Articles tagués : dvd

Le festin de Babette de Gabriel Axel

Fin XIXe siècle, le Danemark vivait avec rigueur la religion chrétienne dans sa version luthérienne. Plus encore dans le nord du Jutland, terre austère battue des vagues et arasée par le vent, où l’homme doit arracher sa maigre pitance aux rudesses de la mer et aux prés ras de terre. Un pasteur (Pouel Kern) tient ses ouailles, à commencer par ses deux filles (Bodil Kjer et Birgitte Federspiel). Inspiré d’une nouvelle de Karen Blixen, le film rôde dans cette âpreté du paysage et des éléments.

Patriarcal comme dans la Bible, haineux du plaisir et surtout du sexe, instrument de damnation, il garde auprès de lui ses deux oies blanches qu’il voue au célibat « pour la plus grande gloire de Dieu ». Comme chacun sait, dans toutes les religions du Livre, l’ici-bas n’est qu’un passage de douleur et la vraie vie est ailleurs dans un autre monde possible. La matière, la chair et le plaisir viennent du diable ; seule la spiritualité, le chant des psaumes et la lecture édifiante du Livre mènent à Dieu. Il ne faut qu’obéir, surtout ne pas jouir. Devant le Christ en bois émacié qui domine l’autel, il y a très peu d’enfants parmi l’assistance.

C’est ainsi qu’un lieutenant égaré dans ce nord rigoureux (Gudmar Wivesson), envoyé par son père se discipliner sous l’égide d’une vieille tante austère (Ebba With), est éconduit par le pasteur rigide à qui il demandait la main d’une de ses filles. Il n’oubliera jamais son premier amour et accomplira sa destinée autrement, mais avec un constant regret. C’est ainsi qu’un baryton français célèbre (Jean-Philippe Lafont), venu se reposer dans la solitude du nord, louant l’austère bicoque de l’épicier-facteur du hameau, est ravi de la voix de la seconde fille et obtient de lui donner des leçons de chant. Mais les airs d’opéra ne glorifient pas Dieu, seulement l’amour terrestre… ce qui ne convient pas à la bienséance luthérienne ; il est éconduit à son tour. Il n’oubliera pas la voix divine et adressera une amie, qui doit fuir le Paris mis à sac par la Commune, à ces deux sœurs confites en dévotion et charité.

L’amie en question (Stéphane Audran) a un neveu cuisinier à bord d’un navire, qui réussit à la débarquer au Jutland. Elle demande à aider sans rémunération, grâce à la lettre de recommandation du chanteur dont on se souvient encore au hameau. Elle a tout perdu à Paris en 1871, son mari et son fils tués, ses biens pillés ou confisqués. La seule chose qu’elle maintient est l’achat annuel d’un billet de loterie. Les deux sœurs l’acceptent comme domestique et lui enseigne la cuisine danoise, notamment la soupe au pain rassis et à la bière (« pas trop ! »), où entre peut-être du poisson séché. Le brouet doit tremper longtemps et cuire une bonne heure pour être mangeable.

Babette (car il s’agit d’elle) améliore la cuisine et l’économie du ménage en négociant les prix et en recueillant des herbes dans la nature. Un jour, quatorze ans plus tard, elle reçoit une lettre de France : elle a gagné un lot de 10 000 francs ! Que va-t-elle en faire ? Les deux sœurs craignent qu’elle ne retourne à Paris, mais Babette n’en a que faire : elle reste.

Elle désire en revanche récompenser ceux qui l’ont accueillie dans son exil, cette population coupée de tout désir avouable, vivant de peu dans le gris, faisant peu de petits. A ce refus de la chair, incompréhensible pour une Française, elle veut répondre par le plaisir de la bouche, cette spécialité artiste propre à son pays. Elle organise donc, avec l’autorisation des sœurs, un festin pour la communauté villageoise en commémoration du pasteur qui aurait eu 100 ans. Le luthérianisme ne croit pas l’homme sauvé par ses œuvres morales ou pieuses et les deux sœurs se démènent probablement pour rien si elles veulent gagner leur au-delà. Babette ne fait pas un acte de charité mais une grâce ; c’est un sacrement de communion par le pain, les viandes et le vin. Elle importe tout de France via son neveu et claque ses 10 000 francs. Par cet acte inouï, elle prouve sa confiance en Dieu et en la vie – ce qui est pour elle la même chose. Luther ne dit pas autrement lorsqu’il affirme que la grâce est accordée quelles que soient les œuvres.

Les bigotes prennent peur et rêvent de mets diaboliques. Chacun convient de ne pas évoquer les sensations du repas mais de citer la Bible et de chanter Dieu afin de ne pas se laisser tenter. L’humour tient parfois à ce que les citations du pasteur s’appliquent termes à termes à l’offrande que leur fait Babette. Mais il semble que, dans ces esprits étroits et ces âmes asséchées de dévotion formelle, les mots et les choses ne se rencontrent pas. Dans la grande maison de la vieille tante aisée, des cariatides nues narguent le rigorisme moral sans que la dévote ridée tout en noir n’y trouve à redire. Mensonges, jalousie, hypocrisie, trahison, règnent dans le village et entretiennent la discorde dans la communauté.

Seul le général (ex-lieutenant amoureux monté en grade avec les années) se permet de dire tout le plaisir qu’il tire de chaque bouchée ou gorgée. Lui est un homme pratique qui a vécu, pieux mais réaliste. Il raconte qu’il a été invité par ses collègues français après un tournoi de cavalerie au meilleur restaurant parisien de la fin du XIXe siècle, le fameux Café anglais. Le chef était une femme, disait-on, et elle avait inventé notamment les cailles en sarcophage garnies de foie gras et sauce aux truffes – tout comme celles que sert Babette au festin avec un Clos Vougeot 1845.

Il se régale aussi de soupe de tortue géante servie avec du Xérès amontillado, de blinis Demidoff au caviar et à la crème arrosées de champagne Veuve Clicquot 1860, d’une salade d’endives aux noix, de fromages français, de savarin avec sa salade de fruits glacés, de fruits frais (raisins, figues, ananas), et d’un baba au rhum avec le café et le vieux marc. Un tel repas valait 10 francs par tête au Café anglais, avoue Babette – qui n’est autre que le fameux chef de la grande époque !

Tel est son talent donné par la Providence et, comme tout artiste, elle doit donner à l’humanité le meilleur d’elle-même. Sa vocation est de cuisiner pour le plaisir des sens et l’élévation des cœurs. Elle convertit Erik (Erik Petersén), l’un des rares adolescents du village, qui va servir à table et s’initier aux mets et aux vins. Les dîneurs seront peu à peu convertis eux aussi, malgré eux, par la délicatesse des alcools et la finesse des plats. La rigueur se détend, les sourires naissent, les vieux prennent exemple sur le général pour laper leur soupe, croquer la tête grillée de la caille, recueillir à la cuiller le nectar de la sauce aux truffes, laisser éclater sous leurs dents le plaisir charnu du raisin ou de la figue (symboles sexuels masculins…). Le plaisir des convives est le plaisir de Babette : elle réalise sa vocation et elle obéit en même temps au dessein de Dieu – au final, tout le monde est content.

Car le repas est une communion qui mène à l’amour. Le plaisir des sens apaise les pulsions et change les cœurs tout en élevant les âmes. Babette sacrifie sa chair et son sang via les viandes et les vins qu’elle achète pour son gain à la loterie. Elle revit la passion du Christ et le lot est comme une grâce qui lui est accordée. L’amour humain des anciens amants qui se retrouvent est aussi un amour divin car, au fond du christianisme, Dieu et la Vie ne font qu’un.

Même si Stéphane Audran est loin de ses rôles habituels plus flamboyants, elle garde une passion sous le masque qui éclate à la lumière des fourneaux. Ses yeux brillent lorsqu’elle boit le Clos Vougeot.

Recettes du festin de Babette

DVD Le festin de Babette, Gabriel Axel, 1987, avec Stéphane Audran, Birgitte Federspiel, Bodil Kjer, Jarl Kulle, Jean-Philippe Lafont, Carlotta films 2012, 1h39, standard €7.69 blu-ray €15.74

Catégories : Cinéma, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Neverland de Marc Forster

Le film est tiré d’une pièce de théâtre sur la vie de James Barrie, auteur de Peter Pan. Nous sommes donc dans l’illusion sur l’illusion, l’imaginaire étant un pays où chacun peut être qui il veut « à condition d’y croire très fort » comme le dit l’adulte à l’enfant qui a perdu ses père et mère. Car Mr James M. Barrie (Johnny Depp), riche écrivain de Londres marié depuis quelques années mais dont le couple trop mondain bat de l’aile, ne parvient plus à écrire des pièces de théâtre ; la dernière a fait un four, bien que la bonne société s’y soit pressée, avide de divertissement en ces premières années du siècle XX.

Un jour, au parc de Kensington Gardens où il aère le gros saint-bernard Porthos et prend des notes, il rencontre un enfant sous son banc, Michael (Luke Spill). Il est « prisonnier » du vilain roi qui l’a enfermé dans la tour et ne peut en sortir. Intrigué, amusé, Mr Barrie joue le jeu ; il fait vite la connaissance des deux autres garçons impliqués dans l’aventure, George (Nick Roud) et Jack (Joe Prospero) puis de leur mère Sylvia (Kate Winslet), et enfin du dernier garçon (Freddie Highmore) qui refuse tout mensonge parce qu’il ne supporte pas qu’on lui dise que son père va bien alors qu’il va mourir. Ce sont tous des Llewelyn Davies, mais réduits à repriser les vêtements et à se contenter de peu après la disparition du père. La société du temps était impitoyable pour les veuves avec enfants.

Le pays merveilleux de l’enfance ouvre à Mr Barrie des perspectives nouvelles pour le théâtre. Il s’agit, après tout, de faire rêver. Son producteur (Dustin Hoffman) est dubitatif sur l’attrait des pirates, des indiens et les fées sur le public bourgeois mais consent au pari (ce qui est très anglais). Ses amis le mettent en garde sur les rumeurs qui courent sur sa fréquentation assidue d’une veuve qui n’est pas sa femme (ce qui est très collet-monté victorien) et de ses jeux avec quatre garçons entre 13 et 7 ans (ce qui rappelle par trop les mœurs de collège). La grand-mère maternelle des enfants (Julie Christie) veille à faire respecter la bienséance. Son épouse elle-même (Radha Mitchell) le voit de moins en moins et n’aime pas trop la tournure que prend son esprit, bien qu’elle avoue sur la fin qu’il a écrit sa meilleure pièce.

Malgré le moralement correct et les pressions sociales, James Barrie persiste. Il excite les mineurs à l’imaginaire pour pouvoir lui-même entrer dans ce pays merveilleux ; il joue aux indiens, leur fait monter une pièce de pirates, les fait s’envoler avec les accessoires du théâtre. Les enfants sont ravis et s’attachent à « oncle James » qui est le seul adulte à se préoccuper d’eux et de leur chagrin. Johnny Depp est excellent face aux enfants, la voix posée et les propos plein de bon sens n’empêchent pas de les prendre dans ses bras quand il le faut. Surtout Peter, au visage souvent chiffonné d’émotion, dont il fait Peter Pan, un fils de théâtre qui est à la fois lui-même et l’enfant. Mais aussi de reconnaître en l’aîné, George, ce moment émouvant où l’enfant devient un homme parce qu’il comprend que sa mère est condamnée elle aussi : elle a attrapé la phtisie : « et voilà, en trente secondes… ».

Barrie va accompagner la veuve jusqu’au bout de son mal, s’occuper de ses garçons, écrire sa pièce et inviter stratégiquement des orphelins pour les disséminer dans le théâtre lors de la première. Ils rient, ils s’amusent, ils détendant les adultes alentour qui ne peuvent qu’applaudir ; sans les enfants, ils auraient eu honte de retrouver leur imaginaire infantile, mais avec eux ils se déboutonnent. La pièce est un succès et Sylvia, qui n’a pas pu venir car trop affaiblie par la toux, la voit en représentation privée – une surprise in extremis. Elle accède enfin au pays de l’imaginaire dans lequel elle va entrer définitivement avec la tombe.

Peter, le dernier des garçons, ne veut pas grandir mais oncle James, qui est désigné cotuteur avec la grand-mère par testament, lui montre la voie pour devenir adulte tout en restant enfant : écrire. Laisser courir son imagination, inventer des aventures dans un pays merveilleux comme on sait le faire quand on n’a pas 12 ans. Freddie Highmore, qui joue le Peter de 7 ans, a justement 12 ans lors du tournage mais il est assez petit et enfantin pour incarner parfaitement la détresse d’un petit garçon confronté par deux fois à la mort et à l’abandon.

Cette fable du Neverland, qui fait encore rêver, a inspiré Mikael Jacskon pour nommer son ranch, même s’il a poussé un peu loin l’innocence avec de jeunes garçons au prétexte d’un imaginaire où tout serait possible. Mais James Barrie n’était pas pédophile. S’il aimait tant l’enfance, c’est par traumatisme personnel : Il a perdu à 6 ans son frère aîné David, 13 ans, dans un accident de patinage et a depuis toujours voulu être le fils modèle pour sa mère, allant jusqu’à imiter les attitudes et les façons de parler de son grand frère défunt. Le stress émotionnel l’a empêché d’atteindre une taille normale pour un adulte et inhibé son intérêt pour le sexe, d’après les biographes anglais.

Même s’il s’agit d’une fable sur la naissance d’une fable, l’époque est parfaitement reconstituée avec ses chemises-tuniques, ses cabs et ses vieilles automobiles. Ce film est beau, joué pudiquement et sur un mythe éternel.

DVD Neverland (Finding Neverland), Marc Forster, 2004, avec Johnny Depp, Kate Winslet, Julie Christie, Freddie Highmore, Dustin Hoffman, Studiocanal 2013, 1h41, standard €9.99 blu-ray €6.73

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Du silence et des ombres de Robert Mulligan

Un film aux trois oscars et aux trois Golden globes, tiré d’un roman de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui eut le prix Pulitzer, enfin étant parmi les 50 films « à voir avant l’âge de 14 ans » du British Film Institute… Les raisons d’un tel succès sont à chercher dans l’année de sa sortie : 1962. Outre la crise des missiles soviétiques de Cuba et un krach boursier, l’année est marquée par l’entrée en force du premier étudiant noir James Meredith, imposée par le président John Kennedy lui-même à l’université d’Ole Miss au Mississippi, état raciste du sud. La lutte contre les inégalités sociales et raciales était au programme de la Nouvelle frontière du jeune président tout juste élu. Des marches pour les droits civiques et des Freedom rides furent organisés dès 1961 pour protester contre les discriminations des Noirs par les Blancs. Les USA se libèrent l’année même où l’URSS construit son Mur : l’espoir change radicalement de camp.

L’histoire du film se passe dans les années 30, durant la Grande dépression, dans la petite ville de Maycomb dans un état du sud. Elle est contée en voix off par une petite fille de 6 ans (Mary Badham) devenue adulte et qui se souvient de cet été-là. Son père, avocat respecté dans la ville pour son humanité et son bon sens (Gregory Peck), est chargé par le juge du tribunal d’assurer la défense d’un « nègre » (Brock Peters) accusé de viol sur une blanche (Collin Wilcox Paxton), parce que tous les autres se récusent. Il va donc faire son devoir, plaçant le droit et l’égalité affirmée de la Constitution fédérale avant les préjugés raciaux et les affinités communautaires. Ce n’est pas facile à vivre, tant la communauté vous enserre dans de multiples liens personnels et sociaux. L’avocat Finch, que ses enfants appellent de son prénom, Atticus, plutôt que papa, donne l’exemple de la droiture morale et du devoir civique. Il les élève seul, sa femme étant morte après avoir accouché de Scout.

Le fait que l’histoire soit vue par les yeux d’une enfant assure de ne pas tomber dans les bons sentiments qui pavent trop souvent l’enfer des bonnes intentions. Atticus est plus un personnage dans la cité qu’un parent charnel, bien qu’il prenne dans ses bras sa petite fille qui entre à l’école et parle avec son fils. Les deux enfants ne font pas leur âge affiché, ce qui gêne un peu : Jean Louise « Scout » Finch fait plus que 6 ans (de fait, elle avait 10 ans) et son frère Jeremy « Jem » Finch moins que 12 ans (il avait pourtant 14 ans) ; seul leur copain de vacances Charles Baker « Dill » Harris (John Megna) qui déclare 7 ans est à peu près dans les normes (il a 10 ans au tournage).

L’enfant, dans la mythologie américaine, est censé être innocent comme s’il était un ange issu du paradis. Mais, par le péché originel, il doit perdre cette innocence en grandissant afin de devenir citoyen patriote entrepreneur. Le moyen de découvrir le mal est la transparence : il faut tout dire, tout déballer, agir spontanément. Le regard « vierge » est celui de la vérité, donc du bien. Atticus élève ses enfants avec franchise et honnêteté, expliquant les choses telles qu’elles sont en fonction de leur âge, sans masquer la réalité au prétexte de les en « protéger ». Jean Louise est surnommée Scout parce qu’elle fait très garçon manqué, comme on disait avant le féminisme. Toujours en salopette, comme son frère qu’elle suit partout, elle peut se traîner dans la poussière et ramper dans les jardins sans abîmer ses vêtements. Le jour de la rentrée à l’école où elle va pour la première fois, elle doit se mettre en robe pour se conformer aux normes sociales et elle en a honte. Elle doit aussi ne plus se battre comme un garçon et « discipliner sa violence » comme lui serine son grand frère. Sur l’exemple de son père – qui s’est vu confier un fusil à 14 ans (mais pas avant) et a été autorisé à tirer sur les geais et les pies qui pillent les jardins, mais pas sur l’oiseau moqueur (traduit en français par rossignol) lequel se contente de chanter.

C’est qu’Atticus, sous ses airs bonhommes à tendre l’autre joue (notamment quand un bouseux lui crache au visage comme le Christ), est du côté de la force. Il surmonte sa propension instinctive à riposter par un bon poing sur la gueule (ce que j’aurais fait aussi sec, je l’avoue), mais tire parfaitement au fusil sur un chien enragé, mieux que le shériff avec qui il a été à l’école. Scout sait déjà lire car il lui a appris avant l’école, et le plus grand plaisir de la fillette est de faire la lecture à son père chaque soir : l’inverse de « tu me lis une histoire » marque combien elle est en avance sur ses condisciples, mais aussi sur la société des années 30, rendue volontairement autonome par son éducation. Elle représente la future femme qui votera Kennedy trente ans plus tard – tout comme le scout est l’éclaireur d’une armée.

Le film est construit sur ce passage de l’ombre à la lumière, la première scène opposant l’ombre rassurante de l’arbre de la maison (symbole protecteur de la famille) à la lumière crue des rues de la ville (où se déroule la vie sociale sous l’œil des commères). Mais l’apparence masque la réalité : le social transparent cache des peurs communautaires, le soleil de la raison n’éclaire pas les préjugés, et la blancheur de la peau peut renfermer de noirs desseins. Scout et Jem (diminutif de Jeremy) sont fascinés par la maison voisine, dont la rumeur amplifie les bruits et les secrets. Nathan Radley (Richard Hale) y cache et peut-être enchaîne son fils un peu demeuré Boo (Robert Duvall), qu’on ne voit jamais au grand jour comme s’il était le mal incarné, véritable croque-mitaine capable de poignarder avec des ciseaux son propre père comme on le répète.

Les enfants jouent à se faire peur, à explorer comme de bon pionniers américains la frontière – mais celle entre le réel et l’imaginaire. Car la menace, si elle est invisible, est bien réelle, bien que pas où l’on croit. Le simple d’esprit se révélera vertueux, les « honnêtes » gens pas toujours francs, la violée une harceleuse, son père en colère (James Anderson) un véritable sale type, et ainsi de suite. Si les peurs instinctives sont le fait de l’enfance, nombre d’adultes n’ont jamais dépassé ce stade d’ignorance et d’inculture. Le racisme et les préjugés en sont la conséquence : on a peur de ce qu’on ne connait pas et de ceux à qui l’on prête des mœurs animales pour se distinguer socialement – bien que l’on vive en fermier aussi pauvrement. Seule l’école, la lecture de livres, le respect du droit (et l’étude de la Bible) peuvent, selon le message du film, faire passer de l’ombre à la lumière, de l’état d’enfance à l’état adulte.

Toute l’histoire est donc le combat de l’innocence contre la cruauté, ce qui est particulièrement touchant lorsque des enfants sont impliqués. Car ces robustes et délurés gamins n’ont ni la langue dans leur poche ni la couardise attendue de leur âge tendre. Ils osent de nuit aller espionner la maison hantée par le demeuré, malgré le fusil du père ; ils rejoignent leur avocat de père qui campe devant la prison où « le nègre » Tom Robinson attend son procès et où les « honnêtes » gens, fermiers ignares sachant à peine lire et écrire, se rassemblent pour le lyncher ; la petite fille rappelle à l’un des fermiers sa dette vis-à-vis de son père qui lui a fait gagner un procès en usant du droit comme il se doit ; ils se font insulter à l’école, agresser ou effrayer par des adultes ; ils n’hésitent pas à traverser une forêt où des bruits inquiétants les suivent… jusqu’à la scène finale que je vous laisse découvrir – évidemment une apothéose dans le droit fil du message.

Les enfants sont plus vrais que les adultes dans cette histoire, ce pourquoi le film réussit à passer les années. Le bon sens humain, attisé par l’exemple du père défenseur du droit, est supérieur en conviction au simple exposé rationnel des faits et de la loi.

La plaidoirie de l’avocat au tribunal, pour convaincre les jurés de l’innocence du prévenu, m’a parue trop intello pour ce public de bouseux quasi illettrés. Comment des arguties de procédure ou des subtilités de témoignages pourraient-elle aller contre la force des préjugés ? Il aurait fallu mettre les points sur les i et montrer par exemple que le poing gauche du père poivrot a bien plus probablement poché l’œil gauche de la fille que le poing droit du nègre serviable, inapte de la main gauche depuis l’âge de 13 ans, plutôt que de le suggérer. Et insister plus lourdement sur la pulsion sexuelle de la fausse violée (aucune preuve médicale n’a été demandée, on « croit » une blanche sur parole) qui l’a fait embrasser un nègre après l’avoir attiré jour après jour sous des prétextes futiles. Cette plaidoirie s’adresse au public éclairé et intellectuel de 1962 plutôt qu’à la réalité agricole de 1932, c’est à mon avis la faiblesse du film (et peut-être du livre).

DVD Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), Robert Mulligan, 1962, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford, John Megna, Brock Peters, James Anderson, Collin Wilcox Paxton, Robert Duvall, Estelle Evans, Rosemary Murphy, Richard Hale, Frank Overton, Universal Pictures 2016, 2h04, standard €6.99 blu-ray €13.46

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard

Qui est-on au début du millénaire quand on a 28 ans ? Pas grand-chose… Le fils de son père, l’orphelin de sa mère, le troisième de la bande, l’amant de l’épouse du copain adultère, le pianiste raté, le professionnel de l’immobilier qui en a le dégout ? Tom n’existerait pas sans son incarnation cinéma Romain Duris ; avec un autre acteur, il serait un bien pâle personnage, tiraillé entre toutes ses contradictions et la complexité de l’existence aujourd’hui.

C’est bien Romain Duris qui est l’âme du héros, donc du film. Nerveux, tremblant, colérique, il est aussi baratineur et bagarreur. Il en veut, mais ne sait quoi. Se faire du fric en jouant les marchands de biens ? Se faire la femme de son collègue qui va baiser ailleurs ? Se remémorer maman en rejouant du piano arrêté dix ans avant ? Plaire à son père, la seule famille qui lui reste, malgré son égoïsme, sa rusticité et même sa bêtise ?

Il est entraîné par ses collègues de l’agence (Jonathan Zaccaï et Gilles Cohen) à lâcher des rats dans les escaliers pour faire partir les locataires d’un immeuble racheté à bas prix, ou à casser vitres et plancher d’un immeuble vétuste pour éviter les squats de Droit-au-logement. La propriété ou l’humanité ? Tom hésite. Là où il n’hésite pas, c’est lorsqu’il a affaire à un truand, soit un « couscous » qui ne veut pas payer le loyer pourtant dû, soit à un mafieux russe (Anton Yakovlev) qui se pavane dans les grands hôtels de la Côte. Pour ces cas, que son couillon de père n’a pas su résoudre et qu’il doit régler à sa place par chantage affectif, il y va et il cogne : ce qui est dû est dû. Prudent, il drague et baise dans les toilettes du grand hôtel la pute du Russe pour apprendre à quel danger il se mesure. Revenu à Paris, il enjoint son père de laisser tomber : ce mafieux est un tueur qui n’hésite pas. Le père, gros et con, fort laid (Niels Arestrup), s’en fout et il va y rester. Tant pis pour lui mais le fils devra le venger s’il le peut par on ne sait quel honneur familial.

Tom a rencontré par hasard Monsieur Fox, l’imprésario de feue sa mère qui le reconnait et lui demande s’il joue toujours du piano. Tom hésite, dit que oui de temps à autre, et l’imprésario lui demande de venir passer une audition. Changer de vie ? Retrouver sa vraie nature qui aime le son ? Choisir la part de sa mère vers l’ouverture artistique plutôt que celle de son père qui est une impasse ? Pour cela il faut se remettre au piano, métier exigeant et qui demande du temps. Ses collègues viennent à toute heure du jour et de la soirée le solliciter pour négocier une vente ou faire détaler les occupants des immeubles.

Le garçon rencontre une Chinoise récemment arrivée (Linh-Dan Pham) qui ne parle pas un mot de français mais est experte en piano. Elle consent à le préparer et lui fait répéter une toccata de Bach ainsi que d’autres morceaux. Tom est malhabile, le piano revient mais il est crispé, en témoigne son dos nu contracté que le cinéaste filme ; il a peur de ne pas réussir, il tremble d’être regardé et jugé. Il est encore adolescent peu sûr de lui qui ne joue bien que tout seul et sans cravate. Mais Miao-Lin, parce qu’elle est Chinoise et donc préoccupée avant tout de perfectionnisme, et parce qu’elle ne parle pas le français, est une bonne maitresse de piano. Elle se concentre sur l’objet, pas sur le sujet, sur la place des mains et l’aisance du mouvement, pas sur le « c’est bien ou c’est mal » (cette tare moraliste à la française).

Tom va à l’audition mais, réveillé pour aller signer un contrat inespéré la veille, il la rate, inhibé devant le grand homme de sa mère ; il devra revenir. Le père tué de deux balles dans la tête (dont on aperçoit les impacts sur le mur), Tom laisse tomber l’immobilier, ses copains bas du plafond et lourds de la queue. Il aide Miao-Lin à s’intégrer dans le milieu du piano et à parler le français ; on peut supposer qu’il en fait sa compagne, mais cela reste à l’appréciation du spectateur. Comme nous le retrouvons deux ans plus tard, à 30 ans donc, il est devenu adulte et probablement plus lui-même. Maman n’est plus et il n’a pas son talent, il l’accepte ; papa n’est plus et il n’aime pas le métier qu’il lui a inculqué, il le laisse.

Il va trouver sa voie, même s’il alterne encore entre Bach au piano et la musique électro dans son baladeur. C’est que le premier demande amour, effort et travail adulte du classique alors que la seconde est pure flemme et laisser-aller adolescent du mainstream. Comme souvent vers 20 ans (mais Tom est en retard), les jeunes hommes clignotent, côté vert mature et côté rouge immature. Tom joue du Bach chez lui chemise entièrement ouverte ou torse nu, à l’ado, ce qui est une façon de concilier les deux, d’hésiter encore à devenir adulte, puisque le piano se joue publiquement en chemise blanche, veste noire et cravate.

Ce n’est ni un polar ni un film psychologique, mais un entre-deux sympathique qui repose sur le jeu de l’acteur principal. Romain Duris. Casque de cheveux noirs et poitrine velue, stressé permanent qui fume sans arrêt, il aborde la vie difficile du millénaire, cette époque qui ne fait aucun cadeau aux jeunes ni aux autres. Les affaires sont délaissées pour l’art – mais pas sûr que les relations y soient plus humaines, même si elles sollicitent plus la sensibilité et l’intellect.

DVD De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard, 2005, avec Romain Duris, Niels Arestrup, Aure Atika, Emmanuelle Devos, Linh-Dan Pham, Jonathan Zaccaï, Gilles Cohen, Anton Yakovlev, UGC video 2012, 1h47, standard €9.99 blu-ray €11.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel

Je n’avais jamais vu ce film étrange, sorti en 1972 ; peut-être le terme de « bourgeoisie » était-il un repoussoir dans ces années gauchistes ? Revoir la société française parisienne avec résidence dans les Yvelines, presque cinquante ans après, est un rare plaisir. Combien le monde a changé en une seule génération ! Exit les Citroën DS aux phares directionnels, les Simca 1000 en forme de boite à savon, les Peugeot 404 racées, les Renault 17 carrossées sport et les Cadillac longues comme des péniches et souples comme des nefs.

Les conventions bourgeoises sont toutes d’artifices : comme dans la société de cour d’Ancien régime, il s’agit de paraître : riche, beau, à l’aise dans l’existence et dans le couple. Ce qui se passe dans la réalité est tout autre : tête de linotte qui empêche un dîner prévu, baise torride irrépressible tout de suite qui en empêche un autre, saoulerie au premier verre de la sœur célibataire (Bulle Ogier) qui en empêche un troisième, cadavre du patron de « la fameuse » auberge connue du bourgeois qui inhibe les convives du dîner manqué, service à l’armée en manœuvre (colonel Claude Piéplu), descente de police ou descente terroriste qui en empêchent toujours d’autres dîners dans les rêves… C’est que le « le dîner » est le summum du théâtre social. Chacun, chacune, est en représentation, verre à la main et clope au bec, tout maquillage et cravate dehors, dans une tabagie et une alcoolémie que l’on n’a plus jamais revu depuis.

Dès l’apéritif, baptisé « les cocktails » pour faire chic, le bourgeois donne une leçon aux autres, pour montrer qu’il « en est », qu’il connait les usages de sa caste : François Thévenot (Paul Frankeur) qui roule en Jaguar MK2 et joue les pique-assiettes dans les dîners mondains, détaille les « bonnes » opérations pour réussir un Martini dry ; au dîner, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) propriétaire d’une immense villa dans la proche campagne de Paris pour afficher sa réussite, détaille la « bonne » façon de couper le gigot, tandis que son épouse Alice (Stéphane Audran) clame à la cuisinière la « bonne » cuisson du gigot et la « bonne » façon d’accommoder les fayots « à l’huile d’olive » pour faire grande cuisine. Le bourgeois, comme toute classe dominante marxiste, définit ce qui est « bon » et mauvais dans les usages, les autres sont dominés par leurs injonctions sociales et morales.

C’est ainsi que Rafael Dacosta (Fernando Rey), ambassadeur de Miranda, république autoritaire d’Amérique du sud qui ressemble fort au Chili, dénie systématiquement tout ce qui va mal dans son pays : l’achat des juges, les inégalités sociales croissantes, la pauvreté abyssale, la répression des étudiants en colère comme on se débarrasse des mouches « avec une tapette » (inversion des rôles, la tapette étant l’étudiant dans le vocabulaire flic du temps), le trafic de drogue, l’accueil aux anciens nazis. Sa mission est toute d’hypocrisie : présenter une image et nier tout ce qui va contre, en maître suprême de l’illusion – même quand le colonel fume devant lui une cigarette de marijuana en prétextant l’exemple de l’armée américaine au Vietnam.

Mais la vie n’est pas une pièce de théâtre écrite selon les conventions. L’imprévu surgit toujours, dans un chaos vivant, ce qui fait que le dîner n’est jamais pleinement réalisé, tout comme n’est jamais signé « le contrat » dans la BD Gaston Lagaffe. Luis Buñuel aime la provocation, travers d’époque post-68 qui mélange absurde, surréalisme et contestation globale. Ainsi la domestique des Sénéchal (Milena Vukotic) qui paraît 25 ans en déclare 52 (inversion des chiffres imitant la pissotière inversée de Maxime Duchamp intitulée Fontaine en 1917). La figure de l’étudiant vaguement malfrat (Christian Pagès), est un exemple : au commissariat, un brigadier sévère (Pierre Maguelon) qui a intégré tous les codes de l’autorité bourgeoise, frappe un jeune homme dépoitraillé comme en ces années libérées (l’inverse de la cravate), et commande à ses hommes de le torturer « au piano » (une gégène musicale) pour le faire « avouer ». Quoi ? Non ce qu’il a « fait » car il n’a rien fait semble-t-il, mais qu’il a tort de se rebeller à l’autorité moustachue et qu’il reconnait le bon des « bons usages ».

Les bourgeois ont l’illusion de maîtriser le monde par leur fortune, donc par leur pouvoir. Et il est vrai que leurs relations sociales permettent souvent d’échapper au réel commun. Dans un rêve, qui peut être une réalité future ou une hantise du possible, un ministre (Michel Piccoli, homme affiché « de gauche » qui excelle dans les rôles de grand-bourgeois méprisant au pouvoir) fait relâcher la bande des Dacosta, Thévenot et Sénéchal, accusés (preuves à l’appui) de trafic de drogue entre Miranda et Paris. C’est que « les convenances » exigent que l’on ne fasse pas de vagues diplomatiques malgré la cupidité et l’égoïsme punis par la loi « égale pour tous ». Le qu’en dira-t-on de caste est plus fort que la loi commune chez les bourgeois. L’ambassadeur réussit à maîtriser une jeune terroriste (Maria Gabriella Maione) venue l’assassiner chez lui seins nus sous son pull, comme le tâte Dacosta, avec un pistolet cubain planqué sous la salade dans son sac andin. Il la relâche, faussement magnanime : car il fait signe aux flics des RG qui planquent dans sa rue de Franqueville du quartier La Muette (où il baise accessoirement la Sénéchal qui en veut avec tous), et ceux-ci embarquent la fille manu militari. Il s’est donné le « beau » rôle, mais la réalité est sordide.

Les bourgeois jouent et rêvent, ne sachant plus trop où se situe le réel – car l’inconscient se libère dans le rêve, donnant le vrai plus que le moi éveillé. Ainsi un lieutenant (Christian Baltauss), premier grade des officiers et première marche de bourgeoisie, raconte-t-il son enfance aux trois grandes dames ébahies (Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran) dont l’une flirterait bien avec lui, dans un café où le loufiat mielleusement poli selon les usages bourgeois (Bernard Musson) leur annonce successivement qu’il n’y a plus de thé, plus de café, plus de tisane et que l’on n’y vend pas d’alcool. Enfant à la veille d’intégrer un collège militaire à 11 ans, le lieutenant a empoisonné son père sur ordre de sa mère morte, qui lui dit qu’il a tué son amant qui est son vrai père. Les dessous des apparences ne sentent pas la rose. Tout comme l’évêque (Julien Bertheau) qui se fait jardinier chez les Sénéchal a vu ses parents empoisonnés par un inconnu, dont il découvrira que c’est un vrai jardinier qui ne joue pas un rôle (Georges Douking) à qui il donne l’extrême-onction – avant de le tuer, car un bourgeois n’a pas de noblesse d’âme, la force rustre ressort quand la réalité surgit brutalement. Le jardinier était brimé et épuisé par ses maîtres, mais cela ne compte pas ; il était peut-être le même que celui que les Sénéchal ont viré sans préavis une semaine auparavant, le laissant sans ressources, et dont l’évêque-ouvrier a pris la place « au tarif syndical ».

L’illusion devient comique lorsque la bande des entre-soi est invitée par le colonel à un dîner : ils se retrouvent dans un théâtre d’avant-garde, où ils doivent improviser… leur fuite. Ce n’est qu’un rêve, mais il caricature la représentation sociale.

Les bourgeois sont « en marche » sans savoir où aller sur cette grande route de Beauce qui part à l’infini entre les champs de blé en herbe, autre image de l’absurde que manie Buñuel, plusieurs fois montrée, rythmant le film. On peut se demander si c’est la haine du cinéaste pour les riches qui le pousse sans cesse à « provoquer le bourgeois » ; une hypothèse – absurde mais pourquoi pas dans le fameux Inconscient ? – serait que son nom sonne comme « bougnoule » en français ? Les « ouvriers » sont-ils meilleurs ? D’ailleurs, où sont-ils, pour comparaison, dans ce film ? Et qu’en est-il de la morale des cinéastes eux-mêmes (comme Weinstein) ?

Le spectateur jouit du spectacle et le charme discret opère, mais il se demande au fond qui dupe qui : le bourgeois tout d’apparences ou le Luis Buñuel qui n’est qu’images provocatrices ? Car le film, comme les personnages, manquent à mon avis de profondeur.

DVD Coffret Luis Buñuel (Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino), 1972, avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Mercedes Barba, Agustín Isunza, Delphine Seyrig, StudioCanal 2005, , €75.00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Tendres cousines de David Hamilton

Jeune adulte, j’avais beaucoup aimé ce film, sorti en salle en 1980. Il est tiré directement du roman de Pascal Lainé paru l’année d’avant, lui-même inspiré d’Apollinaire avec Les exploits d’un jeune Don Juan. Le Pop club de José Artur en avait fait l’éloge, un soir après 22h sur France-Inter. Pudeur, tendresse et délicat libertinage font de ce film léger, à la française, une initiation érotique émouvante d’un adolescent, dépaysée dans le temps du passé.

Julien (Thierry Tevini) a « 14 ans et 5 mois » lorsqu’il revient à la ferme familiale en pleine Beauce, pour les vacances de l’été 1939. La puberté l’a grandi brutalement, en témoignent ses vêtements étriqués qui le serrent et qu’il porte déboutonnés. S’il a grandi, la pension de curés ne l’a pas musclé, comme lui dit gentiment une servante. Il a gardé sa bouille ronde d’enfant, sa « peau de fille » comme lui déclare une autre et surtout ses cheveux longs en casque. C’était la mode de la fin des années 1970, dans le courant androgyne et antimacho qui régnait alors, mais je ne suis pas certain qu’un adolescent en pension religieuse aurait eu le droit de porter la même coiffure en 1939. Cela le rend mignon, mais pas vraiment adulte. Or il est amoureux de sa cousine Julia (Anja Schüte), une blonde de 16 ans fort bien faite, mais qui elle-même est amoureuse de Charles (Jean-Yves Chatelais), fils à papa enrichi dans les sanitaires, à qui est destinée la sœur de Julien, 18 ans et voix croassante, qui ne rêve que crèmes et falbalas.

Maladroit et agissant comme un enfant, Julien offre à sa cousine un… couteau suisse, comme si elle était un copain scout. Sa grande sœur sera tout aussi maladroite avec son fiancé Charles lorsque celui-ci sera mobilisé, elle lui donnera… un gros ours en peluche « porte-bonheur » ! C’est dire combien l’ajustement entre garçons et filles n’est pas favorisé par la société catholique et bourgeoise où chacun se voit cantonné à son rôle immémorial.

Le lourd printemps de Beauce a mis la ferme en émoi et les multiples servantes, ne portent rien sous leur robe – Julia se met même nue dans les herbes hautes pour prendre le soleil (et aguicher Charles). Régisseur et palefrenier profitent du cheptel féminin, tout comme Charles, doté de son prestige de riche bourgeois. Le spectateur plonge peu à peu dans cette atmosphère électrique où l’érotisme est à fleur de peau, non sans cette ironie française qui fait le charme du film. Le père de Julien (Pierre Vernier) est peu intéressé par les filles, ses faveurs vont à Mathieu, aide palefrenier de 17 ans aux cheveux longs et à la chemise ouverte, un peu demeuré. On se demande si cette affection du maître n’est pas le signe d’un fils bâtard, mais la suite prouvera que ledit maître est plus attiré par les « jeunes ordonnances » que par la gent femelle.

Passe aussi le facteur Cheval, clin d’œil à la réalité, qui se bâtit un palais de galets de rivière et qui tombe de vélo lorsqu’il voit la blonde allemande Liselotte se baigner entièrement nue. Pendant ce temps, le vieux le professeur Unrath (Hannes Kaetner), un scientifique allemand un peu illuminé qui a fui le nazisme, attrape « des âmes » dont il gonfle les ballons. Il est un hôte payant, inoffensif à la jeunesse, et sait consoler les chagrins de maximes sages.

La guerre, déclarée durant l’été, laisse Julien quasi seul mâle au milieu du harem. Toute l’attention se reporte sur lui, adolescent tout neuf déjà initié un soir de punition par la femme de chambre (Anne Fontaine) qui « teste son lit » (elle sera virée par sa mère, Macha Méril). Elle sera suivie de la brune Mathilde (Gaëlle Legrand) dans le foin où il s’est endormi torse nu après l’avoir chargé toute la matinée, non sans prendre un coup de soleil. Rougissant et tout timide, il jouira pour la première fois, chevauché par sa tendre initiatrice. Une scène pudique, délicatement jouée, filmée sur les visages.

Désormais déniaisé il délaissera sa cousine qui ne veut pas de lui et s’arrangera par une fausse lettre par lui montrer la vérité : Charles est un baiseur de tout con qui passe. La scène dans le grenier où pendent les draps à sécher est hilarante, Charles déshabille la jeune servante de 16 ans qui a remplacé la femme de chambre trop hardie. Il descend les bretelles d’épaules et dégage ses seins, puis remonte sa robe pour la pénétrer. Surpris par Julia outrée, il ne se démonte pas et accroche simplement la robe relevée au fil avec une pince à linge, le temps de régler la question ; et la jeune servante patiente, ainsi offerte.

Le beau Julien qui prend de l’assurance passera entre les mains expertes d’Angela (Fanny Meunier), de Liselotte (Silke Rein), de Justine, de Madeleine… Candide est heureux comme au harem. Sa cousine veut quitter la ferme pour aller n’importe où avec Claire, ancienne actrice décavée, priée de déguerpir du domaine parce que sa chambre va être louée. Alors que Claire fait ses bagages, Julien surgit et se dispute avec Julia. Ils en viennent vite aux mains, comme des garçons, et Julien qui a pris de la force domine Julia. La maintenant sous lui, il lui ouvre la robe et dégage sa poitrine… ce qui se termine par un baiser fougueux de l’un vers l’autre, rencontre sensuelle exacerbée par la lutte. Désormais réconcilié avec la vie, Julien baise probablement Julia car la dernière image les montre tout nus dans les blés après l’amour. Julien traite Julia comme Charles en l’appelant « bébé ». Elle ne supporte pas et une nouvelle baffe (la troisième au moins) lui prouve qu’il ne faut pas mépriser les femmes.

Amour de la vie plus que de la bataille, amour des femmes et jeux libertins, toute la légèreté française est là, dans l’innocence de la jeunesse dans la campagne – ce qui fera perdre la guerre mais gagner la paix avec le baby-boom !

Le politiquement correct inhibe la réédition de ce film (mais laisse hypocritement le YouPorn des collégiens se déchaîner) et nous devons nous contenter de ce qui est proposé – d’autres pays européens sont moins prudes :

Tendres cousines de David Hamilton, 1980, avec Thierry Tevini, Anja Schüte, Valérie Dumas, Évelyne Dandry, Élisa Servier, Jean-Yves Chatelais, Macha Méril, Hannes Kaetner, Silke Rein, Laure Dechasnel, Pierre Vernier, Gaëlle Legrand, Anne Fontaine, Fanny Bastien, film en français avec sous-titres grecs €17.99 / ou Arrow 2007, audio français avec sous-titres anglais €57.60

Pack DVD David Hamilton : Les ombres de l’été, Premiers désirs, Tendres cousines, Un été à Saint-Tropez, Llamentol 2009, en audio français ou espagnol €24.34

Pascal Lainé, Tendres cousines, Folio, €8.90 e-book format Kindle €7.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? de David Zucker

Les gaffes et tendresses de l’équipe Police Academy, long métrage issu d’une série télévisée à succès outre-Atlantique – à l’époque. L’Amérique s’y montre telle qu’en elle-même, mais dans une période où tout va bien. D’où sa facilité à rire de tout, sa bienveillance envers les travers des hommes.

Tout commence par une réunion à Beyrouth des grands méchants de la planète, Khomeini l’ayatollah, Arafat le terroriste, Kadhafi le dictateur, Gorbachev le maître du Kremlin, Castro le leader maximo et Idi Amin Dada le cannibale. Le lieutenant Frank Drebin (Leslie Nielsen), déguisé en fatma voilée qui sert le thé à la menthe en tremblant, est policier dans la brigade spéciale de la police de Los Angeles. On ne voit pas vraiment ce qu’il vient faire ici. Premier décalage ironique. D’autant qu’il boxe, judokise et assomme tout ce beau monde pas gentil. De retour au pays, une tripotée de fans avec fleurs et flonflons attend son avion… mais ce n’est pas lui la vedette.

Après avoir embouti en marche arrière un train de chariots à bagages avec sa voiture de fonction, il ramène l’ensemble l’air de rien jusqu’à la brigade. Ce n’est que le premier gag à la voiture du comique de répétition. Son partenaire, l’afro-américain Nordberg (O. J. Simpson) est gravement blessé de douze balles dans la peau par un gang de trafiquants de drogue sur un bateau qu’il avait investi tout seul. Mais il n’est pas mort (!) et Vincent Ludwig (Ricardo Montalban), riche homme d’affaires qui possède une compagnie maritime craint pour ses fesses. « I love you », susurre Nordberg à l’oreille de Drebin – mais ce n’est pas une déclaration d’amour ; c’est le nom du bateau.

Le lieutenant qui n’a peur de rien demande rendez-vous à Ludwig qui lui montre ses poissons samouraïs japonais, son stylo-sabre, sa collection de vases précieux Ming et son véritable Gainsborough. Pour l’endormir un peu plus, il le confie à son assistante blonde et bien roulée Jane (Priscilla Presley), pour qu’elle lui donne tout ce qu’il veut (si ! si !). La fille monte un escabeau sous les yeux du lieutenant, qui déclare, admiratif : « belle fourrure ! » – mais il ne s’agit pas de son absence de culotte ; c’est un castor empaillé remisé sur l’armoire et qu’elle tend à Drebin pour saisir la liste demandée de tous les bateaux.

Tout est comme ça et les gags s’enchaînent, un peu lourds mais sans pitié. Drebin va tomber amoureux (on le serait à moins), va se voir confier la sécurité de la venue de la reine d’Angleterre et autres pays à Los Angeles, où elle doit notamment assister à un match de baseball. Mais le lieutenant gaffeur veut des preuves contre Ludwig et s’introduit dans son appartement (seule la carte American Express parvient à débloquer la serrure, parmi toutes les cartes plastiques de même format…). Là, il évolue avec précaution, replaçant tous les objets à leur exacte place pour ne pas signaler sa présence. Il va même tirer habilement une feuille de papier prise exprès sous un château de cartes. Jusque-là tout va bien mais, c’est à la lecture du griffonnage qui annonce l’assassinat programmé d’Elisabeth II lors du match que tout va basculer. Il éclaire la feuille de son briquet pour la lire, ce qui l’enflamme, il la jette à la poubelle, se prend le pied dedans, ce qui met le feu aux rideaux et qui entraîne la chute des porcelaines Ming en voulant les éteindre, puis le déchirement du Gainsborough en voulant le sauver… En bref tout un festival de gags qui s’enchaînent sans temps mort. Ludwig revenant, Drebin fuit par la fenêtre sur la corniche, où il s’accroche aux seins plantureux d’une cariatide (ce serait aujourd’hui  censuré par fesses-book), puis à la bite proéminente d’un atlante (là, fesses-book ne dirait rien), avant de faire invasion dans un appartement la bite arrachée à la main, faisant crier une femme en soutien-gorge qui croit qu’il veut la violer (fesse-book laisserait faire).

Après de multiples péripéties, dont un plongé sur la reine parce que Ludwig la vise avec un mousquet de l’Indépendance qu’il est censé lui offrir, Drebin finit par être exclu par la mairesse de Los Angeles au look thatchérien du match (Nancy Marchand). Ce qui va l’amener à se déguiser pour passer inaperçu. Mais il ne trouve rien de moins que prendre le rôle d’un illustre ténor qui doit chanter l’hymne national devant tout le monde – ce qu’il assure d’une voix de fausset. Puis d’un arbitre de baseball – où il multipliera les gaffes.

Ludwig a fait hypnotiser l’un des joueurs pour tuer la reine et déclenche la séquence avec sa montre-émetteur, dans une parodie d’Un espion de trop. Mais Drebin va neutraliser le robotisé puis l’homme d’affaires par un gadget à la James Bond, ses boutons de manchette qui projettent une fléchette paralysante. Ludwig n’est pas mort, seulement endormi trois minutes… affirme le lieutenant à une spectatrice affolée – le temps pour lui de s’affaler sur la rembarde du stade puis de plonger trois étages plus bas avant de s’écraser sur l’asphalte où passent sur lui un camion, un rouleau compresseur puis tout un défilé !

C’est gros, bourré de coups de feu, d’allusions sexuelles énormes, de bagarres, de chutes spectaculaires et d’explosions. C’est typiquement américain, beauf à la Trump, mais cela fait encore rire. Le divertissement dans toute sa splendeur : intrigue sans intérêt, situations impossibles, personnages de caricature. Nous sommes dans l’exagération de la farce, mais sans aucune agressivité : les choses se déroulent d’elles-mêmes jusqu’à l’absurde, comme cette tape sur l’épaule de Nordberg, sorti de l’hôpital en fauteuil roulant provisoire, qui va le faire dévaler les escaliers et basculer par-dessus une rambarde.

Ce n’est pas mauvais mais ce n’est pas un grand film. Le titre yankee The Naked Gun joue sur le mot gun, qui signifie flingue mais aussi chasser ou encore le tir rapide au baseball ; son of the gun veut aussi dire vieille fripouille. Ces coquins-là nous font rire.

DVD Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? (The Naked Gun) et Y a-t-il un flic pour sauver le président ? de David Zucker, 1988, avec Leslie Nielsen, Priscilla Presley, Ricardo Montalban, George Kennedy, O. J. Simpson, Nancy Marchand, Paramount standard €10.02, blu-ray €27.98  

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les chemins de la liberté de Peter Weir

Dix ans après la chute de l’empire soviétique, ce film profondément humain rappelle ce que fut le formatage social stalinien de « l’Homme nouveau », via cet instrument que copieront les nazis : le goulag. Un jeune soldat polonais, Janusz (Jim Sturgess à la bouille de gamin), est accusé en 1940 d’espionnage et de sabotage, ces termes fourre-tout du soupçon. Sa femme, torturée, le trahit, même s’il refuse de signer ces accusations. Il est envoyé en Sibérie où, par moins 40° centigrades, les hommes sont forcés à trimer dans la forêt enneigée ou dans la mine. Plus que les gardiens, les chiens et les miradors, c’est l’immensité sibérienne (13 millions de km²) et son climat extrême qui constituent la prison pour 15 millions de zeks.

Avant d’être trop affaibli et démobilisé, Janusz songe à s’évader. Un autre détenu, intello prof d’égyptologie à Léningrad, l’encourage et le fait rêver ; mais lui n’a aucune intention de prendre le risque, il se contente d’alimenter son fantasme. C’est avec « Monsieur » Smith (Ed Harris), Américain d’origine finlandaise venu travailler à Moscou avec son fils, que Janusz va concrétiser son projet. Ils s’adjoignent Voss le Letton (Gustaf Skarsgård), et le russe Khabarov (Mark Strong).

Le goulag est composé pour la plupart de non-Russes : « Staline n’aime pas les étrangers », dit l’un d’eux. Son socialisme est national, même s’il est plus centré sur la classe sociale que sur la race. Encore que… Forger un « Homme nouveau » n’est-ce pas l’une des formes du racisme ? Eradiquer la culture de l’autre à la racine en tuant tous ses intellectuels, ses cadres et ses officiers (comme les Polonais massacrés par l’Armée rouge à Katyn) n’est-ce pas l’une des formes du génocide ? C’est ainsi que, pour les staliniens, les criminels de droit commun, les voleurs, les meurtriers, sont « du peuple » car de la sous-bourgeoisie, alors que les « ennemis du peuple » sont irréductiblement non-socialistes, donc décrétés non-humains. Ce pourquoi Valka (Colin Farrell), criminel tatoué qui a tué, au Staline sur la poitrine, menace Janusz de son couteau gravé d’un loup pour partir avec eux – mais restera du bon côté de la frontière : il est Russe et veut rester en Russie.

Sa violence et sa débrouille le font accepter car il s’agira de survivre durant des semaines dans les étendues glacées. Un soir de tempête hivernale, alors qu’un complice débranche le groupe électrogène, ils sont sept à franchir la barrière et à courir vers la forêt. La neige les aveugle, le manque de vitamines inhibe la vision nocturne pour ceux qui sont restés trop longtemps prisonniers, le froid est mordant. Janusz, qui a vécu dans les montagnes, coupe de l’écorce de bouleau pour en confectionner des masques et pouvoir avancer sans être gelé. Il devient le patron, reconnu par Valka. Leur fuite réussit, ils ne sont pas longtemps poursuivis (on se demande pourquoi) ; les gardiens comptent-ils sur la rigueur du climat et sur les populations locales à qui l’on promet une prime pour toute tête d’évadé ?

Mais le groupe est volontaire et déterminé. Janusz sait comment trouver le sud, à l’aide du soleil et d’un bâton. Le sud est le pôle de la liberté, la seule direction qui permette d’échapper à l’URSS et à son enfer socialiste. Il « suffira » d’atteindre par la forêt dense le lac Baïkal en disputant aux loups les proies abattues, de le longer en se nourrissant de poissons, puis de piquer vers la Mongolie en traversant la ligne gardée du Transsibérien et le désert de Gobi – enfin, puisqu’ils s’aperçoivent que la Mongolie est elle aussi communiste, de traverser l’Himalaya pour atteindre le Tibet puis l’Inde contrôlée par les Anglais. Soit au moins 6500 km à pied.

Une fille s’adjoint à eux, Irina (Saoirse Ronan), apeurée et menteuse, Polonaise évadée d’une ferme de redressement pour jeunes après la mort de son petit frère, mais finalement acceptée. Elle les fera parler individuellement, et cet aspect humanise le film. Car le groupe formé de bric et de broc va se transformer : le chacun pour soi du camp (voulu par le socialisme pour déshumaniser) devient peu à peu solidarité (par la reconquête de la liberté). Valka tue des animaux avec son couteau, Smith pêche à l’aide d’un hameçon fait d’un fragment de barbelé, le Letton fait la cuisine – chacun a son rôle, ce pourquoi il est respecté par les autres. Le gel, la faim, les moustiques, la crasse, la fatigue, puis le soleil et la soif, l’altitude, sont autant de maux qu’ils devront surmonter. Les faibles disparaissent car telle est la loi de la jungle sibérienne : le jeune dévitaminé qui ne voit pas le feu en rapportant du bois et meurt gelé, un autre de faiblesse, la fille d’insolation. « Monsieur » Smith lui-même, épuisé, ne devra qu’au jeune Janusz trop « gentil » de survivre ; il lui rappelle pourquoi il doit s’en sortir : pour pardonner. Lui veut revenir pour pardonner à sa femme qui l’a trahie par faiblesse ; Smith doit s’en sortir pour témoigner qu’on ne brise pas les hommes en tuant leur fils sous leurs yeux. Car David, 17 ans, est mort d’une balle dans la tête devant son père qui devait avouer être un saboteur. Smith – un faux nom, donné pour suivre la paranoïa stalinienne qui exigeait qu’on en dise le moins possible pour ne pas être soupçonné – est un père meurtri qui se reproche d’avoir entraîné son rejeton en URSS par idéalisme, ce pays où chaque lettre du nom est un mensonge : quelle union ? quelle république ? quel socialisme ? quels soviets ?

Le film s’inspire assez librement du récit À marche forcée du britannique d’origine polonaise Sławomir Rawicz, soldat envoyé au goulag pour « être » Polonais. L’auteur n’a pas réalisé cette marche lui-même mais raconte l’histoire vraie de prisonniers qui l’ont réussie. Le titre anglais, The Way Back, joue sur le double sens : le chemin du retour ou le retour en arrière. Le titre français fait ironiquement référence à la trilogie romanesque de Jean-Paul Sartre, Les Chemins de la liberté, où les personnages sont torturés par leurs choix, leurs principes et exigences. Ils se croient libres mais ne sont qu’en quête de liberté ; soit ils la refusent, soit ils en font un principe de vie, soit ils revendiquent un « droit » bafoué. Mais quel est ce « droit » abstrait si l’on ne sait pas le conquérir et le défendre ? Sartre était un compagnon de route convaincu du communisme, avec cet art des intellos parisiens de regarder le monde avec un strabisme divergent : dénoncer la réalité jamais idéale, en même temps que vanter un idéal jamais réalisé que par contrainte et force – donc contre ce même idéal. Encenser Staline, puis Castro, avant d’aviser Mao, quel naufrage pour « la pensée » politique française ! Ce film a le mérite de rappeler la réalité toute crue : l’URSS était un quadruple mensonge et le goulag était son idéal réalisé.

Malgré de beaux paysages et des acteurs convaincants, le message naïvement humaniste manque un peu de sel et l’impitoyable rigueur de l’épopée est traitée un peu légèrement : les populations locales qui devraient traquer les évadés sont inexistantes et l’Himalaya est franchi en quelques plans malgré l’énormité de l’altitude ou du climat et l’absence complète de provisions. Les plans lointains sur les libérés marchant en file sont trop nombreux et les gros plans de tension insuffisants pour adhérer complètement, même si la musique un brin planante aide. Il n’y a pas de scènes vraiment dures, or la réalité a dû en connaître. C’est un beau film, mais peut-être pas assez fouillé sur les tares du socialisme réel et sur les épreuves à surmonter pour être libre.

DVD Les chemins de la liberté (The Way Back) de Peter Weir, 2010, avec Jim Sturgess, Ed Harris, Colin Farrell, Saoirse Ronan, Mark Strong, Gustaf Skarsgård, Metropolitan Video 2011, 2h08, standard €8.85 blu-ray €17.37

Catégories : Cinéma, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hot shots ! de Jim Abrahams

Un film culte sorti l’année où George Bush 1er déclenche la guerre du Golfe contre un Saddam Hussein qui a envahi le Koweit et où Gorbatchev est séquestré par une tentative de putsch de la vieille garde communiste en Union soviétique. Nous sommes dans la bouffonnerie lourde, le pire des travers yankees et le meilleur des gags. Ce pastiche de Top gun mandate un autre jeune premier, Charlie Sheen, pour jouer au pilote virtuose mais psychologiquement névrosé.

Viré de sa base quinze mois plus tôt pour acrobatie dangereuse, Topper Harley (Charlie Sheen) est rattrapé par son commandant (Kevin Dunn) qui va le chercher dans sa réserve indienne où il se terre pour être en communions avec la terre. Cric-crac ! fait la peau à l’entrée du tipi lorsque le commandant sonne à la porte comme s’il s’agissait d’une maison normale. Ce n’est que le début d’une série de gags désopilants qui mettent à mal tout héroïsme et toute tentative de se prendre au sérieux.

Le nom du pilote féru d’avion et de moto est par exemple issu du scooter Harley-Davidson Topper des années 1960. L’amiral Benson (Lloyd Bridges) est une baderne incapable et réparée de bric et de broc de ses blessures de guerre depuis quarante ans, une sorte d’homme diminué plutôt qu’augmenté. Car tout est inversion dans les sketches : un loup apprivoisé erre dans le campement indien mais c’est un ridicule clebs qui glapit à chaque fois que quelqu’un s’assoit quelque part, car il est toujours sur la chaise. Le copilote Pas d’bol (William O’Leary) rencontre un chat noir, passe sous une échelle, brise le miroir de sa femme (Heidi Swedberg) qui lui raconte que ses deux gosses tout joyeux de leur nouvelle maison commencent à gratter les murs pleins d’amiante cancérigène, avant de ne pas signer l’assurance-vie en reportant cela à plus tard – il se crashe à l’entraînement. Lorsque Topper donne ses économies (600 malheureux dollars) à l’épouse éplorée lors de l’enterrement, celle-ci lui déclare que ce sera juste, avec le chèque de 3 millions qu’elle vient de gagner au loto, pour financer sa croisière. Tout est de la même veine…

Topper enfourche donc sa moto pour revenir à la base et reprendre le manche. Il ne se fait pas faute de rencontrer sur la route une belle femelle (Valeria Golino) chevauchant son cheval et faisant des acrobaties dessus. Il la retrouvera comme psy de la base et sera réglementairement obligé d’aller la voir régulièrement. Car il garde en lui le souvenir douloureux de son père, responsable de la mort de son coéquipier lors d’une mission d’entraînement. En fait, il ne l’a pas tué mais l’avion s’est crashé et des tarés de chasseurs de cerf l’ont descendu en prenant les branches prises dans son casque pour des bois d’animal. Dans la chambrée à la base, chacun d’ailleurs se trouve plus ou moins fils, cousin ou nièce des protagonistes. Une femme vit d’ailleurs comme un homme dans le baraquement, tandis que le sergent noir aboyeur comme dans Full Metal Jacket lui demande de faire saillir ses pectoraux.

Mais l’absurde n’irait pas loin s’il n’y avait une sombre histoire de magouille du lobby de l’armement pour fourguer leur dernier avion. Une mission en Irak depuis un porte-avion en Méditerranée en donne l’occasion. Le commandant, soudoyé par les lobbyistes, compose une improbable équipe de bras cassés pour faire échouer la mission, tandis que le meccano sabote les armements. Le guide radar est atteint d’un strabisme divergent qui l’a fait virer du pilotage, Topper le casse-cou est choisi comme chef de mission. Pas d’bol aurait été le meilleur pilote pour cette mission mais il n’est plus là. C’est peut-être cela qui va sauver le coup – et l’influence femelle de la psy, qui en pince pour le Topper et arrive à le convaincre que l’histoire de son père n’est pas de sa faute.

Les jets ont à bombarder une centrale atomique en Irak, dans la piscine de laquelle Saddam Hussein (Jerry Haleva) aime à se tremper. Leurs bombes sont sabotées, leurs missiles aussi, mais Topper détourne en virtuose les missiles des ennemis à ses trousses pour faire tout exploser dans un feu d’artifice à la Hollywood. Les chasseurs ennemis sont noirs et chaque pilote, en visière noire, porte un nom de dérision : Couscous, Kebab, Houmous… Tout à leur traque, ils percutent tous une montagne tandis que Topper passe un col étroit en braquant son jet à la perpendiculaire.

Le commandant félon est blessé dans l’opération mais avouera à Topper que son père n’a pas démérité et que c’est lui qui a tu la vérité par jalousie et envie de prendre sa place. Mission réussie, père réhabilité, ego restauré, Topper n’aura plus qu’à couler des jours heureux avec la psy, que son ex-fiancé (Cary Elwes) lui laisse, autre inversion improbable dans le machisme yankee. Mais elle est si « chaude » : on peut faire griller du bacon et frire un œuf sur son bas-ventre, après avoir fait sauter une olive plantée dans son nombril jusque dans sa bouche !

L’exagération des rôles et l’inversion systématique des attitudes normales, avec le comique de répétition et les trouvailles des dialogues est un peu difficile à assimiler à la fois à la première vision, ce pourquoi certains n’aiment pas. Mais si vous faites attention aux détails, vous prendrez beaucoup de plaisir. Allez par exemple jusqu’au bout du très long générique, parsemé de recettes de cuisine et de gags insérés ici ou là ; vous y serez aidé par une bonne musique. Il se termine d’ailleurs par ce message « Si vous étiez parti au début du générique vous seriez déjà chez vous ». L’époque était encore à la parodie : qui, aujourd’hui, oserait se moquer aussi ouvertement des travers de l’armée, du lobby militaro-industriel et des héros pilotes de l’aéronavale ?

Il existe une suite, Hot shots 2, que je n’ai pas vue mais qui paraît aussi drôle.

DVD Hot shots ! de Jim Abrahams, 1991, avec Charlie Sheen, Cary Elwes, Valeria Golino, Jon Cryer, Lloyd Bridges, 20th Century Fox 2001, 1h24, standard €5.89, blu-ray €21.36

DVD Hot shots ! + Hot shots 2, 20th Century Fox 2012, standard €9.99, blu-ray €11.99

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La vie des autres de von Donnersmarck

Le « real-socialisme » (comme le traduit drôlement un sous-titre) est en marche… vers rien. Car plus rien ne « progresse » dans ce système figé qui a rêvé de communisme avant d’exploser une nuit de 1989, lorsque le Mur de Berlin est tombé. Les démocrates populaires de l’Allemagne de l’est ont massivement voté avec leurs pieds pour aller voir « l’enfer fasciste » de l’Allemagne de l’ouest. Le film raconte les dernières années de leur vie quotidienne au ras des humains, en 1984.

Il y a le poète Georg Dreyman (Sebastian Koch) qui écrit des pièces de théâtre en s’inspirant de Bertold Brecht, l’actrice principale Christa-Maria Sieland (Martina Gedeck) qui est sa compagne et doute de son talent au point de se doper, le ministre de la culture Bruno Hempf (Thomas Thieme) qui la lorgne et la viole dans sa Volvo limousine en abusant de son pouvoir, le lieutenant-colonel de la Stasi (la police politique) Grubitz (Ulrich Tukur) qui est chargé par ledit ministre de « trouver quelque-chose » sur le poète afin de lui ravir l’actrice, enfin le technicien froid sans état d’âme du capitaine de la Stasi (Ulrich Mühe) chargé de mettre le couple sur écoute.

L’officier Stasi est le parfait exemple de l’apparatchik qui pourrait être remplacé sans dommage par un quelconque robot. Pas même besoin d’intelligence artificielle, l’idéal du socialisme réalisé (real-socialisme) est en effet une mécanique de type robot (de rabot, le travail en russe). Ce qu’il apprend aux jeunes postulants de la Stasi est qu’un innocent se révolte et hurle tandis qu’un suspect se met à pleurer et à répéter les mêmes éléments de langage appris par cœur pour tromper l’enquêteur. Aucun d’état d’âme personnel, soumission totale au pouvoir, obéissance aveugle aux ordres, technicien professionnel maniaque du travail bien fait, Gerd Wiesler est célibataire, habite un appartement dépouillé, se nourrit de presque rien hors de la cantine officielle, loue une pute aux gros seins de temps à autre (Gabi Fleming). Il ne vit pas – sauf par procuration en interrogeant et écoutant les autres, car tout le monde surveille tout le monde dans le socialisme réel.

Il découvre, avec le couple d’artistes, que « la vie » peut être humaine, bien au-delà du rouage d’Etat. Que l’on peut aimer une personne et pas seulement une fonction, que l’on peut servir les lettres et pas seulement le parti, que l’Etat est un moyen de vivre et pas un but en soi. Les idéalistes sont devenus idéologues et le meilleur des mondes est devenu le pire. Plus rien n’avance car chacun a peur de dévier d’une ligne imposée par personne, sinon par l’imitation du même afin de ne pas dévier… On tourne en rond. Tout vient de l’Ouest et chaque socialiste craint la tentation. Seule la police politique maintient un semblant d’ordre en traquant impitoyablement les déviances, même légères. L’officier qui blague sur le secrétaire général du parti à la cantine est envoyé à la cave pour servir la censure, le petit garçon au ballon (Paul Maximilian Schüller) qui dit que, selon son père, les gens de la Stasi sont des méchants se voit (presque) demander son nom par réflexe – mais le capitaine Wiesler renonce au dernier moment.

Le traitement réaliste des personnages et le scénario subtil ne font pas de ce film une dénonciation idéologique mais un simple constat. Un régime policier n’est pas humainement viable ; à l’inverse l’amour, l’empathie, la morale droite – les vertus des « hommes bons » – permettent d’en sortir. C’est ce qu’accomplit le rouage Stasi Wiesler par une « révolution ». Non seulement il ne dénonce pas le couple qui commence à s’insurger, mais il fausse ses rapports d’écoute et cache la machine à écrire apportée clandestinement de l’ouest pour que nul flic ne puisse reconnaître qui a tapé un texte évoquant le suicide. Car la RDA a cessé depuis 1977 de compter les suicides : ils sont trop nombreux ; le pays était le second après la Hongrie en suicidés de tous les pays du bloc de l’est. Cet article, publié par Der Spiegel à l’ouest, a été écrit par Georg Dreyman après la mort volontaire de son ancien metteur en scène Jerska (Volkmar Kleinert) « interdit de travail » depuis sept ans pour propos « subversifs ». Or qu’est-il de plus subversif que de pousser les citoyens moyens et intégrés comme lui, Dreyman, à la révolte ? Jerska avait offert à son ami Dreyman la partition de La Sonate de l’homme bon. Lorsqu’il l’a joué au piano, juste après qu’un coup de fil (sur écoute) lui ait appris son suicide, Wiesler est bouleversé par la musique (ce qui est très allemand). L’art parle-t-il à l’universel en chacun de nous, par-delà les idéologies et les individualités ? L’art peut-il sauver les humains de leurs dérives ? L’art peut-il survivre s’il est impitoyablement soumis à la censure ? Peut-on faire encore de l’art si l’on collabore à l’art officiel ? La beauté peut-elle surgir sans noblesse d’être ?

Les ambiguïtés de chacun sont mises en valeur, ce qui ne fait pas du film un noir et blanc idéologique. Le poète est reconnu dans son pays, au nom de quelle conception de l’homme prend-t-il des risques ? L’actrice, arrêtée pour détention de drogue et menacée d’être interdite de scène, doit devenir informatrice de la Stasi et trahir son compagnon, mais elle se repent et… se suicide en se jetant contre un camion. Le capitaine Wiesler de la Stasi, bien que policier implacable, se prend à douter de sa mission en constatant que le ministre veut trouver le poète coupable pour lui piquer sa compagne et en faire sa pute. Quant à son chef à la Stasi, il regrette que ce « coup » politique ne puisse accélérer sa carrière mais laisse le bénéfice du doute à son capitaine en le rétrogradant à ouvrir les lettres privées pour la censure.

Après la chute du régime, lorsque les archives de la Stasi sont ouvertes à tous ceux qui ont été sur écoutes, Dreyman se voit apporter un chariot entier de dossiers sur son cas. Il a été écouté en train de déjeuner, en soirée avec des amis, en conversation intime avec sa femme, sous la douche, en train de baiser… Et pour quelle fin tout ce travail dérisoire ? Pour le seul bon plaisir d’un ponte. Surtout pas pour le peuple, ni le progrès, ni la cause du « socialisme »… Lui qui ne pouvait plus écrire sous l’étouffoir de la RDA retrouve de la vigueur pour écrire un roman dans l’Allemagne réunifiée. Il le dédie au matricule HGW XX/7 de la Stasi, cet anonyme qui lui a permis d’échapper à la prison. Ce dernier, devenu distributeur de journaux gratuits au porte à porte, voit le livre en devanture de la libraire Karl Marx (tout un symbole d’idéal corrompu !) ; il le feuillette, reconnait la dédicace, l’achète et lorsque le vendeur impassible lui demande s’il doit faire un emballage cadeau, l’ex-capitaine de la Stasi dit : «  Pas la peine, c’est pour moi ». Le message entre hommes bons est passé.

DVD La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, 2006, avec Martina Gedeck, Ulrich Mühe, Sebastian Koch, Ulrich Tukur, Thomas Thieme, Paradis distribution 2007, 2h32, standard €9.32, blu-ray €12.18

Catégories : Cinéma, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Zardoz de John Boorman

Quand les années 1970 se projettent en 2293 – soit dix générations plus tard – ce qu’elles voient n’est pas bon. Le film est écrit après les événements de 1968 un peu partout dans le monde et l’Irlande, pays du tournage, apparaît comme un havre préservé, encore archaïque. Le futur est une utopie écolo-hippie où la technologie (déjà) a permis à une élite savante de se préserver dans une bulle tandis que le monde normal s’en va à vau l’eau. Ce thème m’avait séduit lorsque j’ai vu ce film à sa sortie : les intellos dans le cristal, les brutes dans la merde. Ce n’était pas à la mode et difficilement audible en ces années de gauchisme d’ambiance.

Sauf que les intellos du film, efféminés et androgynes, ayant banni le sexe pour cause de féminisme et l’agressivité pour cause de technologie maternante, ne font plus rien, ne chassent plus rien, ne plantent plus rien. Ils vivent en fermettes coquettes comme Marie-Antoinette à Trianon – mais c’est bien « le peuple » comme hier qui fournit le blé. Pour cela, il faut le forcer, rétablir donc la domination – cette abomination de la nouvelle bible de gauche écolo – et, pour cela « sélectionner » – mot abominable de l’idéologie adverse – des contremaîtres qui vont sévir et faire bosser. Donc rétablir la crainte universelle – et pour cela quoi de mieux qu’une nouvelle religion terrifiante ? Les intellos divins, les soldats politiques et les hilotes cultivateurs : ne voilà-t-il pas les trois ordres de l’Ancien régime reconstitués ?

La religion se révèle sous la forme d’un masque de théâtre grec nommé Zardoz, la gueule grande ouverte et la voix profonde, qui surgit des nuages sur la 7ème symphonie de Beethoven. Mais ce vaisseau – car c’en est un – est actionné par un « éternel » (comme les autres), chargé de tenir les terres extérieures au vortex bulle. Arthur Frayn (Niall Buggy) s’inspire du Magicien d’Oz (The Wizard of Oz – d’où zard’oz), parabole 1900 destinée aux enfants de la grande dépression 1883-1897 aux Etats-Unis, pour inventer le nouveau monde post-industriel de l’an 2293. Il sélectionne des exterminateurs qui seront chargés dans un premier temps de « débarrasser la terre » des nuisibles inutiles que sont les brutes ; il leur fait violer les filles et tuer les mâles afin de produire une race nouvelle mieux adaptée à ce monde en ruines ; il ordonne aux exterminateurs de réduire en esclavage ceux qui sont aptes à travailler et de les faire cultiver la terre afin d’enfourner dans la gueule de Zardoz les « offrandes » de ses adorateurs. Contre livraison du blé, il jette fusils, pistolets et munitions sur la terre. Et le peuple est content, il « croit » ; et les exterminateurs sont contents, ils « chassent » l’humain, violent, tuent ou fouettent ; et les intellos écolos sont contents, ils « ont le blé sans l’argent du blé », juste par leur ruse de clercs.

Après avoir déconstruit ce monde en 68, ce film démontre cinq ans après les engrenages d’une reconstruction anti-utopique. Car les grands mots des belles âmes du new age sont du vent devant la nécessité. Vivre en bulle, c’est confortable : fusionnel, dans un éternel printemps, ami-amie avec toutes et tous, sans peine ni douleurs, sans travail ni enfantement – une vraie Bible à l’envers ! Mais ne serait-ce pas de l’orgueil ? Le péché est puni par la loi divine chez les chrétiens. Dont acte.

Car le chef des exterminateurs Zed (Sean Connery), le plus impitoyable et le plus agressif – mais aussi le plus intelligent, un vrai James Bond 007 – est mandaté pour découvrir ce qui se cache dans le masque de Zardoz. Il est poussé par la curiosité atavique de la volonté de savoir, qui est une forme de l’agressivité à vivre. Aidé par ses compagnons qui enfournent le blé à pelletées dans le masque, il se cache sous le tas et n’émerge qu’en vol. Toujours pistolet à la main, la poitrine nue bardée de cartouchières, il « tue » Arthur Frayn qui s’écrase au sol (mais sera reconstitué dans la machinerie biologique du cristal).

Lorsque le Zardoz revient à sa base dans le vortex, Zed part explorer le coin. Il est idyllique, suite de maisonnettes collectives au bord d’un lac, dans une atmosphère douce où il ne pleut jamais et où chacun vit heureux pour l’éternité. Car un vortex est un tourbillon physique qui enferme les particules. Les savants, deux générations avant, ont inventé un monde préservé, stable et fermé comme un cristal (le Tabernacle), dans lequel tous les éléments se répondent, en écho. Ils ont trouvé le miraculeux équilibre, donc l’éternité. Sauf que les humains, même mutés lorsqu’ils sont « reconstruits », ont encore besoin de manger, même s’il ne s’agit que de fruits et de céréales (la viande, quelle horreur, ce serait agressif !). D’où le recours à la domination sur l’extérieur.

Ils ont perdu toute agressivité donc tous désirs ; les mâles ne bandent plus. Certains sont devenus apathiques, les vieux « éternisés » trop tard aspirent à en finir, les autres s’ennuient dans « le collectif » où règne la pensée unique de l’harmonie universelle. Les séances d’unisson, qui rappellent furieusement les sessions de méditations des stages de psy-quelque chose de nos jours, font froid dans le dos. Qui a réticence, même minime, à se livrer à tous, est rejeté socialement et poussé dehors comme un renégat, déchu de toute relation. Le vote est obligatoire et l’on vote pour tout ; la majorité impose sa loi sans contrepouvoir – or la majorité n’est pas originale, ni meilleure que les meilleurs. Sauf qu’on ne veut plus de « meilleurs », l’égalité absolue règne en théorie. Car même chez les éternels, intellos harmoniques, « la domination » existe ! Elle est collective, donc pire ; l’expérience communiste un peu partout sur la planète le montrait à l’envi dans les années 1970. Le totalitarisme intellectuel n’est pas meilleur que le totalitarisme religieux ou celui des seigneurs guerriers. Arthur Frayn ne fait que traduire le sentiment majoritaire des éternels lorsqu’il veut détruire le vortex via un exterminateur pleinement humain, c’est-à-dire tueur et volontaire. Sean Connery – dit Zed, la dernière lettre de l’aphabet – est parfait dans ce rôle : velu, viril, puissant, il va observer et ne laisser observer que ce qu’il veut dans les « expériences » que font sur lui les femmes qui dominent (mais oui) le collectif éternel. May (Sara Kestelman) lui avouera, spontanée, qu’il est « plus intelligent qu’elle et même que la plupart d’entre nous ». Car lui est issu d’enfantement, pas de machine à procréation ; lui a été élevé dans la survie, pas dans la mollesse de l’éternel printemps ; lui bande pour les filles, pas les efféminés éternels – il a envie, il désire, il veut.

Bien sûr, nous sommes dans les années post-hippies où il était mal vu d’être musclé et de montrer sa force, ce pourquoi le Sean Connery d’époque a le torse plutôt mou. Mais, par rapport aux minets filiformes et imberbes qui l’entourent, il est la bête aux narines frémissantes, en slip rouge comme Tarzan. Ce pourquoi l’autre femelle dominatrice Consuela (Charlotte Rampling), glaciale de désirs refoulés, voudra « le détruire » parce qu’elle est en train d’être séduite par le mâle et que cela l’effraie. Il finira par la ravir, ils s’enfuiront tous deux après le crépuscule des dieux et ils auront un enfant que, dans une scène mémorable, on voit grandir entre ses deux parents jusqu’à ce qu’ado, il les quitte pour vivre dans le monde réel – et qu’eux meurent enfin.

Guerre du Vietnam, du Biafra, du Kippour, du Bangladesh, Watergate, crise du pétrole et suspension de la convertibilité or du dollar, composent un monde cruel où, en 1974, les utopies font long feu. Zardoz en est l’illustration. La religion oppresse, les savants imposent, les intellos oppriment, même le végétarisme et le féminisme sont des contraintes : la domination est toujours là. Le seul moyen d’en sortir est d’être empli d’énergie vitale pour penser par soi-même et se révolter – comme les conquérants, comme les pionniers, comme les grands hommes depuis les origines. Contre le rêve écolo de tout ce qui est « durable » au point d’aboutir à un équilibre éternel. Car l’équilibre parfait est asthénie, apathie, soumission au collectif fœtal, absence complète de volonté au profit du plan – autre forme redoutable de dictature. Les individus ne sont plus, ils forment un œuf ; ils n’ont plus d’existence, plus d’attractions pulsionnelles, affectives ni sexuelles, plus de personnalité. Ils sont standards, interchangeables, égaux éternellement médiocres, ennuyés de tout, déshumanisés.

Il faut dépasser le premier degré kitsch et confus, les longueurs parfois, car ce film mérite d’être revu pour ce cinquantenaire de mai 68. Le message est qu’il vaut mieux accepter sa nature et faire avec plutôt que de la nier (ce péché de toute la génération 68 devenue social-démagogique !). Toute l’œuvre de « civilisation » consiste à canaliser les instincts primaires et à dompter les passions par l’intellect pour les faire servir au mieux l’humain dans son environnement. Ce n’est pas en déniant la nature agressive de la bête humaine que l’on changera le monde – au contraire ! Car l’instinct vital surgit toujours, même là où on ne l’attend pas. Autant le reconnaître, le contenir, l’apprivoiser et le canaliser.

DVD Zardoz de John Boorman, 1974, avec Sean Connery, Charlotte Rampling, Sara Kestelman, John Alderton, Movinside 2017, 1h45, standard €16.99 blu-ray €19.99 

Catégories : Cinéma, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Tiré de la biographie de Marie Stuart par Stefan Zweig, ce film ambitieux et dépouillé se perd un peu. Le lecteur non initié à l’histoire de l’Ecosse ne sait trop à qui il a affaire. Cependant, l’histoire s’élève jusqu’à un beau portrait de femme. Elle se voulait indépendante, élevée un peu comme un garçon et montant son cheval à califourchon mais n’a jamais su trouver, dans ses maris successifs, l’homme qui l’aurait épaulée. Sauf le dernier, peut-être… dans le film.

Reine d’Ecosse à 6 jours après la mort de son père Jacques V, Mary est envoyée en France par précaution, tant les ambitions des nobles ne cessent de menacer sa couronne. Elle y est d’abord la reine des gosses avant d’épouser à 15 ans celui qui deviendra François II et qui n’a que 14 ans. Le garçon, maladif et sous la menace constante des querelles de religion, ne s’intéresse pas au sexe mais aux armes et à la chasse. Roi pour un an et demi à 15 ans, il meurt d’une otite mal soignée, laissant le royaume à son frère de 10 ans, Charles. Mary, ex-reine de France, reprend alors son titre de reine d’Ecosse et rentre au pays.

Revenue d’un pays nettement plus civilisé que le royaume pas encore uni, elle se trouve en butte aux intrigues et aux austérités d’Ecosse, pays de landes sauvages battues par les lames. Le film se perd parfois dans des séquences de brume et d’herbe trempée, sur une musique inquiétante. Mary voudrait la concorde civile, mais les fanatiques réformés, tel John Knox, font régner l’intégrisme. Tout fier de pouvoir lire la Bible tout seul depuis la diffusion de l’imprimerie à peine un siècle plus tôt, le théologien collabo de Calvin n’a pas le sens de lire l’Ancien testament à la lumière du Nouveau. Plus hébreu que chrétien dans son interprétation des écrits sacrés, il tonne contre l’autorité des femmes et contre les fantaisies de la cour. Mary Stuart ne sera pas sa copine. Il prêche que les autorités subalternes (comme lui) ont le droit divin de résister à un « tyran », celui (ou pire : celle) qui n’applique pas la discipline presbytérienne qu’il a créée. Et le demi-frère de Mary, James Stuart comte de Moray, le suit.

C’est le chaos. Est-ce pourquoi le film passe alors des images tressautantes, la caméra à ras de cheval en forêt ou sur la lande, qui font mal aux yeux et donnent la nausée ? Le bouleversement de Mary doit-il provoquer un malaise chez le spectateur ? On se demande si le souci de dépouiller et d’être à tout prix original ne gâche pas l’ouvrage. Mary a 21 ans mais n’est guère plus sage. Elle voudrait la paix mais ne sait pas trancher. Elle garde son protestant de frère comme conseiller et l’aide à se défaire du parti catholique qui est pourtant celui qui la soutient, mais elle ne veut ni se convertir pour faire comme son peuple, ni épouser un Anglais réformé pour unir les deux couronnes. Elle parle alternativement en français, en écossais et en anglais, ce qui fait un peu désordre dans la bande son, le sous-titrage surgissant incongru dans la version en langue choisie.

Mary Stuart décide de marier sur un coup de tête lord Darnley, un bellâtre qui est son cousin sous le nom d’Henri Stuart, petit-neveu d’Henri VIII. Celui-ci s’empresse de lui enfourner un fils, Jacques ou James, et se prend désormais pour le roi alors qu’il n’est que celui qu’on sort quand on en a besoin. Mary ne lui pardonnera pas d’avoir aidé à assassiner son conseiller français Rizzio et lui condamnera désormais son lit.

La reine d’Ecosse envisage alors comme amant le viril Jacques Hepburn, quatrième comte de Bothwell, qui l’a accueillie dès son arrivée au pays. Darnley est étranglé après que sa maison eut sauté à l’aide de barils de poudre. Le complot était-il de Bothwell ? Il en fut accusé aussitôt par tous ceux qui avaient intérêt à sa perte. Le film, cette fois, s’écarte de l’histoire officielle où il est dit qu’il « enleva » la reine avant de « la violer ». Mary reste maîtresse d’elle-même et couche volontairement avec Bothwell, l’encourage à lever des troupes pour résister aux lords, ne le laissant fuir que lorsqu’il n’y a plus aucune issue. Enceinte, on ne sait pas ce que l’avenir sera. Le film passe négligemment sur la suite, la perte par fausse couche de ses jumelles, déclarant que « la vie de Mary Stuart s’achève à 25 ans ». En fait, elle vivra jusqu’à 45 ans avant d’être décapitée par trois coups de hache d’un bourreau bourré, dernière punition pour une femme trop indépendante qui se croyait reine plutôt que jouet entre les pognes mâles des lords politiciens.

En rivalité mimétique avec Elisabeth, qui régnait en Angleterre, Mary écrivait des lettres et des poésies ; elle l’avait appris à la cour de France. Elle voulait rattacher le pays du mouton et du whisky au royaume civilisé, en pleine Renaissance, plutôt qu’aux rustres angles et saxons du sud. Mais la religion, ce paravent de tous les intérêts les plus vils, a empêché ce dessein. Malgré la lenteur un peu suisse du film, l’absence d’action malgré les beaux décors, reste un portrait féminin remarquable, tout en psychologie, superbement incarné par la sensuelle Camille Rutherford.

A voir rien que pour elle.

DVD Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach, 2013, avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff, Aneurin Barnard, Condor Entertainment 2016, 2h, €9.99

L’Ecosse sur ce blog

Le cinéma sur ce blog

Catégories : Cinéma, Ecosse | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

I… comme Icare d’Henri Verneuil

Cela pourrait se passer n’importe où et notamment aux Etats-Unis ; un président est assassiné et cela évoque John Kennedy – mais toute ressemblance avec des personnes ou des scènes ayant réellement existés serait bien sûr purement fortuite. Bien que roulent des Cadillac, le spectateur peut apercevoir des Renault 12 et les cabines téléphoniques portent le mot « téléphone » en français ; il peut aussi reconnaître les tours de la ville nouvelle de Cergy. La fin des années 1970 étaient paranoïaques (c’est revenu avec le 11-Septembre 2001), le complot du « complexe militaro-industriel » ou « des multinationales » était imminent. Dans les années Giscard, en France, la tentation était grande de renverser le Système dix ans après 68.

Il n’en fut rien, dieux merci, et les années 80 verront que « le capitalisme » reste quand même la méthode la moins pire pour assurer un niveau de vie correct (en 1989, les Allemands de l’est fuiront massivement le « paradis » socialiste) et que « la démocratie libérale » reste quand même le pire des régimes à l’exception de tous les autres (jusqu’à la bouffonnerie trumpiste).

Le président Jarry (Gabriel Cattand) est tué de trois balles dans la face alors qu’il vient d’être réélu pour nettoyer les écuries d’Augias où règnent les liaisons dangereuses entre services secret et mafia. Un lampiste est opportunément découvert – mort, suicidé d’une balle en plein front – dans l’ascenseur d’où sont partis les coups de feu. Il est déclaré paranoïaque, donc fou et l’affaire est close. Une commission parlementaire (qui ressemble furieusement à la commission Warren) décide au bout d’un an d’enquête qu’il n’y a rien de plus à dire. Sauf que l’un de ses membres, le procureur Henri Volney (Yves Montand) déclare qu’il ne signera pas. Sur les six conclusions, il a six doutes.

La loi préconise que celui qui refuse l’unanimité doit lui-même reprendre l’enquête, ce qui est fait. Le procureur découvre que nombre de témoins qui ont contacté spontanément la commission n’ont volontairement pas été entendus ; que le témoin principal qui déclare avoir vu le tireur sur la terrasse en haut (Henry Djanik) ne voit rien sans lunettes alors qu’il ne les portait pas à ce moment-là ; que les douilles auprès du fusil sur la terrasse ne pouvaient se retrouvées groupées aussi soigneusement ; que le tireur présumé, le jeune blond Daslow (Didier Sauvegrain), est photographié le fusil à la main devant chez lui mais que ni les ombres ni la floraison des hortensias ne peuvent accréditer la date – et que le portrait est truqué ; que ceux qui ont « vu tirer » non pas en haut mais du deuxième étage sont tous morts dans des accidents divers les dernières semaines – sauf un, un inconnu (Jean Lescot). Retrouvé, il confirmera… et identifiera un homme qui a ouvert son parapluie noir en plein soleil juste avant les tirs – comme par hasard un parrain de la mafia (Jean Négroni) ; des films amateurs, sollicités, montreront la silhouette d’un second tireur comme dans l’affaire Kennedy (dont toute ressemblance, etc…).

Donc le psychopathe désigné coupable n’est pas l’assassin, CQFD. Qui est donc Daslow ? Il a participé à une expérience au département de psychologie de l’université de Layé (Yale à l’envers). Un moniteur est chargé de punir par des décharges électriques croissantes l’élève qui ne répond pas correctement à un test de mémoire. Là est le cœur du film : l’obéissance et le pouvoir des autorités « légitimes ».

L’expérience n’est pas inventée mais celle de Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Certains humains sont plus ou moins soumis à l’autorité, évacuant leur propre responsabilité s’ils sont couverts par leur chef ou par la bureaucratie, ou s’ils n’ont qu’un petit métier à bien faire (comme sous Hitler) – mais la moyenne, en ces années pré-68, montre un pourcentage d’obéissance moyen de 62 % ! Le conformisme est la pire des choses.

Sommes-nous moins enclins à obéir aujourd’hui ? On pourrait le croire au vu de l’anarchisme ambiant et des théories du complot qui mettent en doute systématiquement tout ce qui vient d’une autorité (même la terre serait plate alors qu’on peut faire le tour du monde et que les fusées montrent une boule bleue ! – sauf que l’autorité est ici celle du Coran, donc crue « supérieure »). Or l’expérience de 2009 du faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) qui reproduisait l’expérience de Milgram – avec une présentatrice de télévision en guise de « scientifique » – a montré un taux d’obéissance de 81 % !…

Les fonctionnaires des services secrets, chacun dans leur petite bulle, dérivent peu à peu vers le complot politique, se renforçant l’un l’autre sans guère y penser. On déstabilise un pays du tiers-monde pour le bien du commerce, on renverse un dictateur pour en mettre un autre… et on assassine son propre président pour le bien de la nation. Le procureur trouve un lien entre le vrai tireur mafieux venu d’Italie, le mafieux au parapluie et le directeur des activités secrètes des services spéciaux (Jacques Sereys). Ses collaborateurs vont visiter l’appartement de ce dernier et découvrent par hasard une cassette audio où, à l’intérieur d’une musique d’orgue, est inséré un message qui rend compte d’une opération de déstabilisation. Volney décrypte la cassette en ralentissant son débit et découvre que le jour même avant minuit, la suite de l’opération, baptisée I… comme Icare devra avoir été bouclée.

Icare, c’est lui, Volney qui, comme le jeune Grec, s’est trop approché du soleil de la vérité. Ceux qui menacent le soleil voient leurs ailes griller et leur chute programmée. Je ne vous dis rien de la fin pour ceux qui n’ont jamais vu le film, mais c’est efficace.

On peut cependant se demander pourquoi « la paranoïa » ne contamine ni le président assassiné qui roule en décapotable, ni les services de protection qui ne sécurisent aucun des grands immeubles à l’arrivée, ni le procureur enquêteur qui se balade seul et officie dans un bureau vitré… Même les paranoïaques ont des ennemis !

Yves Montand est à la fois sérieux et inventif, excellent dans son rôle. Les comparses jouent comme des comparses, ce qui le met en valeur. Même le tireur Daslow, dans sa candeur un peu niaise, parvient à être touchant, surtout lorsqu’il explique pourquoi il a poussé l’expérience de psychologie aussi loin pour 6 $. Le cinéma a fait mieux depuis dans le complot et la paranoïa (la série des Jason Bourne par exemple) mais le film simple d’Henri Verneuil est bien monté en même temps qu’il délivre un message : pensez par vous-mêmes et ne vous laissez pas manipuler par l’autorité si votre conscience se révolte.

Pas sûr que les jeunes cons qui se laissent embrigader par n’importe quelle secte soi-disant mandatée par Dieu aient une conscience ; pas sûr non plus que les vieux cons « qui ont fait 68 » et qui croient que tous les humains sont camarades (même les bêtes) soient plus conscients et moins conformistes ; pas sûr non plus que moi-même je sois exempt de biais… Mais il faut faire avec – et ce film montre combien il faut se méfier des comportements humains.

DVD I… comme Icare d’Henri Verneuil, 1979, avec Yves Montand, Michel Etcheverry, Roger Planchon, Jacques Denis, Pierre Vernier, LCJ éditions 2017, 1h55 mn, standard €12.99, blu-ray €14.99

Catégories : Cinéma, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

Catégories : Cinéma, Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le pic de Dante de Roger Donaldson

Un film catastrophe sans le « trop » qui caractérise souvent le genre aux Etats-Unis, avec des effets spéciaux spectaculaires (trop visibles en blu-ray, mais la technique n’existait pas en 1997). L’aventure, sans temps mort, se double d’une romance traditionnelle entre deux blessés de la vie, le géologue meurtri et la maire de la commune, divorcée. Elle se complète – à l’américaine – par une ode à la famille où le couple se reconstitue pour le plus grand bien des enfants, un garçon et une fille – plus un chien.

Nous sommes dans l’État de Washington au nord-est des Etats-Unis et un volcan éteint depuis 7000 ans manifeste des signes de réveil. Le pic de Dante n’existe pas mais la chaîne des Cascades oui. Et parmi cette chaîne le Mont Saint Helens, volcan qui s’est réellement réveillé le 20 mars 1980 avant d’exploser le 18 mai. Harry (Pierce Brosnan) est le meilleur élément du service de veille géologique américain dirigé par un gros roux politique (Charles Hallahan) ; il a perdu la femme qu’il aimait quatre ans auparavant dans l’éruption d’un volcan en Colombie, parce qu’elle est partie trop tard de la zone de danger et il ne veut désormais plus prendre de gants lorsque la vie humaine est en jeu.

Lorsqu’il parvient dans la bourgade de Dante, classée deuxième des Etats-Unis pour la qualité de la vie des villes moins de 20 000 habitants, une grande fête est organisée en cet honneur. Harry, envoyé pour contrôler l’évolution du volcan, intervient en trublion lorsqu’il constate l’élévation de l’acidité de l’eau et deux morts par brûlures et acides pour s’être baignés entièrement nus (péché mortel en Amérique puritaine) dans une source chaude brutalement perturbée par l’activité volcanique (vengeance du diable). Il empêche d’ailleurs in extremis Graham déjà en slip (Jeremy Foley), le fils de 13 ans de la maire Rachel (Linda Hamilton), de plonger dans la Source de l’enfer comme il a l’habitude de le faire avec sa sœur de 10 ans (Jamie Renée Smith).

La maire convoque le conseil municipal pour discuter d’un éventuel plan d’évacuation au cas où, mais la politique s’en mêle et nombre de nantis râlent contre la rumeur et la panique possible qui vont faire fuir un gros investisseur et tous les touristes. Le chef de Harry, plus politicien que scientifique, opte pour la prudence. A l’américaine, l’équipe dotée de gros moyens s’installe pour une dizaine de jours et installe des capteurs un peu partout. Mais le volcan se tait, en rémission peut-être.

Evidemment, ce qui devait arriver arriva : le volcan se réveille, dégorge ses coulées de lave et ses panaches de cendres, avant que le pic n’explose dans une grandiose apocalypse. Harry avait prévenu… mais la politique et les intérêts économiques ont prévalus, engendrant cette panique qu’on voulait éviter, nombre de morts et la destruction totale de la charmante bourgade. Les natifs, trop confiants dans leur montagne, n’ont pas su changer d’avis à temps. Harry l’explique par le syndrome de la grenouille : plongée dans l’eau bouillante elle fuit, mais plongée dans l’eau tiède, elle ne sent pas la température s’élever progressivement… Le portrait de la grand-mère butée (Elizabeth Hoffman) est à cet égard particulièrement significatif de ces imbéciles qui se croient les plus forts parce qu’installés depuis des lustres. Leur orgueil les perd, ce qui est très biblique.

Pour faire une histoire, rien de tel que les enfants. Graham explore une mine interdite avec ses copains, puis conduit la voiture de sa mère pour aller chercher la grand-mère entêtée sur la montagne, Harry et Rachel sont obligés de les poursuivre avec le gros 4×4 de la mission, la coulée pyroclastique défonce la maison, la famille se réfugie sur une barque métallique qui fuit sur le lac mais l’acidité la ronge, un autre 4×4 de gardes forestiers est réquisitionné et ses pneus brûlent sur la lave non refroidie, le nuage de cendres incendiaires poursuit le véhicule tandis que Harry, au volant, ordonne aux gamins de ne pas se retourner. Il fonce dans la mine qu’il connait grâce au garçon désobéissant pour protéger toute la famille. Là il se comporte en père attentionné, racontant une belle histoire aux deux enfants pour l’après.

Il y aura happy end mais je ne vous révèle rien, sinon que nous sommes toujours en Amérique et que, sans technologie, les humains seraient bien dépourvus. La morale aussi est sauve parce que le chef incrédule Paul perd la vie pour avoir nié la réalité…

DVD Le pic de Dante (Dante’s Peak) de Roger Donaldson, 1997, avec Pierce Brosnan, Linda Hamilton, Jeremy Foley, Jamie Renée Smith, Charles Hallahan, Grant Heslov, Elizabeth Hoffman, Universal Pictures 2006, 104 mn, €6.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carrie de Brian de Palma

Un film bien daté, du temps que l’Amérique secouait ses vieilleries. Aujourd’hui, hélas, elle y revient.

Carrie (Sissy Spacek) est cette dent gâtée dans la mâchoire de la communauté. Elevée par une mère tarée de religion qui va au porte à porte prêcher la repentance en vendant des Bibles, crinière rousse et grande cape noire, Carrie à 17 ans ne connait rien du monde. Ses condisciples femelles se moquent d’elle parce qu’elle peu sociable et nunuche au volley. Dans les vestiaires, les douches donnent à plein et une nuée de filles à poil, tous seins et chatte à l’air, font hypocritement interdire ce film aux « moins de 12 ans »… C’est là que Carrie se caresse, la savonnette glisse sur sa peau nue pour compenser sa frustration sociale. Et patatras !… Le sang coule, elle a ses règles, elle qui n’a pas été prévenue et n’a jamais vu ça. Panique !

Le bon sens en incrimine la bêtise intégriste qui refuse de parler de la chair, la névrose intime de la « mère » (Piper Laurie) qui n’a jamais voulu avoir commerce de sexe mais que son mari a forcée – et qui a aimé ça ! Depuis, elle l’a chassé ou bien il est parti, écœuré de cette frigidité sans raison (pas même biblique), et la mère a élevé la fille dans la prière, la repentance pour toute la litanie des « mauvaises pensées » qui ne peuvent manquer de surgir mille fois par jour, et dans l’ânonnement littéral des textes sacrés.

Carrie rentre chez elle après avoir fait éclater les ampoules du vestiaire, dans sa panique ; un gamin (Cameron de Palma, 12 ans au tournage) la provoque en passant en vélo trop près d’elle et il tombe ; quand sa mère l’agrippe, elle fait claquer les portes. Aurait-elle « le pouvoir » télékinésique de sa grand-mère ou de sa tante ? La mère, horrifiée, l’accuse de se donner au diable (il est le bouc émissaire rêvé de tous les manques maternels !). Carrie la rouée, enfin mûrie, déclare à sa mère que c’en est fini de son autoritarisme qui ne la protège pas du monde et qui la rend asociale : elle ira au bal de promo de fin d’année au lycée.

Les filles, punies par leur prof de sport un brin facho et peut-être vaguement lesbienne (Betty Buckley) à faire 55 mn de sport supplémentaire par jour d’ici le bal, ou d’en être interdites, décident de se venger. Chris la meneuse (Nancy Allen) est exclue du bal, mais elle entrera pour gâcher la fête. Elle décide son grand con de flirt (John Travolta) à aller faire le mur d’une porcherie pour massacrer un cochon et en recueillir le sang. Dans un seau suspendu au-dessus de la scène, ce sang retombera sur Carrie lorsqu’elle sera au faîte de sa gloire. Car elle sera désignée par les votes truqués comme meilleure danseuse (elle qui n’a jamais dansé) au bras de son cavalier Tommy (William Katt) le meilleur capitaine de foot américain du lycée. Tout est manigancé par les femelles en furie (le diable, chacun sait, séduit surtout les femmes). Les garçons, plutôt au-dessus de tout ça, se laissent faire du moment qu’ils peuvent peloter et embrasser les filles. Sa copine pompe d’ailleurs Travolta dans sa Mustang, ce qui le décide à faire ce qu’elle veut. Comme quoi le sexe conduit au Mal, CQFD.

La fille chargée de ramasser les votes pour l’élection du meilleur couple de la promo échange les papiers pour être sûre que Carrie et le beau blond bouclé Tommy, qui est son copain et qu’elle a obligeamment cédé non sans arrières-pensées, monteront sur la scène. Ce qui est prévu ne manque pas d’arriver. Sous les applaudissements pour sa robe et sa beauté transfigurée par la reconnaissance du public, Carrie reçoit sur la tête dix litres de sang de porc (dont le spectateur qui réfléchit un peu se demande comment il ne s’est pas déjà transformé en boudin depuis le saignement du cochon). Stupeur dans la salle !

Mais la perfidie sociale reprend vite le dessus et les rires éclatent. Tommy a reçu le seau sur la tête et tombe assommé ; il n’est pas pour grand-chose dans la mascarade et s’est presque attaché à Carrie qui a aimé sa rédaction en classe, bien que ce ne soit pas lui qui l’ai écrite. Mais sa semi-innocence ne le sauve pas. Carrie déchaîne en elle les forces mauvaises qui ne tardent pas à asperger par les lances à incendie, qui se dressent toutes seules, les moqueurs excités ; à électrocuter les profs qui tentent de se saisir du micro comme d’un pénis dominateur alors qu’ils ne dominent rien. Tout ce qui rappelle le sexe est puni, selon l’oracle de la mère de Carrie. Et tout se termine par le feu, les portes étant verrouillées par la diabolique adolescente hors d’elle-même par humiliation publique. Elle seule s’en sort, avec la fille qui a poussé Tommy à l’inviter – mais celle-ci devient folle. La malfaisante pétasse à tête de linotte Chris, qui n’aime rien tant que mâcher du chewing-gum en persifflant ses camarades, tente de l’écraser en voiture ; pour une fois, ce n’est pas Travolta mais elle qui conduit. Lorsque Carrie la regarde, elle fait une série de tonneaux et la voiture explose. Il n’y aura pas de survivants dans cette génération au lycée.

La fin va plus loin dans le grand guignol. La mère attend sa fille à la maison, sûre d’elle-même et prête à punir. Après le bain, prière ensemble ; Carrie se repend mais il est trop tard : un couteau surgit dans la main de la mère qui, comme Abraham le fit d’Isaac, croit ordre de Dieu de sacrifier sa fille. Elle la poignarde dans le dos (par lâcheté), mais lorsqu’elle tente de l’achever, l’adolescente la fait transpercer de tous les couteaux qui garnissent la cuisine, la transformant en sainte Sébastienne – sans le courage, ni la beauté, ni la rémission finale. On ne sait si c’est le diable ou si les « pouvoirs » de Carie lui échappent, mais toute la maison s’écroule dans un Armageddon. Une façon de mesurer combien ces imposantes bâtisses américaines ne sont faites que de carton et de plâtras sur une charpente de bois. Carrie disparaît avec sa mère et son handicap religieux.

Sexe, Bible, incendie, explosion finale : voilà les ingrédients classiques du film américain. Ils sont ici tirés d’un roman de Stephen King, mais dans leur caricature. On rit aujourd’hui de ce ridicule affecté, bien que les ados de la fin des années soixante-dix aient beaucoup apprécié. Mais l’on sait toujours combien l’emprise de la superstition religieuse peut rendre idiote la population, hantée par l’au-delà, combien le puritanisme peut aller jusqu’à l’horreur de la chair, de la relation sexuelle comme de toute relation humaine perçue comme une souillure. La pureté « exigée » de Dieu est un fantasme de névrosé, et pas seulement dans le protestantisme !

DVD Carrie de Brian de Palma, 1976, avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, William Katt, John Travolta, MGM/ United Artists 2003, 1h38, €11.86

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg

La méthode dangereuse (pour la morale bourgeoise chrétienne) est celle de la psycho-analyse, que Freud (Viggo Mortensen) impose d’abréger en psychanalyse. « Science juive » – il le dit dans le film – cette obsession à chercher du sexe dans tout désordre psychologique hérisse Carl Gustav Jung (Michael Fassbender), qui n’est pas juif et pense élargir le concept aux archétypes culturels et à l’inconscient collectif. Mais Freud, jaloux de son autorité et très paternaliste, cigare à la bouche (substitut de pénis ?) à la tête de ses six enfants et de ses nombreux disciples envoûtés, refuse de sortir du matériel (le sexe) pour des spéculations (et pourquoi pas la télépathie ?). Cet aspect impérieux du personnage, dialectique et sûr de lui, est une réussite du réalisateur.

Le film est tiré d’une pièce du britannique Christopher Hampton The Talking Cure inspirée d’un roman de John Kerr – autant dire qu’il simplifie la simplification et outre les propos ! Il tente de saisir la psychanalyse vers 1900, lorsqu’elle n’est pas encore admise et est plutôt crainte comme une « peste », ainsi que Freud le déclare à Jung sur le bateau qui les emmène en conférences aux Etats-Unis.

Pour rabaisser Jung, médecin suisse à l’épouse riche qui risque de lui faire de l’ombre, Freud fait miroiter son héritage à la tête du mouvement psychanalytique et lui envoie une patiente diabolique, la juive russe Sabina Spielrein (Keira Knightley). Son jeu d’actrice est à l’excès, presque surjoué, à croire que la névrose est aussi dans sa vie. Cette demoiselle qui rêve d’être médecin et pourquoi pas psychanalyste elle aussi, est hystérique, parcourue de spasmes. Son père l’a humiliée nue dès l’âge de 4 ans et certains mots ne peuvent sortir car elle jouit lorsqu’elle est battue et se précipite dans l’autoérotisme, ce qui lui fait honte. Elle ne rêve que de s’envoyer en l’air dans les étoiles ou du grand voyage dernier qui est le suicide. Sa thèse, plus tard, aura pour sujet Destruction comme cause du devenir : pour elle, donner la vie donne la mort, on ne peut que s’effacer en mettant des enfants au monde, sexe et mort sont liés. Jung l’écoute, la cure par la parole, lui laisse entendre avec optimisme que rien ne s’oppose à ce qu’elle soit un jour médecin. Il la guérit – mais pas sans ce phénomène du transfert, bien connu des psychanalystes, qui rend sa patiente amoureuse de lui.

C’est alors que Freud lui envoie un autre patient, son disciple Otto Gross (Vincent Cassel), anarchiste et drogué, obsédé de sexe comme Freud mais qui lâche ses désirs sans contrainte comme préconisé deux générations plus tard en 1968. Il a déjà fait trois petits-fils bâtards à son magistrat bourgeois de père qui, s’en est trop, l’envoie se faire soigner. Gross va convaincre Jung, moins au fait que Freud et lui de l’ensorcellement dialectique, qu’il doit céder à ses désirs pour soigner vraiment. Seule la vérité mise au jour importe, n’est-ce pas ? Et le piège se referme sur Carl Jung.

Il cède à sa patiente Sabina, nymphomane avide de le baiser ; il la fouette, il la « défonce » (terme de Gross), et elle adore ça. Cette physique expérimentale est bien meilleure que celle qu’il peut tenter avec sa femme Emma (Sarah Gadon), qui ne lui donne que deux filles avant de « réussir » un garçon. Cette humiliation sociale de l’époque patriarcale la rend tolérante aux frasques extra-conjugales de son mari, qu’elle devine avant d’en savoir plus par la rumeur.

Lorsque, par bienséance (et parce que son épouse vient de lui donner enfin un fils), l’aryen Jung veut rompre avec la juive Sabina, celle-ci se révolte : à la fois comme amante, comme juive et comme femme. Pourquoi ne pas continuer à la « soigner » alors que cela n’enlève rien à l’épouse ? Tout l’écart entre la Vienne autrichienne juive moderniste et le Zurich suisse aryen et bourgeois est illustré. L’intelligence serait du côté Freud, la mystique du côté Jung. C’est un peu simple, mais on ne fait pas de film sans caricature et Cronenberg, étant lui-même d’origine juive lithuanienne, ne pouvait que privilégier les siens.

Mais la psychanalyse soigne-t-elle vraiment ? A suivre les personnages, aussi bien les médecins que les patients, on peut en douter… C’est ce qui fait la mélancolie du film, malgré les scènes « hystériques » très bien jouées entre Sabina et Jung, entre Gross et Jung et même entre Freud et Jung.

DVD Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg, 2011, avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel, Sarah Gadon Warner Bros 2012, 1h35, blu-ray €8.39, standard €8.47

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Terre champ de bataille (Battlefield Earth) de Roger Christian

Quand le fondateur de l’église de Scientologie Lafayette Ronald Hubbard commet un roman de science-fiction dont le coréalisateur du Retour du Jedi Roger Christian veut tirer une saga planétaire avec pour Méchant un fébrile du samedi soir, cela donne un gros navet. Le film sort en l’an 2000 et la peur apocalyptique a fait juste sortir les planqués des Rocheuses. Justement, c’est en cet endroit au cœur de l’Amérique qu’un courageux pionnier va libérer son peuple et sauver le monde des immondes Aliens venus d’ailleurs…

Ben voyons ! Il faut être incurablement Américain pour « croire » en son destin de nouveau Christ ; être passé à côté de la fin du monde (prévue le 1er janvier 2000 par le grand Bug informatique) pour avoir cette naïveté devant l’humain courage de tout oser, surtout n’importe quoi ; se trouver empâté d’une bêtise incommensurable pour imaginer que « la technique » puisse être disponible et en état de marche, carburant conservé, des centaines d’années après la Chute.

Les êtres humains sont en voie d’extinction mille ans après notre ère. Dans ce film, ce sont des hommes, plus l’amoureuse du héros mais qui n’a qu’un rôle très secondaire de nymphomane prête à tout, tout comme la secrétaire de Terl, « tête de linote » à la longue langue suceuse qui suggère d’autres talents. Si le film est sorti en 2000, le roman de Ron Hubbard date de 1982 et la société était confortablement machiste sans aucun état d’âme.

Le jeune Jonnie Tyler surnommé Goodboy (Barry Pepper) est un « greener » – qui croit toujours l’herbe plus verte dans le pré du voisin. Jamais il ne se contente de ce qu’il a, pas plus de sa vie d’homme des cavernes et de chasseur à cheval que de la poupée bien roulée sous sa tunique de peau qui bave à sa vue et l’enchaîne par un collier porte-bonheur au cou (Sabine Karsenti). Il sait que les Psychlos, des humains pervers narcissiques qui exploitent la galaxie depuis leur planète avide de métaux, ont envahi la Terre pour faire travailler l’humanité comme esclave. Le chef du village incite à se repentir pour se rendre propices les dieux d’avant la bataille. Car les glorieuses armées terrestres (dont en premier celle des Etats-Unis) n’ont duré exactement que 9 minutes avant que les drones à gaz de combat psychlos ne mettent tous les soldats terriens à terre (comment, la guerre chimique n’était même pas prévue ? 9 ans après Saddam Hussein ?). Mais le « greener » se moque de ses invraisemblances et de cette culpabilité de péché originel – il n’a aucune éducation. Il se lance donc avec fougue au hasard, se trouve descendu par un Psychlo en mode paralysant, frappé sans relâche et étranglé souvent par ces grandes brutes de plus de 2 m de haut, jeté derrière les barreaux, enchaîné et soumis au travail forcé – mais il s’en sort sans aucune casse ni luxation, avec une seule égratignure sur la joue gauche, juste pour faire joli sur sa peau de blond encadrée par de jolies tresses hippies.

Rebelle un jour, rebelle toujours, il descend un Psychlo géant avec sa propre arme de technique inconnue, à lui qui ne sait que la lance et le casse-tête ; il défie le chef de la sécurité Terl (John Travolta en dreadlocks ridicules) et son adjoint, le gorille stupide Ker (Forrest Whitaker) ; et il fédère autour de lui tous les humains pourtant épuisés par le travail forcé, sans parler des tribus sauvages qui vivent à moitié à poil et combattent en hurlant avec des bâtons.

Les Psychlos sont arrogants, cruels et d’un égoïsme avide, ils veulent l’or, métal rare en galaxie. Le gros directeur de l’exploitation de la planète s’en met plein les poches ; Terl enregistre tout le monde pour faire chanter ; Ker veut absolument faire allégeance et partager. Tout ce beau monde va donc décider de mettre les humains encore plus au travail en leur apprenant leur langue et la conduite de leurs engins, juste pour ne pas payer des ouvriers et faire encore plus de profit.

Erreur fatale ! Ce bug de l’organisation Psychlo va les perdre. Tout comme l’éducation et le droit de vote aux esclaves nègres dans l’histoire américaine, notons-le, car Ron Hubbard réserve l’autorité aux initiés. Dans le film, le seul Noir psychlo (Forest Whitaker) est plutôt stupide. Et Dieu avait pourtant divisé les orgueilleux de la tour de Babel pour régner – pourquoi les Psychlos font-ils l’inverse ?

Joonie va être éduqué en accéléré par un appareil psychlo qui lui apprend la langue et les techniques, puis va ruser pour livrer les barres d’or de Fort Knox au lieu du minerais demandé par Terl, ce qui lui donne du temps pour aller explorer la base militaire de Denver où sont entreposées des bombes atomiques, des bazookas et des avions de chasse d’avant la Chute – un vrai paradis pour Américain moyen féru d’armes et de techniques ! Le blond Carlo (Kim Coates) va se sacrifier pour descendre le dôme de protection des Psychlos et leur atmosphère protectrice, un autre blond va se téléporter sur leur planète avec une bombe H et tout faire sauter. Il ne s’agissait que de « contaminer » mais les effets spéciaux à l’américaine montrent la planète toute entière qui explose et se résout en particules galactiques… On n’y croit pas !

En bref, malgré la débauche de jeunes musclés qui s’agitent en tous sens et grimpent aux barreaux, malgré les explosions spectaculaires et les effets spéciaux dignes d’un jeu vidéo, le spectateur ne marche pas. Il ne s’ennuie pas mais ne peut croire un seul instant à tout cet invraisemblable. Et le pire : il y a happy end sirupeux, la fille se faufile dans la foule qui jouit de joie pour enserrer son mec et celui-ci lui promet beaucoup d’enfants. Un vrai conte de (mal) fait – un Vanity Project pour Travlota, susurre-t-on.

DVD Terre champ de bataille (Battlefield Earth – A Saga of the Year 3000) de Roger Christian, 2000, avec John Travolta, Barry Pepper, Forest Whitaker, Kim Coates, Sabine Karsenti, Richard Tyson, TF1 video 2009, 1h54, blu-ray €15.75, standard €9.49

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Double détente de Walter Hill

Un Schwarzy au mieux de sa forme (40 ans), c’est du lourd ! Le film commence par une grosse bagarre à poil entre mecs dans la neige, tournée en Autriche. Dès cette première scène, tout est cadré : le film est macho au possible, les filles n’étant que des comparses en général assez niaises.

Mais nous sommes en 1988 et l’URSS existe encore (…pour 3 ans). Des signes de dégel se font jour, « le capitalisme » tente de plus en plus les fonctionnarisés à vie. Le film est un duel entre systèmes, l’ordre carcan du socialisme réel et l’anarchie libertaire du système américain : en gros Schwarzenegger le taiseux efficace et Belushi le bavard bordélique. Il ne faut y voir rien de plus car tout est simple dans ce film centré sur l’action.

Le capitaine de la milice soviétique Danko (Schwarzenegger) traque les trafiquants de drogue qui voudraient importer de la cocaïne à Moscou – comme par hasard des minorités géorgiennes (aussi méprisés que les Noirs aux Etats-Unis). Le gang est dirigé par la vraiment sale gueule de Viktor (Ed O’Ross) qui passe la drogue dans la jambe de bois de son frère. Comme celui-ci résiste et fait feu lors d’une arrestation, Danko l’abat d’une balle. Viktor, en s’enfuyant, descend traitreusement le copain de Danko d’un pistolet dissimulé dans sa manche. Un partout, mais l’honneur n’est pas du côté trafiquant. La haine, la ruse, le mépris de la vie humaine sont le lot des « crapules ». C’est le cas en URSS socialiste comme aux Etats-Unis capitalistes. La police, dans les deux pays, est chargée de la même mission : contenir le crime pour assurer un semblant de justice.

Viktor ayant fui aux Etats-Unis, où il a fait un mariage blanc pour 10 000 $ afin d’acquérir la nationalité, Danko est chargé par son colonel de le ramener. Il fait la connaissance de Ridzik (James Belushi), lieutenant de la police de Chicago chargé de l’interface. Le trafiquant a en effet été pris dans un banal contrôle de police pour conduite sans permis et l’URSS, qui tient à laver son linge sale en famille, a demandé son extradition. Comme il était marié sous un faux nom, celle-ci ne pose aucun problème juridique.

Un film d’action simpliste ne va d’ailleurs pas s’embarrasser du droit : Danko au « résident » à batte de baseball prête à s’abattre sur sa bagnole : « Tu connais Miranda ? – C’est qui cette pute ? » Paf ! un bourre-pif bien ajusté envoie valser l’imbécile menaçant. Les droits de chacun ? « En Union soviétique, seulement après deux jours crapule a droits » (roulez les R à l’autrichienne ou à la russe pour faire encore plus vrai). La drogue ? Danko : « Les Chinois ont trouvé le truc. Juste après la révolution, ils ont rassemblé tous les trafiquants de drogue, les ont collés dans un parc public et fusillés d’une balle dans la nuque. » Ridzik : « – Ah, ça ne marcherait jamais ici. Ces enculés de politiciens ne seraient pas partants ». Danko : « – Fusillez-les en premier. »

Tout devrait donc être réglé franco et le prisonnier est extrait de sa cellule, menotté à Danko, et accompagné à l’aéroport par le flic de Chicago pour le premier avion. Sauf que Viktor a entrepris une grosse transaction pour acquérir de la drogue auprès d’un gang de « révolutionnaires » noirs menés par le prophète aveugle en tôle Abdul (Brent Jennings). Il oblige tous ses affidés à se raser le crâne, d’où leur surnom de « têtes d’œuf ». Une horde de Noirs armés de pistolets automatiques joue les transporteurs de fonds (selon le simplisme du film : faibles, ils ne se déplacent qu’en horde). Ils pénètrent dans le hall de l’aéroport ouvert à tous vents à cette époque et assomment Danko, seul l’un d’eux se fait descendre par l’habile capitaine. Belushi, parti – comme d’habitude – s’acheter un truc, ne peut qu’arriver trop tard.

Ce sont donc les compères flics qui vont être chargés, à la fois par Moscou et par Chicago, de retrouver Viktor. Objectif commun de l’Est et de l’Ouest : lutter contre la drogue. D’où traque, poursuites, bagarres, fusillades, meurtres. La femme de complaisance de Viktor aide la police parce qu’elle veut se sortir de « ce merdier » mais elle finit étranglée et jetée à l’eau, son petit copain déguisé en infirmière sexy descendu de quatre balles bien groupées.

Viktor n’a aucune pitié pour quiconque ; il va même baiser ses fournisseurs noirs, par mépris pour ces racailles qui s’affichent « révolutionnaires » alors que « le seul marxiste, ici, c’est moi », affirme-t-il. Ce qui nous donne une belle scène de ruse où il désigne à la horde qui l’accompagne et le surveille la « chambre 302 » alors qu’il a bien lu sur le registre « chambre 303 » de l’hôtel où Danko est descendu. Il veut récupérer la clé de consigne qui lui donnera accès à l’argent pour acheter la cocaïne. La horde va évidemment tomber dans le panneau et foncer avec tous ses petits neurones en marche pour mitrailler la douche où « il » est censé se cacher. Sauf que « il » n’est pas Danko mais un client d’une pute noire à poil dont le spectateur peut admirer les seins nus haut perchés (aujourd’hui au cinéma, ce serait niet ! – progrès de la bêtise puritaine).

Tout se termine par un duel de western entre deux autocars conduits l’un par Viktor, l’autre par Danko. Ils se font face et foncent droit l’un sur l’autre, le premier qui cane a perdu. Très macho et très ado, comme les voitures dans La fureur de vivre ou le tank et l’hélicoptère dans Rambo 3

N’attendez rien d’autre de ce film que de l’action (bien menée), des remarques (à l’emporte-pièce) et des cascades (spectaculaires). Le meilleur du genre années cool yankees 1980. Et l’on passe une bonne soirée – au second degré.

DVD Double détente (Red Heat) de Walter Hill, 1988, avec Arnold Schwarzenegger, James Belushi, Peter Boyle, Ed O’Ross, StudioCanal 2004, 1h39, blu-ray €9.99, standard €6.99

Quadruple DVD Schwarzenegger : Le contrat + Double détente + Total Recall + Terminator 2, StudioCanal 2014, €14.99

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova

Giacomo Casanova n’est pas Dom Juan défiant Dieu, encore moins ce sex machine qu’un certain cinéma des années post-68 a voulu voir. Enfant de Venise, orphelin frustré d’amour, il n’a cessé de chercher la femme idéale dans toutes celles qu’il rencontrait – notamment les jeunes et jolies. Guy Chaussinand-Nogaret, historien spécialiste des Lumières et Directeur d’études honoraire de l’EHESS, a le mérite de replacer l’existence et la façon de vivre de Casanova dans son époque.

Car les Lumières, si elles sont celles de la raison, sont aussi le réveil des forces obscures de l’occultisme et des superstitions qui allaient donner le romantisme au siècle suivant. L’époque sentait obscurément sa fin venir et l’aristocratie mettait l’honneur non plus à défendre la vertu, comme au XVIIe siècle, mais à se poser au-dessus des lois et des mœurs pour affirmer ses privilèges d’exception. Casanova le libertin n’a fait que se couler, avec délices et talent, dans ce courant. Tout comme les soixantuitards se sont coulés dans l’idée sexe pour tous, y compris pour les enfants impubères. Giacomo n’hésite pas offrir ses appâts à la bouche gourmande d’une novice de 12 ans initiée au saphisme par une nonnette qui a couché avec lui (p.328). « Il ne peut être dissocié du siècle qui l’a produit, il est daté », précise l’historien p.91.

Ces frasques candides de l’amoralisme ambiant ne sont pas de la perversité. Casanova aime l’amour ; il a besoin de sentiment pour accomplir l’acte. L’objet de son désir n’est jamais réduit au rang de poupée gonflable qu’on jette une fois utilisée. Guy Chaussinand-Nogaret, en historien scrupuleux de vérifier l’Histoire de ma vie, le réaffirme à maintes reprises. « Il ne conçoit pas le plaisir sans le désir et l’émotion, sans l’effusion partagée de deux cœurs aimants » p.42. Casanova propose plusieurs fois le mariage mais, repris par son besoin de liberté, rompt non sans avoir doté la fille ou trouvé un mari. Il laissera plusieurs bâtards qu’il sera amusé de retrouver grandis, comme ce fils de 15 ans qui lui tombe du ciel, ou cette fille de 18 qu’il a failli épouser… avant de rencontrer sa mère et de s’apercevoir de l’impossibilité. Ce qui ne l’empêchera pas de tenter de lui faire un enfant, des années plus tard, alors que, mariée à un vieillard, la belle Léonilde se languit de ne pas être mère. Il est malice adolescente gouverné par l’insouciance et le bon appétit, en toute innocence, pas un démon du mal.

C’est que « la morale » est celle d’une religion confite dans le dogme et ignorante du texte réel des écritures saintes comme des besoins qui évoluent dans la société. Les inquisiteurs du Conseil des Dix à Venise comme la police des mœurs en Espagne catholique sont l’équivalent hier des inquisiteurs islamiques sunnites de Daech ou chiites en Iran aujourd’hui. A force d’être immobile et d’interdire, le volcan gronde ; il explosera brutalement à la fin du XVIIIe siècle avec les révolutions qui balaieront l’ancien monde et la religion avec. A trop vouloir contrôler, on finit par tout perdre.

A l’inverse, la croyance fondamentale du siècle des Lumières, résolument optimiste, est selon l’historien que « le bonheur de l’humanité n’est pas une utopie, il est à portée de main, il est dans le rejet des préjugés, dans l’abandon des métaphysiques brumeuses, dans l’homme débarrassé de ses superstitions et dans l’affirmation sans complexe de ses désirs de puissance, de domination et de fraternité. Progrès de la science et progrès de l’amour (…) Céder au désir, de savoir, de jouir, c’est réaliser la plénitude de l’homme, c’est accomplir son destin qui ne peut être ni misérable, ni honteux, mais une apothéose heureuse, triomphe de la santé, de la connaissance et du bonheur » p.68.

Né le 27 février 1725 à Venise, l’enfant Giacomo reste « idiot » en apparence jusque vers 9 ans, aux prémices de la puberté. A 11 ans, il connait ses premiers émois sexuels avec Bettina, une fille de 14 ans qui le lave comme une poupée. Dès lors, il ne cessera d’aimer la sensualité des peaux et des bouches, la possession orgasmique ne venant que couronner ces travaux d’approche qui avivent le désir. Ce qui ne l’empêche nullement de s’élever l’esprit par la culture. Il entre en faculté de droit à Padoue à 12 ans et sort docteur à 16 ans. Il sera même prédicateur catholique à 15 ans, mais pour trois mois seulement, brutalement paralysé de panique un jour devant l’auditoire. Il préfère les parties à trois avec des sœurs de 15 et 16 ans. Fils d’acteurs, il escroquera les joueurs pour gagner sa vie, illusionnera les crédules avec la Kabbale et les simagrées des Rose-Croix, créera la loterie (qui deviendra nationale) en France, spéculera sur les effets. Il sera franc-maçon parce que cela ouvre toutes les portes, initié probablement à Lyon à 25 ans en 1750. Il se parera du titre imaginaire de chevalier de Seingalt car cela pose en société et tout le monde le fait (aujourd’hui, l’épidémie est celle des faux diplômes). Ce qui compte est l’apparence et, en fils d’acteurs élevé à la Commedia dell’arte, Casanova l’a bien compris.

L’aventure est chez lui un art de vivre, une philosophie active du bonheur. Dans cette société aristocratique, l’hédonisme est signe de supériorité et d’indépendance. Il ira en Europe du nord au sud, de l’ouest à l’est : à Lyon, Paris, Londres, Amsterdam, Saint-Pétersbourg, Dresde, Bâle, Grenoble, Vienne, Madrid, Turin, Trieste, Florence, Naples… Il arrive socialement par les femmes, mises par le siècle des Lumières au centre de la société aristocratique – avant, selon l’auteur, « l’exécrable ostracisme dont la perversité jacobine les frappa, et que la société bourgeoise devait confirmer avec la complicité d’une Eglise cultivant dans ses sacristies la méfiance, sinon la haine, à l’égard des filles d’Eve, ces suppôts de Satan auxquels on avait longtemps contesté une âme » p.55. Insouciant, étourdi, charmant, Casanova séduit de lui-même. Il rencontre Voltaire chez lui en 1760, il fournira une jeune vierge à Louis XV. Et cela durera jusque vers 44 ans où il aura une panne puis, lassé, s’apercevra qu’il ne séduit plus.

Il s’assagira dès lors, brûlé de réputation dans toutes les capitales d’Europe et même dans sa patrie. Gracié de s’être évadé des Plombs, la prison de Venise dans la touffeur de juillet 1755 – à 30 ans -, il ne rentre dans la ville qu’en 1774. Il n’y restera que huit ans, obligé d’être servile aux inquisiteurs du doge pour demeurer. Un malheureux pamphlet dont il est l’auteur le fera fuir à nouveau et il terminera sa vie à Dux, en Bohême, conservateur de la bibliothèque du comte Weldstein. Il y écrira ses mémoires en français – la langue de l’élite.

Histoire de ma vie est un chef d’œuvre du siècle, publié… en 1789 alors que le monde qu’il décrit avec un rare talent de mémorialiste, s’écroule. Le prince de Ligne aura ces mots : « Un tiers m’a fait rire, un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne : c’est le plus grand éloge selon moi » cité p.474.

Ce « grand monument de la littérature universelle » (p.478) mérite d’être lu et médité, ayant illustré tous les genres et bravé les interdits pour revendiquer la liberté des Lumières sur toutes les entraves à la raison naturelle.

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova – Les dessus et les dessous de l’Europe des Lumières, 2006, Fayard, 499 pages, €26.40, e-book format Kindle €17.99

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (édition complète non censurée conseillée par Guy Chaussinand-Nogaret), tome 1, tome 2, tome 3, collection Bouquins Robert Laffont, €32.00 chaque, e-book format Kindle €23.99 chaque

DVD Casanova un adolescent à Venise de Luigi Comencini, M6 Vidéo, €9.77

DVD Casanova de Fellini, Carlotta Films, €7.44

DVD Le jeune Casanova de Giacomo Battiato, Elephant films, €16.53

DVD Casanova histoire de ma vie par Hopi Lebel, Les films du paradoxe, €26.97

DVD Giacomo Casanova par Lasse Hallström, Touchstone Home video, €14.90

DVD Le retour de Casanova d’Edouard Niermans, Fox Pathé Europe, €6.99

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

Catégorie « Cinéma » sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Conseil de famille de Costa-Gavras

Un film avec Johnny Hallyday est un peu du contre-emploi. L’histoire est sympathique, une famille de Français popu qui s’élèvent par leur savoir-faire ; les acteurs enfants sont frais et convaincants, les acteurs adultes encadrent bien le chanteur national, mais ce dernier est trop froid pour emporter l’enthousiasme. Il joue appliqué, presque scolaire, le rôle d’un papa sorti de rien qui veut maintenir la morale conventionnelle dans une société en mutation affairiste accélérée (sous la gauche Mitterrand et Tapie). Mais l’on s’amuse, car cette bluette policière familiale est contée d’un ton léger, comme si de rien n’était.

La mère (Fanny Ardant) élève seule depuis cinq ans ses deux enfants, François (Laurent Romor) et Martine (Juliette Rennes). Le père (Johnny Hallyday, 43 ans au tournage) sort de prison avec son complice Faucon (Guy Marchand), qui est le parrain de François. Pour son entrée en sixième, le papa en délicatesse avec le droit veut le faire marcher droit. Bien qu’il soit nettement plus « mignon » (comme le dit sa mère) avec les cheveux longs à la mode, il doit aller chez le coiffeur. Le résultat est, selon son parrain, que ça lui « donne une tête de délinquant ». Le père veut que son fils lui ressemble : il ne sera pas déçu ! Un brin autoritaire et macho, en fils du peuple, Louis/Johnny met François chez les curés, bien que les sachant un brin pédophiles. Mais bon chien chasse de race et le gamin est attiré par les filles : dans le peuple, il ne saurait en être autrement.

Pour la fille, c’est autre chose ; la morale est plus élastique. Ainsi est-elle attirée par son grand frère, seul élément mâle qu’elle ait eu à la maison depuis bébé. Elle se coule dans son lit et attire son bras autour de ses épaules, pour avoir chaud et être rassurée. Adolescente (Caroline Pochon), elle cherchera à l’exciter en prenant des poses sexy vues dans les magazines du grand frère, bien que celui-ci demeure insensible – comme papa. Un soir elle lui demandera, câline : « fais-moi un enfant ». Pour ne pas retourner à la pension où elle a été mise pour ne plus l’avoir dans les pattes lors des « chantiers ». François refusera, non sans garder beaucoup d’affection à cette sœur qui sait tout, écoute tout et lui raconte tout. Cet aparté intrafamilial dans l’histoire policière est une ouverture sur les mœurs libres des années 1980, en même temps qu’elle montre la résistance de la morale traditionnelle dans les milieux populaires. C’est ce conservatisme « réactionnaire » (que les élites cosmopolites et libertines ont eu tort d’ignorer) qui ressurgit depuis quelques années dans les votes « populistes » ou droitiers, aussi bien en Allemagne avec l’AfD qu’en France avec la manif pour tous, le vote Fillon et le Front national.

Les « chantiers », ce sont les casses longuement préparés et minutieusement exécutés par les deux compères pour gagner de l’argent pour « la famille ». Car la famille est le seul bien du peuple, qui n’a pas de relations. L’avocat « véreux » (Fabrice Luchini) n’est qu’une relation d’affaires qui suscite la méfiance, servant de prête-nom à l’achat d’un appartement et d’une boutique en couverture. Parce que le frère de la mère, châtelain catholique au fin fond d’une province traditionnelle et nanti d’une ribambelle de filles et d’un seul fils, refuse toute compromission avec le beau-frère et son ami aux casiers judiciaires bien remplis.

François est intelligent et volontaire. Il a deviné (avec l’aide de sa commère de sœur) ce que sont les « chantiers » et n’hésite pas à user de chantage pour y participer dès 13 ans. Il suit en cela l’exemple paternel qui fait chanter sans aucun scrupule les proches de ceux qu’il va cambrioler et les ferrant par un pourcentage sur l’affaire qu’ils apportent un peu contraints. Les rapports père et fils sont emplis de véracité, l’admiration dès l’école primaire à la lecture des journaux par ses copains, l’observation du savoir-faire et du travail bien fait l’année de son retour, le désir d’imiter papa ensuite, jusqu’à la rébellion naturelle à 18 ans (Rémi Martin), lorsque la personnalité s’est construite et que l’ex-gamin devient adulte et amoureux. Le père aime ses enfants, surtout son fils, comme dans la vraie vie populaire restée patriarcale ; il admire son intelligence et son bon travail à l’école – le prime-adolescent ne faisant que reproduire le goût du travail bien fait de son père, qui est aussi l’honneur populaire. Mais, lorsqu’il veut le promouvoir à son idée, après avoir été approché par la mafia américaine pour cambrioler les villas de la côte d’Azur, François ne suit pas. Il veut être ébéniste parce qu’il aime l’odeur du bois et la précision des gestes. C’est un peu comme forcer un coffre-fort à l’ancienne, les nouveaux à serrure électroniques étant nettement moins drôles.

Le conseil de famille décide de l’avenir du fils, c’est-à-dire le père et le parrain – les femelles n’ont pas la parole même si elles la prennent. Mais le fils veut faire sa vie comme il l’entend. Reproduisant une fois de plus son père, François n’hésite pas à appeler la police pour le dénoncer, seul moyen de sortir de la prison où ils l’ont enfermés.

Avant cette fin filiale bien conduite, la vie se déroule dans le plaisir. François accompagne la nuit les deux adultes sur les « chantiers » et connait l’adrénaline de la peur ; les cambriolés parfois se rebiffent et une scène hilarante montre les villas bourgeoises tirant successivement au fusil (et même à l’arc) sur la voiture qui passe dans le quartier désert après qu’une sirène d’alarme ce soit déclenchée. Le garçon apprend la peinture et l’estimation des œuvres d’art en même temps que l’évolution technique des coffres-forts. En vacances à la campagne en bord de mer, il s’abouche à une bande de jeunes ados à mobylettes (la grande mode de ces années-là, disparue entièrement aujourd’hui). Mais le viol d’une fille de 12 ans par certains de la bande les fait arrêter par la police, ce qui prouve à François combien papa a raison de rester solitaire et de se méfier du travail en équipe.

Derrière le divertissement se cache donc un film social qui ne sacrifie ni à l’action, ni à l’humour, les relations débrouillardes d’une famille moyenne, d’une mentalité populaire et de gamins en prise avec le siècle. On ne s’ennuie pas et le spectateur qui a connu ces années 1980 reconnaîtra une liberté de mœurs et de ton aujourd’hui disparus.

DVD Conseil de famille de Costa-Gavras, 1986, avec Johnny Hallyday, Fanny Ardant, Guy Marchand, Laurent Romor, Rémi Martin, Caroline Pochon, Fabrice Luchini, Juliette Rennes, Gaumont 2010, 1h57, €8.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

Catégories : Bretagne, Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’homme qui voulut être roi de John Huston

Daniel et Peachy, ex-sergents de l’armée des Indes de Sa Gracieuse Majesté, se disent que l’impérialisme a du bon. Dès lors, pourquoi ne pas se tailler eux-mêmes un royaume ? Ils savent la guerre – et les tribus anarchiques qui se combattent sans ordre au-delà de l’Afghanistan peuvent être unies comme Alexandre le fit, vers 300 avant notre ère. Le « Kafiristan » est ce pays au-delà des montagnes où le Macédonien épousa Roxane et où les religions sont multiples, non musulmanes (kafir = incroyant).

Rudyard Kipling en a fait une nouvelle, rêvant sur le moi et l’empire ; ses deux sergents se mettent en action. Daniel (Sean Connery) se déguise en moine gyrovague, amusant les passants pour mieux franchir les frontières sans attirer l’attention ; il est accompagné de son serviteur Peachy (Michael Caine), qui conduit les chameaux. Les deux ont dissimulé dans leurs bagages un lot de fusils Marini et les munitions ad hoc, de quoi assurer leur pouvoir sur les chefs là-haut, avides de vaincre leurs ennemis.

Ils ont rencontré le journaliste Rudyard Kipling (Christopher Plummer) lorsque Peachy a volé sa montre de gousset au guichet d’une gare, avant d’apercevoir la médaille maçonnique sur la chaîne. Il a alors œuvré pour rendre sa montre au « frère » et lui dévoiler sa même appartenance à la « Veuve ». Au départ de la caravane et des déguisés, Kipling donne cette médaille à Daniel pour qu’elle lui porte chance.

Le chemin est rude et initiatique : bandits, passages à gué, altitude, tempête de neige, crevasses. Un jour que les ponts sont rompus de part et d’autre, les deux amis voient leur mort prochaine. Réfugiés sous une avancée rocheuse, ils se remémorent leurs aventures jusqu’ici et avouent avoir bien vécu même s’ils n’ont laissé presque aucune trace. Leur rire sonore déclenche une avalanche qui, signe du destin, comble la crevasse qui les séparait du Kafiristan. Le paysage est tourné au Maroc, ce qui rend assez bien les étendues post-afghanes, mais pas leurs habitants ; dans le film, ils ont l’air trop arabes alors que les peuplades rencontrées par Alexandre avaient des traits caucasiens et que ses descendants (j’en ai vus) ont souvent les cheveux blonds. Mais comment demander à un Américain de connaître la géographie ?

Reste que l’aventure se poursuit avec les deux compères, à l’aise dans leurs rôles. Sean Connery a surtout ce côté british qui suscite l’humour. Le premier chef (Doghmi Larbi) auprès de qui ils sont menés après avoir sauvé les femmes du village d’un viol et massacre collectif par les jeunes du village voisin, est un rustre qui n’a que des ennemis. Ceux du village en amont pissent dans la rivière et polluent l’eau ; le chef du village amont dira la même chose du village encore plus haut… Aidés par un Gurkha népalais (Saeed Jaffrey) qui traduit plus ou moins les propos des uns et des autres, les deux s’installent dans leur rôle de conseillers militaires. Entraînement des troupes, disparates et assez stupides, mais obéissantes et ravies d’apprendre à se battre. Le chef offre un spectacle et les filles aux longs voiles dansent avec grâce. Mais pas question de les toucher, ni de boire de l’alcool, c’est dans le « contrat » que les deux associés ont signés avant de partir, avec Kipling le journaliste pour témoin. « Dis au chef que chaque fille est plus belle que la précédente et que nous ne saurions choisir. – Le chef dit que vous pouvez en prendre deux, trois ou quatre si vous voulez, les filles, ce n’est pas ça qui manque, il en a engendré deux douzaines. – Non, vraiment, nous avons promis de ne pas toucher une femme avant que les ennemis du chef soient vaincus. – Le chef dit très bien, mais il a aussi fait une douzaine de garçons, si vous voulez y goûter… » Ces mœurs afghanes sont réelles, mais présentées ici avec humour, comme en passant.

Lors d’un combat, Daniel est touché d’une flèche au cœur – mais il reste droit sur sa selle et continue le combat. La flèche, tirée d’un arc peu puissant, s’est fichée dans sa cartouchière, mais celle-ci est dissimulée par le vêtement et tous croient qu’il est invulnérable. Le voilà dieu : le digne descendant d’Alexandre le Grand, déifié pour avoir vaincu le Roi des rois, et qui avait promis, comme tous les conquérants, d’envoyer un fils lorsqu’il partirait. Le grand prêtre du culte local à Indra, le Dieu des dieux, convoque le proclamé dieu pour l’investir du rôle de Sikander, fils d’Alexandre. Le test est simple : renouveler le coup de la flèche et voir si l’humain meurt ou s’il est de la matière d’un dieu. Peachy bouscule l’archer, ce qui cause scandale, et le grand prêtre s’avance alors avec un poignard. Il découvre la poitrine de Daniel, immobilisé par deux gaillards… et trouve à son cou la médaille maçonnique, le compas et l’équerre avec l’œil au milieu. C’est le signe d’Indra, le signe laissé par Alexandre, gravé sous la pierre de l’autel sur la terrasse du temple. Daniel est bien le Sikander promis.

Il est donc roi et propriétaire de toutes les richesses accumulées dans le pays. Une caverne révèle les trésors fabuleux : coupes d’argent, pièces d’or à l’effigie du Macédonien, rubis gros comme le poing… Les associés sont riches ! Sauf que la mousson les empêche de partir et de franchir les cols ; ils doivent patienter plusieurs mois avant de réaliser leur rêve de possession.

C’est ce temps imparti qui va les perdre car le pouvoir monte à la tête, même si l’on a l’âme terre à terre. Lorsque Peachy est prêt, sa caravane chargée de trésors constituée avec son escorte, Daniel lui demande de patienter encore quelques heures pour être le témoin de son mariage. Il va rompre le contrat d’associé pour toucher une femme, ce qui va le perdre. Car les prêtres voient d’un mauvais œil le mélange du divin et de l’humain, l’engendrement d’un héritier plutôt que de le choisir – et la femme choisie par Daniel (Shakira Caine) parce qu’elle est prénommée Roxane… est terrifiée à l’idée d’être touchée par un dieu : ses croyances font qu’elle s’imagine partir en fumée. Au moment du baiser, après la bague au doigt, elle mord donc son partenaire et il saigne. Scandale clérical ! Il n’est donc pas un dieu ?

Fuite, bataille, les deux compères sont vaincus. Fin du royaume. Le leur ne sera pas de ce monde car ils ne s’en sont pas montrés dignes. Seul Peachy reviendra pour conter à Kipling l’histoire du déclin et de la chute de leur empire. Péché d’orgueil, tentation de la chair – ce n’est pas la soif d’or qui les condamne, mais la transgression de la morale chrétienne. L’impérialisme lui-même, péché anglais, n’est-il pas de même condamné ? La nouvelle de Kipling, publiée en 1888, le laisse transparaître.

Pour l’aneacdote, il est curieux que la droite extrême des années 1970, avec notamment Michel Marmin, ait encensé ce film : il assure le triomphe moral de cette morale chrétienne que ces néo-païens refusaient de toutes leurs fibres !

DVD L’homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King) de John Huston, 1975, avec Sean Connery, Michael Caine, Christopher Plummer, Saeed Jaffrey, Doghmi Larbi, Sony Pictures 2002, 2 h 3 mn, €7.99

La nouvelle de Kipling dans un recueil Folio

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

Catégories : Cinéma, France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Macbeth de Roman Polanski

Quand l’ambition aveugle, poussée par une femme avide. La tragédie de Macbeth est celle du pouvoir qui rend fou, de l’hubris qui donnera le no limit post-68, l’orgueil renfermant soi-même dans sa paranoïa. Chacun peut citer Staline ou Hitler, mais aussi Manson le sectaire – qui fit assassiner un an avant le film Sharon Tate, l’épouse de Polanski.

D’où la violence, le sang qui gicle, la terreur qui prend. Mais aussi les prophéties, la croyance aux révélations, l’auto persuasion de son grand destin. Ce n’est pas par hasard, mais dans les conditions d’époque, qu’un tel film a pu être réalisé. Le « retour » au naturel est clairement anti-bourgeois après 1968 ; foin des délicatesses et des mignardises, la réalité doit être montrée crue. La guerre est sans merci, les armées pataugent dans la boue, les épées tranchent les têtes et fouaillent les entrailles, les poignards saignent les rois comme les enfants, les salles de bâfreries et beuveries ont le sol couvert de foin, les gens dorment nus sur la paille, ensembles sous leurs manteaux, le fils avec le père, les compagnons entre eux, les sorcières se réunissent à poil dans la fumée, dans les ruines d’un village détruit…

Ce choc va mal avec le texte en vers de Shakespeare, trop littéraire et trop bavard pour un film, d’où quelques longueurs. Nous ne sommes pas au théâtre mais sur la grève, parmi la lande ou à l’intérieur des lourds châteaux de pierre. Les humains sont ce qu’ils sont, en proie à leurs émotions incontrôlées, régis par leur inconscient bien plus que par la raison. La religion du Livre est omniprésente dans les esprits du XVIe siècle, année où William Shakespeare écrit sa tragédie. Macbeth est Caïn, il a tué son protecteur Duncan qui le traite comme un parent. Pour plaire à Dieu ? Non pas, mais à la prophétie des trois sorcières qui touillent leur bouillon sur la lande brumeuse enveloppée de pluie. Prophétie païenne tirée de la lecture des choses matérielles dans la fumée de l’hallucination, pratique anti-chrétienne et opposée à la raison classique. Des profondeurs du non-dit surgissent des monstres diaboliques et, quand l’inconscient règne, montre le dramaturge, les pulsions se déchaînent sans entraves.

Le scénario de l’histoire est connu – de ceux qui ont quelque culture, que certes l’éducation nationale n’assure plus, surtout en œuvres anglaises : trois sorcières (Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington) marmonnent que Macbeth doit venir – en enfouissant un nœud coulant, un bras coupé et un poignard. Macbeth (Jon Finch, 29 ans) a assuré avec son ami Banquo (Martin Shaw) la victoire au roi Duncan (Nicholas Selby) contre les armées de Norvège et d’Irlande. En s’abritant sous des ruines, les deux capitaines rencontrent les trois sorcières qui, dans un rire grinçant, leurs annoncent que Macbeth aura le titre de Cawdor et deviendra roi, tandis que Banquo ne sera pas roi lui-même mais que sa descendance sera à la racine des rois futurs. Le thane de Cawdor est coupable de trahison et dépouillé de son armure pour être pendu torse nu avec de lourdes chaînes, et le roi donne son titre à Macbeth. La réalisation de cette première prophétie sème le germe de l’ambition chez le nouveau thane : pour qu’il soit roi, ainsi qu’il est prédit, il faut qu’il élimine Malcolm (Stephen Chase), fils de Duncan, et Duncan lui-même malgré ses bontés pour lui.

Bien qu’en proie aux affres du doute sur le bien-fondé de son acte, et se sentant coupable par avance de ce qu’il va faire, Macbeth finit par céder aux instances de sa femme, la vénéneuse Lady Macbeth (Francesca Annis, 26 ans) qui a versé un puissant soporifique dans les coupes des gardes royaux. La féminité est, pour les chrétiens depuis saint Paul, de l’ordre du diable ; la Bible elle-même accuse Eve d’avoir croqué le fruit défendu et d’avoir convaincu Adam de céder au serpent. Nous sommes bien dans ce mélange de chrétienté et de paganisme, le politiquement correct de l’époque faisant du second l’instrument du démon pour contrer le premier.

Une hallucination montre à Macbeth un poignard dans l’air qui lui indique la chambre du roi. Il le suit, passe les gardes endormis, se saisit de leurs dagues et finit par tuer Duncan dans une débauche de sang, visant n’importe comment dans la panique de l’acte. C’est Lady Macbeth qui va retourner dans la chambre, remettre les armes sanglantes dans les mains des gardes et les barbouiller du sang royal. Ils seront accusés au matin et massacrés par Macbeth avant qu’ils aient pu ouvrir la bouche pour démentir. Les deux fils de Duncan s’éclipsent et s’exilent, pensant être vite accusés puisque le crime leur profite.

Ne reste que Macbeth pour être élu roi, ce qui est fait par acclamations.

Mais la prophétie n’est pas finie et le destin se tisse quand on le laisse faire en croyant que tout est écrit. Banquo sera à l’origine d’une lignée de roi, il doit donc disparaître pour ne pas faire d’ombre à Macbeth. Mais les assassins, s’ils tuent Banquo au retour de la chasse, manquent son fils Fleance (Keith Chegwin, 14 ans au tournage) qui, plein de décision, parvient à fuir à cheval malgré son jeune âge ; son père se sacrifie pour lui en envoyant sa seule flèche au poursuivant, tandis que les autres lui brisent la colonne vertébrale d’un coup de hache. Macbeth, déstabilisé par ce demi-échec, croit voir le fantôme sanguinolent de Banquo lors du banquet qu’il organise avec ses hommes. C’est le milieu de la tragédie et le début de la fin : sa « folie » indispose ses compagnons, ils ne croient plus en lui, ils l’observent s’enfoncer dans la paranoïa et la terreur, ils le quittent un à un avant d’être soupçonnés à leur tour.

Macbeth, en proie au doute et sans volonté, s’en retourne voir les trois sorcières qui, cette fois, sont en nombre, entièrement nues à la lueur du feu de bois sur lequel bout un chaudron. Le breuvage qu’elles lui donnent lui font rêver d’une tête casquée lui disant de se méfier de MacDuff, d’un gosse sanglant qui lui dit que « nul homme né d’une femme » ne pourra le blesser, enfin d’un enfant couronné, un arbre dans une main, qui lui prédit encore que nul mal ne peut lui arriver tant que « la forêt de Birnam ne s’est pas mise en marche vers la colline de Dunsinane ».

MacDuff (Terence Bayler) s’est enfui en Angleterre rejoindre Malcolm et Macbeth ordonne qu’on saisisse son château par surprise et qu’on massacre ses gens, sa femme (Diane Fletcher) et ses enfants compris. Ce qui est fait dans une débauche de viols et de plaisir mauvais à éventrer et fouiller les corps au poignard, surtout celui du jeune fils du « traître » sortant du bain (Mark Dightam). Lady Macbeth, déstabilisée parce que les femmes sont meurtries par cette démesure, somnambulise à poil sous les yeux de sa suivante et du médecin appelé (Richard Pearson), parlant dans son sommeil et dévoilant tout. Elle ne cesse de se laver les mains d’une tache imaginaire, en Ponce Pilate qui a fait tuer le Christ.

Quand le pouvoir est aux mains de tels insanes, la tyrannie devient insupportable et le peuple gronde après les nobles. L’armée anglaise marche sur l’Écosse et les soldats se munissent de jeunes sapins qu’ils ont coupés dans la forêt de Birnam, vieille tactique de camouflage pour masquer leur nombre aux guetteurs du château. Mais, une fois encore, la prophétie se réalise et Macbeth se sait condamné. Ses gens aussi, à qui « sa langue » a maintes fois raconté ce qui est prédit, forçant le destin à accomplir ce que lui-même énonce. Tous le quittent, le château est ouvert, Lady Macbeth se jette du haut d’une tour, Macbeth est seul. Il a gardé la couronne sur son chef, mais n’a que son épée pour résister à l’armée. Il se croit invincible, puisque tous les humains sont nés d’une femme. Tous ? sauf un : MacDuff. Bien qu’ivre de rage Macbeth réussit à mettre à terre mais l’épargne, grand seigneur sur le tard ; ce sera sa perte car MacDuff est né par césarienne et non par les voies naturelles… MacDuff tue Macbeth tue en le perçant de part en part des reins à l’épaule, sous l’armure.

C’est alors le fils du roi Duncan, Malcolm, qui annonce le retour de l’ordre et se fait couronner roi d’Écosse sur la pierre de Scone.

Acteurs jeunes, paysages réalistes du Northumberland et château de Lindinsfarne, donnent à ce film sa rudesse réaliste. Il n’y a aucune complaisance pour montrer le sexe, sauf un viol entrevu par une porte lors du sac du château de MacDuff. Le thème est la violence, la croyance fanatique aux prophéties, l’anomie de la volonté. « Croire » que l’on a un destin vous enchaîne à son auto-réalisation. Vous n’êtes plus vous-mêmes, maître de soi, mais ballotté par les forces mauvaises de l’inconscient – proches du démon. Pour cela un grand film, à réserver aux adultes, seuls à même de prendre de la hauteur pour se sortir du réalisme des images et réfléchir sur les fins.

DVD Macbeth (The Tragedy of Macbeth) Roman Polanski,1971, avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, Nicholas Selby, Stephan Chase, Keith Chegwin, Sony Pictures 2002, 134 mn, €19.99 blu-ray €17.90

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La Guerre des Rose de Danny DeVito

Sous Reagan président, l’Amérique coule des jours en apparence heureux : liberté d’entreprendre et aisance matérielle, fierté retrouvée. Sauf que… la société ne reflète les individus que statistiquement, chacun en son intime n’est pas forcément heureux malgré l’argent gagné et le succès social. C’est ce qui arrive au couple Rose, Oliver (Michael Douglas) et Barbara (Kathleen Turner).

Un avocat (Danny DeVito) reçoit un client qui veut divorcer. Celui-ci ne prononcera pas un seul mot, se contentant d’être tout ouïe, potiche idéale pour conter une histoire (il partira d’ailleurs sans divorcer…). L’avocat lui raconte comment – après treize ans ! – il s’est remis à fumer. Ce fut le jour où Madame Rose est venue dans son bureau pour le harceler sexuellement, ayant en vue de lui faire fléchir son mari pour qu’il lui laisse la maison. Il n’y a pas que les hommes qui soient coupables…

Mais commençons par le commencement. Il était une fois deux étudiants un jour de pluie. Lui, Oliver, étudie le droit et compulse dans une vente de charité le catalogue des objets présentés ; elle, Barbara, entre par hasard, les seins nus pointant net sous sa robe mouillée de pluie. Elle repère Oliver et le suit lors des enchères en attendant de prendre le ferry. Il veut une sculpture ivoire et elle renchérit. Non pour avoir l’objet mais pour ferrer le mâle – voire le contrer. Car elle est gymnaste au Collège et ne supporte pas qu’un homme puisse s’imposer. Lui la rattrape et l’embrasse avant le ferry – qu’elle ne prendra jamais car l’aventure se termine par une partie furieuse et conjointement désirée de jambes en l’air.

Mariage, deux gosses, sapin de Noël. Quatre ans plus tard, le couple n’a pas beaucoup d’argent mais émerge. Barbara offre à Oliver, qui seul travaille, une voiture : celle dont il rêve, une Morgan. Puis aux enfants qui ont 3 et 4 ans, des sucreries – au prétexte qu’assouvir les désirs sucrés empêche de devenir obèse. Sans transition, sept ans plus tard, les deux gosses sont gros et Barbara ne rêve plus que d’entreprendre autre chose de mieux réussi : installer une maison. Elle trouve une vieille bâtisse dont la propriétaire vient de passer l’arme à gauche et convainc Oliver de l’acheter en travaillant encore plus et en empruntant à la banque. Elle va passer des années à l’aménager elle-même, à la garnir de meubles, à la parer de tissus, à disposer des bibelots.

Les enfants désormais sont grands, ils partent au collège, la maison est parfaite – Barbara s’ennuie. American way of life, au secours ! Que faire quand on n’a plus rien à faire ? Que jouir de ce que l’on a mais sans le temps de le faire ? Car Oliver, qui a bâti sa réputation dans un cabinet d’avocats, travaille beaucoup et doit répondre à ses clients jour et nuit. Barbara est frustrée, elle voudrait qu’il la considère, qu’il s’intéresse de nouveau à elle. Mais elle a pris son indépendance depuis longtemps, pour les gosses, puis pour la maison. Les rôles ont divergé et Oliver saisit mal comment il devrait d’un coup en revenir aux premiers temps. Egoïste ? Oui mais par habitude, parce qu’elle a pris en main la maisonnée en le laissant tout seul gagner de l’argent (illustration parfaite du couple traditionnel). Et que l’argent n’est pas une rente mais un labeur de tous les instants pour séduire, entreprendre, réussir.

Le féminisme est-il soluble dans le couple ? Si Madame a ses tâches et Monsieur les siennes, tout va bien ; si Madame s’ennuie, alors les ennuis commencent. Barbara décide de vendre ses préparations culinaires dont la réputation commence à dépasser le cercle de ses amis. Elle fonde une société de restauration, demandant à Oliver de regarder le contrat – mais celui-ci tarde et oublie, ce sont les affaires de sa femme, elle peut se prendre en main puisqu’elle le veut. Mais ce n’est pas cela qu’elle veut au fond : elle voudrait qu’il s’intéresse à elle, à ce qu’elle entreprend. Il aime sa cuisine, notamment son pâté, mais ne supporte pas qu’elle raconte mal les anecdotes devant ses invités. Dans son monde professionnel il l’ignore, la rabaisse ; elle souffre de cette distance, de son rire qu’elle caricature.

D’où le divorce. Mais elle veut toute la maison en échange de l’abandon de sa pension alimentaire – car elle gagne toute seule bien sa vie. Gloire à l’ère Reagan : l’entreprise fait florès, chacun peut monnayer ses talents – sauf que chacun se retrouve forcément tout seul et que le couple selon la tradition et l’hymne à la famille qui va avec sont en contradiction avec l’entrepreneuriat concurrentiel. Oliver n’est pas d’accord : certes, elle a trouvé la bâtisse et tout aménagé, mais c’est avec l’argent qu’il a gagné lui que tout cela a pu être acheté. Le reconnaître, compenser, rendre à chacun son dû serait la moindre des choses.

Les gosses, désépaissis avec les années, sont à l’université et regardent navrés le naufrage, tout comme la bonne (Marianne Sägebrecht, pas encore baleine de Bagdad Café). Le fils (Sean Astin) est plus proche du père et la fille de la mère, tout comme celle-ci a son chat Kity (Tyley) et Oliver son chien (Benny). Kity passera sous les roues de la Morgan sans que le conducteur le fasse exprès, Benny passera à la moulinette de Barbara exprès. Un amoureux des chiens ne devrait jamais se mettre avec une amoureuse des chats.

Oliver reste épris de Barbara, mais celle-ci a cessé de l’aimer – si jamais elle l’a vraiment aimé, ce dont je doute, la première scène de rivalité pour la sculpture étant révélatrice de sa volonté de s’opposer, voire de dominer. Elle n’a aimé que le sexe, occasion d’exercer ses talents de gymnaste et, quand le sexe s’est refroidi, elle n’a pas aimé la vie commune.

L’avocat Gavin (Danny DeVito,) ami d’Oliver, raconte alors pince sans rire à son client muet candidat au divorce combien ce fut la guerre, la guerre des Rose, analogue à la guerre des Deux Roses dans l’Angleterre du XVe siècle entre York et Lancastre. Le territoire français une fois fermé aux barons anglais pour y faire conquêtes, la guerre civile des barons anglais entre eux était inévitable pour arriver, piétiner le voisin et monter plus haut que lui. Même chose pour les Rose : une fois les gosses partis et la maison aménagée, la guerre civile n’a pu que naître dans le couple.

Nous passons à la comédie dramatique : aucun ne veut faire de compromis, chacun veut garder la maison. Mais la femme plus que l’homme, qui n’y a mis que sa collection de porcelaines. Le bâtiment n’est d’ailleurs qu’un prétexte à savoir qui domine : lorsqu’Oliver, après moult péripéties drôlatiques que je vous laisse découvrir à loisir, propose à Barbara de lui laisser cette maison et tout ce qu’elle contient si elle lui déclare que la sculpture d’ivoire qu’elle a acquise en renchérissant plus que lui jadis est à lui – celle-ci refuse tout net. Signe que ce ne sont pas les biens matériels qu’elle guigne dans le divorce, mais bel et bien l’affirmation de son pouvoir. La scène où le gros 4×4 macho rouge de Madame (fort à la mode dans les années Reagan) chevauche la Morgan racée blanche de Monsieur en dit long sur le fantasme féministe de niquer le mâle. C’est aussi un peu l’Amérique contre l’Europe, les pionniers contre les traditions.

Tout se terminera… comme il se doit. Personne ne va gagner et, dans un ultime geste d’amour repenti que je vous laisse saisir, Oliver va prendre conscience que Barbara au fond ne l’a jamais aimé.

DVD La Guerre des Rose de Danny DeVito, 1989, avec Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny DeVito, Marianne Sägebrecht, Sean Astin, €8.30, blu-ray €15.96

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

1941 de Steven Spielberg

Quand la guerre est chose trop peu sérieuse pour la confier aux militaires et que l’incurable Amérique, qui vit en rose, ne peut croire qu’on l’attaque : 1941, en Californie, c’est du cinéma.

La paranoïa Pearl Harbour a frappé, mais dans l’anarchie la plus complète. Le futur maître du monde ne sait rien maîtriser. Et c’est dans une débauche d’explosions et de hurlements que ce film transforme la géopolitique en comédie.

Comme souvent avec Spielberg, c’est « trop » : trop de bêtises gentillettes, trop d’hystérie collective, trop de laisser-aller des soldats, trop de patriotisme béat. Mais ça marche : le spectateur rit. Du moins s’il n’est pas américain – et peut-être même s’il l’est, gavé de Tex Avery et de Disney productions. Car ce film n’est pas « antipatriotique » comme l’a dit John Wayne, gros macho dépassé ; il critique de façon acerbe la vision rose bonbon du monde américain.

Tout commence par une fille qui se lance à poil dans les eaux fraîches du Pacifique un matin d’été (Susan Backlinie) sur la musique des Dents de la mer… On se croirait dans une publicité. Sauf que l’eau commence à bouillonner autour d’elle et que, de ce chaudron de sorcière, surgit un sous-marin maléfique – évidemment japonais. La fille nue est empalée sur le périscope et personne ne l’aperçoit, sauf un benêt nippon qui croit voir la lune.

Les Japonais sont caricaturés à souhait, dans le racisme de bon ton de l’Amérique profonde : l’officier dictateur n’a soif que d’honneur médiéval (Toshiro Mifune) ; il veut « détruire » un symbole d’Amérique. « Hollywood » ! s’écrie le benêt. Va pour Hollywood : mais où est-ce ? Le compas du sous-marin semble affolé, la technique japonaise est peu fiable selon le Germain observateur du bord. Une carte routière et l’enlèvement d’un marchand de produits de Noël appelé Hollis Wood (Slim Pickens) achèvent de désorienter les Nippons trop formatés. La boussole jouet, trouvée dans le paquet de cacahuètes sucrés du père Hollis est avalée par ce dernier – comme si elle servait à quelque chose avec des dizaines de tonnes ferraille autour ! Mais les Japonais, obstinés, vont faire chier (au sens sale) Hollis Wood pour la reprendre. Le sous-marin, comme s’il était en terrain conquis, reste des heures dans la baie de Los Angeles – au mépris des règles les plus élémentaires de l’art militaire.

Et personne, côté américain, ne s’aperçoit de rien, ni le colonel paranoïaque Maddox qui surveille un dépôt de munitions en plein désert et voit des parachutistes partout (Warren Oates), ni les servants du canon qui surveillent la baie partis faire la foire en ville pour le concours de danse de l’USO (l’organisme de divertissement des soldats !), ni l’aviateur américain « bas de plafond » et constamment bourré qui se croit Buffalo Bill (John Belushi). Le plus con des personnages, le plus clown aussi.

Car l’Amérique est fêtarde, pas guerrière. Le total inverse du Japon en 1941.

La « vraie guerre ne commencera qu’en 1942 » comme le prophétise un sergent qui a reçu un coup de père Noël sur la tête – donc qui dit vrai, comme tous les timbrés (Dan Aykroyd). Même le patriotisme du père de famille (Ned Beatty) dans le jardin duquel le canon a été installé est d’une naïveté à la fois attendrissante et dangereuse. Lui ose tirer en amateur sur le sous-marin nippon, d’après les « secrets qu’il ne faut pas dire » du sergent chargé de l’arme. Aidé de ses trois gosses déguisés en indiens il pointe le canon, le charge, l’arme et tire par deux fois. Mais il ne pense pas une seconde que le sous-marin pourrait pulvériser sa maison et toute sa famille en retour. Heureusement que « l’honneur » japonais préfère dézinguer la grande roue du parc d’attraction, « structure industrielle » plus honorable qu’une banale demeure en bois de cette Amérique à vaincre. Pour les Yankees en 1941, la guerre est un jeu et « tout ça » c’est du cinéma. Le gros con d’aviateur en est d’ailleurs persuadé.

Nous suivons avec délices les péripéties d’un capitaine (Tim Matheson) qui drague la secrétaire du général (Nancy Allen) et s’élance en coucou d’entraînement, alors qu’il n’a que quelques heures de vol, parce que cela excite la fille et la fait jouir ; elle le viole d’ailleurs en plein vol, tandis que le Buffalo débile canarde ces « japs » dont il ne sait pas reconnaître le moindre avion.

Nous suivons passionnément le jeune couple touchant du serveur latino (Bobby Di Cicco) et de la blonde hôtesse (Diane Kay). Amoureux, ils se voient séparés par un bravache de caporal (Treat Williams) qui ne songe qu’à sauter la fille plutôt que sur les Japonais, tandis que le fiancé fait des pieds et des mains pour échapper à son poing redoutable, déguisé en marin, dans un authentique concours de jitterbug – où il gagne d’ailleurs un contrat de six ans à Hollywood.

Il n’y a guère que les vrais guerriers pour garder leur bon sens, le général américain à terre (Robert Stack) – où il regarde avec émotion Dumbo, dessin animé ! – et le capitaine observateur nazi sur le sous-marin nippon (Christopher Lee, ex-Dracula) – où il est éjecté d’un coup de karaté ! Les Japonais sont trop rigides pour gagner et les Américains trop anarchistes pour l’emporter. En 1941.

Car il faudra que la réalité s’impose à la fiction, ce qui semble toujours très difficile aux Yankees (on l’a vu au Vietnam, en Afghanistan, en Irak…), pour qu’enfin ils réussissent la guerre. La seule qu’ils aient gagnée depuis… Pas si bouffon que cela, le film.

DVD 1941 de Steven Spielberg, 1980, avec  Dan Aykroyd, Ned Beatty, John Candy, Mickey Rourke, Andy Tennant, Universal Pictures France 2012, 114 mn, €6.92, blu-ray €8.36

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Amityville d’Andrew Douglas

Amityville est une bourgade de 9000 habitants de l’état de New-York. Elle fut en novembre 1974 le théâtre d’un massacre de la famille DeFeo, perpétré par le fils aîné Ronald, au 112 Ocean Avenue.

Un an plus tard, la famille recomposée Lutz décide de s’y installer au vu du chic de la grande maison remplie d’histoire… et de son prix ridiculement bas. Cette vanité va être bien punie. Ils n’y resteront en effet que 28 jours – curieusement la période menstruelle de la femme. Car la maison leur apparaît hantée.

D’étranges phénomènes se produisent, comme des hallucinations individuelles, un nuage de mouches en plein hiver, des grognements et feulements dans les conduites du calorifère, un froid glacial dans certains endroits, l’enfermement dans le dressing de la baby-sitter sexy et quasi torse nu (Rachel Nichols). Tout ceci pourrait sans doute s’expliquer par des causes naturelles, et le père de famille en est convaincu : « ce n’est pas la maison qui est meurtrière, mais les gens ». Sauf que l’histoire du meurtre récent, et les meubles d’origine, font travailler les imaginations.

La petite fille de dix ans (Chloë Grace Moretz) – la plus intéressante des enfants – voit une copine dans son dressing : Judy, la cadette assassinée. Elle lui parle et joue avec elle, portant son ours borgne, n’hésitant pas à se tenir juste au bord du lac ou sur le pignon du toit pour s’élancer dans le vide afin de la retrouver. Le petit garçon de sept ans (Jimmy Bennett) a peur du noir et imagine des monstres ensanglantés. La mère de famille (Melissa George) voit sur le frigo se composer un message brutal, avec les lettres magnétiques : « attrape-les et tue-les ». Le père rapporté lui-même, un grand costaud habitué à décider (Ryan Reynolds), ressent des maux de tête et cauchemarde des horreurs. Il perçoit des bruits, entend des voix, se persuade de l’irréalité réelle. Dans la remise à bateau, qu’il a fermé lui-même au cadenas, la porte la nuit bat au vent et le chien aboie. Lorsqu’il y va, il ne trouve rien, que son chien qui se tait et lui fait peur au point qu’un coup de hache terrifié lui règle son sort. Le reste de la famille va-t-il suivre, sur l’exemple de Ronald le tueur DeFeo ?

« D’après une histoire vraie », claironne le film. Et c’est vrai, l’affaire Amityville a réellement eu lieu. Mais la suite paraît une histoire sinon inventée, du moins bien enflée pour faire mousser le livre du journaliste Jay Anson, associé à la famille Lutz pour raconter leur histoire de terreur. Les habitants qui ont pris la suite n’ont rien senti, rien vu, rien entendu.

Néanmoins, ce film de maison hantée et de possession progressive du mâle dominant a ses attraits. Il n’atteint pas aux sommets de Shining ou de Psychose, inégalés, ni aux maléfices de l’Exorciste, mais impressionnera les âmes sensibles. Moins de 14 ans, s’abstenir – sous peine de cauchemars. Mais la chatte sur le fauteuil n’a même pas eu peur et, adulte, vous n’en rêvez pas.

Le spectateur européen ne peut s’empêcher de noter le tropisme lourdement américain du genre : l’origine de l’horreur serait le sous-sol prison de cette demeure du XVIIe siècle, où un pasteur fanatique torturait les Indiens pour les faire abjurer leurs folies diaboliques. Le péché originel de l’Amérique serait là, dans ce bain de sang initial qui devrait être puni par compensation de vies tout aussi innocentes.

Les femmes sont évidemment hystériques, menées par leurs désirs comme le croient toutes les religions du Livre : la mère de famille veut « tellement » cette maison que son mari n’aime guère qu’elle use de tous ses sortilèges d’amante et de bourgeoise pour vanter l’espace, le confort, le statut social ; sa petite fille ne connait rien à la voix de la raison et voit Judy parce qu’elle imagine la voir.

Les hommes sont censés, à l’américaine, être athlétiques et virils comme des pionniers n’ayant peur de rien – et le mâle paradant tous muscles dehors en pleine nuit contraste avec les gosses, pas finis, qui se cachent frileusement sous les couvertures. Mais que peut le corps, malgré sa force, si l’esprit est atteint ? Le préado lourdaud, 12 ans, (Jesse James) a cette rébellion post-68 à toute forme d’autorité – qui incite en réaction le beau-père à en rajouter sur la discipline au lieu de tenter de comprendre. Tout cela est tellement yankee.

DVD Amityville d’Andrew Douglas (The Amityville Horror), 2005 (remake du film de 1979), avec Ryan Reynolds, Melissa George, Philip Baker Hall, Jesse James, Jimmy Bennett, MGM-United Artists 2007, blu-ray €16.45, normal €7.99

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,