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Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée

« Au confluent imprévu de l’essai et du roman », comme il dit p.110 (Pléiade), ce livre brillant et égotiste, souvent un brin agaçant et pas toujours bien écrit (« un peu trop peu »), est composé en mosaïque. Les chapitres d’anecdotes et souvenirs personnels alternent avec des chapitres d’évasion dans l’imaginaire ou de réflexion sur l’époque. Ainsi la pièce d’eau où l’auteur tournait jeune avec son père dans le parc du château de Saint-Fargeau est-elle assimilée à l’été tandis que la bibliothèque qui a ouvert la voie aux évasions dans l’irréel est accolée à la mère.

Disons que la première moitié du livre est proustienne avec en plus un ineffable goût de vivre, primesaut et amoureux. Le père libéral et la mère conservatrice, les ancêtres prestigieux qui obligent, l’éducation attentive et soignée, le fameux « salon » où tout se joue, le passé et le futur dans l’art de la conversation comme les liens du « milieu » par les anecdotes entre-soi, sont un délice de lecture. Même si l’auteur prend cette façon très catholique de s’affirmer avec orgueil pour tout aussitôt exprimer la plus vile soumission devant cet audacieux péché – bien que ce qui est affirmé le reste. Cette propension à « l’honneur » forme ce caractère de vanité trop souvent attaché au Français : toujours exagérer pour aussitôt relativiser, déconstruire et dénigrer – bien loin de l’assurance tranquille et tempérée des Anglo-Saxons ou des Germaniques par exemple.

La seconde moitié est à mon avis ratée, l’auteur se prenant au jeu de briller plus que de raison et d’inventer carrément une ascendance depuis Symmaque, Romain du IVe siècle, et Viracocha, dieu blanc barbu des Incas, fils du soleil et créateur portant hache. Cela après avoir disserté interminablement sur Dieu (mais qu’est-ce que « Dieu » ?) et le temps (mais n’est-ce pas le vivant qui impose la durée ?), ses phrases emplies de tirets et ses paragraphes d’incidences. Ce livre n’est pas l’un des meilleurs de l’auteur, loin de là. La logique associative de Proust n’est pas à portée de toutes les imaginations, quelque talent qu’on ait. Notamment celui de ciseler sa première phrase en alexandrins sur le modèle de la première phrase d’A la Recherche du temps perdu.

Le titre est tiré par coquetterie d’un propos de Mao Tsé-toung au journaliste américain Edgar Snow, mais l’expression est à prendre au sens figuré du « je n’ai ni foi ni loi », tirée jusqu’à signifier « je suis un homme libre » – ni Dieu ni maître. Un pied de nez à sa race et à son milieu pour Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, comte de vieille noblesse devenu directeur du Figaro durant trois ans mais immortel à l’Académie française.

Comment se faire prendre pour ce qu’on croit être ? Il dit de son père : « il détestait le snobisme comme il détestait le fascisme » p.13. Et lui ? « Femmes, honneurs famille, fortune, j’ai presque tout connu des succès de cette vie (…). Je dis seulement merci » p.26. Comme s’il suffisait de naître pour jouir sans entraves – défaut d’époque. De pirouettes en sauts et gambades, d’étourdissantes cabrioles en galops échevelés, Jean d’Ormesson à 53 ans voit déjà sa vie derrière lui alors qu’il n’en a accompli qu’à peine la moitié. Il écrit un testament littéraire avant d’avoir écrit son œuvre et livre un témoignage social timide empli d’excuses pour sa situation.

Ce livre apparaît fort marqué par les circonstances car la fin des années 1970 étaient en France au marxisme et à la psychanalyse, et la gauche piaffait de parvenir enfin au pouvoir pour démolir les traditions et soumettre les Français au carcan d’expériences utopiques (dont on mesure quarante ans plus tard ce qu’elles ont produit de chaos et de délitement social…). « Un socialisme qui me paraissait surtout tristounet et vaguement ennuyeux, plein de paperasses assommantes et de bons sentiments, appuyés bien sûr sur une police solide et autrement redoutable que nos principes de jadis » p.120. Vu la prolifération des lois pour chaque circonstance depuis 1981, ce n’est pas si mal observé…

Jean s’affirme « chrétien » avec la figure du Christ tout amour en phare pour tout comprendre, jusqu’à la force invisible qui lie les particules de matière et les êtres sexués, avec les mathématiques en forme du dessein global. Sans pour autant s’oublier : « Le recul devant le monde est une des formes du talent », dit-il ingénument p.119.

Mais « l’universel ne prend son sens que par les diversités qu’il recouvre » p.141. Le grand métissage du tous frères et le bain tiédasse du tous pareils et d’être d’accord dans la République universelle n’a aucun sens ni intérêt. Marx et Mao soulignaient après Aristote que la vie n’avance que par contradictions dialectiques, ce que semblent oublier les béats de gauche aujourd’hui : « l’anticonformisme a été élevé à la hauteur d’un impératif catégorique et d’une suprême institution. Et, par la force des moyens de communication de masse qui ont marqué notre âge, il a fini par se résoudre en un conformisme sans précédent » p.161. Certes : ce pourquoi ce livre reste bien actuel.

Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, 1978, Folio 1981, 320 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Julieta de Pedro Almodóvar

C’est compliqué, la vie, surtout si l’on croit que l’individualisme moderne peut la maîtriser. Pedro Almodovar nous livre une histoire d’amour et d’égoïsme d’après trois nouvelles d’Alice Munro dans une Espagne en proie aux névroses contemporaines. Une femme andalouse, Julieta, professeur de littérature antique (Adriana Ugarte), est tombée amoureuse par hasard dans un train d’un pêcheur musclé du Pays basque (Daniel Grao). Elle était assise tranquillement dans son compartiment lorsqu’un homme a occupé la place en face d’elle et a cherché à engager la conversation. Ses yeux ne lui plaisaient pas, comme traqués derrière ses petites lunettes ; elle s’est levée et est partie au bar – où elle a rencontré son pécheur, Xoan. Après un court arrêt en gare, brutalement le train s’arrête : un homme s’est jeté dessous pour se suicider. C’était le passager qui voulait parler.

Julieta se sent coupable de ne pas l’avoir pressenti, de ne pas avoir parlé avec lui ; elle angoisse. Xoan la console et elle s’abandonne dans ses bras. Le spectateur a droit à une scène de sexe sauvage sur les coussins du train, plus physique qu’affective selon la conception actuelle de l’amour, car Xoan, en homme musclé, a de gros besoins. Il est marié mais sa femme est dans le coma ; il n’a pas d’enfant.

Chacun retourne à sa province, à ses affaires, elle en ville à Madrid, lui au Pays basque au bord de la mer, mais elle se retrouve enceinte. Elle profite d’une lettre que lui envoie Xoan pour s’inviter chez lui où sa femme vient de mourir. Elle l’ignore mais c’est le prétexte à rester. La bonne, l’inquiétante Marian au visage dissymétrique (Rossy de Palma), ne l’aime pas, probablement jalouse, ou seulement inquiète de Xoan. Lui est avec Ava, une amie d’enfance qui sculpte de puissantes statues sexuelles en bronze patiné d’argile (Inma Cuesta). Le couple baise à l’occasion, « mais en copains » dira Xoan plus tard. Julieta, vieux style, croit qu’il la « trompe » alors que les mœurs qui changent font de l’activité sexuelle une activité comme une autre. Tel est du moins le message du réalisateur.

L’enfant naît, c’est une fille, Antia. Julieta va la présenter à ses parents. Sa mère est alitée et malade (bis repetita placent…) et son père, un ex-instituteur en retraite (Joaquín Notario), a vendu la maison, acheté une ferme andalouse et cultive ses légumes avec une bonne à tout faire marocaine, plus jeune, qu’il baise à l’occasion (Mariam Bachir). Il aura un fils avec elle une fois sa femme décédée. Julieta n’a fait que l’imiter.

Mais après une dispute, ou Marian a distillé son venin en déclarant que Xoan est souvent avec Ava, Julieta sort de la maison pour « se promener » et Xoan va méditer en partant à la pêche. Une violente tempête se lève dans l’après-midi et sa « gamela » sombre ; il se noie. Quel est le péché originel du couple ? Est-ce l’amour qui n’est que sexe ? Est-ce la conception libertine du sexe dans la modernité ? Est-ce la jalousie d’une femme mal baisée qui croit protéger son mâle idéal en racontant des ragots ? Est-ce l’égoïsme de Julieta ?

Antia, au bord de l’adolescence à l’époque (Priscilla Delgado), est en colonie de vacances. Elle adore son père et voulait être marin-pêcheur pour être près de lui. Elle sent obscurément que l’amour de sa mère était plus centré sur elle-même que celui de son père, plus extraverti. Almodovar préfère les hommes. Julieta part la chercher mais Antia s’est entichée d’une copine, Beatriz (Sara Jiménez), et les deux adolescentes connaissent une amitié fusionnelle comme souvent à cet âge. C’est ainsi qu’elle est invitée chez son amie à Madrid par la mère de celle-ci (Pilar Castro) pour terminer les vacances. Et c’est dans l’appartement de Madrid que Julieta apprend à sa fille la mort violente de son père.

Puis elle sombre en dépression, seule avec sa fille et son amie particulière. Les deux adolescentes ont choisi pour elle un appartement à louer dans le quartier où habite Beatriz, afin de ne plus se quitter.

À 18 ans, une fois adulte, Antia (Blanca Parés) décide d’une retraite spirituelle de trois mois dans les Pyrénées. On ne sait s’il s’agit d’un monastère ou d’une secte, les deux semblant se confondre chez Almodovar dans un concept vague et rigide de « religion ». Antia disparaît à l’issue de sa retraite, elle ne veut pas revoir sa mère et ne lui donne aucune nouvelle adresse.

C’est par son ami Beatriz (Michelle Jenner), rencontrée par hasard dans Madrid, que Julieta vieillie de douze ans (Emma Suárez) apprend que sa fille va bien, est mariée, vit en Suisse et a trois enfants, deux garçons et une fille. Elle qui s’apprêtait à suivre son nouveau compagnon au Portugal (Darío Grandinetti), rencontré à l’hôpital où Ava se meurt d’une sclérose en plaques, renonce à le suivre. Elle reloue un appartement dans le même immeuble que sa fille avait choisi au cas où Antia enverrait une lettre. Ava, avant de mourir, lui apprend que sa fille sait tout du dernier jour de son père car Marian lui a parlé de la dispute et elle tient sa mère pour responsable. Elle veut la punir.

Julieta, désespérée, commence à tenir un journal qui retrace l’ensemble de son amour avec Xoan afin que sa fille puisse un jour comprendre. Ce n’est la faute de personne, la culpabilité est partagée. Car rien n’est tout blanc ni tout noir en ce monde mêlé.

Un jour, le destin ou la main de Dieu, on ne sait jamais trop avec l’Espagnol Almodovar, fait subir à Antia un sort proche de celui de sa mère et elle comprend ce qu’est l’amour et la perte. Et qu’aimer ne peut être égoïsme. Elle envoie alors à Julieta une lettre avec son adresse au dos – une invitation à faire la paix.

C’est une belle histoire sentimentale, pour une fois sans grande folle travestie ni maricón, mélodramatique – mais surtout tragique à l’espagnole, prenante.

DVD Julieta, Pedro Almodóvar, 2016, avec Emma Suárez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Michelle Jenner, Darío Grandinetti, Rossy de Palma, Joaquín Notario, Pilar Castro, Pathé 2016, 1h35, standard €7.64 blu-ray €10.90

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The Impossible de Juan Antonio Bayona

L’impossible (qu’on aurait pu traduire en français) est ce gigantesque tsunami de décembre 2004, en pleine période de Noël, qui dévaste notamment la Thaïlande. L’impossible est aussi cette famille avec trois jeunes garçons qui en réchappe en entier. Entre les deux l’épreuve et, en héros solaire, un prime adolescent : Lucas (Tom Holland). C’est un film, mais aussi une histoire vraie, celle de Maria Belón, 38 ans, médecin, et de sa famille aux trois garçons dont les prénoms ont été repris dans le film : Lucas, 10 ans, Tomas, 8 ans, et Simon, 5 ans. Pour les besoins de l’action, le fils aîné a été vieilli de deux ou trois ans et Tom a 14 et 15 ans au tournage en 2010 et 2011. Garçon anglais petit pour son âge mais musclé par la danse, Tom Holland est plus âgé que son rôle mais assez fluet aux normes internationales (c’est-à-dire américaines) pour figurer 12 ans.

Un couple « européen » (sans indication de nationalité dans le film mais avec un nom anglo-saxon pour plaire à Hollywood) est venu du Japon où le père peine à garder son poste. Ils ont emmené les enfants passer les vacances de Noël en Thaïlande. Le 26 décembre, au lendemain de leur arrivée dans l’Orchid Resort magnifique au bord de la mer d’Andaman, la famille se repose. La mère, Maria, lit sur un transat et le père joue au ballon dans la piscine avec les deux plus petits. Le fils aîné est au bord du bassin et regarde vers la mer, cachée par un rideau de palmiers. Un bruit sourd – soudain une gigantesque vague surgit au-dessus des arbres. Panique. Chacun crie : Lucas ! Papa ! Le gamin plonge dans la piscine in extremis, il sera plus protégé dans l’eau et dans le bassin qu’à l’extérieur avec les branches et les objets ramassés par le flot. Le père qui tient les deux enfants est submergé, la mère éclatée contre une vitre. C’est le chaos.

Le film est centré sur la famille et ne montre quasiment pas les autres. Maria émerge, elle suffoque. Elle hurle, accroché à un tronc d’arbre, mais comme le font les loups à la lune : pour rien car personne ne peut venir à son secours dans la confusion universelle. Elle aperçoit dans le flot une tête qui émerge, c’est Lucas ! Agile et souple, le garçon se coule dans les remous comme il peut. Les deux se rejoignent, manquent de s’accrocher puis se perdent dans les vagues successives.

La mère, épuisée, ne plonge pas comme son fils et se fait heurter par des branches pointues ; elle est blessée, anéantie, démoralisée. Lorsqu’il la rejoint, Lucas est à la fois abattu et en colère : « Je veux rentrer à la maison, plus jamais ça, plus jamais ce pays ! » Sa mère tente de le réconforter en le serrant contre elle, tous deux accrochés à un tronc flottant. Lucas, d’une petite voix, avoue : « Je suis courageux mais j’ai peur ». Il découvre ce qu’est la peur, ce qu’il n’avait pas voulu savoir lorsque son frère de 8 ans, Tomas, lui disait craindre l’atterrissage.

La mer peu à peu se calme et l’eau redescend. Mère et fils reprennent pied et sortent de l’eau. Ils sont en maillot de bain, fatigués et trempés mais il fait chaud. Ils marchent pieds nus dans les champs inondés et Lucas voit les blessures de sa mère, ce qui lui donne une forte émotion car le sang coule. Avec l’adrénaline et le support de l’eau, elle n’a pas encore senti la douleur mais la marche sur la terre ferme puis l’arbre sur lequel elle doit grimper au cas où une autre vague surviendrait l’épuise. Malgré son interdiction formelle pour ne pas qu’il prenne de risque, son fils descend l’aider et lui fait la courte échelle, les muscles bandés par l’effort. Lucas, à peine adolescent, joue les hommes, et c’est touchant. Il sauve littéralement sa mère qui, sans sa présence, se serait laissé aller. Mais elle aussi le conforte, lui donne un rôle et le convainc surtout de répondre aux appels d’un garçonnet emporté par la vague. Lucas trouve Daniel (Johan Sundberg) un petit blond de trois ou quatre ans pas plus effrayés que cela dans le film. Lucas a récupéré une canette de Coca, ce qui leur permet de tenir un peu sur les branches.

Ce sont des villageois venus inspecter les épaves qui les trouvent et les emmènent au village, où ils leurs donnent des vêtements. Lucas, jusqu’ici torse nu, est affublé d’un débardeur verdâtre dont le rôle est de mettre en valeur ses deltoïdes et ses muscles subclaviers, et de le rendre plus mûr que son âge. Les villageois sont frustes, traînant Maria sur les herbes malgré sa jambe blessée, mais compatissants puisqu’ils les réconfortent et les nourrissent. Ils les emmènent en pick-up à l’hôpital de la ville. Pendant ce temps, le petit Daniel a été oublié ; Lucas le retrouvera plus tard dans les bras de son papa, pleinement heureux.

L’hôpital est bondé car nombreux sont les blessés et chacun attend son tour pour être soigné ou opéré. María est très faible et crache du sang. Médecin, elle s’inquiète de sa jambe infectée : si elle passait du rouge au noir, ce serait mauvais signe. Lucas n’a que des égratignures et elle invite son fils à aider les autres pour l’occuper. Pieds nus et maculé de boue et de sang du début à la fin mais apparemment jamais affamé, ce qui est peu plausible, Lucas prend les noms de ceux que l’on cherche et parcourt les rangées de lits pour tenter de les retrouver. Il a le bonheur de voir un père revoir son fils, ce qui lui tire un sourire bouleversé, son père à lui étant probablement mort.

Tout est centré sur l’émotion et les petits détails de la vie réelle sont volontiers gommés par le film. L’émotion suscitée par les images est contagieuse et cette histoire est servie par des acteurs vrais dans leur rôle. Le père (Ewan McGregor ») est très tactile, mettant volontiers la main sur les épaules et serrant dans ses bras ses enfants comme son épouse. Les deux parents tentent de donner à chacun des garçons de l’attention, ce qui n’est pas si courant, et le grand frère, dans l’épreuve, se montre très épris de ses petits frères. Tous font l’œuf lorsqu’ils se retrouvent. Mais le père a échappé au tsunami avec les deux petits qui se sont accrochés miraculeusement aux arbres. Toujours dans l’hôtel dévasté, il doit « prendre la plus grave décision de sa vie » lorsqu’il laisse ses deux benjamins aller dans la montagne avec les évacués, pour rester chercher jour et nuit sa femme et son aîné. « Tu vas encore nous abandonner ? » est le cri du cœur murmuré de Tomas, 8 ans (Samuel Joslin), 10 ans au tournage. Vulnérable dans son débardeur de deux tailles trop grand, il se voit confier malgré son inexpérience la garde de son petit frère Simon (Oaklee Pendergast). Aurais-je laissé les enfants qui me restent ? Probablement non, mais chacun réagit à sa manière.

Tout se terminera bien, après le cache-cache un brin comédie de qui cherche qui dans l’hôpital bondé. Et c’est « l’assureur » (ce démiurge américain de qui peut payer) qui les prend en charge pour hospitaliser Maria à Singapour. L’avion privé emmène toute la famille encore sale et dans les mêmes débardeurs lâches. Ils n’ont ni argent, ni papiers, mais l’ambassade n’apparaît pas une seule fois dans le film. Cela aurait nui au crescendo des émotions, mais affaiblit à mon sens le spectacle. Heureusement que Tom Holland joue un ton en-dessous, évitant l’hystérie même dans les pires moments, et qu’il manifeste seulement par un sourire qui lui illumine le visage sa très grande émotion. Naomi Watts a obtenu pléthore de prix d’interprétation alors qu’elle passe les trois quarts du film couchée sur un lit. C’est plus Maria Belón et son rôle de mère courage que Naomi Watts qui a été récompensée. Tom Holland me semble le meilleur acteur de l’histoire réécrite et certainement le point focal du scénario.

Il reste que, si vous avez plus de 12 ans, vous vivrez des moments d’intense émotion et de remuement familial en regardant contée et embellie par le grand spectacle cette histoire vraie dont le cinéma a fait un scénario vendable.

DVD The Impossible, Juan Antonio Bayona, 2012, avec Naomi Watts, Ewan McGregor, Tom Holland, Samuel Joslin, Oaklee Pendergast, M6 video 2013, standard €8.17 blu-ray €17.32

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Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable

Xavier Dolan vient d’avoir 30 ans et il a déjà sa biographie. Le maître de conférences en droit à l’université de Reims, spécialiste des thématiques maghrébines que sont la transition démocratique, la religion, l’identité, le genre, Laurent Beurdeley a été séduit dès son premier film par ce doubleur, auteur, acteur, réalisateur, metteur en scène, costumier né en 1989. Il en fait le Rimbaud du XXIe siècle, né Outre-Atlantique dans la Belle province.

Malgré quelques expressions étranges en page 9 telles que « baigné dans l’œil du public » (sic) et « des perceptions se mobilisent » (ah bon ?), le reste se lit agréablement. N’était la formule peu digeste des fiches juxtaposées en chapitres thématiques, multipliant à plaisir les citations sans toujours en dégager l’essentiel. Mais une vie aussi courte n’est pas encore définie et la suivre pas à pas est faire montre de prudence anglo-saxonne (le culte du fait), même si le lecteur français aurait aimé plus de souffle épique à la Michelet pour l’enfant terrible du cinéma canadien.

Il a 20 ans lorsqu’il a « tué sa mère » en en faisant un film cathartique, présenté en 2009 à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Le scénario est tiré d’une nouvelle qu’il a écrite à 16 ans, sur les encouragements d’une prof. Il sera Grand prix du jury à Cannes en 2016, sept ans plus tard. Fils d’un Egyptien (Michel Tadros) acteur et danseur et d’une Irlandaise dont il a pris le nom (Geneviève Dolan – à qui ce livre est dédié), le jeune Xavier joue déjà dans des publicités et des séries à l’âge de 4 ans ; il double à 11 ans Ron Weasley dans la version française de Harry Potter.

C’est sa mère qui l’élève seule car le couple s’est séparé lorsque le gamin avait 2 ans. Xavier souffrira de l’absence de père, trouvera sa mère peu affectueuse en son enfance et sera mis dans une pension catholique de 11 à 14 ans. Il quittera les études à 17 ans pour se lancer tout seul dans le cinéma, profitant de la fortune accumulée par ses cachets d’enfant. A l’école, il est turbulent, se bat, veut attirer l’attention. Le père indifférent le marque et oriente probablement sa sexualité d’enfant trop désireux d’être aimé, en rivalité constante avec sa mère. Après l’avoir ressenti dès 12 ans, il se déclare ouvertement gay à 16 ans dans son collège Notre-Dame de Lourdes à Montréal ! Il est vrai qu’il semble exister une pression vers les amitiés particulières dans ces lieux fermés non-mixtes où l’extrême jeunesse bouillonne de passions. L’austérité catholique, la célébration du Christ torturé, de saint Sébastien nu percé de flèches doloristes et le célibat de ses prêtres n’arrange pas les choses… Besoin d’admirer, d’être aimé, en faut-il plus pour désirer qui est à sa portée ?

Les Québécois sont volontiers jaloux de qui les dépassent d’une tête, suggère l’auteur. Aussi le fils prodige est-il traité en joual (le parler québécois) de fif et de bibitte lorsqu’il réalise son premier film, comprenne qui pourra. Pour émerger, il faut tourner en bon français – ou en anglais – car le marché du Québec n’est que de 8.5 millions d’habitants. Xavier Dolan est anxieux, impatient, et montre en miroir sa génération dans un monde malade : sexe, drogue et rock’n  roll. Mais il balaie les étiquettes et se veut jeune qui ose. Ses références filmiques sont La leçon de piano, Mort à Venise, Les 400 coups, entre autres, son personnage fétiche Néron dans Britannicus de Racine, et il avoue un faible pour le beau Leonardo di Caprio. Il aime Les liaisons dangereuses, L’écume des jours, la poésie de Paul Eluard et les fantaisies de Jean Cocteau. En bref l’intime et l’ode à la différence. Chacun est précieux et il faut le connaître plutôt que le juger. Les mères, surtout, sont méritantes, ayant la charge d’élever dont les pères se défaussent trop volontiers.

Lorsqu’il tourne, il est très directif, descend jusqu’aux détails des costumes, de la voix et des gestes avec les acteurs. Il voit ce qu’il veut et l’impose. Ce n’est pas caprice mais exigence et les acteurs même les plus grands paraissent jusqu’ici séduits par sa direction.

Sur vingt chapitres, le biographe en consacre six aux films et deux aux clips vidéo.

J’ai tué ma mère (2009) expulse les rancœurs d’enfance de façon sincère et maniérée.

Les Amours imaginaires (2010) filme les fantasmes d’adolescence où un garçon et une fille s’amourachent du même éphèbe indifférent comme un dieu grec.

Laurence Anyways (2012) avec Melvil Poupaud, montre comment un homme au prénom androgyne se veut femme, film sur l’identité sexuelle mais sans aucune scène de sexe.

Tom à la ferme (2013) sur une pièce de Michel Marc Bouchard est un thriller psychologique, peut-être l’œuvre la plus accessible à qui n’a jamais vu Dolan. Tom est gay et a perdu son compagnon Guillaume du sida. Il va l’enterrer dans la famille de ce dernier, dans une ferme sinistre où le frère aîné, Francis, est à la fois une brute et un séducteur. Tom entretient avec lui des relations sadomasochistes jusqu’à ce qu’il finisse par partir, séparant le rural arriéré de l’urbain branché.

Mommy (2014) avec Antoine Olivier Pilon est tourné en format carré pour plus de proximité avec les visages. Une mère reprend son fils psychopathe chassé de l’hôpital psychiatrique pour y avoir mis le feu et, aidée d’une voisine, tente de résoudre ses problèmes. Dits en joual et souvent hystériques, les dialogues ne sont pas appréciés de tous les spectateurs.

Juste la fin du monde (2016) à partir d’une pièce de Jean-Luc Lagorce montre l’enfermement névrotique, la crise permanente de chacun sans que jamais personne n’écoute. Le film réunit Vincent Cassel, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Nathalie Baye – excusez du peu – et filme le retour dans sa famille d’un malade (du sida mais le mot n’est pas prononcé). Aucune vie intime n’est au fond communicable.

Ma vie avec John F. Donovan (2018) conte la relation épistolaire entre un acteur adulte gay refoulé et un fan de 11 ans, jusqu’à ce que des harceleurs du gamin mettent la main sur des lettres de l’acteur et les publient sur le net, entraînant le suicide de l’adulte. Comment vivre sa vie tout en étant célèbre ?

Matthias & Maxime (2019), trop récent, n’est pas chroniqué dans la biographie.

Les clips sont College boy (2013) et Hello (2015). Le premier est sur une chanson du groupe Indochine, où un collégien est harcelé de plus en plus fort dans une école catholique, jusqu’à la crucifixion finale dans la cour, alors que tout le monde détourne les yeux. Antoine Olivier Pilon se sacrifie. Le second est sur une chanson d’Adele, vu 1.7 millions de fois sur YouTube.

Xavier Dolan est un autodidacte mal aimé qui a bâti son art par son entregent et son côté Peter Pan. Il est sensible aux êtres, trop sensible aux maux de son époque dont l’égoïsme et le préjugé sont les deux piliers. Il est croyant, mais de quoi ? De culture catholique mais québécoise. Le biographe ne nous en dit rien. S’il a certainement vu tous les clips et lus tous les articles sur son sujet, l’a-t-il rencontré une fois avant d’écrire ? (Il l’a au moins rencontré après)

Il reste qu’il s’agit, à ma connaissance de l’unique biographie du prodige de 30 ans – une performance !

Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, 2019, édition CRAM Montréal, 450 pages, €22.00 e-book Kindle €15.99

DVD Coffret 5 DVD Xavier Dolan : J’ai tué ma Mère + Les Amours Imaginaires + Laurence Anyways+ Tom à la Ferme + Mommy, €25.98

Compte Instagram de Xavier Dolan pour les fans

Blog de Xavier Dolan

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le lieu du crime d’André Téchiné

Thomas (Nicolas Giraudi, 14 ans au tournage), gamin solitaire dans le Tarn de parents divorcés, à 13 ans va faire sa communion, désirée par sa grand-mère. Dans ses balades en vélo au bord de la Garonne, il rencontre brusquement un bandit échappé de prison, Martin (Wadeck Stanczak), un beau jeune homme blême et pas rasé qui le menace d’un opinel s’il ne lui rapporte pas quelques sous.

Dans son existence sans futur, à l’ère socialiste du « changer la vie » parisien, Thomas quitte l’enfance pour aborder le monde adulte, sa violence brute et ses passions brutales. L’univers irénique de la campagne catholique et bucolique avec ses champs vallonnés, son village où tinte la cloche ecclésiale et son curé de choc en moto (Jacques Nolot), bascule dans la vraie vie. Thomas va chercher désespérément de l’argent pour ne pas être tué. Il tape son père (Victor Lanoux) qui le tape pour l’avoir insulté après qu’il lui eut dit que l’argent se gagne ; il vole sa mère (Catherine Deneuve) dans le pot à sucre avant de lui rendre les billets, pris de remords pour ce qu’il a dit au curé qui l’a rapporté à Lili : qu’elle n’était pas sa vraie mère ; il supplie son grand-père (Jean Bousquet) à qui il a raconté tant de bobards mais devant qui il pleure et qui lui donne un billet pour avoir la paix.

Il va donc au lieu de rendez-vous le soir, au bord de la Garonne, pour donner l’argent à l’évadé. Mais il se trouve face à Luc (Jean-Claude Adelin), le frère de cavale, leader du couple et qui est très violent. Lui ne veut pas qu’on les dénonce et commence à faire son affaire à Thomas en l’étranglant, après l’avoir poursuivi, malmené et maîtrisé : « Ne t’inquiètes pas, tu vas dormir » dit-il doucement en lui serrant le cou… Son compagnon, Martin, peut-être séduit par la ferveur fragile de l’adolescent qui lui rappelle lui-même ou par la mystérieuse affinité du garçon avec sa mère et qui le séduira aussi, va refuser le meurtre. Il se bat avec son ami Luc jusqu’à lui planter son opinel dans le dos, laissant le cadavre aller au fil du fleuve. Il réveille Thomas, choqué mais plus vaseux que terrifié, et le renvoie chez lui. Curieusement, les marques sur sa gorge ne se voient pas et, lorsqu’il fera un cauchemar, sa mère qui l’étreint n’y verra que du feu. Ces invraisemblances du début contrastent avec l’hystérie émotionnelle de la fin, ce qui est dommage.

Car le film, centré initialement sur le monde traditionnel de l’enfance à la campagne qui se débat avec la modernité du divorce, de la mixité et de la violence venues des villes, se tourne désormais vers l’épouse qui a raté sa vie et qui cède à sa passion irraisonnée. Martin, égaré, échoue dans le dancing au bord de l’eau qu’a monté Lili pour les jeunes. Il se saoule à tout ce qui se boit, frustré par ses années de prison dont on ne sait si elles sont pour vol, braquage ou meurtre, ce qui est là encore dommage pour bien saisir la suite. Lili est séduite comme son fils par ce beau jeune homme blême et pas rasé. Elle lui trouve une chambre d’hôtel au village et rentre chez elle où Thomas, à 6 h du matin, est déjà réveillé. Il a fait un cauchemar et il lui raconte son aventure d’hier soir sous forme de « rêve ».

Sa mère, pas plus que les autres, ne le croit plus. Affabulateur, Thomas est mal dans sa peau, sans ami ni copine, coincé dans sa pension de curé toute la semaine. Il se rêve donc des aventures et des « rencontres », avide de connaître enfin la vie. Qui admettra ses histoires d’enfant qui va faire sa communion sur les instances de sa grand-mère maternelle (Danielle Darrieux en actrice formidable) qui tient à ce que tout se passe comme avant, « normalement » ? Mais Lili, sensibilisée par sa rencontre avec Martin et intuitive car fusionnelle avec Thomas, va comprendre plus ou moins que le jeune homme a sauvé son fils au prix du meurtre de son ami. « Mademoiselle Catherine Deneuve », comme l’appelle le générique de fin pour les costumes, joue à la perfection une femme tourmentée par ses ardeurs, écartelée entre le fils et l’amant de rencontre ; elle ne s’en sortira pas.

Lorsqu’elle veut le revoir pour s’en expliquer, Martin a disparu, emporté par la copine du trio qu’il formait avec elle et son « frère » dans une voiture de sport décapotable rouge. Un comble pour qui veut passer inaperçu et s’évader vers l’Espagne ! Le film a plusieurs fois ces décalages incongrus qui font douter de sa cohérence. Mais Caïn a tué Abel et ne peut désormais vivre comme les autres ; il quitte la fille dans une station-service où elle fait laver sa voiture (!) et lui rend l’arme qu’elle lui avait apportée. Il revient au village pour retrouver Lili qu’il voit comme une sorte de mère, ou du moins un recours. Elle lui offre du champagne dans son dancing fermé le dimanche où son assistant règle la sono, puis l’emmène chez elle où ils baisent de façon torride, énamourés de passion sensuelle, tout nus sur le grand lit.

C’est là que Thomas, en pleine nuit, les découvre. Il a fait le mur de sa pension de curés pour revenir vers sa mère, vue elle aussi comme un recours, et lui annoncer que le père confesseur sait tout et va prévenir la police. Voir sa mère « faire » l’amour le blesse ; il croyait naïvement en l’amour éthéré enseigné au catéchisme où les enfants venaient comme un don de Dieu au sein de la famille, dans le secret des chambres. « C’est ça, l’amour ? » demandera-t-il à son père par la suite. « Tes amis ne t’ont pas expliqué ? Vous n’en parlez pas entre vous ? – Je n’ai pas d’ami ».

La fille en auto rouge revient en trombe au village pour retrouver Martin dont elle est amoureuse comme de Luc et, pour trahison, le descend d’une balle. Le spectateur ne saura pas s’il s’en sortira, laissant un suspens de plus et un avenir possible ouvert. Thomas fuit sous la pluie battante sur la route et l’auto rouge le rejoint ; il monte car il n’en peut plus, et la fille ne sait pas qui il est. « Je veux partir avec toi ! » dit l’adolescent qui voudrait faire des « rencontres ». Mais il y a les deux autres dont elle ne peut oublier le souvenir, même s’ils sont morts. Elle fait descendre Thomas et va se jeter contre un mur pour « les rejoindre ».

Le lendemain, Lili témoigne à la gendarmerie ; elle est décoiffée, épuisée, hagarde. L’inspecteur, fonctionnaire chauve (Philippe Landoulsi), fait taper son témoignage mais elle ne l’accepte pas car il n’est pas « la vérité ». Elle n’a pas été menacée par l’évadé mais l’a recueilli et s’est donnée à lui volontairement, elle est complice ; elle ne mentionne pas l’enchaînement des circonstances qui, du sauvetage de Thomas à la charité de la chambre d’hôtel, aurait pu donner des circonstances atténuantes. Non, elle en a marre des faux-semblants de la campagne traditionnelle où tout le monde se connait et s’épie, où il faut être comme il faut et croyant comme tout le monde, où il faut sans cesse faire semblant.

Thomas, à 13 ans a été le révélateur des mensonges et des frustrations accumulés dans son existence, de sa mère qui invente une harmonie bucolique proche de « la terre ne ment pas » maréchaliste (allusion à la force tranquille de Mitterrand élu cinq ans plus tôt ?), à son père qui joue à plus sourd qu’il n’est pour ne pas entendre les vérités qui le dérangent et apparaître ainsi « tolérant » comme il se doit, à son mari qu’elle a quitté parce qu’il ne pensait qu’à son plaisir sexuel et à la nostalgie de leurs premières années dont il repasse les films. Thomas doit se confesser, Lili doit choisir entre le planplan et l’aventure, Martin doit assumer son crime maudit par la Bible.

La vérité est nue et apparaît aux yeux du garçon de 13 ans sur le lit de sa mère, rappel de sa fanfaronnade torse nu devant le miroir lorsqu’il défiait virtuellement Martin de le tuer avant de lui livrer l’argent qu’il demandait. Bien plus que le rite obligé de « la communion », il passe du monde de sa mère à celui de son père et quitte désormais l’enfance car il « sait » – et la vérité fait mal justement parce qu’elle est nue. Elle oblige à être ce qu’on est et à assumer la responsabilité de ses actes.

DVD Le lieu du crime 1986 (et les innocents 1987), André Téchiné, avec Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Wadeck Stanczak, Victor Lanoux, Jacques Nolot, Jean Bousquet,  Claire Nebout, Jean-Claude Adelin, Philippe Landoulsi, Nicolas Giraudi, Why Not Productions 2008, 1h30, €20.39

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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L’enfant d’en haut d’Ursula Meier

Ce film franco-suisse conte une histoire de frontières ; il est même borderline. Il se situe côté suisse mais les amants de Louise (Léa Seydoux) sont immatriculés en Haute-Savoie et les skieurs de la station d’altitude ont de multiples nationalités. Simon (Kacey Mottet Klein, 13 ans au tournage) doit dire que Louise est sa sœur alors qu’elle est sa mère. Le couple vit en copains, elle froide et égocentrée, lui quémandeur d’affection et débrouillard. Drôle de relations parent-enfant…

L’égalité est la règle, chacun pour soi, Louise comme Simon est entrepreneur de sa propre vie dans l’ultralibéralisme inconscient de la Suisse contemporaine, plus égoïste conservateur que conquérant. La mère, 27 ans, n’est pas une mère mais une étiquette adulte qui permet à l’enfant de 12 ans de subsister – dans une tour de banlieue de cité industrielle au fond de la vallée ; ni une travailleuse puisqu’elle en a vite « marre de son patron » ou de son boulot et se retrouve au chômage, obligée de trouver des mecs pour « sortir » le soir et coucher un peu. Le fils n’est pas un fils mais une pièce rapportée qui occupe provisoirement le salon, un déjà jeune homme qui doit gagner sa vie tout seul dans un monde brutal. Il vole des équipements dans la station et les revend au quart du prix.

Le climat affectif est celui de l’ambivalent amour-haine : Simon a été « gardé » par Louise enceinte à 15 ans qui aime, on le verra, soigner les bébés – mais le fils est une « gêne » pour vivre sa vie de jeune fille d’amant en amant. Le fils-frère souffre de ne pas être pris dans les bras et aimé comme un rejeton ; il regarde avec envie une mère anglaise (Gillian Anderson) qui caresse de crème douce le visage de ses deux enfants et les accompagne au ski – lui n’a jamais fait de ski. Il n’a pas de modèle, ni télé, ni Internet, ni téléphone mobile ; il est pauvre mais surtout en marge, dans la zone ; il ne connait de la mondialisation que les riches oisifs qui s’amusent et les marques de lunettes « américaines », de skis haut de gamme et d’anoraks à la mode. Il n’est pas impliqué, seulement intermédiaire – une autre frontière.

Il cherche à copiner avec les cuisiniers de la station, à faire des affaires mais surtout à les regarder vivre, jusque dans la douche, tentant même de partir travailler avec eux lorsque la saison ferme le restaurant d’altitude. A la frontière (encore une) entre enfance et adolescence, il veut se montrer viril comme son amant aux yeux de sa mère en se mettant volontiers torse nu comme lui et en luttant avec elle pour la dominer. Ambigu, il effectue aussi une danse de séduction à moitié nu devant son complice en affaires anglais des cuisines (Martin Compston) qui le fait ramper dans un orifice anal pour cacher les skis volés.

Il ne sait pas où il en est, ne voit pas les limites, il manque de tout repère.

Voler est anodin puisque les skieurs sont riches et en vacances ; ils n’en sont pas à ça près. Il va jusqu’à enrôler un « bébé » de 10 ans pour voler les skis d’enfant, mais le cuisinier anglais là-haut le recadre cette fois virilement.

Mentir est anodin puisque cela permet d’avoir des relations sociales et de mettre de l’huile dans les rouages. La vérité fait mal, Simon le sent lorsque, jaloux, il dit à l’amant français (Yann Trégouët) que Louise n’est pas sa sœur mais sa mère : l’homme les jette. Aussi déclare-t-il s’appeler Julien à la maman anglaise et que ses parents possèdent un hôtel. Il le regrette lorsqu’il la revoit à son départ du chalet qu’elle a loué, et qu’il l’étreint pour se faire pardonner… avant de voler sa montre dans la salle de bain. Cette fois, c’est Louise qui dit la vérité et lui fait mal devant l’autre. Un prêté pour un rendu.

Ces deux-là sont liés l’un à l’autre mais ne veulent pas l’accepter. Louise va se saouler avec l’argent que Simon lui a donné pour coucher auprès d’elle, en quête d’une affection qu’elle ne peut ou ne veut lui donner, et son fils la remonte dans son lit avec les enfants de la tour lorsqu’il la trouve gisant par terre. Simon part tout seul là-haut, bien que la station ferme, pour tenter de faire sa vie en indépendant ; mais elle ne peut l’abandonner, malgré qu’elle en ait, et lui ne peut travailler comme un homme et pleure sur son enfance trop dure qui dure. La dernière scène où les télécabines se croisent, lui redescendant vers elle et elle montant vers lui, est le symbole de leurs relations jamais ajustées.

Le spectateur se dit que c’est l’époque des vacances de printemps, que la vie va reprendre son cours « normal » avec école pour Simon et boulot pour Louise, que de toute façon voler ne peut durer sans se faire prendre, surtout en Suisse où chacun surveille tout le monde et fait volontiers des leçons de morale. Mais nous sommes une fois de plus à la frontière d’un temps suspendu et vacant qui permet aux liens de se révéler dans leur cruelle vérité.

Drame de notre époque, de son idéologie mortifère, de la revendication d’égalité poussée à l’absurde et de la construction solitaire de soi exigée du système. A voir pour ce message d’une frontière d’époque, avant le basculement vers une réaction idéologique ou un suicide social.

A voir aussi pour les acteurs principaux, une Léa Seydoux indifférente mais attachée, un Kacey Mottet Klein dégourdi et narcissique de son corps, en semi adolescent déjà.

DVD L’enfant d’en haut, Ursula Meier, 2011, avec Kacey Mottet Klein, Léa Seydoux, Martin, Gillian Anderson, François Santucci, Damien Boisseau, Yann Trégouët, Jean-François Stévenin, Diaphana 2012, 1h35, €13.49 a

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La falaise mystérieuse de Lewis Allen

Le rêve et l’effroi sont filmés en 1937, dans cette Cornouailles fouaillée par la mer et propice à toutes les légendes.

Un couple improbable d’un frère et d’une sœur adultes, en villégiature pour fuir la vie trépidante de Londres, se balade sur les falaises. Lorsqu’ils escaladent l’une d’elles, à marée basse, ils entrent dans le parc d’une belle demeure ancienne, semble-t-il à l’abandon.

Leur petit chien poursuit un écureuil qui s’engouffre par une fenêtre mal fermée et le couple les suit. Ils explorent la maison, vaste, solide et à la vue imprenable sur l’océan. Pamela, la sœur (Ruth Hussey), en tombe immédiatement amoureuse.

 

Roderick (Ray Millaud) est plus sceptique mais il consent avec réticence à céder aux instances de sa sœur et à envisager une carrière de compositeur et d’écrivain sur la musique loin de la capitale. Il pourrait ainsi mieux approfondir son œuvre. Une pièce en particulier lui plaît, dont il pourrait faire son bureau, le « studio » sous les toits, avec une vaste verrière ouverte sur la mer.

Ils s’enquièrent au village de pêcheurs de qui est le propriétaire et s’invitent en sa demeure. Il est en promenade et sa petite-fille les reçoit (Gail Russel). Lorsqu’elle apprend qu’ils envisagent l’achat de la maison, elle les met presque à la porte. C’était la demeure de sa mère et elle y est mystérieusement attachée. Le grand-père (Donald Crisp) arrive à point pour calmer la jeunette, nerveuse et fragile malgré ses 20 ans. Le couple ne peut réunir que 1200 £ mais il accepte ; il veut vendre à tout prix et les acheteurs ne se pressent pas. Pour justifier le rabais, il évoque les locataires précédents qui sont partis précipitamment pour avoir entendus des sons bizarres durant la nuit. Mais c’était peut-être le vent ou la mer sous la falaise. En tout cas, il les aura prévenus.

Le couple s’obstine, rebelle à tout irrationnel. Ils s’installent. Le chien terrier n’aime pas la maison et fugue ; le chat de la gouvernante (Barbara Everest) refuse de monter à l’étage, le poil hérissé. Mais ces signes ne troublent pas la jeune fratrie, ravie d’installer un nouveau foyer. Comme ce pacs avant la lettre n’est guère moral, Roderick fait la connaissance de la petite-fille Stella lors d’un achat de tabac au village. Elle présente ses excuses pour les avoir mal reçus et raconte comment sa mère est morte en tombant de la falaise un soir lorsqu’elle avait 3 ans. Son père l’a peinte en majesté dans le studio avant sa mort, alternant avec son modèle favori Carmen, une gitane espagnole.

Roderick veut sortir la jeune fille de ce milieu morbide et de la vieillerie du grand-père qui la traite encore en fillette. Il l’emmène faire un tour en voilier, curieusement vêtu d’un costume cravate et d’un chapeau qui ne tremble même pas au vent de la course ; quant à la jeune fille, elle barre en chaussures à hauts talons ! Toujours est-il que la glace est brisée et que Stella est invitée au manoir pour dîner. Malgré l’interdiction de son commandant de grand-père qui veut l’éloigner de l’influence néfaste de la maison, elle s’y rend (bien qu’elle ne soit pas encore majeure à cette époque). Elle commence à rire avant que des sons lugubres comme des sanglots de femme ne se manifestent, comme ce fut le cas quelques nuits auparavant. Terrifiée, éperdue, Stella fuit et se précipite vers la falaise en état second. Roderick la rattrape in extremis avant qu’elle subisse le même sort que sa mère.

Dès lors, l’intrigue se noue. Roderick est amoureux de Stella mais celle-ci est sous une emprise mystérieuse liée à ses origines et au traumatisme de sa vie d’enfant. Le fantôme des deux femmes qui vivaient avec son père hantent le manoir en vue d’on ne sait quelle vengeance. Le docteur du village (Alan Napier), un « nouveau qui n’est là que depuis douze ans », conjugue ses efforts avec le frère et la sœur pour comprendre et dénouer le drame qui se joue. Il s’agit d’un secret de famille sur lequel pèse l’omerta, sauf dans les notes de l’ancien docteur. Stella est considérée comme à demi-folle et est envoyée se soigner à la fondation Meredith, du nom de sa mère, tenue par l’ancienne infirmière de la famille amie de la défunte, la redoutable et impérieuse Miss Holloway (Cornelia Otis Skinner). L’amour et la raison triompheront du mal et des superstitions.

Le fantastique faisait ses débuts dans l’Angleterre de la guerre, en équilibre entre rêve et terreur, entre amour et fantômes, mêlé à une intrigue quasi policière. Le film est tiré d’un roman irlandais de la militante républicaine Dorothy Macardle paru en 1942. Les images noir et blanc de Charles Lang sont somptueuses, notamment les vues sur la mer, et l’éclairage aux bougies du manoir particulièrement angoissant. L’imaginaire est plus sollicité que les sens, les effets spéciaux étant quasi inexistants et l’interrogation des esprits trop cocasse. Les moments comiques contrastent avec les moments de peur et, si les acteurs nous semblent aujourd’hui bien désuets, le spectateur les suit dans leur naïf optimisme contagieux. Car le parfum du mimosa, chéri de la mère morte, s’impose, tout comme le froid glacial de la pièce à peinture.

Et Gail Russell, “introducing” Stella, est bien jolie, surtout lorsqu’elle pointe ses seins comme des obus dans la maison obscure.

DVD La falaise mystérieuse (The Uninvited), Lewis Allen, 1944, avec Ray Milland, Ruth Hussey, Donald Crisp, Gail Russell, Cornelia Otis Skinner, Dorothy Stickney, Barbara Everest, Alan Napier, Wild Side 2017, 1h33, €7.96

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Dépendance affective et lien social

La société japonaise est pour nous étrange et familière, comme un à-côté auquel nous avons par miracle échappés. Décentrer notre regard trop français vers l’étranger est une façon de revenir à soi pour observer notre propre société d’un œil différent. Le psychothérapeute Takeo Doï a étudié la matrice culturelle et affective dans laquelle il a baigné et il en retire le concept de dépendance affective, « amae », qui engendre une attente d’indulgence en société.

Il s’agit d’un modèle de relations sociales fondé sur les relations mère-enfant, fusionnelles. Elles sont plus importantes au Japon qu’ailleurs étant donné que le mari et père part chaque matin à 7 h pour ne rentrer que vers 21 h, passant le reste du temps avec ses collègues et ses chefs dans l’entreprise où il travaille.

« A mon avis, c’est dans la mentalité d’amae que, depuis deux millénaires, les Japonais ont puisé les forces émotionnelles qui ont eu un rôle fondamental dans leur développement, qui leur ont donné l’élan nécessaire. Or, apparemment, il a fallu la défaite de la Seconde guerre mondiale pour qu’on s’avise du fait que cette mentalité est d’essence infantile » p.63.

Le Japon est une île, donc porté à l’isolement. Le pays est essentiellement montagneux, séparant les villages dans d’étroites vallées, donc porté à la communauté. La maison est le cocon de la famille, où règne la grand-mère, ce qui resserre les liens entre les jeunes et les matriarches. Le zen même engendre l’idée que sujet et objet ne font qu’un. Le respect fonde un statut sécurisant, l’individu se fond dans le groupe que mène le chef qui, lui-même, dépend de ses vassaux. Le chef ne décide pas, il est le porte-parole de l’unanimité du groupe.

« C’est celui qui incarne la dépendance infantile sous sa forme la plus pure qui est le plus qualifié pour se tenir au sommet de la société japonaise » p.46. Exemple l’empereur, les grands patrons de firmes – mais aussi les enfants et les vieillards qui ont droit à plus d’indulgence que les autres parce qu’ils sont plus dépendants.

La soumission affective aux réactions des autres engendre une attente d’indulgence qui fonde le giri : le devoir, les obligations parents-enfants, maîtres-élèves, chef-troupe, amis et voisins. Cette dépendance exalte le ninjo, le sentiment humain de compassion que vante le bouddhisme et que promeut le zen.

Le revers est la honte. « Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui » p.44. D’où le taux de suicides mâles élevé au Japon, plus qu’ailleurs. La honte est impardonnable à ses propres yeux.

A l’inverse, quiconque n’a aucun lien avec soi, ni de parenté ni d’obligations, est géré par le tanin : cette indifférente froideur qui frappe dès que l’on débarque au Japon. « Les autres » ne sont pas du cercle d’indulgence réciproque et l’on se conduit autrement avec eux.

La pathologie d’amae, selon l’auteur, est l’obsession et l’immaturité. On a besoin d’apparaître parfait aux yeux des autres parce que l’on dépend d’eux pour sa propre image. La figure de l’autre est crainte. D’où la perpétuelle insatisfaction qui, en contrepartie, motive le zèle au travail. D’où aussi la propension à se comparer, à admirer meilleur que soi, à s’égaler au miroir de l’autre. Ce qui engendre des sentiments homoérotiques vers ceux qui vous ressemblent. Il s’agit moins de pulsions sexuelles, encore que le sexe ne soit ni tabou ni péché, que de narcissisme. L’intimité entre hommes se traduit par la révérence envers le sensei, le maître, le désir étant jeune d’avoir l’air mignon, touchant, digne de protection par les autres (hommes ou femmes).

L’Eglise catholique avait quelque tendance à susciter ces mêmes comportements issus de la dépendance affective. La Vierge Marie étant la Mère à qui l’on son confiait et le curé un Protecteur qui avait une relation directe avec Dieu – et qui pouvait donc se « permettre » des comportements affectifs à la limite du sexe. Ce n’est plus admissible aujourd’hui que la société a évolué, mais peut-être faut-il chercher dans cette dépendance affective longtemps couvée en serre par la bourgeoisie conservatrice catholique ces enfermements affectifs du patronage, des scouts, des collèges et pensions ou couvents.

Un autre trait de ce sentiment d’amae est la mélancolie, l’apitoiement sur un héros défunt. Nous l’avons eu en Occident dans le romantisme comme dans la pratique religieuse où le Christ martyr suscitait des émois empathiques au point d’attraper les stigmates de ses plaies. Ce sentiment victimaire est proche du sentiment d’injustice, d’être en butte aux persécutions, surtout à l’adolescence (voir L’enfant de Jules Vallès, Poil de carotte de Jules Renard, et Vipère au poing d’Hervé Bazin).

Le moi n’est pas construit mais malléable au groupe ; au Japon il ne se construit pas. L’enfant parle de lui à la troisième personne, s’identifiant à un héros imaginaire ou à un être persécuté, se complaisant vers la puberté dans les tortures fantasmées et la mort théâtrale. Le moi n’émerge que par le groupe, sans le groupe l’individu est comme un escargot sans coquille, nu et fragile, croqué par le premier prédateur qui passe.

D’où la recherche éperdue de consensus, qui nous étonne dès que l’on s’immerge dans la société japonaise, mais qui arrive comme une vague dans nos contrées avec les réseaux sociaux, surtout à cette période immature de l’adolescence. « Être d’accord » est le mantra de tous ; la hantise de devoir penser par soi-même et s’affirmer, même gentiment, contre les autres apparaît insupportable.

L’amae ne permet jamais d’être adulte, mûr et responsable de soi et des autres. Les Japonais sont dépendants de leurs familles, connaissances et supérieurs ; les Français sont dépendant de l’Etat-providence qui les materne (trop) et a remplacé l’Eglise pour les empêcher une fois de plus de se prendre en main.

Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence, 1973, L’Asiathèque 1991, €23.85

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Ordinary People de Robert Redford

Une famille ordinaire de gens ordinaires, américains dans les années 1970. Le père (Donald Sutherland), conseiller fiscal, garantit une grande maison dans la banlieue résidentielle de Lake Forest. La mère (Mary Tyler Moore) ne travaille pas, elle se préoccupe des réceptions chez les relations faussement baptisées « amis », et de mettre chaque soir la table de façon maniaque ; elle ne supporte pas qu’on l’aide, ce serait « mal » fait. Le fils, Conrad (Timothy Hutton), sort de l’hôpital psychiatrique après une tentative de suicide à la suite d’un accident de bateau qui a coûté la vie à son frère aîné, Buck, le favori de tous. Les eaux glaciales de la baie l’ont emporté.

Maman a toujours préféré son premier né. Expansif, décidé, solaire, il était le sale gosse que tout le monde adore et que le père devait parfois, contre sa propre nature, recadrer. Tout l’inverse de son cadet Conrad, dans son ombre, sans problème – jusqu’au drame qui l’a bouleversé. Il tenait la barre du voilier et la drisse s’était coincée. Le vent s’était levé et ils auraient dû rentrer mais Buck, toujours à tester les limites devant les autres, a préféré continuer. Conrad n’a rien fait pour l’en dissuader, ni pour la voile ; dans une rafale, le bateau s’est retourné. Les deux adolescents sont tombés à l’eau ; ils ont surnagé, se sont tenus les mains ensemble par-dessus la coque renversée et glissante. Puis l’aîné a lâché, trop fatigué sans doute tant il se dépensait constamment dans la journée. Son frère s’est senti coupable de cet abandon. Buck était son dieu. Conrad a tenté un suicide, raté comme le reste, sauvé in extremis par son père entré par hasard et pas censé être là.

De retour à la maison, c’est encore son père qui se préoccupe de savoir s’il va mieux, s’il mange suffisamment, s’il dort bien. Sa mère l’ignore, de glace. Elle rejette violemment son cadet, ne cessant de regretter l’aîné. Tout son amour est parti avec lui et elle n’est plus aujourd’hui qu’une coquille vide, mécanique. Avisant sa chemise déchirée, elle lui en achète deux sans lui demander son avis. Pour elle, son amour s’arrête au matériel. Elle sert du pain perdu au petit-déjeuner mais, comme Conrad déclare qu’il n’a pas faim pour attirer l’attention sur sa détresse, elle ne cherche pas à savoir pourquoi et jette immédiatement le pain au broyeur : « le pain perdu, ça ne se garde pas », décrète l’obsession maternelle. Et elle planifie des vacances à deux en Italie sans le fils, une gêne ; elle songe d’ailleurs que la pension lui ferait du bien pour devenir adulte. Cette bonne femme, égoïste, narcissique, a décidément une tête à claques.

Au collège, Conrad, qui a 17 ans, reste réservé et presque lunaire avec ses condisciples et ses profs. Sa bande de copains d’avant poursuit ses blagues d’avant mais elles ne le font plus rire ; il n’est plus en phase. Il va jusqu’à frapper de rage la tronche de petits pois qui l’a traité de cinglé. Il est bloqué sur le drame, ne peut en parler avec quiconque, sinon avec une copine d’hôpital (Dinah Manoff) où il déclare qu’il « se sentait bien ». Las, tout en ayant l’air d’aller mieux que lui, elle se suicide. Conrad est effondré.

Son père l’envoie chez un psy recommandé (Judd Hirsch) mais celui-ci le provoque, veut le faire réagir, accoucher comme Socrate de sa vérité cachée. Et c’est dur, effrayant, comme tous les vrais sentiments. La société américaine a peur des sentiments et des passions car l’optimisme est de rigueur et chacun se doit de présenter une façade lisse et avenante envers ses collègues et voisins, celle du « tout va bien », du « couple heureux dans sa maison avec ses enfants » et qui réussit en affaires. Toute déviance incite à la méfiance, tout moment d’égarement est considéré comme un défaut de fabrication génétique. Conrad se sent comme Jude l’Obscur, le personnage de Thomas Hardy qu’il étudie au lycée : un jouet de la fortune.

Il a repris l’entraînement de natation mais ne progresse pas, même s’il est meilleur que ses camarades, probablement plus résistant bien que physiquement plus fin. Son entraîneur (M. Emmet Walsh) ne juge que son physique et sa forme quand il se tient en slip devant lui, l’eau faisant frissonner sa peau nue ; pas son cœur ni son drame intime. Conrad, incompris de son équipe comme de son coach, laisse tomber.

Désormais, les personnages sont croqués et l’histoire peut se débloquer. Un père perdu, une mère amère, un fils attiré par l’obscur. Chacun devra se battre pour émerger de la fange où le destin l’a englué. L’amour vainqueur ne pourra éclater à la fin qu’en brisant la coque artificielle des convenances : le père ne sait pas tout, la mère n’aime pas également tous ses enfants, le fils n’est pas coupable de tout ce qui survient autour de lui.

Ce film prenant, malgré la distance (les Etats-Unis 2018 sont très loin des Etats-Unis 1978), met en scène les grandes passions de l’existence : l’amour filial, l’amour adolescent, l’amour fraternel. Faut-il obéir aux codes où être soi-même pour bien aimer ? Faut-il l’exprimer s’il est d’un faible degré, ou garder cet amour caché ? Peut-on aider à grandir ?

DVD Ordinary People, Robert Redford, 1980, avec Donald Sutherland, Mary Tyler Moore, Judd Hirsch, Timothy Hutton, M. Emmet Walsh, Paramount Home Entertainment 2002, 2h04, €12.51

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L’Echange de Clint Eastwood

Le titre en anglais évoque une substitution d’enfant ; c’était jadis l’œuvre des fées, c’est en 1928, date de l’histoire vraie ici romancée, le fait de la police. Car les années fascistes n’ont pas touché que la vieille Europe. Après la Première guerre mondiale, la brutalisation a affecté tous les comportements et le prurit autoritaire toutes les institutions. La démocratie américaine n’a pas été épargnée.

Une mère (Angelina Jolie) élève seule son enfant parce que le père s’est enfui dès qu’il a su qu’il allait être père. La responsabilité lui semblait trop lourde. Walter (Gattlin Griffith) a 9 ans et apparaît assez équilibré bien qu’un peu solitaire. Lorsqu’il se bat à l’école à cause de ses copains qui lui disent que son père est parti parce qu’il ne l’aime pas, sa mère lui conseille de « ne jamais commencer une bagarre mais de toujours la finir » – sur son propre exemple. Elle travaille comme responsable des opératrices téléphoniques à la compagnie du Pacifique, en un temps où des dizaines de demoiselles enfichent des câbles pour relier entre eux les numéros, non sans erreurs et doubles conversations. Ce pourquoi Christine Collins est appelée en renfort un dimanche, alors qu’elle avait promis à son fils de l’emmener au cinéma. Elle le quitte avec un sandwich au frigo et une voisine prête à venir faire un tour.

La mère ne reverra jamais son fils. Le travail dure au-delà de son horaire, le directeur (Frank Wood) l’entreprend sur une promotion dès sa sortie, elle rate le tramway et rentre plus tard que prévu. Walter n’est pas dans la maison, ni au-dehors. Elle appelle la police, mais qui ne peut ou ne veut rien faire avant 24 h parce que « 90% des gamins rentrent chez eux avant ce délai ». Walter ne revient pas, il a disparu et personne n’a rien vu.

Les mois passent et la mère se démène, harcelant les autorités chargées des personnes disparues, usant du téléphone à discrétion puisqu’elle travaille dans la société. Un jour, la police de l’Idaho annonce avoir trouvé un gamin qui correspond au portrait-robot. Joie hystérique de la mère, les grands yeux et la large bouche d’Angelina Jolie faisant beaucoup pour accréditer cette version émotionnelle incontrôlée. Mais lorsqu’elle a en face d’elle le gamin retrouvé (Devon Conti), les journalistes massés prêts à la photo, elle ne le reconnait pas. « Ce n’est pas mon fils », dit-elle. Le capitaine de police Jones (Jeffrey Donovan), qui est chargé de gérer les relations publiques de la police de Los Angeles, mise à mal par la brutalité encouragée par le chef Davis (Colm Feore), la persuade que c’est le choc, que le garçon a forcément changé en quelques mois, qu’elle a besoin de temps pour l’apprivoiser et s’y faire. Désorientée, Christine Collins accepte et la photo de presse est prise de la mère et de son enfant.

Fatale erreur ! Le gamin, qui récite sa leçon apprise probablement dans les journaux ayant relaté la disparition, mesure huit centimètres de moins que Walter, est circoncis contrairement à Walter, n’a pas la même dentition que Walter, et ne connait pas sa place en classe tandis que la maîtresse ne l’a jamais vu. Mais la police s’obstine : avouer qu’elle a été un peu vite et qu’elle a pu faire une erreur est au-dessus de son orgueil (péché capital de la Bible). Le pasteur Briegleb (John Malkovich) qui s’est spécialisé dans la dénonciation des violences et de la corruption policière lors de son émission radio très écoutée, en fait son cheval de bataille.

Le capitaine Jones coupe court en envoyant Christine au Los Angeles County Hospital, établissement psychiatrique destiné à soigner son « déni de réalité » et son refus « d’assumer des responsabilités de mère ». « Les femmes » sont naturellement menteuses, avides de plaisirs que la charge d’un gosse vient contrecarrer, dominées par leurs émotions et leur « intuition ». La police est une institution mâle qui n’a pas de temps à perdre avec ce genre de sentiments. Comme dans l’URSS de Staline, le « docteur » réclame à la mère habitée par son rôle une rétractation complète avant de la libérer. Elle refuse de signer et est traitée aux calmants avant le traitement de chocs électriques (anachronique puisqu’il n’a été introduit qu’en 1940). La « science » psy mais surtout la technique médicamenteuse ou électrique sont des instruments de pouvoir. Les électrochocs sont un coup de semonce avant la chaise électrique ; il s’agit de remettre le cerveau à l’endroit avant de le court-circuiter définitivement s’il s’avère tordu. Qui n’admet pas la vérité officielle se voit qualifié de déviant, voire de malade, et doit être rééduqué ou soigné. Les soviétiques ont utilisé ces procédés à grande échelle, persuadés de détenir la Vérité de l’Histoire ; les yankees ne sont pas en reste, de la chasse aux sorcières de Salem à celle de Mac Carthy, jusqu’au politiquement correct moralisateur et à la post-vérité trumpeuse.

C’est alors que – le hasard fait bien les choses ou, dans l’Amérique puritaine, la Providence – un garçon de 15 ans est signalé comme immigré illégal venu du Canada dans un ranch de Wineville. Le détective Ybarra (Michael Kelly) va arrêter le jeune Sanford Clark (Eddie Alderson, 14 ans au tournage). Il doit le renvoyer au-delà de la frontière. C’est alors que, brisé, le jeune garçon avoue avoir aidé son oncle, propriétaire du ranch, à tuer « au moins une vingtaine » de gamins en deux ans et l’avoir aidé à les appâter pour les attirer au ranch isolé où, par deux ou trois, ils étaient enfermés dans le poulailler entouré de barbelés. L’oncle, Gordon Northcott (Jason Butler Harner), les touchait, les violait, les mutilait avant de demander à Sanford de les achever et de les enterrer dans le désert alentour. Le ranch recèle nombre de haches, de couperets et de couteaux disséminés ici ou là.

Ybarra rend compte à son chef Jones, mais celui-ci exige qu’il rentre à Los Angeles avec le garçon pour qu’il soit expulsé, en gardant le silence sur cette affaire ; la police a bien d’autres ennuis. Le détective obéit mais, au moment du transfert, prend l’initiative de retourner au ranch avec deux agents et le garçon pour avoir la preuve ou être bien sûr que ce n’est qu’une histoire inventée. En creusant là où il sait, Sanford à la salopette déboutonnée d’un côté, puis reboutonnée lorsqu’il est filmé sous un autre angle, met au jour une chaussure de gamin, des côtes puis des vertèbres. La réalité dépasse la fiction et « la police » est obligée d’enquêter. Ce qui soulève un immense scandale car non seulement elle n’a rien vu de ces activités criminelles sur des années, mais elle n’a pas vraiment cherché, et surtout a pris un retard fatal lors de l’enlèvement de Walter.

Le public est indigné, une manifestation marche sur la mairie où le maire joue sa réélection. Libérée de psychiatrie, aidée d’un avocat bénévole grâce au révérend Malkovitch, Angelina intente un procès à la ville et à la police. Le jugement met en lumière tous les manquements policiers et exige la révocation du capitaine Jones et la destitution du chef Davis. Le faux Walter avoue qu’il a menti, il voulait venir à Los Angeles pour voir Tom Mix son acteur favori – il est rendu à sa mère. Les femmes internées sous le « code 12 » à la discrétion de la police sont libérées de l’internement psy. Gordon, arrêté au Canada où il s’est réfugié chez sa sœur, est condamné à être pendu et son neveu, violé mais tueur, Sanford, écope de quinze ans de prison.

La leçon est que le pouvoir peut être contrôlé par la pression de l’opinion publique, de la religion, du droit et de la vertu des flics de base. Et que la parole d’une femme vaut celle d’un homme. Mais cela ne rend pas Walter à Christine.

Northcott a refusé de lui dire s’il a tué ou non Walter, qu’il déclare être « un ange ». Ce n’est qu’en 1935 qu’un garçon échappé du ranch avec deux autres avoue que Walter l’a aidé à décoincer son pied et qu’il s’est enfui lui aussi, chacun de son côté. A-t-il été rattrapé ? Tué ? N’a-t-il pas voulu par honte ou crainte se faire reconnaître ? Nul n’en saura jamais rien, mais Christine Collins sait que son fils a agi avec honneur et elle repart avec l’espoir qu’il peut être vivant. Elle a en tout cas fait changer la loi sur les internements arbitraires, aidé à réformer le LAPD et assaini la ville – qui est un personnage à part entière comme en témoigne la séquence finale.

DVD L’Echange (Changeling), Clint Eastwood, 2008, avec Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Universal Pictures France 2009, 2h15mn, standard €7.49 blu-ray €11.35

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Wendy Walker, Emma dans la nuit

Les sœurs Tanner ont disparu. Les deux adolescentes américaines avaient 17 et 15 ans. Dans ce roman policier psychologique l’auteur, avocate du Connecticut, décortique la psychologie de la mère narcissique qui contamine ses filles. L’agente du FBI, elle-même fille de narcissique, a du mal à se dépêtrer de cette emprise et se trouve impliquée plus que nécessaire dans cette affaire qui dure. Car, cinq ans après, aucune des filles n’a été retrouvée…

C’est alors que se produit le coup de théâtre : Cass, la plus jeune, sonne un matin à la porte de sa mère. Etonnement, drame. Commencent alors quelques jours fiévreux où chacun se demande où est la grande sœur, pourquoi elles se sont toutes deux enfuies, qui les a aidées ou enlevées. Cass décrit une île où elles étaient séquestrées, la grossesse d’Emma qui l’a fait fuir en refusant de donner le nom du père, la première tentative sans lendemain de la cadette pour revenir, sa séduction du pilote du hors-bord qui les ravitaillait pour s’enfuir définitivement. Mais pourquoi revenir chez maman avec qui elle était en conflit, et pas chez papa qui l’aime plus que tout ?

Le psychiatre Abigaïl, qui a fait sa thèse sur mères et filles narcissiques, met en doute le récit trop construit de Cassandra la cadette, dont le prénom est destiné à annoncer le pire. La famille est dysfonctionnelle. La mère narcissique divorcée du père de ses filles mais qui en a obtenu la garde est remariée à un adorateur qui commence à aller chasser de plus jeunes ; son beau-fils obsédé de sexe tournait autour d’Emma dès qu’elle a eu 13 ans avant de draguer sa belle-mère au moment d’aller à l’université. Mais ce n’est pas lui qui a pris des photos d’Emma à 15 ans, seins nus, postées sur les réseaux sociaux.

Le récit de Cass ne colle pas, tout se complique de plus en plus. Puis le FBI découvre l’île en question, qui existe bel et bien parmi les centaines du Maine. Mais pas d’Emma ni de ravisseurs… Que s’est-il vraiment passé pour expliquer la fuite des deux filles en même temps, la séquestration durant cinq ans, le retour de Cass seule ?

Ecrit d’un ton plat comme un rapport au procureur, ce roman intéresse surtout par sa construction, très habile et qui monte en puissance. La psychologie du narcissique semble être la maladie du Yankee, élevé dans une société de l’apparence où il s’agit sans cesse de réussir mieux que les autres par sa beauté, ses atours, son intelligence ou sa ruse. Au lycée, en amours ou en affaires, il faut mettre en spectacle qui l’on est pour avoir ce qu’on veut. Les sentiments vrais sont mis sous le boisseau. Sous forme d’intrigue policière, le message sonne haut et clair : « chacun ne voit que ce qu’il veut voir ». L’autre le répète maintes fois.

Et le final est un ébahissement. Tout s’emboite mais rien n’était prévisible. Mal écrit mais bien construit, Wendy Walker se laisse lire et donne à réfléchir.

Wendy Walker, Emma dans la nuit, Sonatine 2018, 312 pages, €21.00 e-book format Kindle €14.99

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Le grand chemin de Jean-Loup Hubert

Sous Mitterrand premier, l’époque était à la nostalgie. Mai 68 était passé et la France paysanne des années cinquante avait fait naufrage. Tous ceux qui avaient été enfants dans ces années-là abordaient la trentaine à la fin des années quatre-vingt et ils se remémoraient « le bon temps ». Ce film – autobiographique – vint à son heure ; et il renaît aujourd’hui avec les fantasmes écolos.

Vivre « à la ferme » comme chez les grands-parents a du bon (la proximité avec la nature et les bêtes, la lenteur de l’existence, la communauté de voisinage) – mais aussi du mauvais (les orages plein pot sans la protection urbaine, les hululements des bêtes la nuit, le jardin à faire et les lapins à élever puis à tuer pour les manger, l’isolement médical, la lourdeur des voisins pas fufutes).

Louis, parisien de 9 ans (Antoine Hubert), est emmené par sa mère (Christine Pascal) chez une amie d’enfance (Anémone) parce qu’elle va bientôt accoucher et que le père est « parti », maître d’hôtel en saison à Nice, dit-on. Le gamin ne veut pas quitter sa mère, croit l’éloignement du père provisoire et répugne à vivre comme un paysan. Il n’a pourtant pas le choix. Il est accueilli au Grand chemin, hameau de Rouans près de Nantes, où un car Saviem au chauffeur en uniforme et casquette (François Dérec) le dépose avec sa valise en carton bouilli. Marcelle et son mari Pelo (Richard Bohringer) se présentent tout d’abord sous des aspects farouches : Marcelle vient d’assommer un lapin de son élevage et l’a énucléé pour le tuer ; elle le dépouille de sa fourrure avant d’en faire du civet. Le petit garçon ne pourra pas manger de la bête morte (comme quoi le végétarisme est bien un snobisme des villes, loin de la « nature » pourtant revendiquée comme écolo !). Pelo lui dit de se méfier de « la mégère » (mot que l’enfant ne connait pas) et rentre saoul du bistrot avec le fossoyeur (André Lacombe) ; il a composé une maquette de charrette en bois car il est menuisier, mais Marcelle défend à Louis d’y toucher.

La suite est plus avenante. Pelo lui donnera sa charrette et il pourra jouer avec ; il lui montrera comment assembler un cercueil ; il l’emmènera pêcher le gardon dans la rivière. Et Louis fait presque aussitôt la connaissance de Martine, « presque 10 ans » (Vanessa Guedj), la fille de la coiffeuse (Pascale Roberts), gamine délurée qui court pieds nus et montre sa culotte à tout le monde, les jambes écartées comme un garçon ; d’ailleurs elle grimpe aux arbres et en haut du clocher, elle s’est bâtie une cabane. Avec elle, Louis ne va pas s’ennuyer ; elle le débourre comme un poulain, lui faisant connaître la transgression des interdits (comme entrer en slip dans le cimetière, marcher sur les tombes, sauter la grille du jubé pour accéder au clocher, marcher en équilibre sur le faîte du toit, pisser dans la gargouille pour arroser les bonnes sœurs…), et les réalités de la vie (les civelles vivantes et grouillantes dans le slip, le voyeurisme de la grande sœur – Marie Matheron – qui se fait baiser nue dans le foin par son copain – Daniel Rialet – après maints préliminaires comme pelotage des seins et broutage du minou). Loin d’être choqués comme de pauvres petites choses innocentes qu’on croit en ville, les deux enfants se roulent par terre de rire. Le père de Martine est lui aussi « parti », mais les adultes n’ont pas cherché à dénier la réalité comme avec Louis : il est parti avec une fille plus jeune (la vie paysanne incite au réalisme, tout au contraire de la vie artificielle des villes).

Le drame se noue justement sur des affaires de filiation. Louis apprend que Marcelle et Pelo ont perdu un bébé à la naissance, qui aurait son âge, ce pourquoi ils sont à la fois prévenants et maladroits avec lui ; ce pourquoi aussi ils se chamaillent sans arrêt, rejetant « la faute » l’un sur l’autre. Louis devine aussi que son père n’est pas seulement éloigné par son métier mais est bel et bien parti de la famille ; sa mère envoie une lettre et joint une carte postale du père… vide d’écriture – et de l’an dernier ! Il ne le supporte pas. Dans la société patriarcale de 1959, le père était la protection et donnait le sens, surtout aux garçons.

Louis a mal au ventre le jour même où sa mère accouche au loin d’un petit frère. Ce n’est pas par hasard, même s’il a mangé des pommes vertes et que l’angoisse d’avoir réalisé que son père est décidément « parti » lui tord le ventre. La vie n’est-elle pas une suite de déchirements ? La perte n’est-elle pas le pendant du don ? Ces bouleversements vont rapprocher Marcelle et Pelo autour de Louis et la scène, un peu trop appuyée mais émouvante, où Louis vient dormir entre eux dans le lit matrimonial et prend une main de chacun, est emblématique.

Les acteurs jouent juste, ce qui n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Anémone est dans son meilleur rôle, à la fois décidée en paysanne et chic en tailleur gris pour aller à la messe. Bohringer joue les bourrus avec conviction, la tendresse cachée sous les mœurs d’ours. Les deux enfants sont vrais, même si Martine surjoue un peu au début. Antoine Hubert, le fils du réalisateur, est parfait avec sa lippe boudeuse, son visage clair aux cheveux courts et son lumineux (et rare) sourire. Jusqu’au curé (Raoul Billerey), lunaire et éternellement plongé dans un bréviaire qu’il lit sans vraiment comprendre, au vu des prêches filandreux qu’il sort en chaire.

La force tranquille était présentée comme celle de la campagne où l’existence s’écoulait, immémoriale ; mais elle n’était pas sans drames et la magnifier est une farce tranquille de la com’ politique : comme le montre le film, on n’est pas plus heureuse paysanne que dactylo, menuisier que maître d’hôtel. L’une a un mari mais pas d’enfant, l’autre a deux enfants mais plus de mari… Outre la leçon de vie, la leçon politique est utile : les écolos rêvent s’ils croient regagner le beurre tout en gardant l’argent du beurre.

DVD Le grand chemin, Jean-Loup Hubert, 1987, avec Anémone, Richard Bohringer, Antoine Hubert, Vanessa Guedj, Christine Pascal, Raoul Billerey, Pascale Roberts, Marie Matheron, Daniel Rialet, Jean-François Dérec, André Lacombe, Denise Péron, 1h44, Editions Montparnasse 2002, €12

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Vladimir Nabokov, Autres rivages

L’auteur, né un an avant son siècle, a vécu la première moitié bouleversée par les révolutions et les autoritarismes doctrinaires. Il écrit son roman autobiographique d’une plume à la fois nostalgique et magique. Il soigne son expression, précise les mots d’une prose gracieuse, allusive, lyrique, précise.

Il avait publié quelques textes de souvenirs qu’il a rabouté au fil des années pour les publier en 1951 aux Etats-Unis avant de les traduire en russe en 1954 en les améliorant du fait des particularités de la langue et de son public, puis de les compléter en 1967 lors d’un retour en Europe où il a pu rapprocher des souvenirs de famille.

Ces « autres rivages » sont ceux, perdus, de l’enfance et de l’adolescence, de cette Russie du tsar où la vie était certes rude mais où la liberté de penser et de s’exprimer était incomparablement plus grande qu’elle ne fut ensuite, sous le fanatique Lénine comme sous le brutal Staline. Nabokov ressuscite un monde dans sa mémoire, son monde de fils de nobles éduqué en trois langues (il a su écrire l’anglais avant le russe), aîné préféré de ses parents cultivés, aimants et attentifs, au père libéral, constitutionnel démocrate (KD ou cadet) et à la mère férue de poésie. Parmi ses ancêtres figurent, côté maternel, la baronne allemande qui prêta sa berline au roi Louis XVI lors de sa fuite à Varennes et, côté paternel, un amiral de la flotte ruse d’Extrême-Orient.

Sans rester linéaire mais par cycles thématiques, Vladimir décrit ce qui subsiste en sa mémoire des moments intenses de son enfance et de son adolescence à la datcha de campagne, dans la ville de Saint-Pétersbourg, sur les plages de Biarritz ou de la Méditerranée, à Berlin ou à Cambridge où il étudia trois ans avec son frère Serguei après la révolution bolchevique. L’œuvre va de l’éveil de l’auteur à l’éveil de son fils unique et adoré, Dmitri, 6 ans en mai 1940 lorsque le couple quitte Saint-Nazaire par un paquebot transatlantique, juste avant le déferlement des chars nazis et la fin de cette autobiographie.

Gouvernantes et précepteurs, frère et cousins, condisciples d’école, amours d’enfance et de jeunesse défilent, ses lectures, de Mayne Reid à Madame Bovary, tandis que sont développées les sports comme le vélo, la nage, le foot et le tennis, mais surtout la chasse aux papillons, une passion avant celle d’écrire des poèmes, consumé par le lyrisme des hormones entre 14 et 17 ans. L’enfant a de la mémoire, l’adolescent est capable de composer dans sa tête puis de réciter d’une traite son œuvre achevée devant sa mère, attendrie et émerveillée, qui en pleure. Il se tourmente à 13 ans pour son père, qui a provoqué en duel un directeur de journal dont un gratte-papier a insulté ses idées ; quand Vladimir apprend que le duel n’aura pas lieu et que les excuses, présentées, sont acceptées, il implose d’angoisse évanouie et la grande main fraîche de papa, qui comprend, lui est une preuve d’amour infinie.

La mémoire est comme un cheval qui paresse ou s’emballe et que l’on doit maîtriser. L’expression se fait alors d’une précision d’entomologiste, ne lâchant les rênes de l’émotion qu’à demi, en des phrases ciselées qui demandent au lecteur sa complicité. Ainsi, à 11 ans à Berlin, dans une salle de patins à roulettes, une jeune Américaine le trouve « mignon » et, la nuit suivante, Vladimir en songeant « à sa taille flexible et à sa gorge blanche » s’inquiète « à propos d’un malaise bizarre que je n’avais alors jusque-là associé qu’avec le frottement irritant d’un caleçon ». Il parle avec ses parents de « ce malaise déconcertant » et son père répond en anglais « (… façon de parler qu’il adoptait souvent quand il ne savait pas s’en sortir autrement) : ‘C’est là, mon petit, tout simplement un exemple de plus de ces combinaisons absurdes de la nature, comme la honte et la rougeur, ou le chagrin et les yeux rouges’ » X3 p.1318 Pléiade. N’est-ce pas délicieux ? La façon d’aborder l’éveil de la sexualité chez un garçon de 11 ans, son ingénuité à en parler à ses parents, la réponse toute délicate et ouvrant à des réflexions apaisantes de son père ?

Plus tard, il évoquera d’une même façon la réalisation de son premier accomplissement sexuel à 16 ans, dans les bois de la propriété de campagne au sud de Saint-Pétersbourg, avec celle qu’il appelle Tamara : « Dans une certaine pinède, tout se passa de façon idéale, j’écartais l’étoffe des fantasmes, je goûtai à la réalité » XII1 p.1337. Comme quoi des parents aimants transmettent par mimétisme leurs façon d’être, de dire et de faire à leurs rejetons.

Ce qui ne va pas parfois sans un humour féroce. Comme sur Hitler lorsqu’il laisse son fils évoluer dans une Benz à pédales sur les trottoirs du Kurfürstendamm « tandis que, de fenêtres ouvertes sortait le rugissement amplifié d’un dictateur toujours en train de se marteler la poitrine dans la vallée de Neander que nous avions laissée loin derrière nous » XV2 p.1396. (Rappelons aux peu lettrés que l’homme de Neandertal, homo sapiens neandertalensis, dont les premiers restes ont été trouvé dans la vallée de Neander, était un membre du genre homo plus fruste et moins évolué du cerveau que nous, homo sapiens sapiens).

Nabokov avait pour modèle Chateaubriand lorsqu’il sculpta ces mémoires sur un autre rivage que celui de la vieille Europe embrasée par le feu et le sang. Mais il n’écrivait pas d’outre-tombe, il était bien vivant ; il écrivait pour témoigner d’une vie ancienne, sur l’autre côté du rivage, et combien ce monde pouvait avoir été bon, enrichi par sa culture multiple européenne.

Une grande œuvre.

Vladimir Nabokov, Autres rivages, 1951-1967, Folio 1991, 416 pages, €9.90

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Ambivalence Marcel Proust

Proust, ce bourgeois maladif et languissant, cette plante de serre à la mémoire protéiforme, est malsain et fascinant. Malsain parce qu’on ne sépare pas l’homme de l’œuvre et que l’homme est déplaisant. Fascinant parce qu’il observe l’humaine comédie et que son regard est aigu. Ce qu’il représente est ambivalent.

J’ai abordé Proust tard, je n’ai lu Du côté de chez Swann qu’à 16 ans parce que la réminiscence via la madeleine dans le thé m’avait plu et que je voulais goûter à la fameuse longueur des phrases. Et je me suis aperçu que le thé était du café au lait dans les premiers brouillons, comme la madeleine n’était que du pain grillé ; le snobisme exigeait que cela fut changé. J’ai savouré ces souvenirs d’enfance parce qu’ils sont la seule fraîcheur de l’œuvre, encore que passablement reconstruits en illusion acceptable. Et je me suis arrêté là.

La nouvelle édition de la Pléiade m’a permis, passé 35 ans, de reprendre l’œuvre dont l’intérêt, hors le style, m’apparaît très inégal. Un amour de Swann m’a ennuyé, A l’ombre des jeunes filles en fleurs plutôt séduit. Cette œuvre ne se lit pas d’une traite mais par périodes, afin de ne pas s’engluer dans le phrasé, de ne pas se laisser contaminer par cette façon insinuante et étouffante de voir le monde, par ce scalpel envers les êtres et cette angoisse de lierre du narrateur. Proust est un poison assimilable à petites doses. Car on en revient à l’homme.

Marcel est né dans cette bourgeoisie pressée d’arriver dont le besoin atavique et frustré de possession fait s’accumuler les meubles, les bibelots, les plantes, les tentures dans un intérieur étouffant de serre chaude. L’appartement parisien des parents Proust collectionne les signes de la réussite sans jamais trier ; on y reconstitue le monde en miniature. Il y fait trop chaud, l’on y respire mal, les relations humaines sont guindées et pesantes. Le père est majestueux et lointain ; il est l’arbitraire. L’enfant éprouve un attachement fusionnel et névrotique à sa mère ; il est sujet à un asthme nerveux qui le rend délicat. L’adolescent exacerbe toujours les tendances de son milieu et, chez Marcel Proust, rien n’est simple : ni le langage, ni les manières, ni la conduite. Il apparaît alambiqué et trompeur, trop tendre et trop caressant, poseur et quêtant l’affection comme un chien triste. Il restera sa vie durant l’enfant gâté : malade professionnel, sempiternel plaintif, dilettante social, phobique de toute contrainte, et inverti pour l’occasion.

Sa mauvaise santé d’origine respiratoire lui fait sentir le prix du temps qui passe. Le souffle est la représentation la plus physique de la durée, la respiration scande les secondes. Proust en acquiert le sentiment aigu de l’éphémère des moments et des êtres, ce qui le fait s’accrocher tragiquement à un amour rendu absolu. Cette impuissance à être aimé selon ses désirs fusionnels lui permet, par décantation, une distance de la mémoire à la réalité, il intériorise, analyse, reconstruit. « La vraie vie est ailleurs, non pas dans vie même, ni après, mais en-dehors » (lettre du 8 novembre 1908 à Georges de Lauris). La vraie vie est pour lui dans l’illusion, dans le souvenir reconstruit, la fiction c’est-à-dire dans la littérature.

A l’art classique de raconter une histoire, Proust substitue la subjectivité. Il ne décrit pas la réalité du monde extérieur mais l’impression que fait sur lui le monde. Son intelligence ordonne ce que son instinct et ses passions ont retenu des sensations, impressions et émotions filtrées par la mémoire. Il dissèque les êtres par incapacité à les aimer pour eux-mêmes. Ceux qu’il prétend aimer sont des miroirs de son narcissisme ; il s’aime en eux comme un personnage qui endosse des rôles de théâtre. En réalité, prodigieusement inquiet, Marcel est incapable d’éprouver un amour sincère ; il est trop frileux, trop centré sur lui-même pour avoir la générosité débordante, la compassion sans contrepartie qui est le signe de l’amour véritable. Ce qu’il appelle « amour » est une comédie sociale, fort jouée dans les salons de son temps. Pour lui, d’ailleurs, tout est comédie. Il passe ses soirées à disséquer les êtres qu’il rencontre afin d’en découvrir le ressort caché, ce qui les fait se mouvoir. Il y a là le sadisme d’un entomologiste et, en même temps, la prodigieuse intuition du psychologue – ambivalence toujours.

L’homme est l’œuvre et Proust reconstruit sa vie en roman. La Recherche est une quête de soi et elle a de son auteur le même inachèvement, la même immaturité, les mêmes velléités. Dans l’écriture, cela se traduit par la masse des brouillons, des versions accumulées, des ratures, des additions, des remontages, la juxtaposition de fragments. Proust est Protée ; il se hait lui-même, il voudrait être un autre. Il va, il vient, il reste en chantier. Tout comme son œuvre, de construction cellulaire, organique comme un corps qui pousse.

Cocteau a eu la prescience de ce que Proust allait devenir : « Les miroirs multipliés (d’un) prodigieux labyrinthe à ciel ouvert ». L’œuvre a quelque chose de la mer, océan primordial et soupe primitive nourricière et changeante, capable de s’enfler en colère ; elle est courant des profondeurs et lame qui submerge et étouffe, eau salée qui pénètre les poumons et les ronge. Le style a quelque chose de brillant et d’inquiétant : la phrase coule telle un serpent, développe ses anneaux, fascine d’un regard magnétique, bien balancée par les virgules qui font comme un souffle régulier ; elle argue, montre, analyse – insidieuse et dangereuse comme un reptile. Car elle envoûte, engourdit, asphyxie par ses sautes de rythme ; elle embrume et ensorcelle.

Je reviendrai sur les œuvres, mais lentement.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard Pléiade, tome 1 €65.00 tome 2 €66.00 tome 3 €70.00  tome 4 €65.00

Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Plon 2013, 736 pages, €24.50

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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Patricia MacDonald, La double mort de Linda

Un jour de fête des mères Jenny, la fille d’un couple moyen du Massachusetts, ne vient pas au restaurant prévu avec ses parents ; elle a préféré aller au cinéma avec sa meilleure copine. C’est ainsi que débute l’un des premiers romans policiers écrit avant les mobiles et Internet de Patricia Bourgeau, dite MacDonald, née en 1949. Mais la fille du couple est à l’âge ingrat, 13 ans, et l’on apprend vite qu’elle a été adoptée.

Peu à peu, le lecteur va découvrir ce que cette adoption recouvre, les lourds secrets de famille qui s’emboitent les uns dans les autres. En parallèle, il y a meurtre. Une adolescente retrouvée assassinée des mois après sa disparition et qu’une journaliste locale très ambitieuse (une caricature de l’auteur en ses jeunes années) a nommée Ambre. Puis une femme est assassinée à son tour… Linda, la mère biologique de Jenny justement, à peine revenue de sa fugue de quatorze années et qui a voulu voir sa fille abandonnée bébé. Pourquoi est-elle revenue après toutes ces années ? Pourquoi justement cette année ? Pourquoi a-t-elle été tuée ? Y aurait-il un tueur en série dans la ville ?

La mère de Linda, éprouvée par la fuite de sa fille à 17 ans sans explication, puis par la mort récente de son mari, ne veut pas qu’elle dorme à la maison, notamment à cause de son fils, Bill, qui a été forcé d’arrêter ses études à la fuite de sa sœur parce que son père était trop déprimé. Linda va donc au motel de la ville, où il se passe de drôles de choses, et ne reparait pas. Sauf dans un sac poubelle jeté en benne de supermarché.

La police accuse du meurtre le père adoptif de Jenny parce qu’il voyait d’un mauvais œil le retour de la mère biologique. Il aggrave son cas en ayant visité Linda au motel le soir même de sa mort. Un témoin l’aurait vu ; et la clé de sa chambre a été retrouvée dans sa camionnette.

Dès lors, tout se bouscule, les soupçons valsent et le lecteur est assez désorienté, jusqu’au final, qu’il aurait difficilement prévu.

C’est le prétexte pour tirer le portrait d’une petite ville du nord-est des Etats-Unis, très bourgeoise et conventionnelle, où tout le monde se connait et s’observe. Prétexte aussi à approfondir les relations mère-fille, la baise adolescente, l’abandon d’enfant par peur divine d’avorter, l’adoption sous X, la hantise de savoir de qui l’on est né, de qui l’on tient, la trahison dans les couples. Rien n’est simple et l’auteur explore avec obstination, et un brin d’obsession, l’esprit d’une épouse moyenne dans une classe moyenne d’une ville moyenne. Plutôt conne mais viscéralement attachée à sa fille adoptée, elle réagit avec violence à tout ce qui la menace, mère biologique, mari menteur, fille sans cœur, voisinage prêt à fustiger. C’est assez bien vu (et ne donne aucune envie de devenir américain).

Un bon roman de la patte McDo à relire, malgré son âge, parce qu’il vous tient en haleine. Le nombre des personnages pour noyer les indices exige, comment souvent chez cet auteur, de ne pas le lire en trop d’étapes, sous peine d’être un peu perdu.

Patricia MacDonald, La double mort de Linda (Mother’s Day), 1994, Livre de poche, 319 pages, €7.10

Les romans policiers de Patricia MacDonald chroniqués sur ce blog

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Charles de Gaulle, Mémoires de guerre

L’homme qui incarne à la France se raconte. Étrange destin que celui de ce militaire politique, de ce général stratège, de ce chef de la France légitimé par lui-même.

C’était un homme d’un autre temps, un chevalier médiéval, un peu Lancelot, un peu Jeanne d’Arc. Il paraît venu du fond de l’histoire, enrobé de légende, pour sauver la princesse emprisonnée. « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire autant que la raison » p.9. La France est une princesse des contes, une « madone » p.9, une « mère » p.269. Il faut l’aimer, lui rendre hommage, agir pour elle. Elle est un mythe actif qui fait agir la volonté. La forme n’est pas l’acte selon Aristote ; il y faut l’intervention d’une cause extérieure : la volonté. Pour De Gaulle, « la France ne peut être la France sans la grandeur » p.9. Pour ce pays, cela signifie simplement la volonté d’exister : car qu’est-ce que la France sinon une mosaïque de peuples, de traditions diverses, toujours prêts à se diviser ? Les provinces, les partis, les notables sont des ferments de division. En 1940, la France fut « trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés » p.224. Intellectuels fascinés par la dictature (stalinienne ou nazie), militaires sclérosés, politicards démagogues, jeunesse contre la guerre, commerçants et industriels prêts à toujours s’entendre pour négocier… Pour les partis, ses grands ennemis-symboles du gaullisme, la politique n’est pas « l’action au service d’une idée forte et simple », mais « une chorégraphie d’attitudes et de combinaisons, mené par un ballet de figurants professionnels, d’où ne devait sortir jamais qu’articles, discours, exhibitions de tribun et répartitions de places » p.228. Conséquence : au moment de la percée allemande, c’est un effondrement politique total. L’Assemblée nationale remet à Pétain tous les pouvoirs, presque sans en avoir débattu. « Le parlement ne siégeait pas, le gouvernement se montrait hors d’état de prendre en corps une solution tranchée, le président de la République s’abstenait d’élever la voix, même au sein du Conseil des ministres, pour exprimer l’intérêt suprême du pays » p.74. En bref, l’État était anéanti.

De Gaulle a opéré « le transfert de la souveraineté hors du désastre et de l’attentisme » p.77. « L’appel venu du fond de l’histoire, ensuite instinct du pays, m’ont amené à prendre en compte le trésor en déshérence, a assurer la souveraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité » p.593. Pétain n’est rien, mal élu, sous la contrainte ennemie, et il a accepté l’asservissement de la France. De Gaulle est un recours, il symbolise le pays, la France qui veut durer. « La république n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu » p.580. Pour Aristote, l’essence du politique est l’intérêt de la cité. Or la cité est de l’ordre de la nature : sans elle, les hommes ne pourraient réaliser leur être de la façon la plus haute. La politique n’est donc pas un « contrat », elle ne se réduit pas à une « économie du pouvoir » où celui-ci aurait à être réparti, où chaque citoyen en posséderait une part comme un « bien » propre. La souveraineté n’existe qu’en actes. Elle doit assurer pour le mieux l’intérêt général. De Gaulle est dans le droit fil de cette conception du politique. « C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver de l’autorité. C’est en agissant comme un champion inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper, parmi les Français, les consentements, voir les enthousiasmes, et d’obtenir des étrangers respect et considération » p.78. À partir de ce moment, la responsabilité de ceux qui se prétendent en charge de la France, côté Pétain ou côté résistance, « se mesure ici-bas non à leurs intentions mais à leurs actes, car le salut du pays est directement en cause » p.151 ; la politique, c’est « une âme, une volonté, une action nationale » p.545. Elle « ne vaut que par ses moyens » p.299. « Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité » p.186, c’est-à-dire qu’à partir d’une vision réaliste des moyens dont on dispose. Il y a une « logique des événements », « car ceux-ci, dans les grands moments, ne supportent aux postes de commande que des hommes susceptibles de diriger leur propre cours » p.339. Étonnante prescience de la philosophie chinoise essentielle, où la « propension des choses » ne peut être contrée, et où le sage s’immerge dans son courant pour utiliser, au bon moment, son énergie, pour chevaucher la dialectique.

C’est pourquoi De Gaulle avait bien vu que la démocratie n’était pas une fin en soi, mais un moyen institutionnel commode de réaliser l’essence du politique, l’intérêt de la cité. Durant la guerre, il l’a mise entre parenthèses, car elle ne fonctionnait plus. Il a incarné tout seul la légitimité, avant de créer le Comité, puis l’Assemblée consultative ; les circonstances l’exigeaient. Une assemblée est préférable car, lorsqu’elle délibère, elle prend des décisions plus sages qu’un individu seul, même le plus sage, car la délibération est un jugement. En politique, ce qui importe n’est pas qui est apte à prendre une décision, mais qui est apte à juger de ce qui se fait politiquement. C’est pourquoi le politique est l’ensemble des citoyens. De Gaulle s’est présenté devant eux, par la radio, et sa légitimité l’a emporté sur celle des partis qui acceptaient la défaite.

Ce réalisme gaullien de la politique, nourri au cynisme d’Aristote, lui a donné un regard aigu sur le monde. Les Nations-Unies ? C’est utile mais il ne faut pas exagérer leur importance. « Les membres en seraient les Etats, c’est-à-dire ce qu’il y a au monde de moins impartial de plus intéressé » p.796. On l’a bien vu lors de la dernière guerre du Golfe… Les idéologies ? « Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes, n’ont qu’un temps. Le communisme passera. Mais la France ne passera pas » p.240. Un demi-siècle plus tard, ce jugement s’est avéré. « La Russie soviétique observe, calcule et se méfie. Assurément, tout porte le Kremlin à désirer qu’il renaisse une France capable de l’aider à contenir le monde germanique et de rester indépendante à l’égard des États-Unis » p.460. Ces derniers ne sont pas meilleurs : « L’idéalisme y habille la volonté de puissance » p.510. Les Etats jouent l’égoïsme sacré. « Les propos du président américain achèvent de me prouver que, dans les affaires entre Etats, la logique et le sentiment ne pèsent pas lourd en comparaison des réalités de la puissance ; ce qui importe c’est ce que l’on prend et ce que l’on sait tenir » p.512. Et encore : « Les États-Unis, admirant leurs propres ressources, sentant que leur dynamisme ne trouvait plus au-dedans d’eux-mêmes une assez large carrière, voulant aider ceux qui, dans l’univers, sont misérables ou asservis, cédaient à leur tour aux penchants de l’intervention où s’enrobait l’instinct dominateur. C’est cette tendance que, par excellence, épousait le président Roosevelt » p.352.

Pour faire de la bonne politique, pour mieux la comprendre, il faut décidément en revenir à Aristote.

Charles de Gaulle, Mémoires (Mémoires de guerre, Mémoires d’espoir), Plon 2016, 1584 pages, €28 e-book Kindle €15.99

Charles de Gaulle, Mémoires, Gallimard Pléiade 2000, 1565 pages, €69

Les Mémoires de guerre (seulement) existent aussi en trois volumes en Pocket, 1, 2, 3, mais chacun coûte 8.50 € – autant acheter l’édition Plon !

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Le grand bleu de Luc Besson

J’ai vu à l’époque trois fois ce film devenu culte pour la génération des 14–18 ans des années 1990. La première fois, j’ai été saisi par le drame, la seconde fois par la passion de Jacques, la troisième fois par celle de Johanna. Je suis depuis résolument du côté des femmes, dans ce film.

L’histoire est une interprétation libre des champions de plongée en apnée Jacques Mayol et Enzo Maiorca. Les deux enfants ont grandi ensemble en noir et blanc sur une île grecque et restent, même adultes en couleurs, dans une rivalité permanente. Le championnat du monde d’apnée No Limit à Taormina en Sicile à la fin des années 1980 leur permet de se retrouver.

Enfant, le petit Jacques (Bruce Guerre-Berthelot) joue avec la mer en toute innocence ; il nourrit les murènes, nage parmi les poissons, plonge chercher des pièces pour les autres enfants. Le petit Bruce Guerre-Berthelot qui joue Jacques enfant, a la prestance du petit sauvage amoureux de l’eau, quasi nu la plupart du temps. Un jour il rêve – et c’est un cauchemar. Un dauphin vient le voir, l’entraîner peut-être ? Les dauphins sont des sirènes ; elles vous attirent, puis vous lâchent, volages. Et vous coulez. Ainsi sa mère, une Américaine retournée au pays. Cette fois, la sirène du rêve venait prendre son père qui s’est noyé sous ses yeux dans son scaphandre artisanal. Fin de l’enfance et du temps de l’innocence.

Il apprend à plonger en professionnel (adulte, il est joué par Jean-Marc Barr). Rien ne l’attache, il se prête à des expériences au fond de lacs glacés des Andes, son cœur ralentit comme ceux des mammifères marins. Serait-il à demi sirène ? Dans l’eau, il est bien. Ce liquide amniotique apaisant le calme, diminue ses fonctions vitales. Il nage des heures avec les dauphins, « sa famille », qu’il a en photo dans son portefeuille à la place des enfants.

Enzo (Gregory Forstner), c’est le grand frère, l’aîné d’une famille italienne vivant sur la même île grecque que « le petit Français ». C’est le macho, le généreux, le familial. Jacques le solitaire l’admire et l’envie un peu. Enzo se sent défié en permanence par ce sauvage qui n’a rien à perdre, aucune attache, qui se donne à fond pour lui seul. Enzo s’occupe des autres ; Jacques ne s’occupe que de lui. Il est l’enfant malheureux du divorce et de l’accident. Meurtri, il s’est renfermé sur lui-même. L’eau est sa mère et, en même temps, celle qui lui a volé son père. Il l’aime et la hait. La plongée est pour lui un état régressif et à chaque fois une tentation suicidaire.

Ce qu’ont aimé les adolescents dans ce film, l’accord avec la mer, avec les dauphins, ne s’y trouve pas. Malgré le traitement humoristique qui tempère l’émotion, il s’agit d’un drame : vouloir être un autre, vouloir vivre comme un dauphin alors qu’on est un homme.

La pauvre Johanna (Rosanna Arquette), avec sa blondeur, son nez court et ses larges lèvres, tombe amoureuse de Jacques, cet être de fuite, justement parce qu’il est étrange, immature et casse-cou mais sans violence aucune. Il est resté un gosse, la compétition de l’intéresse pas, mais s’éprouver le hante. Jacques aimera un peu Johanna, comme un animal, comme une peluche. Pas plus. Et il l’abandonnera sans vergogne pour les abysses, le jour où il reverra les sirènes dans son rêve. Sirènes qui lui ont enlevé Enzo la veille (adulte joué par Jean Reno), mort d’avoir voulu aller trop loin, trop bas. « Jacques : – Il faut que j’aille voir… Johanna : – Voir quoi ? Il n’y a rien à voir Jacques, c’est noir et froid rien d’autre ! Y’a personne. Et moi je suis là, je suis vivante, et j’existe ! »

Avoir fait un petit n’émeut pas Jacques, il ne reste pas avec Johanna pour l’aider dans la vie. Pourquoi ? Par hantise que la mer ne le fascine lui aussi et le prenne ? Par certitude de ne savoir l’élever et l’aimer ? L’abandonne-t-il comme il a été abandonné, trouvant que mieux vaut que l’enfant ne le connaisse point ? Qu’il ne souffre pas un jour de le voir disparaître ? Et pourquoi remet-il son « destin » – le déclencheur qui le fera plonger – entre les mains justement de Johanna ?

Le tragique séduit, le suicide fascine, l’accord avec la mer émeut et fait rêver, l’humour détend. Sauf aux Etats-Unis où la fin a été changée pour un happy-end niais de rigueur et une autre bande son pour capter le fric. Et en Italie où le plongeur Enzo Maiorca l’a fait interdire durant 14 ans parce qu’il trouvait qu’il était mal décrit (il se fait payer pour aller sauver un mec) ; pourtant, Jean Reno est très bon en ours généreux. Le film est bien construit, un peu long dans le déroulement de l’histoire mais comme les ados en ont redemandé, seule subsiste la version encore plus longue. La musique d’Eric Serra a fait beaucoup pour le charme persistant du film. C’est au total un film des années 90 où chacun est seul, aussi seul que le héros face à son existence.

DVD Le grand bleu de Luc Besson, 1988, avec Rosanna Arquette, Jean-Marc Barr, Jean Reno, Jean Bouise, Bruce Guerre-Berthelot, Gregory Forstner, Gaumont 2011, version longue 2h48, standard €7.49, blu-ray €10.99

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Vers le Pérou

Pour rejoindre le chemin des Fils du Soleil je commence par avoir des difficultés à bâtir mon sac. Le séjour sera en altitude, pulls et chemises prennent de la place. Avec ce que je porte sur moi, cela fait près de 30 kg de bagages pour trois semaines dans les solitudes andines. Il faut bien cela pour aller sur les traces de Tintin dans Le temple du soleil, cette bande dessinée qui ont fait rêver mon enfance, ces histoires aux Amériques qui ont cultivé mon goût de l’aventure.

A Roissy, une fille tête en l’air qui va aussi au Pérou a perdu sa carte bleue à quelques places de l’endroit où je suis assis. Ses copains lui disent : « vite, téléphone pour faire opposition ! l’avion va partir dans une demi-heure ». Malgré tout, ils ont des doutes : « tu es bien sûre de l’avoir perdue, tu ne l’aurais pas rangée quelque part ? – non, non, j’ai regardé partout ! » Elle se précipite à la cabine téléphonique pour faire opposition. Bien sûr, elle retrouve la carte dix minutes plus tard en cherchant sa gourde ! L’imbécile se précipite alors à nouveau vers le téléphone pour annuler son opposition mais la banque, entre temps, a fermé. Elle doit appeler ses parents pour qu’ils tentent de lever l’opposition signalée bien légèrement quelques minutes auparavant. Il est faux de croire que certaines personnes « attirent » les ennuis : elles ne font que les susciter par inattention, gaucherie, réactions sans réflexion. Une carte bancaire, ce n’est pas un kleenex que l’on fourre dans un coin du sac, que diable ! On la garde sur soi, avec son passeport et ses billets d’avion. Cela n’a même pas effleuré l’esprit de cette nunuche qui accusera « les autres », l’Etat, « le capitalisme », « le système » ou que sais-je encore si un jour elle n’a plus de travail ou si elle fait un placement malheureux. La France crée une société d’assistés permanents, d’irresponsables congénitaux.

Dans le Boeing d’Avianca, la compagnie colombienne qui nous véhicule par-dessus l’Atlantique, je me retrouve entouré d’enfants piaillards, tous colombiens. Je les entends en quadriphonie. Un bébé reste sage jusqu’à ce que sa mère, maladroite, le remue et excite sa colère. Un autre gamin de trois ans a une tête qui me rappelle au même âge le frère de mon filleul. Un braillard de deux ans prépare ses gammes pour l’avenir. Je remarque une fois de plus combien certaines mères peuvent être abusives, agaçantes pour leurs bébés. Ils se tiennent tranquilles et voilà que, par perfectionnisme, ou par souci d’assurer son pouvoir, la mère tourne le petit, lui colle un ourson sur la figure, l’asphyxie de poutous, lui rectifie son pull, et autres dérangements intempestifs. Derechef le bébé braille, et la mère s’agite plus encore pour le calmer, ayant retrouvé un rôle vis-à-vis du public. Les pères sud-américains ont l’air plus tranquilles avec leurs enfants – au point de les laisser faire à peu près ce qu’ils veulent.

Je profite de ces moments pour lire entièrement un roman de l’écrivain péruvien Vargas Llosa, Lituma dans les Andes. (Je l’ai d’ailleurs chroniqué sur ce blog). Il conte une histoire d’amour, de pauvreté et de superstition : le Pérou d’il y a dix ans à peine. Frissons : un couple de français très typé naïf (catho reconvertis tiers-mondiste et « de gôche », croyant en la bonté du monde) s’y fait assassiner à coups de pierres par les paysans du Sentier Lumineux. C’est un professeur de philosophie de l’université d’Ayacucho, Abimael Guzman qui a fondé le parti communiste maoïste. Il revenait d’un voyage en Chine. Le premier attentat a eu lieu le 17 à mi 1980 au Pérou ; en dix ans il y a eu près de 25000 morts. Il reste quelque chose d’étrange à vouloir faire « le bonheur » des peuples par la voie du massacre. Guzman a été arrêté à Surco, au sud de Lima, le 13 septembre 1992 et condamné (seulement !) à la prison à vie. Depuis, les sentiers ne sont plus lumineux au Pérou, mais praticables.

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Philip Roth, Le sein

Philip Roth divague, après lecture de Kafka, Gogol et Swift. Son personnage, un David Alan de son âge (38 ans) qui enseigne la littérature à l’université, se transforme en… sein. Révolution hormonale improbable, fantasme absurde, régression à l’objet de l’adoration infantile des psys, toujours est-il que l’homme devient chose, le mâle femelle, excroissance mammaire grotesque. Il vit l’expérience d’une sexualité hermaphrodite. Inversion ? Perversion ? Illusion ?

Il s’effraie, il n’y croit pas, il traduit chaque parole (comment donc entend-t-il sans oreilles ?) en l’inversant, selon la belle et bonne théorie du complot de la paranoïa galopante. Il symbolise l’inquiétude des années 60 devant les mystères de la biologie et les pouvoirs de la médecine. Il traduit les incertitudes et les angoisses de la condition masculine devant la montée des femmes après l’invention de la pilule. Il jouit, mais du mamelon, ce qui le dévirilise. Il rêve d’enfiler Claire et l’infirmière du bout de son téton de plusieurs centimètres, mais se laisse faire, entièrement passif (et pour cause !), comme un bébé sous la mère. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la résorption de soi dans le sein maternel. Un comportement extrême préparé par son goût d’être sucé, avalé, cannibalisé, hier de la bite, aujourd’hui du téton.

Tout en restant juif, et peut-être justement parce qu’il est juif. Car tous les ingrédients du milieu culturel juif sont présents : le psychiatre tordu, le père dans le déni qui potine, la mère morte idéalisée, la compagne goy docile, le délire sexuel… Comment être plus juif que juif ? En devant sein nourricier, Mère-en-soi, régression ultime.

Une pochade burlesque pour regarder autrement la sexualité, la condition juive, la psychanalyse américaine. Car ce conte fantastique n’offre aucune issue. Il désoriente, fait surgir des doutes et suscite des questions. Le moi existe-t-il s’il est incarné autrement ? La conscience peut-elle être sans corps complet ? Qu’en est-il du handicap ? De la confusion des genres ?

Les derniers mots de ce court roman fantastique et Grand-Guignol enjoignent : « Tu dois changer ta vie ». Ils sont tirés d’un sonnet de Rilke sur le torse d’Apollon. Un torse sans tête ni membres, mais viril et beau en lui-même, reconnu par la culture. Sein maternel et torse mâle, même combat ? Vous avez beau lire et relire, consulter les commentaires, jamais l’énigmatique ne s’arrête. C’est ce qui fait l’éclat de ce roman.

Philip Roth, Le sein, Folio 1984, 120 pages, €4.85

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

Philip Roth sur ce blog

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Philip Roth, La plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe)

A 33 ans, le narrateur juif, avocat travaillant pour la municipalité à promouvoir l’égalité américaine, entre en psychanalyse. Il veut se connaître. Enfance couvée, adolescence sexuellement rebelle, débuts dans l’âge adulte désastreux avec les femmes, son long monologue interpelle, gémit, proteste et souffre. Il est pathétique et comique, Alexander Portnoy, au prénom de conquérant goy blond et au nom juif quasi pornographique (porn toy ? jouet sexuel). C’est qu’il est partagé entre ses origines qui l’enchaînent dans la juiverie la plus repliée et son aspiration à intégrer le rêve américain.

Injonctions contradictoires issues de son éducation. « Les Juifs, je les méprise pour leur étroitesse d’esprit, pour leur bonne conscience, pour le sentiment de supériorité incroyable et bizarre que ces hommes des cavernes que sont mes parents et les autres membres de ma famille ont acquis Dieu sait comment – mais dans le genre clinquant et minable, en fait de croyance dont un gorille même aurait honte, les goyim [chrétiens] sont tout simplement imbattables. A quelle espèce de pauvre connards demeurés appartiennent donc ces gens pour adorer quelqu’un qui, primo, n’a jamais existé et qui, secundo, à supposer qu’il ait jamais existé, était sans aucun doute, vu son allure sur cette image, la grande Pédale de Palestine. Avec des cheveux coupés comme un page, un teint de Bébé Cadum – et affublé d’une robe qui, je m’en rends compte aujourd’hui, venait sûrement de Frederick’s of Hollywood ! [chaîne de lingerie féminine des années 40] Ras le bol de Dieu et de toutes ces foutaises ! A bas la religion et cette humanité rampante ! » p.374 Pléiade. Tout le monde en prend pour son grade, juifs comme chrétiens. Tous des croyants, tous des enchaînés pas près de se libérer, et qui enchaînent leurs enfants à leurs névroses. C’est truculent et libertin – mais pas faux.

L’auteur décrit l’Amérique des années 40 et 50, la juxtaposition des milieux qui se mélangent peu (l’apartheid envers les Noirs ne sera levé que dans les années 60). Il provoque par son déballage verbal, il est impitoyable avec les milieux sociaux, qu’ils soient WASP ou juif, il offre une satire de la psychanalyse de base posée comme réponse à tous les maux. Les critiques, souvent instinctives, émotionnelles et superficielles, confondent l’auteur et son personnage, le roman avec une confession. Mais la littérature sert justement à sublimer l’intime dans une fiction plus vraie que nature. Philip Roth est entré en psychanalyse de 1962 à 1967 après son divorce désastreux ; il a assisté au grand déballage polémique sur la guerre du Vietnam, la libération sexuelle, le Watergate. Lorsqu’il publie son roman, en 1969, il se lâche. Foin de l’hypocrisie, la vérité. Tout est bon à dire, même si ce n’est pas sa biographie. « Qui d’autre, à votre connaissance, a été effectivement menacé par sa mère du couteau redouté ? Qui d’autre a eu la chance d’être si ouvertement menacé de castration par sa maman ? Et qui d’autre, en plus de cette mère, avait un testicule qui ne voulait pas descendre ? Une couille qu’il a fallu amadouer, dorloter, persuader, droguer ! Pour qu’elle se décide à descendre s’installer dans le scrotum comme un homme ! Qui d’autre connaissez-vous qui se soit cassé une jambe à courir après les shikses (non juives) ? Ou qui se soit déchargé dans l’œil lors de son dépucelage ? Ou qui ait trouvé un véritable singe vivant en pleine rue de New York, une fille avec une passion pour La Banane ? Docteur, peut-être que d’autres font des rêves, mais à moi, tout arrive. J’ai une vie sans contenu latent. Le fantasme devient réalité » p.445. Voilà une vie en résumé plein d’humour.

Le personnage est issu du quartier populaire juif de Newark et grandit dans un appartement modeste entre une mère castratrice, un père constipé et une sœur effacée. Il est l’enfant-roi, le petit garçon à sa maman vers lequel tous les espoirs de réussite de la famille se portent. Ce cocon étouffant, ces parents tyranniques à force d’amour fusionnel, le font heureux durant l’enfance – qui a besoin de protection. Mais l’adolescent se révolte devant ce comportement de tortue en diaspora qui a une sainte terreur de toute souillure, de la nourriture comme du contact. L’obsession de la pureté engendre la névrose. Ce n’est pas qu’une névrose juive, mais elle est fort présente dans cette famille où la Mère régente sa maisonnée, rend impuissant le père, efface sa fille et menace d’un couteau son garçon lorsqu’il ne veut pas manger la nourriture issue de son propre sein. La rébellion pubère est de prendre le contrepied de tout cela : jaillir au lieu de retenir, manger dehors des mets interdits comme des hamburgers non kasher et des frites goy, partir en vacances avec une fille protestante à 17 ans, pour ses premières vacances universitaires…

C’est cocasse et émouvant, cet oisillon qui se débat pour sortir de sa coquille et émerger enfin à la lumière. Le sexe est au fond la seule chose qui lui appartienne, lorsqu’il est en âge de s’en apercevoir. Il patine sur le lac en poursuivant des filles goy à 13 ans, ému par leur blondeur et inhibé de les aborder – jusqu’à se casser une jambe – juste châtiment ! Il se masturbe plusieurs fois par jour, d’une inventivité fiévreuse pour son plaisir, tronchant une tranche de foie de veau derrière un panneau dans la rue, puis chez lui dans le frigo (avant de la manger benoitement en famille au dîner), violant une pomme évidée ou une bouteille de lait au goulot graissé, éjaculant dans son gant de baseball au cinéma ou dans une chaussette dans son lit… Les titres des chapitres sont édifiants, volontairement immergés dans le foutre : La branlette, Fou de la chatte.

Mais les lecteurs qui s’arrêteraient au sexe ne comprendraient pas le roman.

Si les rabbins se déchaînent à la sortie du livre, c’est que l’auteur juif traite du monde juif et de son intolérance, de sa mentalité de ghetto. Même en Israël, où le personnage voyage et découvre avec émerveillement que « tout le monde est juif », les mœurs sont intolérantes : la kibboutzim sportive et volontaire qu’il rencontre le rend impuissant parce qu’elle exsude le moralisme militant – comme sa mère à Newark une génération avant.

Si les psychanalystes se déchaînent, c’est que l’auteur montre combien les psys sont des acteurs avides d’argent plutôt que de cure : son Spielvogel (au nom qui signifie jouer avec son oiseau) a un accent germanique yiddish et garde le silence (car le silence est d’or). Pirouette ultime, la dernière phrase du livre incite le personnage à tout reprendre car, après la diarrhée verbale (celle que son père n’a pas su provoquer), le travail peut commencer.

Si les confrères écrivains se déchaînent, c’est que l’auteur montre l’autre face de l’Amérique, son hypocrisie coincée entre grands principes et mots généreux – mais la réalité tout autre. Le style oral choisi par Philip Roth est en écho au stade oral de Freud (le personnage n’aime rien tant que de se faire sucer) et à l’obsession maternelle de lui faire ingérer sa nourriture. « Pourquoi donc, je vous le demande, toutes ces règles et ces interdits alimentaires, sinon pour nous exercer, nous autres, petits enfants juifs, à subir la répression ? » p.303. L’oralité est censée lever les tabous, curer par la parole, déballer les complexes. La « libération » des déterminismes biologiques, familiaux, ethniques, culturels, va-t-elle intervenir ?

Le sexe pousse à s’ouvrir à l’autre, à entretenir des relations. C’est pourquoi la masturbation adolescente est une impasse, engendrée par la névrose de la mère juive castratrice hantée de souillure. Baiser à couilles rabattues – et si possible des shikses (femelles non juives) – est une conquête de l’Amérique. Ce pourquoi le personnage va en enfiler une brochette représentative : Kay au grand cœur et gros cul dite la Citrouille, Sarah l’aristo de Nouvelle-Angleterre dite la Pèlerine, et Mary Anne la vulgasse illettrée issue de culs terreux de l’Amérique agricole. Que des blondes, que des White Anglo-Saxon Protestant (WASP). L’alternative aurait été d’épouser une juive de sa rue et de reproduire indéfiniment le schéma familial : épouse fidèle gardienne des traditions juives, flopée de gosses juifs, partie de softball le dimanche matin avec les hommes juifs du quartier juif.

Dans ce roman passionnant, écrit comme un monologue par associations et qui se lit fluide, l’auteur nous fait aimer ce monde juif new-yorkais et son personnage désemparé de devoir se débattre dans toutes ces contradictions. Rabelaisien en prouesses sexuelles, il est aussi psychologue, dressant un portrait soigné d’un névrosé qui cherche à en sortir, et sociologue, sur une certaine Amérique moyenne où chacun cherche à se différencier par affirmation de son milieu. Contre l’esprit de sérieux, mais avec profondeur, ce roman est profondément réjouissant.

Philip Roth, Portnoy et son complexe, 1969, Folio 1973, 384 pages, €6.66

Traduit sous le titre La plainte de Portnoy dans l’édition Pléiade : Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Carrie de Brian de Palma

Un film bien daté, du temps que l’Amérique secouait ses vieilleries. Aujourd’hui, hélas, elle y revient.

Carrie (Sissy Spacek) est cette dent gâtée dans la mâchoire de la communauté. Elevée par une mère tarée de religion qui va au porte à porte prêcher la repentance en vendant des Bibles, crinière rousse et grande cape noire, Carrie à 17 ans ne connait rien du monde. Ses condisciples femelles se moquent d’elle parce qu’elle peu sociable et nunuche au volley. Dans les vestiaires, les douches donnent à plein et une nuée de filles à poil, tous seins et chatte à l’air, font hypocritement interdire ce film aux « moins de 12 ans »… C’est là que Carrie se caresse, la savonnette glisse sur sa peau nue pour compenser sa frustration sociale. Et patatras !… Le sang coule, elle a ses règles, elle qui n’a pas été prévenue et n’a jamais vu ça. Panique !

Le bon sens en incrimine la bêtise intégriste qui refuse de parler de la chair, la névrose intime de la « mère » (Piper Laurie) qui n’a jamais voulu avoir commerce de sexe mais que son mari a forcée – et qui a aimé ça ! Depuis, elle l’a chassé ou bien il est parti, écœuré de cette frigidité sans raison (pas même biblique), et la mère a élevé la fille dans la prière, la repentance pour toute la litanie des « mauvaises pensées » qui ne peuvent manquer de surgir mille fois par jour, et dans l’ânonnement littéral des textes sacrés.

Carrie rentre chez elle après avoir fait éclater les ampoules du vestiaire, dans sa panique ; un gamin (Cameron de Palma, 12 ans au tournage) la provoque en passant en vélo trop près d’elle et il tombe ; quand sa mère l’agrippe, elle fait claquer les portes. Aurait-elle « le pouvoir » télékinésique de sa grand-mère ou de sa tante ? La mère, horrifiée, l’accuse de se donner au diable (il est le bouc émissaire rêvé de tous les manques maternels !). Carrie la rouée, enfin mûrie, déclare à sa mère que c’en est fini de son autoritarisme qui ne la protège pas du monde et qui la rend asociale : elle ira au bal de promo de fin d’année au lycée.

Les filles, punies par leur prof de sport un brin facho et peut-être vaguement lesbienne (Betty Buckley) à faire 55 mn de sport supplémentaire par jour d’ici le bal, ou d’en être interdites, décident de se venger. Chris la meneuse (Nancy Allen) est exclue du bal, mais elle entrera pour gâcher la fête. Elle décide son grand con de flirt (John Travolta) à aller faire le mur d’une porcherie pour massacrer un cochon et en recueillir le sang. Dans un seau suspendu au-dessus de la scène, ce sang retombera sur Carrie lorsqu’elle sera au faîte de sa gloire. Car elle sera désignée par les votes truqués comme meilleure danseuse (elle qui n’a jamais dansé) au bras de son cavalier Tommy (William Katt) le meilleur capitaine de foot américain du lycée. Tout est manigancé par les femelles en furie (le diable, chacun sait, séduit surtout les femmes). Les garçons, plutôt au-dessus de tout ça, se laissent faire du moment qu’ils peuvent peloter et embrasser les filles. Sa copine pompe d’ailleurs Travolta dans sa Mustang, ce qui le décide à faire ce qu’elle veut. Comme quoi le sexe conduit au Mal, CQFD.

La fille chargée de ramasser les votes pour l’élection du meilleur couple de la promo échange les papiers pour être sûre que Carrie et le beau blond bouclé Tommy, qui est son copain et qu’elle a obligeamment cédé non sans arrières-pensées, monteront sur la scène. Ce qui est prévu ne manque pas d’arriver. Sous les applaudissements pour sa robe et sa beauté transfigurée par la reconnaissance du public, Carrie reçoit sur la tête dix litres de sang de porc (dont le spectateur qui réfléchit un peu se demande comment il ne s’est pas déjà transformé en boudin depuis le saignement du cochon). Stupeur dans la salle !

Mais la perfidie sociale reprend vite le dessus et les rires éclatent. Tommy a reçu le seau sur la tête et tombe assommé ; il n’est pas pour grand-chose dans la mascarade et s’est presque attaché à Carrie qui a aimé sa rédaction en classe, bien que ce ne soit pas lui qui l’ai écrite. Mais sa semi-innocence ne le sauve pas. Carrie déchaîne en elle les forces mauvaises qui ne tardent pas à asperger par les lances à incendie, qui se dressent toutes seules, les moqueurs excités ; à électrocuter les profs qui tentent de se saisir du micro comme d’un pénis dominateur alors qu’ils ne dominent rien. Tout ce qui rappelle le sexe est puni, selon l’oracle de la mère de Carrie. Et tout se termine par le feu, les portes étant verrouillées par la diabolique adolescente hors d’elle-même par humiliation publique. Elle seule s’en sort, avec la fille qui a poussé Tommy à l’inviter – mais celle-ci devient folle. La malfaisante pétasse à tête de linotte Chris, qui n’aime rien tant que mâcher du chewing-gum en persifflant ses camarades, tente de l’écraser en voiture ; pour une fois, ce n’est pas Travolta mais elle qui conduit. Lorsque Carrie la regarde, elle fait une série de tonneaux et la voiture explose. Il n’y aura pas de survivants dans cette génération au lycée.

La fin va plus loin dans le grand guignol. La mère attend sa fille à la maison, sûre d’elle-même et prête à punir. Après le bain, prière ensemble ; Carrie se repend mais il est trop tard : un couteau surgit dans la main de la mère qui, comme Abraham le fit d’Isaac, croit ordre de Dieu de sacrifier sa fille. Elle la poignarde dans le dos (par lâcheté), mais lorsqu’elle tente de l’achever, l’adolescente la fait transpercer de tous les couteaux qui garnissent la cuisine, la transformant en sainte Sébastienne – sans le courage, ni la beauté, ni la rémission finale. On ne sait si c’est le diable ou si les « pouvoirs » de Carie lui échappent, mais toute la maison s’écroule dans un Armageddon. Une façon de mesurer combien ces imposantes bâtisses américaines ne sont faites que de carton et de plâtras sur une charpente de bois. Carrie disparaît avec sa mère et son handicap religieux.

Sexe, Bible, incendie, explosion finale : voilà les ingrédients classiques du film américain. Ils sont ici tirés d’un roman de Stephen King, mais dans leur caricature. On rit aujourd’hui de ce ridicule affecté, bien que les ados de la fin des années soixante-dix aient beaucoup apprécié. Mais l’on sait toujours combien l’emprise de la superstition religieuse peut rendre idiote la population, hantée par l’au-delà, combien le puritanisme peut aller jusqu’à l’horreur de la chair, de la relation sexuelle comme de toute relation humaine perçue comme une souillure. La pureté « exigée » de Dieu est un fantasme de névrosé, et pas seulement dans le protestantisme !

DVD Carrie de Brian de Palma, 1976, avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, William Katt, John Travolta, MGM/ United Artists 2003, 1h38, €11.86

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Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

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Mère pilules

Hier matin à la pharmacie, une mère de famille avant moi demandait un somnifère léger pour son garçon. « J’ai l’habitude de lui en donner tous les soirs avant de se coucher, il dort mieux », avoue-t-elle. Cette façon de faire, comme si c’était la norme, m’a sidéré.

Il semble que le garçon ait entre sept et dix ans mais pourquoi dort-il mal ? C’est ce que la maman ne veut pas savoir. Soit elle s’en fout, soit elle n’a même pas l’idée de s’en préoccuper, soit elle est plus tranquille avec des pilules. Elle a ainsi l’impression d’être une « bonne mère » et de « faire ce qu’il faut » en utilisant le savoir médical et le prestige de la science chimique « pour le bien » de son enfant.

Tout à fait comme les prescriptions absurdes du « manger cinq fruits et légumes par jour » des fonctionnaires de la santé qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Une seule groseille et un melon entier ? Un chou et un petit pois tout seul ?

Le sommeil est naturel et vient à son heure. Si l’enfant ne s’endort que difficilement, c’est qu’il est anxieux, qu’il n’a pas d’habitudes régulières et que son heure est perturbée ou qu’il n’a pas fait assez d’activités physiques la journée. Se poser la question est faire œuvre d’éducation, c’est être attentif à son enfant. Remplacer ce soin psychologique par des pilules chimiques est carrément une démission.

D’autant que les médicaments ne sont pas « bons pour la santé ». Ils soignent des pathologies précises, et notamment des maladies ; ils ne sont pas « de confort » sans danger, surtout au jeune âge. Les molécules synthétisées ne sont pas aux doses naturelles, même si leur effet est précis et destiné à une cause. Mais nulle étude ne se préoccupe jamais des interactions avec le reste de l’alimentation et rarement avec d’autres médicaments. L’enfant ne doit pas être un animal de laboratoire pour ses parents. Le moins possible de médicaments est requis, surtout sans prescription sur une durée limitée, ni sans surveillance médicale.

Le confort parental ne doit pas passer par la démission sur les pilules. Une pour dormir ? Et la journée une pour être attentif ? Et une pour l’appétit ? Pour le transit intestinal ? Pour être meilleur aux examens ? Pour réussir la course ? Mais où donc s’arrête une telle dérive ?

Evidemment le pharmacien n’a rien dit, il est aussi commerçant. Et un « somnifère léger » (qui est plutôt un hypnotique) ne peut pas vraiment faire de mal, n’est-ce pas ? Une fois de temps en temps, peut-être, mais s’il est pris régulièrement par un organisme très jeune ? Ne prépare-t-on pas la dépendance, plus tard, à l’alcool, au tabac et aux drogues diverses ? Saura-t-on passer le bac sans dopant, ou le permis de conduire sans adjuvant ? Pourra-t-on travailler normalement sans être « stressé » et se précipiter sur des pilules pour compenser ?

Je me demande si l’on peut, sans conséquences durables, soumettre couramment l’organisme aux molécules artificielles, dosées au-delà de leur présence naturelle dans les aliments, sans engendrer un déséquilibre général ?

Je ne suis ni pharmacien, ni médecin, mais je connais les enfants. Ce qu’il faudrait plutôt à cette maman, c’est un bon psy pour la désintoxiquer des pilules et la rendre attentive à sa progéniture.

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Balance ton porc ou le pétainisme islamisant

Ce qui me gêne dans ce déchaînement des « réseaux » sur le viol et le harcèlement, ce n’est ni le viol, ni le harcèlement. Ces comportements sont abominables et n’ont pas lieu d’être, ils doivent être dénoncés. Mais pas comme ça.

Chacun des termes, aussi bien « balance » que « porc » sont révélateurs de bassesse et de haine et non pas de morale.

Aux Etats-Unis, on libère la parole par « MeToo », moi aussi, dans la droite ligne du politiquement correct et du groupisme propre au tempérament yankee. En France, on « balance » – comme une fiotte mafieuse sans aucun sens de l’honneur, ou dans la tradition de ces « lettres anonymes » qui fleurissaient sous Pétain comme sous la Terreur. Deux tempéraments : être comme tout le monde – ou révéler sa méfiance viscérale de tout le monde – deux cultures. La nôtre n’en ressort pas grandie.

D’autant que la référence au « porc » ressort de l’image antisémite par excellence, cet animal bouffeur d’ordures qui porte tous les péchés de la communauté, chassé au désert pour refaire l’entre-soi. Les Chrétiens sont aussi désignés du terme de « porcs » par les islamistes radicaux et l’animalisation des « autres », des non-croyants, des mécréants, est la façon traditionnelle de Daech de faire du reste de l’humanité des « sous-hommes » à éradiquer sans remord. Que les femmes reprennent sans distance cette image du « porc », appliqué surtout au juif Weinstein, en dit long sur la contamination des esprits par l’islamisme. Cela les dispense de dénoncer le sexisme musulman inculqué dès l’enfance ou les comportements « inadéquats » des culturellement « différents » ? Serait-ce légitime d’abuser des filles dès l’âge de 9 ans comme il est permis en islam et pratiqué par les intégristes, mais illégitime s’il s’agit de producteurs (juifs) de cinéma ? Faut-il se déchaîner contre les prêtres catholiques pédophiles – mais « excuser » ces mêmes comportements s’ils viennent de « minorités opprimées » ?

Il faut que ce soit une ancienne salafiste qui le fasse, ayant bien compris comment sont considérées les femmes dans cette secte musulmane qu’est le salafisme (ou wahhabisme). On aimerait que les hystériques des réseaux mettent dans la même porcherie les mêmes comportements, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Et qu’elles saisissent surtout la justice, seule instance à même, en démocratie, de dire le droit et de sanctionner le hors-limites. Ou bien la loi s’applique à tous, ou bien brailler ne sert à rien.

Balancer et réduire les machos au porc me semble donc une double faute : en retomber au fascisme ultra-conservateur d’hier et adopter les mots mêmes de l’islamisme radical… Pas très sexy comme cause !

Surtout que ce déferlement de haine gratuite – et le plus souvent anonyme – ne débouche sur rien : combien de plaintes déposées ? Combien de récits argumentés ? Combien de témoins ? Quand la fille Besson dit avoir été harcelée par un « ancien ministre de Mitterrand » par une main posée sur sa cuisse, pourquoi n’a-t-elle pas foutu une baffe à cet insistant ? En plein opéra, devant tout le monde, cela l’aurait stoppé net. Un garçon lui aurait flanqué son poing sur la gueule, mais pas la mijaurée : mères comment élevez-vous vos filles ? Comment associez-vous leur père ?

Quand cette pauvre petite chose de « Dave », 73 ans, « révèle » que, plus d’un demi-siècle après, il a senti un prédateur en chansons lui « mettre la main dans le slip », il se couvre de ridicule : il avait quand même 19 ans, était un homme et pouvait se défendre, et c’était dans ces années soixante où la « libération » des mœurs était tellement bien vue… Mère, comment élevez-vous vos garçons ? Comment associez-vous leur père ?

Faut-il juger des faits, somme toute mineurs (le viol implique pénétration, une caresse n’est qu’un attouchement), selon les critères de moralité d’aujourd’hui ? Toujours cette propension de la génération présente à croire que le monde est né avec elle.

Cela me semble le symptôme – grave – du narcissisme égoïste, non pas le contentement de soi pour avoir accompli une chose dont on est fier (c’est le bon côté du narcissisme), mais la mise en scène de soi pour se faire mousser (le versant noir de la farce). Toutes, tous victimes !

C’est tellement à la mode de se dire comme les autres. Quitte à enjoliver la vérité, à tordre le sens même des mots, sinon à mentir pour en rajouter. Ou à encenser Poutine en Russie, macho autoritaire au comportement patriarcal – et à « dénoncer » en France tout comportement macho autoritaire et patriarcal. Ou encore à « oublier » le sexe à tout va tellement à la mode des années post-68 : parents, comment avez-vous élevé vos enfants ?

Dans la réalité vécue, personne ne réagit : comme sous Pétain (et sous Poutine), on ferme sa gueule.Pas même un SMS au 3117-7 de la SNCF. Courageux les voyageurs ! Hommes et femmes confondus. Délateurs, mais de loin.

Cela me semble l’évident témoignage de la lâcheté ambiante : matamores sur les réseaux, bien au chaud chez eux derrière leur écran – mais rasant les murs et ne faisant surtout rien dans la ville. De peur qu’on les remarque… Elles sont belles, les « balances » ! Alors qu’il faudrait songer aux causes et aux remèdes. Mais surtout pas ! Ce serait prendre une responsabilité… Dénoncer, c’est plus facile, ça fait du bien – et ça ne change rien.

Pétainisme et islamisme, les deux mamelles de la cochonnerie qui vient.

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François Weyergans, Trois jours chez ma mère

Un tissu d’anecdotes banales écrites d’un ton plat par un angoissé dépressif – tel est, en bref, le « meilleur » de la littérature française contemporaine selon ce Prix Goncourt 2005 ! Désolé, je ne suis pas…

J’ai trouvé ce livre dans un hôtel italien, abandonné parmi nombre de romans anglo-saxons dans la bibliothèque du salon. La page 62 était cornée et le reste, immaculé – signe que le lecteur (ou plus probablement la lectrice, puisque les femmes lisent plus de romans que des hommes), en était resté là. Il/elle n’a pas eu le désir d’aller plus loin avant d’abandonner le livre au hasard des autres. Moi si : je suis allé jusqu’à la page 145, au moment où un roman dans le roman inaugure une nouvelle ère de platitudes. Et puis j’ai survolé, profondément ennuyé par cette prose sans goût.

Vous avez un personnage fictif qui se dit Weyergans mais intitule ce vague récit roman pour fabuler à l’aise, sauf que la fabulation ne décolle pas. Il insère donc un certain Weyergraf, qui est lui dans un état second, manuscrit avorté qu’il a eu peine à lancer.

Pas d’histoire, pas de style, pas de musique – ou très faible, au début. La leçon de cuisson d’un homard (vivant) au four retient l’attention (p.31). Sadisme latent qui saisit à la lecture. Il s’agit d’une recette de l’auteur pour sa mère, ce qui laisse entrevoir un abîme de non-dit et de pulsion assassine. Mais rien de cela n’est mis en scène, ni développé. L’auteur ne cesse de répéter, lancinant, qu’il a du mal à écrire, qu’il ne le fait que laborieusement, poussé par le fisc et par son propriétaire pour payer impôts et loyers. Cela se voit beaucoup trop…

Bien qu’il dote ses « filles » de roman de prénoms bobos impossibles, Zoé et Woglinde (p.13), bien qu’il saisisse au vol tous les mots qui surgissent au fil de son monologue interminable pour s’efforcer d’en extirper de laborieuses évocations à la Proust, l’ensemble est raté.

Quand je pense que François Weyergans a été élu en 2009 à l’Académie française, je me demande comment la littérature en est arrivé là. Lecteur, si m’en croyez, fuyez ce roman, les Goncourt et toute cette sorte de publications encensées des critiques officiels !

Je ne suis pas le seul à n’aimer point ce genre de bouquin et je vous livre un critère objectif : il n’y a pas moins de 108 exemplaires de Trois jours chez ma mère disponibles en occasion sur Amazon en septembre 2017, à 1 centime d’euros. Et je vous passe le meilleur des commentaires…

François Weyergans, Trois jours chez ma mère, 2005, Folio 2007, 231 pages, €8.20, e-book format Kindle €7.99

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Adriana Langer, Oui et non

Vingt nouvelles d’une Parisienne sensible qui offre au fil du temps la radiographie des désirs et des émotions humaines. Chaque texte est un instant suspendu, un fragment de vie comme un souvenir éternisé.

Mère et enfant conte le bonheur pour une mère de peigner les cheveux de sa petite fille afin d’en épouiller les lentes. Geste ancestral, geste primate, geste profondément social et apaisant qui crée comme une bulle de complicité et de bonheur pour les deux.

Vingt-quatre heures de la vie d’un vieil homme dit combien la retraite, pour un professeur d’université devenu veuf, est un repli sur soi, un encoconnement entre ses livres et ses tableaux. Le monde extérieur pressé, plus jeune, avancé, agresse le grand âge. Malgré le neveu qui vient d’avoir le bac et qui cherche sa voie, obligé à déjeuner avec le vieux, la transmission n’est plus guère possible. Passé un cap, le monde que l’on a connu est mort et s’effiloche ; le nouveau n’est pas pour nous.

L’exposition montre combien l’art peut aider à s’abstraire du réel un moment, malgré la foule qui se presse devant les tableaux, malgré l’ambiance glauque du snobisme bourgeois, malgré les glapissements des guides en langues étrangères et les sonneries aigrelettes des mobiles. D’un coup, devant un paysage, le spectateur cultivé se trouve ailleurs.

Ce sont les trois nouvelles qui m’ont touché le plus dans ce recueil riche et ressenti. L’auteur a longuement ciselé ses textes, moins comme des nouvelles au sens littéraire, tournées vers l’effet par la concision, que comme des « émaux et camées » à la Gautier. La narratrice voudrait atteindre à l’acuité d’une Irène Nemirovsky, au naturel profondément humain d’un Tchékhov (Rencontre). Mais elle est elle-même et, si ces exemples l’élèvent, son style a trouvé sa forme personnelle.

Je regrette un peu que la typographie soit si petite, le corps 2 mm comme dans la Pléiade mais en moins rond n’est pas facile à lire pour qui a un peu d’âge. Je me demande aussi pourquoi la femme de La bague va nager avec son diamant au doigt : est-ce bien raisonnable ? Y a-t-il de quoi en faire toute une histoire ? Dommage aussi que la première nouvelle du recueil, Prérequis, soit à mon avis la moins bonne, juste une réflexion sur le rêve et ses fantasmes, et que son titre laisse à penser qu’il expliquerait le reste du recueil. Le titre lui-même, Oui et non, reste sibyllin : le oui est celui à la vie, mais le non ?

Mais ce ne sont que bénignes aspérités dans le ton général ; ces nouvelles méritent vraiment la lecture, hors du temps, en pleine humanité. Un moment suspendu.

Adriana Langer, Oui et non (nouvelles), 2017, éditions Valensin, 103 pages, €19.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Bio express : « Française d’adoption, aimant la ville de Paris où j’habite depuis l’âge de treize ans, j’ai passé une partie de mon enfance en Argentine et aux États-Unis. J’écris des nouvelles en parallèle à (et parfois en lutte avec) ma profession de radiologue, que j’exerce dans un centre anti-cancéreux. Plusieurs de ces textes ont été publiés, en France dans les revues Rue Saint Ambroise, Ravages, ainsi que dans la revue médicale Psycho-oncologie, et au Canada dans la revue Moebius. »

Précédent recueil : Ne respirez pas, éditions La Providence, 2014

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