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Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Un huis clos dans un château avec multiples personnages et un objectif, très français, très à la mode : faire la fête. Toute une « équipe » chargée d’animer un mariage dans un château XVIIe en Île-de-France pour un gosse de riche très imbu de sa personne. Or l’équipe n’en est pas une, le mariage un malentendu qui craquera dans les années à venir, et la « fête » des bourgeois un joyeux bordel.

Rien ne se passe comme prévu car personne ne s’écoute. C’est l’organisation à la française, où chacun sait mieux que quiconque ce qui doit être fait sans se préoccuper des autres. Ainsi le niais Samy (Alban Ivanov), embauché comme extra à la dernière minute doit se raser et n’a trouvé qu’un rasoir électrique : il débranche donc un camion frigorifique pour sa barbe et s’en va, en se foutant de remettre la prise. Résultat : toute la viande gâtée, une expédition en urgence pour trouver autre chose, des feuilletés très salés et de l’eau gazeuse pour faire patienter et couper la faim. Heureusement que le marié fait un discours interminable et qui n’intéresse que lui pour tenir l’assistance.

Max (Jean-Pierre Bacri), l’organisateur de mariage est en butte aux prétentions de Pierre (Benjamin Lavernhe) et d’Héléna (Judith Chemla). Il est flanqué d’un beau-frère Julien (Vincent Macaigne) ex-prof en dépression et toujours vêtu d’un bas de pyjama qui est censé « aider » mais drague la mariée, une ex-collègue prof qu’il a retrouvée. Son adjointe Adèle (Eye Haïdara) a un vocabulaire de banlieue (d’où elle vient) et une conception du « respect » et de « l’honneur » toute égoïste : on lui doit, elle ne doit rien. Elle s’engueule donc avec James (Gilles Lellouche), le chanteur-animateur de la soirée, car lorsque son orchestre joue, cela fait sauter les plombs avec les fours de la cuisine. Il faudrait donc s’organiser, or chacun se veut prioritaire. Josiane (Suzanne Clément), maîtresse de Max, va draguer ostensiblement Patrice (Kévin Azaïs), un jeune gendarme qui fait serveur pour arrondir ses fin de mois. Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe loser peu apprécié par sa prétention égocentrique, survient avec son stagiaire de troisième Bastien (Gabriel Naccache), la seule touche amusante de l’ensemble. De plus, un mec bizarre (Grégoire Bonnet), rôde autour des fêtards, une mallette à la main : ne serait-il pas inspecteur de l’Urssaf venu traquer le travail noir ?

Autrement dit, chacun poursuit son petit trip sur ses propres rails, sans souci des autres ni de l’ensemble. C’est ce que ne cesse de leur répéter Max, désespéré de cette bande de branquignols payés 100 € pour « la soirée » (16h-7h du matin), dont un bon tiers non déclarés. J’avoue qu’on ne se roule pas par terre de rire devant tant d’inconséquences. Certaines scènes sont drôles, mais dans la veine satirique. Une ironie méchante, plutôt amère, envers les nuls sortis d’on ne sait où et qui travaillotent par ci par là, sans expérience, ni métier, ni volonté de bien faire (Samy ne sait pas qu’on peut découper une horde de loups en cuisine, ni que les flûtes servent à s’enfiler, mais du champagne) ; envers les bourges sûrs d’eux-mêmes et enflés de leur bêtise, comme Pierre (encore lui) qui, c’est « la surprise », survole la foule des invités en ballon dans son costume blanc, comme un archange bénissant les manants. Il sera lâché par Adèle et James, qui tiennent les cordes et qui se découvrent attirés sexuellement l’un par l’autre. On le retrouvera cinq cents mètres plus loin échoué dans un champ sans qu’au fond personne ne s’en préoccupe, pas même « maman ».

Dans la nuit qui passe, la fête s’égare dans le popu, ce qui était formellement exclu par le marié ; on fait même « tourner les serviettes », comble du vulgaire. Le feu d’artifice est déclenché par deux clampins à qui Max avait bien dit d’attendre son « go » par téléphone. Surtout pas par texto ! Car l’imbécile de manager ne sait pas se servir de son engin et laisse « le correcteur » errer à sa guise dans ses messages. Et voilà que l’électricité saute une fois de plus, cette fois pour de bon. Max, qui voit qu’il ne contrôle rien malgré tous ses efforts, songe sérieusement à vendre sa boite et à se retirer. Il s’isole. Lorsqu’il revient, parce que Guy est venu le chercher, il s’aperçoit que ça marche bien tout seul : chacun s’est « adapté » comme il leur serine, et a pris de l’initiative. Les plongeurs tamouls se sont mis à la flûte et James les accompagne au piano. La danse est endiablée et tout le monde est content, même Pierre qui enlace son Helena.

Comme quoi, tout régenter d’en haut n’est pas la solution. Déconcentrer, laisser de l’initiative, est plus payant. Une métaphore du travail à la française. Pas de quoi rire.

César du meilleur film 2018, Prix Lumière, Globe de cristal

DVD Le sens de la fête, Eric Toledano et Olivier Nakache, 2017, avec Antoine Chappey, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, Kévin Azaïs, William Lebghil, Gaumont 2018,français, 1h51,€9,99, Blu-ray €41,08

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Coups de feu sur Broadway de Woody Allen

Tout commence dans la cacophonie américaine, où chacun parle sans écouter, chacun sur les rails de sa névrose new-yorkaise. Le mafieux veut faire plaisir à sa morue, l’écrivain de théâtre veut imposer sa pièce cérébrale, le producteur veut trouver un financement. Puis le déroulé de l’action décante l’intrigue. Le mafieux finance la lubie de sa niaise à la voix de Mickey Mouse qui veut « devenir une star », le théâtreux accepte d’adapter sa pièce aux desiderata du boss qui veut que la fille ait un rôle et des répliques suffisantes, le producteur (Jack Warden) convainc de vrais acteurs de s’engager dans la pièce pour la sauver.

Nous sommes en 1928 à Broadway, le quartier des music-hall et théâtres, tenu par la pègre dont Nick Valenti est le boss (Joe Viterelli). Sa danseuse de revue bien roulée mais bête et sans talent Olive Neal (Jennifer Tilly) est compensée par la star alcoolique Helen Sinclair (Dianne Wiest) dans le rôle principal, avec le britannique boulimique et baiseur Warner Purcell (Jim Broadbent). C’est le chaos entre les stars, la débutante qui ne comprend ni son rôle de psy, ni les paroles qu’elle doit dire, d’autant qu’elle est surveillée par Cheech (Chazz Palminteri), un homme de main de Valenti qui ne veut pas qu’on « l’embête ». Cheech est un décideur qui n’en a rien à faire des contorsions intellos ; il est tombé dans le crime étant petit et tue sans état d’âme, juste pour éliminer les obstacles. Ce qui finira par faire rire car la fausse star y passe elle aussi, tant elle exaspère.

Retournement ironique, Cheech a du talent pour l’écriture d’un scénario car il a le bon sens des situations. Il a à peine appris à lire avant de brûler son école, mais convainc David l’auteur (John Cusack) que ses idées sont plus compréhensibles que les siennes. Celui-ci est outré que son talent soit critiqué, mais finit par accepter les modifications après avoir interrogé les vrais acteurs, et cela fonctionne. La pièce a un certain succès – sauf la prestation lamentable, il fallait s’y attendre, d’Olive. Elle gâche la pièce et Cheech en a marre qu’elle bousille ce qu’il a contribué à cocréer. Le succès incite chacun à succomber à son vice : David trompe sa petite amie Ellen (Mary-Louise Parker) avec la star Helen qui lui met sans cesse la main devant la bouche en exigeant « tais-toi, ne parle pas ! » ; son amie le trompe alors avec son meilleur ami marxiste Sheldon (Rob Reiner) ; Warner trompe Valenti avec Olive ; Cheech menace de le tuer mais la danseuse insiste ; au lieu de tuer le talent, il tue la stupide car David ne peut la virer à cause du financement. Une fois remplacée par sa doublure, la pièce devient alors un grand succès.

Mais chacun est rattrapé par ses excès. David sait désormais qu’il n’a pas de talent d’écrivain, puisqu’un mafieux quasi illettré fait mieux que lui ; sa petite amie lui revient car il s’aperçoit qu’il l’aime plus que le théâtre, alors qu’elle-même aime plus l’homme que son talent (d’ailleurs médiocre) ; Cheech est descendu par les hommes de Valenti, puisqu’il l’a trahi après des années de loyauté, mais ses derniers mots sont pour David, auquel il propose une autre fin géniale pour la pièce. Au fond, chacun suit sa logique, et elle affronte celle des autres. Comment harmoniser tout cela ? En acceptant des compromis ou en éliminant la contradiction ? Telle est la question – qui déclenche le rire Woody Allen.

DVD Coups de feu sur Broadway (Bullets Over Broadway), Woody Allen, 1994, avec Jim Broadbent, John Cusack, Harvey Fierstein, Chazz Palminteri, Mary-Louise Parker, Rob Reiner, Jennifer Tilly, Tracey Ullman,‎ Metropolitan Video 2016, doublé anglais, français, 1h39, €10,00, Blu-ray €24,90

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Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré

A la quarantaine, Richard (Gérard Lanvin) chef d’entreprise, Jean-Michel (Christian Clavier) dentiste, Guido (Jean-Pierre Bacri) directeur marketing chez Contrex, Antoine (Philippe Khorsand) metteur en scène, et Dany (Jean-Pierre Darroussin) employé de Richard, sont des amis de trente ans. Ils sont mûrs, blets, ayant perdu fraîcheur et idéaux de leur jeunesse. Leur groupe de rock des années 1970 s’est dissout lorsque Bernadette, la chanteuse (Louise Portal), toute de sexe libre impudique qui a vagué de mec en mec à la mode amour libre post-68, les a abandonnés pour réussir une carrière au Québec, dont elle a pris l’accent traînant. Seule à avoir du talent dans le groupe, elle est devenue célèbre et revient en France pour un concert. Coiffure blondasse extravagante, cuir, bottes et pantalon zèbre qui moule son cul, elle a tout de la bombe sexuelle requise par son image. A la quarantaine, elle fait encore illusion, surtout à ses anciens copains.

C’est l’occasion pour la bande de se retrouver en groupe « comme avant » dans la maison de campagne de Richard en grande banlieue parisienne. Dans les coulisses du concert, Bernadette les a chaleureusement reconnus mais, emportée par son manager de mari Lou Bill (Didier Pain), a disparu presque aussitôt pour une interview obligatoire. Contraintes du business. La célébrité a du bon – une Cadillac blanche – mais du mauvais : une existence de singe savant. Est-ce l’idéal d’une vie ?

Durant le week-end, chacun déballe son existence depuis 18 ans qu’ils ont laissé le rock. Richard est peut-être celui qui a le mieux « réussi » dans l’équilibre des contraintes : ancien batteur du groupe, il a monté une PME de sanitaire et s’est installé, marié et à présent « fidèle et équilibré » depuis qu’il vit avec Carole, père de deux enfants. Il a été queutard invétéré et s’est fait plusieurs fois fougueusement Bernadette à l’époque, dans le dos de son mec d’alors qui n’a rien vu, leur chef Antoine.

Antoine est celui qui se croit intello, metteur en scène de théâtre, au départ contestataire en happening devant les usines (et la tronche obtuse des ouvriers spécialisés). Il a connu les autres par Bernadette, dont il est devenu le compagnon, donc l’entraîneur à l’origine du groupe de rock – un spectacle plus à même de faire passer les idées anti-système. Il met en scène aujourd’hui sa nouvelle compagne dans un Roméo et Juliette qu’il veut (effet de la quarantaine) sexuellement torride. Il soupçonne la Juliette de sa pièce de se faire le beau Roméo, qu’il encourage à embrasser sa belle avec fougue et désir. Mais l’imaginaire rejoint le réel et il est tiraillé. Les femmes le trompent parce qu’il est égoïste et imbu de lui-même, donc vite lassant, ce qui le ronge de jalousie maladive. Heureusement qu’il y a les copains.

Richard a accueilli Dany comme conducteur de ses camions, et son fils Sébastien (Cyril Gabrial) ; c’est l’ancien guitariste au talent prometteur « à condition qu’il travaille », avait dit le manager. Or Dany est resté le baba cool des années 70, partisan du moindre effort, le « système » ne méritant en rien qu’on se crève, ancien pilier d’ashram indien et revendiquant à son retour en France le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue, fort à la mode en ces années gauchistes. Toute contrainte lui fait fermer ses chakras et il s’y refuse, laxiste y compris avec son fils ado, préférant se laisser aller au courant. Il vient de se faire voler une camionnette et son chargement par « deux Blacks » pris en stop, mais il ne s’en fait pas : « Y’a pas mort d’homme ! » est sa réplique devenue culte. Darroussin est excellent dans ce rôle de « crétin des Alpes » qui parle lentement et se refuse à faire chauffer son cerveau.

Guido était le (mauvais) chanteur du groupe. Il a connu deux de ses amis au lycée Carnot où, jeunes pubères en chemise blanche, ils regardaient du toit la prof d’anglais se faire sauter par le prof de sciences nat. Il les a retrouvés après un séjour italien d’où il a ramené le bel éphèbe Fetuccino (Jérôme Berthoud) et une femme avec qui il forme un ménage à trois. Il est devenu directeur du marketing de l’eau minérale Contrex et avoué avoir « fait vœu d’abstinence » depuis 1983 pour éviter d’attraper le sida. Pour compenser sa frustration sexuelle et combattre ses désirs invertis, il fait du vélo à outrance.

Reste Jean-Michel, ancien bassiste du groupe et fils de chirurgien dentiste qui invitait ses copains ados à venir flirter et baiser dans l’appartement quand son père était à un congrès. Il est le narrateur. Malgré sa vie de fêtard, il est devenu dentiste lui-même lorsque papa est mort, désolé de s’être fâché avec lui. Il a toujours été velléitaire, fou désireux plutôt qu’« amoureux » de Bernadette la choriste, il n’a jamais pu coucher avec elle et cela le hante comme une étape psychologique mal franchie. Sa compagne (Marie-Anne Chazel) – qui est psy et avec laquelle il a été en analyse durant un temps – l’encourage à « la sauter » pour solder ce manque qui inhibe sa vie sentimentale depuis 18 ans. Il va conclure enfin ce week-end de retrouvailles. En sera-t-il pour cela plus heureux ?

L’adolescence n’a qu’un temps et le rêve de changer le monde se heurte à la réalité du monde. Se donner en spectacle et se shooter laisse les ouvriers producteurs froids et méprisants, dénoncer la vie rangée de la norme sociale n’aboutit à rien de concret, et baiser à couilles rabattues dans tous les coins, avec n’importe qui, n’a rien de libérateur, n’étant en réalité qu’une envie de jouissance personnelle. Une « emprise » des hormones. En rock ou au théâtre, ceux qui se croient « artistes » n’ont aucun talent (il se travaille) ; en fait de liberté en amour, ils sont jalousement possessifs et ne savent pas garder des relations stables ; et comment rester « contre » le système en se gavant d’argent public au théâtre subventionné ? Toutes les contradictions éclatent et la grande récré prend fin au bilan impitoyable de la quarantaine. Bernadette la bombe fait exploser les illusions. Une vraie catharsis pour la bande, qui reconnaît alors ses vraies valeurs : la chaleur de l’amitié, dans la différence.

Film quasiment autobiographique devenu culte depuis que l’amitié a remplacé l’amour chez les jeunes, trop inquiets des relations qui pourraient être interprétées comme « non consenties » selon le seul bon vouloir des filles. Ce n’était pas encore l’état des mœurs à la sortie à la fin des années 80, d’où son peu de succès en salle. Mais au fond, que veut dire « réussir » sa vie ? Est-ce rentrer dans les normes après la révolte biologiquement programmée de l’adolescence ? Faire fructifier jusqu’au bout son propre talent, comme le dit l’Évangile ? Se laisser aller au courant sans s’en faire pour éviter l’ulcère ? Baiser pour ne pas être seul ? Ou simplement accepter les choses telles qu’elles se présentent, y faire face avec son propre courage et ses capacités ? L’important sont les copains, pôle d’équilibre, car ils montrent qu’il n’y a pas qu’une seule voie dans la vie.

DVD Mes meilleurs copains, Jean-Marie Poiré, 1989, avec Christian Clavier, Gérard Lanvin, Jean-Pierre Bacri, Louise Portal, Philippe Khorsand, StudioCanal 2019, français, 1h51, €7,99, Blu-ray €15,00

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On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert

Cinquième film de James Bond avec Sean Connery, produit par l’ineffable Broccoli et écrit par le scénariste Roald Dahl (inventeur des Gremlins, de Charlie et la chocolaterie) avec le musique de John Barry. Cette fois, si le Spectre agit toujours, le spectateur découvre qui est le Numéro 1, un vieux défiguré qui hait le monde. Cette fois aussi, exit les Bahamas pour la mer du Japon.

Un vaisseau spatial américain en orbite Jupiter 16 est « avalé » par un vaisseau spatial plus gros qui ouvre sa gueule comme un requin, et ramené sur Terre. Les Yankees, toujours persuadés que c’est leur ennemi héréditaire, l’URSS, qui est à la manœuvre, menacent de représailles. Les Soviétiques démentent avec la dernière énergie. Quant au MI6 britannique, toujours raisonnable et moins persuadé d’avoir raison que les Yankees, il suggère que le Japon a peut-être quelque chose à voir dans l’affaire, puisque les derniers renseignements font état d’un atterrissage du vaisseau dans la mer du Japon.

Bond 007 (Sean Connery) est donc envoyé en mission en Asie pour en savoir plus. Bond ne tarde pas à « prendre contact » (autrement dit baiser à bouche goulue) avec une espionne, qui se lève après le sexe, rabat son lit où il gît tout nu, et laisse une équipe de tueurs mitrailler l’ensemble avec enthousiasme. Exit Bond, il est mort. Cérémonie militaire dans le port de Hong Kong, alors colonie de la Couronne, à la vue de tous. Mais, comme le chat, Bond a plusieurs vies. Il a été touché, mais de peu, et est récupéré sous la mer par une équipe de plongeurs qui l’enfournent en sous-marin de la Navy. M (Bernard Lee) et son éternelle secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell) y ont établi le QG et briefent le Commander ressuscité.

Il doit prendre contact à Tokyo avec l’agent de liaison tatamisé Diko Henderson (Charles Gray). Le pays est allié de l’Oncle Sam depuis sa défaite en 1945, et ce n’est donc pas « le pays » qui est hostile, mais plutôt une organisation. Aki (Akiko Wakabayashi), une jeune et belle fille (comme d’habitude) vient le chercher à la descente de l’avion en voiture de sport, le nouveau coupé Toyota 2000 GT révolutionnaire avec ses quatre freins à disques, une première pour l’époque. Le Japon connaît son essor industriel. Bond se méfie de tous depuis Hong Kong et sa « faiblesse » envers les femmes, mais Henderson est bien Henderson, avec le bon mot de passe (c’est un « bon mot » qui dit « je vous adore »). Il confirme que l’URSS n’y est pour rien mais que ce sont des Japonais. Il est aussitôt poignardé par un sbire au travers de sa paroi de papier. Bond réagit aussitôt, crève l’écran et rejoint le tueur, qu’il zigouille. Apercevant la voiture qui l’attend, il lui prend son imper et son chapeau, et se fait prendre par le taxi de la pègre en mimant une blessure.

Il est conduit au siège de la grande entreprise Osato Chemicals, qui fabrique notamment du carburant pour fusée. Il s’introduit dans le bureau du patron et dérobe des documents, mais est surpris par l’alarme et les vigiles, dont un grand et fort dont il a peine à se débarrasser. Aki conduit Bond au domicile du très secret Tanaka (Tetsurō Tanba), qui se fait appeler Tigre. Là, ils passent en revue les documents obtenus.

Parmi eux, la photo d’un cargo, le Ning-Po immatriculé à Shanghai. James Bond décide de se faire passer pour un acheteur de produits chimiques et rencontre le PDG, Mr. Osato (Teru Shimada) alias Numéro 2 du Spectre, et sa secrétaire allemande, Helga Brandt (Karin Dor), alias Numéro 11. Un bureau ultramoderne scanne Bond et découvre son pistolet Walter PPK. Aimable mais hypocrite, Osato demande à Helga de le tuer. Aki cueille Bond au moment où démarre une voiture noire bourrée de sbires qui commencent à mitrailler. Poursuite jusque sur l’autoroute, où Aki demande du renfort. Un hélico ne tarde pas à arriver et enlève la bagnole des méchants à l’aide d’un aimant avant d’aller la jeter dans la baie (fun).

L’itinéraire Kobé-Shanghai du navire Ning-Po passe par des dizaines d’îles, où sévissent encore des pêcheuses traditionnelles. Bond et Aki se rendent à Kobé, rôdent sur les docks, se font prendre à partie par les marins du Nang-Po, patibulaires et débraillés. Sous le nombre, Bond finit par être capturé et livré dans la cabine d’Helga, chargée de le faire disparaître après l’avoir fait parler. Elle le gifle, le menace d’un scalpel, mais l’embrasse. Encore une qui a succombé aux charmes de James. Il lui dit qu’il est un espion industriel et qu’il partagera avec elle si elle l’aide à fuir. Elle fait semblent d’accepter pour mieux le baiser et, après une nuit sexuelle, l’emmène dans un monoplan quadriplace Meyers 200, avant de le laisser en plan, mains bloquées et avion en vrille, tandis qu’elle saute en parachute. Bond retourne la situation et se crashe, laissant croire une fois de plus qu’il est mort.

Tigre, dans son château samouraï où il entraîne ses commandos ninja (le vrai château de Himeji), a surveillé le Ning-Po et Bond s’aperçoit que le niveau de flottaison a changé entre deux photos. Le cargo a dû décharger sa cargaison chimique au large de l’île de Matsu, dans la mer du Japon. Bond commande alors « la Petite Nellie et son père », autrement dit l’autogire en kit inventée et apportée par Q. Il survole l’île, le village de pêcheurs/pêcheuses, les volcans. Il ne voit rien, qu’un lac en fond de cratère. Mais il est pris à partie par quatre hélicoptères, signe que l’endroit est protégé, donc louche. Il se débarrasse des intrus un à un grâce aux munitions dont l’autogire a été dotée par Q, jamais en peine d’imagination.

Tanaka veut infiltrer ses commandos dans l’île (fictive) de Matsu (la véritable île de Kyūshū), avec Bond japonisé (on se demande pourquoi ce grimage ridicule qui ne trompe personne). Il a été entraîné aux ninjas, et marié (on se demande là aussi pourquoi) à Kissy (Mie Hama), une pêcheuse Ama du village – qui est l’une de ses agentes. Toujours en bikini (dans la vraie vie totalement nue), le corps gracieux (le film a été interdit à l’époque aux moins de 12 ans), la plongeuse en apnée cueille poulpes, coquillages, ormeaux, oursins, algues. Elle est parfaitement entraînée à la nage. Aki est tuée par un ninja du Spectre, empoisonnée par un fil depuis le toit ; Bond était visé mais il s’est retourné à temps durant son sommeil sur le tatami. Pendant ce temps, une capsule spatiale soviétique est avalée elle aussi. Dans cette course à l’espace des années soixante, la compétition fait rage entre les deux systèmes pour savoir qui sera le premier sur la lune. On le sait, ce seront les États-Unis en 1969, première phase du déclin soviétique, trop sclérosé pour la croissance après les succès de la reconstruction. Les Yankees préparent une autre capsule et, si elle est capturée, ce sera la guerre.

C’est ce que veulent certains dirigeants japonais revanchards, enivrés de leur succès industriel. Une fois l’Amérique et la Russie vitrifiés sous les bombes, le Japon apparaîtra comme la nouvelle puissance mondiale, croient-ils. Ou plutôt le Spectre (Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion), car c’est bien lui en coulisses. Ou plutôt sous le cratère du volcan (le vrai cratère du mont Aso). Une pêcheuse ayant été asphyxiée par des gaz dans une grotte sous-marine, Bond et Kissy se doutent que le volcan au-dessus doit receler la base secrète. Ils voient d’ailleurs un hélico plonger dans le cratère et ne pas ressortir. Bond s’introduit dans la base avant que le faux lac se referme, tandis que Kissy part informer Tigre. Bond délivre les astronautes emprisonnés et prend la place d’un cosmonaute qui doit intégrer la capsule de capture, mais il a oublié de laisser un équipement au moment d’être installé à bord et Numéro 1, qui le repère sur son écran, le fait convoquer. Il le démasque et se présente à lui comme Ernst Stavro Blofeld (Donald Pleasence), son éternel chat blanc sur les genoux.

Grosse bagarre, gadget de Q, cigarette explosive de la technologie japonaise, arrivée des ninjas en masse, feux roulant d’armes automatiques, explosions, nombreux morts, panique du chat, fuite de Blofeld. Bond réussit à récupérer la clé de contrôle de la capsule en se bagarrant avec un géant qu’il réussit à faire basculer dans un bassin de piranhas, aussi efficaces que les requins pour ronger la chair jusqu’à l’os. Helga avait eu droit au même sort lorsque Numéro 1 s’était aperçu que Bond était toujours vivant. Bond parvient in extremis à faire sauter la capsule tueuse au moment où elle s’apprêtait, gueule ouverte, à avaler la capsule américaine. Le monde est sauvé, la base détruite, Numéro 1 envolé pour de nouveaux méfaits. Bond se retrouve en canot de survie, comme d’habitude, avec une belle fille en bikini. Mais il n’a pas le temps d’en profiter, le sous-marin anglais l’a déjà intercepté et il est appelé au rapport.

Un bon film d’aventures, qui renouvelle le genre tout en gardant les clins d’œil nécessaires à la série (les James Bond girls, les repos du guerrier au lit, James qui tire tout ce qui bouge, les gadgets, les poursuites, les bagarres, le canot final). Le Japon est caricaturé comme on le voyait dans les années soixante : pays patriarcal, tous petits, experts en arts martiaux, férus de technique, fiers de leur décollage économique, amoureux de leurs traditions et paysages, et de leur saké servi à bonne température : 36,6°.

DVD On ne vit que deux fois (You Only Live Twice), Lewis Gilbert, 1967, avec Sean Connery, Tetsuro Tamba, Mie Hama, Akiko Wakabayashi, Donald Pleasence, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h52,€9,99, Blu-ray UltraHD 2025 €14,99

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Le baiser du tueur de Stanley Kubrick

Il avait 25 ans et c’était son second long-métrage. Stanley Kubrick s’y est fait les dents et un nom, avec un petit budget. Il a été le scénariste, le metteur en scène, le cameraman, le monteur et le producteur. Il garde tous les stéréotypes du film noir : mâle héros, femme fatale, gangster violeur. Que du simple.

Davey Gordon (Jamie Smith) est un boxeur sorti d’un ranch près de Seattle et qui a déjà gagné 88 combats. Mais, à son 89ème, il n’a plus la pêche, il se laisse battre par un Kid qui en veut. A la trentaine, il veut raccrocher, se ranger, s’installer, quitter la grande ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ?

De son appartement tous rideaux ouverts, il observe sa voisine, tous rideaux ouverts, la blonde Gloria (Irene Kane). Elle est danseuse-partenaire, autrement dit entraîneuse dans un club de danse, et désirée ardemment par le tenancier Vincent Rapallo (Frank Silvera) qui en bon mâle des années 50, croit que tout ce qu’il veut est à lui.

Le soir de sa défaite sur le ring, retransmise sur les écrans de télé, Davey voit Gloria se faire malmener par Rapallo dans l’appartement d’en face. Le patron a bien vu que la danseuse en pinçait pour les bons muscles du jeune homme, alors que lui « est vieux et sent mauvais », comme elle le lui balance bêtement à la face. Une erreur de psychologie féminine. L’homme, atteint dans son orgueil, n’a plus qu’une idée en tête : humilier son rival et dompter la fille.

Davey se rend dans l’appartement de sa voisine, que Rapallo vient de quitter en voyant le boxeur s’apprêter à intervenir. Mais il doit pour cela monter l’escalier, passer sur le toit, et redescendre par un autre escalier : largement le temps pour le vieux de filer. Mais ni Gloria, ni Davey, ne perdent rien pour attendre. Le jeune boxeur apaise la jeune danseuse, qui lui raconte sa vie, sa mère morte lorsqu’elle lui donne le jour, sa sœur aînée Iris, qui ressemble à sa mère et préférée de son père, ballerine aérienne dont la carrière monte. Mais, à 13 ans, le père meurt à son tour et Iris « doit » se marier, seule façon pour elle d’assurer l’intendance avec sa sœur encore mineure. Elle n’a pas pleuré à l’enterrement du père et Gloria lui reproche de ne pas l’avoir aimé. Deux ans plus tard, Iris se suicide, laissant une lettre à Gloria en lui disant qu’elle l’a aimé, tout comme elle. Iris, prise de remords et désormais en âge, rend hommage à sa sœur par la danse. Sauf qu’elle n’a pas son talent et qu’elle n’a trouvé que ce petit boulot d’entraîneuse d’hommes dans un club de nuit.

Les deux jeunes, qui se sont ouverts l’un à l’autre, sans qu’on sache s’ils ont eu une relation plus intime, décident de partir ensemble de la ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ? Nostalgie de la campagne, des relations tradis, de la vie simple. Gloria retourner au claque se faire payer sa dernière semaine de travail, tandis que Davey négocie avec son manager Albert (Jerry Jarret) le paiement de son dernier chèque en espèces. Tous doivent se retrouver en bas des marches du club de nuit.

Rapallo décide alors d’enlever Gloria de force et de faire tabasser Davey par deux sbires gangsters. Mais ils prennent Albert pour Davey et l’entraînent dans la ruelle et lui « cassent la tête », dérive qui n’était pas prévue. Davey, qui ne trouve personne au rendez-vous, revient à l’appartement de Gloria, de la fenêtre duquel il voit son propriétaire et la police qui le cherche pour le meurtre de son manager. Il décide alors de demander des compte à Rapallo et le suit en taxi à la sortie de son bouge. Il le soupçonne aussi d’être pour quelque chose dans l’absence de Gloria. Sous la menace d’un pistolet (genre Lüger), il se fait conduire à la planque et met en joue les deux malfrats.

Mais ses combats lui ont un peu embrouillé le crâne semble-t-il ; il en est resté un peu con car il laisse l’un des trois délier Gloria de sa chaise en la laissant entre lui – alors qu’il aurait dû se mettre derrière pour les surveiller tous. Il en est désarmé, tabassé, et entend dans sa demi-conscience que Gloria flatte Rapallo et lui déclare que Davey n’est rien pour elle, qu’elle ne le connaît que depuis deux jours. Une vraie pute. Rapallo emmène la fille tandis qu’un des sbires est chargé de tuer Davey. Mais il lui fait un croc en jambe et, toujours aussi con, se jette par une fenêtre, d’où il ressort à moitié assommé, avant de filer… dans une impasse, et de grimper sur un toit… sans issue. Poursuivi par Rapallo et un homme de main, ce dernier se fait une entorse en sautant d’un muret et seul Rapallo reste, avec son pistolet. Mais il le perd dans sa chute dans un entrepôt de mannequins de mode.

Grosse bagarre un peu ridicule avec les corps nus de femmes en plastique, que les deux mâles se jettent mutuellement à la face avant de saisir chacun une arme de Viking, l’un une hache, l’autre un croc. Davey, toujours aussi con, se prend un torse dans le torse au lieu de l’éviter (il avait largement le temps), laisse le vieux saisir la hache de pompier pourtant bien en évidence à sa portée, et trébuche aussi souvent que sur le ring. Un vrai ringard. Il réussit cependant in extremis à planter son croc dans le bide de Rapallo, le tuant net en « légitime défense ». Fin un peu rapide, c’est sa parole seule qui compte face aux flics, tandis que les sbires avouent être les meurtriers d’Albert.

Davey se retrouve à la gare avec sa valise pour le train de Seattle, sans espoir de voir Gloria venir avec lui, puisqu’elle l’a trahi devant Rapallo. Sauf que…

Une bonne action soutenue, malgré les caractères des personnages un peu caricaturaux et quelques invraisemblances. Davey n’est pas vraiment sympathique, il est plutôt perdu, ses rêves d’ado s’étant brisés sur la réalité de son peu de talent pour la boxe sur la durée. Gloria n’est pas vraiment sympathique, jalouse de sa sœur, se précipitant sans réflexion dans un métier avilissant, jouant des hommes en leur disant toujours ce qu’ils veulent entendre. Reste une histoire d’amour, le mythe agissant du cinéma. Et un Kubrick inventif, jonglant avec tous les métiers pour tenir son tout petit budget pour réaliser un grand film. Car il tient quand même, malgré les 70 ans passés.

DVD Le baiser du tueur (Killer’s Kiss), Stanley Kubrick, 1955 noir et blanc, avec Jamie Smith, Irene Kane, Frank Silvera, Jerry Jarrett, Mike Dana, BQHL Éditions 2023, doublé anglais, français, 1h04, €10,00, Blu-ray €18,03

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Le plus escroc des deux de Frank Oz

Un escroc peut-il en cacher un autre ? Le titre yankee, qu’on peut traduire par « sales pourris scélérats » laisse penser que, quelque soit le vernis, le mal est là.

Lawrence Jamieson (Michael Caine) est un escroc racé, aristocratique, qui ne vole que des femmes très fortunées pour lesquelles quelques centaines de milliers de dollars sont une bagatelle. Il se fait passer pour un prince d’un pays d’Europe centrale luttant contre le communisme soviétique, et soutenant des mouvements de résistance. Il joue de l’honneur, de la liberté, de la résistance. Son combat est noble, même s’il empoche la mise à titre personnel, et partage avec ses deux complices, l’inspecteur de police André (Anton Rodgers) qui le renseigne et l’appuie, et Arthur (Ian McDiarmid) son majordome. Tout le reste passe en Suisse, en liquide. Il vit dans une somptueuse villa de Beaumont-sur-Mer, près de Nice sur la côte d’Azur, avec vue directe et plage privée, et roule en Rolls. Le luxe.

De retour de Zurich en train, où il est allé à la banque déposer la forte somme dans son coffre, il observe au wagon restaurant un Américain draguer aux sentiments une femme d’une certaine aisance, mais sans plus. Il évoque sa grand-mère malade, et autres malheurs pleurards pour faire craquer la belle – qui lui donne deux mille francs. Lawrence sourit. Il a reconnu le petit escroc sans envergure, vulgaire et manipulateur. Freddy Benson (Steve Martin) se coule dans son compartiment vide et engage la conversation. Il ne sait pas se taire, il ne sait que se mettre en avant. L’acteur lui-même en fait trop, il en est souvent très agaçant, surtout au début. Il a fait le clown depuis son enfance et ne peut s’empêcher de tout ramener à lui. C’est un collant. Bien que Lawrence veuille se débarrasser de lui, Freddy s’accroche ; il sent qu’il y a un filon à Beaumont.

Après l’avoir tenté avec une jeune fille riche partant pour Portofino, puis fait arrêter pour escroquerie après qu’il ait pleuré pour l’opération de sa grand-mère puis qu’il se soit exhibé sur la plage en slip avec une autre devant un photographe, il le colle dans un avion, mais le sparadrap reste collé. Freddy est une engeance dont seule une solution radicale peut débarrasser. Mais ce n’est pas l’avis de Lawrence, trop sûr de lui, trop riche, trop affaibli. Il décide au contraire de le former pour qu’il puisse voler de ses propres ailes.

C’est alors une séquence comique où le singe apprend à faire les grimaces du grand monde, se vêtir correctement, tenir sa main dans une poche quand il le faut, jouer le nonchalant, se servir du champagne, marcher avec assurance et lenteur. Puis vient le moment de jeter l’oiseau hors du nid. Pour cela, le pari, ce jeu favori du Yankee toujours sûr de lui. Celui des deux qui parviendra à escroquer de 50 000 $ une femme aura gagné, et devra laisser la ville à l’autre.

Justement, une belle jeune femme vient d’arriver au Grand Hôtel, Janet Colgate (Glenne Headly), envoyée par la société de savon américaine. C’est la compétition. Lawrence joue en finesse en pariant sur les mêmes numéros à la roulette que la belle. Déception : il gagne gros et ne peut jouer son besoin de fonds pour ses résistants. Freddy survient en marin handicapé, sur chaise roulante, jouant son éternel besoin pleurard de se faire materner. Il joue et perd, mime le désespéré, ce qui incite Janet à s’intéresser à lui. Il lui raconte alors une invraisemblable histoire de paralysie psychosomatique, lorsqu’il a vu sa petite amie dont il était follement amoureux danser nue avec le producteur de l’émission de dance amateur qu’ils venaient de gagner tous les deux. Janet, bon public, le croit. Il dit avoir besoin de 50 000 $ pour se soigner auprès du meilleur psychiatre, le Dr. Emil Schaffhouse qui réside au Liechtenstein. Lawrence, évincé, y voit le moyen de revenir dans le jeu et se fait passer dans l’hôtel pour le docteur en question, à qui on délivre à haute voix un message. Janet l’aborde et le convainc de soigner le pauvre Freddy. Elle paiera elle-même ses honoraires.

Lawrence accepte et les invite dans sa villa, « louée » durant son séjour, dit-il. Sa technique consiste à provoquer psychologiquement le paralysé pour lui donner envie de vivre et de s’amuser comme eux. Ainsi surmontera-t-il son trauma et pourra-t-il remarcher. D’où la séquence danse et baisers, la riposte de Freddy par son chantage au suicide, l’intervention des marins (stipendiés). Janet avoue qu’elle n’est pas héritière des Colgate mais qu’elle a seulement gagné un concours, ce pourquoi elle séjourne tous frais payés dans cet hôtel de luxe. Lawrence est désarçonné et, ayant pour éthique de ne jamais escroquer les pauvres, tente de convaincre Freddy d’abandonner le pari. Ce dernier, avec la vulgarité avide du Yankee pour le fric, refuse tout net. Il dit être « tombé amoureux », probablement moins du corps que du portefeuille, mais il consent à détourner le pari des 50 000 $ vers qui couchera le premier avec elle.

Freddy convainc Janet que, si elle l’aime et qu’il peut avoir confiance, il s’efforcera de remarcher. Et ça marche (trop bien pour être honnête). Alors qu’il s’apprête à consommer son lot, Lawrence, assis dans un coin sombre de la chambre, applaudit. Freddy a gagné, il faut laisser Janet rentrer aux États-Unis. Il la conduit à l’avion. Mais Janet revient, poussée par mimétisme de Freddy à jouer le pot de colle. Elle surgit dans la villa de Lawrence, en larmes, et déclare qu’elle n’a pas pu partir, qu’elle avait besoin « de revoir Freddy une dernière fois ». Mais l’escroc lui a tout piqué, son argent du concours, le manteau de vison et les 50 000 $ en liquide qu’elle venait de recevoir comme convenu. Lawrence fait téléphoner à son inspecteur pour arrêter Freddy et reconduit Janet à l’aéroport en lui donnant de son coffre les 50 000 $ qu’elle n’aurait jamais dû faire venir. La belle remercie, puis au moment de monter sur la passerelle, revient vers lui pour lui rendre la serviette de cuir aux dollars en disant qu’elle n’en veut pas, qu’elle a passé ici un séjour qui lui laissera de bons souvenirs.

L’avion décolle, l’inspecteur André arrive en Renault 4L bleue avec Freddy en peignoir d’hôtel, menotté à l’intérieur. Il éructe que c’est Janet qui l’a volé intégralement, argent et vêtements, tandis qu’elle l’avait poussé sous la douche avant de faire l’amour promis. Il s’avère que cette Janet était escroc elle aussi. Dans la serviette rendue à Lawrence se trouvent non les dollars qu’il y avait mis, mais les vêtements de Freddy avec un petit billet signé le Chacal, remerciant pour ces bons moments. Philosophe, Lawrence se réjouit du bon coup, tandis que Freddy, avec sa vulgarité native, reste furieux de s’être fait duper.

Une semaine plus tard, tous deux contemplent la mer depuis la villa qui va être partiellement fermée pour l’automne et la fin de la saison. Freddy ne sait pas où il va aller. Survient alors un groupe de touristes bruyants, oisifs et argentés, issus d’un bateau de croisière mouillé près de la côte, avec Nikos (Louis Zorich) un riche armateur grec à leur tête. La guide est Janet, reconvertie en conseil immobilier, qui promet d’immenses propriétés en Argentine pour pas cher, avec Lawrence comme Argentin de référence. Après un silence stupéfait, Lawrence joue ce nouveau rôle, tandis que Freddy, sans un mot, se sent forcé de suivre.

Janet déclare avoir gagné 30 millions de $ sur l’année, mais que ce sont les malheureux petits 50 000 $ des deux compères qui l’ont le plus amusée. Elle les invite à voir grand, bien plus grand que ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. On sent la démesure de la vanité yankee, l’habitude native de conter « la belle histoire » et d’y croire, les « fausses vérités » qui surgissent naturellement. Comme si, dans le fond, les Américains étaient tous de « sales pourris scélérats » que seule la morale rigoriste puritaine peut dompter. Sous forme de comédie, c’est un portrait de la mentalité américaine de la fin des années 1990, le sommet des Etats-Unis avant les attaques humiliantes du 11-Septembre (pas vues, pas prévues) qui vont rabattre l’orgueil de la Grande puissance. Ce portrait fait de la vente – « l’art du deal » – une voie sans éthique et un but sans scrupule de toute l’existence, avec ses fabricants de tabac et son industrie pharmaceutique qui droguent et détruisent la santé, ses avocats et ses vendeurs de voitures qui mentent effrontément, ses promoteurs immobiliers et ses politiciens adeptes de la belle histoire et des fausses vérités.

Un film assez drôle, avec Michael Caine brillant et Glenne Headly époustouflante. Steve Martin est outrancier et suscite souvent le malaise tant il est « trumpien ».

DVD Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels), Frank Oz, 1988, avec Michael Caine, Steve Martin, Glenne Headly, Anton Rodgers, Barbara Harris, MGM 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien, 1h50, €18,24, Blu-ray €11,60

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Opération Tonnerre de Terence Young

Encore un bon James Bond avec Sean Connery. Évidemment, nous sommes dans les années soixante, avec tout le décalage de ce qui ne se dit, ni ne se fait plus entre hommes et femmes, entre Blancs et Colorés. Mais c’était l’époque, et elle était au luxe et à l’aventure. Les « pays libres » luttaient contre les « méchants », l’URSS d’abord, mais aussi les groupes organisés qui profitaient de l’entre-deux. Ian Fleming, auteur des livres d’espionnages mettant en scène James Bond, imagine le Spectre, une organisation internationale terroriste qui extorque, fait chanter, vole et vend au plus offrant.

Ici, rien de moins que de voler deux bombes nucléaires de l’Otan, avec détonateurs et codes, pour en demander une rançon de 100 millions de £, le dollar n’apparaissant pas comme intéressant à l’époque. Curieux que les militaires fassent voler un bombardier d’entraînement » avec des bombes réelles, prêtes à être amorcées, mais c’est pour le film. Le bombardier stratégique anglais Avro 698 Vulcan B.2 a été utilisé par la Royal Air Force de 1953 à 1984. Il était capable d’emporter une bombe de 4 500 kg à 1 500 km à la vitesse de 925 km/h et à une altitude de 15 240 m. Il ressemblait à une aile volante, avec quatre réacteurs Olympus 301 côte à côte dans l’emplanture des ailes.

Frissons, menaces sur le monde, filles superbes, plages et plongée à Nassau, Sean Connery en pleine forme à 35 ans, actions vigoureuses, en font un bon film de divertissement. Peu de casino et peu d’alcool, pour une fois. Et quasiment pas de tabac. Un film sain.

James Bond (Sean Connery) assiste à l’enterrement du colonel Jacques Bouvard, assassin de deux agents britanniques et numéro 6 du Spectre. Sa veuve en voiles noirs retourne en son château mais… elle a le tort d’ouvrir la porte elle-même, comme un homme. Bond sait alors qu’il s’agit du colonel déguisé, qui a joué sa mort pour disparaître. Dans la bagarre, il le tue au tisonnier. Il échappe aux sbires accourus au bruit en Jetpak, un réacteur dorsal qui lui permet de rejoindre son Aston Martin D85 et la fille qui l’accompagne.

Pendant ce temps, le numéro 2 du Spectre (Adolfo Celi) expose au numéro 1, toujours dans l’ombre, avec son chat angora blanc sur les genoux qu’il torture de caresses, son plan pour extorquer 100 millions de £ au gouvernement britannique. Il s’agit de remplacer un copilote commandant du bombardier par un homme à eux, grassement payé 100 000 £, à l’aide de quelques rectifications esthétiques, de neutraliser le vrai copilote François Derval, puis d’introduire un gaz mortel dans le circuit de pressurisation avant de piloter le Vulcain sous les radars jusqu’à une portion de côte où il pourra amerrir, couler, et être camouflé sous un grand filet imitant un parterre d’algues. Les bombes seront récupérées par un planeur sous-marin et par des plongeurs du Disco Volante, le navire d’Emilio Largo alias Spectre numéro 2,, au large des Bahamas. Ce qui est fait, le faux Derval (Paul Stassino) y laissant la vie car trop gourmand en réclamant plus.

Par hasard, James Bond était dans le même centre de remise en forme où le vrai Derval a été amené en ambulance, visage bandé et déjà mort. Intrigué, James quitte la kiné, sa partenaire de baise qu’il a convaincu par sa « galanterie » aujourd’hui qualifiée de « viol » – pas le moins – et va voir le corps. Dégageant les bandages, il photographie de mémoire le visage, sans savoir qui il est.

Il le saura bientôt, une fois que Spectre aura envoyé un message sur bande magnétique avec ses menaces et ses exigences. Tous les Double zéro sont convoqués par le Premier ministre, représenté par son ministre de l’ Intérieur, pour agir et trouver les bombes, qui risquent d’exploser n’importe où, avant l’expiration de l’ultimatum. 007 est envoyé au Canada, mais il plaide pour Nassau, où il fait plus chaud, où les filles sont plus sexy et plus ardentes – et où surtout il a repéré Domino, la sœur de François Derval qu’il a reconnu sur une photo du dossier.

Sur place, en slip et masque de plongée, il ne tarde pas à « prendre contact » directement avec Domino (Claudine Auger), qu’il « sauve » d’une jambe coincée dans un massif de corail. Il apprend surtout qu’elle est la maîtresse du patron du Disco Volante, Largo, soupçonné d’appartenir au Spectre. Une preuve en est donnée lorsqu’il vient plonger de nuit pour examiner le Disco Volante ; il repère une trappe qui s’ouvre sous la mer. Mais il est repéré par les gardes qui le grenadent pour le tuer. Il s’échappe habilement en faisant croire, par son équipement de plongée qui lâche ses bulles, qu’il est crevé. Mais Q lui a donné un gadget de respiration par la bouche qui lui permet de tenir quatre minutes, et il s’en sort.

Largo encourage Domino à flirter avec Bond pour le retarder, et l’invite même à sa villa pour dîner, un repaire bien gardé où il a aménagé une piscine à requins. Il fait disparaître sous les crocs des squales tous ceux qui le gênent ou sont incapables, à la Trump (« vous êtes viré ! ») Ainsi de l’agent chargé d’espionner Bond et qui se fait prendre. Bond n’hésite pas à danser avec la belle rousse Fiona (Luciana Paluzzi), tueuse du Spectre, puis à coucher avec elle. Au moment de partir, elle l’enlève à l’aide de quatre sbires. Mais l’agent 007 profite du Junkano, un genre de carnaval à Nassau, pour s’échapper. Fiona le retrouve dans un dancing mais elle est tuée par l’un des sbires qui visait Bond mais que celui-ci a aperçu à temps.

L’ultimatum du Spectre va expirer, et toujours rien. Les Anglais s’apprêtent à payer, les Américains restant toujours en retrait. Mais Bond, aidé de l’agent de la CIA Leiter (Rik Van Nutter) qu’il connaît, finissent par repérer l’épave camouflée du Vulcain sur un fond marin. Les bombes ne sont plus dessous, évidemment. Il trouve le cadavre du faux Derval, toujours attaché à son siège, et prend sa montre et sa plaque. Il va la montrer à Domino et lui expose la situation, lui proposant de venger son frère. Elle va donc rejoindre Largo sur le Disco Volante avec le compteur Geiger de Q. Découverte par Largo, il la torture sur les seins en alternant brûlures de cigare et glaçons, pour faire durer le plaisir. Il la laisse ligotée sur son lit, dans sa cabine, elle jure de le tuer.

Bond découvre l’endroit où Largo planque ses équipements de plongée, et se fait passer pour un homme de l’équipage. Il suit la bande vers la cache des bombes, dans une grottes sous la mer, mais est enfermé parce que découvert. Il réussit à s’en sortir une fois de plus grâce aux gadgets de Q et est récupéré par Leiter en hélicoptères des Garde-côtes. Comme l’injectif est Miami, la Marine américaine est dépêchée et des hommes-grenouilles de combat sont parachutés depuis le ciel pour intercepter les plongeurs de Largo et sa bombe. Scène épique à la Bruegel où des corps à corps sans fin s’enchevêtrent entre noirs méchants et rouges gentils. Chacun se trucide allègrement au harpon, au poignard, en s’arrachant les masques. Bond évolue là-dedans comme un requin, donnant ici où là un coup de poignard. Il vise Largo, mais celui-ci parvient à s’échapper pour joindre le Disco Volante.

Pris en chasse, le navire se coupe en deux, la partie avant se transforme en hydrofoil Supramar PT20 et fonce pour distancer les lourds navires de guerre. Les hélicos ou l’aviation aurait fait mieux, mais les Yankees sont un peu lourds et n’ont pas encore appris à vraiment se battre. Bond a réussi à monter à bord et se bagarre avec Largo et ses sbires. Il va être descendu lorsque Domino le tire de ce mauvais pas par un coup de harpon en plein cœur de son tortionnaire. Exit Spectre numéro 2. Son cadavre s’affale sur les commandes et précipite le bateau sur les récifs, où il explose.

Bond et Domino se sont jetés à la mer avant, et sont récupérés par un Boeing B-17 à moustaches. Cet avion de sauvetage dans la marine américaine est équipé d’un système à crochet qui remonte les personnes attachées par un harnais à un ballon gonflable. Cette fois, pas le temps de passer du torride bon temps dans le canot, l’avion est là très vite, et les amants remettent « ça » à plus tard, une fois les tortures guéries.

DVD Opération Tonnerre (Thunderball), Terence Young, 1965, avec Sean Connery, Claudine Auger, Adolfo Celi, Lois Maxwell, Luciana Paluzzi, Amazon MGM Studios 2020, doublé français, 2h05, €9,99, Blu-ray €14,99

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Business oblige de Jan Egleson

Tiré du roman du même nom du britannique Simon Brett, paru en 1984, ce film à l’humour noir vilipende la perte de l’humanisme portée par la technique. Dans les années 1980, « l’efficacité » (efficiency) exigée par la course à la rentabilité avait saisi les entreprises. Les ordinateurs de bureau venaient de faire leur apparition (dix ans avant la France, j’en témoigne). Le personnage principal du film, Graham Marshall (Michael Caine) en est la victime.

Il est le directeur-adjoint du marketing d’une grande boite de publicité et guigne le poste de directeur, prochainement libéré par la mise à la retraite de son patron George Brewster (John McMartin). Sa femme Leslie (Swoosie Kurtz) est avide de plus de fric, une caricature d’épouse américaine égocentrique qui ne fout rien d’autre que de se pomponner et muscler son corps avec « des appareils ». Elle a pour cela acheté un « escaladeur », un truc inutile qui mime la montée des escaliers (sans la descente). A chaque fois qu’elle le met en route, cela fait sauter les plombs de la baraque, d’apparence cossue mais le système électrique en ruines ; il faudrait tout changer, et pour cela avoir du fric. Leslie reproche continuellement à son mari son manque apparent d’ambition et de volonté, ce qui l’agace prodigieusement.

Hélas ! Graham, trop assuré de succéder à George, ne voit pas monter un jeune loup aux dents longues (pléonasme), Bob Benham (Peter Riegert). Il n’est pas plus compétent, mais il ose plus et utilise les nouveaux outils informatiques, donc il séduit par sa radicalité le haut patron qui voudrait faire bouger les choses, car si l’on ne bouge pas, on décline. Tropisme bien yankee que cette bougeotte pour la bougeotte, déjà en germe dans les années Reagan. George apprend à Graham qu’il n’a pas été choisi pour lui succéder, et il est dévasté. En attendant le métro, il est pris à partie par un mendiant collant qui le harcèle pour être « généreux ». A-t-on été « généreux » avec lui, aujourd’hui ? La société est impitoyable et l’homme est un loup pour l’homme. A chacun de faire son trou, le mendiant n’a qu’à aller solliciter ailleurs. Comme il insiste en le prenant par la cravate, Graham le repousse et la loque passe sous la rame de métro qui entre bruyamment en station. Il ne l’a pas voulu, mais cela s’est fait. Il est étonné que la foudre ne le réduise pas en cendres ; il se demande pourquoi cela ne lui fait au fond ni chaud, ni froid.

Il se dit que c’est la nouvelle façon d’agir dans la société américaine de son temps, et que se laisser faire est se rendre esclave des décisions arbitraires des autres. Pour se venger de ceux qui lui en veulent, il va planifier leur mort. Comme il a failli être électrocuté par le système électrique de la cave, il « apprend » à son épouse Leslie à réparer les plombs elle-même et « aménage » le cour-circuit inévitable lorsqu’elle va y toucher. Lors d’un déplacement à San Francisco pour assister à une conférence sur les méthodes de rentabilité que son nouveau patron Bob lui a imposé, Leslie monte sur son escaladeur aussi snob qu’inutile, fait sauter les plombs, descend à la cave les remettre, et se prend une décharge létale. Ce n’est pas Graham le coupable, mais la cave qui se rebiffe face à l’écervelée : premier succès. Le lieutenant de police Laker (Will Patton) se pose quelques questions, mais l’alibi du mari est très solide, et aucune preuve matérielle n’existe.

Bob les avait invités un week-end, Graham et Leslie, pour faire un tour sur son voilier, tout fier de présenter sa réussite : gros salaire, belle maison de campagne, hardi bateau, épouse mannequin. Cette vanité met en rage Graham, qui projette sa mort. Il la planifie méticuleusement en prenant la carte de location de voiture d’entreprise qu’a George, lorsqu’il le ramène bourré chez lui après son pot de retraite. Il se procure auprès du grouillot affecté au courrier des somnifères pour endormir sa maîtresse Stella (Elizabeth McGovern), qui en pince pour lui après la mort de sa femme. Il se rend au bateau de Bob et piège le roof en allumant le gaz à l’intérieur et en collant deux allumettes à friction sous l’ouverture soigneusement fermée – ce qui déclenchera inévitablement l’explosion. Il élimine ainsi d’un coup son patron et l’informaticien inutile qu’il lui a imposé dans son bureau.

Mais il est trop confiant. En rendant la voiture de location, il oublie son briquet plaqué or que lui a offert George, afin qu’il ait toujours du feu pour allumer le patron lorsqu’il sort un cigare. Le tort de George a été d’être toujours conciliant ; la nouvelle société impitoyable exige la force, pas la bienveillance ; l’égoïsme sacré, pas le travail en équipe. Déjà Trump pointait sous Reagan. Résistez, et vous êtes considéré par le tycoon ; pliez, et vous êtes considéré comme un p’tit con. Bob éliminé, le patron propose « à titre provisoire » le poste de directeur à Bob. Il le saisit et joue le jeu : il propose d’éliminer une bon tiers du service, car trop de gens sont inutiles selon lui, ce qui plaît beaucoup au patron. Lequel n’a pas de bateau mais indique, en passant, qu’il pilote un avion lors de ses loisirs. Cela donne des idées au désormais ambitieux Graham Marshall. Il le fera sauter en plein vol pour prendre sa place.

Pendant ce temps, le lieutenant de police Laker poursuit son enquête, inquiet de voir les morts se multiplier autour de Marshall. Mais il n’a pas de preuve. Leslie confirme que Graham était bien avec elle la nuit où le bateau a été préparé avant de sauter, qu’ils ont couché ensemble et qu’elle s’est réveillée à son côté, la tête pâteuse et ne se souvenant de pas grand-chose. Laker lui laisse sa carte au cas où. Et, de fait, elle s’aperçoit que Graham a perdu son briquet plaqué or bien reconnaissable ; elle se rend compte aussi que l’objet réapparaît dans un courrier de la société de location d’autos adressé à George, trouvé sur le tableau de bord. Elle sait donc que Graham lui a menti et contacte Laker. Mais Graham l’a vue et la suit dans le métro. Sur le quai, il la confronte et… pour éliminer tout témoin, va-t-il la pousser comme le mendiant ? Je vous laisse deviner. Au même moment, George qui n’avait pas reconnu avoir loué la voiture, et déprimé par sa mise au rebut, avale la boite de somnifères que lui a laissé Graham.

Un bon thriller, avec une fin immorale, ou plutôt dans la nouvelle morale des loups de la finance nés avec les années 80 (y compris en France). Tout pour ma gueule, piétinez les concurrents, séduisez les patrons pour mieux les enfoncer et prendre leur place, que le plus égoïste et celui qui ose le plus gagne. L’humanisme ? Vous rigolez, c’est pour les midinettes et les lâches. Place aux « affaires », au fric, au pouvoir. Tout est bon pour la gagne : « couchez, soudoyez, éliminez » ! On dirait une pub pour eau minérale, la nouvelle pureté santé. Mais c’est cela, la vie à la mode yankee : être le plus fort et écrabouiller tous ceux qui se mettent en travers de vos désirs. Réjouissant…

DVD Business oblige (A Shock to the System), Jan Egleson, 1990, avec Michael Caine, Swoosie Kurtz, Elizabeth McGovern, Peter Riegert, Elephant Films 2026, doublé anglais, français, 1h25, €16,99, Blu-ray €19,99

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Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick

Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolita en 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).

Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.

Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.

Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?

Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.

Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.

C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.

Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.

César du meilleur film étranger 2000.

DVD Eyes Wide Shut (j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98

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Le facteur sonne toujours deux fois de Bob Rafelson

Frank Chambers (Jack Nicholson), un meccano tout juste sorti de prison, fait du stop vers la Californie pour « voir un pote » et trouver un boulot. Son véhicule s’arrête dans une station-service qui fait café-restaurant, et le chauffeur l’y laisse pendant qu’il est aux toilettes. Exprès, il a fait durer le plaisir pour jouer son petit numéro de « zut, j’ai oublié mon portefeuille dans la voiture », alors que l’autre est reparti. Ce qui lui permet de bouffer à l’œil un steak à cheval (avec œufs dessus), toasts et café en prime. Le patron Nick Papadakis (John Colicos), un vieux Grec immigré dans la cinquantaine qui réussit dans son affaire, lui propose alors un boulot : devenir le mécanicien-pompiste de la station. Frank hésite, se demande s’il ne va pas d’abord aller voir en Californie, puis accepte in extremis parce qu’il a vu la patronne en cuisine. Cora (Jessica Lange) est une jeune femme blonde gironde.

Il va la baiser violemment (ce qu’on appelle aujourd’hui un viol), mais Cora en cette année 1934 où les femmes sont inférieures, se sent désirée et y prend goût, ce qui la change du plan-plan de pépère. Elle est attirée par le mauvais garçon, comme trop souvent les filles (combien sont les groupies de tueurs en série, qui les épousent même en prison !). Elle cède et elle aime ça ; Frank, accroché, lui propose de fuir avec lui à Chicago en car. Mais, à la gare routière, en attendant l’engin, il ne peut résister à une partie de craps des péquenauds dans un coin. Il demande de façon trop pressante à Cora du fric, il sait qu’elle a emporté toutes ses économies, mais elle refuse. Il change alors les billets pour Chicago en billets pour San Francisco, plus proche et moins cher, et avec la différence va jouer. Il y gagne un tas de biffetons. Mais Cora est partie, retournée chez son mari, sorti pour la journée. Frank ne peut que la suivre et reprendre le train-train quotidien.

Mais la frustration demeure. Frank suggère qu’il existe une solution : se débarrasser de Nick. Cora se laisse faire, une fois de plus. Elle devra l’assommer sous la douche, pour qu’il se noie dans son bain, comme s’il était tombé. Sur la suggestion de Frank, le patron a fait installer une enseigne lumineuse au lieu de la vieille enseigne qui est tombée lors d’un grand vent. Elle vient juste d’être raccordée, à la va-vite, et le chat roux (symbole diabolique) du couple met la patte où il ne faut pas et déclenche un court-circuit. Nick est bien assommé, mais vivant. C’est Frank qui le sauve en faisant appeler les secours dans la minute.

D’où le second plan qui simule un accident avec la vieille grosse voiture de Nick. Le patron est saoul, Frank joue les bourrés lui aussi, et c’est Cora qui conduit. Comme la première fois, Frank veut que ce soit elle qui tue son mari, pas lui. Elle feint une panne de surchauffe, elle assomme une fois de plus Nick avec une clé à mollette, et les deux poussent la guimbarde dans le ravin. Mais elle reste accrochée au bord, et Nick va pour simuler le passager blessé ; c’est alors que le véhicule bascule et qu’il est pris dans les tonneaux. Réellement blessé, il se retrouve à l’hôpital, tandis que Cora, frappée auparavant exprès pour faire couler le sang, arrête un automobiliste.

A l’hôpital, le flic reconnaît Frank comme repris de justice et soupçonne aussitôt un meurtre déguisé. Il lui fait signer des aveux dénonçant Cora. L’avocat commis d’office (Michael Lerner), qui se rémunérera grassement sur l’argent de l’assurance-vie, négocie subtilement avec les compagnies, celle d’assurance-vie et celle pour l’assurance-décès, pour qu’elles acceptent la version de l’accident et non pas du meurtre. Tout le monde aura à y gagner. Mais il a pris la précaution d’enregistrer sous procès-verbal les aveux de Cora. Le procureur modifie alors son accusation et le couple est libéré.

Ils reprennent la station-service et le restaurant qui prospère grâce au talent de Cora, mais le cœur n’y est plus. Frank l’a dénoncée, même si c’était sous sédatifs et sous la contrainte, comme a plaidé l’avocat. Un client qui a connu Cora petite quand lui-même était petit lui annonce que sa mère est au plus mal. Cora prend le Greyhound pour la Californie et, lorsqu’elle revient, elle a des nausées, ce qui indique qu’elle est enceinte de Frank. Selon les conventions, un bébé peut ressouder un couple qui bat de l’aile, commencer une nouvelle vie.

Mais le greffier qui a pris la déposition de Cora surgit et veut les faire chanter. Frank a le dessus lors de la bagarre et récupère le document, déposé dans une banque, sous la contrainte du revolver de l’autre qu’il a pris. Tout est désormais dégagé. Lors d’un pique-nique entre eux, Frank demande en mariage Cora et s’inquiète pour le bébé ; il le désire comme elle. C’est alors que l’inévitable baiser au volant, travers trop couru des amoureux, engendre l’accident. En voulant éviter un camion venant en sens inverse, Frank perd le contrôle, la petite voiture jaune citron zigzague, la portière de Cora s’ouvre et elle est éjectée (pas de ceintures à l’époque). Elle est morte. Destin immanent, le crime ne paie pas. D’autant que, pas encore marié, il n’hérite de rien de sa compagne.

Quant au titre, il n’a pas de sens, l’écrivain lui-même l’a donné in extremis à son éditeur. Le sens qui lui sera donné par la suite est qu’on revient à la pâtée lorsqu’on y a goûté, ici le crime. Frank a tué deux fois, même s’il ne le voulait pas : le maître-chanteur et Cora.

Le film est tourné d’après un roman policier de James M. Cain qui porte le même titre. Il connaît quelques longueurs, notamment une complaisance envers les scènes de baise violentes (violantes) ; l’action aurait gagnée à voir le film coupé d’une bonne demi-heure. Reste un Jack Nicholson jeune et délicatement ambigu avec son sourire à la Sarkozy, et une Jessica Lange qui joue de son grand corps.

DVD Le facteur sonne toujours deux fois (The Postman Always Rings Twice), Bob Rafelson, 1981, avec Cecil Kellaway, Hume Cronyn, John Garfield, Lana Turner, Leon Ames, Warner Bros. Entertainment France 2005, doublé français, 2h01, €29,99, Blu-ray €17,43

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Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux

Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culte Les tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.

Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »

Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.

Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.

Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.

Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.

Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.

Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux, 1960, Livre de poche 1968, 306 pages, occasion €19,36, ou Folio 1973, occasion €19,95

DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02

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Bons baisers de Russie de Terence Young

Le film mythique de la guerre froide, en pleines années 60. L’organisation d’extorsion de fonds SPECTRE a vu son dirigeant éliminé, le Dr No, dans l’épisode précédent. Son successeur, adepte des chats blancs, décide de venger l’organisation. Rien de mieux qu’un champion d’échecs (russe) pour faire échec au meilleur agent occidental (anglais) : James Bond (Sean Connery). D’où un plan machiavélique qui veut prendre le sur-mâle à son point faible : les filles.

Le SPECTRE n’est ni de l’Est, ni de l’Ouest, mais fait ses affaires au plus offrant. Il veut mettre la main sur un décodeur soviétique tout récent, le Lektor, pour appâter le MI6 et lui faire envoyer Bond pour le récupérer. L’ex-directrice du contre-espionnage soviétique SMERSH, la colonelle Rosa Klebb (Lotte Lenya), est passée récemment au SPECTRE, qui lui offre davantage de proies pour ses instincts sadiques et lesbiens. Elle dirigeait le département opérations et exécutions, et fait de même au SPECTRE. Elle est mise sous les ordres de Tov Kronsteen (Vladek Sheybal), champion du monde d’échecs après avoir une fois de plus mis en déroute un adversaire, le canadien MacAdams. Pour ce maniaque de l’ordre du monde et de la raison glacée, son plan est infaillible ; il ne peut que réussir, chaque événement suscitant une adaptation immédiate – comme aux échecs.

Mais le Grand jeu n’est pas un jeu, sous-estimer son adversaire est létal, et confondre désir sexuel et abandon de toute conscience professionnelle une erreur. Si la jolie soviétique Tatiana Romanova (Daniela Bianchi) est embauchée par Klebb, que la naïve croit être encore du SMERSH, elle ne va pas faire tourner la tête de James Bond, qui en a vu d’autres dans son lit et préfère à tout sa liberté pour l’action. Klebb lui a donné pour instructions de séduire le MI6 par la proposition de leur livrer le Lektor depuis le consulat soviétique d’Istanbul où elle travaille, à condition que ce soit Bond lui-même qui vienne la chercher pour la faire passer à l’Ouest avec le matériel, un coffret de la taille d’une machine à écrire et pesant environ 10 kg. Elle doit ensuite séduire Bond pour qu’il ne se méfie pas, et que le tueur du SPECTRE Red Grant (Robert Shaw), tueur professionnel, puisse accomplir la vengeance.

M (Bernard Lee) envoie donc Bond, toutes affaires cessantes, en Turquie pour cette mission « facile et agréable » de coucher avec une jeune femme pour rapporter le décodeur vital pour le Renseignement. Q (Desmond Llewelyn) livre un attaché-case spécial qui explose au gaz lacrymogène s’il n’est pas ouvert d’une certaine façon, contient un poignard dans la doublure, des cartouches de fusil à lunette, le fusil lui-même ramassé dans sa crosse avec lentille de vision nocturne, et deux fois 25 souverains d’or (une pièce d’or de 7,99 g anglaise, l’une des plus répandue au monde, qui cote environ 900 € aujourd’hui).

A Istanbul, ville encore laïque kémaliste à l’époque, vivante et non soumise aux fous d’Allah et aux pointes de missiles des mosquées, Bond est pris en charge par une Rolls envoyée par le chef de la branche MI6, Ali Kerim Bey (Pedro Armendáriz), qui a mis ses innombrables fils à tous les postes de confiance du bureau. La Rolls est suivie d’une Citroën 11 noire, du service secret bulgare, qui fait office de sous-traitant pour le KGB. Istanbul, comme toutes les villes frontières (Vienne, Genève, Trieste) est un nid d’espions. Chacun écoute et suit tout le monde, et le SPECTRE s’y trouve comme un poisson dans l’eau. Le grand blond au regard glacé Red Grant suit les Bulgares qui suivent Bond. Il protège sa mission, qui consiste à laisser Bond être contacté sans encombre par Tatiana. Il tue ainsi un agent, ce qui rompt la trêve avec les Turcs, et les conduit à faire sauter le bureau d’Ali Kerim Bey. Il était heureusement sur le divan à ce moment-là, entreprenant une belle fille. Les soviétiques mandatent le tueur redoutable Krilenku (Fred Haggerty) pour traquer Kerim et Bond jusque dans un camp de gitans, où ils se sont mis au vert. Sensuelle danse du ventre nu d’une jeune fille (Lisa Guiraut), suivi d’une lutte entre deux femelles pour le même mâle, le fils du chef (ce pourquoi le film a été interdit an 1964 en France « aux moins de 12 ans »). Kerim, blessé, décide de tuer Krilenku et le réussit de nuit grâce au fusil de Bond.

Tatiana s’introduit dans la suite de Bond à son hôtel, pourtant à micros cachés derrière les tableaux. Elle lui propose les plans du consulat pour voler le Lektor – et couche avec lui, filmée par le SPECTRE derrière une glace sans tain de la chambre. L’opération de vol est spectaculaire, avec de grosses explosions au consulat, qui le fait évacuer, tandis que Bond profite de la panique pour voler le Lektor et entraîner Tatiana dans les souterrains, les fameuses citernes de Constantin qui forment le sous-sol du centre-ville (en fait datant de Justinien). Humour tout britannique : la pendule du consulat retarde d’une minute, mais l’employé s’insurge lorsque Bond lui fait une remarque : « une pendule soviétique ne retarde jamais ! » (pas plus que les avions ne s’écrasent, que les trains déraillent, et que des crimes se commettent – l’URSS est le paradis sur terre, Staline l’a décrété et tout le monde est prié de le croire). Mais le retard se voit nettement avec les talkies-walkies soviétiques utilisé par Krilenku : ils font cinquante centimètres de haut…

Une fois en possession du Lektor, Bond s’échappe avec Tatiana à bord du train de luxe Paris-Constantinople, occasion de rejouer Le crime de l’Orient-Express, roman policier cru 1934 de la chère Agatha, mis en film par Sydney Lumet en 1974. Grant, qui a suivi Bond, tue l’agent russe qui suit Bond, puis Kerim Bey qui l’a arrêté. Il tue ensuite l’agent du MI6 qui attendait Bond à l’escale de Zagreb et prend sa place sous le nom de capitaine Nash. Son attitude, sa manie d’appeler Bond « mon vieux » comme s’ils avaient été au collège ensemble, son inculture gastronomique de commander un chianti rouge avec une sole, mettent Bond en alerte. Mais il ne se méfie pas assez.

Tatiana, droguée par une pilule dans son vin, est laissée comme un sac accessoire dans le compartiment d’à côté tandis que les deux hommes préparent sur la carte le passage de la frontière Yougoslave. Grant se saisit d’un pistolet de cheville pour assommer Bond, lui ôter son Walther PPK, son étui à cigarettes, sa liasse de billets. Il le tient en respect lorsqu’il se réveille avec le pistolet de Bond muni de son silencieux et lui livre toute l’histoire, vantardise constante chez les tueurs qui croient avoir gagné. Il appartient au SPECTRE, il a été mandaté pour le tuer et pour prendre le Lektor afin de le vendre au plus offrant. Bond l’appâte avec les 50 souverains d’or de sa mallette, puis lui suggère de trouver les 50 autres dans la mallette standard du MI6 que Grant a volé à l’agent. Lorsqu’il l‘ouvre, le gaz lacrymogène explose au nez de Grant, ce qui permet à Bond de se ruer dessus. Grosse bagarre, habituelle dans les films de James Bond. L’agent du MI6 parvient à étrangler le sbire du SPECTRE avec sa propre arme, un fil d’acier tiré de sa montre, en le blessant d’abord au poignard dissimulé dans une mallette du service. Finalement, tous les gadgets de Q auront servi durant la mission.

Un camion sur la voie, feignant la panne, bloque le train à vapeur, qui s’arrête, le temps de le dégager. Le camion devait récupérer Grant après sa mission. Bond s’en empare, après avoir maîtrisé le conducteur et soutenu Tatiana somnolente jusque dans la benne remplie de fleurs. Le SPECTRE, prévenu on ne sait comment, l’attaque en petit hélicoptère à coup de grenades, mais le lanceur n’est pas doué et Bond parvient à le descendre grâce au fusil de sa mallette ; la grenade dégoupillée que l’autre s’apprêtait à lancer explose et l’hélico s’écrase en flammes. Le camion conduit à un canot automobile qui permet de quitter la Yougoslavie pour Venise. Le chauffeur est emmené, puis délié et jeté à l’eau pour nager jusqu’à la côte qui s’éloigne. Mais le SPECTRE, toujours lui, tente de bloquer les fugitifs avec trois canots armés jusqu’aux dents. Les fûts d’essence du canot fuyard sont percés, Bond les détache et, à l’aide d’un pistolet à fusées, enflamme le carburant répandu sur la mer, faisant rôtir ses poursuivants.

A Venise, ouf, mission terminée ! Sauf que la Klebb, mauvaise comme une teigne depuis qu’elle a craint comme numéro 3 d’être éliminée pour l’échec de la mission par le numéro 1, se déguise en femme de chambre pour tenter de s’emparer du Lektor. C’est Tatiana qui sauve Bond, tenu en respect par un pistolet puis par un dard empoisonné (style « parapluie bulgare »). Bond la contre avec une chaise, ce qui permet à la Romanova de récupérer le pistolet de Klebb et de la descendre avec. Happy end sur les canaux vénitiens, avec bons baisers échangés et film compromettant de la coucherie d’Istanbul jeté dans la lagune.

Trop de clopes, trop de machisme avec filles réduites à leur seul (joli) corps, trop peu de préoccupations écologiques pour notre époque. Mais un grand film d’hier, qui a ravi des cohortes d’adolescents et qui se revoit avec grand plaisir aujourd’hui. De l’action, de l’humour, des valeurs. Au moment où l’histoire reproduit le culte de la force et les impérialismes, revoir les services secrets en action est réconfortant.

Et la scène initiale du film, qui fait tuer James Bond par Red Grant dans un parc la nuit, est devenue culte.

DVD Bons baisers de Russie (From Russia with Love), Terence Young, 1963, avec Sean Connery,‎ Daniela Bianchi, Lotte Lenya, Pedro Armendáriz, Robert Shaw, MGM studios 2007, doublé anglais, français, 1h50,€8,24, Blu-ray €12,30, 4K Ultra HD €19,99

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Juré n°2 de Clint Eastwood

Justin est-il juste ? Ou simplement réaliste, dans ce culte de l’efficace qui fait Führer aux États-Unis depuis Trompe ? Justin (Nicholas Hoult) est convoqué juré d’un procès pour meurtre à Savannah, en Géorgie. Sa femme Allison (Zoey Deutch) doit accoucher de leur second bébé et connaît, comme la première fois, une grossesse difficile ; ils ont perdu un premier bébé un an auparavant. Justin désire donc se désister, mais la juge Thelma Stewart (Amy Aquino) trouve que ne pas vouloir est un signe d’impartialité dans l’écoute des preuves et des débats.

La jeune volcanique (et bourrée) Kendall Carter (Francesca Eastwood) s’est disputée rituellement dans un bar avec son petit ami un peu ours James Scythe (Gabriel Basso). Tout le monde les a vu échanger des mots durs (mais sans aucune violence physique lui envers elle), seulement casser une bouteille de bière dans un geste involontaire. Las ! Ce qui compte est « le ressenti », comme on dit en météo et sur les réseaux sociaux, pas la réalité des faits. Kendall est partie furieuse à pied, dans la nuit, sous la pluie battante, pour rentrer chez elle. James l’a « suivie » – parce qu’il avait garé sa voiture dans la même direction.

Au matin, un randonneur a découvert le corps de Kendall disloqué en bas du parapet du pont sur la route Old Quarry. Le légiste, pressé après déjà cinq autopsies dans la même journée (toujours le principe « d’efficacité » américaine), a conclut à un homicide par objet contondant – qui n’a jamais été retrouvé. Scythe est arrêté mais jure qu’il l’aimait, que leurs disputes étaient une sorte de jeu de couple, et qu’il ne lui aurait jamais fait de mal.

Mais l’affaire est confiée à Faith Killebrew (Toni Collette), la procureuse adjointe (c’est comme ça qu’on traduit en féministe ?). Car celle-ci est ambitieuse, executive woman « efficace » à l’américaine, tout doit aller vite et clair. Elle est en campagne pour devenir District Attorney (procureur de district) et joue de son prénom, Foi, sur ses affiches, pour rallier les électeurs, mais surtout les électrices. Épingler un bon gros macho violent auteur d’un féminicide serait très médiatique et lui permettrait de l’emporter.

L’intérêt du film est de montrer « justement » que la Justice n’est que faiblesses humaines. Rien d’entièrement rationnel, mais des intérêts personnels égoïstes et croyances et des a priori plaqués sur un canevas de règles juridiques et morales relatives – dont « la mode » véhiculée par les réseaux et les médias commande. Faith veut le poste plus que tout. C’est ce que lui dit l’avocat commis d’office (Chris Messina), qui la connaît bien.

Justin le juré, quant à lui, devant l’énoncé des faits et les preuves, comprend qu’il est en vérité celui qui a tué Kendall, sans s’en rendre compte, son 4×4 Toyota vert ayant heurté quelque chose juste après le panneau indiquant que des cerfs peuvent traverser la route. Mais sur un pont… Il n’a rien vu, aveuglé par la pluie mais aussi par ses larmes. Car il pleure le bébé mort au jour anniversaire ; il a été dans le bar de la dispute au même moment ; il a commandé un verre mais ne l’a pas bu. Il a en effet des antécédents d’alcoolique et n’a pu s’en sortir que par les réunions des Alcooliques anonymes et par sa femme, qui lui a permis de devenir un homme chargé de famille. Il ne savait pas qu’il avait touché Kendall, et même projetée au-delà du parapet (situation bizarre, inexpliquée dans le film). Il s’est arrêté, est sorti de la voiture, a regardé autour de lui, en contrebas du pont. Mais il faisait nuit, il n’a rien vu. Pas plus que le vieux isolé, avide de relations sociales et donc de dire oui à toute demande, qui a témoigné avoir « vu » un homme en 4×4, arrêté sur le pont et sortir. Il a dit aux flics ce qu’ils veulent entendre, malgré la nuit, la pluie battante, son mobile-home à une trentaine de mètres, et sa vue faiblissante : qu’il s’agit bien de cet homme-là, James Scythe.

Justin se sent pris au piège. Il doit sauver sa peau et, en même temps inoculer suffisamment de doute parmi ses co-jurés pour que Scythe soit déclaré non-coupable. Pas simple, il est le seul à voter non au premier tour de scrutin. Ce qui ne fait pas l’affaire des autres, la mama noire qui a trois gosses à la maison, le directeur noir de maison des jeunes qui connaît le genre de James, les tatouages d’un gang de la drogue qui a tué son petit frère, le reste qui voudrait bien rentrer chez eux. Un moment, le jury se partage par moitié, l’étudiante en troisième année de médecine Keiko (Chikako Fukuyama) suggérant, en étudiant les photos de l’autopsie, que le choc a pu provenir d’un véhicule, puisque l’arme contondante n’a pas été retrouvée. Le policier des homicides à la retraite Harold (J. K. Simmons) qui, comme Keiko, doit faire la preuve de ses compétences devant le Noir dompteur de jeunes, enfreint les règles du jury en enquêtant en parallèle. Il a collecté la liste de tous les véhicules ayant subi des réparations sur la calandre avant, les jours suivant l’homicide de la femme. Justin se voit dans la liste et, comme Harold lui a donné la moitié des papiers pour les étudier le week-end, fait exprès de les faire tomber devant la policière obèse qui surveille le jury. La juge exclut Harold et nomme une nouvelle juré (est-ce qu’on met un « e » quand c’est féminin ?

La procureuse a gagné son élection, la médiatisation du procès l’a bien servie. Retournement de situation pour le spectateur, elle n’est pas qu’ambitieuse ; elle aime aussi la vérité. Mais elle n’est capable de suivre qu’une chose à la fois, comme on le dit des hommes. Des doutes surgissent lorsqu’elle va interroger le vieux et s’aperçoit qu’il voulait faire plaisir plus qu’il n’a vraiment reconnu Scythe. Elle épluche le listing d’Harold et le témoignage du vieux. Elle va enquêter directement chez les quinze propriétaires de véhicules susceptibles d’avoir causé l’accident, suivi du délit de fuite. Lorsqu’elle sonne chez Allison, puisque le 4×4 Toyota est à son nom, elle apprend que le véhicule a heurté un cerf, mais pas à l’endroit du meurtre. Elle ne sait pas qu’elle est l’épouse de Justin – et le découvre sur le net, où tous les niais postent leurs photos de bonheur, sans penser à mal, ni à rien d’ailleurs.

Justin s’absente du jury pour assister à l’accouchement à haut risque de sa femme. Pendant ce temps, le jury est retournée, l’affaire emballée, l’efficacité reprise comme norme. Scythe est coupable « à l’unanimité » (ce qui est un peu bizarre, en l’absence d’un membre). Il est condamné à 30 ans incompressibles.

La procureuse Killebrew a compris que Scythe n’est pas coupable et qu’il s’agissait de Justin, un accident sans le vouloir. Aussi se rend-t-elle chez lui, où il mignote son bébé avec sa femme, jurant de toujours protéger sa famille (la scie des pionniers). Faith est seule, elle fixe Justin du regard. Le spectateur est chargé de penser sa conclusion par lui-même, ce qui ajoute à l’intérêt du film.

Ce que dont le studio Warner Bros. n’a rien à foutre, focalisé sur « l’efficacité » commerciale, donc le fric. Le succès a été plus rand en France qu’aux États-Unis, ce qui, à mon avis, est un signe de qualité. Penser par soi-même n’étant pas populaire au pays des « communautés » unanimistes, le film n’est sorti que dans 30 salles aux USA et le réalisateur nonagénaire poussé vers la sortie par les anti-boomers. Un signe de plus de la décadence accélérée des États-Unis depuis le fameux 11 septembre 2001.

DVD Juré n°2 (Juror #2), Clint Eastwood, 2024, avec Nicholas Hoult, Toni Collette, Kiefer Sutherland, Leslie Bibb, Zoey Deutch, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé anglais, français, espagnol, italien, 1h49, €9,99, Blu-ray €14,99

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Joyeuses funérailles de Franz Oz

On peut rire de tout, même du pire. Encore que la mort soit inscrite dans le destin de chacun et qu’elle soit inévitable. D’où l’apparat de « convenances » et de postures sociales requises en société. Il y a « ce qui se fait » – et ce qui se fait ; ce qui est attendu et ce qui arrive. C’est dans cet écart à la norme que réside l’humour de ce film.

Un père meurt après une vie bien remplie. Ses deux fils, Daniel (Matthew Macfadyen) et Robert (Rupert Graves), sont chargés des funérailles. Surtout Daniel, qui vit avec sa femme Jane (Keeley Hawes) dans la grande maison des parents, tandis que Robert, devenu écrivain célèbre, vit à New York. Mais il ne pense qu’à lui et a dépensé une « somme folle » pour voyager en première classe en avion, ce pourquoi il ne prend pas sa part de moitié dans les obsèques mais paiera « plus tard ». Les Pompes funèbres commencent par se tromper de cercueil, le cadavre dans le premier n’est pas le bon… Daniel a préparé le discours inévitable qu’un fils aîné doit faire devant le cercueil de son père ; mais il est trop compassé, lit ses notes, se perd dans la chronologie.

La cousine Martha (Daisy Donovan) a amené son fiancé avocat, le blond Simon (Alan Tudyk), qui est stressé à la simple idée de faire bonne impression à sa future belle-famille, et surtout au père de Martha, le médecin renommé Victor (Peter Egan). Ils passent prendre Troy (Kris Marshall), le frère de Martha, étudiant en pharmacie et qui aime expérimenter de savants mélanges hallucinogènes. Pour calmer Simon, Martha ne trouve rien de mieux que de lui faire avaler une pilule d’un flacon marqué « valium », mais qui contient une invention de Troy.

Effet garanti : Simon est halluciné, il se comporte durant plusieurs heures comme le trublion de la bonne ordonnance de la cérémonie. Il va même jusqu’à « voir le cercueil bouger », renverser le cadavre qui choit devant tous, interrompant l’office privé. Enfui, il s’enfermera dans les toilettes de l’étage, puis se foutra à poil pour se balader au soleil sur le toit de la respectable demeure ornée de vigne vierge, en menaçant de sauter devant la foule ébahie. Victor « veut le tuer » mais sa fille Martha défend son mâle et jure de l’épouser, lui avouant même (est-ce vrai ou faux?) qu’elle est enceinte (évidemment de lui). Grande embrassade sur le toit et applaudissements de la foule endeuillée. La face de hareng Justin (Ewen Bremner) en profite pour entreprendre Martha, un coup d’un soir il y a des années, mais qu’il n’a pas oublié. Un autre trublion dans le trouble général.

Quant à Daniel, il est pris à part par un invité que personne ne connaît, une PPT (autrement dit un nain) nommé Peter (Peter Dinklage), qui lui montre des photos de lui avec le père décédé. Et alors ? Alors, la dernière photo est suggestive (et suggérée) : « oh ! ». Elle montre probablement les deux à poil en train de se livrer à un acte socialement incorrect. Daniel se rend compte alors, dans le bureau paternel, du décor alentour : des gravures et peintures d’hommes nus, une sculpture en pied… Et, lorsqu’il sort de la pièce, préoccupé, deux amis de son père qui évoquent en riant le fait qu’il adorait les voir nager à poil lorsqu’ils étaient gamins. Shocking !

Mais le plus shocking est que Peter réclame une compensation financière pour la perte de son amant, pas moins de 15 000 £ (17 300 €). Daniel va consulter Robert, qui dit qu’il faut payer (mais pas lui, il est fauché) ; Daniel va pour signer un chèque, puis se ravise. Après tout, le paternel a vécu sa vie, et c’est ainsi. Pas de chantage. Peter se dirige vers la sortie, il va montrer les photos de nu à toute la famille. Saisi par Robert, il est ligoté, bâillonné, puis comme il grogne pour attirer l’attention de l’autre côté de la porte, on lui ingurgite cinq pilules de « valium » pour qu’il se calme. C’est évidemment le flacon de Troy, ce qui va entraîner une suite de gags : en sautant pour se libérer, Peter se cogne sur la table basse et est donné pour mort ; mis dans le cercueil du père pour le cacher, il se réveille et cogne durant le discours compassé de Daniel ; il surgit du cercueil comme un diable de sa boite, au grand dam des assistants.

Dans la panique familiale, Daniel s’impose alors d’une voix forte pour réaffirmer que son père « était un homme exceptionnel » (ce qu’il a déjà dit plusieurs fois). Mais il quitte ses notes trop socialement correctes pour laisser parler son cœur. Et enfin la vérité calme tout le monde : c’était un père aimant, mais qui avait ses défauts ; il n’a pas été parfait, mais a fait ce qu’il a pu ; il laisse un souvenir affectueux, malgré sa vie cachée. Il fallait bien que tout soit perturbé pour faire émerger le vrai.

Comme quoi les relations conventionnelles ne sont qu’hypocrisie sociale, et qu’un bon coup de pied dans la fourmilière peut remettre les choses en place. Robert va prendre sa mère avec lui dans son grand appartement de New York et laisser la maison à Daniel et à Jane ; Martha va épouser Simon, malgré les préventions de son père ; le défunt sera enterré et son amant viré.

D’autres personnages secondaires comme l’hypocondriaque Howard, ami de Justin, ou l’oncle Alfie, irascible vieillard en fauteuil roulant calmé lui aussi au « valium », ajoutent du sel à ce film désopilant mais grave. Après tout, les funérailles sont le moment du bilan.

DVD Joyeuses funérailles (Death at a Funeral), Franz Oz, 2007, avec Andy Nyman, Daisy Donovan, Ewen Bremner, Keeley Hawes, Matthew MacFadyen, M6 video 2008, doublé français, 1h30, €11,98 (attention, les Blu-ray indiqués Amazon sont doublés en langues étrangères)

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Zodiac de David Fincher

De 1968 à 1978, un tueur en série a sévi dans la Baie de San Francisco. Malgré de forts soupçons et des « indices convergents », aucune preuve matérielle n’a pu être retenue contre le principal suspect, et il n’a jamais été arrêté. Comme souvent, le véritable tueur est probablement « dans le dossier ».

Son obsession était de tuer, seule façon pour lui d’avoir « moins mal », affirmait-il dans ses lettres envoyées aux journaux. Il assassinait surtout des couples d’adolescents de 16 à 22 ans, comme s’il avait été frustré de ne pas être comme eux. Le meurtre d’un chauffeur de taxi, en pleine ville un soir, avait pour but de provoquer la police en lui envoyant des bouts de chemise ensanglantée. Cet ancien militaire, probablement de la Marine, adorait en effet les cryptogrammes, il incitait les journalistes et les policiers à les décrypter avant une certaine date, sous peine de voir d’autre assassinats se produire, notamment d’écoliers de bus scolaires. Le réalisateur, David Fincher, en a été impressionné enfant, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie.

Il a choisi de s’inspirer des livres de Robert Graysmith, dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, et de centrer l’intrigue sur cet amateur passionné puis vite obsédé (Jake Gyllenhaal), ainsi que sur le journaliste spécialisé faits divers (Robert Downey Jr.) et l’inspecteur Dave Toshi qui suit l’affaire (Mark Ruffalo). Sa longue chronique (deux heures et demi de film) montre l’échec des investigations sur dix années, dues à l’absence de preuves matérielles mais aussi à une non-coopération entre services de police et aux différents États impliqués. Il montre aussi les conséquences de l’enquête sans fin sur la vie quotidienne de chacun – le divorce de Graysmith, la mutation à sa demande de l’autre inspecteur (Anthony Edwards), la lassitude de Toshi qui reste en charge.

Le Zodiaque était un pseudonyme choisi par le tueur en série dont le premier meurtre revendiqué a eu lieu le 4 juillet 1969, première scène du film. Venu en voiture dans une allée des amoureux d’un golf de Vallejo, en Californie, un homme en noir tire au pistolet sept balles sur la jeune Darlene Ferrin (22 ans) et son petit copain Mike Mageau (19 ans). Le garçon survit miraculeusement et « reconnaîtra » sur photo son agresseur à la fin du film. Il est probable que le tueur connaissait Darlene et qu’il ne l’a pas tuée par hasard. Mais ce n’est pas son seul meurtre, il en revendiquera 37 en 1974, Graysmith en note 49, mais il y a peut-être eu des copycat, ou des revendications par le tueur de meurtres qui n’étaient pas de lui. Son meurtre initial aurait eu lieu en 1968 à Vallejo, un premier jeune couple, Arthur Faraday (17 ans) et Betty Lou (18 ans), comme si le tueur était un impuissant qui voulait se venger de ceux qui peuvent.

Un mois après l’affaire, le San Francisco Chronicle reçoit des lettres cryptées du tueur, signée d’une « croix celtique », un sigle ésotérique médiéval – mais aussi plus prosaïquement le logo d’une marque de montres de plongée. Le dessinateur du journal, non chargé de l’affaire, note que « l’animal le plus dangereux de tous » – l’homme – est une référence au film Les Chasses du comte Zaroff, passé récemment en ciné-club. De riches oisifs lâchent un homme tout nu dans la nature et s’amusent à le traquer et à le chasser comme une bête sauvage. Le tueur se sent bien dans cette disposition, disposant à son gré une arme à la main pistolet ou couteau, de la vie de ses semblables.

Les inspecteurs de police de San Francisco Dave Toschi et son partenaire Bill Armstrong sont chargés de l’affaire par le capitaine Marty Lee (Dermot Mulroney) et doivent collaborer avec Jack Mulanax (Elias Koteas) de Vallejo et le capitaine Ken Narlow à Napa (Donal Logue). Ils interrogent 1971 Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), ancien instituteur licencié pour actes répréhensibles sur ses élèves, et suspect dans l’affaire de Darlene et Mike. Il porte une montre-bracelet Zodiac au même logo utilisé par le tueur, mais un expert graphologue affirme que l’écriture d’Allen n’est pas celle des lettres de Zodiaque. Sauf qu’Allen est ambidextre, mais trouver des exemples de comparaison est quasi impossible.

Robert Graysmith est obsédé par l’affaire ; il veut savoir qui est le tueur et en perd tout sens commun. Son emploi lui est retiré et sa seconde femme Mélanie (Chloë Sevigny) le quitte, emmenant les trois enfants encore petits, dont les deux garçons eus avec sa première femme. Graysmith apprend dans les dossiers Vallejo (tout se trouve en général dans les dossiers…) qu’Allen connaissait probablement Darlene et que son anniversaire correspond à celui que Zodiac a donné lorsqu’il a parlé à l’une des servantes de Melvin Belli. Même si les empreintes digitales et les échantillons d’écriture manuscrite, ne correspondent pas.

Ce n’est que huit ans plus tard, après la parution du premier livre de Robert Graysmith sur Zodiac en 1986, devenu un best-seller, que la victime Mike Mageau (Jimmi Simpson) identifie Allen à partir d’une photo de la police. Mais, avant que la police ne puisse l’interroger, Allen meurt en 1992 d’une crise cardiaque.

Les crimes ne sont jamais « prescrits » aux États-Unis, pays de tradition bigote revancharde où l’on peut être condamné à plusieurs centaines d’années de prison sur cette terre, en attendant l’éternité infernale. Ce pourquoi l’affaire du tueur du Zodiaque est toujours en cours… et donne l’occasion à Hollywood de raviver la flamme. Une analyse ADN d’une enveloppe de lettre du Zodiac en 2008 infirme l’hypothèse Allen – mais sans évidence : le tueur prenait ses précautions.

Le film donne peu de suspense et s’allonge interminablement. Il reflète en tout cas très bien la routine d’un enquête, les impasses successives, les obsessions des uns et des autres. C’est un bon film policier réaliste d’avant les techniques scientifiques, où tout reposait sur la spéculation intellectuelle.

DVD Zodiac, David Fincher, 2007, avec Anthony Edwards, Brian Cox, John Carroll Lynch, Mark Ruffalo, Robert Downey Jr., Warner Bros. Entertainment France 2007, doublé anglais, français, 2h31, €6,90, Blu-ray €14,81

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L’étranger de François Ozon

Tiré du roman d’Albert Camus, l’histoire est sur l’absurdité de la vie. Le jeune Blanc vit dans un pays qui n’est pas le sien et vit l’hostilité entre blancs et arabes. Ses premiers mots dans le film ne sont pas pour sa mère, comme dans le roman, mais sur l’arabe qu’il a tué.

Nous sommes à Alger en 1938. Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme en début de trentaine, est un petit employé sans envergure, sans ambitions, sans émotions, qui vit au jour le jour. Il enterre sa mère sans même pleurer et entame une liaison avec sa collègue de bureau Marie Cardona (Rebecca Marder) sans la désirer. Seul le corps fonctionne, en fonctionnaire fidèle, sans état d’âme. S’il entend le voisin battre sa maîtresse (arabe) et un autre battre son compagnon (chien), il ne dit rien, ne pense rien, laisse faire. Chacun a ses raisons, ce qui l’indiffère.

Sa vie est terne, sans relief, tissée d’habitudes sans projet ni avenir. Il n’a plus son père mais une mère en institution qui va mourir peu après. Alors, pourquoi donner du sens ? Nager dans la mer donne du sens au corps sage et pâle, aimer sa petite copine donne du sens aux relations sociales ; mais encore ? L’amitié virile conduit aux bagarres et aux beuveries. Son voisin Raymond Sintès (Pierre Lottin) l’entraîne dans ses histoires louches qui mettent de l’animation dans sa vie. Il se laisse faire. jusqu’au drame sur la plage. La faute au soleil, implacable ; la faute au reflet sur la lame du couteau arabe, qui suscite le réflexe. Meursault tue, parce qu’il est blanc et que l’autre est arabe ; parce qu’il est un jeune homme et que c’est lui ou moi ; parce que tout est indifférent, au fond, sa vie comme la mienne.

Il ne comprend pas ce qui lui arrive et se laisse aller par le destin, Il ne se défend pas, au grand dam de son avocat (Jean-Charles Clichet) et de Marie. Il sera condamné et aura la tête tranchée. Il ne souscrit pas aux apparences qu’adore la société, ni à sa religion de soumission – il ne joue pas le jeu et se trouve définitivement « étranger » à ce monde social frelaté. Il sert donc de bouc émissaire à « la justice », pour clamer l’égalité devant la loi, blanc et arabe même chose, pour la joie de la sœur du tué, Djemila, qui a servi de pute à Sintès. Comme si c’était la réalité…

De la conscience de Meursault ne s’élève pas le « pourquoi » salvateur. S’il est « innocent », il ne réfléchit pas à son existence, ne prend pas conscience de sa condition d’homme. Au contraire, il renonce. Au mariage, à l’amitié, aux relations sociales. Il tue un arabe pour exister, mais cela même le tue.

Le personnage central est attiré par le vortex du nihilisme ; aucune révolte en lui – aucun élan vital. Même le sexe ne conduit pas à l’amour, et se réduit à l’institution civique et religieuse du mariage. Tourné en noir et blanc pour rendre l’austérité du personnage, le vide de sa vie, le gris de sa conscience – mais aussi situer l’histoire hors du temps – le film est fort et pose la question brute : que fait-on ici et maintenant, dans la pure indifférence du monde ?

Le dialogue final avec le curé est pour moi trop long, trop prêcheur. On sent bien la colère de Camus (et d’Ozon) contre l’Église, ses clercs qui ânonnent la langue de bois de la croyance, l’incompréhension manifeste envers qui ose penser différemment, le carcan social et moral du christianisme d’Église, l’idéalisme porté à sa quintessence. Dieu ne signifie rien puisque le monde va sans intention, poussé par ce qui est et devient. Les humains comparent trop volontiers ce qui est eu présent à ce qui devrait être. Ils imaginent un monde idéal, un Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral, la marche inexorable de l’Histoire, l’État réalisant l’Être… Tout ce fatras est irréel, enfiévré ; il incite à quitter le monde pour le rêve, à situer le vrai ailleurs qu’ici et maintenant. C’est tout cela que conteste confusément Meursault, sans y penser vraiment, sans l’assumer.

Il se laisse faire, il se laisse vivre, il se laisse aller. Pas étonnant à ce que le néant ne l’absorbe peu à peu tout entier.

César 2026 du meilleur acteur pour Benjamin Voisin et du meilleur second rôle pour Pierre Lottin

DVD L’étranger, François Ozon, 2025, avec Benjamin Voisin, Denis Lavant, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Swann Arlaud, Gaumont, français, 1h58, €19,99

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Kingsman services secrets de Matthew Vaughn

Le premier film d’une série comprenant une suite et une préquelle, tiré d’un comic book. C’est une parodie du James Bond années 1960 revue années 2010, avec pas mal d’humour, beaucoup d’action et peu de belles pépées avec qui flirter – féminisme oblige. Les femmes sont au contraire soit les égales des hommes, comme Roxy, la candidate qui gagnera d’entrer au service, soit des tueuses redoutables, comme Gazelle (Sofia Boutella) montée sur pieds tranchants, celle qui sert le milliardaire le la Tech Richmond Valentine. Quant aux hommes, ils ne deviennent adultes qu’avec le temps et l’expérience, restant vantards et ignares fort tard dans la vie.

Tout commence en Afghanistan avec le raid d’un hélicoptère de combat qui prend d’assaut une forteresse de terre. A l’intérieur, un terroriste interrogé par les agents se fait sauter, et c’est par le réflexe de l’un d’eux que le groupe est sauvé. Harry Hart (Colin Firth) va rendre visite à la veuve et à son petit garçon. Elle est inconsolable et refuse la retraite et la médaille offerte ; Harry l’offre au gamin nommé Gary et surnommé Eggsy à cause des œufs, en lui disant qu’il peut appeler un numéro de téléphone gravé au dos s’il a besoin, n’importe quand, avec le mot de passe « des Oxford, pas des Brogues », en référence à des marques de chaussures.

Dix-sept ans plus tard, la mère s’est effondrée et maquée avec un brutal qui la bat, après lui avoir enfourné un môme. L’adolescent Eggsy (Taron Egerton, 25 ans au tournage), voudrait bien échapper à cette atmosphère de beauf enbierré et violent, et aux racailles du quartier. Il pique la bagnole frime d’un congénère particulièrement gratiné et la défonce contre une voiture de police, après avoir usé les pneus en dérapages et subi une course-poursuite en marche arrière. Mis au trou, il a droit à un appel téléphonique, et il pense à la médaille qu’il porte sur sa poitrine. Il est libéré.

Harry l’attend à la sortie et l’aborde. Il sera son candidat au poste de nouvel agent, un récent s’étant fait descendre par la tueuse du milliardaire dans les montagnes argentines, alors qu’il délivrait le professeur Arnold (Mark Hamill[), spécialiste du réchauffement climatique et de l’anthropocène, enlevé pour le convaincre de rejoindre la secte technologique de Valentine. Harry, comme le père d’Eggsy et comme l’agent en Argentine, appartient à une agence d’espionnage privée, plus rapide et plus efficace que les agences officielles, soumises aux procédures. Il est plus anglais que les Anglais, s’habillant Saville Row, se piquant de connaître le vin et le whisky, portant de superbes chaussures noires cirée Oxford – avec un petit truc utile en plus.

Chester King dit « Arthur » (Michael Caine), le chef de Kingsman (homme de Chester, mais aussi homme du roi), appelle à candidature autour d’une table rectangulaire (pour marquer la hiérarchie) le nouveau Lancelot. Une référence à la Table ronde, l’équipe médiévale qui a défendu les Bretons contre les Saxons et le bien (chrétien) contre le mal (druidique). Les réunions sont virtuelles, grâces aux lunettes connectées de chacun, sauf Chester/Arthur et Harry/Galaad, présents physiquement, ainsi que « Merlin » (Mark Strong) qui sert d’entraîneur, d’intendant et d’inventeur à la Q. Chacun des agents doit proposer un candidat au poste vacant. Sur la douzaine, un seul sera retenu. Eggsy est sans emploi et sans perspectives, ayant quitté la formation des Royal Marines avant la fin, atteint par le no future de sa classe et de sa génération. Mais Harry croit en lui, bon sang ne saurait mentir, et Eggsy est intelligent ; il sait s’adapter. Il est donc son candidat et inclu dans la formation.

La première épreuve est le remplissage du dortoir par de l’eau surgie de nulle part qui monte jusqu’au plafond. Les jeunes à moitiés nus, sortis du lit brutalement, n’ont que quelques minutes pour décider quoi faire. Roxy propose de pomper l’air des tuyaux de douche (!) tandis qu’Eggsy découvre un miroir sans tain qu’il défonce à coups de poing. Au saut libre en parachute, il parvient à convaincre Roxy qui renâcle à les suivre et la « sauve » en s’attachant à elle parce qu’il manquerait un parachute dans le lot (en fait, non, c’était une épreuve d’équipe et de résistance mentale). Ils sont les seuls à atterrir juste sur la cible, ayant déclenché leur parachute commun in extremis. Drogués dans une boite, ils se retrouvent chacun ligoté sur des rails alors qu’un train arrive : ils doivent donner le nom de leur chef Kingsman ou périr. Roxy et Eggsy résistent – ils sont les seuls candidats restant. Chacun a dû d’adopter un chiot et de le dresser comme ils le sont eux-mêmes. Eggsy adopte un carlin qu’il baptise JB – non pour James Bond, ni pour Jason Bourne, mais pour Jack Bauer). Il devra lui tirer dessus à la fin des épreuves et refusera de le faire, contrairement à Roxy, ce qui le disqualifie. Toutes ces épreuves servent à alimenter le suspense tout en riant un peu.

Mais le monde se rappelle à tous. Le milliardaire Valentine (Samuel L. Jackson) ami du président Obama sur le climat, a décidé d’offrir gratuitement une carte SIM à tous les volontaires ; elle s’adaptera à tous les téléphones, quelle que soit leur marque. C’est la ruée. Mais, selon l’adage « quand c’est gratuit, vous êtes vous-même la marchandise », il y a un piège : la dépendance. Cette carte pourra diffuser, avec les progrès fulgurants de la technologie, une onde neurologique qui rend violent, incitant à se désinhiber et à arracher les yeux à son voisin, homme, femme ou enfant. Un pouvoir redoutable. C’est que le milliardaire est puissant, la technologie fait de lui un maître par son avance et lui donne le pouvoir de l’argent. Il a compris que tout est foutu, que le climat va vers l’irréversible, et que l’humanité est une maladie pour Gaïa la terre. Or, que fait un corps vivant contre la maladie ? Il se réchauffe par la fièvre pour se débarrasser des microbes. C’est ce que fait la terre, alors autant s’amuser avant, et éradiquer le maximum d’humains parasites. Valentine le Noir, est une sorte d’Elon Musk le bon Aryen. Le Kingsman se doit de sauver le monde, comme jadis James Bond. Mais la Russie impérialiste ne fait plus recette ; les milliardaires de la Tech sont bien plus redoutables.

Harry part au Kentucky, État à la limite du sud et resté très religieux et conservateur. Valentine finance une église où les prêches sont incendiaires sur la décadence de l’Amérique, la sodomie, l’avortement, le divorce et la pédophilie – tous ces thèmes chers aux Trompistes qui vont arriver au pouvoir. Il veut tester son impulsion neurologique et ça marche. Harry, en pleine bagarre déclenchée par les ondes, tue tout le monde grâce à son entraînement poussé. Une belle scène d’action filmée en accéléré. Lorsqu’il sort, Valentine et sa tueuse l’attendent, ainsi que deux nervis de sa milice privée qui le tiennent en joue. D’un coup, le milliardaire hors limite le descend d’une balle entre les deux yeux.

Sans son mentor, étant soi-disant éliminé du poste, Eggsy va quand même voir Arthur, qui l’accueille autour de la table rectangulaire et lui offre un cognac de 1815 – une revanche sur Napoléon. Eggsy s’aperçoit, bien formé qu’il a été par Harry, qu’Arthur a lui-même une cicatrice derrière l’oreille. Il est donc devenu adepte de Valentine et lui a fait allégeance. Une puce lui a été implantée qui marque le pouvoir du milliardaire comme on marquait jadis le bétail. Alerte, Eggsy détourne l’attention et intervertit les verres. Arthur meurt empoisonné.

Ne restent que Merlin, Roxy devenue Lancelot, et lui. Ils décident d’investir le bunker des montagnes de Valentine, construit dans la panique du bug de l’an 2000. Tous les adeptes s’y sont réfugiés en attendant l’Armageddon, le déclenchement programmé de l’impulsion tueuse par Valentine dans le monde entier, diffusé par l’un de ses satellites en orbite. La référence à Elon Musk et à son réseau Starlink est transparente. Roxy est chargée de bousiller le satellite par un missile, tiré d’un ballon sonde monté à la limite de la stratosphère (scène irréaliste étant donné le froid glacial qui gèlerait la fille), tandis que Merlin et Eggsy doivent s’infiltrer dans la base, grâce au téléphone d’Arthur en code d’accès.

Grosse bagarre d’Eggsy et de Gazelle, où la pointe empoisonnée des chaussures Oxford fait merveille, tandis que Merlin hacke le système fermé de Valentine et fait exploser la tête de tous ses élus enpucés, dans de beaux panaches colorés de feux d’artifice. Eggsy délivre une princesse suédoise Tilde (Hanna Alström), emprisonnée par refus de se soumettre et, scène à la James Bond, il s’enferme un moment avec elle qui a déjà les fesses à l’air. Seul moment érotique du film, resté puritain jusqu’au bout, cols fermés, femmes musclées ou muselées. A noter que, humour au second degré réservé aux initiés, le code porte de la cellule est 2625, soit le mot « anal » sur un téléphone classique. La sodomie suédoise (quand même hétéro) est donc promue contre le conservatisme puritain des Valentine, Trompe et de ses bigots. On peut d’ailleurs se demander si encourager les actes sexuels non reproductifs ne serait pas une bonne solution pour limiter la population mondiale qui échauffe Gaïa…

Eggsy est devenu Galaad au Kingsman, faute de combattants. Il est déguisé comme Harry : costume sur mesure (blindé), parapluie pistolet (pare-balles), lunettes (connectées), chaussures (à pointe mortelle). Il va délivrer sa mère et sa demi-sœur encore bébé des griffes du beau-père violent et de sa bande de losers ivrognes. Ne quittez pas le film au générique, il réserve encore une douceur pour la fin, avant le vrai générique qui sera sur fond noir.

Au total deux heures de divertissement, où l‘invraisemblable et le violent côtoie le sourire. On a vu pire côté violence, la guerre à nos portes en montre tous les jours les effets, ce qpourquoi la censure de certains pays est plutôt hypocrite. Mais les âmes sensibles et les moins de 12 ans feront bien de garder un compagnon ou un adulte auprès d’eux, on ne sait jamais.

DVD Kingsman services secrets, Matthew Vaughn, avec ‎ Colin Firth, Mark Strong, Michael Caine, Samuel L. Jackson, Taron Egerton, 20th Century Studios 2015, doublé anglais, français, 2h04, €6,86, Blu-ray €10,19, 4K €18,95

DVD Coffret intégrale 3 DVD : Première mission, Services secrets, Le cercle d’or, ESC Conseils 2016, doublé anglais, français, €14,99

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Vuelve d’Ivan Noël

Un film argentin intimiste sur la relation au passé, au pays, à la mère. Un couple avec un enfant vit dans un ancien monastère dont les moines ont été chassés jadis par un seigneur qui leur a carrément coupé l’eau. Une manière illibérale de coercition à la Trompe. Le père, Gregorio (Guillermo Tassara), plutôt vieux jeu, vit pour la culture, les livres, et n’aime rien tant que son confort. Il délaisse Gabriel (Renzo Sabelli), au bord des 13 ans, au contraire de la mère, Sofia (Romina Pinto), qui vit avec son garçon une relation fusionnelle à la limite de l’inceste. Elle lui fait l’école, le caresse sur le ventre ou sur le haut d’une cuisse, le lave tout nu sous la douche, devant son mari qui réprouve mais ne dit rien.

On apprend bien vite que Gabriel est un enfant adopté, et que sa vraie mère biologique est une sorte de pute qui se fait engrosser pour vendre ensuite son enfant contre une forte somme. Elle revient d’ailleurs à la propriété, une nouvelle fois enceinte, pour réclamer de l’argent. Gabriel le sait, ou le découvre via un dossier que le père a « égaré » ; tout fier, le garçon le donne à son père – qui le gifle. C’est dire l’état des relations entre les deux.

La mère est atteinte du syndrome de Cotard, trouble psychique délirant où le sujet se sent immortel, damné, pourri de l’intérieur, donc dépressif au point de songer au suicide. Elle est obsédée par son ventre, dans lequel un bébé serait mort, d’où sa stérilité et l’adoption de Gabriel. Elle en fait son petit ange, bien qu’il aborde déjà les rivages dangereux de la puberté. Un jour, et peut-être à cause de cela, elle se jette du haut d’un escalier à spirales et meurt sur le coup, tandis que Gabriel était en train de taper le ballon en bas. Elle l’avait fait s’éloigner de quelques mètres pour « faire taire le chien » du jardinier qui aboyait.

Sous le choc de la rupture, l’adolescent se ferme, sans amour de substitution ; il fantasme sur sa mère, hallucine entendre sa voix et même la revoir. Ce délire est en phase avec l’histoire du monastère, où la légende dit que les moines ensevelis en creusant un puits reviennent entretenir le parc, ramassant notamment les fruits tombés à terre qui risquent d’empoisonner les arbres. Des religieux contre la pourriture à la mère délirant sur sa pourriture interne, voilà de quoi déstabiliser Gabriel. En éternelle chemise blanche, il ramasse à la pelle les pommes, les figues et les oranges pourries pour les déverser dans le puits à fumier. De là à y jeter tout ce qui à ses yeux est corrompu, il franchira le pas.

Son père adoptif ne l’aime pas car il le gêne dans son confort matériel et psychique. Il est en butte au harcèlement de la mère biologique qui revient lui réclamer des sous, ainsi qu’avec la congrégation religieuse, propriétaire du bâtiment, qui veut l’expulser pour rétablir des moines. Sa tentative d’ouvrir un musée pour justifier son occupation a échoué dans les malversations des deux employés. Il convie sa sœur Debora (Leticia Vota), psychiatre, à conseiller le garçon aux tendances automutilatrices et suicidaires après la mort de sa mère. Elle avait déjà fait interner Sofia quelques années auparavant. Hélas, cela ne suffira pas, Gabriel refuse de sortir de son état et même de se laisser hypnotiser ; le père, en désaccord violent avec son conseil de le placer en institution, la chasse.

Tout est violence dans cette histoire. Le pays a été violent envers les hommes, le seigneur avec les moines, le père avec son fils, qu’il bat lorsqu’il est en fureur, avec sa femme dont il méprise le délire, avec sa sœur qui sait mieux que lui ce qui est bon pour Gabriel. La mère hallucinatoire qui apparaît comme une Vierge aux yeux de son fils fusionnel après sa mort, lui demande de la venger. Elle a été poussée au suicide à cause du déni de son état psychologique ; elle n’a pas subi la transfusion de sang qui aurait pu la sauver. Tous ceux qui ont fait du mal à sa mère seront morts à la fin : le chien du jardinier qui l’a fait s’éloigner ; le père qui ne l’a pas aimée ; la mère biologique qui voudrait lui voler son amour.

Ce conte mélancolique et sombre montre la face maléfique de l’Argentine, du passé bigot, de la prédation économique, des relations machistes, de l’achat d’enfant, de la dérive des relations mère-fils. Les yeux étonnamment clairs bordés de longs cils noirs de Renzo/Gabriel, sa chemise blanche qui renforce son teint, son torse lisse sans aucun muscle apparent qui le gardent en enfance, manifestent son innocence de jeune être confronté au destin et à la faillite des adultes. Civilisé et encravaté au début, il termine quasi nu à la fin, s’assimilant à la terre et à l’eau qui forment le terroir argentin. Le titre en espagnol signifie d’ailleurs « revenir, retour ».

DVD Vuelve, Ivan Noël, 2013, avec Juan Carrasco, Romina Pinto, Renzo Sabelli, Guillermo Tassara, LeticiaVota, Cmv Classics (Hoanzl) 2019, vo espagnol, sous-titré anglais, allemand, 1h28, €11,59 – pas d’édition en français.

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Le dîner de cons de Francis Verber

Le film comique français des années 90 par excellence, l’un des préférés d’un être qui m’est cher. Comme pour les meilleurs films, c’est une adaptation d’une pièce théâtrale de 1993. Ce genre de dîner a existé, Jean Castel en a été l’inventeur, clubard et « roi de la nuit » parisienne des cabarets, transformateur de l’île corse de Cavallo pour le tourisme de luxe ; il est mort en 1999. Évidemment, les Yankees en ont fait un « remake » à la sauce conne américaine en 2010 avec The Dinnerde Jay Roach (« déconseillé aux moins de 13 ans » aux USA). Il n’a pas eu un gros succès.

L’histoire met en scène le cynisme méchant et revanchard social de la génération Mitterrand. Un éditeur (intello) parisien (branché), Pierre Brochant (Thierry Lhermitte), organise tous les mercredis un « dîner de cons » où les copains sont sommés d’inviter un « con » rencontré par hasard ou par relation. Il s’agit de les faire parler pour qu’ils se ridiculisent (dans la veine de cour française du film Ridicule), et ainsi de se sentir plus à la page et plus intelligent qu’eux. Sauf que ni l’esprit caustique, ni la maîtrise des codes sociaux à la mode, ne montre en soi l’intelligence de ceux qui les pratiquent. Le propre d’un con est qu’il ne sait pas qu’il l’est…

Pierre se réjouit donc du prochain dîner, où la gastronomie (excellence tradi à la française) sera le prétexte de la moquerie sociale la plus éhontée (excellence de l’esprit de cour à la française). Sauf qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. En jouant au golf (comme Mitterrand, alias Tonton), le faux sportif qui veut en jeter se fait un tour de rein. Il clopine lourdement jusqu’à chez lui, où sa femme Christine (Alexandra Vandernoot) lui pose une poche de petits glaçons dans le bas du dos. Mais plus question d’aller dîner, il peut à peine se déplacer. « Son » docteur, alerté, vient lui prescrire des pilules antidouleur et une interdiction de bouger. Comme tous les bons bourgeois, Pierre a « son » docteur, « sa » femme, « son » appartement, « sa » maison d’édition, « ses » auteurs ; il est propriétaire. Tous les autres sont a priori des cons.

Il a malheureusement invité le con du jour, François Pignon (Jacky Boufroura dit Jacques Villeret) à prendre l’apéro avant d’aller dîner en compagnie choisie chez son ami. Pignon lui a été recommandé par un autre ami qui l’a rencontré dans le TGV et a apprécié en connaisseur sa connerie : maladroit, bavard, petit bourgeois fonctionnaire, obsédé par sa collection de monuments en allumettes (plus de 347 000 pour une tour Eiffel). En bref Pignon le parfait pigeon.

Christine aurait aimé qu’ils restent tous les deux, elle en avait besoin, lui dit-elle. Mais Pierre, en mari macho égoïste, préfère s’amuser… encore que son bas du dos lui rappelle qu’il n’est qu’un homme. Comme Pignon va sonner, Christine s’en va ; son mari la délaisse, elle en est amère. Elle n’apprécie pas le concept de se moquer des autres gratuitement, juste pour se faire valoir (leurs enfants après eux, à la génération Mitterrand, seront des harceleurs scolaires et des réseaux patentés). Elle annoncera à Pierre sur répondeur qu’elle ne rentrera pas de la nuit, et qu’elle n’est même pas sûre de rentrer du tout.

Pignon est là, aussi con qu’annoncé. Il s’empresse, plein de bonne volonté ; Pierre, acariâtre, le rabroue et l’autre en redemande. Il compatit à la rupture de Christine, sa propre femme l’ayant quitté deux ans auparavant pour « un con », un collègue du ministère des Finances qu’on appelle d’ailleurs « Ducon » – accessoirement contrôleur fiscal. Pignon est maladroit, brouillon, il confond les numéros de téléphone du carnet, appelant Marlène (Catherine Frot), une maîtresse nymphomane, hystérique de Pierre, au lieu du docteur Sorbier. En lui demandant qui est au bout du fil, il comprend « sa sœur » alors qu’il s’agit de Marlène Sasseur ; il lui déballe alors la détresse physique et amoureuse de Pierre, que sa femme a quitté. Brochant force Pignon à rappeler le numéro pour expliquer à Marlène que ce n’est pas la peine de venir, que sa femme est rentrée, mais rien n’y fait. En appelant lui-même, Pierre croit deviner que Christine est retournée auprès de son ancien amant Juste Leblanc, ex-ami de Pierre, à qui il lui a piquée (niques habituelles entre « amis » de la génération Mitterrand).

Brochant veut donc savoir si Christine est chez lui et invente un stratagème pour que Pignon se fasse passer pour un producteur de film « belge » cherchant à acquérir les droits du roman écrit par Juste et Christine, et que Pierre a publié. Dans la conversation, il s’agira d’obtenir l’information où contacter Christine. Le con prend alors l’accent belge, joue le jeu, mais oublie évidemment de demander ce pour quoi il téléphonait. Il doit rappeler et Juste lui demande où il peut le joindre – et le con donne le numéro de Pierre. Leblanc comprend alors que c’est une blague, dit que Christine ne l’a pas appelé, qu’elle n’est pas chez lui, mais qu’il arrive auprès de son ex-ami pour le réconforter. Excédé, Pierre congédie Pignon. A la porte, le con croise Christine, revenue à la maison. Il la prend pour Marlène et lui déballe que son mari n’est pas affecté par son départ, mais plutôt joyeux, et qu’il l’attend, elle sa maîtresse, pour s’occuper de lui. Au lieu d’entrer, Christine repart, ulcérée. Pignon revient auprès de Pierre pour lui dire qu’il a viré Marlène, et Juste survient (Francis Huster).

Il soupçonne que Christine est peut-être chez un publicitaire, obsédé sexuel notoire, Meneaux, qui lui a déjà fait des avances, comme à toutes les femmes (la génération disait « toutes des putes »). Pignon se révèle ; il connaît le nom de Meneaux par son collègue Cheval (Daniel Prévost), contrôleur fiscal en train de le contrôler. Mais « Ducon » adore regarder les match de foot à la télé, ce soir OM contre Auxerre ; pas question de le déranger en plein match et de le mettre de mauvaise humeur. Il faut attendre la mi-temps. Cheval est invité à aller prendre le dossier Meneaux au ministère, puis de rejoindre « dîner » Pignon et Brochant chez lui, qui ne peut pas bouger. Il n’aura qu’une simple omelette aux herbes et d’un vin piqué de vinaigre pour masquer son grand cru, tandis que les tableaux et bibelots de valeur sont planqués dans une chambre. Frauder le fisc est un sport national, surtout aux époques socialistes de la mitraillette fiscale : taxataxatax ! – sans effet ni sur le rééquilibrage du Budget, ni sur le bien-être des citoyens, puisque tous les « services » publics ne cessent de se dégrader malgré les années Mitterand, Rocard, Jospin, Hollande…

Une fois obtenue, non sans peine, l’adresse de la garçonnière de Meneaux, Pignon est chargé de l’appeler au téléphone pour lui dire que Brochant (qu’il connaît) va débarquer chez lui et tout casser, pour récupérer Christine. Le con fait cette fois un sans faute sur le texte qu’on lui a fait répéter (comme quoi les vieilles méthodes de la récitation ont du bon). Mais Meneaux, essoufflé au bout du fil, n’était pas en train de sauter Christine mais la femme de son contrôleur fiscal. Gloups ! Celui-ci, sonné, avale d’un trait le verre de vin frelaté et demande aussitôt les toilettes. Mais Pignon le con prend à droite au lieu de à gauche et fait découvrir la chambre aux signes extérieurs de richesse entassés. Cheval promet de revenir effectuer un contrôle fiscal. Juste retour immanent de se moquer des autres, Brochant a perdu son dîner, sa femme, sa maîtresse et son impunité fiscale !

Pire, la police appelle pour dire que Christine a eu un accident de voiture (étant passée à l’orange, petite fraude habituelle à la génération Mitterrand) ; elle est à l’hôpital, même si c’est sans gravité. Pierre veut s’y rendre, malgré son tour de rein, mais le téléphone sonne à nouveau : c’est Marlène, désespérée. Pignon, qui prend l’appel parce que plus proche de l’appareil, la convainc de ne pas se jeter tout de suite par la fenêtre ; elle l’écoute, lui dit qu’il la conforte, lui apprend combien Pierre est méchant, qu’il organise chaque semaine un dîner de cons. Pignon comprend qu’il est le con promis.

Mais le con n’est pas un méchant con (comme l’autre, ex-socialiste devenu pire : insoumis). Christine ne veut pas voir Pierre, mais Pignon se fait passer pour le « professeur » Sorbier pour que l’hôpital la lui passe. Il lui raconte combien Pierre a été affecté par sa rupture, qu’il se repent, qu’il s’est même réconcilié avec son ami Juste, qu’il va subir un contrôle fiscal. Lui-même, François Pignon, a été dévasté lorsque sa femme est partie deux ans auparavant, il s’est réfugié dans les maquettes en allumettes… Christine, touchée, demande si Brochant est près de Pignon et lui dicte tout cela puis, en apprenant (par petit mensonge entre amis typique de la génération Mitterrand) qu’il appelle d’une cabine, déclare qu’elle va réfléchir. Alors que Pierre s’excuse devant François de l’avoir pris pour un con, Christine rappelle. Et c’est le con qui décroche, provoquant son étonnement, puis sa rage : il était donc bien auprès de Pierre lorsqu’il lui a débité toutes ces âneries sentimentales ! Nouvelle bourde, irréparable. Un con reste toujours un con.

C’est drôle, mais moins qu’à l’époque car la génération Mitterrand a vieilli, le socialisme s’est effondré, les idées de repli ont monté. Et puis les téléphones mobiles ne permettent plus de comprendre le jeu du téléphone fixe, inaccessible au bout de son fil à qui ne peut guère bouger, ou des cabines téléphoniques (presque toutes disparues). Jacques Villeret et Thierry Lhermitte sont excellents dans leurs rôles, le premier prenant toutes les formes, le second froid et rigide avec ses yeux glacés. Catherine Prot en femelle sous emprise et Daniel Prévost en inquisiteur fiscal aux yeux fureteurs et petit sourire en coin sont de très bons seconds rôles. Et Georges Brassens, au générique, de conclure en chanson avec Le temps ne fait rien à l’affaire : « quand on est con, on est con. »

DVD Le dîner de cons, Francis Verber, 1998, avec Alexandra Vandernoot, Daniel Prévost, Francis Huster, Jacques Villeret, Thierry Lhermitte, Gaumont 2008, français, 1h17,€6,99

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John Le Carré, La petite fille au tambour

Le maître anglais de l’espionnage, qui en fut un lui-même en pleine guerre froide avant que sa couverture ne soit compromise par Kim Philby, se décentre cette fois-ci au Moyen-Orient. Les attentats palestiniens secouent les villes européennes, perpétrés par divers groupes terroristes aidés de « révolutionnaires » qui ont trouvé dans la Cause du prolétariat mondial l’idéal pré-djihadiste de leur vie terne de petit-bourgeois trop gâté. Je ne sais pas pourquoi les commentateurs s’étonnent de la rhétorique Mélenchon en faveur de la gauche révolutionnaire, des nouveaux prolos arabes, de la cause palestinienne : c’est rigoureusement la même que dans ses années 70 de jeunesse.

L’espionnage israélien a décidé d’infiltrer le réseau d’un groupe qui a déjà tué, faisant exploser quelques bombes artisanales qu’ils ont fait porter par des jeunes filles occidentales ignares et enamourées. Pour elles, la « révolution » consiste surtout à baiser autant que faire se peut avec de jeunes gens bruns et musclés, emplis d’une grande passion pour leur peuple. Les garçons occidentaux leur semblent trop fades, repus, mous et sans ferveur.

C’est ainsi que « Joseph », maître Mossad d’âge mûr, choisit « Charlie », une jeune actrice anglaise de 20 ans plutôt moche mais ardente au lit et ouvertes aux beaux jeunes mâles, pour pénétrer les terroristes en se faisant pénétrer par eux. C’est le grand jeu de la « légende », ce rôle endossé après avoir été minutieusement préparé, et qui doit paraître plus vrai que nature. Charlie est censée mener jusqu’à Khalil, Palestinien de la trentaine à la tête d’un réseau dangereux, en se disant amoureuse éperdue de « Michel », son jeune frère tué pour la Cause – dans l’explosion de sa voiture Mercedes emplie d’explosifs qu’il allait livrer pour un attentat anti-juif en Allemagne.

La mise en condition est soignée, ne laissant rien au hasard. Des piles de lettres émanant soi-disant de Charlie à Michel, et les quelques réponses de Michel à Charlie, imitent parfaitement les écritures ; elles sont nourries du renseignement collecté ici ou là. Michel est même enlevé par le Mossad et présenté un jour à Charlie, entièrement nu, pour qu’elle puisse repaître ses yeux de son jeune corps bronzé à la cicatrice blanche sur la hanche. De quoi alimenter ses fantasmes pour la légende, mais aussi pouvoir répondre aux questions précises de ceux qu’elle va infiltrer.

Car les Palestiniens ne sont pas non plus des enfants de chœur. Au Liban, dans les territoires occupés, ils changent de lieu, de nom et de passeport fréquemment et font passer à la jeune occidentale ni arabe, ni juive, une série de tests pour établir sa loyauté et tenir son rôle de veuve amoureuse éplorée. Charlie s’en tient à Michel, toujours Michel, comme si elle l’avait vraiment connue charnellement, aimée réellement. Sentir son rôle est ce qui fait de vous un bon acteur.

Mais il arrive aussi que le rôle soit tellement prenant que l’on ne sait plus du réel et du faux quel est le vrai. Mission accomplie, Khalil découvert, logé et tué – in extremis à cause d’une minuscule erreur de préparation – la redescente est longue et douloureuse. Qui suis-je ? Être ou ne pas être ? Joseph le vrai ou Michel le fantasme ?

L’attrait de ce roman réside non seulement dans le détail méticuleux des actions des uns et des autres, non seulement dans la sensualité de cette jeunesse emportée par sa passion révolutionnaire corps et âme, se montrant nus et baisant volontiers – mais surtout dans cette plongée dangereuse dans la double personnalité. Pour la bonne cause, pour éviter les bombes, mais avec le doute que les bombes d’en face, « légitimes », ne soient pas plus justifiées. Le mimétisme des adultes qui tirent les ficelles de ce grand jeu devrait alerter : si Joseph le juif ressemble à Khalil l’arabe, musclé, volontaire, rationnel, fort – qui a « raison » ?

C’est aussi une leçon d’histoire à la fin des années 70 que livre John Le Carré. Israéliens trop puissants et sûrs d’eux-mêmes contre Palestiniens éternellement « réfugiés » parce qu’aucun pays arabe ne veut d’eux. « L’erreur de 1967 » lorsqu’Israël, victorieux, n’a pas tendu la main à ses adversaires pour partager la terre en deux États. Le romantisme du combat pour une soi-disant révolution post-68, vite assagie avec l’âge qui est venu. Baiser, oui, « s’éclater » pourquoi pas, mais au risque de sauter avec la bombe mal ficelée, pour une cause pas meilleure qu’une autre.

The Little Drummer Girl, un film américain de George Roy Hill, avec Diane Keaton, Klaus Kinski, Sami Frey, est sorti en 1984.

John Le Carré, La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl), 1983, Points poche 2021, 768 pages, €9,50

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D’autres romans d’espionnages de John Le Carré déjà chroniqués sur ce blog :

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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

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Malevil de Christian de Chalonge

Nous sommes en 1981, la gauche commence au pouvoir – et boum ! C’est la Bombe. Envoyée par qui ? Mystère : plus probablement par l’URSS, mais pourquoi pas par les USA vexés de voir un gouvernement pro-communiste à la tête de la France ? Ou peut-être par une erreur de manipulation comme il s’en est déjà produit. La Bombe éradique le petit village de Malevil dans le Périgord qui vivait paisiblement à l’ombre de son château médiéval (contre les Anglais), protégé par une falaise au-dessus de la rivière, comme à la Roque-Gageac.

Car le film franco-allemand de Christian de Chalonge s’est inspiré du roman de Robert Merle, paru en 1972. Il est nettement plus condensé, avec moins de personnages, moins d’approfondissement des thèmes, et une fin différente. Mais les films ne sont pas destinés à calquer les romans ; ce sont des œuvres à part entière, avec un message qui peut être autre. C’est le cas ici, n’en déplaise aux ignorants. Chacun est libre de trouver l’un ou l’autre meilleur à son goût. Toujours est-il que le film concentre son propos sur l’an 01 après la Catastrophe. Que faire ? comme écrivait Lénine. En fonction des circonstances, de son degré de civilisation et des tempéraments, répond le film.

Il marque fortement le contraste entre la paix d’avant, toute de socialité et d’État protecteur, et la guerre d’après, toute d’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme et la bande une nécessité. Plus de PTT en fourgonnette jaune de la Poste, d’ailleurs plus d’essence ; plus de vente de produits de la ferme ou du vin du terroir, uniquement la production pour la survie ; plus de médicaments testés par les chercheurs et fabriqués en usine pour le pharmacien, uniquement les stocks et la débrouille avec les simples ; plus de radio ni de téléphone, aucun lien avec le reste du pays et de la planète. Chacun ne peut compter que sur soi, et sur ses proches.

Il dit aussi le miracle d’une bonne cave voûtée solidement construite sous le château, recelant les provisions pour l’hiver – le grain, les jambons, les pots de rillettes ou de confit, les barriques de vin. Et le hasard qui a conduit Emmanuel (Michel Serrault), retraité ayant restauré le domaine et devenu maire du village, et ses six compagnons (comme les gamins lyonnais de notre enfance) à être épargnés par l’éclair, le souffle, le feu, les radiations immédiates. Il y a là la vieille servante Menou (Emilie Lihou) et son fils gentil débile Momo (Jacques Villeret), Peyssou (Robert Dhéry) et Meyssonnier (Hanns Schiller), amis d’enfance d’Emmanuel, Colin l’électricien (Jacques Dutronc) et Bouvreuil (Jean Leuvrais). Toutes des personnes ordinaires.

Une fois la stupeur passée – pas de « sidération » à l’époque, ce n’était pas dans le tempérament des années post-68 – on découvre le paysage ravagé, l’atmosphère crépusculaire, les bâtiments ruinés sauf le donjon qui a résisté, les étables avec jument, truie et ses petits, vache qui donne un veau mâle (ouf, pas de féminisme criard, il faut des mâles pour ensemencer les femelles et reproduire l’espèce). Le chien de Momo a été grillé ; dans sa quête, il découvre une toute jeune fille, Évelyne (Pénélope Palmer), rendue aveugle par l’éclair et qui ne recouvrera la vue qu’après des mois. Il faut premièrement survivre, donc faire l’inventaire des provisions et des couvertures ; deuxièmement penser à l’avenir avec les bêtes d’élevage, les 150 litres de carburant pour le tracteur qui permettent de labourer et de semer du blé ; troisièmement s’organiser en petite communauté et se protéger du froid, de la pluie, de la famine, des prédateurs ; quatrièmement, à peine suggéré dans le film, assurer la reproduction des humains pour l’avenir.

Les mois passent, le jardin produit des choux, le champ du blé. Je m’étonne un peu que la terre n’ait pas été contaminée par les retombées radioactives, même si la pluie, testée avec une pellicule photographique ne l’est plus après la « neige » noire des premières heures. Je m’étonne aussi que les survivants n’aient pas quelques séquelles de la radioactivité, maladie des rayons, cancers, lésions intestinales, atteintes neurologiques, mais ce n’est pas le propos du film. Le blé n’est pas encore mûr qu’il est attaqué par une bande de malheureux réduits à leur état de bête, qui le dévorent sur pied. Il ne faut pas les laisser faire, ce serait au détriment de la survie du groupe. On les chasse : à coup de bâton, de fusil. Certains sont tués, c’est la loi de nature. Prendre sans demander n’est pas humain ; proposer des échanges l’est.

Très vite, le groupe du château découvre un autre groupe, celui du tunnel où un train a pu échapper à l’anéantissement alentour. Dès lors, l’histoire consiste à comparer l’un à l’autre. Malevil est mené de façon naturelle par son maire, notable éduqué qui connaît l’intérêt général et bien ses compagnons ; il a une autorité naturelle issue de la continuité de sa fonction, et de sa façon d’associer chacun aux décisions. Le tunnel est asservi par un ex-médecin nommé Fulbert (Jean-Louis Trintignant), qui impose son autorité par la force ; il nomme des adjoints à la sécurité, seuls habilités à porter des armes, autorise le viol des femmes, mises en communauté, instaure une « prison » dans les toilettes des wagons, contingente la nourriture de conserves du train. Il cimente le tout avec « Dieu », se proclamant son intermédiaire, investi par lui de la mission de sauver les humains. Jean-Louis Trintignant expose une potentialité de sa nature d’acteur dans ce rôle de dictateur froid et sûr de lui. Toujours la même histoire, celle de la civilisation sur la barbarie, de l’entraide démocratique ou de l’exploitation despotique.

Après une connaissance mutuelle méfiante, des premières négociations d’échanges, soins contre médicaments, batterie contre cochon, c’est la dérive. La volonté du tunnel d’investir Malevil pour s’emparer de ses richesses bien gérées. Donc la guerre, comme dans La Guerre du feu (film sorti la même année). La démocratie organisée qui permet les talents et l’initiative a raison des violents autoproclamés qui vivent sous le joug : leur chef descendu, ils se rendent. S’ensuit une communauté plus nombreuse, mais avec quelques femmes pour la survie de l’espèce, et même deux enfants (des petits blonds bien français, comme on n’avait pas honte de les présenter à l’époque).

La fin n’est pas racontable, même si tout le monde la connaît, depuis le temps. Disons que l’époque rattrape la communauté et que la civilisation moderne, industrielle, celle qui a conduit à la Bombe, reprend ses droits sur l’an 01 de l’utopie écolo du retour à la terre et aux valeurs de terrain.

DVD Malevil, Christian de Chalonge, 1981, avec Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, StudioCanal 1h56, français,occasion 49,95

DVD Coffret Serrault/de Chalonge : Malevil, L’argent des autres, Docteur Petiot, Tamasa distribution 2013, français, €45,99

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Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie m’était un auteur français inconnu. Un vieux Livre de poche, illustré d’une couverture des années 60 en couleurs issues du cinéma colorisé, m’est tombé entre les mains : un roman. Avec un titre benêt, car il n’y a ni bijoutiers (seulement un colporteur de montres), ni clair de lune (mais seulement la nature sauvage). Albert Vidalie a laissé une empreinte dans la vie intellectuelle française après-guerre. Il a été très proche d’Antoine Blondin, a écrit les paroles de la célèbre chanson de Serge Reggiani Les loups sont entrés dans Paris, et écrit le scénario de la série télé Mandrin. Outre trois filles et neuf romans et recueils de nouvelles publiés entre 1952 et 1968. Il est décédé en 1971.

Ce roman-ci est l’un des plus connus, pour de mauvaises raisons – grâce au cinéma comme toujours – adapté (et déformé) par Roger Vadim en 1958, avec Brigitte Bardot. Il n’a quasiment rien à voir avec le roman, le scénario diffère largement. L’histoire se situe dans un temps ancien, le Second empire probablement, bien qu’aucune date ne soit donnée. Mais l’époque était propice aux marginaux itinérants, colporteurs, charbonniers ou bûcherons, malandrins. « C’était généralement des quarante-huitards attardés, des ivrognes appartenant à la lie de la commune ». Comme mai 68, la révolution de 1848 a fourni son lot d’anarchistes devenus asociaux.

Tel est Lambert, fils de pute élevé tout seul, battu et méprisé par les autres enfants jusqu’à ce que sa carrure, à 12 ans, renverse la situation. Dès lors, il est le « mauvais garçon » dont rêvent les filles, « il ne regardait jamais l’horloge pour savoir si c’était l’heure du plaisir ». Les servantes de 17 ans qu’il culbute à la fraîche, ou les futures vieilles filles qui fantasment sur ses bras musclés sont ses proies consentantes. C’est d’ailleurs son destin d’être pris dans les rets de l’une d’elle, la fille d’un colporteur désormais installé, le Cantalou auvergnat, avec qui il a probablement fait un mauvais coup.

Car ce roman champêtre est aussi policier. Un meurtre est commis dès les premières pages, celui du colporteur de montres, Léonce Galard, issu de la région. Sa nièce reconnaît son cadavre devant les pandores, aussi empruntés et stupides que la caricature des flics le veut. Galard était un bon vivant, buvant sec, parlant haut, raconteur d’histoire, avide surtout de se vider. Il violait les servantes de 16 ans après les avoir étourdies au champagne, et les livrait ensuite à ses quatre ou cinq copains de beuverie. L’une d’elle se serait jetée dans le puits deux jours après. Mais qu’importe à Léonce : la vie lui sourit, il vend bien ses montres et porte sur lui de grosses sommes d’argent. D’où le motif du meurtre, probablement. Léonce est l’inverse de Lambert : installé presque bourgeois, il méprise les femelles qu’il use comme de chiffons ; Lambert, être de nature, prend son plaisir et en donne.

Mais les flics du coins tournent en rond, préférant la belle vie de l’auberge, à siffler des carafes tout en posant éternellement les mêmes « questions » sans en tirer la moindre once de solution. Un policier venu de Paris remet en ordre tous ces témoignages et a l’intuition juste. Mais il a le tort de trop parler, par orgueil de se valoriser, et la fille qui l’écoute, séduite aux regards par Lambert qui est le désigné coupable, s’empresse d’aller le prévenir et de fuir avec lui. Cette fille est Ursule, la nièce qui a reconnu le cadavre de cet oncle qui a cherché à la violer comme les autres peu de temps auparavant.

Commence alors une vie de nature, nichée dans les bois où une grotte accueillante dans la verdure permet de s’abriter et de se chauffer. Ursule devient pour Lambert « Louvette » et s’ensauvage, exerçant son corps et ses sens au contact de l’homme et des bêtes. Comme lui, elle se coule dans les halliers, écoute les bruits la nuit, randonne infatigablement. Ils font l’amour, souvent, unis par les sens dans l’écrin de la forêt. Les chapitres en sont poétiques, à la Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau.

L’endroit est ce Hurepoix qui termine la Beauce par une série de rivières entourées de bois du bassin de la Seine. Un certain Paillasson, pour son poil dans les oreilles et les narines, va voir sa sœur à Etréchy, avant de rejoindre son village de la Croix-de-Bonvoir. A Villeconin, il prend à travers les champs et… un vol de corneilles agacées lui fait découvrir le cadavre au bord de l’eau d’un ru appelé la Misère, tué d’un coup de binette à la tête. Je connais bien ces lieux, pour les avoir arpentés à pied et en voiture, dans ma jeunesse, et y avoir campé dans les bois. La Croix-de-Bonvoir et la Misère sont des noms inventés, recouvrant peut-être Souzy-la-Briche (157 habitants en 1856) et la Renarde, courte rivière qui se jette dans l’Orge, qui se jette dans la Seine.

Le tragique du roman est que cette parenthèse de nature ne peut que se résoudre dans le retour à la civilisation. Mi-XIXe, le sauvage est réduit par l’avancée des hommes et des techniques. Lambert, tenu par son passé, ne peut qu’épouser la fille du Cantalou son complice et devenir commerçant, héritier de la fortune ; Louvette ne peut que retrouver ses parents et redevenir Ursule, qui ne se mariera jamais car elle a trop bien connu le loup.

Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune, 1954, Livre de poche 1963, 179 pages, occasion €4,88

DVD Les bijoutiers du clair de lune, Roger Vadim, 1958, avec Brigitte Bardot, Alida Valli, Fernando Rey, José Nieto, Stephen Boyd, René Château Vidéo 2006, 1h35, occasion €46,12

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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James Bond 007 contre Dr No de Terence Young

Le tout premier film de James Bond, avec l’acteur préféré : Sean Connery. Il a incarné selon moi le mieux l’espion inventé par Ian Fleming dès les années 50. Capitaine de frégate dans la Marine royale (commander), viril velu en milieu de trentaine, la bouche gourmande aux femmes, expert en boxe et judo, toujours tiré à quatre épingles avec son complet sur mesure d’un tailleur de Saville Row, expert en conduite sportive, gourmet de caviar au jaune d’œuf et de foie gras, adepte de la vodka martini au shaker (avec un zeste de citron), porteur du fameux pistolet Walther PPK allemand (une arme avec laquelle Hitler se serait suicidé) – tout le mythe est présent dans ce premier film.

Comme toujours, perte d’hégémonie oblige, l’espion de Sa Majesté est chargé de sauver le monde, la CIA n’étant qu’un accessoire. Cette fois, M (Bernard Lee), le Maître espion britannique du MI6, convoque l’agent autorisé à tuer et qui l’a déjà fait 007 (d’où le double zéro), qui est en train de gagner une forte somme au casino, tout en levant une belle femme mûre et prête à lui tomber dans les bras. Dommage… M l’envoie illico en Jamaïque, ex-colonie britannique dans les Antilles, accédant à l’indépendance en 1962. Un général anglais et sa secrétaire ont été tués et leurs corps enlevés, alors qu’une transmission rituelle par radio devait avoir lieu. Pourquoi ? Par qui ?

Bond débarque à Kingston et repère tout de suite un quidam qui dit être envoyé par le consulat britannique pour le conduire à l’hôtel. Il accepte comme si de rien n’était mais s’éclipse un instant pour « vérifier ses réservations » de retour, occasion de téléphoner au consulat pour être sûr. Le chauffeur, en Chevrolet Bel Air 1957 noire, repère très vite une auto qui les suit, une Chevrolet Bel Air 1961, et Bond lui demande de virer brusquement à droite pour les semer. Mais il le prend au collet pour exiger qu’il lui dise qui l’envoie et pourquoi. Le chauffeur demande une cigarette et se suicide au cyanure. Il faut qu’il ait vraiment peur de son commanditaire pour agir ainsi. C’est donc du très sérieux.

Au consulat, où Bond conduit la voiture et son cadavre, en demandant au planton de s’en occuper comme si de rien n’était (cet humour de Bond qui ravit le spectateur), il apprend que le général Strangways enquêtait avec la CIA sur la perturbation par ondes radio de lancements des fusées de Cap Canaveral. C’est dès 1961 que le président Kennedy avait en effet lancé ce programme visant à concurrencer les premiers lancements soviétiques. Bond se rend donc au domicile de Strangways et trouve une photo de lui avec un pêcheur nommé Quarrel (John Kitzmiller). Il semble que le général se soit récemment entiché de pêche et soit parti chaque jour en mer. Lorsqu’il va le voir, le Noir se montre revêche ; Bond le suit jusqu’au bar et demande à discuter avec lui en privé. Il est pris à partie et tombe ses adversaires par des prises de judo bien senties. C’est alors qu’un canon de pistolet lui rentre dans le dos pour le calmer. C’est Félix Leiter (Jack Lord), agent de la CIA qui l’a observé à l’aéroport, l’a suivi en Chevrolet, et s’est renseigné sur lui.

Ils ont le même objectif : résoudre la question des interférences, savoir qui le fait et pour quelle raison. Quarrel révèle que Strangways a voulu voir les îles proches et collecter des échantillons de roches. Bond a en effet trouvé une demande d’analyse du général auprès du labo du professeur Dent, partenaire aux cartes du général et du consul – un notable. Le pêcheur évoque le Dr No, propriétaire de l’île (imaginaire) de Crab Key où il exploite une mine de bauxite. Mais son île est protégée par un service de sécurité bien armé, assisté d’un radar et d’un « dragon » aux yeux jaunes qui crache des flammes et effraie les indigènes. Bond ne croit pas aux dragons ; il veut explorer cette île mystérieuse.

Il va au préalable voir le professeur Dent (Anthony Dawson) pour connaître le résultat des analyses des roches rapportées par Strangways : rien d’intéressant, dit le prof. Mais Bond se fait livrer un compteur Geiger et détecte de la radioactivité. Dent a donc menti, c’est un traître. Il se rend d’ailleurs direct à Crab Key et se fait remonter les bretelles par le Dr No pour avoir failli à sa mission d’éliminer Bond. Il repart avec une cage contenant une grosse mygale, qu’il est chargé d’introduire dans la chambre de Bond la nuit. Malgré sa taille et son aspect velu repoussant, la mygale n’est pas vraiment mortelle pour l’homme (on les déguste frites au Cambodge, et les gamins adorent en effrayer les touristes crédules). Bond se réveille, la découvre sur son épaule, jaillit du lit et la tue. D’où la surprise de la secrétaire chinoise du consul (Zena Marshall), à la maison du Gouvernement, de voir Bond arriver frais comme un gardon demander un rendez-vous. Il la drague en sortant, constatant qu’elle écoute aux portes et que le dossier du Dr No a mystérieusement disparu. Il l’invite à dîner à son hôtel, mais elle « préfère » l’inviter chez elle, dans une maison isolée, accessible par des routes en lacets.

Bond est suivi par une lourde voiture américaine noire qui ressemble à un corbillard, et dans laquelle les trois tueurs faussement aveugles avaient pris place pour tuer et enlever Strangways. Avec sa petite voiture, la Sunbeam Alpine Série II Sport, Bond réussit à les fuir, à passer sous le bras d’une grue en travers de la route grâce à sa conduite basse, tandis que la grosse berline dérape et tombe dans le ravin. Que s’est-il passé, demande le chauffeur de la grue ? Ils se rendaient à un enterrement, répond Bond, avec cet humour inimitable. La secrétaire est à nouveau surprise de voir Bond surgir à sa porte, frais comme un gardon, alors qu’il devrait être mort. Elle ne peut que coucher avec lui. Au matin, Bond commande « un taxi ». Pourquoi un taxi, alors qu’il a sa voiture ? Problème d’allumage, dit-il. C’est en fait une voiture de la police que Bond a commandée pour arrêter la demoiselle inféodée à No. Dent croit que Bond couche chez elle et s’introduit, la nuit suivante, pour le tuer dans son sommeil, mais il est surpris. James Bond livre en effet les trucs devenus célèbres d’un espion pour survivre : un cheveu collé entre deux portes pour savoir si on les a ouvertes, le talc saupoudré sur la serrure de la valise pour savoir si l’on y a touché, le traversin courbé sous le drap pour faire croire qu’on y dort. Dent tire au silencieux ; Bond le braque avec son propre silencieux ; Dent récupère son arme et veut tirer – mais il a épuisé son chargeur, ce que Bond a immédiatement compté en fonction de la marque. Il est descendu sans remord par le double zéro autorisé à tuer et qui l’a déjà fait. Après la Seconde guerre mondiale, et en pleine guerre froide, on ne faisait pas tant de chichis pour une vie d’ennemi.

Suite de la mission : Crab Key. Quarrel les emmène près de l’île, coupe le moteur et embarque dans un petit canot à voile pour aborder silencieusement en pleine nuit (malgré le radar qui va les détecter). Au matin, Bond découvre une fille sortant de l’onde telle Vénus en bikini (52 000 € aux enchères en 2001), la pulpeuse Honey Ryder (Ursula Andress, 26 ans) qui cherche des gros lambis qui se vendent bien à Miami. Elle vient souvent sur l’île et elle est considérée comme inoffensive par les gardes. Mais ceux-ci ont repéré les autres intrus et envoient une vedette armée qui tire à la mitrailleuse sur les rives, puis une patrouille à chiens, puis le dragon à moteur diesel et chenilles. Bond livre encore un truc d’espion, le roseau coupé qui permet de respirer en se planquant sous l’eau. Mais, pris dans les marais à la nuit, Quarrel est grillé par le lance-flamme dragonesque et Bond comme Honey capturés.

Ils doivent être décontaminés nus car la boue est radioactive. Après cette épreuve, ils sont conduit en chambre et endormis par du café drogué. Au matin, ils prennent un repas avec le Dr No (Joseph Wiseman), curieux de voir enfin cet homme qui le défie avec succès. Le métis asiatique (fils bâtard d’un pasteur et d’une chinoise) est aigri de sa condition et d’avoir été refusé comme savant tant par les États-Unis que par l’URSS. Il a contribué à créer le SPECTRE (Special Executive for Counter-intelligence, Terrorism, Revenge and Extortion), organisation criminelle et terroriste qui vise aujourd’hui à perturber l’envol des fusées américaines pour obtenir une rançon. Le Dr No est déçu par Bond, qui fait bonne figure mais est à sa merci. Il confie Honey aux gardes, avec mission de la « distraire » (euphémisme pour la violer, ce qu’ils feront manifestement, car elle sera retrouvée chevilles et poignets attachés par des courroies sur le sol). Bond est mis en cellule en sous-sol.

Bien que la grille d’aération soit électrifiée, Bond parvient à la défoncer et à s’introduire dans le conduit assez large. Il débouche à proximité de la salle de contrôle du réacteur atomique, assomme un garde et lui prend sa tenue de protection, ce qui lui permet de rentrer incognito dans la salle d’opération où le Dr No est en train de donner des ordres pour envoyer une puissante onde radio contre la fusée en cours de lancement. Bond parvient à lancer le réacteur au-delà de la zone de danger et, alors que la sirène d’évacuation immédiate fait fuir tous les hommes, se bat avec le Dr No qui finit dans la cuve nucléaire, où les barres commencent à faire bouillir l’eau. No a eu les mains accidentées par ses expériences atomiques et ses gants n’ont aucune prise sur les montants d’acier de l’échafaudage sur lequel il a chu. Il se noie.

Bond réussit à retrouver Honey, pantelante, et à fuir en canot loin de l’île dont une partie explose pour faire joli (mais sans champignon atomique). Il fait alors le coup de la panne en pleine mer, et coule des caresses aguicheuses. Jusqu’à ce qu’un bateau de la marine, bourré de matelots, les remorque un temps. Proche de la côte, Bond relâche l’amarre pour conclure avec Honey. Ursula Andress y a pris du plaisir. Elle dira de Sean Connery : « c’était merveilleux de l’embrasser ». Les baisers gourmands de Bond et la scène en bikini ont donné le « carré blanc » de l’unique chaîne de télévision française en noir-et-blanc, lors de sa première diffusion vers 1968 ; un copain avait trouvé le truc : régler la hauteur de l’écran comme on pouvait le faire par une molette à l’arrière du téléviseur, ce que les parents ignoraient.

La musique de Monty Norman pour la bande originale du film a fait beaucoup pour le succès, mélange de bastringue années 60 avec un riff de guitare. Malgré le temps, les clins d’oeil appuyés au règne sans partage du mâle, les effets spéciaux un peu bricolés, l’action reste, l’histoire se tient, et le charme des acteurs joue à plein.

DVD James Bond 007 contre Dr No (Dr. No), Terence Young, 1962, avec Sean Connery, Ursula Andress,‎ Bernard Lee, Jack Lord, Joseph Wiseman, MGM studios 2020, doublé anglais, français, 1h45,€9,80, Blu-ray €9,99

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The Mist de Frank Darabont

Un soir, un énorme orage, une tempête, au matin les arbres déracinés, le hangar à bateau écrabouillé, tout comme la Mercedes du voisin, et une brume inquiétante qui vient de l’au-delà du lac. Bizarre ! Habituellement, elle venait des montagnes. Il faut réparer, refaire provisions. À Bridgton, dans la région des lacs du Maine, à l’extrême nord-est des États-Unis, le centre commercial réunit autour du parking commun le supermarché, la pharmacie, et quelques autres boutiques. C’est le lieu des cancans, des rencontres. David (Thomas Jane) et son fils Billy (Nathan Gamble, 10 ans au tournage), quitte les Drayton’s, leur domaine, pour aller y faire des courses ; ils laissent maman à la maison, à tout ranger après la nuit dans la cave.

Le supermarché est plein, les gens font comme eux des provisions et accumulent les outils pour réparer. Les affaires vont bon train, bien que le courant ait été coupé, tout comme les téléphones. Des voitures de police et des dépanneuses passent à toute vitesse, sirènes hurlantes ; des camions militaires bourrés d’hommes aussi. Que se passe-t-il ? La brume arrive, un habitant surgit paniqué, saignant du nez. Dan Miller (Jeffrey DeMunn) a senti un danger caché dans la brume, devenue si épaisse qu’on n’y voit plus à un mètre. Il demande qu’on barricade les portes. Billy se réfugie dans les bras de son père, mais celui-ci le délaisse rapidement pour aller voir dans la réserve, où il a entendu du bruit. C’est le rideau de tôle qu’on essaie d’enfoncer, tandis que le générateur surchauffe, son conduit d’évacuation bouché de l’extérieur.

Norm, le magasinier encore adolescent (Chris Owen), joue au dur pour aller voir, malgré les avertissements de David. Il est soutenu par les bouseux du coin, Myron LaFleur et Jim Grondin (William Sadler), des Hillbillies obtus (à noms français…) qui se braquent de voir un New-yorkais leur dire ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire. Poussé par les primaires, le boy se veut des couilles et sort dans la brume. Il n’a pas fait un mètre qu’une grosse tentacule l’attrape par la jambe et le tire au-dehors. David le retient et demande aux bouseux de l’aider. Mais les Hillbillies ont un petit cerveau mal relié et, comme les dinosaures, il leur faut plus d’une minute pour que le signal envoyé arrive jusque dans le corps. Lorsqu’ils se bougent, c’est trop tard. Le garçon est flagellé au sang par les tentacules griffues, puis emporté malgré les efforts. David enrage. Les cons ont gagné, leur bêtise a coûté la vie à l’adolescent. Le plus con regrette, mais se prend un poing dans la gueule par le citadin. On se dit qu’il y a peu, ce genre de bouseux a voté Trompe, ce bouffon vaniteux à grand gueule – par ressentiment d’être aussi primaire, par bêtise de s’obstiner dans l’erreur.

Le film est tiré de la nouvelle Brume de Stephen King, publiée pour la première fois en 1980, et accumule les clichés sur l’Amérique contente d’elle-même de l’ère Bush junior, confrontée à la menace imprécise du terrorisme islamiste. Il y a la masse ignare et amorphe qui suit la plus grande gueule ; la tarée de Dieu (Marcia Gay Harden) qui prophétise l’Armageddon en citant la Bible – toujours l’Ancien testament, jamais le message du Christ – ; le Noir arrogant, fier d’être avocat et de posséder le droit au bout des ongles, prêt à faire un procès à quiconque le contre ; l’affairé en Ollie (Toby Jones), codirecteur du magasin, toujours prêt à « faire quelque chose » ; les jeunes militaires perdus sans ordres, incapables de la moindre initiative malgré leur carrure et leur jeunesse ; la fille qui rêve d’être ravie ; la femme qui n’a jamais eu d’enfant et le regrette  (Laurie Holden) ; la vieille institutrice qui a connu les bouseux enfants et les juge à leur aune.

David se dit qu’il faut informer les autres du danger qui menace à l’extérieur. Il pense que son voisin, l’avocat Brent (Andre Braugher), a suffisamment de raison pour le croire et l’aider. Mais le Noir se méfie, comme tout minoritaire, de ces Blancs qui aiment à se moquer de lui. Il n’y croit pas, à cette bête tentaculaire surgie de nulle part, il croit qu’on se fout de sa gueule, bouseux et New-yorkais alliés. Il refuse même d’aller constater par lui-même le bout de tentacule tranché à la hache qui reste dans la réserve, une fois le rideau (enfin !) refermé. Au contraire, il s’obstine à penser et à faire l’inverse : il sort dans la brume avec quelques autres qu’il a réussi à convaincre, pour prouver qu’il a raison. A ce jeu de poker, il perd évidemment. David l’a convaincu de s’attacher une corde à la ceinture, au cas où on devrait le tirer en urgence. Ne reviennent que les jambes, tout le reste a été croqué. Pas meilleur que les primaires, l’avocat sûr de lui – une allégorie d’Obama.

David a une fois de plus confié son fils à une jeune institutrice, Amanda Dunfrey, qui s’est frittée avec Madame Carmody, la tarée de Dieu qui psalmodie et prêche tout haut devant tous ; elle se prend pour l’envoyée du Dieu vengeur, plus celui du Talmud que celui des chrétiens. Devant la résistance des autres, elle se fanatise et s’érige en vengeresse, la Main de Dieu pas moins. Amanda a avec elle le revolver de son père, et une boite de cartouches ; elle le confie à Ollie, ancien champion de tir régional qui sait tirer. Celui-ci descend plusieurs sales bêtes qui réussissent à pénétrer dans le magasin par les vitrines. Car les clients se sont empressés, la nuit venue, d’allumer toutes les lumières à pile qu’ils ont pu, attirant ainsi les insectes géants, donc leurs prédateurs ptérodactyles, lesquels brisent quelques vitres avec leur bec pointu et volettent entre les rayons, cherchant une proie. La bêtise une fois de plus de la débauche de « moyens », pour compenser le déficit de réflexion des Américains. David, qui a une fois de plus délaissé Billy, se saisit de balais qu’il fait tremper dans l’huile et enflammer, pour en descendre quelques-uns. Mais le feu prend sur un client, gravement brûlé, et il faut cesser de faire n’importe quoi. Éteindre les lumières est plus sensé. La Carmody, devant un insecte qui la fixe, ne bouge pas, attendant le jugement de Dieu. Comme pour les abeilles, qui ne piquent qu’en panique, l’insecte s’en va devant son immobilité – et elle « croit » qu’elle est élue ; les plus cons autour d’elle le croient aussi.

David laisse toujours Billy pour prendre la tête d’une expédition vers la pharmacie à une vingtaine de mètres, ramasser des antidouleurs et quelques médicaments pour soigner le brûlé grave et les blessés bénins. Ils trouvent des hommes encoconnés par des araignées, et quelques géantes qui les attaquent. Ils y laissent quelques morts, sans rapporter les médicaments récoltés, dans la panique. C’est alors que papa David jure à fiston Billy de ne plus jamais le quitter, et de lui éviter quoi qu’il en coûte de tomber entre les griffes des monstres. Serment funeste.

La Carmody, qui s’était opposée en public à ce qu’on empêche « Dieu » de faire ce qu’il a décidé, en sort grandie devant tous. Elle fait même avouer publiquement au dernier militaire vivant, Jessup (Sam Witwer), dont les copains viennent de se pendre dans la réserve, que « les créatures » viennent probablement d’un projet « scientifique » classé « secret défense », visant à ouvrir une autre dimension pour voir ce qu’il y a derrière : le mythe de l’Apprenti sorcier, l’orgueil humain démesuré qui défie le Créateur. La Carmody le charge de tous les péchés du monde et le désigne comme bouc émissaire par sentence divine. Ses partisans bouseux obtus poignardent le jeune homme, qui se laisse faire, en contaminé de la doxa. Il est expulsé au-dehors, agonisant, et ne tarde pas à être happé par une bête ayant la forme d’une mante – évidemment femelle, et évidemment religieuse – message subliminal qui donnera sous Trompe la réaction masculiniste.

David voit qu’il n’y a rien à faire contre la stupidité humaine et décide, avec quelques-uns qui pensent comme lui de quitter le magasin à l’aube pour rejoindre son 4×4 et rouler vers le sud. Ils sont surpris par la Carmody, munie d’un grand couteau, qui les empêche de sortir et les accuse de vol de nourriture et d’hérésie religieuse. Elle exige que « le petit blond » Billy soit sacrifié à Dieu pour apaiser son courroux, tout comme Isaac que son père Abraham devait égorger. Ollie tire. Une balle dans le vagin, une autre dans la tronche, la Carmody s’effondre, son fiel et son fanatisme avec. Pas de balle dans le cœur, elle n’en a pas. Ses partisans, domptés, reculent. Dans leur petit cerveau, Dieu l’a voulu ainsi…

Dehors, justice compensatoire malvenue (il avait raison de tuer la tarée), Ollie se fait éparpiller par les mandibules d’une créature tandis qu’Ambrose et Myron sont dévorés par de grosses araignées. Bud réussit à regagner le supermarché et s‘y enfermer avec les autres. Seuls David et son fils Billy, Amanda qui le tient sur les genoux, Irene et Dan, gagnent la voiture, qui démarre, sa batterie de phares tous allumés comme une guirlande de Noël pour percer la brume – et affirmer la débauche d’énergie, le gaspillage inhérent à toute l’industrie américaine. A la maison Drayton, maman est encoconnée, morte. Sur la route, jonchée de carcasses de voitures et de bus, ils avancent lentement. Un gigantesque six-pattes surmonté de tentacules flottant au vent, passe lourdement devant eux, faisant trembler la chaussée. Le véhicule avance toujours mais la brume persiste, et l’essence, pompée par le gros moteur américain gourmand, vient à manquer. Que faire ?

Le tragique réside en la cavalerie, qui surgit, mais trop tard comme toujours. La musique The Host of Seraphim, du groupe Dead Can Dance, mélange chants et gémissements en requiem de la race humaine. Tout un régiment de blindés remplis d’hommes en tenue anti-chimique, munis de lance-flammes arrive, survolés par des hélicoptères d’attaque. Ils éradiquent les cocons, les bestioles d’outre-monde, et ramassent les humains survivants en route. Dont la femme qui est sortie seule dans la brume, personne du supermarché ne voulant la suivre alors qu’elle voulait rejoindre ses enfants petits. Hélas, il restait quatre balles pour les cinq dans la voiture et David a mal choisi.

Plus qu’un simple « film d’horreur », le propos est centré sur le comportement irrationnel des humains confrontés à ce qu’ils ne comprennent pas. Sorti huit ans après les attentats du 11-Septembre, c’est une allégorie de l’Amérique d’époque. Le refuge dans « la religion » évite de réfléchir à ses propres erreurs ; la division en factions antagonistes montre l’incapacité à s’unir, Républicains et Démocrates, face à un danger inconnu ; le développement d’une culture de la peur permet d’assurer son pouvoir. Bush fils prédisposait à Trompe II et à son vice Vance. Déjà, au cinéma, l’alerte était donnée. Attention aux moins de 12 ans.

DVD The Mist, Frank Darabont, 2007, avec Andre Braugher, Laurie Holden, Marcia Gay Harden, Thomas Jane, Toby Jones, TF1 studios 2009, doublé anglais, français, 2h06, €6,86, Blu-ray €14,28

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7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet

Dernier film d’un réalisateur de 83 ans, il présente une histoire tragique bien pensée, mais un découpage déconcertant qui nuit au sens. Tout commence par une première scène de film porno, avec une interminable (et minable) séance de baise au lit entre le gros Andy (Philip Seymour Hoffman) et sa compagne. Manifestement c’est laborieux, il n’y arrive pas. Peut-être pour dire que la génération des fils est stérile et ne fera jamais rien de bon. Suit une scène surgie de nulle part, puis une série de « avant le vol » et « après le vol » qui rendent rapidement l’histoire incompréhensible. Si c’est pour accrocher l’attention, c’est raté, on s’ennuie, et l’accélération de certaines scènes de bavardage sans fin dans les couples devient irrésistible. Enfin le sens renaît, avec le fil suivi de l’histoire.

C’est là que surgit la tragédie. La famille Hanson est comme celle des Atrides, rongée de l’intérieur par le non-dit, la jalousie, l’amour frustré. Andy l’aîné a manqué d’amour de sa mère et de reconnaissance de son père, qui vont tout entier au plus jeune, « le bébé » Andy (Ethan Hawke). Si Andy a réussi à obtenir un métier de comptable dans une grosse boite, et à fonder un couple avec Gina (Marisa Tomei), une belle femme qui aime montrer son décolleté, Hank son jeune frère, a tout raté. Éternel petit garçon, il est faible et lâche, il fuit toute responsabilité, a du divorcer et fait constamment des promesses qu’il ne peut tenir.

Les « gueules » à l’écran montrent des mâles américains au visage ravagé, du père aux poches sous les yeux (Albert Finney) à Hank au menton qui pend, la gueule toujours ouverte comme son frère Andy. Par contraste, les actrices femmes sont attrayantes, même la vieille mère Nanette (Rosemary Harris), bien coiffée et hardie. Elles sont dans le film comme une basse continue, pôle de stabilité qui ne quémande sans cesse que « de l’argent », cette obsession de la ploutocratie américaine. Jusqu’à la fillette de Hank, dans les 12 ans, qui exige en petite fille gâtée par un père qui n’a jamais su dire non, qu’il lui « paye » un voyage scolaire pour « faire comme tout le monde » dans son « école chic ».

Andy, rongé par sa névrose d’amour frustré, s’est mis à l’héroïne, qu’il va consommer chez un jeune dealer asiatique en ville, avec qui il couche probablement aussi, juste pour les caresses. Cette dépense exige de l’argent, toujours cet argent qui le conduit à maquiller les comptes. Un audit fiscal menace et Andy doit « en » trouver. Pour cela, il imagine un braquage sans risque, celui de la petite bijouterie familiale, tenue le matin par une employée. Puisque Hank a lui aussi besoin d’argent, Andy veut le mouiller et l’engage pour effectuer le casse, au prétexte que lui ne peut y aller, ayant été vu dans le quartier. De toute façon, l’assurance va rembourser et ce sera « win-win » pour tout le monde (expression yankee fétiche). Pas grand-chose à faire : acheter un pistolet en plastique pour gamin, louer une voiture, emprunter une cagoule, puis se présenter à l’ouverture de la boutique, dans une aire commerciale encore déserte à 7 h du matin, menacer l’employée et rafler bijoux et caisse – puis repartir. Simple comme bonjour, un enfant de 5 ans réussirait.

Oui, mais pas Hank, l’éternel loser qui rate tout. Comme il a la trouille, lui qui n’a jamais pris aucun risque sans maman derrière, il engage Bobby Lasorda (Brían F. O’Byrne), un copain malfrat, pour le faire à sa place. Il a la bêtise d’aller le cueillir chez lui à l’aube, encore à poil au lit avec sa meuf Chris (Aleksa Palladino), qui peut donc voir Hank de près. Il a l’autre bêtise de louer la voiture sous un faux nom, mais avec sa vraie carte de crédit. Il a encore la bêtise de laisser Lasorda sortir un vrai flingue, bien garni de balles. Évidemment, tout se passe mal. La boutique est braquée, mais c’est une vieille dedans au lieu de l’employée, la propre mère de Hank et d’Andy, que ne connaît pas Lasorda. Elle a décidé de remplacer de façon impromptue la femme qui devait garder ses enfants. Laquelle vieille ne se laisse pas faire, saisit un pistolet caché dans le tiroir et tire. Elle ne fait que blesser Lasorda, qui riposte et la descend. Un second coup de feu avant que la vieille ne retombe, cette fois fatal, étend le malfrat dans la rue après avoir explosé la vitrine. Tout est raté et Hank s’enfuit, la trouille au ventre et la queue basse. Pas de butin et de nombreux indices. Dont le dernier n’est pas moins qu’un CD « oublié » par bêtise dans le lecteur de la voiture et que, par bêtise toujours, Hank se croit obligé de récupérer… en donnant comme identité sa vraie carte de crédit.

Nanette, la mère des deux frères, est dans un coma irréversible à l’hôpital et Charles, son mari et père des garçons, apprend du médecin qu’elle n’a aucune chance d’en sortir. Il accepte qu’on arrête l’assistance respiratoire. Mais il veut se venger. D’autant que la police ne fait rien, ne répond même pas à ses appels, ne le prend pas en rendez-vous. Hank est menacé par Dex (Michael Shannon), le beau-frère de Lasorda, qui réclame une compensation financière pour sa sœur Chris, désormais veuve avec bébé, elle qui a bien reconnu Hank lorsqu’il est venu chercher son mec pour le braquage où il a été tué. Andy, loin du bureau pour les formalités et obsèques de sa mère, voit ses malversations découvertes dans l’entreprise et est sommé de revenir se justifier. Gina sa compagne le quitte, cela ne marchait plus entre eux et, depuis quelque temps, il ne lui dit plus rien. De plus, elle couche chaque semaine avec Hank qui, lui, la considère. Elle retourne chez sa mère.

Tout alors se précipite. Andy n’a plus rien à perdre et décide de fuir au Brésil, pays qui, il l’a « vu dans un film », n’extrade pas vers les États-Unis. Pour cela, il faut encore « de l’argent ». De même pour libérer Hank de sa veulerie envers Dex. Quoi de mieux que de braquer le dealer ? Sauf que tout est expéditif : Andy tue pour qu’il n’y ait pas de témoins : le client hébété par la drogue (qui ne l’aurait sûrement pas reconnu), et le minet nu sous son peignoir (qui, lui, le connaît intimement). Andy a emmené Hank, qui est effaré, choqué, « sidéré », enfin tout ce qu’on dit des filles lorsqu’elles se font violer. Car, son père l’a dit aux obsèques, Hank « reste toujours un pédé » (au sens de petite chose lâche, non virile). Andy violente physiquement Hank lâche, il viole symboliquement son jeune frère fiotte.

Suite de l’action chez Dex, qui parade en malbouffant une pizza dans un fauteuil, caricature du mafieux qui menace et attend que ça lui tombe tout cuit (tout Trump, ça). Ce qu’il reçoit, c’est une balle dans la tête, parce que le payer signifierait un chantage sans fin (avis à l’UE). Chris est effarée (etc.) et Andy veut la tuer aussi pour faire bonne mesure, mais le bébé braille dans la pièce à côté. Il hésite et Hank le supplie de n’en rien faire. Il n’en fait rien mais braque son frère qui lui a tout volé (l’amour de sa mère, la considération de son père, le sexe de sa femme, le butin de la bijouterie, sa réputation). « Donc » (éternel œil pour œil de la philosophie biblique yankee), Chris saisit une arme et le tue. Pas de pitié pour ceux qui ont pitié – Trompe en est l’image contemporaine.

Hank s’enfuit lâchement (avec le sac de fric, il ne perd pas le nord, bien qu’il laisse quand même une liasse à Chris), tandis que Charles le père les a suivis après avoir appris d’un receleur, qu’il a connu dans sa vie de bijoutier, qu’Andy a laissé une carte de visite pour lui livrer des diamants à refourguer. Il assiste à la grande scène de la cavalerie qui arrive trop tard, avec deux bagnoles bourrée de flics et une ambulance. Les flics n’ont rien fait pour chercher les coupables, ils se contentent de ramasser les cadavres. C’est ça la loi de la jungle qu’affectionnent les Yankees.

Andy est conduit à l’hôpital, comme sa mère, mais risque d’en réchapper, contrairement à elle. Charlie se rend donc à son chevet, que l’habituel flic à gros cul de surveillance vient de quitter pour aller se faire un petit noir. Il se fait reconnaître, dit qu’il sait, entend sans écouter les « excuses » d’Andy qui « ne savait pas » (blabla) – puis étouffe le fils matricide et triplement meurtrier avec son oreiller. Il applique sur sa propre poitrine les électrodes pour les empêcher de sonner lorsque le cœur d’Andy se sera arrêté. Puis il s’éloigne, alors que l’équipe médicale affolée (etc.) accourt comme la cavalerie, trop tard pour réparer les dégâts.

Le titre américain du film signifie « puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n’apprenne ta mort » – c’est ainsi qu’en Irlande on porte un (long) toast). Un titre qui ne veut apparemment rien dire (sauf à se tordre le ciboulot) ; un montage « déstructuré » comme c’était la mode – qui dit plus sur le chaos mental du réalisateur que sur celui des personnages ; la plongée vers l’enfer de garçons névrosés par leur éducation ratée, si américaine ; la nécrose des couples obsédés par l’apparence, donc le fric, que seul le mec doit ramener ; la violence comme seule solution à toute frustration… Tout un portrait de l’Amérique !

DVD 7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You’re Dead), Sidney Lumet, 2007, avec Albert Finney, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Philip Seymour Hoffman, Rosemary Harris, The Searchers 2025, doublé anglais, français, 1h53, €8,90, Blu-ray €17,99

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Hervé Baslé, Le fils du cordonnier

Ce roman est la traduction 1995 en livre de la mini-série de France 2 en trois épisodes, diffusée en décembre 1994. Il a ce côté populaire et édifiant qui fait pleurer dans les chaumières en exploitant tous les clichés en vogue. C’est une « belle histoire », un conte de fée moderne, à défaut d’être contemporain. Car l’histoire se passe en 1920 en Bretagne, patrie de l’auteur, où il a passé son enfance.

Pierre Jakez Hélias, avec son Cheval d’orgueil paru en 1980, a lancé la mode bretonnante, que le socialisme au pouvoir dès 1981 a répandu comme tout régionalisme. Las ! La « décentralisation » dans cette « France du commandement » a été peu suivie. La télé se devait de suivre ce courant, au moment d’un Mitterrand finissant. La Bretagne est cette province typée « malheur » qui plaît comme repoussoir – surtout si on la décentre juste après la guerre de 14, moment historique où le monde change pour donner le nôtre (jusqu’à Trompe 2).

Dans cette région isolée, archaïque et pauvre, naît un huitième enfant de Célestin, un cordonnier mal chaussé, qui emprunte les souliers à réparer de ses clients quand il doit « sortir ». Pierrot est ce bébé que sa mère, épuisée et déjà enceinte à nouveau, ne peut plus nourrir au sein. Drame ! Le bébé ne veut pas du biberon et refuse de s’alimenter « durant une semaine » (période stupéfiante, peut-on résister sans manger ni boire durant sept jours, particulièrement quand on est un bébé ?). Mais la belle histoire ne cherche pas la vraisemblance, seulement à coller aux images des gens.

Pierre est donc confié aux bonnes sœurs de l’orphelinat de Dinan, en ce temps où la crédulité emporte la croyance, et où « Dieu » est le recours suprême, faute de roi (guillotiné) et de président (inconnu dans les chaumières et trop lointain). Sœur Armelle se prend d’affection maternelle pour le petit et va jusqu’à oser se découvrir les seins pour qu’il tète, puis à les enduire de lait de vache pour l’habituer. Transgression de la pruderie catholique qui fait scandale au couvent bien que cela reste un secret ! C’est dans le roman, je ne suis pas sûr que cette scène soit dans la série TV popu. Pierrot s’habitue et se remplume. Dès qu’il est sevré, à 2 ans, il reprend sa place dans la famille, mais la fratrie le rend coupable de la mort de la mère, Joséphine, tarie et exsangue.

Le père va donc confier le bambin à un couple de fermiers sans enfants, qui vont l’élever aux « bons produits » (déjà le fantasme écolo) de la ferme (lait nourrissant de la chèvre, riche beurre de la vache, gras cochon, pain à volonté) en échange du travail en alternance des autres enfants, et en attendant les 7 ans de Pierrot. C’est à cet âge « de raison » qu’un enfant peut à cette époque travailler pour aider le fermier. Il va garder les vaches avec le chien Sultan. Lorsqu’il fait une erreur, le Jules, élevé à la brute, le châtie au fouet, mais ce n’est pas souvent. Il lui apprend plutôt la nature et les bêtes, le travail. Pierre prospère et devient un petit homme de 12 ans. C’est à cet âge au bord de la puberté qu’un enfant devient à cette époque un « homme » (ou une femme si c’est une fille).

Les frères et sœurs sont grands, partis de la maison pour s’engager dans la marine ou en apprentissage. Finette, la sœur aînée, tient la maison du père, mais celui-ci fréquente la Léontine, qui a perdu son mari il y a un an déjà, et décide de la marier. L’institutrice s’est fâchée parce que Pierre ne vient plus à l’école, à cause du travail de la ferme. Il y a toujours quelque chose à faire et le prétexte est bon pour éviter l’école, ce travail « de fainéant » qui actionne le cerveau et pas les mains. A cette époque, le paysan considérait que tout ce qui n’était pas utile à la terre ne valait rien. Il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre de politiciens d’extrême droite. Étudier fait penser, donc juger par soi-même : pas question en régime autoritaire ! Mieux vaut cultiver légumes ou céréales et élever (vaches et gosses).

Jules le fermier a obtenu que Finette, 21 ans, vienne prendre la place de Pierre, 12 ans, lorsqu’il doit aller à l’école. Elle garde les vaches, fait en plus de la couture (le paysan est conservateur et garde tout, usant jusqu’à la trame ses vêtements – il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre d’écologistes de droite). Lorsque Célestin marie la Léontine, Jules décide que la fête de noce se fera à sa ferme ; il paiera, Célestin étant trop pauvre. Il a une idée en tête : se faire la Finette qui lui chauffe les sangs et lui résiste obstinément. Ayant bu, il la suit lorsqu’elle part à la recherche de Pierre, qui s’est éloigné, peu enclin à « la fête » tellement à la mode chez les Français (encore aujourd’hui, où se bourrer la gueule, entreprendre le sexe opposé et danser, font oublier qu’il faut travailler et penser à l’avenir).

Et là c’est le drame, sans lequel il n’y aurait pas de bonne série : le Jules coince la Finette dans l’étable et s’apprête à la violer, sûr de sa force et aveuglé par son désir. A cette époque, le patron avait droit de cuissage sur ses employées femelles et ne s’en privait pas, peuplant le pays de bâtards chez qui il était fier de retrouver ses propres traits. Pierre saisit le fouet et frappe Jules, qui lâche Finette et se retourne contre le gamin. L’enfant se coule sous les vaches, « qui protègent leur vacher », car une vache n’est pas aussi bête qu’on le croit dans les villes. Jules, en rage et pris d’alcool, frappe à tour de bras pour se frayer un chemin et le troupeau tout entier, affolé, lui passe dessus en voulant sortir du lieu clos. Emmené à l’hôpital, il reste paralysé du bas.

Quant à Pierre, il s’enfuit dans la campagne. Il résistera huit jours, subsistant de chapardages, jusqu’à ce qu’une battue au renard, commandée par le seigneur louvetier, ne le déniche dans un buisson. Un chasseur a cru voir une bête et lui a tiré du plomb dans les fesses et les mollets. Les nemrods, penauds, ramènent au château une renarde morte et un gamin blessé, que le châtelain fait soigner. Son épouse a perdu leur fils unique à la guerre de 14 et retrouve sa fibre maternelle ; elle soigne le presque adolescent, mais une pleurésie l’envoie à l’hôpital, près de Jules dans le pavillon des hommes. Pierre retrouve sœur Armelle, chargée des blessés comme infirmière, et elle lui raconte sa petite enfance et son amour pour lui. Jules, qui se repend, lui souhaite un prompt rétablissement. Lorsque lui-même sort, il fait organiser une vente de tout son troupeau et de ses instruments aratoires par le notaire, donne le prix d’une vache née à son arrivée à la ferme à Pierre comme dédommagement de tous les désagréments qu’il a causé, puis se tire dans la tête, ne supportant pas de rester à vie en chaise roulante.

Happy end, le châtelain convie Pierre à son château, le loge dans sa bibliothèque aux milliers de livres, et l’aide à étudier. Il lui avait apporté du Jules Verne à l’hôpital des sœurs. Le gamin passe haut la main son certificat d’études, premier du canton, et le château lui paye ses études pour qu’il devienne médecin comme il le veut.

Tous les clichés y sont : le gamin pauvre mais méritant, les malheurs en cascade qui passent sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard, la volonté enracinée de lire et d’étudier, les riches compatissants qui sont là pour aider, les figures maternelles qui se substituent à la mère défaillante, le pauvre papa qui fait ce qu’il peut mais n’en aime pas moins, le méchant qui ne l’est pas tant que ça au fond, le bon vieux temps où chacun avait sa place… Une histoire à faire pleurer, écrite sans prétention et qui marche bien. Un délassement. Pierre a été joué par Robinson Stévenin en 1994 dans la série TV.

Nota : Wikipédia se trompe, comme souvent, en datant de 1998 la parution du roman. Il s’agit bien de 1995.

Hervé Baslé, Le fils du cordonnier, 1995, Livre de poche 1997, 251 pages, €2,63 , e-book Kindle €4,99

DVD Le fils du cordonnier série TV en 3 épisodes, Hervé Baslé, 1994, avec Andrzej Seweryn, Anne Jacquemin, Denise Chalem, Robinson Stévenin, Roland Blanche,‎ France Loisirs 2011, 5h30, €27,51

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Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova

Casanova, 53 ans, a sa vie derrière lui : il est un vieil homme. Il veut rentrer à Venise, sa ville natale, mais attend pour cela l’autorisation du Grand conseil, une amnistie après son évasion des Plombs en 1756. Il a commencé un pamphlet contre Voltaire, dont il dénonce l’hypocrite façon de jouer le croyant sans l’être. Mais c’est trop tard, il a épuisé son entregent à entreprendre de baiser les femmes. « Pour une nuit sur une nouvelle couche d’amour, il avait toujours sacrifié tous les honneurs de ce monde » p.85.

Autour de son auberge de Mantoue, il rencontre son ami Olivo, désormais marié à Amalia, que Casanova a bien connue jusqu’au lit, et qui ont trois fillettes dont l’aînée, Teresina, a 13 ans. Il est invité à passer quelques jours dans leur domaine, un vieux château délabré racheté au marquis local Celsi grâce aux bénéfices agricoles des légumes et du vignoble que cultive l’industrieux Olivo. Casanova ne veut pas rester, gêné de retrouver l’épouse de son ami toujours prête à libertiner avec lui. Mais la présence d’une jeune nièce, Marcolina, lui remet le feu aux chausses. Elle est belle, intelligente, étudie les maths, froide envers lui : tout ce qui fouette le désir.

Marcolina le snobe, restant polie et joutant intellectuellement sur la foi et l’incroyance, mais sans répondre à ses avances. Casanova n’hésite pas à se défouler sur Teresina, émoustillée par la puberté et qui ne dit pas non. Jetée sur le lit, « il la couvrait de baisers passionnés » (autre nom de ce qu’on appelle aujourd’hui un viol). Mais il aura Marcolina, foi de Casanova.

Il profite des circonstances pour inventer un piège où la belle cédera, sans le savoir. Car elle n’est pas prude, Marcolina ; il a vu le jeune lieutenant Lorenzi sortir un tôt matin par sa fenêtre. Il désire prendre sa place pour une nuit. Pour cela, le jeu fournit l’occasion. Casanova perd, puis regagne ; Lorenzi gagne puis reperd, notamment contre le marquis, dont il baise officiellement la femme. Il lui doit 2000 ducats d’or et lui jure de le rembourser le lendemain, sans savoir comment, probablement par le suicide. Casanova, qui a gagné la somme, lui propose un marché entre libertins affranchis des préjugés : il prendra sa place la nuit suivante auprès de Marcolina, tandis que lui est rappelé impérativement à Milan pour la guerre ; en contrepartie, il lui donnera les 2000 ducats pour éviter que le marquis ne le salisse.

Ce qui fut fait. Casanova part pour Venise, ayant reçu la lettre qu’il attendait de Bragadino, un sénateur ami, membre du Grand conseil, lui annonçant qu’il est pardonné s’il revient à Venise espionner les milieux révolutionnaires et libertins, où l’incroyance fleurit. Il fait faire demi-tour au cocher pour revenir au château, dont Lorenzi lui a donné la clé du jardin. Il s’est mis tout nu sous le manteau du lieutenant, pour ne laisser aucune trace et ne pas se faire reconnaître. A minuit exactement, la fenêtre s’ouvre, Marcolina accueille son amant et le baise passionnément.

Après une nuit torride, dans laquelle Casanova a retrouvé une ardeur de jeune homme sous les assauts d’une amante experte et déchaînée, il s’endort et rêve. Mal lui en prend, l’aube survient et, avec elle, la vérité : il n’est pas Lorenzi au corps de jeune dieu, mais un vieillard. Marcolina, horrifiée, le méprise du regard. C’est moins le mensonge que la révélation de ce qu’il est qui la touche : un ancêtre, un débris, un homme qui a fait son temps. Casanova s’enfuit, honteux.

Mais la réalité rattrape une nouvelle fois l’illusionniste. Lorenzi l’attend au jardin. Il le provoque en duel pour venger l’honneur de sa belle ; de toute façon, la guerre va le prendre et il n’a rien à perdre. Casanova est tout nu ? La belle affaire ! Lui aussi se met nu, et ils engagent le fer. Cette fois, l’expérience permet au vieil homme de triompher du jeune et Lorenzo meurt, le sein gauche percé de l’épée. Le vieux séducteur le laisse, tel un Adonis nu endormi sur l’herbe, et rejoint son coche, qui le mène à Venise. Ni vu, ni connu.

Une fois dans sa ville, il en aperçoit la décrépitude, que sa jeunesse ne voyait pas, tout entière absorbée par le désir. Il mesure son bienfaiteur, qu’il a sauvé jadis de la mort par saignées des médecins incompétents. C’est un homme simple, conservateur, pas bien intelligent. Il prend la température de la ville, minée par les nouvelles mœurs libertines et incroyantes des Lumières en cette année 1773, et qui agit en réactionnaire, par la répression.

C’est une fin de règne, une fin de monde, bientôt la Révolution, partie de France, va enflammer l’Europe, et Venise sera prise dans le tourbillon des nouvelles mœurs, des nouvelles façons de penser, par la liberté. Lui, Casanova, est un séducteur fini ; il ne peut plus séduire les jeunes filles, sauf les très jeunes naïves, par surprise ; il ne peut plus ferrailler intellectuellement avec les philosophes, tout le monde s’en moque et l’époque est au retour de la religion ; il ne peut plus vivre de sa liberté, désormais stipendié pour espionner. Sa décrépitude est à l’image de Venise qui se meurt, à l’image aussi de l’après-Première guerre mondiale, que l’auteur vit dans la désespérance. Une certaine Europe cosmopolite, inventive, artistique, de la Belle époque a disparu avec la boucherie de 14. La dépression psychologique approche, de même que la Grande dépression économique de 1929, qui aboutira à la réaction du stalinisme, du fascisme, du nazisme, du franquisme, du salazarisme, du pétainisme… Nous revivons un peu cette époque-là, où la liberté recule, le libertinage répugne, et où la réaction ressurgit.

L’auteur, Arthur Schnitzler, est mort à 69 ans en 1931. Il n’aura pas connu la chape de plomb du nazisme. En tant que juif, médecin, psychanalyste émule de Freud, écrivain de théâtre, il aurait été éliminé par le nouveau régime. C’est dans les années 1980, au moment de la résistance des pays de l’Est contre la chape de plomb du brejnévisme soviétique, que Schnitzler a été traduit en France. Casanova est devenu l’emblème de la liberté de penser et des mœurs – jusqu’à en faire un film avec Alain Delon en Casanova et Elsa Lunghini en Marcolina fort dévêtue.

Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova, 1918, 10-18 1980, 190 pages, €5,00, e-book Kindle €1,49

DVD Le retour de Casanova, Édouard Niermans, 1992, avec Alain Delon, Elsa Lunghini, Fabrice Luchini, Fox Pathé Europa 2003, 1h34, €20,89

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Le secret de la pyramide de Barry Levinson

Les scénaristes inventent la première aventure de Sherlock Holmes, que son père fait débuter à l’âge adulte. Ici, Sherlock (Nicholas Rowe) est un lycéen de 17 ans à l’école londonienne vénérable (et privée) de Brompton Academy en 1870, en pleine époque victorienne. En fin de trimestre, il accueille comme voisin de dortoir un échappé d’une école en faillite, John Watson (Alan Cox). Les acteurs ont respectivement 19 et 15 ans, mais sont crédibles comme ados d’âge intermédiaire, ce qui n’est pas toujours le cas au cinéma.

Dès le premier abord, Sherlock fait montre de ses capacités d’observation et de déduction sur John, lui donnant son nom, son origine, son goût pour les pâtisseries – il se trompe seulement sur son prénom, qui n’est pas James mais John. Ce dernier veut devenir médecin comme son père et répugne aux aventures qui le détournerait de son droit chemin. Nous sommes dans le schéma classique du meneur et du raisonnable, l’un entraînant l’autre qui le contient – mais l’aide et le complète.

Des morts mystérieuses se succèdent par coups de folie, après que le spectateur ait vu une silhouette encapuchonnée de noir souffler une fléchette par une sarbacane. Les hommes touchés ont d’horribles hallucinations et finissent par se donner la mort pour y échapper, soit en se jetant par une fenêtre, soit sous les roues d’un fiacre, soit en se poignardant en croyant tuer un dragon qui leur dévore le ventre. Dans le même temps, des jeunes filles disparaissent, pas moins de cinq. Holmes, à la lecture des faits divers et des nécrologies de presse, en est intrigué : quel est le lien entre tous ces décès et disparitions ? Il y en a forcément un, les coïncidences étant rarement fortuites. Mais l’inspecteur Lestrade au nez court en forme de groin (Roger Ashton-Griffiths), à qui il confie ses interrogations, ne veut rien entendre. Il est heureux d’être dans son bureau à ne rien faire – jusqu’à ce qu’il se pique lui-même avec une épine sortie de la fameuse sarbacane, apportée comme preuve par Holmes…

Sherlock, en jeune homme normal, est amoureux de la seule fille de son âge présente dans l’établissement, Elisabeth (Sophie Ward), la nièce du professeur émérite Rupert Waxflatter (Nigel Stock), autorisé sur les instances du maître d’escrime Rathe – prononcez à l’anglaise Rathi (Anthony Higgins), à rester demeurer dans les greniers, où il poursuit ses inventions. Il expérimente en effet un engin volant à pédales, muni d’ailes de chauve-souris, que ses semi-échecs ne découragent pas de perfectionner.

Par la jalousie de Dudley (Earl Rhodes), un élève de sa classe qui voudrait s’emparer d’Elisabeth pour sa vanité de jeune mâle de la haute société, et pour avoir gagné son pari de retrouver un trophée en 60 mn, Holmes est accusé de tricherie à un examen et renvoyé de l’académie. Son professeur d’escrime dit le regretter, mais le conseil d’administration reste inflexible. Il apprécie publiquement le jeune homme, qui l’a mouché plusieurs fois au fleuret, mais se fait moucher à chaque fois qu’il se laisse prendre par ses émotions. Une leçon que Sherlock retiendra : pour être efficace, raison d’abord.

Holmes serre la main de Watson devant son fiacre qui va l’emmener chez son frère aîné, quand ils entendent des coups de sifflet et le rugissement d’alerte du rhombe d’un policeman. Un homme s’est poignardé dans une boutique de curiosités exotiques. C’est Waxflatter, qui meurt après avoir prononcé à l’intention de Holmes ce simple nom : Ithar. Watson découvrira, mais un peu tard, qu’il s’agit d’une anagramme. Il a ramassé un étrange objet en os qui ressemble à une flûte, mais que l’antiquaire de la boutique lui dit être une sarbacane égyptienne. Dans la bibliothèque bien fournie de l’école, dans laquelle Holmes revient clandestinement, il découvre avec Watson que cet instrument était utilisé par une vieille secte d’adorateurs d’Osiris, les Rame Tep.

Un temple de ces fanatiques existe en plein Londres, dans le quartier mal famé des docks, et Holmes ne peut s’empêcher d’y entraîner Watson et Elisabeth pour en savoir plus. Dans un dépotoir abandonné, il découvrent un pyramidion dont Holmes énonce qu’il pourrait s’agir du « sommet émergé de l’iceberg ». Trait d’humour britannique, le plancher pourri cède et les trois se voient glisser jusqu’en bas d’une grande pyramide en bois, dont le sommet seul émergeait. Des bruits étranges à l’intérieur : la secte en cérémonie. Un vasistas permet d’accéder aux yeux du bélier Amon, qui surmonte la scène. Des sectateurs sont en train d’envelopper de bandelettes une jeune fille inerte, droguée, avant de la porter en sarcophage. Le grand prêtre à tête d’Anubis actionne deux leviers qui font couler un liquide bouillonnant sur son corps et elle crie. « Arrêtez, elle est vivante ! » ne peut s’empêcher de hurler Holmes, et les voilà découverts et pourchassés.

Touchés de fléchettes, ils se retrouvent dans le cimetière de Londres où ils ne tardent pas à avoir chacun des hallucinations, correspondant à leurs inconscients. Seul Holmes se retrouve en proie à une hallucination « réelle », un sectateur brandissant un sabre courbe pour le trancher. Il se défend en escrimeur à l’aide d’une pique tirée de la barrière en fer d’une tombe, jusqu’à ce qu’un policeman mette l’assaillant en fuite. C’est après cette aventure que Holmes jette sur le bureau de Lestrade les fléchettes empoisonnées qui les ont touchés et que Lestrade, toujours lent à comprendre, finit par y arriver.

Dans le grenier de Waxflatter, Watson découvre une gravure représentant les camarades d’une école où le professeur est en compagnie de tous ceux qui sont morts par faux suicides après les hallucinations. Seul l’un d’entre eux est encore vivant, Chester Cragwitch (Freddie Jones), claquemuré dans son château mal protégé. Holmes et Watson lui rendent visite, conduisant ainsi sans le vouloir la silhouette à sarbacane vers sa dernière victime. Cragwitch apprend aux garçons qu’étant jeunes, et très amis, ils avaient décidé en commun de bâtir un hôtel en Égypte, pays favorable à ce nouveau sport anglais qu’est le tourisme. Lors de la construction, les ouvriers avaient mis à jour un ancien tombeau et les villageois s’étaient révoltés, conduisant la troupe à intervenir, dans ces premières années d’occupation de l’Égypte par l’empire. Depuis, la bande d’amis qui avaient renoncé à leur investissement, étaient en butte à la vengeance de deux enfants échappés du massacre et de l’incendie du village, Ithar et sa sœur.

Holmes ne tarde pas à comprendre de qui il s’agit, ce pourquoi Rathe et Mme Dribb (Susan Fleetwood), la gouvernante infirmière du collège, enlèvent Elisabeth comme cinquième momie à sacrifier à Osiris – une femme pour chaque homme tué. Holmes utilise la machine volante du professeur, améliorée grâce à ses soins, pour suivre le fiacre de Rathe jusqu’au temple secret de la secte, où Elisabeth doit être sacrifiée selon les rites. Lui et Watson ne savent que faire en assistant à la scène ; ils ne sont que deux devant une centaine de fanatiques.

Mais Holmes a une idée, fondée sur la physique : il suffit de desceller une seule poutre de l’assemblage en bois de la pyramide pour qu’elle s’écroule. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le ravage provoqué empêche le liquide bouillant de tuer Elisabeth sous bandelettes, met le feu aux tentures et au bois, fait courir les sectateurs dans tous les sens. Mme Dribb, qui s’avère être la sœur de Rathe (n’oubliez pas de prononcer Rathi), dont le nom à l’envers est Ithar, veut tuer Holmes d’une fléchette, mais celui-ci, au corps à corps avec elle, souffle le premier, ce qui exécute la meurtrière. Ithar a enlevé une fois de plus Elisabeth et l’emporte dans son fiacre, mais Watson réussit à prendre l’initiative d’user d’une corde et d’un grappin pour l’en empêcher, et sauver Holmes des flammes par la même occasion. Rathe tire au pistolet et Elisabeth, qui s’est interposée, est touchée mortellement au ventre. Sherlock Holmes affronte alors Rathe-Ithar en duel au-dessus de l’eau gelée de la Tamise, pas moins de dix centimètres de glace en cette période de petite glaciation intermédiaire. Il finit par avoir le dessus et Ithar finit sous la glace… jusqu’au post-générique, mais il faut en supporter la litanie des centaines de gens pour faire un film jusqu’au bout. Après l’enterrement d’Elisabeth, Holmes quitte Watson pour les vacances, mais ne reviendra pas à l’académie Brompton. Il promet cependant de revoir son ami, qui va poursuivre paisiblement ses études de médecine.

Premier film à intégrer une image de synthèse, le chevalier hallucinatoire sorti du vitrail, supervisée par John Lasseter à la tête du jeune studio Pixar, il n’a pas connu le succès escompté, on ne sait trop pourquoi. L’air du temps n’était peut-être pas à l’aventure, au sectarisme égyptien (qui fera le succès de La Momie en 1999), à l’exercice de la raison. On préférait les gros muscles de Schwarzy à l’adolescent longiligne, et la grêle de balles aux déductions intellectuelles.

DVD Le secret de la pyramide – Young Sherlock Holmes(Pyramid of Fear), Barry Levinson, 1985, avec Nicholas Rowe,‎ Alan Cox, Anthony Higgins, Sophie Ward, Susan Fleetwood, Paramount Pictures France 2004, doublé Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien, 1h44, €5,99, Blu-ray €12,82

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