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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Emile Zola, Madeleine Férat

Zola n’est pas seulement le créateur des Rougon-Macquart, chronique de la vie sous le Second empire, il a écrit aussi d’autres romans. Madeleine Férat est l’un de ceux qui l’ont fait connaître avec Thérèse Raquin, un mauvais ouvrage à la limite du feuilleton populaire, empli de hantises et d’obsessions. Deux êtres aux enfances ravagées se rencontrent et s’aiment jusqu’à ce que le destin – chez Zola le tempérament poussé par l’hérédité – les déchire. C’est noir et truculent car Zola exulte à décrire la bassesse, les instincts, les pulsions irrésistibles. Il en fait un système, ce pourquoi il ne restera pas dans l’histoire littéraire. Car Flaubert le disait, « l’art prêcheur » passe rarement la postérité.

Voici donc Madeleine, belle plante rousse, fille d’ouvrier auvergnat promu entrepreneur – puis ruiné. Confiée à un ami avec une petite rente à la mort du vieux, elle passe son adolescence en pension jusqu’à ce que l’ami, émoustillé, la prenne auprès de lui avec l’intention de la violer. Elle refuse et fuit, faisant sa vie à Paris en garni. Elle fréquente des étudiants dont Jacques, futur chirurgien de marine, dont elle est « imprégnée ». Zola adopte cette légende urbaine de « l’empreinte » du premier amant sur une fille vierge (chap. IX), comme si « la fille » était une sous-espèce qui n’attendait que la fécondation du mâle pour s’épanouir. Madeleine gardera Jacques « dans la peau » même après qu’il fut déclaré mort dans un naufrage et qu’elle se soit mariée avec Guillaume.

Voici donc Guillaume « de Viarmes », héritier oisif d’un père chimiste devenu fou qui vivait isolé à La Noiraude, un manoir près de Vétheuil. Veuf, il est un père distant, peu intéressé par son petit garçon qui est élevé par sa servante « protestante », donc « fanatique » des rigueurs de l’Ancien testament. Elle voit le diable partout et la poigne de Dieu s’abattre sans pitié sur les pécheurs. Sans mère ni fratrie, avec un père absent et une bigote rigoriste, Guillaume est malingre et veule. Il est harcelé au collège jusqu’à la Seconde où un nouveau venu de Paris, l’athlétique et bon garçon Jacques, un peu plus âgé que lui, le prend sous son aile et le protège des autres. Guillaume avait tout pour devenir inverti, modèle paternel absent, peur des femmes, faiblesse devant la force, affection éperdue – mais cela ne se faisait pas de l’écrire et Zola en fait un hétéro banal, un sous-mâle prêt pour la mante religieuse. Peut-on un instant y croire ?

Madeleine et Guillaume ont une fille, Lucie, mais le père – autre légende urbaine – veut se reconnaître dans les traits de son enfant. Or ceux-ci sont ceux de Jacques, l’ami chéri en même temps que l’ex-amant de sa femme. Procédé de feuilleton, Jacques n’est pas mort, il a été sauvé puis embarqué pour ses cinq années de chirurgien de marine en Cochinchine, d’où il revient pour jouir d’un héritage. Il écrit à Guillaume qui ne se tient plus de joie, tandis que Madeleine qui a découvert sa photo aux côtés de son mari lorsqu’ils étaient collégiens, est glacée. Elle a peur de revoir Jacques, dont ses fibres restent passionnées ; elle a peur de la réaction de Guillaume, lorsqu’il apprendra qu’elle a couché avec son ami – car elle ne lui a pas dit. Feuilleton toujours ces quiproquos de théâtre sur la route avec la mendiante qui est une ex-amie de Madeleine devenue cocotte, ce regard entendu du garçon d’auberge qui la reconnait, la chambre même où elle a baisé avec Jacques lors d’une partie fine, la présence même de Jacques justement ce soir-là dans l’auberge… Tout cela se terminera mal, dans la grandiloquence romantique du drame avec mort et poison, décès de la petite fille abandonnée et désespoir de Guillaume – réduit à rien. C’est gros, c’est lourd, c’est Zola. Peut-on un instant y croire ?

Fatalité du sexe, ressassement obsessionnel des lieux du vice, destin implacable de l’hérédité – à laquelle Zola mêle pas mal d’éducation, dans une sorte d’hérédité des caractères acquis spencérienne infirmée aujourd’hui par la science. Ce n’est pas la Morale qui pousse au tourment (Zola n’est pas Hugo), ni même la bêtise bourgeoise de la société (Zola n’est pas Flaubert), ni les élans intimes de l’individu (Zola n’est pas Stendhal), mais les gènes, les vice de « race », le tempérament.

Ainsi de Madame de Rieu, une relation du couple, en proie à la quarantaine avec un vieux mari sourd : « Elle choisissait toujours des amants d’un âge tendre et délicat, dix-huit à vingt ans au plus. (…) Si elle eût osé, elle aurait débauché les collégiens qu’elle rencontrait, car il entrait dans sa passion pour les enfants un appétit de voluptés honteuses, un besoin d’enseigner le vice et de goûter d’étranges plaisirs dans les molles étreintes de bras faibles encore » chap. VI p.134. L’écrivain jouit de décrire la perversion, il s’y vautre au prétexte d’un personnage qui n’est pas lui, il insiste : « Aussi la trouvait-on toujours en compagnie de cinq ou six adolescents, elle en cachait sous son lit, dans les armoires, partout où elle pouvait en placer. (…) Ses quarante ans, ses airs ridicules de fillette, sa graisse blanche et fade, qui faisaient reculer les hommes mûrs, étaient un attrait invincible pour les drôles de seize ans ». De vingt ans à seize, l’auteur fait monter en journaliste l’excitation du voyeur.

A l’inverse, une passion vicieuse est d’en rajouter sur la condamnation vertueuse au nom de l’austérité requise par la religion, l’obéissance au Dieu jaloux. La morale apparaît comme l’idéologie de la passion frustrée chez Geneviève, la vieille servante protestante : « Elle goûtait une volupté farouche à écouter ces sanglots et ces cris de la chair. La confession de Madeleine lui ouvrait un monde de désirs et de regrets, de jouissances et de douleurs qui n’avaient jamais secoué son corps vierge, et dont le tableau lui faisait songer aux joies cruelles des damnés » chap. VII p.167.

Malgré les descriptions truculentes de la nature, je n’ai pas aimé ce roman : trop invraisemblable, trop déterminé, trop fabriqué. Son « naturalisme » n’a plus rien de naturel mais devient une systématique. Zola a échoué au bac scientifique et sa science est autodidacte, marquée par le positivisme. Madeleine est peut-être inspirée de sa conquête Alexandrine, dont il fera sa femme, et qui aurait couché avant lui avec son ami de collège aixois Paul Cézanne.

Emile Zola, Madeleine Férat, 1882, Livre de poche 1975, 351 pages, €6.23 e-book Kindle €0.99

Emile Zola, L’Argent, déjà chroniqué sur ce blog

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Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent

Deux nouvelles dont une courte sur l’expérience de mort imminente, pas la meilleure car trop didactique. Mais l’auteur s’en tire avec une pirouette à la fin.

La plus intéressante, Zoël et ses pères, fait 85 pages, soit 70% du recueil. Elle met en scènes les conséquences (inattendues) de l’exigence de transparence pour les donneurs biologiques de sperme.

Zoël est un garçon de 16 ans qui a des doutes sur ses origines parce que ses parents – qui l’aiment – parlent toujours de ses succès en se référant à la famille de sa mère mais jamais en comparaison avec son père, ce qui est curieux. Personne ne lui a dit qu’il était né d’un donneur de banque, à Los Angeles pour être plus précis, car la législation était plus libérale vingt ans auparavant en Californie que dans le vieux pays catholique engoncé dans son juridisme bureaucratique qu’est la France.

L’auteur élimine d’emblée les problèmes familiaux, le couple est sans histoire, avec deux filles après Zoël ; tout le monde s’aime bien. Mais la quête de l’intelligent aîné, poussée par la mode de la transparence pour tout et rien, va perturber l’équilibre longuement acquis. Le père officiel se sent diminué, renvoyé à son impuissance spermatique, fin de race d’une lignée d’aristos portant un nom. La mère se sent pousser des ailes, elle a tout décidé, choisi les critères du géniteur sur catalogue (blond, intelligent, artiste, sportif…). Le fils se découvre un nouveau père, justement dans le domaine professionnel qu’il affectionne, le cinéma, dont il veut faire son métier.

Mais qu’en dira-t-on ? Dans la famille collet monté, dans la société où les « amis » vont jaser, à l’école, auprès des filles ? D’ailleurs, le père des filles est-il leur père ? Non, bien-sûr – et elles, qui n’ont rien demandé, vont devoir vivre avec cette révélation. Du côté du père biologique, Victor, trouver un fils supplémentaire seize ans après est plutôt flatteur, une curiosité, mais du côté de sa femme et de ses fils, cela pose question. D’autant que l’épouse se sent flouée de ne pas avoir été mise au courant de ces dons de sperme aux Etats-Unis et de l’autorisation donnée aussi à ce que le géniteur puisse être un jour contacté. Journaliste d’investigation, elle veut en écrire une enquête en forme de scoop, ce qui est plutôt gênant pour tout le monde !

L’auteur, qui affectionne de façon manifeste les retournements de situation, va conclure sans conclure. Car il affectionne aussi de poser les problèmes sans les résoudre, laissant à chacun la réflexion ouverte. Il n’est certainement pas un « écrivain engagé ».

Mais il est vrai que toutes ces manipulations sociales sur la procréation, PMA, GPA, eugénisme euphémisé des banques de sperme ou d’ovocytes, opérations transgenres, obligent à la recomposition par étape des familles. Elles ne sont pas faites pour l’équilibre mental des enfants, ni pour une stabilité affective et éducative des couples. Les apprentis sorciers du « j’ai l’droit », qui savent tout mieux que tous leurs ancêtres, jouent avec la génétique et l’enfance comme aux dés. Juste pour voir. Juste pour le plaisir. Car le « droit » individuel est devenu sacré et les désirs des ordres. La société occidentale, menée par le consumérisme libertarien américain, génère des citoyens qui trépignent comme des gamins de 2 ans : « moi je », « moi d’abord », « moi aussi » ! Comme s’ils étaient sûrs d’avoir « le choix » de leur destin… Ils n’ont jamais lu Darwin, ni Nietzsche, ni Marx, ni Freud – ni même Bourdieu ! Ils sont conditionnés, ils sont cons tout court de ne pas le soupçonner à l’ère pourtant universelle du soupçon des com(plots).

Quant aux masses démographiques d’autres continents, elles guettent l’instant propice où le suicide collectif fournira l’occasion d’imposer « leur » culture, « leurs » mœurs, « leur » vision du monde. A nos dépens – mais ce sera tant pis pour nos descendants avides d’égoïstes « droits » particuliers. L’auteur se garde bien d’aller jusque-là, trop mainstream comme ancien pubard pour l’oser. Mais il pose avec ironie les bonnes questions.

Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent – Archives du lendemain, éditions Douin, 2021, 123 pages, €14.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Lucien Sfez, Le rêve biotechnologique

Lucien Sfez, professeur à l’université de Paris I, spécialiste de la communication et du pouvoir, a été membre du jury de ma thèse de science politique. Son rôle est de démonter les idéologies de notre temps. Il analyse au début des années 2000 l’utopie biotechnologique américaine.

Sciences et techniques sont tirées par les Américains vers le modèle fondateur : celui de la Frontière. Il traque l’homme parfait, sain, sociable et immortel, amené à vivre dans un milieu purifié, équilibré et contrôlé, ayant le pouvoir de se réparer et de se reproduire lui-même. L’utopie est celle de l’Arche. L’île- continent américaine est telle une nouvelle planète, en attendant d’aller coloniser les étoiles. Savants et industriels, État fédéral et médias, conjuguent leurs talents pour rechercher le secret originel, en vue du savoir fondateur, du profit d’entreprise, du contrôle social et du mythe américain. Celui-ci, bien sûr, est destiné manifestement à s’imposer à la planète entière. Les États-Unis d’Amérique ne sont-ils pas une « économie–monde » ? Ils ont, en ce début des années 2000, l’avance technologique et la puissance militaire, économique et culturelle pour imposer leurs objectifs et leur rythme à la planète entière. Ils le gardent encore de façon précaire mais nette vingt ans plus tard.

Le refus que l’on peut émettre n’empêche rien. L’approbation euphorique que d’autres peuvent par contraste émettre, la majorité probablement, empêche tout contrôle. Une utopie n’est pas néfaste en soi, elle est utile aux êtres émotionnels et religieux que nous sommes. Mais les rationalistes et les citoyens, que nous sommes aussi, ont besoin de comprendre avant d’adhérer. « Il faudra dans chaque cas peser et repeser, douter, trouver avec prudence la solution adaptée » p.6. Il est nécessaire de démonter l’utopie pour trouver la distance critique qui permet la lucidité à son égard.

Les biotechnologies d’aujourd’hui revivifient l’idéal prométhéen (plutôt que « nietzschéen ») de la santé parfaite, de la pureté de bon sauvage et de l’innocence robuste d’Adam avant la chute. Nous assistons à « la montée irrésistible d’une bioéconomie–religion » alimentée par les angoisses de la vache folle, de l’amiante, des nitrates, de la pollution – ajoutons le climat et son réchauffement, la raréfaction des ressources, les déchets nucléaires et j’en passe.

Le projet Génome de cartographier les gènes humains permettrait de soigner et de prévoir pour assurer santé parfaite et correction sociale. Mais sait-on que l’ADN n’est pas le plan ? Qu’il n’est que porteur d’informations qui sont à actualiser selon l’environnement rencontré ? Connaître le génome ne suffit pas à créer le « surhomme ». Il faut aussi un environnement propice, matériel mais aussi affectif et intellectuel, sécurisant et stimulant.

Le projet Biosphère II vise à réintégrer l’homme dans les équilibres de la nature pour éviter la pollution et émigrer – pourquoi pas ? – vers Mars. C’est un fantasme d’homme omnipotent, omniscient sensoriel, informé de tout et sage comme pas un, une perfection biomachinique fusionnant avec le corps maternel de Gaïa la planète. Infantilisme ? L’intelligence humaine et l’intelligence artificielle créeraient une intelligence « supérieure ». Nous l’appelons dorénavant le transformisme. Mais ce projet est bien plutôt une utopie économique : « Voilà comment l’industrie secrète directement, sans médiation aucune, une idéologie prêt à penser, d’autant plus forte qu’elle incarne l’avenir industriel des secteurs économiques les plus avancés des prochaines décennies » p.53.

Le projet Artificial Life va encore plus loin, se substituant à Dieu pour créer des êtres virtuels par ordinateur, dans le but lointain qu’ils pourront se substituer aux humains dans certaines circonstances. Mais l’information n’est pas la vie, pas plus que l’ADN n’est l’être.

Pour l’idéologie, l’ennemi aujourd’hui n’est plus extérieur, à combattre ou à civiliser : il est en nous et dans notre société même. En témoignent les comportements polluants, les exclusions de banlieue, l’éclatement des familles, les comportements antisociaux, les dépressions et les nouvelles maladies mentales. La réalité n’est plus extérieure aux signes mais dans les signes mêmes. Plus d’absolu en dehors du système mais un Ça qui vient de partout, sans prise de contrôle : ni de l’opinion, ni de la science, ni des industriels, ni des marchés, ni évidemment des médias… Le Ça embraye directement sur les individus, sur les désirs particuliers ici et maintenant, au nom de la liberté. [Rappelons que le « Ça » (Es : ce qui est), concept freudien, est réservoir premier de l’énergie psychique où s’affrontent les pulsions, notamment celles de vie et de mort. Le Ça est inconscient et ses contenus proviennent de l’hérédité, de déterminations ancrées, d’exigences somatiques, de faits acquis, du refoulement…]

L’utopie est non–contradiction : tout y est possible à la fois. Elle prétend au gouvernement direct des esprits par la science et la technique. Mais le prétexte scientifique du discours est là pour faire oublier les motivations millénaires profondes : la santé perpétuelle, le bonheur réalisé, le paradis du repos, l’immortalité de jeunesse. Tout ce qui supprime le stress qui fait alterner le manque et le bien-être, le changement incessant, le mouvement du monde. Nous sommes en plein dans le désir infantile de l’immuable et du tout, tout tout de suite, sans aucun effort ni responsabilité.

L’identité américaine, fondée sur une histoire très courte, ne s’est trouvée historiquement que dans la promotion de la technique. Le progrès technologique s’est identifié au progrès humain lui-même, sans tenir compte des êtres réels. L’ordre social lui est adapté comme dans une vaste entreprise. L’idéologie du tout–génétique et l’épure technocratique de l’agrégat statistique, de l’hygiénisme social, du vieux désir de fonder le droit sur le fait par des tests « objectifs », détecteur de mensonges et prédictions biologiques. Or le capital génétique est un tout, le moindre changement partiel est susceptible d’entraîner des modifications imprévues et désastreuses. On ne prend pas impunément la place d’une évolution qui s’est effectuée par mini–ajustements d’une grande complexité, poussés par le milieu, sur des centaines de milliers d’années.

L’utopie américaine est la méritocratie transparente, le chacun pour soi sous le regard de Dieu. Tout est information, tout est communication, de la cellule qui s’auto-organise à la démocratie qui fonctionne, du marché qui s’autorégule à la science qui progresse par débat contradictoire. Que le meilleur gagne, pour le meilleur de tous ou pour le pire, car le secret est le diable. Il est donc nécessaire de périodiquement se purifier des mauvais gènes, des atteintes à l’harmonie de Gaïa, des mauvais comportements, des excès spéculatifs financiers. Dans le même temps, le vivant est déifié. Biologie, hygiène, éducation, écologie, visent à préserver les organismes, les corps, la société, le pays, la planète même, des déséquilibres nocifs. La nature est vue comme idéale, un grand Ouest à conquérir, un vivant à améliorer. Trouver le socle des origines (les gènes, les comportements corrects, l’équilibre de Gaïa) serait trouver le Graal. Dans ce cadre, les phénomènes propres à l’humain et à son dépassement sur–humain, importent peu. Qu’est-ce que le sens de l’honneur, la liberté issue de la sagesse, la volonté venue de la responsabilité ? Ne sont-ce pas des archaïsmes propres aux vieux pays fatigués d’Europe et du Japon ?

Les États-Unis – et avec eux le monde – se doivent de rechercher le nouvel Ordre qui fera sens : des gènes mesurables seraient la réalité en dernière instance ; la biosphère serait plus que la nature, le corps physique même de la Terre, globale et indissociable ; la réalité serait régénérée par la logique de la Vie ; l’homme réinventerait une grande Histoire en se faisant partie intégrante du mouvement cosmique, la science réconciliant la nature et la technique. Cet horizon – total – redonnerait sens à la notion de progrès comme à la notion d’identité.

Mais tout cela n’est qu’illusion, idéologie, vieille utopie. Devons-nous y souscrire ? À chacun d’y répondre. Cette déconstruction format Que sais-je ? y aide. Pour moi, ce rêve d’Amérique sent un peu trop Disneyland à mon goût.

Lucien Sfez, Le rêve biotechnologique, 2001, PUF Que sais-je? €8.80

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Laurent Obertone, Utøya

Le 22 juillet 2011, il y a 6 ans, le Norvégien blond Anders Behring Breivik a tué au pistolet et au fusil d’assaut 77 de ses compatriotes, pour la plupart aussi aryens que lui. Dans une explosion de camionnette piégée au ministère des Finances, puis au pistolet et au fusil-mitrailleur en se faisant passer pour un policier, sur l’île d’Utøya (prononcez Utœuya) où se tenait un camp d’été des jeunesses travaillistes. Il récusait le multiculturalisme, la morale d’esclave du marxisme social-démocrate et l’invasion ethnique des basanés de l’islam.

Le journaliste sous pseudonyme Laurent Obertone fait le « récit » de cette journée et de sa longue préparation en 90 jours, en se fondant (dit-il) sur les rapports de police, les expertises psychiatriques, les attendus des jugements et le Manifeste de quelques 1500 pages que Breivik a posté auprès d’un millier de ses contacts avant l’opération. Anders Behring Breivik a été condamné par la justice social-démocrate norvégienne à la peine maximale : 21 ans de prison. Pourra-t-il sortir en 2032 comme si de rien n’était ?

Ce livre est extrêmement dérangeant.

Ecrit à la première personne, comme si l’auteur était Breivik, il fascine car il décrit une réalité et entre profondément dans la psychologie du tueur de masse « réactionnaire » (version suprémaciste blanc de l’intégriste islamique). Les éditions Ring, bien que publiant diversifié, sont semble-t-il orientées bien à droite.

Il indispose aussi, par l’absence quasi totale de distance avec son sujet, la façon glacée d’imposer sa logique – et sa logorrhée narcissique (les chapitres 8, 9 et 12 sont trop longs, ennuyeux, répétitifs). Le lecteur soupçonne « Laurent Obertone » d’être en accord intime avec ce qui est dit, tout en réprouvant la tuerie. Le « récit », par son ton objectif, fondé sur « des documents » (mais sans aucune note de référence…) appartient plus à un « essai » de réécriture du Manifeste Breivik, voire à une hagiographie. Pour ce qu’il dit de l’idéologie extrémiste plutôt que pour l’histoire Breivik qu’il affecte de rendre compte, ce livre est à lire. Pour savoir, pour comprendre, pour objecter.

Anders Breivik donnait « trente ans » à la société européenne pour reconnaître le bien-fondé de son œuvre de communication. Car le massacre de masse de jeunes hommes et femmes qui auraient pu être les frères et sœurs qu’il n’a jamais eus (il est né en 1979), presque ses propres enfants (la plus petite avait 14 ans, plusieurs garçons 15 ans), est pour lui une façon d’attirer l’attention. Il n’a épargné qu’un garçon de 10 ans et un jeune de 19 ans qui avait un air de droite ! Ce qu’il veut ? Faire lire son Manifeste indigeste pour déclencher l’éveil, grâce à sa logique cohérente qu’il croit irrésistible. Six ans se sont écoulés, et le breivikisme a failli l’emporter dans les élections récentes, un peu partout sur le continent et ailleurs. Le populisme est le nom politiquement correct du vieux nationalisme, qui fixe les frontières non comme des limites mais comme des murs barbelés bardés d’écriteaux « défense d’entrer ».

Car la haine de Breivik est pour le multiculturalisme, dont il accuse les Travaillistes (avatars en plus mous et plus moralisateurs des socialistes français – ce qui n’est pas peu dire !). Ceux-ci sont imbibés de « marxisme », ou plutôt de ce que le peu cultivé Breivik appelle ainsi : les suites laïques de la morale de culpabilité instillée par le christianisme dans les esprits « vikings ». « Les travaillistes font à peu près toutes les conneries qu’il est possible de faire avec un cerveau. Orgueil et bêtise leur laisse croire qu’ils peuvent imposer leur loi à celle des gènes, que seule leur morale a raison, contre celle de millions de générations précédentes. La sélection naturelle ne peut le tolérer. Je suis ici pour représenter ses intérêts » p.98. Les humains sont des « rats-taupes nus », animaux en compétition, alors qu’« en régime multiculturaliste, nos Etats tentent piteusement de faire respecter un même ordre social à des individus qui ne partagent rien. Cela ne peut se terminer que par la tyrannie ou l’explosion » p.102.

Breivik préfère Israël, le Japon, la Corée, la Chine peu accueillante aux étrangers, peut-être la Russie de Poutine ; il a dû être ravi du virage xénophobe d’Erdogan et de Trump et aurait applaudi à la victoire de Marine Le Pen si celle-ci n’avait autant montré son incompétence lors du débat présidentiel. « Un journaliste m’a présenté comme un loup solitaire d’extrême-droite. Je trouve ça parfait. C’est moi, j’assume, je me délecte d’une telle étiquette » p.185. Car si les gauchistes jouent aux rebelles, ils le sont en groupe, c’est tendance ; le vrai rebelle c’est lui, Breivik, impressionné parce qu’au lycée un prof s’était mis en colère contre la légèreté de leur âge envers une victime de racisme : « Jamais dans notre histoire une religion n’a osé à ce point endoctriner des gosses. A leur faire peur, à leur faire mal, à charger sur leurs petites épaules tout le poids de la misère et des injustices de ce monde, à leur inculquer massivement toute la culpabilité qu’on parvenait à inventer » p.199.

Ce sont ces « traîtres » de propagandistes qu’il a tués, et ces moutons décérébrés qui croient que « penser » c’est suivre le troupeau. « Pourquoi [les Norvégiens] deviennent-ils racistes quand ils défendent leurs droits et leur survie, alors que les peuples indigènes qui en font autant sont admirés et soutenus, comme les Tibétains, les Boliviens, les Indiens d’Amérique ? » p.252. Contrairement à ce qu’on peut croire, « je ne suis pas raciste : j’aime les races. Ma seule terreur est leur disparition » p.303. Sauf que « les races » n’existent pas, n’existent que des agrégats provisoires issus de reproductions isolées à partir d’une même souche venue d’Afrique. Tout au plus peut-on parler de « civilisations » différentes, de façons de vivre et de concevoir le monde autres. Ce n’est pas prêcher le métissage des gènes et des cultures que de le dire, mais constater que la diversité du monde fait sa richesse et que si tout valait tout, nous dépéririons d’ennui. Mais va-t-on tuer pour cela ceux qui ne menacent pas de nous tuer ? On éjecte aux élections les socialistes, on récuse leur moralisme d’autant plus vertueux qu’il masque leurs minables « affaires » à eux aussi, dont ils préfèrent accuser les autres, mais on ne va pas massacrer leurs rejetons qui font « cuire les saucisses torse nu » p.309 par hédonisme.

Pour le reste, d’après le (probable) rapport du psychiatre, « ce que j’ai vu en Breivik, c’est un mégalomane égocentrique, obsédé par la puissance, par l’aspect des choses et de sa personne. C’est un maniaque capable de tout comprendre et de tout réaliser » p.366. Son QI a été testé à 135. Mais « la possibilité d’une humiliation le terrorise. Il éprouve le besoin de se protéger derrière des titulatures pompeuses, du maquillage, des vêtements de luxe, une tenue de policier, d’officier, de franc-maçon, de chevalier Templier, un personnage de jeu vidéo… Tout ce qui pourrait le rendre plus puissant qu’il n’est » p.263. L’empathie est pour les femelles, pas pour les vrais hommes selon Obertone faisant parler Breivik. « Fidélité, obéissance, dépendance, initiative zéro, agressivité zéro, liberté zéro, c’est la vision que ces malades ont de l’idéal humain » p.295. « Au nom de la morale égalitaire, on admire ceux qui échouent, les idiots, les criminels, les fous, les pauvres, les tarés… » p.296. Est-ce vraiment vrai ? Le journaliste entre un peu trop dans le délire paranoïaque de son sujet pour qu’on ne le soupçonne pas d’en rajouter à sa sauce.

Mais il faut connaître les Breivik en leur intime, comme ce livre parfois trop verbeux tente de le faire, pour bien saisir tout le danger qu’ils représentent – mais aussi la dérive tout aussi dangereuse de la morale culpabilisante d’une vertu politiquement correcte poussée à son extrême. Car toute action en excès engendre sa réaction : à trop se vouloir universel et gentil, le monde entier vous passe dessus. Il y a un milieu à tenir, des limites à affirmer, des frontières à définir.

Les citations du livre sont tirées de l’édition originale 2013 en 429 pages.

Laurent Obertone, Utøya – Norvège 22 juillet 2011, 77 morts, éditions Ring 2013, poche 2016 édition augmentée, 533 pages, €9.95 

Site des éditions Ring

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Cinque Terre un si long voyage

Les Cinque Terre sont à peine mentionnés dans le Guide bleu des années 1990, ils sont à la mode aujourd’hui. Le problème des Cinque Terre est que les atteindre ressort du parcours du combattant. Pas moins de 12 heures en trains divers avec attentes entre les lignes.

carte parc national cinque terre

Je me lève à 5 h pour le TGV Paris-Milan qui met 7 h pour arriver à Milan, Piazza Garibaldi. Il faut aller à pied à la gare de Milano Centrale, une horreur mussolinienne massive à allure de blockhaus, entre les grands immeubles de verre et les rues tortueuses de la modernité. Le temps d’attraper un Milano-Genova qui, après 1h20 d’attente, traversera les montagnes sur ponts et sous tunnels en 1h30. Avant d’attendre plus d’une heure encore un train local pour Deiva Marina, à proximité du parc national où se trouve l’hôtel. Je n’arriverai que vers 19h30 ! Le train est cependant bien moins cher que l’avion pour la période.

Le TGV est confortable, le Milano-Genova archaïque avec ses compartiments, le train de la côte moderne, sorte de RER à locomotive électrique. Si le TGV est calme, à cause de l’heure matinale en ce dimanche, le train pour Gênes est lent et s’arrête partout. Mon compartiment est tout entier étranger : deux Suédois et trois Lithuaniens en plus de moi, Français. Les Suédois sont un couple mûr dont la dame lit un roman policier américain traduit en sa langue (Harlan Coben), tandis que Monsieur feuillette un manuel de traduction italo-suédois. Les Lithuaniens sont un couple avec une fille de 15 ans très sage ; je lis le nom du père sur le billet électronique imprimé via Internet. De part et d’autre de notre compartiment calme, deux compartiments bruyants et agités de ragazze e ragazzi revenant d’un tournoi de basket, à ce qui est inscrit sur leurs maillots ou débardeurs bleus. Filles et garçons de 13 ans sont accompagnés d’un coach qu’ils appellent familièrement zio, oncle. Ils sont bronzés, dénudés, shorts courts et débardeurs lâches, bien vivants.

train cotier cinque terre

Le tortillard qui enfile les stations entre Genova Piazza Principale et Deiva Marina, en s’arrêtant partout, est en retard d’une dizaine de minutes. Les arrêts durent longtemps, même quand il y a peu de monde à monter ou descendre. Autour de moi, une famille allemande avec trois enfants dans les 14, 11 et 9 ans (difficile de donner un âge aujourd’hui où les enfants grandissent ou retardent plus qu’auparavant). Les accompagne un quatrième, un garçon de 15 ans aux épaules carrées et au ventre en béton, qui doit être le petit copain de l’adolescente. Ils se mignotent trop pour être même cousins. Le papa est branché avec plusieurs boucles à l’oreille, la chemise ouverte sur le tee-shirt et une casquette de tankiste. Il est rare de nos jours d’avoir l’occasion de rencontrer une famille allemande avec plusieurs enfants. C’est dommage, car les gamins allemands sont beaux et vigoureux.

cote a sestri levante

A mon arrivée, tardive, l’hôtel Eden est facile à trouver, à deux ou trois cents mètres de la gare ; encore faut-il prendre la bonne sortie (côté mer) et enfiler la bonne rue (celle de droite). Je demande dans un bar dans mon italien un peu remis à neuf avant le départ. Le dîner du nouveau groupe est à 20h et j’ai le temps de m’installer dans la chambre pour trois et de me rafraîchir rapidement avant de rencontrer les autres.

Nous sommes huit dans le groupe, plus la guide italo-française Eva, trois garçons et cinq filles – tous d’âges plutôt mûrs, difficulté et période obligent. Je serais venu en juillet-août, il y aurait eu des familles ; la rentrée scolaire a lieu en France dans deux jours et les familles ont déserté les circuits.

eden hotel deiva marina

Nous dînons dans le restaurant de l’hôtel, plus réputé que les chambres, et qui est plein tous les soirs. Deux plats de pâtes nous sont proposés, spaghetti et farfale, les premiers à la tomate et les seconds aux légumes, puis deux plats de viande, filets de poulet grillés et tranches d’espadon grillées, accompagnés d’une salade verte, tomates et carottes râpées. Le dessert est un sorbet citron très liquide, servi en flûte.

Il a fait beau toute la journée mais un orage tonne vers minuit et nous apprendrons le lendemain qu’il est tombé des torrents de pluie durant la nuit. Ce sera la seule ombre au séjour, il fera désormais beau jusqu’à notre départ, le soleil ne recommençant à se voiler que ce jour-là.

plage deiva marina

Après dîner, nous visitons le vieux village de Deiva Marina avec Eva, ce qui est assez vite fait dans la nuit. L’église San Antonio Abate (1739), les ruelles, les gamins jouant encore dans les rues après 22 h (l’école ne reprend que vers fin septembre), les sangliers dans la bambouseraie qui borde la rivière. Nous ne voyons pas le couple d’émeus que la municipalité a acheté aussi pour l’attraction. Malheureusement, et par ignorance, ils ont pris un couple du même sexe !

Il n’y a rien à faire lorsqu’on a dépassé l’âge du jeu innocent entre copains, dans cette petite ville balnéaire qui ne vit guère qu’en été. Les gars se tatouent les bras et les épaules comme le jeune serveur du restaurant, se mettent des boucles à l’oreille, se parent de médailles et colliers, se moulent dans de fins tee-shirts pour accentuer leurs pectoraux secs et leurs abdos quasi absents – tout cela pour se faire remarquer, exister, parfois draguer.

Le soir suivant, le plus jeune des serveurs, peut-être 18 ou 19 ans, a été complimenté par un client dans la trentaine à tel point qu’il a tenté même de lui caresser la tête. Ce geste a été vite contré par la main du jeune homme, qui l’a converti en poignée de main, mais avec les joues rougissantes et les bras mis en croix sur la poitrine en geste de refus. Les Italiens parlent beaucoup avec leur corps.

Suite lundi.

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Tranches de vie à Tahiti

Djo Brad Ma’ohitude, Tranches de vie à Tahiti : « Sa les gènes qui frappent. Spot : Hôpital Papeete Tahiti. Patiente : L’obésité… c’est dans l’ADN. Et la nuit dernière, j’ai senti mes gènes me frapper. Alors j’ai pris un casse-croute tuna (au thon), mais j’ai retiré le pain. Mes gènes, ils veulent que je sois grosse… ils veulent pas que je sois mince et jolie comme les autres. »

« Sa la mama qui veut le internet. Spot : devant l’agence Mana, pont de l’est, Papeete Tahiti : Mama, au Vini, Ouais, ils devaient m’installer le Internet à la baraque pour que je communique avec ma fille, tu sais, en France, mais bon, apparemment, c’est tout un truc… il faut pa’i (eh bien, donc, en fait) un ordinateur ».

Vahine nue Tahiti

Le RSPF est le régime de solidarité de la Polynésie française que Gaston Flosse et son gouvernement veut mettre sur les bras de la France. La santé est inscrite dans l’autonomie mais ce serait tellement bien que l’on mette encore cette charge (30% de la population polynésienne bénéficie du RSPF) sur le dos des contribuables français ! La ministre de la Solidarité voudrait faire sortir du régime de solidarité les pêcheurs, artisans et agriculteurs qui n’ont pas lieu d’être dans ce régime, en raison d’un dépassement du plafond de revenus (87 346 XPF). La méthode retenue serait d’arriver à un croisement des fichiers des différents ressortissants pour déceler les pluriactifs qui dépassent le plafond de 87 346 XPF. Ben c’est pas gagné d’avance !

AU DESSUS DE LA VALLEE DE LA PUNAARU

Le nouveau… mais non, pas le Beaujolais ! Le nouveau code de la route est arrivé le 1er avril et ce n’est pas un poisson ! Le ton est durci et les amendes grossissent. Le grand excès de vitesse est lourdement sanctionné. Un excès de vitesse de moins de 20km/h, 8 100 XPF (67,88 €). Dépassement de 50 km/h de la vitesse autorisée 180 000 XPF (1 508,42 €) contre 16 100 XPF (134,92 €) auparavant ! Immobilisation du matériel et possibles poursuites pénales en sus. Pour les dépassements de vitesse entre 20 et 50 km/h ce sera 16 100 XPF (134,92 €). Vous téléphonez au volant ? 16 100 XPF (134,92 €) – et 44 700 XPF (374,59 €) en cas de non-paiement dans les 45 jours. Vous utilisez un écran tactile en conduisant ? ce sera 180 000 XPF (1 508,42 €), confiscation du matériel en plus. En deux-roues, les enfants de moins de 12 ans devront être casqués, habillés de pantalon, de manches longues et de chaussures fermées. Amende prévue de 16 100 XPF (134,92 €). Dans la voiture, il faut avoir un gilet jaune réfléchissant et un triangle de signalisation. T’en as pas ? c’est 16 100 XPF (134,92 €). Réjouissez-vous, pas de permis à point ni de radars fixes à l’horizon !

Hiata de Tahiti

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Racisme, injure à la mode – mais au-delà du mot ?

Nier scientifiquement les races n’est pas le problème, la dignité humaine est question de droit, pas de biologie. Se croire supérieur est remis en cause par l’histoire même. Seuls les échanges permettent d’avancer – à condition d’être ouvert, donc capable d’être soi, bien formé par le système scolaire et la société. Or l’idéologie antiraciste est devenue un politiquement correct qui conforte l’immobilisme et ne veut rien connaître du ressentiment des petits Blancs. Elle est la bonne excuse des gens de gauche pour surtout ne rien changer aux maux de la société. Pour vivre ensemble en bonne intelligence, il faut plutôt conforter transparence et démocratie : c’est de la politique, ni de la science, ni de la morale.

1/ Les races humaines n’existent pas pour la biologie moléculaire qui ne considère que les gènes ; pas plus pour la génétique des populations qui fait des « races » des fréquences statistiques en perpétuel changement. Mais les classifications faites par chacun pour parler des autres ne sauraient se réduire au réductionnisme moléculaire. La science peut nous dire comment est fait le monde ; elle ne nous dit rien sur la façon de nous conduire. Ce qui est en question dans la société n’est pas la différence entre minorités visibles, mais l’égalité des droits et devoirs en dignité et comme citoyens. Les rapports sociaux sont infiniment plus importants dans la vie de tous les jours que les classements en fonction des peaux, des sangs et des gènes. L’égalité des droits ne doit rien à la biologie ; la politique n’est pas, chez nous, une biopolitique. En démocratie, les assistés imbéciles ont les mêmes droits que les géniaux inventeurs et nul ne peut savoir si l’un est plus « utile » à la société que l’autre car ni le génie ni la bêtise ne se transmettent par les gènes, seulement par l’éducation, la culture et le milieu historique. Nul être humain ne se réduit à un ensemble de caractéristiques objectives, mesurables, scientifiques. Le sujet ne saurait être un objet.

Nous ne vivons pas chaque jour dans une population de gènes, nous vivons dans une population d’humains. Claude Lévi-Strauss le disait déjà dans Race et histoire (1951) : il ne faut pas confondre les caractéristiques biologiques et les productions sociales et culturelles. Certains médicaments, comme le vasodilatateur BiDil sont efficaces seulement chez les populations d’origine africaine – c’est un fait d’expérience. Mais reconnaître ce fait n’est pas de l’ethnocentrisme, qui consiste à rejeter tout ce qui ne correspond pas à notre norme. Ni de la xénophobie, qui consiste à faire de l’étranger (à la famille, au village, à la région, à la nation, à la race) un bouc émissaire de tout ce qui ne va pas dans notre société. Comme les Grecs disaient « barbares » tous les non-Grecs – forcément non-« civilisés ». Les ados aujourd’hui « niquent » ou tabassent tous ceux qui ne sont pas comme eux (photo) : où est la différence ?

Elle est dans la culture : quand Alexandre a vaincu les Perses, il a bien vu que la civilisation n’était pas seulement grecque. Et de cette fécondation croisée est née la grande bibliothèque d’Alexandrie – progrès – avant son incendie par les sectaires chrétiens, puis son éradication totale par l’islam intolérant.

torture ado torse nu

2/ L’évolutionnisme biologique formulé par Darwin est fondé sur l’observation des espèces, mais le « faux évolutionnisme », selon Lévi-Strauss, est fondé sur l’apparente continuité historique qui aurait fait se succéder les civilisations dans un Progrès linéaire. Or le progrès n’est jamais linéaire : mille ans avant Jésus, on croyait la terre ronde ; mille ans après, on la croyait plate… Les civilisations stables dans la durée n’en sont pas moins subtiles et en évolution, même si leur histoire – tout aussi longue que la nôtre – présente peu de changements apparents. Les civilisations à la même époque se juxtaposent et échangent des marchandises, des idées et des hommes ; elles se combattent ou s’allient. La Renaissance se caractérise par la rencontre des cultures grecque, romaine, arabe, orthodoxe avec la culture européenne ; le jazz, le blues, viennent du melting-pot américain par le rythme africain et les vieilles chansons de marche françaises. Seule la puissance fait qu’une civilisation s’impose provisoirement, mais la puissance est sans cesse remise en cause : le Royaume-Uni régnait sur le monde en 1914 ; il a cédé le pas aux États-Unis dans les années 1930 ; ceux-ci vont probablement céder le pas à la Chine d’ici la fin du siècle.

Pour Lévi-Strauss, les sociétés qui connaissent le plus d’échanges ont pu cumuler le plus les idées, les capitaux et les innovations. Ce que montrent aussi l’historien Fernand Braudel et les économistes Joseph Schumpeter, Nicolaï Kondratiev et Immanuel Wallerstein. Chaque grappe d’innovations engendre de nouveaux métiers qui rebattent les distinctions sociales. La globalisation, au lieu d’aboutir à une même culture, amène plus de diversité. Elle est le moteur du progrès qui, par ses innovations, produit à son tour une diversité de cultures. A condition d’être ouvert à la nouveauté, et bien formé pour la recevoir. C’est là qu’est le problème…

3/ Être ouvert, c’est avoir une personnalité forgée par le savoir scolaire, mais aussi par les disciplines comme le sport qui forment le caractère. Pour être ouvert aux autres, il faut d’abord être soi. Claude Lévi-Strauss, dans la conférence Race et Culture prononcée à l’UNESCO à Paris en 1971, déclare : « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus et même leur négation ». Scandale pour les béni oui-oui du politiquement correct ! Ce n’est pourtant que ce que tous les sages disent à leurs disciples : « Deviens ce que tu es » (temple de Delphes), « trouve ta voie » (Bouddha), « des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants » (Nietzsche), « vaincre toutes les aliénations de l’homme « (Marx), « tuez le Père » (Freud). Pour être soi même, il faut quitter sa famille, se dresser contre la tradition paternelle, sortir de son milieu. C’est à ce titre seulement que l’on devient adulte et responsable, individu créateur et pas un pion formaté interchangeable. Dire que tout ne vaut pas tout, ce n’est pas être « raciste » ni ingrat, mais déclarer que certaines façons d’être ont à nos yeux plus de valeurs que d’autres. Est-ce que l’école et même la société forment des êtres de caractère et de culture ? La démission du système depuis 1968 et peut-être avant (1940 ?) n’est-elle pas une part du problème ?

Racisme anti blanc Monde 16mars20054/ Créée sous l’égide de l’UNESCO en 1950, l’idéologie antiraciste était destinée à lutter contre les séquelles du nazisme et à affronter l’apartheid qui régnait aussi bien en Afrique du sud qu’aux États-Unis. Mais le politiquement utile est devenu politiquement correct. L’association CRAN s’est créée  sur le critère de la « race » noire – ce qui disqualifie son combat même. L’apartheid a été éradiqué, sauf peut-être entre Israël et Palestine, mais n’empêche nullement des massacres « ethniques » en ex-Yougoslavie, les « génocides » au Rwanda et au Congo, ou autres répressions de « minorités » au Tibet, en Birmanie ou en Irak – sans que l’UNESCO s’en émeuve. Le retour des guerres de religion a remplacé ces derniers temps les guerres raciales. Mais le mécréant est situé par les croyants bien en-dessous de l’humain, comme s’il était d’une autre « race » : donc exploitable, vendable, corvéable à merci. Le lumpen proletariat d’Arabie Saoudite, les chrétiens enlevés et négociés par les sectes islamiques, les Coptes massacrés par les « musulmans en colère » sont autant d’exemples de sous-humanité traitée comme du bétail – dont les « antiracistes » ne disent pas un mot.

En nos pays développés, le tabou sur les minorités visibles, victimes – forcément victimes – fait que l’on ne peut critiquer leurs travers sans être accusé de la rage : le racisme. Pourquoi ne pas dire qu’il y a plus de délinquants d’origine maghrébine dans les prisons françaises que la moyenne ? Pourquoi ne pas dire aussi que de très nombreux étudiants aux noms maghrébins présentent des thèses en économie, finance, mathématique, médecine et autres domaines ? En quoi serait-il injurieux de dire les faits ? Au contraire, la transparence permet seule de remonter aux causes et de tenter des solutions. L’attitude du déni ne sert que l’immobilisme et le fantasme du Complot.

Progressisme de substitution, paravent commode à l’immobilisme du système social, l’idéologie antiraciste remplace la lutte des classes et fait religion pour les laïcs. Le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » a été engendré la mondialisation et par l’essor des techniques, aboutissant à cette création médiatique : le consommateur aliéné. Nul ne peut plus blasphémer sans être aussitôt moralement condamné par la bonne conscience « de gauche » – forcément de gauche – confite dans le contentement de soi.

Les prolétaires sont d’autant plus racistes que leur privilège de Blancs est bien la seule chose qui les distingue de leurs collègues de couleur, tout aussi exploités et méprisés. Les homophobes sont d’autant plus attachés à leurs privilèges d’hétérosexuels que c’est bien un des seuls dont ils peuvent encore jouir en ces temps de féminisme. Comprendre cela, c’est saisir que « le racisme » n’est pas une conviction profonde mais une réaction d’humilié qui cherche à se distinguer socialement. C’est donc pouvoir agir sur les causes : le chômage, le déclassement, les ghettos périurbains, l’inadaptation scolaire… Tout ce à quoi échappent les bobos confortablement installés dans les CDI par copinage, le statut social par mariage, les centres-villes, les écoles privées. La gauche, par son « indignation » moraliste, se garde bien de concrètement agir. Surveiller et punir est plus paresseux que de se retrousser les manches sur l’emploi, la formation, le logement, les programmes scolaires et la formation des maîtres.

Que veut-on ? L’assimilation au nom du nivellement de toutes les différences ? Ou la juxtaposition en bonne intelligence de communautés fermées sur elles-mêmes ? Ni l’un ni l’autre, me direz-vous peut-être ?…

Donc acceptons les différences, acceptons que l’on parle des différences, acceptons les règles de la bonne intelligence – dont la première consiste à ne pas choquer les autres en public, en agitant des bananes ou en arborant un niqab.

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Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1

Méliandre est une fille de l’Essonne qui n’a pas vingt ans et publie déjà son premier roman. Une épopée échevelée d’heroic fantasy un peu bizarre, pleine d’action et d’imagination. D’une famille de « cultureux » comme on dit en province, Méliandre appartient aux grands lecteurs par hérédité. Son prénom, déjà, a l’originalité de ne pas être référencé dans les sites d’orientation des parents. On dit que l’auteur commence des études d’histoire bien qu’elle mêle allègrement prénoms grecs et langue « runique » dans un pays imaginaire aux noms slaves et au paysage mésopotamien. Métissage culturel très tendance, chaos historique dû à la déstructuration de l’Éducation nationale, nous sommes au présent, dans un temps « ancien » avec chevaux, arcs et épées mais nous ne savons rien d’autre.

L’histoire est celle de six adolescents d’un petit village, enfuis pour échapper aux sbires du Gouverneur. Mais ils seront arrêtés, emprisonnés, torturés. Ils s’évaderont, seront rattrapés, passés au fil de l’épée… mais comme ils ont neuf vies, survivront. Les personnages sont très jeunes, 12 à 19 ans semble-t-il, mais ils ne sont jamais décrits, pas même comment ils sont vêtus (sauf une pintade, fille de gouverneur). Ils pourraient être attachants si l’on en savait un peu plus sur eux, ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, qui ils aiment. C’est ainsi qu’un gamin de 13 ans se retrouve « un poignard dans le torse »… Étrange façon de dire : on ne parle de torse que lorsqu’il est nu, serait-ce le cas ? Sinon on dit poitrine ou dos, ce qui est plus précis. Le lecteur adulte a l’impression de suivre par écrit un jeu vidéo où les rôles sont incarnés par des personnages standards : le Voyant, le Guerrier, le Magicien…

Divers tropismes montrent que l’auteur a été très influencée par les séries américaines. Les filles ont naturellement un plus beau rôle que les garçons, féministe militant oblige. Dommage qu’elles ne soient pas plus consistantes. Comment aimer de telles poupées Barbie, même prénommées Électre ou Mira ?

Rêve étasunien de la jeunesse actuelle pour l’au-delà du réel, chacun est doté par hérédité de « pouvoirs » sans qu’il en soit pour rien. Pas d’initiative, pas de courage, la simple mécanique des gènes qui le « font » lire l’avenir ou être habile aux armes. L’imprégnation de la mentalité d’outre Atlantique transpire nettement dans ces déterminations : chacun n’est-il pas « de naissance » ci ou ça, gros ou mince, homo ou hétéro, pervers ou normal…? Toute la recherche psy américaine se focalise sur « le gène » qui va tout expliquer.

Autre fascination d’époque : la torture et la mort. On ne compte plus les pages où les filles ont les extrémités écrasées, les os brisés, les oreilles arrachées, après que « toute la garnison » leur soit passée dessus. Pas les garçons, ce qui est étrange, à moins qu’ils soient épargnés par l’auteur fille parce qu’ils sont trop jeunes ? Les hommes, cependant, sont volontiers dénudés, liés, tailladés, les plaies enduites de vinaigre et enfin brûlés vifs avec le bois du coin…

Défauts de la mode et du premier roman, dira-t-on, ce pourquoi nous sommes indulgents. Il reste une épopée qui se lit avec plaisir si l’on se laisse emporter par le galop de l’action, en « oubliant » l’absence de profondeur et la profusion massive de personnages qui embrouille. Peut-être les tomes suivants seront-ils plus mûrs, moins jetés comme scénarios de série télé et plus écrits, laissant moins place aux rôles standard au profit d’être humains plus véridiques ? Il ne s’agit pas d’écrire aujourd’hui comme Flaubert, mais de donner un peu de consistance aux héros, de façon à ce que le lecteur les aime.

Un bon point : l’absence totale de faute de français et d’orthographe. On ne peut pas en dire autant de tous les livres de l’éditeur et c’est à marquer.

Il demeure que l’on est touché de l’inventivité de cet univers onirique. Pour un premier roman, écrit à moins de vingt ans, c’est une réussite. Peut-être en calmant un peu les chevaux de l’imagination, en lui tenant mieux la bride par des rajouts qui éclairent (ainsi écrivait Balzac), en donnant plus de consistance aux personnages par des descriptions, des états de pensée, des anecdotes édifiantes sur leur caractère, en remplissant un peu plus le canevas de l’aventure – peut-être la suite sera-t-elle mieux réussie ? Relire le Seigneur des anneaux (le livre) serait probablement de bon conseil.

Mais n’hésitez pas à passer une heure dans le livre de Méliandre, elle mérite des encouragements.

Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1 – Les monts perdus, juin 2012, éditions Baudelaire, 136 pages, €12.83

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Arnaldur Indridason, La cité des jarres

Il y a dix ans paraissait le premier roman policier d’un journaliste islandais intitulé « Marécage » (Mýrin) et traduit autrement en français. Il introduisait les trois personnages typés que sont le commissaire Erlendur et ses inspecteurs Sigurdur Oli (homme) et Elinborg (femme). Ainsi que les personnages secondaires qui prennent toujours une place dans le récit que sont Marion Briem (ancienne patronne de la police de Reykjavik), Eva Lind (fille) et Sindri Snaer (garçon), les enfants adultes du commissaire. Erlendur est une sorte d’ours divorcé qui se nourrit de plats réchauffés au micro-ondes et qui dort souvent tout habillé. Il est loin d’un Maigret, plus proche d’Adamsberg, le lunaire de Vargas, inadapté et polarisé. Surtout dans ce premier tome, les suivants rectifieront ce côté zombi pour récupérer un peu d’humanité au personnage.

Car ce qui compte est de montrer à voir l’Islande, pays de l’auteur et où officie Erlendur, île de glace et de feu bouleversée par la modernité technologique consumériste. Les comportements de la génération adulte y apparaissent décalés, comme inhibés par tout ce qui se passe et qui arrive trop vite : l’informatique, l’immigration, la drogue, les modes américaines… Dernier gadget de la recherche scientifique, le Centre d’étude du génome s’est installé en Islande justement parce que le pays est une île, restée isolée longtemps des influences extérieures à cause de son climat. Il est facile de recenser les origines des quelques 320 000 habitants en remontant jusqu’à l’an 874, date de la colonisation depuis la Norvège avec des apports irlandais. Ce fichage génétique a fait l’objet de polémiques dans le pays à la fin des années 1990 et l’auteur en fait le sujet de son roman.

Faut-il explorer ces « marécages » d’où nous sommes sortis ? Le meilleur comme le pire peut émerger de la fange et chercher à tout expliquer peut conduire au crime. C’est bien ce qui se produit et le commissaire Erlendur devra débrouiller l’écheveau du présent et du passé. Différentes strates de passé se cumulent elles aussi pour emmêler l’affaire.

Nous voici donc plongés dans une belle intrigue où rien n’est simple, avec des personnages qui sont de leur temps avec leur humanité, portée au bonheur ou au malheur à des degrés divers. C’est bien écrit, sans chichi, allant directement au but. Le livre a reçu le prix Mystère de la critique en 2006 en France car il renouvelle le genre mieux que les dérives anarcho-gauchistes du personnage créé par Fred Vargas. Erlendur est un pragmatique, pas un idéologue ; un humaniste, pas un lunaire lunatique ; quelqu’un qui veut ramener un peu de propreté et de probité dans la société, pas un « pelleteux de nuages ». Nous avons là des enfants et des parents, des couples et des divorces, des amours et des viols. La vie telle qu’elle est, même en Islande.

Arnaldur Indridason, La cité des jarres, 2000, Points policier 2006, 328 pages, €6.65

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