Géopolitique

Anne-Lise Blanchard, Carnet de route

Investie depuis 2014 dans l’association SOS Chrétiens d’Orient, l’auteur parcourt le Proche-Orient lors de missions d’aide et d’assistance aux chrétiens persécutés par les milices islamiques en Irak et en Syrie. Ce livre est son carnet de voyage d’août 2017 à août 2018. Danseuse et thérapeute, elle est sensible aux chants, à la musique, au jeu des corps et notamment des enfants ; la foi lui a donné cet optimisme du projet en commun pour rebâtir, reconstruire, ressusciter les communautés.

Cet itinéraire spirituel accouche d’un journal militant pour assurer l’emprise chrétienne sur les terres ancestrales et la mémoire de la foi en pays islamique. Ce qui ne va pas sans hagiographie : tous les humbles sont des saints, toutes les femmes violées des vierges martyres, tous les enfants orphelins qui ont vécu des horreurs des anges meurtris. Quand aux prêtres, ils sont des chevaliers. C’est bon à entendre lorsque l’on est de la partie, un peu candide si l’on est analyste géopolitique.

Choisir le camp opposé à Saddam Hussein et Bachar El Hassad est choisir les principes contre les réalités humaines ; les minorités chrétiennes sont protégées sous les dictatures laïques… Ce pourquoi la France de gauche a choisi le camp du Bien, comme par hasard celui des Etats-Unis, mais aussi celui des islamistes, puisqu’ils sont anti-Hassad. La religion chrétienne encouragerait-elle le statu quo ? L’auteur incrimine plutôt le délaissement des pays musulmans pour ce qui n’est pas leur foi, par exemple à propos de Shobak en Jordanie : « Nous tournons les talons en silence, partagés entre la beauté du lieu et la tristesse du délaissement dans lequel sont maintenus les lieux historiques du proto-christianisme ou de la chrétienté franque » p.58.

Alliée dans l’OTAN, la Turquie joue l’islam en solo contre le reste de l’Occident – non musulman. « Malheureusement la poussée turco-musulmane continue de refouler les chrétiens plus loin en territoire kurde, les éloignant des terres fertiles, me racontait le Père Charbel en janvier 2015, alors que nous nous arrêtions à Qarawella » p.75. Quant au Père Ephrem, « rescapé de Qaraqosh avec vingt-six autres personnes de sa famille, en cette fameuse nuit du 6 août 2014 (…) : ‘On ne peut pas faire confiance aux Kurdes, pas plus qu’on ne peut vivre avec les musulmans. Dès qu’ils sont plus nombreux, ils imposent la charia, la conversion ou la mort. Méfiez-vous de l’Islam’ » p.76. Les musulmans radicaux agissent en effet au XXIe siècle comme Isabelle-la-Catholique au XIVe siècle par inquisition, conversion forcée ou expulsion. La « tolérance » n’est qu’une vertu de nanti majoritaire.

« Partout où je serai passée, où j’aurai recueilli des témoignages, en Irak, en Syrie, j’aurai entendu le même récit : le village a été pris avec la complicité des voisins musulmans, ma maison est maintenant occupée par les voisins musulmans, du jour au lendemain les voisins musulmans ont refusé de nous serrer la main » p.77. Le rêve de modération et d’harmonie (catholique veut dire universel) n’est pas pour demain. « Le Père Fadi (…) à Kazdanan en 2015, avait exprimé sans détour ce que la longue cohabitation de son peuple avec l’islam l’autorisait à dire : ‘L’islam modéré, ça n’existe pas. L’Islam, c’est l’Islam, une religion de conquête où le mot amour n’existe pas » p.77.

Ce qui n’empêche pas, « une fois les situations d’urgence passées » p.120, l’association de s’intéresser aux autres composantes des sociétés dans lesquelles les chrétiens d’Orient vivent.

Attachant témoignage sur le vif, à prendre comme un regard particulier teinté de foi chrétienne clairement militante sur ces sociétés mosaïques en guerre qui cherchent à survivre.

Anne-Lise Blanchard, Carnet de route – de l’Oronte à l’Euphrate les marches de la résurrection, 2020, Via Romana, 132 pages, €15.00

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Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats

L’auteur est Directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po Paris. Il a d’abord étudié Israël et les Palestiniens, ces deux légitimités identitaires qui cherchent un Etat. Il a ensuite tout naturellement élargi ses recherches aux identités nationales en Belgique et en Italie, et cherché à analyser comment les sociétés modernes peuvent répondre aux exigences de pluralisme national.

Pour lui, en 2000, à l’aube du nouveau millénaire, l’Etat-nation a fait son temps et il faut inventer une nouvelle forme d’Etat démocratique multinational. S’il a raison sur l’effacement de l’Etat-nation, contesté à la fois par le haut dans la dilution dans des instances supra-étatiques du type Union européenne, OTAN, ONU, OMS, G7, par la mondialisation économique et culturelle de masse via le net – et par le bas via la décentralisation, la régionalisation, l’autonomie, – l’année 2020 prouve que ce n’est pas si simple. La « modernité » n’est pas à sens unique vers un progrès linéaire. Ce qui apparaissait comme une avancée il y a vingt ou trente ans montre ses défauts aujourd’hui : hors l’Etat-nation, qui se préoccupe de la santé des populations ? En cas de pandémie, c’est chacun pour soi. La région autonome est trop petite pour être viable économiquement et le supranational trop vaste pour être efficace partout au même moment – et les deux n’ont pas la même légitimité démocratique que l’Etat-nation.

Mais celui-ci n’est pas toujours au rendez-vous, ce qui rend la réflexion de Dieckhoff encore d’actualité. La Chine, Etat totalitaire aux mains d’un parti unique, a montré de façon caricaturale durant la pandémie que c’est dans l’Etat central que ça se passe, pas dans les régions plus ou moins autonomes. Les Etats-Unis, à l’inverse, montrent que c’est dans les Etats fédérés que l’essentiel se passe, et non pas au centre où règne un clown vantard qui s’improvise médecin et préconise d’injecter directement de l’eau de javel dans les poumons des infectés après les avoir exposés tout nu au soleil.

L’ouvrage est en deux parties : L’appel du nationalisme pour comprendre les ressorts sociaux et culturels de l’aspiration à être soi dans sa propre culture ; et La multinationalité, un défi pour l’Etat, au travers des expériences de cohabitations pluralistes des Etats impériaux, nationaux, jacobins.

Les libéraux peuvent laisser-être les identités tout en conservant un Etat régulateur et arbitre, mais cela ne suffit pas. Les républicains se concentrent sur « les valeurs » rationnelles qui font sens commun, laissant les identités religieuses, culturelles et linguistiques au privé. Les multiculturels prônent un naïf « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », sans prendre en compte les exaspérations populaires contre les mœurs venues d’ailleurs qui veulent s’imposer dans certains quartiers ni la volonté de certaines religions de rompre avec la société. Les nationalistes, sur l’autre bord, sont tout aussi naïfs : le Pakistan montre que fonder une nation exclusivement sur l’islam, en niant les langues, les ethnies et les cultures, est illusoire (p.268) ; la Yougoslavie et l’URSS sur la religion communiste internationaliste, étaient du même type : ça n’a pas marché.

Mais tout d’abord, le nationalisme s’exacerbe de la mondialisation. Plus l’on se ressemble par le niveau de vie, les flux économiques, la culture-monde et les droits de l’homme, plus l’on a envie de se distinguer. Plus l’espace est réduit par les techniques de communication véhiculées par le capitalisme global, plus les lieux de vie de proximité et le « vivre ensemble » prennent de l’importance ; le confinement l’a montré un peu plus. L’identité résiste, n’en déplaise aux utopistes de la République universelle ; comprendre pourquoi et comment est l’objet de cette étude.

Les sociétés humaines se définissent par une diversité optimale au-delà de laquelle elles ne peuvent aller et en même temps en-deçà de laquelle elles ne peuvent descendre. C’est toute la dialectique de l’autre et du semblable, des relations indispensables sans s’annihiler, d’accueillir l’autre et le différent sans oublier d’être soi. Dans l’histoire, des cultures s’éteignent et d’autres apparaissent, la plupart se transforment. Une « identité » n’est pas figée mais référence évolutive. La diversité est au cœur de l’humain mais la relation aussi. D’où la balance entre les deux et l’équilibre à trouver.

Si la culture « originelle » pure est un fantasme (les Aryens, la négritude, le Yamato), la mobilisation identitaire encourage à se définir par rapport au dominant et donne une dignité nouvelle au dominé. Ce pourquoi la revendication « identitaire » vient le plus souvent du peuple et non des élites, même si celles-ci peuvent l’utiliser à des fins politiques : l’autonomie corse ou l’indépendance catalane offrent des postes nouveaux à cette élite ; en Belgique par exemple, le clivage linguistique flamand / wallon recouvrait un écart social qui ne permettait pas un accès égal au centre du pouvoir. Dans l’histoire, la traduction de la Bible en allemand populaire par Luther puis les poètes romantiques ont donné à l’élite un sentiment national via la culture, tandis que les mouvements anticoloniaux sont partis de l’élite dominée qui aspirait à l’indépendance pour prendre le pouvoir. « L’ethno-régionalisme des années 1960 emprunte d’ailleurs dans un effet de mimétisme évident ses méthodes et son vocabulaire aux mouvements de libération du tiers-monde » p.105. Mais en Italie, la Ligue du nord ne réclame une sécession que pour mieux réformer l’Etat central dans le sens d’un plus grand fédéralisme, pas pour le faire éclater. L’exemple du Québec le prouve : autonomie oui, sécession non – le coût économique, social et diplomatique serait trop grand. Macron a raison quand il déclare que l’Europe peut plus que la petite nation France dans les luttes du monde ; ce n’est pas nier l’identité française mais l’intégrer dans un ensemble culturel, économique et géopolitique plus vaste, aux valeurs communes fondées sur le droit, la démocratie et la solidarité.

L’intégration républicaine continue de fonctionner en France, malgré les Cassandre ; en témoigne l’usage du français, les mariages non traditionnels, les unions mixtes, l’aménagement des comportements religieux, les pratiques sociales à la française – seules exceptions : une minorité turque tenue par l’islamo-fascisme d’Ankara et les illuminés de Daech séduits par l’utopie. Mais le modèle républicain droit s’adapter à la multiculture.

L’auteur introduit ici une distinction utile entre les différents sens du mot : le multiculturel peut renvoyer au constat de la coexistence de cultures diverses à l’intérieur d’un même Etat ; il peut faire référence aux politiques publiques destinées à gérer cette diversité ; il peut enfin être une véritable idéologie de la promotion active des différences. C’est ce dernier sens qui fait problème. Contrer cette foi utopique et naïve est la première étape indispensable pour tolérer la diversité sans en faire une angoisse de Grand remplacement ! Si l’on ne barre pas la route au multiculturalisme ainsi conçu, la voie est ouverte aux extrémismes, qui peut s’exacerber en guerre civile (quelques-uns l’appellent, pour rejouer à l’envers la guerre d’Algérie). Les identités complémentaires sont en revanche fort possibles – elles existent déjà sans être formelles. Parler basque, corse ou alsacien ne remet pas en cause le sentiment d’être français, ni celui d’être européen. Il suffit d’aller à l’étranger pour le constater.

Il faut encore distinguer polyethnicité et multinationalité. Les migrations successives rendent les Etats polyethniques, sur le modèle américain ; la multinationalité est historique, rassemblant des communautés à culture propre dans le même Etat (Kurdes en Turquie et Irak, Arabes en Israël, Russes en Estonie…). Il est nécessaire de trouver des façons de fonctionner appropriées. L’auteur étudie la consociation suisse réussie, le fédéralisme canadien ou espagnol contrasté, et l’éternelle tentation sécessionniste (Irlande, Ecosse, Padanie). Cette seconde partie est la plus bavarde et se perd parfois dans les détails, sans vue d’ensemble claire. Il semble que le fédéralisme soit la meilleure formule – à condition que les clivages sociaux soient multiples et croisés comme en Suisse. Il exige pour cela le compromis libéral démocratique et surtout pas le nationalisme à base ethnique ou religieuse.

« La pluralisation croissante des sociétés rend de plus en plus intenable le postulat qui veut qu’à un Etat corresponde une nation et une culture. Elle donne par contre une actualité nouvelle à l’Etat multinational qui, par nature, est fondé sur l’expression d’identifications multiples et se trouve en harmonie avec les aspirations des individus modernes à jouer simultanément sur plusieurs registres d’appartenance » p.287. A l’inverse, la Russie tsariste, qui a cherché à se comporter comme un Etat-nation alors qu’elle était un empire multinational, s’est effondrée.

Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats – Les identités nationales en mouvement, 2000, Champs Flammarion 2012, 355 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

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Roland Marx, La reine Victoria

L’auteur est un vieux routard de l’histoire britannique, agrégé d’histoire en 1956 décédé en 2000 ; il professait déjà lorsque j’étais étudiant. Il fait de la reine Victoria le symbole du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande à l’apogée de son empire. C’est une véritable économie-monde avant que les Etats-Unis, pays-fils dégénéré, ne lui ravisse la place après la « Grande » guerre, celle de 14-18. Le Royaume-Uni a vaincu Napoléon qui se voulait dictateur de l’Europe continentale, débuté le premier en Europe l’industrialisation et assuré sa domination sur les mers.

Victoria nait en 1819, elle mourra en 1901. Elle incarne le XIXe siècle à elle toute seule, ayant vécu 82 ans et régné 64 ans, dès ses 18 ans. Le siècle porte son nom : victorien. Un mélange de morale chrétienne austère (les tables doivent porter des jupes qui cachent leurs « jambes » !) et d’inégalité féroce due à l’industrie et au commerce, les basses classes (dangereuses) n’étant retenues que par la peur du crime (Jack l’Eventreur sévit dans l’East End de Londres à l’automne 1888).

Victoria est évidemment conservatrice, persuadée de la domination de l’homme blanc selon la Bible, fière de ce « fardeau » et de la « Destinée manifeste » de la race blanche dont les Anglais sont pour elle (évidemment) le sommet. Mère peu tendre (née elle-même d’une mère très autoritaire), elle incarne la stabilité du modèle de valeurs qui ont fait la grandeur (mais aussi la rigidité) de l’empire britannique. Après 1914, ce sera la boucherie, le déclin et la ruine. Victoria n’avait pas préparé son peuple à ce destin.

Pourtant, elle excelle en dessin et parle français. Lorsqu’elle devient reine, elle règne sur 16 millions d’habitants (dont 5 d’Irlandais) ; ils seront 28 millions en 1851, année où le nombre de citadins dépassera celui des ruraux et où le recensement révèlera que la moitié seulement suit le culte de la souveraine (shocking !). Son oncle le roi des Belges Léopold lui conseille, lorsqu’elle accède au trône en 1834, « de ne pas répondre le jour même » à une question importante. Et de ne jamais « permettre à des gens de parler de sujets qui vous concernent ou qui ont trait à vos affaires sans que vous en ayez vous-même exprimé le désir » p.66.

Victoria se marie en 1840 avec le prince germanique Albert, qu’elle aimera jusqu’à la fin et qui lui donnera huit enfants, dont le futur Edouard VII, l’aîné, en 1841. Avec son mari, elle jouera beaucoup avec eux, en réaction à sa propre éducation trop rigide. Bien qu’émotive, elle exprime peu ses sentiments, soumise à « ce qui se fait ». La presse pour enfants et adolescents prend son essor dès 1870 et encourage le patriotisme par des récits d’aventures exotiques. S’ajouteront Kipling et Baden-Powell pour exalter le nationalisme « naturel (…) d’orgueil et de joie » p.424.

Mais à la mort de la reine, au tout début du XXe siècle, le romancier John Galworthy cité par le biographe dresse le bilan social, somme toute mitigé : « avec de l’argent on était libre en droit et en fait, et sans argent on était libre en droit et pas en fait. Une ère qui avait si bien canonisé l’hypocrisie que, pour être respectable, il suffisait de le paraître » p.455. Un véritable modèle pour toutes les époques où le fric engendre le mépris et la richesse l’orgueil de se croire d’une essence supérieure aux autres. De fait, l’empire « pour mille ans » (Lewis Morris en 1897 – Hitler n’a rien inventé…) ne durera qu’un dixième de millénaire, à peine un siècle. Mais quel éclat !

Dans cette biographie vivante qui replace toujours le personnage dans son époque, la reine Victoria ressort un peu moins caricaturale. Sa morale puritaine devenue lieu commun correspondait à l’austérité laborieuse de la bourgeoisie en plein enrichissement ; le modèle royal n’était au fond que le miroir dans lequel la société tout entière aimait à s’admirer. La lecture des romans policiers historiques d’Anne Perry, sur l’époque victorienne, donneront une illustration vivante de l’époque.

Roland Marx, La reine Victoria, 2000, Fayard biographies historiques, 538 pages €30.00

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Victor Davis Hanson, Carnage et culture

Pour ce professeur d’histoire militaire à l’université de Californie, tout se trouve chez les Grecs : « la manière particulière qu’avaient les Grecs de tuer étaient le fruit d’un gouvernement consensuel, de l’égalité dans les classes moyennes, de l’audit civil des affaires militaires, de la séparation du politique et du religieux, de la liberté, de l’individualisme et du rationalisme » p.17. Tout est dit. On croirait un hymne à l’armée américaine. C’est que l’on se bat toujours avec sa culture, de l’épopée des Dix Mille à la guerre du Golfe.

En Occident, la guerre est amorale ; elle doit donc être conduite de manière à être efficace ; elle ne peut donc qu’être meurtrière. Hanson examine un par un les exemples des batailles de Salamine, Gaugamèles, Cannes, Poitiers, Tenochtitlan, Lépante, Rorke’s Drift, Midway, le Têt. Cela de -480 à 1968.

Il montre que la liberté donne le moral, le civisme la discipline, l’initiative l’ingéniosité. La technique est celle de l’assaut frontal, issue de l’attitude des citoyens libres des Etats–cités grecs. L’héroïsme individuel est subordonné au courage collectif. Les attaques directes sont toujours « justes » alors que les embuscades et les attentats sont des « traîtrises ». La discipline romaine est une science froide qui permet de tuer le plus possible. Le caractère public de la recherche militaire permet de fabriquer de bonnes armes et d’élaborer une tactique fluide et novatrice.

Ce pourquoi l’islam a été repoussé. Le rationalisme s’y trouvait en contradiction avec la révélation du Coran : « s’il n’y eut jamais de véritable économie de marché dans le monde musulman, c’est parce que la liberté d’entreprendre y manquait et que leur essor eût contrarié le Coran qui ne faisait aucune distinction entre vie religieuse et vie politique, culturelle ou économique et qui décourageait donc un rationalisme économique sans entrave » p.328. Les bonnes armes ne suffisent pas il faut aussi l’esprit pour les employer. « On ne saurait se contenter d’importer des techniques supérieures ; si l’on ne veut pas qu’elles deviennent aussitôt statiques et obsolètes, il faut aussi adopter les pratiques qui les accompagnent : liberté de pensée, méthode scientifique, recherche sans entrave et production capitaliste » p.434. L’auteur l’affirme surtout pour les temps présents.

Ce livre est une utile réflexion sur la place de la technique dans la guerre et sur la place de la guerre dans la société. Se battre est en Occident une affaire sérieuse : ni une parade, ni une razzia. Avec l’essor de l’économie, de la mentalité d’efficacité issue de l’économie, la guerre est devenue une industrie avec sa productivité, sa rationalité et son marketing. Seules la « traîtrise » peut provisoirement la vaincre. Les attentats aveugles sont de ce type, tout comme l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ce point de vu paraît ethnocentriste ; il n’est pour l’instant pas démenti.

Victor Davis Hanson, Carnage et culture – les grandes batailles qui ont fait l’Occident, 2001, Champs Flammarion 2003, 598 pages, €12.20

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Individualisme et prospérité

L’essor économique, dans un contexte de sécularisation religieuse, a permis une hausse du niveau d’éducation et l’avènement de la démocratie. Cela s’est passé en Occident, en Europe d’abord puis dans les Amériques et l’Océanie, pays dérivés, mais ce processus peut probablement s’enclencher partout.

Ce pourquoi la Chine est soumise à de fortes pressions en faveur de la transparence, de l’écoute des citoyens et du respect du droit.

Ce pourquoi la Russie est en retard, l’économie faisant attendre des résultats et ses bénéfices trustés par une oligarchie étroite d’anciens apparatchiks.

Mais « la démocratie » n’est pas la même partout et dépend de la culture et des traditions de chaque nation. Ce pourquoi l’Inde, mosaïque d’ethnies, de langues et de religions, ne trouve son unité de culture que dans un hindouisme réaffirmé et exacerbé, hostile à une croyance en particulier : l’islam. Car le Pakistan (nucléaire et fanatique) est à la porte et ne cesse de susciter des troubles et du terrorisme en Inde même. Cependant, l’économie va plutôt mieux que dans les décennies précédentes, ce qui ne favorise pas l’instauration d’un régime réactionnaire.

Une économie prospère encourage les valeurs humanistes de liberté et de tolérance, ce pourquoi nous assistons dans l’histoire à une corrélation assez forte entre hausse du niveau de vie, capitalisme et essor de la science, et pratiques démocratiques. Ce qui ne va pas sans promotion de l’individu. En effet, la libre pensée autorise la curiosité sans tabou religieux et l’éducation de tous, donc la recherche scientifique, donc une meilleure efficacité économique, l’initiative capitaliste et un accord démocratique sur un Etat-providence plus ou moins accentué selon les cultures (plus militaire et self-made man aux Etats-Unis, plus fiscal et redistributif en France). L’Etat n’est pas un chef de monastère mais l’institution qui débat, édicte et fait respecter les règles pour tous, permettant à chacun de trouver sa place dans la société. Non sans inégalités, mais elles sont plus ou moins admises selon les traditions (moins en France, plus en Angleterre, bien plus aux Etats-Unis – mais c’est encore pire en Russie, en Chine, en Egypte ou au Brésil !).

Les limites de la tolérance et de la démocratie résident donc dans l’économie : quand tout va mieux, l’optimisme règne et les individus sont tolérants entre eux ; quand tout va mal, chacun se replie sur soi et sur son clan proche, devenant intolérant à toute déviance. Nous l’avons vu après le Second empire, alors que la République a pu s’installer dans un contexte de prospérité, tout comme après 1958 et la crise algérienne où la démocratie en France s’est trouvée confortée par des institutions qui permettent de gouverner (jusqu’à la lamentable erreur de Chirac-Jospin instaurant le quinquennat et les législatives concomitantes). Ailleurs, force est de constater que les fascismes et le nazisme n’ont prospéré que dans un contexte de crise économique et financière majeure, après le krach de 1929 – et que le national-populisme américain avec Trump n’a pris le dessus que dans un contexte de crise économique et financière majeure, après le krach de 2008.

En Europe, le déclin du modèle multiculturel à la mode après la période gauchiste tiers-mondiste et mondialiste des bobos issus de 1968, s’est affirmé après les attentats du 11-Septembre 2001 (et ses suites, jusqu’au Bataclan et Nice en 2015), la crise financière et économique venue des Etats-Unis à partir de 2010, puis la crise migratoire à cause des Etats-Unis et de leur lamentable échec en Irak et en Syrie. La société gagnée par l’individualisme se trouve de plus en plus sensible aux incivilités, au sexisme, à l’intolérance ou au communautarisme. C’est le cas dans les pays nordiques et en Allemagne, pays pourtant très laxistes après 68. Nul ne voudrait plus avoir pour voisin un islamiste radical, un gitan aux mœurs jugées étranges, un macho qui bat sa femme ou viole sa fille, voire un fanatique des armes qui vocifère contre les complots.

Une attitude qui n’est pas sans contradictions, mais qui se comprennent. Par exemple, le fait de prendre de la drogue est acceptable par liberté individuelle, mais jugé socialement bizarre. Tant que cela a lieu dans l’intimité du chez soi, personne ne trouve rien à redire, mais tout prosélytisme ou toute conséquence sur le comportement est considéré comme inacceptable. L’idée est que chacun est libre de ses choix mais qu’il doit aussi les assumer vis-à-vis des autres.

Eh oui, la liberté ne va jamais sans la responsabilité – c’est ce que les (bons) parents apprennent à leurs ados. Il n’est pas interdit d’interdire, mais selon la raison. Certaines façons de se comporter sont jugées inadaptées dans une société prospère, démocratique et humaniste : flemmarder, tricher, corrompre, voler, violer, dominer, tuer – alors qu’elles sont admises ou encouragées dans d’autres sociétés (contemporaines) plus rigides. Les Chinois, les Russes, les Iraniens, les Egyptiens, n’hésitent pas à faire tirer sur la foule en émeute ; ils n’hésitent pas à éliminer physiquement les opposants, soit d’une balle mercenaire (Russie), soit dans des camps « de rééducation » (Chine). Les Russes n’hésitent pas à bombarder des écoles dans le nord de la Syrie, ce que les Israéliens, démocrates pourtant survivalistes peu enclins à tergiverser, n’ont jusqu’ici pas osé faire.

En France, malgré les « mouvements sociaux » attisés par des politiciens avides d’exister médiatiquement, par des groupuscules d’éternels ados qui veulent « renverser le système » (sans rien mettre à la place) et par des réseaux qui aiment à tester leur pouvoir de déstabilisation, notre tolérance est de fait, au nom de la liberté individuelle, mais peut mener au rejet de ceux qui ne veulent pas dans le cadre admis de la sociabilité.

Le test en sera la pandémie qui vient : tout non masqué qui tend la main et veut embrasser ou baiser sera rejeté sans pitié. La liberté des mœurs devient bien moindre en cas de danger.

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Stratégie française

L’Union européenne n’est pas un Etat souverain comme le sont les Etats-Unis ou la Fédération de Russie, mais une souveraineté partagée par 27 Etats sur certains sujets d’intérêt commun. Il ne peut donc y avoir une stratégie européenne en matière de défense ni d’armée, seulement des convergences. Une stratégie militaire et diplomatique ne peut être donc que française.

Dans ses différents discours de mi-mandat, le président Macron tente une approche par tâtonnements. Un rapprochement avec Poutine (sinon avec la Russie) a eu lieu l’été dernier, suivi par l’interview à The Economist pour constater la « mort cérébrale de l’OTAN », puis le sommet de l’Alliance Atlantique à Londres, le sommet de Pau sur l’engagement de la France au Sahel, le discours sur la dissuasion nucléaire à l’École militaire, le voyage en Pologne et enfin la Conférence de Munich sur la sécurité où la délégation américaine fut nombreuse et étoffée, marquant son intérêt vaguement inquiet pour la stratégie en Europe.

Selon Trump, l’Europe doit rester vassale et surtout ne pas s’unir ; elle doit augmenter ses budgets militaires mais acheter américain et rester sous l’égide nucléaire (non automatique) des Etats-Unis. En bref, une position de dépendance adaptée à son état démographique vieillissant et pusillanime – et un grand marché privilégié pour les produits made in USA.

Evidemment, les forces jeunes en Europe ne voient pas les choses de la même façon. Retrouvant l’intuition stratégique du général de Gaulle, Macron expose avant les autres (et peut-être avec un peu trop d’assurance) ce qu’il faudrait penser pour aller de l’avant, c’est-à-dire conserver son indépendance. Il le résume d’une formule choc frappée au coin du bon sens : « Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe ».

Car le monde a changé en trois décennies plus que durant les décennies précédentes. Les deux blocs d’après-guerre avaient figé les doctrines, la stratégie et les armées dans un format confortable. Il est remis en cause, non seulement par l’éclatement du bloc de l’Est et l’effondrement de l’idée même de « communisme », mais aussi par la technique, ce que Karl Marx aurait apprécié en connaisseur. Les infrastructures ne commandent peut-être pas aussi mécaniquement aux superstructures que ses épigones l’ont dit, mais elles en sont le soubassement et offrent les outils. C’est ainsi que la puce a permis l’Internet et la communication instantanée tout azimut – et dans le monde entier. Des pays totalitaires comme la Chine tentent bien de réfréner l’indépendance nouvelle qu’offre la technologie numérique, mais elle n’y parvient guère. La liberté d’expression, même entravée, s’infiltre partout, y compris dans l’Iran des mollahs qui doit se résoudre à couper l’Internet provisoirement lors des manifestations les plus graves – mais il ne peut s’en passer, même si c’est une invention du Grand Satan.

Dans ce contexte de mondialisation et de communication, la donne a changé : le secret n’est plus viable longtemps pour assurer sa suprématie. Mieux vaut surfer sur la vague pour rester à la hauteur des autres. Ce pourquoi chaque Etat retrouve l’idée d’indépendance.

La première contradiction semble être l’Union européenne, à qui chaque Etat délègue une part de souveraineté sur les normes, l’environnement et parfois le voisinage. Si chacun reste in fine maître chez soi, seule l’Union permet la puissance nécessaire pour accorder les usages et financer les infrastructures en vue d’une l’indépendance de chacun : le système de positionnement par satellite Galileo est un exemple, l’avion militaire de transport A400M un autre, le futur avion de combat un troisième – et peut-être plus tard les porte-avions et la force de dissuasion nucléaire, jusqu’à présent exclusivement française parmi les 27 restants après la sortie du Royaume-Uni.

La seconde contradiction est sans conteste l’attitude américaine depuis l’irruption de Trump en éléphant dans le magasin de porcelaine des accords internationaux. Même l’OTAN n’est plus assurée, le climat est méprisé, le commerce revenu à l’égoïsme sacré et le dollar toujours roi – y compris par la contrainte des lois extraterritoriales. L’Amérique devient réactionnaire face à la perte de son hégémonie. Mais tout essor d’une nation dans le monde, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Nigéria, implique un relatif recul de la puissance américaine. A l’Europe de rester dans la course.

Ce qui n’est pas simple, tant l’Union européenne connait un centre franco-allemand vacillant. L’interminable succession Merkel, les dissensions du parti majoritaire CDU, le bilan à la Chirac de la chancelière (en Fout-rien stratégique, hormis un accueil migratoire incongru en 2015), ne militent pas pour que l’on sorte rapidement de la glu. Emmanuel Macron est impatient mais la lourdeur allemande est proverbiale. Tant que Trump n’aura pas taxé l’auto germanique, les naïfs croiront toujours que cela va passer et qu’il faut surtout ne rien faire pour fâcher l’importun ; tant que l’ours russe ex-soviétique n’aura pas donné un coup de patte brutal sur un territoire irrédentiste de plus, Berlin fera mine de ne rien craindre.

Les paroles, les promesses, les perspectives stratégiques, c’est bien – mais qu’en est-il des actes ? Avec le boulet allemand, qui sera suivi par un probable renouvellement d’un Trump provoquant et dominateur qui ne connait pas d’alliés, puis des élections présidentielles en France, les Européens risquent de ne pas voir grand-chose survenir à horizon connu. Dialoguer avec la Russie ? Cela empêche-t-il des officines « indépendantes du Kremlin » de jouer à déstabiliser la démocratie par la cyberguerre (gilets jaunes, exacerbation des positions retraite, candidature à la mairie de Paris…) ? Renforcer la défense ? Avec quels moyens dans un contexte de politique budgétaire partout restrictive sur le modèle du compte de ménagère teutone ? L’épargne européenne file vers la zone dollar pour trouver où s’investir.

Le monde n’est pas simple, il devient même de plus en plus compliqué. D’où le sentiment qu’il faut tout remettre à plat et « renverser la table », ce qui ne serait pas la solution miracle mais un chaos propice à toutes les mauvaises aventures. Là encore, des « forces hostiles » (qui ne sont pas que russes ni chinoises) œuvrent pour déstabiliser les Etats européens afin d’assurer leur emprise. Ne nous laissons pas faire.

Et cela commence en chacun : délaissez Facebook, remplacez Google, préférer les logiciels libres à ceux de Microsoft, n’achetez pas de mobile Apple ni ne souscrivez auprès d’un opérateur qui optera pour la technologie Huawei, limitez les informations que vous donnez sur Linkedin, ne croyez pas « les sites Internet » comme s’ils étaient des organes d’informations fiables… et achetez local, sans conforter « les accords » transatlantiques ou CETA, ne buvez pas ce poison qu’est le Coca, ne malbouffez pas MacDo, regardez attentivement les étiquettes des produits transformés et refusez la viande venue d’ailleurs ou le « bio » venu de Chine.

Une stratégie française pour l’Europe commence par une stratégie personnelle envers le monde. Et tout devient plus simple.

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National-populisme américain

Trump est un clown improbable mais le trumpisme est une vague de fond de la politique américaine. Les Yankees ont prôné la mondialisation libérale et la dérèglementation tout azimut tant que cela servait leur commerce et leur prospérité. Dès que la Chine a commencé à prendre de l’importance et la Russie se réveiller militairement au Proche-Orient, rien ne va plus : repli sur soi et America first ! Un bon article de Marya Kandel, historienne de Paris 3, le montre dans le dernier numéro 208 de la revue Le Débat de janvier-février 2020.

Bien que parfois confus et redondant, le propos est assez clair : la vague Trump est un national-populisme comme on en connait en Europe, avec ses particularités américaines. Le candidat-clown n’avait aucun projet autre que son narcissisme et son Art of the Deal ; ses équipes ont donc repris les détestations communes des petits Blancs de l’Alt-right américaine, cette extrême-droite hostile aux globalistes, adepte des théories du complot et hantée par le grand remplacement des Blancs par les colorés. Avec pour marque de fabrique yankee l’allégeance à la Bible. Le Grand Old Party (républicain) adapte son discours à son électorat, il ne fait pas l’inverse comme les partis français trempés d’idéalisme platonicien. Le trumpisme devrait donc survivre à Trump si celui-ci est battu.

Ce courant est antilibéral, nationaliste, conservateur, religieux, isolationniste.

Tout ce qui est « progressiste » est rejeté, et il faut dire que la propagande utopique des « droits à » l’infini et des mamours aux extrêmes-minorités est devenue une scie improductive, source de ressentiment. Que veulent dire au fond « l’universalisme » ? les « droits de l’Homme » ? Ont-ils des limites dans l’humain même où ne sont-ils que le faux-nez de l’impérialisme européen sur les valeurs ? Ne doit-on pas les cantonner aux traditions chrétiennes propres à l’Amérique ?

Tout ce qui est déréglementation est remis en cause. Les multinationales deviennent un danger dès lors qu’elles vont produire ailleurs, engendrant chômage, déficit du commerce extérieur et dépendance stratégique, en plus d’éviter l’impôt via les Etats complaisants des « paradis fiscaux ». Les inégalités augmentent entre très riches nomades biberonnés aux dividendes multinationaux et cols bleus et blancs moyens et populaires qui ont construit les Etats-Unis. La mondialisation profite désormais à la Chine et l’Amérique ne veut plus payer pour son développement destructeur des industries nationales. Mort aux libertariens et vive l’Etat interventionniste ! Avec un certain retour à l’impôt comme levier… et la volonté de réguler les GAFAM.

Tout ce qui est ordre international est de même rejeté, au nom d’un égoïsme sacré : America first ! Toute l’architecture de sécurité et les institutions internationales bâties depuis 1945 par les Etats-Unis avec leurs alliés sont balayées : ils n’y ont plus avantage. Ce pourquoi l’OMC devient une coquille vide, que l’OTAN est en état de « mort cérébrale » et que l’accord de Paris sur le climat une vaste blague que ne reprennent les Chinois que pour se faire une vertu. La bête noire des trumpistes (comme on dit lampistes) est l’Union européenne dont la construction supranationale contraignante leur donne des boutons. Feu sur le quartier général de Bruxelles ! On est mieux chez nous à décider nous-mêmes pour nous, croit-ils. D’où l’encouragement au Brexit et aux extrémismes nationaux et socialistes d’un Stephen (dit Steve) Bannon en Europe.

Le nationalisme est désormais la mission américaine qui succède au mondialisme – et les élites européennes, toujours en retard d’une demi-génération, ne l’ont pas encore intégré. Il se fonde sur la tradition chrétienne, revue et corrigée par les sectes américaines. En bonnes protestantes, elles privilégient la lecture de la Bible et, en bonnes incultes, sa lecture littérale : c’est écrit, donc c’est vrai. L’Ancien testament, bien plus gros que le Nouveau en nombre de pages, et placé en premier dans le Livre, est donc favorisé. Les Etats-Unis s’identifient à Israël comme Terre promise au Peuple élu du Dieu unique qui a fait alliance. Il s’agit donc d’obéir aux Commandements et de rejeter tous les « droits » qui les enfreignent : avortement, homosexualité, mariage gai, féminisme, droits civils pour les fils de Cham et même la théorie (complotiste ?) de l’Evolution : Dieu a créé une fois pour toutes l’homme à son image, puis donné une femme créée d’une côte prise au mâle, enfin élu le Blanc et pas les autres – tout le reste est complot égalitariste d’esclaves emplis de ressentiment pour le Maître. C’est ce que disait Steve Bannon en 2016…

Ce recentrage sur le pays, sur le national et sur le traditionnel chrétien, inverse les valeurs. Plus de multiculturel en interne, plus de mondialisation économique, plus de multilatéralisme international mais la réaffirmation de l’Amérique blanche, chrétienne, industrielle et soucieuse de ses seuls intérêts. Les ennemis principaux sont la Chine et l’islam politique. Un rapprochement intellectuel avec la Russie serait possible s’il ne subsistait aux Etats-Unis une structure idéologique militaire et du renseignement qui restent antisoviétique par inertie. Mais, qui sait, plus tard ?

Ce revirement idéologique, qui a pour base les intérêts bien compris des états-uniens votant, rencontre la jeunesse qui, selon les sondages, pense que le pays devrait rester à l’écart des affaires du monde et privilégier sa sécurité. Il rencontre aussi l’étude The Next America du Pew center qui constatait en 2017 que la population des Etats-Unis née à l’étranger passait déjà les 44%, que les immigrants illégaux étaient plus de 10 millions et que, vers 2050, les White Anglo-Saxons Protestants (WASP) deviendraient minoritaires dans leur propre pays et que ceux nés avec le siècle vivraient moins bien que leurs parents.

Ce conservatisme national a été exacerbé par les ingérences russes dans l’élection présidentielle, avec création de faux comptes Facebook, Instagram et Twitter, de faux blogs et de fausses associations des deux bords extrémistes, pour exacerber les contradictions (selon la politique léniniste orthodoxe). Cela afin d’engendrer le chaos dans « la démocratie » et montrer son inefficacité. L’article suivant du même numéro Débat, par le journaliste Roman Bornstein, détaille la façon précise dont l’officine russe proche du Kremlin s’y est prise. Elle n’a fait qu’exploiter nos faiblesses réglementaires et libertaires.

Ces idées, il faut les connaître pour ne pas rester sur la dérision à propos de Trump. Même si le paon narcissique passe, subsistera l’idéologie national-populiste biblique d’une bonne partie de la population ouvrière et moyenne blanche. Les Etats-Unis ne sont plus pour l’Europe des alliés militaires fiables ni des partenaires économiques intéressants mais des égoïstes impériaux, agitant leurs lois extraterritoriales pour inhiber toute politique qui ne sert pas leurs intérêts : sur le commerce avec l’Iran, sur les fortunes américaines, sur la multinationale de l’énergie nucléaire Alstom, sur l’exclusion de Huawei dans la 5G en Europe. Le président Macron se dit que, puisque l’Amérique s’éloigne, se rapprocher de la Russie a du sens. Peut-être : c’était la politique du président de Gaulle. Mais tisser des liens avec la Russie de Poutine, c’est dîner avec le diable et nécessite une longue cuiller. La fable Griveaux vient opportunément le rappeler. En 2022, n’y aurait-il pas une succulente vidéo d’un candidat à la présidence française en position sabreuse en préparation ?

Face aux Etats-Unis qui deviennent hostiles et égoïstes, face à la Russie haineuse et pleine de ressentiment contre nous, seule l’Union européenne peut offrir la cuiller assez longue pour s’établir au banquet sans se griller les pattes. Les Allemands, toujours lourdauds en politique internationale à cause de leur passé, ne viendront que lorsque la divine Amérique leur tapera sur les carrosseries. Mais les Italiens ? les Espagnols ? les Polonais ? les Irlandais ? les Belges ? Si les nordiques suivent plutôt le monde anglo-saxon et l’Allemagne, les autres pays peuvent avoir conscience qu’une position commune est nécessaire pour compter comme une force au XXIe siècle face aux géants américain et chinois. Le président Macron pourrait s’en préoccuper plutôt que de faire d’excessives courbettes à Poutine.

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Retour des nations

Il y a une quarantaine d’années, le monde a été bouleversé : 1978, la Chine communiste s’ouvre au marché ; 1979, l’Iran de Khomeiny instaure une république islamique ; 1989, le mur de Berlin tombe et 1991, l’URSS s’effondre de l’intérieur ; 1992, l’Internet public se répand ; 1999, l’euro est instauré dans la finance, en 2002 dans les portes-monnaies. La mondialisation a repris entre 1980 et 2014 comme entre 1880 et 1914 – à chaque fois 34 ans. C’était le temps de la génération d’avant, ma génération.

Depuis cinq ans, avec la génération actuelle, le monde se démondialise : 2001, les attentats du 11 septembre (2977 morts) rendent les Américains paranoïaques et revanchards ; les attentats islamistes se multiplient de 2002 à 2011 en Inde (Parlement – 7 morts, Qasim Nagar – 29 morts, Bombay – 209 morts puis 166 morts en 2008, Varanasi – 28 morts, Jaïpur – 63 morts), en Russie (théâtre de Moscou – 130 morts, Beslan – 344 morts, métro de Moscou – 40 morts, Domodevovo – 37 morts), à Bali (plage de Kuta – 202 morts), au Maroc (Casablanca – 33 morts), en Espagne (Madrid – 191 morts), à Londres (56 morts), à Boston ; 2003, la seconde guerre d’Irak aboutit à la déstabilisation de toute la région et à la naissance de Daech, suscitant un nouveau terrorisme ; 2012, Merah en France tue 7 personnes dont 3 enfants ; 2015, Charlie-Hebdo – 17 morts ; le Bataclan – 130 morts ; 2016, Nice – 86 morts… La religion fait son retour en force, et non seulement l’islam mais aussi l’hindouisme (Inde, Birmanie, Thaïlande) et le judaïsme (Israël), voire le catholicisme (la Manif pour tous, la Pologne) – qui, au moins, ne tue pas (encore).

Des murs se construisent, des identités sont traquées ou expulsées (les Rohingyas en Birmanie, les musulmans en Inde, les chrétiens en Egypte et en Syrie, les flics et les Juifs à Paris, les « mécréants » sur les terrasses…) Face à l’amoralisme de la finance globale, les délocalisation opportuniste et l’optimisation fiscale, face aussi à l’indifférenciation technique du net, chaque pays est amené à cultiver son inimitable : l’islam chiite en Iran, l’islam sunnite en Turquie, le judaïsme botté en Israël, l’hindouisme intransigeant en Inde, l’orthodoxie patriotique en Russie, la souveraineté « impériale » au Royaume-Uni, la morale catholique ou la laïcité radicale en France. Des micro-tribus se créent sur les réseaux sociaux et excluent toute contestation en leur sein. Les « natives » de quelques tendances que ce soit (y compris lesbiens et Noirs, Amérindiens ou féministes) font de leur « identité » une politique et interdisent aux autres d’y toucher (pas de rôle de Noirs joué par des Blancs au théâtre, pas de mots connotés victimaires, pas de recette de cuisine qui ne soit « authentique » sous peine de poursuites en contrefaçon…)

Seule pour le moment l’Europe occidentale y échappe (mais pas la Hongrie, ni la Pologne, ni vraiment l’Autriche). Comme si l’Union européenne ne pouvait prospérer que dans le monde d’avant, celui du libéralisme des échanges et des traités multilatéraux. Ce que Trump et le Brexit viennent de renverser en quelques mois. L’OMC n’existe presque plus, l’ONU est méprisée, l’OTAN fragilisé par la Turquie, le traité sur le climat foulé aux pieds. Les États-nations renaissent partout, en Chine, en Inde, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, au Japon, en Birmanie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni peut-être bientôt désuni…

Seule l’Union européenne se veut apolitique, niant même toute politique qui serait de puissance au profit de règles communes fondées sur la monnaie et le commerce. Chacun rétablit une identité et des frontières – pas l’Europe qui ne sait pas qui elle est, ni si elle a des racines (la science grecque à vocation universelle, le droit romain sur le territoire, le parlement viking recréé par la Grande-Bretagne et la France au XIIIe siècle, la personne chrétienne) ou si elle envisage un melting pot universaliste où chacun prend selon ses besoins sans rien donner en échange et attend de la loi qu’elle les protège de tous les autres.

La société ne se gouverne plus mais s’administre ; les politiciens ne font que des promesses alimentaires, sans projet commun. La dispersion des droits de plus en plus étroitement individualistes (mariage gai, procréation remboursée pour tous) se double d’un universalisme abstrait devenu Surmoi désincarné. Cela n’encourage pas les citoyens à être responsables du projet social de leur pays mais les rend à la fois victimes acariâtres d’un peu tout ce qui ne va pas – et moralisateurs sur les Principes. Les migrants ? L’humanitaire DOIT les sauver – mais PAS chez nous !

Une nation, c’est un Etat, une culture, une langue et une religion – majoritaire. L’Union européenne n’est pas Etat mais une confédération de chefs d’Etat ou de gouvernement en Conseil, flanqué d’un Parlement élu nation par nation, qui ne vote qu’un budget croupion et ne contrôle pas grand-chose. La culture européenne est niée par les technocrates qui préfèrent illustrer les billets par des viaducs que par de grands noms. La langue est devenue le globish mondialisé d’anglo-américain abâtardi, faute de savoir encore parler la langue de l’autre comme au début du siècle dernier, ou même encore en 1945. La religion est exclue puisque « les racines » ont été refusées pour ne pas « choquer » les « associations » qui ne représentent qu’elles-mêmes – c’est-à-dire les minorités d’autant plus radicales qu’elles sont infimes.

L’Europe se voudrait l’embryon de la « République universelle » vantée par Victor Hugo dans un de ses gonflements de lyrisme. Sauf que le monde n’en veut pas : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Les « valeurs » occidentales ne valent rien hors d’Occident. La Chine a les siennes, l’Oumma musulmane les siennes, la Mère indienne aussi. Tous les revendiquent en égale dignité : pourquoi continuer à faire comme si ?

La mondialisation n’a pas été heureuse pour tous. Les pays pauvres en ont bénéficié, les pays riches se sont largement appauvris. A l’intérieur de chaque pays, les inégalités se sont creusées, abyssales parfois. Les « printemps » arabes et autres jacqueries franco-françaises de « gilets » ou « bonnets » (jaunes, noirs, rouges) font successivement flop faute d’agréger en projet commun le « sac de pommes de terre » social. Les élections sortent les sortants quasi systématiquement pour les remplacer parfois par des clowns (Islande, Ukraine, Italie, Etats-Unis). La dette s’est envolée avec la crise financière (venue des Etats-Unis), le climat s’est réchauffé à cause des industries polluantes et des comportements de bébés gâtés (surtout aux Etats-Unis), le terrorisme a trouvé sur Internet (lancé aux Etats-Unis) son terrain de jeu privilégié. Et la Chine comme, de façon moindre, la Russie montrent qu’un régime autoritaire et centralisé est plus efficace pour prendre les mesures impopulaires mais nécessaires qu’un régime soumis au parlement et aux élections à partis multiples.

Au point que le leader du monde (encore les Etats-Unis, incarnés par sa classe moyenne) démissionne, épuisé par des guerres ingagnables et la crise financière de leur faute, sucés par les Chinois qui attirent ou pompent leurs technologies et essaiment dans le monde avec la nouvelle route de la soie et la Banque asiatique d’investissement, lessivés par la concurrence des pays industriels à bas prix, effondrés moralement de s’apercevoir, depuis le 11 septembre, que le monde ne les aime pas plus que les Israéliens depuis l’occupation des Territoires. Ils se replient sur eux, blessés et vindicatifs, revanchards, craignant le déclassement et la paupérisation. Ils n’ont plus d’amis, rien que des partenaires possibles en cas de transaction, ou des ennemis déclarés. Devant cette posture, nous ne pouvons que réagir !

Des menaces de rétorsions commerciales en lois extraterritoriales qui « interdisent » unilatéralement aux autres pays souverains de travailler avec tel ou tel pays sur liste noire purement américaine, du chantage au procès pour absorber les entreprises qui les intéressent (Alstom) à la défiscalisation systématique de ses champions du net (les GAFA) et aux procès victimaires à coup de millions de dollars contre les entreprises rachetées par des étrangers (Monsanto) – les Etats-Unis se sont mis en guerre. Contre le monde entier, y compris leurs soi-disant « alliés ».

Ils inversent leur action depuis 1945 et tournent le dos à la coopération au profit du « deal » où leur intérêt national seul prime : America first ! Ils sont désormais contre le libre-échange et pour le mercantilisme ; contre le multilatéralisme et pour des traités bilatéraux ; contre l’immigration et pour l’épanouissement intérieur ; contre une politique du climat et pour l’industrie nationale.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas rester les cuisses ouvertes pour accueillir tous ceux qui veulent en jouir : elle aussi doit devenir une puissance – ou péricliter. De l’extérieur en servant de variable d’ajustement entre Américains et Chinois sur les normes et la technologie, de l’intérieur en acceptant l’immigration ouverte et les importations inutiles, au prix du délitement social accéléré. Il nous faut désormais affirmer : Europa first ! Sinon, chacune des nations de l’Union aura la tentation de reprendre ses billes et de défaire cette zone de coprospérité qui a assuré la paix et la stabilité depuis plus d’un demi-siècle.

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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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British go home !

Contrairement à ce que j’ai longtemps pensé, l’Europe n’a pas besoin des Anglais, au contraire : ce pays reste un frein. Theresa May apparaît nulle, un peu comme François Hollande il y a peu. S’obstiner est une vertu – jusqu’à ce que l’excès en fasse un vice. Représenter une fois de plus le même texte déjà rejeté par trois fois sur le compromis européen est une impasse. La Première ministre se trouve obligée de partir, contrainte et forcée début juin, au lieu de choisir son moment !

Démissionner avant aurait été un choc pour les irréductibles de son parti comme pour les électeurs, mais un choc salutaire. La politique réclame un théâtre que l’animal a sang trop froid de Madame May ne sait pas monter. Elle n’est ni Margaret Thatcher, ni Tony Blair et cela se voit.

La gauche Corbyn ou la droite Johnson n’apparaissent pas plus brillantes, comme si cette génération née après-guerre était incapable de saisir les enjeux de l’Union européenne, au contraire de ceux qui avait connu les combats fratricides et les bombardements. Politiquement, la droite conservatrice est morte pour un moment, poussée par l’extrémisme de Farage qui veut sortir aveuglément, et défiée en même temps par les Travaillistes de l’opposition qui profitent de l’impéritie du gouvernement.

La rancœur des électeurs est grande, ce qui se comprend aisément, et va probablement susciter un vote aux élections européennes pour des listes carrément anti Theresa May. Le nouveau Premier ministre du parti majoritaire actuel, après le départ de Madame, ne pourra se légitimer que par de nouvelles élections législatives – qu’il risque évidemment de perdre.

La date butoir du 31 octobre, fixée pour la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, après plus de deux ans d’inertie, de tergiversations et de psychodrames entre soi des politiciens amateurs, aboutira-t-elle à une renégociation du délai une fois de plus ?

C’est clairement l’Europe qui en pâtira, justifiant a posteriori le veto que le général De Gaulle, qui connaissait bien les Anglais pour les avoir côtoyés durant la guerre, avait mis à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Ce pays est une île, il ne s’est jamais senti continental même si, dans l’histoire, il a été envahi par les Romains, les Danois, les Norvégiens et les Normands, ces trois derniers du peuple viking. Il se voit en porte-avions de l’Amérique aux côtes du continent Europe où la puissance industrielle est allemande et l’immensité du territoire est russe. Il est tourné vers la mer, l’empire du Commonwealth, le grand large. Seuls de vils intérêts de boutiquier ont pu l’arrimer un temps à l’Union européenne mais l’élargissement trop rapide, l’essor économique allemand et la réglementation commune croissante ont fini par emporter le repli.

Les Anglais vont malheureusement voter aux élections communes prochaines. Leur enjeu ne sera naturellement pas européen mais purement britannique et ce détournement de vote va déstabiliser la répartition des partis au Parlement, influer sur la nomination du président de la Commission. Tout cela parce que l’Union européenne a interprété de façon laxiste le droit. En bonne logique, un pays qui sort ne devrait pas voter ni avoir de parlementaires, puisque la suite ne le concerne pas. Mais, par ce nouvel abandon, ce n’est pas le cas. Ce qui déconsidère un peu plus la gouvernance actuelle de l’Europe.

Oui, il faut probablement changer de modèle ! La technocratie molle qui nous gouverne ne peut constituer une politique, ni les décisions à la petite semaine, comme on le constate, un projet.

Que les Anglais sortent une bonne fois pour toute, par un Brexit dur s’il le faut. Ces palinodies de « retenez-moi ou je fais un malheur » n’ont que trop duré et ont assez fait de mal aux autres comme cela. Emmanuel Macron a raison d’insister sur un délai ferme, mais peut-être ne prend-t-il pas les moyens politiques de forcer les Allemands qui rechignent, comme d’habitude, par répugnance à s’adapter à ce qui change dans l’équilibre des forces ? Notre président a parfois jusqu’à la caricature les travers reprochés en général aux Français : des paroles mais peu d’effets, des plans mais pas de moyens, une politique mais aucun allié pour la mener.

Au risque que l’enchaînement des conséquences n’aboutisse à cet inévitable que personne ne veut consciemment, à en croire les sondages dans tous les pays européens : l’éclatement de l’Union européenne, la fin de l’euro et la sortie définitive de l’histoire. Avec une inféodation aux États-Unis ou à la Russie en perspective.

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Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément

Né en 1950, énarque à 32 ans et diplomate, conseiller de deux ministres des Affaires étrangères puis de deux présidents pour l’Europe, Pierre Ménat a été ambassadeur en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas. Pour lui, la France a besoin d l’Europe, faute de quoi elle serait riquiqui, sous la domination économique de la zone mark ou du dollar et sous la domination politique des Etats-Unis – comme l’Europe a besoin de la France, sans laquelle elle ne serait pas, l’Allemagne pesant d’un trop grand poids sans contrepartie.

Dans cet essai-bilan en deux volets, l’auteur dresse un historique de la construction européenne, indispensable pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, puis propose un certain nombre de réponses aux critiques les plus recevables. Il s’appuie notamment sur le réquisitoire fait en 2003 devant l’Assemblée par Philippe de Villiers, brillant polémiste, qui explique les refus successifs du Traité en 2005 et les votes populistes en 2017. Le clan des mécontents de leur sort font de « Bruxelles » le bouc émissaire commode de tout ce qu’ils rejettent : la mondialisation, la désindustrialisation, la dérèglementation, l’ultralibéralisme, le recul de l’Etat-Providence – et le trop d’impôts.

Depuis le projet initial favorable à la France, les pays ont avancé pragmatiquement au gré des changements historiques, diluant la France dans les 28 Etats membres (bientôt 27).

Quatre erreurs majeures ont affecté l’Union :

  1. l’entrée du Royaume-Uni, toujours fermement arrimé aux Etats-Unis et farouchement îlien, qui a sapé de l’intérieur la construction à visée fédérale pour tendre à la limiter à une vaste de zone de libre-échange ;
  2. la réunification allemande, qui a fait passer la RFA au premier rang pour la population et lui a assuré une clientèle fidèle de pays de l’Est ;
  3. l’élargissement brutal à dix pays supplémentaires en 2010 qui a changé l’identité et les institutions, introduisant des Etats avides de souveraineté retrouvée et adeptes du parapluie américain lointain contre l’ennemi russe trop proche ;
  4. enfin le lamentable abandon institutionnel du traité de Lisbonne pour la double souveraineté (Etats et population) qui a assuré à l’Allemagne une prépondérance évidente avec ses alliés économiques, et pourrait donner à la Turquie un poids prépondérant, si jamais elle devait entrer.

C’est l’histoire qui a abouti à ce mélange de renoncements et de lâchetés politiques, tout en assurant quand même quelques réussites majeures, tel l’euro, Airbus et Aérospatiale. Les maillons cachent la chaîne et il est nécessaire de reconstituer la perspective d’ensemble pour y voir clair. Ce que l’auteur fait brillamment, d’un style simple qu’on dirait parfois dicté, parfois repris de fragments de rapports diplomatiques, mais toujours lisible. Ainsi, l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954, sous les coups de boutoir à la fois des gaullistes et des communistes, a fait échouer la fameuse Europe de la défense qu’on appelle aujourd’hui de nos vœux. Mais on oublie trop souvent que le général de Gaulle lui-même voulait une Confédération d’Etats pour l’Europe, « faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires » (Mémoires de guerre). Ce que l’on aimerait aujourd’hui afin de contrer l’offensive industrielle chinoise, l’offensive numérique américaine et sa prétention à nous imposer ses lois extraterritoriales…

Le projet européen reste cependant très différent d’un pays à l’autre : la France, dans l’histoire « pays de commandement », rêve toujours d’une « Europe puissance » et d’interventionnisme étatique tandis que l’Allemagne, échaudée par l’hyperinflation des années trente et la dictature nazie, rêve de règles claires, de discipline budgétaire et du parapluie militaire américain ; et que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni préfèrent le libre-échange et le libéralisme poussé à tout carcan contraignant. L’Union européenne ne peut vivre que de compromis, sans qu’un modèle ne l’emporte sur l’autre.

Le Royaume-Uni a habilement manœuvré pour obtenir des avantages par des exceptions, jusqu’à sa sortie programmée. Reste le couple franco-allemand, écartelé dans sa vision respective, mais forcé à s’entendre pour survivre et avancer. Jamais « l’Europe » n’acceptera les gros impôts clientélistes et l’interventionnisme d’Etat français ; jamais la France n’acceptera l’ultralibéralisme batave ou l’ordo-libéralisme allemand rigide. Les autres pays se sont réformés progressivement, ayant fait reculer l’intervention de l’Etat au profit de l’emploi et de la croissance, et cela n’a pas trop mal réussi. La France, avec ses prélèvement obligatoires record, son système social hypertrophié qui dysfonctionne et ses carcans réglementaires sur les échanges et l’emploi, n’a pas de leçon à donner : sa population se révolte – pas celle des pays partenaires.

Faut-il pour cela sortir de l’Europe, dans un Frexit aussi aventureux qu’utopique ? Non, répond l’auteur de façon argumentée. Il décline sur 45 pages huit critiques faites à l’Union dans son chapitre IX.

Abandon de souveraineté ? Oui pour la monnaie, mais c’est heureux sous peine d’être dominé par d’autres, dont le mark ou le dollar. Mais cela n’empêche pas de chercher une meilleure « gouvernance » de la zone euro par les pays qui y adhèrent et un meilleur usage des marges de manœuvre et des instruments européens pour notre budget. Dans les domaines de souveraineté volontairement partagée (par décision des chefs d’Etat et de gouvernement successifs), il est nécessaire de faire respecter la subsidiarité et de trouver des solutions efficaces sur l’immigration, l’énergie et le climat. Mais tout citoyen d’un Etat de l’Union est aussi citoyen de l’Union – ce qui lui permet de se présenter aux élections et aux postes de la fonction publique des autres pays, ce qu’on ignore trop souvent.

Trahison du vote populaire contre la Constitution européenne par la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne ? Les proposition institutionnelles reprises n’ont pas été celles qui ont été critiquées ; quant à celles qui le sont, elles ont été reprises telles quelles des traités antérieurs, dont celui de Rome en 1957 ou celui de Maastricht en 1992 – que par exemple Mélenchon a approuvé.

Excès de libéralisme ? Contrairement aux Français, les autres peuples sont plus pragmatiques et moins idéologues. Mais la politique de la concurrence ne s’est pas accompagnée d’une politique industrielle, dont le refus de la fusion Alstom-Siemens est le dernier exemple malheureux, sur des considérations juridiques et non d’opportunité économique. Pour que l’Europe « protège », la France doit poursuivre son effort de conviction sur les autres.

Austérité ? Sans aucun doute, au moins de « rigueur » pour ajuster ses dépenses à ses recettes. Ce pourquoi la monnaie européenne est forte et permet d’importer du pétrole et des matières premières sans peser sur les coûts de production ; ce pourquoi les emprunts des Etats de la zone euro sont prisés sur les marchés, permettant un endettement à taux réduits (notamment les OAT françaises) ; ce pourquoi la Grèce a été sauvée de ses démons clientélistes par des prêts faramineux. Mais si d’aventure un grand pays comme l’Italie faisait défaut, la zone euro ne dispose pas d’instruments à la mesure du risque.

Elargissement négatif ? Oui car les chefs d’Etat et de gouvernement (dont Chirac) ont été incapables de négocier un compromis institutionnel AVANT l’entrée des dix pour limiter le nombre de commissaires (un par Etat !) engendrant depuis une inflation réglementaire inévitable, chacun devant justifier son poste. Quant à l’abandon de l’occupation de Chypre au profit de l’intégration, elle a fourni des armes à la Turquie, qui exige d’entrer alors que personne ne le veut parce que ce pays musulman de 100 millions d’habitants ferait basculer l’Union européenne dans une vaste zone de purs échanges sans aucune identité culturelle. D’où la montée des extrémismes à droite, alimentés par la dérive autoritaire et pro-djihadiste d’Erdogan.

Immigration ? Les décisions de l’Union ne sont pas appliquées et nombre de pays font cavalier seul, à commencer par l’Allemagne de Merkel qui accueille sans prévenir ses partenaires de Schengen « un million » de réfugiés ! L’Italie de Salvini a raison de dire que l’Europe ne l’aide pas.

Europe-puissance viable ? L’Union est de fait une puissance, par son poids démographique et économique dans le monde. Mais elle ne s’est pas dotée des attributs de la puissance que sont une diplomatie commune et une force armée. Les atlantistes ne jurent que par l’OTAN les européistes que par l’armée européenne : mais la seule force crédible, à part celle de la France, est celle du Royaume-Uni qui sort de l’Union… La seule période où l’Union européenne a agi efficacement a été lors de la présidence du Conseil européen par Nicolas Sarkozy : il a très bien géré la crise financière de 2010 et la guerre russo-georgienne tout en commençant à régler la crise grecque. L’échec lamentable de l’Union lors de la crise ukrainienne ultérieure montre combien l’absence de volonté politique (Van Rompuy et Tusk) rend l’Europe incolore et inexistante.

Coût ? La France a longtemps bénéficié de la politique agricole commune et de l’aide aux régions défavorisées ; c’est à son tour d’aider les autres, étant le troisième contributeur net au budget européen.

L’Europe n’est pas la France et qui veut aller de l’avant doit quitter le cocon idéologique confortable et la croyance d’être un pays-phare pour se regarder au miroir de ses partenaires. Non seulement les autres pays prélèvent moins de taxes et d’impôts et vivent mieux, mais une part importante de notre population se sent délaissée, déclassée, méprisée et tourne en rond avec un gilet jaune sans trop savoir quoi faire que de l’exprimer avec violence. Peut-être serait-il temps de quitter les postures pour se mettre pragmatiquement à l’ouvrage ? Les puissances jouent chacun pour soi, seuls les pays européens de l’Union ont décidé d’en discuter entre eux. Pour les Français, il est temps de mettre sur la table tous les sujets qui fâchent et cet ouvrage y aide, replaçant dans l’histoire longue les petits problèmes d’aujourd’hui.

Il sera utile aux étudiants par son panorama au galop de l’histoire de la construction européenne, aux citoyens qui s’apprêtent à voter pour leurs députés au Parlement européen et se demandent pour quoi faire, à tous les curieux de cette institution inédite qui cherche à mettre en commun certains pans de souveraineté tout en souhaitant conserver à chacun son identité propre.

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est également l’auteur d’un roman, Attendre encore, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Yves Bréhèret, Les cosaques

Apparus vers l’an 800 sur les frontières sud de la Russie, les cosaques du Don et de la Volga sont devenus à la fois des révoltés perpétuels contre le pouvoir central, pionniers des confins et une cavalerie précieuse pour repousser les assauts des Mongols et les Turcs dans l’empire du tsar. Cavaliers émérites de la steppe, tout jeune homme s’entraîne au djiguite, la virtuosité à cheval qui permet non seulement de tenir en selle en tout temps, mais aussi d’éviter les lances ou les tirs, en restant toujours mobile.

« Ils ont surgi de rien, les vagabonds de la terre. Ils sont venus de la steppe balayée par les invasions » p.9. Le style est donné : lyrique. L’auteur conte une légende, moins historien que journaliste qui sait mettre en scène. Mais l’histoire populaire est un plaisir lorsqu’elle s’appuie sur des sources fiables ; l’étendue de la bibliographie en fin de volume rassure sur ce point.

Car les cosaques sont un peuple mythique. Petchenègues, Zaporogues, Ukrainiens, mêlés par les conquêtes et les viols d’indigènes, « ils ne forment pas une nation, ne sont pas issus d’une même race » p.10. Ce sont des pillards en liberté, mais chrétiens orthodoxes. De ces « bon sauvages », le grand Tolstoï en a fait un roman. Mais il se situe à son époque – romantique. Yves Bréhérèt se situe sur un autre plan ; il embrasse l’histoire pour chanter l’épopée des premières bandes qui s’établissent autour du Don et se terminent par la trahison anglaise en 1946, qui livre les derniers régiments cosaques « blancs » aux sbires de Staline.

Juste après 1968, qui méprisait l’armée et récusait toutes les formes d’autorité, l’éditeur Balland a composé une collection sur les « corps d’élite » des armées du monde. Dont, pour la Russie, les cosaques. Yves Bréhèret, grand reporter au Figaro est mort en 2016 ; il aimait l’armée et l’exaltation virile qu’elle procurait.

Les « oies sauvages » se trouvent des chefs successifs, les Atamans, Iermak Timotheievitch en marche vers l’est, Stienka Razine sur la Volga, Bogdan Khmelnitsky en Ukraine, Ivan Mazeppa dans la steppe, Emilian Pougatchev qui se dit tsar contre Catherine II, Matvei Ivanovitch Platov contre l’invasion de Napoléon, Iakov Pétrovitch Baklanov le diable du Caucase, Alexis Maximovitch Kalédine au sceptre brisé, Krasnov sous les Rouges, Boudionny pour la Révolution, Simon Petlioura pour l’indépendance de l’Ukraine contre Staline, enfin Helmut von Pannwitz le dernier Ataman des cosaques ralliés à Hitler.

La forme choisie, vivante, imagée, se lit avec bonheur. De nouveaux livres sont parus sur « les cosaques » depuis cette date, mais pas avec cette verve, ce plaisir de conter et d’embrasser la mentalité de ces guerriers qui commençaient à 15 ans, épris avant tout d’indépendance.

Yves Bréhèret, Les cosaques, Balland 1972, 366 pages et 68 photos noir et blanc, occasion €19.40

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Harry Wu, Retour au laogai

Né en 1937, le catholique chinois Wu Hongda est mis en prison en 1960 pour avoir obéi au président Mao et fait s’épanouir cents fleurs : c’était un piège, la dissidence des opinions reste bannie en Chine depuis des millénaires et encourager la critique individuelle permettait au sadique Timonier de débusquer les « ennemis du peuple » (autrement dit les siens). Celui qui prendra le nom d’Harry a 23 ans.

Il passera 19 ans dans les camps, bien que condamné à « seulement » trois ans de prison, sa « rééducation » ne cessant d’être prolongée… Ce n’est qu’à la mort du dictateur rouge, en 1979, qu’il sera libéré, à 42 ans, sa vie irrémédiablement gâchée. Il n’aura dès lors de cesse de dénoncer au monde l’univers carcéral chinois, son conformisme au risque du goulag, son inspiration tyrannique auprès de Staline. Ce livre, paru en 1996, juste après son « expulsion » de Chine où il avait filmé les camps et les hôpitaux où sont prélevés des organes destinés aux greffes sur des prisonniers encore vivants ou tués pour la circonstance, est une forme de publicité démocratique. Elle est rendue possible par l’influence de la chaîne CNN, avant l’Internet et « les réseaux sociaux ».

La Chine, comme toutes les dictatures, sait qu’elle doit désormais compter sur la mise au jour instantanée et universelle de ses malversations en termes de droits de l’homme. D’où sa contestation de biais desdits « droits », au nom de leur conception trop occidentale. Le collectivisme ne serait-il pas lui aussi un « droit » humain, même s’il n’est pas individuel mais communautaire ?

Harry Wu s’est converti aux valeurs américaines et juge ses ex-compatriotes à l’aune de son nouveau pays. Mais plus de vingt ans ont passés depuis l’écriture de ce livre et, si le système carcéral chinois demeure, il semble moins fourni et vise moins à la rééducation idéologique. Il s’agit plutôt de mettre à l’ombre des dissidents avérés et des contestataires potentiels tout en les faisant contribuer au travail collectif. Le « droit » au sens occidental continue de ne pas exister, l’individu étant nié au profit de la famille et de la communauté, voire de la « patrie » han.

En visitant Dachau, Harry Wu avise la devise qui surmontait l’entrée du camp de la mort : « Le travail rend libre ». « Vous êtes sûrs ? fis-je abasourdi. En Chine, le slogan de nos camps, c’était : « Le travail bâtit une vie nouvelle » p.225. Ce n’est au fond pas très différent, puisque toutes les sociétés totalitaires se ressemblent. Mais cela nous permet de comprendre la coercition absolue qu’une société peut exercer sur sa population.

Ecrit à l’américaine comme un document vécu, ce livre rappelle combien la Chine reste peu ouverte au monde, autoritaire et tyrannique envers ses citoyens, prête à exploiter sa main d’œuvre prisonnière et à mentir sans vergogne à tout étranger. Trop orgueilleuse pour consentir à adopter des manières « universelles », elle impose ses propres valeurs comme toute nation sûre d’elle-même le fait naturellement. Mais ce qui paraissait un scandale absolu du temps de la présidence Clinton apparaît sous la présidence Trump comme d’un réalisme criant : le bouffon de l’immobilier ne pratique-t-il pas le même cynisme et le droit du plus fort à la chinoise ?

Harry Wu a été naturalisé américain en 1994 et est mort à 79 ans en 2016, hanté toute sa vie durant par l’expérience des camps.

Harry Wu, Retour au laogai – La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, 1996, Belfond 2004, 360 pages, €20.90

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Risques boursiers donc politiques

Le 24 octobre, c’est bientôt. Le 24 octobre 1929… krach ! Le jeudi noir, premier jour d’une série.

Le risque n’est jamais univoque : tout risque fait tache d’huile telle l’aile de papillon censée provoquer un cyclone à l’autre bout de la terre. La bourse est un baromètre de beaucoup de choses : de la façon qu’ont les entreprises de produire, des contraintes qui pèsent sur elles du fait du prix des matières premières, des taxes et impôts, des règles à n’en plus finir, des revendications salariales, de la satisfaction de leurs employés, de la confiance de leurs clients, de leurs innovations, des concurrents – et de l’ambiance générale de la société qui est à l’optimisme ou à l’avenir sombre.

C’est ainsi que Trump le paon ricain massacre la croissance. En déclarant « la guerre » à ses alliés comme à ses adversaires, il force chacun à se replier sur lui-même et à contre-attaquer – donc à devenir plus fort, bien que plus maigre. En jouant au poker le très court-terme pour « gagner » (son mot-fétiche) les élections à mi-mandat et être réélu deux ans plus tard, il fait s’envoler le déficit du budget par ses baisses d’impôts et ses dépenses, coupant toute marge de manœuvre lorsque des vents mauvais se lèveront inévitablement. Après lui le Déluge : c’est ainsi que résonnent les infantiles – on ne peut pas dire « raisonnent », ce serait dévaluer la raison. Je n’achète plus rien qui vienne des États-Unis : puisqu’ils le désirent en majorité en élisant un clown, qu’ils restent donc entre eux.

La situation économique globale devrait rester stable l’an prochain en raison des déficits américains et chinois qui soutiennent – à bout de bras – la consommation donc le commerce, donc la production. Mais la bourse anticipe toujours… Comme l’équilibre n’est pas tenable, c’est le prochain coup qui compte : anticiper est tout l’art de l’investisseur.

Or les intérêts politiques américains et chinois sont pour le moment en phase et poussent les déficits afin de maintenir artificiellement une croissance – à visée électorale aux États-Unis et sociale en Chine. Il y a donc surchauffe, des capacités à plein qui engendrent des hausses de prix. Dans le même temps le pouvoir d’achat n’augmente pas, il régresse. Car, si la richesse globale peut augmenter, elle ne va pas dans toutes les poches et reste donc théorique : à quoi servent les millions de dollars d’une œuvre de Jeff Koons (par exemple) puisque qu’elle ne « vaut » que le prix du snobisme des rares richissimes ? Elle n’est pas en or ni en farine, elle n’est pas fongible, elle ne passera peut-être même pas les décennies tant « l’art » change avec le temps et que le kitsch néo-pop apparaît un brin superficiel.

La croissance au-delà du potentiel économique engendre des excès que les banques centrales ont le statut de contrer : d’où les hausses de taux d’intérêt qui restreignent le crédit en le rendant plus cher. La Fed américaine a commencé, la Banque centrale européenne devrait suivre. La croissance, déjà anémique en Europe en raison des lourdeurs réglementaires et de la concurrence entre membres de la même zone, devrait retomber sans vraiment décoller. Et les Ricains sont en embuscade pour tendre des pièges aux champions européens : les banques avec les condamnations records, l’automobile avec le dieselgate et les sanctions contre l’Iran, les avions bientôt, peut-être la pharmacie… Tout est bon pour intenter procès au nom de la loi américaine, décrétée « universelle » par droit du plus fort, et pour « négocier » de monstrueuses amendes, tandis que des Européens sont très frileux face aux géants américains, on le voit avec les GAFAM et la lâcheté allemande sur le sujet. Tandis que Steve Bannon, le Daphnis du grand paon ricain, vient encourager dans tous les pays européens la dissidence national-égoïste : l’Union européenne fait peur au grand ricain, elle est une vraie puissance quand elle est unie : la désunir est donc stratégique pour le grand paon qui se croit expert dealer.

Le prix du pétrole monte et fait monter le dollar, l’Arabie Saoudite est au maximum de ses capacités et ne peut augmenter sa production. Les taxes douanières Trump font baisser la croissance globale et augmentent les prix. Nous sommes proches de la situation de « stagflation » connue dans les années 1970 : finie la croissance mais prix en hausse. Cette fois, c’est la « décroissance » qui menace, ce qui réjouit les Cassandre et les écolos : moins d’emplois, moins de recettes fiscales, trop de déficit et de dette publique, moins d’aides sociales et de retraites – cela veut dire moins de dépenses et une austérité qui s’ancre dans les mœurs. Les technocrates de l’Administration, cette nouvelle Église, savent évidemment mieux que vous ce qui est bon pour vous : ils ont encouragé en France le diesel depuis des décennies ; depuis qu’ils ont été « convaincus » par le Ciel de la Science que c’est mauvais pour la planète et la santé, ils interdisent le diesel en ville et restreignent la vitesse partout. Ce qui veut dire que les gens n’ont plus confiance : jeunes, ils répugnent à passer leur permis de conduire ; adultes, à « acheter » une voiture, préférant la location longue durée ou la location-vente. Ils peuvent ainsi zapper à tout moment la bagnole au profit d’Uber, du train (quand il n’est pas en grève) et d’autres moyens en ligne. Ils ont moins confiance dans la monnaie et créent leurs propres monnaies locales ou le troc de proximité. Ils consomment de plus en plus voisin et délaissent les marques mondiales telles que les ricaines emplies de saloperies chimiques.

Les populistes de gauche en ont marre de l’austérité pour l’immense majorité et de la goinfrerie de l’infime minorité – on peut les comprendre. Ils ne rêvent que de tout bazarder, de faire « l’inverse » des économies et des réformes sociales qui s’appliquent depuis une décennie ou deux avec des résultats mitigés. Ils veulent arrêter de réformer (toujours en pire) et distribuer gratuitement du pouvoir d’achat avec de la dette publique, « garantissant » par exemple un revenu universel sans travailler. A condition d’arrêter toute immigration – car un État social se réserve à ses propres citoyens. Et tant pis pour les générations futures qui devront rembourser la dette et se heurter aux immigrants au détriment de leur bonne conscience de gauche. Tant pis pour les niais qui achèteront des emprunts d’État en croyant se faire rembourser un jour… Soit l’inflation grignotera leur capital, soit un oukase voté par un Parlement aux ordres annulera leur créance ou la rendra « perpétuelle » dans l’avenir.

Rien de cela ne sera tenable et le lecteur a désormais compris que « le système » est en permanence instable et qu’il faut naviguer sans cesse sur le mouvant. Les beaux jours ne durent donc jamais et la tempête menace, surtout lorsque la bourse américaine a dépassé son record de durée en hausse et que l’évaluation des cours est à 50 % au-dessus de sa moyenne historique. Quand et où se lèvera la tempête sont les bonnes questions, auxquelles nul ne peut répondre car – jamais – une crise n’a été prévue (elle ne serait pas un choc). Tout retournement est brutal parce que tout le monde inverse ses positions comme sa façon de voir les choses au même moment, tels les moutons du sieur Panurge que nous conte Rabelais.

C’est ainsi : c’est lorsque tout va bien qu’il est temps de se poser la question du pire.

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Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz

Clausewitz demeure ambigu malgré cette interprétation attentive et posée. Raymond Aron raisonne en généalogiste, il suit la formation de la pensée, le développement de la théorie. Cela suppose que la pensée soit une graine qui germe et croisse, avant de s’épanouir en fleur et finir en graine. Est-ce toujours comme cela que fonctionne l’esprit humain ? De la naissance à la mort, sans jamais régresser ?

Mais admettons. Je fais confiance à Raymond Aron et à sa méthode car il me paraît avoir été un intellectuel pointu et honnête. Il l’a prouvé de son esprit critique lorsque la mode du marxisme a déferlé sur l’université dans les années 1960 pour tout emporter et droguer les intellectuels comme un opium.

Karl von Clausewitz a toujours été militaire. Il n’a pas eu sitôt fini de jouer au soldat durant ses enfances qu’il est entré dans l’armée prussienne ; il a 12 ans, c’est en 1792. Il deviendra général avant de mourir du choléra en 1831, à 51 ans. Sa famille était de noblesse douteuse et Karl en a souffert toute sa jeunesse. Le contraste entre ses origines et le milieu qu’il fréquentait a accentué son penchant au repli sur soi et à la gravité. D’où le regard impitoyable qu’il porte sur les êtres et sur les situations. Sa pensée et sa philosophie appartiennent au XVIIIe siècle, au monde des Lumières. Le philosophe qui a servi de modèle est le Montesquieu de L’Esprit des lois. Il raisonne par les extrêmes, afin de dégager des idéaux-types.

Pour lui, la guerre est un art, non une science. « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » – telle est la définition qu’il en donne. Instinct violent et naturel, livré au jeu de la probabilité et du hasard, donc des passions, la guerre vise une fin politique qui ressort de la raison. Instinct, passion, raison – la guerre met en jeu l’homme tout entier, voire Dieu en sus.

Le Traité de Karl von Clausewitz se déroule dialectiquement, comme sa pensée :

  • La première opposition est celle du moral et du physique : l’action des hommes aux prises les uns avec les autres à travers le temps et l’espace, le chef assumant la volonté de mouvoir la masse en dépit du frottement.
  • La seconde opposition est celle des moyens et des fins : la tactique utilise les forces armées dans le but d’obtenir des victoires, tandis que la stratégie utilise les victoires pour la fin visée par la guerre elle-même.
  • La troisième opposition est celle de la défense et de l’attaque : c’est une épreuve de volonté, l’un des lutteurs voulant conquérir quelque chose que l’autre ne veut pas lui céder.

Il importe à chaque niveau, politique, stratégique, tactique, de ne pas imposer le combat dans des conditions qui n’offriraient pas de chance de succès. Pour Clausewitz, la guerre n’implique pas l’anéantissement de l’adversaire, seulement de le « jeter à terre ». Si la logique est dialectique (l’ascension aux extrêmes), elle s’accomplit dans la guerre par le déchaînement des passions mais les fins appartiennent aux Etats et elles sont rationnelles.

D’où l’importance du moral. Celui du peuple en tant qu’opinion, de sa conviction d’un combat juste pour résister ou conquérir. Celui des combattants et de leurs chefs, portés par les succès ou déprimés par les revers. En 1799, « les Français portés par l’esprit de la Révolution à briser toutes les entraves et à n’attendre de résultats que d’actes audacieux, obéissaient à cette impulsion quand ils ne voyaient pas d’autre issue. Les Autrichiens, élevés dans la dépendance de la volonté, habitués à des règles, paralysés par le souci de leur responsabilité, demeuraient inactifs quand ils se trouvaient en difficulté ». Mais le citoyen n’est pas le soldat. La guerre est un métier que la bravoure et l’enthousiasme ne suffise pas à pratiquer, rappelle Clausewitz. Il y faut aussi le « drill » – l’entraînement – et l’expérience.

La stratégie consiste à s’assurer la supériorité du nombre en un certain point, à un certain moment. L’effet de surprise est plutôt rare et la ruse réduite. Le courage est celui de risquer sa vie mais aussi de prendre ses responsabilités. Il y a dialectique entre entendement et affectivité pour être résolu, décider malgré l’incertitude, apte à la présence d’esprit. La défense ne peut être pensée sans contre-attaque, et toute attaque doit prendre en compte une défense comme un mal nécessaire (ce qui fut l’erreur monumentale d’Hitler en Russie). Une guerre politiquement défensive peut être menée de façon stratégiquement offensive, pour renverser le rapport de forces physiques et morales.

Les deux héros de Clausewitz sont Frédéric II et Napoléon 1er. Frédéric a toujours proportionné ses entreprises à ses moyens. Napoléon élaborait de bons plans mais sa démesure l’a poussé aux erreurs. Il tente son dernier pari en Russie et il le perd parce qu’il se trompe sur son ennemi.

On cite souvent Clausewitz sans toujours le connaître. L’étude de Raymond Aron, rigoureuse et proche des textes, aide à comprendre son œuvre.

Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz, 1976, Gallimard Tel, tome 1 L’âge européen, €12.50 e-book Kindle €8.49, tome 2 L’âge planétaire, €13.50 e-bbok Kindle €9.49

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Christian de Moliner, Vers les ruines de Paris

Nous sommes dans cinq générations au futur, en 2163. Le monde vu par Moliner ne ressemble plus à celui que nous connaissons. L’hyperpuissance a éclaté en trois, le sud s’est rattaché au Mexique, la Californie à la Colombie britannique – exit les Etats-Unis. La Chine elle-même, pourtant de peuplement homogène Han et d’idéologie multimillénaire avec Confucius et Mencius, semble avoir disparu en tant que puissance – ne subsiste qu’une Ligue des cinq villes autonomes avec Singapour, Hongkong, Macao, Taipeh et Kuala Lumpur. La Russie est devenue croupion avec la perte de la Sibérie au profit d’une Union chinoise qui rassemble les communautés chinoises du Pacifique. Quant à la France, elle fait partie du Califat, immense rassemblement de l’Oumma musulmane qui a intégré le Pakistan et toute l’Europe occupée par l’islam démographiquement conquérant des deux siècles précédents. Sauf le « royaume de Syagrius » qui comprend le nord-ouest français, dirigé par le nationaliste François Delattre.

Dans ce décor, on se demande où est passée l’Inde, pourtant puissance montante prête à dépasser la Chine au XXIe siècle. Et l’Afrique ? Fait-elle partie du Califat ou celui-ci se limite-t-il aux Maghreb et Machrek ? L’explosion démographique noire que nous observons en 2018 semble un non-événement.

L’intrigue se noue entre le Califat, la France en reconquête de Delattre et la ligue menée par Singapour. Cette dernière entend jouer le rôle d’arbitre pour faire respecter la paix mondiale et établir, dans le futur, la paix définitive par un gouvernement mondial. Un rôle que les Etats-Unis ont dédaigné au XXIe siècle pour jouer le repli xénophobe et la guerre commerciale de tous contre tous. Le Calife est un petit homme faiblard, fétu de paille entre les mains du vizir ou Premier ministre qui fait assassiner son prédécesseur Benyouche pour établir les El Assad. Et El Assad veut la guerre ; car l’islam se dilue quand il ne conquiert plus. Jusqu’à ce que la planète soit convertie, le djihad ne doit pas cesser. Une autre voie de l’islam existe, mais elle est sous la terreur de la version extrémiste – tout comme aujourd’hui.

Christian de Moliner monte alors un scénario rythmé comme un thriller où le Calife veut tendre un piège à son Premier ministre, tandis que ce dernier tend un piège à la Ligue de Singapour. Il s’agit de porter un message à François Delattre par son ancien ami le diplomate Geymal, chrétien maronite vivant à Jérusalem en plein Califat. Celui-ci emmène sa fille Soria, qui emmène un couple de Juifs talistes menacés de pogrom par l’attentat contre le précédent Premier ministre et qui se sont cachés dans un puits. Soria est amoureuse du jeune homme Salomon, mais il est promis à sa cousine Sarah pour reproduire de petits Juifs. Le Califat, fort de la sagesse de Dieu et de la prescience de Hitler, a en effet stérilisé tous les Juifs pour éviter les ferments de discorde dans l’Oumma – sauf la secte taliste qui se voue à la prière et à l’existence contemplative. Comme il est dit plusieurs, fois, remugle de Bible qui remonte des profondeurs culturelles de l’auteur, lorsque le dernier Juif périra, la terre sera détruite. D’où l’intérêt qu’ils fassent beaucoup de petits même s’ils ne vivent pas heureux, à l’inverse des fins de contes.

Geymal et sa smala sont donc transportés aux frontières des Français de souche, entre Somme et Loire (sauf Paris et Versailles), pour convaincre Delattre de ne pas chercher à reconquérir Paris, ce champ de ruines, sous peine de déclencher la guerre avec le Califat, donc la riposte de la Ligue de Singapour qui veut conserver l’équilibre des puissances. Rien ne va se passer comme prévu, malgré les probabilités calculées des prédicteurs et la puissance informatique des ordinateurs neuroniques.

L’amour, cette passion trop humaine, va interférer avec la froide logique de la mission. A croire qu’il vaut mieux être un robot guerrier qu’un humain stratège pour gagner n’importe quel combat. François Delattre, fanatique monomaniaque, sacrifie son fils de 16 ans appelé dans les commandos et sa fille à peine plus jeune ou plus vieille (le lecteur ne sait pas) qui officie comme infirmière de l’avant. Il n’a qu’une seule faiblesse, l’autre fille qu’il a eue avec Anne, fusillée par le Califat lors d’une mission vingt ans auparavant.

Il est curieux de constater que l’auteur n’aime pas les hommes : tous ses personnages masculins sont nuls. Delattre, son jeune général, son fils et El Hassad sont des dogmatiques poussés aux excès ; le Calife, Geymal et Salomon des couards qui n’osent jamais prendre de décision ; le ministre Longue vue (Long Wu en chinois) produit toujours des plans qui pêchent. Seules Soria parvient à encaisser amour déçu et amour impossible, Sarah l’absence d’amour malgré l’accouplement, et la Présidente de la Ligue de Singapour soupèse le pour et le contre avant de trancher en chef d’Etat responsable ; quant à la fille de Delattre, elle refuse le monde sans son père.

Il est curieux de constater aussi que l’auteur fait un éloge de l’hybride, du métissage. Singapour est pour lui « le » lieu du monde futur où la rencontre de la Chine confucéenne, de la Malaisie musulmane et du droit anglais peut produire la paix mondiale (p.80). J’en doute, mais on peut rêver à la République universelle, Hugo l’a fait un siècle et demi en arrière.

Au total, malgré une typographie qui mériterait d’être aérée et un découpage de l’action qui réclame plus de suspense et de scènes alléchantes (préparations, minutieuses, violence des duels, sexe torride, explosions spectaculaires), cette fiction politique futuriste mérite le détour !

Rien ne se réalise jamais comme on croit car nous projetons le présent sur l’avenir et la mentalité d’aujourd’hui sur celle du futur, mais ce thriller politique a la vertu de nous projeter dans le temps long où l’ardeur belliqueuse de quelques-uns et la lâcheté morale de quelques autres a transformé le monde en un lieu qui ne nous plaît guère.

Christian de Moliner, Vers les ruines de Paris, 2017, éditions du Val, broché €8.12 e-book Kindle €2.99

Les autre œuvres de Christian de Moliner déjà chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

A l’attention de l’auteur, subsistent certaines coquilles qu’il serait utile de corriger :

p.24 au hurlement (et pas à l’)

p.26 nous nous terrons (manque un nous)

  1. 27 problème posé par Salomon et Sarah (supprimer de)

p.35 qui les accueille (supprimer ent)

p.48 chez les Chinois (les majuscules sont inversées)

p.63 ils sont passés et se sont posés (et pas ils ont, ni posé sans s)

p.104 ils ne démêlent pas le vrai du faux (manque pas)

p.143 mosquée Al Aqsa (et pas comme c’est écrit)

passim Q.G. (quartier général) et pas Q.C. ( ?)

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Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie

La Syrie est d’actualité avec la réduction du dernier bastion islamiste d’Idlib, et la Russie est aux premières loges avec la défection trumpeuse des Etats-Unis qui se retirent de la régence du monde. Randa Kassis est née syrienne et demeure une femme politique « laïque et démocratique » jadis membre du Conseil national syrien ; elle milite depuis 2015 pour « la plateforme d’Astana » qui consiste à mettre tout le monde autour de la table sous l’égide des Russes, des Turcs et des Iraniens alliés, afin de trouver une solution politique à la guerre civile et au chaos syrien sur le modèle du règlement de la guerre civile au Tadjikistan entre 1992 et 1997.

Son essai est publié aux éditions des Syrtes, qui vise depuis Genève à éditer des textes russes méconnus en littérature et des études à contre-courant de la mode médiatique sur la Russie. C’est dire si le livre de Randa Kassis mélange allègrement propagande et recherche en histoire. Touffu, il mêle des invectives à des analyses, parfois d’une logorrhée qui rappelle les textes-fleuves gauchistes des années post-68 par la multiplication des qualificatifs, comme par exemple page 17 : « des faucons russophobes américains et de leur fidèle soutien français François Hollande » – qu’est-il besoin de multiplier ce genre d’étiquettes ? Mais chacun des chapitres se termine toujours par ce leitmotiv à la Cicéron à propos de Carthage : il faut que la Russie impose une solution politique.

Car la Russie serait la puissance stabilisatrice vers laquelle il serait nécessaire de se tourner. Dans l’urgence pour la Syrie, compte-tenu de l’égoïsme américain et de la lâcheté occidentale, c’est une vérité bonne à dire. D’autant que Daesh encourage les musulmans intolérants du Caucase russe et du Tatarstan aux frontières, ce qui menace la Russie du terrorisme à la tchétchène.

Sur le long terme, c’est accepter sans débat le néo-colonialisme d’influence de la Russie sur le Moyen-Orient comme du temps soviétique. Poutine « raisonnable » et « respectueux des autres » ? Demandez aux Baltes, aux Géorgiens ou aux Ukrainiens… L’auteur reprend sans recul les antiennes de la diplomatie russe affaiblie depuis la chute de l’URSS : le monde « doit » être multipolaire, les puissances « doivent » contrecarrer autant que faire se peut l’hyperpuissance américaine inégalée qui la pousse à l’orgueil solitaire, les nations « doivent » préserver leurs cultures tout en respectant celle des autres, l’usage de la force « doit » être réservé au dernier recours et avec l’aval de l’ONU (où la Russie possède un droit de veto). Avec ce rappel un peu court sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : « Dans le sillage de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie… » p.229 – il n’y avait bien-sûr ni Anglais, ni Américain pour débarquer en Normandie, ni prêt-bail des Etats-Unis pour livrer des camions et du matériel à l’URSS de Staline… Et cet amalgame inepte pour une historienne : « Etant donné qu’elle n’a pas un passé colonial dans la région du Moyen-Orient arabe, la Russie bénéficie de plus de confiance de la part des peuples arabes, dont beaucoup ont été déçus des expériences américaines… » p.267 – les Américains auraient-ils eu « une expérience coloniale » dans les pays arabes ? En bref, une « chercheuse » plus pro-russe que l’auteur est rare ces temps-ci, proche d’Alexandre dell Valle (Marc d’Anna) dont la thèse complotiste affirme que le gouvernement américain utilise l’islamisme dans le but de détruire l’Europe, et avec qui elle a co-écrit un livre (Comprendre le chaos syrien).

Il reste que, dans ce fatras enflammé, des analyses subsistent miraculeusement, comme si le « livre » était une compilation d’articles disparates hâtivement rassemblés en un semblant de plan qui n’évite ni les répétitions, ni les contradictions. Comme cette curieuse phrase page 20 : « l’administration américaine (…) soutient de moins en moins le PYD kurde, d’où une relation de plus en plus tendue avec la Turquie » (ah bon ?… si vous avez compris, laissez un commentaire).

Les Etats-Unis se retirent piteusement après avoir échoué en Afghanistan, en Irak, en Libye, et avoir laissé détruire le Syrie et le Yémen. Daesh est la conséquence de la guerre d’Irak qui a détruit l’Etat et n’a rien construit à la place, tout en poussant l’indigent Obama à retirer les troupes sans solution politique, conduisant à la débandade de l’armée et au chaos des milices. Comme si tout ce qui intéressait les « stratèges » en chambre de Washington était de contrer l’Iran pour protéger Israël, au prix d’un pacte avec le diable saoudien.

Car c’est bien l’Arabie Saoudite, aidée des émirats richissimes en pétrodollars, qui a financé les mosquées salafistes partout dans le monde (y compris aux Etats-Unis même) et exporté sa version archaïque et fondamentaliste de la lecture du Coran et des hadiths. Ce sont bien des Saoudiens qui sont majoritaires dans la liste des terroristes du 11-Septembre et le prince Bandar a largement financé dans les années 2000 les islamistes sunnites pour contrer les chiites. « Le résultat, après des décennies de propagande totalitaire théocratique wahhabite, est que le monde musulman, en pleine métamorphose néo-totalitaire, est en train de s’uniformiser de façon inquiétante autour de la vision obscurantiste wahhabite-salafiste » p.129. Arabie au demeurant fragile, car 4000 prétendants sur 20 000 princes peuvent revendiquer le trône et la lutte interne des familles polygames aux nombreux fils ne cesse jamais. Quant à la minorité chiite du pays, elle est massée justement sur les champs pétrolifères juteux de la côte est face à l’Iran.

Conséquence historique : « La résurgence du panislamisme conquérant, sur le terrain mythifié des premières conquêtes islamiques des VIIe et VIIIe siècle, est une lame de fond, un tsunami civilisationnel dont le terrorisme de Daesh n’est que la face émergée et la plus convulsive. Ce projet totalitaire d’une extrême brutalité que le politiquement correct occidental considère comme n’ayant « rien à voir avec l’islam » ne doit pas dissimuler la réalité profonde et l’étendue de la radicalisation du monde musulman (…) dans un processus qui remonte à la Première Guerre mondiale » p.73

L’Iran, seule puissance musulmane non-arabe du Moyen-Orient, conteste la lecture sunnite wahhabite saoudienne et veut s’imposer comme puissance régionale, utilisant pour ce faire du « croissant chiite » Téhéran-Bagdad-Damas-Hezbollah-Hamas qui coupe le Moyen-Orient en deux et assure l’équilibre confessionnel de la région.

L’Égypte, autre puissance, a été échaudée par l’expérience au pouvoir des Frères musulmans (branche salafiste moins ouvertement barbare que Daesh mais tout aussi intégriste) et s’est retirée de la diplomatie. La Turquie islamo-nationaliste, sous l’ego enflé du président Erdogan, a pour premier objectif d’éviter que les populations kurdes ne créent un Kurdistan à ses frontières, mais aussi pour ambition de recréer une influence perdue après la Première guerre mondiale sur les sunnites du Moyen-Orient.

Au total, il y a à prendre et à laisser dans ce livre d’actualité brûlante. Une fois passé le style agaçant qui multiplie les qualificatifs comme s’ils étaient explicatifs (l’équivalent des « voilà » à la télé de ceux qui ne savent pas s’exprimer), le lecteur pourra s’instruire en géopolitique régionale, mesurer une fois de plus le « moi-je » américain qui se croit une vocation messianique d’imposer la démocratie et le libre-marché aux autres (mais plus chez lui), l’indigence des Européens passivement arrimés à l’OTAN, et les ambitions qui s’aiguisent entre Turquie, Iran, Arabie Saoudite et Russie pour exister dans la zone. Il pourra aussi mesurer l’ampleur de l’intégrisme en islam, la vision partiale salafiste l’emportant par l’argent sur les autres visions plus savantes de la religion.

Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie, 2018, éditions des Syrtes, 307 pages avec glossaire de 19 pages et bibliographie de 8 pages, €20.0

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Francis Fukuyama, La fin de l’histoire

Dès qu’il est paru en français, j’ai lu ce livre. Sa thèse est une synthèse : la démocratie est une forme de gouvernement à laquelle sont parvenus les pays les plus développés de la planète. Ceci est un constat au début des années 1990. La démocratie paraît alors indépassable parce qu’elle satisfait presque pleinement les citoyens et que tous les totalitarismes se sont successivement effondrés. Elle devrait donc s’étendre progressivement, par une pente naturelle, au monde entier. Est-ce pour cela « la fin de l’histoire » ? On le voudrait peut-être, l’auteur le croit, pourtant nul ne peut préjuger de l’avenir.

En effet, vingt plus tard, la démocratie recule au profit des régimes autoritaires tout comme la globalisation au profit de l’identitaire. La démocrature apparait préférables à beaucoup de citoyens qui en ont assez des palinodies parlementaires et du marais où s’enfonce toute décision ; le protectionnisme apparaît préférable à beaucoup de travailleurs qui en ont assez de perdre leur emploi par les délocalisations.

Mais l’intérêt de l’ouvrage de Fukuyama est moins dans sa conclusion que dans l’exposé des étapes qui conduisent à la démontrer. En cela, il est une remarquable synthèse historique, articulée en cinq propositions :

1/ La naissance de la physique moderne a permis la maîtrise de la nature. « Inventée à un moment de l’histoire par certains Européens », « la méthode scientifique devint le lieu commun universel de tout homme doué de raison » p.99. L’accumulation infinie de richesses permise par la technologie garantirait l’homogénéisation croissante des sociétés humaines. A condition qu’elle soit équitablement partagée, ce qui est un autre problème. A condition aussi que la vie matérielle soit la seule qui compte, ce qui n’est pas le cas.

2/ Mais aucune raison économiquement nécessaire n’existe pour que l’avancement de l’industrialisation produise la liberté politique. Si la technologie fournit un avantage militaire décisif, si la rivalité militaire conduit les Etats à accepter la civilisation technicienne et les structures sociales qui la sous-tendent (urbanisation, éducation, mobilité, rationalité), « une dictature moderniste peut être en principe beaucoup plus efficace qu’une démocratie » (p.149) pour créer du capitalisme conçu comme un système tendant vers l’efficacité économique. Exemple la Chine ; contre-exemple, la Russie. Les dirigeants de ces deux régimes sont patriotes et ont à gérer un pays immense, mais le premier tente de sauver le pouvoir d’un parti d’élite alors que le second ne tente de sauver le pouvoir que d’une mince caste oligarchique militaro-industrielle, alliance du fric et du KGB. Les sociétés libérales en économie de marché, formées d’une vaste classe moyenne qui a pour idéal l’égalité, sont minoritaires dans le monde – et peut-être pas le système idéal de la globalisation en réseau qui va trop vite pour le processus de représentation et de législation. La technocratie et les idées scientistes d’Auguste Comte seraient peut-être plus efficaces.

3/ La satisfaction des désirs économiques ne suffit pas à l’homme qui, comme Hegel l’a montré, veut être reconnu. L’être humain est fier, il a le respect de lui-même, l’amour-propre, le thymos décrit par Platon dans La République. Il est celui qui accorde de la valeur à toute chose, selon Nietzsche. Donc, « l’Etat universel et homogène qui apparaît à la fin de l’histoire peut être aussi vu comme reposant sur le pilier double de l’économie et de la reconnaissance (…) La première émane de la partie désirante de l’âme, libérée au début des temps modernes et consacrée bientôt à l’accumulation illimitée de richesse. Cette accumulation illimitée a été permise par une alliance formée entre le désir et la raison : le capitalisme est inextricablement lié à la physique moderne. Par contre, la lutte pour la reconnaissance a son origine dans la composante « thymotique » de l’âme. Elle a été poussée en avant par la réalité de l’esclavage qui contrastait avec la vision servile de la maîtrise, dans un monde où tous les hommes étaient libres et égaux au regard de Dieu » p.238. Le surgissement d’Internet, embryonnaire à la date de parution, constitue une culture de réseau qui, loin d’homogénéiser le monde, pousse au contraire chaque particularisme (communautaire, ethnique, religieux, identitaire et socialement tribal) à s’affirmer contre tous les autres, fonctionnant entre soi et se montrant de plus en plus sensible à « la violence » de ceux qui les contestent. La mondialisation engendre un renouveau des nationalismes et des micro-tribus par réaction au global – et toute mise en cause devient insupportable.

4/ « La démocratie libérale remplace le désir ‘irrationnel’ d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir ‘rationnel’ d’être reconnu comme leur égal » p.21. C’est là où Fukuyama reprend la critique de Nietzsche. Le Dernier homme de la démocratie renonce à être un homme, c’est-à-dire à être mu par l’orgueilleuse croyance en sa propre valeur supérieure – qui lui permet de créer et de s’affirmer original – accomplissant ainsi pleinement l’humanité en sa personne. Il préfère, en échange de cette liberté due à son énergie et à sa volonté, une confortable préservation de soi, une médiocrité de vache à l’étable destinée à la traite quotidienne par le maître, sans opinion autre que celle du troupeau du moment que le foin de l’État-providence ne manque pas.

5/ Pour Fukuyama, dans la démocratie réalisée, l’originalité subsistera mais la principale vertu sera la tolérance. La santé et la viabilité du régime démocratique reposeront sur la qualité et sur le nombre des exutoires laissés aux citoyens pour leur plus ou moins grande « mégalothymia » : esprit d’entreprise, recherche scientifique, jeux politiques, sports de compétition, moyens d’expression et de création, snobismes, spectacles et rituels, vie associative et aventure. Mais sa démocratie réalisée ressemble fort au communisme réalisé : une utopie qui a peu de chance de se réaliser.

Tout ceci est bel et bon mais l’article originel aurait suffi : fallait-il le transformer en livre ? Car pronostiquer la fin de l’histoire, quelle présomption ! La suite des temps prouve déjà, depuis la parution, que « la démocratie » n’est pas forcément désirable hors de la culture occidentale et que ce soi-disant « universel » reste au fond assez particulièrement occidental…

Quant à la technique de l’information et de la communication, qui explose depuis l’écriture du livre, elle s’allie de plus en plus avec le capitalisme et avec les militaires, mais elle ne crée pas les emplois nécessaires à la pérennité de la classe moyenne ; au contraire, de rares métiers très qualifiés sont surpayés tandis que la grande masse des métiers deviennent sous-qualifiés et précaires, augmentant la tendance naturelle aux inégalités sociales – donc les tensions politiques et une aversion de plus en plus forte pour « la démocratie ».

Lire cette étude reste cependant très stimulant pour garder une vision mondiale et historique des processus qui mènent nos sociétés.

Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992, Flammarion Champs essais 2009, 450 pages, €10.20

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Nicolas Auzanneau, Bibliuguiansie

Sous un titre érudit qui ne fait pas envie et qui signifie « l’art de restaurer des livres », Nicolas Auzanneau, né à Poitiers il y a 46 ans, décortique un dictionnaire letton-français fatigué publié en 1941. La pire année du XXe siècle, dit-il. Occasion de parler des auteurs et du pays, donc de l’histoire.

En août 1939 le pacte germano-soviétique partage l’Europe et l’URSS fait main basse sur la Lettonie. « Vague de répression faisant disparaître au bas mot 500 personnes par mois jusqu’en juin 1941 » p.14. Début juin 1941, « rafles puis déportation massive d’environ 15 000 citoyens de Lettonie sur des critères politiques, sociaux et idéologiques vaseux » p.15. Fin juin 1941, invasion par l’Allemagne nazie avec « exécutions sauvages, règlements de compte, lynchages ». Le retour de l’URSS après la victoire ne sera pas meilleur.

Tiré à 3100 exemplaires en 15 x 11 cm sur 875 pages et jamais réimprimé, le dictionnaire « de J. Baltgrave et E. Blese est à ce jour le seul dictionnaire bilingue d’une certaine tenue » p.17. Une certaine S. Gollanska a aussi collaboré à l’œuvre. Mais d’elle et de Baltgrave, on ne sait rien.

Intrigué, l’auteur enquête, occasion de pénétrer dans les arcanes politiques et surtout idéologiques de ces années de plomb (calibre 7.65). Blese, vieil universitaire érudit plutôt centriste a vécu sans dommage la période soviétique puis la période nazie ; mais il a dû fuir pour cette même raison le retour des soviétiques. Baltgrave serait une femme, mais le choix est entre une militante bibliothécaire (pas très plausible) et une choriste prof de sciences naturelles d’une grande bonté. Quant à Gollanska, elle était juive, née Rabinovitch, elle a donc disparue intégralement de la mémoire soviétique pas moins antisémite que la mémoire nazie.

Le thème est minuscule, l’enquête délicate, le style factuel, mais le lecteur se prend à s’intéresser au sujet, à en apprendre plus qu’il n’en savait sur ces confins baltes plutôt ignorés en France. L’auteur est traducteur de romans lettons en français et fait passer sa curiosité dans ce petit livre.

Nicolas Auzanneau, Bibliuguiansie ou l’effacement de la lexicographie (Riga 1941), PhB éditions 2018, 70 pages, €10, inconnu sur Amazon et à la FNAC, ISBN : 979-10-93732-19-0, EAN : 9791093732190, disponible chez Librest et Mollat

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Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Boycott the US ?

Trump le prouve, l’Amérique s’isole. Elu de justesse par une vague de conservateurs bigots adeptes de la morale des années 50 et du créationnisme, de nationalistes suprémacistes blancs angoissés de devenir minoritaires (quelque part vers 2060) et de libertariens hostiles à l’impôt qui veulent que l’Etat se retire des programmes sociaux, le président de la (pour le moment) première puissance mondiale donne le ton : America first, America is back.

Ce qui signifie en langage clair : égoïsme sacré et primat de la force sur le droit.

D’où la récente rafale de décisions économico-stratégiques : taxes à l’importation sur l’acier et l’aluminium, déni de l’Organisation Mondiale du Commerce en refusant de nommer les arbitres et en bafouant ses règles, renégociation de l’Alena, dénonciation de l’accord sur le climat, rejet de l’accord nucléaire avec l’Iran. Ce sont évidemment les entreprises européennes qui seront le plus frappées par les sanctions américaines – à croire que nous ne sommes plus ni alliés ni même « amis ». Car, dans le même temps, après avoir tempêté et exhibé son gros bâton entre les jambes, Trump a accepté brusquement « l’offre » du dirigeant nord-coréen d’une rencontre historique… sur le nucléaire. La leçon est claire : respect à la position de force. L’Iran n’a rien à offrir, la Corée du nord si ; l’Europe a l’habitude de se soumettre (sauf en 1996), rappelez-vous les 9 milliards de $ d’amende à la BNP pour avoir commercé avec l’Iran, Alstom bradé à General Electric sous une menace de même nature sous le faiblard Hollande. L’Europe devra montrer ses muscles par des rétorsions franches et substantielles si elle veut survivre dans la « guerre » économique que lance le pachyderme de Washington.

A moins de changer d’alliance et de se rapprocher de la Russie, de la Turquie et de l’Iran – contre les alliés américains : l’Arabie saoudite pépinière d’extrémistes islamiques et Israël au gouvernement « quasi fasciste » (Rony Braumann né là-bas) qui menace tout le Proche-Orient et attise le radicalisme religieux. Car où est l’intérêt actuel de l’Europe à soutenir ces régimes qui font surgir le terrorisme sur notre sol ? Notons que la remise en cause du soutien ne s’adresse pas aux peuples mais à leurs gouvernements va-t’en guerre et à leurs groupes dévots extrémistes.

Chacun, si l’on en croit Trump, défend ses propres intérêts.

Donc, pourquoi pas nous ? Il ne s’agit pas de faire la leçon aux Américains sur leurs choix au nom de « la Morale » dont les néo-cons et les blancs cassés, âgés et sans diplôme, se foutent. Pour eux, « la morale chrétienne » est celle de l’Ancien testament (celle du Talmud), pas celle du Nouveau. Les dirigeants européens, qui sont tous allés voir le monstre, se résignent jusqu’à présent à collaborer – comme sous l’Occupation. Les États-Unis national-identitaires sont aujourd’hui, comme l’Allemagne nationale-socialiste hier, le pays le plus puissant. Et ses alternatives (Poutine, Erdogan et Rohani) peut séduisantes. Mais le nationalisme identitaire gagne l’Europe et si Marine Le Pen avait été moins nulle, peut-être la France aurait-elle basculé. Un ou deux attentats islamistes de grande ampleur en plus suffiraient-ils pour voir s’allier la droite Wauquiez avec un Front national relooké Marion ? Ou une immigration de masse suffirait-elle pour (comme en Italie) voir se joindre extrême droite et extrême gauche ?

Car si d’aventure la situation devait se dégrader avec les Etats-Unis, l’alliance et « l’amitié » pourraient bien exploser. La décision de dénoncer le traité signé avec l’Iran a été annoncée le 8 mai – une date symbolique pour la relation transatlantique puisqu’elle rappelle la victoire sur le nazisme. En rejetant de façon complète tous les efforts des plus proches alliés de l’Amérique, celle-ci bafoue l’alliance et dit son mépris pour ses alliés.

A quoi peut donc encore servir l’OTAN ?

D’autant plus que la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies donnait force de loi à l’accord de Vienne.

A quoi peut donc encore servir l’ONU ? Les accords internationaux constituent-ils encore une garantie de sécurité collective ? Donald trompette clairement que non. Avis aux Coréens du nord et aux Chinois…

Trump déclare que l’individualisme est roi en Amérique et que l’isolationnisme est roi dans le monde.

Tout ce qui est collectif est désormais banni pour l’Amérique, de l’assurance maladie en interne aux traités de commerce et aux accords internationaux. En bon dealer des groupes qui le soutiennent, le chacun pour soi doit aboutir à la domination du plus fort (même s’il n’est pas le meilleur), en gros les suprématistes blancs bigots et libertariens. Qui ne retrouverait, dans cette posture, le racisme clairement affiché durant les années 30 qui affirmait que la « race » aryenne, étant supérieure en tout (sauf à la course olympique), devait dominer son « espace vital » et influencer le monde entier ?

Si l’Amérique s’affiche égoïste et adepte de la seule force, devrons-nous résolument boycotter l’Amérique ?

Exit Google au profit de Qwant, exit Microsoft au profit des logiciels libres, exit Apple au profit de Samsung, exit Amazon au profit de la Fnac, exit Facebook au profit de Copains d’avant (même si c’est passablement ringard – mais Facebook est déjà ringard chez les 13-17 ans), exit Twitter ce piège à temps, exit Linkedin au profit de Viadeo, exit Mac Donald’s au profit de Flunch ou du bistrot du coin, exit les jeans Lévi-Strauss, les boots et autres bombers, exit les films yankees et les séries hollywoodiennes au profit de chaînes européennes, exit les voyages aux Etats-Unis pour d’autres destinations (d’ailleurs bien plus intéressantes).

J’espère et je souhaite que l’Europe et surtout les trois grands pays que sont l’Allemagne la France et le Royaume-Uni parlent enfin d’une seule voix pour affirmer leur refus de l’extraterritorialité des lois américaines et prennent la décision d’appliquer des contre-sanctions très dissuasives – puisque Trump et ses trumpistes ne comprennent que ça. L’alliance avec l’Amérique se dévitalise et l’amitié est en train de crever.

Nous nous détournons de plus en plus des Etats-Unis.

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Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41

En allemand, le titre de ce journal est Rayonnement. Il signifie « l’impression produite sur l’écrivain par le monde et ses objets, le fin réseau de lumière et d’ombre que ce monde crée » p.10. Il a été écrit parce que « du point de vue philosophique, la situation peut devenir si menaçante qu’elle amène l’œuvre à se rapprocher du livre de bord » p.8. On était en 1939. Le journal permet de témoigner de soi au jour le jour, alors que le chaos progresse, qui va détruire un monde et en laisser advenir un nouveau. Même en cette phase, il faut écrire lorsqu’on en a la vocation. Car le verbe est magique : il révèle l’architecture du monde, il élargit l’existence, « déclenche le mouvement pur, soit de la volonté, soit des sentiments » p.13.

Il faut être aventurier, c’est-à-dire avoir « le don d’engager la conversation avec des inconnus ». Il faut aussi avoir à l’art de recevoir, rester enfant, à l’écoute, naïf à ce qui survient – il faut s’étonner. L’écrivain, le créateur, doit conserver « le goût du phénomène et de la diversité en soi, l’amour avec lequel l’esprit accueille l’impression neuve ainsi qu’un grain de semence » p.70.

Quelques notations fortes de cet écrivain qui compte pour moi :

Œuvre : « Pourquoi un vagabond comme Villon nous est-il encore familier, tandis que d’innombrables hommes de bien, qui avaient un nom à son époque, sont tombés dans l’oubli ? Cela doit tenir à une part de vitalité naturelle et informe qui, de même que la sève vient des racines, monte dans les œuvres et les actes, à une force où nous nous reconnaissons nous-mêmes, hors du règne des mérites et de la morale, parce qu’elle est notre commun héritage » 164.

Liberté : « Boèce situe le libre arbitre dans le temps, la providence dans l’éternité. (…) Nous savons beau nous mouvoir librement, nous demeurons dans le cadre supérieur. En toutes choses l’éternité est merveilleusement contenue, ainsi qu’un condiment. (…) Tolstoï examine ce fait que l’homme, en tant qu’individu, agit librement et que néanmoins ses décisions s’insèrent dans une statistique immuable » p.136.

Destin : « Héraclite a raison : nul ne traverse deux fois le même fleuve. Le mystère de ces changements c’est qu’ils répondent à nos propres transformations intérieures : c’est nous qui formons le monde ; les événements de notre vie ne sont pas soumis au hasard. Les choses sont attirées et élues par notre être : le monde est ce que nous sommes. Chacun de nous est donc capable de le transformer : c’est l’immense pouvoir qui est accordé à l’homme. Et c’est pourquoi il importe tant que nous travaillions à notre propre formation » p.243.

Œuvre, liberté, destin : il est issu d’une culture qui lui donne une force d’âme qui transparaît dans ces pages écrites à chaud. Une sérénité. Jünger ne perd jamais le sens de l’ordre, reflet de sa solidité intérieure. Il passe son existence à organiser : il arrange et cultive son jardin, chasse et classe ses insectes, à la guerre il fait ranger les châteaux occupés, trie les prisonniers, fait installer des cantonnements. Cette mise en ordre incessante lui permet le détachement des aléas de la vie courante ; elle le rend libre pour toute curiosité envers les êtres, les bêtes, les choses. Durant la paix, il médite ses lectures, analyse les peintures, converse avec frères et amis. Il est tout attention aux hiéroglyphes de la nature : les fleurs, les insectes, les oiseaux. Durant la guerre, il visite les cathédrales, les bibliothèques, les maisons abandonnées.

Il observe, il respecte. Au fond de lui demeure une sagesse.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1982 épuisée

Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41, Christian Bourgois poche 2014, 294 pages, €8.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Eric H. Cline, 1177 avant JC – Le jour où la civilisation s’est effondrée

La croyance issue des Lumières, à la suite du christianisme, était que le Progrès suivait une voie linéaire allant de la bête à Dieu en passant l’homme, de la loi de la jungle après Babel à la cité idéale du monde globalisé. La République universelle faisait bander Hugo, dans son enflure romantique jamais avare de formules. On a pu penser avant 1914 que la mondialisation du commerce allait éradiquer les guerres et assurer la prospérité de tous, les « grands » (Blanc, mâles, urbains des empires) allaient guider les « petits » (Nègres ou Jaunes, filles, paysans du monde qu’on ne disait pas encore « tiers »). On a pu croire après 1918 et avec la Société des Nations que la Paix universelle pourrait être assurée par un collège de puissants ; et encore après 1945 avec « le Machin » qu’évoquait de Gaulle, cet ONU qui n’a pas grand-chose de l’union mais garde beaucoup des nations sans pour autant les organiser autrement que par la loi du plus fort. De même, avec les nouvelles TIC (technologies de l’information et de la communication), a-t-on pu croire, au tournant des années 1990-2000 que les arbres allaient monter jusqu’au ciel, les hommes vivre plus longtemps et plus riches en travaillant moins, et la planète se gouverner pour la maintenir durable. Las ! il a fallu déchanter. L’immonde tropisme fanatique a fait ressurgir la vieille religion dans son sens le plus stupide – la lecture littérale – tandis que les micro-nationalismes font fermenter les égoïsmes, chacun se voulant chez soi avec ses vaches bien gardées.

Car le monde global est une croyance.

Elle ne dure que tant que l’on y croit et ne réussit à devenir réelle que si la foi la « charge » d’énergie qui vont dans ce sens. Or il suffit de peu de chose pour court-circuiter le système : un changement climatique, des famines, des fanatismes, des guerres, des migrations, l’avidité financière ou – tout simplement la bêtise humaine.

C’est ce qui est arrivé voici tout juste 3194 ans, si l’on en croit l’historien anthropologue américain Eric H. Cline, de l’université George Washington. Le monde globalisé de l’âge du bronze s’est effondré en quelques décennies partout autour de la Méditerranée ; il avait duré trois siècles. Minoens, Mycéniens, Hittites, Assyriens, Babyloniens, Mitanniens, Cananéens, Chypriotes et Égyptiens commerçaient entre eux, entretenaient une diplomatie, s’alliaient contre les trublions. Brutalement, tout s’est effondré.

Et si c’était justement cette interdépendance cosmopolite qui a contribué au désastre, s’interrogent les savants ?

Il suffit d’un choc quelque part – ou plutôt d’une série de chocs divers et répétés – pour que l’interconnexion ait un effet dominos. Les civilisations prospères ont été détruites par le fer ou par le feu. Les explications sont détaillées dans le livre, mais aucune ne suffit par elle-même pour provoquer un effondrement. Des tremblements de terre sont attestés à Mycènes et ailleurs ; des famines ont eu lieu à cause d’un épisode de sécheresse persistance en Méditerranée orientale ; des révoltes sociales ont eu lieu contre les élites ici ou là, des révolutions de palais en Égypte et autres lieux ; des migrations plus ou moins armées ont déferlé en provenance du monde grec (les Doriens), de l’Anatolie de l’ouest, de Chypre ou de plus loin (les Peuples de la mer) ; les routes commerciales internationales ont été coupées et les importations ou exportations éradiquées. Mais rien de suffit à lui seul à expliquer l’ensemble.

Faut-il faire appel à la théorie des systèmes complexes comme pour un krach boursier ? Les désintégrations partielles ont un effet de système parce qu’elles se propagent et reviennent en retour pour que l’équilibre ne soit plus jamais le même. Si loin dans le temps, nous en sommes réduits à des hypothèses. Mais les preuves archéologiques sont là pour marquer les catastrophes autour de la Méditerranée et acter le passage de l’ancien âge du bronze ou nouvel âge du fer, d’un monde globalisé à un monde morcelé en cités-états défensives et armées, plus autarciques qu’avant. La civilisation a régressé durant quelques siècles avant de repartir.

Est-ce ce qui nous guette ?

La mondialisation actuelle a ses fragilités. L’égoïsme nationaliste revient, aux États-Unis, en Russie, en Turquie, en Chine, en Iran, au Royaume-Uni – et même dans les micro régions que sont la Catalogne, l’Écosse, la Corse ou même le Kosovo. L’avidité financière ressurgit avec cette absurdité du bitcoin, cette monnaie hors État et hors contrôle, uniquement composée de bits à la merci d’une panne électrique globale, d’un hacking nord-coréen, mais aussi avec les bulles qui se créent périodiquement à cause des modes, puis des croyances, avant de se résoudre en krachs de plus ou moins grande importance. Le climat se réchauffe et certains événements pourraient devenir irréversibles, comme l’inversion du Gulf Stream ou l’augmentation des oscillations El Niño, engendrant hausse du niveau des mers, sécheresses et incendies, tempêtes et inondations, famines et rupture des transports, ou encore raréfaction de l’énergie et réduction drastique du niveau de vie. Les guerres des fanatismes engendrent des attentats, des migrations massives, qui suscitent en réaction des rejets culturels et des fermetures de frontières pouvant aller jusqu’à la guerre civile.

Aucune de ces fragilités n’est peut-être suffisante pour faire s’effondrer tout notre système, comme à la fin de l’âge du bronze, mais leur accumulation répétée le fragilise. Il suffirait d’un déclencheur…

Eric H. Cline, 1177 avant JC – Le jour où la civilisation s’est effondrée, 2014, La Découverte poche 2017 (7ème tirage), 261 pages, €11.00, e-book format Kindle €9.99

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Faire communauté ou société ?

La référence depuis la révolution d’octobre 1917 était binaire (avant la chute du Mur) : dictature mais bureaucrate-socialiste – ou libertés mais anarcho-capitaliste. Or, depuis l’échec du « socialisme réel » soviétique (suivi de l’échec du social-démocrato-libéral Hollande) tout change.

Face à toute réalité qui déplaît, naît toujours une utopie. C’est humain, normal, c’est pourquoi les religions ne cessent de renaître. L’idéal “communiste” (jamais réalisé) est une utopie : il a été rationalisé par Marx mais vient de la plus haute antiquité (voir les Iles du Soleil de Diodore de Sicile). Le problème de Marx est que, s’il croyait voir “scientifiquement” une évolution à l’œuvre dans les sociétés, il ne pensait pas possible un passage au communisme idéal sans forcer un peu les événements. Mais cela le gênait, c’est pourquoi il situait le communisme “véritable” sans l’Etat (dépérissement), et dans un avenir très lointain (après que le capitalisme se soit accompli et consumé). Il n’a donc pas analysé le passage. Il sentait bien (Lénine s’est engouffré dans la brèche) que la contrainte “de classe” engendrerait quelque chose comme une dictature, qu’il ne pensait cependant que comme un bismarckisme un peu plus fort. Or il se trouve que, dès que vous en créez les conditions, la nature humaine reprend le dessus et que le pouvoir est une tentation trop grande pour le laisser aux autres ou même le partager… D’où le communisme “réalisé” en URSS et ailleurs : un despotisme à peine éclairé, des dirigeants qui s’accrochent jusqu’à ce que seule « la biologie » (c’est-à-dire leur décès) les détache du pouvoir.

Le propre du sociologue est de dégager des types abstraits de relations sociales. Deux modèles sociaux attirent : la société ou la communauté.

  • La communauté est fondée sur la « tripe » irrationnelle, sur la « croyance » : soit la prétention ‘scientifique’ ou fondamentaliste d’un parti unique ou d’une religion ‘révélée’, soit le nationalisme d’un peuple de jeune organisation étatique.
  • La société se veut fondée sur la raison : le libéralisme établit un ‘contrat’ tacite via le droit, l’élection et le marché. Il n’existe pas d’économie sans société – donc sans motivations qui viennent d’ailleurs que de l’argent et du profit ; il n’existe pas de capitalisme purement économique – donc sans État qui fasse respecter des règles a minima ; il n’existe d’ailleurs pas d’État puissant sans une économie solide – socle et moteur de sa puissance.

Dans l’État de type communautaire, ce qui compte est le groupe – et ce qui va avec : l’égalitarisme, donc la contrainte d’en haut pour l’imposer à chaque individu génétiquement différent des autres… Voyez Sparte, le Japon, l’Allemagne des années 30, l’URSS brejnévienne comme la Russie de Poutine, la Chine han d’aujourd’hui, les sectaires de Daech comme la Turquie nationale-islamiste d’Erdogan. En Chine jusqu’à il y a peu, un décret de l’État-parti exigeait que chaque famille n’ait pas plus d’un enfant, deux dans les campagnes ; au-delà, c’est l’avortement obligatoire. Chaque hôpital de district affiche sur ses murs la liste des familles, leur nombre d’enfants autorisés, avec un numéro de téléphone pour dénoncer toute grossesse suspecte. Tout le monde « sait » et surveille tout le monde – c’est ça la communauté.

Dans la société de type libéral, ce qui compte sont les libertés de l’individu, son épanouissement personnel – et ce qui va avec : son insertion dans la société via l’éducation, le débat, l’association, le droit, l’initiative (artiste, chercheur, entrepreneur, explorateur) ; et des métiers d’administration pour ceux qui ne se sentent pas créateurs et préfèrent « fonctionner » qu’entreprendre. Voyez Athènes, l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne depuis 1945.

Dans le système libéral-capitaliste, l’économie permet le pouvoir via la création de richesses ; dans le système communautaire c’est la cooptation (le bon plaisir politique, donc le respect de la ligne de ceux qui vous cooptent). Il s’agit de “modèles”, nés historiquement, avec des traits propres. Aucune société réelle ne correspond tout à fait à un modèle-type. Il y a eu différentes sortes de communautarisme-communismes ; il y a eu et il y a encore différentes sortes de libéralisme-capitalismes. Mais la balance revient aux idées communautaires des années 30…

Toute société complexe (qui va au-delà de la cité grecque ou du canton suisse de 10 000 habitants), a obligation d’organisation (en gros l’Etat) et exigence de libertés (en gros la société civile). C’est cette dialectique entre la contrainte d’organisation et l’épanouissement individuel qu’il faut socialement gérer. Cela reste perpétuellement à inventer car tout change et l’homme est un être imparfait perpétuellement insatisfait.

Le défi d’aujourd’hui est de reconnaître que nous ne resterons pas longtemps les “aristos” du pouvoir économique et politique mondial : le tiers-monde émerge, et très vite. Le développement de la science nous oblige à voir que la planète souffre de nos exploitations et orgueils du modèle chrétien & Lumières (« se rendre maître et possesseur de la nature »). Enfin, nous sommes tous embarqués sur la même terre et avons obligation d’agir ensemble pour préserver l’avenir. Les États-nations subsistent et, comme les États-tiers émergent à la puissance, le modèle d’Etat-nation va subsister longtemps, par fierté. Les micro-nationalismes basque, écossais, flamand, catalan, lombard, sont la volonté d’une communauté à base ethnique, mais aussi de langue et de culture, de s’ériger en Etat-nation homogène, sans dépendre d’une fédération ou d’un Etat-nation plus global.

La ‘communauté idéale’ (l’administration mondiale des ressources) reste donc impossible tant que cela durera. Reste donc le modèle « société », fondé sur le droit négocié par le débat commun. La construction européenne comme les accords pour résoudre la crise financière sont de ce type ; d’autres s’occupent du climat, ou du terrorisme, de la piraterie, de la prolifération nucléaire, de la faim dans le monde, du SIDA, etc.

Si la poussée sociale existe et se constate, elle n’est pas « loi » de l’histoire ou son avatar actualisé appelé « mouvement » social, mais un chaos de forces antagonistes, « un sac de pommes de terre » disait Karl Marx. Des manipulateurs la récupèrent à leur profit sans que cela ne soit ni le « seul » ni le « meilleur » chemin… sauf pour leur propre pouvoir ! Nul ne détient “la vérité” sur ce qui serait “bon” pour tous. Les Chinois, les Vénézuéliens, les Suédois, les Bantous ont d’autres idées que “nous”, Français-occidentaux-animés-de-bonnes-intentions, sur l’avenir souhaitable du monde commun. Il faut le reconnaître, sans pour cela démissionner de nos traditions et culture. Donc participer au débat global… sans affirmer détenir “le seul” Modèle révélé il y a un siècle et demi.

Pour cela il serait bon de quitter la langue de bois médiatique de l’incantation. Ne parle-t-on pas à tout bout de champ de ‘communauté’ là où il n’y a que des égoïsmes réunis par les seuls intérêts de faits ? De la communauté européenne (dont on voit trop souvent le grand écart) à la communauté internationale (dont Hubert Védrine montre l’inanité), à la communauté éducative (quasi-nulle selon le film de Laurent Cantet) et à la communauté virtuelle (qui met en scène les egos en « Fesses-book ») ! Si c’est « ça », le monde merveilleux du « communautaire », cet amalgame de moi-je-personnellement narcissiques, vous comprenez pourquoi l’on peut préférer le contrat d’une « société » choisie établi sur le droit, plutôt que la contrainte de fait, de hasard, de mode ou de parti.

Ce qui hérisse la raison, dans l’eau tiède qui sert de « pensée de gauche » aujourd’hui, est cette contradiction hypocrite entre l’intolérance maximale au laisser-faire économique – et la tolérance laxiste inimaginable envers le laisser-faire social et intellectuel. Est-ce si dur de « penser » ?

Nietzsche l’avait bien dit dans le Gai Savoir : « Si l’on considère combien la force chez les jeunes gens est immobilisée dans son besoin d’explosion, on ne s’étonnera plus de voir combien ils manquent de finesse et de discernement pour se décider en faveur de telle ou telle cause : ce qui les attire, c’est le spectacle de l’ardeur qui entoure une cause et, en quelque sorte, le spectacle de la mèche allumée – et non la cause elle-même. C’est pourquoi les séducteurs les plus subtils s’entendent à leur faire espérer l’explosion plutôt qu’à les persuader pour des raisons : ce n’est pas avec des arguments qu’on gagne ces vrais barils de poudre ! » I.38

Les manipulateurs des extrêmes exploitent l’irrationnel via le spectacle – le citoyen adulte préfèrera la raison et se défiera des bateleurs d’estrade.

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Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele

Un livre qui vient d’obtenir le prix Renaudot et se trouve en sélection pour le prix Landerneau 2017, occupe le terrain à la mode du nazisme. Plutôt qu’un « roman » il s’agit qu’une quête journalistique romancée, comme en témoigne les 5 pages de bibliographie en trois langues à la fin.

L’auteur débute par deux citations en exergue, l’une de Milosz sur le souvenir de la souffrance et l’autre de Sade sur le bonheur qui ne peut se connaître que dans le crime. Tout y est dit des présupposés du roman : l’éternel ressassement de l’Evénement du XXe siècle que fut la destruction des Juifs d’Europe et l’orgueil des Lumières qui a poussé la quête scientifique jusqu’à nier l’humain.

Josef Mengele débarque en Argentine en 1949 sous le nom d’Helmut Gregor et là seulement commence le récit. L’avant n’intéresse pas l’auteur mais seulement la fuite, l’expiation. Il aura même une complaisance « sadique » à imaginer sa déchéance. Mengele fuira au Paraguay puis au Brésil, où il finira par mourir paranoïaque, malade et seul en 1979. La réticence de l’Allemagne (RFA et RDA confondues) à traquer les ex-nazis, l’intérêt des nations sud-américaines à accueillir des ingénieurs et spécialistes allemands recherchés pour améliorer leurs économies, l’enlèvement d’Eichmann par les Israéliens qui ne sera pas suivi de celui de Mengele pour cause de la guerre des Six jours et des exigences diplomatiques qui suivront, le combat du procureur « juif-homosexuel-social-démocrate » Fritz Bauer (sur lequel Olivier Guez a écrit un livre), aidé par la grosse caisse experte en fake news militantes Simon Wiesenthal (selon l’auteur) – sont bien décrits. Le lecteur comprend pourquoi Mengele ne fut jamais jugé.

Mais tous les crimes du docteur-capitaine SS Mengele au camp d’Auschwitz ne sont expliqués que par le nazisme, ou plutôt par la vulgate politiquement correcte véhiculée par notre époque bien-pensante. Pourquoi la « recherche » sur les jumeaux ? Quelles étaient les « avancées » des expériences in vivo sur la résistance au froid et aux maladies ? Le docteur Mengele aux deux thèses universitaires n’était-il qu’un tortionnaire sadique sans aucune préoccupation scientifique ? Même si « le bétail » juif (et autres, peu présents dans ce roman) était déshumanisé par l’idéologie, les expériences ont-elles abouti à quelque chose ? Le lecteur n’en saura rien, l’auteur ne s’y est pas intéressé. Approfondir aurait pu permettre un caractère plus emblématique du temps des camps. Notamment de comprendre pourquoi « le nazisme » fascine tellement aujourd’hui : serait-il la préfiguration de Daech, de ses tortures et massacres au nom de l’idéologie ? Ou la poussée aux extrêmes de la volonté de savoir des Lumières ?

Le temps est peut-être venu de déchiffrer plutôt qu’en rester à l’indignation en boucle. Cette longue et éprouvante « enquête » est peut-être une performance, saluée par les prix, mais nous sommes loin de l’universel représenté par exemple par La mort est mon métier de Robert Merle qui s’intéresse aux engrenages psychologiques et sociaux qui conduisent à obéir, au Roi des aulnes de Michel Tournier qui réactualise le mythe de l’ogre, ou encore aux Bienveillantes de Jonathan Littell qui dresse un portrait plus fouillé du nazi-type.

Mais Olivier Guez écrit fluide, son roman se lit très bien. Le lecteur s’aperçoit que l’auteur fait passer une certaine empathie pour l’exilé, le nazi errant chassé comme un paria. A croire qu’il voit une certaine parenté avec le destin du peuple juif, communautaire, aidé par la famille, allant même jusqu’à le faire se marier avec la veuve de son frère selon le lévirat, la loi de Moïse. L’obsession nazie de pureté ethnique ne ressemble-t-elle pas quelque part à l’obsession juive de se garder juif par la mère ? Il y a comme une fascination des victimes pour leurs bourreaux, une sorte de syndrome de Stockholm qui semble sévir encore trois générations après. Car qui aurait l’idée sans une certaine perversion de passer « trois ans » de sa vie à « vivre avec lui » (Wikipedia) en compulsant les manuels d’historiens et les témoignages du temps pour fantasmer un « roman » sur le bourreau d’Auschwitz ? Pourquoi se complaire dans la haine et le malheur ?

Ce pourquoi La disparition de Josef Mengele ne m’apparaît pas être de la littérature mais plutôt une enquête de journaliste et historien-amateur complétée par l’imagination. Ce roman appartient d’ailleurs à une œuvre plus communautaire que française, si l’on en croit les autres publications de l’auteur, centrées sur le destin des Juifs. Manque à ce récit, pour être littéraire, non seulement un style original et une peinture plus fouillée des caractères, mais aussi cette dimension d’universel sans laquelle il n’est pas de bon roman.

On peut lire Olivier Guez, notamment par curiosité sur le sujet, mais le lecteur s’aperçoit bien vite qu’il n’aura pas envie de relire. Au fond, la question est : peut-on faire de la bonne littérature avec du bon ressentiment ?

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, 2017, Grasset, 239 pages, €18.50

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Cycles

Je suis frappé depuis plusieurs décennies par les cycles qui bouleversent à peu près tous les dix ans les façons de faire et de penser. Depuis ma naissance, ils reviennent régulièrement, comme si la société s’ébrouait à intervalles réguliers pour chasser des puces importunes ; avant ma naissance, ils remontent au moins au grand-père, sinon avant. Ils concernent surtout la France, puisque j’y suis né ; mais le monde n’est pas absent des cycles majeurs.

1918 : fin de la guerre la plus con qui a vu le suicide de l’Europe et amorcé son déclin. L’utopie communiste a été instrumentalisée par une caste autoproclamée avant-garde pour instaurer la dystopie d’une tyrannie socialiste durant 75 ans, se réfugiant dans le nationalisme lorsque la révolution mondiale échoua. Mais la moitié du monde en fut contaminée, de Mao à Pol Pot en passant par Castro.

1929 : krach boursier du siècle aux Etats-Unis qui se diffuse ailleurs, suivi de ses conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques avec l’exacerbation du chômage et des nationalismes.

1939 : seconde guerre due à la première, où les nationalismes exacerbés par la crise donnent à plein, faisant s’écrouler les empires.

1948 : grandes grèves insurrectionnelles menées par la CGT et le PCF qui attend de Moscou un feu vert pour la révolution. Des militants communistes font dérailler le train Paris-Tourcoing et font 16 morts ! Le matois Staline ne donnera pas le feu vert, faute de moyens militaires ; FO fait scission de la CGT et les surréalistes rompent avec les communistes – Camus publie La Peste. La France adopte cette année-là le plan Marshall d’aide au redressement industriel.

1958 : après une guerre civile absurde pour les colonies considérées comme des départements (selon Mitterrand, ministre de l’Intérieur), coup d’Etat légal et instauration par référendum de la Ve République. Fin des petites magouilles rituelles entre politiciens de micro-partis qui font et défont les gouvernements, empêchant l’Etat d’agir efficace. Celui-ci se débarrasse du boulet algérien en 1962. Le Traité de Rome entre en vigueur, fondant un début d’Europe économique.

1968 : explosion sexuelle, affective et spirituelle de la jeunesse qui fait craquer les gaines du vieux monde patriarcal, autoritaire et catholique. Les étudiants fraternisent – un court temps – avec les ouvriers pour un monde meilleur ; il y a 8 millions de grévistes avant les accords de Grenelle, le licenciement d’un tiers des journalistes de l’ORTF et la large victoire des gaullistes aux législatives de juin. L’écologie naît à la suite du mouvement hippie et le gauchisme veut se débarrasser du « système » en changeant la vie par le sexe, la drogue et le rock’n roll. Mais l’URSS envahit la Tchécoslovaquie, rendant le communisme encore un peu plus impopulaire après les révélations en 1956 des crimes de Staline par le rapport Khrouchtchev – et la Révolution culturelle de Mao finit en quasi guerre civile. Stratégie du déni, Soljenitsyne est interdit de publication en URSS. Marine Le Pen naît le 5 août à Neuilly. Le Front de libération de la Bretagne commet plusieurs attentats, profitant de la crise pour revendiquer un micro-nationalisme.

1978 : aux élections législatives le PS supplante le PC, préparant la voie au programme commun pour la présidentielle de 1981 où toutes les utopies se donneront libre cours. Pendant 18 mois seulement… la dévaluation du franc sonnera trois fois (comme l’arrière-train), et le choix de l’Europe par Mitterrand aboutira au « tournant de la rigueur » et à la démission du trop vieille-gauche Mauroy. Le Système monétaire européen est créé, embryon du futur euro. Georges Perec publie La Vie mode d’emploi qui retrace la vie d’un immeuble parisien sur un siècle.

1987 : les prix sont enfin libérés en France depuis 1945. Krach léger en bourse (il dure à peine trois mois) mais qui signale le début de la financiarisation du monde, menée par les Etats-Unis. La Réserve fédérale américaine mène les taux et, lorsqu’elle les remonte, la bourse va mal – et avec elle toutes les bourses occidentales (donc, à cette époque, mondiales). Deux ans plus tard le mur de Berlin tombera et, en 1991, l’URSS explosera sans tirer un seul coup de fusil, minée de l’intérieur.

1998 : instauration des 35 h en France et début de l’ère numérique effective (mobile, Internet, réseaux). Krach des pays émergents dû au retrait précipité des capitaux à court terme des pays occidentaux. Ce krach intervient un an à peine après le krach du fonds spéculatif LTCM, géré par deux prix « Nobel » d’économie américains qui a failli emporter le système financier. Assassinat par des nationalistes corses du préfet Erignac : à chaque moment de crise, mes micro-nationalismes renaissent… Même si la France est championne du monde de foot et que l’euro va naître comme monnaie deux ans plus tard.

2008 : nouveau krach séculaire, équivalent à celui de 1929, mais avec des conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques qui sont atténuées par l’apprentissage monétaire et diluées par la mondialisation. Mais les nationalismes retrouvent des couleurs avec les rancœurs de la crise et du chômage, sans dégénérer comme en 1939. Les anarcho-autonomes croient précipiter la fin en sabotant le réseau SNCF et Coupat est présumé coupable. Le Traité de Lisbonne sur l’Europe est ratifié par les Assemblées. Kerviel sévit à la Société générale (4.5 milliards d’euros de pertes) tandis que le rapport Attali, demandé par le président Sarkozy, prépare les réformes qu’entreprendra Macron… dix ans plus tard.

2017 : nous sommes une décennie après le krach séculaire… et les nationalismes se font menaçants, de Trump aux Etats-Unis au Brexit anglais, jusqu’à la bouffonnerie catalane où le président de région fuit se réfugier à Bruxelles pour échapper au droit de son propre pays. Pendant ce temps, la Chine fait rempiler le Mao-bis Xi Jinping qui promet la puissance pour la décennie à venir – et soutient en sous-main le dictateur nord-coréen et sa bombe. Les attentats secouent les sociétés considérées comme mécréantes par les fanatiques musulmans et les gens se durcissent progressivement, malgré les cris d’orfraie de certains intellos qui crient au loup pour tout, acceptant sans guère d’état d’âme les restrictions successives aux libertés et la surveillance généralisée permise par l’intelligence artificielle. Les pays se ferment, comme les cultures. Les citoyens bazardent tous les vieux routiers de la politique et se désengagent des partis au profit de vagues « mouvements ». Les idéalistes et les métis rêvant d’universel et de mélange sont de plus en plus considérés comme des curiosités importunes ; l’identité l’emporte, « appartenir » plus que penser par soi-même. Choquer le bourgeois non seulement ne fait plus recette, mais la majorité rêve de plus en plus d’être bourgeois – au point de se plaindre d’être en France périphérique.

Comme on le voit, depuis la guerre les illusions de fraternité sont mises à mal par les idéologues (communistes, gauchistes, écologistes, socialistes) tandis que l’égoïsme sévit sans vergogne (krachs et spéculation). La construction de l’Europe apparaît comme un « en même temps » miraculeux (l’union, mais dans l’intérêt), cependant bien précaire. L’irrationnel des religions emporte le repli sur soi, du cocooning aux frontières, tandis que les nationalismes et les micro-nationalismes en profitent.

J’ai eu jusqu’ici deux fois l’impression d’un changement de monde : en 1968 et en 2008. Même la disparition de l’URSS et du communisme ne m’apparait pas comme majeur. Mai 68 a vu un changement de société bien plus concret, et la crise de 2008 a lézardé l’optimisme international, écologique et technologique déjà touché par les attentats de septembre 2001. Les Etats-Unis ne sont plus la superpuissance qu’ils ont été depuis 1918 – pour eux, un siècle s’achève et nul ne sait ce qui adviendra. La montée des intolérances, le retrait personnel et nationaliste (jusqu’au « clocher » opposé à « Paris »), sont accentués par les gros bataillons du baby-boom qui se retirent du travail. La jeunesse est peu lettrée, trop avide d’immédiat pour penser l’avenir, nomade comme jamais, et semble vouée plus à « réagir » qu’à agir. Sauf à s’en mettre plein les poches si c’est possible dans le foot, la chanson, la start-up, la politique ou le hacking.

Si les cycles se poursuivent, j’attends 2027 avec un optimisme mitigé.

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Survivre dans la mutation mondiale

J’ai eu le plaisir intellectuel de rencontrer Henri de Castries, ancien PDG d’Axa aujourd’hui volontairement retiré des affaires à 63 ans (mais devenu président Europe pour le fonds américain General Atlantic). Cet ancien scout catholique élevé à Passy, issu d’une famille de vieille noblesse et marié à une famille de vieille noblesse, a suivi les étapes de la méritocratie républicaine : HEC, ENA, colonel de réserve parachutiste, Inspecteur des Finances durant quatre ans avant d’intégrer l’entreprise privée d’assurances Axa, dont il a prolongé la stratégie de Claude Bébéar par une adaptation mondiale et numérique.

Dans un brillant exposé sans notes il a donné sa vision de l’avenir de la France, compte-tenu de la dynamique historique. C’est un message puissant, à la Fernand Braudel, pour déterminer les courants de long terme qui s’imposent malgré qu’on en ait, les tendances à moyen terme sur lesquelles on peut encore peser, et les actions à court terme prises dans le jeu pervers des ego et de la petite politique.

Ce qui détermine le monde global aujourd’hui, et qui s’impose à tous, c’est le climat, la démographie et le combiné éducation et technologies numériques.

Sur le climat, le réchauffement est inévitable. Ce qui veut dire montée des eaux marines, ouragans, modification de la flore et de la faune. Comme près de la moitié de la production mondiale se trouve à moins de 50 km de la mer, chacun peut imaginer les bouleversements induits – que l’on peut et que l’on doit prévoir.

La démographie est inscrite dans les naissances passées, dans les pratiques culturelles d’enfanter aujourd’hui, dans les progrès fulgurants de la médecine… et dans les pandémies inévitables en monde global. Le risque est majeur pour l’Europe, Russie comprise. Car, sur les douze pays à démographie déclinante, neuf se trouvent en Europe, notamment la Russie et l’Allemagne. En même temps, aux portes mêmes de l’Europe se trouvent une Chine démographiquement puissante et avide des matières premières des étendues dépeuplées de Sibérie, et une Afrique qu’une courte distance méditerranéenne sépare de l’eldorado économique fantasmé. D’ici 25 ans, 4 à 5 millions d’Africains ne trouveront pas de boulot chez eux chaque année. Où vont-ils aller ? Nous avons donc l’impératif devoir de développer l’Afrique (qui commence à bouger) et à encourager l’entreprise locale, parce que l’intégration de millions d’allogènes à cultures différentes menace le destin de la civilisation européenne. C’est moins la menace d’un islam radical que la menace du nombre et la rapidité de l’appel d’air qui doivent être gérés. Envers la Russie, confrontée aux mêmes problèmes que nous, il nous faut négocier et s’entendre. En restant ferme sur nos intérêts mais en reconnaissant des questions communes (sur le Moyen-Orient, l’énergie).

Le numérique chamboule toute l’éducation. Les gens de sa génération (et de la mienne) ont été formés à l’écriture à la plume et à la lecture de gros livres érudits. De « lire, écrire, compter » ne reste plus guère que compter… Les écrits se dictent ou se tapotent, la lecture se réduit à sa plus simple expression, l’image remplaçant très vite le texte et l’orthographe (voire la grammaire) étant ignorées comme inutiles. Ce qui est indispensable aujourd’hui est moins la faculté de lire que de rechercher et de juger des informations pertinentes. Notre école publique est-elle préparée à ce monde déjà là ? La formation professionnelle tout au long de la vie, puisque chacun va changer dix fois de métier et plusieurs fois de statut (salarié, autoentrepreneur, libéral, peut-être un temps fonctionnaire), devient impérative ; faut-il la laisser entre les mains de partenaires sociaux moins soucieux d’avenir que de cette manne ?

Les tendances à moyen terme se trouvent pour nous surtout en Europe. L’Amérique s’éloigne avec Trump et la mentalité de ses électeurs qui préfèrent ériger un mur entre eux et le Mexique, ériger une barrière mentale contre l’idée de réchauffement climatique, et une solide barrière monétaire sur leurs intérêts immédiats. Sans l’Europe, la France n’est rien, peut-être bientôt plus « une nation » tant les politiciens nationaux sont déconsidérés, leurs partis en miettes, et que le local (commune, intercommunalité, région) est nettement plus populaire. Sans parler du communautarisme qui vient, pas seulement religieux mais aussi idéologique, sectaire – dans les médias et le politiquement correct.

Partout en Europe est menacée la classe moyenne et, avec elle, la démocratie et les libertés. Car le libéralisme est associé aux classes montantes, avec pour fond mental le christianisme qui a assuré deux choses : chacun est considéré comme individuellement responsable pour discerner le bien et le mal, et on ne peut faire société sans considérer le sort des autres. Ce qui veut dire que la raison prévaut et que la modération doit être. Le « juste » n’est pas seulement la justice mais aussi la modération. C’est ainsi qu’il y a une « religion » de la laïcité qui va au-delà de ce qui est raisonnable, alors que nous devons associer les croyants d’autres religions que chrétienne dans la même nation.

Dans le court terme politicien, tout cela doit se traduire par une adaptation à l’Europe sur la fiscalité, le droit du travail, le fonctionnement commun des traités. Mais aussi par un effort crucial français sur l’éducation et la formation professionnelle, pour assurer un niveau de chômage moins indécent comparé aux pays voisins que nos 10% de la population active. Car on ne fait pas société sans travail, c’est le chômage qui a conduit historiquement aux extrémismes, avec la crispation religieuse en sus comme dans toutes les périodes de grand bouleversement du monde (Renaissance, Révolution, guerre de 14).

En ce sens, le gouvernement Macron va dans la bonne direction, même s’il ne va pas assez loin.

Que sera la France en 2025 ? Peut-être une nation qui continue de compter (avec le seul siège permanent de l’Europe au Conseil de sécurité de l’ONU depuis le Brexit) – mais à condition d’être soi-même un exemple. Ce qui ne va pas sans redéfinition de la dépense publique, qui dépasse aujourd’hui 56% du PIB pour des avantages d’Etat-providence qui se réduisent. Ce qui ne va pas non plus sans sélection des meilleurs, dans la bonne tradition républicaine (et sur l’exemple chinois actuel), pour assurer des élites de l’administration et des entreprises à la hauteur des défis permanents. Quand des gens de 30 ans créent en dix ans plusieurs entreprises qui valent des milliards, la génération des installés doit se poser la question du comment. La hiérarchie traditionnelle et la production classique sont-elles adaptées aux nouveaux besoins et aux nouvelles façons de vivre ?

Penser loin et analyser global est rare parmi nos dirigeants – notamment sous les socialistes et avec François Hollande. Henri de Castries a couché dans la même chambrée, comme Jean-Pierre Jouyet, lors de leur service militaire commun en 1977 à Coëtquidan. Il sait de qui il parle. « Ne pas jouer les hamsters qui tournent sur place dans leur roue » est le mantra qu’il récite… mais que trop peu appliquent parmi ceux qui ont à diriger aujourd’hui.

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Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance

Le credo véhiculé par les gaullistes et par les communistes était que « la » Résistance (à majuscule) était purement française, les « alliés » n’étant qu’accessoires. La vérité des historiens est différente et bien plus nuancée. Michael Foot, auquel on ajoute R.D. pour le différencier d’un politicien, est un historien universitaire de Manchester, ancien officier SAS (Special Air Service) durant la Seconde guerre mondiale. Il a été mandaté au début des années 1960 par le gouvernement anglais pour faire le point des succès et des échecs de l’entreprise de formation et d’armement des groupes clandestins en France, afin d’en tirer des leçons.

Il ne s’agit pas de froisser de Gaulle (encore au pouvoir ces années-là), mais de rendre objectifs des faits complexes, et embrouillés à dessein de propagande. Le livre n’a pas été autorisé à paraître en France par les Anglais du Foreign Office (un éditeur français voulait en acheter les droits de traduction). Il ne le sera qu’en 2008, les passions s’étant apaisée et l’histoire neutre devenant possible.

C’est dire combien « la vérité » importe peu aux politiciens et à leurs partisans. Trump, mettant ses gros pieds dans le plat médiatique avec sa notion de post-vérité, n’a fait qu’actualiser le mensonge pour l’action – cet autre nom de l’idéologie que Nietzsche, Marx et Freud ont théorisée pour notre monde contemporain…

Ce livre épais et érudit est écrit « à l’anglaise », dans ce mélange de citations classiques et de fluidité de conversation ; il se lit avec délices. Il fait le point de façon précise sur ce foisonnement de groupes, groupuscules et d’initiatives venues de Londres comme de France occupée. Il n’occulte en rien les réticences des militaires de carrière, tant anglais que français, envers le travail clandestin considéré comme mineur et ignoble. Il dit le chaos des premières années entre improvisations, querelles d’ego et rivalités hiérarchiques. Il montre les insuffisances de sécurité des Français – criantes ! – l’anarchie initiale des mouvements, la politisation moscovite côté communiste et progressive côté gaulliste, l’échec de Jean Moulin malgré la symbolique.

Ce livre de 800 pages comprend plus de 200 pages d’appendices sur les sources, les noms, les réseaux, les messages BBC, la chaîne de commandement ; il est flanqué de 46 pages de notes dans l’édition française et d’un index de 18 pages. Plus quelques photos en noir et blanc. C’est dire s’il est documenté, étayé et précis. Il est une somme – provisoire car la recherche historique avance comme toute recherche scientifique.

Une première partie décrit les structures du mouvement clandestin ; une seconde fait le récit de ce qui fut réalisé.

La naissance du Special Operations Executive le 16 juillet 1940 est due à la défaite de la France, il n’existait pas avant. Il sera supprimé juste après la guerre, le 30 juin 1946, sa fonction remplie. Il s’occupait de désinformation de l’ennemi, de sabotages, de renseignement – mais surtout d’entretenir le moral combattant de Français abattus par une défaite imprévue et écrasante, et anesthésiés un temps par le conservatisme repentant du vieux maréchal de Verdun. Tout nous est dit sur le recrutement (disparate), la formation (trop rapide) et les communications (handicapées par une technologie lourde et archaïque).

Le récit montre les tâtonnements des années 1940 et 1941, le développement 1942 et la série de fautes 1943-44, avant les succès de juin à septembre 1944 lors des deux débarquements. Les résistants, formés et armés par les Anglais, mais bien Français sur le terrain et voulant en découdre, ont ralenti la progression des divisions vers les différents fronts et ont permis l’ancrage du débarquement de Normandie, malgré des représailles cruelles d’une armée aux abois (Vercors, Tulle, Oradour…).

Complémentaires aux bombardements, mais bien plus précis, les sabotages réussissaient à l’économie ce que la débauche d’aviation et de bombes ne parvenaient pas toujours à réaliser. Mieux : le moral des Occupants a été sévèrement atteint, ce qui n’était pas explicitement prévu : « Le résultat final de ses actions en France (et de celles d’autres acteurs de la guerre souterraine) fut bien de briser la combativité des Allemands dans ce pays. L’influence du SOE à cet égard a été inestimable, au double sens du mot, c’est-à-dire à la fois très forte et impossible à quantifier » p.583. Maitland « Jumbo » Wilson, « l’autre commandant suprême allié qui a opéré en France », « a estimé, sans que cela ait valeur officielle, que la présence de ces forces a abaissé de soixante pour cent l’efficacité au combat de la Wehrmacht dans le sud de la France au moment des opérations de débarquement en Provence » p.588.

Malgré les rodomontades des partisans communistes et des tard-venus « naphtalinés » de la mi-1944, « tout historien attaché à la vérité doit reconnaître que l’influence du SOE sur la résistance française a été importante, parfois même cruciale. C’est grâce à lui que parvinrent à destination des milliers de tonnes d’armes et d’explosifs envoyés pour aider les réseaux. Sans ces livraisons, elle n’aurait pas accompli le dixième de ce qu’elle a accompli » p.92. Chacun a fait sa part, gaullistes, communistes et Américains, mais le SOE anglais fut le plus précoce et le plus constant dans l’aide apportée aux résistants de France.

« En 1941, la section F n’avait envoyé sur le terrain que 24 agents opérationnels ; en mai 1944, elle faisait tourner plus de 40 réseaux, dont la plupart comprenaient plusieurs agents entraînés en Grande-Bretagne » p.496. C’est bien de le rappeler, et mieux de le montrer de façon étayée, en historien plus qu’en histrion. Ce gros livre est un livre de faits, utile à ceux qui veulent savoir, mais plus utile encore à ceux qui veulent comprendre les leçons de l’histoire.

Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance 1940-1944 (SOE in France), 1966, préface et notes de J.L. Crémieux-Brilhac 2012, Tallandier collection Texto, 799 pages, €12.50, e-book format Kindle €4.99

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La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

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Tectonique migratoire

L’Europe se casse, sous la poussée de deux destins : la grande migration intercontinentale due à la guerre 2003 de Bush en Irak, et la démagogie politicienne à très courte vue des dirigeants des pays de l’Union aujourd’hui. L’un engendre l’autre et pousse à la cassure du collectif, au repli sur soi, au retour des pulsions instinctives de peur, de haine et de violence.

Les pays européens, esclaves de la pensée chrétienne où il est recommandé de « tendre l’autre joue », se trouvèrent fort dépourvus lorsque les guerres furent venues. La brutalisation de la guerre industrielle de 14-18 menée pour d’étroits motifs nationalistes et « d’honneur » dévoyé, suivie des massacres de masse planifiés de la guerre biologique de 40-45 menée par la revanche des nationalismes humiliés et la croyance en la race du plus fort, ont engendré un choc en retour. D’autant plus violent que les pulsions de haine avaient été fortes. L’Europe non occupée par Staline voulait se refaire une virginité en devenant la zone d’hospitalité du monde. Triomphe de l’humanisme ou stupide candeur ? Les deux sans doute, puisque rien n’est parfait dans ce monde mêlé, où même la langue peut être la meilleure ou la pire des choses. Mais le fait est là. Je suis pour l’Europe, mais pas pour la niaiserie.

Europe terre d’accueil, le droit d’asile universel par la convention de Genève en 1951, la citoyenneté offerte aux anciens colonisés dans les années 1960, les lois de pardon aux terroristes votées dans les années 1970, les droits de l’homme et la Cour européenne de justice inclus dans le traité d’Union, les accords de Schengen en 1985 qui accorde complète liberté de circuler à tous, même aux non-citoyens européens – voilà ce qui permet à l’Europe dans le monde d’apparaître comme une terre douce où la violence est exclue, les exactions pardonnées et l’assistanat assuré. Universel, pacifique et gratuit est l’accueil. Pourquoi ne pas en profiter ?

Jusque vers 1990, l’immigration induite par cette générosité était maitrisable ; depuis, deux vagues successives dont la dernière, massive, remettent en cause à la fois le modèle et ses fondements. Vers la fin des années 1980, l’immigration de misère venue d’Albanie et d’Afrique du nord a alimenté les trafics et la délinquance dont la mafia algérienne, la mafia albanaise et la mafia russe ont profité dans nos pays désorientés. La troisième vague est sur nous, venue des pays islamiques depuis le « printemps » arabe et les guerres d’Irak, de Libye et de Somalie. Il s’agit d’une vague bien plus grosse que les précédentes, d’un afflux par millions en peu de temps piloté par des mafias locales (notamment turque) et des gangs de seigneurs de la guerre (en Somalie, Libye, Nigeria) qui s’enrichissent largement et rapidement en rançonnant les migrants.

Évidemment, nos politiciens européens n’ont rien vu, rien compris, rien anticipé. L’Europe est ouverte comme une vieille catin et très peu « osent » braver le tabou du politiquement correct en fermant les frontières. Très peu, mais de plus en plus. Outre les pays de l’est qui n’ont jamais accepté le libéralisme outrancier dans ses excès chrétiens de moralisme candide, les extrême-droites des pays centraux qui veulent préserver la race et la culture, mais aussi les pays du nord qui sont submergés d’arrivées et constatent que l’intégration a du mal à se faire – et enfin le Royaume-Uni qui a décidé de faire bande à part en rompant le traité.

Car c’est bien au fond la libre circulation imposée par l’Union qui a fait voter Brexit. La juxtaposition des communautés dans les îles britanniques n’allait déjà pas sans heurt, le chacun pour soi dégénérant peu à peu en chacun chez soi, la loi étant de moins en moins la même pour tous, le travail de masse raréfié ne bénéficiant qu’à la main-d’œuvre au coût le plus bas – donc aux immigrés. L’exemple français, inverse du modèle britannique, montrait lui aussi ses limites avec les émeutes des banlieues en 2005 et le terrorisme de nés Français islamistes à répétition à partir de 2015. La protestation sociale a pris une teinte victimaire d’humiliation coloniale d’autant plus fantasmée que les petits-fils de ceux qui l’ont subie n’ont jamais vécus sous ce régime. La religion est venue par-dessus, donnant un prétexte idéologique de « pureté » pour refuser les us et coutumes comme les lois de la république « impie » – ou pour se refaire une virginité éternelle après une vie alcoolique, de viols et de délinquance. Le fantasme de purification va se nicher dans tous les recoins des âmes faibles.

De plus, l’immigration d’asile ou économique se confond, les migrants brûlent leurs papiers ce qui ne permet pas de les renvoyer dans leur pays d’origine lorsque le droit l’exigerait, lesdits pays traînent des pieds pour reconnaître leurs ressortissants et les accepter (comme la Tunisie, soi-disant « démocratique »…). Enfin les populations arrivantes sont en majorité sans instruction, accoutumées à des régimes violents, et complètement étrangères aux normes européennes. Les viols du Nouvel an à Cologne ont décillé quelques yeux malgré le déni moral de toute une partie des nantis (en général mâles, intellos et qui ne se mêlent à nulle fête trop populaire). Dire que l’intégration de populations majoritairement musulmanes à très bas niveau d’instruction est facile et rapide dans une Europe de culture chrétienne, de pratique laïque et de régime démocratique, ce n’est pas faire preuve « d’islamophobie », mais constater la triste réalité. D’autant que les masses en jeu sont énormes – donc amenées à terme à changer le visage de l’Europe. Les (soi-disant) islamophiles ne défendent pas l’islam, mais l’idée qu’ils se font des sous-prolétaires de la planète : ils confortent en fait leur bonne conscience, en parfait égoïsme de collabos. Cette hypocrisie me révulse, elle empêche toute réflexion sereine sur ce qu’il faut faire en pratique et selon les vertus républicaines.

Car la grande migration intercontinentale a réveillé les égoïsmes nationaux, l’insécurité terroriste a renforcé les appels à l’autorité, les palinodies des politiciens européens font craquer l’Union.

L’Europe de Bruxelles est technocratique, anonyme et coûteuse : qu’apporte-t-elle en regard ? Chacun des pays se pose la question, même si la monnaie unique pour les pays de l’euro, le soutien massif à la croissance par le rachat de dettes par la Banque centrale européenne, la libre-circulation, les normes unifiées, le poids international de négociation, la paix assurée, sont des atouts injustement oubliés car considérés comme acquis. Schengen n’existe virtuellement plus, Angela Merkel l’ayant fait exploser en décidant, sans considération du processus démocratique allemand et dans un mépris souverain pour ses partenaires européens, d’ouvrir ses propres frontières (donc celles de toute l’Union !) à tous les migrants. Elle qui avait affirmé que le multikulti était un échec total, a retourné (une fois de plus ?) sa veste. Le Brexit vient directement de là : les directives européennes allaient-elles imposer au peuple britannique d’accueillir toute la misère du monde ?

Non, les choix politiques et moraux de Berlin ne sont pas ceux de toute l’Europe. Si le débat ne peut avoir lieu avec les autres, alors l’Union est morte. La faute à ces politiciens à courte vue que furent Cameron au Royaume-Uni (promettant un référendum qu’il était sûr de gagner), Renzi en Italie (pour la même raison), Merkel en Allemagne (dont les dix ans de pouvoir semblent monter à la tête) – et Hollande en France (qui ne dit rien, ne fait rien, n’a aucun projet – et s’en va, déjà presque oublié).

La résultante de ces tendances à l’œuvre, immigration de masse qui n’est pas prête de se tarir et politiciens préférant leurs petits jeux tactiques à l’intérêt général long terme, embrase le ras-le-bol et la contestation à ras de peuple, la montée des extrêmes idéologiques, la frilosité du repli xénophobe, l’appel à la remise en ordre autoritaire et nationale…

En bref, les prémices d’une guerre civile – au moins dans les urnes, au pire dans la rue.

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