Chats

Laurence Bobis, Une histoire du chat

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Ce livre court se divise en cinq parties qui se résument en fait à trois, les parties centrales étant toutes consacrées au moyen-âge. L’antiquité est à la portion congrue (moins de 20 pages) et l’époque « moderne » commence dès le XVIe siècle pour atteindre nos jours avec à peine 25 pages. Le sous-titre « de l’antiquité à nos jours » est donc un truc d’éditeur pour faire monter la sauce.

Il n’en reste pas moins que le livre est érudit, soigneusement documenté, pas moins de 58 pages étant consacrées aux notes et à la bibliographie. Le chat serait inconnu dans les textes bibliques, introduit seulement en illustration anthropomorphe au moyen-âge à des fins édifiantes. Il est présent largement en Egypte, adoré comme un dieu gardien du temple (et du grain entreposé) ; il est présent en Grèce antique, notamment sur la peinture de vases. « Sur l’un d’eux une femme, richement parée, abritée sous une ombrelle, tient une couronne et se penche sur le chat que porte un éphèbe nu, nonchalamment appuyé sur un pilier ; à ses pieds deux Eros luttent corps à corps » p.35. Toute la symbolique médiévale de la sensualité païenne se trouve déjà dans cette image.

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Le chat aurait été domestiqué dans la vallée du Nil avant d’essaimer au Proche-Orient où des soldats romains l’auraient importé en Europe occidentale avant le IVe siècle de notre ère – où il remplace peu à peu la belette pour chasser rats et souris. Le terme « chat » est issu du latin populaire cattus mais viendrait d’une langue africaine, berbère ou nubienne. Il s’appelait auparavant felis en latin et ailouros en grec, voire mau en égyptien. Notre chat actuel ne provient pas du chat sauvage européen mais du chat libyen, mieux adapté à l’homme. Il a été croisé progressivement avec des races exotiques dès la Renaissance (chartreux, persan, abyssin…), ce qui a renforcé son aspect peluche et fait sa renommée affective. Les Anglais sont devenus frappés du chat à l’époque Stuart ; les Français, plus portés aux mœurs autoritaires, ont longtemps préféré le chien et ce sont les écrivains et musiciens de la fin du XIXe qui ont rendu célèbre le petit félin (Chateaubriand, Victor Hugo, Baudelaire, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Balzac, Scarlatti, Rossini). La loi réprimant la cruauté envers les animaux date de 1850 et est due au général de Grammont.

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Mais le chat, animal domestique comme le chien, est vécu au moyen-âge et à l’époque moderne comme exemplaire des attributs réputés féminins (le chien est son inverse) : diabolique (le chien est fidèle, donc chrétien), rusé, sournois, hypocrite, querelleur, gourmand, paresseux, sensuel, intempérant, débauché… toutes les qualités qui sont prêtées aux femmes – l’inverse même des valeurs mâles. L’Eglise, dans son manichéisme renforcé par les hérésies du XIe siècle, oppose Dieu au Diable, donc Adam à Eve, et le chien au chat. L’animal est diabolisé par les clercs « savants » au XIIIe siècle et traiter quelqu’un de « chat » est une injure encore au XVe siècle. Par homonymie avec le chas (d’une aiguille) qui signifie fente, le chat évoque le sexe de la femme au XVIIIe siècle, dans la lignée des vices qui lui sont prêtés dès le moyen-âge. D’autant que les moralistes d’Eglise accusent le chat d’ancrer à ce monde ci par son affection les clercs, solitaires depuis qu’ils ne peuvent plus avoir de compagne après le deuxième concile de Latran en 1132, et de les détourner de l’amour exclusif de Dieu… Etonnez-vous après cela qu’ils deviennent pédés !

Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, toute une série de mots français ont été tirés de « chat » : une chatterie est une caresse, un chaton (d’arbre ou de chair) induit l’idée d’une douceur insinuante, chatoyer se dit comme l’œil du chat dans l’obscurité, chattemite décrit l’aspect doucereux et hypocrite, chafouin renforce l’aspect sournois en associant chat et fouine, chagriner est se lamenter comme les chats la nuit… L’auteur d’Une histoire du chat n’en parle pas.

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Elle évoque en revanche longuement l’époque médiévale où, afin de garder le chat au logis, on lui coupait les oreilles : craignant la pluie, il se gardait d’aller vagabonder ; certains lui brûlaient parfois la fourrure lorsqu’elle était trop belle, non afin de punir sa vanité mais pour son bien, car les pelletiers razziaient volontiers les chats pour en faire des pelisses pas chères. D’autres n’hésitaient pas à les servir pour du lapin ou à en faire des pâtés : « Des ossements de chats découverts dans les dépôts de la cour Napoléon du Louvre (XIVe siècle) portent aussi des traces de découpe… » p.77. Une recette de chat rôti à l’huile et à l’ail est fournie p.82 par un cuisinier espagnol du XVe à la cour de Naples. Si cela vous tente… Le chat sert aussi à soigner, en onguent, en filtre ou en bouillotte : « En cas de difficultés de digestion, il est bon d’embrasser un enfant ‘charnu, sain, de bon tempérament’ afin de procurer à l’estomac la chaleur propre à lui faire cuire et digérer la nourriture. Faute d’enfant, on peut recourir à un chiot noir ou à un chat mâle bien gras » p.91.

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Laurence Bobis sort de l’Ecole des chartes et dirige une grande bibliothèque parisienne, ce pourquoi son livre est une compilation de documentaliste plus qu’une « histoire » à proprement parler. Le moyen-âge prend une place centrale et démesurée au détriment du monde égyptien, romain, musulman et de l’époque actuelle. Mais son inventaire montre que les amoureux des chats sont plus introvertis, plus ouverts d’esprit et plus sensibles que les autres (qualités réputées féminines revalorisées aujourd’hui). Mais chacun peut apprécier plutôt l’exemple d’indépendance que donne le chat, leur liberté d’esprit et d’amours, leur quant-à-soi. Une belle contribution à l’attrait de cet animal séduisant.

Laurence Bobis, Une histoire du chat – de l’antiquité à nos jours, 2000, Points histoire 2006, 340 pages, €9.50

Les chats sur argoul.com

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Plaisir de chatte en automne

Sous le dernier soleil de la saison, la chatte se paillarde sur la pelouse. Elle est mère et a fait son devoir d’élever deux portées de chatons. Elle jouit de la lumière et de l’odeur de plante comme une fillette en puberté.

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Vivre à poil toute la journée est un plaisir rare, surtout quand les rayons électrisent le derme, produisant des sensations comme une caresse. Hédonisme post-68 ? Ou savoir bien vivre le moment présent ? Le chat est naturellement libertaire.

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Se rouler dans l’herbe drue dont la rosée s’est évaporée permet de sentir la terre et de secouer les puces. Après le bonheur du jouir, on n’en dormira que mieux sur le canapé le soir.

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J’ai toujours apprécié chez le chat le sens du confort en même temps que l’éveil au moment présent. Ces félins prédateurs sont sur le qui-vive quand il s’agit de chasser, mais ignorent le monde entier dès qu’ils se sentent en confiance.

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Ils jouissent alors du temps qui passe, du soleil qui chauffe, de la pelouse embaumée. Ils sont philosophes du Carpe diem, de cueillir le jour qui passe.

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Le chat de Monsieur de Buffon

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Le Bourguignon Georges-Louis Leclerc, ci-devant comte de Buffon né en 1707 et mort en 1788 (heureux homme), se méfiait des chats.

Il partageait les préjugés de la catholicité de son temps pour cet animal venu d’orient, à la fois merveilleux et diabolique comme tout ce qui vient d’ailleurs (et surtout d’orient) : « Le chat est un domestique infidèle, qu’on ne garde que par nécessité, pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode, et qu’on ne peut chasser : car nous ne comptons pas les gens qui, ayant du goût pour toutes les bêtes, n’élèvent les chats que pour s’en amuser ; l’un est l’usage, l’autre l’abus ; et quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer » (Histoire naturelle des animaux, 1749, Pléiade 2007, p.689).

De fait, Buffon écrivait admirablement mais n’a point élevé de chats. Plutôt qu’observer et décrire, il créa de toutes pièces une fantasmagorie comme on en fit au moyen-âge avec Renart et Ysengrin, prêtant à l’animal qualités et défauts d’une certaines espèce d’hommes.

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Pour Buffon – et les Chrétiens du temps – seul le chien est fidèle, le chat est trop indépendant ; le chien est l’exemple que réclame Dieu, le chat n’est que la tentation du diable. « De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine. » Ne dirait-on pas les larrons du temps ? Ou la vie réelle des aigris de cour ?

Le chat apparaît pour ce qu’il est : un hédoniste, un égotiste, voire égoïste – tous péchés largement condamnés par notre sainte mère l’Église. Et pourtant, en 1751, au 15 janvier, les députés et syndics de la faculté de théologie de Paris firent parvenir à Buffon la liste des 14 extraits de L’Histoire Naturelle jugés non conformes à la religion !… Comme quoi nulle croyance a priori ne fait jamais bon ménage avec la science, adepte de la méthode expérimentale.

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« Le chat est joli, léger, adroit, propre et voluptueux ; il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s’y reposer et s’ébattre : il est aussi très porté à l’amour et, ce qui est rare dans les animaux, la femelle paraît être plus ardente que le mâle. » Décidément, quel libertin ce félin !

Quel féministe ! Même si ce mot n’existait point alors, la remise en cause du principe Mâle dans la domination amoureuse ne pouvait avoir qu’odeur de soufre.

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L’éducation du chat, si tant est qu’elle puisse se faire, est plutôt « à la Rousseau » et nous, humains du 21ème siècle qui avons expérimenté la chose depuis 1968, savons ce que cela veut dire : « Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d’une éducation suivie. (…) C’était plutôt par le goût général qu’ils ont pour la destruction que par obéissance qu’ils chassaient ; car ils se plaisent à épier, attaquer et détruire assez indifféremment tous les animaux faibles… » Quels sales gosses, quand même, ces libertaires !

Moi, j’avoue bien les aimer, ces gamins-là. Mais c’est travers de notre époque.

Georges-Louis de Buffon, Œuvres, Gallimard Pléiade 2007, 1760 pages, €66.00

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Sophie Chauveau, Le rêve Botticelli

Sophie Chauveau adore Florence. Elle a entrepris une trilogie romanesque qui commence avec ‘La passion Lippi’, se poursuit par ‘Le rêve Botticelli’ avant de culminer avec ‘L’obsession Vinci’. Ces trois peintres au tournant du 16e siècle recèlent en eux une vie inimitable, une vitalité jamais vue, un style inouï. Botticelli est arrivé à 13 ans dans l’atelier Lippi. Petit dernier d’une famille nombreuse dont quatre sœurs mortes en bas âge, il n’est pas aimé, délaissé par sa mère et par ses frères. Surdoué de la ligne, il n’est ni gros mangeur ni artisan comme eux. Sa vraie famille sera celle des Lippi, famille improbable composée d’un moine et d’une nonne. Le petit Jésus des peintures de Filippo Lippi, son fils Filippino – dit Pipo – s’attache à ce grand frère solitaire, dont son père reconnaît le talent. Dès la puberté, le gamin en fait son amant. Le livre commence par une scène d’amour à l’âge légal d’aujourd’hui.

Pipo Lippi =

Botticelli est incapable d’aimer une femme tant sa mère a été distante avec lui. D’ailleurs, regardez ses tableaux : les garçons y sont réalistes tandis que des femmes ont toujours des formes idéalisées. Sandro Botticelli adore son petit compagnon comme sa sœur, sa filleule Sandra, fille de son maître Filippo Lippi. Amoureuse de son parrain depuis toujours, elle deviendra – mais largement adulte – sa maîtresse. Jusqu’à lui donner un fils.

Botticelli est effondré : un fils ? Comment l’accepter, l’élever, transmettre ? Il en est incapable et ne le verra pas avant qu’il ait 13 ans.

=Botticelli autoportrait

Giaccomo, le fils =

L’enfant est élevé par un autre, sa mère mariée pour les convenances. Botticelli vivra au rythme de sa ville, créant un style, la morbidezza, cette tristesse vague qui préfigure la passion de Florence. Tour à tour débauchée et rigoriste, la ville passera du clan des Médicis à celui des Dominicains menés par Savonarole, un ayatollah formant des bandes de talibans, enfants à peine lettrés qui rançonnent les habitants et contrôlent leurs mœurs. « Ordre est donné de supprimer les beaux vêtements et les parures, les bijoux et les fêtes, l’alcool et les jeux, tous, même ceux des enfants… Le carnaval est remplacé par des processions dont le rythme s’accélère. Annuelles, mensuelles, hebdomadaires, quotidiennes… Le théâtre, la musique, la danse sont proscrits comme tout ce qui semble licencieux au moine. Si le plus grave crime pour l’Eglise était hier la simonie, la sodomie l’a remplacée. Cheval de bataille de Savonarole » p.354.

Mais, contrairement aux pays d’islam, le jeu ne durera que deux ans. Les Florentins sont prêts à faire pénitence pour la fin de siècle 1499, mais pas à aliéner durablement leurs libertés de mœurs et leur goût pour la beauté. Savonarole sera brûlé en place publique, sous les acclamations de la foule qui, un an auparavant, le portait aux nues.

= Simonetta

Sophie Chauveau a le talent de traduire ce bouillonnement de vie, ces mœurs extravagantes, ces amours jamais loin de l’art. Pipo, adolescent au corps déchaîné à 15 ans, se rangera à la quarantaine pour engendrer trois enfants. Qui l’aurait dit d’un pareil sodomite ? « Tout le monde l’aimait, il était universel. Gentil, joli, tendre, serviable, doué et drôle, moins intimidant que Léonard, plus rieur, plus simple que Botticelli, il était la plus pure image d’artiste de Florence » p.456. Sandra sa sœur, qui ne vivait que pour son parrain Botticelli, le violera à 27 ans pour lui faire un fils, Giaccomo, que le père biologique finira par accepter. Entre temps, Léonard de Vinci, intelligent et très beau gosse, aura piqué Pipo à Botticelli ; Lorenzo de Médicis, sauvé à 10 ans par le peintre lors du massacre des Pazzi et résolument amateur de femmes, souhaitera goûter des amours interdites avec le beau peintre…

Lorenzo de Medicis =

Ce dernier aimera à la folie les femmes… en peinture. Il inventera la naissance de Vénus, le Printemps dans son bourgeonnement naturel, l’innocence de la Calomnie, les Madones qu’il n’a jamais eues pour mère. Sans parler des chats.  

Botticelli adore les chats. Ils remplacent sa famille, il les nourrissait dans les terrains vagues lorsqu’il était enfant. Ces bêtes en bande ont un comportement moins infantiles que tout seuls. Ils sont très attachants, défendent leur maître, n’acceptent que ceux qu’ils sentent être ses amis. Ce roman est aussi un hymne aux félins. Les chats, ce sont un peu ces gamins de Florence, souples et rusés comme eux, plein d’intuition et de réserve, jolis, gracieux et affectueux comme des adolescents.

Luca, le beau neveu =

C’était toute une époque que cette fin de quinzième siècle florentin. Botticelli est un surnom, formé sur ‘botticello’ – le petit tonneau – qui qualifiait les membres de sa famille gros mangeuse. Pas lui Sandro, grand, sec, éthéré – refusant le lait maternel parce que sa mère l’a tout de suite rejeté. Faut-il être tordu par la vie pour faire un grand artiste ?

= Sandra, sa filleule mère de son fils

Le lecteur peut le penser, et pourtant : Botticelli a su s’entourer d’une famille d’adoption, d’animaux fidèles, d’amis fervents, de grands frères reconnaissants une fois adultes. Botticelli immortalisera Pipo en saint Sébastien, Sandra en Vénus naissante ou en victime de la Calomnie, Lorenzo de Médicis en Mars alangui, sa femme Simonetta – la plus belle de Florence – en Vénus mère, Luca son neveu en ange et Giaccomo, son fils, en ado calomnié… Jamais le terme de Renaissance ne s’est appliqué si bien à la peinture. Certains historiens d’art disent que Vénus est Simonetta Vespucci et que Mars serait Giuliano de Medicis plutôt que Lorenzo. Je n’en sais rien, j’en reste à ce que déclare l’auteur qui a dû vérifier aux sources qu’elle jugeait fiables. Ce qui compte est moins ces détails – qui n’intéressent que les spécialistes myopes – que l’ensemble. Il montre que le peintre peignait la vie autour de lui, sous prétexte de mythologie. Il puisait son art dans la réalité vivante qu’il adulait.

Voici un beau roman qui fait aimer Florence, la peinture et la vie. Nul ne s’ennuie à suivre les amours et les regards, le trait dessiné et l’exaltation de la nature. Car Botticelli, contrairement à son grand ami Léonard, est un adepte de la ligne claire. Pas de sfumato pour sa peinture mais la nette délimitation des traits. D’où l’audacieuse nudité de ses personnages, masculins comme féminins. Seul Michel-Ange, plus tard, osera faire mieux. Une saine et revigorante lecture !

Sophie Chauveau, Le rêve Botticelli, 2005, Folio 2007, 482 pages, 7.41€

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Dictionnaire amoureux des chats

De « Abyssin » à « Zen », Frédéric Vitoux nous offre 141 entrées sur les « tigres d’appartement » et autres félins domestiques. Il n’existe point de chats pitres, d’où la forme en dictionnaire. Il est dédié aux 5 ou 6 chattes lybiques qui, il y a 10 000 ans, se sont domestiquées pour engendrer les quelques 11 millions de chats français.

Attention ! l’amour des chats ne va pas jusqu’à l’encyclopédie ; il s’agit plus d’un vagabondage amoureux que d’un traité de A à Z. Mais l’on y trouve le chat du Cheshire et surtout ce qui reste de son sourire ; Bébert, chat de Céline, auquel l’auteur a consacré un livre, après sa thèse ; Belzébuth, le chat Fracasse ; le Chat Noir, enseigne du Cabaret du même nom dans le Montmartre 1900, dessiné par Adolphe Willette ; le chat sceptique de l’Annonciation de Lorenzo Lotto ; le temple aux chats de la déesse Bastet à Bubastis ; jusqu’aux « camarades chats » du musée de l’Hermitage à Léningrad, bouffés lors du siège de 1941-44, qui avaient été établis ès droits et qualités par décret de SM Elisabeth Première et importés à grands frais de Kazan – maintenus dans les lieux par Lénine pour défendre les œuvres des méfaits sournois des souris contre-révolutionnaires.

On y trouve de tout dans ce bric-à-brac pour chats. Y compris d’ailleurs des digressions innombrables qui ont empêché l’auteur de faire court et des raccourcis de la conversation familière comme cet étonnant « c’est eux qui… » (p.598) peu digne d’une signature « de l’Académie Française » ! Mais, comme dit l’auteur si volontiers, passons.

Le chat est un personnage à part entière, à la voix de clarinette selon Prokofiev. Une enquête de 2005 montre qu’un quart des ménages français héberge un chat et qu’ils sont 1,6 par foyer, à 23% trouvés, le reste donné ou acheté. On disait du chat qu’il était le croisement d’un singe et d’une lionne qui s’ennuyaient durant le Déluge (p.144). On l’a divinisé en Égypte sous ses traits femelles d’une fille du Soleil, symbolisant le foyer, la maternité et l’énergie charnelle. Souvent les peintres l’ont représenté dans un coin du tableau (p.137), en clin d’œil pas dupe qui s’amuse du sérieux humain, en démolisseur des illusions sociales, rappelant que l’instant est le seul absolu. Hédoniste, libertaire, goinfre, sensuel, territorial, le chat ancre dans la réalité et dans le maintenant. Cattus en latin, ailouros en grec, il est appelé myeou en vieil-égyptien, ce qui n’est pas mal trouvé.

Peintres, musiciens, cinéastes, photographes, auteurs de bandes dessinées ou de dessins animés, publicitaires, ont usé et abusé du chat. Qui ne se souvient de Félix le chat, de Grosminet, de Tom (& Jerry), jusqu’au Chat (tout court) et au chat du rabbin de Sfar ?

Mais ce sont les écrivains qui vivent le plus souvent une histoire d’amour avec leurs chats. Peut-être parce qu’ils sont rêveurs et silencieux comme lui, présence amicale, chaude et sensuelle ? Innombrables sont les écrivains cités, ils n’ont pas tous leur entrée pleine et entière mais sont évoqués de-ci delà, en passant : Arland, Aymé, Balzac, Banville, Bauchemin, Baudelaire, Buffon, Carroll, Céline, Champfleury, Chandler, Chateaubriand, Claudel, Colette, Dickens, Eliot, Fabre, Faulkner, Gautier, Giono, Hemingway, Hérodote, Highsmith, Hoffmann, Hue, Hugo, Kipling, La Fontaine, Léotaud, Lovecraft, Maillart, Mallarmé, Malraux, Maupassant, Michelet, Moncrif, Montaigne, Morand, Perrault, Poe, Shikibu (Dit du Genji), Van Vechten, Vialatte, Wells. Et l’auteur en oublie…

Il est rappelé que « la couleur noire nuit beaucoup au chat dans les esprits vulgaires » (Moncrif) et qu’en 1773 encore, on brûlait 13 chats à la saint Jean sur la grand place de Metz. Louis XIII enfant avait obtenu leur grâce auprès de son père lorsque cela fut fait pour la dernière fois à Paris. On croyait que les yeux des chats noirs étaient des braises de l’enfer et que les minets étaient les émissaires du Diable, accompagnant les sorcières au sabbat, la nuit venue, pour toutes les orgies de chair jeune fantasmées. La « chatte » , de même que de l’autre bord « les minets », restent des symboles sexuels bien connus que les peintres se font un malin plaisir à rappeler… Certains l’aiment chaud, en témoigne une recette gastronomique du 16ème siècle pour accompagner ces charmantes bêtes dont la chair a la consistance du lapin, rôti à l’ail et à l’huile (p.132).

Évoquons, par contraste, la vie de Micetto, chat de Pape né au Vatican et qui finit ses jours heureux sur les genoux de Chateaubriand. De même Oscar, le chat qui accompagne les mourants dans un hôpital américain contemporain. Le premier chat timbré apparaît à la poste espagnole en 1927. La meilleure histoire belge sur les chats est authentique : un orgue d’où dépassaient les queues de chats aux voix de diverses octaves, pour célébrer Charles Quint. Le proverbe chinois le plus judicieux : « il est difficile d’attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout quand il n’y est pas » (les adeptes du libéralisme vaudou, qui aiment à inventer leur poupée « capitaliste » pour mieux la piquer sans craindre de représailles, devraient s’en inspirer).

Cocteau disait fort justement : « Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier. » Et pour rester dans le registre démocratique, citons ce mot de Churchill : « Les chiens vous regardent tous avec vénération. Les chats vous toisent tous avec dédain. Il n’y a que les cochons qui vous considèrent comme leurs égaux. »

Vitoux donne sa définition du chat à la page 489, aux deux tiers de son livre : « Avec son cerveau de 31 grammes et son indice de céphalisation 1/90, il a réussi à mettre l’homme dans sa poche, à s’installer chez lui, à lui voler son oreiller ou son meilleur fauteuil, à se faire servir des repas copieux à des heures régulières, à faire ses griffes sur son canapé et à mettre en charpie ses doubles rideaux, tout en continuant à être le roi de la maison. » Léonard de Vinci, qui est en épigraphe, disait de ces bêtes : « Chaque chat est un chef d’œuvre. » Ceux qui connaissent les chats seront d’accord ; ceux qui ne les connaissent pas ou les craignent (pour d’obscures raisons à psychanalyser) ont tort. Paul Morand : « les chats ne sont énigmatiques que pour ceux qui ignorent le pouvoir expressif du silence. »

Il y a même, en honneur d’un défunt blog, une Fugue pour chat en sol mineur de Scarlatti !

Frédéric Vitoux, Dictionnaire amoureux des chats , Fayard 2008, 721 pages

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Le chat Bébert parle

Une bête, un chat ? Pas du tout dit Louis-Ferdinand Céline, heureux maître d’un énorme chat nommé Bébert. Selon les témoins, l’animal pèserait dans les 8 kg, c’est dire. Il est né à la Samaritaine où l’acteur Le Vigan l’a adopté avant de le donner à Céline lorsqu’il a du fuir précipitamment en l’Allemagne pour cause de collaboration. Céline l’a suivi, avec Lili sa femme… et le chat. Celui-ci a fait Paris, Sigmaringen, Berlin, Copenhague, Meudon. Il a subi les bombardements, déclenché la flak à Berlin, terminé ses jours dans un jardin de banlieue.

Dans ‘Féérie pour une autre fois I’, Céline évoque le chat Bébert.

« Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes… c’est tout en « brrt », « brrt » de paroles… Bébert en « brrt » il causait, positivement. Il vous répondait aux questions… Maintenant il « brrt » « brrt » pour lui seul… il répond plus aux questions… il monologue sur lui-même… comme moi-même… il est abruti comme moi-même… (…) Bébert, son extraordinaire c’était la promenade, la balade, sa façon de nous suivre… mais pas pendant le jour, seulement le soir, et à condition qu’on lui cause… « ça va Bébert ? »… « Brrt !… » Ah il en voulait !… Place Blanche, la Trinité, une fois les Boulevards… (…) Il était vadrouilleur de nuit… mais jamais tout seul, solitaire !… avec nous… avec nous seulement… et en parole tous les dix mètres… vingt mètres… « brrt brrt »… Une fois presque jusqu’à l’Etoile. Il avait peur que des motos… Si y en avait une dans la rue, même loin, il me jaillissait dessus à pleines griffes, il me sautait comme après un arbre… » p.19.

Un chat parle, tous les maîtres de chats le savent. Ils vous observent, s’habituent aux routines, vous sollicitent. Ils parlent avec leur langue par mille miaulements modulés, du grand « mia ! » au simple « brrt ». Ils parlent avec leur queue qui s’agite faiblement quand ils savent qu’on parle d’eux ou fouette s’ils sont en colère. Avec tout leur corps qui s’étire, s’arque et se tortille, se frotte aux murs ou à vos jambes, tendant le cou pour le câlin.

Parlez aux chats, ils écoutent, ils répondent. Bien sûr, comme pour le langage muet, il faut un temps d’adaptation pour comprendre et échanger des messages. Mais les chats le savent qui modulent leurs sons comme avec leur mère. Les chats élevés sauvages sont silencieux, ne parlant qu’avec le corps. Les chats élevés parmi les humains émettent des bruits qui sont par imitation des paroles. Vous comprenez très vite.

Louis-Ferdinand Céline, Féérie pour une autre fois I et II (Normance), 1952 et 1954, Gallimard Pléiade, Romans IV, 1993, édition Henri Godard avec 8 versions, dictionnaire d’argot et Entretien avec le professeur Y, 1598 pages, €71.25

Louis-Ferdinand Céline, Féérie pour une autre fois I et II (Normance), 1952 et 1954, Folio, 632 pages, €9.40

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Takashi Hiraide, Le chat qui venait du ciel

Les Japonais ont une approche de la nature et des êtres différente de la nôtre. Cela signifie-t-il que nous ne pouvons les comprendre ? Certes pas ! Ce petit livre de Takashi Hiraide, traduit en français sous le titre « Le chat qui venait du ciel » , en témoigne. Publié en 2001 au Japon, traduit en Picquier Poche en 2006, il ne fait que 131 pages et ne coûte que 6 € – mais c’est un bijou de poésie.

Il s’agit, bien sûr, d’une histoire de chat. Comment cet animal mystérieux, « parfaitement au-delà du monde des humains, un être n’appartenant ni au ciel ni à la terre » (p.117), peut-il apprivoiser les hommes ? Par sa grâce, par son imprévu, par le cadeau qu’il vous fait de s’intéresser à vous.

Un couple d’artistes vit dans une maison traditionnelle à jardin de Tokyo, dans les années 1980, lieu qui s’est fait de plus en plus rare avec l’envolée des prix de l’immobilier. Comme tous les chats, Chibi, est un explorateur né. Il a besoin d’aventures et de recoins à lui où fourrer son museau. Il passe alors dans les maisons voisines et fait de leurs jardins ses jardins. Chat « trouvé », adopté aussitôt par le petit garçon des voisins, cinq ans, Chibi se fait adopter aussi par le narrateur et sa femme. Insensiblement, de fil en aiguille, une relation se développe d’elle-même.

Il n’y a pas ce côté tranché d’Occident : on n’« achète » pas un chat, c’est lui qui vous choisit ; on n’en est pas « le maître », c’est lui qui consent à vous apprivoiser ; un jour il disparaît, sans explication, pour quelque temps ou pour toujours, sans dire adieu. Tel est le chat, si bien adapté à la mentalité asiatique qu’il est l’animal chéri des mythologies là-bas.

Épousant ce point de vue de l’animal, l’auteur développe son récit de façon ondoyante, sans cesse changeante, selon les humeurs. Et la vie alentour, qui pousse ou décrépit, humains, animaux ou végétaux ne sont que l’accompagnement d’une existence focalisée sur le chat. Cette bête rend le monde indécis, comme vu au travers d’une lanterne magique, « des lambeaux de nuages » (p.6). C’est la sagesse du chat : « pas la moindre trace de contrainte à l’égard des êtres humains » (p. 13). Pour survivre sans dommage, il nous faut faire de même car tout change, tout se bouleverse et peut, si l’on y prend garde, nous bouleverser.

Chibi lui-même est l’incarnation de cette grâce nécessaire : « une merveille (…) Il était mince et élancé, et réellement tout petit. (…) On remarquait de suite ses oreilles mobiles et pointues à l’extrême » p.14 Il ne se laisse jamais attraper, ni prendre dans les bras. Aucune sécurité, aucun repos : mais la vie même est ainsi. Il ne cherche pas à fuir mais il esquive avec vivacité, avec « un éclat pâle et froid ». Comme dans le zen, « l’attention qu’il portait aux choses se déplaçait avec une rapidité étonnante (…), sensible aux métamorphoses invisibles du vent et de la lumière. » p.15 Incarnation peut-être du dieu de la chasse, Chibi le chat escalade un arbre de façon si fulgurante qu’il joue « la capture de l’éclair » p.72.

A son contact l’auteur, écrivain et poète, quitte le monde de l’édition pour « une vie de liberté » (p.31) Et puis… Tout passe, tout arrive et s’en va, sur la pointe des pattes. Un poète disparaît, un vieillard meurt, une maison est démolie. Le Japon ancien et traditionnel se transforme, les petits garçons grandissent, les saisons se renouvellent. Je ne vous dirai rien du développement du récit, vous laissant le découvrir. Car c’est un magnifique livre, un accord qui se fait avec le monde et avec la nature, que vous lirez là. Un trésor de sensibilité et de poésie comme il est peu, en notre début de 21ème siècle.

Il vient du Japon, qui a sans doute beaucoup à nous apprendre.

Hiraide Takashi, Le chat qui venait du ciel , Picquier poche, 2006, 130 pages

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