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Red de Robert Schwentke

Lavez-vous la tête après Covid, élections ou examens et passez une bonne soirée avec un film d’action, satire de la CIA et de tous ceux qui se prennent pour des dieux. Les gens enivrés de pouvoir sont dangereux et doivent être stoppés, tel est le message.

Franck Moses (Bruce Willis à son meilleur pince sans rire) est un retraité de la CIA mais son passé le rattrape car il « sait » des choses sur certains. Lui se tient à carreau, ne rêvant que de lier connaissance avec la voix de sa caisse de retraite, Sarah (Mary-Louise Parker), dont il est tombé amoureux par téléphone. Mais ces coups de fil et les lieux évoqués font tilt dans les bases de données des écoutes et il est repéré. Une sous-fifre ambitieuse de la CIA aux dents qui rayent le parquet est mandatée pour l’éliminer et elle en charge l’agent William Cooper (Karl Urban), jeune et ambitieux lui aussi mais rationnel. De qui viennent les ordres ? Nul ne sait et le spectateur le découvrira en même temps que les protagonistes.

Une insomnie – ou un sixième sens – fait se réveiller Franck à trois heures du matin chez lui pour descendre au rez-de-chaussée alors que des hommes en noir armés s’introduisent silencieusement dans la maison. Entraîné, il les surprend un à un et les met hors d’état de nuire. Comme tout un troupeau s’avance dehors, il fait sauter des balles dans une poêle pour les faire intervenir et quitte sa maison en emportant le nécessaire. Le comique irrésistible du film réside dans la démesure « à l’américaine » : un mitraillage général qui fait s’écrouler les murs en carton-pâte de la maison (pas chère et provisoire, typiquement yankee) et un tapis de douilles fort peu écologique et sans aucune efficacité. Evidemment, tout saute pour l’effet Hollywood.

C’est le début d’une cavale avec cette énigme : qui veut le tuer ? Il rejoint Sarah à Kansas City pour la mettre en garde mais, là encore, un commando survient pour leur faire leur affaire. Sarah, petite dinde désorientée, ne le croit pas et Franck est obligé de la ligoter et de la bâillonner pour l’emporter en voiture comme un vulgaire Creeper. Il la laisse ainsi dans un motel pendant qu’il va rendre visite à son ancien mentor de la CIA Joe (Morgan Freeman). Franck lui a apporté en cadeau les doigts coupés des homes qui se sont introduits chez lui, ce qui permet à Joe, qui a gardé des codes de Langley, de trouver leur identité et leur dernier forfait : l’assassinat d’une journaliste du New York Times qui enquêtait sur une liste de noms. Tous ceux de la liste sont tués les uns après les autres, leur mort déguisée en accident, en suicide ou en règlement de comptes.  

Bien que Sarah se soit libérée de ses liens et ait appelé le FBI, Franck réussit à l’enlever à nouveau et à lui injecter le somnifère qui lui était destiné par un agent. Il réussit à la convaincre de rechercher Marvin (John Malkovich), un autre ancien copain de sa vie active. Ce dernier, les neurones grillés par le LSD expérimenté par la CIA dans les années cinquante (fait authentique), est devenu paranoïaque. Il vit non dans sa maison au bord du bayou en Floride mais en sous-sol, l’accès se faisant de façon désopilante par le capot d’une voiture-épave dans la cour. Il se méfie de tout, des cartes bancaires, des téléphones mobiles, des téléphones fixes, des ordinateurs, de l’Internet, des caméras de surveillance, des satellites, des hélicoptères, des gens qui les suivent. Et avec raison, la technologie multipliant le pouvoir surtout depuis George W. Bush.

Dans les archives (papier) qu’il a conservé, il découvre que la liste correspond à une mission de son groupe du service action de la CIA au Guatemala en 1981 où, avec Franck et Joe entre autres, il a dû « nettoyer » le massacre d’un village qui cachait l’enlèvement d’un personnage important. Le dernier de leur groupe, Singer, travaille dans un aéroport et n’est pas encore descendu ; lorsqu’ils vont le trouver, il est assassiné par un tireur en hélico, repéré par Marvin et par une rousse en tailleur qui les suivait, repérée elle aussi par Marvin, malgré les « mais non » de Sarah et de Franck. Même les paranoïaques ont des ennemis. Marvin avec son petit revolver, réussit à faire exploser le missile tirée par la rousse dans une parodie des duels de westerns chers à la digne Amérique.

Mais quelle était cette mission de la plus haute importance au Guatemala ? Pour le savoir, il faut s’introduire dans les archives secrètes de la CIA à Langley. Et pour cela, quoi de mieux que de contacter l’ancien Adversaire de la guerre froide Ivan (Brian Cox), en poste à l’ambassade de Russie ? Après une tournée de vodka et l’aveu que le cousin « boucher » n’a pas été tué mais a été retourné et vit grassement aux Etats-Unis avec une chaîne d’épiceries, le deal est vite conclu : les codes d’entrée et les identités pour entrer à Langley comme général et savante atomiste – comme quoi toute la technologie et le « secret » sont vite éventés ! Le dossier est sorti des archives mais Franck se collette dans son propre bureau  à Cooper, l’agent chargé de l’éliminer ; il est blessé. 

Tout le groupe va le faire soigner au « nid d’aigle », le repaire très chic de Victoria (Helen Mirren), une ancienne tueuse du MI6 qui a dû démissionner pour être tombée amoureuse, il y a cinquante ans, d’Ivan. Victoria non plus ne peut raccrocher et elle effectue quelques « missions » d’élimination de temps à autre pour garder la main. Le dressage des services secrets est devenu une seconde nature.

Le dossier révèle une chose : seul un nom ne figure pas sur la liste à tuer, celui d’Alexandre Dunning (Richard Dreyfuss), reconverti en marchand d’armes prospère ayant pignon sur rue et ne désirant pas que son passé trouble le rattrape, pas plus que le personnage exfiltré qui n’était autre que… l’actuel vice-président des Etats-Unis (Julian McMahon). Il veut aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle. Tout jeune et lieutenant inexpérimenté à l’époque, il a massacré tout le village, dommage « collatéral » semble-t-il trop habituel de ce genre de mission où la « raison d’Etat » fait bon marché de la vie humaine, surtout celle de « bougnoules ».

Le groupe d’ex va donc rendre visite à Dunning dans sa propre maison sécurisée mais le FBI, prévenu on ne sait par quelle taupe, entoure la demeure. Fusillade : Joe, à 80 ans et avec un cancer en phase terminale pour la consolation, se sacrifie pour faire diversion en se faisant passer pour Franck ; il est descendu sur un ordre d’on ne sait qui alors que Cooper avait expressément ordonné que personne ne tire. Le spectateur connaîtra ce « qui » à la fin lorsque Cooper fera le ménage sans ménagement.

Mais Sarah, la dinde, s’empresse de « tomber » alors qu’elle fuit dans la neige ; elle est prise. Satire du cinéma traditionnel où les femelles sont hystériques, avec un pois chiche dans la tête, courent de travers avec de hauts talons et trébuchent sans arrêt. Sarah n’a rien d’une Victoria. Moyen de pression sur Franck ? c’est mal le connaître : il téléphone directement à Cooper et s’arrange pour faire durer suffisamment la conversation pour que son interlocuteur sache qu’il est dans sa propre maison, près de sa femme et de ses enfants qui jouent (et ne l’ont pas vu). L’agent Cooper s’aperçoit que le combat de l’ombre n’est pas un jeu de pions et qu’obéir aveuglément aux ordres peut mettre en danger ses proches. Il s’engage à ce que Sarah ne soit pas inquiétée – d’ailleurs elle ne sait quasiment rien – mais la garde au frais pour la protéger de tout le monde.

Le vice-président étant la clé, le groupe s’infiltre à son gala de récolte de fonds pour la présidence et finit par l’enlever, après fusillades et courses-poursuites dignes de James Bond. Il s’agit de faire la lumière sur le Guatemala, sur qui a donné les ordres de tuer, et de l’échanger contre Sarah. Tout va se passer non sans tension et les méchants seront tous finis à la fin. Franck pourra vivre paisiblement son happy end avec Sarah – à moins que… Car Ivan réclame un service après celui qu’il a rendu. Ce sera le propos de Red 2.

Un excellent Bruce Willis et une comédie romantique pleine d’actions spectaculaires et d’ironie sur les totems de « l’Amérique » : le pouvoir, la CIA, la surveillance généralisée après le 11-Septembre, l’esprit pionnier, la défense individuelle, l’honneur, le vrai patriotisme et ainsi de suite. Moins superficiel qu’il n’y parait et divertissement assuré.

DVD Red (Retired and Extremely Dangerous), Robert Schwentke, 2010, avec Bruce Willis, Helen Mirren, John Malkovich, Morgan Freeman, Mary-Louise Parker, M6 vidéo 2011, 1h47, €5.45 blu-ray €10.99

Coffret Red 1 et Red 2, M6 vidéo 2013, 3h38, €9.99 blu-ray €22.96

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Maxime Chattam, L’illusion

Recentré sur la France pendant le confinement, l’imagination reste un peu faible pour ce nouvel opus… jusqu’à la fin. Il faut en effet persévérer avant de voir brutalement, dans les toutes dernières pages, les pièces du puzzle s’assembler dans le tragique et le sadique – à la Chattam. Mais, durant tout le thriller, l’auteur se veut dans la mode tendance d’aujourd’hui, avec ésotérisme, terreur viscérale enfantine, isolement du monde et baise politiquement correcte. C’est un roman pour ados qui me rappelle la série des Mystères d’Enid Blyton avec aventures entre copains et copines et rebondissements convenus. Mais avec la patte du thriller à l’américaine et un montage adéquat. Ça se lit, ce n’est pas un grand cru, trop délayé du ventre avant le finale grandiose.

Hugo est un jeune homme sensible et inquiet, acteur qui n’arrive pas à percer et écrivain raté à ses heures perdues. Il vient de se ramasser dans son couple après sept ans et veut trancher son ancienne vie. Il répond pour cela à une petite annonce, aiguillé par un forum sur le net, qui consiste à être polyvalent d’entretien d’une station de ski familiale l’été dans les Alpes du sud, sur les hauteurs de Guillestre. Une avenante Lily l’accueille à la gare la plus proche, puis le conduit à toute vitesse par une route en lacets à vous rendre malade, vers la station désertée par les touristes de Val Quarios. Elle a été construite par un original, dit-on, Lucien Strafa, un magicien autrefois célèbre selon sa page Wikipedia, qui a brusquement quitté la scène pour créer la station il y a des années après sa 666ème représentation. Elle est en forme de gigantesque A avec un phare sur la pointe, le Vaisseau-mère en guise de trait et les deux bâtiments du Gros B et du Vioc en prolongement. A son habitude, l’auteur fournit un dessin pour situer le paysage. Et Hugo finit par découvrir que le plan est un pentacle.

Sitôt présenté à l’équipe, qui mêle tous les âges au-dessus de 25 ans ainsi que des locaux, Hugo se voit attribuer un appartement. Il peut faire ses courses à l’épicerie ouverte le matin ou manger à la cantine avec les autres, chacun faisant la cuisine à son tour. Sa tâche consiste au début à débiter des sapins trop vieux, malades ou susceptibles de tomber sur la station avec JL, un local, fils de Simone l’épicière. Il passera ensuite avec le vieux moustachu Max pour réparer les chaussures de ski à louer pour la saison.

En ce vaste lieu désert dans la nature, qui rappelle inévitablement Shining, d’ailleurs cité par Lily, d’étranges impressions lui viennent. Un je ne sais quoi de menaçant qui enflamme son imagination au point de parfois lui faire sentir des présences. Comme une araignée géante toute prête à le manger ; ou ce monstre dans la piscine de verre ouverte sur le paysage lorsque l’orage a fait claquer la lumière. « Toujours aller plus loin que la réalité, combler les manques, anticiper le pire, l’horreur de préférence… Si mon cerveau n’avait pas cette déviance, je ne pourrais pas écrire. C’est de ce genre de projections tordues que naissent les romans. Sinon, ce n’est que le monde tel que nous le connaissons, insipide, sans surprise, d’une banalité normalement suicidaire » p.129. Je n’adhère pas à cette conception à la Stephen King de l’existence, révélatrice des angoisses profondes de la psyché que la raison ne peut dompter. L’homme heureux n’a pas d’histoire ; il n’en écrit pas, ajoute Maxime Chattam. Mais Hugo l’impressionnable mal grandi n’est pas au bout de ses surprises.

Il est fasciné par le solitaire magicien qui vit non loin de la station dans un manoir interdit d’accès, gardé par d’étranges sculptures d’être torturés sur les troncs des arbres. Il ne peut que désirer le rencontrer, au point d’enfreindre les interdits, arrimé à la main amicale de Lily avec qui il couche après avoir hésité sur Alice qui s’en va. C’est très gamin, Chattam reprend d’ailleurs des expressions d’ado contemporain venu du vocabulaire gay en évoquant « les bras autour de son torse » alors qu’il ne s’agit que de sa poitrine – à moins d’avoir des tentacules aptes à faire le tour du tronc. Le chapitre 29 écrit en outre une somptueuse description de baise politiquement correcte après le mitou marketing, la montée de l’extrême-femme empêchant de jouir jusqu’au dernier moment, au cas où la fille aurait décidé, entonnée pendant l’acte, qu’il s’agit finalement d’un viol non consenti.

L’une des employée, Alice, est repartie en catimini après ses six mois, alors qu’elle devait dire adieu à tout le monde. Elle a anticipé avec un jour d’avance, soi-disant parce qu’elle n’aime pas les adieux. Mais ne voilà-t-il pas un mystère de plus ? Hugo regrette de l’avoir laissée seule son dernier soir alors qu’il aurait pu baiser – et peut-être en savoir plus. Car Alice ne répond pas au téléphone ni à sa boite mél. D’autres disparitions inquiétantes ont d’ailleurs eu lieu au fil des années dans la station. Quelques personnes sur des milliers, dit la raison, mais quand même, dit l’angoisse imaginaire. Hugo cherche, Hugo entraîne Lily – dont le prénom complet est Lilith, le démon femelle qui a précédé Eve aux côtés d’Adam dans la Bible, et qui peut-être joue Lily pute pour mieux enserrer Hugo dans ses rets. Le jeune homme entraîne aussi Jina dans son délire paranoïaque, l’autre fille qui aime à se faire peur mais pas trop, comme Annie dans le Club des Cinq. Luc Cifer est-il le diable ? Lucien Strafa est en effet un anagramme du démon. Val Quairos est-il conçu comme une gigantesque toile d’araignée qui emprisonne dans sa toile les proies dociles prêtes à être sucées dans leur âme et leur corps ? Hugo a de ces fantasmes d’arachnide géante tapie dans les recoins sombres. Ou y a-t-il plus prosaïquement un tueur en série qui sévit depuis des années, incognito ? Mais alors qui ?

A moins que ce soit pire… Mais tenez jusqu’au bout pour le savoir, si le chemin est banal et parfois répétitif avec ses hallucinations cassées nettes à la fin du chapitre, le finale vaut la lecture.

Maxime Chattam, L’illusion, 2020, Pocket 2022, 538 pages, €8,75 e-book Kindle €8,49

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ

A la fin du XIXe siècle, un couple de riches archéologues anglais, Emerson et Peabody, flanqué de leur fils de 10 ans Walter dit « Ramsès », se prépare à une nouvelle campagne de fouilles dans le sud de l’Égypte. Tous deux sont férus d’antiquités égyptiennes, moins pour les objets et l’argent que pour la connaissance historique de cette période millénaire qui fascine toujours. Le Soudan révolté des partisans du Mahdi vient tout juste d’être pacifié par l’armée anglaise venue du Caire, mais il est difficile et dangereux d’aller trop au sud. C’est donc bien au-dessus de Khartoum, près de la cité de Merowe (qu’il ne faut pas confondre avec Méroé), que le couple va s’efforcer de lire un site de pyramides en ruines, en plein désert.

Il a été question de placer le gamin dans un collège anglais mais le père a refusé tout net, ne voulant pas que son rejeton soit timide avec les filles, voire inverti par les mœurs et la discipline. La mère a décidé de le placer dans une académie pour jeunes gens du Caire, mais l’institution a refusé. Ramsès accompagne donc ses parents malgré les péripéties et le danger. C’est un « smart kid », un gamin débrouillard qui parle plusieurs langues et apprend les dialectes du Soudan avec aisance auprès des chameliers. Il est féru lui aussi d’égyptologie et en connaît un rayon, assez pour diriger son propre groupe de fouilles. À 10 ans, ce n’est pas rien. Si ses parents ne le traitent pas comme un adulte qu’il ne saurait être, ils le laissent assez libre pour qu’il explore et s’éduque tout seul à leur exemple.

Avant de partir pour l’Égypte, un jeune aristocrate force les portes du manoir et vient s’écrouler au pied d’Amelia Peabody au salon. S’agit de Reggie, jeune vicomte Blacktower, dont l’oncle et la tante Forthwright se sont perdus au Soudan il y a une dizaine d’années. Le grand-père a reçu une carte manuscrite de l’endroit où ils pourraient se trouver et Reggie supplie le couple d’archéologues de les accompagner. Il cherchera tout seul mais connaît mal le pays et voudrait profiter de leur expérience du pays. Mais ceux-ci refusent, ils ne croient pas à la carte sommaire, ni que les explorateurs puissent être encore vivants. Le plus curieux est que des coups de feu éclatent juste après le départ de Reggie à la porte même de la propriété, et qu’une large tache de sang s’y étale sans néanmoins qu’aucun cadavre ne puisse être retrouvé.

Une fois au nord Soudan, le campement est établi avec une main-d’œuvre locale et les fouilles commencent. Et c’est à nouveau Reggie qui vient un beau jour s’écrouler d’un chameau au pied de Peabody en bis repetita placent… le jeune homme veut se lancer tout seul dans le désert mais il court à sa perte et les Emerson l’aident à trouver des chameaux, un guide et des porteurs pour qu’il parte quelques jours en expédition voir s’il peut trouver les premiers relais indiqués sur la carte sommaire.

C’est le début d’une aventure pour tous car Reggie ne revient évidemment pas et Emerson, Peabody et Ramsès doivent se lancer sur ses traces par solidarité anglaise, sinon humaine. Ils trouvent les premiers piliers mentionnés par la carte manuscrite mais leurs porteurs sont de plus en plus effrayés de se lancer ainsi dans le désert alors que des sauvages errent dans les étendues pour faire prisonniers ceux qu’ils trouvent, selon ce qui se dit, et que l’eau risque de manquer. Les chameaux meurent d’ailleurs un à un, peut-être de chaleur ou de fatigue, peut-être pas. Peabody soigne leurs blessures avec des onguents empruntés à l’armée britannique mais ils décèdent successivement. Un matin, tous les porteurs ont disparu avec les provisions, les outres d’eau et les derniers chameaux survivants tandis que leur chef Kemit, un bel homme du désert, a été assommé. Il faut donc continuer à pied trouver le prochain puits, vaguement indiqué sur la carte à deux ou trois jours de marche.

Mais la déshydratation et la fatigue ont bientôt raison des voyageurs. Seul Kemit, jeune homme sec et musclé de 18 ans, est encore valide. Il se propose d’aller en courant joindre le point d’eau le plus proche et ramener du secours. Ce qu’il fait, in extremis. Le couple et leur gamin sont sauvés, hissés sur des chameaux et conduits jusque dans une oasis secrète, cernée de hautes falaises, inconnue du reste du monde. En cet endroit resté tel qu’il était il y a des millénaires, survit une population d’Égyptiens de l’Antiquité en autarcie quasi complète. C’est un bonheur pour les  archéologues que de vivre dans leur période favorite. Ramsès se met d’ailleurs immédiatement au goût du jour en ne portant plus qu’un pagne et des sandales comme tous les mâles du lieu. Sa mère avait déjà noté son empressement d’ôter souvent ses vêtements au maximum, tout comme son père Emerson, grand et musclé baroudeur. L’autrice donne très souvent des signes de l’amour que se portent Emerson et Peabody, par des remarques à la fois pudiques et sensuelles comme l’époque victorienne pouvait en provoquer – c’est un plaisir supplémentaire de lecture qui pimente les dialogues.

Seul inconvénient : nul ne peut quitter l’oasis sous peine de mort. Dès lors, il faut soit rester parmi les indigènes et vivre comme eux, ainsi que l’ont fait le couple Forthwright que Reggie recherche, soit tenter une sortie avec plus de chances d’y rester que de réussir. L’oncle est mort et l’on peut visiter son tombeau à l’égyptienne dans la cité, son épouse a disparu et l’on apprend assez vite qu’elle a donné naissance à une fille qui doit avoir dans les 13 ans. Mais les Emerson ne veulent pas s’enterrer dans le désert, même au milieu des merveilles égyptiennes qu’ils ont passé leur vie à étudier. Ce ne serait pas bien pour Ramsès.

Ils se retrouvent donc pris dans une lutte de pouvoir entre les deux fils du roi qui vient de décéder, le prince Tarek qui n’est autre que Kemit et son demi-frère le prince Nastasen à peu près du même âge. C’est le dieu Amon qui doit désigner le successeur du roi lors d’une cérémonie grandiose au temple. Nul doute que le grand prêtre décidera au nom du Dieu, comme tous les clergés du monde qui manipulent le sacré à leur propre profit. Emerson, Peabody et Ramsès vont vivre des aventures palpitantes en essayant d’explorer au maximum la cité, d’apprendre le plus de mots de la langue locale et des coutumes antiques, tout en se préoccupant de pouvoir fuir dès que l’occasion s’en présentera.

Chacun sera soumis à rude épreuve, près d’être sacrifié ou emprisonné jusqu’à mourir de soif dans les souterrains emplis de poussière et d’araignées, avant d’émerger à la lumière grâce au chat sacré dont Ramsès s’est enamouré, et de pouvoir partir avec une nouvelle compagne pour le jeune garçon qui n’est autre que la fille de 13 ans considérée en ce lieu comme une déesse aux cheveux d’or.

C’est une suite d’aventures palpitantes dans un décor à la Henry Rider Haggard (Les ruines du roi Salomon) que Steven Spielberg mènera à la gloire avec ses films d’Indiana Jones. Décédée en 2013 à 85 ans, Elizabeth Peters, née Barbara Michael épouse Mertz, a suivi des études d’égyptologie à Chicago jusqu’au doctorat en 1952, avant de se lancer dans le roman policier thriller en 1975 avec la série Amélia Peabody qui compte jusqu’à 19 volumes dont Le secret d’Amon Râ est le sixième. Aventures palpitantes, couple uni d’érudits amoureux, gamin étonnant et courageux, le tout raconté dans un style enthousiaste – voilà un cocktail pétillant qui passionne les adultes épris de merveilleux et d’action tout comme des adolescents. J’en ai été captivé.

Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ (The Last Camel Died at Noon), 1991, Livre de poche 1998, 447 pages, €7.45

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Jean-Christophe Grangé, Kaïken

Les psychopathes, il connaît, Grangé, il en fait son fonds de commerce. Olivier Passan, commandant à la brigade criminelle de Paris les traque dans les banlieues sordides du 9.3, notamment celui que la presse appelle « l’Accoucheur » qui ne tue que les femmes enceintes de plusieurs mois en les éviscérant et en brûlant le bébé encore relié par le cordon au ventre de sa mère. Charmant…

Il va progressivement découvrir que le tueur est un orphelin comme lui, passé dans des foyers d’accueil comme lui, mais détruit à jamais par les mauvais traitements qu’il a subis en raison d’une anomalie physique qu’il garde secrète. Passan est sur le point de le serrer mais il agit seul, avec son adjoint déjanté Fifi, et le viol d’une gamine par deux racailles les empêchent in extremis de prendre en flagrant délit le boucher à l’œuvre. Il part à la course et lorsqu’il le rattrape, celui-ci s’est débarrassé de ses gants de chirurgien tachés de sang et, à moins de les retrouver, impossible de le relier au meurtre par éviscération qui vient d’être commis dans un hangar à deux pas de là. D’autant que Passan, sur plainte antérieur du tueur pour harcèlement policier, a une injonction judiciaire de ne pas l’approcher à moins de 200 m. Faute de flag et de preuves concrètes, rien à faire, le tueur est relâché par la justice.

C’est alors que d’étranges événements menacent la famille du commandant. Dans sa villa de Suresnes, entouré d’un terrain dont une partie est un jardin japonais qu’il a composé lui-même, son épouse nipponne Naoko découvre un soir le cadavre dépiauté d’un fœtus qui la regarde depuis l’intérieur du frigo. Aucune trace d’effraction, aucune empreinte. Un peu plus tard, c’est le chien Diego qui est tué et éviscéré dans la chambre des enfants sans même qu’ils se réveillent. Les caméras de surveillance montrent une femme en kimono de soie et masque de Nô – mais qui cela peut-il être ? Naoko ? Son amie Sandrine un brin déstabilisée par son cancer en phase terminale ? Une réminiscence du passé venu du Japon ? Les deux garçons de 8 et 5 ans, Shinji et Hiroki, sont deux poupées de porcelaine pleines de vie ; pour eux, tout va bien dès lors que l’un des parents est présent. Leur monde est alors stable et ils ne s’en font pas plus.

Heureusement, car rien n’est terminé. Le psychopathe éviscérateur de jeunes femmes n’est pas le seul à en vouloir à la famille franco-japonaise ; même éliminé, tout se poursuit. Je ne peux en dire plus, sinon que Passan est fragile dans son ménage et ne connaît pas si bien que cela son épouse japonaise, malgré leurs dix ans de mariage. Mais il est obstiné et, malgré fatigue et blessures, ira jusqu’au bout pour connaître la vérité. Il lui faudra voyager jusqu’au Japon, dans une île retirée sans aucun habitant mais où règnent les kamis, ces divinités des arbres, des sources et des lieux, pour connaître enfin ce qu’il n’aurait jamais soupçonné. Car, au-delà du folklore samouraï et zen, le pays forme à la dure des névrosés qui tournent volontiers psychopathes. Décidément, l’auteur n’en sort pas… A propos, le kaïken est le poignard des femmes samouraïs qui se faisaient seppuku après la mort de leur mari.

Un thriller haletant, découpé en courts chapitres de suspense, qui se lit au galop malgré le nombre de ses pages. Un très bon Jean-Christophe Grangé.

Les psychopathes les psychopathes, il connaît Jean-Christophe Grangé, Kaïken, 2012, Livre de poche 2014, 547 pages, €8.70 e-book Kindle €7.99

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Tom Clancy, Net force

Ce roman est le premier d’une série de de dix tomes d’un thriller culte écrit par Tom Clancy l’écrivain à succès et Steve Pieczenik, un psychiatre conspirationniste qui a travaillé pour le Département d’Etat américain. La série a duré jusqu’en 2006. Un téléfilm a été adapté du premier tome en 1999 mais disponible seulement en anglais et italien.

La Net Force est un département du FBI créé pour traquer les hackers et autre pirates de l’Internet. En 1998, date de la sortie du livre, c’est tout à fait nouveau car l’Internet grand public débute à peine. Près d’un quart de siècle plus tard, nous pouvons mesurer l’écart qu’il pouvait y avoir entre ce qui était attendu et ce qui s’est réellement produit. L’action se passe en effet en 2010. Le directeur de la Net Force est assassiné par un commando de professionnels qui œuvrent selon la technique favorite de la mafia. C’est donc la mafia qui est immédiatement soupçonnée bien qu’elle n’y soit pour rien. Le raffinement va jusqu’à enlever le chef de la sécurité du chef mafieux de New York par de faux agents du FBI pour le faire disparaître. Ce qui engendre en riposte un contrat sur le nouveau directeur de la Net Force de la part du mafieux en chef.

Tout l’art du thriller est de découper les actions à la façon du cinéma de façon à conserver une attention constante d’un chapitre à l’autre. Tom Clancy est expert en ce domaine et le livre se lit de façon haletante, même vingt ans après. L’expert programmeur en informatique Vladimir Plekhanov, un tchétchène d’origine russe, ne veut pas moins que dominer le monde en commençant par dominer le net. Il monte pour cela des programmes viraux qui affectent les centres de commandement du trafic en Inde, les sites sensibles des États-Unis, et quelques autres désagréments dont nous avons désormais l’habitude. Spécialiste reconnu mondialement, on fait alors appel à ses services pour déboguer le système et investir dans un programme de protection. Il gagne ainsi de l’argent, tout comme il en gagne en détournant des fonds par le hacking.

Son objectif est d’avoir suffisamment d’argent pour acheter des politiciens et influencer ainsi un premier gouvernement afin obtenir une assise incontournable. Mais cela ne fait pas l’affaire des États-Unis, et notamment du FBI dont le directeur de la Net Force a été descendu. Comme le dit l’auteur, en parfait Américain amoureux des armes et de l’autodéfense, lorsqu’un flic est descendu, tous les flics traquent l’assassin. Ce qui sera le cas, malgré les fausses pistes en mode virtuel comme en mode réel.

L’auteur imagine des autoroutes du Net comme de véritables autoroutes réelles, chacun peut naviguer sous la forme d’un avatar dans le véhicule qu’il choisit. Les camions qu’il double sont de gros paquets de données très lents, tandis que les motos rapides sont des programmeurs fluides qui se glissent avec virtuosité dans les interstices du Net. Il existe même un pays, que l’on nomme aujourd’hui Darknet, mais qui est imaginé alors comme un lieu de liberté où chacun peut trouver ce qu’il veut, des filles à poil comme des jeux en ligne. L’ado de 13 ans du colonel noir qui dirige le commando d’intervention drague ainsi sa copine de collège en enfourchant sa moto et l’enlevant avec lui. Elle est ravie, prélude au septième ciel (les années 1990 étaient moins prudes et plus précoces que le puritanisme trumpiste).

Malgré ce qui apparaît aujourd’hui, où le progrès va très vite, comme la préhistoire du net, la lecture de ce thriller reste passionnante et offre un panorama rétrospectif sur ce qui nous est arrivé. C’était évidemment avant le 11-Septembre et les Américains étaient maîtres du monde ; cela a bien changé.

Tom Clancy, Net force (tome 1), 1998, Livre de poche 2004, 480 pages, €0.92 occasion

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Michael Connelly, La glace noire

L’inspecteur Hieronymus Bosch connaissait Calexico Moore, officier du Narcotic Bureau qui est retrouvé mort d’une décharge dans la tête dans une chambre de motel loué par lui. Pas de lettre de suicide mais ce seul mot dans la poche arrière de son jean : « j’ai découvert qui j’étais ». Et tout est là : la hiérarchie est pressée de classer l’affaire, la mort d’un flic la veille de Noël fait tache sur la ville ; Bosch en revanche n’y croit pas, les faits réels contredisent les faits apparents et laissent croire à un meurtre. Qui était donc Cal Moore ?

En mauvaise tête qu’il est, Bosch va bien sûr enquêter de son côté. Son collègue l’inspecteur alcoolique Porter n’est pas venu au travail et le lieutenant confie à Bosch ses enquêtes en cours, le pressant d’en résoudre au moins une pour les statistiques de fin d’année. Curieusement, Bosch découvre que plusieurs d’entre elles sont liées… et reliées au cadavre de Cal Moore. Ce flic des stups serait « passé de l’autre côté », peut-être en raison de ses liens d’enfance dans les barrios de la frontière mexicaine. Bosch découvre en effet chez lui des photos de Cal enfant et adolescent, torse nu avec un autre de son âge. Et cet autre ne serait autre que le fameux Zorillo, chef d’un gang puissant de passeur de drogue.

C’est qu’une nouvelle composition vient de faire son apparition, un mélange d’héroïne et de PCP qui fait planer plus et plus longtemps pour guère plus cher. Les Mexicains supplantent progressivement les Hawaïens dans le commerce de cette drogue qui fait fureur parmi les jeunes paumés de Los Angeles.

Bosch enquête, creuse et frôle la mort ; on veut l’assassiner comme ont été tués Moore et Porter. Mais Harry Bosch n’hésite pas, il fouille et trouve. Qui est au fond Cal Moore, enfant qui n’a jamais connu son père, rejeté par le patron de sa mère qui l’avait pris sous son aile avant de les jeter ? Qu’est devenu le garçon peau à peau avec lui dans la touffeur de la liberté d’été sur les photos ? Cette amitié venue de loin a-t-elle influé sur le fic des stups ? L’action se double de psychologie et de la description minutieuse de la faune des dealers comme de l’administration lourdaude des flics de L.A.

Un long thriller où l’on ne s’ennuie pas.

Michael Connelly, La glace noire, 1993, Livre de poche 2016, 528 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes

Les angoisses identitaires font leur rentrée et, avec elle, la grenade dans le PAF de Christian de Moliner. L’auteur n’a plus rien à perdre, pris par une maladie incurable il tire ses dernières cartouches pour dénoncer, fasciné et révulsé, la dérive extrémiste qu’il voit pointer en France.

Nous sommes quelque part en 20.., c’est-à-dire pas très loin, dans une hypothèse possible du futur qui fera bifurcation tragique. Le « mur de la dette » française répugne désormais aux « marchés financiers » qui ne veulent plus prêter qu’à des taux prohibitifs. Cela failli être le cas de la Grèce, de l’Italie, du Portugal dans les années récentes, ce pourrait être le cas de la France, ce qui serait cette fois un gros morceau. BCE et FMI sont impuissants cette fois, et la réalité frappe brutalement : les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Un tiers de la Dépense publique est raboté d’un coup, faute d’argent. D’où les grèves (pour rien), les manifestations de déni (sans espoir), le chômage (massif), l’amertume des fonctionnaires. Le Parlement se déchire (sans agir) et le gouvernement est impuissant. A ne pas vouloir voir ce qui est, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Dans ce décor possible, Moliner se déchaîne. Il prend tels quels dans leurs jus les extrémistes des deux bords, les identitaires blancs qui en ont marre de payer pour les autres, et les rebeus nés sur le sol qui se sentent rejetés et créent leur féodalité clanique autour des trafics dans les banlieues forteresses. De chaque côté ce sont des ados immatures, plus ou moins scolarisés mais sans espoir de futur, les diplômes ne valant plus rien quand il n’y a plus d’emploi, tout comme l’argent quand il n’y a plus rien à acheter.

Une équipe de jeunes cassés par « la crise » – qui ne peut que durer sous un gouvernement bavard style IVe République – décide de prendre en otage des enfants d’école maternelle pour faire passer leur message : « les étrangers dehors ». Rançon du marketing venu des Amériques, le « coup de pied dans la porte » est la première technique de vente. Ils vont « naturellement » aller dans le quartier arabe de la ville pour leur opération. Ils envahissent une classe, chassent trente enfants sur les quarante, et se barricadent en lançant un tract revendicatif : « Nous donnons un mois aux musulmans pour quitter la France » – après, tir à vue. La valise ou le cercueil, revanche de la guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement.

Ils menacent, si leur communiqué n’est pas repris sur les ondes, de tuer d’une balle dans la tête crépue un petit otage toutes les heures. Ces rodomontades agacent évidemment les jeunes arabes du quartier – on le serait à moins ! Les bandes saisissent leurs kalachs et entourent l’école ; ils veulent entrer et tirer dans le cas. Les mères – bien que femelles dont l’avis ne compte que pour la moitié d’un mâle selon la charia – les en dissuadent. Il est vrai qu’il ne reste quasiment que des petits garçons en otage… Les arabes vont donc chasser du gamin blanc alentour pour avoir eux aussi leurs otages, en menaçant de les égorger si les autres ne se rendent pas. Deux CRS, qui accouraient sans armes devant deux ravisseurs armés de kalachnikov sont descendus ; ils ont agi comme des imbéciles.

Les flics sont chez Moliner désarmés, la fin de leurs primes et les restrictions de salaire leur font faire la grève du zèle, surtout ne pas prendre de risques. La préfète temporise, elle attend le GIGN et les paras, comme Pétain en 17 les chars et les Américains. Le ministre ne moufte pas, quant au président, il est évanescent. C’est un peu le reproche qu’on peut faire à ce scénario haletant, prendre les autorités pour les larves. La France en Ve République (il n’est pas précisé dans le scénario que cela ait changé) est un pays à l’Exécutif puissant qui peut prendre des décisions rapides et fortes. Depuis Sarkozy, certaines unités de police sont armées comme les délinquants de fusils-mitrailleurs et de grenades, et pas seulement de lourds pistolets peu maniables. Et je ne vois guère un préfet (même si c’est une femme) ne pas « oser » prendre des mesures radicales au vu de la situation.

De même, le commando blanc semble vraiment composé de cons mollassons : ils n’ont même pas un mobile pour diffuser leurs communiqués ? ils se jettent volontairement dans la gueule du loup en transformant la classe en fort Chabrol suicidaire ? ils n’ont rien appris, rien compris, des techniques terroristes qui réussissent depuis des décennies ?

L’auteur cherche à tout prix à éviter « l’amalgame », scie des bobos irénistes de gauche pour qui tout le monde il est gentil. Son François, chef des extrémistes blancs, est amoureux d’une Léa-Fatima, beurette connue à la fac, laquelle est la sœur du chef de bande arabe en second qui entoure l’école. Les deux chefs répugnent à tuer des enfants car ils ne sont pas « racistes » (ils ne transforment pas l’ennemi en rats à gaz, même si les rebeus parlent de « rats » en évoquant les blancs). Ils sont seulement, de part et d’autre, « identitaires » – ce qui veut dire si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils en rajoutent dans l’appartenance à « la tradition » – la leu – la République, ils s’en foutent car elle n’assure pas le minimum : pain, jeux, sécurité, avenir.

En 4 heures et 52 minutes le destin va se jouer, non sans casse mais je vous laisse découvrir le déroulement et la fin de cette histoire lamentable. Moliner écrit un brûlot dans le vent actuel des droites pour décrire « ce qui pourrait se passer si… » Y a-t-il une solution possible pour éviter d’en arriver à cette quasi guerre civile où chacun se méfie de son voisin pas comme lui, abandonne la citoyenneté pour se regrouper en clans, se barricade et s’arme par méfiance tous azimuts, et fait sombrer « la France » dans le chaos d’une féodalité resurgie ?  

Son écriture urgente emporte le lecteur qui ne lâche plus le thriller jusqu’à la fin. Comment va se terminer cette équipée insensée ? Des gamins vont-ils crever à la balle ou au couteau ? Les fanatiques peuvent-ils gagner contre d’autres fanatiques ? La raison – de part et d’autre – peut-elle l’emporter ? La Politique a-t-elle encore un sens ? Avis à nos candidats politiciens…

Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes, septembre 2021, Editions du Val, 120 pages, €11.00 e-book Kindle €3.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes

Très populaire en Allemagne, Fitzek bâtit un thriller différent de tous ceux qui nous sont familiers. Nous sommes cette fois dans l’univers psychiatrique. Une clinique (imaginaire) de Berlin, construite sur les décombres de la Seconde guerre mondiale dégagés après les bombardements (ce qui n’est pas anodin) se retrouve coupée du monde la veille de Noël par la tempête de neige glacée. Berlin est en effet en plein climat continental et les hivers y sont sibériens. Quant à la psychiatrie, après la guerre elle se porte bien. Les traumatismes de la défaite, des viols, du partage du pays et de l’occupation occidentale et soviétique font de « la clinique » un haut-lieu de la mentalité berlinoise, sinon allemande.

Un homme a été retrouvé blessé aux alentours, comme s’il cherchait à entrer en clinique ; il est amnésique et le personnel le nomme Caspar (comme le fantôme). Il va désormais mieux et, s’il ne se souvient de rien, il veut sortir pour joindre la police qui en sait peut-être un peu plus sur lui. La veille au soir, Sophia sa psy déclare à Caspar qu’elle a une révélation à lui faire sur son dossier mais qu’elle doit vérifier au préalable quelque-chose avant qu’il ne sorte. Et c’est justement le même soir qu’une ambulance dérape et percute un arbre. Il n’y a pas de hasard mais deux blessés, l’ambulancier Schadeck et le docteur Bruck qui s’est fait (volontairement) une entaille à la gorge. Tous deux sont amenés à la clinique par le chasse-neige conduit par le gardien Bachmann sur ordre du directeur Rassfeld.

Dès lors, tout s’enchaîne en un huis-clos carcéral. Il est le reflet du huis-clos mental de certaines victimes d’un psychopathe qui sévit depuis plusieurs mois et qui, inexplicablement, n’ont subi aucun sévices physique mais semblent enfermées dans leurs psychoses, comme si le cerveau boguait en boucle. La presse a surnommé ce tortionnaire « le briseur d’âmes ». La clinique a déterminé que l’hypnose, interrompue volontairement à un moment, permet d’enfermer le patient dans un ressassement sans fin, jusqu’à ce qu’un mot de code suggéré par l’hypnotiseur soit prononcé pour l’en délivrer. Les références authentiques de cette manipulation mentale, qui a intéressé les services secrets durant la guerre froide, sont données par l’auteur à la fin.

Dans la clinique de Berlin coupée du monde, le psychopathe est parmi nous. Mais qui ? Sophia est retrouvée catatonique dans cet entre-deux hypnotique entre sommeil et veille ; le docteur Rassfeld est assassiné et ses clés dérobées. Caspar, le gardien et l’ambulancier cherchent à se protéger dans la bibliothèque, en emmenant l’infirmière et une vieille patiente angoissée. Mais il n’y a pas d’eau ni de nourriture et le téléphone est coupé ; quant aux portables, ils ne captent pas dans l’enceinte de la clinique. Seul Lucius, un ex-camé aux neurones cramés, s’échappe par une fenêtre à demi-nu, mais il ne sait pas articuler les mots correctement. Va-t-il donner l’alerte ? Ou périr dans le froid glacial ?

Tout est vu par l’œil de Caspar, dont le lecteur se prend à penser qu’il n’est peut-être pas étranger à ce qui se passe. Son rêve récurrent est de voir sa fille de 11 ans alitée lorsqu’il promet de revenir. Mais le roman est monté par découpage entre hier et aujourd’hui, où un vieux professeur de psychiatrie fait plancher ses étudiants sur le dossier médical de Caspar. Est-il plausible ? a-t-il été réécrit ? Par qui ?

La construction acrobatique oblige le lecteur à ne pas interrompre trop souvent sa lecture sous peine de ne plus comprendre qui est qui, ni qui a fait quoi précédemment. La conduite pavlovienne de chacun, qui ne peut entendre un cri sans aller voir aussitôt, écouter une sonnerie de téléphone sans courir décrocher, un gémissement de chien sans le chercher immédiatement, a quelque-chose d’artificiel qui agace un brin. Les « oublis » systématiques de sécurité, comme celui de ne pas se séparer – après pourtant se l’être plusieurs fois promis –, d’ouvrir les portes solides au moindre bruit alors qu’un tueur rôde, de se précipiter vers une lumière alors qu’on sait pertinemment que c’est un piège, d’oublier de bloquer une porte de sas ou de prendre la clé d’accès en quittant l’ascenseur – ont quelque chose de stupide qui n’enrichissent pas la psychologie des (trop nombreux) personnages.

Mais il reste un thème original et référencé dans le réel qui fait froid dans le dos, ainsi qu’une histoire qui se lit facilement sans se terminer vraiment. Car qui sait si tout cela a eu lieu ou a été inventé ? Qui sait si ce récit lui-même n’est pas une façon d’hypnotiser le lecteur ? Qui sait ?…

Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher), 2008, Livre de poche 2016, 311 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Patricia Cornwell, Havre des morts

La Cornwell me déçoit de plus en plus. J’avais beaucoup aimé ses premiers livres… d’il y a plus de trente ans mais, comme souvent avec le succès, le talent se dégrade. Patricia Cornwell est devenue non seulement paranoïaque après le 11-Septembre, comme la plupart des Yankees surpris au nid et dans leur arrogant confort moral missionnaire, mais elle s’est faite la vulgarisatrice de la technologie la plus avancée – la seule « Mission » qui semble rester au peuple dont l’âme s’est perdue dans la malbouffe, la psychopathie et la brutalité. Elle n’hésite pas à le dire p.98 : « La guerre est devenue notre industrie nationale, comme l’ont été autrefois l’acier, les chemins de fer et l’automobile. Voilà le monde dangereux dans lequel nous vivons et je ne crois pas que cela puisse changer ».

Kay Scarpetta, médecin légiste, est donc devenue militaire après une brève expérience comme indépendante. Elle travaille à Dover, la base aérienne militaire sur laquelle les sacs contenant les corps des soldats tués au combat à l’étranger sont rapatriés. Avec l’essor de la technologie informatique, c’est désormais l’autopsie virtuelle qui permet le renseignement avancé. L’étude des débris dans les corps, la forme des plaies, les effets du souffle des explosions, donnent de « précieuses » indications sur les armes utilisées et sur leur provenance. Notre Kay effectue donc une spécialisation de six mois, loin de Cambridge où elle est censée dirigée un centre mixte de médecine légale pour l’État et l’université.

Elle devait rentrer depuis plusieurs semaines déjà mais c’était constamment retardé sous divers prétextes. Voilà que brutalement un hélicoptère piloté par sa nièce Lucy et dans lequel se trouve le gros flic Marino vient se poser sur la base pour l’emmener immédiatement. Elle doit rentrer d’urgence car un jeune homme a été trouvé mort dans le parc de Cambridge, promenant son lévrier, apparemment d’une crise cardiaque. Sauf qu’il a saigné dans la housse à la morgue et que c’est inexplicable. Son adjoint Fielding est curieusement injoignable et Kay doit retrouver sa position de directrice pour organiser les études sur le cadavre.

Comme d’habitude, Lucy est maniaque et ingérable, Marino vulgaire et bavard, le centre en complète désorganisation. Le roman se déroule avec très peu d’action et beaucoup de bavardages, le lecteur est dérouté par des retours en arrière et des transitions sans rupture de chapitre lorsque quelqu’un raconte à quelqu’un d’autre ce qui s’est passé. Le tout est brouillon et foutraque, rempli de méls et de coups de téléphones, avec la hantise du complot. Kay flanqué de son mari Benton, qui a repiqué au FBI, reste sans dormir plus de 36 heures, jusque vers la page 512, ce qui est loin de clarifier la situation. Elle est dépassée, ne comprend rien, a été tenue à l’écart pour d’obscures raisons. Pour un thriller, la méticulosité des détails sur le mobilier, la puissance des bagnoles, le paysage enneigé ou la façon dont sont habillés les gens prend un tour ridicule tandis que l’intrigue se perd dans les méandres tortueux des cerveaux de ceux qui savent et ne disent rien et de ceux qui parlent tout en ne sachant rien.

On comprend à la fin que c’est grave, la miniaturisation numérique prenant des proportions nanotechnologiques qui permettent d’instiller drogues et poisons à l’insu de quiconque pour le faire dérailler ou commettre des actes que sa raison aurait refusés. Exit Fielding, dépassé par son passé, violé à 12 ans par une femme psy qui l’a laissé tomber mais père d’une fille qui l’a découvert sur le net… (si vous suivez encore, ça va, vous pouvez lire le livre). Les meurtres se succèdent, dont celui d’un petit garçon de 6 ans à qui l’on a planté sadiquement des clous de tapissier dans le crâne avant de lui piquer ses pompes, celui d’un jeune footballeur américain soigneusement torturé au merlin avant de l’achever – et celui d’un petit génie israélien de l’informatique espionné par une micro-caméra. Tous sont liés, mais comment ? Seul le chien fait l’objet de compassion.

Patricia Cornwell, Havre des morts (Port Mortuary), 2010, Livre de poche 2012, 567 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

Les thrillers policiers de Patricia Cornwell déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell, L’île des chiens

Pat Cornwell avait habitué ses lecteurs à des thrillers sérieux, avec crimes sordides de psychopathes et professionnels légistes et enquêteurs prêts à les arrêter. Cette fois-ci, elle se lance dans le délire de la satire, ce qui peut dérouter, voire rebuter. Son roman reste un « thriller » avec psychopathes et enquêteurs, mais sur le mode bouffon. Oh, il ne s’agit pas « d’humour » comme le dit l’illettrée critique de Elle citée en quatrième de couverture ! Il s’agit de l’ironie en gros sabots américaine, un brin lourde et basique comme la cuisine là-bas : du comique trooper. Jugez-en.

Un gros laid sale se fait appeler Major Trader (parce que major est un titre plus élevé que capitaine dans la marine à voile américaine). Il est secrétaire particulier d’un gouverneur d’Etat miraud et à courte vue intellectuelle appelé Bedford Crimm IV, au prénom de camionnette et au nom de criminel. Lequel est flanqué d’une épouse collectionneuse compulsive obsédée de « trépieds », dont on devine à la fin qu’il s’agit de dessous de plat (la traduction laisse souvent à désirer !) et de trois filles aussi grosses que moches et bêtes. Sauf la dernière, Regina (la reine !) qui est aussi lesbienne parce qu’elle ne s’aime pas. Il faut dire qu’elle est égoïste et centrée sur ses petits problèmes, véritable hérisson bardé de piques à l’égard de tous les autres ; le monde entier lui en veut.

Trader est un pervers manipulateur qui offre au gouverneur des chocolats et des cookies bourrés de laxatif, ce qui fait se gondoler et exploser le gros ponte – et laisse le secrétaire gouverner à sa place. Trader est aussi l’inspirateur et le maître secret des « pirates » de la route, une bande de jeunes cons camés et déjantés dont Smoke est le chef apparent, torse nu tatoué et sans cesse bourré, mais Unique la fille sadique qui règle au cutter ses haines pour tout le monde. Il y a « un nazi » en elle, c’est vous dire le niveau ! Trader a fait enlever par Smoke le petit chien de la chef de la police de l’Etat, une certaine Judy Hammer, laquelle entretient un « stagiaire » chargé d’une opération de communication secrète sous le nom d’Officier Vérité. Cet Andy Brazil est un mâle de braise blond, athlétique et intelligent, en bref une caricature en bien de ce que sont les autres en mal.

Tout ce petit monde va se manifester selon ses instincts – à l’américaine – et le bien va triompher à la fin. Le délire ne serait pas complet si n’était convoquée l’histoire américaine, le débarquement en 1607 sur l’île des Chiens sur les côtes de Virginie des premiers colons venus d’Angleterre. Massacrés par les Indiens parce qu’ils voulaient les dominer, le reste du petit groupe s’est installé sur l’île de Tanger avant de commencer une carrière de pirates au XVIIe siècle. Aujourd’hui, les Tangériens sont farouchement indépendants et veulent qu’on leur fiche la paix ; ils pêchent le crabe et n’acceptent les touristes que lorsqu’ils viennent acheter quelque chose. Ils ont une curieuse façon régionale de parler qui dit « Nan » pour signifier oui et tournent leurs phrases à l’envers. Cornwell se moque de ce provincialisme. Seul Fonny Boy, un blondasse de 14 ans qui rêve au trésor des pirates coulé au fond de la baie, trouve quelque grâce à ses yeux. Lorsqu’un dentiste qui exploite la crédulité des îliens et refait toutes les dents pour frauder les mutuelles est pris en otage, c’est Fonny Boy, dont les élastiques d’appareil dentaire sautent tout le temps, qui est chargé de le garder.

Je ne vous raconte pas tout ce qui se passe dans ces quelques 550 pages denses, mais c’est assez prenant. Le texte n’est pas fin mais finit par amuser – à condition d’oublier la Patricia Cornwell que vous avez déjà lue. L’histoire est invraisemblable mais dans le ton du feuilleton à rebondissements. Le docteur Kay Scarpetta apparaît dans un chapitre comme experte en médecine légale mais elle n’est pas le personnage principal – qui reste l’improbable beau Brazil.

Patricia Cornwell, L’île des chiens (Isle of Dogs), 2001, Livre de poche 2013, 554 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

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Harlan Coben, Disparu à jamais

Un bon Coben hors de la série Bolito. Le lecteur y retrouve les thèmes favoris de l’auteur : les frères, le père, les amis bad boys, la violence, le sordide de banlieue new-yorkais, le milieu juif, les amours en pointillés, les enfants de hasard.

Deux frères s’aimaient d’amour tendre ; le plus âgé, il y a 11 ans, a piqué la copine du second, qui avait rompu. On l’a retrouvée violée et étranglée dans sa cave et l’amant envolé. Will est certain que son grand frère Ken n’a pas pu faire ça mais les flics comme les voisins sont convaincus que si. Obstinés dans le déni comme dans la bêtise, les parents restent dans le quartier, maudits et honnis ; la mère en meurt d’un cancer. Seule la sœur Mélissa fuit très loin, se marie et fonde sa propre famille. Ken est en cavale, très loin si l’on en croit les rumeurs, ou mort selon d’autres. Sa mère sur son lit de mort apprend qu’il est vivant et le dit à Will, désemparé. Ken copinait avec le Spectre et McGuane depuis l’école primaire ; le second a fini tueur de l’armée et le troisième parrain de la mafia. Ken a trempé dans le développement d’un réseau de drogue dans les universités avant le drame.

Will, trouillard et ayant toujours eu horreur de la violence, était protégé par son frère. Il est désormais avec Sheila, ancienne pute, bientôt fiancé tant ils sont bien ensemble. Ils travaillent tous deux à Covenant House, une association de sauvetage des gamins en perdition, fugueurs, drogués et jeunes putes – à New York il y a de quoi faire.

Et puis Sheila disparaît un matin en laissant un simple mot : je t’aime pour toujours.

Will se confie à Carrex, un ancien punk nazi qui a modifié son tatouage au front en prolongeant chaque barre de la croix gammée pour en faire une suite de quatre carrés. Il enseigne le yoga et, une star l’ayant un jour découvert, a fait fortune dans la méditation. Il est en couple avec une Noire qui attend de lui un enfant… qu’il n’est pas sûr de vouloir car il ne sera pas clair. Pas si simple qu’on croit le mélange, on confond tout et on ne sait plus où l’on en est. En témoignent ces prisons où les prévenus parlent toutes les langues, sans se comprendre, ni savoir ce qu’ils font là car, dans la culture de chacun, le bien et le mal n’est pas aussi distinct que dans la pure loi blanche anglo-saxonne américaine.

Malgré la langue vulgaire, les dialogues qui noircissent des pages, le milieu sordide dans lequel l’action se passe, les faux papiers et les faux nez, plus l’ultraviolence de mise pour impressionner le gogo, ce thriller est bon. Il monte la sauce progressivement, faisant mousser le mystère tout en découpant l’action à merveille. Vous saurez tout à la fin, non sans plusieurs coups de théâtre, ce qui est fameux.

On ne relit pas Coben, mais on le lit parfois avec plaisir.

Harlan Coben, Disparu à jamais (Gone for Good), 2002, Pocket thriller 2013, 467 pages, €8.40 e-book Kindle €13.99

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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Patricia Cornwell Scarpetta

J’aimais bien Kay Scarpetta, médecin expert de Virginie et grande professionnelle, humaine dans ses actes. Mais sa mère, la vieille Cornwell devenue ‘fat cat’, s’aigrit de plus en plus et voit le monde en noir. Elle parvient à nous faire détester ses aventures. J’avais déjà dit les dérives que je pointais dans ‘Sans raison’ : dans ‘Scarpetta’, elles sont pires ! Le thriller est mal foutu, l’histoire trop bien-pensante et les personnages sont comme ces peluches Duracell qui s’agitent frénétiquement sans raison. Beurk !

Toute la première moitié du livre est statique, emplie de dialogues lourdingues où les états d’âme sont évoqués bien plus que le décor. Arrivé vers la page 300, vous vous demandez ce que diable vous foutez à vous coltiner ce pavé insipide, pâle reflet de ceux des années 1990 ! Vous vous dites que l’Amérique accouche désormais d’une bande de tarés comme rarement vus. Non seulement les victimes sont toujours handicapées ou minoritaires, ou ratées. Non seulement les psychopathes qui prolifèrent sont sexuellement frustrés, jouant comme des fous à manipuler quiconque et à massacrer lentement, sadiquement, avec toute une mise en scène. Mais aussi les « héros » de la série, ceux que vous aviez appris à aimer ! Benton s’est marié avec Scarpetta mais il ne la voit que rarement, ayant décidé de travailler ailleurs (?). Lui, le pro, est incapable de dominer ses émotions dans le travail : à quoi sert donc tout ce qu’il a appris du profilage ? Le gros flic Marino a fait une cure et voit un psy, mais il est toujours aussi instable, vulgaire et frustré, bien que repentant. Lucy la nièce reste solitaire, trop intelligente pour les autres, richissime d’avoir vendu quelques logiciels. Elle vit entourée d’écrans géants, de moteurs de recherches automatiques et de gadgets ; elle n’a pas peur de transgresser la loi, qui n’est pas pour elle semble-t-il. La procureur Jaime Berger est frigide, divorcée n’ayant jamais compris son ex, d’une bêtise bureaucratique lorsqu’il s’agit de piéger un suspect. Scarpetta a déménagé quatre fois au moins depuis la Virginie, elle vieillit, indulgente aux gens mais supportant de moins en moins bien la procédure.

Tous sont des professionnels sans cause. Ils appliquent névrotiquement les techniques faute de savoir vraiment à quoi elles peuvent servir. Il y en a de plus en plus et, dans les âmes, la technique remplace la morale. « La prolifération des nouvelles techniques scientifiques d’investigation avait généré d’autres pressions, d’autres exigences, que personne n’aurait pu imaginer » p.580. Une puce GPS de la taille d’un grain de riz peut être implantée « dans le cul » (je cite, c’est vous dire le niveau où est tombé le style). Ça se fait tous les jours pour les animaux de compagnie : pourquoi diantre les diplomates, journalistes et autres sbires de la CIA ne le font-ils pas avant de se faire enlever dans les pays basanés ? On applique mais on perd le but ; l’excès de technique abêtit ; la machine tourne en rond faute de programme. Les héros sont fatigués, ils ne croient plus en l’avenir ; nous ne croyons plus en eux, ils sont de plus en plus cons et impuissants.

Le 11-Septembre est passé par là mais, sept ans après lors de la parution du livre, peut-être faudrait-il décrocher ! A lire Cornwell, l’ère Bush est frénétiquement préoccupée – mais nul ne sait exactement à quoi. Chacun fait son boulot comme il a appris, avec encore plus de technologies, mais dans son petit coin. Névrose obsessionnelle : Patricia C. devrait peut-être prendre un psy pour se renouveler un peu ?

Passé la moitié, enfin un peu d’action – un meurtre – enfin un peu d’enquête qui fait progresser l’histoire. Mais le coupable est téléguidé dès les premières pages et le lecteur l’a déjà découvert ! Aucun coup de théâtre à la fin ne vient donner de sel. C’est navrant.

Sans parler des pubs à peine déguisées pour les montres, les ordinateurs, les meubles, les peintures à la mode, les restaurants : combien Cornwell Enterprises Inc. s’est-elle fait payer pour ce ‘naming’ forcené ? Il n’y a que les fabricants de whisky qui aient décliné, les marques très chères proposées n’existent pas… Avec une ignorance toute américaine pour l’Europe : non, ce n’est pas en Irlande que l’on trouve « les meilleurs » whiskies mais en Écosse ! Ni les plus chers (prix et qualité étant allègrement confondus par l’arriviste devenu riche – alors que le prix ne prouve que la rareté). Non, la France n’est pas sans une marque de bière nationale repère : et la Kro alors ?

Avec ça, le larmoyant du politiquement correct, le juridisme poussé à l’absurde, l’incapacité de chacun à écouter les autres ou même à nouer une relation saine qui ne soit pas de dépendance doudou… On ne communique désormais que par Blackberry (combien de royalties pour cette marque ?), on transporte son MacBook partout (combien ?), on tire au Glock de poche à viseur laser (combien ?). Où l’on apprend qu’un Américain moyen a une centaine d’adresses mail et ne donne jamais qu’un pseudo sur le net. Internet est devenu la seule façon de travailler – et la base du scénario cette fois-ci. Qui met en scène le « petit peuple d’Amérique » – mais non, pas les gens de peu : les nains ! Cette façon de les qualifier par euphémisme, comme s’ils étaient de gentils lutins sortis de Walt Disney est d’un rare mépris, c’est dire si le socialement correct de là-bas dégouline de bêtise et de larmoyance de crocodile.

Si c’est ça, la nouvelle Amérique, attendons que la génération d’après donne envie d’y retourner ! En attendant, ne lisez Patricia Cornwell que si vous restez fan et que vous voulez connaître la suite des tribulations de la petite bande.

Patricia Cornwell, Scarpetta, 2008, Livre de poche avril 2010, 640 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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Patricia Cornwell, Une peine d’exception

Pat Cornwell a été la star du thriller américain des années 1990 avant de devenir folle après le 11-Septembre – paranoïaque, égoïste, réactionnaire. Cet opus numéro trois de la série docteur Kay Scarpetta, médecin légiste du Commonwealth installée en Virginie, est parmi les meilleurs. Une intrigue sophistiquée, la précision des détails de métier, des personnages tordus, des héros qui deviennent familiers (Kay, Marino, Lucy, Benton) et une atmosphère de coups fourrés pour le pouvoir dans l’hiver glacé de Virginie, voilà de quoi passer une bonne soirée au coin du feu avec un bon whisky ou un bon thé.

Le Noir Ronnie Joe Waddell, condamné à mort, va passer sur la chaise électrique. Il a zigouillé dix ans auparavant une jeune présentatrice de télé noire des années auparavant en cambriolant sa maison pour trouver de quoi payer sa came mais il a fait pire : il l’a piquée au couteau comme avec sa bite, l’a mordue au point de lui arracher des paquets de chair, et l’a laissée agoniser nue, ensanglantée, adossée à son poste de télévision. Le jury n’a eu aucun mal, au vu des empreintes et des preuves, à l’inculper. Tous les appels ont été rejeté et la grâce du gouverneur ne viendra pas ; Waddell est exécuté devant témoin et Scarpetta est chargée de l’autopsie.

Mais son assistante Susie, enceinte de quelques mois, supporte mal ce gros corp brûlé et fait tomber des bocaux de formol ; elle ne veut pas être citée comme témoin de l’autopsie et sa patronne la renvoie chez elle. Elle est bizarre depuis quelque temps, Susie ; tout comme Ben, l’administrateur, « joli comme un garçonnet » mais qui a de plus en plus de préventions contre Scarpetta. Il faut dire que la chef s’est mal remise de la mort dans un attentat à Londres de son amant Mike, collègue du FBI de Benton, et qu’elle s’est plutôt renfermée sur elle-même, revêche et distante avec les autres.

Le travail n’attend pas et c’est la police qui lui demande en fin de soirée de venir voir in situ le corps d’un adolescent retrouvé à demi-mort, nu par 2° adossé le long d’une benne à ordure, ses vêtements soigneusement plis à côté de ses pompes. Il présente deux plaies profondes à l’intérieur de la cuisse et sur l’épaule comme si la chair avait été bouffée. Eddie Heath avait 13 ans, il a reçu une balle de 22 dans la tête ce qui l’a rendu légume. « Il n’avait pas encore émergé de ce fragile état prépubère durant lequel les garçons ont les lèvres pleines et chantent d’une voix plus douce que leurs sœurs. Ses avant-bras étaient minces, le corps sous le drap menu. Seule la grandeur disproportionnée des mains immobiles que perçaient les cathéters annonçaient sa future virilité ». C’est avec délicatesse que Cornwell décrit la victime ; il ne survivra pas. Il était allé acheter à l’épicerie à quelques centaines de mètres une boite de sauce aux champignons pour sa mère. Mais nous sommes aux Etats-Unis où les psychopathes se baladent en liberté et où chacun peut à tout moment et plus qu’ailleurs faire une mauvaise rencontre.

Ce qui est curieux est que la balle qui a tué Eddie provient de la même arme qui a tué Rosie dix ans auparavant et que, dans le meurtre maquillé en suicide de la voyante Jennie les seules empreintes relevées soient celles de l’exécuté Waddell… D’autant que les fichiers de Scarpetta à son travail ont été piratés de l’intérieur et certains ont été renommés, d’autres effacés. Kay téléphone pour Noël à sa mère et à sa sœur en Floride et discute avec Lucy sa nièce. Celle-ci a désormais 17 ans et est férue d’informatique. Plutôt que d’expliquer laborieusement à sa tante comment rechercher dans le codage, autant venir chez elle faire le boulot. C’est ainsi que Lucy se voit associée à l’affaire, avec le lieutenant Peter Marino et Benton Wesley du FBI.

Kay Scarpetta, toujours chic et aimant le bon vin et la cuisine, va se confronter au gouverneur Norris, au procureur Patterson, à la médecine holistique, au système UNIX. Waddell, Eddie, Jennie sont des affaires liées par un seul dangereux psychopathe, Temple Brook Gault, un gosse de riche blond viré nazi qui aime les armes, les couteaux, les arts martiaux, la pornographie violente et faire souffrir la chair d’autrui. Un narcissique pervers, intelligent et habile comme une anguille. Kay Scarpetta n’en a pas fini avec lui.

Patricia Cornwell, Une peine d’exception (Cruel an Unusual), 1993, Livre de poche 2006, 480 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

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Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

Bien que tome 3 d’une saga aux multiples personnages (dont Au revoir là-haut est le tome 1,dont un film a été tiré) ce roman peut se lire indépendamment car les gens ne sont liés que par la filiation et le hasard des rencontres. Nous faisons connaissance de Louise puis de Raoul, qui sont apparentés sans le savoir. Il y aura aussi Gabriel et Jules, seconds couteaux, Fernand l’adjudant et Désiré dont le nom prend toutes les formes – comme le diable. Chacun est bien typé, dans le style du roman populiste.

Car Lemaitre a pris une forme littéraire à la fois ancienne (le roman-feuilleton du XIXe) et contemporaine (le thriller et la série TV). Il entremêle en chapitres courts les existences de chacun dans un temps historique, ici la défaite et l’exode français de juin 1940. A ce titre, les bulletins d’information officiels (issus des véritables publiés dans la presse d’époque) sont un morceau d’anthologie. On y voit le mensonge fonctionnaire dans sa plénitude, tout petit pouvoir suscitant aussitôt un réflexe de supériorité connaissante envers le bas-peuple ignare et méprisé, ainsi que l’affirmation de « ce qu’il faut » savoir et penser. Au détriment des faits, bien-sûr. Nul ne s’étonnera que les parlementaires, dépassés, aient choisi « le recours » au vieillard de 90 ans « vainqueur de Verdun », puis le grand balai de toutes les élites incapables et corrompues de la IIIe République une fois la guerre finie. Le mensonge d’Etat et la chiourme administrative sans raison aboutissent aux révolutions.

Chaque personnage du roman a son histoire, ses origines et ses conditionnements, mais se trouve plongé dans le grand bouillon de la guerre. Chacun va donc s’y révéler tel qu’en lui-même, sortant de sa condition pour devenir ce qu’il est.

Le livre se lit très bien, haletant du début à la fin, tout en action sans aucune description. Tout à fait adapté à notre époque pressée et sans passé. Une fois lu – je l’avoue avec délectation – reste un vide : qu’en dire ? quel message lance-t-il ? qu’en reste-t-il dans l’esprit ? De fait, pas grand-chose si l’on y réfléchit. Sauf à raconter l’histoire (mais ce serait dévoiler le ressort de l’intrigue donc l’intérêt de lecture), la passoire du temps laisse en résidu l’histoire de la débâcle française de 40, la chienlit démocratique, l’armée restée à l’an 14, les élites portées au chacun pour soi – tout s’éparpille pour ne laisser que le grand vide individuel. Ce sera égoïsme ou abnégation, soumission ou résistance. Ce dernier thème pourrait faire l’objet d’un tome 4 mais l’auteur semble y avoir renoncé puisqu’il ajoute un chapitre qui va jusqu’à nos jours pour dire « ce que sont devenus » les personnages du film livre. On se croirait en effet dans un film ou une série plus que dans un roman. Les réflexes y sont les mêmes, dont celui de ne jamais revenir une fois vu lu et l’avidité people de savoir le destin de chacun.

Il est dommage que la virtuosité – indéniable – inhibe la profondeur. Même Eugène Sue avait créé des personnages mythiques (Fleur-de-Marie alias la Goualeuse, le Chourineur, Monsieur et Madame Pipelet – concierges). A part Désiré, quand même intéressant en caméléon talentueux où qu’il passe et quelque métier qu’il emprunte, les autres sont assez lourds : Louise, Jules, Fernand, Alice. Même Raoul a quelque chose d’inachevé, un mauvais garçon de circonstance dû à une enfance tordue dans les secrets de famille, mais sans avenir. De vrais personnages de série TV, pas de roman littéraire.

Lire ce Miroir de nos peines en pleine débâcle pandémique avec des élites débordées et une administration aussi incapable que l’armée de 40, a quelque chose de curieux et de burlesque, comme si « la France éternelle » ne se révélait que dans le désastre.

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines – Les enfants du désastre 3, 2020, Livre de poche mars 2021, 573 pages, €8.90 e-book Kindle €8.99

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Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu

Nell est orpheline depuis que ses parents anthropologues sont morts dans un accident d’avion lorsqu’elle était enfant. Elle a été élevée par son grand-père, le député de New York Cornelius MacDermott, veuf mais nanti d’une sœur, Gert, qui ne s’est jamais mariée. Autant lui est rationnel et positif – l’Américain-type – autant elle est irrationnelle et affective – l’Américaine-type. Mary Higgings Clark ne fait jamais dans la nuance. De même Nell, une fois adulte, est une belle jeune femme dotée de toutes les qualités vraies et transparentes, tandis que son mari Adam semble n’avoir que les apparences…

Adam Cauliff, sorti d’une obscure université de seconde zone du Dakota du nord (autrement dit Ploucville pour un newyorkais), est devenu architecte. Après plusieurs employeurs, il a réussi à emballer la belle Nell et à se faire embaucher dans une société reconnue grâce aux relations de Mac puis il a fondé sa propre société, emmenant avec lui Winifred, secrétaire modèle de l’agence depuis trente ans. Il a réussi à acheter un terrain mitoyen de l’immeuble Vanderbilt, vieux machin classé monument historique… qui justement a été déclassé. Mais le machin brûle dans un incendie déclenché dit-on par une SDF. Un promoteur concurrent, Peter Lang, rachète le terrain pour y construire un projet. Adam veut négocier son propre terrain contre la maîtrise d’œuvre du nouveau projet architectural et, pour cela, convoque ses associés, dont Peter Lang, dans son yacht ancré dans le port de New York.

Mais Lang ne vient pas, il a eu un accident de voiture bénin mais suffisant pour qu’il doive annuler. Les autres s’embarquent, Sam Krause le chef de chantier, Jimmy Ryan l’ouvrier spécialiste de la rénovation qu’il vient d’embaucher après qu’il ait subi deux ans de chômage pour trop grande honnêteté sur les matériaux employés, Winifred et lui. A peine sorti de son mouillage, le yacht explose devant les yeux de Ben, 8 ans, venu visiter la statue de la Liberté avec son père, jeune cadre dynamique. Ben est hypermétrope et voit avec précision de loin, ce qui lui permet de déceler « un serpent » qui se coule du bateau qui saute. La psy qui le traitera par le dessin pour ses cauchemars le fera accoucher de ce qu’est vraiment « le serpent », ce qui aidera beaucoup l’enquête.

Car rien n’est clair dans cette affaire. Peter Lang a-t-il simulé son accident ? Le fils de la veuve qui a vendu le terrain à Adam s’est-il vengé de ce qu’il perçoit comme une spoliation ? Adam s’est-il fait des ennemis dans le milieu corrompu de la promotion immobilière ? Winifred, la fidèle secrétaire, venue juste avant le départ récupérer le blazer bleu et la serviette de cuir d’Adam à l’appartement du couple, a mis sa mère grabataire dans une maison de retraite de luxe, mais avec quel argent ?

Mac n’a jamais aimé Adam mais Gert si. Nell est amoureuse de son beau mari prévenant mais elle s’est engueulée avec lui juste avant qu’il ne parte parce quelle avait cédé à son grand-père pour se présenter aux élections du Congrès à sa place, lui prenant désormais sa retraite. Adam était réticent à ce qu’elle devienne une femme publique. Il est vrai qu’alors les journalistes fouillent immédiatement dans votre passé pour y dénicher tous les petits faits qui pourraient prêter à réprobation morale et en concoctent de juteux scandales qui font monter les tirages. Mais est-ce la seule raison ?

Après l’explosion du bateau et la disparition des quatre personnes à bord, des débris de deux d’entre elles sont identifiés ainsi que le sac à main de la secrétaire. Mais Nell, qui avait « reçu la visite » de sa grand-mère à l’instant de sa mort lorsqu’elle avait 4 ans, puis celle de ses deux parents qui l’aimaient à l’école au moment de leur accident mortel, ne reçoit rien d’Adam. N’était-il plus amoureux ? Rationnelle comme Mac, elle n’exclut pas a priori les phénomènes parapsychologiques puisqu’elle en a fait elle-même l’expérience. La dernière fois était lorsqu’elle avait 15 ans et qu’elle nageait à Hawaï : elle a été prise dans les contrecourants et ne s’en est sortie que lorsque ses deux parents l’ont apaisée « depuis l’au-delà »… Elle se laisse donc convaincre par sa tante Gert de rencontrer une célèbre médium « qui passe à la télé ». Celle-ci va lui faire des révélations qui vont la convaincre qu’elle « voit » bel et bien les disparus. Et Nell va même apercevoir fugitivement le visage d’Adam dans le miroir du couloir lorsqu’elle repart de sa séance. Sauf que…

Mais c’est là tout l’art du thriller policier que de laisser le suspense.

Comme toujours chez Clark, les protagonistes sont tous beaux, bien faits et de la haute société. Il y a les bons et les méchants, caricaturaux, ce qui fait le ressort de ses intrigues. Mais celles-ci sont assez tordues pour être captivantes, même à la relecture vingt ans après (comme pour ce roman de l’an 2000). Les technologies (mobile, internet, réseaux sociaux, clés USB, etc.) sont quasi ignorées de la romancière restée très ancien style, mais ce charme désormais suranné lui assure de fidèles lectrices aux Etats-Unis. Car elle écrit pour un public bien précis en ne sortant jamais des clous de ce que demande sa clientèle. Ce qui nous donne après tout, de l’autre côté de l’Atlantique, une vision assez juste de la classe qui a voté Hillary Clinton ou qui aujourd’hui donne le ton au reste du pays.

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu (Before I say Goodbye), 2000, Livre de poche 2001, 439 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Conversation anticomplotiste au petit-déjeuner

Nous passons une bonne nuit sous la tente. Il faut dire qu’Herberto, le « Maître de jade » et accessoirement le directeur de l’agence locale de trek, avaient bien fait les choses. « Il aime les touristes », nous avait dit Thomas. Il a envie de voir se développer les villages, se désenclaver la région, de créer des emplois pour les « muchachos » comme il les appelle. Cet homme est un entrepreneur. Il ose. Pour la tente, il avait prévu le superflu, comme si nous étions américains ! Un matelas mousse chacun, deux couvertures, des draps de coton… J’ai quand même dormi dans mon duvet, par habitude et avec le sentiment d’être dans un cocon. Nous sommes réveillés peu après 6h, non par les coqs, mais par des haut-parleurs ! Il s’agit de la « radio locale » sur l’exemple de Cuba et de la Chine maoïste. Ici, la commune diffuse informations et félicitations communautaires. Je note au vol un merci « à Rosa Martinez », puis « aux élèves de l’école Machin… »

Marie arrive la dernière au petit-déjeuner ; elle prend ses aises. « Bonjour Marie… », lui dit Jacques, « …pleine de grâce », ajoute Guillermo. Cela déclenche chez Hélène le souvenir de sa lecture du Da Vinci Code, que Gilles a presque terminé dans l’avion.

Est-ce de l’histoire ? Du roman ? C’est un fatras de « mystères » divers mixés à la sauce marketing. Comme roman, cela se lit bien et est efficace. Les Américains ont su inventer un nouveau genre littéraire, le thriller, et y exceller. J’ai aimé ce disneythriller. Tout a été dit sur les spéculations invraisemblables et les erreurs historiques mais, si nul ne peut raisonnablement y croire, jeux de piste, complot des Méchants, culte de la Femme et happy end familial sont ramassés en une action pleine de rebondissements qui conservent l’attention intacte. On rejoue Peter Pan mais c’est palpitant !

Il y a tant d’erreurs factuelles qu’il faut avoir suspicion sur tout le reste. Il faut vraiment ne jamais être allé à Paris – ou ne pas même faire l’effort de consulter un plan (sur internet) – pour remonter les Champs-Élysées « en quittant le Louvre » pour aller à l’ambassade américaine, place de la Concorde ! Des livres ont été écrits pour « décoder » ce déconnage, dont le meilleur est sans doute celui de Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Code Da Vinci : l’enquête. Bien plus sérieux que Cox, l’autre décrypteur qui a écrit en une nuit tant c’est un résumé de fiches mal ficelé ! En revanche, Etchegoin, « grand reporter » au Nouvel Observateur, et Lenoir, directeur du « Monde des Religions », rassemblent 86 références bibliographiques pour faire le tri des faits et des déformations browniennes. La « précision des informations » est telle qu’elle a même incité les Américains à faire publier en livre ce dossier, initialement paru dans « Le Nouvel Observateur ».

Le Prieuré fondé par un antisémite sous Vichy, Léonard, l’Opus Dei, les lieux du roman, sont passés au crible de la raison et des documents. Reste avérée la névrose chrétienne du sexe. Le « Da Vinci Code » est un bon roman et un succès commercial, ce qui est aussi une performance qu’il faut saluer (25 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont près de 2 millions en France). Mais les gens s’empressent de se dire que ce qui est « plausible » ne saurait qu’être « vrai ». Et là, il faut s’élever en faux avec tout le savoir de la culture et la connaissance de la méthode historique.

Le glissement s’opère d’autant plus que la peur ambiante, depuis la fin du monde d’avant, depuis la Chute quasi biblique que fut celle du Rideau de Fer, engendre une paranoïa tous azimuts. « C’est vrai qu’on nous cache des choses », dit la conversation du petit-déjeuner, « ah, oui », renchérit un autre. « Ce sont l’Opus Dei et les Francs Maçons qui nous gouvernent, c’est sûr ! » Que répondre à ce dernier avatar de la bien classique « théorie du complot » ? Et voilà que l’excès d’information, le culte du scoop et le moutonnisme des media engendrent l’ignorance. Au fond, les gens sont désorientés devant tant d’abondance. Ils ne savent plus rien de ce qui gouverne les hommes et de ce qui fait l’histoire… Je n’argumente pas, nulle croyance ancrée ne s’est jamais rendue aux arguments de raison. A quoi bon perdre son temps ? A chacun de se documenter – s’il le souhaite. Le « décryptage » de l’actualité comme de l’histoire est abondamment documenté dans les bibliothèques et sur internet. A condition d’acquérir de la méthode, de garder l’esprit ouvert et sa raison critique, n’importe qui peut « savoir ». Pas besoin de « complot » pour cela ! Mais si l’on préfère croire à l’astrologie, aux extraterrestres, aux « vibrations » des plantes et aux « énergies » de la terre, on n’a guère la bonne méthode pour décrypter l’information et décortiquer les manipulateurs… Le rêve a son confort : il évite de penser.

Le petit-déjeuner d’Herberto est plantureux. Il comprend de l’artisanal mexicain avec de l’omelette, de la purée de frijoles, de la papaye et du melon. Et de l’industriel américain avec des céréales Kellogs, des barres de chocolat et du cake sous cellophane. Mais c’est là encore la foi qui sauve : « il est délicieux, non, ce cake fait maison », me dit une femme du groupe, assise en face de moi. Je lui demande d’observer avant d’affirmer. Par exemple d’examiner la texture bien régulière de la pâte et la forme géométrique de la base, moulée, d’examiner aussi la cuisson homogène de l’ensemble : tout cela sent l’industrie. Rien de « fait maison » là-dedans ; cela n’enlève rien au fait que ce cake est assez savoureux, mais il faut se débarrasser de ces illusions qui entretiennent le mythe. Nous découvrirons l’emballage dans les réserves, un jour ou deux plus tard : le cake est fabriqué aux Etats-Unis. Le café servi ici est transparent, dosé « à l’américaine » et probablement issu de torréfaction locale. Son goût ressemble fort aux productions villageoises de Cuba. Il n’a pas grand goût mais ne risque pas de nous faire de mal.

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Dan Brown, Le symbole perdu

L’auteur célèbre du Da Vinci Code’ revient avec une énigme symbolique, l’attrait d’occultes maîtres du monde et l’outil très efficace du thriller. Chapitres courts, intrigue haletante, poursuites dans des lieux mythiques dont est révélée la face cachée, exploration des arcanes ésotériques ou des sciences avancées, tous les ingrédients sont là. Et ça marche. ‘Le symbole perdu’ est un roman : il raconte une histoire, la situe en décors connus mais renouvelés, il maintient l’attention jusqu’au bout.

Un roman n’est pas vrai, seulement vraisemblable. Ce qui est écrit n’est pas la réalité mais une fiction. C’est le jeu du marketing que de faire prendre des vessies pour des lanternes en jouant sur les mots. Formellement, il est vrai que « toutes les organisations et institutions citées dans ce roman existent réellement », comme dit l’en-tête du livre. Mais sous le titre il est bien écrit « roman » et non récit ou enquête historique. Affirmer qu’« en 1991, un document secret fut enfermé dans le coffre-fort du directeur de la CIA » ne fait que nous allécher sans rien affirmer de véridique. Pas plus que lorsqu’on dit que les gagnants ont tous été choisis parmi ceux qui ont tenté leurs chances… La franc-maçonnerie existe, la noétique existe, la Bible aussi, de même que Washington et son plan dessiné par L’Enfant.

Mais toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que purement fortuite. Le roman fonctionne comme un jeu de pistes pour ados scouts, ce en quoi il rappelle aux cinquantenaires leur enfance bien loin d’Internet, de Twitter et des jeux vidéo – et même de la télé. Le romancier distille avec talent les informations cryptées qu’il révèle peu à peu, dans les codes antiques recensés sur Wikipédia (ainsi le code maçonnique). L’auteur se moque à plusieurs reprises des geeks naïfs, tenant de la théorie du complot, qui croient en un cercle restreint d’initiés (en général juifs, financiers, américains et maçons) maîtres du monde.

Ce roman est donc un bon « roman » comme l’artisan Brown sait en composer, selon Larousse, « une œuvre d’imagination, récit en prose d’aventures inventées ou transformées que l’auteur a combinées pour intéresser le lecteur. » Imagination, aventures, combinaisons, intérêt – le livre a tous les symptômes requis. Ce que je trouve dommage, en tant qu’Européen critique, est cependant cet hymne candide à l’Amérique phare du monde, pointe avancée de l’humanité, dont le rôle est d’éclairer l’avenir… Il agite tous les poncifs yankees : la Bible comme unique réceptacle de la sagesse des Anciens, le peuple élu de Dieu pour le révéler au monde entier, l’hymne à l’individualisme, la lutte incessante du bien et du mal, la beauté du diable, l’esbroufe hollywoodienne des accessoires de la CIA, la toute-puissance de la liberté informatique. Il écorne à peine le mythe américain par sa peinture d’une éducation pourrie par le fric malgré l’amour, par sa description d’une initiation spirituelle pourrie par le fric malgré les rites sociaux, par sa caricature du népotisme pourri par le fric malgré les institutions démocratiques.

Une fois le livre refermé, le lecteur a passé de bons moments. Son imaginaire s’est excité, son adrénaline est montée, il s’est attaché aux personnages – en bref, il a vécu une autre vie durant quelque temps. Mais, intellectuellement, il ne peut s’empêcher de se dire : « tout ça pour ça ? » Ces clés à rassembler, ces énigmes à décrypter, ces lieux à explorer, ces menaces et ces secrets, ils ne révèlent que… ça ? Car, au bout du livre, vous aurez les clés de l’énigme. Et vous la trouverez dérisoire.

Que cela ne vous empêche pas de passer quelques heures agréables à sa lecture. Goûter est d’un autre ordre que décortiquer les ressorts ; ils ne se confondent pas. Vous pouvez aimer sans être dupe. C’en est même meilleur car vous ne risquez pas d’être déçu !

Dan Brown, Le symbole perdu (The Lost Symbol), 2009, Livre de poche 2011, 736 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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Nabil Mallat, Le secret d’Osiris

Thriller d’un Libanais de 38 ans qui a étudié aux Etats-Unis, ce roman a pour cadre l’Egypte d’aujourd’hui et pour perspective la naissance des grandes religions.

Un groupe d’archéologues français et égyptiens financés par un Américain, fouille « le puits d’Osiris », trois chambres souterraines sous le plateau de Gizeh. Dans la troisième chambre, 35 m sous terre, ils découvrent un simple sarcophage avec pour décor le seul symbole d’Osiris, « le premier des Occidentaux » et pharaon originel mythique de l’Egypte. La tombe serait celle de l’homme devenu dieu, 9500 ans avant. Dedans, un squelette… plus un mystérieux papyrus qui va faire l’objet de toutes les convoitises. Autour, des colonnes décorées de hiéroglyphes mais qui semblent plus récentes que le sarcophage. Ce décalage est un mystère, faisant surgir l’ombre d’une société secrète qui protégerait la relique dans les siècles.

L’auteur ne cache rien du nationalisme jaloux des Egyptiens modernes pour tout ce qui appartient à leur terre, même avant l’islam. Il décrit avec ironie les bisbilles entre hauts fonctionnaires chargés des antiquités qui veulent se faire valoir auprès du pouvoir. Il met en scène l’éviction sans conditions des étrangers, qu’ils soient fouilleurs spécialistes ou financeurs, dès lors que le retentissement international peut profiter à la vanité égyptienne. Maxime le Français, Stella et John les Américains, quitteront le site et le pays le soir même de leur découverte, une fois « les autorités » consultées. Ils ne sont plus autorisés à fouiller et doivent remettre leurs recherches. Trouver la tombe d’Osiris ne saurait être le fait de vils étrangers mécréants.

Sauf qu’un mystérieux national qui se fait nommer Seth, le frère mauvais d’Osiris, convoite les trouvailles pour on ne sait quelle raison et, la nuit qui suit la découverte, cherche à voler le papyrus. Mais le document a disparu et seuls les découvreurs l’ont vu.

Lorsqu’il ressurgit, aux Etats-Unis par un tour de passe-passe que je vous laisse découvrir pour le sel de l’aventure, il est écrit en langue déchiffrable, ce qui semble un paradoxe près de dix millénaires plus tard. L’Enseignement primordial serait le premier texte égyptien transcrit par Imhotep, l’architecte qui inventa les pyramides. Il décrit en grec ancien (!) écrit en hiéroglyphes (!) comment Osiris a dû quitter ses terres fertiles en raison du manque d’eau avant de trouver asile près du haut Nil. Quel est donc ce mystérieux pays vert qui existait en son temps ? Un expert de la NASA obtient des photos du Sahara reconstitué en fonction de la météo estimée à l’époque. D’après le texte, le site originel pourrait se situer sur son bord nubien, à Nabta Playa. Cet endroit aujourd’hui désertique aux frontières de l’Egypte laisse encore voir des mégalithes en forme d’observatoire astronomique, une tombe de vache et celle d’un enfant nubien de 3 ans. Rien d’autres.

Une mission américaine financée par le Congrès est envoyée sur place après un soft power appuyé auprès des politiciens égyptiens. La menace de Seth, qui a tué l’un des fonctionnaires égyptiens de l’archéologie, fait que c’est l’armée américaine qui va sécuriser le site. Car tous sont menacés. Ils détiennent ce que Seth veut : le papyrus. Il prouverait une théorie à laquelle il tient.

Le thriller se fait alors haletant car le fameux Seth n’est pas si loin qu’on croit, même si la police égyptienne se vante de l’avoir arrêté !

C’est un peu tiré par les cheveux avec beaucoup d’invraisemblances et de raccourcis, mais l’écriture est vive et l’ensemble mené tambour battant sur près de 300 pages. Le lecteur ne s’ennuie pas. Mais Zeus discourant comme un politicien yankee dans une suite du Critias de Platon, c’est un peu gros.

Nabil Mallat, Le secret d’Osiris, 2013, éditions de l’Archipel, 284 pages, occasion €26.79 e-book Kindle €12.99

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Franck Thilliez, Il était deux fois

Le scénariste de la série télé Alex Hugo nous incruste dans les montagnes de l’Arve pour un thriller glaçant qui allie viol sur mineure, enlèvement et dérives de l’art contemporain. Tout ce qui constitue la mode. C’est bien construit, haletant, suggestif – mais glauque.

Un lieutenant de gendarmerie enquête depuis douze ans sur la disparition de Julie, sa propre fille de 17 ans, dont n’a été retrouvé que le VTT posé contre un arbre sur un parking de montagne. Depuis 2008, aucune nouvelle, aucune trace.  Gabriel Moscato interroge le registre de l’hôtel de la Falaise près de la prison où sa fille a travaillé l’été et où elle a pu rencontrer son kidnappeur. Fatigué, il se couche dans la chambre 29… et se réveille en pleine nuit dans la chambre 7 par des chocs d’étourneaux venus percuter sa fenêtre. Il est désorienté, sort sur le parking de plain-pied, et il n’est pas le seul. L’aube pointe à peine.

La chambre n’est pas sa chambre ni les affaires les siennes. Ni même son nom, inscrit dans le registre de l’hôtel. Pire : il ne se trouve plus en 2008 mais en 2020 !

Il va lentement découvrir qu’il a subi une amnésie de douze ans à cause d’un choc dont il ne se souvient pas ; que le cadavre de femme tué par balle qui a motivé la terreur des oiseaux, aveugles la nuit, est celui de celle qui l’accompagnait et qu’il a baisée, son sperme est bien en évidence sur ses cuisses ; que son collègue Paul est devenu capitaine de gendarmerie et qu’il a épousé sa femme après que Gabriel eut divorcé huit ans auparavant parce qu’elle avait une liaison avec Paul ; qu’il a massacré la jambe de son copain à coup de batte de baseball. En bref, un réveil brutal : Moscato a perdu sa fille unique, a vu sa vie détruite, son couple brisé, sa carrière finie.

Il n’a alors de cesse que de reconstituer ce qui l’a amené à reprendre l’enquête dans ce trou perdu des montagnes qu’il a quitté douze ans auparavant. Les indices qu’il a collectés et dont il ne se souvient pas. A moins que… les documents déposés dans un coffre qu’il a fait poser dans le placard de la maison de retraite de sa mère à Lille ne lui livrent ce qui lui manque.

La traque se poursuit, un père ne renonce jamais. Il montera dans le nord, passera en Belgique, aura maille à partir avec la mafia russe, lira un auteur de roman policier particulièrement tordu, rencontrera un artiste de scènes torturées peintes avec du sang humain, cherchera un plasticien russe sadique, en bref des psychopathes qui se disent adeptes de l’art le plus pur – jusqu’à l’impasse ultime : « ces raclures de l’âme » selon Antonin Arthaud cité en épigraphe. Paul l’aidera car sa femme, qui est l’ancienne épouse de Gabriel, ne peut faire son deuil et que sa fille Louise, gendarme elle aussi, s’amourache d’un croque-mort pas très clair.

Il est donc deux fois, avant et après l’amnésie ; les palindromes inscrits sur les murs et dans un roman noir y répondent, ces mots identiques en inversant toutes les lettres. Ce n’est pas un hasard ; tout fait sens. A commencer par le village de Sagas dont le nom inversé s’écrit sagaS. Comme si la fin était le début.

Difficile d’en dire plus sans violer la belle intrigue tout juste sortie de l’enfance. Mais vous avez de quoi passer une nuit blanche.

Franck Thilliez, Il était deux fois, 2020, Fleuve éditions, 525 pages, €22.90 e-book Kindle €17.99

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Maxime Chattam, Le requiem des abysses

Suite de Léviatemps, chroniqué sur ce blog, il vaut mieux lire Le requiem des abysses en second car la duologie des Abysses du temps forme un tout logique. Le second tome lève beaucoup de suspense sur le premier tome et tout lecteur qui commencerait par lui serait déçu s’il lit ensuite le premier.

Les acteurs sont les mêmes : Guy de Timée, caché en bordel après avoir fui sa femme castratrice sous le nom de Thoudrac-Matto qui lui était passé par la tête la nuit du meurtre de Julie dans le tome premier ; Faustine, dont on apprendra le vrai prénom et qui est fille d’aristo de province qui a refusé le mariage arrangé et dont le fiancé s’est tué d’humiliation ; Maximilien Henks, riche et chasseur qui les invite dans son château du Vexin après les épreuves contre Hubris ; l’inspecteur de police Martial Perotti qui se disait amoureux de Julie et qui officie en commissariat où il est injoignable mais qui écrit régulièrement à ses deux amis.

Guy et Faustine vivent à la campagne près de Vétheuil dans le château nommé Elseneur. Une adolescente disparaît, puis réapparaît complètement nue et catatonique ; elle a été violée maintes fois dans la même journée. La nuit, c’est toute sa famille qui est massacrée et elle avec, ses membres coupés pour illustrer une figure de Vitruve avec son père mis en scène dans la salle commune. Sa mère a été explosée et son petit frère à l’étage seulement étranglé. Mais le gamin, qui a 13 ans et aime lire, a laissé un rébus sur sa table, formé d’une boule de mie de pain entamée, d’un pull mité et d’un fragment de miroir où il a dessiné un cœur barré d’une croix.

Le romancier qui prend des notes pour son grand roman noir exulte et prend pitié du garçon mort à qui il s’identifie. Il sonde l’âme humaine en cherchant à se mettre dans la peau du tueur, un psychopathe à l’enfance probablement déformée. « C’était ce à quoi il excellait. Imaginer. En s’appropriant une réalité qui n’était pas sienne, en comblant tout ce qu’il ignorait par des éléments logiques, le romancier devait être capable de se mettre à la place de n’importe qui. Une empathie totale » p.763 intégrale. Mais ses raisonnements sur le tréfonds de l’âme l’entraînent à divaguer. Il se trompe parce qu’il se crée une chimère en « inventant » son personnage avec les indices en sa possession. Ce qui l’amènera à soupçonner un à un presque tout le monde – sans succès.

Un second meurtre familial a lieu, avec la même mise en scène. Guy est assommé, enlevé et assiste aux sons de la mise en scène mais pas à sa lumière parce qu’un sac lui recouvre la tête ; le tueur ne veut pas qu’il puisse le reconnaître. Il s’amuse, il joue au plus fort, il raille Guy de ne pas découvrir qui il est malgré ses talents de romancier psychologue.

Le tueur est finalement découvert et tué mais est-ce le bon ? Les disparitions continuent dans Paris, où Guy est revenu avec Faustine. Hubris serait-il de retour ? Comme dans les romans feuilletons à la mode de l’époque (Les mystères de Paris d’Eugène Sue en 1842 par exemple), Maxime Chattam conduit son lecteur de rebondissement en rebondissement, de mystères en dissimulations. Nous retrouvons l’ésotérisme et l’évocation des esprits, les égouts, le début de la police scientifique avec Bertillon et son disciple Locard, les enlèvements de médiums, le vol de rouages de montre et la tentative de voler un « tourbillon », ce mécanisme inventé par le suisse Bréguet qui assure aux rouages de ne pas être affectés de façon infime par la gravité. Nous retrouvons l’exposition universelle car nous sommes toujours en 1900.

La science aimante les consciences, même les plus folles. Des momies disparaissent et leur vitrine est brisée de l’intérieur tandis que les gardiens sont tués et que le Livre des morts égyptien disparaît du Louvre… Le psychopathe est-il un inventeur de nouveau Frankenstein (roman de 1818), autre thème à la mode en ce temps-là ?

L’auteur s’est beaucoup documenté sur la Belle époque et s’est replongé en empathie dans la France 1900. Il laisse cependant un peu dubitatif dans son épilogue lorsqu’il fait évoquer à son narrateur sa vie et… l’Internet. Il avait déjà la trentaine en 1900, quel âge aurait-il donc vers 1995 ?

Meilleur à mon avis que le premier opus, car moins centré sur les éventrations et autres jeux de bidoche dont Maxime Chattam raffole, il est plus finement psychologique, même si Guy s’égare sur de fausses pistes – jusqu’au bouquet final qui est un véritable étonnement pour le lecteur.

Maxime Chattam, Le requiem des abysses – Les abysses du temps 2, 2011, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €4.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

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Shooter tireur d’élite d’Antoine Fuqua

Un thriller efficace sur un scénario banal dans la théorie du Complot chère à l’époque. Tiré du livre Point of Impact de Stephen Hunter, il met en scène le Yankee moyen, le sergent Bob Swagger (Mark Wahlberg), en butte aux riches et puissants qui veulent n’être qu’encore plus riches et puissants. Le patriotisme est utilisé comme hochet pour agiter le peuple tandis que la super-élite se goinfre sur le dos de la planète, des gens pauvres et des pays faibles.

Le sergent des marines Bob Lee Swagger est dressé pour tuer au fusil à longue portée  CheyTac M200 Intervention. Il est un expert de son métier, capable d’évaluer le vent, l’hygrométrie et la température pour ajuster sa hausse à plus de mille mètres. Formé à l’excellence par le système, il est sacrifié lors d’une mission clandestine en Éthiopie où la CIA protège des mercenaires yankees chargés de faire le vide (par le massacre) d’un territoire destiné à un oléoduc de pétrole. Demandant une protection aérienne devant la survenue d’une armada ennemie, cela lui est refusé et la liaison est coupée : on ne vous connait plus. Son observateur est tué à ses côtés et lui parvient à s’en sortir et se venge. Le chef de la CIA qui a ordonné de le laisser tomber « disparaît » un mois après.

Le sergent se retire dans les Rocky Mountains (ce refuge du Millénaire) où il vit en solitaire survivaliste avec son chien. Trois ans passent mais il est rattrapé par son dossier. Un certain colonel Isaac Johnson (Danny Glover) – un Noir pour montrer que la corruption n’épargne personne – parvient en puissant 4×4 V8 à accéder à son chalet perdu et lui demande de l’aider – en tant qu’expert – à contrer un attentat prévu contre le président des États-Unis. Swagger, un peu con, ne voit pas le piège pourtant évident : son expertise peut servir sur le terrain à réaliser l’impossible en temps réel, tirer à plus de mille mètres sur une cible protégée par les Services seulement jusqu’à 800 m. Où l’on mesure le grand écart entre la formation experte pointue, délivrée par l’entraînement américain à ses spécialistes, et leur niveau de bêtise. Gros bras, petit cerveau ; tout dans l’action efficace, rien dans la réflexion. Le succès des bataillons français lors de la première guerre du Golfe avait de même surpris les Américains, peu habitués à ce qu’un colonel prenne de l’initiative sur le terrain.

Le président doit prononcer prochainement trois discours dans trois villes et Bob finit par accepter par « patriotisme », bien qu’il n’aime pas spécialement ce président (le tournage a lieu en 2007 et le président est George W. Bush).  Il confie son chien, et explore les trois villes pour cibler le meilleur lieu pour un attentat, livrant tout cuit le meilleur plan aux comploteurs. Ce sera à Philadelphie.

Le fameux jour, Swagger parle tout haut en expert et donne le moment où le tir doit avoir lieu. Les comploteurs sont ravis et tout se passe comme prévu : « on » tire sur le président à la tribune. Sauf que ce n’est pas lui qui est touché mais l’évêque d’Ethiopie à un mètre à sa droite, venu là pour « dénoncer » des faits. Il ne parlera plus et le spectateur saura de quoi il retourne par la suite. Aussitôt, le shérif de la ville, Timmons tire dans le dos sur un Swagger qui ne se méfie pas. Il est touché à l’épaule droite et sur le flanc mais bascule par la fenêtre et réussit à fuir. Il rencontre un agent du FBI sorti de l’école trois semaines plus tôt, Nick Memphis (Michael Peña), lui vole son flingue et sa tire après lui avoir quand même dit ne pas avoir tué le président.

Course-poursuite classique, ruse dans une station de lavage pour échapper à l’hélicoptère de traque, trucs pratiques pour soigner une blessure par le sucre désinfectant, Swagger va trouver la seule personne en qui il a confiance au plus près de là : la fiancée de son coéquipier tué, Sarah, qui voulait devenir infirmière. Il a lui a écrit une longue lettre après le décès de son ami Denis et envoyé des fleurs chaque année. La fille aux seins bien moulés vit seule, hésite à l’aider, alertée par les médias qui dénoncent le sergent comme auteur de l’attentat, ne connait rien au métier d’infirmière, « fantasme de Denis », et manque d’appeler la police. Puis elle se ravise, selon les stéréotypes classiques de l’instinct maternel et de l’obscur désir pour les muscles vigoureux. En bref elle suit ses instructions, va se fournir en magasins et le soigne.

Swagger se remet (un peu vite pour la vraisemblance) et décide de traquer les comploteurs car il sera à jamais recherché s’il ne le fait pas. Cette prédestination est bien dans la mentalité biblique version protestante – et la seule façon de s’en sortir est de se montrer méritant, donc d’agir. Il sauve l’agent du FBI qui commençait à avoir des doutes sur la version officielle et s’intéressait de trop près aux détails de l’attentat : son supérieur lui dit carrément d’attendre le rapport officiel pour rédiger son propre rapport. Encore une fois, le système montre ses contradictions en formant des spécialistes pointus tout en les forçant à ne surtout pas penser par eux-mêmes mais à aveuglément obéir (la bonne recette pour opérer des attentats aux Etats-Unis, le livre que lit Swagger porte justement sur le rapport du 9-11). Comme l’agent du FBI s’y refuse, les comploteurs mettent en scène son suicide et Swagger intervient in extremis, comme il se doit, avec sa spécialité qui est le tir à longue portée. Les deux vont alors remonter la filière. Il y aura d’autres péripéties, Sarah sera enlevée et violée pour faire pression, des tirs fuseront dans tous les sens, beaucoup d’explosions illumineront l’écran, en bref  vous ne vous ennuierez pas.

La fin n’est pas morale – mais efficace : dans la mentalité yankee. Un immonde sénateur (le gros Ned Beatty) qui annonce le cynisme de Trump est derrière tout cela. Il n’obéit qu’aux intérêts de sa caste de prédateurs économiques cupides et déclare, dans son langage inculte propre à ces milieux : « la vérité, c’est ce que moi je décide ». Le procureur reconnait l’innocence de Swagger parce qu’il n’y avait pas de percuteur dans le fusil retrouvé (en bon spécialiste, il le changeait toujours après avoir tiré) et qu’il n’a pas pu être l’arme du crime. Le colonel s’en sort devant la justice et le sénateur aussi – mais le procureur dit que, si la loi l’empêche d’agir, il faudrait pour faire justice en revenir aux pratiques du Far-ouest. Ce propos tombe dans une oreille préparée et Swagger, une fois libéré, fera ce qu’il faut dans un opéra à la Rambo.

Le patriotisme comme opium du peuple est une originalité du film. Malgré son canevas peu vraisemblable (l’assassinat simulé du président pour atteindre la vraie cible) et la stupidité du sergent (« il suffit d’appuyer sur un bouton et je marche »), l’action est bien menée et tient en haleine jusqu’au bout. Avec pour conclusion cet aspect de la mentalité américaine post-11-Septembre : chacun pour soi. Retour à la mentalité « western », la justice n’est que paravent bridé par les lois faites par les politiciens pour protéger les politiciens (et leurs financeurs). A chacun de régler ses problèmes comme au temps du Far-ouest ; par le flingue.

DVD Shooter tireur d’élite, Antoine Fuqua, 2007, avec Mark Wahlberg, Michael, Danny Glover, Kate Mara, Ned Beatty, Paramount Pictures 2007, 2h01, standard €9.99 blu-ray €10.99

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Jean-Christophe Grangé, Congo requiem

Un monstrueux pavé de plage – 861 pages – qui est la suite de Lontano – 960 pages. Un thriller haletant, comme d’habitude, pour étaler les turpitudes de la famille de Grégoire Morvan, Breton d’adoption venu d’on ne sait où (mais le lecteur saura).

Le père est un broussard ex-flic qui exploite les mines de coaltan, un métal rare indispensable aux technologies branchées d’aujourd’hui et dont le Congo regorge (l’auteur a trouvé ça sur Internet). Le fils aîné Erwan est un flic du 36 sur les traces de son père, qui cherche à élucider la vieille histoire de l’Homme-Clou, ce tueur en série qui transforme ses cadavres (de jeunes femmes) en fétiches cloutés et éviscérés. La fille Gaëlle, ex-pute, ex-camée, suit un psy bizarre au nom juif revendiqué, Katz, qui veut son « amitié » au-delà du transfert. Le fils cadet, Loïc, alcoolique à 13 ans, pédé camé à 15, s’est marié à une comtesse italienne et en a eu deux mômes avant de replonger dans la came puis d’être violé par la mafia de Florence sous les yeux de son ex-femme et (presque) de ses gosses.

Chacun suit sa propre enquête, Morvan sur ceux qui veulent l’empêcher d’empocher la grosse somme d’une mine clandestine, Erwan sur le tueur psychopathe en lien avec l’histoire paternelle, Gaëlle sur son psy qui n’existe pas au Conseil de l’ordre puis sur le commanditaire présumé du meurtre de son père, Loïc sur le meurtre de son beau-père par la mafia italienne sur commandite des généraux congolais avides de fric et de putes blanches pour se venger de la mentalité coloniale. Et les chapitres alternent sur les uns et les autres, alimentant le suspense. La lectrice apprendra de Gaëlle une chose très utile : comment empêcher un viol avec un outil tout simple, à la portée de toutes les bourses et fendard pour le pénis.

Mais il s’agit de deux romans en un seul, ce que je regrette un peu. La suite de Lontano voit la traque du tueur et les pièces du puzzle se mettre en place à la toute fin ; la quête familiale se passe dans un Congo pourri aux humains armés ou esclaves (pas d’entre-deux), où la nature est d’une telle profusion que la vie côtoie la mort à chaque minute. J’aurais préféré deux romans séparés, par exemple un tome 2 et 3 après le tome 1 Lontano. Mais non, « pour la plage » selon les éditeurs, il faut faire pavé. Faisons avec mais avouons que c’est parfois un peu long et confus.

De l’action, en revanche, il y en a – à gogo. De la violence et du sexe aussi, ingrédients sans lesquels tout paraîtrait fade au plagiste. Se défouler par procuration, le Satiricon et les romans de Sade l’avaient déjà expérimenté. Inévitablement, l’auteur – journaliste pressé – se vautre dans la caricature. A le lire, l’Afrique est le cloaque du monde humain, surtout le Congo où disparut Dieuleveult à la fin des années 1980. Ce ne sont que brutes impitoyables, enfants-soldats camés qu’on incite à tuer et très jeunes filles violées et reviolées, massacres entre Hutus et Tutsis à la machette, modernisés à la mitrailleuse et au missile, alimentés en armes par les trafics occidentaux qui se payent en matières premières. Les politiciens sont pourris, les colonels descendent les généraux, la mission de l’ONU vend des armes et mitraille les belligérants au nom de la paix… « La misère de l’Afrique : personne ne songe à changer le système – violence, corruption, barbarie à tous les étages. Chacun vise au contraire à l’utiliser pour se tailler une place au soleil » p.395.

Dans un décor dantesque de bois et de fleuve dont l’auteur réussit une description juteuse et lyrique : « La forêt lui apparut soudain sous son plus mauvais jour. Un enfer pornographique. Formes, relents, chaleur. Toute saillie semblait tendue par le désir, perlant de substances nauséabondes. Toute cavité était humide et tiède. Vulves brillantes, glandes fibreuses, pénis turgescents… » p.280.

L’enquête parisienne paraît terne en comparaison, ce pourquoi l’auteur en rajoute dans la description des cadavres « ornementés » laissés par l’Homme-Clou ressuscité. Non sans quelque humour sur les flics nés sous Mitterrand comme le veau sous la mère, « le bobo de Beauveau » qui habite place d’Aligre où nichent les bobos parisiens de haut vol (dans tous les sens du mot). « Appartenant à la génération suivante, celle qui avait biberonné aux illusions du mitterrandisme, Pascal Viard représentait aux yeux du Padre tout ce que le socialisme avait apporté d’hybride et de détestable dans la cause gauchiste – un mélange de bonne conscience hypocrite et de logique bourgeoise roublarde ». Voilà qui est bien envoyé. « Pascal Viard était la caricature du faux artiste intello, socialo, écolo, altermondialiste… Monsieur Vœux-Pieux en personne » p.641. Les réseaux sociaux sont pleins de ces vertueux des trois sexes plus qui sont toujours plus à la mode que la mode pour faire mousser leur insignifiance.

Ne dévoilons rien de l’intrigue, elle est aussi tordue en France qu’elle l’est en Afrique, même sous des dehors plus policés et plus propre-sur-soi. Cette histoire de ravagés ne laisse aucun personnage sympathique mais avec, à chaque fois, des circonstances atténuantes. Quant au droit… le mot n’est pas dans le dictionnaire des créatures. Les corps sont les instruments à torturer pour atteindre les âmes et la résilience, chère à Boris Cyrulnik, a fort à faire pour remonter la pente. Au fond, presque tous y parviennent dans une lutte pour la vie où le droit du plus fort domine, ce qui laisse un espoir. Si vous avez une âme trop sensible, l’abstention est de rigueur, comme le prône saint Paul pour le sexe.

C’est que, selon Grangé, tout humain est un nazi au fond de lui et tous les prétextes sont bons pour raviver la bête immonde machiste, psychorigide, violeuse, pédophile, perverse, dominatrice et j’en passe. Durant la colonisation, dans les années 1940, sous les colonels devenus roitelets africains, parmi les milices ethniques de l’Afrique centrale, chez les psys. C’est la mode ; il en faut « toujours plus » pour alimenter les fantasmes et faire saliver, mouiller ou éjaculer le lecteur bedonnant ou la lectrice revancharde.

Jean-Christophe Grangé, Congo requiem, 2016, Livre de poche 2017, 861 pages, €9.7 et 0 e-book Kindle €9.49

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Jean-Christophe Grangé, La dernière chasse

Dommage que le roman soit sorti APRES la série télé Les rivières pourpres, le plaisir en est gâché. Mais le Pierre Niémans du livre est meilleur que l’Olivier Marchal du film et c’est un avantage. Plus sec, plus incisif, plus profond, le personnage mérite à être lu et imaginé plutôt que regardé. Sa peur panique des chiens vient de son enfance plutôt chaotique ; sa violence ressort de son passé de flic à l’ancienne durant trente ans, son intuition aussi.

Mais là il se fourvoie, ce qui fait de ce thriller un labyrinthe mystérieux jusqu’au bout, qui tient en haleine après des débuts un peu poussifs. Evidemment, les mythes français sur l’Allemagne sont pris sans distance et la reductio at hitlerum des banales ornières contemporaines de la pensée confortable joue à plein – mais on ne peut pas demander à « un journaliste » d’avoir de la culture. Il explore plutôt le net et accumule ses effets de mode – il reprend même textuellement un titre qu’il a trouvé. L’Allemagne, c’est la Forêt-Noire, nom qui claque encore plus sombre en langue « boche ». Ce sont aussi ces industriels industrieux qui ont fait leur fortune avant, durant et après « la » guerre (la seule que connaissent les contemporains superficiels, grâce aux films télé et aux youtuberies fascinantes parce qu’horrifiées). C’est enfin la loi du plus apte et le plaisir pervers de la chasse sans pitié. Empilez, remuez et vous aurez le cocktail détonnant du thriller magique.

Le lac Titi (le Titisee) étend sa flaque de mercure polie entre les sapins noirs. Sur son bord, un cadavre nu est retrouvé, celui de Jürgen von Geyersberg, industriel milliardaire pour des composants d’auto et d’avions. Il gérait avec sa sœur Laura l’empire technologique hérité et occupait un vaste territoire de bois à cheval sur les frontières. Son cadavre éviscéré, châtré et décapité a été découvert côté alsacien, ce pourquoi le commandant Pierre Niémans est mandaté avec son adjointe le lieutenant Ivana Bogdanovic, pour assister la police allemande du land. Rivalités ressassées de territoire et de fonctions, lutte pour la prééminence symbolique, rien n’est épargné au lecteur de ces scies de collaboration. Mais la forêt c’est avant tout la chasse et l’enquête devient intéressante.

L’homme dans la trentaine et en pleine possession de ses moyens physiques n’a pas été tué n’importe comment et, même si un écolo fanatique s’accuse du meurtre, cela ne tient pas debout. Niémans pencherait plutôt pour le savoir-faire ancestral de « la pirsch », cette chasse d’homme à homme qui fait du pistage le principal du plaisir. Il imagine une suite aux Chasseurs noirs, ces commandos de criminels nazis chargés de « purifier » les territoires de l’est dès 1941 à mesure de l’avance des armées. Ils chevauchent aujourd’hui de grosses motos anglaises Norton noires dépouillées de tout accessoire, portent foulard et casque à protège-nuque, et sont souvent torse nu sous leurs lourdes vestes de cuir. Ils gardent jalousement la propriété des Geyersberg contre les Roms et autres intrus et sont payés par une « fondation » qui appartient à l’oncle Franz, handicapé d’une branche collatérale après un « accident de chasse » dans sa jeunesse (son frère a tiré sur lui, le prenant pour un sanglier).

Particularité : les garde-chasses utilisent des « chiens röetken », une race toute en mâchoires et muscles qui s’avance silencieusement avant de sauter à la gorge, interdite depuis la guerre. L’un d’eux attaque de nuit alors que la comtesse Laura va prier à la chapelle en bois où gît son frère et Niémans le tue. Remonter la piste de l’éleveur, en savoir plus sur l’éducation de Jürgen et Laura, savoir qui sont les garde-chasses du domaine, sont autant de pistes à explorer avant de découvrir enfin, non sans péripéties, le fin mot de l’histoire. Pas beau à voir mais bien dans la mythologie « germanique » vue par un Français journaliste un brin futile qui se contente des images de l’histoire telles qu’enregistrées sur la toile.

Si vous n’avez pas vu la série télé, vous ne serez pas déçu ; si vous l’avez déjà vue, vous serez pris quand même, passées les cent premières pages. Mais c’est du superficiel, de l’action pure ; l’Allemagne n’est qu’un décor à la Wagner pour conforter les préjugés ambiants sur la force, la puissance, la bestialité supposée des Allemands, qu’elles soient militaires hier ou industrielles aujourd’hui. Pas du grand art mais de la sous-littérature à la Yankee. C’est dommage.

Jean-Christophe Grangé, La dernière chasse, 2019, Livre de poche 2020, 426 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

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Bernard Woitellier, Le maître de la lumière

C’est arrivé en 1859, mais la civilisation technique n’était pas alors très avancée ; si cela arrive « de nos jours », c’est nettement plus grave, toute une civilisation s’écroule du jour au lendemain !  Mieux qu’une pandémie : ce qui arrive ? L’effet Carrington, nom de cet astronome anglais qui observa la plus grande tempête magnétique solaire jamais vue avec l’éjection d’un plasma de particules qui atteint la Terre en 17 heures. L’orage magnétique a suscité de superbes et spectaculaires aurores boréales mais n’a guère perturbé alors que le télégraphe. Il en serait autrement aujourd’hui où nous vivons en tout-électrique.

Imaginez… Plus de réseau électrique donc plus d’Internet ni de téléphone mobile, ni de GPS donc de satellites, plus de carte bancaire ni de services financiers, plus de trains (ni de voitures écolos), ni de télé, ni de congélateur ou frigo, ni de lumière artificielle, plus d’ascenseur ni d’eau potable, ni d’essence – liquides pompés électriquement. L’éruption solaire en 1989 a provoqué la chute du système de production puis l’effondrement d’une grande partie du réseau électrique d’Hydro-Québec ; mais ce n’était pas une tempête de la force de celle de Carrington. Pas plus celle du 14 février 2011 qui a brouillé les communications radios et les signaux GPS des avions long-courriers, donc leur atterrissage.

L’auteur imagine ce qui se passerait si… Dans cette distopie, il a le talent de mettre en scène quelques groupes de personnages qui vont tenter de s’adapter pour survivre. Parfois des gens moyens avec leurs problèmes intimes, parfois des super-héros qui se révèlent dans l’action. Il y a Thana (abréviation yankee de Nathanaëlle) et son fils Tim (Timothée) de 8 ans ; elle est infirmière et maquée avec un pervers narcissique qu’elle ne parvient pas à quitter pour rejoindre son amour de jeunesse, Tobias, le père biologique de Tim mais qui ne le sait pas, survivaliste à Anchorage. Il y a Aryan, métis d’indien devenu pilote d’avion-cargo MD11 qui a du mal à entretenir une relation quelconque dans ce monde qui n’a jamais été fait pour lui mais qui parvient à atterrir sans instruments ni radio. Il y a Paola l’astronome spécialiste des taches solaires obsédée par les calculs pour oublier son enfance, et son étudiant canadien Maxime de dix ans plus jeune qui prépare une thèse à l’observatoire solaire de Tenerife. Il y a Alma la serveuse de bar à Las Palmas en Grande Canarie privée de boulot en une journée, et sa fillette de 7 ans Sarah. Il y a Raul, fils de flic devenu flic, brimé sauvagement durant son enfance et qui se venge des lâches, sans pourtant résilier son humanité au fond de lui.

Lorsque la catastrophe survient, en quelques heures le monde entier est plongé dans le chaos, les villes, les régions et les îles isolées du reste du monde, sans communications ni directives – car rien n’a été prévu, pas même l’exercice du pouvoir. Les sites de production électrique sont grillés, les transformateurs hors service et leur remplacement ou réparation réclame de l’énergie pour les lever, les transporter, les installer ! Un seul regret, mais le roman est déjà long, aucune vision mondiale de ce qui se passe, des remèdes apportés, des pions géopolitiques poussés par les Etats dictatoriaux mieux organisés ou, au contraire, la résilience des Etats décentralisés qui fonctionnent sur initiatives locales. Qu’en est-il des panneaux solaires ? De l’énergie du vent ? De l’hydroélectrique ? Les microcentrales – industrielles ou bricolées – ne sont-elles pas légitimes ? Après tout, le moulin à vent ou la vapeur née de l’eau et du bois ou du charbon étaient des énergies puissantes pour une société peu industrielle. L’auteur, bien qu’aventurier et pilote professionnel, préfère les anciens militaires aux ingénieurs, ce en quoi il ne suit pas Jules Verne.

Dans les semaines et les mois qui suivent la catastrophe, la police est impuissante à réprimer la sauvagerie qui refait surface, comme à chaque fois qu’une occasion se présente, voyez les « casseurs » dans n’importe quelle manif ordinaire. Les femmes sont particulièrement visées, revanche de machos qui ne pensent qu’à les violer, et plus elles sont jeunes, mieux c’est, vieux fantasme de mâle dominateur que révèle déjà le Coran. L’auteur semble avoir une particulière dent contre les « Bataves » et les « Danois » dans cet élan de brutes.

Chacun va alors tenter de regagner le nid originel, sa famille ou sa tribu, pour refaire le monde comme avant l’industrialisation. Bernard Woitellier, par atavisme, privilégie les Indiens, réputés être restés en phase avec leurs ancêtres. Indiens de la région d’Anchorage, Indiens canariens. Certains vivent encore de façon traditionnelle avec puits et cuisine au bois, chasse, pêche et traditions. Ils les revivifient tout simplement en délaissant tout ce qui est électrique, même si les instruments à piles ou à batterie peuvent encore fonctionner. Retour à l’énergie du vent, de la vapeur, des bras. Retour à une sorte d’autarcie médiévale comme les écolos mystiques en rêvent. Chacun chez soi, le village bien défendu.

Le roman, au titre peut engageant, est bâti comme un thriller, sur le modèle premier d’Airport, roman d’Arthur Hailey paru en 1968 dont a été tiré un film qui a mené le genre à la célébrité. Le maître de lumière est un livre fort qui appelle à l’initiative mais pas seulement : Thana et Tim seront adoptés par les Indiens d’Anchorage, Maxime par les Indiens des Canaries. La lecture est passionnante et l’action bien découpée, laissant le suspense agir. Même si un tel renversement reste très improbable, vous n’avez qu’une envie une fois le livre fini : vous former aux techniques de survie, de camouflage, de culture vivrière, d’autosuffisance. Un idéal de commando très en phase avec le catastrophisme ambiant.

Bernard Woitellier, Le maître de la lumière, 2019, Librinova, 641 pages, €24.90 e-book Kindle €3.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La Neuvième Porte de Roman Polanski

Ce film à demi français est adapté d’un roman d’Arturo Pérez-Reverte intitulé Le Club Dumas. Il met en scène le libraire aventurier new-yorkais Dean Corso (Johnny Depp) qu’un riche client, Boris Balkan (Frank Langella), engage via son expertise pour une mission. Il a, les jours précédents, acheté l’un des trois seuls exemplaires subsistant du livre satanique Les neuf portes du royaume des ombres, écrit au 17ème siècle par un certaine Aristide Torchia brûlé en place publique par l’Inquisition pour pratiques démoniaques. Le livre, condensé d’un ouvrage plus ancien écrit, dit-on, par le Diable lui-même, permettrait de l’invoquer et d’acquérir invincibilité, pouvoir et immortalité.

Seuls les niais peuvent y croire et pas Corso une seule seconde. Et pourtant… le montant du chèque et le parfum de l’aventure séduisent cet homme jeune, expert dans sa profession mais bien solitaire dans sa vie. Il aime jouer pour gagner, convaincre les héritiers des collectionneurs de vieux livres que la bibliothèque vaut cher mais que quelques exemplaires ne trouveront pas preneurs – et il les emporte à bas prix. Sa mission ? Aller consulter les deux autres exemplaires des Neuf portes qui sont au Portugal et en France, pour comparer les éditions et savoir si celui que Balkan a acquis est un faux.

Le vendeur s’est pendu deux jours après s’être débarrassé du livre. Son épouse Liana (Lena Olin), une femme mûre de 43 ans qui adore la baise, tente de récupérer Les neuf portes en payant grassement Corso, sachant que Balkan n’y consentira pas. Ce n’est pas son mari qui l’a voulu pour sa collection mais elle qui lui a fait acheter ; les pratiques sataniques décrites lui permettent d’entretenir un club de baiseurs de la haute société en Europe et de s’envoyer en l’air avec n’importe qui, comme dans la pub pour une compagnie aérienne à bas coût (et basse réputation). Elle tente sa séduction sur un Corso de 35 ans, imberbe et musclé (qui va d’ailleurs épouser Vanessa Paradis après le tournage), mais ça ne marche pas : le courtier rusé n’a pas conservé le livre dans son appartement mais l’a planqué chez un associé, libraire de livres anciens.

Au moment de partir en Europe avec de légers bagages, il va pour reprendre le livre mais trouve la boutique ouverte et son ami tué, pendu par un pied selon une gravure du livre maudit. Ce n’est que le premier des morts qui vont jalonner sa route, comme si quelqu’un le suivait particulièrement pour effacer toutes les traces des autres livres.

C’est qu’à Tolède, ville mozarabe juive où l’on pratiquait allègrement la kabbale et l’alchimie (contraires aux pratiques chrétiennes soumises à la toute-puissante Eglise de Rome), que les jumeaux libraires d’un âge avancé ont détenu et vendu le livre au mari de Liana. Ils attirent l’attention de Corso sur les gravures : si tout le livre est imprimé pareil, les gravures présentent des différences entre les trois exemplaires : une tour en plus, des clés dans l’autre mains. Certaines sont signées AT pour Aristide Torchia et d’autres LCF – pour qui ? Ce n’est pas compliqué à deviner, même si c’est déroutant autant qu’irrationnel. Mais le livre est destiné aux con-vaincus.

Dans ses visites successives aux deux collectionneurs des autres exemplaires, Corso découvre que la signature LCF est répartie entre les trois livres. Seule la réunion des trois permettrait d’avoir la clé de l’énigme. C’est ce que pense celui ou ceux qui le suivent comme son ombre pour tuer les propriétaires, arracher les gravures et brûler le livre dépareillé. Quelqu’un veut être le seul, l’Unique disciple de Satan, si celui-ci peut être invoqué.

Mais le Malin n’est pas bête, même si son chiffre le fait croire (le livre aurait été écrit en 1666). Une fille suit Corso dans tous ses déplacements et intervient à chaque fois qu’il se trouve en danger immédiat, notamment de la part de Liana et de son sbire, un nègre oxygéné qui aime frapper. Elle (Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski en 1989) a 33 ans et est en pleine forme physique, semblant glisser sur le sol pour aller plus vite et experte en combat rapproché. Le spectateur s’apercevra vite qu’elle est peu de ce monde mais plutôt le Diable incarné avec ses yeux magnétiques, son plaisir devant la violence et – puritanisme bigot oblige – sa sexualité endiablée.

Si le Malin a un candidat dans la compétition entre Liana, Balkan et Corso, c’est bien ce dernier. Le jeune homme a cet avantage de ne pas croire en Lui mais de foncer comme un rebelle, beau comme un ange déchu avec sa petite barbichette et son torse huilé. « La fille » (qui n’a pas de nom) le baisera à même la terre dans la dernière scène, devant le château de Balkan en flammes, quelque part du côté des pays cathares (tourné au château de Puivert).

Car en suivant les gravures, Corse se fait voler l’exemplaire de Balkan par Liana. Il la suit avec « la fille » – qui a volé une Ferrari (évidemment rouge infernal) à un émir arabe qui l’a laissée devant un grand hôtel parisien. Dans le château ancestral des Saint-Martin (nom de jeune fille de Liana, tourné au château de Ferrières) se prépare une orgie satanique où les membres du club, entièrement nus sous leur cape noire caoutchouteuse comme une aile de chauve-souris, écoutent religieusement leur hôtesse pérorer, le livre des Neufs portes à la main.

C’est alors qu’intervient Balkan, qui était au courant du vol et de la voleuse sans rien en dire à Corso. « Blablablabla », dit-il pour se moquer des sectaires qui croient devoir invoquer le Malin pour baiser à l’aise. Il déclare avoir réuni les gravures des trois livres (grâce à son expert) et être désormais seul possesseur du pouvoir d’invoquer Satan. Il étrangle Liana devant tous et chasse les clubistes échangistes qui s’enfuient à poil vers leurs luxueuses autos garées au-dehors. Moment comique qui tourne en dérision les « pratiques » sataniques. Le Diable mérite mieux que de vulgaires baises qui peuvent se faire naturellement, sans avoir besoin de lui.

Corso s’empare de la Bentley de Liana et poursuit Balkan dans sa Range Rover (évidemment noire comme Satan – et le FBI). Ils parviennent, après quelques péripéties pour Corso, moteur noyé dans un gué que la Rover a passé sans problème) au château figuré sur une carte postale trouvée dans l’exemplaire de la baronne Kessler à Paris (Barbara Jefford). Celle-ci, handicapée, écrit une biographie de Satan fort érudite sans croire en lui ; elle est donc punie par le Diable, qui a inspiré l’un des compétiteurs (Liana ou Balkan). Etranglée (le spectateur découvre a posteriori son assassin), son exemplaire est brûlé sauf les gravures. Il ne reste à Corso que ses notes et des photocopies partielles, mais il a gardé la carte et retrouve Balkan en pleine activité.

Dans une tour de la forteresse, le collectionneur a placé les neuf gravures dans l’ordre et commence le rituel d’invocation après avoir réduit Corso à l’impuissance en le faisant « rentrer sous terre » (coincé au travers du plancher pourri). Mais l’orgueil punit ceux qui y succombent, les antiques le savaient bien qui condamnaient cet aveuglement sous le nom d’hubris – la démesure. Pas besoin de Diable chrétien pour savoir que présumer de ses forces est dommageable et se prendre pour plus qu’humain une erreur. Dans l’euphorie de son pouvoir imminent Balkan, qui a un spectateur apte à juger de son acte, s’asperge d’essence et commence à brûler : « je ne sens rien, hi, hi ! ». Jusqu’à ce que les flammes atteignent sa chair et alors il hurle. Corso, dégagé du plancher qui brûle, l’abat par charité d’un coup de pistolet.

Dehors, « la fille » l’attend devant le château en flammes, cachée dans la voiture du collectionneur occis. Elle lui explique pourquoi cela n’a pas marché : l’une des neuf gravures était un faux. Comment le sait-elle ? Le sel de ce thriller réside en ces évidences que le spectateur découvre peu à peu, sans que rien ne soit dit. Puis elle baise Corso à poil dans la poussière, prenant toutes les formes dans l’orgie, le faisant jouir comme jamais.

Dean Corso veut finir la mission, juste pour savoir. « Gagner quel qu’en soit le prix, c’est se rire des vicissitudes du destin », disent selon Balkan (qui interprète le latin à sa sauce) deux des gravures. Corso revient auprès des libraires de Tolède mais ils ont disparu. Leur boutique est en train d’être démantelée et deux ouvriers, en couchant une armoire, font tomber une feuille… justement la page de la gravure falsifiée. Elle représente la Grande prostituée de Babylone, chevauchant nue la Bête aux sept têtes de l’Apocalypse. Vue à la loupe, son visage ressemble fort à celui de « la fille ». Corso, qui a récupéré les gravures de Balkan avant que l’incendie ne détruise toute la tour, retourne au château où les neuf portes s’ouvrent pour lui dans la lumière. Grâce à son outil, il est jugé apte à se faire sataniser.

C’est un thriller d’énigme bien construit et tourné somptueusement, au galop. Les acteurs sont parfaits dans leur caricature, un Balkan possédé, une Liana vénéneuse, « la fille » ophidienne, un Corso en jeune pionnier viril qui n’a pas froid aux yeux bien qu’il ait cette agaçante pratique d’allumer une clope à tout bout de champ, notamment au-dessus des livres vénérables qui valent des milliers de dollars, et de se placer toujours le dos à un danger potentiel.

DVD La Neuvième Porte (The Ninth Gate), Roman Polanski, 1999, avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, Emmanuelle Seigner, Barbara Jefford, StudioCanal 2001, 2h08, €9.10 blu-ray €17.03

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Argo de Ben Affleck

La prise d’assaut de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran le 4 novembre 1979 reste une épine dans l’orgueil des Etats-Unis ; Trump et les trumpistes ne l’ont toujours digérée quarante ans après. Ben Affleck, sentant le vent patriote, en a fait un excellent thriller politique. Je l’ai vu trois fois depuis sa sortie et je l’ai à chaque fois apprécié. C’est une « belle histoire » avec héros sans peur et sans reproche, cow-boy des temps modernes, et glorification patriotique quoiqu’ait fait le pays (Right or wrong, my country, ont coutume de réciter les Anglais). Ainsi qu’une rébellion anti-bureaucratie traditionnelle chez les pionniers yankees volontiers libertariens.

Pas grand-chose n’est « vrai » dans le film mais tout est plausible. Le sens du détail met l’action en haleine et reconstitue les cheveux mi-longs, les lunettes carrées aux grands verres, les moustaches de machos homos un brin ridicules de cette fin des années 70. Quelques scènes sont mêmes drôles dans le drame.

Ce 4 novembre (jour de Thanksgiving au pays), les « étudiants » iraniens poussés par les « gardiens » de la révolution, avec la bénédiction de l’ayatollah Khomeiny, sautent les murs de l’ambassade américaine perçe comme « un nid d’espions ». Espions qui n’ont cependant rien vu de la révolution islamiste et n’ont rien prévu de la colère « populaire » (manipulée par le pouvoir). Durant les deux heures de résistance des Marines à l’aide de gaz lacrymogènes, six diplomates de faible rang décident de sortir par la porte de derrière dans une rue où il n’y a personne (les gardiens gardent mal « la révolution »).

Ils seront hébergés ici ou là par les ambassades amies, mais le film balaye ces digressions en concentrant toute l’histoire sur l’ambassadeur du Canada. Ken Taylor (Victor Garber) héberge ses six « invités » dans sa résidence durant soixante-neuf jours, le temps que la bureaucratie de Washington trouve laborieusement une solution.

Le secrétariat d’Etat (qui s’occupe des affaires étrangères) n’a jamais vu ça, n’a jamais rien prévu, et envisage des options folkloriques comme un périple de 500 km en vélo jusqu’à la frontière turque en plein hiver, ou la requalification des diplomates en professeurs d’anglais alors que les écoles sont fermées depuis 8 mois en Iran. La CIA mandate un expert ès exfiltrations Antonio Mendez (Ben Affleck) pour trouver un plan.

Alors que celui-ci, séparé parce qu’il est trop souvent en mission, parle au téléphone avec son fils de 10 ans, il se cale sur la même chaine de télé que le gamin regarde à des centaines de kilomètres de là et il lui vient une idée (comme quoi la famille, la filiation…). Le film est l’un de la série Planète des singes et le décor désertique ressemble à certains paysages d’Iran. Pourquoi ne pas déguiser les six de l’ambassade en pros du cinéma canadiens cherchant un lieu de tournage pour un film de science-fiction ? Sans femmes à demi-nues et neutre politiquement.

Commence alors une intoxe classique de services secrets : mandater un imprésario, se mettre en accointance avec un producteur connu, acheter un script, lancer la publicité à Hollywood pour que la presse en parle, éditer une affiche, trouver un bureau de production avec carte de visite officielle. Cela prend quelque temps, d’autant plus que les fonctionnaires des affaires étrangères sont dubitatifs, préférant le droit (dont le Khomeiny se fout, n’obéissant qu’à la loi d’Allah, soit celle du plus fort). Le président Carter, jamais réputé pour son allant, hésite, renonce, préfère une version militaire Delta Force (qui échouera dans le désert car le sable en tempête n’était pas prévu…).

Dans le film, l’agent de la CIA a tout minutieusement préparé, avec ce sens du détail qui fait le sel d’une intoxe réussie. Il a pris des cartes de débarquement vierges, obtenu l’autorisation du ministre de la culture iranien de faire des repérages avec sa fausse équipe, falsifié les authentiques passeports canadiens (donnés bénévolement par Ottawa) pour leur donner le tampon de sa propre arrivée deux jours avant, motivé les otages sur leur bio fictive. Lorsqu’on lui annonce par fil crypté, la veille du départ, que tout est annulé par ordre présidentiel (invention du scénario), il réfléchit au whisky avant de se décider : il le fera quand même. Il prévient son patron et raccroche avant que celui-ci ne puisse rétorquer.

La CIA doit donc en urgence absolue recontacter le secrétaire d’Etat (en vrai célibataire mais dans le film flanqué d’enfants par l’école desquels on parvient à passer le barrage téléphonique), et enfin faire « confirmer » les billets d’avion. L’histoire ne serait pas bonne si cela ne survenait pas in extremis, alors que le premier passager est devant l’hôtesse.

La suite de l’exfiltration est de la même eau : captivante et sans cesse au bord du gouffre, mais sans un brin de vrai dedans. Le dernier contrôle des gardiens de la révolution dégénère en farce, les gros balourds barbus se laissant charmer par la belle histoire du film que leur conte en farsi l’un des otages, tandis qu’un autre va téléphoner au bureau du producteur à Los Angeles, où les deux compères qui doivent répondre en sont empêchés par un tournage merdique jusqu’à la seconde fatidique. Une fois dans l’avion, la stupidité d’un bureaucrate d’ambassade ayant réalisé un trombinoscope de tous les diplomates américains présents qui a été reconstitué après déchiquetage par des gamins exploités par la révolution, permet de visualiser les évadés. Un chef des gardiens s’aperçoit que l’un d’eux est l’un des pseudo-réalisateurs du film ! La milice armée se précipite, course en pick-up le Boeing 747 qui a eu l’autorisation de décoller… et échoue d’un rien en fin de piste. La technologie Boeing vaut quand même mieux que les 4×4 miteux des mollahs !

Si non e vero, e ben trovato, disent les Italiens : si c’est faux, c’est bien trouvé. L’Amérique reconstitue l’histoire à son profit afin de compenser ses manques et ses échecs. C’est un brin pitoyable mais un beau spectacle pour nous qui sommes autres. Prenons-le comme un thriller réussi, il le mérite.

DVD Argo, Ben Affleck, 2012, avec Ben Affleck, Bryan Cranston, John Goodman, Alan Arkin, Kyle Chandler, Tate Donovan, Clea DuVall, Christopher Denham, Rory Cochrane, Scoot McNairy, Kerry Bishé, Victor Garber, Warner Bros 2013, 1h55, €7.45 blu-ray €2.77

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