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Zodiac de David Fincher

De 1968 à 1978, un tueur en série a sévi dans la Baie de San Francisco. Malgré de forts soupçons et des « indices convergents », aucune preuve matérielle n’a pu être retenue contre le principal suspect, et il n’a jamais été arrêté. Comme souvent, le véritable tueur est probablement « dans le dossier ».

Son obsession était de tuer, seule façon pour lui d’avoir « moins mal », affirmait-il dans ses lettres envoyées aux journaux. Il assassinait surtout des couples d’adolescents de 16 à 22 ans, comme s’il avait été frustré de ne pas être comme eux. Le meurtre d’un chauffeur de taxi, en pleine ville un soir, avait pour but de provoquer la police en lui envoyant des bouts de chemise ensanglantée. Cet ancien militaire, probablement de la Marine, adorait en effet les cryptogrammes, il incitait les journalistes et les policiers à les décrypter avant une certaine date, sous peine de voir d’autre assassinats se produire, notamment d’écoliers de bus scolaires. Le réalisateur, David Fincher, en a été impressionné enfant, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie.

Il a choisi de s’inspirer des livres de Robert Graysmith, dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, et de centrer l’intrigue sur cet amateur passionné puis vite obsédé (Jake Gyllenhaal), ainsi que sur le journaliste spécialisé faits divers (Robert Downey Jr.) et l’inspecteur Dave Toshi qui suit l’affaire (Mark Ruffalo). Sa longue chronique (deux heures et demi de film) montre l’échec des investigations sur dix années, dues à l’absence de preuves matérielles mais aussi à une non-coopération entre services de police et aux différents États impliqués. Il montre aussi les conséquences de l’enquête sans fin sur la vie quotidienne de chacun – le divorce de Graysmith, la mutation à sa demande de l’autre inspecteur (Anthony Edwards), la lassitude de Toshi qui reste en charge.

Le Zodiaque était un pseudonyme choisi par le tueur en série dont le premier meurtre revendiqué a eu lieu le 4 juillet 1969, première scène du film. Venu en voiture dans une allée des amoureux d’un golf de Vallejo, en Californie, un homme en noir tire au pistolet sept balles sur la jeune Darlene Ferrin (22 ans) et son petit copain Mike Mageau (19 ans). Le garçon survit miraculeusement et « reconnaîtra » sur photo son agresseur à la fin du film. Il est probable que le tueur connaissait Darlene et qu’il ne l’a pas tuée par hasard. Mais ce n’est pas son seul meurtre, il en revendiquera 37 en 1974, Graysmith en note 49, mais il y a peut-être eu des copycat, ou des revendications par le tueur de meurtres qui n’étaient pas de lui. Son meurtre initial aurait eu lieu en 1968 à Vallejo, un premier jeune couple, Arthur Faraday (17 ans) et Betty Lou (18 ans), comme si le tueur était un impuissant qui voulait se venger de ceux qui peuvent.

Un mois après l’affaire, le San Francisco Chronicle reçoit des lettres cryptées du tueur, signée d’une « croix celtique », un sigle ésotérique médiéval – mais aussi plus prosaïquement le logo d’une marque de montres de plongée. Le dessinateur du journal, non chargé de l’affaire, note que « l’animal le plus dangereux de tous » – l’homme – est une référence au film Les Chasses du comte Zaroff, passé récemment en ciné-club. De riches oisifs lâchent un homme tout nu dans la nature et s’amusent à le traquer et à le chasser comme une bête sauvage. Le tueur se sent bien dans cette disposition, disposant à son gré une arme à la main pistolet ou couteau, de la vie de ses semblables.

Les inspecteurs de police de San Francisco Dave Toschi et son partenaire Bill Armstrong sont chargés de l’affaire par le capitaine Marty Lee (Dermot Mulroney) et doivent collaborer avec Jack Mulanax (Elias Koteas) de Vallejo et le capitaine Ken Narlow à Napa (Donal Logue). Ils interrogent 1971 Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), ancien instituteur licencié pour actes répréhensibles sur ses élèves, et suspect dans l’affaire de Darlene et Mike. Il porte une montre-bracelet Zodiac au même logo utilisé par le tueur, mais un expert graphologue affirme que l’écriture d’Allen n’est pas celle des lettres de Zodiaque. Sauf qu’Allen est ambidextre, mais trouver des exemples de comparaison est quasi impossible.

Robert Graysmith est obsédé par l’affaire ; il veut savoir qui est le tueur et en perd tout sens commun. Son emploi lui est retiré et sa seconde femme Mélanie (Chloë Sevigny) le quitte, emmenant les trois enfants encore petits, dont les deux garçons eus avec sa première femme. Graysmith apprend dans les dossiers Vallejo (tout se trouve en général dans les dossiers…) qu’Allen connaissait probablement Darlene et que son anniversaire correspond à celui que Zodiac a donné lorsqu’il a parlé à l’une des servantes de Melvin Belli. Même si les empreintes digitales et les échantillons d’écriture manuscrite, ne correspondent pas.

Ce n’est que huit ans plus tard, après la parution du premier livre de Robert Graysmith sur Zodiac en 1986, devenu un best-seller, que la victime Mike Mageau (Jimmi Simpson) identifie Allen à partir d’une photo de la police. Mais, avant que la police ne puisse l’interroger, Allen meurt en 1992 d’une crise cardiaque.

Les crimes ne sont jamais « prescrits » aux États-Unis, pays de tradition bigote revancharde où l’on peut être condamné à plusieurs centaines d’années de prison sur cette terre, en attendant l’éternité infernale. Ce pourquoi l’affaire du tueur du Zodiaque est toujours en cours… et donne l’occasion à Hollywood de raviver la flamme. Une analyse ADN d’une enveloppe de lettre du Zodiac en 2008 infirme l’hypothèse Allen – mais sans évidence : le tueur prenait ses précautions.

Le film donne peu de suspense et s’allonge interminablement. Il reflète en tout cas très bien la routine d’un enquête, les impasses successives, les obsessions des uns et des autres. C’est un bon film policier réaliste d’avant les techniques scientifiques, où tout reposait sur la spéculation intellectuelle.

DVD Zodiac, David Fincher, 2007, avec Anthony Edwards, Brian Cox, John Carroll Lynch, Mark Ruffalo, Robert Downey Jr., Warner Bros. Entertainment France 2007, doublé anglais, français, 2h31, €6,90, Blu-ray €14,81

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L’étranger de François Ozon

Tiré du roman d’Albert Camus, l’histoire est sur l’absurdité de la vie. Le jeune Blanc vit dans un pays qui n’est pas le sien et vit l’hostilité entre blancs et arabes. Ses premiers mots dans le film ne sont pas pour sa mère, comme dans le roman, mais sur l’arabe qu’il a tué.

Nous sommes à Alger en 1938. Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme en début de trentaine, est un petit employé sans envergure, sans ambitions, sans émotions, qui vit au jour le jour. Il enterre sa mère sans même pleurer et entame une liaison avec sa collègue de bureau Marie Cardona (Rebecca Marder) sans la désirer. Seul le corps fonctionne, en fonctionnaire fidèle, sans état d’âme. S’il entend le voisin battre sa maîtresse (arabe) et un autre battre son compagnon (chien), il ne dit rien, ne pense rien, laisse faire. Chacun a ses raisons, ce qui l’indiffère.

Sa vie est terne, sans relief, tissée d’habitudes sans projet ni avenir. Il n’a plus son père mais une mère en institution qui va mourir peu après. Alors, pourquoi donner du sens ? Nager dans la mer donne du sens au corps sage et pâle, aimer sa petite copine donne du sens aux relations sociales ; mais encore ? L’amitié virile conduit aux bagarres et aux beuveries. Son voisin Raymond Sintès (Pierre Lottin) l’entraîne dans ses histoires louches qui mettent de l’animation dans sa vie. Il se laisse faire. jusqu’au drame sur la plage. La faute au soleil, implacable ; la faute au reflet sur la lame du couteau arabe, qui suscite le réflexe. Meursault tue, parce qu’il est blanc et que l’autre est arabe ; parce qu’il est un jeune homme et que c’est lui ou moi ; parce que tout est indifférent, au fond, sa vie comme la mienne.

Il ne comprend pas ce qui lui arrive et se laisse aller par le destin, Il ne se défend pas, au grand dam de son avocat (Jean-Charles Clichet) et de Marie. Il sera condamné et aura la tête tranchée. Il ne souscrit pas aux apparences qu’adore la société, ni à sa religion de soumission – il ne joue pas le jeu et se trouve définitivement « étranger » à ce monde social frelaté. Il sert donc de bouc émissaire à « la justice », pour clamer l’égalité devant la loi, blanc et arabe même chose, pour la joie de la sœur du tué, Djemila, qui a servi de pute à Sintès. Comme si c’était la réalité…

De la conscience de Meursault ne s’élève pas le « pourquoi » salvateur. S’il est « innocent », il ne réfléchit pas à son existence, ne prend pas conscience de sa condition d’homme. Au contraire, il renonce. Au mariage, à l’amitié, aux relations sociales. Il tue un arabe pour exister, mais cela même le tue.

Le personnage central est attiré par le vortex du nihilisme ; aucune révolte en lui – aucun élan vital. Même le sexe ne conduit pas à l’amour, et se réduit à l’institution civique et religieuse du mariage. Tourné en noir et blanc pour rendre l’austérité du personnage, le vide de sa vie, le gris de sa conscience – mais aussi situer l’histoire hors du temps – le film est fort et pose la question brute : que fait-on ici et maintenant, dans la pure indifférence du monde ?

Le dialogue final avec le curé est pour moi trop long, trop prêcheur. On sent bien la colère de Camus (et d’Ozon) contre l’Église, ses clercs qui ânonnent la langue de bois de la croyance, l’incompréhension manifeste envers qui ose penser différemment, le carcan social et moral du christianisme d’Église, l’idéalisme porté à sa quintessence. Dieu ne signifie rien puisque le monde va sans intention, poussé par ce qui est et devient. Les humains comparent trop volontiers ce qui est eu présent à ce qui devrait être. Ils imaginent un monde idéal, un Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral, la marche inexorable de l’Histoire, l’État réalisant l’Être… Tout ce fatras est irréel, enfiévré ; il incite à quitter le monde pour le rêve, à situer le vrai ailleurs qu’ici et maintenant. C’est tout cela que conteste confusément Meursault, sans y penser vraiment, sans l’assumer.

Il se laisse faire, il se laisse vivre, il se laisse aller. Pas étonnant à ce que le néant ne l’absorbe peu à peu tout entier.

César 2026 du meilleur acteur pour Benjamin Voisin et du meilleur second rôle pour Pierre Lottin

DVD L’étranger, François Ozon, 2025, avec Benjamin Voisin, Denis Lavant, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Swann Arlaud, Gaumont, français, 1h58, €19,99

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Kingsman services secrets de Matthew Vaughn

Le premier film d’une série comprenant une suite et une préquelle, tiré d’un comic book. C’est une parodie du James Bond années 1960 revue années 2010, avec pas mal d’humour, beaucoup d’action et peu de belles pépées avec qui flirter – féminisme oblige. Les femmes sont au contraire soit les égales des hommes, comme Roxy, la candidate qui gagnera d’entrer au service, soit des tueuses redoutables, comme Gazelle (Sofia Boutella) montée sur pieds tranchants, celle qui sert le milliardaire le la Tech Richmond Valentine. Quant aux hommes, ils ne deviennent adultes qu’avec le temps et l’expérience, restant vantards et ignares fort tard dans la vie.

Tout commence en Afghanistan avec le raid d’un hélicoptère de combat qui prend d’assaut une forteresse de terre. A l’intérieur, un terroriste interrogé par les agents se fait sauter, et c’est par le réflexe de l’un d’eux que le groupe est sauvé. Harry Hart (Colin Firth) va rendre visite à la veuve et à son petit garçon. Elle est inconsolable et refuse la retraite et la médaille offerte ; Harry l’offre au gamin nommé Gary et surnommé Eggsy à cause des œufs, en lui disant qu’il peut appeler un numéro de téléphone gravé au dos s’il a besoin, n’importe quand, avec le mot de passe « des Oxford, pas des Brogues », en référence à des marques de chaussures.

Dix-sept ans plus tard, la mère s’est effondrée et maquée avec un brutal qui la bat, après lui avoir enfourné un môme. L’adolescent Eggsy (Taron Egerton, 25 ans au tournage), voudrait bien échapper à cette atmosphère de beauf enbierré et violent, et aux racailles du quartier. Il pique la bagnole frime d’un congénère particulièrement gratiné et la défonce contre une voiture de police, après avoir usé les pneus en dérapages et subi une course-poursuite en marche arrière. Mis au trou, il a droit à un appel téléphonique, et il pense à la médaille qu’il porte sur sa poitrine. Il est libéré.

Harry l’attend à la sortie et l’aborde. Il sera son candidat au poste de nouvel agent, un récent s’étant fait descendre par la tueuse du milliardaire dans les montagnes argentines, alors qu’il délivrait le professeur Arnold (Mark Hamill[), spécialiste du réchauffement climatique et de l’anthropocène, enlevé pour le convaincre de rejoindre la secte technologique de Valentine. Harry, comme le père d’Eggsy et comme l’agent en Argentine, appartient à une agence d’espionnage privée, plus rapide et plus efficace que les agences officielles, soumises aux procédures. Il est plus anglais que les Anglais, s’habillant Saville Row, se piquant de connaître le vin et le whisky, portant de superbes chaussures noires cirée Oxford – avec un petit truc utile en plus.

Chester King dit « Arthur » (Michael Caine), le chef de Kingsman (homme de Chester, mais aussi homme du roi), appelle à candidature autour d’une table rectangulaire (pour marquer la hiérarchie) le nouveau Lancelot. Une référence à la Table ronde, l’équipe médiévale qui a défendu les Bretons contre les Saxons et le bien (chrétien) contre le mal (druidique). Les réunions sont virtuelles, grâces aux lunettes connectées de chacun, sauf Chester/Arthur et Harry/Galaad, présents physiquement, ainsi que « Merlin » (Mark Strong) qui sert d’entraîneur, d’intendant et d’inventeur à la Q. Chacun des agents doit proposer un candidat au poste vacant. Sur la douzaine, un seul sera retenu. Eggsy est sans emploi et sans perspectives, ayant quitté la formation des Royal Marines avant la fin, atteint par le no future de sa classe et de sa génération. Mais Harry croit en lui, bon sang ne saurait mentir, et Eggsy est intelligent ; il sait s’adapter. Il est donc son candidat et inclu dans la formation.

La première épreuve est le remplissage du dortoir par de l’eau surgie de nulle part qui monte jusqu’au plafond. Les jeunes à moitiés nus, sortis du lit brutalement, n’ont que quelques minutes pour décider quoi faire. Roxy propose de pomper l’air des tuyaux de douche (!) tandis qu’Eggsy découvre un miroir sans tain qu’il défonce à coups de poing. Au saut libre en parachute, il parvient à convaincre Roxy qui renâcle à les suivre et la « sauve » en s’attachant à elle parce qu’il manquerait un parachute dans le lot (en fait, non, c’était une épreuve d’équipe et de résistance mentale). Ils sont les seuls à atterrir juste sur la cible, ayant déclenché leur parachute commun in extremis. Drogués dans une boite, ils se retrouvent chacun ligoté sur des rails alors qu’un train arrive : ils doivent donner le nom de leur chef Kingsman ou périr. Roxy et Eggsy résistent – ils sont les seuls candidats restant. Chacun a dû d’adopter un chiot et de le dresser comme ils le sont eux-mêmes. Eggsy adopte un carlin qu’il baptise JB – non pour James Bond, ni pour Jason Bourne, mais pour Jack Bauer). Il devra lui tirer dessus à la fin des épreuves et refusera de le faire, contrairement à Roxy, ce qui le disqualifie. Toutes ces épreuves servent à alimenter le suspense tout en riant un peu.

Mais le monde se rappelle à tous. Le milliardaire Valentine (Samuel L. Jackson) ami du président Obama sur le climat, a décidé d’offrir gratuitement une carte SIM à tous les volontaires ; elle s’adaptera à tous les téléphones, quelle que soit leur marque. C’est la ruée. Mais, selon l’adage « quand c’est gratuit, vous êtes vous-même la marchandise », il y a un piège : la dépendance. Cette carte pourra diffuser, avec les progrès fulgurants de la technologie, une onde neurologique qui rend violent, incitant à se désinhiber et à arracher les yeux à son voisin, homme, femme ou enfant. Un pouvoir redoutable. C’est que le milliardaire est puissant, la technologie fait de lui un maître par son avance et lui donne le pouvoir de l’argent. Il a compris que tout est foutu, que le climat va vers l’irréversible, et que l’humanité est une maladie pour Gaïa la terre. Or, que fait un corps vivant contre la maladie ? Il se réchauffe par la fièvre pour se débarrasser des microbes. C’est ce que fait la terre, alors autant s’amuser avant, et éradiquer le maximum d’humains parasites. Valentine le Noir, est une sorte d’Elon Musk le bon Aryen. Le Kingsman se doit de sauver le monde, comme jadis James Bond. Mais la Russie impérialiste ne fait plus recette ; les milliardaires de la Tech sont bien plus redoutables.

Harry part au Kentucky, État à la limite du sud et resté très religieux et conservateur. Valentine finance une église où les prêches sont incendiaires sur la décadence de l’Amérique, la sodomie, l’avortement, le divorce et la pédophilie – tous ces thèmes chers aux Trompistes qui vont arriver au pouvoir. Il veut tester son impulsion neurologique et ça marche. Harry, en pleine bagarre déclenchée par les ondes, tue tout le monde grâce à son entraînement poussé. Une belle scène d’action filmée en accéléré. Lorsqu’il sort, Valentine et sa tueuse l’attendent, ainsi que deux nervis de sa milice privée qui le tiennent en joue. D’un coup, le milliardaire hors limite le descend d’une balle entre les deux yeux.

Sans son mentor, étant soi-disant éliminé du poste, Eggsy va quand même voir Arthur, qui l’accueille autour de la table rectangulaire et lui offre un cognac de 1815 – une revanche sur Napoléon. Eggsy s’aperçoit, bien formé qu’il a été par Harry, qu’Arthur a lui-même une cicatrice derrière l’oreille. Il est donc devenu adepte de Valentine et lui a fait allégeance. Une puce lui a été implantée qui marque le pouvoir du milliardaire comme on marquait jadis le bétail. Alerte, Eggsy détourne l’attention et intervertit les verres. Arthur meurt empoisonné.

Ne restent que Merlin, Roxy devenue Lancelot, et lui. Ils décident d’investir le bunker des montagnes de Valentine, construit dans la panique du bug de l’an 2000. Tous les adeptes s’y sont réfugiés en attendant l’Armageddon, le déclenchement programmé de l’impulsion tueuse par Valentine dans le monde entier, diffusé par l’un de ses satellites en orbite. La référence à Elon Musk et à son réseau Starlink est transparente. Roxy est chargée de bousiller le satellite par un missile, tiré d’un ballon sonde monté à la limite de la stratosphère (scène irréaliste étant donné le froid glacial qui gèlerait la fille), tandis que Merlin et Eggsy doivent s’infiltrer dans la base, grâce au téléphone d’Arthur en code d’accès.

Grosse bagarre d’Eggsy et de Gazelle, où la pointe empoisonnée des chaussures Oxford fait merveille, tandis que Merlin hacke le système fermé de Valentine et fait exploser la tête de tous ses élus enpucés, dans de beaux panaches colorés de feux d’artifice. Eggsy délivre une princesse suédoise Tilde (Hanna Alström), emprisonnée par refus de se soumettre et, scène à la James Bond, il s’enferme un moment avec elle qui a déjà les fesses à l’air. Seul moment érotique du film, resté puritain jusqu’au bout, cols fermés, femmes musclées ou muselées. A noter que, humour au second degré réservé aux initiés, le code porte de la cellule est 2625, soit le mot « anal » sur un téléphone classique. La sodomie suédoise (quand même hétéro) est donc promue contre le conservatisme puritain des Valentine, Trompe et de ses bigots. On peut d’ailleurs se demander si encourager les actes sexuels non reproductifs ne serait pas une bonne solution pour limiter la population mondiale qui échauffe Gaïa…

Eggsy est devenu Galaad au Kingsman, faute de combattants. Il est déguisé comme Harry : costume sur mesure (blindé), parapluie pistolet (pare-balles), lunettes (connectées), chaussures (à pointe mortelle). Il va délivrer sa mère et sa demi-sœur encore bébé des griffes du beau-père violent et de sa bande de losers ivrognes. Ne quittez pas le film au générique, il réserve encore une douceur pour la fin, avant le vrai générique qui sera sur fond noir.

Au total deux heures de divertissement, où l‘invraisemblable et le violent côtoie le sourire. On a vu pire côté violence, la guerre à nos portes en montre tous les jours les effets, ce qpourquoi la censure de certains pays est plutôt hypocrite. Mais les âmes sensibles et les moins de 12 ans feront bien de garder un compagnon ou un adulte auprès d’eux, on ne sait jamais.

DVD Kingsman services secrets, Matthew Vaughn, avec ‎ Colin Firth, Mark Strong, Michael Caine, Samuel L. Jackson, Taron Egerton, 20th Century Studios 2015, doublé anglais, français, 2h04, €6,86, Blu-ray €10,19, 4K €18,95

DVD Coffret intégrale 3 DVD : Première mission, Services secrets, Le cercle d’or, ESC Conseils 2016, doublé anglais, français, €14,99

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Vuelve d’Ivan Noël

Un film argentin intimiste sur la relation au passé, au pays, à la mère. Un couple avec un enfant vit dans un ancien monastère dont les moines ont été chassés jadis par un seigneur qui leur a carrément coupé l’eau. Une manière illibérale de coercition à la Trompe. Le père, Gregorio (Guillermo Tassara), plutôt vieux jeu, vit pour la culture, les livres, et n’aime rien tant que son confort. Il délaisse Gabriel (Renzo Sabelli), au bord des 13 ans, au contraire de la mère, Sofia (Romina Pinto), qui vit avec son garçon une relation fusionnelle à la limite de l’inceste. Elle lui fait l’école, le caresse sur le ventre ou sur le haut d’une cuisse, le lave tout nu sous la douche, devant son mari qui réprouve mais ne dit rien.

On apprend bien vite que Gabriel est un enfant adopté, et que sa vraie mère biologique est une sorte de pute qui se fait engrosser pour vendre ensuite son enfant contre une forte somme. Elle revient d’ailleurs à la propriété, une nouvelle fois enceinte, pour réclamer de l’argent. Gabriel le sait, ou le découvre via un dossier que le père a « égaré » ; tout fier, le garçon le donne à son père – qui le gifle. C’est dire l’état des relations entre les deux.

La mère est atteinte du syndrome de Cotard, trouble psychique délirant où le sujet se sent immortel, damné, pourri de l’intérieur, donc dépressif au point de songer au suicide. Elle est obsédée par son ventre, dans lequel un bébé serait mort, d’où sa stérilité et l’adoption de Gabriel. Elle en fait son petit ange, bien qu’il aborde déjà les rivages dangereux de la puberté. Un jour, et peut-être à cause de cela, elle se jette du haut d’un escalier à spirales et meurt sur le coup, tandis que Gabriel était en train de taper le ballon en bas. Elle l’avait fait s’éloigner de quelques mètres pour « faire taire le chien » du jardinier qui aboyait.

Sous le choc de la rupture, l’adolescent se ferme, sans amour de substitution ; il fantasme sur sa mère, hallucine entendre sa voix et même la revoir. Ce délire est en phase avec l’histoire du monastère, où la légende dit que les moines ensevelis en creusant un puits reviennent entretenir le parc, ramassant notamment les fruits tombés à terre qui risquent d’empoisonner les arbres. Des religieux contre la pourriture à la mère délirant sur sa pourriture interne, voilà de quoi déstabiliser Gabriel. En éternelle chemise blanche, il ramasse à la pelle les pommes, les figues et les oranges pourries pour les déverser dans le puits à fumier. De là à y jeter tout ce qui à ses yeux est corrompu, il franchira le pas.

Son père adoptif ne l’aime pas car il le gêne dans son confort matériel et psychique. Il est en butte au harcèlement de la mère biologique qui revient lui réclamer des sous, ainsi qu’avec la congrégation religieuse, propriétaire du bâtiment, qui veut l’expulser pour rétablir des moines. Sa tentative d’ouvrir un musée pour justifier son occupation a échoué dans les malversations des deux employés. Il convie sa sœur Debora (Leticia Vota), psychiatre, à conseiller le garçon aux tendances automutilatrices et suicidaires après la mort de sa mère. Elle avait déjà fait interner Sofia quelques années auparavant. Hélas, cela ne suffira pas, Gabriel refuse de sortir de son état et même de se laisser hypnotiser ; le père, en désaccord violent avec son conseil de le placer en institution, la chasse.

Tout est violence dans cette histoire. Le pays a été violent envers les hommes, le seigneur avec les moines, le père avec son fils, qu’il bat lorsqu’il est en fureur, avec sa femme dont il méprise le délire, avec sa sœur qui sait mieux que lui ce qui est bon pour Gabriel. La mère hallucinatoire qui apparaît comme une Vierge aux yeux de son fils fusionnel après sa mort, lui demande de la venger. Elle a été poussée au suicide à cause du déni de son état psychologique ; elle n’a pas subi la transfusion de sang qui aurait pu la sauver. Tous ceux qui ont fait du mal à sa mère seront morts à la fin : le chien du jardinier qui l’a fait s’éloigner ; le père qui ne l’a pas aimée ; la mère biologique qui voudrait lui voler son amour.

Ce conte mélancolique et sombre montre la face maléfique de l’Argentine, du passé bigot, de la prédation économique, des relations machistes, de l’achat d’enfant, de la dérive des relations mère-fils. Les yeux étonnamment clairs bordés de longs cils noirs de Renzo/Gabriel, sa chemise blanche qui renforce son teint, son torse lisse sans aucun muscle apparent qui le gardent en enfance, manifestent son innocence de jeune être confronté au destin et à la faillite des adultes. Civilisé et encravaté au début, il termine quasi nu à la fin, s’assimilant à la terre et à l’eau qui forment le terroir argentin. Le titre en espagnol signifie d’ailleurs « revenir, retour ».

DVD Vuelve, Ivan Noël, 2013, avec Juan Carrasco, Romina Pinto, Renzo Sabelli, Guillermo Tassara, LeticiaVota, Cmv Classics (Hoanzl) 2019, vo espagnol, sous-titré anglais, allemand, 1h28, €11,59 – pas d’édition en français.

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Le dîner de cons de Francis Verber

Le film comique français des années 90 par excellence, l’un des préférés d’un être qui m’est cher. Comme pour les meilleurs films, c’est une adaptation d’une pièce théâtrale de 1993. Ce genre de dîner a existé, Jean Castel en a été l’inventeur, clubard et « roi de la nuit » parisienne des cabarets, transformateur de l’île corse de Cavallo pour le tourisme de luxe ; il est mort en 1999. Évidemment, les Yankees en ont fait un « remake » à la sauce conne américaine en 2010 avec The Dinnerde Jay Roach (« déconseillé aux moins de 13 ans » aux USA). Il n’a pas eu un gros succès.

L’histoire met en scène le cynisme méchant et revanchard social de la génération Mitterrand. Un éditeur (intello) parisien (branché), Pierre Brochant (Thierry Lhermitte), organise tous les mercredis un « dîner de cons » où les copains sont sommés d’inviter un « con » rencontré par hasard ou par relation. Il s’agit de les faire parler pour qu’ils se ridiculisent (dans la veine de cour française du film Ridicule), et ainsi de se sentir plus à la page et plus intelligent qu’eux. Sauf que ni l’esprit caustique, ni la maîtrise des codes sociaux à la mode, ne montre en soi l’intelligence de ceux qui les pratiquent. Le propre d’un con est qu’il ne sait pas qu’il l’est…

Pierre se réjouit donc du prochain dîner, où la gastronomie (excellence tradi à la française) sera le prétexte de la moquerie sociale la plus éhontée (excellence de l’esprit de cour à la française). Sauf qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. En jouant au golf (comme Mitterrand, alias Tonton), le faux sportif qui veut en jeter se fait un tour de rein. Il clopine lourdement jusqu’à chez lui, où sa femme Christine (Alexandra Vandernoot) lui pose une poche de petits glaçons dans le bas du dos. Mais plus question d’aller dîner, il peut à peine se déplacer. « Son » docteur, alerté, vient lui prescrire des pilules antidouleur et une interdiction de bouger. Comme tous les bons bourgeois, Pierre a « son » docteur, « sa » femme, « son » appartement, « sa » maison d’édition, « ses » auteurs ; il est propriétaire. Tous les autres sont a priori des cons.

Il a malheureusement invité le con du jour, François Pignon (Jacky Boufroura dit Jacques Villeret) à prendre l’apéro avant d’aller dîner en compagnie choisie chez son ami. Pignon lui a été recommandé par un autre ami qui l’a rencontré dans le TGV et a apprécié en connaisseur sa connerie : maladroit, bavard, petit bourgeois fonctionnaire, obsédé par sa collection de monuments en allumettes (plus de 347 000 pour une tour Eiffel). En bref Pignon le parfait pigeon.

Christine aurait aimé qu’ils restent tous les deux, elle en avait besoin, lui dit-elle. Mais Pierre, en mari macho égoïste, préfère s’amuser… encore que son bas du dos lui rappelle qu’il n’est qu’un homme. Comme Pignon va sonner, Christine s’en va ; son mari la délaisse, elle en est amère. Elle n’apprécie pas le concept de se moquer des autres gratuitement, juste pour se faire valoir (leurs enfants après eux, à la génération Mitterrand, seront des harceleurs scolaires et des réseaux patentés). Elle annoncera à Pierre sur répondeur qu’elle ne rentrera pas de la nuit, et qu’elle n’est même pas sûre de rentrer du tout.

Pignon est là, aussi con qu’annoncé. Il s’empresse, plein de bonne volonté ; Pierre, acariâtre, le rabroue et l’autre en redemande. Il compatit à la rupture de Christine, sa propre femme l’ayant quitté deux ans auparavant pour « un con », un collègue du ministère des Finances qu’on appelle d’ailleurs « Ducon » – accessoirement contrôleur fiscal. Pignon est maladroit, brouillon, il confond les numéros de téléphone du carnet, appelant Marlène (Catherine Frot), une maîtresse nymphomane, hystérique de Pierre, au lieu du docteur Sorbier. En lui demandant qui est au bout du fil, il comprend « sa sœur » alors qu’il s’agit de Marlène Sasseur ; il lui déballe alors la détresse physique et amoureuse de Pierre, que sa femme a quitté. Brochant force Pignon à rappeler le numéro pour expliquer à Marlène que ce n’est pas la peine de venir, que sa femme est rentrée, mais rien n’y fait. En appelant lui-même, Pierre croit deviner que Christine est retournée auprès de son ancien amant Juste Leblanc, ex-ami de Pierre, à qui il lui a piquée (niques habituelles entre « amis » de la génération Mitterrand).

Brochant veut donc savoir si Christine est chez lui et invente un stratagème pour que Pignon se fasse passer pour un producteur de film « belge » cherchant à acquérir les droits du roman écrit par Juste et Christine, et que Pierre a publié. Dans la conversation, il s’agira d’obtenir l’information où contacter Christine. Le con prend alors l’accent belge, joue le jeu, mais oublie évidemment de demander ce pour quoi il téléphonait. Il doit rappeler et Juste lui demande où il peut le joindre – et le con donne le numéro de Pierre. Leblanc comprend alors que c’est une blague, dit que Christine ne l’a pas appelé, qu’elle n’est pas chez lui, mais qu’il arrive auprès de son ex-ami pour le réconforter. Excédé, Pierre congédie Pignon. A la porte, le con croise Christine, revenue à la maison. Il la prend pour Marlène et lui déballe que son mari n’est pas affecté par son départ, mais plutôt joyeux, et qu’il l’attend, elle sa maîtresse, pour s’occuper de lui. Au lieu d’entrer, Christine repart, ulcérée. Pignon revient auprès de Pierre pour lui dire qu’il a viré Marlène, et Juste survient (Francis Huster).

Il soupçonne que Christine est peut-être chez un publicitaire, obsédé sexuel notoire, Meneaux, qui lui a déjà fait des avances, comme à toutes les femmes (la génération disait « toutes des putes »). Pignon se révèle ; il connaît le nom de Meneaux par son collègue Cheval (Daniel Prévost), contrôleur fiscal en train de le contrôler. Mais « Ducon » adore regarder les match de foot à la télé, ce soir OM contre Auxerre ; pas question de le déranger en plein match et de le mettre de mauvaise humeur. Il faut attendre la mi-temps. Cheval est invité à aller prendre le dossier Meneaux au ministère, puis de rejoindre « dîner » Pignon et Brochant chez lui, qui ne peut pas bouger. Il n’aura qu’une simple omelette aux herbes et d’un vin piqué de vinaigre pour masquer son grand cru, tandis que les tableaux et bibelots de valeur sont planqués dans une chambre. Frauder le fisc est un sport national, surtout aux époques socialistes de la mitraillette fiscale : taxataxatax ! – sans effet ni sur le rééquilibrage du Budget, ni sur le bien-être des citoyens, puisque tous les « services » publics ne cessent de se dégrader malgré les années Mitterand, Rocard, Jospin, Hollande…

Une fois obtenue, non sans peine, l’adresse de la garçonnière de Meneaux, Pignon est chargé de l’appeler au téléphone pour lui dire que Brochant (qu’il connaît) va débarquer chez lui et tout casser, pour récupérer Christine. Le con fait cette fois un sans faute sur le texte qu’on lui a fait répéter (comme quoi les vieilles méthodes de la récitation ont du bon). Mais Meneaux, essoufflé au bout du fil, n’était pas en train de sauter Christine mais la femme de son contrôleur fiscal. Gloups ! Celui-ci, sonné, avale d’un trait le verre de vin frelaté et demande aussitôt les toilettes. Mais Pignon le con prend à droite au lieu de à gauche et fait découvrir la chambre aux signes extérieurs de richesse entassés. Cheval promet de revenir effectuer un contrôle fiscal. Juste retour immanent de se moquer des autres, Brochant a perdu son dîner, sa femme, sa maîtresse et son impunité fiscale !

Pire, la police appelle pour dire que Christine a eu un accident de voiture (étant passée à l’orange, petite fraude habituelle à la génération Mitterrand) ; elle est à l’hôpital, même si c’est sans gravité. Pierre veut s’y rendre, malgré son tour de rein, mais le téléphone sonne à nouveau : c’est Marlène, désespérée. Pignon, qui prend l’appel parce que plus proche de l’appareil, la convainc de ne pas se jeter tout de suite par la fenêtre ; elle l’écoute, lui dit qu’il la conforte, lui apprend combien Pierre est méchant, qu’il organise chaque semaine un dîner de cons. Pignon comprend qu’il est le con promis.

Mais le con n’est pas un méchant con (comme l’autre, ex-socialiste devenu pire : insoumis). Christine ne veut pas voir Pierre, mais Pignon se fait passer pour le « professeur » Sorbier pour que l’hôpital la lui passe. Il lui raconte combien Pierre a été affecté par sa rupture, qu’il se repent, qu’il s’est même réconcilié avec son ami Juste, qu’il va subir un contrôle fiscal. Lui-même, François Pignon, a été dévasté lorsque sa femme est partie deux ans auparavant, il s’est réfugié dans les maquettes en allumettes… Christine, touchée, demande si Brochant est près de Pignon et lui dicte tout cela puis, en apprenant (par petit mensonge entre amis typique de la génération Mitterrand) qu’il appelle d’une cabine, déclare qu’elle va réfléchir. Alors que Pierre s’excuse devant François de l’avoir pris pour un con, Christine rappelle. Et c’est le con qui décroche, provoquant son étonnement, puis sa rage : il était donc bien auprès de Pierre lorsqu’il lui a débité toutes ces âneries sentimentales ! Nouvelle bourde, irréparable. Un con reste toujours un con.

C’est drôle, mais moins qu’à l’époque car la génération Mitterrand a vieilli, le socialisme s’est effondré, les idées de repli ont monté. Et puis les téléphones mobiles ne permettent plus de comprendre le jeu du téléphone fixe, inaccessible au bout de son fil à qui ne peut guère bouger, ou des cabines téléphoniques (presque toutes disparues). Jacques Villeret et Thierry Lhermitte sont excellents dans leurs rôles, le premier prenant toutes les formes, le second froid et rigide avec ses yeux glacés. Catherine Prot en femelle sous emprise et Daniel Prévost en inquisiteur fiscal aux yeux fureteurs et petit sourire en coin sont de très bons seconds rôles. Et Georges Brassens, au générique, de conclure en chanson avec Le temps ne fait rien à l’affaire : « quand on est con, on est con. »

DVD Le dîner de cons, Francis Verber, 1998, avec Alexandra Vandernoot, Daniel Prévost, Francis Huster, Jacques Villeret, Thierry Lhermitte, Gaumont 2008, français, 1h17,€6,99

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John Le Carré, La petite fille au tambour

Le maître anglais de l’espionnage, qui en fut un lui-même en pleine guerre froide avant que sa couverture ne soit compromise par Kim Philby, se décentre cette fois-ci au Moyen-Orient. Les attentats palestiniens secouent les villes européennes, perpétrés par divers groupes terroristes aidés de « révolutionnaires » qui ont trouvé dans la Cause du prolétariat mondial l’idéal pré-djihadiste de leur vie terne de petit-bourgeois trop gâté. Je ne sais pas pourquoi les commentateurs s’étonnent de la rhétorique Mélenchon en faveur de la gauche révolutionnaire, des nouveaux prolos arabes, de la cause palestinienne : c’est rigoureusement la même que dans ses années 70 de jeunesse.

L’espionnage israélien a décidé d’infiltrer le réseau d’un groupe qui a déjà tué, faisant exploser quelques bombes artisanales qu’ils ont fait porter par des jeunes filles occidentales ignares et enamourées. Pour elles, la « révolution » consiste surtout à baiser autant que faire se peut avec de jeunes gens bruns et musclés, emplis d’une grande passion pour leur peuple. Les garçons occidentaux leur semblent trop fades, repus, mous et sans ferveur.

C’est ainsi que « Joseph », maître Mossad d’âge mûr, choisit « Charlie », une jeune actrice anglaise de 20 ans plutôt moche mais ardente au lit et ouvertes aux beaux jeunes mâles, pour pénétrer les terroristes en se faisant pénétrer par eux. C’est le grand jeu de la « légende », ce rôle endossé après avoir été minutieusement préparé, et qui doit paraître plus vrai que nature. Charlie est censée mener jusqu’à Khalil, Palestinien de la trentaine à la tête d’un réseau dangereux, en se disant amoureuse éperdue de « Michel », son jeune frère tué pour la Cause – dans l’explosion de sa voiture Mercedes emplie d’explosifs qu’il allait livrer pour un attentat anti-juif en Allemagne.

La mise en condition est soignée, ne laissant rien au hasard. Des piles de lettres émanant soi-disant de Charlie à Michel, et les quelques réponses de Michel à Charlie, imitent parfaitement les écritures ; elles sont nourries du renseignement collecté ici ou là. Michel est même enlevé par le Mossad et présenté un jour à Charlie, entièrement nu, pour qu’elle puisse repaître ses yeux de son jeune corps bronzé à la cicatrice blanche sur la hanche. De quoi alimenter ses fantasmes pour la légende, mais aussi pouvoir répondre aux questions précises de ceux qu’elle va infiltrer.

Car les Palestiniens ne sont pas non plus des enfants de chœur. Au Liban, dans les territoires occupés, ils changent de lieu, de nom et de passeport fréquemment et font passer à la jeune occidentale ni arabe, ni juive, une série de tests pour établir sa loyauté et tenir son rôle de veuve amoureuse éplorée. Charlie s’en tient à Michel, toujours Michel, comme si elle l’avait vraiment connue charnellement, aimée réellement. Sentir son rôle est ce qui fait de vous un bon acteur.

Mais il arrive aussi que le rôle soit tellement prenant que l’on ne sait plus du réel et du faux quel est le vrai. Mission accomplie, Khalil découvert, logé et tué – in extremis à cause d’une minuscule erreur de préparation – la redescente est longue et douloureuse. Qui suis-je ? Être ou ne pas être ? Joseph le vrai ou Michel le fantasme ?

L’attrait de ce roman réside non seulement dans le détail méticuleux des actions des uns et des autres, non seulement dans la sensualité de cette jeunesse emportée par sa passion révolutionnaire corps et âme, se montrant nus et baisant volontiers – mais surtout dans cette plongée dangereuse dans la double personnalité. Pour la bonne cause, pour éviter les bombes, mais avec le doute que les bombes d’en face, « légitimes », ne soient pas plus justifiées. Le mimétisme des adultes qui tirent les ficelles de ce grand jeu devrait alerter : si Joseph le juif ressemble à Khalil l’arabe, musclé, volontaire, rationnel, fort – qui a « raison » ?

C’est aussi une leçon d’histoire à la fin des années 70 que livre John Le Carré. Israéliens trop puissants et sûrs d’eux-mêmes contre Palestiniens éternellement « réfugiés » parce qu’aucun pays arabe ne veut d’eux. « L’erreur de 1967 » lorsqu’Israël, victorieux, n’a pas tendu la main à ses adversaires pour partager la terre en deux États. Le romantisme du combat pour une soi-disant révolution post-68, vite assagie avec l’âge qui est venu. Baiser, oui, « s’éclater » pourquoi pas, mais au risque de sauter avec la bombe mal ficelée, pour une cause pas meilleure qu’une autre.

The Little Drummer Girl, un film américain de George Roy Hill, avec Diane Keaton, Klaus Kinski, Sami Frey, est sorti en 1984.

John Le Carré, La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl), 1983, Points poche 2021, 768 pages, €9,50

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D’autres romans d’espionnages de John Le Carré déjà chroniqués sur ce blog :

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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

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Malevil de Christian de Chalonge

Nous sommes en 1981, la gauche commence au pouvoir – et boum ! C’est la Bombe. Envoyée par qui ? Mystère : plus probablement par l’URSS, mais pourquoi pas par les USA vexés de voir un gouvernement pro-communiste à la tête de la France ? Ou peut-être par une erreur de manipulation comme il s’en est déjà produit. La Bombe éradique le petit village de Malevil dans le Périgord qui vivait paisiblement à l’ombre de son château médiéval (contre les Anglais), protégé par une falaise au-dessus de la rivière, comme à la Roque-Gageac.

Car le film franco-allemand de Christian de Chalonge s’est inspiré du roman de Robert Merle, paru en 1972. Il est nettement plus condensé, avec moins de personnages, moins d’approfondissement des thèmes, et une fin différente. Mais les films ne sont pas destinés à calquer les romans ; ce sont des œuvres à part entière, avec un message qui peut être autre. C’est le cas ici, n’en déplaise aux ignorants. Chacun est libre de trouver l’un ou l’autre meilleur à son goût. Toujours est-il que le film concentre son propos sur l’an 01 après la Catastrophe. Que faire ? comme écrivait Lénine. En fonction des circonstances, de son degré de civilisation et des tempéraments, répond le film.

Il marque fortement le contraste entre la paix d’avant, toute de socialité et d’État protecteur, et la guerre d’après, toute d’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme et la bande une nécessité. Plus de PTT en fourgonnette jaune de la Poste, d’ailleurs plus d’essence ; plus de vente de produits de la ferme ou du vin du terroir, uniquement la production pour la survie ; plus de médicaments testés par les chercheurs et fabriqués en usine pour le pharmacien, uniquement les stocks et la débrouille avec les simples ; plus de radio ni de téléphone, aucun lien avec le reste du pays et de la planète. Chacun ne peut compter que sur soi, et sur ses proches.

Il dit aussi le miracle d’une bonne cave voûtée solidement construite sous le château, recelant les provisions pour l’hiver – le grain, les jambons, les pots de rillettes ou de confit, les barriques de vin. Et le hasard qui a conduit Emmanuel (Michel Serrault), retraité ayant restauré le domaine et devenu maire du village, et ses six compagnons (comme les gamins lyonnais de notre enfance) à être épargnés par l’éclair, le souffle, le feu, les radiations immédiates. Il y a là la vieille servante Menou (Emilie Lihou) et son fils gentil débile Momo (Jacques Villeret), Peyssou (Robert Dhéry) et Meyssonnier (Hanns Schiller), amis d’enfance d’Emmanuel, Colin l’électricien (Jacques Dutronc) et Bouvreuil (Jean Leuvrais). Toutes des personnes ordinaires.

Une fois la stupeur passée – pas de « sidération » à l’époque, ce n’était pas dans le tempérament des années post-68 – on découvre le paysage ravagé, l’atmosphère crépusculaire, les bâtiments ruinés sauf le donjon qui a résisté, les étables avec jument, truie et ses petits, vache qui donne un veau mâle (ouf, pas de féminisme criard, il faut des mâles pour ensemencer les femelles et reproduire l’espèce). Le chien de Momo a été grillé ; dans sa quête, il découvre une toute jeune fille, Évelyne (Pénélope Palmer), rendue aveugle par l’éclair et qui ne recouvrera la vue qu’après des mois. Il faut premièrement survivre, donc faire l’inventaire des provisions et des couvertures ; deuxièmement penser à l’avenir avec les bêtes d’élevage, les 150 litres de carburant pour le tracteur qui permettent de labourer et de semer du blé ; troisièmement s’organiser en petite communauté et se protéger du froid, de la pluie, de la famine, des prédateurs ; quatrièmement, à peine suggéré dans le film, assurer la reproduction des humains pour l’avenir.

Les mois passent, le jardin produit des choux, le champ du blé. Je m’étonne un peu que la terre n’ait pas été contaminée par les retombées radioactives, même si la pluie, testée avec une pellicule photographique ne l’est plus après la « neige » noire des premières heures. Je m’étonne aussi que les survivants n’aient pas quelques séquelles de la radioactivité, maladie des rayons, cancers, lésions intestinales, atteintes neurologiques, mais ce n’est pas le propos du film. Le blé n’est pas encore mûr qu’il est attaqué par une bande de malheureux réduits à leur état de bête, qui le dévorent sur pied. Il ne faut pas les laisser faire, ce serait au détriment de la survie du groupe. On les chasse : à coup de bâton, de fusil. Certains sont tués, c’est la loi de nature. Prendre sans demander n’est pas humain ; proposer des échanges l’est.

Très vite, le groupe du château découvre un autre groupe, celui du tunnel où un train a pu échapper à l’anéantissement alentour. Dès lors, l’histoire consiste à comparer l’un à l’autre. Malevil est mené de façon naturelle par son maire, notable éduqué qui connaît l’intérêt général et bien ses compagnons ; il a une autorité naturelle issue de la continuité de sa fonction, et de sa façon d’associer chacun aux décisions. Le tunnel est asservi par un ex-médecin nommé Fulbert (Jean-Louis Trintignant), qui impose son autorité par la force ; il nomme des adjoints à la sécurité, seuls habilités à porter des armes, autorise le viol des femmes, mises en communauté, instaure une « prison » dans les toilettes des wagons, contingente la nourriture de conserves du train. Il cimente le tout avec « Dieu », se proclamant son intermédiaire, investi par lui de la mission de sauver les humains. Jean-Louis Trintignant expose une potentialité de sa nature d’acteur dans ce rôle de dictateur froid et sûr de lui. Toujours la même histoire, celle de la civilisation sur la barbarie, de l’entraide démocratique ou de l’exploitation despotique.

Après une connaissance mutuelle méfiante, des premières négociations d’échanges, soins contre médicaments, batterie contre cochon, c’est la dérive. La volonté du tunnel d’investir Malevil pour s’emparer de ses richesses bien gérées. Donc la guerre, comme dans La Guerre du feu (film sorti la même année). La démocratie organisée qui permet les talents et l’initiative a raison des violents autoproclamés qui vivent sous le joug : leur chef descendu, ils se rendent. S’ensuit une communauté plus nombreuse, mais avec quelques femmes pour la survie de l’espèce, et même deux enfants (des petits blonds bien français, comme on n’avait pas honte de les présenter à l’époque).

La fin n’est pas racontable, même si tout le monde la connaît, depuis le temps. Disons que l’époque rattrape la communauté et que la civilisation moderne, industrielle, celle qui a conduit à la Bombe, reprend ses droits sur l’an 01 de l’utopie écolo du retour à la terre et aux valeurs de terrain.

DVD Malevil, Christian de Chalonge, 1981, avec Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, StudioCanal 1h56, français,occasion 49,95

DVD Coffret Serrault/de Chalonge : Malevil, L’argent des autres, Docteur Petiot, Tamasa distribution 2013, français, €45,99

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Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie m’était un auteur français inconnu. Un vieux Livre de poche, illustré d’une couverture des années 60 en couleurs issues du cinéma colorisé, m’est tombé entre les mains : un roman. Avec un titre benêt, car il n’y a ni bijoutiers (seulement un colporteur de montres), ni clair de lune (mais seulement la nature sauvage). Albert Vidalie a laissé une empreinte dans la vie intellectuelle française après-guerre. Il a été très proche d’Antoine Blondin, a écrit les paroles de la célèbre chanson de Serge Reggiani Les loups sont entrés dans Paris, et écrit le scénario de la série télé Mandrin. Outre trois filles et neuf romans et recueils de nouvelles publiés entre 1952 et 1968. Il est décédé en 1971.

Ce roman-ci est l’un des plus connus, pour de mauvaises raisons – grâce au cinéma comme toujours – adapté (et déformé) par Roger Vadim en 1958, avec Brigitte Bardot. Il n’a quasiment rien à voir avec le roman, le scénario diffère largement. L’histoire se situe dans un temps ancien, le Second empire probablement, bien qu’aucune date ne soit donnée. Mais l’époque était propice aux marginaux itinérants, colporteurs, charbonniers ou bûcherons, malandrins. « C’était généralement des quarante-huitards attardés, des ivrognes appartenant à la lie de la commune ». Comme mai 68, la révolution de 1848 a fourni son lot d’anarchistes devenus asociaux.

Tel est Lambert, fils de pute élevé tout seul, battu et méprisé par les autres enfants jusqu’à ce que sa carrure, à 12 ans, renverse la situation. Dès lors, il est le « mauvais garçon » dont rêvent les filles, « il ne regardait jamais l’horloge pour savoir si c’était l’heure du plaisir ». Les servantes de 17 ans qu’il culbute à la fraîche, ou les futures vieilles filles qui fantasment sur ses bras musclés sont ses proies consentantes. C’est d’ailleurs son destin d’être pris dans les rets de l’une d’elle, la fille d’un colporteur désormais installé, le Cantalou auvergnat, avec qui il a probablement fait un mauvais coup.

Car ce roman champêtre est aussi policier. Un meurtre est commis dès les premières pages, celui du colporteur de montres, Léonce Galard, issu de la région. Sa nièce reconnaît son cadavre devant les pandores, aussi empruntés et stupides que la caricature des flics le veut. Galard était un bon vivant, buvant sec, parlant haut, raconteur d’histoire, avide surtout de se vider. Il violait les servantes de 16 ans après les avoir étourdies au champagne, et les livrait ensuite à ses quatre ou cinq copains de beuverie. L’une d’elle se serait jetée dans le puits deux jours après. Mais qu’importe à Léonce : la vie lui sourit, il vend bien ses montres et porte sur lui de grosses sommes d’argent. D’où le motif du meurtre, probablement. Léonce est l’inverse de Lambert : installé presque bourgeois, il méprise les femelles qu’il use comme de chiffons ; Lambert, être de nature, prend son plaisir et en donne.

Mais les flics du coins tournent en rond, préférant la belle vie de l’auberge, à siffler des carafes tout en posant éternellement les mêmes « questions » sans en tirer la moindre once de solution. Un policier venu de Paris remet en ordre tous ces témoignages et a l’intuition juste. Mais il a le tort de trop parler, par orgueil de se valoriser, et la fille qui l’écoute, séduite aux regards par Lambert qui est le désigné coupable, s’empresse d’aller le prévenir et de fuir avec lui. Cette fille est Ursule, la nièce qui a reconnu le cadavre de cet oncle qui a cherché à la violer comme les autres peu de temps auparavant.

Commence alors une vie de nature, nichée dans les bois où une grotte accueillante dans la verdure permet de s’abriter et de se chauffer. Ursule devient pour Lambert « Louvette » et s’ensauvage, exerçant son corps et ses sens au contact de l’homme et des bêtes. Comme lui, elle se coule dans les halliers, écoute les bruits la nuit, randonne infatigablement. Ils font l’amour, souvent, unis par les sens dans l’écrin de la forêt. Les chapitres en sont poétiques, à la Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau.

L’endroit est ce Hurepoix qui termine la Beauce par une série de rivières entourées de bois du bassin de la Seine. Un certain Paillasson, pour son poil dans les oreilles et les narines, va voir sa sœur à Etréchy, avant de rejoindre son village de la Croix-de-Bonvoir. A Villeconin, il prend à travers les champs et… un vol de corneilles agacées lui fait découvrir le cadavre au bord de l’eau d’un ru appelé la Misère, tué d’un coup de binette à la tête. Je connais bien ces lieux, pour les avoir arpentés à pied et en voiture, dans ma jeunesse, et y avoir campé dans les bois. La Croix-de-Bonvoir et la Misère sont des noms inventés, recouvrant peut-être Souzy-la-Briche (157 habitants en 1856) et la Renarde, courte rivière qui se jette dans l’Orge, qui se jette dans la Seine.

Le tragique du roman est que cette parenthèse de nature ne peut que se résoudre dans le retour à la civilisation. Mi-XIXe, le sauvage est réduit par l’avancée des hommes et des techniques. Lambert, tenu par son passé, ne peut qu’épouser la fille du Cantalou son complice et devenir commerçant, héritier de la fortune ; Louvette ne peut que retrouver ses parents et redevenir Ursule, qui ne se mariera jamais car elle a trop bien connu le loup.

Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune, 1954, Livre de poche 1963, 179 pages, occasion €4,88

DVD Les bijoutiers du clair de lune, Roger Vadim, 1958, avec Brigitte Bardot, Alida Valli, Fernando Rey, José Nieto, Stephen Boyd, René Château Vidéo 2006, 1h35, occasion €46,12

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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James Bond 007 contre Dr No de Terence Young

Le tout premier film de James Bond, avec l’acteur préféré : Sean Connery. Il a incarné selon moi le mieux l’espion inventé par Ian Fleming dès les années 50. Capitaine de frégate dans la Marine royale (commander), viril velu en milieu de trentaine, la bouche gourmande aux femmes, expert en boxe et judo, toujours tiré à quatre épingles avec son complet sur mesure d’un tailleur de Saville Row, expert en conduite sportive, gourmet de caviar au jaune d’œuf et de foie gras, adepte de la vodka martini au shaker (avec un zeste de citron), porteur du fameux pistolet Walther PPK allemand (une arme avec laquelle Hitler se serait suicidé) – tout le mythe est présent dans ce premier film.

Comme toujours, perte d’hégémonie oblige, l’espion de Sa Majesté est chargé de sauver le monde, la CIA n’étant qu’un accessoire. Cette fois, M (Bernard Lee), le Maître espion britannique du MI6, convoque l’agent autorisé à tuer et qui l’a déjà fait 007 (d’où le double zéro), qui est en train de gagner une forte somme au casino, tout en levant une belle femme mûre et prête à lui tomber dans les bras. Dommage… M l’envoie illico en Jamaïque, ex-colonie britannique dans les Antilles, accédant à l’indépendance en 1962. Un général anglais et sa secrétaire ont été tués et leurs corps enlevés, alors qu’une transmission rituelle par radio devait avoir lieu. Pourquoi ? Par qui ?

Bond débarque à Kingston et repère tout de suite un quidam qui dit être envoyé par le consulat britannique pour le conduire à l’hôtel. Il accepte comme si de rien n’était mais s’éclipse un instant pour « vérifier ses réservations » de retour, occasion de téléphoner au consulat pour être sûr. Le chauffeur, en Chevrolet Bel Air 1957 noire, repère très vite une auto qui les suit, une Chevrolet Bel Air 1961, et Bond lui demande de virer brusquement à droite pour les semer. Mais il le prend au collet pour exiger qu’il lui dise qui l’envoie et pourquoi. Le chauffeur demande une cigarette et se suicide au cyanure. Il faut qu’il ait vraiment peur de son commanditaire pour agir ainsi. C’est donc du très sérieux.

Au consulat, où Bond conduit la voiture et son cadavre, en demandant au planton de s’en occuper comme si de rien n’était (cet humour de Bond qui ravit le spectateur), il apprend que le général Strangways enquêtait avec la CIA sur la perturbation par ondes radio de lancements des fusées de Cap Canaveral. C’est dès 1961 que le président Kennedy avait en effet lancé ce programme visant à concurrencer les premiers lancements soviétiques. Bond se rend donc au domicile de Strangways et trouve une photo de lui avec un pêcheur nommé Quarrel (John Kitzmiller). Il semble que le général se soit récemment entiché de pêche et soit parti chaque jour en mer. Lorsqu’il va le voir, le Noir se montre revêche ; Bond le suit jusqu’au bar et demande à discuter avec lui en privé. Il est pris à partie et tombe ses adversaires par des prises de judo bien senties. C’est alors qu’un canon de pistolet lui rentre dans le dos pour le calmer. C’est Félix Leiter (Jack Lord), agent de la CIA qui l’a observé à l’aéroport, l’a suivi en Chevrolet, et s’est renseigné sur lui.

Ils ont le même objectif : résoudre la question des interférences, savoir qui le fait et pour quelle raison. Quarrel révèle que Strangways a voulu voir les îles proches et collecter des échantillons de roches. Bond a en effet trouvé une demande d’analyse du général auprès du labo du professeur Dent, partenaire aux cartes du général et du consul – un notable. Le pêcheur évoque le Dr No, propriétaire de l’île (imaginaire) de Crab Key où il exploite une mine de bauxite. Mais son île est protégée par un service de sécurité bien armé, assisté d’un radar et d’un « dragon » aux yeux jaunes qui crache des flammes et effraie les indigènes. Bond ne croit pas aux dragons ; il veut explorer cette île mystérieuse.

Il va au préalable voir le professeur Dent (Anthony Dawson) pour connaître le résultat des analyses des roches rapportées par Strangways : rien d’intéressant, dit le prof. Mais Bond se fait livrer un compteur Geiger et détecte de la radioactivité. Dent a donc menti, c’est un traître. Il se rend d’ailleurs direct à Crab Key et se fait remonter les bretelles par le Dr No pour avoir failli à sa mission d’éliminer Bond. Il repart avec une cage contenant une grosse mygale, qu’il est chargé d’introduire dans la chambre de Bond la nuit. Malgré sa taille et son aspect velu repoussant, la mygale n’est pas vraiment mortelle pour l’homme (on les déguste frites au Cambodge, et les gamins adorent en effrayer les touristes crédules). Bond se réveille, la découvre sur son épaule, jaillit du lit et la tue. D’où la surprise de la secrétaire chinoise du consul (Zena Marshall), à la maison du Gouvernement, de voir Bond arriver frais comme un gardon demander un rendez-vous. Il la drague en sortant, constatant qu’elle écoute aux portes et que le dossier du Dr No a mystérieusement disparu. Il l’invite à dîner à son hôtel, mais elle « préfère » l’inviter chez elle, dans une maison isolée, accessible par des routes en lacets.

Bond est suivi par une lourde voiture américaine noire qui ressemble à un corbillard, et dans laquelle les trois tueurs faussement aveugles avaient pris place pour tuer et enlever Strangways. Avec sa petite voiture, la Sunbeam Alpine Série II Sport, Bond réussit à les fuir, à passer sous le bras d’une grue en travers de la route grâce à sa conduite basse, tandis que la grosse berline dérape et tombe dans le ravin. Que s’est-il passé, demande le chauffeur de la grue ? Ils se rendaient à un enterrement, répond Bond, avec cet humour inimitable. La secrétaire est à nouveau surprise de voir Bond surgir à sa porte, frais comme un gardon, alors qu’il devrait être mort. Elle ne peut que coucher avec lui. Au matin, Bond commande « un taxi ». Pourquoi un taxi, alors qu’il a sa voiture ? Problème d’allumage, dit-il. C’est en fait une voiture de la police que Bond a commandée pour arrêter la demoiselle inféodée à No. Dent croit que Bond couche chez elle et s’introduit, la nuit suivante, pour le tuer dans son sommeil, mais il est surpris. James Bond livre en effet les trucs devenus célèbres d’un espion pour survivre : un cheveu collé entre deux portes pour savoir si on les a ouvertes, le talc saupoudré sur la serrure de la valise pour savoir si l’on y a touché, le traversin courbé sous le drap pour faire croire qu’on y dort. Dent tire au silencieux ; Bond le braque avec son propre silencieux ; Dent récupère son arme et veut tirer – mais il a épuisé son chargeur, ce que Bond a immédiatement compté en fonction de la marque. Il est descendu sans remord par le double zéro autorisé à tuer et qui l’a déjà fait. Après la Seconde guerre mondiale, et en pleine guerre froide, on ne faisait pas tant de chichis pour une vie d’ennemi.

Suite de la mission : Crab Key. Quarrel les emmène près de l’île, coupe le moteur et embarque dans un petit canot à voile pour aborder silencieusement en pleine nuit (malgré le radar qui va les détecter). Au matin, Bond découvre une fille sortant de l’onde telle Vénus en bikini (52 000 € aux enchères en 2001), la pulpeuse Honey Ryder (Ursula Andress, 26 ans) qui cherche des gros lambis qui se vendent bien à Miami. Elle vient souvent sur l’île et elle est considérée comme inoffensive par les gardes. Mais ceux-ci ont repéré les autres intrus et envoient une vedette armée qui tire à la mitrailleuse sur les rives, puis une patrouille à chiens, puis le dragon à moteur diesel et chenilles. Bond livre encore un truc d’espion, le roseau coupé qui permet de respirer en se planquant sous l’eau. Mais, pris dans les marais à la nuit, Quarrel est grillé par le lance-flamme dragonesque et Bond comme Honey capturés.

Ils doivent être décontaminés nus car la boue est radioactive. Après cette épreuve, ils sont conduit en chambre et endormis par du café drogué. Au matin, ils prennent un repas avec le Dr No (Joseph Wiseman), curieux de voir enfin cet homme qui le défie avec succès. Le métis asiatique (fils bâtard d’un pasteur et d’une chinoise) est aigri de sa condition et d’avoir été refusé comme savant tant par les États-Unis que par l’URSS. Il a contribué à créer le SPECTRE (Special Executive for Counter-intelligence, Terrorism, Revenge and Extortion), organisation criminelle et terroriste qui vise aujourd’hui à perturber l’envol des fusées américaines pour obtenir une rançon. Le Dr No est déçu par Bond, qui fait bonne figure mais est à sa merci. Il confie Honey aux gardes, avec mission de la « distraire » (euphémisme pour la violer, ce qu’ils feront manifestement, car elle sera retrouvée chevilles et poignets attachés par des courroies sur le sol). Bond est mis en cellule en sous-sol.

Bien que la grille d’aération soit électrifiée, Bond parvient à la défoncer et à s’introduire dans le conduit assez large. Il débouche à proximité de la salle de contrôle du réacteur atomique, assomme un garde et lui prend sa tenue de protection, ce qui lui permet de rentrer incognito dans la salle d’opération où le Dr No est en train de donner des ordres pour envoyer une puissante onde radio contre la fusée en cours de lancement. Bond parvient à lancer le réacteur au-delà de la zone de danger et, alors que la sirène d’évacuation immédiate fait fuir tous les hommes, se bat avec le Dr No qui finit dans la cuve nucléaire, où les barres commencent à faire bouillir l’eau. No a eu les mains accidentées par ses expériences atomiques et ses gants n’ont aucune prise sur les montants d’acier de l’échafaudage sur lequel il a chu. Il se noie.

Bond réussit à retrouver Honey, pantelante, et à fuir en canot loin de l’île dont une partie explose pour faire joli (mais sans champignon atomique). Il fait alors le coup de la panne en pleine mer, et coule des caresses aguicheuses. Jusqu’à ce qu’un bateau de la marine, bourré de matelots, les remorque un temps. Proche de la côte, Bond relâche l’amarre pour conclure avec Honey. Ursula Andress y a pris du plaisir. Elle dira de Sean Connery : « c’était merveilleux de l’embrasser ». Les baisers gourmands de Bond et la scène en bikini ont donné le « carré blanc » de l’unique chaîne de télévision française en noir-et-blanc, lors de sa première diffusion vers 1968 ; un copain avait trouvé le truc : régler la hauteur de l’écran comme on pouvait le faire par une molette à l’arrière du téléviseur, ce que les parents ignoraient.

La musique de Monty Norman pour la bande originale du film a fait beaucoup pour le succès, mélange de bastringue années 60 avec un riff de guitare. Malgré le temps, les clins d’oeil appuyés au règne sans partage du mâle, les effets spéciaux un peu bricolés, l’action reste, l’histoire se tient, et le charme des acteurs joue à plein.

DVD James Bond 007 contre Dr No (Dr. No), Terence Young, 1962, avec Sean Connery, Ursula Andress,‎ Bernard Lee, Jack Lord, Joseph Wiseman, MGM studios 2020, doublé anglais, français, 1h45,€9,80, Blu-ray €9,99

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The Mist de Frank Darabont

Un soir, un énorme orage, une tempête, au matin les arbres déracinés, le hangar à bateau écrabouillé, tout comme la Mercedes du voisin, et une brume inquiétante qui vient de l’au-delà du lac. Bizarre ! Habituellement, elle venait des montagnes. Il faut réparer, refaire provisions. À Bridgton, dans la région des lacs du Maine, à l’extrême nord-est des États-Unis, le centre commercial réunit autour du parking commun le supermarché, la pharmacie, et quelques autres boutiques. C’est le lieu des cancans, des rencontres. David (Thomas Jane) et son fils Billy (Nathan Gamble, 10 ans au tournage), quitte les Drayton’s, leur domaine, pour aller y faire des courses ; ils laissent maman à la maison, à tout ranger après la nuit dans la cave.

Le supermarché est plein, les gens font comme eux des provisions et accumulent les outils pour réparer. Les affaires vont bon train, bien que le courant ait été coupé, tout comme les téléphones. Des voitures de police et des dépanneuses passent à toute vitesse, sirènes hurlantes ; des camions militaires bourrés d’hommes aussi. Que se passe-t-il ? La brume arrive, un habitant surgit paniqué, saignant du nez. Dan Miller (Jeffrey DeMunn) a senti un danger caché dans la brume, devenue si épaisse qu’on n’y voit plus à un mètre. Il demande qu’on barricade les portes. Billy se réfugie dans les bras de son père, mais celui-ci le délaisse rapidement pour aller voir dans la réserve, où il a entendu du bruit. C’est le rideau de tôle qu’on essaie d’enfoncer, tandis que le générateur surchauffe, son conduit d’évacuation bouché de l’extérieur.

Norm, le magasinier encore adolescent (Chris Owen), joue au dur pour aller voir, malgré les avertissements de David. Il est soutenu par les bouseux du coin, Myron LaFleur et Jim Grondin (William Sadler), des Hillbillies obtus (à noms français…) qui se braquent de voir un New-yorkais leur dire ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire. Poussé par les primaires, le boy se veut des couilles et sort dans la brume. Il n’a pas fait un mètre qu’une grosse tentacule l’attrape par la jambe et le tire au-dehors. David le retient et demande aux bouseux de l’aider. Mais les Hillbillies ont un petit cerveau mal relié et, comme les dinosaures, il leur faut plus d’une minute pour que le signal envoyé arrive jusque dans le corps. Lorsqu’ils se bougent, c’est trop tard. Le garçon est flagellé au sang par les tentacules griffues, puis emporté malgré les efforts. David enrage. Les cons ont gagné, leur bêtise a coûté la vie à l’adolescent. Le plus con regrette, mais se prend un poing dans la gueule par le citadin. On se dit qu’il y a peu, ce genre de bouseux a voté Trompe, ce bouffon vaniteux à grand gueule – par ressentiment d’être aussi primaire, par bêtise de s’obstiner dans l’erreur.

Le film est tiré de la nouvelle Brume de Stephen King, publiée pour la première fois en 1980, et accumule les clichés sur l’Amérique contente d’elle-même de l’ère Bush junior, confrontée à la menace imprécise du terrorisme islamiste. Il y a la masse ignare et amorphe qui suit la plus grande gueule ; la tarée de Dieu (Marcia Gay Harden) qui prophétise l’Armageddon en citant la Bible – toujours l’Ancien testament, jamais le message du Christ – ; le Noir arrogant, fier d’être avocat et de posséder le droit au bout des ongles, prêt à faire un procès à quiconque le contre ; l’affairé en Ollie (Toby Jones), codirecteur du magasin, toujours prêt à « faire quelque chose » ; les jeunes militaires perdus sans ordres, incapables de la moindre initiative malgré leur carrure et leur jeunesse ; la fille qui rêve d’être ravie ; la femme qui n’a jamais eu d’enfant et le regrette  (Laurie Holden) ; la vieille institutrice qui a connu les bouseux enfants et les juge à leur aune.

David se dit qu’il faut informer les autres du danger qui menace à l’extérieur. Il pense que son voisin, l’avocat Brent (Andre Braugher), a suffisamment de raison pour le croire et l’aider. Mais le Noir se méfie, comme tout minoritaire, de ces Blancs qui aiment à se moquer de lui. Il n’y croit pas, à cette bête tentaculaire surgie de nulle part, il croit qu’on se fout de sa gueule, bouseux et New-yorkais alliés. Il refuse même d’aller constater par lui-même le bout de tentacule tranché à la hache qui reste dans la réserve, une fois le rideau (enfin !) refermé. Au contraire, il s’obstine à penser et à faire l’inverse : il sort dans la brume avec quelques autres qu’il a réussi à convaincre, pour prouver qu’il a raison. A ce jeu de poker, il perd évidemment. David l’a convaincu de s’attacher une corde à la ceinture, au cas où on devrait le tirer en urgence. Ne reviennent que les jambes, tout le reste a été croqué. Pas meilleur que les primaires, l’avocat sûr de lui – une allégorie d’Obama.

David a une fois de plus confié son fils à une jeune institutrice, Amanda Dunfrey, qui s’est frittée avec Madame Carmody, la tarée de Dieu qui psalmodie et prêche tout haut devant tous ; elle se prend pour l’envoyée du Dieu vengeur, plus celui du Talmud que celui des chrétiens. Devant la résistance des autres, elle se fanatise et s’érige en vengeresse, la Main de Dieu pas moins. Amanda a avec elle le revolver de son père, et une boite de cartouches ; elle le confie à Ollie, ancien champion de tir régional qui sait tirer. Celui-ci descend plusieurs sales bêtes qui réussissent à pénétrer dans le magasin par les vitrines. Car les clients se sont empressés, la nuit venue, d’allumer toutes les lumières à pile qu’ils ont pu, attirant ainsi les insectes géants, donc leurs prédateurs ptérodactyles, lesquels brisent quelques vitres avec leur bec pointu et volettent entre les rayons, cherchant une proie. La bêtise une fois de plus de la débauche de « moyens », pour compenser le déficit de réflexion des Américains. David, qui a une fois de plus délaissé Billy, se saisit de balais qu’il fait tremper dans l’huile et enflammer, pour en descendre quelques-uns. Mais le feu prend sur un client, gravement brûlé, et il faut cesser de faire n’importe quoi. Éteindre les lumières est plus sensé. La Carmody, devant un insecte qui la fixe, ne bouge pas, attendant le jugement de Dieu. Comme pour les abeilles, qui ne piquent qu’en panique, l’insecte s’en va devant son immobilité – et elle « croit » qu’elle est élue ; les plus cons autour d’elle le croient aussi.

David laisse toujours Billy pour prendre la tête d’une expédition vers la pharmacie à une vingtaine de mètres, ramasser des antidouleurs et quelques médicaments pour soigner le brûlé grave et les blessés bénins. Ils trouvent des hommes encoconnés par des araignées, et quelques géantes qui les attaquent. Ils y laissent quelques morts, sans rapporter les médicaments récoltés, dans la panique. C’est alors que papa David jure à fiston Billy de ne plus jamais le quitter, et de lui éviter quoi qu’il en coûte de tomber entre les griffes des monstres. Serment funeste.

La Carmody, qui s’était opposée en public à ce qu’on empêche « Dieu » de faire ce qu’il a décidé, en sort grandie devant tous. Elle fait même avouer publiquement au dernier militaire vivant, Jessup (Sam Witwer), dont les copains viennent de se pendre dans la réserve, que « les créatures » viennent probablement d’un projet « scientifique » classé « secret défense », visant à ouvrir une autre dimension pour voir ce qu’il y a derrière : le mythe de l’Apprenti sorcier, l’orgueil humain démesuré qui défie le Créateur. La Carmody le charge de tous les péchés du monde et le désigne comme bouc émissaire par sentence divine. Ses partisans bouseux obtus poignardent le jeune homme, qui se laisse faire, en contaminé de la doxa. Il est expulsé au-dehors, agonisant, et ne tarde pas à être happé par une bête ayant la forme d’une mante – évidemment femelle, et évidemment religieuse – message subliminal qui donnera sous Trompe la réaction masculiniste.

David voit qu’il n’y a rien à faire contre la stupidité humaine et décide, avec quelques-uns qui pensent comme lui de quitter le magasin à l’aube pour rejoindre son 4×4 et rouler vers le sud. Ils sont surpris par la Carmody, munie d’un grand couteau, qui les empêche de sortir et les accuse de vol de nourriture et d’hérésie religieuse. Elle exige que « le petit blond » Billy soit sacrifié à Dieu pour apaiser son courroux, tout comme Isaac que son père Abraham devait égorger. Ollie tire. Une balle dans le vagin, une autre dans la tronche, la Carmody s’effondre, son fiel et son fanatisme avec. Pas de balle dans le cœur, elle n’en a pas. Ses partisans, domptés, reculent. Dans leur petit cerveau, Dieu l’a voulu ainsi…

Dehors, justice compensatoire malvenue (il avait raison de tuer la tarée), Ollie se fait éparpiller par les mandibules d’une créature tandis qu’Ambrose et Myron sont dévorés par de grosses araignées. Bud réussit à regagner le supermarché et s‘y enfermer avec les autres. Seuls David et son fils Billy, Amanda qui le tient sur les genoux, Irene et Dan, gagnent la voiture, qui démarre, sa batterie de phares tous allumés comme une guirlande de Noël pour percer la brume – et affirmer la débauche d’énergie, le gaspillage inhérent à toute l’industrie américaine. A la maison Drayton, maman est encoconnée, morte. Sur la route, jonchée de carcasses de voitures et de bus, ils avancent lentement. Un gigantesque six-pattes surmonté de tentacules flottant au vent, passe lourdement devant eux, faisant trembler la chaussée. Le véhicule avance toujours mais la brume persiste, et l’essence, pompée par le gros moteur américain gourmand, vient à manquer. Que faire ?

Le tragique réside en la cavalerie, qui surgit, mais trop tard comme toujours. La musique The Host of Seraphim, du groupe Dead Can Dance, mélange chants et gémissements en requiem de la race humaine. Tout un régiment de blindés remplis d’hommes en tenue anti-chimique, munis de lance-flammes arrive, survolés par des hélicoptères d’attaque. Ils éradiquent les cocons, les bestioles d’outre-monde, et ramassent les humains survivants en route. Dont la femme qui est sortie seule dans la brume, personne du supermarché ne voulant la suivre alors qu’elle voulait rejoindre ses enfants petits. Hélas, il restait quatre balles pour les cinq dans la voiture et David a mal choisi.

Plus qu’un simple « film d’horreur », le propos est centré sur le comportement irrationnel des humains confrontés à ce qu’ils ne comprennent pas. Sorti huit ans après les attentats du 11-Septembre, c’est une allégorie de l’Amérique d’époque. Le refuge dans « la religion » évite de réfléchir à ses propres erreurs ; la division en factions antagonistes montre l’incapacité à s’unir, Républicains et Démocrates, face à un danger inconnu ; le développement d’une culture de la peur permet d’assurer son pouvoir. Bush fils prédisposait à Trompe II et à son vice Vance. Déjà, au cinéma, l’alerte était donnée. Attention aux moins de 12 ans.

DVD The Mist, Frank Darabont, 2007, avec Andre Braugher, Laurie Holden, Marcia Gay Harden, Thomas Jane, Toby Jones, TF1 studios 2009, doublé anglais, français, 2h06, €6,86, Blu-ray €14,28

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7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet

Dernier film d’un réalisateur de 83 ans, il présente une histoire tragique bien pensée, mais un découpage déconcertant qui nuit au sens. Tout commence par une première scène de film porno, avec une interminable (et minable) séance de baise au lit entre le gros Andy (Philip Seymour Hoffman) et sa compagne. Manifestement c’est laborieux, il n’y arrive pas. Peut-être pour dire que la génération des fils est stérile et ne fera jamais rien de bon. Suit une scène surgie de nulle part, puis une série de « avant le vol » et « après le vol » qui rendent rapidement l’histoire incompréhensible. Si c’est pour accrocher l’attention, c’est raté, on s’ennuie, et l’accélération de certaines scènes de bavardage sans fin dans les couples devient irrésistible. Enfin le sens renaît, avec le fil suivi de l’histoire.

C’est là que surgit la tragédie. La famille Hanson est comme celle des Atrides, rongée de l’intérieur par le non-dit, la jalousie, l’amour frustré. Andy l’aîné a manqué d’amour de sa mère et de reconnaissance de son père, qui vont tout entier au plus jeune, « le bébé » Andy (Ethan Hawke). Si Andy a réussi à obtenir un métier de comptable dans une grosse boite, et à fonder un couple avec Gina (Marisa Tomei), une belle femme qui aime montrer son décolleté, Hank son jeune frère, a tout raté. Éternel petit garçon, il est faible et lâche, il fuit toute responsabilité, a du divorcer et fait constamment des promesses qu’il ne peut tenir.

Les « gueules » à l’écran montrent des mâles américains au visage ravagé, du père aux poches sous les yeux (Albert Finney) à Hank au menton qui pend, la gueule toujours ouverte comme son frère Andy. Par contraste, les actrices femmes sont attrayantes, même la vieille mère Nanette (Rosemary Harris), bien coiffée et hardie. Elles sont dans le film comme une basse continue, pôle de stabilité qui ne quémande sans cesse que « de l’argent », cette obsession de la ploutocratie américaine. Jusqu’à la fillette de Hank, dans les 12 ans, qui exige en petite fille gâtée par un père qui n’a jamais su dire non, qu’il lui « paye » un voyage scolaire pour « faire comme tout le monde » dans son « école chic ».

Andy, rongé par sa névrose d’amour frustré, s’est mis à l’héroïne, qu’il va consommer chez un jeune dealer asiatique en ville, avec qui il couche probablement aussi, juste pour les caresses. Cette dépense exige de l’argent, toujours cet argent qui le conduit à maquiller les comptes. Un audit fiscal menace et Andy doit « en » trouver. Pour cela, il imagine un braquage sans risque, celui de la petite bijouterie familiale, tenue le matin par une employée. Puisque Hank a lui aussi besoin d’argent, Andy veut le mouiller et l’engage pour effectuer le casse, au prétexte que lui ne peut y aller, ayant été vu dans le quartier. De toute façon, l’assurance va rembourser et ce sera « win-win » pour tout le monde (expression yankee fétiche). Pas grand-chose à faire : acheter un pistolet en plastique pour gamin, louer une voiture, emprunter une cagoule, puis se présenter à l’ouverture de la boutique, dans une aire commerciale encore déserte à 7 h du matin, menacer l’employée et rafler bijoux et caisse – puis repartir. Simple comme bonjour, un enfant de 5 ans réussirait.

Oui, mais pas Hank, l’éternel loser qui rate tout. Comme il a la trouille, lui qui n’a jamais pris aucun risque sans maman derrière, il engage Bobby Lasorda (Brían F. O’Byrne), un copain malfrat, pour le faire à sa place. Il a la bêtise d’aller le cueillir chez lui à l’aube, encore à poil au lit avec sa meuf Chris (Aleksa Palladino), qui peut donc voir Hank de près. Il a l’autre bêtise de louer la voiture sous un faux nom, mais avec sa vraie carte de crédit. Il a encore la bêtise de laisser Lasorda sortir un vrai flingue, bien garni de balles. Évidemment, tout se passe mal. La boutique est braquée, mais c’est une vieille dedans au lieu de l’employée, la propre mère de Hank et d’Andy, que ne connaît pas Lasorda. Elle a décidé de remplacer de façon impromptue la femme qui devait garder ses enfants. Laquelle vieille ne se laisse pas faire, saisit un pistolet caché dans le tiroir et tire. Elle ne fait que blesser Lasorda, qui riposte et la descend. Un second coup de feu avant que la vieille ne retombe, cette fois fatal, étend le malfrat dans la rue après avoir explosé la vitrine. Tout est raté et Hank s’enfuit, la trouille au ventre et la queue basse. Pas de butin et de nombreux indices. Dont le dernier n’est pas moins qu’un CD « oublié » par bêtise dans le lecteur de la voiture et que, par bêtise toujours, Hank se croit obligé de récupérer… en donnant comme identité sa vraie carte de crédit.

Nanette, la mère des deux frères, est dans un coma irréversible à l’hôpital et Charles, son mari et père des garçons, apprend du médecin qu’elle n’a aucune chance d’en sortir. Il accepte qu’on arrête l’assistance respiratoire. Mais il veut se venger. D’autant que la police ne fait rien, ne répond même pas à ses appels, ne le prend pas en rendez-vous. Hank est menacé par Dex (Michael Shannon), le beau-frère de Lasorda, qui réclame une compensation financière pour sa sœur Chris, désormais veuve avec bébé, elle qui a bien reconnu Hank lorsqu’il est venu chercher son mec pour le braquage où il a été tué. Andy, loin du bureau pour les formalités et obsèques de sa mère, voit ses malversations découvertes dans l’entreprise et est sommé de revenir se justifier. Gina sa compagne le quitte, cela ne marchait plus entre eux et, depuis quelque temps, il ne lui dit plus rien. De plus, elle couche chaque semaine avec Hank qui, lui, la considère. Elle retourne chez sa mère.

Tout alors se précipite. Andy n’a plus rien à perdre et décide de fuir au Brésil, pays qui, il l’a « vu dans un film », n’extrade pas vers les États-Unis. Pour cela, il faut encore « de l’argent ». De même pour libérer Hank de sa veulerie envers Dex. Quoi de mieux que de braquer le dealer ? Sauf que tout est expéditif : Andy tue pour qu’il n’y ait pas de témoins : le client hébété par la drogue (qui ne l’aurait sûrement pas reconnu), et le minet nu sous son peignoir (qui, lui, le connaît intimement). Andy a emmené Hank, qui est effaré, choqué, « sidéré », enfin tout ce qu’on dit des filles lorsqu’elles se font violer. Car, son père l’a dit aux obsèques, Hank « reste toujours un pédé » (au sens de petite chose lâche, non virile). Andy violente physiquement Hank lâche, il viole symboliquement son jeune frère fiotte.

Suite de l’action chez Dex, qui parade en malbouffant une pizza dans un fauteuil, caricature du mafieux qui menace et attend que ça lui tombe tout cuit (tout Trump, ça). Ce qu’il reçoit, c’est une balle dans la tête, parce que le payer signifierait un chantage sans fin (avis à l’UE). Chris est effarée (etc.) et Andy veut la tuer aussi pour faire bonne mesure, mais le bébé braille dans la pièce à côté. Il hésite et Hank le supplie de n’en rien faire. Il n’en fait rien mais braque son frère qui lui a tout volé (l’amour de sa mère, la considération de son père, le sexe de sa femme, le butin de la bijouterie, sa réputation). « Donc » (éternel œil pour œil de la philosophie biblique yankee), Chris saisit une arme et le tue. Pas de pitié pour ceux qui ont pitié – Trompe en est l’image contemporaine.

Hank s’enfuit lâchement (avec le sac de fric, il ne perd pas le nord, bien qu’il laisse quand même une liasse à Chris), tandis que Charles le père les a suivis après avoir appris d’un receleur, qu’il a connu dans sa vie de bijoutier, qu’Andy a laissé une carte de visite pour lui livrer des diamants à refourguer. Il assiste à la grande scène de la cavalerie qui arrive trop tard, avec deux bagnoles bourrée de flics et une ambulance. Les flics n’ont rien fait pour chercher les coupables, ils se contentent de ramasser les cadavres. C’est ça la loi de la jungle qu’affectionnent les Yankees.

Andy est conduit à l’hôpital, comme sa mère, mais risque d’en réchapper, contrairement à elle. Charlie se rend donc à son chevet, que l’habituel flic à gros cul de surveillance vient de quitter pour aller se faire un petit noir. Il se fait reconnaître, dit qu’il sait, entend sans écouter les « excuses » d’Andy qui « ne savait pas » (blabla) – puis étouffe le fils matricide et triplement meurtrier avec son oreiller. Il applique sur sa propre poitrine les électrodes pour les empêcher de sonner lorsque le cœur d’Andy se sera arrêté. Puis il s’éloigne, alors que l’équipe médicale affolée (etc.) accourt comme la cavalerie, trop tard pour réparer les dégâts.

Le titre américain du film signifie « puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n’apprenne ta mort » – c’est ainsi qu’en Irlande on porte un (long) toast). Un titre qui ne veut apparemment rien dire (sauf à se tordre le ciboulot) ; un montage « déstructuré » comme c’était la mode – qui dit plus sur le chaos mental du réalisateur que sur celui des personnages ; la plongée vers l’enfer de garçons névrosés par leur éducation ratée, si américaine ; la nécrose des couples obsédés par l’apparence, donc le fric, que seul le mec doit ramener ; la violence comme seule solution à toute frustration… Tout un portrait de l’Amérique !

DVD 7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You’re Dead), Sidney Lumet, 2007, avec Albert Finney, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Philip Seymour Hoffman, Rosemary Harris, The Searchers 2025, doublé anglais, français, 1h53, €8,90, Blu-ray €17,99

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Hervé Baslé, Le fils du cordonnier

Ce roman est la traduction 1995 en livre de la mini-série de France 2 en trois épisodes, diffusée en décembre 1994. Il a ce côté populaire et édifiant qui fait pleurer dans les chaumières en exploitant tous les clichés en vogue. C’est une « belle histoire », un conte de fée moderne, à défaut d’être contemporain. Car l’histoire se passe en 1920 en Bretagne, patrie de l’auteur, où il a passé son enfance.

Pierre Jakez Hélias, avec son Cheval d’orgueil paru en 1980, a lancé la mode bretonnante, que le socialisme au pouvoir dès 1981 a répandu comme tout régionalisme. Las ! La « décentralisation » dans cette « France du commandement » a été peu suivie. La télé se devait de suivre ce courant, au moment d’un Mitterrand finissant. La Bretagne est cette province typée « malheur » qui plaît comme repoussoir – surtout si on la décentre juste après la guerre de 14, moment historique où le monde change pour donner le nôtre (jusqu’à Trompe 2).

Dans cette région isolée, archaïque et pauvre, naît un huitième enfant de Célestin, un cordonnier mal chaussé, qui emprunte les souliers à réparer de ses clients quand il doit « sortir ». Pierrot est ce bébé que sa mère, épuisée et déjà enceinte à nouveau, ne peut plus nourrir au sein. Drame ! Le bébé ne veut pas du biberon et refuse de s’alimenter « durant une semaine » (période stupéfiante, peut-on résister sans manger ni boire durant sept jours, particulièrement quand on est un bébé ?). Mais la belle histoire ne cherche pas la vraisemblance, seulement à coller aux images des gens.

Pierre est donc confié aux bonnes sœurs de l’orphelinat de Dinan, en ce temps où la crédulité emporte la croyance, et où « Dieu » est le recours suprême, faute de roi (guillotiné) et de président (inconnu dans les chaumières et trop lointain). Sœur Armelle se prend d’affection maternelle pour le petit et va jusqu’à oser se découvrir les seins pour qu’il tète, puis à les enduire de lait de vache pour l’habituer. Transgression de la pruderie catholique qui fait scandale au couvent bien que cela reste un secret ! C’est dans le roman, je ne suis pas sûr que cette scène soit dans la série TV popu. Pierrot s’habitue et se remplume. Dès qu’il est sevré, à 2 ans, il reprend sa place dans la famille, mais la fratrie le rend coupable de la mort de la mère, Joséphine, tarie et exsangue.

Le père va donc confier le bambin à un couple de fermiers sans enfants, qui vont l’élever aux « bons produits » (déjà le fantasme écolo) de la ferme (lait nourrissant de la chèvre, riche beurre de la vache, gras cochon, pain à volonté) en échange du travail en alternance des autres enfants, et en attendant les 7 ans de Pierrot. C’est à cet âge « de raison » qu’un enfant peut à cette époque travailler pour aider le fermier. Il va garder les vaches avec le chien Sultan. Lorsqu’il fait une erreur, le Jules, élevé à la brute, le châtie au fouet, mais ce n’est pas souvent. Il lui apprend plutôt la nature et les bêtes, le travail. Pierre prospère et devient un petit homme de 12 ans. C’est à cet âge au bord de la puberté qu’un enfant devient à cette époque un « homme » (ou une femme si c’est une fille).

Les frères et sœurs sont grands, partis de la maison pour s’engager dans la marine ou en apprentissage. Finette, la sœur aînée, tient la maison du père, mais celui-ci fréquente la Léontine, qui a perdu son mari il y a un an déjà, et décide de la marier. L’institutrice s’est fâchée parce que Pierre ne vient plus à l’école, à cause du travail de la ferme. Il y a toujours quelque chose à faire et le prétexte est bon pour éviter l’école, ce travail « de fainéant » qui actionne le cerveau et pas les mains. A cette époque, le paysan considérait que tout ce qui n’était pas utile à la terre ne valait rien. Il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre de politiciens d’extrême droite. Étudier fait penser, donc juger par soi-même : pas question en régime autoritaire ! Mieux vaut cultiver légumes ou céréales et élever (vaches et gosses).

Jules le fermier a obtenu que Finette, 21 ans, vienne prendre la place de Pierre, 12 ans, lorsqu’il doit aller à l’école. Elle garde les vaches, fait en plus de la couture (le paysan est conservateur et garde tout, usant jusqu’à la trame ses vêtements – il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre d’écologistes de droite). Lorsque Célestin marie la Léontine, Jules décide que la fête de noce se fera à sa ferme ; il paiera, Célestin étant trop pauvre. Il a une idée en tête : se faire la Finette qui lui chauffe les sangs et lui résiste obstinément. Ayant bu, il la suit lorsqu’elle part à la recherche de Pierre, qui s’est éloigné, peu enclin à « la fête » tellement à la mode chez les Français (encore aujourd’hui, où se bourrer la gueule, entreprendre le sexe opposé et danser, font oublier qu’il faut travailler et penser à l’avenir).

Et là c’est le drame, sans lequel il n’y aurait pas de bonne série : le Jules coince la Finette dans l’étable et s’apprête à la violer, sûr de sa force et aveuglé par son désir. A cette époque, le patron avait droit de cuissage sur ses employées femelles et ne s’en privait pas, peuplant le pays de bâtards chez qui il était fier de retrouver ses propres traits. Pierre saisit le fouet et frappe Jules, qui lâche Finette et se retourne contre le gamin. L’enfant se coule sous les vaches, « qui protègent leur vacher », car une vache n’est pas aussi bête qu’on le croit dans les villes. Jules, en rage et pris d’alcool, frappe à tour de bras pour se frayer un chemin et le troupeau tout entier, affolé, lui passe dessus en voulant sortir du lieu clos. Emmené à l’hôpital, il reste paralysé du bas.

Quant à Pierre, il s’enfuit dans la campagne. Il résistera huit jours, subsistant de chapardages, jusqu’à ce qu’une battue au renard, commandée par le seigneur louvetier, ne le déniche dans un buisson. Un chasseur a cru voir une bête et lui a tiré du plomb dans les fesses et les mollets. Les nemrods, penauds, ramènent au château une renarde morte et un gamin blessé, que le châtelain fait soigner. Son épouse a perdu leur fils unique à la guerre de 14 et retrouve sa fibre maternelle ; elle soigne le presque adolescent, mais une pleurésie l’envoie à l’hôpital, près de Jules dans le pavillon des hommes. Pierre retrouve sœur Armelle, chargée des blessés comme infirmière, et elle lui raconte sa petite enfance et son amour pour lui. Jules, qui se repend, lui souhaite un prompt rétablissement. Lorsque lui-même sort, il fait organiser une vente de tout son troupeau et de ses instruments aratoires par le notaire, donne le prix d’une vache née à son arrivée à la ferme à Pierre comme dédommagement de tous les désagréments qu’il a causé, puis se tire dans la tête, ne supportant pas de rester à vie en chaise roulante.

Happy end, le châtelain convie Pierre à son château, le loge dans sa bibliothèque aux milliers de livres, et l’aide à étudier. Il lui avait apporté du Jules Verne à l’hôpital des sœurs. Le gamin passe haut la main son certificat d’études, premier du canton, et le château lui paye ses études pour qu’il devienne médecin comme il le veut.

Tous les clichés y sont : le gamin pauvre mais méritant, les malheurs en cascade qui passent sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard, la volonté enracinée de lire et d’étudier, les riches compatissants qui sont là pour aider, les figures maternelles qui se substituent à la mère défaillante, le pauvre papa qui fait ce qu’il peut mais n’en aime pas moins, le méchant qui ne l’est pas tant que ça au fond, le bon vieux temps où chacun avait sa place… Une histoire à faire pleurer, écrite sans prétention et qui marche bien. Un délassement. Pierre a été joué par Robinson Stévenin en 1994 dans la série TV.

Nota : Wikipédia se trompe, comme souvent, en datant de 1998 la parution du roman. Il s’agit bien de 1995.

Hervé Baslé, Le fils du cordonnier, 1995, Livre de poche 1997, 251 pages, €2,63 , e-book Kindle €4,99

DVD Le fils du cordonnier série TV en 3 épisodes, Hervé Baslé, 1994, avec Andrzej Seweryn, Anne Jacquemin, Denise Chalem, Robinson Stévenin, Roland Blanche,‎ France Loisirs 2011, 5h30, €27,51

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Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova

Casanova, 53 ans, a sa vie derrière lui : il est un vieil homme. Il veut rentrer à Venise, sa ville natale, mais attend pour cela l’autorisation du Grand conseil, une amnistie après son évasion des Plombs en 1756. Il a commencé un pamphlet contre Voltaire, dont il dénonce l’hypocrite façon de jouer le croyant sans l’être. Mais c’est trop tard, il a épuisé son entregent à entreprendre de baiser les femmes. « Pour une nuit sur une nouvelle couche d’amour, il avait toujours sacrifié tous les honneurs de ce monde » p.85.

Autour de son auberge de Mantoue, il rencontre son ami Olivo, désormais marié à Amalia, que Casanova a bien connue jusqu’au lit, et qui ont trois fillettes dont l’aînée, Teresina, a 13 ans. Il est invité à passer quelques jours dans leur domaine, un vieux château délabré racheté au marquis local Celsi grâce aux bénéfices agricoles des légumes et du vignoble que cultive l’industrieux Olivo. Casanova ne veut pas rester, gêné de retrouver l’épouse de son ami toujours prête à libertiner avec lui. Mais la présence d’une jeune nièce, Marcolina, lui remet le feu aux chausses. Elle est belle, intelligente, étudie les maths, froide envers lui : tout ce qui fouette le désir.

Marcolina le snobe, restant polie et joutant intellectuellement sur la foi et l’incroyance, mais sans répondre à ses avances. Casanova n’hésite pas à se défouler sur Teresina, émoustillée par la puberté et qui ne dit pas non. Jetée sur le lit, « il la couvrait de baisers passionnés » (autre nom de ce qu’on appelle aujourd’hui un viol). Mais il aura Marcolina, foi de Casanova.

Il profite des circonstances pour inventer un piège où la belle cédera, sans le savoir. Car elle n’est pas prude, Marcolina ; il a vu le jeune lieutenant Lorenzi sortir un tôt matin par sa fenêtre. Il désire prendre sa place pour une nuit. Pour cela, le jeu fournit l’occasion. Casanova perd, puis regagne ; Lorenzi gagne puis reperd, notamment contre le marquis, dont il baise officiellement la femme. Il lui doit 2000 ducats d’or et lui jure de le rembourser le lendemain, sans savoir comment, probablement par le suicide. Casanova, qui a gagné la somme, lui propose un marché entre libertins affranchis des préjugés : il prendra sa place la nuit suivante auprès de Marcolina, tandis que lui est rappelé impérativement à Milan pour la guerre ; en contrepartie, il lui donnera les 2000 ducats pour éviter que le marquis ne le salisse.

Ce qui fut fait. Casanova part pour Venise, ayant reçu la lettre qu’il attendait de Bragadino, un sénateur ami, membre du Grand conseil, lui annonçant qu’il est pardonné s’il revient à Venise espionner les milieux révolutionnaires et libertins, où l’incroyance fleurit. Il fait faire demi-tour au cocher pour revenir au château, dont Lorenzi lui a donné la clé du jardin. Il s’est mis tout nu sous le manteau du lieutenant, pour ne laisser aucune trace et ne pas se faire reconnaître. A minuit exactement, la fenêtre s’ouvre, Marcolina accueille son amant et le baise passionnément.

Après une nuit torride, dans laquelle Casanova a retrouvé une ardeur de jeune homme sous les assauts d’une amante experte et déchaînée, il s’endort et rêve. Mal lui en prend, l’aube survient et, avec elle, la vérité : il n’est pas Lorenzi au corps de jeune dieu, mais un vieillard. Marcolina, horrifiée, le méprise du regard. C’est moins le mensonge que la révélation de ce qu’il est qui la touche : un ancêtre, un débris, un homme qui a fait son temps. Casanova s’enfuit, honteux.

Mais la réalité rattrape une nouvelle fois l’illusionniste. Lorenzi l’attend au jardin. Il le provoque en duel pour venger l’honneur de sa belle ; de toute façon, la guerre va le prendre et il n’a rien à perdre. Casanova est tout nu ? La belle affaire ! Lui aussi se met nu, et ils engagent le fer. Cette fois, l’expérience permet au vieil homme de triompher du jeune et Lorenzo meurt, le sein gauche percé de l’épée. Le vieux séducteur le laisse, tel un Adonis nu endormi sur l’herbe, et rejoint son coche, qui le mène à Venise. Ni vu, ni connu.

Une fois dans sa ville, il en aperçoit la décrépitude, que sa jeunesse ne voyait pas, tout entière absorbée par le désir. Il mesure son bienfaiteur, qu’il a sauvé jadis de la mort par saignées des médecins incompétents. C’est un homme simple, conservateur, pas bien intelligent. Il prend la température de la ville, minée par les nouvelles mœurs libertines et incroyantes des Lumières en cette année 1773, et qui agit en réactionnaire, par la répression.

C’est une fin de règne, une fin de monde, bientôt la Révolution, partie de France, va enflammer l’Europe, et Venise sera prise dans le tourbillon des nouvelles mœurs, des nouvelles façons de penser, par la liberté. Lui, Casanova, est un séducteur fini ; il ne peut plus séduire les jeunes filles, sauf les très jeunes naïves, par surprise ; il ne peut plus ferrailler intellectuellement avec les philosophes, tout le monde s’en moque et l’époque est au retour de la religion ; il ne peut plus vivre de sa liberté, désormais stipendié pour espionner. Sa décrépitude est à l’image de Venise qui se meurt, à l’image aussi de l’après-Première guerre mondiale, que l’auteur vit dans la désespérance. Une certaine Europe cosmopolite, inventive, artistique, de la Belle époque a disparu avec la boucherie de 14. La dépression psychologique approche, de même que la Grande dépression économique de 1929, qui aboutira à la réaction du stalinisme, du fascisme, du nazisme, du franquisme, du salazarisme, du pétainisme… Nous revivons un peu cette époque-là, où la liberté recule, le libertinage répugne, et où la réaction ressurgit.

L’auteur, Arthur Schnitzler, est mort à 69 ans en 1931. Il n’aura pas connu la chape de plomb du nazisme. En tant que juif, médecin, psychanalyste émule de Freud, écrivain de théâtre, il aurait été éliminé par le nouveau régime. C’est dans les années 1980, au moment de la résistance des pays de l’Est contre la chape de plomb du brejnévisme soviétique, que Schnitzler a été traduit en France. Casanova est devenu l’emblème de la liberté de penser et des mœurs – jusqu’à en faire un film avec Alain Delon en Casanova et Elsa Lunghini en Marcolina fort dévêtue.

Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova, 1918, 10-18 1980, 190 pages, €5,00, e-book Kindle €1,49

DVD Le retour de Casanova, Édouard Niermans, 1992, avec Alain Delon, Elsa Lunghini, Fabrice Luchini, Fox Pathé Europa 2003, 1h34, €20,89

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Le secret de la pyramide de Barry Levinson

Les scénaristes inventent la première aventure de Sherlock Holmes, que son père fait débuter à l’âge adulte. Ici, Sherlock (Nicholas Rowe) est un lycéen de 17 ans à l’école londonienne vénérable (et privée) de Brompton Academy en 1870, en pleine époque victorienne. En fin de trimestre, il accueille comme voisin de dortoir un échappé d’une école en faillite, John Watson (Alan Cox). Les acteurs ont respectivement 19 et 15 ans, mais sont crédibles comme ados d’âge intermédiaire, ce qui n’est pas toujours le cas au cinéma.

Dès le premier abord, Sherlock fait montre de ses capacités d’observation et de déduction sur John, lui donnant son nom, son origine, son goût pour les pâtisseries – il se trompe seulement sur son prénom, qui n’est pas James mais John. Ce dernier veut devenir médecin comme son père et répugne aux aventures qui le détournerait de son droit chemin. Nous sommes dans le schéma classique du meneur et du raisonnable, l’un entraînant l’autre qui le contient – mais l’aide et le complète.

Des morts mystérieuses se succèdent par coups de folie, après que le spectateur ait vu une silhouette encapuchonnée de noir souffler une fléchette par une sarbacane. Les hommes touchés ont d’horribles hallucinations et finissent par se donner la mort pour y échapper, soit en se jetant par une fenêtre, soit sous les roues d’un fiacre, soit en se poignardant en croyant tuer un dragon qui leur dévore le ventre. Dans le même temps, des jeunes filles disparaissent, pas moins de cinq. Holmes, à la lecture des faits divers et des nécrologies de presse, en est intrigué : quel est le lien entre tous ces décès et disparitions ? Il y en a forcément un, les coïncidences étant rarement fortuites. Mais l’inspecteur Lestrade au nez court en forme de groin (Roger Ashton-Griffiths), à qui il confie ses interrogations, ne veut rien entendre. Il est heureux d’être dans son bureau à ne rien faire – jusqu’à ce qu’il se pique lui-même avec une épine sortie de la fameuse sarbacane, apportée comme preuve par Holmes…

Sherlock, en jeune homme normal, est amoureux de la seule fille de son âge présente dans l’établissement, Elisabeth (Sophie Ward), la nièce du professeur émérite Rupert Waxflatter (Nigel Stock), autorisé sur les instances du maître d’escrime Rathe – prononcez à l’anglaise Rathi (Anthony Higgins), à rester demeurer dans les greniers, où il poursuit ses inventions. Il expérimente en effet un engin volant à pédales, muni d’ailes de chauve-souris, que ses semi-échecs ne découragent pas de perfectionner.

Par la jalousie de Dudley (Earl Rhodes), un élève de sa classe qui voudrait s’emparer d’Elisabeth pour sa vanité de jeune mâle de la haute société, et pour avoir gagné son pari de retrouver un trophée en 60 mn, Holmes est accusé de tricherie à un examen et renvoyé de l’académie. Son professeur d’escrime dit le regretter, mais le conseil d’administration reste inflexible. Il apprécie publiquement le jeune homme, qui l’a mouché plusieurs fois au fleuret, mais se fait moucher à chaque fois qu’il se laisse prendre par ses émotions. Une leçon que Sherlock retiendra : pour être efficace, raison d’abord.

Holmes serre la main de Watson devant son fiacre qui va l’emmener chez son frère aîné, quand ils entendent des coups de sifflet et le rugissement d’alerte du rhombe d’un policeman. Un homme s’est poignardé dans une boutique de curiosités exotiques. C’est Waxflatter, qui meurt après avoir prononcé à l’intention de Holmes ce simple nom : Ithar. Watson découvrira, mais un peu tard, qu’il s’agit d’une anagramme. Il a ramassé un étrange objet en os qui ressemble à une flûte, mais que l’antiquaire de la boutique lui dit être une sarbacane égyptienne. Dans la bibliothèque bien fournie de l’école, dans laquelle Holmes revient clandestinement, il découvre avec Watson que cet instrument était utilisé par une vieille secte d’adorateurs d’Osiris, les Rame Tep.

Un temple de ces fanatiques existe en plein Londres, dans le quartier mal famé des docks, et Holmes ne peut s’empêcher d’y entraîner Watson et Elisabeth pour en savoir plus. Dans un dépotoir abandonné, il découvrent un pyramidion dont Holmes énonce qu’il pourrait s’agir du « sommet émergé de l’iceberg ». Trait d’humour britannique, le plancher pourri cède et les trois se voient glisser jusqu’en bas d’une grande pyramide en bois, dont le sommet seul émergeait. Des bruits étranges à l’intérieur : la secte en cérémonie. Un vasistas permet d’accéder aux yeux du bélier Amon, qui surmonte la scène. Des sectateurs sont en train d’envelopper de bandelettes une jeune fille inerte, droguée, avant de la porter en sarcophage. Le grand prêtre à tête d’Anubis actionne deux leviers qui font couler un liquide bouillonnant sur son corps et elle crie. « Arrêtez, elle est vivante ! » ne peut s’empêcher de hurler Holmes, et les voilà découverts et pourchassés.

Touchés de fléchettes, ils se retrouvent dans le cimetière de Londres où ils ne tardent pas à avoir chacun des hallucinations, correspondant à leurs inconscients. Seul Holmes se retrouve en proie à une hallucination « réelle », un sectateur brandissant un sabre courbe pour le trancher. Il se défend en escrimeur à l’aide d’une pique tirée de la barrière en fer d’une tombe, jusqu’à ce qu’un policeman mette l’assaillant en fuite. C’est après cette aventure que Holmes jette sur le bureau de Lestrade les fléchettes empoisonnées qui les ont touchés et que Lestrade, toujours lent à comprendre, finit par y arriver.

Dans le grenier de Waxflatter, Watson découvre une gravure représentant les camarades d’une école où le professeur est en compagnie de tous ceux qui sont morts par faux suicides après les hallucinations. Seul l’un d’entre eux est encore vivant, Chester Cragwitch (Freddie Jones), claquemuré dans son château mal protégé. Holmes et Watson lui rendent visite, conduisant ainsi sans le vouloir la silhouette à sarbacane vers sa dernière victime. Cragwitch apprend aux garçons qu’étant jeunes, et très amis, ils avaient décidé en commun de bâtir un hôtel en Égypte, pays favorable à ce nouveau sport anglais qu’est le tourisme. Lors de la construction, les ouvriers avaient mis à jour un ancien tombeau et les villageois s’étaient révoltés, conduisant la troupe à intervenir, dans ces premières années d’occupation de l’Égypte par l’empire. Depuis, la bande d’amis qui avaient renoncé à leur investissement, étaient en butte à la vengeance de deux enfants échappés du massacre et de l’incendie du village, Ithar et sa sœur.

Holmes ne tarde pas à comprendre de qui il s’agit, ce pourquoi Rathe et Mme Dribb (Susan Fleetwood), la gouvernante infirmière du collège, enlèvent Elisabeth comme cinquième momie à sacrifier à Osiris – une femme pour chaque homme tué. Holmes utilise la machine volante du professeur, améliorée grâce à ses soins, pour suivre le fiacre de Rathe jusqu’au temple secret de la secte, où Elisabeth doit être sacrifiée selon les rites. Lui et Watson ne savent que faire en assistant à la scène ; ils ne sont que deux devant une centaine de fanatiques.

Mais Holmes a une idée, fondée sur la physique : il suffit de desceller une seule poutre de l’assemblage en bois de la pyramide pour qu’elle s’écroule. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le ravage provoqué empêche le liquide bouillant de tuer Elisabeth sous bandelettes, met le feu aux tentures et au bois, fait courir les sectateurs dans tous les sens. Mme Dribb, qui s’avère être la sœur de Rathe (n’oubliez pas de prononcer Rathi), dont le nom à l’envers est Ithar, veut tuer Holmes d’une fléchette, mais celui-ci, au corps à corps avec elle, souffle le premier, ce qui exécute la meurtrière. Ithar a enlevé une fois de plus Elisabeth et l’emporte dans son fiacre, mais Watson réussit à prendre l’initiative d’user d’une corde et d’un grappin pour l’en empêcher, et sauver Holmes des flammes par la même occasion. Rathe tire au pistolet et Elisabeth, qui s’est interposée, est touchée mortellement au ventre. Sherlock Holmes affronte alors Rathe-Ithar en duel au-dessus de l’eau gelée de la Tamise, pas moins de dix centimètres de glace en cette période de petite glaciation intermédiaire. Il finit par avoir le dessus et Ithar finit sous la glace… jusqu’au post-générique, mais il faut en supporter la litanie des centaines de gens pour faire un film jusqu’au bout. Après l’enterrement d’Elisabeth, Holmes quitte Watson pour les vacances, mais ne reviendra pas à l’académie Brompton. Il promet cependant de revoir son ami, qui va poursuivre paisiblement ses études de médecine.

Premier film à intégrer une image de synthèse, le chevalier hallucinatoire sorti du vitrail, supervisée par John Lasseter à la tête du jeune studio Pixar, il n’a pas connu le succès escompté, on ne sait trop pourquoi. L’air du temps n’était peut-être pas à l’aventure, au sectarisme égyptien (qui fera le succès de La Momie en 1999), à l’exercice de la raison. On préférait les gros muscles de Schwarzy à l’adolescent longiligne, et la grêle de balles aux déductions intellectuelles.

DVD Le secret de la pyramide – Young Sherlock Holmes(Pyramid of Fear), Barry Levinson, 1985, avec Nicholas Rowe,‎ Alan Cox, Anthony Higgins, Sophie Ward, Susan Fleetwood, Paramount Pictures France 2004, doublé Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien, 1h44, €5,99, Blu-ray €12,82

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Florence Foster Jenkins de Stephen Frears

C’est toujours la même histoire, celle de cette riche américaine fan de musique et qui chantait faux. Mais pas au point de renoncer à se produire comme une grande star, sous les rires du public. Aux États-Unis, l’argent peut tout, pardonne tout, même le ridicule. C’est que « Madame Florence » officiait en 1944, à une époque où les financements de la culture étaient la dernière roue du carrosse. La guerre en Europe et surtout dans le Pacifique occupait tous les esprits, et New York était à la diète. Qu’une mécène offre de remplir le Carnegie Hall était une aubaine à ne pas laisser passer.

Un premier film sur le même sujet, Marguerite, est sorti en 2015, chroniqué sur ce blog. Pourquoi en sortir un nouveau en 2016 ? Peut-être parce que c’était l’anniversaire des 70 ans de la performance de Madame Florence – suivie de sa mort.

Le film de Stephen Frears aborde l’histoire sous un angle différent, peut-être plus proche de l’histoire réelle, avec une brochette d’acteurs de qualité : Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg. Il centre l’histoire sur la compassion pour les illusions d’une vieille dame, sur l’amour que lui porte son dernier mari malgré ses frustrations, sur l’élan « communautaire » (les yankees adorent ce mot) qui soutient et applaudit l’actrice. En bref sur « la passion » qui justifie tout…

Car Florence Foster Jenkins (Meryl Streep) ne sait pas chanter. Elle n’a aucune oreille, malgré ses efforts et ses cours avec les « meilleurs » professeurs. Elle n’émet, passé certains tons, que des glapissements, halètements, caquètements, barrissements, rugissements, sous les yeux effarés de Cosmé son pianiste (Simon Helberg). Elle chante le « ha! ha ! ha ! » de Papageno dans La Flûte enchantée comme une poule qui pond un œuf. Les gens qui savent à quoi s’en tenir, qui ne comprennent rien à la musique ou qui sont sourds d’une oreille, applaudissent pour faire comme tout le monde. Les mélomanes se roulent par terre de rire devant les couacs. Comme cette jeune danseuse de cabaret, vulgaire mais bien roulée, amenée au concert par un ami de Florence Foster Jenkins. Elle explose de rire, se plie en deux, et doit sortir à quatre pattes de la salle, poussée par St Clair le mari (Hugh Grant).

Les concerts de Madame Florence sont des œuvres de charité, pour qu’elle y croie. Même le célèbre chef d’orchestre Toscanini y assiste religieusement (John Kavanagh), de même que le compositeur de comédies musicales Cole Porter (Mark Arnold). Ils divertissent aussi la troupe en permission, ravis de rire de si bon cœur. Il est dit que l’enregistrement de la catastrophe reste aujourd’hui encore le plus demandé du Carnegie Hall depuis sa création. Preuve qu’à Yankee rien d’impossible : le talent ne compte pas, il suffit d’avoir l’argent. La vulgarité culturelle méprise le grand art au profit de la bouffonnerie. Trompe et sa clique nous le prouvent tous les jours.

Reste un film doux-amer, avec une belle performance des acteurs. On y croirait presque, dans un monde idéal.

Oscar de la meilleure actrice 2017 pour Meryl Streep

DVD Florence Foster Jenkins, Stephen Frears, 2016, avec Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg, Nina Arianda, Rebecca Ferguson, Pathé 2016, doublé anglais, français, 1h50, €7,71, Blu-ray €12,26

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Damien – La Malédiction 2 de Don Taylor

Un film sataniste de la fin des années 1970, un peu fade aujourd’hui, rien à voir avec L’Exorciste. Nous sommes cependant dans le même registre : le Diable s’incarne en enfant (évidemment américain) pour réassurer son pouvoir sur le monde (à l’heure où la guerre du Vietnam humiliait la vanité yankee). Il est curieux que le gamin se prénomme Damien (Jonathan Scott-Taylor), saint jumeau de son Côme, guérisseur anargyre. Le Damien diabolique n’a qu’un demi-frère, Mark (Lucas Donat), qu’il déclare son « ami » mais qui refuse de le suivre lorsqu’il sait, en écoutant aux portes puis en lisant l’Apocalypse de la Bible, que Damien est « né du chacal » et que son père a voulu le poignarder étant enfant pour conjurer le mal.

Car un premier film en 1976, La Malédiction, a mis en scène Damien en gamin de 5 ans adopté par l’ambassadeur américain Thorn à Londres. Le père Brennan lui avait révélé qu’il pouvait être l’Antéchrist. Comme lors de la découverte de la tombe de Toutankhamon, ce premier film a été « maudit », une suite d’accidents s’étant produits peu après. Un gros succès pour une niaiserie, d’où les suites.

Le biblicisme invétéré d’Hollywood, centré plus sur l’Ancien testament que sur le nouveau, racole toutes les répugnances chrétiennes des origines. Le film commence d’ailleurs dans les sous-sols de Jérusalem, au mur de Yigael, où une statue de la Grande prostituée (de Babylone) est découverte avec une peinture de l’Antéchrist (qui a les traits de Damien). Les chrétiens étaient une secte rigoriste sous les Romains, et accusaient toutes les représentations des dieux païens d’être le Mal – puisqu’eux-mêmes se disaient être le (seul) Bien. D’où leur anti-wokisme d’époque envers le dieu égyptien des morts Anubis à tête de chacal, le dieu Amon à tête de bélier mais qui prend toutes les formes (comme Satan), le corbeau messager de Loki maître des runes scandinaves.

Cette fois, Damien aborde les 13 ans, âge habituel de la puberté, donc de l’initiation au monde adulte dans toutes les sociétés humaines. L’âge où « les pouvoirs » se révèlent, à commencer par celui des muscles qui poussent, et de la volonté qui s’affirme par le regard. Celui de Damien tue, comme il le montrera, la première fois sans le vouloir contre un condisciple agressif, la seconde fois exprès, contre son frère et ami qui se refuse à lui. Les parents qui l’ont à nouveau adopté (le frère de l’ambassadeur Thorn et sa seconde femme) ont mis les garçons dans une école militaire. Mais les satanistes infiltrent la société (en « dark state » selon le complotisme Trompeur). Tous ceux qui s’opposent à Satan et à ses pompes sont éliminés : la tante Marion (Sylvia Sidney) qui déteste Damien, le directeur-adjoint Atherton (Lew Ayres) dans la multinationale Thorn qui voit d’un mauvais œil l’insistance sur les engrais et pesticides au détriment de l’énergie et de l’électronique, la journaliste Joan Hart (Elizabeth Shepherd) qui a vu Damien peint sur le mur de Yigael à Jérusalem, le docteur noir (Allan Arbus) qui a découvert que les cellules de Damien différaient de celles des autres, Mark qui se refuse, son nouveau père adoptif Richard (William Holden) qui a découvert sa véritable nature et que sa femme Ann (Lee Grant) tue avec les poignards rituels d’exorciste, elle-même grillée dans l’incendie du musée déclenché par Damien…

Inutile de rappeler que toutes les femmes sont hystériques dans le film, vues selon l’époque, la journaliste étant particulièrement stupide en battant des bras au lieu d’empoigner le corbeau qui lui saute sur la tête. Quant à la fausse « mère », marâtre de Mark et mère adoptive seulement comme épouse de Damien, elle bat les records d’émotionnel sans un brin de raison. Damien, malgré les 16 ans de l’acteur au tournage, a encore le visage d’un gamin, malgré son impassibilité de regard qui le rend mystérieux. C’est ce contraste qui donne un certain charme au film, malgré les ficelles grossières des « sorts », bien moins réussis que ceux de la série Destination finale.

Mais pourquoi le prénom Damien ? Peut-être parce que Damian sonne comme demon en américain ? Damia était un surnom de Cybèle, déesse de la nature sauvage ; il signifierait dompter. Les Français, déchristianisés, moins outrageusement superstitieux et plus rationnels qu’Outre-Atlantique, n’ont pas craint de donner le prénom Damien à leurs garçons, surtout durant la période 1976-2006 (date du dernier film de la série). Comme quoi le diable ne se niche pas dans les détails.

DVD Damien – La Malédiction 2 (Damien – Omen 2), Don Taylor, 1978, avec Jonathan Scott-Taylor, Lee Grant, Nicholas Pryor, Robert Foxworth, William Holden, 20th Century Studios 2005, doublé anglais, français, 1h42, €17,88

DVD La Malédiction, intégrale en 6 DVD : La Malédiction – Damien, la malédiction II – La Malédiction finale – La Malédiction IV L’éveil – La Malédiction 666, Fox Pathé Europa 2006, doublé anglais, français, €119,00

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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Scoop de Woody Allen

Une comédie policière dans la période Londres du réalisateur. C’est léger, loufoque, pas très réussi. Le thème reprend Jack l’Éventreur et la théorie selon laquelle le tueur serait quelqu’un de la haute société. Il joue avec la naïveté féminine et avec l’ambition américaine sans entraves pour faire avancer l’enquête. Car Sondra Pransky (Scarlett Johansson) est étudiante en journalisme.

Lors de vacances à Londres, où elle vit en colocation avec deux consœurs, elle est invitée par l’une d’elle à un spectacle de magie pour gosses donné par Sid Waterman (Woody Allen). Il a choisi pour nom de scène « The Great Splendini », selon l’enflure commerciale yankee. Il parle trop et complimente lourdement chacun, selon la tactique commerciale yankee. Il masque ses bafouillements et ses maladresses sous une illusion sociale, selon la pratique commerciale yankee. En bref, il caricature les Américains exprès devant le public européen. Cela fait rire – un peu lourdement.

Sondra est appelée sur scène par hasard pour être « dématérialisée » dans une sorte d’armoire intérieurement tapissée de rayures verticales. Le tour est basique et sans intérêt, sauf de surprise. Et surprise il y a lorsqu’elle rencontre dans la boite un célèbre journaliste récemment décédé, Joe Strombell (Ian McShane) sous la forme d’un fantôme. Il lui révèle un scoop, qu’il a appris d’une femme sur la barque des morts, la secrétaire même du tueur qu’elle soupçonne de l’avoir empoisonnée parce qu’elle approchait de trop près la vérité. Excité et professionnel, il s’est échappé du voyage vers l’au-delà pour un moment, afin de livrer l’info à une journaliste. Le scoop est la probable identité du « tueur aux tarots », un assassin de putes aux cheveux courts et noirs qui ressemble à sa mère morte, et qui fait la une des journaux à Londres. Il s’agirait de Peter Lyman (Hugh Jackman), un jeune et riche aristocrate anglais voué à la politique, habitant un manoir de quatre cents ans d’existence.

Sondra, désorientée et novice (elle n’est journaliste que de son bulletin d’université) décide de mener son enquête et convainc Sid de lui prêter main forte. C’est l’alliance de la carpe et du lapin, de la niaise et du bafouilleur. Mais ça avance, cahin-caha. Sondra est courte et dodue, mais bien roulée. Quoi de mieux que de se mettre en maillot moulant une pièce (ce burkini des chrétiens puritains) pour s’offrir aux regards du bellâtre grand, musclé et velu, dans la piscine du club où il nage régulièrement ? Il suffira, dit Sid, qu’elle fasse semblant de se noyer pour que le héros la sauve et fasse sa connaissance. Ce qui est fait et réussi, non sans quelques blagues douteuses de Woody Allen du style « quand j’ai entendu au secours, je suis monté à la chambre avant d’accourir voir ce qui se passait ».

Mais tout va bien, c’est le coup de foudre de Peter pour Sondra, la femelle exotique américaine (malheureusement affublée de lunettes). Il l’invite tout de gob à une party que son père offre dans le manoir familial, véritable château entouré d’un grand parc. Là, il fait la visite à la fille et à son « père », qui se sont présentés sous un faux nom et une fausse parenté. Le clou est la salle sécurisée où il conserve sa collection d’instruments de musique précieux, dont un violon Stradivarius. C’est là probablement qu’il cache aussi ses secrets. Sondra couche avec lui dès le premier soir, les Américaines (il y a vingt ans), n’étaient pas prudes. Mais elle n’apprend rien, sinon que le beau gosse est un coup au lit, et elle en tombe amoureuse.

Hommage au journalisme d’investigation, le fantôme insiste ; il revient plusieurs fois sur terre titiller Sondra, et même Sid qui le voit aussi, afin qu’ils activent les recherches. Il livre même le code de la chambre forte, que Sid parvient à grand peine à mémoriser, toujours brouillon et foutraque, au point de l’avoir noté mais de l’avoir oublié dans un veston envoyé au teinturier. Par un procédé mnémotechnique, et en se trompant plusieurs fois, il parvient quand même à retrouver la suite de chiffres et, lors d’une soirée, pénètre dans l’endroit, d’où il ressort sans rien avoir trouvé. Sondra fera de même et et découvrira un jeux de tarots planqué sous un cornet à piston. C’est dans un sac de Peter que Sid va trouver une enveloppe vide sur laquelle est noté le prénom Betty. Or il se trouve que toutes les putes aux cheveux noirs et courts découvertes assassinées s’appellent Elisabeth ou Lisbeth, donc Betty, comme sa mère. Et qu’à chaque fois que Peter dit s’absenter pour une réunion, une pute passe de vie à trépas. Sauf que ce faisceau d’indices, comme on dit à la crim, surtout avec l’intervention du « fantôme », ne suffit pas à déclencher une enquête officielle, ni de la police, ni des journalistes. Il faut des preuves tangibles.

Sondra joue donc la chèvre ; elle avoue à Peter qu’elle lui a menti et que Sondra est son vrai nom. Peter, sans se démonter, lui dit que lui aussi a menti, il n’était pas à une soirée le jour où la dernière pute a été trucidée, mais à un rendez-vous d’affaires confidentiel avec des investisseurs saoudiens. Allez donc le prouver… Comme il sent le vent du boulet, il veut faire subir à Sondra le sort de son ex-secrétaire. Pour cela, rien de mieux qu’une promenade sur le lac, d’où il la flanquera à l’eau, puisqu’elle ne sait pas nager. Il préviendra alors les secours, éperdu et désolé, et tout sera réglé.

Sauf qu’évidemment, rien ne se passe comme prévu.

Ce film est un peu bête au premier degré, la vraisemblance n’étant pas de mise, d’autant que Sondra et Sid parlent beaucoup trop – à l’américaine. Mais il y a un second degré que l’on peut apprécier.

Au fond, démontre Woody Allen, tout est illusion : l’apparence sociale, dévoilée par le journalisme d’investigation ; la propension à tuer du narcissisme primaire, prolongement de celui de la mère pour l’enfant ; les tours de magie, qui sont de la manipulation ; le cinéma même, qui crée une réalité fictive. Dans toutes ces illusions, il faut savoir nager. En pessimiste profond, caractéristique juive selon lui, Woody Allen voit dans le cinéma le moyen d’échapper au réel de l’existence, cruel et vide de sens. Il déclare à une bourgeoise affidée au christianisme que lui s’est converti au narcissisme. C’est se prendre soi comme objet d’amour, puisque la mort est au bout de la vie (Woody Allen est athée).

La mort, d’ailleurs, est exorcisée dans le film sous la forme d’un être à capuche muni d’une faux et qui ne dit pas un mot, raide comme le destin. Le moment de la mort n’est pas montré à l’écran, ni celle du journaliste, ni celle de la dernière pute, ni celle du maladroit. Le film commence sur un enterrement et se termine par un accident mortel. Le cinéma comme exorcisme.

DVD Scoop, Woody Allen, 2006, avec Woody Allen, Christopher Fulford, Geoff Bell, Hugh Jackman, Nigel Lindsay, Scarlett Johansson, anglais, français, TF1 Studio 2011, anglais, français, 1h32, €14,99, Blu-ray anglais, français, €11,59

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Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

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Le rideau déchiré d’Alfred Hitchcock

Méprisé par les critiques mais succès financier, ce long film sur la guerre froide n’a rien d’ennuyeux mais privilégie le suspense. Le professeur Armstrong (Paul Newman), chercheur en physique nucléaire, a échoué sur un projet de missile anti-missile et veut savoir comment son homologue à l’Est Gustav Lindt (Ludwig Donath) a réussi ses calculs. Quoi de mieux, pour le savoir, que de feindre une défection à l’Est, et à travailler avec Lindt pour lui soutirer ses secrets ? La curiosité, l’émulation, l’illusion que l’autre sait et pas soi, suffisent en général à livrer les informations que l’on désire. Au milieu des années 60, l’URSS et sa vitrine est-allemande, faisaient encore rêver d’un monde nouveau, sans classe et voué au progrès humain dans la paix. La Russie avait la première envoyé des satellites, menacé les États-Unis dans leur arrière-cour à Cuba, et engagé de grands travaux agricoles autour de la mer d’Aral pour y planter du coton.

Sur cette psychologie éprouvée, le scénario plaque une romance mièvre avec Sarah, l’assistante d’Armstrong (Julie Andrews), qu’il a le mauvais goût de faire sa « fiancée » tout en reculant toute perspective de mariage. Il n’empêche même pas cette collante qui veut tout faire avec son futur et toujours « être d’accord » avec lui, de l’accompagner à Copenhague, surveiller ses activités, le suivre lorsqu’il prend le même avion pour Berlin-Est via une compagnie roumaine (alors qu’il lui avait menti en disant qu’il allait à Stockholm). Cette sangsue sans personnalité, bourgeoise conformiste, complètement inadaptée au monde communiste comme à la psychologie de l’espionnage, sera à la fois le trublion de l’histoire et le ressort du suspense.

A Berlin-Est, accueilli par le vice-président de la RDA et les journalistes de la presse internationale, il annonce sa défection et se retrouve flanqué d’un garde de la Stasi, Gromek (Wolfgang Kieling), vêtu d’un manteau de cuir comme un vulgaire nazi et mâchant un éternel chewing-gum comme un vulgaire titi de New York. Il dit y avoir vécu quatre ans et « teste » Armstrong pour voir s’il ne ment pas sur sa connaissance de la ville. Dans l’Hôtel de Berlin, Armstrong finit par persuader Sarah de rester dans sa chambre pour « réfléchir » tandis qu’il prend un bus pour aller au musée, semer Gromek, et se rendre en taxi dans une ferme de la grande banlieue, où son contact de l’organisation de résistance Pi (la lettre grecque) lui donnera sa filière d’évasion.

Mais Gromek réussit à le suivre et le confronte à la lettre Pi, signe de l’organisation qu’il connaît. Armstrong est obligé de le tuer en l’étranglant, avec l’aide de la fermière qui d’abord le poignarde (mais le couteau casse, comme tout mauvais outil socialiste) puis ouvre le gaz et réussi lourdement à le traîner dans le four. Elle l’enterrera, avec sa moto. Hélas, le chauffeur de taxi a vu Gromek et, lorsque sa tête paraît dans les journaux en signalant sa disparition, court à la police pour l’informer (en bon soviétique ex-nazi discipliné). Armstrong, moins chercheur éthéré qu’il ne paraît, doit fuir au plus vite avec sa moitié en éternels hauts talons collée à lui.

Il a été emmené à Leipzig, dans l’université moderne Karl Marx où cherche et enseigne Lindt. Il est interrogé dans un amphi par un aréopage de chercheurs sur ses connaissances utiles à la RDA, notamment ce projet Gamma 5 dont ils ne savent pas qu’il a échoué. Mais la sécurité vient susurrer à l’oreille du chef la disparition de Gromek et les doutes sur Armstrong. Interrogé, le professeur confirme qu’il a bien été voir « une parente » dans une ferme, mais qu’il n’a pas vu Gromek. Il aurait dû dire qu’il l’avait vu, et ce mensonge aura des conséquences – il faut toujours rester très près de la vérité pour semer le doute. Le professeur Lindt est agacé : toujours ces sécuritaires qui inhibent toute initiative au nom de leur paranoïa. Puisque Sarah est son assistante, elle peut peut-être parler des expériences Gamma. Elle refuse, montrant qu’elle ne veut pas « trahir » son pays, mais son fiancé, en une conversation, la retourne en lui avouant qu’il « est d’accord » avec elle et qu’il est en mission. Retrouvant son fusionnel, la fille accepte immédiatement ce qu’elle vient juste de refuser. Cela ne surprend personne, souvent femme varie.

Le docteur Koska (Gisela Fischer), femme médecin de l’université, fait un croche-pied à Armstrong dans l’escalier, afin de le soigner à l’abri des regards et des écoutes. Elle appartient à l’organisation Pi et lui souffle son prochain contact pour l’évasion, prévue dès le lendemain. Il ne faut pas traîner, la sécurité va les arrêter pour les interroger sur la disparition de Gromek, qu’Armstrong a forcément vu, puisque le chauffeur de taxi les a vus ensemble entrer dans la maison. In extremis le lendemain, alors que le délai pour l’évasion est déjà dépassé, Armstrong pousse Lindt à dévoiler ses calculs sur tableau noir. Piqué par ce qu’il considère comme des erreurs de formules mathématiques de l’Américain, il lui livre la bonne équation, qu’Armstrong s’empresse de mémoriser, avant de la noter sur papier tandis que Lindt, qui vient de découvrir effaré qu’il ne sait rien, prévient la sécurité.

Armstrong et sa Sarah prennent un faux bus « supplémentaire » de la ligne Leipzig-Berlin-est qui appartient à la résistance. Mais diverses péripéties (le retard initial, les mauvaises routes qui empêchent de foncer, une attaque de « déserteurs », une escorte ensuite de motards de la police, l’obligation désormais de prendre des passagers dont une vieille dame maladroite encombrée de valises et paquets) le font rattraper par le bus régulier et tous les passagers doivent s’égayer brusquement dans les rues, malgré les balles de la police. Leur prochain contact est à chercher au bureau de poste de la Friedrichstraße, mais comment le trouver sans parler allemand ? Le couple rencontre la comtesse polonaise décatie Kuczynska (Lila Kedrova), qui les aide en contrepartie d’être ses « répondants » aux États-Unis pour un visa d’immigration. La Stasi est prévenue par le gardien de sécurité de la poste (ils sont partout) et le couple doit fuir dans les rues. Les deux sont rejoints sur le trottoir par l’ex-agriculteur de la ferme qui leur donne deux billets pour un spectacle de ballets. Ils doivent à l’entracte, passer dans les coulisses, où un complice les fourrera dans deux malles en osier à costumes, en route dès le soir même pour la Suède, où le ballet doit se produire.

La ballerine étoile (Tamara Toumanova) reconnaît parmi les spectateur Armstrong, qui lui avait volé la vedette des photographes à sa descente d’avion à Berlin-Est, et le signale aux gardiens de sécurité, qui préviennent la Stasi. Les gardes armés qui bloquent les issues provoquent chez Armstrong le cri « au feu » en allemand, donc à la panique, à la faveur de laquelle ils parviennent à joindre les coulisses et à être cachés. Nouveau suspense au débarquement en Suède, les panières en osier sont prêtes d’être débarquées quand la ballerine a un doute ; elle prévient les gardes de sécurité du bateau, qui tirent dessus à la mitraillette. Hélas pour eux, il n’y a que des costumes déchiquetés. Les vraies panières sont ouvertes un peu plus loin, car le résistant en charge avait observé les regards de la ballerine, et les passagers clandestins envolés par plongeon dans l’eau froide de la Baltique, désormais en territoire « libre ».

Si l’intrigue reste soutenue, malgré les invraisemblances, la magie entre les acteurs n’opère pas. Julie Andrews se demande ce qu’elle fait avec Paul Newman et reste sur un registre mémère conventionnelle ; Paul Newman n’apparaît ni comme chercheur convaincant, ni comme espion crédible, ses actes décisifs étant plus dictés par le scénario que sortis de lui-même. Ce sont les acteurs secondaires qui donnent sa vie au film, Gromek, Lindt, la fermière, la ballerine. Le titre, énigmatique, ne donne pas envie, même s’il fait référence au « rideau » de fer. La musique a été changée, John Addison remplaçant Bernard Herrmann (le DVD donne les deux versions, celle d’Herrmann exclusivement en vo). Malgré tout cela, on ne s’ennuie pas car l’action est soutenue par des rebondissements inattendus et le paysage soviétique bien rendu dans sa pauvreté mentale, la tristesse de ses immeubles et de ses habitants, et la sécurité bureaucratique omniprésente à tous niveaux (de quoi créer des emplois, non-productifs et brimant toute initiative). Un avenir qui nous attend avec la conjonction idéologique Trumpoutine ?

DVD Le rideau déchiré (Torn Curtain), Alfred Hitchcock, 1966, avec Hansjörg Felmy, Julie Andrews, Lila Kedrova, Paul Newman, Tamara Toumanova, Universal Pictures Home Entertainment 2001, Doublé : ‏Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h03, €11,80, Blu-ray €36,00 Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien

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Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen

Woody Allen a 90 ans aujourd’hui, né le 30 novembre 1935.

Cette comédie est un mockumentary film, où un commentaire vient interrompre les scènes pour les expliquer en donnant un contraste hilarant. Il a reçu à sa sortie des nominations – elles aussi hilarantes en français – pour Male Comedy Performance (Woody Allen) et Male New Face (Woody Allen).

Le « plot » (complot visant à ferrer le spectateur) démontre un Virgil (Woody Allen adulte, pour le bébé, je ne sais pas) joli bébé mais perdant constant depuis son enfance à lunettes (que des gros durs lui cassent à chaque fois) à sa vie adulte (où il échoue à piquer leur sac aux vieilles dames ou à braquer des banques). Il sera condamné à la fin pour 52 faits de vol à 800 ans de prison, mais il reste optimiste : pour bonne conduite, il peut voir réduire sa peine de moitié…

Ses parents, interrogés entre deux séquences, ont tellement honte qu’ils portent des masques de Groucho Marx, avec lunettes, nez juif et moustaches. Sa mère dit qu’il était affectueux mais n’a pas été compris par son père qui le traitait trop durement. Le père dit que ses gènes, venus de sa mère, étaient défectueux. Non, ce n’est pas une autobiographie de Woody Allen (né Allan Stewart Konigsberg), que sa mère a quitté très tôt sans entretenir de relations avec lui, et qui aura cinq enfants avec deux épouses et plusieurs maîtresses.

Nul en musique, il tente du violoncelle, un bizarre cadeau des parents trop gros pour lui, mais n’en tire que des sons déchirants. Nul en relations sociales car timide, fluet et emprunté, il cherche à entrer dans une bande mais est vite rejeté ; lorsqu’il en compose une, ce sont avec des nullards encore pire que lui. Nul en billard, il perd systématiquement face à un gros Noir, torse nu sous sa veste. Nul en tactique, il opère un braquage de banque en même temps qu’un autre gang, qui l’éjecte par un « vote » des clients et employés de la succursale. Il avait auparavant tenté d’opérer seul, mais son écriture illisible avait déconcerté le guichetier, et la discussion a porté plus sur le chiffre 5 de 6.35, pris pour un 9, ce qui évacuait l’idée d’une arme. En bref un perdant complet.

Il se fait foutre en tôle pour le braquage de banque raté, tente de s’évader un un pistolet sculpté dans un bloc de savon et enduit de cirage, mais la pluie le fait fondre. Volontaire pour expérimenter un vaccin, il connaît des effets secondaires qui le font se prendre pour un prédicateur mormon, barbu et prêchant sur la sexualité. Libéré sur parole comme promis, il hante les parcs pour subsister de sacs à main volés. Mais le premier, bien rebondi, ne contient qu’une chaîne interminable, tandis que le second ne peut être pris parce que la jeune fille se retourne à ce moment-là. Instant de grâce, début de conversation, « vous dessinez ? », chute amoureuse (la première fois), donc renoncement à piquer le sac. Louise (Janet Margolin) est blanchisseuse et il réussira, après plusieurs tentatives encore une fois ratées, à lui enfourner un enfant.

Un nouveau braquage pour faire vivre sa famille (il est incapable de travailler en homme normal) le renvoie au bagne. Il s’en échappe à la seconde tentative. La première, il n’avait pas été prévenu que c’était reporté. A la seconde, c’est sur l’initiative d’un gros dur, mais enchaîné à ses cinq compagnons. Une petite vieille les dénonce au shérif un peu niais qui ne voit rien, n’entend rien, ne pense rien. Lorsqu’il est à nouveau libre, c’est pour tenter de braquer un passant qui attend l’autobus, qui se révèle un vieux copain d’enfance de la fanfare… et agent du FBI. L’arrestation s’effectue sur le ton de la conversation.

C’est le second film réalisé par Woody Allen, sur le ton particulier de l’absurde et des complications amoureuses. Le ton du documentaire permet de choquer le sérieux du genre avec la dérision des petits faits vrais rapportés. On rit, mais le film est plus une suite de sketches qu’une histoire dramatique.

DVD Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run), Woody Allen, 1969, avec Woody Allen, Jacquelyn Hyde, Janet Margolin, Lonny Chapman, Marcel Hillaire, Palomar Pictures / Aventi 2004, 1h24, Français, anglais, €18,00

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Les Nouveaux Sauvages de Damián Szifrón

Nous sommes en Argentine, sur le continent américain. Celui-ci, envahi et gagné au fil de l’épée par des conquistadores et autres pionniers dans l’histoire, est un continent brutal. Où la violence continue. D’où ces « nouveaux sauvages » qui renaissent en 2014 dans le film, reflet d’une réalité vécue. Ce sont six courts métrages, pas toujours aussi captivants, mais caustiques face aux comportements. Il s’agit d’injustice – ressentie comme on le dit de la météo – qui fait grimper aux rideaux et réveille la bête sauvage en chacun des petits-bourgeois. Les piqués au vif veulent se venger. De spectaculaire façon.

Le premier est Pasternak. C’est un homme qui a été perturbé gamin – il a redoublé son CE2, c’est dire ! Il embarque tous les gens qui l’ont snobé, rabroué ou fait du tort dans un avion où il est le chef steward. Comme pour la German Wings (quinze jours après la sortie du film – le hasard a de ces coïncidences), Pasternak neutralise le pilote et précipite l’avion rempli de ses ennemis au crash. Deux vieux qui lisent paisiblement dans leur jardin voient le monstre arriver, sans réagir. Ce sont (cette fois-ci pas par hasard) les parents Pasternak, les responsables de tout selon le psy, lequel a mis au jour le traumatisme sans rien soigner (une arnaque de plus que la « psychologie »).

Le second est un mafieux – politicien, entrepreneur immobilier, c’est tout un. La serveuse d’un restaurant dans lequel il s’arrête le reconnaît, il est responsable du suicide de son père à cause de ses malversations financières. La cuisinière est une ancienne détenue qui en veut à la société et réagit en sauvage. Elle offre à la serveuse de la mort aux rats pour assaisonner ses frites et ses œufs. Choquée par un reste de morale conventionnelle, elle refuse tout net. Mais la grosse cuisinière, avec son sens des valeurs popu, passe outre sans lui dire. Survient Alexis, le fils du mafieux Cuenca, qui commence à piquer des frites. La cuisinière déclare qu’elle a versé le poison et qu’il est bon d’anéantir toute la nichée de rats, y compris les petits. Devant cette conception nazie, la serveuse affolée veut reprendre le plat et le mafieux se rebiffe ; il n’a pas l’habitude qu’on discute ses volontés. Il frappe la serveuse et la cuisinière intervient en le lardant de coups de couteau de cuisine. Après tout, on n’est pas si mal en prison : logé, nourri, chauffé, blanchi, on joue aux carte avec les copines. Tout vaut mieux que perpétuer le règne des rats. Le père meurt mais son garçon s’en sort (pour l’instant innocent des malversations) en vomissant son manger.

Le troisième est un Diego de luxe, roulant dans une Audi de luxe, sur une route déserte d’Argentine. Lorsqu’il veut dépasser une vieille guimbarde qui roule obstinément à gauche, celle-ci se déporte pour l’empêcher de passer (la gauche bloque toujours les entrepreneurs). Il la dépasse donc à droite, et ne peut s’empêcher de l’insulter en le traitant de connard et en lui faisant un doigt. Mais le destin veille : il crève un pneu et doit réparer. Arrive donc le retardé à la guimbarde, qui le prend à partie, bousille la belle voiture qu’il ne pourra jamais se payer, et chie sur le pare-brise. Malgré sa roue seulement à demi vissée, Diego finit par démarrer pour pousser la guimbarde de l’agresseur dans la rivière. Malgré l’auto toute retournée, son passager réussit à en sortir et le menace en révélant qu’il a lu sa plaque d’immatriculation. Diego, poursuivi par un malin génie, revient à fond et décide de l’écraser. Mais le destin veille : la roue de secours qu’il n’a pas pris le temps de visser correctement se détache et le précipite à son tour dans la rivière. Le péquenot alors se déchaîne, il pénètre dans l’Audi par le coffre et agresse Diego resté coincé à l’intérieur. Ils se battent en milieu confiné à coup de manivelle et d’extincteur. L’homme cherche à mettre le feu à la voiture en allumant sa manche de chemise plongée dans le réservoir, mais Diego le retient. Tout explose, ce qui les laisse enlacés dans la mort. Un crime « passionnel », même si la passion n’est pas celle du sexe.

Le quatrième est Simón, ingénieur expert en explosifs. Il travaille bien mais doit rentrer à temps pour l’anniversaire de sa fille. En achetant un gâteau à la pâtisserie, qui passe des heures à l’emballer dans un carton doré, sa voiture est prise en fourrière. Le trottoir n’était pas balisé interdit et il estime que c’est une injustice. Mais pas question de discuter avec l’Administration, celle-ci a par définition toujours raison, chacun « faisant son boulot » dans son petit coin en se foutant de l’ensemble. L’employé de fourrière dit qu’il doit payer le remorquage pour récupérer sa tôle, le guichetier de mairie qu’il doit payer l’amende car il y a eu procès-verbal ; les réclamations ne sont ouvertes qu’entre 11h et 11h05, ou à peu près, et il doit se déplacer lui-même… En bref, tout est fait pour emmerder l’assujetti. Son retard provoque une scène de ménage car ce n’est pas le premier ; Simon est trop consciencieux pour bâcler son boulot à cause de la famille. Sa femme demande le divorce, tandis qu’il est licencié pour avoir flanqué des coups d’extincteur dans la vitre, photographié dans la queue interminable au guichet des amendes. Les gros titres ne lui permettent ni d’avoir un nouvel emploi, ni d’obtenir la garde alternée de sa fille. Il décide alors de se venger, en ingénieur. Il récupère à nouveau sa voiture à la fourrière (c’est la quatrième fois, tant la signalisation est fantaisiste – semble-t-il exprès), il la bourre d’explosifs et la stationne à un endroit parfaitement signalé interdit. Elle est aussitôt enlevée, la fourrière privée s’entendant avec la mairie publique pour extorquer le maximum de fric aux automobilistes, exaspérés mais impuissants. Lui ne l’est pas et il fait sauter la fourrière, en calculant un rayon assez limité pour ne pas tuer. Les médias ne réagissent qu’au spectaculaire : la bombe, après l’extincteur, les fait sauter de joie – et sauter le tirage. Simón « Bombita » devient le héros des anonymes remontés contre la bureaucratie. En prison, sa femme et sa fille lui apportent un gâteau d’anniversaire et ses codétenus l’ovationnent, tandis que la mairie revoit son contrat avec la fourrière et ses règles de stationnement.

Le cinquième est moins sympathique. Santiago, un jeune homme de 18 ans, réveille affolé son père au petit matin. Il a conduit la grosse BMW et vient de renverser mortellement une femme enceinte pour avoir bu ou fumé. Il a pris la fuite et ne sait comment faire. Sa famille est riche et, pour éviter la prison, son père et son avocat proposent à leur jardinier pas moins de 500 000 $ pour dire qu’il conduisait et est responsable de l’accident. Le procureur, venu on ne sait pourquoi car le gamin avait assuré être seul et que personne ne l’avait vu, sonne à la porte et constate que les rétroviseurs de la BMW ne sont pas à la hauteur des yeux du jardinier. Il en conclut que celui-ci ment lorsqu’il dit avoir conduit la voiture en dernier. L’avocat propose un « arrangement », petite corruption endémique entre gens de bonne compagnie : 1 million de $ pour qu’il conduise l’enquête comme convenu. Mais le père découvre que l’avocat veut sa part, 500 000 $ supplénetaires, et le procureur ajoute des « frais annexes » de 30 000 $. C’en est trop, il annule tout. La mère de Santiago finit par le persuader de dealer pour 1 million forfaitaire en tout et pour tout. L’accord est conclu. En sortant de la demeure, le jardinier faux coupable est assassiné à coups de marteau par le mari de la victime. La presse s’était déchaînée et la police avait réagi mollement.

Le sixième est une femme, Romina. Elle vient de se marier avec le riche Ariel et c’est la fête dans un grand hôtel de Buenos Aires. En observant des regards, puis en fouillant le téléphone de son mec, Romina découvre qu’Ariel l’a trompé avec une collègue qui est invitée à la noce. On se demande pourquoi elle devient hystérique, car baiser une autre avant mariage n’est pas une preuve d’infidélité : on n’avait encore rien promis. Romina, sanglotant de façon hystérique, s’isole sur le toit de l’hôtel où un cuisinier la console paternellement, l’empêchant de se jeter dans le vide. Romina finit par se calmer, se prend de désir pour son sauveur, qui la baise frénétiquement lorsqu’Ariel parvient sur le toit à sa recherche. Romina, devenue démone, promet à son tout juste mari une vie d’enfer, de révéler sur les réseaux sociaux tous ses secrets, y compris fiscaux, de lui refuser le divorce pour le plumer à vif. Revenue à la fête – qui est une hypocrite comédie du bonheur – elle fracasse la maîtresse d’Ariel contre un miroir. C’est le drame, la famille s’écharpe, des urgentistes appelés tentent de calmer la tension en la prenant. Mais Ariel fond et Romina se délite. Il n’y a qu’un pas de la haine à l’amour et, renversant la causalité, Romina et Ariel entament une danse passionnelle avant de baiser frénétiquement à même la table du gâteau de mariage, devant leurs invités qui quittent les lieux, écoeurés de la comédie comme du drame.

Les trois premiers tableaux sont captivants, les deux derniers moins. Trop longs et plus noirs, ils exaspèrent l’hystérie de sauvagerie, au point qu’on finit par ne plus croire à cette arlequinade. Mais l’ensemble donne une bonne image de la brutalisation des mœurs sur le continent américain, que Trompe révèle désormais sans complexe au grand jour.

DVD Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes), Damián Szifrón, 2014, avec Darío Grandinetti, Diego Gentile, Julieta Zylberberg, María Marull, Rita Cortese, Warner Bros. Entertainment France 2015, doublé espagnol, français, 1h57, €6,00, Blu-ray €49,99

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Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey

En 1714, au Pérou, le pont d’osier inca qui relie Cuzco à Lima se rompt, entraînant dans la mort cinq personnes qui le traversaient. Fatalité ? Main de Dieu ? Pourquoi ? Le frère franciscain Juniper veut le savoir. Pour cela il enquête, des années ; il reconstitue la vie de chacun, leurs fautes, leurs bienfaits, leur itinéraire, leurs derniers moments. Si tout arrive par volonté divine, alors l’existence de Dieu peut être prouvée. La raison de leur mort serait leur plus grand bien. S’il parvient à le démontrer, alors Dieu est grand.

Mais les personnes sont diverses et leurs existences compliquées. Comment leur mort peut-elle être « expliquée » selon un plan divin ? L’Inquisition l’interrogera, conclura que cette œuvre est impie, le condamnera à la voir brûlée, et lui avec. On ne badine pas avec la croyance au XVIIIe siècle espagnol. L’intolérance catholique valait bien celle des Juifs en Israël et des Islamistes aujourd’hui.

La vieille marquise de Montemayor est moquée dans la ville parce que guère belle ; mais elle écrit divinement des lettres à sa fille doña Clara, telle une marquise de Sévigné. Et elle a recueilli, sur sa demande à la prieure d’un orphelinat, la jeune Pepita de 14 ans qu’elle forme aux bonnes manières.

Cette dernière est toute dévouée et efficace, mais aimerait un peu d’amour en plus des attentions d’étiquette. Elle est l’avenir de la religion, selon la mère abbesse Maria del Pilar. Or elle meurt en son adolescence à cause du pont écroulé, sans avoir pu faire fleurir ses vertus.

L’oncle Pio également, homme d’intrigues et mentor de la célèbre artiste la Périchole, amante du vice-roi et de quelques autres, qui a eu un fils malingre, Don Jaime. Elle a fini par confier le garçon pour un an à l’oncle, peut-être son grand-père, pour qu’il fasse de lui un gentilhomme – mais cette bonne intention, comme les autres, tombe dans le gouffre avec la chute du pont.

Enfin Esteban qui pleure son frère jumeau Manuel, tombé amoureux sans espoir de la Périchole, au détriment de l’amour fusionnel des deux frères orphelins. Pourquoi cet amour infini, profond, unique, est-il châtié par la mort à cause du pont ?

On le voit, l’examen des vies n’apprend rien. Le scepticisme l’emporte sur la main de Dieu. Le hasard est probable plus que le destin programmé. Non sans humour, l’écrivain américain décortique la croyance par les ramification des existences. Les innocents sont tués comme les coupables ; le mal est sur le même plan que l’amour face à la mort. Où serait Dieu dans tout cela ?

L’auteur est peu connu en France bien qu’il ait inspiré la comédie musicale Hello Dolly ! Trois films ont été tournés sur ce sujet préoccupant les foules. Le dernier en 2004 (ci-dessous).

Prix Pulitzer 1928

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey(The Bridge of San Luis Rey), 1927, L’Arche 2014, 128 pages, €18,00

DVD, Le Pont du roi Saint-Louis, Mary McGuckian, 2004, avec Robert De Niro, F. Murray Abraham, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Kathy Bates, Metropolitan Film & Video 2005, doublé anglais, français, 1h55, €3,59

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Usual Suspects de Bryan Singer

Un navire amarré au port de San Pedro en Californie est incendié, et 27 personnes tuées lors d’un massacre. Seulement deux survivants, un Hongrois à l’hôpital (Morgan Hunter), gravement brûlé, qui se fait appeler Koskoskoskos, et Roger « Verbal » Kint (Kevin Spacey), petit escroc handicapé. L’agent des douanes Dave Kujan (Chazz Palminteri) vient de New York pour l’interroger à propos d’une supposée cargaison de drogue dans le bateau pour 91 millions de dollars.

Verbal, dont le surnom vient de ce qu’il parle beaucoup, mais sans « balancer », raconte. Ils étaient cinq, Keaton (Gabriel Byrne) et lui, aux côtés de Michael McManus (Stephen Baldwin), Fred Fenster l’extravagant à chemise ouverte et verbe haut (Benicio del Toro) et Todd Hockney (Kevin Pollak), présentés à un tapissage. Ils ont été arrêtés comme suspects habituels pour détournement de camion auquel ils nient avoir participé. « Ça ne s’arrêtera jamais ! » s’exclame Keaton qui s’est rangé des voitures sous le métier de financier – une autre façon d’escroc, plus respectable au pays de l’Oncle Sam. Relâchés grâce à l’avocate Edie (Suzy Amis), petite-amie de Keaton, McManus propose de se venger de la PD de New York en braquant l’une de leurs voitures qui sert de taxi à des trafiquants d’émeraudes, avec pot-de-vin à une cinquantaine de flics corrompus. Ils vont ensuite se mettre au vert en Californie, où un certain Redfoot (Peter Greene), qui refourgue les cailloux verts, leur propose un autre deal. Keaton est réticent, mais finit par accepter, poussé par la bande.

Dans le parking en sous-sol d’un hôtel, ils braquent le bijoutier censé détenir une fortune dans sa valise, mais celui-ci refuse de la remettre ; il est descendu. Puis les gardes du corps pour éviter les témoins. Las ! Dans la valise, point de bijoux, mais de l’héroïne. Ce n’était pas le deal. Après une altercation avec Redfoot, celui-ci révèle qu’il s’agissait d’un test organisé par un avocat du nom de Kobayashi (Pete Postlethwaite), qui prétend être un représentant de Keyser Söze, un chef de bande turc émigré aux USA qui épouvante tout le monde du crime. La légende prétend qu’il a lui-même tué toute sa famille devant une bande de Hongrois venue lui faire renoncer à son territoire, sa femme et ses enfants dont son petit garçon, par orgueil de ne rien céder. Puis, implacable, il a descendu tous les Hongrois, leur famille avec femmes et enfants, leurs amis, mis le feu à leurs entrepôts, magasins et cafés, en bref la terreur. C’est ce que raconte Verbal Kint à l’enquêteur des douanes. « C’est le diable ! »  conclut-il, en ajoutant, finaud en citant sans le savoir Baudelaire, « la plus belle ruse du Diable est de vous faire croire qu’il n’existe pas ». Ce n’était pas si bien dire, Kujan s’en apercevra trop tard. La police a un dossier sur ce Söze, mais il est insaisissable et la rumeur dans le Milieu veut qu’il s’abrite derrière une brochette de subalternes qui travaillent pour lui souvent sans le savoir.

Kobayashi déclare à Keaton et sa bande qu’ils ont, sans le vouloir, volé son argent par leurs braquages précédents et que, pour se racheter, il leur faut détruire une cargaison de drogue de 91 millions de dollars dans le port de San Pedro pour se venger des Hongrois. La came détruite avec le bateau et la bande qui le convoie, les dollars du paiement seront à eux et ils seront quitte. Keaton ne le croit pas, Fenster fuit et Kobayashi le tue avant d’être menacé à son tour d’être éliminé, jusqu’à ce qu’il les emmène à son bureau. L’avocate petite-amie Edie discute d’un arrangement d’extradition ; elle sera otage jusqu’à leur mission accomplie.

Ils sont donc forcé de le faire. Pas simple, le bateau est gardé par toute un clan d’Argentins passeurs de drogue et de Hongrois acheteurs. Chacun son rôle dans la bande de Keaton, le tireur d’élite et ceux qui s’avancent vers l’équipage avant de monter à bord. Le fusil à lunette fait plop, les fusils-mitrailleurs crachent, les pistolets aboient. Les hommes du bateau sont un à un descendus. Mais « pas de coke à bord ! » s’exclame Keaton. Seulement un prisonnier : les Argentins avaient l’intention de vendre Arturo Marquez aux Hongrois, un passeur qui a échappé aux poursuites en prétendant qu’il pouvait identifier Söze. Verbal, parce qu’handicapé, reste sur le quai en vigie ; Keaton lui ordonne de prévenir Edie si tout tourne mal. A lui aussi de piloter le van contenant les 91 millions. Verbal déclare avoir vu un assaillant invisible tuer Hockney, McManus, Keaton et entendu descendre un prisonnier dans une cabine. L’homme en contre-jour, à long manteau et chapeau, met alors le feu au cargo. C’est toujours Verbal qui raconte.

Kujan en déduit que Keaton était en fait Keyser Söze et qu’il a organisé l’attaque du bateau pour assassiner Marquez et simuler sa mort afin de changer de vie, avec le seul Verbal comme témoin. Il ne sera ainsi plus le suspect habituel qu’on arrête quand se passe un casse. Même sa petite-amie Edie a été tuée, reflet des mœurs du Turc implacable. Mais Söze veut dire « trop parler » en turc, autrement dit Verbal. Celui-ci a finalement avoué que Keaton était derrière tout, allant dans le sens de Kujan. Il lui a dit ce qu’il voulait entendre – c’est ainsi que le storytelling (la belle histoire) est crue par ceux qu’elle manipule. Les fausses vérités deviennent des vérités « alternatives » parce qu’on a envie d’y croire, et Trompe poussera la tromperie jusqu’à des sommets. L’Amérique y est déjà préparée par le monde d’illusions qu’elle ne cesse de créer, de la fausse liberté qui n’est que celle du fric à la fausse consommation qui n’est que malbouffe et mode éphémère, à la fausse générosité humanitaire qui n’est qu’impérialisme préparant la prédation des ressources.

Verbal refuse de témoigner au tribunal et est libéré sous caution. Kujan, en laissant errer son regard sur le panneau d’affichage encombré de notes et d’images du sergent qui lui a prêté le bureau, s’aperçoit que tous les noms cités par Verbal étaient sous ses yeux. Kobayashi était par exemple le fabricant de la tasse à café… Il comprend qu’il s’est laisser prendre par la « belle histoire » et qu’il a été intégralement enfumé. Il se précipite dehors pour rattraper l’handicapé, mais celui-ci a repris une marche normale et son complice, le faux Kobayashi, le prend en Jaguar pour l’emmener vers sa nouvelle vie. Pendant ce temps, un fax parvient à la brigade, représentant le portrait-robot de « Söze » tracé par les descriptions du Hongrois brûlé à l’hôpital : c’est… Suspense !

Tout en retours en arrière tissés par la narration de Verbal, le film permet de découvrir à mesure les couches de tromperie et de fake news, révélées dans la violence, avant le retournement final en beauté. Qui, ailleurs qu’au pays de l’arnaque, aurait pu réaliser un meilleur film sur l’arnaque ? C’était le film préféré de François Hollande, expert en manipulations socialistes, ainsi qu’il l’a déclaré à Nantes le 20 juin 2019 au festival SoFilm SummerCamp.

DVD Usual Suspects, Bryan Singer, 1995, avec Chazz Palminteri, Gabriel Byrne, Kevin Pollak, Pete Postlethwaite, Stephen Baldwin, MGM United Artists 2020, vo anglais doublé français, 1h42, €9,99, Blu-ray vo anglais sous-titré français ou néeerlandais, 20th Century Fox 2007, €19,66

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Accords et désaccords de Woody Allen

Une histoire légère, un héros superficiel, mais le charme Woody Allen. Au début on s’ennuie. Comment accrocher aux années 1930 et à ce jazzman inventé, Emmet Ray (Sean Penn avec une très fine moustache qui ne lui va pas), soi-disant « le deuxième meilleur guitariste de jazz au monde » (à l’exception du gitan Django Reinhardt) ? D’ailleurs, Emmet pleure quand il l’écoute, s’évanouit quand il le voit. Un mec ailleurs, pire qu’ado attardé, inadapté au monde tel qu’il est. « Je suis un artiste » est sa perpétuelle excuse pour éviter les relations sociales. Il baise et plaque les filles, il fait faux bond à ses patrons de club, il écorne ses contrats en arrivant bourré, il ne cesse de dépenser sans compter. Il part et ne cesse de partir, fuyant on ne sait quoi, probablement lui-même.

Ses loisirs ? Boire du bourbon, jouer au billard, tirer au revolver .45 nickelé sur les rats dans une décharge, et regarder passer les trains. Quand il drague les filles, car il en a sexuellement besoin, il tombe sur n’importe qui : une grande jument vulgaire en robe verte, une écrivaine assez vaine qui le pressure pour en faire un livre (Uma Thurman), la muette Hattie (Samantha Morton) qui baise tout de suite, à son grand étonnement, mais avec laquelle il aura le plus de conversation. Car il parle, il ne fait que parler, sans jamais s’engager. Il restera avec elle longtemps car elle ne le contredit jamais, mais la quittera subrepticement en laissant 500 $ sur la table de nuit. Seule l’écrivaine Blanche lui met le grappin dessus en se mariant avec lui, mais il la délaisse, dépense tout, et elle finit par le tromper avec son garde du corps Al Torrio (Anthony LaPaglia). La fin du mariage est sujette à caution car il faut préciser que le film est monté comme une histoire que raconte Woody Allen lui-même, avec divers spécialistes, comme s’il s’agissait d’un biopic de star : journalistes de jazz, témoins des protagonistes, historiens spécialistes,.

Emmet est pathétique, grossier, sauf à la guitare dont il tire des sons parfois romantiques, parfois endiablés. Pour apprécier le film, mieux vaut aimer le jazz, une musique qui fut moderne il y a un siècle. Il n’aime la compagnie des femmes que pour leur corps, restant misogyne égoïste comme un gamin de 12 ans, voire les mettant sur le trottoir pour se faire un peu de thune. Il est vantard (« j’ai baisé pour la première fois à 7 ans »), pulsionnel (il « veut » cette voiture, il l’aura), kleptomane pour compenser un manque – car il n’a plus de famille. Lorsqu’il cherchera à retrouver Hattie, blanchisseuse au casino où il a joué avec son quartet lorsqu’il l’a rencontrée, elle a un enfant (sans doute de lui) mais s’est mariée. Emmet ne fera jamais famille. Il se met dans des situations invraisemblables : voulant fuir la scène où un blagueur lui dit que Django Reinhart est dans la salle, il saute d’un toit, perfore un plafond, tombe sur une masse de faux billets… qu’il empoche pour se payer « sa » voiture désirée comme une sucette.

Cette histoire peu accrocheuse avec un personnage central peu sympathique avec son air de faux-cul perpétuel donné par la moustache étirée, se lit cependant à plusieurs niveaux. Si l’on se laisse prendre peu à peu par le charme Woody Allen, c’est que le film est construit. Les scènes se répondent de façon symétrique, et le comique de répétition insiste sur le message. Telle est probablement la meilleure façon de décrire la névrose, le côté décalé, la vie dans l’illusion consolatrice – mais tragique. Emmet Ray disparaîtra un jour après avoir cassé sa guitare, la pute qu’il a emmené regarder les trains qui passe n’aimant pas le jazz ; nul ne l’a jamais revu. Il ne laisse que quelques disques cultes édités par RCA Victor, participant au mythe de l’Artiste météore, évidemment incompris.

Une précision encore : Emmet Ray n’existe pas, le guitariste du film est Howard Alden.

DVD Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), Woody Allen, 1999, avec Anthony LaPaglia, Brian Markinson, Samantha Morton, Sean Penn, Uma Thurman, Metropolitan Video 2016, 1h35, anglais, français, €19,99

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Les neuf reines de Fabian Bielinsky

L’Arnaque avec un grand Art. Ce film argentin bien mené met en scène un duo d’arnaqueurs en série dont le plus habile n’est pas celui qu’on croit.

Tous commence à Buenos Aires dans une station service. Juan Sebastian (Gastón Pauls), jeune homme en polo blanc à col ouvert, d’un abord sympathique, embobine la jeune caissière pour opérer une arnaque classique, dite dans le film « à l’uruguayenne » – et à laquelle j’ai assisté de la part de ménagères roms en Île-de-France. D’ailleurs, toutes les arnaques du film sont vraies. Celle-ci consiste à payer avec un gros billet puis, une fois la monnaie rendue sur la table, sortir l’appoint « égaré » dans une poche, le donner… et empocher le gros billet plus la monnaie, ni vu ni connu. Sauf que la caissière, qui rend son service, contrôle sa caisse dans arrière-boutique avec son directeur, qui s’aperçoit aussitôt de l’erreur. Au lieu de sortir et de se fondre dans la nuit de la rue, Juan l’idiot recommence avec l’autre caissière qui vient de prendre son service. Il est pris.

Intervient alors Marcos (Ricardo Darín), un autre client qui déambule dans le rayon tabac, lui qui avouera ne pas fumer. Il joue les inspecteurs de police, montre une crosse de pistolet dépassant de sa ceinture, et emmène avec lui le malfrat Juan « au commissariat ». En fait, le flingue est un jouet en plastique, fauché dans la boutique, et Marcos un escroc plus expérimenté. Mais Juan lui plaît. Il manque d’un partenaire pour la journée, « le Turc » lui ayant fait faux bond. Juan est réticent mais Marcos lui démontre que ses petites arnaques lui font prendre plus de risques qu’elles ne rapportent. Selon ses dires, il doit réunir 70 000 pesos pour payer la caution de son père en tôle, arnaqueur qui lui a appris l’arnaque, et il n’en a que 50 000. Qu’à cela ne tienne, rétorque Marcos, viens avec moi ! Et il l’entraîne arnaquer des vieilles en sonnant à la porte des immeubles à code : « tata ? » Il tombe de temps à autre sur une qui lui dit oui, et « envoie son ami » récupérer 50 ou 100 pesos « pour payer la dépanneuse », obligé « de garder la voiture mal garée ».

De retour « au bureau » (l’arrière-salle d’un café où il a ses habitudes), Marcos est appelé au téléphone par sa sœur Valeria (Leticia Brédice), qui travaille légalement comme maîtresse d’hôtel dans un grand établissement de la ville. Marcos est en froid avec elle car il l’a arnaquée, ainsi que leur frère Federico (le beau Tomás Fonzi de 18 ans) parce qu’il tente de capter pour lui tout seul l’héritage de leurs parents italiens décédés, et ne veut pas participer à l’aide aux grands-parents. Valeria le convoque pour convaincre Sandler (Oscar Nuñez), un ancien associé de Marcos dans le faux et l’arnaque, qui a fait un malaise cardiaque dans l’hôtel. Sandler ne veut voir que Marcos. Lequel vient, flanqué de son compère à la journée Juan.

Pour son dernier grand coup, Sandler a falsifié une planche de timbres très rares de la République de Weimar (en Allemagne), tirée à peu d’exemplaires car obérée par de multiples défauts. Ce sont les neufs reines qui donnent le titre au film. Il veut les vendre à un riche collectionneur espagnol, client de l’hôtel, mais qui doit partir dès le lendemain pour l’Europe. Vidal Gandolfo (Ignasi Abadal) est un homme pressé, mais passionné aussi. Marcos feint une conversation téléphonique à haute voix dans les toilettes de l’hôtel, où il a vu Gandolfo se rendre. Il évoque les timbres, leur extrême rareté dit qu’il a un acheteur, qu’il ne reste que le prix à débattre. Il est surpris par un flic qui l’interpelle et veut l’emmener. Gandolfo, appâté par les timbres, sort des chiottes, intervient et soudoie le flic avec quelques gros billets – dont on s’aperçoit qu’il est un complice de Marcos pour faire plus vrai – et demande à Marcos de lui expliquer l’affaire. Il flaire une arnaque pour la rencontre, mais veut les timbres. Il le reçoit dans sa chambre une heure plus tard, flanqué d’un avocat et d’un expert, pour étudier la planche des neufs reines. L’expert invoque, en bon prof syndiqué, l’absence de moyens pour enquêter dans les règles, mais examine à la loupe les timbres – bien réalisés, sur papier des années 20, les dentelures coupées à la main – et certifie leur authenticité. Mais le spectateur s’aperçoit, dans la rue, qu’il veut une commission pour avoir participé à l’arnaque. En fait, ce ne sont qu’arnaques en série durant tout le déroulement du film. Chacun négocie durement son pourcentage sur une somme elle-même négociée âprement.

Juan joue bien sa partition dans le duo ; il s’avère indispensable à Marcos en jouant les compromis, les fausses sorties, les élans empathiques. Ainsi négocie-t-il à la hausse la vente des timbres, de 250 000 à 450 000 $ ; ainsi convaincra-t-il Berta (Elsa Berenguer), la sœur de Sandler qui possède la planche authentique, de leur donner l’enveloppe, jouant sur ses sentiments philosémites à partir d’une affiche aperçue juste derrière elle lorsque, méfiante, elle entrouvre sa porte. C’est que, le temps de réunir la somme, Gandolfo leur a demandé de revenir avec les timbres en fin d’après-midi et que, vaguant dans la rue sans méfiance, tout à leur arnaque et bien que connaissant expressément les arnaques courantes dans la rue, comme Marcos les a détaillées à Juan au début, ils se font arnaquer à l’arraché par deux jeunes à moto. La serviette contenant les timbres est volée. Ils poursuivent l’engin qui zigzague dans la foule et sur les quais mais le passager qui explore la serviette ne voit que du papier et il jette les faux timbres… qui tombent dans le fleuve. Inutilisables. Il faut donc acheter les vrais moins chers à la sœur pour les revendre à Gandolfo. Marcos réunit 200 000 $ et Juan 50 000 $ pour la somme de 250 000 $ exigée par la vieille Berta, avide de rentrée de fonds pour payer son gigolo blond qui la fait jouir encore à plus de 70 ans.

Cette fois est la bonne, même si Juan soupçonne Marcos de l’arnaquer sans savoir comment. Gandolfo prend les timbres, mais à la seule condition que ce soit Valeria qui les apporte dans sa chambre et qu’elle couche avec lui. Marcos doit donc négocier avec sa sœur pour qu’elle accepte de faire la pute. Celle-ci, pas bégueule, consent contre sa part d’héritage, et l’aveu à Federico qui admire tant son grand frère Marcos, de la spoliation qui lui a été faite. Arnaque contre arnaque, tout se « deale » selon les bons préceptes du grand Trompe (à condition d’avoir quelque chose à vendre). L’aventure suit son cours, Valeria couche, Gandolfo est content, il lui donne l’argent. C’est un chèque certifié de la South American Credit Bank, dont les guichets vont ouvrir au matin.

Marcos a soudoyé un complice pour le braquer et subtiliser le chèque, frustrant de sa part Juan, mais celui-ci déjoue l’arnaque. Ils se rendent donc ensemble à la banque. Sauf qu’il y a émeute devant l’entrée : elle est fermée, faute d’argent. Les associés sont partis avec la caisse, 135 millions de pesos, et l’établissement a été fermé par la Banque centrale, aucun client ne peut plus retirer d’argent. Marcos se retrouve avec son chèque sans valeur, peut-être réussira-t-il à en retirer la seule somme garantie par le système bancaire (si elle existe en Argentine – en France, elle est plafonnée à 100 000 € par personne et par banque en faillite). Mais Juan l’abandonne, écœuré.

Il rejoint un entrepôt où tout le casting est réuni : tous complices de la grande arnaque dans les petites. Même la date de la fermeture de la banque était connue. Tous touchent leur pourcentage… La crise en Argentine de 1998 à 2002 connaît son mitan en 2000, date de la sortie du film, et chacun sait qu’il doit se débrouiller tout seul pour survivre dans la jungle sociale et financière à l’américaine. L’arnaque devient une entreprise comme une autre, avec ses patrons, ses salariés, ses experts. L’homme est un loup pour l’homme (sans parler de la femme qui croque ou se fait croquer). De pirouettes en retournement final, du grand Art… et de la niaque !

Prix du public et prix du meilleur réalisateur au Festival du film de Bogotá en 2001

Grand prix et prix du public au Festival du film policier de Cognac en 2002

DVD Les neuf reines(Nueve reinas), Fabian Bielinsky, 2000, avec Ricardo Darín, Gastón Pauls, Leticia Brédice, Elsa Berenguer, Graciela Tenembaum, TF1 vidéo 2003, 1h49, doublé espagnol (argot argentin), français, 21,10

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Frenzy d’Alfred Hitchcock

L’avant-dernier film d’Hitchcock se passe à Londres au début des années 70. Durant un discours sur les quais de la Tamise, pour vanter « bientôt » la pureté de l’eau du fleuve (on a connu ça avec la Seine, et ses promesses non tenues depuis 60 ans), un corps de femme entièrement nu (interdit alors aux moins de 12 ans, donc gros succès commercial) émerge sur la rive. Elle a été étranglée avec une cravate (on en portait encore). Ce n’est pas la première victime de « l’Étrangleur à la cravate », un psychopathe impuissant qui déteste les femmes et veut les voir souffrir. Un nouveau Jack l’Éventreur ?

Richard Blaney (Jon Finch), ancien chef d’escadrille de la RAF et divorcé après dix ans de mariage, est viré de son travail de barman dans un pub près de Covent Garden pour avoir soutiré un double cognac – qu’il avait l’intention de payer. Mais le patron (Bernard Cribbins) ne l’aime pas car il saute la barmaid Babs Milligan (Anna Massey) que le macho de directeur voudrait bien se faire. Richard erre dans le quartier et rencontre son pote Bob Rusk (Barry Foster), grossiste en fruits et légumes sur le marché de Covent Garden (comme le père d’Alfred Hitchcock). Rusk le console, lui donne du raisin vert et un tuyau sur une course de chevaux à venir à 20 contre 1. Mais Blaney n’a pas d’argent à parier et est amer lorsqu’il apprend par le journal que le canasson est arrivé premier. Rien ne va ce jour-là.

Sur une suggestion de Rusk, il rend visite à son ex-femme Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui dirige une agence matrimoniale qui marche bien depuis deux ans. Il se plaint haut et fort, ils se disputent brièvement, il frappe sur la table – mais elle l’invite à dîner et lui glisse de l’argent dans la poche de son imper sans qu’il le sache, ce pourquoi il dort dans un refuge de l’Armée du Salut. La secrétaire de Brenda à l’agence, la rigide frigide Monica (Jean Marsh), n’aime pas les hommes, dont elle se méfie ; elle en a vu passer qui cherchaient des femmes dans l’agence. Elle entend la dispute et les coups depuis son bureau et croit que l’ex violent frappe sa patronne. Laquelle lui dit que ça va et d’aller faire ses courses. Lorsque l’assistante revient au bureau à 14 h le lendemain, elle voit sortir de l’immeuble Richard, présent au mauvais moment et au mauvais endroit. Elle monte à l’agence, suspense assez long avec la caméra immobile, puis « Ahhh ! » le cri hystérique habituel des femmes de cinéma qui découvrent un cadavre. Humour grinçant, mais humour quand même : ce cri est tellement conventionnel et stéréotypé.

Sauf que le spectateur sait que ce n’est pas Richard le coupable, mais bel et bien Rusk, qu’il a vu opérer toute cravate dehors dans la scène précédente (interdite aux moins de 12 ans). Brenda en sort trépassée, avec la langue qui lui sort de la bouche comme une saucisse rose. Humour grinçant, puisque l’on associe ladite saucisse à ce que vous devinez. Mais humour subtil, car il suggère que Rusk n’a pas réussi à violer, malgré ses insultes et sa rage, et que la bouche femelle est un substitut. Toujours est-il que Richard Blaney est accusé d’avoir zigouillé Brenda Blaney et, puisqu’il n’y a aucune autre piste, toutes la série des femmes précédentes.

L’inspecteur-chef Timothy Oxford (Alec McCowen) est chargé de l’enquête. Il s’empiffre d’un breakfast anglais à midi devant son adjoint le sergent Spearman (Michael Bates) qui le regarde opérer, jaloux mais impassible. Humour british, c’est que la femme de l’inspecteur-chef (Vivien Merchant) est mauvaise cuisinière, s’efforçant par snobisme de singer les cours de « cuisine gauloise » avec sa soupe de poisson où nagent des têtes de congre et des tentacules de poulpe (débectantes), ses cailles aux raisins (acceptables), ses pieds de porc en sauce (immangeables). Timothy aurait tellement voulu le bon vieux steak avec ses pommes de terre au four ! Il détaillera plus tard toute la cuisine de bistrot qu’il aime : saucisses, frites, haricots à la tomate, patates ou four – en bref, rien à voir avec ce que tente son épouse.

La description de la secrétaire est tellement précise que Richard est obligé de se cacher. Il va trouver Babs dans son ancien pub pour qu’elle récupère ses affaires et la convaincre de son innocence. Ils finissent dans un hôtel chic à 10 £ la journée pour baiser, mais se font remarquer. Le rat d’hôtel découvre son portrait-robot dans le journal tout frais apporté et prévient la police. Quand elle débarque dans un crissement de freins, elle trouve le nid vide : ils sont partis par l’escalier d’incendie. Dans le parc où ils se bécotent, Richard et Babs se font héler par Johnny Porter, un ancien copain de la RAF (Clive Swift), devenu riche et qui doit s’envoler pour Rome ouvrir un pub anglais le lendemain. Il offre à Richard de passer la nuit chez lui, puis de partir pour Rome lui aussi.

C’est d’accord, mais le tueur à la cravate récidive avec Babs, rencontrée à la sortie du pub après qu’elle ait rendu son tablier au patron. Il l’invite à dormir chez lui, dit qu’il sera absent. Comme il est « un ami », elle accepte. La caméra opère un travelling arrière dans l’escalier, préparant le spectateur à ce qui va évidemment suivre : il la viole et l’étrangle, puis fourre son corps nu dans un sac à patates qu’il va fourguer la nuit dans un camion du marché qui part pour livraison le lendemain matin. Erreur, malheur, la fille a agrippé son épingle de cravate en (faux ?) diamants, ornée de son initiale R. Pas question de laisser cet indice accusateur ! Rusk est obligé de retourner dans le camion chercher où cette foutue épingle a pu passer. Humour noir, il se débat avec un cadavre nu rigide parmi les patates qui roulent autour de lui. De plus, le camion démarre et il est dedans ! Et l’épingle est serrée dans la main droite de la fille par la rigidité cadavérique. Il doit casser les doigts un par un (interdit aux moins de 12 ans) pour extraire son bien. Et attendre un arrêt – le seul du trajet – dans un routier où il peut enfin sortir, s’épousseter et rentrer à Londres. Non sans se faire remarquer… Le camion de patates est arrêté par la police alors qu’il perd son chargement sur la route, le hayon arrière n’ayant pas été refermé par Rusk, décidément bien lourdaud. Humour noir, les jambes nues du cadavre dépassent du hayon, blanches sous les phares, le ventre semblant accoucher d’une horde de patates.

Richard est naturellement accusé de ce nouveau meurtre, puisque Babs était sa maîtresse, le patron de pub en témoigne. Sauf qu’il était chez son copain de la RAF et sa femme hautaine qui ne veut pas d’ennui (Billie Whitelaw), le soir et toute la nuit. Vont-ils témoigner ? Ils le pourraient, mais la police ne va pas les croire ; ils devront rater leur avion pour Rome ; rester à la disposition pour l’enquête. Avec regret, ils disent à Richard qu’il ne feront rien. Blaney va donc voir Rusk, qui lui avait promis de l’aider s’il en avait besoin. Le faux-cul l’invite à se cacher chez lui et, par précaution, part devant avec son sac, Richard devant le rejoindre par une autre voie sans rien porter, ce qui paraît plus naturel. Une fois chez Rusk, Richard n’a pas le temps de se retourner car les flics débarquent et l’embarquent. Rusk l’a dénoncé et, pire, a fourré dans son sac des affaires de Babs pour le faire accuser.

Procès expéditif, condamnation inévitable. Blaney hurle haut et fort qu’il est innocent et que c’est Rusk le coupable, lui qui l’a trahi. L’inspecteur Oxford (selon la tradition de l’université dont il porte le nom) a des doutes. Il charge le sergent d’enquêter sur les allées et venues de Rusk les jours des meurtres et découvre vite le routier, la poussière des patates, le témoignage de la tenancière. Pendant ce temps, Blaney a juré de se venger et, pour cela, simule une chute dans l’escalier de la prison, ce qui le conduit à l’hôpital, d’où il s’évade avec l’aide de ses codétenus. Il endosse une blouse blanche, qui le déguise en médecin respectable, pique une grosse voiture de ponte d’hôpital et va droit à Covent Garden chez Rusk. La porte est ouverte, des cheveux blonds émergent des draps. Blaney croit qu’il s’agit de Rusk et frappe avec un cric, mais c’est un nouveau cadavre de femme – nue – étranglée avec une cravate. A l’annonce de son évasion, l’inspecteur-chef a compris où Blaney allait se rendre et se précipite chez Rusk. Il surprend Richard en pleine action, mais chut !… Un bruit dans l’escalier. C’est Rusk qui revient, débraillé et sans cravate, portant une grosse malle qui cogne sur les marches. Pris sur le fait, il est arrêté et Blaney innocenté.

Ouf ! C’était moins une que la corde élimine Richard Blaney pour une série de meurtres qu’il n’avait pas commis. Comme quoi la justice tient à peu de choses. Spectaculaire, sarcastique, empli de ces petites scènes d’humour noir bien anglais qu’affectionne Hitchcock et qui brocardent la société, c’est un film que l’on peut voir et revoir, car on connait très vite l’assassin et le plaisir réside dans la progression de l’intrigue.

DVD Frenzy (Frénésie), Alfred Hitchcock, 1972, avec Alec McCowen, Anna Massey, Barbara Leigh-Hunt, Barry Foster, Jon Finch,‎ Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais français espagnol italien, 1h51, €14,69, Blu-ray €14,17

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Nevil Shute, Le dernier rivage

Un roman de fiction… toujours actuel. Car la Technique a saisi les hommes et les domine. Elle peut conduire, entre les mains de cerveaux faibles aux egos surdimensionnés (suivez mon regard…) à l’Apocalypse. Et c’est bien ce qui arriva. L’auteur, ingénieur aéronautique, pilote et écrivain, décédé à 60 ans d’un AVC en 1960 à Melbourne en Australie, anticipe la guerre mondiale possible – dont la menace culminera en 1962 lors de la crise des missiles soviétiques de Cuba.

Nevil Shute imagine, juste après la mort de Staline, un petit pays encouragé à posséder la Bombe et à qui ont été vendus par les communistes des bombardiers lourds – pour « se défendre contre le capitalisme ». Le dictateur totalitaire ultra-stalinien Enver Hodja était capable de tout – donc de provoquer l’Occident en bombardant New York. S’ensuit une guerre entre URSS et Chine pour que Moscou obtienne Shanghai, port en eaux libres, avec riposte maoïste, et une riposte américaine sur le bloc de l’Est. En bref, plus de 4000 bombes H « au cobalt » sont lancées. La bombe au cobalt était une arme nucléaire « sale », conçue exprès pour produire des retombées radioactives destinées à contaminer de vastes zones durant une centaine d’années. Dès lors, tout l’hémisphère nord est irradié, toute vie éradiquée. Ne restent que quelques pays de l’hémisphère sud épargnés, de l’Australie à l’Afrique du sud.

Mais pour peu de temps… Car le régime des vents pousse les poussières radioactives inexorablement vers l’hémisphère sud. C’est une question de mois, de semaines, de jours, avant que l’irradiation ne s’accomplisse, que les vivants aient des nausées, des diarrhées, des arrêts cardiaques. C’est cette chronique d’une mort annoncée qui fait l’intrigue de ce roman d’anticipation.

Il est poignant, car saisi au ras des gens, dans leur petite vie tranquille qui ne demande rien à personne, tout comme l’auteur s’est exilé en Australie pour vivre dans une ferme dès 1950. Le lieutenant de vaisseau australien Peter Holmes est convoqué par son amiral pour servir d’officier de liaison avec Dwight Towers, commandant le sous-marin nucléaire des États-Unis Scorpion, réfugié dans ses eaux après la disparition de son pays. Leur mission : effectuer un long périple vers le nord pour observer les côtes et repérer d’éventuels survivants à l’apocalypse. Un signal radio erratique a été capté près de Seattle.

La mission ne fait que confirmer ce que tout le monde pressent, après les arrêts successifs de toutes les émissions radios des pays non directement touchés par les bombes : plus aucun vivant, des rues vides, des maisons intactes, des lumières encore allumées parfois, des techniques automatiques qui poursuivent leur programme sans aucun humain.

De retour, le sous-marin est désarmé, son commandant va le couler au large, selon la procédure. Plus d’essence, l’Australie n’a pas de pétrole exploité dans les années cinquante ; les gens circulent à cheval, en charrette ou en trains et trams mus à l’électricité provenant des centrales à charbon, car l’Australie a beaucoup de charbon. La vie n’est paisible que dans les fermes, où l’élevage fournit le lait et la viande, tandis que le potager et le verger donnent légumes et fruits. L’argent ne sert plus à rien : dans un mois ou deux nous serons tous morts.

Curieusement, ce n’est pas l’explosion des pulsions qui vient à l’esprit de l’auteur. A la fin des années cinquante, la morale et la religion étaient encore prégnantes et disciplinait les comportements. Ce ne serait vraisemblablement plus le cas aujourd’hui, où pillages, casses, viols et meurtres seraient monnaie courante. A l’époque, pas d’orgies ni de casseurs, seulement des soûlards et des filles qui se donnent pour connaître « ça » avant la fin, faute de réaliser leur rêve social du couple avec enfants. Les solitaires vivent leur passion, comme Osborne le scientifique, qui a acheté une Ferrari rouge et ose s’inscrire à une course automobile. Ou Moïra, jeune fille qui boit des double-brandys pour oublier et tente de séduire au moins pour quelques semaines Dwight Towers. Ou ledit Towers, le commandant qui exécute les ordres et les procédures à la lettre, sa seule dignité après avoir tout perdu, dont son épouse et ses deux enfants aux États-Unis – pour qui il achète, de façon dérisoire, des « cadeaux ». Quant aux couples, ils intensifient de façon névrotique leur vie de couple centrée sur le bébé, la maison, l’aménagement du jardin (déraciner deux arbres pour planter des légumes, acheter un banc pour la saison prochaine). Pour rien.

Pour oublier qu’ils vont mourir, que c’est écrit, que c’est proche. Qu’il va falloir tuer le bébé Jennifer pour qu’elle ne reste pas toute seule au cas où les parents mourraient avant elle. Poignante décision, que refuse Mary la mère, de tout son corps, de tout son cœur, de toute son âme. Mais c’est ainsi, inutile de faire la sotte et de croire que tout cela ne pourra jamais arriver, cela arrive, et très vite. Des pilules de suicides sont d’ailleurs distribuées gratuitement dans toutes les pharmacies pour abréger les derniers instants, très douloureux et sans plus aucun organisme de soins.

Comment conserver un sens à l’existence lorsque le monde s’écroule et que la mort vient ? Les réponses, dit l’auteur sans en avoir l’air, simplement en décrivant la vie des gens, sont dans l’amour, la famille, l’amitié, le métier, la quête de soi. Rester digne, faire bien son boulot, vivre sa vie jusqu’au bout en restant debout.

Un beau film de Stanley Kramer a été tiré de ce roman en 1959, mais il suscite moins la réflexion. Comme toujours, le livre permet le recul de l’écrit, sans l’émotion des images qui inhibe la pensée. Mais on peut lire et voir, c’est complémentaire.

Nevil Shute, Le dernier rivage (On the Beach), 1957, Livre de poche 1970, 382 pages, occasion rare €25,00

DVD Le Dernier Rivage (On the Beach), Stanley Kramer, 1959, avec Anthony Perkins, Ava Gardner, Donna Anderson, Fred Astaire, Gregory Peck, MGM United Artists 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien 2h09, €11,98, Blu-ray €11,40

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