Articles tagués : jules vallès

Victor Hugo vu par Jules Vallès

Les 150 ans de la Commune de Paris sont l’occasion de relire Jules Vallès, et pour moi de lire pour la première fois ses œuvres d’avant 1870. Dans un article de son journal La Rue du 29 juin 1867, à l’occasion d’une reprise au théâtre d’Hernani, la pièce romantique de Victor Hugo qui fit scandale, Vallès s’insurge contre le culte au grand homme.

« Ne confondons pas faiseur d’antithèses et meneur de peuples, peintre et tribun !

Il est venu au monde, la tête et la poitrine vides, sans cerveau ni cœur ; mais, comme ce Memnon dont il parle, il chante dès qu’un rayon le touche, rayon de soleil ou de gloire, feu d’église ou éclair d’épée, flamme qui jaillit de la couronne d’un roi, ou du fusil d’un émeutier !

Il fut le Memnon de beaucoup de gens et de bien des choses : de Napoléon 1er, de Charles X, de Louis-Philippe, le sous-Memnon du Président, et le voilà redevenu le Memnon en chef de la liberté. »

Rappelons que Memnon est la statue de sphinx égyptien près de Thèbes que les écarts de température font « chanter », notamment au lever du soleil.

« Qu’il soit cela : une statue creuse que quelques-uns planteront comme le dieu de la défaite, où l’on accrochera des ex-voto et sur laquelle on frappera, comme les paysans sur les casseroles, pour rappeler ou maudire les abeilles ! Cela, et rien de plus !

Il espère davantage et on veut mieux pour lui ; je le sais, et c’est bien pourquoi j’écris qu’il n’est qu’un prétexte et qu’on ne doit pas se tromper sur le triomphe qu’on lui a fait !

Fils d’une mère catholique, M. Hugo a dans le sang l’amour des tiares et des diadèmes, comme un nègre a l’amour du clinquant et des verroteries ; il aime les pèlerins, les moines, découper dans l’air des cathédrales, et je parie qu’il croit aux revenants !

Fils d’un père soldat, il a chanté la guerre, la guerre horrible, d’où les tyrans sortent éperonnés, bottés, en criant : la Patrie, c’est moi !

Ses souffrances, qu’il a de quoi consoler, ne me font pas lui pardonner celles qui n’ont ni consolation, ni remède ! Il est pour moitié avec un autre poète, Béranger, dans notre malheur ! Je préfère sans doute son exil là-bas, aux funérailles de l’autre, entre des haies de sergents de ville qui saluaient. Mais n’oublions rien : et n’écrivons pas que Hernani est un chef-d’œuvre – ce qui serait une sottise – ni que M. Victor Hugo est un révolutionnaire ! – ce qui serait un mensonge et un danger ! » Pléiade p.951.

Jules Vallès aime en imprécateur les points d’exclamation ; il est rempli de passion. Mais ce qu’il dit est juste : M. Victor-Marie, comte Hugo, est une enflure. C’est une statue de carton-pâte qui a beaucoup changé d’avis et retourné sa veste, ce pourquoi il est et restera « populaire » auprès de ceux qui ont toujours raison.

Le ViH, intello engagé, a été prolifique autant que Protée. Il a tout embrassé, du dessin au théâtre en passant par la poésie, le roman et la photo. Il a fait de la politique, il a fait tourner des tables. Royaliste durant sa jeunesse, il devient louis-philippard et pair de France, puis député républicain en 1848 avant de soutenir Louis-Napoléon Bonaparte, mais se fâcher avec lui à cause du Pape et s’incarner comme résistant durant l’exil à Bruxelles, Jersey et Guernesey. Lorsqu’il retourne en France, en 1870, c’est pour soutenir le gouvernement national du général Trochu puis réprouver la répression des Communards, mais il est sénateur en 1876 et obtiendra des obsèques nationales au Panthéon à sa mort en 1885.

Alors oui, Victor Hugo est un faiseur parce qu’il a beaucoup fait, une icône pour tous parce qu’il a beaucoup changé d’idées, une statue du Commandeur pour la morale nationale républicaine qui a souvent tendance à dévier. Il a beaucoup dit et peu agit, comme tous les Français, toujours donné des leçons de haute morale romantique et d’émotion misérabiliste. Il a beaucoup, beaucoup écrit : ses Œuvres complètes au Club Français du livre ne couvrent pas moins de dix-huit tomes de 1400 pages chacun et le premier, qui s’arrête à 1821, rassemble ses œuvres écrites avant d’avoir 20 ans !

Alors oui, il faut démonter les idoles et révéler le tigre de papier. Victor Hugo est épique et théâtral, il joue sur l’émotion plus que sur la raison ; il n’est fidèle que selon les apparences et républicain parce que c’est la mode. Il est dans le vent, le grand vent qui passe. Pas plus fiable, pas plus digne, pas plus humain. Une sorte de Mitterrand, au fond. Vallès l’a percé à jour, ce qui n’est pas rien à son époque de héros et de révolutions.

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires

Jules Vallès, La rue

La rue est peuple, la rue est liberté. Ce sont les maître-mots de Vallès l’insurgé. La rue s’oppose à la maison, à l’immeuble, au collège, à la prison, à l’université. La rue est la vie, le « pays natal » de l’auteur, là où il trouve un monde à découvrir. La rue, c’est aussi le titre qu’a donné à son journal éphémère Jules Vallès, journaliste. D’où ce recueil d’articles parus un ailleurs lorsque sa feuille fut interdite – par trois fois sous le Second empire. Il a donc écrit un peu partout et donne ses billets en témoignage, mais tronqués, censurés, domptés par la bienséance et le régime. Ce livre recueil est une expérience vécue d’informer et d’opiner en temps d’autorité. Un exemple d’histoire pour notre présent.

Né dans le jacobinisme et le goût du soldat, Jules en est venu à haïr la guerre, la « tradition », le devoir, les classiques appris sous la férule au collège – en bref tout ce qui empêche en tout temps un jeune de vivre sa propre vie d’aujourd’hui. C’est pourquoi il déboulonne avec parti-pris et parfois mauvaise foi Homère, Michel-Ange, Victor Hugo, tous ces génies de leur temps devenus statues à imiter. Vallès est effervescent comme un comprimé enfermé dans un verre ; il se sent vaincu mais bouge encore.

D’où ce livre patchwork, fait de bouts ramassés entre 1865 et 1866. Il y mêle le vécu et le senti, la critique et la pitié, les voyages et les lectures. Il comprend 43 articles en 6 parties : la rue, souvenirs, les saltimbanques, Londres, la servitude, la mort. L’on y retrouve les thèmes qui font écrire Vallès, l’enfance, le spectacle de la rue à Paris, les libertés de Londres, l’évasion des nomades baladins, tout le contraire des servitudes des « galériens » et de « la mort ».

Les galériens surtout excitent sa verve. Non seulement les condamnés au bagne dont il décrit les trognes, mais aussi tous ceux qui sont contraints par la misère ou le métier à obéir, à se couler dans le moule, à « être vus » d’une certaine façon par l’opinion. Ainsi ces fils de criminels, ou chétifs mal élevés par des parents inaptes, ou orphelins que l’on fait domestique et martyr des frustrations bourgeoises, ou ceux qui voient leur nom insulté sur les murs et dans les chiottes, ou ces colocataires forcés de vivre ensemble et qui s’agacent de leurs petites habitudes sans pouvoir se quitter, ou ceux qui ont du succès et qui se sentent obligés de ressembler au Personnage que les gens se sont composés d’eux, où ceux condamnés au bon mot parce que c’est leur image au point qu’on rie alors qu’ils ne disent que « bonjour ou j’ai faim » (p.799 Pléiade). Une galère que l’image, la réputation, l’étiquette qu’on vous colle ! Vallès n’a pas de mot assez dur pour dire toute la tyrannie des autres (cet « enfer » dira Sartre), de l’opinion commune, de la moraline universelle.

Mais pour Zola, ce livre montre un Vallès en hercule de foire, du talent d’expression et de la vigueur mais des convictions peu établies hormis celles d’avoir souffert. « Il faut croire à quelque chose en art, il faut avoir une foi artistique, n’importe laquelle, si l’on ne veut crier dans le vide et dépenser une force herculéenne à des jeux puérils. Les phrases sont des phrases, si coloriées et pittoresques qu’elles soient. Lorsqu’on les jette au hasard, selon les caprices du jour, on ressemble à cet homme dont le génie s’use à appeler la foule dans sa baraque pour lui faire admirer des tours de force » p.1476 Pléiade.

Car il n’est pas encore fini, Vallès Louis-Jules, né en 1832 le 17 juin, et qui a déjà 33 ans lorsqu’il égrène ses articles. A l’âge où finit le Christ, Vallès commence à peine. Il est passé de l’état de chameau qui subit durant son adolescence au personnage de lion qui se révolte et rugit en sa jeunesse, selon les Trois métamorphoses de Nietzsche. Il lui restera à accomplir la dernière étape de la chrysalide : devenir l’Enfant – innocence et oubli, enfin créateur – ce qu’il n’accomplira qu’après la Commune et la double défaite, celle de l’Empire et celle du peuple et dont il fera une trilogie.

Jules Vallès, La rue, 1866, Nabu Press 2010, 330 pages, €23.03 e-book Kindle BnF 2015 €2.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Jules Vallès, L’argent

Jules Vallès, né en 1832, est surtout connu pour ses œuvres majeures d’après la Commune de Paris, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, où il raconte au travers du personnage de Jacques Vingtras sa vie, son milieu et son époque. Mais avant que l’Histoire n’ait rencontré son talent, sa première publication fut consacrée à la littérature… sous le titre de L’argent. Lire Vallès pour les 150 ans de la Commune, est une bonne introduction mais la Pléiade publie deux tomes de Vallès : le premier avant 1870, le second après.

Dans L’argent, il s’agit, au travers de la bourse et de la spéculation, de condamner dans un pamphlet persiffleur la littérature « morale » de son temps. Si l’on ne veut pas être rejeté par son temps, il faut être de son temps. Or, le temps du Second empire est celui de la bourgeoisie, dont le seul intérêt et le seul passe-temps est l’argent. D’où le titre, d’où l’œuvre. Comment en faire plus, comment connaitre les acteurs, comment pénétrer dans les coulisses ? L’auteur livre les clés.

L’artiste ne doit plus être romantiquement pauvre et bohème, vivant affamé en habits râpés dans les soupentes, criblé de dettes envers son logeur – comme Jules Vallès l’a connu. L’artiste dans le monde doit s’intéresser au monde, à son monde. Sans argent, pas de littérature et c’est l’argent qui juge la littérature, ceux qui font l’opinion sont riches et ont le temps de lire, pas les pauvres qui se contentent des journaux et des feuilletons (avant aujourd’hui la télé et les séries). Jules Vallès, auvergnat monté à Paris après avoir enfin réussi son bac après trois échecs pour commencer son droit qu’il ne finira jamais, est un aigri. Il a voulu devenir écrivain, il n’est que journaliste. Il se venge. Le ressentiment social est un puissant ressort de la littérature, notamment pamphlétaire (voyez Céline). La Commune lui promettra des lendemains qui chantent mais il déchantera devant la répression, les Prussiens et la réaction provinciale. Mais nous ne sommes encore qu’en 1857, en plein Empire prospère et quinze ans avant la défaite ignominieuse, l’occupation (déjà…), et la révolte parisienne. Jules Vallès veut exister et son pamphlet littéraire sur l’argent le rend célèbre.

Ce n’est pas une grande œuvre, l’auteur a recopié la partie technique sur ses prédécesseurs, dont le Manuel du spéculateur à la bourse de Pierre-Joseph Proudhon,mais il impose un style. Plus de pauvre romantique, pur et innocente victime de la méchanceté sociale, plus de misérabilisme à la Cosette ni de moralisme à la Dumas fils. Vallès rend hommage à la spéculation et distingue « les habiles » des « moutons ». La bourse est un théâtre où chaque personnage tient son rôle, des agents de change aux coulissiers en passant par les commis, des grands banquiers qui brassent des millions aux petits vieux qui viennent miser leurs économies. Vallès y met le diable au corps, « attache un pétard à la queue du chapitre », parsème « d’adjectifs écarlates » le manuel pour faire de l’argent, y « fourre des accents d’insurgé », dira-t-il (Le candidat des pauvres, 1880, cité p.1162).

Si le livre est dédié au millionnaire français juif Mirès (1809-1871), ce n’est pas par antisémitisme comme l’époque en était infestée (et Proudhon le premier), mais par une certaine admiration pour l’habileté et pour l’industrie. Voltaire comme Beaumarchais furent des spéculateurs dans le joyeux XVIIIe siècle. Pourquoi pas aujourd’hui ? Rousseau ne fut méchant que par pauvreté, nous dit Vallès, tant pis pour lui. « Mieux vaut être un bon boursier qu’un méchant écrivain », va-t-il jusqu’à écrire (p.10 Pléiade).

C’est du second degré, le cri d’un écorché qui a raté sa poésie, son théâtre et sa littérature ; qui a raté l’éphémère révolution de 1848 parce que le peuple n’a pas suivi, votant massivement pour Napoléon le Petit ; qui a raté ses études et n’a pas su rester dans un métier. Vallès n’est pas spéculateur, il ne sera jamais riche, mais sa dérision à vanter la spéculation et la richesse imposent un ton hardi, une force bien loin des jérémiades humanistes (dont nos « droit de l’Homme » sont l’héritier et la mode victimaire le dernier avatar). Vallès est tout négation, ressentiment majuscule, il est enfin lui-même, réconcilié avec sa nature. Il a mis le pied dans la porte, comme on apprend aujourd’hui en formation de vente ; il est reconnu comme journaliste incendiaire, on lui confie de la copie. Le lecteur peut ne pas aimer l’homme ni sa vie, il est une force littéraire.

Jules Vallès, L’argent, éditions Paléo 2014, édition de 1857, préparée et préfacée par François Marotin 212 pages, €25.00

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Michel Tournier, Le vol du vampire

michel tournier le vol du vampire

Michel Tournier livre en ce recueil 43 notules littéraires, dont 5 sur les « maîtres » qui l’ont formé. Avec l’art de mettre du mystère dans les choses banales et de la métaphysique dans les opérations de tous les jours, il fait des livres des structures vides qui ne vivent qu’en se remplissant du sang de chaque lecteur : « des vampires secs » : « à peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves » p.13.

Les notes de lecture de quiconque peuvent donc tracer un portrait en creux du lecteur. Nul ne s’étonnera donc de mesurer combien la littérature allemande a compté pour Michel Tournier bien plus que l’anglaise ou l’italienne, par exemple. Kant, Novalis, Goethe (que Napoléon, qui l’a rencontré, appelait « Monsieur Göt » p.76), Kleist, Gaspar Hauser, Hermann Hesse, Thomas Mann, Klaus Mann, Günther Grass, Ernst Jünger sont chroniqués, parfois en détail (vous saurez tout sur les dernières heures du poète Heinrich von Kleist et de sa maitresse Sophie Vogel le 21 novembre 1811).

Nul ne devrait s’étonner non plus d’observer combien la littérature de circonstance ou à la mode a marqué l’écrivain, ces années 1960 et 1970 à qui il consacre une bonne part de ses chroniques. Les auteurs sont bien oubliés aujourd’hui : qui lit encore Pearl Buck, A.J. Cronin ou Hermann Hesse parmi les classiques ? Ou Alphonse Boudard, Günter Grass, Émile Ajar, Jean-Pierre Magnan ou Didier Martin ? A tort, sans doute, mais ce qui était dans l’air du temps d’hier ne l’est plus dans celui d’aujourd’hui.

Reste de ces chroniques, à lire par petite quantité sous peine d’overdose, des réflexions intéressantes sur les auteurs qu’on croit connaître et que le « sang » de Tournier revivifie parfois. Ainsi de Balzac qui maudit deux fois l’homosexualité : « Elle fait de l’homme l’ennemi des femmes, double aberration, car d’une part les femmes incarnent l’ordre social, et c’est par elles que les provinciaux ‘arrivent’. Elles sont d’autre part ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, ce qu’il y a de plus proche des anges » p.150. Ou de Flaubert : « ‘Madame Bovary, c’est moi !’ C’est lui, cela veut dire, c’est une âme ardente, mystique, éprise d’infini et de grandeur, étouffée sous le fumier d’une société mesquine et stupide » p.163. Ou encore de Tarzan : « La vérité inouïe c’est que Tarzan n’est un super-adulte que parce que c’est un faux adulte. S’il n’a ni barbe ni poils, c’est parce qu’il est trop jeune pour cela. Il a douze ans de maturité, et il n’ira jamais au-delà. C’est d’ailleurs le secret de sa force » p.194. De même, « la parenté de Sartre et de Céline saute aux yeux, et il est clair que La Nausée (1938) découle directement du Voyage au bout de la nuit (1932) et de Mort à crédit (1936). C’est la même hargne, le même parti pris de ne voir partout que laideur, bêtise, abjection » p.313.

Il offre également une vision plus vaste de certaines époques : « En 1800, la France et l’Allemagne forment un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnait un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » p.98.

Il est assez bizarre d’ailleurs que « la gauche » exalte autant cette période révolutionnaire – alors qu’elle fut stérile pour l’humanité ! La France en avance sur son époque avec « la trilogie française de la tyrannie – Louis XIV, Robespierre, Napoléon » voulait imposer au monde sa vision de l’Homme. En réponse, son grand voisin lui opposera « une trilogie du même tabac avec Bismarck, Guillaume II et Hitler » : belle avancée dialectique ! On ne se méfie jamais assez des exaltations de « la gauche »… Car elles sont camouflées sous les grands mots, comme Victor Hugo savait en gonfler, alors que les exaltations de droite sont si franches et brutales que l’on sait vite à quoi s’en tenir.

Cette macération disciplinaire de la gauche reprend et prolonge le péché originel chrétien qu’il faut expier : « Le IIIe Reich, c’est la mainmise sur l’Allemagne du Nord protestante, de l’Allemagne du Sud catholique, en réponse au mouvement inverse dirigé deux générations plus tôt par Bismarck » p.404. Contre cette mutilation du dressage, Michel Tournier se situe résolument du côté de la vie. « L’ancienne théologie possédait déjà concupiscence – à laquelle Bossuet a consacré un traité – et entendait par là tout ce qui entre dans l’amour de la vie, depuis la faim charnelle et la soif de tendresse, jusqu’à la curiosité intellectuelle et la volonté d’apprendre, toutes choses notoirement condamnables, il va de soi, aux yeux de la morale catholique » p.226.

Il est du ‘oui’ contre le renoncement haineux du ‘non’, cette « race des antiphysiques, celle qui a en horreur le contact chaud, frémissant et généralement humide des êtres vivants. Ceux-là ne caressent jamais un animal, ils n’embrassent pas spontanément un enfant, la promiscuité du poil, de la plume, de la peau, les dégoûte, et aussi tout ce qui vient du corps (…) Cette attitude mentale a été érigée en morale par la société victorienne du XIXe siècle et les Églises catholique et protestantes placées à son service. Il convient d’ajouter que les théories pasteuriennes, et l’hygiénisme qui en découle, sont venues à point nommé pour lui fournir un alibi scientifique » p.228.

Ce que l’auteur ne commente pas – car il est trop vieux peut-être – est l’immense libération que Mai 68 a apporté à tout cela : la jeunesse a fait craquer les gaines et, malgré ses excès, le monde tout entier en a été changé. Ce pourquoi l’on assiste aujourd’hui au retour de bâton de la frilosité physique, de la repentance envers tant de libertés, la nostalgie des origines fantasmées, l’évangélisme prêcheur ou l’islamisme armé.

Mais il distingue deux tempéraments venus de la caractérologie : le primaire et le secondaire, ce qui est selon lui une clé pour lire les livres.

« Le secondaire vit en référence constante à son passé et à son avenir. La nostalgie de ce qui n’est plus et l’appréhension de ce qui va arriver obnubilent son présent et dévalue sa sensation immédiate. Son intelligence se sert du calcul plus que de l’intuition. Son espace est une chambre d’écho et un dédale de perspectives. En amour la fidélité lui importe plus que la liberté.

« Le primaire s’éblouit de la jeunesse de l’éternel présent. Il peut être cérébral ou sensuel, c’est l’homme de l’évidence originelle et du premier commencement. Chaque matin est pour lui le premier jour de la Création. Il ne s’embarrasse pas de fantasmes ni de chimères. Il se montre spontanément ingrat, imprévoyant, mais sans rancune. Il adhère par instinct à ce qui s’offre » p.232 (voir aussi p.337).

Primaire est par exemple Jules Vallès, l’enfant pauvre sans ressentiment, Communard au « cœur gros comme ça » p.196. Mais aussi Voltaire (contrairement à Rousseau), Théophile Gautier (contre Baudelaire), Valéry (contre Proust), l’impressionnisme (contre le romantisme), Gide (contre Sartre). N’est-ce pas une meilleure distinction entre la droite et la gauche que tout ce que les gloseurs ont pu pondre jusqu’à présent ?

Michel Tournier, Le vol du vampire – notes de lecture, 1981, Folio 1983, 412 pages, €7.20

Les livres de Michel Tournier chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Anatole France, Les désirs de Jean Servien

Hommage à Pierre Mauroy, décédé hier à 84 ans. Ce partisan issu de la méritocratie républicaine, fils d’instituteur et petit-fils de bûcheron, avait le socialisme généreux (pas tyrannique). C’était le socialisme issu de la base, du terroir, des gens (et pas des modèles rationalistes intellos). Beaucoup plus social-démocrate que jacobin, sans haine politique mais ferme en convictions. L’inverse des psychorigides à la Aubry, des ambitieux orgueilleux à la Fabius, des histrions populistes à la Mélenchon…

Ma récente note « Radicalisation de crise » était prémonitoire… Extrémisme et populisme fomentent la haine : cela aboutit à la guerre civile, donc à la mort d’un étudiant de 19 ans, Clément Méric, militant extrême à gauche. Tous les « bien-pensants » de droite comme de gauche qui laissent dire, encouragent et jouent à leur petits jeux rituels du vaudou contre ceux qui ne pensent pas comme eux sont aussi coupables. 

 Pas Pierre Mauroy. Il a montré justement quel socialiste il ne faut pas être.

Et Anatole France tombe bien en ce jour, auteur trop oublié, qui raconte la méritocratie sociale et ses embûches.

anatole france oeuvres pleiade tome 1

Roman peu connu, roman décalé, roman différent de l’œuvre d’Anatole France. Écrit avant les premiers publiés, il garde une âpreté de jeunesse que l’âge mûr apaisera. Il est pour cela plus proche de Jules Vallès que de Paul Bourget, avec de jolis fragments littéraires : « La longue étude du soir se terminait dans un calme profond. Les grands abat-jour des lampes ramenaient la lumière sur les chevelures emmêlées des élèves qui travaillaient ou rêvaient le nez sur leur pupitre. On entendait le craquement du papier, le souffle des enfants et le grincement des plumes de fer. Le plus jeune, les joues encore brunies par la mer, songeait, sur son thème inachevé, à la plage normande et aux châteaux de sable qu’il élevait avec ses petits amis à la marée montante, pour lutter contre la lame » (chap. XX).

Comme toujours, le personnage principal, Jean, est un portrait de l’auteur. Mais reconstruit et différent, amplifié par l’imaginaire et corrigé d’événements trop personnels, avec d’autres ajoutés.

  • Comme Jean, Anatole est né dans les livres : atelier de reliure pour Jean, librairie pour Anatole.
  • Comme lui, sa mère est restée inconditionnelle de son petit garçon unique : celle de Jean meurt en le protégeant tout bébé, léguant le désir de lui voir faire des études, celle d’Anatole a vécu longtemps mais sans jamais cesser son admiration.
  • Comme Jean, Anatole connaît le lycée où il côtoie les fils de bourgeois et d’aristocrates au-dessus de son condition, comme lui il en souffre mais, à sa différence, Anatole se fera des amis, pas Jean.
  • Comme lui, il sera pion un temps, comme lui chahuté et impuissant, comme lui se fera jeter.
  • Comme Jean, Anatole tombe fou amoureux d’une actrice de théâtre, confondant les ors de la scène et le personnage joué avec la réalité de cocotte et du négligé.
  • Comme lui, Anatole connaîtra des faiseurs et de faux érudits, des pique-assiette qui prennent de grands airs. Mais il ne sera pas pris comme lui dans les violences de la Commune.

Les désirs d’élévation sociale du ménage populaire pour leur fils se heurtent à la dureté des conditions sociales fin XIXe. Pour « arriver », il faut avoir un talent, ou bien travailler beaucoup, avec obstination, prenant peu à peu les mœurs et les manières de la classe à laquelle on aspire (la belle écriture et l’orthographe pour les fonctionnaires, le savoir-vivre pour les salons, l’aisance due à la connaissance pour les juristes comme pour les artisans). Mais l’être jeune et livré à lui-même dans la jungle sociale ne peut compter sur l’aide de sa famille ou de ses relations pour passer de la carapace à la colonne vertébrale. Ses velléités de travail se heurtent à ses désirs personnels. S’il aime, c’est dans l’idéal, pour ne pas retomber dans la vulgarité ouvrière ; or l’idéal ne se concrétise jamais pour qui n’a pas les moyens, au moins financiers. « Bien qu’il n’eût point d’orgueil, il rejeta sur le sort les insuffisances de sa nature. Ainsi donc, songeait-il, il était pauvre et n’avait pas le droit d’aimer. Oh ! s’il était riche et formé à toute la science des oisifs et des heureux, comme les magnificences de sa fortune seraient en harmonie avec les magnificences de son amour ! Quel Dieu inepte et féroce avait muré dans la pauvreté son âme pleine de désirs ? » (chap. XV).

Les grands mots appris dans les grands livres, à quoi servent-ils dans la vie courante ? Ils épicent la conversation dans la relâche des affaires ; ils structurent une philosophie dans la maturité ; ils aident à trouver une certaine sagesse pour éduquer et guider les enfants. Mais ils donnent de mauvaises idées aux jeunes gens pauvres, les faisant aspirer à ce qu’ils ne pourront jamais atteindre, leur donnant de coupables illusions qui en feront des aigris, emplis de ressentiment contre la société. Pour Anatole France, c’est cela qui a donné la Commune. Il ne voit pas le côté démocratique du peuple qui décide à la base ; il voit surtout les violences des derniers mois, l’arbitraire des arrestations, les fusillades d’otages sans jugement, l’ivresse populacière et le défoulement des mégères.

Ce débat sur l’élévation des esprits court toujours dans notre éducation nationale : n’est-ce pas pour cela que les textes classiques (« bourgeois ») sont remplacés systématiquement par des textes contemporains, voire de journaux (vulgaires) ? Que l’étude des passions et des caractères se voit remplacé par la symbolique issue de la linguistique, plus abstraite donc plus  « neutre » ? Que la sélection ne s’effectue plus sur la belle écriture, ni sur l’éloquence rhétorique ou le thème latin, mais sur les seuls maths ? Chez les bourgeois de gauche qui peuplent le ministère éducatif, la hantise de donner aux élèves une instruction trop haute pour leur condition fait que tout est ramené au niveau « moyen », qui ne cesse de changer… à la baisse.

Jean Servien est un portrait social prouvant qu’une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine. Les idées de grandeur amènent un enfant à croire qu’une mère de condisciple est une grande dame alors qu’elle n’est qu’une courtisane ; qu’une tragédienne est une déesse, alors qu’elle n’est qu’une cocotte ; que toute femme est un être délicat et éthéré, alors qu’elle peut être poissarde comme la dernière que Jean Servien verra dans sa vie.

Anatole France, Les désirs de Jean Servien, 1882, 19 lithos et bois de Fernand Siméon, Le Livre 1924 (occasion),

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rousseau démonte l’affichage moraliste

Dans ‘La nouvelle Héloïse’, tragédie amoureuse en huit cents pages dont je reparlerai, Jean-Jacques Rousseau pèse les comportements en regard des vertus affichées. Et ce qu’il voit n’est pas beau. Tout dans les mots, rien dans les faits. Tout en affichage vertueux, rien dans la réalité des actes.

« Je n’entendis jamais tant dire : comptez sur moi dans l’occasion ; disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela était sincère et pris au mot, il n’y aurait pas de peuple moins attaché à la propriété, la communauté des biens serait ici presque établie, le plus riche offrant sans cesse et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu’ils ne le seraient à Paris.

« Au lieu de cela, c’est peut-être la ville du monde où les fortunes sont les plus inégales, et où règnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n’en faut pas davantage pour comprendre ce que signifie cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d’autrui, et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles » p.232, 2-14.

Ce pourquoi les bobos – bourgeois bohèmes – affichent tant de « communisme » artiste à la Jules Vallès, encensent tant Mélenchon et la Commune… mais se gardent bien d’accueillir chez eux un sans-papiers immigré, ou d’emmener en vacances avec leurs enfants un petit gars des banlieues. Charité bien ordonnée se limite à soi-même. Donc tout exagérer, grimper aux rideaux dès qu’une polémique se déclenche, faire surenchère pour se poser en plus vertueux encore que le voisin. Le radicalisme est bien vu, bien porté… en paroles. Les révolutionnaires les plus avancés restent députés, sénateurs et cumulards, ou professeurs fonctionnaires dans les grandes écoles parisiennes où leur magistère confortable leur assure lit, couvert et notoriété à peu de frais. Très rares sont les Malraux, Debray ou Deniau qui vont sur le terrain. On a plutôt des Sartre, des Bourdieu, des Badiou, des Mélenchon : des causeurs.

Rousseau les a pointés: « Mais ici où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence, et l’on ne serait pas fâché, pour rabattre un peu l’orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n’y peut atteindre. Au reste, hommes et femmes, tous, instruits par l’expérience du monde et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu’il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d’après leur propre cœur médisant du cœur de l’homme.

« Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c’est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l’amour ou de l’amitié ; ce serait d’une fadeur à mourir. C’est le sentiment mis en grandes maximes générales et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n’avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu’on en disait. (…)

« Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, et il s’en exhale tant dans le discours qu’il n’en reste plus pour la pratique. Heureusement, la bienséance y supplée, et l’on fait par usage à peu près les mêmes choses qu’on ferait par sensibilité ; du moins tant qu’il n’en coûte que des formules et quelques gênes passagères, qu’on s’impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu’à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n’en exige pas jusque là. » 2-17 p.249-250

Rousseau, prophète de notre temps en observant le sien… La France d’Ancien régime continue de bien se porter dans les faits, malgré ses incantations perpétuelles à la révolution des jean-foutres d’estrades et de salons.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

Catégories : Jean-Jacques Rousseau, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,