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Sheldon Siegel, Preuves accablantes

Un thriller d’avocat n’est jamais anodin. Cette fois, les preuves sont accablantes : l’accusé, Prentice Gates surnommé Skipper, procureur de San Francisco qui se présente à sa réélection, est retrouvé dans sa chambre d’hôtel, endormi avec un cadavre nu et menotté de pute. Sauf que la pute est un garçon, Johnny Garcia, 17 ans. Et que le corps a été utilisé menotté aux quatre membres et de l’adhésif sur les yeux, la bouche et le nez, dénotant une particulière perversité dans la jouissance.

Le scandale est à la mesure des faits : Skipper nie tout en bloc, il ne comprend pas, ne connait pas le garçon, n’a jamais eu de relations homosexuelles, jure qu’il n’a tué personne. Il s’est simplement endormi dans son fauteuil devant la télé après une série de réunions électorales pour préparer sa campagne qui l’ont épuisé. Dès qu’il s’est réveillé, il a découvert le corps, demandé à appeler la sécurité de l’hôtel, puis la police, puis a répondu aux questions.

Mike Daley, l’avocat, a été membre du cabinet de Skipper mais celui-ci l’a viré. Il lui reconnait cependant un certain talent puisqu’il l’engage pour le défendre. Tâche ardue tant toutes les preuves paraissent évidentes. Mais si Skipper a tué le jeune homme, pourquoi est-il resté dans la chambre au lieu de fuir ? S’il a eu des relations sexuelles avec lui, pourquoi ne pas avoir utilisé de préservatif et laissé des traces de sperme évidentes sur les draps ? Pourquoi du GhB (la drogue du viol qui se dissipe en quelques heures dans le corps) a-t-il été retrouvé dans les deux flûtes à champagne ? Quel besoin de droguer un prostitué consentant ? Et de se droguer soi-même ?

Le système américain permet à l’avocat de la défense comme au procureur de mener leur enquête, le juge (ici une femme) n’est qu’un arbitre. Ce sera long et tortueux, permettant au lecteur de pénétrer la turpitude de San Francisco, les « affaires » sans scrupules qui se rachètent en dons à l’église, la froideur glaçante des avocats d’affaires qui contournent la loi s’ils sont bien payés, l’absence totale d’entraide sociale de la ville et de l’Etat qui réduit des mômes à la mendicité, la drogue et la prostitution (Johnny a commencé à 15 ans) – et la pratique habituelle des « vérités alternatives » (autrement dit des mensonges) auxquelles on finit par croire sincèrement soi-même, jusqu’à ce que des preuves matérielles prouvent le contraire.

La « vérité alternative » est probablement le ressort de l’audace des Américains : point besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, il suffit d’y croire et (une fois sur deux) cela se réalise. Sinon, on recommence. Skipper apparaît comme une ordure qui manipule les uns et les autres, à commencer par sa femme et son meilleur ami ; il est tout entier tourné par narcissisme vers on plaisir et sa gloire. Mais la réalité qui émerge de la reconstitution minutieuse des faits est différente, moins catégorique.

Les parties n’ont qu’une semaine pour instruire avant le procès, selon les vœux mêmes de Skipper. C’est bien court pour démêler le vrai du faux et l’inextricable des liens révélés progressivement, de chapitre en chapitre. Un vrai coup de théâtre surviendra sur la fin, doublé d’un contrecoup énigmatique.

Bien que l’esprit yankee diverge de plus en plus du nôtre et que nous soyons moins enclins à passer sur ces mœurs de sauvage où le droit du plus fort et du plus friqué domine, le lecteur d’aujourd’hui pourra trouver palpitante l’enquête, sur des prémisses impossibles. Une bonne lecture de train !

Sheldon Siegel, Preuves accablantes (Incriminating Evidence), 2001, Livre de poche 2004, 569 pages, €0.98 occasion

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Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages

Ce roman est le tome deux de La chronique des Pasquiers mais peut se lire indépendamment. Il se situe à Paris en 1895 et ne quitte pas le 5ème arrondissement, sauf aux frontières du 6ème pour y traquer la maîtresse du père, rue de Fleurus. Laurent n’a pas encore 15 ans et toute la sensibilité de l’enfance dans un corps qui mue en homme. Il découvre la vie et ses yeux se décillent sur sa famille.

Elève boursier au lycée Henri IV (les « collèges » séparant les 10-15 ans des plus grands du « lycée » ne seront créés que dans les années 1980), il arpente inlassablement la rue Clovis, la rue du Cardinal Lemoine, la rue des Boulangers, la rue Jussieu, la rue Linné, jusqu’à la rue Guy-de-la-Brosse où il habite. Tout un quartier que je connais bien pour y avoir habité. Le Paris de 1895 est plus provincial que le nôtre ; les automobiles sont quasi inconnues et seuls circulent les fiacres ou, sur les grands axes, les omnibus à impériale. Il y fait bon marcher à pied et Laurent ne s’en prive pas avec son ami Justin Weill qui, juif, a cette remarque subtile que le Messie n’est pas encore venu pour sa croyance et qu’il a donc une chance de l’être lui-même tandis que pour les chrétiens c’en est fini, Jésus est passé. Laurent y consent ; pour lui, la science est le messie qui sauvera l’humanité.

Mais, pour l’adolescent, ce qui compte est la famille, le nid où les cinq enfants se retrouvent les uns sur les autres dans la promiscuité d’un trois-pièces. Georges Duhamel a créé le mouvement « unanimiste » où il s’agit d’observer et de conter les gens dans leur milieu. Pour un garçon d’encore 14 ans, l’univers est celui des tout proches : son frère aîné Joseph, 20 ans, qui « sait tout sur tous » et compte ses sous ; Ferdinand le second, 18 ans, grand de taille mais voûté d’épaules et bigleux, heureux en administration comptable ; sa petite sœur Cécile, 12 ans, prodige au piano et exercée par un Danois musicien qui habite au-dessus ; enfin sa petite sœur Suzanne bébé de 3 ans. Il y a sa mère, Lucie, méritante et laborieuse qui cuisine et ravaude, consolant les petits. Et le père Raymond, dit Ram, fantasque et foutraque, qui entreprend à la quarantaine des études de médecine ! Il travaille à l’hôpital, on ne sait trop ce qu’il y fait. Le père de Duhamel était de cette espèce, herboriste. Mais Laurent est de trois ans plus âgé que l’auteur.

Un jour, sa mère lui demande de s’enquérir discrètement s’il existe un Raymond Pasquier au 16 rue de Fleurus car elle a trouvé une lettre à cette adresse dans la veste de son mari. Est-ce un homonyme ou a-t-il une double vie ? Laurent part la fleur au fusil et la concierge lui dit qu’il n’existe aucune personne de ce nom dans l’immeuble. Il décide alors de suivre papa comme un Indien dans Le dernier des Mohicans, fort en faveur auprès de la jeunesse de son temps. Ram prend l’omnibus, Laurent y cavale ; Ram emprunte la rue de Fleurus, Laurent le suit ; Ram pénètre au 16, Laurent fait de même. Jusqu’au troisième étage, troisième porte à gauche. Il reviendra y sonner plus tard pour y trouver une jeune femme en peignoir. Solange est la maîtresse (non rémunérée) de son père. Cela le trouble et le gêne, partagé entre la puberté « honteuse » (selon la répression bourgeoise-catholique de l’époque) et l’écroulement de son idéal paternel moral et vertueux. La fille ne profite pas de sa jeunesse en fleur, ce qui aurait été cocasse, mais pas convenable à la parution du livre. Georges Duhamel n’aurait pas été admis à l’Académie française deux ans plus tard s’il avait dérapé des normes sociales de son temps où la majorité n’était encore qu’à 21 ans.

Laurent enjoint Solange de renoncer à son père pour le bien de la famille ; elle promet, elle ment. Si elle déménage bien pour brouiller les pistes, elle ne perd pas le contact avec Ram et Laurent les voit tous deux attablés à la terrasse d’un bistrot le jour des funérailles nationales de Louis Pasteur, dont son père admire la gloire scientifique. Au fond, tout le monde ment, tout le monde s’accommode des défauts et écarts des autres. C’est ce que lui apprend son frère aîné Joseph ; c’est ce que lui révèle sa mère qui « sait » et consent ; c’est ce que lui montre sa petite sœur Cécile qui devient enfant prodige du piano. C’est surtout ce que lui apprend son père lors d’une conversation d’hommes, lorsqu’il lui dit que ses besoins sexuels ne remettent pas en cause le contrat conjugal ni l’amour qu’il porte à la mère de ses enfants.

Au fond, les humains sont des bêtes, comme celles du jardin des Plantes tout proche dans lequel l’adolescent aime à s’isoler. La « pureté » n’est qu’un concept ; l’idéal n’est pas de ce monde. Il faut vivre dans le réel et c’est cela grandir. Même Thérèse, vieille fille voisine qui veut entrer au couvent, flirte avec son père, incorrigible coureur. Et Cécile, la petite sœur confidente dont il est très proche, lui avoue être amoureuse d’un garçon plus âgé qu’elle : non pas Justin Weill qui l’admire et rougit en sa présence, mais de Valdemar Henningsen, son mentor en piano, qui a dans les 20 ans ! C’est dur de découvrir la vie à 15 ans et c’est cela qui est touchant dans ce roman d’une époque révolue. Aujourd’hui, les adolescents avec leurs smartphones et l’Internet, le Youporn et les pairs LGBTQ+, sont plus émancipés et au courant – mais toujours aussi fragiles et en quête de repères.

Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages, 1933, Livre de poche 1962, 246 pages, occasion €4.99

Georges Duhamel, Chronique des Pasquiers, Omnibus 1999, 1387 pages, €33.23

DVD Le clan Pasquier – coffret intégrale, Jean-Daniel Verhaeghe, 2009, avec Bernard Le Coq, Valérie Kaprisky, Elodie Navarre, Mathieu Simonet, Florence Pernel, €22.00

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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L’anneau sacré d’Uli Edel

Découvrir la mythologie germanique est intéressant, d’autant qu’elle est peu connue. Mais Uli Eden a réalisé un téléfilm en deux parties plus qu’un film et cela se sent. La Chanson des Nibelungen, tirée des poèmes héroïques de l’Edda nordique, a inspiré Wagner pour son Ring et a été chérie par les nazis, ce qui explique peut-être pourquoi cette mythologie nordique est délaissée aujourd’hui. Un téléfilm américano-britanno-allemano-italien ne pouvait que rester fade et plat, malgré quelques moments de bravoure. La mystique dépasse en effet tellement les Yankees, tandis que les Teutons restent soumis au politiquement correct… Malgré une histoire qui se tient, nous sommes loin du Seigneur des anneaux !

Tout commence lorsque les envahisseurs saxons massacrent la garnison du royaume du Nord, permettant seulement au fils du roi, qui n’a pas encore 7 ans, de s’échapper sur un tronc d’arbre au fil de l’eau. Il est recueilli sur le fleuve par le forgeron du roi Gunther (Max von Sydow) qui arbore un marteau de Thor en sautoir pour marquer qu’il reste adepte des anciens dieux. Il l’adopte pour fils en lui apprenant son métier et le prénomme Erik (qui veut dire le Roi), mais son vrai prénom est Sigurd (Siegfried en allemand burgonde) qui signifie Gardien de la victoire. Il reprendra ce nom lorsqu’il se fera reconnaître en vainquant en combat singulier devant les armées réunies les rois jumeaux saxons qui ont massacré son père et son clan.

Mais auparavant Eric doit grandir et atteindre ses 18 ans. L’acteur Benno Fürmann, Allemand de 32 ans, est un peu vieux pour le rôle malgré son large décolleté qui se veut juvénile. Grand et fort, il aide son père adoptif à forger des épées et à se battre contre les pillards. Il voit passer un jour sur le fleuve « la reine d’Islande » Brunehilde (Kristanna Loken). Au VIe siècle, l’Islande quasi déserte ne connaissait ni roi ni reine mais seulement quelques moines irlandais ; la légende parle seulement d’un pays du nord et le film tord la réalité en « vérité alternative ». Restée païenne elle aussi, la « reine » consulte une devineresse qui lance les runes d’Odin et lit l’avenir ; elle lui a annoncé cette rencontre au moment où un astre tombera du ciel. La nuit qui suit les regards échangés sur le fleuve, le destin se réalise : une météorite tombe du ciel non loin de là. Érik le jeune homme au beau sourire et au corps lourd, tout comme Brunehilde la reine froide et passionnée, se précipitent en même temps au même endroit et en pleine nuit à l’endroit de l’impact, dans le cercle de feu, commencent par se combattre avant de se faire l’amour à poil sous les étoiles. C’est pour chacun la première fois. Ils se jurent fidélité et de se revoir pour s’épouser.

Erik se fait remarquer par la cour burgonde chrétienne lorsqu’il vient livrer le chargement d’épées au château du roi avec son père. Il se bat bien et livre un combat qui désarme le jeune frère du roi Giselher (Robert Pattinson) après que le faucon de celui-ci, nommé Arminius comme le héros germanique qui vainquit les Romains, ait délaissé son poing pour celui d’Erik, le consacrant en quelque sorte. C’est à ce moment qu’il se fait remarquer par la sœur du roi Gunther, la belle Kriemhild (Alicia Witt), qui le mettrait bien dans son lit. Mais, lors de la fête du solstice, Erik avoue au masque femelle qui l’interroge qu’il aime ailleurs et que son cœur est promis. Kriemhild n’aura alors de cesse qu’intriguer pour le faire changer d’avis.

Elle profite du ressentiment haineux de Hagen (Julian Sands), noble de la suite de Gunther, dont le père est le nain Albéric (Sean Higgs), laid et contrefait. Cette impureté de lignée rend Hagen jaloux et avide de puissance pour laver cette tache de naissance. Le nain était gardien de l’or des Nibelungen mais le dragon Fafnir a mis ses pattes dessus et dort sur le trésor. Lorsqu’il se réveille, il incendie quelques villages et piétine les villageois. C’en est trop pour le roi, qui part le combattre avec ses preux. Mais la troupe revient, piteuse, n’ayant pas réussi à entamer la cuirasse du dragon, et le roi Gunther est blessé.

Erik se dit qu’il pourrait vaincre le dragon avec la nouvelle épée qu’il s’est forgé avec le métal très dur de la météorite. Il s’y essaie et, après quelques péripéties hasardeuses, tue le monstre tout en crocs et queue. Une intuition (signe des dieux) lui enjoint de se baigner nu dans le sang du dragon, ce qui le rendra invulnérable. Mais une feuille d’automne se colle malencontreusement sur son épaule et cet endroit du corps restera sa faiblesse, tout comme le talon d’Achille. L’or est alors à lui, malgré les mises en garde des fantômes de Nibelungen qui lui disent qu’il rend fou. Il le confie au roi Gunther afin de le garder en ses caves, sous les yeux concupiscents de Hagen. Il ne prend pour lui qu’un anneau, l’anneau du Nibelung.

Erik devient Siegfried en accompagnant l’armée comme héros vainqueur du dragon, lorsqu’il défie en combat singulier et vainc à son tour les rois jumeaux qui l’ont fait orphelin. Il désire se rendre en Islande pour épouser la reine et emporter le trésor. Lorsque Hagen l’apprend, il décide de tout faire pour l’en empêcher et garder à sa main le trésor. L’avidité comme l’avarice rendent fou, tare héréditaire chez les nains qui ne savent rien de la noblesse ni de l’honneur. Comme il sait le roi Gunther amoureux de la reine Brunehilde, seule digne de son rang, il soudoie son père nain Albéric afin de lui concocter un filtre d’amour qu’il fera prendre à Siegfried via son amoureuse Kriemhild.

Dès lors qu’il a bu le vin épicé du filtre, le valeureux jeune homme oublie promesse et promise malgré lui ; il ne désire plus qu’épouser la sœur du roi Gunther. Mais ce dernier, s’il a le champ libre, doit encore vaincre aux épreuves que la reine d’Islande a édictée pour se marier. Elle ne veut pas épouser un faible mais un égal et seul celui qui parviendra à la vaincre, ainsi que les runes l’ont prédit, deviendra son mari. Gunther presse donc Siegfried de prendre sa place et de concourir sous son apparence. Après avoir vaincu le dragon, le jeune homme a en effet surpris Albéric qui cherchait à le tuer pour reprendre le trésor, mais ses manières cauteleuses n’ont pas réussi. Siegfried lui a fait grâce de la vie (à tort) mais lui a ravi son heaume magique qui permet de prendre toutes les formes vivantes au prononcé d’une formule.

Cette fausseté fera que Brunehilde épousera Gunther malgré elle, Siegfried n’ayant plus pour elle aucun sentiment ; lui épousera sa Kriemhild le même jour. Tout le monde pourrait être heureux, le trésor restant chez les Burgondes, Gunther et Siegfried ayant chacun leur amour comme compagne. Mais Brunehilde ne se laisse pas faire et les runes, interrogées une fois de plus, révèlent qu’il y a mensonge. Elle se refuse donc à son roi et exige qu’il la vainque au lit comme il l’a vaincue au combat. Gunther fait alors preuve de faiblesse, une fois de plus, une fois de trop ; il demande à Siegfried de prendre à nouveau sa place sous son apparence pour défaire la ceinture et ouvrir les cuisses de la belle. Mais le prince Giselher, lutinant sa jeune promise dans les couloirs du château, aperçoit pour la seconde fois deux Gunther et soupçonne la substitution. Bêtement (il ne faut jamais se parjurer, ni révéler une vérité à une femme), Siegfried se résout à avouer à son épouse Kriemhild trop jalouse la supercherie de son frère. Elle en défiera Brunehilde sur les marches mêmes de la cathédrale, devant le peuple assemblé.

Dès lors que le secret devient public, tout est dit : Gunther ne peut rester roi légitime car tout fils qui lui naitra sera le fils de Siegfried. Le roi Gunther, humilié et perfidement conseillé par le traître Hagen qui ne pense qu’à l’or devant compenser son hérédité douteuse, se résoudra à l’assassinat. La perdition de l’argent marque la tare de la richesse : l’apparence se prend pour le vrai, l’habit pour le moine, l’or pour la vertu. On ne devient pas noble d’âme et de lignée en achetant sa fonction. C’est encore Hagen, l’antihéros du poème, qui va s’en charger. Il prend Siegfried par traitrise et lui plante sa lance à l’endroit vulnérable, entre les deux épaules, qu’il connait pour avoir espionné  une conversation. Le jeune homme, tout comme Achille, aura eu une vie brève mais glorieuse, tragique d’avoir été trompé par les mauvais. Lorsque son corps sera rapporté au château après la chasse, tous s’entretueront comme de vulgaires Atrides, la reine d’Islande elle-même mettra fin à ses jours sur la nef funéraire en feu de son amour, tandis que seul le jeune prince Giselher survit pour perpétrer la lignée burgonde. Siegfried était devenu son héros, son mentor ; il l’admirait.

Cette histoire est platement rendue, déroulée comme un script sans imagination ni relief, sauf peut-être la scène de baise torride dans le cercle de feu de la météorite. Siegfried a un beau sourire mais un corps plus massif qu’héroïque car l’acteur est trop vieux pour le rôle. Gunther est un minet mou plus que roi burgonde. Seules les femmes sont à la hauteur de leur rôle, ainsi que le forgeron qui meurt de vieillesse avant la fin. Evidemment, après le romantisme échevelé de Wagner, toute reprise peut paraître fade, mais ce film raté ne conte qu’une belle histoire – trop compliquée pour qu’elle soit bien comprise, et dite sans souligner les points forts, tout sur le même plan. C’est plus un divertissement en famille qu’un film culte ; il se regarde sans ennui, mais sans plus. Ne jamais confier une mythologie à un Yankee lorsque les Yankees n’en sont pas les héros : aussi bien pour Troie que pour les Nibelungen, les Américains se montrent des tâcherons à ras de terre ; ils ne s’élèvent aux étoiles que lorsqu’ils dominent le monde et s’en font gloire.

DVD L’anneau sacré, Uli Edel, 2004, avec Benno Fürmann, Kristanna Loken, Alicia Witt, Julian Sands, Samuel West, Sony Pictures 2006, 2h56, €6.56

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Paranoid Park de Gus Van Sant

Alex (Gabe Nevins) a 16 ans, un petit frère de 13 ans tordu de stress parce les parents divorcent, et une seule passion avec ses potes : le skate. Son meilleur copain, Jared (Jake Miller) pense à niquer avant de skater, mais Alex l’inverse. Sa petite copine Jennifer (Taylor Momsen) aux grands yeux gris bleu veut se faire déflorer par lui, qui est gentil, passif, imberbe et garde une gueule d’ange. Ils « le » font mais si elle trouve ça « génial », lui reste froid, préoccupé d’autre chose.

C’est qu’un jour, Jared lui a fait miroiter le fameux Paranoid Park, le paradis des skateurs rebelles construit illégalement par les marginaux du voyage, de la fauche et de la dèche (tourné au Burnside Skatepark de Portland). C’est le top des parcs à skate, l’endroit où il faut être. Alex ne se sent pas encore techniquement prêt pour le Park mais il adore regarder évoluer les mordus sur les pistes. Un week-end où il va chez Jared, ils projettent d’aller skater avec les mauvais garçons de Paranoid le soir, mais Jared reçoit la proposition de sa copine de passer la nuit avec elle et il préfère la niquer. Ça ne se refuse pas. Alex y va donc seul.

Scratch, un loubard (Scott Patrick Green), l’aborde pour qu’il lui prête son skate puisqu’il reste au bord de la piste sans oser s’y lancer seul et, en récompense, lui permet de réaliser son fantasme : sauter dans un train de fret qui traverse la gare de Portland. Les deux gars s’accrochent et se font transporter mais un agent de sécurité privée les a vus (John Michael Burrowes) et court après le train qui ne va qu’à faible vitesse, les rattrape et les frappe de sa torche aux jambes pour les faire descendre. En se défendant, Alex le repousse avec son skate et le vieux tombe à la renverse. Manque de chance, un train passe à grande vitesse sur la voie parallèle et le coupe en deux.

Alex, sonné, tente de tout dissimuler malgré sa conscience qui lui enjoint d’appeler les flics ou d’en parler à son père. Il jette son skate, dans la Willamette depuis le pont de fer, se met nu et jette tous ses vêtements dans une benne, prend une (longue) douche. Le père divorce et a d’autres préoccupations que ses fils. Quant à sa mère… il est difficile de travailler comme de vivre avec elle. Personne ne s’intéresse à lui, son père sur le départ, sa mère en crise, son petit frère égaré, sa copine qui ne pense qu’à se faire déflorer pour le raconter en long et en large aux copines – Alex garde donc pour lui tout ce qui le préoccupe.

Au lycée, l’inspecteur Lu (Daniel Liu) interroge tous les skateurs car quelqu’un a vu un gars jeter sa planche du haut d’un pont la nuit du meurtre et elle a été récupérée ; elle est enduite d’ADN – qui devrait parler, dit-il (sans autre preuve). La vue des photos du corps coupé en deux fait remonter toute la scène à la mémoire d’Alex. La copine Macy (Lauren McKinney) qui assiste à sa rupture avec Jennifer, voudrait bien prendre la place toute chaude mais Alex lui confie qu’il a quelque chose de grave sur le cœur et ne sait comment s’en débarrasser. Elle lui conseille de tout écrire et d’envoyer la lettre à quelqu’un qu’il aime bien, hors parents et profs, ou même de la brûler s’il est seul. Il s’agit d’une catharsis.

Alex écrit donc sur un cahier, d’abord chez son oncle en bord de mer, puis chez sa mère, et finit par faire des feuilles remplies un feu de joie, telle une confession de protestant qui brûle le mal.

Le rapport des adolescents à la mort a fasciné Gus Van Sant. Ils ne semblent pas réaliser ce que c’est, ni la guerre en Irak (dont ils se foutent), ni le crime (constant à la télé), ni les conséquences mortelles d’un geste malheureux. Alex est dans le déni, ce pourquoi il ment avec aplomb, le visage candide : il s’est forgé une « belle histoire » et l’incarne comme si un autre que lui avait fait ce qui a été fait. Il ne l’a pas « voulu », donc ce n’est pas « lui » mais un double maléfique. La bande son plutôt étrange rend l’atmosphère glauque, accentuée par le climat froid et pluvieux de l’Oregon. La caméra abuse du flou et des mouvements de mal de mer pour dire l’âme chancelante des adolescents, ce qui apparaît un peu forcé, répétitif. Ce serait un procédé de résonance mémorielle selon un spécialiste.

Le skate est la métaphore de la glisse ado dans l’existence, une souplesse non impliquée, un évitement permanent, une camaraderie de potes plutôt que le sexe avec une partenaire. Ils n’ont pas de morale, tant le monde adulte apparaît amoral et hypocrite ; il n’y a ni Bien ni Mal, seulement du bon et du mauvais relatif, des choses qui font plaisir et d’autres qui suscitent le malaise. L’adolescent Alex est beau mais infantile ; il a le corps élancé mais des vêtements informes et une démarche chaloupée de babouin, accentuée par le ralenti caméra ; son visage est impassible mais garde une moue amère. Il est déconnecté, il glisse, il plane. Il n’est pas de ce monde, incapable d’exprimer ses émotions, inapte à nouer une relation, débranché de l’existence. Personne ne le capte, ne le retient.

Jusqu’au meurtre sans préméditation. La moitié du film dit le déni, l’autre moitié la redescente dans le réel. Le skate est comme un trip qui compense tout ce qui se défait pour l’ado (la famille, l’ami, la copine). La prise de conscience visuelle du corps coupé en deux de l’agent, dont le tronc bouge encore, le rend enfin acteur de sa vie. Il doit assumer, en adulte, et rompre avec ses relations superficielles (papa, Jared, Jennifer). L’apparence n’est pas l’être et l’individu atomisé pas la vraie personne. Le monde est complexe et les gens sont autres que ce qu’ils paraissent. C’est au fond ce que déclare Alex à Macy, pas belle mais peut-être plus profonde que la bimbo Jennifer. Dix ans après, à la suite de trois crises (financière, terroriste, virale), les ados ont-ils changé ?

DVD Paranoid Park, Gus Van Sant, 2007, avec Gabe Nevins, Daniel Liu, Jake Miller, Taylor Momsen, Lauren McKinney, Scott Patrick Green, John Michael Burrowes, MK2 2011, 1h20, €5.49, blu-ray €7.36

Blake Nelson, Paranoid Park (en français), Hachette littérature 2007, 220 pages, €4.50

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Tchernobyl minisérie

Le 24 avril 1986 à 1h 23mn et 44s du matin, le réacteur RBMK numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, aux confins des frontières ukrainienne et biélorusse, explosait dans une URSS minée de l’intérieur. Cet événement, de retentissement mondial, a probablement précipité la chute du régime communiste et la ruine de sa bureaucratie sclérosée. Le nationalisme actuel des Russes est une réaction à cette humiliante perte de sens, alors que les Soviétiques avaient été les premiers dans l’espace. Mais on ne refait pas l’histoire et ce qui s’est produit là-bas peut s’y reproduire demain car le je-m’en-foutisme, le fatalisme, l’irresponsabilité, la structure verticale de la société ne peuvent compenser le courage, l’abnégation ou le professionnalisme individuel. Chaque société a les catastrophes qu’elle mérite – et les Japonais en savent quelque chose avec Fukushima.

C’est par une suite d’erreurs et d’approximations dues au système soviétique que la catastrophe a eu lieu. Système que les dirigeants de la CGT admirent encore, soit dit en passant, ce qui est l’une des causes de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge. Il s’agit pour Tchernobyl d’une technologie instable, d’une construction bâclée pour faire vite et pas cher et « remplir le Plan », aucune enceinte de confinement comme à l’Ouest, des tests de sécurités inaboutis, des opérateurs mal formés, une équipe de nuit pas au courant du test prévu, des ordres politiques retardant la baisse de puissance et laissant s’accumuler le gaz xénon hautement explosif, l’arrogance du supérieur direct des ingénieurs qui ambitionnait la direction de la centrale, les « instructions » caviardées puis laissées de côté dans l’urgence, le bouton de mise à l’arrêt d’urgence (« AZ 5 » dans la série) qui était un leurre, un mensonge scientifique !

La suite n’est guère à l’honneur du système : devant l’incendie à ciel ouvert du cœur nucléaire, la direction… appelle les pompiers ! Ils n’ont évidemment aucun équipement adapté et l’eau ne fait que fournir de la vapeur pour exploser encore plus ; il n’est prévu aucune pilule d’iode pour contrer les effets de l’irradiation. Les dirigeants locaux du parti retardent volontairement l’évacuation de la population pour ne pas créer la panique. Ils ne préviennent personne des dangers qu’il y a à s’approcher du réacteur en feu ou même de le regarder à un kilomètre sur un pont (joli spectacle avec son onde bleue de l’effet Vavilov-Tcherenkov). La centrale ne possède que des dosimètres bas de gamme tout de suite saturés ; l’unique dosimètre professionnel est entreposé dans un coffre dont la clé se trouve dans un autre bâtiment – c’est dire la confiance du parti dans ses ouvriers socialistes ! La direction ment au Comité central sur l’importance de la catastrophe (Gorbatchev, chef de l’URSS, n’est au courant que trois jours plus tard !), puis aux Allemands sur le niveau de radioactivité lorsqu’ils proposent un robot pour évacuer les déchets, puis durant des mois à l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne, sur ordre de Moscou. Heureusement que le monde est bien fait et que les satellites américains et les détecteurs suédois ont très vite compris l’ampleur de la catastrophe qui allait contaminer une grande part de l’Europe et ruiner le peu de crédibilité qui restait à l’URSS et au « socialisme réalisé ».

300 000 déplacés, 600 000 ouvriers et soldats exposés pour déblayer et coffrer le réacteur selon Wikipedia, 93 000 morts par irradiation selon la série américaine, 18 milliards de dollars de coût induits selon Gorbatchev – tel est le bilan du socialisme réalisé dans son pays phare, « avant-garde » de l’Histoire. C’est bien ce qu’il faut retenir de la religion communiste, aveugle à tout ce qui n’est pas l’idéologie, indifférente aux hommes au profit du Plan, fonctionnant pour le seul pouvoir d’une étroite élite que le recrutement par obéissance et conformisme rend médiocre, enfin régie par les Services de sécurité obsédés de secret (dont le KGB). Une banderole dérisoire sur le réacteur éventré proclame encore que « le peuple soviétique est plus fort que l’atome » – les irradiés apprécieront.

Les héros de la série ne sont pas des politiciens mais des ingénieurs tel Valeri Legassov, directeur adjoint de l’Institut d’énergie atomique de Kourchatov (Jared Harris) ou « Ulana Khomyuk » (Emily Watson) personnage composite de scientifique nucléaire aidant l’ingénieur. Ils veulent « lavérité » car seule la vérité fait avancer la science. Seul Boris Chtcherbina (Stellan Skarsgård), vice-président du Conseil des ministres et chef du Bureau des combustibles et de l’énergie, chargé de diriger la commission gouvernementale sur Tchernobyl après la catastrophe, passe du statut d’arrogant cynique imbu de son pouvoir à celui de personne humaine catastrophée par les erreurs du Système. Sans lui, pas de moyens aussi massifs ni aussi rapides, pas de motivation des « camarades » aussi politiquement patriotes – mais le mal était fait.

Si les 5 épisodes de la série sont romancés et mettent en scène des personnes parfois caricaturées, se tordant à l’hôpital sous les effets de l’irradiation (d’où l’interdiction en France aux moins de 12 ans), le message global est clair : le mensonge tue, l’élite hors-sol est inacceptable, la population a le droit de savoir et d’être associée aux risques. Les explications didactiques de la catastrophe au procès final sont d’une grande clarté pour le profane en centrale ; elles permettent de mesurer comment l’humain peut chevaucher l’atome – à condition de prendre toutes les précautions nécessaires et de respecter les procédures une à une, tout en discutant des apports d’expérience.

Les assertions de la série (américaine…) sont à nuancer et compléter avec les incertitudes recensées dans l’article de Wikipédia sur Tchernobyl et dans le dossier de l’Institut de radioprotection nucléaire. Mais dénoncer un système mortifère qui s’enrobe sous le nom de « socialisme » est œuvre de santé publique et morale.

DVD Tchernobyl (Chernobyl), 2019, écrite par Craig Mazin et réalisée par Johan Renck, HBO minisérie, avec Jared Harris, Stellan Skarsgard, Emily Watson, 5 épisodes en 5h20 + bonus, standard €19.50 blu-ray €24.50

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George Sand, Lélia

Roman poème philosophique, Lélia est non seulement difficilement classable mais aussi difficilement lisible en notre siècle. Deux personnages-types seulement : la femme et l’amant ; déclinés en deux binômes antagonistes comme l’auteur aime à créer, découvrant la dialectique avant Marx.

Lélia est une femme de 30 ans, frigide et revenue de tout ; son pendant est sa sœur chérie Pulchérie (qui sonne également comme sépulcre), jouisseuse du présent et multipliant les amants d’un soir, tentée même d’être gouine avec sa sœur par enivrement des sens (p.372 – tentation personnelle de l’auteur). L’amant de Lélia est Sténio, « l’enfant » (d’environ 17 ans au début, 20 ans à la fin), poète énamouré vibrant de désirs ; son pendant est Trenmor, vieux routard du sexe et de la vie, galérien cinq ans pour dettes de jeu, revenu de tout lui aussi mais avec énergie et volonté – le héros romantique sans sexualité. Un autre pendant noir est Magnus, prêtre par dépit de l’amour, hanté de macération et de sexe, le parfait négatif de toute foi chrétienne parce qu’il en accentue avec une discipline exacerbée toutes les injonctions d’église pour châtier la chair. Ni amour, ni poésie, ni religion : le siècle a tout détruit.

Et tous ceux-là monologuent à longueur de pages, déclament leurs hautes pensées dans une grandiloquence aussi vaste que creuse car le lecteur pense très vite que ce qu’il leur faudrait à tous, c’est baiser ardemment une bonne fois pour toutes afin de réconcilier « la chair », le cœur et « l’esprit » que le siècle fait divorcer. C’est ce que voudrait l’adolescent Stenio, empli de la santé du corps, des désirs du cœur et du bon sens de la jeunesse. Il est décrit frissonnant de sensualité, garçon « dont la beauté faisait concevoir la beauté des anges » p.478. Mais Lélia joue avec lui comme avec un bichon, se déclarant « sa mère » (dominatrice et castratrice), caressant sa peau nue par la chemise ouverte avant de flirter jusqu’au baiser, puis de repousser ses ardeurs avec horreur. « Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux si doux et si souples se rouler et s’attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune homme ! » p.322. Stenio ne sera heureux que dans l’illusion d’une seule nuit, lorsque Pulchérie, qui a la même voix que Lélia, le baisera jusqu’à plus soif sous couvert de l’obscurité. Sténio aura alors un sentiment d’accomplissement de tout son être qui le rendra heureux… jusqu’au matin où il s’apercevra de la supercherie. Il comprendra alors « la leçon de la vie » : le froid réalisme des êtres et des situations. « La poésie a perdu l’esprit de l’homme », conclut philosophiquement Lélia (l’auteur) p.378.

Faute de pouvoir aimer de tout son être, en harmonie des sens avec sa passion et toute son âme, le garçon ne sera plus qu’animal. Il se lancera dans la débauche, de fille en femme, de vin en élixirs, de fêtes en orgies. Trenmor, sur les instances de la frigide et orgueilleuse Lélia pleine de remords (l’idéal de George Sand), le retrouvera flétri dans la villa italienne de Pulchérie, la chemise défaite sur sa maigreur maladive. Il tentera de le sauver en l’emmenant au monastère des Camaldules mais ce sera trop tard. L’esprit s’est séparé de la chair et le cœur est devenu sec. Le « mal du siècle » XIX de cette « génération avide et impuissante » (p.296), a encore frappé. Nous sommes, selon ce romantisme corrosif de toute santé, « condamnés à souffrir, (…) faibles), incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d’un bonheur sans nom, toujours hors de nous » p.260.

Le lecteur d’aujourd’hui comprend pourquoi George Sand a connu des échecs au théâtre car ces beuglements interminables sur l’aspiration vaine à l’inaccessible lasse vite tout public, même en belle langue. Le sublime n’a rien de naturel et ne peut être tenu constamment. L’amour platonicien est réservé aux sages, pas au tout venant ; et notamment à ceux qui ont beaucoup vécu et sont las des sens. Le spiritualisme poussant le christianisme à l’éthéré est une imposture qui masque la cruauté des femmes (d’Aurore Dupin elle-même avec Aurélien de Sèze) et souvent leur frigidité en cette époque de machisme tranquille où (contrairement au XVIIe siècle) l’homme prend son plaisir sans égard pour sa compagne, violée trop tôt selon les usages du temps. Ainsi « la princesse Claudia » sera amenée à Stenio débauché dans la fleur tendre de ses 14 ans à cause de « sa puberté précoce » p.455 ; le jeune homme ne la souillera pas, moins par scrupule d’user des femmes comme des objets après ce que Lélia lui a fait, que par impuissance due à l’épuisement de sa débauche. Lélia, c’est la Femme « telle qu’elle est sortie du sein de Dieu : beauté, c’est-à-dire tentation ; espoir, c’est-à-dire épreuve ; bienfait, c’est-à-dire mensonge. (…) Si tous les hommes n’étaient pas fous, (…) ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient de l’ennemi » p.314. Lélia, c’est Aurore Dupin dite George Sand, une masculine avide de dominer les hommes plus jeunes qu’elle et de les efféminer par revanche : Jules Sandeau, Alfred de Musset, Sténio.

La leçon philosophique de George Sand sur la religion est loin du catholicisme d’Eglise de son temps et plus proche de la philosophie naturelle à la Rousseau : « Oh ! c’est que la nature est plus forte que votre faible cerveau, parce que la nature est Dieu, parce que votre foi n’est qu’un rêve doré, une folle ambition poétisée par le génie d’un sectateur enthousiaste ! » p.481. Il n’y a pas d’esprit du mal, « l’esprit du mal et l’esprit du bien, c’est un seul esprit, c’est Dieu ; c’est la volonté inconnue et mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés » p.260. Darwin évoquera l’hérédité, Spencer la société, Nietzsche l’illusion des croyances, Marx l’économie matérielle et la société, Freud l’éducation – mais George Sand qui ne sait pas grand-chose mélange tout ça dans la réponse chrétienne d’évidence : « Dieu ». Quand on ne sait pas, c’est Dieu ; quand on ne comprend rien, c’est Dieu ; quand on vit bien ou mal, c’est Dieu – même « le calme » qui est la fin de tout changement du monde et des situations, c’est Dieu ! p.282. D’où l’impuissance de ses personnages à prendre leur destin en main comme à nous intéresser à leur sort. Car d’intrigue : point. Et tout le monde meurt à la fin.

George Sand, Lélia, 1833, Folio 2003, 308 pages, €8.50 e-book Kindle €2.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Un homme idéal de Yann Gozlan

Mathieu (Pierre Niney, 26 ans au tournage) est le Julien Sorel moderne. Comme le héros de Stendhal, il part de rien, au bas de la société, et veut arriver par les lettres. Il veut conquérir la femme et la fortune pour être enfin quelqu’un. Sauf qu’il n’a pas de talent véritable et que les romans qu’il écrit sont insipides et lassants ; ils sont tous refusés par les éditeurs. Machines à fric, ces derniers se contentent de la lettre administrative standard pour refuser les manuscrits (qui ne sont pas rendus). Or Mathieu voudrait bien savoir pourquoi ce qu’il écrit ne fonctionne pas. Sa femme plus tard lui livrera la clé : « La différence entre un bon auteur et un mauvais auteur c’est le discernement. Un bon auteur quand c’est mauvais il jette. »

Déménageur au noir chez son oncle, il survit de petits boulots qui lui font quelques muscles et lui assurent la matérielle, mais il voudrait émerger. Lors d’un enlèvement de colis dans un lycée, il entend quelques minutes la conférence d’une jeune bourgeoise lettrée, Alice (Ana Girardot), qui évoque les parfums comme réveillant la mémoire dans le roman. Il en est subjugué.

Lorsqu’un beau jour il découvre le cahier manuscrit d’un ancien appelé en Algérie entre 1956 et 1958, il tient là de quoi publier : un modèle. Son auteur est mort sans héritier et les déménageurs mettent tout à la benne. Mais, parce qu’il veut arriver vite, Mathieu fait ce que tous les jeunes de sa génération (10 ans en 2000) font avec leur CV ou leurs mémoires et thèses : il triche (les grandes écoles usent de logiciels anti-plagiat contre ça). Il aurait pu présenter le texte et le publier en l’absence d’héritiers ; il aurait pu s’en inspirer pour en faire un roman en modifiant les noms et les dates… Mais non : il s’approprie le texte brut et le signe de son nom ; il n’invente même pas le titre, Sable noir, qu’il trouve en marge du manuscrit.

Il croit seulement mettre un pied dans la porte pour publier ensuite ses propres romans, une fois son nom reconnu. Mais le succès surgit, imprévu, et cela le dépasse. Il doit gérer les interviews et les cocktails mondains qui ne sont pas de son monde. Il se documente à la bibliothèque et sur le net, va au plus facile (les livres illustrés pour enfants) et aux résumés wikipèdes. Il apprend par cœur quelques dates et événements pour faire croire. Ainsi que quelques citations sur l’écriture trouvées sur YouTube pour briller devant les critiques (dont une de Romain Gary).

Il obtient le prix Renaudot (comme Matzneff), un prix de journalistes et de copains. Voilà Mathieu Vasseur lancé comme jeune espoir de la littérature en France. Il écrit sec, direct, attentif aux petits détails. Du moins le cahier volé est-il ainsi rédigé – car lui ne parvient pas à imiter son modèle ; il n’essaie même pas, se contentant de retravailler son manuscrit refusé.

Il se marie avec Alice mais, trois ans plus tard, l’éditeur s’impatiente : le montant des à-valoir dépassent le budget et Mathieu n’a toujours pas livré de second roman. En vacances dans la villa sur la côte d’Azur des parents d’Alice, Mathieu s’acharne mais rien ne vient. C’est l’angoisse de l’écran bleu (version moderne de la page blanche). D’autant que le succès le poursuit, l’empêchant de se concentrer. Lors d’une dédicace en librairie de la ville, un homme, Vincent (Marc Barbé) se présente comme ayant connu le véritable auteur du cahier ; il a le matin même envoyé à la villa une photo de l’appelé en Algérie. Il fait chanter le juvénile et fragile Mathieu à peine de le dénoncer publiquement devant ses riches beaux-parents et devant la presse avide de scandale (et de trainer dans la boue ceux qu’elle vient d’adorer).

Mathieu perd prise ; il ne contrôle plus rien, tout part à vau-l’eau : il doit trouver 50 000 € pour contenter le maître chanteur, fournir un manuscrit terminé à son éditeur, couvrir ses dettes auprès de son banquier, penser à Alice qui se déclare enceinte !… Sauver les apparences en étouffant l’incendie là où il se déclare est la seule façon de rester ancré dans la réalité car le rêve est terminé. On ne devient adulte qu’à ce prix. Or Mathieu est entre-deux, encore adolescent par son corps fluet et nerveux, ses grands yeux expressifs, son émotion à fleur de peau et son long décolleté imberbe. Comme Alain Delon jadis dans Plein soleil, ou La piscine, Pierre Niney exprime une violence latente par tout son corps. Il est en pleine tension du désir : aimer, écrire, arriver. Mais, comme Julien Sorel, il est pris dans l’engrenage de la fatalité, chaque initiative entraînant son lot de conséquences.

Ainsi simule-t-il une agression pour justifier auprès de son éditeur la perte du nouveau manuscrit sur son ordinateur détruit.

Ainsi vole-t-il des pistolets de collection du beau-père pour l’équivalent des 50 000 € du chantage. Mais il les cache dans la maison en attendant le rendez-vous avec l’homme et Stanislas (Thibault Vinçon), le filleul du beau-père, le découvre. Il soupçonne Mathieu d’être un imposteur dès l’origine, probablement parce qu’il n’a pas les codes de son milieu bourgeois et qu’il est un brin jaloux de la préférence d’Alice et de l’admiration de son parrain. Dans la lutte, Mathieu le frappe d’un coup de crosse – et le tue. Cela non plus n’était pas prévu et il doit encore improviser, s’enfonçant un peu plus dans le mensonge au risque d’y perdre son âme. Il ficelle le corps dans une bâche comme un rôti et va le jeter en mer. Las ! des pêcheurs le prennent dans leurs filets car il n’est pas allé assez loin : il ne va jamais assez loin dans l’escroquerie mais pare au plus pressé, en naïf encore immature. Son ADN va parler mais il retarde le prélèvement.

Ainsi invite-t-il son maître chanteur qui lui demande encore de l’argent à venir avec lui dans la villa que les parents ont quitté pour Londres quelques jours. Il introduit une pièce de monnaie dans le mécanisme de la ceinture de sécurité pour qu’elle soit inutilisable puis fonce avec la BMW du beau-père dans une paroi de terre. Lui s’en sort, ceinture et airbag, pas son voisin. Il l’installe alors à sa place de conducteur, lui met son portable dans la poche et sa montre au poignet puis brûle le véhicule. La police, candide ou préoccupée d’autre chose, admet la thèse de sa mort. Le maître chanteur, bien que disparu, ne gêne personne : telles sont les invraisemblances de la fin, un brin acrobatique, de ce thriller pourtant bien mené.

Mathieu devient alors une non-personne : il retourne travailler au noir et se cache de ceux qui l’ont connu célèbre (pas son oncle ni ses ouvriers qui se moquent des livres comme de leur premier slip). Il aurait pourtant pu orienter autrement sa vie : Alice, en lui disant être enceinte, stimule en lui la maturité et lui permet d’accoucher d’un roman aussi de lui que son enfant. Sous le titre Faux-Semblant, il y conte directement son histoire de faussaire, dans le même style direct de l’appelé d’Algérie. Parler de ce qui vous arrive est plus facile que d’inventer des personnages. Ayant démêlé l’écheveau de son destin, il aurait pu être adulte, père, écrivain et bourgeois des lettres arrivé ; ce n’est passé qu’à un cheveu, comme dans Match point. Mais s’il ressurgit, son ADN parlera dans l’enquête sur la mort de Stanislas et, le corps calciné n’étant pas le sien, il sera accusé d’un second crime avec préméditation.

Il ne peut que se faire oublier. Mais pour combien de temps ? Est-il condamné à rester non-existant sans jamais se faire repérer, sans pouvoir officiellement travailler, sans jamais qu’on lui demande ses papiers ? Il voulait être quelqu’un et il n’est plus personne – ou plutôt il n’est que ce qu’il laisse derrière lui : une publication devenue célèbre sous son nom, un second roman de lui qui semble réussir et une petite fille. Comme Achille, comme Julien Sorel, il aura eu une vie courte et brillante plutôt que longue et terne. Deux ans plus tard… mais je vous laisse découvrir le choix qui sera fait. .

Pierre Niney porte le suspense de bout en bout, blanc-bec et décidé, ambitieux et amoral, mais pas complètement : il se sait imposteur et ne parvient pas à incarner le mal entièrement. Le spectateur le trouve alternativement sympathique et antipathique, sans talent mais inventif, inabouti et courageux. Au fond, tout est vanité sociale dans la comédie humaine : briller, c’est se brûler les ailes ; être soi-même, c’est être rejeté par la horde légère de celles et ceux qui font l’opinion – sauf si l’on a du talent. Mais le travail ne suffit pas à le créer, contrairement aux promesses de la méritocratie bourgeoise… Cette découverte du candide 2015 au mitan de sa vingtaine rend le personnage attachant.

DVD Un homme idéal, Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Ana Girardot, André Marcon, Valeria Cavalli, Thibault Vinçon, Marc Barbé, TF1 studio 2015, 1h33, €7.16 blu-ray €4.49 

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Humeur confinée

Le vampire de Wuhan fera sans doute un bon sujet de série télé sur le modèle de Tchernobyl, après la pandémie. Mais cinq problèmes se posent à moi :

Premier problème : le mensonge. Car il faut sans cesse le rappeler, malgré la propagande communiste qui nomme sa grippe « italienne » ou susurre l’idée qu’elle proviendrait d’un labo de l’armée US, c’est bel et bien la chauve-souris chinoise qui a conchié donc virusé ce que bouffent les mammifères à écailles pangolins que les humains bouffent en Chine – ce qui est à l’origine de la contamination mondiale en décembre 2019 (96% de séquences génétiques en commun). Et si ce n’est pas en ville, puisqu’on aurait « attesté » (a posteriori) un cas ailleurs le 1er décembre, c’est donc tout proche (revue La Recherche, mars 2020). Oh, ce n’est pas la première fois ! De la grippe de Hongkong à la grippe aviaire, nombre de grippes sont venues de Chine. Seule la grippe « espagnole » serait semble-t-il venue des éleveurs texans, mais c’était il y a un siècle. Le parti communiste chinois au pouvoir a mis tout un mois pour admettre qu’une nouvelle grippe virulente existait, l’ophtalmologiste Li Wenliang qui en a parlé sur les réseaux sociaux le 3 décembre a été arrêté pour « déstabilisation de l’ordre public » puis est mort sans que les autorités ne daignent d’abord vérifier. Comme sous Staline, le communisme en marche ne tolère aucun écart, fut-il de la nature : les avions ne s’écrasent jamais, la production est toujours dépassée, le peuple toujours plus heureux.

Second problème : la Chine. Malgré sa prétention à la civilisation, elle connait une arriération hygiénique et sanitaire ; il suffit d’y avoir voyagé hors des grandes villes mondialisées, ou dans les quartiers traditionnels des mêmes villes. La civilisation passe par l’eau courante et les chiottes, mais aussi par l’entretien des marchés ouverts et des normes minimales pour les animaux vivants. Au lieu de se frotter entre acheteurs dans la presse de foire, de tâter la marchandise ici ou là, de laisser sans nettoyage les étals le soir, de copuler à même les tables non nettoyées à la brune, il est inévitable que des contaminations se produisent et que les virus, pas cons, recodent leurs chaîne ADN par mutations afin de trouver un nouvel hôte bien gras et ayant la bougeotte. Baiser pour se multiplier est en effet le tropisme éternel de tout organisme, même aussi peu sophistiqué et aussi peu vivant qu’un virus. La promiscuité avec les bêtes, que ce soit en Chine (SRAS-Cov, Covid19), en Arabie (MERS-Cov), en Afrique (HIV, Ebola) ou au Texas, favorise les sauts d’espèce ; une hygiène douteuse les rend inévitables.

Troisième problème : la bougeotte mondiale. Des affairistes aux commerçants en passant par les touristes, chacun ramène sa petite provision de virus en souvenir. Il suffit d’un contact infecté ou de postillons jusqu’à 1m80, et chaque contaminé contamine à son tour – tout comme un vampire – entre 1.4 et 3.9 personnes. L’aggravation, c’est la religion. Partout où ça contamine le plus, c’est à cause des sectes évangéliques (en Corée, dans l’est), des rassemblements pèlerins musulmans, des banquets communistes, de l’appel Trump à remplir les églises. La religion tue ! Consommez avec modération.

Quatrième problème : le con – finement. Confiner est la meilleure solution en absence de tests fiables qui permettent immédiatement de séparer le bon grain sain de l’ivraie contaminée, de médicaments qui retardent ou de vaccin qui guérisse. A surgi alors une polémique à la con sur la Chloroquine, remède miracle aussi attendu que les pilules pour bobo du labo Boiron, qui ferme une usine de croquettes homéopathiques au lieu de fabriquer de vrais médicaments, même génériques. La croyance magique et le marketing engendrent un gaspillage consommatoire que je ne crois pas avoir entendu les fameux « écolos » dénoncer en ce cas précis. Macron fait ce qu’il doit, en tâtonnant comme tout le monde, même si les « groupes de pression » (à commencer par Larcher et Mélenchon) l’ont forcé à tenir le premier tour des municipales, tout en se doutant bien (ou alors ils sont stupides) que le second tour ne pourrait se tenir dans les délais. Ce n’était qu’une grippette et il ne fallait pas affoler le bon peuple (con comme un balai si on les entend bien). Ils ont tellement ri de Roselyne Bachelot en son temps, qui voulait vacciner massivement. Les cons râlent avant d’avoir mal, puis râlent après car cela aurait pu être mieux et un con reste un con. Peut-on espérer qu’ils vont la jouer plus finement ?

Cinquième problème : les écolos. Un vieil adage de trader s’applique parfaitement aux écolos : « quand la vague se retire, on voit ceux qui sont à poil ». Justement, nul ne les entend plus sur les ondes qu’ils occupaient pourtant largement – je me demande pourquoi. La Greta serait-elle contaminée au virus bio ? La « croissance » coloniale qu’ils appelaient de tous leurs vœux n’a-t-elle pas surgi… d’un vaste pays ex-colonisé ? Le krach boursier, puis économique qu’ils espéraient comme l’Apocalypse pour « changer le Système » n’est-il pas en cours ? Et puis quoi ? Quelles propositions concrètes ici et maintenant ? Les grandes idées, mais rien derrière : l’industrie polluante, y compris celle qui fabrique gel alcoolique, médicaments et vaccins, n’apparaît-elle pas insuffisante ? Le revers le la médaille « décroissance » saute aux yeux : effondrement de l’activité économique, donc de l’emploi, donc des revenus, donc des ressources publiques, donc de la recherche. La majeure partie des écolos en France sont fonctionnaires : qui va les payer sinon la dette, l’impôt et la planche à billet ? Ils n’en ont rien à faire des autres (je ne dis pas foutre, ça pollue). Ils restent tout à leur petit jeu d’ego qui se veut plus « conscient » et plus « moral » que les autres.

Au fond, chacun s’aperçoit que deux semaines de Corona, ça saoule.

Mais les remises en cause des évidences ont quelque chose de réjouissant. Outre la niaiserie « décroissance », la fuite à la campagne de 15% des Parisiens (riches) et les supermarchés brusquement à sec sur l’île de Ré, les gens qui n’ont jamais couru depuis l’enfance et qui courotent à deux à l’heure en sautillant pour faire croire qu’ils sont légitimes à sortir, les chiens que l’on voit passer en laisse de maîtres différents plusieurs fois par jour pour la même raison (mais oui, on se prête les chiens !), les chats ravis d’avoir leurs humains à la maison et plus longtemps sous la couette, les voleurs d’Amsterdam qui profitent du musée fermé pour piquer un Van Gogh invendable, le trafic de drogue qui s’effondre faute de mondialisation, l’information radio avec France-unique aux heures de  journal, la bêtise des gens qui passent leur chat au gel hydroalcoolique pour les désinfecter des caresses des autres (ce qui engendre un coma éthylique selon les vétérinaires qui le signalent…), les chiens passés à l’eau de Javel (vous vous foutez de l’eau de javel sur la tronche, vous ? alors pourquoi le chien ?) – tout cela change des récriminations habituelles : des gilets jaunes qui tournent en rond, des chauffeurs qui ne chauffent plus dans un service public de transport qui n’en est plus (sauf les impôts en contrepartie), et la réforme des retraites qui n’en finira jamais. D’ailleurs la grève « internationale » des travailleurs franco-français prévue au 31 mars a été coronavirée…. que font les syndicats ?

La retraite, nous y sommes pour 2.2 millions de chômeurs partiels, ajoutés aux 3.3 millions de chômeurs permanents sur les 29 millions de population active en âge de travailler, cela fait 19% sans activité. A ajouter aux 17 millions de retraités et aux gamins, sur 66 millions au total, il n’en reste plus guère pour bosser ces temps-ci. La majorité ne produit pas, consomme peu, ne se déplace plus : en bref est enfin écologique ! Est-elle plus heureuse comme ça ? Voire…

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1984 de Michael Radford

Sorti en 1984 d’après le célèbre roman d’anticipation Nineteen Eighty-Four (1984) de George Orwell (pseudonyme d’Eric Blair), ce film sonne comme un avertissement : il n’y a qu’un pas entre notre société aux apparences démocratiques et un régime totalitaire. La différence ? Tomber amoureux et penser par soi-même. Supprimez par décret ces deux attitudes du cœur et de l’esprit et vous ne garderez que les bas instincts, soumis au parti.

C’est ce qui arrive dans le pays imaginaire d’Oceania (métaphore transparente du monde anglo-saxon), en lutte avec Eurasia (d’obédience soviéto-nazie) et Estasia (clairement maoïste) – tous totalitaires comme en vrai. Le reste du monde est le quart-monde où conquérir des matières premières et des territoires. Le roman d’Orwell est paru en 1949, en réminiscence du Nous autres de Zamiatine, publié en 1920 (et interdit dès 1923 par Staline). Le roman d’Orwell surgit en 1949 à l’heure d’un Staline triomphant, d’un Mao vainqueur, et du premier recul de l’Amérique avec la bombe A désormais aux mains des soviétiques.

Il imagine un parti totalitaire stalino-hitlérien, arrivé au pouvoir trente ans auparavant en 1954, embrigadant tous les âges dans l’AngSoc, le (national) « socialisme anglais », dominé par Grand frère – Big Brother (Bob Flag dans le film). Les individus ne s’appellent plus entre eux monsieur ou citoyen, ni encore camarade, mais « frère ». Le secrétaire général des frères est le « Grand » frère, selon le tropisme constant de gauche à surnommer « grand » tout ce qui émane d’elle. La société est uniforme mais hiérarchisée : les apparatchiks en costume à la tête (membres du cercle restreint du Parti intérieur), les employés en bleu de travail au milieu (n’appartenant qu’au Parti extérieur) et le prolétariat relégué dans des ghettos et des taudis, tout en bas. Pour éradiquer le « vieil homme » qui jouit, aime et pense, la propagande est omniprésente, télévisuelle, répétant en boucle les slogans et les informations aménagées par le pouvoir (tout comme en Chine de Mao).

« Big Brother is watching you ! » n’est pas un vain mot. Le Grand frère vous regarde constamment car les écrans ont aussi des caméras qui permettent à la monitrice de gym du matin de vous apostropher personnellement pour rectifier la position, ou à la police politique d’observer avec qui vous baisez et ce que vous dites entre deux étreintes. Il y a bien une résistance, elle réussit même à faire sauter un pylône ou deux, mais le principal de la police est la pensée. Le « crime de pensée » se rapproche tellement de ce que nous connaissons comme le « politiquement correct » de la « gauche morale » du « catho de gauche » moralisant ou de l’islamiste sourcilleux que c’en est confondant. Même les gamins vous soupçonnent, enrôlés dans des mouvements disciplinaires style BrotherJugend ou Pionniers staliniens. Ils sont les pires, car façonnés depuis la crèche à penser formaté. Quant à désigner les choses, le dictionnaire approuvé se réduit d’année en année au profit d’une Novlangue de 800 mots, tout comme le russe s’est abâtardi avec la langue de bois du proletcult. Tout mot est euphémisé, simplifié et doit servir le parti. Il comprend peu de syllabes afin d’être prononcé vite et sans réflexion, une sorte de mot-réflexe à la Pavlov permettant de susciter immédiatement la réaction voulue. « L’ignorance, c’est la force ! ».

Winston Smith (John Hurt) est un employé banal, chargé d’un travail inutile à l’humanité mais vital pour le parti : rectifier pour le ministère de la Vérité (Miniver) les archives du Times selon la « vérité » en vogue au présent. Car le passé n’est pas histoire, il n’est qu’un souvenir dans la mémoire. Winston « éradique » ainsi un membre du parti en disgrâce et le remplace par un quidam, tout comme Staline faisait recouper les photos avec Trotski (pseudonyme pour Bronstein). Ce dernier, en Oceania, s’appelle d’ailleurs du nom juif de Goldstein, bouc émissaire commode stalino-hitlérien.

Seul le parti définit ce qui est « vrai » ou pas, selon la doublepensée novlangue, aujourd’hui la bonne maxime de Trump, reprise de Goebbels, qu’un mensonge affirmé avec force et répété en boucle finit par devenir une croyance de groupe, donc votre vérité personnelle. « La liberté, c’est le mensonge ! » clame la propagande – et la CGT reprend l’idée à chaque manif, quel qu’en soit le sujet. On le voit, 1984, ce n’était pas seulement hier mais c’est en partie aujourd’hui et ce pourrait être pleinement demain. Car « qui possède le passé possède le présent ; et qui possède le présent détermine le futur », dit encore Big Brother.

Winston, qui a osé aller en zone interdite se faire une pute du prolétariat (pour 2$), se sent observé par Julia, une fraîche jeune fille de la Ligue anti-sexe (Suzanna Hamilton, 24 ans au tournage) qui milite pour le parti afin de décourager les relations sexuelles et l’amour – tout comme les féministes hystériques américaines de nos jours, adeptes de la PMA et de l’enfantement sans mâle (donc sans mal). Car le sexe isole du collectif et l’affect amoureux rend indisponible au parti. Chacun n’a le droit d’aimer que le Grand leader, tout comme les chrétiens n’ont à aimer que Dieu. Où le spectateur pense par lui-même que ces partis collectivistes ont tout de la religion, fonctionnant comme elle, réclamant la même soumission inconditionnelle et totale, repoussant tout amour terrestre et toute vie bonne au profit du but unique qu’est le Pouvoir du parti. Quand l’orgasme aura été éradiqué scientifiquement, selon le projet du parti, les humains seront les parfaits robots fonctionnels du social. L’individualisme, le capitalisme, la pensée personnelle seront des vestiges animaux dépassés par l’Evolution créatrice du parti.

Sauf que Julia tombe amoureuse de Winston ; il n’est pourtant pas très beau ni jeune (44 ans au tournage)… Mais elle aime coucher et jouir, elle le dit crûment, comme les premières égéries « libérées » autour de Lénine jadis. Cet exercice physique serait sain s’il n’entraînait pas l’amour, donc le désir de faire nid, donc de préférer les « membres » du parti au parti lui-même. « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Matthieu 22:37) est le mantra de toute religion despotique, et la police de la pensée doit y mettre bon ordre. Ce qui fournit quelques scènes cocasses où Julia porte sa combinaison de travail sans jamais rien dessous, se promène nue dans la chambre louée, où les flics casqués, sanglés et bottés arrêtent le couple entièrement nu sans même un battement de cil.

Julia soupçonne Goldstein de ne pas plus exister que la guerre contre Eastasia car on ne maintient le peuple dans l’obéissance que lorsqu’il est au bord de la survie, lorsqu’une ration de 25 g de chocolat par semaine au lieu de 20 g suffit à rendre heureux et que « la géniale stratégie » du Grand frère a permis aux fils partis à l’armée obligatoire de « tuer 25 000 ennemis en un jour ». Winston, qui ose aussi penser tout seul dans un cahier où il tient un journal de ses opinions et fixe ses souvenirs, est poussé à basculer par son supérieur O’Brien (Richard Burton) qui lui confie un exemplaire pilote du nouveau dictionnaire de Novlangue, dixième édition. Entre les pages sont collées celles d’un Traité que l’on entrevoit brièvement comme Théorie et pratique du collectivisme oligarchique. Son auteur serait Goldstein (alias de Trotski) mais O’Brien, après l’arrestation de Winston et Julia, déclarera qu’il en est lui-même l’auteur. Selon Machiavel, tout prince doit susciter sa propre opposition pour se valoriser et contrôler le ressentiment. Mais la théorie politique qu’il contient est une science des révolutions : seule la classe moyenne peut remplacer la classe dirigeante, jamais « le peuple » qui est toujours manipulé. D’où l’emprise que les dominants maintiennent par des techniques de publicité et de manipulation psychologique dont la Minute de la Haine où la foule en délire lynche le bouc Goldstein virtuellement devant l’écran.

Winston est torturé (Julia aussi probablement), avec pour fonction d’annihiler totalement sa personnalité. Il renie Julia, révoque ses opinions, écrase ses souvenirs ; Julia lui avouera avoir fait de même car trahir l’autre, c’est se montrer repentant. Le corps, le cœur et l’esprit de chacun ne doit appartenir qu’au parti. La terreur comme anesthésiant de la raison a été pratiquée avec le succès qu’on connait par Staline, Hitler, Mao et Pol Pot, et se poursuit en Chine où les camps de « rééducation politique » subsistent toujours en grand nombre. Chez Poutine, c’est la prison en premier avertissement et l’assassinat par une mafia parallèle impunie en cas de récidive.

Winston, relâché après avoir « avoué » que quatre doigts sont cinq si le parti le dit, que la mémoire doit être vidée de tout souvenir s’ils contredisent le présent du parti, en bref que le chef a toujours raison. Il est dénoncé comme traître repenti et la litanie de ses crimes aussi imaginaires qu’absurdes (comme durant les procès de Moscou) s’étale sur les télécrans : « j’ai trahi le parti, j’ai suivi le traître Goldstein, j’ai saboté la production industrielle du pays (lui qui n’avait accès qu’aux archives du Times !), j’ai couché avec les deux sexes, j’ai… ». Le Confiteor chrétien ne dit-il pas : « j’ai gravement péché par orgueil contre la loi de mon Dieu, en pensée, délectation, omission, consentement, regard, parole et action » ? Au parti comme en religion, il s’agit de se purger de tout péché, d’éradiquer à la racine sa « nature humaine » pour redevenir blanc comme neige aux yeux de Dieu, pure créature-miroir de Lui-même, et être accueilli dans le paradis socialiste où l’on vous dit ce qu’est le vrai bonheur… qui est au fond la mort : Winston, une fois converti, sera exécuté.

Prix du meilleur film et du meilleur acteur 1985 pour John Hurt aux Evening Standard British Film Awards.

DVD 1984, Michael Radford, 1984, MGM United Artists 2005, 1h46, avec John Hurt, Richard Burton, Suzanna Hamilton, Bob Flag, standard €5.14 blu-ray €10.99

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La vérité éclatée

« Chacun sa vérité », avançait au théâtre en 1917 Luigi Pirandello. Une vieille confuse prenait la seconde femme de son beau-fils pour sa fille décédée tandis qu’elle affirmait aussi qu’il n’avait pas reconnu sa femme après un séjour en asile. Une chatte n’y reconnaissait plus ses petits et la ville bruissait de rumeurs : où est le vrai ? Le beau-frère du secrétaire général de la préfecture où travaille le beau-fils croit que les choses ne sont pas en soi mais qu’il faut respecter les opinions des autres, même si ce sont des illusions pour vous. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Et comme le séisme de 1908 a détruit tous les documents officiels, l’histoire de la folle peut être aussi vraie que celle du beau-fils : qui sait ?

Ce que la guerre imbécile de 1914-18 a produit est le sentiment très fort de l’absurde. Plus rien ne tient, ni Dieu ni maître, ni patrie ni morale. Dans la boucherie sans cause qui se déclenche pour rien et n’aboutit à rien, la dissonance entre le fait et l’idée qu’on s’en fait atteint un point ultime. Absurdus en latin signifie « dissonant ». La Seconde guerre mondiale a produit la littérature, le théâtre et la philosophie de l’absurde, mais la Première l’a préparée. Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus date de 1942, essai philosophique traduit en roman par L’étranger la même année : l’appel humain rencontre le silence déraisonnable du monde, la grande indifférence de « Dieu » et de la nature. Il serait absurde de vivre alors que l’on est certain de mourir…

D’où le recours, entre-deux guerres, aux idéologies totalitaires, léninisme, fascisme, nazisme ; le retour aux traditions franquistes, pétainistes, horthystes ; le refuge dans la pensée unique, la vérité absolue, le chef secrétaire « général », duce, führer, maréchal révélé – la vérité enfin disponible sans effort : il suffit de croire. Ces idéologies ont persisté après la dernière guerre car une a gagné : la communiste. Elle s’est déclinée tout au long des années 1950 à 1980 en diverses tendances, du trotskisme révolutionnaire permanent au maoïsme totalitaire, du socialisme autogestionnaire à la Tito à la social-démocratie de la deuxième gauche avec Mendès-France et Rocard, jusqu’au social-libéralisme de Hollande. Il y avait encore « une » vérité » : la gauche était le Bien et la droite le Mal, le socialisme la religion du peuple et de l’avenir, le « capitalisme » (en rajoutant « ultralibéral » pour le sataniser) la religion des riches et du conservatisme.

Mais l’avenir radieux est vite devenu l’avenir radié : à la vérité éclatée a répondu côté Est l’empire éclaté, tandis que la mondialisation « ultralibérale » côté Ouest a montré ses effets délétères même aux Etats-Unis, qui en avaient pourtant fait leur fer de lance idéologique par impérialisme économique, politique et militaire. La pollution, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources, incitent à ne plus croire en l’avenir tout court. L’hédonisme post-68, né des Trente glorieuses d’après-guerre, est culpabilisé, moralisé, jugé. Il n’est plus interdit d’interdire, au contraire !

Il n’y a plus de vérité. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. D’où le cynisme pragmatique du tous les moyens sont bons pour gagner, dont Trump a fait sa marque de fabrique. Trump trompe comme jadis Radio-Paris ment, parce que Radio-Paris est allemand. Les infox (fake news) sont des vérités « alternatives » : il suffit d’y croire. Goebbels, expert en propagande, ne disait rien de plus quand il affirmait : plus le mensonge est gros, plus ça passe. Les gens sont cons, profitons-en. Ils ne pensent pas avec leur tête mais avec leur cœur et leurs tripes : le cœur quand tout va bien, leurs tripes quand ils ont peur. Il faut donc agiter la peur ou les faire rêver pour qu’ils vous croient. Après tout, les grandes religions du Livre ont fait de même ; leurs clergés ont assuré leur pouvoir par la peur (du péché ici-bas pour griller au-delà) et le rêve (le paradis perdu à regagner, demain à Jérusalem, la Cité de Dieu, l’Oumma).

La nouvelle religion écologique reprend les mêmes façons pour obtenir les mêmes résultats : peur de l’Apocalypse programmée par le réchauffement (migrations, famines, guerres civiles, maladies…) et rêve d’une reconstruction harmonieuse (durable, locale, solidaire).

La technique en rajoute : il y a un demi-siècle n’existaient que les grands médias, journaux, radios et télévision. La vérité pouvait naître de ces canaux standards et respectés. Aujourd’hui se rajoutent Internet, le téléphone mobile, les réseaux sociaux. Chaque président américain qui a marqué son époque s’est rattaché à une technique de communication : Roosevelt avec ses causeries au coin du feu à la radio, Kennedy avec son sourire publicitaire à la télévision, Obama avec les blogs et les réseaux, Trump avec Twitter. La vérité s’éclate en multiples facettes : qui croire alors que chacun peut dire tout et le contraire de tout, du chercheur scientifique qui expose ses résultats selon sa méthode au paranoïaque complotiste qui fantasme son récit du monde ?

Tout est langage, tout est médium, tout est récit. Dès lors, le storytelling, la « belle histoire », est de bonne guerre. Chacun croit ce qui lui convient, tend vers ce qui le conforte, opine avec ceux de sa bande. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Seule « la science » tente encore de faire surgir une vérité (provisoire) de sa méthode éprouvée (mais expérimentale). D’où l’idée de ne prendre que la masse des datas, sans aucune hypothèse préconçue, pour découvrir ce qu’on ne cherchait pas… avec l’inconvénient de ne pas savoir ce qu’on trouve.

Si les mathématiques décrivent effectivement le monde physique, elles sont impuissantes face au monde humain. Car l’être humain n’est pas que de raison comme le croyaient les Lumières (encore une croyance) ; il est aussi irrationnel, instinctif. Il réagit avant d’agir, il ne pense que tranquillisé et repus, Système 1 avant Système 2 disait Daniel Kahneman, l’un des rares psychologues à avoir obtenu le « prix Nobel » d’économie.

Devant les bouleversements du présent et les incertitudes sur l’avenir, il ne peut plus y avoir de vérité – sauf dans les religions et idéologies qui font du vrai un absolu révélé une fois pour toutes. D’où le retour en force des premières, surtout les plus disciplinaires et rigoristes (l’islamisme plus que le bouddhisme) et la naissance d’une nouvelle idéologie écolo, forcément disciplinaire et rigoriste pour se faire entendre et reconnaître. Chacun a besoin de croire pour supporter le monde.

Et le changement permanent, inhérent à la nature des choses, fatigue, effraie, exige la responsabilité. Combien il est tentant alors de « prendre sa retraite », de se réfugier à la campagne, dans sa tour d’ivoire – et de confier les rênes à une croyance absolue, à un homme fort, à la doxa du nid. Le moralisme, la rigidité de pensée et la contrainte sociale ont de beaux jours devant eux ! En réaction au « c’est comme ça si ça vous plaît » : car nous, agitateurs politiques, prêtres de religion, experts du marketing, savons évidemment bien mieux que vous ce qui DOIT vous plaire – et qui le fera de toutes façons, que vous le vouliez ou non.

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Aurélia Gantier, Les Volponi 2 – Clichy sur scène

Après un premier tome sur Les Volponi – genèse tunisienne, la suite vient de paraître. Nous suivons la famille Volponi, des Siciliens de Sicile, Français de papier. Ils ont quitté la Tunisie pour la France à la fin du protectorat, en 1956, tandis que la famille Panzone, de laquelle vient la mère, Crocefissa, ont choisi l’Italie – puis Nice qui leur rappelle « le pays ». Voyage en bateau jusqu’à Marseille, divers trains et métros jusqu’à Rueil, puis Clichy-la-Garenne où un trois pièces loyer de 1948 va loger les deux parents et les cinq enfants dans 35 m².

C’est l’aventure de l’intégration à l’époque des Trente glorieuses puis de mai 68. Les Ritals sont d’abord méprisés, puis assimilés alors qu’arrive l’immigration portugaise puis arabe. Se faire appeler Josée plutôt que Crocefissa (Crucifixion) est judicieux, de même que se faire teindre en blonde avec les cheveux raccourcis et bouffants à la mode, ou porter des jupes au-dessus du genou et colorées, pas jusqu’à terre et seulement noires comme les gitanes. La pénurie de logement laisse place aux grands ensembles et l’école permet l’émancipation aux filles. La voiture est suivie de la télé, puis une auto plus grande, la fameuse Ariane de Simca, vaste comme une péniche américaine et à la mécanique robuste mais un peu lourde pour son moteur d’Aronde. Mais bien utile pour caser cinq gosses à l’arrière, à l’époque où les ceintures de sécurité n’existaient pas.

Pierre, le seul fils, se fait discret, son père Marcello ne l’aime pas, le traite de femelle et de pédale, et le bat régulièrement jusqu’à ses 15 ans, tout comme son propre père avant lui. Anne est blonde et aimée, elle s’épanouit. Marie-Claire et Myriam sont petites et suivent. Reste la fille aînée, Rosaria, chétive et maladive, déjà atteinte de poliomyélite elle le sera par la tuberculose avant l’asthme… Son père ne l’aime pas non plus car elle est « le ballon » qui l’a forcé au mariage, lui qui adorait courir les filles de Tunis en macho irresponsable. Il la gifle, lui cogne la tête contre l’évier, lui flanque le visage dans la sauce de son assiette. Une vraie brute à qui il manque une épouse capable de se dresser devant lui, ou un fils suffisamment fort pour le contrer. Le monde a bien changé en trois générations : la sienne revient de loin, père tout-puissant et mâle dominant usant de sa force pour courber toutes les têtes. Les hommes ne sont plus comme cela un demi-siècle plus tard, tout comme les filles ne jouent pas constamment à aguicher le mâle, mais il en reste des traces.

Marcello continue d’ailleurs à engrosser les filles en leur faisant miroiter le mariage… jusqu’à ce qu’un Sicilien de Sicile lui courre sus avec fusil, fils et revolver ; il n’en réchappera que de justesse en rampant sous un wagon au dépôt de Catane. Mais un père pareil n’est pas un papa : c’est un tyran méditerranéen. « Rosaria découvrit à cette occasion [sa communion solennelle] les trois axiomes qui la guideraient tout au long de sa vie. Le premier était qu’elle n’avait pas de chance, le second qu’on ne pouvait jamais être un instant tranquille dans cette foutue famille, le dernier que le mensonge sauvait » p.81.

Pierre quittera le foyer à 18 ans en se mariant à une petite rousse qu’il a engrossée sans vraiment l’aimer – comme son père. Quant à Rosaria, elle prend sa valise le jour même de ses 21 ans (âge de la majorité à l’époque) pour partir. Où ? Ce sera probablement le thème du prochain tome de la saga familiale.

L’écriture apparaît mieux inspirée et plus dense que dans le précédent volume, plus proche des souvenirs réels peut-être. Certains chapitres sont captivants, d’autres assurent une transition plus ou moins réussie. Je me demande encore qui parle au chapitre XVI sur mai 68, alors qu’aucun des enfants n’est allé en Sorbonne… Il reste quelques incongruités comme « cool » qui n’est apparu dans le vocabulaire qu’après 68, « échanger » sans dire quoi qui n’est survenu comme tic de langage que dans les années 2010, et deux erreurs d’orthographe : « ballade » au lieu de balade pour dire se promener et « prendre ses clics et ses clacs » au lieu de cliques et claques.

Mais rien qui empêche de prendre un grand plaisir à lire ce livre de mémoire, les avatars romancés d’une famille immigrée de Tunisie, où elle était déjà immigrée de Sicile, avant de choisir de devenir Français.

Aurélia Gantier, Les Volponi 2 – Clichy sur scène, 2019, éditions Une heure en été, 250 pages, €17.50 (sortie le 2 mars)

Le premier tome :

Aurélia Gantier, Les Volponi – Genèse tunisienne, novembre 2018, éditions Une heure en été, 243 pages, €16.50 e-book Kindle €8.99

Chroniqué sur ce blog en novembre 2018

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Mensonges d’Etat de Ridley Scott

Peut-on faire la guerre efficacement sans obéir aux valeurs de sa nation ? C’est le thème de ce thriller d’espionnage très prenant où Ferris, un agent de la CIA sur le terrain (Leonardo DiCaprio) est confronté à son chef Hoffman dans un bureau à Langley (Russell Crowe). L’agent connait la réalité sur le terrain ; le bureaucrate ne connait que la stratégie globale. L’un se veut efficace par obéissance aux coutumes locales, l’autre estime que la fin justifie tous les moyens. Ce pourquoi « le mensonge au corps » est devenu pour lui une seconde nature.

La guerre de Bush en 2003 a déstabilisé l’Irak et rendu le pays en butte aux surenchères islamo-fascistes. La citation en début de film révèle le péché originel biblique de l’Amérique : « les enfants à qui l’on fait du mal feront du mal ». Arrogant, usant de tous les moyens techniques sophistiqués de « la guerre du futur », l’Américain de Langley croit écraser le moucheron par la force et le fric. Parlant bien l’arabe et connaissant son ennemi jusque dans le Coran, l’Américain du terrain s’adapte à ses interlocuteurs locaux et voudrait obtenir la confiance de chacun, telles que sont les relations humaines restées féodales des pays du Moyen-Orient.

C’est incompatible et le divorce sera prononcé à la fin. La CIA est puissante mais aveugle, l’orgueil technique est son talon d’Achille. Le renseignement humain vaut plus que la collecte de données, le « travail » du chef d’antenne à Amman le prouve : il n’arrive à rien. Quand son chef depuis Langley envoie DiCaprio pour le supplanter, il fait la gueule mais convient qu’il ne communique pas avec les renseignements jordaniens et, ne pouvant suivre tous les hommes qui entrent et sortent d’une planque repérée, il ne suit personne.

Les attentats terroristes explosent un peu partout sur la planète, commandités par un commandeur des Croyants planqué, mais docteur d’une université américaine. Celui-ci joue la guerre du passé contre la guerre du futur, n’usant plus d’Internet, ni de mél, ni de téléphone mobile, payant tout en liquide et délivrant ses messages enregistrés de la main à la main. Que peuvent donc les Grandes oreilles de la NSA et de la CIA contre ceux qui ne joue pas le jeu du modernisme ? – Rien. Ce pourquoi le terroriste se planque en pleine ville sans être repéré et manipule la foi pour faire exécuter ses ordres.

Après l’échec de la surveillance de la planque à cause d’une autre opération commandée par Hoffman depuis Langley, qui double celle sur le terrain avec Hani, le chef des services jordaniens (Mark Strong), Ferris menace de démissionner. Comme il est le meilleur agent sur le terrain, Hoffman lui laisse un peu plus d’initiative. Ferris monte alors une opération pour faire bouger le terroriste en chef. Il invente de toutes pièces depuis les ordinateurs de Langley un faux attentat sur la base américaine turque d’Incirlik, et implique un architecte saoudien qui bâtit des immeubles à Dubaï (Ali Suliman). Lui est complètement innocent et ne s’occupe pas de terrorisme, mais un faux compte, de faux virements d’argent, de faux mél l’impliquent jusqu’au cou. C’est alors que par « fausse humilité » (autrement dit par péché d’orgueil), le vrai terroriste fait enlever le faux pour le sermonner de jouer cavalier seul. L’autre tombe des nues, avoue le contact avec un « architecte » américain – il est retrouvé assassiné dans une décharge. Oui, le mensonge tue l’innocent : gloire aux valeurs américaines ! Ferris voulait le faire exfiltrer, Hoffman n’a pas voulu.

Mais le terroriste a bougé, utilisé un téléphone mobile. Il est repéré mais la CIA ne sait pas comment le prendre. C’est là que le service secret à l’ancienne retrouve son attrait. Hani, devant les vrais mensonges d’Hoffman et les simples omissions de Ferris, monte sa propre opération. La petite amie palestinienne de Ferris, une infirmière qui lui injecte le vaccin contre la rage après qu’il se soit fait mordre par deux chiens en poursuivant un tueur (Golshifteh Farahani), se fait enlever. Une voix au téléphone dit à Ferris de se livrer pour la libérer. Il s’exécute. Le satellite dédié de la CIA l’observe en permanence mais la ruse arabe se joue de l’orgueil technique : un ballet de 4×4 dans le désert crée un nuage de poussière avant que chacune des voitures ne parte dans une direction différente : où se trouve Ferris ? C’est un grand moment de jouissance pour le spectateur : Goliath est berné et le cynisme du gros Hoffman à son comble : « désolé pour toi, mon pote ». Ce sera Hani qui délivrera Ferris et arrêtera le terroriste, dans un tour de passe-passe habile et élégant qui a tout du grand art.

De l’action, de l’orgueil yankee insupportable que l’on aime haïr, des joujoux techniques efficaces mais aveugles, un satellite voyeur, des hélicoptères de combat noirs qui évoluent comme des requins au ras du sol, un chef des services secrets jordanien jeune, beau et bien mis, plus humain que la grosse lope de banlieue familiale washingtonienne Hoffman – voilà tout le sel d’un film qui n’a pas vieilli, et dont les « méchants » ne sont pas ceux qu’on croit.

DiCaprio en bad boy avec casquette qui lui réduit le ciboulot et barbiche locale change son image d’éphèbe romantique un brin inverti.

DVD Mensonges d’Etat (Body of lies), Ridley Scott, 2008, avec Leonardo DiCaprio, Russell Crowe, Mark Strong, Golshifteh Farahani, Oscar Isaac, Ali Suliman, Alon Aboutboul, Vince Colosimo, Warner Bros WHV 2009, 2h03, €6.90

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Christian de Moliner, L’orée de la nuit

Dernier opus de la série Les voyages glacés, après Thanatos et Eros et L’ombre d’un père, ce volume apaisé est dédié à son petit-fils. Augustin Miroux, ce professeur de maths polémiste de droite, qui avait brillamment conféré à Prague dans le premier volume, aidé de son escort débutante, s’est découvert une fille « adoptive » à Dijon lors du second volume lorsque, désespéré, il revenait hanter les lieux de son adolescence et de ses premiers fantasmes.

Nous avions quitté un Miroux qui avait honte de ses désirs et se méprisait de sa lâcheté, nous le retrouvons à la dernière extrémité, réglant ses comptes en famille. Caroline n’est pas sa fille mais celle de son ami de lycée ; il a cependant bel été bien été amoureux de sa mère et lui a extorqué une pipe qui le hante, depuis qu’elle s’est jetée du haut de la tour de Bar à Dijon, laissant Caroline orpheline à 2 ans. Dans un élan fort chrétien, même s’il n’apparaît pas croyant, Augustin a beaucoup péché, comme son homonyme père de l’Eglise, et s’est racheté en laissant croire à Caroline qu’il est son père.

Elle le désirait avidement, elle rattrape le temps perdu, elle trouve un sens à sa vie. Et Augustin Miroux n’a pas le cœur à la détromper, à lui dire qu’il a menti encore une fois, qu’il s’est laissé guider par ses fantasmes égoïstes plutôt que par elle. Quoique : lui offrir ces mois de bonheur en lui laissant supposer qu’elle avait retrouvé son père, elle qui n’a connu ni papa ni maman, n’est-ce pas une forme d’offrande généreuse ?

Caroline s’entête, elle force le destin. Augustin a préparé sur son ordinateur une lettre d’explication pour lui dire la vérité, mais il diffère de la lui donner, préférant – lâchement – en charger son notaire après son décès. Mais, lorsqu’elle s’impose devant lui dans la famille, il n’a plus le cœur d’en parler et déchire l’impression papier qu’il avait préparé. Sans pour autant effacer cette histoire, comme celle de ses maitresses, de son disque dur !

Ce pourquoi Adam, son fils aîné rationnel et plutôt froid la découvre. Lui va dire la vérité… ou peut-être pas après tout, mais les dés roulent encore. La femme d’Augustin, Clémence n’a pas digéré d’avoir ignoré l’existence de cette « fille », ni en plus de savoir lus ses échanges électroniques avec son amant en titre qui n’attend que la mort du propriétaire pour investir la maison et le lit. Mais la vie est ainsi faite que chacun doit compter avec chacun, et ménager autant que faire se peut les affections.

Augustin Miroux disparaît, sous oxygène, dans le lit de Caroline qui se croit sa fille, avec un seul de ses trois fils, Mathieu, celui qui lui ressemble le plus, à ses côtés. C’est une belle fin, équivoque, humaine, qui laisse bien des choses en plan.

Moins hanté par le sexe, plus enclin à explorer la psychologie intime de chacun, ce dernier roman est probablement le meilleur de la série. L’auteur a sondé son personnage pour en extirper un peu plus ce qu’il est (et qui est différent de lui-même, mieux que dans les autres livres). Comme si, en bonne littérature, le héros avait supplanté l’auteur et guidé la plume qui le décrit. On se surprend à rester captivé, de longues pages durant, et l’on en ressort avec une conception de la vérité un peu différente des a priori confortables. Si vous ne deviez en lire qu’un sur les trois de la série, ce serait celui-là.

Christian de Moliner, L’orée de la nuit, 2019, éditions du Val, 156 pages, €9.00

Les livres de Christian de Moliner déjà chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Seven Sisters de Tommy Wirkola

Dans ce salmigondis américano-belgo-britannico-français cru, violent et édifiant et au titre faussement anglophone (le vrai n’est pas celui-là), est présentée une tendance carrément fasciste de l’idéologie écolo. Il s’agit de la domination d’une élite croyante en « la planète » qui sait mieux que vous ce que la Déesse veut car elle lui a susurré à l’oreille.

Nous sommes en 2043, dans une génération d’ici. La terre supporte trop d’habitants pour ses ressources et son climat, il faut donc les réduire. Evidemment par la force puisque « les gens » ne sont pas raisonnables mais adorent baiser et que « le peuple » ne sait jamais ce qu’il fait (tous les dictateurs le croient). Stérilisation, pilule, exhortations des religieux ayant viré leur cuti nataliste, avortement – rien de ce qui pourrait neutraliser la bombe P (pour Population) n’est pris en compte dans ce thriller de science-fiction primaire mais efficace.

Est donc instaurée d’une main de fer d’Etat la politique de l’enfant unique assurée par le Bureau d’Allocation des Naissances, politique plus radicale encore qu’en Chine au XXe siècle. Même les plus maolâtres n’avaient pas osé : tout enfant supplémentaire est impitoyablement enlevé à ses parents quel que soit son âge et « cryogénisé » pour le futur, lorsque la planète aura retrouvé un équilibre. Un mensonge, évidemment : les petits sont purement et simplement incinérés, éradiqués, éliminés en four crématoire ! Une politicienne qui se pare du titre de « docteur » assure la promotion de cette façon de faire hygiénique et efficace. Nicolette Cayman dont le nom signifie à la fois mâle et caillou, non sans un certain relent de lobby élitiste (Glen Close), ne sourit jamais des yeux, elle grimace de la bouche, en politicienne aguerrie au mensonge (houps ! à la « vérité alternative », celle qu’on a besoin de croire selon Tromp). Les enfants surnuméraires vivront mieux plus tard ? Feignons de l’accepter, après tout c’est pour leur bien.

Il se trouve qu’en cette année 2043, avec les saloperies chimiques qu’on avale dans la bouffe et les saloperies non moins chimiques qu’on respire dans l’atmosphère, la génétique est passablement déréglée et les fausses couches, les malformations ou les naissances multiples ne sont pas rares. Terrence Settman (Willem Dafoe) voit sa fille accoucher de… sept petites filles ! Comme le nombre de jours que Dieu usa pour créer le monde, mais aussi les sept péchés capitaux. La bible n’est jamais loin pour séduire les spectateurs anglo-saxons. Mais cela tue la génitrice et le grand-père se trouve face à son destin. Il commence méthodiquement à nommer chacune, selon l’ordre de sa sortie de l’utérus, du nom d’un jour de la semaine. Il les élève en secret, n’en faisant paraître qu’une à la fois chaque jour de la semaine, au seul nom officiel de l’enfant unique déclaré de la famille, celui de leur mère Karen (Clara Read en multipliée). Et chaque soir, une réunion est organisée avec toutes les petites filles pour que celle qui est sortie puisse dire aux autres tout ce qui lui est arrivé, permettant à la suivante de poursuivre son rôle sans à-coup.

Lorsque l’une d’elle transgresse les règles, sortant en catimini pour faire du skate alors que l’une de ses sœurs est elle-même de sortie, elle tombe et se blesse à la main. Il faut l’amputer d’une phalange – donc amputer chacune des autres ! C’est ça où la mort (houps ! la « cryogénisation » pour le futur, restons politiquement correct !). La leçon – très américaine – est apprise : contre l’Etat et ses aberrations, vivons cachés, en clan familial comme au temps des pionniers, avec nos propres règles.

Cela dure trente ans, jusqu’en 2073. « Karen Settman » (Noomi Rapace en surmultipliée) est devenue cadre dans une banque intitulée EuroBank, signe que le film est multiculturel (sous domination américaine). Son collègue et rival Jerry (Pål Sverre Hagen) la drague mais « elle » ne veut pas ; si chacune des filles a sa personnalité, certaines ne sont pas attirées par le sexe mais surtout la vie en commun avec un homme leur est impossible, ce serait reléguer les autres sœurs dans l’appartement à jamais. Dans la semaine, la fille dont le prénom est celui du jour endosse la robe de banquière, la perruque noir corbeau, se maquille en rouge vif et se perche sur ses hauts talons pour aller au bureau. Jusqu’au jour où l’une d’elle, la plus hardie, décide de rompre le pacte commun…

C’est le début de la fin, que le grand-père ne verra pas parce qu’il est décédé avec le temps. Un soir, Lundi ne rentre pas et les filles s’interrogent : que faire ? Mardi décide d’aller au travail comme si de rien n’était. Au travail, tout se passe bien mais, lorsqu’elle sort, le véhicule noir aux vitres obscures (mélange de 4×4 du FBI, de berline nazie et de corbillard) la cueille. Elle est arrêtée et emmenée au Bureau d’Allocation des Naissances. Cayman l’attend, elle sait tout et lui apprend que sa sœur est en cellule. Elle ordonne à ses sbires d’aller tuer toutes les autres. Le spectateur comprendra pourquoi elle en garde deux et pas sept.

A l’aide d’un œil arraché à la prisonnière (beurk !), les flics zombies « obéissant aux ordres » comme des fonctionnaires zélés du IIIe Reich, avec à leur tête un technocrate en costume cravate à l’américaine, impitoyable autant que sadique, neutralisent les sécurités de l’immeuble, tuent d’une balle dans la tête le gardien (comme par hasard noir) et montent à l’appartement où ils se préparent à faire un massacre avec leurs armes à reconnaissance digitale (seul celui dont les empreintes sont reconnues peut actionner l’arme). Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu et les filles, qui se sont entraînées durant des décennies contre une attaque, parviennent à les tuer tous, non sans en laisser une sur le parquet : Dimanche, crevée au ventre par un couteau de cuisine (un genre d’avortement primaire pour les agents entraînés).

Les sœurs supputent que la trahison vient de Jerry, frustré de ne pas parvenir à baiser et qui vient de se voir souffler une promotion sous le nez au profit de Karen Settman. Mercredi, car c’est son jour, va chez lui pour en apprendre un peu plus. Jerry ne soupçonne rien des jumelles mais a soutiré du système informatique un contrat préparé par ladite « Karen Settman », sa collègue. Il initie un versement illégal d’une grosse somme au profit de la campagne politique de Nicolette Cayman. Comme Jerry est surveillé par les agents du Bureau sur ordre de la politicienne, il est tué par un sniper depuis l’appartement en face et Mercredi doit fuir. Elle se fait aider de ses sœurs à l’appartement, qui la guident pour trouver des portes de sortie. Mais, comme elle hésite trop à sauter d’un toit à l’autre, le chef des agents la tue d’une balle et la précipite dans le vide. Sur les sept, il n’en reste que trois à la maison – un vieil immeuble roumain au tournage.

C’est alors que l’on sonne à la porte… C’est un agent du Bureau, mais tout seul. En fait, Adrian, grand mec musclé (Marwan Kenzari), est tombé amoureux de Lundi, seul jour de son service au contrôle. Samedi se fait passer pour elle sous le prénom générique de Karen mais elle n’a pas la perruque et Adrian découvre une blonde aux cheveux mi-long à la place d’une brune en catogan. Qu’à cela ne tienne, il l’emmène chez lui et ils font l’amour longuement. Samedi, avant de se faire déflorer, profite du broutage de chatte préliminaire pour connecter son bracelet d’identification au sien et ouvrir l’accès au central du Bureau pour les deux sœurs actives. Elles apprennent ainsi où est détenue Lundi.

Mais le Bureau a des espions partout, notamment des caméras de surveillance et des détecteurs numériques. Il investit l’appartement d’Adrian, parti au travail, et abattent en live Samedi d’une balle dans la tête. Les deux sœurs ont tout vu grâce à la caméra bracelet de leur jumelle. Le film n’est pas avare de violence crue et brutale, les tueries ont lieu en direct et sans prévenir, les états d’âme sont réduits à néant et l’obéissance aveugle aux ordres un principe. L’Administration ne réfléchit pas, elle exécute ; tuer une femme ou un gosse est un travail comme un autre à condition qu’il y ait des « ordres ». Toute conscience a disparu, les nazis n’avaient pas inventé mieux.

Comme le Bureau attaque à nouveau l’appartement, Jeudi fuit et Vendredi reste ; elle a toujours été la plus intello, la plus timide, la plus renfermée sur le cocon. Elle fait exploser l’appartement en usant du micro-ondes et du robinet à gaz, neutralisant l’équipe d’agents, sauf l’inoxydable chef sans pitié évidemment resté en retrait et muni d’un gilet pare-balles. Jeudi avoue tout à Adrian et ils décident d’infiltrer le Bureau pour délivrer Mardi.

La politicienne se voit déconsidérée en direct, la caméra de bracelet de Jeudi ayant enregistré le processus de « cryogénisation » des enfants au Bureau d’Allocation des Naissances : on y voit nettement une fillette cramer. Cayman encourt la peine de mort mais elle persiste et signe, en vraie croyante du Savoir : There is No Alternative, le seul salut possible de l’Humanité est de zigouiller les gamins en trop.

Surtout les filles dirait-on (comme en Chine) : on ne voit aucun petit garçon dans le film. Et les sbires exécutants sont très souvent nègres ou basanés, aux ordres de porteurs de noms à consonance juive… qui usent du four crématoire envers les superflus. Tout cela est un peu douteux mais subliminal ; le spectateur lambda n’ira pas aussi loin et s’arrêtera à l’action, très efficace même si elle est parfois assez invraisemblable (la chute de trois étages sur le dos dans une benne d’acier vide, par exemple). Et Noomi « Rapace » mérite bien son surnom, très sexy pour allumer les mâles, même à coup de rangers quand ce sont des « méchants ». Avec une très bonne musique du générique de fin sur la chanson Fire !

Lundi et Jeudi se sont battues et la première révèle avant de mourir qu’elle est enceinte : elle attend des jumeaux. Pour les protéger, elle a trahi ses sœurs. Après des manifestations monstres, la loi sur le contrôle des naissances est abrogée et les embryons de Lundi sont placés en incubateur artificiel. La dernière image montre d’innombrables bébés en couveuses, laissant filtrer l’idée qu’au fond, le contrôle des naissances est peut-être la bonne solution.

Mais probablement pas comme ça. Le fascisme écolo est une dictature autoritaire comme une autre ; il consiste, comme toutes les dictatures, à vouloir faire le bien du « peuple » malgré lui parce qu’il le trouve niais et inapte à comprendre.

DVD Seven Sisters (What happened to Monday ?), Tommy Wirkola, 2017, avec Noomi Rapace, Willem Dafoe, Glenn Close, Marwan Kenzari, Pål Sverre Hagen, Warner Home Video 2017 avec bonus sur les effets spéciaux et entrevue avec Noomi Rapace, 1h58, standard €9.99 blu-ray €14.04

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Colin Dexter, Remords secrets

Cette treizième et dernière enquête de l’inspecteur Morse est un brin longue et retorse. La fin se fait attendre, même si le héros disparaît d’une crise cardiaque due à trop de bière et de whisky juste avant sa retraite.

Une infirmière bien roulée et qui aime le sexe est retrouvée chez elle morte, nue, menottée et bâillonnée ; elle n’a curieusement pas été « violée » – ou disons que les relations sexuelles usuelles n’ont pas cette fois été consommée. Son mari est gérant de fonds boursier à Londres et la trompe, leurs deux enfants sont adultes et travaillent, Sarah comme médecin spécialiste du diabète et Simon, sourd mais appareillé, dans une maison d’édition. Tout se sait dans ce village de l’Oxfordshire, et toutes les rumeurs vont au pub, où le patron sait tout – mais se tait.

Car trois autres crimes ont lieu presque aussitôt : Colin Dexter se déchaîne. Tous les cadavres sont liés mais qui est le coupable ? De témoignages en indices, l’inspecteur Morse, le sergent Lewis et le superintendant Strange vont aller d’hypothèse en hypothèse, croyant chaque fois capter la bonne… jusqu’à ce qu’un nouvel élément vienne tout remettre en  cause.

Le whisky Glenfidish aide-t-il à réfléchir ? Les neurones ont l’air un brin grillés car Morse devient lent, même s’il est plus intelligent que son sergent Lewis. Ironie plus qu’humour, désir sexuel plus que scènes de sexe, suggestions érotiques plus que causes – le roman reste dans la nuance, même si Roy, 14 ans (et demi) baise sa prof avec enthousiasme et ne peut avoir tué l’entrepreneur juché sur son échelle – bien qu’il le déclare on ne sait pourquoi. Et Morse amoureux de la victime a-t-il consommé le beau corps d’Yvonne après avoir été soigné par elle à l’hôpital ? Le sergent le soupçonne, Morse fait silence sur certaines preuves… le dieu des enquêteurs ne serait-il qu’humain ?

Tout le monde ment, presque tout le temps à presque tout le monde. Aller au-delà des apparences demande un talent que peu acquièrent.

En bref, rien n’est simple mais trouvera son agencement, réglé au millimètre, dans les ultimes pages de cette ultime enquête d’un inspecteur dans les ultimes heures encore de ce monde. Avant d’être repris à la télévision britannique dans une série de brillantes enquêtes sur sept saisons !

Colin Dexter, Remords secrets (The Remorseful Day), 1999, 10-18 2001, 415 pages, occasion €1.04

DVD Inspecteur Morse – L’intégrale – Saisons 1 à 7 + inédits – 33 épisodes, avec John Thaw, Kevin Whately, James Grout, Amanda Hillwood, Patricia Hodge, Elephant Films 2013, 56 h, €109.90

Déjà chroniqué sur ce blog : Colin Dexter, Mort d’une garce

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Joseph Delteil, Jésus II

Lorsque l’on se prénomme Joseph, la pente naturelle est de devenir papa d’un Jésus. Père adoptif puisque Jésus est Dieu, à ce qu’il a dit ; et Jésus « II » puisque le premier est mort sur la croix voici deux mille ans. Mais l’écrivain Delteil a de l’imagination et l’envie de provoquer pour deux. Son « Jésus, le retour » vaut le détour. Il est absurde et loufoque, moins réaliste que surréaliste.

Si Delteil a quitté Breton, qu’il trouvait totalitaire, il est resté imprégné de cette atmosphère ludique et exploratoire qui est survenue après la Grande guerre, la guerre la plus con de tous les temps, celle qui a transformé le combat en boucherie industrielle. Joseph n’a pas fait la guerre mais a été mobilisé en 14, au régiment colonial de Toulon puis chez les tirailleurs sénégalais à Fréjus jusqu’à l’armistice en 18. Il n’a connu la boucherie que par ouï-dire mais il s’est trouvé imbibé de cette atmosphère, analogue à celle de mai 68, qui a saisi les lettrés au sortir des tranchées et de la discipline.

Volontiers potache, il est saisi par la débauche des mots et adopte un style goulu rabelaisocélinien, pour jouer des termes et surtout, en rhapsode, des assonances en voyelles. Sa plume primesautière saute de page en page, s’interrompant pour reprendre plus loin, moins avisée ou d’un souffle plus retenu – habitude de poète qui fait des œuvres courtes. Jésus II retrouve un peu la verve d’Au-delà du fleuve Amour, l’histoire en moins. Car il fait de Jésus II une sorte de Don Quichotte flanqué d’apôtres improbables qu’il cueille au fil du chemin avant de les perdre tous dans un bordel – y compris le gamin qu’il a nommé Charlemagne. Ne reste avec lui qu’une fille, Albine, avec qui il va voir le Pape.

Mais au final il échoue, comme l’Autre. Il a tenté « l’apostolat, l’action directe et l’appel à l’Autorité », en vain (p.125). Il se résigne à Voltaire, grand anticlérical s’il en fut, mais qui croyait peut-être en Dieu : « Cultiver son jardin » candidement est sagesse ; plutôt que vouloir changer le monde, se changer soi dans son pré.

La liberté, c’est la folie ; faire la bête, voilà le secret. Dans une variante de sa fin, il est rattrapé par « une bande d’ostrogoths » – qui étaient des Germains de l’est – et doit fuir, pourchassé comme espion, anarchiste, assassin, en tout cas pas clair. Fusillé, il tombe du haut d’un chêne – où l’on rend habituellement la justice – « s’empalant net sur une branche cassée… jusqu’au fondement » p.144. Le voilà de nouveau en croix, éternel retour.

« Le mensonge et la violence, voilà les deux couilles du Diable » p.120. Ce mot de génie reste d’une brûlante actualité. « En vérité je vous le dis, mieux vaut coucher avec cent pucelles qu’avec la lâcheté », dit encore Jésus II au Pape ébahi. Sauf que la lâcheté règne plus que le vice. « Une fille de dix-huit ans qui s’en va délivrer Orléans, est-ce fou ? Un garçon de trente ans qui s’en va conquérir l’Asie, est-ce fou ?… A l’échelle d’Alexandre, de Jésus, hein !… Ah !… pardi, à l’échelle de Tartempion, de Me Cudecuir, notaire, de l’épicier de la rue Froidequeue… » p.124. Au fond, la lâcheté si répandue est de la paresse morale. Delteil mérite d’être relu pour être un brin secoué.

Joseph Delteil, Jésus II, 1947, Grasset les Cahiers rouges 1998, €12.70 e-book Kindle €5.49

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The Third Murder de Kore-Eda Hirozaku

Whodunit ? Qui l’a fait ? Le prévenu est-il le meurtrier ou a-t-il été manipulé ? Et par quoi ? Son sentiment de la justice ? Son alcoolémie qui a levé les barrières ? Ses dettes et son licenciement ? Une demande par courriel de l’épouse de la victime ? La rencontre avec fille de la victime abusée par son père ? Un regret d’avoir délaissé sa propre fille ?

Dans ce film complexe, le spectateur ne sait pas où est « la » vérité – ni s’il y en a une. Et l’avocat Shigemori (Masaharu Fukuyama) ne sait comment défendre son client Misumi (Kôji Yakusho) tant celui-ci varie dans ses versions des faits. Il déclare tout d’abord ne pas avoir tué son patron puis, convaincu par son premier avocat, dit-il, plaide coupable pour éviter la peine de mort toujours en vigueur au Japon ; enfin, poussé par maître Shigemori, il accepte les versions atténuantes comme le retour à l’usine pour trouver l’essence destinée à brûler le corps et le vol du portefeuille sans préméditation après avoir mis le feu au cadavre ou encore le courriel ambigu reçu du mobile de l’épouse de la victime qui lui demande « de régler cette affaire ». Puis Sakie, la fille de la victime (Suzu Hirose) révoltée de la culture du mensonge de sa propre mère (Yuki Saitō) qui n’a rien voulu voir, convoque les avocats pour déclarer avoir été violée par son père régulièrement depuis qu’elle a 14 ans et qu’elle voulait le voir mort ; Misumi, qui a une fille qui lui ressemble avec une malformation héréditaire à la jambe, aurait « senti son désir » et l’aurait exécuté pour se racheter d’avoir délaissé sa progéniture. A moins que l’hérédité ne parle et que Sakie soit la seconde fille de Misumi, qu’il aurait eu d’un adultère avec l’épouse de son patron comme le bruit a couru ? Voyant les preuves à charge qui s’accumulent, Misumi convie ses avocats à un entretien au parloir de la prison pour leur déclarer qu’en fait il n’a « jamais mis les pieds sur les rives de la Sama ce soir-là » et qu’il n’a pas tué son patron. Mais alors, qui l’a fait ? Sa fille ? Un rôdeur ? Et pourquoi se retrouve-t-il avec le portefeuille dans les mains qui sent l’essence, comme en témoigne un chauffeur de taxi « convaincu » de se ressouvenir de la soirée.

On l’aura compris, la vérité n’existe pas et le vertige des possibles fait qu’il existe autant d’histoires différentes et plausibles entre lesquelles « la justice » devra trancher. Celle de l’avocat est la plus favorable à son client, selon le bon exercice du métier ; celle de la procureure, la froide et rationnelle Shinohara (Mikako Ichikawa) est qu’un criminel doit être « mis en face de ses responsabilités et que lui trouver toutes sortes d’excuses n’est pas l’aider à réaliser son acte, ni aider la société à s’en protéger » ; celle du juge est la plus crédible selon le casier judiciaire de l’accusé, déjà chargé de deux meurtres trente an auparavant.

Tout l’art du film est d’établir ces vérités successives comme on pèle un oignon, sans que le cœur n’apparaisse jamais. La culpabilité elle-même est mise en question, le fait de tuer pourrait parfois être justifiable, « le » Mal jamais absolu comme le croient les Occidentaux. Selon le meurtrier, certains naissent avec ce handicap de toujours faire du mal autour d’eux : en générant une fille handicapée, en délaissant son enfant, en s’adonnant au jeu de façon invétérée, en s’endettant sans mesure auprès d’usuriers, en tuant sur un mouvement de colère et dans un moment d’ivresse au shōshō, en faisant chanter son patron d’usine alimentaire sur un chargement de farine falsifiée. Le jeune avocat stagiaire (Shinnosuke Mitsushima) s’insurge contre l’inconvénient d’être né ; pour lui, à l’inverse, « toute vie est justifiée » et chacun choisit son destin.

A noter que « la peine de mort » n’est pas une thèse au Japon mais la peine suprême parmi les autres ; c’est un tropisme petit-bourgeois sentimental que de ramener à ses phobies la culture du monde entier. La peine de mort existe au Japon, comme elle existe encore aux Etats-Unis et, il n’y a pas si longtemps en France. La conception évangélique de tendre l’autre joue n’a pas cours en Asie, ni ailleurs que dans les esprits fragiles élevés en cocon des Etats-providence européens.

Mais le système judiciaire japonais perd son latin issu du droit romain dans cette histoire confuse de meurtre – et c’est peut-être ce que veut prouver l’auteur. Il n’existe pas de conception universelle du juste et de l’injuste mais des histoires mises en scène pour tirer vers le bon ou le mauvais tel acte que la loi locale déclare inapproprié. Même un meurtrier est capable de tendresse : envers les canaris, envers la fille d’un autre, envers sa logeuse – et le meurtre légal de la justice (le troisième meurtre) est sans aucune compassion, même si le juge qui avait condamné Misumi trente ans avant (le père de l’avocat Shigemori) se repend d’avoir été trop clément et avoir permis ainsi une nouvelle victime. Le meurtre n’est pas le signe de Caïn comme dans la Bible (étrangère à la culture japonaise) mais l’expression d’instincts violents qui s’expriment en fonction des circonstances. Etablir les événements et leur déroulement devient alors une quête, même si le système judiciaire est tenu d’économiser l’argent des contribuables et de juger selon ce qui est attendu de l’opinion.

Devant les yeux effarés de l’avocat stagiaire à la jeunesse ingénue, procureur, juge et avocats seniors échangent des regards de connivence qui en disent long sur l’expéditif de « la justice ». Le plus vraisemblable est la seule vérité retenue et la peine est infligée selon le barème légal : ainsi fonctionne la bureaucratie qui n’a pas le temps d’approfondir. Qui, dès lors, est une « coquille vide » ? L’accusé qui agit sans vrai mobile ou le système qui juge sans vérité ?

Prix de l’Académie japonaise 2018, Asian Film Awards de Hong Kong 2018

DVD The Third Murder, Kore-Eda Hirozaku, 2017, avec Masaharu Fukuyama, Kôji Yakusho, Suzu Hirose, Yuki Saitō, Kōtarō Yoshida, Shinnosuke Mitsushima, Izumi Matsuoka, Mikako Ichikawa, Le Pacte septembre 2018, japonais, sous-titré français, audio français, 2h04, blu-ray €19.99

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The Naked Kiss (Police spéciale) de Samuel Fuller

Shock beginning : « un beau châssis » (dira le flic) tabasse à coups de godasse un mâle bourré qui vient de la baiser. Le corps sexy exsudant la violence et piquant le fric fait très tabloïd. C’est voulu, Sam Fuller dénonçait la société avec les procédés mêmes de la société. Car la perruque qui se détache du crâne nu de la fille (Constance Towers) indique combien il est nécessaire au spectateur de passer outre aux apparences pour voir la vérité nue. D’autant qu’une fois recoiffée, peignée et remaquillée, la femme fatale du mythe se reconstitue sous nos yeux.

Kelly est une jeune blonde qui n’a rien trouvé mieux que de se prostituer, le spectateur ne saura pas pourquoi. Son mac (le bourré) l’a rasée et elle l’a tabassé avant de fuir dans d’autres villes pour exercer son métier. Jusqu’à cette bourgade de Nouvelle-Angleterre nommée Grantville où le capitaine Griff (Anthony Eisley), un flic placide et bienveillant, veille sur la sécurité des habitants et paye un ticket de bus au jeune délinquant pour qu’il aille voir ailleurs, vers l’ouest. Il veille sur la sécurité visible, pas sur celle que le politiquement correct ne veut pas voir…

Se disant représentante en « champagne » (un mousseux de Californie), la belle séduit ses amants d’un soir avec une bouteille et leur soutire 10 $, prix de lancement de son corps sur le marché. Confrontée à celui du flic, qui la baise en premier tant il est séduit par « le châssis » (l’expression est de lui), elle décide de ne plus obéir aux hommes. Il l’a remise dans le « droit » chemin sans le savoir, peut-être est-ce l’origine du titre étrange du film (Police Spéciale) lorsqu’il est sorti en France. Il lui conseille de quitter « sa » ville pour passer le fleuve et aller exercer chez Candy, une entremetteuse amie qui met en boutique des « bonbons » sexy, prêtes à tout si affinités. Car si la pute fait l’objet de la répulsion sociale, les mâles en sont très amateurs, ce qui marque l’hypocrisie de la communauté.

Kelly décide de ne plus se laisser exploiter. Pourquoi ? Parce qu’elle a vu sourire un bébé dans une poussette ? Parce qu’elle a vu jouer les enfants qui prolifèrent dans ce début des années soixante en plein baby-boom ? Parce qu’on lui a parlé de l’hôpital pour gosses handicapés qui fait la fierté de la ville ? En tout cas, elle prend pension chez une vieille fille jamais remise de la mort au combat de son fiancé « Charlie », dont elle garde l’uniforme couvert de décorations dans sa chambre d’amis.

Puis elle s’engage comme nurse à l’hôpital (une aide-soignante sans diplôme d’infirmière mais qui exerce des fonctions supérieures à celles d’infirmière). Elle aime les enfants et ceux-ci l’adorent ; elle ne tarde pas à se faire aimer de tous et elle aide une collègue enceinte hors mariage (la honte à l’époque) à caser son bébé incognito.

Elle ne pourra jamais en avoir, probablement parce qu’elle est devenue frigide à force de baiser mécaniquement n’importe qui. C’est plus ou moins ce qu’elle explique à Blanche, une autre nurse qui trouve le handicap des enfants trop dur à supporter et qui veut gagner plus facilement sa vie comme bonbon chez Candy. Kelly n’hésite pas à rendre visite à la maquerelle (Virginia Grey) et à la tabasser, lui enfonçant ses 25 $ d’acompte à Blanche dans sa gueule maquillée.

Son infirmière-chef l’emmène à la soirée du bienfaiteur local, Grant (Michael Dante), le richissime jeune homme descendant d’une famille établie depuis des générations et qui a fondé l’hôpital. Le garçon n’est pas un playboy sans cervelle qui claque le fric familial mais un homme attentif aux gens ; il rapporte de Venise, Paris et Vienne des cadeaux pour chacune et chacun. Séduit par « le châssis », il découvre une Kelly qui a de la cervelle – donc une femme hors normes et incomparable qui sait s’y prendre avec les enfants. Il l’aime et veut l’épouser.

Elle hésite ; le « prince charmant » lui apparaît trop beau pour être vrai. Elle, la pute, mérite-t-elle l’héritier d’une dynastie établie ? Et son baiser est sans passion, même sous le charme d’un film qu’il a tourné à Venise : un « baiser nu », simple, comme glacé. Elle a déjà connu un baiser de ce genre et celui qui l’a donné a mal fini. L’aime-t-il ou joue-t-il à l’aimer ? Alors que le flic – jaloux car secrètement amoureux d’elle malgré sa « condition » – lui enjoint de quitter la ville sur l’heure, la menaçant de tout révéler si elle se marie, elle finit par dire oui à Grant. Car elle lui a dit tout ce qu’il devait savoir pour éviter le chantage. Elle a décidé d’être propre et que le mensonge ne serait plus jamais son mode de jeu dans la société. Le flic renonce, il est vaincu, et Kelly court chez son lover boy avec sa robe vaporeuse de mariée d’un blanc virginal (sic) dans un carton.

C’est là que tout arrive… Lorsqu’elle entre, dans la semi-pénombre, s’élève le chant des enfants handicapés qu’elle a encouragé à l’hôpital et que Grant amoureux a enregistré. Passe en courant une petite fille. Que se passe-t-il ? Rien de ce qui était prévu, rien de politiquement correct, rien que le destin – il semblait écrit.

Mais Kelly se débattra et vaincra, redresseuse de torts et vengeresse. Pas la société qui ne voit rien et laisse faire, écartelée sans recours entre convenances et pulsions, et qui ne pardonne guère au messager du vrai. Car si les Yankees vénèrent « la démocratie » et « la transparence », s’ils font la leçon au monde entier, ils pratiquent chez eux sans vergogne le népotisme et le mensonge. La pute n’est pas celle qu’on voit, ni la perversité celle qui est écrite dans les commandements. Faites ce que je dis, pas ce que je fais… cela donne bonne conscience mais pas une conscience nette.

DVD The Naked Kiss (Police spéciale), Samuel Fuller, 1964, avec Constance Towers, Anthony Eisley, Michael Dante, Marie Devereux, Coffret Samuel Fuller 3 DVD : Shock Corridor (version intégrale non censurée) / Naked Kiss – Police spéciale / bonus, Universal Pictures 2003, €49.50

 

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Vera Caspary, Etranges vérités

Cinq romans policiers américains sur le mensonge et l’ambigu, au pays où la vérité n’est que ce que les gens croient. Vera Caspary, née en 1899 et fille d’immigrés juifs venus de Russie, devient publicitaire avant d’écrire des romans policiers. Laura sera, à 46 ans, son grand succès, adapté à l’écran par Otto Preminger qui en fait un film d’atmosphère avec Gene Tierney.

Laura est un personnage façonné par le regard des autres, son amant, son mentor et le policier chargé d’élucider sa mort. Elle a été découverte tuée d’un coup de feu en plein visage. Est-elle la « vraie » Laura ou seulement une image ? Le personnage n’apparaît vrai que selon le regard que l’on porte sur lui et le meurtrier, l’amant, les amis, le policier s’y laissent prendre. L’intrigue vise à déstabiliser justement l’idée qu’on s’en fait !

Bedelia, à mon avis le meilleur roman des cinq, brosse le portrait d’une femme mythomane qui change de personnalité comme d’apparence et chasse les maris. De petits mensonges en omission, son dernier mari, qui l’aime, devient soupçonneux. La confondre n’est pas aisé car elle use de toutes les ruses du sexe et de l’affection. Qui est la « vraie » Bedelia ? Et qu’est-ce donc que « la » vérité ? Est-elle utile ou l’illusion suffit-elle pour vivre heureux ? N’est-elle que le regard des autres ou faut-il en appeler à Dieu et à la morale dans l’absolu ? Paru tout d’abord en feuilleton, le roman pèche par quelques longueurs où l’histoire se délaye mais reste passionnant par son portrait de femme.

L’étrange vérité règle des comptes avec le monde des fausses vérités : celui de la publicité dans lequel l’auteur a un temps baigné. Un self-made man sauvé de sa jeunesse désorientée par l’invention d’une philosophie pratique (comme George W. Bush re-né – born again), le personnage principal devient un faux prophète qui vend sa méthode et devient millionnaire (comme Donald Trump avec The Art of the Deal), bien que l’on apprenne qu’il a intégralement tout piqué dans l’œuvre d’un obscur (comme le fondateur de Facebook). Nous sommes en plein dans l’univers mental yankee ! Il reste malheureusement d’une foncière actualité…

Erreur sur le mari met en scène une vieille fille, riche héritière des emballages et conserves, qui veut à tout prix se trouver un homme, comme ses sœurs. Mais l’élu l’aime-t-il pour elle-même ou pour sa fortune et sa notoriété qui lui sert en affaires ? Quelle est la vérité ? Les apparences tiennent-elles lieu de vrai ? Ou le réel concret vaut-il pour vrai dans l’absolu ? C’est la même chose en affaires – le mariage serait-il une affaire comme une autre, fondé sur l’illusion ? Cette psychologie sensible est traitée dans le grand monde des hôtels chics londoniens, avec tentatives de meurtres à la clé.

Le manteau neuf d’Anita aborde le milieu étroitement snob de l’art contemporain. La peinture que les gens aiment est-elle de la « vraie » peinture qui apporte un regard neuf et approfondit notre vision du monde – ou est-elle une illusion collective entretenue par de rares critiques intellos qui écrivent des articles obscurs et compliqués sur elle ? La vérité de l’art se réduit-elle au consensus ? Ou à ce qu’exige le réseau industriel des galeristes, experts et marchands ? Comme toujours, les habitants des Etats-Unis sont pratiques et avides de dollars. Une œuvre qui se vend a forcément quelque chose à voir avec le génie, même si son auteur n’est pas d’accord et cède à sa bonne femme pour la vêtir de fourrure et la loger en belle maison. Confondant art et respectabilité, l’épouse est capable de tout pour conserver sa fortune et son statut social. D’où une subtile intrigue policière écrite sans longueurs.

Au total, la société américaine est saisie dans sa vanité et son inculture, fondée sur l’opinion publique plus que sur la pensée personnelle. Est « vrai » ce que tout le monde croit vrai ou qui se vend bien. Seuls certains marginaux, ambitieux ou enquêteurs ne jouent pas le jeu social économique. Même les journalistes et les policiers se fourvoient lorsque les faits ne cadrent pas avec l’idée qu’ils s’en font. D’où les ambiguïtés et le drame – et l’argent omniprésent. Ce recueil vous permet de lire comme des romans le genre « film noir » de la période faste d’Hollywood.

Vera Caspary, Etranges vérités (Laura, 1942 – Bedelia, 1945 – L’étrange vérité, 1946 – Erreur sur le mari, 1957 – Le manteau neuf d’Anita, 1971), Omnibus 2012, 980 pages, €23.00

DVD Laura, Otto Preminger, avec Gene Tierney, Dana Andrews, Clifton Webb, Vincent Price, Judith Anderson, 20th Century Fox 2006, 1h28, standard €8.33 blu-ray €15.27

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Hommage à John Mc Cain

John McCain vient de mourir d’un cancer américain. C’est à la fin de 2002 que j’ai connu le sénateur de l’Arizona à Washington, lors d’une série de rencontres organisées par le père de la célèbre courbe de Laffer sur la relation entre prélèvements obligatoires et recettes de l’Etat (que le président qui « a fait HEC » aurait dû apprendre avant de faire sa monumentale erreur de 2013). McCain m’avait fait une forte impression, l’effet d’un vertueux, conservateur mais humain.

Il était Républicain, mais pas vraiment de la tendance Georges W Bush : ni héritier fils de famille, ni diplômé huppé par complaisance, ni bobo échappant au service militaire, ni affairiste rentre dedans. Militaire, fils et petit-fils de militaire, il savait ce qu’était l’honneur. Il mettait les relations humaines au-dessus des relations d’affaires et haïssait le mensonge comme les passe-droits. Ce pourquoi il avait été refusé d’être libéré par les Nord-vietnamiens avant les autres pilotes prisonniers parce que « la règle » voulait que le premier entré soit le premier à sortir.

Il s’est lancé en politique à 46 ans, après cinq années passées dans les geôles vietnamienne pour avoir été descendu lors de sa 23ème mission au-dessus de Hanoï. Il n’était pas un militant discipliné de son parti mais gardait sa façon de penser – ce qui est plutôt rare dans n’importe quel parti qui ne réclame que des supporters.

En bon libéral (au sens français), il considérait que l’égoïsme des intérêts privés devait être contrebalancé par le pouvoir d’Etat. En bon libre-penseur (même s’il était chrétien), il considérait que la bigoterie engendrait inévitablement « intolérance et corruption ». Toute croyance ancrée dans une unique et indéracinable Vérité donne des œillères et conduit les gens à mentir et à user de tous les moyens pour la faire triompher. Ainsi, lors des primaires républicaines de 2000 pour la présidentielle, le clan George W Bush l’a-t-il accusé des pires turpitudes de l’imaginaire yankee : engrossé une femelle noire, trahi au Viêt Nam, transmis la syphilis à sa seconde femme, avoir perdu la raison en captivité. Rien de vrai mais « plus c’est gros, plus ça passe » disait le bon docteur Goebbels. Trump reprendra en plus vulgaire cet usage des « fake news », terme délicatement tendance pour dire les « mensonges ».

Abus de pouvoir, abus d’influence, abus de richesse, John McCain s’élevait contre. Il était l’autre face de l’Amérique, celle des pionniers et des cow-boys opposée à celle des spéculateurs et des affairistes des banques et de l’industrie. Il était humain, pas politicien, pragmatique pas népotiste.

Bien que soutenu lors de la campagne présidentielle 2008 par Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Clint Eastwood et Bruce Willis, il sera battu par Barack Obama qui lui aussi donnait une image d’honnêteté et d’intégrité – mais homme neuf et de couleur. Obama le démocrate a beaucoup déçu ; McCain le républicain aurait probablement pu faire mieux, moins empêtré dans sa couleur et moins inféodé au Government Sachs.

Mais la politique reste une saloperie : ce qui compte est de gagner et peu importent les moyens. Il faut malheureusement des politiciens pour gouverner le pays, mais les électeurs doivent les surveiller et les institutions les tempérer – et les médias enquêter plutôt que de faire la morale (comme notre imMonde). C’est ainsi que fonctionne une saine » démocratie ». Si John Mc Cain n’a pas pu, il reste un exemple.

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Information trompeuse

« Dans d’autres pays, nous constatons la présence d’un nombre considérable d’organes de presse concurrents. Chaque journal tire de son côté et cette déconcertante diversité de tendances engendre dans l’esprit de l’homme de la rue une confusion complète ; dans notre pays véritablement démocratique, une presse homogène est responsable devant la nation de la justesse de l’éducation politique qu’elle fournit. Les articles de nos journaux ne résultent pas de telle ou telle fantaisie individuelle mais constituent un message adulte et soigneusement préparé adressé au lecteur qui, de son côté, le reçoit avec le même sérieux et la même profondeur de réflexion »

Ces phrases sont-elles de Trump ? Elles ne le peuvent, étant trop bien écrites. Sont-elles de Mélenchon ? Elles le pourraient. Elles résument parfaitement la position du président de la France insoumise comme celle du président des Etats-Unis national-identitaire : qui n’est pas avec moi est contre moi et « les médias » sont mes ennemis (sauf ceux que je possède… dans tous les sens du terme). Les fake news sont des news si je décide qu’elles le sont car je ne crois pas à « la » vérité – sauf celle de Dieu, du Parti ou du Peuple.

Ces phrases sont de Vladimir Nabokov dans Brisure à senestre, chapitre XII, p.744 Pléiade. Elles ont été écrites entre 1942 et 1946 et reproduisent le discours totalitaire soviéto-nazi de l’époque.

« Nos journaux sont complètement et absolument indépendants par rapport à toute influence qui ne correspond pas aux intérêts du Peuple auquel ils appartiennent et qu’ils servent à l’exclusion de tout autre maître ».

Seul « le Peuple » a raison et ce qu’il pense est donc « la vérité » en soi – que moi, dictateur ou chef de parti, est évidemment bien le seul à « révéler » en son nom. L’indépendance n’est qu’un mot ; elle n’existe que si elle suit la ligne, sinon elle est qualifiée de propagande. En témoigne Mélenchon et son média qui ne cesse de publier des nouvelles orientées, grossies, déformées – dans le sens de l’illusion idéologique. Moins on sait, moins on doute ! Tout comme Trump et tous les dictateurs qui trompettent.

Il existe des faits et des interprétations, des événements réels et diverses façons de les voir, ainsi que divers jugements qui sont des opinions. Le média objectif n’existe pas, la seule façon honnête d’approcher la vérité du réel est de multiplier les points de vue et d’aller voir ceux qui ne pensent pas comme vous.

Quant au Peuple, il n’a pour opinion commune qu’un ramassis moyen de préjugés et de connaissances ancrées et répétées entre soi dans les groupes divers qui composent le pays ; le Peuple n’est pas la vérité en marche et n’est dépositaire d’aucune sagesse des nations. Le fantasme du Peuple homogène qui aurait des idées homogènes dont rendrait compte une presse homogène a un nom : cela s’appelle le totalitarisme. Rêvé par les catholiques révocateurs de l’Edit de Nantes, par les fascistes adeptes de feue la gloire romaine, par les communistes œuvrant pour la « dictature » du prolétariat, par les nazis croyant imposer la supériorité de la « race » aryenne, par les islamistes pour qui seul l’islam est la solution à tout et au reste, par le « politiquement correct » du puritanisme petit-bourgeois qui a abouti, en réaction, au trumpisme national-identitaire.

La pensée unique est un danger car elle se paye de l’illusion et du mensonge. Or qui décolle du réel risque de retomber lamentablement et cruellement lorsque le réel s’impose à lui.

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Giorgio Colli, Après Nietzsche

Le livre est décousu, en aphorismes « à la Nietzsche », mais captivant parce qu’il est l’œuvre de l’éditeur critique contemporain des livres du maître, avec son complice Montinori. L’édition des œuvres intégrales de Nietzsche par Giorgio Colli and Mazzino Montinori fait référence.

Ce qui m’a particulièrement intéressé dans ce livre sont les réflexions sur les thèmes grecs de Nietzsche. Il ne connaissait la Grèce antique que par les livres – et avec les préjugés de son temps. Mais la lecture de certaines œuvres antiques lui en a donné une bonne intuition. « Nietzsche a vu que la douleur de notre existence est sans recours, que les illusions et les mensonges pour l’écarter de nous sont vains. Face à l’angoisse de cette vision, il sut rester ‘véridique’ – mais ensuite, avant de succomber égaré dans la forêt de la connaissance, il exulta dans la terreur et le désespoir pour se montrer en lutteur victorieux » p.16. Voilà une bonne approche du personnage ; il était intuitif, peu attiré par les capacités déductives supérieures, comédien du vertige et metteur en scène du pathos – ce dont il se rendra compte et reprochera à Wagner. Nietzsche était un solitaire, se voulait lucide et véridique – un libérateur malgré ses outrances d’époque et ses défauts névrotiques. Il admirait Montaigne (aux origines partiellement juives), qui avait de la hauteur, du désenchantement et de l’indulgence. Mais il ne lui ressemblait pas, il était son opposé.

Là où il a caricaturé l’esprit grec, c’est dans son opposition binaire d’Apollon et de Dionysos. Une matrice commune reliait ces deux dieux dans le culte delphique : la « mania », seule approche authentique de la divinité lorsque l’être humain anéantit son moi. C’est l’ivresse dionysiaque mais aussi l’art de la divination apollinien qui ont tous deux donné le « logos » et la dialectique, expression de l’instinct de vie pour déchiffre ce qui est caché. « L’ambiguïté d’Apollon exprime l’écart, l’incommensurabilité entre dieu et homme. L’énigme pèse sur l’humain, lui impose un risque mortel (le dard d’Apollon). Son intellect peut le sauver s’il déchiffre les paroles du dieu » p.31.

Point d’orgueil de la raison, celle-ci ne peut pas tout ; mais elle est un outil incomparable pour découvrir les choses cachées du monde. « Notre monde exprime dans le temps, avec l’incertitude du futur, par fragments inadéquats, flous, ce que les dieux sont totalement, sans devenir, dès le commencement » p.30. L’homme est imparfait et projette sa perfection dans un monde illusoire, celui des dieux. C’est mensonge mais le pousse à se perfectionner, à se surmonter.

En réalité, rien n’existe que ce monde-ci, que le présent réel (ni le passé reconstitué ni le futur imaginé), et souvent la souffrance. Mais « lorsqu’un morceau de vie soustrait à la peine contrebalance tout le reste, alors le pessimisme est vaincu. Tel est l’enseignement des Grecs. La noblesse ne signifiait pas pour eux, comme l’affirme Nietzsche, la bonne conscience qui possède et affirme la puissance, mais bien agir, penser sans finalité. Ce que nous appelons culture a cette origine, exprime l’instinct antipolitique, antiéconomique. Une création originale de ce génie du jeu est le monde des dieux de l’Olympe. La divinité est ce qui échappe au finalisme, elle signifie l’insouciance à l’égard de la nécessité » p.115. Légèreté, jeu, vie triomphante, positivité de l’énergie, débordement, générosité – c’est tout cela, l’âme grecque, dont Nietzsche a eu l’intuition. Il l’opposait à son temps et au christianisme.

« De ces prémices découle le reste, tout d’abord l’élément arbitraire, imprévisible du tempérament grec : le plaisir de la compétition, la ruse, le triomphe par les mots, le rire sans a priori, la modération dans la victoire qui épargne au vaincu le coup mortel, l’indifférence pour les résultats de ce qu’on accomplit, la prédisposition à la colère, à l’impulsion incontrôlée, la susceptibilité, le fait de tout risquer pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine, l’impatience, le goût du déguisement, le caprice d’expérimenter des modes de vie opposés » p.115.

Giorgio Colli, Après Nietzsche, 1974, Editions de l’Eclat poche 2015, 183 pages, €8.00

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Les chemins de la liberté de Peter Weir

Dix ans après la chute de l’empire soviétique, ce film profondément humain rappelle ce que fut le formatage social stalinien de « l’Homme nouveau », via cet instrument que copieront les nazis : le goulag. Un jeune soldat polonais, Janusz (Jim Sturgess à la bouille de gamin), est accusé en 1940 d’espionnage et de sabotage, ces termes fourre-tout du soupçon. Sa femme, torturée, le trahit, même s’il refuse de signer ces accusations. Il est envoyé en Sibérie où, par moins 40° centigrades, les hommes sont forcés à trimer dans la forêt enneigée ou dans la mine. Plus que les gardiens, les chiens et les miradors, c’est l’immensité sibérienne (13 millions de km²) et son climat extrême qui constituent la prison pour 15 millions de zeks.

Avant d’être trop affaibli et démobilisé, Janusz songe à s’évader. Un autre détenu, intello prof d’égyptologie à Léningrad, l’encourage et le fait rêver ; mais lui n’a aucune intention de prendre le risque, il se contente d’alimenter son fantasme. C’est avec « Monsieur » Smith (Ed Harris), Américain d’origine finlandaise venu travailler à Moscou avec son fils, que Janusz va concrétiser son projet. Ils s’adjoignent Voss le Letton (Gustaf Skarsgård), et le russe Khabarov (Mark Strong).

Le goulag est composé pour la plupart de non-Russes : « Staline n’aime pas les étrangers », dit l’un d’eux. Son socialisme est national, même s’il est plus centré sur la classe sociale que sur la race. Encore que… Forger un « Homme nouveau » n’est-ce pas l’une des formes du racisme ? Eradiquer la culture de l’autre à la racine en tuant tous ses intellectuels, ses cadres et ses officiers (comme les Polonais massacrés par l’Armée rouge à Katyn) n’est-ce pas l’une des formes du génocide ? C’est ainsi que, pour les staliniens, les criminels de droit commun, les voleurs, les meurtriers, sont « du peuple » car de la sous-bourgeoisie, alors que les « ennemis du peuple » sont irréductiblement non-socialistes, donc décrétés non-humains. Ce pourquoi Valka (Colin Farrell), criminel tatoué qui a tué, au Staline sur la poitrine, menace Janusz de son couteau gravé d’un loup pour partir avec eux – mais restera du bon côté de la frontière : il est Russe et veut rester en Russie.

Sa violence et sa débrouille le font accepter car il s’agira de survivre durant des semaines dans les étendues glacées. Un soir de tempête hivernale, alors qu’un complice débranche le groupe électrogène, ils sont sept à franchir la barrière et à courir vers la forêt. La neige les aveugle, le manque de vitamines inhibe la vision nocturne pour ceux qui sont restés trop longtemps prisonniers, le froid est mordant. Janusz, qui a vécu dans les montagnes, coupe de l’écorce de bouleau pour en confectionner des masques et pouvoir avancer sans être gelé. Il devient le patron, reconnu par Valka. Leur fuite réussit, ils ne sont pas longtemps poursuivis (on se demande pourquoi) ; les gardiens comptent-ils sur la rigueur du climat et sur les populations locales à qui l’on promet une prime pour toute tête d’évadé ?

Mais le groupe est volontaire et déterminé. Janusz sait comment trouver le sud, à l’aide du soleil et d’un bâton. Le sud est le pôle de la liberté, la seule direction qui permette d’échapper à l’URSS et à son enfer socialiste. Il « suffira » d’atteindre par la forêt dense le lac Baïkal en disputant aux loups les proies abattues, de le longer en se nourrissant de poissons, puis de piquer vers la Mongolie en traversant la ligne gardée du Transsibérien et le désert de Gobi – enfin, puisqu’ils s’aperçoivent que la Mongolie est elle aussi communiste, de traverser l’Himalaya pour atteindre le Tibet puis l’Inde contrôlée par les Anglais. Soit au moins 6500 km à pied.

Une fille s’adjoint à eux, Irina (Saoirse Ronan), apeurée et menteuse, Polonaise évadée d’une ferme de redressement pour jeunes après la mort de son petit frère, mais finalement acceptée. Elle les fera parler individuellement, et cet aspect humanise le film. Car le groupe formé de bric et de broc va se transformer : le chacun pour soi du camp (voulu par le socialisme pour déshumaniser) devient peu à peu solidarité (par la reconquête de la liberté). Valka tue des animaux avec son couteau, Smith pêche à l’aide d’un hameçon fait d’un fragment de barbelé, le Letton fait la cuisine – chacun a son rôle, ce pourquoi il est respecté par les autres. Le gel, la faim, les moustiques, la crasse, la fatigue, puis le soleil et la soif, l’altitude, sont autant de maux qu’ils devront surmonter. Les faibles disparaissent car telle est la loi de la jungle sibérienne : le jeune dévitaminé qui ne voit pas le feu en rapportant du bois et meurt gelé, un autre de faiblesse, la fille d’insolation. « Monsieur » Smith lui-même, épuisé, ne devra qu’au jeune Janusz trop « gentil » de survivre ; il lui rappelle pourquoi il doit s’en sortir : pour pardonner. Lui veut revenir pour pardonner à sa femme qui l’a trahie par faiblesse ; Smith doit s’en sortir pour témoigner qu’on ne brise pas les hommes en tuant leur fils sous leurs yeux. Car David, 17 ans, est mort d’une balle dans la tête devant son père qui devait avouer être un saboteur. Smith – un faux nom, donné pour suivre la paranoïa stalinienne qui exigeait qu’on en dise le moins possible pour ne pas être soupçonné – est un père meurtri qui se reproche d’avoir entraîné son rejeton en URSS par idéalisme, ce pays où chaque lettre du nom est un mensonge : quelle union ? quelle république ? quel socialisme ? quels soviets ?

Le film s’inspire assez librement du récit À marche forcée du britannique d’origine polonaise Sławomir Rawicz, soldat envoyé au goulag pour « être » Polonais. L’auteur n’a pas réalisé cette marche lui-même mais raconte l’histoire vraie de prisonniers qui l’ont réussie. Le titre anglais, The Way Back, joue sur le double sens : le chemin du retour ou le retour en arrière. Le titre français fait ironiquement référence à la trilogie romanesque de Jean-Paul Sartre, Les Chemins de la liberté, où les personnages sont torturés par leurs choix, leurs principes et exigences. Ils se croient libres mais ne sont qu’en quête de liberté ; soit ils la refusent, soit ils en font un principe de vie, soit ils revendiquent un « droit » bafoué. Mais quel est ce « droit » abstrait si l’on ne sait pas le conquérir et le défendre ? Sartre était un compagnon de route convaincu du communisme, avec cet art des intellos parisiens de regarder le monde avec un strabisme divergent : dénoncer la réalité jamais idéale, en même temps que vanter un idéal jamais réalisé que par contrainte et force – donc contre ce même idéal. Encenser Staline, puis Castro, avant d’aviser Mao, quel naufrage pour « la pensée » politique française ! Ce film a le mérite de rappeler la réalité toute crue : l’URSS était un quadruple mensonge et le goulag était son idéal réalisé.

Malgré de beaux paysages et des acteurs convaincants, le message naïvement humaniste manque un peu de sel et l’impitoyable rigueur de l’épopée est traitée un peu légèrement : les populations locales qui devraient traquer les évadés sont inexistantes et l’Himalaya est franchi en quelques plans malgré l’énormité de l’altitude ou du climat et l’absence complète de provisions. Les plans lointains sur les libérés marchant en file sont trop nombreux et les gros plans de tension insuffisants pour adhérer complètement, même si la musique un brin planante aide. Il n’y a pas de scènes vraiment dures, or la réalité a dû en connaître. C’est un beau film, mais peut-être pas assez fouillé sur les tares du socialisme réel et sur les épreuves à surmonter pour être libre.

DVD Les chemins de la liberté (The Way Back) de Peter Weir, 2010, avec Jim Sturgess, Ed Harris, Colin Farrell, Saoirse Ronan, Mark Strong, Gustaf Skarsgård, Metropolitan Video 2011, 2h08, standard €8.85 blu-ray €17.37

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Philip Roth, Ma vie d’homme

L’art, le couple et le sexe en deux sections : les années de formation d’un double juif de l’écrivain, Nathan Zuckerman, sa Folle jeunesse puis sa Recherche du désastre, suivies de Ma véritable histoire où le double fait place à l’écrivain sous le nom de Peter Tarnopol. Tout commence en comédie par la découverte d’une sexualité exubérante, se poursuit par la rencontre réfléchie avec les responsabilités du couple puis du mariage, et s’achève en réalisme par l’expérience vécue par Philip Roth lui-même lorsqu’il a voulu divorcer de sa première femme. Trois voix donc pour dire l’indicible : le personnage créé, le je de la créature, le créateur – soit le comique, l’ironique, le sérieux. Cette diffraction permet la distance ; la fiction permet de dire un réel trop sensible dans sa crudité.

Trois masques pour dire l’asservissement au moi, les péripéties du mariage (forcé par le devoir) et du divorce (impossible selon les lois de l’Etat de New York), la relation sado-masochiste de l’auteur à son ex, la manipulatrice de l’experte en chantage au suicide. Cette chronique d’un désastre annoncé (notamment par les parents et le frère) montre combien un être peut s’attacher à son bourreau, aimer ça et ne pouvoir s’en déprendre que par sa mort. L’auteur avoue en 1988 dans un texte autobiographique qu’il a écrit ce livre pour « se décontaminer de la rage dont son désastreux premier mariage l’avait rempli », même s’il l’a transformée par l’imagination. La vraie Margaret devient la fictive Maureen et mourra de même dans un accident de voiture, même si la fiction rajoute qu’elle aurait elle-même tourné le volant exprès.

Faire du roman avec sa propre vie n’est pas aisé, ce pourquoi l’auteur a mis cinq ans à l’écrire, remaniant sans cesse les manuscrits. Les trois parties mal reliées entre elles paraissent plus des nouvelles autonomes que des étapes, le seul lien étant le même personnage raconté différemment. Le désastre est-il dans la « libération » sexuelle (l’auteur bandait raide à 12 ans contre une fille goulûment embrassée) ou dans l’« immaturité » ? Le psychiatre vu durant des années (dans la réalité comme dans la fiction) soupçonne un « narcissisme » allant jusqu’à l’homosexualité « latente » ou évidente dans le fait de ne pas vouloir se marier, « s’engager dans une relation durable ». Mais est-ce de la psychiatrie ou un reflet des conventions sociales ? Du savoir scientifique ou les préjugés du temps ? Quiconque n’est pas en couple hétéro se voit suspect de « préférer » l’autre sexe et de ne pas l’avouer, ce qui est facile, binaire et la plupart du temps complètement inepte. La liberté existe, elle a un prix ; seuls ceux qui ont peur de la liberté (de ne pas être conforme, de rester seul, de se prendre en main complètement) font de cette aspiration une « déviance » pathologique.

Zuckerman-Tarnopol-Roth a été forcé au mariage par sa compagne machiavélique : elle a déclaré être enceinte de deux mois et, parce qu’il voulait une preuve, a soudoyé une Noire enceinte d’un quartier pauvre pour qu’elle lui vende une dose de son urine qu’elle a ensuite portée chez le pharmacien. La grossesse était avérée et le papa qui se sentait « coupable » a « régularisé ». Sauf que c’était un gros mensonge, le premier d’une longue série : pas de bébé en route. Ce fait n’a pas été inventé et force est de constater qu’il dépasse la fiction. « Un petit bijou de félonie inventive, dénué de fioritures, scabreux, évident, dégradant, délirant, d’une simplicité presque comique et, pour couronner le tout, magiquement efficace », écrira l’auteur. Est-ce du « féminisme » que de piéger ainsi le mâle ? La hantise « d’être un homme », viril selon les critères yankees d’époque, est l’obsession du personnage-auteur. Enfant, il n’est pas assez « brutal » dans les bagarres ; adolescent, il n’aime pas le football américain ; jeune adulte au service militaire, il a peur de mourir en Corée. Elevé en « gentil garçon juif », comment sortir de soi et de sa communauté pour atteindre l’âge d’homme américain ? C’est sa mégère de femme qui va le forcer à la battre – car elle le réclame et semble aimer ça : la réaction violente de son toujours mari montrerait qu’il tient à elle…

Le mariage serait-il l’équivalent d’une guerre ? Est-il l’épreuve suprême qui prouve que vous êtes « un homme » ? A cela se rajoute le mariage avec une non-juive : est-il la façon ultime de surmonter les épreuves pour devenir un vrai Américain ? (p.680 Pléiade). Entre Surmoi et Ça, la morale conventionnelle et l’exubérance hédoniste du sexe, le Moi a bien du mal à surgir. Ce qui donne des chapitres fascinants mais parfois pénibles à lire, comme cette scène où Maureen exige de rencontrer chez lui Tarnopol pour consentir au divorce – ce qu’elle n’a pas l’intention de consentir. Le benêt se laisse faire et ne peut que réagir en la frappant sur la face et les fesses lorsqu’elle ne veut pas sortir de son appartement ; elle défèquera sous elle, il se souillera de son sang coulant du nez, dans une dégradation que le grotesque ne parvient pas à mettre à distance.

Ma vie d’homme est un roman qui secoue.

Philip Roth, Ma vie d’homme, 1974, Folio 1982, 471 pages, €8.90

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Faits, opinions et intérêts…

Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce que ça dépend ? Et pourquoi ?

En théorie, les faits disent le vrai, ce qui s’est réellement produit. Mais chacun sait que l’observation des uns n’est pas celle des autres et que le « témoignage » varie largement ! C’est donc l’observation « neutre » des faits qui permettent d’établir le vrai. Mais chacun sait que le neutre n’est qu’une convention de procédures et d’analyses, qu’il standardise l’observation pour éviter la subjectivité et qu’il ne prend pas en compte la totalité du réel. Le fait est donc un regard normalisé mais pas complet. La méthode scientifique a justement pour but d’affiner ce regard par de nouvelles techniques plus précises d’observation et des procédures plus complètes d’examen. Mais il s’agit d’un idéal, d’une tendance dont on ne verra jamais la fin. Le fait restera donc approximatif.

La vérité est alors affaire d’opinion. Comme l’a dit Nietzsche, il s’agit d’une métaphore, donc d’un résumé qui fait illusion. Prendre l’illusion pour la réalité est une faute. En revanche, avoir la « volonté de vérité » est un mouvement pour approcher sous plusieurs angles et en creusant plus profond le fait.

  1. Il y a l’opinion paresseuse, qui s’appuie sur les préjugés (ce qu’on croit avant même de savoir), et plus encore sur le grand nombre (si beaucoup sont d’accord, alors ce doit être vrai). Le fait, alors, est établi comme une croyance partagée, pas comme une réalité objective. Et cela donne la croyance aveugle en religion, le plébiscite en politique, le lynchage en justice et l’insurrection braillarde en démocratie.
  2. Il y a l’opinion éclairée, qui s’appuie sur le raisonnement (cet instrument de jugement qui s’élève au-delà des apparences pour se hausser au contexte et à la synthèse). Le fait, alors, n’est établi qu’avec de multiples précautions, techniques diverses d’observation, mesures à différents moments, regards croisés, recoupements. C’est plus long, plus incertain, mais plus efficace à la fin. Et cela donne l’agnosticisme en religion (le peut-être de Jean d’Ormesson, le pari de Pascal), le régime représentatif en politique, les différents étages de juridiction en justice avec avocat, droits de la défense et procédures d’appel, le débat avec vote libre et non faussé en démocratie.

La seconde option est plus longue et plus ardue, elle demande plus d’effort à l’être humain (mâle, femelle ou neutre) ; elle répugne donc au grand nombre, plus porté à se soumettre à un dieu dont on croit qu’il dit tout et sait tout, à accuser d’abord et à réfléchir ensuite, à se créer des boucs émissaires faciles et à actionner le yaka expéditif plutôt que de se demander concrètement comment changer les choses. En gros, la traduction politique en est Trump, Erdogan, Poutine ou Mélenchon (voire Le Pen si elle n’était pas quasiment éliminée par sa médiocrité).

Les modernes sont relativistes, car ils savent que « la vérité » n’est jamais qu’approchée, qu’elle ne règne pas immuable dans le ciel des Idées ni est écrite dans un Ciel mais qu’elle se construit pas à pas. Les antimodernes, qui se font appeler « conservateurs » ici ou là sont absolutistes, car ils croient que « la vérité » est donnée une fois pour toute, qu’elle règne par la voix d’un Dieu machiste et tonnant qui a seul raison, et qui a élu un seul peuple (le Blanc pour les Trumpistes, Israël pour les Juifs, la communauté des croyants pour l’Islam) pour faire advenir son Règne unique.

Les faits, pour les conservateurs, « ne se discutent pas » : ils sont vrais parce que c’est dit comme ça. Cette « post-vérité » peut être contraire à la vérité, qu’importe ? C’est la vérité du moment et de la communauté qui y croit. Cette façon de voir les faits est « politique » car le mensonge y est permis s’il s’agit de servir une cause plus haute, celle de « Dieu », du Parti ou d’un Chef ; il ne s’agit pas d’un péché contre l’Esprit mais d’une tactique de guerre utile.

Or le modernisme s’est imposé contre le conservatisme depuis les révolutions du XVIIIe siècle, tout comme l’Occident sur les autres peuples du monde par la colonisation, puis par la technologie et le dollar.

  1. Certains en réaction à cette domination mâle, blanche et fondée sur l’expertise scientifique prônent donc son radical inverse : valorisation du féminisme, des peuples de couleur et de l’antisystème. Leur « politiquement correct » combat la morale sexuelle traditionnelle pour l’hédonisme libertaire, la prétention occidentale à être seule interprète de « l’universalisme » et exercent une « déconstruction » critique de la « domination » (qu’ils voient partout à l’œuvre).
  2. D’autres, tout aussi en réaction mais réactionnaires au sens politique, réaffirment cette supériorité supposée du mâle, blanc, fondé sur la science (mais soumise dans ses recherches aux dogmes du Livre). Ils combattent le politiquement correct des libertaires sur le sexe avec n’importe qui, la repentance occidentale pour tout et la critique dissolvante, afin de rétablir les traditions et les dominations « légitimes » selon Dieu ou l’histoire.

Comme on le voit, rien n’est simple et tout se complique ! Il n’y a pas le « progrès » d’un côté et « l’obscurantisme » de l’autre, la raison contre l’émotion, la démocratie contre la tyrannie, la liberté contre le dogmatisme, ni même la gauche contre la droite ou la laïcité contre les religions…

  1. Il y a les passions croissantes qui submergent la raison et exige des politiciens du symbole plus que des mesures, l’affirmation de la souveraineté du pays plus que des accords internationaux, la protection des retardataires plus que la promotion des leaders.
  2. Il y a l’individualisme croissant induit par le mouvement de la société et par les technologies ; il produit du débat mais aussi des invectives et tend de plus en plus à coaguler des communautés virtuelles qui se ferment pour rester entre-soi en excluant tous les autres qui dérangent.
  3. Il y a la complexité croissante des savoirs qui ne permet plus au grand nombre de comprendre ce qui se passe, comment on peut aller dans la lune ou si c’est du cinéma, pourquoi les datas sont collectées aussi massivement et l’obscurité de leur tri pour leur « faire dire » quelque chose. La paresse est de voir des complots là où on ne comprend pas.

Dans ce magma, les faits deviennent vite opinions, lesquelles ne sont le plus souvent que le paravent d’intérêts communautaires ou particuliers.

Croyez-vous que Trump gouverne pour l’Amérique ou pour son clan ? Qu’Erdogan soit le président des Turcs ou seulement des musulmans conservateurs turcomans qui adulent son parti ? De même, croyez-vous que ceux qui votent extrémiste en Europe soient de purs fascistes ou gauchistes tentés par le césarisme – ou des déboussolés qui voudraient bien calmer le jeu de la finance, de l’immigration et de la dérégulation ? Les Somewhere combattent les Anywhere : ceux qui sont de quelque part ceux qui sont de nulle part.

Sans être un militant engagé ni souscrire à tout ce qu’il fait, il est possible de penser qu’un Emmanuel Macron tente le soi-disant impossible (selon Chirac, Sarkozy et Hollande) de concilier ces contraires : promouvoir les leaders en même temps qu’il protège les retardataires. C’est du moins ce qu’il dit, probablement ce qu’il veut, peut-être ce qu’il va réussir.

 

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Faillite de l’idéologie soviétique née en 1917

Toute foi confrontée au réel se rationalise. Confrontée aux oppositions elle se justifie et se fige. Dès 1981, et sur les promesses illusoires de la gauche marxiste au pouvoir, la presse française constate la faillite de l’application de l’idéologie soviétique. Les Français, toujours en retard d’une guerre, y croient encore…

La foi, qui est élan, ne laisse pas place au doute mais cette absence résulte du mouvement de l’esprit, non de la contrainte. Lorsque l’enthousiasme diminue, le groupe militant élève des barrières contre les interrogations. Alors survient le règne du dogme et l’inquisition. Des procès de Moscou à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, aux purges du PCF, la certitude communiste ne survit que d’interdire droit de cité à la plus infime interrogation, elle n’existe que de traquer partout la question, de la tuer dans l’œuf. Le Monde du 24 décembre 1981 décrit « les bases théoriques et structurelles des pays communistes : le dogmatisme de l’idéologie et le monolithisme du parti, trouvent l’un et l’autre leur source dans le léninisme. » Lénine était encore à l’âge de la foi, même si son pragmatisme foncier lui a fait prendre les tournants nécessaires à la réalisation du But qu’il avait en l’esprit. Il laissait sa place au doute – non sur la Fin dernière – mais sur les voies et moyens pour y parvenir. Il reconnaissait parfois se tromper. Sous la gauche, le parti ne se trompe plus. Et l’on invoque Lénine comme une Sainte Ecriture.

Le socialisme reste-t-il réponse à une réalité mouvante, comme l’affirme Georges Marchais au XXIVe Congrès du PCF ? La presse 1981-82 constate la fin d’une génération qui s’accroche au pouvoir, sans qu’aucun mécanisme ne vienne rationaliser le clientélisme, l’Afghanistan « sauvé » de ces féodaux qui refuse de se plier volontairement aux avancées de l’Armée soviétique, les récoltes de céréales comme toujours catastrophiques. Pour le Quotidien de Paris du 6 février 1982, « traduit en terme politique [le marxisme est aussi] un cadre d’organisation des sociétés dans lequel la fin – inévitable parce qu’inscrite dans l’histoire – justifie des moyens. » Ce qui faisait le génie de Lénine était de ne pas prendre Marx à la lettre, mais seulement comme référence et étendard. Staline vint, matois, terre à terre, dogmatique, il accentua les exagérations fanatiques de Lénine. Pouvait-il en être autrement ? Staline fut non seulement un fils légitime de Lénine ; il fut aussi son fils unique.

Santiago Carrillo, secrétaire général du Parti Communiste espagnol, note en 1982 que « L’URSS est un pays qui a dépassé le capitalisme et qui a supprimé la propriété privée des grands moyens de production. Cela ne veut pas dire qu’il existe en Union soviétique une société socialiste développée, comme ils disent là-bas. » Dans la vision qu’avait Karl Marx de l’Histoire, où la société se développe suivant un schéma social faisant se succéder les régimes en fonction de la propriété des moyens de production, on peut dire que la collectivisation est une « étape supérieure » au capitalisme, dans le sens où elle viendrait « après ». Mais dans l’histoire réalisée, le capitalisme apparaît plus efficace et plus souple pour répondre aux besoins de la société.

Alors que, dans les pays en voie de développement, le marxisme permet d’y espérer le changement sans que l’on ait à se changer soi-même. Il suffit de supprimer les causes extérieures des problèmes que l’on doit affronter. Alibi pour les dirigeants en place, souvent plus préoccupés de leurs intérêts personnels que des peuples dont ils se disent en charge, le marxisme fournit le bouc émissaire idéal : cet Occident « blanc, chrétien et capitaliste ». Quel est le pays sous-développé ayant choisi le marxisme qui ait réussi ? La Chine n’a pu émerger qu’en revenant sur le dogmatisme de Mao, en ouvrant une zone franche et en permettant aux entreprises étrangères de s’implanter. « Un peu de capitalisme ne peut pas faire de mal à la Chine », dit-on là-bas. Et le succès est venu…

Le socialisme reste un espoir, que Georges Marchais exprime au XXIVe Congrès du PCF : « c’est à la fois une socialisation des grands moyens de production et d’échange, un pouvoir représentatif du peuple travailleur au sein duquel la classe ouvrière exerce un rôle politique dirigeant, la satisfaction progressive des moyens matériels et culturels sans cesse croissants de tous les membres de la société, un effort fondamental pour modifier les rapports sociaux. » Mélenchon reprend presque mot pour mot aujourd’hui ce mantra communiste. La réalité est moins rose et Marchais l’avoue : « dans l’histoire, nous le savons bien, aucune transformation sociale n’a été facile, aucune n’a échappé aux revers et aux contradictions (…). C’est précisément pourquoi il n’y a pas, il ne peut pas y avoir, scientifiquement parlant, de « modèle » passe-partout, prêt-à-porter de socialisme. Le socialisme n’est pas un objet d’importation, car il ne peut résulter que du mouvement réel de la société, du mûrissement des contradictions au sein de celle-ci. »

Des décennies de socialisme « en expérience » dans plusieurs pays du monde ne sont pas faits pour encourager. Le Monde du 24 décembre 1981 écrit que le marxisme est « une idéologie qui sert de base au système coupable des pires atrocités, y compris le génocide, commises au cours de ce siècle, en Europe. » Et Le Matin du 29 décembre 1981 : « l’expansionnisme soviétique s’avance en effet masqué derrière l’idée généreuse du socialisme (…) Que l’idée du socialisme s’évanouisse, et l’empire apparaîtra pour ce qu’il est en réalité, c’est-à-dire comme une force, une force nue, une force brute. » Souslov était passé maître en l’art de trouver les justifications idéologiques à tous les mauvais coups perpétrés par l’URSS.

Annie Kriegel, dans le Figaro du 16 décembre 1981 : « le parti socialiste et le parti communiste français (…) (sont concernés) tout particulièrement parce qu’ils sont comptables, chacun à leur manière, de la faillite historique de l’utopie socialiste ». Libération va plus loin le même jour et parle de « la faillite interne totale du communisme, la mort de l’idéologie communiste, le fait que ces partis communistes sont des cadavres vivants qui ne remuent que faiblement. »

La presse se fait l’écho des dissonances enregistrées parmi les communistes eux-mêmes. A Madrid, Santiago Carillo, secrétaire général du PC espagnol, a affirmé que l’instauration d’un gouvernement militaire en Pologne est « en contradiction avec les bases du socialisme, du marxisme et du léninisme ». C’est un régime militaire « antipopulaire, autoritaire, et donc antisocialiste » qui a ainsi été instauré. Et Libération cite les Brigades Rouges, dans un document de décembre 1981, pour qui « le soi-disant camp socialiste » n’est socialiste « qu’en paroles » et le mode de production en URSS est « depuis des années le capitalisme d’Etat ». Alexandre Zinoviev confirme dans Libération du 27 janvier 1982 que « l’idéologie soviétique est devenue un mécanisme formel gigantesque. Ce mécanisme fonctionne assez bien. Pour les changements on a besoin d’époques entières. » Le révélateur est venu de Pologne. Le coup de force a étalé au grand jour la réalité de l’ordre rouge. Elle se résume en quatre points : une puissance militaire formidable au service d’une idéologie périmée, une machine à écraser la liberté, un système incapable de faire vivre dans des conditions décentes les peuples qu’il domine, un instrument dont la finalité cynique est de broyer l’homme. La faillite atteint même les journalistes communistes, puisque Guy Barbier écrit dans Le Monde du 29 décembre 1981 sur « cette paradoxale conception de la lutte des classes qui aboutit à approuver l’écrasement militaire de ce qui est indiscutablement toute une classe ouvrière, ou au moins à s’y résigner au nom des intérêts supérieurs du « socialisme ». »

Si Marx formule des hypothèses scientifiques sur fond de philosophie, le « marxisme » comme système est moins vivant. Quant au léninisme, il se veut une science appliquée. Staline a fait de Lénine « l’homme devenu mausolée » et de sa pensée un bunker théorique dans lequel on peut se retrancher à tout moment. En témoigne ce monument de Leningrad (redevenue Saint-Pétersbourg) ou Lénine, debout devant la gare de Finlande, harangue la foule debout sur la tourelle d’un blindé coulée dans les douilles de bronze des obus de la guerre.

Hélène Carrère d’Encausse note « l’extrémisme de la pensée politique russe » qui « est une constante qui se perpétue des populistes aux bolcheviks » (Lénine, la révolution et le pouvoir, 1979). L’explication tient en ce que « l’illégalité, le débat en milieu clos ont coupé les idées du réel, et les intellectuels discutant dans un cadre abstrait ont été conduits à poser les problèmes en termes extrêmes (…) Coupée du monde extérieur, sans prise sur lui, l’intelligentsia se défend en affirmant son originalité, en considérant qu’elle seule détient la vérité. » Coupée du monde et vivant dans le ciel des idées… Notre intelligentsia socialiste, et notamment Badiou qui inspire tant d’extrêmes-idéalistes, est bien de ce moule-là.

Lénine, mis en minorité, nie la signification du vote et sort de l’Iskra peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité « réelle » et Lénine transporte le centre du parti hors de l’Iskra (Mélenchon fait de même en se plaçant hors du parti Socialiste). Il fera de même lors de la prise du pouvoir en dissolvant l’Assemblée constituante. Mélenchon, élu député, refuse la cravate, le drapeau européen, la légitimité de l’Assemblée même : pour lui, « le peuple » est le groupe que lui décide être « le peuple », et pas un autre, notamment les prolétaires qui votent Front national ou Macron. En 1917, Lénine espère le miracle de la Révolution mondiale dans trois semaines ou trois mois. Staline attend des miracles de la collectivisation des terres et de l’industrialisation forcée. Pour Khrouchtchev, le miracle doit venir de l’exploitation des terres vierges. Brejnev croit aux miracles engendrés « scientifiquement » par l’introduction de la chimie dans l’agriculture. Mélenchon attend un miracle du citoyen en armes constamment mobilisé et donnant de la voix. Mais les prophéties ne se réalisant pas, il faut sauver du doute la doctrine et le système. Le responsable, c’est l’ennemi, qu’il faut détruire.

La coercition commence avec Lénine, qui a écrit de sa main l’essentiel des articles du premier Code pénal soviétique. Staline n’a rien amélioré : « Sincère et convaincu, mais fanatique et borné » selon Boris Souvarine en 1937, Staline est un pur produit du léninisme. Les gloses pour partager les responsabilités et chercher à quel moment le socialisme a « dérapé », n’ont pas de sens : la foi est totalitaire parce que les affidés sont certains d’avoir raison ; le parti n’a pu survivre que parce qu’il s’est montré impitoyable aux errements et aux compromis ; l’idéologie n’a pu s’adapter que parce que le marxisme est aussi une théorie de l’action et pour l’action. Pour Gorbatchev, on a oublié en URSS le « facteur humain ».

L’idéologie est un sentiment d’appartenance à « une cohorte cooptée de privilégiés à haut risque », selon l’expression d’Annie Kriegel. A l’origine, les révolutionnaires étaient poussés par la foi, puis obligés par les circonstances à ne pas se déjuger. La révolution une fois consolidée, l’enthousiasme n’était plus adapté, on préférait les conformistes aux activistes. Une société assurée de durer a le temps devant elle. Pourquoi brusquer les choses ? Georges Lavau dans la revue Pouvoirs n°21 de 1982 dénombre cinq « lois d’utilisation » de l’idéologie par les Etats communistes : source de croyance, instrument d’analyse du réel, justification, ressource de pouvoir contre les USA (le socialisme champion du tiers-monde), ciment du système communiste mondial. Tout pouvoir a besoin de légitimité, et la légitimité a besoin d’utopie. On ne peut gouverner sans faire rêver.

Dans cette critique de la « rationalisation », on perçoit ce regret « de gauche » que l’utopie ne soit pas mieux servie. On charge Staline pour conserver une image pure des origines de la Révolution et de la pensée de Lénine.  Les ressources de la dialectique remplacent l’élan. L’évolution historique étant un processus qui avance en surmontant les contradictions, il est toujours aisé de faire du moment présent un moment charnière d' »intensification » des contradictions, qui oblige à une vigilance accrue. A droite, on croit qu’il est plus difficile de se défendre contre l’idéologie soviétique, parce qu’il faut la discuter pas à pas, alors qu’une foi se rejette d’un bloc. D’où les tentatives de ramener le socialisme soviétique à l’ideal-type d’une foi qui se serait dévoyée.

Retourner à 1981, la gauche au pouvoir et l’URSS encore toute-puissante, permet de comprendre les ressorts de l’illusion et du mensonge. Ils sont à l’œuvre aujourd’hui, sur les mêmes bases.

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Ed Wood de Tim Burton

Quand Hollywood se moque de Hollywood – avant la grande crise capitaliste de 2008 – vous obtenez un biopic alerte et sympathique. Ed Wood a réellement existé ; il est qualifié en 1980 de « réalisateur le plus mauvais de l’histoire du cinéma ». Incarné brillamment par Johnny Depp jeune (tout juste 30 ans), il apparaît ici comme incurablement naïf et d’un optimisme à tout crin, ne reculant jamais pour faire un film – qu’il bâcle cependant en ne tournant jamais une seconde prise d’une scène.

Pour arriver, en 1952, il tente de convaincre les producteurs ; pour les convaincre, il aborde toutes les ex-vedettes en déclin qui passent à sa portée : Bela Lugosi (Martin Landau) qui joua Dracula, Vampira (Lisa Marie) virée de Channel 7, Tor Johnson (George Steele) qui s’est perdu dans le catch ; pour emporter le morceau, il accepte comme acteurs les investisseurs ou les fils d’investisseurs aussi nuls que prétentieux. De tout cela ne peut sortir un bon film… surtout qu’il est pris par le temps, la location d’un studio à Hollywood coûtant cher. Ed Wood est donc scénariste, metteur en scène, réalisateur, acteur – et parfois producteur ! Il va jusqu’à voler une pieuvre en plastique pour tourner une scène dont il fait les raccords sous l’eau avec des chutes de film au rebut.

Ed Wood/Johnny Depp est touchant dans son enthousiasme juvénile qui croit tout possible (copié sur celui de Ronald Reagan acteur), jusqu’à tomber d’accord avec Orson Welles lui-même (Vincent D’Onofrio) que l’idéal est de tout faire soi-même si l’on veut créer une œuvre personnelle comme Citizen Kane. La chemise plus ou moins déboutonnée selon les humeurs, il avoue à sa compagne (Sarah Jessica Parker) que, depuis tout petit et parce que sa mère voulait une fille, il aime à se travestir et porter surtout des pulls en cachemire – matière qu’il trouve « très sensuelle ». Ladite compagne est choquée, comme il était de bon ton à cette époque d’après-guerre. Une autre compagne tout aussi blonde mais au pif moins chevalin (Patricia Arquette) réfléchit à cette révélation, puis accepte. Car Ed Wood n’est pas inverti, il aime seulement le travesti. Tout comme le cinéma – qui fait prendre des vessies pour des lanternes !

C’est ce que lui apprend le mage (Jeffrey Jones) qui prédit que « l’homme sera sur Mars en 1970 » (le film sort en 1994). Pourquoi le sait-il ? Parce qu’il l’affirme (tel un Trump qui trompe) et qu’il « suffit de porter un smoking et de parler avec distinction pour être cru ». C’est aussi ce que lui a enseigné Dracula, dont il rencontre l’acteur Bela Lugosi et s’en fait un ami. Le regard de méduse, la voix qui enfle et s’enrocaille, les gestes sinueux des mains et des doigts griffus, composent un Personnage. Qui n’a jamais existé mais dont le mythe devient réel parce qu’il s’incarne à l’écran.

Toute la « magie » de Hollywood est là, tout son mensonge aussi. Les Américains, si réalistes en affaires, veulent s’évader dans un monde imaginaire dès qu’ils sont sortis de leurs chasse au fric. Ils se moquent du monde : ils veulent un monde à eux, qui les fasse rêver. De gros nichons dit le premier producteur, des explosions dit le boucher en gros qui finance un film, de l’amour romantique dit une mijaurée de cocktail, de la science-fiction et de l’atome parce que c’est à la mode (dans les années cinquante) dit un autre producteur. En bref, le cinéma n’est pas une œuvre de création mais un bien de consommation que les gens doivent avoir envie d’acheter.

Et ce biopic, par une pirouette, réalise exactement l’inverse ! Il parle de la réalité du cinéma, de la course au fric, des vapeurs des divas, de la bêtise du public. Ce pourquoi le public l’a boudé à sa sortie, mais les critiques l’ont adulé. Il est intéressant à voir, dans ce noir et blanc qui donne de la distance et rajeunit encore plus Johnny Depp, par tout ce qu’il nous dit de l’illusion américaine.

DVD Ed Wood de Tim Burton, 1994, avec Johnny Depp, Martin Landau, Sarah Jessica Parker, Patricia Arquette, Jeffrey Jones, Touchstone Home Video 2004, 121 mn, €7.99 

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