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Lac Tonlé Sap

Le lendemain, nous partons en bus vers Phnom-Penh à 320 km de là, avec une étape sur le grand lac de Tonlé Sap. Son rôle est de servir de réservoir : il se remplit des eaux du Mékong durant la mousson et se vide dans le Mékong durant les mois d’hiver. C’est un lac d’eau douce en forme de violon, quadruplant sa superficie et sa profondeur en période de pluie, s’étalant sur près de 10 000 km² et sur une profondeur de 10 à 16 m. En se retirant à partir d’octobre, les eaux laissent du limon fertile, comme le Nil, le riz sera plantureux et les poissons bien gras.

Il est bordé de villages communautaires gérés par la pagode. Ils vivent de pêche, d’agriculture et de tourisme. Ce qu’ils cultivent exige une récolte rapide car la crue survient tous les six mois et elle est très rapide. Ce pourquoi les maisons sont bâties sur de hauts pilotis et même certaines sur flotteurs, en cas de sur-crue. Lacustre, ça flotte, palustre, c’est sur pilotis, nous récite Tom. Mais la différence est maigre : le palustre se réfère aux marais, le lacustre aux lacs – mais tous deux sont sur pilotis et aucun ne « flotte ».

Le poisson, faute de conservation par le froid, est vite transformé en prahok, une pâte fermentée qui entre comme sauce dans la préparation de certains plats. Les enfants aident les parents même si le travail est interdit au Cambodge en dessous de 15 ans. Nous en voyons un certain nombre qui ne sont pas à l’école, et qui étendent les filets torse nu et pieds nus sur les rives. Ils sont la peau couleur terre du pays et sont habitués à l’eau depuis toujours.

Un tour en bateau est prévu de façon fort sympathique. Nous pouvons voir de près les maisons sur pilotis de la berge, et même une école primaire flottante ou de petits garçons sans chaussures mais en chemise blanche et culotte noire récitent à voix haute quelques leçons. Les adultes conduisent des bateaux de pêche ou nettoient leurs filets posés sur le fond. Ils s’immergent dans l’eau de la rive pour rejeter les branches qui ont pu s’y prendre. Passent des pirogues à longue queue qui vrombissent sans réducteur d’échappement, labourant l’eau limoneuse dans un sillage jaune. Chacun donne un dollar à la batelière qui s’est démenée, et elle en est tout étonnée ; en général les groupes donnent peu. Le nôtre doit être exceptionnel.

Au débarqué, une nuée de petits vendeurs récite leur incantation rituelle aux touristes : « please buy, 1 $ ». Mais ils sont habitués à avoir peu de succès.

De même lors d’un arrêt technique sur une aire remplie de boutiques, ou de petits garçons et petites filles pieds nus proposent des mygales vivantes comme Mimi Siku dans le film Un indien dans la ville. Leurs mères et grandes sœurs offrent tout un étal d’insectes grillés : mygales, scorpions, sauterelles, gros vers gras, petites grenouilles. C’est une étape obligée pour les touristes ; les natifs se délectent du dégoût qu’ils voient sur les visages et cherchent à attendrir les Occidentaux en laissant courir sur leur peau nue des grosses mygales noires et velues. La doctoresse en retraite en goûte mais elle sera malade le soir même, probablement par répulsion. Il ne faut pas se croire invulnérable à la psychologie. Le chauffeur de car, prévenant, propose du gel désinfectant au retour pour ceux qui ont touché les mygales. Le J : « ah, moi aussi… j’ai touché un gamin ! »

Nous repartons pour nous arrêter dans un restoroute gigantesque face au lac. C’est l’endroit du déjeuner. Nous y sommes placés dans des paillotes ouvertes avec ventilateurs, ce qui est très agréable. Huit plats traditionnels nous sont servis, toujours les mêmes, avec du bœuf émincé contenu dans un ananas évidé, ce qui est original. Comme nous ne mangeons qu’un seul des deux sur la table, notre guide emporte l’autre dans un sac plastique en guise de doggy bag. Nous avons aussi des beignets de poulet, du poisson épicé, des légumes au wok, des aubergines grillées et de la pastèque en dessert.

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Saïgon, pagode de l’empereur de Jade

Ho-Chi-Minh-Ville n’a gardé le nom de Saïgon que pour son quartier central ; la conurbation est désormais nommée internationalement par son nom communiste. Albert Morice a connu le Saïgon de 1872, ancien village de pêcheurs khmers proche du delta du Mékong devenue petite ville de cases sur pilotis des marchands viets et chinois venus par le grand fleuve. Mais il observe qu’« au milieu de ces vices des races privées de liberté, (…) des qualités qui permettent d’espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude puissante à apprendre et à comprendre et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns » p.27. Autrement dit, tout n’est pas perdu, l’éducation et l’hygiène vont civiliser ces mœurs encore sauvages. L’observation naturaliste se veut neutre d’idéologie, et le sentiment de fierté blanche se met en retrait face aux réalités des gens. Il aime lui aussi les enfants. Comme son modèle parisien d’enfant-moineau, « le gamin de Saïgon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient » p.31. A moitié nu ou en loques, il sert de porteur dans les villes, de guide et de ramasseur de gibier lors des chasses, de protecteur contre les buffles agressifs qu’il connaît bien, de tuteur aux Blancs inhabiles à marcher sur les minces talus des rizières alors que lui-même plonge « avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude » p.32.

Je suis réveillé à 6h45 après avoir dormi moins de quatre heures. Il est vrai que j’ai somnolé assis dans l’avion durant 1h30 de vol. Dans l’hôtel, quelques Blancs dont je ne comprends pas la langue, peut-être du hongrois ou du turc, et tout un banc de Yankees avec un adolescent doré de 12 ans aux cheveux noués en toupet sur le sommet du crâne ; il fait trop chaud ici pour porter la coiffure sur les oreilles.

Nous ne partons qu’à 10h30 pour ceux qui veulent dormir, mais le petit-déjeuner ferme après 9h30. Il offre du chinois, du japonais, de l’anglo-saxon, du thaï, et même du français. Je prends un peu de tout, des rouleaux japonais aux algues, des nems frits, du curry thaï, des œufs sur le plat, un yaourt maison, de la pastèque, un croissant, deux cafés, et un jus d’eau au citron vert appelé par la branchitude « détox ». Ce n’est que de l’eau aromatisée. Quand je reviens à la chambre, la soubrette est déjà en train de la faire. Comme quoi, sans être paranoïaque, il faut toujours cacher le plus précieux pour éviter la moindre tentation.

Nous allons voir la pagode de l’empereur de Jade. Elle a été construite en 1909 ou en 1982 par la communauté chinoise ; le président Obama l’a visitée en 2006. Le toit est couvert de tuiles yin et yang, décorés avec des bords de toit, et des coins aux statues en céramique colorées. Parmi les quelques trois cents statues, certaines sont en papier mâché. Outre les divinités habituelles, le juge des enfers avec les plaques des dix supplices de l’enfer, une partie dédiée à la femme et la fertilité, et une dernière aux morts. La foule est compacte, venue faire ses dévotions. Dans un bassin extérieur évoluent des poissons-chats à grandes moustaches. Pas de carpe diem.

Pour savoir où est l’escalier qui permet de monter à l’étage, je parle à un Canadien qui porte un sweat à capuche et un masque de visage dans le style du compromis « raisonnable » avec les fanatiques islamiques. Du grand n’importe quoi. D’ailleurs, il ne sait pas où est l’escalier, ce wokiste tellement soucieux de ne pas offenser qu’il s’est effacé du monde.

Le climat est tropical et l’humidité sature l’atmosphère. La ville est en effet articulée autour du delta du Mékong et n’a été longtemps qu’une bourgade de pêcheurs. Prise par les seigneurs Nguyen en 1672, elle a été dotée d’une place forte, Gia Dinh. Ce sont les Français qui, après la prise de la Cochinchine en 1859, en ont fait une grande ville de style européen en aménageant un port actif. Saïgon reste aujourd’hui la principale métropole du pays.

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Le pédant et le cultivé selon Alain

Le philosophe Alain relit Darwin en mai 1912. Qui, de nos jours, a simplement lu Darwin ? Pas même moi, qui lis beaucoup. Mais peu importe qui on lit : Darwin le fait penser, il « évoque mieux les choses que n’importe quel poète. Pourquoi ? Parce qu’il fait voir des connexions. (…) Toujours avec cette force inimitable de l’idée à sa naissance. »

L’inventeur d’une idée a cette puissance que ses commentateurs n’auront jamais, c’est ce qui fait sa sève. « Je tire de là cette règle importante qu’il faut toujours apprendre une idée de celui-là même qui l’a inventée. Les autres, qui viennent ensuite, et souvent très intelligents, en font des résumés très clairs, trop clairs, des mémentos, des formules abstraites qui ressemblent aux idées comme des bâtons plantés en terre ressemblent à des arbres. » J’aime cette métaphore du bâton intello contre l’arbre enraciné. L’idée jaillie d’un esprit puise sa force dans ses profondeurs, tandis que l’idée expliquée, pédagogisée, reste sèche comme une trique.

Car une idée n’est pas un dogme, elle est vivante. Elle ne survit que grâce aux autres, aux contestations, aux nuances, aux critiques, aux améliorations. Tout comme un enfant qu’on élève. « C’est par les doutes, les tâtonnements, les tours et retours de l’observation que l’on fait vivre une idée. Par le dogmatisme de ceux qui l’enseignent, au contraire, elle perd tout son feuillage. Un bon esprit doit ressembler à une broussaille plutôt qu’à un herbier. » La broussaille foisonne, anarchique, elle essaie et fait des erreurs, elle se corrige et pousse en avant – tandis que l’herbier fixe une fois pour toute des plantes mortes, desséchées, figées dans leur abstraction.

D’où l’éducation : une tête bien faite ou une tête bien pleine ? Les pédagos n’ont toujours pas résolu la question, accrochés à leurs petits pouvoirs, souvent inutiles ou contre-productifs. « C’est par ces remarques que l’on peut expliquer la différence entre un pédant et un homme cultivé », dit Alain. « Le pédant apprend vite et par résumés ; une fois qu’il a appris, il sait. Vingt ans après, il retrouvera les mêmes formules, les mêmes arguments. Ces habitudes, si puissantes chez les bons écoliers, sont justement ce que le maître devrait redouter le plus ». Sauf qu’il n’y a plus de « maître », ce serait dominateur et macho ; il n’y a plus que des animateurs de la classe, si l’on est capable d’écouter, si l’on s’y intéresse, si l’on quitte la facilité des écrans et des copains/copines pour s’instruire. Ce qui fait beaucoup de si… Nos énarques et toutes nos élites ont été formatées bachotage, apprentissage par cœur « comme au bon vieux temps ». Mais bon vieux temps de quoi ? – Du dogme religieux qui exigeait de croire sans réfléchir, pardi ! De répéter des arguments comme des vérités sans les analyser, de se soumettre à l’autorité du Livre. Catholiques avec la Bible comme communistes avec Marx n’ont jamais fait autre chose, contrairement aux protestants et aux trotskistes – ce pourquoi ces derniers sont plus adaptables et probablement plus habiles. Pour nos élites, aucun doute toléré, aucun tâtonnement de l’observation, un fait établi une fois pour toutes et jamais remis en question. D’où leurs échecs successifs à résoudre les « crises », que ce soit dans la marche de l’économie, dans la fiscalité, dans la défense, dans la lutte contre les incendies. Les crises apparaissent toujours comme une exception ; nos élites bachoteuses s’attendent à ce que tout rentre « dans l’ordre », celui qu’ils ont appris et qui reste pour eux « vrai » leur vie durant. Alors que le monde change – à chaque instant – pas leur esprit.

D’où la sclérose de nos fonctionnaires, qui fonctionnent comme des rouages d’une mécanique d’autorité étatique qui les dépasse et les soumet. « La mobilité et la fécondité des idées suppose une puissance d’oubli sans limites, et une recherche toujours recommencée. » Pas l’ornière du dogme, figé de toute éternité, que ce soit dans la croyance ou dans la leçon scolaire. La littérature, l’histoire, les mathématiques, les sciences naturelles, sont autant d’incitations à observer et à penser par soi-même ; ce sont des disciplines mouvantes, qui se remettent sans cesse en cause par de nouvelles idées, ou une approche différente des idées anciennes. « Cela fait rire le pédant, rigole Alain, car il connaît cela et le récite comme un Pater ». Il croit, il sait, il n’apprend plus rien. « Mais aussi il n’en fait rien » de ce savoir, poursuit le philosophe ; « il ne saisit rien ; il ne pense rien ; ce sont des généralités et des abstractions » qu’il profère. Inefficaces sur le réel, on le voit.

D’où la nécessité de réduire le bachotage au minimum exigé par les examens, d’inciter les enfants à observer par eux-mêmes et d’en éprouver leurs idées à l’aune de celles des savants et penseurs qui les ont précédés. Vaste programme – qui n’entrera jamais dans le formatage du ministère de la soi-disant « éducation » nationale, mais utile aux parents, aux proches, à tous ceux qui s’intéressent vraiment à l’épanouissement des bébés en enfants et des enfants en adolescents, pour ne faire des adultes mûrs et responsables.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Cité impériale de Hué 1

Nous sommes dimanche et au neuvième jour de notre voyage. Nous allons visiter la cité impériale de Hué. Elle est inspirée du modèle de la cité interdite de Pékin avec une répartition symbolique appuyée sur la géomancie qui oppose les fonctions masculines et féminines. Il y a beaucoup de monde.

Beaucoup de monde aussi au petit-déjeuner de l’hôtel à 7h30. Une majorité de Vietnamiens, me dit un voisin à ma table. Lui est né ici mais habite Hô-Chi-Minh-Ville. Les clients sont des familles avec enfants, pour la plupart des garçons éveillés dont le cou tout neuf est orné de l’inévitable chaîne, ce qui met en valeur le doré de leur teint et la fragilité de leur peau. Je remarque, ce qui n’est pas courant, le T-shirt blanc qui moule bien la vigueur d’un garçon asiatique de 11 ans en short noir (et chaîne d’or) mais au petit bide à plis lorsqu’il s’assoit. Il contraste avec un filiforme 8 ans au polo bleu ciel à col ouvert, caressé affectueusement sur les épaules par son papa. Un 10 ans en T-shirt vert bois, cheveux en brosse et visage haut dans le style des années 50, ressemble à une publicité pour les scouts ou pour les pionniers communistes des premiers temps. Il y a de tout, et cela virevolte autour du buffet, enivré d’abondance. Il n’est pas facile de s’immiscer pour se servir. Peu de fillettes, ou couleur de muraille. Le déséquilibre massif entre sexes en Chine est marqué par un déficit de femmes compris autour de 40 millions. La société préfère les enfants mâles, et la politique de l’enfant unique, instaurée par Deng Xiaoping dès 1979 pour assurer le décollage économique, a entrainé des millions d’avortement sélectifs et d’infanticides.

Le temps est couvert mais il ne fait pas encore trop chaud, c’est un temps « idéal » me dit mon Vietnamien, à ma table, tout en engouffrant une soupe aux nouilles et à la viande avant toute une assiette de viennoiseries. Il joint un petit-déjeuner américain au petit-déjeuner traditionnel vietnamien, ce qui explique son embonpoint. Il me dit que les Chinois préfèrent les grandes villes pour passer leurs vacances. Les campagnes sont pour eux moins confortables et les hôtels sans standing.

Devant la cité impériale, sur les berges de la rivière des Parfums, des hommes roulent à la main des tondeuses à gazon ; le moteur, c’est l’homme.

Nous passons devant les neufs canons d’apparat qui n’ont jamais servis que pour leur pouvoir symbolique. Ils sont installés près des portes The Nhon et Quang Duc, dans l’enceinte de la citadelle de Hué. Ils ont été fondu sur ordre de Gia Long le 31 janvier 1803. Les canons de 5,10 m de long pesant 10 tonnes portent le nom des quatre saisons et des cinq éléments : métal, bois, eau, feu, terre. De petits garçons caressent les fûts phalliques avec gourmandise, dont encore une paire de jumeaux, tandis que les petites filles les chevaucheraient bien. Mais ils sont trop élevés pour qu’elles puissent grimper dessus ; ce n’est pas sans avoir essayé, mais il est écrit très clairement « no entry » en vietnamien et en anglais.

La cité impériale a été bâtie de 1804 à 1833 sur 36 hectares et a été le centre du gouvernement de la dynastie Nguyen qui ont régné de 1802 à 1845. Elle se compose d’une aire administrative et d’une aire rituelle, avec au entre la Cité pourpre interdite de 9 hectares, en deux parties, celle ou l’empereur travaillait et recevait, et une partie centrale réservée à l’intimité. Les résidences de la reine mère et de la reine étaient situées à l’ouest de la Cité pourpre interdite, et sont aujourd’hui autorisées. Nous arpentons tous les lieux, piétinant l’intime d’hier avec nos bottes d’aujourd’hui. C’est que les temps ont changé.

Nous commençons, une fois passée la porte du Midi Ngo Môn, par quarante minutes de danses traditionnelles dans le Théâtre royal de la Cité pourpre. Elles sont reconstituées selon les postures gravées en bas-reliefs sur les temples. C’est une ambiance sonore de craquements, d’ondulations, de miaulements. Les costumes sont chatoyants, où dominent le rouge et l’or. C’est assez plaisant à nos yeux. La ronchonnne du Sud-Ouest a zappé le spectacle, encore et toujours agacée par ce qu’elle n’aime pas.

Nous arpentons les galeries autour de la bibliothèque du roi. Elle date de 1821. Minh Mang a fait bâtir une maison Tri Nhan Duong (Maison de l’intelligence et de la clémence). Sous Thiệu Trị, a été rebaptisée une Thanh Ha Thu Lau (maison de la Littérature). Des visiteurs locaux louent des costumes d’époque, ce qui fait joli sur les photos et redonne vie aux vieux restes. Les Vietnamiens sont très férus de ce genre de photos en situation qu’ils doivent poster, comme tous les jeunes branchés, sur les réseaux sociaux. Les femmes surtout sont très élégantes en costume ; plus rares sont les garçons, quelques enfants sont habillés par leurs parents.

Le palais de réception est d’un curieux style qui mêle l’austérité des formes de Versailles à la dentelle kitsch des temples asiatiques. Murs jaunes, contours de fenêtres gris, volets rouges, tout est fait pour en jeter plein la vue. L’intérieur est pire dans le mobilier empire et le style rococo des décors. Des frises florales et dragonesques sont composées de tesselles de mosaïque colorées où domine le bleu, le blanc et le vert tandis que les murs sont peints de fleurs romantiques éclairées par des lustres à la verrerie Grand siècle. La vaisselle sur la table est en porcelaine de Limoges blanche à liseré d’or ; elle a coûté une fortune.

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Le Bon plaisir de Francis Girod

Françoise Giroud, née à Lausanne Léa France Gourdji, est une journaliste politique très au fait des événements, vice-présidente du Parti radical et de l’UDF, puis deux fois secrétaire d’État sous Giscard d’Estaing (et mère de Caroline Eliacheff). Elle publie en 1983 un roman à clef (aux Éditions Mazarine…) – bien qu’elle ait démenti – intitulé Le bon plaisir (ou e-book Kindle). Le film en est tiré par le producteur Marin Karmitz, beau-fils de Françoise Giroud, au moment où la rumeur commençait à se répandre (dans les milieux bien informés) que le président Mitterrand avait une fille cachée. Mazarine ne sera sortie du bois qu’en 1994, elle avait l’âge du fils dans le film sorti en 1983. Donc « on » savait. Toute la presse, toute l’élite. Mais l’omerta a joué à plein, par révérence envers Tonton, le socialiste issu de l’extrême-droite, que tout le monde craignait durant son règne, ne le surnommant pas moins que « Dieu ». Naturellement, « toute ressemblance, etc… ». Mais les initiés rient sous cape.

Le président (Jean-Louis Trintignant) n’est pas socialiste dans le film de Francis Girod tiré de Françoise Giroud (l’homonymie est amusante), mais d’un centrisme autoritaire très mitterrandien. Il est surnommé Castor. Il a pour « ami de trente ans » son ministre de l’Intérieur (Michel Serrault), donc surnommé Pollux, en référence aux fils jumeaux de Zeus (mais aussi un clin d’œil aux intellos révérés d’époque, Sartre et au Castor, Beauvoir, « beaver » en anglais). Pollux est chargé des sales besognes (écoutes téléphoniques, filatures, arrestations d’État, surveillance des menaces sur la vie privée de la Présidence) – une longue liste sous Mitterrand. Tel est le bon plaisir.

Un autre plaisir a été d’avoir couché avec la belle Claire Després (Catherine Deneuve) et de lui avoir fait un enfant. Mais le président n’aime pas les enfants, il en témoigne à chaque cérémonie officielle dans les pays de l’Est, qui envoient toujours de très jeunes filles en hommage aux grands de ce monde. Sa Première Dame est stérile et cela lui convient. Cependant, lorsqu’il apprend par son ministre qu’une certaine lettre envoyée à Claire dix ans auparavant a été volée, il s’intéresse à ses conséquences.

L’une d’elle, plus que sa réputation, est cet enfant caché, que sa maîtresse a eu malgré son refus, cause de sa rupture avec elle. C’est un fils, Mike (Matthew Pillsbury), il vit chez des amis aux États-Unis, où il est né. Il a donc un passeport américain. Dès lors, il n’aura qu’une préoccupation : rencontrer ce fils et éviter le scandale.

Le vol a eu lieu un soir à Paris dans la rue Hallé (14e arrondissement), alors que Claire rentrait chez elle. C’est un jeune homme de 22 ans, Pierre (Hippolyte Girardot, 28 ans au tournage, mais juvénile), qui voit la vieille et lui pique son sac, comme chantait La salsa du démon interprétée par Le Grand Orchestre du Splendid en 1980. Il trouve surtout 5000 francs pour épater sa copine. Las ! Elle l’a plaquée. Il cherche alors un petit boulot de traduction, puisqu’il parle allemand couramment. Pour cela, il contacte Herbert (Michel Auclair), journaliste, qui est séduit par son teint frais, son col très ouvert et sa bouille enfantine. Accessoirement, Pierre lui montre le portefeuille cuir trouvé dans le sac, et la lettre cachée.

Herbert sent qu’il peut s’agir d’un brûlot explosif, un bon scandale de la République, puisqu’elle révèle en filigrane l’existence d’un fils caché. Problème, elle n’est pas signée, seule l’écriture peut faire penser à celle de celui devenu président. Il la garde donc sous le coude (et dans un coffre), jusqu’à ce que Pierre, désintéressé de la politique, la lui reprenne pour la rendre à Claire, une belle femme pour laquelle il ressent un certain goût. Elle l’impressionne, elle a un fils hardi, elle lui rappelle sa mère.

Mais la machine d’État est lancée. Le ministre de l’Intérieur a mis Claire sur écoutes et fait surveiller la maison. Le jeune homme est intercepté lorsqu’il ressort dans la rue, bien que Claire lui ait assuré qu’il ne risquait rien. Il se débat, s’enfuit, termine bousillé sur une Peugeot 505 qui arrivait dans la rue. Mort pour Raison d’État. Herbert, mis en cause pour avoir tenté de publier la lettre, atterré par la mort du jeune homme dont il était tombé amoureux, se suicide. Tout un gâchis pour un mensonge.

Pendant ce temps, le président a fait connaissance du gamin, a jugé de son caractère, qui tient du sien ; il a avoué à sa Première Dame son fils caché. Il ne lui restera qu’à le reconnaître et à lui envisager un avenir, mais après la fin de son mandat. Claire, sa mère, a dit à Mike qu’il ne saurait qui est son père que lorsqu’il aura 14 ans.

Un bon film d’atmosphère, policier de surcroît, avec une brochette d’acteurs et d’actrices sensationnelle. A revoir pour l’ambiance d’époque, cette royauté républicaine du ténor socialiste et ses cachotteries hors d’âge. On prêtera à Jacques Chirac un fils caché en 2003, dont on n’a jamais vu l’ombre. Ni Hollande, ni Macron, n’auront cet honneur. C’est passé de mode, l’époque n’aime plus les enfants.

César 1985 du Meilleur espoir masculin pour Hippolyte Girardot

DVD Le Bon plaisir, Francis Girod, 1983, avec Catherine Deneuve, Hippolyte Girardot, Jean-Louis Trintignant, Michel Auclair, Michel Serrault, Aventi distribution 2006, français, 1h43, €15,46

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Hué

Dans la ville de Hué, ancienne capitale de l’Annam située sur la rivière des Parfums, puis capitale de l’ensemble du pays en 1802 sous l’empereur Gia Long, notre hôtel est le Huong Giang Hotel Resort et Spa au nom à rallonge, 51 rue Le Loi. C’est un ancien établissement américain gigantesque mais qui a mal vieilli. Nous sommes au troisième étage et le dîner est servi à 19 heures au rez-de-chaussée.

La susceptible du Sud-Ouest qui ne veut pas parler de son ancien métier dans la finance, peut-être parce qu’elle a été virée, m’a piqué ma valise pour aller au plus vite rejoindre sa single. Elle avait laissé la sienne. Heureusement que son nom était écrit dessus. Lorsqu’elle est revenue en coup de vent, elle ne s’est même pas excusée sur le moment, toujours agacée.

Au dîner, nous dégustons un curieux dessert local, une sorte de jelly à la patate douce faite de riz gluant et de sucre de canne. La jelly est une gélatine animale ou parfois une pectine végétale colorée chimiquement. Les Anglais idolâtrent ça, les Américains colorent et adorent les jus de fruit cuits jamais assez vifs pour leurs yeux. L’hôtel s’avère bruyant. La grande rue animée reste passante jusqu’après deux heures du matin et s’entend malgré la distance de la cour, du balcon et des vitres. Cris, klaxons, atmosphère moite ou climatisation glaçante. En bref, une nouvelle douche au matin. Beaucoup ont mal dormi et demandent à changer de chambre pour la nuit suivante. Je reste dans la mienne.

Petit-déjeuner buffet plantureux et surtout chinois. Tout un arrivage est en effet venu avec des enfants petits, des enfants-rois à qui on laisse tout faire, de vrais petit Kim Jong Il en puissance.

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Éternelles jérémiades des Français, dit Alain

C’était en 1912, avant toutes les guerres mondiales, mais déjà les gens se plaignaient. « Ce que je vous souhaite, c’est de ne pas dire et aussi de ne pas penser que tout va de mal en pis. » Et Alain d’égrener les sempiternelles jérémiades que l’on entend encore un siècle après, au mot près : « Cette soif de l’or, cette ardeur au plaisir, cet oubli des devoirs, cette insolence de la jeunesse, ces vols et ces crimes inouïs, cette impudence des passions, ces saisons folles enfin qui nous apportent presque des soirées tièdes au cœur de l’hiver, voilà un refrain vieux comme le monde des hommes ; il signifie seulement ceci : Je n’ai plus l’estomac ni la joie de mes 20 ans ».

Autrement dit, les jérémiades, les plaintes, les regrets du « c’était mieux avant » sont toujours les propos du monde des vieux. La jeunesse n’a pas le temps de se plaindre ; elle est préoccupée avant de tout de vivre. Or, ce sont les vieux qui gouvernent, qui tiennent les places, qui imposent leurs rancœurs. Rien de juste en cela, rien de « démocratique » puisque les opinions ne sont pas égales dans leur expression. Mais c’est ainsi, c’était le cas en 1912, c’est toujours le cas en 2026.

Pire, « les discours ont par eux-mêmes une puissance démesurée ; ils enflent la tristesse, ils la grossissent, ils en recouvrent toutes les choses comme d’un manteau, et ainsi l’effet devient cause », dit Alain. Entourez-vous de catafalques, vêtez-vous de noir, imposez à la rue le silence – comme cette mode victorienne de répandre de la paille devant la mort d’un décédé – et vous serez tristes. Toutes ces choses vous rappelleront le chagrin. C’est pareil pour les gens, dit le philosophe : « si par humeur nous venons à nous peindre les hommes en noir et les affaires publiques en décomposition, ce barbouillage à son tour nous jette dans le désespoir ».

C’est ainsi que les mieux élus de nos présidents ne passent guère la seconde année de leur mandat sans que les électeurs les critiquent, s’y opposent en tout, et à la fin les haïssent. Je rigole de voir tous ces politiciens encenser le général De Gaulle, de vanter son indépendance, sa façon au-dessus des partis de gouverner : les Français en avaient marre de cet ancêtre en 1968 et ils ont été heureux de passer à Pompidou. De même Chirac, ce grand homme adulé de tous à sa mort, pourtant affublé du surnom de Supermenteur et qui a conduit la France dans une désindustrialisation rapide au profit de la Chine – la grande faute des trop longues années Chirac. N’évoquons même pas Emmanuel Macron, il est le bouc émissaire facile de tout ce qui va mal en France, la dette (mais qui réclame des subventions agricoles, des soutiens sur le prix de l’essence, des climatiseurs à n’en plus finir – fabriqués évidemment en Chine… -, des baisses d’impôts mais plus de dépense publique, des subventions aux artistes, plus de fonctionnaires de police, de justice, de santé, d’enseignants, et ainsi de suite ?). Toujours plus ! Écrivait déjà François de Closet en 1984, sous la Gauche triomphante, dépensière et en faillite. Rien n’a changé

« Cette maladie se gagne ; c’est comme un choléra des esprits », dit Alain. Que faire ? demandait Lénine avant de décider de prendre le pouvoir pour ne jamais plus le rendre, sauf par sa mort. Promouvoir la jeunesse, songe Alain, sans vraiment le dire. « Ma conclusion est que la joie est sans autorité, parce qu’elle est jeune, et que la tristesse est sur un trône et toujours trop respectée ». Je suis pour la jeunesse, pour le printemps des peuples, pour le renouveau. Les années 60 ont été merveilleuses de ce point de vue, il suffit de regarder les films de l’époque. Optimisme, plein de bébés, industrie à plein régime, inventions à tout va (Caravelle, fusée Diamant, Concorde, détendeur de plongée Beuchat, fromage sans gras Gervais, K-way de Duhamel, aérotrain, usine marémotrice de la Rance, boite de vitesse automatique Renault).

La seule façon de s’en sortir, c’est d’aimer l’esprit jeune, l’initiative, l’audace, de faire des enfants, de submerger l’immigration par des naissances, de guérir du choléra de l’esprit par la volonté d’avenir. Je ne suis pas certains que la prochaine campagne électorale présidentielle qui doit commencer dans quelques semaines assure ce minimum – vital !

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Théâtre de marionnettes sur l’eau à Hanoï

De retour à Hanoï, nous assistons à une représentation du théâtre de marionnettes sur l’eau Thang Long, rue Dinh Tieng Hong, connu internationalement. C’est assez agréable, joli à voir, et ne dure pas trop longtemps. Il s’agit d’un art très ancien avec bouffons, dragon, gardiens de buffle, paysans cultivant la rizière, chasse au renard qui attrape les canards, pêche des poissons, enfants jouant dans l’eau, danse du Phénix, excursion en bateau de l’empereur Lê Loi, danse de la licorne, et ainsi de suite. En tout une heure, avec vue dégagée, orchestre d’un côté de la scène et chanteurs chanteuses de l’autre côté. La scène est une piscine ou s’ébattent les marionnettes, tirées par des fils depuis le dessus. La musique est pour nous criarde, les voix en vietnamien discordantes, mais le spectacle des bouffonneries est virtuose.

Ce théâtre est pour moi à l’image du pays, lourd, ironique, coloré et populaire. Beaucoup d’étrangers sont parmi les spectateurs. Nous avions les 19 fauteuils tout en haut.

Nous allons ensuite dîner au restaurant Ann Hoa Legend. Il se situe dans un quartier pas fini qui se boboïse. Mais, de nuit, nous avons l’impression de pénétrer dans des ruelles de banlieue. Nous sommes au troisième étage, sans ascenseur car tout le monde veut le prendre et nous ne sommes pas seuls dans ce restaurant. Le menu est de qualité avec notamment des morceaux de poisson à la vapeur accompagnés d’une purée de mangues mûres. Les autres plats sont classiques.

Notre avion prévu demain à 16 heures est annulé et le vol reporté à 22h30. Le programme est à adapter. Ce sera un Airbus A320 de Vietjet. Selon Tom, cette compagnie de charters intérieure du Vietnam est toujours en retard ou connaît toujours des problèmes. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’un vol est fortement retardé ou carrément annulé. Évidemment, le billet ne coûte que la moitié que celui de la compagnie nationale classique Vietnam Airlines.

Étant donné le changement d’heure du vol, le départ est fixé seulement à 10 heures de l’hôtel pour respecter les huit heures réglementaires continues du chauffeur de bus. Mais je me réveille toujours aussi tôt à cause du décalage horaire. Cela laisse le temps de bavarder au petit-déjeuner, au milieu d’une horde de Yankees bruyants et impérieux, la même qui était déjà là il y a deux jours. À côté des grands mâles aux cheveux ras et au ventre imposant, et des matrones fessues et tétonnantes, les jeunes serveurs vietnamiens au cou nu dans le triangle du polo qui laisse voir leur fine chaîne d’or ont l’air d’enfants. Passent des Allemands, dont une grande jument coiffée en brosse à la Grace Jones grisonnante, et qui semble toujours en représentation comme si elle était un travelo. Elle garde un sempiternel sourire figé dans les rides d’expression, une taille qui ondule, et une voix rauque. Mais son âge et ses cheveux gris la rendent un brin ridicule. Je retrouve l’odeur de punaises écrasées de ma chambre dans le « thé » au gingembre du petit-déjeuner. S’il y a certes du gingembre, l’infusion est colorée par une autre plante où je reconnais l’odeur de la périlla de Nankin qui parfume les poissons crus japonais.

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Hanoï balade

Retour au lac où, tout autour, se trouvent des édifices dédiés à la culture de l’ancien Vietnam : Thap But (la Tour de stylo), Dai Nghien (L’Encrier), le pont The Huc (pont du Soleil Levant), le pavillon Dac Nguyet (la Lune atteinte), la maison communale Tran Ba (Contre les vagues – ou contre l’invasion des cultures nocives au sens figuré). Nous visitons la pagode de la montagne de jade. Nous y entrons par une porte avec un lion jusqu’à la porte de la Lune avec dragon et tortue, tous animaux symboliques. La chauve-souris est ici à l’animal bénéfique malgré le Covid…

Les gens sont venus saluer les ancêtres et leur porter des offrandes d’eau, de fruits ou d’argent. Les billets sont de très petites coupures, ou des liasses de faux billets qu’il est de bon ton de brûler devant les autels avec les bâtons d’encens – toujours par trois, chiffre bénéfique. Malgré son bon sens et son apparente logique, la pensée de Confucius laisse la place à beaucoup de superstition. Les autels sont colorés, ornés de statues hétéroclites. Toutes les couleurs sont représentées, pour leur symbolique chinoise : vert signifie le bois, rouge le feu, jaune la terre, blanc le métal et noir l’eau. Ainsi des bananes vertes, des mandarines oranges et des pommes rouges alternent en offrandes avec des pamplemousses jaunes sur des assiettes blanches. Il s’agit d’un culte populaire synthétique, ou plutôt assimilateur du confucianisme.

Un vieux lettré à longue barbe, en tunique noire du sérieux professoral, calligraphie des sentences au pinceau sur du papier rouge qu’on lui achète en guise de bonne année. Au-dessus de lui, les toits de l’édifice s’envolent en une courbe gracieuse, avec des extrémités recourbées pour désorienter les démons. Des vendeurs de saucisses, de brochettes, de pastèques et de fruits œuvrent alentour, attendant le chaland. Une marchande de ballons de couleurs promène son bouquet comme un parasol. Des lanternes jaunes pendent des branches des arbres.

Des enfants jolis des deux sexes font des selfies avec maman ou papa, ou le frère ou la sœur. J’aime ces visages asiatiques très doux où les traits sont estompés, sans aucun angle. Je prends avec leur propre téléphone un petit garçon avec une maman. C’est ma façon de participer au culte, à la fête de nouvel an et des ancêtres de cette jolie race. Je dois secréter plus que d’autres l’hormone de l’attachement, l’ocytocine qui régule le lien et l’affectif : elle donne un sentiment de sécurité et favorise le rapprochement. Tom en profite pour rappeler qu’en Asie, on ne caresse pas la tête des enfants, ce serait maléfique, une façon d’en prendre possession. En général, depuis quelques années, vue l’hystérie occidentale, il est de bon ton de s’abstenir de toucher les enfants où qu’on soit dans le monde et de quelque façon que ce soit. Les femmes sont graciles, de leur puberté à la trentaine. C’est un peuple doré et gazouillant, très famille. Les enfants y sont choyés. J’ai de l’empathie pour cette humanité. Un adolescent me souhaite en anglais « a Happy New Year ». Il discute un peu laborieusement avec moi pour savoir d’où je viens, me présente sa mère, tout fier de parler étranger avec un étranger. Les jeunes n’hésitent jamais à m’aborder pour me poser une question, ici plus qu’ailleurs.

Nous allons voir les deux tortues à carapace molle du lac, momifiées après leur mort en 1967 et 1991. Un gamin français de 9 ou 10 ans porte les cheveux longs, ce qui lui donne du charme ; il est fasciné par la grosse tortue et se demande à voix haute si elle est vraie – elle l’est. Elle a été conservée selon les mêmes procédés mis au point par les soviétiques pour conserver Lénine et les tester entre-temps sur Ho Chi Minh. Ce dirigeant communiste pur et dur n’a pas trop « dérivé » selon Tom l’historien. Il n’a pas fait l’objet d’un culte de la personnalité, n’a pas eu l’orgueil de déclarer « le parti c’est moi », ne s’est pas obstiné dans les erreurs qu’il a pu commettre. Il n’a pas voulu non plus être momifié, mais incinéré. Ce sont ses successeurs qui ont décidé d’agir comme pour Lénine, le corps du dirigeant vainqueur du Vietnam réunifié pouvant servir d’exemple à la partie sud qui ne l’avait pas connu.

Nous dînons au restaurant Downtown avec le menu spécial Têt, un concentré de la cuisine vietnamienne : gâteau de riz gluant salé, rouleaux de printemps, salade de mangue verte aux crevettes et au porc, beignets de poisson sauce tamarin, poulet grillé en petits morceaux sauce piment et cacahuètes, porc émincé bouilli, légumes sautés à l’ail au wok. Nous revenons à l’hôtel vers 19h30. La nuit est tombée.

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Le vrai travail est un jeu, dit Alain

Le philosophe lit Dostoïevski, ses Souvenirs de la maison des morts où il raconte le travail des forçats au bagne de Sibérie. Tous les travaux, di-il, sont assez inutiles, par exemple ils démolissent un vieux bateau pour faire du bois dans un pays où le bois ne coûte rien. « Ils le savent bien, dit Alain. Aussi tant qu’ils travaillent tout le long du jour sans aucune espérance, ils sont paresseux, tristes et maladroits. Mais si on leur donne une tâche pour la journée, tâches lourde et difficile, aussitôt les voila adroits, ingénieux et joyeux ».

C’est que, lorsque le travail est utile, il devient un plaisir. On travaille pour le travail et non pour les avantages qu’on en retirera. Par exemple, dit Alain, « ils font vivement et gaiement un travail déterminé après lequel ils se reposeront. Cette idée qu’ils gagneront peut-être une demi-heure à la fin de la journée les met en en mouvement, et tous d’accord pour faire vite. Mais une fois ce problème posé, c‘est le problème lui-même qui leur plaît ; et le plaisir d’inventer de réaliser de vouloir puis de faire l’emporte de beaucoup sur le plaisir qu’ils se promettent de cette demi-heure qui ne sera toujours qu’une demi-heure de bagne. »

D’où la conclusion du philosophe : « Le plus grand plaisir humain est sans doute dans un travail difficile et libre, fait en coopération, comme les jeux le font assez voir. »

Il faut prendre exemple sur les enfants, malgré les pédagogues ou les parents trop investis. Car ces deux engeances rendent les enfants paresseux en les occupant tout le temps. L’enfant, ainsi contraint, s’habitue à travailler lentement, c’est à dire mal. Il est fatigué parce que le labeur est constant, sans aucun loisir ni temps mort. « Au lieu, dit Alain, que si vous séparez le travail et la fatigue, tous deux sont agréables. » On le comprend dès que l’on fait du sport, ce pourquoi les gamins aiment le sport plus que l’école. Et plus l’école qui leur fait réaliser des projets en équipe que l’école où l’on écoute pérorer le prof.

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Sur le travail :

Sur le dressage parental :

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Henri Troyat, Le pain de l’étranger

Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…

Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.

Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.

Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.

Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.

Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.

Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00

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Daphne du Maurier, Mary Anne

Mary Anne Thompson est l’aînée d’une fratrie élevée sous la houlette de son beau-père Bob Farquhar, ivrogne bon vivant qui est correcteur d’imprimerie pour des libelles politiques. Mary Anne apprend à lire dans ces pamphlets, assimilant du vocabulaire sans en comprendre le sens, mais avec un enthousiasme qui la rendront experte. A 13 ans, alors que son beau-père s’est cassé une jambe après une soirée trop arrosée, elle corrige elle-même les copies en se faisant passer pour lui. C’est le début d’une ascension due à ses talents personnels, à sa bonne humeur constante et à sa volonté d’oser.

Lorsqu’elle rencontre le sexe, à 15 ans, avec le bel apprenti marbrier Joseph Clarke, qui se dit fils de riche famille et parent d’un conseiller de la Couronne, elle le confond avec l’amour. Mais si Joseph baise bien et est agréable à regarder, c’est un flemmard de première sans aucun talent ni initiative. Il préfère boire et se rouler dans le lit jusque fort tard dans la journée. Après lui avoir fait quatre enfants en neuf ans, elle finit par quitter ce paresseux incapable, devenu bouffi et geignard. « Ce qu’elle avait appris des hommes, amants et autres, était utile dans un monde fait par des hommes. Il fallait devenir leur égale, jouer leur jeu, y ajouter son intuition » II.3. Pour survivre, mais surtout élever ses enfants, elle se fera aider par l’homme d’affaires Will Ogilvie, et devient courtisane de luxe auprès de lords, avant d’être remarquée en 1803 à 27 ans par Frédéric Auguste, comte d’Ulster, duc d’York et d’Albany qui en a 40 et est déjà marié. Ce deuxième fils du roi George III devenu fou en 1810, est commandant en chef de l’armée, poste vital contre Napoléon qui veut envahir le Royaume-Uni.

Mais Mary Anne continue d’être exploitée par les hommes. Son mentor Taylor, un bottier « fournisseur de la Cour » qui trouve aux aristos chaussures à leur pied, lui a fait connaître le duc. Il exige en contrepartie qu’elle transmettre à son Altesse amante des listes d’officiers à nommer ou à promouvoir, rémunération à partager lorsque leurs noms figurera dans la Gazette. Ce trafic d’influence permet à Mary Anne de mener le grand train qu’exige le duc sans pouvoir le payer, lui qui n’a jamais compté l’argent. De basses jalousies d’officines concurrentes, ainsi que la politique, vont mener à la chute. Le duc d’York devra démissionner de son poste de commandant en chef après un procès retentissant sur la corruption, suscitée par l’Opposition au Parlement avec et Mary Anne comme témoin. Elle a été répudiée car elle demeure mariée à Joseph, ivrogne venu faire scandale jusque chez le duc.

Malgré les promesses d’« amour toujours » et de soutien à ses deux garçons voulant entrer dans l’armée, l’Altesse ne tient pas parole et Mary Anne doit se dépêtrer de sa nouvelle situation en jonglant avec la loi et les créanciers. Avec les lettres qu’elle détient de ses multiples solliciteurs et de son auguste amant, elle réussit à surnager, gagnant un procès intenté par un fournisseur de meubles. Mais elle ne sait pas s’arrêter. Si elle a consenti à ne pas publier ses Mémoires relatant ses relations torrides avec le duc d’York, elle publie un pamphlet ravageur que les parlementaires et le public s’arrachent. Fort de ce succès, elle récidive par un libelle vengeur, en promettant une suite. Cette fois, elle est allée trop loin. Elle est mise en cause, jugée et emprisonnée neuf mois dans des conditions difficiles, éclipsant à jamais sa jeunesse.

Une fois sortie, elle est exilée par ses enfants sur le continent, où elle va de villégiature en villégiature, tirant le diable par la queue malgré sa pension ducale, mais sans cesse rêvant aux beaux jours disparus. Elle demeure pleine de libido, comme elle l’a toujours été. « C’était cela, la vie, cette agitation soudaine, cette joie sans cause qui vous animait les sens, à 8 ans comme à 52. Cela s’emparait d’elle à présent comme toujours, flot ardent, griserie » IV.6 C’est en France que sa fille Ellen rencontre et épouse Louis-Mathurin Busson du Maurier, ancêtre de l’autrice. Mary Anne mourra à 76 ans à Paris, tandis que le duc d’York est décédé 25 ans avant elle à 63 ans, du cœur, en 1827. Il a seulement tenu sa promesse de brevet d’officier pour George, le petit dernier qui jouait avec lui lorsque sa mère était son amante.

Dans ce roman enlevé, Daphne du Maurier relate au fond la vie de son arrière-arrière-grand-mère, Mary Anne Clarke. C’est l’ascension d’une gamine partie du ruisseau de Londres et que son intelligence et sa volonté vont porter au premier rang. Mary Anne tient les hommes pour des privilégiés sans cause, elle se sent leur égale, elle veut son indépendance financière. Devenant une femme de pouvoir, elle se heurte aux positions établies. Chacun veut l’exploiter, elle en joue, mais ne sait se dépêtrer à temps des rets compromettants. Une féministe au temps du roi George. Un livre sans conteste un peu long pour le temps de cerveau réduit disponible aujourd’hui, mais qui ravira les amateurs de romans anglais.

Daphne du Maurier, Mary Anne, 1955, Livre de poche 2020, 648 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Frances Fyfield, Le fantôme de la plage

Un roman au tiers policier et aux deux-tiers psychologique. L’autrice anglaise de son vrai nom Frances Hegarty met en scène une version idéalisée d’elle-même en la personne de Sarah Fortune, avocate et rousse libre, qui fait l’amour quand ça lui chante et avec qui elle veut. Elle est envoyée par son cabinet dans le village de Merton-sur-Mer assister la famille Pardoe qui ne parvient pas à se décider sur son héritage.

Tout est brume, marée qui monte et qui descend, touristes saisonniers et pêcheurs invétérés, petite vie tranquille sous laquelle sourdent les querelles et des rancœurs. Un village aux profondeurs insoupçonnées, dont la famille Pardoe est propriétaire majoritaire. Le père avait en effet accumulé l’immobilier comme un avare, louant les bicoques et les locaux aux gens du coin qui avaient vendu. Reste son épouse, Mouse, qui joue la folle pour éviter les ennuis, et trois enfants : Julian l’aîné, médecin généraliste mais perdu dans un amour passé, Jo la blonde un peu ronde qui fait la cuisine et qui fréquente le beau Rick, colosse battu par son vieux père, et Edward le petit dernier immature, violent, amoureux incestueux de sa sœur et qui s’efforce de se viriliser par la pêche comme son père. Flotte entre eux le jeune Stonewall de 11 ans, orphelin dont Rick est le seul ami.

Tous les personnages du roman sont peints de nature profondément égoïste, que ce soit pour le bien ou le mal. Le gamin Stonewall veut qu’on l’aime, Rick son ami ne veut pas d’ennuis, son père alcoolo violent veut que la salle de jeux tourne, Mouse la mère ne veut pas que ses enfants adultes la quittent, ni les fâcher entre eux, chacun des enfants en question poursuit son propre rêve inaccessible.

Sarah Fortune surgit dans ce petit monde glauque comme une apparition. Rousse flamboyante, elle a l’art de faire parler les gens et de sidérer les jeunes hommes. Compatissante, elle leur fait l’amour en thérapie, si cela lui sied. Elle ressemble à une femme rousse qui s’est noyée quelques années plus tôt, endormie sous sédatifs prescrits par Julian dans une vasque à la marée montante. Son corps avait été retrouvé par Stonewall et son grand-père. Son mari Charles, venu voir le lieu du drame, avait lui-même disparu et un corps retrouvé est probablement le sien.

Mais Sarah connaissait Elisabeth la rousse ; elle connaissait aussi Charles, le mari. Bel homme athlétique, c’était aussi un pervers obsédé de la pureté des femmes (d’où le titre anglais du roman). Au moindre soupçon de déviance morale, il les torturait. Il a ainsi roulé sadiquement Sarah nue dans le verre du miroir brisé de sa chambre, lui occasionnant des cicatrices à vie. L’avocate se demande si son cabinet ne l’a pas envoyée ici pour une autre raison que celle de l’héritage.

De fait, Stonewall a « vu un fantôme », un grand homme sévère aux cheveux blancs qui erre sur les terres sans jamais se faire voir. Il squatte des cabanons vides, vole de la nourriture, et même la canne à pommeau de la vieille demoiselle qui ne ferme jamais sa porte. Edward, mystérieusement, le rencontre ; il a pour projet de lui demander de faire disparaître sa mère et son frère pour pouvoir abuser légitimement de sa sœur, qui l’a ému sexuellement en se roulant avec lui sur le lit dès la puberté.

Mais le fantôme va trop loin. Un matin, il casse la tête du gamin Stonewall qu’il rencontre dans les dunes avec la canne de la vieille. Il s’en faut de peu que le garçon y passe. C’est alors la chasse à l’homme mauvais qu’entreprend tout le village. Sans succès. Et c’est Mouse qui va l’avoir, sans le vouloir, en le laissant prendre une pile de scones qu’elle a confectionnés pour ses enfants et qu’ils ne mangent jamais. Pour faire une niche à Edward, qui laisse traîner exprès ses cannes à pêche, ses hameçons et ses vers de terre partout dans la maison, elle a fourré les scones d’hameçons laissés sur la table de la cuisine. Le vieux pervers Charles – car c’est bien de lui qu’il s’agit – va périr de l’intérieur, vengeance immanente contre tout ce qu’il a fait aux femmes. C’est Sarah qui va le trouver, agonisant, et l’assister humainement, malgré ce qu’il lui a fait subir.

Une atmosphère sensuelle et cruelle, dans laquelle l’autrice se plonge avec délices, tout en résolvant l’affaire de l’héritage comme en passant. Mouse n’est pas folle et une discussion raisonnable en famille, après que chacun ait parlé (et baisé) avec l’avocate, s’impose. Le tout est un peu confus au début, plus d’atmosphère que d’action, mais somme toute assez prenant.

Frances Fyfield, Le fantôme de la plage (Perfectly pure and good), 1994, Pocket 2000, 273 pages, occasion €0,90

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Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent

Wuthering, traduit en français par Hurlevent, est une variante d’origine écossaise de whither qui évoque la tempête. Ce mot expressif caractérise le personnage principal, Heathcliff, comme sa maison. La collection de la Pléiade a décidé de maintenir le mot anglais, au prétexte qu’on ne traduit plus les noms propres. Ce souci « scientifique » m’apparaît comme une démission. Traduire est toujours trahir, comme le dit si bien le proverbe italien « tradutore traditore ». L’assumer est signe de maturité. Prendre ses responsabilités en choisissant un nom qui fait sens en français est un mérite du métier de traducteur. C’est ainsi qu’en 1925, Frédéric Delebecque a trouvé ce nom génial : Les Hauts de Hurlevent. D’autres ont trouvé Haute-Plainte, Maison des vents maudits, Heurtebise, les Hauteurs tourmentées, les Hauteurs battues des vents, le Château des tempêtes, Hurlemont.

Heathcliff, enfant de bohémiens abandonné par ses parents, a été recueilli par Earnshaw qui l’élève comme l’un de ses enfants. Non sans jalousie de la part des enfants légitimes. Son fils aîné Hindley, rendu amer par la préférence de son père pour l’autre, fait souffrir le jeune garçon, tandis que sa sœur Catherine, du même âge que lui, le comprend et joue avec lui. Il tombe amoureux d’elle de façon passionnée et violente bien qu’il entende Catherine un jour affirmer qu’elle ne s’abaisserait jamais à épouser un bohémien.

Blessé dans son orgueil le jeune homme abandonne la maison. Il ne revient qu’au bout de trois ans après avoir tâté de l’armée et s’être semble-t-il enrichi. L’autrice délaisse toute explication, ce qui rend le personnage plus énigmatique. Catherine a durant ce temps épousé un homme insignifiant, Edgar Linton, qui ne l’aime pas et la maltraite. Son frère Hindley s’est marié lui aussi et, devant la fortune faite par Heathcliff, l’accueille volontiers à la maison. Mais celui-ci ne vit désormais que pour se venger et s’impose par sa force de caractère.

Catherine est bouleversée par son amour violent et sombre comme un envoûtement et elle en meurt au moment où naît sa fille, Cathy, qui n’est pas de son mari mais d’une faute avec Heathcliff. Lui a épousé Isabelle, la sœur de Linton, il ne l’aime pas et la maltraite (en miroir de Catherine) mais il tient en son pouvoir son demi-frère Hindley et son fils Hareton. Il laisse le gamin grandir en inculte, comme un animal sauvage livré à lui-même dans la nature, tout en muscles mais sans jugement, pour se venger des mauvais traitements que Hindley lui infligeait lorsque lui-même était enfant. Il attire chez lui Cathy et l’oblige à épouser son fils mal élevé et déplaisant. Son objectif est d’arriver à s’emparer des biens de Linton.

Le fils qu’il a eu d’Isabelle est joli comme sa mère, mais lâche, égoïste et fragile comme la lignée maternelle. Son père le méprise, et le jeune homme souffreteux ne tarde pas à mourir. Sa veuve Cathy, fille illégitime d’Heathcliff, se prend d’affection pour le solide Hareton et entreprend de le dégrossir, notamment en lui apprenant à lire. Heathcliff, une fois vengé par la réunion des biens due au mariage de Cathy et de Hareton ne souhaite plus que la mort pour rejoindre Catherine à jamais, dans les hauteurs célestes apaisée, au-dessus des tempêtueuses Heights.

Emily Brontë n’a connu qu’une vie douloureuse et dramatique, dans une région désolée et sauvage, le Yorkshire. La vie côtoyait sans cesse la mort pour la fratrie. Tôt orphelines de mère, isolées en presbytère, les fenêtres donnant sur le cimetière, une expérience au pensionnat dès 6 ans, victimes régulières de décès rapprochés (les deux sœurs aînés encore enfant), la déchéance du frère Branwell, alcoolique et opiomane après un amour adultère déçu, puis la mort de ses deux sœurs les plus proches, Anne de tuberculose et Charlotte récemment mariée et enceinte – rien dans l’existence n’a pu donner à Emily une image positive de l’humanité. Comme ses sœurs, elle est restée centrée sur l’imaginaire compensateur de l’enfance, et les jeux de rôle inventés par la fratrie, volontiers écrivains dès le plus jeune âge.

Heathcliff est créé comme un homme fatal, d’une pièce, dont le caractère est exagéré jusqu’à la perversité. Il est le démon incarné, prêt à pervertir deux familles jusqu’à la troisième génération parce qu’il a subi leur mépris de classe et un amour proscrit. Il se venge, pour rien, puisque les biens restent dans la famille d’origine. Mais il a un puissant relief car Emily Brontë l’a construit de ses rêves et qu’elle le connaît intimement. Elle écrit comme dans les contes, par oppositions : les Hauts de Hurlevent en hauteur, bâtisse massive, austère ; et Thrushcross Grange (la grange de la croix des muguets – ou des grives), dans le bas du pays, protégée des vents, moderne, luxueuse en comparaison. Brutalité et grossièreté de Heathcliff, un mâle fort qui aime la chasse et la nature ; sophistication et tempérament poétique des Linton, mâles faibles adonnés à la lecture. Le roman lui-même multiplie les points de vue, celui de Lockwood, propriétaire londonien contraint d’assister à l’histoire, Nelly la servante populaire mais pas irréprochable qui aime cancaner, et encore neuf autres par lettres, récits d’émotion, fragments de journal. Tous se contredisent et se complètent, empêchant toute interprétation univoque et morale, laissant le lecteur libre d’avoir son propre avis.

Heathcliff lui-même est ambivalent. Son nom est un oxymore, formé de heath, la lande végétale, et de cliff, la falaise minérale. Heathcliff est clivant, rendant toute fusion impossible ; or il vise à l’amour fusionnel avec Catherine, sa compagne de jeux dans son enfance, son premier émoi d’adolescent, sa conquête physique transgressive adulte. Heathcliff perturbe les sentiments, la famille, le couple, l’ordre social. Il impose sa force vitale populaire (et étrangère) à la fin de race bourgeoise (et de souche). A pays primitif, passions primitives. Darwin distillait ses théories sur la sélection naturelle, tandis que Nietzsche déployait son culte de l’énergie, deux auteurs qu’Emily connaissait, grande lectrice de livres et de journaux. L’époque était l’apogée de l’empire britannique, et Emily aimait à dire que la reine Victoria n’avait qu’un an de moins qu’elle.

Récit d’imagination encore romantique (noir) par son exigence d’amour absolu, proche de la pulsion de mort – et réaliste par sa peinture que la transgression volontaire et assumée des interdits moraux, sociaux, religieux. Ce contraste fait la puissance de ce roman, et sa nouveauté pour l’époque. D’autant qu’il met en scène des femmes qui égalent les hommes.

Pas moins de 11 films et 3 téléfilms ont adapté ce roman célèbre, écrit par une jeune femme qui fit scandale.

Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, 1847, Livre de poche 1974, 413 pages, €6,90, e-book Kindle €5,49 ou emprunt sur abonnement

Emily, Charlotte, Anne Brontë, Wuthering Heights et autres romans (Wuthering Heights, Agnes Grey, Le Professeur), Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

DVDLes Hauts de Hurlevent, Coky Giedroyc, 2009, avec Andrew Lincoln, Burn Gorman, Charlotte Riley, Sarah Lancashire, Tom Hardy, Koba films 2017, anglais, français, 2h15, €13,06

DVD Les Hauts de Hurlevent, Peter Kosminsky, avec Janet Mac Teer, Jeremy Northam, Juliette Binoche, Ralph Fiennes, Sophie Ward, Paramount 2003, anglais st français, 1h50, €28,79 ou doublage anglais, français, Imperial 2008, €17,52

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Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer

Décédé en 1979 à seulement 66 ans d’un cancer, Cesbron a été vite oublié. Il a chanté les pauvres, les enfants, les ouvriers. Il évoque dans ce roman les prêtres ouvriers, cathos sociaux qui se voulaient proches de leurs ouailles déchristianisées, notamment à la mine.

C’est d’ailleurs dans une mine de charbon du Nord où le petit Pierre, enfant de 6 ou 7 ans, découvre l’horreur de la catastrophe. Son père remonte du fond, mais des copains y ont trouvé la mort. Pierre se jure de ne jamais faire ce métier, ce qui fait sourire son grand frère André. Pierre se fera curé. Mais l’Église soutient le maréchal et les grands bourgeois collabos. Ce n’est pas dit, parce que Cesbron a fricoté avec la propagande de Vichy en 1941, mais la révolte des curés les fera ouvriers. Proches des communistes, dont ils disputent les âmes et les corps, ils organisent le soutien aux déshérités, ouvriers comme eux mais flanqués d’une femme souvent enceinte, parfois au chômage ou à la rue.

Cette solidarité est pour l’amour du Christ, à son exemple qui valorisait les pauvres. Les banlieues industrielles autour de Paris deviennent terres de mission. Le cardinal Emmanuel Suhard, décédé en 1949, a créé la Mission de Paris pour former des prêtres destinés à la classe ouvrière parisienne. Gilbert Cesbron le met en scène ici, venu incognito assister en civil à une messe dite par Pierre dans sa chambre, entouré de quelques camarades de son quartier populaire.

C’est qu’il y a du boulot. Après les heures à l’usine, il faut encore accueillir toute la misère du monde dans le local qui sert à tout. Madeleine fait bénévolement la cuisine, s’approvisionnant au petit bonheur. Les chiens perdus adultes, qui ne connaissent personne et ne savent où dormir le soir, viennent parler un peu et se chauffer à la solidarité de classe. Dans l’impasse du quartier, des masures sans hygiène louées par l’hôtelier bistro accueillent dans la même pièce cuisine et lits, parfois quatre ou cinq personnes dans neuf mètres carrés. Rien d’étonnant à ce que Marcel, bourré une fois de plus, cogne son gosse, Étienne, lorsqu’il est réveillé par un cauchemar, même si c’est indigne d’un homme et surtout d’un père. Un bébé s’est fait dévorer la figure par un rat, la petite Chantal a failli ne pas naître, et Étienne est envoyé à l’hôpital pour avoir été cogné trop fort, jusqu’au crâne fracturé. Le père Pierre, en lui parlant et le touchant, réalisera un miracle.

Et le prêtre dans tout ça ? Il erre comme une âme en peine, voulant sauver les uns et les autres, sans choisir car tous sont dignes. Mais il n’est pas le Christ et ne sait jamais finir une tâche jusqu’au bout. Ainsi, s’il convainc la mère de Chantal de ne pas avorter, il ne parle pas assez avec Jean, qui se tranche les veines, ni ne protège, comme il l’a pourtant promis, le petit Étienne des coups paternels. Dans son épuisement et par sa volonté brouillonne, il démontre les affres de la conscience coupable qui inhibent tant de catholiques convaincus. Ce n’est jamais assez d’amour pour les autres, jamais assez de repentance, jamais assez d’humiliation. Et pourquoi ? Pour papillonner de ci delà sans réussir à mener à bien une mission. Par exemple encourager les baptêmes, ou emmener à l’église, ou simplement lire l’Évangile. Sauver les corps, c’est bien sauver les âmes, c’est mieux.

Pire, « entre sauver une âme et lire son bréviaire, lorsque le temps manque pour faire l’un et l’autre, comment hésiter ?… » Le père Bernard, prédécesseur de Pierre, a baissé les bras. Il s’est réfugié dans un couvent pour « prier », ce qui lui évite de se disperser tout en lui donnant l’illusion qu’il est utile aux autres. Il s’isole surtout de cette « vallée de larmes », des drames et de la souffrance de banlieue. Celle de Suzanne la pute repentie, Ahmed le Nord-Af qui baise les filles toutes portes ouvertes pour que les enfants regardent, et sert d’indic aux flics. C’est à peine mieux dans l’Église officielle, où les curés sont des bureaucrates qui disent à messe aux heures dues, visitent les gens biens, soutiennent les « œuvres » paroissiales pour quelques-uns, mais laissent aux premières communion les filles se saouler et les garçons être poussés dans les bras de leur première proie – à 12 ans.

Cesbron note sans le vouloir la connivence d’action entre prêtres et militants, jusqu’à la grève parfois, ce qui provoquera vite l’ire du pape jusqu’à Vatican II. Pierre est affilié à l’Église hiérarchique et doit obéir aux ordres de son archevêque cardinal, Henri est encarté au Parti communiste et doit obéir aux ordres de la nomenklatura qui décide. Tous deux laisseront tomber, Henri pour aller militer autrement, Pierre en se faisant mineur, comme son père et son frère. Un serpent qui se mord la queue et une fin décevante, enkystant le père Pierre dans sa névrose d’enfance, destinée à se reproduire indéfiniment.

Plein d’émotions, une peinture réaliste de la banlieue ouvrière autour de Paris dans la ville fictive de Sagny, reliée par le métro, l’exploitation des patrons juste après-guerre, les rudes hivers de l’époque. Mais un côté naïf et idéaliste qui fait de l’« Amour » inconditionnel et non sexuel l’alpha et l’oméga de la vie chrétienne, bien loin de la réalité du monde et des gens. On ne lit plus guère Gilbert Cesbron le misérabiliste, pour son impuissance à proposer des solutions ; son roman a pourtant été à sa sortie un gros succès de librairie. Les militants gauchistes en usine après 68 seront plus efficaces, et laisseront plus de traces dans les associations d’entraide sociale et dans l’humanitaire.

Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer, 1952, Livre de poche 1974, occasion €1,58, e-book Kindle €5,99

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Serge Brussolo, La princesse noire

Une jeune fille d’un viking rangé des pillages est enlevée par d’autres vikings toujours actifs. Bien que « retirée » dans les terres sur les instances de la mère, Inga, 16 ans, a été chargée de livrer une croix finement ciselée de ses mains au prieur d’un monastère de la côte. Évidemment proie idéale pour ces pirates venus du nord. Les moines sont trucidés et les nonnes raptées pour être vendues comme esclaves, surtout les jeunes et les jolies. Ces vikings ne sont décidément pas chrétiens.

Chaque fille est systématiquement violée, la mise enceinte valorisant la marchandise sur le marché : deux pour le prix d’une. Inga y échappe, car son père, féru des traditions païennes, lui avait gravé dans la chair l’empreinte de son marteau de Thor qu’il portait au cou. Illustré de runes, ces lettres magiques qui servaient aux sorts, la cicatrice entre les seins inspire la crainte. Inga serait-elle vouée au dieu au marteau ? On ne la touche pas.

Au marché du sud Norvège, où elle est débarquée avec le reste du bétail femelle, elle est exposée sur le marché aux esclaves. Les plus belles sont mises nues pour vanter leur corps ; Inga reste habillée, au prétexte de christianisme et de sa honte du corps, mais surtout pour cacher le marteau gravé sur sa chair, qui pourrait faire reculer les acheteurs. C’est une femme, tout de noire vêtue et affublée d’une cape, qui l’achète. Elle l’emmène dans son repaire, un château en pierres – étrangeté en ce pays de bois – à une portée de flèche d’un village paysan. Comme Inga est jolie, la Princesse noire veut en faire son intermédiaire avec les villageois pour négocier de la nourriture. Son serviteur contrefait, Snorri, leur fait peur.

Elle ne tarde cependant pas à révéler sa vraie nature. Un jour d’hiver, elle emmène Inga dans la forêt pour subtiliser les enfants abandonnés par les pères qui les trouvent contrefaits, ou qui ont trop de bouches à nourrir. La Princesse les recueille et les élève dans son manoir. Elle est en concurrence avec les montreurs d’ours, qui enlèvent aussi les nourrissons exposés aux mâchoires des loups pour les façonner à leur manière : crâne mis au carré, membres tordus, allures de trolls ou de monstres. Ils en tireront quelque argent lorsqu’ils iront les montrer au public avec les ours enchaînés.

Inga se dit que c’est œuvre charitable, voire chrétienne. Mais la Princesse noire se désintéresse des enfants ; elle les laisse libres, déguenillés et sales dans la cour du château ou dans les souterrains. Car les villageois voient cet élevage d’un sale œil, comme contraire aux coutumes et offensant pour les dieux. Les gamins jettent des pierres aux petits handicapés s’ils sortent sur la lande. Quel intérêt pour eux de survivre ? Ils ne seront jamais « normaux », ni heureux sous le regard des autres. Dans leur prison, une hiérarchie s’est installée, fondée sur le droit du plus craint.

Inga, grande fille parmi ces gnomes dont le plus âgé, Skall le béquillard, a 13 ans, parvient à s’imposer – non par la force, mais en négociant. Elle leur sert la pâtée, leur raconte des histoires, monte sur le chemin de ronde où trône le chef Skall pour observer la lande et parler avec lui. Il veut bien lui raconter le château et la Princesse, mais à condition qu’elle ôte sa robe et se couche nue devant lui, pour la toucher. Il ne va pas plus loin, grâce au talisman gravé dans la chair de la jeune fille, et grâce aussi à l’absence complète de sensualité de l’adolescente. Inga est cérébrale, elle veut surtout comprendre.

Peu à peu va se découvrir une histoire compliquée et sordide d’amour avorté, où chacun raconte sa propre interprétation sous forme de « belle histoire ». Pour Skall, la Princesse est égoïste et ne recueille les enfants que pour les donner à manger au monstre loup-garou qu’elle cache dans les souterrains ; pour les villageois, elle forme une armée de contrefaits pour mieux les attaquer et les anéantir après la mort de son mari Arald, puis de son amant le beau coq du village Jivko, par vengeance pour ce qui s’est passé jadis ; pour Jean de la Croix, matelot né Olaf mais devenu fou lors d’un naufrage, la Princesse est une nymphomane depuis sa puberté, ayant quitté son père qui voulait la marier à un barbon alors qu’elle couchait avec tout ce que le royaume comptait de jeunes garçons beaux et bien bâtis. Que croire ? – Sa propre raison. Inga enquête.

Puisqu’elle sait bien dessiner, la Princesse l’envoie dans les souterrains rencontrer les aveugles afin de leur montrer, par des gravures, comment se présente le monde extérieur des voyants pour le jour où ils devront sortir. Elle doit se sceller les paupières à la cire pour qu’ils ne lui crèvent pas les yeux, par ressentiment contre les gens normaux. En bas, même hiérarchie, un garçon commande. Orök (prononcez oreuk) a inventé une nouvelle religion qui reprend celle du Ragnarök, la fin du monde des dieux scandinaves. A la fin des temps, les dieux seront vaincus et les gens erreront, aveugles, dans le monde. Ce sera alors la gloire des vrais aveugles, qui sauront s’y débrouiller. L’idole qu’il a sculpté dans la glaise avec sa pisse s’incarne dans le noir et erre dans les galeries, choisissant les enfants les plus vigoureux, aptes à le servir dans le futur. Les autres sont tués, le crâne éclaté à coups de pierre.

Cette situation repose sur un équilibre précaire, entre village et château, contrefaits du haut et aveugles du bas, monstre souterrain et chair fraîche. Le château est attaqué par les souterrains, la Princesse use d’une arme secrète ; la révolte grondant parmi les enfants, elle attaque le village à l’aide de flèches enflammées ; Inga sauve les villageois et les enfants, en les faisant passer par le souterrain qu’elle a découvert. Elle découvre surtout qui est « le monstre » qui tue les enfants en sous-sol. Il n’est pas celui qu’on croit.

Un roman décalé dans l’histoire, une trame policière dans la brutalité viking, un zeste de fantastique tempéré de raisonnable où la folie résulte des conditions. Cela se lit bien, sans laisser de souvenirs marquant – sauf quelques erreurs manifestes.

Les enfants aveugles dorment le jour pour mieux guetter la nuit la venue du monstre, alors pourquoi « à la nuit » Inga va-t-elle se coucher ? Pire : « pendant l’hiver polaire, il fait jour en permanence », affirme l’auteur dans une note page 106. Il dit n’importe quoi ! C’est justement l’inverse : les six mois d’hiver se passent dans un crépuscule d’où le soleil n’émerge qu’à la fin du printemps… Reste que, si l’on passe ces bévues d’ignare, le lecteur peut se laisser séduire par cette aventure pour adultes.

Serge Brussolo, La princesse noire, 2004, Livre de poche 2004, 287 pages, €4,48, e-book Kindle €5,49

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Un autre roman (meilleur) de Serge Brussolo chroniqué sur ce blog

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Daphne du Maurier littéraire

Daphne du Maurier, née en 1907, épouse de général, mère de trois enfants, était bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons. Son héroïne de l’Auberge lui ressemble un peu. Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent. Dame Daphne du Maurier est née à Londres, Regent’s Park, dans une famille d’acteurs et d’auteurs. Elle passe son enfance à Hampstead et des étés à Fowey, dans la Maison Menabilly, louée à la famille Rashleigh en Cornouailles. Elle en a fait sa maison jusqu’en 1969. Daphne a épousé le Major (plus tard lieutenant-général) Frederick « Boy » Browning en 1932. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un garçon, Christian, né en 1940. Elle devient Lady Browning après que son mari a été fait chevalier en 1946. Son premier roman, The Loving Spirit, est publié en 1931. Elle aimait le plein air et la marche. Elle est morte d’une insuffisance cardiaque dans son sommeil le 19 avril 1989, âgée de 81 ans, dans sa maison de Par en Cornouailles, qui avait été le décor de beaucoup de ses livres. Son corps a été incinéré en privé et sans service commémoratif (à sa demande), ses cendres éparpillées des falaises autour de Kilmarth et Menabilly.

Elle pouvait être froide et distante envers ses enfants, en particulier ses filles, lorsqu’elle était immergée dans ses écrits. Elle a souvent été peinte comme une recluse qui se mêlait rarement à la société ou pour donner des interviews. Cependant, beaucoup de gens se souviennent d’elle comme d’une personne chaleureuse et immensément drôle en privé, une hôtesse accueillante pour les invités à Menabilly. Son mari est mort en 1965 et Daphne a déménagé à Kilmarth, près de Par en Cornouailles. Helen Taylor affirme que Daphne du Maurier lui a avoué en 1965 qu’elle avait eu une relation incestueuse avec son père, un alcoolique violent. Elle déclare dans ses mémoires que, parce que son père avait voulu un fils, elle est devenue un garçon, dans une tentative d’obtenir son approbation. Dans une correspondance que sa famille a donnée à la biographe Margaret Forster, Daphne a expliqué qu’elle se sentait une personnalité composée de deux personnes distinctes – la partie aimante et la mère qu’elle a montrées au monde, et le côté amant, une « énergie résolument masculine », cachée à pratiquement tout le monde, qui était le pouvoir derrière sa créativité artistique. Elle a déploré d’avoir été classée comme « romancière romantique » parce que ses romans ont rarement une fin heureuse, et ont souvent des connotations et des ombres sinistres du paranormal.

Son roman Rebecca (1938) est son œuvre la plus réussie, dit-on. Il a été un succès immédiat, se vendant près de 3 millions d’exemplaires entre 1938 et 1965. Le roman a remporté le National Book Award. Rebecca a été adaptée à plusieurs reprises pour la scène et l’écran, notamment par Alfred Hitchcock dans son film de 1940. Son petit-fils Ned Browning a publié une collection de montres pour hommes et femmes en 2013, basées sur des personnages du roman Rebecca, sous le nom de marque Du Maurier Montres. Rebecca est une flamboyante et impérieuse épouse dont on se demande pourquoi le hobereau Winter l’a épousée. C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Roman de mœurs et roman policier, le livre a séduit.

J’ai fini hier soir Emma de Jane Austen. C’est un roman d’initiation et de caractères. Dans tous les groupes, il y a une Madame Éliott, snob qui se hausse du col, qui ramène tout à elle et qui sait tout mieux que les autres. C’est tout à fait actuel pour cette raison.

Les romans e Daphne du Murier chroniqués sur ce blog :

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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

– j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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Gazzotti et Vehlman, Seuls 1 – La disparition

Une petite ville tranquille. Les familles qui vaquent à leurs occupations routinières : le travail, les courses, l’école, les enfants. Et puis demain… Tout a disparu dans la nuit ; plus personne. Sauf cinq enfants qui se réveillent sans famille ni adultes. Deux garçons, Dodji 10 ans et Yvan 9 ans, deux filles, Leïla 12 ans et Camille 8 ans, et un petit de 5 ans, Terry.

La ville est vide et silencieuse ; aucune voiture ne circule dans les rues. L’eau et l’électricité fonctionnent, automatiques. Les gamins vont se trouver et s’agglomérer, la peur les rendant unis. Ils sont seuls et doivent se débrouiller sans adulte. Pas simple quand on ne l’a jamais fait, pas même comme scout. Chacun va révéler son caractère, affiner sa personnalité en construction. Dodji, Noir de l’Assistance est solitaire et renfermé ; il ne sait pas être aimé mais son côté ours est rassurant pour Terry le plus petit et Camille la naïve. Yvan est plutôt artiste et se croit lâche ; Leïla est énergique comme un garçon et plutôt optimiste.

La BD s’étale entre moments de plaisir et de jeux où les enfants font tout ce qu’ils veulent sans adulte, comme se baigner à moitié nu dans une fontaine publique, croquer des barres sucrée dérobées à un distributeur, conduire une voiture – et des moments de peur lorsqu’une ombre se profile, menaçante, ou un grondement sauvage.

De la morale, du politiquement correct avec un Noir, une Beur, une blonde, un brun et un roux. C’est gentillet, bien dessiné avec des têtes trop grosses dans le style enfantin. L’intrigue ménage le suspense. Le début d’une série pour les enfants plus que pour les adultes.

BD scénariste Fabien Vehlmann et dessinateur Bruno Gazzotti, Seuls 1 – La disparition, Dupuis 2006, 56 pages, €13,50, e-book Kindle €5,99

La série comprend 15 tomes.

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Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

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Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

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Nick Hornby, La bonté, mode d’emploi

La femme qui dit « je » est doctoresse en Angleterre avec 1200 patients ; elle se trouve « bonne » avec bonne conscience. Son mari David fait dans l’écriture à la maison, des brochures d’entreprise et la rubrique de l’Homme le plus en colère d’un journal local ; il s’en prend aux vieux qui n’ont jamais la monnaie dans le bus et qui ne s’assoient jamais aux places qui leurs sont réservées. Ils ont deux gosses, Tom, 10 ans et Molly, 8 ans. Un jour, alors qu’elle se trouve dans un parking à Leeds et qu’elle appelle pour que son mari fasse un mot pour Molly, elle lui annonce qu’elle ne veut plus être sa femme.

Ainsi commence le quatrième roman de l’humoriste le plus connu du Royaume-Uni, auteur de Haute fidélité, A propos d’un gamin et autres actualités dont on a fait des films. J’en ai parlé sur ce blog (voir à la fin de la note). Kate a un amant, Steven, mais c’est plus par hygiène que pour refaire sa vie ; elle ne tarde pas à le larguer, bien qu’il vienne carrément à la maison en discuter avec David et elle. Kate, épouse depuis vingt ans du même homme, en a tout simplement marre, la quarantaine venue, de cette vie. Aime-t-elle ses enfants ? Elle n’en a guère le temps et ne les apprécie pas plus que cela – avoir des enfants, « c’est ce qui se fait », c’est tout. David et Kate sont un couple banal des années 80, révolutionnaires dans leur jeunesse et de gauche depuis, lisant The Guardian et suivant les Grandes causes à la mode. Mais bon…

David, qui s’occupe de la maison et des enfants, décide d’évoluer. Avisant par hasard un guérisseur qui se fait nommer D.J. GoodNews (disc jockey Bonnes nouvelles), il se fait masser et ses douleurs au dos disparaissent ; pareil pour sa fille Molly qui a mal à la tête. Il décide alors de copiner avec le gourou, petit homme aux mains magnétiques qui arbore deux tortues « d’eau » en piercing dans ses sourcils. Cela le change radicalement. Avec GoodNews, il décide de voir la vie autrement : non plus comme un stressé en colère contre le monde entier (donc de cette gauche réactionnaire pleine de ressentiment qui sévit dans les années 80 à 2010 en Angleterre comme en France), mais de vivre à son niveau le bien qu’il peut faire aux autres (une gauche plus écolo et plus humaine, issue de la moraline chrétienne, mais aussi de sa niaiserie).

C’est la révolution permanente. David décrète que GoodNews peut s’installer à la maison, puisqu’il y a une chambre de libre et qu’ainsi ils pourront mieux travailler ensemble. David décrète, à la majorité qualifiée de trois contre un, que Tom devra donner son ordinateur à l’association des femmes battues, puisque la maison a trois ordinateurs et qu’il n’est pas décent d’avoir trop. David décrète, de même, que les jouets superflus, mais aussi ceux qu’on préfère, doivent être donnés à ceux qui n’ont rien (Lépludémuni de Maman Ségolène). En bref, David incarne dans sa chair le politiquement correct de son époque et désoriente son épouse médecin qui croit agir pour le bien des autres. « Il ne s’agit pas du mal que tu as fait mais du mal que nous faisons tous. – Qui est ? – On ne partage pas assez avec les autres. Chacun s’occupe de soi et ignore ceux qui souffrent. Nous reprochons à nos politiciens de ne rien faire pour eux, pensant que cela suffit à montrer que le sort de tous ces pauvres gens nous tient à cœur, alors que nous continuons à vivre dans des maisons qui ont le chauffage central et sont beaucoup trop grandes pour nous » p.96

David décrète donc qu’il va « organiser une fête » (tellement à la mode!) pour convaincre les gens de la rue d’accueillir un SDF chez eux dans leur chambre d’ami. Et ça marche ! Ou plutôt, six personnes sur quarante adhèrent au projet. Trois garçons et trois filles, tous adolescents et paumés, sont amenés en bus et répartis dans les maisons. Mais cela ne dure pas ; le premier se fait la malle avec un caméscope, un bracelet qui traînait et l’argent de réserve ; le second part vite retrouver sa mère ; une fille retourne sur le trottoir plutôt que de subir la morale d’une vieille ; seules deux résistent, dont la fille accueillie par un couple gay (pas un garçon, pour éviter les tentations…). Humour anglais : les bons sentiments ne résistent pas aux dures réalités.

Et c’est ainsi que Kate, qui ne se décide pas à quitter David, finit, sur un coup du sort, de rester. Et que David, qui s’aperçoit vite que ses idées de bonté dérivent dangereusement pour l’équilibre de la famille et des enfants, met du lait dans son thé. D.J. GoodNews est viré (avec égards), les enfants ne sont plus obligés d’inviter leurs pires ennemis (la Hope qui pue, le Christopher demeuré), ni de donner leurs affaires à ceux qui n’en ont rien à foutre. Et la vie reprend, banale, avec ses hauts et ses bas, mais normale. Faire le bien commence par celui de sa famille. Les Grandes causes doivent le rester – aux associations et aux politiciens de s’en occuper, chacun son niveau. Kate continue de soigner et David d’écrire : ce sera un livre – La bonté, mode d’emploi.

Une réflexion plus profonde qu’elle ne paraît sur le « tu dois » de la moraline de gauche, les bons sentiments tenant lieu de politique. Comment être « bon » sans être une poire ? Faut-il « tendre l’autre joue », tout quitter pour suivre un gourou, se dépouiller pour vêtir ceux qui sont nus ? Faut-il suivre les admonestations des prêtres (qui se gardent bien de le faire), et des penseurs de gauche (qui restent bien confortablement dans leurs bureaux) ? Ou faut-il penser par soi-même, et pratiquer la bonté selon ses moyens personnels, avec des gens choisis, et non selon un idéal abstrait sans effet sur la société ? Faire couple, c’est déjà dresser une barrière avec les autres ; élever des enfants, c’est déjà les préférer à tout autre. Être « bon » commence par la base : ses proches, de proche en proche, et pas n’importe qui. Être « bon », c’est faire le mieux que l’on peut avec ce que l’on sait faire : soigner par la médecine, écrire des textes qui font penser. Pas des leçons à donner aux autres, ni de se conforter à être bien-pensant.

Nick Hornby, La bonté, mode d’emploi (How to be Good), 2001, 10-18 2010, 288 pages, €3,18, e-book Kindle €9,99

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Géant de George Stevens

Sept jours avant sa mort dans sa Porsche 550 Spyder, James Dean tournait encore ce film. Il jouait le p’tit con devenu tycoon, le petit-blanc orphelin laissé pour compte par les seigneurs éleveurs texans, et devenu roi du pétrole. Tourné en 1955 à la gloire (critique) du Texas, cet État dans l’État, le deuxième plus grand et le deuxième plus peuplé des États-Unis, le film est composé à partir d’un roman d’Edna Ferber, décédée en 1968.

Jordan Benedict, un grand jeune homme (Rock Hudson) héritier de ses père et grand-père du domaine de 258 000 hectares et de 500 000 vaches situé au milieu d’une plaine poussiéreuse, vient prendre poulain reproducteur et femme reproductrice, Leslie (Elisabeth Taylor) au Maryland, pays verdoyant nommé en l’honneur d’Henriette-Marie de France, épouse du roi d’Angleterre Charles Ier Stuart, qui rappelle l’Europe. Texas, Maryland : deux États des mêmes États-Unis, deux cultures différentes. Au Maryland est née la liberté de religion, au Texas la prédation des grands propriétaires et le mythe du cow-boy.

Machisme patriarcal affirmé et brutalité d’un côté, tolérance et droit des femmes de l’autre, cela ne pouvait que faire des étincelles. Autant le premier est conservateur, autocrate et raciste (Républicain à la Trompe), autant la seconde est pour le progrès, la considération pour les autres et attentive aux pauvres (Démocrate à la Clinton). Les Mexicains du domaine de Reata, anciens propriétaires des terres spoliés à la fin du XIXe par les grand-pères blancs, sont considérés comme des sous-hommes et parqués dans des villages insalubres, laissés à l’abandon. Le premier geste de Leslie, une fois mariée et rapportée au manoir comme une proie, est d’aller voir une femme d’employé et son bébé malade au village mexicain, pour les faire soigner. Angel Obregon, c’est le nom du bébé, deviendra un beau jeune homme (Sal Mineo) qui donnera sa vie au pays comme soldat après Pearl Harbor.

L’intermédiaire entre blanc propriétaire dominateur et latinos salariés dominés est Jett Rink (James Dean), pôv blanc en pleine jeunesse (l’acteur a 24 ans), méprisé de Jordan mais bien aimé par la sœur de Jordan, Luz Benedict (Mercedes McCambridge), qui régit le domaine en quasi mâle. Pourquoi ? Parce que le jeune homme serait un bâtard du père ? Parce qu’elle avait une inclination impossible pour lui ? On n’en saura pas plus. Toujours est-il que, lorsque le cheval de Leslie tue Luz qui voulait à toute force le monter et le dompter – comme elle voulait dompter l’épouse de son frère – elle lègue par testament une petite parcelle de terrain à Jett. Jordan propose aussitôt, avec l’aide de son notaire et de ses voisins propriétaires, une compensation en dollars au jeune homme pour lui racheter les terres, mais celui-ci refuse. Il veut être l’égal des autres, propriétaire blanc lui aussi. Il clôt son petit domaine et le nomme même Little Reata. Grâce à la chaussure de Leslie qui s’enfonce dans la boue lors d’une visite qu’elle lui fait, il découvre du pétrole. C’est le pactole. Il gagné désormais plus en un mois que Jordan en un an avec ses vaches.

Jordan et Leslie ont des enfants, des faux jumeaux aînés, Jordan III et Judy, puis une fille, Luz II. Le conflit entre les parents s’étend à l’éducation des petits. Jordan, en macho implacable, veut entraîner son fils « héritier » Jordy III à monter à cheval dès 4 ans, ce qui fait peur au gamin et engendre sa répulsion pour l’élevage du bétail : il veut être médecin et ira contre la volonté de son père. Adulte (Dennis Hopper), il ira même jusqu’à épouser une mexicaine, doctoresse collègue du docteur de l’hôpital du coin. Sa jumelle Luz II (Carroll Baker) sera, une fois grande, favorable à la terre et à l’élevage, mais elle et son mari Bob (Earl Holliman), un peu bête et à la démarche lourdaude de péquenot, veulent leur propre ferme bien à eux, et ne pas dépendre. Jordan s’aperçoit alors que le monde a changé. Lui qui avait refusé, par traditions figées et conservatisme borné, d’autoriser le forage de puits sur ses terres, se convertit au pétrole. Exit les vaches qui nourrissent les hommes, bienvenue à la nouvelle alimentation du carburant pour le progrès.

Quant à Jett, l’argent lui est monté à la tête, lui l’inculte qui vivait dépoitraillé au domaine, désormais en costume, il se croit tout permis. Il organise un grand raout à Austin dans le grand hôtel Emperador (empereur) qui lui appartient, « réservé aux Blancs ». Il invite tous les Benedict, ainsi que le sénateur, le gouverneur et des personnalités du Texas pour célébrer le pétrole et sa gloire. Il drague Luz II et voudrait l’épouser pour intégrer la tradition, mais la différence d’âge est trop grande et, si Luz II a été « reine de la fête », elle éconduit gentiment le milliardaire. Lui se saoule, déjà porté sur l’alcool depuis de longues années pour oublier sa condition. Il ne peut délivrer « son » discours (écrit par un autre) et s’écroule sur la table du banquet, montrant à tous ses limites. L’accès au salon de coiffure a été refusé à l’épouse de Jordy, car mexicaine, ce qui a conduit le jeune homme à provoquer Jett en public, et son père à aller lui casser la gueule – mais surtout sa collection d’alcools dans une arrière-salle, Jett étant trop bourré pour se battre.

Géant est un film d’excès : plus de trois heures en deux DVD, un machisme XXL d’un Rock Hudson d’ailleurs homo mais mesurant 1m96, la démesure du Texas avec ses centaines de milliers de vaches puis son pétrole à gogo. De quoi prédisposer à la mentalité autoritaire de seigneur d’Ancien régime, de voleur de bétail et de prédateur de terres, à la prévalence de la force sur le droit, à la vanité de nantis. Le film a inspiré la série Dallas, ses petits forfaits en famille et son « dirty business » – c’est dire ! « J.R. », les initiales de John Ross Ewing dans la série, sont d’ailleurs les mêmes que celles de Jett Rink, apposées sur les portes de son grand hôtel. Trump et ses affidés reprennent désormais la brutalité et les traditions texanes – un film qui revient à la mode !

Oscars 1957 du meilleur réalisateur pour George Stevens, meilleur acteur pour James Dean et pour Rock Hudson

DVD Géant (Giant), George Stevens, 1956, avec James Dean, Elizabeth Taylor, Rock Hudson, Carroll Baker, Jane Withers, Warner Bros Entertainment France 2005, doublé français, anglais, italien, 3h13 + bonus 45 mn, €4,68, Blu-ray €38,99

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Chapelle palatine

La chapelle palatine de Roger II, bâtie en 1132 et consacrée en 1140, est dédiée à saint Pierre. Elle est ainsi nommée parce qu’elle se trouve dans le palais du roi. L’ensemble est particulièrement somptueux, synthétisant toutes les formes d’arts de la Méditerranée en l’an mil : architecture romane mais colonnes antiques, arcs brisés arabes dans la nef, mosaïques byzantines du XIIe, marbre et pavement de la Rome de Cosme, coupole byzantine. Le pavement de marbre aux motifs stylisés est typiquement arabe. Son plafond en bois à muqarnas arabes présente une suite de caissons finement décorés. Trois nefs et trois absides, chœur surélevé. Le trône de Roger II se trouve tout au fond de l’église, en face de l’autel.

Des mosaïques byzantines sur fond d’or ornent les murs et le chœur avec un Christ Pantocrator surmontant une Vierge orante, les Évangélistes, les Prophètes, les Archanges, les Anges, saint Pierre et saint Paul – tout ce petit monde est disposé hiérarchiquement autour du Fils de Dieu. Les artistes sont probablement venus du Moyen-Orient tant leur style est maîtrisé. Les mosaïques du vaisseau sont des scènes tirées de l’Ancien testament. Le Christ bénissant tient l’Évangile ouvert à la page où se trouve la phrase en grec et en latin : « Je suis la lumière du monde, celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la Vie. » Dans la Création des animaux, manque le serpent. L’entrée du Christ a Jérusalem voit des enfants se mettre nus pour paver le sol de leurs vêtements. Saint Pierre marche aux côté du Christ et saint Jean derrière.

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Églises et oratoires de Palerme 1

Nous allons visiter à pied l’oratoire de Santa Cita de la confrérie du Rosaire. Il comprend des stucs de Giacomo Serpotta. Il illustre les 15 mystères du rosaire et est orné partout de putti jouant. Anthony Blunt, le fameux critique d’art anglais, pédé et espion soviétique (c’est presque un pléonasme), l’un des Cinq de Cambridge (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Duart Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross), trouvait ces putti nus les plus beaux de toute l’Europe. Il avait du goût. Je ne sais pas s’il a trouvé au-delà du rideau de fer des êtres aussi charmants.

La Bataille de Lépante est illustrée en ronde-bosse avec deux enfants au-dessous, de part et d’autre d’un trophée dont les trois mousquets sont tournés vers le vaincu  : un enfant chrétien à gauche, le vainqueur qui lève les yeux et ouvre sa poitrine, et un enfant musulman à droite, le vaincu qui baisse les yeux et garde son bras droit sur son ventre.

Mais l’oratoire de San Lorenzo est encore meilleur, les putti de Serpotta en 1723 osant allègrement jouer à des jeux érotiques. L’un caresse le ventre de l’autre tandis qu’il piétine le zizi d’un troisième, un autre empoigne carrément la queue de son copain qui ouvre la bouche dans un hoquet de surprise, deux se regardent langoureusement, tout nu, deux autres dans le même appareil s’embrassent à pleine bouche. Les Franciscains de 1699 n’y voyaient pas malice.

Les vies de Saint-François et de Saint-Laurent, en plus sérieux, se font face. Les anges adolescents sont moins joueurs et plus pudiques, bien que quasi nus sauf un linge qui s’accroche aux parties ; on le regrette presque.

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H.G. Wells, La machine à explorer le temps

Dans un salon de gentlemen où l’on fume des cigares, l’Explorateur – un savant – explique à ses compagnons de société (le Provincial, le Docteur, le Psychologue, le Très jeune homme, le narrateur) comment il a exploré le Temps à l’aide d’une machine de son invention. Le monde n’a pas trois, mais quatre dimensions (et beaucoup d’autres, dit-on depuis) ; ce pourquoi l’idée est venue à l’auteur, le 14 janvier 1887, après avoir assisté à l’exposé de l’étudiant, E. A. Hamilton-Gordon sur cette quatrième dimension. Ce thème est devenu l’une des pistes de la science-fiction depuis.

Après en avoir parlé lors d’une soirée et présenté un modèle réduit qui a effectivement disparu sous les yeux de tous, il a invité ses compagnons à dîner le soir suivant. Il veut tester lui-même sa machine grandeur nature. Il se met en selle, pousse un levier, et les secondes, minutes, heures, jours, mois, années, décennies, siècles, millénaires, défilent. En avant. Il aurait pu aller dans le passé, mais pour y voir quoi ? Ce que l’on sait déjà ? Prendre une leçon de grec avec Platon ?

Le voilà donc arrêté, un peu saoul et désorienté par l’impression de chute dans le vide, en l’an 802 701 au chrono-guide de la machine. Il se trouve sur une pelouse, devant un grand sphinx sur un soubassement orné de plaques de bronze. Personne alentour, la vallée de la Tamise au loin qui s’étire, et des puits percés un peu partout tandis que s’élèvent quelques hautes tours.

Il ne tarde pas à faire connaissance de l’humanité évoluée de ce temps. Les Eloïs sont sveltes, beaux et joyeux comme des enfants, encore sexués mais androgynes. Ils se nourrissent de fruits et ne réfléchissent pas plus d’une minute ou deux avant de s’évader dans les rires. Ils ont peur la nuit et se regroupent pour dormir. Pas de vie de famille, des enfants qui ressemblent aux adultes, en plus petits. Aucun vieillard. C’est qu’ils ne sont pas seuls sur la planète. Une autre humanité, qui a divergé d’eux depuis des millénaires, peuple le sous-sol. Ce sont les Morlock, blancs, velus et simiesques, avec les yeux rouges agrandis par le fait de vivre dans l’obscurité constante. Eux se nourrissent de chair, et l’Explorateur saura bientôt de laquelle. En effet, aucun animal en vue. Les puits conduisent au monde souterrain où des machines grondent, produisant vêtements et autres accessoires.

Wells a poussé à l’extrême l’inégalité croissante de son temps entre prolétaires et propriétaires pour en faire deux espèces différentes. Mais l’oisiveté et le confort ont conduit les ex-seigneurs à la dépendance dorée, tandis que les ex-prolos sont devenus prédateurs tels des fourmis cultivant leur essaim de moucherons. L’Explorateur s’attachera à Weena (Ouina), une femelle Eloï qu’il a sauvé de la noyade, dans l’indifférence paresseuse de ses compagnons, et explorera une partie du monde Morlock sous la terre. Il sera sauvé par le feu de ses allumettes, et fera une véritable guerre du feu, une nuit sans lune, contre les Morlocks sortis de leurs trous pour se repaître.

Après avoir retrouvé sa machine, confisquée par les Morlocks, pas assez intelligents malgré les millénaires pour la comprendre, il poursuivra son voyage vers le futur, avant de rentrer éclopé et sale au bercail, juste pour le dîner où un gigot de mouton (bouilli ?) l’attend sur la table avec ses amis. Il leur contera ses aventures au fumoir. La suite du voyage dans les millions d’années a sans doute été ajoutée pour faire du volume, car sa première aventure est bien mince. La terre devient déserte, les planètes bougent, le soleil rougit avant de s’éteindre – rien de bien neuf.

Le plus intéressant reste dans l’anticipation de l’évolution humaine, selon laquelle des races nouvelles vont se créer en divergeant selon leur mode d’existence. Comme quoi le milieu influe sur la génétique par la pression de sélection, ce que Darwin venait de démontrer. Mais aussi combien le confort et l’absence de danger pour sa vie fait péricliter l’intelligence. « Je m’attristai à penser combien bref avait été le rêve de l’intelligence humaine. Elle s’était suicidée : elle s’était fermement mise en route vers le confort et le bien-être, vers une société équilibrée, avec sécurité et stabilité comme mots d’ordre ; elle avait atteint son but. » Il n’y a pas d’intelligence là où n’y a aucun changement. Un être animé en pleine harmonie avec son milieu est un pur mécanisme. C’est le rêve des dictatures réactionnaires à la Poutine que de figer le temps pour faire de l’humanité une espèce composée de sujets-robots…

Ne croyez pas que ce soit une utopie. Elon Musk et les transhumanistes sont dans cet état d’esprit élitiste. L’humanité, pour eux, va se différencier entre les riches capables de dépenser les sommes nécessaires à leur « amélioration » en cyborgs, et la masse, pas forcément « pauvre » en argent mais surtout pauvre en esprit, gangrenée par les délires woke et diluée dans le métissage généralisé à la mode. Curieusement, et c’est ce que l’on apprend en analysant les extrême-droites en science politique, le « racisme » est moins dans le passé que dans l’avenir. La différenciation des « races » est dans le futur, pas dans une « pureté » illusoire retrouvée.

Herbert George Wells, La machine à explorer le temps (The Time Machine), 1895, traduction Henry D. Davray, Folio SF 2016, 176 pages, €8.00, e-book Kindle €1,01

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Un autre roman de SF de HG Wells chroniqué sur ce blog

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Pierre Billon, L’enfant du Cinquième nord

J’ai retrouvé par hasard un roman « précurseur de la science-fiction québecoise », comme on le dit encore là-bas. Écrit en 1980, il a été publié à Montréal en 1982 et, dans la foulée en France, doté l’année suivante du grand prix de la SF française, et d’une édition en poche l’année qui a suivi.

Comment expliquer cet engouement pour ce roman intimiste, entre enquête quasi policière, relations familiales, et spéculations physiques sur les particules ? Par l’attrait de la nouveauté pour la littérature francophone ? Par la fraîcheur d’un écrivain du Canada ? Par la passion pour la SF à la fin des années 70 ? Par le sujet – grave – qui mêle enfant, cancer, militaires et espoir de guérison ?

Florence, 6 ans, est diagnostiquée cancéreuse. Un drame dans ces années-là, où l’on savait peu de choses sur cette prolifération anarchique des cellules. Une sorte de malédiction biblique qui naît sournoisement sans que l’on sache pourquoi, et liquide en quelques mois. Daniel Lecoultre a deux enfants, un fils de 16 ans et une fille de 7 ans ; il est divorcé, sa femme préférant vivre à New York, ville plus vivante où elle rencontre du monde. Le père, lui, est dévasté. Il va voir chaque jour sa petite Florence à l’hôpital Memorial d’Ottawa.

Le quartier des enfants est appelé « le Cinquième nord ». Il est le plus triste car ces petits innocents vivent leurs derniers mois, condamnés par le Crabe. Parmi eux, Max Siebert, un garçon de 10 ans au lit voisin de Flaorence. Il est étrange car il ne parle quasiment pas, se faisant plutôt comprendre par la pensée. Florence y est beaucoup attaché. Mais, peu à peu, les instruments, l’électronique, les jouets, les objets se dégradent, une lèpre attaque même les murs ; les ordinateurs de l’hôpital sont en partie effacés, les lits s’écroulent. Seul ce qui est organique est préservé, sauf les dérivés du pétrole, liquide ou plastique.

Max, de qui tout vient selon les médecins, est d’abord isolé, mais le Dr Davis l’autorise à jouer avec les autres quinze minutes par jour. Ce qui va les sauver… Quand les enfants sont évacués, inexplicablement, ils sont stabilisés, puis guérissent. Cet état est dû à la présence de Max qui, dès lors, devient un objet de recherche scientifique. Les labos capitalistes rivalisent de dollars pour financer des recherches ; les labos de l’armée américaine rivalisent de dollars – et de pressions diplomatiques – pour « acheter » l’enfant au Canada et le faire servir à leur quête d’une arme nouvelle. Transféré dans le Grand nord canadien pour éviter que la dégradation des choses altère le pays, l’enfant est convoyé en avion jusqu’à une base militaire américaine – où il n’arrivera jamais.

Car « l’effet Siebert » se fait sentir au bout de quelques heures, les instruments de navigation perdent le pilote, qui atterrit sur le ventre. Max sait qu’il va mourir. Lui, l’enfant né d’une relation incestueuse en Suisse avec le frère et la sœur, désire quitter ce monde où il détruit la matière. La carlingue se déglingue, les vêtements se désagrègent ; le temps que les secours arrivent, dans la tempête, les passagers sont morts. Seuls survit un spécialiste informaticien qui croit plus son intuition que les protocoles, et qui a éloigné la balise de détresse de l’avion suffisamment pour qu’elle ne soit pas détruite, comme le reste.

Mais d’où vient ce pouvoir ? Crier au miracle n’explique rien, c’est plutôt un renoncement à comprendre. Il y a forcément une explication physique, ce qui est une autre façon de dire un miracle, puisque c’est Dieu qui a créé les lois physiques et leurs effets. Daniel fait la connaissance de la doctoresse Davis, médecin-chercheur qui s’est attachée à Max et suit Florence ; puis du vieil industriel Olivetti, cadavre ambulant qui adore emmerder les médecins et leurs prédictions sur sa santé, mais qui finance une Fondation sur la recherche sur le cancer ; puis de l’informaticien improbable au nom imprononçable, Kenneth Hnatzsynshyn, qui pense autrement la science et n’hésite pas à faire appel aux aurores boréales, aux dinosaures, à la comète de Halley, pour expliquer l’effet Siebert. Une histoire de particules chargées.

Le tout n’aura duré qu’un an, mais le narrateur père et ses deux enfants auront acquis plusieurs années de maturité avant de recommencer une nouvelle vie, tournée vers l’avenir et la tendresse. Car, ce qui est rarement présent à cette époque dans les livres, est l’attachement du père pour ses enfants, malgré le divorce. Ce qui est aussi rare dans la SF est cet humour, constant chez le narrateur lorsqu’il évoque ses contemporains, « l’honorable » filou Butler, ministre et son patron, les mendiants jamaïcains en vêtements neufs, ou le peuple premier Ojibwa, chassé de ses terres ancestrales par la base militaires et descendus vers le sud. « Des familles entières s’établissait dans les grands centres, où les adultes faisaient bientôt profession de chômeurs et d’assistés sociaux. Ceux qui s’en sortaient le mieux étaient les adolescents des deux sexes, dont la prostitution nourrissait le reste du clan. »

A quoi sert la recherche scientifique ? Au bien des humains, à l’ego des pontes, aux bénéfices de labo pharmaceutiques, à l’avidité des militaires ? A quoi servent les politiciens ? Au bien public, à leur propre ego, à la gloire de leur parti ? Sans parler de ceux qui vendent de l’espoir par des traitements fort chers et sans effet, comme la macrobiotique, les bains glacés et autres cures de vitamines – contre le cancer…

Une satire sociale, une théorie de science-fiction, l’exemple d’une grande tendresse familiale – un humanisme qui ne se dément pas. Aujourd’hui, cela fait un peu sourire, sachant que les politiciens sont encore plus pourris, que leur ego prend des dimensions Trompesques, que les partis deviennent de sectes intolérantes et vengeresses énonçant fausses vérités sur mensonges, et que la famille est souvent déglinguée, agrégat d’égoïsmes et de sévices où, trop souvent, les enfants trinquent. A lire pour ce décalage.

Pierre Billon est un Suisse canadien diplômé en sciences de l’éducation qui a travaillé dès 1970 comme premier conseiller au ministère de la Culture et des Communications à Ottawa. Il a désormais 87 ans.

Grand prix de l’Imaginaire (alors appelé « grand prix de la science-fiction française ») 1983

Prix Boréal

Pierre Billon, L’enfant du Cinquième nord (The Children’s Wing), 1982, Points poche 1984, 320 pages, occasion €4,41, e-book Kindle €8,99

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Martha Grimes, Le collier miraculeux

Un collier qui est un pub dans l’East End londonien et un qui est volé à une soixantaine de kilomètres de Londres, dans un village à la mode. S’il est « anodin » en anglais, il se transmute en « miraculeux » en français – mystère du traducteur. De fait, il est d’émeraude de fine eau, presque bleue, gravée en Égypte. Mais ce n’est pas ce qui importe. Malédiction de l’argent ou pas, il a tué, par deux fois, deux jeunes filles. Une fois à Londres dans le métro, une autre fois à une soixantaine de kilomètres, dans le village. Un chien a retrouvé un doigt, qu’une vieille fille a pris pour un os, avant de hurler et de prévenir « la police ». Qui n’est, dans ce petit village de Littlebourne, que municipale en la personne d’un agent unique, Peter Gere.

Le divisionnaire du Yard Racer arrache le commissaire Jury à son projet de week-end à la campagne, dans la propriété de son ami le douzième comte Ardry, lequel a renoncé à ses titres pour se faire appeler simplement Melrose Plant. Scotland Yard se doit d’enquêter sur ce meurtre sanglant d’une jeune fille, ce cadavre aux doigts coupés à la hache dans la forêt marécageuse où ne vont que les ornithologues fanatiques. L’enquête sera longue et hachée entre Londres et Littlebourne, et suffisamment tordue pour que le lecteur soit content, mais seulement à la fin.

Le sel de ce roman policier est ailleurs. Il réside dans la caricature des bons Anglais vus par une Américaine de l’Ohio, docteur ès lettres. Tout le village y passe – tout le monde se connait, à commencer par l’irascible et insupportable famille de sir Miles Bodenheim, qui se prend pour un Trump de village, imposant ses vues, parlant haut et fort, injuriant tout le monde, à commencer par les fonctionnaires de la poste ou de la police, à se demander pourquoi on les paye. Seule Emily Louise Perk échappe à leur snobisme et à leur mépris, parce qu’elle a 10 ans, pas les yeux dans sa poche ni sa langue, et qu’elle soigne admirablement les chevaux et poneys de ces aristos. Il y a aussi les sœurs Craigie, la forte en gueule qui aime les oiseaux et traque à la jumelle dans la forêt tous les matins la marouette ponctuée, et l’effacée au museau de mulot qui joue les diseuses de bonne aventure lors de la fête du village. Miss Pettigrew tient un salon de thé où l’on cause, la place du village n’étant qu’un estomac de la Grand-Rue, spécialiste des muffins à la carotte ou aux aubergines (!). Polly Praed au regard violet, est autrice de romans policiers d’une banalité déconcertante, mais forte en imagination pour tuer de multiples façons littéraires les quatre Bodenheim.

Chacun a reçu sa lettre anonyme, écrite au crayon de couleur, chaque missive d’une couleur différente, les accusant de diverses incongruités. Est-ce le fait du tueur ? Ou de la tueuse ? Mais à qui profite le crime ? Il se trouve que le secrétaire de lord Kennington a disparu il y a quelques mois avec un collier d’émeraude de grande valeur ; il l’a sans doute volé, après avoir fait main basse sur plusieurs autres bijoux du collectionneur invétéré qui croyait les avoir égarés. Mais où est-il ? Nul ne sait rien, ni du voleur, ni du bijou. Ils se sont comme volatilisés.

Sauf que des indices concordant relient Londres et Littlebourne, et que Jury va enquêter aux deux endroits. Les filles tuées se connaissaient, l’assassinée du bois, pressentie nouvelle secrétaire de la veuve Kennington, vivait à deux pas de la station de métro où la fille de 16 ans a été frappée à mort alors qu’elle jouait du violon pour se payer un jean de marque. Le commissaire va faire la connaissance de la famille Cripps, sortie tout droit de Dickens, avec la mère éléphantesque, pondant un gosse tous les ans et en ayant déjà six, braillards et dépenaillés, jouant sans culotte dans la rue, et le père exhibitionniste que le fils aîné – dans les 8 ans – commence à imiter. Il fera la connaissance au pub Le collier miraculeux d’un maître-sorcier, expert en jeu de rôles, dont une carte dessinée pourrait donner la clé de l’énigme.

En bref, du plaisir ironique, une enquête qui erre un peu mais trouve sa cohérence, un bonheur de lecture. Rappelons, pour la bonne rigueur, que l’ironie est le fait de se mettre à distance pour critiquer les contradictions humaines, tandis que l’humour est un tempérament qui englobe ces contradictions dans une humanité commune. Ce roman policier n’est pas anglais, mais émricain ; il manie l’ironie, pas l’humour.

Martha Grimes, Le collier miraculeux (The Anodyne Necklace), 1983, Pocket policier 2005, 352 pages, occasion €1,82, e-book Kindle

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Autres romans policiers de Martha Grimes déjà chroniqués sur ce blog

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 1

La pinacothèque, établie en 1832 par Carlo-Alberto pour ses collections, est très vaste et le guide court d’une salle à l’autre pour commenter « le plus important ». Ce ne sont que Van Eyck, Van Dyck, Mantegna, Véronèse, Guido Reni, Gentileschi, et des peintres flamands.

Guido Reni fait occire Abel par Caïn vers 1620 dans un paysage lugubre, la tension des corps nus avant le coup final dramatisant la scène.

La décollation du même Jean-Baptiste par Volterra montre un brutal guerrier au sourire de plaisir, nu jusqu’à la taille, qui tient encore l’épée à la main tandis qu’il saisit de l’autre par la barbe la tête du saint qui a roulé à terre. Salomé, au-delà de la fenêtre, tient prêt son plat pour présenter la tête à Hérode. Le tout est assez expressif.

Le même a commis un Saint Jean-Baptiste vers 1637, en adolescent réaliste, juvénile et vigoureux, une croix de bois en guise de bâton de berger à la main, se pâmant la main sur le torse tandis que ses yeux s’élèvent au ciel, pris d’une émotion profonde.

Tobie et les trois archanges de Filippino Lippi en 1478 montre un jeune homme de la cour, en bottes de cuir et manteau rouge, et non un fils de pauvre pêcheur, ce qu’il est dans la Bible. Les archanges Michel, Gabriel et Raphaël l’entourent, et le dernier le tient par la main. Le petit pépé du groupe, ferré en Bible, nous apprend que le jeune homme tient en laisse un poisson dont le fiel est destiné à guérir la cécité de son père. Sur le chemin, Tobie rencontrera Sarah, sa future épouse, qu’il délivrera d’un démon. Il suffit d’avoir la foi pour être sauvé, mais j’aime surtout dans ce tableau la laisse du poisson.

Bartolomeo Schedoni livre deux doubles portraits d’enfants embrassés, peints vers 1609, probablement les enfants de la famille d’Este. Les gamins et gamines ont le visage doux, et un délicat sourire de plaisir et de connivence flotte sur leurs lèvres.

Les trois enfants de Charles 1er d’Angleterre, de Van Dyck, sont tous habillés en fille bien que seule Mary en soit une – mais c’était l’usage du temps de faire porter des robes à tous pour faciliter les fonctions organiques avant la maîtrise des sphincters. Le roi a cependant réprouvé le procédé pour son fils aîné et a commandé un second tableau où il est vêtu en mâle, désormais dans la collection royale britannique. L’original est donc laissé à Turin, fort admiré par la cour pour son réalisme des visages enfantins et des vêtements.

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Le village des damnés de John Carpenter

Pas de damnés dans ce film, mais des enfants nés le même jour d’une étrange façon. Dans le village isolé de Midwich, deux mille âmes, des femmes rêvent d’être enceintes. Lors d’une fête communautaire, tout le monde tombe évanoui dans un cercle restreint, durant six heures précisément, comme après le passage d’un nuage empoisonné. Mais tous ceux qui ne se sont pas crashés dans leur bagnole, ou grillés en tombant sur le barbecue, ou noyés dans leur bain, se réveillent comme si de rien n’était.

Sauf que quelque chose est : les femmes en âge se retrouvent enceintes, parfois même la mère et la fille en même temps (au moins 16 ans pour la décence). L’une reste vierge (justifiant Marie), une autre est fidèle et n’a pas baisé avec son mari en déplacement, une troisième ne pouvait pas avoir d’enfant selon la Science. Alors ? Parthénogenèse auto-suggestive ? Expérience secrète de la CIA (elle en a fait d’autres) ? Viol collectif sans consentement après sédation comme à Mazan ? Ce serait trop facile, ou plutôt trop rationnel. Ici la queue de l’homme n’a pas mis le pied, c’est probablement venu du « ciel », ce n’est que suggéré.

Les enfants sont nés, ils étaient dix, comme dans le roman agathachristique et le film qui en a été tiré – sauf qu’une est morte-née, laissant orphelin un petit David (Thomas Dekker), « fils » de l’ami du docteur, explosé dans sa voiture lors du nuage. Il n’en restait que neuf, tous blonds aryens, dont un non-accouplé. Car chacun a sa chacune, comme si c’était programmé (ça l’est). La grande executive arrogante du FBI, le docteur épidémiologiste Suzanne Verner (Kirstie Alley), autopsie le cadavre du bébé fille : elle est clairement extraterrestre, du genre E.T. yeux fendus à l’asiatique, air mongolien – tous les fantasmes du péril japonais en ce début des années 1990 où les États-Unis se sentaient dépossédés de leur industrie et de leurs savoir-faire jusque dans le cinéma par les Nippons en mal de puissance.

Les mères sont incitées à choisir, « mais » à garder leur bébé grâce à une allocation d’État pour que « les services » (secrets) puissent étudier l’évolution de « leurs pouvoirs ». Car ils sont très clairement « anormaux », hors des normes. Très vite en effet, les enfants montrent leur intelligence ; ils montrent aussi qu’ils n’ont aucune empathie, ne ressentent aucune émotion. De parfaits nazis ou kamikazes, seule leur survie compte et qui les menace ou leur fait du mal, même par inadvertance, doit le payer. « La vie est une lutte impitoyable où le plus fort gagne », dit Mara la fillette (Lindsay Haun), leur cheftaine. Leurs yeux s’allument alors, en vert pour prendre le contrôle de l’humain comme se plonger le bras dans l’eau bouillante, ou en rouge pour tuer, comme s’empaler sur un balais en tombant d’un toit où l’on est monté de force, en retournant le fusil contre soi, ou en brûlant avec la torche censée faire un bûcher de sorcières de ces êtres maléfiques. Car le pasteur l’a dit, les humains sont à l’image de Dieu, ils ne sont pas purs esprits (n’y a-t-il pas contradiction ? Dieu, justement, n’est-il pas pur esprit ?). « Donc » être « parfait » ne signifie-t-il pas être « diabolique » ? Loin de leur vraie « nature » divine (encore une contradiction) ?

Les adultes, qui devraient représenter l’ordre et la sécurité, sont dépassés par ces êtres plus intelligents qu’eux. Ils les élèvent à part, dans une école pour eux seuls, où ils se rendent sagement en rang deux par deux, comme des robots écoliers (l’idéal des profs…). Les autres gamins ont été éloignés, on n’en voit plus un seul. De morts en morts adultes, par faux suicides ou folies diverses, les autorités décident d’en finir une fois pour toutes, ce qui est fait dans d’autres pays qui ont connus le même phénomène – et qui n’ont pas les scrupules biblico-humanistes des Yankees imbibés de foi chrétienne. Bien que le pasteur vise au fusil à lunette la belle Mara, il hésite trop longtemps avant d’appuyer sur la détente ; trois enfants sont derrière lui qui captent son attention, le fusillent de leurs yeux rouges et lui font tirer dans sa propre tête. Un essaim de flics toutes sirènes hurlantes et camions de l’armée déboulent pour les éliminer comme des rats, mais les enfants, qui ont établi domicile dans une grange au bord du village en attendant de grandir suffisamment pour « essaimer », mettent leurs yeux en batterie devant la horde bien armée, qui finit par se tirer dessus sans laisser un seul humain belliqueux en vie.

C’est le docteur (Christopher Reeve) qui va trouver la solution. Car, s’ils lisent dans les pensées les plus secrètes, les enfants le respectent car il ne les considère pas comme des monstres. Il a aussi une personnalité plus forte que les autres, mes Américains moyens de la cambrousse. Il peut d’élever un mur mental contre l’intrusion télépathique. Du moins pendant un temps… Le veuf de sa moitié, le gamin David, qui ressent quelques émotions mais reste soudé à la horde de ses semblables comme un bon petit Coréen du nord, sera le seul sauvé. Je ne vous dis pas comment, ce serait dévoiler le suspense insoutenable des secondes qui s’égrènent lentement à la pendule.

John Carpenter reprend le film britannique de Wolf Rilla 1960, lui-même adapté du roman The Midwich Cuckoos (Les coucous de Midwich) de John Wyndham paru en 1957. Un film pas très bon mais qui se laisse regarder, intéressant surtout par le contraste entre l’humanisme chrétien du Yankee moyen opposé à l’implacable logique cybernétique de la perfection incarnée.

DVD Le village des damnés (Village of the Damned), John Carpenter, 1995, avec Christopher Reeve, Kirstie Alley, Linda Kozlowski, Michael Paré, Mark Hamill, Elephant films 2023 anglais ou français, 1h35, €16,90

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Les films de John Carpenter déjà chroniqués sur ce blog

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