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Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine

Le début des années 1970 s’est intéressé, dans la lignée hippie californienne, à la pratique du bouddhisme. 11e réincarnation du vieux Trungpa, ce tibétain d’aujourd’hui à étudié longuement en Inde, puis quatre ans la psychologie et les religions comparées à Oxford, avant de fonder un centre de méditation en Écosse, puis un autre au Colorado où se trouvait sa principale clientèle.

Il se situe contre le « matérialisme spirituel » qui est illusion de s’élever alors que l’on s’enfonce dans son ego. La voie bouddhiste consiste à recouvrer l’état d’éveil, qui est la condition originale de notre esprit lorsqu’il n’est pas encombré par l’ego et par la paranoïa. L’éveil est la naïveté de l’enfant, du poète et du philosophe, tous attentifs à ce qui est, disponibles et ouverts au monde.

Les perversions de l’adulte sont mises en images par l’auteur. Il les appelle « les trois seigneurs du matérialisme » :

  1. la forme : un souci névrotique qui nous incite à créer du plaisir et des possessions, à contrôler la nature ;
  2. la parole : l’inclination à tout interpréter, à ne pas voir les choses en elles-mêmes mais à construire des concepts comme filtres rassurants de la réalité ;
  3. l’esprit : ces disciplines psychologiques ou spirituelles utilisées pour maintenir notre conscience de soi comme les drogues, la prière, le yoga, les transes.

La voie bouddhiste du salut est moyenne : tu ne dois rien imposer de force à ton esprit, ni le laisser vagabonder. Il faut s’accorder la faveur de se faire confiance. Pour cela, il suffit simplement nous laisser être – être pleinement ce que nous sommes, sans complexes ni blocages, en plein devenir. Se féliciter ou se blâmer signifie rechercher un refuge ; au contraire, il faut lâcher prise pour se trouver en harmonie avec le monde tel qu’il est.

Bouddha, l’exemple, n’était pas un religieux fanatique essayant d’agir en accord avec un idéal élevé. Il abordait les gens ouvertement, simplement, sagement. Cette sagesse est le sens commun. Il faut cesser de chercher quoi que ce soit ou essayer de découvrir un « trésor spirituel ». Il faut plutôt être intelligemment qui l’on est, là où l’on est – ni plus, ni moins. « Voir » avant tout la qualité fondamentale d’une situation telle qu’elle se présente plutôt que d’essayer d’en « faire » quelque chose. Cette inspiration de se trouver juste dans la situation est la « compassion » bouddhiste. Elle permet de danser avec la vie, de communiquer avec les énergies du monde. Pour cela, nous devons nous ouvrir et nous donner. Cela ne signifie pas donner quelque chose à quelqu’un mais lâcher prise sur ses exigences, se fier à sa richesse primordiale et entrer en relation. Toutes les relations, alors, deviennent intéressantes, ce qui apporte la patience.

On va son chemin, tout simplement, selon chaque situation. Il n’y a ni acceptation ni rejet, ni amis ni ennemis, nulle obsession de vaincre ni d’offrir, plus d’espérance ni de crainte (vaines). Les situations sont vues telles qu’elles sont, sans les forcer, par-delà le jugement du bien et du mal. L’ouverture ne signifie pas le détachement béat et zombie, mais la liberté. Comme nous n’attendons rien d’une situation, nous sommes libres d’agir, ce qui se produit de façon authentique et appropriée. Aucune hésitation, incertitude ou peur, puisque nous savons qui nous sommes.

Le sens de l’humour signifie que voir les deux pôles d’une situation en même temps. Cela provoque une joie rayonnante, celle de ne pas entrer dans une situation de peur ou d’espoir mais de rester au-delà, dans une vision panoramique et ouverte.

« Je suis » est une expression bric-à-brac. Elle met en scène un singe enfermé dans une cage avec cinq fenêtres pour les cinq sens. Cette cage, il la désire, il la hait, il l’ignore stupidement. Alors il hallucine et projette ses désirs vers un monde idéal de dieux où tout serait parfait. Il veut défendre ce bonheur jalousement. Il se sent à l’aise dans le monde des hommes mais court à la stupidité brute de l’animal avant d’avoir la nostalgie des mondes supérieurs ; alors il cauchemarde et se hait. Il a fait le tour des six mondes tibétains.

C’est dans le seul monde humain que surgit la possibilité de briser la chaîne, grâce à l’intellect. On peut comprendre que le monde n’a jamais été extérieur mais que c’est sa propre attitude de séparation du « je » et de « l’autre » qui crée la cage. Une discipline est nécessaire pour amener aux laisser-être et faire disparaître les barreaux ; il faut que l’ego s’use comme une vieille chaussure. La conscience ne naîtra que de la simplicité, du plain-pied avec les choses. Respirer, marcher, servir le thé, deviennent alors des moments privilégiés dans l’acuité d’être. L’esprit devient paisible, intelligent, curieux. C’est l’aspect spontanéité de l’État éveillé.

Six activités prennent place d’elles-mêmes :

  1. la générosité : c’est la communication, le désir de s’ouvrir sans motif, de donner, en faisant simplement ce que requiert chaque instant dans chaque situation ;
  2. la discipline : ne pas se lier un ensemble de règles ; désintéressé, on agira selon cette ouverture, en harmonie avec ce qui est ;
  3. la patience : qui ne désire rien n’est fasciné par rien ; il est alors lent, sûr et continu comme la marche de l’éléphant, il entretient une situation fluide avec le monde ;
  4. l’énergie : les rythmes créateurs de notre vie nous mettent en joie, la vue panoramique intéresse à la vie telle qu’elle est et vivre pleinement est alors une joie ;
  5. la méditation : elle est la conscience des situations telles qu’elles sont, dans l’environnement ;
  6. la connaissance : voir les situations en elle-même sans séparer les concepts, sans chercher à les interpréter ou à forger une analyse, car la forme est illusoire, il n’y a pas de réalité à découvrir qui serait immuable, tout change et se trouve une forme ; il faut saisir les choses telles qu’elles sont, dans leur devenir et leur complexité.

« L’illumination consiste à être éveillé dans l’ici et le maintenant » p.211.

Tout simplement.

Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, 1973, Points sagesses 1976, rare occasion €67.36

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Chogyam Trungpa, Méditation et action

Le bouddhisme est souvent exploré à plaisir comme une religion ésotérique aux innombrables dieux et comme une voie difficile, jalonnée d’épreuves mystiques vers le salut. Tout cela flatte le vulgaire et son exigence de merveilleux. Mais, comme nous l’apprennent des sages, il est aussi une philosophie pratique de très haute tenue. Trungpa, qui fut abbé de monastère tibétain, puis dirigeant d’un centre religieux bouddhiste en Ecosse, traduit en termes simples l’expérience de Bouddha et son enseignement.

La souffrance et l’ignorance viennent de l’ego qui empêche chacun de voir les choses telles qu’elles sont. Les désirs et les émotions obscurcissent et rendre incapables d’apprendre. Conceptions, idées, espoirs et craintes sont des illusions : ce sont des créations de nos spéculations. Il nous faut acquérir l’attention nécessaire pour tout scruter et passer outre au sens commun et aux idées reçues.

Le bouddhisme est la seule grande religion où l’on ne reçoit pas dévotement une révélation enjoignant de se soumettre inconditionnellement et d’obéir aux commandements sous peine des enfers éternels, mais où l’on donne l’exemple d’un homme : Gautama Bouddha. Chacun peut devenir bouddha par discipline personnelle. Il faut se mettre soi-même en état de réception pour comprendre la situation qui se présente et s’en servir spontanément. Tel est l’éveil : l’aptitude à observer en faisant taire son ego pour laisser être les choses sous nos yeux.

Cet état s’atteint par un entraînement progressif, volontaire et discipliné. Il faut s’accepter tel que l’on est pour utiliser un ou plusieurs caractères positifs en soi comme levier. On construit en intégrant, pas en éliminant ou en niant. Un maître est utile comme révélateur de situation pour éviter de retomber dans l’ego, mais c’est bien le disciple qui se cherche et se trouvera par lui-même. Comme en psychanalyse, qui n’a au fond pas inventé grand-chose. Le maître n’éduquera pas mais pourra créer les conditions propres à l’étincelle. Une conscience attentive se développe par des exercices appropriés de concentration dans le but d’atteindre, dans chaque situation, un état de lucidité, d’ouverture des sens et de l’esprit – et un retrait de l’ego qui juge et interprète en illusionniste. La conscience attentive vise à voir simplement ce qui est, sans filtre égotistes. Cet état sincère et complet de bienveillance impersonnelle permet de percevoir les événements comme un tout, donc le jaillissement des impulsions créatrices accordées au moment présent.

Il s’agit d’acquérir la patience lucide et l’œil stratégique du guerrier zen : dans la bataille, le combattant prend les choses comme elles viennent et y fait face de tout son être pour passer outre. Il n’attend rien de l’extérieur et ne peut changer la situation : il entre lui-même en paix et saisit lucidement l’événement pour y répondre. Il vit dans la réalité, il « est » avec elle, participe de son mouvement.

Pour cela, il est nécessaire de s’entraîner à la concentration, première étape de l’effacement de l’ego par la mise en retrait des émotions et préjugés, pour atteindre l’état de perspicacité qui est celui de la conscience lucide, une énergie intelligente qui permet d’appréhender les événements dans leur totalité par une attitude ouverte. Ces exercices peuvent appartenir à des disciplines diverses : yoga, arts martiaux, tir à l’arc, marche ou course, mais les plus simples concernent la respiration, qui calme le physique pour ouvrir le mental. Le souffle est l’expression unique du « maintenant ». Se concentrer sur lui éduque à ressentir le moment présent pour se tenir en accord avec la situation plutôt que de spéculer sur l’après ou de regretter l’avant. Il faut devenir un avec la conscience de respirer, la sensation du souffle, le sentiment d’être au monde. Lorsque surgissent les pensées, les observer comme des pensées extérieures au lieu d’en suivre le déroulement : les regarder surgir, puis disparaître, voir leur nature transitoire.

Cette philosophie simplement exposée rejoint les réflexions de Socrate sur l’illusion des opinions, le poids social de la doxa et l’exigence d’une critique personnelle, tout comme les préceptes stoïciens d’appartenance au mouvement de la nature et de sérénité morale par la pleine conscience de ses actes, comme aussi l’individualisme observateur de Montaigne, la critique radicale de Nietzsche et l’ouverture humble devant les incertitudes de l’observation absolue du XXe siècle, d’Heisenberg à la théorie du chaos et des sous-ensembles flous. Le bouddhisme est un élément de cette chaîne d’intelligence humaine à laquelle j’appartiens, pour qui Dieu n’est autre qu’une projection enflée de l’ego, et qu’il importe bien plus de s’éduquer soi-même à vivre à propos. Il vaut mieux se prendre en main consciemment qu’obéir à des commandements, observer et apprendre plutôt que de croire et se soumettre.

Chogyam Trungpa, Méditation et action, 1969, Points Seuil 1981, €7.90

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Vladimir Nabokov, Autres rivages

L’auteur, né un an avant son siècle, a vécu la première moitié bouleversée par les révolutions et les autoritarismes doctrinaires. Il écrit son roman autobiographique d’une plume à la fois nostalgique et magique. Il soigne son expression, précise les mots d’une prose gracieuse, allusive, lyrique, précise.

Il avait publié quelques textes de souvenirs qu’il a rabouté au fil des années pour les publier en 1951 aux Etats-Unis avant de les traduire en russe en 1954 en les améliorant du fait des particularités de la langue et de son public, puis de les compléter en 1967 lors d’un retour en Europe où il a pu rapprocher des souvenirs de famille.

Ces « autres rivages » sont ceux, perdus, de l’enfance et de l’adolescence, de cette Russie du tsar où la vie était certes rude mais où la liberté de penser et de s’exprimer était incomparablement plus grande qu’elle ne fut ensuite, sous le fanatique Lénine comme sous le brutal Staline. Nabokov ressuscite un monde dans sa mémoire, son monde de fils de nobles éduqué en trois langues (il a su écrire l’anglais avant le russe), aîné préféré de ses parents cultivés, aimants et attentifs, au père libéral, constitutionnel démocrate (KD ou cadet) et à la mère férue de poésie. Parmi ses ancêtres figurent, côté maternel, la baronne allemande qui prêta sa berline au roi Louis XVI lors de sa fuite à Varennes et, côté paternel, un amiral de la flotte ruse d’Extrême-Orient.

Sans rester linéaire mais par cycles thématiques, Vladimir décrit ce qui subsiste en sa mémoire des moments intenses de son enfance et de son adolescence à la datcha de campagne, dans la ville de Saint-Pétersbourg, sur les plages de Biarritz ou de la Méditerranée, à Berlin ou à Cambridge où il étudia trois ans avec son frère Serguei après la révolution bolchevique. L’œuvre va de l’éveil de l’auteur à l’éveil de son fils unique et adoré, Dmitri, 6 ans en mai 1940 lorsque le couple quitte Saint-Nazaire par un paquebot transatlantique, juste avant le déferlement des chars nazis et la fin de cette autobiographie.

Gouvernantes et précepteurs, frère et cousins, condisciples d’école, amours d’enfance et de jeunesse défilent, ses lectures, de Mayne Reid à Madame Bovary, tandis que sont développées les sports comme le vélo, la nage, le foot et le tennis, mais surtout la chasse aux papillons, une passion avant celle d’écrire des poèmes, consumé par le lyrisme des hormones entre 14 et 17 ans. L’enfant a de la mémoire, l’adolescent est capable de composer dans sa tête puis de réciter d’une traite son œuvre achevée devant sa mère, attendrie et émerveillée, qui en pleure. Il se tourmente à 13 ans pour son père, qui a provoqué en duel un directeur de journal dont un gratte-papier a insulté ses idées ; quand Vladimir apprend que le duel n’aura pas lieu et que les excuses, présentées, sont acceptées, il implose d’angoisse évanouie et la grande main fraîche de papa, qui comprend, lui est une preuve d’amour infinie.

La mémoire est comme un cheval qui paresse ou s’emballe et que l’on doit maîtriser. L’expression se fait alors d’une précision d’entomologiste, ne lâchant les rênes de l’émotion qu’à demi, en des phrases ciselées qui demandent au lecteur sa complicité. Ainsi, à 11 ans à Berlin, dans une salle de patins à roulettes, une jeune Américaine le trouve « mignon » et, la nuit suivante, Vladimir en songeant « à sa taille flexible et à sa gorge blanche » s’inquiète « à propos d’un malaise bizarre que je n’avais alors jusque-là associé qu’avec le frottement irritant d’un caleçon ». Il parle avec ses parents de « ce malaise déconcertant » et son père répond en anglais « (… façon de parler qu’il adoptait souvent quand il ne savait pas s’en sortir autrement) : ‘C’est là, mon petit, tout simplement un exemple de plus de ces combinaisons absurdes de la nature, comme la honte et la rougeur, ou le chagrin et les yeux rouges’ » X3 p.1318 Pléiade. N’est-ce pas délicieux ? La façon d’aborder l’éveil de la sexualité chez un garçon de 11 ans, son ingénuité à en parler à ses parents, la réponse toute délicate et ouvrant à des réflexions apaisantes de son père ?

Plus tard, il évoquera d’une même façon la réalisation de son premier accomplissement sexuel à 16 ans, dans les bois de la propriété de campagne au sud de Saint-Pétersbourg, avec celle qu’il appelle Tamara : « Dans une certaine pinède, tout se passa de façon idéale, j’écartais l’étoffe des fantasmes, je goûtai à la réalité » XII1 p.1337. Comme quoi des parents aimants transmettent par mimétisme leurs façon d’être, de dire et de faire à leurs rejetons.

Ce qui ne va pas parfois sans un humour féroce. Comme sur Hitler lorsqu’il laisse son fils évoluer dans une Benz à pédales sur les trottoirs du Kurfürstendamm « tandis que, de fenêtres ouvertes sortait le rugissement amplifié d’un dictateur toujours en train de se marteler la poitrine dans la vallée de Neander que nous avions laissée loin derrière nous » XV2 p.1396. (Rappelons aux peu lettrés que l’homme de Neandertal, homo sapiens neandertalensis, dont les premiers restes ont été trouvé dans la vallée de Neander, était un membre du genre homo plus fruste et moins évolué du cerveau que nous, homo sapiens sapiens).

Nabokov avait pour modèle Chateaubriand lorsqu’il sculpta ces mémoires sur un autre rivage que celui de la vieille Europe embrasée par le feu et le sang. Mais il n’écrivait pas d’outre-tombe, il était bien vivant ; il écrivait pour témoigner d’une vie ancienne, sur l’autre côté du rivage, et combien ce monde pouvait avoir été bon, enrichi par sa culture multiple européenne.

Une grande œuvre.

Vladimir Nabokov, Autres rivages, 1951-1967, Folio 1991, 416 pages, €9.90

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Thomas Cleary, La voie du samouraï

La thèse de l’auteur est la suivante : « Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une véritable stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chefs séculiers. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cette déviance autoritaire prit plusieurs siècles. Il est nécessaire de dégager le zen authentique de ses formes militaires.

Voilà un superbe programme, que l’auteur met en œuvre en analysant de façon critique quatre auteurs japonais : Miyamoto Musashi (Traité des cinq roues), Yagyu Munenori (Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre), Susuki Shosan, et Takuan (Mystères de la sagesse immobile).

De tout cela, il ressort que :

1/ La voie ne doit pas s’accomplir seulement dans le combat mais dans chaque instant de la vie. Si la férocité animale du samouraï cherche à détruire ses adversaires, le zen vise à une férocité spirituelle destinée à trancher le nœud de l’illusion partout où il se forme. La première étape de la voie est une attention scrupuleuse favorisée par des exercices de concentration : par exemple, en combat, diriger son esprit entièrement sur son adversaire pour chercher la faille. Il s’agit de contrôler son esprit pour l’empêcher de divaguer hors du réel qui requiert toute l’attention.

La seconde étape est le but ultime du zen : le non-attachement aux événements du monde, qui sont impermanents, éphémères. Tout passe, pourquoi s’accrocher à des acquis de toutes façons condamnés à muter ? C’est ainsi que progresse d’ailleurs la recherche scientifique, en remettant en cause à tout moment non seulement les dogmes, mais ce que l’on croit scientifiquement vrai à un moment donné : il n’y a pas de « bible » écrite une fois pour toute mais un livre qui se corrige et s’améliore sans cesse. L’état de « sans pensées » n’est pas un vide « d’absence de pensées », mais un éveil, un espace de liberté fluide et non une indifférence. Exemple : « Bien que vous perceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité des muscles mais l’immédiateté des réflexes entraînés, l’attention prête à tout, qui rend l’action possible.

2/ L’« art de l’avantage » est une expression plus juste qu’« art martial »  selon l’auteur, car elle renvoie à la stratégie. Tout être est aux prises avec un monde changeant où l’adresse et la fluidité se révèlent des outils essentiels à la survie. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque l’inhibition de la réaction libre et spontanée du « premier mouvement » qui, souvent, est le bon. La normalité implique une vision large, non bloquée ou focalisée, stratégique : un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit ne se fixe pas mais reste vacant, disponible à tout ce qui survient ici mais aussi ailleurs pour les répercussions en chaîne, maintenant mais aussi hier et demain pour les causes et les conséquences. Quels que soient les actes, s’ils sont accompagnés d’une pensée et exécutés avec une concentration « violente », ils perdent toute coordination. L’efficacité vient de la liberté, c’est-à-dire de la maîtrise. « Oublier le moi » ne signifie pas qu’il n’y ait plus aucun « moi » conscient, mais que la conscience de l’individu ne reste pas enclose dans son petit moi. Ni impulsif, ni insouciant, mais un moi contrôlé, conscient des interactions, ouvert aux autres et à ce qui survient.

La voie se fonde sur la raison, elle est l’application d’une honnêteté authentique axée sur l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action ; il s’agit d’agir à propos. Mais, pour bien raisonner, il faut comprendre la logique sous-jacente, donc entrer en sympathie avec le mouvement des choses et des êtres ; il faut les « laisser être » ce qu’elles sont avant de les préjuger, les observer avec détachement, lucidité et compassion. L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais à une capacité de transformation, une possibilité d’action sur le monde. L’objectif du zen n’est pas l’accomplissement du vide en soi-même, mais la méthode par laquelle sont éliminées les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent à tort l’esprit sur les apparences, l’attachent aux choses, l’enchaînent aux angoisses névrotiques et le laissent impuissant, velléitaire, superficiel.

3/ Le zen est une voie sur laquelle chacun avance pas à pas. On peut le comparer au métier de charpentier qui entre peu à peu par expérience et entraînement. La maîtrise de soi est progressive, due à l’apprentissage et au travail. Le métier n’est pas entré tant que l’adepte reste attaché à sa pratique. Assimilée, la pratique doit devenir inconsciente ; elle s’accomplit alors avec liberté et efficacité. Dans tous les arts traditionnels japonais la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites de la tradition. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline stricte n’était pas de transformer le novice en automate obéissant, mais de lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception propre non ordinaire – en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée instinctivement sur les formes de l’enseignement.

La pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. En ôtant le voile des préoccupations mentales, de l’attachement aux formes ou à la pratique, l’esprit gagne en disponibilité, donc en vigueur. Il devient alors plus efficace, plus aigu en analyse. Ni impatience, ni excès dans la pratique, l’authenticité et la persévérance sont les seuls critères qui vaillent. Si l’on cherche à atteindre ses limites ou à se distinguer par quelque mortification, on s’épuise en vain et l’on affaiblit son potentiel. L’entraînement doit être progressif et tempéré au niveau atteint. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts revendiqués et les émotions mises en avant (tout ce que mai 68 a promu). Leur contrôle et leur maîtrise demande du temps et de la discipline à la jeunesse gonflée d’hormones. Elle demande surtout une force intérieure que tout le monde n’a pas au même degré, une volonté vivace de s’accomplir pleinement. Sinon, la discipline reste une contrainte extérieure qui devient un attachement, une obéissance qui devient une croyance aveugle, un accessoire de l’ego qui conduit à une religiosité sentimentale, superstitieuse et inefficace. Au contraire de l’humeur sombre qui prend tout au sérieux et bat sa coulpe, prison des sens, une humeur enjouée est une voie vers l’éveil.

Cet ouvrage, à mes yeux capital et bienvenu pour notre époque, clarifie ce qu’est le zen ; il le dégage du militarisme nippon comme de de la gouroutisation béate venue de Californie. Il offre une conscience plus claire de la voie à suivre pour devenir ce que l’on est.

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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Plaisir de chatte en automne

Sous le dernier soleil de la saison, la chatte se paillarde sur la pelouse. Elle est mère et a fait son devoir d’élever deux portées de chatons. Elle jouit de la lumière et de l’odeur de plante comme une fillette en puberté.

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Vivre à poil toute la journée est un plaisir rare, surtout quand les rayons électrisent le derme, produisant des sensations comme une caresse. Hédonisme post-68 ? Ou savoir bien vivre le moment présent ? Le chat est naturellement libertaire.

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Se rouler dans l’herbe drue dont la rosée s’est évaporée permet de sentir la terre et de secouer les puces. Après le bonheur du jouir, on n’en dormira que mieux sur le canapé le soir.

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J’ai toujours apprécié chez le chat le sens du confort en même temps que l’éveil au moment présent. Ces félins prédateurs sont sur le qui-vive quand il s’agit de chasser, mais ignorent le monde entier dès qu’ils se sentent en confiance.

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Ils jouissent alors du temps qui passe, du soleil qui chauffe, de la pelouse embaumée. Ils sont philosophes du Carpe diem, de cueillir le jour qui passe.

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Claude Brami, Le garçon sur la colline

claude brami le garcon sur la colline

Ce livre est le roman des treize ans. L’adolescence à ses débuts avec sa pureté, ses élans, sa soif de certitudes aussi brusquement étanchée que renouvelée. Le prélude à l’âge d’homme est mystérieux chez le garçon : cette maturité déjà qui engage, et ce reste d’enfance qui retient et passionne à l’extrême chaque acte de ce temps-là.

La relation fondamentale enfant-adulte, à cette période, repose sur la confiance. Difficile à conquérir, ardue à conserver, fragile. Il ne faut pas – surtout pas – abimer l’image que le jeune être se fait de vous, à votre insu, par ce que vous dites mais plus encore par la manière avec laquelle vous agissez et réagissez en votre entier.

Il n’est pas meilleure éponge qu’un enfant qui espère en un adulte, qui soupèse sa valeur et choisit de se confier. Il vous scrute, il compare, il se demande ; c’est une décision grave pour lui qu’il doit prendre. Sa confiance est un trésor trop précieux pour qu’il l’accorde au premier venu. Le processus est lent, difficilement réversible.

S’il vous adopte, c’est définitif, à moins que vous ne le déceviez gravement. Brutale est alors la chute, irraisonnée la réaction, terrorisée l’enfance. L’amour devient haine, aussi violente. La confiance atteinte, l’enfant s’affole comme une boussole sous une ligne à haute tension. L’adulte pris comme modèle doit être irréprochable et solide, sinon…

Telle est la tragédie de ce livre.

Par-delà la sensualité de Pascal, suggérée par touches amicales et frémissantes, l’éveil des treize ans est montré tel qu’il est, sans complaisance. Le paysage chaud du sud et la maturité campagnarde pour les choses de l’amour composent une situation qui peut devenir tragique. La confiance, cette passion pure de l’adolescent, se heurte à la complexité des personnes et des relations. Le père mort, la mère courageuse, l’ami et compagnon, Julia l’orpheline, le chien fidèle, sont les personnages de l’histoire.

Elle est belle et forte, jouée en plein soleil, sèche et inattendue comme un coup de théâtre.

Claude Brami, Le garçon sur la colline, 1980, Folio 1982, 320 pages, €8.20

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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Sexe et sensualité antique

Guilia Sissa Sexe et sensualite

Un titre séduisant pour un vaste programme qui parcourt un millénaire d’amours antiques. Ce qui est intéressant est que Giulia Sissa, tête chercheuse au CNRS soit aussi professeur de théorie politique et de civilisations de l’Antiquité à UCLA (University of California Los Angeles). Sans entrer dans la querelle de dictionnaire pour savoir qui est homo ou hétéro, sans entrer dans les chapelles de genre pour définir homme ou femme, elle revisite les discours « depuis la médecine jusqu’à la philosophie, la rhétorique, le théâtre, la poésie ou le roman » p.273 – et le droit comme les institutions.

Elle n’hésite pas à critiquer les hypothèses hasardeuses de Michel Foucault et son « discours anesthésique », en se fondant sur les textes. Il s’agit du penser, parler et vivre des Grecs et des Romains et les interrogations sont cinq : « il y a deux sexes et deux genres ; les corps sont sexués, les corps sont exemplaires ; le désir, par sa nature insatiable, est ce qui met la pensée éthique au défi ; le désir désire le désir de l’autre. C’est le jeu de la séduction qui aboutit au plaisir des sens ; c’est l’échec de la réciprocité qui fait l’amour tragique » p.275.

ados nus garcon fille

Nous sommes avant la haine du corps terrestre, hérité de saint Paul (1ère Épitre aux Corinthiens). Dans la cité antique, les corps sexués s’affichent partout, fièrement, corps féminins et masculins nus, rappel constant de la différence des sexes et de leur complémentarité. Car ni les Grecs ni les Romains ne sont « tous pédés », comme la vulgate voudrait le croire. Ils sont indifférents à ce genre de distinction mais emplis de la sensualité des corps dans leur vénusté. « Seins ronds, ventres légèrement bombés, gestes langoureux ou pudiques d’une part ; muscles définis, maintien fier et allure martiale, de l’autre » p.281. La nudité chante le corps joyeux, la virilité et la féminité officiels. L’éducation physique était une façon de souligner l’anatomie en amplifiant le dimorphisme sexuel.

jeunesse nue athenes et olymppie

On ne naît pas homme, on le devient : par le climat, l’éducation, l’éveil à la puberté. « Or, parce que la féminité infantile fait partie de la mémoire du corps, ce n’est pas une inversion ni une perversion, mais la prolongation artificielle d’un état qui, par nature, doit évoluer – de même qu’il faut que jeunesse se passe. Ce n’est pas un drame non plus » p.286. Un homme fait est légitime à désirer un éphèbe, il lui faut seulement faire attention, par morale exigeante, à ne pas le déformer et à l’élever au niveau viril exigé de la société. La consommation sexuelle n’est admise que pour les esclaves, pas pour les futurs citoyens.

Se donner aux autres hommes peut être faute politique, tolérée si elle reste discrète, mais refusée si l’efféminé prétend aux charges de la cité. Le discours d’Eschine contre Timarque est un exemple ici largement analysé. Si les aristocrates sont réputés vertueux par naissance et éducation, les démocrates ne sont jugés adultes responsables que par le regard de tous. Actes et mœurs sont les seuls critères pour leur faire confiance dans les affaires publiques. Platon contre Eschine, Le Banquet vs Contre Timarque, la convivialité cultivée contre l’agora des travailleurs pères de famille – c’est tout l’écart des mœurs entre l’aristocratie de l’esprit et de la fortune (portés aux jeunes garçons) et les Athéniens ordinaires (plutôt hétéros conservateurs).

ephebe nus cybele de corinthe

« Dans une relation pédérastique de qualité (…) l’homme qui, du fait de son âge et de son expérience, prend l’initiative d’une liaison doit vouloir du bien à son partenaire, et lui faire du bien. L’intérêt érotique pour une jeune personne, et non pas pour une chair fraîche, doit se prolonger longtemps, ce qui projette l’amour bien au-delà de l’adolescence (…) Se fixer sur des garçons pubescents parce qu’ils sont tendres et duveteux, pour enfin les quitter l’un après l’autre, dès que leur virilité se confirme : voici un comportement ignoble » p.123. Dans la culture populaire d’Athènes, la féminisation du garçon est une obsession et un cauchemar. Car la femme a la luxure gourmande, sans limites.

« Ce que j’espère avoir ajouté », dit l’auteur, « ce sont d’abord les arguments sur la priorité du désir, sur la transformation de la puberté, qui est à la fois transsexuelle et sensuelle, sur le jeu de miroirs entre discours différents, d’éloge ou de blâme, sur l’inexistence d’un rapport à sens unique entre pénétration et pouvoir et, surtout, sur la véritable absurdité de la dichotomie entre actif et passif, alors que les textes célèbrent, ou dénigrent les couples » p.293. Impact de la beauté, contagion du désir, durée dans l’attachement amoureux, c’est tout cela qui mène du mécanique (qui fascine nos contemporains) à la sensualité (réhabilitée des Antiques). « Je définis la sensualité comme tout ce qui exprime l’intensité intentionnelle de l’érotisme ; comme son irradiation esthétique, c’est-à-dire sensible d’un corps à l’autre » p.295. Quel que soit son genre, la sensualité est toujours un peu féminine. D’où la balance entre l’hommage à la virilité et la crainte de la mollesse, qui perd les cités (Sparte) et les empires (Rome).

seins nu et foot nu ado

Mais tout commence par le désir insatiable des femmes : on serait tellement bien, entre hommes, à converser agréablement lors d’un banquet – dit le philosophe – s’il ne fallait assurer enfants, richesses et attentions à l’épouse pour perpétuer la société… « Il y a une Antiquité fluide et femelle, toute à redécouvrir, dans ses accents propres qui n’ont rien à voir avec le pouvoir, indûment surestimé, d’une virilité violeuse et conquérante sur une féminité triste, inerte et chosifiée » p.18.

En Grèce, au commencement était Éros, l’entremetteur des contraires, capricieux et volage comme un petit garçon. Mais il faut distinguer les siècles : au VIIème (avant), dans le monde homérique, le désir est le passé du plaisir (désir-besoin, plaisir-soulagement) ; au Vème siècle des tragédies, l’amour est chimérique et désespéré d’absence, d’indifférence ou d’infidélité de l’être aimé ; au IVème siècle, chez les philosophes, le désir est insatiable, le plaisir dérisoire, mais le marchepied pour l’élévation de l’âme (et du disciple).

Rome est née de Vénus qui a fécondé Anchise, Romulus et Rémus sont nés d’une esclave qui s’est enfilée seule sur un phallus dressé dans l’âtre du roi Alba. Les rustres Romains ont dû enlever des Sabines pour les violer et assurer leur descendance. Tout l’art érotique de Rome sera de civiliser ces soldats-laboureurs. Ovide invente donc l’Art d’aimer, où toutes les femmes ne demandent qu’à être séduites, mais où l’homme doit ruser, amadouer, faire le siège avant de pousser la capitulation. C’est le jeu du désir, l’exacerbation de la sensualité plutôt que le sexe brut. Magnifier la femme (ou l’éphèbe) est mensonge, mais les deux finissent par y croire un peu. Magie de l’amour qui transfigure. Mais attention à la mollesse, elle prépare la décadence.

« Le phallus est une obsession romaine » p.250. L’idéal masculin est une fermeté du corps entier, érigé comme le pénis, image du caractère droit et de l’austérité ferme. A Rome, « il n’y a rien de mal pour un adulte à faire la cour à des garçons, dans la mesure où ces actes accomplis sur ces membres encore proches du féminin – et sexuellement malléables – n’en compromettent pas le développement naturel et la future masculinité » p.253. Dès 12 ans le garçon découvre les premières pulsions érotiques et commence à désirer ; il séduit et les poèmes de Catulle le célèbrent. Mais si le désir est spontané, l’amour s’apprend, y compris entre sexes opposés, c’est tout le message du roman Daphnis et Chloé.

Nous avons gardé du latin cette obsession de la virilité affichée, si nette dans les banlieues ou dans les engueulades entre automobilistes. Les Grecs étaient moins machos, autrement plus subtils. Les figures complexes d’Ulysse et Pénélope, d’Achille et Patrocle, d’Agamemnon-Iphigénie-Clytemnestre, d’Antigone, d’Agathon et de Phèdre nous parlent toujours.

Un beau livre fort instructif, facile à lire, d’une écriture un peu bavarde, mais disons lyrique et sensuelle, qui renouvelle le sujet avec érudition.

Giulia Sissa, Sexe et sensualité – la culture érotique des anciens, 2011, Odile Jacob, 329 pages, €23.99

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Matilde Asensi, Iacobus

Aimez-vous le mystère, le moyen-âge, les Templiers ? Lisez ce livre, vous allez être servis ! Matilde Asensi est journaliste espagnole, elle a baignée toute petite dans ce monde catholique et vénérable des pèlerinages et des églises. Pour son second roman (mais le premier traduit en français), inspiré du Nom de la rose et du Da Vinci code, elle frappe fort. Un moine-soldat de trente ans, Galcerán, appartenant à l’ordre des Hospitaliers pour une faute sociale de jeunesse que nous découvrirons, est mandaté par le pape Jean XXII pour enquêter sur les morts mystérieuses de son prédécesseur, le pape Clément V, du roi de France Philippe le Bel et de son grand chancelier Guillaume de Nogaret. Maurice Druon a écrit une vaste fresque historique passionnante sur Les rois maudits.

C’est que ces trois hauts personnages avaient pour point commun la malédiction in extremis du Grand maître des Templiers Jacques de Molay, brûlé par ordre royal après un procès d’inquisition stalinien. Tout visiteur dans la capitale peut d’ailleurs voir la plaque apposée à l’endroit du bûcher, dans ce square du Vert-Galant qui fait face au Louvre, dominé par le pont Neuf. L’ordre du Temple était devenu très puissant, suscitant des jalousies dans l’église et le siècle, possédant même une forteresse aux marges du Paris médiéval, aujourd’hui le quartier du Temple. L’ordre était réputé être aussi fort riche, ce qui suscitait les convoitises royales, l’État étant toujours à sec pour dépenser sans compter par bon plaisir politique (tradition française qui dure jusqu’à aujourd’hui).

Rivalité de puissance et volonté de taxer ont donc fait chuter le Temple. Sauf que l’on a trop volontiers oublié sa troisième force : celle de la connaissance. S’étant frottés aux pays d’Orient, dépositaires de la culture grecque via les érudits persans, les chevaliers du Temple avaient acquis des savoirs en médecine, en poisons, en alchimie, qui les rendaient redoutables. On dit même qu’ils avaient découvert sous le temple de Salomon à Jérusalem l’Arche d’alliance, véritable pile de Leyde composée de bois d’acacia et d’or pur, qui permet la puissance à qui sait s’en servir.

C’est pour cela que le pape est inquiet : ne va-t-il pas être le prochain sur la liste ? Ces trois morts dans l’année, selon la malédiction de Molay, sont-elles naturelles ? Galcerán va enquêter… et découvrir qu’à chaque fois deux mystérieux personnages étaient dans les parages, disparaissant aussitôt le décès constaté. Jean XXII va donc – grâce à Galcerán – signer l’accord de créer un ordre nouveau de chevalerie catholique, au Portugal. Même s’il sait que le roi du Portugal protège les Templiers sur sa terre et que les derniers qui ont échappé vont s’y rallier.

Mais pour être moine obéissant au pape, soldat chargé d’une mission pour l’Église, on n’en est pas moins homme. Galcerán de Born fut jadis chevalier, d’une bonne famille de noblesse catalane. S’il est entré dans les ordres, ce n’est que sur injonction familiale après avoir connu l’amour à 16 ans. Le premier chapitre le voit rechercher un enfant de 13 ans, trouvé bébé à la porte du monastère Ponç de Riba. Missionné par le pape, il a tous les pouvoirs nécessaires et en use pour engager le novice comme écuyer. Il le nomme Jonas parce qu’il veut le ramener à la lumière après son purgatoire monastique. Ce piment adolescent va injecter de l’humour dans cette quête trop grave. De l’amour aussi, parce que ce garçon est son fils mais qu’il ne lui dit pas de suite. Peu à peu, ces deux êtres solitaires et soumis à obéissance vont se lier, se trouver, s’éduquer l’un l’autre. Jusqu’à remettre en cause ce que la société leur a jusqu’ici imposé.

Car le pape ne s’en tient pas là. Avide d’or et de puissance comme Philippe le Bel, il va lancer Galcerán sur les traces du trésor des Templiers, jamais retrouvé. Le surnom du moine est en effet ‘le Perquisitore’, qu’on peut traduire par enquêteur. Il n’a pas son pareil pour observer, faire parler les gens, mettre bout à bout les indices. Parlant l’espagnol, l’italien, le français et l’arabe pour le présent, le grec et l’hébreu pour le passé, le moine-soldat est aussi versé dans les sciences médicales, apprises dans les traités grecs, arabes et juifs. Il a donc les connaissances suffisantes pour déchiffrer les codes. Car le trésor est disséminé sur le chemin de Compostelle, dissimulé sous des constructions religieuses ornées de symboles à décrypter. Lequel chemin n’est pas celui de Jacques, récupération papale pour garder le pouvoir, mais celui de Priscillien, évêque de Galice du IVe siècle condamné pour hérésie par Rome (p.352) ! Galcerán et Jonas vont rivaliser d’observation et d’acuité intellectuelle pour découvrir quelques dépôts. Aussitôt pillés par les sbires du pape…

Menacé par cette milice papale, écœuré par l’avarice de l’Église et sa volonté de tout régenter, jusqu’aux idées de chacun, le moine-soldat hospitalier va décider de jouer les Jonas pour lui aussi. Il va quitter son ordre sans ordre, pour disparaître avec les siens. Avec son fils qu’il doit parfaire pour qu’il devienne un homme, et que sa mère n’a jamais voulu reconnaître par rigidité sociale. Avec cette femme juive rencontrée à Paris, Sara au teint de lait et aux taches de rousseur, appelée sorcière parce qu’elle maîtrise les poisons et parce que son intelligence lui permet de deviner le destin de ceux qui viennent la consulter. Galcerán de Born va quitter son ordre, sa famille d’origine et jusqu’à son nom pour commencer une autre vie, avoir un autre enfant. Sauf qu’il reste médecin et enquêteur dans l’âme, ce pourquoi il va travailler à consolider ce contrepouvoir au pape et à l’Église que sont les Templiers dont la renaissance a lieu sous un autre nom.

Aventure, mystère, amour, tous les ingrédients sont réussis pour un bon roman policier. Le lecteur apprendra des choses nouvelles : sur le Temple, le pape et le chemin de Saint-Jacques. Il sera ému par les relations père-fils, par les relations femme juive-moine catholique, par l’éveil des consciences. Car tous les personnages évoluent, jamais figés dans leur rôle, ce qui donne au texte une résonance vivante qui parle à chacun de nous. Un bien beau livre qui vous tiendra en haleine, par action, par passion et par raison. Il vous donnera les clés de la liberté !

Matilde Asensi, Iacobus – une enquête du moine-soldat Galcerán de Born, 2000, Folio policier 2007, 387 pages, €7.69 

Les autre romans de Matilde Asensi chroniqués sur ce blog

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Albert Camus, L’Etranger et le Mythe de Sisyphe

Publiés volontairement à quelques mois d’intervalle, en pleine Occupation, le roman et l’essai se complètent et s’enrichissent l’un de l’autre. Le roman renouvelle la littérature française du temps par son objet et par son style ; l’essai propose une philosophie de notre temps, lassé de l’Idéalisme et des religions et avide d’agir concrètement dans le monde. Tous deux ont pour objet « l’absurde », qui est la question centrale du sens de la vie.

Meursault est un jeune adulte qui vient de perdre sa mère, vieille femme usée qui n’avait plus rien à lui dire depuis des années. Il travaille comme employé dans un bureau, déjeune chaque jour dans la même gargote chez Céleste, dort tard le dimanche et sort vaguement avec une fille parce qu’il ressent parfois le désir. Sa vie ne mène à rien ; il n’est qu’un rouage de la machine, sans aucune ambition. Il a pris ses petites habitudes et répugne à en changer, par paresse ou manque d’énergie. Il a des « copains » parce qu’ils sont là mais ne ressent rien de particulier envers eux. Il se laisse agir et le destin va engrener les circonstances pour en faire un meurtrier. Abasourdi et ne comprenant pas ce qui lui arrive, il ne va pas se défendre et se laisse aller à la guillotine. Étranger à la société, étranger à ses conventions comme à ses rites, Meursault s’évacue de la vie. Il dit ce qui est sans y mettre les formes et les autres, les institutions ne lui pardonnent pas ce réalisme qu’ils trouvent froid. Ils lui préfèrent l’idéal des apparences ou de la religion.

Au fond, s’il meurt, c’est pour la vérité du monde.

Or, dit l’essai, « il arrive que les décors s’écroulent. Lever, Tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Naît alors le mouvement de la conscience qui aboutit à l’éveil ou au renoncement.

Meursault, l’Etranger, renonce ; l’éveillé, c’est Don Juan, le comédien, le conquérant ou le créateur. Peut-être Meursault aurait-il pu trouver une bouée sur l’océan sans but de l’existence s’il avait accepté de « se marier » avec la fille, d’avoir des petits. Procréer c’est aussi créer, être comédien dans un rôle, voir conquérant. Mais son désir n’était pas assez fort. Il ne s’est pas révolté contre l’absurde de l’engrenage – ce que feront les étudiants de mai 68 contre le métro-boulot-dodo.

« L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. (…) Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. » Ne pas consentir à l’absurde de la vie, ce n’est pas se réfugier dans un idéal ou un ailleurs ; ni sombrer dans le nihilisme qui conduit au suicide. Mais donner son prix à la vie, « l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse ». A un lecteur, Camus précisera : « L’effort de la pensée absurde (et gratuite), c’est l’expulsion de tous les jugements de valeur au profit des jugements de fait. » (Lettre à Pierre Bonnel, 18 mars 1943)

La position de l’homme absurde est celle du tragique grec : « l’indifférence à l’avenir et la passion d’épuiser tout ce qui est donné. » Vivre le plus et non le mieux – puisqu’il n’existe aucun code transcendant auquel obéir. Ce qui signifie « être en face du monde le plus souvent possible », lucide, réaliste, pragmatique. Ne pas se voiler la face ni travestir les choses ou les sentiments. Être là, ici et maintenant, ni dans le futur ni dans l’ailleurs. Ce qui signifie beaucoup, comme par exemple qu’aucune fin ne peut justifier des moyens intolérables – et qui fera le grand écart de Camus et de Sartre. « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. » Ce qui veut dire agir – mais pas en suiveur d’un gourou ou d’un parti.

« Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin : la revendication du pauvre n’est qu’un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c’est là que je le rejoins. » Créer, c’est donner une forme à son destin. S’il n’y a pas de destinée supérieure, il y a bien un destin personnel. Ainsi en est-il de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. »

Albert Camus, L’Etranger, 1942, Folio €4.37

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942, Folio €6.93

Œuvres reprises dans Albert Camus, Pléiade tome 1, 1931-1944, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, 2006

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