessible ne produisent que de vains tremblements et se dispersent au milieu des obstacles, au lieu de se concentrer sur quelque action destinée à être reconnue par la postérité » (Prélude). Dorothea est de celles-là, tout comme Lydgate son pendant masculin. Les deux auraient pu s’apparier ; il n’en a rien été.

Dorothea, comme son auteur, n’a pas la foi de l’Eglise, mais elle croit « qu’en désirant le bien absolu, même sans savoir exactement en quoi il consiste et sans pouvoir faire ce que nous voudrions, nous participons à la force divine contre le mal… pour élargir les limites de la lumière et restreindre la lutte contre les ténèbres » (livre IV chap. XXXIX). Cela s’applique à chacun dans ses relations humaines mais aussi à la communauté qui répugne à changer d’habitudes et que ses traditions limitent. Ainsi sur le progrès : « En l’absence de toute idée précise sur ce qu’étaient les chemins de fer, l’opinion publique de Frick se prononçait contre ; en effet, l’esprit humain dans ce coin herbu ne partageait pas la tendance proverbiale à admirer l’inconnu, estimant plutôt qu’il risquait de défavoriser les pauvres et que la suspicion était la seule attitude sagace à son égard » (livre VI chap. LVI). Les mêmes ignares réactionnaires se prononcent aujourd’hui « contre » les vaccins « en l’absence de toute idée précise », comme quoi la nature humaine reste bien la même au travers des époques. La description de l’ostracisme social avec le refus d’invitation est la même que le lynchage en ligne des réseaux sociaux d’aujourd’hui.

George Eliot, Middlemarch – étude de la vie de province, 1872, Folio 2005, 1152 pages, €14.10 e-book Kindle €2.90

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

Déjà chroniqué sur ce blog Le Moulin sur la Floss du même auteur.

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Mexico le Zocalo

La place est appelée ici « Zocalo » (le « socle » d’un monument jamais érigé). Des militaires se préoccupent de descendre puis de remonter sous les yeux des enfants ébahis, venus se promener en famille, le drapeau national de vert, blanc et rouge qui ondule doucement à la brise. Il est 18 h et chaque jour à 6 h et à 18 h, le drapeau national est ainsi amené et relevé par la garde nationale. Créée en 1820, la bannière vert-blanc-rouge symbolise les trois garanties de l’armée victorieuse : la Religion (vert, couleur de l’espérance), l’Indépendance (blanc, couleur de la paix), l’Union (rouge, couleur du sang des patriotes, tous Mexicains).

La place occupe une partie de l’ancienne pyramide de Tenochtitlan et fait 240 m x 240 m. La cathédrale la ferme sur un côté. Les petits y prennent plaisir à chasser les pigeons posés çà et là, comme partout dans le monde. L’envol feutré des oiseaux est un grand plaisir d’enfant. Amoureux, jeunes parents aux bébés dans les bras, marmaille déjà grande tenue à la main ou lâchée dans la foule sur de petits vélos, les Mexicains offrent le spectacle d’un peuple très « famille ». Ils sont abordables, sympathiques lorsque l’on parle un peu l’espagnol, bien qu’un peu réservés devant l’étranger.

Nous sommes dans un pays catholique où l’on se regarde, ou chacun sait « ce qui se fait ». Une grande attention est portée à son apparence, depuis le costume gris petit-bourgeois, avec cravate noire – au débardeur, jeune mais pas trop échancré.

Plusieurs femmes se font « désenvoûter » par un curandero qui les enfume et leur fait des passes. Un peu étourdies, sûres que cela peut marcher, au moins ne pas faire de mal, elles donnent la pièce au sorcier avant d’aller, par précaution, doubler la mise à la cathédrale devant leur saint favori. C’est toujours l’idéologie du « dormez bonnes gens, les experts décident de vous » qui domine – là aussi. Ne pas se prendre en mains, tout attendre de la puissance extérieure.

Une bande de jeunes, masqués et déguisés en clowns, distribuent des tracts publicitaires pour une boutique de meubles. Ils se masquent afin de gagner de l’argent sans qu’on les reconnaisse. Comme dans tous les pays catholiques – y compris en France – l’argent est considéré comme « sale » et l’on aurait « honte » d’en gagner ouvertement par un travail « mal » considéré. Nous sommes loin de la pratique des « jobs » anglais, puis américains, qui permettent à quiconque de gagner son argent de poche volontairement en étant utile à la société.

Très latine également cette manifestation d’un parti politique, dans un angle de la place. Une estrade, une sono criarde, de gros haut-parleurs, des banderoles où le rouge domine, nous sommes presque devant la CGT. Avec l’humour en plus ! Car l’estrade est un théâtre où jouent quelques acteurs grimés. Ils commentent avec forces grimaces, gestes et moquerie, les textes du parti officiel. Le public captivé rit et applaudit parfois. La sono répercute la dérision loin alentour, plus puissante que la presse autorisée.

La société mexicaine offre l’image rassurante de la France d’autrefois, celle du début des années 1960, fondée sur l’autorité du Président monarque, du patron en entreprise, du maître d’école, du curé en chaire, du père en sa famille. Respect de la hiérarchie, dévotion à la Vierge Marie et rapports traditionnels hommes-femmes sont très forts au Mexique, une vraie nostalgie pour les Français d’un certain âge, ceux qui, en général, voyagent. Les périodes de « crise » économique connaissent toujours une régression morale analogue au « doudou » des gosses. « Au fond de nous, il y a toujours un enfant inquiet de voir disparaître ce qu’il aime », déclare Marcel Rufo, pédopsychiatre, à propos de son livre Détache-moi !. Tout ce qu’il y avait « avant » est alors valorisé, tel un « âge d’or » ou un « paradis perdu » qu’il faudrait retrouver.

Et ne croyons pas qu’en cela la gauche y soit moins encline que la droite ! Ce serait être naïf. Nous observons bien-sûr à droite la tentation proprement réactionnaire de revenir à un régime autoritaire et à une morale stricte, intolérante à tout laxisme envers les Grands Principes. Mais nous observons dans le même temps le réveil des utopies éternelles du gauchisme, dénoncé par Lénine comme « maladie infantile » : le « demandons l’impossible », le souhaitable sans égard pour le possible, le « tout, tout de suite » autiste de l’adolescent en crise.

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George Eliot, Le moulin sur la Floss

Je n’avais jamais lu George Eliot, l’équivalente victorienne de George Sand en France. Les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de faire paraître récemment un volume de ses romans les plus importants dans la collection la Pléiade. Vous l’aurez compris, George est une femme (les Anglais ont la manie de l’inversion). De son vrai nom Mary Ann (Marian) Evans, elle est née en 1819 dans le Warwickshire, dernière d’une fratrie de trois dont son frère Isaac, de trois ans plus âgé, qui deviendra sévère et rigide, ce qui la fera souffrir sa vie durant. Car son existence ne fut pas rose, comme son héroïne du Moulin sur la Floss, flanquée d’un pareil frère et d’un père aussi obstiné qu’ignorant. Ce sont ces souvenirs biographiques qui donnent à ce roman ce ton de vérité que George Sand n’arrive pas souvent à obtenir.

L’histoire se déroule au bord d’une rivière qui symbolise le temps qui passe et la vie qui va. Tranquille et riante durant l’enfance et les jeux, alimentant le moulin à huile du père et permettant le canotage où se laisser dériver, elle peut devenir colérique et grosse de dangers de noyade en cas de crue ou des malices des fermiers qui la captent pour leur irrigation, ce qui diminue le rendement du moulin. Le père Tulliver, colérique comme elle mais ignare en droit, accumule procès sur procès, ce qui le conduit à la ruine. Pour lui, le Malin s’incarne dans le « notaire », cet accapareur à bas prix des biens fonciers parce qu’il a la langue retorse et sait parler juridique.

Deux personnages principaux : le frère et la sœur. Tom est l’aîné, de complexion blonde et robuste Dodson de la famille de sa mère ; mais il a le caractère rigide empli de discipline et de préjugés de son père. Il n’est pas vraiment intelligent mais travailleur. L’auteur s’attarde sur « les qualités et les défauts qui créent la sévérité – la force de volonté, la conscience de poursuivre un but juste, l’étroitesse de l’imagination et de l’intelligence, une grande capacité à se maîtriser et une disposition à maîtriser les autres » (Livre VI chapitre XII). Maggie est la cadette éperdue d’amour pour son aîné fort et protecteur, qui la rabroue (et elle aime ça !), de complexion brune et agitée Tulliver, de la famille de son père ; elle a le caractère fantasque portée aux excès par besoin d’être aimée mais est plus futée que son grand frère et lit beaucoup. Quand tout va bien, Tom l’appelle Magsie. Mais l’hérédité n’est pas tout, comme le pensent les tantes. La passion et le devoir s’y ajoutent, venus du cœur et de la morale en sus de la biologie. Le devoir est cet hapax victorien sans lequel la monarchie et l’empire ne pourraient tenir, croyait-on. La passion vient évidemment le contrarier, ce qui fait le ressort du roman victorien.

Maggie n’y échappe pas. Ayant connu un amour fusionnel avec son frère, malgré sa sévérité de jeune mâle imbu de son sexe comme de sa force, elle va tomber en amour pour Philip et pour Stephen. Le premier est le fils du pire ennemi de son père, celui qui va gagner le procès intenté par l’irascible inculte. Philip est orphelin de mère, bossu par accident de naissance mais intelligent, sensible et cultivé ; il voue à Maggie un amour éperdu parce qu’elle lui a montré de la compassion enfant et lui ouvre l’esprit. Mais Tom ne l’aime pas, tout entier du côté de son père obtus. Stephen est le beau parti riche et parfumé qui vient courtiser Lucy la petite cousine de Maggie, toute blonde et jolie qu’on ne peut que l’aimer. Mais Maggie résiste au beau jeune homme qui lui ouvre les sens et celui-ci, en société victorienne qui fait des jeunes filles des oies, sent une personnalité qui le fascine. Malgré son côté superficiel mondain, il est vraiment amoureux d’elle, au point de chercher à l’enlever sur la Floss pour la marier au loin. Reste le cœur, qui n’a été ouvert que par Tom son grand frère, et Maggie refuse les deux autres, par devoir. « Si seulement je pouvais me faire un univers en-dehors de l’amour, comme le font les hommes », dit-elle à Philip (Livre VI chapitre VII).

Le devoir non envers une Morale transcendante, ni même pour la morale sociale du qu’en dira-t-on (qui lui fera d’ailleurs payer cher), mais par fidélité à sa mémoire des liens tissés depuis toujours avec ses proches, renforcée par sa morale chrétienne personnelle tournée vers les autres. Elle a lu L’imitation de Jésus-Christ du moine allemand Thomas a Kempis, offert par Bob le guenilleux devenu colporteur et gentil homme ; elle opte avec lui pour le renoncement à soi et la résignation par sympathie pour les autres et solidarité de communauté. « Si la vie ne nous créait pas des devoirs avant que l’amour arrive, l’amour serait le signe que deux personnes doivent s’appartenir (…) mais (…) c’est que je ne dois pas, que je ne peux pas chercher mon propre bonheur en sacrifiant les autres », dit-elle à Stephen (Livre VI chapitre XI). Les droits des autres font pression sur son cœur et le passé la lie à son devoir.

Maggie ne peut contenter Philip par respect pour son frère Tom qui lui a déclaré qu’il ne la reverrait alors jamais ; elle ne peut contenter Stephen par sentiment pour sa jeune cousine Lucy a qui il s’était promis. Elle reste donc stérile, tenue par cet amour quasi incestueux pour son frère, lui-même non marié par obstination pour les affaires. Dès la ruine de son père par sa faute, à 16 ans, il va se mettre au travail pour apprendre la comptabilité et entrer dans les affaires de son oncle. Il y fera sa place, rachètera le moulin sur la Floss, mais restera fruit sec comme sa sœur, le caractère, la discipline et l’épargne, vertus du capitalisme moderne qui nait à cette époque – lui faisant perdre ses sentiments et donc son âme.

Maggie, parce qu’elle est une femme, fort contrainte en milieu victorien, vivra une Passion christique par son renoncement supérieur au nom du Père (incarné par Tom l’héritier) aux deux hommes qui l’aiment, sera crucifiée par la « bonne » société des mauvaises langues, « elle voyait les épines s’enfoncer toujours plus sur son front » (Livre VI chapitre XIV), vivra trois jours d’angoisse dans la tempête qui fera enfler la crue, puis ressuscitera au troisième jour face au danger, prenant place dans une barque pour sauver ses proches.

George Eliot nous montre combien famille et traditions peuvent être mortifères lorsque la société est rigide et que les mâles sont persuadés de leur bon droit à décider comme Dieu le père. Maggie a eu le tort de faire de son grand frère le dieu de son enfance, trop Ancien testament, ce « quelqu’un d’inexorable, d’inflexible et d’implacable – sur lequel nous ne devons jamais nous modeler, mais avec lequel nous ne pouvons supporter de nous fâcher » (Livre VII chapitre I) – ce qui la handicape pour la vie entière. Car elle désirera toujours « vivement cette aide extérieure qui lui permettrait de réaliser ses bonnes intentions » (Livre VII chapitre I). Autrement dit obéir à des Commandements par soumission, en abolissant sa propre personnalité sous la Morale du Père. Marian Evans surmontera ce tropisme en bravant l’interdit fraternel lorsqu’elle se mettra en ménage avec un homme marié et vivra avec lui en épouse jusqu’à sa mort, élevant ses enfants.

Il y a des beautés nostalgiques dans les chapitres d’enfance, notamment celui où Maggie, 9 ans, s’en va vivre (quelques heures) chez les bohémiens par dépit de sa famille qui la rabroue et l’abaisse ; ou celui où Tom vagabonde en amitié avec le gavroche du coin, Bob en guenilles, à qui il donne un couteau à manche de corne. Il y a de l’ironie critique dans les chapitres sur ses tantes, fières de leur établissement social étriqué de province, heureuses de serrer sous multiples clés les trésors de draps, de châles et d’argenterie amassés patiemment dans les armoires ; ou dans la vanité de clerc du pasteur réduit, pour gagner un peu plus, à faire l’école à des garçons bornés. Il y a de l’humour facétieux dans les chapitres où Bob le colporteur entreprend de vendre des cotonnades à la tante de Maggie qui exècre et méprise les colporteurs… tout en étant fort tentée par les prix et qualités des étoffes proposées. Si le sérieux l’emporte, les convenances, la morale, le ce qui se fait, ce n’est pas sans laisser transparaître tout ce que la vie a de plus sensuel et passionné dans la nature, sur la rivière, chez les êtres.

George Eliot, Le moulin sur la Floss (The Mill on the Floss), 1860, Folio 2003, 733 pages, €15.90 e-book Kindle €10.99

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

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