Italie

Magdalen Nabb, Le gentleman florentin

Florence en décembre : tout le monde est parti pour les fêtes, ou presque. L’adjudant carabinier Guarnaccia est cloué au lit par la grippe. C’est le tout jeune Bacci, encore à l’école de police et en stage de terrain, qui est de permanence au palais Pitti, la nuit où…

Un meurtre a eu lieu dans un immeuble signoriale (résidentiel). Toutes les portes étaient fermées ; le veilleur de nuit n’a rien vu, les voisins rien entendu. Sauf une gamine, vraie garçon manqué, qui aime les pistolets et a été réveillée par deux bang ! L’un d’une arme, l’autre de la porte d’entrée. La victime est un Anglais, mais pas n’importe qui : un diplomate retraité célibataire et pas homo pour une fois (en 1981, c’était encore scandale – et ça le redevient).

Mais qui avait intérêt à cette mort suspecte ? Personne en apparence, ni ennemi, ni amant, ni amante, mais… en fouillant un peu, les enquêteurs remarquent que le personnage « changeait de meubles » tous les mois, ce qui est un peu bizarre. Ce qui l’est moins, bien que baroque, est que les déménagements avaient lieu à trois heures du matin : quand tout le monde dort, mais aussi quand les célèbres embouteillages de Florence n’ont plus lieu. L’Anglais était-il le pivot d’un trafic ? Une œuvre d’art estampillée du Ministère est retrouvée chez lui, une majolique de Della Robbia. C’est louche.

Deux inspecteurs de Scotland Yard venus de Londres par avion participent en observateurs à l’enquête, ce qui permet quelques vues savoureuses sur les mœurs des Italiens, exotiques pour eux – et pour le lecteur français qui apprécie.

Si le capitaine est un brave homme qui veut ne pas perdre la face, si le carabinier stagiaire est jeune et impulsif, l’adjudant grippé est humain trop humain. C’est ce qui fait sa faiblesse apparente et sa force profonde. On ne la lui fait pas. Il aime les gens et cherche à les comprendre en profondeur. Lui trouvera la solution, que la pure raison n’aurait su connaître. Elle est misérable mais loin du vice et plutôt inattendue.

La famille du mort, notable au Royaume-Uni, souhaite ne pas faire de vagues. Mais y en a-t-il à faire ? Le petit peuple de Florence s’attroupe volontiers autour de tout événement, commente, fait son théâtre – les drames en revanche se jouent dans l’ombre, ignorés. Alors, la mort d’un Anglais, vous parlez !

Un bon premier opus pour cette reine du crime américaine qui a choisi Florence pour territoire. Avec humour, ainsi décrit-elle les inspecteurs anglais : « Ils formaient un duo pour le moins singulier. L’inspecteur Jeffreys considérait son chef comme le produit classique d’une public-school de troisième classe, dont seule l’arrogance surpassait l’ignorance. Le chef tenait Jeffreys pour un prolétaire parvenu, aigri et dénué de tout respect. Les collègues forts de moins de préjugés estimaient qu’à son époque le chef n’avait pas son pareil pour attraper les voleurs et que le jeune homme se révélait d’une intelligence exceptionnelle. On disait qu’il se ferait un nom, à condition d’éviter qu’on le renvoie » p.35.

Magdalen Nabb, Le gentleman florentin (Death of an Englishman), 1981, 10-18 2009, 220 pages, €7.50

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Magdalen Nabb, Le mystère Clementina

Si Donna Leon est Venise, Magdalen Nebb est Florence. Les anglo-saxonnes ont l’art et la manière de jouer au coucou dans le nid de la culture latine qui leur est étrangère pour la décortiquer mieux que les natifs. Les intrigues policières sont le sel qui permet de parler des gens. Le Brunetti vénitien est commissaire de police ; le Guarnaccia florentin est adjudant des carabiniers. Tous deux aiment les humbles, les gens du peuple, trop souvent ignorés et mal traités par ceux qui se croient puissants parce qu’ils ont un grade ou de l’argent.

Clementina est une vieille folle, enfin pas si vieille – la cinquantaine – et peut-être pas si folle – quand elle vous perce de ses yeux bleus. Mais elle se montre nue à sa fenêtre et le quartier qui la connait est en émoi. L’incident ne dure pas malgré les jeunes qui la provoquent car Franco le cafetier de la place y met le holà. C’est par hasard que Guarnaccia passait par là : il apprenait à sa femme à conduire la petite Fiat et elle a calé, bouchant la rue.

Tout serait oublié si, quelques jours plus tard, la Clementina n’était retrouvée morte par ses voisins, la tête dans le four à gaz malgré la bonbonne presque vide. Elle aurait cherché à téléphoner la nuit d’avant à l’adjudant parce qu’un homme voulait s’introduire chez elle, mais Franco le cafetier n’a rien trouvé. Le lieutenant pressé conclut à un suicide, tout comme le substitut du procureur qui trouve Guarnaccia lent et obtus et veut partir en vacances au plus vite. Il faut dire que ceci se passe en plein mois d’août et, avant même que l’on parle de réchauffement, août en Toscane a toujours été éprouvant.

Guarnaccia a connu la victime, même un instant, et il ne peut boucler son enquête aussi légèrement. Il va donc fouiller la vie de Clementina, dont les meubles ne recèlent aucune photo, aucune lettre ni aucun livret d’épargne. De quoi vivait-elle, malgré la charité du voisinage ? Le légiste déclare qu’elle a eu un enfant : où est-il donc passé ? Elle a été mariée : où est le mari ? L’asile où elle a été internée n’a plus guère d’archives depuis qu’un gouvernement en mal de fonds a décidé de supprimer les asiles. Et un mystérieux visiteur a demandé de consulter le dossier de Clementina.

L’enquête avance, malgré la touffeur et les obstacles ; comme toujours, chacun a quelque chose d’anodin à cacher mais qui prend du temps à démêler. L’auteur remonte à la grande inondation de Florence en 1966 et ces détails font le bonheur du lecteur. Florence n’est pas seulement vouée au tourisme, elle vit au quotidien, plus ou moins bien, passionnément.

Bien que non réédité, ce polar contemporain mérite d’être relu car il est hors du temps, parlant des gens comme ils sont.

Magdalen Nabb, Le mystère Clementina, 1988, 10-18 2003, 252 pages, €1.50 occasion

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Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Carlo Levi, « confiné » par les fascistes dans un village de Lucanie (Italie du sud) en 1935, évoque magnifiquement la vision paysanne de la vie. C’est une vue immémoriale, valable sans doute en tout temps pour tous les pays dans les mêmes conditions d’existence.

« Le Christ s’est arrêté à Eboli », ont coutume de dire les gens du village qui se sentent abandonnés de tous et pressurés par l’Etat central ; il n’est pas allé plus loin qu’ici. Les paysans de Gagliano sont des « bêtes », pas des chrétiens : ils ne sont bons qu’à être exploités.

La petite propriété ne rapportant presque rien, la bourgeoisie de campagne doit s’exiler. Seuls les incapables restent au pays et doivent pour survivre, dominer les paysans et lutter pour s’assurer les postes rémunérés de fonctionnaires ou des professions de santé. Pour les paysans, l’Etat et les Gros sont des envahisseurs d’une autre civilisation. En France, la Grande guerre et les instituteurs ont inventé la citoyenneté ; pas en Italie, où l’Etat est l’ennemi au point que les brigands qui luttent pour le bon droit du faible sont des héros, pas des zéros.

Plus que les liens familiaux qui sont sociaux, juridiques et affectifs, le sentiment du lien consanguin est intense. C’est la perception d’une affinité magique entre frères et sœurs de sang, mais aussi entre compères choisis et initiés. « Le lien fraternel est le plus fort entre les hommes », écrit l’auteur.

« L’amour ou l’attrait sensuel est considéré par les paysans comme une force de la nature, d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer ». Pour un homme et une femme, se trouver simplement seuls ensembles équivaut à faire l’amour, même s’il ne se passe rien de physique. Il y a là comme un instinct animal que la société cherche à dompter par l’édiction de règles contraignantes de rencontre.

La chèvre apparaît comme la bête la plus démoniaque car elle possède cette puissance de vie qui la fait s’accrocher aux rochers pour glaner sa pitance de ronces, toujours maigre et affamée. Pour le paysan, elle est vraiment « le satyre » mi-homme mi-bouc, le chèvrepied réel et vivant, presque humain par sa vivacité.

D’ailleurs, « il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui, mystérieux, des animaux et des monstres. » Lévi écrit que « tout, pour les paysans, a un double sens. La femme-vache, l’homme-loup, le baron-lion, la chèvre-diable, ne sont que des exemples extrêmes où cette ambiguïté se traduit en image ». Le sentiment de l’existence n’est pas un, comme celui de la raison, mais multiple. « Dans le monde des paysans, il n’y a pas de place pour la raison, la religion et l’histoire. Il n’y a pas de place pour la religion justement parce que tout participe de la divinité, parce que tout est réellement et non symboliquement divin, le ciel comme les animaux, le Christ comme la chèvre. Il est magie naturelle ». Tel est sans doute le paganisme spontané de qui vit en contact permanent avec les terre, les plantes, les bêtes et les saisons.

« Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n’est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante ». On a la superstition du portrait ou de la photo comme donnant pouvoir sur l’âme de la personne représentée. De même, les âmes des enfants morts sans baptême, les monacchicchi, se manifestent aux yeux de tous sous la forme de lutins malicieux et sages aux grands bonnet rouges. On jurera les avoir vu à l’œuvre comme je vous vois.

Les enfants vivants tiennent de l’animal et de l’homme adulte ; ils n’ont aucune enfance. Les bêtes sont leurs seules compagnes. Ils vont en haillons, à moitié nus, pataugeant dans les flaques avec les chèvres, jouant avec elles et les chiens. Ils sont renfermés et savent se taire ; sous leur naïveté enfantine, ils restent impénétrables comme des paysans déjà mûrs, dédaigneux d’un impossible réconfort.

Ce livre généreux nous met en sympathie avec un monde encore proche, intime avec la nature. Par atavisme millénaire, cette âme paysanne résonne profond en nous malgré le vernis urbain. Le fantasme écologique n’est-il pas aussi nostalgie de cet univers harmonique qu’ont encore connu nos grands-parents ?

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, Folio 1977, 320 pages, €8.30

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Retour à Pise et envol

Adio à la casa familiale de Simone et des gamins. La nonna surveille leur sommeil tandis que Simone met au four les croissants et les boules de pain surgelés pour notre petit-déjeuner avancé à L’Ogliera.

Nous prenons près de l’église le bus de 7h40 pour Portoferraio : 1h30 de virages avec le soleil dans l’œil. Nous repassons par Zanca puis par Marciana, sur nos traces. Puis nous allons directement au ferry de 9h30, Un Moby nommé Kiss. Il est rempli de familles sur le retour.

A l’arrivée, avec retard, nous avons juste le temps de courir pour attraper le train qui nous mènera à Campiglio, d’où nous changerons pour le « rapide » de Florence qui s’arrête à Pise. Sur le quai de Campiglio est élevée une statue de pierre au chien Lampo, plus une peinture à l’intérieur du bar. Ce fameux chien était celui du chef de train, il le suivait partout. Un jour, il s’est fait écraser dans une manœuvre.

En attendant à la gare, je vois une fille de 15 ans au short en coton souple couleur chair si court et si tiré qu’il dessine le pli de la vulve comme le pli des fesses. Cette blonde a un joli visage mais met tellement en valeur ses jambes de pin-up que s’en est gênant.

Dans le train, outre deux Albanais gras et vulgaires, une bande de garçons de 16 ans accompagnés de leur coach vont à Milan. Ils rentrent semble-t-il d’un stage de voile et sont tout dorés par le soleil et blondis par le sel. Un costaud bouclé lit La case de l’oncle Tom en italien, un gros pavé dont il a laborieusement regardé deux pages avant de le refermer. Est-ce la mode ? Est-ce au programme ? Son copain Riccardo, appelé par ses copains Riki, écoute la musique téléchargée sur son smartphone ; il a la voix grave et roule les r à la perfection. Son italien est très agréable à entendre.

Nous ne sommes plus que cinq à prendre le vol EsayJet de 19h20 – qui sera en retard d’une bonne demi-heure. En attendant, nous faisons un petit tour dans Pise, des courses. Les filles cherchent du parmesan, de l’huile d’olive et du vin de Toscane. Au Coop, d’énormes barils de spaghetti de marque La Molisana attirent mon attention.

Les boutiques regorgent de charcutaille artistement présentées, de fromages divers, de pâtisseries.

Je retrouve le restaurant de l’autre jour et nous y mangeons des pizzas. Un caboulot spécialisé dans le tout-cochon, juste en face, nous fait acheter des sandwiches pour le soir. Ils sont assez bourratifs et de fait pas très utiles.

Pour rentrer, huit moyens de transport successifs sont requis : le bus, le ferry, le train 1, le train 2, la navette, l’avion, l’Orlybus, enfin le métro ligne 4 jusqu’à Odéon. L’une des filles me dit que cela fait partie du voyage, elle qui doit encore rejoindre La Rochelle, puis Surgères, puis le bled à côté où elle habite…

F I N du voyage sur l’île d’Elbe

Voyage réalisé avec l’agence Chemins du sud

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Plage de San Andrea

La plage de San Andrea est couverte de familles qui vont nager ou en plonger, des rochers figurent des animaux et même un crâne.

Passe le vendeur d’ananas glacé et de coco frais, dans la glace en panier. Il lance d’un ton inimitable « cÔco, cÔco bEllo ! anan » ! Il prononce ce dernier mot avec une voix nasale, quasi comme « anéné ».

La montée de la route vers Zanca – et la voie qu’emprunte le bus – est particulièrement pénible : rude, cagnardeuse et interminable. Je ne suis pas fâché d’arriver à l’arrêt de bus où je m’assieds à l’ombre sur le banc. Des affiches remercient la population des condoléances pour un décès.

De retour à la chambre d’hôte, je vais directement remplir ma bouteille d’eau à la source pour le voyage vers Pise demain, puis vais prendre une douche et ranger mes affaires. La bande de gamins d’hier se défonce à grands cris dans la piscine hors sol installée dans un jardin derrière, juste un bassin posé de 4 ou 5 m de diamètre.

Comme d’habitude William y sévit, s’éclatant dans l’eau comme s’il était poisson. La fille plus grande que lui saisit son corps luisant et le jette, il adore ça. Sa médaille brille au-dessus de sa poitrine bien dessinée comme une cuiller d’hameçon. Le chien, un peu gros, un peu con, s’appelle Pilo.

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Plage de la Cala

La redescente vers la mer à la Cala et la Caletta est d’autant plus pentue.

C’est une crique de galets à l’eau transparente, celle couleur menthe à l’eau qui nous avait fait tant envie, un peu plus tôt, après la punta della Madonna. L’eau est chaude et salée.

Deux petits blonds de 5 et 7 ans, cette fois français, jouent avec leur père ; nous ne voyons pas de mère. Peut-être le père est-il divorcé et a-t-il pris ses enfants durant les vacances ? Il apparaît très préoccupé de bien faire mais assez directif et un brin autoritaire. Non sans contradictions : il fait mettre un maillot synthétique aux gamins à cause du soleil qui forcit, mais les laisse sans casquette en plein soleil. L’aîné est en tout cas très sociable, il raconte comment ils vont aller manger une glace après la plage, puis prendre la voiture pour le ferry et faire de longues heures de route pour rentrer chez eux. Mais il ne dit pas où.

Trois chatons assez grands viennent quémander à manger et se faire caresser. De faim, ils mangent même des pâtes au pesto tombées. Je leur donne ma ration de jambon qui donne soif.

Toute une bande d’Italiens jacasse devant la plage ; certains sont dans un bateau ancré dans la cale, d’autres arrivent par le sentier, des jeunes filles surviennent après. Tous sont ensemble et ne s’entendent pas sur la suite : faut-il se baigner ? Gagner le bateau ? Remonter ? Et ils s’interpellent à grands cris du bateau à la plage et entre eux sur la plage : « la commedia del arte », conclut Denis.

Un petit blond de 11 ans du groupe, à tête d’un ange de Ghirlandaio, en tee-shirt, chaussettes et chaussures de tennis blanche, bermuda kaki, cherche à se faire mignoter par son père à lunettes et casquette. Nous les retrouvons sur le chemin vers San Andrea, Denis parlera avec eux et il appert que le gamin est scolarisé au lycée français de Rome.

Nous reprenons la grimpée vers San Andrea. Denis nous parle du granit porphyrophile, avec inclusions.

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Plage de Capo San Andrea

L’orage prévu s’est déclenché en fin de nuit, ce matin du vendredi 1er septembre. Il y a eu un peu de pluie et au matin tout est frais et lavé, des odeurs de plantes flottent dans l’air. Le village s’éveille avec lenteur entre les vieux qui vont à la source, les gamins qui vont acheter un journal pour papa et les ados déjà partis tester la plage. Un macho velu et noir de soleil qui est allé se baigner de bon matin hésite entre les deux cafés, fait plusieurs allers-retours d’incertitude avant de s’installer en terrasse du café moderne, pieds nus, en caleçon, la serviette en travers du torse.

Derrière l’église, un petit marché d’artisanat s’installe, juste pour la saison touristique. Le bus est à 8h40 et nous conduit à Marciana Marina, dans le nord de l’île. Les nombreux virages rendent un peu nauséeux. Quelques matrones montent, sans âge après 30 ans, fatiguées par les travaux ménagers et la négligence. Un vieux en polo rouge, moustache blonde et valise reçoit un appel téléphonique, puis engage la conversation avec les filles et avec Denis, assis non loin. Il parle français appris à l’école et cite même du latin.

A Marciana Marina, sur le quai, quatre gamins de 5 à 11 ans en slip s’arrosent mutuellement d’eau du port. Frères couleur d’argile, ils sont unis dans le plaisir païen de l’eau et du soleil.

Nous longeons les quais jusqu’à la tour génoise. En face, une boutique de bijoux en vrai corail attire les filles ; deux d’entre elles s’achètent boucles d’oreilles et bracelet. Le temps pour moi de mignoter une chatte qui aime les câlins.

Puis nous empruntons le sentier côtier qui monte vers les hauteurs, vers un tronçon de route, puis redescend avant de remonter – en gros 300 m de dénivelée.

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Crêtes vers Pomonte

Nous prenons deux gros taxis pour joindre le village de San Piero in Campo, 226 m, dans la partie ouest de l’île, ce qui nous fait traverser en voiture toute la partie centrale. Ils nous laissent sur la place à la fontaine et continuent de convoyer nos bagages jusqu’à Pomonte, à l’extrémité est où nous serons ce soir – à pied.

Le ciel est à peine embrumé et nous partons marcher sur le versant sud. Une mine de granit est en activité. Nous dépassons des cabanes de berger en pierres sèches. Un ancien moulin à grain, il mulino di Moncione – le plus grand de l’Elbe – était alimenté en saison des pluies par un torrent de la montagne. Un réservoir permettait de faire tourner la meule sans à-coup. Il a cessé de fonctionner en 1910, les parties en fer furent revendues 270 lires en 1935 pour financer la guerre d’Ethiopie, et le tout est aujourd’hui ruiné. Le maquis est desséché par la saison exceptionnelle.

Le sentier GTE est entretenu, mais dès que l’on passe – par un « rempaillou » selon Denis – sur la variante MTE, ce ne sont que broussailles envahissant le chemin et chaos de roches. Je me râpe le genou droit lorsque ma chaussure dérape en montée.

Dès que sourd un peu d’eau, les lieux se plantent d’arbres qui font de l’ombre et l’herbe pousse. Pour le reste, c’est cagnard et roussi, mais odeurs de marjolaine ou de sauge. Nous buvons nos trois litres allègrement dans l’après-midi. Cette étape est sans intérêt car le panorama est rarement visible et il est difficile de détacher ses regards du sol sans se tordre une cheville. Certains ont vraiment du mal.

Nous pique-niquons à la cabane de pierres sèches avant le col della Grottaccia à 647 m. La salade du jour est au riz, à la tomate, au persil, aux anchois et aux courgettes crues émincées. Il y a aussi du saucisson au fenouil et du pecorino. Et toujours le doigt de vin rouge pour le goût.

Nous repartons pour passer le col et redescendre très longuement vers le village de Pomonte au bout de la vallée creusée par la rivière, sur la mer.

La fin est dans une pinède. Une source commune est sise près d’une vigne, à une centaine de mètres de la route. Elle nous permet de refaire de l’eau car nous avons une fois encore tout bu. Il y a eu moins de pentes abruptes qu’hier, mais plus de dénivelée. J’ai fait très peu de photo, faute de paysage.

Notre hôtel L’Ogliera via del Porto Vitale est dispersé car plein en cette saison. Une partie va dormir à l’adresse, une autre dans des studios de gîte un peu plus haut dans le village, et Denis et moi chez la fille de la patronne, Simone, qui a ouvert une chambre d’hôte. Cette fois je partage la chambre, mais le grand lit matrimonial est séparé de deux lits individuels par une tenture colorée. Il y a même un coin cuisine et un frigo en plus d’une grande salle de bain.

Une fois installé, je vais seul à la plage, tout au bas du village. De gros galets glissants la tapissent, ce qui est peu agréable et rend difficile la rentrée dans l’eau sans sandales de plage. Il est 17h30 et les familles sont installées à quelques mètres les unes des autres dans l’estran étroit entre les vagues et le rocher. Les gosses sont très bronzés, surtout les garçons car les fillettes semblent moins s’exposer. J’en ai pourtant croisé deux magnifiques en vélo rose et en seul slip ; elles logent dans un gîte un peu plus bas du mien. Cheveux blonds et corps doré, 7 à 9 ans peut-être, elles descendaient vers la plage avec maman.

J’observe un couple de gamins dans les 9 ans, un blond et un brun, qui se défient au plongeon depuis un gros rocher arrondi qui s’avance dans la mer. Avec masque et sans masque, ils plongent et remontent, s’exclament et blaguent, incitent un gros plus grand et balourd à venir les rejoindre, le ventre en bouée et les seins d’une sirène. Tous deux sont sveltes, nerveux et portent une médaille au cou, ce qui leur donne un aspect plus âgé, style « beau gosse ».

En haut de la rue, sur le banc du glacier qui précède la place de l’église, une brochette d’enfants allemands de 6 à 10 ans lèchent une glace sous la surveillance de leur mère. Trois garçonnets et une fillette blonds, dorés, torse nu et en short de jean. Un vrai dessin de Pierre Joubert.

Je reviens au gîte pour une douche et écrire, Denis est parti faire les courses pour le pique-nique de demain. Tout le groupe a rendez-vous « pour l’apéritif » à l’un des cafés de la place de l’église. En y allant, je croise un adolescent à la profusion de cheveux noirs sur le crâne, souple comme une liane et le corps dessiné avec la délicatesse d’un Botticelli. En seul short et tongs, chien en laisse il se retourne en contrapposto vers son copain habillé, mettant en valeur ses formes graciles auxquelles l’autre ne paraît pas sensible. Il peut avoir 15 ou 16 ans.

Nous dînons au restaurant de l’hôtel appelé lui aussi L’Ogliera, mais sis sur la route principale qui traverse le village et fait le tour de l’île. Cette situation devrait lui attirer plus de clients tandis que l’hôtel où dormir est au calme dans le haut. Penne aux coquillages, daurade entière et fruits.

Au retour vers le gîte, vers 22 h, une horde de gamins de 8 à 11 ans courent pour jouer ensembles autour de l’église, rhabillés après la douche. C’est le plaisir de la fraîche et de la semi-obscurité des villages du sud avant d’aller dormir. Les rues sont encore animées : vieilles devant la télé, toutes fenêtres ouvertes, une plus jeune pianotant sur son smartphone, le chien assoupi à ses pieds. Un commerçant rentre chez lui avec sa voiturette et se gare ; il est torse nu.

Le nom de l’hôtel L’Ogliera signifie l’écueil. Il fait référence à un gros rocher déchiqueté au large de la plage, vers lequel les nageurs à masque aiment aller plonger. Un bateau aurait été coulé à cet endroit dans les années cinquante pour toucher la prime d’assurance, dit-on.

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Porto Azzurro sur l’île d’Elbe

Après avoir exploré hier le sud des deux caps qui forment l’île à l’est, nous partons ce matin vers le nord. Un bus nous mène à Rio nell’Elba.

Dans l’église, figure une statue du Padre Pio, ce capucin italien affecté des stigmates du Christ et canonisé le 16 juin 2002 sous le nom de saint Pie de Pietrelcina.

Puis les montées et descentes se succèdent à pied  sur la ligne de crête, jusqu’au plus haut point du Cima del Monte – 516 m –  qui sert de relais aux antennes mobiles.

La vue porte sur les deux versants du cap, Portoferraio d’un côté, Rio Marina de l’autre. Nous regardons passer les traits blancs des ferries longeant la côte et le profil des îles au loin, dans l’embrumée de la distance.

Le Castello del Volterraio est à 395 m ; il date du 13ème et est le plus ancien château de l’île ; il commandait la route du fer. L’île perçue au loin est Capraia, elle sert de pénitenciers pour courtes peines.

Denis nous montre les plantes du maquis, la lavande des maures, le ciste pyrophytes, la queue de lièvre si mignonne et douce à caresser, le pistachier des oiseaux.

Il nous parle du continent proto-ligure qui enfonce l’Italie comme un bélier sous les Alpes et qui a redressé nord-sud les îles de Corse et Sardaigne. Ce pourquoi ces îles, comme Elbe, ont une géologie particulière, non calcaire, comme les îles du Levant. Flore et faune ont de même gardé l’empreinte de ce continent perdu.

La dernière grimpée au Monte Castello – 396 m – est très pentue, sous un soleil brûlant, en état de fatigue et en hypoglycémie. La pause pêche pour attendre les autres, est particulièrement bienvenue. Nous pique-niquons une demi-heure plus bas, sous des pins parasols, au-dessus de la Madonna Monserato.

La salade du jour est à retenir : roquette, tomates grelot coupées en deux, pois chiches, cœur de fenouil cru émincé, copeaux de parmesan, huile d’olive et vinaigre balsamique. Les lambeaux de jambon cru sont en option. Nous faisons la sieste sous les pins à l’adolescence du jour : les 13-15 heures, comme les ans, sont toujours les plus pénibles. La Madonna Monserato est une abbaye construite par les Espagnols sur le modèle de Montserrat. Une croix de fer sur un pic la surplombe.

Nous descendons par un « sentier de chèvre » caillouteux, avec des passages sur vire – mais dans la pinède. Il fait moins chaud. Nous rejoignons la vallée, puis la route devant le pino nonno, le pin grand-père, tricentenaire. Une branche morte vient de lui être coupée. Denis demande de l’eau à une dame qui habite une petite ferme au bord de la route ; elle cultive probablement les champs plus bas. Nous sommes assoiffés comme hier. J’ai bu aujourd’hui plus de quatre litres, ayant emporté pas moins de deux bouteilles d’1,5 l et ayant bu pas moins d’un demi-litre au petit-déjeuner. Avec le nouveau demi-litre d’eau de la dame que j’avale, cela fait bien quatre litres. Et la journée n’est pas terminée. La chaleur d’aujourd’hui (34°) et l’effort des montées et descente du jour fait consommer du liquide. Le corps s’adapte et je me sens physiquement moins fatigué qu’hier.

Nous rentrons par la plage de Porto Azzurro à la sortie de la baie, dans une calanque protégée. Le sentier du littoral longe la forteresse – centre pénitentiaire. Le comble est que de gigantesques marches casse-pattes hautes de 25 à 55 cm chacune nous obligent à grimper encore, le long d’une pinède « propriété privée ». Agaves et figuiers de barbarie agrémentent les rochers. Plus loin, de grands ados se lancent des défis à qui sautera de la falaise le plus haut dans l’eau. Le sentier passe à sept ou huit mètres des vagues et ce n’est pas très élevé, mais il faut le faire. Et c’est à grand cri que le dernier s’élance, le plus timoré peut-être. Une fois en bas, la bande des sept s’éloigne à la nage, raffermie par le défi partagé entre mâles, dans un grand sillage. Les filles attendent en maillot de bain à l’ombre, assises sur les dernières marches du sentier aménagé, juste avant les bars du bord de mer. Il faut que les garçons aillent dépenser leur énergie avant de venir flirter en douceur.

Sur la plage de la cale, juste avant le port, une colonie pour les 7 à 9 ans montre des corps souples et bien grillés, peu sportifs mais élégants. Une sirène à flotteurs est avachie sur un rocher devant eux, prenant de toute sa peau comme avidement les rayons solaires. Selon Denis, on ne salue du « salve » que les jeunes sportifs comme soi ; ce serait familier autrement – le terme vient des Romains et a été repris par Mussolini. Ciao vient de schiavo, esclave et, même s’il est répandu aujourd’hui, n’en est pas moins un peu vulgaire. Signe du tutoiement, il signifie « je suis à ton service ». La façon correcte de saluer est de dire Buongiorno jusqu’à la sieste (vers 15 h), Buonasera ensuite et Buoanotte juste avant d’aller dormir. Arrivederci est utilisée comme formule d’adieu pour ceux que l’on vouvoie ; ArrivederLa est encore plus respectueux.

Avec au moins six des filles, je prends un granité citron – 3 € le grand verre – dans une gelateria du port que connait déjà Isabelle. C’est un luxe de temps caniculaire, bien que le sirop soit un peu sucré pour mon goût. Je l’allonge d’un peu d’eau de la gourde pour faire fondre le restant de glace pilée et prolonger ce moment. Les filles veulent ensuite se baigner en mer après leur douche à l’hôtel, ce qui est peu logique. Je préfère quant à moi laisser les vagues pour aujourd’hui et me rafraîchir sous la douche avant de me reposer, d’écrire ce carnet, puis d’aller acheter de l’eau au Coop pas loin pour la marche de demain, deux bouteilles d’1.5 l.

Nous dînons le soir à l’hôtel de risotto aux fruits de mer (au riz un peu trop al dente pour moi), d’un demi-filet d’espadon grillé avec courgettes sauce menthe et asperges vertes, et d’une tarte à la crème de la nonna (étouffe-chrétien).

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Plage Calanova

Nous descendons vers la mer pour une plage toute proche d’un bois de pins maritimes. Le sable est grossier et des rochers rendent l’entrée dans l’eau peu aisée, mais la mer est transparente et à bonne température.

Aucune hésitation pour y entrer. C’est un délice de nous y délasser alors que le pique-nique se prépare avec les volontaires. Des familles se sont installées là, les enfants cuivrés, minces mais moins costauds que nos petits Français. Les filles adorent ici le string ; elles portent des triangles de tissu si mini qu’ils ne laissent rien ignorer de leur galbe fessier.

La salade composée par Denis variera chaque jour, elle comprend aujourd’hui de la verdure et des tomates, des olives et des haricots blancs, quelques anchois. Du pecorino et de la mortadelle complètent les toasts en entrée, servis avec un quart de vin rouge, largement suffisant en raison de la chaleur. Chacun a porté sa pomme et un paquet pour le pique-nique.

Sous les pins, deux jeunes hommes ont tendu un ruban entre deux pins à une cinquantaine de centimètres du sol et s’exercent à marcher sur un fil. L’un d’eux, mince et musclé, jongle même avec trois boules pour oublier qu’il peut tomber. Le corps droit trouver son équilibre par réflexe car, dès que l’esprit s’en mêle, la confusion s’installe.

Nous achetons de l’eau au bar de la plage Calanova, 1.80 € les 50 cl car notre litre et demi est déjà bu depuis ce matin ! Nous achèterons à nouveaux 50 cl pour 1 € seulement cette fois à un autre bar de plage vers le Capo alle perle car nous avons tout bu. Jamais je n’ai autant avalé de liquide en randonnée que sur cette île et par cette chaleur qui dépasse constamment les 30° !

Nous poursuivons par le sentier côtier, surplombant ou longeant les plages, ne faisant presque aucune grâce des moindres découpes de la côte. Mais l’eau est si bleue et la senteur des pins si balsamique que s’en est un plaisir. Sauf que nous devons subir une ou deux grimpées très rudes vers la route ou dans des raccourcis. Nous passons devant le Forte Focardo, un fort construit par les Espagnols en 1678 pour commander la baie de Porto Azzurro.

Le vice-roi de Naples Fernando Fascardo a commandité les plans à l’ingénieur d’Etat Alessandro Piston de Toscane. Il reste zone militaire et résidence de la Marine italienne.

Denis nous montre sur une plage aux gamins presque noirs de soleil les posidonies, ces algues lamellaires qui s’ancrent au fond, appelées du nom de Poséidon. Il nous montrera plus tard l’arbuste de bord de mer résistant au sel appelé barbe de Jupiter. Les dieux étaient constamment liés à la mer sur la Méditerranée.

Nous passons par la roselière de la zone humide protégée de la Mola, sous Porto Azzurro. Après dératisation, il n’y a plus de rats – même courcis – mais Denis nous déniche quand même un raccourci ultime qui nous fait monter rudement puis redescendre d’autant pour rejoindre notre hôtel Due Torre (des deux tours). Il est situé près de la plage du port et est doté de trois étoiles. La chambre est plus moderne et l’eau chaude jaillit cette fois-ci à bonne pression. Selon l’affichage, la chambre coûte officiellement 90 € la nuit, mais il doit exister des tarifs de groupe.

J’ai moins transpiré aujourd’hui qu’hier, malgré le sac à porter et l’effort physique de la marche. Comme si le corps avait reconnu la nouvelle condition – qu’il connaissait déjà – et s’était adapté immédiatement. J’étais quand même fatigué sur la fin, même si nous arrivons dès 17h30. Après la douche, je dois encore faire la vaisselle du pique-nique, le lavage et mise au séchage de la serviette et du maillot de bain.

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Monte Calamita

Pendant que nous petit-déjeunons de croissants parfumés à la fleur d’oranger, la vie du lundi matin à Portoferraio reprend peu à peu dans la ville. Une volée de cloches appelle à une messe, les éboueurs passent ramasser les poubelles, les pépés vont acheter journal et cigarettes ou prendre un café serré. Le soleil dore déjà les façades – la journée sera chaude.

Sur le port, des familles attendent le ferry pour rentrer sur le continent, dont de nombreux petits Allemands blonds aux cheveux longs. Nous prenons le bus pour Capoliveri, au sud-est, village dans la montagne. Une horde de Noirs l’emprunte aussi ; ils sont flanqués de ballots portant des babioles à vendre sur les marchés, écume de la vague des migrants arrivés depuis deux ans et convertis en vu compra (je voudrais vous vendre…). Le paysage est à la corse, de maquis et de bois. Les villages semblent cependant plus vivants, habités toute l’année par des actifs plus que par des retraités. Mais nombre de maisons sont à vendre (vendesi) en raison d’un impôt foncier rétabli récemment, croit savoir Denis.

Nous faisons un tour dans Capoliveri, ses rues piétonnes aux façades colorées. Nous achetons inévitablement de l’eau à la Coop, 24 centimes la bouteille d’un litre et demi. Des caisses de fruits viennent des Illuminati. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la même secte qui sévit dans le Da Vinci Code (mais qui se souvient encore de cet événement éditorial ?). Les complotistes pourront spéculer à loisir.

Une maison affiche une plaque en poterie : « Attenti al gatto » – attention au chat ! Je verrai de même à Marciana une céramique portant les termes « Attenti a la nonna ». Passent des touristes dont deux enfants de 11 et 12 ans, garçon et fille en tongs avec de longues jambes bronzées, portant chacun au cou un téléphone mobile sous sachet plastique. Même en vacances, ils ne peuvent se passer de leur gadget social.

Nous quittons le village pour nous engager, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos sous le cagnard, sur une piste de VTT qui part vers le Monte Calamita (412 m). Denis en profite pour nous conter la vie sexuelle des figues. Il leur faut une abeille de 3 mm pour les féconder, ce pourquoi les figuiers ne poussent pas au-delà d’une certaine limite climatique (actuellement au nord de Lyon). Les fleurs se trouvent à l’intérieur de la bourse et ne deviennent fruits qu’à cette condition. Certaines races s’autofécondent en parthénogénèse. Les chênes-lièges poussent en arbustes au-dessus du maquis.

Nous croisons beaucoup de vététistes sur le chemin ; ce sport plaît beaucoup aux Allemands et contente plus les jeunes que la marche, trop fatigante et trop connotée retraité. Denis m’apprend curieusement que nombre de gens ne sont pas à l’aise en vélo. Même s’ils en ont fait petits, ils sont maladroits et ont peur de tomber – ce qui fait survenir inévitablement la chute. Nous rejoignons d’ailleurs un Italien dont le copain vient de chuter, probablement en freinant trop du frein avant. Mais rien de grave, seules ses lunettes de soleil ont éclaté.

Nous passons près de vignes en espalier, devant un ensemble de bacs de séchage des raisins noirs qui servira à faire un vin plus sucré (le Pisanti), devant la Tenuta delle Ripalte « Lo Zappatoio ».

C’est une ferme récemment réhabilitée en vignoble avec subvention du gouvernement pour assurer une gestion du paysage.

Avec sa haie de pins parasols, ses champs de vignes, son élevage de chevaux et sa terre entourée d’eau, le domaine me paraît un lieu digne des fermes autarciques romaines. Il sera l’un des points de fixation de la population si la Grande crise systémique que certains prévoient survient. Il sert en attendant de gîte aux vététistes et de centre équestre.

Depuis les hauteurs, Denis nous désigne la forteresse de Porto Azurro, village dans lequel nous allons coucher ce soir ; elle est devenue prison. Ce sont les feux des hauts-fourneaux des mines de fer de l’endroit que les marins grecs voyaient en longeant la côte vers Marseille. Le fer et le granit étaient les deux productions principales de l’île dans l’antiquité. Le granit a par exemple servi à bâtir le Panthéon de Rome. L’île vit aujourd’hui surtout du tourisme. Elle produit son vin, sa bière Birra Napoleon, son parfum Aqua dell’Elba.

Nous apercevons aussi l’île de Monte-Cristo, si chère à notre imagination d’enfant. Alexandre Dumas n’a jamais mis le pied dessus mais son aspect sauvage et son profil en Puy de Dôme l’a séduit.

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Villa Mulini, Napoléon à l’île d’Elbe

Du phare, nous apercevons la villa Mulini – qui porte le nom des moulins dont elle était jadis flanquée – que Napoléon 1er occupa lors de son premier exil de trois-cents jours, du 3 mai 1814 au 26 février 1815. Il fit rajouter deux ailes pour loger les siens, et aménager le jardin.

La façade est peinte en jaune citron et les volets en vert feuille. Il disposait d’une résidence d’été à la campagne, à San Martino, mais c’est d’ici qu’il organisa l’île, lui donna son drapeau, encouragea l’agriculture, fit construire des routes.

Elbe était en effet sa propriété  de 27 sur 18 km, ainsi que les petites îles au nord et au sud de Palmaiola et Pianosa, selon les conditions de son abdication. Elle était partie de la province de Toscane qui, à l’époque, était française.

Le 14 juillet 1802, les représentants des villages de l’île d’Elbe avaient prêté serment à la République française et un décret du 20 août l’ajoutèrent à la France. Ce sont les Cent jours qui réduiront l’Hexagone à sa forme actuelle…

Si Napoléon a tenté de revenir, c’est bien sûr par goût du pouvoir et ressentiments immédiats de la population envers le gros arriéré de Louis XVIII, mais aussi parce qu’il craignait déjà de se voir exilé par les Anglais à Sainte-Hélène, et enfin parce que le roi, aussi bête que borné, ne lui payait rien de la pension qui devait lui être allouée par le traité d’abdication.

Nous passons devant la façade de la villa, aujourd’hui musée, que nous ne visitons pas car il est trop tard. Des familles remontent de la mer, nues et bronzées.

En nous rendant vers le Forte Falcone, nous pouvons voir la petite plage de galets à une cinquantaine de mètres en contrebas des remparts où la chaloupe est venue chercher l’ex-empereur pour l’amener à la goélette qui l’emportera en France, à Golfe Juan.

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Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano

Sensualité et douceur d’une lesbienne communiste, Goliarda n’a pas peur des contradictions. Actrice de théâtre et professionnelle du cinéma engagé avec Luchino Visconti, l’auteur porte un prénom de clerc itinérant et baladin. Nom performatif donné par des parents anarchistes de vote socialiste ?

Le roman est autobiographique et conte la vie d’une femme dans un lieu particulier. La femme est surnommée « la princesse » par les habitants de Positano, village au bord de la mer à 20 km au sud de Naples, repérée pour un film et que le tourisme commence à peine à défigurer. En ces années cinquante d’après-guerre, le lieu est encore isolé, peuplé de pêcheurs, de cafetiers et de peintres venus d’ailleurs. Les personnages sont croqués avec délice comme l’adolescent Nicola, 13 ans au début de l’histoire et 23 ans à la fin, le nageur glabre Beppe qui a perdu une jambe, gelée en Russie durant la guerre, Giacomino le pâtissier, Pierpaolo l’ariste, Alfonso le requin, Helen la femme du maire, ex-épouse de l’’ambassadeur d’Angleterre – et la « princesse » Erica Beneventano. « Parfois j’ai comme l’impression que cette conque protégée à l’arrière par le bastion des montagnes oblige, comme un miroir de vérité, à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme qui, elle aussi, pousse à la révision de ce que nous sommes » p.152.

La narratrice de 24 ans est fascinée par cette jeune femme à peine plus âgée qu’elle qui monte pieds nus les escaliers du village, dans le balancement des hanches et que lui a indiqué Giacomino. Erica – la princesse – habite Milan mais vient se ressourcer à Positano. Frigide, presque lesbienne, « sa beauté – pas de vedette de cinéma, mais secrète, par cohérence entre le physique et la psyché » p.182 dit l’auteur, attire. Elle provoque sa rencontre, mais s’apercevra que ce fut réciproque. Les deux amies se sont trouvées, comme si elles cherchaient chacune une âme sœur pour contrer les accidents de la vie. Se nourrir de quelqu’un et puis revenir à son moi de tous les jours est la prérogative de l’amitié. Donc Erica lui raconte son histoire et c’est le début d’une fusion esthétique et spirituelle entre les deux femmes.

Erica fut amoureuse de son beau cousin Riccardo à l’adolescence mais il s’est exilé à New York par pauvreté au lieu de l’épouser. Elle a deux sœurs dont l’une se suicide à la mort de leur père, et l’oncle Alessandro, ignoré jusque-là, prend sous son aile les enfants. « L’erreur absolue qu’avait été notre vie sous les ailes protectrices du privilège et de la route absurde et abstraite tracée par les lectures mensongères » p.122 font qu’Erica se trouve démunie face à la vie. Il n’est pas bon d’être élevé dans du coton avec des rêves alors que la réalité vous rattrape et que vous devez brutalement y faire face. « Je suis vraiment ‘italienne’, douée pour la musique, la danse, les études, mais sans volonté de parfaire quoi que ce soit » p.141. Erica se préoccupe de peinture et épouse faute de mieux l’ami de l’oncle qu’elle n’aime pas, sa sœur Olivia se marie et pond deux gosses, l’autre sœur Fiore se supprime : où est la voie ? « Je compris enfin que la moralité sans faille pouvait être une arme meurtrière pour nous et pour les autres » p.133.

Veuve, Erica retrouve Riccardo revenu des Etats-Unis ; il dit avoir divorcé car son petit salaire de professeur dans une obscure université ne suffisait pas à les faire vivre dignement. Il peint, il est invité à Positano, il propose le mariage. Mais aime-t-il toujours sa cousine plus jeune que lui qui l’idéalisait ? Erica est désormais sortie d’affaire, elle a intelligemment fait fortune en achetant des peintures contemporaines avec goût, via les capitaux de son mari, et a fait fructifier son avoir. Riccardo veut-il se faire lancer comme peintre par une galeriste devenu célèbre ? Veut-il capter sa fortune en l’épousant ?

Lorsqu’Erica meurt, le mystère reste entier : meurtre ? suicide ? lassitude de l’existence ? La narratrice son amie, revenue à Positano, ne résout pas l’énigme mais désire plutôt rendre hommage à l’amitié et au lieu en écrivant ce livre entre songe et passion. Il demeurera inédit jusqu’après sa propre mort, d’une chute dans l’escalier en 1996 à 72 ans.

C’est un beau livre, dont j’ai la faiblesse de préférer l’évocation de Positano à celle d’Erica – mais chacun jugera.

Goliarda Sapienza, Rendez-vous à Positano (Appartamento a Positano), écrit en 1984, publié en 2015, éditions Le Tripode 2017, 255 pages + bio, €19.00

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Portoferraio sur l’île d’Elbe

Nous faisons un tour d’une heure et demie dans la ville en attendant le dîner à 20 h. Sur le port, un jeune homme en chemise ouverte discute avec un copain. Se sentant observé par les paires d’yeux du groupe en passant, il creuse le ventre, amplifie sa poitrine : il se sent en beauté et met en valeur son torse bronzé selon cette représentation permanente qui est la caractéristique des Italiens. Par contraste, un couple d’Allemands flanqués de deux enfants, un garçon et une fille dans les 9 et 7 ans, attachent leurs gros VTT et vont marcher en ville, en tenue synthétique de sportif écolo. Leurs cheveux bouclés ont des reflets blonds.

Un quartier juif était établi dans une rue d’artisans et de commerçants appelée aujourd’hui Elbano Gasperi, selon les privilèges accordés par Cosme 1er en 1556 à tous ceux qui viendraient habiter à Cosmopoli – premier nom de la ville. Le nom de l’île, Elbe, vient de l’étrusque liva, qui signifie le fer.

Nous montons par les ruelles jusqu’au Forte Stella, dont les remparts sont aménagés désormais en résidences de vacances.

La grille d’entrée ferme à 18 h mais une dame fort aimable, nous entendant parler français, nous fait entrer. Depuis le phare à la pointe s’élève une puissante odeur de figuier ; ces arbres, avides d’humidité, poussent juste sous les remparts.

La ville se colore alors que le soleil descend.

Une grosse chatte dort sur un muret et ne se dérange nullement quand nous lui parlons en passant près d’elle ; il serait trop fatiguant de bouger alors que l’on est si bien et qu’il n’y a plus de rats à croquer. Car les boites noires grosses comme des batteries de voiture abandonnées qui jalonnent le pied des panneaux de la ville sont des boites de dératisation.

Nous revenons par une fontaine – où encore boire de l’eau. Quelques filles du groupe se font entreprendre par un aubergiste assis en terrasse, qui vante son poulpe bouilli avec un verre de vin blanc – mais l’invitation coûte 5 €.

Le théâtre des Vigilanti Renato Cioni est le seul de toute l’île, façade saumon et volets vert d’eau. Il a été fondé par Napoléon qui voulait des fêtes pour sa cour. Installé dans une église à la Vierge du Carmel désacralisée, l’empereur fit mettre en vente les soixante-cinq loges pour financer les travaux. Les familles chics de la ville se battirent pour avoir les meilleures et tenir leur rang social – le snobisme a toujours assuré le succès du financement participatif.

Nous dînons à la terrasse de l’auberge L’Ape elbana, servis par un Giorgio de moins de vingt ans. L’eau est vite engloutie par nos gosiers assoiffés, ainsi qu’un vin blanc de l’année avec des penne aux moules et cigales de mer, une friture d’anchois et de calmars, la salade mixte, enfin le tiramisu. Le terme veut dire « tire-moi au-dessus », signifiant selon Denis que ce dessert est une apothéose qui vous élève hors de l’appétit.

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Ferry pour Portoferraio sur l’île d’Elbe

Nous n’avons qu’à traverser le quai au sortir de la gare ferroviaire pour monter sur les ferries. Le nôtre est un Toremar au nom en rouge sur fond blanc.

Entre les ponts, l’intérieur et le soleil trop vif, je trouve un coin à l’ombre d’où voir défiler la jetée. Un couple franco-allemand avec deux garçons et une fille joue au talkie-walkie.

Un autre couple avec deux ados longilignes est pleinement allemand. Il y a beaucoup de touristes venus de Germanie dans le nord de l’Italie ; le pays offre le soleil et la nourriture qui plaisent tout en restant à une heure d’avion ou quatre de voiture pour eux. Et les îles fascinent : les Romains avaient déjà envahi Elbe en 453 avant notre ère et les Pisans s’en sont emparés au 11ème siècle.

La traversée dure environ 1h30 et je me pose à l’intérieur, au calme et dans la climatisation, pour avancer la lecture du roman que j’ai emporté. Il se passe au Tibet, ce qui est très dépaysant.

Le ferry long l’île d’Elbe un moment avant d’entrer dans la baie de Portoferraio, très bien protégée de toutes parts. C’est un petit port vivant et la capitale avec ses quelques 10 000 habitants sur les 28 000 de l’île. Des maisons aux façades ocre et rouge s’étalent sur les pentes jusqu’aux trois forteresses qui dominent et commandent la baie. Les mines de fer, richesses de la région, étaient exploitées depuis les Etrusques et les Romains ; elles ont donné ce nom de port du fer à la ville. Cosme 1er de Toscane a créé la cité en 1548 pour défendre les côtes. Portoferraio est désormais dotée des sites fortifiés de Forte Stella, Forte Falcone et Forte Inglese, ce qui lui a permis de résister victorieusement en 1553 aux incursions du redoutable pirate Dragur. La dernière mine de fer a fermé en 1981.

Les bagages de tous entassés dans un seul taxi, nous joignons, l’hôtel à pied en longeant le quai de plaisance puis celui des pêcheurs. Sur ces derniers règne un invraisemblable fouillis de filets entassés en grandes caques de plastique noir et d’accessoires métalliques rouillés sur le pont.

Par une porte fortifiée – la Porta a Mare – nous pénétrons la ville.

Au-delà de deux cours, se trouve l’Albergo L’Ape elbana, un peu en hauteur, Salita Cosimo de Medici. Son toit est le refuge des mouettes au matin. Son nom signifie l’abeille elbaine, allusion à Napoléon 1er qui qualifiait les Elbains de ses abeilles. Les habitants étaient à la fois travailleurs et dociles… Les chambres sont vieillottes, comportant surtout un large lit « matrimonial » au double matelas à mémoire de forme et un antique générateur d’air conditionné – que je m’empresse de couper pour la nuit.

Nous randonnerons sur l’île d’Elbe avec l’agence Chemins du sud.

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Tourisme à Pise

Sur la via Oberdan dans laquelle défilent les étrangers, deux vététistes italiens se sont arrêtés. L’un demande à son copain de le prendre en photo avec son téléphone mobile. Il est décolleté, les pectoraux moulés étroitement par la combinaison de lycra blanc sous laquelle pointent les tétons, il se penche pour creuser ses abdominaux : voilà le macho narcissique dans sa jeune candeur ! (Ce ne sont pas ceux de la photo ci-dessus). L’une d’entre nous en rit. Solidarité mâle, admiration mutuelle, il est normal de se mirer dans le regard du copain.

La tradition est plutôt de lire son journal sur les marches de sa demeure.

 

Un peu plus tôt, à côté de l’église San Stefano dei Cavalieri, un homme mûr demande à une jeune fille en robe rose fanée de prendre la pose pour lui ; j’en profite pour la photographier elle aussi, c’est une blonde au joli nez mutin. Elle me sourit. Cet hommage à la beauté est plus traditionnel que celui des deux garçons, mais est-il moins narcissique ?

Je note sur les murs de cette ville étudiante des slogans bien pensés, dans la lignée de 1968 – aujourd’hui perdue chez les Français. « Troppo ordine crea disordine » – trop d’ordre crée du désordre – dit un jeune homme cravaté en costume ; « Occupy all streets » – en référence au mouvement spontané Occupy Wall Streets ; « No è mai troppo tardi x farsi un’infancia felice » – il n’est pas trop tard pour créer une enfance heureuse.

Nous déjeunons à quatorze dans une ruelle à l’ombre à la Pizzeria l’Arancio, via l’Arancio, mais d’un plateau de charcuteries, fromages pisans et salade.

Cette mise en bouche du pays est délicieuse, surtout le salami au fenouil et le jambon cru, mais entretiendra une soif tenace durant tout l’après-midi ! La bière Pisano, une blonde du coin en bouteille de 66 cl, ne suffira pas à calmer cette avidité de liquide qui me tiendra à cause des salaisons et des agents de sapidité charcutiers.

La ville est douce à promener, surtout tiré par un cheval au pas !

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Baptistère et alentours à Pise

Le Baptistère est circulaire et reste de marbre, roman en bas, gothique en haut. Il a été commencé en 1153 et fini de décorer en 1285. Les grands travaux avaient le temps, en ces époques.

Nous sommes en été, durant les vacances scolaires ; la foule est jeune et très familiale sous le grand soleil. De nombreux bébés sont promenés dans les bras ou en poussette.

Les filles sont jolies, plus qu’ailleurs, même petites. Leur grâce épanouie s’offre sans égoïsme.

Les benêts prennent la pose sur les murets du jardin, tendant la main pour feindre de tenir le campanile, ou l’enserrant entre les doigts avant de se précipiter sur les applications afin de répandre chez tous leurs « amis » cet instant de narcissisme devant un monument célèbre.

C’est toute une imitation de mode que l’on trouve sur les réseaux sociaux – cette bêtise humaine globalisée de l’Internet international, désormais alignée sur le cerveau atrophié du bouffeur de burger.

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Duomo de Pise

Le Champ des miracles ou piazza del Duomo est un pré d’herbe verte aux quatre édifices de marbre blanc. Nous l’abordons par l’est et la Torre pendante – la tour penchée.

Elle s’élève, cylindre de marbre blanc comme une dentelle de pierre, à 55 m de hauteur sur une base six anneaux d’arcades ajourées surmontées d’un clocheton rond pour la cloche. Elle aurait été commencée vers 1174 et achevée en 1273. C’est à son sommet que Galilée s’est livré à ses expériences sur la chute des corps. L’écart à la verticale semble s’être stabilisé autour de 5 m selon Denis, après les travaux effectués sur les fondations au début des années 1990. Les nappes phréatiques à 10 et 60 m faisaient du sol une éponge. Il ne faut pas oublier que la ville était entourée de marais de l’Arno, asséchés progressivement depuis le 11ème siècle.

La construction de la cathédrale – le Duomo – dura trois siècles depuis 1063.

Il y a la queue pour entrer et une messe est dite. L’église est pleine, malgré ses 100 m de long et ses 34 m de large. La foi est encore vive en Italie, patrie du pape catholique.

Le Camposanto, à droite de la sortie, est un cimetière ; nous n’avons pas le temps de le visiter et il y a trop de monde.

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Pise du sud au nord

Sur la gauche de la piazza V. Emmanuel, derrière l’église San Antonio, Denis nous montre une grande fresque de Keith Haring, mort du sida à 31 ans en 1990. C’est un dessinateur américain de culture alternative adepte du street art et du graffiti. Il a peint la façade aveugle de cette maison de Pise en 1989. Des personnages, des mains et des poulets s’emmêlent, de couleurs vives et détourés de noir. Ce n’est pas mon art favori mais je le trouve assez décoratif.

Le Ponte Mezzo est le plus ancien de la ville et ne comprend qu’une seule arche ; il offre une vue en courbe des façades pastel des grandes maisons au bord du fleuve.

Denis nous dit que se tient là chaque année le giocco dei ponte, le jeu des ponts, un affrontement nautique traditionnel depuis le 15ème siècle entre les équipes des deux rives.

Plus loin, sur le Borgo Stretto, l’église San Michele in Borgo offre sa façade en marbre de style romano-pisan avec ses trois niveaux de colonnades aveugles. Une vierge à l’Enfant gothique a été ajoutée sur le porche.

La Piazza dei Cavalieri n’est ni carrée, ni rectangulaire, mais offre par sa forme baroque le charme des lumières décalées. L’église des chevaliers de Saint-Etienne y trône avec sa façade de marbre et ses ailes plaquées de rouge, à côté du palazzo dei Cavalieri devenu école.

Sa façade a été transformée par Vasari en 1562, les murs ornés de fresques représentent les scènes du zodiaque et portent trois rangs de fenêtres.

Des bustes des grands ducs de Toscane sont disposés entre les fenêtres du deuxième et troisième rang.

Une fontaine devant l’escalier à double révolution porte la statue en pied du premier Médicis par Francavilla en 1596. En face, des demeures du 14ème.

Au fond, le palazzo dell’Orologio est la réunion par Vasari de deux tours médiévales et est orné d’une horloge pour justifier son nom.

C’est dans ce palais que furent enfermés le comte Ugolino et ses fils dont parle Dante dans l’Enfer, condamnés à mourir de faim. Podestat de la ville, il aurait été défait par la flotte de Gênes lors de la bataille de Meloria en 1284.

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Envol pour Pise

Il est toujours difficile de commencer un voyage. Vous êtes soumis au stress des horaires, aux transports multiples à engrener, au nouveau groupe à connaître. En ce dimanche, j’ai peu dormi, ayant peur de rater le bus Noctilien (un seul toutes les heures) qui me mènera du boulevard Saint-Michel à Denfert-Rochereau. Tout s’est passé comme prévu, j’ai même attrapé un bus précédent d’une autre ligne de nuit. L’Orlybus RATP est alors parti pour Orly-ouest afin d’être à l’heure à l’enregistrement des bagages sur le vol EasyJet de7h00 pour Pise.

A la sortie, nous avons pris de Pisa Mover, la navette qui relie l’aéroport à la gare centrale de Pise en quelques minutes pour 2.70€.

Après un quart d’heure de soleil vif, car nous sommes en avance, nous retrouvons quelques autres, puis Denis, le guide, enfin tout le groupe. Nous sommes quatorze. La canicule règne ici avec déjà près de 30°. Elle durera toute la semaine, oscillant entre 30° et 35° la journée.

Notre transfert vers Piombino, où nous prendrons le ferry pour la isola d’Elba, est en fin d’après-midi. Entre temps, nous visitons la ville. Nous la traversons de part en part pour joindre la gare au sud à « la tour » au nord, en traversant l’Arno.

Pise, j’y suis déjà venu, mais autrement. C’est une petite ville, l’une des quatre républiques maritimes d’Italie avec Amalfi, Gênes et Venise. Son emblème est la croix tréflée. Elle dispose d’une école normale supérieure fondée par un Cosme de Médicis, le duc à l’écusson aux boules qui figurent les pilules du medici – le médecin – d’où vient son nom.

La réussite de Pise est celle du capitalisme dès le 11ème siècle : commerce, garanties civiques, culture sont les trois étapes de ce développement qui rend la vie meilleure. Galilée y est né, qui s’est élevé contre les fausses vérités de l’Eglise, préparant la méthode scientifique et son attraction pour la vérité des faits contre les idéologies des puissants. Nicolas Pisano mort en 1278, dont nous pouvons voir la statue, a préparé la sculpture de la Renaissance.

Nous traversons la piazza Victor-Emmanuel II, l’Arno par le ponte di Mezzo, la piazza dei Cavalieri pour déboucher enfin tout au nord, au bord des remparts, devant le Duomo dont le fameux campanile penche toujours.

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Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas

Le commissaire Brunetti est vénitien ; son patron sicilien. Bien plus qu’en France, la xénophobie régionale joue à plein, chacun parlant encore son dialecte couramment, en plus de l’italien. Ce qui intéresse le vice-questeur Patta est sa carrière, et le maire lui a demandé de protéger sa réputation en faisant enquêter sur un magasin de masques tenu par la fiancée de son fils sur le campo San Barnaba ; son « associé » pourrait bien n’avoir pas les autorisations nécessaires pour empiéter sur la voie publique et les vigili (police municipale) pourraient peut-être fermer les yeux contre rétribution. Ce qui pourrait être source d’ennui pour le maire qui se présente à sa réélection.

On voit combien les commissaires de police italiens peuvent être débordés de travail au service du public… Ce pourquoi Brunetti a largement le temps de s’intéresser à autre chose, l’une de ses enquêtes personnelles pour la morale dont le système bureaucratique de « la justice » se fout. Un jeune homme sourd et passablement handicapé vient de mourir : il avait avalé des somnifères avec la tasse de chocolat que lui avait portée sa mère mais s’était surtout étouffé dans son sommeil par le vomi. Brunetti qui connaissait, tout comme sa femme Paola, l’homme qui aidait au pressing, trouve qu’il y a quelque chose de bizarre dans ce décès – surtout lorsqu’il découvre qu’on ne peut le déclarer mort parce qu’il « n’existe pas » dans les références de l’administration. Ni carte d’identité, ni acte de naissance, ni acte de baptême, ni inscription à l’école, ni pension de handicap, ni… Le garçon qui ne parlait pas ne laisse pas plus parler les bases de données.

Voilà qui intrigue le commissaire qui estime qu’un être humain, même diminué, doit au moins avoir son nom enregistré. Dans une enquête, vénitienne en diable, Brunetti va aborder les liens complexes qui lient les individus entre eux dans ce pays – et cette province – où les liens de famille et de clientèle sont bien plus forts que dans les pays anglo-saxons. Donna Leon, d’origine italienne mais américaine depuis deux générations, bien que vivant à Venise depuis un quart de siècle, découvre avec surprise l’ampleur des à-côtés de l’administration officielle et l’omerta qui peut régner sur ordre des puissants.

La première partie du roman est un festival d’ironie où l’on retrouve les caractères de chacun des personnages habituels : Patta, Elettra, Vianello, Paola, Raffi et Chiara, plus la nouvelle commissaire Griffoni et le jeune policier Pucetti. Tous jouent un rôle, dérapant parfois dans l’ellipse ou le bizarre comme à la fin du chapitre 22, et abusant de l’ordinateur et du hacking des bases de données officielles. Comme si tout devait se passer sous le manteau en Italie. Seule « le clic » du téléphone portable qu’on raccroche p.197 me paraît curieux : l’auteur a-t-elle jamais usé dans sa vie d’un telefonino ?

La fin est édifiante – et terrible – l’avidité tenant lieu d’amour. Une bonne enquête qui prend le temps et fait pénétrer l’âme des vénitiens.

Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas (The Golden Egg), 2013, Points policier 2016, 329 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

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Retour par Milan

Nous quittons Côme par le motoscafo. Le temps est couvert mais très lumineux. Les cumulus bas donnent un air encore plus romantique au lac dans son écrin de montagnes. La villa Balbianello descend en dégradé, couleur de sable du désert, à la rencontre de l’eau vert orage aux reflets céladon. Ces couleurs rappellent les voyages de son dernier amant propriétaire. Les cyprès s’élèvent comme des cierges vers ce ciel fumeux d’où rien de bon ne vient plus. L’humanité s’enfonce inexorablement dans l’animalité originelle, il suffit de lire les journaux. Et cela dans la grande indifférence des dieux. Pourtant les cloches, au dévalé des villages, fêtent midi carillonnant. Nous voici presque revenus au moyen âge. Las ! nous n’en avons plus la capacité naïve de croire au lendemain riant. La foi nous est effort, Faust nous a montré la voie.

Le ciel s’éclaircit et le soleil se montre comme nous arrivons à Côme. De loin, la ville est laide, plus laide, avec ces immeubles modernes et ses usines, que ces petits villages que nous longions jusqu’alors. Au quai, l’eau est redescendue, elle n’affleure plus au rebord comme au départ. Les gens sont plus légèrement habillés que nous car le soleil chauffe et le vent de la course ne les frappe pas depuis le matin comme il frappe ceux qui vont sur les bateaux. Les enfants sont en chemisettes ou en tee-shirts, les adolescents livrent leurs cous pâles, souvent ornés de chaînes d’or, de lacets de cuir, de colliers aux boules de bois ou de diverses pierres. Les adolescentes sont moins ornées que les garçons ; elles se contentent de laisser flotter leurs cheveux longs ou de les coiffer en ananas, les teignant de bizarres couleurs.

Le guide nous fait nous presser, nous engouffrer dans trois taxis. Le nôtre, un 406 break, téléphone de la main droite et passe les vitesses de la main gauche, par-dessus sa hanche droite, lâchant le volant des deux mains. Virtuosité tout italienne.

Le train pour Milan nous attend, un quart d’heure plus tard. Nous laissons sur le quai de Côme le guide, qui passe par Zurich « faute de place » pour la correspondance du train Milan-Paris, et le Tunisien qui exige la première classe et qui n’a pas les bonnes réservations avant ce soir. Une demi-heure plus tard, avec un train suisse propre et large, nous sommes à Milan Centrale.

Nous prenons à deux la ligne de métro jaune pour le Duomo. Le ticket coûte un euro. Nous sommes à pied d’œuvre en trois stations. La place semble grouiller de monde ; en fait, d’en haut, nous verrons que subsistent de nombreux trous entre les gens, invisibles du sol. Il y a des touristes, des voyages scolaires, mais aussi beaucoup d’étudiants venus flâner là en ce samedi après-midi, des désœuvrés qui recherchent la foule, des vendeurs de tout, des musiciens ambulants qui font la manche, des mendiants.

La cathédrale est une pièce montée ornée de dizaines de fioritures, clochetons, tourelles, pinacles, statues… Nous prenons un ascenseur à cinq euros pour monter sur le toit. Nous pouvons ainsi déambuler dans la forêt sculptée. S’il le voulait, le visiteur pourrait compter 135 flèches et 2245 statues – certaines sont des copies, c’est inscrit sur le socle. Il y a du monde. Des panneaux périodiques le rappellent : « les enfants doivent être tenus par la main ». Les passages sont étroits. Bien que restaurée, recollée et reblanchie, la statuaire et le décor gardent leur majesté. La pierre semble s’élever en flammèches blanches. 157 mètres de long, 92 mètres de large, la flèche culmine à 109 mètres, ornée d’une statue dorée, brillante. C’est la Vierge, appelée ici la Madonnina, érigée en 1774. Nous ne pouvons plus accéder aux escaliers de la flèche. Sur le toit aux dalles de marbre, les petits jouent, les plus grands se prennent en photo, les jeunes, allongés sur les dalles, discutent ou ne disent rien, contemplatifs. La magie de la profusion opère. Sous tous ces patronages illustres, qui s’élèvent vers le ciel mi-bleu mi-nuageux, les Milanais chrétiens se sentent apaisés même s’ils croient peu. Les touristes respectent ; ils « croient » en l’Art s’ils ne croient plus au ciel.

La façade est baroque et gothique, curieux mélange. Des scènes bibliques sont sculptées à la base des piliers. L’intérieur est très grand mais très sombre. Des batteries de projecteurs ont été installées pour pallier cette carence des architectes. Les vitraux sont minuscules, noyés dans la masse des murs, leurs scènes colorées trop petites. On est loin de l’harmonie de Chartres ! Les plus anciens datent du XVe siècle, mais ils sont rares, dans les bas-côtés seulement. On en trouve de toutes les époques et cela fait désordre. Les fonts baptismaux de porphyres, récupérés des Romains, les statues Renaissance, les vitraux du 15ème au 20ème siècle, les tombeaux divers, le carrelage de marbres de différentes couleurs, font un peu bric et broc. La construction de la « merveille » s’est poursuivie pendant des siècles, accumulant les facettes des arts comme autant de trésors à motifs religieux, mais le résultat n’est pas très heureux. Il y a trop de tout. Un manque d’harmonie certain. Un bric-à-brac toujours vivant si l’on en juge par le nombre de fidèles assistant en cette fin d’après–midi à une messe qui dure, servie par pas moins de six prêtres.

Nous descendons à la chapelle San Carlo, sous le chœur. Nous allons visiter le « trésor » (un euro encore) qui présente de grands plats d’argents, des évangéliaires décorés d’or, de pierres précieuses et d’émaux, des bas-reliefs d’ivoire, une couronne à la Vierge, quelques tapisseries, des croix pectorales dont une en grosses améthystes. Nous errons encore un moment entre les chapelles latérales où des fidèles font la queue pour les confessions (c’est une véritable industrie !), où d’autres allument des bougies à la Vierge ou à quelque autre saint faiseur de miracles (un assistant s’occupe de toutes ces bougies, retirant celles qui sont éteintes, replantant les autres, nettoyant la cire qui a coulé, là encore c’est une véritable industrie !).

Puis nous ressortons pour aller déambuler dans les quartiers adjacents, à la recherche de boutiques. Michèle veut acheter des vêtements à sa filleule, des tubes de peinture à l’une de ses filles. Elle regarde le design. Nous admirons les verres de Murano, les luminaires très contemporains, les accessoires pour homme, et les meubles des années trente et quarante dans une boutique d’antiquités chic à l’enseigne de Robertaebasta (« Roberte et c’est tout ») ! Michèle achète dans un mini-marché des pâtes colorées, des gressins et des biscuits à la pomme pour donner au retour, au dîner, un arrière-goût d’Italie.

Nous revenons en partie à pieds par la rue des « fleurs obscures » (Fiori Oscuri), la rue Verdi, le théâtre de la Scala, la via Manzoni, la vie Turati, jusqu’à la place Cavour, suivant en cela la ligne de métro jaune. Nous ne reprenons le métro que pour deux stations, place Cavour. Nous avons le temps d’aller dîner au Caffè Panzera « dal 1931 » qui est une pâtisserie-salon de thé agrandie en restaurant. Michèle goûte la bresaola à la roquette, tandis que je reste aux gnocchis gorgonzola. Le vin rouge de la maison est une sorte de Côte du Rhône local, acceptable.

Et Paris, gai et riant, nous sourit au matin.

FIN du voyage au lac de Côme

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Adieu au lac de Côme

Je prends tard le petit déjeuner, vers 9 h. Nous ne sommes pas pressés, le bateau pour Côme ne part qu’à 11h30. Le temps de se promener une nouvelle fois dans Bellagio la romantique, aux ruelles pavées montantes ornées d’azalées, de balcons en fer forgé et de lanternes, à la rue commerçante ouverte aux voitures qui fait le tour du bourg. Pas un chat : les bouteilles plastiques déposées exprès devant les portes les font fuir… Je vais jusqu’au petit port de la pointe voir le panorama embrumé des montagnes sur le lac. Un gamin y pêche avec son grand père, tous deux sont habillés jusqu’au cou. Ce printemps est inhabituel.

Le bourg est paisible en ce samedi matin, le lac immobile. Le paysage est d’un grand calme, en phase avec cette période de l’existence où l’on revient de tout. Le public début de siècle avait fait du lac de Côme son lieu de villégiature privilégié, âge d’or où la démographie favorisait le goût des vieux. Ils avaient le pouvoir et imposaient leurs mœurs à la société tout entière. « Lorsque l’on est rendu au terme de sa vie » est un alexandrin qui me monte spontanément aux lèvres.

Par contraste, notre temps est marqué par la vision du baby-boom. La vitalité de la jeunesse, sa spontanéité mais aussi sa superficialité, sont exaltés. Le « jeunisme » fait des ravages parmi les démagogues. Mais il est vrai que ce goût de la jeunesse, de l’apparence, de l’activité comme de l’esprit, est plus rafraîchissant que ces mœurs rassises dont Mort à Venise, dans un autre décor italien, donne une vague idée. L’atmosphère lacustre, protégée des vents du large, et les villas à jardins fleuris comme des cimetières, font désuets. La jeunesse a besoin de bouger, d’explorer et de faire. Le kayak et la planche à voile sur le lac, les randonnées, ont remplacé les barques aux rameurs loués et les cocktails pris en terrasse des vieux hôtels.

La salita Berbelloni a dédié une plaque à Franz Liszt. Le musicien a séjourné à Bellagio d’août à décembre 1837 avec Madame d’Agoult. Il a mis en musique en ce lieu un poème de Dante, la Fantasia quasi sonate, « à l’ombre des platanes de la villa Melzi », dit la plaque de marbre apposée sur le mur.

Je serais bien monté à la villa Serbelloni où selon Michel Déon : « il y a un point de vue admirable : c’est celui où, du château démantelé qui coiffe la colline, on découvre les trois branches du lac vers Lecco, Como et Gravedona. Une vapeur bleue estompe les contours des montagnes qui reflètent dans l’eau leurs masses violettes. Menaggio, Tremezzo détachent leurs blancs étages de villas sur la rive opposée » Tout l’amour du monde, 1955 p.288. Mais la villa est fermée. Nul accès.

Pour terminer les photos, ce matin, je m’attache aux détails de la vie italienne et aux curiosités du bourg. Les panneaux « privé » et « interdit » de tout, les vitrines de bibelots pour cheminées et d’alcools de luxe, les passages pittoresques qui descendent entre les maisons.

Je termine sur des angelots hilares, vautrés et débraillés – tout le contraire des bourgeois guindés et bien-pensants qui les achètent !

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Au-dessus de Pigra

A deux heures du matin débarque, dans les couloirs de l’hôtel, un troupeau d’éléphants en rut : barrissements, piétinements, coups dans les portes et les murs. C’est une horde d’Allemands venus directement de Bavière en moto. Cette tribu est vulgaire, balourde, bruyante, avide de bière, elle porte des anneaux dans le nez. Nous les avions croisés avant le dîner, déjà au bar à se pré-saouler. Un bambin de cinq ans est avec eux, kinder attendrissant coiffé long sur le cou et rasé sur les tempes, à la mode qui date, un joli démon pas encore façonné en tonneau par les litres de mousse.

A 8h14 précises nous prenons l’hydrofoil. Devant l’embarcadère, une camionnette attend les enfants du primaire de Bellagio pour l’école, tous ces petits vêtus de chaudes chasubles à capuches mais en polo à col ouvert ou tee-shirts bayant. Le temps reste mitigé, nuageux, mais il ne pleut plus. Des fonctionnaires en chemise blanche et costume gris débarquent de l’hydrofoil à son arrivée à Bellagio pour effectuer leur journée, comme nous-mêmes sortirions du métro à Paris.

Le téléphérique nous monte haut, d’Argegno (où nous faisons les courses dans une ruelle pittoresque) à Pigra déjà en altitude, presque mille mètres au-dessus. La piazza Fontana nous offre son eau miraculeuse, surveillée par saint Roch, san Rocco ici. Son compagnon est un chien qui porte un pain dans la gueule, seul être vivant qui ait accepté de nourrir le saint infecté par la peste. Dans la chapelle attenante est une fresque datant de 1662 montrant saint Dominique et saint Etienne, saint Jean-Baptiste et saint Sébastien, ce dernier en éphèbe langoureusement torturé de multiples flèches ensanglantées. Le tout est signé Pozzi.

Au sortir du village, nous prenons un chemin dans les bois. Il pleut à nouveau. La marche se poursuit à flanc de pente, sous les branches dégoulinantes, sur les feuilles pourrissantes et les pierres glissantes. Quelques ruisseaux cascadent en travers du chemin qu’ils ravinent largement et doivent être passés à gué. Les sentiers se croisent et le guide se perd, comme de bien entendu. Sa carte est peu précise et il a oublié le chemin qu’il a pris à l’automne dernier. Demi-tour, tours et détours, nous ne nous retrouvons pas plus. Alors nous y allons au jugé et ce n’est pas plus mal. Deux heures après, nous en avons assez, mais la forêt s’éclaircit. Nous débouchons enfin sur un chemin empierré qui mène quelque part. Il nous conduit à des maisons perdues, fermées en semaine. A plus de huit cents mètres au-dessus du lac, qui émerge soudain d’un coude du chemin, le point de vue est grand. Le soleil daigne faire son apparition entre deux nuages, chauffant les prés humides et chassant les toiles de brumes arachnides au-dessus du lac gris acier en contrebas. Mais ce n’est pas fini, nous montons encore, trois cents mètres plus haut, jusqu’au bistrot tant vanté par le guide depuis près d’une heure. Il est fermé, ce n’est pas encore la saison…

Certains poussent jusqu’à la croix qui marque le sommet ultime vers 1300 m, mais je n’en suis pas. La vue n’est même pas belle, pas aussi belle que celle du pré un peu plus bas (à ce que l’on me dit). Nous nous installons sur la terrasse vide du bistrot, tirons une table de plastique renversée là, et commençons notre pique-nique du jour : jambon, mortadelle, tomate, fromage, pomme – et une part de pizza froide pour ceux qui aiment le pâteux vulgairement épicé.

Pour redescendre, nous suivons cette fois la route jusqu’au village de Pigra où nous attend le téléphérique. Trois enfants du primaire en débarquent, remontant de l’école située à Argegno, 881 mètres plus bas. Ils jaillissent de la cabine enfin arrêtée comme des diables de leur boite, dans un feu d’artifice de jeunesse joyeuse. Ils sont pressés de rentrer chez eux dans leur forteresse d’altitude, goûter, ôter des vêtements et aller jouer.

Nous reprenons la cabine pour une descente vertigineuse qui nous bouche les oreilles, suspendus au-dessus du vide en glissant sur un fil jusqu’au niveau du lac. Nous passons le torrent Telo sur un pont de pierres à ogives. La première fournée du groupe est déjà affalée en terrasse d’un café-glacier, devant l’embarcadère des motoscafi, à siroter une bière ou à savourer des gelati à petits coups de cuillère. Les filles se gavent de glace au melon et aux marrons, André de glace à la « crème de lait » et au yaourt. Je prends une bière contre la soif. Le soleil daigne se montrer depuis quelques heures, souvent enlaidi de nuages d’un gris triste qui n’hésitent pas à lâcher quelques larmes.

Au retour, nous devons prendre le bus jusqu’à l’embarcadère le plus proche de Bellagio, à Tremezzo. Je ne comprends pas pourquoi nous ne reprenons pas un bateau comme ce matin. Le bus est plein de vieilles locales qui rentrent d’on ne sait quelle course et qui commentent les ragots du coin. Quelques ados du lycée voisin montent à un arrêt, laids et percés comme de vulgaires Bavarois des banlieues industrielles. Ils portent des barbes naissantes comme des acteurs de cinéma sur le retour et une boucle d’or à chaque oreille.

Le ferry nous conduit à Bellagio et nous voici de retour à l’hôtel pour la dernière douche du dernier jour. Nous ne sommes pas sitôt dans nos chambres qu’il commence à tomber une nouvelle et violente averse. Décidément, quel temps de chien !

La pluie ne s’arrête que peu de temps avant que nous n’allions au restaurant. Il est loin cette fois, à Pescallo, sur l’autre rive du promontoire, donnant sur l’autre lac, celui de Lecco. L’hôtel-restaurant La Pergola, très chic, nous attend piazza del Porto, une Ferrari devant la porte (« pas une bien », me dit Jean). Nous ne pouvons dîner sur la terrasse ouverte sur le lac, en raison du temps. Dans une salle antique rarement ouverte, meublée d’ancien, on nous sert « la » spécialité du restaurant, un risotto sauce curry (au riz souvent mal cuit), avec des goujonnettes de poisson du lac appelé ici pesce persico, puis un tiramisu plutôt classique. A la table du dîner, deux ou trois conversations ont lieu en même temps, rançon d’un groupe de désormais quatorze sans les Lapinot. De mon côté, cela parle voyages : « et où iras-tu prochainement ? ».

Nous rentrons vers 22 h par les ruelles pavées de galets, quasi désertes. Qui irait se hasarder dehors par un temps pareil, même s’il ne pleut plus pour le moment ? Même la jeunesse locale ne sort pas en ce vendredi soir – où est allée ailleurs, dans les petites villes alentour. Le bourg de Bellagio ne comporte que des familles, des hôteliers et des touristes d’un âge certain.

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Villa Balbianello

J’ai le temps de prendre un café face à l’embarcadère et nous prenons le bateau pour Lenno. Une petite vedette privée conduit le groupe, en deux voyages, sur les marches de la villa Balbianello, située sur un promontoire boisé qui s’avance sur le lac. « Nos dames avaient peur ; cela est d’un aspect aussi rude que les lacs d’Ecosse », écrivait Stendhal en 1817, faisant allusion au rocher s’avançant dans les eaux. Les nôtres sont d’une autre trempe, même trempées.

Le style carré, les toits plats et les deux campaniles de la villa, dont la façade crépie d’ocre et bordée de blanc aux angles, sont très élégants. La lumière d’aujourd’hui, ambiance aquarium, ne lui rend pas l’hommage que lui rend habituellement le soleil. Nous accueille, gravée sur le sol, cette devise en français : « fay ce que voudras ». Ce rocher, appelé « Gibraltar du Lario », descend à pic sur le lac, véritable forteresse romantique ouverte sur la nature. Une route mène aussi à la villa, mais elle n’est ouverte au public que le samedi et le dimanche. Le reste du temps, l’accès ne se fait que par le lac.

Il pleut toujours. Nous errons quelques instants dans les jardins mouillés. Le rocher âpre qui retenait peu la terre et le manque de terrain n’ont permis ni de créer un jardin monumental à l’italienne, ni un jardin sauvage à l’anglaise, ni les perspectives géométriques d’un jardin à la française. Le jardin de Balbianello est donc unique, planté en fonction du lac et de la roche. La végétation habille la pierre et laisse découvrir l’eau qui l’entoure. On trouve des chênes-verts, des magnolias et des cyprès, des camphres et des azalées, des cyclamens, des rhododendrons, outre les glycines et les platanes de l’entrée sur le lac. Ces jardins sont surtout remarquables par leurs buis taillés en candélabres et au chêne-vert taillé en parasol. Le travail de la taille mobilise deux jardiniers en novembre de chaque année et dure un mois. L’un monte à l’échelle et taille sur les indications de l’autre à l’aide de grands ciseaux. Celui qui taille n’a aucun recul et se laisse guider par l’autre pour ne pas rater la coiffure.

Nous faisons connaissance de notre guide de la villa. Esther a de grands yeux en amande, à l’égyptienne. Elle parle bien le français mais n’est jamais allée en France plus loin que « juste après le tunnel du Mont Blanc », à Chamonix.

La villa a été fondée par le cardinal Angelo Maria Durini en 1790. J’aime ces prénoms chantants, un peu précieux pour un garçon, Angelo Maria. Le cardinal était avant tout homme de lettres et homme du monde avant de se vouer au service de l’Eglise. Il a tenté d’acheter l’île Comacina avant de se rabattre sur les ruines Andrécaines et de faire bâtir cette thébaïde où il pouvait, de temps à autre, deviser philosophie avec des amis choisis, à l’écart du monde, de ses glapissements et rumeurs. Ainsi aimons-nous nous retirer de temps à autre, comme le cardinal, pour retrouver le sens du vrai dans un décor de nature. Je le comprends, cet esthète en robe pourpre !

La villa a appartenu à la famille Visconti avant d’être cédée à un général américain, Butler Ames dès 1919. Elle a été surtout de 1954 à 1988 la propriété de Guido Monzino, explorateur-comte, premier vainqueur italien de l’Everest en 1973. Monzino, riche héritier oisif d’une famille bourgeoise de Milan enrichie dans la distribution, est mort d’un cancer à 60 ans le 11 octobre 1988, « usé par les femmes et les fumeries », nous avoue Esther. Il ne s’est jamais marié, préférant arpenter le vaste monde plutôt que de planter un enfant. Mais, contrairement à nombre d’explorateurs anglais, il aimait beaucoup les femmes. En revanche, s’il aimait s’afficher au bras de quelque grand nom au beau corps, il la jetait au premier « nous ». Lui choisissait, pas question d’aliéner son indépendance et de faire des projets à deux ! Il a légué la villa qu’il aimait bien à la FAI, Fondo per l’Ambiente Italiano, Fondation pour l’Environnement Italien, à charge de la maintenir en l’état et de la faire vivre en l’ouvrant au public. Ses cendres ont été répandues par sa volonté dans la glacière creusée dans le rocher, dans un coin du jardin au-dessus du lac, côté Tremezzo, vers le soleil levant.

L’intérieur de la villa est plus grand qu’il n’y paraît depuis l’extérieur car plusieurs pièces sont creusées à même la roche du sol en calcaire de Moltrasio, et la cuisine, comme les salles à manger, sont sis à l’intérieur de l’ancienne église du couvent Andrécain actif jusqu’au 16ème siècle, comme détachée de la demeure principale.

J’admire surtout la bibliothèque aux nombreux livres d’explorations et de voyages en italien, français et anglais, et le cabinet des estampes et de cartographie. C’est confortable, très anglais, tout de bois et de cuir avec une bonne odeur d’imprimés et de vagues relents parfumés de cigare. De grandes baies vitrées ouvrent sur la lumière et sur le paysage. Les deux pièces sont installées dans un belvédère ajouré séparé par trois arcades élancées qui donne des vues sur les deux rives du lac, côté Tremezzo et Bellagio et côté Comacina, de part et d’autre du promontoire sur lequel est bâti la villa. Le jardin s’étend devant chaque baie, jusqu’à l’eau en contrebas, et repose les yeux. La bibliothèque communique avec la chambre, dans la villa plus loin, par un passage secret encastré dans une boiserie de fenêtre. Ce passage avait été imaginé par le cardinal mais il a été remis en service par Monzino qui craignait un enlèvement par les Brigades Rouges – qui défrayaient la chronique italienne à la fin des années 70.

Au dernier étage de la villa comme dans un salon du rez-de-chaussée, la collection d’objets récoltés au cours des voyages par l’explorateur-comte est remarquable. Tout est choisi avec goût. Les peintures sur verre du 18ème siècle, les gravures romantiques représentant le lac de Côme, les statuettes de tous lieux et de toutes époques, les sculptures inuit sur dents de morses récoltées lors de son expédition au Pôle Nord en 1971, pâles et délicates comme des marbres brillants, les bronzes maniéristes, les chevaux Tang, la porcelaine Ming, les meubles anglais « de style Sheraton »… « Le comte avait du goût sur toutes choses » susurre Esther en pinçant les lèvres. Aujourd’hui c’est la pluie qui met des gouttes sur toutes choses.

Car la pluie tombe encore. Pendant que nous attendons le retour de la vedette partie avec la première fournée, Esther nous apprend que le niveau du lac s’est élevé d’un mètre cinquante en une semaine à cause de cette pluie presque ininterrompue. « Ici, on n’a jamais vu ça » – cette rengaine sempiternelle, entendue partout sur la planète, nous est servie là aussi. Les gens ont peu de mémoire. Et ce qui est compréhensible dans les pays du tiers monde où les générations se succèdent tous les 15 ans, l’est moins en Italie où le rythme est plutôt de 30 ans… Mais on ne refait pas les conversations de mémères sur le temps qu’il fait.

Problème pour demain : que faire s’il pleut toujours ? Pas marcher – c’est désagréable toute la journée sous la pluie. Ni prendre le téléphérique – les nuages boucheraient toute vue. Aller visiter Côme ? Certains l’ont déjà vu à l’aller. Lugano ? C’est peut-être une idée. Une abbaye cistercienne ? Il semble y en avoir une dans le nord. Le guide est embêté pour ce programme alternatif de demain. Il veut que cela ne coûte pas trop cher à son budget et il pencherait plutôt pour l’abbaye… Justement, la pluie redouble quand nous reprenons pied sur la terre ferme, à Lenno, sous une pluie battante.

En fin de soirée, après le dîner, elle s’arrête. Le ciel découvre même une étoile ou deux. Que sera demain ? Pour me réchauffer, tandis que Jean prend un Martini blanc, je goûte un apéritif italien, le Romazotti. C’est un amer, amaro. La saveur qu’il présente est datée, trop sèche et trop sirupeuse pour notre éducation de papilles actuelle. Elle représente trop le « chic bourgeois » du goût 1900. Nous dînons de pâtes à la crème et à la tomate, d’escalopes fines panées au fenouil, et de fraises coupées accompagnées d’une boule de glace à la vanille.

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Donna Leon, Brunetti en trois actes

Les fans des enquêtes du commissaire Brunetti seront ravis ; ceux qui abordent l’œuvre policière par ce roman seront déçus. Car l’intrigue est mince, l’enquête lente et le mobile flou. Ce qu’aime Donna Leon, qui vit à Venise depuis plus d’un quart de siècle, est l’ambiance de la ville, sa dégradation contemporaine, ses interactions avec l’extérieur.

Pour cet énième opus, elle en revient au premier, à cette Fenice où se trouve le cœur artistique et culturel de Venise. Flavia, chanteuse d’opéra, est Tosca – et tout le premier chapitre raconte ce crime de Puccini comme s’il avait lieu aujourd’hui. Ce qui dépayse le lecteur un tant soit peu. Le relai est pris aussitôt par cette pluie mystérieuse de roses jaunes qui tombe sur la scène au moment des applaudissements, suivie d’une profusion de bouquets des mêmes fleurs portés dans la loge et placés dans des vases Murano de grand prix. Qui est ce fan qui ne se fait pas connaître ? Pourquoi cette insistance à poursuivre Flavia, lorsqu’elle découvre devant la porte de son appartement d’autres bouquets de roses jaunes ? Qui a pu pénétrer sans être vu dans l’immeuble à code et privé ? Qui connait son adresse à Venise, chez le marquis son ami et ex-amant ? Qui sait qu’elle a été lesbienne un temps, mais qu’elle a deux enfants devenus grands ?

Un fan rencontré cette fois à la sortie de l’opéra s’en inquiète, il s’agit du commissaire Brunetti qui avait sauvé Flavia d’une précédente intrigue. Il est en compagnie de sa femme et l’auteur nous délivre, peut-être pour la première fois, le portrait du couple : « un homme d’âge moyen, en retrait : un homme aux cheveux bruns, la tête penchée pour écouter ce que lui disait la femme à ses côtés. Celle-ci était plus intéressante : d’un blond naturel, avec un nez puissant, les yeux clairs, faisant probablement moins que son âge » p.30.

L’enquête débute ainsi de façon informelle, sans préjudice réel justifiable d’une plainte au procureur. Mais la suite est plus violente : une jeune chanteuse qui exerce sa voix avec son père répétiteur du théâtre est félicitée par Flavia qui attendait que la salle soit libre ; elle sera poussée du haut d’un pont, se cassant le bras sur les marches. Freddy, l’ami marquis d’Istria qui prête l’appartement sous le sien dans son palais, est lardé de coups de couteau dans un parking alors qu’il se rendait sur le continent pour une partie de tennis. Le fan devient fou, la passion le dévore, de quoi sera-t-il capable ensuite ?

La cuisine interne à la questure rappelle les caractères des policiers à ceux qui ont suivi Brunetti depuis ses débuts. Le patron, vice-questeur Patta, honnête mais vaniteux, soucieux surtout de se faire bien voir de ses supérieurs ; le lieutenant sicilien Scarpa, fouine ambitieuse et sans scrupules, qui veut faire virer le flic de base bébête Alvise en lui collant une plainte pour avoir cogné un manifestant alors qu’il n’y est pour rien ; la signora Elettra, sémillante secrétaire de Patta, experte en recherches informatiques et en échanges « informels » avec des connaissances d’autres administrations – qui se « met en grève » pour protester contre le renvoi nominal d’Alvise (tout en se gardant bien de transmettre provisoirement les papiers nécessaires).

La réflexion du commissaire Brunetti sur l’enquête avance aussi via sa famille, la blonde Paola apte à se plonger dans la lecture et qui puise dans sa vaste culture littéraire les exemples où des femmes ont pu être violentes, les réflexions du fils Raffi en première année d’université et de la fille Chiara, encore au lycée. Les gourmets ont droit à l’évocation d’un plat de lentilles à la saucisse, mais sans la recette, à chacun d’imaginer ou d’aller y goûter à Venise.

Quant à la fin, elle est un peu tirée par les cheveux, comme si l’auteur s’en préoccupait moins que du chemin qui y mène. L’opéra se meurt, les nouvelles générations se font plus indifférentes. Les comportements se pathologisent, la « folie » étant le mot-valise pour se débarrasser de ce que l’on ne veut pas comprendre.

Malgré ces défauts, cette nouvelle enquête du commissaire Brunetti procure du plaisir à sa lecture. Nous sommes dans Venise, avec des amis bien connus. Et la vie se déroule comme elle se doit, entre plaisirs et horreurs.

Donna Leon, Brunetti en trois actes (Falling in love), 2015, Points policier 2017, 335 pages, €7.90, e-book format Kindle €14.99

Les enquêtes du commissaire Brunetti de Donna Leon chroniquées sur ce blog

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Bellagio et alentours

Je me lève tard ; je ne suis pas le seul. Le petit déjeuner se termine vers dix heures. Le couple Lapinot fait ses valises. L’assurance rapatrie Madame à Paris et Monsieur suit (il est indemnisé aussi pour l’accompagner, pas s’il reste). Seul l’ami demeure ; il me fait penser physiquement au Rastapopoulos de Tintin (en plus sympathique).

Il pleut sur Bellagio comme il pleut par ailleurs (mais pas dans mon cœur, conforté par le Bardolino des dîners). Le crachin, interminablement anglais, semble installé pour toute la journée. Pour moi, il apparaît donc exclu que j’entre dans les jardins de la villa Melzi. Cette villa, construite en 1810 par Giacondo Albertolli pour le vice-président de l’éphémère République italienne Francesco Melzi d’Eril, est « de style néoclassique » (on s’en douterait, vue l’époque). Ses jardins sont à l’anglaise, à la mode en vogue au 19ème siècle où l’empire de Victoria donnait le ton à la société. Un étang bordé d’érables rouges tente de reconstituer une atmosphère à la japonaise sans y parvenir vraiment. On le voit de la route. Cinq euros pour voir des arbres dégoûtant (de pluie) et le lac carrément dans l’air que l’on respire, très peu pour moi ! J’ai déjà fait cette expérience désagréable hier. Je n’apprécie les plantes organisées dans un jardin d’agrément que dans les conditions voulues par les jardiniers : nous ne sommes pas dans les étangs de la Brenne puisque dans un « jardin » ; et pas plus dans un jardin « d’eau » comme il en existe au Japon. Donc, pas de jardin pour moi aujourd’hui, s’il vous plaît. J’accompagne seulement une fille du groupe qui sort à ce moment de l’hôtel jusqu’à la grille de la villa, et je poursuis seul.

La route qui sort de Bellagio vers le hameau de Loppia (et qui porte le nom de via P. Carcano) est dangereuse. Bordée de hauts murs, elle est sans visibilité tant pour les piétons qui n’ont aucun trottoir à leur disposition, que pour les automobilistes qui ne voient rien dans les sinuosités de la route. Il faut traverser souvent pour voir et se faire voir. Je descends jusqu’au petit port de Loppia où sont ancrés encore de vieux bateaux de pêche traditionnels du lac. Ils sont larges, le fond plat, munis d’arceaux pour installer une bâche contre pluie ou soleil. La villa Melzi dispose, de ce côté, d’une entrée ouverte sans gardien. La « saison » est creuse et la guérite ordinaire est vide. Mais cela ne m’incite pas plus à entrer, ma répulsion pour les jardins sous la pluie ne se dément pas. Il paraît même que l’on peut faire du kayak sur le lac ! Le Cavalcalario Club propose des programmes à la journée ou sur quatre jours, en kayaks individuels ou à deux places, depuis Bellagio – départ à 9h30. Je crains que nous ne soyons pas à la saison adéquate. Laissons cela aux athlètes de l’été.

Je rencontre André et une autre à cet endroit et nous poursuivons ensemble la promenade. Nous montons une vingtaine de larges marches en ciment, depuis la rive du lac jusqu’à une esplanade sur la colline. C’est là que prend le chemin rectiligne appelé vialone en italien, qui donne une perspective à la villa Giulia à l’extrême bout, un bon kilomètre plus loin. La villa du 18ème siècle est bâtie en effet de l’autre côté du promontoire, donnant sur le lac de Lecco. Elle a accès aux deux branches du promontoire de Bellagio que Stendhal qualifiait, dans La chartreuse de Parme, « celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité. » Sous la pluie persistante, nous ne trouvons rien de cet « aspect sublime et gracieux » qu’il vante tant.

La villa Giulia est close, ses volets fermés. Nous suivons alors la via Valassina vers Pescallo, autre petit port ouvert sur le lac de Lecco. La salita Cappuccini nous ramène, presque sans y penser, dans le haut du bourg de Bellagio.

Nous y regardons les vitrines chics des boutiques de soies (ancienne tradition du lac) et verrerie (montée depuis Venise), les anges espiègles vautrés ou joueurs, les porcelaines aux vernis éclatants qui séduisent André, les vins épais et les charcuteries variées si tentantes lorsque midi approche.

Le couple rentre à l’hôtel et nous nous séparons. Les 3250 habitants de Bellagio sont loin d’errer dans les rues ; les enfants sont à l’école et les indigènes dans les boutiques ou à la cuisine. Les ruelles en escalier ne connaissent que quelques rares vieilles encore en courses, le cabas à la main et le plastique sur la tête, et ses théories de touristes encapuchonnés de k-ways ou blottis sous parapluies. San Giorgio la romane (1080-1120) expose dans son intérieur très sombre la statue de la Madonna della Cintura, transportée en procession dans les rues chaque second dimanche de septembre. L’Asile infantile est tout près et cela piaille toujours en ce jeudi de mai.

J’arpente la ruelle montante de la via Cavour, redescends par la salita Mella bordée d’innombrables boutiques chics aux prix américains, je tente de remonter par la salita Plinio pour revenir contempler les charcutailles et les pâtes fraîches de la via Garibaldi, je prends quelques photos via Roncati, puis redescends piazza Mazzini, vers le port, par la via Maraffio.

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Villas Monastero et Cipressi

Sous la pluie encore, nous prenons des billets pour les deux villas contiguës Monastero et Cipressi dont seuls les jardins se visitent. Monastero tient son nom du couvent des sœurs cisterciennes dont on dit qu’il fut construit en 1208. Il fut transformé en villa par la famille Mornico en 1576. C’est aujourd’hui une propriété de l’Etat italien, d’où l’autorisation de visiter – contre dû paiement. Des savants de tous pays s’y rencontrent régulièrement et on l’appelle le « cénacle des prix Nobel ».

En plein été, dans la chaleur, les jardins d’arbres exotiques en bord de lac et la vue de l’eau dans l’étendue doivent être enchanteurs. J’avoue que, sous le ciel bas et la pluie persistante qui pénètre par toutes les fentes des vêtements et fait frissonner, le panorama perd de son charme, même avec ses doux dégradés de brume… Malgré les statues d’éphèbes riants, j’en ai vite assez. Les rares femmes ou filles que nous croisons sont embarrassées de plastique informe qui cachent leur éventuelle beauté.

Nous parcourons religieusement toutes les allées, de crainte de « manquer » ce qui ferait après tout « le charme » de la villa, mais en vain. Nous accueille près de l’entrée une rangée de cyprès sempervirents. Vers le lac sont plantées des haies de laurier communs, des myrtes, des arbousiers, de la viorne et des buis. Les murs de l’allée sont couverts de ficus repens. Un palmier à feuilles argentées fait tout à fait incongru dans ce paysage de brumes norvégiennes ! Et la pluie qui s’étend doucement sur le torse puissant d’un jeune Dionysos ne doit pas le réjouir, tout ivre qu’il soit depuis l’éternité. En revanche, les orangers de toutes sortes, en fleurs car il semble que nous soyons tout de même au printemps, embaument de délicate façon. D’autres essences méditerranéennes nous signalent que nous ne sommes pas dans un fjord : des palmiers (ils se multiplient à mesure que l’on avance dans le jardin), des agaves, un yucca, des lauriers roses, du myrte, un prunus, un magnolia, des acanthes, des cyprès et des dragonniers aux feuilles vert foncé.

La villa Cipressi, construite en 1700, a les mêmes jardins pleureurs dégoulinant d’eau glacée, voilés de la même brume. Ils comprennent à leur entrée une fontaine où un fanciullo presse d’amour sur son corps nu un long poisson gluant. C’est mignon, mais sous la pluie…

La première église, saint Georges, commencée au 14ème siècle, est célèbre pour son campanile et ses fragments de fresques. Mais nous déboulons en pleine messe – l’après-midi… Une douzaine de femmes aux cheveux gris et seulement deux hommes de la même tranche d’âge écoutent religieusement le jeune homme de chœur (il n’est plus un enfant). Il lit un passage de l’Evangile d’une belle voix grave. Comme la langue italienne est belle, récitée ainsi en prenant plaisir à en détacher les syllabes, et comme les sonorités résonnent, rebondissant sur les vieilles pierres !

En face se dresse une chapelle dont la porte est ornée d’appliques en bronze. Une boutique s’ouvre, sur la place San Giorgio. Son enseigne indique Antiche sapori. Elle ne vend pas de « savons » (traduction littérale de Marie-Christine) mais de l’alimentation fine. On pourrait traduire l’enseigne par « saveurs traditionnelles ». Apposée sur une porte, une pancarte avertit non pas « attention au chien » mais attenti al gatto – attention au chat !

Je ne pense pas qu’il doive mordre, mais on informe plutôt le visiteur d’éviter de faire sortir le chat… De nombreuses bouteilles en plastiques, à demi pleines d’eau, sont posées au bas des portes comme des bouteilles de lait au matin en Angleterre. Il ne s’agit pas de livraison ni de poubelles, mais de « repoussoir à chats pisseurs ». C’est du moins ce que nous a dit le guide dès le premier jour. Est-ce vraiment efficace ? Et pourquoi ? Parce que les minets ont l’habitude de se faire arroser par ces bouteilles s’ils pissent où il ne faut pas ? Enigmatique coutume.

Nous errons un temps parmi les ruelles pittoresques aux façades colorées qui se succèdent. Les couleurs s’enfilent, gris, ocre, rose, orangé, se perdant sous les arches. C’est assez joli, donnant une gaieté à l’ombre des hautes maisons. Nous redescendons vers le lac où un minuscule port recueille quelques barcasses et toute une portée de canards, certains à peine sortis de l’œuf. Nous longeons le lac dans un étroit passage piétonnier vers l’embarcadère des ferries.

Là, humides et las, nous nous humectons le gosier avec quelque feu liquide. La terrasse d’un hôtel nous accueille opportunément pour commander un Martini blanc sec (surtout « sec » sous cette pluie !), avant de reprendre un ferry direct pour Bellagio.

Dame Andrée est revenue au bercail, rapatriée à l’hôtel en taxi en plein après-midi, au grand dam de la patronne car personne (ni mari, ni guide) n’était là pour l’accueillir et l’aider à regagner sa chambre. Au dîner, d’ailleurs, chacun ironise sur le trio. Les deux hommes, qui ont dans les 70 ans, se sont connus au lycée. Ont-ils sacrifié aux amitiés « particulières » dont l’époque était friande ? L’ami est tunisien. Andrée, ex-institutrice, n’est pas de leur niveau intellectuel à tous les deux et ils voyagent en la laissant la plupart du temps de côté, en pleine discussion. Ce soir, le mari ne trouvait pas « utile » de descendre sa femme clouée dans sa chambre par sa fracture de péroné. « Elle dînera là-haut, descendre ne l’intéresse pas. » Le guide est quand même allé lui demander : au contraire, elle était ravie de descendre et d’avoir de la compagnie !

Le dîner était composé de tortellini en primo, suivies de truites en papillote et de strudel aux pommes.

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