Chine

Chinois de Polynésie

Gaston Tong-Sang, un temps maire de Bora-Bora, a été Président de Polynésie, « pays d’outre-mer » français. Il est d’origine chinoise. Tout comme en Guyane, les Chinois tiennent le commerce entre leurs mains. A Papeete, mais aussi dans les bourgs, à Tahiti comme dans les îles, le magasin qui alimente, qui chausse et qui habille, c’est « le Chinois ». Il ouvre son magasin dès 5 heures, à l’aube, et le ferme vers 19 heures, une fois la nuit tombée.

Les Chinois sont arrivés en 1856 pour travailler dans une plantation de coton sur Tahiti. Mais c’est en 1865 que l’immigration chinoise devient importante, quand les Cantonais débarquent en nombre pour le coton et le café. En 1873, conséquence de la fin de la guerre de Sécession, la plantation de coton tahitienne fait faillite mais les Chinois sont restés. D’autres immigrants arriveront dans les années 20 et deviendront les premiers négociants et commerçants. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que la Métropole accordera progressivement leur naturalisation aux Chinois installés en Polynésie. Ils se sont depuis intégrés à la population locale par des mariages.

chinois des plantations polynesie

Cette minorité d’origine chinoise devient un enjeu géopolitique. L’allégeance des petits États polynésiens à Taïwan est battue en brèche par la Chine populaire. Pour étendre son influence dans le Pacifique, celle-ci n’hésite pas à annuler les dettes de ces micro-états en échange d’un vote à l’ONU contre Taïwan. La Chine propose d’envoyer ses touristes si ces pays répondent à ses critères : hôtels chinois, personnel chinois, nourriture chinoise. Cette diplomatie « de carnet de chèque » irrite l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’argent taïwanais tend à être remplacé par l’argent chinois. Les États en faillite de la région tendent à devenir le terreau d’une nouvelle idéologie et de toutes sortes d’attitudes nouvelles. Les Maoris arrivés en Polynésie venaient de Taïwan, dit-on… Et si la Chine, « propriétaire de Taïwan », venait à réclamer ces îles où ont abordés les valeureux piroguiers, comme faisant partie intégrante de sa zone d’influence ?

La culture chinoise contamine les croyances des îles. Ma Chinoise me prévient : « attention aux 1er et 2 novembre. – Pourquoi ? – Le 1er novembre, ça va encore, c’est la fête de tous les saints. Mais si tu veux aller au cimetière de l’Uranie voir les illuminations des tombes, attention à toi ! – Pourquoi, ça se passe vers 18 h et ce n’est pas loin de chez toi ? – Une enfant de 10 ans a été violée sur une tombe lors de ces cérémonies. – J’ai beaucoup plus que 10 ans et je ne suis pas peureuse. – Je t’aurai prévenue. – D’accord, je tiendrai compte de ton avertissement. Mais le 2 novembre, que se passe-t-il ? – Nous, les Chinois, nous ne sortons pas de chez nous car il y a des esprits partout. Je n’irai pas me baigner à la mer ! – Ah, bon ? Notre fête de Ka-san, nous la faisons dans le cimetière à midi car les esprits sortent le soir et la nuit ; mais ils demeurent présents tout le temps : ma belle-mère, qui était catholique, faisait son lit le matin et n’y touchait plus de la journée, surtout elle ne s’y asseyait pas ! – Mince alors, moi qui n’ai qu’un canapé-lit, vais-je devoir rester debout toute la journée ? Et mon genou droit qui ne me porte pas trop, que vais-je faire ? – Cela, c’est ton problème, mais je t’aurai prévenue… »

Dimanche 5 novembre, lever à 5 h, comme tous les dimanches, marché, retour chez moi pour la douche et le café. Puis ma Chinoise vient me chercher pour filer au cimetière chinois de Arue, pour fêter Ka-san avec ses trois frères. Les Chinois fêtent Ka-san deux fois dans l’année, une fois aux alentours de la Toussaint et la seconde vers avril, suivant le calendrier lunaire. Nous avons rendez-vous à 8h au cimetière. Les trois frères et leur famille arrivent, les bras remplis de paquets. Les tombes des parents sont déjà couvertes de fleurs. Ces tombes chinoises sont toutes construites avec un toit plat qui en protège deux ou trois à la fois. Les plus riches font installer un toit pentu recouvert de tuiles vernissées vertes ou orange. Leurs tombes sont recouvertes de marbre. Les autres les laissent carrelées de blanc. La femme est enterrée à gauche, l’homme à droite. Tous regardent la mer, adossés à la montagne. Si l’on ne voit pas la mer, il faut un plan d’eau. Ce cimetière est une colline donnée aux Chinois par le roi Pomaré.

chinois cimetiere polynesie

Pour Ka-san, il faut égorger un poulet, en recueillir le sang et laisser tomber plusieurs gouttes sur un papier blanc que l’on posera sur le dosseret de la tombe. Cela prévient le mort qu’on vient lui rendre visite. Le poulet est ensuite cuit entier, le foie sorti de l’abdomen et cuit en même temps. Il est dressé sur un plat avec les ailes collées aux flancs, le cou tordu et cuit de manière à ce que la tête regarde le ciel. Le sang du poulet a été cuit comme pour faire un boudin, et conditionné en un disque rond d’environ 5 cm de diamètre. On dispose trois verres de vin rouge (et du bon !), trois bols de riz et trois paires de baguettes, puis le plat où repose le poulet, avec un morceau de porc, de préférence du cochon de lait pour faire bonne mesure. Tout cela afin que les morts puissent se restaurer. Certains amènent le cochon de lait entier et des pommes rouges, tout est rouge. Chacun fait selon sa richesse. Un paquet de biscuits fourrés de confiture rouge, des fruits rouges, du thé « noir » (appelé « thé rouge » en Asie) complètent les libations.

Une jardinière remplie de sable sert à planter les bâtons d’encens allumés que chacun des participants aura, dans ses mains jointes, agité plusieurs fois en direction des tombes tout en murmurant une prière. On allume des bougies rouges que l’on plante dans la jardinière aux côtés des bâtons d’encens. La fumée se répand dans l’air comme après une manif à Paris, quand les flics ont balancé leurs gaz lacrymogènes.

Pendant que les hommes s’affairent à préparer ce « repas », les femmes et les enfants ouvrent des paquets de billets, les tournant en grosses fleurs. Ils ouvrent d’autres sachets enveloppés dans des journaux sur lesquels figurent les mots « femme » ou « homme ». De ces paquets sortent des habits de papier, des pantalons, des vestes pour les hommes que l’on reconnaît à ce qu’elles sont boutonnées devant, des vestes pour les femmes boutonnées sur le côté, des petits chaussons chinois noirs, des chapeaux noirs pour les hommes. Les vêtements femme seront posés, puis brûlés dans le chemin bordant la tombe sur le côté gauche, ceux des hommes posés puis brûlés sur le côté droit. Sur les habits, on pose tous les billets de banque et on met le feu à tout cela. L’un des frères avait amené deux bâtons au cimetière, je me demandais à quoi ils allaient servir : eh bien, ils ont servi d’instrument pour faire en sorte que tout brûle entièrement. Il ne doit rester que des cendres que les vivants laisseront sur place et que le vent emportera à son gré. Vu le nombre de billets de banque partis en fumée, les ancêtres devaient être satisfaits. Eux partis, la prospérité demeure !

Comme les familles chinoises sont étendues, nous sommes allés sur d’autres tombes après celle des parents. Le même cérémonial a été accompli pour la grand-mère. Les autres parents ont reçu des fleurs, des bâtonnets d’encens et des prières. Mais, sur la tombe de la grand-mère une fois tout brûlé, frères et sœurs lui ont annoncé qu’elle devrait dorénavant se joindre aux parents directs pour le cérémonial de l’an prochain ; il n’y aura plus qu’une cérémonie commune pour les ancêtres. Tout est dit en hakka, mais on m’a traduit.

L’un des frères m’a confirmé qu’avant, les Chinois laissaient toutes les victuailles sur les tombes et s’en retournaient à la maison. Mais les Polynésiens guettaient et venaient voler la nourriture des morts une fois les vivants partis. Désormais, les Chinois remportent toute la nourriture chez eux pour la consommer en famille.

Hiata de Tahiti

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Penser la France à la chinoise

Ce n’est pas parce qu’ils sont de l’autre côté de la terre que les Chinois ne sont pas comme nous. Mais c’est un fait qu’ils ne pensent pas comme nous. Notre propension, un peu arrogante, à croire que nous sommes l’universel en marche est sûrement ridicule ; malheureusement, nous sommes nombreux à y croire. Nous avons toutefois, dans notre façon de voir le monde, une vertu qui nous permet d’échapper à ce nombrilisme : elle nous permet de tenter objectivement de voir à travers leurs yeux, de nous mettre à leur place.

D’où, sans doute, les dérives récentes de la repentance et des incessantes commémorations, attisées par certains lobbies qui ont un intérêt financier (et de pouvoir) à se venger. Nous mettre à la place de l’autre montre combien nous avons été « inappropriés » dans le passé colonial ou politique. Mais nous sommes dans le flot médiatique, dans la dictature court-terme de l’opinion, dans la moraline politiquement correcte – et cette vertu de décentrement dérive en auto-flagellation masochiste.

Fenetre sur champs

Comment pourraient donc penser pour nous les Chinois ?

Pour l’empire du Milieu, le pouvoir n’est pas la force qui impose mais la force qui assemble – non pas le plus puissant mais le plus légitime. Il est comme le moyeu de la roue qui tient les rayons, une sorte de vide immobile autour duquel tout tourne. Ainsi le parti unique est comme le fils du Ciel, un système de gouvernement. S’il tient, tout tient ; s’il se délite, tout se délite ; s’il s’écroule, c’est le chaos. Ainsi le chef d’entreprise chinois ne commande rien, il n’est que le premier d’entre les pairs, le symbole de l’entreprise et le porte-parole des cadres, le rassembleur qui fait la synthèse des rapports de force autour de lui. Ce pourquoi il n’est « rien » en tant qu’individu ; il est « tout » en tant que bannière.

– Notre patriotisme, en particulier gaullien, n’est-il pas de cet ordre ? Le général de Gaulle à Londres « était » la France – pas l’individu Charles, général provisoire ayant fui à l’étranger. Pourquoi les Français continuent-ils d’aimer Chirac, ce grand Fout-rien qui a retardé de 20 ans les réformes indispensables, qui a livré le pays à la gauche pour 5 ans après une dissolution politiquement inepte, qui était copain comme cochon avec Saddam Hussein – sinon parce qu’il rappelle les années d’insouciance, le respect du droit international sur l’Irak et la fin du service militaire ? Nous n’avons plus de pouvoir qui assemble, ni en France où Hollande apparaît un mou sans boussole qui semble mentir autant qu’il affirme, ni en Europe où les 29 tirant à hue et à dia écartèlent toute initiative.

Il s’agit pour les Chinois de suivre la « raison » des choses, ce mouvement qui va, issu de l’énergie interne des êtres vivants et des tensions de la matière. Agir, ce n’est pas dominer, c’est prendre conscience des rapports de force (des courants d’énergie) et de leur organisation ; c’est se rendre comme de l’eau, sans volonté autre que de se couler dans toutes les fentes, de s’infiltrer par tous les interstices – sans violence, sans autre « force » que cette seule raison de l’eau qui est la pesanteur. Ainsi le combattant n’impose pas sa brutalité musculaire, il est tout souplesse et regard flottant ; il capte l’énergie de l’adversaire à son profit, utilise la force de l’autre pour jouer le déséquilibre.

– Nos Lumières et leur libéralisme ont découvert par elles-mêmes que la laïcité envers les déterminismes divins, nationaux, sociaux, familiaux, biologiques était prise de conscience de ces forces obscures, de ces tensions qui font avancer les peuples, les sociétés et les individus. Nietzsche a repris à son actif cette « volonté de puissance » qui est la force dans les choses et dans chacun. Il n’était pas libéral, au vu des chamailleries des médiocres de son temps, mais qu’est-ce que le libéralisme sinon la liberté ? Celle de « laisser faire » disent ceux qui ont peur de leur responsabilité adulte et qui voudraient bien qu’un chef, un parti, une religion ou un moralisme leur disent comment il faut se conduire. L’initiative, la création, l’entreprise, l’aventure, sont des prises de risques – en responsabilité. Ceux qui réussissent ne s’imposent pas par la brutalité comme un quelconque tyran, mais par leur astuce, cette autre forme de la force qui est capacité à faire émerger une idée au bon moment et à la traduire dans les faits, par tâtonnements, malgré tous les obstacles. Comme de l’eau. Le libéralisme politique accompagne le mouvement de la société, il le réfléchit, il le tempère, mais évolue avec son temps. Où est-il dans la toile administrative, la surveillance tout azimuts, la mise en procès de toute action – et le « principe de précaution » érigé en Commandeur – par Chirac – dans la Constitution !

garcon dauphin

D’où l’importance des moyens pratiques de vivre ensemble, dans la politique chinoise. Pas de « grands principes » gravés dans le marbre (comme notre gauche volontiers « révolutionnaire » adore en poser) ni de commandements délivrés sur la montagne dans le tonnerre et les éclairs (comme les religions du Livre le font croire), mais des rites, un ensemble de pratiques connues de tous et prévisibles qui permettent à chacun de savoir où il se trouve et ce qu’il doit faire. Il s’agit bien d’un ordre social, mais sans cesse en mouvement, issu de la société humaine elle-même, pas d’un au-delà capté par quelques prêtre, membre du parti, gourou ou imam. L’être humain n’est pas individu mais enserré dans la société. Il n’a pas de « droit » personnel mais relève des mœurs civiques. Ainsi tout dissident est-il mauvais puisqu’il conteste le « naturel » de l’ordre social ; il doit être puni « pour l’exemple ». Ce n’est pas le meilleur de la pensée chinoise, faisant du conformisme « confucianiste » la vertu humaine par excellence.

– Notre « politiquement correct » venu des États-Unis, ce « cool » des jeunes que tout conflit ennuie, sont-il d’une autre forme, sinon par leur hypocrisie ? « Cachez ce sein que je ne saurais voir » impose Facebook et l’impérialisme puritain yankee. Le déni insupportable de la gauche intello bobo chez nous est du même ordre hypocrite, à propos de ces « pauvres victimes » de musulmans « stigmatisés » – même lorsqu’ils tuent des plumitifs ou des Juifs à la kalachnikov, même lorsqu’ils égorgent des désarmés les mains liées, même lorsqu’ils violent des enfants « parce que c’est permis dans le Coran » ? Les Français ne sont pas dupes mais les officiels ne le reconnaissent pas. La Chine, au contraire, reste mentalement en mouvement – et sa société ne tolère pas de tels crimes sans réagir vigoureusement, ouvertement (contrairement à nos bobos et à nos média) avec l’assentiment de tous. Il n’en est pas de même en nos pays fatigués, où les « grands principes », trop rigides, sclérosent les consciences des élites et engendrent à des révoltes populaires sporadiques contre ce déni, en attendant les révolutions pour renverser l’entre-soi. Où le Parlement, lieu de débats politiques et de décisions claires, se perd en parlotes et en querelles d’ego, où les postures de bac à sable des politiciens médiocres comptent plus que l’intérêt général.

Il est stimulant de « penser chinois » : l’on voit ainsi que si ce peuple à l’autre bout de la terre n’est pas comme nous, nous avons des formes de pensée qui se rejoignent. Mais qu’il existe, dans la culture chinoise, une souplesse qui nous fait bien défaut – surtout à l’époque de transition que nous vivons.

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Patrick Rambaud, Le Maître

patrick rambaud le maitre
« C’était il y a vingt-cinq siècles au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » – dès la première phrase, le ton est donné. Patrick Rambaud sait introduire une histoire, il écrit direct, avec des phrases qui tapent dans le mille. Le Maître est ce philosophe chinois antique qui n’a justement pas voulu être un maître. Il a lu Confucius mais son existence durant les Royaumes combattants l’a fait se dégager bien vite de cette sagesse de maître d’école, souple aux puissants et rigide aux faibles – tout comme Montaigne au temps des guerres de religion.

D’un ton léger mais incisif, l’auteur conte au galop la vie imaginée de Tchouang Tcheou dont le nom peut être inconnu des lecteurs, mais probablement pas son interrogation favorite : « Était-ce Tchouang Tcheou qui se rêvait en papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tcheou ? » p.229. Il faut dire que l’orthographe française hésite sans cesse entre la francisation et la pression anglo-saxonne ; le personnage est donc écrit aussi Tchouang-tseu ou Zhuāng Zhōu.

Son existence constamment mêlée de réflexion distille une sagesse primesautière et volontiers anarchiste, au fil des événements. On connait peu sa vie réelle, seulement qu’il fut fonctionnaire et qu’il a refusé un poste de Premier ministre. Le talent de Patrick Rambaud tisse une trame plausible pour une vie qui n’a peut-être jamais existé mais qui apparaît exemplaire de la sagesse millénaire.

La base : « A dix ans, Tchouang avait saisi les fondements de la pensée chinoise, laquelle reposait sur des principes simples. Oui et non n’existaient pas à l’état naturel. Il n’y avait pas de contraires mais des contrastes ; le monde était une somme d’impressions. Les forces se combinaient, se succédaient, permutaient, s’alliaient, s’harmonisaient, se remplaçaient comme le yin et le yang, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, la femme et l’homme. La vie évoluait à chaque instant, rien n’était définitif » p.23. Nous ne sommes pas dans l’univers des religions du Livre, où « Dieu » a révélé aux vermisseaux humains tout ce qu’ils ont à savoir, avec interdiction de chercher ailleurs. Peut-être pourrions-nous nous inspirer aujourd’hui de la pensée chinoise ?

Le rôle social de l’intello : « Tu gardes un air sombre, tu plisses le front, tu trousse à l’occasion des sentences obscures, tu joues au passeur inspiré. Tu seras d’autant mieux inspiré que personne ne te comprendra, mais chacun cherchera un sens profond à tes paroles pourvu qu’elles soient floues : voilà ce qui compte » p.56. Il suffit d’ouvrir une chaîne de télé pour voir que ce qui compte reste ce Grand sérieux inspiré – outre gonflée de vent le plus souvent car, dès que l’on creuse un peu, la baudruche médiatique éclate.

La sagesse personnelle est de se couler dans les forces naturelles, comme un nageur se joue de l’eau. Pour être heureux, goûter les dons de la nature et pour cela s’ouvrir, faire taire sa raison bavarde qui cherche à tout théoriser. « Faire le vide. Il fallait quitter ses intentions, interrompre ses mouvements, et puis s’écouter respirer, écouter le souffle qui s’apaise, ralentit, devient imperceptible » p.150. Une fois calme, s’ouvrir à ce qui est, car le vide n’est pas le rien, mais la disponibilité. Le poète est le berger de l’être, disait il y a peu Heidegger.

Afin d’être sage et heureux, surtout fuir les spécialistes, les prophètes, les clercs, les vertueux ! Pour cela, dompter ses peurs, devenir adulte, libre et responsable. Car « de la peur naît un besoin de réconfort, du besoin de réconfort naissent les croyances, des croyances naît la vanité et de la vanité naît la haine » p.199. Hier comme aujourd’hui. Tchouang Tcheou dénonce les bonnes âmes, les soi-disant purs, les professeurs de vertu : « Tes charitables, ils guettent la souffrance des autres pour compatir en public et se donner un rôle » p.215. Parfait portrait des bobos.

« Tchouang expliqua qu’il y avait plusieurs niveaux de conscience, que la réalité était une métamorphose permanente, qu’il fallait l’épouser telle qu’elle était, sans préjugés, sans constructions savantes, et s’oublier soi-même comme cet enfant dès qu’il saurait avancer sur ses jambes » p.227. Le sage est un enfant qui joue, dira Nietzsche plus tard…

Voici la philosophie telle qu’elle était jadis et telle qu’elle devrait être de nos jours, facile à lire et à comprendre, des exemples concrets devenues fables, le style aérien qui domine son sujet et sait le faire passer dans la vie même.

Tout le monde ne tournera pas contemplatif ni oisif comme Tchouang Tcheou mais, contrairement à lui, aimera ses enfants et les élever, participera à la vie de la société voire à la chose publique. Mais la leçon de Rambaud, distillée sous couvert du Chinois, est que prendre au sérieux tout cela empêche de réussir chaque cela : la politique rend avide, la vie sociale vaniteux, l’éducation n’est ni élevage ni domptage mais élévation par discipline, l’oisiveté sans personnalité n’est que vie futile, la contemplation sans réflexion n’est que nihilisme. Il faut de tout un peu, équilibrer les contraires, nager dans l’eau selon les vagues et les courants.

Ce qui déplaît aux critiques médiatiques français qui préfèrent trop souvent être guidés par un maître vers la Vérité suprême. Or il n’y a pas de vérité, montre Tchouang Tcheou, la voie du Tao est personnelle, pas collectiviste, chemin bien plus digne d’attirer le lecteur lassé des politiciens et du sectarisme que le panurgisme médiatique. Ces lecteurs, à en croire la presse décidément indigente, sont-ils devenus si rares ?

Rambaud, le pasticheur de Roland Barthes et de Marguerite Duras (gendegôch qui se prenaient tellement au sérieux…) mais aussi de Charles de Gaulle et de Malraux (gendedroit qui s’élevaient volontiers des statues de leur vivant), a erré un temps dans le roman politique contre Nicolas Sarkozy (dont les tomes seront vite oubliés, comme le personnage). Il réussit mieux dans le roman historique, sur la Grande armée ou sur Tchouang Tcheou. Langue souple et acérée, conte léger qui vise profond, récit enlevé qui jamais n’ennuie, voici un bon roman qui se lit comme il vient et qui laisse à penser.

Patrick Rambaud, Le Maître, 2015, Grasset, 237 pages, €19.00

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150 ans d’immigration chinoise à Tahiti

Il y a 150 ans que le premier Chinois a foulé le sol de Tahiti : un anniversaire. Le 25 mars, les Polynésiens d’origine chinoise se sont donné rendez-vous à Atimaono à Papara, là où tout a commencé. Le 8 décembre 1865, 342 coolies chinois descendent du Spray of the Ocean, et le 6 janvier 1866 c’est au tour de 339 coolies de débarquer de l’Albertine.

spray of the ocean 1854

La date d’arrivée de ces premiers immigrants peut différer selon les sources, certains avancent le 28 février, d’autres le 25 mars 1865, mais ce dont on est sûr c’est que c’est à Hong Kong que leur périple a commencé sur le trois-mâts prussien Ferdinand Brumm.

ferdinand brumm trois mats prussien 1865

La plupart étaient des paysans chassés par la famine, ces hommes ont quitté la région de Canton (Guangdong). Les Punti étaient les premiers occupants et les Hakka venus de Mandchourie n’étaient pas les bienvenus. La Chine d’alors a un régime impérial en pleine décadence, une guerre de l’opium savamment orchestrée par les puissances occidentales, enfin une démographie explosive. Ces coolies appartiennent aux groupes ethniques Hakka (famille d’accueil) et Punti (terre d’origine), beaucoup embarquent pour Tahiti sans femmes ni enfants.

residence de william stuart tahiti

A Tahiti, la société Tahiti Cotton and Coffee Plantation Cy Ltd de William Stewart a besoin de bras pour cultiver les 1 000 hectares de coton, les 150 hectares de caféiers et les 50 de canne à sucre à Atimaono. Les autorités voulaient faire venir des travailleurs indiens, ce seront des Chinois ! En 1865 et 1866, deux autres bateaux accostent à Tahiti, en tout ils seront 1 000 Chinois enregistrés par les autorités. A Atimaono, les coolies travailleront sans relâche 12 à 15 heures par jour. Des morts parmi cette population jeune : en 1865 24 décès sur 337 Chinois, en 1866, 67 sur 949 (Gérald Coppenrath, Les Chinois de Tahiti).

coolies chinois tahiti 1865

Des rixes éclatent aussi entre Chinois, on en déporte à Anaa (Tuamotu) et aux Marquises. Une rixe fait un mort à Tahiti, quatre hommes sont arrêtés et condamnés à la peine capitale. L’un d’entre eux se dénonce, les trois autres sont graciés. De ce Chinois on connait seulement son nom, Chim Soo Kung, et son matricule, 471. L’île ne possède pas de guillotine, on en construit une, sommaire, dans la plantation et on l’essaie sur des bananiers et des chiens… Une partie des Chinois de Tahiti considère Chim Soo Kung comme un martyr, et certains se recueillent toujours devant son mausolée au cimetière chinois d’Arue.

coolie chinois tahiti Chim Soo Kung avant son execution

La première vague de Chinois devait retourner en Chine aux frais de l’employeur. La plantation d’Atimaono fait faillite en 1873, ils sont rapatriés d’office mais 320 d’entre eux restent dans la clandestinité. Une nouvelle vague d’immigration de plus de 2 000 personnes, dont des femmes, débarquent entre 1904 et 1914, ces immigrants ont été refoulés d’Australie ou des États-Unis. Ils seront dockers le temps d’amasser un pécule pour ouvrir un restaurant, un commerce. Ils prospèrent, font venir femmes et enfants, ils fondent les familles de commerçants que l’on trouve toujours à Tahiti.

Puis entre 1918 et 1928 ce sont des Punti qui arrivent avec des objectifs commerciaux préétablis avec les grandes maisons de commerce de Canton. La notion de retour en Chine demeurera très présente dans cette communauté jusqu’en 1949, quand la Chine bascule dans le communisme de Mao Tse Toung. Dans les années 1950 débute alors un processus de naturalisation et d’intégration. En 1973, la loi du 9 janvier accorde la nationalité française aux Chinois de Tahiti avec francisation du nom… souvent de manière fantaisiste, dans une même fratrie, les frères n’ont pas le même patronyme !

Hiata de Tahiti

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Yasushi Inoue, Lou-Lan

yasushi inoue lou lan
Le livre recueille quatre nouvelles dont trois se passent en Chine ancienne, période sauvage aimée d’Inoue. La Chine, dans ses marges, est en proie aux incursions nomades qui pillent les petits royaumes tampons, sans cesse écartelés entre les allégeances.

Le collier de la princesse Yong-Tai conte la profanation d’une tombe Tang par des chercheurs d’or sans foi ni loi. Un chef impitoyable est enterré vivant par son jeune frère dans la tombe pillée, par amour pour une belle, mais aussi parce qu’on ne profane pas impunément la beauté et la noblesse. L’acte impitoyable répond à l’âme impitoyable, dans un pragmatisme qui dépasse la simple vengeance pour atteindre à une sorte d’équilibre universel, comme pour remettre à l’endroit l’ordre cosmique perturbé.

À méditer face aux exactions daechistes, où les belles âmes bien au chaud dans leurs quartiers préservés n’envisagent que la rééducation en prison alors qu’il faut abattre sans hésiter de telles bêtes sauvages avant qu’elles ne vous déchirent et dévorent.

La coupe est elle aussi une belle histoire d’amour. Un archéologue ami de l’auteur l’invite à admirer à Kyoto une coupe ancienne en verre persan, retrouvée dans le tombeau de l’empereur Ankan, régnant au VIe siècle japonais. Elle ressemble étrangement à une coupe du Shoso-in, temple zen, réputée d’une autre époque. Confronter les deux coupes, n’est-ce pas réunir l’amour qu’elles symbolisaient il y a plus de mille ans ? Volée à une princesse amoureuse de l’héritier qui allait devenir empereur, voici qu’elle réapparaît pour être réunie à celle de son amant…

Lou-lan, qui donne son titre au recueil, est une étrange cité des bords du lac Lob Nor. Soumise aux aléas militaires de l’histoire, elle est envahie, pillée, désertée de ses habitants, occupée par les soldats han, puis laissée au désert. Elle disparaît vers 615 pour ne réapparaître qu’en 1900 sous la pelle de l’explorateur suédois Sven Hedin ! C’est que le climat change et que le sable bouge. Le lac Lob Nor se déplace selon le fleuve qui l’alimente. La jeune reine de jadis, veuve, s’était donné la mort pour ne jamais quitter la cité. Est-ce son tombeau fidèle que l’on a retrouvé ?

Le sage est une autre histoire de fidélité. Un peuple heureux, donc sans histoire, parmi les Scythes antiques du VIe siècle, avait établi auprès de la source un gardien vigilant. Chacun ne devait puiser qu’une jarre par jour et la grotte était fermée la nuit. Ainsi l’eau se renouvelait, comme un pacte de vie avec les hommes. Et puis l’histoire a surgie, sous les traits d’un jeune homme, fils de chef, livré en otage lorsqu’il avait 5 ans. Autre tribu, autres mœurs, le jeune chef s’impose immédiatement et répute vieilleries toutes ces superstitions. Et ce qui devait arriver arriva : la source, trop sollicitée, ébranle une pierre bleue qui servait de bouchon ; une fois sautée, c’est tout un lac qui se déverse et noie le village ainsi que les alentours ! Le lac Issy-koul vient de naître, au milieu des montagnes du Tien-Chan.

Toutes ces histoires ont pour lien commun la fidélité : à l’amour, aux traditions, à l’ordre naturel. Qui a l’outrecuidance de passer outre se voit puni de son audace. Pour maîtriser la nature, il faut lui obéir, les Chinois appellent cela chevaucher le tigre. Une leçon aux Japonais d’après-guerre qui changent vite avec la modernité sans racines – et à tous les peuples de la terre.

Yasushi Inoue, Lou-Lan, 1951-1969, Picquier poche 1995, 151 pages, €6.60
Les romans de Yasushi Inoue chroniqués sur ce blog

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François Jullien, Le nu impossible

francois jullien le nu impossible
Pourquoi le nu est-il si courant dans la peinture occidentale et absent dans la peinture chinoise ? Cet étonnement philosophique est le point de départ de la réflexion du sinologue philosophe François Jullien. Il va chercher la condition d’impossibilité du nu en Chine, dans le même temps qu’il va s’interroger sur ses conditions de possibilités en Europe.

Il ne s’agit ni de pudeur, ni de honte, car le nu n’est pas un portrait mais une essence. Il nie l’individu représenté au profit de la Beauté en soi, faisant remonter le sensible à l’abstrait dans la meilleure raison platonicienne. Ce pourquoi il est indifférent que Filippo Lippi ait trouvé ses modèles de Madones dans les bordels de Florence ou Michel-Ange son David chez un jeune marbrier de Carrare. Rien de tel en Chine, où l’abstraction n’a pas de sens. La forme est délaissée au profit du trait, l’essence au profit du mouvement, l’enfermement fixiste au profit de l’ouverture sans finitude.

Il existe des corps humains déshabillés dans la peinture chinoise, mais ils ne constituent pas des « nus ». Leurs formes ne sont pas dessinées, structurées en proportions mathématiques, mais laissées informes, traversées de courants et d’énergies. Les corps ne sont pas posés, offerts immobiles comme une leçon d’anatomie ou un exemple de concept, mais en mouvement dans un paysage. La figuration humaine perd de son importance dans l’histoire de la peinture chinoise. Si le nu européen isole, abstrait, éternise – les êtres humains chinois sont insérés dans leur milieu, leur condition sociale, leur époque. Nulle éternité glorieuse mais un moment qui passe. « Tandis que le nu isole le corps dans sa forme et son volume, la peinture chinoise s’attache à peindre ses personnages en intime relation avec le monde ambiant : car tout le paysage, de même que le corps humain, est parcouru de souffles qui le font vibrer » p.36. Les vêtements drapés et ondulants, les arbres et rochers alentour, manifestent cet échange constant d’énergie.

su dongpo rocher etrange

Corps en soi ou sur le vif ? Tel qu’en lui-même l’éternité le pense ou bien ici et maintenant ? « Tandis que la pensée grecque valorise le formé et le distinct, d’où son culte de la Forme définitive qu’exemplifie le Nu, la Chine pense – figure – le transitionnel et l’indiciel (sous les modes du ‘subtil’ et du ‘fin’, de ‘l’indistinct’) » p.54. Le rapport du sujet à l’objet n’intéresse pas les Chinois ; ils le jugent infécond. « Le ‘paysage’ n’est pas séparé de ‘l’émotion’, mais l’un est dans l’autre – l’un révèle l’autre » p.61. L’intériorité révèle le monde et le monde n’existe que vu par une intériorité. Plutôt que d’illustrer la mathématique immuable de la nature, le peintre chinois cherche l’harmonie du point de vue, la transition de la forme, en tension dans le temps.

michel-ange david nu

Le nu européen est un pur objet. « C’est pourquoi je ne me sens pas plus tenté par le désir de sa chair que je n’éprouve de compassion pour la violation faite à sa pudeur. Telle est la force, isolante (insolente), de la fonction esthétique que magnifie le nu et qui sépare d’emblée celui-ci de tout commerce ordinaire » p.88. A l’inverse, « les traités insistent sur ce point, voire en font leur précepte initial : quoi qu’il peigne, le bambou ou le rocher, le peintre chinois commence par ‘communier en esprit’ avec lui (notion de shenhui) ; il se livre à travers lui » p.91. Fermeture occidentale sur la forme ; ouverture chinoise sur l’interaction du peintre et de son paysage (humain compris). Le geste de peindre est ‘naturel’ parce qu’il émane de lui-même, sans intention première ni construction préalable. Un corps est comme un paysage : un état d’âme, « un penser du pinceau qui se déploie spontanément en tous sens… », disait Zang Yanyuan, cité p.114.

Un bien beau court traité qui laisse à penser.

François Jullien, Le nu impossible, 2000 révisé 2005, Points Seuil essais 2005, 140 pages, €8.10
Les livres de François Jullien chroniqués sur ce blog

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Yiming Min sculpteur chinois en France

yiming min catalogue france 2014
Présenté en décembre à l’espace Pierre Cardin avenue Gabriel à Paris en 24 œuvres dans le cadre du Salon de la Société nationale des beaux-arts, Yiming est désormais exposé au Havre. Né en 1957 et présent à l’art depuis 1997, le sculpteur du Fujian collectionne les prix en République populaire, dans la meilleure tradition collectiviste de la société chinoise. Il vise désormais la reconnaissance internationale et a choisi notre pays pour se faire connaître.

Membre de l’Association des sculpteurs de Chine, membre du Conseil permanent de l’Association chinoise des beaux-arts de l’environnement, membre du Conseil permanent de l’Association des beaux-arts environnementaux de la province du Fujian, président de l’Association chinoise des beaux-arts environnementaux de la ville de Amoy (Xiamen), directeur de la Société académique de sculpture de la ville de Amoy, Yiming Min joue collectif. Il est inséré, reconnu, représentatif.

Son talent est indéniable, luttant avec la matière, utilisant sa force brute pour la circonvenir en message. Les propos français du catalogue laissent dubitatif… Qu’est-il besoin de jargonner en « gestique suprêmement maîtresse d’elle-même » (que diable cela peut-il bien vouloir dire, concrètement ?), ou chercher « le chemin de l’intention », « une récurrence de formes d’âme » ? Qu’est-il besoin de « références et de comparaisons » ? Certes, Yiming Min est de Chine populaire, il a donc « le geste de l’obéissance et de l’écoute » ; reconnu par les autorités – donc par le Parti – il a aussi « le geste de la force et de la volonté » (collective, dans la ligne). Mais qu’est-ce que cela nous dit sur sa sculpture, sur ce qu’il présente à voir ?

yiming min traces de la nature 2014

Démiurge, certes, il éclate la terre elle-même pour en livrer le cœur d’or et de métal.

yiming min y aller ou pas 2006

Social, il montre la collectivité comme un bloc d’où émergent des individualités de jambes, bras et têtes.

yiming min au dessus du soleil 2010

Regardant l’avenir – radieux – il sculpte un bébé nu d’or fin au-dessus de l’œuf terrestre et né du ventre éclaté d’une poule aux ailes étendues.

yiming min conscience 2004

Sa Conscience est faite de ventre et de muscles plus que de tête, conscience viscérale plus qu’intellectuelle, pieds sur terre bien ancrés, bras noueux protégeant le visage qui se lamente.

L’on sent une force venue de l’intérieur dans les œuvres de Yiming Min, un grondement qui sourd de la matière pour animer le matériau. Il y a lutte, humanité qui se débat pour émerger, mais aussi servitude, celle de la matière visqueuse, lourde à manier, matière sociale longue à modifier. C’est bien cette énergie vitale qui parle par les formes, qui saisit par sa compacité. Un message universel malgré les origines.

Site du sculpteur www.minyiming.com
Courriel minyiming@163.com
Attachée de presse en France : Guilaine Depis

Les illustrations de cette note sont issues du catalogue de l’exposition à Paris, décembre 2014. Je ne sais si j’ai l’autorisation implicite de les reproduire dans ce blog bénévole et non lucratif – à titre d’incitation à aller voir. Si l’auteur ou son curateur français en font la demande, je les retirerai.

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Yasushi Inoué, Le loup bleu

yasushi inoue le loup bleu
Le jeune Temüjin et futur Gengis-khan est-il mongol ou Merkit ? Les Merkit sont un peuple turc égaré en Mongolie. Sa mère Höelün l’était, mariée à Yesugëi ; le fils aîné devrait donc être pour moitié mongol, descendant du loup bleu et de la biche fauve. Or Höelün a été enlevée durant quelques mois par un Merkit et n’a été reprise par Yesugëi, le chef des Mongols, qu’enceinte. De qui est donc l’enfant ? A jamais, le doute subsistera et l’auteur de ce roman historique en fait le ressort secret de l’ambition démesurée du garçon. Il a voulu être plus mongol que les Mongols, plus loup sauvage que tous les loups alentour. L’auteur japonais de cette biographie romancée a réussi à nous captiver et à nous convaincre – et son personnage légendaire a réussi sa vie en marquant l’histoire.

Yesugëi mort, la famille est laissée pour compte, les fils trop jeunes pour prétendre gouverner les tribus nomades jalouses de leur indépendance. Temüjin ne s’appelle pas encore Gengis-khan, qui signifie tout-puissant seigneur. Il n’a que 14 ans et doit subir l’ostracisme avec ses frères et demi-frères et sœurs ; il vit avec sa famille dans une tente à l’écart des tribus. Sa mère est une maitresse femme qui n’a pas le droit de décider (ainsi en a voulu le fils) mais garde l’unité du clan. Les garçons chassent et pâturent les bêtes, s’entraînent à l’arc et à la lance ; ils sont vigoureux et musclés.

A 18 ans, Temüjin se marie avec la fille d’un chef de tribu que son père a négocié pour lui lorsqu’il n’avait que 10 ans. Mais la belle est vite enlevée – par des Merkit encore – et Temüjin doit ronger son frein avant de pouvoir faire alliance avec deux autres tribus pour la reprendre. Elle est enceinte et l’enfant n’est sans doute pas de lui… L’histoire se répète, mais Temüjin agit comme son père l’a fait : il feint de croire que son fils aîné est bien le sien et l’élève en loup bleu mongol. Bâtard lui aussi, le garçon devra se surpasser, comme Temüjin l’a fait ; c’est ainsi que leurs mères les a chacun élevés.

Les mœurs du temps pastoral, en ces temps reculés (Temüjin naît en 1162), ne sont guère civilisées. Les femmes ne sont bonnes qu’à enfanter et toute prise de guerre engendre des viols répétés. Temüjin lui-même, par expérience personnelle, ne croit pas en l’immuabilité des femmes : « Elles étaient des réceptacles étonnamment prodigues et accueillants pour la semence de toutes les tribus » p.81. Tout autres sont les hommes, fidèles jusqu’à la mort lorsqu’on sait les prendre.

Les tribus vaincues voient tous leurs mâles décapités, parfois dès l’âge de porter les armes (vers 12 ans), parfois jusqu’à la racine, afin que nul ne se lève à nouveau pour contester la vassalité. D’autres fois, les enfants servent d’esclaves aux vainqueurs, comme les femmes. Lorsque ses fils sont devenus adultes, Höelün a réclamé qu’on lui confie un petit de chaque tribu éradiquée, afin de les élever en Mongols. C’est ainsi que quatre autres garçons sont entrés dans la famille.

La force de Gengis-khan est ces liens d’homme à homme qu’il a su lier avec ses pairs, une fraternité plus grande que celle du sang. Son succès est dû aussi à sa détermination et à une intelligence aigüe des rapports de force entre tribus. Il prend conscience du désir des Mongols de vivre mieux, dans des contrées plus riantes et aux pâturages plus riches – il suffira de leur donner pour qu’ils le suivent. C’est ainsi qu’il va passer la Grande muraille pour envahir les Kin en 1211, juste avant ses 50 ans…

La suite dure quinze ans, jusqu’à sa mort, à a veille d’envahir le nord de l’Inde, poussé à aller plus loin, toujours plus loin. Ses fils et généraux ont pillé Boukhara et Samarkand, défait les Bulgares et les Russes près de l’Ienisseï, étendu l’empire mongol de la mer de Chine à la mer Caspienne. Mais tout ça pour quoi ? Comme le dit un conseiller chinois de Gengis-khan, la gloire militaire est éphémère car fondée sur la seule force qui doit sans cesse s’imposer, seule compte dans les siècles la culture qui civilise et féconde.

C’est la jeunesse et la formation de la personnalité de Temüjin qui a intéressé le romancier, répondant pour son temps d’après Seconde guerre mondiale à la quête d’identité des Japonais. Comment devient-on soi-même ? Comment se relève-t-on des revers subis ? Comment assurer sa civilisation dans la durée ?

S’appuyant sur un poème épique du XIIIe siècle et sur les éléments fragmentaires que l’on connaît sur la vie de Gengis-khan, Inoué laboure le personnage pour lui donner vie. Il livre un roman empli d’action et d’humanité, malgré la cruauté du temps. Gengis-khan est un mythe pour les Japonais, leur héros Miyamoto du Dit des Heike, serait passé en Sibérie pour se réincarner en grand Khan des Mongols.

Yasushi Inoué, Le loup bleu- le roman de Gengis-khan, 1960, Picquier poche 1998, 270 pages, €7.60

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Yasushi Inoué, La favorite

yasushi inoue la favorite 2014
Nous sommes en Chine au 8ème siècle, sous les Tang. Le japonais Inoué aime à écrire ces romans historiques qui dépayse son lecteur dans le pays-continent voisin qui a failli l’envahir mais qui lui a donné l’essentiel de sa culture. S’éloigner dans le temps permet aussi de faire ressortir le relief des passions humaines.

Yang est la jeune épouse d’un prince lorsque qu’un ordre du palais impérial lui mande de déménager à la cour. Elle est « désépousée » pour devenir, sur ordre de l’empereur, sa concubine parmi les 3000 du harem. Sauf que le vieillard Siuang-tsong est amoureux, malgré le titre à lui conféré par ses sujets de « Sage Empereur Vertueux Emblème de la Voie et de la Piété filiale, Lettré et Divin guerrier, Fondateur et Grand trésor du Ciel et de la Terre ».

Il fait officiellement de Yang sa Précieuse épouse au détriment de dame Prunus, reléguée ailleurs, après quelques années de décence où la dame devient fictivement nonne pour justifier sa désépousaille.

Les chroniques disent en vers ou en prose ce qu’il en fut des amours de Yang et de Siuan, pas simples lorsqu’on est au sommet du pouvoir et que l’on peut, d’un geste, exhausser tous ses désirs. Sauf lorsque les favoris se rebellent ou que l’avidité de richesses et de pouvoir contreviennent aux sentiments.

C’est tout cela que va découvrir Yang Kouei-feï, âme pure qui va s’attacher à son amant vieillard d’empereur de Chine, puis se souiller au contact du pouvoir. Car il s’agit de survivre. Aidée des conseils avisés de l’eunuque Kao Li-che, elle va se faire adopter par une parentèle assez vaste pour promouvoir chacun à un poste important, cela pour maitriser places et argent – et contrer les intrigues.

C’est un barbare semi-turc, au ventre tellement énorme qu’il épuise sous lui tous les chevaux au bout de quelques lieues, qui va la demander comme « mère adoptive ». Flattée, poussée par l’empereur qui aime à se divertir avec le Sang-mêlé, Yang Kouei-feï va sceller son destin. Car les intrigues continuent et le barbare An Lou-chan, fait prince et commandeur de provinces entières, va retourner son armée contre la capitale. Au départ contre le Premier ministre qui le calomnie puis, lorsque des armées sont envoyées contre lui, contre l’empereur même, poussé par l’inertie de sa rébellion. Il proclame un empire à lui et veut se faire reconnaître ; il bataille et vainc les armées du centre.

L’empereur s’enfuit de sa capitale, dans la panique de son entourage. Il est dès lors impuissant, à la merci des intrigants. L’armée nouvelle, formée à la hâte de gens du peuple, cherche des boucs émissaires. Ce sont tous ceux qui n’ont rien vu venir dont, liens de parentèle obligent, la Précieuse épouse Yang Kouei-feï elle-même. Sans avoir rien fait, elle se trouve condamnée. Et c’est son âme damné l’eunuque Kao Li-che qui va l’étrangler discrètement dans un bosquet avant ses 40 ans.

Dès lors, tout rentre dans l’ordre cosmique, comme si la mort de la favorite réouvrait le destin de l’empire. An Lou-chan meurt assassiné par son fils, ses armées reculent, l’empereur rentre à la capitale.

Dans ce roman enlevé, tout empli d’intrigues et de rebondissements, Inoué fait revivre la Chine médiévale avec le sens du détail qui est le trait obsessionnel du caractère Japonais lorsqu’il entreprend une tâche. C’est vivant, très humain, et laisse à penser sur l’irrationalité foncière de ces humains pourtant si arrogants.

Yasushi Inoué, La favorite –Le roman de Yang Kouei-feï, 1963, Picquier poche 2014, 252 pages, €8.40
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Yasushi Inoué, Les chemins du désert

yasushi inoue les chemins du desert
Les grottes des Mille Bouddhas dites grottes de Mogao à Dun Huang, au nord-ouest de la Chine, demeurent un mystère. Le XXe siècle y a retrouvé des manuscrits très anciens du bouddhisme tibétain, environ 50 000 rouleaux, y compris des sûtras traduits en tangout et en chinois. Sur cette trame, Inoué active son imagination pour rédiger un roman historique dont il a le secret.

Nous sommes en 1027 et le jeune Xingte, au début de sa trentaine, est un lettré qui se présente aux examens de mandarin. Le destin veut qu’il s’endorme et rate l’appel de son nom. En repartant de la ville, un peu amer, il est mis devant le spectacle d’un maquignon qui vend une jeune fille ouïgoure nue et vivante par morceaux. Émoustillé, il l’achète tout entière, mais pas pour ce que vous croyez après Freud. Il la libère aussitôt et chacun part de son côté.

Mais la beauté de la fille lui reste en mémoire, ce qui va le faire pérégriner vers les pays où de semblables jeunes filles se trouvent ; il en trouvera une, qui est princesse de sang royal, prisonnière dans une ville envahie. Elle va lui donner un collier de pierres de lune qui va le protéger, mais aussi le pousser à élever son âme.

C’est donc aux confins de la Chine des Song que le jeune homme erre avec les caravanes. Il est pris dans la tourmente des batailles menées par les Xixia pour envahir les riches plaines à chevaux du nord-ouest chinois. Enrôlé de force, il combat à la fronde, attaché à son cheval, et traverse miraculeusement tous les combats. Il deviendra ami avec deux hommes d’action, un capitaine et un marchand, sans jamais devenir comme eux. Mais leurs contrastes le poussent à devenir lui-même.

grottes aux mille bouddhas de mogao

Car tel est son destin, écrit par son karma : devenir bouddhiste et diffuser la Parole libératrice en apprenant le xixia pour traduire les sûtras du canon tibéto-birman. Comment un paisible lettré fonctionnaire d’une Chine assoupie passe par l’état de soldat avant d’accéder à la spiritualité : nous sommes dans les trois phases bouddhistes de l’être, ces trois étages de l’humain que sont le ventre consommateur, le combattant politique, enfin le sage contemplatif.

Les confins remettent en question, la violence rend réaliste, le désert de Gobi épure. Dans ce beau roman d’initiation et d’aventures, Inoué prend prétexte d’une Chine d’il y a mille ans pour donner la voie japonaise telle qu’il la voit : sortir de soi pour accéder à l’universel, quitter les biens matériels éphémères pour la spiritualité éternelle.

Yasushi Inoué, Les chemins du désert, 1959, Stock cosmopolite 1998, 234 pages, €9.35
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Xian et Canton

Dans la soirée envol pour Xian. Hôtel minable, sale, que notre guide nous fera quitter dès le lendemain matin, honteux que la Chine puisse recevoir des visiteurs étrangers dans de tels lieux.

xian soldats

L’armée de terre cuite. Il y a plus de 2000 ans l’empereur Shi Huangdi, premier empereur Qin fit sculpter son armée qui fut découverte inopinément par un paysan creusant un puits. Heureux présage pour les archéologues. Quelle réussite artistique que cette armée enterrée ! Une armée de 7000 fantassins et cavaliers répartie dans trois fosses. Les soldats les plus grands dépassent 1m80. Certains portent cuirasse et casque, d’autres des robes courtes avec ceinture à la taille.

xian chevaux

Rangs et fonctions sont identifiables par les détails de leur cuirasse. L’argile était façonnée, cuite puis peinte. Malheureusement, il reste peu de traces de ces couleurs. La vieille ville est ceinte d’un rempart long de 14 km qui est le mieux conservé de Chine. Un dîner spécial de raviolis suivi d’une représentation de chants et danses de la Dynastie des Tang nous sont offertes. Excellente cuisine et magnifique spectacle.

xian tete

La matinée devait être consacrée à la grande mosquée, mais au vu des manifestations de rues, de la « guerre » entre Japon et Chine pour quelques îlots, le gros de la troupe reste dans le quartier de l’hôtel pour, encore du shopping. W. la guide et moi, courons sous la pluie visiter une partie des remparts. Longues d’une vingtaine de kilomètres, hautes de 12 m, et d’une épaisseur à la base de 15 à 18 m, ces murailles forment un quadrilatère impressionnant. Chaque côté est orienté vers un point cardinal, doté d’une porte et de tours de guet. Quelques 6000 créneaux festonnent le tout et des douves profondes et larges ceignent l’ensemble.

Vol pour Canton ou Guangzhou, capitale du Guangdong. La spécialité culinaire est le dîner spécial de fruits de mer. Le restaurant montre au rez-de-chaussée tous les poissons, tous les crustacés que l’on peut déguster sur place ou acheter pour la maison. Le choix est immense, et suivant la rondeur de votre porte-monnaie vous pourrez vous régaler de mets très exotiques. Bon appétit.

huashan

On devait aller à Shaoguan mais… il n’y a plus de route. Nous perdons l’occasion de voir les paysages de Danxia, le rocher du pénis d’homme et le vagin de femme. Dommage ! Nous irons à Huashan voir d’autres montagnes. Le Huashan ou Montagne fleurie est l’une des cinq montagnes sacrées de la Chine ancienne. Nous avons pris un téléphérique au pied du flanc pour gagner le Pic Nord. Il parait qu’un lever de soleil à cet endroit apporte aux amateurs une énorme satisfaction surtout si le visiteur s’est abstenu d’emprunter le téléphérique. Cela n’a pas été le cas de votre obligée ! Désolée (toujours les genoux qui refusent de rendre service et se mettent en grève régulièrement).

CANTON

Canton et le marché Qingping où vous trouverez tout pour la cuisine cantonaise et la pharmacopée traditionnelle : herbes séchées, champignons, ramures de cerf, griffes d’ours, chats, chiens, tortues, hippocampes, lézards, mouches bleues, tendons, organes bizarres… On dit en Chine qu’un Cantonais mange tout ce qui possède quatre pieds, sauf les tables. Encore une fois, régalez-vous. Tout sert aux Chinois pour soigner, manger, et empoisonner peut-être. Dernière nuit en Chine avant de repartir à Tahiti. Le mois a vite passé.

A l’embarcadère pour Hong Kong que nous rejoignons en bateau, nous quittons notre guide et avant notre transfert pour l’aéroport, nous ne serons qu’un petit groupe, après un excellent déjeuner dans ce même resto kitsch de la capitale, à aller sur le mont Lantau (934 m) visiter le vaste ensemble du monastère Po Lin situé sur le plateau de Ngong Ping.

HK

La colossale statue du Bouddha, haute de 34 m, est construite sur la colline dominant le monastère. Tandis que cheminent les pèlerins montant au monastère, nous sommes confortablement installés dans les cabines du téléphérique d’où nous dominons l’aéroport de Chek Lap Kok sis sur un terrain conquis sur la mer, les barques des pêcheurs, les collines. Un adieu à la Chine tout en douceur avant de retrouver Tahiti.

En Chine, gardez toujours votre dignité, ne perdez jamais votre sang-froid, de vous énervez jamais et gardez constamment votre calme et votre sourire.

Hiata de Tahiti

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Pékin !

Arrivée à Yichang en traversant le plus grand barrage du monde, visite du barrage. Débarquement puis avion pour Beijing alias Pékin. Sur le chemin de l’aéroport, nous visitons une usine de broderie, travail très délicat entrepris par des doigts féminins et une grande patience. Arrivée à Pékin avec retard. A 1h30, nous sommes enfin au lit !

A nous la Grande Muraille… par télécabine. Mutianyu est un endroit plus calme pour la visite. Pour les empereurs chinois, la Grande Muraille était une défense contre les invasions barbares venues du Nord. Sous sa forme actuelle, cette défense est en grande partie une création des Ming. Chacun de nous a vu tellement de photos de cette muraille que j’avoue n’être que moyennement impressionnée. Cette construction est-elle démesurée ou est-ce un chef d’œuvre ? Elle mesure plus de 7000 km de long, et l’on raconte parfois que c’est la seule construction humaine visible de la lune. C’est en tout cas le symbole de la Chine. La muraille n’est pas l’œuvre d’une seule dynastie. Commencée au 7ème siècle avant JC, elle obtint une dimension grandiose sous le premier empereur des Qin, Shi Huangdi (221-210 av. J-C). Cet empereur relia entre eux les morceaux existants, érigea des tours de guet et installa un système de feux d’alarme. La construction progressa sous les Han mais cessa sous les Tang et les Song. Elle reprit au 15ème siècle sous les Ming. Aujourd’hui c’est devenu un site touristique. L’exploration aérienne permettrait, paraît-il, de découvrir encore quelques kilomètres supplémentaires.

PEKIN

Ne perdons pas de temps, déjeunons sur place. Il faut maintenant passer au lavage des pieds, non, pardon au massage des pieds. Chacun et chacune est installé, les pieds dans un petit baquet de bois garni d’un sac plastique rempli d’eau, un verre de thé à la main. Les élèves masseurs arrivent pour triturer les petons et tentent ensuite de vendre des médicaments chinois faisant des miracles. Je la regarde stupéfaite : le soir, à l’hôtel, TM est hors d’elle. Elle ne décolère pas. Une autre personne aurait osé prendre SA place dans la queue pour changer en « dollars chinois » ses dollars américains. – C’était moi la première ! Je n’en ai cure. Elle me donne des détails tels – son mari est Chinois, un grand. Je la regarde stupéfaite. – Mais TM, sur 32 personnes constituant ce groupe il n’y a que 5 Popa’a, vous êtes tous Chinois ou Demis. Comment pourrais-je reconnaitre ce Chinois avec aussi peu de détails… Le soir, rendez-vous dans un restaurant renommé pour déguster du canard laqué à la Pékinoise. Pour des appétits polynésiens, quelques petites crêpes ne suffiront pas !

PEKIN

Toujours dans la capitale, visite du Temple du Ciel situé dans un parc immense de 270 ha, le Parc Tiantan. Illustration de la cosmologie chinoise, il était destiné à offrir aux Empereurs de Chine, les Fils du Ciel, une passerelle vers le monde céleste. Les divers bâtiments en forme de cercle symbolisent le ciel, les autres carrés représentent la terre. La salle de la Prière pour de bonnes moissons (1420) symbolise la rencontre de la Terre et du Ciel. Les cérémonies orchestrées par l’Empereur avaient lieu à l’occasion des solstices d’hiver et d’été. En 1545 elle fut reconstruite et dotée de trois toits superposés et recouverts de tuiles bleues, jaunes et vertes. Le toit conique symbolise l’étendue du monde céleste. La voûte culmine à 36 m et a été assemblée sans un seul clou. La Cité interdite, résidence des empereurs Ming et Qing qui s’étend sur 72 ha est un lieu imposant et magnifique. Jadis interdit au peuple, ce lieu symbolisait la puissance inaccessible de l’Empereur. Les bâtiments actuels datent du 18ème siècle. Des symboles, le dragon représente l’Empereur, le phénix l’impératrice, le jaune étincelant des toits symbolise l’Empereur.

En pénétrant par la porte du Midi, on arrive dans une cour où cinq petits ponts en marbre franchissent un ruisseau, à nouveau une porte celle de l’Harmonie suprême. Le plus grand bâtiment de la Cité interdite, Le Palais de l’Harmonie suprême, réservé aux évènements marquant tels l’intronisation d’un nouvel Empereur, la proclamation des noms des candidats reçus aux examens impériaux, le mariage, l’anniversaire de l’Empereur. Le palais de l’Harmonie suprême fut pendant longtemps l’édifice le plus élevé de Pékin. Un plus petit Palais, celui de l’Harmonie du Milieu où l’Empereur recevait ses ministres. Le Palais de l’Harmonie préservée juste avant la Porte de la Pureté céleste on y supervisait les épreuves des examens que devaient passer les serviteurs de l’État. La place Tian An Men, immense, est une création de Mao Zedong. Le palais de Heshen date de la dynastie Qing.

PEKIN

Déjeuner et dîner en ville. Soirée, merveilleux concert, au théâtre national. Là où certains ont ronflé, d’autres soupiré, d’autres pesté en l’absence de shopping, nous étions quelques-uns à apprécier ce cadeau. Mêlant les instruments typiquement chinois tels le luth pipa, la flûte dizi, le violon à 2 cordes erhu et la cithare à 7 cordes gukin, les orgues à bouche, aux instruments occidentaux violons, violoncelles, contrebasses, trombones, clarinettes, et autres, le concert était captivant, fort réussi, mené par un chef d’orchestre très connu. Une remarquable soirée.

Toujours pékinoise le lendemain, ce sera le Palais d’été ou Jardin pour cultiver l’harmonie. Le plus grand jardin impérial du monde comprenant le Palais de la Bienveillance et de la Longévité, le Jardin de l’Harmonie vertueuse, le Palais de la Joie et (toujours) de la Longévité, le Palais des Vagues de jade, le Gracieux pont aux 17 arches, le Bateau de marbre où l’impératrice donnait des festins, le Pavillon pour écouter le chant du rossignol, le Temple de l’océan de sagesse… Encore une après-midi consacrée au shopping.

Hiata de Tahiti

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Croisière sur le Yangzi

Embarquement sur le bateau de croisière. Instructions sur le pont avec le gilet de sauvetage. Visite-découverte du bateau. La cabine est spacieuse et dispose d’un balcon. Nuit à bord. Le plus long fleuve du pays avec 5980 km, le Yangzi (Yang Tsé-kiang) offre un cadre propice aux croisières spectaculaires. Le fleuve est navigable de Chongqing à Shanghai, la plupart des circuits ne couvrent que la portion comprise entre Chongqing et Yichang. Le Yangzi nait sur les cimes du Tanggula shan dans le Qinghai, grossit en traversant les terres tibétaines, plonge vers le Yunnan, achève sa descente tumultueuse dans le bassin du Sichuan. Il traverse ensuite trois provinces (Hubei, Anhui et Jiangsu) avant de se jeter dans la mer de Chine orientale au nord de Shanghai. Notre croisière fluviale débutera à Chongqing et se terminera à Yichang. A hauteur de la cité industrielle de Chongqing, le Jianling vient grossir celles du Yangzi. Arrêt à Fengdu, la « ville des morts » sise près du Mingshan, avec ses pentes hérissées de temples où trônent les statues de Yinwang, le dieu de l’au-delà. Jadis, les bateaux jetaient l’ancre au milieu du fleuve par peur des revenants.

itineraire en bateau

Avant 6h30, un café ou un thé est disponible dans la salle de spectacle mais… il n’y a que 2 cuillers pour « touiller » les breuvages pour tout le bateau. Notre embarcation est très confortable. Je teste mes genoux en en faisant plusieurs fois le tour. Le Yangzi, devant, derrière, à gauche, à droite, est très large, jaune mais pourquoi devrait-il avoir une couleur autre dans un environnement de Jaunes ! Pollution au rendez-vous comme prévu. Promenade-découverte du bateau jusqu’à midi. Repos puis déjeuner. Sieste puis conférences sur les Trois-gorges et l’acupuncture. En fin de soirée, apéritif offert par le Commandant Li. Dîner et spectacle offert par le personnel du bord. Quelle polyvalence, il a du talent, tout ce peuple du bateau qui troque son costume de femme de ménage, serveur, cuisinier et autre pour celui de musicien, danseur, amuseur public.

YANGTSE

Au réveil, la première gorge apparait dans la brume. Un petit café pour démarrer la journée tandis que le docteur chinois du bord donne une leçon de Tai Chi ; ils ne sont pas nombreux les adeptes, pourtant ceux de mon groupe pratiqueraient le Tai Chi à Papeete. Alors, fatigue, grasse matinée ? Petit déjeuner généreux. La première gorge, celle de Qutang, la plus courte (8 km) mais aussi la plus spectaculaire, est là devant nous. Le cours du fleuve se rétrécit, les falaises des rives se font face à moins de 100 m. Cette gorge était connue des étrangers au siècle dernier sous le nom de « Boîte à vents ». Les plus hautes falaises s’élèvent à plus de 1200 m.

La deuxième gorge, Wu xia (la Sorcière) traverse un paysage de forêts sur une cinquantaine de km s’élevant jusqu’à des cimes aux formes étranges. Les douze sommets de cette gorge ont tous des noms poétiques comme Pics de la fée, de l’Assemblée des Immortels, de l’Autel propre, du Dragon grimpant, de la Source sainte, du Paravent vert émeraude et du Phénix volant, surplombent le fleuve.

La troisième et dernière gorge, Xiling, est la plus longue avec des rapides qui recouvrent la rivière boueuse, couleur café. Elle s’étend sur 75 km entre des pentes plantées d’orangers. Elle se divise en sept gorges plus petites dont les plus connues se nomment l’Épée et le livre sur l’art de la guerre associée à Zhuge Liang, le Foie de bœuf, le Poumon de cheval, le Bœuf jaune pour les plus connues, le top du top étant la gorge des Jeux d’ombres ! Les hauts-fonds de Kongling, surnommés les portes de l’enfer se composaient de 24 écueils entourés de dangereux remous. Quantités de bateaux s’étaient fracassés sur le rocher surnommé «Le voilà », c’est l’Armée de Libération populaire qui l’a dynamité et curé le lit du fleuve. Gloire à eux !

YANGTSE

Shennong Stream, un autre affluent du Yangzi que nous rejoindrons grâce à une barque manœuvrée à la main par 4 rameurs et un barreur. Spectaculaire. Le lancement de la barque se fait par halage comme aux temps anciens… ou alors pour la photo à prendre par les touristes. Peu importe, ces hommes encouragés par nos vivats doublent à la force des bras plusieurs barques parties avant la nôtre.

Retour au bateau pour dîner et fêter l’anniversaire de TM. Elle paraît émue mais prend soin de vérifier que tout le monde la voit avec le collier rapporté du Tibet par nos amis. Après le dîner, Cabaret Victoria Jeuna toujours par le personnel du bord. J’ai « catched a cold » sur le petit bateau alors vite L52, j’ai assez de la dysenterie qui me malmène maintenant depuis plus de quinze jours, j’ai assez de la soupe de riz, j’ai assez du riz blanc. Il est très difficile de tenter d’apprendre à TM que le fait d’avoir payé le prix d’un voyage ne donne pas TOUS les droits, ne permet pas de TOUT réclamer, n’autorise pas TOUT.

Nuit à bord avec comme point fort le passage des écluses du barrage de Gezhou durant la nuit. Immenses, profondes et encombrées de bateaux comme le nôtre. Il est encore trop tôt pour mesurer les effets néfastes de la construction de ce barrage sur la végétation, la flore, la faune. On constate que le débit du fleuve a baissé de 7 m en suivant les traces laissées sur les falaises des gorges.

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Chongking et Dazu

Avion pour Chongqing, ville la plus peuplée de Chine 30 millions d’habitants, capitale provinciale du Sichuan devenue en mars 1997 une municipalité indépendante au même titre que Pékin et Shanghai. La guide n’est pas à la hauteur même si c’est une grande et belle jeune Chinoise. S’en suit une cabale contre cette guide dépêchée par l’agence locale ; elle est étudiante, donne des cours à l’Université et a déjà fait un voyage en Europe. Elle n’avait jamais conduit un groupe de touristes, francophones de surcroît ! Afin de nous occuper, elle nous demande l’autorisation de nous faire le même cours d’économie qu’à ses étudiants ! Un problème de porteurs à l’hôtel qui réclament un pourboire alors que celui-ci leur est donné par l’agence locale en absence du guide national. Fâché par notre refus, ils iront cacher nos valises au milieu des pots de fleurs. Un excellent dîner à 12 nous réconforte. Depuis le 9ème étage, nous jouissons d’une belle vue sur une partie de la ville et la rivière Jianling.

CHONGQING

A quatre heures du matin, je suis réveillée par le téléphone. TM, coq dans l’horoscope chinois est déjà partie dans la salle de bains. – Qui appelait ? – Je n’en sais rien ça parlait chinois. – Mais tu es Chinoise, non ? Cinq minutes après, on frappe à notre porte. C’est un individu de sexe masculin qui s’engouffre dans la salle de bains et ressort rapidement. – Que voulait cette personne ? – Je n’en sais rien ! Je me lève et me rends dans la salle de bains, pas de fuite, pas de lampe grillée. Bizarre. – N’aurais-tu pas touché à quelque chose ? – Non. Soudain, après une minutieuse inspection, je découvre le bouton rouge SOS proche de la chasse d’eau. TM avait appuyé sur le bouton SOS au lieu de tirer la chasse d’eau… et refusé de le reconnaître.

Nous sommes dans la province du Sichuan, une cuvette profonde coincée au cœur des hautes montagnes, à l’ouest des contreforts de la chaîne enneigée de l’Himalaya. Le nom Sichuan signifie « quatre rivières », les quatre affluents du Yangzi : le Jialing, le Minjiang, le Tugiang et le Wujiang. Le barrage des Trois gorges achevé, Chongqing s’étendra sur les rives du plus grand lac artificiel du monde. Cette ville est le point de départ ou d’arrivée des croisières sur le Yangzi et le berceau de la cuisine épicée du Sichuan. Le poivre du Sichuan, vous connaissez ?

DAZU BAODING LA ROUE DE LA LOI

Petit déjeuner correct sans plus. Le brouillard recouvre la ville. Il faut 5 h de bus pour aller admirer les sculptures de Dazu. Les grottes bouddhiques de Dazu à elles seules sont une raison suffisante pour visiter le Sichuan. Ce n’est que vers la fin de la dynastie Tang (618-907) que les travaux de ces grottes ont débuté. La plupart datent des dynasties Song (960-1127). Donc, pas d’influence étrangère mais un style très chinois. Ces sculptures illustrent les écritures bouddhiques. Le Besishan ou « colline du Nord » comporte 290 grottes, 262 renferment des sculptures réparties sur 300 m de long et 7 m de haut. 4300 statues au total ! Le Baoding Shan ou « sommet précieux », fondé par un moine qui avait l’ambition de créer un lieu où toutes les traditions bouddhiques du Sichuan de son époque seraient représentées. Sur ce site on trouve des scènes de la vie quotidienne. Des images confucéennes ou taoïstes apparaissent au milieu des images bouddhiques.

DAZU BAODING SHAN bOUDDHA COUCHE

Un gigantesque Bouddha couché, 32 m de long, et 5,50 m de haut, représente l’entrée dans le nirvana de Sakyamuni (le moment où il quitte le monde). Son visage est empreint d’une sérénité majestueuse. La visite est très agréable et instructive principalement sur ce site. Le second est, à mon avis, moins intéressant mais nettement plus fourni en marches, mon genou en a compté 180. Dîner en ville, pas de dessert, pas d’eau, les responsables du restaurant ne veulent pas échanger 2 bières contre 1 coca ou une limonade. Toujours le même problème avec le papier toilette dans la chambre d’hôtel. Ils ont dû précompter 4 feuilles par jour et par personne. Attention au dépassement qui pourrait être facturé !

DAZU

Petit déjeuner dans une salle décorée pour un mariage. Direction le zoo où les pandas géants viennent de recevoir leur déjeuner et se régalent. Tour dans le zoo. Repas agréable dans un resto mais la bouffe est toujours trop grasse. Visite du quartier Ciqikou intéressant. Dîner excellent, fondue chinoise en attendant les « Tibétains » qui rentrent de leur périple.

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Lijiang et Dali

Lijiang est le chef-lieu du District autonome Naxi. Le peuple Naxi, soit environ 300 000 personnes parlent le tibéto-birman ; la ville est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco. Détruite par un tremblement de terre en 1996 (7 sur l’échelle de Richter) mais reconstruite à l’identique. Un labyrinthe de ruelles, pavées, bordées de canaux : jolies maisons de bois et de terre battue, les avant-toits sont incrustés de poissons et de symbole de chance, les ruelles pavées de grosses pierres, 300 ponts enjambent les canaux, pas de voitures, les plantes des montagnes ornent les maisons, les commerces. A la nuit tombée, les toits s’illuminent. Les femmes Naxi sont habillées de bleu, une couleur qui évoque le ciel ou de noir.

Les Naxi étaient une tribu matrilinéaire, les biens étaient transmis au plus jeune enfant de sexe féminin. On est là sur les contreforts de l’Himalaya, au nord-ouest de la province du Yunnan à 2415 m d’altitude. Visites du Temple lamaïste Yufengsi ; le village Baisha, ancienne capitale du clan Mu, seigneurs des Naxi est devenu un petit village tranquille. Certaines constructions remontent au 15ème siècle, dynastie des Ming, et renferment des peintures murales de l’époque. Un reflet du caractère pragmatique des Naxi, leur grande tolérance religieuse : dieux tantriques, bouddhistes, bodhisattva mahayana, immortels daoïstes, chamanes naxi s’y côtoient en toute harmonie. Il semble que la Révolution culturelle ait endommagé les fresques murales datant des dynasties Ming (1368-1644) et Quing (1644-1911).

LE MARBRE DE DALI

Proche de Lijiang, Dali est à la fois le nom de la région et celui de la capitale de la préfecture autonome bai. Région prospère grâce à ses terres fertiles, des dépôts de marbre, le lac Erhai très poissonneux, des petits cours d’eau pour irriguer les champs. Le groupe dominant sont les Bai (blancs). Les femmes bai portent des tuniques rouges, des tabliers multicolores et des chapeaux aux formes complexes avec des pompons et rubans tressés. La ville est jolie avec ses bâtiments en pierre, ses murs blanchis, ses toits d’ardoise.

LES TROIS PAGODES DALI

Au nord de la ville on aperçoit trois pagodes dont le plus haute (72m) de forme carrée date du 9ème siècle, de style Tang. Les deux autres (42m) datent du 13ème siècle et sont octogonales. On trouve une marbrerie où la pierre de la région, taillée, est polie de manière à faire ressortir les motifs naturels qui ressemblent à des nuages ou à des montagnes. Depuis plus de 1200 ans, ce marbre est extrait des montagnes d’Azur.

Nous nous rendons dans le village Xizhou de l’ethnie Bai. Durant le spectacle donné par les jeunes de cette ethnie dans une ancienne maison de commerçant, on nous offre trois thés. Les dances : Straw hat dance, Music wire played at your door, Craftmen of Bai Etnic minority, Wedding ceremony of Bai people, Nipping the bride. Suivra une visite dans un atelier de batik.

LIJIANG NOTRE HÔTEL

Retour à Dali, tandis que d’autres fouillent les boutiques à la recherche d’un trésor, nous partons à trois accompagnés de Yan visiter une église catholique construite en forme de temple chinois, la vieille ville, la Porte de l’Ouest, le musée de Dali, dont certaines pièces intéressantes ne sont, hélas pas mises en valeur. Toujours sous la pluie, nous regagnons le Landscape Hotel.

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Longsheng et Kunming

Yangshuo est une ville légendaire de Chine, agréable, dans un cadre enchanteur et spectaculaire. Deux artères principales commerciales et, dans les autres rues, une myriade de cafés sympathiques. Le touriste (femme) est comblé par des échoppes qui vendent de la soie, des souvenirs, des calligraphies, des fruits. Certains pêcheurs proposent de prendre la pose avec leurs cormorans moyennant finances. Les cormorans demeurent les employés des pêcheurs, indispensables pour attraper les poissons attirés par la lumière à la surface de l’eau.

Départ en bus pour Longsheng que l’on atteindra après 4 heures de route, au nord-ouest de Guilin, afin de visiter les rizières en terrasses. Les ethnies Zhuang, Dong, Yao et Miao habitent ces lieux. Il faudra troquer le grand bus confortable pour un plus petit car la route devient escarpée, étroite et la conduite de ces petits bus revient de droit aux ethnies des villages que nous allons visiter.

Arrivés à l’entrée des rizières en terrasses, il faut mettre de l’huile dans les articulations des genoux car la montée est longue et rude et il faut mériter le spectacle des rizières en terrasses. La possibilité de louer les services de porteurs est offerte moyennant le tarif syndical. C’est tentant et cela contribue à faire vivre les villageois. Les escaliers succèdent aux escaliers, étroits et encombrés. Les porteurs s’annoncent et les excursionnistes se collent à la paroi afin de laisser l’espace aux chaises à porteurs en bambou et à leurs occupants. Le spectacle offert est magnifique et nous ne sommes qu’à un quart du trajet. Les maisons en bois sont pimpantes, les paysannes en costume de leur ethnie, les objets à vendre étalés devant les portes tout comme le maïs ou les piments qui sèchent au soleil sont « mis en boîte ».

miao

C’est enfin l’arrivée au point culminant du village. Sur 360° des rizières en terrasses, le vert tendre, le ciel bleu, les montagnes nimbées de brume – tout confère à donner une note irréaliste à ce paysage. Le déjeuner local est délicieux. La descente est plus rapide et permet de fouiner sur les étals. Le petit bus nous ramène sains et saufs à notre grand bus. Retour à Guilin. La rivière Li traverse la ville. Les arbres osmanthus aux fleurs rouges, blanches, jaunes, illuminent la ville à la floraison. Nous n’aurons pas la chance de les admirer. Les avenues sont bordées de fucus ou banians, à petites ou grandes fleurs. Les Chinois aiment ces arbres car ils sont symbole de longue vie. Une journée bien remplie !

Les « pro-Tibet » nous ont quitté tôt ce matin, nous restons 12, confiés aux mains des guides locaux, le guide national ayant choisi d’accompagner les « Tibétains ». Toujours à Guilin, nous escaladons le Mont Yaoshan (par télésiège) afin d’embrasser la vue des collines de Guilin. Ensuite, nous visiterons une plantation de thé, nous dégusterons les différents crus. Les conseils nous rendent très savants et allègent notre porte-monnaie.

Un p’tit tour en avion et nous débarquons à Kunming, capitale de la province du Yunnan (le pays au sud des nuages), située à 1900 m d’altitude. Notre guide locale s’appelle Yan. Autant Yvonne, notre guide de Guilin était mince, élégante, autant Yan est petite, boulotte, mais s’exprime aussi bien en français. Le Yunnan a pour capitale Kunming, surnommée la « cité de l’éternel printemps ». La province touche le Tibet au nord avec ses hauts plateaux enneigés, le Myanmar à l’ouest avec ses forêts tropicales, le Laos et le Vietnam au sud. Le Yunnan est situé à un carrefour d’influences entre les bouddhismes chinois, tibétain et d’Asie du sud-est. Les Han sont majoritaires, une vingtaine d’ethnies vivent dans le Yunnan, dont les Naxi de Lijiang, les Dai, les Yi, les Bai, les Hani et les Yao. Les infrastructures touristiques sont bien développées, dans les « villages ethniques » également mais si elles donnent des minorités une image folklorique, cela me paraît toutefois peu authentique.

KUNMING VIEILLE VILLE

Kunming connaît un développement économique intense. Pour faire place à des immeubles modernes on détruit un grand nombre de sites historiques, quitte à le regretter plus tard, mais c’est fait ! La présence occidentale s’était faite par le biais de la Birmanie, colonisée par les Britanniques et de l’Indochine colonisée par les Français. Pendant la seconde guerre mondiale, la « route de la Birmanie » permit aux Anglo-américains de ravitailler la résistance antijaponaise de Tchang Kaï-chek, replié au Sichuan. Petite surprise, c’est ici que nous avons goûté le fromage de chèvre chinois qu’ils mangent avec herbes et épices. C’est du vrai fromage (nailiao) fort apprécié dans cette région.

L’obsession de TM, la Chinoise avec laquelle je partage la chambre, demeure la forêt de pierres de Shilin, distante de 80 km de Kunming. Un lieu de pierres karstiques aux formes bizarres qui évoquent pour les Chinois des animaux fantastiques, des personnages de légendes, etc. Les sentiers tracés dans cette « forêt » font pénétrer dans l’univers des chinoiseries. Les Chinois aiment se faire photographier, ils endossent des vêtements des ethnies de la région (Sani) pour se faire tirer le portait (payant, il va de soi !). L’imagination chinoise n’a pas de bornes : essayons de retrouver le rhinocéros contemplant la lune, l’aile du phénix, l’hirondelle qui danse. Pour le moment ce sont des groupes de danses qui occupent la scène. Musique et costumes garantis.

FORÊT DE PIERRE

Ce soir nous prendrons le train en couchettes molles ! Quel périple ! Bondé malgré les places retenues, les 12 n’auront pas tous leur couchette, toute la nuit à être balancés, stoppés, on ne voit pas les précipices tant mieux et enfin à 6h30 nous débarquons à Lijiang, vannés, rompus, mais heureux. Malgré l’heure matinale, nos chambres sont prêtes à l’hôtel, et nous attendent. Merci Seigneur.

Hiata de Tahiti

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Guilin

En fin d’après-midi, l’avion nous transporte à Guilin. Edmond, guide national, nous attend avec un bus et un camion pour les valises… tahitiennes. Le restaurant est immense, plein à craquer, super bruyant. Des Chinois éméchés hurlent, trinquent, portent des toasts. On dit qu’il y aurait 1,5 milliard de Chinois. Quand même pas autant dans ce restaurant, mais cela nous donne immédiatement l’idée que la Chine est effectivement très peuplée. Retour à l’hôtel pour un repos bien gagné où nous découvrons une assiette remplie de raisins, bananes et mangoustans, délicate attention en signe de bienvenue de la part de notre guide.

chine itineraire

Passionnante, la Chine du Sud-Ouest. La cinquième province par la taille, est caractérisée par une grande diversité géographique et humaine. Autrefois capitale de la province du Guangxi, Guilin demeure une des villes les plus célèbres de Chine grâce à ses magnifiques paysages de montagnes calcaires, sa rivière Lijiang ou Li, chantés par les poètes et les peintres depuis plus de 1000 ans. La ville est entourée de collines aux grottes creusées dans les parois qui abritent des statues bouddhiques de la dynastie Tang (618-917). Les pics et les grottes ont reçu des noms poétiques tels Le Pic de la beauté solitaire, la Colline des Couleurs accumulées, la Colline des quatre vues, la Colline du chameau, la Colline en trompe d’éléphant, la Grotte des flûtes de roseau.

ID

La croisière en bateau sur la rivière Li est considérée comme l’une des plus belles que l’on puisse faire en Chine. Ce sera le programme de cette journée. Nous embarquerons, avec des Chinois et d’autres touristes, pour une croisière de 83 km sur le Lijiang. On passe ainsi devant des formations rocheuses aux noms évocateurs. On navigue au milieu de forêts de bambous, de villages calmes, de pics karstiques, de champs bien entretenus. On croise des barques de pêcheurs, des bateaux de croisière fluviale, tout un petit monde de buffles, de canards. Là aussi les falaises ont reçu des noms poétiques comme la Colline du Stupa, la Colline des Coqs combattants, la Colline percée. Après la ville de Daxu, la Colline de la Chauve-souris (symbole de bonne fortune en Chine ; les mots chauve-souris et prospérité sont homonymes en chinois), les Dragons jouant dans l’eau, le Rocher de l’Attente du mari. Le bateau longe alors le village de Caoping et le gouffre noir de la grotte de la Couronne. Au niveau du village de Yangdi, des frondaisons épaisses de bambous bordent le fleuve et les collines semblent se fondent dans les eaux fluviales. Avant d’atteindre Xingping, la Montagne des neuf chevaux.

ID

Les Chinois nous accompagnant avouaient qu’ils n’en avaient découvert que trois sur neuf. Las, nous n’avons pas battu leur record. Le bateau termine son périple à Yangshuo où nous passerons la nuit. Après un spectacle son-et-lumières en soirée où les Chinois parlent durant le spectacle, se lèvent, sortent, rentrent, s’interpellent, nous irons rêver aux paysages enchanteurs du Lijiang. Le lendemain matin, nous troquerons notre bus contre de petites voiturettes, sur une route défoncée, au milieu de constructions inachevées, de champs de riz récoltés, de nouvelles plantations, de vergers, nous admirerons la campagne. Les plantations d’arbres fruitiers remplacent de plus en plus les rizières. Cela contrarie les vieilles personnes qui craignent la pénurie de riz, eux qui ont connu les disettes ne peuvent comprendre ce changement. Si, dans cette région, les Han sont majoritaires, une vingtaine d’ethnies dont les Naxi, les Dai, les Yi, les Bai, les Hani et les Yao peuplent cette province.

Hiata de Tahiti

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Hong Kong

Quand Hiata voyage… Une « mini-découverte » de la Chine à partir de Hong Kong va nous mener dans les provinces du Guangxi (Guilin), Yunnan (Kunming, Dali, Lijiang), Chongqing (Chongqing, Yichang), une croisière sur le Yangzi, Hebei (Pékin ou Beijing), Shaanxi (Xi’an), Guangdong (Guangzhou ou Canton) durant un mois, nous transportant en avion, train, car, bateaux divers, chaise à porteurs et à pieds.

H K

L’entrée en Chine se fera par Hong Kong en arrivant de Nouvelle-Zélande. Hong Kong est une région administrative spéciale qui ne reviendra définitivement dans le giron de la Chine qu’en 2049. On peut y reconnaître l’autoritarisme de Madame Thatcher, la dame au sac à mains redoutable et redouté, ne pliant jamais, et dont le « No » et le « Give my money back » a retenti dans le monde entier !

PREPARATRICES D ORDONNANCES

Gratte-ciel, autoroutes, magasins ultra chics, tout est démesuré sur ce « petit » territoire. On dit que les Chinois de Hong Kong sont les plus superstitieux des Chinois. Les diverses pratiques de divination sont omniprésentes et l’édification des immeubles actuels ne sauraient offenser les esprits en les posant au mauvais endroit. Géomancie, Feng shui, sur lesquels sont venus se greffer les notions de yin, et de yang, les cinq éléments, les cinq points cardinaux, les cinq couleurs. Peut-être faut-il s’imprégner de la grandeur de la Chine avec les références occidentales de Hong Kong. Le guide, l’autocar et le chauffeur sont à l’image de cette Chine, jeune, moderne, dynamique, des iPads dans les bras quand ce n’est pas plusieurs. Histoire de demeurer british, on roule à gauche ici.

PHARMACOPEE

Visite succincte de Hong Kong. Le quartier de Mongkok où se situe notre hôtel, le marché aux oiseaux et aux fleurs. L’occasion aussi de goûter aux dim-sum cantonais (raviolis et petits pâtés) qui sont la spécialité de ce restaurant kitsch. Very british, on s’attend à y croiser Mrs Thatcher… Le musée de Madame Tussaud sera remplacé par Ocean Park. Cet espace de loisirs convient parfaitement aux Chinois, grands enfants, et même aux Tahitiens. Pas de tradition vestimentaire, des minijupes, des robes, des shorts, des pantalons, des bottes, des nu-pieds, des chaussures fermées, des hauts-talons… Chacune et chacun de s’abriter sous une ombrelle ou un parapluie, chaque œil bridé de photographier, de se faire photographier, on visite en famille, en groupes… tee-shirts oranges pour se repérer ou être repérés dans la foule quand on appartient à un groupe.

H K

Je me suis assise pour écrire, une jeune fille tente de lire par-dessus-mon épaule, une autre demande à me tirer le portrait avec son amie. Me voilà devenue une vedette en Chine ? Pour s’y rendre nous empruntons l’un des trois grands tunnels, celui-ci était long de 2 km, je vous rappelle que le tunnel de Tahiti sur la côte Est mesure… voyons un peu mes notes : 200 m. Après deux jours passés dans le monde sino-occidental nous partirons en avion pour Guilin dans la Chine du Sud-Ouest. Le lendemain est consacré à la visite d’un temple bouddhique en plein centre-ville. Chut, le silence est réconfortant. Le lieu est ceint par des immeubles gigantesques mais on est dans un monde à part, au milieu de bâtiments, de ponts, de mares, de jardins. Un havre de paix pour une méditation.

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Maître Kong dit Confucius

Etiemble Confucius

Il y a un demi-siècle Etiemble, professeur de chinois, écrivain et traducteur, commit un livre sur Confucius, réédité en 1985 en Folio. De l’homme, on sait peu de choses sinon que les Jésuites en Chine latinisèrent son nom de Kong Fuziu en « Confucius ». Il a vraiment existé mais n’est pas l’auteur de toutes les œuvres qu’on lui attribue. Il est né autour de 551 avant notre ère et mort à peu près vers – 479. Moraliste à la manière de Montaigne son successeur de 2000 ans plus tard sans le connaître, il a pensé une période semblable aux guerres de religions françaises. Car de – 591 à la fin officielle des Tcheou au 3ème siècle avant, la Chine n’a connu que des conflits entre chefferies. Sage et non prophète, Confucius est l’auteur d’essais que l’on connaît sous le titre d’Entretiens familiers.

Dans la Chine de cette époque, on ne pouvait être que noble ou esclave. Les nobles sans terres, amenuisées par les partages successifs, ne pouvaient que se faire lettrés et conseiller les princes. Confucius fut l’un des derniers et le plus flamboyant de cette lignée de clercs. De bonne naissance mais pauvre et orphelin, il n’avait que 17 ans lorsqu’un grand officier sur le point de mourir l’institua maître de son fils. « On le chargea de l’intendance, dès lors les comptes furent exacts. On le chargea du bétail, dès lors le cheptel prospéra » p.64. Car l’essentiel, pour Kong, est la vertu.

Certes, les hommes n’en sont pas remplis mais « les oiseaux et les bêtes sauvages, nous ne pouvons nous associer à eux ni vivre en leur compagnie. Si je ne fréquente pas les hommes tels qu’ils sont, avec qui frayer ? » p.65. La base est de bien définir les mots du discours, pour bien comprendre et bien être compris. En effet, « dénominations incorrectes, discours incohérents ; discours incohérents, affaires compromises ; affaires compromises, rites et musique en friche, punitions et châtiments inadéquats (…) le peuple ne sait plus sur quel pied danser, ni que faire de ses dix doigts » p.69. Nos politiciens pourraient utilement s’inspirer de ces conseils de bons sens lorsqu’ils prononcent leurs discours ou qu’ils élaborent la loi. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. De plus, si l’on se dit « souverain », « ministre », « père », ce sont autant de noms qui engagent comme la noblesse oblige. Il n’y a de vertu que dans la droiture de l’intention et la pureté du cœur. Cela se manifeste par la civilité, le premier des rites, qui est respect pour autrui autant que pour soi-même.

L’homme n’est pas un être idéal mais un naturel que l’on éduque par l’exemple plus que par les conseils. Le recours aux anciens permet de tourner les croyances et les manies, mais c’est bien l’homme présent qui doit réfléchir par lui-même et agir. « Parce que je suis maître de moi, je suis maître de l’univers, ou digne de le devenir. Qui veut gouverner doit d’abord se gouverner ». Car tel est la sagesse : on ne change pas le monde par décret, non plus que le peuple, ni les comportements. On ne peut commencer que par ce qui est à notre portée. En premier par soi-même (ce pourquoi François Hollande a entrepris un régime amaigrissant avant les élections). Seul le maintien d’une bonne santé, puis l’exemple de la vertu permettront, de proche en proche, de changer comportements, hommes et monde. Tout le reste n’est qu’utopie dans son sens maléfique d’idéal inaccessible, donc d’alibi pour – surtout – ne rien faire. Si nos « alter » en politique veulent changer quoi que ce soit, ils doivent commencer par comprendre le monde, puis eux-mêmes, enfin donner l’exemple. La première vertu est de donner un modèle. Par sa réussite « exemplaire », les convictions se feront et le monde pourra suivre. Ce n’est pas l’inverse qui est vrai.

Confucius médaille

Ne jamais désespérer de l’homme, dit Confucius, mais aimer comme haïr avec discernement. Point de juste milieu mais le « milieu juste », tel la flèche tirée au centre de la cible et pas à côté. Pour cela respecter, écouter, étudier avant de dire et d’agir. « L’homme de qualité n’est pas un spécialiste » p.107 Mais il est amateur de tout et il s’enquiert. L’homme vulgaire ne pense qu’à son bien-être et à son intérêt, tandis que celui qui aspire à l’équité s’ennoblit. Sa récompense est la paix du cœur et de l’esprit en voyant se diffuser la justice et le bonheur qui va avec autour de lui. Pas besoin de dieux pour injonction ou pour sanction, l’homme suffit qui est semblable à nous, un frère.

« Tout passe comme cette eau ; rien ne s’arrête, ni jour, ni nuit » p.115 – et l’homme de qualité imite ce mouvement, cette fluidité de l’intelligence (qui est faculté d’adaptation) dans le changement incessant des choses (qu’on ne peut immobiliser). L’homme de qualité vit dans le temps, avec son temps, sans regretter un mythique âge d’or ni se consoler dans un quelconque avenir radieux. Ce qu’il faut changer est ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont et les rapports de force présents. Pour guide, le sage a la « raison raisonnable et non point rationaliste, et nullement ratiocinante » p.129 : point de technocratie ni de foi aveugle dans le seul « calculable », point de coupage de cheveux en quatre idéologique pour noyer le poisson. La justice exige le bon sens, la voie juste, un regard étendu et l’écoute de tous, même si la décision est une. Dialectiquement, elle se situe « après ».

Confucius entretiens

« Les anciens, qui désiraient que la terre entière resplendit de la resplendissante vertu, commençaient par bien gouverner leur principauté.

« Comme ils désiraient bien gouverner leur principauté, ils commençaient par mettre en ordre leur famille. Comme ils désiraient mettre en ordre leur famille, ils commençaient par se perfectionner eux-mêmes.

« Comme ils désiraient se perfectionner eux-mêmes, ils commençaient par régler leur cœur.

« Comme ils désiraient régler leur cœur, ils commençaient par purifier leurs intentions.

« Comme ils désiraient purifier leurs intentions, ils commençaient par étendre leur savoir » p.137.

Tout maître Kong est là – et tout est dit. Il sert de grand exemple aux Chinois d’aujourd’hui. Et les vaniteux intellos et politiciens français pourraient en tirer des leçons d’humilité au lieu de donner des leçons de socialisme et de démocratie au monde entier.

Etiemble, Confucius, Folio essais, 1986, 320 pages, €3.49

Confucius, Entretiens, Folio2€, 2005, 144 pages, €1.90

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Démocratie occidentale en Chine confucéenne ?

La Chine n’est pas inapte à la démocratie conçue comme régime universel. Mais le pays de Confucius n’est pas prêt à adopter sans débat nos traditions libérales de 1789, issues de notre histoire particulière. Sous la direction de Mireille Delmas-Marty et Pierre-Etienne Will, un recueil de spécialistes a fait le point en 2007 sur La Chine et la démocratie.

delmas marty la chine et la democratie

Les fameux « droits de l’homme », phares de la pensée politique occidentale, ne sont pas rejetés. Ce qui ne passe pas, en Chine comme dans toute l’Asie (et probablement dans les pays musulmans et hindouistes – ce qui fait du monde…) c’est la prétention occidentale. Celle de faire des « droits de l’homme » une sorte de découverte ‘scientifique’ – un Souverain Bien dans un monde des Idées – qui s’imposeraient comme seuls critères de jugement à tous. L’Occident comme « mouvement social » de l’Universel dans l’Histoire, quelle blague ! On croyait ce genre de religion terminée depuis l’effondrement du mythe communiste… Car cela revient à nier aux autres cultures toute possibilité d’évaluer ou d’adapter les Normes sorties toutes armées du cerveau des penseurs du 18ème français.

Or le développement économique montre que les « valeurs asiatiques » telles qu’elles sont aujourd’hui permettent le décollage. Que le progrès n’est pas unique, sur un seul schéma, le seul qui avait jusqu’ici réussi : le capitalisme libéral et technique occidental. Les exemples successifs et renouvelés du Japon, de la Corée, de Taiwan, de Singapour, de Hongkong et de la frange côtière de la Chine Populaire ont encouragé le relativisme culturel de l’Asie. Ils opposent à l’individualisme compétitif occidental, les « valeurs asiatiques » de la famille et de la hiérarchie sociale. Selon eux, elles permettent solidarité, esprit d’équipe et respect du travail – tout ce qui disparaît peu à peu dans l’égoïsme au sein des sociétés occidentales. Toutes ces valeurs sont, pour les Chinois, confucéennes. Le livre examine ce discours chinois – et il s’interroge sur la supposée incompatibilité de la tradition politique chinoise avec le libéralisme démocratique moderne offert en exemple par l’Occident.

Une démocratie, c’est un système d’égalisation des conditions, l’absence d’une aristocratie de naissance ou de cooptation ; mais aussi une opinion publique en phase. Ce système réclame notamment l’État de droit, mais  avant tout un État central qui empêche les individus de dépendre d’une caste ou d’une clique. En Chine, l’État central joue clairement ce rôle, bien que le Parti – son bras armé – ait quelque chose d’une caste, même si les pratiques méritocratiques la renouvellent de génération en génération. L’instauration d’un État de droit ne crée pas de fait des pratiques démocratiques. Tocqueville l’avait bien montré, s’agissant de l’Amérique. Il faut que la société tout entière se saisisse de la souveraineté à la base, qu’elle se manifeste et s’exprime autrement que par les rituels de l’élection. Il faut qu’elle se crée en associations, qu’elle participe au pouvoir communal, qu’elle envoie des représentants à l’Exécutif provincial et national, qu’elle dispose d’une presse libre et critique, d’une justice indépendante… Si les formes de la démocratie existent en Chine, le Parti communiste reste le seul autorisé et le Pouvoir verrouille toute forme d’expression non autorisées. Seul le patriotisme lorsque l’étranger critique la Chine – voire le nationalisme lorsque les ethnies irrédentistes tentent de contester le pouvoir central han – jouent le rôle de ciment national. Mais les changements politiques en Chine depuis 35 ans se sont accompagnés de réformes juridiques et elles produisent des effets réels. Toute norme produit son champ autonome, comme chacun sait, et une conscience juridique apparaît chez les Chinois, selon les observations de Stéphanie Balme et des journalistes présents aux Jeux olympiques de 2008.

Selon Mireille Delmas-Marty, la globalisation du monde entraîne l’internationalisation du droit, ce qui crée des espaces virtuels sans frontières. Cela accentue la perplexité chinoise sur le fonctionnement « idéal » de la démocratie et de l’État de droit. La Chine est très attentive à ces dérives marquées par « l’impuissance » politique affichée de l’Union européenne, la « dépolitisation » égoïste des citoyens occidentaux, le pouvoir déstabilisateur des juges constitutionnels qui censurent la loi votée par le Parlement – pourtant représentant du peuple – et l’exigence de pouvoirs d’exception aux gouvernants dans la lutte contre le terrorisme global. Pourquoi donc, se demandent les Chinois, changer notre pouvoir autocratique qui fonctionne bien, si « la démocratie » occidentale, qui fonctionne assez mal, y vient d’elle-même ? Encore une fois, c’est notre exemple qui sert nos valeurs – pas les discours incantatoires de militants des droits de l’homme !

La pensée chinoise n’exclut en rien la notion de droit. Jérôme Bourgon va même jusqu’à faire du principe de légalité des délits et des peines, originalité du juriste occidental Beccaria, une possible invention chinoise ! Les lois rendues publiques, les sanctions clairement prévues, les décisions judiciaires contrôlées étaient assurés dans le système juridique chinois. Bien plus que sous l’Ancien Régime européen. Il existe cependant en Chine (comme ailleurs) un risque de déviance autoritaire, le renzhi (gouvernement par les hommes) opposé au fazhi (gouvernement par le droit). De plus, la tradition chinoise ne sépare pas plus les pouvoirs que nos rois. Les valeurs morales des dirigeants priment sur les lois votées, tout comme l’onction divine par le Sacre rendait le roi de France intermédiaire direct de Dieu, bien au-dessus des Parlements. Il y a donc un héritage mitigé, qui permet la démocratie tout en ne l’assurant pas. Pas plus que les États généraux de 1789 n’ont accouchés d’un coup de la Constitution de la Vème République…

La Chine n’est pas inapte à la démocratie. Pas plus que nous ne l’étions avant 1789. Elle suivra simplement sa tradition et ne tolère pas qu’on lui impose de l’extérieur. Pas plus que les Américains des États-Unis n’ont voulu du paternalisme colonial anglais jadis. La primauté du peuple par rapport au souverain existait explicitement dans les livres philosophiques chinois tels que Mencius et le Livre des Documents. Le peuple était le « fondement de la nation » (guoben ou bangben), « ce qu’il y a de plus précieux » (min wei gui). Il avait déjà le droit de se rebeller contre un souverain indigne. Selon Pierre-Etienne Will, il existait un certain contrôle légal des actes de l’État ou du souverain sous la dynastie Ming (1368-1644).

Yves Chevrier et Xiaohong Xiao-Planes regardent le « premier 20ème siècle » jusqu’en 1949. C’est l’échec des Cent Jours le 21 septembre 1898, l’échec de la démocratie parlementaire en 1913, l’échec du Mouvement du 4 mai 1919, la victoire de l’État autoritaire du Guomindang. Jusqu’à Mao qui se sert de « la démocratie » pour la « jeter après usage » ! La Révolution « Culturelle » lancée par lui, autocrate vieillissant, pour récupérer son pouvoir contre le parti, est jugée par les auteurs plus « fasciste » que démocratique. Ce qui fait que le modèle démocratique à l’occidentale réapparaît spontanément dans la jeunesse des années 1970. On réhabilite le droit contre l’anarchie, l’État contre le Parti et la légalité contre la violence arbitraire.

pub Nivea Chine

Selon les dirigeants d’aujourd’hui, accrochés eux aussi à leur pouvoir, rien ne doit déstabiliser l’équilibre institutionnel. La Chine connaît trop de tensions dues à son développement accéléré pour que l’on joue avec le régime, comme Mao l’a fait. Plus jamais les coups de barre brutaux d’un Grand Timonier ! La « démocratie » formelle est jugée soit instrument maoïste dangereux, soit injonction coloniale inacceptable. L’arriération du peuple et de l’économie imposeraient pour le moment un système moins anarchique que la démocratie à l’occidentale : un despotisme éclairé fondé sur l’équilibre de couches sociales telles que les nouveaux capitalistes, les marchands cosmopolites, les paysans « sages », et des castes d’État telles le Parti et l’Armée. Selon Michel Bonnin, la théorie chinoise reste cependant déconnectée du fonctionnement réel du pays. Le Bureau politique n’est cité nulle part dans la Constitution chinoise. L’État est faible à cause du Parti qui l’investit totalement. « Le développement évident de la corruption, l’appropriation privée des biens de l’État par simple décision administrative, ainsi que la fracture entre les bénéficiaires des réformes et les laissés-pour-compte créent des risques d’éclatement que seule une réforme politique pourrait atténuer. » (p.515).

Urbanisation, éducation et développement se conjuguent pour faire des Chinois des citoyens moins passifs et plus éclairés. Ils jugent leurs dirigeants sur leurs résultats, comme on l’a vu durant le tremblement de terre du Sichuan. Le développement rapide crée de multiples tensions sociales et élève une conscience citoyenne nouvelle qui se manifeste par les actions juridiques, les réclamations aux autorités et les blogs. « La Chine est donc condamnée à se démocratiser », conclut Zhang Lun (p.517). Mais la transition démocratique devrait être progressive, « juste pour équilibrer les intérêts divergents de la société et du Parti en matière de participation et de contrôle » (p. 732). Cela prendra du temps mais sera clairement chinois. Pas de modèle « idéal » plaqué d’en haut, ni venu de l’extérieur.

Reste l’irrédentisme culturel tibétain. Mais c’est une autre histoire dont ce livre ne parle pas. Elle ne pourra être abordée sereinement que lorsque la détente démocratique arrivera dans la Chine han. Avant cela, toute velléité de contester Pékin aboutit aux raidissements que l’on constate dans tous les États centralisés : de la Russie de Poutine avec la Tchétchénie ou l’Ossétie à la France de Mitterrand-Chirac avec la Corse ou le pays Basque.

Mireille Delmas-Marty, Pierre-Etienne Will dir., La Chine et la démocratie, Fayard 2007, 893 pages, €34.68

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Libertés en Chine

Article repris par Medium4You.

Le pays, sous domination impériale, a été colonisé et humilié pendant plus d’un siècle. Sa première exigence de liberté a donc été nationaliste et révolutionnaire : renverser l’empereur pour secouer le joug colonial des puissances occidentales et la menace militariste des Japonais en Mandchourie. L’idéal de Mao était le marxisme appliqué à une société rurale. L’égalité de tous était un principe, mais l’organisation de la transition communiste exigeait que l’élite du Parti commande. La masse était donc soumise à la tyrannie de « l’appareil ». Mao a joué en fin politique de cette contradiction entre égalité proclamée et hiérarchie réelle. « Feu sur le Quartier général » était un moyen de déstabiliser le Parti par la jeunesse en masse, ignorante et fanatisée, pour mieux assurer le pouvoir du « Secrétaire » général.

Mao éliminé par l’usure biologique, ses successeurs ont voulu apaiser la société en lui permettant l’initiative en affaires. L’économie a été rendue au privé depuis 1978, peu à peu et dans certaines zones. Le slogan était : « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir s’il attrape des souris ». 35 ans plus tard, cette stratégie a porté ses fruits. S’avive alors la contradiction de toute société développée entre ceux qui ont créé la richesse (donc un certain pouvoir) et la masse qui en a moins et les jalouse. Les inégalités criantes sont considérées comme illégitimes, tandis que la liberté du commerce permet à chacun d’émerger socialement par lui-même. Le fait que ceux qui sont arrivés usent de corruption pour empêcher les autres de faire de même engendre des frustrations que seul un État central et neutre peut arbitrer.

Or l’État chinois est entre les mains d’une oligarchie politique très peu démocratique, qui se coopte entre copains et n’admet que ceux qui font allégeance. Cette hiérarchie brutale d’une secte fermée entre en contradiction de plus en plus forte avec une société civile désormais dynamique qui arrive à l’aisance par ses propres moyens et comprend de moins en moins en quoi « le Parti » est utile au pays. Si de trop fortes inégalités sociales entravent les libertés par la puissance qu’elles donnent à quelques-uns, un pouvoir non légitimé par le vote démocratique entrave les libertés par son arbitraire. La Chine en est là aujourd’hui.

rue de pekin 1993

La tradition confucéenne, très présente dans la culture, donne comme idéal social l’harmonie et la paix, rendues possibles par la pratique de la vertu de chacun. L’ordre du monde exige l’ordre en soi. La liberté individuelle est donc limitée par la norme sociale, mais l’individu n’existe que par la force du groupe – d’où l’idée qu’être maître de soi, c’est être maître du monde. Cette liberté est donc différente de cet absolu abstrait que pense l’Occident. L’être humain n’est pas cet atome solitaire flottant dans le vide égalitaire, mais une particule en interaction constante avec les autres, plus petites, égales ou plus grosses. La liberté chinoise s’écrit au pluriel ; les libertés acceptent aussi bien la hiérarchie du pouvoir qu’une certaine dépendance – à condition qu’il y ait réciprocité. L’idée qu’un Centre moral puisse contrôler une Périphérie corrompue est admise et même recherchée. Ce qui rend encore le Parti communiste légitime aux yeux des masses, pas toutes urbanisée ni éduquées, qui ont à se défendre contre la captation des terres par les cadres locaux du Parti à des fins mercantiles, et contre les abus des pouvoirs locaux très fréquents.

Mais les migrations de plus en plus fortes vers les villes, le développement industriel et la hausse des salaires, font qu’éclate la société traditionnelle maoïste reconnaissante au Parti d’avoir émancipé la Chine ; qu’éclate aussi la famille clanique dirigée par le père et les anciens ou le groupe local contrôlé par le Parti. La conscience personnelle se développe au détriment du groupe et le développement par la richesse et l’éducation ne fait qu’accentuer le phénomène. Les libertés chinoises retrouvent désormais l’usage séculaire de contester et de résister.

Or la rigidité policière est inadaptée à une société en mutation rapide. La répression sans dialogue inhibe toute tentative de réforme et rend dangereux le blocage du pouvoir. Les déficits de solidarité et les égoïsmes lors de plusieurs accidents de personnes laissées sans secours dans l’indifférence générale s’expliquent ainsi. L’appel à la police pour dénoncer des abus, ou l’aide à une personne en détresse, peuvent se retourner directement contre les bonnes intentions. Ce qui a incité le Comité central du Parti à vouloir « corriger la manière de penser de la société pour la remettre en cohérence avec les valeurs du système socialiste ». Mais pour cela, il conserve les bonnes vieilles recettes socialistes du surveiller et punir : « Nous devons rehausser nos capacités d’encadrement de l’opinion publique (…) et renforcer les contrôles d’internet ». Les élections libres dans 43 000 cantons entre l’été 2011 et l’été 2012 ont montré l’aversion des autorités locales du Parti pour les candidats spontanés. Ce qui s’est traduit par des harcèlements policiers, intimidations, convocations et mises au secret, accusations publiques d’être « ennemis de l’état » et « suppôts des forces étrangères hostiles à la Chine ».

Chinois Tintin Le Lotus Bleu

Or Internet se développe, malgré la censure et les intimidations. Près de 500 millions de Chinois ont accès aux réseaux, formidable caisse de résonance des dénonciations d’abus et désirs de changement. Les révoltes du printemps arabe ont inquiété les autorités chinoises, qui voient bien comment un blocage du pouvoir peut dégénérer en révolte brutale de tout un peuple. D’où l’ouverture économique renforcée (les citoyens, occupés à leurs affaires, ont moins intérêt à la politique), et la critique morale. Le Quotidien du Peuple (14 février) a ainsi analysé le cas égyptien, doutant que « la démocratie » à l’occidentale soit la solution. « La classe moyenne égyptienne est faible, la bureaucratie, la corruption dominent le système politique, les écarts de revenus sont considérables. La démocratie à elle seule ne viendra pas à bout de ces problèmes. Il y faudra d’abord un long et difficile processus de développement de toute la société égyptienne ». Mais les intellectuels ne croient pas à cette simplification. He Wenping, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, cite Samuel Huntington pour dénoncer les blocages chinois : les désordres se développent quand les réformes politiques sont trop lentes pour les nouveaux groupes sociaux.

Problème : sur Tien An Men en 1989 comme au Tibet depuis 1959, le Parti communiste chinois centralisé ne veut pas lâcher le pouvoir, selon l’expérience historique que toute force qui se fissure ne tarde pas à s’effondrer (le seul contre-exemple de transition réussie est la démocratie espagnole après Franco).

L’harmonie sociale, vieil idéal confucianiste, passe par la création d’un État de droit et l’instauration d’une justice indépendante du pouvoir politique. Mais la multiplication des « incidents de masse » montre combien la corruption et l’abus de pouvoir sont fréquents dans le Parti. Une justice autonome détruirait le Parti, seule colonne vertébrale de la société politique en Chine en l’absence de toute tradition démocratique.

Plus grave, l’historien Xiang Lanxin a montré comment le Parti captait la richesse publique au profit d’une étroite oligarchie, alors que l’essor de l’économie rend la société plus réceptive au mérite personnel. Les juristes pointent les écarts criants entre la lettre de la Constitution chinoise et son application très politique. Une centaine d’intellectuels chinois viennent de mettre en ligne une lettre ouverte demandant tout simplement la ratification du Pacte international sur les droits civils et politiques, que la Chine a signé… en 1998.

Le Parti est conscient de ces multiples contradictions politiques et sociales. Mais il réclame que tout passe par lui, que tout dialogue se fasse en son sein, que toute réforme soit conduite sous sa direction. Est-ce tenable longtemps ? Pas sûr, d’autant que le ralentissement des exportations pour cause de marasme économique dans les pays développés renvoie la Chine à son développement intérieur – donc à ses propres contradictions.

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Chine à Tahiti

Kung hi fat choy : bonne année ! L’année du serpent d’eau pour le nouvel an chinois. Le nouveau consul de Chine à Tahiti a présenté ses vœux aux membres de la Communauté chinoise. Et pourquoi les touristes chinois ne sont toujours pas là ? De la pub pour les Chinois de Chine, un voyage moins cher, et un visa plus facile à obtenir. Les hôtels qui accueilleront les touristes chinois devront faire des efforts pour les prix et la présentation des menus écrits en chinois.

annee du serpent d eau 2013

La Polynésie a importé 16 milliards de marchandises en 2012. La Chine deviendra la première puissance économique mondiale vers 2016. Les pays insulaires du Pacifique représentent un enjeu géopolitique entre la Chine et les États-Unis. Cela permet d’en savoir un peu plus sur l’installation des Chinois à Tahiti.

Le 28 juillet 1865, les premiers Chinois arrivent à Tahiti alors Établissements français de l’Océanie. Ces coolies viennent travailler le coton pour l’Écossais William Stewart à Atimaono (le golf actuel). En 1871, ils sont taxés et immatriculés, 1000 environ, après la « faillite du coton » ils ne seront plus que 300 ou 400 individus.

chinois de tahiti debut 20e

Dans les années 1903/1904, une seconde vague plus importante arrive. Ils seront la souche des Chinois de Tahiti. Numérotés, pas Français, les Chinois nés sur le sol polynésien (1907-1912) seront déclarés Français. Peu avant la Première Guerre mondiale, tout changement de lieu de résidence, voyage dans les îles, retour en Chine est signalé, fiché et enregistré par les autorités.

Dans les années 1920-1930, sur les 30 000 habitants ils sont environ 4000. 1964, le général de Gaulle reconnaît officiellement la Chine communiste. Le 9 juillet 1973, les Chinois de Polynésie sont naturalisés Français. S’il y a changement de nom pour le franciser, la demande de naturalisation est facilitée.

Aujourd’hui les Chinois sont estimés à environ 5% de la population soit environ 10 000 personnes, mais les textes de loi peuvent changer. Prévoyants, les Chinois aisés ont préféré envoyer leur femme accoucher aux États-Unis afin que leur progéniture bénéficie de la double nationalité. On ne sait jamais…

instituts confucius

Bientôt un institut Confucius s’installera à Outumaoro. L’université de Polynésie, par la main de son Président, vient de signer une convention pour ouvrir cet institut dès l’année prochaine. Les enseignants chinois seront envoyés à Tahiti par l’institut de la diplomatie de Pékin. Gratuitement, précise le président de l’UPF.

Hiata de Tahiti

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Pékin 1993, quartier des antiquaires

Les éléments féminins de notre groupe repartent à l’assaut de la soie. Un ami âgé voudrait visiter le quartier des antiquaires Liulichang et je le suis. La rue est pittoresque. S’y ouvrent des boutiques à la façade de bois traditionnelle, décorée. Nous croisons partout des Chinois à vélo. Passent dans la rue des jeunes filles fraîches, peu apprêtées, qui rient à ce que leurs baratinent leurs jeunes brutes d’amants. Eternels moment de la séduction, observés ici en langue étrangère : capter l’attention, baratiner, puis pousser vers la couche sont les trois moments de toute drague, quel que soit le pays.

Liulichang antiquaires pekin 1993

L’ami est dans son élément : papiers découpés, dessins à l’encre de Chine, albums, estampes anciennes de type « image d’Épinal », il trouve toutes ces choses qu’il aime et il est heureux. Juste avant la fermeture obligatoire de 17h30, il achète plusieurs pochettes de papiers découpés aux couleurs vives et deux estampes populaires pour dix yuans chacune. Je remarque pour ma part un dessin sobre dont j’admire la beauté. Il reprend le thème très classique du garçon juché sur le dos d’un buffle traversant une rivière. Mais la composition est très équilibrée, le garçon sur la gauche, en tunique de paysan, les longues cornes du buffle horizontales sur l’eau, et les branches de saule pendantes sur la droite. Je demande le prix : « famous chinese artist, still alive : 36 000 yuans ». Mes goûts sont onéreux.

gamin sur buffle dessin

Nous revenons à pied par les ruelles. Le débouché de la place Tien An Men nous paraît d’autant plus incongru. Éclairée, immense, vide, la place symbole du maoïsme apparaît pour ce qu’elle est au sortir de la ville chinoise : une gigantesque table rase. Pour construire quoi ? Rien de probant à aujourd’hui, puisque l’on ne parle que de desserrement démocratique et d’ouverture au marché, autrement dit la restauration d’un ordre ancien, extérieur à la Chine, que Mao visait justement à éradiquer.

Liulichang vitrine pekin

Ce vide me rappelle l’essai de François Jullien, Éloge de la fadeur, paru en 1991. Pour les Chinois, la fadeur est la saveur du neutre, au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fonds indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus « bloqué » dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation. » Peut-être faut-il considérer la place Tien An Men et la période maoïste comme une « fadeur » qui brise l’immobilisme ancien pour s’ouvrir à toute transformation propre à la Chine ?

Liulichang pekin hutong 1993

Le paradoxe est que Tien An Men signifie « porte de la paix céleste », symbole d’immobilité dans l’équilibre. Confucius valorisait déjà le juste milieu non comme une médiocrité à égale distance de tous les extrêmes, mais comme la valeur centrale du neutre, ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre mais garde complète en soi sa capacité d’essor. L’efficacité est toujours discrète, d’où sa louange de la réserve, de la vertu modeste. Tout le contraire de Mao, quand on y réfléchit : le stratège fait évoluer la situation antagoniste de proche en proche, d’une façon quasi insensible, de sorte que la victoire progressivement acquise ne s’impose jamais comme un haut fait. Tien An Men représente bien l’ambivalence de la Chine : le vide du neutre, mais aussi l’éradication hautement revendiquée. Où l’on retrouve l’orgueil chinois : le souci de protéger son identité, la peur du ridicule, le sens de la « face » ; mais aussi son contraire, le vieux complexe de supériorité historique, morale, impériale.

Pekin Tien an men 1993

Ce soir, nous dînons original. Nous montons au septième étage de l’hôtel pour déguster du canard laqué. Nous n’aurons pas accès au « banquet » de canard laqué car l’heure est trop tardive. Les Chinois mangent tôt parce qu’ils se lèvent tôt et que l’administration l’exige ainsi (pourquoi « servir le client » puisque l’on est fonctionnaire salarié et que « le client » n’existe pas, mais seulement des « usagers »). Nous avons accès au canard en lamelles, avec sa peau croustillante, que l’on déguste dans des crêpes avec une branche de civette, le tout trempé dans une sauce brune épaisse. Nous ajoutons des pois mangetout étuvés et des nouilles frites. Nous effectuons ainsi un délicieux repas traditionnel pour 72 yuans par personne, alors que l’insipide riz-légumes, tarte et capuccino nous était revenu à 63 yuans ce midi.

Nous terminons ce séjour à Pékin au bar chic de l’hôtel à écouter du piano en sirotant un cognac, pour écluser nos derniers yuans inchangeables. Je les termine sur deux petits bols de porcelaine fine moins chers qu’un repas, que j’offrirai à mon retour, marchandés pour soixante yuans les deux. Il est vrai que la boite en carton recouverte de tissu, qui les contient, est bien fanée.

chat endormi gravure chinoise

Le guide chinois nous souhaite un prompt retour de façon fleurie, avec beaucoup de « bon ! » et de « voilà », expressions qui émaillent sa conversation d’habitude. Nous quittons Pékin la reconstruite, la ville sans oiseaux, et sa poussière. Nous longeons l’autoroute en construction qui symbolise ce premier abord de la Chine : un chantier qui n’avance pas, où une armée de travailleurs fait la pause pendant que quelques-uns sont au labeur – à la socialiste (qu’importe de se presser puisque nous serons de toute façon payés pareils).

FIN

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Temple des Nuages d’azur

Les Chinois, dans les rues, aiment à porter l’uniforme. Dans l’anonymat des masses, appartenir à l’armée, à la police, aux gardiennats divers, c’est une position sociale. Cela leur permet de se distinguer, d’afficher une fonction populaire, signe d’appartenance à un corps et à un pouvoir. Ce pays, qui a prétendu abolir les distinctions et les hiérarchies, pour ne mesurer que la seule fidélité aux idéaux (et aux consignes) du parti, les recrée spontanément, même après trois générations de communistes.

Nous louons ce matin un minibus pour nous rendre au Temple des Nuages d’Azur, près du Palais d’Été. Nous verrons aussi le Bouddha couché Wofosi. Il fait un beau temps froid.

temple des nuages d azur

Le Temple des Nuages d’Azur est d’une beauté simple avec sa pagode vernissée, ses multiples cours et ses pavillons de bois. Dans une forêt immobilisée par l’hiver s’élève un groupe de bâtiments vides qui entoure un étang d’eau morte. Rien, ici, ne vit plus après quarante ans de communisme militant. Reflets dans l’eau des branches engourdies et des pavillons que n’habitent désormais nulle croyance. L’étang est un miroir où se noient les mirages, dans le néant du ciel.

pagode trone du diamant 1792 bouddha

Cinq cents disciples du Bouddha, dorés, vous regardent de leurs yeux vides car ils ont été restaurés avec le kitsch de l’ignorance. Le bouddhisme s’est perdu avec la révolution et la représentation du Bouddha et de ses luohans (disciples) est devenue formelle, exercice obligé pour reconstruire, sans connaître qui il est et ce qu’il symbolise. Pourtant, Bouddha n’est pas un dieu mais un homme, un être exceptionnel qui a découvert comment se libérer de la souffrance et de l’exploitation sociale. Il a quitté son palais de prince pour se faire errant ; il a réfléchi seul ; il a enseigné à des disciples. Il a été révolutionnaire dans sa démarche lui aussi et je ne comprends pas vraiment pourquoi les prolétaires ne l’ont pas admis au même titre de Thomas Muntzer et autres révoltés de l’histoire. Bouddha serait-il trop intellectuel, trop « individualiste » pour eux ? Inciterait-il trop à réfléchir par soi-même plutôt qu’à obéir aux directives de la caste qui s’est autoproclamé « avant-garde » ? Je le soupçonne un tantinet.

bouddha pagode trone du diamant

Le temple bouddhique est ajouré et porte des sculptures blanches. Il est paisible, malgré une bande de Chinois bruyants et jacassant, criards comme des pies d’une vulgarité très prolétaire. Malgré aussi un troupeau de gras Allemands plutôt âgés qui viennent arpenter le site comme un pensum. Sur les flancs de la pagode dite « du trône du Diamant » règne un Bouddha de bas-relief en position du lotus. Il laisse errer un regard serein sur les choses et sur les êtres qui passent. Il n’est pas indifférent, mais détaché ; pas hors du monde, mais indulgent. De ses mains, il prend la terre à témoin, symbolisant ainsi sa foi et sa résolution à résoudre le principal problème de l’homme : la suppression de la souffrance. Gautama Bouddha, de par ses expériences passées, a le droit de s’asseoir sur le trône du Diamant. Ce « seigneur des pierres » signifie l’essence claire, immuable et fondamentale de la réalité. Sa transparence laisse paraître une multitude d’images, mais le sage sait voir à travers elles – ces illusions – pour retrouver le cristal, vide de tout absolu. La réalité n’est pas sans le regard sur elle.

pagode trone du diamant

Le temple du Bouddha couché est plus ramassé, joli comme une Cité interdite miniature. Le grand Bouddha de bronze laqué de cinq mètres de long est allongé sur un coude. Il est dans la posture d’entrée dans le nirvâna, cet état de délivrance et d’illumination où disparaissent souffrance, mort et renaissance et où l’on connaît – enfin – la vraie nature de l’esprit.

taxi pekin 1993

Nous revenons déjeuner, fort cher et pas très bon, à la cafétéria de l’hôtel, mais pas question pour les autres de tester les étals, pas même ces vendeurs de nouilles étirées sous vos yeux avant d’être plongés dans un bouillon où nagent des légumes, sur la place Tien An Men. La crainte du « rat » dans la cuisine est la plus forte !

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Jardin et Colline du Paysage

Les autres retournent au marché de la soie ; quelques-uns et moi allons en taxi au parc Daguan Yuan. Il est le « jardin du Paysage » ouvert en 1986 à l’écart de la ville et des touristes. Il ambitionne de reproduire le jardin du roman fameux de Cao Xueqin, Le Rêve dans le Pavillon Rouge, écrit vers 1750, où « les plus beaux paysages de la terre sont ici rassemblés », selon Yuanchun, concubine impériale.

daguan yuan pekin reve du pavillon rouge

Nous trouvons un jardin chinois traditionnel, aménagé soigneusement, où rien n’est laissé au hasard ni à la nature. Comme le jardin « à la française », tout est ici bien délimité, taillé, contraint. Les pavillons sont séparés de murs, les courettes et les galeries sont peintes, les arbres sont plantés au centre de mers de galets, les chemins dallés dirigent le visiteur –  « défense de marcher sur les pelouses » – ils serpentent entre lacs et ponts. Tout est ici rigueur physique pour inciter à la fantaisie mentale. Rien de sauvage ne subsiste, qui pourrait éveiller les instincts ; tout est cohérence et contrôle, comme doivent être les émotions et la raison.

costumes mao pekin 1993

Nous sommes en hiver et certaines cours me font penser à un squelette de jardin, à cet ancêtre des jardins « secs » que cultivent avec attention les moines zen au Japon. Nous ne rencontrons ici aucun Occidental ; ils préfèrent rester dans les cadres habituels des organisations. En revanche, beaucoup de Chinois visitent ce jardin. La plupart ont déjà leur billet, peut-être offert aux méritants ou achetés en comité d’entreprise. Ce parc doit être superbe au printemps, la floraison doit lui donner une âme, toutes ces pousses vertes et ces fleurs à peine décloses sont autant de vies qui incitent à chanter et à oublier tout ce qui n’est pas l’ici et le maintenant. En ce 19 février d’un hiver encore rigoureux, le jardin est endormi, comme une belle princesse que la saison doit réveiller. Nous sommes venus trop tôt. Mais je suis content d’être, pour une fois, hors des hordes. Nous rencontrons enfin les Chinois dans leur Chine traditionnelle, recréée lentement depuis 1978 par le dégel idéologique. Ils viennent se retremper ici dans leur culture comme des paysans empruntés s’aventurent pour la première fois au musée, avec un sentiment presque sacré et une intuition des traditions profondes qu’ils reconnaissent.

parc Behai pekin

Nous revenons pour midi à l’hôtel où nous attendons « les autres ». Nous avons décidé d’aller tous ensemble au parc Behaï et sur la Colline du Paysage. En attendant, nous décidons de tester un restaurant sur place, au nord de la Cité interdite. Nous retenons, d’après les indications du guide de Pékin que j’ai emporté, le restaurant Dasanyuan. Le guide note que l’on peut y manger du chat, du chien, plusieurs sortes de serpents et de la salamandre géante ! Je prends bien garde de n’en point parler à ces dames. Il y a aussi des nourritures plus classiques qui leur conviendront. Mais je serais tenté de goûter ce plat au nom plein de panache, « le combat du dragon et du tigre ». Il se compose d’un chat entier et de trois sortes de serpents venimeux sautés, le tout accompagné d’une vingtaine de condiments, allant des feuilles de citronnier aux pétales de chrysanthèmes. Las ! Il n’y en a pas – une expression que nous entendons souvent en Chine, et qui sonne à l’oreille comme « mao » ou « mouéon », quelque chose entre le grognement du chat dérangé dans sa sieste et le glapissement exaspéré d’une concierge à qui l’on demande pour la centième fois le bon étage. Nous restons donc classiques avec porc aigre-doux, chou chinois étuvé, et vermicelle de riz aux crevettes. Je prends quand même un petit plat de serpent, pour goûter. Je trouve cela bon ; l’espèce de serpent qui m’est servie a la consistance du poulpe, un peu gélatineuse, et le goût d’aubergine. On le sert accompagné de lamelles de légumes et de gingembre. Serpent et gingembre sont un mélange aphrodisiaque classique dans la symbolique chinoise, mais l’hiver assagit beaucoup de choses.

colline du paysage au loin Tour tambour et cloche

Sur la Colline du Paysage, le soleil est bien établi et nous pouvons voir la ville de haut. A l’époque des Yuans, ce parc était réservé à l’empereur. Ce n’était pas un lieu élevé et ce n’est qu’à l’époque Ming qu’il est devenu colline avec les remblais provenant du palais impérial à son pied. Cette colline fut dite « de charbon » parce qu’on croyait que l’empereur y avait caché du charbon en réserve. Comme toujours, de nombreux Chinois sont en visite. Il est vrai qu’à part les fonctionnaires, dont le repos obligatoire a lieu le dimanche, tous les autres travailleurs pratiquent le repos tournant, et ce dernier peut tomber n’importe quel jour de la semaine. Voici l’explication sociologique du nombre d’oisifs que nous observons en promenade, se photographiant, grignotant une brochette, caressant l’enfant trop petit pour l’école. Quant aux écoliers, nous en rencontrons de sortie avec leur uniforme. Ils portent un survêtement bleu ou rouge identique ou, le plus souvent, une casquette jaune en laine tricotée. Certains portent le foulard rouge des Pionniers. Le jaune d’or, le bleu roi et le rouge vermillon, qu’ils affectionnent, leur vont bien au teint.

colline du paysage Cite interdite

La circulation en taxi le confirme, les Chinois 1993 n’ont aucune notion de ce que nous nommons la « civilité ». A pied comme en vélo, ou en voiture pour les pontes, ils s’imposent pour passer. Rien de franchement agressif, mais de l’obstination têtue, celle exigée des masses par le parti qui a profondément imprégné les mentalités et les comportements. Le plus « faible » – le moins convaincu – cède et s’adapte.

Le Parc Behaï, à l’ouest de la colline du Paysage, n’est visitable que pour sa partie nord. La partie sud forme la « Nouvelle Cité Interdite » réservée aux pontes du parti et aux membres du gouvernement. Mao y avait sa résidence de Pékin. Les étrangers ne sauraient y être admis.

grand dagoba blanc pekin

Au nord, donc, nous montons les marches vers le grand Dagoba Blanc, sanctuaire bouddhiste de 1651 et la tour des Dix mille Bouddhas qui nous attendent, restaurés industriellement, vernissés sur fond bleu turquoise. La bêtise primaire du parti communiste chinois s’étale dans la visite des temples. Dans tous les temples bouddhistes que nous avons visités, l’itinéraire obligatoire, balisé, nous obligeait à tourner à l’envers du sens religieux. On contourne traditionnellement le temple par la gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre, pour participer à la grande roue cosmique de l’énergie. Les communistes, dans leur athéisme militant, méprisent cette habitude et exigent de chacun de se conformer à ce que l’administration dit penser. Mesquinerie chinoise : comme si tout ceci avait de l’importance. C’est bien dans le ton règlementaire, inhumain et grossier, que se sont donné les nouveaux nationalistes chinois.

Nous descendons ensuite vers le lac « aux vagues déferlantes ». Dans la galerie qui longe le lac, je prends en photo un gamin en gilet rouge ; il est couché, le pied levé appuyé sur une colonne, l’autre pendant. Il va très bien au paysage, d’autant qu’on a l’impression qu’il prend sa course à la verticale ! Comme une fusée vers l’avenir.

gamin couche palais des vagues déferlantes

Habitués comme nous le sommes, nous prenons à nouveau un taxi pour rejoindre l’hôtel. Nous traversons les embouteillages de cinq heures du soir : autos, bus, trolleys et vélos s’entremêlent, tournant en tous sens sans se préoccuper de règles quelconques. On passe au feu rouge, on coupe les lignes continues, on traverse n’importe où. La contrainte hiérarchique et administrative est socialement si pesante que la route, très encombrée, est un espace de liberté où l’on se conduit à sa guise. Aucun contrôle n’est possible sur les masses en mouvement, et les individus, qui sont les atomes des masses, en profitent.

pekin 1993 circulation

A la nuit tombée, nous effectuons une promenade sur Wangfujing, cette rue près de l’hôtel de Pékin où s’ouvrent une librairie internationale (décevante) et la pharmacie chinoise traditionnelle Yongrentang. Nous sommes très intéressés par les cornes de biche, les racines de ginseng, les piments secs, l’hippocampe, la chauve-souris séchée, les peaux racornies de plusieurs animaux, et diverses racines ou herbes de la pharmacopée ancienne. Celle-ci reste une fierté de la Chine nouvelle car c’est un savoir « issu du peuple » et une tradition non-occidentale, donc non-capitaliste.


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Palais d’été

Aujourd’hui, nous nous prenons en main, seule façon à mon sens de pénétrer un peu le pays. Nous allons seuls au Palais d’été en taxi. Il existe trois catégories de taxis en 1993 : les jaunes avec un forfait de dix yuans et un supplément de un yuan par kilomètre au-delà du troisième ; les « luxe » avec un forfait de douze yuan et un yuan soixante par kilomètre au-delà du troisième ; enfin les minibus, où l’on négocie la course. Nous optons pour le minibus à l’aller ; nous prendrons des taxis pour le retour.

palais d ete pekin

Nous avons déjeuné « là où l’on écoute les loriots » en prenant le menu impérial à cent yuans. Une liste impressionnante, composée en entrée de poisson en gelée, de lamelles de porc, de haricots blanc et poulet, de chou aigre-doux ; en plats chauds de poisson coupé en épis sauce gingembre, de bœuf épicé, de pétoncles. Il y avait surtout les plats typiquement chinois, originaux à la vue comme au palais : la cigale de mer, caoutchouteuse, en sauce brune, les algues blanches qui craquent sous la dent, les œufs en saumure très forts en goût et plus encore à l’odeur, un coquillage qui ressemblait à une tête ovale de champignons et… les scorpions ! Un silence s’est fait lorsque le plat a été apporté sur la table. Les uns se demandaient à quoi correspondaient ces filaments ornés de choses noires, les autres restaient incrédules en reconnaissant les bêtes. Une douzaine de scorpions frits, friandise d’empereur, nous ont été servis sur un nid de cheveux d’ange en pâte de riz. J’en ai goûté un par curiosité, devant les cris d’horreur des femmes. Il suffit cependant d’enlever la tête, les pattes et la queue, comme une crevette, pour décortiquer la carapace. Au goût, c’est fade et un peu farineux, comme de la purée de marron. Les scorpions m’ont rappelé les termites frits. Une amie a la malice d’emporter dans un kleenex deux scorpions pour ses neveux de 12 et 9 ans restés en France.

pavillon qui annonce le printemps

Au Palais d’été, nous avons le double plaisir du soleil brillant et du lac gelé. Des Chinois vont s’y promener, insoucieux de l’épaisseur de la glace. Ils y font des photos de famille ou entre copains. Je prends moi aussi quelques photos de chinois anonymes. Je revois un père et son fils remarqué à la Cité Interdite, un tout jeune adolescent au teint pâle, frêle, presque dansant, au visage de fragile porcelaine.

palais d ete galerie couverte 730m

Nous nous promenons ensuite dans la très longue galerie couverte (elle mesure 730 mètres) qui longe le lac. Elle relie la salle de la Longévité et du Bonheur à un embarcadère près du Bateau de Marbre. Elle s’étend devant nous à l’infini : comme entre deux miroirs qui se font face, les portiques se succèdent à l’identique, de plus en plus petit au regard. La galerie a été entièrement restaurée, mais sur les dessins d’origine. Sur les montants et les poutres faîtières sont peintes des scènes naïves, champêtres et bien composées. On y voit des oiseaux, des fleurs, des paysages. Nous passons du temps à les observer et à en photographier quelques-unes. La tradition chinoise voulait que, devant une telle beauté, des amoureux ne savaient en ressortir sans s’y être fiancés. Nous ne sommes pas chinois.

palais d ete loriots

Nous montons ensuite au Palais de la Doctrine bouddhique, tout en haut de la colline de la Longévité. La pierre ajourée s’ouvre sur le paysage, les bois et le lac en contrebas. Le Pont aux 17 arches se dessine au loin, délicate courbe sombre sur l’horizon blanc du lac gelé. Nous nous dirigeons vers lui.

palais d ete pont aux 17 arches

Passe une jeune fille en fleur ; elle peut avoir entre treize et dix-huit ans, il est difficile aux Occidentaux de donner un âge aux jeunes asiatiques. Sa bouche est pincée, ses yeux sont deux traits d’encre noire, son nez et ses joues doux comme un ivoire. Elle a le visage ovale qui fait sa beauté, encadré de cheveux noirs tenus par un bandeau rose. Elle porte une veste rouge et une écharpe au cou. Ce pourrait être une amie d’enfance, cet exotisme rêvé des livres de Pierre Loti. Elle passe sans me voir, toute à ses pensées, mais moi je la remarque. Une étincelle aurait suffit.

palais d ete jeune fille en fleur

Nous passons devant le pavillon qui Annonce le Printemps, pour nous diriger vers l’île du Lac Sud, voir le temple du Dragon. Une autre fille me jette un regard malicieux. Elle porte un col en dentelle blanche et un chat qui sourit, brodé au-dessus du cœur. Devant les eaux gelées du lac, borné par une balustrade de pierre froide, la vie naît d’un sourire. C’est une enfant au blouson rouge bordé de fourrure blanche, au chapeau rouge, au foulard rouge et blanc, qui sourit au photographe. La prise est pour son père mais j’en vole une aussi à cet instant. La petite a les lèvres rouges qui brillent dans son visage pâle. Toutes ces filles sont belles ; elles ont l’insouciance de l’enfance encore et la puissance de la Chine en elles. Je les admire, j’aime à observer leur fragilité apparente, sous laquelle, comme la branche de saule, se cache une volonté farouche.

sanctuaire des sutras

De retour à l’hôtel, nous prenons un thé dans la chambre. Le dîner a lieu à notre heure favorite au rez-de-chaussée dans notre restaurant favori, avec nos plats favoris. Et défilent à nouveau les crevettes setchuanaises, le bœuf émincé aux oignons, le riz frit aux œufs, le chou aigre-doux, les nems frits, le tout arrosé de bière chinoise Tsin Tao. Nous poursuivons au bar par des glaces (pas terribles) en discutant, pendant que certaines vont négocier férocement une théière, une soupière, deux aubergines-boites en bois, une nappe, et j’en passe. La fièvre acheteuse est une épidémie contagieuse.

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Temple des Lamas et temple de Confucius

Nous visitons ce matin le temple des Lamas, une enclave bouddhiste tibétaine anachronique, aux limites de la ville de Pékin. Le soleil se montre, qui fait briller les couleurs et donne un éclat net à la neige accumulée depuis hier. La succession de pavillons décorés, construits en 1694, laisse une impression de grandeur. 1500 lamas y vivaient ; il n’en subsiste aujourd’hui qu’une cinquantaine, récemment autorisés. A l’intérieur des bâtiments, des statues nous regardent, placides, comme elles regardent le monde depuis des siècles. Quelques dévots viennent procéder aux inclinations rituelles devant le Principe (il n’existe pas vraiment de « dieux » au Tibet) puis ils vont allumer trois bâtonnets d’encens dans la cassolette en face du temple. Des chinois athées se moquent ouvertement de ces simagrées.

temple des lamas 1694

Dans le pavillon principal dite « la salle de l’éternelle harmonie » se déroule une cérémonie haute en couleurs et aux sons expressifs. Chants et gongs nous attirent. L’odeur rance de beurre de yack brûlé par les lampes nous repousse. Vêtements rouge sombre, couleur de sang séché, bonnets jaunes comme le soleil d’hiver, les lamas officient dans une atmosphère de Tibet.

temple des lamas pekin 1993

Les cours des pavillons s’ornent d’arbres centenaires, aux troncs torturés comme des bonsaïs géants. La neige qui les saupoudre leur donne un cachet d’éternité. Les parois des maisons sont peintes de couleurs gaies. Le Tibet n’est pas triste et sa religion est remplie de couleurs. L’austérité prolétarienne très terre à terre voit cela d’un mauvais œil, d’autant que les dieux ou les principes ne sont pas ceux du Parti unique, avant-garde du Prolétariat scientifiquement en marche vers l’avenir historique. Sentant leur force, les caciques du parti tolèrent ces déviances archaïques comme une « preuve » de démocratie, mais il ne s’agit que d’affichage politique vis-à-vis de l’extérieur, de ces pays capitalistes dont ils lorgnent les capitaux pour le développement de la Chine.

temple des lamas grand ding en cuivre 1747

La promenade dans les jardins du temple et parmi les pavillons est un plaisir dans le froid et la lumière qui donne au tout un air de Tibet. Le temple de Confucius n’est pas restauré en 1993. Il garde des couleurs ternes qui se fondent mieux dans le paysage naturel. A l’intérieur du pavillon principal, nous est offert un concert d’instruments traditionnels : une flûte multiple, un lithophone, un instrument à cordes, et cet os percé qui rend un son si triste.

lithophone Temple Confucius

Nous revenons à l’hôtel de Pékin en bus. L’après-midi sera libre et nous prenons bourgeoisement le déjeuner au restaurant traditionnel de l’hôtel, selon un menu déjà connu en Occident. Surtout, pas d’exotisme ! Tel semble le leitmotiv des femmes qui gouvernent notre exploration pékinoise. Elles ont si peur d’avaler du serpent sans le savoir ! Ce sont donc de très banales crevettes setchuanaises, des pattes de canard bien conventionnelles, du riz que l’on reconnaît sans conteste, mais méfiance sur les légumes : quels sont ces petits bouts d’aspect un peu caoutchouteux ? Ne serait-ce pas… Oh, les fantasmes ! Est-ce utile de voyager si l’on ne sait pas sortir de sa routine ? La Chine, cet endroit vilain où l’on mange de si dégoûtantes choses… Nous prenons le café dans la chambre partagée par deux d’entre d’elles. Elles ont apporté des sachets de café lyophilisé et c’est une bonne idée.

Nous allons en groupe (comme tout Chinois) au Magasin « de l’amitié », qui se situe dans la même avenue que l’Hôtel de Pékin, mais à trois kilomètres de là. L’amitié, c’est l’échange : ainsi traduit-on « commerce » dans l’idéologie maoïste, très égoïste et encore en vigueur malgré la mort du Timonier. Ce magasin, le plus ancien, reste le plus agréable et le plus complet de tous ceux dans lesquels on nous a traînés jusqu’ici. Est présenté tout ce qui peut être rapporté d’artisanat chinois. Des « papiers découpés » ont des couleurs vives et représentent des masques et des fleurs. Un chemisier de soie blanche brodé de bleu fait le bonheur d’un amie tandis qu’elle fait emplette de cerf-volant pour ses petits.

temple de confucius sous la neige

Nous revenons à pied, en flânant. Le froid est vif. Nous déambulons au milieu de Chinois à pied (par centaines), en vélo (par dizaines) et en bus (par milliers). Le long de l’avenue, entre les deux hôtels touristiques l’International et l’Hôtel de Pékin, nous observons en ce février 1993 les premiers symptômes de la « gangrène capitaliste » : des commerces individuels de bouffe. C’est ce qui est le plus facile à réaliser et à vendre ; le plus facile à autoriser aussi sans déstabiliser tout de suite l’idéologie. Se multiplient donc les marchands de brochettes en plein vent, les préparateurs de nouilles, les vendeurs de sandwiches, de brioches, de pains ronds au sésame. Petits pains en rang, morceaux de foie en vrac, rognons grillés, et même des enfilades d’oiseaux en brochettes… et autres cadavres « qui ressemblent à des rats » selon une amie, écœurée au bout de quelques dizaines de mètres. Et son mari qui déclare, innocemment : « on pourrait venir manger ici, un soir ; moi j’aimerais bien ».

pekin stands de bouffe

Je comprends enfin ce qui me gênait depuis le premier jour à Pékin : l’absence de chants d’oiseaux. Dans toutes les villes au monde, même à New-York, on peut entendre des chants d’oiseaux. Pas à Pékin. Et ce silence est étrange, mais l’explication réside sur les étals : les oiseaux existent, mais systématiquement chassés pour être cuits en brochettes !

Revenus à l’entrée de l’hôtel, nous bifurquons dans l’avenue qui part vers le nord pour voir quelques boutiques. L’un cherche des calligraphies et des dessins, les autres des soieries. La rue est très animée à cette heure, les commerces alimentaires qui se succèdent sont bien remplis. Les dessins que l’on trouve sont rarement de qualité (mais il y en a), souvent chargés ou vulgaires. Je note une différence extrême avec ce qui se fait au Japon. Je crois qu’il faut en incriminer la révolution et surtout le « mépris prolétarien » pour l’art, les lettres et les thèmes traditionnels. Résultat : au bout d’une génération, le peuple chinois a été ramené au niveau technique artistique de l’école primaire, sans goût ni technique et, qui plus est, content de sa médiocrité !

Pourtant, s’il méprise son histoire « féodale », le fond de sa philosophie n’a guère changé : Confucius paraît en filigrane sous Mao. Même « l’ouverture économique », comme nous l’expliquait ce matin le guide, est une campagne lancée d’en haut et réalisée collectivement. On a l’impression d’une histoire cyclique d’ailleurs : la fameuse impératrice Ci Xi (Tseu Hi), n’a-t-elle pas soutenu un temps, après la révolte des Taipings, le mouvement « Gestion à la mode occidentale » qui prônait l’auto-renforcement de la Chine par imitation des modèles étrangers, entre 1860 et 1885 ? Aujourd’hui, en art, tout raffinement a disparu. L’inspiration artistique reste pauvre, sans talent, sans histoire, sans émulation, en un mot maladroite. Les porcelaines, les calligraphies, les dessins sur rouleaux, les bronzes, tout cela est bien meilleur au Japon. Je peux y rajouter les femmes. Les Pékinoises 1993 ne se mettent pas en valeur ; elles sont mal habillées et apparaissent très quelconques. Et pourtant, à observer quelques jeunesses, il suffirait de peu de chose.

Par routine, et pour éviter les « rats cuits », nous dînons ce soir à l’hôtel, dans le même restaurant qu’à midi. Puis nous retrouvons nos chambres où la moquette usée reste couverte de poussière. Je crois que le service ne connait pas l’aspirateur et qu’ils se contentent de passer le balai. Pourquoi, dès lors, mettre de la moquette ? Un dallage ou un parquet suffirait pour le nettoyage, une moquette sans aspirateur est une infection. Mais telles sont les contradictions chinoises.

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Temple du Ciel

Nous nous rendons l’après-midi au Temple du Ciel. Il date de 1420 à l’apogée des Ming. Il est entouré de murs et coiffé de tuiles vernissées d’un bleu sombre – couleur de ciel d’orage – qui lui donnent un aspect superbe. Deux fois par an l’empereur venait y faire sacrifice : au printemps pour assurer une récolte propice ; au solstice d’hiver, pour se charger des fautes de son peuple.

temple du ciel Tertre circulaire 1530

Il neige toujours et les terrasses de marbre brillent. L’autel de la Voûte Céleste a son extérieur carré (terre) et son intérieur rond (ciel) ; l’autel s’élève sur trois terrasses de marbre circulaires, conçues par des mathématiciens et des astronomes.

temple du ciel

Les trois terrasses symbolisent l’homme, la terre et le ciel. L’architecture du temple exprime la hiérarchie cosmique. J’admire sans réserve la beauté des pavillons de bois décoré, les plafonds à caissons de couleur vert et or, les perspectives des temples et des jardins. Les balustrades portent 360 piliers, autant que de jours en une année chinoise (lunaire).

temple du ciel voute celeste imperiale 1530

Tout est multiple de neuf, nombre céleste : les marches des escaliers, les cercles de dalles, les balustrades… Le neuf représente la puissance du yang à son maximum, ce principe de dissipation énergétique. Le yin n’est pas son contraire, il est sa part obscure, sa polarité opposée. Trois volées de marches montent au temple dont le corps est composé de trois cercles qui se superposent en millefeuille. Le dernier, surmonté d’une boule, fait couvercle de théière. Les tuiles vernies, bleu sombre, brillent d’un éclat énigmatique sous le ciel neigeux.

temple du ceil galerie

Je constate l’affection pour une symétrie « à la française » de cette civilisation impériale chinoise qui, comme la nôtre, aimait à tout codifier, à tout aménager suivant des « normes ». Elle avait ainsi l’illusion de contrôler la nature et les hommes, voire les lois du monde. Nos jacobins ne conservent-ils pas cette illusion, qui nous paraît désormais si naïve ?

temple du ciel pont des marches vermillon

Le retour voit un arrêt rituel – et interminable – dans une boutique de soieries et autres « souvenirs » qui n’ont pour moi aucun intérêt. Nous rentrons à l’hôtel où je prends me requinque avec un whisky, suivi d’un thé et d’un peu de lecture, avant le rendez-vous de la soirée : « l’opéra » de Pékin.

pere et fils pekin 1993

Rien à voir avec notre opéra. Il s’agit plutôt d’un spectacle de cabaret qui dure une heure et demi. Les spectateurs sont assis à des tables où sont servis thé et petits gâteaux. Sur la scène, des acteurs miment beaucoup et chantent peu, si bien que même des étrangers peuvent s’amuser. Trois scènes se succèdent : un acteur seul ; puis une jeune fille et un vieux pêcheur ; enfin le roi des neiges combattant dix guerriers. Les costumes sont chatoyants, les maquillages soignés, le réglage des scènes très professionnel. Nous ne nous y ennuyons pas.

temple du ciel mandarin

Nous dînons de raviolis chinois dans le restaurant Setchuan de l’hôtel. Ce n’est pas se mêler à la population mais, comme disait Trucmuche, « en Chine, plus on est d’fous, moins y’a d’riz ! ».

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Cité interdite

Après une nuit complète réparatrice, nous nous levons ce matin avec au programme la Cité interdite et le Temple du Ciel, les deux joyaux de la ville.

En sortant le l’hôtel, surprise : il neige à gros flocons. Les arbres à aiguilles se couvrent de nuages tandis que les trottoirs s’engluent d’une boue liquide. La neige fait tomber la pollution atmosphérique et donne un voile discret aux choses. La ville retrouve un peu de son ambiance immémoriale, le béton en est masqué, comme la modernité agressive. La neige qui fond parsème de perles d’eau les branches nues des arbres.

pekin palais de l harmonie supreme

De pleins cars de touristes se déversent dans la Cité interdite. Étrangers comme Chinois s’y précipitent pour ne pas manquer aux siècles. Des jeunes locaux visitent en bandes de cinq ou six, des familles, des militaires en uniforme, venus sans doute des lointaines provinces. Tous affectent la rudesse et la simplicité rustique. On crache, on bouscule, on s’exprime plus fort qu’il n’est décent. Cela nous paraît égoïste, du style « c’est moi que v’là ! » ; en contrepartie, ne s’exprime pas ce chichi cucul agaçant de manières des bourgeoises de chez nous. Le Chinois prolétaire sourit en réponse à un sourire, manifeste sans détour sa curiosité, tout uniment. Pas de cravate – cela fait bourgeois – ni de foulard – cela fait intellectuel – mais des cols ouverts malgré le froid pénétrant. Le prolétaire est habitué au grand air et au travail de force, il n’est pas frileux ni emberlificoté dans des accessoires vestimentaires inutiles. Cette franchise renouvelle les conventions humaines.

pekin cite interdite

Nous pénétrons entre les hauts murs rouges de la cité en glissant un peu sur les pavés, lissés par l’eau du ciel. Le rouge vineux des murs est symbole de joie et de bonheur, mais aussi couleur attribuée par la cosmologie chinoise à l’étoile polaire, centre du cosmos. Un jeune homme porte un chapeau-parapluie blanc bleu sur sa casquette de garde rouge. Dans cette fantaisie moderniste se lit le relâchement des mœurs révolutionnaires et l’aspiration au plaisir de se faire plaisir. Le communisme rigide a fait tant de mal à la Chine.

chapeau parapluie pekin

Les parents (et les touristes) photographient des enfants habillés gai devant les temples aux murs rouges ou les animaux de métal qui ornent les cours. Il y a des hérons, des tortues, des lions, des dragons, tout un bestiaire. La grue est symbole de bonheur.

pekin grue = bonheur

Dans une cour immense et vide, deux gamins se font photographier par leur père. Le garçon est tout de noir vêtu, du pantalon de jean au blouson d’aviateur. Il pose la main sur la tête de sa cousine qui lui arrive à peine aux hanches. Elle est tout en jaune canari et orange fleur de souci. Cette petite merveille – inespérée – brille comme un lutin dans la grisaille hivernale et sociale. L’avenir est déjà là : il a trois ans et toutes les apparences d’être radieux !

frere et cousine pekin 1993

La cité interdite se voulait le centre traditionnel de la Chine : étoile fixe de l’univers, nombril du monde, point focal de l’empire. Elle se présente comme une suite de cours bordés de bâtiments répondant abritant 9000 pièces de diverses fonctions. Elle est terminée par un jardin bien tracé où les arbres centenaires, mêlés de rocailles et de pavillons, composent un parc de paix. Il était réservé sous l’ancien régime à l’empereur et à sa famille ; il est aujourd’hui ouvert à tous. Le rectangle de trois kilomètres de tour de la cité était le centre de l’équilibre cosmique chinois. L’empereur était au milieu d’une gigantesque toile d’araignée qui allait jusqu’aux confins de l’empire. Autour de la Cité interdite s’étendait la cité Tartare, puis la cité extérieure « chinoise », enfin l’empire. A l’intérieur de la Cité interdite, une suite de portes et de cours menait au saint des saints, la résidence des empereurs. Le palais de la Tranquillité est un palais dans la cité. Je songe aux mandalas tibétains qui représentent l’univers comme un carré où l’Éveil se trouve au centre ; pour y accéder, il faut passer divers remparts par de multiples portes symboliques, gardées par une divinité. De grosses urnes de bronze, disposées ça et là entre les bâtiments, devaient être constamment remplies d’eau pour lutter contre les incendies.

cite interdite l eternelle harmonie

Nous visitons deux des musées ouverts : une collection de pendules et une collection d’objets en or. Les pendules sont françaises, anglaises – et même chinoises ; l’or se décline en aiguières, bols à vin, katanas et ainsi de suite. Tout ce qui a réchappé à la révolution « culturelle » du Grand raseur. Sur certains murs, des dessins pour éventail sont très finement exécutés ; ils représentent l’homme au milieu de la nature, ou des chevaux. Une autre petite fille pose pour l’édification des étrangers. Elle s’est assise sur une marche et repose ses courtes jambes de la longueur des cours. Elle porte un pantalon vert et une veste fuchsia aux bandes turquoise ; deux nœuds roses tiennent ses couettes.

pekin jardins imperiaux cite interdite

Nous déjeunons dans une mangeoire à touristes près de la porte nord. Le menu est en chinois ou en anglais et je m’amuse un peu car je suis le seul du petit groupe à parler assez bien l’anglais. La carte est très longue, mais il n’y a pas grand chose. La présentation de la carte n’est qu’une formalité car, sur la liste d’une cinquantaine de plats proposés, seuls deux (!) sont disponibles. Un chariot de pâtisseries gluantes est en supplément payant au menu. Il s’agit de tondre le touriste comme, selon Lénine, les actionnaires « tondent les coupons » de leurs rentes.

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Grande Muraille et tombeaux des Ming

Nous prenons le petit déjeuner au buffet de l’hôtel, tous un peu ensommeillés. On peut manger du pain et des œufs, mais aussi des algues croquantes pimentées… Exclamations d’horreur de ces dames. Le car nous attend pour la visite prévue aux tombeaux des Ming et à la Grande Muraille.

tombeau des ming allee

Dans le petit matin gris et brumeux de la Chine du nord roulent des vélos en tous sens et des camions fumeux, très lents. Le temps est plus froid qu’hier, il fait –5°. Nous traversons Pékin-vieille, aux trottoirs remarquablement propres comparés aux crottoirs de Paris. Après le gigantesque périphérique en hauteur, Pékin-neuf voit traîner quelques sacs en plastique et papiers dans les buissons au pied des immeubles. Les parkings à vélos sont bien remplis. Parfois, nous croisons la Volga noire d’un apparatchik, cette auto stalinienne de luxe imitant la Cadillac.

La visite guidée nous arrête à dépôt-vente d’objets artisanaux pour touristes. Il s’agit d’exploiter la manne des capitalistes en goguette bourrés d’argent. L’ouverture économique a peut-être fait décliner l’appellation de « camarade » au profit de « Monsieur, Madame, Mademoiselle », mais l’activisme scolaire pour promouvoir la vente est aussi pesant que celui pratiqué autrefois pour « construire la révolution ».

tombeau des ming soldat

Les Tombeaux des Ming sont en pleine campagne. Une allée sacrée y conduit, les animaux et personnages de marbre sont mis en cage pour qu’on ne touche pas : c’est la Voie des Esprits, allée d’honneur du cortège funéraire de l’empereur. Les foules chinoises ont en effet la vulgarité de « toucher » et  salir ; la chiourme veille donc, en utilisant les éternels procédés administratifs : panneaux d’interdiction, barrières, gardiens, amendes… La bureaucratie se réinvente partout à l’identique. Mais les alentours sont soigneusement balayés, comme dans un cantonnement militaire. La discipline socialo-administrative insiste toujours sur ce qui se voit. Les bidasses ont les mêmes réflexes durant leur service. Lettrés, fonctionnaires, militaires comme lions mythiques, xiechi (bête imaginaire), chameaux, éléphants, licornes, chevaux, restaient de marbre en saluant le maître du monde qui s’en allait à sa dernière demeure. Le tombeau du Troisième Ming, Yongle, est original car il s’agit du premier Ming à s’être fait enterrer volontairement dans cette vallée en 1424. Seize concubines royales y ont été brûlées vives pour l’accompagner. Cet empereur Yongle a fondé la Cité Interdite à Pékin.

tombeaux des ming Changling arche

Le terrain est partout quadrillé par des vendeurs de gadgets. Une vendeuse emmitouflée présente à son étal des oranges et de grosses pommes jaunes soigneusement disposées sur des écrins de papier. Son bambin, tout de rouge encapuchonné, montre du doigt cet étranger « long nez » qui photographie.

tombeaux des Ming Changling

Nous visitons néanmoins un bel ensemble de temples en bois et de jardins aux sapins centenaires. Ils ont échappé on ne sait pourquoi aux hordes scatologiques de Mao qui exigeaient faire table rase de tout. Pour construire quoi ? Tous l’ignorent. Détruire est une jouissance en soi pour l’adolescence et tout prétexte religieux (ou idéologique, ce qui est la même chose) est bon. L’atmosphère de ces temples me rappelle celle des temples japonais, en plus grouillant et plus rustique, mais avec ce souci religieux du jardin, ancré plus profond que les croyances mêmes. Ordonner la nature, maîtriser ce qui pousse, arranger les massifs, est une ascèse qui se suffit à elle-même. Comme si l’on s’approchait de Dieu en jouant son rôle de maître et possesseur de la nature. La promenade solitaire, sous les pins de la colline, le long du chemin de ronde qui entoure la butte de la tour, me fut un délice.

grande muraille Badaling

Nous déjeunons à la Grande Muraille. Le restaurant « choisi » (par la visite officielle) est un débit à touristes. La nourriture est quelconque, prise à la baguette, dans tous les sens français de ce mot. La Grande Muraille est le seul monument terrestre visible aujourd’hui depuis la lune. C’est dire son gigantisme. Cette muraille aurait servi, selon les justifications des empereurs, à protéger la Chine des envahisseurs mongols. Elle a été bâtie et complétée régulièrement du 5ème au 16ème siècle. Les historiens penchent aujourd’hui plutôt pour une fonction d’isolement… intérieur ! Il s’agissait d’empêcher les sujets chinois d’aller se perdre dans les étendues mongoles pour échapper au fisc et aux soldats de l’empereur. La Muraille délimitait aussi la ligne de partage entre nomades et sédentaires, entre « désert » et terre « cultivée », entre barbarie et civilisation, le chacun maître de soi et l’État militaire et fiscal. L’empire du Milieu était aussi un empire fermé. Dehors est le chaos, les démons menant une vie errante ; dedans est l’harmonie hiérarchique et patriarcale sous la houlette de l’empereur. La Chine développe l’angoisse du sans limite ; elle est obsédée – comme la France – par le jardin maîtrisé. A-t-elle aujourd’hui changé ? Et nous ?

Sur les remparts, restaurés pour quelques centaines de mètres, le soleil a percé un tantinet la brume. Le vent souffle, il fait froid. La Muraille court sur les crêtes et barre la vallée. Elle monte et descend, épousant le relief de ses larges dalles grises aussi loin que peut porter le regard. Beaucoup de Chinois s’y promènent en ce lundi. Le grand chic est de se photographier l’un l’autre. Ils sont accompagnés d’enfants qui ne sont pas à l’école. Passe un jeune garçon entre son père et sa mère. Ses yeux sombres sont interrogateurs mais il me sourit lorsque je le salue d’un signe de tête. Une chinoise pose pour l’album de souvenirs au côté d’un soldat de bois armé comme en l’an mil. Elle a pris la même attitude martiale que lui, politiquement correcte en Chine, la poitrine paonnante et le menton haut, avec l’inévitable air préoccupé et mortellement « sérieux » de tout bon partisan.

grande muraille

Au bas de la muraille, le commerce bat son plein. J’assiste à des négociations épiques de nappes brodées, arrachées après marchandage comme s’il s’agissait de tapis. Les femmes craquent devant les motifs de fleurs et les prix. On rit. Les chinoises, prises par l’avidité du commerce s’excitent et deviennent convaincantes. Elles ont l’anglais roublard. Quelle idéologie peut-elle être aussi efficace que l’intérêt personnel ? Le fanatisme de secte ?

Nous remontons dans le car pour rentrer à Pékin. La route, monotone, nous fait somnoler par à-coups. Et c’est l’inévitable arrêt, sur le chemin, pour visiter une fabrique de vases en bronze au décor cloisonné. L’artisanat est purement manuel dans des locaux collectifs. Des compartiments de cuivre sont collés sur la surface du vase. Ils reproduisent un motif qu’un second atelier est chargé de remplir d’émail de couleur, en dégradant les teintes là où il le faut. La chaîne se poursuit par un passage au four. Le vase est ensuite poli. Une grande salle de présentation sert à la vente directe. Elle est emplie de vases, de boites, de plats, jusqu’à des baguettes pour dîner et des stylos dans le même style ! Je trouve ce décor cloisonné plutôt chargé, et la forme des objets chinois tarabiscotée. Mais certains tons, en harmonies de verts et de bleus me séduisent, des décors de fleurs sur fond noir aussi.

Nous revenons à l’hôtel vers 19h après une rude journée. Cette fois, pas question de goûter au buffet officiel, insipide et au service peu aimable. Nous allons non loin de là, dans un restaurant conseillé par le guide de Pékin que j’ai emporté, au Donglaishun. Cet endroit est réputé pour sa « fondue mongole ». Il s’agit de carpaccio de mouton, accompagné de chou cru, que l’on plonge à cuire dans l’eau qui bout sur le brasero au centre de la table. On mange viande et légumes assaisonné d’une sauce au sésame et à la coriandre fraîche. Un ami se régale, sa femme et ses belles-sœurs sont moins friandes de ce mouton qui sent fort et dont il faut enlever le gras. L’endroit, en tout cas, est original. J’avais entendu des gens, dans le car, en parler ce matin. Nous prenons ailleurs le dessert – car les Occidentaux ne peuvent se passer de sucré en fin de repas. Nous allons nous installer au bar à thé de l’hôtel pour prendre une linzertart – bien occidentale – après avoir sacrifié au rituel du léchage consciencieux des vitrines chic d’artisanat du hall. Elles regorgent de sceaux de jade, de boites en porcelaine, de bols en bois, de statuettes. Il y a de belles choses, mais il est nécessaire d’examiner ce qu’il y a ailleurs avant de se décider.

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