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Le plein de super d’Alain Cavalier

La France d’il y a cinquante ans… Sortie à peine de mai 68, hébétée par la modernité, tâtonnant dans de nouvelles relations humaines. L’intrigue est banale, un employé de garage que son patron oblige à aller livrer une voiture de Nord de la France à Cannes le week-end, une grosse américaine Chevrolet d’un client. Mais il ne se retrouve pas seul et les relations à quatre se développent, amicales, rivales, nouvelles.

Klouk (Bernard Cronbey) est un jeune homme inséré dans la vie, marié, un métier, un costume avec cravate ; il est vendeur de voitures mais ne peut pas avoir d’enfant. Son ami Philippe (Xavier Saint-Macary) est infirmier et sa compagne l’a quitté car il n’est jamais disponible ; il voit trop de malheur à l’hôpital, comme ce jeune homme qu’il enserre dans un drap mortuaire au début du film. A un arrêt sur l’autoroute vers Paris, ils rencontrent un de leur âge, Charles (Etienne Chicot), qui vient d’obtenir de l’avocat de son ex l’adresse de son gosse qu’il a envie de revoir ; il est près d’Aix. Dans Paris, Charles les invite à dîner et son colocataire Daniel (Patrick Bouchitey), un chômeur victimaire sans le sou malgré le plein-emploi d’époque, jeune lui aussi donc libre et libertaire, décide de venir avec eux. Les quatre vont peu à peu former une bande.

Klouk n’était pas très chaud d’emmener avec lui tous ces zozos mal intégrés mais ils finissent par lier connaissance, s’offrir des petits-déjeuners, fumer du haschich et rigoler un bon coup. Klouk défoncé répond sans la déférence requise par les mœurs bourgeoises mais avec ironie à son patron qui téléphone dans la voiture, puis écorne une aile plus tard sur une route étroite où il roule trop vite car il a peur d’être en retard. Il sera viré mais se sera fait des amis. Il est dans l’entre deux d’époque, intégré dans la machine sociale mais assez jeune encore pour découvrir qu’un autre monde est possible, du moins une autre façon de voir que la façon traditionnelle, la chemise ouverte plutôt que le costume cravate, employé qui s’amuse plutôt que de rester bien sage, mari dévoué mais qui s’émancipe pour échapper à la corvée des noces d’argent des beaux-parents, obéissance au gros client exigeant mais avec les aléas du voyage. Le monde d’hier est télescopé par le monde qui vient, plus libéré, moins contraint.

Les garçons entre eux se racontent encore les mille façons de baiser les femmes, les prendre par derrière étant semble-t-il la plus bandante tandis que l’asseoir sur sa queue, d’un coup, paraît le comble du jouir (faites-en l’expérience). Certains n’hésitent pas à aller voir un autre garçon, comme Philippe au restoroute, qui suit un jeune barbu pour se faire un peu de fric afin de payer les petits-déjeuners à ses potes. Avec cette réserve : « tu me touches pas, tu me regardes nu et prendre une douche, c’est tout ». Les volages sont ancrés par l’enfant, comme Charles, qui se languit de son petit blond aux cheveux mi longs. Son ex l’a jeté et ne veut pas qu’il vienne mais il s’impose, profitant du hasard de la voiture ; évidemment elle n’est pas là, dans la communauté où elle vit près d’Aix-en-Provence avec son nouveau mec, Jean-Louis.

Ce n’est que par un autre hasard qu’ils se rencontrent, dans le virage où la grosse Chevrolet a heurté la roche. En ces années légères, le hasard fait toujours bien les choses car on se fie à lui. Charles retrouve son petit Nicolas et l’emmène pour la journée. Un gosse de 3 ou 4 ans mal élevé (Nicolas Pecresse), à qui on laisse tout faire, comme à cette époque rebelle, mais qui réclame de l’attention et de l’amour comme à toutes les époques. Il raconte qu’il s’est coincé le zizi quelques semaines auparavant dans la fermeture éclair de son jean, peut-être parce qu’il ne portait pas de slip, c’était une façon de faire post-68 pour éviter la corvée bourgeoise de la lessive. Lorsqu’il a envie de chier, ce qui arrive brusquement aux petits enfants, son père s’en occupe avec naturel et l’essuie d’une feuille du cahier de Daniel. Charles l’aime et il est mal de ne pas le voir, puis de le quitter.

Dans le train du retour, Philippe évoque le problème de Klouk, ne pas pouvoir faire un enfant, la spermatose à zéro. Sa femme aimerait bien en avoir un mais lui ne peut pas. Les trois autres envisagent donc plus ou moins sérieusement de s’y mettre à sa place, si elle y consent. A trois, ce serait « la nature » qui déciderait du père biologique, « il n’y aurait aucun attachement », dit Charles. Ce serait l’enfant de Klouk. C’est dire la liberté des consciences et des expressions dans ces années enfuies. Rien n’est choquant, tout est question de point de vue et de relations affectives.

Cheveux longs, moustaches, pantalons pattes d’éléphant, billets de banque larges comme des mouchoirs froissés dans les poches de jean, plaquette de hasch dont on se sert pour fumer, pour garnir des biscuits ou comme réserve d’argent, un monde en sécurité sur les autoroutes, des stations-services nombreuses, le pétrole à gogo (deux fois le plein en moins de 1000 km pour la Chevrolet qui suce), les cendriers qu’on jette par la vitre, comme le journal une fois lu, l’aisance à se mettre nu devant les autres pour se changer ou à garder chemise ouverte. C’était un autre monde, ni meilleur ni pire que celui d’avant ou celui d’après. Le monde des vingt ans d’une génération qui s’y reconnaît et qui peut en garder la nostalgie. D’autres relations qu’aujourd’hui, moins prudes, plus incertaines dans l’exploration, plus chaleureuses peut-être car moins égoïstes. Un film spontané avec des acteurs au naturel dans leur road-movie en deux jours.

DVD Le plein de super, Alain Cavalier, 1976, avec Étienne Chicot, Bernard Crombey, Xavier Saint-Macary, Patrick Bouchitey, Gaumont 2109, 1h35, €17,00 blu-ray €16,93

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Pourquoi ne pas aller tout nu, demande Montaigne

Au chapitre XXXVI de ses Essais livre 1, notre philosophe périgourdin se demande pourquoi certains humains vont tout nu « comme nous disons des Indiens et des Maures » et d’autres, comme en nos contrées, s’enveloppent de multiples couches des pieds à la tête. N’est-ce pas coutume sociale plutôt que loi de nature ?

« Où que je veuille donner, il me faut forcer quelques barrière de la coutume, tant elle a soigneusement bridé toutes nos avenues », commence-t-il. En effet, ce qui se fait semble normal et même naturel – alors qu’il ne l’est pas. C’est penser en philosophe que de remettre en question l’évidence et l’habitude. « Or, tout étant exactement ailleurs de fil et d’aiguille pour maintenir son être, il est, à la vérité, incroyable que nous soyons seuls produits en état défectueux et indigent », observe Montaigne. Les plantes ont leur pétales qui se referment au froid pour la nuit, les arbres leur écorce, les animaux leur fourrure ou leurs écailles – mais l’homme ?

Il a été créé tout nu et pourrait vivre en état de nature. Mais, « comme ceux qui éteignent par artificielle lumière celle du jour, nous avons éteint nos propres moyens par les moyens empruntés ». Il est des peuples qui vivent sans vêtements sous les mêmes latitudes que les nôtres, « et puis la plus délicate partie de nous est celle qui se tient toujours découverte : les yeux, la bouche, le nez, les oreilles ; à nos paysans, comme à nos aïeux, la partie pectorale et le ventre ». Nous pourrions donc fort bien aller nus, ou quasi, comme les enfants le font volontiers si on les laisse faire, ou les adolescents pour être à l’aise ; cela témoigne de leur vigueur.

Suivent une multitude d’exemples en son temps et aux anciens temps où Montaigne démontre que des gens peu vêtus côtoient sans dommage d’autres trop vêtus. Question d’accoutumance, de style et d’habitude. « Et Platon conseille merveilleusement, pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la tête d’autre couverture que celle que la nature y a mise », précise-t-il. Mais c’est bien l’habitude, tout comme la coutume sociale, qui nous fait nous vêtir. « Comme je ne puis souffrir d’aller déboutonné et détaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiraient entravés de l’être », observe Michel Eyquem de Montaigne.

Reste que le froid extrême, qui fait geler le vin en bouteilles au point que les soldats étaient servis par morceaux et non par litres lors de la campagne du Luxembourg de Martin du Bellay, handicape les armées. « Les Romains souffrirent grand désavantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance », note Montaigne. Hannibal avait fait allumer des feux pour réchauffer ses troupes et donner de l’huile pour que les hommes protègent leurs membres contre le vent gelé, alors que les Romains étaient tout roidis. Même Alexandre (le grand) « vit une nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hiver, pour les défendre de la gelée », note Montaigne.

Le philosophe périgourdin, en observant les us et coutumes des hommes autour de lui et dans l’histoire, prouve que la tempérance et le juste milieu est pour lui la voie de la vérité. On peut aller tout nu, mais pas partout ni en toute saison ; la coutume exagère la vêture et en fait le plus souvent une parure sociale ou une pruderie religieuse déplacée plus qu’utilitaire, comme en témoignent les paysans face aux bourgeois, au clergé et aux nobles tels que lui ; la simplicité doit cependant demeurer la règle puisque Dieu et la nature nous ont fourni de quoi survivre tel que nous naissons. S’endurcir est aussi requis pour ne pas s’encroûter, en témoigne Platon.

En bref, le nu est naturel mais le vêtement pas toujours superflu. A chacun de doser ce qu’il faut, sans crainte de transgresser une quelconque règle de nature. Seule la société se montre audacieuse ou prude, vigoureuse ou frileuse : rien de naturel dans ses édits et arrêtés. Au contraire, à société déclinante la peur et le repli en vêtements, avec les interdits ; à société jeune et optimiste le dévoilement et la nudité sportive et vitale.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne,Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Ecologie des cannibales selon Montaigne

Le chapitre XXXI de ses Essais au Livre 1 est consacré aux « cannibales » des Amériques. Montaigne en a rencontré un à Rouen, provenant de la France antarctique, venu avec Villegagnon. Il lui a posé des questions à l’aide d’un interprète. Mais il a surtout fréquenté un homme, resté dix ou douze ans en ces terres lointaines, qui lui a appris des coutumes et des chansons de la contrée. Pour Montaigne c’est celui qui dit « barbare » qui l’est ; nos écoles primaires ont bien retenu la leçon puisque les gamins s’empressent d’user de la formule.

Découvrir le monde est une aventure mais, soupire Montaigne, « j’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent ». Savoir, c’est bien, mais en juger avec raison, c’est mieux. Certains disent que l’Amérique est l’Atlantide de Platon mais Montaigne trouve l’idée inepte car le nouveau continent est situé bien au-delà des colonnes d’Hercule (Gibraltar). Même si la puissance de l’eau, que ce soit la Dordogne près de chez lui ou la mer chez son frère d’Arsac, ravage le terrain et détruit les abords, gagnant sur la prairie, il faut savoir raison garder et ne pas sauter de suite à une conclusion peu étayée par les faits.

L’occasion pour Montaigne de disserter sur la valeur du témoignage. Plus on est « simple et grossier », plus ce qu’on voit et entend est dit sans artifices, remarque notre philosophe périgourdin, toujours les pieds bien sur terre. « Car les fines gens remarquent bien plus soigneusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient ». Ces vérités relatives à la Trump sont le storytelling de nos politiciens et experts en marketing ; elles sont l’artifice du discours qui manipule l’imagination et agite les émotions pour mieux persuader. « Il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé » (pas d’idées préconçues). Montaigne ne le dit pas, mais la vérité sort de la bouche des « enfants » – petits en âge ou adultes simples d’esprit.

Une façon de dire que le naturel et le simple sont plus près de la vérité que l’art et que l’intellectuel, ce que Rousseau reprendra (Jean-Jacques, pas Sandrine). Rousseau n’a d’ailleurs pas seulement pris chez Montaigne cette idée que la société et l’artifice corrompent la nature humaine, mais il a pris aussi la pureté des mœurs et la simplicité du mode de vie chez les sauvages du Nouveau monde. « Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ». Chez nous, tout est toujours à la perfection, nous savons ce qu’il faut croire, dire, faire, manger – et les autres sont des bêtes qui n’ont pas notre civilisation ; tout comme le « c’était mieux avant » des vieux cons qui se prennent pour le centre de l’univers. « Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages ». L’écologisme d’aujourd’hui répugne de même aux aliments transformés, aux arbres greffés, aux manipulations OGM, aux pesticides et engrais, aux médicaments chimiques et vaccins – en bref à tout ce qui change l’ordre naturel des choses (le « naturel » étant un mythe construit). « Partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises », dit Montaigne de la nature. Le laisser-faire libéral, le « moi je égoïste » libertarien, le droit du plus fort trumpien, ne sont-ils pas eux aussi « naturels » ?

Manière de vanter le quasi paradis terrestre de ces terres nouvelles où l’on vit sans artifices aucun, selon « les lois naturelles (…) en telle pureté » s’exalte Montaigne, sans reconnaître que là où il y a humain, il y a autre chose que pure nature, car l’humain est social et ne saurait vivre sans organiser ses mœurs, coutumes et lois en société. Ce qui est « nature » est anti-artifices de la société chrétienne occidentale, très apprêtée, contrainte et empruntée par la religion, mais reste une nature « humaine », donc transformée. A la Rousseau ou Mélenchon, la société cannibale est une nation « en laquelle il n’y a aucune espèce de commerce (donc anticapitaliste) ; nulle connaissance de lettres (il faut donner à 90 % des lycéens le bac sans rien faire) ; nulle science de nombres (les maths sont élitistes et classifiants) ; nul nom de magistrat ni de supériorité politique (les élites riches et dominatrices de l’énarchie et du Patronat) ; nul usage de servitude de richesse ou pauvreté (taxez les riches, augmentez le SMIC, donnez un revenu minimum à tout le monde, accueillez toute la misère du monde) ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives (lycéens et étudiants jubilent) ; nul respect de parenté que commun (familles, je vous hais) ; nuls vêtements (là, la pruderie puritaine issue des sectes religieuses yankees comme de l’islam et de la Torah rigoristes ne suit pas ; seuls les moins de 12 ans vivraient volontiers en « état de nature » sans le savoir) ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé (ici les écologistes primitivistes pro-paléolithique jubilent). »

Il y a quand même dans ces société sauvages une nette distinction des sexes, inacceptable pour nos féministes les plus enragées, les hommes pour la chasse et la guerre, les femmes pour les enfants et la boisson. Il y a quand même une morale, sans doute trop dure pour nos minets urbains vegan sans genre : « la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes » (amitié voulant dire relations sexuelles). La polygamie est permise mais réservée « naturellement » aux plus vaillants : ils attirent les épouses et leurs font forces petits. Darwin n’était pas encore né mais c’était une forme de sélection naturelle, la femelle choisissant le mâle le plus fort et le plus doué. Quant à la religion, les prophètes qui se hasardaient à prophétiser chez les naturels sont « hachés en mille pièces s’ils l’attrapent » si ce qu’ils avaient « prévu » ne se réalisait pas – leçon à tirer pour nos soutanes, barbes et kippas comme pour nos politiciens hâbleurs ou commerçants menteurs. On allait à l’ennemi pour les tuer, soit de suite en rapportant leur tête en trophée, soit plus tard en faisant des prisonniers qu’ont torturait longuement et insultait pour les faire fléchir avant de les assommer et de les manger par « pire vengeance ». La nature est impitoyable aux faibles, qu’on se le dise.

C’est une occasion pour Montaigne de vanter la vertu des « sauvages » qui fut celle des Anciens et qui devrait être aussi la nôtre. « Il n’y a de vraie victoire que celle qui, en domptant son âme, contraint l’ennemi à s’avouer vaincu », dit Claudien cité par Montaigne en latin dans le texte. « L’estimation et le prix d’un homme consistent au coeur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur », écrit Montaigne. Pas en ses muscles ni en sa ruse mais en sa « vaillance », qui est « la fermeté non pas des jambes et des bras mais du courage et de l’âme ». Où l’on retrouve le philosophe stoïcien.

Chacun peut mesurer aujourd’hui combien Montaigne reste actuel, lui qui parle des « sauvages » comme nos écologistes et gauchistes utopistes rêvent de « nature ». Lui qui sait à l’inverse raison garder en reconnaissant que l’humain peut vivre proche de la nature, sans les artifices de « la » civilisation, mais en conservant tout de même le principal de la vertu qu’est la vitalité, la fermeté du coeur et la volonté. Il critique la société de son temps en passant par les cannibales pour mieux la réformer – contrairement aux catholiques voulant éradiquer la religion prétendue réformée (RPR : le protestantisme). Les barbares, ce sont toujours les autres, mais le proverbe de la paille et de la poutre reste une sagesse populaire toujours valable.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Nuit dans le vieux cimetière

Nous traversons en deux groupes sur une barcasse venue nous prendre, en direction de la péninsule de Dunquin que l’on aperçoit en face. L’herbe est mouillée de rosée et le soleil déjà haut fait vrombir les insectes. Dès que les autres sont arrivés, nous pique-niquons face à l’île. A un quart d’heure de là un pub nous attend pour prendre « le café ». Il est infect, comme dans tous les pays anglo-saxons. Je prends donc une Guinness à la couleur et à la consistance de l’expresso auquel je rêvais. Une famille croque une corbeille de sandwiches à la tomate achetés au bar, près de nous. Parmi les trois petits enfants, un vif Ronan, blond de quatre ans.

Nous grimpons la montagne dans les nuages qui se sont levés. A la redescente, de l’autre côté, nous devons sauter clôture sur clôture, le tout en solides barbelés. Le camping est en bord de mer, près d’un lotissement (et d’un pub) à la pointe de Ballydavid. Nous ne sommes pas seuls à planter nos tentes ici. Deux jeunes aux débardeurs craqués sur le sternum, pour mettre en valeur les pectoraux je suppose, ont monté une tente non loin de là.

Je me fais très bien au whisky Black-Bush, à l’arrière-goût de cognac. Les autres m’agacent de plus en plus avec leurs sempiternelles références télé d’adolescents attardés, leurs bouts de chansonnettes qui tournent court et leur absence totale de conversation suivie. Christine tient une agence de voyage. Véronique employée de préfecture est cinémaniaque. Je ne sais si le fait que sa culture vienne presque exclusivement du cinéma induit sa façon de voir les choses et les autres, mais elle a le côté sautillant, superficiel, flou et intuitif des séquences filmiques. Elle est tête en l’air, saute du coq à l’âne quand quelque chose la gêne, ne réfléchit surtout pas. Au demeurant assez sensible sous ses airs de garçon manqué. Mais vraiment pas mature. Je rentre seul aux tentes. Pourquoi rester plus avec cette bande de pas finis ?

La brume qui se lève de la mer au réveil glace comme hier soir. Journée longue. Longue attente du van parti déposer la moitié du groupe loin du camp. Longue course en van, coincé à l’arrière par terre, dans la moiteur et les odeurs d’essence. Long chemin pierreux qui grimpe vers les collines. Longue pente herbeuse, abrupte, vers le sommet. Long passage à flanc de pente, éprouvant pour les chevilles. Tout paraît long, interminable. Le soleil a percé et chauffe vivement. La marche échauffe, le buste nu une fois de plus. L’escalade n’est pas payante : lorsque nous arrivons en haut des nuages se sont établis ; lorsqu’ils s’effilochent, la brume s’installe en bas. Nous pique-niquons avant une redescente plutôt glissante.

Près du village de Cloghane, deux petits chiens jouent dans un jardin, ce qui ravit Stéphane amoureux de ces bêtes. Les chiens ont deux mois nous disent trois petits garçons blond-roux qui jouent avec eux. Celui du milieu, de 9 ans à peu près, porte à même la peau un pull léger trop grand à col en V. Le camp est installé près du pub, au fond de l’anse, dans un pré à moutons. La marée s’est retirée et laisse l’estran sale. Jolis trémolos d’oiseaux de mer. Je suis incapable de mettre un nom sur ces volatiles chanteurs.

L’inconsistance du groupe me fait effectuer un tour solitaire dans le village, pour voir le vieux cimetière dont nous a parlé Stéphane. L’église s’écroule, nul ne sait pourquoi me dit-on. Reste le clocher cassé et, dans le clos, des tombes massives en ciment que les plantes fendent peu à peu. Une tombe a sa porte ouverte. J’aperçois à l’intérieur des cercueils pourris, des côtes, des crânes. Impression d’abandon. Brumes sur les lointains du paysage. Dans le village, la vie s’accroche : deux jeunes garçons me croisent en vélo, deux frères, l’un blond, l’autre brun, l’un au tee-shirt rouge, l’autre noir. Tous deux robustes, chacun une médaille de fer blanc ovale au cou.

Ce soir, Tom nous fait un ragoût irlandais avec pommes de terres, carottes, oignons, mouton. L’Irish stew est un genre de pot au feu à la sauce très allongée. A l’air, il est agréable de manger chaud et savoureux. Je tenterai au retour une recette plus traditionnelle, délicieuse si elle est arrosée de bière rousse Smithwick. En cocotte allant au four, j’ai mis une couche de pommes de terre en rondelles, recouverte d’une couche d’oignons émincés, un peu de thym, puis l’agneau en morceaux. Après assaisonnement de sel et de poivre, j’ai ajouté une seconde couche d’oignons et de thym, puis recouvert le tout de pommes de terre entières. Un peu d’eau pour couvrir. Chacun peut ajouter des carottes mais ce n’est pas la « vraie » recette, selon Monica Sheridan. Le pays était pauvre. Il est préférable de cuire les carottes à part si l’on en met car elles changent le goût. Une fois la cocotte soigneusement fermée, faire cuire au four moyen (180°) pendant eux heures et demie. L’agneau fond sous la dent.

Nous allons ensuite au pub. Il est envahi de locaux à casquettes qui reviennent d’un enterrement et ont besoin de noyer leur chagrin. Ils chantent. Nous tentons de pousser aussi la chansonnette mais, comme personne n’est capable de se souvenir jusqu’au bout d’une seule chanson à cause de l’éducation nationale en France, nous terminons par la Marseillaise (le premier couplet seulement). Le chant plaît aux Irlandais qui le chantent un peu aussi mais n’ont pas l’air de savoir plus que nous les paroles (il est vrai pour eux dans une langue étrangère).

Au pub, le whisky se boit à température ambiante, allongé d’un peu d’eau froide pour faire durer mais cela fait moins viril. Les connaisseurs boivent la première dose avec un peu d’eau glacée pour ne pas brûler les papilles, puis leur seconde dose sec. La bière, par pinte dans chaque chope (0.57 litre !), oblige à visiter les toilettes. Ce sont de véritables cathédrales : la dalle des pissotières fait bien deux mètres de hauteur et un rideau d’eau l’arrose en permanence depuis le plafond. Ce n’est pas un recoin planqué sous l’escalier comme dans les mesquins cafés parisiens mais une pièce à part entière que les clients visitent plusieurs fois dans la soirée.

Je reviens au camp retrouver Emmanuelle qui a déjà quitté le pub. Au retour, les autres qui sortent veulent jouer à se faire peur et voir le lieu hanté dont leur a tant parlé Stéphane. L’enclos est désert, à l’écart du village. A la lumière rare des lampes électriques, l’église écroulée et les tombes en ruines prennent des airs chimériques. Un jour de tempête lorsque hurle le vent et que fouette la pluie en rafales, le lieu doit être peu rassurant. Une scène des Contrebandiers de Moonfleet se passe dans un tel cimetière. John en chemise blanche sans veste, courageux comme un boy anglais malgré ses dix ans, s’en tire très bien.

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Îles Blasket

Commencent alors les deux jours les plus beaux du séjour : le départ pour les îles Blasket. Beau soleil inespéré. Nous reprenons un bateau avec tous nos bagages. Odeurs, sensations, je retrouve le plaisir de la mer. On the boat again, the boat again… Corps joyeux, esprit gai, effets de l’air marin et du balancement incessant. Un lyrisme physique me donne envie de chanter, j’ai dans l’esprit des bulles, comme du champagne.

Le petit chalutier qui nous traîne en remorque est vieux et poussif. Une famille montée dessus pour une partie de pêche, nous regarde. Les enfants ont le visage très blanc, comme lavé par la pluie incessante qui tombe dans ce pays à longueur d’année. Nous nous sommes installés à quatre sur le pont arrière et nous reviennent des bribes de chansons que nous fredonnons à tour de rôle ou en chœur. Les autres ont peur des frères Roulis et Tangage et se sont bourrés de Mercalm. Est-ce pour cela qu’ils ont l’air hébétés de bovins qui regardent les trains passer ? Je n’en suis même pas sûr. Rigides sur leurs bancs, ils sont de même dans l’existence : coincés du cerveau comme du trognon.

Débarquement en canot sous le soleil. La côte est rocheuse, la mer joue de nuances bleu-vert, le fond est transparent. Nous montons les tentes face à la côte d’Irlande, à l’abri du vent d’ouest. Devant nous la mer, derrière le village en ruines. Ces îles ont été habitées jusque dans les années 1950. Tous les habitants sont partis peu à peu et aujourd’hui ne viennent que des campeurs ou des scouts, l’été seulement. L’hiver, les tempêtes rendent l’accès presque impossible.

Nous sommes dimanche et beaucoup de touristes sont venus passer la journée. Une famille s’est installée. Le fils aîné pêche pieds nus dans l’eau, sur les rochers. Son père vient le remplacer à la ligne et il part explorer les collines. Il ne remet pas ses chaussures mais enlève son tee-shirt pour offrir au soleil son torse blanc. Le cadet, jambes nues, gambade avec sa mère. Nous allons tous à la plage et cinq se baignent, dont je suis.

Entrer dans l’eau n’est pas facile pour nous qui sommes habitués aux mers plus chaudes. L’eau glacée vous saisit les chevilles. La température ne doit pas dépasser 15°. Mais deux tout petits garçons blonds de 5 et 7 ans, surveillés par leur mère, s’éclaboussent sur le bord et se roulent dans l’eau avec une joie bruyante avant de jouer dans le sable. Ils en sont bientôt couverts des orteils aux cheveux, et la mère doit les rouler dans l’eau pour les nettoyer avant le départ. Maillots mouillés ôtés, ils enfilent leurs shorts à cru et leurs chemisettes directement avant de rejoindre le bateau de navette, toujours pieds nus. Ce sont de vrais petits durs, des gars d’ici, habitués tous jeunes à l’air et à l’eau glacée.

Alors que nous nous promenons sur l’île un peu plus tard, j’échange quelques mots avec un papa qui porte un bébé sur les bras. Il a vu des phoques nager autour de l’île et me montre des lapins qui vont et viennent sur la lande. Il y en a partout; il suffit de rester immobile un moment pour les apercevoir. Le paysage est à la Club des Cinq, lecture aventure d’une vieille anglaise des années 1940 qui enchantait mes dix ans : une île rocheuse, une lande très verte où pullulent les lapins, des oiseaux de mer. Il ne manque plus que les deux filles, les deux garçons et le chien Dagobert, pour que survienne une nouvelle histoire de contrebandiers…

A l’ouest vers le large, dans une baie rocheuse qui s’avance profondément dans l’île, sur la plage bien protégée de hautes falaises orientée au soleil couchant, s’ébattent sous nos yeux plusieurs phoques. Sur l’étendue de galets en contrebas un mâle est couché et deux femelles. L’une a trois petits, l’autre un seul, tous bien ronds. Ils crient comme des enfants, rampent vers leurs mères qui se tournent à demi vers eux pour la tétée. Ils ont le poil clair et laineux. Si une autre femelle s’approche des petits, ce sont tout de suite des grognements, des coups de queue dans l’eau et la gueule ouverte prête à mordre.

Cette île de fin d’Europe sous le soleil revenu est une sorte de paradis emplie de gamins, de lapins et de phoques. Ce soir, soupe et chili con carne, recette maison de Stéphane. C’est très bon. Le coucher dure longtemps car les filles ont facétieusement démonté et caché la tente intérieure des « frères Grapelli », Jean-Luc et Thierry, ainsi nommés après une controverse musicale.

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Kill The Gringo d’Adrian Grunberg

Mel Gibson s’est concocté un personnage à sa mesure en écrivant le scénario. Tourné en 2010 en Californie mais mal distribuée, le film mérite cependant d’être regardé. Il y a de l’action, de la morale, des tirs en tous sens, une poursuite en voiture, et un enfant innocent à sauver.

Richard Johnson (Mel Gibson) est un ancien sniper en Irak dont la femme est partie avec son associé Reginald Barnes. Il a donc décidé de se faire justice lui-même en volant plusieurs millions de dollars à un truand de la pègre, Frank Fowler (Peter Stormare). Poursuivi par la police, il défonce la barrière de sécurité qui marque la frontière mexicaine. La voiture est démolie et les fédéraux mexicains l’attendent de l’autre côté, mais il n’est plus aux États-Unis. Il considère que les Mexicains sont aussi truands que les Américains mais moins hypocrites et moins puritains. Ici comme là, la corruption règne. La première scène montre le shérif et le fédéral discutant pots-de-vin tandis que le Mexicain, ayant vu les sacs de dollars dans la voiture, garde tout pour lui.

Son compère déguisé en clown étant mort dans l’accident, Johnson est envoyé dans la prison d’El Pueblito. Le Mexique est réputé pour ses prisons mafieuses régentées par des cartels. Un temps à l’isolement où règne la loi du plus fort, le détenu est vite « libéré » dans l’enceinte-village autour de la prison. Il ne peut sortir mais peut déambuler ici ou là, se trouver un coin pour dormir, une fille ou de quoi manger tout en travaillant. Il est affecté au recyclage des déchets pour le patron local, Javi (Daniel Giménez Cacho), détenu lui aussi mais qui chapeaute tous les rackets et entretient des liens de corruption avec l’extérieur.

Ce chef de gang est malade, rançon d’une vie d’alcool et de plaisirs. Son foie est en miettes et il garde sous sa protection pour cela le jeune fils de sa putain dont le groupe sanguin rare est compatible avec le sien. Il doit se faire greffer le foie de l’enfant incessamment. Barnes, qui se débrouille pour voler les voleurs, est observé par le gamin (Kevin Hernandez), fils de dealer tué par Jarvi et parfait gavroche des bidonvilles à 10 ans (il paraît plus costaud dans le film parce qu’il en a 13 au tournage). Le gosse fait du chantage en réclamant une cigarette sous peine de le dénoncer à Jarvi que pourtant il déteste.

Barnes est touché par ce kid égaré parmi les truands, qui ne veut pas dire son prénom et se dit « spécial » ; il ne voit pas l’intérêt d’aller à l’école, préférant apprendre en observant. Il n’est pas insensible non plus au corps nu de sa mère (Dolores Heredia), très visible sous la robe qu’elle porte lors des soirées casino de son « mari » forcé.

Retrouvé par les truands qu’il a volés via le gros consul véreux des États-Unis au Mexique, Johnson doit s’évader tout en sauvant à la fois la mère et le gosse. Ce ne sera pas simple et n’ira pas sans fusillade spectaculaire et instants de suspense. Il convainc Jarvi de le libérer pour aller tuer Fowler, qui sait désormais que Jarvi a récupéré le fric qu’on lui a volé. Johnson se fait passer pour Barnes afin que le floué se venge du vrai Barnes une fois l’affaire terminée. Franck le volé n’a pas hésité et a envoyé avant de sauter, convoqué par Johnson sous le nom de Barnes, ses sbires tuer Johnson et Jarvi. La fusillade des truands entre eux ne peut être passée sous silence et les autorités font fermer la prison en envoyant près de deux mille militaires et policiers pour transférer les détenus en pleine nuit.  Il faut donc faire vite pour la transplantation et la fuite.

Le gamin est charcuté mais Barnes arrive à temps pour lui faire remettre son foie tout juste prélevé et ainsi le sauver par une ambulance alors que l’armée et la police encerclent l’ensemble de la prison. Profitant de la confusion, Barnes sous la mitraille a une hésitation devant les paquets de frics préparés par Jarvi pour se sauver après l’opération : fuir immédiatement ou sauver le gamin. Il choisit la seconde solution, ce qui lui permet en prime de prendre le fric aussi, fourré sous le brancard à roulettes du gosse vers l’hôpital.

Les presque 2 millions de dollars, plus les 6 millions planqués dans la carrosserie de la bagnole à la casse, vont permettre à lui, à la mère et au petit, de se refaire une vie loin du Mexique et des États-Unis. Barnes a retrouvé une épouse fidèle, du moins peut-on le supposer après ces aventures, et une famille, puisque le kid sourit lorsqu’il les voit ensemble et qu’il l’adopterait bien comme nouveau père.

Ce film sans prétention est très différent de ceux habituellement tournés à Hollywood bien qu’il y ait de l’action et de l’humour. Il prône une morale de la survie en toutes circonstances en fonction de valeurs personnelles orientée vers la protection de la femme et de l’enfant. Sans oublier la débrouille et l’éducation qu’il doit donner au plus jeune pour qu’il s’en sorte dans la vie. Un peu cliché mais authentique. Pionnier, justicier, bon père, bon époux : les valeurs de l’Amérique !

DVD Kill The Gringo (Get The Gringo), Adrian Grunberg, 2012, avec Mel Gibson, Kevin Hernandez, Daniel Giménez Cacho, Aventi Distribution, 1h36, €3.86 blu-ray €14.35

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Quand on a 17 ans d’André Téchiné

En terminale S d’un lycée d’Ariège Damien (Kacey Mottet Klein, 17 ans), est un bon élève qui récite du Victor Hugo et résout les équations de maths sans problème. Son condisciple Thomas (Corentin Fila, 27 ans) est un métis de congolais qui vit mal son adoption par des paysans frustes et taiseux qui le font trimer, faute de « vrai enfant » à eux après de multiples fausses couches. Il veut devenir vétérinaire pour mieux protéger les bêtes auprès desquelles il a trouvé jusqu’ici le seul amour. Damien le regarde souvent en classe ; ils sont tous deux solitaires et les derniers à être appelés lors de la constitution des équipes de sport collectif.

Un jour Tom fait un croche-pied à Damien en classe. Pour rien, par jalousie de voir sa mère venir le chercher peut-être, l’aimer ouvertement et normalement. Il lui dira plus tard qu’il le trouvait « prétentieux » mais c’est parce qu’il affichait de façon naturelle ce qu’est la vraie vie d’un fils – le contraire de la sienne. De cet acte d’envie va naître une progression d’échanges mimétiques. L’attirance comme un aimant irrésistible que la raison cherche à canaliser dans le refus, les coups, les regards hostiles, mais qui ne fait que s’amplifier justement par cette relation négative. La tourner en positif est tout le projet du film, l’aboutissement de la vérité comme apothéose, tout comme l’acceptation du deuil du père et de Damien ou la naissance de la petite demi-sœur de Tom.

Les nausées de la mère adoptive de Thomas, isolée dans sa ferme de montagne, font intervenir Marianne, la mère médecin de Damien (Sandrine Kiberlain) ; outre la fièvre, elle attend un bébé et doit être hospitalisée. Marianne propose spontanément à Thomas de l’héberger chez elle en attendant ; il sera plus près de l’hôpital et du lycée et pourra mieux réviser. Car ses notes sont en chute au premier trimestre et ses bagarres avec Damien le font surveiller du proviseur. Les garçons disent que c’est fini mais c’est irrésistible, ils ne peuvent faire autrement que de s’exciter mutuellement. A 17 ans on est plein d’énergie et il faut l’épuiser, par la boxe pour Damien avec Paulo, un ami de son père, et par la course aller et retour d’une heure à chaque fois pour attraper le bus du lycée pour Tom.

La cohabitation va les tourner l’un vers l’autre. Père absent d’un côté, adoption par dépit de l’autre, les deux garçons sont psychiquement orphelins. Ils cherchent à s’ancrer dans l’affectif même si Damien a sa mère, indulgente, généreuse et dynamique, et Tom ses bêtes qu’il désirerait soigner en vétérinaire plus tard. Tom apprécie Marianne, il en est peut-être même vaguement amoureux, comme la mère qu’il aurait désirée. Damien le voit se faire ausculter torse nu et provoque Tom en lui demandant si cela l’a fait bander. Thomas l’invite à le suivre dans la montagne et se met nu devant lui pour plonger dans le lac glacé, comme un refus physique et une invite au désir. Damien ne sait plus où il en est et cherche sur le net une rencontre masculine pour voir s’il est « attiré par les hommes ou simplement par Thomas ».

Montagne, nature, saisons, éveil du désir, violence physique issue de la pulsion sexuelle inavouée qui ne s’apaisera qu’en mettant des mots entre eux après les coups et avant les gestes d’union, tout part de l’intérieur. La famille, le lycée, la société, ne sont que le décor des tourments psychiques. S’ils détonnent parfois dans les garçons en devenir (la mort du père de Damien, pilote d’hélicoptère militaire au Mali, la naissance d’un bébé « vrai » chez les parents adoptifs de Tom), ce n’est qu’amortis par ce qui est principal : la pulsion. Celle-ci ne s’assouvira que dans la possession réciproque des mains, des bouches, des corps. Elle viendra en son temps, directe, immédiate, sans s’y appesantir : un aboutissement du désir, une normalité acceptée des années 2000. Sans « honte » comme le croyait Damien de Tom, mais par « peur » avoue celui-ci. La peur de la première fois, comme les hétéros pour le sexe opposé.

La terminale est une fin d’enfance, surtout en France où l’on infantilise très tard par tropisme paternaliste romain-catholique. Le jeune de 18 ans est encore immature même si la société lui permet – du bout des lèvres – une expérience sexuelle, mais pas avant 15 ans et avec le sexe opposé, une fille consentante par écrit et devant témoins sous peine d’accusation de « viol ». Et voilà pourquoi votre démographie est muette, peut-on dire en paraphrasant Sganarelle (Le médecin malgré lui). La hantise catholique du sexe comme cause de l’immigration, de l’adoption à l’étranger, des problèmes d’intégration de la jeunesse (survalorisée), du terrorisme et de la guerre au loin qui tue, la société malade… Le film fait réfléchir à cet engrenage par-delà l’incertitude identitaire personnelle des deux garçons. Eux, lumineux, vivent leur vie au ras de leur terroir et par tout leur corps, arpentant la neige ou se jetant dans l’eau glacée, nourrissant les vaches et soignant les agneaux, se mesurant à la lutte et aux poings pour s’éprouver et s’évaluer, finissant par s’entredévorer, s’entrejouir, s’aimer.

DVD Quand on a 17 ans, André Téchiné, 2016, avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret, Wild Side Video 2016, 1h49, €11.00

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Frank McCourt, Les cendres d’Angela

Cette autobiographie de l’auteur irlando-américain, né à Brooklyn en 1930, est un chef d’œuvre d’humour et de vitalité. Frank est l’aîné d’un couple mal assorti, elle de Limerick l’humide, lui de la province du nord. Il est Celte soiffard et hâbleur, elle est industrieuse et bonne mère. Immigrés à New York pour fuir une Irlande très pauvre après la guerre civile, ils tombent dans la Grande crise de 1929 et son cortège de chômeurs.

Le mari ne peut garder son travail et change toutes les trois semaines. S’il apporte la paye les deux premières, il se saoule et paye des pintes la dernière, ne rapportant rien à la maison que ses braillements patriotards et ses relents de bière. Il a déjà deux fils, Francis (Frank) et Malachy, car malgré sa pauvreté il ne cesse de baiser en missionnaire selon les bons principes catholiques. Il fait lever les bambins en pleine nuit pour brailler avec lui des chants en faveur de l’Irlande libre, les faisant jurer – à 4 ans ! – de « mourir pour l’Irlande », car il a lui-même combattu pour elle. Le troisième enfant est une fille, Margaret aux yeux bleus qu’il adore, mais elle meurt très vite de maladie. La pauvreté toujours…

La famille décide alors de rentrer en Irlande, où les liens familiaux pourront peut-être les sortir de la mouise. Ils ramènent de blonds garçons jumeaux en plus des deux aînés, Oliver et Eugene, mais les petits êtres meurent de phtisies à Limerick – et le père boit le don que lui fait son beau-frère pour les enterrer ! « Mon père est comme la Sainte Trinité, avec trois personnes en lui : celle du matin avec le journal, celle du soir avec les histoires et les prières, et puis celle qui se conduit mal, qui rentre à la maison en sentant le whisky et veut que nous mourions pour l’Irlande ». Frank ne lui en veut pas, il comprend vaguement son spleen. Le père ne le bat pas comme trop souvent le font les paters familias catholiques d’Irlande à cette époque arriérée d’Ancien régime (persistant jusque dans les années 1990). La mère est faible, rejetée par sa famille qui lui reproche son mari ; elle doit même céder aux avances de l’oncle Laman pour survivre à l’abri avec ses enfants encore trop petits.

L’attrait du récit est dans le style : tout est raconté d’un ton égal, comme si tout était normal, même le pire. Car tout est nouveaux donc la norme pour un enfant. Il vit comme cela vient, observant ses parents et ses copains, les autres adultes et les « exemples » que sont le prêtre et l’instituteur. Deux représentants d’institutions peu dignes, d’ailleurs, le premier imbu de son sacerdoce et comme au-dessus du troupeau bêlant des humains ; le second fâché de l’ignorance et des superstitions des gosses, ne trouvant que la férule pour se faire obéir. Frank n’a jamais été aidé par l’Eglise catholique, pourtant toute-puissante et éructant à longueur de prêches enflammés la charité chrétienne : il a été refusé comme enfant de chœur, refusé à l’école catholique, refusé au collège religieux. Pas assez présentable : l’Eglise s’est toujours mise du côté des bourgeois, du pouvoir. Même les institutions de charité font la morale et surveillent les familles nécessiteuses : pas question de vivre aux crochets de la bienfaisance.

Frank et Malachy son frère vivent en loques dans les ruelles des quartiers pauvres de Limerick, mais aucun misérabilisme : ils se débrouillent ; les deux autres petits frères – car il y en a encore – Michael et Alphonsus (Alphie), sont sous leur protection. Michael, qui est un cœur tendre irresponsable à l’image du père, ramène à la maison des chiens errants et des vieux décatis, à qui la mère offre un bout de pain rassis ou une tasse de thé. Le père finit par partir pour l’Angleterre, l’ennemi héréditaire mais où il y a du travail en temps de guerre. Il ne revient qu’une fois et n’envoie jamais d’argent : il le boit, comme toujours, oublieux de ses devoirs comme un lièvre de mars.

Dès 9 ans Frank est émoustillé par les filles, à 11 ans il en voit nues par la fenêtre des chambres, à 14 ans il a « la gaule » (normal pour un Celte) et, petit télégraphiste vacataire, se fait happer par une goule phtisique de 17 ans qui va bientôt mourir. Ils se déchaînent nus sur le canapé vert d’Irlande. Ces frasques sont contées sur même ton qu’un récit détaché : malgré le « péché » catholique, tout est normal (dans la norme) : la vie qui va, le corps qui vient, le regard qui furette et se pose. Une vie pauvre mais heureuse car riche en péripéties.

A 19 ans, Frank a amassé assez d’argent à la Poste pour payer son billet de bateau pour New York. Là se termine le livre, non sans une baise à l’initiative d’une femme lors d’une escale. Frank est faible comme ses parents, il se laisse faire mais, contrairement à eux, il sait accumuler ses observations et s’en sert pour en faire quelque chose : écrire. A force de travail du soir, il deviendra professeur, puis écrivain. Un grand livre – meilleur que le film, trop dans la victimisation à la mode.

Les cendres d’Angela obtiennent le prix Pulitzer 1997 et le National Books Critics Circle Awards – il est est adapté au cinéma en 1999 par Alan Parker.

Frank McCourt, Les cendres d’Angela – une enfance irlandaise (Angela’s Ashes), 1996, Pocket 2011, €17.00

DVD Les cendres d’Angela, Alan Parker, 1999, Elephant films 2019, avec Emily Watson, Robert Carlyle, Joe Breen, Ciaran Owens, Michael Legge, 2h22, €14.40 blu-ray €12.56

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Edward Morgan Forster, Quelle importance ?

Cinq délicieuses nouvelles pour pimenter la subversion épanouie. EM., l’un des apôtres de Cambridge (Cambridge Apostles) qui a vécu avec sa mère sa vie durant, avait un grand-père pasteur. C’est dire s’il connait sa morale victorienne sur le bout des doigts. Dans ces nouvelles, parues soigneusement après sa mort, il avoue son plaisir, le prendre où il vient, sans autre souci que l’autre.

Il met en scène avec humour les embarras des conventions sociales, le moralisme sourcilleux des rombières pondeuses délaissées ou des vierges folles de ne pas être désirées. Lui aime les garçons. Tombé amoureux fin 1916 d’un Egyptien de 17 ans (il en a 20 de plus), il règle son sort avec humour dans l’Autre bateau, la troisième nouvelle du recueil. Il s’invente en jeune Lion (Lionel) de 12 ans jouant sur le bateau de retour des Indes avec un Noix de cacao du même âge mais moricaud à n’en plus pouvoir. Il le retrouve dix ans plus tard alors qu’il cherche une cabine pour les Indes et le jeune homme le dépanne – dans sa propre cabine. L’athlétique imberbe lieutenant anglais est séduit par le sinueux gracile indien et ils font l’amour, avec passion, après un prime émoi jadis, lorsqu’ils étaient à peine adolescents. Mais c’en est trop pour le Surmoi social. Lion ne peut accepter le grand écart entre sa race, sa caste et sa virilité – et son penchant sexuel et affectif. Il va rompre, radicalement. Car seule la fin peut résoudre l’impossible.

La nouvelle première qui donne son titre à la publication française donne la morale de l’auteur : Quelle importance ? Dans un pays imaginaire d’Europe centrale, la Pottibakie, le président de la République est le docteur Schpiltz. Son chef de la police, le comte Waghaghren cherche à le compromettre pour prendre le pouvoir. Il lui lance pour cela dans les pattes son épouse alors qu’il jouit de sa maîtresse, puis un gendarme sportif de 18 ans pour qu’il le séduise. A chaque fois, tout est prévu pour que le président soit surpris tout nu. Mais, après tout, quelle importance ? Tirer un coup ne compte pas si le plaisir est partagé entre pairs consentants. Et si tout le monde veut le savoir ? Qu’il le sache.

Une autre nouvelle renvoie le plaisir au paganisme cultivé, celui d’avant l’emprise chrétienne sur la conduite sexuelle de tous et de chacun. L’Annexe classique met en scène un conservateur de musée municipal, à Bigglesmouth (Grande gueule). La culture anglaise valorise le classicisme grec et romain et tout musée, même de province, se doit d’avoir ses statues. Justement, les statuettes féminines de Tanagra semblent amochées ; elles se sont déplacées comme douées d’une vie propre. La feuille de vigne que les chiennes de garde pour la Vertu puritaine obligent la statue d’un athlète grandeur nature à porter se détache toute seule. Pire, « le nu s’était disjoint de son socle et s’apprêtait à l’écraser ». La nature se révolte ainsi contre la morale, le naturel gréco-romain de la pudeur socialement imposée par l’Eglise. Le conservateur s’enfuit en se signant, sans oublier de verrouiller la porte du musée. Il réfléchira chez lui à ce qu’il y a lieu de faire du surnaturel. Mais sa femme lui apprend que son fils Denis, 14 ans, est parti à sa rencontre avec « quasiment rien dessus à part son short de football ». Il a gagné le match et voulait l’annoncer à son papa. Le musée est fermé à clé… mais le gamin a fauché le double. Le conservateur en émoi se précipite au musée et entend « un bruit délicieux : un petit gloussement » puis des grognements, un fou rire. L’éphèbe et l’athlète se sont rencontrés. Le conservateur fait le signe de la Croix – et tout se fige. « Dans les années qui suivirent, un groupe hellénistique intitulé la Leçon de Lutte devint la grande attraction de Bigglesmouth. (…) Regardez donc comme le frère aîné a plaqué le petit à terre. Regardez donc comme le petit prend bien la chose ». Une chute exquise.

Le Torque oppose la vierge sainte imbue de son christianisme fanatique et Marcian, son jeune frère de 18 ans plus enclin à profiter des plaisirs de l’ici-bas. L’autoritaire femelle porte bien haut sa virginité inutile aux hommes et prie tandis que son cadet la protège des tentations des Goths qui envahissent le pays tout en faisant produire la ferme. Il subit des outrages à sa place et gagne un torque d’or – que la chaste revendique comme son dû. « Tout acte fécond et passionné était mal » – voilà la doctrine enseignée par les chrétiens. Il faut rester chaste, ne pécher en rien et s’abstenir de tout plaisir. Ainsi sera-t-on déclaré « saint » et gagnera-t-on le Ciel – s’il existe. Mais la sainteté n’est pas la santé, « elle sévère, ascétique, voilée ; lui exposé à tous les vents et à tous les soleils ». Marcian rit sous cape. Lui sait comment sa sœur est resté vierge, certes pas avec ses prières et sa foi godiche que Dieu la protège elle toute seule. Euric le Goth a aimé Marcian et son plaisir les a sauvés. Car le plaisir, pris dans la joie et la santé, quelle importance ? Il ne concerne que les relations privées.

Edward Morgan (dit E.M.) Forster, Quelle importance ? (Short Stories), 1947, 10-18 1998, 181 pages, €6.00

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Maison de Jacques Prévert

Nous rejoignons le parking sur la baie d’Escalgrain pour des étirements en plein vent devant les spectateurs qui ne cessent de passer sur la route, et un verre de cidre offert par la guide. Le Renault nous ramène à Omonville-la-Petite avant 18 heures, heure de fermeture, pour voir la maison de Jacques Prévert. Nous rentrerons à l’hôtel à pied, il n’est guère qu’à 500 m de là.

Le poète, qui a connu le cap de La Hague dans les années 1930, a passé ici les dernières années de sa vie. Il achète la maison en 1970 et termine son existence par un cancer du fumeur en 1977, à 77 ans. Il effectue les travaux conjointement avec son ami décorateur de cinéma Alexandre Trauner qui n’habite pas très loin. Tout commence par un beau jardin ombragé aux hortensias blancs et roses, aux agapanthes dressées et à la rhubarbe géante gomera du Brésil. Un grand arbre ombrage la pelouse pour les heures chaudes. Trois petits mulâtres excités courent sur la pelouse, régentés par une matrone blanche. La maison est petite, nichée au fond et précédée d’une allée de graviers blancs. La façade est de grès gris de Normandie, courante dans le village.

L’intérieur est en revanche décevant. Il n’y a plus aucun meuble, seulement de rares photos d’enfance avec son frère Pierre, des panneaux d’exposition sur le cinéma, quelques dessins. A l’étage sont des poèmes tapés à la machine que l’on peut voir accumulés dans les tiroirs. Dans les années 1930 et 1940, Jacques Prévert créait les scénarios et Pierre Prévert la mise en scène de films bien oubliés sauf ceux réalisés par Marcel Carné (Drôle de drame, Quai des brumes, Le jour se lève, Les visiteurs du soir, Les enfants du paradis).

Une grande salle au rez-de-chaussée est ouverte sur le jardin fleuri, deux chambres à l’étage dont la chambre d’ami toute petite et celle de Jacques Prévert dont un mur entier est formé de placards. L’une des portes ouvre sur la salle de bain ce que l’on ne peut même pas voir. Un bureau lumineux comprend une longue table sur tréteaux où figurent des dessins tandis qu’autour pendent des décors accrochés au plafond devant une cheminée dessinée par un artiste. Un ange en bois clairement sexué virevolte au-dessus des têtes, niant les débats sur le sexe des anges : il est ici nettement masculin. L’une d’entre nous collectionne les anges et les images de sainte Thérèse de Lisieux.

La cuisine a été rajoutée à l’arrière de la maison dans un ancien chemin. Elle n’est qu’en rez-de-chaussée avec une verrière pour l’éclairage et visible depuis les fenêtres de l’étage. L’entrée est à 5€ et c’est assez trompeur car ne figure ici rien de personnel. Tout ça pour ça… L’intérêt principal du Patrimoine semble être la boutique de vente des œuvres de Prévert et de souvenirs, et les expositions temporaires. Une vidéo d’une dizaine de minutes rappelle la vie et l’œuvre de Jacques Prévert.

Nous sommes trois à aller directement au cimetière, devant l’église Saint-Martin. Cet évêque sanctifié de la ville de Tours, qui a partagé son manteau avec un pauvre, est le patron du lieu et même l’anse face à l’hôtel s’appelle Saint-Martin. La façade de l’hôtel comporte d’ailleurs en référence un panneau de pierre gravée représentant Saint-Martin à cheval, coupant de son épée son manteau en deux devant un pauvre hère entièrement nu.

Jacques Prévert, mort d’un cancer du poumon pour avoir fumé comme un pompier en rut, repose juste à l’entrée du cimetière avec sa femme Janine morte en 1993 et leur fille Michèle, décédée en 1986. Des stèles de pierres dressées sont gravées de leurs noms peints en vert. Au bas est un jardin planté de fleurs. De petits cairns de la superstition à la mode anglo-culcul sont agencés sur les dalles dressées par les touristes qui disent ainsi « je suis passé ». L’église, restaurée en 2012, est lumineuse mais austère. Les vitraux sont modernes. Et le masque obligatoire même quand il n’y a personne.

Nous apprendrons le soir que la mère de la patronne de l’hôtel a connu Nénette, la lavandière devenue bonne à tout faire des Prévert. Des gens célèbres ont fréquenté notre hôtel de La roche du Marais et des affiches dédicacées le rappellent.

La soirée est au restaurant pour manger des « moules–frites », réclamées paraît-il par un groupe une année précédente. Drôle d’idée. Il y a autre chose pour ceux qui n’aiment pas les moules ou ceux qui n’aiment pas les frites, ou ont peur de grossir. Le Renault nous conduit donc sur le parking d’Omonville-la-Rogue au Mar-Bella, restaurant tenu par Gabin Garcia face au port du Hable. Il y a des moules et des frites mais aussi des poissons (du jour ou non) à la plancha. La cuisine est plutôt méditerranéenne bien que l’on propose deux sortes de moules, à la normande avec de la crème, ou marinière classique au vin blanc (on lui a montré la bouteille plutôt que d’en verser dedans). La bassine de moules est bien servie et le saladier de frites de même. Je prends une bière pression Grimbergen avec tout cela, mais pas de dessert. La nourriture et l’alcool mettent en joie les filles. C’est la grosse rigolade avec Miss M. en vedette, toujours à chercher à quelle actrice ressemble Unetelle ; les hommes sont épargnés, faute de références peut-être. Nous sommes assez fatigués et, en ressortant, le froid nous saisit bien qu’il fasse doux pour la saison.

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Phare de Carteret

Depuis la table d’orientation, nous pouvons contempler le panorama des dunes et de la mer que la marée fait reculer quelque peu. Nous descendons pique-niquer sur la plage immense par une coulée entre deux dunes. Des promeneurs erratiques ponctuent le paysage, parfois avec un chien ou un enfant.

Deux parapentistes en couple s’entraînent depuis la dune au-dessus en profitant du vent du large. Un voilier serre le vent d’un bord, puis de l’autre. Des cormorans sont regroupés en apostrophes noires sur l’estran, jacassant ou faisant sécher leurs ailes au soleil.

Seules deux filles vont se baigner. Elles trouvent l’eau froide mais entrent et y restent le temps que nous engloutissions notre pique-nique presque en entier. Nous déjeunons de salade de riz au thon, d’une demie boîte de maquereaux à la moutarde par personne, d’une part de pont-l’évêque de marque Graindorge (« une valeur sûre » selon la guide, qui est du coin), d’une banane, et de café en poudre avec de l’eau chaude apportée en thermos.

Nous reprenons la plage, toujours en marche nordique. La guide fait un test pour savoir si nous avons assimilé : nos traces doivent montrer que les pointes des bâtons sont exactement au milieu des pas que nous formons. Un grain visible au large depuis plusieurs minutes nous rattrape et nous tombe dessus. Ce n’est pas une forte pluie mais elle mouille.

C’est sous l’église de Saint-Germain le Scot, en ruines, que nous quittons la plage dit « de la vieille église » pour grimper sur le plateau par le sentier qui serpente. Venu d’Écosse, l’évangélisateur aurait maté un dragon. Selon la guide, la mer qui mugissait sourdement en se précipitant dans les grottes effrayait les villageois. Nul ne sait comment le saint a pu rendre inoffensif un bruit qui est resté le même après son intervention : le dragon, une fois mort, aurait dû cesser tout mugissement. L’église a été abandonnée parce que trop excentrée et n’offre plus que les trous béants des ouvertures et quelques murs dont ont été récupérées les meilleures pierres pour bâtir le village. Le grand corbeau et le faucon pèlerin nichent dans le coin.

Trois dates normandes à retenir selon la guide : 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte qui a fait donner le duché par le roi des Francs, Charles le Simple à Rollon ; 1066, où Guillaume le conquérant devient roi d’Angleterre en vainquant le roi anglo-saxon Harold ; 1204, le rattachement du duché de Normandie à la France par Philippe-Auguste. Miss M., toujours à en rajouter, évoque 1120 et la Blanche nef, avec le naufrage et la noyade dans le raz de Barfleur de Guillaume et Richard, héritiers directs du roi Henri 1er d’Angleterre, descendant de Guillaume. Ken Follett, dans Les Piliers de la terre, en fait un ressort de l’intrigue.

Nous suivons le sentier de falaise vers Carteret avec une vue sur les couleurs de l’herbe, des rochers, du sable et de l’eau. Je ne me lasse pas du paysage et de ses contrastes, le bleu de l’eau, le blanc du rivage, le jaune du sable, le brun du roc, le vert de l’herbe. Des silhouettes menues et quasi nues s’agitent sur une langue de sable qui s’avance dans la mer, dans l’écume des vagues ; je distingue deux mâles et une palanquée de petites filles avec un seul petit gars ; les femmes sont en avant à surveiller l’aîné avec sa planche de surf qui s’essaie tant bien que mal à tenir dessus.

Carteret se signale par l’alignement de ses cabines de bain blanches aux toits pointus de diverses nuances de gris. Au-dessus du cap de Carteret, le phare est une « maison-phare » construite en 1839 sur la falaise pour guider les bateaux jusqu’au port et leur éviter le « passage de la déroute ». A moitié détruit par les Allemands à la fin de la dernière guerre, il a été automatisé en 1976 mais reste avec un gardien jusqu’en 2012. Il se visite mais nous n’avons pas le temps de monter ses 58 marches pour contempler la mer de 85 m en surplomb.

Nous n’entrons pas dans le village mais prenons une côte goudronnée qui nous reconduit jusqu’au parking où nous effectuons cette fois les étirements requis au soleil brutalement revenu.

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Les proies de Don Siegel

De l’ambiguïté de la séduction. Notre époque ne veut plus rien savoir de la séduction femelle, celle d’Eve dans le Livre, pour ne dénoncer que celle du mâle, le Violeur des réseaux. Mais la réalité est plus équivoque. En témoigne ce curieux film, tourné en 1970 juste après « la libération » sexuelle. Qui est la proie de qui ? Qui séduit qui ? Le mâle blessé, isolé des siens, qui cherche à survivre ? Les femelles délaissées en vase clos, qui rêvent chacune à un avenir différent en capturant dans leurs rets le seul mâle non armé du coin ?

Amy, 12 ans et « bientôt 13 » (Pamelyn Ferdin), marche pieds nus dans la forêt de Virginie à la fin de la guerre de Sécession, en 1864. Elle cueille des champignons comme un joli petit chaperon rouge. Elle découvre un homme blessé à la jambe et aux mains, le caporal nordiste John MacBurney (Clint Eastwood). Son petit cœur tendre fait boum et sa morale chrétienne lui interdit de le laisser crever, même s’il est un « ennemi ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit « aime ton ennemi comme toi-même », ainsi qu’on le lit régulièrement au pensionnat ? Car Amy appartient à la couvée de jeunes oies blanches que garde dans sa grande demeure dans la forêt Martha Farnsworth, la directrice (Geraldine Page).

Celle-ci, une grande femme sèche, aigrie d’avoir perdu son seul amour à cause de la guerre, fait soigner le blessé mais n’a qu’une hâte, le livrer aux patrouilles sudistes pour qu’il soit incarcéré dans la prison avec les autres. Ce n’est guère chrétien mais patriote. Cependant, elle perçoit la réticence de certaines jeunes filles de 12 à 17 ans de son pensionnat, et surtout celle de son adjointe Edwina, et ne peut qu’en tenir compte. Lorsque la patrouille passe, elle parle avec le capitaine qu’elle connait mais ne se résout pas à dénoncer le nordiste chez elle.

C’est qu’après tout un homme à merci peut devenir utile en ces temps difficiles. D’autant qu’il semble inoffensif, se déclare Quaker et non armé, blessé en tentant de sauver un Sudiste. Le spectateur, qui voit en surimpression les événements réels, sait que c’est mensonge, mais comprend que c’est aussi une légitime tactique de survie. Rester au pensionnat lui permet d’être soigné et par de tendres mains, plutôt qu’être jeté avec les autres dans un cul de basse fosse et condamné à clamser.

Il tente donc de se couler dans le désir de chacune qui lui vient en aide : Amy qu’il a embrassé dans la forêt pour se l’attacher, Martha qu’il fait parler de son frère disparu qu’elle a trop aimé, Carol qui avoue 17 ans et le feu au cul (Jo Ann Harris), Edwina restée vierge et naïve à qui il promet le grand amour (Elizabeth Hartman). Chacune fantasme le prince charmant mâle dans ses rêves, dont Martha qui le voit en Christ nu à merci comme dans la pietà peinte qui orne sa chambre. Mais contenter tout le monde sous les yeux de tout le monde n’est pas facile. Lorsqu’une fois un peu rétabli, il se repose sous la tonnelle du parc, Carol vient l’embrasser et lui proposer de coucher, puis Edwina vient la renvoyer aux études et se propose ; mais Carol entend tout et les promesses que John lui fait à elle aussi. Jalouse, elle va attacher le chiffon bleu à la grille pour signifier qu’un prisonnier est disponible pour la patrouille. C’est Martha qui sauve le caporal nordiste en le faisant passer pour son cousin.

Le soir, il monte les escaliers avec ses béquilles pour aller baiser Carol qui l’attend à poil avec toute l’ardeur du désir diabolique, et dès lors tout s’écroule. C’est Adam qui a croqué la pomme et il est condamné à quitter le paradis. Edwina qui entend rire et divers bruits au-dessus de sa chambre monte avec sa chandelle et découvre la tromperie, John et Carol tout nus en train d’accomplir l’Acte qui est péché hors mariage. Effondrée de voir ce qu’elle aurait bien voulu subir mais dans l’ardeur du pur amour chrétien, elle pousse John dans les escaliers, ce qui lui brise la jambe en trois.

Est-ce réparable ? Sans médecin, ce n’est pas si évident, quoique l’on aurait pu essayer. Mais Martha, qui a des projets avec John pour gérer la ferme après la guerre, veut le rendre définitivement dépendant. Elle décide alors « pour éviter la gangrène » de lui couper la jambe au-dessus du genou. Acte fatal qui décidera du reste, cette fois c’est Eve qui croque la pomme et qui se chasse elle-même de son paradis rêvé. Lorsque John émerge des brumes du laudanum et s’aperçoit qu’il est châtré de l’un de ses appendices vitaux, il se met en colère et rejette toutes les femelles de la volière qui ont permis cela. Il soudoie Carol à son profit pour qu’elle laisse ouverte la porte de sa chambre, il fouille la commode de Martha pour prendre le seul pistolet de la maison, le médaillon des deux portraits du frère et de la sœur et les lettres de l’amour interdit qui prouvent l’inceste, il accepte avec Edwina de se raccommoder. Mais il accomplit le péché suprême qui est de tuer l’amour de la petite fille, la tortue Dominique d’Amy, en la jetant violemment par terre. L’alliance est renversée, Amy se rallie à sa directrice qui veut reprendre le pouvoir. Elle va lui cueillir une bolée de champignons puisque John les aime tant, qu’elle choisit soigneusement pour se venger.

Le caporal empoisonné, Edwina bloquée in extremis d’en manger, la tragédie du huis-clos psychologique est consommée. John meurt, il est enfermé dans une toile couse et enterré dans la forêt. Le chœur des jeunes filles pieds nus qui l’ont apporté blessé au manoir dans les premières scènes le remportent mort dans la forêt dans la dernière scène, avec en fond musical la même chanson populaire, Dove She is a Pretty Bird chantée par Clint Eastwood lui-même.

Lez film est audacieux, même pour son époque (encore plus pour la nôtre !). Le caporal adulte qui embrasse sur la bouche une enfant de 12 ans, qui baise ardemment une mineure de 17 ans, qui révèle à toutes le demoiselles l’inceste de la directrice Martha et de son frère ainsi que la tentative de viol de ce même frère sur l’esclave noire (Mae Mercer), et qui déclare, pistolet en main, que désormais il choisira lui-même avec qui coucher parmi le harem…

Qui est le séducteur ? Le sexe femelle face à la tentation mâle ? Le soldat armé qui n’a pas baisé depuis des mois et qui se voit offertes toutes les tentations ? L’armé ou la castratrice ? Eve ou Adam ? Don Siegel revisite la Bible en concluant que les deux sont coupables. De lâcheté envers leurs pulsions, des illusions de leurs cœurs, des plans sur la comète de leurs esprits – il révèle le vénéneux en l’humain. Ce n’est pas si mal pour un film yankee – un film évidemment incompris du même public yankee à sa sortie.

DVD Les proies (The Beguiled), Don Siegel, 1971, avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman, Jo Ann Harris, Darleen Carr, Mae Mercer, Pamelyn Ferdin, Universal Pictures 2017, 1h40, €4.80 blu-ray €28.50

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Pauline Gedge, La dame du Nil

La dame date du XVIe siècle avant notre ère, elle est égyptienne, elle est reine et un temps pharaonne. Elle se nomme Hatchepsout. La romancière canadienne en son premier roman d’histoire antique la cueille à 10 ans lorsqu’elle est déjà garçon manqué, déambulant en simple pagne dans le palais et ses jardins, rêvant de tirer à l’arc et de conduire les chars comme un adolescent. Ce qu’elle fera dès 12 ans, comme un garçon, car son père Touthmôsis 1er en est fière et son frère, le futur Touthmôsis II préfère la nourriture et la compagnie des femmes à l’exercice et au pouvoir.

C’est un beau roman historique que nous propose l’autrice préféministe, dans la lignée des grandes femelles qui ont fait l’Histoire d’Egypte bien avant l’islam, telles Néfertiti et Cléopâtre. Le pays autour du Nil séduit par son climat doux, ses monuments célèbres et la sensualité de ses corps quasi nus. Mais il n’est pas simple de gouverner un état rendu opulent par la crue annuelle et dont les richesses sont convoitées par les pillards des marges, moins chanceux par la nature mais aussi moins enclins à faire l’effort de travailler la terre.

Hatchepsout va assister à l’empoisonnement de sa grande sœur de 14 ans par le grand prêtre d’Amon pour raisons politiques. Les religions, partout sur la planète, sont de constantes plaies car elles profitent des peurs pour imposer la Croyance, donc le pouvoir des prêtres. Sonnée, la fillette qui va être mariée à son demi-frère de 16 ans, se précipite le soir dans les jardins, sème sa nounou et son gardien, et va nager dans le lac sacré… d’où elle est tirée d’une poigne de fer par un novice adolescent du temple d’Amon, Semnout, fils de paysans du Nil qui rêve de devenir architecte. Le garçon, qui a 14 ans et déjà de robustes épaules selon la romancière, la sèche et la console avant de savoir à qui il a affaire. Mais Hatchepsout lui est reconnaissante de s’être intéressée à sa personne plus qu’à son titre et elle lui voue une fidélité qui durera jusqu’à la fin de sa vie.

Entreprenant son papa pharaon qui ne peut rien lui refuser, elle fait de Semnout un apprenti architecte auprès du plus grand du temps, puis son vizir, le second du pouvoir après elle lorsqu’elle assure la régence après la mort de son époux Touthmôsis II. Elle aurait pu l’épouser, le faisant pharaon qu’on sort, mais elle reste fidèle aussi à la tradition qui veut que la détentrice du sang royal se marie de préférence avec un demi-sang royal, en l’occurrence son frère issu d’une autre mère puis, au décès de celui-ci par maladie, le fils, son neveu. Car elle-même n’a eu que deux filles de sa liaison avec Touthmôsis II et celui-ci a dû faire d’une danseuse sa seconde épouse officielle pour engendrer un fils.

Ledit neveu, futur Touthmôsis III qui ressemble à son grand-père Touthmôsis 1er, aurait bien épousé à 17 ans sa tante, à la mort de son père, mais Hatchepsout de vingt ans plus âgée a refusé. Elle voulait régner seule encore un petit peu de temps tout en admirant la force, la vitalité et le sens politique du garçon. Ce n’est que quelques années plus tard que, devenu jeune homme athlétique et bon guerrier, Touthmôsis s’est lassé d’attendre et a fait assassiner ses soutiens, à commencer par Semnout, avant de l’engager à se retirer du pouvoir. Elle a donc bu la coupe – empoisonnée comme il se doit.

Hatchepsout jeune a conduit les troupes à la guerre et a combattu elle-même sur un char lorsqu’elle n’était encore que princesse héritière. Son seul amour, hors son père, a été pour Semnout par qui elle a fait construire son tombeau, le complexe de temple de Deir-el-Bahari qui se fond avec la falaise, face à Louxor.

Un beau roman de rêve, de pouvoir et d’amour, dans lequel manque un peu de la sensualité du Nil – mais l’époque de sa parution était encore imbibée de la morale coincée évacuée par 1968 mais qui, malheureusement, revient.

Pauline Gedge, La dame du Nil (Child of the Morning), 1977, Balland 1980, 404 pages, occasion €1.68 ou J’ai lu 2 tomes, €19.00  

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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Vacances

Est vaquant celui qui vaque, vide dans les lieux vides, sans travail ni contraintes.

Les kids en sont tout particulièrement friands.

Les ados en liberté ouvrent leurs vêtements.

Les filles se parent de peu pour être ce qu’elles ne peuvent être ni en cours d’année, ni en cours tout court.

Quelques jeunes gars se font des cheveux, hier à la punk mais c’est passé de mode, aujourd’hui à la footeux, ce qui n’est guère mieux.

Les copains d’abord, et foin des apparences. Moins on est habillé et plus l’on est naturel.

La mode ne sied qu’aux gamines qui, même en vacances, veulent paraître plus que les gars, et surtout pas nues.

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Plage de Donnant

Lorsque nous repartons sur le sentier, nous croisons un couple avec deux jeunes garçons. La mère, en tête, tient dans sa main le T-shirt de l’aîné, brun et déluré, tandis que le père ferme la marche avec le cadet dans le même appareil, plus timide petit blond à mèche sur l’œil. Les enfants sont très blancs et ont besoin de bronzer. Ils ont peut-être 7 et 5 ans.

Nous passons devant l’éperon barré de Koh Kastell (vieux château). Il est appelé le camp de César parce qu’occupé par les Romains en 56 avant JC (non, pas Jacques Chirac, l’Autre), mais était d’abord une forteresse naturelle des Vénètes entre -700 et -450.

Il est désormais réserve ornithologique et, dans la bruyère rase aux tons déjà d’automne, se cache un courlis cendré que m’indique Sandrine pour la photo. Mouettes tridactyles, goélands bruns et argentés, cormorans huppés, huîtriers pie colonisent aussi le site. Le bec de l’huîtrier pie sert à ouvrir des mollusques ; malgré son nom donné par l’homme, l’oiseau préfère les moules et les coques, moins dures, aux huîtres elles-mêmes.

Nous atteignons la grotte de l’Apothicairerie, une falaise verticale sur la mer où les cormorans étaient jadis alignés comme des bocaux en pharmacie. Les cons s’amusaient à les dégommer aux cailloux. Ce fut interdit mais il n’y a plus de cormorans. Des marches dans la roche permettaient d’accéder à deux grottes au ras de l’eau. Un hôtel s’était bâti mais plusieurs accidents mortels dus à la proximité du vide les ont fait fermer. Il faut toujours que l’on prenne soin des gens malgré eux.

Nous croisons de nombreux touristes sur cette portion facile accessible en voiture, à cheval, en vélo, et bien sûr à pied. Dont un père et sa fille d’environ 14 ans qui fait la tronche. Typique des ados : mieux vaut la bande de potes en ville que les vacances avec papa à l’air libre !

La plage de Donnant, fort célèbre, l’une des trois grandes plages de sable de l’île, est noire de monde. Elle est le paradis des surfeurs débutants avec ses rouleaux venus du large. Les jeunes ados sont aussi nombreux que des pingouins et s’essaient mais n’osent, nageant à côté de leur planche comme des gars à côté de leurs pompes.

Sur la plage de sable, que nous traversons, des gamins construisent des châteaux comme pour se protéger de ce large que les ados préfèrent défier – question d’âge. Une fille seins nus, toute bronzée et en slip rouge, me regarde avec un air de défi. Ses seins sont pommés et se tiennent, fort esthétiques ; elle n’a pas à s’en faire. Je lui souris, bienveillant. Un peu plus loin, un frère de 15 ans crème le dos nu de son frère de 13 ; puis c’est au tour du plus jeune. Ces garçons ados chaleureux entre eux, sans jalousie, sont la fierté et le défi des nouveaux pères.

Venue tourner ici en 1947 le film La Fleur de l’âge sur la chasse aux enfants évadés de la colonie pénitentiaire, Arletty (Léonie Bathiat) achète une maison de pêcheur près de la plage du Donnant pour Hans Jürgen Soehring, l’officier allemand dont elle est amoureuse et qui lui a valu d’être arrêtée en 1944. Pour cette collabo horizontale, « mon cœur est français, mais mon cul est international ». Le Jean Georges ne viendra jamais mais des amis de l’actrice si.

Le minibus des Cars bleus nous attend déjà à 17h10 quand nous arrivons enfin, fourbus, ayant traversé la plage, remonté la piste jusqu’au parking, puis parcouru le kilomètre et demi de route jusqu’au cœur du village de Kervellan.

Au menu du Grand hôtel de Bretagne ce soir, le dessert est un « tiramisu breton ». Je me demande quelle en est l’originalité : il s’agit d’un gâteau aux pommes formant base, sur le lequel est coulé du mascarpone battu saupoudré de cannelle. C’est très bon. L’assiette de charcuterie en entrée est en revanche très banale et le poisson en sauce répétitif.

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Quiberon

La station balnéaire de Quiberon est composée d’une rue à boutiques qui descend vers la mer et d’une promenade ou les restaurants et les glaciers se côtoient coude à coude. Beaucoup de jeunes style école de commerce ou d’ingénieurs, propres sur eux et riches, descendent en même temps que moi du train. Le soleil est lourd, le masque obligatoire dans la ville.

Je regarde le spectacle des couples, des familles, des jeunes. Des gamins en slip tout blonds et tout dorés vont de l’appartement à la plage avec mamie, d’autres rentrent pieds nus, du sable jusqu’aux genoux, leurs chaussures à la main. Un couple arabe avec la fatma, tous voilés – l’homme aussi – m’apparaît comme un comble ; j’en souris sous le masque. Trois jeunes filles aux seins nus qui pointent sous un haut laissant à découvert le nombril se promènent, ballottant des seins et balançant du cul en guitare. « J’ai pas mes lunettes », dit un jeune mâle à son copain qui l’incite à regarder le spectacle, pas si courant de nos jours. Dommage pour lui. Passent des vieux aux cheveux courts, genre bateau en vacances et directeurs au civil, et des amis septuagénaires qui se reconnaissent et se congratulent, échangeant des adresses de boutiques ou de restaurants. « Quand j’ai besoin de quelque chose, je vais dans telle boutique », déclare une ridée aux cheveux blanc parlant fort, pour affirmer sa haine du net trop moderne. Les glaces continuent à faire recette malgré les masques, mais surtout auprès des kids, même si le soleil se voile. Un petit Noir passe torse nu comme s’il voulait bronzer.

Je suis sur le banc de pierre devant la crêperie à l’enseigne de L’île verte. La ruelle qui monte à côté de moi est décorée de poissons qui ont beaucoup de succès auprès des smartphones petit-bourgeois. La station balnéaire est recherchée pour sa plage de sable fin où joue, en cette fin d’après-midi voilée, une bande d’ados en slip. Pour le reste, des adultes se baignent ou se dorent, allongés sur des serviettes à ne rien faire, tandis que les enfants quasi nus terrassent le sable ou pêchent on ne sait quoi dans les creux de rochers.

Le groupe se constitue à Port Maria devant la gare maritime. Nous sommes quatorze, dont trois gars seulement, un en couple. Les âges s’étagent entre 50 et 65 ans. Notre guide est probablement la plus jeune, elle s’appelle Sandrine, d’origine bretonne mais qui randonne surtout dans les Pyrénées et aux Canaries. Elle est accompagnée d’un chien border colley noir de 9 ans. Mais le nombre de mâles ne s’élève pas pour autant : même le chien est une chienne ; elle répond au nom de Pixie.

Nous embarquons sur le Bangor qui fait la navette entre Quiberon et Le Palais. Sur le pont supérieur, un petit Lubin blond bouclé de 3 ans court partout. Il appartient à une famille de trois enfants dont deux sœurs aînées de 9 et 7 ans. Derrière moi, une bande de cinq filles dans les 20 ans jacasse comme des mouettes. Un goéland jeune au plumage brun plane au même niveau que le bateau ; quand il bat des ailes, il va plus vite que lui. Dans un groupe de quatre, un grand jeune homme porte un sweat-shirt au logo de la SCEP – la Société cairote d’élevage de poulets. Cette société est fictive, pas issue d’un stage d’école de commerce. Elle sert de couverture à OSS 117… Le garçon n’a qu’une raquette de tennis et un mini sac à dos pour tout bagage. Il a dû aller voir des copains sur le continent.

Je trouve l’arrivée du ferry bien rapide dans le port du Palais. Il envoie de grands coups de sirène pour signaler sa présence et le fait qu’il ne s’arrêtera pas. Beaucoup de plaisanciers grouillent encore autour de la cale dont deux petits en gilet de sauvetage sur un canot boudin.

Lorsque nous débarquons, notre hôtel est juste en face. Le Grand hôtel de Bretagne, quai de l’Acadie, a dû acheter le bâtiment de l’autre côté de la rue pour créer une annexe, tant la demande de lits est forte en été. Les chambres sont petites avec deux couches jumelles serrées mais une grande salle de bain qui fait la moitié de la chambre. C’est propre et neuf mais étroit et sombre. La seule fenêtre ouvre au niveau de la ruelle qui monte sur le côté du bâtiment ; nous voyons sans cesse passer les pieds des touristes. Le groupe est d’ailleurs très varié avec deux Marseillaises et deux Bordelaises, un couple de Poitevins, une Messine d’Afrique du Nord, une fille du Pays basque et deux Parisiens.

Le rituel de l’apéro consiste en une bière blanche de Belle-Île, la Morgate, qui est le nom breton de l’os de seiche. Nous prenons le dîner à l’hôtel, en terrasse fermée mais où nous pouvons (évidemment) enlever le masque pour manger. Il faut simplement le remettre pour tout déplacement, même pour aller chercher une cuillère. Le menu est simple et goûteux : gaspacho qui fait plutôt purée, très parfumé au basilic et au thym, servi bien frais ; un duo de deux poissons pas terribles, lieu noir et cabillaud, probablement congelés, avec du quinoa écolo-austère mais une sauce aux agrumes très appétissante ; une panacotta pistache en dessert.

La nuit tombe, la foule a disparu, le dernier bateau ne partira que vers 22 heures.

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Histoires de pouvoirs

La génération 1960-1990 a aimé la science-fiction au point que le Livre de poche lui a consacré 42 volumes, en trois séries. La première, à cheval sur les années 60 et 70, a publié une anthologie des nouvelles américaines des années 1930 à 1960, soit la génération juste avant. C’est à cette collection qu’appartient Histoires de pouvoirs, bien avant les « Power Rangers » et autres « superpouvoirs » des dessins animés post-1990. A l’adolescence, j’ai beaucoup aimé cette collection, que l’on retrouve encore assez facilement d’occasion.

L’époque était à l’optimisme technologique, malgré les craintes sur la Bombe atomique et les robots ; notre époque est au pessimisme universel, avec la Bombe démographique et climatique et toujours les robots. Nous ne savons plus nous interroger efficacement sur les possibles des « pouvoirs » nouveaux, seulement sur les « craintes » qu’ils vont – forcément ! croit-on – susciter. Les 17 nouvelles du recueil éclairent tout un panorama des pouvoirs et de leurs effets.

Le don est le premier pouvoir, il forme ce qu’on appelle un génie. Il existe notamment des mathématiciens qui n’ont jamais fait d’études et dont le cerveau fonctionne dans l’abstrait comme une machine. C’est le cas de Gomez, plongeur en cuisine portoricain récupéré par l’armée américaine après avoir envoyé une lettre naïve formulant une nouvelle théorie mathématique sur la matière. Mais le jeune homme tombe amoureux et, pour lui, ce sentiment est bien plus fort que la technique et la puissance…

L’illumination est un autre pouvoir – sur les autres. Flamber clair imagine comment des radiations d’une centrale nucléaire où travaillent des robots en acier dérèglent leur cerveaux-machines et les rassemblent en communauté – qui se cherche un dieu. Une secte d’humains macrobiotiques et pré-hippies, colonisant les pentes de la centrale, constituera ce qu’il faut. Dès lors, le pouvoir est subi ; l’adoré se sent puissant. Comment vous appelez-vous ? je m’appelle Dieu. – Dieu comment ? – Dieu, tout simplement.

La transmission de pensées occupe un rang élevé dans ces nouvelles, du petit Ronny de 8 ans jouant pieds nus sur le pré devant sa maison (nous sommes au début des années 1950 aux Etats-Unis) et à qui un savant adulte enfermé qui va mourir « transmet » son savoir dans Les jeux, au bambin de 3 ans qui a le pouvoir de l’imagination pour modifier le paysage et le destin des gens dans C’est vraiment une bonne vie… car il lit les pensées. En revanche, le prof de Parabole amoureuse ressent ce pouvoir de lire dans l’esprit des gens comme un handicap ; il ne peut avoir aucun ami car il sait en écoutant leurs pensées ce que ses relations pensent de lui, ni aucune amoureuse car la promiscuité dans la transparence la plus totale devient vite un enfer. Oui, ce rêve américain puritain de transparence, que chacun sache tout sur tous comme l’œil de Dieu, est l’enfer, pas l’outil rêvé de la religion d’amour !

L’immortalité est un autre pouvoir, ce qui arrive au caporal Cuckoo (dérivé du nom français Lecoq, dit le cocu au 16ème siècle) qui rentre en bateau de la Seconde guerre mondiale. Il a fait les guerres de François 1er et a été sérieusement blessé. Heureusement, le chirurgien Ambroise Paré passait par là avec son aide de 15 ans, Jehan, et l’a guéri avec une thériaque de sa composition. Depuis, Cuckoo est immortel, ses blessures se referment toutes seules en un temps record. Mais il reste ce qu’il a toujours été, un rustre illettré, qui n’a su écrire son nom qu’au bout de 400 ans. Pas très drôle, l’immortalité !

La mémoire est un don qui a ses revers. Retenir tout ce qui survient, tout ce qu’on lit, tout ce qu’on écoute des conversations ne vous permet pas d’établir des relations humaines saines car les gens oublient, ce qui leur permet le pardon. Les obsédés qui n’oublient rien sombrent rapidement dans la névrose, ou se font rabrouer par les imparfaits qui croient se souvenir mais qui n’ont pas raison. Robert Silverberg décrit un gamin qui prend les gens en flagrant délit de mensonge et qui est obligé de s’enfuir à 12 ans pour vivre sa vie, condamné à ne rester à chaque fois que quelques mois ici ou là avant de se faire repérer comme magnétophone humain. A moins qu’il apprenne à se supporter et qu’il fasse servir son don ?

Les pouvoirs font peur et la société s’en défend par la psychiatrie, la prison, les honneurs. C’est le cas du vieux savant de 95 ans dans Voir une autre montagne. A chaque crise, il « prévoit » ce qui va se passer depuis l’âge de 5 ans où il a été témoin d’un accident… qu’il avait pré-vu en cauchemar. C’est le cas des jeunes adolescentes de La guerre des sorcières par Robert Matheson, qui sont utilisées par l’armée pour combattre en focalisant leurs esprits pour transformer les ennemis en torches, les écrabouiller, les noyer, et ainsi de suite dans le sadisme collégien. Tout est bon à l’Etat pour dompter les pouvoirs et assurer le monopole du sien. Jusqu’à assurer la peine de mort par les citoyens eux-mêmes, réunis en stade pour quelques minutes de Haine publique par Steve Allen, afin de faire griller par la pensée le condamné ! Une vraie métaphore du pouvoir médiatique, revu par un Etat totalitaire – ou des excès de la Cancel culture dont les messages de haine et de boycott déferlent sur les réseaux sociaux.

Mais si les pouvoirs venaient des étoiles ? La première expédition dans le Centaure ramène des « frères » invisibles qui traversent les murs, réalisent quand vous dormez des choses que vous ne savez pas faire, déjouent les gardes. De quoi inquiéter le pouvoir gouvernemental mais donner du pouvoir aux individus. Certaines planètes parviennent cependant à faire du pouvoir la réalisation du désir. Telle est Xanadu, ma nouvelle préférée sous la plume de Theodore Strurgeon. Un soldat-technicien américain débarque sur cette planète paisible dans l’intentions de la coloniser. Il est étonné d’être accueilli à l’atterrissage de sa capsule par un adolescent gracile et ferme en tunique transparente. Lui qui doit repérer son potentiel économique et humain aurait aimé un officiel. La planète doit être exploitée – à l’américaine -, ce qui n’est pas compliqué : « Pour annexer une planète, on commence par localiser son gouvernement central. S’il s’agit d’un système autocratique à structure pyramidale, tant mieux : il est d’autant plus facile de détruire ou de contrôler le sommet de la pyramide et de se servir de l’organisation existante. S’il n’y a pas de gouvernement du tout, on racole le peuple – ou on l’extermine. S’il y a une industrie, on la dirige à l’aide de surveillants et on fait travailler les indigènes jusqu’au moment où l’on a appris à se passer d’eux : il n’y a plus alors qu’à les éliminer. Si les gens ont des talents, on les assimile ou l’on contrôle ceux qui les détiennent » p.390. Sauf que cela n’a pas marché en vrai au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… A l’inverse, les Xanadiens ont tout compris : aucun pouvoir centralisé, tous les citoyens en communication entre eux via des sénateurs qui les représentent, la vie hédoniste vêtu de rien – une tunique arachnéenne qui s’adapte au corps – habitant la nature avec des murs invisibles qui se plient. Chacun travaille quand il le sent, avec les connaissances qu’il ressent en lui, apprenant sur le tas et ensemble, laissant la tâche lorsqu’il est fatigué afin qu’un autre la reprenne. Une vraie communauté californienne avant la lettre – la nouvelle est parue en 1956 – bien loin de la pudeur névrotique du soldat en mission choqué de voir des corps quasi nus, de manger devant tout le monde et de déféquer à l’air libre ! Sauf que l’annexant n’est pas celui qu’on peut croire, tel est le sel de l’histoire.

Histoires de pouvoirs – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1975, 415 pages, €8.49

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Retour des vacances solaires

Le mardi 6 juillet est un jour attendu. Celui où les moins de 18 ans vont tomber le masque et mettre les voiles. Enfin les vacances ! Fini le scolaire et vive le solaire ! Le club de Cinq se reconstitue – comme chacun sait, ils n’étaient que quatre – plus le chien.


Être enfin soi, sans uniforme ni contraintes, nu face aux autres et au soleil, fier de son short rouge devant la fille qui a l’appareil.


Fier de son torse de préado déjà dessiné devant sa sœur aînée qui le trouve touchant.


Lui la trouve belle, fille ado élancée en maillot deux pièces qu’il rêve de réduire à une.


On ne remet son masque que pour être sous l’eau, soûlaud de la mer.


Les fratries copinent.


Les fillettes se regardent dans le miroir de la nature : vont-elles grandir ?


Les frères garçons se sentent complices.


Pour les plus grands, déjà jeunes et plus ados, c’est repos. Avant la soirée qui va déchirer.

Le vacant c’est le vide, le disponible, l’inoccupé. En bref la liberté d’être et de faire. A chacun, petits et grands, de s’en emparer dans l’égalité des corps et la fraternité de la plage.

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Le Loup-garou de Londres de John Landis

Dans le crépuscule d’un paysage de landes au nord de l’Angleterre, deux yeux jaunes trouent l’obscurité. C’est une bétaillère qui s’arrête à un croisement de routes. Le chauffeur descend, va ouvrir l’arrière et laisse descendre deux jeunes Américains en sac à dos, assis parmi les brebis. Une fois leurs études secondaires terminées, David (David Naughton) et Jack (Griffin Dunne) font leur tour d’Europe, du nord de l’Angleterre au sud de l’Italie. Mais la malédiction de l’Ancien monde, d’où sont partis les puritains pour créer la Nouvelle Jérusalem, ne peut que les rattraper. Telle est la vision yankee du monde : nous ou le chaos.

Les deux étudiants amis suivent la route du parc national des North York Moors jusqu’au village d’East Proctor serré autour de son église et de son pub. Lequel a pour enseigne grinçant dans le vent qui se lève L’agneau abattu, curieuse dénomination d’autant plus que la figure est celle d’une tête de loup décapité. Lorsque les jeunes entrent à l’intérieur, il se fait un grand silence. Les consommateurs de bière se figent et les regardent en chiens de faïence. Ils demandent à manger – il n’y en a pas ; du café (à l’américaine) – il n’y en a pas ; alors un thé – il n’y en a pas (mais je peux vous en faire). Déjà le ton est donné, entre frissons et ironie.

Car le loup-garou est peut-être une superstition médiévale que personne ne peut plus croire à la fin du XXe siècle, mais l’étoile à cinq branches peinte sur le mur du pub date d’il y a longtemps et personne n’a repeint dessus. Pour les Yankees c’est l’étoile du Texas car il n’existe rien en dehors de leur propre univers, mais pour les Anglais locaux c’est un pentacle, une protection contre le mal. Ils y croient mais ne veulent pas l’afficher, cela ferait trop plouc devant des jeunes venus d’Outre-Atlantique, mais ils n’en pensent pas moins. Lorsque Jack demande brusquement ce que l’étoile fait là, avec le sans-gêne et l’art des pieds dans le plat propre aux mœurs yankees qui se croient les maîtres du monde, les hommes leurs disent d’une seule voix « partez ! ». Seule la tenancière au comptoir tente de les mettre en garde mais, refroidis, les deux amis s’en vont.

« Restez bien sur la route et méfiez-vous de la pleine lune », dit quand même le patron. Mais les étudiants venus du pays phare de la terre s’en foutent, en bons jeunes, imbéciles et Yankees sûrs d’eux-mêmes de surcroit. Ils dérivent donc hors de la route sans s’en apercevoir, tout en discutant de sujets futiles ou se moquant du chien des Baskerville hululant dans la lande chez Conan Doyle. Et c’est là qu’un hurlement les saisit…

L’obscurité les empêche de voir et ils se sentent cernés par le son, complètement perdus à force de tourner en rond bien que leurs gilets ne soient pas jaunes mais rouge vif ou vert. Un feulement et c’est le drame. L’un d’eux est croqué, c’est Jack, l’autre fuit mais, penaud, se reprend et revient pour sauver son ami mais c’est trop tard. David va lui-même succomber aux griffes monstrueuses du Goliath velu, déjà lacéré à la joue et au torse comme d’une caresse amoureuse avant l’égorgement à pleine mâchoire, quand des coups de feu éclatent. Avant de s’évanouir, le jeune homme a le temps de voir un cadavre étendu, nu, mort, troué de plusieurs balles en pleine poitrine. C’était un loup-garou et les gens du pub, pris de remords d’avoir laissé partir les Américains avec leurs doutes, ont pris leur fusil et leur courage dans leurs deux mains pour mettre fin à la malédiction.

Mais comme chacun sait la malédiction se répand comme une pandémie ; il suffit – comme le sida ou le Covid – d’être touché ou griffé pour être contaminé. David passe trois semaines sans le savoir, sous sédatifs dans un hôpital de Londres. Ses plaies ont été pansées et les villageois ont déclaré à la police locale qu’il avait été attaqué par un vagabond devenu fou. Son premier mot saisi par l’infirmière à son chevet, lorsqu’il se réveille, est « Jack ». Le docteur Hirsh (John Woodvine) qui le soigne vient l’interroger sur ce dont il se souvient. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et le docteur ne le croit évidemment pas. Scotland Yard, mandaté par le consulat américain, vient l’interroger. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et l’inspecteur (Don McKillop) ne le croit évidemment pas. Il n’y a que le sergent (Paul Kember), moins imbu de raison intellectuelle, qui est enclin à le suivre mais son supérieur le fait taire : le jeune homme a subi un choc, il fait des cauchemars et prend ses rêves pour des réalités, l’affaire est classée. Autre moment ironique du film d’horreur.

Sauf que Jack va se manifester dans la chambre de son ami, tout ensanglanté et défiguré. Il va d’ailleurs apparaître trois fois, à chaque fois plus putride et décharné, effets spéciaux une fois de plus ironiques. Jack va rappeler à David la malédiction du loup-garou : il a été infecté par la bête et il va se transformer à la prochaine pleine lune (qui survient une fois par mois comme chacun sait, d’où les trois semaines de sommeil nécessaires à l’histoire alors qu’elles le sont peu du point de vue médical pour quelques égratignures). Le mieux qu’il ait à faire, c’est de se tuer avant de tuer les autres. David le sait au fond de lui mais n’y croit pas ; lorsqu’il raconte sa vision à l’infirmière Alex (Jenny Agutter), elle lui dit qu’il a vraisemblablement halluciné, ce qui est normal après un grand choc psychologique.

David va finir par sortir guéri mais, ne sachant où aller et sa jeunesse désemparée ayant tapé dans l’œil de la nurse, elle l’invite chez elle. « Je n’ai eu que neuf amants », déclare-t-elle dans une autre phase ironique du film, « certains une seule fois, et je ne suis pas de celles qui se font des mecs un peu partout – mais vous me plaisez et je ne vais pas passer à côté ». David baise donc Alex, ce qui est toujours curieux à lire en français dans le résumé avant de voir le film, car les anglo-saxons ont la manie d’invertir les prénoms : ce qui est masculin chez nous est féminin chez eux.

Mais la pleine lune arrive et tout se déchaîne. Jack apparaît encore une fois à son ami avant sa première transformation, un chien lui aboie dessus sans raison tandis qu’un chat roux feule et crache à son approche, mais David est obligé de se sentir brûlant à arracher d’un coup son tee-shirt et d’ôter d’un mouvement son pantalon avant de sentir pousser ses poils et ses os s’allonger comme son mufle aux crocs saillants. Il sort courir dans Londres, à poil évidemment, et hurlant à la lune. Un jeune couple fera son repas puis trois clochards peu ragoutant juste pour le plaisir de tuer. David se retrouvera au matin tout nu dans la bauge des loups du zoo de Londres, sur la paille tel un Jésus nouveau-né. Il se sent très en forme et les fauves viennent lui renifler la main, amicaux ; il est un des leurs. Mais il doit regagner l’appartement d’Alex et ruser pour trouver de quoi être décent – une nouvelle ironie dans le film avec la vieille victorienne puis le gamin aux ballons.

L’infirmière a passé la nuit à l’hôpital, elle ne sait rien. Les journaux se déchaînent cependant sur les cinq crimes de la nuit et le docteur a des doutes. Il est allé rendre visite au pub du village isolé et s’est trouvé confronté aux mêmes villageois taiseux, sauf le plus jeune qui lui a laissé entendre qu’il se passait des choses bizarres dans la lande, un loup-garou dit-on. Il faut retrouver David et l’enfermer pour tenter de le soigner. Mais c’est peine perdue. David ne veut rien savoir en Américain sûr de lui-même et qui sait tout. En taxi en route pour l’hôpital avec Alex, qui l’a retrouvé normal, il le fait stopper. Il se perd dans la foule, entre dans un cinéma porno – autre ironie du film – avant de se transformer à nouveau avec le soir qui tombe, haletant alors que lui viennent les poils comme le couple toujours à poil sur l’écran…

Je vous laisse découvrir la fin, les carambolages à l’américaine côtoyant la ruée de policiers non armés et des badauds qui s’agglutinent sans prendre conscience d’un quelconque danger – toute cette caricature de l’imbécilité humaine qui est une fois de plus ironique. Car les moments de tension alternent avec les moments de détente, l’horreur avec la satire, durant tout le film avec les effets spéciaux réalistes de Rick Baker (qui réalisera les effets spéciaux de Star Wars, Greystoke, Gremlins 2 Men in Black), et les chansons du temps qui évoquent la lune (Moon comme la secte). C’est ce qui fait son charme et depuis sa sortie un film de venu culte.

Il se termine par un encadré félicitant Diana d’être devenue princesse par son mariage avec le prince Charles le 29 juillet 1981. Etait-ce une prophétie ? Un loup-garou américain à Londres ? Une malédiction ? Diana s’affichera vite avec son amant arabe tandis que son fils cadet Harry multipliera les frasques, se déguisera en nazi, avant d’épouser une métisse qui le poussera à l’exil, le Megxit…

DVD Le Loup-garou de Londres (An American Werevolf in London), John Landis, 1981, avec David Naughton, Griffin Dunne, Jenny Agutte, Don McKillop, Paul Kember, Universal Pictures France 2001, 1h37, €14.00

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George Orwell, Wigan Pier au bout du chemin – Le quai de Wigan

Commandé par un éditeur sur la vie des chômeurs du nord de l’Angleterre durant la crise de 29, Orwell va passer plusieurs mois dans une région où les mines de charbon et les filatures de coton ont partiellement fermé. Il séjourne dans des familles ouvrières à Wigan, Sheffield, Barnsley et même dans une triperie qui fait pension, dont il décrit l’horreur dès le début du livre. Il visite quelques mines et va au fond, ce qui donne une description dantesque et superbe de la première partie où il voit les mineurs, dès 15 ans, en titans de bronze quasi nus, aux muscles forgés par l’effort dix heures par jour. La mine oppresse, la mine humilie, la mine transforme en « nègre » – les ouvriers sont comme une tribu opprimée par le colonialisme patronal. Il décrit aussi le crassier des terrils, la poussière qui s’incruste dans les murs des maisons, la promiscuité et la boue des paysages miniers. Seule la neige, en hiver, forme des « îlots de propreté et décence ».

Décence : le mot est lancé. C’est un fétiche d’Orwell, une traduction british de notre vieux « bon sens » doublé du « sens moral » très anglais. La Common decency – la décence commune – est ce naturel qui vous vient humainement et vous permet de juger de tout, des autres comme du système économique et politique.

Parmi les ouvriers autodidactes, il établit son idée encore vague du « socialisme » qu’il expose en seconde partie. Pour Orwell, c’est moins le “capitalisme” qui fait problème (rien qui ne puisse évoluer sous la pression sociale) que « l’industrialisme » qui est le règne progressivement envahissant de la machine. Un thème à la mode en ces années-là comme en témoignent H. G. Wells mais aussi Heidegger ou Spengler. Un thème qui demeure aujourd’hui avec l’effroi envers l’IA, « l’intelligence » artificielle dont le seul mot intelligence fait peur alors qu’il ne recouvre que des processus automatiques initiés par l’homme. Pour Orwell, l’être humain va par intelligence au plus efficace : si une machine existe pour faire le travail, pourquoi continuer à trimer ? Ce qui va faire dégénérer la race comme il le constate en une génération, comparant les types humains qu’il croise dans la rue ou chez les soldats de la Garde royale : de colosses ils sont devenus filiformes. Un témoignage de plus du virilisme mâle affiché par Orwell, une probable rançon de son dressage à Eton. C’est donc une autobiographie intellectuelle et idéologique qu’il écrit, à tâtons parce que la réflexion progresse de se voir couchée sur le papier. Je ne peux qu’inciter tout lecteur à faire de même, écrire en une page la conception qu’il se fait du monde et de la société : il y verra plus clair.

George Orwell n’est pas communiste au sens du parti marxiste-léniniste, dans lequel il voit clairement la dictature de quelques-uns et le machinisme de pensée. Il compare ces fanatiques aux catholiques romains anglais, tout aussi religieux, tout aussi sectaires. Mais sa critique porte surtout sur les petits intellos des classes moyennes – classe à laquelle il appartient – qui vont au prolo comme la vache au taureau tout en étant incapables par construction éducative et sociale de changer. On ne devient pas ouvrier, on y nait. Quiconque se déclasse pourra singer les gestes et les manières mais il restera ce que sa prime éducation l’a fait. Le socialiste bourgeois aime « le progrès », « la machine », il a « un sens hypertrophié de l’ordre » chap. XI p.612 Pléiade. Ce qui conduira certains au fascisme. Car l’intello socialiste sait mieux que vous ce qui est bon pour vous et vous l’imposera par la loi des urnes et de l’Etat transformé en mécanisation administrative. « La vérité, c’est qu’aux yeux de bons nombres de gens, qui se disent socialistes, la révolution ne présente pas un mouvement de masses auquel ils comptent s’associer ; elle représente un ensemble de réformes que « nous », les gens intelligents, allons leur imposer à « eux », les « classes inférieures » chap. XI p.613. Une dérive qui déshumanise mais qui est bel et bien dans la mentalité petite-bourgeoise socialiste. Le socialisme n’est-il pas l’idéologie de la période industrielle de l’histoire humaine ? « Seul l’homme ‘instruit’, notamment l’homme de lettres, s’arrange pour tomber dans le sectarisme. Et, mutatis mutandi, il en va de même avec le communisme. On n’en trouvera jamais le credo sous sa forme la plus pure chez un authentique prolétaire » chap. XI p.612. Il nous suffit de citer Sartre, Bourdieu, Mélenchon Badiou, Ian Brossat… et les écolos – venus de la gauche socialiste.

Car l’écologie est le nouveau socialisme de notre temps, imbu des mêmes rhétoriques, qui se sent une même mission de sauver les gens malgré eux, avec les mêmes petits intellos sectaires aux commandes. « L’intellectuel socialiste, à la culture livresque, qui juge nécessaire de jeter notre civilisation aux orties et qui est tout prêt à le faire. Pour commencer, ce dernier type se trouve exclusivement dans la classe moyenne, qui plus est la fraction citadine et déracinée de la classe moyenne. Plus ennuyeux encore, il inclut (…) les pourfendeurs de la bourgeoisie tout écumants de rage, les réformateurs plus tiède (…), les jeunes arrivistes astucieux des milieux littéraires, qui sont communistes à l’heure actuelle comme ils seront fasciste d’ici cinq ans, parce que c’est ce qui fait fureur, et toute cette sinistre tribu de femmes animées de nobles sentiments, de dévots de la sandale et de fanatiques du jus de fruit barbus et massivement attirés par le fumet du ‘progrès’ comme des mouches bleues fondant sur un chat crevé » chap. XI p.615. Nous reconnaissons aisément, près d’un siècle plus tard, les mêmes types politiques qui se croient originaux… Et nous verrons peut-être « d’ici cinq ans » si d’aventures Marine Le Pen gagne les présidentielles, les dévots du gauchisme et de l’écologie, venir lui lécher la main « parce que c’est ce qui fait fureur ». Après tout, si l’écologisme doit être imposé aux gens malgré eux, pourquoi pas un bon vieux fascisme à la chinoise ou à la russe pour le réaliser ?

Car, expose Orwell, le fascisme n’est pas le Mal en soi mais peut exercer une certaine fascination qu’il faut comprendre pour mieux la combattre. Les gens « n’ont pu être précipité vers le fascisme que parce que le communisme s’attaquait ou paraissait s’attaquer à certaines choses (le patriotisme, la religion, etc.) plus profondes que les motivations économiques ; et, en ce sens-là, il est tout à fait exact que le communisme mène au fascisme » Chap. XII p.619. C’est ce qui risque de nous arriver après les excès intello-sectaires de la gauche et le politiquement correct de lâcheté envers les extrêmes minorités : c’est ce qui est arrivé aux Etats-Unis avec Trump, sauf que les Américains sont pragmatiques et n’hésitent pas à tout changer (Trump a été viré) alors que c’est plus difficile et plus lourd en nos pays. « Il n’est sans doute pas très difficile, quand on en a soupé de la propagande socialiste la plus grossière, de voir dans le fascisme le dernier rempart contre ce qui menace le meilleur de la civilisation européenne » Chap. XII p.642. D’autant que le discours des socialistes est un repoussoir : « Parfois, quand j’écoute parler ces gens, et plus encore quand je lis leurs livres, j’ai le sentiment qu’à leurs yeux le mouvement socialiste dans son ensemble n’est rien d’autre qu’une sorte de chasse aux hérétiques grisante – les sauts de cabri de sorciers en transe dansant au son des tams-tams et sur l’air d’un ‘Abracadabra, je sens le sang d’un déviationniste de droite !’. C’est pour cette raison qu’il est bien plus facile de se sentir socialiste quand on se trouve parmi des ouvriers » chap. XIII p.648. Ils ne sont pas idéologues mais connaissent très bien la différence entre les opprimés et les  oppresseurs.

Orwell se met en verve dès qu’il en parle car, pour lui, le vrai socialisme se résume à deux mots que réclame la décence commune : « justice et liberté » – rien de plus, rien de moins. Pas besoin de château de cartes idéologique pour cela (un Mitterrand, qui venait de la droite calotine, l’avait bien compris, au fond). Il vilipende donc la trahison des clercs, ces intellectuels qui devraient donner le sens et fournir le modèle de la société à venir. « Le socialiste-type (…) est soit un bolchevique de salon à l’air juvénile dont il est vraisemblable que, moins de cinq ans plus tard, il aura épousé un bon parti et se sera converti au catholicisme romain ; soit, plus fréquemment encore, un petit employé de bureau collet monté, en général secrètement abstinent et souvent d’inclination végétarienne, au passé protestant non-conformiste, et, surtout, avec un statut social auquel il n’a nulle intention de renoncer » chap. XI p.608. Le type subsiste de nos jours, nous en avons tous rencontrés. Ceux qui s’affligent des mortifications comme se passer de sexe, d’alcool, de viande ou de voiture, voudraient que tous soient aussi malheureux qu’eux : c’est cela « l’égalité » à leurs yeux.

Inspirateur de Jean-Claude Michéa, ce livre de George Orwell mérite la postérité tant il décrit encore parfaitement les mouvements humains vers la politique.

George Orwell, Le quai de Wigan (Wigan Pier au bout du chemin), 1937, Ivrea 1982, 260 pages, €18.00

George Orwell, The Road to Wigan Pier (Wigan Pier au bout du chemin), 1937, Penguin Books Classics 2001 (en anglais), 240 pages, €11.14 e-book Kindle €0.65

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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George Orwell, En Birmanie – Une histoire birmane

Eric Blair a passé cinq ans comme fonctionnaire de police anglais en Birmanie, province de l’empire. Il prend le pseudonyme de George Orwell pour son premier roman par devoir de réserve, change les noms des lieux et des personnages par souci d’éviter toute diffamation, et son éditeur remplace les mots d’argot qu’il cite par des étoiles. Les années trente du siècle dernier sont en effet très peu libérales pour l’expression, d’autant plus qu’une guerre idéologique commence au Royaume-Uni entre « le socialisme » et le conservatisme de classe moyenne. La révolte est issue de la révolution bolchevique en Russie et des jeunes hommes en colère après la boucherie de la « Grande » guerre qui a vu les vieux planqués sur l’île et les meilleurs des jeunes mitraillés ou gazés sur le continent, les « stratèges » galonnés faisant bon marché de la vie humaine. Pour eux, tout est à passer par-dessus bord : le patriotisme, l’empire, le conservatisme autoritaire, la morale austère, le mépris social…

A 19 ans, après le collège d’Eton, le jeune Blair s’est engagé dans l’administration pour travailler et il s’élance sur les traces de son père, ancien fonctionnaire de l’Indian Civil Service. Il est nommé en Birmanie, province du Raj, mais si le pays le séduit, l’impérialisme le rebute. Le snobisme de classe très présent en Angleterre se transforme ici en racisme de caste entre Blancs et « Nègres » birmans. C’est non seulement la couleur de peau qui diffère mais l’odeur, la cuisine, les coutumes, l’usage d’aller presque nu. Les Anglais, même de basse extraction, se sentent supérieurs parce qu’ils portent chapeau et sortent cravatés, et occupent des fonctions de commandement dans la police, l’administration, l’exploitation forestière. Le club est le lieu de l’entre-soi où chacun se conforte en vieille Angleterre et se défoule sur les moricauds.

Le roman est celui de la déchéance morale de l’Anglais condamné à la solitude loin de chez lui et qui ne se trouve en accord ni avec la nature environnante ni avec sa propre nature. Une vraie thèse marxiste avec pour horizon l’utopie quasi « écologiste » du chacun adapté à son milieu en fonction de son éducation. Orwell brosse quelques caractères sommaires et une intrigue amoureuse des plus décevantes entre John Flory, 35 ans, chef d’exploitation forestière et Elisabeth, bécasse de 22 ans tout juste sortie de Londres après avoir perdu ses parents. John est un minable, un perdant ; Elisabeth est une snob pétrie de préjugés de classe et d’ailleurs déclassée. Depuis qu’elle a suivi deux trimestres de scolarité d’une école privée chic, elle sépare moralement le monde entre « infect » et « charmant ».

John tente de se libérer de lui-même mais reste englué dans sa mouise faite du pays occupé sans avenir, de sa profession d’exploiteur, de son milieu étroit et fermé, et de son physique repoussant à ses propres yeux avec son angiome au visage. Il est dominé par sa biologie (l’appartenance à la « race des maîtres »), par son physique (la tache sur la joue, son âge), par son milieu (colonialiste), par sa culture (inadaptée à la pimbêche qu’il désire – faute de mieux). Le déraciné est un raté qui ne pourrait se sauver qu’en rentrant au pays pour y commencer une nouvelle vie, mais le destin l’en empêche une fois et sa lâcheté l’empêchera de recommencer. Il croit se sauver alors par l’amour mais il lui sera refusé par la rigidité sociale. Ne lui reste alors que l’ultime évasion, une lâcheté de plus mais qui est le destin de ceux qui se trouvent enfermés sans pouvoir en sortir.

Ami du docteur indien Veraswami avec lequel il peut avoir des conversations intéressantes, Flory subit la médiocrité des vicelards du club qui éclusent force gin et whisky entre deux putes locales et insultes aux indigènes. Le magistrat birman obèse U Po Kyin, qui veut avoir du pouvoir après avoir obtenu l’argent use de la même corruption pour devenir membre du club des Blancs. Pour cela, il fait inonder les Anglais de lettres anonymes dénonçant le docteur indien, de grade plus élevé que lui, et fomente une machination pour perdre de réputation John Flory qui le soutient. Rien de mieux qu’une pute répudiée pour faire éclater un scandale sexuel en pleine messe, ce qui est le summum de l’horreur pour les bigots superstitieux du convenable dans le milieu anglais. Car les Blancs en pays hostile doivent se tenir les coudes et penser d’une seule façon. John, qui rêvait d’épouser Elisabeth, fille à marier dont l’oncle et la tante voudraient se débarrasser à tout prix avant que sa date de péremption soit passée, connait des hauts et des bas avant le désastre.

Car la fille est sotte, un véritable portrait vu par un collégien d’Eton élevé entre garçons. Elle est inconsistante et sans culture, préférant les livres légers à la mode aux classiques, détestant tout ce qui est « intellectuel », même la poésie, et ne rêvant que de bras mâles pour une vie coloniale de chasse loin de la saleté indigène. Malgré les accès de virilité de John qui la sauve d’un buffle, l’emmène chasser le léopard, puis sauve le club d’une émeute indigène, elle flirte avec l’Honorable lieutenant Verrall venu passer un mois en mission armée pour mater une éventuelle révolte. Car John aime le bazar coloré indigène, les fêtes et danses des villages, la beauté des corps (surtout masculins) et l’entraîne malgré elle dans la promiscuité « sale », aux odeurs fortes (une obsession de l’ail chez Orwell), au milieu des haillons et de la marmaille nue et de l’adolescence gracile. Au contraire, le lieutenant blond virevolte sur sa jument arabe comme un centaure svelte et musclé, sans se mêler aux indigènes ni même aux membres du club dont il méprise la basse extraction, l’esprit aussi étroit que les autres blancs mais polarisé sur le polo, cueillant les filles comme des fleurs en chemin, trop snob pour songer à se fixer avec une petite-bourgeoise quelconque comme Elisabeth.

C’est un climat colonial daté et un microcosme anglais particulier que décrit Orwell dans ce premier roman vigoureux et réussi (qui n’est pas son premier livre publié). Sa description du lever de soleil, de la clarté du matin, des fleurs proliférantes, des oiseaux beaux comme des émaux, du bain nu dans un ruisseau limpide de la jungle est d’une sensualité qui tranche avec l’atmosphère renfermée, alcoolisée et aux pensées aigries du club des Blancs. Ce livre est une expiation, une purge de souvenirs, un tombeau pour l’empire plus qu’une nostalgie ; Orwell se veut un anti-Kipling car, selon lui, l’oppression crée l’hypocrisie, ce qui corrompt l’âme.

George Orwell, Une histoire birmane (En Birmanie – Burmese Days), 1934, 10-18 2001, 357 pages, €9.20

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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Philippe Hériat, La foire aux garçons

Raymond Gérard Payelle dit Philippe Hériat, né en 1898 et décédé en 1971, est un auteur oublié. Peut-être parce qu’il s’est fourvoyé dans le théâtre, genre qui fascinait sa génération et que le théâtre passe beaucoup plus vite que le roman. Mais, engagé à 18 ans dans la Grande guerre, il est devenu acteur de cinéma, assistant metteur en scène notamment de René Clair, comédien, ne devenant romancier que plus tard. Rares sont cependant ceux qui ont eu successivement le prix Renaudot (1931), le prix Goncourt (1939) et le Grand prix de l’Académie française (1946). Comme quoi connaître les honneurs de son vivant ne présage en rien de sa notoriété future – au contraire.

Ce roman du milieu des années trente, lorsque l’auteur en est lui-même au milieu de sa trentaine, évoque ses souvenirs de jeune comédien après-guerre durant les années folles. La guerre de 14 a émancipé les femmes car elles ont pris du pouvoir et de la fortune tandis que les maris, frères et fils étaient tués au front. Veuves ou célibataires, ces dames ont pris des gigolos, ces très jeunes hommes bien faits et bien membrés qu’elles mettent volontiers dans leur lit tout en les sortant dans le monde et lançant souvent leur carrière. Ainsi en est-il de Rémy, le héros d’une bande de jeunes avec Loulou, Bébé, Jojo, Nino, Boris. Il est lancé par Léone, l’épouse du directeur d’une revue de music-hall qui réclame, dès les premières pages : « je veux des boys ! et à poil ! ». C’est pour créer un tableau intermédiaire entre les scènes des girls mais dit combien le public a changé : ce sont désormais les femmes qui font la mode au théâtre et même les bourgeoises vieillies aiment se rincer l’œil d’anatomies masculines fraîches et fermes, autant que leurs vieux maris des seins et des gambettes féminines.

C’est donc la foire aux garçons dans ce milieu artistique où les réputations se font et se défont dans les alcôves. L’auteur nous fait suivre Rémy de ses 18 ans (« un corps charmant » formé à la piscine d’Auteuil avec ses amis) à ses 27 ans (où il se marie avec une provinciale après de multiples expériences). Rémy est gentil, cultivé, bien fait de sa personne, ce qu’il entretient par la musculation torse nu avec ses potes à Paris. Mais il cherche l’Hâmour comme aurait dit Flaubert, cette fusion des corps et des âmes qu’il croit naïvement survenir lors d’un orgasme partagé en même temps. Las ! il lui faut déchanter. Car, attentif à bien faire, il sort de lui dans l’acte pour s’observer, se contraindre, et si, au dire des dames, il « fait bien l’amour » avec souci de sa partenaire et délicats préliminaires, lui reste insatisfait. Il connait la volupté sexuelle avec de nombreuses femmes, dont les étudiantes de l’hôtel Jussieu, véritable phalanstère pré-68 où toute amitié génère rapide coucherie et échanges, sans plus de lendemain. Mais il ne connait l’amour véritable qu’avec une seule, Aimée dite Mémé, la plus vieille (plus de 35 ans) – et hors du sexe, lorsqu’ils échangent des confidences et des secrets de famille. Amour et volupté en phase ne se rencontrent jamais. La fin le voit se résigner à aimer d’un amour tendre sans rêver au grand soir, la vie de couple partagée sans idéal inaccessible.

Mais l’itinéraire initiatique du garçon donne un roman bien mené, féru de descriptions cocasses et de scènes d’anthologie, comme ces quatre pages du chapitre V où Rémy, encore adolescent, décrit comment, étape par étape, il faut faire l’amour à une femme pour qu’elle jouisse et s’attache ; pour lui ce sera Pierrette, qui l’introduit auprès de Léone. Un véritable manuel des préliminaires et de l’attention digne d’intérêt pour nos puceaux qui commencent souvent trop jeunes et dans la presse d’être découverts. Ou encore ce petit port inventé de Saint-Ruffin sur la Méditerranée (un décalque de Saint-Tropez) décrit chapitre XVI où, le soir venu, devant les boites à la mode déambulent des garçons « de 14 à 40 ans » peu vêtus ou torse nu pour se faire admirer des rombières et choisir pour une passade et un cadeau. Le lecteur se croirait chez Gide, à Saint-Ruffin, cerises à plein jardin dit le dicton… Dans la villa des femmes les garçons se baignent nus tandis que les invitantes commentent leur anatomie et disent leurs désirs, ce que découvre Rémy qui fait la sieste la peau à même la terre entre les vignes.

Gigolo est un métier qui demande de l’entretien permanent : de l’hygiène, de la culture physique, du soin capillaire et manucure, du cosmétique. Rien d’homo chez le gigolo mais du narcissisme devant miroir et le souci des bourses (celles des femmes qui ont l’épargne). « Leur extérieur luxueux et fabriqué dénaturait leur virilité », écrit l’auteur au chapitre IX. Car, comme la comédie ou le cinéma, ils sont truqués, artificiels, construits. Ils jouent un rôle. Et c’est lorsque Rémy s’aperçoit que sa partenaire préférée Aimée joue un rôle elle aussi avec son demi sourire sans cesse plaqué sur son visage, qu’elle ne quitte qu’en secret dans les profondeurs d’une église sombre pour s’en reposer, qu’il s’aperçoit que sa relation avec elle n’est pas authentique. Peut-être moins dépendant que ses amis parce qu’il sait travailler et gagne son propre argent au lieu de se laisser entretenir, Rémy perçoit chez Aimée ce côté « ogresse » – qu’on feint de découvrir aujourd’hui comme une incomparable nouveauté sous le nom anglo-saxon de « couguar ». Or ce comportement est de tous temps car l’apparence compte plus que la réalité dans l’attrait sexuel : le mâle doit faire parade, comme le paon. Ce pourquoi « l’amour » n’existe pas, cet amour au sens global en français qui fusionne sexe et âme, exploit physique et affection tendre, plaisir et respect. « Trop faire l’amour sans amour, peut-être cela tue l’amour », se dit Rémy au dernier chapitre, après ses multiples chevauchées.

Un roman du siècle écoulé qui vaut d’être relu et médité.

Philippe Hériat, La foire aux garçons, 1934, Gallimard Folio 1973, 256 pages, €5.99

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Patricia Cornwell, Une peine d’exception

Pat Cornwell a été la star du thriller américain des années 1990 avant de devenir folle après le 11-Septembre – paranoïaque, égoïste, réactionnaire. Cet opus numéro trois de la série docteur Kay Scarpetta, médecin légiste du Commonwealth installée en Virginie, est parmi les meilleurs. Une intrigue sophistiquée, la précision des détails de métier, des personnages tordus, des héros qui deviennent familiers (Kay, Marino, Lucy, Benton) et une atmosphère de coups fourrés pour le pouvoir dans l’hiver glacé de Virginie, voilà de quoi passer une bonne soirée au coin du feu avec un bon whisky ou un bon thé.

Le Noir Ronnie Joe Waddell, condamné à mort, va passer sur la chaise électrique. Il a zigouillé dix ans auparavant une jeune présentatrice de télé noire des années auparavant en cambriolant sa maison pour trouver de quoi payer sa came mais il a fait pire : il l’a piquée au couteau comme avec sa bite, l’a mordue au point de lui arracher des paquets de chair, et l’a laissée agoniser nue, ensanglantée, adossée à son poste de télévision. Le jury n’a eu aucun mal, au vu des empreintes et des preuves, à l’inculper. Tous les appels ont été rejeté et la grâce du gouverneur ne viendra pas ; Waddell est exécuté devant témoin et Scarpetta est chargée de l’autopsie.

Mais son assistante Susie, enceinte de quelques mois, supporte mal ce gros corp brûlé et fait tomber des bocaux de formol ; elle ne veut pas être citée comme témoin de l’autopsie et sa patronne la renvoie chez elle. Elle est bizarre depuis quelque temps, Susie ; tout comme Ben, l’administrateur, « joli comme un garçonnet » mais qui a de plus en plus de préventions contre Scarpetta. Il faut dire que la chef s’est mal remise de la mort dans un attentat à Londres de son amant Mike, collègue du FBI de Benton, et qu’elle s’est plutôt renfermée sur elle-même, revêche et distante avec les autres.

Le travail n’attend pas et c’est la police qui lui demande en fin de soirée de venir voir in situ le corps d’un adolescent retrouvé à demi-mort, nu par 2° adossé le long d’une benne à ordure, ses vêtements soigneusement plis à côté de ses pompes. Il présente deux plaies profondes à l’intérieur de la cuisse et sur l’épaule comme si la chair avait été bouffée. Eddie Heath avait 13 ans, il a reçu une balle de 22 dans la tête ce qui l’a rendu légume. « Il n’avait pas encore émergé de ce fragile état prépubère durant lequel les garçons ont les lèvres pleines et chantent d’une voix plus douce que leurs sœurs. Ses avant-bras étaient minces, le corps sous le drap menu. Seule la grandeur disproportionnée des mains immobiles que perçaient les cathéters annonçaient sa future virilité ». C’est avec délicatesse que Cornwell décrit la victime ; il ne survivra pas. Il était allé acheter à l’épicerie à quelques centaines de mètres une boite de sauce aux champignons pour sa mère. Mais nous sommes aux Etats-Unis où les psychopathes se baladent en liberté et où chacun peut à tout moment et plus qu’ailleurs faire une mauvaise rencontre.

Ce qui est curieux est que la balle qui a tué Eddie provient de la même arme qui a tué Rosie dix ans auparavant et que, dans le meurtre maquillé en suicide de la voyante Jennie les seules empreintes relevées soient celles de l’exécuté Waddell… D’autant que les fichiers de Scarpetta à son travail ont été piratés de l’intérieur et certains ont été renommés, d’autres effacés. Kay téléphone pour Noël à sa mère et à sa sœur en Floride et discute avec Lucy sa nièce. Celle-ci a désormais 17 ans et est férue d’informatique. Plutôt que d’expliquer laborieusement à sa tante comment rechercher dans le codage, autant venir chez elle faire le boulot. C’est ainsi que Lucy se voit associée à l’affaire, avec le lieutenant Peter Marino et Benton Wesley du FBI.

Kay Scarpetta, toujours chic et aimant le bon vin et la cuisine, va se confronter au gouverneur Norris, au procureur Patterson, à la médecine holistique, au système UNIX. Waddell, Eddie, Jennie sont des affaires liées par un seul dangereux psychopathe, Temple Brook Gault, un gosse de riche blond viré nazi qui aime les armes, les couteaux, les arts martiaux, la pornographie violente et faire souffrir la chair d’autrui. Un narcissique pervers, intelligent et habile comme une anguille. Kay Scarpetta n’en a pas fini avec lui.

Patricia Cornwell, Une peine d’exception (Cruel an Unusual), 1993, Livre de poche 2006, 480 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

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Uxmal

« Emergeant soudain des bois nous débouchâmes, pour ma plus totale stupéfaction, sur une vaste étendue dégagée parsemée de monticules, de ruines, de structures pyramidales et de vastes édifices bâtis sur des terrasses. Ces vestiges grandioses étaient bien conservés et richement ornés ». John Lloyd Stephens décrit ainsi sa visite à Uxmal en 1840 (p.249) Aujourd’hui inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Uxmal signifie « trois fois édifié » selon notre guide du site qui parle un bon français.

Il vient nous prendre à l’hôtel et nous dit bonjour en maya – je n’ai pas retenu l’onomatopée fort longue, ni n’ai pu la transcrire. Ce guide a appris la psychologie des Français : paradoxes pour attirer l’attention, anecdotes culturelles pour soutenir le discours, ironie en transition – il en use à loisir. Il évoque la « tache mongole » des Mayas qui disparaît à l’âge de deux ans et la particularité génétique de ne pas supporter le lait qui rapproche les Mayas des Asiatiques. « Si vous rencontrez quelqu’un avec un sourire : c’est un Maya ; s’il a l’air sérieux : c’est un Toltèque, un Olmèque ou autre Pastèque… S’il a des pesos dans les yeux, il est espagnol. »

Les Mayas d’Uxmal savaient gérer l’eau, ce pourquoi ils ont pu édifier une cité dans cette vallée sans puits naturel. L’approvisionnement en eau était assuré par les pluies, recueillies dans deux types de réservoirs : le bassin à ciel ouvert rendu étanche par de l’argile et la citerne souterraine surmontée d’une surface de captage en forme d’entonnoir. La gestion centralisée de l’eau a exigé sans aucun doute l’instauration de pouvoirs centralisés autoritaires. Le système, conçu pour s’adapter à la nature saisonnière des pluies, aux rios étiques et à l’absence de sources permanentes, était le seul moyen efficace de garantir des réserves en eau suffisantes pour assurer les besoins de la population et l’irrigation des champs. Planifier, construire, entretenir le système nécessitait une autorité pour contraindre les masses humaines à bâtir un système collectif.

L’eau reste d’ailleurs un problème au Mexique, surtout dans la capitale dont la pluviosité et les nappes souterraines ne couvrent que 2% des besoins. 67% de la consommation est puisée dans les nappes phréatiques, ce qui rend instable le sol et fait s’effondrer notamment le centre historique de Mexico de 30 cm par an ! Le solde provient d’aqueducs depuis les vallées voisines. Mais la mobilité du sol engendre des ruptures du réseau de distribution, donc des gaspillages, qui rendent le système peu efficace. Les grandes compagnies des eaux internationales, et surtout les premières mondiales que sont les françaises, sont sur les rangs pour créer un réseau efficace à Mexico.

Des datations au carbone 14 du bois ont permis de situer au 6ème siècle la fondation d’Uxmal dont l’apogée aurait été vers 900. Les linteaux de bois au-dessus des portes sont d’origine ; ils ont 1500 ans. « S’ils ont résistés, c’est parce qu’ils ont été cueillis à la pleine lune : pas de liquide, pas de termites », assène le guide. Il ajoute : « site religieux, il est difficile de le comprendre vraiment sans croire. » Le site est abandonné vers 1200 comme Chichen Itza, à l’époque où est fondée la nouvelle cité de Mayapan dans le nord du Yucatan. Les princes sont contraints de vivre dans cette nouvelle capitale où ils servent d’otages et de courtisans aux princes Cocoms. Stephens et Catherwood décrivent les premiers le site au grand public américain. Les premières fouilles sont entreprises en 1929 par Franz Bloom et les travaux de conservations ont commencé en 1943 ; ils sont toujours en cours.

Plus on s’éloigne des Aztèques, plus les civilisations méso-américaines paraissent traditionnelles. Aux petits groupes agricoles et artisans, aux relations égalitaires, succèdent des sociétés plus complexes, hiérarchisées, rassemblées autour de centres administratifs et religieux, pratiquant l’agriculture organisée, la gestion de l’eau et les échanges commerciaux. Mais la prédation humaine connaît ses limites quand le terrain n’est plus favorable. Une démographie trop forte engendre une intense utilisation des sols, ce qui les appauvrit en l’absence d’engrais apportés et les érode sous ce climat. Des disettes apparaissent qui engendrent des conflits entre les villes, les archéologues en ont la preuve. Ce climat de pénurie et de violence aboutit à une rupture entre le peuple paysan et son élite dirigeante et religieuse. Le commerce s’effondre, l’égoïsme croît. Chacun reprend ses billes et émigre vers des terres nouvelles. Les cités sont désertées. Le déclin rapide des Mayas s’explique probablement ainsi. Parfois, une conquête de peuples venus d’ailleurs achève le désastre. Ce fut le cas dans le nord des basses terres du Yucatan.

Nous commençons par la pyramide du Devin de 35 m de haut, appelée ainsi selon une légende de la superstition locale : un nain magicien l’aurait élevée en une seule nuit… Nombre d’oiseaux sont représentés, des colibris, des quetzals. Les oiseaux étaient vénérés par les Mayas qui croyaient qu’ils communiquaient avec les dieux. Les masques de Tchac sculptés sur la pyramide sont 52 comme les siècles mayas et les semaines d’une année. Les monstres sont les puissances cosmiques dont la gueule ouverte donne accès au monde surnaturel. Il suffit d’y entrer. Suit le quadrilatère des Nonnes, une cour de 65 m sur 45 m entourée de bâtiments allongés qui évoquaient les cellules d’un couvent pour les premiers voyageurs. Il fait bon, côté ombre, car le soleil commence à chauffer dur dès avant 10 h ce matin. Un gros lézard préhistorique se prélasse sur la pierre. C’est un varan qui ne craint pas les hommes. Le dessus des portes est décoré d’une frise où pointe le long nez de Tlaloc. Des statues de captifs, de singes et d’oiseaux sur fond géométrique sont d’un bel effet. Un dieu a face de hibou est figuré sur l’édifice est. « Sur l’esplanade vaste comme le soleil, le soleil de pierre danse et repose, nu, face au soleil nu », dit joliment le poète (Octavio Paz, « Liberté sur parole », p.40).

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Campeche

Campeche est un port de pêche d’où partait, du temps de la marine à voiles, un bois célèbre dont on ne se chauffe pas. Il servait à extraire une teinture de nuance bleue à violette en fonction du pH, connue des Aztèques qui l’appelaient « quamochitl ». L’hématine (Haematoxylon campechianum) est un arbre haut pouvant atteindre 10 à 15 mètres avec un tronc rouge et des branches épineuses. Il pousse dans la baie de Campeche au Mexique et, dès le 17ème siècle d’importantes plantations d’hématine sont créées pour l’industrie qui utilise seulement la partie centrale du tronc. L’Europe a commencé à utilisé ce colorant pour remplacer les colorants végétaux domestiques, guède et indigo. Cela a provoqué une récession sur le marché anglais, entraînant diverses guerres entre l’Angleterre et l’Espagne en Amérique latine afin de contrôler les récoltes de bois de Campeche. Pas de Bourses efficaces à l’époque. Au 18ème siècle, 95 % de la soie, du coton, de la laine et du cuir teints en noir étaient faits avec de l’extrait d’hématine. En 1950, la consommation mondiale de bois de Campeche était encore d’environ 70 000 tonnes malgré la forte concurrence des colorants synthétiques. Le colorant actif du bois de Campeche est l’Hématoxyline, découverte en 1810 par Chevreul, un chimiste français de Dijon.

Protégée par des hauts remparts, rassurante par ses bastions, la ville a su créer aux 18ème et 19ème siècles une vie nonchalante, coloniale, exotique, dont il reste quelques demeures, certaines en ruines. Mais c’est en ce lieu le 22 mars 1517 que les Espagnols ont débarqué pour la première fois au Mexique. Le village s’appelait presque comme aujourd’hui, de son nom indien « Ah Kim Pech ». La ville actuelle n’a été fondée qu’en 1540 par les Espagnols sous le nom plus catholique de San Francisco de Campeche.

Du port partaient des cargaisons de bois, de tabac, de poivre, de vanille, de gomme à mâcher et d’encens, toutes richesses qui excitaient les pirates. Ils ont mis la cité à sac à plusieurs reprises au 17ème siècle. Le gouverneur a donc pris en 1688 la décision de construire une enceinte de 2,5 km de long aux murs de 8 m de haut. Elle ne fut achevée qu’en 1704.

La ville historique est basse, sans étages, les façades très colorées. Les patios qui s’ouvrent sont agréables de verdure et entourés de murs aux teintes pastel dans les tons chauds. Des cafés d’hommes s’élève une rumeur sur la rue ; ils sont semi-fermés mais bien vivants à l’intérieur. Toute une tranquille existence machiste s’y déroule derrière les persiennes tirées durant la sieste de midi à trois heures. On boit du café, joue aux dominos, commente le journal, discute de tout et de rien. Pas une femme ici. La convivialité est celle du sud traditionnel, presque arabe, importée avec d’autres choses par les Espagnols.

Les gens que nous croisons dans la rue ou que nous abordons sont plus civilisés que dans l’intérieur du pays. Ils sont ouverts, plus avenants, moins rancuneux et fermés. Même les Indiens de sang. Une petite fille à sa fenêtre sur la rue accepte de se faire prendre en photo dans son cadre. Je le lui demande, elle acquiesce ; elle me fera de grands signes lorsque je passerai un peu plus tard au-dessus de sa rue, en haut du chemin de ronde du fort San Miguel.

Un jeune garçon jouant au bilboquet m’autorise lui aussi à le fixer sur pellicule. Il en est presque fier, retrouvant là un trait typiquement méditerranéen sans le savoir, le plaisir théâtral de paraître, de se sentir beau aux yeux des autres.

Après un large tour dans les rues, nous visitons la cathédrale, près du port. Sa façade comme son intérieur sont sobres. La Vierge y est omniprésente, d’où son nom de « catedral de la Conception ». L’une de ses représentations est dédiée tout spécialement aux prisonniers. Fondée en 1540, elle ne fut achevée que sous la sécurité des remparts, en 1704. Un souterrain sous l’autel permettait aux curés de se mettre à l’abri dans le bastion. Trois adultes sont abîmés en prières en ce mardi après-midi. Les petits enfants qui les accompagnent sont muets, respectueux. En face, le ci-devant palais du Gouvernement date du 19ème siècle.

Le bus reprend la route et passe un peu plus loin sous un arc en pleine forêt : nous sommes désormais entrés dans l’Etat juridique du Yucatan. Nous venons de quitter l’Etat de Campeche. Les villages traversés sont composés de curieuses cabanes ovales bâties de bâtons verticaux serrés surmontés d’un toit de palmes. Au milieu de la terre rouge et des gosses demi-nus qui jouent, c’est fort joli. Nous traversons l’un de ces lieux hors du temps où l’existence se déroule comme il y a plusieurs siècles, l’école obligatoire en plus.

Le contrôle de la frontière d’Etat a lieu un peu plus loin par des militaires en uniforme, fusil d’assaut en bandoulière. Je doute cependant que le chargeur soit garni de balles, à voir la désinvolture avec laquelle le militaire de garde joue avec la détente. Peut-être, comme dans l’armée française, a-t-il son chargeur plein scellé dans l’une de ses poches, avec une liste d’instructions précises pour son emploi, réservé aux cas graves et bien précisés. Je ne peux m’empêcher d’observer que, question sécurité, le poste est loin d’être à la hauteur : si l’un des cinq hommes présents est protégé à 10 m de là par un parapet de pierres à mi-corps, tous les autres sont trop rapprochés. Il suffirait d’une seule rafale tirée par surprise pour les neutraliser en un clin d’œil. J’en conclus qu’il n’y a donc pas grand-chose à contrôler et que le danger est inexistant depuis longtemps.

Luis, le chauffeur, se range sur le bas-côté. Va-t-on assister à la fouille de tous nos bagages ? Pas le moins du monde : il a seulement peur de manquer de carburant et veut en solliciter contre paiement auprès d’un énorme camion Mack qui arrive dans l’autre sens. La transaction se fait pour un bidon de cinq litres et voilà Luis rassuré. Il est sympathique, Luis, il parle un espagnol très compréhensible et explique le Mexique avec pédagogie.

La nuit tombe dans le « microbus » comme ils disent ici. Elle tombe avant la réalité, étant donné le plastique fumé colle sur les vitres. Mais nous arrivons à la nuit vraie à l’hôtel « Mision Uxmal », situé non loin des ruines éponymes. C’est un grand bâtiment de chaîne hôtelière en arc de cercle autour d’une piscine en forme de haricot, avec vue sur le sommet émergé des ruines et larges chambres meublées de télévision. Cela nous change de tous les logements jusqu’à présent. Il y a des sourires dans le groupe, surtout parmi les filles, plus sensibles à ce genre de détail. L’aventure, ça va bien, mais avec une douche chaude et un lit confortable chaque soir !

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Bain en cascade d’Asuncion

Le déjeuner de l’hôtel est sommaire, à la mexicaine. Il est composé de trois tortillas, ces galettes sèches de maïs, fourrées d’une mayonnaise de champignons et de quelques rondelles de tomate et concombre. Nous prenons le bus pour deux heures de route vers le pays des Lacandons.

L’étape est ponctuée d’un détour vers les cascades d’Asuncion, à 7 km à l’écart de la grand-route. Il fait très chaud dans les collines. Thomas prend « un guide » à la communauté du village, plus pour faire vivre les gens que pour trouver le chemin, et nous voilà en route à pied vers les cascades. Il y a près d’une heure de marche dans le cagnard, en descente, en montée, avant d’entendre la rivière du haut d’une forte pente sous les bois. Il fait chaud et ça monte. Heureusement qu’une partie du chemin est sous les arbres. Outre le guide adulte, nous accompagnent deux petits garçons pieds nus et en polo déchiré. Le plus jeune, José Diaz, est le fils du guide Mateo ; il peut avoir 8 ans. L’autre garçon est un cousin de 10 ans portant une chemise blanche, Antonio. L’eau bruissante se fait entendre de plus en plus fort. La rivière bouillonnante est là.

Plus haut, en amont, se dresse la grande cascade qui barre le paysage de son déversement écumeux. La rivière se jette du haut de la barre rocheuse en arc de cercle, à près de 40 m de hauteur. C’est plus brutal qu’à Agua Azul.

Mateo me dit qu’il y a une grotte derrière le rideau d’eau. Peut-être même un trésor… Je n’y crois pas une seconde, cela fait partie des mythes de toutes les cascades, chez nous les ondines y cachent tout ce qui brille qu’elles ne peuvent résister à dérober. Nous nageons dans les bassins successifs créés par les remous de l’eau. Il faut éviter le courant central qui est très fort et qui entraîne rapidement vers le bassin aval très remuant. Rien de grave, Thomas en fait l’expérience, mais il vaut mieux être prévenu.

Seul Antonio a ôté sa chemise pour nous suivre à la nage ; le petit José semble ne pas savoir nager. Antonio est robuste pour ses dix ans, il a déjà l’air réservé et presque triste des adultes face aux étrangers que nous sommes. Mais il reste enfant : il sourit parfois à mes imitations d’oiseaux, tout comme il prend une attitude gamine, les bras serrés sur sa poitrine lorsque l’eau issue de la cascade tombe en pluie fine sur sa peau nue, glacée par l’air déplacé.

Nous allons sur un rocher plat, surélevé, face à la chute. Nous prenons en pleine face les embruns serrés de la cascade, au point qu’il est difficile de garder les yeux ouverts. Antonio a froid et tremble, sa peau se hérisse comme celle d’une poule, ses muscles se tendent, il raidit son maintien. Mais il ne dira rien, il sera comme les adultes. Il ne se relâchera qu’un peu plus tard, dans l’eau plus tiède d’un bassin. S’agrippant aux pierres et aux racines, il longera la forte pente hors de l’eau pour rejoindre José qui, resté habillé, l’attend. Ils se racontent des histoires tous les deux, ils rient.

Une fois séchés, les deux petits accompagnent les premiers du groupe qui repartent jusqu’au village. Ils sont très consciencieux, se retournant pour nous attendre. Ils marchent régulièrement de leurs pieds nus infatigables, tout en transpirant comme nous, ce qui colle leur chemise à leurs dos.

Une fois chez eux, leur mission accomplie, ils consentent à bien vouloir comprendre l’espagnol. Leur réserve initiale était de la timidité. Ils se laissent même prendre en photo, ce qui ne leur était jamais arrivé de leur vie au vu de leurs têtes lorsqu’ils se sont vus sur les écrans des numériques. Jacques leur montre les prises et tout le village s’agglutine, ou presque, pour découvrir cette « télé » portative. Nous quittons ces petits avec quelque regret mais la beauté d’une rencontre est dans son éphémère.

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Guy Bordin, L’amant fantasmatique

C’est inouï, c’est inuit ! les esquimaux, dans leurs solitudes glacées, croient en l’existence d’amants fantasmatiques. C’est ainsi ce qu’apprend son cousin au narrateur. « Il peut arriver que l’être secrètement aimé B se révèle à A sous une forme fantasmatique. Les rencontres intimes surviennent par la suite lors de contextes variés, mais uniquement quand A est seul, que ce soit dans le monde de la veille – hors du village, dans la toundra – ou dans celui du sommeil, l’être virtuel surgissant dans un rêve » p.25. Les enfants créent souvent des amis imaginaires avec lesquels ils ont de vraies conversations avant que l’âge adulte ne les fassent disparaître. Mais en Bretagne, « le petit peuple » existe aussi fort qu’en vrai, et les fantasmes se réalisent. Sauf que pour s’en déprendre il faut mourir.

Lors d’un séjour studieux dans une cabane sur la lande avec son cousin Jean, prof d’histoire moderne à Brest, l’étudiant narrateur qui suit des cours d’histoire du Moyen-Âge voit sa vie transformée. Elle devient onirique et la réalité même en rajoute au pays Kerbihan d’enchantement. Il tient un journal cru de ses rêves nocturnes et prend compulsivement des photos polaroïd de ses réalités diurnes, l’amant fantasmatique des esquimaux le hante.

Sensible et impressionnable, l’auteur – à peine 20 ans – a les antennes qui frémissent devant tout jeune garçon : une bande de scouts frais « de 15 ou 16 ans » (pour ne pas contrevenir à la loi), un serveur aux cheveux châtains mi-longs aux yeux verts et « excellemment bâti » de son âge, un appelé gendarme plutôt méditerranéen, le frère d’une sœur qui font le tour de France en camping-car, un vicaire suceur d’enfants de chœur pubères – et son cousin Jean, homme fait, professeur et hétéro divorcé, mais bien constitué et qui va se doucher nu – comme il se couche. Le jeune homme qui conte, frénétique, se les fait tous dans le bois propice à l’imaginaire, sauf les scouts (l’auteur n’a pas osé) et son cousin (qui l’impressionne trop). Mais ce cousin mentor n’est-il pas cet amant fantasmatique dont parlent les esquimaux et qui ne se manifeste que dans les rêves ou en hallucinations lors de promenades solitaires ? Jean est partout, Jean prend les traits de tous les amants, Jean vole sur un faucon comme un lutin ou un Nils Olgersson de Suède. Le narrateur n’est pas armoricain pour rien.

Mais le roman érotique et onirique se double d’une intrigue policière où le chef scout, fils d’industriel du cochon (et malencontreusement moraliste et laid), est retrouvé étranglé nu dans un étang du coin avant que le sang ne coule à nouveau…

Plutôt bien écrit, ce court roman apparaît cependant plus comme une suite de fantasmes couchés sur papier que nimbé du mystère légendaire. Et la fin laisse sur sa faim. La description minutieuse de chacun des actes sexuels englue le lecteur dans la triviale réalité du jouir alors que tout sentiment est écarté. J’ai compté pas moins de 23 éjaculations sur 117 pages, ce qui fait plus d’une par page, parfois en rafale. Pas sûr que la moitié du lectorat suive… Seul le fantasme agite l’esprit. Le mystère y perd. Entre la mécanique sexuelle de la pulsion et l’imaginaire éthéré du fantasme, il n’y a rien. Ni affection, si sentiment, ni passion – or c’est dans cet entre-deux, entre bite et cerveau, sans parler des combinatoires entre sexes, que surgit l’essentiel de la littérature.

Guy Bordin (à ne pas confondre avec un photographe de mode décédé en 1991) est ethnologue et coréalisateur de huit films. Il a écrit plusieurs livres sur les mondes nordiques et les Inuits.

Guy Bordin, L’amant fantasmatique – Journal de Kerbihan, 2020, Maia, 117 pages, €19.00

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Ragtime de Milos Forman

Le spectateur se perd vers 1910 dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public devient réalisateur de films (James Cagney) avec la girl (Elizabeth McGovern) comme actrice avant d’enlever l’épouse du riche bourgeois. Il est vrai que ladite girl, danseuse de beuglant, avait été épousée par un autre riche bourgeois (Robert Joy) qui n’avait pas apprécié de la voir nue sculptée sur le haut d’un gratte-ciel au Madison Square Garden. Allant en justice pour faire ôter le scandale, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Il décide alors de se venger et tire sur le patron qui a commandé la statue et refuse de l’ôter ; il le tue. Au procès, sa femme, stipendiée par les avocats de la famille, témoigne de sa démence et il échappe à la peine de mort. Mais le divorce promis à un million de dollars est ramené par les avocats et la vieille devenue chef de famille à 25 000 dollars seulement. C’est comique. L’ancienne girl redevient girl bien qu’aimée par le fils des riches bourgeois auquel elle préfère les paillettes et l’envoi en l’air de son prof de danse.

L’histoire se répète en tragique avec le nègre (Howard E. Rollins Jr.) qui a enfourné un bébé à sa maitresse sans vouloir l’épouser au prétexte que son métier de joueur de piano jazz était itinérant et dans de mauvais lieux (on dit encore « nègre » en 1981, avant Reagan et sous la gauche au pouvoir en France, sans que cela soit forcément péjoratif). Lequel bébé est retrouvé tout nu sur la terre d’un parterre d’une riche villa où déjeunent un dimanche les riches bourgeois (Mary Steenburgen et James Olson). Bébé est recueilli, la police prévenue, l’accouchée retrouvée. Elle n’évite la prison que par la charité chrétienne des riches bourgeois qui l’hébergent avec son négrillon.

Jusqu’à ce que le père biologique se manifeste, lors d’un autre déjeuner interrompu des mêmes riches bourgeois, pour voir son fils et se concilier sa maitresse pour un mariage. Il a trouvé du travail dans une boite sérieuse et s’est achetée une Ford T. Luxe que jalousent les prolos pompiers du quartier qui le briment en l’empêchant de passer puis, une fois le flic du coin prévenu, en chiant sur le siège passager. Ce qui met dans une rogne noire le nègre qui se sent humilié, lui qui était parvenu à un brin s’émanciper. Il cherche à porter plainte mais la justice lui oppose une fin de non-recevoir. Sa future épouse décide de faire confiance à la justice en tentant de se faire entendre du vice-président venu en campagne électorale mais elle se fait tabasser à mort par les flics. Encore raté ! Le ragtimer décide alors de se venger en fomentant plusieurs attentats contre les pompiers jusqu’à ce que le préfet de police le cerne dans une bibliothèque où il menace de faire tout sauter (à l’américaine) avec ses copains cagoulés façon Ku Klux Klan si le gros connard de sergent pompier (Jeff Daniels) ne lui ramène pas sa Ford T nettoyée et réparée. Mais il a tort de faire confiance une nouvelle fois à la justice.

Tout comme le riche bourgeois qui croyait bien faire en faisant comme il faut : la négresse recueillie est morte sur ses conseils de prendre l’affaire en main ; son fils aîné artificier à qui il demande de ne se mêler de rien s’en mêle par défi ; le nègre avec qui il négocie se rend et mal lui en prend ; son épouse maintenue dans la soumission part avec le réalisateur de films juif à l’accent impossible (une sorte de Milos Forman à ses débuts ?) avec leur dernier fils.

Si vous avez suivi jusque-là, c’est que vous n’avez rien compris. Car le film se veut une fresque d’époque. Issu d’un roman d’E. L. Doctorow inspiré d’un autre, il en a gardé l’ampleur dans les multiples personnages et la longueur, sans parler des bouts de films muets qui sont censés raconter le contexte. Sauf qu’en deux heures et demi, c’est trop court pour être compréhensible. Il fallait soit recentrer, soit en faire une série. Le tort de Forman a été de confier le scénario au romancier. De plus, aucun des personnages ne réussit à être sympathique, ni le milliardaire jaloux, ni sa girl qu’on voit un moment à poil, ni le réalisateur juif qui attache sa fille en laisse mais délaisse sa femme, ni le nègre mauvais père mauvais amant et trop orgueilleusement intransigeant pour vivre en société, ni le riche bourgeois trop convenable, ni le fils rebelle, ni Houdini noir et blanc qui donne l’illusion de se défaire de tous les liens, ni… Le film aurait dû se concentrer sur le nègre sans s’égarer sur la girl, le message d’enfermement dans la négritude et le mariage suffisait pour chanter l’émancipation. Au lieu de quoi le spectateur se perd dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public…

Reste une histoire aux belles images et à la musique de Randy Newman qui décrit la ségrégation de fait des Noirs et des épouses ainsi que la dure émancipation de ceux qui se font eux-mêmes. Il y a trente minutes de trop au début mais la suite vaut le détour. Le son en français est curieusement mixé : un moment on n’entend rien des personnages, la scène d’après ils gueulent. Pour son prix, le DVD comprend des suppléments.

DVD Ragtime, Milos Forman, 1981, avec Howard E. Rollins Jr., Moses Gunn, James Cagney, Brad Dourif, Elizabeth McGovern, Arte edition 2019, 2h36, €28.73 blu-ray €29.98

Il existe une version DVD à €9.25 mais attention, elle est exclusivement en espagnol.

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Linda Newbery, Graveney Hall

Linda Newbery connait bien les adolescents anglais pour avoir été prof de langue et littérature durant des années. Elle peint ici un portrait très réussi d’une petite peste, la sœur Katy de 14 ans d’un bien plus sympathique Greg de 17 ans en dernière année de lycée. Greg se pose des questions : sur la sexualité, sur les sentiments, sur Dieu.

Comme il passe en vélo devant Graveney Hall, une ancienne propriété victorienne qui a brûlé à Pâques 1917 et dont il ne reste que la façade et des ruines, il est intrigué, saisi d’une subite nostalgie. Il entre pour faire des photos, son second hobby après le vélo. En galérant dans les ronces pour arriver au bord du lac dans le parc, il trouve une grotte aux mosaïques (qui donne son titre anglais au roman) et… une jeune fille assise solitaire. Faith est en troisième et a 15 ans ; elle est vêtue d’un mini débardeur et d’une minijupe qui laisse voir sa culotte. Mais Faith (Foi) a la foi ; elle est inscrite par ses parents fervents chrétiens dans une école privée chrétienne et, même si elle s’habille mini, elle ne saurait avoir des relations sexuelles « avant le mariage » ; elle voudrait cependant avoir « un petit copain » pour faire comme tout le monde.

Greg ne sait pas s’il est déçu. Il n’a encore jamais baisé et considère Faith comme une petite sœur idéale, plus que la sienne d’un an plus jeune encore à l’âge ingrat. Il discute, il argumente, il objecte : Dieu ne saurait exister puisque que le mal existe ; ou alors il ne serait pas tout-puissant mais indifférent. A quoi bon « croire » en Lui puisqu’Il ne sert à rien ? Croire, est-ce « espérer » et se consoler auprès d’un « Père » mythique, hors du monde ? J’avoue que ces dialogues sur Dieu m’agacent un peu, ils sont primaires et ne résolvent rien. Mais nous avons affaire à des ados, et ils pensent selon leur âge et leur naïveté.

Greg a deux amis : Grizzard le fêtard séducteur de filles et descendeur de bières, ami d’enfance mais qui a quitté le lycée pour une école professionnelle, et Jordan, l’un des seuls garçons de sa classe en majorité composée de filles, avec lequel il se trouve donc naturellement en binôme pour les travaux scolaires. Grizzard ne songe qu’à déniaiser Greg avec une fille ; il lui envoie Tanya, belle blonde qui aime le sexe et qui va réussir la seconde fois. Elle le met tout nu la nuit sur la pelouse et ils roulent dans l’herbe mouillées tandis qu’elle le caresse, le palpe et l’excite. Il la défoncera sept fois dans une première torride qui le laisse lessivé mais content : il « l’a » fait. Mais Tanya n’a aucun intérêt sentimental ni moral, le sexe divorce de l’affection et Greg se demande si c’est cela, l’amour : faire des petits mais aimer ailleurs.

Il aura un élément de réponse dans l’histoire de Graveney Hall, qui le captive. Il a rencontré Faith, fait des photos, aidé aux travaux de restauration d’une équipe bénévole menée par le père de Faith, s’est intéressé aux derniers propriétaires avant l’incendie. Sa route a alors croisé celle d’Edmund Pearson, 18 ans en 1914, un an de plus que lui presqu’un siècle plus tard. La guerre a emporté Edmund et a révolutionné sa façon de voir comme ses sentiments : plus jamais rien ne pouvait être comme avant. L’adolescent Edmund était corseté par ses parents, par la société, par l’histoire : son devoir était tout tracé. Il devait se marier, donner un héritier au domaine, accomplir son devoir de soldat en menant ses hommes au front en donnant l’exemple. Sauf qu’il était attiré par les garçons.

Eton, Oxford et Cambridge sortaient à la chaîne ces jeunes hommes éduqués à la dure exclusivement entre eux et saisis par les émotions de leur âge. Les poètes pédés anglais ont été innombrables durant la Première guerre mondiale et justement Greg les étudie en classe. Greg va chercher des informations avec Faith et en apprendre de plus en plus sur le jeune homme d’il y a un siècle. Edmund était amoureux d’Alex, un roux sportif porté aux mathématiques et boursier, venu d’un milieu modeste et plutôt marxiste. Greg se croit amoureux de Jordan, un brun sportif champion de natation avec la plastique qui va avec, porté à la littérature, venu d’un milieu juif intellectuel plus élevé que le sien. Edmund a consommé, en cachette, honteux et heureux ; Greg a refusé de se laisser entraîner par son penchant et a rejeté son ami avec une joie mauvaise dont il a honte. Hier l’homosexualité était « mal » pour Dieu, pour la société et pour les parents, aujourd’hui ce n’est pas « bien » pour la société, même si certains parents l’acceptent, comme ceux de Jordan. Edmund n’a pas eu le choix : ou il se soumettait aux normes de son temps, ou il quittait tout, sa famille, son domaine, son identité, son pays, pour vivre enfin selon ses penchants, même si Alex s’était fait tuer. Greg a plus de choix car les mentalités ont changé, néanmoins c’est aussi plus difficile pour lui car ce n’est plus la révolution du tout ou rien mais la responsabilité d’un entre-deux choisi pour ne faire de mal à personne.

Le jeune Dean, prolo de 14 ans agressif de puberté dans la classe de Kathy, est jaloux des deux amis, de leur prestance et de leur sérénité ; il les insulte dès qu’il peut avec ses copains de son âge moins sexy. Traiter les grands de « gays » et « pédés » lui permet de se valoriser à bon compte aux yeux de ses pairs, lui que les filles de son âge ne regardent pas, n’ayant d’yeux que pour les aînés. Dean va frimer, escalader la bâtisse en ruines et tomber. Il risque de rester paralysé des jambes, ce qui est un châtiment trop brutal pour un jeune ado même peu avenant. Un signe de plus que Dieu s’en fout.

Greg reste donc attaché à Faith (qui se prononce Fesse en français), ainsi que l’auteur le suggère en effectuant à plusieurs reprises le parallèle de la petite copine de Grizzard, Sherry (qui se prononce Chérie). Mais Faith perd la foi, ce qui intrigue et attache Greg plus encore car il s’en croit responsable. Jordan s’éloigne de ses pensées, même s’il fait des rêves torrides où il est au lit nu avec lui et jouit, tandis que le corps partenaire se transforme finalement en une Tanya hilare. Il aime Jordan mais baise avec Tanya tout en donnant son affection à Faith.

Il n’est pas fini, le beau Greg, musclé par le vélo et la nage ; ce pourquoi il est attachant.

Linda Newbery, Graveney Hall (The Shell House), 2002, Livre de poche 2014, 379 pages, €7.10, e-book €16.99

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