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Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable

Xavier Dolan vient d’avoir 30 ans et il a déjà sa biographie. Le maître de conférences en droit à l’université de Reims, spécialiste des thématiques maghrébines que sont la transition démocratique, la religion, l’identité, le genre, Laurent Beurdeley a été séduit dès son premier film par ce doubleur, auteur, acteur, réalisateur, metteur en scène, costumier né en 1989. Il en fait le Rimbaud du XXIe siècle, né Outre-Atlantique dans la Belle province.

Malgré quelques expressions étranges en page 9 telles que « baigné dans l’œil du public » (sic) et « des perceptions se mobilisent » (ah bon ?), le reste se lit agréablement. N’était la formule peu digeste des fiches juxtaposées en chapitres thématiques, multipliant à plaisir les citations sans toujours en dégager l’essentiel. Mais une vie aussi courte n’est pas encore définie et la suivre pas à pas est faire montre de prudence anglo-saxonne (le culte du fait), même si le lecteur français aurait aimé plus de souffle épique à la Michelet pour l’enfant terrible du cinéma canadien.

Il a 20 ans lorsqu’il a « tué sa mère » en en faisant un film cathartique, présenté en 2009 à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Le scénario est tiré d’une nouvelle qu’il a écrite à 16 ans, sur les encouragements d’une prof. Il sera Grand prix du jury à Cannes en 2016, sept ans plus tard. Fils d’un Egyptien (Michel Tadros) acteur et danseur et d’une Irlandaise dont il a pris le nom (Geneviève Dolan – à qui ce livre est dédié), le jeune Xavier joue déjà dans des publicités et des séries à l’âge de 4 ans ; il double à 11 ans Ron Weasley dans la version française de Harry Potter.

C’est sa mère qui l’élève seule car le couple s’est séparé lorsque le gamin avait 2 ans. Xavier souffrira de l’absence de père, trouvera sa mère peu affectueuse en son enfance et sera mis dans une pension catholique de 11 à 14 ans. Il quittera les études à 17 ans pour se lancer tout seul dans le cinéma, profitant de la fortune accumulée par ses cachets d’enfant. A l’école, il est turbulent, se bat, veut attirer l’attention. Le père indifférent le marque et oriente probablement sa sexualité d’enfant trop désireux d’être aimé, en rivalité constante avec sa mère. Après l’avoir ressenti dès 12 ans, il se déclare ouvertement gay à 16 ans dans son collège Notre-Dame de Lourdes à Montréal ! Il est vrai qu’il semble exister une pression vers les amitiés particulières dans ces lieux fermés non-mixtes où l’extrême jeunesse bouillonne de passions. L’austérité catholique, la célébration du Christ torturé, de saint Sébastien nu percé de flèches doloristes et le célibat de ses prêtres n’arrange pas les choses… Besoin d’admirer, d’être aimé, en faut-il plus pour désirer qui est à sa portée ?

Les Québécois sont volontiers jaloux de qui les dépassent d’une tête, suggère l’auteur. Aussi le fils prodige est-il traité en joual (le parler québécois) de fif et de bibitte lorsqu’il réalise son premier film, comprenne qui pourra. Pour émerger, il faut tourner en bon français – ou en anglais – car le marché du Québec n’est que de 8.5 millions d’habitants. Xavier Dolan est anxieux, impatient, et montre en miroir sa génération dans un monde malade : sexe, drogue et rock’n  roll. Mais il balaie les étiquettes et se veut jeune qui ose. Ses références filmiques sont La leçon de piano, Mort à Venise, Les 400 coups, entre autres, son personnage fétiche Néron dans Britannicus de Racine, et il avoue un faible pour le beau Leonardo di Caprio. Il aime Les liaisons dangereuses, L’écume des jours, la poésie de Paul Eluard et les fantaisies de Jean Cocteau. En bref l’intime et l’ode à la différence. Chacun est précieux et il faut le connaître plutôt que le juger. Les mères, surtout, sont méritantes, ayant la charge d’élever dont les pères se défaussent trop volontiers.

Lorsqu’il tourne, il est très directif, descend jusqu’aux détails des costumes, de la voix et des gestes avec les acteurs. Il voit ce qu’il veut et l’impose. Ce n’est pas caprice mais exigence et les acteurs même les plus grands paraissent jusqu’ici séduits par sa direction.

Sur vingt chapitres, le biographe en consacre six aux films et deux aux clips vidéo.

J’ai tué ma mère (2009) expulse les rancœurs d’enfance de façon sincère et maniérée.

Les Amours imaginaires (2010) filme les fantasmes d’adolescence où un garçon et une fille s’amourachent du même éphèbe indifférent comme un dieu grec.

Laurence Anyways (2012) avec Melvil Poupaud, montre comment un homme au prénom androgyne se veut femme, film sur l’identité sexuelle mais sans aucune scène de sexe.

Tom à la ferme (2013) sur une pièce de Michel Marc Bouchard est un thriller psychologique, peut-être l’œuvre la plus accessible à qui n’a jamais vu Dolan. Tom est gay et a perdu son compagnon Guillaume du sida. Il va l’enterrer dans la famille de ce dernier, dans une ferme sinistre où le frère aîné, Francis, est à la fois une brute et un séducteur. Tom entretient avec lui des relations sadomasochistes jusqu’à ce qu’il finisse par partir, séparant le rural arriéré de l’urbain branché.

Mommy (2014) avec Antoine Olivier Pilon est tourné en format carré pour plus de proximité avec les visages. Une mère reprend son fils psychopathe chassé de l’hôpital psychiatrique pour y avoir mis le feu et, aidée d’une voisine, tente de résoudre ses problèmes. Dits en joual et souvent hystériques, les dialogues ne sont pas appréciés de tous les spectateurs.

Juste la fin du monde (2016) à partir d’une pièce de Jean-Luc Lagorce montre l’enfermement névrotique, la crise permanente de chacun sans que jamais personne n’écoute. Le film réunit Vincent Cassel, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Nathalie Baye – excusez du peu – et filme le retour dans sa famille d’un malade (du sida mais le mot n’est pas prononcé). Aucune vie intime n’est au fond communicable.

Ma vie avec John F. Donovan (2018) conte la relation épistolaire entre un acteur adulte gay refoulé et un fan de 11 ans, jusqu’à ce que des harceleurs du gamin mettent la main sur des lettres de l’acteur et les publient sur le net, entraînant le suicide de l’adulte. Comment vivre sa vie tout en étant célèbre ?

Matthias & Maxime (2019), trop récent, n’est pas chroniqué dans la biographie.

Les clips sont College boy (2013) et Hello (2015). Le premier est sur une chanson du groupe Indochine, où un collégien est harcelé de plus en plus fort dans une école catholique, jusqu’à la crucifixion finale dans la cour, alors que tout le monde détourne les yeux. Antoine Olivier Pilon se sacrifie. Le second est sur une chanson d’Adele, vu 1.7 millions de fois sur YouTube.

Xavier Dolan est un autodidacte mal aimé qui a bâti son art par son entregent et son côté Peter Pan. Il est sensible aux êtres, trop sensible aux maux de son époque dont l’égoïsme et le préjugé sont les deux piliers. Il est croyant, mais de quoi ? De culture catholique mais québécoise. Le biographe ne nous en dit rien. S’il a certainement vu tous les clips et lus tous les articles sur son sujet, l’a-t-il rencontré une fois avant d’écrire ? (Il l’a au moins rencontré après)

Il reste qu’il s’agit, à ma connaissance de l’unique biographie du prodige de 30 ans – une performance !

Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, 2019, édition CRAM Montréal, 450 pages, €22.00 e-book Kindle €15.99

DVD Coffret 5 DVD Xavier Dolan : J’ai tué ma Mère + Les Amours Imaginaires + Laurence Anyways+ Tom à la Ferme + Mommy, €25.98

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Comment tuer son boss de Seth Gordon

Nick (Jason Bateman), Dale (Charlie Day), Kurt (Jason Sudeikis) haïssent leurs patrons respectifs Harken (Kevin Spacey), Harris (Jennifer Aniston) et Pellitt (Colin Farrell). Le premier se voit promettre une promotion comme vice-president (sous-directeur) du service des ventes, mais elle ne vient jamais – elle est la carotte qui le rend soumis à son boss sadique. Le second est constamment sous la menace d’être violé par sa chef dentiste qui profite du patient endormi pour lui mouiller la bite, l’empoigner et opérer les préliminaires pour le sucer, l’excitant pour qu’il la baise – mais Dale a pour ambition « d’être un mari » et ne veut pas tromper son encore fiancée. Le troisième est heureux au travail jusqu’à ce que son vieux patron d’usine chimique meure d’une crise cardiaque et c’est alors le camé bambochard de fils qui reprend les rênes, ne désirant que pressurer la boite jusqu’à l’épuiser, virant les salariés un à un.

Les trois amis d’enfance se retrouvent le soir au bar et font état de leur désarroi. C’est la crise économique et les boulots sont précaires : Nick se verra refuser toute lettre de recommandation par son patron et devra changer de métier, recommencer des études, etc. ; Dale a été fiché comme délinquant sexuel pour avoir exhibé sa bite sur une aire de jeux pour enfants (sauf que c’était de nuit, sans personne alentour, et seulement pour uriner – mais la caméra automatique s’en fout) ; Kurt officie dans la chimie, secteur sinistré en déclin. L’exemple d’un ancien condisciple, licencié à New York et qui n’a pas retrouvé de travail depuis trente mois, est édifiant : il est revenu dans la ville de province et habite chez sa mère, il survit en tentant de gagner 40$ en faisant des pipes aux hommes dans les toilettes. Aucun des trois ne veut faire de même et se pose alors le dilemme suivant : ou bien se soumettre et avoir une vie de merde jusqu’à la fin, ou bien « éliminer » d’une façon quelconque le patron pour avoir de l’air.

Dans la blague, l’un d’eux dit qu’il suffit de les tuer. Effroi et répulsion ! Sauf que l’idée fait son chemin et que, finalement, ce ne serait pas si bête. Mais que faire ? comme disait Lénine dans un opuscule célèbre que 99.99% des Américains ne connaissent vraisemblablement pas. Se renseigner. Mais où ? Dans les petites annonces, Dale trouve pour 200$ un homme dont la spécialité est « d’éliminer ». Ils le convoquent – mais l’élimination est celle d’urine sur les consentants qui jouissent de s’humilier, une perversion sexuelle répandue dans l’univers impitoyable de l’entreprise outre-Atlantique. Sur le net ? Trop visible, on remonterait jusqu’à eux. Dans les bars louches ?

Pourquoi pas – et voilà nos trois compères qui interrogent « Gregory », la voix GPS de la voiture qui est un service humain à part entière pour 19$ par mois à ceux qui roulent beaucoup. Gregory ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom mais Al Amane, un truc comme ça, un nom à consonance arabe imprononçable par une lèvre yankee pour tout un tas de raisons – mais il est « au service » et fait son boulot à l’américaine, c’est-à-dire pour votre argent. Il ne connait pas d’adresses de bars louches mais propose un quartier où les vols de voiture sont les plus fréquents. OK pour le quartier. Et, dans le bar forcément louche du quartier (pour preuve, il est remplis d’affreux Américains plus ou moins colorés et dénudés pour exhiber leurs muscles), les trois niais font connaissance de Nique-ta-mère Jones (Jamie Foxx), un Noir à barbiche qui a niqué sa mère saoule à 11 ans : profitant de son sommeil alors qu’elle était nue, il lui a mis la main dans… mais je vous laisse découvrir où.

Il réclame 5000 $ pour leur projet. Sauf que ce n’est pas lui le tueur, il n’a fait de la tôle que pour avoir illégalement filmé un film qui venait de sortir dans le but de faire de l’argent. Il est consultant – et donne cette idée intéressante que si chacun tue son boss, le mobile sera évident ; il faut donc que chacun tue le boss de l’autre pour évacuer les soupçons. C’est donc ce que projettent les trois amis, enquêtant d’abord sur leurs patrons pour savoir où ils habitent, quelles sont leurs habitudes et comment on pourrait les piéger ; il faut que cela ait l’air d’un accident.

D’explorations en gaffes, les gags s’enchaînent, dans le lourd sexuel le plus souvent. Car l’humour n’existe pas en Amérique, pas plus le noir que l’autre ; ne règne que l’ironie bien grasse sur laquelle appuyer grossièrement pour que le spectateur le plus con saisisse de suite sans surtout avoir à réfléchir une seule seconde. Et ça marche : qui peut le plus pouvant le moins, vous comprendrez aisément et vous rirez souvent, même si ce n’est pas vraiment subtil. Il s’avère que Kurt est mené avant tout par sa queue, Dale par l’excitation et Nick par le fait de ne pas oser. Avec ces handicaps, l’aventure ne sera pas simple.

Un téléphone piqué dans la maison Pellitt pendant que le camé est en train de s’envoyer en l’air en boite avec deux putes est tombé par inadvertance dans la maison Hacken et les images qu’il contient poussent ce dernier à croire que Pellitt baise sa femme. Il prend donc son flingue phallique et son monstrueux 4×4 pick-up 12 cylindres pour aller descendre le rival sur le pas de sa porte. Ce serait génial si Nick n’était pas justement en planque devant la maison Pellitt et, assistant à l’assassinat, roule trop vite et se fait flasher à trois cents mètres du lieu du crime par un radar automatique. Les flics le cueillent et le cuisine avec les deux passagers qu’il a repris entre temps pour faire le point. Ils seront libérés mais désormais suspects. Quant à ce con de Dale, il a sauvé Hacken, apparemment allergique aux cacahuètes en lui injectant avec obligeance son antidote au lieu de le laisser crever ni vu ni connu. Quant à la nymphomane aux seins nus sous sa veste, il ne suffit pas que Kurt se dévoue pour la niquer car elle en veut toujours ; il faut la piéger sur le vif pour qu’elle cesse le chantage qu’elle opère sur Dale en l’ayant photographié quasi nu en position équivoque avec elle lorsqu’elle l’a anesthésié pour traiter la première fois sa molaire avant de l’engager comme assistant.

Tout s’enchaîne et se déchaîne, en courtes séquences et sans temps mort comme dans la pub. Le spectateur passe un bon moment, à condition d’aimer le côté délirant de l’ironie yankee qui en rajoute sans cesse comme on augmente les doses. Le succès fut tel (dans les pays anglo-saxons) qu’un deuxième opus est né trois ans plus tard sous le même titre, flanqué du « 2 » de rigueur. Je ne l’ai pas vu mais le DVD initial se vend désormais avec son jumeau pour le même prix, alors autant faire d’une pierre deux coups.

DVD Comment tuer son boss 1 et 2 (Horrible Bosses), Seth Gordon, 2011 et 2014, avec Jason Bateman, Charlie Day, Jason Sudeikis, Jennifer Aniston, Kevin Spacey, Jamie Foxx, Colin Farrell, Warner Bross 2015, 3h20, standard €9.36 blu-ray €14.20

 

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Heat de Michael Mann

Avant le 11-Septembre, où les Yankees sont devenus fous, le cinéma d’action était à un sommet. Heat est non seulement remarquable par son découpage sans temps mort, mais aussi par le duel de deux monstres sacrés, le lieutenant de police Al Pacino et le braqueur virtuose Robert de Niro.

C’est ce dernier qui apparaît sympathique jusqu’au milieu du film. Puis intervient la fameuse rencontre du flic et du truand dans un café d’autoroute, sur l’initiative du flic insomniaque que sa bonne femme vient de vexer en baisant un homme chez elle puisqu’il n’est jamais là.

Les deux hommes se retrouvent en prédateurs, l’un pour le bien, l’autre pour le vol (qui est un mal relatif puisqu’il ne s’agit que de prendre aux financiers). Ils se respectent et chacun déclarent ne savoir bien faire que son métier. La scène dure six minutes et fait basculer le film en son milieu. Tout oppose les deux hommes, sauf leur destin qui est d’aller jusqu’au bout : le flic joue à la famille normale, marié trois fois et père d’une belle-fille en crise d’adolescence – mais il n’est jamais là ; le truand se veut seul mais pas solitaire, étant « capable de tout quitter en trente secondes si un flic se pointe à l’horizon » – mais il vient de tomber amoureux d’une jeunette rencontrée en librairie.

Hanna le flic apparaît honnête et humain ; McCauley le truand égoïste est capable de mentir à son aimée (mentir est le pire crime au pays de la transparence démocratique – encore que l’époque récente incite à nuancer…). Le spectateur alors choisit, même si le Pacino joue trop le Rital en excès, braillant dans la rue et engueulant ses hommes en grand chef mafieux, baisant sa femme avec ses deux médailles d’or ballotant au cou, grand guignol petit et toujours mal fagoté.

Ce sont ces destinées qui vont se rencontrer au moment ultime. Al Pacino dormirait tranquille si sa belle-fille n’était pas venue s’ouvrir les veines justement dans sa baignoire, le laissant éveillé et apte à consulter son pager, gonflé d’une colère contre le monde entier pour la vie injuste que lui font mener les truands. Robert De Niro irait couler des jours tranquilles aux îles Fidji si son démon particulier ne le poussait, alors qu’il se dirige vers l’aéroport muni de tout le viatique pour une nouvelle vie, à se venger du gros con nazi qui a fait foirer son récent braquage et qui a dénoncé son ultime coup de la banque, déclenchant une fusillade monstre dans les rues de Los Angeles. Un quart d’heure de trop… voilà ce qui lui a manqué. Le duel final sur les pistes de l’aéroport de Los Angeles la nuit est épique mais se termine par l’élimination de l’un d’entre eux. Pas de vainqueur, juste la vie – qui est tragique et choisit au hasard – et ne se perpétue que par les femmes qui restent sur le bord. Ou la lumière de Dieu, puisque les projecteurs s’allument à l’ultime moment pour que l’un tire d’abord en ayant vu l’ombre de l’autre.

Le bien, le mal, ne sont au fond que relatifs. Il y a de vraies ordures qui ne méritent pas le nom d’humains et qui peuvent être éliminés sans remord, tel Waingro (Kevin Gage), chevelu et barbu, croix gammée tatouée sur le sternum, tueur en série de putes de 15 à 17 ans et tueur des gardes du fourgon blindé lors du premier braquage. Pour les autres, ils ont tous leur faille, tel Chris (Val Kilmer), amoureux fou de sa blonde plus intéressée par le fric que par l’aventure (Ashley Judd), écartelée entre balancer ou élever son fils, mais qui ne trahira pas son mec en coopérant avec les flics puis en faisant discrètement signe à Chris de filer au moment où il va être appréhendé. Les braqueurs ne volent pas les petites gens mais les financiers voleurs, ils ne tuent pas le quidam mais seulement les flics et les méchants. Sauf qu’une erreur de casting leur a fait engager Waingro le psychopathe au dernier moment et que ce démon a tout fait foirer. Tout. Comme si le Diable biblique en personne s’en était mêlé, ce qui n’est probablement pas par hasard, tant les Yankees sont imbibés de Bible et profondément superstitieux du diable et du bon dieu.

Mais ça marche. J’ai vu trois fois le film et je le trouve envoûtant à chaque fois.

DVD Heat de Michael Mann, 1995, avec Al Pacino, Robert De Niro, Danny Trejo, Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, 20th Century Fox 2017, 2h43, standard €8.32 blu-ray €11.99

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Wind River de Taylor Sheridan

Le mythe du Pionnier viril se battant pour sa survie dans la nature sauvage est magnifié par ce film à la gloire des Etats-Unis. Le spectateur y retrouve de l’action forte dans un décor de montagnes somptueux et l’excitation de la traque contre les gros machos bourrés qui considèrent les femelles du cru comme de la viande à baiser. C’est du lourd.

Cory (Jeremy Renner) est un chasseur officiel de la réserve indienne de Wind River dans le Wyoming. Il pilote un énorme pick-up au moteur V8 apte à rouler dans les congères et une motoneige rugissante qui avale les gallons de carburants. Il est équipé d’une tenue antifroid doublée d’un camouflage neige et porte, outre un téléphone satellite dans son giron, une paire de jumelles, un couteau Bowie et un fusil court à lunette capable de descendre un loup ou un puma des montagnes à plusieurs centaines de mètres. Un méchant aussi, à l’occasion.

Car, lors d’une traque de lionne qui a tué deux bœufs au grand dam des fermiers, Cory découvre un cadavre en anorak bleu ciel. Il est celui d’une jeune femme pieds nus (Kelsey Chow) qui a couru dix kilomètres dans la neige « comme une guerrière » avant de s’effondrer, les poumons gelés. Car il fait volontiers moins trente dans ces étendues glacées la nuit. Cory connait la fille : elle est celle de son ami indien Martin (Gil Birmingham) ; elle venait d’être majeure et rejoignait son copain, employé de sécurité de la plateforme pétrolière du coin (Jon Bernthal). Les Indiens sont parqués dans cette réserve inhospitalière depuis un siècle, mais la prédation économique ne s’arrête pas pour autant : fermiers, éleveurs, chasseurs de fourrure, exploitants de pétrole viennent comme des vautours sur la nature, ne laissant que l’os aux indigènes. Ceux-ci, sans futur, dépriment et les jeunes sombrent dans la drogue ou la prostitution – même si l’université ou l’armée leur permettraient de s’en sortir.

Cory lui-même, marié à une Indienne de la réserve, sait que celle-ci cherche un poste pour s’en sortir et qu’elle ne peut le trouver que loin de la réserve ; elle emmènera leur fils pas encore adolescent. Cory a vu aussi sa fille aînée violée et morte à 16 ans, les poumons gelés, quelques années auparavant parce qu’il n’était pas là et que des copains de sa fille entraînant des inconnus étaient venus « faire la fête » (ce qui veut dire, chez les Yankees, se saouler, se shooter et baiser tout ce qui bouge). Il est donc effondré lorsqu’il trouve le cadavre.

La chef de la police indienne du territoire (Graham Greene) informe le FBI qui, faute d’agent disponible sur un territoire aussi étendu, n’envoie qu’une jeune femme (Elisabeth Olsen) encore en formation à las Vegas ! Elle n’est ni équipée ni au fait des mœurs indiennes et demande à Cory de l’aider. L’enquête s’annonce sauvage, les mœurs du lieu étant celles de la Frontière : tirer d’abord et parler ensuite. La vengeance sera elle aussi biblique, style Ancien Testament : œil pour œil et dent pour dent, bien loin du « christianisme » trop volontiers affiché pourtant à la face du monde.

La bêtise des mâles yankee, rustres et ignorants, s’étale sans vergogne tandis que les subtilités de la tradition, expérimentées par le pisteur de la réserve et transmises à son jeune garçon (Teo Briones), sont réhabilitées. Ainsi que les femmes indiennes, dont « beaucoup disparaissent » nous apprend un texte de fin de film. Le racisme des machos blancs américains est un fait bien connu, mais le racisme héréditaire contre les Indiens est moins médiatisé que celui contre les Noirs. L’époque récente exige un rééquilibre.

Nous avons donc de bons sentiments écologistes, féministes, antiracistes et des personnages torturés par l’introspection dans un décor de nature sauvage en proie aux prédations industrielles. Le déroulé d’action impeccable ne vous lâche pas jusqu’au bout, même si les armes prennent trop souvent le raccourci sur les mots : pas le temps ni les neurones pour convaincre, il ne faut que s’imposer par la force (comme en Irak). Evidemment le Bien triomphera du Mal, comme d’habitude en cette mentalité biblique où tout est vu en noir et blanc, et la Technique sera célébrée comme il se doit en plein territoire sauvage.

Un polar puissant, “interdit en salle aux moins de 12 ans” (mais l’hypocrisie veut qu’ils aient accès au DVD).

DVD Wind River, Taylor Sheridan, 2017, avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille, Jon Bernthal, Julia Jones, Metropolitan Video 2018, 1h45, standard €9.45 blu-ray €14.99

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Les vieux fourneaux de Christophe Duthuron

La BD au cinéma est très mode : le scénario est tout fait et les plans-séquence préparés. Les cases de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet dans leur album de 2015 sont donc mises en mouvement par un Christophe Duthuron qui réunit un bouquet d’acteurs très convaincants. Mais il ne réussit pas à rendre irrésistible le rire du spectateur : il manque toujours quelque chose, une coupure image à temps, une chute pour les dialogues… ou, à l’inverse, il y a trop de lourdeur dans les blagues ou les scènes, des sentiments trop soulignés par une musique forcée. Les grands acteurs, il faut les laisser jouer, quitte à dériver du scénario. Le public ne s’ennuiera pas mais gardera un sentiment d’inachevé. Foi d’observateur, je trouve la bande dessinée meilleure que le film.

Lucette, femme d’Antoine (Roland Giraud, portant beau à 76 ans), meurt après une vie bien remplie. Son mari convie ses vieux potes à venir l’enterrer au village, dans le Gers, refuge de tous les révoltés post-68, anarchistes de tempérament. Sans cesse, le sud-ouest rejoue les chevaliers du Nord de l’orthodoxie contre les pauvres Cathares de l’hérésie, ce mythe inépuisable. Eddy Mitchell (76 ans) conduit par Pierre Richard (84 ans), soit Emile et Pierrot, reviennent donc dans leur province d’enfance pour enterrer la vieille et consoler le pote au litre de prune à 50°.

Emile réside dans une maison de retraite chic de la banlieue parisienne après une existence de nomade dans le monde, parti le plus loin possible à 18 ans après un match de rugby raté parce qu’il a planté sa petite amie Berthe (Myriam Boyer), fille de ferme collabo pour faire revenir le père au STO, et que celle-ci, par vengeance, a labouré le terrain de sport ! C’est un brin compliqué mais les gens ne sont jamais ce qu’ils paraissent en façade. Pierrot, dit la Taupe parce qu’il est bigleux (aussi bien physiquement que politiquement), a milité toute sa vie pour l’anarchie et constitué sur ses vieux jours une section anticapitaliste à Paris, où il coince les serrures des agences bancaires et autres petits méfaits inutiles. Seul Antoine apparaît « normal » aux yeux de la société, resté quarante ans à la comptabilité de l’entreprise locale pharmaceutique Garan-Servier, une usine partie de rien dans la région pour devenir multinationale ; il a été délégué syndical durant toute la période et, s’il n’a pu empêcher les licenciements de restructuration pour délocalisation, il en accuse la Berthe qui a toujours refusé obstinément de vendre ses terrains pour agrandir l’usine. Le spectateur apprendra pourquoi en fin de film et les trois compères n’en sortiront pas grandis !

Malgré les apparences, les protagonistes ne sont pas des chevaliers blancs du bien ni des héros humanistes du progrès. Bien qu’ils proclament la solidarité des petits contre les gros et défendent le prolo contre le patron, ils ont bien des choses à se reprocher. La première est de demeurer bornés jusqu’à leurs vieux jours ; la seconde de se draper depuis l’adolescence dans une bonne conscience de classe à laquelle ils ont fini par croire alors que leur réalité humaine est nettement plus douteuse.

C’est encore Lucette qui va faire avancer les choses. Non seulement elle rameute les potes pour son incinération, mais encore elle a laissé ses marionnettes du théâtre Le loup en slip, après avoir quitté l’usine Garan-Servier au bout de huit ans de boulot, et une correspondance révélatrice. Sa petite-fille Sophie (Alice Pol), un polichinelle dans le buffet sans dire de qui, est venue de Paris en quittant une carrière dans la communication se mettre au vert dans une bicoque branlante qu’un paysan du coin retape pour ses beaux yeux (en espérant la suite) ; elle reprend le théâtre de marionnettes de sa grand-mère. Antoine lit une lettre de Lucette à son patron Garan-Servier, évoquant leur baise torride – mais passagère.

Derechef, l’Antoine saisit son vieux fusil et monte dans son antique Renault Chamade du début des années 1990 pour foncer baffer le notaire du coin et lui arracher le lieu où le vieux Garan-Servier est parqué par ses enfants qui convoitent le magot. Il se dirige alors avec sa pétoire vers la Toscane où, dans une somptueuse villa à tourelle entourée d’un grand parc avec piscine, le vieux patron gagate avec son infirmière et conte à sa petite-fille les bribes de son passé lorsque son Alzheimer lui laisse le temps. La petite-fille en question voudrait savoir où sont passés les cent millions qui manquent dans la caisse de l’entreprise et cherche dans les souvenir une maitresse ou autre raison. Mais le vieux se méfie et, s’il n’a plus toute sa tête, ruse suffisamment pour ne rien lâcher.

Les deux potes et la Sophie enceinte de six mois foncent (relativement à la puissance de la vieille camionnette rouge du théâtre) vers le lieu où un crime se prépare. Après quelques péripéties drôle où Antoine ne tue pas le vieux, tous se retrouvent autour des Garan-Servier, et ce dernier (Henri Guybet, 82 ans) prend Sophie pour Lucette car elle lui ressemble fort. Il l’entraîne un soir dans sa chambre… pour lui remettre la marionnette le représentant avec un gros cigare, qu’il a toujours chérie même si Lucette lui avait fait une tête un peu grosse – mais il avoue lui avoir aussi « bourré le crâne ». Il en profite pour lui peloter les fesses, jamais guéri de son coup de foudre.

Fin de l’aventure ? Presque, car tout se révèle, les confidences du vieux Garan-Servier rendues par sa petite-fille rencontrent les questions de la petite-fille de Lucette et d’Antoine sur le rôle des trois ânes dans leur jeunesse imbécile – et ce qui s’ensuivit dans leur vie adulte. Soixante ans plus tard, tout se rattrape, ainsi est le karma. Aucun n’est ce qu’il paraît, ni les anars révolutionnaires qui n’ont pas d’âge pour faire chier le monde, ni le patron impitoyable qui se révèle respectueux.

Les auteurs se moquent des prétentions gauchistes et militent au fond pour un humanisme vécu. Car les grands mots masquent trop souvent les grands maux et l’idéologie à la mode est l’illusion qui cache la médiocrité humaine. La « révolution » passe par celle de chacun et « changer le monde » consiste d’abord à se changer soi. D’où la mise au vert écolo de la Sophie, bien loin des braillards politiques de la génération d’avant dont le gauchisme a fait flop sans rien entamer du productivisme. D’où la repentance forcée des trois potes allant à travers champ comme à Canossa quémander le pardon à la Berthe pour leur reductio at hitlerum, elle campée sur sa hauteur, la fourche à la main.

DVD Les vieux fourneaux, Christophe Duthuron, 2018, avec Pierre Richard, Roland Giraud, Eddy Mitchell, Alice Pol, Henri Guybet, Gaumont décembre 2018, 1h28, standard et blu-ray €14.99

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L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

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L’île mystérieuse de Cy Endfield

La robinsonnade de Jules Verne parue en 1875 reste un mythe puissant pour affirmer la nature de l’homme, son aptitude à la survie dans le milieu ambiant. « Aide-toi, le ciel t’aidera » est la maxime favorite des naufragés, tirée plus de la pensée gréco-romaine que de la Bible. L’île – tropicale – peut nourrir les animaux humains comme les autres, mais à condition de le vouloir. Pour cela, la science est d’un grand secours, la connaissance mais aussi la pratique technique qui permet de se loger, de se vêtir et de constituer des réserves pour se nourrir. Et surtout la vie en groupe, chacun apportant son talent et s’humanisant au contact des autres. C’est ainsi que naît la liberté – celle de survivre dans la nature indifférente et celle décider en commun, jusqu’à œuvrer pour un monde pacifié.

Le roman pour adolescent du maître français de l’aventure a suscité plusieurs « adaptations » filmées, d’un intérêt inégal. La meilleure reste à mon avis celle de la télévision française de six fois 52 mn en 1973 par Juan Antonio Bardem et Henri Colpi avec Omar Sharif et le jeune Raphael Bardem Jr de 15 ans – condensée en 1h36 pour une sortie en salle (€19.99).

Le film de Cy Endfield est plutôt dans la lignée commerciale. Il s’agit de « plaire » au public et non de faire une œuvre : d’où la redistribution des personnages, l’introduction de deux femmes dont une lady et les effets spéciaux alors inédits. Cyrus (Michael Craig) n’est plus un savant mais un capitaine de l’armée fédérale, Pencroff (Percy Herbert) non plus un marin mais un sergent de l’armée sudiste, Herbert (Michael Callan) n’est plus un protégé de Pencroff mais un soldat nordiste et il n’a plus 15 ans mais 26, le chien Top et le singe Jup ont disparus, tout comme le traître Ayrton. Il est difficile au lecteur du livre d’y retrouver ses petits. Aussi le film est-il fait pour les illettrés, ceux qui n’ont pas lu et ne liront jamais Jules Verne. Déjà, en 1961, ce désintérêt pour la lecture commençait dans le monde anglo-américain au profit (très commercial et encouragé) de la paresse des images.

L’histoire est celle de prisonniers des Sudistes durant la guerre de Sécession, évadés en ballon et que la tempête emporte très loin sur l’océan. Ils échouent sur une île déserte, construisent de leurs mains un abri sur la plage puis découvrent une grotte imprenable dont ils font leur repaire, inventant un ascenseur à contrepoids pour y monter. Ils se nourrissent d’huîtres géantes – dûment cuites à l’américaine -, capturent des chèvres sauvages pour leur lait, découvrent du miel suintant d’une paroi et se vêtent de pauvres bêtes comme dit la perle du certificat d’études. Ils trouvent deux femmes gisant sur la plage après le naufrage de leur bateau, le marin qui souquait dans le canot s’est noyé. Le plus jeune et la plus jeune tombent en amour hollywoodien et découvrent comme des gamins l’antre du Nautilus, le sous-marin du fameux capitaine Nemo (Herbert Lom) que l’on croyait disparu au large du Mexique. Ce dernier les sauve en allumant un feu devant le capitaine échoué sur la plage le premier jour, en descendant le poulet géant une griffe déjà sur la fille évidemment en pâmoison, en offrant un coffre empli de choses utiles aux naufragés, en faisant sauter le bateau de pirates venu faire de l’eau et qui devenaient menaçants – et en renflouant ce même bateau pour qu’ils puissent quitter l’île in extremis.

Le scénario garde en gros le canevas de Jules mais passe très vite sur les atouts de la science industrieuse des hommes, pourtant le meilleur du livre. Il sème immédiatement les indices que les naufragés ne sont pas seuls sur l’île au lieu de les distiller jusqu’à la fin. Il ajoute l’extravagance des animaux géants, en faisant de grands moments de ridicule comme ce crabe mis à bouillir dans un geyser après avoir failli bouffer le Noir, ce poulet déplumé qui veut becqueter la jeune Elena (Beth Rogan) et que ce couard de soldat Herbert réussit à sauver, l’abeille géante qui enferme les deux tourtereaux presque nus dans une alvéole de sa ruche, le calmar géant qui attaque les plongeurs en se contentant d’agiter ses tentacules sans bouger du fond. C’étaient les balbutiements des effets spéciaux, mais le résultat est aujourd’hui bouffon.

Le capitaine Nemo voulait, dans ce film bien-pensant des producteurs anglo-américains, supprimer la faim dans le monde en manipulant la génétique – et il a vécu la fin du monde avec l’explosion du volcan et de l’île, à 2500 km des côtes de Nouvelle-Zélande. En bref, de bons sentiments guidés par la hiérarchie dominante du temps : un capitaine de l’armée fédérale des Etats-Unis comme chef d’une humanité qui reconstruit un nouveau monde. Les deux jeunes font bluette, pas très costauds ni finauds mais attendrissants. Quant au reporter Spilett, il se contente de compter les points et de rêver à en écrire un scénario à la Hollywood.

Un film très bien restauré en HD avec une musique intéressante. Regardable avec son charme désuet, mais au second degré.

DVD L’île mystérieuse (Mysterious Island), Cy Endfield, 1961, avec Michael Craig, Joan Greenwood, Michael Callan, Gary Merrill, Herbert Lom, effets spéciaux Ray Harryhausen, Sidonis Calysta 2019, 1h37, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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L’enfant d’en haut d’Ursula Meier

Ce film franco-suisse conte une histoire de frontières ; il est même borderline. Il se situe côté suisse mais les amants de Louise (Léa Seydoux) sont immatriculés en Haute-Savoie et les skieurs de la station d’altitude ont de multiples nationalités. Simon (Kacey Mottet Klein, 13 ans au tournage) doit dire que Louise est sa sœur alors qu’elle est sa mère. Le couple vit en copains, elle froide et égocentrée, lui quémandeur d’affection et débrouillard. Drôle de relations parent-enfant…

L’égalité est la règle, chacun pour soi, Louise comme Simon est entrepreneur de sa propre vie dans l’ultralibéralisme inconscient de la Suisse contemporaine, plus égoïste conservateur que conquérant. La mère, 27 ans, n’est pas une mère mais une étiquette adulte qui permet à l’enfant de 12 ans de subsister – dans une tour de banlieue de cité industrielle au fond de la vallée ; ni une travailleuse puisqu’elle en a vite « marre de son patron » ou de son boulot et se retrouve au chômage, obligée de trouver des mecs pour « sortir » le soir et coucher un peu. Le fils n’est pas un fils mais une pièce rapportée qui occupe provisoirement le salon, un déjà jeune homme qui doit gagner sa vie tout seul dans un monde brutal. Il vole des équipements dans la station et les revend au quart du prix.

Le climat affectif est celui de l’ambivalent amour-haine : Simon a été « gardé » par Louise enceinte à 15 ans qui aime, on le verra, soigner les bébés – mais le fils est une « gêne » pour vivre sa vie de jeune fille d’amant en amant. Le fils-frère souffre de ne pas être pris dans les bras et aimé comme un rejeton ; il regarde avec envie une mère anglaise (Gillian Anderson) qui caresse de crème douce le visage de ses deux enfants et les accompagne au ski – lui n’a jamais fait de ski. Il n’a pas de modèle, ni télé, ni Internet, ni téléphone mobile ; il est pauvre mais surtout en marge, dans la zone ; il ne connait de la mondialisation que les riches oisifs qui s’amusent et les marques de lunettes « américaines », de skis haut de gamme et d’anoraks à la mode. Il n’est pas impliqué, seulement intermédiaire – une autre frontière.

Il cherche à copiner avec les cuisiniers de la station, à faire des affaires mais surtout à les regarder vivre, jusque dans la douche, tentant même de partir travailler avec eux lorsque la saison ferme le restaurant d’altitude. A la frontière (encore une) entre enfance et adolescence, il veut se montrer viril comme son amant aux yeux de sa mère en se mettant volontiers torse nu comme lui et en luttant avec elle pour la dominer. Ambigu, il effectue aussi une danse de séduction à moitié nu devant son complice en affaires anglais des cuisines (Martin Compston) qui le fait ramper dans un orifice anal pour cacher les skis volés.

Il ne sait pas où il en est, ne voit pas les limites, il manque de tout repère.

Voler est anodin puisque les skieurs sont riches et en vacances ; ils n’en sont pas à ça près. Il va jusqu’à enrôler un « bébé » de 10 ans pour voler les skis d’enfant, mais le cuisinier anglais là-haut le recadre cette fois virilement.

Mentir est anodin puisque cela permet d’avoir des relations sociales et de mettre de l’huile dans les rouages. La vérité fait mal, Simon le sent lorsque, jaloux, il dit à l’amant français (Yann Trégouët) que Louise n’est pas sa sœur mais sa mère : l’homme les jette. Aussi déclare-t-il s’appeler Julien à la maman anglaise et que ses parents possèdent un hôtel. Il le regrette lorsqu’il la revoit à son départ du chalet qu’elle a loué, et qu’il l’étreint pour se faire pardonner… avant de voler sa montre dans la salle de bain. Cette fois, c’est Louise qui dit la vérité et lui fait mal devant l’autre. Un prêté pour un rendu.

Ces deux-là sont liés l’un à l’autre mais ne veulent pas l’accepter. Louise va se saouler avec l’argent que Simon lui a donné pour coucher auprès d’elle, en quête d’une affection qu’elle ne peut ou ne veut lui donner, et son fils la remonte dans son lit avec les enfants de la tour lorsqu’il la trouve gisant par terre. Simon part tout seul là-haut, bien que la station ferme, pour tenter de faire sa vie en indépendant ; mais elle ne peut l’abandonner, malgré qu’elle en ait, et lui ne peut travailler comme un homme et pleure sur son enfance trop dure qui dure. La dernière scène où les télécabines se croisent, lui redescendant vers elle et elle montant vers lui, est le symbole de leurs relations jamais ajustées.

Le spectateur se dit que c’est l’époque des vacances de printemps, que la vie va reprendre son cours « normal » avec école pour Simon et boulot pour Louise, que de toute façon voler ne peut durer sans se faire prendre, surtout en Suisse où chacun surveille tout le monde et fait volontiers des leçons de morale. Mais nous sommes une fois de plus à la frontière d’un temps suspendu et vacant qui permet aux liens de se révéler dans leur cruelle vérité.

Drame de notre époque, de son idéologie mortifère, de la revendication d’égalité poussée à l’absurde et de la construction solitaire de soi exigée du système. A voir pour ce message d’une frontière d’époque, avant le basculement vers une réaction idéologique ou un suicide social.

A voir aussi pour les acteurs principaux, une Léa Seydoux indifférente mais attachée, un Kacey Mottet Klein dégourdi et narcissique de son corps, en semi adolescent déjà.

DVD L’enfant d’en haut, Ursula Meier, 2011, avec Kacey Mottet Klein, Léa Seydoux, Martin, Gillian Anderson, François Santucci, Damien Boisseau, Yann Trégouët, Jean-François Stévenin, Diaphana 2012, 1h35, €13.49 a

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Les heures sombres de Joe Wright

Quatre semaines de mai et juin 1940 : les Pays-Bas tombent, la Belgique tombe, la France va capituler. Ne reste que le Royaume-Uni à résister – tout seul – alors que les 300 000 hommes de son armée de métier sont piégés à Dunkerque, encerclés sauf par la mer. Que faire ?

Comme d’habitude, les élites se divisent en deux camps : ceux qui veulent « négocier » et ceux qui veulent « résister ». Dans ces heures sombres, pas de moyen terme. La négociation est une démission de plus après Munich, après l’invasion de la Tchécoslovaquie, après l’invasion de la Pologne. Négocie-t-on avec les dictateurs ? Staline avait coutume de dire : Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable. « N’a-t-on jamais appris la leçon ? » s’insurge Churchill (Gary Oldman) face à Halifax (Stephen Dillane).

C’est que le Premier ministre de 1940, Chamberlain (Ronald Pickup), quitte le pouvoir : comme certains présidents français à l’aise dans leur fauteuil, il n’a strictement rien foutu en prévision de la guerre. Tout se devait d’être négociable et la Flotte comme l’Empire étaient des puissances avec lesquelles il fallait compter. Qui nommer ? Le vicomte Halifax qui a l’amitié du roi George VI qu’il appelle familièrement Bertie (Ben Mendelsohn) et qui est ministre des Affaires étrangères ? Mais, comme Fabius sous Mitterrand lorsqu’il s’est agi d’appliquer « la rigueur », comme les conservateurs britanniques du Brexit qui ont poussé Theresa May et ne veulent surtout pas la renverser, personne ne veut faire le sale boulot. Gouverner quand tout va bien est excellent pour sa réputation ; quand tout va mal et qu’il faut prendre des décisions pour le pays, il n’y a plus personne.

Churchill, qui a l’oreille des deux camps, y va donc et forme une grande coalition. Il prend la précaution de nommer à son cabinet ses principaux rivaux, afin de les tenir à l’œil. Halifax et Chamberlain n’attendent qu’une occasion de le renvoyer en démissionnant avec fracas du gouvernement pour entraîner le désaveu du parti conservateur envers le Premier ministre. Avec la flotte immobilisée à bonne distance des côtes par l’aviation nazie, avec les avions anglais trop peu nombreux réservés à la défense du territoire, avec l’armée tout entière dans le nord de la France et celle-ci qui abandonne, seule « la négociation » via la médiation italienne de Mussolini paraît la voie raisonnable.

Car les Anglais sont gens raisonnables, du moins parmi les élites formées à Eton et Oxford aux stances de Cicéron. Sauf que la politique, en ses moments les plus graves, est avant tout passion. Il faut « en vouloir » comme on dit aujourd’hui ; laisser jaillir sa volonté de puissance aurait dit Nietzsche qui n’aimait pas l’embrigadement des masses – donc le futur nazisme. Nul n’accomplit rien par pure raison mais poussé par ses passions et instincts, qui stimulent sa volonté.

Churchill en a – trop, disent certains : l’échec du débarquement aux Dardanelles en 1915, mal préparé, ne lui est-il pas imputable ? Churchill hésite : le roi a peur des réactions imprévisibles de cet ivrogne qui prend un whisky au petit-déjeuner et une bouteille de champagne à chaque repas, le gouvernement ne tient qu’à un fil. Puis Churchill écoute : sa femme (Kristin Scott Thomas) qui lui assure que par ses propres failles il prendra une décision humaine ; sa secrétaire (Lily James) qui a un frère vers Dunkerque dont elle est sans nouvelles et qui veut savoir – mais qui lui apprend aussi que sa façon de faire le V de la victoire signifie dans la rue « va te faire foutre » ; son roi qui décide de rester finalement sur les îles britanniques au lieu de se réfugier au Canada ; le peuple en prenant pour la seconde fois de sa vie le métro londonien. Tous lui disent qu’il vaut mieux résister pour garder son honneur, que négocier une fois de plus un abandon certain. Le fascisme ? « Jamais ! » crie la foule, jusqu’à une petite fille. Le Premier ministre cite le héros romain Horatius Coclès chez Macaulay : « Tôt ou tard la mort arrive à tout homme sur cette terre, comment mourir mieux qu’en affrontant un danger terrible » – et un passager noir le complète : « pour les cendres de ses pères et l’autel de ses dieux ? »

Mais pour cela, il faut dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Au roi, au grand cabinet, aux parlementaires, à la nation, aux alliés américains qui jouent pour le moment la neutralité. Il faudra, pour assurer l’évacuation de Dunkerque, sacrifier les 4000 hommes anglais et alliés, dont la 30ème brigade motorisée commandée par le général Nicholson à Calais. Eux ne seront pas évacués (mais ne subiront dans la réalité que 300 morts).

Churchill se lance dans un discours à la TSF, puis à la Chambre. Il emporte l’adhésion : la résistance aura lieu, dos au mur, mais la mer est un obstacle à franchir, et les chars allemands avancés trop vite n’ont plus d’essence – quant à Hitler, il arrête l’offensive par « miracle », souhaitant probablement ne pas affronter le Royaume-Uni. Tous les bateaux disponibles sont réquisitionnés pour l’opération Dynamo le 26 mai, depuis les 9 mètres de plaisance jusqu’aux cargos de commerce, pour rapatrier l’armée depuis Dunkerque. Le temps se met de la partie, couvert et pluvieux, ce qui inhibe les chasseurs du ciel à croix gammée. Une fois l’armée de retour dès le 3 juin, l’invasion est beaucoup moins probable – et l’Amérique se réveille lentement pour livrer du matériel et des avions.

Pendant ce temps, la France est en débâcle – avant tout morale. Le haut commandement militaire ne fout rien ; Paul Reynaud, président du Conseil (Olivier Broche), pourtant convaincu de l’importance des chars et ayant déclaré « la politique de paix à tout prix, c’est la politique de guerre », voulant transférer la Flotte et l’Aviation en Afrique du nord, n’est pas suivi par les badernes à la Guerre ni par les radicaux et socialistes. Nul ne l’informe à temps de la situation et il démissionnera bientôt, laissant la place au sénile Pétain qui fera du Halifax avec Weygand… tandis qu’un général à titre provisoire, Charles de Gaulle, ralliera les résistants dans le fief de Churchill.

Nul ne sait ce qu’il aurait fait à l’époque ; il est trop facile de choisir le camp du vainqueur quand tout est terminé. Mais une chose est sûre : si la décision est très difficile, elle doit se faire selon des valeurs morales qui ne viennent pas de la raison mais des tripes. De la volonté d’exister, de son énergie intime, du vouloir rester libre.

Ce film d’acteurs montre le tempérament britannique en ces heures sombres, avec ses facettes mitigées : hypocrisie et opiniâtreté, goût du négoce à tout prix et courage dans l’adversité. La caméra qui bouge et suit Churchill jusque dans les chiottes montre l’urgence, que la situation change même quand les acteurs ne changent pas. L’atmosphère glauque des sous-sols de la War Room est trépidante tandis que les salons du palais, à la surface, sont vides et languissants – montrant où cela se passe vraiment. Un grand film aux nombreuses distinctions méritées.

DVD Les heures sombres (Darkest Hour), Joe Wright, 2017, avec Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Ben Mendelsohn, Lily James, Ronald Pickup, Universal Pictures France 2018, 2h, standard €9.99 blu-ray €14.99

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Prête à tout de Gus Van Sant

L’arrivisme féminin yankee des années 1990 est ici conté avec jubilation. La blonde et sexy Suzanne Stone (Nicole Kidman) désire à tout prix exister par elle-même – ce qui veut dire, aux Etats-Unis, avoir son quart d’heure de célébrité : « En Amérique, on n’est rien si on ne passe pas à la télé », serine-t-elle.

Pour ce faire, elle doit assurer ses arrières. Elle jette son dévolu sur le jeune et velu Larry (Matt Dillon) mené par sa queue plutôt que par son cerveau, fils d’aubergiste italien prospère apte à lui garantir le gîte et le couvert contre de menus services sexuels. Suzanne, une fois « casée », peut désormais se consacrer entièrement à sa carrière. Elle initie des « vacances » en Floride où elle envoie son mari pêcher au gros en buvant des bières, tandis qu’elle-même va pêcher du fat cat en la personne d’un animateur de télévision épais venu à un congrès. Il lui explique en deux mots les ficelles : coucher, à défaut sucer.

C’est assez primaire pour être au niveau requis des compétences yankees mais assez efficace pour qu’une femme mette le pied dans la porte – première leçon des séminaires de vente. Le reste est une question d’activisme, d’initiative et de grande gueule – Suzanne ne manque de rien. C’est ainsi qu’elle entre tout en bas de l’échelle dans la province minable et la plus petite des chaînes locales qui puisse l’accepter, celle de sa ville qui ne comprend que deux animateurs : un gros et un laid. Elle qui avait préparé sa (fausse) lettre de recommandation d’un président pour annoncer qu’elle était experte en relations publiques (dont sucer), rengaine l’enveloppe.

Las, son mari, en bon Italien, est très famille et veut des gosses. Il a épousé un ventre et pas un cul. Il adore jouer avec ses neveux par alliance dans la piscine et à la bagarre en slip sur la pelouse. Mais Suzanne n’en veut pas, la grossesse est mauvaise pour son look, la maternité pour sa carrière, et les kilos inévitables qui suivent pour Hollywood. Cela ne se fait pas quand on se veut présentatrice télé aux normes standards des mâles étasuniens : 90-60-90. Nicole Kidman elle-même adoptera plutôt que d’accoucher ; ce n’est que sa carrière une fois établie qu’elle donnera naissance – à 41 ans. Même si elle ne présente que la météo locale, Suzanne réussit à en faire une émission sexy qui fait le silence dans les bars.

Mais son mari insiste, titillé par sa sœur Janice (Ileana Douglas) danseuse sur glace et sans mari à cause de sa face de grenouille, un brin jalouse de la notoriété de sa belle-sœur. Il lui propose un deal acceptable : elle fait sa télé en promouvant l’auberge et les groupes de musiciens qui viennent s’y produire et elle laisse tomber ses idées de New York et d’Hollywood. Mais Suzanne est obsédée comme une psychopathe : son mari devient un obstacle à dompter autrement qu’en le chevauchant.

Rien ne doit arrêter sa volonté conçue comme désir aveugle – et l’idée lui vient, alors qu’elle réalise un reportage sur les jeunes du coin, de se servir des plus accrochés à ses formes. La mentalité puritaine yankee fait en effet bouillir les hormones à 15 ans et les gars du bled ne sont pas futés, attendant seulement la fin de l’école obligatoire pour travailloter. Deux surtout sont obsédés de sexe, Jimmy (Joaquin Phoenix, 20 ans pour la morale au tournage) et Russel (Casey Hafleck, 19 ans)… auxquels s’agrège Lydia (Alison Folland), une amie un peu grosse tourmentée d’admiration lesbienne pour la fringante intrigante libérée. Sexy et sûre d’elle-même, Sucky Suzy s’entremet activement auprès du plus beau et suscite la rivalité du plus mûr.

Selon la leçon des médias, elle paye de sa personne et baise : dans la chambre, sur le tapis, à l’école, derrière le gymnase, dans les toilettes de la station-service – l’énumération que fait le garçon à la fin est cocasse et montre la frénésie arriviste. Arriver à quoi ? A éliminer le mari pour garder la maison, le chien et l’argent pour sa carrière qui décolle. Sur la demande du jeune baiseur circonvenu par Suzanne, la fille vole le revolver qu’a acheté sa mère après qu’un amant l’eut attouché – voire plus – lorsqu’elle avait 12 ans ; l’un des compères assomme et cambriole, l’autre tient en joue et finit par faire feu.

Evidemment, les deux apprentis en crime se vont prendre très vite parce qu’ils ont laissé trop d’indices derrière eux, mais Sucky Suzy ne les connait plus. En experte des médias où volent les coups bas, elle déjoue tous les pièges, même celui de la fausse empathie de la fille pour la faire avouer sur écoute. Elle sort juridiquement indemne de la sordide affaire et les télés nationales s’intéressent à elle. Ce qui n’était pas prévu est que le père de son mari – en bon Italien – a des liens avec la mafia et que justice est promptement faite.

Mais tout le charme du film est dans la présentation du désir monstrueux et la performance d’actrice. Le découpage juxtapose les points de vue, justifie a posteriori les faits, expose certaines scènes au présent, fait parler les acteurs. Il s’attarde aussi sur la chair du désir, la tentation des cuisses nues croisées haut sous la robe courte lorsque Suzanne s’adresse aux adolescents en classe, juchée sur le bureau ; le torse en émoi du jeune homme vigoureusement pompé, allongé sur le lit conjugal en l’absence du mari ; le déhanchement rythmé des danses de séduction réciproques de Suzanne et Joaquin. La bonne musique de ces années-là donne un air irrésistiblement adolescent à ces rituels sérieux.

Être prête à tout ôte toute humanité. Si exister ne consiste qu’à se faire voir, égoïsme et narcissisme submergent tout sentiment et l’intelligence est mise tout entière au service du Mal. Le titre américain, To die for « mourir pour », dit l’essentiel, tiré du roman de Joyce Maynard inspiré de l’affaire Pamela Smart qui avait séduit un garçon de 15 ans pour qu’il assassine son mari. C’est, au fond, ce que serine la Bible depuis Eve : sortir de sa condition et vouloir connaître sont de vilains défauts. Outre la comédie de mœurs jubilatoire, nous retiendrons surtout, nous les mâles, la performance d’une Nicole Kidman de 28 ans au sommet de sa forme et de ses formes.

DVD Prête à tout, Gus Van Sant, 1995, avec Nicole Kidman, , Joaquin Phoenix, Matt Dillon, Casey Affleck, Illeana Douglas, MEP vidéo 2010, 1h43, à partir de €10.00

ou StudioCanal 2004, Coffret Nicole Kidman : Les Autres / Prête à tout, €24.12

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Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Danse avec les loups de Kevin Costner

Il y a quasi trente ans naissait un grand film écolo à la gloire de l’Amérique avant les Blancs. Tiré d’un scénario devenu roman de Michael Blake paru en 1988, ce western aux sept Oscars, trois Golden Globes et l’Ours d’argent, donnait des Yankees une vision de barbares incultes et plus sauvages que « les sauvages » qu’ils traquaient dans les grandes plaines. C’est caricatural, un brin naïf (et un peu long), mais pas faux. La « civilisation » ne s’est imposée que par la force – et toute force est barbare car qui réfléchit trop est porté à négocier, nuancer, se fondre.

C’est justement le cas du lieutenant nordiste John Dunbar (Kevin Costner) lassé de la guerre de Sécession, de la destruction des autres, des bêtes et de la nature. Blessé à la jambe, il entend les chirurgiens du front dire qu’ils leur faut la couper – il s’enfuit ; attendant la reddition des sudistes, il décide de mourir en beauté mais les soldats désorientés le ratent tous – ils sont massacrés ou faits prisonniers ; soigné par le chirurgien du général qui admire sa bravoure, il est décoré mais reste au grade de lieutenant – il demande à être muté sur la Frontière pour échapper aux mauvais souvenirs ; le major qui l’accueille dans le Dakota du sud est un cynique dépressif qui se suicide juste après son départ – rien à faire de la Frontière ; le poste qu’il prend a été abandonné et les soldats sont devenus déserteurs ou ont été tués – il ne sert à rien.

Il s’installe donc seul – pionnier des pionniers – avec ses provisions et sa cargaison de fusils, accompagné de son fidèle cheval, Cisco, échappé comme lui par miracle aux balles sudistes. Il apprivoise un loup solitaire comme lui qu’il surnomme Deux chaussettes (Two socks) en raison de deux pattes blanches. Il lie connaissance avec les Sioux qui, d’abord, tentent de lui voler son cheval, puis de le faire fuir : ils ont peur de revoir les Blancs s’installer et piller leur territoire de chasse. Car le Blanc est un rapace qui ne pense qu’au fric : il massacre les bisons juste pour leur peau, laissant le cadavre dépecé sans le manger ; il abat les arbres pour faire des cabanes ; il traque l’Indien comme une bête sauvage. Ceux-ci ont combattus les Espagnols de la découverte (dont il conservent un morion), contenus les Mexicains, limités les Texans : mais qu’attendre de la suite ?

Dunbar finit par convaincre Oiseau bondissant, chamane (Graham Greene), et Cheveux au vent, guerrier (Rodney A. Grant), mandatés par le chef Dix Ours (Floyd Westerman) pour connaître ses intentions. Il s’invite au campement de tentes lorsqu’il découvre une jeune femme surnommée Dressée avec le poing (Mary McDonnell), blessée pour avoir voulu en finir après la mort de son époux sioux. C’est une Blanche nommée Christine, adoptée enfant par Oiseau bondissant après que sa famille eut été massacrée par les Pawnees. Le film concède aux préjugés que tous les Indiens ne sont pas civilisés : si les Sioux ont une culture, les Pawnees sont restés barbares.

Le lieutenant se dépouille progressivement de son uniforme militaire pour redevenir un homme et se vêt en sioux. Un soir, il entend la charge des bisons qui passent en horde dans leur migration. Il en informe le campement comme un messager du ciel. Il est dès lors adopté et participe à la chasse, où il sauve in extremis un jeune sioux de 14 ans, Sourit beaucoup (Nathan Lee Chasing His Horse), que charge un bison blessé. Il fait dès lors partie de la tribu sous le nom de Danse avec les loups parce que les Indiens ont remarqué qu’il jouait avec Deux chaussettes, et il ne songe plus à sa mission sans objet ni à l’armée qui l’a abandonné.

Il se marie avec Christine « Dressée » après que son père adoptif ait levé son veuvage sur les instances de sa femme qui comprend mieux que lui. Il avoue au chef Dix ours que les Blancs vont venir, innombrables comme les étoiles du ciel – allusion à Abraham à qui Dieu a dit que sa descendance serait de même. Le campement est donc déplacé dans les montagnes pour l’hiver.

Mais Danse avec les loups, qui a découvert la culture sioux, n’oublie pas sa propre culture. Il cherche donc à récupérer son journal, rédigé dans sa solitude et qu’il a laissé comme témoignage au « fort » composé de deux cabanes dans la plaine au bord d’un cours d’eau. Las ! lorsqu’il parvient aux abords, il découvre un escadron de tuniques bleues installé dans des tentes : cette relève qu’il a attendu des mois en vain. Vêtu en sioux, il est pris pour un Indien et son cheval est tué. Considéré comme traître pour avoir pactisé avec l’ennemi, il est enchaîné et emmené ; son loup qui le suit est tué. Il plaide sa défense en citant son journal, mais un illettré s’en sert comme torche-cul. Décidément, « la civilisation » se révèle une fois de plus comme la plus barbare.

Il est délivré par ses compagnons sioux et Sourit beaucoup tue son premier ennemi, deux fois plus grand et plus épais que lui. Dunbar redevient Danse avec les loups et rejoint les Sioux. Mais, comme il sait que les barbares de sa civilisation vont le traquer sans relâche, il décide de quitter le campement pour ne pas susciter de représailles ; sa compagne le suit et Sourit beaucoup lui rend son journal qu’il a trouvé flottant sur la rivière lors du coup de main pour le délivrer. Muni de ce témoignage, John Dunbar, ex-lieutenant, croit pouvoir défendre sa cause auprès de l’armée et des autorités fédérales. Mais rien n’est moins sûr et les soldats qui s’avancent dans la forêt, guidés par un traître Pawnee, aperçoivent déjà le campement…

L’acteur-réalisateur Kevin Costner a un grand-père a demi Cherokee et sa seconde femme s’appelle Christine. Le livre va-t-il sauver la culture ? Peut-être pas celle des Indiens, encore que – mais celle des Yankees peut-être s’ils s’élèvent (enfin) à la connaissance. Tel est l’espoir distillé par le film il y a trente ans.

Avec l’élection du paon vantard à la Maison blanche, il s’avère que c’est encore vraiment très loin d’être gagné !

DVD Danse avec les loups (Dances with Wolves), Kevin Costner, 1990, avec Kevin Costner, Mary McDonnell, Graham Greene, Rodney A. Grant, Floyd Red Crow Westerman, Pathé 2004, 3h44, standard €8.50 blu-ray €21.12

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Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de Jean Yanne

Je n’aimais pas Jean Yanne, petit-bourgeois content de lui avec sa gueule de se foutre du monde – j’avais tort. Il a saisi avec acuité dans ce premier film les travers sociaux de son temps et cette œuvre, qui date de l’ère Pompidou, rappellera des souvenirs à ceux qui l’ont vécue et enseignera les autres sur la « bêtise » de masse.

Gerber, reporter de radio (Jean Yanne), est envoyé en Amérique du sud où – c’était l’époque – sévissait le mythe de la Revolución menée par Che Guevara. Il paye de sa personne et interroge dans la jungle les barbudos. Ce n’est pas le cas de ses confrères qui profitent des putes locales et du rhum arrangé, chemise ouverte sous les cocotiers, imaginant leur texte et les ponctuant de rafales de mitraillette enregistrées sur magnétophone. Gerber est pour « la vérité », pas pour le bidouillage.

Quand il revient à Paris, sans la bande son confisquée par les révolutionnaires prédateurs, il découvre combien son monde a changé – ou plutôt a suivi la mode. La radio dans laquelle il travaille s’est mise à Jésus parce que Jésus est « dans le vent », dit son patron à lunettes. Tous les jingles sont déclinés sur Jésus, des curés invités à débattre, un con fesseur sur les ondes incite les auditeurs à téléphoner contre pénitences. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil dans la société de cons sans sommation. Même les pétasses de l’accueil, choisies bien roulées en ces années tranquillement machistes, doivent porter un uniforme qui rappelle la joie colorée des jubilés ou la fraternité des jamborees. La pub pour les produits de consommation est estampillée Dieu et tout le temps d’antenne disponible s’affaire à capter le temps de cerveau disponible pour fourguer de la pub à tout va. Car c’est ce qui rapporte au PDG du groupe (Bernard Blier) qui se fout du contenu comme du marketing et n’ouvre l’œil en réunion du conseil que lorsque le mot « budget » est prononcé.

C’est caricatural mais vrai. Gerber se fait virer mais son chef (Jacques François) le rattrape parce qu’il lui sauve la mise en recevant sa femme hystérique à sa place (Jacqueline Danno), qu’il a voulu faire enfermer. Le cérémonial du licenciement est en avance sur son temps, il sera celui des années 1990 : le PDG, à l’écoute de sa chaîne de radio, envoie un crâne à son directeur de chaîne avec le nom de celui à virer collé dessus. Toute une armoire est consacrée aux trophées ainsi cumulés. Gerber se moque ouvertement du monde et de RadioPlus (anticipation brillante de l’ère Canal+) avec ses animateurs déjantés et ses filles prêtes à tout. Après un Journal parlé particulièrement acide sur un politicien qui vient de mourir et qui n’avait aucun intérêt, il est cette fois définitivement viré.

Il va voir son ami précédemment renvoyé (Michel Serrault) qui s’occupe d’un théâtre d’avant-garde pour une municipalité d’avant-garde de la banlieue d’avant-garde (Nanterre ?). Celui-ci déplore qu’il n’ait le choix qu’entre des pièces d’avant-garde aussi nulles les unes que les autres, imitant les opéras maoïstes avec poses révolutionnaires au prétexte de Brecht (à la mode). Le Bien est en blanc éclatant et Mal en noir nazi, CRS ou nonne. La femme du chef que Gerber lui a envoyé est bel et bien « folle » mais avec une conviction qui fait la pièce. Pas grave, rétorque Gerber, une pièce, je vais t’en écrire une, moi. Scandale de son nom aidant, la salle est pleine et le spectacle sur une musique de Ahmed Eousme Mozzar a du succès, d’autant que les danseurs-danseuses miment l’acte sexuel sur scène : tout ce qui fit le sel de l’époque.

Pendant ce temps, le chef a nommé des nuls aux émissions et le PDG le dit et le répète : « c’est de la merde » ; les annonceurs l’appellent : « c’est de la merde ». Il mandate donc son épouse (Marina Vlady) pour circonvenir Gerber afin qu’il revienne mais comme chef et « avec les pleins pouvoirs ». Il prend le risque… Et la radio décolle en effet mais les annonceurs sont furieux : car les produits sont testés avant d’avoir leur publicité à l’antenne. Fini la bondieuserie, vive la vérité ! Comme quoi « Dieu » récupéré par l’Eglise laisse tout faire. La vérité est révolutionnaire, disait-on volontiers en ces années post-68 – et le poster de Che Guevara trône désormais à la place de « Jésus » dans le studio d’enregistrement du Journal.

Mais la vérité, si elle plaît aux masses, y compris à la « ménagère de moins de 50 ans » que l’on voit faire la cuisine en écoutant la radio périphérique, ne plaît pas, mais alors pas du tout, à la gent commerçante ni aux maquilleurs du marketing. Il s’agit de faire vendre, pas d’informer. Rien n’a changé depuis, sauf que les gogos se sont organisés en consommateurs associés et mènent une guerre de guérilla contre les mensonges ou contrevérités des industriels trop pressés de vendre n’importe quoi. Le faux-cul d’antenne (Daniel Prevost) qui s’est raccroché aux branches afin de ne pas être viré a été nommé testeur alimentaire ; il en meurt très vite ; les pubs sont refusées.

D’où le bal des prétendants auprès du PDG, ce qui permet au spectateur d’admirer les DS noires racées, aux phares tournants triangulaires, probablement la plus belle automobile des années 1970, à côté de laquelle les Mercedes avaient l’air de char d’assaut et les Peugeot 404 de boites à savon. Chacun des divers « présidents » vient se plaindre auprès du PDG, qui voit les actions de son groupe chuter en bourse. Même le gros con à casquette de la CGT, en 404 (mais rouge), vient aussi dire que si les gars se marrent, le chômage leur pend au nez et qu’il faut arrêter. Il refuse le cigare (qui fait bourgeois) mais l’accepte quand le PDG lui affirme qu’il vient directement de Cuba (révolutionnaire). Au bal des faux-culs, le communiste n’est pas le dernier : avec le gaullisme, dont un représentant pontifie devant le micro (Henri Vilbert) avant qu’on veuille lui faire une injection de penthotal afin qu’il dise bien la vérité, le communisme est bien le second pilier du régime vu par Jean Yanne.

Tout cela va mal finir ; Gerber est trahi par son frère d’antenne le plus proche, à l’imitation de Judas ; le PDG va nommer le traître à sa place et les marchands du temple seront contents, le cours de bourse va remonter. Même si – juste vengeance envers qui a voulu le tuer par des boules à claquer explosives – Gerber a répondu à la place du PDG (qui était parti dans une autre pièce pour lui faire son chèque) de vendre les actions.

Le film est tourné dans une verve jubilatoire et les chansons mode sur Jésus superstar s’intitulent « Tilt pour Jésus-Christ », « Notre Père sur mesure », « Dans les bras de Jésus », « Ciné qua pop », « Alléluia garanti », « Che ô Che ô », « Jésus java » ainsi que le célèbre « Tout le monde il est beau » du générique (à écouter ici). Décalé d’une génération, ce film de music-hall permet un œil critique sur notre époque qui, au fond, n’a pas fondamentalement changé. C’est moins gros aujourd’hui, plus feutré, mais bel et bien dans la même veine.

DVD Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, Jean Yanne, 1972, avec Jean Yanne, Bernard Blier, Michel Serrault, Marina Vlady, Jacques François, Studiocanal 2012, 1h40, €9.99

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Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

Le roman policier de Patricia Highsmith sorti en 1955 a inspiré les cinéastes. René Clément a filmé Alain Delon dans Plein Soleil en 1960, avant Anthony Minghella avec Matt Damon en 1999. Ces trois œuvres sont des variations sur le thème, chacune intéressante et différente – comme quoi le roman policier atteint parfois à la littérature.

Un jeune homme qui n’est rien, Tom Ripley (Matt Damon), envie le jeune homme qui est tout, Dickie Greenleaf (Jude Law). Le fils orphelin pauvre voudrait être gosse de riche, suivre les cours de Princeton au lieu de n’être qu’accordeur de piano dans la prestigieuse université, avoir une fiancée comme lui, couler la dolce vita en Italie à sa place. Comme il ne se sent personne, il imite. Fausses signatures, voix contrefaites, endos des habits d’un autre, il est facile de duper les gens aux Etats-Unis et Tom en profite. Comme il n’est rien, il donne l’image que désire les autres.

Ce jeu du miroir est exploité par le réalisateur 1999 plus que par le René Clément 1960. L’Amérique aime la psychologie pratique plutôt que la noirceur psychologique et Tom Ripley devient le double fusionnel, quasi sexuel, de celui qu’il admire au point de vouloir être son « frère » avant de se fondre en lui par le meurtre. Non pas qu’il aime tuer, ce n’est que hasard, réaction bouleversée au rejet brutal de celui qu’il croyait son ami et qui l’a pris et jeté comme une poupée sans importance.

Le père de Dickie (James Rebhorn), riche industriel des chantiers navals, croit Tom sorti de Princeton comme son fils parce qu’il a arboré dans une party le blazer de l’école pour faire plaisir à son ami Peter (Jack Davenport). Il le mandate tous frais payés pour ramener Dickie à la raison. Il veut le faire revenir pour qu’il prenne sa suite alors que le garçon rejette le père, l’entrepreneur et le bourgeois, dans une révolte de jeunesse yankee qui présage déjà celle des années 1960. Sauf qu’il profite de l’argent, la pension allouée chaque mois en dollar qui lui permet de louer une villa, d’acheter un yacht et de mener la belle vie entre la côte napolitaine, Rome et la station de ski huppée de Cortina.

Tom l’aborde en se présentant en slip vert pomme sur la plage comme un ancien condisciple de Princeton. Dickie ne se souvient pas de lui mais est amusé par le garçon, sa stature de marbre blanc délicatement musclée comme celle des dieux et son rapport social qui lui renvoie sa propre image. Seules les lunettes qui donnent de grosses narines à Tom lui déplaisent. Il l’adopte, alors que sa fiancée Marge (Gwyneth Paltrow) est réticente – mais surtout jalouse. Elle voudrait Dickie pour elle toute seule, comme souvent les filles des années 1950, rêvant au couple fusionnel et au nid coupé du monde – alors que Dickie est un dragueur, flambeur, livrant libéralement son corps aux désirs par des chemises à peine boutonnées. Il adore s’entourer d’une cour d’amis qu’il séduit en leur faisant croire qu’il est tout à eux durant les instants qu’ils sont près de lui. Il engrosse une fille du village – qui se noie de désespoir car il n’a pas voulu lui donner de l’argent pour avorter.

Il demande à Tom quel est son talent et celui-ci lui dit « imitations de signatures, faux et imitation des voix ». Le frivole Dickie – ainsi prévenu – ne retient que ce qui peut l’amuser et demande à Tom d’imiter quelqu’un : celui-ci contrefait alors son père qui le mandate pour lui ramener le fils prodigue. Epaté, Dickie garde Tom auprès de lui un moment, afin de convaincre papa qu’il ne rentrera pas. D’autant que Tom laisse volontairement échapper de sa serviette une série de disques de jazz que Dickie aime alors que son père déteste cette cacophonie de nègres. Tom préfère initialement le classique au jazz et le piano au saxo, mais apprend vite et joue le jeu à la perfection. Dickie le présente à son ami Freddy (Philip Seymour Hoffman) et au club où il joue du saxophone avec des Napolitains.

Un jour il surprend Tom revêtu de ses habits dans sa propre chambre et qui imite ses mimiques et son ton de voix. Bien qu’il lui ait dit qu’il s’habillait mal et qu’il pouvait lui emprunter veste ou chemise, il prête alors attention aux médisances de Marge qui soupçonne Tom d’être homosexuel, fasciné par lui. Il le teste en le conviant à une partie d’échecs, lui entièrement nu dans sa baignoire. Il n’est pas sûr d’ailleurs que Dickie ne soit pas sensible à ses amis mâles : comme un Italien il les touche, les embrasse, et arbore un torse nu de marbre dans sa chambre. Mais Tom est plus fasciné par la personnalité à imiter pour exister que par le corps de la personne et il ne bronche pas.

Il est cependant convenu que la relation doit s’arrêter là et que Tom doit rentrer. Il n’est pas de leur monde et ne sait même pas skier ; il consomme l’argent du père mais n’est en rien son fils – comme quoi le fils prodigue apparaît près de ses sous et moins rebelle qu’il le clame. Dickie convie Tom à un dernier voyage à San Remo pour avoir un compagnon de fiesta et de jazz. Il loue un canot à moteur pour explorer la côte et trouver une villa à louer tant il est séduit par l’endroit – sans se préoccuper de Marge qui ne songe qu’au mariage et à se fixer.

Dans le huis-clos du canot, entouré par la mer déserte, les vérités sortent d’elles-mêmes. Dickie accuse Tom d’être une sangsue, collé à lui sans cesse ; Tom réplique qu’il lui voue une admiration sans borne et qu’il se sent comme son frère. La dispute dégénère et Tom abat Dickie d’un coup de rame avant de l’achever. Effondré, il l’enserre dans ses bras et se laisse calmer ainsi un long moment. Il n’a pas désiré le corps de Dickie mais son aisance sociale ; il lui prendra sa montre et ses bagues. Cette absence de passion donne d’ailleurs au film un ton de carte postale et une sécheresse de jeu d’échecs qui nuit un peu. Contrairement à Tom joué par Alain Delon, le Tom joué par Matt Damon n’a pas d’identité, il n’est qu’un reflet ; il ne cherche même pas à mettre en valeur sa plastique musculaire pourtant parfaite.

Son mentor mort, il convoite son héritage et endosse son rôle, dont il contrefait déjà très bien la signature (mais pas les fautes d’orthographe, ce qui aurait dû alerter). Pour assurer la transition et se faire plaisir, il s’installe à Rome sous deux identités dans deux hôtels différents et assure sa présence par des messages laissés par téléphone aux réceptionnistes. Il rencontre les amis de Dickie, ceux qui le connaissent avec l’identité de Tom et les autres sous celle de Dickie. Il fait croire par lettre à Marge que son fiancé veut réfléchir et prendre de la distance, et aux autres qu’il se lasse de Marge.

La situation est précaire et intenable longtemps car les femmes sont soupçonneuses, tout comme l’intuitif Freddy. Il doit donc le tuer aussi. Ce qui provoque une enquête de la police italienne, qu’un bon américain moyen considère évidemment comme nulle et bâclée. Le père de Dickie vient en Italie pour retrouver son fils, qui a disparu après le meurtre de Freddy. Il est accompagné d’un détective privé qu’il paye bien et qui connait les pulsions violentes de Dickie. Tom sera-t-il sauvé ?

Mais le mensonge est un éternel porte-à-faux et, malgré son habileté, Tom na pas l’envergure de résister à l’accumulation. Il doit sans cesse redresser le sort par de nouveaux crimes, sauf à rompre et à se refaire une vie sans liens ni argent – comme avant. Il le tente avec Peter, séduit par la beauté du corps de marbre, mais Tom est-il capable d’aimer ? Son enfance et sa jeunesse l’ont-elles préparé à s’ouvrir aux autres autrement que pour les exploiter ?

Les Etats-Unis croient au destin et que nul ne peut en sortir malgré ses talents. Chacun est prédestiné et tout manquement à la vérité est puni. D’où ces « vérités relatives » pour éviter le concept de mensonge dont Trump use et abuse. Si l’on croit à sa propre « vérité », on est invulnérable. En 1955, un jeune homme sans origines, malgré sa carrure de statue romaine, en a-t-il les épaules ?

DVD Le talentueux Mr Ripley (The Talented Mr Riplay), Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Philip Seymour Hoffman, Jack Davenport, James Rebhorn, StudioCanal 2012, 1h15, standard €9.99 blu-ray €12,76

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Prisoners de Denis Villeneuve

Malgré le nom français du réalisateur et le titre américain, le film est canadien. Les prisonniers sont deux fillettes de 6 ans, enlevées un soir de Thanksgiving dans le crépuscule grisâtre d’une banlieue de Boston. Ils sont aussi les mères murées dans leur douleur assommée à coup de pilules et les pères avides de vengeance et d’action aux limites de la loi. Prisonnier aussi est le spectateur à qui l’on assène des scènes de torture pour faire avouer un demeuré et que l’on égare dans des labyrinthes ésotériques qui ne mènent nulle part et ne servent pas à l’intrigue.

Reste que, durant deux heures vingt-trois, on ne s’ennuie pas. Le thriller est glaçant, accentué par l’absence de musique tonitruante à la Hollywood et par l’atmosphère d’éclipse du perpétuel crépuscule d’hiver. Les fausses pistes se multiplient et la fin survient brutalement.

La famille Dover (Hugh Jackman, Maria Bello) sont des pionniers en plein XXIe siècle. Le père se veut « prêt » en cas d’apocalypse de la civilisation et a entassé dans son sous-sol des provisions, des armes, de la soude caustique et du propane. Il entraîne son fils adolescent (robuste mais au rôle plutôt insignifiant) au tir dans la forêt. Pour lui, « le système » ne va pas vous protéger ; il faut le faire vous-même. Aussi, lorsqu’il retrouve ses voisins les Birch (Terrence Howard, Viola Davis) à la soirée de Thanksgiving où ils dégustent du cuisseau de chevreuil que le fils a tué, il laisse les fillettes des deux couples aller sans surveillance dans leur maison chercher un sifflet rouge perdu. Ils ne les revoient pas. Après avoir cherché partout, ils se rendent à l’évidence : soit elles ont fugué – mais elles n’avaient aucune raison de le faire – soit elles ont été enlevées.

Un camping-car inusité dans le quartier a stationné un moment près d’une maison à vendre tout près de là. Le fils aîné l’a vu et a empêché sa petite sœur de grimper par l’échelle sur son toit ; ils ont entendu de la musique à l’intérieur. Lorsqu’ils reviennent sur les lieux après la disparition des filles, l’engin est parti. Ce ne peut donc être que lui le coupable, « l’étranger » au quartier menant une existence non-conforme et nomade ! La police mobilisée par l’inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) ne tarde pas à retrouver la bête et sa coquille, un Alex attardé qui « a le QI d’un gamin de 10 ans » (Paul Dano). Le camping-car démonté et analysé par la police scientifique ne livre aucune trace des fillettes mais, s’il les a seulement transportées sans violence, « c’est normal » dit le chef. Alex a pourtant tenté de s’enfuir lorsqu’il s’est vu cerné par les policiers ; il a ensuite balbutié quelques mots sur les filles que seul le père a entendu (a cru entendre ?) lorsqu’il est venu le tabasser à sa sortie du commissariat faute de preuves ; en le pistant, le père voit Alex soulever le chien de sa tante par son collier jusqu’à le faire s’étouffer, ce qui scelle son destin de psychopathe capable de tout aux yeux du spectateur.

Dover mâle, prénommé Keller (quasi Killer), va donc entreprendre de faire justice lui-même. Il veut savoir où est sa fille (et accessoirement sa copine). Mué par la seule colère, à laquelle le spectateur n’adhère pas un instant tant elle vient du seul orgueil, il enlève Alex qui promène le chien et le séquestre dans le bâtiment abandonné où son propre père, gardien de prison, s’est suicidé. Il entraîne son voisin Franklin dans l’affaire, présentant les deux faces de « la justice » : la personnelle ou la citoyenne. Keller le Blanc pionnier agit tout seul pour faire avouer le présumé coupable ; Franklin le Noir citoyen respectueux répète que « ce n’est pas bien » et ne fait qu’assister pour l’empêcher d’aller trop loin. Là où le film est pervers est que l’on y croit presque : si la police est impuissante et guère réactive (le gros sergent fait plus de la politique que de l’enquête), les coups de poing de Dover apparaissent presque justifiés au regard de l’enjeu. Que valent en effet « les principes » face à un enlèvement d’enfant ? Jusqu’où serait-on prêt à aller à sa place ? La torture, comme la peine de mort, sont-elles parfois justifiées ? Keller s’aperçoit de ses propres contradictions lorsqu’il marmonne la prière chrétienne habituelle, butant soudain sur les mots… « pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé ». Lui qui implore le soutien de son Dieu, obéit-il à Dieu lorsqu’il commande de pardonner ?

Pendant ce temps, Loki enquête, malgré son chef indigent, l’absence de surveillance du père incontrôlable et les pistes qui manquent cruellement. Son tic permanent des yeux laisse le spectateur dubitatif sur ses capacités, mais il reconnait son obstination. Toutes les pièces sont en place comme aux échecs, il suffit de déplacer les pions intelligemment. Un second suspect est traqué et appréhendé ; il a quelque chose à voir avec l’enlèvement, mais quoi ? Son goût des petites filles ? Ses achats de vêtements d’enfant en supermarché ? Son vol des effets des victimes dans leurs propres maisons ? Il n’avouera rien, se contentera de dessiner de fumeux labyrinthes en référence à un livre d’un ancien du FBI, tout entier dans le jeu et l’illusion.

Comme d’habitude en Amérique du nord, Dieu est omniprésent : non seulement dans l’épreuve et les dérisoires bougies communautaires (le pasteur ou le curé sont absents), mais aussi dans le Mal de ceux qui veulent faire « la guerre à Dieu » (rien que ça). Cet univers étrange et angoissant, que nous avons du mal à saisir en Europe, fait beaucoup pour la fascination qu’exerce le film.

DVD Prisoners, Denis Villeneuve, 2013, 2h27, avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Terrence Howard, Viola Davis, Melissa Leo, Paul Dano, M6 vidéo 2014, standard €7.79 2.0 et 5.1, blu-ray €9.79

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Hue and Cry de Charles Crichton

Etrange objet que ce DVD publié par StudioCanal avec un livret en français de Charlotte Courson et une couverture en français. Sauf qu’il est… entièrement en anglais – sans bande-son traduite ni même sous-titres (malgré ce qui est indiqué en couverture !) ou alors bien planqués par un technicien retord. Il fait partie de cette « collection » Tamasa classiques en langue originale qui réédite les comédies britishs des studios Ealing. L’accent un brin cockney et le parler rapide font que seuls les bilingues saisissent tout, mais les scènes sont suffisamment explicites pour que le locuteur moyen en anglais prenne plaisir au film.

Nous sommes en effet dans l’aventure. Un gamin de 15 ans, Joe (Harry Fowler – 21 ans au tournage), erre dans les ruines du Blitz en costume cravate tout en cherchant vaguement du travail. Une BD de The Trump lui tombe du ciel, confisquée par un pasteur dédaigneux qui dirige un chœur d’enfants. Hier comme aujourd’hui, The Trump est adepte des « vérités alternatives » : la fiction dessinée calque donc la réalité avec quelques modifications retorses.

Joe dévore avidement le feuilleton avec son gang de kids, The Blood and Thunder Boys (les garçons de tonnerre et de sang). Il entre dans l’histoire en reconnaissant dans la rue le numéro de plaque d’un camion – GZ 4216 – utilisé par des malfrats dans le dessin ! Il use alors d’un stratagème pour éloigner le boutiquier à qui l’on vient tout juste de livrer une grosse caisse – comme dans l’aventure – et fouille sa boutique. Il est pris et doit s’expliquer devant un policier qui, paternaliste, le renvoie jouer. Le fourreur qui a appelé la police a un accent français, autrement dit louche.

L’adolescent ne s’avoue pas vaincu et, s’il trouve du travail au marché de Covent Garden grâce au flic, il suit la suite de l’aventure dans The Trump. Comme il veut savoir, il réussit à découvrir l’adresse de l’auteur et va le voir, accompagné du petit Alec (Douglas Barr) – tout aussi costumé cravaté. Seul l’uniforme bourgeois donnait à l’époque l’air « comme il faut ». Immeuble cossu, silencieux, arabesques menaçantes des ombres, grilles de l’escalier, un mystérieux chat noir… Et une voix menaçante qui vient du haut en proférant des mots sadiques. Il n’en faut pas plus pour épaissir de peur le mystère. Mais Joe ne se laisse pas démonter – et monte en traînant son jeune compagnon par le col. L’auteur, un brin méfiant, les accueille lorsqu’il retrouve son chat (un siamois chassé par le chat noir) et leur sert une boisson. Frémissement lorsqu’il qu’il déclare, alors que le plus jeune prend un verre : « non, pas celui-là, c’est le mien ! » : les deux autres sont-ils empoisonnés ? Pas même. Comme la peur de l’escalier se dissipe dans le boudoir de l’auteur où trône un dictaphone, l’appréhension s’évapore lorsque le vieux déclare que son verre est avec du gin. Toutes les scènes sont jouées dans ce contraste permanent entre l’angoisse de la fiction qui enfièvre l’imagination et le bon gros réalisme de la vie courante.

Les « enfants » eux-mêmes (entre 12 et 18 ans) sont saisis par ce même réalisme social, inclus dans ce Londres aux quartiers détruits par les bombardements nazis dans lesquels ils jouent. Alec mime combats aériens, tacatac de mitrailleuse et explosions, assis sur les décombres. Poussière, gravats, bagarres, les costumes résistent mal à la fougue adolescente. Joe voit les accrocs se multiplier sur son pull, ses coudes de veste, sa chemise. La cravate même est ôtée dès le milieu du film et le second bouton de sa chemise, trop lâche, n’est pas toujours attaché. Tout le contraste, une fois encore, entre les apparences bourgeoises et la réalité adolescente, entre l’ancienne génération collet monté et la nouvelle au col ouvert, entre ceux qui se ferment sur leurs soucis et ceux qui s’ouvrent à la vraie vie.

Le film évolue sans cesse entre les pauvres et les puissants, les vertueux et les malfrats, la génération qui monte et celle qui descend, en bref David contre Goliath comme durant la guerre – mais cette fois à l’aide de la fiction dessinée. Un groupe de bandits détourne en effet le scénario de la BD pour communiquer leurs plans à leurs complices afin de livrer la marchandise, des fourrures volées. L’auteur, aventurier en chambre soucieux de son confort, se désole d’apprendre combien l’on dévie son scénario mais ne veut pas s’en mêler. Les parents ne pensent qu’aux fins de mois, les policiers qu’aux crimes sérieux, les taxis qu’aux clients cossus. Dur d’être un « enfant » (jusqu’à 21 ans) dans la société d’après-guerre.

Mais lorsque l’on n’a pas la force, comme le David biblique on use de la ruse. L’astuce déjoue les stratagèmes et le nombre véhicules et armes. Joe convainc l’auteur de créer un scénario qui envoie les malfrats à Ballard’s Wharf. Et c’est tout une armée de kids tels des rats surgis des décombres qui déferle pour la lutte finale sur les voleurs livreurs, rusés et mordants comme eux. D’où le titre du film : Hue and Cry, à cor et à cri.

Un duel se détache entre Joe et le malfrat en chef dans les ruines d’un immeuble. Mais Goliath est terrassé et la justice triomphe : celle de l’enthousiasme sur l’indifférence, celle de l’aventure sur le confort, celle de la vertu sur le laisser-faire. Le chœur final, qui boucle celui de l’ouverture, montre les gamins pochés, tuméfiés et bandés, rançon réaliste de l’aventure imaginaire. La jeunesse (british) est révolutionnaire, vingt ans avant 1968.

DVD Hue and Cry, Charles Crichton, 1947, avec Alastair Sim, Harry Fowler, Douglas Barr, Joan Dowling, Jack Warner, Valerie White, Jack Lambert, Ian Dawson, Gerald Fox, John Hudson, StudioCanal 2015, 1h23, €24.68

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Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier

Un homme amoureux, Raoul (Gérard Depardieu à 30 ans), désespère de voir sa jeune femme Solange (Carole Laure) déprimer et dépérir. Il la sort, elle se laisse guider ; il lui parle, elle ne répond rien ; il la distrait, elle ne rit pas. Que faire ? Il est prêt à tout pour qu’elle sourie enfin, pour qu’elle reprenne goût à la vie. Lui faire l’amour ne lui fait rien ; ils ont essayé d’avoir un enfant, elle ne peut pas : « c’est psychologique » dit le psy. Elle a des malaises mais elle n’a rien : « c’est dans la tête » dit le médecin.

Moniteur d’auto-école costaud mais pas futé, Raoul décide un grand truc surréaliste et parisien : il va « donner » sa femme à n’importe qui, tiens, comme cet autre qui la regarde dans la brasserie de la place Clichy, un dimanche où il attend ses moules en feignant de lire une revue musicale. C’est Stéphane, barbu et à lunettes (Patrick Dewaere à 31 ans), prof de gym dans le civil et interloqué par la proposition inouïe. Mais Raoul insiste : qu’il sorte avec elle, couche avec elle, lui fasse un enfant – lui ne peut pas, ne peut plus. La seule chose qu’il peut est de lui lâcher la grappe pour qu’elle retrouve la liberté de respirer et peut-être de vivre.

Stéphane s’insurge, Raoul insiste, une passante est prise à témoin (Sylvie Joly), on demande son avis à Solange – qui s’en fout. Mais après tout, les deux gars deviennent potes et cela leur va ainsi. Chacun besogne Solange à son tour, Stéphane lui présente sa collection complète des Livres de poche (plus de 5000 volumes, le nec plus ultra de la culture petite-bourgeoise des années soixante et soixante-dix), et sa collection de 33 tours de Mozart (le seul musicien qu’il connaisse, aspirant culturel comme aurait diagnostiqué Bourdieu). Mais ni le musclé ni l’intello ne parviennent à défrigidifier Solange, même si elle a chaud aux fesses, tricote seins nus dans l’appartement et qu’elle est obsédée du ménage.

Le petit commerçant fruits et légumes du dessus (Michel Serrault), qui ne peut pas dormir à cause du raffut que fait Mozart à trois heures du matin, est mis dans le coup après quelques pastis. Le trio emmène Madame à l’Opéra, mais elle s’ennuie et « fait un malaise » pour qu’on s’occupe d’elle. Qui est-elle ? Une potiche ? Une Bovary perpétuellement insatisfaite ? Une frigide barjot post-68 qui ne sait pas choisir entre jeter définitivement sa gourme avec n’importe qui ou popoter avec l’époux qui ramène les sous ? De l’impasse de la vie bourgeoise dans le machisme installé.

Elle pleure – pour rien ; se trouve mal – sans rien avoir. Diagnostic des loustics : il faut changer d’air, partir en vacances. Stéphane entraîne Raoul comme moniteur de colonie de vacances et Solange suit. Les gosses en puberté – que des garçons entre eux selon les coutumes du temps – chahutent et bizutent le plus bêcheur. Il s’agit de Christian, un fils d’industriel intello au « quotient intellectuel de 158 » et au cocasse accent belge. Ce qui donne une scène hilarante de fin de cantine où les petits suisses du dessert volent dans la gueule du Beloeil (c’est son nom) et coulent jusque sous son tee-shirt. Solange s’insurge, son instinct maternel (de convention) prend le dessus et elle décide de protéger et materner le garçon qui se réfugie dans une cabane (fœtale) dans les arbres au lieu de jouer avec les autres.

Elle a enfin « son enfant » et peut agir selon le rôle social de mère que l’on attend d’elle. Sauf qu’elle ne sait pas faire et cueille un « bébé » de 13 ans déjà, qui commence à avoir des désirs d’homme. Les garçons du dortoir, qui couchent en slip ou torse nu, veulent faire « la bite au cirage » au Beloeil, boutonné dans son pyjama de soie bleue, comme c’était la coutume en ces temps aujourd’hui regrettés. Solange exfiltre Christian et lui permet de dormir dans sa chambre – où il n’y a qu’un lit, le sien. Christian explore en scientifique le corps endormi de sa protectrice, écarte les bretelles pour voir le sein, soulève la chemise de nuit pour dégager la chatte, remonte une jambe pour écarter les cuisses… Pas sûr que les vierges effarouchées des ligues de vertu qui sévissent comme des harpies sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ne permettent de faire encore un tel film, pourtant pudique et amusé. Rien de vicieux mais le désir de connaître, une négociation raisonnable entre quotients intellectuels à maturité, et le reste est suggéré.

Séduite par le désir naturel du jeune garçon, par son bagout d’adulte autant que par sa peau veloutée qu’elle caresse sur sa joue, Solange s’ouvre enfin. Bras, cœur et cuisses, elle accueille l’autre comme elle n’a jamais réussi à le faire jusqu’à présent. Elle rencontre un mâle qui demande et non qui prend, qui hésite et non qui viole. Christian est physiquement l’anti-Raoul et intellectuellement l’anti-Stéphane. Entre ses bras Solange n’est pas une chose mais une partenaire ; il a besoin d’elle comme elle a besoin de son affection. Critique acerbe du machisme inconscient d’époque mais aussi, par contraste, du jeunisme porté par la vague post-68 au point de cueillir « la jeunesse » dès la première puberté ; critique de la vie bourgeoise conventionnelle qui enferme en prison. Le développement de l’histoire donne à voir autrement l’époque que nous avons vécue sans le savoir.

Solange tricote – activité réservée aux femmes inactives de la bourgeoisie rangée ; elle trame des pulls à col roulé – vraies prisons de grosse laine pour les mâles qu’elle rend ainsi physiquement captifs et sur lesquels elle pose sa marque d’appartenance. Trait d’humour : Raoul, Stéphane, Christian, le père de Christian (Jean Rougerie) et le futur bébé auront chacun un pull à col roulé avec côtes tissés de deux laines – tel une armure.

Le retour de la colo est, comme toujours, difficile. Quitter ses copains et la liberté des vacances pour retrouver les parents et la vie scolaire sont une épreuve. Christian veut, moins que les autres, retrouver ses vieux en DS, « des cons » dit-il, et il s’enfuit dans Béthune à l’arrêt du car. Après une course poursuite dans les rues désertes et sur les terrils alentour, Christian se résigne et admet qu’il doit retourner chez les Beloeil. Outrés, et portés à punir selon la coutume du temps, ceux-ci le flanquent en pension. Mais Christian a cette fois quelque chose à apporter à ses condisciples : il narre comment il a séduit une femme et les garçons le soir en redemandent. Ils veulent savoir comment ça se passe, comment on entreprend, comment on est « dans » une femme. Le croient-ils ? Pas vraiment… mais ils rêvent.

Jusqu’à ce que Solange débarque à la pension en pleine nuit, déboule dans le dortoir où tous les gosses de riches sont en pyjama, et embrasse à pleine bouche le garçon devant ses copains médusés. C’est que le fruits et légumes s’est fait passer pour un sondeur de l’IFOP et a pu obtenir de sa bourgeoise envolée de mère (Éléonore Hirt) le nom et le lieu de la pension où le fils a été placé. Que Raoul et Stéphane, cagoulés, ont surpris et neutralisé le gardien qui faisait sa ronde. Christian est enlevé, consentant, jusqu’au lundi matin. Mais les gendarmes ne l’entendent pas de cette oreille. Comme une épouse, un fils est une « propriété » et seul le « chef » de famille peut en disposer. Les deux trentenaires sont condamnés à la prison – exit le duo Depardieu-Dewaere, ces crétins magnifiques – tandis que le petit-commerçant enlève bobonne qui a versé dans un virage et ne se souvient plus de rien.

Les mois passent, Christian est revenu au château avec son père après la disparition de sa mère ; Solange s’est fait engager comme bonne. Le père a assez de travail à gérer son entreprise et le fils fait l’amour à la bonne tous les soirs, comme dans les romans conventionnels bourgeois (y compris le premier de Philippe Sollers). Inévitablement, elle tombe enceinte, sa frigidité s’est évaporée avec le machisme. Les emprisonneurs sont emprisonnés et elle est libérée. Christian s’installe dans les fonctions du père, lui versant régulièrement le whisky qu’il aime mais qui est mauvais pour sa santé, jouant au billard comme un futur chef d’entreprise. La France giscardienne a grincé à la sortie du film, dont la fin est moins réussie que le début, mais qui excelle dans la provocation des cons.

DVD Préparez vos mouchoirs, Bertrand Blier, 1978, avec Gérard Depardieu, Carole Laure, Patrick Dewaere, Michel Serrault, Riton Liebman, Eléonore Hirt, Jean Rougerie, Sylvie Joly, StudioCanal 2008, 1h45, €50.02

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La falaise mystérieuse de Lewis Allen

Le rêve et l’effroi sont filmés en 1937, dans cette Cornouailles fouaillée par la mer et propice à toutes les légendes.

Un couple improbable d’un frère et d’une sœur adultes, en villégiature pour fuir la vie trépidante de Londres, se balade sur les falaises. Lorsqu’ils escaladent l’une d’elles, à marée basse, ils entrent dans le parc d’une belle demeure ancienne, semble-t-il à l’abandon.

Leur petit chien poursuit un écureuil qui s’engouffre par une fenêtre mal fermée et le couple les suit. Ils explorent la maison, vaste, solide et à la vue imprenable sur l’océan. Pamela, la sœur (Ruth Hussey), en tombe immédiatement amoureuse.

 

Roderick (Ray Millaud) est plus sceptique mais il consent avec réticence à céder aux instances de sa sœur et à envisager une carrière de compositeur et d’écrivain sur la musique loin de la capitale. Il pourrait ainsi mieux approfondir son œuvre. Une pièce en particulier lui plaît, dont il pourrait faire son bureau, le « studio » sous les toits, avec une vaste verrière ouverte sur la mer.

Ils s’enquièrent au village de pêcheurs de qui est le propriétaire et s’invitent en sa demeure. Il est en promenade et sa petite-fille les reçoit (Gail Russel). Lorsqu’elle apprend qu’ils envisagent l’achat de la maison, elle les met presque à la porte. C’était la demeure de sa mère et elle y est mystérieusement attachée. Le grand-père (Donald Crisp) arrive à point pour calmer la jeunette, nerveuse et fragile malgré ses 20 ans. Le couple ne peut réunir que 1200 £ mais il accepte ; il veut vendre à tout prix et les acheteurs ne se pressent pas. Pour justifier le rabais, il évoque les locataires précédents qui sont partis précipitamment pour avoir entendus des sons bizarres durant la nuit. Mais c’était peut-être le vent ou la mer sous la falaise. En tout cas, il les aura prévenus.

Le couple s’obstine, rebelle à tout irrationnel. Ils s’installent. Le chien terrier n’aime pas la maison et fugue ; le chat de la gouvernante (Barbara Everest) refuse de monter à l’étage, le poil hérissé. Mais ces signes ne troublent pas la jeune fratrie, ravie d’installer un nouveau foyer. Comme ce pacs avant la lettre n’est guère moral, Roderick fait la connaissance de la petite-fille Stella lors d’un achat de tabac au village. Elle présente ses excuses pour les avoir mal reçus et raconte comment sa mère est morte en tombant de la falaise un soir lorsqu’elle avait 3 ans. Son père l’a peinte en majesté dans le studio avant sa mort, alternant avec son modèle favori Carmen, une gitane espagnole.

Roderick veut sortir la jeune fille de ce milieu morbide et de la vieillerie du grand-père qui la traite encore en fillette. Il l’emmène faire un tour en voilier, curieusement vêtu d’un costume cravate et d’un chapeau qui ne tremble même pas au vent de la course ; quant à la jeune fille, elle barre en chaussures à hauts talons ! Toujours est-il que la glace est brisée et que Stella est invitée au manoir pour dîner. Malgré l’interdiction de son commandant de grand-père qui veut l’éloigner de l’influence néfaste de la maison, elle s’y rend (bien qu’elle ne soit pas encore majeure à cette époque). Elle commence à rire avant que des sons lugubres comme des sanglots de femme ne se manifestent, comme ce fut le cas quelques nuits auparavant. Terrifiée, éperdue, Stella fuit et se précipite vers la falaise en état second. Roderick la rattrape in extremis avant qu’elle subisse le même sort que sa mère.

Dès lors, l’intrigue se noue. Roderick est amoureux de Stella mais celle-ci est sous une emprise mystérieuse liée à ses origines et au traumatisme de sa vie d’enfant. Le fantôme des deux femmes qui vivaient avec son père hantent le manoir en vue d’on ne sait quelle vengeance. Le docteur du village (Alan Napier), un « nouveau qui n’est là que depuis douze ans », conjugue ses efforts avec le frère et la sœur pour comprendre et dénouer le drame qui se joue. Il s’agit d’un secret de famille sur lequel pèse l’omerta, sauf dans les notes de l’ancien docteur. Stella est considérée comme à demi-folle et est envoyée se soigner à la fondation Meredith, du nom de sa mère, tenue par l’ancienne infirmière de la famille amie de la défunte, la redoutable et impérieuse Miss Holloway (Cornelia Otis Skinner). L’amour et la raison triompheront du mal et des superstitions.

Le fantastique faisait ses débuts dans l’Angleterre de la guerre, en équilibre entre rêve et terreur, entre amour et fantômes, mêlé à une intrigue quasi policière. Le film est tiré d’un roman irlandais de la militante républicaine Dorothy Macardle paru en 1942. Les images noir et blanc de Charles Lang sont somptueuses, notamment les vues sur la mer, et l’éclairage aux bougies du manoir particulièrement angoissant. L’imaginaire est plus sollicité que les sens, les effets spéciaux étant quasi inexistants et l’interrogation des esprits trop cocasse. Les moments comiques contrastent avec les moments de peur et, si les acteurs nous semblent aujourd’hui bien désuets, le spectateur les suit dans leur naïf optimisme contagieux. Car le parfum du mimosa, chéri de la mère morte, s’impose, tout comme le froid glacial de la pièce à peinture.

Et Gail Russell, “introducing” Stella, est bien jolie, surtout lorsqu’elle pointe ses seins comme des obus dans la maison obscure.

DVD La falaise mystérieuse (The Uninvited), Lewis Allen, 1944, avec Ray Milland, Ruth Hussey, Donald Crisp, Gail Russell, Cornelia Otis Skinner, Dorothy Stickney, Barbara Everest, Alan Napier, Wild Side 2017, 1h33, €7.96

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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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Rollerball de Norman Jewison

Il y a 43 ans, Hollywood imaginait notre monde. Il est bien loin de ce qui était anticipé, comme quoi les « prévisions » voient surtout l’époque où elles sont faites et en aucun cas le futur. En 2018 (nous y sommes), la planète n’est plus gouvernée par des Etats mais par des multinationales intégrées. Il y a le consortium de l’Alimentaire, celui de l’Energie et ainsi de suite. Les managers règlementent la vie de chacun, assurant tous les besoins… à condition de se soumettre. Une sorte de communisme capitaliste, en somme.

La mode de la gauche américaine au milieu des années 1970 était de s’effrayer du pouvoir des multinationales, « le bénéfice d’IBM est plus grand que le PIB de la Belgique » ragotaient les initiés. Projetez les fantasmes et vous avez une uchronie. Rien à voir avec la réalité mais ça fait causer, et peut-être même penser.

Pour l’humanité éternelle, il faut du pain et des jeux, rien de plus. Le pain est celui du consortium, les jeux sont organisés. Pour séduire, ils doivent tenir en haleine, donc désigner un gagnant et attirer par la violence. Le Rollerball est un mélange de rollers (la grande mode de ces années-là), du football à l’américaine (c’est-à-dire plus proche du rugby), du motocross (les yankees sont fans de technique) et de hockey (à cause de la boule). Dans un cirque, une boule de métal est lancée par un engin et les deux équipes doivent la récupérer, se la passer pour empêcher les autres de la prendre, et la placer dans une matrice qui fait ding. Un vrai jeu de mâles où le machisme est survalorisé. Tous les joueurs sont musculeux et velus et se bardent de protections, de casque et d’armure.

Les femmes sont des groupies ou des objets sexuels, le consortium les répartit et les change au gré de du planning. Jonathan (James Caan), chef de l’équipe rollerball de Houston au Texas, se voit ainsi retirer sa femme (dont il est amoureux) pour une poupée interchangeable qui ne durera que six mois avant d’être affectée ailleurs. C’est que le facteur humain ne compte plus : seule compte l’Organisation. Même le manager Bartholomew (John Houseman) doit rendre des comptes à ses pairs et ne peut décider seul. « Le jeu est plus grand que le joueur », dit-il en incitant Jonathan à terminer sa carrière.

Mais celui-ci ne comprend pas et refuse ; il est dans l’équipe depuis dix ans et il veut gagner la finale à New York. Dès lors, tout est mis en place pour l’éliminer. Jonathan se méfie et évite l’hélicoptère, préférant voyager avec l’équipe. A la demi-finale de Tokyo déjà, les règles ont changé : plus de pénalités et une rentrée limitée de nouveaux joueurs. C’est un jeu de massacre, le racisme antinippon de ces années-là sévit aux Etats-Unis et le film en rend compte. Karaté et aïkido sont sollicités pour « expliquer » que les joueurs se fassent descendre violemment, notamment la grosse brute ras-du-front de l’équipe américaine qui restera en coma végétatif le reste de sa vie.

La finale à New York est pire : plus aucune règle et un temps illimité. Le but est d’éliminer tous les joueurs, tués ou blessés pour le spectacle, et qu’il n’en reste qu’un. Ce sera Jonathan, mais il n’aime plus le jeu. Le spectateur peut croire un moment qu’il va se révolter en public et, devant les caméras en mondovision, balancer sa boule dans la gueule du manager qui organise sa vie – mais non. Il la colle profond dans la matrice et s’en va d’un coup de rollers. Il est gagnant mais n’a plus aucune équipe. Le jeu va recommencer – sans lui.

Leçon ? Se soumettre pour exister – ou rien. La frivolité des « civils » ou les pulsions animales du jeu : le choix est clair. En tant que descendant de pionniers, Jonathan ne peut que se battre. Mais il n’a pas d’ennemi identifiable, tout est contrôlé, même la culture ou l’histoire. Un ordinateur central a tout ingurgité mais semble avoir des bugs à répétition : il a ainsi perdu « tout le XIIIe siècle ». Drôle d’époque que la nôtre, vue 43 ans auparavant.

Dans la nouvelle planète industrielle des années 1970, tout est organisé par la nouvelle classe des managers – le célèbre économiste américain John Kenneth Galbraith en a fait un livre dès 1967. Il est désormais traduit « pour les nuls » en film : Rollerball.

A voir pour se rappeler les fantasmes de la génération d’avant (qui fut notre jeunesse) et pour les cascades réelles en rollers à plus de 60 km/h.

DVD Rollerball, Norman Jewison, 1975, avec James Caan, John Houseman, Maud Adams, John Beck, Moses Gunn, L’Atelier d’images 2018, 2h, standard €14.99 blu-ray €24.99

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Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell

Mark Twain avait écrit Le prince et le pauvre où un orphelin des rues échangeait ses vêtements avec le roi du même âge ; Roger Michell a signé « la star et le libraire », Hollywood et Notting Hill, Julia Roberts et Hugh Grant. Nous sommes dans la comédie romantique mais avec cet inimitable humour anglais fait d’understatement et de dérision sur soi-même.

Un jour, au hasard d’un marché animé du quartier bobo cosmopolite de Notting Hill, paradis de la brocante et des restos à Londres, la star hollywoodienne Anna Scott (Julia Roberts) dont le dernier film lui a rapporté 15 millions de dollars (elle le dit), pénètre dans une petite librairie underground. Là niche William Thacker (Hugh Grant), jeune Anglais de son époque, pas mal de sa personne mais dans la mouise commerçante d’un créneau peu usité (les livres de voyage) et doté d’un assistant assez niais aux tics de névrosé (James Dreyfus). Le libraire fait comme si de rien n’était – ou ne reconnait pas la star, le spectateur ne peut décider. Ladite star, habituée à ne voir que des chiens couchants ou des mielleux qui ne pensent qu’à coucher, est séduite.

Elle use de son célèbre sourire américain (d’une oreille à l’autre, tout râtelier étincelant dehors) pour titiller un brin le bel éphèbe de type grec sorti des colleges britanniques mais échoué dans la « culture » pop-68. Achetant un livre, elle sort ; Thacker va chercher un jus d’orange pour fêter la (rare) vente et voilà qu’il entre en collision avec sa cliente. Jet de jus, Anna aspermée, gêne réciproque. Galant à l’anglaise, William invite Anna à venir se changer chez lui. Mais nous sommes en perfide Albion, pas en France graveleuse : il ne se passe rien de socialement immoral : la star se change et sort en ne portant qu’un haut qui laisse son nombril narcissique à nu. Gloups ! Willy bafouille qu’il aimerait bien « prendre le thé » avec elle. Elle le convoquera.

Le féminisme n’est pas difficile à une grande star. L’argent, la célébrité et le pouvoir peuvent tout. Le mâle n’est qu’un sex-toy que l’on prend et que l’on jette. C’est ainsi au début. William est « invité » à l’hôtel Ritz où trône la star Scott. Il arrive avec un bouquet de fleurs, croyant au rendez-vous intime. Las ! Une nuée d’assistants et de journalistes est là aussi. Ils fêtent la sortie d’un film nul (hollywoodien) qui se passe dans l’espace et où Anna ânonne des phrases toutes faites de mec telles que « capitaine, ouverture parée ! ». William n’a pas vu ce navet et ne se dépêtre des questions des autres qu’avec un aplomb lettré empli d’humour tout à fait ravageur. La vraie star, c’est lui.

Il se présente comme « journaliste » à Horses and hounds, chevaux et chasse à courre, thème très anglais auquel un yankee ne peut rien comprendre ; cela le protège des importuns ricains.

Le couple improbable se revoit de temps à autre mais toujours au gré de madame, très « prise » par son producteur, son assistante, son impresario et son même boy-friend américain de rigueur. Pourtant, elle accepte de sortir avec le minable libraire qui a oublié qu’il devait ce soir-là aller à l’anniversaire de sa sœur. Qu’à cela ne tienne ! Une ricaine à Notting Hill ça fait pittoresque à conter une fois rentré. William présente Anna et certains croient voir une ressemblance, d’autres l’ignorent complètement comme le gérant d’actions (Hugh Bonneville) ; seule la sœur de William, une pétée cheveux carotte au vagin sur ressorts (Emma Chambers), se pâme devant la star hollywoodienne. Être « sa copine » est son fantasme le plus bête et le plus fou, jusqu’à la suivre aux toilettes pour la voir dégrafer son jean ! Ce contraste fait ressortir toute la délicatesse et la culture de William, ce qui lui ouvre un peu plus les bras, sinon le cœur, de la star, très fleur bleue malgré le maquillage.

Elle le revoit, le convie à sa chambre d’hôtel… où son petit ami américain est arrivé inopiné. William s’en va, écœuré ; elle n’est décidément pas pour lui. Son coloc gallois « masturbateur » (Rhys Ifans), vulgaire et déjanté mais qui a de l’intuition, le pousse à renouer. Il a oublié de lui donner le message qu’a laissé « l’américaine » par téléphone. Anna Scott veut bien le revoir, elle le convie au tournage d’un nouveau film, cette fois sur une œuvre d’Henry James, ce que William le lettré lui avait conseillé de faire plutôt que des navets d’action à l’américaine. Muni d’écouteurs pour capter les échanges, il assiste à une répétition où un acteur interroge la star : « Quel est ce jeune homme avec qui je vous ai vue ? – Lui ? il n’est rien, juste quelqu’un que j’ai connu par hasard, rien du tout ». Cette fois définitivement édifié, le libraire s’en va et laisse la star avec ses pairs : il ne peut rien y avoir entre eux.

La presse de caniveau anglaise exhume des photos de nu prises lorsqu’Anna était jeune et inconnue, plus une vidéo tournée à son insu. Son corps s’étale aux yeux de tous dans les tabloïds et les journalistes excités la poursuivent pour avoir ses commentaires. Anna pense alors à son ami incognito, William et elle sonne chez lui un matin alors qu’il vient de se raser et qu’il est à moitié nu.  Il l’accueille, lui laisse prendre un bain, la couche dans sa chambre tandis que lui va dormir sur le canapé du bas. Son coloc Spyke qui découvre Anna à poil dans la baignoire essaie bien de lui faire entendre raison, c’est-à-dire la voix des hormones, mais la culture anglaise est très coincée à cet égard. C’est Anna, en bonne ricaine féministe, qui va descendre l’escalier pour se lover dans ses bras, et plus car affinités.

Le lendemain matin, sonnette à la porte : c’est une horde de journalistes qui a retrouvé la piste et qui mitraillent William, Anna et Spyke, chacun en petite tenue. La star doit être exfiltrée par son chauffeur et son assistante. Le coloc a un peu trop parlé avec ses potes, après plusieurs bières au pub. Cette fois c’est fini, William se fait une raison. Il a aimé deux fois avant celle-ci mais son premier amour s’est mariée avec son meilleur ami (avant de faire une chute dans les escaliers et de demeurer paralysée), tandis que la seconde l’a épousé mais est partie avec un autre plus riche, avant de divorcer.

Anna viendra le relancer, se présentant non comme la star célèbre que tous connaissent mais « comme une fille devant un garçon et qui demande à être aimée ». C’est tentant mais au-dessus des moyens de William : sagement, il renonce. Anna part. Spyke se déchaîne, le traite de « connard », tandis que sa petite bande d’amis au contraire l’approuve : chacun en son milieu sous peine de peine. Mais William réfléchit et regrette son impulsion irréfléchie. Il est trop sage, trop réservé, trop anglais. Il a affaire à une Américaine, toujours cash. Il part donc à sa poursuite avec sa petite bande, de Ritz en conférence de presse, jusqu’à se dévoiler en public comme journaliste de Horses and hounds mais aussi petit ami.

Ils furent peut-être heureux et eurent probablement beaucoup d’enfants. Ce n’est que suggéré par la dernière scène où ils s’étreignent sur le banc gravé des amoureux, dans un jardin privé qu’ils ont ouvert à tous, alors que deux enfants ne cessent de courir autour d’eux.

J’ai vu plusieurs fois ce film depuis sa sortie et je l’aime toujours. Il a de la tenue, outre l’humour. Il parle d’amour avec pudeur et sentiment, sans la vulgarité sexuelle ni les bluettes niaises habituelles aux films américains. Car le film est anglais et son véritable héros est le trentenaire britannique fin de siècle : Hugh Grant. Il se présente ici juvénile et frais, cultivé à Oxford et gentleman. J’aime moins Julia Roberts qu’à la première vision, elle ne prononce que des banalités ou presque et son célèbre sourire post-Joconde semble résoudre pour elle tous les problèmes.

DVD Coup de foudre à Notting Hill, Roger Michell, 1999, avec Julia Roberts, Hugh Grant, Richard McCabe, Rhys Ifans, James Dreyfus, Universal Pictures France 2003, 2h, standard €6.99 blu-ray €18.41

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Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Nous sommes presque demain en 2049. Le film s’inspire du roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick pour 2019, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Il prend aussi la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott sorti en 1982 et se situe trente ans plus tard, dans la veine du « fils » qui poursuite l’épopée ancestrale.

La pollution rend irrespirable et orageuse la Californie, tandis que l’agglomération de Los Angeles est entourée de déchets électroniques déversés par de grandes machines volantes automatiques dans des décharges où un esclavagiste noir fait travailler des enfants blancs « orphelins ». L’humanité est encouragée à émigrer vers les étoiles pour les exploiter en colonies, tandis que la Tyrell Corp – sorte de Google omnipotent – crée depuis des décennies à partir du génie génétique ces fameux « réplicants » de plus en plus perfectionnés, mi-robots mi-humains, issus d’ADN. Une révolte de réplicants a eu lieu sur Mars et, par peur du grand remplacement, les vrais humains ont créé une section spéciale de la police de Los Angeles (LAPD) pour traquer les réplicants en situation irrégulière. Ils se font appeler les Blade Runners – les « gaillards pisteurs ».

K est l’un de ces gaillards (Ryan Gosling) ; il a 30 ans et est entraîné pour faire face à toutes les situations. Justement, il découvre un ancien modèle (Dave Bautista) qui vit en autarcie dans une ferme isolée où il mange les vers protéinés de sa production qu’il cuisine à l’ail, met oublié, pour les agrémenter. Discussion, refus pionnier de de faire contrôler comme un esclave en fuite, bagarre : le K tue le réplicant. Au moment de partir, dans sa carcasse volante, il aperçoit une fleur déposée au pied d’un arbre mort. Il demande à son drone de scanner la profondeur du sol – et il découvre un coffre qui contient un squelette de femme ayant enfanté par césarienne, morte en couches. Pourquoi cet ensevelissement loin de tout ? Pourquoi ce numéro de série tatoué sur l’os pelvien ? Une réplicante serait-elle capable de se reproduire comme une vraie humaine ?

Ce serait la révolution – et l’élimination des humains par leurs quasi sosies mieux adaptés, tout comme Neandertal le fut jadis. Sa chef du LAPD (Robin Wright) enjoint K de traquer l’enfant né jadis et de détruire toutes les preuves de ce secret qui menace l’humanité. Le seul souvenir personnel de K est d’avoir caché un cheval de bois pour que les autres enfants de l’orphelinat ne puissent lui prendre. Mais est-ce un « vrai » souvenir ou un souvenir implanté ? Le Blade Runner est troublé par le fait que la date gravée sur le cheval jouet est la même que celle trouvée gravée au pied de l’arbre mort, au-dessus du coffre au squelette, une valise militaire. Son enquête commence par la ferme aux souvenirs où une jeune fille au système immunitaire déficient vit en bulle et crée par l’imagination des souvenirs qu’elle peut implanter chez un réplicant (Carla Jury). Pour distinguer les vrais des faux, dit-elle, il faut mesurer l’émotion qu’ils provoquent.

La suite sera de retrouver Rick Deckard, l’ancien Blade Runner disparu et qui se terre, le héros du film de 1982 (Harrison Ford) pour faire le lien.

Mais la Tyrell Corp ne veut pas être tenue à l’écart du secret : elle sait tout, elle voit tout, surveille tout – un vrai Google ! Et « le secret politique » est vite éventé. Son chef Wallace (Jared Leto), malvoyant aveuglé en outre par l’hubris du pouvoir, mandate sa réplicante phare, Luv (Sylvia Hoeks), qu’il a dotée de facultés de combat incomparables, pour suivre K et retrouver l’enfant naturel de la réplicante d’il y a trente ans. C’est un secret de fabrication qu’il veut disséquer pour le perfectionner et créer encore mieux et plus spécialisé. Toujours les affaires…

Le film est trop long, souvent lent, et le spectateur devine outrageusement vite qui est cet enfant né il trente ans auparavant. Mais l’histoire agite tous les thèmes qui angoissent l’humanité des années 2000 : la peur des robots et de l’IA, l’omniprésence de la surveillance électronique des grosses entreprises privées, le pouvoir sans limites qu’elle procure à ses dirigeants, l’orgueil humain de vouloir s’égaler à Dieu en créant une réplique telle un Golem, la quête de son identité personnelle, l’amour impossible selon son métier (K est réduit à s’inventer une femme virtuelle), la pollution de masse et le nouvel esclavage industriel pour survivre, le divorce croissant entre une élite surprotégée et la masse qui subit…

Mais cette immersion lente dans une atmosphère toxique présentée comme la conséquence de nos actes d’aujourd’hui assoupit plutôt qu’elle ne révèle. Le film est intéressant, ses images somptueuses (en bleu pluie, orange pollué, gris neige), ses inventions techniques imaginatives (encore que la plaque d’immatriculation des véhicules volants est un peu bête à l’ère du tout électronique), mais il est mal monté : on ne sait ni où l’on va, ni pour quoi faire.

DVD Blade Runner 2049, Denis Villeneuve, 2017, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Jared Leto, Dave Bautista, Sony Pictures 2018, 2h37, €9.49

DVD Blade Runner (Ridley Scott) + Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), Sony Pictures 2018, standard €29.99 blu-ray €39.99

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Au revoir là-haut d’Albert Dupontel

Adaptation du prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre, que je n’ai pas lu (la qualité long terme des Goncourt étant faible), le film résume et caricature un message : quelle çonnerie la guerre ! Toute cette fanfare sur « la Victoire » après quatre ans de boucherie et de trahisons, quelle célébration !

Deux soldats de base en bleu horizon, qui ont fait copain sur les cotes à défendre, se retrouvent après l’épreuve démobilisés de tout dans la vie civile. Albert Maillard (Albert Dupontel) était comptable avant la guerre ; il se retrouve « dans la publicité », porte-enseigne des rues pour une marque de cigarettes ou un parfum. Son copain Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) a eu la gueule cassée en sauvant Albert d’un trou où il était enseveli par une bombe avec un cheval. Il a honte de sa laideur et de son incapacité sociale à manger sans tube et il veut d’abord mourir avant de se créer des masques – dont la morphine que lui procure Albert en volant les autres ingambes et mutilés. Son copain déniche dans les archives un mort de l’Assistance que personne ne va réclamer, Eugène, et laisse croire qu’Edouard est mort « au champ d’honneur » (dans la boue et la putréfaction). Décidément, quelle connerie, la guerre !

Surtout que leur lieutenant des tranchées est une ordure, aristocrate et affairiste, macho et dominateur, grand baiseur de femmes, dont Madeleine (Émilie Dequenne), la propre sœur d’Edouard qu’il a rencontrée lorsqu’elle a voulu se recueillir sur la tombe présumée de son frère, et à qui il colle illico un polichinelle dans le buffet. Portant beau, Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), dont on se demande pourquoi il n’est que lieutenant, est un personnage détestable, outré – peu crédible dans la réalité. Mais c’est probablement ce qui plaît à notre époque inapte à toute nuance, sur le modèle hystérique Mélenchon, qui préfère adorer ou détester plutôt que les nuances du penser par soi-même et du jugement mesuré en bon sens.

Le père d’Edouard, Marcel, est brossé à même gros traits en grand bourgeois habitant un hôtel sur les Champs-Elysées, tutoyant les ministres et président d’une grosse firme qui a fait ses affaires durant la « grande » guerre (Niels Arestrup). Depuis l’enfance, il a toujours voulu « dresser » son fils pour le rendre conforme à son image, requin des affaires apte à prendre sa succession à la tête de l’entreprise. Mais Edouard a toujours résisté ; d’un tempérament artiste, il n’a cessé de dessiner. Dont son père en « gros con » lorsqu’il avait une dizaine d’années. Il dessinait encore dans les tranchées, entre deux salves d’obus ou deux attaques suicidaires à la baïonnettes commandées par le lieutenant qui n’hésitait pas à envoyer deux poilus « en reconnaissance » en plein jour (!) vers les lignes allemandes avant de leur tirer dans le dos – pour motiver « ses » hommes, désireux alors de venger leurs copains. Je m’étonne qu’Albert, qui l’a vu, n’ait pas tiré sur le lieutenant, cela se faisait volontiers pour les ordures durant ces quatre années de guerre imbécile où le pire de l’humanité ressortait.

Albert et Edouard, aidés de Louise la gamine gavroche de Paris (Heloïse Balster) qui accepte sans juger la gueule cassée, vont monter une arnaque pour se venger de la société qui les rejette malgré leur courage à la guerre. Edouard va dessiner un catalogue de monuments aux morts, qu’il veut proposer aux maires de France suivant la volonté de Clemenceau qui préconise d’en doter toutes les communes. Il ne s’agira pas de les réaliser, seulement de les dessiner – d’empocher l’argent et de partir aux colonies pour y vivre inconnus.

Le père d’Edouard s’y laisse prendre, sommant le maire niais du huitième arrondissement (Philippe Uchan) de lancer un concours dont il financera intégralement l’œuvre. Comme pour le lieutenant, le maire est une caricature de nigaud mielleux à laquelle on ne croit pas un instant. « Mais oui, je suis bête » dit le benêt à propos d’une chose qu’il a oubliée. « Oui », répond le président. C’est drôle et c’est con. Ces personnages impossibles à croire font toute la faiblesse du film.

Mais le père aimait secrètement son rejeton (oh, le mélo !) et il a été affecté par sa mort. Il regarde les dessins d’Edouard, apportés par Albert, puis le convie à dîner dans son hôtel particulier en présence de sa fille pour en savoir plus, notamment sur les derniers moments. Une émotion sincère, mais bienvenue, empêche Albert de trop mentir sur la fin présumée et il apparaît socialement gauche et franc à la fois, ce qui permet au président de lui proposer un poste pistonné de comptable à la banque. Comme Edouard a besoin d’argent pour éditer son catalogue, il pratique ce qu’on appelle « la pyramide de Ponzi » (que l’auteur appelle d’un autre nom) : faire signer un reçu d’un montant inférieur à celui apporté, puis créditer sous trois jours le compte de la somme manquante par un autre « emprunt », courant toujours plus vite que les contrôles. La « morale » de notre époque veut qu’Albert, foncièrement honnête, n’arnaque que les profiteurs de guerre.

Le catalogue édité, le monument choisi, l’argent versé, les compères fêtent cela à l’hôtel Lutétia avant de partir pour le Maroc. Entre temps Albert, bouleversé d’avoir vu le lieutenant marié à la sœur d’Edouard lutiner la bonne dont il est amoureux, le suit jusqu’à son chantier, le grand cimetière militaire où il compte à l’Etat de multiples cercueils remplis parfois de terre ou de débris sans toujours de nom. Il le menace d’un pistolet mais le lieutenant finit au trou, tombant au travers de planches qui couvraient bien mal une fosse avant d’être enseveli, comme les hommes qu’il envoyait en première ligne durant la guerre. Ce pourquoi Albert est arrêté au Maroc par les militaires français.

Il explique au colonel qui l’interroge toute son histoire. D’où ce poncif des flash-backs film et une fin que je vous laisse découvrir, édifiante comme il se doit dans notre époque de niaiserie à la Disney.

Au revoir là-haut n’est pas à mon avis un grand film, même si Albert Dupontel joue son rôle de façon réaliste et prenante et si l’on compatit aux affres de son copain gueule cassée. Les scènes cocasses ne manquent pas, comme le lieutenant qui marche sur les tombes ou le jeu de massacre des vieilles badernes au Lutétia. Les uniformes et le Paris paysan des arrondissements périphériques sont reconstitués avec soin. Mais tout est trop en noir et blanc dans cette histoire pourtant sophistiquée, reflet du monde d’hier qui créait des brutes avant que la guerre ne brutalise plus encore les hommes. Nous sommes avec le livre dans le feuilleton, pas dans la littérature ; avec le film dans le divertissement mélo, pas dans la psychologie. Le spectateur ne s’ennuie pas mais il oublie vite ce genre d’œuvre, seulement « jolie » selon le mot d’Albert : une fois vu, au revoir le film.

DVD Au revoir là-haut, Albert Dupontel, 2017, avec : Albert Dupontel, Emilie Dequenne, Niels Arestrup, Mélanie Thierry, Nahuel Pérez Biscayart, Laurent Lafitte, 1h52, Gaumont 2018, standard €9.99 blu-ray €20.56

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Ordinary People de Robert Redford

Une famille ordinaire de gens ordinaires, américains dans les années 1970. Le père (Donald Sutherland), conseiller fiscal, garantit une grande maison dans la banlieue résidentielle de Lake Forest. La mère (Mary Tyler Moore) ne travaille pas, elle se préoccupe des réceptions chez les relations faussement baptisées « amis », et de mettre chaque soir la table de façon maniaque ; elle ne supporte pas qu’on l’aide, ce serait « mal » fait. Le fils, Conrad (Timothy Hutton), sort de l’hôpital psychiatrique après une tentative de suicide à la suite d’un accident de bateau qui a coûté la vie à son frère aîné, Buck, le favori de tous. Les eaux glaciales de la baie l’ont emporté.

Maman a toujours préféré son premier né. Expansif, décidé, solaire, il était le sale gosse que tout le monde adore et que le père devait parfois, contre sa propre nature, recadrer. Tout l’inverse de son cadet Conrad, dans son ombre, sans problème – jusqu’au drame qui l’a bouleversé. Il tenait la barre du voilier et la drisse s’était coincée. Le vent s’était levé et ils auraient dû rentrer mais Buck, toujours à tester les limites devant les autres, a préféré continuer. Conrad n’a rien fait pour l’en dissuader, ni pour la voile ; dans une rafale, le bateau s’est retourné. Les deux adolescents sont tombés à l’eau ; ils ont surnagé, se sont tenus les mains ensemble par-dessus la coque renversée et glissante. Puis l’aîné a lâché, trop fatigué sans doute tant il se dépensait constamment dans la journée. Son frère s’est senti coupable de cet abandon. Buck était son dieu. Conrad a tenté un suicide, raté comme le reste, sauvé in extremis par son père entré par hasard et pas censé être là.

De retour à la maison, c’est encore son père qui se préoccupe de savoir s’il va mieux, s’il mange suffisamment, s’il dort bien. Sa mère l’ignore, de glace. Elle rejette violemment son cadet, ne cessant de regretter l’aîné. Tout son amour est parti avec lui et elle n’est plus aujourd’hui qu’une coquille vide, mécanique. Avisant sa chemise déchirée, elle lui en achète deux sans lui demander son avis. Pour elle, son amour s’arrête au matériel. Elle sert du pain perdu au petit-déjeuner mais, comme Conrad déclare qu’il n’a pas faim pour attirer l’attention sur sa détresse, elle ne cherche pas à savoir pourquoi et jette immédiatement le pain au broyeur : « le pain perdu, ça ne se garde pas », décrète l’obsession maternelle. Et elle planifie des vacances à deux en Italie sans le fils, une gêne ; elle songe d’ailleurs que la pension lui ferait du bien pour devenir adulte. Cette bonne femme, égoïste, narcissique, a décidément une tête à claques.

Au collège, Conrad, qui a 17 ans, reste réservé et presque lunaire avec ses condisciples et ses profs. Sa bande de copains d’avant poursuit ses blagues d’avant mais elles ne le font plus rire ; il n’est plus en phase. Il va jusqu’à frapper de rage la tronche de petits pois qui l’a traité de cinglé. Il est bloqué sur le drame, ne peut en parler avec quiconque, sinon avec une copine d’hôpital (Dinah Manoff) où il déclare qu’il « se sentait bien ». Las, tout en ayant l’air d’aller mieux que lui, elle se suicide. Conrad est effondré.

Son père l’envoie chez un psy recommandé (Judd Hirsch) mais celui-ci le provoque, veut le faire réagir, accoucher comme Socrate de sa vérité cachée. Et c’est dur, effrayant, comme tous les vrais sentiments. La société américaine a peur des sentiments et des passions car l’optimisme est de rigueur et chacun se doit de présenter une façade lisse et avenante envers ses collègues et voisins, celle du « tout va bien », du « couple heureux dans sa maison avec ses enfants » et qui réussit en affaires. Toute déviance incite à la méfiance, tout moment d’égarement est considéré comme un défaut de fabrication génétique. Conrad se sent comme Jude l’Obscur, le personnage de Thomas Hardy qu’il étudie au lycée : un jouet de la fortune.

Il a repris l’entraînement de natation mais ne progresse pas, même s’il est meilleur que ses camarades, probablement plus résistant bien que physiquement plus fin. Son entraîneur (M. Emmet Walsh) ne juge que son physique et sa forme quand il se tient en slip devant lui, l’eau faisant frissonner sa peau nue ; pas son cœur ni son drame intime. Conrad, incompris de son équipe comme de son coach, laisse tomber.

Désormais, les personnages sont croqués et l’histoire peut se débloquer. Un père perdu, une mère amère, un fils attiré par l’obscur. Chacun devra se battre pour émerger de la fange où le destin l’a englué. L’amour vainqueur ne pourra éclater à la fin qu’en brisant la coque artificielle des convenances : le père ne sait pas tout, la mère n’aime pas également tous ses enfants, le fils n’est pas coupable de tout ce qui survient autour de lui.

Ce film prenant, malgré la distance (les Etats-Unis 2018 sont très loin des Etats-Unis 1978), met en scène les grandes passions de l’existence : l’amour filial, l’amour adolescent, l’amour fraternel. Faut-il obéir aux codes où être soi-même pour bien aimer ? Faut-il l’exprimer s’il est d’un faible degré, ou garder cet amour caché ? Peut-on aider à grandir ?

DVD Ordinary People, Robert Redford, 1980, avec Donald Sutherland, Mary Tyler Moore, Judd Hirsch, Timothy Hutton, M. Emmet Walsh, Paramount Home Entertainment 2002, 2h04, €12.51

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Apocalypto de Mel Gibson

Pas facile d’être un « Indien » quand on habite le continent américain et que l’on vit paisiblement en chasseur-cueilleur écolo dans la forêt. Tout menace l’existence traditionnelle : la civilisation hiérarchique de la cité-Etat qui exige des « sacrifices humains » aux dieux, le sang devant nourrir le soleil ; la civilisation avancée d’outre-océan qui débarque avec Cortez en se croyant aux Indes.

Patte de jaguar (Rudy Youngblood) chasse tranquillement le tapir dans la forêt du Yucatan avec son père, le chef Ciel de silex (Morris Birdyellowhead) et sa bande de compagnons. Ils sont quasi nus, sainement musclés et heureux en tribu. Ils s’excitent à la traque, se réjouissent de la victoire et rient les uns des autres. Le piège au filet a échoué mais celui aux dents de bois a fonctionné. Le tapir fournira de la viande au village. Soudain, un silence : ils ne sont plus seuls dans la forêt. « Que voulez-vous ? » lance le fils du chef au rideau d’arbres. « Juste traverser », répond le chef de la colonne de réfugiés qui se dévoile et fait offrande de poissons. « Traversez », répond Ciel de silex, et le groupe de chasseurs voit défiler lentement, ensanglantés et suintant la peur, la tribu chassée de chez elle.

La peur, c’est le pire. Le père l’apprend à son fils, il ne faut pas avoir peur sous peine de démissionner de la vie et de laisser aller son peuple à la décadence. Quoiqu’il arrive, envisager la sortie, pas la fin. Le vieux sage devant le feu, les villageois réunis autour de lui au soir, conte l’histoire de l’insatiabilité de l’homme, de ses désirs sans fin et les limites nécessaires.

Patte de jaguar médite et fait un cauchemar : le seul message du chef de la tribu apeurée qu’il retient dans son sommeil est « cours ! ». Quelque chose le réveille et il aperçoit des torches qui brillent dans l’aube et des guerriers s’introduire silencieusement dans son village de la forêt. Il éveille sa femme enceinte et son fils Course de tortue (Carlos Emilio Baez) pour fuir les cacher dans un puits naturel. Puis il retourne au village défendre les autres.

Mais Zéro loup (Raoul Trujillo), le chef des guerriers mayas, impressionnant avec ses galons d’épaule en mandibules humaines et son poignard d’obsidienne affilé, le capture alors qu’il allait faire son affaire à un guerrier de sa troupe. Attaché, Patte ne peut s’empêcher de murmurer « pardon, père », à celui qui s’est fait capturer aussi. Le guerrier qu’il a failli occire, blessé dans sa fierté et empêché par Zéro loup de se venger sur le jeune homme, va égorger le père sous les yeux du fils. On ne s’excuse jamais, au risque de mettre en danger son être et les autres. L’excuse est une démission, comme la peur. Il faut au contraire aller de l’avant, toujours.

Les Mayas emmènent leurs prisonniers, attachés en brochette à des bambous, jusqu’à la ville de pierres auprès de laquelle des esclaves peinent aux mines de chaux, crachant du sang. La vie ne compte pas dans la civilisation maya. Seul compte le sang dont se repaît le Soleil, et l’élite choisie de la haute société en constante compétition. Il faut sans cesse prouver que l’on est le plus fort, que l’on se concilie les dieux. Surtout lorsque les cycles du calendrier computé par les astronomes mayas situent la fin imminente du Cinquième et dernier au cours de la génération présente – d’où le titre Apocalypse.

Les prisonniers, les esclaves et surtout les enfants étaient de la chair à sacrifice, destinée à faire circuler l’énergie du sang entre la terre et le ciel. Mel Gibson ne prend pas les enfants, par sensiblerie de son siècle. Les femelles sont vendues au marché comme esclaves tandis que les mâles, surtout les plus forts ou les plus beaux qui plaisent aux dieux parce qu’ils sont le meilleur de l’homme, sont conduits au sommet de la pyramide. Là officie le grand prêtre (le chilam), tout enivré de sang et de pouvoir. Il arrache vivant le cœur des condamnés au poignard d’obsidienne et les laisse agoniser. Puis il leur tranche la tête, qui va rouler au bas des marches avant d’être plantée au bout d’une pique, le corps jeté en tas avec les autres avant d’aller pourrir dans un ravin – comme dans le Cambodge du pote Pol.

Et c’est alors que… tout se dérègle. La civilisation maya est rongée de l’intérieur et le soleil se cache derrière la lune pour marquer son mécontentement ; les conquistadores sont prêts à débarquer et à s’allier aux tribus forestières qui en ont assez de se faire taxer et razzier par les élites urbaines. Rien de neuf sous le soleil : les gilets jaunes après les bonnets rouges et les jacqueries médiévales reprennent l’ancestral schéma des producteurs contre les prédateurs, des ruraux contre les urbains, des petits contre les gros.

Patte de jaguar vaincra la peur, il réussira à fuir, à retourner dans « sa » forêt et à éliminer avec ruse et intelligence ses poursuivants trop sûr d’eux et de leur force. Il retrouvera sa femme et son fils, plus un bébé qui est né dans le puits – grotte maternelle, source de vie, point de jonction avec les dieux de la terre. Il se mettra en marche avec sa famille pour un nouveau départ – tel un pionnier du Nouveau monde.

Âmes sensibles et politiquement trop corrects, abstenez-vous ! La nudité est de rigueur, les femmes montrent leurs seins et les enfants sont torse nu comme sur la plage. Le sang n’arrête pas de couler et les blessures des armes sont détaillées avec réalisme. La torture, le sadisme, les cris sont impitoyables. Le cœur fumant arraché de la poitrine palpite encore. Les Mayas sont vus comme des Nazis et les Amérindiens écolos des forêts comme des victimes barbares du pouvoir religieux des cités : nous sommes dans la caricature, parfois dans un méli-mélo archéologique qui télescope les époques mayas, mais cela fonctionne. Le spectateur est pris par l’action et la violence – très humaine. Pourquoi le nier ? Le film décrit une réalité reconstituée mieux qu’un documentaire scientifique sur la réalité avérée. La familiarité et l’ironie des premières scènes sont tout aussi humaines que la cruauté et l’objectif implacable des guerriers tout acquis aux croyances et aux sacrifices.

Rudy Youngblood, 26 ans au tournage, a la beauté souple de la jeunesse comanche, cree et yaqui, qui sont ses origines authentiques. Raoul Trujillo est le guerrier mâle sûr de sa force mais aussi le chef qui sait se faire respecter. Ils sont l’avenir et le présent, celui qui crée la vie et celui qui la prend ; le respectueux des rythmes de la nature et de l’équilibre global, contre celui qui pille, viole et impose. Ce film américain sur les Amérindiens est contre l’Amérique et les Etatsuniens. Toute civilisation périra – et souvent par sa faute. Tel est le message apocalyptique de Mel Gibson urbi et orbi, à sa ville et au monde.

DVD Apocalypto, Mel Gibson, 2006, avec Rudy Youngblood, Raoul Trujillo, Dalia Hernández, Jonathan Brewer, Morris Birdyellowhead, Carlos Emilio Baez, Ramirez Amilcar, Israel Contreras, Israel Rios, StudioCanal 2015, 2h12, standard €7.99, blu-ray €11.47

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Les Faucons de la nuit de Bruce Malmuth

Les faucons traquent les vrais cons dans la nuit des mauvais quartiers de New-York. Ils agissent en duo, l’un déguisé en femme (Sylvester Stallone) sert d’appât tentant pour les brutes des gangs, l’autre flic prêt à les serrer en flagrant délit (Billy Dee Williams). Stallone à 35 ans n’est pas encore ce Rambo musculeux passé à la postérité mais il a ce visage de marbre qui ne sourit jamais, encadré par la barbe castriste et les cheveux bouclant sur les oreilles et dans le cou à la mode dans les premières décennies post-68.

Pendant que le duo en brigade spéciale de la police de New-York opère, un terroriste international d’origine allemande qui se fait nommer Wulfgar (« vrai loup » en allemand) et qui se vend au plus offrant (Rutger Hauer) fomente un attentat à la bombe à Londres. Il tue même des enfants, et surtout l’hôtesse de la boutique à parfums qui lui a souri et qu’il a regardée dans les yeux. Ce monstre froid n’aime pas les femmes ; il n’a plus rien d’humain et agit en égoïste dans la loi de la jungle, s’il s’habille chic, c’est peut-être qu’il veut se donner l’uniforme d’humanité qu’il a perdu. Il est aidé d’une jeune bourgeoise d’origine marocaine interlope – née à Tanger – qui veut se venger des colonisateurs, des mâles et de sa bâtardise (Persis Khambatta). Elle est aussi glacée et impitoyable que lui, ne vivant que pour la mort. « Un monde meilleur t’attend », dit sans cesse le tueur avant d’exécuter ses victimes d’une rafale de pistolet-mitrailleur de poche Uzi.

Le modèle de monstre a été pris sur Carlos, désormais en tôle après trente ans de méfaits, mais passe trop rapidement sur les prétextes « révolutionnaires » d’aider ou de venger « les victimes » du système. Le spectateur aurait aimé en savoir plus sur l’origine du terroriste, ce qui l’a poussé à passer à l’acte. Mais Hollywood s’en fout, préoccupée avant tout d’action violente et d’explosions spectaculaires, avec une bluette sentimentale en plus, le tout sur une musique de boite de nuit années 70. Cette fois la bluette se réduit à sa plus simple expression, Stallone reste amoureux de son ex mais ne sait pas l’exprimer. Compte beaucoup plus l’amitié virile de son compère noir Williams.

Plus intéressante est la vision de l’anti-terrorisme comme d’une opération de guerre et non de police, ce que les administrations ont encore du mal à se mettre dans la tête, toutes inhibées de droits de l’Homme et autres règlements de la pensée démocratique. C’est « un spécialiste européen » venu de Londres (Nigel Davenport) qui va apprendre à la brigade de flics recrutée parmi les meilleurs et les moins conformistes de la ville, comment procéder. Il y aura donc des armes de guerre et de l’action, mais surtout de l’intelligence pour « se mettre dans la tête » du terroriste et anticiper où il peut frapper et si les incidents qu’il fomente ne sont pas des diversions.

Wulfgar est orgueilleux et veut que les médias du monde entier parlent de lui. Quoi de mieux que New-York, la ville-monde, et le quartier de l’ONU, l’organisation mondiale, pour frapper un grand coup ? Sauf que la brigade de flics le trace et le débusque en retouchant le dessin de son visage puisqu’il a eu le tort de tuer le chirurgien esthétique qui lui a refait le portrait avec l’une de ses balles fétiches qui sont sa signature. Ce n’est pas sa première erreur : n’a-t-il pas fait sauter deux enfants dans l’attentat de Londres, au grand dam de la cause qui le payait ? N’a-t-il pas descendu sans aller plus loin le vendu qui lui apportait son nouveau passeport avec sa photo ?

Le film se réduit rapidement à la scène de cow-boy usée jusqu’à la corde, où les machos se défient et finissent par se battre en duel jusqu’à la mort de l’un d’eux. Wulfgar zigouille gratuitement une femme dans la nacelle suspendue tandis que Stallone en hélico marqué ATAC le regarde dans les yeux : pourquoi aller ainsi le provoquer sans rien pour le descendre ? Wulfgar exige que ce soit Stallone qui vienne prendre le seul bébé du groupe d’otages par le fil de secours ; puis que ce soit lui qui soit chauffeur du car où il veut emmener les otages. Stallone attend la faute, vise ses points faibles : sa compagne puis son goût de faire du mal aux femmes. Il retrouve ses réflexes de flic de New-York et se déguise comme avant. Mais ce n’est pas cette fois pour passer les menottes avant l’interminable justice ; la loi de Lynch exige de tirer le premier.

DVD Les Faucons de la nuit (Nighthawks), Bruce Malmuth, 1981, avec Sylvester Stallone, Billy Dee Williams, Rutger Hauer, Lindsay Wagner, Nigel Davenport, Persis Khambatta, L’Atelier d’images 2018, 1h33, standard €14.99 blu-ray €24.89

DVD D-Tox / Les Faucons de la nuit – Édition Collector 2 DVD, Universal Pictures France 2002, €24.99 blu-ray €16.52

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Frayeurs de Lucio Fulci

Tous les ingrédients gore d’un film d’horreur sont réunis par un réalisateur italien qui situe l’intrigue dans l’Etat de New York. L’univers américain intoxiqué de Bible ressort tous ses poncifs pour rassurer le spectateur : il est bien dans une scène mythique, convenue, dans le genre à la mode, bien loin de notre univers d’Europe qui préfère la Halle aux vins à l’Halloween. Mais le découpage des séquences, les ombres crues des images, le maquillage très réussi de Franco Rufini et la musique originale et lancinante de Fabio Frizzi engagent les sens et font passer un moment captivant.

Une médium (Catriona MacColl) entre en catalepsie dans un immeuble bourgeois de New York lors d’une séance de spiritisme où elle a entrevu des faits épouvantables : un prêtre de 34 ans s’est pendu (Fabrizio Jovine), dans le cimetière de son église de la petite ville de Dunwich (référence au pape du fantastique : Lovecraft). Est gravée dans le cimetière cette maxime : « L’âme qui souhaite ardemment l’éternité échappera à la mort » : peut-être le curé voulait-il transgresser l’ordre divin par orgueil en souhaitant l’éternité ? Le père s’appelle Thomas, celui qui a besoin de toucher pour croire ; son adversaire médium s’appelle Mary, mère de Dieu si l’on peut dire ; l’enfant « innocent » (Luca Venantini) s’appelle John-John, comme le fils de Kennedy : la lutte irrémédiable entre le Bien et le Mal, base de la mentalité chrétienne (pourtant plus nuancée que ce manichéisme) est en place pour le film.

Personne ne sait ou ne veut savoir où est cette bourgade (inventée) de Dunwich. Elle est réputée maudite car bâtie sur l’ancienne Salem où des « sorcières » ont sévi, que les habitants ont brûlées. Double crime qui enracine « le Mal » sur la terre, d’autant que les habitants continuent à « pécher » : le croque-mort rafle les bijoux, le mauvais garçon viole les filles, le cafetier ne pense qu’au fric. En se supprimant contre la volonté de Dieu (ne serait-il ni omniscient ni omniprésent ?), le prêtre a « laissé ouvertes les portes de l’Enfer » – on se demande pourquoi. Les morts peuvent donc revenir – c’est là où le réalisateur veut en venir.

Et ils reviennent. S’évadant des cercueils, se déterrant tout seuls du cimetière, apparaissant aux fenêtres, hypnotisant les humains terrifiés par leur regard mort jusqu’à les faire mourir de frayeur. Le funérarium est tenu par Moriarty et fils, référence à l’ennemi implacable de Sherlock Holmes, le Mal incarné. Une jeune fille (Antonella Interlenghi) qui va rejoindre son mauvais garçon (Giovanni Lombardo Radice) dans un garage le soir est agrippée par le chignon et décervelée (giclement pâteux du meilleur effet), un couple « innocent » (l’univers des films américains adore l’innocence apparente) qui se baisait en voiture dans un lieu écarté pleure du sang, dégueule des tripes et « disparaît » en petit tas sanglant, le mauvais garçon est trépané à la chignole par le père hystérique de la jeune fille (ces deux scènes furent censurées à la sortie du film en France), un jeune gamin de 10 ans (joues rondes et cheveux dans le cou, le prototype de ces années-là) suffoque d’épouvante le soir en pyjama lorsqu’il entrevoit sa sœur morte à la fenêtre, toute rongée de vers.

Un journaliste (Christopher George), toujours ce fouille-merdes honni par Trump qui recherche « la vérité » au lieu de simplement « croire », sent le scoop derrière la mort suspecte de la médium. Il sera châtié pour cet orgueil mais son enquête le conduit d’abord au cimetière où on l’enterre, après un refus de la police de commenter ce décès hors normes qui ne fait pas bien dans ses statistiques. Par hasard et parce qu’il s’attarde alors que les fossoyeurs partent à cause de « l’horaire syndical » (nous sommes avant l’ère Reagan), il entend des coups et des cris : la morte n’est pas morte et se réveille (référence à Edgar Poe) ! Il défonce le cercueil à coups de pioche (les instruments restent abandonnés là par je-m’en-foutisme syndical post-68) et délivre la belle.

Il en apprend dès lors un peu plus. « Dans le livre d’Enoch, le Mal », etc… Il part donc trouver Dunwich avec la medium : pourquoi faire ? On ne sait guère, sinon qu’il faut « sauver le monde de l’Apocalypse du Mal » – et ce « avant minuit de la Toussaint » (Halloween Outre-Atlantique).  Comment faire une fois arrivé ? On ne sait pas.

Il s’agit simplement « d’être là » pour les besoins du scénario, de vivre l’horreur comme les autres, de retrouver les éprouvés dont « le docteur » psychiatre rationnel (Carlo de Mejo) voisin du gamin John-John, de descendre en caveau et d’arpenter la nécropole souterraine, avant de « faire quelque chose ». Cette impréparation malgré la « voyance » et les références précises « au livre d’Enoch » a quelque chose de stupide et passe mal en nos années critiques. S’apercevoir qu’il suffit de crever une seconde fois le corps du prêtre pour que tous les morts re-nés brûlent (en enfer ?) est plutôt benêt. Mais le spectateur est censé être entraîné dans les séquences d’images horribles et terrifiantes, et il l’est : apparitions fantomatiques glaçantes, visages rongés aux vers, morsures sanglantes, pluie d’asticots grouillants (comme les Oiseaux d’Hitchcock), vent lugubre, brouillard frissonnant, obscurité propice…

Jusqu’à la fin énigmatique où l’enfant John-John, échappé de l’horreur entre deux flics, court vers la medium et… mais sont-ils dans le même univers ? Un cri hurlé en ouverture, un cri hurlé en fermeture : le bal des morts-vivants peut continuer !

Grand prix du public au festival du film fantastique de Paris 1980

DVD Frayeurs (La Paura, nella citta dei morti vivanti), Lucio Fulci, 1980, avec Christopher George, Catriona MacColl, Carlo de Mejo, Antonella Interlenghi, Giovanni Lombardo Radice, Daniela Dorla, Fabrizio Jovine, Luca Venantini, 1h33, Neo Publishing 2006, standard €16.95 blu-ray €29.99

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The Third Murder de Kore-Eda Hirozaku

Whodunit ? Qui l’a fait ? Le prévenu est-il le meurtrier ou a-t-il été manipulé ? Et par quoi ? Son sentiment de la justice ? Son alcoolémie qui a levé les barrières ? Ses dettes et son licenciement ? Une demande par courriel de l’épouse de la victime ? La rencontre avec fille de la victime abusée par son père ? Un regret d’avoir délaissé sa propre fille ?

Dans ce film complexe, le spectateur ne sait pas où est « la » vérité – ni s’il y en a une. Et l’avocat Shigemori (Masaharu Fukuyama) ne sait comment défendre son client Misumi (Kôji Yakusho) tant celui-ci varie dans ses versions des faits. Il déclare tout d’abord ne pas avoir tué son patron puis, convaincu par son premier avocat, dit-il, plaide coupable pour éviter la peine de mort toujours en vigueur au Japon ; enfin, poussé par maître Shigemori, il accepte les versions atténuantes comme le retour à l’usine pour trouver l’essence destinée à brûler le corps et le vol du portefeuille sans préméditation après avoir mis le feu au cadavre ou encore le courriel ambigu reçu du mobile de l’épouse de la victime qui lui demande « de régler cette affaire ». Puis Sakie, la fille de la victime (Suzu Hirose) révoltée de la culture du mensonge de sa propre mère (Yuki Saitō) qui n’a rien voulu voir, convoque les avocats pour déclarer avoir été violée par son père régulièrement depuis qu’elle a 14 ans et qu’elle voulait le voir mort ; Misumi, qui a une fille qui lui ressemble avec une malformation héréditaire à la jambe, aurait « senti son désir » et l’aurait exécuté pour se racheter d’avoir délaissé sa progéniture. A moins que l’hérédité ne parle et que Sakie soit la seconde fille de Misumi, qu’il aurait eu d’un adultère avec l’épouse de son patron comme le bruit a couru ? Voyant les preuves à charge qui s’accumulent, Misumi convie ses avocats à un entretien au parloir de la prison pour leur déclarer qu’en fait il n’a « jamais mis les pieds sur les rives de la Sama ce soir-là » et qu’il n’a pas tué son patron. Mais alors, qui l’a fait ? Sa fille ? Un rôdeur ? Et pourquoi se retrouve-t-il avec le portefeuille dans les mains qui sent l’essence, comme en témoigne un chauffeur de taxi « convaincu » de se ressouvenir de la soirée.

On l’aura compris, la vérité n’existe pas et le vertige des possibles fait qu’il existe autant d’histoires différentes et plausibles entre lesquelles « la justice » devra trancher. Celle de l’avocat est la plus favorable à son client, selon le bon exercice du métier ; celle de la procureure, la froide et rationnelle Shinohara (Mikako Ichikawa) est qu’un criminel doit être « mis en face de ses responsabilités et que lui trouver toutes sortes d’excuses n’est pas l’aider à réaliser son acte, ni aider la société à s’en protéger » ; celle du juge est la plus crédible selon le casier judiciaire de l’accusé, déjà chargé de deux meurtres trente an auparavant.

Tout l’art du film est d’établir ces vérités successives comme on pèle un oignon, sans que le cœur n’apparaisse jamais. La culpabilité elle-même est mise en question, le fait de tuer pourrait parfois être justifiable, « le » Mal jamais absolu comme le croient les Occidentaux. Selon le meurtrier, certains naissent avec ce handicap de toujours faire du mal autour d’eux : en générant une fille handicapée, en délaissant son enfant, en s’adonnant au jeu de façon invétérée, en s’endettant sans mesure auprès d’usuriers, en tuant sur un mouvement de colère et dans un moment d’ivresse au shōshō, en faisant chanter son patron d’usine alimentaire sur un chargement de farine falsifiée. Le jeune avocat stagiaire (Shinnosuke Mitsushima) s’insurge contre l’inconvénient d’être né ; pour lui, à l’inverse, « toute vie est justifiée » et chacun choisit son destin.

A noter que « la peine de mort » n’est pas une thèse au Japon mais la peine suprême parmi les autres ; c’est un tropisme petit-bourgeois sentimental que de ramener à ses phobies la culture du monde entier. La peine de mort existe au Japon, comme elle existe encore aux Etats-Unis et, il n’y a pas si longtemps en France. La conception évangélique de tendre l’autre joue n’a pas cours en Asie, ni ailleurs que dans les esprits fragiles élevés en cocon des Etats-providence européens.

Mais le système judiciaire japonais perd son latin issu du droit romain dans cette histoire confuse de meurtre – et c’est peut-être ce que veut prouver l’auteur. Il n’existe pas de conception universelle du juste et de l’injuste mais des histoires mises en scène pour tirer vers le bon ou le mauvais tel acte que la loi locale déclare inapproprié. Même un meurtrier est capable de tendresse : envers les canaris, envers la fille d’un autre, envers sa logeuse – et le meurtre légal de la justice (le troisième meurtre) est sans aucune compassion, même si le juge qui avait condamné Misumi trente ans avant (le père de l’avocat Shigemori) se repend d’avoir été trop clément et avoir permis ainsi une nouvelle victime. Le meurtre n’est pas le signe de Caïn comme dans la Bible (étrangère à la culture japonaise) mais l’expression d’instincts violents qui s’expriment en fonction des circonstances. Etablir les événements et leur déroulement devient alors une quête, même si le système judiciaire est tenu d’économiser l’argent des contribuables et de juger selon ce qui est attendu de l’opinion.

Devant les yeux effarés de l’avocat stagiaire à la jeunesse ingénue, procureur, juge et avocats seniors échangent des regards de connivence qui en disent long sur l’expéditif de « la justice ». Le plus vraisemblable est la seule vérité retenue et la peine est infligée selon le barème légal : ainsi fonctionne la bureaucratie qui n’a pas le temps d’approfondir. Qui, dès lors, est une « coquille vide » ? L’accusé qui agit sans vrai mobile ou le système qui juge sans vérité ?

Prix de l’Académie japonaise 2018, Asian Film Awards de Hong Kong 2018

DVD The Third Murder, Kore-Eda Hirozaku, 2017, avec Masaharu Fukuyama, Kôji Yakusho, Suzu Hirose, Yuki Saitō, Kōtarō Yoshida, Shinnosuke Mitsushima, Izumi Matsuoka, Mikako Ichikawa, Le Pacte septembre 2018, japonais, sous-titré français, audio français, 2h04, blu-ray €19.99

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