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Jean d’Ormesson, La Douane de mer

« Je suis mort » : ainsi commence le roman, un quart de siècle avant la réalité. L’auteur a 68 ans, il se voit mourir d’un arrêt du cœur à Venise, « devant la Douane de mer d’où la vue est si belle sur le palais des Doges et sur le haut campanile de San Giorgio Maggiore ». Les larmes de sa copine Maie ont fait hésiter l’âme au-dessus du Grand canal. Et c’est ainsi que O rencontre A. « C’était un esprit naïf et charmant », venu d’un monde d’ailleurs nommé Urql. Il venait s’informer sur la Terre – et sur les hommes. Durant trois jours, O va initier A à la complexité du monde et des relations humaines. Le temps, le corps, les passions, l’histoire forment la trame chatoyante d’un « inconcevable, mais avec des repères éblouissants », comme le dit Char en exergue.

Il faut entrer dans ce pavé, aussi inégal qu’une rue de Paris, parfois captivant, parfois ennuyeux (433 pages en Pléiade, près de 600 pages en Folio !). Ne le lire que par petites doses d’une soixantaine de pages tant les images se succèdent et rebondissent, des papes Cléments (et il y en a !) aux maitresses de Chateaubriand (adoré par l’auteur) et aux amours d’Alfred et George, les amants de Venise. « Explique-leur que les hommes sont des esprits comme toi, mais chamboulés par le temps qui passe, par la mort qui les guette, par le corps aussi qu’ils trimbalent, qui leur permet de souffrir, qui leur permet d’être heureux, qui leur permet de penser et sans lequel ils ne seraient rien », Troisième jour, XX. Le monde est éphémère et fait souffrir ; mais il est beau parce qu’il est laid et « il y a du bien parce qu’il y a du mal ». Nous sommes chez Nietzsche : amor fati, l’éternel retour, l’acceptation du tout tel qu’il est, le merci à la vie. « Ce qu’il y a de plus grand en vous surgit de vos limites » p.638 Pléiade.

Jean d’Ormesson aime à écrire des fresques depuis l’origine du monde ; il a une vague prétention de se prendre pour Dieu, comme tout écrivain qui crée de son souffle des êtres qui ne vivent que par lui. Il écrit là une « Histoire de l’avenir depuis les temps les plus reculés », selon ce qu’il expose le Deuxième jour, chapitre XIV (p.465). Il emmène l’esprit A dans une promenade historique et géographique au hasard des rencontres, qu’il raconte comme en conversation de salon, avec des anecdotes savoureuses et des chutes paradoxales. Savez-vous par exemple à quoi a pu servir ce petit disque dont deux-tiers sont rouge et vert ? Ou comment a pu se retrouver enceinte une baby-sitter d’un gamin de 11 ans ? Il intègre des vers, cite des correspondances, agit en historien romancier, en archiviste amateur.

O est Ormesson mais aussi Omega qui répond à Alpha le A. La fin du monde (le sien, du fait de sa mort) contée à l’esprit du début, qui peut être un ange, un extraterrestre ou un avatar de Dieu. Si Dieu s’est fait homme, il peut aussi, progrès aidant, se faire esprit et jouer au béotien sur les affaires terrestres pour contempler les effets de son grand Œuvre. Trois journées en vingt chapitres chacune font soixante séquences qui tentent de cerner la nécessité dans le hasard et la ligne dans le contradictoire. Le Rapport destiné à Urql est un vertige, moins un registre qu’un kaléidoscope. Ce pourquoi il séduit ; ce pourquoi il agace. Car la mosaïque des peuples et des événements fait sens, mais le naming incessant fait snob. On sait bien que Jean est bourré d’Ormesson, je veux dire de culture classique, bourgeoise, Normale et supérieure quoi. Il y a du Borges dans ce Voltaire-là. Il n’est pas créateur de monde mais conservateur des archives. Malgré son vocabulaire parfois vert et ses interjections comme « Oh là, là ! », il y a parfois de l’indigeste dans ses dissertations érudites. Et puis des envolées qui rivent les yeux à la page, qui font prendre à l’imagination son essor dans l’intensité des émotions et le brio des idées. Il y a de tout dans l’Ormesson.

Y compris la croyance en un dessein intelligent – qui viendrait de Dieu, bien sûr, cette explication ultime de tout ce qu’on ne parvient pas à saisir. Si la réalité est insaisissable, pourquoi ne pas invoquer l’Idée ? A moins que la mémoire, comme celle de Proust, ne parvienne à ancrer l’être humain dans des lieux qui rappellent des moments : Venise, Symi, Ravello… Ecrire en laisse la trace, racontée par le souffle, cet apanage humain du langage qui le rapproche du Dieu qu’il s’est créé dans la Bible, Lui qui crée un monde à partir de rien. C’est aussi tout l’art de la conversation qui fait exister dans les salons, sans cesse une autre et sans cesse la même. J’ai relu La Douane de mer ; je la relirai encore.

Jean d’Ormesson, La Douane de mer, 1993, Folio Gallimard 1996, 593 pages, €9.50 e-book Kindle €9.49

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Jean Guéhenno, Journal des années noires

Sous la contrainte de l’Occupation émerge la liberté d’un homme profondément français, appartenant viscéralement à cette culture particulière vouée à l’universel. Le Normalien professeur de littérature en khâgne à Louis-le-Grand, note au jour le jour ses réflexions, ce qu’il vit, et le fil des jours tisse la toile d’un tempérament. Cela donne un hymne au vieux fond de pensée de notre pays, aux dangers de notre société telle qu’elle est, aux trahisons de certains de ses fils et filles à l’époque. La leçon est belle car, écrite dans l’urgence, elle accède à l’éternel : celui d’une originalité culturelle, celle de la France.

La défaite est une catastrophe, elle appelle la remise en cause de soi, de la société, de la culture même, pour refonder les valeurs et préparer l’avenir. Pour se réformer soi-même, rien de tel que de remonter aux sources de sa vie profonde, inaccessible refuge de pensées bien à soi, éprouvées comme une foi. « Je me réfugierai dans mon vrai pays. Mon pays, ma France, est une France qu’on n’envahit pas » (25 juin 1940). Il s’agit de refonder une certaine idée de l’homme, de la dignité humaine, issue de siècles d’histoire et de pensée française. « Rabelais, Montaigne, La Rochefoucauld, Fontenelle, Voltaire, Chamfort, Stendhal, France, Gide, autant de dénonciateurs de la ‘cérémonie’ » p.62. La liste des vrais Français sur lesquels s’appuyer pour conforter les valeurs est de taille.

Le premier d’entre eux est sans aucun doute Montaigne. Guéhenno écrit, le 24 juillet 1940 : « Jamais n’ai-je mieux saisi l’étrangeté de Montaigne. Le plus admirable est que ces Essais, si raisonnables, si mesurés, aient été écrits pendant les guerres de religion, quand la démesure triomphait » p.26. Dans les temps troublés, en 1540 comme en 1940, il faut en revenir à Montaigne. « Voilà un esprit propre. Même cette propreté est tout le principe de sa force, et ce qui rendra à jamais sa pensée efficace et active. Je note qu’il se méfiait de la musique comme des idées vagues. Il avait en horreur toute feintise, la « cérémonie » qui ne nous interdit pas seulement de nous montrer ce que nous sommes, mais qui nous empêche de nous connaître ce que nous sommes, en nous remplissant de révérence pour de fausses idées de nous-mêmes. Il veut qu’on se connaisse » p.61. C’est lourdement dit, maladroitement exprimé, mais le fond est crucial : sans lucidité, point de refondation.

Guéhenno se veut tout ce que la bourgeoisie collaboratrice hait : « Un homme indépendant qui ne doit son indépendance qu’à lui-même, à son effort, à son métier (…), un barbare qui a bousculé les notables, un boursier sans respect pour les héritiers, un homme libre » p.23. Parce qu’il n’est englué dans aucune contrainte sociale, matérielle ou intellectuelle, l’homme libre peut choisir ses valeurs. Tels étaient – bel exemple historique – les Français de 1789 : « Ils proclamaient contre le destin, contre la nature, contre toutes les tyrannies. Ils savaient nos fatalités et que la nature se moque de cette justice qui n’est qu’au fond de nous. Mais si la nature défait à chaque instant ce que nous faisons, la liberté, l’égalité, la fraternité, d’autant plus faut-il le refaire par notre volonté, par des lois, et opposer au désordre naturel l’ordre humain » p.49. Hymne à l’humanisme d’un ancien du Front populaire.

Passe ici exactement l’écart qui sépare la gauche de la droite. La première est volontariste, profondément politique : il s’agit de corriger par des lois librement débattues et décidées, le désordre naturel, la loi du plus fort et le hasard des chances. La seconde considère que l’ordre de la nature est le meilleur, qu’il faut laisser faire, qu’une pesanteur, voire une fatalité extra humaine s’impose, contre laquelle il est vain de lutter. Le tempérament de droite collaborera, le tempérament de gauche résistera, bien que ce soit moins simple dans les âmes. Il s’agit de tendances de l’esprit, puisque dans les faits, droite et gauche se recomposeront, chacun apportant des hommes à la Résistance, mais ce que dit Guéhenno est assez bien vu. « La culture est une tradition et une espérance. Nous resterons fidèles à l’une et à l’autre. Un homme d’Occident est cette conscience, cet individu dont Socrate a défini la valeur morale, pour lequel Jésus est mort, à qui Descartes a enseigné les moyens de sa puissance, que la révolution du XVIIIe siècle a établi dans ses devoirs et ses droits. Trois mille ans de raison et de courage ont définitivement orienté le ‘chemin de l’homme’ » p.170. On le voit, l’humanisme français s’enracine dans toute une tradition universelle. Montaigne, La Rochefoucauld, Voltaire : « les valeurs humaines n’étaient à leurs yeux que des valeurs de raison et d’usage. D’un long, très long usage. Elles s’établissent, se clarifient et se purifient à travers des milliers d’essais et erreurs. Tout le monde travaille et collabore. L’homme finira par être l’homme, c’est une suffisante espérance. Et la folie commence pour les individus et les peuples quand ils s’arrogent le privilège d’on ne sait quelle surhumanité » p.408.

Les dangers viennent de l’époque et de ses dérives. La morale se perd dans l’inculture, dans l’abaissement, dans la ratiocination, dans la gloriole. « Un grand homme des époques civilisées était grand précisément par ce qui le distinguait de la masse, l’intelligence, la volonté, la culture, la finesse de l’esprit ou du cœur. Ces nouveaux grands hommes [Lénine, Staline, Hitler] sont grands par ce qui les fait semblables à elle, et ce peut être un assez grossier bon sens, la brutalité, l’inculture » p.138. En ce milieu de XXe siècle, l’honneur est bafoué. Or, « je veux pouvoir regarder tous les hommes comme mes frères. Mais celui-là n’est pas mon frère dont le premier regard cherche cruellement en moi et triomphe d’y découvrir la faiblesse, le besoin, le malheur qui lui garantira ma soumission. Je ne peux aimer que ceux qui espèrent en mon courage et ma fierté » p.153.

Danger du milieu intellectuel : « Il y a en tout bon khâgneux, en même temps qu’un esprit capable de le vouer aux recherches nobles et désintéressées, une habileté dialectique dangereuse dont il est toujours tenté de tirer profit. La pratique du logos rend apte à tout, au service du mensonge aussi bien que de la vérité » p.209.

Danger de la raison : « Une des plus grandes habiletés de l’Action française fut de créer une sorte de snobisme de l’intelligence. Maurras s’était donné pour son unique défenseur, chacun de ses partisans avait tout lieu de se croire le plus fin et le plus subtil des hommes après lui » p.230.

Danger de la religion : « Le peuple s’en moque. Elle n’est plus que l’opium de la bourgeoisie (…) à présent débordée et ne sachant plus à quoi se vouer, tâche de trouver dans les patenôtres et une religion d’habitude, la tranquillité et le sommeil » p.224.

Danger de l’enseignement : « On forme dans le meilleur des cas des rats de bibliothèque, on les habitue des leur vingtième année à un tiroir, on les dresse à compiler. On cultive en eux une vanité mesquine. La science ne consistera jamais pour eux qu’à ajouter une fiche à leurs fichiers, comme un gramme à un kilo. Elle les distraira de leur vie qu’elle devrait enrichir et dominer. Leur petite curiosité les dispensera de la grande. Sans critique, sans goût, sans ardeur, chercheurs médiocres, plus mauvais professeurs, ils ne peuvent qu’entretenir notre société de la quantité dans l’illusion vaniteuse qu’elle a d’être une civilisation » p.235.

Danger de la gloriole : « La France commença d’être malade peut-être quand on commença à parler tant de ses héros, quand la dignité naïve des combattants se mua en la gloriole intéressée des anciens combattants. L’enflure des paroles dispensa de la solidité des pensées. Il y eu trop de médailles, trop de pensions aussi, un petit commerce avilissant de vanité » p.378.

Tous ces dangers ont préparé la génération de 1940 à la défaite et, pire, à la collaboration avec l’anti France, les ennemis germaniques mais aussi ceux qui n’avaient jamais accepté l’humanisme ni l’héritage de 1789.

D’où les trahisons – nombreuses. Des « hommes avilis par la peur, l’intérêt, la vanité : le maire ne veut pas manquer sa Légion d’honneur ; l’instituteur a peur de perdre sa place ; les présidents sont toujours fiers de défiler ; tel vieil homme malade s’était mis du cortège de crainte que le pharmacien, à la prochaine crise, ne le laissât mourir. C’est sur ces beaux sentiments que se fonde le nouveau pouvoir » p.284. Prenons exemple sur Renan : « Il faut une merveilleuse force de l’esprit pour concevoir et chercher la vérité contre le milieu où l’on a grandi, les influences que l’on a subies, les facilités de l’habitude et du bonheur, contre le courant, envers et contre tout » p.334. Car « la sottise et l’hypocrisie triomphent, l’ordre moral, la vertu des riches. Les bourgeois jubilent » p.28.

Un exemple, flamboyant, qui relève l’honneur et donne de l’espoir : « Une seule chose demeure intacte. C’est la foi dans la probité, la fidélité intransigeante du général De Gaulle. Que cela lui soit un hommage. Il n’en peut recevoir de plus pur, le plus marqué par l’angoisse et l’espérance » p.392. Une leçon lancée au futur comme une bouteille à la mer.

Jean Guéhenno, Journal des années noires 1940-1944, 1947, Folio 2014, 544 pages, €9.00

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Simone de Beauvoir, La force de l’âge

Née en 1908, agrégée de philosophie en 1929 à 21 ans, Simone décrit dans ce livre les années décisives où elle devient peu à peu adulte. Indépendante après son agrégation, elle enseigne, elle voyage, elle vit à l’hôtel. Elle ne veut pas se fixer. Prête aux rencontres, prodigieusement attachée à Jean-Paul Sartre, son condisciple de Normale Sup, c’est la guerre qui lui révèle le prix de la liberté. Après quatre années laborieuses, elle publie son premier roman, elle est prête à s’engager, elle existe enfin. À la libération, elle arrive à l’âge mûr : 37 ans.

Cet itinéraire intellectuel à, toutes proportions gardées, beaucoup d’affinités avec le mien. Mimétisme des situations ? Comme elle, comme Sartre, je ne suis pas un « héritier », le maillon d’une lignée avec des valeurs et des biens à transmettre. Intellectuel d’un milieu de fonctionnaires, je me suis fait tout seul par la lecture, les amitiés, les voyages – et les diplômes chers à la république. Ainsi fait-elle, ainsi ai-je fait. Elle est esprit libre, elle a une curiosité pour l’homme sous les faux-semblants, souvent le privilège de la jeunesse et du peuple qui sont présents au monde plus que les autres – les bourgeois, les artistes et les experts qui se la jouent. Simone croit que la volonté crée le destin. Elle veut surtout vivre, avidement. C’est ce goût de vivre qui prime, qui lui donne sa curiosité humaine, qui en fait un esprit libre croyant en la toute-puissance de la volonté. Je ne crois guère à cette systématique, mais examinons ce qu’elle en dit.

« Sartre vivait pour écrire ; il avait mandat de témoigner de toutes choses et de les reprendre à son compte à la lumière de la nécessité ; moi, il m’était enjoint de prêter ma conscience à la multiple splendeur de la vie et je devais écrire afin de l’arracher au temps et au néant » p.21. L’art n’est que sauvegarde de la vie, il faut avant tout vivre et n’écrire que sur le vécu. « Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre » p.34. Car « selon moi, l’esprit ne s’isolait pas du corps, et mon corps me compromettait tout entière » p.77. Vivre n’exige pas de mettre au monde des enfants naturellement, surtout pour une femme intellectuelle, car penser ne va pas sans égoïsme : « je me suffisais : je ne rêvais pas du tout de me retrouver dans une chair issue de moi. D’ailleurs, je me sentais si peu d’affinités avec mes parents que d’avance les fils, les filles que je pourrais avoir m’apparaissaient comme des étrangers » p.92. Vivre, pour elle, c’est lire – tout ce qui paraît en littérature et les grands philosophes du passé. C’est aussi explorer le monde, à pied quand elle n’a pas beaucoup d’argent mais beaucoup de vacances scolaires. Il fallait être à tout instant présent au monde, comme les héros d’Hemingway (p.160) car, ainsi, il ne peut exister de « circonstances viles ». Vivre n’est « pas une histoire que (l’on se) raconte, mais un compromis entre le monde et (soi) » p.555.

Cette attitude induit une curiosité de l’humain sans jalousie ni supériorité. « Les habitudes des palaces, les hommes à Hispano, les femmes à vison, les ducs, les millionnaires ne nous en imposaient pas (…). J’éprouvais à leur égard une brusque pitié ; coupés de la masse, confinés dans leur luxe et dans leur snobisme, je me disais (…) que les exclus, c’étaient eux » p.24. Déchirer la bourgeoisie était un jeu avec Sartre, analogue à l’hostilité de Flaubert pour les épiciers et de Barrès pour les barbares. Au nom de l’art, de la culture, de la liberté, ils condamnaient les tares bourgeoises comme les efficacités d’ingénieurs, au profit d’un affrontement de la condition humaine dans sa vérité. L’individu est une totalité synthétique et indivisible à juger globalement. Comprendre l’humain est dès lors une passion. C’est pourquoi Beauvoir et Sartre aimaient les romans policiers ou d’aventures (Pardaillan, Fantômas…), les films de cow-boys, le jazz nègre et les faits divers. Ce goût pour l’homme se complétait d’un effroi métaphysique pour la solitude absolue, de celle que l’on approche parfois, isolé dans la nature : « marchant sur la croupe d’une colline délaissée des hommes et que la lumière même abandonnait, il me semblait frôler cette insaisissable absence que déguisent manifestement tous les décors ; une panique me prenait, pareille à celle que j’avais connue à 14 ans dans le ‘parc paysager’ où Dieu n’était plus et, comme alors, je courais vers des voix humaines » p.250.

De même, les grandes réunions ne conviennent pas aux échanges humains. « Nous avions toujours – et nous devions toujours conserver – le goût du tête-à-tête ; nous pouvions nous plaire aux propos les plus futiles, à condition de connaître avec notre interlocuteur une exclusive intimité ; les désaccords, les affinités, les souvenirs, les intérêts diffèrent d’un partenaire à un autre ; quand on fait face à plusieurs à la fois, la conversation (…) devient mondaine. C’est un passe-temps amusant, insipide ou même fatiguant, et non la véritable communication que nous souhaitions » p.579. Là encore, que d’affinités avec moi !

Comprendre l’humain et savoir regarder et écouter les hommes, c’est ne pas s’encombrer de préjugés ni souscrire au snobisme ambiant. C’est au contraire garder l’esprit libre : « Aucun scrupule, aucun respect, aucune adhérence affective ne nous retenait de prendre nos décisions à la lumière de la raison et de nos désirs » p.23. Orgueil spiritualiste ? Peut-être, mais surtout, « notre ouverture d’esprit, nous la devions à une culture et à des projets accessibles seulement à notre classe. C’était notre condition de jeunes intellectuels petits-bourgeois qui nous incitait à nous croire inconditionnés » p.28. Seule une base culturelle permet d’aller au-delà de la culture et de faire germer sa propre pensée. Le conditionnement est nécessaire pour se déconditionner. On ne naît pas page blanche, on réécrit selon sa plume ce qui est écrit avant nous. C’est la grande erreur des gauchistes à la Rousseau de croire que l’être humain nait naturel, empli de bonté et de bon sens. Il n’en n’est rien : tout comme la plante ou la bête, le petit humain doit être éduqué et dressé avant de devenir lui-même, au plein de son épanouissement. Et ce n’est pas le conditionner ni le « dominer » que de lui inculquer les savoirs et les méthodes nécessaires pour y parvenir.

« Sartre forgea la notion de mauvaise foi qui rendait compte, selon lui, de tous les phénomènes que d’autres rapportent à l’inconscient. Nous nous appliquions à la débusquer sous tous ses aspects : tricherie du langage, mensonge de la mémoire, fuite, compensation, sublimation (…). Tous les gens qui miment des convictions et des sentiments dont ils n’ont pas en eux le répondant » p.149. Jouant un « rôle », ils fabriquent un « enfer ». Sartre et Beauvoir veulent avoir « un sens réel de la vérité » ce qui est déjà quelque chose, mais pas forcément « un sens vrai de la réalité », notamment « la réalité économique » de leur situation (p.412). Cette remarque, d’un marxisme primaire d’époque aujourd’hui dépassé, ne remet pas en cause l’exigence d’authenticité, la sincérité de Sartre comme de Beauvoir, ce pourquoi ils sont pour notre génération un modèle intellectuel, malgré toutes leurs erreurs dans l’action.

Il est nécessaire que l’être humain assume sa « situation », et la génération en est une, comme la nation ou la classe. Mais « assumer » ne signifie pas « se conformer » : c’est plutôt être conscient de ses déterminismes autant que faire se peut, ce qui n’est pas la même chose. Cette prise de conscience est le premier pas vers la liberté. Ainsi « la noblesse d’âme, les morales intemporelles, la justice universelle, les grands mots, les grands principes, les institutions et les idéalismes » (p.664) entravent la conscience et sa liberté. Il faut les assumer sans en être dupe, c’est-à-dire savoir les prendre pour ce qu’ils sont : des baudruches ou des prétextes, ou alors préciser dans le concret ce que l’on y met exactement. Raymond Aron dans ses Etudes politiques (1972) ne fait pas autre chose lorsqu’il analyse ce que l’on met effectivement derrière les concepts de « liberté », de « droits de l’homme » ou de « puissance internationale ».

Cette liberté conduit à « l’optimisme kantien : tu dois, donc tu peux » p.21. Mais plus encore : « Heidegger m’avait convaincue qu’en chaque existant s’accomplit et s’exprime la réalité humaine’ ; inversement, chacun l’engage et la compromet tout entière ; selon qu’une société se projette vers la liberté ou s’accommode d’un inerte esclavage, l’individu se saisit comme un homme parmi les hommes, ou comme une fourmi dans une fourmilière : mais nous avons tous le pouvoir de mettre en question le choix collectif, de le récuser ou de l’entériner » p.538.

Un bel exemple de force d’âge.

Simone de Beauvoir, La force de l’âge, 1960, Folio 1986, 693 pages, €11.40 e-book Kindle €9.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Les oiseaux de Bangkok

Au début des années 1980, l’Espagne s’ennuie. C’est que la démocratie est un régime qui minimise les contradictions et les résout par la négociation. On ne se sent plus vivre dangereusement comme sous une dictature. La bourgeoisie barcelonaise, chère à l’auteur, se consume en soirées arrosées et en discours vains. Lors d’une soirée, une lesbienne est assassinée à coups de bouteille de champagne sortie du congélateur. Pepe Carvalho, le détective gastronome et cynique créé par Montalbán, lit ce fait-divers dans la presse et, curieusement, s’y intéresse. C’est qu’il croit se souvenir avoir vu cette femme blonde au corps déjà mûr, déambuler devant lui vers le supermarché. Il l’avait remarquée, il ne sait plus pourquoi.

Malgré tous ses efforts pour convaincre ses amis de le mandater pour une enquête parallèle, les intellos vaniteux égoïstes qui composent l’entourage de Célia l’éconduisent ; ils ne sont pas prêts à payer pour savoir, ni pour se disculper, eux qui sont les derniers à l’avoir vue vivante. Carvalho termine une enquête sordide sur un gendre d’un patron  de société qui a piqué dans la caisse et que son beau-père veut mettre au pied du mur, mais il s’ennuie. C’est alors que lui parvient un coup de téléphone affolé d’une relation volage nommée Teresa, qui l’appelle de Bangkok. Elle est en danger, poursuivie, et demande du secours.

Le détective s’emploie alors à retrouver la famille et à la convaincre de se manifester. L’ambassade d’Espagne en Thaïlande ne peut pas grand-chose, la police locale est en charge de l’enquête et ce pays n’obéit pas aux mêmes règles qu’en Europe. La Thaïlande des années 1980 hésite entre corruption et façade légale à destination du tourisme, et mélange allègrement les deux dans la vie quotidienne.

Teresa est une foldingue qui ne voit pas plus loin que les poils de son con. Elle a divorcé après avoir pondu un fils qui, à 16 ans, a mis enceinte sa petite copine. Le garçon, chevelu et habitant un quartier marginal, travaillote dans la restauration comme serveur. Il n’a pas de moyens et son père, un playboy nomade qui vit de petits boulots à la petite semaine, ne peut rien non plus. Il faut convaincre le grand-père qui a les moyens, le père de Teresa, d’envoyer quelqu’un en Thaïlande pour faire tout son possible et sauver sa fille.

C’est le détective qui s’y colle. Montalbán aime la Thaïlande, où il a beaucoup séjourné et où il mourra en 2003. Il décrit celle du début des années 1980 avec gourmandise et impertinence. Ce sont surtout les touristes occidentaux qui encouragent sa verve. Ils viennent avec tous leurs préjugés, attirés par le sexe et le soleil, sans se préoccuper des humains locaux ni de la décence commune ; ils baisent comme on prend un cocktail et reluquent les danses lascives de filles comme les enculades de mecs comme autant de spectacles au programme. Les Thaïlandais apparaissent à Montalbán comme ces oiseaux qui piaillent en bande sur les fils de Bangkok et dont il cherche désespérément le nom.

De bordels de massage en sentiers de jungle, Pepe Carvalho va poursuivre une Teresa qui se cache avec son petit ami thaï de 20 ans plus jeune. Car la niaise est tombée amoureuse du joli corps fin de l’adolescent qui fait plus jeune que son âge, mais qui n’a rien de plus qu’elle dans le citron. Elle l’a convaincu de détourner à leur profit un convoyage de rubis que la mafia locale cherche désormais à récupérer. Pire, dans leur fuite, le jeune homme a tué le fils de Jungle Kid, le mafieux chinois le plus puissant du nord de la Thaïlande, issu d’une section réfugiée de l’armée de Tchang Kai-chek.

Le détective suit un voyage organisé pour minimiser les frais. Il laisse ses compagnons aller aux excursions tandis que lui enquête. Mais il est surveillé à la fois par l’inspecteur de police thaïlandais en charge, par les sbires de l’impitoyable Jungle Kid et par le gang de Madame Lafleur qui veut récupérer les rubis. Ce n’est pas simple de les semer et de découvrir par lui-même où peut bien se cacher le couple aux abois.

Il découvrira leur cachette, mais trop tard. Ils sont déjà partis pour l’Europe en passant clandestinement la frontière malaise. Un tantinet vexé et récriminant contre cette Teresa décidément non fiable, Pepe Carvalho rentre à Barcelone et découvre les tourtereaux se bronzant sur une plage de la Mare Menor. Tout se termine bien, mais… pas vraiment !

Pendant ce temps, les petites cellules grises dans sa tête ont reconstitué le puzzle du meurtre à la bouteille de champagne ; il sait qui a tué et pourquoi. Mais l’affaire se dénoue sans lui. Il aime bien que les affaires soient bouclées entièrement.

Ce roman un peu épais nous vaut quelque belles pages critique sur les bobos de Barcelone, le tourisme exotique des années 1980, les flics contraints à la démocratie, et quelques recettes savoureuses de la cuisine provinciale espagnole dont le détective, comme l’auteur, est friand. Vous avez (page 288 de l’édition 1993 en 10-18) la recette de la fideuá, une sorte de paella aux vermicelles au lieu de riz, inventée vers 1915 par les pêcheurs entre Valence et Alicante. Vous avez aussi (page 58) une description de la culture telle que la vivent les bourgeois barcelonais : « Dans les studios, des gamins et des musiciens fous avides de violoncelle, contemplant leur instrument comme pour le masturber ; quant aux papas des gamins, ils affichaient la désinvolture requise par leur condition de père de gamins chanteurs de la fin du XXe siècle, autrement dit rien à voir avec les pères émus, compétitifs ou infantiles d’antan ». Si la description du tourisme en Thaïlande a quelque peu vieilli plus de trente ans après, les mœurs des gens aisés qui n’ont pas de culture mais qui en affichent une à leur boutonnière pour faire bien reste éternelle.

Manuel Vasquez Montalbán, Les oiseaux de Bangkok (Los pájaros de Bangkók), 1983, Points policier 2009, 416 pages, €7.80

Les romans policiers de Manuel Vasquez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Sauce verte

L’écologie est à la mode et le catastrophisme sur le climat, les espèces, les ressources, est bon à prendre pour tous les politiciens en mal d’idéologie. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, tous écolos ! Pourquoi pas, si cela fait avancer la conscience que l’être humain est un animal comme un autre, un prédateur invasif (mais apte à la conscience) qui doit s’adapter à son environnement sans le détruire. Mais ce n’est guère le cas.

Les dégâts de l’être humain comportent leur antidote, mais à condition de le vouloir. Pour cela, il faut sortir par l’esprit en premier. Or l’esprit est colonisé par le leader militaire, économique et culturel américain. Son idéologie est claire : Moi d’abord, puisque je suis le plus fort. Libre-échange, laisser-faire, déréglementation, abolition des frontières et de la morale : si tout cela m’est favorable, je les impose au monde entier. Et chacun d’intégrer tout cela dans sa tête depuis la fin des années 1960 pour le sexe et la morale, et le milieu des années 1980 pour l’économie. Avec désormais « l’émotion » en prime, l’idéologie adaptée par le cœur pour les sans-papiers, sans ressources, sans frontières.

Mais l’Amérique s’est aperçue que la liberté globale lui devenait néfaste. Trop de concurrence chinoise ou européenne, trop d’interventions militaires sans succès dans les pays à risque, trop de contraintes des traités collectifs signés auparavant, trop de laxisme moral aboutissant à la drogue, à l’avortement et aux crimes. « Make America great again » du bouffon vaniteux, élu par la moitié des électeurs aux États-Unis, apparaît comme un cri écologique en faveur de la biodiversité. Non, le monde ne doit pas devenir uniforme, ni même porter l’uniforme américain, car cela attirerait trop d’immigrants aux États-Unis ! Les Yankees doivent demeurer les Blancs plus beaux, les plus grands et les plus forts pour leur orgueil de pays neuf voué à établir la cité de Dieu sur la terre. C’est leur mission et les autres doivent se soumettre. C’est ainsi que cela se passe dans la jungle, c’est naturel, telle est la nature brute.

Dès lors, chaque État se dit qu’il doit imiter le roi des animaux et faire comme lui, avec l’inertie de la génération vieillissante au pouvoir qui répugne à changer d’habitudes et surtout de façon de voir.

  • Le local doit primer le global, donc protectionnisme.
  • La nation doit l’emporter sur le monde, donc frontières.
  • L’anti-gaspillage doit régner contre la société marchande, donc austérité.
  • La santé d’abord, donc bio et boycott de la malbouffe industrielle aux perturbateurs endocriniens et aux pesticides.
  • La culture doit être enracinée et non hors-sol, donc repli sur soi, ses traditions et ses petites valeurs. Car la biodiversité concerne les sociétés humaines tout comme les espèces animales et végétales. Pourquoi faire une différence, sinon par orgueil religieux que l’homme a été désigné par Dieu comme maître et possesseur de la nature ?

Le nationalisme doit-il remplacer le libéralisme ? Il semble que oui pour tout le monde, à en croire la campagne en France pour les élections européennes. C’est la conséquence du repli américain que de délaisser l’universel et de réhabiliter l’État protecteur dans ses frontières nationales. Même si chacun voit midi à sa porte, du nationalisme intégral de droite à l’économie « permacirculaire » selon le jargon Batho de gauche.

L’écologie veut conserver plutôt que s’adapter. Ainsi le veut l’époque, régressive, apocalypse en bandoulière. Le prophétisme est toujours électoralement plus payant que réfléchir et proposer. Hier les lendemains devaient chanter, aujourd’hui ils doivent hurler. La peur engendre le recul de l’esprit et quoi de mieux que la tradition ou, mieux, la religion comme refuge ? Cela donne un sentiment d’éternel et permet de puiser dans les idées traditionnelles sans en inventer de nouvelles. L’écologie mériterait pourtant une vision plus dynamique que la seule conservation de l’existant. Mais il faudrait pour cela être concret et les Français préfèrent grimper aux rideaux des grandes idées abstraites plutôt que d’user leurs mains blanches dans le cambouis de la réalité concrète.

Comme toujours, le balancier exagère dans l’autre sens. Après les excès collectivistes d’après-guerre, après les excès individualistes de l’après mai 68, retour à l’ordre collectif contre l’anarchie des individus. Le prétexte en est « l’urgence » puisque la fameuse crise ne cesse de durer depuis une génération, précipitée depuis deux ans par l’égoïsme clientéliste du grand paon yankee.

« Quand on ne sait pas, les Verts c’est bien » disait, naïve, une employée d’administration au déjeuner à propos des élections européennes. Voter Vert c’est voter pour tout le monde, pour l’époque. Non pas pour des personnes ou un programme mais pour un concept. Ce n’est pas cela qui fera avancer l’écologie positive…

Que les politiciens verts ne se fassent pas des idées : ce n’est pas pour leur gauchisme bobo parisien que la majorité de leurs électeurs votera, mais simplement pour avoir moins de poison dans l’assiette et de pollution dans l’air. C’est pourquoi la sauce verte arrose désormais tous les plats un peu faisandés des partis politiques : ils n’ont pas su renouveler la recette et croient, selon la tradition, que c’est la sauce qui fait manger le poisson et pas l’inverse. Ils se trompent et montrent en cela que le poisson pourrit toujours par la tête.

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François-Xavier Bellamy, Les déshérités

A 29 ans, ce natif de Versailles scout d’Europe, qui fit Henri IV avant d’intégrer l’Ecole normale supérieure, a tout compris de la crise de l’Education nationale. Cet essai, paru en 2014, en témoigne. Il reste malheureusement d’actualité. Les déshérités sont cette génération née dans les années 1980 sous Mitterrand et la gauche au pouvoir, qui non seulement n’a pas été éduquée mais qui a été laissée à ses pulsions, désirs et démons. Quoi d’étonnant à ce que cette pédagogie laxiste ait produit des « sauvageons » ?

En deux parties, le professeur agrégé de philosophie donne son diagnostic et ses préconisations. Pour lui, les Lumières ont été entachées du poison corrosif de la critique individualiste par Descartes qui doute de tout, puis du rêve naïf écologique du retour à la nature prônée par Rousseau pour qui toute société est artificielle et détruit la nature profonde de l’homme, enfin de l’idéologie rigide de la domination développée par Bourdieu qui fait de la tradition un carcan, des classiques un impérialisme et de la langue un fascisme.

Le diagnostic surtout est réjouissant, les préconisations plus faibles. Bellamy, désormais tête de liste aux Européennes pour les Républicains, donne la cohérence du laisser-faire au laisser-aller poste soixante-huitard des IUFM et autre officines idéologiques « de gauche » qui ont détruit l’idée même d’éducation au profit de l’animation. « Nous nous sommes passionnés pour le doute cartésien et l’universelle corrosion de l’esprit critique, devenus des fins en elles-mêmes ; nous avons préféré, avec Rousseau, renoncer à notre position d’adulte pour ne pas entraver la liberté des enfants ; nous avons reproché à la culture d’être discriminatoire, comme Bourdieu, et nous avons contesté la discipline qu’elle représentait. Et nous avons fait naître, comme il aurait fallu le prévoir, « des sauvages faits pour habiter dans les villes » p.156. La phrase citée est de Rousseau dans L’Emile. L’illettrisme a prospéré, la compréhension d’un texte diminué, l’agilité mathématique s’est réduite, comme le montrent les différentes enquêtes PISA pour la France.

« Cette crise de la culture n’est pas le résultat d’un problème de moyens, de financement ou de gestion ; c’est un bouleversement intérieur. Il s’est produit, dans nos sociétés occidentales, un phénomène unique, une rupture inédite : une génération s’est refusée à transmettre à la suivante ce qu’elle avait à lui donner : l’ensemble du savoir, des repères, de l’expérience humaine immémoriale qui constituait son héritage. Il y a là une ligne de conduite délibérée » p.12.

L’écologie devient à la mode, et ce n’est pas un hasard ni une « urgence pour la planète » mais ce diktat de l’émotion à la Rousseau qui n’a jamais quitté le cœur des Français depuis l’origine des Lumières. Plus l’homme a perfectionné la culture, selon le Genevois, plus il s’est perdu en s’éloignant de sa nature. Dès lors, toute société est vue comme corruptrice et le bon sauvage est érigé en modèle naturel, tel Adam avant la Chute. L’auteur, catholique, se garde bien de mentionner ce parallèle des idées de Rousseau avec celui de la Genèse dans la Bible. Mais le fait est là : la connaissance est un péché originel et Rousseau prône l’ignorance comme règle de vie à son élève.

Seul ce qui est immédiatement utile doit être expérimenté et l’enseignement d’Emile doit se borner à cela. Les livres sont des dangers (comme les bibliothèques expurgées des collèges catholiques ou la surveillance puritaine des diacres dans les paroisses américaines). Émile n’a le droit de lire qu’à 12 ans, et qu’un seul livre, Robinson Crusoé. « L’enfant ne doit rien faire malgré lui ». D’où les animations plutôt que les apprentissages dans les classes, les jeux plutôt que les leçons, les expériences et cas pratiques plutôt que les exposés théoriques, et ces fameux QCM plutôt que les questions ouvertes aux examens. L’incompétence est préférable aux connaissances acquises de seconde main. Émile devient donc un sauvage social, « il exige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine ; ne compte que sur lui seul », Rousseau cité p.80.

D’ailleurs, selon Bourdieu, la culture est un arbitraire culturel, celui imposé par la classe dominante. Le savoir de l’école n’est donc pas meilleur que n’importe quel savoir sauvage. Ce qui encourage évidemment les plus paresseux à ne rien foutre et excuse les profs de leur impéritie : c’est toujours la faute des autres ou du « Système ». « L’autorité pédagogique est ainsi dénoncée comme un pouvoir violent au service de la reproduction des rapports de domination, dissimulé derrière le mythe irrationnel d’une promesse d’égalité. Ce diagnostic ne pouvait pas apporter de remèdes : il signait l’arrêt de mort de la transmission, désormais définitivement criminalisée » p.104.

Il n’en reste pas moins qu’il n’était pas utile d’attendre la génération 68 pour constater les ravages de l’inculture. L’enfant sauvage Victor de l’Aveyron, découvert en 1797, a montré qu’un gosse isolé qui n’a acquis aucune culture transmise par des humains mais a toujours vécu dans la bonne nature, est resté une sorte d’animal – non pas épanoui naturellement, mais handicapé sensoriel et mental. « Parmi tous les êtres vivants, l’homme se distingue par le fait qu’il a besoin de l’autre pour accomplir sa propre nature ». Nous ne sommes pas une espèce programmée comme les abeilles ou les fourmis, ni apte à une éducation basique fondée sur une courte période d’imitation comme les chats, mais des êtres sociaux qui ont besoin de la société pour devenir humain.

Définir des règles, poser des limites, parler selon une langue au vocabulaire et à la grammaire éprouvés par l’histoire, lire des textes anciens, sont autant d’expériences indispensables pour devenir soi-même et former sa propre pensée. Nul ne peut devenir indépendant sans avoir appris à l’être. Oui, les mots choisis permettent de découvrir ses propres sentiments et nuances de pensée ; oui connaître l’orthographe des mots libère de la maladresse d’écriture ; oui, apprendre des récitations fait acquérir du vocabulaire. Lorsque l’on a rien de tout cela, l’expression ne peut pas passer par le langage et passe par les poings – alors la violence remplace le débat.

Nous en sommes là dans les banlieues, laissées à elles-mêmes et à leur sauvagerie. Le profil des terroristes de Charlie, de Toulouse ou de l’hypermarché kasher le montre à l’envie. Ce n’est pas la religion qui a armé les barbares, mais leur inculture crasse qui les a isolés de la société et a engendré leur violence à prétexte spirituel. C’est ce que l’auteur indique dans une postface de 2015 et nous le suivons volontiers. Il est inutile de faire des cours de morale féministe, antiraciste et pour la tolérance, mieux vaut apprendre sa propre culture de façon à créer une base à partir de laquelle goûter les différences et les apprécier. On ne s’ouvre aux autres que lorsque l’on est sûr de soi. Qui n’a ni les mots ni les valeurs assurées, a peur de tous ou de tout et réagit par la violence à tout ce qui le dérange. « Quand « aimer », « estimer », « apprécier », « admirer » sont invariablement remplacés par « kiffer », le problème n’est pas seulement que l’expression perd sa précision, mais surtout que l’émotion perd sa richesse » p.136.

Et l’ignorance rend esclave du divertissement marchand et des pensées uniques du populisme. Les dictatures ont toujours brûlé les livres et un fameux nazi déclarait volontiers : « lorsque j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Du bûcher des écrits au bûcher des sorcières et des fours, il n’y a qu’un pas. « Nous avons décrété que la langue était fasciste, la littérature sexiste, l’histoire chauvine, la géographie ethnocentrique et les sciences dogmatiques – et nous ne comprenons pas que nos enfants finissent par ne plus rien connaître » p.152.

François-Xavier Bellamy prône donc un retour à la transmission assumée de la culture par l’Education nationale. Cela ne signifie pas un retour aux années 50, mais la fin du pédagogisme et du spontanéisme dont nous constatons les ravages. Il s’agit d’être soi-même, mais pas contre les autres. Les particularismes ne sont pas des ennemis et nous devons les cultiver, non pas parce que nous les considérons comme supérieurs à ceux des autres, mais parce que ce sont les nôtres et que nous ne sommes ni indéterminés, ni indifférenciés, ni surtout indifférents. « Un individu sera considéré comme tolérant dans l’exacte mesure il parviendra à faire comme si la différence n’existait pas. Par là, en réalité, nous ne valorisons pas la diversité, mais plutôt au contraire l’indifférence à la diversité » p.172. Jetez un œil  aux Ricains, c’est exactement ce qu’ils font !

D’où le tropisme pour la jeunesse de la société contemporaine, cette période indéterminée ouverte à l’infini des possibles et qui refuse l’enfermement dans des choix adultes ou même sexuels avec le « genre ». Ce refus de la responsabilité par ceux qui sont censé avoir acquis la maturité génère une grande anxiété parmi les jeunes. Ils n’ont plus de repères et se demandent qui imiter pour devenir eux-mêmes. Rien d’étonnant à ce qu’ils suivent désormais les héros des séries télévisées – évidemment américaines, ce qui colonise un peu plus leur esprit pour le divertissement marchand et la domination numérique des GAFAM. D’autant que ne pas transmettre la culture permet aux classes aisées de se distinguer en la transmettant entre soi, en famille, laissant les pauvres et les ignorants dans la crasse scolaire. « Cinquante ans aprèsLes Héritiers(de Bourdieu et Passeron) notre système éducatif, largement influencé par cette condamnation de la transmission, est devenu le plus inégalitaire d’Europe » p.203. CQFD.

Cet essai cohérent et percutant, facile à lire, montre les origines de la bêtise contemporaine. Pas besoin « d’être d’accord » avec ses idées politiques pour s’enrichir de lire l’auteur. Il pourfend avec raison cette dérive de la raison des Lumières qu’est le culte du soupçon, la croyance au paradis perdu et la culture de l’excuse. De quoi bien mieux comprendre notre époque.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou L’urgence de transmettre, 2014, J’ai lu essais 2016, 223 pages €6.50 e-book Kindle €11.99

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Maria Daraki, Dionysos

Dionysos est un dieu dialectique. Ambivalent, il unit aussi les contraires. C’est un dieu de synthèse, entre le monde d’en bas et celui de l’Olympe, entre l’avant et l’après. Ancien professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris-VIII, Maria Daraki nous offre dans ce petit livre une étude d’anthropologie historique passionnante sur la pensée sauvage et la raison grecque.

Il est lumières et ténèbres. Un éclair marque sa naissance. Lorsqu’il sort de la cuisse de Zeus, où il a parachevé sa gestation commencée dans le ventre d’une mortelle, il est armé de deux torches. Il est gardien du feu, rôdeur de nuit, assurant la jonction des ténèbres et de la lumière. Sa couronne est de lierre, plante de l’ombre, soporifique, et il porte la vigne, plante solaire, enivrante, qui pompe les sucs de la terre pour les faire chanter au soleil. Union de la surface terrestre et du monde souterrain, Dionysos circule entre le monde des morts et celui des vivants. C’est pourquoi il est le maître de l’élément liquide, l’eau qui sort de sous la terre puis y retourne. La mer, dit Maria Daraki, n’est « couleur de vin » selon Homère que dans sa fonction dionysiaque d’antichambre du monde ténébreux. Le serpent est l’animal du dieu car il joint le terrestre et le souterrain. Il joint aussi la saison ; par les offrandes alimentaires aux morts, les rituels de végétation relancent la circulation entre sous terre et sur terre. L’abondance est un cycle de dons et de contre don entre Gaïa et ses fils. Le milieu est magique, non humanisé par le travail. Le « sacrifice » de Dionysos, en ce sens, n’est pas une passion souffrante comme celle du Christ, mais un cercle qui traverse la mort pour renaître comme celui d’Osiris.

Pour cela même, Dionysos intègre les enfants à la cité. Il dompte par les rites, dont celui du mariage, les poulains et les pouliches sauvages que sont les jeunes garçons et les jeunes filles. C’est la « culture » qui établira la distinction entre enfants légitimes et bâtards, dont dépend la citoyenneté. Le mariage dompte la virginité (Artémis) et le désir (Aphrodite). Il humanise parce qu’il juridise la sexualité brute. Mais, toujours ambivalent, le dieu instaure les Dionysies qui sont une fête de transgression dans une Athènes très masculine. C’est un carnaval qui lève toutes les barrières. Les temples des dieux sont tous fermés sauf celui de Dionysos. La civilisation est mise entre parenthèses pour se ressourcer et renouveler, comme chaque année, l’alliance du dieu et de la cité. Comme rite d’intégration, on offre au garçonnet dès trois ans des cruches de vin, on fait s’envoyer en l’air les petites filles sur des balançoires, symbole sexuel rythmique. Moitié divin, moitié animal, l’enfant est un petit satyre dionysiaque qui se passe de déguisement. Freud, plus tard, a retrouvé cette intuition en le qualifiant de « pervers polymorphe ». Dionysos lui-même est un amant, un séducteur, pas un satyre. Ni homme, ni enfant ; ni humain, ni taureau ; il se propose à la reine en amant–fleur. Il est l’éphèbe fugace, beauté fragile, triomphe du printemps entre enfance et virilité, inachevé mais en devenir. Une fois de plus, le dieu unit les contraires dans les catégories comme dans le temps.

Car l’humanité grecque antique se pense en catégories collectives : masculin, féminin, enfant. L’union sexuelle est le miracle ou les trois se rejoignent pour perpétuer l’espèce. Homme et femme sont des instruments de la terre, non des agents. Ils doivent subir l’épreuve de médiation pour récolter ce qu’ils attendent, des nourritures et des rejetons. Les figurines « d’enfant–phallus » symbolisent les pères qui renaissent en fils, transmettant au-delà des personnes la catégorie collective mâle. Maria Daraki conclut, dans ce contexte, que l’inceste n’est pas transgression sexuelle mais transgression du temps de filiation. Œdipe est la tragédie des deux logiques : l’une, collective, de reproduction de la catégorie mâle, l’autre de quête d’identité ; le désordre filial produit par l’inceste est insupportable.

Le but d’un homme est de produire un fils, voir un petit-fils s’il n’a que des filles. La continuité de la filiation masculine importe, les femmes ne sont que des vases de nutrition. De même, les femmes sont une race à part, issue de Pandora. Pour les Grecs, la somme des âmes est stable et tourne. Dès que la terre a repris son « germe fécond », l’aïeul devient fécond à son tour et un petit-fils peut surgir du sol. Pour que le groupe humain se perpétue, il faut que s’épanouisse l’ensemble du règne vivant, espèces sauvages comprises. C’est l’activité procréatrice équitable de la terre. L’écologie aujourd’hui en revient à cette conception du tréfonds très ancien de l’esprit occidental.

La religion grecque est séparée en deux ensembles : céleste et chtonien. Les Olympiens conduits par Zeus sont personnes juridiques. Les divinités collectives patronnées par Gaïa sont anonymes et polyvalentes (Erinyes, Heures, Grâces, Titans, Nymphes). Elles sont des valeurs vitales dont l’orientation est la reproduction de tout ce qui vit, et sa nutrition. Les hommes, par l’institution civilisée de la société, se donnent comme milieu. Ils s’adaptent à la nature magique par le culte et le rituel, car la terre enfante tout, enfants, bêtes et plantes. Le monde est circulaire, la vie naît de la mort, les opposés sont également nécessaires au système. Les rituels ne sont pas des événements mais l’éternel retour du même, l’aller–retour cyclique des échanges vitaux entre sur terre et sous terre. Au contraire, la raison des dieux use exclusivement des oppositions. Elle est « logique de non–contradiction », selon Aristote. Le vote à l’Assemblée, la décision du tribunal, doivent trancher. La religion olympienne distingue un espace civilisé – ou règnent les rapports contractuels – et un espace sauvage – ou règnent les rapports magico-religieux. L’homme doit choisir, et cette capacité de choix est à la base de l’invention de la morale, de la logique, de l’histoire.

Coexistent donc deux systèmes, deux « intelligences adultes » : la pensée circulaire et la pensée linéaire ; les valeurs vitales et les valeurs politiques ; les rapports magico-religieux au milieu et les rapports de travail sur le milieu ; la logique circulaire « éternelle » et la logique linéaire du « temps » ; le culte et le droit ; Gaïa avec les divinités chtoniennes et Zeus avec les Olympiens ; le mariage reproduisant tout le règne vivant et le mariage reproduisant la cité politique et mâle ; le oui ET le non comme le oui OU le non ; le cercle d’éternel retour et le linéaire du progrès. La tragédie va naître de la transition entre ces deux logiques, et Dionysos va émerger comme médiateur.

« C’est l’athénien qui est tragique au Ve siècle. Mais tragique dans l’euphorie. La nouvelle société, celle de la cité démocratique, est une société profondément voulue. Nul n’a exprimé l’attachement général à la polis plus ardemment que les tragiques. Et ce sont eux qui, en même temps, ont mesuré dans toute sa profondeur le plus épouvantable des gouffres : l’écart entre le social et le mental que nous appelons désadaptation » p.188. L’émergence du dionysisme coïncide avec la carte des cités en Grèce. Le contrat politique importe plus que l’origine ethnique autochtone. L’hellénisation engendre un sentiment de supériorité plus que l’origine. On ne naît pas grec (donc civilisé), on le devient par l’éducation de la cité.

Présent en Grèce depuis le IIe millénaire, fils de Zeus et d’une princesse mortelle, Dionysos s’éveille brusquement vers la fin de l’époque archaïque. C’est le moment où le démos s’oppose aux nobles, où se fixent les cités et les rapports juridiques. La fonction de Dionysos est de gérer l’antique passé en tant que dieu olympien nouveau. Un Olympien atypique car il permet à tous les autres grands dieux de l’être dans les normes. Dionysos subordonne le système de reproduction au royaume du père, dieu du politique. La religion de terre fut repoussée du côté des femmes et des cultes à mystères. Le dionysisme participe à la fois à la religion de la terre et à la religion civique. Féminin et secret d’une part, masculin et public de l’autre, son culte a deux volets qui se déploient sur deux univers religieux. Il est un médiateur entre deux mondes étrangers. Il aménage l’âme sauvage sans l’altérer, il ménage la raison et l’éthique.

Entre la logique du logos et celle qui l’a précédée en Grèce, il n’y a pas eu passage mais affrontement, puis négociation. Dès que la nouvelle pensée surgit, l’ancienne dispose d’un pôle de comparaison qui lui permet de se penser depuis « l’autre ». La culture grecque que nous aimons est « fusion de deux modes logiques. Celui, linéaire et exclusif, qui est conforme aux besoins de la Grèce du politique, et cet autre exprimant une Grèce sauvage qui avait pensé le monde en cercle et développé une autre logique, circulaire et inclusive, qui traite les oppositions par oui et non. C’est pour avoir superposé le cercle et la ligne que la Grèce a pu réussir cette combinaison des deux qui en est le plus beau produit : non « la raison » mais la raison dialectique. C’est elle qui est en œuvre dans tout ce qui en Grèce est beau, le dionysisme, la tragédie, la dialectique spéculative, les mythes dont l’intrigue inclut son propre commentaire, et la beauté des formes qui, dans l’art, nous donne à voir la greffe de l’abstraction sur les valeurs anciennes, elle, corporelles… » p .230.

La synthèse dialectique est équilibre instable, sans cesse remis en cause. Le débat grec dure encore. « Dans le cas de la Grèce, nous serons précis : c’est la construction de la « personne », de l’identité individuelle, qui introduit contrainte et intolérance, et ouvre une guerre sans merci à « l’âme sauvage ». On ne peut pas être à la fois individu et sujet collectif, avoir et n’avoir pas de contours. Mais comme cela mène loin ! La vraie « personne » est au centre de l’ordre olympien, au centre de la filiation linéaire, au centre du temps irréversible, au centre du tribunal et de la citoyenneté active. En d’autres termes, elle est au centre de toutes les composantes de la « raison grecque ». » p.235.

Le dionysisme a surgi comme une protestation contre le prix à payer. Elle a été protestation organisée, formalisée en fête. Zeus, dieu juste, a eu deux enfants-dieux seulement, qu’il a pris la peine d’engendrer tout seul : Athéna, déesse de la raison, et Dionysos, dieu de la folie. Le nouveau et l’ancien coexistent en nous comme les deux cerveaux de notre évolution et en notre culture avec la science et le sacré. Et nul besoin d’avoir la foi pour ressentir du sacré. Dionysos est un dieu complexe, intéressant les origines de notre civilisation, et que nous devons connaître.

Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, 1985, Champs histoire 1999, 287 pages, €9.00

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La mort en Grèce antique

Alain Schnapp est professeur d’archéologie grecque à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne et a fondé l’Institut national d’histoire de l’art. Son dernier livre est une Histoire des civilisations à La Découverte, écrite sous la direction de Jean-Paul Demoule et Dominique Garcia.  Il a surtout publié un ouvrage sur Préhistoire et Antiquité, des origines de l’humanité au monde classique.

Dans un article déjà ancien, paru dans la revue L’Histoire en juillet 1978, il évoque la mort en Grèce ancienne. A comparer avec la nôtre. La mort grecque se dessine chronologiquement en trois figures : le héros, la mort en commun, le tombeau royal. La nôtre n’est plus aucune des trois mais a gardé un peu de toutes, avec une dimension supplémentaire due au christianisme.

En Grèce archaïque, notamment dans l’Iliade, le héros doit mourir dans la plénitude de ses moyens physiques et dans l’auréole intacte de son prestige social. Son corps exprime la figure éternelle de la beauté du guerrier, ce pourquoi il lui faut éviter les mutilations et le récupérer à tout prix. Il sera brûlé pour conserver dans les mémoires le souvenir de ses hauts faits et de son physique imposant. Dans le courant du huitième siècle (avant) apparaissent les tombes princières qui se donnent à voir dans la richesse de leurs inhumations. Le culte héroïque assure le souvenir et les tombes héroïques désignent et organisent l’espace collectif, le territoire et les frontières. Cette évolution est due à la nouvelle conscience sociale des groupes de paysans libres. Notre Panthéon des Grands hommes (et femmes) est un symbole du même type, organisant l’adhésion républicaine.

En Grèce classique, la mort devient abstraite et surtout égalitaire. Ce ne sont plus les héros qui font la guerre individuellement, entraînant leurs compagnons, mais la phalange des citoyens, organisée et disciplinée. Les guerriers morts au combat sont incinérés sur le lieu même de leur mort. On fait une oraison funèbre collective des citoyens tous égaux, même s’il s’agit parfois d’aînés et de cadets, d’hommes mûrs ayant adopté comme amants des garçons plus jeunes pour les former à la virilité et au métier des armes. L’épitaphe collective est mise en vers et l’inscription du nom du combattant gravée sur l’obituaire. Ce fut le cas durant la guerre de 14 avec les monuments aux morts et dans les cimetières collectifs du Débarquement ; aujourd’hui, une cérémonie aux Invalides en tient lieu.

En Grèce hellénistique surgit le tombeau royal. Certains citoyens bienfaiteurs se montrent plus riches et plus puissants que les autres. Ce sont les évergètes qui éternisent leur existence par des fondations. C’est ainsi que l’on découvre des tombes–sanctuaire des rois de Commagène au premier siècle avant notre ère. Elles sont autonomes avec des dépendances et des territoires, comme les futurs monastères médiévaux. L’État royal fonctionne symboliquement comme une cité dont le centre économique, civique et religieux est le tombeau royal. Là, les citoyens républicains ne suivent pas. Depuis le pillage de la basilique des rois à Saint-Denis, le tombeau des ancêtres communs ne fait plus référence. Le mausolée de Napoléon, comme celui de Lénine, de Staline, de Mao et de Franco, étaient une tentative pour répéter le rite, mais l’individualisme croissant a fait que les dirigeants célèbres sont tout bonnement enterrés chez eux, avec leur famille : de Gaulle, Mitterrand ; Staline a été viré de la place rouge, Lénine a failli sous Eltsine avant d’être conservé pour raisons marchandes et Mao, souvent vandalisé depuis Tien-An-Men, sorti « pour restauration ». Quant à Franco, sa dépouille devrait être sortie du mausolée pour entrer dans le cimetière familial.

Durant l’ensemble de ces périodes, les Grecs ont utilisé les barbares Scythes pour se différencier.

  • Le roi Scythe mort est transporté sur un char autour du royaume – tandis que les Grecs archaïques font défiler le groupe entier devant le héros mort.
  • Les Scythes s’infligent des mutilations rituelles, inscrivant leur peine dans leur chair – les Grecs inscrivent le souvenir dans la pierre.
  • Le tombeau Scythe est placé en un point extrême – le héros grec est placé au centre de la cité.

Pour les Grecs, les Scythes apparaissent comme le comble de la différence, ce qui leur permet de fonder leur propre culture. Car une société fonctionne toujours sur une symbolique issue de l’imaginaire, ce qui permet la politique : la vie de la cité dont la transmission du savoir et des mœurs.

Le christianisme, surtout dans sa version catholique, se veut universel – mais on ne fonde pas une culture sur l’universel : tout au plus peut-on favoriser son ouverture et sa curiosité pour les autres. C’est ce qu’a fait l’Occident. Mais aujourd’hui, les morts sont nationaux et privés, pas universels. Les rites qui entourent la mort sont culturels et avoir la même religion ne suffit pas pour suivre les mêmes usages. Les seuls barbares auxquels nous nous opposons sont ceux qui décapitent et démembrent, puis jettent les corps dans des charniers. Pour le reste, nous admettons diverses pratiques. Mais les âmes restent attachées à leur nation ou à leur famille, comme en témoignent nos rituels républicains.

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Gens de Tahiti

L’INSEE compte 275 918 habitants en Polynésie française en 2017. Les Marquises ne comptent que 9350 personnes et les îles Australes 6970. Les retours dans les îles entre 2007 et 2012 en raison de la crise économique, avaient augmenté ; depuis 2012, ils diminuent.

La fécondité baisse et les départs de la Polynésie française restent plus importants que les arrivées, notamment pour les jeunes avant 25 ans dont un dixième quitte le territoire. 17 500 personnes sont parties de Polynésie depuis 2012, soit 6 % de la population – car seulement 44 % de la population au-dessus de 15 ans déclare occuper un emploi. C’est donc la recherche de travail et les études qui poussent à partir et à s’installer ailleurs.

Près de la moitié des Polynésiens vivent en noyaux familiaux d’environ six personnes. Les familles nombreuses ne représentent que 8 % des ménages et les familles monoparentales seulement 6 %. Les personnes âgées de plus de 60 ans comptent pour 12 % de la population et 36 % d’entre elles vivent avec leur famille plus ou moins élargie car seulement 21 % des plus de 60 ans travaillent. Les trois quarts des emplois sont dans le secteur tertiaire du commerce, des services, notamment l’hôtellerie et la restauration. Ce n’est qu’aux Tuamotu-Gambier qu’une personne sur deux travaille dans la pêche, la perliculture ou le coprah. L’industrie ne représente que 7 % de l’emploi total en Polynésie dont la moitié dans l’alimentaire et les boissons. Seulement 1200 personnes travaillent dans l’artisanat. La moitié des foyers est équipée d’un ordinateur avec connexion Internet, sauf aux Tuamotu-Gambier, moins bien desservis par l’éloignement.

L’espérance de vie moyenne est de 77 ans car le taux d’obésité a beaucoup augmenté depuis 30 ans dans les îles du Pacifique. La question s’est posée de savoir pourquoi plus dans les îles qu’ailleurs. Il est probable que les sociétés traditionnelles agricoles vivant de fruits, de légumes et de la pêche n’étaient pas préparées biologiquement par les millénaires à l’arrivée de produits venus de l’extérieur. L’arrivée des militaires américains pendant la seconde guerre mondiale puis l’essor des communications et du tourisme après introduit de nouvelles nourritures, parfois moins chères et plus séduisantes. Le mode de vie moderne des activités tertiaires est sédentaire. Il est mauvais pour la santé de ceux qui ne sont pas habitués depuis des générations. La nourriture importée, notamment le sucre, la farine, l’huile à friture, les sodas et la bière – même la viande en conserve – offre trop de calories par rapport au régime traditionnel.

Des chercheurs pensent que les corps des insulaires du Pacifique sont génétiquement programmés pour stocker le gras plus que les autres parce que vivre sur des îles loin de tout subissant des tempêtes et des cyclones, voulait dire connaître de longues périodes de restriction ou de famine. Pour le reste du temps, se nourrir demandait un travail physique important pour cultiver la terre et aller pêcher. Dans un nouvel univers de métier sédentaire et de fast-food, la prise de poids s’explique facilement.

Mais il n’y a pas que cela. La culture joue aussi un rôle car, dans l’imaginaire, un physique imposant est considéré comme un statut de richesse et de puissance. Les chefs traditionnels bénéficiaient de repas plus copieux que le reste de la population et présentait un corps dodu et un teint florissant. Ce n’est qu’avec la nouvelle norme véhiculée par le cinéma  américain que les jeunes femmes comme les jeunes hommes se doivent être au standard mince et aux attributs sexuels bien marqués : Barbie et Ken. Cette obésité engendre le diabète et réduit l’espérance de vie.

Ce n’est que par l’éducation à bien se nourrir, la revalorisation des cultures polynésiennes et par l’écologie encourageant la production locale que ce fléau pourra être enrayé.

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Georges Simenon, Pedigree

Simenon n’est pas seulement auteur de romans policiers avec le commissaire Maigret en héros. Simenon est auteur tout court. Après deux volumes repris dans la collection, qui recueillent 21 romans (dont quelques Maigret), la Pléiade édite sous le titre Pedigree les romans et essais autobiographiques de l’auteur : ceux qui constituent son « identité ».

L’auteur est en effet belge né d’un père Liégeois et d’une mère aux origines hollandaises et allemandes. Lui a vécu surtout en France, aux Etats-Unis et en Suisse. D’où sa volonté pour ses enfants, et surtout pour son premier fils Marc, de leur donner un pedigree. Un jour de 1940, un médecin apprend à Georges Simenon qu’il est malade du cœur comme son père avant lui et qu’il n’a peut-être plus que deux ans à vivre. Le diagnostic sera infirmé plus tard mais Simenon se préoccupe de donner à son fils une lignée, de lui raconter pour plus tard ce père qu’il n’aura peut-être qu’à peine connu. Uniquement les années de jeunesse, jusqu’à l’adolescence et l’émancipation par le travail. Comme un exemple pour le guider. Il commence par Je me souviens, un récit édité en 1945 qui connaîtra plusieurs procès en diffamation de la part de gens qui se sentent moins bafoués dans leur honneur (qui se souviendrait d’eux sans le livre ?) qu’avides des gros sous d’un auteur riche et célèbre. Ce pourquoi il transforme ce récit en véritable roman, dont la trame est autobiographique mais les noms des personnages changés et les dates réajustées à sa fantaisie. Il l’intitule Pedigree. Si tout y est vrai, rien n’y est exact.

Un pedigree est une carte d’identité pour animaux ; elle dit de qui l’on descend et privilégie l’hérédité. Simenon utilise ce concept animal avec ironie : « Quant à certains hommes qui ont aussi un pedigree et qui s’en vantent, comme leurs aïeux n’ont jamais vécu à l’attache ou dans une cage, il est difficile de donner entière créance à leur parchemin. » (Je me souviens… p.957). Ecrit fin 1940, ce passage est une claire allusion aux nazis qui se vantent de leurs origines « pures », comme s’il n’y avait jamais eu invasions, viols ou intermariages pour cause de grande épidémie. Simenon n’aime pas trop les Allemands, ayant été adolescent entre 1914 et 1918 sous l’occupation de la Belgique par les cruelles troupes du Kronprinz. La ville de Visé fut brûlée par l’armée allemande le 15 août 1914, détruisant plus de 600 maisons ; armée qui n’a pas hésité, plus tard, à fusiller 300 habitants pour résistance à leur avance. Les germes du nazisme étaient déjà présents dans le tempérament prussien de 1914.

S’il écrit pour son gamin, c’est donc moins pour se vanter de ses origines biologiques que pour définir ses origines sociales. Il croit au milieu et à la culture plus qu’à l’hérédité, à l’exemple des parents plus qu’au sang. Il décrit donc ce milieu des petites gens parmi lesquels il a évolué. Cet entourage est fourni et très divers, il se distingue des riches (que l’on n’aime pas) et du populeux (dont on veut se démarquer par les manières et la culture). L’enfant, déjà sensuel, sera fasciné par « les petits crapuleux » qui courent en bandes hurlantes dans les ruelles, les garçons à demi-nus l’été et en haillons superposés l’hiver, les fillettes sans culotte sous leur robe courte et qui s’asseyent en écartant les jambes. L’adolescent sera méprisé par ses condisciples aristocrates et grands bourgeois qui ne l’invitent jamais, même s’il paye sa part, et ira volontiers se frotter aux filles des rues qui cherchent des garçons dans la pénombre du couvre-feu ou dans les loges des cinémas. Ni riche, ni peuple, Simenon est de cet entre-deux des petites gens qu’il ne cessera de décrire dans ses romans et qui se compose d’une infinie gradation de strates.

Quoi de commun en effet entre la famille de son père, artisans de père en fils qui n’ont jamais bougé du seul quartier central de Liège, et la famille de sa mère, entreprenante et commerçante, que la soûlographie du père a conduite à la ruine ? Le papa de Simenon est un employé d’assurances heureux qui se contente de sa famille et du strict nécessaire ; la maman est névrosée, hantée par le déclassement et la pauvreté, ce qui la rend perpétuellement anxieuse et avare. Elle a toujours peur de gêner, rien ne va jamais : « Mon Dieu, Désiré ! ». C’est entre ces bancals que grandit l’enfant dont il escamote dans le roman le petit frère.

Mais chaque individu est unique et, si le milieu l’imprègne, il ne le conditionne pas. Le garçon observe, écoute, réfléchit. Il vit ses propres expériences dont sa mère surtout n’a rien à savoir. Elle qui fait une neuvaine à la Vierge chaque année pour que son garçon arrive « pur » au mariage, sait-elle qu’il s’est laissé violer avec jubilation, à douze ans et demi, par une fille de quinze ans ? Ces quelques pages de Pedigree (p.803-806) sont d’un grand écrivain. Elles disent avec intelligence toute l’émotion et la sensualité de cette expérience unique à cet âge. Loin de le « traumatiser », cela donnera au jeune Georges le goût sensuel des femmes.

Il raconte aussi sa quête d’identité adolescente, un jour en sabots et prêt à se faire raser la tête, un autre jour vêtu en dandy pour impressionner ses camarades. Ou comment il a lâché le collège lors de la maladie de son père pour travailler dans une librairie. Sa jeunesse, sa bonne volonté et son humeur gaie ont hérissé le patron qui n’y connaissait pas grande chose pour croire que Le Capitaine Pamphile était de Gautier et non de Dumas. Il en a profité pour se débarrasser du commis trop vif pour lui. Comment le Liégeois moyen de ces années 1920 pouvait-il se méfier autant des êtres jeunes ? Par dépit de ne plus en être ? Parce que cela troublait sa petite-bourgeoise torpeur ? Il y a là comme une indication de ce qui sera, quelques années plus tard, le fascisme : la révolte des jeunes contre les vieux des années 30. Le message au fond de Pedigree

Au-delà des oripeaux sociaux et du génétique, c’est bien la recherche de l’homme nu, de l’individu tel qu’en lui-même, que Simenon a en quête. En commençant par lui-même.

Georges Simenon, Pedigree et neuf autres romans et documents autobiographiques, Pléiade Gallimard, 2009, 1699 pages, €64.00

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Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent

La génération née avant-guerre attendait les œuvres des « littéraires » comme la génération d’aujourd’hui attend la dernière série américaine. Les auteurs étaient des marques et chacun appréciait, durant les trajets en métro ou en train ou le soir avant de s’endormir, leurs facéties et leurs pensées. C’était hier. Aujourd’hui, envahis de télé et de net, de mobiles et de réseaux sociaux, la « pensée » se dilue dans le magma de la « com’ ». Les livres sont réduits aux objets, voire au twitt, des marchandises « vues à la télé » ou rigolées dans le buzz. On les achète « pour consommer tout de suite » entre un paquet de lessive et un kilo de tomates. Cela donne du jetable à la Nothomb, des dictées courtes à la Delerm, du prêt à penser – tout un histrionisme de papier que l’horreur de s’encombrer fera bientôt donner au recyclage.

Rien de tel avec Alain Finkielkraut. Grand Français né à Paris de parents venus d’ailleurs, agrégé de lettres modernes, vingt-cinq ans enseignant l’élite polymatheuse avant d’être élu Immortel, il renoue avec ses ancêtres intellectuels des années 50. Il lit, il pense, il prend du temps – contrairement aux fronts bas et masques de bêtise immonde de ceux qui l’ont conspué samedi dernier sous couvert de « gilet jaune ». « La France est à nous ! » braillaient les imbéciles, tandis qu’Alain Finkielkraut était la preuve même de la méritocratie française.

La populace sait-elle lire ? A regarder les interjections des « réseaux sociaux », ça gonfle (version bas-ventre), ça déprime (version cœur d’artichaut), ça prend la tête (version beauf potache). Or, nous dit Alain Finkielkraut, la lecture nous fait homme. C’est-à-dire ni ange, ni bête, ni « bureaucrate (…) d’une intelligence purement fonctionnelle », ni « possédé (…) d’une sentimentalité sommaire, binaire, abstraite, souverainement indifférente à la singularité et à la précarité des destins individuels » p.9. En bref sans la littérature, cette médiation, « la grâce d’un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible » p.10.

Le fascisme de rue en chemise jaune est l’occasion de relire un livre paru en 2009, un livre de lectures, neuf exactement, toutes du XXe siècle. Un seul Français : Albert Camus ; deux Russes et deux Américains, un Tchèque, un Allemand et une Hollandaise. Ajoutons (le total peut être supérieur à 100) au moins deux Juifs. On sait la sensibilité juive écorchée de Finkielkraut qui le fait parfois déraper dans l’irrationnel quand il s’agit de la politique, cette mauvaise foi permanente. Rendons-lui grâce de sortir de sa culture identitaire (contrairement à ses conspueurs) pour apprendre d’autres écrivains qui ne sont pas de son ethnie. Mais ils sont de sa « culture » et c’est ce qui importe. Nous savions Alain Finkielkraut doué d’une grande intelligence ; il prouve qu’il a aussi du cœur.

Car ses lectures sont des passions. Elles nous font, certes, réfléchir sur l’humain, mais pas sans exemple incarné, éphémère, singulier. L’humain ne se réduit surtout pas à l’Humanité, cet objet d’abstraction d’une Histoire à la Hegel. L’humain est au contraire l’être là, devant soi, celui qui désire et qui aime, qui a du courage et de la lâcheté, ancré dans sa petite vie aussi respectable qu’une autre. « L’œuvre d’art, disait en substance Alain, ne relève pas de la catégorie de l’utile. Si l’on veut juger de sa valeur, on doit donc se demander non à quoi elle peut nous servir, mais de quel automatisme de pensée elle nous délivre » p.13.

C’est donc le Ludvik de Kundera qui écrit par dérision « vive Trotski ! » à sa fiancée partie en formation militante. Ce qui enclenche l’engrenage de la bêtise socialiste, du Complot contre le Peuple, du grain contre la marche de l’Histoire, en bref tout ce « sérieux » ineffable des croyants.

C’est l’Ivan de Grossman, dénoncé par un « camarade » de Parti, qui se refuse à condamner le délateur en montrant que chaque Judas est un être irréductible à son acte.

C’est le Sebastian de Haffner (l’auteur et son double) qui montre combien « l’encamaradement » des hommes tend à rendre l’Etat totalitaire, le groupe fusionnel comptant plus que tous les principes moraux. Ce qui réduit la « race » à la biologie alors qu’elle signifiait, dans l’Ancien Régime, « une forme de noble fermeté, une réserve de fierté, de force d’âme, d’assurance, de dignité, cachée au plus intime de l’être » p.89.

C’est le Jacques de Camus (son double là aussi) qui refuse d’abandonner l’existence humaine à l’Histoire et la justice concrète aux slogans militants.

C’est le Coleman de Roth, professeur d’université d’origine nègre qui s’est dit juif pour se marier, accusé de racisme par l’ignorance de langue de deux potaches qui séchaient les cours. Et tout l’engrenage de la moraline, de la bien-pensance abêtie de grégarisme médiatique, rejette ce mouton noir du consensus politiquement correct. Cela au pays des libertés américaines, évidemment.

C’est le Jim de Conrad, féru d’aventures et d’héroïsme dans ses rêves mais toujours en décalage d’un bon choix dans la réalité vécue. Il n’est jamais à la hauteur de la mission qu’il se donne et, au lieu de se contenter de vivre sa vie, il veut la créer, toujours en retard parce qu’il ne peut rien prévoir de l’inattendu.

C’est le narrateur sans nom des ‘Carnets du sous-sol’ de Dostoïevski, qui croit que l’intérêt et la volonté ne font qu’un, ne réussissant dans l’existence qu’à se rendre invivable. Egoïste, aigri, cherchant à se faire reconnaître, il se rend inexistant.

C’est l’Austin de Sloper qui croit être avisé et aimant en montrant à sa fille combien son soupirant est un coureur de dot, faible et inintéressant. Au risque d’inhiber un destin qui aurait pu être heureux, sait-on jamais ?

C’est la Babette de Blixen, servante française communarde exilée en Suède luthérienne, qui monte un banquet énorme avec ses gains de loterie pour affirmer que l’art est plus fort que l’ascétisme croyant. Parce que l’on vit ici et maintenant et pas dans l’éternité ; avec tous nos sens et pas en purs esprits ; avec les autres hommes et pas avec ses seuls principes.

Ce sont tous ces « héros » trouvés dans la littérature qui font penser. Penser à l’esprit de sérieux, à la croyance en la Vérité absolue. Penser à la culpabilité du bon droit ou de la bonne conscience, à cette raison pure qui est comme un alcool sans eau : elle brûle immédiatement tout ce qu’elle touche en faisant disparaître aussitôt tout raisonnable. Finkielkraut dénonce à l’envi « les ravages provoqués par la prétention humaine à occuper la place que Dieu a laissé vacante » p.20 ou ceux qui se veulent « déchargés du fardeau de la liberté par l’instance qui s’assignait pour mandat la libération de tous les hommes » p.49. Il exalte plutôt la « révolte des modérés », ces humains trop humains et qui tiennent à le rester. Vous peut-être, moi en tout cas.

Il y a beaucoup à lire, à méditer, à citer, dans Un cœur intelligent. Il vaut bien mieux que les tonnes de littérature à l’estomac, aussi insipides qu’indigestes, qui peuplent à chaque rentrée les rayons. Voici un livre qu’on ne jette pas : on le transmet. Ce qui est peut-être le plus bel hommage.

Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, 2009, Stock/Flammarion, 282 pages, €20.30 e-book Kindle €6.49

Egalement sur ce blog : Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait

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Danse avec les loups de Kevin Costner

Il y a quasi trente ans naissait un grand film écolo à la gloire de l’Amérique avant les Blancs. Tiré d’un scénario devenu roman de Michael Blake paru en 1988, ce western aux sept Oscars, trois Golden Globes et l’Ours d’argent, donnait des Yankees une vision de barbares incultes et plus sauvages que « les sauvages » qu’ils traquaient dans les grandes plaines. C’est caricatural, un brin naïf (et un peu long), mais pas faux. La « civilisation » ne s’est imposée que par la force – et toute force est barbare car qui réfléchit trop est porté à négocier, nuancer, se fondre.

C’est justement le cas du lieutenant nordiste John Dunbar (Kevin Costner) lassé de la guerre de Sécession, de la destruction des autres, des bêtes et de la nature. Blessé à la jambe, il entend les chirurgiens du front dire qu’ils leur faut la couper – il s’enfuit ; attendant la reddition des sudistes, il décide de mourir en beauté mais les soldats désorientés le ratent tous – ils sont massacrés ou faits prisonniers ; soigné par le chirurgien du général qui admire sa bravoure, il est décoré mais reste au grade de lieutenant – il demande à être muté sur la Frontière pour échapper aux mauvais souvenirs ; le major qui l’accueille dans le Dakota du sud est un cynique dépressif qui se suicide juste après son départ – rien à faire de la Frontière ; le poste qu’il prend a été abandonné et les soldats sont devenus déserteurs ou ont été tués – il ne sert à rien.

Il s’installe donc seul – pionnier des pionniers – avec ses provisions et sa cargaison de fusils, accompagné de son fidèle cheval, Cisco, échappé comme lui par miracle aux balles sudistes. Il apprivoise un loup solitaire comme lui qu’il surnomme Deux chaussettes (Two socks) en raison de deux pattes blanches. Il lie connaissance avec les Sioux qui, d’abord, tentent de lui voler son cheval, puis de le faire fuir : ils ont peur de revoir les Blancs s’installer et piller leur territoire de chasse. Car le Blanc est un rapace qui ne pense qu’au fric : il massacre les bisons juste pour leur peau, laissant le cadavre dépecé sans le manger ; il abat les arbres pour faire des cabanes ; il traque l’Indien comme une bête sauvage. Ceux-ci ont combattus les Espagnols de la découverte (dont il conservent un morion), contenus les Mexicains, limités les Texans : mais qu’attendre de la suite ?

Dunbar finit par convaincre Oiseau bondissant, chamane (Graham Greene), et Cheveux au vent, guerrier (Rodney A. Grant), mandatés par le chef Dix Ours (Floyd Westerman) pour connaître ses intentions. Il s’invite au campement de tentes lorsqu’il découvre une jeune femme surnommée Dressée avec le poing (Mary McDonnell), blessée pour avoir voulu en finir après la mort de son époux sioux. C’est une Blanche nommée Christine, adoptée enfant par Oiseau bondissant après que sa famille eut été massacrée par les Pawnees. Le film concède aux préjugés que tous les Indiens ne sont pas civilisés : si les Sioux ont une culture, les Pawnees sont restés barbares.

Le lieutenant se dépouille progressivement de son uniforme militaire pour redevenir un homme et se vêt en sioux. Un soir, il entend la charge des bisons qui passent en horde dans leur migration. Il en informe le campement comme un messager du ciel. Il est dès lors adopté et participe à la chasse, où il sauve in extremis un jeune sioux de 14 ans, Sourit beaucoup (Nathan Lee Chasing His Horse), que charge un bison blessé. Il fait dès lors partie de la tribu sous le nom de Danse avec les loups parce que les Indiens ont remarqué qu’il jouait avec Deux chaussettes, et il ne songe plus à sa mission sans objet ni à l’armée qui l’a abandonné.

Il se marie avec Christine « Dressée » après que son père adoptif ait levé son veuvage sur les instances de sa femme qui comprend mieux que lui. Il avoue au chef Dix ours que les Blancs vont venir, innombrables comme les étoiles du ciel – allusion à Abraham à qui Dieu a dit que sa descendance serait de même. Le campement est donc déplacé dans les montagnes pour l’hiver.

Mais Danse avec les loups, qui a découvert la culture sioux, n’oublie pas sa propre culture. Il cherche donc à récupérer son journal, rédigé dans sa solitude et qu’il a laissé comme témoignage au « fort » composé de deux cabanes dans la plaine au bord d’un cours d’eau. Las ! lorsqu’il parvient aux abords, il découvre un escadron de tuniques bleues installé dans des tentes : cette relève qu’il a attendu des mois en vain. Vêtu en sioux, il est pris pour un Indien et son cheval est tué. Considéré comme traître pour avoir pactisé avec l’ennemi, il est enchaîné et emmené ; son loup qui le suit est tué. Il plaide sa défense en citant son journal, mais un illettré s’en sert comme torche-cul. Décidément, « la civilisation » se révèle une fois de plus comme la plus barbare.

Il est délivré par ses compagnons sioux et Sourit beaucoup tue son premier ennemi, deux fois plus grand et plus épais que lui. Dunbar redevient Danse avec les loups et rejoint les Sioux. Mais, comme il sait que les barbares de sa civilisation vont le traquer sans relâche, il décide de quitter le campement pour ne pas susciter de représailles ; sa compagne le suit et Sourit beaucoup lui rend son journal qu’il a trouvé flottant sur la rivière lors du coup de main pour le délivrer. Muni de ce témoignage, John Dunbar, ex-lieutenant, croit pouvoir défendre sa cause auprès de l’armée et des autorités fédérales. Mais rien n’est moins sûr et les soldats qui s’avancent dans la forêt, guidés par un traître Pawnee, aperçoivent déjà le campement…

L’acteur-réalisateur Kevin Costner a un grand-père a demi Cherokee et sa seconde femme s’appelle Christine. Le livre va-t-il sauver la culture ? Peut-être pas celle des Indiens, encore que – mais celle des Yankees peut-être s’ils s’élèvent (enfin) à la connaissance. Tel est l’espoir distillé par le film il y a trente ans.

Avec l’élection du paon vantard à la Maison blanche, il s’avère que c’est encore vraiment très loin d’être gagné !

DVD Danse avec les loups (Dances with Wolves), Kevin Costner, 1990, avec Kevin Costner, Mary McDonnell, Graham Greene, Rodney A. Grant, Floyd Red Crow Westerman, Pathé 2004, 3h44, standard €8.50 blu-ray €21.12

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Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité

Saisir le Japon n’est pas aisé. L’auteur y a vécu sept ans, professeur de géographie, et nous offre une synthèse utile qui n’a rien perdu de son actualité, détaillée en thématiques.

Le Japon est une suite de 6852 îles, mais centré sur lui-même. Au contraire des Anglais, qui sont marins et sillonnent le globe, les Japonais sont pêcheurs et ramènent leurs prises chez eux. Le pays se vit comme un bastion assiégé par l’immense Chine qui a failli l’envahir en 1274 et en 1281, et que les kamikaze (vents divins) ont sauvé en dispersant la flotte de Kubilaï Khan. La fermeture au monde des Tokugawa a encouragé un développement interne à côté des techniques occidentales jusqu’au forcement de blocus du commodore Perry.

Les échanges existent, mais au profit de l’archipel. La riziculture inondée est une technique importée de Chine via la Corée dès le VIIIe siècle avant. Le tissage de la soie, la fabrication de papier, la fonte de métaux, viennent de Corée, les lettres de Chine, comme le bouddhisme au VIe siècle après, qui sera japonisé en zen. L’écriture japonaise sera elle aussi créée en rivalité avec l’écriture chinoise, vers le IXe siècle. Seul le christianisme a été rejeté par les shoguns car il n’était pas une croyance tolarante mais totalitaire (Credo in unum Deum…).

C’est la pêche qui a organisé l’espace autour des côtes et des ports, aucun lieu n’atant à plus de 100 km de la mer. Elle a orienté les choix agricoles en facilitant une culture intensive localisée sur les 19% du territoire qui est habitable – car les montagnes occupent les trois-quarts du pays, le mont Fuji culminant à 3776 m. L’agriculture est fondée sur le riz et l’irrigation, stimulée par apport d’engrais issus des algues ou du poisson. Toutes les grandes villes japonaises sont des ports par besoin d’échanger avec le reste du monde.

Cette géographie d’archipel, isolé à l’extrême point de l’Asie et ouverte sur l’océan, a façonné une mentalité particulière. Le climat japonais va de subpolaire à Hokkaido à subtropical à Okinawa. Les risques naturels y sont élevés : tremblements de terre, tsunamis, typhons, pluie abondantes, habu (serpent mortel des îles du sud). Ils ont engendré une culture de l’éphémère et du changement permanent, renforcé par le bouddhisme (tout est impermanence) – en même temps que des techniques ingénieuses : irrigation, constructions en bois antisismiques (les pagodes) ou en bambous (échafaudages, maisons paysannes), observations de la nature (truites des temples qui prévoient les tremblements de terre). La brièveté des secousses sismiques, les brusques éruptions volcaniques, les dévastations brutales de typhons ou des tsunamis, la floraison des cerisiers, le flamboiement des érables, l’éphémère des lucioles d’été – ont conduit aux haïkus, ces poèmes courts centrés sur une émotion, à l’architecture de bois qui se reconstruit périodiquement à l’identique, aux jardins intégrés dans le paysage, aux villes sans centre mais aux zones accolées. L’espace est organique, comme la pensée.

Car la société se vit collective, imbibée d’esprit communautaire. Il est né des communautés villageoises autour de la culture du riz et, dans les villes modernes, des groupements de quartier informent les habitants, nettoient les rues, surveillent les jeunes. Les rapports sociaux tournent autour de la loyauté et des devoirs réciproques. Des liens émotionnels forts sont créés dans la prime enfance avec la mère (amae), tandis que la compétition est encouragée entre les groupes (de garçons) à l’adolescence. Le poids du groupe soulage autant qu’il pèse : il dilue la responsabilité mais encourage le conformisme. La langue japonaise efface l’ego, le sujet est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la condition. La morale est donc plus de situation qu’assise sur des principes généraux ; ce qui marche le mieux aujourd’hui à moindre frais est privilégié. D’où la conception du travail, plus artisanale que créative : le souci de perfection, l’attachement à la précision, le culte de la patience, l’emportent sur l’élan et l’originalité. La perméabilité du sujet est le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. « De façon compulsive, l’individu japonais veut être dans l’ambiance, dans la note commune, ne pas dissoner » p.127.

Cela explique l’emprise des rites, des cérémonies, des valeurs sûres. Les comportements sont prévisibles, la honte est tenue à distance. Les Japonais sont « extrêmement sensibles au regard et à l’opinion d’autrui », d’où leur attitude de bon élève. Mais il y a aussi la perméabilité du monde, les morts avec les vivants, l’endroit inséparable de l’envers, le bon inséparable du mauvais, l »’invisible avec le visible, l’impalpable avec le palpable. D’où cette culture de masques, de reflets, d’ombres, de surface, de rôles.

Le Japon de l’ouest, centré sur Osaka, domine aujourd’hui. C’est une région qui s’est mise très tôt à l’école de la Chine, espace maritime et marchand aux puissantes sectes bouddhistes et aux pirates, aux aristocrates de cour et aux commerçants influencés par l’Europe. Le Japon de l’est, centré historiquement sur Tokyo, est plus homogène, héritier d’une culture de paysans guerriers samouraïs, pionniers devenus chevaliers, agraires et terriens. Plus guindés et conservateurs, ils sont plus volontiers néo confucianistes que bouddhistes.

Les valeurs traditionnelles sont érodées par le modernisme qui promeut des aspirations hédonistes et individualistes, mais subsistent plus fort qu’en Europe. D’autant que les sports de masse croisent les valeurs japonaises : goût du travail synonyme d’effort, fonctionnement collectif, encouragements politiques. Le football est perçu comme un jeu mondial, pas spécifiquement américain ; le sumo s’exporte, Jacques Chirac en était fan. Le voyage permet de sortir du quotidien et du conventionnel. Il y avait 300 000 touristes japonais en 1970 ; 18 millions en 2000.

Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité, Belin/Documentation française 2003, 207 pages, €20.30

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Christian Meier, La politique et la grâce

Ce petit livre se veut une anthropologie politique de la beauté grecque. L’homme s’élève à la culture par la « grâce », cette aisance physique doublée de vertu oratoire et de noblesse d’âme.

Dès –460, dans l’Orestie d’Eschyle, la grâce apparaît déterminante pour la destinée humaine. Composé au lendemain de la chute de l’aréopage d’Athènes, vieux conseil de la noblesse, le procès d’Oreste retracé par Eschyle devient le conflit du droit ancien avec un droit nouveau, celui des divinités vengeresses contre le nouvel Apollon. Athéna persuade les Erinyes avec patience, Peitho est la grâce de la parole.

Déjà, dans l’Odyssée, la grâce est donnée ou refusée indépendamment de l’apparence, de la beauté et de la noblesse de sang. Chez Thucydide, l’éloge funèbre des Athéniens marque la grâce des citoyens de la cité, la beauté de leur personnalité « autarcique », épanouie. Pour les aristocrates, la danse pour charmer et assouplir le corps, et la musique pour élever et discipliner l’esprit, formaient le noyau de l’éducation. Puis le sport est venu tout naturellement s’y ajouter, comme école de maîtrise de soi et de grâce corporelle vouée à la défense de la cité. Plus tard, ce sera le rôle de la rhétorique puis de la philosophie d’orner de grâce les esprits. L’idéal poursuivi est la mesure, l’équilibre, l’harmonie. La beauté physique est le reflet des vertus intérieures, contenance morale et élévation spirituelle. Elle est image humaine du divin. La grâce, que l’on peut apprendre et développer, compense les défauts physiques du tout-venant. Contrôle des gestes, charme du sourire, fermeté du regard – tel est l’idéal humain dont les sculpteurs grecs parent les dieux.

« Le mot ‘charis’, avec toutes ses connotations, appartient au monde archaïque des échanges de dons. Il désigne aussi bien d’une manière caractéristique, la grâce, la faveur avec tous ses dons et complaisances, que la reconnaissance qui lui est due ; il embrasse tout le domaine de la largesse, de la prévenance et de la réciprocité ainsi que la façon agréable, amène et gracieuse de se comporter, entre donateur et bénéficiaire » p.37. La grâce est le style de la noblesse – qui l’apparente aux dieux. Beauté physique, enchantement de caractère, élégance d’esprit, sont des vertus politiques. Elles sont l’héritage des idéaux aristocratiques de l’époque archaïque, universalisées dans la démocratie. Puisque l’épopée n’a pas su servir à légitimer les dynasties et que le rituel est resté éclaté entre divers cultes particuliers, les poètes ont imposé leur esthétique dans la religion. Les nobles ont été les plus sensibles à cet aspect poétique, faisant leur cet idéal de grâce et de légèreté prêtée aux dieux.

Dès lors que le progrès de la pensée envisageait un ordre des choses où plus rien n’était garanti par une autorité mais où chaque chose pouvait être examinée par la raison, chacun était amené à scruter les causes, les lois, les connexions. Cet état d’esprit a contribué à l’épanouissement de soi, à une sagesse conciliatrice, cherchant – au contraire de la tyrannie – l’adhésion de chacun au tout que forme la cité. Être citoyen, c’est être « autarcique », c’est-à-dire à la hauteur d’un défi des circonstances. Périclès en énumère les vertus : l’estime portée à chacun selon ses mérites sous le regard de la cité ; la force de caractère, la rectitude du jugement, la lucidité ; le respect des fantaisies individuelles au nom de la liberté ; la décontraction, une éducation non répressive, l’aisance.

Mais les hommes ne sont pas les dieux et la grâce humaine a ses limites. L’effroi, les mystères, l’angoisse, subsistent malgré le monde poétisé des dieux. Les femmes sont reléguées hors de la vie publique, dans l’intimité du domaine privé, où la grâce a peu d’effet. La liberté civique établie trace une frontière plus forte avec les esclaves, les métèques, et tous les « malgracieux », vulgaires ou difformes. L’ordre politique, fondé sur l’apparence gracieuse (physique, morale, intellectuelle) est artificiellement distingué de l’ordre social et des forces économiques qui le fondent.

Il ne faut sans doute pas idéaliser la grâce grecque. Résultat anthropologique de circonstances géographiques, historiques, et psychologiques précises, la vertu politique de la grâce ne saurait convenir à nos Etats modernes, selon l’auteur. Il en reste cependant un idéal d’humanité, selon nous encore efficace aujourd’hui. L’éducation des élites en Occident n’est-elle pas fondée sur la maîtrise des « manières », la discipline du comportement et l’art de présenter les choses ?

Christian Meier, La politique et la grâce, 1984, Seuil 1987, 124 pages, occasion rare €56.47

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Jacques Lacarrière, Chemin faisant

En relisant ce livre, dans sa réédition augmentée, mon plaisir est aussi grand qu’à la première Si ce voyage à pied à travers les campagnes françaises m’a autant marqué, c’est qu’il s’est trouvé être le bon livre à la bonne époque : la fin des années 70.

La postface actuelle, et les extraits de nombreux courriers que la première édition a suscités, en témoigne. Presque dix ans après 1968, la société assurait sa mutation progressive vers le retour à soi. Cela a conduit à l’individualisme, voire à l’égoïsme, arriviste ou solitaire ; mais cela a conduit aussi à la revalorisation du présent et de la tradition, du paysage et des coutumes. Désormais, les Français ont réappris à marcher ; le camping à la ferme et le gîte rural se sont développés ; les sentiers de grande randonnée ont explosé, de même que les activités « douces » proches de la nature : VTT, escalade, parapente, planche à voile, surf et camping.

Lacarrière est arrivé avec son périple et son livre a salué cette aube confuse. Ce qu’il écrivait était attendu et il a été reçu tout de suite : il exprimait un désir de l’époque.

Mais l’auteur a ses qualités qui le font durer, hors des modes. Il a de la culture et de la réflexion ; il sait que la bonne littérature n’est pas le reportage mais que la description n’est que prétexte, que ce n’est pas l’itinéraire qui fait le livre mais l’observation et la mémoire. Chemin faisant est dense, il évoque, rapproche, fait penser. L’auteur sait observer parce qu’il est ouvert au monde et qu’il aime souvent ce qu’il voit. Il le voit au présent, ici et maintenant, il s’y investit ; et si sa mémoire évoque une tradition, une connaissance du passé, c’est bien qu’elle actualise l’histoire, qu’elle la rend présente, vivante.

L’auteur sort de son nombril, de son ghetto intellectuel de petites références pour atteindre à l’humain et à l’universel par sa propre culture. Ce sont là de grands mots, mais comment dire autrement lorsqu’il évoque l’amour à propos des limaces, la religion sous la toile de l’épeire, l’agressivité bornée des chiens si proches de celles de certains paysans, les songes des mages et tant d’autres thèmes encore ?

Grâce à Jacques Lacarrière, j’ai suivi mon premier chemin autour de mon village, en deux jours il y a longtemps, lorsque j’avais 17 ans, pour tester et observer comme lui. C’était le premier d’une longue liste, dans la nature et dans les villes, en France et dans le monde. Mais c’était bien ce livre qui m’en avait donné le goût.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant suivi de La mémoire des routes, 1977, La Table ronde collection Petite vermillon 2017, 352 pages, €8.70 e-book Kindle €8.99

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Vladimir Nabokov, Autres rivages

L’auteur, né un an avant son siècle, a vécu la première moitié bouleversée par les révolutions et les autoritarismes doctrinaires. Il écrit son roman autobiographique d’une plume à la fois nostalgique et magique. Il soigne son expression, précise les mots d’une prose gracieuse, allusive, lyrique, précise.

Il avait publié quelques textes de souvenirs qu’il a rabouté au fil des années pour les publier en 1951 aux Etats-Unis avant de les traduire en russe en 1954 en les améliorant du fait des particularités de la langue et de son public, puis de les compléter en 1967 lors d’un retour en Europe où il a pu rapprocher des souvenirs de famille.

Ces « autres rivages » sont ceux, perdus, de l’enfance et de l’adolescence, de cette Russie du tsar où la vie était certes rude mais où la liberté de penser et de s’exprimer était incomparablement plus grande qu’elle ne fut ensuite, sous le fanatique Lénine comme sous le brutal Staline. Nabokov ressuscite un monde dans sa mémoire, son monde de fils de nobles éduqué en trois langues (il a su écrire l’anglais avant le russe), aîné préféré de ses parents cultivés, aimants et attentifs, au père libéral, constitutionnel démocrate (KD ou cadet) et à la mère férue de poésie. Parmi ses ancêtres figurent, côté maternel, la baronne allemande qui prêta sa berline au roi Louis XVI lors de sa fuite à Varennes et, côté paternel, un amiral de la flotte ruse d’Extrême-Orient.

Sans rester linéaire mais par cycles thématiques, Vladimir décrit ce qui subsiste en sa mémoire des moments intenses de son enfance et de son adolescence à la datcha de campagne, dans la ville de Saint-Pétersbourg, sur les plages de Biarritz ou de la Méditerranée, à Berlin ou à Cambridge où il étudia trois ans avec son frère Serguei après la révolution bolchevique. L’œuvre va de l’éveil de l’auteur à l’éveil de son fils unique et adoré, Dmitri, 6 ans en mai 1940 lorsque le couple quitte Saint-Nazaire par un paquebot transatlantique, juste avant le déferlement des chars nazis et la fin de cette autobiographie.

Gouvernantes et précepteurs, frère et cousins, condisciples d’école, amours d’enfance et de jeunesse défilent, ses lectures, de Mayne Reid à Madame Bovary, tandis que sont développées les sports comme le vélo, la nage, le foot et le tennis, mais surtout la chasse aux papillons, une passion avant celle d’écrire des poèmes, consumé par le lyrisme des hormones entre 14 et 17 ans. L’enfant a de la mémoire, l’adolescent est capable de composer dans sa tête puis de réciter d’une traite son œuvre achevée devant sa mère, attendrie et émerveillée, qui en pleure. Il se tourmente à 13 ans pour son père, qui a provoqué en duel un directeur de journal dont un gratte-papier a insulté ses idées ; quand Vladimir apprend que le duel n’aura pas lieu et que les excuses, présentées, sont acceptées, il implose d’angoisse évanouie et la grande main fraîche de papa, qui comprend, lui est une preuve d’amour infinie.

La mémoire est comme un cheval qui paresse ou s’emballe et que l’on doit maîtriser. L’expression se fait alors d’une précision d’entomologiste, ne lâchant les rênes de l’émotion qu’à demi, en des phrases ciselées qui demandent au lecteur sa complicité. Ainsi, à 11 ans à Berlin, dans une salle de patins à roulettes, une jeune Américaine le trouve « mignon » et, la nuit suivante, Vladimir en songeant « à sa taille flexible et à sa gorge blanche » s’inquiète « à propos d’un malaise bizarre que je n’avais alors jusque-là associé qu’avec le frottement irritant d’un caleçon ». Il parle avec ses parents de « ce malaise déconcertant » et son père répond en anglais « (… façon de parler qu’il adoptait souvent quand il ne savait pas s’en sortir autrement) : ‘C’est là, mon petit, tout simplement un exemple de plus de ces combinaisons absurdes de la nature, comme la honte et la rougeur, ou le chagrin et les yeux rouges’ » X3 p.1318 Pléiade. N’est-ce pas délicieux ? La façon d’aborder l’éveil de la sexualité chez un garçon de 11 ans, son ingénuité à en parler à ses parents, la réponse toute délicate et ouvrant à des réflexions apaisantes de son père ?

Plus tard, il évoquera d’une même façon la réalisation de son premier accomplissement sexuel à 16 ans, dans les bois de la propriété de campagne au sud de Saint-Pétersbourg, avec celle qu’il appelle Tamara : « Dans une certaine pinède, tout se passa de façon idéale, j’écartais l’étoffe des fantasmes, je goûtai à la réalité » XII1 p.1337. Comme quoi des parents aimants transmettent par mimétisme leurs façon d’être, de dire et de faire à leurs rejetons.

Ce qui ne va pas parfois sans un humour féroce. Comme sur Hitler lorsqu’il laisse son fils évoluer dans une Benz à pédales sur les trottoirs du Kurfürstendamm « tandis que, de fenêtres ouvertes sortait le rugissement amplifié d’un dictateur toujours en train de se marteler la poitrine dans la vallée de Neander que nous avions laissée loin derrière nous » XV2 p.1396. (Rappelons aux peu lettrés que l’homme de Neandertal, homo sapiens neandertalensis, dont les premiers restes ont été trouvé dans la vallée de Neander, était un membre du genre homo plus fruste et moins évolué du cerveau que nous, homo sapiens sapiens).

Nabokov avait pour modèle Chateaubriand lorsqu’il sculpta ces mémoires sur un autre rivage que celui de la vieille Europe embrasée par le feu et le sang. Mais il n’écrivait pas d’outre-tombe, il était bien vivant ; il écrivait pour témoigner d’une vie ancienne, sur l’autre côté du rivage, et combien ce monde pouvait avoir été bon, enrichi par sa culture multiple européenne.

Une grande œuvre.

Vladimir Nabokov, Autres rivages, 1951-1967, Folio 1991, 416 pages, €9.90

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Edmond Lévy, Sparte

Sparte, cité grecque égale d’Athènes en réputation, est devenue un mythe. Son système égalitaire, sa vertu revendiquée, ses filles sportives, l’émulation des adolescents, son excellence à la guerre, ses deux rois et leurs contrepouvoirs, ont fait rêver depuis l’Antiquité. Dans l’époque récente, Sparte a inspiré Jean-Jacques Rousseau et Gracchus Babeuf mais aussi Joseph de Maistre et Maurice Barrès, avant les communistes et les nazis. Chacun prenait ce qui lui convenait – nul doute que les deux rois et les contrepouvoirs n’eurent pas l’heur de plaire à Staline ou Hitler. Aujourd’hui même, la répugnance au « capitalisme », l’austérité écolo et les incantations aux vertus civiques, voire la réinstauration d’un service militaire obligatoire pour tous les jeunes, filles comprises, ou la « saine » compétition sportive à tous niveaux, reviennent en force comme idéal de vie commune. Si l’Italie vient de conjuguer les extrêmes dans le rejet de la corruption et de la mentalité de négociation, peut-être verra-t-on un jour prochain nos Staline et Hitler nationaux – pardon, les Mélenchon et Le Pen – se rejoindre sur une spartisation de la société française ?

D’où l’utilité du retour aux sources, sous la houlette d’un historien spécialiste du sujet, professeur honoraire d’histoire grecque à l’université de Strasbourg après avoir été membre de l’Ecole française d’Athènes. Son propos, dans ce petit livre de synthèse, est de faire la part des sources et de critiquer les textes des différentes époques anciennes sur Sparte et les Spartiates. Il y réussit fort bien, même pour les non-spécialistes.

La cité austère, fondée sur l’agriculture des riches plaines de Laconie, n’était démocratique que pour les Homoioi, les semblables (qui ne sont pas des Isoioi, des identiques, erreur des révolutionnaires français). N’est pas semblable qui veut ; pour l’être, il faut avoir reçu une éducation collective (agôgé), participer financièrement et physiquement aux repas collectifs (syssities) et posséder un domaine (kléros) qui permet de payer. Il faut être aussi issu de deux Spartiates, les bâtards ayant un statut inférieur. Il s’agit donc d’une aristocratie du sang et de la culture, qui domine le reste de la société : les citoyens déchus pour lâcheté au combat ou corruption, les Périèques (ceux qui vivent autour) et les Hilotes (les serviteurs pas tout à fait esclaves).

L’éducation spartiate a fait beaucoup jaser. Elle est obligatoire et collective pour être citoyen ; elle est organisée par la cité et commence dès 7 ans par lire, écrire et chanter, et se poursuit par le sport orienté vers la discipline, la vie à la dure et l’émulation pour les adolescents jusqu’à 20 ans, âge où ils deviennent soldats. S’ils peuvent dès lors se marier et avoir des enfants (ce qui est socialement requis !), ils sont contraints cependant de vivre avec leurs camarades jusqu’à 30 ans, ne caressant et honorant leur femme que dans les intervalles de la vie collective. Ils sont aussi tenus de prendre sous leur protection vigilante un plus jeune (pédérastie) et de lui servir d’exemple de vertu ; les relations affectives n’excluent pas les relations sexuelles mais celles-ci sont secondaires et nullement obligées : ce qui compte est d’élever un éphèbe au rang de citoyen-soldat (p.62). Si les paidès (12-20 ans) « marchent pieds nus et ont un seul manteau pour toute l’année » (cet « uniforme » égalitaire que certains aimeraient voir revenir), cela « n’implique pas nécessairement l’absence de chiton » p.57, tempère l’auteur – contre Plutarque. On ne se met nu que pour la lutte et la course, et pour nager, se laver et dormir, pas toute la journée. Contrairement aux autres cités grecques, Sparte se souciait de l’éducation des filles ; on les entraînait physiquement et leur enseignait le chant choral, les poètes professionnels leur apprenaient les vertus civiques.

Mais l’égalité théorique était en contradiction avec l’encouragement à la constante émulation, tout comme l’inégalité des biens subsistait malgré les apparences. L’obéissance aux lois et la discipline militaire, l’intériorisation dès l’enfance des valeurs civiques et du sens de l’honneur qui incite à l’héroïsme, les chants patriotiques et la fusion émotive des votes par les cris, unifient les citoyens et les rendent semblables plus que les biens matériels. Mais la cité apparaît plutôt comme une société de contrainte où tous surveillent tous sur les écarts à la norme et où le conformisme est encouragé (comme sous le socialisme réalisé). La quête du prestige (timé), fait de Sparte plus une timocratie qu’une démocratie (comme sous le nazisme) !

L’accroissement des inégalités avec le temps, l’exclusion du rang de citoyen de ceux qui ont failli, les guerres coûteuses en hommes de valeur et la démographie en berne ont eu raison de la fière cité spartiate. Les éphores (surveillants) sont devenus tyrans, la gérousie (conseil des anciens) a été achetée et des deux rois un seul a subsisté, tournant au démagogue. La concorde n’a plus existé et la base civique s’est rétrécie. Rome est venue qui a mis tout le monde d’accord – sous sa botte (comme les Etats-Unis trumpistes).

Le régime spartiate n’est donc pas meilleur qu’un autre, mais il constitue un mythe auquel les démagogues contemporains reviennent systématiquement faute d’idées sur le présent : Yaka renforcer l’éducation égale pour tous ! Yaka rétablir l’uniforme à l’école ! Yaka encourager les valeurs du sport ! Yaka rétablir le service militaire qualifié de « civique » ! Yaka multiplier les lois sur les « bonnes » mœurs ! Ne restent que la pédérastie (honnie des religions du Livre), les « cuisses nues » des filles sportives, et les cantines obligatoires qui ne soient pas reprises – on se demande pourquoi. La lecture de ce livre érudit mais accessible, bourré de références et muni de trois index, sera très utile à ceux qui veulent démêler le fantasme de la réalité et ne pas lire le présent avec les fausses lunettes du passé.

Edmond Lévy, Sparte – Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, 2003, Points histoire Seuil, 370 pages, €10.00 e-book Kindle €10.99

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Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

À la fin des années 50 du siècle dernier, Simone écrit son histoire, celle d’une intellectuelle bourgeoise devenue professeur de philosophie et féministe. C’est une histoire d’époque déjà furieusement datée. Mais Simone entre – ENFIN ! – en Pléiade cette année, 36 ans après Sartre… Pourquoi a-t-il fallu autant de temps alors que des œuvres inférieures, comme celle de Duras, étaient précipitées ?

« Je suis née à quatre heures du matin ». Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Plus tard, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14. À trois ou quatre ans, elle a des crises de rage qu’elle explique par ce qu’elle est devenue une fois adulte : « en partie par une vitalité fougueuse, un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18. Elle l’ignore, mais tous les enfants à cet âge ont ces crises ; cet infantilisme dit « de la première adolescence » passe ensuite. La petite Simone, on la laissait faire. Seul un oncle, exaspéré, une fois la gifle : « Je fus si éberluée que ma crise s’arrêta net » p.21. Ses parents sont un peu lâches, vaguement fiers de ce « caractère » qu’eux-mêmes n’ont pas. Simone, adulte, agira de même, son milieu tenant lieu des parents.

Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate, adoptant leur frivolité et se souciant peu de faire des études. Miné par la chute des emprunts russes, il n’est plus rien. Il doit donc « paraître », même s’il reste moralement très conventionnel, vouant un culte à la famille et à la femme en tant que mère. Il est curieux d’observer que Simone, n’étant pas un garçon, a réagi contre son père comme si elle en était un, prenant systématiquement son contre-pied : elle survalorise les études, elle devient fonctionnaire pour ne pas dépendre de l’argent, elle refuse absolument de « paraître », de se maquiller comme une bourgeoise, elle méprise « la famille » et ne veut surtout pas être mère…

Sa propre maman, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux », elle la méprise un peu. Elle la dit vulnérable, mettant donc tous ses soins à faire comme tout le monde, condamnant toute nouveauté par désarroi. Elle a donné son austérité à sa fille. « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture compte plus que la fortune » p.67. La vertu, c’est sa mère ; la culture, l’inverse de son père.

Simone a une sœur cadette. « Ce que j’apprécie le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle » p.63. Elle joue à la maîtresse et à l’élève, elle est sa « complice, (sa) sujette, (sa) créature » p.64. Elle se voulait aussi la mère parfaite d’une petite fille modèle avec sa poupée Blandine. En bref : le masochisme de la vertu. Elle répétera adulte cette attitude en politique, plus jacobine et autoritaire que véritablement démocratique… Le communisme façon Lénine lui allait bien : elle savait mieux que vous ce qui vous convenait. Elle rêve d’ailleurs, de Sainte Blandine à la tunique déchirée, elle se pâme en imaginant s’écrouler aux pieds d’un maître qui pardonne. C’était un peu tard pour Staline, et ce sera Castro.

« La lecture reste à la grande affaire de ma vie » p.97. En effet, « les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70. Ils étaient pour elle « la réalité », « plus nourrissante que les mirages » p.65. Adulte, elle préférera toujours la théorie à la pratique et les manuels de politique à la réalité politicienne.

Cependant, elle aime la campagne avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « des magnolias », « de la paille et du foin ». On note pour elle l’importance des odeurs. Sa sensualité reste diffuse car on ne parlait pas du corps en milieu bourgeois, c’était « inconvenant ». Jusqu’à 16 ans dit-elle, elle est restée « une oie blanche ». Mais, à 10 ans, elle tombe platoniquement amoureuse de Zaza, une amie de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle. Vers 13 ans, une lecture la frappe, qui correspond à ses émotions amoureuses : L’écolier d’Athènes d’André Laurie. Un écolier sérieux et raisonnable – et « méritant » (Simone) – est subjugué par un bel aristocrate spirituel et impertinent – « doué » (Zaza). Première mention de tentations homosexuelles, ce qui est bien naturel lorsque l’on sépare avec horreur filles et garçons durant l’adolescence. Le puritanisme a toujours encouragé sans le vouloir la déviance ; il faudra Freud pour le révéler, mettant à mal, après Nietzsche et Marx, le « naturel » bourgeois.

Un jour, elle ne croit plus en Dieu. Elle se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192. La littérature l’attire pour « être (sa) propre cause et (sa) propre fin » p.197. Mais elle est tentée surtout par la philosophie : « Je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail : je percevais le sens global des choses plutôt que leur singularité » p.220. Elle vit une adolescence classique : une prison sans barreaux. Sa mère se montre inquisitrice et son père supporte mal l’esprit critique ; tous deux incarnent la bourgeoisie dans sa caricature.

Elle rencontre Sartre par la bande. C’est Herbaud, le copain de de Sartre, qui trouve son surnom : Beauvoir = Beaver = Castor. Ces jeunes normaliens la fascinent. « Sur bien des points, je restais dupe des sublimations bourgeoises ; eux, dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion – dans leurs propos, leurs attitudes, leurs plaisanteries – ils manifestaient que les hommes n’étaient pas des esprits mais des corps en proie aux besoins, et jetés dans une aventure brutale » p.470.

En bref, avec Jean-Paul, Simone se trouve : « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un » p.480. Elle aime cela, reste de masochisme enfantin et de quête perpétuelle de vertu ; dans cette attitude dominée, elle se sent bien. Mais elle en souffrira, elle le décrit dans L’invité (1943) : la tentative de vivre à trois pour rompre la convention du couple est un échec. Les passions ne sont pas réductibles à la raison et tout équilibre est impossible si l’amour s’en mêle. L’être humain reste jaloux, soucieux de reconnaissance, il veut séduire. Le seul moyen d’être heureux est d’accepter les passions humaines et de leur faire une place.

L’itinéraire de Simone de Beauvoir est édifiant, car exemplaire. Combien de fils et de filles de bourgeois déclassés tentent de compenser par des études méritantes ce qu’ils perçoivent comme leur déclin social ? Combien ensuite vivent dans une paranoïa intellectuelle délirante, croyant savoir mieux que les autres ce qui est bon pour tous, puisqu’eux ont « réussi » socialement ? Le succès du communisme, des utopies, des fanatismes de sectes, du mysticisme ou du New Age, trouvent ici leur origine. Et les intellos bourgeois qui se sont moqués de ces « mémoires d’une jeune fille dérangée » n’ont pas vu que le dérangement était dû précisément à la contrainte puritaine de leur bourgeoisie. Simone a eu la chance de rencontrer Sartre qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé » p.474. Cela ne l’a pas empêché de se tromper, mais il a été un accoucheur des âmes, tel Socrate. Il a libéré Simone de Beauvoir et l’a faite femme.

(La pagination fait référence à l’édition Folio)

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958, Folio 2008, 480 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

Simone de Beauvoir, Mémoires, Gallimard Pléiade 2018, tome 1, 1584 pages, €62, tome 2, 1616 pages, €63

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Béatrix LeWita, Ni vue ni connue

Qu’est-ce donc que la bourgeoisie ? C’est une façon d’être que Béatrix de Vita analyse. On ne nait pas bourgeois, on le devient. Si les aristocrates valorisaient hier le « sang », les bourgeois valorisent aujourd’hui l’éducation, la civilisation des mœurs. Être bourgeois, c’est savoir se tenir en société. On « en » est lorsque l’on a été élevé en bourgeois, voilà tout. Ni noble, ni peuple, le bourgeois se veut l’homme moyen, mentalement raisonnable, homo œconomicus mu par la rationalité, en droit « bon père de famille », en politique modéré – en bref l’homme de toujours, conforme à ce que la société attend de lui. Donc universel et, par-là « naturel ». Tout ce que fait le bourgeois est de faire comme tout le monde, et tout ce qu’il fait est naturellement bien.

Le bourgeois ne valorise pas l’individu ni ses propres mérites mais son réseau de relations familiales et sociales. D’où le mensonge républicain depuis 1789 : les grands principes d’égalité dans la liberté – mais la triviale réalité des appartenances, clientèles et protections. Tout en ne se haussant pas, s’abritant derrière ses appartenances, le bourgeois se veut invisible ; il se fond dans sa nature assimilée à « la » nature.

A l’origine, le bourgeois vient du bourg, il habite les villes ; il ne détient pas le pouvoir politique (qui appartient au sang et à la terre), ni le pouvoir de produire (qui est celui du paysan). Le bourgeois reste intermédiaire : marchand, artisan aisé, magistrat, professeur, médecin, sergent. Il exerce peu les métiers manuels et préfère nettement les professions intellectuelles car il a les moyens de son éducation. Sa culture est issue du matériel et a pour objectif l’aisance. Tout le reste lui est divertissement en société. Sa philosophie est celle du « rien de trop » et « de tout un peu », confortable, simple et de qualité. Sa politique aime l’ordre, la prospérité mais ni la grandeur ni la magnificence. Sa mentalité est l’autarcie et la neutralité : chacun chez soi et le minimum en commun. Sa morale va bien au christianisme dans sa vertu de modestie, d’austérité, d’effort ; ou plutôt la religion a été façonnée par le bourgeois, cet homme moyen aussi médiocre que majoritaire.

D’où l’importance de cette éducation « totale » donnée dans les collèges religieux, savoir et comportement mêlés, pour façonner cet habitus inimitable qui est manière commune d’être, de paraître et de sentir. C’est ainsi que l’on se fait connaître, ou plutôt reconnaître quelles que soient ses compétences : il s’agit de ne se distinguer qu’en paraissant discrètement distingué aux yeux de ses pairs. Un vernis « chrétien social », une sensibilité affichée aux malheurs des « pauvres » ou des immigrés permet, par quelques actes bénévoles, de ne pas penser « l’inégalité sociale » en termes de conflit mais de chance. Ceux qui n’ont pas de chance, il faut les aider ; cela pour éviter de remettre en cause la caste sociale de bourgeoisie. L’inégalité fait partie du réel, comme la diversité des talents en chacun.

La fonction crée le privilège, donc les relations, le pouvoir et la richesse. Cette position se veut « naturelle », donc tout imprégnée de qualités morales. Le code de conduite est de ne pas faire d’épate, de se conduire avec mesure, de parler posément sans aucune passion et de vivre correctement les rites de socialisation que sont les manières de table, le comportement de salon, les termes de la correspondance, les règles du savoir-vivre.

Pour réaliser un bourgeois, il faut trois générations. Il faut aussi suffisamment de parenté et d’alliances pour constituer une microsociété et faire entrer tout le monde dans le jeu de son petit monde. La généalogie fait naître une seconde fois dans l’ordre des institutions. L’exemple des aïeuls « oblige » comme une noblesse. Mais il faut reconquérir cette noblesse à chaque génération, elle ne va pas de soi comme l’hérédité du sang. La mobilité, l’adaptation, la souplesse, sont en effet les vertus propres du bourgeois ce qui fait que, malgré toutes les contestations sociales, elle reste une élite ouverte.

A la lecture d’une telle étude, une question se pose inévitablement : en suis-je ? Chacun y apportera sa réponse mais, pour ma génération qui est aussi celle trop nombreuse du baby-boom où les places sont chères, l’ascension sociale stagne.

Béatrix LeWita, Ni vue ni connue – approche ethnographique de la culture bourgeoise, 1988, Maison des sciences de l’homme 1995, 200 pages, €17.00 e-book Kindle €9.99

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Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, 1945-48

L’auteur vit une période de grands bouleversements extérieurs : la défaite de l’Allemagne, son occupation, les réfugiés de l’est, les restrictions alimentaires. Cela l’incite à se détacher du mouvement, à rentrer en lui-même : « Il me semble que, dans les passes d’anarchie, on seulement je me suis senti particulièrement serein, mais j’ai mieux travaillé. J’ai dû le savoir de bonne heure, dès mon enfance, d’où, sans doute, ma nostalgie des forêts vierges. La pesanteur énorme, le poids atmosphérique de la civilisation, disparaît alors. Les pensées perdent leurs fanfreluches. La vie devient plus juteuse » p.15.

Ses réflexions, elles, deviennent plus mystiques. Il relit la Bible, parle de Dieu comme un stoïcien ou s’oriente vers les causes de la défaite.

Il pense, encore et toujours, à son fils aîné Ernstel, aimé peut-être plus d’avoir été tué parce que lui son père est intervenu pour qu’il ne reste pas en prison, mais il ne parle qu’une fois du petit Alexander. Jünger évoque « un petit marécage où Ernstel aimait jouer dans son enfance. Il s’était bâti son château dans ce coin, à la manière des enfants » p.200. On rencontre chez de tels père une indulgence amusée pour les entreprises des fils ; ils favorisent leurs rêves, leurs donnent des outils, les laissent indépendants dans leur univers imaginaire. Qui dira les bienfaits pour une personnalité de tels écrans créés entre le garçon et le monde extérieur entre le fils et la mère ? Rêver est indispensable à la structuration de soi. Heureux les enfants des pères qui en savent le prix et en protègent les réalisations.

Jünger, lui, poursuit ses rêves d’adulte. Il cultive son jardin, il lit. « Tant qu’on a encore un livre dans les mains et le loisir de la lecture, une situation ne peut être désespérée, ni tout à fait dépourvue de liberté » p.113. Car lire permet de s’évader dans l’imaginaire, de rêver adulte comme le font les enfants. Ernst Jünger laisse le monde extérieur venir à lui désormais, tel Michel de Montaigne en sa tour. « Seul l’aspect de l’individu, de notre prochain, peut nous ouvrir les yeux sur la souffrance du monde » p.30. Retour au réel, au tangible, au proche de soi : les Allemands, ses compatriotes, ont trop cher payé leurs chimères, les abstractions techniques auxquelles ils se sont laissé aller, la machine du pouvoir et les camps de la mort.

Il faut désormais éviter ce qui a créé le nazi, « ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique » p.42. Exemple : Heydrich. « L’un des secrets de ces gens, c’est tout simplement qu’ils avaient plus de cran que les autres » p.32. Himmler : « On voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui il perfore notre billet et demain notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec une égale application, et la même conscience professionnelle » p.65. L’analogie n’est pas gratuite : Lénine voyait déjà dans l’organisation de la poste et des chemins de fer la préfiguration de la société communiste : une machine à dresser les hommes pour en faire des hommes nouveaux et leur faire servir la vision qu’il croyait « scientifique » de l’Histoire.

Pour Jünger, Himmler n’est pas un cas à part, il est le symptôme d’un système : « Quand la neige est tombée tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche » p.65. L’hiver est ici le progrès de l’abstraction, de la technique et de la technocratie, du dressage, de la bureaucratie et de la robotisation progressive des hommes. Leur transformation en conformistes démocratiques tous égaux et se surveillant les uns les autres, ou en fonctionnaires soumis aux règlements édictés par l’élite cooptée qui gouverne. Hitler fut le démiurge de cette tendance historique : « Il absorbait des forces tirées de l’imprécis, les concentrait et les réfléchissait comme un miroir concave ; c’était un attrapeur de rêves » p.246. Après… une fois le loup au pouvoir, la machine en place enclenche ses rouages. « Le premier viol du tabou entraîne tous les autres. Il est probable qu’on a vu de telles choses dans nos équarisseries. D’abord la dégradation par le mot, puis par l’acte. Là où le libéralisme atteint ses extrêmes limites, il ouvre la porte aux assassins » p.299. Il faut entendre ici « libéralisme » au sens de permissivité, le libéralisme politique originel avant d’être économique comme aujourd’hui.

Le 22 septembre 1945, Jünger règle définitivement leur compte aux nazis, qu’il n’a jamais soutenus, dans une belle envolée : « Etrangers aux langues anciennes, aux mythes grecs, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français et à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté et d’une précision peu communes dans tous les rapports mécaniques, déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants » p.172. Telle est la plus belle charge que j’ai rencontrée contre les prétentions du nazisme (ou d’ailleurs du communisme) durant mes lectures. L’auteur chante un hymne à l’homme libre, héritier fécond de ses cultures anciennes, créateur parce qu’apte au rêve et qui laisse la technique à sa place d’outil, venant après ce qui est vivant : le poème, le vin, le rêve, les jeux…

Ce qui le pousse à écrire, à la date du 8 mai 1945 : « La vigne, le long de la maison, pousse des jeunes tiges gonflées de sève ; le feuillage, l’explosion de vie, révèlent déjà une robustesse dionysiaque » p.40. Un jour de défaite où l’armistice fut justement signé, décrire ainsi la vie à ras de terre, c’est garder l’espoir en la force vitale, présente en l’homme comme dans les plantes. Jünger touche ici au religieux dans une sorte de panthéisme de type stoïcien ou bouddhiste où l’hypothèse de Dieu n’est pas nécessaire. Chaque être vivant est une part de l’énergie qui meut l’univers. « Le stoïcisme, sous sa forme la meilleure, dans l’espace absolu, vide de dieux, et dans l’intelligence de son harmonie », dit-il p.127. Un accord qu’il perçoit dans les grands bois : « La forêt est un grand symbole de mort. Lors de telles promenades, des souvenirs très anciens se réveillent toujours, des thèmes de l’iconographie celtique : attente, curiosité, ferveur religieuse, tristesse, nostalgie peut-être. Ce n’est plus le vent qui court au-dessus des cimes. Tous les appels des oiseaux deviennent savoir, complicité, présage » p.151. L’humain se sent « relié », non plus seul mais englobé, intubé d’énergie comme un fœtus dans un ventre. Il est en harmonie naturelle avec la nature. « Et il y a une consolation dans l’assurance qu’un jour on se détachera de la matière pour se fondre dans le rayon qui appartient tout entier à la sphère du soleil, de l’amour. Tant je comprends, et de plus en plus j’adhère à ce que Ernstel m’a dit, naguère, dans l’une de nos promenades : que souvent l’on peut à peine attendre ce moment ». Et il a ce trait d’humour sublime, comme une intuition : « Dans ces années, j’ai vu trop rarement le garçon, malgré ma qualité de père, et pourtant, si je l’ai amené à proximité de ces mystères, l’acier a frappé le silex » p.194.

Le vivant l’organique, sera toujours humainement supérieur au modèle, au concept. Parce qu’il garde irréductiblement son mystère, sans lequel il ne serait point vivant. « Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, de gaspillage princier, le débordement du superflu qui traduit des intentions bien plus importantes que celles du simple prolongement de la vie et de la concurrence » p.66. Par exemple, « d’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que les lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. (…) Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! (…) Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices » p.15. Et sur un fossile : « L’univers est vivant. S’y ajoute la conscience d’une unité supérieure qui nous lie à cet être, le sentiment vague que nous sommes un dans l’inétendu » p.47.

Pour rester dans ce courant du grand tout, pour obéir à la vie et faire mouvoir les énergies dont nous sommes une part, il faut observer la vie autour de soi, percevoir l’unité qui s’en dégage, se fondre en elle. Il faut rester en harmonie avec le monde. Or, « en tant que technicien, qu’être vivant d’abstraction intellectuelle, l’homme est inévitablement ennemi et exploiteur de l’homme, de la nature et de la culture. Il lui faut donc protéger contre lui-même son humanité » p.159. Une éthique écologique et humaniste à laquelle je souscris. Les vieux peuples, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas, dans leur sagesse : « on dit qu’en construisant des temples, les tibétains évitent la symétrie, croyant qu’elle attire les démons. (…) L’une des tendances de la vie consiste à se soustraire, la liberté croissant aux contraintes de la symétrie, comme nous le voyons en examinant l’arbre généalogique des animaux, et dans l’art. La technique, au contraire, de par son essence même, à produire des formes, non seulement symétriques, mais superposables, et devrait par conséquent, si l’on en croit les tibétains, tracer de véritables pistes d’atterrissage pour les démons » p.129.

De même, se méfier de « la raideur, l’artifice, la Haute école à l’espagnole dans tout ce qui relève du caractère », qui est la marque de Stendhal. Le danger, « on le voit chez Nietzsche et chez les stendhaliens à tous crins comme Léautaud. Montherlant, lui aussi, en porte visiblement les marques » p.229. Il faut être souple et naturel, comme la vie le montre.

Ce dernier tome du Journal écrit pendant la guerre est un grand essai à la Montaigne. Une sagesse bien vivante s’y peut goûter.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1980 épuisée

Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, Journal 1945-48, Christian Bourgois 2014, 503 pages, €10.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ?

Un soir, un ami m’appelle. Il venait de découvrir dans un livre la Grèce, le monde grec, la culture antique. Ce livre, c’est Pourquoi la Grèce ? de Jacqueline de Romilly, acheté un jour de désœuvrement. Certes, il avait lu Platon chez les Jésuites – il était au programme ; il avait vu des photos du Parthénon sans y penser – cela fait partie de la culture ;  il avait admiré conventionnellement les statues nues du Louvre – parce que, Français et Parisien, il se devait d’avoir fréquenté le Louvre. Mais il n’en avait pas été marqué ; cela faisait partie de son univers scolaire au même titre que n’importe quel bagage obligatoire dans l’éducation.

Or, en ce moment où il divorce après sept ans de vie commune, il s’interroge, il s’analyse, il cherche ce qui l’a inhibé dans son adolescence et ce qu’il a manqué. Il me dit que l’éducation catholique traditionnelle l’a déformé. Il a découvert la lumière grecque au travers du livre de Jacqueline de Romilly, le souffle léger de la liberté qu’il cherchait, l’amour de l’humain, mesure de toutes choses. Il en avait entrevu le rayonnement au fil de nos conversations, il a désormais envie d’aller dans le pays, d’en savoir plus.

Jacqueline de Romilly connaît bien la civilisation grecque dont elle a fait toute sa vie son objet d’études. Elle note un « surgissement extraordinaire » entre Hérodote et Thucydide, une pensée qui s’aiguise et, dans Homère, « une densité intemporelle ». Un seul siècle, dans toute l’histoire jusqu’à présent, a eu pour elle « une influence incroyable ». « Le Ve siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique. Il a créé la tragédie et, en moins de cent ans, a vu se succéder les trois auteurs qui ont connu la postérité : Eschyle, Sophocle et Euripide. Il a donné forme à la comédie avec Aristophane. Il a vu l’invention de la méthode historique avec Hérodote, d’abord (qui n’était pas Athénien mais vécut longuement à Athènes), puis avec Thucydide. Il a vu la construction de l’Acropole et les statues de Phidias. Il a été le siècle de Socrate. Socrate, dans les dernières années du siècle, s’entretenait avec le jeune Platon ou le jeune Xénophon, et avec les disciples de ces sophistes qui venaient d’inventer la rhétorique. On apprenait alors les progrès d’une nouvelle médecine, scientifique et fondée sur l’observation – celle d’un certain Hippocrate… » p.15.

La Grèce antique se distinguait « par un effort exceptionnel vers l’humain et l’universel ». « Et l’on ne saurait nier que l’envie de connaître la Grèce antique ne naisse bien souvent de l’émoi plus ou moins lucide que suscitent les ruines de marbre montant vers le ciel ou le corps d’un athlète vous accueillant, tout droit et fier au seuil d’un musée » p.20. Plus encore : « Cette culture conserve quelque chose des forces irrationnelles auxquelles elle s’arrache et quelque chose aussi de l’intensité secrète des débuts. Elle laisse entrevoir mystères et sacrifices. Elle demeure la patrie des cosmogonies et devient vite celle du tragique. Bien plus, elle tire une part de son attrait du rayonnement de ses dieux et de la présence du sacré, souvent inséparable de l’humain. Comment nier que ces ombres venues de loin, cette dimension supplémentaire et la charge d’émotion qui l’accompagne jouent un rôle considérable et attirent les esprits, à telle ou telle époque, et peut-être toujours, vers la Grèce antique ? » p.21.

Homère retient dans le héros l’aspect le plus humain. Il simplifie et met en scène des sentiments purs, universels, à leurs limites extrêmes. Les « mortels » ont le respect de l’autre, de la pitié pour les souffrances humaines. Les dieux s’incarnent, ramenant la métaphysique à l’humaine condition, la grandissant et la glorifiant par là même. Sont exaltées « l’hospitalité, la courtoisie, l’indulgence (…) les solutions sages par le débat en commun », la vérité qui se cherche à plusieurs.

Les Grecs ont un maître : la loi. Ils se soumettent au « principe d’une règle, ce qui suppose la revendication d’une responsabilité » p.100. Polythéiste, le Grec ne pouvait trembler devant une volonté divine, et la tolérance religieuse allait de soi. « Parler, s’expliquer, se convaincre les uns les autres : c’est là ce dont Athènes était fière, ce que les textes ne cessent d’exalter » p.105. « Le principal, dorénavant, était l’entraînement de l’intelligence, la technè, qui n’est le privilège que du savoir » p.110. En histoire, Hérodote voulait sauver de l’oubli les événements passés et leurs enchaînements instructifs. Pour Thucydide, il s’agit de comprendre ce qui peut se reproduire. Hippocrate fait de même pour soigner.

« La tragédie naît et meurt avec le grand moment de la démocratie athénienne » p.185, du même élan fondamental que l’éloquence, la réflexion politique ou la science historique. « Il lui faut émouvoir tout le monde, et tout de suite ». Le théâtre est un débat d’idées, des plaidoyers, des analyses. « Les tragiques ont évidemment élagué dans le fond déroutant des récits légendaires, mais ils ont gardé ces soudains retournements des bonheurs humains, ils ont gardé les passions et les violences, l’homme secoué en tous sens, perdu, voué à l’erreur. Leur lucidité n’a donc jamais la froideur du penseur qui croit tout savoir. Et, pour eux, la lumière de la raison prend d’autant plus de prix qu’elle éclaire des creux et des abîmes, dont elle cerne l’existence sans jamais les méconnaître » p.214.

La tragédie conduit tout droit à la philosophie. Socrate est déçu de voir que l’esprit qui offre un sens à tout n’est pas une finalité et que l’homme fonde son action en-dehors de lui, sur des causes morales. Plutôt que les discours habiles, masques des passions, Socrate pratique la maïeutique, la méthode critique pour apprendre à penser par soi-même, à réfléchir. « Il le fait patiemment, avec de longs détours, car autrement rien ne peut jamais être conquis et gardé. Il le fait avec tendresse, parce que l’on aime voir un esprit encore naïf se tourner vers le vrai et le bien. Il le fait avec une exquise politesse, mais sans jamais laisser passer une seule erreur » p.267. Son objectif est celui de la civilisation grecque tout entière : voir clair et assumer lucidement.

« L’homme exalté par les Grecs était un homme complet. Il aimait la vie et les fêtes, les banquets, l’amour, la gloire » p.287. Pourquoi la Grèce ? Parce qu’elle est toujours vivante en nous, parce qu’elle est la matrice de notre civilisation et la base de notre identité, parce qu’elle nous parle encore, à nous, Occidentaux.

Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? 1992, Livre de poche 1994, 316 pages, €7.10

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Musée archéologique de Cuzco

Nous restons deux jours à Cuzco, que nous pouvons visiter librement. Je reprends les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas en deux tomes de Garcilaso de la Vega (le un, le deux). Garcilaso est le fils naturel d’un conquistador et d’une princesse inca, nièce de l’empereur. Jusqu’à ses dix ans, il vit à Cuzco avec sa mère, au milieu de la noblesse inca. A vingt ans, il part pour l’Espagne et écrit ses Commentaires qui deviennent l’ouvrage historique à la mode aux XVIIe et XVIIIe siècle partout en Europe. Irréductiblement métis, il est l’inca espagnolisé par les jésuites, pareil aujourd’hui au « latino » américanisé. Comme tous les parvenus un peu honteux de leurs origines, il en fait trop. La providence chrétienne qu’il voit dans la constitution de l’empire inca est une idée qui a bien vieilli, mais il se sent de lignée royale (inca) et ne considère donc pas ses ancêtres maternels comme des barbares. Cela nous vaut quelques remarques ethnologiques et culturelles qui sonnent vrai. Il dit par exemple du soleil qu’il est « source de la beauté corporelle », cela nous l’avons senti dans l’antique Machu Picchu comme dans la moderne Agua Calientes. Le nom de « Pérou » viendrait du propre nom du premier indien rencontré par les Espagnols sur ce territoire ; il n’aurait pas compris ce qu’on lui demandait car le pays inca se prenait pour le centre du monde et son royaume était appelé Tahuantinsuyu – les quatre parties du monde. Il décrit l’habillement des incas avec des pudeurs jésuitiques si drôles à nos oreilles : « les Indiens de ce premier âge étaient vêtus comme les bêtes, car ils n’avaient pour tout habillement que la peau dont la nature les avait couverts. » N’est-ce pas joli ?

Avec Gusto et Camélie, je vais visiter le musée archéologique de la ville. Il énumère les différentes cultures qui se sont succédé avant les Incas. Depuis la culture Chavin (1500 avant JC) qui a créé céramiques et monuments, à la culture Chimo (1100 après JC), en passant par Chankay (800 avant), Tiwanaco (500 avant), Nazca et Pukara (400 avant) au moment de la formation d’états régionaux, Mochika au nord (100 après), Chancay au centre, Nazca au sud, puis Wari et Collao (850 après). Les premières cultures, 4000 ans avant notre ère, installées près de la côte et dans les vallées débouchant sur le Pacifique, cultivaient courge, pois, yuca, et vivaient de pêche et de chasse. Le coton est cultivé vers 3000 avant, le maïs vers 2000.

A l’origine de la dynastie inca est un mythe. Manco Capac et sa sœur Mama Occlo sont nés du Soleil sur le lac Titicaca. J’ai pu voir l’île de leur origine en Bolivie. Ils sont partis au sud fonder une cité dans une vallée fertile : Cuzco. Le premier inca historique fut Yupanqui Pachacuti. Il a défendu l’ethnie inca contre les Chancas qui occupaient la vallée de Cuzco. L’empire inca s’est étendu progressivement sur toutes les Andes, de Quito (Equateur) au sud de Santiago (Chili). Une autre légende donne pour origine à la dynastie quatre frères, les Ayars, et leurs quatre sœurs, les « Mamas ». Ils seraient sortis d’une grotte à 6 km à l’est de Cuzco et mis en marche sur ordre de leur père le Soleil pour fonder un royaume. Chaque frère porte le nom d’une région inca (symbolisée par un quartier de Cuzco) : Manco le chef, Uchu (poivre) le centre, Anca le rebelle, et Cachi (sel) la côte. Est-ce l’union des tribus qui est ainsi magnifiée ? Les Quechua, paysans des vallées centrales, les Aymaras, bergers montagnards, les Chincho, paysans pêcheurs, et les Uru, pêcheurs et marins ? Les sœurs ont pour nom leurs fonctions symboliques : Ocllo la mère féconde, Huaco la responsable, Cora la plante sauvage des forêts de l’est, Sarahua le maïs cultivé des vallées. Dans leur périple, Manco et Anca sont les seuls à parvenir à Cuzco. Manco épouse Ocllo pour qu’elle lui donne des enfants incas ; il tue alors son frère rebelle, comme dans la mythologie romaine…

La structure rituelle de la pensée inca serait issue des croyances Moche : l’humanité aurait connue quatre âges séparés par des cataclysmes (vents, tremblements de terre, inondations, peste, rébellion des objets fabriqués par l’homme…) Durant ces quatre ères solaires, l’homme apprend à dompter les forces naturelles jusqu’au niveau le plus élevé que lui permettent ses moyens. Alors la fin d’une civilisation survient, le chaos qui brise l’ordre hiérarchique assujettissant la nature, transformant les produits, organisant la société. Pour cette rupture cyclique, tout ce qui est inférieur se rebelle. Dans le cycle suivant, une hiérarchie se recrée, car elle a pour fonction sacrée de juguler l’irrationnel de la société et de la nature.

Prière inca, notée par Cristobal de Molina en 1575 : « Oh, Seigneur, antique seigneur, créateur expert, qui a fait et établi en disant « dans ce monde d’en-bas qu’ils mangent et boivent », a augmenté la nourriture de ceux qu’il a créé, toi qui ordonnes et multiplies en disant « qu’il y ait des pommes de terre, maïs et toutes sortes de choses à manger » pour qu’ils ne souffrent pas, et ils ne souffrent pas en faisant sa volonté, qu’il ne gèle pas, qu’il ne grêle pas, garde-les en paix. »

Tout un panneau, au musée, est consacré à la culture de la coca au Pérou. C’est une culture sacrée, comme peut l’être celle du raisin chez nous. On évoque « la Mama Coca ». « Vouloir qu’il n’y ait plus de coca, c’est vouloir qu’il n’y ait plus de Pérou ». Ces mots ne sont pas de la Drug Enforcement Administration (DEA) mais de l’espagnol Metienzo (métis) en 1567. La coca sert à invoquer les dieux, aux rituels funéraires, comme médicament, à se soutenir au travail. Une peinture énumère tous ses bienfaits.

Autre attraction des incas : les momies. Fascination de la morbidité en Occident chrétien, depuis les momies égyptiennes jusqu’aux incas. Ici, une vitrine présente la momie d’une femme accompagnée de la momie de son bébé et de celle de son chat. Position fœtale, genoux repliés sur la poitrine, les mains contre les oreilles. On regarde la scène de loin, dans une lumière rouge, funèbre, tout à fait catholique comme celle qui montre la présence de Dieu dans les églises sombres. Etrange.

Une culture « de résistance » inca a continué bien après la conquête espagnole dans les usages de la noblesse métisse. Ils se faisaient peindre en vêtements et insignes royaux incas, ils utilisaient des vases de bois à motifs mythiques ou historiques incas.

Au sortir du musée, nous tombons sur la sortie des collèges. A l’espagnole, les enfants sont en uniforme, chaque école a le sien, toujours strict, en couleurs sombres. Peu de cravates cependant, le climat et surtout l’altitude empêchent de serrer trop les cous.

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Ernst Jünger, Second journal parisien, 1943-45

1943 : « Cette année-ci j’ai perdu mon père et ma ville natale ». En novembre 1944, il perdra aussi son fils aîné Ernstel, tué à 18 ans d’une balle dans la tête sur le front italien par des partisans dans les carrières de marbre de Carrare. Il l’aimait, il l’avait façonné moralement à son image, en rebelle. Le garçon, à 17 ans, avait été jeté en prison pour avoir tenu des propos contre Hitler et son régime et il a dû s’engager dans l’armée. C’était une condamnation à mort. Le père ne reste pas indifférent, comme le laisse entendre le commentaire imbécile de l’édition en Livre de poche ; il souffre, il y pense souvent : « La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénètre lentement dans le sol » p.394.

Pour Ernst Jünger, la sagesse reste le détachement – mais c’est un idéal difficilement accessible. C’est plutôt un apprentissage social de tenue face aux autres : « Mes compatriotes de Basse-Saxe, leur flegme imperturbable, l’un des meilleurs traits de leur caractère » p.267. Prédisposé par la culture dans laquelle il a baigné depuis l’origine, il vise plus haut : « je dois parvenir à un niveau d’où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions d’un poisson autour d’un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine un malade » p.292.

Les fleurs existent, elles se fanent après avoir été belles. Elles sont éphémères, « et pourtant ces miracles floraux sont les symboles d’une vie qui ne se flétrit jamais » p.40. Comme elles, il faut accomplir son destin, quel qu’il soit. « Tant que nous suivons notre vocation le hasard reste impuissant. La confiance en une Providence nous guide ; si nous perdons cette vertu, le hasard se libère et nous envahit comme des armées de microbes. D’où encore la prière comme régulateur, force qui rend invulnérable. Le hasard reste à l’état cristallisé, calculable » p.253. Sans règle, pas d’humanité ; sans culture ni passé, pas d’avenir – seul le hasard du présent constant, avec ses bifurcations à chaque instant, emmène dans une course folle car sans but.

Les bouleversements de la guerre lui font tenter d’approfondir ces thèmes du destin, de la sagesse au libre-arbitre. Il cherche ne lui-même de quoi résister aux forces de décomposition qui l’environnent. « C’est par un amour de la vérité que je crois me rapprocher le plus de l’absolu » p.107. Or la vérité s’appréhende par l’esprit, non par les passions ou les instincts : « Dès ma prime jeunesse, ma pensée avait été influencée par le réalisme exact et le positivisme de mon père » p.294. « Mon besoin de fondements logiques – je pense moins ici aux preuves de l’entendement qu’à sa présence critique, à son concours ; il faut qu’il mêle à tout sa lumière » p.295. La raison est une référence, le propre de l’humain, un lumignon dans la nuit, un outil de connaître. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, ce pourquoi Ernst Jünger n’est pas devenu physicien comme l’un de ses frères : « La rigueur de la logique appliquée ne me satisfait nullement. Le vrai, le juste au sens le plus élevé, n’ont pas à être démontrables mais doivent toujours être sujets à controverses. Il faut que nous approchions d’eux plutôt dans un esprit d’approximation qu’avec l’assurance de les atteindre absolument » p.110.

Il est donc devenu écrivain, non scientifique. « L’objet de l’écrivain, ce n’est pas l’exactitude absolue, mais l’exactitude optimum. La raison en est la différence essentielle entre logique et langage » p.367. A côté de l’entendement, il est nécessaire de développer aussi le sensitif. « Philon demande qu’on exerce et cultive également les facultés sensitives, car le monde sensible ne peut être saisi sans elles, et l’on se fermerait ainsi l’antichambre de la philosophie » p.248. Jünger n’est pas philosophe, en ce sens qu’il n’y a passé qu’une année d’études, à 27 ans ; il est plutôt autodidacte et façonne sa propre sagesse pratique, issue de ses expériences vivantes.

Il admire la culture française pour cet équilibre qu’elle réalise miraculeusement entre sensible et raison. Il note souvent le « caractère parfaitement défini de la conversation » p.78. Pour les Germains, la Nature, l’Absolu, le Mystère s’y mêlent toujours : « Shakespeare opposé à Molière », dit-il. Il prêche pour un mélange de ces cultures complémentaires en Europe, pour une fécondation croisée. Il en est lui-même un exemple, né d’un père saxon et d’une mère bavaroise, lui luthérien, elle catholique ; il parle l’allemand natif et le français appris. Ernst Jünger est sans doute l’un des rares écrivains pleinement européens. C’est aussi ce qui me séduit en lui.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Second journal parisien – Journal 1943-45, Christian Bourgois 1995, 426 pages, occasion €0.92

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41

En allemand, le titre de ce journal est Rayonnement. Il signifie « l’impression produite sur l’écrivain par le monde et ses objets, le fin réseau de lumière et d’ombre que ce monde crée » p.10. Il a été écrit parce que « du point de vue philosophique, la situation peut devenir si menaçante qu’elle amène l’œuvre à se rapprocher du livre de bord » p.8. On était en 1939. Le journal permet de témoigner de soi au jour le jour, alors que le chaos progresse, qui va détruire un monde et en laisser advenir un nouveau. Même en cette phase, il faut écrire lorsqu’on en a la vocation. Car le verbe est magique : il révèle l’architecture du monde, il élargit l’existence, « déclenche le mouvement pur, soit de la volonté, soit des sentiments » p.13.

Il faut être aventurier, c’est-à-dire avoir « le don d’engager la conversation avec des inconnus ». Il faut aussi avoir à l’art de recevoir, rester enfant, à l’écoute, naïf à ce qui survient – il faut s’étonner. L’écrivain, le créateur, doit conserver « le goût du phénomène et de la diversité en soi, l’amour avec lequel l’esprit accueille l’impression neuve ainsi qu’un grain de semence » p.70.

Quelques notations fortes de cet écrivain qui compte pour moi :

Œuvre : « Pourquoi un vagabond comme Villon nous est-il encore familier, tandis que d’innombrables hommes de bien, qui avaient un nom à son époque, sont tombés dans l’oubli ? Cela doit tenir à une part de vitalité naturelle et informe qui, de même que la sève vient des racines, monte dans les œuvres et les actes, à une force où nous nous reconnaissons nous-mêmes, hors du règne des mérites et de la morale, parce qu’elle est notre commun héritage » 164.

Liberté : « Boèce situe le libre arbitre dans le temps, la providence dans l’éternité. (…) Nous savons beau nous mouvoir librement, nous demeurons dans le cadre supérieur. En toutes choses l’éternité est merveilleusement contenue, ainsi qu’un condiment. (…) Tolstoï examine ce fait que l’homme, en tant qu’individu, agit librement et que néanmoins ses décisions s’insèrent dans une statistique immuable » p.136.

Destin : « Héraclite a raison : nul ne traverse deux fois le même fleuve. Le mystère de ces changements c’est qu’ils répondent à nos propres transformations intérieures : c’est nous qui formons le monde ; les événements de notre vie ne sont pas soumis au hasard. Les choses sont attirées et élues par notre être : le monde est ce que nous sommes. Chacun de nous est donc capable de le transformer : c’est l’immense pouvoir qui est accordé à l’homme. Et c’est pourquoi il importe tant que nous travaillions à notre propre formation » p.243.

Œuvre, liberté, destin : il est issu d’une culture qui lui donne une force d’âme qui transparaît dans ces pages écrites à chaud. Une sérénité. Jünger ne perd jamais le sens de l’ordre, reflet de sa solidité intérieure. Il passe son existence à organiser : il arrange et cultive son jardin, chasse et classe ses insectes, à la guerre il fait ranger les châteaux occupés, trie les prisonniers, fait installer des cantonnements. Cette mise en ordre incessante lui permet le détachement des aléas de la vie courante ; elle le rend libre pour toute curiosité envers les êtres, les bêtes, les choses. Durant la paix, il médite ses lectures, analyse les peintures, converse avec frères et amis. Il est tout attention aux hiéroglyphes de la nature : les fleurs, les insectes, les oiseaux. Durant la guerre, il visite les cathédrales, les bibliothèques, les maisons abandonnées.

Il observe, il respecte. Au fond de lui demeure une sagesse.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1982 épuisée

Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41, Christian Bourgois poche 2014, 294 pages, €8.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Paul Feyerabend, Adieu la raison

Il ne faut pas confondre la science, c’est-à-dire la méthode expérimentale et le raisonnement logique, avec la philosophie rationaliste ou scientiste. Le rationalisme ou « l’humanisme scientifique » est une philosophie, pas meilleure qu’une autre, voire pire car elle s’appuie sur les résultats provisoires de la méthode scientifique, sur son efficacité pratique, pour élaborer ce qui s’apparente à une nouvelle croyance. Or la science est une entreprise vivante qui fait partie de l’histoire ; elle ne saurait se figer en religion.

Dans ce recueil d’articles théoriques, certains polémiques contre Karl Popper en nouveau gourou d’une religion, Feyerabend adopte une démarche pragmatique pour montrer comment la science se crée et se transforme, comment l’utiliser pour le bien des hommes et non au seul usage d’une élite technico-scientifique. « Mon souci n’est ni la rationalité, ni la science, ni la liberté – de telles abstractions ont fait plus de mal que de bien – mais la qualité de la vie des individus » p.25.

Paul Feyerabend est épistémologue et historien ; il prône le relativisme. Dans la tradition des Présocratiques, des Sophistes, de Platon, d’Aristote, des Sceptiques, de Montaigne – il défend que le savoir est relatif : « La connaissance est une marchandise locale destinée à satisfaire des besoins locaux, elle peut être transformée du dehors, mais seulement après des consultations prolongées qui incluent les opinions de toutes les personnes concernées. La science ‘orthodoxe’, selon cette conception, est une institution parmi les autres, et non le seul et unique dépositaire des bonnes informations » p.37. L’histoire des découvertes montre l’irrationnel des hypothèses de départ, l’intuition plus que le raisonnement qui mène aux résultats, les tâtonnements des théories abandonnées puis reprises, sans cohérence. « L’histoire des idées, des méthodes et des préjugés est une partie importante de la pratique scientifique courante » p.43. Selon Stuart Mill, une conception qu’il est scientifiquement légitime de rejeter peut être quand même vraie, la nier serait croire à notre infaillibilité. L’opinion générale est rarement la vérité tout entière et les chocs des opinions contraires sont indispensables pour faire émerger toute la vérité à un moment donné. Une conception non contestée, même entièrement vraie, devient un préjugé avec une faible compréhension de ses fondements rationnels.

« Il n’y a pas de conflit entre la pratique scientifique et le pluralisme culturel. Le conflit apparaît seulement quand les résultats qui pourraient être considérés comme locaux et préliminaires, et quand des méthodes qui pourraient être interprétées comme des règles pratiques, sans cesser d’être scientifiques – sont figés et transformés en critères de tout le reste » p.50.

Contre cette vue bornée, l’auteur en appelle au « relativisme démocratique » qui « affirme que différentes sociétés peuvent voir le monde de différentes façons et juger acceptables des choses très diverses. Il est démocratique parce que les hypothèses de bases sont (en principe) débattues et décidées par tous les citoyens » p.73. Ceci est la forme occidentale de gouvernement – mais ce n’est pas la seule et unique manière de vivre. Ce relativisme (un peu systématique à mon goût, mais en réaction à la doxa rationaliste) n’exclut pas « la recherche d’une réalité indépendante de la pensée, de la perception et de la société », mais « refuse donc l’idée selon laquelle la preuve objective d’un résultat revient à le déclarer irrévocable pour tous ». En effet, les scientifiques ne peuvent garantir que ces situations et ces faits « objectifs soient indépendants de la tradition tout entière qui a conduit à leur découverte » p.74.

Il est vrai que la méthode expérimentale a été inventée par une culture particulière, en Europe au XVIe siècle – ni en Grèce mathématicienne, ni en Chine naturaliste qui en avaient pourtant les moyens. Mais ce n’est pas pour cela que la physique est colonialiste. Certes, la quête du savoir est celle d’un certain savoir, et son utilisation est liée à ce que l’on a cherché, mais il ne faut pas aller trop loin dans le relativisme. Si le savoir scientifique déracine la tradition culturelle ou religieuse, c’est que ces dernières ne donnent pas toute satisfaction. L’Eglise a-t-elle assuré le pain à tous ? Le dogme de la terre plate, qui sévit encore en islam, permet-il d’aller sur la lune et dans l’espace ? La place des femmes dans les religions du Livre est-elle humainement satisfaisante ? Nous souscrivons à l’idée d’Aristote, rappelée par l’auteur, que « la tâche de la pensée est de comprendre et d’améliorer ce que nous faisons dans la vie quotidienne, ce n’est pas d’errer au milieu de concepts abstraits ». Mais pour produire de l’électricité, distribuer une saine eau courante, trouver des médicaments ou surfer sur Internet, il faut bien pénétrer dans l’univers de la méthode scientifique élaborée par les Européens ! L’exemple du Japon comme de l’Inde montre que l’on peut utiliser ces méthodes sans faire table rase de sa propre culture.

Quant au débat entre théoriciens et historiens, ou scientistes et humanistes, il nous paraît bien dépassé. Lutter contre les « spécialistes » et les technocrates est le rôle de la démocratie ; que la même lutte fasse rage dans la communauté scientifique, on le conçoit volontiers – et l’on ne peut que souscrire à ces remarques de l’auteur que, malgré leur banalité, il est bon de répéter :

  • « Les scientifiques peuvent contribuer à la culture mais ils ne peuvent en fournir les fondements » p.299.
  • « Les théoriciens (…) vantent la ‘rationalité’ et l’’objectivité’ de la science sans se rendre compte qu’une procédure dont le but principal est de se débarrasser de tout élément humain est condamnée à produire des actes inhumains » p.341.
  • « Le Mal fait partie de la vie, tout comme il fait partie de la Création, On ne l’accueille pas avec plaisir, mais on ne se contente pas non plus de réactions infantiles. On lui assigne des limites, mais on le laisse persister dans son domaine. Car personne ne peut évaluer la quantité de bon qu’il contient encore, et dans quelle mesure l’existence du bien, même le plus insignifiant, est liée aux crimes les plus atroces » p.358.

L’homme n’est pas que de raison et l’existence d’instincts et de passions en lui, sources du désir, de l’amour et de la beauté, sources aussi du progrès et de la volonté, ne doit pas faire oublier qu’il n’est libre – c’est-à-dire pleinement humain – que parce qu’il domine ses instincts et maîtrise ses passions à l’aide de sa raison. Son équilibre est bel et bien hiérarchique : c’est la raison qui doit conduire l’être humain, sous peine qu’il ne se ravale au rang de bête.

Paul Feyerabend, Adieu la raison, 1987, Points sciences Seuil 1996, 384 pages, €10.00

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