Articles tagués : modèle

British go home !

Contrairement à ce que j’ai longtemps pensé, l’Europe n’a pas besoin des Anglais, au contraire : ce pays reste un frein. Theresa May apparaît nulle, un peu comme François Hollande il y a peu. S’obstiner est une vertu – jusqu’à ce que l’excès en fasse un vice. Représenter une fois de plus le même texte déjà rejeté par trois fois sur le compromis européen est une impasse. La Première ministre se trouve obligée de partir, contrainte et forcée début juin, au lieu de choisir son moment !

Démissionner avant aurait été un choc pour les irréductibles de son parti comme pour les électeurs, mais un choc salutaire. La politique réclame un théâtre que l’animal a sang trop froid de Madame May ne sait pas monter. Elle n’est ni Margaret Thatcher, ni Tony Blair et cela se voit.

La gauche Corbyn ou la droite Johnson n’apparaissent pas plus brillantes, comme si cette génération née après-guerre était incapable de saisir les enjeux de l’Union européenne, au contraire de ceux qui avait connu les combats fratricides et les bombardements. Politiquement, la droite conservatrice est morte pour un moment, poussée par l’extrémisme de Farage qui veut sortir aveuglément, et défiée en même temps par les Travaillistes de l’opposition qui profitent de l’impéritie du gouvernement.

La rancœur des électeurs est grande, ce qui se comprend aisément, et va probablement susciter un vote aux élections européennes pour des listes carrément anti Theresa May. Le nouveau Premier ministre du parti majoritaire actuel, après le départ de Madame, ne pourra se légitimer que par de nouvelles élections législatives – qu’il risque évidemment de perdre.

La date butoir du 31 octobre, fixée pour la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, après plus de deux ans d’inertie, de tergiversations et de psychodrames entre soi des politiciens amateurs, aboutira-t-elle à une renégociation du délai une fois de plus ?

C’est clairement l’Europe qui en pâtira, justifiant a posteriori le veto que le général De Gaulle, qui connaissait bien les Anglais pour les avoir côtoyés durant la guerre, avait mis à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Ce pays est une île, il ne s’est jamais senti continental même si, dans l’histoire, il a été envahi par les Romains, les Danois, les Norvégiens et les Normands, ces trois derniers du peuple viking. Il se voit en porte-avions de l’Amérique aux côtes du continent Europe où la puissance industrielle est allemande et l’immensité du territoire est russe. Il est tourné vers la mer, l’empire du Commonwealth, le grand large. Seuls de vils intérêts de boutiquier ont pu l’arrimer un temps à l’Union européenne mais l’élargissement trop rapide, l’essor économique allemand et la réglementation commune croissante ont fini par emporter le repli.

Les Anglais vont malheureusement voter aux élections communes prochaines. Leur enjeu ne sera naturellement pas européen mais purement britannique et ce détournement de vote va déstabiliser la répartition des partis au Parlement, influer sur la nomination du président de la Commission. Tout cela parce que l’Union européenne a interprété de façon laxiste le droit. En bonne logique, un pays qui sort ne devrait pas voter ni avoir de parlementaires, puisque la suite ne le concerne pas. Mais, par ce nouvel abandon, ce n’est pas le cas. Ce qui déconsidère un peu plus la gouvernance actuelle de l’Europe.

Oui, il faut probablement changer de modèle ! La technocratie molle qui nous gouverne ne peut constituer une politique, ni les décisions à la petite semaine, comme on le constate, un projet.

Que les Anglais sortent une bonne fois pour toute, par un Brexit dur s’il le faut. Ces palinodies de « retenez-moi ou je fais un malheur » n’ont que trop duré et ont assez fait de mal aux autres comme cela. Emmanuel Macron a raison d’insister sur un délai ferme, mais peut-être ne prend-t-il pas les moyens politiques de forcer les Allemands qui rechignent, comme d’habitude, par répugnance à s’adapter à ce qui change dans l’équilibre des forces ? Notre président a parfois jusqu’à la caricature les travers reprochés en général aux Français : des paroles mais peu d’effets, des plans mais pas de moyens, une politique mais aucun allié pour la mener.

Au risque que l’enchaînement des conséquences n’aboutisse à cet inévitable que personne ne veut consciemment, à en croire les sondages dans tous les pays européens : l’éclatement de l’Union européenne, la fin de l’euro et la sortie définitive de l’histoire. Avec une inféodation aux États-Unis ou à la Russie en perspective.

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

Catégories : Paris, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

Catégories : Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’enfant d’en haut d’Ursula Meier

Ce film franco-suisse conte une histoire de frontières ; il est même borderline. Il se situe côté suisse mais les amants de Louise (Léa Seydoux) sont immatriculés en Haute-Savoie et les skieurs de la station d’altitude ont de multiples nationalités. Simon (Kacey Mottet Klein, 13 ans au tournage) doit dire que Louise est sa sœur alors qu’elle est sa mère. Le couple vit en copains, elle froide et égocentrée, lui quémandeur d’affection et débrouillard. Drôle de relations parent-enfant…

L’égalité est la règle, chacun pour soi, Louise comme Simon est entrepreneur de sa propre vie dans l’ultralibéralisme inconscient de la Suisse contemporaine, plus égoïste conservateur que conquérant. La mère, 27 ans, n’est pas une mère mais une étiquette adulte qui permet à l’enfant de 12 ans de subsister – dans une tour de banlieue de cité industrielle au fond de la vallée ; ni une travailleuse puisqu’elle en a vite « marre de son patron » ou de son boulot et se retrouve au chômage, obligée de trouver des mecs pour « sortir » le soir et coucher un peu. Le fils n’est pas un fils mais une pièce rapportée qui occupe provisoirement le salon, un déjà jeune homme qui doit gagner sa vie tout seul dans un monde brutal. Il vole des équipements dans la station et les revend au quart du prix.

Le climat affectif est celui de l’ambivalent amour-haine : Simon a été « gardé » par Louise enceinte à 15 ans qui aime, on le verra, soigner les bébés – mais le fils est une « gêne » pour vivre sa vie de jeune fille d’amant en amant. Le fils-frère souffre de ne pas être pris dans les bras et aimé comme un rejeton ; il regarde avec envie une mère anglaise (Gillian Anderson) qui caresse de crème douce le visage de ses deux enfants et les accompagne au ski – lui n’a jamais fait de ski. Il n’a pas de modèle, ni télé, ni Internet, ni téléphone mobile ; il est pauvre mais surtout en marge, dans la zone ; il ne connait de la mondialisation que les riches oisifs qui s’amusent et les marques de lunettes « américaines », de skis haut de gamme et d’anoraks à la mode. Il n’est pas impliqué, seulement intermédiaire – une autre frontière.

Il cherche à copiner avec les cuisiniers de la station, à faire des affaires mais surtout à les regarder vivre, jusque dans la douche, tentant même de partir travailler avec eux lorsque la saison ferme le restaurant d’altitude. A la frontière (encore une) entre enfance et adolescence, il veut se montrer viril comme son amant aux yeux de sa mère en se mettant volontiers torse nu comme lui et en luttant avec elle pour la dominer. Ambigu, il effectue aussi une danse de séduction à moitié nu devant son complice en affaires anglais des cuisines (Martin Compston) qui le fait ramper dans un orifice anal pour cacher les skis volés.

Il ne sait pas où il en est, ne voit pas les limites, il manque de tout repère.

Voler est anodin puisque les skieurs sont riches et en vacances ; ils n’en sont pas à ça près. Il va jusqu’à enrôler un « bébé » de 10 ans pour voler les skis d’enfant, mais le cuisinier anglais là-haut le recadre cette fois virilement.

Mentir est anodin puisque cela permet d’avoir des relations sociales et de mettre de l’huile dans les rouages. La vérité fait mal, Simon le sent lorsque, jaloux, il dit à l’amant français (Yann Trégouët) que Louise n’est pas sa sœur mais sa mère : l’homme les jette. Aussi déclare-t-il s’appeler Julien à la maman anglaise et que ses parents possèdent un hôtel. Il le regrette lorsqu’il la revoit à son départ du chalet qu’elle a loué, et qu’il l’étreint pour se faire pardonner… avant de voler sa montre dans la salle de bain. Cette fois, c’est Louise qui dit la vérité et lui fait mal devant l’autre. Un prêté pour un rendu.

Ces deux-là sont liés l’un à l’autre mais ne veulent pas l’accepter. Louise va se saouler avec l’argent que Simon lui a donné pour coucher auprès d’elle, en quête d’une affection qu’elle ne peut ou ne veut lui donner, et son fils la remonte dans son lit avec les enfants de la tour lorsqu’il la trouve gisant par terre. Simon part tout seul là-haut, bien que la station ferme, pour tenter de faire sa vie en indépendant ; mais elle ne peut l’abandonner, malgré qu’elle en ait, et lui ne peut travailler comme un homme et pleure sur son enfance trop dure qui dure. La dernière scène où les télécabines se croisent, lui redescendant vers elle et elle montant vers lui, est le symbole de leurs relations jamais ajustées.

Le spectateur se dit que c’est l’époque des vacances de printemps, que la vie va reprendre son cours « normal » avec école pour Simon et boulot pour Louise, que de toute façon voler ne peut durer sans se faire prendre, surtout en Suisse où chacun surveille tout le monde et fait volontiers des leçons de morale. Mais nous sommes une fois de plus à la frontière d’un temps suspendu et vacant qui permet aux liens de se révéler dans leur cruelle vérité.

Drame de notre époque, de son idéologie mortifère, de la revendication d’égalité poussée à l’absurde et de la construction solitaire de soi exigée du système. A voir pour ce message d’une frontière d’époque, avant le basculement vers une réaction idéologique ou un suicide social.

A voir aussi pour les acteurs principaux, une Léa Seydoux indifférente mais attachée, un Kacey Mottet Klein dégourdi et narcissique de son corps, en semi adolescent déjà.

DVD L’enfant d’en haut, Ursula Meier, 2011, avec Kacey Mottet Klein, Léa Seydoux, Martin, Gillian Anderson, François Santucci, Damien Boisseau, Yann Trégouët, Jean-François Stévenin, Diaphana 2012, 1h35, €13.49 a

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Egalité ou équité ?

Les gens confondent bien souvent les deux notions, dans une brume artistique née des lacunes de l’éducation. L’équité traite chacun selon ses particularités ; l’égalité traite tout le monde pareil. Dans un cas vous avez une attention, dans l’autre une globalisation.

Faut-il offrir à chaque personne ce qui lui est dû (équité) ou bien diluer l’offrande globale de façon arithmétique à part égale entre tous les sujets, les assujettis, les citoyens abstraits ? Il me semble que le « mouvement » des gilets jaunes s’inscrit dans cette confusion. L’Etat, dans sa grande abstraction, par la flemme de ses fonctionnaires décideurs et par le goût d’ouvrir le parapluie de la « neutralité », redistribue la manne de l’impôt sans tenir compte des particularités des ayants-droits. D’où le sentiment d’injustice de la plupart.

Les allègements d’impôt « pour la croissance » ont en effet été financés par la baisse des prestations « d’assistance » aux classes moyennes et populaires – qui arborent plus volontiers le gilet. Un article tout récent du sociologue Pierre Merle, paru dans La vie des idées, le montre bien. Si « les riches » payent plus sur leurs revenus, ils payent moins sur leur patrimoine – mais les épargnants modestes se voient laminés par le différé d’abolition de taxe d’habitation, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des dotations sociales, la non-compensation de l’inflation pour les retraites et pour le Livret A – et le mauvais prétexte de « l’écologie » pour surtaxer carburant, électricité et automobile.

L’Etat français redistribue plus que les autres et, dans les statistiques, l’inégalité entre les plus riches et les plus pauvres y est moins forte qu’ailleurs. Mieux, elle s’est moins accentuée qu’ailleurs sur la dernière décennie malgré la mondialisation, l’essor des technologies et la crise financière. Mais les statistiques mesurent une masse et une moyenne, pas la dispersion des cas individuels. Globalement tout va mieux ; pour chaque groupe, c’est moins sûr.

Surtout lorsque la classe « moyenne » voit que les impôts qu’elle paye s’alourdissent alors qu’elle bénéficie de services en baisse ;  que les revenus qu’elle tire de son travail ne permettent plus de faire progresser son patrimoine comme avant, en tout cas moins que la classe immédiatement supérieure des plus aisés sans être « riches ». Quant aux « vrais riches », les ex-millionnaires aujourd’hui milliardaires, l’écart se creuse mais ils sont infiniment peu nombreux. S’ils attisent l’envie (et font rêver), ils ne constituent pas des rivaux en société : ils ont le talent sportif, artistique ou d’invention – ou sont héritiers. La classe « moyenne » ne ressent pas la jalousie de la classe populaire pour ceux qui « ont » ; elle exprime plutôt le ressentiment de ne plus pouvoir accéder à l’espoir de devenir un peu plus riche elle-même par le travail et par l’épargne – ce moteur de la démocratie. Elle paye (en proportion) autant d’impôts que les riches (qui en payent plus en volume) car les tranches d’imposition grimpent très vite, mais a besoin plus que les riches des services publics : écoles publiques, hôpitaux publics, transports publics, retraites publiques, aides publiques à l’emploi… Les vrais riches n’ont pas besoin de tout ça : ils peuvent se payer le privé.

D’où la rancœur de voir que « l’écologie » est un prétexte moral à leur faire encore plus payer de taxes sur leur mode de vie périphérique ou semi-urbain, sur la voiture, le chauffage, les vacances, les assurances obligatoires. La pression étatique les incite à quitter famille, campagne et pavillon pour rentrer en ville, où vivre en bobo sans voiture et en vélo, ayant peu d’enfant ou pas du tout en DINO (double income, no kids), prenant le TGV ou l’avion pour les congés et faisant livrer ses courses par Internet. Et ils n’ont pas leur mot à dire, le politiquement correct des intellos pilonnant les médias consentants pour déterminer le Modèle auquel se conformer. Les politiciens suivent le vent (comme d’habitude) et concoctent lois et règlements pour formater les comportements (bio, tri, transports électriques, patinettes et vélos n’importe où sur les trottoirs, à contresens des voies – mais 80 km/h sur les routes moyennes, interdiction progressive de tout diesel et des herbicides, taxe carbone, etc.). Le compte n’y est pas.

Dans cet égalitarisme, il semble y avoir des gens (les urbains hédonistes des métropoles) plus égaux que les autres devant la loi (uniforme partout et pour tous). Ce ne sont pas « les pauvres » qui endossent le gilet jaune : eux habitent les taudis des villes ou les cités des banlieues, ils ont des aides sociales et pas d’impôts. Ce sont les classes moyennes, surtout inférieures, qui ont la hantise de déchoir de leur position sociale et régresser, qui manifestent. Le terreau du populisme, terme générique qui englobe les volontés de « changer de voie » d’extrême-gauche et d’extrême-droite – mais dont on voit aujourd’hui, selon les enquêtes de terrain, que l’aspect conservateur, « réactionnaire », porté à droite, l’emporte sur le reste. En cas de « crise », le réflexe est de se protéger : ce qui fit il y a moins d’un siècle le lit du fascisme. Il ne faut pas avoir peur du mot : il faut examiner les faits.

Un « grand » débat national changera-t-il les choses ? Il permettra d’éclairer, de parler, d’approfondir – à condition d’y participer. Permettra-t-il d’adapter la redistribution, de corriger le « tout le monde pareil » et autre « je ne veux pas le savoir », typiques du traitement de masse de l’Administration à la française ?

Rien n’est moins sûr.

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Rosinski, Leadership et coaching global

Philippe Rosinski enseigne l’art d’organiser et de gérer les hommes en entreprise – autrement dit le management. Diplômé scientifique de Stanford, il enseigne à Tokyo et en Europe, notamment l’approche interculturelle, ce qui devient crucial. Il vit près de Bruxelles pour être au cœur de la globalisation.

Le monde globalisé a besoin de nouveaux dirigeants, surtout en entreprise. Les dirigeants ont besoin de nouveaux formateurs, appelés coach en globish, qui les entraînent à la complexité. L’ouvrage vise à fournir les outils et les techniques pour cela. Beaucoup de jargon branché du fait du traducteur, comme « complétude », « potentiel », « approche intégrative », « durable », « parlant »… mais la vision pratique américaine est déclinée en trois parties :

  1. L’approche du coaching global
  2. Explorer six perspectives
  3. Connecter les six perspectives

L’approche une est « pour un monde meilleur » avec les mots : équipe, organisationnel, objectifs et sens, développement durable, démocratie. L’économie de marché est accessoire. Tout ça pour se placer dans le courant et paraître dans le vent de la mode.

Les six perspectives sont : physique, managériale (autrement dit diriger), psychologique (autrement dit relations et émotions), politique (pouvoir et service), culturelle (avec l’inévitable « diversité » et une ode à la « créativité »), spirituelle (un grand mot pour dire qu’il faut du sens et de l’unité en entreprise).

Comment les connecter ? Par un modèle « holographique » (image en trois dimensions dont chaque partie comprend le tout). Il faut de plus « accéder à ses héros intérieurs » (hum !) et chercher « l’unité par le lien profond » (on se croirait chez les bouddhistes). Lesdits « héros » sont des archétypes de Jung : le Sage, l’Explorateur, le Souverain, le Bienfaiteur, l’Orphelin, le Destructeur, le Guerrier… En bref, il s’agit de déterminer un tempérament qui vous va et de sélectionner un modèle auquel se conformer par la musique, les films, le sport, la santé et les images dynamiques. La méthode Coué fera le reste, sauf voler sans ailes fiables (modèle Icare). Rien de nouveau sous le soleil, il s’agit toujours « d’en vouloir » et d’être sans cesse « mobilisé » – le capitalisme est à ce prix. Mais avec un prétexte spirituel, pas moins. Il s’agit non seulement de se connecter à son potentiel caché, mais aussi de s’interconnecter au monde entier, en attendant l’univers. C’est toujours bon de le croire et de le dire mais cela ne doit pas décourager. Les approches de « coaching » avaient vraiment besoin d’être dépoussiérées et renouvelées ! Ce livre y aide sans conteste.

Il y est dit que le « modèle du ruban de Möbius » permettrait intellectuellement de connecter l’unité et l’infini, manière de dire que tout est dans tout et réciproquement. Pas sûr que cela serve beaucoup dans les cas concrets, mais enfin… du moment que ça fait réfléchir sur soi, ses relations et sa pratique. En outre, dans cette réédition, « 40 pages inédites » après l’édition première en 2008, juste au moment de « la crise ».

En tout cas, ce manuel vise à « motiver » les cadres dirigeants à encadrer et encore plus diriger en monde incertain – avec l’aide de la tradition talmudique. Pourquoi pas ? Nous qui quittons ce monde hyperactif de moins en moins intelligent ne pouvons que leur souhaiter bon courage ! Il en faudra du talent pour faire semblant d’être branché et n’en faire qu’à sa tête créative (car les deux sont contradictoires). Mais le livre se lit plutôt bien, le jargon étant surtout sur la couverture peut-être du fait de l’éditeur, pour faire « saliver » les niais qui se réfugient derrière les mots ?

Philippe Rosinski, Leadership et coaching global (Global coaching), 2018, éditions Valeurs d’avenir, 385 pages, €28

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le prochain krach en octobre ?

1929, (…) 1987, 1998, 2001, 2008… Tous les dix ou douze ans un krach imprévu survient, venu de nulle part, anticipé par personne ou seulement par ceux qui crient au loup pendant des années et ont un fois sur dix ans raison. Or c’est dans la panique que l’on fait les meilleures affaires parce que la raison est lâchée et que tout le monde crie sauve-qui-peut. Mais il n’y a jamais urgence à intervenir car une panique s’étend par vagues comme un incendie et qu’elle ne s’éteint pas de suite, pas avant que les « mains faibles » aient éradiqué jusqu’à la dernière trace de risque en vendant tout ce qui leur est possible. Trump trompe les Etats-Unis en déclenchant une suicidaire guerre commerciale (surtout à ses alliés) et booste artificiellement la croissance par des baisses massives d’impôts – au détriment de l’équilibre budgétaire et de l’endettement d’Etat. Mais Trump s’en fout, il ne joue qu’à court terme : les élections à mi-mandat puis sa réélection dans deux ans –– et que crève l’Amérique du moment que la Vérité qui est la sienne, l’histoire qu’il se raconte, est crue par les gogos.

Nous vivons dans un monde tragique. Contrairement au monde platonicien où tout est dans l’ordre – hors du monde – le monde tragique est mi-figue mi-raisin, toujours. Il n’y a pas « d’autre monde possible » ni de Dieu salvateur, ni de souverain Bien, ni de Loi de l’Histoire, ni de Vérité qui n’attend que d’être « révélée » comme si elle existait déjà, sous-jacente : il y a au contraire l’infini complexité du monde naturel et des profondeurs humaines. Le pire et le meilleur – toujours. Le yin et le yang, mêlés, ce petit point de couleur opposée dans la virgule de l’autre. Le tragique est notre monde ; le monde des Idées (de Platon, de Hegel, de Marx et des marxistes, du Pape et des croyants de la finance) n’est pas le monde réel mais le monde rêvé.

Si la crise financière a été si grave et si longue depuis 2007-2008, qu’un moment rien n’a valu plus rien, c’est à cause de la croyance souveraine en la Vérité en soi, la Modélisation et la Sophistication.

La vérité

Lehman Brothers, la banque qui a fait la retentissante faillite dont on fête les dix ans ces temps-ci et qui a déclenché la panique financière globale en quelques semaines dans le monde entier, a fait comme toutes les entreprises : elle a parqué des engagements dans le hors-bilan. Enron avait fait pareil (ce pourquoi elle a elle aussi fait faillite en 2002) et cela continue. Pourquoi ne pas changer le modèle comptable ? Pourquoi croire tellement en la Vérité – la transparence, la confession publique, le grand déballage pipole à l’américaine – qu’il faille autoriser que certaines dettes ne figurent pas au bilan et évaluer en comptabilité tous les engagements à terme au seul prix de marché instantané ? Cela fonctionne tant qu’un marché fonctionne ; mais quand il n’y a plus que des vendeurs (dans les situations de panique) le meilleur actif ne « vaut » plus rien ; il n’a « pas de prix » parce que personne n’est capable de proposer un quelconque prix – personne ne veut acheter ! La Vérité platonicienne n’a que faire des pauvres larves qui se traînent sur le sol : pas de prix, pas de valorisation – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Vérité comptable et immuable rayonne.

Les modèles mathématiques

Se souvient-on encore du fonds LTCM, en faillite virtuelle en 1997 avant que la Fed n’appelle à la rescousse un pool de banques (dont Lehman…) pour le sauver ? Ce fonds qui spéculait sur l’avenir avec un effet de levier colossal avait été fondé par des prix dits « Nobel » d’économie et était alimenté de modèles mathématiques qui tournaient dans de jeunes têtes bien pleines. Sauf qu’un modèle n’invente rien : il ne sort que ce que vous lui avez entré, la moulinette en plus… Or, rien de ce qui est humain n’obéit aux lois impeccables de la physique – ce pourquoi on désigne les sciences en question d’« humaines ».

Si vous entrez dans un modèle des données passées, il vous sortira la probabilité que le passé ressemble à l’avenir – jusqu’à ce qu’une aile de papillon engendre un cyclone (ce qu’on appelle par euphémisme les « queues de distribution »). Le risque est très peu « probable » mais, lorsqu’il survient les 1 % du temps calculé, vous le subissez à 100 % ! Où a-t-on modélisé le comportement de foule et la panique des marchés ? Si, chez les analystes, le risque disparaît si volontiers qu’ils projettent à l’infini le taux de croissance long terme évalué aujourd’hui (oui, à l’INFINI !) – dans le monde réel, humain, qui a une fin, le risque existe. On ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif, mais un analyste ou un modélisateur, si. Il a « raison » puisque le calcul le démontre – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que le Modèle mathématique immuable rayonne et que les procédures de théoriques sont rigoureusement appliquées.

La sophistication financière

L’économie, au fond, c’est assez simple : faire avec ce qu’on a pour produire plus que les éléments épars. Mais l’économie est trop simple, trop vulgaire de bon sens pour les sectateurs de Vérité armé du Modèle mathématique. Tout est calculable, disent-ils, et du moment que tout est Vrai (transparent, étalé, disséqué, oublié à force d’être sous votre nez) – rien de faux ne peut arriver. Tous les établissements financiers (banques, assurances, fonds de pension) qui détiennent des actifs ont procédé à des échanges de ces actifs par swaps et autres opérations à terme ; à de la titrisation de prêts plus ou moins risqués, au mélange dans des produits sophistiqués des risques pour offrir une façade acceptable ; à des ventes et des couvertures de ces mêmes produits dans un sens et dans l’autre.

Tout cela théoriquement se calcule, volatilité historique et risque instantané, perte maximum probable. Avec cela, on se croit invulnérable. Voire… comme les opérations sont complexes, très nombreuses et conclues pour des années, toute situation de panique fait entrer dans le brouillard. Plus personne ne sait qui a quoi et qui doit quoi à qui. Il y a pour des années de cadavres dans les placards, subprimes, asset-backed security (ABS), Special Purpose Vehicle (SPV), Special Purpose Company (SPC), Structured Investment Vehicle (SIV), Asset-backed security (ABS), Residential Mortgage Backed Securities (RMBS), Commercial Mortgage Backed Securities (CMBS), Collateralised debt obligation (CDO), Collateralised Bond Obligation (CBO), Collateralised Loan Obligation (CLO), Collateralised Commodity Obligation (CCO), Collateralised Fund Obligation (CFO),    Collateralised Foreign Exchange Obligation (CFXO), Whole Business Securitisation (WBS), etc. Trop compliqué, trop répandu, trop abstrait. Il suffit de seulement 8 % de l’actif en réserve pour obtenir des agences la meilleure notation AAA…

Une grande banque française que je connais bien, farcie de tête d’œuf formatées aux seuls maths dans leur courte existence, ne craignait pas d’affirmer que leur « modèle des spreads de swap » avait « recours à un modèle de corrections d’erreurs qui permet de distinguer les tendances de long terme des chocs court terme éphémères. » Et d’assurer, un peu plus loin dans le texte que « la modélisation offre une robustesse et un pouvoir prédictif élevé. » Certes… quand toutes choses sont égales par ailleurs. Ce qui justement n’est jamais le cas dans les périodes de panique mais qu’importe – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Sophistication raffinée de la finance rayonne.

Vérité, Modélisation et Sophistication sont la rançon de la Raison pure, ce tropisme platonicien qui sépare le souverain Bien (toujours hors du monde, dans l’abstrait des idées) de la dégradation réelle, concrète, terrestre. A long terme ? « Mais nous serons tous mort ! » s’écriait John Maynard Keynes. Lui, au moins, était un économiste qui avait compris que la science humaine n’est pas mathématisable de part en part et que subsistera toujours cette incertitude du risque : justement parce que nous sommes mortels et que nous n’avons pas le temps. Keynes fut l’un des rares économistes à être devenu riche en investissant personnellement en bourse. En 1929, il a élaboré sa fameuse Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que tout le monde cite encore sans probablement l’avoir lue.

L’excès de dettes pourrait engendrer une panique, donc un retrait de tous de tout, et un krach. Pas l’équivalent de 1929 ou de 2018, qui n’a lieu semble-t-il qu’une fois par siècle, mais quand même. Et avec le paon gonflé d’ego à la tête de la (pour l’instant) première puissance mondiale, le risque croit très fort. Soyez-en avisé !

Catégories : Economie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Faire communauté ou société ?

La référence depuis la révolution d’octobre 1917 était binaire (avant la chute du Mur) : dictature mais bureaucrate-socialiste – ou libertés mais anarcho-capitaliste. Or, depuis l’échec du « socialisme réel » soviétique (suivi de l’échec du social-démocrato-libéral Hollande) tout change.

Face à toute réalité qui déplaît, naît toujours une utopie. C’est humain, normal, c’est pourquoi les religions ne cessent de renaître. L’idéal “communiste” (jamais réalisé) est une utopie : il a été rationalisé par Marx mais vient de la plus haute antiquité (voir les Iles du Soleil de Diodore de Sicile). Le problème de Marx est que, s’il croyait voir “scientifiquement” une évolution à l’œuvre dans les sociétés, il ne pensait pas possible un passage au communisme idéal sans forcer un peu les événements. Mais cela le gênait, c’est pourquoi il situait le communisme “véritable” sans l’Etat (dépérissement), et dans un avenir très lointain (après que le capitalisme se soit accompli et consumé). Il n’a donc pas analysé le passage. Il sentait bien (Lénine s’est engouffré dans la brèche) que la contrainte “de classe” engendrerait quelque chose comme une dictature, qu’il ne pensait cependant que comme un bismarckisme un peu plus fort. Or il se trouve que, dès que vous en créez les conditions, la nature humaine reprend le dessus et que le pouvoir est une tentation trop grande pour le laisser aux autres ou même le partager… D’où le communisme “réalisé” en URSS et ailleurs : un despotisme à peine éclairé, des dirigeants qui s’accrochent jusqu’à ce que seule « la biologie » (c’est-à-dire leur décès) les détache du pouvoir.

Le propre du sociologue est de dégager des types abstraits de relations sociales. Deux modèles sociaux attirent : la société ou la communauté.

  • La communauté est fondée sur la « tripe » irrationnelle, sur la « croyance » : soit la prétention ‘scientifique’ ou fondamentaliste d’un parti unique ou d’une religion ‘révélée’, soit le nationalisme d’un peuple de jeune organisation étatique.
  • La société se veut fondée sur la raison : le libéralisme établit un ‘contrat’ tacite via le droit, l’élection et le marché. Il n’existe pas d’économie sans société – donc sans motivations qui viennent d’ailleurs que de l’argent et du profit ; il n’existe pas de capitalisme purement économique – donc sans État qui fasse respecter des règles a minima ; il n’existe d’ailleurs pas d’État puissant sans une économie solide – socle et moteur de sa puissance.

Dans l’État de type communautaire, ce qui compte est le groupe – et ce qui va avec : l’égalitarisme, donc la contrainte d’en haut pour l’imposer à chaque individu génétiquement différent des autres… Voyez Sparte, le Japon, l’Allemagne des années 30, l’URSS brejnévienne comme la Russie de Poutine, la Chine han d’aujourd’hui, les sectaires de Daech comme la Turquie nationale-islamiste d’Erdogan. En Chine jusqu’à il y a peu, un décret de l’État-parti exigeait que chaque famille n’ait pas plus d’un enfant, deux dans les campagnes ; au-delà, c’est l’avortement obligatoire. Chaque hôpital de district affiche sur ses murs la liste des familles, leur nombre d’enfants autorisés, avec un numéro de téléphone pour dénoncer toute grossesse suspecte. Tout le monde « sait » et surveille tout le monde – c’est ça la communauté.

Dans la société de type libéral, ce qui compte sont les libertés de l’individu, son épanouissement personnel – et ce qui va avec : son insertion dans la société via l’éducation, le débat, l’association, le droit, l’initiative (artiste, chercheur, entrepreneur, explorateur) ; et des métiers d’administration pour ceux qui ne se sentent pas créateurs et préfèrent « fonctionner » qu’entreprendre. Voyez Athènes, l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne depuis 1945.

Dans le système libéral-capitaliste, l’économie permet le pouvoir via la création de richesses ; dans le système communautaire c’est la cooptation (le bon plaisir politique, donc le respect de la ligne de ceux qui vous cooptent). Il s’agit de “modèles”, nés historiquement, avec des traits propres. Aucune société réelle ne correspond tout à fait à un modèle-type. Il y a eu différentes sortes de communautarisme-communismes ; il y a eu et il y a encore différentes sortes de libéralisme-capitalismes. Mais la balance revient aux idées communautaires des années 30…

Toute société complexe (qui va au-delà de la cité grecque ou du canton suisse de 10 000 habitants), a obligation d’organisation (en gros l’Etat) et exigence de libertés (en gros la société civile). C’est cette dialectique entre la contrainte d’organisation et l’épanouissement individuel qu’il faut socialement gérer. Cela reste perpétuellement à inventer car tout change et l’homme est un être imparfait perpétuellement insatisfait.

Le défi d’aujourd’hui est de reconnaître que nous ne resterons pas longtemps les “aristos” du pouvoir économique et politique mondial : le tiers-monde émerge, et très vite. Le développement de la science nous oblige à voir que la planète souffre de nos exploitations et orgueils du modèle chrétien & Lumières (« se rendre maître et possesseur de la nature »). Enfin, nous sommes tous embarqués sur la même terre et avons obligation d’agir ensemble pour préserver l’avenir. Les États-nations subsistent et, comme les États-tiers émergent à la puissance, le modèle d’Etat-nation va subsister longtemps, par fierté. Les micro-nationalismes basque, écossais, flamand, catalan, lombard, sont la volonté d’une communauté à base ethnique, mais aussi de langue et de culture, de s’ériger en Etat-nation homogène, sans dépendre d’une fédération ou d’un Etat-nation plus global.

La ‘communauté idéale’ (l’administration mondiale des ressources) reste donc impossible tant que cela durera. Reste donc le modèle « société », fondé sur le droit négocié par le débat commun. La construction européenne comme les accords pour résoudre la crise financière sont de ce type ; d’autres s’occupent du climat, ou du terrorisme, de la piraterie, de la prolifération nucléaire, de la faim dans le monde, du SIDA, etc.

Si la poussée sociale existe et se constate, elle n’est pas « loi » de l’histoire ou son avatar actualisé appelé « mouvement » social, mais un chaos de forces antagonistes, « un sac de pommes de terre » disait Karl Marx. Des manipulateurs la récupèrent à leur profit sans que cela ne soit ni le « seul » ni le « meilleur » chemin… sauf pour leur propre pouvoir ! Nul ne détient “la vérité” sur ce qui serait “bon” pour tous. Les Chinois, les Vénézuéliens, les Suédois, les Bantous ont d’autres idées que “nous”, Français-occidentaux-animés-de-bonnes-intentions, sur l’avenir souhaitable du monde commun. Il faut le reconnaître, sans pour cela démissionner de nos traditions et culture. Donc participer au débat global… sans affirmer détenir “le seul” Modèle révélé il y a un siècle et demi.

Pour cela il serait bon de quitter la langue de bois médiatique de l’incantation. Ne parle-t-on pas à tout bout de champ de ‘communauté’ là où il n’y a que des égoïsmes réunis par les seuls intérêts de faits ? De la communauté européenne (dont on voit trop souvent le grand écart) à la communauté internationale (dont Hubert Védrine montre l’inanité), à la communauté éducative (quasi-nulle selon le film de Laurent Cantet) et à la communauté virtuelle (qui met en scène les egos en « Fesses-book ») ! Si c’est « ça », le monde merveilleux du « communautaire », cet amalgame de moi-je-personnellement narcissiques, vous comprenez pourquoi l’on peut préférer le contrat d’une « société » choisie établi sur le droit, plutôt que la contrainte de fait, de hasard, de mode ou de parti.

Ce qui hérisse la raison, dans l’eau tiède qui sert de « pensée de gauche » aujourd’hui, est cette contradiction hypocrite entre l’intolérance maximale au laisser-faire économique – et la tolérance laxiste inimaginable envers le laisser-faire social et intellectuel. Est-ce si dur de « penser » ?

Nietzsche l’avait bien dit dans le Gai Savoir : « Si l’on considère combien la force chez les jeunes gens est immobilisée dans son besoin d’explosion, on ne s’étonnera plus de voir combien ils manquent de finesse et de discernement pour se décider en faveur de telle ou telle cause : ce qui les attire, c’est le spectacle de l’ardeur qui entoure une cause et, en quelque sorte, le spectacle de la mèche allumée – et non la cause elle-même. C’est pourquoi les séducteurs les plus subtils s’entendent à leur faire espérer l’explosion plutôt qu’à les persuader pour des raisons : ce n’est pas avec des arguments qu’on gagne ces vrais barils de poudre ! » I.38

Les manipulateurs des extrêmes exploitent l’irrationnel via le spectacle – le citoyen adulte préfèrera la raison et se défiera des bateleurs d’estrade.

Catégories : Géopolitique, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Faure, Ulysse le Crétois

Ulysse est un mythe, et en même temps le symbole même de l’homme grec. Il est pourtant Crétois, comme le montre Paul Faure sur 278 pages plus 112 pages de notes bibliographiques et documents, ainsi que plusieurs cartes et plans. Paul Faure fut professeur de langue et de civilisation grecques à l’université de Clermont-Ferrand – et à demi crétois lui-même. La tradition orale de la grande île a conservé de nombreuses versions du héros achéen qu’un aède – Homère – a synthétisé sous une forme puissante et personnelle. Son livre érudit se lit facilement et nous en apprend beaucoup sur ce monument de civilisation occidentale qu’est l’Iliade, mais surtout l’Odyssée.

Comme Jésus Christ selon Michel Onfray, Ulysse n’a pas « existé » matériellement, mais comme concept humain. Est-ce la menace culturelle de l’immigration massive en cours ? La poussée brutale des nationalismes dans le monde ? La manifestation évidente du déclin américain avec son président clown ? L’été est en faveur du « retour » à Ithaque, du périple d’Ulysse, de la boucle de l’Odyssée. Ce ne sont qu’émissions d’été sur les radios, depuis les lourdingues « Grandes traversées » France-culturelles où ladite culture est souffrance et où il faut s’emmerder de longues heures à écouter du grec dans le texte pour acquérir le Savoir – au nettement plus dynamique et passionnant Sylvain Tesson sur France-Inter qui met l’épopée au rang du peuple – redonnant à la culture son rang évident de religion populaire (religion = ce qui relie).

Se fondant sur la linguistique, l’archéologie et l’ethnologie, Paul Faure démontre qu’Ulysse fut Crétois, probablement demi-frère ou compagnon du roi Idoménée (p.69), guerrier médiocre (p.138) mais ambassadeur hors pair. « L’Iliade nous le présente moins comme un soldat que comme un négociateur ou un champion » p.139. En sept chapitres, il décline les sept adjectifs qu’Homère utilise dans l’Odyssée pour définir Ulysse : le Petit Prince, l’endurant, l’ingénieux, le rusé, le personnage aux mille tours, le fameux, le divin. D’ailleurs, Ulysse se dit Odysseus en crétois : l’Odyssée n’est donc que la geste d’Ulysse, l’Ulyssiade comme on inventait jadis le nom des épopées.

« Je dis qu’il n’y a qu’en Crète que l’on retrouve, d’un bout à l’autre de l’époque historique, un rituel d’initiation ou de probation de l’adolescence, dont le scénario bien attesté corresponde terme à terme aux cinq premières phases de l’initiation d’Ulysse : l’épreuve du fruit défendu, l’épreuve des ténèbres, l’épreuve du sexe, l’épreuve des eaux, l’épreuve de l’Au-delà. (…) Si l’on ajoute à cela que le nom d’Odysseus est crétois, que les armes du héros comme ses exploits et ses mensonges sont crétois, que les mythes relatifs à ses antagonistes et même leurs noms se sont conservés en Crète de siècle en siècle jusqu’à nos jours : Cyclopes, Circé, Sirènes, Calypso, Néréides, Tartare et Revenants, il n’y a pas lieu de douter que le mensonge sept fois répété d’Ulysse : « Je suis véritablement Crétois », n’était pas tout à fait un mensonge. Et que, si son histoire paraît bien celle d’une sorte de Petit Poucet local, elle a servi de modèle et de garant des centaines d’années avant Homère à tous les enfants de l’aristocratie que l’on initiait publiquement en Crète à la vie » p.59.

Les mystères, le merveilleux, les géants, le loto qui donne l’oubli, le cheval de Troie (p.169) – tout cela n’est que mythe. Télémaque est moins le fils d’Ulysse que son double, son successeur dans le temps (p.229). Et la sage Pénélope tisse moins une toile que des ruses et est moins fidèle que la cane sauvage pénélops d’où vient son nom (p.231). Mais qu’importe ? Homère est un auteur qui met en scène « l’essentiel des chants de l’Odyssée, y compris le XIe et la majeure partie du XXIVe, (…) auteur en tout cas du plan et du thème de l’Odyssée » p.240. Il a nourri ses récits de son expérience de voyageur et des récits des commerçants – d’où les détails géographiques qu’il donne – mais la réalité ne fait que servir la fiction. Retrouver l’itinéraire d’Ulysse est une gageure car une part est inventée (p.242).

« Aussi, l’épopée n’est-elle qu’à moitié mythique, à moitié logique. Pour employer une opposition très fréquente en grec, elle participe à la fois du mythos, ou parole qui raconte, et du logos, ou parole qui démontre. (…) Son épopée est caractérisée par le mélange constant de l’humain et du surhumain, de l’intemporel et du vécu, de l’extraterrestre et de la plus humble réalité » p.244. Ulysse est un modèle de vie exemplaire proposé aux adolescents grecs. « Ipso facto, Ulysse, devenu le meilleur des Grecs, quasi divinisé (théios, antithéos) à force d’être universel, cessait d’être crétois » p.244.

Homère est un auteur qui semble avoir réellement existé. « Homère a donné à Ulysse une bonne partie, qui n’est pas la meilleure, de son caractère, de son âge, de sa propre destinée. Il s’est trop attaché au conflit des générations pour ne pas y avoir été lui-même largement impliqué. Même l’intérêt qu’il porte à la jeune Nausikaa – un des moments les plus purs et les plus discrets de l’immense poème – ou bien encore la paternelle affection dont il entoure l’adolescent Télémaque, montrent l’auteur qui a passé la cinquantaine. (…) L’intrigue et l’action nous attachent parce qu’elles sont d’un homme de l’an 700 av. J.C. » p.271.

« Relire » l’Iliade et l’Odyssée, écouter Sylvain Tesson en parler bien mieux que Pierre Bergougnoux, se documenter dans le livre de Paul Faure plutôt que par les bavardages entrecoupés de musique criarde de France-Culture, voilà un beau programme de civilisation pour l’été. Car, si l’hospitalité était l’une des vertus du monde grec, elle ne s’entendait que comme accueil d’un Autre parce que l’on est sûr de sa civilisation – pas comme une invasion acculturante au nom d’un métissage général.

Paul Faure, Ulysse le Crétois, 1980, Fayard 406 pages, €25.00

Catégories : Grèce, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Léon Tolstoï, Journal

Pourquoi écrire son journal ? « C’est une occupation, agréable, et il sera agréable de le relire », dit Tolstoï en 1850, à 22 ans (p.55 Pléiade).

  1. Première utilité ne pas oublier : « Je ne suis pas à court de pensées » dont certaines « sont pertinentes – c’est bien pour cela qu’il faut tenir un journal ». Pour  construire brique à brique sa pensée, pour s’habituer à écrire.
  2. Seconde utilité : se connaître. « D’après le journal, il est très aisé de se juger soi-même » p.55.
  3. Troisième utilité : « je trouve indispensable de fixer d’avance mes occupations (…) déterminer d’avance mon ordre de vie (…) pour la vie même » p.55.
  4. Quatrième utilité (très forte chez le chrétien coupable Tolstoï) : « rendre compte de chaque journée, du point de vue des faiblesses dont on veut se corriger » p.70. Ce qu’il appelle « un Journal à la Franklin » p.252.

Il insistera encore en 1854 : « Le plus important pour moi dans la vie est de me corriger de mes trois principaux vices : manque de caractère, irascibilité et paresse » p.282. Il le répétera comme un mantra une bonne douzaine de fois durant une courte période, reprenant la phrase chaque jour pour bien s’en pénétrer. Apparemment sans guère de succès. Se sentir coupable n’est pas se corriger ; c’est se dire qu’on devrait la faire, mais…

Car le jeune Léon se sait vaniteux, poussé à la baise et à la saoulerie comme au jeu. Il se répugne – et recommence. Aucune discipline. Le journal est là comme une conscience objectivée qui le regarde quand il se relit.

« Que suis-je ? Un des quatre fils d’un lieutenant-colonel en retraite, resté sept ans sans parents sous la tutelle de femmes et de tiers, qui n’a reçu ni éducation mondaine ni instruction, et lâché en liberté à dix-sept ans, sans grande fortune, sans la moindre situation sociale et surtout sans règles ; un homme qui a mis le désordre dans ses affaires au point le plus extrême, qui a passé sans but et sans plaisir les meilleures années de sa vie, qui s’est finalement exilé au Caucase pour fuir ses dettes et, surtout, ses habitudes, et qui de là, s’accrochant à on ne sait quelle relation qui existaient entre son père et le Commandant en chef des armées, s’est fait muter à l’armée du Danube à vingt-six ans comme aspirant, presque sans ressource autre que sa solde (car les ressources qu’il possède, il doit les employer au paiement des dettes qui lui restent), sans protecteurs, sans savoir-vivre dans le monde, sans connaissance du service, sans aptitudes pratiques ; mais – avec un immense amour-propre ! Oui, voilà ma position sociale. Voyons ce qu’est ma personnalité. Je suis laid, maladroit, malpropre et dépourvu d’éducation mondaine. – Je suis irritable, ennuyeux pour les autres, immodeste, impatient (intolérant) et honteux comme un enfant. – Je suis presque un ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris n’importe comment, par bribes, sans liaison, sans méthode, et c’est tellement peu.  – Je suis incontinent, irrésolu, inconstant, sottement vaniteux et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas brave. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté est devenue pour moi une habitude presque insurmontable. – Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a encore jamais été mise en rien à sérieuse épreuve. Je n’ai ni esprit pratique, ni esprit mondain, ni esprit agissant. – Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime le bien, et me suis fait une habitude de l’aimer ; et quand je m’en écarte, je suis mécontent de moi et j’y reviens avec plaisir ; mais il y a des choses que j’aime plus que le bien – la gloire » p.268.

Le portrait est implacable, et il faudra bien toute la discipline du journal pour se faire honte et tenter de s’en corriger. Notez que Tolstoï commence par les défauts – avant de se découvrir des qualités qui ne sont pas si faibles ! Intelligence, honnêteté, amour du bien. Le lecteur se demande si le miroir du journal n’est pas un peu retouché, la contrition de mise chez les chrétiens devant sa conscience (où Dieu surveille), doit être affichée haut et fort, bien que le cœur soit aveugle et la chair faible…

« Suis-je réellement devenu meilleur ? » s’interroge-t-il en 1852, après cinq ans de pratique du journal. « Ou bien n’est-ce encore une fois que cette prétentieuse certitude de mon amendement que j’ai toujours connue quand je déterminais à l’avance ma future manière de vivre ? » p.114.

Cette introspection même, écrite jour après jour (avec quelques éclipses), pousse à l’analyse de soi, mais aussi au regard critique général. Il s’agit de comparer ce qui est à ce qui devrait être, les actes à leur modèle, la conduite à la morale, les pensées au bien même. André Gide reprendra plus tard le procédé, écrire son journal aide à écrire des romans. Il fouille le caractère, évoque les autres et leur retentissement sur soi, les actions réussies ou ratées, les émotions face à la nature.

Tolstoï y fourre même un peu tout ce qui lui tombe sous la plume : des citations de livres qu’il lit, des emplois du temps, ses comptes en kopecks, des pensées qui lui viennent, des « règles » de conduite… Il n’est pas fort précis mais tient un livre d’heures dont l’accumulation éclaire sur sa personne.

La mode aujourd’hui n’est plus à l’écriture et encore moins au journal. Seules les très jeunes adolescentes, peut-être, sacrifient encore à cet intime – entremêlant force émoticons, dessins et photos. Avec ruban rose et cadenas pour bien marquer l’infantilisme du procédé.

La mode est aux interjections, lol et autres abréviations animales comme autant de rots de satisfaction ou grognements de colère. L’image remplace les mots, l’émotion la raison et l’impression l’analyse. Chacun imite le journaliste qui veut faire mousser son scoop, chacun se met en scène pour les autres. Twitter et Facebook, plus rarement les blogs (encore que…) rassemblent des citations, des reprises, des « partages » et des boutons « j’aime » plus que des pensées personnelles.

Certes, le christianisme a reculé, même chez les puritains évangélistes yankees – mais la conscience de soi ne s’en est pas améliorée pour autant. La culpabilité est rejetée sur les autres, sur un bouc émissaire ou un « complot ». Ce qui compte est moins ce que vous pouvez faire pour les autres que ce que les autres et l’Etat peuvent faire pour vous.

  1. Oublier est la règle, chacun se veut sans cesse différent, selon les moments, selon les autres gens.
  2. On ne « se connait » plus par l’introspection, mais par l’affichage : aux autres, à la communauté, de dire si ce que l’on présente de soi est acceptable socialement et aimable ou non.
  3. Faire un plan, se donner un but, fixer ses occupations sont aujourd’hui trop de contraintes. Vive le spontané, l’instantané, le décidé à la dernière minute – l’hédonisme du jouir de tout, tout de suite.
  4. On dénie ses faiblesses pour ne pas avoir à s’en préoccuper ; on passe vite à autre chose pour ne pas réfléchir à ses actes bons ou mauvais – seul le présent compte.

Des quatre utilités du journal selon Tolstoï, il n’en reste pas une. C’est dire si nous avons changé d’époque… Lire les Journaux et carnets de Tolstoï, ce Russe d’il y a un siècle et demi, semble même incongru. Et pourtant, ils existent – comme un exemple, comme un reproche ?

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

Catégories : Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tolstoï et l’amour

Dans ses Journaux et carnets, Léon Tolstoï écrit en 1851 (Pléiade p.105) : « Je n’ai jamais été épris de femmes ». Ou, plus exactement, il n’a jamais connu cet amour qui mêle sensualité et affection. Il n’a que 23 ans. Très religieux – son Journal est une quête perpétuelle de ses « défauts » à corriger, les affres de sa conscience coupable – il a assimilé dès l’enfance cette séparation radicale entre « l’âme » et « le corps ». La première vient de Dieu, le second est le domaine du diable.

De la seule émotion océanique qui pouvait s’apparenter à un amour complet, il a honte. « Le seul sentiment fort, semblable à de l’amour, que j’ai éprouvé, c’est quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je répugne à croire que ce fut de l’amour ; car l’objet en était une grosse femme de chambre (un très joli minois à vrai dire) ». La répulsion pour la chair (ici « grosse ») se conjugue à la répugnance sociale (pour une « femme de chambre ») afin d’avilir le sentiment naïf du prime-adolescent. La morale chrétienne comme la morale sociale de sa caste l’empêchent d’aimer naturellement.

Il ajoute : « et de plus, de treize à quinze ans est l’époque la plus extravagante pour un garçonnet (l’adolescence) : il ne sait sur quoi se jeter, et la lubricité, à cet âge, agit avec une force extraordinaire. » Tolstoï invente l’amour pour tout sur le modèle de l’amour pour tous cher aux bobos, confondant l’assouvissement de la pulsion avec l’affect pour les êtres. La morale chrétienne contre la matière fait chez lui des ravages. Elle n’a plus le lien entre les beaux corps et les belles âmes, conduisant par degré, comme Platon l’a montré, vers le souverain Bien. Ne pouvant se dominer (« il ne sait sur quoi se jeter »…), il se méprise et se confit en dévotions. Les femmes sont le diable ; il doit attendre de pouvoir les dominer, intellectuellement et surtout socialement (il sera comte) avant de les « posséder », voire de leur conter mariage. Il se mariera à 35 ans.

Résolument hétérosexuel d’appétits, il réserve cependant dans sa jeunesse le sentiment à ceux de son sexe. « Les hommes, je m’en suis très souvent amouraché, mon premier amour ont été les deux Pouchkine [lointains parents], puis le deuxième Sabjourov, puis le troisième Zybine et Diakov, Obolenski le quatrième, Blosfeld, Islavine, et encore Gautier et beaucoup d’autres. » Beaucoup d’adultes, qu’il admirait comme des grands frères.

Il précise : « Pour moi, le principal signe de l’amour est la crainte de faire de la peine ou de déplaire à l’aimé, simplement la crainte. » Le besoin d’affection et l’envie de reconnaissance priment toute sensualité. « J’ai toujours aimé des hommes qui étaient indifférents à mon égard et ne faisaient que m’estimer ». Plus il avance en âge, dit-il à 23 ans, moins il tombe amoureux de tels hommes. « Si je l’éprouve, ce n’est plus aussi passionné, et c’est pour des hommes qui m’aiment, donc à l’inverse d’autrefois. » Mais il précise que cet amour amical a quelque chose à voir avec l’idéalisation : « La beauté a toujours eu beaucoup d’influence sur mon choix ». Au fond, il se méprise car il se voit comme lubrique, vaniteux, incapable de discipline. Il admire des « modèles » qu’il voudrait imiter, dont il voudrait le patronage bienveillant, sinon la protection filiale. Il confond cette émotion avec « l’amour ».

Quant à aimer, « je conçois l’idéal de l’amour comme un total sacrifice de soi à l’objet aimé ». Nous sommes dans la sublimation chrétienne du martyre pour le frère, à l’imitation du calvaire subi par le Christ. L’âme s’exalte au sacrifice pour l’être chéri, tout comme dans les romans scouts des éditions Signe de piste, dans les années 30. D’ailleurs, « jamais la pensée de la possibilité du commerce charnel ne m’est venue en tête ». Il écrit même un peu plus loin : « au contraire, cela me fait un terrible dégoût ». Écartelé entre la chair et l’âme, sans lien entre eux à cause de la Morale, il constate un sentiment est très fort, allant jusqu’aux symptômes de l’amour traditionnel. Gautier : « j’étais pris de fièvre lorsqu’il entrait dans une pièce (…) c’était inconscient, mais je n’avais d’autre souci que de lui plaire ». Il précise : « Pour mes frères, je n’ai jamais éprouvé d’amour de cette sorte ».

Ce que le jeune Tolstoï appelle donc « l’amour » a peu de chose à voir avec ce sentiment océanique d’être pleinement reconnu en même temps que dans le don total de soi. Les pulsions chez lui restent séparées de l’affect et la raison craint Dieu, éperdue d’obéir à la Morale de l’Eglise (qui est bien loin de celle du Cantique des cantiques). Pour connaître « l’amour », encore faut-il être harmonie, accordé à soi depuis le corps jusqu’à l’âme. L’exaltation éthérée que les curés appellent Amour, et dont l’adolescent Léon a fait une « passion », ressort plus d’une demande que d’un don.

C’est ainsi que Tolstoï ne parle jamais « d’amitié » dans ces pages de 1851, mais seulement de « fièvre » et de « sacrifice », excès malsains de cet « amour » dont il reste en quête, et qu’il ne trouvera pas même en Dieu. Ainsi écrit-il sur la prière la même année : « j’avais envie de me fondre dans l’Être universel (…) J’unissais dans un seul sentiment tout » p.83. Quand le sentiment passionnel s’exalte en fusionnel, où est l’amour ? Nulle part : soit l’on s’oublie (et ne donne rien à l’autre), soit on absorbe (et on le domine). Ni échange, ni complétude, ni satisfaction d’être désiré et de désirer.

En séparant l’âme et le corps, l’homme et la femme, les religions du Livre – judaïsme, christianisme, islam – ont tordu les sentiments naturels, ceux qui naissent de la beauté et de l’attachement et qui aboutissent à l’entraide et au don.

« L’amour » serait réservé à Dieu et les contingences de matière vile, comme se reproduire, accomplies dans la hâte et la honte ; d’où la femme comme bétail femelle qu’on ensemence, non pour faire naître des êtres en commun mais pour « obéir » au commandement divin de croître et de multiplier.

Tolstoï nous montre en son témoignage de jeunesse combien une vie entière peut être gâchée par une telle éducation morale.

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Éternelle tentation communiste

Les débats politiques portent toujours sur le modèle de société désirable. Il y a 25 ans existait la société capitaliste, représentée par l’Amérique et ses incontestables succès. Et la société communiste, représentée par l’URSS à la pointe et par la Chine en développement, avec la base avancée de Cuba en David contre Goliath. Le communisme représentait une utopie syndicale et populaire pour les Français qui donnaient alors autour de 20% au PC à chaque élection ; la jeunesse encensait les diverses formes intellectuelles du gauchisme, de la sophistication trotskiste au simplisme mao ; technocrates et bureaucrates y voyaient le prolongement de l’État-providence avec pour corollaire le renforcement de leur pouvoir social.

guy-bensimon-essai-sur-l-economie-communiste

Est arrivée la crise mondiale du pétrole, l’inflation massive, l’incapacité des administrations à réagir – donc la déréglementation. L’URSS s’est écroulée, la Chine a commencé son virage, Cuba a sombré dans la paranoïa sénile. Le monde n’a « plus le choix » parce que dans le concret, aux voix, un système l’a emporté sur l’autre. Ce qui n’empêche pas l’utopie de survivre. On en trouve des traces dans les arguments ressassés de nombre de ceux qui ne sont ni aux affaires, ni aux leviers de l’économie, mais confortablement fonctionnaires. Il est confortable de prêcher du haut d’un statut quand on n’a nulle main à mettre à la pâte.

C’est pourquoi il est utile de revenir à ces débats ardus qui ont fait l’objet de tant de publications savantes. Mieux vaut la rigueur que la mauvaise foi. Guy Bensimon, professeur d’économie à l’IEP Grenoble et chercheur au CNRS, a publié en 1996 un intéressant Essai sur l’économie communiste (toujours disponible). Malgré le jargon qui reste la marque de la sociologie, il plante avec rigueur le décor. Une économie réelle n’existe que dans une société réelle ; or une société est toujours organisée autour de rapports sociaux. Economie de type capitaliste ou économie de type communiste ne peuvent s’analyser sans mettre au jour la domination et les autres types d’échanges sociaux. C’est la faiblesse des critiques néoclassiques que de juger du communisme selon les normes d’une société marchande ; c’est le mérite du russe Alexandre Zinoviev d’avoir mis le doigt sur le sujet.

Tout système social est complexe, il implique une division du travail et des rapports hiérarchiques entre les gens, entre les groupes ; chaque système social est issu d’une ligne historique distincte, ce pourquoi « la transition » russe entre soviétisme et libéralisme ne se fera pas avant une génération au moins. Si l’on dégage les types abstraits, deux lignes apparaissent :

  1. « La ligne historique du communisme, c’est la contrainte de l’organisation sociale » p.245. Chaque individu n’est pas considéré comme unité de décision indépendante mais obligatoirement rattaché à une cellule sociale (production, vie publique, relations personnelles) et chaque groupe de cellules à un bloc, entreprise ou administration. Ces dernières appartiennent à des ministères que coordonne le Plan, impulsé d’en haut par les oukases politiques du Comité Central du parti unique. La société communiste est une société de domination et de soumission des individus à une nomenklatura de quelques-uns qui règlent l’organisation d’une société complexe par la politique.
  2. « La ligne historique du capitalisme, c’est la liberté d’entreprendre et de commercer avec, à la base, ce qui allait devenir la relation de droit et la liberté juridique » p.246. Professions et commerce se sont développés dans les interstices de l’organisation sociale (alors féodale). L’organisation sociale encourage l’activité fictive et fixe les individus à leur groupe – alors que la liberté d’entreprendre promeut l’efficacité du travail et détache l’individu du groupe par les échanges.

Toute organisation sociale tend à contrôler ; toute revendication de liberté pour s’y opposer est ‘capitaliste’, puisque seule l’efficacité de gestion des ressources rares (le propre du système capitaliste) permet l’émancipation économique des individus et groupes sociaux du poids trop étouffant de l’organisation sociale. D’où cette remarque de l’auteur : « Croire que ‘le communisme est mort’ est une pure illusion. Il sera toujours présent tant qu’il y aura des sociétés complexes, y compris dans les sociétés occidentales qui, quoique ‘capitalistes’, ne peuvent se passer d’organisation sociale » p.246. Notons que cette émancipation capitaliste-démocratique-scientifique (les trois sont historiquement liés…) est à la fois ‘contre’ et ‘avec’ l’organisation puisqu’aucun système, même économique, ne peut subsister sans règle.

Mais c’est cette dialectique de l’individu et de la société qui crée la dynamique de l’innovation capitaliste, cette dialectique des groupes et pays créatifs d’économies-monde qui entraîne les autres dans ‘le progrès’. L’actuel débat sur la ‘régulation’ est bien de ce type. L’Etat veut contrôler tandis que les individus résistent. La médiation est assurée, en Occident, par le droit, lui-même élaboré et renouvelé par les instances démocratiques de débats et de votes réguliers.

zinoviev-le-communisme-comme-realite

Pourquoi la tendance centralisatrice (« communiste ») a-t-elle échoué ?

  • De fait, parce qu’historiquement les sociétés sont sorties d’une économie de guerre et de reconstruction (de 1914 à 1991, la fin de la guerre froide).
  • Politiquement, parce que la coexistence des systèmes, durant 60 ans, a clairement montré qu’un type de société et pas l’autre pouvait augmenter son niveau de vie, entreprendre ou choisir la protection d’un statut, libérer sa création artistique, ses loisirs et ses mœurs, s’exprimer librement, aller et venir sans contraintes dans le monde entier. Dès que le Mur et autres rideaux de fer ou de bambou se sont ébréchés, l’exode a été massif, les gens votant avec leurs pieds faute d’autre moyen.
  • Socialement, parce que la lutte (la concurrence dans le type capitaliste) prend une forme inhibante dans le type communiste : « La préventisation est la forme de lutte sociale qui se noue entre individus dépendants les uns des autres du fait de leur cosubordination. (…) Son but est d’empêcher que les individus ne se détachent de la masse ; elle consiste donc à nuire aux individus performants tout en permettant aux faibles de se hisser jusqu’à la moyenne » p.99. Ses moyens sont « les dénonciations, les calomnies, l’usage de faux » ; ses conséquences sont « la tendance généralisée vers la médiocrité, la tendance à l’abaissement du niveau moyen de production de la société, la tendance au renforcement du goût de la société pour l’étalage, le bluff, les formes fictives d’organisation et d’activité, l’imitation de l’activité aux dépens de l’activité réelle » p.100. Les innovations se font en sociétés capitalistes, les recherches d’Etat qui existent en société communiste sont alimentées surtout par l’espionnage technologique (URSS, Chine…) et sont réservées exclusivement à l’armée (ou au pouvoir central) ; elles ne se diffusent pas dans la société ni dans le reste du monde.
  • Economiquement, parce que les sociétés ont jusqu’ici choisi la quantité de biens disponibles, la qualité de la production et la productivité du travail (où excelle le système capitaliste) – plutôt que l’emploi garanti, l’exploitation du travail faible et les risques absents (où excelle le système communiste). A faire une comparaison, il faut lister tous les attributs sociaux et pas seulement se cantonner aux critères purement économiques. Notons que le Japon, société clanique, a opéré une synthèse historique originale des deux jusqu’à présent. Et que la Chine Populaire s’est ouverte au marché tout en conservant une ‘junte’ dite communiste (qui n’est qu’un mandarinat traditionnel où l’idéologie sert de voile). Avec « la crise », le balancier revient vers la protection et la garantie, redonnant au type communiste des couleurs nostalgiques.
  • Oui, mais… l’écologie fait une entrée en force dans les préoccupations et les craintes ! Or, selon Zinoviev, la propension des sociétés communistes à une faible productivité entraîne certaines conséquences : « la baisse d’intensité dans ‘l’échange des substances’ aussi bien à l’intérieur de la société qu’entre la société et son milieu, le ralentissement de tous les processus vitaux, le développement de la croissance purement physique du corps social (croissance économique extensive) (…) l’exploitation cupide de la nature et le parasitisme » p.207. Le capitalisme est plus efficace pour gérer les ressources rares ; le communisme est gaspilleur, extensif et peu soucieux de la moindre efficacité économique – seule la politique compte.

A cette aune, la voie communiste reste barrée et le parti Socialiste français aurait eu raison de tirer un trait sur cette révolution marxiste… s’il l’avait assumé. Reste la voie de l’aménagement, donc du réformisme qui vise à d’abord laisser-faire – avant de corriger.

Guy Bensimon, Essai sur l’économie communiste, L’Harmattan 1996, 272 pages, €23.90

Alexandre Zinoviev, Le communisme comme réalité, 1981, Livre de poche Biblio essai, €4.46

Catégories : Economie, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Fidel meurt mais le castrisme survit

Fidel Castro est enfin mort. La biologie aide l’histoire et c’est heureux. Car, avec la politique enchantée du communisme et du fascisme, le XXe siècle a connu les pires horreurs humaines – au nom d’un avenir radieux. Reste aujourd’hui le salafisme et ses avatars totalitaires, et c’est bien la même forme de société fusionnelle où il n’est qu’un seul dieu, une seule voie, un seul parti.

Certes, Fidel Castro a renversé le régime corrompu de Batista qui avait fait de l’île de Cuba le bordel de l’Amérique, où les casinos et le jeu rivalisaient avec la prostitution et la drogue pour assouvir les riches yankees. Certes, il a établi la souveraineté de Cuba face à son puissant voisin, en dépit d’un embargo. Mais à quel prix ! Obligé de s’allier au diable soviétique pour obtenir du pétrole et vendre son sucre, menant le monde au bord de la guerre nucléaire par affirmation têtue qu’il lui faut des missiles balistiques, réduisant sa population à la misère socialiste durant des décennies… jusqu’aux magasins en dollars réservés à une élite fidèle et la prostitution des enfants endémique auprès des touristes pour acquérir ces fameux dollars de faveur. Que valent trois ou quatre bonnes années initiales contre plus d’un demi-siècle de pénurie et de répression ?

hollande-et-castro

Fidel est le bâtard d’un riche propriétaire terrien cubain dont le père, venu de Galice, était analphabète. Mais le garçon ne sera reconnu par son père qu’à l’âge de 17 ans. Cette honte des origines et l’éducation en collège catholique, mariste puis jésuite, ne prédisposaient pas le jeune Fidel à être heureux dans la société telle qu’elle était. D’abord nationaliste, puis révolté, il devient communiste par adhésion au « leader maximo » Staline, lui-même maillon du délire rationaliste de refaire le monde à partir d’une table rase.

Car les deux idéologies postchrétiennes nées au XVIIIe siècle en Europe ont accouché chacune de leurs monstres. L’idéologie des Lumières a glorifié la Raison, l’idéologie romantique a réagi en glorifiant le sang et le sol. Pour les Lumières, ce qui était au départ légitime envie de libération des liens obscurs de la naissance, du milieu et de la religion, ensuite légitime envie d’épanouissement via l’éducation et la participation à la vie politique, a dégénéré en diverses utopies totalitaires : Rousseau et sa Volonté générale, Robespierre et son Salut public, Lénine et son avant-garde éclairée, Staline et son régime policier, Mao et ses gardes rouges, Pol Pot et son sociocide de toutes les classes éclairées. Fidel Castro s’inscrit dans cette filiation avec ses 631 condamnations à mort dès les premiers mois de son pouvoir, l’exportation de « la révolution » en Amérique du sud et en Angola, et ses 8500 opposants encore emprisonnés en 2016.

Pour les idéologies des Lumières et du romantisme, les solutions sont les mêmes. La société aliène ? – détruisons de fond en comble les liens sociaux au profit du seul lien partisan et de l’allégeance à un chef. Les humains sont inégaux ? – faisons de la culture table rase et instruisons les gamins à la dure, d’une seule façon. La réalité résiste ? – nions la réalité et réprimons tous ceux qui pensent autrement que le pouvoir réputé infaillible. En ce sens, socialisme et fascisme, communisme et nazisme, ont beaucoup de points communs. Ce pourquoi nombre d’intellectuels, tentés par la grande lueur à l’est dans les années 30 après l’absurdité industrielle de la guerre de 14, ont erré du socialisme au fascisme et réciproquement – à commencer par Mussolini. Mais aussi Doriot, Drieu La Rochelle et même Mitterrand, décoré de la francisque par Pétain lui-même avant de s’accoquiner (on ne sait jamais) aux mouvements de résistance.

Ce que ce siècle nous a appris, est qu’il est fondamental de désenchanter la politique, de lui retirer son pouvoir de créer des mythes. Plus que jamais la raison critique doit être mise en œuvre – non pour dissoudre systématiquement tout dans l’ironie grinçante, mais pour relativiser, soupeser, mesurer. Castro est adulé comme l’était Staline et comme l’est encore Sarkozy. Malgré les erreurs, malgré les crimes, malgré le malheur. En ce sens, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein et Bachar el Assad devraient être aussi des héros anti-impérialistes, eux qui ont résisté au grand Satan américain… N’oublions pas que Castro accusait les États-Unis d’avoir eux-mêmes organisé les attentats du 11 septembre 2001.

cuba-sartre-et-beauvoir-avec-castro-1960

Nous allons assister, ces prochains jours, aux hommages des partisans de la répression sociale de tous les déviants, des adulateurs de l’économie autoritaire, des admirateurs de la dictature politique d’un seul. Les Maduro au Venezuela, Poutine en ex-URSS, Xi Jinping en Chine pop, Mélenchon en France insoumise, Lang en France rétro-socialiste, vont regretter « une perte pour l’humanité », une disparition de ce « modèle » qui a su durer depuis 1958 en asservissant les individus à son pouvoir personnel.

Car il faut être habile pour faire surgir le tempérament d’esclave qui existe en chacun par flemme, renoncement ou indifférence. S’aliéner au collectif est une démission de l’être, surtout lorsque le collectif est récupéré sans vergogne par des ego sans scrupules. Les maîtres, à l’inverse, sont indifférents à toute croyance, ils sourient à toute foi et à son inénarrable sérieux qui a l’illusion que le ver humain pourrait se faire dieu tout-puissant, comme s’il suffisait de dire pour tout refaire, comme s’il suffisait d’espérer pour entreprendre…

Ceux qui ne se veulent pas esclaves doivent méditer ce mot de Nietzsche dans Par-delà le Bien et le Mal : la religion ? « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. » Que ce soit Jéhovah, Dieu, Allah, la race « biologique » ou le communisme « scientifique », toute religion est un opium du peuple et tout clerc de la secte un manipulateur. Fidel en était un – parmi les premiers. Son (mauvais) exemple n’empêchera pas son modèle de se reproduire, tant l’humanité est avide de croire et de suivre, plutôt que de constater par elle-même et d’agir. Castro est mort mais le castrisme a encore de beaux jours devant lui.

Le Cuba réel visité sur ce blog

Catégories : Cuba, Politique, Religions, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Primaires, un progrès démocratique ?

Parce que la gauche les a mises en place en 2011, les primaires seraient « forcément » un progrès démocratique. Or les primaires à gauche de cette année-là ont adoubé celui qui apparaît peut-être comme le pire président qu’ait connu la Ve République, François Hollande. Indécis, pusillanime, toujours lisse et content de lui, lançant des idées comme on lance une balle à un chien pour voir s’il la rapporte, sans projet clair pour la France, intellectuellement lâche dès qu’il s’agit de gouverner pour tous les Français, il reste dans une constante stratégie d’évitement de tous les tabous de la vieille gauche socialiste. A croire qu’il avait un père autoritaire et qu’il a peaufiné cette façon d’être dans son couple et durant toute sa carrière…

Les primaires à droite, les premières du genre, remettront-elles en cause ce choix pitoyable du « moins pire » acceptable par un parti ? Nous avons sept candidats, dont une seule femme, mais deux candidats seulement intéressent les médias et ceux qui veulent gagner : Sarkozy et Juppé. Les autres ne sont cependant pas là seulement comme figurants mais ont tracé pour la plupart un programme sérieux, complet et chiffré, du projet qu’ils proposent. Gageons que, même s’ils ne sont pas choisis, le vivier des idées à droite y aura gagné, au moins dans l’opinion.

primaires-en-france

Alors, les primaires sont-elles utiles à la Ve République en France, ou non ? 

La mode va vers la démocratie directe opposée à la démocratie représentative. Les gens, plus cultivés, plus informés via Internet (le sont-ils « mieux » ?), désirent donner leur opinion personnelle plutôt que de passer par les grandes idées vagues des partis politiques. C’est une très bonne chose… pour des élections locales, où chacun conçoit clairement les enjeux d’une politique pour lui-même, sa commune ou sa région historique. C’est beaucoup moins vrai pour des élections présidentielles, où il s’agit d’un projet pour la France dans le monde tel qu’il est : très peu d’électeurs sont suffisamment informés et formés pour avoir un jugement utile autre que de vagues idées.

Les primaires, en ce cas, confortent plutôt le jeu des partis et le bal des prétendants. La tentation est de retomber dans ces « grandes idées » qui sont le mal français (les « valeurs », l’immigration, la sécurité, l’impôt), plutôt que de tenter de les résoudre par des propositions concrètes. Pour gagner son camp, le candidat à la primaire doit forcer le trait, ce qui pousse les gens de droite à friser l’extrême-droite (souverainisme, populisme, nationalisme – voire xénophobie) et les gens de gauche à pousser toujours plus à gauche (centralisme, autoritarisme, droitedelhommisme béat, fiscalité, clientélisme – du Robespierre avec mobilisation générale). On le voit déjà à droite, la primaire exacerbe les passions, détruit l’unité de façade du parti, encourage la dictature du court terme et des sondages.

En revanche, le processus des primaires a l’avantage de proposer un arbitrage plus ouvert qu’auparavant, au-delà des seuls militants. Tous les sympathisants (qui font l’effort) deviennent juges du projet d’avenir. Evidemment limités à ceux qui ont un minimum de bagage intellectuel et scolaire pour avoir des convictions et être prêts à s’engager ; évidemment les plus urbains qui n’ont pas à faire des kilomètres pour trouver un bureau de vote. Mais voter – quelle que soit l’élection – exige toujours une démarche volontaire ; disons que la primaire exige un peu plus, puisqu’elle n’est pas obligatoire dans le processus de l’élection présidentielle. Elle rend l’offre politique moins dépendante des partis politiques, encore que les filtres imposés (parrainage d’élus plus parrainage d’un certain pourcentage de militants) reproduisent en partie l’ancien système des congrès. Mais il vaut mieux une petite ouverture qu’un grand bouleversement des règles (du style référendum ouvert).

Dans le cadre qui est le nôtre, remanié par la gauche Jospin avec le renoncement du soi-disant « gaulliste » Chirac, la Ve République élit un président tous les 5 ans (au lieu de 7) et impose des législatives dans la foulée (au lieu d’un mi-mandat). Avec le processus ajouté des primaires, c’est une année complète de campagne qui s’engage tous les 4 ans – comme aux Etats-Unis. Les politiciens de gauche étaient-ils intoxiqués à ce point des séries américaines et du soft power yankee lorsqu’ils ont créé la primaire pour qu’ils imitent à tout prix les mœurs de l’impérialisme militaire, financier, culturel et informatique qui les asservit ? Est-ce pour cela que la droite est aujourd’hui tentée par le modèle alternatif du chef Poutine ? Si les primaires américaines sont justifiées à la fois par le régime carrément présidentiel et par l’absence de partis d’idées à l’européenne, sont-elles justifiées dans le régime semi-parlementaire qui est le nôtre ?

Le système électoral à deux tours (désormais trois avec la primaire) fait que les électeurs retombent dans l’ornière de la bipolarisation ; il leur faut à chaque fois exclure le plus tiède dans leurs idées pour ne garder que le plus agressif. Ce qui apparaît comme un peu… primaire, voire primate ! Si la gauche a élu le plus synthétique en 2011, faute d’idées, la droite pourrait élire le plus bagarreur en 2016, faute de fermeté du président actuel. Dans les deux cas, est-ce un progrès démocratique ? « Le peuple » est pris dans les rails du système, difficile pour lui de s’en dépêtrer.

Vous me direz que la procédure des primaires ne concerne que ceux qui veulent bien s’y soumettre.

Sauf que sans la machine du parti, point d’élection ! Où trouver autrement les finances ? les militants colleurs d’affiches et animateurs du site Internet ? l’agencement des meetings ? L’élection est avant tout une organisation et, sans un parti, point de salut.

Il y aura des candidats libres au premier tour de la présidentielle. Avec les primaires à gauche et à droite, ils seront réduits plus qu’avant à n’être que des candidats de témoignage, sans véritable espoir de gagner. Il faudrait un raz de marée en faveur d’un changement radical pour que les adoubés des sympathisants, soutenus durant des mois par leur parti, ayant fait campagne dans tous les médias, soient balancés d’un coup hors du jeu. (C’est cependant arrivé à Monsieur Hitler en 1933…).

Seul le président en place pourrait faire dérailler de la voie toute tracée en adoubant un successeur… sur le modèle américain du colistier vice-président. Mais oui, si l’on veut copier un modèle, autant le décortiquer dans tous ses détails ! On peut rêver d’un Hollande adoubant un Macron, ou d’un Sarkozy renonçant en faveur d’un Le Maire… Je sais, on peut toujours rêver – et courir – tant le courage en politique est ce qui manque le plus depuis Churchill et de Gaulle.

En France le régime se veut depuis Charles de Gaulle la rencontre d’un homme et de son peuple, sur la base d’un projet d’avenir qu’il lui propose. Mais 5 ans, c’est un peu court pour une vision gaullienne – surtout si la campagne commence dès la quatrième année et que les députés sont pris dans le mouvement sans jamais pouvoir s’en distinguer – car le calendrier les oblige. Avec les primaires, le parlement est encore plus réduit : il ne peut avoir aucune idée hors celles de l’élu président et de son opposant – faute de ne pas être adoubé par son parti, donc pas élu. Est-ce une avancée ?

La primaire ne serait-elle en ce cas que la première étape d’un VRAI régime présidentiel ? Est-ce le rêve de la gauche jacobine ? de la droite bonapartiste ? Est-ce compatible avec l’Europe des parlements ? Ou la primaire ne serait-elle qu’un cautère sur une jambe de bois, le pansement bricolé de l’indigence politique qui veut donner l’illusion de « participer » tout en tenant fermement les rênes du pouvoir ?

A l’issue de cette réflexion, les primaires sont-elles vraiment un progrès démocratique ?

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Poutine le modèle souverainiste

Dans le bal des populismes, Poutine n’est pas le dernier. Issu du système soviétique dans sa frange à la fois la plus disciplinée et la plus avancée (le KGB), Vladimir est un patriote. Il est russe et aime la Russie. Mais il est un pragmatique : qu’est-ce qui peut fonctionner pour conforter la mère patrie et lui rendre sa grandeur perdue en 1991 à la chute du socialisme réalisé ?

L’atout et la faiblesse de la Russie est son immensité. A cheval sur l’Europe et l’Asie, bourrée de matières premières mais surtout sous les glaces sibériennes, peuplée à l’ouest de l’Oural et presque vide à l’est face aux masses chinoises, la Russie est une mosaïque ethnique d’environ 120 nationalités. Il y a même des musulmans, 15% de la population, même s’ils sont russes pour certains depuis le XVIe siècle. Elle est donc forte et fragile ; pour durer, il lui faut une main de fer, croit Poutine (et le peuple avec lui).

Que faire donc pour assurer un destin viable à cette masse au XXIe siècle ? D’abord recentraliser, ensuite inféoder, enfin affirmer une idéologie claire, nette et patriote : souverainisme, nationalisme, populisme. C’est à cette trilogie que Vladimir Poutine va s’atteler.

poutine-torse-nu-a-cheval

Pour conquérir le pouvoir, rien de mieux que quelques attentats spectaculaires en 1999 (dont il ne semble pas innocent) ; l’homme fort attendu, qui jure de « buter les terroristes jusque dans les chiottes » (les Tchétchènes), survient comme auréolé d’un pouvoir que chacun est prêt à lui confier. La servitude volontaire des citoyens est un soulagement après l’anarchie intellectuelle, économique et politique des années Eltsine. S’il combat officiellement la corruption, il la tolère pour lui-même et son clan car elle est au service de la patrie – et dès lors tous les moyens sont bons. Le pouvoir, c’est d’abord le pouvoir central, l’affirmation du souverainisme en un seul chef.

Pour redonner du sens à la Russie, rien de mieux que de rejouer au grand frère slavophile, le pays fort qui menace et protège le glacis de pays satellites comme au temps de la guerre froide. D’où les escarmouches en Géorgie et en Abkhazie, d’où le coup de sang lorsque « la rue » a renversé l’inféodé ukrainien. Le nationalisme ne se porte jamais mieux que sous le communisme, Poutine l’a appris de Staline en 1941 et l’a vérifié sous les successeurs de Mao lorsque « la rue » est mobilisée contre le Japon ou les Etats-Unis. Pour cela, tous les moyens sont bons : rétorsions économiques, attentats, chantage, bombardements, invasion… Evidemment « au nom de la paix ». Bien qu’européen, Poutine s’est senti blessé par l’indifférence de l’Europe pour un système jusqu’à l’Oural et par le rejet des Etats-Unis après les attentats de 2001 ; il n’a de cesse que de réaffirmer qu’il existe. Laissé hors d’Europe, il réinvente l’Eurasie, bien que la Chine ne soit pas très demandeuse.

Pour conforter les masses, rien de mieux que de leur donner du pain (c’est le volet économique, pas très réussi) et des jeux (inféoder les médias et terroriser les indépendants), mais surtout rien de mieux que d’affirmer une idéologie (leçon kaguébiste bien retenue). L’idéologie, c’est le populisme, le conservatisme grand-russe : il est composé à la fois de morale familiale populaire, de religion chrétienne orthodoxe et du bouc émissaire facile de l’Occident décadent (blablateur, pédéraste, empêtré dans les règles de droit, putassier, égoïste, avide, soi-disant individualiste et laissant pour compte un nombre de plus en plus élevés d’exclus) – d’autant plus que Poutine parle et comprend très mal l’anglais. Il se vante de ses grands-parents paysans au nord de Moscou depuis le XVIIe siècle et de ses parents ouvriers qui ont résisté au siège de Leningrad durant 900 jours contre les nazis. Il s’est marié mais n’a que deux filles (gageons qu’il aurait préféré, comme Le Pen, au moins un garçon), et il divorce en 2013 (ce qui n’est pas très « moral » dans la tradition mais fait « moderne »).

poutine-torse-nu-avec-maman

Vladimir Poutine n’est pas un théoricien, il se moque de suivre Leibnitz ou Hegel, il laisse ça aux intellos qui l’entourent. Ce qu’il veut, c’est que ça marche, et rien de tel que de jouer les Rambo ou de montrer les muscles façon Schwarzenegger, pour menacer et protéger à la fois. Poutine se met volontiers en scène torse nu, chassant l’ours ou enfant sur les genoux de sa mère (Wikipédia) et se targue d’être 8ème dan de judo au 10 octobre 2012, commencé à 11 ans. Le souverainisme est d’être maître chez soi ; le nationalisme d’exalter sa patrie, son ethnie et sa culture ; le populisme de suivre les inclinations primaires du peuple en ayant l’air d’être leur chef. Avec cela, vous durez : deux mandats présidentiel, un comme premier ministre, et deux nouveaux probables mandats présidentiels. Va-t-il battre le record de Brejnev ?

2016-poutine

Voilà donc le portrait d’une brute rusée avec un idéal patriote : de quoi se faire admirer par tous les national-populistes, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump. Pas sûr que Nicolas Sarkozy ne soit pas tenté car, comme Poutine, tous les moyens lui paraissent bons pour obtenir ce qu’il veut – y compris la pire démagogie.

Mais la soumission n’est pas réservée aux populistes, rappelons que c’est l’ineffable Jacques Chirac qui a fait  Poutine Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2006…

Catégories : Géopolitique, Politique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Cocteau, les Terribles

jean marais histoire de ma vie

Histoires de ma vie’, les mémoires de Jean Marais, prend par la passion que l’on y sent, malgré le style un peu maladroit. Sa mère, le théâtre et l’amour – telles sont ses trois raisons narcissiques de vivre. Son amour, c’est Jean Cocteau le poète, un Gide beaucoup plus fou et resté jeune. Sa mère, c’est une femme un peu folle, une actrice dans la vie ; elle inspirera un personnage de Cocteau.

Ces trois, pôles de sa vie, Jean Marais les verra réunis lorsqu’il jouera ‘Les parents terribles’ de Cocteau. Cette pièce a été écrite pour lui après un « qu’aimerais-tu faire ? » du poète à son amant. Il lui donne le rôle de Michel et s’inspire de la figure bien typée de sa mère, bien que Cocteau s’en défende dans la préface : « je n’ai imité personne que je puisse connaître ». Il dédie cette œuvre à Yvonne de Bray, une amie actrice qui devait jouer le rôle de la mère et dont il dit qu’elle lui a « inspiré toute la pièce ». Mais il est hors de doute que c’est bien la mère de Jean Marais, désordonnée, impulsive, kleptomane et très possessive qui a fourni le modèle d’Yvonne. Marais parlait beaucoup à Cocteau de sa mère et celle-ci, jalouse, disait de l’ami de son fils qu’elle ne l’aimait pas. Transposé dans la pièce, cela donne le thème des parents terribles avec Madeleine dans le rôle de Cocteau.

Les enfants terribles’, ‘Les parents terribles’ : similitude des deux œuvres. Le roman comme la pièce nous décrivent chaque fois un microcosme, un univers entre quelques personnages, fermé sur lui-même avec ses rites, ses lois propres. Ce sont des caricatures de ‘parents’ et ‘d’enfants’, mais des « mensonges qui disent la vérité ». Ces images cohérentes, bien qu’insolites, nous donnent la clé d’une époque. Les humains sont les mêmes depuis les Grecs, mais le décor a changé, surtout la société. Aujourd’hui règne l’individu, l’égoïsme est promu et chacun se ferme sur soi. Il façonne une petite cellule comme une coquille qui le protège du monde, la remplissant de son désordre, régnant dans une pagaille organisée. Dans les villes où l’on voit tant de monde, on ne connaît plus personne. L’appartement, la chambre même, deviennent ventre retrouvé de la Mère. Le rêve égaré dans la réalité refuse l’ordre du réel et fantasme un désordre sempiternel.

Les enfants trop prolongés refusent de grandir car cela voudrait dire la fin du rêve, l’obligation de ‘naître’ au monde adulte, la rupture du cordon ombilical. Pour la mère, de même, son fils sera toujours bébé, refusant les lois naturelles qui le font grandir, refusant la nécessaire rupture adulte. Tout est refus : de s’adapter aux lois naturelles, d’accepter le temps qui passe et transforme, des machines devenues inutiles et désuètes vouées à tourner à vide lorsque leur temps sera fini. A l’image d’une société désaxée.

jean cocteau les parents terribles

‘Enfants terribles’, ‘Parents terribles’ : curieuses similitudes puisque que le titre ‘Parents’ de la pièce n’a pas été créé intentionnellement par l’auteur comme pendant à celui de son roman, mais suggéré par l’un de ses amis, Roger Capgras. Jean Marais nous apprend qu’il était le directeur du théâtre des Ambassadeurs. Peut-être Cocteau sentait-il les affinités profondes de ces deux œuvres puisqu’il ne parvenait pas à trouver un bon titre pour la pièce et qu’il accueilli la suggestion comme une découverte ?

Les deux ont des couples curieusement similaires. Yvonne, vivant tout entière dans le rêve, et Paul, lui aussi entier dans l’irréel ; tous deux sont malades et se font dorloter. Léo, la tante, c’est l’intrigante, la calculatrice, la raisonneuse, maîtresse du microcosme, veillant jalousement à ce qu’il marche bien, le défendant des atteintes du temps et de l’extérieur, niant les contraintes du réel et précipitant la fin quand il n’y a plus d’espoir. Ainsi Elisabeth, la sœur de Paul, fait les courses, parle avec le médecin, travaille, se marie, se charge ainsi de toutes les relations extérieures nécessaires à ce que la cellule fermée puisse continuer à vivre.

Faut-il voir un parallèle Yvonne-Élisabeth, mère possessive et sœur possessive, l’une et l’autre ne pouvant tolérer, par jalousie incestueuse, que leur fils et frère puisse ‘aimer’ ailleurs ? Qu’il révèle une sexualité d’homme qui capte sa tendresse hors de la cellule, comme Michel aime Madeleine ? L’inceste, tout est là. C’est la ‘faute’ – au sens des Grecs – la remise en cause de l’ordre du monde, ici réduit à la famille.

Léo, « dont l’ordre est impur », dit Cocteau dans sa préface des ‘Parents’, ressemble à Elisabeth qui veut elle aussi conserver le microcosme hors du temps, hors de l’ordre. Le type d’Elisabeth s’est scindé en deux personnages dans les ‘Parents’ : Léo et Yvonne. Ce sont les deux faces de la même créature des ‘Enfants’, la maîtresse de la chambre et la mère-sœur ou sœur-mère, possessive.

Paul, c’est Michel, « le jeune homme dont le désordre est pur », dit Cocteau dans cette même préface. Pur parce que plus longtemps enfant, les garçons restant plus infantiles que les filles en ce qui concerne le sexe ; pur parce que manipulé par une mère comme s’il était encore bébé, étouffé par une sœur qui refuse de le voir grandir. Devenir un homme signifie se détacher pour aller voir ailleurs, chercher une autre femme à qui donner sa tendresse et faire couple, être ingrat à la cellule familiale. Cocteau a-t-il illustré sa propre adolescence ? Mais Paul, c’est aussi Yvonne, l’âme pure de la cellule, le moteur du rêve.

Tout se passe comme si les deux personnages centraux des ‘Enfants terribles’ avaient été recomposés en trois personnages plus typés dans les ‘Parents terribles’. A chaque extrémité du schéma, Michel et Léo, le microcosme s’ouvre vers l’extérieur ; mais de façon différente, inverse, suivant le caractère de chaque personnage. Paul (Michel) est le pôle positif, celui « dont l’ordre est pur » ; Elizabeth (Léo) est le pôle négatif, celui « dont l’ordre est impur ». Les relations extérieures de Paul sont centripètes, elles tendent à le faire sortir du cercle fermé, à faire éclater la cellule ; les relations extérieures d’Elisabeth sont centrifuges, elles ramènent chaque événement, chaque contact, vers l’intérieur du microcosme pour tout absorber en lui.

Cocteau touche ainsi aux relations les plus fondamentales des relations humaines et aux événements les plus marquant de la vie d’un garçon : l’inceste et sa prohibition (qui donne donc à chaque tentative une fin tragique), la dualité rêve-réalité, le microcosme nécessaire et le macrocosme inévitable, le temps inexorable qui transforme organiquement et pousse à d’autres relations, la déchirure entre enfance et âge adulte, la découverte de l’amour sexuel, différent de l’affection filiale ou fraternelle, l’acceptation des ruptures et du changement comme loi de la nature…

jean cocteau les enfants terribles

A côté des personnages principaux existent deux couples de personnages secondaires : Gérard et Agathe des ‘Enfants terribles’, qui donnent Georges et Madeleine des ‘Parents terribles’. Les parallèles : Gérard est l’ami de Paul, Georges est le père de Michel ; Gérard aime Elisabeth, George aime Yvonne et a aimé Léo. Une inversion : Gérard est concurrent de Dargelos pour l’amitié de Paul (Agathe ressemble à Dargelos) ; Georges est le concurrent de son fils Michel pour l’amour de Madeleine (ce qui se traduit par : Gérard est concurrent d’Agathe pour l’amour de Paul). Le garçon devient fille et change de sens pour l’action.

C’est ici que se marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’effectue peu à peu un glissement de l’amour de même signe (garçon pour garçon) vers un amour de signes opposés (garçon pour fille). Le premier laisse le microcosme intact par nécessité du signe nécessaire à la neutralité (+ et + = +) ; le second fait éclater le microcosme parce que le signe complémentaire est trouvé en-dehors de la cellule, celle-ci devenant inutile (+ et – = neutre). Le besoin confus d’affection de l’enfant sensible lui fera chercher un ‘égal’ à aimer, un autre enfant de son âge ; si celui-ci ne répond pas à son amitié ou la comprend mal, l’enfant sublimera cet amour en admiration platonique d’un « type idéal » : par exemple Paul pour Dargelos. A l’adolescence, tout se transforme dans l’âme et le cœur, sous la poussée des hormones. Le type idéal, le besoin d’affection, se cristallisent en général sur un membre du sexe opposé : par exemple Paul pour Agathe ou Gérard pour Elisabeth. Mais la fidélité à l’empreinte affective d’enfance demeure : ainsi Agathe ressemble-t-elle à Dargelos et Elisabeth à Paul.

‘Les enfants terribles’ sont plus particulièrement fascinants, peut-être parce que sous forme de roman, donc plus élaboré. Le poète y déploie une scène primitive, à la limite de l’invraisemblable. Des enfants orphelins peuvent-ils rester livrés à eux-mêmes dans un appartement parisien au XXe siècle ? Cet insolite fait cependant ressortir la vérité profonde du subjectif. Le lecteur voit reparaître à la surface son propre monde de l’enfance avec sa magie, son pouvoir onirique, son dédain des conventions adultes, enfoui qu’il était dans son inconscient. L’atmosphère est suggérée par touches impressionnistes qui agissent peu à peu sur le lecteur. Il a une vision d’ensemble enrichie de toutes ses réminiscences personnelles, de toutes les affinités qu’il a avec ce fond « d’animalité et de vie végétative » qu’est l’enfance. Un monde clos où rêve et réalité s’entremêlent comme sous l’effet de l’opium.

L’amour « dans l’ordre du monde », montre que le ‘trésor’ des objets chargés de rêve et de souvenirs laisse l’adolescent insatisfait. Il détruit alors impitoyablement cette enfance qu’il lui faut dépasser et, avec elle, cette étroite communauté d’exilés dont l’obstination à se perpétuer entre soi outrage l’ordre de l’univers en voulant abolir le temps.

Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975, Albin Michel, 315 pages, occasion €1.15

Jean Cocteau, Les enfants terribles, 1929, Cahiers rouges Grasset 2013, 136 pages, €6.90

e-book format Kindle, €5.49

Jean Cocteau, Les parents terribles, 1938, Folio 1972, 179 pages, €5.90

e-book format Kindle, €5.49

DVD coffret Jean Cocteau : Les enfants terribles (1950), Les parents terribles (1948), Le baron fantôme (1942), LCJ éditions 2013, €18.90

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Religion et foi

Pour moi, toute croyance métaphysique est du ressort de l’intime.

Nul ne peut se mettre à la place d’un autre à cet égard. Il s’agit en effet des fins de l’existence et de l’éventuel au-delà. Aucune « preuves » n’en peuvent être données autres que la Présence, ou l’envie de suivre un être exemplaire. La conviction naît en chacun, par conversion profonde ou par abandon au Guide, modèle de perfection ou maître de vie. Paul est renversé sur le chemin de Damas, Claudel bouleversé derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame. À l’inverse, Pascal fait le pari raisonné de croire, avant d’être saisi de « feu ». Je respecte ces convictions, puisqu’elles sont de l’ordre de l’intime. Mais je ne tiens pas à ce qu’un prosélytisme quelconque envahisse mon existence. En cela, je suis « laïc ».

religions dans le monde carte

Je distingue en effet la foi et l’église, la croyance et la tradition religieuse.

Pour ma part, je ne suis pas un « croyant ». Sur le fond métaphysique, je reste à la porte. Les spéculations sur ce qu’on ne peut pas connaître me paraissent stériles, elles n’ont pour moi pas de sens, pas de signification. Ou plutôt, ce qu’elles signifient n’est pas ce qui rationnellement me touche, ni ne me passionne, ni sort du ventre. Le sens est hors de toute raison, dans l’angoisse profonde et l’espérance – pas dans l’entendement mais dans l’émotion et l’instinct. Le sens humain n’est donc pas complet, inabouti. Il n’y a « pas de sens » parce que ni l’instinct, ni l’émotion ne sont « penser ».

Toutes les religions universelles se ramènent au fond à deux dispositions :

  1. Un abandon face à l’adversité (croire, tout simplement, sans raison)
  2. Le refus de la réalité et l’espérance qu’un autre monde est possible (sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il advienne)

Autrement dit la trilogie catholique : la foi, l’espérance et la charité.

Il s’agit bien de propensions intimes, irraisonnées, qui ressortent d’un déficit du vital, d’une déprime intérieure, de l’émotionnel exacerbé et de l’affolement face à tout ce qui change, qui bouge, qui surprend, d’un désir d’abdication et de refuge, d’être à nouveau petit enfant irresponsable que papa ou maman prend en charge. Avez-vous noté que les périodes de foi mystique naissent lors des grands bouleversements des peuples, dans l’Exil à Babylone, durant la migration hors d’Égypte, lors de la colonisation romaine, à la fin de l’Empire lézardé par les jeunes et vigoureuses invasions barbares, lorsque la Renaissance incite à la Réforme, après la chute de la dernière monarchie française et la défaite face aux Prussiens, à la suite de la boucherie de 1914, depuis la crainte sur le pétrole ou le nucléaire et les angoisses sur le climat, à la suite de l’échec des « printemps » arabes et du chaos qu’y a mis la liberté dans des pays encore archaïques ?…

Et pourtant, « l’autre monde » possible existe : il est celui d’à côté – pas celui d’hier ni celui d’au-delà.

Il est ce monde des autres qu’il nous faudrait découvrir, explorer et penser : Babylone pour les Hébreux, Rome pour les Juifs, les dits ‘barbares’ pour les Romains, les Protestants pour les Catholiques, l’Allemagne pour les Français après Sedan et avant 14, l’imagination, la recherche et l’inventivité industrieuse pour le climat et la gestion des ressources, l’islam même pour les ignorants qui n’ont jamais lu le Coran ni abordé la culture ni l’histoire…

Mais, plutôt que se colleter aux réalités, il est tellement plus facile de s’évader dans les fumées de l’Ailleurs, n’est-ce pas ? L’avenir radieux est sans cesse remis à demain car “le diable” (ou les Méchants) l’empêchent de se réaliser ici et maintenant. Il faut donc “prier”, se ressourcer dans “la foi”, la doctrine pure et sans tache, le littéral des Livres saints (Bible, Coran ou Das Kapital) et faire confiance aux clercs, ayatollahs, imams, rabbins, gourous, commissaires politiques gardiens de “la ligne” ou intermédiaires autorisés par l’Église entre Dieu et les pécheurs. Ne pas penser soi, s’abandonner entre les mains du Père, se soumettre (sens du mot islam).

Judaïsme Johann Sfar Le chat du rabbin

Est-il étonnant que ceux qui s’abandonnent le plus à l’au-delà soient ceux à qui la réalité de leur présent ne fait aucun cadeau ?

Les post-Romains se réfugient en monastères, hors du temps, dans un espace clos. La France féodale est angoissée de l’an mil, inquiète du Diable et des sorcières, aspirant à pèleriner pour chasser l’hérétique en Languedoc, sur le chemin de Jacques, et demain à Jérusalem. La mystique rhénane naît dans l’Allemagne des Grands Féodaux. Les pauvres Espagnols partent se tailler des empires en Amérique. Les Puritains anglais, persécutés, partent défricher la terre promise outre-Atlantique. Il n’est pas jusqu’aux hippies des années 60 sur les chemins de Katmandou, de Goa et de Bali qui n’aient été voir ailleurs, tenter de vivre autrement, s’évader dans la fumée et élever pour un temps des chèvres en tissant leurs vêtements. Ou Daech et son culte de la violence et du martyre, qui attire les âmes faibles éprises de discipline et d’absolu.

Dans tout cet exemplaire dépressif et auto-répressif, même les soi-disant laïcs, écolos mystiques qui se croient à gauche aujourd’hui puisent à l’envi : prêches enflammés contre le « luxe » et la luxure, contre la vanité et la dépense, militantisme pour une morale de l’austérité, de l’économe et de la rétention ; croisade des « enfants » ; conversions « naïves » ; récits rêvés d’apocalypses ; « miracles » édifiants…

christianisme mediavores

Max Gallo, historien populaire et essayiste sur l’État, a conté la geste chrétienne de la Fille aînée de l’église en trois volumes parus au début du second millénaire : saint Martin ou le manteau du soldat, Clovis ou le baptême du roi, Bernard de Clairvaux ou la croisade du moine. Il déroule, sans guère d’esprit critique, les images d’Épinal de « notre histoire de France » largement écrite par l’Église officielle sous la forme d’une Légende Dorée. Elle se décline en mystique (Martin), en politique (Clovis ou Louis 1er) puis en impérialisme (Bernard fondateur d’Ordre et prêcheur de croisade). Le premier volume est le plus mièvre, opposant comme Bien et Mal un Romain antique et son fils christo-hippie. Le premier est féru de lettres et de morale, amateur de vin et de jeunes femmes, le second est dépeint sentimental hystérique, ignorant et refusant d’utiliser son esprit pour se réfugier dans l’offrande passive de « la prière », frappé d’exemples martyrs, aspirant à s’humilier dans la boue, se châtiant sous la pluie glacée et refusant tous les plaisirs venus des autres et de la nature. L’humain n’a-t-il donc le choix qu’entre l’ange et la bête ? Ne sommes-nous point debout mais faillibles, vaillants mais aveugles ? C’est en tâtonnant que l’existence se révèle, il faut de la force pour aller de l’avant. Max Gallo le reconverti, lors du baptême du bébé Antoine en 2001 ainsi qu’il le raconte, a le zèle du néophyte pour croire en cette histoire sainte avec la foi du charbonnier.

J’avoue comprendre mieux le Bouddhisme sur ce sujet.

Lucide sur l’Illusion (ce voile de Maya) et tenté un temps par le renoncement (Bouddha fut ascète), il a résolu bien mieux que le Christianisme cette panne d’énergie, ce déficit vital et psychologique qui frappe ici ou là les hommes lorsque les temps déstabilisent les sociétés. Contrer l’Illusion consiste pour le bouddhisme non à rêver d’un autre monde, d’une Cité de Dieu ailleurs que sur cette terre, ou d’un combat paranoïaque contre tous ceux qui ne croient pas exactement comme vous, mais à démonter signe à signe ce que l’on croit être vrai pour pénétrer le cœur des choses. Il s’agit de discipline qui passe par :

  1. la maîtrise du corps (le yoga, les arts du zen),
  2. la domination des passions (selon des exercices respiratoires et spirituels)
  3. la méditation intellectuelle la plus poussée (sous la direction d’un maître).

Point d’abandon alors, entre les mains d’un Père ni dans un néant quelconque – mais une énergie canalisée en soi, prête à rejoindre les énergies du monde. Pour certains Chrétiens eux-mêmes, la « prière » n’est pas s’abîmer en Dieu mais l’instant d’un retour sur soi pour un ressourcement intime.

Reste la tradition

Elle est culture et j’y participe, étant tombé dedans petit avec le baptême, les cérémonies, la messe, le patronage, les scouts, l’aumônerie du lycée. A noter, pour l’histoire, que si j’ai rencontré en catholicisme beaucoup de sentimentalité, de névroses, une phobie hystérique de la nudité, une angoisse viscérale du sexe et les affres permanents de la conscience coupable – je n’ai pas rencontré de pédophiles ni d’homosexuels déclarés. Il y a une hystérisation probable de cette infime minorité dans les faux (ou très exagérés) souvenirs d’aujourd’hui. Axel Kahn n’a-t-il pas déclaré lui-même au Club de la presse d’Europe 1 qu’un curé qui le regardait nager nu était un « pédophile » ? Entre le regard et l’acte, il y a me semble-t-il une différence… Mais rien de tel que la confusion pour obtenir son quart d’heure de gloire médiatique.

Je n’ai pour ma part échappé qu’aux collèges et aux pèlerinages… Peut-être est-ce surtout là que se situaient ces pratiques réprouvées ? Il va de soi que la peur de la femme, l’idéalisation de la Vierge, la frilosité envers le corps, incitent comme l’interdiction de la sexualité « normale » aux prêtres, à la déviance de pulsions de toutes façons irrésistibles ? Peut-être ces pratiques pédo ou homo – que nous réunissions par commodité sous le terme « pédé » – ont-elles été encouragées après ma période de prime adolescence, dans les suites de mai 68 que les gauchistes réprobateurs d’aujourd’hui, qui adorent faire à leçon au monde – ont encouragées et pratiquées sans vergogne pour être à la pointe de la mode rebelle ?

croix dylan michael patton 13 ans

Je ne renie pas les racines majoritairement chrétiennes de l’Europe, même si le soubassement gréco-romain et celtique, viking, est important (dans la langue, le droit, le parlement, les moeurs, et même l’architecture des églises et des cathédrales). Viennent ensuite des influences juives, notamment sur la Méditerranée, qui ont duré plusieurs siècles, l’islam un peu, même pas un demi-siècle cependant vers Narbonne et Toulouse. L’orientalisme – qui va du Maroc au Japon en passant par l’Égypte, la Perse, l’Inde et la Chine – a eu plus d’influence sur notre culture que l’islam lui-même, n’en déplaise aux soumis.

L’Europe, la France, se sont façonnées de tout cela.

Catégories : Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie

pierre rosanvallon la contre democratie
Dans cet ouvrage « écrit en 2005 », le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon, ancien conseiller économique de la CFDT pour l’autogestion de 1969 à 1973, veut « sortir de cette impasse » qu’ont représenté Jean-Paul Sartre, « chantre de l’utopie coupable du siècle » et Raymond Aron, « modèle de lucidité mélancolique ». Ni « engagement aveugle », ni « raison glacée » – telle se veut l’analyse de « la politique à l’âge de la défiance » (sous-titre du livre).

Disons-le tout net, cette étude, très riche, fait penser. Même en vacances.

Elle ouvre des perspectives sur l’exercice de la démocratie, la représentation et le malaise contemporain. Elle incite à abandonner l’idée de modèle (qui bloque le débat français par la crispation sur les zacquis) au profit de celle d’expérience (qui propose d’aller voir ailleurs et de revenir sur les projets abandonnés dans l’histoire). Elle se situe dans la suite d’une œuvre dense d’historien pour la France de la souveraineté (La démocratie inachevée), du suffrage universel (Le sacre du citoyen) et de la représentation démocratique (Le peuple introuvable) – tous réédités en poche.

Évacuons tout d’abord quelques agacements. Souvent l’auteur évoque « le libéralisme », en son sens politique. Malheureusement, il ne le définit jamais et en use comme d’un mot-valise, d’un mot-fourre tout, voire une injure. Il reste en cela dans la parfaite « croyance », cette doxa de gauche franco-française pour initiés, pas au niveau d’une recherche à vocation internationale. Le « libéralisme » rosanvallonien est évoqué soit comme une « défiance » ontologique envers la tentation du pouvoir (qu’il trouve chez Montesquieu), soit comme un « équilibre institutionnel » figé de poids et balances (le régime américain), soit dans la méfiance envers le peuple irrationnel (avec les doubles assemblées ou la saisine de constitutionnalité), soit chez les « sages » qui paraissent un peu vieillis (Condorcet, Benjamin Constant et Alain), voire même « le monde chinois » p.41.

Il oppose à ce brouillard « le projet démocratique », guère plus défini, sinon qu’il est le sien, dans la lignée de Rousseau, Marat et de l’autogestion des années 70. Pénétrant un peu plus loin dans le livre, on s’aperçoit très vite que Rosanvallon monte en épingle une sorte de tropisme français qu’il tente d’analyser dans son devenir, en opposition quelque peu artificielle aux régimes anglais et américain. Ces derniers, à le lire, fonctionnent très bien sans avoir à être réformés tous les 20 ou 50 ans ; en revanche, le régime français ne cesse de se dégrader et de se retester… Si la France peut être dite « plus » démocratique, c’est que rien n’y est jamais achevé, toujours à reprendre sur l’ouvrage – pas plus intelligente que les autres, mais nettement moins souple.

Autre agacement, « le populisme » : Rosanvallon lui consacre tout un chapitre, mais les « perversions » qu’il y voit sont toujours à droite ; celles de gauche sont évacuées en une ligne, comme si elles n’existaient pas ou avaient peu d’importance !

Dernier agacement, le concret : dès qu’il est réclamé par le raisonnement, l’auteur l’évacue d’une pirouette jargonnante. Cette tactique propre aux syndicalistes fait bien dans les conseils de surveillance (j’y ai assisté). Elle permet au représentant de « la base » de se poser comme égal au « patronat » par le vocabulaire, en impressionnant les « camarades » par le théâtre des mots compliqués qui donnent l’impression d’avoir dit beaucoup de choses. Las ! elle est peu efficace dans un ouvrage de réflexion sur la chose politique. Un exemple, dans le chapitre de conclusion : « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée (médiévale) de constitution mixte, mais dans un sens différent : c’est la démocratie elle-même qui doit être comprise sur ce mode, non pas en tant qu’elle résulterait d’un compromis entre principes concurrents, d’égalité et de liberté par exemple, mais en tant qu’elle est composée de l’addition de ces trois dimensions qui peuvent se compléter et se conforter pour permettre de progresser vers un auto-gouvernement des hommes » p.319. Comprenne qui pourra – notamment le politicien (même de gauche) qui voudra en tirer une application pratique.

Pour le reste, La contre-démocratie est une utile analyse. Contre-démocratie ne signifie pas « anti-démocratie » mais plutôt contreforts à la démocratie. Comme ces piliers qui soutiennent les murs des églises, les pratiques contre-démocratiques font elles aussi partie de ce tout qu’est une démocratie. Elles en sont même la face moderne émergente, selon l’auteur.

Quelles sont ces pratiques ? Elles sont toutes celles qui surveillent, empêchent et jugent. Par elles, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par sa vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Le citoyen moderne est donc loin d’être passif. S’il boude les pratiques institutionnelles comme l’élection ou la loi parlementaire, il participe par ses opinions, associations, expertises, manifestations, études, dénonciations, lobbies. La légitimité (acquise par un vote impartial) n’est pas la confiance (qui se mérite par les actes et avec le temps). Les « pouvoirs indirects disséminés dans le corps social » organisent surtout « la défiance » face au pouvoir élu.

Notre société moderne est celle du risque, d’Hiroshima au SIDA ; de plus, elle vieillit : rien d’étonnant à ce qu’elle soit de plus en plus méfiante. D’autant que les « grands projets » radicaux (communisme, monde libre, tiers-mondisme), soutenus par des partis de masse structurés, se sont effondrés dans les années 80. « Le gouvernement démocratique n’est plus seulement défini par une procédure d’autorisation et de légitimation. Il devient essentiellement structuré par la confrontation permanente à différentes catégories de veto provenant de groupes sociaux, de forces politiques ou économiques » p.22. Il est plus facile de coaliser « contre » que « pour » car le projet retiré rassemble des blocages divers et son succès se manifeste réellement par le retrait ; le « pour » est plus nébuleux dans les aspirations, plus long et plus incertain dans sa réalisation.

Pas d’apathie politique mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter – dont Internet – et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes.

C’est l’objet de ce livre de les étudier en détail, y compris par leurs dérives : le populisme et « l’impolitique » (la dissolution de l’appartenance au monde commun). Quand le suffrage universel n’était pas réalisé, il était utile qu’un écrivain de renom parle au nom des sans-voix. Aujourd’hui, c’est ridicule : il n’y a pas de déficit de prise de parole dans notre société, mais plutôt un déficit de compréhension, faute de méthode !

Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche ! Rendons hommage à Pierre Rosanvallon d’y participer plutôt que de monter brailler sur un tonneau.

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 344 pages, €9.50

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités

gilles kepel passion francaise les voix des cites
Gilles Kepel a voulu comprendre « l’intégration » de ces centaines de candidats issus de l’immigration qui se sont présentés aux élections législatives de 2012. Il livre ici un bien meilleur récit que n’importe quel article de « pseudo-journaliste », une bien meilleure analyse que celle de n’importe quel média pressé par l’audience, une bien meilleure réflexion qui décrit les contextes et cite verbatim afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mieux, cette enquête sociologique de terrain en équipe, malgré tout l’appareil scientifique exigé, se lit comme un récit de voyage.

Le sujet est tabou à gauche et fait l’objet de réprobation morale dans la presse bobo. Ces professionnels du choqué, qui ont inclus dans leur vision du monde la Grande culpabilité dominatrice de l’Occident depuis mille ans (croisés, esclavagistes, colonialistes, missionnaires, fascistes, capitalistes…) dénient toute analyse de la réalité telle qu’elle est ; la poussière, ils la préfèrent sous le tapis. Ce n’est pas le cas de Gilles Kepel, docteur en sociologie et en science politique, professeur des universités et à Science Po, qui a été distingué par l’Institut universitaire de France. Il parle l’arabe couramment, littéraire et dialectal, et n’hésite pas à se déplacer pour rencontrer personnellement les acteurs du terrain en France et à l’étranger. Son discours est bien plus recevable qu’un reporter, forcément superficiel, esclave de l’instant et du spectaculaire, teinté du politiquement correct véhiculé par son media.

« La présente enquête a duré un an, de janvier 2013 à janvier 2014. Elle repose sur cent sept entretiens avec des candidats aux élections législatives de juin 2012, (…) les fidèles des mosquées aussi bien que les adeptes du Front national, (…) des défenseurs convaincus de la République et de la laïcité et d’autres qui s’étaient persuadés de leurs incohérences » p.18. Dans « les quartiers », les héros sont « le caïd et le salafiste » p.19, le trafiquant de drogue et le prosélyte religieux.

« La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », déclare ingénument Hollande le 14 juillet 2013. Pétrie de bons sentiments de gauche bobo, cette phrase sonne « étrange » pour l’auteur dans la bouche d’un président : « La République laïque n’a rien à savoir sur l’islam et sa compatibilité ou non avec la démocratie – pas plus que sur celles du christianisme, du judaïsme, ou de l’hindouisme. (…) C’est comme si, confronté à la traduction sur la scène sociale et politique de revendications religieuses et identitaires, le chef de l’État avait voulu dire quelque chose qu’il n’est pas parvenu à exprimer » p.32.

Quelque chose qui flotte dans l’inconscient de gauche, depuis Sartre préfaçant Les damnés de la terre de Franz Fanon et déclarant : « il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups pour supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » (cité p.35) – jusqu’à Mitterrand qui noie l’immigré dans le mélange : « Ce n’est qu’en 1982, avec la prise de contrôle de la Grande Mosquée de Paris par Alger, à l’instigation du premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, maire de Marseille, que les vannes de la naturalisation se sont ouvertes, rendues licites par des déclarations du nouveau recteur de la mosquée de Paris, Cheick Abbas » p.234. Multiculturalisme et métissage mondialisé sont dans le logiciel de gauche, au prétexte que les mâles occidentaux blancs seraient génétiquement coupables de domination…

marseille cannebiere

Gilles Kepel livre ses entretiens verbatim avec les acteurs politiques qui investissent désormais les institutions. Il les replace dans l’histoire récente française, tourmentée encore et toujours – seul pays européen à être dans ce cas – par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il distingue trois âges de l’islam en France :

  1. 1962-1989 : âge des « darons » où la religion est vécue « en » France, importation du bled où l’on aspirait à retourner.
  2. 1989-2004 : âge des « Frères » et des blédards, étudiants arabophones venus du « bled » pour étudier à l’université française et qui créent l’UOIF. L’islam se veut désormais « de » France puisque les musulmans acquièrent la nationalité française ou naissent en majorité français. Il s’agit de forcer les pouvoir publics à ce que les croyants puissent suivre les injonctions de la charia (voile, cantine, hôpitaux, piscines, mosquées).
  3. 2004-aujourd’hui : âge de création d’un « espace identitaire en France géré par des opérateurs privés, celui du halal » (qui signifie licite en arabe) p.265. Ce communautarisme a « principalement pour fonction de souder l’appartenance (…) et d’en multiplier les marqueurs exclusifs ». Le modèle est celui des Juifs, la « cacheroute » visant à préserver l’identité du groupe de toute mixité. L’objectif est que le terme « islamophobe » soit condamné à l’égal du terme « antisémite » (p.274). La bourgeoisie beur, née et éduquée en France, a fait émerger « une élite religieuse qui voyait dans la gestion de l’islam une ressource de pouvoir et n’entendait pas la laisser entre les mains des blédards, tout en exigeant de s’émanciper de la tutelle d’un pays dont elle élisait les députés » p.266.

L’idée sous-jacente de l’auteur, proche du terrain par de nombreuses enquêtes sur des années (Quatre-vingt treize, Banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, A l’ouest d’Allah), est que les musulmans sont « en voie de banalisation dans le système politique français, à l’instar des chrétiens, juifs ou incroyants élus dans les diverses assemblées de la nation, attentifs au respect de leurs valeurs » p.266.

marseille femme voilee

D’où le paradoxe d’un Front national qui, d’un côté attise les peurs d’un grand renversement de population et d’un colonialisme à l’envers qui imposerait les normes islamiques à tous dans certains lieux – et de l’autre associe volontiers des candidats issus de l’immigration à ses listes électorales, tant l’appartenance aux classes populaires et l’aversion pour les élites les rapprochent.

Ce que révèlent les entretiens, et que l’auteur n’ignore pas, est que les salafistes « quiétistes », paisibles et spirituels, « suivent aveuglément les avis des oulémas qu’ils révèrent et dont les fatwas qui leur proviennent désormais par Internet depuis l’Arabie saoudite ont force de loi intangible » p.270. Ils peuvent donc devenir des salafistes « djihadistes » pour aller combattre au nom d’Allah. La distinction spécieuse entre islam par essence pacifique et islam guerrier n’est pas aussi exclusive que les bobos veulent le croire.

Mais il reste que, pour l’instant, « la majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amené à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs compatriotes » p.279, électorat que les « viandards » érigés en associations subventionnées par le Conseil général socialiste en PACA amènent massivement aux urnes (p.117).

Roubaix quai-de-la-distillerie-Droulers

Dans ce livre, l’auteur privilégie deux ville emblématiques : Roubaix, 95 000 habitants et 6 mosquées, qui connait 31% de chômeurs ; Marseille, première ville arabe d’une France qui est le premier pays arabe européen, qui voit l’islam comme un régulateur, fonction que ni l’école ni le sport n’assurent plus : « quand vous avez 99% de Noirs, d’Arabes, de Gitans ensemble, ce n’est plus une école, c’est une garderie ! » déclare à l’auteur Samia Ghali p.63 – « jeune élue de gauche issue de l’immigration algérienne et née au cœur des quartiers nord dans un bidonville » p.59.

Autre exemple, le parcours d’Omar Djellil, « demande d’amour à la patrie, perpétuellement insatisfaite » p.94. Il est passé du centrisme à SOS-racisme, puis au salafisme, avant d’être candidat du Front national. Ce qu’il veut, c’est être reconnu : « Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! » p.95. Ce sentiment d’appartenance, il le trouve au Front national… A l’effondrement industriel et de l’emploi, au délitement du système de valeurs méritocratique, syndical ou communiste, « se substituent aujourd’hui le Front national et le salafisme, deux disciplines de vie analogiques, dont chacune est portée par l’adhésion à un mythe fondateur : la nation française pour le premier, l’oumma islamique pour le second » p.105.

roubaix femme-voilee-dans-le-centre-ville

Un livre d’actualité passionnant, qui se lit avec aisance, et fourmille d’exemples et de cas concrets sur l’imbrication progressive de l’islam dans la république, mélange « d’amour et de ressentiment » p.252 unique en Europe. Un livre qui va en profondeur, bien au-delà des clichés faciles du Merah ou du Coulibaly – terroristes qui restent des exceptions tout autant qu’Action directe jadis.

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités, 2014, Gallimard collection Témoins, 284 pages, €18.90
CV de Gilles Kepel

Sur ce blog :

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Allons-nous penser Internet ?

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) se développent rapidement ; en moins de 20 ans, elles ont bouleversé les mœurs apparentes : ordinateur portable, téléphone mobile, liaisons Internet, réseaux sociaux, smartphone, montre connectée, objets intelligents… Mais vivons-nous une « révolution » ? Ne s’agit-il pas plutôt d’outils nouveaux utilisés par les populations traditionnelles, dont les façons de vivre et de penser ont une lente inertie ?

Certes, des changements dans les comportements ont lieu : les natifs digitaux lisent moins à cause des écrans multiples qui sollicitent en permanence l’attention et empêchent de se concentrer, écrivent plus mal en raison des textos et des twit qui exigent une extrême concision, réagissent plus aux images animées émotionnelles qu’aux mots trop rationnels, ont des réflexes mieux aiguisés grâce aux jeux vidéo, ont un réseau de relations plus étendu par Facebook, Twitter, Tumblr et autres Skype. On a parlé de « génération Y » (à cause des fils d’écouteurs toujours sur la gorge – photo ci-dessous) et de « pensée PowerPoint » – mais ne s’agit-il pas de mode plus que d’une nouvelle façon de voir le monde ?

ado generation y

Croire que les innovations techniques ne peuvent qu’améliorer l’existence de chacun et la vie collective parce qu’elles émiettent les comportements en segments captables et calculables n’est-il pas un mythe ? Additionner les données sur chacun dans de gigantesques bases dont on croit pouvoir tirer des conduites prévisibles (en termes de santé, de commerce ou de risques) est-ce rationnel ? Est-ce un progrès social ? Les situations sociales complexes se réduiraient-elles vraiment à de simples problèmes dont on peut calculer les solutions, ou à des processus dont on peut optimiser la formule ? Je l’aime, elle me quitte, je crois que je vais tout foutre en l’air – est-ce soluble par algorithme ?

Pour cette croyance – typiquement américaine – efficacité, communication et transparence sont les maîtres mots. Pensée d’ingénieur orientée vers la solution pratique, raisonnable, politiquement correcte, sans aucun souci des sentiments, des traditions ou de la politique. Dans cette mentalité scientiste, l’Internet serait une révolution sociale, un modèle missionnaire pour repenser l’ensemble de la vie collective selon la morale « évidente », naturelle (en fait socialement consensuelle). Vérité, décentralisation, ouverture, innovation constante, seraient des vertus applicables partout, à la science comme à la culture, aux comportements individuels comme à la morale sociale, à l’église comme à la politique.

engrenage technique

Est-ce que l’imprimerie ou le télégraphe ont engendré des révolutions ? Platon se lamentait déjà sur la perte de l’éloquence, plus efficace que l’écrit froid, croyait-il, pour faire passer la pensée. Or la pensée s’est multipliée pour chacun avec le document imprimé, puis avec le télégraphe et la radio. Ces révolutions techniques n’ont été au fond que des outils pour penser plus vite, avec plus d’espace, et pour communiquer mieux. Internet et le mobile ne font que prolonger la même tendance. Ce n’est pas la technologie qui façonne la société mais tout un ensemble de civilisation, dont la technique permet des outils parmi d’autres. Aucune technologie n’est fixe, anhistorique, elle ne cesse d’évoluer avec les gens et les mentalités. Chacun sait bien que c’est l’ouvrier qui fait l’efficacité du marteau et pas le marteau qui façonne la façon de penser de l’ouvrier.

Les vertus prêtées à la technique de l’Internet sont-elles propres à l’outil ou à la société dominante, américaine ?

La transparence est utile mais elle n’a (hélas ! comme toute vertu sur cette terre) pas que des bons côtés : elle favorise le cynisme, la caricature, le zapping, la mise sur le même plan de toutes les opinions, la dépolitisation. En démocratie, la transparence publique est nécessaire, mais la transparence privée prépare plutôt une société totalitaire.

Les collectifs horizontaux sont utiles, mais à leur place : ce ne sont pas eux qui peuvent trancher pour tous lorsqu’il s’agit de choisir, de prendre une décision pour la cité. L’intelligence collective ne s’applique pas en politique : oui pour préparer, non pour décider. Car l’ordre politique est différent de l’ordre scientifique, la collecte du calculable diffère de l’intuition pour accomplir. Savoir et agir ne mettent pas en question les mêmes vertus, la volonté ne peut être remplacée par le processus…

Les solutions technologiques ou technocratiques (soi-disant neutres) permettent surtout de noyer le poisson et d’éviter les débats proprement politiques. Remplacer la parole par un process à la manière des techniciens est un vieux mythe scientiste qui n’a jamais eu la moindre efficacité en science sociale. Les gens ont besoin d’exprimer leurs émotions, de se battre pour leurs passions, d’échanger des arguments rationnels – de changer d’avis. La raison seule ne suffit pas à la société, le mythe est nécessaire à toute politique : il s’agit de faire rêver. Les divergences d’opinions ne sont pas uniquement « des asymétries d’accès à l’information ».

Certains croient qu’accumuler les données sur tous permettra de mieux « gérer » chacun, de sa naissance à son décès, en passant par sa santé et son éducation, et ses éventuelles dérives nuisibles pour la société. Et pourquoi pas ses idées ? Si tout le monde sait tout sur tout le monde, le monde en est-il meilleur ? Savoir qui a couché avec qui, qui a trompé qui avec qui, est-ce une façon d’améliorer les relations humaines ? Les expériences des communautés hippies, entre autres, montrent qu’il n’en est rien… Lorsque la morale et le devoir civique sont remplacés par une contrainte technologique, où est le « progrès » humain pour l’individu, où est la volonté de vivre ensemble ? Lorsque tout est calculé à tout moment, que deviennent l’imagination et la créativité ?

C’est réduire la pensée à la seule logique, la raison au raisonnement et le possible au calculable. Est-ce bien raisonnable ? Ne retrouve-t-on pas dans la pensée Internet cet homo oeconomicus des économistes desséchés, que l’on voue par ailleurs (dans les mêmes milieux geeks libertaires), aux gémonies ?

cerveau generation Y

La pensée Internet est bien une pensée américaine, sans histoire ni pâte humaine, obsédée d’efficacité programmable et de consensus social « cool », tout entière au présent. Ni collectif, ni psychologie, ni histoire… La page blanche d’un continent neuf, où réaliser l’éternelle Cité de Dieu, comme le voulaient les pèlerins du Mayflower, puritains hantés par le fantasme de pureté ici-bas et tourmentés d’obéissance religieuse. La technique apparaît neutre car le calcul est le même pour tous ; obéir à la machine revient à obéir aux lois immuables, donc à Dieu, suivre la conformité du Dessein intelligent qui nous dépasse tous. Ce n’est pas par hasard que cette théorie archaïque du Dessein intelligent revient aussi fort aux États-Unis… Comme hier les marxistes croyaient aux lois de l’Histoire et en son progrès mécanique. Comme aujourd’hui l’Éducation nationale ne croit qu’aux notes chiffrées et sélectionne par les maths, moins socialement « connotées », croit-elle.

Ne pas confondre efficacité du système avec capacité de réflexion, ni mesurable avec « vérité ».

Le déterminisme technologique est un moyen d’évacuer tout débat citoyen et de sortir de l’histoire. Or l’histoire existe même si l’on ne veut pas d’elle, le 11-septembre le prouve à l’envi aux Américains qui se croyaient immunisés, le 7-Janvier le prouve à l’envi à la gauche française tout entière dans le déni que l’islam puisse aussi générer du mauvais… Les fantasmes technocratiques d’apporter « scientifiquement » la démocratie en Irak et en Afghanistan, les fantasmes philosophiques des « belles âmes » de forcer la Libye à la démocratie, ont échoué.

La pensée Internet apparaît comme un nouveau mythe, un réductionnisme de la pensée, pour mieux faire passer le contrôle social et commercial, voire militaire… américain. Un nouvel impérialisme intellectuel ?

Catégories : Science, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’islam est-il soluble dans la démocratie ?

Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam. Que l’on examine ensuite si le second est soluble dans la première.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il “universel” ? est-il “idéal” ? est-il “avancé” ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait sa voix. Était-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une “capacité juridique” restreinte (”ester en justice”, témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

islam expansion carte

2/ Islam :

Évoquons maintenant la religion musulmane. Pas plus que le christianisme elle n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même, sans parler des variantes marocaines, égyptiennes, turques…

De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète car il est la Parole de Dieu soufflée par l’archange Djibril (Gabriel) à l’oreille d’un prophète illettré qui n’a rien écrit, mais transmis oralement à plusieurs disciples – avant que le calife Othman (vers 650) convie des lettrés à ordonner tout ce qui se disait, en éliminant tout ce qui ne semblait pas cohérent. Le Message a pu être ainsi de nombreuses fois déformé, tronqué, dévié.

Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché » et veulent revenir aux mœurs et comportements des compagnons du Prophète (salaf). Le fait nouveau est que le wahhabisme, issu d’une Arabie saoudite riche des revenus du pétrole, a envahi la planète islam en se posant comme seul détenteur de la vraie religion. Phénomène classique de pouvoir, afin de s’imposer géopolitiquement dans la région sunnite (et contre l’Iran chiite tout proche et bien plus puissant) lorsqu’on est un très petit pays face aux masses musulmanes alentour.

C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du djihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam » en soi. Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants. Le salafisme (issu du wahhabisme en plus sectaire) veut imposer sa loi à tous en menaçant tous les musulmans réformistes ou modernistes dont la parole est muselée. Comme les SA sous Herr Hitler, les braillards les plus frustes font du chantage aux nuancés et aux modérés. Comme le révèle Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France dans le numéro de janvier 2015 de la revue Le Débat, « quant aux djihadistes venant d’Europe et des États-Unis, leur niveau de connaissance de l’islam, c’est ‘l’islam pour les nuls’. Ils n’y connaissent strictement rien ! »

islam religion et democratie

En politique, les croyants vont être attentifs à ce que leur régime politique soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes ou les socialistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au 19ème siècle – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement, le mariage gai ou la procréation pour autrui. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’État et chef de l’Église – qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans classiques, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

charia condamne

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Maroc, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas sous toutes les croyances qui se veulent totales (exemple feue l’URSS, ou encore la Chine cléricale du parti communiste aujourd’hui…). La théocratie est parfois la seule façon de faire l’unité de pays écartelés entre rivalités tribales (aujourd’hui Arabie saoudite et Jordanie, hier Iran et Afghanistan).

L’autre façon est la dictature militaire (Égypte, Irak, Syrie, Pakistan un temps, Turquie parfois, Algérie évidemment). C’est peu compatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’ selon notre modèle, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres croyances totales : c’était l’idée du monastère de Cluny dans le monde catholique que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Église, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance contre les païens. C’était aussi l’idée des Jacobins sous Robespierre de décréter le fusionnel de ‘la patrie en danger’ – tous les opposants étant des ‘traîtres’. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou de la Corée du nord des ‘partitocraties’ où les commissaires politiques étaient, comme les imams ou les curés, seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ».

Dans ce type de régime évidemment ‘non-démocratique’, tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer – voire à pendre ou crucifier en public pour l’édification des foules (les grands procès staliniens étaient de ce type, après la guillotine Robespierre). Daech n’a rien inventé : il ne fait que récupérer cette façon de faire de la propagande en impressionnant les foules.

charia supporters

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste, les Attali, Besson, Bocquel, Kouchner et même Védrine ont pris une « odeur de souffre » lorsqu’ils ont dit que ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat contre ‘le chef’…

Non, la démocratie n’est pas donnée en naissant : elle est une lutte constante pour équilibrer les pouvoirs et rendre libre l’expression. La démocratie se gagne, et la facilité, le laisser-aller, l’hédonisme en politique sont les autres noms de la lâcheté. S’il y a viol des foules, elles sont souvent consentantes… Seule la raison – mixte d’intelligence et de courage critique – permet d’assurer les libertés par l’égalité en droits de tous. C’est pourquoi si l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie, il doit se prendre en main pour l’assurer en son propre sein. Les catholiques ont bien réussi à repousser la tentation théocratique (la Fronde), la tentation hiérarchique conservatrice (1789) et la tentation moraliste (loi de 1905) : pourquoi les musulmans n’en feraient-ils pas autant, dans les pays qui leurs permettent cette liberté comme la France ?

charia veut quoi

Ce qui compte est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Dans un régime politique, seule l’organisation de l’État peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision. En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans médiatiques, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien…

Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soit rigide et méfiante n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier. C’est en revanche aux autres courants de l’islam de NE PAS accepter l’intolérance menaçante des salafistes et wahhabites.

islam et moralite

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion militaire, la Reconquista catholique en Espagne, le reflux arabe lors des croisades, les défaites de Lépante (1571) et sous les murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers qui les défendaient, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance. Moins de commerce signifie moins de fonds et moins de contacts, donc moins de pouvoir et moins de prosélytisme.

musulmans en europe

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néoconservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans : les daechistes sont des fascistes.

Mais cette vue de combat, si elle est appliquée sans distinction à tout l’islam, sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États (Irak de Bush, Afghanistan et Yémen d’Obama, Syrie de Hollande). C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement ou l’exclusion sociale qui induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat anti-mécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néoconservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme – mais rien retenu de ses échecs…

C’est pourquoi les ‘printemps arabes’ ont ouvert une fenêtre : la société civile se prenait enfin en mains, contre les  théocrates et les militaires; les musulmans pouvaient être démocrates. Las ! La maturité ne se décrète pas : les masses arabes sont bien peu éduquées encore, et les femmes trop peu émancipées des codes machistes, pour adopter des mœurs adultes en politique. La peur du chaos et la crainte de la modernité choquant les traditions ont fait élire parfois massivement les partis islamistes, plus ou moins virulents.

Seule la Tunisie aujourd’hui, et partiellement la Turquie et le Pakistan, répondent aux critères du choix démocratique. La Libye est un chaos, comme l’Irak et le Yémen, bientôt l’Afghanistan, l’Algérie reste tenue par les militaires comme l’Égypte et surtout la Syrie.

terrorisme non justifie en islam

3/ Solubibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Église et de l’État fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’État, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan dont l’État s’est pourtant fondé contre l’Inde sur la seule religion musulmane. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006 (pour prendre exprès des chiffres avant Charlie), selon le Pew Research Center ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, l’éducation des femmes, l’état de développement, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc.

Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, d’élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans ont porté une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des États qu’ils ont dirigés si longtemps depuis la fin de la colonisation. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot – et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit et une mentalité laïque, avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparés de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières, de parti, ou les pouvoirs militaires de nombreux États musulmans ont réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans ou les Chinois – ou encore les profiteurs sexuels (DSK), fiscaux (Cahuzac) ou clientélistes (la réserve parlementaire) du parti socialiste. Par exemple – puisqu’il est au pouvoir et peut tout changer, et qu’il adore donner des leçons de vertu à tous… en se gardant de purifier ses pratiques.

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. La religion musulmane n’est pas moins soluble dans la démocratie que le catholicisme ou l’orthodoxie. En revanche, le salafisme daechiste est une secte mortifère, à combattre par tous les moyens, jusqu’en nos banlieues. Il ne faut baisser culotte devant personne, ni devant les injonctions de croyants en folie, ni devant les États qui flirtent dangereusement avec les voyous (Arabie saoudite, Émirats, Irak, Yémen, Pakistan, Turquie…). Notre démocratie doit être défendue dans son équilibre entre droit des minorités et exigences de la majorité. C’est la définition même de ‘la laïcité’ que cette neutralité entre les croyances, toutes étant libres d’expression, aucune n’ayant l’hégémonie légale.

Créer l’unité dans la diversité n’est probablement pas ce que la France jacobine a su réussir, mais le Royaume-uni communautariste ou l’Allemagne multiculti non plus. Car c’est la dose qui fait le poison : trop d’intégristes d’une quelconque croyance et l’équilibre national est rompu. Lorsque les mœurs civiles de discrétion prosélyte et de bienveillance pour la différence ne suffisent plus, c’est à l’État, dans chaque pays, de faire respecter l’équilibre en imposant la loi égale pour tous. Ce n’est que par cette égalité formelle que la liberté réelle peut exister et se maintenir. C’est valable en politique (par exemple sur le voile provocateur qui cache le visage), comme en économie (où le libéralisme n’est pas le laisser-faire). L’État arbitre débat des règles avec un large panel d’opinion, puis les fait approuver par la procédure démocratique ; il doit ensuite les faire respecter sans laxisme – car c’est trop souvent les passe-droits ou les excuses qui empêchent la loi d’être respectée, donc le principe même de l’égalité légale pour tous.

Reste la minorité très croyante qui ne se sent pas bien dans un pays laïc ouvert à la diversité des expressions et au relatif des points de vue. L’on peut concevoir que le puriste puisse être choqué sans arrêt dans sa vie quotidienne lorsque sa foi et ses mœurs sont agressés par la liberté ambiante. A lui de créer des communautés fermées (comme les phalanstères début XXe ou les communautés hippies des années 70) ou de partir vivre dans les pays qui appliquent sa foi sans licence (comme hier certains choisissaient l’URSS ou Cuba). Si cette phrase vous choque, posez-vous la question : vous sentiriez-vous à l’aise de vivre le restant de votre vie renfermé sur votre étroite famille et vos amis, comme vous expatriés, dans un État strictement musulman qui prohibe tout loisir, voile les femmes et interdit même les garçons, rend haram musique, alcool, films – jusqu’aux cerfs-volants de Kaboul – où la police religieuse surveille tous vos faits et gestes, et où l’éducation publique est presqu’exclusivement consacrée au Livre saint ? Mais il semble que quitter la France ne soit le cas que d’une infime minorité de Musulmans en France : dans les 2000 sur environ 8 millions, n’est-ce pas ?

musulmans vus par europeens 2014

Pour aller plus loin :

Le Coran, traduction de D. Masson, Pléiade 1216 pages. Sur le jihad II 190-191, III 169, IX 29, IX 111
Mohammad-Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins 2007
John Tolan, La guerre sainte, l’islam et la croisade, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 10 pages
Olivier Roy, Enquête sur le nouveau jihad, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 6 pages
Patrick Haenni, L’islam de marché, l’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005, 110 pages
Gilles Kepel, Fitna, guerre au cœur de l’islam, 2004, Folio 2007
G. Martinez-Gros, Religion et politique, de Mahomet à Ben Laden, in L’Histoire n°281, novembre 2003, 8 pages
Bernard Lewis, L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard Le Débat, 2002, 229 pages
Marc Ferro, Le choc de l’islam, Odile Jacob, 2002, 268 pages
Film de François Dupeyrron, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, avec Omar Sharif et le jeune Pierre Boulanger, TF1 Video 2004
Pew Research Center : The World’s Muslims: Religion, Politics and Society, April 2013
L’islam sur ce blog

Catégories : Politique, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Quand l’Europe parlait français

marc fumaroli quand l europe parlait francais
Lorsque la France est optimiste, elle rayonne. Tout le contraire des dernières années, commencées avec la crise du pétrole en 1973 et accentuées par la chute du Mur de Berlin puis le chômage corporatiste. Lorsque la France est vivante, elle s’étend par généreuse nature, « cette disposition à la joie, qu’on appelle les Lumières, et qui fait de ce siècle français l’un des plus optimistes que le monde ait connu », écrit Marc Fumaroli dans ce livre paru en 2001, avant le terrorisme de masse. Cette époque connût « un dégel du sacré, une religion poignante et profonde du bonheur et de l’instant de grâce » p.10.

Comment ? « Autorisant et diffusant la foi des Lumières en des lendemains qui chantent, l’aristocratie française en offrait, par son genre de vie et par la forme de société ouverte dont elle donnait l’exemple, une sorte d’aperçu immédiat et prometteur. La liberté de mœurs du ‘vivre noblement’ semble elle-même inviter à faire des plaisirs et du bonheur l’horizon d’une humanité délivrée de ses chaînes. L’élégance, la politesse et la douceur des manières semblent préfigurer un monde où la liberté de chacun saurait s’accommoder de l’égalité de tous et où la vivacité des passions particulières saurait ne pas troubler la joie d’être ensemble » p.14. Le Français parlé à l’époque est essentiellement un charme de société, « une merveilleuse rhétorique du dialogue » p.16. « La France du 18ème siècle et sa langue étaient irrésistiblement contagieuses et irrésistibles, parce que leur image était celle du peu de bonheur et d’intelligence dont les hommes sont capables au cours de leur bref passage dans la vallée de larmes terrestre » p.18.

Il s’agissait de vivre noblement avec autant d’application que le moine voulait vivre en contemplatif. Ce mode aristocratique, qui vient de la société antique d’Athènes (et revendiqué par Sieyès pour le peuple tout entier), supposait vie oisive et sociabilité urbaine, tout ce que « les 35 heures » ont cherché obscurément à retrouver, peut-être. La pratique des disciplines de l’esprit était d’autant plus haute et plus habile qu’elle était désintéressée, sans cette pesanteur de qui en fait son labeur. Le secret de la réussite était alors d’allier l’art de plaire et la force de gagner. Car une vie sociale dense exige un mode d’être qui reconnaît les autres et évite de les heurter sans raison. « La dissimulation est l’indice général des rapports sociaux : elle est inséparable de la convenance, qui est attention pénétrante à autrui et à ses singularités, autant que protection de soi. La simulation et le mensonge sont des moyens violents, symptômes d’une fêlure d’esprit et d’une faiblesse d’âme » p.195. Si ce diagnostic d’hier est vrai, notre aujourd’hui incivil et brutal a du mouron à se faire.

Les Lumières, au fond, viennent de l’héritage classique : « le degré de civilisation plus douce que représente la France suppose les terrassements et les fondations laissés par Rome. Les formes qu’elle introduit et qu’elle répand sont moins minérales et plus morales. Son intelligence moins architectonique et plus subtilement souple, amie de la diplomatie et du bonheur. Sa langue est moins impérieuse que persuasive et lumineuse. Elle représente un progrès dans le luxe séducteur du cœur et de l’esprit » p.345.

Voltaire Diderot au Procope

La contrepartie de cette sociabilité extrême est la versatilité. Vifs, curieux, les Français sont aussi sans défense contre les nouveautés et esclaves de la mode. L’aimable désinvolture rend irrésistible en amour comme dans le monde. Mais elle est le résultat d’une éducation exigeante qui ose permettre d’avoir son sentiment de ne le dire qu’à propos, sans hausser le ton et en se gardant de froisser. L’expression orale doit être un bonheur spontané, un feu d’artifice d’épigrammes, jeux de mots, traits piquants, portraits et narrations brèves. L’étude et le travail sont indispensables pour développer l’esprit, mais ne doivent pas se voir, sous peine de tomber dans la pédanterie. L’estime de soi et le soin de son corps sont une hygiène évidente pour fourbir son apparence, mais ne doivent pas devenir le but, sous peine de tomber dans le narcissisme et l’affectation. Tel sont les ingrédients du bonheur d’être ensemble.

L’étude de Marc Fumaroli parle avec saveur de cette époque disparue. Il évoque cet esprit qui est presque perdu. Il brosse les portraits de tous ces étrangers qui, au 18ème siècle, loin de massacrer la langue et d’imposer aux autres leur sabir anglo-français ou arabo-français comme preuve d’identité, écrivaient en français choisi parce que la subtilité, la précision et la souplesse de cette langue apparaissaient comme l’esprit même de la société – ce plaisir d’être ensemble.

ecrire lumieres

Par quoi sommes-nous sortis de ce paradis ?

Par la Révolution d’abord, soucieuse du Bien Public et d’accorder à tous le régime qui permettrait de réaliser le bien-être social. Mais la Révolution s’est dévoyée dans la paranoïa et le mensonge, la Terreur appelant l’homme fort, comme à chaque fois que ressurgit le chaos. L’être de la Révolution s’est égaré dans l’avoir du paysan rêvant devenir bourgeois, et du bourgeois enrichi singeant l’aristocrate, figures décrites avec délice par Balzac. De là date le déclin démographique, économique et moral de la France qui fut la première puissance européenne au 18ème siècle avant d’être exsangue en 1918. L’héritage et le Code Civil l’ont rendu malthusienne, les guerres incessantes par esprit de mission ont saigné sa jeunesse, la centralisation d’État, après la table rase des théoriciens enfiévrés de Sparte, ont gelé l’innovation économique. L’Angleterre nous a devancés dans le commerce et l’industrie ; la Prusse nous a affaiblis de provocations en revanches, à chaque génération depuis Napoléon : Iéna, Sedan, Rethondes, Montoire, marquent les flux et les reflux d’une victoire impossible et d’un acharnement fratricide.

Par la colonisation ensuite, auréolée de bonne conscience missionnaire et humanitaire, mais qui en vint à se dévoyer dans la fatuité et l’autoritarisme. « L’avant-garde » éclairée aimait forcer les « simples » comme les « naturels », les « enfants » ou les « prolétaires » à obéir « pour leur bien » au curé ou au parti, à l’instituteur, adjudant, missionnaire, fonctionnaire ou colon. La République des « hussards noirs » de l’intérieur, en mission éducatrice dans les campagnes, fit bon ménage avec celle des colonisateurs des pays « sauvages » car, au fond, il s’agissait toujours de prêcher un Savoir-mieux-que-tous dont nous nous croyions détenteurs.

Par la guerre de 14 encore, qui bouleversa les relations humaines, « brutalisant » les comportements, dissolvant dans l’absurde massacre industriel le patriotisme, le courage et le sacrifice, ce qui aboutira inévitablement à l’abandon de Munich et à l’impéritie de l’an 40. Tout en faisant sombrer l’idéal socialiste dans un communisme réel de dictature, appliqué en laboratoire au pays des moujiks.

colonie

Le sursaut de la Libération et de la reconstruction des Trente Glorieuses se sont heurtés très vite à l’égoïsme optimiste d’une génération comblée qui rejeta tous les carcans, comme André Gide l’apprit à Nathanaël : conventions et morale, slip et soutien-gorge, discipline et contraintes – tout fut balancé par-dessus les moulins dans un gigantesque monôme commencé boulevard Saint-Michel pour finir sur les plages de Bali dans l’union sexuelle de tous avec tous et les fumées de l’oubli. Mais il y avait de la jeunesse, du bonheur et de l’optimisme dans cet éclat d’hier. Le baby-boom s’était épanoui en jets de sperme mais aussi en cent fleurs.

Cet hédonisme s’est brisé sur la crise du pétrole, l’inflation monstre, la déliquescence industrielle, le chômage de masse, l’irruption du SIDA – et l’impéritie des politiques. Ils n’ont pas su, à droite remettre en cause le « modèle » obsolète comme le firent Reagan et Thatcher ; à gauche, renouveler le socialisme en le dépoussiérant des vieux dogmes bismarxiens (Marx revu par Bismarck, selon Attali). Ni fonder durablement une troisième voie, comme le tentèrent Mendès-France, Chaban-Delmas, Raymond Barre, Jacques Delors, Michel Rocard et peut-être Hollande mais trop peu-trop tard, entre hésitations, procrastination et jovialité de « synthèse ».

La jeunesse du boom a vieilli et recherche la sécurité d’État, la sécurité sociale et le maternage des aides. La discipline de la reconstruction et la générosité de la Résistance ont sombré dans l’égoïsme corporatiste des « statuts » et dans l’arrivisme social des autres, qui se réfugient volontiers dans le « ghetto français ». La décolonisation a attiré en revers une population avide de modernité mais qui se sent brutalement lâchée par les idéaux français. Elle revendique, par mimétisme social, des « droits » communautaires, « comme tout le monde ». L’émergence au développement de pays massivement peuplés et industriellement optimistes, en regard du climat qui se réchauffe de façon accélérée avec son lot de tempêtes et d’inondations, remet en cause le credo révolutionnaire de l’homme maître de son destin, de sa production et de la nature.

L’Europe ne parle plus français, car le français n’apparaît plus porteur d’un avenir heureux : un État trop centralisé dans une Europe qui se déconcentre ; un pouvoir trop monarchique dans une Europe majoritairement parlementaire ; une caste dirigeante trop fermée et trop imbue d’elle-même, crispée sur « la dépense publique » et sa contrepartie « prélèvements obligatoires », qui font de la France une exception parmi les pays européens (plus forte intervention d’État par rapport au PIB, plus forts prélèvements, plus forte TVA) ; un « modèle » qui n’en est plus un, manquant d’offrir du travail (plus fort taux de chômage), d’éduquer la jeunesse (un élève de 4ème écrit au niveau du CM2 d’hier), de juger correctement et dans les délais (Outreau), rigidifié sur la « protection », centré sur l’assistance et sur les « droits », déresponsabilisant chacun, sans cesse repentant et flagellant, et distribuant réparations et soutiens « psychologiques » ou pécuniaires à tout va.

La France est un repoussoir en Europe, pas un modèle que l’on a envie d’imiter. Reste « le discours » : là, nous savons toujours faire. Les grandes idées généreuses pour le monde entier gardent un écho 18ème siècle : le recours à l’ONU plutôt que l’usage unilatéral de la force, la lutte mondiale contre le SIDA ou Ebola, la concertation contre le réchauffement climatique, les voies d’un respect pour la nature. Mais est-ce suffisant ?

Nous faudrait-il en revenir à l’Ancien Régime, comme le Japon qui ne l’a jamais quitté, pour connaître à nouveau le bonheur social ? Nous faudrait-il aller vers les autres, notamment vers nos partenaires européens, pour trouver une voie neuve et fraternelle d’aborder le 21ème siècle ? Nous faudrait-il rester sur les idées abstraites d’État-qui-peut-tout et Qui-doit-tout, les seuls « agents » de l’État étant réputés être seuls « neutres » et « objectifs » pour savoir, mieux que tous et au mépris des règles démocratiques, ce qui est bon pour l’intérêt « général » ?

« Qui » parlera encore « français » demain veut dire « qui aura encore envie d’accompagner notre peuple vers l’avenir ? » – c’est cela qui importe, pas les petites phrases.

Marc Fumaroli, Quand l’Europe parlait français, 2001, Livre de poche 2003, 638 pages, €8.10

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Clément Rosset, Loin de moi

clement rosset loin de moi
« Moins on se connait, mieux on se porte », n’hésite pas à écrire l’auteur p.86. Il va en cela à l’encontre de toute la littérature de coiffeurs et dentistes, professions où l’on attend autant que l’on est servi, ce qui permet de feuilleter ces magazines innombrables où les tests pour « se connaître » forment l’habituel marronnier. Existe-t-il une identité personnelle au-delà de l’identité sociale, un noyau intime qui serait le « vrai » de l’individu ? « C’est toujours une déficience de l’identité sociale qui en vient à perturber l’identité personnelle, et non le contraire comme on aurait généralement tendance à le penser », énonce Rosset p.18.

Si le moi est illusion, comme le croit Nietzsche à la suite des philosophies orientales, à quoi donc correspond cette identité que tout le monde croit connaître ? Hume, Pascal, Montaigne, Platon, Spinoza, Descartes sont convoqués au même titre que Tintin, Hitchcock, Maupassant, Mallarmé, Balzac ou René Girard, à l’appui de la thèse selon laquelle l’identité « personnelle » n’existe pas, qu’elle n’est rien d’autre que « l’identité sociale », soit la somme des caractères reproductibles d’un individu qui permettent de prévoir son comportement. « Suis-je bien moi ? suis-je bien sûr de n’avoir ni dit ni fait ce dont je ne me souviens en aucune façon, mais que tous à présent assurent m’avoir entendu dire ou vu faire ? » Ce thème « apparaît dans presque tous les films de Hitchcock » p.24. Obsession qui tiendrait à ses terreurs d’enfance, ce « sentiment d’avoir été pris en faute alors qu’on ne l’était pas mais que toutes les apparences étaient contre soi, ou d’avoir été culpabilisé par un entourage puritain pour avoir été surpris alors qu’on s’adonnait à quelque activité disons naturelle » p.25.

L’identité adulte, qu’est-elle, sinon l’imitation réussie dans l’enfance de modèles parentaux, amicaux ou héroïques ? Les psys le disent, construire sa personnalité n’est possible que par imitation, identité d’emprunt. Les grands hommes, de même, gardent à l’esprit un modèle, tel Napoléon qui se voulait César, lequel rêvait d’égaler Alexandre, qui se voyait en Achille… Outre l’ambition, l’autre tuteur de l’identité est l’amour, « le sentiment d’être aimé (par celle ou celui qu’on aime soi-même) entraînant automatiquement un sentiment d’être tout court, de se trouver soudain doté d’une identité personnelle » p.53. Amis ou amant, « il est vrai que les deux sentiments d’un être pareil à soi et d’un être complément de soi, sont souvent si inextricablement emmêlés que l’on a bien de la difficulté à essayer de les démêler. (…) C’est d’ailleurs aussi pourquoi toute forme d’hétérosexualité est toujours plus ou moins aux portes de l’homosexualité (…) et pourquoi aussi, soit dit en passant, la vieille guerre, non pas entre les deux sexes, mais entre les deux principales dispositions sexuelles, est une guerre sans objet, ou plutôt sans différend réel » p.60. Le semblable a besoin du différent pour se sentir semblable. La perte de l’objet aimé est une perte de soi, montrant combien l’identité n’est qu’un bien d’emprunt, tributaire de l’amour ou de la reconnaissance de l’autre.

En trois chapitres très courts, l’auteur philosophe en marchant, pensant au fil de son esprit et de sa vaste mémoire des bons auteurs. Mais cette légèreté n’est qu’apparence : le fil conducteur se révèle à la fin, qui confond les bobos et autres benêts de la doxa dominante.

L’introspection, si prisée des magazines people, « est le plus souvent l’offrande complaisante de sa personne au regard de l’autre » p.80. L’individu ne cherche pas à se connaître lui-même « pas plus qu’une lunette d’approche ne peut se prendre elle-même comme objet d’observation ». Il affiche plutôt son désir d’être vu, d’appartenir au groupe reconnu. Forme de narcissisme tellement contemporaine ; forme de snobisme théâtral qui cherche à se persuader dès les dessins animés d’enfance (dis-moi, miroir, si je suis la plus belle) ; une forme de faiblesse intime, au fond. « Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes » p.85.

jeunes nus

Mais il faut pour cela posséder une force en soi-même et ne pas chercher ailleurs des béquilles, dans le regard des autres, des commandements moraux ou des normes reconnues par la société. Car les toutes dernières pages donnent le sens de la démonstration : « Si la croyance en une identité personnelle est inutile à la vie, elle est en revanche indispensable à toute conception MORALE de la vie, et notamment à la conception morale de la justice, fondée non sur la sanction des faits mais sur l’appréciation des intentions » p.90. Pour Sartre, vous êtes un « salaud » non pour ce que vous faites mais par les intentions qui vous animent. Rosset se moque de « l’indignation » des censeurs moraux – qui feraient mieux de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celle du voisin. Ces bobos de gauche récusent « l’identité » (qui serait de droite) mais jugent au nom des intentions, donc de la responsabilité (qui exige une identité personnelle, et non plus seulement un conformisme moral).

Clément Rosset, Loin de moi – étude sur l’identité, 1999, éditions de Minuit 2014, 96 pages, €11.50
Les livres de Clément Rosset chroniqués sur ce blog

Catégories : Clément Rosset, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

michel houellebecq la possibilite d une ile

Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le film comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Modèle brésilien pour la gauche ?

Plus rien à foot au Brésil, mais aussi peu de chômage… et peu de croissance (1,3%), à cause d’une politique dirigiste plutôt démagogique. En France, peu de croissance mais chômage massif. La différence ? La dépense publique : un modèle pour la gauche jacobine ?

capoeira torse nu bresil

Le Brésil a de meilleures bases que la France, son déficit public reste encore faible (3,3% du PIB) malgré des dépenses structurellement plus élevées (+11% sur les trois dernières années) que les recettes (+9,2%) ; son endettement reste autour de 58% du PIB. La contrepartie est une inflation forte (6,4%) à cause de la consommation privée et de la dépense publique qui font que la demande est supérieure à l’offre de production dans le pays. Donc l’excédent commercial est passé en déficit à cause des importations en hausse (+1,4% sur 1 an). On n’augmente pas de 10% les prestations sociales (la Bolsa Familia), on n’offre pas de nouvelles augmentations de salaires aux fonctionnaires, on ne se contente pas de relever le plancher de l’impôt sur le revenu moins que l’inflation (4,5% seulement, et pas avant 2015), sans offrir un pouvoir d’achat plus élevé, auquel la production nationale ne suffit plus. Le pays vit donc à crédit, dépendant de l’étranger, au risque de voir monter brusquement les mécontentements lorsqu’il faudra revenir à un certain équilibre des comptes. Sauf à endetter la génération suivante sans lui demander son avis.

Est-ce ce dont rêve la gauche ? Quitte à « remettre les pendules à l’heure » en ponctionnant « les riches » (ce qui signifie les classes moyennes, tous ceux qui gagnent plus de 3000€ par mois disait Hollande durant sa campagne électorale, et tous ceux dont le patrimoine dépasserait les 800 000€, ancien déclencheur de l’ISF) ? Le problème est qu’il y a de moins de moins de riches, et de moins en moins de classes moyennes. Piketty, dans son pavé pensum où valsent les statistiques sans qu’elles soient vraiment comparables, pointe cependant une vérité : en période de crise économique, les très riches deviennent de plus en plus riches, tandis que tous les autres s’appauvrissent – y compris les moyens riches et les faiblement riches – autrement dit les classes moyennes.

Au Brésil, la classe moyenne émerge à peine et se voit remise en cause par les limites du modèle brésilien : tensions inflationnistes, taux d’épargne et d’investissement historiquement bas, investissement en recul (3 trimestres consécutifs, -2,1% sur 1 an). Seul l’investissement de productivité, donc l’épargne et le travail justement rémunéré, crée la classe moyenne – pas l’intervention d’État qui n’est que coup de pouce ou assistanat.

bresil anti foot

Pour éviter les tensions entre l’offre (qui peine à suivre) et la demande (pléthorique en raison de la dépense publique et des prestations sociales), les taux d’intérêt brésiliens ont été relevés (à 11% depuis le mois d’avril contre 7,25% un an plus tôt), rendant le crédit plus cher. Les exportations (-3,3% sur 1 an) ont été pénalisées par le recul des ventes de produits manufacturiers, puisque la production industrielle retombe dans le rouge à cause de l’inflation intérieure (-0,3% m/m en avril et -0,5% m/m en mars). Les entreprises créent moins d’emplois et les salaires réels ralentissent, faute de prix stables pour l’exportation, et faute d’investissements (de 20,2% à 18,2% du PIB entre 2010 et 2013). L’inflation décourage d’épargner, donc d’offrir aux banques les dépôts permettant les crédits aux entreprises ; le taux d’épargne intérieure (déjà bas) est passé de 18% à 14,6% du PIB. Conséquence : pour la première fois depuis le fin 2011, la consommation privée recule (-0,1% contre une moyenne trimestrielle de +0,6% en 2013), la confiance des ménages atteint des niveaux proches du plus bas historique 2009.

Seule la hausse des prix des matières premières, surtout café et soja (leader mondial), soutient la balance commerciale. Ce sont principalement les incitations fiscales qui attirent les capitaux étrangers pour couvrir les besoins de financement du pays. Ce qui entraîne une surévaluation du real (+ 8% depuis janvier contre $) et un real fort pénalise les exportations (tout comme un euro fort pénalise l’exportation française, incapable de produire du haut de gamme fiable à forte image de marque – ce que font excellemment les Allemands).

Le modèle de croissance reposant sur la consommation privée et publique montre qu’il engendre de sévères déséquilibres. Et c’est ce modèle que voudraient la gauche radicale, voire la droite extrémiste ? L’économie brésilienne a besoin de réformes de fond pour l’équilibre budgétaire dans la durée (ce que préconisait Keynes), des gains de productivité des entreprises et un environnement plus favorable à l’investissement. La France aussi, n’en déplaise à la gauche radicale et aux croyants des yakas.

L’analyse de conjoncture du Brésil par BNP-Paribas

Catégories : Economie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Nouvelle du jeu d’échecs

stefan zweig nouvelle du jeu d echecs
Dernières nouvelles de Zweig avant sa mort, dans ce court roman écrit sous forme d’une longue nouvelle. L’auteur l’envoie aux éditeurs deux jours avant de disparaître, comment ne pas y voir un testament ? Le thème en est le jeu, mais aussi l’intellect et l’argent, peut-être la mise en branle simultanée de ces trois étages de l’humain que sont la passion, la raison et les pulsions. L’écriture en est fiévreuse, attentive, tout entière orientée vers les personnages, à leur écoute, selon le meilleur Zweig.

Czentovic est un paysan du Danube ignare et quasi illettré, élevé par un curé dès 12 ans, après la mort du père dans un naufrage sur le fleuve. En regardant jouer, l’adolescent assimile les coups. Il n’est que tactique, dans l’imitation lente et méthodique, porté par l’intuition immédiate. Il devient cependant champion du monde, peut-être parce que ce calculateur vivant aussi bête dans la vie courante qu’un guichet administratif, n’a pas le raisonnement brouillé par les émotions et les pulsions.

Sur un paquebot transatlantique entre New-York et l’Europe, un industriel ingénieur américain, très sanguin et à qui rien ne doit résister, le paye pour jouer contre lui. L’amateur perd, évidemment, mais durant la revanche, il est sauvé de la honte par un passager qui par hasard passait par là. C’est un aristocrate, ancien avocat d’affaires en Autriche, arrêté après l’Anschluss par la Gestapo pour lui faire avouer qui détient quoi dans la riche société viennoise. En quelques coups, il limite les dégâts et assure une partie nulle. Czentovic, intrigué et stimulé, se laisse convaincre – contre paiement – de jouer à nouveaux quelques parties. L’avocat n’est pas un joueur d’échecs, ni professionnel ni amateur, mais laissé à l’isolement dans une chambre d’hôtel réquisitionné durant plusieurs mois afin qu’il craque, il n’a rien trouvé de mieux que de refaire dans sa tête les parties d’échecs d’un manuel volé dans une poche militaire. Ayant épuisé les combinaisons du livre, il imagine des parties contre lui-même, jusqu’à la fièvre.

C’est ce qui va le faire libérer, l’excès de ratiocination conduisant à la folie. Il porte la représentation mentale au point de devenir quasi schizophrène et d’oublier tout réel. Il n’est pas tacticien méthodique comme un calculateur, mais stratège de haut vol qui modélise une dizaine de coups d’avance. L’aigle contre le bovin, l’intelligence contre la stupidité brute, peut-être est-ce le message, alimenté et augmenté par la barbarie commerçante de la mentalité américaine sous les traits de McConnor, le medium de la rencontre contre qui rien ne résiste ? Est-ce le paysan du Danube contre l’intellectuel de Vienne ? Le nazisme fruste contre la vieille civilisation européenne, poussé par le commerce yankee ? Les relations humaines sont-elles sur le mode du jeu d’échecs ?

Cette nouvelle préfigure en tout cas les coups de la politique soviétique (que Poutine reprend avec un cynisme répugnant), mais illustre aussi le délire de la raison en finance (qui a causé la crise de 2007), autant que la bêtise administrative au front de taureau (que Hollande voudrait affaiblir par son « choc de simplification »). Politique, finance, administration, toutes ces façons de faire oublient l’humain en faveur du modèle, la réalité des choses pour l’abstraction des stratagèmes.

Grave message de Stefan Zweig à ses lecteurs, à la veille de quitter ce monde qui le déçoit – et qui reste le nôtre.

Stefan Zweig, Nouvelle du jeu d’échecs (1942), Folio classique 2013, 160 pages, €3.33

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

Tous les livres de Stefan Zweig chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Être un bon Européen ?

Chacun peut l’être par conviction politique, foi humaniste ou simple intérêt bien compris dans un monde globalisé où seuls comptent désormais les grands ensembles. Mais je voudrais donner ici une autre idée de l’adhésion à l’Europe : celle d’esprit libre.

C’est Friedrich Nietzsche il y a plus d’un siècle, dans son époque de nationalités et revendications identitaires batailleuses, qui prenait de la hauteur pour ne pas rester lié à une patrie. Les différences superficielles entre nations européennes masquent pour lui une unité culturelle. Les fermentations des haines nationales ne sont pas la solution pour vivre plus ou mieux – au contraire. Le nationalisme est une démence de la passion, que la raison délirante transformera au siècle suivant en camps pour tous les métèques, les koulaks, les barbares, les « rats ».

doisneau ouvriers empoignent seins

Nietzsche en appelle à la survenue d’hommes supérieurs, au-dessus de ces bas instincts, de ces passions folles, de cette raison en dérive. La volonté doit accoucher des valeurs, donc de la culture. Le « bon européen » selon Nietzsche est donc « sans patrie ». Il peut être d’un terroir et s’exprimer en une langue sans s’y enfermer : c’est au contraire par les voyages, les curiosités de lectures et de rencontres, par l’apprentissage d’autres langues, donc d’autres façons de penser, qu’émergera la conscience supérieure. En premier lieu européenne.

Peut-être un jour aura-t-on une conscience galactique, ou multi-univers, mais commençons par le commencement. C’est l’erreur des intellos français, trop théoriciens, que de grimper tout de suite aux rideaux en poussant l’abstraction. Victor Hugo en appelait à la « conscience universelle », probable effet de son christianisme mal digéré. Mais vouloir l’universel revient concrètement à ne rien vouloir du tout. L’excès engendre l’impuissance, et pas seulement dans la conscience. Agiter l’universel ou le cosmopolite, c’est surtout ne rien faire ici et maintenant – tout en se donnant bonne conscience dans « l’au-delà » de l’avenir. Ce qui veut dire jamais, à notre échelle humaine, attitude que Nietzsche rapproche du « nihilisme ».

Le « bon Européen » est un ideal-type, un modèle vers lequel on doit tendre, plus facile à suivre que le très vague « universel » (qui n’est qu’une projection de la conscience occidentale sans en avoir conscience). Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche fait du « bon Européen » celui qui possède « un art et une faculté d’adaptation maximalisés » §242. Lorsque l’on sait que la « faculté d’adaptation » est la définition de l’intelligence (différente de « la raison »), le lecteur voit jusqu’où pourrait aller la notion « d’homme supérieur » – bien loin de la musculation à la Poutine ou de la cruauté exclusive des nazis. Nietzsche n’hésitait pas à parler de « névrose nationale » pour l’obsession nationaliste de son pays, l’Allemagne – en son temps, sous Bismarck. Il lui préfère à l’époque la culture française, plus ouverte sur le monde, à la conscience plus large malgré sa dérive vers l’abstraction sans chair de « l’universel ».

L’Europe culturelle de Nietzsche ne s’arrête pas aux frontières, elle englobe une vision du monde commune, essaimée en Amérique et en Océanie, « une somme de jugements de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang », Le Gai savoir §380. Cette culture vient des Grecs antiques, relayée par les Romains puis par le christianisme des Pères de l’Église, avant de rebondir au 15ème siècle avec la Renaissance de la pensée, l’essor scientifique et les grandes découvertes géographiques.

« La science » est elle-même une croyance, mais sa méthode est peut-être la seule qui permette d’observer le monde avec le moins d’a priori possible : par le débat, la critique et la correction successive. L’exigence de transparence sur l’agora politique incite à la rationalité intellectuelle, donc à la recherche de « la vérité », notion relative et ideal-typique elle aussi, mais qui conduit au savoir scientifique sans cesse en progrès. « L’Europe va maintenant jusqu’où s’étend la foi en la science », dit Nietzsche (Fragments posthumes, HTH II, 33, 9).

Tout n’est pas bon dans cette culture européenne, pense Nietzsche, mais quand même : si ce n’est elle, laquelle ? Celle à créer sans doute, mais seulement avec le temps.

Car la quête de « la vérité » engendre cette dichotomie de vision entre vrai et faux, donc bien et mal, donc égoïsme et altruisme. Il « faudrait » (injonction culturelle) choisir le vrai, le bien, l’altruisme – en soi – comme Platon le prônait, et après lui le Christ. Alors que l’être humain réel est irrémédiablement mêlé, sa conscience comme chacun de ses actes pris sans cesse dans un champ de forces entre raison et pulsions, passions et volonté. La faculté d’intelligence est ce délicat équilibre entre ces forces contradictoires mais toujours présentes et utiles.

  • Car que serait la raison sans passion ? – en politique une technocratie robotisée.
  • Que serait la volonté sans raison ? – une dictature totalitaire.
  • Que seraient les pulsions sans raison ? – un univers à la Sade, où tout est permis au nom de la jouissance égoïste.
  • Que seraient les passions sans la volonté ? – une anarchie de mouvements sans ordre ni sens…

Le scepticisme est justement la valeur qui caractérise les « bons Européens » selon Nietzsche. Ce pourquoi il révère Montaigne plus que Descartes.

Rien de conservateur, donc, dans cet appel à la culture européenne. Plutôt la continuation d’un mouvement commencé avec les Grecs vers le savoir et le débat, vers l’amélioration de la conscience humaine. Car les Européens d’aujourd’hui sont les « héritiers du dépassement de soi le plus long et le plus audacieux de l’Europe » (Le Gai savoir §357).

  • Renoncez au troupeau – pensez par vous-même !
  • Renoncez à la vérité absolue – adhérez au « gai » savoir qui multiplie les interprétations et laisse ouvertes les portes !
  • Ayez la volonté de vivre plus intensément, d’exister plus, d’être meilleur – en sublimant pulsions, passions et raison dans l’intelligence des choses et la volonté des actes !

Certes, voter pour des députés nationaux de seconde zone, recalés par leur parti dans cette voie de garage qu’est le « Machin européen » vu de l’énarchie parisienne centrée sur le Pouvoir autour du Président, paraît bien faible, vu des hauteurs de Nietzsche. La faute aux minables socialistes et aux étriqués de droite.

Mais il faut bien commencer par un bout… Avant l’univers, la terre ; avant la terre, l’Europe – seul grand ensemble susceptible de participer à cet « universel » dont rêvent les bonnes consciences à bonne excuse. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). S’ils ne vont pas voter pour l’Europe, ces bobos qui vantent « l’universel » en incantations rituelles, ils ne risquent pas de voter pour le monde ! Beau prétexte à surtout ne rien faire, tout en se pavanant en Bisounours, content de soi. « Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne », Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2.

Boboterie qui incite le populaire à voter contre ces « élites » dévoyées, pour des populistes aigris et étroits d’esprit. Le contraire du « bon Européen » dont Nietzsche a montré l’attrait…

Friedrich Nietzsche sur ce blog

Un article excellent de Pierre Verluise, docteur ès Science politique, sur la France dans l’Union européenne.

Catégories : Frédéric Nietzsche, Géopolitique, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Martin Amis, Expérience

Martin Amis experience

L’année de son demi-siècle, Martin Amis fils de sir Kingsley Amis et père de Louis, Jacob, Delilah et Fernanda (à l’époque), publie son festival de souvenirs. Trop jeune pour des Mémoires, trop romancier pour un Journal, trop modeste pour une Autobiographie, il préfère l’Expérience de la réminiscence. Un bel objet littéraire qui a obtenu le James Tait Black Memorial Prize, l’un des meilleurs prix littéraires du Royaume-Uni, établi en 1919.

A peu près toute la vie consciente de l’auteur est dévoilée, replacée dans sa famille, son époque et sa subjectivité d’écrivain. Le père est le personnage principal, modèle mimétique que Martin reproduit presque parfaitement : comme lui deux fils à un an d’intervalle, comme lui écrivain de fiction, comme lui divorcé et à nouveau père, comme lui tenté par l’euphorie des adjuvants (cigarette dès six ans, cannabis adolescent, alcool adulte), comme lui muni par l’hérédité de mauvaises dents et, par fonction, traqué par les tabloïds britanniques – la pire vulgarité du monde.

Le livre commence par un dialogue de l’auteur avec son fils aîné Louis, 11 ans, et se termine par une lettre toute fraîche à sa tante « que je n’enverrai jamais, publiée dans un livre que tu ne liras jamais » p.555 – parce qu’elle est morte. La vie, la mort, la transmission, tels sont les thèmes d’Expérience. Le père et ses fils, ses filles, le mari avec ses épouses, l’écrivain tâcheron avec ses livres, ses amis et la littérature. Il y a aussi la fratrie (Philip, frère aîné d’un an et quasi jumeau, Sally la petite sœur et Jaime de demi-frère de vingt ans plus jeune), les cousins (Rob, David) et les cousines (Marian, Lucy), les adultes (Jane, Larkin) et les modèles littéraires (Saul Bellow, Ian McEwan, Julian Barnes et d’autres). Lucy, la cousine, a disparu à 19 ans un soir qu’elle rentrait en bus : elle fut la victime étranglée de Frederick West, le trop célèbre tueur en série.

Martin Amis 1961 en famille

Ce qui donne ces méditations obsessionnelles sur la mort violente d’un enfant, le viol de l’innocence, la pédophilie, la perte des repères, la nudité, le divorce, la paternité ignorée, l’époque. Né en 1949, Martin est un enfant du baby boom et un adolescent de la révolution des mœurs. « Au début de notre amitié, j’étais ébahi de voir David [son cousin] jouer nu sur la plage à Swansea. Ce n’était pas sa nudité qui me surprenait, mais son indifférence. Il se mettait à genoux  pour faire un château de sable, et il creusait, construisait, polissait sans se départir de son sérieux. Je compris que j’avais perdu cette liberté depuis longtemps, depuis bien des étés. Quelque chose était apparu en moi, que lui n’avait pas encore. C’était un villageois, j’étais un citadin. Était-ce la raison ?… » p.204.

Son père a connu « une poule » lorsque Martin a eu 13 ans. Lui et son frère Philip (de « 375 jours plus âgé »), ont vécu quelques mois comme si le monde de l’enfance s’écroulait définitivement, comme si le père les abandonnait, les refusait. « Le divorce : un événement d’une violence inouïe », écrit-il p.378 lorsqu’il l’inflige lui aussi à ses propres enfants. Et puis la vie reprend, le dialogue dans les larmes, l’attachement malgré tout, jusqu’à aller vivre avec lui et sa seconde femme Jane, l’ex-« poule », une parfaite belle-mère, écrivain elle aussi qui a poussé Martin à Oxford. Mais l’absence de père est peut-être plus éprouvante que le père absent. Une fille est née à Martin sans qu’il le sache, il le retrouvera quand elle a 19 ans. Curieuse expérience là aussi.

martin amis 1965 un cyclone a la jamaique

Le lecteur étranger éprouve combien la culture anglo-saxonne protège l’enfance et combien aussi, dès la puberté, le garçon surtout est poussé sans ménagement et sans garde-fou vers le monde adulte. A 13 ans, Martin Amis se sent rondouillard à gros cul, son passage en John Thornton dans le film de Mackendrick, Un cyclone à la Jamaïque, tourné en 1963 (à quasi 14 ans) n’a pas marqué l’histoire du film. Le petit frère de John, le lumineux et plastique Jeffrey Chandler (photo), blondinet sauvage de 11 ans dans le film, est bien plus séducteur. Martin se compare sans cesse à son grand frère – et un an de plus, à cet âge, fait toute la différence. Déniaisé à 15 ans après le siège d’une copine (1964 était un peu tôt pour la révolution des mœurs), sa carrière d’acteur s’arrête là et il entreprend sa mue d’écrivain.

Il n’est facile nulle part d’être « littéraire », ce que les éduquants classent dans une catégorie de seconde zone. Autant les matheux sont sur des rails (il suffit de suivre, d’apprendre et de recracher sans état d’âme – pour le plus grand plaisir des sachants), autant les littéraires, faute de repères précis d’évaluation, apparaissent rêveurs, sentimentaux et paresseux. Ils ont besoin de mûrir et de trouver des modèles, or ces modèles sont extrêmement rares par fonction chez les profs. Martin a eu son père et les ami(e)s de son père, avant ses pairs et les amis de ses pairs. Il est entré à Oxford non sans mal, après avoir épuisé sous lui nombre de « boites à bac » aussi administratives et inutiles que sans âme.

Son « premier boulot » a été critique au Times Litterary Supplement – grâce à l’aura de son père. Il est passé ensuite, émancipé, au New Statesman, organe de gauche plutôt trotskyste. « Je me situais au centre gauche, tendance libertaire », dit Martin p.286 – autrement dit opposé à Kingsley son père, carrément à droite. Son « premier roman » The Rachel Papers publié en 1973 remporte le Somerset Maugham Award, déjà autobiographique faute d’expérience encore de la vie.

martin amis experience ed anglaise

Mais l’existence ne se termine pas à 50 ans, en 1999, année ultime du dernier siècle et année d’écriture d’Expérience. La cinquantaine est le moment d’un bilan à mi-vie, juste après la mort du père. Martin Amis porte son regard critique, avec la noirceur et l’humour qui caractérise son style, sur sa propre existence. Le lecteur (pas trop jeune) est envoûté. Moins parce qu’il a vécu à peu près la même époque que parce qu’il sent ce que l’auteur a mis de lui, ses désirs, ses fantasmes, ses obsessions. C’est bien sûr excellemment écrit, ce que le traducteur a eu le talent de faire passer en français. Avec un index bien utile (rareté littéraire, surtout en France !) et un cahier central de photos choisies.

Martin Amis, Expérience (Experience), 2000, traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Folio 2005, 591 pages, €10.07

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yalta palais Vorontzov

Le soleil nous réveille, par la vitre dans notre chambre de trois ce matin. Trois comme la troïka obligatoire en communisme, vieille habitude de faire surveiller chacun des deux autres par le troisième. La plupart des chambres sont pour trois chez l’habitant, dans les pays ex-soviétiques. Il fera chaud dans la journée, plus de 35° selon la babouchka Assia. Elle nous a préparé un petit-déjeuner comme pour aller travailler aux champs, soucieuse de ne pas nous voir mourir de faim. Elle nous offre des œufs frits aux oignons et tomates, l’habituelle salade de tomates et concombre à l’aneth frais, du fromage, des biscuits, sans compter le pain, le beurre, la confiture, le miel. Son café « à la turque » est très doux.

Assia vivait en Russie auparavant. En 1944, petite fille, elle fut chassée avec sa famille tatare à Tachkent. Elle s’y est mariée, a construit une maison là-bas, y a eu trois enfants et cinq petits-enfants. Son mari et elle sont passés par l’Allemagne de l’est durant deux ans avant de revenir s’établir ici, illégalement, avec d’autres Tatars sur un terrain libre.

yalta palais vorontsov

Nous la quittons avec nos bagages pour aller visiter ce matin le palais Vorontzov, un joli bâtiment classique qui domine de haut la mer. Vorontzov était un général qui avait choisi la fidélité au tsar en place contre Catherine II. Il fut emprisonné après la victoire de Catherine, mais quatre jours seulement tant était grande sa popularité. Pour l’éloigner, on le nomma ambassadeur à Londres. Son fils, né dans la capitale britannique, s’est marié à Paris avec une riche polonaise et est revenu en Russie avec la première fortune du pays. Vorontzov descend du duc de Malborough, tout comme Churchill.

yalta palais vorontsov jardins

On raconte d’ailleurs que, lors de la conférence de Yalta en 1945, Churchill a exigé d’être logé au palais Vorontzov, « en souvenir de son ancêtre », plaida-t-il. Après quelque résistance, mais n’ayant aucun prétexte valable pour le lui refuser d’office, satisfaction lui fut donnée. Le KGB, qui surveillait tout le monde, mais de l’extérieur du bâtiment couvert par l’immunité diplomatique, fut très étonné d’entendre frapper des coups réguliers chaque nuit, à l’intérieur du palais. Quand Churchill quitta les lieux, les agents retrouvèrent des trous dans les murs, sans savoir à quoi ils correspondaient. L’histoire veut que le subtil Churchill ait récupéré là tout l’or des Vorontzov, dont il est parent. Il l’avait caché dans les doubles parois du palais avant leur fuite devant les Rouges, en 1918.

yalta palais vorontsov fille russe

Cette histoire est bien belle. Cette autre, que nous conte Natacha serait une autre histoire vraie. Le général Vorontzov avait fait le pari, avec le chef des Douanes du tsar, de passer en fraude des bijoux dans une cachette inviolable. Pari tenu. Il arrive donc lui-même à la douane avec un chariot plein de bagages, accompagné d’un petit chien qui jappe. Les douaniers, prévenus, fouillent tout le chargement, ne trouvent rien ; démontent la charrette, ne trouvent pas plus ; et le chien est là, dans leurs jambes, qui les agace et ils le chassent. Après avoir bien vérifié et revérifié, démonté tout ce qui pouvait se démonter, le chef des Douanes s’avoue vaincu. Il doit deux palais à celui qui est parvenu à le berner, mais il veut quand même comprendre. Vorontzov siffle, le petit chien reparaît : il porte une fausse fourrure qui le fait paraître plus gras et les bijoux sont caché dedans. Nul douanier n’avait porté attention à ce klebs hargneux qui tournait autour d’eux, bien en évidence.

yalta palais vorontsov lion

Nous ne visitons pas l’intérieur du palais car il y a trop la queue et c’est de peu d’intérêt. Mais le parc est superbe, s’étageant sur la pente, alternant une forêt d’essences diverses importées de partout avec des jardins rigoureux à la française. Un escalier aux lions inspirés de Venise rappelle que cet animal est l’emblème des Vorontzov. Ces lions-ci sont représentés dans diverses attitudes : endormi, éveillé, debout, rugissant et la griffe sur un globe. Plus le visiteur monte l’escalier, plus le lion est réveillé, prêt à défendre la place.

yalta palais vorontsov fontaine de pleurs

Une fontaine d’imitation turque, « la fontaine des pleurs » fait couler une eau pure goutte à goutte depuis le haut, qui remplit le premier petit bassin, se déverse globule après globule dans un second, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Le tout rappelle les larmes et attendrit le cœur du passant. Les jardins sont plantés d’essences venues du monde entier souvent rares, araucarias, cèdres, chênes, marronniers. Ils sont parsemés de lacs artificiels « où nagent des singes », déclare Natacha en lisant librement le mot « cygnes ». Un chaos de pierres, savamment disposé, reconstitue un paysage « romantique » comme aimait à en imaginer l’époque. Un labyrinthe de lauriers rappelle la Crète et son Minotaure.

yalta palais vorontsov gamin russe

Les familles débarquées d’un bateau de croisière russe se font photographier devant les lions, à côté des fontaines, parmi les fleurs. Les femmes se font prendre dans les bosquets, les jeunes garçons grimpés sur un arbre ou caressant un fauve pétrifié. Les groupes portent une étiquette au nom de leur bateau sur leur chemise, ou sur leur short quand ils n’en portent pas. Je photographie un blondinet de dix ans particulièrement vif et coquet. Bermuda paille, sandales de cuir, la chemise ouverte, jaune à carreaux entourés de noir, un collier de perles de bois ovales brun et blanc au cou, une croix de bois léger au bout d’un long lacet noir qui lui bat le plexus, le bracelet-montre futuriste, il pourrait être un modèle pour la mode ou un jeune acteur de film.

yalta adolescente russe torse nu

Nous prenons le déjeuner non loin du palais, dans un restaurant qui ouvre sa terrasse ombragée sur la corniche qui y mène. Nous déjeunons d’une salade et d’un café. Dans une table non loin de nous déjeune une famille russe en vacances, typique du pays. Le père et la mère sont plus jeunes que moi mais paraissent usés par la vie et le labeur. Le fils de 16 ans est svelte et fringant, comme tous les garçons de cet âge, avec ce côté gentil de qui est plus éduqué et plus « raisonnable » que ses parents. La fille de 10 ans suit sans se poser de questions. La différence traditionnelle des sexes se manifeste à la sortie : « les hommes » vont à la plage, « les femmes » faire les boutiques. C’est cette attitude qui me fait dire être en présence de Russes moyens, sympathiques, pas très informés encore, restés traditionnels dans les mœurs. Le garçon a regardé plusieurs fois de notre côté et a commenté à ses parents ce qu’il comprenait de notre pays d’origine. Les touristes occidentaux sont rares en Ukraine et, sur les côtes de Crimée, le plus souvent Allemands ou Polonais. Il était intrigué par notre langue qu’il n’arrivait pas à situer.

Catégories : Ukraine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,