Politique

Les vieux fourneaux de Christophe Duthuron

La BD au cinéma est très mode : le scénario est tout fait et les plans-séquence préparés. Les cases de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet dans leur album de 2015 sont donc mises en mouvement par un Christophe Duthuron qui réunit un bouquet d’acteurs très convaincants. Mais il ne réussit pas à rendre irrésistible le rire du spectateur : il manque toujours quelque chose, une coupure image à temps, une chute pour les dialogues… ou, à l’inverse, il y a trop de lourdeur dans les blagues ou les scènes, des sentiments trop soulignés par une musique forcée. Les grands acteurs, il faut les laisser jouer, quitte à dériver du scénario. Le public ne s’ennuiera pas mais gardera un sentiment d’inachevé. Foi d’observateur, je trouve la bande dessinée meilleure que le film.

Lucette, femme d’Antoine (Roland Giraud, portant beau à 76 ans), meurt après une vie bien remplie. Son mari convie ses vieux potes à venir l’enterrer au village, dans le Gers, refuge de tous les révoltés post-68, anarchistes de tempérament. Sans cesse, le sud-ouest rejoue les chevaliers du Nord de l’orthodoxie contre les pauvres Cathares de l’hérésie, ce mythe inépuisable. Eddy Mitchell (76 ans) conduit par Pierre Richard (84 ans), soit Emile et Pierrot, reviennent donc dans leur province d’enfance pour enterrer la vieille et consoler le pote au litre de prune à 50°.

Emile réside dans une maison de retraite chic de la banlieue parisienne après une existence de nomade dans le monde, parti le plus loin possible à 18 ans après un match de rugby raté parce qu’il a planté sa petite amie Berthe (Myriam Boyer), fille de ferme collabo pour faire revenir le père au STO, et que celle-ci, par vengeance, a labouré le terrain de sport ! C’est un brin compliqué mais les gens ne sont jamais ce qu’ils paraissent en façade. Pierrot, dit la Taupe parce qu’il est bigleux (aussi bien physiquement que politiquement), a milité toute sa vie pour l’anarchie et constitué sur ses vieux jours une section anticapitaliste à Paris, où il coince les serrures des agences bancaires et autres petits méfaits inutiles. Seul Antoine apparaît « normal » aux yeux de la société, resté quarante ans à la comptabilité de l’entreprise locale pharmaceutique Garan-Servier, une usine partie de rien dans la région pour devenir multinationale ; il a été délégué syndical durant toute la période et, s’il n’a pu empêcher les licenciements de restructuration pour délocalisation, il en accuse la Berthe qui a toujours refusé obstinément de vendre ses terrains pour agrandir l’usine. Le spectateur apprendra pourquoi en fin de film et les trois compères n’en sortiront pas grandis !

Malgré les apparences, les protagonistes ne sont pas des chevaliers blancs du bien ni des héros humanistes du progrès. Bien qu’ils proclament la solidarité des petits contre les gros et défendent le prolo contre le patron, ils ont bien des choses à se reprocher. La première est de demeurer bornés jusqu’à leurs vieux jours ; la seconde de se draper depuis l’adolescence dans une bonne conscience de classe à laquelle ils ont fini par croire alors que leur réalité humaine est nettement plus douteuse.

C’est encore Lucette qui va faire avancer les choses. Non seulement elle rameute les potes pour son incinération, mais encore elle a laissé ses marionnettes du théâtre Le loup en slip, après avoir quitté l’usine Garan-Servier au bout de huit ans de boulot, et une correspondance révélatrice. Sa petite-fille Sophie (Alice Pol), un polichinelle dans le buffet sans dire de qui, est venue de Paris en quittant une carrière dans la communication se mettre au vert dans une bicoque branlante qu’un paysan du coin retape pour ses beaux yeux (en espérant la suite) ; elle reprend le théâtre de marionnettes de sa grand-mère. Antoine lit une lettre de Lucette à son patron Garan-Servier, évoquant leur baise torride – mais passagère.

Derechef, l’Antoine saisit son vieux fusil et monte dans son antique Renault Chamade du début des années 1990 pour foncer baffer le notaire du coin et lui arracher le lieu où le vieux Garan-Servier est parqué par ses enfants qui convoitent le magot. Il se dirige alors avec sa pétoire vers la Toscane où, dans une somptueuse villa à tourelle entourée d’un grand parc avec piscine, le vieux patron gagate avec son infirmière et conte à sa petite-fille les bribes de son passé lorsque son Alzheimer lui laisse le temps. La petite-fille en question voudrait savoir où sont passés les cent millions qui manquent dans la caisse de l’entreprise et cherche dans les souvenir une maitresse ou autre raison. Mais le vieux se méfie et, s’il n’a plus toute sa tête, ruse suffisamment pour ne rien lâcher.

Les deux potes et la Sophie enceinte de six mois foncent (relativement à la puissance de la vieille camionnette rouge du théâtre) vers le lieu où un crime se prépare. Après quelques péripéties drôle où Antoine ne tue pas le vieux, tous se retrouvent autour des Garan-Servier, et ce dernier (Henri Guybet, 82 ans) prend Sophie pour Lucette car elle lui ressemble fort. Il l’entraîne un soir dans sa chambre… pour lui remettre la marionnette le représentant avec un gros cigare, qu’il a toujours chérie même si Lucette lui avait fait une tête un peu grosse – mais il avoue lui avoir aussi « bourré le crâne ». Il en profite pour lui peloter les fesses, jamais guéri de son coup de foudre.

Fin de l’aventure ? Presque, car tout se révèle, les confidences du vieux Garan-Servier rendues par sa petite-fille rencontrent les questions de la petite-fille de Lucette et d’Antoine sur le rôle des trois ânes dans leur jeunesse imbécile – et ce qui s’ensuivit dans leur vie adulte. Soixante ans plus tard, tout se rattrape, ainsi est le karma. Aucun n’est ce qu’il paraît, ni les anars révolutionnaires qui n’ont pas d’âge pour faire chier le monde, ni le patron impitoyable qui se révèle respectueux.

Les auteurs se moquent des prétentions gauchistes et militent au fond pour un humanisme vécu. Car les grands mots masquent trop souvent les grands maux et l’idéologie à la mode est l’illusion qui cache la médiocrité humaine. La « révolution » passe par celle de chacun et « changer le monde » consiste d’abord à se changer soi. D’où la mise au vert écolo de la Sophie, bien loin des braillards politiques de la génération d’avant dont le gauchisme a fait flop sans rien entamer du productivisme. D’où la repentance forcée des trois potes allant à travers champ comme à Canossa quémander le pardon à la Berthe pour leur reductio at hitlerum, elle campée sur sa hauteur, la fourche à la main.

DVD Les vieux fourneaux, Christophe Duthuron, 2018, avec Pierre Richard, Roland Giraud, Eddy Mitchell, Alice Pol, Henri Guybet, Gaumont décembre 2018, 1h28, standard et blu-ray €14.99

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Désert

La « crise » est certes économique puisque le numérique bouleverse tous les processus de production. Elle est évidemment sociale puisque le système de redistribution est à bout de souffle, prélevant trop et ne redonnant jamais assez pour toutes les quémandes. Elle est politique puisque toute confiance envers les dirigeants a quasiment disparue et que les seuls qui s’en sortent sont ceux qui mentent le plus effrontément, promettant la lune aux imbéciles qui les croient (Trump et les mineurs de charbons, les brexiteurs excités avec la fortune économisée par la sortie de l’UE, la Le Pen et son n’importe quoi complotiste sur tout sujet qui passe à sa portée…) Mais la crise est surtout spirituelle par manque de sens. Oh, certes, les naïfs soixantuitards qui partaient en Inde pour trouver « la Vérité » ne sont plus la majorité, mais ceux qui veulent « une autre société » ou « qu’un autre monde soit possible » ne manquent pas. Sans jamais s’entendre et ne discutant sans fin à la fortune du pot, la convivialité d’être ensemble suffisant à être heureux momentanément sans déboucher sur un projet. Et chacun sait qu’un pot est tout ce qu’il y a de plus sourd.

L’égalitarisme revendiqué jusqu’à plus soif est un extrémisme comme un autre. Si on le mène jusqu’au bout, il va jusqu’au libertariens américains, forme d’anarchistes riches du chacun pour soi où l’on se bâtit soi-même (self-made) et où l’homme est un loup pour l’homme (le Colt à la main ou « le droit » si vous êtes capables de payer une armée d’avocats compétents). Cet égalitarisme, venu du christianisme plus que de la Bible qui connaissait le Père tout-puissant et la hiérarchie des rois et prêtres, a été avivé par la révolution bourgeoise et « accompli » (donc poussé à l’absurde) par les révolutions populaires inspirées par le marxisme. Elles ont échoué, comme chacun sait. Une économie ne se réduit pas à l’administration des choses comme le croyait Lénine pour qui la société devait fonctionner « sur le modèle de la Poste ». Le Grand bond en avant maoïste a été une lamentable régression qui a engendré famine et millions de morts avant que la Révolution baptisée « culturelle » fasse du non-savoir des brutes l’alpha et l’oméga de l’obéissance au Parti dirigé par le seul Grand timonier…. qui a fini par crever, comme la biologie l’exige, libérant la société et les forces entrepreneuriales du commerce et de l’initiative.

Le Parti tient la société et impose la morale traditionnelle issue de Confucius en Chine ; Poutine fait de même avec l’Eglise orthodoxe en Russie ; Israël a le droit de la Bible et les Etats-Unis se croient encore une vocation de nouveau monde élu pour construire la Cité de Dieu pour l’humanité entière. Que reste-t-il en Europe ? Le seul idéal (donc inatteignable) de la société marchande pour laquelle chacun est un consommateur lambda – d’autant plus consommateur que lambda – apte à être manipulé par les modes et la foule qui décrète le qu’en dira-t-on.

Nous sommes passés du laisser-passer mercantiliste au laisser-faire libéral et jusqu’au rousseauisme pour qui la société (toute) société est oppressive, toute éducation une contrainte et toute connaissance (même le savoir scientifique) un colonialisme. Dans cet état d’esprit, le sujet est économique, pas politique ni ethnique. L’individu est premier, monade autonome donc universelle qui peut s’installer partout et être chez lui nulle part. Le globish remplace les langues nationales (même en Europe d’où les Anglais vont partir !), le calcul égoïste est la seule relation politique et la culture se réduit aux vogues des pubs, des réseaux sociaux et des séries télé.

Exit la communauté, l’histoire, le sacré – sauf à les utiliser pour exiger un égalitarisme des « droits » encore plus absolu. La politique nationale se réduit à la bureaucratie, la loi aux textes abscons de technocrates et les décideurs deviennent administrateurs : en témoigne la machine européenne, experte à pondre des règlements juridiques mais inapte à susciter enthousiasme et élan, même contre les ennemis économiques que sont Américains et Chinois, qui seront bientôt ennemis politiques par leur impérialisme insidieux mais obstiné. Les derniers grands politiques français furent de Gaulle et Mitterrand, avec Sarkozy en sursaut durant la crise financière et durant la crise avec les Russes en Géorgie. Entre temps et depuis : rien. Même Macron, qui promettait, navigue à vue.

La seule philosophie est l’enrichissez-vous du bourgeois. Sauf que la richesse se fait rare comme en témoignent les gilets jaunes qui n’en peuvent plus des fins de mois, et le niveau de prélèvements obligatoire en France qui atteint des sommets : toujours plus d’argent pour de moins en moins de revenus ! La seule morale est celle du « pas plus que moi » de l’égalitarisme jaloux et « que personne n’obtienne si je n’obtiens pas aussi ». En contrepartie de quoi ? De rien : c’est « un droit », comme de vivre et de respirer, c’est tout. Et qui paye ? Forcément « les riches », ceux qui ont plus. Pourquoi ont-ils plus ? Parce qu’ils ont mieux travaillé à l’école, ont persévéré dans l’effort ou ont quelques talents différents du commun des mortels. Mais ce qu’on accepte des footeux et des stars apparaît intolérable chez les entrepreneurs créateurs de biens ou les bêtes à concours reconnus aptes à diriger.

Il s’agit de profiter plutôt que de donner, de jouir et posséder plutôt que de bâtir ensemble. Le bobo sera nomade ou ne sera rien ; il sera colonisé de l’intérieur ou sera éliminé dans le lumpenproletariat du précaire et de l’assistanat réduit au minimum. Comme aux Etats-Unis où on le laisse dans sa mouise – comme en Chine où on le qualifie d’asocial avant de le rééduquer en camp spécialisé. Big Brother aura gagné dans les filets de Matrix.

Les remèdes ?

Les religions ? (et elles reviennent en force, encore plus obscurantistes, intégristes, autoritaires). Mais la majorité les craint – avec raison, au vu de l’intolérance et de l’hypocrisie dont elles font preuve. On a déjà donné avec l’Eglise catholique et avec l’islam Wahhabite ; même la religion hébraïque montre de quoi elle est capable avec les Palestiniens.

La nation ? Elle n’a plus guère de sens dès lors que le monde des réseaux est globalisé, l’univers économique interdépendant et que « les alliés » sont les pires ennemis (USA de Trump et amendes records aux entreprises pour viol de la loi purement américaine ; Brexit de nos plus proches voisins qui préfèrent s’isoler ; refus du commun par certains pays européens qui ne veulent pas avancer).

Le retour à une certaine forme de féodalisme, comme lors de toutes crises ? C’est un processus peut-être en cours, si l’on considère que des « tribus » se forment sur les réseaux et s’agglutinent en bandes qui ne reconnaissent qu’un seul gourou, s’opposant à tous les autres dans une sorte de guerre civile froide que seuls quelques excités qui mériteraient des opposants physiques à leur mesure poussent jusque dans la rue lors des samedis jaunes. La lutte des casses a remplacé la lutte des classes puisque les classes ont quasi disparu : tout le monde est devenu bourgeois, sauf les immigrés de fraîche date qui ne savent pas encore ce que c’est mais sont venus justement pour « gagner » et acquérir.

Alors le monde nouveau ? Sera-t-il celui des fermes autonomes peuplées d’écologistes intégristes, protégés de hauts murs (et sachant tirer) du rêve libertarien américain ? Celui des bidonvilles de Calcutta face aux quartiers aérés des très riches qui vivent entre eux ? Celui de la partition des régions et communes libres battant monnaie locale et exigeant une solidarité communautaire sous peine d’exclusion ? Le socialisme est mort, la Nuit debout n’a pas vu le jour et les gilets jaunes ne réfléchissent pas mais tournent en rond ou cassent la baraque. Il ne reste au fond plus guère que Macron…

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Très beau et très faux Rousseau

Voltaire n’aimait pas Rousseau et il avait bien raison. Les Français se sont entiché de Rousseau depuis toujours, et particulièrement après 68 où l’éducation à l’Emile a fait florès tandis que la thébaïde de la Nouvelle Héloïse titillait les fantasmes écolo et que les Confessions ravissaient les egos de l’individualisme croissant. Voltaire et Rousseau avaient deux tempéraments à l’opposé. Ils se disaient tous deux persécutés par les Grands mais si Voltaire était critique, persifleur et prudent, Rousseau était constamment blessé d’amour-propre et cherchait le fouet pour justifier sa victimisation. Tout à fait ce qui se passe aujourd’hui avec les gilets jaunes. Voltaire soumet tout à la raison ; Rousseau se vautre toujours dans la passion, éperdu de sensibilité au point d’écrire n’importe quoi dans la fièvre, d’appliquer la grande métaphysique aux petites choses simples et de se poser en charlatan de vertu.

Pour Flaubert, Rousseau n’est pas pleinement adulte : il reste l’éternel immature, incertain, abandonné au hasard et aux passions. D’Alembert, dans son Jugement sur L’Emile, écrira que c’est « en mille endroits l’ouvrage d’un écrivain de premier ordre, et en quelques-uns celui d’un enfant. » Rappelons que pour les Classiques, à la suite des Grecs antiques, la raison maîtrise et ordonne les passions mais que, dans le même temps, nulle volonté n’est possible sans les instincts. Il s’agit donc d’une dialectique où la vitalité des désirs est canalisée par l’intelligence pour servir le vouloir. Rousseau, lui, n’équilibre en rien ces trois ordres. Il est tout passion, porté à se raconter lui-même, narcissique en n’importe quelle œuvre, se justifiant de ses échecs en accusant la société de rendre les hommes « méchants ». Accuser les autres, c’est se dédouaner de ses faiblesses. Joly de Fleury, dans son Réquisitoire en condamnation de ‘L’Emile du 9 juin 1762, dira de lui « qu’il borne l’homme aux connaissances que l’instinct porte à chercher, flatte les passions comme les principaux instruments de notre conservation ». Le Genevois comme le gilet jaune rabaisse l’humain en ne lui faisant pas crédit de ce qui le distingue de l’animal : sa faculté d’intelligence.

Rousseau ne sait pas se régler, pas plus que les casseurs jaunes. Pour son premier succès, le Discours sur les Arts et les Sciences soumis à l’académie de Dijon à 37 ans en 1750, il décrit à M. de Malesherbes le 12 janvier 1762 : « je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais. » D’où l’opinion que nombre de ses contemporains auront du Genevois, résumée par Grimm dans sa Correspondance Littéraire à la date du 15 juillet 1755 à propos du Discours sur l’Inégalité : « Ses vues sont grandes, fines, neuves et philosophiques, mais sa logique n’est pas toujours exacte, et les conséquences et les réflexions qu’il tire de ses opinions sont souvent outrées. De là il arrive que quelque plaisir qu’un livre aussi profondément médité vous fasse en effet, il reste toujours un défaut de justesse qui jette des nuages sur la vérité, et qui vous rend mal à votre aise… »

L’idée fixe de Rousseau sera de condamner la société en ce qu’elle corromprait l’homme. Or on ne naît pas homme, on le devient… par la société des hommes. Les « enfants sauvages » nous l’ont bien montré, délaissés par les humains et élevés par des loups. De même, le fameux « bon sauvage » tant vanté par les philosophes n’est qu’un fantasme d’Occidental : où paraissent, dans les descriptions utopiques, les malheurs de la vie sauvage ? Le Paradis retrouvé n’est qu’un désir projeté, pas une terrestre réalité. La société se bâtit en commun, pas en la refusant en bloc. En Chrétien, Rousseau ne peut accepter le tragique de l’existence. Fils de Dieu, il voit l’homme comme Dieu en petit, donc « naturellement bon ». Que la volonté de Savoir (qui l’a fait chuter du Paradis terrestre) soit mêlée de curiosité et de doute lui est insupportable. Cet idéalisme de Rousseau répugne à Flaubert comme avant lui à Voltaire, Diderot, d’Alembert, Grimm… Il plaît en revanche majoritairement aux femmes, Madame Roland, Madame de Staël, à l’abbé Morellet, à Mirabeau, séduits par ce sentiment de compassion que son cœur sut si bien ressentir, par sa vertu sincère et son éloquence. D’où le « soutien » aux gilets jaunes : les gens soutiennent l’idée qu’ils se font d’eux, sorte de Robins des bois qui se rebellent contre la gabelle et les archers du prince ; ils ne soutiennent pas la réalité du gilet qui braille sans rien proposer, ni celui qui casse par impunité.

En fait, les sentiments de Rousseaux n’étaient qu’imaginaires, tournant parfois au délire. Il confondait volontiers le vrai et le senti – tout comme l’opinion aujourd’hui. Son pessimisme originel (avatar du Péché du même nom) lui faisait dire sans preuve qu’« on n’a jamais vu un peuple une fois corrompu revenir à la vertu » (Réponse au roi de Pologne). D’où le no future des jaunes aujourd’hui. Grimm, dans sa Correspondance citée, au 1er décembre 1758, analyse bien le procédé : « M. Rousseau est né avec tous les talents d’un sophiste. Des arguments spécieux, une foule de raisonnements captieux, de l’art et de l’artifice, joints à une éloquence mâle, simple et touchante, feront de lui un adversaire très redoutable pour tout ce qu’il attaquera ; mais au milieu de l’enchantement et de la magie de son coloris, il ne vous persuadera pas, parce qu’il n’y a que la vérité qui persuade. On est toujours tenté de dire : cela est très beau et très faux… » Grimm (1er juillet 1762) : « Ce qui n’est pas moins étrange, c’est de voir cet écrivain prêcher partout l’amour de la vérité, et employer toujours l’artifice et le mensonge pour réussir auprès de son élève. »

L’irruption de Rousseau dans l’actualité n’est pas fortuite. Les idées du Genevois sentimental ont beaucoup influencé la Révolution française ; la Constitution de 1793 surtout dérive du Contrat Social. Or les gilets jaunes et leurs casseurs, Mélenchon et ses anticapitalistes niveleurs, s’en veulent plus ou moins les héritiers. L’abbé Morellet (Mémoires) écrira : « C’est surtout dans le Contrat Social qu’il a établi les doctrines funestes qui ont si bien servi la Révolution et, il faut le dire, dans ce qu’elle a eu de plus funeste, dans cet absurde système d’égalité, non pas devant la loi – vérité triviale et salutaire – mais égalité de fortunes, de propriétés, d’autorité, d’influence sur la législation… » C’est là que Flaubert voyait la bifurcation de la Révolution, dans ce retour à un néo-catholicisme de la sensiblerie et à la « gamelle » misérabiliste, au détriment du droit. Le droit, cette règle égale pour tous établie en commun et qui s’impose à tous – les gilets s’assoient dessus ; seul leur égoïste commande, le « moi je » libertarien issu de l’individualisme exacerbé que l’on croyait sévir surtout en Amérique. Tout le monde rabaissé pareil, si je ne suis pas le plus beau ou le plus fort !

Sans parler de cette tendance qui a submergé Rousseau et qui envahit tout gilet jaune ou rouge : la paranoïa. La Harpe écrivait, à propos des Confessions : « C’est l’ouvrage d’un délire complet. Il est bien extraordinaire, il faut l’avouer, de voir un homme tel que Rousseau se persuader pendant quinze ans (…) que la France, l’Europe, la terre entière sont ligués contre lui… A travers cette inconcevable démence, on voit percer un orgueil hors de toute mesure et de toute comparaison (…). On y voit le besoin de parler continuellement de soi, de se louer démesurément, sans même avoir l’excuse de réclamer une justice qu’il avoue lui-même n’être pas refusée à ses écrits ; une mauvaise foi révoltante qui suppose contre lui des accusations folles et atroces que jamais on ne lui a intentées, et un mal que jamais on n’a voulu lui faire. On y voit cette double prétention, dont l’une semble incompatible avec l’autre, de fuir les hommes et d’en être recherché ; et l’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » (Correspondance Littéraire, lettre 168).

Edifiant, non ? « L’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » est la description exacte des gilets jaunes qui ne veulent ni voter, ni participer au débat, ni se présenter, ni proposer un projet, ni désigner un quelconque porte-parole… : « une mauvaise foi révoltante ». Ouvrez donc les yeux : au fond, vous « soutenez » qui ?

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Individualisme monstre

La modernité est une libération : l’individu est reconnu en tant que personne plutôt qu’en tant qu’appartenant à un seigneur, un royaume, une religion, un clan, une lignée. L’éducation vise à le libérer de l’obscurantisme, des superstitions et des préjugés pour l’amener à penser par lui-même et à rester critique sur l’opinion commune. Le travail le libère des exigences minimales de manger, dormir et se soigner en lui assurant un salaire. La démocratie lui donne une voix dans les affaires de la cité (la politique), tandis que la fiscalité prélève pour assurer les services collectifs tels que la défense, la police, la justice, la formation, les accidents de l’emploi, la retraite et la santé. Tout devrait donc aller au mieux dans le meilleur des mondes.

Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe. L’éducation est trustée par une caste de profs qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vos enfants et qui sont restés longtemps minés par l’idéologie à la mode, le marxisme. Il ne s’agissait pas d’amener les élèves à penser par eux-mêmes mais à penser idéologiquement « juste », c’est-à-dire à déformer leurs esprits en inoculant des préjugés tenaces sur l’économie (forcément exploiteuse), les riches (non méritants et forcément méchants), le travail (un esclavage), l’égalitarisme (démocratique, forcément démocratique), la révolution (évidemment nécessaire pour « changer le monde »). Le travail est vu comme une corvée, pas comme un épanouissement – sauf chez les artistes, artisans et professions libérales peut-être. Chacun attend avidement la retraite (patatras, on la taxe d’une CSG supérieure !).

La démocratie, tout le monde s’en fout et, puisqu’elle règne depuis plus d’un siècle en France, elle est considérée comme « normale », tel un air qu’on respire. Participer ? Surtout pas ! Voter ? Bof, l’offre commerciale des candidats ne fait plus jouir depuis la grande illusion du « Changer la vie » de Mitterrand en 1981. Les idéologies sont mortes, comme les religions sauf une, la plus violente.Les gens passent donc lentement du tout social de la collectivité, de l’entreprise à vie, de la patrie, au chacun pour soi, dans sa famille, sa bande de potes, son association, son village ou son quartier, parfois sa région lorsqu’elle a gardé une identité. L’individualisme exacerbé atomise la personne en la rendant monade solitaire : divorce aisé, enfants sous pension alimentaire, compagne ou compagnon changé comme de kleenex, travail non investi sauf par peur du chômage, papillonnage politique, manifs pour rien. Le règne du « moi je » ne vise que la satisfaction de ses propres désirs.

D’où la « post-vérité », moment où les faits objectifs sont remplacés par les affects émotionnels et les croyances personnelles. Un fait est « vrai » si l’on ressent qu’il est vrai et qu’on le croit vrai, pas s’il l’est réellement. Chacun sa vérité, c’est mon ressenti, des goûts et des couleurs… Comment faire société de ces aveuglements ? Rien ne tient plus si chacun voit midi à sa porte. Du libéralisme politique avant-hier est né le libertaire des mœurs et l’ultralibéralisme économique d’hier, allant jusqu’aux libertariens américains d’aujourd’hui, parents des anarchistes européens du XIXe en plus radical. Autrement dit la société est passée du collectif ensemble au chacun pour soi. Ce qui signifie qu’un homme est un loup pour l’homme et que règne le droit du plus fort. Dont Trump, cette pointe avancée de l’hyper-individualisme anglo-saxon est le représentant clownesque : un égoïsme sûr de lui et dominateur.

Dès lors, chacun s’agglomère à nouveau en clan, en tribu, car la solitude fait peur si chacun menace tous les autres. Les « réseaux sociaux » remplacent dans leur anonymat les vrais gens. Le panurgisme est plus facile si l’on suit le mouvement, la mode, le flux. Il l’est moins lorsque l’on débat entre quatre yeux. On en revient au féodalisme, l’allégeance à un chef de circonstance qui dit tout haut ce que chacun croit penser tout seul. D’où l’auto-enfermement du refus chez les plus craintifs, qui sont aussi les plus bornés par hantise de se faire avoir. Ce sont les extrêmes à droite, à gauche et ailleurs puisque ceux qui portent gilet n’ont choisi ni le brun, ni le rouge, mais le jaune, la couleur du joker. Rappelons-nous qu’à la dernière élection présidentielle de 2017, plus de 47% des électeurs ont voté extrémiste au premier tour avec 78% de participation ! Le vécu émotionnel a remplacé le vote rationnel et le mouvement anarchique des gilets jaunes n’en est que la lamentable continuation. La démocratie d’opinion remplace la démocratie de compétence. Mais peut-on faire une politique durable avec une opinion forcément versatile ?

Car le durable est dévalué. La culture générale a été délaissée au prétexte qu’elle était sélective et « bourgeoise » – mais par quoi l’a-t-on remplacée ? Par les listes de chien savant des jeux télévisés ? La tête bien faite a été éliminée au profit du savoir se vendre, bien dans l’esprit de marchandise contemporain. Or il existe des souffrances morales et psychiques des individus en France, que la société délaisse ou traite de façon anonyme ou méprisante (les relations épistolaires avec Pôle emploi en sont un triste exemple !). Mais les exclus de l’horreur économique qui râlent contre « le capitalisme » sont à fond dans ce qu’il exige : le vide des esprits pour remplir leur temps de cerveau disponible de toutes les choses à consommer. L’information en continu privilégie ce qui choque et qui fait vendre au recul et à l’analyse. La mise en scène théâtrale et le storytelling sont un grand remplacement de l’intelligence par le tout-formaté, prêt à consommer et à penser. Qu’en disent les écolos, qui prônent la décroissance et le durable ? On ne les entend guère, tout enamourés qu’ils sont devant les manifs où ça pète.

La violence dont font preuve les plus radicaux des embrigadés jaunes est admise, voire admirée par nombre de gilets qui n’iraient pas eux-mêmes casser. Être violent serait une preuve de sincérité, ce serait se mettre physiquement en cause. Mais au mépris des autres, de leur travail et de leurs droits à eux aussi : approuve-t-on le saccage d’un kiosque à journaux qui prive de son salaire de smicarde la kiosquière ? Approuve-t-on la mise en danger d’une femme et de son bébé qui ont le tort d’habiter au-dessus d’une banque ? Approuve-t-on cette haine de classe qui fait d’une habitante du 8ème arrondissement un ennemi à griller comme un vulgaire cochon ? J’y vois pour ma part un jeu dangereux avec les limites acceptables en société. Ces casseurs incendiaires sont dans le chacun pour soi : il ne faudra pas s’étonner le jour où un autre face à eux, tout aussi légitime dans sa « colère » et prêt à défendre violemment sa vie en se mettant en cause comme eux, leur balancera à bout portant une batte de baseball dans la tête. Lorsqu’il n’y a plus de droit, chacun crée son propre droit, avis aux intellos fascinés par la violence des autres.

Ils ont la culpabilité honteuse d’avoir trop peur de se mettre en cause physiquement et d’en rester aux idées générales, confortablement assis à leur bureau. L’intello comme individu peut être intelligent et critique ; les intellos en bande deviennent bornés et totalitaires – communistes, nazis, maolâtres et islamo-gauchistes l’ont montré à l’envi ces dernières décennies. Les idolâtres des gilets jaunes le prouvent aujourd’hui. Pourquoi tant d’autoproclamés intellos n’analysent-ils pas et ne mettent-ils pas en perspective cette jacquerie fiscale qui dégénère en illusion révolutionnaire pour le pire (des poutiniens d’extrême-droite aux anarchistes d’extrême-gauche black bloc) ? Par suivisme de tribu ? Par intimidation de leurs pairs encore plus révolutionnaires (en chambre) que les révolutionnaires (dans la rue) ? Par souci de rester à l’avant-garde, dans le vent de l’histoire ?

Or, plus l’individu est libre, plus il se sent victime. D’où la paranoïa galopante de tous sur tous les réseaux. On « se méfie », toute initiative est forcément prise pour « vous gruger », toute réforme faite pour « le pire ». Comme si figer la situation actuelle était la solution.Mais oui, l’individu est plus libre aujourd’hui qu’hier ! Ce qui implique qu’il s’implique au lieu de tout attendre de maman ou de l’Etat – ou de ne rien attendre de personne. Liberté exige responsabilité – et la liberté fait peur malgré les matamores qui en ont plein la bouche. La monade urbaine se sent vulnérable, désarmée ; l’autiste des banlieues se sent menacé, persécuté ; le solitaire des campagnes se sent incompris, isolé, matraqué par les taxes. L’individualisme en excès engendre des monstres. La méfiance de tous contre tous règne en maître.

Telle apparaît désormais la France au monde entier, cette pauvre nation parmi celle qui prélève le plus d’impôts et qui redistribue le plus aux plus démunis de toute l’OCDE, celle où les « inégalités » ont le moins augmenté sur les dernières décennies…

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Inégalités scolaires plus que fiscales

La redistribution via la fiscalité est secondaire en France, illusion de gilet jaune qui ne voit pas plus loin que son rond-point. Eux sont trop avancés dans la vie pour modifier leur trajectoire mais ce n’est pas cela qui compte pour bâtir une société meilleure dans l’avenir.

Une étude de France Stratégie parue en juillet 2018, « Nés sous la même étoile » et sous-titrée « Origines sociale et niveau de vie » montre que « la France, qui par ailleurs parvient à contenir le creusement des inégalités de revenus, accuse des inégalités de chances importantes, notamment aux deux extrémités de la distribution sociale. Un enfant de cadre supérieur a ainsi 4,5 fois plus de chances qu’un enfant d’ouvrier d’appartenir aux 20 % les plus aisés ». Pire : d’autres facteurs comme l’âge, le sexe ou l’ascendance migratoire « sont faibles, voire négligeables ».

Le constat est sans appel : « L’inégalité des chances en France est d’abord une inégalité des chances éducatives ». Or l’école a été le lit des socialistes : ils l’ont détruite sous Mitterrand, sous Jospin et sous Hollande. L’inégalité scolaire a augmenté par l’ineptie des programmes, le corporatisme syndical de gauche qui refuse de voir noter les notants et de voir nommer les agrégés et expérimentés dans les lycées de banlieue. L’enseignement s’est réduit à l’animation et le savoir a été déconsidéré au nom des tabous raciaux ou religieux. Misant tout sur « les moyens », on a trop souvent laissé faire et s’installer la non-culture, « remontant » les notes au bac lorsqu’elles étaient scandaleusement trop basses.

Or, montre l’étude, le niveau de diplôme influence directement le niveau de rémunération de l’individu mais aussi celui de son éventuel conjoint. L’inégalité des chances en France comme dans les autres pays développés est fortement conditionnée par les écarts de réussite éducative entre milieux sociaux. Les enfants ayant un père exerçant une profession libérale (médecin, avocat, etc.) sont par exemple surreprésentés en haut de l’échelle : ils sont un sur dix parmi les enfants de cadres, mais un sur quatre parmi les enfants de cadres faisant partie des 1 %.

Contrairement à la doxa misérabiliste, l’origine migratoire a moins d’influence sur la probabilité d’accès aux 20 % des plus aisés qu’aux 20 % les plus modestes. Ce qui compte est l’école, acquérir des savoirs et surtout des compétences à penser par soi-même, à savoir chercher l’information mais surtout à la trier et à la traiter pour en faire quelque-chose. « L’inégalité des chances éducatives contribue pour moitié aux écarts de niveau de vie moyen entre enfants d’ouvriers et enfants de cadres et pour moitié également à l’écart de chances entre eux de faire partie des 20 % des ménages les plus aisés », souligne l’étude.

La fiscalité est certes importante pour ceux qui ont quitté l’école et, avancés en âge et en sclérose intellectuelle, ont peu de chances de modifier leur trajectoire sociale (bien qu’existe la formation continue, que les syndicats soutiennent en vain).

Mais ce qui compte, pour « changer la société », c’est l’éducation. Elle passe par l’école mais pas seulement : par la famille, le milieu, les associations, les médiathèques, l’accès à l’étranger. Encore faut-il « vouloir » se former, ne pas rester inféodé à la bande, aux préjugés des parents, au regard des autres. Là, c’est moins simple – mais faire société n’est jamais simple. Connaître ses limites plutôt que trouver un bouc émissaire commode est un premier pas vers le changement.

Non, ce n’est pas la fiscalité qui est cruciale, même si l’on peut la simplifier et la réformer ; ce qui est crucial est l’éducation, l’égalité des chances éducatives. Il y a du travail plutôt que la paresse des yaka !

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La honte jaune

Les gilets pouvaient avoir des choses à dire sur la fiscalité et l’organisation économique inégalitaire dans notre pays. Mais « les » gilets n’existent pas : ils se révèlent un agglomérat de pommes de terre mises dans le même sac par des médias en mal de chocs. Les premiers gilets jaunes ont obtenu qu’on les écoute et 10 milliards d’euros ont été consacrés à mettre du baume au cœur de leur malaise. Ce n’est pas suffisant car on ne règle pas une situation durable par un versement de circonstance. Mais changer de modèle prend du temps et le grand débat en est l’initiation qu’il faudra suivre dans la durée.

Débat démocratique que refusent les plus radicaux des gilets, la honte des jaunes : ceux qui aiment à casser ou à regarder autant excités qu’enamourés les plus violents casser pour eux. Ça fait du buzz, coco ! Les médias lassés autant que l’opinion après quatre mois et dix-huit baroufs de démolition systématique, ont besoin de chocs supplémentaires pour s’intéresser encore à ces gilets qui s’effilochent et dont le jaune se noircit.

Car le « mouvement » rassemblait au départ le ressentiment des classes très moyennes qui se sentaient glisser sur la pente du déclassement. Elles étaient sociologiquement les mêmes qu’en Italie dans les années 1920 et en Allemagne dans les années 1930 : une marge de manœuvre du fascisme et du nazisme. Pourquoi la France a-t-elle à cette époque résisté au « mouvement » ? Peut-être parce qu’elle était un Etat établi depuis plus longtemps, avec une identité plus forte que l’amalgame trop récent des royaumes italiens et des principautés allemandes sous la férule de la Prusse. Mais aujourd’hui ? Parce qu’il n’y a aucun projet équivalent à celui du fascisme dans l’offre politique, qu’aucun chef charismatique n’émerge (autre que la pâlotte Marine à la peine), et que les individualismes exacerbés de l’ultra-modernité sont allergiques à tout collectif, donc aux partis.

Reste le nihilisme : depuis le « ça ne changera jamais » des fatalistes qui rentrent lentement chez eux en préparant d’autres actions plus ciblées (sur l’écologie ou les salaires) aux extrémités de la violence aveugle, enivrée de son pouvoir sans limite lorsque la foule anonyme permet n’importe quel déchainement en toute impunité. Là est le fascisme : dans l’ultra-individualisme qui mandate Anders Breivic et Brenton Tarrant (suprêmes racistes blancs) et Mohammed Merah ou autres Kouachi (dévots de la lettre d’Allah au point de se croire sans aucune humilité Son bras armé) autant que les Black blocs anars qui se revêtent de noir – la couleur de la mort – pour commettre leurs méfaits. Ils sont nés en Allemagne de l’est, le pays vitrine du socialisme triomphant ; ils font des émules en Occident, pays des libertés mais du chacun pour soi.

Réclament-ils un niveau décent de revenus, d’éducation et de santé ? Pas même, ils réclament un idéal pour lequel se battre et pas un niveau de croissance. Hier d’extrême-droite poussés par Poutine pour déstabiliser la France, en pointe sur les sanctions après l’annexion de la Crimée (environ 40% des gilets jaunes au début), ils sont aujourd’hui plutôt anarchistes et d’extrême-gauche, du moins à Paris. Le grand remplacement des gilets jaunes a commencé et il menace la démocratie.

Les petits-fils de Mélenchon qui cassent du capitaliste ne savent pas qu’ils vivent en Etat de droit. Pour eux, c’est naturel ; ils ont le « droit » de manifester. Qu’en serait-il si leur chef chéri parvenait au pouvoir ? Autant Poutine que Chavez ou Castro (ces modèles politiques de Mélenchon) feraient très vite tirer dans le tas et enverraient les survivants en camp de rééducation par le travail. Cela apprendrait par la force à ces cervelles de piafs égoïstes incapables de servir le collectif, à respecter le travail des autres. Pour un kiosque à journaux brûlé sur les Champs-Elysées, cinq ans de travaux forcés à bâtir des kiosques dans toutes les villes du pays. Pour un meurtre évité in extrémis en foutant le feu à un bâtiment dont le rez-de-chaussée est une banque, vingt ans de goulag.

Est-ce à ce genre régime qu’ils aspirent ? Est-ce à ce genre de régime qu’ils poussent les citoyens modérés prêts à voter autoritaire pour endiguer l’intolérable ? Lorsqu’on les attrape, ces petites frappes, ils apparaissent tout aussi soumis que les autres à la Consommation mondialisée venue du modèle yankee : Smartphone Apple dernier cri, YouTube évidemment où ils se mirent, Facebook où ils commentent leurs exploits, Twitter pour dénigrer et injurier tous ceux qui ne sont pas de leur bande, chaussures Nike et jean Lewis, rock alternatif US dans la tête. Ils sont les frustrés de la marchandise, les laissés pour compte de la globalisation heureuse, les nuls de l’emploi – ce pourquoi, comme des gamins vexés, ils cassent les jouets. Que personne n’en jouisse puisque je n’y ai pas accès !

La démocratie, c’est autre chose : c’est participer au grand débat, apporter sa contribution, voter aux élections, se proposer pour agir à son niveau – dans les associations, les communes, les partis.

Le contraste est flagrant entre des gilets jaunes en capilotade, qui marchent en rond, et les marcheurs pour le climat de la génération d’après. Les nihilistes adultes destructeurs du monde sont dépassés par l’espoir plein de vie de la jeunesse en fleur. Malgré leurs naïvetés et l’emprise de la mode les adolescents, menés le plus souvent par les adolescentes, sont dans le positif – pas dans le négatif. Ils pensent au futur, pas au no future.

D’ici peu, on ne parlera plus des gilets jaunes, ces patates égoïstes du sac sociologique ; mais on continuera à parler des filles et jeunes, cet espoir collectif en un demain vivable.

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Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque

C’est un petit bijou de synthèse et de clarté commandé par Georges Dumézil que nous a laissé l’historien anthropologue de la Grèce antique Jean-Pierre Vernant, premier à l’agrégation de philo 1937, accessoirement colonel Berthier dans la Résistance avant d’être nommé professeur au Collège de France. En trois parties, il part de l’histoire pour aborder l’univers de la cité et l’organisation du cosmos humain. La pensée grecque était l’émanation d’une culture originale, une façon de voir le monde.

Lors de l’invasion achéenne entre 2000 et 1900 avant notre ère, des indo-européens importent un nouveau style de mobilier et de sépulture, donc un autre mode de vie ; ils s’étendent dans tout le Proche-Orient du XIVe au XIIe siècle avant. La vie sociale est centrée autour du palais dont le rôle est religieux, politique, militaire et administratif, économique. Tous les pouvoirs sont concentrés en la personne du roi (anax) qui contrôle un territoire étendu, soumis à la comptabilité et aux archives des scribes, une caste fermée qui fixe la langue écrite. Le roi s’appuie sur une aristocratie guerrière liée par une fidélité personnelle d’allégeance. Ce n’est ni une royauté bureaucratique comme à Sumer, ni une monarchie féodale comme au Moyen Âge, mais un service du roi. Les dignitaires du palais manifestent, partout où la confiance du roi les a placés, le pouvoir absolu de commandement qui s’incarne dans le fief non héréditaire.

L’invasion dorienne du XIIe siècle avant détruit le système palatial achéen et l’écriture dite Linéaire B. L’anax disparaît, la distance entre les hommes et les dieux devient incommensurable et deux forces sociales sont laissées en présence : les communautés villageoises et l’aristocratie guerrière. Cet état de fait n’est pas sans nous rappeler certains états sociaux contemporains.

La recherche d’un équilibre entre ces deux forces antagonistes fait naître, au début du VIIe siècle avant, une « sagesse » fondée en ce monde-ci.

Pour la guerre, le char a disparu avec la centralisation politique et administrative qu’il exigeait pour le payer et l’utiliser. En religion, chaque clan familial (genos) s’affirme possesseur de rites et de récits secrets qui leur confère du pouvoir. En politique, la joute oratoire devient une méthode publique d’échange d’arguments. La ville se bâtit autour de l’agora et non plus autour de la forteresse du roi ; la citadelle est remplacée par le temple de la cité. L’Exécutif se scinde en fonctions spécialisées : le basileus (roi) voué aux fonctions religieuses, le polémarque chef des armées, l’archontat qui exerce la magistrature élu pour dix ans, puis chaque année.

Dans l’univers de la polis règne la parole (divinisée en Peitho, force de persuasion). Ce n’est plus énoncer des mots rituels mais débattre, ne plus formuler un verbe définitif mais soumettre des arguments rationnels dans un double mouvement de démocratisation et de divulgation. Le savoir n’est plus secret, réservé à une caste, mais répandu par l’écriture et les controverses : les plus anciennes inscriptions en alphabet grec remontent au VIIIe siècle avant. La rédaction des lois (diké) est soustraite à l’autorité du roi pour être publique, objective et annoncée ; il s’agit d’établir une règle commune à tous, pleinement humaine et non plus divine, mais supérieure à tous par sa force rationnelle. La loi reste soumise à discussion et est modifiable par décrets.

Les anciens sacerdoces sont confisqués par la polis qui en fait des cultes officiels dans des temples ouverts et publics, sans plus de salles secrètes réservées à des initiés. Les vieilles idoles perdent leurs mystères et n’ont plus d’autre réalité que leur apparence. La lumière grecque – que mon prof de philo disait être à l’initiative de la clarté philosophique – chassait l’obscurité, l’obscurantisme et les obscurs complots. Les associations purement religieuses fondées sur le secret et dont le but est de faire son salut personnel prennent le relai, mais en marge, indépendamment de l’ordre social. Les philosophes ont alors un rôle ambigu, entre l’élitisme de n’enseigner qu’à quelques disciples choisis et aimés, et les débats publics qui sont la seule façon de se qualifier pour diriger la cité. Apollon ou Dionysos ?

Les citoyens se conçoivent abstraitement comme interchangeables dans un système où la loi est l’équilibre et la norme l’égalité (isonomia). A noter que les esclaves et les métèques sont exclus du statut de citoyen, sauf à le devenir par leurs mérites pour la cité. Le hoplite ne connaît plus le combat singulier et la gloire personnelle (eris) mais la bataille en rang et la discipline dans le groupe (philia). Les grands guerriers nus gaulois n’ont pas connu cet enrôlement collectif, ni la société celtique l’objectivation des règles par l’écriture – ce pourquoi ils n’ont pas survécu à la puissance romaine organisée. L’idéal de comportement grec devient la réserve et la retenue qui effacent les différences de mœurs et de conditions entre les citoyens dans le but de les unir comme une seule famille.

Le cosmos humain s’organise autrement qu’avant. La cité entre en crise en raison de la poussée démographique qui fait rechercher par mer de nouvelles terres, du métal, et qui ouvre vers l’Orient dont le luxe séduit l’aristocratie. Naît alors une opposition entre les propriétaires fonciers qui concentrent la richesse et les paysans périphériques qui s’appauvrissent. L’argent remplace l’honneur, mais il ne comporte aucune limite et pousse à la démesure (hubris). C’est alors que, par contraste, nait l’idéal de juste milieu (sophrosyne), un équilibre social de classe moyenne incarné par le législateur Solon. La justice lui apparaît comme un ordre naturel se réglant de lui-même, dont le désordre n’est dû qu’à l’hubris personnel. L’idéal libéral en est la continuation historique, les vices humains devant être disciplinés et les écarts corrigés par la loi, l’Etat arbitre définissant les règles communes. Les affects (humos) se doivent, en Grèce ancienne, d’être disciplinés par la raison.

L’égalité géométrique de proportions (isotes) conduit à une cité harmonieuse si chacun est à sa place et a le pouvoir que lui confère sa vertu : le mérite est ici moral et pas uniquement intellectuel. L’homme grec est total, incluant volonté, courage et caractère en plus des capacités cérébrales – l’intelligence est la logique mais aussi la ruse (metis). Vers 680 avant notre ère apparaît la monnaie d’Etat, substituant à l’ancienne image affective l’abstraction de la nomisma, un étalon social de valeur pour égaliser les échanges.

Au VIe siècle avant naît un mode de réflexion neuf avec Thalès, Anaximandre, Anaximène : le divin et le monde font partie d’une même nature (physis) ; l’origine et l’ordre du monde ne sont plus la souveraineté d’une puissance magique mais une question explicitement posée, susceptible de quête scientifique et de débat public. Les religions du Livre reviendront sur cette avancée de la pensée. Pour les Grecs, il existe une profonde analogie de structure entre l’espace institutionnel humain et l’espace physique naturel. Platon avait fait graver au fronton de son académie cette maxime : « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». L’univers est connaissable car il est mathématique et l’intelligence peut appréhender sa logique, même si elle reste limitée face à l’incommensurable de l’univers. Et si homo sapiens est homo politicus (zoon politicon en grec), c’est que la raison est d’essence politique : elle n’est pas purement individuelle et ne progresse que par le débat ouvert ; elle ne se soumet en tout cas pas au diktat d’un prétendu divin que ses interprètes autolégitimés captent pour assurer leur pouvoir !

Ces origines grecques nous font mesurer aujourd’hui combien le balancement est éternel entre le fusionnel et le rationnel, l’autorité d’un seul par la bouche duquel parlent les dieux et l’autorité collective construite par l’approbation de la majorité aux règles communes après débat public et transparent. Nous n’en sommes pas sortis : les forces tirent aujourd’hui sur le repli, l’abandon au plus fort, la protection royale ; elles rejettent la curiosité et l’exploration, la discipline et la construction de soi, la participation démocratique. Communauté ou société ? L’éternel combat des Doriens modernes contre l’ancien régime achéen.

Relire ce petit livre d’anthropologie historique est un bonheur pour penser l’essentiel.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, 1962, PUF 2013, 156 pages, €10.00

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Svetislav Basara, Guide de Mongolie

Basara est serbe et écrivain de l’absurde. Quoi d’étonnant dans un ex-pays socialiste où le seul rêve autorisé, parce que matérialiste, est la vodka produite en abondance ? La littérature, c’est louche, surtout lorsqu’elle parle du sexe et des profondeurs désespérées de l’âme. Tout doit être rectifié pour aboutir à la réalité positiviste. Un ami suicidé l’envoie en Mongolie à sa place pour y écrire un guide. N’est-ce pas le prétexte à une rêverie sur l’extrême-orient des agences de voyage ? Fantasmer ce pays perdu et isolé, malheureusement contaminé par le socialisme soviétique au point de fusiller un météorologue pour n’avoir pas su planifier le temps, et de brûler une sorcière parce qu’elle évoque des choses qu’on esprit communiste ne peut pas voir.

Il y a du surréalisme dans ce roman onirique qui dérive aux franges du réel. De l’humour aussi, cette politesse du désespoir ainsi qu’on dit. D’un prêtre rencontré à la messe pour le suicidé (première absurdité), il dit : « Je crois qu’il aurait mieux valu qu’il eût été empalé, tant je déteste ce siècle des lumières. Cette époque anémiée où tout est exploré, dévoilé, éclairci. Or on sait bien que les choses qui comptent sont cachées dans les ténèbres » p.12. La dérive des Lumières a été le rationalisme, dont le socialisme est la traduction politique technocratique. Trop de socialisme incite au mysticisme, et pourtant : « C’est à la tradition bouddhiste que l’on doit la réussite spectaculaire de la doctrine communiste en Mongolie. Que de points communs : le déni des dieux, le sous-développement et l’indifférence pour les choses de ce monde, le mépris pour le laxisme démocratique » p.31. Délicieux, n’est-ce pas ?

L’auteur songe à cette fille qu’il voyait de sa fenêtre chaque soir, étant enfant. Elle se promenait dans sa chambre sans rideaux – toute nue. Par association d’idées, le voilà à chercher un bordel à Oulan-Bator, capitale mongole. Ils sont déguisés en poissonnerie et se tiennent dans l’arrière-salle. « Même en Europe occidentale un préjugé veut qu’il n’y ait pas de bordels dans les pays communistes. C’est absolument faux. Il y en a dans tous. Ou plutôt : il y en a et il n’y en a pas. Il y en a pour les étrangers, pas pour les indigènes. Non par souci de la santé et de la morale de la population autochtone – les communistes et la morale ! – mais parce que les gouvernants communistes ne permettent aucun plaisir à leurs sujets ; ils les obligent à se masturber, à se cogner la tête contre le mur, à violer, à voir leur moelle épinière se dessécher, à sombrer dans la délinquance juvénile, pour la seule raison que les types débilités et frustrés se laissent plus facilement manipuler » p.36.

Ah, le socialisme « avancé » du père Brejnev ! « Ce monde est horrible précisément parce que personne ne laisse personne en paix, que nous sommes tous, au plus profond de nous-mêmes, des tyrans et des réformateurs, pour parler sans détours : chacun de nous a la folle idée de refaire le monde – ni plus ni moins – conformément à ses opinions et à ses besoins. L’ampleur du mal que telle ou telle personne va pouvoir faire autour d’elle ne dépend que de ses aptitudes et des caprices du sort » p.49. On comprend mieux pourquoi les pays de l’est sont plus attirés par le libéralisme que par la social-démocratie : ils en ont soupé du caporalisme d’Etat. On comprend moins que les pays libéraux soient attirés par l’étatisme socialiste : ils sont lâches et flemmards et ont peur de la liberté, ils en appellent à papa l’Etat. Gilles et Jeanne associés le disent : je ne veux pas voter, je ne veux pas être représenté, je ne veux pas débattre – je veux seulement gueuler (et casser).

Rêve interdit, sexe frustré, embrigadement – ce ne sont pas les seuls maux du socialisme réel. Il y a encore l’activisme envieux de l’égalité. En témoigne Baïna-Bachta, bourgade serbe : « A l’époque de ma naissance, c’était un site nébuleux, un bourbier sur la rive droite de la Drina, l’endroit où le rêve d’une grande Serbie s’est pétrifié dans sa marche triomphale vers l’ouest. De ce bourbier émergeaient ici et là de petites maisons croulantes, bâties avec un tiers d’argile, un tiers de paille et un tiers de merde. Les demeures à deux étages d’avant-guerre étaient celles des ennemis du peuple, lesquels d’ordinaire n’étaient plus du nombre des vivants » p.93.

Alors le rêve autorisé revient sous la forme d’un Disneyland socialiste : le village Potemkine de la propagande. « Tout le monde connaît ces décors où sont peints des avions, des nymphes, de fastueux salons, tout ce qu’on voudra, avec des ouvertures où le modèle peut passer sa tête. De la même manière, dans les bureaux de propagande du Parti, les employés passent leur tête dans les ouvertures des décors voulus, puis les tirages sont distribués aux activistes, qui ont la prévenance de les mettre à disposition des historiens » p.96. Pourquoi, dès lors que l’on s’est libéré du socialisme, ne pas se réapproprier pour soi le rêve, se demande l’auteur ? Et de le privatiser en artiste, plongé dans un roman où le fil se perd, quelque part dans ce pays imaginaire qu’est devenu la Mongolie.

C’est assez étonnant pour être lu, très décalé par rapport aux pâmoisons narcissiques ou aux coulpes battues et rebattues de la plupart des écrivaillons français contemporains. Svetislav Basara rafraîchit notre regard sur le monde et secoue rudement les modes confortables d’Occident, telle une vodka citron : l’illustration judicieusement érigée en couverture !

Svetislav Basara, Guide de Mongolie, 1992 (traduit du serbe), 10/18 2008, 131 pages, €1.03 occasion

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Démocratie athénienne

La démocratie directe est une tentation contemporaine face à la captation par une oligarchie de la démocratie représentative. La démocratie antique athénienne apparaît comme un exemple plus que la république romaine. Je me suis donc replongé dans les œuvres de Claude Mossé, agrégée d’histoire arrivée première en 1947 et qui a étudié sa vie durant la Grèce classique.

Elle note que la première inscription mentionnant un conseil populaire a été trouvée dans l’île de Chios, mais le système athénien est mieux connu. Il commence avec Clisthène en -508. Le peuple est divisé en 10 tribus territoriales comprenant chacune un district côtier, un campagnard et un urbain, préfigurant la répartition des sondages modernes. Le conseil populaire est la Boulé, 500 membres tirés au sort annuellement, soit 50 par tribu. L’assemblée est l’Ecclésia, réunion de tous les citoyens sur la colline de la Pnyx, quatre fois par prytanie (ces 36 jours durant lesquels les 50 boulés d’une tribu constituent le bureau permanent). Les magistratures sont tirées au sort comme aux États-Unis aujourd’hui et le cens exigible est abaissé, bien que payer l’impôt montre que l’on participe matériellement à l’entretien de la cité. Les magistrats sont les archontats ont une fonction judiciaire, au nombre de trois puis de neuf. Le collège des 10 stratèges est élu, il s’occupe de la politique générale, des activités militaires et de la politique extérieure. Les tribunaux populaires sont recrutés parmi les 6000 citoyens tirés au sort chaque année.

La politique est la querelle des factions et le procès politique plus que le compromis en apparaît à l’expérience la pièce maîtresse – ce sera pire à Rome sous Cicéron. Les procès du IVe siècle étaient surtout des querelles d’options entre reconstituer l’empire ou seulement assurer le ravitaillement de la cité. Périclès aurait institué une indemnité pour charges publiques contre son adversaire, mais cela n’enlève rien au fait qu’il a créé aussi les conditions d’établissement d’une véritable démocratie, même si son autorité était en fait quasi monarchique (à la de Gaulle) : il a été réélu stratège pendant 15 ans. En développant l’empire, Périclès assurait les salaires du démos. Les démagogues (qu’on appelle aujourd’hui populistes), de – 429 à -338 (défaite de Chéronée) avaient un ascendant certain sur les votes de l’assemblée mais défendaient globalement une politique qui servait les intérêts du démos (le peuple).

Le démos athénien a exercé une souveraineté effective, de façon absolue pour la politique proprement dite, et après consultation des spécialistes quand la décision était technique (comme les travaux publics la construction de navires). Après avoir été dûment informé, le démos prenait alors un choix qui était politique, tout comme le parlement actuel lorsqu’il consulte des experts ou demande des rapports à ses haut-fonctionnaires. Reste que, dans le système français, la tentation du gouvernement des experts sur le modèle saint-simonien, est constante – d’où l’intérêt des contrepouvoirs.

Mais il ne faut pas oublier qu’à Athènes seuls les citoyens mâles étaient appelés au vote sur l’agora – sans les femmes, les jeunes, les métèques ni les esclaves. Les aptes à voter représentaient environ 10 à 12 % de l’ensemble de la population et, sur ces 10 à 12 %, seulement 2 à 3 % venaient effectivement débattre et choisir, souvent les mêmes, des familles urbaines et intéressées par la politique de père en fils. La démocratie athénienne n’était donc pas idéale, même si ses règles le paraissent.

La composition sociale d’Athènes était fondée sur l’esclavage qui permettait aux citoyens de libérer une part de leur temps pour le service de la cité. Démocratie et esclavage paraissent donc liés, bien loin du mythe de l’égalité parfaite. Nous avons depuis remplacé l’esclavage par la machine, mais l’ouvrier ou l’employé qui travaille à plein temps est moins disposé à participer au débat citoyen que, par exemple, les retraités, les professions libérales ou les riches, qui peuvent choisir leur emploi du temps. Les paysans formaient les quatre cinquièmes du corps civique au début du IVe siècle athénien. Ils cultivaient eux-mêmes avec leurs esclaves et ne se rendaient à l’assemblée que si la question à débattre les concernait, ce qui n’était pas le cas la plupart du temps. Les artisans et petits commerçants formaient donc l’essentiel de ceux qui siégeaient. De condition modeste, les salaires publics apportaient un complément de revenu, ce qui montre qu’il faut aussi un certain niveau de vie pour participer à la vie démocratique. Les riches, enfin, se distinguaient par l’absence de nécessité du travail. Ils vivaient de leurs rentes, des domaines ou des ateliers qu’ils possédaient. Ils pouvaient consacrer l’essentiel de leur temps à la vie politique pour leur intérêt, leur gloire personnelle ou la représentation de leur lignée. Ils forment donc souvent, à Athènes comme de nos jours, l’essentiel du personnel politique.

Au Ve siècle avant, les riches et les pauvres trouvaient des satisfactions psychologiques et matérielles à l’empire athénien. La guerre du Péloponnèse a détruit des domaines paysans selon la tactique d’abandon de Périclès ; les paysans ont donc aspiré à la paix furent réticents à mener tout autre guerre. Les riches, par la perte de l’empire, ont dû soutenir de plus en plus les frais de guerre et des expéditions maritimes ; ils ont aspiré à la paix eux aussi et ont renoncé à l’empire. Seul le démos urbain souhaitera rétablir l’empire et l’emportera entre – 378 et – 356, rappelant que la démocratie plébiscitaire type 1793, des deux Napoléon, ou plus tard fasciste, est souvent expansionniste…

La rupture du consensus se fait lorsque la démocratie est perçue comme un régime de classe. Le mot démos a un double sens, à la fois l’ensemble du corps civique et aussi le petit peuple opposé aux notables – comme aujourd’hui. Cette rupture n’a porté à Athènes que sur la politique générale, le partage des terres – et l’abolition des dettes toujours associée à la fin de la démocratie. L’égalité était d’abord conçue comme une égalité politique et son principe ne mettait pas en cause le régime de la propriété.

Nous pouvons donc voir que la démocratie athénienne était loin de l’idéal participatif auquel nous avons envie de croire. Il n’y a jamais eu que très peu de citoyens prêts à participer constamment à la vie publique, et c’étaient en général ceux qui avaient un intérêt certain, psychologique, social ou matériel à le faire. Il apparaît dès lors vain de vouloir remplacer aujourd’hui la démocratie participative par la démocratie directe car le risque qu’une étroite minorité sans contrepouvoir remette en cause les droits et les libertés est réel.

Mais il est probablement nécessaire d’aménager la démocratie représentative en l’ouvrant par un renouvellement plus fréquent du personnel politique, de la doubler éventuellement d’une assemblée tirée au sort pour un temps limité pour débattre d’un sujet précis, et d’organiser des référendums réguliers portant sur des sujets matériels et sociaux. Sans oublier quand même que la France jacobine n’est pas la Suisse fédérale et qu’on ne dégage pas une opinion aussi facilement à 65 millions d’habitants qu’à 8. La démocratie directe est un mythe, sauf à la centraliser en la personne d’un seul homme plébiscité, aidé d’un parti organisé à ses ordres – ce qui parait le contraire même de « la démocratie » comme participation de tous.

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Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Raymond Aron se demande, en 1955, quel est l’opium des intellectuels. Sa réponse, à l’époque, est évidente : le marxisme, bien-sûr ! Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droitdelhommisme des bobos années 1990. L’opium qui monte aujourd’hui serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse et d’austérité chrétienne monastique ?

Toute ma génération est tombée dans le marxisme étant petit et certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. Les reconnaissables de cette espèce sont la gauche extrême balançant entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat. Les plus pervers ont inhibé tout changement au parti Socialiste, freinant des quatre fers dès qu’il s’est agi de réformisme mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Au fond, comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Avis aux Gilles et Jeanne qui croient rejouer 1848… et qui accoucheront peut-être de Napoléon avec la bénédiction et les algorithmes de Poutine.

Le marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui est resté longtemps le modèle du parti Communiste français avant de se réfugier dans les hautes sphères de l’intellocratie platonicienne à la Badiou. Il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos – et combien elle leur manque aujourd’hui qu’ils sont réduits à faire des ronds sur un point en braillant, sans articuler leurs revendications fiscalo-anarchistes. La pensée communiste avait pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Raymond Aron écrit : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion).

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre, largement inachevée, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les primaires. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés privilégiés, réaffirmé en congrès et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot (en témoigne le directeur de l’Humanité en faillite qui accuse… les autres et pas son positionnement), les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe) – même les attentats contre le musée juif de Bruxelles seraient l’œuvre du Mossad !…

Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Le marxisme dévoyé en communisme de parti est sorti de la critique pour agir comme une religion. Ce que disait déjà Aron il y a plus de soixante ans : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7). Marx n’est lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits inter-testamentaires d’Engels ou de Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste de ses prêtres, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait (sauf des gilets jaunes) ?

Mais il pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés, nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui adulent Castro et Chavez qui nous contrediront – ni les porteurs d’uniformes jaunes minés par les militants lepénistes.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent toujours à gauche, comme chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique, ou chez les gilets qui haïssent tous ceux qui parlent mieux et plus fort que les leurs…

Certes, ce pavé Aron de 1955 en trois parties (1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels) évoque des questions désormais passées, celles d’une époque portée au fanatisme après la lutte contre le nazisme. Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à la ringardise. La méthode est applicable aujourd’hui : la sociologie des intellos demeure plus que jamais et la critique de la croyance est éternelle.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, €10.20 e-book Kindle €10.99

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Egalité ou équité ?

Les gens confondent bien souvent les deux notions, dans une brume artistique née des lacunes de l’éducation. L’équité traite chacun selon ses particularités ; l’égalité traite tout le monde pareil. Dans un cas vous avez une attention, dans l’autre une globalisation.

Faut-il offrir à chaque personne ce qui lui est dû (équité) ou bien diluer l’offrande globale de façon arithmétique à part égale entre tous les sujets, les assujettis, les citoyens abstraits ? Il me semble que le « mouvement » des gilets jaunes s’inscrit dans cette confusion. L’Etat, dans sa grande abstraction, par la flemme de ses fonctionnaires décideurs et par le goût d’ouvrir le parapluie de la « neutralité », redistribue la manne de l’impôt sans tenir compte des particularités des ayants-droits. D’où le sentiment d’injustice de la plupart.

Les allègements d’impôt « pour la croissance » ont en effet été financés par la baisse des prestations « d’assistance » aux classes moyennes et populaires – qui arborent plus volontiers le gilet. Un article tout récent du sociologue Pierre Merle, paru dans La vie des idées, le montre bien. Si « les riches » payent plus sur leurs revenus, ils payent moins sur leur patrimoine – mais les épargnants modestes se voient laminés par le différé d’abolition de taxe d’habitation, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des dotations sociales, la non-compensation de l’inflation pour les retraites et pour le Livret A – et le mauvais prétexte de « l’écologie » pour surtaxer carburant, électricité et automobile.

L’Etat français redistribue plus que les autres et, dans les statistiques, l’inégalité entre les plus riches et les plus pauvres y est moins forte qu’ailleurs. Mieux, elle s’est moins accentuée qu’ailleurs sur la dernière décennie malgré la mondialisation, l’essor des technologies et la crise financière. Mais les statistiques mesurent une masse et une moyenne, pas la dispersion des cas individuels. Globalement tout va mieux ; pour chaque groupe, c’est moins sûr.

Surtout lorsque la classe « moyenne » voit que les impôts qu’elle paye s’alourdissent alors qu’elle bénéficie de services en baisse ;  que les revenus qu’elle tire de son travail ne permettent plus de faire progresser son patrimoine comme avant, en tout cas moins que la classe immédiatement supérieure des plus aisés sans être « riches ». Quant aux « vrais riches », les ex-millionnaires aujourd’hui milliardaires, l’écart se creuse mais ils sont infiniment peu nombreux. S’ils attisent l’envie (et font rêver), ils ne constituent pas des rivaux en société : ils ont le talent sportif, artistique ou d’invention – ou sont héritiers. La classe « moyenne » ne ressent pas la jalousie de la classe populaire pour ceux qui « ont » ; elle exprime plutôt le ressentiment de ne plus pouvoir accéder à l’espoir de devenir un peu plus riche elle-même par le travail et par l’épargne – ce moteur de la démocratie. Elle paye (en proportion) autant d’impôts que les riches (qui en payent plus en volume) car les tranches d’imposition grimpent très vite, mais a besoin plus que les riches des services publics : écoles publiques, hôpitaux publics, transports publics, retraites publiques, aides publiques à l’emploi… Les vrais riches n’ont pas besoin de tout ça : ils peuvent se payer le privé.

D’où la rancœur de voir que « l’écologie » est un prétexte moral à leur faire encore plus payer de taxes sur leur mode de vie périphérique ou semi-urbain, sur la voiture, le chauffage, les vacances, les assurances obligatoires. La pression étatique les incite à quitter famille, campagne et pavillon pour rentrer en ville, où vivre en bobo sans voiture et en vélo, ayant peu d’enfant ou pas du tout en DINO (double income, no kids), prenant le TGV ou l’avion pour les congés et faisant livrer ses courses par Internet. Et ils n’ont pas leur mot à dire, le politiquement correct des intellos pilonnant les médias consentants pour déterminer le Modèle auquel se conformer. Les politiciens suivent le vent (comme d’habitude) et concoctent lois et règlements pour formater les comportements (bio, tri, transports électriques, patinettes et vélos n’importe où sur les trottoirs, à contresens des voies – mais 80 km/h sur les routes moyennes, interdiction progressive de tout diesel et des herbicides, taxe carbone, etc.). Le compte n’y est pas.

Dans cet égalitarisme, il semble y avoir des gens (les urbains hédonistes des métropoles) plus égaux que les autres devant la loi (uniforme partout et pour tous). Ce ne sont pas « les pauvres » qui endossent le gilet jaune : eux habitent les taudis des villes ou les cités des banlieues, ils ont des aides sociales et pas d’impôts. Ce sont les classes moyennes, surtout inférieures, qui ont la hantise de déchoir de leur position sociale et régresser, qui manifestent. Le terreau du populisme, terme générique qui englobe les volontés de « changer de voie » d’extrême-gauche et d’extrême-droite – mais dont on voit aujourd’hui, selon les enquêtes de terrain, que l’aspect conservateur, « réactionnaire », porté à droite, l’emporte sur le reste. En cas de « crise », le réflexe est de se protéger : ce qui fit il y a moins d’un siècle le lit du fascisme. Il ne faut pas avoir peur du mot : il faut examiner les faits.

Un « grand » débat national changera-t-il les choses ? Il permettra d’éclairer, de parler, d’approfondir – à condition d’y participer. Permettra-t-il d’adapter la redistribution, de corriger le « tout le monde pareil » et autre « je ne veux pas le savoir », typiques du traitement de masse de l’Administration à la française ?

Rien n’est moins sûr.

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Karl Marx par Raymond Aron 3 – les objections

Nous avons noté, au fil des notes, quelques objections qui venaient de l’observation des faits, méthode que Marx pratiquait assidûment et qu’il aurait goûtée. Raymond Aron avait ses propres objections, plus fondamentales, que nous présentons ci-après.

Il voit dans l’œuvre publiée de Karl Marx trois équivoques :

Différentes interprétations naissent des relations entre la philosophie et la sociologie de Marx.

Ce dernier est venu en premier de la philosophie, avant d’aborder la sociologie politique et enfin l’économie. Son analyse économique ne peut que se ressentir des prémisses nettement plus philosophiques que scientifiques. Notamment cette notion de « fin de l’Histoire » qui vient tout droit de Hegel. Si le sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation matérielle, pourquoi les interprétations des marxistes ou du prolétariat serait-elle plus « vraies » que d’autres ? L’individu est dans une situation contradictoire : comme citoyen il participe à l’Etat, c’est-à-dire à l’universalité ; mais comme membre de la société civile, il est enfermé dans des particularités. L’homme « total » serait celui capable de tout faire, pas mutilé par la division du travail mais aussi citoyen constamment mobilisé. Vouloir « résoudre » cette contradiction, n’est-ce pas participer à l’illusion totale de la Cité de Dieu selon (mode religieux) saint Augustin ou selon (mode laïc) Hegel ? Avec les dérives connues en 1793 puis dans la Russie de Lénine ?

Le travail est considéré par Marx comme essence de l’homme (à la suite de la Bible, punition d’Adam et Eve chassés du Paradis – ce qui n’a rien de “scientifique”). Mais au lieu que le travail soit l’expression de l’homme lui-même, tout entier, il se voit dégradé en instrument, en moyen de vivre, par la division du travail capitaliste. L’idéal de Marx serait-il celui de l’artisan – qui accomplit tout le processus de production ? Auquel cas, cette vision issue de la philosophie romantique allemande (et reprise par nombre d’écologistes d’aujourd’hui), serait bien passéiste, inadaptée au monde complexe de la technique. Une autre interprétation ne verrait l’homme vraiment libre qu’en dehors du travail (d’où le tropisme social-démocrate de réduire les heures légales). Mais la simple substitution d’un mode de propriété à un autre réduit-elle l’aliénation ? L’expérience des régimes socialistes réels prouve bien que non.

Quelle est donc la nature de la loi historique ? Pour certains, les objectivistes, l’histoire doit se réaliser, donc le régime capitaliste est condamné à terme – mais on ne sait ni quand ni comment. Pour d’autres, les dialectiques, le monde historique et la conscience qu’on en a sont en interactions. Les intellectuels (Sartre, Merleau-Ponty) ou les caciques du parti Communiste (à la suite de Lénine) se veulent l’avant-garde qui fait prendre conscience des conditions du réel et permet de le changer. Mais cette dernière conception « laisse sans réponse la question : comment déterminer l’interprétation globale, totale et vraie ? Si tout sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation, pourquoi l’interprétation des marxistes ou du prolétariat est-elle vraie ? Pourquoi est-elle totale ? ». Lénine a résolu la question à sa façon : par le droit du plus fort. Le « je suis au pouvoir, donc j’ai raison » a été le tropisme de tous les gouvernements socialistes, même non communistes. En témoigne cet aveu d’André Laignel, député mitterrandiste en 1981 : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires. » Ce qui n’a rien de démocratique, encore moins de « scientifique ».

Il y a justement contradiction entre la pensée de Marx qui se veut « scientifique » et ses impératifs tels que l’action révolutionnaire. Doit-on l’interpréter selon Kant, distinguant la loi scientifique de l’impératif moral ? En ce cas, vouloir le socialisme n’aurait rien de scientifique mais tout de philosophique. Ou interpréter selon le monisme total de Hegel (qui l’a emporté chez les épigones de Marx) ? Auquel cas, le sujet qui comprend l’histoire est engagé dans l’histoire elle-même et conduit, par une dialectique nécessaire, à la volonté de changer la société. Mais la dialectique a des ratés : la longévité des caciques du parti qui s’accrochent au pouvoir : Brejnev, Mao, Castro, Poutine… La dialectique se réduirait-elle à la biologie, le choix n’étant ouvert que par la mort des vieux ?

Différentes interprétations naissent selon les définitions plus ou moins dogmatiques que l’on donne aux notions marxistes.

Par exemple, la superstructure (les institutions, le droit, l’idéologie) est-elle « déterminée » ou « conditionnée » par l’infrastructure (l’économie et les rapports de production) ? Un conditionnement n’est pas un déterminisme et la plus ou moins grande contrainte peut ouvrir des « champs de force » où la discipline trouve une certaine autonomie par rapport à ses déterminants (ce fut le terrain de chasse privilégié de Bourdieu).

L’assimilation entre une bourgeoisie développant des forces de production à l’intérieur de la société féodale et un prolétariat développant des forces de production à l’intérieur de la société bourgeoise est sociologiquement fausse : la bourgeoisie sous les aristocrates était une minorité exerçant des fonctions sociales nouvelles (notamment industrielles et commerçantes, que les aristocrates ne pouvaient exercer sans déroger à leur honneur) ; le prolétariat est une majorité (pas une minorité) et ne crée aucune force de production nouvelle (ce sont toujours les éduqués – donc « bourgeois » selon le classement marxiste – qui en créent).

Différentes interprétations naissent des relations entre économie et sociologie.

L’influence de la tradition philosophique allemande sur la société est forte chez Marx. Hégélien repenti, Marx reste conditionné par le cadre rationaliste, hiérarchique et finaliste de cette conception du monde. « Le problème philosophico-historique originaire de la pensée de Marx sera donc de savoir à quelles conditions le cours de l’histoire peut réaliser la vocation de l’homme telle que l’a pensée la philosophie hégélienne. » Le devenir de l’histoire a pour Marx une fin (sortir l’homme de son aliénation), mais cette finalité n’est en rien inscrite dans le mouvement matériel de l’histoire. Celle-ci est en effet conditionnée par les rapports des hommes entre eux, dont l’économie est la base. Aucune économie amenée à privilégier la croissance ne peut donner aux travailleurs la totalité de la valeur qu’ils produisent : ce serait en défaveur de l’investissement et des capitaux aventureux qui soutiennent l’innovation. Il y a donc plus critique morale (comment partager le gâteau) et finalité quasi religieuse (la fin de l’histoire pour cause de baisse tendancielle – non prouvée – du taux de profit) qu’analyse scientifique de l’économie. Reste l’économie de non-croissance (adulée des écolos) – soit la simple gestion de l’existant. Mais alors, quid des exaspérations des groupes d’intérêt pour partager un gâteau cette fois limité ? Ce serait la guerre de tous contre tous, la loi du plus fort, le giletjaunisme exacerbé des déclassés marginalisés – en bref du pur Hobbes – bien loin de la générosité désaliénante de Marx…

Le problème des relations entre régimes politiques et régimes économique : « A mon sens, c’est surtout sur ce point que la sociologie de Marx est la plus vulnérable à la critique », écrit Raymond Aron. L’Etat est considéré comme l’instrument de domination d’une classe. Entre la société antagoniste et la société non antagoniste future s’interpose la dictature du prolétariat, « dernière classe » de l’histoire. Mais deux représentations existent chez Marx : 1/ la tradition jacobine où le pouvoir absolu appartient au parti des masses (ce que voudrait bien Mélenchon et certains gilets jaunes), et 2/ l’expérience de la Commune de Paris qui a beaucoup séduit Marx comme disparition de l’Etat centralisé. Or l’Etat n’est pas amené à disparaître dans les grandes sociétés complexes. Les associations libres ou les soviets ne sont pas au niveau requis pour administrer les échanges mondiaux, les pandémies, les négociations sur le climat et ainsi de suite. Une forme d’Etat subsistera forcément, alors subsisteront aussi des antagonismes entre groupes d’intérêts en compétition pour le pouvoir. C’est ce qui s’est toujours passé sous les régimes socialistes réels (dont le soviétique). « Un type d’antagonismes disparaît, non tous les antagonismes possibles. » L’ordre politique ne peut donc être réduit à l’ordre économique car le problème de la politique est de déterminer QUI gouverne, comment choisir les gouvernants et comment le pouvoir est exécuté et contrôlé.

Marx « a tendance à penser qu’une classe ne peut pas voir le monde autrement qu’en fonction de sa propre situation. » Il s’agit pour lui d’une conscience fausse. Comment dépasser, alors, cette conscience bornée pour accéder à l’universel de la science et de la vérité ? Pourquoi une idéologie – fût-elle marxiste – pourrait-elle être supérieure à une autre ? Contrairement aux marxistes (il n’est pas sûr que Marx ait pensé de cette façon), il importe de ne pas réduire toutes les significations. Toute façon de penser n’est pas « de classe » : le savoir scientifique ou la création artistique, contrairement à ce qu’affirment les brouillons de Marx, transcendent leur contenu de classe. La science est valable pour tout le monde et il n’y a que Staline avec son Lyssenko qui ait cru que l’idéologie suffisait à changer volontairement les lois de la nature.

Pour Raymond Aron, il y a eu trois grandes crises de la pensée marxiste :

  1. Le révisionnisme de la social-démocratie allemande avec Edouard Bernstein. Il affirmait que les antagonismes de classe ne s’exaspéraient pas, que les concentrations capitalistes ne se produisaient ni aussi vite ni aussi complètement que prévu, et que la dialectique historique n’avait pas la complaisance de réaliser la révolution.
  2. Le bolchevisme de Lénine a forcé l’histoire en Russie par un coup de main de quelques-uns. Il a donc proclamé sa victoire comme une révolution prolétarienne pour s’en justifier. Mais le pouvoir issu de ce coup de force est-il une dictature DU prolétariat ou SUR le prolétariat ? Le pouvoir du parti peut-il être le pouvoir « du prolétariat » – quand elle a lieu dans un pays non-industrialisé où les prolétaires sont une toute petite minorité ? A l’inverse, dans les pays développés où le prolétariat est majoritaire, c’est une nette tendance à la social-démocratie qui s’est dégagée – pas la dictature de classe (Allemagne, Scandinavie, Angleterre, etc.).
  3. La social-démocratie scandinave ou britannique est-elle un moyen terme entre une société libérale et une société socialiste totalitaire ? Grande question technocratique des années 1960, vers laquelle penchait Raymond Aron. Elle est aujourd’hui en crise en raison des prédations de la finance, égoïsme puissant. Réalise-t-elle ce que Marx aurait voulu ?

Personne ne peut répondre pour lui, et lui n’a pas de réponse dans ses œuvres pour notre siècle. Ses analyses des situations concrètes restent incomparables (‘Le 18 Brumaire’ par exemple) et trouvent encore leur application aujourd’hui (la loi Hadopi). Mais sa théorie philosophique sur l’histoire n’est qu’une croyance, dont les tentatives d’applications forcées ont été un échec humainement terrible (combien de millions de morts en URSS sous Staline, en Chine sous Mao, au Cambodge sous Pol Pot, en Corée du nord sous Kim Il Sung, à Cuba sous Castro ?).

Un demi-siècle après Raymond Aron, nous pouvons ajouter une quatrième crise de la pensée marxiste : la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS. Si les dissidents des années 1960 et 70 étaient surtout des contre-exemples pour les intellectuels et les bobos, le vote massif avec leurs pieds en 1989 des Allemands de l’est – cette « vitrine du socialisme avancé » – a touché le populaire en profondeur. Le marxisme politique a clairement échoué. Il reste à son étiage habituel en démocratie, entre 3% (en France) et 20% (en Russie) selon les nostalgies.

Le socialisme est un idéal politique, discutable démocratiquement : il n’a rien de scientifique. L’économie ne détermine pas complètement la politique. Ne pas le comprendre empêche d’analyser les réalités. Le socialisme français devrait quitter les gloses marxistes pour retrouver ses racines : elles datent de 1789 et sont politiquement libérales. Monique Canto-Sperber avait fort bien analysé ces origines du socialisme d’avant dérive totalitaire, dans ‘Les règles de la liberté’. Par tabou idéologique venu d’une gauche infantile, crispée sur ses zacquis idéologiques (et qui en crève), ce livre n’a pas été réédité. Pas de quoi livre ultérieur, ‘Le libéralisme et la gauche’, regauchise son propos tout en masquant les idées sous le jargon, il est moins convainquant que le précédent.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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Karl Marx par Raymond Aron 2 – le Capital

Marx est, selon Raymond Aron, « avant tout l’auteur du Capital », dont seul le Livre premier a été publié par lui (les deux autres sont restés des brouillons inachevés, publiés ensuite par Engels). Partant de la philosophie, passant par la sociologie politique, Marx se veut économiste scientifique héritier du courant anglais. Les lois économiques capitalistes ne sont pas pour lui universelles mais liées à un régime économique particulier. Tout régime économique ne peut être pris qu’en regard de sa structure sociale, insérée dans l’histoire (Marx est ici héritier du rationalisme de Hegel).

L’essence du capitalisme est la recherche du profit avant tout. La raison à cela est qu’il est fondé sur la propriété privée des moyens de production et qu’il incite à l’appât du gain.

Elevons ici une objection (que Raymond Aron, pris dans l’ambiance unanimiste de son temps, ne formule pas) : Marx fond en un seul concept capitalisme et régime de domination politique fondé sur l’économie. C’est sa méthode philosophique d’embrasser le tout, mais un analyste scientifique se doit de distinguer l’outil de son utilisation – et la philosophie n’est pas « scientifique ». Le capitalisme au sens strict est une méthode de gestion efficace qui consiste à produire le plus et le mieux avec le moins en capital, en matière et en compétences. L’origine du capital et l’appropriation du profit ne sont pas du ressort de cet outil d’efficacité. Marx appelle ‘capitalisme’ l’outil et son usage, ce qui n’est pas scientifique. C’est l’idéologie libérale, qui est celle de la bourgeoisie, qui fait du désir individuel la mesure de toute chose, donc de la propriété privée du capital et de l’incitation du profit un « bien ». Rien n’empêcherait un groupe associatif, menés par une autre idéologie, par exemple le souci collectif écologique, de produire le mieux avec le moins – par souci d’empreinte humaine minimum sur l’environnement. Le capitalisme serait alors un outil utilisé pour d’autres fins que l’appropriation privée. Mais il demeurerait cette technique issue de la comptabilité (et qui remonte aux Etats antiques d’Asie pour raisons fiscales et militaires) de produire aux moindres coûts – sachant que tous les coûts sont à considérer (y compris humains et environnementaux).

Pour Marx, tout rapport d’échange de marchandises serait un rapport d’égalité. En revanche, quand l’échange est constitué d’argent (tout en portant sur in fine la marchandise), le rapport devient inégal, il recherche du surplus d’argent : le profit. Marx élabore donc une théorie de la valeur, une théorie du salaire et une théorie de la plus-value.

  • La valeur de la marchandise serait proportionnelle à la quantité de travail nécessaire à la produire, tout en oscillant selon l’offre et la demande.
  • La valeur du travail se mesurerait comme toute marchandise. Le salaire est un minimum vital qui varie suivant les époques (les marchandises dont on a besoin pour survivre), avec un aspect social et psychologique (relatif au niveau de vie acceptable et au souci de tenir son rang dans son milieu).
  • La plus-value serait la quantité de travail non payée aux salariés, captée par l’entrepreneur, pour payer l’Etat, ses actionnaires et lui-même, après la rémunération des employés, des impôts et des investissements de production et d’innovation. Le ratio plus-value/valeur ajoutée mesurerait le « taux d’exploitation ». Il y a hausse de la plus-value quand la durée du travail ou l’intensité du travail (la productivité) augmente sans que les salaires bougent.

Comme le taux de profit est remis en cause par la concurrence, le moteur du capitalisme est l’innovation. Elle permet de produire plus avec moins et reconstitue, pour le temps limité du brevet, un monopole hors d’atteinte de la concurrence.

Ici s’arrête le Livre premier du Capital’, seul publié par Marx lui-même. Les Livres 2 et 3 l’ont été par Engels sur les brouillons de Marx et contiennent nombre de contradictions. Marx y esquisse une théorie macro-économique sur l’innovation, une théorie des crises cycliques fondée sur la concurrence, une théorie sur le devenir du régime économique capitaliste fondée sur la baisse tendancielle du taux de profit. La concurrence permanente oblige à innover pour être toujours en avance d’un potentiel de profit. Mais le rattrapage des concurrents exige d’être plus compétitif, donc de prélever une plus-value croissante sur la part ajustable des coûts que sont les salaires. La baisse du pouvoir d’achat engendre surproduction, ce qui aboutit aux récessions périodiques où les faillites permettent d’assainir le paysage des producteurs. Marx théorise une baisse tendancielle du taux profit qui devrait aboutir à la paupérisation croissante du plus grand nombre, ce qui inciterait à changer de régime par une révolution. Ce qui n’est pas avéré depuis qu’il l’a écrit.

Depuis un siècle et demi que cette théorie a vu le jour, aucune révolution politique ne s’est produite pour ces motifs. Au contraire, le régime d’efficacité capitaliste a été employé comme outil avec succès par des régimes non libéraux (parti communiste chinois, Etats jacobins ou dictatures éclairées). Ce qui a permis aux pays « sous-développés » de devenir « en développement » avant d’être désormais clairement « émergents ». Ce n’est pas à une paupérisation croissante que l’on assiste dans le monde entier mais à une hausse générale du niveau de vie. Il ne subsiste des poches de pauvretés que là où l’outil d’efficacité capitaliste n’est justement pas employé : Cuba socialiste, Corée du nord social-dictature, chefferies africaines en guerre permanente, régimes claniques du Moyen Orient et de Russie. Raymond Aron, avec les exemples qu’il avait en 1967, écrivait qu’il n’y avait aucune « démonstration concluante de l’autodestruction du capitalisme ».

Il ne reste que des raisons morales théoriques, prolétarisation et paupérisation, qui ne sont ni « scientifiques », ni même économiques, mais philosophiques et politiques. Que la collectivité régule les égoïsmes et que les groupes sociaux revendiquent une part du gâteau, c’est la démocratie (idéal philosophique) et toute la politique des groupes d’intérêts (réel pratique) : qu’y aurait-il de « scientifique » en cela ? Comment pourrait-on en déduire une « loi de l’Histoire » déterministe ? Marx partageait avec Ricardo l’idée (archaïque, propre aux sociétés paysannes) que plus le niveau de vie augmente, plus le taux de natalité augmente. La réalité sociale, depuis lors, va exactement à l’inverse : plus le niveau de vie augmente, plus les couples règlent leur nombre d’enfants vers l’équilibre de reproduction, autour de deux enfants par femme. Et cela dans le monde entier, quelle que soit la culture ou la religion : voir l’excellent livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations

La crise récente, issue de la spéculation et des mauvaises politiques de contrôle des Etats, change l’idéologie dominante ; elle ne change en rien l’outil capitalisme. Il s’agit toujours – et plus que jamais pour des raisons de rareté des ressources et des compétences humaines – de produire le plus efficacement possible (le plus et le mieux avec le moins), ce que seul l’outil capitalisme sait bien faire. En revanche, le libéralisme se reprendra des dérives égoïstes propres à sa version anglo-saxonne pour retrouver ses racines plus communautaires d’Europe occidentale, du Japon ou de l’Inde.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00 

Karl Marx, Le Capital livre 1, Folio essais 2008, 1056 pages, €12.10

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Karl Marx par Raymond Aron 1 – le Manifeste

Qui veut comprendre les idées de Marx doit quitter le fatras des gloses et exégèses marxistes qui ont embrumé l’œuvre : Marx n’était pas marxiste. Pour cela, l’analyse rigoureuse et claire de Raymond Aron reste inégalée. En 76 pages denses d’un ouvrage plus vaste, Les étapes de la pensée sociologique’, le lecteur aura une idée précise de la pensée de Marx. Nous l’examinerons sur trois notes.

Chacun a tiré le philosophe à soi pour justifier ses ambitions politiciennes ou prendre le pouvoir. Raymond Aron écrit fort justement : « S’il n’y avait pas des millions de marxistes, personne ne douterait de ce qu’ont été les idées directrices de Marx ». Castro, Mao ou Staline sont-ils vraiment les héritiers de Marx ? Karl, intellectuel petit-bourgeois allemand, a-t-il prôné la dictature d’un seul et le culte de la personnalité au nom des Lois de l’Histoire que lui-même aurait découvertes ? C’est faire la part belle aux théories du Complot, tirer le juif Marx vers la Kabbale et l’interprétation ésotérique du monde, en faire le grand maître d’une future domination du monde. Or Marx n’était pas religieux, encore moins sioniste. Il était avant tout observateur de son époque, préoccupé d’analyser la réalité des rapports entre les hommes. Ces rapports sont humains, politiques, économiques. Marx était de son temps et ce n’était ni l’avenir ni le passé qui l’intéressaient, mais bel et bien le présent. Pour Raymond Aron, Karl Marx « est d’abord et avant tout le sociologue et l’économiste du régime capitaliste. » L’avenir reste à tout moment de l’histoire à créer, à imaginer, à inventer. Contre les croyants du diamat (matérialisme dialectique en russe léniniste) ou contre les illuminés des gauches radicales (qui sévissaient déjà de son temps), Marx « n’avait pas de représentation précise de ce que serait le régime socialiste ».

Althusser a cru « refonder » le marxisme en réévaluant les écrits de jeunesse. Il a surtout replacé Marx dans son contexte intellectuel : celui d’un philosophe d’abord proche de Hegel avant de s’en détacher par mutation, quittant le déterminisme de l’Histoire (comme avatar des religions du Livre) pour analyser les rapports de force sous-jacents à la réalité humaine du présent. Ce pourquoi Marx a été meilleur journaliste que philosophe et meilleur analyste économique qu’inspirateur politique. Attention aux contresens : « Les thèmes de la pensée de Marx sont simples et faussement clairs. (…) Chacun peut y trouver ce qu’il veut ». Pourquoi ? Parce que, « par rapport aux sociologies dites objectives d’aujourd’hui, c’était un prophète et un homme d’action en même temps qu’un savant ». D’où les dérives d’ordre « religieux » qui ont eu cours après la mort de Marx. Raymond Aron considère que les écrits de jeunesse aident à la compréhension de l’œuvre mais qu’ils n’en sont pas l’essence. Sa méthode d’analyse est la suivante : « Je me référerai essentiellement aux écrits que Marx a publiés et qu’il a toujours considéré comme l’expression principale de sa pensée ».

Le ‘Manifeste communiste’ est une brochure de propagande, pas une œuvre scientifique, mais elle est fondée sur les recherches de Marx. L’idée principale est que la lutte des classes est le moteur d’évolution des sociétés. La nature essentielle des sociétés modernes est dans le conflit entre ouvriers et entrepreneurs, ressort pour lui du mouvement historique. La bourgeoisie du XIXe siècle maintient son pouvoir en révolutionnant en permanence les instruments de production, réaffirmant à chaque fois sa force dans les rapports sociaux qui en sont la conséquence :

  1. Il y a contradiction entre forces et rapports de production. Les moyens de production sont plus puissants mais les rapports de propriété et de répartition des revenus ne changent pas au même rythme.
  2. Il y a contradiction entre production des richesses et misère du plus grand nombre. D’où les crises révolutionnaires périodiques qui devraient aboutir un jour à la dernière classe sociale, majoritaire, qui réalisera l’égalité parfaite de toute l’humanité.
  3. Quand les antagonismes de classe auront disparu, le pouvoir perdra son aspect politique, qui est l’organisation d’une classe pour dominer. Le pouvoir deviendra alors associatif, « communiste ».

On mesure combien ce Manifeste théorique a peu à voir avec les régimes socialistes qui se sont instaurés par la suite en son nom… Les moyens de production ont augmenté en URSS mais ont vite touché aux limites de la bureaucratie, ce qui n’a pas entraîné un meilleur niveau de vie après la toute première industrialisation. La misère générale égalitaire n’a pas été « préférée » aux inégalités des pays capitalistes puisque, dès que le Mur est tombé, des millions de gens de l’Est se sont précipités à l’Ouest. Les antagonismes de classe étaient loin d’avoir disparus dans les régimes socialistes : on avait simplement remplacé la bourgeoisie par la caste du Parti. Elle dominait plus strictement et vivait bien mieux que la bourgeoisie des pays capitalistes. Le pouvoir n’était absolument pas devenu associatif, ni même participatif, au contraire : c’était la plus évidente dictature. Cuba, la Corée nord et encore la Chine restent des fossiles de cette théorie communiste devenue réalité socialiste.

La théorie générale de la société réside, pour Marx, dans le matérialisme historique :

  1. Le degré de développement des forces productives détermine les rapports sociaux, indépendamment de la volonté des hommes.
  2. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, sur laquelle s’élèvent les divers édifices : juridique, politique et idéologique. L’idéologie justifie la domination comme l’existence détermine la conscience.
  3. Quand les rapports de propriété, les lois ou les idées, entrent en contradiction avec le développement des forces productives, ces rapports deviennent des entraves et enclenchent des révolutions. Pensons aujourd’hui au développement de l’Internet, en contradiction avec la rente des éditeurs de musique, de films et de livres, qui aboutit à la réaction de la loi Hadopi… et à la réaction des gilets jaunes, très petite bourgeoisie qui se voit déclassée et reléguée aux provinces.
  4. La nécessité historique est portée par une seule classe à chaque époque, mais ce n’est pas la conscience qui force la réalité. C’est la réalité des forces de production et des rapports sociaux induits qui détermine la conscience d’une époque. « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir. » Mais encore faut-il en prendre conscience et que la classe amenée à révolutionner la société se constitue en pouvoir – ce qui est bien loin d’être le cas du sac à patates des gilets jeunes.
  5. Marx énumère les étapes de l’histoire humaine d’après les régimes économiques : soumission d’Etat asiatique, esclavage de classe antique, servage féodal, salariat bourgeois. Seul « le socialisme » mettrait fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il s’agit, pour Marx, d’exploitation économique. Si elle disparaît, elle doit permettre l’émancipation politique. Or les régimes socialistes réels ont conservé l’exploitation politique via les Etats, qui demeurent des contraintes collectives non négociées par de libres associations.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, 18.00 e-book Kindle €12.99 

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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La France vire-t-elle fasciste ?

Comme après la crise boursière des années 1930, vite devenue financière, économique et sociale, la crise boursière des années post-2008, vite devenue financière, économique et sociale, suit son cours. La dernière étape est inévitablement politique. Comme dans les années 30, le populisme un peu partout dans le monde occidental développe ses outrances, ses naïvetés et ses mensonges intéressés. Cela a abouti hier à Mussolini en Italie, à Hitler en Allemagne, à d’autres régimes ou partis plus ou moins autoritaires en Europe (Franco en Espagne, Horthy en Hongrie, le rexisme en Belgique, Pétain et Laval en France…).

Et aujourd’hui ? L’histoire ne se répète jamais, sauf que le tempérament humain reste le même. Les « réactions » pavloviennes aux mêmes événements produisent des mêmes comportements malgré l’histoire qui enseigne, la culture qui progresse, les années qui passent. Ce qui est arrivé hier arrive donc aujourd’hui : la révolte antiparlementaire, anti-représentative, anti-élite, anticapitaliste, antilibérale, anti-étrangers ; la peur du déclassement culturel, la hantise de dégringoler l’échelle sociale, de payer trop d’impôts par rapport aux autres, de ne pas avoir sa part du gâteau redistributif, d’être exclu du petit rebond de prospérité après crise. Ce fut le cas en 1925 en Italie, en 1933 en Allemagne, en 1936 en Espagne, en 1940 en France…

Les classes moyennes et populaire s’unissent alors pour contester « le système » : dans les années 30 les petits capitalistes, artisans et commerçants, les petits fonctionnaires et les intellos mal reconnus, les ouvriers qualifiés déclassé par le lumpenprolétariat, les retraités grugés par les impôts, les paysans laminés par la distribution. Tous ont formé le terreau du fascisme, du nazisme, du franquisme, du pétainisme, du rexisme… Le Parti populaire français rivalisait avec le Rassemblement national populaire et Solidarité française pour contester le pouvoir et prôner la démission du gouvernement et l’instauration d’un plébiscite par appel direct au « peuple ».

La passion était l’Etat seul et ni les partis, ni les élites, ni les administrations : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ! » braillait Mussolini, ancien combattant et militant socialiste engagé devenu homme fort du fascisme naissant. Comme à l’école primaire, les gens primaires en appelaient au maître contre les frustrations dues aux copains plus habiles ou plus forts. L’Etat allait égaliser tout et tous, protéger la nation et « le peuple », nationaliser les profiteurs et rétablir les frontières contre les « étrangers » (tout en allant soumettre quelques pays nègres – comme l’Ethiopie – pour offrir de la promotion sociale aux incapables – mais blancs).

La revendication des frontières, de la France seule, l’égalitarisme jaloux et des impôts pour « les riches » reviennent aujourd’hui chez les fachos des ronds-points ; ils portent gilet jaune en guise de chemise noire, sauf que… manquent dans la France d’aujourd’hui les partis de masse et les hommes forts – machistes à la Poutine, Trump ou Bolsonaro. Cela fait une différence : si le terreau social est le même, la solution n’est pas trouvée.

Le fascisme voulait l’héroïsme contre l’égoïsme ; le gilet jaune étale son égoïsme (et moi ? et moi ? et moi ?), refusant toute organisation, programme ou porte-parole. Leur seul héroïsme consiste à tourner en rond – uniquement le samedi –  et à laisser casser les biens publics par des bandes couvées avec indulgence (ça fait du buzz à la télé). Tout patriotisme est absent, une seule revendication aussi vaine qu’inepte réussit seule à faire un semblant d’unanimité : « Macron démission ». Le président Macron, élu sans conteste en 2016, ne démissionnera pas. Alors quoi ?

Qui proposer à sa place ? La duccesse marinée en la peine, au casque chevelu décoloré pour faire propre aryen ? Le ducce du camion qui ne connait ni droit ni loi ? Le Dupont trop feignant pour vérifier ses affirmations avant de balancer un gros mensonge afin de Trumper son monde ? Quand ces matamores de ronds-points l’ouvrent, c’est pour se rendre ridicules. Faut-il écouter les leçons de démocratie de l’Italien arrivé par hasard au pouvoir contre l’immigration ? Le pays qui a inventé le fascisme tout comme la Russie qui a inventé stalinisme et goulag sont-ils vraiment des « modèles » pour la France ? Mélenchon se tait, ne voulant pas subir de sort de Karl Liebknecht ou de Rosa Luxembourg, tant les extrémistes de droite sont survoltés, jouant volontiers du couteau au Brésil ou en Pologne et menaçant « de mort » en France même les députés de la République. Le « socialisme » est inaudible, même si « Pépère » essaie de chevroter qu’un président ne devrait pas faire ça. L’opposition Wauquiez est aux abonnés absents, une hémorragie de militants centristes éclaircissent les rangs de « La » République (LR), sauf une poignée de sénateurs qui justifient leur fauteuil en creusant « l’affaire » des possibles dysfonctionnements de l’Elysée.

Alors qui, les gilets ? Un bon gros beauf tiré au sort ? Referait-on des élections présidentielles aujourd’hui, selon les sondages, ce serait… Macron qui repasserait : faute d’alternative crédible. Le problème avec le mouvement jaune est qu’il s’agit d’un agrégat sans lien autre que brailler ensemble et frire des merguez dans la grande fête « où l’on se parle » – pas d’un parti politique proposant un programme politique et des leaders politiques aptes à gouverner. Se sentir bien ensemble (un seul jour par semaine) ne fait pas un projet dans la durée. Un sac à patates, selon le mot de Marx, n’est pas une classe sociale consciente de ses intérêts.

Ce qui domine est l’anarchie. Ni Dieu, ni maître, ni Macron. Bon : et l’on se gère comment ? Par des référendums sur tout et n’importe quoi ? Par une mosaïque de revendications locales, tribales, minoritaires ? La juxtaposition des égoïsmes a-t-il jamais accouché d’un projet collectif ? On comprend sans peine pourquoi les gilets jaunes ne veulent surtout pas « participer » au grand débat : il est national et devra formuler des propositions de lois concrètes. Or ils sont bien incapables de s’élever au niveau de la nation (encore moins de l’Europe face aux géants du monde !), incapables de formuler des projets d’intérêt collectif autres que « Macron démission » et que « moi y’en a vouloir des sous » pour moi !

Ils se disent « apolitiques » ce qui est le signe, depuis Alain, d’un conservatisme qui ne propose aucun progrès. L’anarchisme de droite (à la Céline) est proche de l’extrême-droite mais refuse l’embrigadement (à la Brasillach) : il est une maladie infantile du fascisme, peut-on dire en paraphrasant Lénine. Seul le processus de brutalisation des années 1930, l’accoutumance à la violence verbale et physique – jusqu’aux menaces de mort – est préoccupant : il fait le lit du premier macho fort en gueule qui passera ramasser les miettes et les pétrira en parti puissant. Mélenchon aurait bien voulu jouer ce rôle, las ! l’époque est plutôt à droite et, sauf à virer Doriot (passé du communisme au fascisme d’un seul élan), peu de chance qu’il y arrive.

Le « mouvement » des gilets jaunes apparaît donc comme un geste, pas comme un acte ; comme une velléité, pas comme une volonté ; comme une jacquerie à prétexte fiscal, pas comme un projet pour le pays. Alors, non, la France ne vire pas fasciste. Pour le moment.

Les années 30 sur ce blog

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L’empire du je

Il y a dix ans, la crise financière mettait en lumière l’empire du jeu, la spéculation sur les prêts hypothécaires risqués, la virtuosité à dissimuler ces risques dans un emballage titrisé. Elle a abouti à la crise économique, puis sociale, puis politique que l’on connait – avec ses prolongements géopolitiques qui conduisent à la guerre… pour le moment commerciale. Nous vivons exactement le même schéma qu’en 1929, jusqu’à la guerre, mondiale en 1941. En sera-t-il de même en 2022, douze ans après 2008 ?

L’histoire ne se répète jamais mais elle réitère les schémas humains. Ce qui change sont les hommes, hier collectifs, aujourd’hui individualistes. L’empire du je a touché tout d’abord les traders et les affairistes qui se prenaient pour les tout-puissants : tel J6M – Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde – alias Jean-Marie Messier, Polytechnicien énarque et inspecteur des Finances devenu PDG de Vivendi de 1996 à 2002, conduisant le groupe au bord de la faillite ; ou Fabulous Fab, surnom que s’est donné lui-même Fabrice Tourre, Ecole centrale, Stanford, intoxiqué de maths et engagé aux crédits hypothécaires de Goldman Sachs pour vendre des produits dérivés à ses clients – « de la merde » écrit-il à sa copine – aujourd’hui professeur assistant au département Finance de la Copenhagen Business School après un doctorat d’économie à Chicago. Le je ne touchait encore il y a dix ans qu’une très étroite élite mondialisée, narcissique, vantarde et avide de gagner toujours plus.

Le je touche désormais les classes très moyennes qui habitent le périurbain pour cause de loyers trop chers en centre-ville et qui se sentent exclus de la prospérité induite par la globalisation, malgré leurs diplômes. Comme la situation économique, industrielle et de l’emploi s’améliore un peu en Europe et en France, c’est la grande clameur sur la mare aux grenouilles : Et moi ? et moi ? et moi ? « Avec ma vie, mon petit chez moi, mon mal de tête, mon point au foie », chantait Dutronc. C’était en 1966, cela ne fait que cinquante ans, mais Ducon a remplacé Dutronc en nature humaine de base : égoïsme, envie, pétoche.

Certes, il y a des raisons à l’anxiété du siècle – le monde change comme il a toujours fait et ceux qui rêvaient d’être maîtres du monde à leur petit niveau perdent vite pied. Les pays pauvres prennent leur essor et des emplois ; l’Etat-providence ne peut pas tout, il prélève trop d’impôts mais n’offre pas assez de services publics ; il demande aux gens de se prendre en main mais les infantilise jusque fort tard dans la vie – bien plus que dans les pays voisins, aux Etats-Unis ou au Japon – via la fameuse éducation à la française et les injonctions et interdits de toutes sortes : mangez cinq fruits et légumes par jour ! bougez ! buvez-éliminez ! mettez votre ceinture ! faites-vous vacciner ! 80 km/h sur toutes les routes partout en France ! Mais rien ne va jamais assez bien.

« Neuf cent millions de crève-la-faim. Et moi, et moi, et moi, avec mon régime végétarien »… Ailleurs, c’est mieux ? Dans la Chine de Xi avec ses camps de travail et sa peine de mort de masse ? Dans la Russie de Poutine où toute manifestation politique est interdite sous peine de décennies de prison ? Dans la Turquie d’Erdogan où qui n’est pas avec le président est forcément une ordure à virer de la fonction publique et à coller en prison s’il l’ouvre ? Aux Etats-Unis où le président du parti de l’éléphant trompe son monde avec ses « moi je » tonitruants, aboutissant à la paralysie administrative et à la guerre commerciale avec toute la planète ? Au Royaume-Uni, perdu dans la surenchère isolationniste et qui risque de manquer de médicaments et de beaucoup d’autres choses le jour du Brexit sans accord qui approche rapidement ? En Belgique sans gouvernement où les banlieues Molenbeeck font la loi ? En Allemagne où monte inexorablement le successeur du parti nazi ? En Italie mafieuse et « gouvernée » par l’extrême-droite et l’extrême-gauche alliées ? La France est le pays qui prélève le plus d’impôts et de taxes et qui a la dépense publique la plus forte de tous les pays de l’OCDE – mais ce n’est jamais assez. Et moi ? et moi ? et moi ?

Les gijau sont les grenouilles dans la mare, chacun sur sa feuille, sans se préoccuper du voisin. Je coasse et me veux reine, moi rana – la grenouille. La solidarité dont se vantent les crapauds-buffles qui gueulent plus fort n’est que très locale, sur le rond-point du coin. Y en a marre de la mare ! Rien ne ressort pour le peuple tout entier de la part de ceux qui se proclament « le peuple » – à 85 000 sur 65 millions. L’intérêt général n’est-il que la somme des intérêts très particuliers ? Karl Marx, en bon Allemand, parlait de société en sac à patates. Nos grenouilles ont tout des patates, même l’uniforme jaunasse.

Il est vrai que, si les réclamations au départ avaient le mérite de la cohérence et de poser la vraie question de la fiscalité en France, la suite est non seulement plus floue mais nettement moins facile à saisir et satisfaire. Chacun coasse dans son coin et prend son rond-point pour le nombril de France. Le « mouvement » s’agite, mais comme un canard sans tête. Et moi ! et moi ! et moi ! Tout le monde est jaloux des « porte-paroles », ils voudraient en être eux aussi. Tout le monde voudrait porter sa petite revendication et en faire un référendum national. Tout le monde voudrait gouverner ou, au moins surveiller tout le monde. Car la méfiance règne ; on est jaloux du voisin, on critique la voisine, on brocarde celui qui se croit. Pêle-mêle, il faut tout remettre en cause et revoter (dans le sens voulu par la minorité qui coasse, pas par la majorité qui vote) : le RIC, le mariage gai, l’ISF, la PMA, le PMU, les MBA, les hauts salaires, la vitesse en voiture, les douze vaccins… L’extrême-droite en profite pour faire passer ses thèses en manipulant les réseaux « sociaux » ; l’extrême-gauche tente de récupérer le « mouvement » en approuvant la violence, légitimée comme sociale par les intellos qui se raccrochent aux branches pour n’avoir rien vu venir depuis leurs bureaux.

Mais comment transformer une cacophonie en projets politiques ? Une émotion en raisons ? Les coassements de la mare en mesures orchestrées ? Qui va donner le ton ? Les pommes de terre sont dans la purée et leur agitation dérive volontiers vers la violence physique, la casse publique et les agressions gratuites d’élus – voire des menaces sur leurs enfants. Aucun leader, aucun programme, aucune alternative. Peut-on gouverner sans personne pour le faire ? Sans sujets à proposer ? Sans procédures pour décider et appliquer ? L’expérience Trump montre combien gouverner via les réseaux sociaux est infantile, spontanéiste, égocentrée – sans aucun souci des conséquences.

Le gouvernement imagine un « grand » débat national sur tous les sujets (tous, sauf… ceux qui concernent les principes fondamentaux et les droits de l’Homme). Cela va-t-il accoucher d’une souris ou refonder la participation à la vie publique ? Les Nuit debout se sont couchés et les expériences locales laissent dubitatif : seuls ceux qui sont investis en politique participent, les autres laissent dire et faire ; seuls ceux qui votent habituellement voteront, les autres s’abstiendront. L’expérience, si elle est tentée, sera en tout cas intéressante, à condition de ne pas se noyer dès le départ dans les polémiques vaines d’envie jalouse sur le salaire de tel ou tel.

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (2)

La détermination de la réalité est, pour Michel Henry, le « thème central de la pensée de Karl Marx. »

La théorie n’est pas réelle, elle est fondée sur la représentation, le mot pour la chose. Or le mot chien ne mord pas… Marx : « La tâche de la philosophie, de la science en général, ne consiste pas à s’écarter des choses sensibles, c’est-à-dire réelles, mais à aller vers elles ; elle ne consiste pas à changer les objets en pensées et en représentations » cité p.286. Ceux qui se déclarent les socialistes français pourraient tirer d’utiles leçons de cette parole du maître. Le monde sensible n’est pas ‘pur’ mais civilisé ; la nature n’existe pas en soi, l’homme en fait partie intégrante, la nature ne peut être qu’humanisée. L’action n’a pas conscience d’elle-même, sauf à être un spectateur extérieur.

Le concept de l’Être hégélien vacille, Marx se réclame d’une subjectivité radicale. L’Être n’est pas un objet car l’action n’est possible que si elle n’a pas d’objet ! L’action est pur pragmatisme, la vie même, qui va (ce que l’Asie a intégré au cœur de sa philosophie – y compris Mao qui n’a repris du marxisme que ce qui le servait). Renoncer à l’action, c’est renoncer à la vie même. Intelligence, volonté, mémoire, sont les différentes manières par lesquelles l’être devient.

La praxis (action) s’actualise dans le travail ; elle est conscience de soi parce que pensée. Mais la pensée est ce que fait le travail : l’action. Pas l’inverse ! La réalité réside dans celui qui agit, dans l’expérience vécue qui n’est donnée qu’à lui, dans sa ‘détermination’ propre. La théorie ne saurait agir, pour Marx « l’action de la pensée » n’est que de l’idéalisme ! Avis au partisans du socialisme qui feraient mieux d’élire d’abord une personnalité apte à agir plutôt que de chercher un énième programme tout ficelé…

Il ne saurait y avoir donc de ‘praxis révolutionnaire’, ni même de ‘mouvement social’ – pas plus qu’une ‘loi de l’histoire’. Tout cela n’est que théorie a posteriori, caricature de Hegel, reconstitution dans un Tout imaginaire, non enraciné dans la réalité. Car la réalité ne peut être que subjective et éminemment mouvante. Toute représentation est donc, pour Marx, ‘idéologie’ par principe. « La réalité détermine comme idéologie tout ce qu’elle n’est pas », résume Michel Henry p.373. La science comme savoir constitué est elle-même une forme d’idéologie ; Nietzsche en dénoncera la dérive dans le ‘Gai savoir’, car « la science » évolue sans cesse, corrigeant le passé par les découvertes nouvelles du présent.

Michel Henry : « A partir du moment où un ensemble de représentations idéales s’est substitué à la réalité des rapports vivants, la relation des individus à ces rapports (…) se trouve complètement falsifiée, elle devient la relation de sa conscience à cet ensemble de représentations » p.393. On joue alors sur les mots, on n’agit pas sur les choses ; on se la joue ‘révolution’ ou ‘yaka’, on ne modifie en rien la réalité des rapports sociaux. C’est l’erreur d’Engels selon Marx : la réalité n’est pas la matière au sens du XVIIIe siècle mais ce qui a trait à la praxis, à la vie réelle des individus.

Marx critique la séparation de la conscience d’avec la vie personnelle qui la détermine. On agit par ce que l’on est, personnellement, socialement et historiquement. Nietzsche dira à la même époque : par raison vitale, par désir, par énergie interne qu’il appelle ‘volonté vers la puissance’. Le matérialisme n’est pour Marx que l’idéologie d’une des formes possibles de cette vie (p.425). Une idéologie s’explique par la fonction qu’elle remplit dans une société donnée. Les réalités historiques changent sans cesse car l’histoire est mouvement de la vie – praxis.

Ce pourquoi Marx a été bien meilleur journaliste que théoricien ; ce pourquoi il n’a jamais pu achever l’inachevable : une théorie ‘définitive’ de l’économie, de la politique et de la société. Le principe et le contenu de toute connaissance est, pour Marx, la vie réelle des individus et leurs rapports entre eux, et non pas la soi-disant ‘objectivité’. « La pensée n’est jamais rien d’autre que la représentation de la vie par elle-même » p.469. Fonder la vérité, écarter la prétention à se suffire à elle-même d’une Vérité Idéale. Seule la réalité est histoire, la vie humaine en ses déterminations fondamentales que sont besoins, désirs et travail.

Aborder Karl Marx par sa philosophie donne les bases solides pour bien le comprendre.

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (1)

Karl Marx est un monstre comme le siècle 19e a su en faire naître. Il s’agissait de tout embrasser de l’histoire et du savoir humain, d’être philosophe, politicien, économiste, sociologue. Marx est Protée.

  • Il écrivait en journaliste, pas en hégélien, ce pourquoi il reste lu ;
  • Sa pensée était mouvante comme la vie, chaque événement le faisait retoucher l’ensemble, ce pourquoi son œuvre est inachevée ;
  • Son existence ne devrait pas parler en sa faveur, lui qui a laissé mourir de faim ses enfants plutôt que de s’abaisser à travailler pour gagner sa vie, mais ce misérabilisme passe bien auprès des démagogues.

En bref, Marx est incontournable et compliqué. Ma génération, celle des années 1970, a été tellement imbibée de marxisme approximatif, dogmatique et prédigéré, qu’il nous a donné une indigestion : trop rationaliste, trop je-sais-tout, trop bardé d’interdits. Mais Marx existe, comme d’autres, il est bon de ne pas l’ignorer. Il faut cependant lui ôter les oripeaux des contresens et des récupérations. Jamais peut-être un homme n’a été autant catéchisé par ses disciples. La catéchèse simplifie, déforme, met l’accent sur ce qui est utilisable au détriment du tout. C’est le mérite de Michel Henry, philosophe, de nous resituer Marx dans sa dynamique philosophique.

Karl Marx est avant tout un philosophe ; il n’est économiste que par dérivé et politologue que par suite. Ce qui l’intéresse est de comprendre le monde avant de le changer. Ce pour quoi il est nécessaire d’aborder Marx par la philosophie. Michel Henry écrit chiant, trop complaisant envers les formes de la tradition allemande férue d’obscurité, de mots-valises et de complexité qui conduit souvent à l’obscurantisme. Mais résistez au touffu de l’expression et vous verrez Marx débarrassé du marxisme.

Car le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. La théorie retenue jusqu’aux années 1960 n’était qu’une caricature justifiant l’activisme politique de certains récupérateurs. La pensée philosophique même de Marx est restée volontairement ignorée, les ‘Manuscrits de 44′ et ‘L’idéologie allemande’ inédits jusqu’en 1932 en allemand ! Engels lui-même, l’ami et mécène, avait appauvri les concepts faute d’intelligence aussi vaste et de scrupules intellectuels aussi pointilleux que ceux de Karl.

Michel Henry montre que la pensée de Karl Marx n’est ni matérialiste, ni dialectique, ni activiste politique, ni positiviste scientiste, ni althussérienne – ni même une idéologie !

Marx critique l’essence politique. Le manuscrit de 1842 met en cause la philosophie de l’Etat de Hegel pour qui la Nation s’inclut dans l’Esprit pour le rendre possible – un avatar de Dieu dont il faudrait réaliser la Cité chrétienne… Pour Marx, la réalité est politique – pas l’essence. Et la réalité est avant tout économique.

L’aliénation est la condition dans laquelle l’amour est contrarié, la volonté empêchée. La vie morale authentique est extérieure à la réalité de l’État, ce carcan moralisateur qui enferme dans le collectivisme. Et l’économique est l’aliénation du politique. La signification pour la cité (polis) de l’activité de chacun ne consiste pas dans sa participation aux affaires de l’Etat, mais doit qualifier son activité personnelle et professionnelle. Car l’individu n’existe qu’en relation – ce qui fonde une société. L’universalité idéale du politique est donc remise en cause.

L’humanisme du jeune Marx fait de la religion une illusion de l’essence humaine, une représentation fantasmée. Elle est compensation imaginaire de ce qui n’est pas satisfait dans le réel. Le secret de la religion est donc à chercher dans l’utilité personnelle, l’égoïsme, le trafic, l’argent. Luther a vaincu la servitude par dévotion en la remplaçant par la servitude par conviction. Il s’agit d’aller au-delà.

L’origine de la dialectique allemande est dans l’alchimie médiévale où le fond du réel est le changement, le plomb transmuté en or. Le Prolétariat est le Christ, c’est seulement en sombrant dans le désespoir absolu que peuvent naître la foi et le salut. Par invasion de la philosophie allemande dans l’économie, la politique retrouve sa position dans l’Etat hégélien. Mais la vraie vie y est absente : la politique y est considérée comme protestation contre la misère, en bref une religion qui est le complément idéologique du monde vrai. La mythologie de l’Histoire devient alors une conception apocalyptique, messianique. La métaphysique allemande a été recyclée dans le romantisme de Schiller, Novalis et Hölderlin, avant d’être rationalisée par Hegel – qui reprend le bon vieil ordre hiérarchique catholique. Le salut est annoncé, le passage se fera par la négation des contraires.

Marx lui préfère le fond des choses, le matérialisme historique. Pour lui l’histoire n’est pas Esprit mais réalité. Seule existe la relation des individus entre eux, toute explication par un Tout n’est que théorie verbale. Le cœur de l’histoire, ce sont les individus, leurs actions et interactions. L’essence du mouvement historique est « la réitération indéfinie du désir, du besoin et du travail » p.198. Ce qui fait qu’il y aura toujours une histoire en train de se faire. La proposition célèbre que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste) énonce une propriété de l’histoire accomplie. Elle appartient à la science empirique : « la théorie de la lutte des classes est étrangère au matérialisme historique » p.201. Car « s’il peut encore être question de dialectique, c’est seulement d’une dialectique de la vie, c’est de son mouvement, celui de la souffrance qui, de par sa nature et en vertu de ce qu’elle est, essaye de se supprimer soi-même » p.214. Marx est un Bouddha positiviste : « La forme de production, l’état social et la conscience peuvent et doivent entrer en contradiction parce que la division du travail entraîne la possibilité et même la réalité que l’activité spirituelle et matérielle, la jouissance et le travail, la production et la consommation, échoient à des individus différents. » (Idéologie allemande VI, 171, cité p.218).

Les classes sociales naissent de ce que les individus ne sont pas seuls mais en interactions entre eux et prennent conscience d’être dans un même état. Une société est la somme des rapports entre individus. Le concept de classe est hégélien parce qu’il est une ‘totalité objective’ où un concept théorique remplace la réalité vécue. Il entraîne l’illusion que les conditions sociales sont ‘objectives’ et que des ‘structures’ sont objets de science (grand tropisme français des années 60 que le structuralisme…).

Marx s’élève contre cette abstraction, affirmant que la seule réalité réside dans l’existence individuelle concrète. Le concept de classe est utile aux manipulateurs politiques parce qu’il leur permet des généralités, d’enflammer les gens sur la peinture de conditions semblables, créant ainsi une unité idéale. Or ce n’est pas la liberté que Marx réclame comme désaliénation de chacun ! La liberté est avant tout un certain état de la société : les déterminations de l’existence qui sont une condition sociale et le produit de l’histoire. Ces conditions sociales ne sont pas objectives. On ne peut pas les changer volontairement d’en haut, par la politique (illusion du XVIIIe siècle). Les conditions sont modifiées par les hommes eux-mêmes dans leur existence concrète – et les éducateurs doivent être eux-mêmes éduqués (ce qu’ignorent apparemment les profs de gauche français…). D’où la dérive courante du politique (et des partis communiste ou socialiste) vers l’autoritarisme et la dictature d’avant-garde : ils croient savoir tellement mieux que vous ce qui est bon pour vous !

L’état de la société qui aliène est dû, pour Marx, à la division du travail. Les oppositions ville/campagne, production/commerce, manuel/intellectuel, comme le travail en miettes ou Paris et le désert français – enlèvent à la personne son pouvoir sur les choses et sur sa destinée. L’homme est agi par des structures imaginaires qui tiennent à l’organisation de la société. La suppression de la division du travail est donc la condition même du socialisme, entendu par Marx comme une ‘communauté sociale organique’ à l’allemande (pas une ‘société par adhésion volontaire’, à la française). Nous avons donc deux socialismes et il est clair que Marx avait en tête le premier lorsqu’il parlait de conditions objectives :

  1. Le socialisme qui vient de la base et se fonde sur les syndicats et associations émanant de la société même (Proudhon puis la social-démocratie allemande),
  2. Le socialisme qui vient d’en haut, d’un modèle théorique qu’une avant-garde s’efforce d’imposer au bas peuple ignare (le socialisme bismarckien puis le communisme léniniste, qui sans cesse houspille le ‘socialisme’ à la française).

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa

Dans une république bananière d’Amérique du sud parlant espagnol, un étudiant de bonne famille revient au pays. Sa mère, à la tête du parti libéral, l’a suppliée de ne pas le faire mais la queue est plus forte que le sentiment et le jeune homme veut absolument revoir son grand amour, la gauchiste rouge Virginia.

Il manque de se faire tuer par les éléments « progressistes » qui occupent l’université où siège Virginia au comité central. Elle ne veut plus le revoir car il est d’une famille exploiteuse et elle dans l’autre camp. Elle use cependant de son autorité pour le faire sortir du piège dans lequel il s’est volontairement fourré.

La bêtise succède alors à la stupidité. Francesco veut absolument assister au meeting libéral que va tenir sa mère, malgré les risques insensés que tous les « modérés » prennent toujours dans un pays en proie aux affres de la guerre civile. Il faut choisir son camp et la neutralité n’est pas de mise. Evidemment maman est assassinée par un garde que l’on a menacé en prenant sa famille en otage. Francesco appelle à une manifestation de protestation où – évidemment – des provocateurs viennent tuer encore plus.

Va-t-il s’en tenir là et quitter le pays comme le bon sens le voudrait ? Hélas, non. Le pays est pris entre révolutionnaires soutenus par Cuba et nationalistes soutenus par les Etats-Unis. Où se situer ? Les circonstances réclament un choix clair – tout comme en 1940. Francesco hésite et finit par se laisser enlever par les nationalistes qui voient en lui une belle prise politique.

Il râle, vocifère, refuse de collaborer, mais il n’a désormais plus le choix. Ou il choisit le refus et c’est la mort, ou il collabore même du bout des lèvres et il reste un espoir. Pour lui et pour son pays. Comme l’heure est grave, il est envoyé avec le grade de capitaine au fort de Campo Villa, qu’il doit défendre à la tête de sa compagnie. Il n’a aucune formation militaire mais l’instinct de survie et son intelligence font qu’il s’adapte au combat très vite et réussit à tenir. Au fond, ses scrupules de conscience se sont évanouis dès qu’il a vu que le Mal lui tirait dessus tandis que le Bien le défendait. Peu importe qui représente le bien et le mal, il s’agit d’abord de survie, « tel un fauve acculé » p.61.

L’instinct dicte aussi le sexe et il a une aventure d’un coup avec Héléna, docteur qui soigne les blessés et dont c’est « la première fois ». Ce sera le coup de trop, engendrant sa cascade de conséquences que je vous laisse découvrir. Rien de « romantique » mais le pur et simple chantage à l’engrossement, dont il est très difficile de croire que cela puisse s’affirmer au bout de seulement une semaine. Mais il fallait cette rapidité pour faire avancer l’histoire.

Car le roman est écrit comme un thriller, d’un style direct aux phrases rapides qui se lit avec avidité. Reconnaissons-le, même si la psychologie des personnages et les dialogues parfois un peu lourds ne restent pas dans les mémoires, la lecture tient en haleine car Christian de Moliner a un style. Il excelle dans le récit haletant.

Quant au cas de conscience posé par la guerre civile, il est clair : la révolution ou la réaction, tout modéré s’exilera. Embringué par sa bêtise, le jeune homme se retrouvera dans le camp des possédants qui veulent garder leur pouvoir et les richesses. Il ne choisit pas, les circonstances l’y conduisent. Bien que… « Il ressentait la barbare attirance du fascisme, de cette communion sauvage dans laquelle ses camarades de combat se fondaient. Son esprit savait combien cette idéologie était morbide et nihiliste mais il n’arrivait pas à réprimer l’attraction qu’elle exerçait sur lui » p.81. C’est assez finement analysé : en cas de crise, la peur exige l’unité de son camp, le fusionnel de la communauté. Le « fascisme » peut être aussi bien rouge que brun, ce qui compte est la foi qui amalgame le groupe. L’idéologie n’est qu’un prétexte à cette union animale en horde, dans laquelle on se sent au chaud, programmé par des millénaires de survie.

L’auteur cite le cri de ralliement des franquistes espagnols, mais bizarrement : Viva la muerte ! est transformé en viva EL muerte comme s’il s’agissait d’un personnage. Or Arrabal en a fait un film, sorti en 1971. Rien que ce souvenir suffirait à qui connait mal l’espagnol.

Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa, Les éditions du Val 2018, 157 pages, €9.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Les dessous du retour à la nature

Revenir aux sources, respirer, reprendre des rythmes naturels, vivre et manger selon les saisons, pratiquer le tourisme « vert » – quoi de plus attirant dans nos sociétés urbaines, civilisées et stressées ? Sauf que ce tropisme n’est pas innocent, ses dessous ne sont pas immaculés. Or la clé du naturel réside dans l’équilibre : les humains sont des êtres de nature ET des êtres sociaux. L’un ne va pas sans l’autre et, à trop oublier un plateau, la balance penche d’un seul côté.

Les années 60 sont allées trop loin dans la dénonciation du béton, de la jungle urbaine et de l’aliénation au travail – lisez Le Clézio. Les années 80 ont appliqué de façon scolaire le chèvre chaud collectiviste, les sabots suédois sociaux et les poutres apparentes traditionnelles, transformant toute vieillerie en « objet de mémoire » et toute bourgade française en village-Disney puisé dans les pages de Balzac. Qui n’aperçoit ces mêmes réverbères « ancien régime » coulés au moule en Ile-de-France comme en Périgord ou en Savoie ? Ces pavés « authentiques » ? Ces auberges « de charme » ? Ces produits « bio-du-terroir » provenant parfois d’Europe de l’est ou de Chine (le foie gras, les champignons, les pommes…) ? Les années 2000, travaillées d’identitaire et d’anti-gaspillage, ne sont pas en reste : voyager, ça coûte à la planète ! Tout déplacement en avion vous rend coupable d’un bilan-carbone que la vox populi dénonce en vous montrant du doigt. Quand vous allez à l’hôtel, vous consommez de l’eau trop rare pour laver vos serviettes ; quand vous achetez, vous confortez des rapports d’exploitation ; quand vous marchez, vous écrasez l’herbe ; quand vous respirez, vous nous pompez l’air…

De tels excès dans le discours ont tout d’une nouvelle religion et rien du « naturel » prôné par ailleurs.

Quels sont ses fondements ? Un vague mélange d’orientalisme zen et de new-age californien, peut-être parce que seules les idées venues des antipodes pourraient écarter le soupçon d’être « classique » – trop Européen, mâle, blanc, adulte, rationnel, raisonnable, modéré… ? Ne faut-il pas une haine de soi particulière pour évacuer d’un coup toute la tradition européenne, accusée de tous les maux ? Elle serait :

  • impérialiste – comme si la Chine ou le monde musulman n’avaient jamais été ou n’étaient pas « impérialiste »
  • colonialiste – comme si les Han en Chine, les Turcs anti-Kurdes, les Saoudiens haineux de tout ce qui n’est pas conforme à la charia, les Russes intolérants aux Tchétchènes, les Japonais si conventionnels, n’avaient pas des traits coloniaux
  • industrielle – comme si l’Europe seule exploitait les ressources à outrance, mais surtout pas les Etats-Unis, ni la Chine, ni le Brésil…
  • libérale – dans le sens réduit de l’économie prédatrice des pétroliers texans

Il nous est donc enjoint de « lutter », de « résister », de boxer en poids alter :

Contre ledit libéralisme, surtout valoriser le « petit », en idée reçue : petit producteur, petit commerçant, petit artisan. Seul le petit-bourgeois a droit de cité, surtout s’il pratique la méditation et se nourrit bio dans une maison solaire en cultivant son jardin « biodynamique » et conduisant son « hybride » ou sa Zoé tout-électrique. Et s’il vote à gauche – pas la gauche traditionnelle mais les marges survalorisées des anarchistes écologistes : surtout sans structures !

Contre l’impérialisme, replions-nous sur nous : on est bien sous la couette, pas besoin de sortir, on commande par le net ou le mobile, on ne voyage surtout pas, on ne sort pas de ses petites zabitudes et on vote intolérant à toutes différences. Et Dieu m’habite, comme disait l’humoriste.

Contre le colonialisme, changez de religion : tout ce qui est métissé, soft, spirituel, vaut mieux que n’importe quelle église ou tradition instituée. En revanche, pas touche à « notre » identité ni à « nos » mœurs, on ne va plus chez les autres alors pas de ça « chez nous » !

Contre l’industrie – néfaste, forcément néfaste – valoriser le « naturel », le proche, le troc. Le bio mais pas le sauvage, le cru mais pas le nu ! Car « la morale » reste chrétienne – forcément chrétienne – même chez les laïcards écolos. Sauf dans le « culturel vivant », réduit à la provocation toujours en surenchère : se vautrer nu dans le sang sur la scène en hurlant, peindre avec des étrons sur des paquets de lessive, vendre sa merde en conserve, pisser sur le Christ, autodétruire son œuvre peinte en pleine salle des ventes… Un écrivain gagne-t-il de l’argent ? quelle médiocrité de style ; un chanteur a-t-il du succès ? vite le télécharger gratuitement : l’argent est le mal, peut-être parce qu’il prend toutes les formes comme le Diable, qu’il permet tous les désirs au détriment de l’égalité revendiquée.

L’Occident était la raison scientifique et l’essor des techniques. Revalorisons donc son inverse : le cœur plutôt que la raison, le sentiment plutôt que le savoir méthodique, le bricolage plutôt que la technique – en bref le romantisme antimoderne contre le classique de raison, l’adolescence plutôt que la maturité.

C’est ainsi que les écolos de la revue Ushuaïa s’exilent en maisons de torchis au toit de chaux et boivent des tisanes d’orties. Contre la cité des hommes, vive la nature sauvage. Il faut la préserver, la conserver, s’y immerger sans s’imposer. Comme seule la nature est « authentique », elle dicte sa loi naturelle. Le règne de la nature ne se discute pas démocratiquement : qui y croit déteste la négociation qui crée des « droits » humains et toute culture qui transforme inévitablement le naturel. Le sauvage devient forcément « bon », le spontané la seule éducation, la terre le seul « être » qui ne mente pas et toutes les bêtes des « personnes » douées de droits (mais sans devoirs) ! La morale qui vaut ne saurait être « contre nature », pointez donc du doigt les déviants comme les koulaks au temps de Staline, pourchassez les grands voyageurs, les dévoreurs de kilomètres, les bouffeurs de viande ! Se retirer au désert devient alors le seul moyen de « se trouver », tous les autres sont plus ou moins nocifs. La société aliène, tout comme le travail, il faut s’en retirer. C’est ainsi qu’on valorise d’abord la famille, ensuite le clan, puis le terroir, sans se préoccuper de France ou d’Europe. Quant au « monde », il ne peut être qu’hostile depuis qu’il est globalisé. Même le paon ricain Trump est d’accord.

A-t-on compris ce qu’il y a de régressif, de fusionnel, de nostalgie fœtale, de pensée « réactionnaire » (antimoderne, préfasciste, pétainiste, maoïste) dans de telles idées ?

L’équilibre est le raisonnable.

On l’appelle aussi le durable (« soutenable » n’est qu’un anglicisme snob). L’homme est un être de nature ET un être social. Il est un animal, prédateur comme les autres – mais intelligent, donc conscient de ce qu’il fait. Un individu mais qui ne se construit que dans le groupe. Il n’agit pas tout seul mais réfléchit en grappe et aménage son nid avec les autres et près des autres. Savoir « raison garder » veut dire que l’émotion primaire ou le sentiment immédiat n’est pas tout et qu’on ne lâche pas la bride aux instincts. La maîtrise doit rester l’idéal humain. Sans positivisme béat ni mystique romantique. En équilibre : humain, raisonnable, civilisé.

Vaste programme à la fois contre les fumeurs de clopes et les bouffeurs de racines !

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Casse sociale

La France a un problème : la bêtise. Flaubert l’avait déjà montré, après Rabelais entre autres. Mais cela ne s’arrange pas. Qu’est-ce que la bêtise ? C’est se croire ange quand on ne fait que la bête, parer ses vils instincts de jalousie, d’envie et de meurtre en belles paroles « morales » sur l’Injustice et la Démocratie. Comment croire que les « manifestants » revêtus de leur uniforme (un gilet jaune) ne sachent pas que tout rassemblement de masse dans une ville lumière aux vitrines alléchantes n’attirera pas des « casseurs » ? Surtout quand on n’est pas capable d’instaurer un service d’ordre comme la CGT.

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la violence » – qui n’est pas de leur fait – fera peur au pouvoir et l’incitera à reculer. Autrement dit, envoyez les racailles tout casser, nous nous en lavons les mains… mais récoltons le bénéfice de la menace.

De l’autre côté, depuis les lieux de pouvoir, la bêtise n’est pas moins grande. Parer ses vils instincts de pouvoir et de toute-puissance d’Etat en belles paroles sur « les réformes » et « l’économie », ou sur « l’écologie » et invoquer la catastrophe annoncée sur le climat. Comment croire que les gouvernants revêtus de leur uniforme (costume bleu-gris, cravate bleue ou rouge selon la tendance) ne sachent pas que toute taxe supplémentaire dans un pays déjà surtaxé par rapport à tous ses voisins développés (les prélèvements obligatoires représentent 48% du PIB, au-dessus de la moyenne OCDE de 40%) n’incitera pas à la révolte sociale ?

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la révolte » ne sera qu’une flambée qui s’éteindra d’elle-même avec Noël, ses vacances, son froid glacial et son foie gras. Autrement dit, taxez d’accord et parlementez ensuite, nous nous en lavons les mains… il faut « avancer ».

Mais plus la catastrophe est annoncée et moins les gens y croient. Les glapissements « scientifiques » du GIEC ne font pas exception. Les Français sont trop raisonnables, raisonneurs et critiques pour se laisser prendre comme de vulgaires gogos anglo-saxons. Depuis la faim du monde des années 1960 (ces pauvres petits Chinois pour lesquels chacun gardait ses capsules métalliques de yaourt, ces pauvres petits Indiens faméliques que mère Theresa allait soigner, ces pauvres petits Biafrais exfiltrés par avions-cargos) à la fin du monde des années 2000 millénaristes (pic du pétrole, pollution cancérigène, sécheresse létale, inondations ravageuses – La Faute-sur-Mer à qui ?), le catastrophisme n’est pas nouveau. Les sectes chrétiennes apocalyptiques attendaient déjà la fin du monde autour de l’an mille. Les gourous du Temple solaire ont anticipé la fin… des autres pour s’en mettre plein les poches et baiser qui il leur plaisait. La bêtise n’a jamais de limites.

Les écolos français d’aujourd’hui sont pour la plupart – ceux que les médias interrogent en priorité – des intellos parisiens bardés de masters spécialisés ou de doctorats. Ils n’ont pas de voiture, un bon salaire assuré, une retraite tranquille (comme fonctionnaires ou élus), un magasin bio en bas de chez eux et se déplacent en vélo ou en infantile trottinette. Pour eux, « le diesel » est l’ennemi, tout comme « la clope » (bien qu’eux-mêmes s’adonnent volontiers au cannabis « bio »). Taxer les autres ne leur fait ni chaud ni froid, ils ne sont pas concernés. Pas comme les périurbains qui doivent subir les transports en commun jamais à l’heure et surchargés, ou les provinciaux pour qui le moindre hôpital, collège, service public ou supermarché n’est pas à moins de 10 ou 15 km.

Je comprends la révolte initialement spontanée des « gilets jaunes ». Je comprends leur ras le bol des taxes supplémentaires alors que le pouvoir d’achat stagne depuis dix ans et que les promesses sont toujours pour demain (hein, Hollande ?). Je ne comprends pas, en revanche, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont récupérés, voire manipulés. A qui profite le crime ? A l’extrême-droite pour qui la Gueuse, comme en 1934, doit être mise à bas pour instaurer un pouvoir fort à la Poutine. Ce dernier se réjouit d’ailleurs de cette déstabilisation du principal pays qui sanctionne la Russie depuis l’affaire de Crimée. Il encourage le financement, l’idéologie et l’entrainement de ces « militants » de la nouvelle internationale autoritaire brune en haine de l’immigration, des gais, des intellos, des droit-de-l’hommistes.

Curieusement, les pays voisins s’en sortent plutôt mieux que la France, sauf peut-être en Italie, quoiqu’il faille aller voir sous les « chiffres officiels » qui ne révèlent pas la réalité quotidienne. La France a donc un véritable problème d’organisation du prélèvement et de la dépense publique. Les réformettes n’y font rien – Macron s’y est pourtant attelé courageusement. Mais comment réorganiser en accéléré ce qui n’a pas été fait depuis Mitterrand, depuis 35 ans ? Taxer le carbone est peut-être nécessaire mais la méthode n’y est pas.

C’est que la France est un pays jacobin, centralisé et autoritaire, ce que ne sont pas les pays voisins. Les Allemands sont décentralisés en länders qui ont chacun quelques pouvoirs et les financements qui vont avec ; les Espagnols et les Anglais ont des provinces assez autonomes ; les Suisses proposent des lois avec 100 000 signatures et font des votations ; les Irlandais ont inventé un parlement civique qui réunit durant plus d’un an un mélange représentatif d’élus et de citoyens tirés au sort pour discuter de ce qu’il faudrait faire et accoucher de propositions de lois ; plus loin, en Colombie britannique du Canada fédéral, les taxes écolos ont été « en même temps » assorties de compensations pour les plus bas revenus. Et en France ? – Rien : des oukases d’en haut, un jargon de technocrate, une « incompréhension » de ce que peut ressentir la base. Je règne et vous exécutez. Avec l’idée que seuls des esprits « éclairés » peuvent décider de ce qui est bon pour tout le monde (les intellos écolos sont les pires depuis les communistes jadis). Ce n’est pas nouveau, les prêtres de l’Eglise catholique avaient donné le ton depuis mille ans : pas étonnant que les pays « protestants » s’en sortent mieux aujourd’hui, si l’on y pense !

Lorsqu’on laisse l’Etat sans contrepouvoirs en son sein, il prend son expansion naturelle et devient oppressif. La Ve République a été voulue exécutive après les affres de la IIIe et les impuissances graves de la IVe. Mais elle avait été conçue avec un certain équilibre dont le Premier ministre était le pivot. La réforme imbécile du « quinquennat + législatives dans la foulée », conçue par les Chirac-Jospin, a été une bêtise. Elle visait à empêcher une cohabitation mais elle a rompu l’équilibre du régime. Il n’est plus semi-parlementaire mais quasi présidentiel. La tendance naturelle va à la suppression du poste de Premier ministre et à la suppression « en même temps » du droit de dissoudre l’Assemblée. Comme aux Etats-Unis, régime présidentiel, où le chef de l’Exécutif doit composer avec les Chambres ; ou comme au Royaume-Uni, régime parlementaire, où le Premier ministre se démet dès qu’il n’a plus le soutien de son parti majoritaire.

Le jeune Emmanuel Macron s’est laissé griser par son succès – il n’est pas le premier. A lui de venir à résilience en acceptant humblement de revoir sa copie et de réintroduire dans le jeu politique ces corps intermédiaires qu’il a souverainement balayés (maires, élus locaux, syndicats). Les députés « en marche » avaient pourtant des choses à dire, au nom de quelle urgence (purement budgétaire ?) les museler ?

Mais il devra faire vite : peut-être le dira-t-il dans son discours de mardi ?

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Fin du monde contre fin du mois

Cette expression frappante d’un gilet jaune colza résume à merveille le grand écart entre les inclus et les exclus, les bobos urbains et les smicards ou érémistes périurbains ou provinciaux. L’écologie – française, parisienne, intello – révèle la lutte des classes.

Dès lors, pas de consensus sur la planète. D’un côté ceux qui ont les moyens d’avoir le temps ; de l’autre les pauvres qui n’ont pour échéance que la fin du mois.

C’est en principe au Politique d’opérer la synthèse entre le court et le long terme, de définir les étapes et les efforts, d’expliquer aux uns et aux autres les enjeux communs malgré leurs intérêts particuliers divergents.

Hollande, brimé par l’économie sur le court-terme (pour avoir massivement augmenté des impôts), s’est lancé dans la « grande cause » de la COP 21. De grandes idées et de grands mots – qui ont accouchés de petites décisions, vite remises en cause par le populiste en chef d’outre-Atlantique.

Macron a bridé Hulot, qui s’est démis. C’est que gouverner n’est pas célébrer, la politique n’est pas une cléricature ni le gouvernement une grand messe. L’écologie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux écologistes, surtout français, surtout parisiens, surtout intellos.

La base se rebiffe car, s’il faut décider, donc choisir, la facilité de taxer une fois de plus est une fois de trop. Où vont les sous ? Ce serait démocratique de le dire, que le Parlement le contrôle, que la Cour des comptes ponde des rapports qui ne servent pas à s’asseoir dessus.

La boussole politique doit être l’intérêt général et le sens des étapes : on ne change pas la société par décret, ni un parc automobile et des habitudes de travail et de vie d’ici 2022. Hulot avait du culot de pousser à aller toujours plus vite. Enfiler des taxes à sec fait mal et le populo se rebiffe. Il veut bien reconnaître que la médication est pour sa santé à long terme, mais en attendant ? Il lui faut aussi manger, travailler et vivre.

Le gouvernement infléchit son intransigeance et surtout son budget – avec raison. Car seul le raisonnable peut convaincre, pas la trique fiscale  (dite « incitative » – comme si un suppositoire pouvait l’être !), ni l’émotion de foule portée à tous les excès de l’instant.

Pour agir en raison, il faut convaincre. Et pour cela s’appuyer sur les relais naturels et indispensables que sont les corps intermédiaires, à commencer par les maires des communes. Auxquels il faut ajouter les parlementaires à condition qu’ils fassent leur métier qui est de voter le budget, de mûrir les lois et de contrôler l’Exécutif (pas sûr que cela se passe correctement). Mais aussi les syndicats, qui reflètent le monde du travail et la base, en dépit de leurs œillères idéologiques ou trop intéressées par les intérêts de leurs diverses corporations. Et les associations, plus informelles, les experts, les universitaires, les médias.

Le tort du président est de les ignorer superbement. On ne gouverne pas tout seul, même en France, pays de « L’Etat c’est moi ». Emmanuel Macron est probablement plus impatient et pressé qu’imbu de sa personne mais, en un an et demi, le mal est fait : son image s’en ressent.

La fin du monde est théorique, le Club de Rome l’avait déjà prévue imminente en 1972, après saint Jean qui nous voyait mal passer l’an mille. Le pic du pétrole est annoncé pour demain depuis deux décennies, alors que les découvertes se multiplient et que le pétrole de schiste n’était pas vu. Il est probablement nécessaire de remplacer les énergies fossiles par des énergies durables, mais substituer l’électricité au carburant issu du pétrole consomme inévitablement du nucléaire sur le court et le moyen terme. Sans parler des métaux rares pour les piles.

L’intelligence serait l’adaptation : remplacer par exemple progressivement une partie du diesel issu du pétrole par du « diesel vert » issu des végétaux, dont le colza. Le biogazole existe, permettant (après adaptation) de rouler avec ses voitures en cours d’usage, le temps de la transition. Mais qui le prône ? Qui l’encourage ? Qui le développe ?

Non, mieux vaut « taxer » pour inciter, et punir pour dresser les mentalités. Pauvre écologie politique…

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Gilets jaunes et grande peur

La mutation accélérée de la société après la révolution numérique et la crise de 2008 ressemble à la mutation accélérée de la société après l’essor des chars et des avions et de la guerre de 14. Mais la grande peur aujourd’hui se focalise à très court terme sur les taxes et le diesel, à moyen terme sur « l’invasion » arabe immigrée et à plus long terme sur le changement du monde (climat, numérisation, réduction des emplois, angoisse pour la retraite, raréfaction des matières premières, lutte pour la vie des nations pour l’accès aux ressources).

L’autre, et plus généralement le changement, font peur. Le mâle, Blanc, périphérique et peu lettré ne suit plus l’élite mixte, diversifiée, parisienne et diplômée, censée le conduire – sinon vers un vers un avenir radieux comme hier – du moins vers le progrès et la hausse du niveau de vie.

Les années 1920 aux Etats-Unis avaient fait naître les lois restrictives sur l’immigration tout comme aujourd’hui Trump menace les migrants massés aux frontières du Mexique de leur envoyer l’armée. Les années 2010 en Europe voient la montée des partis de droite extrême un peu partout, la parenthèse d’accueil massif Merkel se retournant très vite contre elle. Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron veuille se situer sur la ligne de crête, généreux en discours et frileux en accueil : la population ne veut pas d’immigration massive.

Il ne s’agit pas de « racisme » (ce gros mot galvaudé qui ne concerne que les Blancs mâles et bourgeois mais ne s’applique nullement aux colorés victimaires qui auraient tous les « droits », selon les experts sociologues, en raison du « contexte »). Les immigrés individuellement et les familles sont secourus et accueillis : ce qui fait peur est la masse. Surtout après les attentats racistes de 2015 qui ciblaient les journalistes libre-penseur, les Juifs, les policiers, avant de frapper indistinctement tous ceux qui ne pensaient et n’agissaient pas comme Allah le voudrait, écoutant de la musique, buvant de l’alcool, s’exhibant aux terrasses de la ville ou sur la promenade des Anglais en tenue très légère. Masse allogène plus religion sectaire forment la grande peur des gens « normaux ».

L’heure est donc à la « réaction ». Au retour sur le monde d’avant, réputé « paisible » parce qu’il est bien connu, donc apprivoisé. Les manifestations contre le mariage gai, l’avortement, le féminisme agressif, l’écologie punitive – et toujours les taxes – ne sont qu’un symptôme de ce grand frisson de la pensée face aux dangers de la mondialisation et du futur menaçant.

Isolationniste, protectionnisme et nationalisme font leur grand retour. On sait ce qu’il est advenu dans les années 1930, la décennie suivant les années folles : la crise boursière, financière et économique de 1929 a conduit à la crise sociale et aux révolutions politiques qui ont abouti à la guerre.

Aujourd’hui, la déréglementation qui se poursuit pour capter les nouveaux métiers numériques et mondialisés, la raréfaction des ressources publiques pour aider les éprouvés de la vie, et la guerre commerciale initiée par le paon yankee, aggravent les effets de cette désorientation sociale.

Un nouveau cycle politique commence. Il est initié en France par le grand refus 2017 des vieux caciques focalisés sur leurs petits jeux de pouvoir entre egos, sur le rejet des partis et syndicats traditionnels bloqués dans leur langue de bois et par leurs postures. Emmanuel Macron se posant comme « ni de droite ni de gauche » assure la transition nécessaire (et raisonnable). Mais il n’est qu’un pis-aller pour les gens, un recul réflexe face aux extrémismes, notamment celui de la droite Le Pen qui apparaît comme peu capable.

En revanche, l’étatisme centralisateur jacobin renouvelé – qui est le mal français déjà pointé par Alexis de Tocqueville et Alain Peyrefitte – attise le ressentiment entre ceux qui se sentent de plus en plus pressurés et exclus, et ceux qui vivant à l’aise dans l’inclusion. Les « gilets jaunes », dans leur anarchisme spontanéiste, révèlent cet écart grandissant. La technique permet de se sentir entre soi au-delà des affinités de quartier ou de village : Facebook est passé du fesses-book des débuts (où chacun exhibait son corps et ses états d’âme) en moulin à pétitions en tous genres. Avec cet égoïsme et cette niaiserie spontanée d’une population qui ne lit plus, ne réfléchit plus et se contente de « réagir » par l’émotion aux images dont elle est bombardée via les smartphones et les gazouillis. Aucune hauteur mais chacun dans sa bande, sa tribu ; tous ceux qui ne pensent pas comme le groupe sont exclus, surtout les journalistes qui « osent » publier les points de vue différents. L’intérêt personnel purement égoïste et le nombril tribal remplacent la citoyenneté.

La « démocratie » recommence à la base, comme à l’école maternelle. Comment s’étonner que « les pouvoirs » reprennent le rôle du maître d’école ou de la maîtresse ? Macron comme Trump (ou Poutine, Erdogan, Xi Jinping, Bolsonaro et d’autres) savent qu’il faut s’imposer face aux « enfants » – soit en gueulant plus fort qu’eux pour les entraîner à sa suite (modèle du fascisme), soit en restant ferme sur ses positions argumentées et se fondant sur la lassitude des violences et des casseurs qui dissout vite toutes les révoltes quand il faut chaque jour faire bouillir la marmite (modèle jacobin).

Mais cela n’a qu’un temps car la révolte est un symptôme : à ne pas traiter les causes de la grande peur, les politiciens risquent gros. Si une nouvelle crise financière (donc économique) devait survenir prochainement, nul doute que les jacqueries se transformeraient cette fois en révolte ouverte et que les partis les plus attrape-tout et tribuniciens l’emporteraient en raz de marée irrépressible. Avec les conséquences que l’on peut entrevoir au regard de l’histoire.

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Dimitri Volkogonov, Le vrai Lénine

Une visite à Saint-Pétersbourg m’a fait m’intéresser une fois de plus à Lénine. Ce nihiliste froid est un utopiste sectaire de la race des Insectes futurs selon la typologie de Jünger. Le général Volkogonov, ancien directeur-adjoint à la propagande de l’Armée soviétique puis directeur de l’Institut d’histoire militaire, a été chargé par le président Eltsine en 1991 de superviser l’ensemble des archives du Parti et de l’État.

Il faudra un jour vérifier les sources qu’il cite, car elles sont encore largement non publiées et les talents d’historien d’un propagandiste, d’un militaire, d’un ex-croyant communiste, peuvent laisser dubitatif. Mais la richesse des documents de première main et le ressentiment de l’auteur gavé de catéchisme contre son dogme, parlent en sa faveur. Même si ce livre n’est peut-être pas encore la vérité sur Lénine, il y contribue en confirmant par des documents établis ce que l’on soupçonnait déjà, malgré les dénis des croyants communistes.

Nous apprenons sur le bolchevik des choses curieuses : que ses yeux ressemblaient furieusement à ceux d’un lémurien entrevu au zoo de Paris (A.I. Kouprine) ; pire, aux yeux mauvais d’un loup (A. Tyrhova). Il avait l’esprit puissant mais si dominateur qu’il étouffait toute compassion au profit de l’efficacité. Lénine n’avait qu’un but : le pouvoir. Il était prêt à tout pour l’obtenir. Les fins de la révolution pouvaient être nobles en dernier ressort, mais ces fins-là lui importaient peu. Ce qu’il voulait, c’était d’abord le pouvoir, ici et maintenant ; ensuite « on » verrait. Sûr de lui, arrogant et dominateur, extrême dans ses jugements et ses injures, Lénine était animé par la haine.

Ici, Volkogonov cite Richard Pipes. Lénine haïssait le tsarisme, qui a pendu pour terrorisme son frère aîné Alexandre, son idole ; les libéraux, lâches envers sa famille et intellectuellement peu cohérents ; la démocratie, dont il a vu dans ses exils le fonctionnement inefficace et l’hypocrite domination de la bourgeoisie sous le masque optimiste de la liberté ; ses camarades socialistes qui ne suivaient pas son chemin et se perdaient dans des pinaillages de chapelles. Cette haine constante fait de lui un fanatique qui prône « une lutte sans sentimentalité ». On voit comment Jean-Luc Mélenchon, qui révère Lénine, l’imite sans vergogne, parfois en se forçant un peu.

Cyclothymique – comme Hitler – grand nerveux (le son du violon lui mettait les nerfs à vifs, p.369), exalté puis abattu, il ne reculait devant aucune démagogie, aucun cynisme, pour acquérir puis conserver le pouvoir. Par-là, c’était un politique qui a su profiter des circonstances. Il excellait dans la destruction ; il a par contre été incapable de construire un monde neuf parce qu’il était trop méfiant, trop individualiste, trop hanté par les dérives « libérales ». Il voit dans « le libéralisme » – métaphore de psychopathe – le bacille bourgeois ressortir de son kyste. Il haïssait la liberté, il adorait la contrainte. Petit, Vladimir Ilitch était déjà le préféré de sa famille, le centre de l’attention. Son intolérance vient aussi de cette certitude enfantine d’être un génie.

Son pseudonyme vient de la Léna, la rivière qui coule en Sibérie (p.24). Malade physique ou mental, Lénine a toujours fait vieux, même à 25 ans. Son esprit ne fonctionnait bien que « contre ». L’un de ces mots préférés était « bagarre » (p.25). Son grand-père était tailleur, fils de serf ; son père était fonctionnaire aisé, devenu « noble héréditaire ». Sa mère était fille d’un médecin juif converti. Il avait donc des origines russes et kalmoukes par son père, juives, allemandes et suédoises par sa mère. On a longtemps caché cette ascendance allemande et surtout cette ascendance juive ; elles ne correspondaient pas au culte stalinien de Lénine. Culte que Lénine n’a pas encouragé, pas plus qu’il n’a tenté de dissimuler ses origines. Mais, déjà de son vivant, il a laissé ce culte se construire tout en s’en disant agacé. Staline a utilisé ce culte pour asseoir son pouvoir sur les âmes faibles, les petites brutes qui aimaient la violence et l’autorité que donne l’uniforme.

Vladimir Ilitch Oulianov étudie le droit à Saint-Pétersbourg, devient avocat à 22 ans, mais il n’exercera guère que deux ans à peine – dans des affaires qui n’ont marqué personne. Il lit sans arrêt ; il juge le marxisme trop « libéral » et n’en retient que ce qui lui plaît, notamment l’idée d’une lutte impitoyable des classes et d’une dictature du prolétariat indispensable pour la transition vers le communisme. Il est trop sûr de lui pour avoir du respect envers le débat et la recherche féconde de la vérité à plusieurs. Il n’aimera jamais personne, hors son grand frère pendu et sa maîtresse, Inessa Armand, qui lui a peut-être donné un fils illégitime, jamais reconnu. Il se marie par raison avec Kroupskaïa, mais le couple officiel restera stérile.

En 1917, à 47 ans, Lénine n’avait encore gagné sa vie que pendant deux ans. Pour le reste, il vivait des ressources de sa mère et d’un salaire que lui versait le Parti dont il s’était nommé trésorier. Jamais à court d’argent, même en exil, il vivait bien. L’Allemagne de Guillaume II, en guerre, a soutenu l’extrémisme russe pour affaiblir l’Alliance ; Lénine a été financé, comme d’autres, via Parvus (de son vrai nom Helphand) p.136. Outre cela, il est établi que le parti se finançait par captations d’héritage et hold-up, baptisés « expropriations prolétariennes ». Staline, apprenti pope défroqué, a fait le coup de main dans sa jeunesse pour braquer des banques.

Lénine a ramassé le pouvoir, tombé tout seul des mains débiles d’un tsar faible et de son entourage trop rigide, puis de celles de l’inefficace et brouillon socialiste-révolutionnaire Kerenski. Nulle alternative à Lénine n’existait de façon crédible. Selon Volkogonov, Lénine a établi la dictature pour trois raisons : 1/ il était débordé, sans habitudes de travail régulier, sans connaissance des problèmes russes, après dix-sept ans de vie de bohème en exil ; 2/ selon sa propre échelle de valeurs morales – les plus hautes vertus révolutionnaires sont pour lui l’absence complète de pitié, la haine de classe farouche, le machiavélisme – l’accouchement de l’Histoire doit justifier tous les moyens ; 3/ la peur comme arme politique.

Soucieux de « purifier la Russie » des anciennes classes dirigeantes, Lénine dresse lui-même des listes et surveille l’application des jugements. La guerre civile fournit une excuse pour exercer pleinement la dictature du parti, fraction proclamée « éclairée » de la classe prolétaire, accoucheuse dite « scientifique » de l’Histoire selon saint Marx. Le leader du parti, auquel celui-ci doit obéir, est le Bureau politique dans lequel Lénine, par sa force de volonté, la puissance de ses convictions et ses discours acharnés, est le maître. Toute la hiérarchie du parti aboutit à lui. Il est le détenteur du Dogme, le maître du Parti, le héraut du Prolétariat, l’accoucheur de l’Histoire. Il n’est pas Dieu, mais parce qu’il n’y croit pas : il est tout simplement l’Histoire en marche, son prophète.

Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de coranique dans ses écrits, à la fois inspirés par le dogme et par les circonstances, par ses anathèmes contre ses ennemis et par son fanatisme, par le recueil sacré des œuvres comme des gloses que l’on a pu en faire après sa mort. Lénine, comme Mahomet, apparaît comme un prophète, sauf que c’est l’Histoire et non Dieu qui lui a murmuré à l’oreille. Selon Lénine, « la dictature signifie – notez-le fois pour toutes – un pouvoir sans retenue fondé sur la force, non sur la loi » (article du 2 novembre 1920 dans le journal Le communiste international) p.250. Le 20 avril 1921, le Politburo présidé par Lénine approuve la construction d’un camp de « rééducation par le travail » pour 10 à 20 000 personnes dans l’extrême nord sibérien. Des femmes et des enfants cosaques furent déportés et plusieurs milliers y moururent. Lénine le savait, le bénissait ; on n’accouche de l’histoire que par le viol et la violence.

Par sa façon de faire, Lénine a formé Staline au comportement qui fut ensuite le sien. Malgré les crimes de Iossif Vissarionovitch Djougachvili (parce qu’il a duré plus longtemps), Lénine ne peut en rien être exonéré de l’application monstrueuse du marxisme converti par sa pratique en socialisme réel.

Dimitri Volkogonov, Le vrai Lénine d’après les archives secrètes soviétiques, 1994, Robert Laffont 1995, 465 pages, €7.09

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Bénédicte Vergez-Chaignon, Pétain

benedicte vergez chaignon petainAu vu des « polémiques à la française » autour de Philippe Pétain, frappé en 1945 d’indignité nationale pour collaboration avancée avec l’ennemi occupant, malgré ses états de fait de 14-18, je réédite cette note de 2014 sur une biographie fouillée du personnage.

Mille trente-neuf pages denses et étayées, un véritable pavé d’un kilo et deux-cent vingt grammes de papier fin glacé avec un carnet de photos – voilà une œuvre d’historien d’un docteur femme de Science Po Paris, tout en références, témoignages et jugements balancés. Évidemment, nostalgiques s’abstenir ! Car la complexité humaine et le labyrinthe historique ne sauraient faire bon ménage avec le mythe et la caricature politique. Pétain était un grand homme et un salaud, un soldat attentif aux hommes et un homme d’État naïf et vaniteux. C’est que ce n’est pas simple, un être humain ! Surtout emporté dans la tourmente de l’Histoire, à une période où la France déprimée après l’hémorragie de 14-18 et aspirant aux cong’paye du socialisme hédoniste, ne veut rien voir de la montée nazie ni des desseins (pourtant écrits et publiés) d’un certain Adolf Hitler, ex-caporal de la guerre la plus con.

Marc Bloch, historien français et juif, officier de 14 rempilé en 40, l’a écrit bellement dans L’étrange défaite : c’est tout le pays qui a abandonné. A quoi bon se battre ? Déjà saigné par plus d’un million de jeunes hommes morts pour rien entre 14 et 18, le pays n’en peut plus. Réfugié derrière la dernière guerre, symbolisée par un vieux maréchal vainqueur de Verdun et portant beau ses feuilles de chêne, le pays n’en veut plus. La population quémandait en l’an 40, à une armée allemande étonnée de sa victoire facile et si rapide, « encore un quart d’heure, Caporal bourreau ». Le Chef allait protéger la terre et les hommes du charnier, le soldat prestigieux allait négocier comme un paysan les prédations du vainqueur, les Français allaient pouvoir attendre la fin du conflit pour se rallier au vainqueur comme la vache va au taureau après la lutte cornes contre cornes.

Bien rares en 1940 étaient les De Gaulle, Jean Moulin ou Daniel Cordier… vraiment bien rares. Les Radicaux avaient signés des deux mains la dévolution des pouvoirs constitutionnels à Pétain ; les Socialistes avaient suivi en masse (hors quelques-uns, embarqués par quiproquo sur le Massilia). Même les Communistes étaient pro-hitlériens (je n’ai pas dit pro-nazis), l’Allemagne nazie ayant signé un pacte avec la Russie stalinienne pour dépecer tranquillement la Pologne et se partager les dépouilles des vieilles démocraties.

Philippe Pétain est né sous le régime autoritaire de Napoléon III en 1856 ; il avait 14 ans lors de la défaite ignominieuse en 1871 de la baderne Bazaine et de Napo le nabot. Son sang d’adolescent a bouilli comme il se doit. Fils de paysan de la Somme, élevé par ses grands-parents faute de mère morte en couches, il a connu très tôt le collège militaire, tout entier voué au service des armes et à la « réforme intellectuelle et morale » (p.435) du pays. Mais enfance et adolescence n’occupent que 16 pages sur l’ensemble : il n’existe que très peu de documents et aucun récit personnel. Ces 22 années ne comptent que pour 1.5% de la biographie. A l’issue, il est déjà officier.

Intelligent, il se cultive en stratégie militaire et aime faire l’instructeur. 1914 commence page 68 sur 1039, il a déjà 58 ans ! Mais, en 4 années de guerre, il passe du grade de colonel au grade de général de division, puis à la distinction de maréchal de France. C’est dire combien la IIIe République était peu préparée au combat en 14, combien les badernes sévissaient dans les casernes, combien l’armement et l’uniforme étaient inadaptés (un pantalon rouge garance !) et archaïques (on attend encore les chars en 17 !). Pétain, déjà mûr mais actif et prudent, a profité du néant général ou presque ; il a été choisi contre le massacreur Nivelle à Verdun. Il avait la vertu d’être autoritaire (il a fait fusiller 7 meneurs de sa propre initiative en 1917) mais très procédurier militaire quant aux doléances : réprimer-analyser-modifier.

Comme l’observait De Gaulle (qui avait été son officier et son porteplume un moment), si Pétain était mort en 1925 (à 69 ans), sa gloire serait restée intacte et il aurait une avenue dans Paris comme Foch, Joffre ou Clémenceau, autres généraux maréchalisés de la Grande guerre. Las ! Ce vieillard encore vert, perclus de maitresses et marié tard à l’une d’elles (une divorcée, quel scandale dans la « bonne » société !), s’est piqué de politique. On l’envoie rétablir l’ordre au Maroc, il est nommé ministre ; il entre à l’Académie française. Est-ce pour cela qu’on l’écoute ou qu’il se fait entendre sur le réarmement nécessaire ? Il n’a pas du beaucoup insister, méprisant les maquignons des partis dans ces gouvernements à têtes pivotantes sous la IIIe République – car presque rien n’a été fait pour préparer l’armée à la guerre inévitable dès le début des années 30 !

Vieille France, matois, refusant les actes révolutionnaires comme la tentation de février 34, hostile aux idées maurassiennes sans pour autant les condamner, catholique pratiquant et soucieux de sa dignité chèrement gagnée, Pétain restera toujours ambigu, sibyllin, disant tout et son contraire. L’âge venant, il aura progressivement des trous de mémoire, une certaine aboulie, une incapacité à entendre (de l’oreille et de la comprenette) et une incapacité à travailler longtemps.

Les années 1939-1945 sont le cœur du livre, puisqu’elles sont le cœur de ce que notre époque post-Auschwitz retient de Pétain : pas moins de 570 pages, soit la moitié du volume. Le maréchal avait 84 ans en 40 et presque 90 en 45.

• Il s’est laissé circonvenir, n’ayant jamais compris le cynisme nazi tout en moyens justifiant les fins. Goering lui-même l’a dit : « Pétain, c’est Hindenburg, et ce n’est pas une bonne chose que les grands soldats victorieux, hélas ! vieillis, gouvernent leur pays vaincu » p.680.
• Il s’est laissé berner par son entourage de conservateurs catholiques et de pro-nazis, de technocrates et de maquignons parlementaires.
• Il a voulu répéter la « réforme intellectuelle et morale » des années 1880 par la Révolution nationale (le terme n’est pas de lui, qui se méfiait du mot révolution).
• Il s’est dévoyé en acceptant la collaboration du « moindre mal » sans comprendre : déporter les Juifs (mais « étrangers »), fusiller les Résistants (mais « terroristes »), laisser saborder la flotte (pour « respecter » les conventions d’armistice), rester en métropole (sinon la France aurait un Gauleiter qui imposerait des conditions plus dures), élaborer une trentaine de projets de nouvelle Constitution (mais rester par « sentiment du devoir » chef de l’État à vie)…

Philippe Pétain sera justement condamné à mort et à l’indignité nationale en 1945, mais dans un procès bâclé et mal conduit, dont le jury est composé presque uniquement d’adversaires politiques. Il est immédiatement gracié par le président de la République provisoire, le général De Gaulle, et interné au fort du Portalet près de Pau avant celui de la Pierre-Levée sur l’île d’Yeu. Il y mourra en 1951, définitivement sénile, à cinq ans de son centenaire.

La vieillesse est un naufrage. En voulant bien faire, mais par ataraxie du grand âge et vanité de vieux méritant, le maréchal s’est fourvoyé et compromis. Il a empêché la France qui le voulait de résister, il n’a pas permis aux moyens de l’empire de continuer la guerre, il a laissé la police française livrer des Juifs aux nazis. Le redressement intellectuel et moral se fera durant la guerre sans lui et contre lui, trop confit dans le passé et l’autoritarisme suranné.

Mais il est facile de réécrire l’histoire comme on aimerait qu’elle fût. La reconstruction de la France s’est bâtie en opposition à la démission de l’armistice de 40 et absolument contre les idées nazies et collaborationnistes. Caricaturer les vagues idées de Pétain était symboliquement nécessaire même si, pas plus que Marx n’était marxiste, Pétain n’était vraiment pétainiste. L’histoire s’observe à son moment, pas repeinte de moraline : en octobre 1944, « la jeune IFOP demande [aux Français libérés] s’il ‘faut infliger une peine au maréchal Pétain’. Seuls 32% répondent par l’affirmative, quand 58% sont contre » p.882.

L’ambiance pétainiste n’a cessé de couler sous la surface, elle ressurgit ça et là aujourd’hui :

• dans l’écologie (tellement conservatrice de « la terre ne ment pas ») ;
• à l’extrême-gauche dans les idées d’un Badiou qui considère la démocratie comme inutile, au profit d’un parti unique, directeur politique de la société ;
• chez le père-la-morale Bayrou, (tellement catho coincé face à Cohn-Bendit le soixantuitard) ;
• dans le parti de « rassemblement » bleu Marine qui veut sortir les sortants, éjecter les parlementaires et les élus corrompus, garder la terre de France aux Français et effectuer une « réforme intellectuelle et morale » du pays…

Cette biographie d’un symbole replacera l’homme dans les idées et les circonstances et permettra de mieux comprendre comment peut s’opérer le glissement progressif du conservatisme à l’autoritarisme – et de l’autoritarisme au nazisme. Une lecture qui serait bien utile à tout le monde !

Bénédicte Vergez-Chaignon, Pétain, septembre 2014, Perrin, 1039 pages, €29.00

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Écologie punitive

Taxer, interdire, limiter, exiger sont des comportements de commandement. Sous prétexte « d’urgence » (mais qu’ont-ils foutu durant quarante ans ?) les gouvernements français veulent dresser la société par des mesures « incitatives » (en fait coercitives), et notamment fiscales, contre l’émission de particules et de gaz à effet de serre et de tri des emballages. Mais l’énergie est principalement nucléaire en France et remplacer le pétrole par l’électricité dans les voitures, outre que cela a un coût (il faut louer les batteries à vie), ne fait que déplacer le problème. Et si toutes les autos étaient électriques, il faudrait construire plusieurs nouvelles centrales. De plus, les « aides à l’achat d’un véhicule propre » étant indifférenciées, le riche en bénéficie tout autant que le pauvre, gaspillant ainsi les deniers des contribuables.

Le constat immédiat est clair : seuls les bourgeois des villes ne ressentent pas les mesures comme coercitives car ils « ont les moyens ». L’essence plus chère ? Le diesel au même prix ? La voiture hybride ou tout-électrique ? L’isolation des bâtiments ? Le surcoût du « bio » ? Rien de cela ne leur importe car cela impacte peu leur pouvoir d’achat. Il n’en est pas de même pour le rural réduit au SMIC ou à la retraite de base en province, ni pour le banlieusard moyen, eux qui doivent se déplacer pour tout (et de plus en plus avec la désertification des services publics). L’écologie punitive accentue les inégalités, creuse le fossé entre « élites » nanties et le peuple et fait le lit de la droite extrémiste.

Malgré le discours « de gauche » affiché par les écologistes en France, la mentalité est fondamentalement conservatrice. Tout part des Lumières qui font de la Nature une Providence sans Jéhovah, une sorte de grand Horloger implacable dont les « lois » immuables s’appliquent avec indifférence. Ce qui donne la pensée technocratique pour qui tout est mathématisable, donc modélisable, conduisant les « ingénieurs » à administrer la société et les « ingénieurs des âmes » (terme forgé sous Staline) à reformater les mentalités. Thomas Malthus, bien connu des économistes, se réjouit que les pauvres connaissent la famine car cela régule les naissances trop nombreuses dans cette catégorie « dégénérée » de la société. Jean-Jacques Rousseau, l’asocial paranoïaque, fait de « la société » (urbaine, policée, de cour) le lieu des vices et de l’exploitation des hommes, aimant se réfugier en « thébaïde » à la campagne. Aujourd’hui encore, un Pierre Rabi fait du « progrès » un éloignement de la vie naturelle, donc une déchéance d’humanité.

Or le savoir scientifique est une curiosité légitime et le progrès des techniques un bienfait humain. Nous vivons plus vieux et en meilleure santé qu’à l’âge des cavernes, qu’au Moyen Âge et même qu’avant la guerre de 40. Ce n’est pas « le progrès scientifique » qui est néfaste, mais ce qu’on en fait. Il faut sortir de l’ornière de la pensée biblique qui fait de toute audace un « péché » et croquer le fruit de l’Arbre de la connaissance un prétexte à punition. Le Paradis d’ignorance béate est un mythe qui inhibe toute volonté de sortir de sa condition dominée. Il va de soi que la bombe atomique et les pesticides cancérigènes ne sont pas des applications fastes de la science. Mais nous ne sommes pas dans un monde de dieux : quand la guerre menace tous les moyens sont bons ; quand le profit allèche, aussi – mais là nous pouvons réguler. Depuis Rabelais, les Français savent (devraient savoir si l’éducation « nationale » faisait son boulot) que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Le problème des écologistes français n’est pas la cause à défendre mais les moyens qu’ils emploient. Imbibés de leur passé gauchiste, commencé intellectuellement sous Lénine et Mao avec l’exemple politique de Robespierre et de Castro (oyez Mélenchon !), ils méprisent la liberté au nom des Lois « scientifiques » de l’Histoire ou de la société. Ils sont les grands « sachants » et jouent au grand sachem ; comme en classe (nombreux sont les profs dans les partis écolos), ils veulent imposer leur savoir, même s’il est intimement mêlé de croyances non rationnelles parfois. Le politiquement correct et la pensée de horde remplacent chez eux le libre examen. La question de la limite entre les libertés individuelles et l’efficacité collective leur est étrangère. Puisqu’il « faut », alors « yaka » – sans débat ni nuances.

Ce pourquoi ils échouent depuis une génération à convaincre. On cause « protection du littoral », mise en valeur du « patrimoine », valorisation des petites exploitations « bio », observation « des oiseaux » et « bienfait des plantes » – mais rien ne change au fond car rien de concret n’est proposé qui soit socialement acceptable (sauf le tri sélectif, avec beaucoup de mal). On fait dans le symbolique (ah, l’énergie solaire !) avec une efficacité quasi nulle ; on veut donner des droits aux bêtes alors que les gens sont déjà mal jugés par la « justice ». On emploie alors la terreur de l’Apocalypse climatique (évidemment imminente), on soutient la théorie du Complot des multinationales, on attise les haines de classe entre ceux qui « profitent » du système et ceux qui le subissent. Sans analyser plus avant, sans convaincre pour autant.

Force est de constater que soit l’écologie n’est que le paravent d’ambitions politiciennes (former un parti-pivot à gauche pour obtenir des avantages électoraux et la manne du financement public qui va avec), soit elle n’est qu’incantation d’une pensée magique (ce que j’ai maintes fois constaté chez les sincères croyants naïfs de la cause).

Ce n’est pas comme cela que l’on va avancer !

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Fascisation politique

Un Mélenchon haineux qui hait la démocratie, le droit et la justice quand ils vont contre lui, et qui appelle à « pourrir » les journalistes de la cellule d’investigations de Radio-France qui enquêtent sur ses comptes de campagne et sur le financement de sa maîtresse par l’impôt des citoyens.

De multiples colis piégés chez Clinton, Obama, Brennan, Soros, de Niro, Biden ; un partisan déclaré « fanatique » de Trump arrêté.

Un candidat à la présidentielle au Brésil qui se fait poignarder en pleine campagne par un opposant, comme un vulgaire mécréant afghan par un taliban intolérant ; quoiqu’on pense du Trump latin, sont-ce des mœurs démocratiques ?

Un prince saoudien, pressenti pour devenir l’héritier, qui se permet en toute impunité de commanditer le meurtre par dix-huit personnes (18 !) d’un journaliste ex-ami qui le connaissait bien mais devenu opposant, au cœur de la Turquie, au consulat d’Arabie saoudite ; et qui dément, avant d’avouer peu à peu, sous le poids des évidences.

A quand la prochaine Nuit des longs couteaux ?

Quand les mœurs se font moins policées au profit de la force brute (autoritarisme, machisme, négation de toute vérité, menace physique de mâle dominant), quand le débat rationnel recule au profit des invectives passionnelles, quand la vérité est abandonnée nue au profit des falbalas enjolivés des belles histoires et du storytelling des communicants – alors s’éloigne la démocratie. Les uns et les autres ont beau en avoir plein la bouche, elle disparaît – et le fascisme renaît.

Ce n’est pas étonnant de la part d’un féodal resté à la conception du pouvoir absolu de ses ancêtres bédouins ; ce ne l’est guère de la part d’un « Républicain » qui a fait du rentre-dedans commercial sa marque de fabrique au pays de l’individualisme pionnier ; c’est plus étonnant de la part d’un tribun qui se proclame « de gauche » et s’affirme adepte de « la » démocratie. Quelle démocratie est-ce donc que ce pouvoir d’un seul ? Que de nier l’enquête et l’évidence ? Que cette affirmation du droit de gueuler le plus fort en guise de légitimité ?

Hitler aussi se disait au service du peuple, à l’écoute de ses sentiments profonds, l’incarnant à lui tout seul : il a pris le pouvoir par les urnes, « démocratiquement ». Est-ce pour cela qu’il était démocrate ? Le pouvoir du peuple ne se résume pas aux urnes, ni aux tribuns charismatiques. Il se tisse de mille liens de droits et d’assentiments, de contre-pouvoirs et de contrôles. Il ne saurait y avoir « démocratie » sans civilité ni droit. Car la démocratie n’existe pas : il n’existe que des PREUVES de démocratie.

Or ce qui survient dans l’actualité 2018 s’éloigne de plus en plus du pouvoir égal de tous à dire son mot et à suivre la majorité jusqu’à convaincre du contraire – ce qu’on appelle communément « démocratie » dans nos pays européens. Même Salvini l’Italien rejoue le populisme fasciste contre « l’Europe » conçue comme une technocratie mythique, alors que son pays a une voix au Conseil et accepté les règles de l’Union. L’Italie n’est pas un Etat seul contre tous mais un partenaire parmi les autres, tous élus démocratiquement, comme lui.

MBS ne « libéralise » pas la société saoudienne, comme les croyants des DDH (Droit de l’Homme) le croient sans rien voir : il impose son pouvoir personnel en jouant de son image à l’international ; Trump n’est pas le « représentant » du peuple américain : il provoque pour négocier, ment quand ça l’arrange en commercial sans scrupule, et insulte tous ceux qui ne pensent pas comme lui ; Mélenchon n’est pas l’incarnation du « Peuple » : il est une grand gueule aigrie qui n’a pas trouvé sa voie au parti socialiste et se venge de ses anciens « amis » – déconsidérant par ses outrances toute « la gauche » avec lui.

La prétention à détenir « la vérité » unique, issue des profondeurs du peuple ou de l’histoire, est bien d’essence fasciste. La race ou le destin sont remplacés par le projet utopique, mais dans les faits quelle différence ? Il s’agit toujours de religion, pas de raison ; de pensée magique, pas de conviction rationnelle ; d’imposer par la force sa propre loi, pas de débattre ni – surtout – de décider en commun.

Nier l’individu pour la masse, diluer les responsabilités dans le Complot, faire des opposants des ennemis à abattre, attiser la haine pour mieux manipuler les passions de foule et passer ainsi sous silence ses propres antagonismes – tout cela est bel et bien fasciste. L’égalité de tous n’existe plus, même en théorie : il y a les chefs et la masse, le Pape et les ouailles, le berger et les moutons. La hiérarchie du plus fort prend le pouvoir et ne le rendra pas sans violence.

Le fascisme est un état d’esprit anti-Lumières. La force, le mâle, le romantisme d’un âge d’or exalté, un Etat fort pour le réaliser et contraindre : tout cela est fasciste. L’Arabie du petit-fils d’Ibn Séoud désire préparer l’après-pétrole dans une société qui se laisse vivre et n’ose pas revoir ses traditions bigotes ; l’Amérique menacée par la montée de la Chine se proclame forte et invincible, capable de tout ; la France mélenchoniste se décrit comme « insoumise », éternellement « révolutionnaire » pour on ne sait quelle égalité qui ne sert que les plus forts en gueule à sa tête. Tout cela est fasciste, un mauvais théâtre de plus en plus dangereux.

Car l’histoire nous a montré que la brutalisation des mœurs aboutit au fascisme : ce fut le cas dans les années trente, après la « Grande » guerre de quatre ans et la « crise » financière de 1929.

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Christian de Moliner, L’année du Front

Faisant suite à sa série de romans de politique fiction que sont Le pays des crétins, Trois semaines en avril, et La guerre de France, Christian de Moliner approfondit la vision qu’il peut avoir de notre pays dans les années et les décennies à venir. Nous sommes cette fois quelque part au présent. L’année du Front conte comment le parti nationaliste prend le pouvoir : dans le délitement des élites et les magouilles des gouvernants.

Le président Barrors est un démocrate à principes, mais il se meurt d’un cancer en phase terminale. Il reste cependant le seul recours contre la montée du Front français, avatar du Front national. Sa duchesse blonde et nulle a été remplacée par un habile, François Marèche. Le pouvoir lui est ouvert comme un boulevard car l’opinion est mûre. Les sectaires de l’islam ont en effet pris la main sur les majoritaires et enflammé « les jeunes » qui veulent en découdre avec la police et tous les incroyants. Idriss, député à la proportionnelle intégrale (dérisoire tentative de noyer les extrêmes dans les parlotes de parlement), est désormais impuissant à « négocier » quoi que ce soit. Ce sont les émirs autoproclamés des quatre coins qui font la loi, leur loi locale comme en Syrie. La République n’entre plus sur leur territoire et des barrages filtrent ceux qui sont autorisés et ceux qui sont exclus. Quant aux extrêmes de la droite, une partie des modérés ont ralliés l’extrémisme au Parlement tandis que celui qui se fait appeler « l’Archange » décide de descendre tous les Maghrébins qu’il rencontrera si la police ne reconquiert pas les territoires perdus de la République. Il en tue deux en stoppant un TGV à titre d’avertissement.

Le président de la République répugne à enclencher l’article 16 de la Constitution, qui permet les pleins-pouvoirs afin de rétablir l’ordre républicain. Son ministre de l’Intérieur Vallorgues, pourtant un copain, ne parvient pas à le convaincre de dissoudre simultanément le parti islamiste après un attentat meurtrier dans un lycée du nord, en représailles à celui du TGV, et le parti nationaliste qui a riposté par des manifestations ayant engendré des morts. Cela aurait pourtant été la solution politique la plus réaliste.

Mais les humains étant ce qu’ils sont – trop humains, voire humanistes – ils attendent, ils tergiversent, ils modulent, à la François Hollande. C’est donc la catastrophe annoncée qui survient. La tentative de placer le président devant le fait accompli du recours à la force le pousse à enclencher enfin l’article 16 – mais pour nommer aussitôt Marèche comme Premier ministre sans plus aucun garde-fou. L’engrenage a pris tous les gouvernants dans l’urgence et aucun n’a eu le cran d’imposer une décision en temps voulu.

Le roman, écrit comme un thriller avec un découpage horaire, se lit aisément et passionne. Les héros positifs que sont Saïd Elkraff, énarque beur, et Julie, journaliste canadienne, donnent de la hauteur aux événements qui ballottent les « minables » (terme socialiste) qui gouvernent. La guerre civile est proche car les tabous idéologiques ont empêché d’y voir clair et de prendre les décisions nécessaires à temps.

L’article 16 de la Constitution de 1958, voulu par le général de Gaulle, est précis mais taillé à sa mesure. Il faut « avoir les couilles » de l’enclencher (selon un terme littéraire à la mode). On ne voit pas un mou social et démocrate l’envisager. Et lorsqu’il s’y résigne, c’est bien trop tard ! Les consultations des présidents des Assemblées et du Conseil constitutionnel sont obligatoires, ce que l’auteur néglige un peu vite et qui aurait permis d’approfondir. L’état d’urgence et l’état de siège sont aussi trop rapidement confondus, alors que leur gradation permet justement de prendre les mesures appropriées tout en préparant l’opinion au séisme de l’article 16.

Mais ne boudons pas notre plaisir, les romans de politique fiction sont assez rares pour qu’on les goûte, surtout de la part d’un auteur autoédité qui mérite d’être connu. Exposer le fait que les islamistes seraient ravis d’avoir un gouvernement d’extrême-droite pour souder leur communauté est prouvé par le récit ; la montée des violences populistes dès que les institutions républicaines flanchent est tout aussi magistralement démontré par ce roman. Chacun est pris dans un tourbillon et perd sa hauteur de vue, pourtant nécessaire en temps de crise. Seuls les caractères survivent – ce pourquoi il faut toujours élire des présidents qui ont de la personnalité, pas un vague programme de promesses électorales !

Christian de Moliner, L’année du Front, 2017, éditions du Val, 138 pages, broché €4.50, e-book Kindle emprunt sur abonnement

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Coquilles à corriger à l’attention de l’auteur :

  • p.9 le traveller’s-cheque n’existe quasiment plus, il est remplacé par les cartes bancaires internationales
  • p.11 filtrera
  • p.11 Chambre ne se dit plus, Assemblée est le terme officiel
  • p.39 sur écoutes
  • p.77 qui a été volé dans le TGV
  • p.99 un martyr (sans e)
  • p.115 on n’écrit pas émail même si cela fait brillant… mais soit e-mail à l’américaine, mél selon le mot forgé par l’Académie (« message électronique ») ou courriel, mot canadien bien adapté (« courrier électronique »).
  • p.116 qu’est-ce qu’une Q.C. ? pas plutôt un Q.G. – quartier général ?
  • p.124 members (sans majuscule et avec un m au lieu d’un n)
  • p.133 klaxon sans majuscule, ce n’est pas un nom propre
  • p.136 la veille… phrase incompréhensible
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