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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville

En 1943 Joseph Kessel écrit L’armée des ombres, en hommage aux résistants français ignorés. L’écrivain journaliste a rejoint Londres et le général de Gaulle et termine la guerre capitaine d’aviation. Il écrira d’autres livres célèbres comme Le lion (le livre fétiche de mes 11 ans) ou Les cavaliers (le roman épique de mes 14 ans). Grand Prix du roman de l’Académie française en 1927, il a été élu en 1962 à cette même Académie – et je m’étonne qu’il ne soit pas encore dans la Pléiade. Parce que journaliste ? Parce qu’immigré juif ? Parce qu’il écrit trop « populaire » ?

L’armée des ombres et un grand livre, écrit simple. C’est aussi un grand film de plus de deux heures sans temps mort. Il conte les heurs et malheurs au ras du quotidien de l’existence rebelle en France occupée. Il fallait à la fois se défier des Allemands, militaires et gestapistes, et des Français, flics et collabos. Si « résister » apparaît dans le film et dans le livre comme naturel, c’est une reconstruction idéalisée, une « infox » ou une vérité alternative qu’on veut croire. La grande majorité des Français, en 1942, est domptée et neutre. Elle ne croit pas en de Gaulle, elle ne croit plus en Pétain, elle attend.

Ce qui rend plus méritoire les actes de ceux qui combattent dans l’ombre, sur le sol même de la patrie, envoyant par radio des renseignements à Londres sur l’ennemi occupant, rapatriant par sous-marins, bateaux ou avions légers les aviateurs abattus. Car il en fallait peu, à l’époque, pour se voir emprisonné, interrogé, torturé et fusillé. La vie des vaincus ne comptait pas pour la race élue.

Philippe Gerbier (Lino Ventura) est un ingénieur des Ponts de la quarantaine ; il a été arrêté parce qu’il a émis l’idée que peut-être de Gaulle n’avait pas tout à fait tort. La police française le place en camp de prisonniers, où il rencontre un colonel pour qui tous les politiciens sont des jean-foutre, des bourgeois qui jouent aux dominos en attendant la fin, et un communiste ouvrier (Alain Decock) qui désire s’évader – le seul être jeune et dynamique du camp. La bourgeoisie française, en effet, avait démissionné dans les années 1930 et 40 et seule la jeunesse avait envie de vivre. Elle était en trop faible nombre en raison du creux démographique de 1914-18. Ce qui explique le pacifisme avant la guerre, l’esprit de jouissance de la gauche en 36, la répugnance à aller combattre une fois de plus le Boche, et l’impéritie des badernes qui nous gouvernent. Seuls les pays jeunes sont des pays volontaires ; les vieillissants entrent en décadence et se font passifs.

Gerbier est extrait du camp et confié à la Gestapo qui veut l’interroger à Paris à l’hôtel Majestic. Mais la bureaucratie des vainqueurs est lourde et le sadisme de faire attendre les prisonniers offre des opportunités. Philippe Gerbier détourne l’attention de la sentinelle, le tue avec son poignard SS enfoncé dans la gorge afin qu’il ne crie pas, et laisse l’autre prisonnier faire diversion pour s’enfuir par la grande porte et se perdre dans Paris.

Il rejoint la zone sud où il apprend que Paul, un jeune, l’a trahi (Alain Libolt). On ne sait pas pourquoi et c’est dommage. Toujours est-il qu’un réseau de combattants ne saurait avoir aucune pitié envers les traîtres car ils menacent tout le réseau. Félix (Paul Crauchet), l’adjoint de Gerbier, dont on apprend qu’il est un ponte en résistance, se fait passer pour flic et « arrête » Paul. Il le conduit, avec Guillaume dit « le Bison » (Christian Barbier), ancien de la Légion, dans une maison louée pour l’occasion à Marseille. Claude, dit « le Masque » (Claude Mann), un novice qui désire faire ses preuves, les attend. Mais la maison voisine, jusqu’ici inhabitée, se trouve investie par toute une famille et tuer au pistolet ferait trop de bruit. Il faut étrangler Paul, avec la technique du garrotage utilisée par les sbires de Franco. Spectacle insoutenable mais nécessaire, qui a en outre l’avantage de ne faire aucun bruit et d’opérer rapidement. Claude ne veut pas cela ; c’est pour lui la première fois qu’il mesure combien la guerre est impitoyable. Pour Gerbier aussi, tuer est une épreuve surhumaine – mais il le faut.

Au sortir de l’épreuve, Félix va boire un rhum dans un bar et y retrouve Jean-François Jardie (Jean-Pierre Cassel), qu’il a connu avant-guerre. C’est un jeune sportif qui aime le risque et il l’engage pour des missions de résistance. En allant livrer des postes TSF à Paris, Jean-François parvient à déjouer le contrôle des bagages à la sortie de la gare en « empruntant » une fillette à sa mère qui tient déjà un autre bébé. Puis il va rendre visite à son frère aîné Luc (Paul Meurisse), célèbre philosophe épistémologue qui a publié cinq traités à la NRF avant 1940. Jean-François ne lui dit pas qu’il est entré dans la Résistance et « saint Luc » lui apparaît comme retiré dans sa thébaïde su 16ème arrondissement, entouré de livres et mangeant des rutabagas en attendant que cela se passe. Sauf qu’il est un grand chef de la Résistance, ce qu’il ne lui dit pas, et que Jean-François va le conduire sans savoir qui il est au sous-marin anglais qui émerge face aux calanques pour rapatrier des aviateurs et emmener à Londres quelques résistants, dont Gerbier.

Mais celui-ci se fait parachuter en France après avoir appris que Félix est arrêté. Il met au point avec Mathilde (Simone Signoret) un plan d’évasion de l’école de médecine de Lyon transformée en centre d’interrogatoire de la Gestapo, et cela a failli réussir. Mathilde, déguisée en infirmière SS, commande une ambulance militaire allemande et montre des (faux) papiers intimant l’ordre de livrer Félix à la Gestapo à Paris. Hélas, le résistant a été longuement torturé et il n’est plus transportable. Jean-François, qui a refusé de participer à ce risque insensé, a disparu – il se retrouve arrêté par auto-dénonciation suicidaire dans la même cellule que Félix et il l’aide à mourir.

Gerbier est fiché et des avis avec photo sont placardés ; il se fait arrêter alors qu’il déjeunait sans ticket dans un restaurant à viande, une faute d’orgueil. Mathilde va tout mettre en œuvre pour le délivrer, inventant brillamment une évasion à l’ultime moment, lorsque les mitrailleuses jouent avec la vie des hommes qui sont invités à courir dans le champ de tir. Gerbier hésite à fuir mais ses jambes le commandent malgré lui. Un pot à fumée, une corde, une grenade offensive et le tour est joué. Gerbier, blessé, s’évade et rejoint une villa inoccupée où il va rester se faire oublier un mois.

C’est là que saint Luc le rejoint et lui apprend que Mathilde a été arrêtée à son tour. Cette femme remarquable a commis une faute affective : elle a gardé sur elle une photo de sa fille de 17 ans. Dès lors, elle doit parler, ou la chair de sa chair sera envoyée servir d’objet sexuel dans un bordel militaire en Pologne. Elle parle ; elle est libérée pour appâter les autres. C’est alors que décision est prise de la tuer. Malgré tout ce qu’elle a fait, la Résistance est ainsi : une tragédie. Il n’y a ni bien ni mal, seulement du pire et du moins pire, sacrifier tous les membres ou en sauver quelques-uns.

C’est la force du film, comme du livre, de nous montrer sans ambages les dilemmes moraux de l’époque. Pas question de biaiser ni de négocier, il faut choisir. Luc Jardie formule une hypothèse : que Mathilde s’est volontairement fait libérer au prétexte de contacter les réseaux et de tendre des souricières, elle qui a une mémoire photographique des noms et des visages, pour que ses compagnons la tue. Elle ne peut en effet se suicider sans représailles sur sa fille… Mais saint Luc avoue qu’il existe une autre hypothèse moins glorieuse et plus humaine : que Mathilde a voulu revoir sa fille chérie une dernière fois.

Le film se termine sur la scène où le Bison tue de deux coups de pistolet une Mathilde ébahie de voir Gerbier et Jardie la regarder par les vitres de la voiture allemande aux phares noircis.

Un bandeau final annonce le destin des protagonistes : à la fin de la guerre, ils seront tous morts, ombre parmi les ombres pour que les jeunes vivent libres. L’héroïsme véritable est en silence. Nous ne sommes pas dans la paonnerie Hollywood.

DVD L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, 1969, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, Paul Crauchet, Christian Barbier, Claude Mann, Alain Libolt, Alain Decock, StudioCanal 2008, 2h07, standard €8.20 blu-ray €19.50

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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Paranoïaque de Freddie Francis

Sur les traces d’Hitchcock, le réalisateur anglais Freddie Francis expose la profonde psychose de la campagne anglaise. Une famille unie et riche habite un manoir de Cornouailles. Les parents décèdent tous les deux dans un accident d’avion lorsqu’ils se rendent à New York en 1950. Ils laissent trois enfants, deux garçons et une fille, dont le plus jeune a 12 ans. Ce dernier est réputé s’être suicidé trois ans plus tard à 15 ans en se jetant de la falaise. Leur tante Harriet (Sheila Burrell), qui les a élevés après la mort de leurs parents, fait célébrer chaque année une messe pour les chers disparus.

Mais cette apparence dévote et bourgeoise cache de lourds secrets. La tante, vieille fille aigrie, est amoureuse du fils aîné, Simon (Oliver Reed), qui a toujours été son préféré. Elle considère Eleanor (Janette Scott), la cadette, comme folle car celle-ci, qui était très proche de son petit frère Tony, ne s’est jamais remise de sa disparition. Simon est tourmenté, boit en excès et scandalise le bon peuple dans les pubs où il sévit. Il mène grand train et roule en Jaguar décapotable de type E, accumulant les dettes que le comptable successoral doit à grand peine éponger. Mais, tant que le dernier enfant n’est pas majeur, l’héritage ne peut être partagé.

Simon, qui est un psychotique profond capable de se mettre dans des colères noires et de menacer de meurtre quiconque se met en travers de ses volontés, a engagé une fausse infirmière (Liliane Brousse) pour s’occuper d’Eleanor qui a des visions : elle croit apercevoir en effet Tony, revenu d’entre les morts. La lettre de suicide qu’il a laissé serait-elle une diversion ? Se serait-il enfui pour échapper à l’atmosphère étouffante de la famille, menée par cette tante rigide et névrosée qui refoule l’amour incestueux qu’elle a pour l’aîné ?

Lors de la messe, Eleanor aperçoit le fantôme de Tony dans la tribune, mais elle est seule à le voir ; un peu plus tard, dans le jardin du manoir, elle aperçoit à nouveau Tony et se précipite en robe légère pour le voir. Mais sa tante et l’infirmière la poursuivent et Tony disparaît. Simon pense qu’elle doit être internée : ainsi touchera-t-il l’héritage en son entier, 600 000 livres sterling du début des années soixante – une belle somme. Mais Eleanor, désespérée, se jette du haut de la falaise comme elle croit que son petit frère l’a fait, huit ans auparavant. Tony (Alexander Davion) reparaît : il la voit, plonge et la sauve. Il a 23 ans désormais et, lorsqu’il ramène Eleanor mouillée évanouie au manoir, tout le monde voit bien la ressemblance. Mais est-il le vrai Tony ? Simon, déstabilisé, en doute ; sa tante Harriet aussi, mais Eleanor y croit et se réfugie en lui pour compenser sa solitude. Dans cette famille psychologiquement malade, tous sont atteints – sauf Tony.

Car Tony est un imposteur, payé par le fils du notaire comptable de la succession qui a détourné des fonds de l’héritage. Simon le sait et le menace ; la seule parade est d’inventer un faux frère revenu réclamer sa part. Il va chercher à tuer sa sœur et son nouvel amour en sabotant les freins de la MG ; il va tuer la fausse infirmière qui trouvait que cela allait trop loin et voulait partir et le dénoncer. Car rien ne doit aller contre son désir tout-puissant.

Sauf que l’imposteur Tony n’est pas cupide ; il est touché de l’amour inconditionnel d’Eleanor, incestueuse dans sa névrose. Jeune et athlétique, il est psychologiquement sain. Il n’est pas son vrai frère et lui avoue, tandis que Simon le sait bien, lui qui tué son petit frère lorsqu’il est devenu pubère ; il en était obscurément amoureux. Désormais, Simon célèbre rituellement chaque soir le chant de chorale que travaillait Tony, joué sur disque, tandis qu’il l’accompagne à l’orgue. Sa tante l’assiste, masquée, pour soulager sa souffrance psychique. L’imposteur le découvre et le fait découvrir à Eleanor.

Mais la tante les a vu regarder par la fenêtre et Simon piège le faux Tony dans la remise. La momie desséchée du petit frère est murée derrière l’orgue comme un nounours pour Simon ou la mère dans Psychose d’Hitchcock. Il envisage d’emmurer le faux Tony avec le vrai, le maîtrise et l’attache, mais sa tante le convainc qu’elle va s’en occuper. Pour tout faire disparaître, elle jette la lanterne à terre, ce qui provoque un incendie et emmène Simon, vidé comme après un acte sexuel. Eleanor, qui suit Tony autant qu’elle le peut, ouvre la porte et le délivre. Un peu plus tard Simon, désespéré de perdre à nouveau son petit frère trop chéri, brave les flammes pour étreindre le squelette – et s’unit à lui dans la mort.

Pendant ce temps, les deux amants s’enfuient de ce lieu délétère et quittent cette famille maudite.

Le début des années soixante manifestait cette contrainte psychologique forte que la religion au secours de la bourgeoisie victorienne encadrait avec vigueur. Les pulsions n’avaient aucun dérivatif et engendraient névroses ou psychoses graves. Dans ce film, tout le monde est amoureux incestueux : la tante, Simon, Eleanor. Il faut un élément extérieur sain (le faux Tony) pour briser la boucle névrotique et pousser la psychose de l’aîné au bout. Simon est toujours cravaté serré ; le faux Tony, à l’inverse, ouvre son col et parfois largement sa chemise : il est plus lui-même que ce que veulent les convenances. Le spectateur, malgré les maladresses du scénario, comprend avec le jeu réussi des acteurs (un Simon halluciné, une Eleanor hystérique, une tante crispée, un faux Tony libre), combien le mouvement de 1968 était attendu comme la lave sous la surface et fut pour toute la société une délivrance !

DVD Paranoïaque (Paranoiac), Freddie Francis, 1962, avec Janette Scott, Oliver Reed, Sheila Burrell, Maurice Denham, Alexander Davion, Elephant Films 2017 les collections de la Hammer, 1h20, standard €16.99 blu-ray €18.99

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Prête à tout de Gus Van Sant

L’arrivisme féminin yankee des années 1990 est ici conté avec jubilation. La blonde et sexy Suzanne Stone (Nicole Kidman) désire à tout prix exister par elle-même – ce qui veut dire, aux Etats-Unis, avoir son quart d’heure de célébrité : « En Amérique, on n’est rien si on ne passe pas à la télé », serine-t-elle.

Pour ce faire, elle doit assurer ses arrières. Elle jette son dévolu sur le jeune et velu Larry (Matt Dillon) mené par sa queue plutôt que par son cerveau, fils d’aubergiste italien prospère apte à lui garantir le gîte et le couvert contre de menus services sexuels. Suzanne, une fois « casée », peut désormais se consacrer entièrement à sa carrière. Elle initie des « vacances » en Floride où elle envoie son mari pêcher au gros en buvant des bières, tandis qu’elle-même va pêcher du fat cat en la personne d’un animateur de télévision épais venu à un congrès. Il lui explique en deux mots les ficelles : coucher, à défaut sucer.

C’est assez primaire pour être au niveau requis des compétences yankees mais assez efficace pour qu’une femme mette le pied dans la porte – première leçon des séminaires de vente. Le reste est une question d’activisme, d’initiative et de grande gueule – Suzanne ne manque de rien. C’est ainsi qu’elle entre tout en bas de l’échelle dans la province minable et la plus petite des chaînes locales qui puisse l’accepter, celle de sa ville qui ne comprend que deux animateurs : un gros et un laid. Elle qui avait préparé sa (fausse) lettre de recommandation d’un président pour annoncer qu’elle était experte en relations publiques (dont sucer), rengaine l’enveloppe.

Las, son mari, en bon Italien, est très famille et veut des gosses. Il a épousé un ventre et pas un cul. Il adore jouer avec ses neveux par alliance dans la piscine et à la bagarre en slip sur la pelouse. Mais Suzanne n’en veut pas, la grossesse est mauvaise pour son look, la maternité pour sa carrière, et les kilos inévitables qui suivent pour Hollywood. Cela ne se fait pas quand on se veut présentatrice télé aux normes standards des mâles étasuniens : 90-60-90. Nicole Kidman elle-même adoptera plutôt que d’accoucher ; ce n’est que sa carrière une fois établie qu’elle donnera naissance – à 41 ans. Même si elle ne présente que la météo locale, Suzanne réussit à en faire une émission sexy qui fait le silence dans les bars.

Mais son mari insiste, titillé par sa sœur Janice (Ileana Douglas) danseuse sur glace et sans mari à cause de sa face de grenouille, un brin jalouse de la notoriété de sa belle-sœur. Il lui propose un deal acceptable : elle fait sa télé en promouvant l’auberge et les groupes de musiciens qui viennent s’y produire et elle laisse tomber ses idées de New York et d’Hollywood. Mais Suzanne est obsédée comme une psychopathe : son mari devient un obstacle à dompter autrement qu’en le chevauchant.

Rien ne doit arrêter sa volonté conçue comme désir aveugle – et l’idée lui vient, alors qu’elle réalise un reportage sur les jeunes du coin, de se servir des plus accrochés à ses formes. La mentalité puritaine yankee fait en effet bouillir les hormones à 15 ans et les gars du bled ne sont pas futés, attendant seulement la fin de l’école obligatoire pour travailloter. Deux surtout sont obsédés de sexe, Jimmy (Joaquin Phoenix, 20 ans pour la morale au tournage) et Russel (Casey Hafleck, 19 ans)… auxquels s’agrège Lydia (Alison Folland), une amie un peu grosse tourmentée d’admiration lesbienne pour la fringante intrigante libérée. Sexy et sûre d’elle-même, Sucky Suzy s’entremet activement auprès du plus beau et suscite la rivalité du plus mûr.

Selon la leçon des médias, elle paye de sa personne et baise : dans la chambre, sur le tapis, à l’école, derrière le gymnase, dans les toilettes de la station-service – l’énumération que fait le garçon à la fin est cocasse et montre la frénésie arriviste. Arriver à quoi ? A éliminer le mari pour garder la maison, le chien et l’argent pour sa carrière qui décolle. Sur la demande du jeune baiseur circonvenu par Suzanne, la fille vole le revolver qu’a acheté sa mère après qu’un amant l’eut attouché – voire plus – lorsqu’elle avait 12 ans ; l’un des compères assomme et cambriole, l’autre tient en joue et finit par faire feu.

Evidemment, les deux apprentis en crime se vont prendre très vite parce qu’ils ont laissé trop d’indices derrière eux, mais Sucky Suzy ne les connait plus. En experte des médias où volent les coups bas, elle déjoue tous les pièges, même celui de la fausse empathie de la fille pour la faire avouer sur écoute. Elle sort juridiquement indemne de la sordide affaire et les télés nationales s’intéressent à elle. Ce qui n’était pas prévu est que le père de son mari – en bon Italien – a des liens avec la mafia et que justice est promptement faite.

Mais tout le charme du film est dans la présentation du désir monstrueux et la performance d’actrice. Le découpage juxtapose les points de vue, justifie a posteriori les faits, expose certaines scènes au présent, fait parler les acteurs. Il s’attarde aussi sur la chair du désir, la tentation des cuisses nues croisées haut sous la robe courte lorsque Suzanne s’adresse aux adolescents en classe, juchée sur le bureau ; le torse en émoi du jeune homme vigoureusement pompé, allongé sur le lit conjugal en l’absence du mari ; le déhanchement rythmé des danses de séduction réciproques de Suzanne et Joaquin. La bonne musique de ces années-là donne un air irrésistiblement adolescent à ces rituels sérieux.

Être prête à tout ôte toute humanité. Si exister ne consiste qu’à se faire voir, égoïsme et narcissisme submergent tout sentiment et l’intelligence est mise tout entière au service du Mal. Le titre américain, To die for « mourir pour », dit l’essentiel, tiré du roman de Joyce Maynard inspiré de l’affaire Pamela Smart qui avait séduit un garçon de 15 ans pour qu’il assassine son mari. C’est, au fond, ce que serine la Bible depuis Eve : sortir de sa condition et vouloir connaître sont de vilains défauts. Outre la comédie de mœurs jubilatoire, nous retiendrons surtout, nous les mâles, la performance d’une Nicole Kidman de 28 ans au sommet de sa forme et de ses formes.

DVD Prête à tout, Gus Van Sant, 1995, avec Nicole Kidman, , Joaquin Phoenix, Matt Dillon, Casey Affleck, Illeana Douglas, MEP vidéo 2010, 1h43, à partir de €10.00

ou StudioCanal 2004, Coffret Nicole Kidman : Les Autres / Prête à tout, €24.12

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Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

Le roman policier de Patricia Highsmith sorti en 1955 a inspiré les cinéastes. René Clément a filmé Alain Delon dans Plein Soleil en 1960, avant Anthony Minghella avec Matt Damon en 1999. Ces trois œuvres sont des variations sur le thème, chacune intéressante et différente – comme quoi le roman policier atteint parfois à la littérature.

Un jeune homme qui n’est rien, Tom Ripley (Matt Damon), envie le jeune homme qui est tout, Dickie Greenleaf (Jude Law). Le fils orphelin pauvre voudrait être gosse de riche, suivre les cours de Princeton au lieu de n’être qu’accordeur de piano dans la prestigieuse université, avoir une fiancée comme lui, couler la dolce vita en Italie à sa place. Comme il ne se sent personne, il imite. Fausses signatures, voix contrefaites, endos des habits d’un autre, il est facile de duper les gens aux Etats-Unis et Tom en profite. Comme il n’est rien, il donne l’image que désire les autres.

Ce jeu du miroir est exploité par le réalisateur 1999 plus que par le René Clément 1960. L’Amérique aime la psychologie pratique plutôt que la noirceur psychologique et Tom Ripley devient le double fusionnel, quasi sexuel, de celui qu’il admire au point de vouloir être son « frère » avant de se fondre en lui par le meurtre. Non pas qu’il aime tuer, ce n’est que hasard, réaction bouleversée au rejet brutal de celui qu’il croyait son ami et qui l’a pris et jeté comme une poupée sans importance.

Le père de Dickie (James Rebhorn), riche industriel des chantiers navals, croit Tom sorti de Princeton comme son fils parce qu’il a arboré dans une party le blazer de l’école pour faire plaisir à son ami Peter (Jack Davenport). Il le mandate tous frais payés pour ramener Dickie à la raison. Il veut le faire revenir pour qu’il prenne sa suite alors que le garçon rejette le père, l’entrepreneur et le bourgeois, dans une révolte de jeunesse yankee qui présage déjà celle des années 1960. Sauf qu’il profite de l’argent, la pension allouée chaque mois en dollar qui lui permet de louer une villa, d’acheter un yacht et de mener la belle vie entre la côte napolitaine, Rome et la station de ski huppée de Cortina.

Tom l’aborde en se présentant en slip vert pomme sur la plage comme un ancien condisciple de Princeton. Dickie ne se souvient pas de lui mais est amusé par le garçon, sa stature de marbre blanc délicatement musclée comme celle des dieux et son rapport social qui lui renvoie sa propre image. Seules les lunettes qui donnent de grosses narines à Tom lui déplaisent. Il l’adopte, alors que sa fiancée Marge (Gwyneth Paltrow) est réticente – mais surtout jalouse. Elle voudrait Dickie pour elle toute seule, comme souvent les filles des années 1950, rêvant au couple fusionnel et au nid coupé du monde – alors que Dickie est un dragueur, flambeur, livrant libéralement son corps aux désirs par des chemises à peine boutonnées. Il adore s’entourer d’une cour d’amis qu’il séduit en leur faisant croire qu’il est tout à eux durant les instants qu’ils sont près de lui. Il engrosse une fille du village – qui se noie de désespoir car il n’a pas voulu lui donner de l’argent pour avorter.

Il demande à Tom quel est son talent et celui-ci lui dit « imitations de signatures, faux et imitation des voix ». Le frivole Dickie – ainsi prévenu – ne retient que ce qui peut l’amuser et demande à Tom d’imiter quelqu’un : celui-ci contrefait alors son père qui le mandate pour lui ramener le fils prodigue. Epaté, Dickie garde Tom auprès de lui un moment, afin de convaincre papa qu’il ne rentrera pas. D’autant que Tom laisse volontairement échapper de sa serviette une série de disques de jazz que Dickie aime alors que son père déteste cette cacophonie de nègres. Tom préfère initialement le classique au jazz et le piano au saxo, mais apprend vite et joue le jeu à la perfection. Dickie le présente à son ami Freddy (Philip Seymour Hoffman) et au club où il joue du saxophone avec des Napolitains.

Un jour il surprend Tom revêtu de ses habits dans sa propre chambre et qui imite ses mimiques et son ton de voix. Bien qu’il lui ait dit qu’il s’habillait mal et qu’il pouvait lui emprunter veste ou chemise, il prête alors attention aux médisances de Marge qui soupçonne Tom d’être homosexuel, fasciné par lui. Il le teste en le conviant à une partie d’échecs, lui entièrement nu dans sa baignoire. Il n’est pas sûr d’ailleurs que Dickie ne soit pas sensible à ses amis mâles : comme un Italien il les touche, les embrasse, et arbore un torse nu de marbre dans sa chambre. Mais Tom est plus fasciné par la personnalité à imiter pour exister que par le corps de la personne et il ne bronche pas.

Il est cependant convenu que la relation doit s’arrêter là et que Tom doit rentrer. Il n’est pas de leur monde et ne sait même pas skier ; il consomme l’argent du père mais n’est en rien son fils – comme quoi le fils prodigue apparaît près de ses sous et moins rebelle qu’il le clame. Dickie convie Tom à un dernier voyage à San Remo pour avoir un compagnon de fiesta et de jazz. Il loue un canot à moteur pour explorer la côte et trouver une villa à louer tant il est séduit par l’endroit – sans se préoccuper de Marge qui ne songe qu’au mariage et à se fixer.

Dans le huis-clos du canot, entouré par la mer déserte, les vérités sortent d’elles-mêmes. Dickie accuse Tom d’être une sangsue, collé à lui sans cesse ; Tom réplique qu’il lui voue une admiration sans borne et qu’il se sent comme son frère. La dispute dégénère et Tom abat Dickie d’un coup de rame avant de l’achever. Effondré, il l’enserre dans ses bras et se laisse calmer ainsi un long moment. Il n’a pas désiré le corps de Dickie mais son aisance sociale ; il lui prendra sa montre et ses bagues. Cette absence de passion donne d’ailleurs au film un ton de carte postale et une sécheresse de jeu d’échecs qui nuit un peu. Contrairement à Tom joué par Alain Delon, le Tom joué par Matt Damon n’a pas d’identité, il n’est qu’un reflet ; il ne cherche même pas à mettre en valeur sa plastique musculaire pourtant parfaite.

Son mentor mort, il convoite son héritage et endosse son rôle, dont il contrefait déjà très bien la signature (mais pas les fautes d’orthographe, ce qui aurait dû alerter). Pour assurer la transition et se faire plaisir, il s’installe à Rome sous deux identités dans deux hôtels différents et assure sa présence par des messages laissés par téléphone aux réceptionnistes. Il rencontre les amis de Dickie, ceux qui le connaissent avec l’identité de Tom et les autres sous celle de Dickie. Il fait croire par lettre à Marge que son fiancé veut réfléchir et prendre de la distance, et aux autres qu’il se lasse de Marge.

La situation est précaire et intenable longtemps car les femmes sont soupçonneuses, tout comme l’intuitif Freddy. Il doit donc le tuer aussi. Ce qui provoque une enquête de la police italienne, qu’un bon américain moyen considère évidemment comme nulle et bâclée. Le père de Dickie vient en Italie pour retrouver son fils, qui a disparu après le meurtre de Freddy. Il est accompagné d’un détective privé qu’il paye bien et qui connait les pulsions violentes de Dickie. Tom sera-t-il sauvé ?

Mais le mensonge est un éternel porte-à-faux et, malgré son habileté, Tom na pas l’envergure de résister à l’accumulation. Il doit sans cesse redresser le sort par de nouveaux crimes, sauf à rompre et à se refaire une vie sans liens ni argent – comme avant. Il le tente avec Peter, séduit par la beauté du corps de marbre, mais Tom est-il capable d’aimer ? Son enfance et sa jeunesse l’ont-elles préparé à s’ouvrir aux autres autrement que pour les exploiter ?

Les Etats-Unis croient au destin et que nul ne peut en sortir malgré ses talents. Chacun est prédestiné et tout manquement à la vérité est puni. D’où ces « vérités relatives » pour éviter le concept de mensonge dont Trump use et abuse. Si l’on croit à sa propre « vérité », on est invulnérable. En 1955, un jeune homme sans origines, malgré sa carrure de statue romaine, en a-t-il les épaules ?

DVD Le talentueux Mr Ripley (The Talented Mr Riplay), Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Philip Seymour Hoffman, Jack Davenport, James Rebhorn, StudioCanal 2012, 1h15, standard €9.99 blu-ray €12,76

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David Zindell, Inexistence

Ce roman est l’une des dernières grandes fresques de science-fiction sur notre avenir humain. L’Internet et les réseaux sociaux ainsi que la loi des séries ont remplacé la fiction, malgré une Guerre des étoiles qui a surtout calqué l’actualité de l’empire américain. La Neverness (titre anglais du roman) est le sens du jamais, l’intuition que la vie ne cesse pas mais se transforme.

Tout commence dans un bar en l’an 2929, où deux aspirants pilotes rêvent d’avenir. Tout se termine dans un bar où les mêmes, avec cinq années de plus, ont déjà vécu leur expérience et se destinent au jamais. Entre les deux, il ne s’agit rien de moins que de découvrir le secret de la vie. Il sera révélé dans l’avant-dernier chapitre mais les héros procèdent par étapes.

Les Mathématiciens mystiques de l’Ordre des pilotes ont pour vocation l’exploration de l’univers et la recherche insatiable de la vérité. Ils sont menés par un Gardien du temps qui leur impose des règles. Mallory Ringess, jeune pilote impatient qui ne sait réfréner ses colères, part pour l’Entité, ce lieu de l’espace où règne dit-on une « déesse » et d’où plusieurs pilotes ne sont pas revenus. Mais les humains, après l’holocauste nucléaire sur Vielle Terre, ont essaimé dans la galaxie, aidés peut-être par les Ieldras, sortes de consciences extraterrestres supérieures. Sur Inexistence, les métiers se sont spécialisés : les bricos, les programmeurs, les scindeurs, les historiens, les sémanticiens, les autistes, les manciens, les eschatologistes, les fantastes, les cantors… L’auteur déborde d’imagination pour créer des fonctions extrapolées de ce qui existe de nos jours. Les guerriers-poètes occupent d’autres planètes mais aiment tuer sur commande, car ôter la vie est naturel à l’homme tout comme consommer des matières. C’est ainsi que le Vild, aux confins de l’espace connu, se détruit par la progression des humains qui grandissent en quelques mois et par millions dans des cuves programmées.

Certains êtres humains ont muté volontairement pour s’adapter, d’autres rétromutés pour en revenir aux cavernes, à la vie simple des premiers temps. Le jeune pilote à peine confirmé se déplace en trouvant des applications mathématiques pour se rendre d’un point à un autre de l’espace-temps – il suffit de les prouver lors de « tempêtes numérales » d’interconnexion entre cerveau humain et les neurologiques du vaisseau. La conscience de l’Entité, appelée Kalindra-des-fleurs parce qu’elle se révèle plutôt féminine, apprend à Mallory que le secret de l’immortalité se trouve dans le plus vieil ADN de l’homme.

Ce qui incite le pilote, revenu dans sa cité d’Inexistence, à entreprendre une expédition pour aller collecter des échantillons d’ADN parmi les Devakis, une population d’autochtones qui vivent de chasse et de pêche près des banquises. Le Gardien du temps exige qu’il ne parte pas seul mais accompagné de son « oncle » Soli, Seigneur pilote qui prendra la tête de la troupe, de sa mère et de sa cousine, ainsi que son ami Bardo. Tous feront « famille » et seront ainsi mieux acceptés par les tribus.

Tout se passe comme prévu avant que les passions humaines ne viennent semer la zizanie et que Katharine, cousine et petite amie de Mallory mais présentée comme sa sœur, ne suscite sa jalousie en couchant avec des hommes et des adolescents en vue de collecter leur sperme. Elle ouvre aussi ses cuisses à Mallory qui lui plante un enfant, suscitant la jalousie de la mère du jeune homme. Katharine, traitée de sorcière, est tuée et le groupe venu de la cité est obligés de fuir, Mallory lui-même blessé à mort par le frère de Liam, le Devaki qui voulait épouser Katharine qu’il a tué dans un mouvement de colère.

Le groupe a appris auprès des hommes des cavernes que le secret de la vie réside dans sa perpétuation : faire des enfants pour continuer la lignée.

Mallory est confié à des régénérateurs d’une planète humaine qui a évolué dans les océans, et son corps est remodelé tout comme son esprit, révélant que la vie réside en la duplication. Tout est dans tout (et réciproquement), le moindre atome de soi contient toute son histoire, et rien ne se perd mais tout se transforme. L’univers est une conscience-matière qui a l’intuition d’elle-même via les mathématiques – dont les lois identiques s’appliquent en tous lieux. Mallory trouvera qu’une « écologie de l’information » permettra d’aller plus loin sans détruire l’univers. Le secret de la vie résiderait-il dans l’information ?

Le lecteur pourra noter qu’il n’est nul besoin de connaître les maths pour apprécier leur poésie ni pour lire ce livre. Il est souvent bavard mais aussi captivant. Il stimule l’intellect autant que le goût pour l’action.

David Zindell, Inexistence (Neverness), 1989, éditions Florent Massot 2002, 591 pages, €5.83

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The Third Murder de Kore-Eda Hirozaku

Whodunit ? Qui l’a fait ? Le prévenu est-il le meurtrier ou a-t-il été manipulé ? Et par quoi ? Son sentiment de la justice ? Son alcoolémie qui a levé les barrières ? Ses dettes et son licenciement ? Une demande par courriel de l’épouse de la victime ? La rencontre avec fille de la victime abusée par son père ? Un regret d’avoir délaissé sa propre fille ?

Dans ce film complexe, le spectateur ne sait pas où est « la » vérité – ni s’il y en a une. Et l’avocat Shigemori (Masaharu Fukuyama) ne sait comment défendre son client Misumi (Kôji Yakusho) tant celui-ci varie dans ses versions des faits. Il déclare tout d’abord ne pas avoir tué son patron puis, convaincu par son premier avocat, dit-il, plaide coupable pour éviter la peine de mort toujours en vigueur au Japon ; enfin, poussé par maître Shigemori, il accepte les versions atténuantes comme le retour à l’usine pour trouver l’essence destinée à brûler le corps et le vol du portefeuille sans préméditation après avoir mis le feu au cadavre ou encore le courriel ambigu reçu du mobile de l’épouse de la victime qui lui demande « de régler cette affaire ». Puis Sakie, la fille de la victime (Suzu Hirose) révoltée de la culture du mensonge de sa propre mère (Yuki Saitō) qui n’a rien voulu voir, convoque les avocats pour déclarer avoir été violée par son père régulièrement depuis qu’elle a 14 ans et qu’elle voulait le voir mort ; Misumi, qui a une fille qui lui ressemble avec une malformation héréditaire à la jambe, aurait « senti son désir » et l’aurait exécuté pour se racheter d’avoir délaissé sa progéniture. A moins que l’hérédité ne parle et que Sakie soit la seconde fille de Misumi, qu’il aurait eu d’un adultère avec l’épouse de son patron comme le bruit a couru ? Voyant les preuves à charge qui s’accumulent, Misumi convie ses avocats à un entretien au parloir de la prison pour leur déclarer qu’en fait il n’a « jamais mis les pieds sur les rives de la Sama ce soir-là » et qu’il n’a pas tué son patron. Mais alors, qui l’a fait ? Sa fille ? Un rôdeur ? Et pourquoi se retrouve-t-il avec le portefeuille dans les mains qui sent l’essence, comme en témoigne un chauffeur de taxi « convaincu » de se ressouvenir de la soirée.

On l’aura compris, la vérité n’existe pas et le vertige des possibles fait qu’il existe autant d’histoires différentes et plausibles entre lesquelles « la justice » devra trancher. Celle de l’avocat est la plus favorable à son client, selon le bon exercice du métier ; celle de la procureure, la froide et rationnelle Shinohara (Mikako Ichikawa) est qu’un criminel doit être « mis en face de ses responsabilités et que lui trouver toutes sortes d’excuses n’est pas l’aider à réaliser son acte, ni aider la société à s’en protéger » ; celle du juge est la plus crédible selon le casier judiciaire de l’accusé, déjà chargé de deux meurtres trente an auparavant.

Tout l’art du film est d’établir ces vérités successives comme on pèle un oignon, sans que le cœur n’apparaisse jamais. La culpabilité elle-même est mise en question, le fait de tuer pourrait parfois être justifiable, « le » Mal jamais absolu comme le croient les Occidentaux. Selon le meurtrier, certains naissent avec ce handicap de toujours faire du mal autour d’eux : en générant une fille handicapée, en délaissant son enfant, en s’adonnant au jeu de façon invétérée, en s’endettant sans mesure auprès d’usuriers, en tuant sur un mouvement de colère et dans un moment d’ivresse au shōshō, en faisant chanter son patron d’usine alimentaire sur un chargement de farine falsifiée. Le jeune avocat stagiaire (Shinnosuke Mitsushima) s’insurge contre l’inconvénient d’être né ; pour lui, à l’inverse, « toute vie est justifiée » et chacun choisit son destin.

A noter que « la peine de mort » n’est pas une thèse au Japon mais la peine suprême parmi les autres ; c’est un tropisme petit-bourgeois sentimental que de ramener à ses phobies la culture du monde entier. La peine de mort existe au Japon, comme elle existe encore aux Etats-Unis et, il n’y a pas si longtemps en France. La conception évangélique de tendre l’autre joue n’a pas cours en Asie, ni ailleurs que dans les esprits fragiles élevés en cocon des Etats-providence européens.

Mais le système judiciaire japonais perd son latin issu du droit romain dans cette histoire confuse de meurtre – et c’est peut-être ce que veut prouver l’auteur. Il n’existe pas de conception universelle du juste et de l’injuste mais des histoires mises en scène pour tirer vers le bon ou le mauvais tel acte que la loi locale déclare inapproprié. Même un meurtrier est capable de tendresse : envers les canaris, envers la fille d’un autre, envers sa logeuse – et le meurtre légal de la justice (le troisième meurtre) est sans aucune compassion, même si le juge qui avait condamné Misumi trente ans avant (le père de l’avocat Shigemori) se repend d’avoir été trop clément et avoir permis ainsi une nouvelle victime. Le meurtre n’est pas le signe de Caïn comme dans la Bible (étrangère à la culture japonaise) mais l’expression d’instincts violents qui s’expriment en fonction des circonstances. Etablir les événements et leur déroulement devient alors une quête, même si le système judiciaire est tenu d’économiser l’argent des contribuables et de juger selon ce qui est attendu de l’opinion.

Devant les yeux effarés de l’avocat stagiaire à la jeunesse ingénue, procureur, juge et avocats seniors échangent des regards de connivence qui en disent long sur l’expéditif de « la justice ». Le plus vraisemblable est la seule vérité retenue et la peine est infligée selon le barème légal : ainsi fonctionne la bureaucratie qui n’a pas le temps d’approfondir. Qui, dès lors, est une « coquille vide » ? L’accusé qui agit sans vrai mobile ou le système qui juge sans vérité ?

Prix de l’Académie japonaise 2018, Asian Film Awards de Hong Kong 2018

DVD The Third Murder, Kore-Eda Hirozaku, 2017, avec Masaharu Fukuyama, Kôji Yakusho, Suzu Hirose, Yuki Saitō, Kōtarō Yoshida, Shinnosuke Mitsushima, Izumi Matsuoka, Mikako Ichikawa, Le Pacte septembre 2018, japonais, sous-titré français, audio français, 2h04, blu-ray €19.99

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Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour

Dédié « à maman, à la Vierge Marie et au général Bonaparte », ce premier Delteil est un roman des années folles. Publié en 1922, il a la fraîcheur de neuf ; le romancier monte du Midi à Paris et fait chanter la langue. La profusion des adjectifs n’en fait pas un maître d’écriture mais donne un ton ; Delteil est une musique avant un récit, le baroque en littérature.

Car son livre est un conte où l’exotisme joue le rôle de décentrement exigé par le propos. La Sibérie est immense, sauvage, contrastée et sensuelle. Ludmilla nait au bord du fleuve Amour, qui va l’emporter sa vie durant. Amour consommé avec son frère cadet Octomir dès que le garçon atteint l’âge de puberté ; peut-être initié avant par le pêcheur qui la ramène dans es filets lorsqu’elle a 8 ans et que sa barque chavire. « A quinze ans, Ludmilla est une fille en fleurs au bord du fleuve Amour. (…) Dans une robe courte en toile de Vladivostok, elle cultive un corps moderne qui se compose d’un ventre pubère et sans reproche, de jambes sûres, et d’une poitrine avec ses attributs » chap. III. Ludmilla est la Nature faite femme, une énergie en marche nommée à la tête d’un régiment de femmes dans l’armée du tsar après avoir été enlevée par un officier et chargeant les bolcheviks rouges de leur avenir « les cheveux au vent et les seins nus » chap. IV.

Toute l’armée ennemie en est amoureuse, dont deux jouvenceaux, officiers rouges nommés Boris et Nicolas. Ils se sont connus au collège et s’aiment, « plus tendres que deux frères » chap. IV, presque amants bien qu’ils aient sacrifié leur virginité dès 13 ans le même jour à la même femme. « Nicolas paraissait plus jeune, et né bâtard de quelque juive incirconcise et d’un beau marchand anglais de passage dans le gouvernement du Kouban. (…) Il avait retroussé sa chemise sur sa gorge lactée. Dans l’entrebâillement de l’étoffe, pointait un bouton mamellaire pareil à un clou de girofle. Boris se leva (…) Alors, délicatement, il se pencha sur l’épaule blanche, et il posa un baiser compliqué sur la nuque ingénue » chap. IV.

Tous deux, roses et blonds, frais et souples, vont tomber amoureux de la même Ludmilla, déserter les bolcheviks pour la rejoindre à Shanghai et la baiser. Jeunes et cruels, ils n’hésiteront pas à mettre le nom du consul américain qui bouffonne auprès de Ludmilla sur un ordre en blanc pour le faire fusiller au nom du commissaire politique bolchevik.

Après quelques visites de bordels sensuels où des Nègres d’Afrique à poil se font fustiger par un Céleste en costume de collège anglais tandis qu’un enfant nu leur injecte quelques drogue aphrodisiaque, Ludmilla désire retrouver son village du fleuve Amour. Mais Ludmilla choisit – et c’est la tragédie. Nicolas est jaloux, puis Boris ; Nicolas manque de mourir de scorbut, Boris d’être fusillé pour avoir jeté dehors deux soldats bolcheviks qui torturaient son ami. Nicola, remis, passe la journée en barque sur le fleuve avec son amoureuse. Boris, frustré, lutine le jeune télégraphiste de 14 ans en uniforme bleu marine si joli à son teint pâle que Ludmilla a sauvé de l’ataman Semenoff, aide de camp de l’amiral Koltchak, tandis qu’il jouait à jeter des enfants aux requins sur le pont du bateau qui le sauvait des rouges. La belle a léché l’eau de pluie qui avait coulé dans le nombril du jeune garçon avant de le chevaucher plusieurs fois. Boris, jaloux de tous étrangle le télégraphiste. Tant de beauté fragile lui rappelle Ludmilla, ou Nicolas. Laissant la sauvagerie monter en lui en cette époque de tous les possibles, où se révolutionnent les mœurs alors que craquent toutes la barrières traditionnelles, Boris agit en jeune Semenoff mu par sa seule énergie sans barrière, vouée à son bon plaisir ; il jette le cadavre de l’enfant dans une fosse où un ours est pris au piège.

Mais Ludmilla et Nicolas sont toujours ensemble, cela le torture et ne peut durer ; il faut qu’il la possède à nouveau, que son ami alterne avec lui dans les mêmes bras. C’est la tragédie de l’amour d’être unique, ce que n’est pas le plaisir. Le terme « amour » en français est trop ambigu, absolu, englobant sexe, affection et dévouement dans un même mot. Tant qu’il y avait plaisir, les deux amis-frères partageaient ; lorsqu’il n’y a que l’amour, il faut choisir – donc déchirer leur fraternelle amitié. Boris tue Nicolas, qui accepte le destin.

En voyant son cadavre passer sur les eaux du haut d’un pont, Ludmilla tue Boris. Mais l’Amour coule toujours : immuable, naturel, indompté.

Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour, 1922, Grasset Les cahiers rouges 2002, 140 pages, €7.90 e-book Kindle €5.49

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Christian de Moliner, La guerre de France

Christian de Moliner n’est jamais meilleur que lorsqu’il quitte le présent pour conter une histoire. Dans ce thriller de politique fiction, il imagine la France de 2035, vingt ans après les premiers attentats islamiques de 2015 au Bataclan sous le pantin mollasson qui présidait alors socialement « la démocratie ». Vingt ans et trente mille morts plus tard, c’est la guerre en France. Deux clans s’affrontent : les islamistes qui font de leurs ghettos de banlieues des forteresses où la République ne rentre plus – et les nationalistes qui organisent les représailles et pratiquent le biblique œil pour œil.

C’est donc l’impasse et le gouvernement reste impuissant malgré ses moyens régaliens, empêtré de tabous et de morale.

C’est alors qu’une étudiante à Science Po habitant rue du Dragon, Djamila Loufi, est abordée dans la rue par un mystérieux agent qui se fait appeler Charles Maur… non, pas lui, Maurras, mais Mauréan. Ce qu’il lui propose est inouï : aller rencontrer les deux chefs des clans islamique et nationaliste à la conférence de Chisinau, organisée conjointement par les Russes et les Saoudiens dans la minuscule République de Moldavie, à peine 500 000 habitants, coincée entre l’Ukraine et la Roumanie.

Pourquoi elle ? Parce qu’il lui révèle qu’elle est la fille du dirigeant nationaliste, issue « d’un viol » selon sa mère, sa condisciple étudiante (devenue bizarrement aide-soignante) avant de se suicider quatre ans auparavant. Mais « le viol » – ce fantasme récurrent de l’auteur – est une histoire construite par la mère, pas forcément la réalité… C’est ce que va découvrir peu à peu Djamila/Anne, étant forcée d’accomplir malgré elle tout ce qu’on lui demande. Car sa copine Pauline a été enlevée et une voiture manque de l’écraser dans la rue ; mais elle est désignée major du concours de journalisme à Science Po et obtient passeport et visa en deux jours.

La guerre de France va-t-elle faire une pause grâce à la négociation, sinon s’arrêter ? Car aucun des deux clans ne peut gagner pour le moment ; les islamistes comptent à terme sur leur natalité galopante, les nationalistes sur le rejet croissant des valeurs incompatibles avec la république – et cela fait vingt ans que cela dure.

Tout citoyen peut contester le parti-pris historique de l’avenir en objectant par exemple que l’Etat – pourtant quasi-monarchique sous la Ve République avec l’article 16 de la Constitution – a bien plus de pouvoir que le lamentable exemple hollandais a laissé ; que « les Français » ne supporteraient pas vingt ans d’attentats croissants et un tel nombre de morts sans élire « démocratiquement » un gouvernement fort sur l’exemple autrichien, hongrois, italien, américain et même allemand, qui n’hésiterait pas à remettre en cause les « aides sociales » aux terroristes et à déchoir de nationalité puis expulser les pires ; que la minorité religieuse qui se met volontairement en infraction avec les lois républicaines ne pourra qu’être rejetée massivement par les électeurs si elle devient trop menaçante – avec l’aide probable des autres pays européens affectés des mêmes maux ; que les tabous de la morale ne résistent pas longtemps quand on tue vos enfants.

Mais l’intérêt du livre est de projeter une hypothèse vraisemblable sur le futur, comme Jean Raspail l’avait fait en son temps sur l’immigration venue de Méditerranée avec Le camp des saints. L’arrestation, après que ce livre fut écrit, d’une cellule anti-islamiste qui se proposait de répliquer par des attentats ciblés aux attentats ciblés – prémisse d’une guerre de France – vient conforter la fiction.

Ce livre qui sort le 30 août devrait alimenter le débat lors de la rentrée littéraire. Il offre un divertissement utile en forçant à penser l’impensable : comment éradiquer le terrorisme ? comment faire vivre en bonne entente des communautés sous une même loi laïque ? ou comment expulser in fine les incompatibles ? L’histoire est écrite sans fioritures, les caractères approfondis et l’action progresse de chapitre en chapitre sur un alléchant mode complotiste. Voici un bon livre, dans la lignée de l’étude sur l’islam en pratique mais surtout du premier roman d’anticipation politique qu’est Trois semaines en avril et qui forme une suite. Qu’on se le lise !

Christian de Moliner, La guerre de France, 2018, Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, €23.00

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

PS : dans la version définitive, corriger SVP le sigle SDCE p.127 qui ne veut rien dire : le SDECE a changé de nom sous Mitterrand pour devenir DGSE, s’il s’agit d’un autre service, le préciser.

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Zardoz de John Boorman

Quand les années 1970 se projettent en 2293 – soit dix générations plus tard – ce qu’elles voient n’est pas bon. Le film est écrit après les événements de 1968 un peu partout dans le monde et l’Irlande, pays du tournage, apparaît comme un havre préservé, encore archaïque. Le futur est une utopie écolo-hippie où la technologie (déjà) a permis à une élite savante de se préserver dans une bulle tandis que le monde normal s’en va à vau l’eau. Ce thème m’avait séduit lorsque j’ai vu ce film à sa sortie : les intellos dans le cristal, les brutes dans la merde. Ce n’était pas à la mode et difficilement audible en ces années de gauchisme d’ambiance.

Sauf que les intellos du film, efféminés et androgynes, ayant banni le sexe pour cause de féminisme et l’agressivité pour cause de technologie maternante, ne font plus rien, ne chassent plus rien, ne plantent plus rien. Ils vivent en fermettes coquettes comme Marie-Antoinette à Trianon – mais c’est bien « le peuple » comme hier qui fournit le blé. Pour cela, il faut le forcer, rétablir donc la domination – cette abomination de la nouvelle bible de gauche écolo – et, pour cela « sélectionner » – mot abominable de l’idéologie adverse – des contremaîtres qui vont sévir et faire bosser. Donc rétablir la crainte universelle – et pour cela quoi de mieux qu’une nouvelle religion terrifiante ? Les intellos divins, les soldats politiques et les hilotes cultivateurs : ne voilà-t-il pas les trois ordres de l’Ancien régime reconstitués ?

La religion se révèle sous la forme d’un masque de théâtre grec nommé Zardoz, la gueule grande ouverte et la voix profonde, qui surgit des nuages sur la 7ème symphonie de Beethoven. Mais ce vaisseau – car c’en est un – est actionné par un « éternel » (comme les autres), chargé de tenir les terres extérieures au vortex bulle. Arthur Frayn (Niall Buggy) s’inspire du Magicien d’Oz (The Wizard of Oz – d’où zard’oz), parabole 1900 destinée aux enfants de la grande dépression 1883-1897 aux Etats-Unis, pour inventer le nouveau monde post-industriel de l’an 2293. Il sélectionne des exterminateurs qui seront chargés dans un premier temps de « débarrasser la terre » des nuisibles inutiles que sont les brutes ; il leur fait violer les filles et tuer les mâles afin de produire une race nouvelle mieux adaptée à ce monde en ruines ; il ordonne aux exterminateurs de réduire en esclavage ceux qui sont aptes à travailler et de les faire cultiver la terre afin d’enfourner dans la gueule de Zardoz les « offrandes » de ses adorateurs. Contre livraison du blé, il jette fusils, pistolets et munitions sur la terre. Et le peuple est content, il « croit » ; et les exterminateurs sont contents, ils « chassent » l’humain, violent, tuent ou fouettent ; et les intellos écolos sont contents, ils « ont le blé sans l’argent du blé », juste par leur ruse de clercs.

Après avoir déconstruit ce monde en 68, ce film démontre cinq ans après les engrenages d’une reconstruction anti-utopique. Car les grands mots des belles âmes du new age sont du vent devant la nécessité. Vivre en bulle, c’est confortable : fusionnel, dans un éternel printemps, ami-amie avec toutes et tous, sans peine ni douleurs, sans travail ni enfantement – une vraie Bible à l’envers ! Mais ne serait-ce pas de l’orgueil ? Le péché est puni par la loi divine chez les chrétiens. Dont acte.

Car le chef des exterminateurs Zed (Sean Connery), le plus impitoyable et le plus agressif – mais aussi le plus intelligent, un vrai James Bond 007 – est mandaté pour découvrir ce qui se cache dans le masque de Zardoz. Il est poussé par la curiosité atavique de la volonté de savoir, qui est une forme de l’agressivité à vivre. Aidé par ses compagnons qui enfournent le blé à pelletées dans le masque, il se cache sous le tas et n’émerge qu’en vol. Toujours pistolet à la main, la poitrine nue bardée de cartouchières, il « tue » Arthur Frayn qui s’écrase au sol (mais sera reconstitué dans la machinerie biologique du cristal).

Lorsque le Zardoz revient à sa base dans le vortex, Zed part explorer le coin. Il est idyllique, suite de maisonnettes collectives au bord d’un lac, dans une atmosphère douce où il ne pleut jamais et où chacun vit heureux pour l’éternité. Car un vortex est un tourbillon physique qui enferme les particules. Les savants, deux générations avant, ont inventé un monde préservé, stable et fermé comme un cristal (le Tabernacle), dans lequel tous les éléments se répondent, en écho. Ils ont trouvé le miraculeux équilibre, donc l’éternité. Sauf que les humains, même mutés lorsqu’ils sont « reconstruits », ont encore besoin de manger, même s’il ne s’agit que de fruits et de céréales (la viande, quelle horreur, ce serait agressif !). D’où le recours à la domination sur l’extérieur.

Ils ont perdu toute agressivité donc tous désirs ; les mâles ne bandent plus. Certains sont devenus apathiques, les vieux « éternisés » trop tard aspirent à en finir, les autres s’ennuient dans « le collectif » où règne la pensée unique de l’harmonie universelle. Les séances d’unisson, qui rappellent furieusement les sessions de méditations des stages de psy-quelque chose de nos jours, font froid dans le dos. Qui a réticence, même minime, à se livrer à tous, est rejeté socialement et poussé dehors comme un renégat, déchu de toute relation. Le vote est obligatoire et l’on vote pour tout ; la majorité impose sa loi sans contrepouvoir – or la majorité n’est pas originale, ni meilleure que les meilleurs. Sauf qu’on ne veut plus de « meilleurs », l’égalité absolue règne en théorie. Car même chez les éternels, intellos harmoniques, « la domination » existe ! Elle est collective, donc pire ; l’expérience communiste un peu partout sur la planète le montrait à l’envi dans les années 1970. Le totalitarisme intellectuel n’est pas meilleur que le totalitarisme religieux ou celui des seigneurs guerriers. Arthur Frayn ne fait que traduire le sentiment majoritaire des éternels lorsqu’il veut détruire le vortex via un exterminateur pleinement humain, c’est-à-dire tueur et volontaire. Sean Connery – dit Zed, la dernière lettre de l’aphabet – est parfait dans ce rôle : velu, viril, puissant, il va observer et ne laisser observer que ce qu’il veut dans les « expériences » que font sur lui les femmes qui dominent (mais oui) le collectif éternel. May (Sara Kestelman) lui avouera, spontanée, qu’il est « plus intelligent qu’elle et même que la plupart d’entre nous ». Car lui est issu d’enfantement, pas de machine à procréation ; lui a été élevé dans la survie, pas dans la mollesse de l’éternel printemps ; lui bande pour les filles, pas les efféminés éternels – il a envie, il désire, il veut.

Bien sûr, nous sommes dans les années post-hippies où il était mal vu d’être musclé et de montrer sa force, ce pourquoi le Sean Connery d’époque a le torse plutôt mou. Mais, par rapport aux minets filiformes et imberbes qui l’entourent, il est la bête aux narines frémissantes, en slip rouge comme Tarzan. Ce pourquoi l’autre femelle dominatrice Consuela (Charlotte Rampling), glaciale de désirs refoulés, voudra « le détruire » parce qu’elle est en train d’être séduite par le mâle et que cela l’effraie. Il finira par la ravir, ils s’enfuiront tous deux après le crépuscule des dieux et ils auront un enfant que, dans une scène mémorable, on voit grandir entre ses deux parents jusqu’à ce qu’ado, il les quitte pour vivre dans le monde réel – et qu’eux meurent enfin.

Guerre du Vietnam, du Biafra, du Kippour, du Bangladesh, Watergate, crise du pétrole et suspension de la convertibilité or du dollar, composent un monde cruel où, en 1974, les utopies font long feu. Zardoz en est l’illustration. La religion oppresse, les savants imposent, les intellos oppriment, même le végétarisme et le féminisme sont des contraintes : la domination est toujours là. Le seul moyen d’en sortir est d’être empli d’énergie vitale pour penser par soi-même et se révolter – comme les conquérants, comme les pionniers, comme les grands hommes depuis les origines. Contre le rêve écolo de tout ce qui est « durable » au point d’aboutir à un équilibre éternel. Car l’équilibre parfait est asthénie, apathie, soumission au collectif fœtal, absence complète de volonté au profit du plan – autre forme redoutable de dictature. Les individus ne sont plus, ils forment un œuf ; ils n’ont plus d’existence, plus d’attractions pulsionnelles, affectives ni sexuelles, plus de personnalité. Ils sont standards, interchangeables, égaux éternellement médiocres, ennuyés de tout, déshumanisés.

Il faut dépasser le premier degré kitsch et confus, les longueurs parfois, car ce film mérite d’être revu pour ce cinquantenaire de mai 68. Le message est qu’il vaut mieux accepter sa nature et faire avec plutôt que de la nier (ce péché de toute la génération 68 devenue social-démagogique !). Toute l’œuvre de « civilisation » consiste à canaliser les instincts primaires et à dompter les passions par l’intellect pour les faire servir au mieux l’humain dans son environnement. Ce n’est pas en déniant la nature agressive de la bête humaine que l’on changera le monde – au contraire ! Car l’instinct vital surgit toujours, même là où on ne l’attend pas. Autant le reconnaître, le contenir, l’apprivoiser et le canaliser.

DVD Zardoz de John Boorman, 1974, avec Sean Connery, Charlotte Rampling, Sara Kestelman, John Alderton, Movinside 2017, 1h45, standard €16.99 blu-ray €19.99 

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Henning Mankell, L’homme qui souriait

Par une nuit à l’approche de l’hiver, un avocat solitaire roule dans le brouillard. Un mannequin assis sur une chaise de bois sur la route le fait s’arrêter. Ce sera sa fin, maquillée grossièrement en accident. Kurt Wallander, ci-devant commissaire mais dépressif depuis plus d’une année pour avoir tiré et tué un bandit, reçoit dans son île danoise où il médite sur la plage en plein vent, le fils de l’avocat qui le connait pour avoir traité son divorce. Il fait état de ses soupçons sur l’accident de voiture de son père et lui expose combien il avait commencé à avoir peur. Quelque temps plus tard, ce fils et associé du petit cabinet d’avocats d’affaires provincial est tué à son tour, cette fois d’une balle dans la tête.

Wallander, qui avait déjà écrit sa lettre de démission de la police suédoise la reprend et, émoustillé par cette énigme, se met au travail. Ce ne sera pas simple car l’avocat traitait certaines affaires du magnat industriel et financier Harderberg, employeur et mécène respecté du pays.

Celui-ci est difficile à joindre, voyageant sans cesse en avion privé d’un pays à l’autre pour acheter et vendre. Mais Wallander réussit à se faire recevoir au château de Farnholm, racheté par le riche homme d’affaires parti de rien. Cet endroit est une véritable forteresse avec double clôture, chiens, gardien et surveillance informatique. Alfred Hardenberg est lui-même flanqué de deux « conseillers » qui sont ses gardes du corps et aidé d’une douzaine de secrétaires qui ne connaissent que ce qu’il faut pour leur travail.

Bronzé, élancé, courtois mais aigu, l’homme affiche un éternel sourire. Tout ce qu’il accomplit réussit, son sourire déclare que tout va bien, que seule la puissance peut régner. Au début de ces années 1990, la globalisation commence à faire sentir ses effets, elle atteint la Suède et son modèle social. L’individualisme progresse et, avec lui, l’évaluation de toutes les politiques publiques. Les affaires sont la grande aventure promise aux petits-bourgeois insignifiants. L’argent facile, obtenu sur la crédulité humaine et selon la dure loi de l’offre et de la demande, permet tout. Y compris de trafiquer des organes en tuant des êtres jeunes et de passer les frontières incognito – il suffit de voler en hélicoptère privé sous les radars.

Pourquoi donc le grand Alfred Harderberg a-t-il eu besoin du petit avocat qui végétait dans sa province ? Pourquoi ce juriste est-il mort de façon suspecte ? Pourquoi son fils associé a-t-il été tué ? Pourquoi la secrétaire du cabinet a-t-elle failli sauter sur une mine posée dans son jardin ? Et pourquoi Wallander lui-même, chargé de l’enquête, a-t-il vu exploser sa voiture ? Harderberg est dans le coup : c’est une certitude, mais comment le prouver ?

Entre enquête de terrain, travail d’équipe et initiatives personnelles, Kurt Wallander se remet en cause pour reprendre son métier. Il le fait bien. Ce pourquoi il réussira in extremis dans une séquence brusque d’action qui change des ruminations de l’enquête.

Ce gros roman policier est réservé à ceux qui aiment à prendre leur temps, à se préoccuper des relations humaines. La jeune Ann-Brit qui vient d’intégrer le commissariat à la sortie de l’école de police remet en cause les habitudes ancrées des hommes mais Wallander l’apprécie ; le chef Björk a pour habitude de marcher sur des œufs, surtout avec les puissants, mais le procureur Per aide Wallander dont il est l’ami.

La leçon de tout cela est que les affaires d’argent conduisent trop souvent à transgresser les limites de la décence morale, que le crime ne doit jamais rester impuni quelle que soit la puissance de qui le commet, et que seul le travail d’équipe permet d’en venir à bout. Certes, le monde change et ne cesse de changer. En pire pour ceux qui avaient été élevés autrement. Mais doivent surnager certaines valeurs sans lesquelles il ne saurait y avoir de société ni de civilisation.

Henning Mankell, L’homme qui souriait, 1994, traduit du suédois par Anna Gibson, Points policier 2009, 426 pages, €7.90

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Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena

Une saga débute dans un futur proche au-delà de notre siècle. Lena est une prime-adolescente qui vient d’avoir 13 ans et elle n’aime rien tant, dans le Paris virtuel appelé désormais ViParis, qu’expérimenter le vol au-dessus des toits avec les autres ados. Cet univers numérique où tout est virtuel (le lecteur adulte se demande où sont les corps vivants dans la réalité) change de l’univers médiéval de la série Harry Potter.

Mais nous sommes bien dans une démarque modernisée, signe que cette œuvre au retentissement mondial (notamment grâce au cinéma) a imprégné tous les esprits. Ou bien, ce qui me paraît plus probable, que les ados qui ont aidé à la genèse du Maître des temps (les deux filles et le garçon de l’auteur ?) ont fait de Harry Potter leur Ulysse et de la série leur Iliade et leur Odyssée. Nés dedans, ils ne peuvent qu’imiter.

Le garçon Harry est la fille Lena ; son ennemi raciste Draco Malfoy une ennemie raciste fille, Sforza, ses trois amis deux garçons et une fille ; la baguette magique un outilkit et le collège où tout ce jeune monde apprend la sorcellerie numérique est appelé Poltec. La série des Harry Potter m’avait bien plu, lorsque mon prime ado de 12 ans alors me l’a fait découvrir. Cette série nouvelle et bien française dans son rationalisme sorti des oripeaux du gothique anglais est plus sèche mais bien vivante.

Dans ce premier tome, Lena gagne à la Loterie une place pour la prestigieuse école Poltec (dont elle n’a jamais entendu parler). Par un portail de transfert, elle se retrouve dans un autre monde – tout aussi virtuel que le sien – tout de blanc composé. Les collégiens de l’année sont répartis en trois « maisons » en rivalité, ce qui est (curieusement) encouragé. Ils et elles doivent découvrir la technique de codage des données, chercher par eux-mêmes les informations dans une gigantesque bibliothèque numérique, se livrer à des duels en armes virtuelles dont la moindre n’est pas de hacker le programme de son adversaire, construire leur maison pour l’habiter. Défi suprême de cette « classe inversée » : bâtir conjointement tout le collège pour la prochaine année scolaire.

Rien, bien sûr, ne se passe comme dans un rêve. Il faut batailler contre les méchants, s’unir avec les bons, actionner les procédures démocratiques pour être plus fort ensemble, aiguiser ses petites cellules grises pour déjouer les pièges. La suprême embûche est la haine de classe – quasi raciale – des Softalins pour les Infralents. Bien qu’issus de la même humanité, ils sont passés dans le monde virtuel à des décennies d’écart. Les Softalins sont les plus avancés tandis que les Infralents sont les plus nombreux donc les plus retardés : ils consomment plus de temps machine que les autres. Les Mecans, quant à eux, sont des perfectionnistes experts. Les trois tendances politiques (aristocratie, technocratie, démocratie) sont donc incarnées dans ces groupes qui répugnent à travailler ensembles – et que seule « la démocratie » permet de faire agir de concert.

Comme tout est virtuel, « tuer » ne signifie rien puisque le mort, comme dans les jeux vidéo, est « restauré » tout de suite ; il n’a simplement oublié que ses souffrances pour (détail…) un bras arraché ou un ventre transpercé… Ce sadisme violent du virtuel laisse sceptique sur l’ancrage à la réalité de notre « vrai » monde pour les ados contemporains. D’autant que toute sensualité est évacuée, bannie par la censure la plus scrupuleuse. 13 ans est pourtant l’âge où les hormones font bouillonner le corps et enfler les sentiments : rien de tel chez Lena et ses amis. Tout juste si l’on se « sent nu » au sortir des portails de transfert ou que le « plaisir » du vol avec des ailes (le prolongement numérique du skate) semble une sorte d’orgasme à la Carl Gustav Jung.

L’apprentissage de la vie est amputé d’une bonne part de réel. Mais peut-être ce « monde virtuel » de la fiction future est-il formaté puritain, venu tout droit des Etats-Unis « en avance » sur les autres et qui imposent leur loi morale au reste du monde comme la famille Sforza au Système ? Les tomes suivants vont-ils lever le voile sur ces étranges manques humains ?

L’auteur encourage tous les ados lecteurs, à la fin du livre, à donner leurs idées pour la suite sur son site www.mots-de-jeux.com, un moyen de les faire bâtir eux-mêmes leurs propres rêves, comme dans le roman. C’est une nouvelle littérature jeunesse qui s’affirme, interactive, évolutive.

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena, 2017, éditions AVPRO, 277 pages, €14.90, e-book format Kindle €9.99

Bio express : Féru de science-fiction, Eric Jeux mène une vie d’entrepreneur. Il a participé à la création de plusieurs entreprises dans le domaine des télécommunications, du numérique et, ces dernières années, des énergies nouvelles. C’est en parlant des grands sujets de société avec ses enfants Violaine, Clélie et Maxence, désormais ados, qu’il a éprouvé le besoin de les aborder à travers une histoire.

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Amityville d’Andrew Douglas

Amityville est une bourgade de 9000 habitants de l’état de New-York. Elle fut en novembre 1974 le théâtre d’un massacre de la famille DeFeo, perpétré par le fils aîné Ronald, au 112 Ocean Avenue.

Un an plus tard, la famille recomposée Lutz décide de s’y installer au vu du chic de la grande maison remplie d’histoire… et de son prix ridiculement bas. Cette vanité va être bien punie. Ils n’y resteront en effet que 28 jours – curieusement la période menstruelle de la femme. Car la maison leur apparaît hantée.

D’étranges phénomènes se produisent, comme des hallucinations individuelles, un nuage de mouches en plein hiver, des grognements et feulements dans les conduites du calorifère, un froid glacial dans certains endroits, l’enfermement dans le dressing de la baby-sitter sexy et quasi torse nu (Rachel Nichols). Tout ceci pourrait sans doute s’expliquer par des causes naturelles, et le père de famille en est convaincu : « ce n’est pas la maison qui est meurtrière, mais les gens ». Sauf que l’histoire du meurtre récent, et les meubles d’origine, font travailler les imaginations.

La petite fille de dix ans (Chloë Grace Moretz) – la plus intéressante des enfants – voit une copine dans son dressing : Judy, la cadette assassinée. Elle lui parle et joue avec elle, portant son ours borgne, n’hésitant pas à se tenir juste au bord du lac ou sur le pignon du toit pour s’élancer dans le vide afin de la retrouver. Le petit garçon de sept ans (Jimmy Bennett) a peur du noir et imagine des monstres ensanglantés. La mère de famille (Melissa George) voit sur le frigo se composer un message brutal, avec les lettres magnétiques : « attrape-les et tue-les ». Le père rapporté lui-même, un grand costaud habitué à décider (Ryan Reynolds), ressent des maux de tête et cauchemarde des horreurs. Il perçoit des bruits, entend des voix, se persuade de l’irréalité réelle. Dans la remise à bateau, qu’il a fermé lui-même au cadenas, la porte la nuit bat au vent et le chien aboie. Lorsqu’il y va, il ne trouve rien, que son chien qui se tait et lui fait peur au point qu’un coup de hache terrifié lui règle son sort. Le reste de la famille va-t-il suivre, sur l’exemple de Ronald le tueur DeFeo ?

« D’après une histoire vraie », claironne le film. Et c’est vrai, l’affaire Amityville a réellement eu lieu. Mais la suite paraît une histoire sinon inventée, du moins bien enflée pour faire mousser le livre du journaliste Jay Anson, associé à la famille Lutz pour raconter leur histoire de terreur. Les habitants qui ont pris la suite n’ont rien senti, rien vu, rien entendu.

Néanmoins, ce film de maison hantée et de possession progressive du mâle dominant a ses attraits. Il n’atteint pas aux sommets de Shining ou de Psychose, inégalés, ni aux maléfices de l’Exorciste, mais impressionnera les âmes sensibles. Moins de 14 ans, s’abstenir – sous peine de cauchemars. Mais la chatte sur le fauteuil n’a même pas eu peur et, adulte, vous n’en rêvez pas.

Le spectateur européen ne peut s’empêcher de noter le tropisme lourdement américain du genre : l’origine de l’horreur serait le sous-sol prison de cette demeure du XVIIe siècle, où un pasteur fanatique torturait les Indiens pour les faire abjurer leurs folies diaboliques. Le péché originel de l’Amérique serait là, dans ce bain de sang initial qui devrait être puni par compensation de vies tout aussi innocentes.

Les femmes sont évidemment hystériques, menées par leurs désirs comme le croient toutes les religions du Livre : la mère de famille veut « tellement » cette maison que son mari n’aime guère qu’elle use de tous ses sortilèges d’amante et de bourgeoise pour vanter l’espace, le confort, le statut social ; sa petite fille ne connait rien à la voix de la raison et voit Judy parce qu’elle imagine la voir.

Les hommes sont censés, à l’américaine, être athlétiques et virils comme des pionniers n’ayant peur de rien – et le mâle paradant tous muscles dehors en pleine nuit contraste avec les gosses, pas finis, qui se cachent frileusement sous les couvertures. Mais que peut le corps, malgré sa force, si l’esprit est atteint ? Le préado lourdaud, 12 ans, (Jesse James) a cette rébellion post-68 à toute forme d’autorité – qui incite en réaction le beau-père à en rajouter sur la discipline au lieu de tenter de comprendre. Tout cela est tellement yankee.

DVD Amityville d’Andrew Douglas (The Amityville Horror), 2005 (remake du film de 1979), avec Ryan Reynolds, Melissa George, Philip Baker Hall, Jesse James, Jimmy Bennett, MGM-United Artists 2007, blu-ray €16.45, normal €7.99

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Phantasm de Don Coscarelli

Un réalisateur de 25 ans se met dans la peau d’un adolescent de 13 ans pour évoquer ses pires fantasmes sur la mort.

Le film est un cauchemar fort bien monté où l’imagination invente des « choses » terrifiantes et inédites : la sphère qui percute le front avant de le forer dans un flot de sang, le doigt coupé inhumain qui bouge tout seul, la petite horreur grinçante qui fourrage les cheveux en anti-caresse, les morts transformés en nains esclaves sur un autre monde, l’au-delà en champ de forces qui aspire…

Mike (Michael Baldwin, 16 ans au tournage) vient d’avoir 13 ans alors que ses parents sont morts deux ans plus tôt. Il n’a plus que son frère aîné Jody comme refuge (Bill Thornbury), à cet âge où grandir angoisse. Mais ce frère part en tournée musicale régulièrement et le laisse seul à la maison avec une nounou, à proximité de son ami Reggie (Reggie Bannister) et des sœurs antiquaires.

Cette peur d’abandon est brusquement ravivée lorsque l’un des amis de Jody et de Reggie se fait poignarder à mort, un soir dans le cimetière, alors qu’il baisait ardemment une jeune blonde plantureuse (Kathy Lester). Le shériff est absent, « le juge » dont on parle un moment, jamais saisi. Le cimetière est un pré où gisent des pierres tombales et un édifice baroque où des couloirs de marbre recèlent des cercueils empilés en mausolée. Au sous-sol, l’atelier de cercueils ; au fond du couloir, une porte noire d’où viennent des bruissements et d’étranges claquements. Règne sur cet univers glacé un croquemort monumental tout en noir, The Tall Man (Angus Scrimm), qui apparaît identique à une photo du siècle dernier. On apprendra qu’il prend volontiers les traits de la pute blonde qui attire les hommes au cimetière – et Reggie en sera la dernière victime.

A 13 ans à peine, Mike est un prime adolescent dégourdi qui conduit une moto (curieusement dans le cimetière, où il se gamelle – signe du destin), et même la Ford Mustang de son grand frère, qu’il règle à l’occasion. Ce jeune âge et ces pilotages d’adulte rendent dès le début l’histoire bizarre. D’autant que le gamin n’hésite pas à braver l’interdit de son frère et la terreur qui serait naturelle à cet âge pour aller, de nuit, errer dans le cimetière désert où des ombres l’ont poursuivi la veille. Il va même jusqu’à s’introduire dans le mausolée en cassant une fenêtre ! L’homme en noir le repère et ne le lâchera plus – jusqu’à la fin. Mike l’a vu la veille aux jumelles porter tout seul le cercueil de l’ami assassiné que quatre hommes suffisaient à peine à soulever.

Graves and coffins sont les accessoires obligés de tout fantasme yankee sur la mort ; sex en est un autre et la blonde de volupté, qui s’installe seule au bar en robe bleu nuit pour attirer les jeunes hommes, est un piège. La religion n’apparaît quasiment pas pour conjurer ces craintes, autre bizarrerie, mais ce film américain en reste tout imbibé : le sexe est « mal », le diable menace, l’autre monde est un enfer possible. Mike met à un moment un chapelet dans sa poche de poitrine – celle-là même où il mettra le doigt coupé – mais aucune croix ne décore le cimetière et le chapelet ne servira à rien contre le croquemort immortel.

Mike suit partout son grand frère Jody de peur d’être abandonné. Ce dernier est revenu pour enterrer son ami assassiné et se laisse aller un soir à boire une bière et draguer la fille en bleu, solitaire, au bar. Mike les suit au cimetière où ils vont – bizarrement – baiser ; ce serait soi-disant « excitant ». L’adolescent se repaît du spectacle de son frère en train d’enfourcher la fille et sourit de plaisir lorsqu’apparaissent ses seins nus. Mais il crie de peur lorsqu’un nain à capuche tente de lui sauter dessus par derrière, interrompant la baise – et il va ainsi sauver Jody du coup de poignard fatal auquel s’attend le spectateur pour y avoir assisté dans la première scène.

Après l’escapade de Mike dans le mausolée et le doigt du croquemort coupé en refermant la porte qu’il ramène comme preuve, les deux frères sont comme les doigts de la main. Ils décident, bizarrement seuls, d’en avoir le cœur net et s’introduisent dans le monument – de nuit. Ils découvrent qu’il est un sas pour un autre monde, mais pas celui de la religion. Les morts, récupérés dans les cercueils (ils sont rangés vides), sont compactés en nains qui pèsent une centaine de kilos et expédiés en bidons vers l’ailleurs via un sas magnétique derrière la porte noire.

Jody apprend à son petit frère qu’il faut tirer pour tuer, sans ces sommations ineptes du juridisme qui font perdre du temps. Il descend d’un coup de fusil bien ajusté la sphère foreuse qui fonce vers la tignasse du gamin. Il repousse quelques nains au pistolet à l’occasion. Mais le drame va se nouer, car les frères sont marqués par l’homme en noir qui les veut pour lui. La fin est terrible, en double retournement…

Cauchemar ? C’est ce qui est dit, mais cet univers clos, sans recours à une quelconque autorité (ni flics, ni juge, ni curé, ni adultes), fait revenir sans cesse au même cimetière (où personne n’aurait l’idée saugrenue de s’y balader la nuit), aux mêmes couloirs labyrinthiques du monument funéraire, à la même maison familiale déserte et encombrée. Nous sommes dans l’obsessionnel du rêve, le ressassement maniaque des angoisses de Mike à l’égard de la mort. Ses parents sont décédés, son grand frère va inévitablement les suivre, ses amis y passeront : et lui ?

Don Coscarelli a déclaré y avoir projeté ses terreurs, et on le croit sans peine malgré les invraisemblances et le bricolage de certaines scènes (à cause d’un petit budget). Signe d’obsession, Mike ne porte que trois chemises différentes dans tout le film, malgré les jours qui passent et la boue de ses mésaventures. Il a comme doudou une veste en jean et comme substitut viril un couteau de commando à la Rambo.

Le thème musical lancinant de Fred Myrow et Malcolm Seagrave ajoute à l’atmosphère lancinante, répétitive, obsessionnelle. La lumière, travaillée, baigne de feu au briquet, de vapeur dans les phares, d’un air clinique le funérarium ; l’ombre n’en est que plus menaçante, le grand cimetière sous la lune apparaît comme un antimonde.

Ce film, devenu un classique de l’horreur, a reçu prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1979 et a été nommé au Saturn Award du meilleur film d’horreur en 1980. Il ne vaut pas Shining, mais reste à voir !

DVD Phantasm, Don Coscarelli, 1979, Angus Scrimm, A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Reggie Bannister, Kathy Lester, Terrie Kalbus, Lynn Eastman, David Arntzen, ESC editions 2017, 89 mn, €14.68, blu-ray €29.90

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Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll

Harry (Sergi López) est un fils à papa à l’accent portugais qui n’a jamais rien fait de sa vie et qui ne supporte pas qu’on le contrarie. Ses parents arrivistes lui ont donné un prénom anglo-saxon prétentieux (Harold) jurant avec un nom d’immigré des années 70 (Balestero). Il s’est trouvé adolescent complexé dans un lycée du Cantal, à admirer son condisciple Michel (Laurent Lucas) qui écrit des poèmes et commence une nouvelle dans le journal du bahut. Comme par hasard, il le retrouve vingt ans plus tard dans les toilettes d’une autoroute vers le sud.

Ce n’est pas ce que vous croyez, Harry n’est pas homo, il saute toute jupe qui passe et est présentement avec Prune (Sophie Guillemin), une ravissante idiote au prénom niais qui adore la baise. Mais il a fait une fixation sur le créateur qu’était Michel, futur romancier croyait-il, et ne l’a jamais oublié. Il connait même par cœur un poème de lui, un rien grandiloquent, éjaculation métaphysique d’adolescent sur les poignards de nuit.

Plutôt collant – rien ne doit résister à son désir – Harry invite Michel, sa femme Claire (Mathilde Seigner) et leurs trois gamines infernales (Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata) au restaurant. Mais il fait très chaud, les enfants sont épuisés et énervés, l’antique auto familiale cliquette et n’a pas la clim (le cinéaste prend bien soin de ne jamais nous faire reconnaître la marque miteuse, sauf que le capot s’ouvre depuis le pare-brise). Il propose alors de « boire un verre » en les accompagnant jusque chez eux avec sa grosse Mercedes. Coincé par une politesse de lâche et bien qu’il n’ait pas reconnu Harry, Michel finit par accepter, demandant pour la forme à Claire si cela lui va. Celle-ci n’a pas d’objection valable et les deux voitures roulent vers la maison de campagne une ancienne ferme isolée au milieu de nulle part, à deux heures de route de « la ville » (Aurillac ?) où habitent les parents de Michel.

Peu à peu, insidieusement, Harry s’impose. Il prend dans sa voiture climatisée pour une partie du trajet Claire et la plus petite des filles qui pleure d’agacement ; il se propose de ramener Claire en panne au supermarché. Pour lui, habitué au fric et à ce que ses désirs de fils unique soient immédiatement réalisés, « il y a toujours des solutions ».

La chaleur a énervé toute la famille, la voiture médiocre en long trajet les a tous fatigués, la ferme en travaux constants est inconfortable, les grand-parents sont avides de voir leurs petites-filles tout de suite malgré « la double otite » de la plus jeune – et le ton monte vite entre les époux. Michel, qui n’a plus jamais écrit depuis ses 17 ans, enseigne le français à Paris à des Japonais. Il est pris par ses obligations familiales, son couple, sa ferme à restaurer, ses parents envahissants (Liliane Rovère, Dominique Rozan) – car il est le seul des deux fils à avoir réussi bourgeoisement un métier et une famille. Harry leur veut du bien, et ce qu’il leur propose au début n’est pas si mal : il leur offre une voiture neuve, un gros 4×4 Mitsubishi familial climatisé. Incompréhension, refus, acceptation provisoire sous forme de « prêt » – ce cadeau sera finalement digéré par la famille car vraiment utile, d’autant plus que la guimbarde initiale a des caprices de démarreur.

Fort de ce succès, Harry va plus loin. Il désire que Michel recommence à écrire, de ces textes qui l’ont ravi jadis. Qu’il reprenne par exemple la nouvelle inachevée intitulée « Les singes volants ». Le prof devenu adulte et rangé trouve cela « absurde », pour lui ces fantasmes sont du passé, il a d’autres préoccupations terre-à-terre indispensables. En bref tous les prétextes que l’on prend, une fois adulte, pour oublier ses élans d’adolescence et se réduire au rôle social que le système et les parents vous ont préparés. Harry, en ce sens, a raison de forcer Michel, d’instiller le désir de reprendre sa vie créatrice interrompue par la vie matérielle du couple et de la progéniture.

Mais Harry se croit tout-puissant, peut-être compense-t-il un complexe d’infériorité dû à ses origines, malgré la richesse transmisse par papa (dont le décès n’est peut-être pas innocent). Il veut régler un à un tous les problèmes et intimide chacun en disant carrément ce qu’il pense ; il manipule même les gens en les prenant au piège de leurs contradictions. Les parents de Michel sont-ils toxiques et envahissants ? Ils exigent de voir leurs petites-filles de suite, ont décidés sans en parler de refaire la salle de bain de la ferme du fils en rose « fuchsia », déprécient Claire devant elle… Ils doivent disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que d’emprunter une camionnette en livraison, de sonner à leur porte en pleine nuit, de les inciter à suivre pour aller au secours de Michel « qui a des problèmes », puis de les pousser dans le ravin. Ni vu, ni connu, le père de Michel était interdit de conduite sur les longs trajets en raison d’une maladie.

Le frère Eric (Michel Fau), venu pour l’enterrement, est un loser en pantalon cuir, veste de daim à franges, cheveux longs et amours compliqués, qui dénigre ouvertement les œuvres adolescentes de Michel retrouvées dans sa chambre. Il doit disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que de l’inviter à monter dans la Mercedes pour le trajet jusqu’à la ferme où il s’est invité pour « la fin des vacances », puis de simuler une crevaison et de lui faire son affaire. En prétextant ensuite qu’il a vitupéré toute la famille et décidé de repartir chez lui. Qui va s’en inquiéter puisqu’il est ainsi : fantasque, et qu’il vient de rompre au téléphone avec celle (ou celui) qu’il baisait depuis deux mois. Cet instable, toxique lui aussi, ne manquera à personne.

Mais Sarah, la seconde des filles qui a dans les 5 ans, se tient derrière Harry lorsqu’il ouvre le coffre où gît le cadavre d’Eric et récupère le portable qui sonne pour le briser volontairement sur la carrosserie. A-t-elle vu ? A-t-elle compris ? Le spectateur saisit en tout cas à ce moment-là que Harry ne peut plus s’arrêter même s’il le voulait. Il lui faut faire le vide autour de Michel pour qu’il retrouve sa personnalité et son talent, qu’il se remette à écrire sans tous ces parasites qui lui sucent l’énergie. Lors d’une conversation, il s’en ouvre à son ex-condisciple qui, effaré, le renvoie dans ses buts en lui disant que chacun vit sa vie comme il l’entend, avec les compromis qu’il accepte, et que lui Michel par exemple, ne demande pas à Harry de se séparer de Prune qui « est idiote » parce que cela inhibe son intellect !

Harry, logique, se dit qu’il a raison et exécute Prune sur l’oreiller. Il descend le cadavre du second étage de la ferme par l’escalier, en pleine nuit, mais le bruit intrigue Michel qui s’était réfugié aux chiottes pour écrire. Car écrire à nouveau le titille et Claire ne comprend pas ; il en rêve, fait des insomnies, se lève alors pour griffonner assis sur le siège des toilettes. Au vu de Harry qui farfouille pour trouver un sac afin d’envelopper la tête ensanglantée de Prune, il se laisse embringuer dans le recel de cadavre, l’aide à transporter le corps jusqu’au puisard sans fond qu’il rebouche épisodiquement depuis des années pour empêcher les filles d’y tomber.

Encouragé par cette acceptation, Harry croit venu le moment d’en finir et de libérer Michel de ses liens bourgeois qui l’empêchent de créer. Il choisit deux couteaux de cuisine dans le tiroir et en tend un à son ami, lui proposant d’aller égorger Claire tandis que lui s’occupera des filles. Michel, sur les premières marches d’escalier face à lui, est sidéré. Comme Harry s’avance pour exécuter le plan qu’il a lui-même imposé, Michel résiste, passivement mais sans trembler. La lame du couteau s’enfonce dans les côtes de Harry et lui perce le cœur, cet organe physique dont il n’a pas l’équivalent affectif.

Car Michel a appris au contact de Harry. Celui-ci l’a réveillé de sa léthargie, il lui a montré comment devenir lui-même. Si Michel rejette absolument les excès de Harry, il convient qu’il ne lui faut en effet pas toujours se soumettre, ni aux enfants toujours plus exigeants, ni à son épouse qui attend lui tout et le reste, ni à ses parents qui le considèrent comme un éternel mineur. Il faut poser des limites. Michel regimbe contre Claire qui lui demande pourquoi il écrit ; il résiste de même à Harry lorsqu’il lui propose l’impensable : tuer sa femme et ses propres enfants. Harry mort, rien de plus simple que de lui faire rejoindre Prune dans le même trou. Qu’il rebouche à force de brouettes dans la nuit. Harry, énervé le jour d’avant, par un caprice d’enfant gâté a « eu un accident » avec sa belle voiture et est revenu à pied : il ne laisse aucun indice.

Et c’est un Michel épuisé mais apaisé qui voit le matin suivant, la tête claire au point d’écrire une nouvelle plus personnelle que sa femme cette fois apprécie, et de rentrer dans le silence des filles, calmées par la climatisation de la puissante voiture familiale, cadeau de Harry.

Aucun scrupule à avoir, nous dit le film ; chacun doit vivre sa vie avec le minimum de contraintes, surtout sociales et familiales. Nous sommes bien à l’orée du nouveau millénaire – avant tout égoïste et volontiers narcissique – où les enfants gâtés représentent la quintessence de la société (voyez Sarkozy ou Trump…). Les relations humaines sont toujours plus complexes que le simple dilemme entre amour et détestation : ceux que l’on aime peuvent être chiants ou même toxiques, à chacun de poser de nettes limites de ce qui est acceptable ; ceux que l’on déteste peuvent voir mieux que vous ce qui vous contraint, à chacun de mesurer le vrai qu’ils expriment. Le climat du film passe de l’ordinaire à l’exceptionnel, de la civilité à la sauvagerie ; il oblige à se recentrer sur ce qui importe le plus : sa création (ses enfants, son écriture). Ce n’est pas un film d’action mais de suspense – Hitchcock n’est pas loin !

DVD Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, 2000 avec Laurent Lucas, Sergi López, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Liliane Rovère, Dominique Rozan, Michel Fau, Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata, M6 vidéo 2004, 112 mn, édition collector €24.80, édition simple €5.75

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Le monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall

La fin des années cinquante était à la guerre froide et la crainte majeure était la disparition humaine dans l’holocauste nucléaire. Dans cette œuvre de fiction, Ralph (Harry Belafonte) est un technicien de la mine qui inspecte des tunnels pourris par l’infiltration. Il communique avec la surface lorsqu’un éboulement survient, qui le laisse enfermé cinq jours. Ce n’est que lorsque le bruit des pompes stoppe brusquement que le jeune homme réalise que les secours ne viendront jamais.

Il se prend alors en main, en vrai self-made man, et pioche les parois des tunnels dont il connait le plan. Il réussit, trempé, sali, à remonter à l’air libre. Là… ce qu’il découvre le laisse sans voix : il n’y a plus personne – nulle part. Seuls des bâtiments et des machines, aucun être humain ni animal et, ce qui est plus surprenant (et reste inexpliqué) aucun cadavre.

Sur un journal qui traine, il lit que la fin du monde approche sous la forme d’un nuage d’isotopes radioactifs et que des millions de personnes fuient sans espoir. Lui veut revenir chez lui, regagner New York. Il brave donc les tabous sociaux et moraux pour voler une belle Chrysler toute neuve dans une vitrine d’agence automobile, et joindre la Grosse pomme. Pont embouteillé, tunnels encombrés, il ne peut passer qu’à pied. Et là, le même spectacle : pas un chat ! Il crie et tire au pistolet entre les grands buildings au cas où quelqu’un… Mais personne ne répond.

Résigné à rester le dernier homme sur cette terre, il entreprend de recréer la civilisation qu’il connait, en bon technicien. Il a la volonté et l’ingéniosité d’un Robinson Crusoé urbain. Il s’installe dans un quartier chic, occupe un grand appartement, bricole un générateur pour avoir du courant, rapporte de la bibliothèque des livres menacés par des fuites du toit, et des musées des tableaux qu’il aime. Par solitude, il adopte deux mannequins de plastique auxquels il parle, jusqu’à ce que le dandy mâle lui tape sur les nerfs avec son éternel sourire commercial figé. Tout le symbole de la société inhumaine qui a péri.

Lorsqu’il le jette des étages et qu’il s’écrase sur l’asphalte, Ralph entend un cri : c’est une jeune femme (Mel Ferrer) qui l’espionnait mais n’osait pas se découvrir. Elle est blanche, blonde, vierge ; lui est octavon – autrement dit « nègre » malgré sa pâleur – mâle, décidé. Adam et Eve vont-ils se reconstituer ?

C’est faire bon marché de la Morale religieuse bimillénaire et des Tabous sociaux inculqués depuis l’enfance : en 1959, une femme blanche ne fraie pas avec un nègre, même s’il est beau, viril et qu’il reste le seul mâle au monde. Donc chacun vit chez soi, le nègre n’est pas violeur (contrairement aux fantasmes) et c’est la fille qui apparaît dans toute son hystérie lorsqu’elle se met en colère par caprice, juste pour exister. Si le politiquement correct racial est remis en cause dans ce film, le machisme d’époque a encore du chemin à faire.

Ralph bricole une radio et lance sur les ondes un message mondial : « ici New York, il y a des survivants, je serai à l’écoute tous les jours à midi » (il ne précise pas de quel méridien, New York étant réputé le centre du monde). Il reçoit un jour de vagues rumeurs de l’Europe. Le couple n’est donc pas seul sur terre, ce qui reconstitue immédiatement les barrières de race et de classe. Ralph veut rester à sa place, il n’envie personne et ne jalouse pas les Blancs ; en bon Américain il se suffit à lui-même, vaguement croyant lorsqu’il est montré étendant les bras dans une église, comme en prière des premiers temps.

Un jour, un bateau remonte l’Hudson à moteur : il y a donc quelqu’un à bord. C’est un autre homme, blanc, qui survit lui aussi bien que très atteint. Ralph va le sauver par des connaissances médicales de base et des piqûres conseillées en cas d’irradiation par le Comité qui s’était constitué avant la catastrophe. Le nouveau reprend des forces et le couple à trois s’organise. Mais la société ne serait pas telle qu’elle est si la rivalité des mâles ne devait tout gâcher pour la femelle. Ce n’est pas Ralph qui réclame sa part, il respecte la volonté de la fille ; c’est le nouveau qui le provoque en duel dans la ville, armé de fusil dont les boutiques regorgent. Va-t-on rejouer le Far West ?

C’est sans compter sur la volonté de Ralph de dépasser tout cela. Il jette son fusil et surgit sans arme devant son rival : tuer et baiser – ces pulsions primaires – ne l’intéressent pas. Le Noir se montre au-dessus du Blanc par sa grandeur d’âme et sa raison plus universelle.

Mais ce sommet moral est à mon avis abîmé par le final guimauve où la fille vient prendre la main de chacun des hommes, le trio réconciliés s’éloignant par la rue vers l’horizon comme de vagues lonesome cow-boys

Du titre, nous comprenons bien le monde, plus ou moins la chair, mais que vient faire « le diable » dans cette galère ? Le monde connait sa (presque) fin, la chair se manifeste surtout dans la volonté animale de Ralph le nègre de s’en sortir (son aspect dépoitraillé au fond de la mine est révélateur de l’énergie vitale, quasi-sexuelle, qui l’habite) – absolument pas chez la fille (restée vierge et bébête). Mais le diable ? Est-il dans le désir du troisième survivant ? Dans ces armes à feu en libre-service de la société consumériste ? Dans l’Apocalypse prévue par la Bible ?

Ceux qui ne voient ces simagrées que comme des légendes anciennes saisissent mal les comportements humains de cette histoire, ainsi faussement « expliqués ». Simple, humaniste, universel, le film n’entre pas assez dans la profondeur des personnages. Epoque coincée oblige. Même si Belafonte s’engagera dans la lutte pour les droits civiques des Noirs et deviendra ambassadeur pour la paix.

DVD Le monde, la chair et le diable (The World, the Flesh and the Devil) de Ranald MacDougall, 1959, avec Harry Belafonte, Inger Stevens, Mel Ferrer, Wild Side Video 2012, €8.99

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Franz-Olivier Giesbert, L’Américain

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L’Américain c’est lui-même et c’est aussi son père. FOG, aux initiales de brouillard, est quelqu’un qui ne s’est jamais aimé et ce livre le montre à l’envi. Sa première phrase est « J’ai passé ma vie à essayer de me faire pardonner » – et la dernière « je me rappelle avoir prié longtemps sur le pas de la porte ». Franz-Olivier, au prénom d’origines mêlées allemande (lointainement juive), américaine et française, dit son écartèlement de fils aîné d’une fratrie cinq dont il ne parle quasiment pas. Car, enfant solitaire, son père battait sa mère – et lui à l’occasion.

Comme Pascal Bruckner, mais avec plus d’émotivité et moins de style, Giesbert raconte son duel entre son père et lui. Il déclare ne jamais lui adresser la parole mais ne cesse de relater des conversations ; il veut le tuer enfant, mais c’est pour l’admirer et se mesurer à lui à chaque instant. Ainsi va-t-il à 15 ans rencontrer Giacometti à Paris pour apprendre à peindre – pour faire mieux que son père peintre. Ainsi feint-il d’admirer l’Amérique, que son père déteste. Ainsi s’improvisera-t-il tueur des lapins, canards et poules parce que son père a en horreur d’ôter la vie (il les cuisine après en cocotte avec du chou et des petits oignons). Ainsi commercialisera-t-il les poulets et lapins qu’il élève, parce que son père méprise les marchands. Ainsi sera-t-il journaliste sans avoir fait d’études, engagé pigiste à 18 ans aux pages littéraires de Paris-Normandie, parce que son père dénigrait les pisseurs de copie. Et l’on pourrait multiplier les exemples…

Il n’a jamais pardonné à son père – c’est bien la peine de se dire chrétien ! Il ne se pardonne donc pas à lui-même, ce qui l’enfonce dans le masochisme et le ressentiment. Il avoue un viol vers dix ou onze ans : un beau jeune soldat ricain blond et bronzé, la chemise ouverte jusqu’au troisième bouton (tous les poncifs homos des années 2000 ?), lui a montré sa queue et demandé de le sucer avant d’user de lui. Dit-il. C’est aujourd’hui tendance de déclarer avoir été violé et, s’il déclare s’être évanoui, il ne manque pas de reconstruire soigneusement des souvenirs en tout un chapitre. Pour conclure par une pirouette : « Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas si malheureux d’avoir été violé. Je devins du jour au lendemain un personnage important (…) Je sus aussi, pour la première fois de ma vie, que mon père m’aimait… » p.42.

Il ne manquera pas de se branler frénétiquement ensuite, jusqu’à devenir cave, ce qui a suscité un conseil attentif de son père. Qu’il n’a pas suivi, se vantant même d’avoir appris à se masturber avant même de savoir marcher, en levrette dans son berceau ! Provoquant, ce livre est un repentir, une confession en vue d’une absolution publique. Car FOG est catholique, ses deux grands amours à 14 ans étaient le pape Jean XXIII et le communiste Waldeck-Rochet. Sa mère croit, prof de philo plutôt social-démocrate adepte de Kant avant de virer socialiste ; son père est anticlérical hégélien et volontiers anarchiste de droite, « trotsko-nixonien » dit drôlement le fils. Lui se voue à Spinoza.

Si l’ouvrage se lit bien, l’autodénigrement constant met mal à l’aise, comme si avouer des turpitudes permettait de se rendre intéressant ou, pire, de s’absoudre de ce que l’on est devenu. Alors que le père a débarqué comme soldat à Omaha Beach le 6 juin 1944 et que la guerre l’a brisé. Le lecteur qui connait les biographies et anecdotes sur les autres faites par l’auteur (Mitterrand, Chirac, Sarkozy) ne manquera pas de voir, dans le cynisme des questions, la façon de creuser les secrets et l’ironie grinçante des jugements, combien Franz-Olivier Giesbert pâtit de son enfance. Malgré la Normandie et sa terre sensuelle au printemps, malgré les bêtes et leur attachement.

Meurtri, l’être humain accouche-t-il d’un écrivain pour autant ? Selon ce livre, pas vraiment.

Franz-Olivier Giesbert, L’Américain, 2004, Folio2006, 183 pages, €7.20

e-book format Kindle, €6.99

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Steven Saylor Le Jugement de César

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Steven Saylor est un Américain qui rend ridicule les caricatures. Un Texan qui plus est. Mais il n’a rien à voir avec la famille Bush, ni par le sang ni par l’esprit : il n’ignore pas le reste du monde, il ne s’intéresse pas aux affaires, la tradition occidentale plus que la Bible lui tient lieu de guide. Diplômé d’histoire, ex-journaliste, il est devenu écrivain. Son dada est le roman policier historique avec pour cadre la Rome de César. C’est documenté, réaliste, stoïcien.

Gordianus est un vieil avocat, citoyen romain, qui a eu l’occasion de côtoyer durant ses huit précédentes enquêtes les grands de ce monde-là : César, Pompée et tant d’autres. Il est pris malgré lui dans les intrigues du pouvoir, les filets des passions et les cruautés du temps. A l’aube de ce roman, le destin détourne son navire du phare d’Alexandrie pour le rejeter à l’est du delta du Nil. Son épouse Bethseda, égyptienne d’origine, a une étrange maladie dont elle est sûre de guérir en allant se retremper dans les eaux primordiales du Nil. Le couple voyage avec Rupa, jeune hercule muet et libre, adopté sur promesse à sa sœur décédée, et deux jeunes esclaves, Mopsus et Androcles, de 10 à 12 ans.

Sur cette côte déserte d’Egypte, le bateau est capturé par… les Romains. Tout serait pour le mieux si la guerre ne faisait rage entre César et Pompée. Ce dernier vient d’être battu à Pharsale et cherche dans la province du Nil de quoi se refaire. Le problème est que Gordianus et Pompée se sont déjà rencontrés et qu’ils ne s’apprécient guère. C’est même de haine dont il s’agit. Et ce n’est pas sans trembler que Gordianus est fortement convié à rejoindre la galère du Magnus…

L’action est ainsi enlevée, dans un décor sobrement brossé qui fait le lecteur y croire. La douceur du Nil, la splendeur des palais d’Alexandrie, la foule vivace et émotive des quartiers, tout est croqué à traits vifs, presque cinématographiques. Les éclats, les sons, les odeurs, sont disséminés pour habiller les heures et colorer les sentiments. Les personnages ne sont pas des pantins, ils vivent : du soudard couturé qui étrangle de ses propres mains un espion tremblant sur ordre de son maître, à la belle prêtresse d’Isis toute dévouée à sa maîtresse. Nous assistons en direct à la mort de Pompée, nous avons une interview avec le frêle roi Ptolémée qui n’a pas 15 ans, nous voyons surgir dans un coup de théâtre sa sœur intrigante Cléopâtre, nous sommes conviés par César et nous ne l’admirerons pas autant que le fit l’histoire. Nous visitons le tombeau d’Alexandre, contemplons le grand phare d’Alexandrie dont le feu se voit de très loin, nous baignons dans le Nil fertile et doux, explorons avec les gamins les passages secrets du palais hellénistique.

Il y a du poison, du poignard et des lances, des navires de guerre et des armées, des trônes et des alcôves. L’époque et le lieu furent propices aux intrigues shakespeariennes et Gordianus-dit-le-Limier se doit d’être à la hauteur de sa réputation. D’où cette étonnante rencontre avec Vénus, une Aphrodite de marbre aux yeux de lapis, descendante d’Isis et « tout entière à sa proie attachée »…

Mais il y a une intrigue. Qui a voulu tuer César ? Pompée, certes, mais par-delà la mort ? Qui d’autre ? Ptolémée, éphèbe émotionné de puberté, jaloux des sentiments du grand César pour sa sœur ? Cléopâtre, qui veut attirer par politique le général sur sa couche ? Un chambellan de l’un ou une suivante de l’autre, jaloux de ses attentions pour leurs dieux vivants ? Un très intime de César qui mesure – enfin – l’hubris du maître ? C’est de tout cela dont il s’agit, petit polar au milieu de la grande politique. Car l’Egypte n’est plus gouvernée ; la guerre civile entre le frère et la sœur – pourtant officiellement « époux » selon la tradition – oblige Rome à intervenir. Qui César va-t-il privilégier ? S’il se veut neutre au départ, les circonstances vont évoluer et le forcer à choisir. Cornélien dilemme.

Autant dire qu’outre l’exotisme de l’époque et du décorum, qu’outre l’action qui ne manque pas et l’affection que nous éprouvons très vite pour les facéties des garçons et du chat Alexandre, la psychologie humaine garde ses droits. Les humains sont complexes et fort bien analysés par l’auteur américain. Nous ne sommes pas vraiment dans Corneille, pas non plus dans Racine, encore que… plutôt quelque part du côté de Shakespeare. Et c’est passionnant.

Steven Saylor, Le jugement de César, 2004, collection Grands Détectives 10/18, 2007, 413 pages, €11.65

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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Christine, film de John Carpenter

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Grand Prix 1984 du Festival international du film fantastique d’Avoriaz d’après le roman homonyme de Stephen King, ce film qui se passe en 1979 joue à la perfection des fantasmes américains : la peur du sexe, l’amour de la mécanique, la vengeance dans la peau.

Arnie Cunningham (Keith Gordon) est un ado mal à l’aise et couvé par sa mère ; il s’est inscrit après le lycée dans une section de mécanique. Avec ses lunettes carrées bordées de noir qui lui donnent un air de vieux et sa carrure d’avorton, il est la cible des machos qui peuplent cette formation d’ouvriers ras du front. Seul Dennis Guilder (John Stockwell), footballeur (américain) beau gosse et musclé, reste son ami et le protège mollement. Ces ados censés avoir 17 ans en ont 22 ans lors du tournage, ce qui rassit un peu trop leur jeu au détriment de la fébrilité immature propre à l’âge requis.

Arnold dit Arnie, lui qui n’a jamais osé aborder une fille, tombe raide dingue d’une carrosserie bien roulée aux lèvres sensuelles et à la robe rouge sang. Mais Christine n’est pas un être de chair, c’est une bagnole, une Plymouth Fury de 1957. Une série spéciale, puisque les Plymouth de l’époque sortaient de la chaîne en beige. Le culte de la mécanique, notamment de la voiture, est survalorisé chez les Yankees et Stephen King comme John Carpenter se moquent de ce travers machiste et carrément sexuel. Ne dit-on pas en français « rouler des mécaniques » ?

L’homme est plus amoureux de sa voiture que de sa femme ou de sa petite amie ; il la bichonne, lui donne un petit nom, lui parle doucement pour qu’elle démarre. Il la lustre et la caresse, la pénètre de clés et tubes divers pour la faire jouir à l’aide d’huile et de carburant, la fait ronronner dans les rues ou rugir sur l’autoroute jusqu’à la jouissance. On ne sait pas qui, de l’homme ou de la machine, connait le plus l’extase dans les pointes de vitesse ou dans le balancement déhanché de la suspension dans les courbes.

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La Plymouth est en ruines après 21 ans, mise en vente par le frère d’un homme qui s’est tué en elle, absorbant ses émanations volontairement par le biais du pot d’échappement. La voiture avait déjà assassiné sa petite fille de 5 ans puis sa femme – par jalousie ? Une scène préalable nous montre un ouvrier « Gros con » de la chaîne qui succombe sur son cuir, dans l’habitacle, après l’avoir souillée de son cigare et de ses pattes sales sans respect. Ce qui apparaît au départ comme un incident prend de l’ampleur à mesure que le film avance. Arnie répare son acquisition, faite en dépit de ses parents, délaisse son ami, devient sûr de lui jusqu’à l’arrogance. Il se transforme physiquement, quitte ses lunettes et s’habille pour se mettre en valeur. Comme s’il avait été pris en main par une femme – ce que l’on pensait indispensable pour devenir un homme dans ces années-là.

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Mais il est tombé sous la coupe d’une Christine jalouse qui se venge de tous ceux qui font du mal à sa carrosserie tels Clarence « Buddy » Repperton (William Ostrander), voyou renvoyé du lycée pour avoir menacé Arnie d’un couteau à cran d’arrêt et massacré sa tôle à coups de masse ; tel le gros Peter « Moochie » Welch (Arnie Malcolm Danare), copain de Buddy, qui prend les gens par derrière faute d’oser les affronter par-devant et jouit de leur écrabouiller les couilles. Lui finira écrasé… aux couilles, dans un garage, tandis que Buddy finira grillé vif par cette voiture satanique capable de rouler tout en feu. Sa couleur l’apparente au Diable, ce personnage qui hante l’inconscient biblique de ces Yankees décidément pas comme nous.

Leigh Cabot (Alexandra Paul), la plus belle fille du lycée, est draguée par Dennis avant d’être captée par la magie d’Arnie. Mais, après la surprise des premières relations, elle se voit délaissée au profit de sa rivale Christine. Si le sexe va à Leigh, l’amour va à Christine. La bagnole tente de l’étouffer dans l’habitacle, au cinéma en plein air où Arnie et elle viennent de s’engueuler. Pourquoi cet intérêt exclusif que le garçon porte à sa mécanique, de tôle, au détriment de la sienne, de chair ? Leigh n’a-t-elle pas des yeux de chiot et des seins en bombe comme tous les acnéiques en rêvent ? Sauf qu’Arnold est possédé par ce démon d’engin en robe rouge qui le venge et le rend invincible.

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Dans ces années, l’ayatollah Khomeiny en Iran a fait multiplier les prix du pétrole par trois entre janvier 1979 et décembre 1981 : consommer de l’essence sans compter avec des suceuses aussi goulues que les lourdes Plymouth montées dans les années 50 devient un péché. Confondre la matière inerte avec la création de Dieu est un autre péché, même si les yeux de Christine s’allument tout seul, si elle s’exprime par l’autoradio qui diffuse des vieux tubes, et si elle rugit de rage en écrasant ses ennemis. Pour punition divine, Dennis intervient en statue du Commandeur aux manettes d’un gigantesque Caterpillar (pendant viril de l’auto Christine), avec Leigh en appât pulpeux, hypnotisée par la lueur des phares. Arnie va finir empalé par un éclat du parebrise de sa maitresse et Christine se fera monter par l’engin mâle encore et encore, jusqu’à finir en cube compressé dans une décharge. Dans l’outrance, c’est très américain.

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Outre l’adolescence, la culpabilité du sexe, l’amour pécheur avec la mécanique, le film critique de façon acerbe les parents destructeurs au travers de leur hypocrisie. Les mensonges, proférés par bons sentiments, masquent l’égoïsme possessif de ces petits-bourgeois américains qui répugnent à voir leur enfant grandir et quitter le nid, aller aimer ailleurs. Ils veulent tout régenter, tout contrôler, tout orienter. La fille est en général le moyen de transgresser ; c’est ici la voiture.

Les personnages secondaires ne manquent pas d’intérêt, comme Will Darnell (Robert Prosky) en gras garagiste mâchouillant éternellement sa chique d’une lippe désabusée ou Regina Cunningham (Christine Belford), mère d’Arnie, vraie jument castratrice du genre qu’on appellera plus tard Executive Woman.

Toute la musique est composée par John Carpenter et Alan Howarth et rythme sur de vieux airs de rock’n roll cette alternance d’émotions et de frissons qui font vibrer le spectateur.

Ce n’est pas un grand film, mais il révèle les dessous pas très propres d’une Amérique dominatrice et sûre d’elle-même – jusqu’à tenter de dresser ses propres rejetons au Bien. Orgueil, fanatisme, brutalité : nous comprenons pourquoi l’adolescence fragile pouvait, en ces années-là, préférer la machine à la femme. Et, en 2003, torturer et dézinguer sans état d’âme des Aliens – pourtant humains irakiens.

DVD Christine (John Carpenter’s Christine), film de John Carpenter, 1983, avec Keith Gordon, Roberts Blossom, Christine Belford,  Sony Pictures 2006, €7.99 

Stephen King, Christine, Livre de poche 2001, 411 pages, €7.90

e-book format Kindle, €7.49

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Stanley Kubrick, 2001 L’odyssée de l’espace

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Certains trouvent ce film génial, d’autres par moment terriblement ennuyeux ; il reste cependant un « film culte » que chacun doit avoir vu pour sa culture personnelle…

Car il s’agit d’une odyssée, c’est-à-dire une un voyage d’aventure à travers le temps et l’espace, une réflexion philosophique sur le devenir : qui suis-je ? où vais-je ? dans quel état j’erre ? Kubrick, étayé par le roman de Clarke, veut démontrer l’évolution linéaire de l’humanité, des australopithèques à l’an 2001. Ce nouveau millénaire était réputé, en 1968, « terminer » un cycle (l’ère du Verseau, the Age of Aquarius de Hair ?). Autant dire tout ce qu’a de biblique et de judéo-chrétien une telle vision du monde. Mais elle faisait consensus en ces années où la science était d’autant plus euphorique que la guerre du Vietnam démontrait toutes les capacités de massacre de « la » civilisation.

Le synopsis du film est simple, voire simpliste : une bande de quasi singes pré-humains (australopithèques), s’agite en rond en poussant des cris gutturaux, faisant de grandes démonstrations de virilité genre hakka face à d’autres groupes. Des banlieues aux footeux, observons que l’humanité mâle primaire n’a pas vraiment évolué… Mais voilà qu’un fourré moins obtus que les autres touche un mystérieux monolithe noir, planté un beau matin du monde sur la terre africaine (inspiré de la peinture de Georges Yatridès). Et il devint moins con. C’est magique, mieux que l’Éducation nationale, cela peut rassurer les cerveaux étroits des banlieues : on peut être « élu » par une Puissance supérieure sans rien d’autre à faire qu’à y croire. C’est ainsi qu’Allah est grand.

L’homme, donc, dans cette vision bibliquissime, n’a aucune part dans son évolution : il est « appelé » par de Grands ancêtres à la lumière. Elle vient de Jupiter (le père des dieux et la plus grosse – planète, bien sûr). Les monolithes noirs rectangulaires, de proportions « parfaites » dans le roman (1 × 4 × 9, les carrés des trois premiers entiers naturels non nuls), sont les relais qui permettent l’essor de l’Esprit dans l’univers.

Notons que l’homme (mâle) n’évolue qu’en apprenant à tuer : c’est un os ramassé par le premier singe qui servira de massue pour s’imposer aux ennemis. Le mâle entraîne évidemment les femelles (qui n’ont rien à dire dans le film) et l’humanité avance en esprit par le meurtre. Il permet l’accès à la viande, dont les poilus se repaissent ignoblement après cet accès de génie.

La scène initiale est un peu longue, tout comme celle de la fin. Le réalisateur ne veut rien démontrer et il étale ses séquences pour que le spectateur ait le temps de se laisser aller à sa propre idée. C’était peut-être révolutionnaire en 1968 mais passe assez mal aujourd’hui, sauf pour les hypnotisés complètement lobotomisés par les images et la musique, qui mettent leur cerveau pensant entre parenthèses durant ces temps morts. Un quart d’heure d’hyperespace coloré à la fin, c’est bien long ! Mais quand on n’a rien à penser, on se laisse emporter. Tout comme l’humanité en son Évolution selon saint Stanley.

Le film opère un saut en 1999, où un prof à langue de bois est convoqué sur une base lunaire. Il a à peine le temps de souhaiter (une fois par an…) un bon anniversaire à sa petite fille, qu’il a sans doute conçus par devoir, manifestement pas par amour. Mâle technique, il joue l’affection avec sa progéniture comme il joue la diplomatie avec ses copains russes, et chef savant avec ses collègues de la lune. Car on y a découvert un monolithe noir… C’est en le touchant que se déclenche une puissante onde qui annonce à Jupiter que c’est fait : les humains sont enfin capables de technique avancée.

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D’où la séquence suivante, le vaisseau Jupiter Explorer qui se rend vers la grosse planète. L’étrange est qu’il soit entièrement piloté en automatisme intégral (les humains en 68 sont-ils si cons ?), et que l’équipage soit réduit à deux hommes (aucune femme), trois « savants » comme autant de manuels techniques sans âmes étant en hibernation dans des caissons. L’ordinateur avancé HAL (Carl en français) communique d’une voix synthétique désincarnée, image du Rationnel froid, et par un œil rouge aussi glacé que celui d’un crocodile. L’humain est dépassé par la machine. L’a-t-il vraiment créée, d’ailleurs ? Puisque c’est le monolithe qui lui a donné « le pouvoir », celui-ci ne viendrait-il pas du Diable ? Évoluer c’est tuer, donc seul le Mal permet la Connaissance, comme Eve l’a appris à ses dépens. La Bible est convoquée bien lourdement, toujours…

Tirer le Diable par la queue engendre un coup de griffe en retour, et c’est bien ce qui arrive à nos deux astronautes : HAL les embrouille et cherche à les éliminer. Pourquoi ? Accomplir la Mission ? Mais quelle mission pour une machine ? Cela veut-il dire que le Concept est plus puissant que l’humain ? Que l’Idéal des idées pures, informatiques et mathématiques, est seul ce qui importe dans le Dessein intelligent de l’univers ? Ce Dessein n’est pas encore à la mode aux États-Unis en 1968, mais ses prémices sont déjà là, dans le biblisme littéral avidement pratiqué par les Américains. Si l’Évolution se résume à la technologie, le meurtre symbolique de HAL signifie la fin de l’évolution humaine.

Car notre héros Franck (au prénom qui évoque la France, patrie des Lumières ?) parvient à désactiver la mémoire de HAL et à prendre les commandes. Ou plutôt il ne « prend » rien du tout, mais poursuit son destin par la course programmée du vaisseau. Aux abords de Jupiter flotte un autre monolithe noir, relais d’un chemin balisé vers les étoiles. Le vaisseau est pris dans un vortex (un trou noir ?) et commence alors le quart d’heure psychédélique de délire coloré style LSD (fort à la mode en 68). Pour aboutir à quoi ? A une chambre d’hôtel style Louis XVI (juste avant la Révolution due aux Lumières… est-ce par hasard ?). Franck se voit vieux, seul, livré à lui-même sans lien avec l’extérieur. Le tueur est confronté à sa propre mort, rançon de son péché originel d’avoir évolué par le meurtre ?

Lorsqu’il touche le monolithe apparu dans sa chambre d’agonie, en vieux singe qu’il n’a cessé d’être, le voilà qui renaît en fœtus. Dans une sphère – l’inverse du monolithe rectangle – est-ce prémonitoire ? Une autre humanité naît peut-être, on n’en saura pas plus – bien que la croyance en l’ère imminente du Verseau (en 2160) imagine le retour du Christ. Les extraterrestres sont-ils un avatar de Dieu ? Messager du Sauveur ou intelligence du Malin ? L’homme n’avait rien demandé, « on » lui a imposé l’Evolution. Ne serait-il donc pas « coupable » ? Ou bien si, par son « péché originel » de vouloir tout savoir ?

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Les Transhumanistes aujourd’hui étendent la loi de Moore à la nouvelle loi du retour accéléré. Vers 2046, l’intelligence artificielle sera devenue tellement complexe et puissante qu’elle pourra faire basculer des hommes vers les machines le pouvoir sur les choses. C’est la crainte de Bill Gates et de Stephen Hawking, pas si éloignée des craintes exposées dans 2001, l’odyssée de l’espace en 1968 déjà. C’est dire si elles sont plus mythiques que réelles, au fond.

La messe de Requiem (messe des morts) de György Ligeti accompagne dans le film les mystères d’univers lorsqu’ils sont révélés, tout comme Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss accompagnait les efforts du singe primate à s’élever en esprit au début. Images folles et musique sont là pour dépayser le spectateur, l’inciter à déraisonner et à se laisser manipuler par les affects surgis de « l’expérience sensorielle » (thème fort à la mode dans les prémices du New Age).

Cette absence de message clair et l’envahissement sonore et visuel ont beaucoup fait pour le succès du film. Il s’agit de se laisser aller au primal, à déconnecter toute raison, à s’abandonner au destin. C’est ainsi que l’on abdique toute responsabilité, donc toute liberté, mais avec cet avantage de n’être jamais coupable de rien, surtout pas des effets pervers de la technique ni de la guerre du Vietnam. Le pessimisme de Kubrick a pris là une dimension cosmique. Pas sûr que l’on doive vouer un « culte » à ce genre de film, même s’il est utile de le connaître.

DVD 2001, L’odyssée de l’espace (A Space Odyssey), Stanley Kubrick, 1968, Blu-ray éditions Steelbook, €19.00
Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l’espace, 1968, J’ai lu SF 2001, 191 pages, €4.00

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Arnaldur Indridason, Le livre du roi

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Il s’agit d’une quête et pas d’une enquête ; l’auteur a délaissé un moment son commissaire Erlendur pour le tendre étudiant Valdemar. Il passe, pour ce faire, du « il » au « je ». Valdemar raconte, au soir de sa vie, l’aventure qu’il a vécue avec son ancien professeur de langues nordiques à Copenhague. Islandais tous les deux, ils révèrent les vieux manuscrits de la culture scandinave, dont les très célèbres sagas. Mais plus vitale encore pour l’âme islandaise est l’Edda, poésie mythologique du nord ancien, rédigée au XIIIe siècle.

Or cette Edda existe sous forme de plusieurs manuscrits, dont le plus précieux est celui qu’acheta l’évêque Sveinsson et qu’il légua au roi du Danemark en 1662. Il s’agit du Livre du Roi dont parle le roman. Arnaldur Indridason, qui a étudié l’histoire en son jeune temps, se coule dans la peau du personnage affectif et impressionnable de Valdemar, en butte à l’obsession caractérielle de son professeur. Ce dernier, qui s’enivre souvent parce qu’un secret le ronge, est poursuivi par un couple de « wagnéristes » qui recherchent les vieux manuscrits de l’Edda pour leur culte nazi. On n’en saura pas plus sur cette quête, bien qu’on puisse l’imaginer si l’on a quelque culture. Mais l’auteur ne justifie en rien cette obsession aryenne face à l’obsession nationaliste islandaise : en est-il une plus légitime que l’autre ? L’Edda, comme la Joconde, n’appartiennent-elles pas à toute l’humanité ?

Ce qui intéresse Indridason, non sans quelque sadisme pour son damoiseau aventureux, est de plonger dans l’action effrénée un jeune rat de bibliothèque qui n’a même pas joué au foot dehors avec les autres gamins (p.27), préférant déchiffrer à 10 ans les langues anciennes… C’est vous dire le contraste ! On le soupçonne un temps, l’auteur tend des perches… et puis renonce : Valdemar n’est probablement pas le fils bâtard que le professeur aurait eu avec sa mère volage. Mais le doute subsiste jusqu’à la dernière page.

Casanier, introverti, monomaniaque, peu intéressé par les filles (quand le lecteur fait la connaissance de la mère du garçon, il comprend pourquoi), Valdemar a peut-être 22 ans ; comme Annie dans le Club des Cinq, il ne veut surtout pas d’aventure ni de danger. Son irascible prof cultivé ne cessera de le convaincre de le suivre pour violer une tombe, affronter des requins d’affaires, se colleter à d’anciens nazis ou à des renégats soviétiques… Il ouvrira un cercueil, fracturera une demeure, prendra clandestinement passage sur un bateau, se fera tabasser, dormira en prison, aura sa tête mise à prix, manquera d’être abattu au revolver et de passer à la mer… Tout ça pour un vieux bouquin.

Tout ça pour que des nazis sans scrupules ne le possèdent pas.

Tout ça pour que le Livre soit un jour rendu à l’Islande comme patrimoine national.

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Qu’y a-t-il de si précieux dans l’Edda ? L’auteur ne nous le dit pas – chaque Islandais est sans doute censé le savoir. Pourquoi les nazis et les fils de nazis veulent mettre la main dessus ? L’auteur ne le précise pas – chaque étudiant en histoire est sans doute censé le savoir. Vers la toute fin du roman, p.315, le professeur apprend au béjaune Valdemar que l’Edda est « un modèle de vie » mais cette affirmation, comme en passant, est un peu courte.

La mode est aux nationalismes et à l’exaltation patriotique des particularités culturelles – ce pourquoi, peut-être l’éditeur français a-t-il cru bon traduire (7 ans après sa parution !) ce roman pas vraiment policier. Mais l’héroïsme mythique vécu de nos jours a quelque chose d’un peu ridicule, la tragédie se muant volontiers avec le temps en comédie. Lorsque le héros Högni rit quand on lui arrache le cœur dans le Chant d’Atli, pour ne pas trahir son secret, le professeur cède au nazi quand il menace de tuer la fille de la résistance danoise, durant la guerre. Il donne le Livre mais la fille est quand même tuée : l’héroïsme, finalement, serait-il plus efficace que le sentimentalisme chrétien ? Le professeur ne cède donc pas une deuxième fois, lorsque le fils du nazi menace d’abattre Valdemar, en 1955. Il encourage à le tuer afin que le secret reste à jamais gardé – et le garçon n’est pas abattu car ce serait inefficace pour les bourreaux… On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

C’est un peu tordu pour les esprits modernes, pas très compréhensible pour les non-initiés à l’Edda, ce pourquoi ce roman d’aventure a pour nous quelque chose de bâclé. Ce qui se passe est au fond assez obscur. Restent les personnages, bien campés dans leurs contrastes. Reste l’action, malgré une centaine de pages au début un peu lentes.

Si le lecteur finit par s’attacher quelque peu au pied tendre Valdemar et à son vieux ronchon de prof qui veut se racheter, leur quête nous passe un peu par-dessus la tête. Écrit en islandais pour les Islandais, ce roman se transpose mal dans une autre culture. Mais on le lira pour les péripéties – qui ne manquent pas. Et l’on aura envie de (re)lire les sagas…

Arnaldur Indridason, Le livre du roi, 2006, Points 2014, 426 pages, €7.95

e-Book format Kindle, €4.99

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Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann

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L’occupation de la Prusse-Orientale par l’Union soviétique vainqueur des nazis a été vengeresse. Viols, tortures, vols, meurtres – tout était permis à l’Armée rouge composée de rustres et de moujiks, avides de cochons à rôtir et de femelles à défoncer – souvent dès le plus jeune âge. Après le temps de la honte allemande d’adultes qui ont plus ou moins consenti au nazisme est venu le temps des petits-fils : eux veulent savoir, dire les faits. Or la barbarie soviétique n’a rien d’un mythe.

Les Wolfskinder sont les enfants sauvages, ceux que la guerre a rendu orphelins. Père mort au combat, mère violée puis tuée ou morte de maladie, grands-frères morts comme le père, grandes-sœurs violées et tuées comme la mère – ou mises au bordel militaire – rien ne leur fut épargné. Ils étaient entre 20 et 25 000, pour les Russes que de la vermine à exterminer, des « fils de nazis », louveteaux qui aiguisaient leurs dents. Il était interdit aux paysans lituaniens d’assister les enfants allemands.

wolfskinder hans et fritz

Deux frères de 14 et 11 ans, Hans et Fritz, voient leur mère mourir sous leurs yeux, de maladie, d’épuisement et de faim. Elle leur fait promettre de ne jamais oublier leurs noms et de rester ensemble ; elle leur donne un médaillon avec son portrait et celui de son mari, pour que les fils aillent demander asile chez un fermier lituanien de connaissance. Il leur faut pour cela marcher obstinément vers l’est (ce pourquoi le garçon regarde souvent les vols d’oies sauvages – qui indiquent le nord) puis traverser à la nage ou en barque le Niemen – qui marque la frontière entre la Prusse-Orientale et la Lituanie.

Rien ne se passe sans heurts, bien évidemment. Il faut aux gamins marcher dans les forêts et parmi les herbes hautes des champs pour échapper aux soldats soviétiques dont le sport favori est de poursuivre les gosses réprouvés en auto tout-terrain et de les tirer au fusil comme des canards. Hans perd Fritz dans une rivière où une irruption de soldats les oblige à plonger dans le courant ; Hans nage mais pas Fritz, qui se cramponne à une barcasse à demi coulée. Deux filles les accompagnent, qui ont failli subir un viol et se sont échappées in extremis ; la plus jeune est tuée d’une balle alors qu’elle est sur la barque et qu’elle rame des mains désespérément – Fritz, lui, disparaît. Hans (Levin Liam) se retrouve avec Christel (Helena Phil), une fille à peu près de son âge.

wolfskinder christel et les deux petits

Ils ne tardent pas à trouver deux autres petits, un garçon et une fille de 8 à 10 ans, qu’ils vont nourrir et protéger. Mais le plus jeune, Karl, se fait mordre méchamment à la jambe par un chien alors qu’il tentait de dérober une racine dans un jardin de ferme. Il est blessé, il boite ; Hans va le « vendre » à un fermier qui passe sur la route contre deux pommes : lui au moins sera adopté et sauvé. Nombre de fermiers lituaniens ont ainsi adopté des orphelins allemands ; ils les ont cachés, ont changé leur nom, appris leur langue. Mais la sœur du petit n’accepte pas ce marché, ni cette séparation, elle s’enfuit dans les marais. Hans va trouver à cette occasion un autre gamin blond dans les 8 ans, lui aussi fils d’Allemand, mais qui erre sans chaussures. Il va le porter, le protéger, lui donner à manger – substitut du petit frère qu’il a perdu de vue et dont il se demande s’il a lui aussi péri sous les balles soviétiques.

A un moment, les filles menacent de se faire violer par des partisans pourtant pro-allemands et Hans n’hésite pas à se saisir d’un fusil et à tirer pour défendre Christel dont il devient un peu amoureux. Les gosses parviennent à fuir à la faveur d’une attaque de soldats soviétiques que le bruit a attirés. Se joignent à eux un Alexis de 13 ans dont les Russes ont coupé la langue, affublé d’une mauvaise toux.

wolfskinder

Après de multiples péripéties les enfants sont séparés, d’un côté les filles, de l’autre les garçons. Christel ne veut pas s’attacher à Hans, et trouve qu’il devient trop le chef dans la petite bande. Lors de l’exploration d’une ferme où les habitants ont été massacrés, la femme et la petite fille violées comme en témoignent le sang entre leurs cuisses, les filles vont de leur côté. Alexis meurt étouffé parce qu’il tousse et que des soldats les traquent dans une roselière ; Hans n’hésite pas à lui serrer le cou pour les sauver.

Restés seuls, Hans et le petit garçon se réchauffent torse nu dans la cabane d’un pêcheur, mais ils sont au bout de la route. Pour en sauver au moins encore un, Hans donne le petit au pêcheur lituanien, qui a l’air bon, mais ne veut pas les suivre. Il doit accomplir sa mission.

Il retrouve Fritz par hasard, adopté sous le nom de Ionas par un couple de fermiers ; il a une chemise neuve et mange à sa faim. Il ne veut pas suivre son grand frère chez les agriculteurs recommandés par leur mère et Hans part seul, après avoir une nouvelle fois échappé à une incursion de soldats soviétiques…

wolfskinder hans et le petit

Le féroce réalisme des scènes rappelle le film Sa majesté des mouches ; leur vie d’enfant se réduit à manger, dormir et fuir ; ils sont maigres, sales et perpétuellement sur le qui-vive. Tout adulte est une menace en puissance, de vraies machines à tuer ou à réduire en esclavage. La seule chose qui leur reste est leur langue, mais surtout leur nom. Même le reflet de leur visage dans l’eau d’un ruisseau apparaît trouble, comme leur pays en déliquescence, et cette Prusse qui part à vau l’eau. Il s’agit pour eux de ne pas se dissoudre dans la sauvagerie, ni dans la soumission. Et le spectateur ne tarde pas à être séduit par cette vitalité en eux. Même les attachements ne peuvent être durables, chacun le sait et l’accepte, ce qui est pour nous poignant, mais très réaliste dans les conditions qu’ils connaissent. Les bases de la survie sont à ce prix.

Ce pourquoi Fritz est justifié : il a protection, nourriture et vêtements. Plus jeune que Hans, il sait le prix de ces éléments de base. Ce pourquoi Hans est un héros : il refuse d’abolir son identité pour du pain et des chiffons.

DVD Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann, film allemand 2013 avec Levin Liam, Helena Phil, Port-au-Prince Pictures 2015, allemand sous-titré anglais, €19.87 (ne semble pas exister en VF)

Le site de l’histoire vraie des Wolfskinder, photographies de Claudia Heinermann (en anglais)

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Robert Merle, L’île

robert merle l ile

Le canevas de ce roman est fourni par la révolte de la Bounty, cette frégate anglaise de 28 m mutinée le 28 avril 1789 contre son capitaine William Bligh. Les rebelles, par peur des représailles, décidèrent de s’installer sur l’île Pitcairn dans le Pacifique et de fonder une colonie. Robert Merle ne reprend pas l’histoire réelle mais il part de ce qui est vraiment arrivé (pour autant que les témoignages contradictoires puissent l’avérer) pour dévier vers la fiction en laissant courir son imagination.

L’auteur est séduit par les grandes catastrophes qui saisissent tout soudain des hommes ordinaires et les force à s’adapter à la situation imprévue : Week-end à Zuydcoote dans la poche de Dunkerque, La mort est mon métier dans les camps nazis, Malevil après l’explosion atomique, l’avion détourné de Madrapour. La survie devient brutalement un impératif et chacun révèle ce qu’il est vraiment.

Neuf Britanniques, six Tahitiens et douze tahitiennes débarquent donc sur l’île déserte du Pacifique, à l’écart des routes commerciales et mal déterminée sur les cartes. Un bon moyen de se cacher de la Royal Navy qui ne va pas manquer de les faire chercher pour les juger et les pendre pour mutinerie. Très tôt, les problèmes vont naître : émergence d’un nouveau chef, une autre forme de prise de décisions, un racisme latent qui conduira au meurtre, rôle des femmes, attrait de la terre à posséder.

Le plus intéressant personnage de cette histoire est Mac Leod, fourbe matelot écossais qui évincera les officiers du bord et mènera les plus vils et les plus faibles par la ruse et la menace. Face à lui, le nouveau capitaine Mason est un bourgeois borné et puritain, très marqué par la mort de son neveu Jimmy, mousse de 15 ans tué d’un coup de poing par l’intraitable capitaine. C’est ce meurtre qui a déclenché la mutinerie, dernière frasque d’une longue série d’humiliations et de punitions d’une stupide et inflexible figure d’Anglais du siècle. Les réflexes de classe passent mal en 1789…

Le second, Purcell, est la figure centrale du livre, le bien opposé au mal incarné par Mac Leod. Il sera le seul britannique survivant à la fin des 697 pages. Jeune, souple, intelligent et ouvert, il sait s’adapter aux coutumes tahitiennes et n’a rien de cette pruderie ridicule des autres Blancs. S’il n’a pas non plus leur orgueil de race, il possède une conscience morale nourrie de la Bible, si exigeante qu’elle rend la vie humaine sacrée – malgré tout. En fait, la religion compte peu pour le personnage, qui ne prie jamais. Mais il est viscéralement pacifique, profondément humain, amoureux, sensible, très lié aux femmes qui le comprennent à merveille et l’admirent.

Les pages les plus douces du roman sont celles où il évoque Ivoa, sa femme tahitienne qui lui donnera un enfant, ou Jones, matelot de 17 ans à peine, « drôle et gentil », fier de ses muscles nouveaux qu’il garde toujours un peu crispés pour les faire ressortir, ou encore Mehani, son « frère » tahitien, ou Omaata la géante placide, généreuse et sage. Purcell est un poète aimant l’union et la concorde. Étonnamment moderne par cela, il est en complet porte-à-faux avec ceux de son temps.

Trop idéaliste, trop hésitant, trop confiant en ce désir de paix qu’il croit enraciné en chacun, il apparaît comme un président Carter dont il a les références et les scrupules. Seul parmi les Anglais, il a su se libérer des entraves physiques et sociales qui corrompent la morale ou la rigidifient en aigrissant le caractère par l’insatisfaction. Il est un homme heureux, heureux de l’instant qu’il vit, de ceux qui l’entourent dont il voit surtout les qualités, heureux d’être lui-même. Il est le « sauvage » parmi les Blancs austères et névrosés. Les matelots ne le comprennent pas, ni le capitaine. Seuls les très jeunes, les Tahitiens et les femmes sont de plain pied avec lui. Tous les autres Britanniques ont au fond du même un ressentiment perpétuel qui les ronge et les rend agressifs, envieux et égoïstes.

jeune indien amerique torse nu

Mason s’accroche au formalisme par habitude de caste – et parce qu’il ne se sent pas à la hauteur de sa tâche. Mac Leod, fils de pauvre, famélique depuis l’enfance, a une haine envers tout ce qui est supérieur à sa condition. Johnson est un faible vieillard que les femmes ont toujours battu, en Angleterre comme sur l’île. Smudge est un petit laid fort couard, vrai roquet hargneux rempli de ressentiment contre la force et la beauté. Purcell, à l’inverse, est bon parce qu’il n’est aigri par rien.

« Mais il ne suffit pas d’être bon », comme lui dit le chef des Tahitiens après la première tuerie. « Tu dis : je partage avec vous l’injustice. Mais cela ne supprime pas l’injustice » p.335. Purcell compatit, mais s’abstient d’agir, inhibé devant la violence. Il est pourtant courageux et prend des risques considérables pour se faire entendre des deux camps et tenter de réconcilier les uns et les autres. Si cela lui vaut l’admiration de ses adversaires, sa diplomatie reste inefficace car il n’admet pas la violence nécessaire à faire respecter les accords. Même si l’on répugne à tuer, cacher cette répugnance peut rendre les exhortations plus plausibles.

La force est le dernier recours du diplomate quand les situations échouent ; jamais la négociation seule n’a suffit sans la menace. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Qui refuse la guerre n’aura jamais la paix. Comme chacun sait que tuer est tabou pour le lieutenant Purcell, on le laisse dire. Dès que l’un ou l’autre transgresse l’interdit et tue, Purcell reste sidéré, désarmé, sans force. Il n’est pas crédible. S’il avait su ne pas hésiter et choisir fermement son camp en prouvant sa détermination à le défendre jusqu’au bout, la guerre n’aurait pu s’allumer et se répandre dans l’île.

La grande leçon du livre est là : il faut, en certaines circonstances, faire taire les nuances et avoir le courage de choisir son camp jusqu’à recourir à la violence lorsque l’on a épuisé les autres moyens. Même si l’on répugne à tuer, la détermination de le faire est indispensable pour exposer sa volonté, aux autres comme à soi-même. Ainsi devons-nous agir contre le terrorisme : par le droit, mais sans aucun scrupule.

Le message chrétien est ambigu qui demande de tendre l’autre joue. A la lettre, et malgré Gandhi, la non-violence systématique est une faillite. Ce dogme fait les martyrs et les saints mais pas les chefs efficaces. Or, lorsque la survie de tout un groupe est en jeu, on n’a que faire des martyrs, alors qu’un chef est indispensable. Une autorité doit s’imposer, s’il le faut par la force s’il n’est pas d’autre langage, pour faire reconnaître ici et maintenant la sagesse ; à charge, une fois la crise passée, de tempérer la force par l’adhésion volontaire de la majorité. Avec le risque que l’illusion des bons sentiments ne précipite les circonstances à imposer la dictature, faute de décision ferme dans les temps. Robert Merle, qui était socialiste, savait combien le pétainisme ne l’emporte que faute de fermeté. A trop refuser de voir le réel, l’urgence emporte la force bien au-delà de ce qui aurait été nécessaire… C’est ainsi que les bons bourgeois idéalistes se retrouvent avec Hitler ou Castro.

Purcell semble l’avoir compris, mais seulement après toutes ces épreuves, et l’aventure se termine sur une note d’espoir – bien différente du destin réel des mutinés de la Bounty. Mais L’île, bien sûr, est un roman.

Robert Merle, L’île, 1962, Folio 1974, 696 pages, €9.70

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Techniques de manipulation

la recherche avril 2016

« Nous sommes tous manipulables », ainsi s’ouvre le dossier central de la revue scientifique La Recherche en son dernier numéro d’avril 2016. Quatre articles font le point sur : ‘nos actes sous influence’, ‘prisonnier de ses souvenirs’, ‘il faut apprendre le doute méthodique dès l’école’ et ‘comment désamorcer l’embrigadement des jeunes’.

La manipulation exploite les travers de notre cerveau. Daniel Kahneman l’avait montré, notre disque dur est partagé en deux systèmes : Système 1 est réflexe, fonctionnant sur préjugés, intuition et belles histoires ; Système 2 est réfléchi, analysant, comparant et ordonnant selon la logique. Le premier est utile pour échapper aux prédateurs surgis dans la savane (95% de l’existence humaine depuis ses origines), le second est utile pour dépasser l’animalité, concentrer ses facultés à résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action.

La dissonance cognitive de Leon Festiger, élaborée en 1957, montre qu’un individu confronté à deux croyances qui ne vont pas ensembles génère une tension psychologique qui ne demande qu’à être réduite – d’où les justifications acrobatiques ou les minimisations d’actes ou opinions contradictoires. Les Français sont spécialisés dans cette propension au déni, qui consiste à volontairement ne pas voir tout ce qui irait contre leurs fantasmes.

Contrairement au préjugé qui voudraient que nous soyons « cartésiens », adeptes de la pure logique (fantasme des Lumières), l’appel à la raison modifie très peu nos comportements ; de même la menace de punition ou de récompense. C’est au contraire la liberté de faire qui permet de croire qu’on est libre. En réalité, on imite les autres, nos pairs en premier, ceux que l’on admire en second. Les commerciaux le savent bien : si vous laissez les gens évaluer eux-mêmes le prix d’un bien ou d’un service, ils auront tendance à le payer plus cher parce qu’ils l’auront choisi. Si vous demandez une pièce de monnaie dans la rue, vous n’aurez que 10% de chances d’en obtenir une ; si vous ajoutez « mais vous êtes libres d’accepter », le score monte à 50% (aux États-Unis).

Les techniques de manipulation les plus efficaces sont « de créer un état de dissonance tel que le sujet se précipitera sur le premier moyen qu’on lui offrira de le réduire » (Anne Debroise, opus cité p.41). La « technique de la porte au nez » montre que demander un grand service contre la morale ou l’opinion en premier permet d’en faire passer un plus petit ensuite ; la situation d’inconfort due au refus rend plus malléable pour accepter l’acceptable. A l’envers, l’individu acceptera plus facilement de rendre un grand service si vous lui en avez d’abord demandé un anodin. Cette « technique du pied dans la porte » est bien connue des démarcheurs.

Ne vous y trompez pas, vous y avez cédé ! Les pompiers qui passent vendre leur calendrier sont au fait du « pied dans la porte », les dons d’organe aussi. La pub récente contre les accidents de la route utilisait « la porte au nez », une grosse baffe d’un accident spectaculaire à la suite d’un acte banal, pour demander qu’on fasse attention.

technique de l etiquetage

Mais la manipulation ne sert pas seulement au comportement civique, elle peut être détournée (sans toujours le vouloir) par les flics ou les psys, et utilisée (sciemment) par les terroristes et les sectes. Les « faux souvenirs » sont ceux qui sont implantés peu à peu, à votre insu, sur le flou de la mémoire. Chacun croit que dont il se souvient est juste alors que, même dans l’instant qui suit, notre mémoire est sélective. Elle ne voit pas tout, elle déforme ce qu’elle a vu, elle reconstruit une cohérence à partir de bribes (Système 1). Les suspects cuisinés des heures, même sans tortures physiques, finissent par douter de leurs propres souvenirs et accepter les « suggestions » des flics ; quelques heures plus tard, ils croient en être les auteurs !

Pareil pour les psys, tellement obsédés de sexe génital depuis les années 60, qu’ils ne voient qu’abus, attouchements et viols dans toute enfance. Certain(e)s sont persuadés avoir été violé(e)s petit(e)s, leurs souvenirs « refoulés » – alors que ce n’était qu’une construction a posteriori de l’imagination, orientée par les a priori théoriques du psy… La chercheuse en psychologie sociale à l’université South Bank de Londres Julia Shaw a expérimenté elle-même le procédé avec ses étudiants : « Au terme d’une série de trois entretiens, mes participants sont sortis convaincus d’avoir fait l’expérience d’un événement particulièrement marquant – qu’ils n’avaient en réalité jamais vécu ».

L’antidote : « n’essayez jamais de vous représenter ce qui aurait pu arriver » (Julia Shaw, opus cité p.45). Laissez vos souvenirs dans le flou s’ils sont flous, ne tentez pas de les recréer par l’imagination, vous obtiendriez de « faux souvenirs » qui pourraient vous faire avouer ce qui n’est pas si vous êtes suspect, ou vous culpabiliser de ce qui n’est jamais arrivé – voire être atteint de stress post-traumatique – si vous êtes en psychanalyse.

dissonance cognitive

Gérald Bronner, sociologue, déclare pp.48-51 qu’« il faut apprendre le doute méthodique à l’école ». Il explique le processus de la fanatisation, décrit dans son livre La pensée extrême. « Le premier processus (…) est celui de la frustration relative : lorsqu’un individu croit avoir droit à quelque chose que la vie ne lui a pas donné, alors cet écart engendre une frustration qui peut conduire à l’extrémisme. L’extrémisme est un monde alternatif qui lui propose de redistribuer les cartes, un monde où les derniers seront les premiers ».

La démocrature, caricature égalitariste de la démocratie, est responsable de ces « droits » multipliés à l’infini pour tous les particularismes : droit au logement, droit d’asile, droit au travail, droit au mariage, droit à l’enfant, droit à la procréation… Le désir sans contraintes, issu de la mentalité hédoniste des soixantuitards, est un excès en lui-même qui engendre son inverse : la frustration. Égalitarisme et « moi je » se conjuguent pour exacerber les âmes faibles, d’autant plus que la « repentance » rappelle jour après jour combien les mâles, blancs, occidentaux sont des « salauds » au sens de Sartre : riches, beaux, dominants, contents d’eux, ex-esclavagistes, ex-colonisateurs, ex-fascistes ou pétainistes, égoïstes, capitalistes et ainsi de suite.

Le second processus est celui de l’escalier : la grenouille dans l’eau froide, si on la fait progressivement chauffer, va périr ébouillantée sans s’en apercevoir. Même chose pour les candidats djihadistes, attirés d’abord par un monde utopique de solidarité, par une fraternité collective, par le mythe du sauveur, par l’aventure d’une communauté de garçons au combat, par la revanche sociale de la kalachnikov qui leur donne un sentiment de toute-puissance. Ils vont peu à peu perdre leurs repères, se construire un univers mental fermé sur leur groupe de croyants. Ils perdent leurs liens sociaux et familiaux pour être embrigadés, leur sens critique et leurs doutes pour être endoctrinés, leur vague foi universaliste pour être fanatisés. Tuer des mécréants – donc coupables – est pour eux un devoir, même s’ils ne sont pas si différents de nous : « Je fais le pari que ces terroristes doivent avoir une capacité d’indignation égale à la mienne. Ils n’ont pas perdu cette valeur mais ils adhèrent si inconditionnellement à une valeur concurrente qu’il n’y a plus de comparaison possible », dit Gérald Bronner (p.50).

Instiller un doute suffisant est la première étape pour évacuer la radicalité. « Sortir ces fanatiques de l’abstraction en leur montrant les conséquences concrètes, en termes de morts, du crime qu’ils s’apprêtent à commettre ». Instaurer une concurrence cognitive permet de leur faire prendre conscience que, même s’ils ont un libre-arbitre, leur cerveau peut être trompé. Les replacer dans leurs souvenirs familiaux aussi, dit Dounia Bouzar, auteur de Désamorcer l’islam radical pour recréer l’individualité, diluée par le discours djihadiste dans le discours paranoïaque (p.52). Pourquoi ont-ils voulu adhérer ? « Les amener à se rendre compte du décalage entre le mythe présenté par le discours radical (sauver les enfants gazés par Bachar Al-Assad), leur motif personnel (servir à quelque chose) et la déclinaison réelle de l’idéologie (devenir complice de l’extermination de tous ceux qui ne sont pas comme eux) » p.53.

C’est là que, selon Gérald Bronner, « L’Éducation nationale a un rôle capital à jouer » : apprendre à douter de façon méthodique, par exemple apprendre la différence entre corrélation et causalité, entre ce qui est statistiquement significatif et ce qui ne l’est pas en raison de la taille de l’échantillon.

Pas sûr que la démagogie ambiante puisse assurer le suivi d’un tel rôle… Ce n’est pas toujours de la faute des autres, du « système » du « capitalisme ». Il n’y a pas que l’histoire occidentale, ni « la société » qui soient coupables de laisser à l’abandon la jeunesse : l’école, donc les syndicats enseignants et les technocrates du ministère le sont aussi.

Revue La Recherche, n°510, avril 2016, pages 36 à 54, €6.40 en kiosque

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités

gilles kepel passion francaise les voix des cites
Gilles Kepel a voulu comprendre « l’intégration » de ces centaines de candidats issus de l’immigration qui se sont présentés aux élections législatives de 2012. Il livre ici un bien meilleur récit que n’importe quel article de « pseudo-journaliste », une bien meilleure analyse que celle de n’importe quel média pressé par l’audience, une bien meilleure réflexion qui décrit les contextes et cite verbatim afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mieux, cette enquête sociologique de terrain en équipe, malgré tout l’appareil scientifique exigé, se lit comme un récit de voyage.

Le sujet est tabou à gauche et fait l’objet de réprobation morale dans la presse bobo. Ces professionnels du choqué, qui ont inclus dans leur vision du monde la Grande culpabilité dominatrice de l’Occident depuis mille ans (croisés, esclavagistes, colonialistes, missionnaires, fascistes, capitalistes…) dénient toute analyse de la réalité telle qu’elle est ; la poussière, ils la préfèrent sous le tapis. Ce n’est pas le cas de Gilles Kepel, docteur en sociologie et en science politique, professeur des universités et à Science Po, qui a été distingué par l’Institut universitaire de France. Il parle l’arabe couramment, littéraire et dialectal, et n’hésite pas à se déplacer pour rencontrer personnellement les acteurs du terrain en France et à l’étranger. Son discours est bien plus recevable qu’un reporter, forcément superficiel, esclave de l’instant et du spectaculaire, teinté du politiquement correct véhiculé par son media.

« La présente enquête a duré un an, de janvier 2013 à janvier 2014. Elle repose sur cent sept entretiens avec des candidats aux élections législatives de juin 2012, (…) les fidèles des mosquées aussi bien que les adeptes du Front national, (…) des défenseurs convaincus de la République et de la laïcité et d’autres qui s’étaient persuadés de leurs incohérences » p.18. Dans « les quartiers », les héros sont « le caïd et le salafiste » p.19, le trafiquant de drogue et le prosélyte religieux.

« La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », déclare ingénument Hollande le 14 juillet 2013. Pétrie de bons sentiments de gauche bobo, cette phrase sonne « étrange » pour l’auteur dans la bouche d’un président : « La République laïque n’a rien à savoir sur l’islam et sa compatibilité ou non avec la démocratie – pas plus que sur celles du christianisme, du judaïsme, ou de l’hindouisme. (…) C’est comme si, confronté à la traduction sur la scène sociale et politique de revendications religieuses et identitaires, le chef de l’État avait voulu dire quelque chose qu’il n’est pas parvenu à exprimer » p.32.

Quelque chose qui flotte dans l’inconscient de gauche, depuis Sartre préfaçant Les damnés de la terre de Franz Fanon et déclarant : « il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups pour supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » (cité p.35) – jusqu’à Mitterrand qui noie l’immigré dans le mélange : « Ce n’est qu’en 1982, avec la prise de contrôle de la Grande Mosquée de Paris par Alger, à l’instigation du premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, maire de Marseille, que les vannes de la naturalisation se sont ouvertes, rendues licites par des déclarations du nouveau recteur de la mosquée de Paris, Cheick Abbas » p.234. Multiculturalisme et métissage mondialisé sont dans le logiciel de gauche, au prétexte que les mâles occidentaux blancs seraient génétiquement coupables de domination…

marseille cannebiere

Gilles Kepel livre ses entretiens verbatim avec les acteurs politiques qui investissent désormais les institutions. Il les replace dans l’histoire récente française, tourmentée encore et toujours – seul pays européen à être dans ce cas – par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il distingue trois âges de l’islam en France :

  1. 1962-1989 : âge des « darons » où la religion est vécue « en » France, importation du bled où l’on aspirait à retourner.
  2. 1989-2004 : âge des « Frères » et des blédards, étudiants arabophones venus du « bled » pour étudier à l’université française et qui créent l’UOIF. L’islam se veut désormais « de » France puisque les musulmans acquièrent la nationalité française ou naissent en majorité français. Il s’agit de forcer les pouvoir publics à ce que les croyants puissent suivre les injonctions de la charia (voile, cantine, hôpitaux, piscines, mosquées).
  3. 2004-aujourd’hui : âge de création d’un « espace identitaire en France géré par des opérateurs privés, celui du halal » (qui signifie licite en arabe) p.265. Ce communautarisme a « principalement pour fonction de souder l’appartenance (…) et d’en multiplier les marqueurs exclusifs ». Le modèle est celui des Juifs, la « cacheroute » visant à préserver l’identité du groupe de toute mixité. L’objectif est que le terme « islamophobe » soit condamné à l’égal du terme « antisémite » (p.274). La bourgeoisie beur, née et éduquée en France, a fait émerger « une élite religieuse qui voyait dans la gestion de l’islam une ressource de pouvoir et n’entendait pas la laisser entre les mains des blédards, tout en exigeant de s’émanciper de la tutelle d’un pays dont elle élisait les députés » p.266.

L’idée sous-jacente de l’auteur, proche du terrain par de nombreuses enquêtes sur des années (Quatre-vingt treize, Banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, A l’ouest d’Allah), est que les musulmans sont « en voie de banalisation dans le système politique français, à l’instar des chrétiens, juifs ou incroyants élus dans les diverses assemblées de la nation, attentifs au respect de leurs valeurs » p.266.

marseille femme voilee

D’où le paradoxe d’un Front national qui, d’un côté attise les peurs d’un grand renversement de population et d’un colonialisme à l’envers qui imposerait les normes islamiques à tous dans certains lieux – et de l’autre associe volontiers des candidats issus de l’immigration à ses listes électorales, tant l’appartenance aux classes populaires et l’aversion pour les élites les rapprochent.

Ce que révèlent les entretiens, et que l’auteur n’ignore pas, est que les salafistes « quiétistes », paisibles et spirituels, « suivent aveuglément les avis des oulémas qu’ils révèrent et dont les fatwas qui leur proviennent désormais par Internet depuis l’Arabie saoudite ont force de loi intangible » p.270. Ils peuvent donc devenir des salafistes « djihadistes » pour aller combattre au nom d’Allah. La distinction spécieuse entre islam par essence pacifique et islam guerrier n’est pas aussi exclusive que les bobos veulent le croire.

Mais il reste que, pour l’instant, « la majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amené à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs compatriotes » p.279, électorat que les « viandards » érigés en associations subventionnées par le Conseil général socialiste en PACA amènent massivement aux urnes (p.117).

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Dans ce livre, l’auteur privilégie deux ville emblématiques : Roubaix, 95 000 habitants et 6 mosquées, qui connait 31% de chômeurs ; Marseille, première ville arabe d’une France qui est le premier pays arabe européen, qui voit l’islam comme un régulateur, fonction que ni l’école ni le sport n’assurent plus : « quand vous avez 99% de Noirs, d’Arabes, de Gitans ensemble, ce n’est plus une école, c’est une garderie ! » déclare à l’auteur Samia Ghali p.63 – « jeune élue de gauche issue de l’immigration algérienne et née au cœur des quartiers nord dans un bidonville » p.59.

Autre exemple, le parcours d’Omar Djellil, « demande d’amour à la patrie, perpétuellement insatisfaite » p.94. Il est passé du centrisme à SOS-racisme, puis au salafisme, avant d’être candidat du Front national. Ce qu’il veut, c’est être reconnu : « Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! » p.95. Ce sentiment d’appartenance, il le trouve au Front national… A l’effondrement industriel et de l’emploi, au délitement du système de valeurs méritocratique, syndical ou communiste, « se substituent aujourd’hui le Front national et le salafisme, deux disciplines de vie analogiques, dont chacune est portée par l’adhésion à un mythe fondateur : la nation française pour le premier, l’oumma islamique pour le second » p.105.

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Un livre d’actualité passionnant, qui se lit avec aisance, et fourmille d’exemples et de cas concrets sur l’imbrication progressive de l’islam dans la république, mélange « d’amour et de ressentiment » p.252 unique en Europe. Un livre qui va en profondeur, bien au-delà des clichés faciles du Merah ou du Coulibaly – terroristes qui restent des exceptions tout autant qu’Action directe jadis.

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités, 2014, Gallimard collection Témoins, 284 pages, €18.90
CV de Gilles Kepel

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Arabie saoudite et djihad intégriste jusque dans nos villes

La vision sectaire de l’islam ne vient pas de nulle part. Elle est la rencontre historique du féodalisme bédouin et de l’argent du pétrole, encouragé longtemps par les États-Unis, pays respectueux jusqu’à l’imbécilité envers toutes les croyances religieuses. Mais la situation semble remise en cause.

  • 1744, le sabre de Mohammed ben Saoud se croise avec le goupillon de Mohammed ben Abdelwahhab : en témoigne le drapeau du royaume, un verset coranique au-dessus d’un cimeterre. Abd el-Aziz III ibn Séoud (1880-1953) prend, avec l’aide des britanniques à partir de 1915, le contrôle de la péninsule arabique en investissant La Mecque en 1924, Djeddah et Médine en 1925 ; il se fait proclamer roi en 1932 : l’Arabie saoudite est née.
  • 1945, ibn Séoud conclut avec le président américain Roosevelt sur le croiseur USS Quincy un pacte de défense, pétrole contre protection, renouvelé en 2005 pour 60 autres années par George W. Bush : le royaume wahhabite n’a qu’une vingtaine de millions d’habitants dans une région qui compte des mastodontes démographiques musulmans menaçants sa mainmise sur les lieux saints.
  • 2013, l’Arabie saoudite est vexée par l’absence d’intervention militaire américaine en Syrie, ennemie du royaume, et par le rapprochement avec l’Iran après l’élection d’Hassan Rohani à la présidence. Dans le même temps, l’exploitation qui monte en puissance du pétrole de schiste défait la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole saoudien. C’est l’une des raisons de la politique de non-intervention sur le prix du baril en 2014, la chute des cours devant forcer les producteurs américains à revenir acheter du pétrole moins cher dans le Golfe.

arabie saoudite drapeau

État théocratique qui ne subsiste que par le pétrole et la religion, que l’un ou l’autre fléchisse et s’en est fait du pays. Mais la religion a peu à peu asservi l’État. La formation idéologique permanente des mosquées et des écoles coraniques a une emprise plus forte sur les âmes faibles que le prestige militaire ou tribal de la famille régnante. Aujourd’hui, l’État a besoin de la religion et finance son expansion dans le monde entier. Djihad pacifique par les imams envoyés prêcher et enseigner mais aussi – et de plus en plus – djihad violent pour aider les mouvements islamistes sur tous les points chauds de la planète. Au risque d’un retour de flammes de la part des activistes musulmans comme des alliés occidentaux. Pour l’Arabie saoudite, nous sommes probablement à un tournant.

arabie saoudite en sursis

La concurrente directe et active des chiites iraniens depuis la révolution cléricale de Khomeiny en 1979 a incité Arabie saoudite et émirats satellites à donner toujours plus d’argent pour défendre – non la vraie foi – mais la vision étriquée wahhabite, appelée aussi salafiste, de salaf as-salih ou compagnons du Prophète aux origines. Il s’agit d’en revenir à la lettre du texte sacré, avant tout commentaire.

Mais, une fois sur le terrain, les moudjahidines saoudiens n’ont plus de contraintes, ils peuvent enfin donner libre cours au wahhabisme pur qu’on leur a seriné depuis tout petit (14 h de cours par semaine sur 35 dans les écoles saoudiennes) mais que leur propre pays les empêche d’appliquer intégralement : prendre femme avec une pubère de 9 ans comme le Prophète, se « marier » ici ou là en prononçant juste une formule pour forniquer légalement, torturer les impies, amputer les voleurs, flageller les fornicateurs, pendre les homosexuels, crucifier et massacrer tous les non-musulmans et tous les musulmans non wahhabites, glorifier la kalachnikov et le couteau comme instruments de Dieu, commettre les pires exactions possibles – du moment que c’est au nom d’Allah.

C’est ainsi que les femmes sont considérées par nature inférieures aux hommes, manquant d’intelligence et de religion car elles abandonnent prière et jeûne durant menstrues et accouchements. Le Coran indique clairement qu’il faut le témoignage de deux femmes pour contrer celui d’un seul homme. « Chaque fois qu’un homme s’entretient avec une femme, Satan est présent », traduit aussi le Prophète – donc c’est vrai. Ce pourquoi les femmes ne sauraient enseigner aux garçons car « dès 10 ans » l’adolescence qui commence est attirée par la femme… Le troisième calife Othman (gendre de Mahomet, qui a régné de 644 à 656) fit procéder à la rédaction officielle du texte coranique, ordonnant en même temps la destruction de tous les documents fragmentaires contraires.

Le wahhabisme fait de l’islam une religion haïssant toutes les autres. Le recours à la force contre les hérétiques et les égarés est encouragé (versets 5 et surtout 29 de la sourate 9), l’esclavage permis sans limites. Il faut détruire tous les livres autres que « le Livre » (« Boko haram » – books interdits) et démolir les tombes des saints musulmans car elles créent un échelon entre Allah et ses serfs. Le Coran est la seule source de légitimité et détache de toute obéissance au pouvoir temporel. Tout y a été dit une fois pour toute, ce pourquoi la terre ne saurait être ronde et l’homme n’a jamais pu marcher sur la lune. Qu’on ne s’étonne pas des « théories du complot » qui fleurissent sur le net à ce sujet : c’est moins le sionisme ou la CIA qui sont mis en cause que l’impossibilité pour un musulman sectaire wahhabite de concevoir que tout ce qui arrive ne soit pas contenu dans le texte littéral du Coran.

2015 je suis mohamed

Ce tout-est-permis a rencontré le nihilisme des jeunes de banlieue européens du no future. Les armes fascinent parce qu’elles sont un substitut de sexe plus facile à utiliser que le vrai : pas besoin de séduire pour jouir. La mort fascine depuis les jeux violents, les conduites à risque, la drogue et la baston, les règlements de compte « barbecue » (exécution rôti dans le coffre d’une voiture, très courante à Marseille). Nos marginaux se sentent tout-puissants par la violence et se mettent en scène en vidéos narcissiques postées sur YouTube et Facebook. Ils se moquent bien du savoir : contrairement à Jésus, qui débattait à 12 ans avec les docteurs du Temple, Mahomet ne savait ni lire ni écrire et cela ne l’a pas empêché d’être pur aux yeux de Dieu. Mal appris et mal intégrés, ils sont indifférents aux valeurs de la république française mais ils n’ont pas pour ambition de bâtir l’État islamique ou de combattre pour la foi collective –  seule compte leur image virile dans le regard des autres et leur détermination personnelle aux yeux d’Allah : ils veulent être reconnus. La mort au bout, mais pas sans avoir joui comme jamais – avant les plaisirs promis au ciel (ou en enfer…). En rupture, les jeunes de troisième génération ou convertis de nos ghettos sont des suicidaires, manipulés par un acteur régional, le daechiste Baghdadi, qui ne représente que lui-même.

La présence de 30 millions de musulmans dans une Europe ouverte et tolérante pose un problème sans précédent s’ils sont gagnés par la propagande haineuse. Les intégristes nihilistes sont pour l’instant minoritaires, mais le trou noir syro-irakien crée un violent appel d’air. Une fois la barrière psychologique de tuer franchie, pas de retour en arrière : quiconque revient en Europe revient pour son djihad et pour se valoriser à ses propres yeux en massacrant sous prétexte d’Allah. La prise de conscience des intellos de gauche iréniques sur les dangers du cléricalisme armé semble avoir enfin eu lieu avec le choc Charlie.

Fanatisme saoudien

Il nous reste donc maintenant à faire plusieurs choses :

Assurer le droit français et européen, sans surenchère mais surtout sans faiblesse : les lois existent, elles doivent être appliquées sans « polémiques ». Et contrairement aux affirmations gratuites, il existe bel et bien en France des lois « contre le blasphème » : par la loi Gayssot, on ne peut tout affirmer sur la Shoah ni rire des victimes en prônant le négationnisme.

Après le « Charlie du souvenir » éviter de multiplier les insultes bêtes et méchantes qui mettent en danger toute une société pour amuser la galerie ; on peut rire de tout, mais pas de tout le monde, et pas de la même façon brute. Dénoncer par l’ironie le cléricalisme oui, injurier gratuitement et de façon répétée Allah, le Prophète et les croyants n’a aucune utilité durable – au contraire. Je ne dis pas « se taire », je dis « mesurer ses propos » à ce qu’on veut dire comme notre civilisation a su longtemps le faire : voir la note Quand l’Europe parlait français.

Inciter les musulmans non intégristes à assumer leur propre critique des dérives de l’islam et promouvoir mieux encore les œuvres de Mahmoud Hussein, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi et d’autres. Non seulement leur donner la parole (comme cela commence à se pratiquer ici ou là) mais aussi monter des colloques sur les différents courants de pensée historiques en islam, soutenir les musulmans non salafistes au lieu de se taire, lorsqu’ils sont attaqués par les réactionnaires d’Arabie saoudite ou d’ailleurs sur des points de conduite. Comme par exemple ces « mille coups de fouet » pour un blog ! Ou l’emprisonnement des militants anti-esclavage en Mauritanie (car La Mauritanie pratique encore l’esclavage, bien qu’officiellement illégal).

Prendre de vraies initiatives diplomatiques pour faire pression sur les États qui financent, directement ou par l’impôt islamique privé, le djihad armé et les prêches intégristes. L’Arabie saoudite et les Émirats, mais aussi le Yémen, l’Égypte, le Pakistan, l’Algérie, la Turquie doivent faire l’objet de vigilance. Les desperados convertis ne sont pas vraiment religieux, mais le prétexte religieux, le financement, les armes et les encouragements viennent de sectes financées plus ou moins en sous-main par ces États. Ce pourquoi « demander des imams en Algérie ou en Turquie » (comme je l’ai entendu d’un fonctionnaire de l’Intérieur) me paraît une idée d’enfer… pavé de bonnes intentions culcul. De même, laisser financer le club de foot Paris Saint-Germain par le Qatar ou participer aux coupes du monde dans les pays cléricaux du Golfe, est une ineptie. C’est laisser croire que l’argent peut tout acheter, y compris l’âme républicaine. Faire preuve de lâcheté, est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Et ne plus suivre des États-Unis aussi naïfs que courte-vue dans les interventions contre tous les pays arabes. Nos intérêts ne coïncident pas avec les leurs.

Géopolitique de l’Arabie saoudite

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