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Paul Harding, Le donjon du bourreau

C’est l’hiver, la neige couvre d’un manteau glacé les ruelles de Londres. La Tamise glace et les gamins dépenaillés, les mendiants affamés et les ribaudes en perruque rousse se gèlent entre les tavernes d’où montent de grasses odeurs, attendant la charité des nantis. Nous sommes en décembre 1377 et la révolte des campagnes gronde contre les impôts injustes. La Tour de Londres dresse ses murs énormes au-dessus des maisons. C’est pourtant au cœur de ses remparts que son gouverneur est égorgé.

Dès lors, les meurtres se succèdent, jamais au hasard. Un cimetière est régulièrement profané. Nous sommes dans la seconde enquête de frère Athelstan, frère dominicain, et du falstaffique sir Cranston, coroner de Londres.

Nous côtoyons le petit peuple dans son humble vie quotidienne, sans cesse à la recherche d’un quignon de pain, d’un gobelet de mauvais vin et d’un toit pour la nuit.

L’espérance s’appelle Noël et les enfants répètent des pantomimes, tout en n’oubliant pas de rester de sales gamins capables du pire comme du meilleur : ils ne sont ni guidés, ni corrigés. Ne voilà-t-il pas qu’un galapiat jouant le rôle de Joseph dans une scène de la Nativité, « avait interrompu la répétition pour une brève bagarre avec un ange » ? C’est pourtant ce qui survient page 283.

De même dans le prologue, un très jeune orphelin admire un chevalier et caresse la pognée de son épée lorsque des galères sarrasines surgissent l’horizon pour arraisonner le navire marchand sur lequel ils sont tous les deux et passer tout le monde au fil du cimeterre. Le chevalier, bien campé sur ses jambes, le protège du combat. La suite sera édifiante comme un secret dessein de Dieu.

Oui, « Paul Harding » est un écrivain d’aventures pour adultes qui se lit avec passion. Professeur d’histoire médiévale en Angleterre, il écrit aussi sous le nom de « Paul Doherty », « d’Ann Dukthas » et de « C.L. Grace ». Paul Doherty, dans la liste, semble son vrai nom. Il est féru de détails minuscules qui font vrai et entraînent le lecteur dans l’exotisme du temps. Porter chausses et avaler du posset n’est pas donné à tout le monde. La tourte au cygne et la matelote d’anguilles faisaient l’ordinaire des auberges du temps.

Quant à l’enquête, elle accumule les faits inexplicables avant que la logique ne s’en mêle. La méthode nous est décrite page 252 : « si un problème existe, il existe aussi une solution. Le tout est de trouver la brèche. Parfois, c’est un infime point lumineux qui y conduit. » Miracle ? Non, simple entendement humain : il n’y a rien de diabolique dans ces meurtres, seulement une expression des passions humaines. Reste à trouver laquelle et qui. Le lecteur sera tourneboulé les yeux bandés jusque vers la fin, signe d’une intrigue bien menée qui tient en haleine dans un décor original.

Paul Harding, Le donjon du bourreau (The house of the red slayer), 1992, 10/18 2006, 286 pages, occasion €1.90

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Peter Tremayne, La cloche du lépreux

Sœur Fidelma et frère Eadulf, nonne et moine chrétiens, sont mariés à l’essai pour un an. Ils ont un bébé garçon, Alchu, de six mois. Ne voilà-t-il pas que le garçon est enlevé et sa nourrice assassinée ? Pour quelle vengeance ? Celle du peuple d’à-côté, vaincu après révolte identitaire lors d’une bataille deux ans auparavant ? Celle d’un amant éconduit qui détruit celle qui se refuse à lui ? Celle d’un évêque intolérant, intransigeant, qui n’aime ni les étrangers ni les moines mariés ?

L’intérêt d’une série (ce volume est le 14e) est de suivre les personnages, d’approfondir leur caractère et de les voir vivre et évoluer. Fidelma, princesse autoritaire et juriste logique, accepte mal les limites à sa liberté que représentent le mariage et la maternité. Mais oui, en novembre 667 en Irlande chrétienne, on pouvait encore se marier, bien que voué à l’Eglise. Ce ne sont que les Papes de Rome, tout emprunt de cette misogynie méditerranéenne dont l’islam paysan représente le dernier avatar, qui exigeront le célibat des prêtres et des moines. Le monde étant considéré comme impur, le Chrétien devait s’en détacher pour ne vivre qu’en Dieu. Une façon de refuser « cette » vie, ce qui – somme toute – signifie « la » vie, ici et ici-bas.

Ni Fidelma, sœur du roi Colgu, ni Eadulf, ex-magistrat héréditaire dans son pays saxon, ne visent le lent suicide du célibat et des macérations. Pour eux, si Dieu a créé l’homme et la femme, c’est pour qu’ils se multiplient. L’Eglise est le réceptacle du savoir, mais les anciennes connaissances médicales, astronomiques et morales des druides subsistent. La loi irlandaise est complexe et avancée. Ce pourquoi Fidelma et Eadulf s’y sont insérés. Croyants, ils ont ouvert leur esprit à l’universel du monothéisme, loin de l’esprit de clocher des anciennes coutumes. Mais ils gardent leur esprit critique et leur regard acérés d’analystes.

Malgré leur compagnonnage qui ne sera peut-être pas renouvelé (l’auteur lève le voile à la fin), malgré la douleur de se voir privé de leur bébé, malgré la xénophobie ambiante contre l’étranger dont Eadulf fait parfois les frais, ils vont enquêter. Faire taire ses émotions au profit de la lucide logique n’est pas simple lorsqu’on est parent. Mais l’émotion guide la volonté pour dire à l’intelligence où s’appliquer ; elle est un aiguillon à la quête et au succès.

Il y aura du mystère et le mal rôde toujours. Les apparences cachent le vrai comme jamais et les amis d’hier ne le sont peut-être pas aujourd’hui. Surtout que le royaume continue de vivre, ce qui contrarie parfois les projets personnels. Peter Tremayne, spécialiste du monde celte et profondément anglo-saxon de culture, nous donne de précieuses descriptions des mœurs du temps et de la morale de toujours.

Ce qu’il dit de la charge de roi est à méditer par ceux qui nous gouvernent comme par celles ou ceux qui aspirent à nous gouverner : « Le temps passait si vite, et un roi devait toujours aller de l’avant. Les devoirs et le pouvoir étaient inséparables et un roi qui ne prenait pas les bonnes décisions perdait le respect de son peuple ; s’il était trop dur, on le détruisait ; s’il était trop faible, on l’écrasait. Il devait en permanence user de sagesse et d’intelligence, car s’il se montrait trop brillant il décevait les attentes, et s’il était idéaliste les autres abusaient de lui. S’en tenir à la voie du milieu, telle est la nature de la royauté. » p.322

Avis aux âmes sensibles, aux dernières nouvelles le bébé va bien.

Peter Tremayne, La cloche du lépreux (The Leper’s Bell), 2004, 10/18 novembre 2009, 351 pages, €8.10, e-book format Kindle €10.99

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Gauche et droite : inversion

Selon Pierre Bourdieu (vidéo en fin de note), être de droite c’est « avoir un rapport à l’ordre » ce qui, une fois traduit en langage commun, signifie « vouloir que rien ne change, être autoritaire, avoir toujours raison ». Outre que cette définition s’applique tout uniment au gourou comminatoire qu’était devenu Bourdieu, je suis infiniment heureux de constater que le libéralisme… est bel et bien « de gauche » !

En effet : la libre-pensée, la libre-circulation, la laïcité, le laissez-faire laissez-passer, qui vont du libertinage amoureux au libéralisme moral, puis politique jusqu’à l’économique, avant d’aboutir au « libertaire » des mœurs, est bel et bien « libéral ». Et pas autre chose : ni communiste, ni conservateur, ni bien-pensant, ni politiquement correct. Non – seulement « libéral » !

Pourquoi donc la gauche accuse-t-elle la droite d’être (ô infamie !) « libérale » ? Parce qu’elle a perdu de vue sa boussole émancipatrice et qu’elle est devenue la caricature d’elle-même. Elle apparaît aujourd’hui, comparée aux pays voisins, comme la gauche la plus bête du monde.

D’où son échec avec Hollande sur le pouvoir d’achat (entre autres) :

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A droite, on a la conviction que le monde est soumis à la volonté de Dieu ou des lois naturelles, que les chances sont « de nature » (voire « génétiques »), que « l’on n’y peut rien » et qu’il faut s’y soumettre. Dans les trois droites françaises, il s’agit de s’en remettre à plus fort que soi : le Dieu (légitimistes), le temps (libéraux), l’Etat Sauveur (bonapartistes).

A gauche, on a la conviction que l’important n’est pas ce qui différencie « de nature » mais ce qu’on a en commun « par condition » ; que l’homme peut créer un destin, la société orienter son histoire et l’humanité maîtriser la nature. Dans les trois gauches françaises (mais pas dans la quatrième, libertaire), il s’agit de créer « un autre monde » et de « changer les hommes » : par l’Histoire scientifique (communistes), par la démocratie sans cesse à préciser (socialistes) ou par l’utopie globale incarnée localement (gauches radicales). Seule la gauche libertaire, qui se réfère à Proudhon, préconise le moins d’État possible parce que la société se prend en main à la base (comme sous la Commune). Il n’en reste pas moins que même les écologistes – en France – ont ce tropisme stalinien de vouloir « imposer » aux gens ce qu’ils doivent penser, aimer et faire…

La droite serait le plus souvent indifférente aux idées et aurait tendance à ne se déterminer que par la passion, enthousiasme ou indignation. Le laisser-faire serait l’usage.

La gauche aurait trop tendance à croire au Progrès comme en Dieu et à ne pas faire confiance à la société civile. Elle placerait la politique dans la dépendance de la morale, l’a priori préféré à l’analyse, le souhaitable au possible.

Selon cet ideal-type, « l’aventurier » serait plutôt de gauche, et « le soldat » plutôt de droite ; l’un explore le changement, ne craint pas le désordre, doute avec ironie – l’autre obéit à l’ordre, aux commandements, à Dieu et à la patrie, avec sérieux et sens du sacré. L’un serait hiérarchique et autoritaire, l’autre libéral et libertaire.

Las ! Ce serait trop facile…

C’est bien sous « la gauche » du PS, des radicaux et d’EELV que le chômage a massivement augmenté :

chomage-2003-2015Tout bouge et, si les tempéraments demeurent, ils ne votent plus comme avant. La gauche française, n’est-elle pas aujourd’hui réduite à l’Illusion et au Moralisme, ces justifications d’impuissants ? Elle l’a abondamment montré lors de la dernière campagne de 2012 ; n’en sera-t-il pas de même dans la prochaine en 2017 ?

Le débat remonte à Platon et Aristote. Le premier croit que tout est inné, figé, reflet terrestre d’un Souverain Bien ; le second suggère que nos idées viennent plutôt de l’expérience pratique que nous acquérons du monde. Idéalisme de Platon l’aristocrate contre Réalisme d’Aristote le plébéien, Croyants contre Matérialistes, Moralistes contre Pragmatiques : point besoin de décortiquer les diverses sectes qui pullulent à gauche, tous ceux qui dénient la réalité des choses et croient dans une essence idéale de l’homme apparaissent (aujourd’hui, en France) “à gauche”.

Oh, certes, il y a des illusionnistes et des manipulateurs-de-grands-sentiments à droite mais, et c’est là où c’est drôle : ils n’y croient pas eux-mêmes – souvenez-vous de Sarkozy… La réalité retrouve très vite ses droits et c’est probablement plus sain. La méfiance légitime du citoyen contre les pouvoirs reste personnelle à droite, mais plus difficile sous la gauche (actuelle, française), tant celle-ci vous force au moralement-socialement-écologiquement-politiquement correct.

Cette distinction entre Moralistes et Pragmatiques n’a rien à voir avec le légitime souci des hommes, le juste gouvernement de la société et les aménagements pour rendre meilleure la vie du plus grand nombre. Je ne parle pas de bonheur, je parle d’épanouissement.

Le libéralisme (l’originel, celui qui vient de la France 18ème – et pas cette illusion construite, ce Diable épouvantail de la gauche) est historiquement :

  • pragmatique : féru de calcul et de rationalité bénéficiaire puisque soucieux du commerce qui rapporte – il regarde ce qui est,
  • négociant : puisque né avec l’essor du commerce – il discute avec tout le monde, il est prêt à concéder,
  • explorateur : puisque né avec les grandes découvertes… liées au commerce – il va voir ailleurs et cherche en scientifique si l’on peut adapter ce qui est mieux en consommant le moins de matière première, d’énergie et de temps; il aime l’innovation, la création, la curiosité pour l’autre et pour l’ailleurs.

Voilà ce qu’est l’“idéologie” du libéralisme – car il en est une. Cette idéologie exploite “le capitalisme”, qui est un outil d’efficacité économique mais ne se confond pas avec lui. La droite française actuelle n’est pas « libérale » mais autoritaire, donc les sempiternelles « craintes », « dangers », « dérives » et autres « dénonciations préalables » de la gauche ne sont là encore que constructions fantasmatiques, réaction de démons aspergés d’eau bénite…

Raison contre fanatisme, liberté contre oppression, révolte contre aliénation, savoir contre ignorance ont marqué l’idéologie de “la gauche” française selon l’historien Maurice Agulhon. Et comme tout cela est bon lorsque la gauche est portée par sa jeunesse ! Les baby-boomers qui ont fait irruption sur la scène en 1968 ont fait gagner la gauche pour une génération (2×7 ans de Mitterrand + 5 ans de Jospin). Mais aujourd’hui ? Ils sont vieux, rassis, confits en privilèges et acquis ; ils n’aspirent plus qu’à la retraite, à la campagne, au soleil déclinant de leurs idéaux trop anciens. Ils disent pis que pendre de la politique de François Hollande. Pour l’homme ils ont raison, son hésitation névrotique et ses manipulations le desservent ; pour sa politique économique qui vise à desserrer ce qui empêche l’emploi, c’est moins sûr.

Mais sur les palinodies Hollande à propos de l’immigration (l’affaire Léonarda !), son déni, la minimisation de ses conséquences, la démissions de l’école à intégrer, sur les freins à l’embauche renforcés par le côté « visible » des minorités : RIEN ! Et pourtant, elle monte :

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Dites-vous raison ? La gauche (actuelle, française) “croit” plutôt que constater, elle dénie et naïvement s’illusionne : à propos des banlieues à qui il suffisait de « plus de moyens », de l’islamisme qui ne serait qu’une radicalité comme le gauchisme, du sentiment d’insécurité culturelle qui ne serait que celui des cons, du code du travail qui est comme un texte sacré. La crispation est à gauche, le défensif, le maintien du « modèle », la conservation de ce qui est. On l’a vu avec la loi El Khomri. Quant à la gauche extrême, le sénateur Mélenchon adule le régime de Castro, comme s’il était l’acmé des libertés et de la démocratie… alors qu’il emprisonne les homosexuels, qu’il tue ses opposants, qu’il dénie tout parti et toute élection. Ségolène Royal, reine des gaffes, en a fait l’un de ses derniers morceaux. Une « belle raison » de gauche que cet hymne au totalitarisme – tandis que l’on vante sans vergogne la libération des peuples !

Dites-vous liberté ? La gauche (actuelle, française) “espère” plutôt qu’elle n’agit. Elle reste velléitaire, sans programme autre qu’un catalogue catégoriel, sans souffle ni esprit, ressassant inlassablement les vieux clichés (qui servent d’analyses) ou créant des boucs émissaires commodes (l’anti-sarkozysme comme seul programme) et cherchant désespérément la faute des autres, nécessaire pour se garder bonne conscience. La gauche conforte l’existant, elle « subit » le changement, elle « résiste » sans autre projet que l’inertie à tout ce qui explose alentour : la globalisation, les compromis européens, la pression américaine, le poids chinois, la menace turque et russe, l’immigration explosive, la radicalisation de l’islam qui finance les mosquées en France, la transition vers une société de services, la mutation numérique du travail…

Dites-vous révolte ? Elle reste dans les mots, tournant en rond et rejetant sur « les autres » la faute. La gauche (actuelle, française) “se réfère”, elle ne produit rien elle-même. Référence/révérence à l’au-delà, qu’il soit celui des Idées platoniciennes, du Paradis des religions du Livre, de l’Histoire qui avance, ou comme une “Natûr” providentielle contre laquelle nul ne peut rien, nécessaire conscience écologique qui va « obliger inévitablement », comme un destin. Cette conscience que nous appartenons comme les autres être vivant à la même terre est une belle et bonne chose, mais se vautrer dans l’apocalyptique pour se venger du monde qui va sans vous est une attitude négative – et elle est plus celle de la gauche que de la droite (aujourd’hui, en France).

La seule révolte de gauche serait-elle la redistribution clientélistes des « cotisations » sociales obligatoires ?

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Oui, je dis bien « aujourd’hui » et « en France » – ni hier, ni ailleurs. Car la gauche n’était pas ainsi, en France, jadis ; les autres gauches européennes sont moins idéologues et plus soucieuses d’efficacité sociale pragmatique ; il y a même des idées utiles dans la gauche française d’aujourd’hui, malheureusement cachées par l’histrionisme médiatique des ego en mal de candidature.

Tout n’est donc pas perdu, à condition que la pensée-de-gauche se débloque de la fameuse moraline qui fait sans cesse la leçon à tout le monde. Car tout « débat » sur, par exemple, la sélection à l’université dérive aujourd’hui aussitôt sur l’apprentissage à 14 ans puis, comme argument atomique de la “Morââll” au « travail des enfants dans les mines » – un repoussoir évidemment ! Dans le réel, il ne s’agit pas de cela, mais simplement de l’université – après 18 ans, et après le bac.

Comment voulez-vous ouvrir un quelconque « débat » avec ceux qui ont l’impression d’être engagés sans merci dans une « guerre sainte » pour « les Valeurs » ? Toute « négociation » ne peut qu’être exclue dans ce monde idéal du Bien en noir et blanc. L’aveuglement croyant bloque toute volonté de discuter des modalités pourtant nécessaires à éviter l’échec social de tant d’étudiants recalés par naïveté. Car laisser les choses en l’état conforte le système de reproduction sociale… sans « le vouloir », sans doute, comme tous les Croyants qui ne cessent de paver l’enfer de leurs « bonnes » intentions !

Le mouvement est plutôt à droite, avec ce que veut changer François Fillon et les idées à foison de sa majorité. Qu’il les réalise telles quelles, c’est autre chose : mais le propre de la droite n’est-elle pas la souplesse d’adaptation ? En tout cas il existe un cap, un projet, un présidentiable. Pas à gauche, où Normal 1er vient de jeter le gant.

La campagne de la primaire, puis celle de la présidentielle, va nous offrir probablement de beaux exemples supplémentaires de cette façon de voir le monde en Bien et Mal, en petits soldats fanatisés de la guerre morale… Au détriment de la gauche et de ce qu’elle pourrait apporter de positif aux chômeurs, aux pauvres, aux retraités – en bref aux vrais gens.

« Être de droite » selon Bourdieu commence à 4mn25. Notez aussi les bruits agaçants de moulinette de ces deux-roues tellement valorisés par les écolos de la Mairie de Paris !

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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

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Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Patrice Trigano, L’oreille de Lacan

patrice trigano l oreille de lacan
L’auteur aime à se mettre dans la peau d’un autre ; il s’est ainsi inséré dans la personnalité d’Antonin Artaud et de Raymond Roussel. « Quelle bien étrange et douce tendance que celle qui consiste à ne voir le monde qu’à travers l’art ! », écrit-il dans Une vie pour l’art. L’art serait un reflet de la vie, mais sublimé, réduit à son essence signifiante. En ce dernier « roman », il a imaginé et fantasmé cette fois la vie d’un personnage de fiction, Samuel Rosen.

Dandy névrosé plein de TOC, obsédé de Lacan qu’il n’a jamais rencontré mais aperçu de loin, collectionneur maniaque qui s’entoure d’objets comme d’autant de doudous, Samuel est un personnage cannibale. Comme le Golem, créature artificielle qui échappe à son créateur, il en vient à envahir la vie de l’auteur, son imaginaire, comme une « élucubration désirante », ainsi qu’il le dit joliment hors texte. La construction du roman présente l’originalité d’un prologue où l’auteur expose sa volonté de faire la biographie de son personnage, d’un « logue » où il en revêt la peau, enfin d’un épilogue où il se dresse contre lui, l’accusant de l’avoir contaminé. Mais être possédé des êtres créés de soi, n’est-ce pas la pathologie du véritable écrivain ?

Rosen est révolté évidemment, comme son auteur et comme le veut la mode intellectuelle. Il se cherche sans se trouver. Inhibé sexuel, il pousse les expériences comme on pousse successivement des portes – jusqu’à l’ultime. Il va ainsi dans les premières pages participer, alors que « la lune diffuse sa lumière blafarde dans les rues désertes » p.21, à une séance des Omphalopsyches, une secte adoratrice du nombril, qui y voit depuis la plus haute antiquité l’origine du monde. Ce n’est pas sans rappeler Joris-Karl Huysmans (d’ailleurs cité p.30), dandy lui aussi, tout pénétré des tourments d’une fin de siècle. Mais la terreur devant le réel incompris est ici remplacée par l’humour – et le diable d’hier par les psys d’aujourd’hui. L’atmosphère esthète de Huysmans surnage, entre Baudelaire et Gustave Moreau, le satanisme étant, à fin de notre siècle, la secte du Lacan gourou. Le réalisme des descriptions huysmaniennes portent ici sur les livres anciens, les meubles d’époque et les statues médiévales.

Le roman est parsemé d’aphorismes du « grand psy » qui rappellent les maximes primaires de l’instituteur Mao en son petit Livre rouge. « Il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute » p.61, « l’imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie » p.96, « le réel, c’est quand on se cogne » p.117… Lacan va-t-il détruire ce talent d’écrire ? « Après tout, si je suis devenu écrivain, c’est à ma frustration que je le dois. Et c’est pour cette raison que j’en suis l’obligé » p.68. De la blessure naît le poète, de la souffrance l’observation aiguë des autres. « J’aime en art tout ce qui révèle à mi-mot les faces cachées de l’existence » p.42. D’où Nietzsche et Stirner placés sur la cheminée de face, encadrant un Hegel de dos : la généalogie de la morale et l’autonomie de l’Unique contre le chantre de l’Ordre historique, succédané du destin voulu par Dieu.

Samuel Rosen soupçonnera Nerval d’avoir été le nègre de Baudelaire, calculera des anagrammes pour le prouver, en écrira un livre qui ne sera pas édité, puis passera à la Trappe pour y subir la révélation lacanienne du bord d’elle. L’art est un leurre qui cache une vérité. Les arts « aiguisent ma fascination pour l’incompréhensible » p.170, surtout lorsque cela me concerne… Une gravure ouvre sur une porte qui, dans l’inconscient personnel fait référence à une scène primordiale, de laquelle tout découle. C’est joliment tourné, puissamment décrit. Le personnage unique prend toute la place mais captive par sa force. Même si la névrose, pathologie psychique des siècles d’interdits (phobies, obsessions, neurasthénie, refoulement…), se trouve aujourd’hui remplacée plutôt par la psychose, angoisse devant l’écrasante solitude de l’être responsable de lui-même et tourné, pour cela, exclusivement vers soi (narcissisme, paranoïa, mégalomanie, schizophrénie…)

Restent quelques phrases un peu sophistiquées qu’on croirait plaquées comme un rajout, un autre moment d’écriture ou une autre main, un fard sur la nature du texte. Que penser de celle-ci : « Sa prime approche fait néanmoins l’économie de la complexité extrême du dandy dont l’élégance précieuse occulte l’apparence quelquefois ridicule » p.14. Ce n’est pas le cas général, cependant l’artiste peut prendre lui aussi un jargon technocrate, contamination peut-être des catalogues de galeristes.

Mais comment faire la critique d’un auteur qui désarme par avance les plumes acérées ? « On s’en donnera à cœur joie de railler mon talent, ridiculiser mes propos, humilier ma personne » p.99. Il n’en est rien, cher auteur, votre roman est un bon roman, votre troisième, dont je dis tout le bien ci-dessus et que je conseille aux lecteurs.

Patrice Trigano, L’oreille de Lacan, 2015, éditions de la Différence, 185 pages, €18.00
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Galerie Patrice Trigano
Portrait de Patrice Trigano dans le Nouvel économiste

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Vladimir, Ce cri qui nous décrit…

vladimir ce cri qui nous decrit
Pascal Saint-Vanne, peintre écrivain – né à Verdun – crie en écorché vif sous le patronyme de Vladimir. Le grand prince de Kiev a décidé le baptême pour la Russie en 988 avant que son métropolite du même nom ne périsse en martyr en 1918. Pascal-Vladimir est créateur d’art brut parce qu’autodidacte sans culture du geste scolaire, exprimant sans tabou le subconscient, révolté social, anarchiste limite libertarien. Il en veut aux Normalisateurs, qu’ils soient médecins-psychiatres qui castrent chimiquement les délires artistes, les gens du marketing qui packagent le prêt-à-jouir pour le commun abêti, ou les « Mélenchon Le Pen » qui imposent impérialement leurs façons de voir aux citoyenfantiles.

« De la tripe ou du banquier, qui produit, à votre avis, l’œuvre la plus authentique ? » L’auteur éructe sa rancœur. Vlad l’empaleur enfile le monde actuel au bout de son pinceau et le lacère avec délectation de sa plume. Sainte Colère ! Dont « la rapidité d’exécution s’est faite de la lenteur ». Il enfile les mots comme des perles d’un collier étrangleur. Un exemple :

« Nous sommes au sommet d’un populaire assommé, déraisonné : il nous en pollue le salubre et l’insalubre du lugubre ou le dernier salut de l’air, et la terre n’est pas conçue pour se taire et il devrait y avoir encore à faire parmi tout ce décor ou serait-ce le corps à corps aux gestes télévisés : une dualité très perverse s’est ainsi réalisée dans cette impasse bien paisible, cette docilité mondialisée nous fronce bien des sourcils, à sa sourde vitesse : j’irais montrer mes fesses délectées dans la paresse, il en reste ainsi la baise d’un peuple défroqué… » p.25. C’est ample, dense, presque somptueux de sens à découvrir.

vladimir 1995

Lui Vladimir impose le fascisme narcissique du « narcisme » par ses « autoportraits fusionnés à la pornographie de la femme » – comme il l’explique en des textes confus où la phrase est dissociée pour mieux associer les assonances. Son « je auto-érotique » provoque, consciemment, pour faire sortir de sa coquille et réagir. Il y aurait du Rimbaud si Vladimir en avait l’âge ; bien qu’il chie les ombres comme Schiele, il y a plutôt du Artaud ou du Rotko.

« Mes couleurs n’expriment que de la vie et ne veulent rien dire ». Art à la racine, psychose. Des yeux hallucinés vous fascinent, trous noirs parmi les ombres violentes. Ils interpellent, ils appellent. Dialogue impossible, tant la raison est ici volontairement absente. Il faut subir l’assaut, se laisser hanter par les fresques qui gagnent à être vues en grand. Les couleurs sont « mortes dans la douleur », ambiance rouge pâle que perçoit le fœtus dans le ventre. Et tout ce noir. Des yeux, des trous, des ombres, embabouinées de mandibules en noir et sang sur fond de glaires, parfois. Tout l’être disparate criant la Mère.

« Rature de la nature », ce Vladimir ? Il promeut « l’acte de peindre la fièvre exaltée du nulle part », presque sartrien inclination Heidegger lorsqu’il démontre que « l’être doit disparaître avant l’après d’atteindre l’acte d’exister !…» Reconnaissez son génie dans l’acrobatie des concepts. « La schizophrénie est un luxe, très en vogue dans le chic et l’Afrique » p.107. Les textes qui accompagnent les peintures sont « le constat qu’il est urgent de constater » p.188.

vladimir 1998

Mais vous convaincre de raison sur une œuvre de passion n’est pas de saison. Il vous faut voir Vladimir, vous perdre dans ses textes qui – dissociant – associent. Vous perdre dans ses peintures expressionnistes de turbulences. Il envoûte, il crie de mots et de couleurs. Il est lui – et nul autre.

Vladimir, Ce cri qui nous décrit…, 2015, éditions La Découvrance, 215 pages et 100 photos couleurs des œuvres, préface par Luis Marcel, €29.00

Éditions La Découvrance, 10 rue Jean Perrin 17000 La Rochelle, www.ladecouvrance.net
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
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Santiago de Cuba

« J’irai à Santiago ! » chantait Lorca la garce dans son Chant Nègre. Eh bien nous y sommes. « Ceinture chaude et goutte de bois », la ville est la deuxième de Cuba avec près de 450 000 habitants, fondée en 1514 toujours par le même Diego Velasquez. Mais son emplacement actuel ne date « que » de 1522, nuance ! Les guides se délectent de ces petits détails dont au fond tout le monde se fout. Par contre, ils ne disent rien de ce qui importe à l’histoire.

La colonisation française depuis Haïti avait introduit les idées des Lumières ; les Catalans venus à Santiago avaient introduits leurs habitudes maçonniques. C’est ainsi que débute une révolution, la première, celle qui libérera de l’Espagne fin 19ème. La ville entend l’appel de Carlos Manuel de Cespedès en 1868 ; la « petite guerre » débute à Santiago le 25 août 1879 ; et c’est encore dans la baie de Santiago que l’amiral espagnol Pascual Cervera est battu par l’escadre américaine le 3 juillet 1898. Fidel Castro tiendra à entrer dans Santiago libérée – avant d’aller à La Havane comme on va au bordel. Il tenait la capitale pour la maison de tolérance des Amériques et préférait le charme conservateur et « l’authentique populaire » de la vie de province.

Fidel Castro

Bref, nous débarquons au Parque Cespédès, la place centrale de Santiago, ancienne Place d’Armes. Sergio nous montre du doigt la cathédrale de Notre Dame de l’Ascension, en face l’Hôtel de Ville construit en 1855, sur la droite la Casa Velasquez demeure de Diego, premier gouverneur de Cuba, lui faisant face l’hôtel Casa Granda, évoqué dans le roman de Graham Greene, Notre agent à La Havane (1958).

parque cespedes santiago

La façade de la Casa Velasquez a un balcon de bois et des jalousies de bois ajouré. La demeure, construite dès 1516, est désormais un musée où l’on a regroupé du mobilier de diverses époques mis en scène dans des « ambiances ». Nous parcourons ainsi au frais (l’air passe entre le bois ajouré sur la rue et le patio ouvert de l’intérieur) des chambres, des salons, des bureaux, des salles à manger, des boudoirs… Les rues sont bruyantes, plus qu’à l’époque coloniale sans doute, à cause des klaxons et des pétarades des deux roues. Les jalousies, héritées des mauresques, permettent de voir sans être vu, de tamiser le soleil et de faire circuler la brise.

Côté patio, des moucharabiehs aux larges alvéoles de cèdre laissent passer air et lumière tombant du puits. Les plafonds sont décorés de bois précieux découpé. Y pendent des lustres à breloques de style français. Les lourds meubles espagnols de bois sombre comprennent des tiroirs « secrets » encastrés dans les moulures. L’estrado, un large socle de bois, servait de lit la nuit et de table le jour. La vaisselle est de la poterie d’Espagne, bien décorée mais plutôt épaisse, quelques biscuits louisquatorziens délicats, le tout voisinant avec des vases en verre fragile de Venise. Le musée est intéressant et beau à voir, même s’il est éclectique.

Dommage que l’on ne puisse effectuer la visite seul, errer dans les salles aux fantômes encore présents entre les meubles. La guide a un français médiocre et nous sommes surveillés par trois ou quatre matrones, gardiennes de salles comme elles auraient pu être gardiennes de camps. Elles sont le même corps massif et le même menton obtus. Le pourboire est obligatoire, façon de créer des emplois sans les payer en pays « socialiste » -qui se fait pourtant gloire de sa « morale » politique.

caserne de la moncada santiago

Le bus nous conduit ensuite au rythme de la circulation et des encombrements dans divers quartiers de la ville. Ils sont plus ou moins commerçants, plus ou moins pauvres. Mais le but du périple est de nous conduire à la fameuse « caserne Moncada ». Le bâtiment date des années 30 dans le style militaire. Il n’aurait aucun intérêt si Fidel Castro et ses partisans n’avaient tenté de s’emparer d’armes dans la deuxième garnison de Cuba, en plein carnaval, le 26 juillet 1953. Ce fut un échec, certains parlent même d’un désastre : huit tués sur une centaine d’hommes, cinquante-cinq faits prisonniers, torturés puis exécutés, Castro en fuite pris une semaine plus tard, jugé et exilé à l’île de la Jeunesse. Les armes convoitées avaient été déplacée dans un autre bâtiment en raison du carnaval. L’assaut de la Moncada a la même insignifiance stratégique mais le même impact symbolique que la prise de la Bastille en 1789. Dans le bâtiment où l’assaut a été donné est installé un musée « révolutionnaire ». Les trous de balle sur le béton de la façade peinte en jaune criard ont été soigneusement laissés tels quels.

L’ensemble des bâtiments abrite aujourd’hui des écoles. Sur l’immense stade à l’herbe pelée, ancien champ de manœuvre des militaires, une tripotée de garçons d’une dizaine d’année s’essaient au ballon. Comme je descends le premier du bus, une dizaine d’entre eux viennent me serrer la main et poser pour la photo en prenant des attitudes machos qui mettent en valeur leurs muscles naissants. Le culte de la virilité est enseigné dès l’école révolutionnaire : nos féministes gauchistes en sont-elles conscientes ? Je les trouve pleins de vitalité et touchants, ces gamins. Un jeune Noir de dix ans, bien bâti déjà, veut me serrer la main en premier ; suit un teint clair coiffé au bol, mignon à sa maman ; puis un autre au joli sourire. Cette jeunesse fraîche et joyeuse est le produit réussi de Cuba plus que de la révolution.

gamin de cuba

Car c’est l’inverse que veut nous enseigner le musée, tout à la gloire de la volonté idéologique plus qu’à la valeur militaire ou à l’efficacité productrice. On a eu beau accumuler les fusils et les mitrailleuses en vitrine, pour impressionner les naïfs, le visiteur voit bien que les convictions et le marketing égalitaire l’ont emporté sur l’initiative et la force des armes.

Nous sommes accompagnés d’un guide local qui nous explique en espagnol tout ce qu’il est politiquement correct d’avoir vu, avec des résumés pédagogiques que nous sommes sommés d’apprendre, s’il vous plaît. Sergio traduit et édulcore un peu. Mais je comprends l’intégralité du discours du jeune homme, manifestement militant zélé. Il aurait aimé en être, de cette attaque de la Moncada ! Hélas, il n’était même pas né. Il en rajoute donc pour édifier le peuple, l’œil brillant, le corps tendu, presque au garde à vous quand Sergio traduit la geste immortelle. Un tel enthousiasme durera-t-il ?

che guevara sur un mur

Pour faire horreur en poussant l’adversaire vers l’animalité barbare, ou pour glorifier son propre combat en exaltant christiquement ses martyrs, une salle entière détaille avec complaisance les diverses tortures imaginées par « la réaction ». Comme tout cela est édifiant ! Le plus niais réside peut-être dans les photos de propagande des dernières salles. Le trait en est lourd, appuyé, comme si la compréhension devait pénétrer le crâne obtus de paysans indécrottables : un enfant noir brandit une pancarte où il a inscrit « merci de m’avoir appris à lire » ; un bébé nu regarde une colombe à ses pieds sur fond de drapeau cubain. Puis nous avons la série édifiante : Fidel cause aux paysans ; Fidel cause avec les grands de ce monde ; Fidel à la plage ; Fidel père du peuple… Et pourtant, le Fidel haïssait la famille, lui le bâtard – et ses propres enfants en savent quelque chose. Seules deux photos présentent le beau visage lumineux d’Elian Gonzales, le gamin de 6 ans qui voulait retrouver son père après le naufrage du bateau qui l’emmenait en Floride avec sa mère, dont l’une à sa descente de l’avion « impérialiste » de retour à Cuba.

fidel castro pre ado 1940 santiago

Symbole ? Lorsque nous ressortons, sous le soleil fort, le stade a été déserté par tous les enfants. Le bus nous fait passer par la place Tien An Men locale, cette place immense où 150 000 cubains peuvent entendre un discours mobilisateur. Il s’agit – bien sûr – de la Place « de la Révolution », déserte à cette heure. Seul Antonio Maceo veille depuis son cheval de bronze cabré du monument, une machette à la ceinture.

antonio maceo statue

Les 23 tiges d’acier de huit mètres de haut qui se dressent vers le ciel autour de lui comme un défi à un quelconque débarquement extraterrestre font « référence » (?) à la protestation de Baragua initiée le 23 mars 1878 contre le pacte signé avec l’Espagne. Selon Sergio elles figureraient des lames de machettes, l’arme par excellence du macho, armes de la révolte – des esclaves au castrisme.

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Claude Delay, Roger la Grenouille

claude delay roger la grenouille
Claude Delay, épouse du chirurgien Tubiana, est écrivain de l’Académie française et psychanalyste ; elle a écrit diverses biographies sur Chanel, Giacometti et Marilyn, entre autres, dont j’ai rendu compte il y a quelque temps. Pour les 78 ans en 1978 du bistrotier parisien célèbre près de la Seine, Claude Delay a composé ce portrait intime, issu des souvenirs du Chef.

Roger la Grenouille est un restaurant, sis 28 rue des Grands Augustins dans le 6ème arrondissement de Paris ; Roger la Grenouille est un homme, l’âme du bistro, orphelin obsédé par la mangeaille et dont la gouaille a enchanté Paris, des sans-logis aux enfants pauvres.

Il a accueilli des artistes, des professeurs et étudiants en médecine (la fac est toute proche), des écrivains (Léon-Pol Fargue, Malraux) et peintres dans la dèche avant d’être célèbres (Derain, Picasso, Balthus), des actrices énamourées (Mistinguett, Rita Hayworth), des aviateurs pionniers (Mermoz, Saint-Ex), des officiels incognito (Bidault, Auriol, Spaak le belge, Ali Khan) et jusqu’au pape Jean XXIII (connu lorsqu’il n’était que nonce Roncalli)… « A table, il a mis ses rangs, de bourgeois du coin, de curés et de copains. Et nourris les exclus, les clochards, les enfants » p151.

paris roger la grenouille enseigne

Roger Spinhirny (au nom alsacien) et son jumeau Henri ont été abandonnés par leur fille-mère à l’âge de 4 ans. Il était mal vu, dans la France catholique en plein débat passionnel sur la loi de séparation de l’Église et de l’État 1905, de n’avoir pas de mari officiel. Le père ignorait ses enfants, soit il n’en savait rien, soit il était trop jeune pour s’en soucier. La « Grande » guerre (par le nombre morts, pas par la gloire…) l’a incité à les rechercher, mais bien tard ; il ne les a jamais vus, mort en 1917 par la bêtise crasse du général Nivelle. La mère, Rosalie, était chef de cuisine à l’hôtel des Réservoirs, à Versailles. Elle ne pouvait pas déroger, ce dragon femelle : hop ! en nourrice les gniards, avant l’orphelinat industriel et catholique d’Élancourt, immense bâtisse caserne où sévissaient les bonnes sœurs sous-off. Il fallait les dompter, ces fils de Satan de moins de 10 ans, les punir d’être nés hors des liens sacrés du mariage catholique, les remettre à leur place – inférieure – dans la société bien-pensante.

Roger dit Nini (son nom était imprononçable) ne s’en est jamais remis. Nini peau-de-chien (il pelait enfant à cause de la crasse), Nini patte-en-l’air, il a des surnoms de révolté. Dur à cuire, généreux avec les pauvres, obnubilé par le manger, il a eu 14 ans en 14 – trop tôt pour aller en guerre – et 40 ans en 40 – trop tard pour être mobilisé. Sa bataille aura été alimentaire, depuis trouver à manger comme commis boucher, serveur de grand hôtel, cuisinier parfois, jusqu’à donner à manger lorsqu’il crée en 1930 le restaurant Roger. Il ne l’appellera la Grenouille que lorsqu’il aura financièrement presque touché le fond, « mangé la grenouille » selon l’expression populaire.

roger la grenouille carte presentation

Le quartier si chic aujourd’hui, discret et volontiers snob, des rues entre boulevard Saint-Michel et rue Dauphine, était avant guerre le repère des putes de 13-14 ans et de leurs barbeaux. Ils se battaient au couteau parfois le soir, à l’angle de la rue Christine et de la rue de Savoie. Les vieux hôtels particuliers, enserrés dans des rues étroites débouchant sur la Seine, abritaient des bordels et des garnis pour rapins ou artistes dans la dèche. Picasso a peint Guernica au bout de la rue. Ce sont les professeurs de médecine de la fac juste au-delà du boulevard Saint-Germain (dans la rue où Marat fut tué), qui vont faire la réputation de Roger, comme Jean Rostand. « C’est alors que, un jour de 1933, le professeur Vilmain, avec sa belle barbe entra. – Vous avez des grenouilles ? – Oui, Monsieur, ment effrontément Roger qui se précipite chez le marchand de poisson rue de Buci… » p.66.

paris roger la grenouille restaurant

Roger la Grenouille a fait de l’authentique. Que des produits frais achetés aux marchands qu’il connaissait de père en fils, dans le quartier ou aux Halles de Baltard (avant déménagement à Rungis). Il donnait les restes aux gens dans la dèche ; par fidélité, il a invité chaque jeudi les enfants orphelins ; il a aidé les résistants, caché quelques Juifs dans sa propriété de campagne durant l’Occupation. « Ce mélange typiquement français d’anarchiste et de conservateur, ne lui ont pas enlevé son côté gueule d’amour » p.121.

paris roger la grenouille menu fevrier 2015

Depuis février 2006, Roger la Grenouille a été repris par Sébastien Layrac, gérant du restaurant Allard, cuisine traditionnelle, à 50 m rue de l’Éperon, en face du lycée Fénelon très connu pour les amours adolescentes de Gabriel Matzneff dans les années post-68. Il a gardé son décor et son authentique. Il a conservé sa carte traditionnelle française avec cuisses de grenouille, escargots, queue de bœuf et foie gras – et ses desserts normands, résidence campagnarde du vrai Roger.

roger la grenouille carte fevrier 2015

Une très bonne adresse, parisienne populaire.

Claude Delay, Roger la Grenouille, 1978, Pauvert, 156 pages, €11.59

La page Facebook de Roger la Grenouille-restaurant

Le restaurant Roger la Grenouille sur :

Tripadvisor
Figaroscope
Télérama
Parisinfo
Resto à Paris
Bienvenue à ma table, blog
Ideal gourmet, « offrez ce restaurant » en pochette-cadeau valable 1 an

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William Faulkner, Descends, Moïse

william faulkner descends moise
Formé (symboliquement ?) de sept récits qui traversent les années 1860-1940, c’est à une radiographie du Sud que se livre Faulkner. Il reprend et ressasse toutes ses œuvres et toutes ses généalogies pour composer un millefeuille de Blancs et de Noirs, en ligne directe et métissés, dont les existences se croisent et se heurtent. Le titre du livre est celui de la dernière nouvelle, également celui d’un negro spiritual qui assimile l’asservissement des Noirs à celui des Juifs sous Pharaon. La famille McCaslin transmet la honte et la culpabilité de génération en génération.

Honte d’avoir été aristocrate maître d’esclaves, culpabilité d’avoir ravi la terre aux Indiens et d’avoir détruit son équilibre pour planter le coton et élever des villes. Honte et culpabilité d’avoir fauté avec des négresses et d’avoir mêlé ce que Dieu avait séparé, jusqu’aux conséquences radicales du meurtre et de l’exécution. Blanc et Noir, civilisation et nature, s’entremêlent comme les eaux du delta.

Dans le premier récit, bien loin dans le temps, une chasse au renard se transforme en chasse à l’homme pour récupérer un esclave noir qui fugue régulièrement pour aller monter sa belle. Nous sommes dans le burlesque de la comédie, le bouffon seul à même de dire que le roi est nu. Le second récit met en scène Lucas, descendant mi-noir, mi-blanc, en rivalité avec son demi-frère blanc, et qui chasse le trésor imaginaire des confédérés avec une machine électrique venue de la ville. Le troisième récit quitte un instant la famille pour mettre en scène un Noir pur sang qui, ayant perdu sa femme, se révolte contre la condition humaine (et finit pendu) ; une vraie bête aux muscles puissants et aux instincts bruts, une sorte de rêve américain jusqu’à Rambo et XIII.

Mais c’est le quatrième récit qui est le plus beau, sauf sa section 4. Cette fois, c’est un vieil homme de 1940, Isaac dit Ike, qui raconte son enfance en forêt, durant les chasses annuelles des Blancs du comté. Il a dix ans, douze, ans, seize ans, et le vieux Sam, mélange d’Indien et de Noir, lui apprend à marcher sans bruit, à observer les traces, à s’orienter sous les arbres, à tirer ou à ne pas tirer selon les moments. A douze ans, le gamin tue son premier cerf et Sam le baptise du sang de la bête, cérémonie initiatique qui le met en communion avec la nature et avec la vie même. Ce sont les pages les plus belles de Faulkner, emplies d’émotion et de respect. « Sam Fathers ne l’avait-il pas déjà consacré, et délivré de la faiblesse et du remords ? – non pas de l’amour et de la pitié pour tout ce qui vivait et courait et, en une seconde, cessait de vivre en pleine splendeur et en pleine course, mais simplement de la faiblesse et du remords » Les Anciens, 2 p.789 Pléiade.

garcon chasseur

A seize ans, il rencontre un ours, le Vieux Ben rusé et inoxydable, que tous chassent depuis des années. Ce sera un autre qui le tuera, mais pas cette année-là. Il faudra dresser spécialement un chien, différent des autres, sans peur et sans reproche : Lion.

La section 4 de ce récit est en revanche une jérémiade illisible. Rupture de ton, phrases interminables, écriture expérimentale sans ponctuation – un vrai pensum qui dérive vers le prêche biblique. Faites comme moi, survolez ces pages chiantes, qui durent quand même un long moment. Tout ça pour se plaindre d’être Blanc, Américain, propriétaire, chasseur, mâle et ainsi de suite. Appel à la Bible, dissection des desseins de Dieu – en bref, réservé aux lecteurs purement américains avec de la patience ; je ne sais pas si beaucoup lisent encore ça aujourd’hui.

Le dernier récit est contemporain de l’écriture, 1940. La guerre menace en Europe ces bouffons de xénophobes tandis que les Américains racistes, ayant libéré les Noirs, ne peuvent envisager d’avoir des enfants avec eux. La vieille alliance (biblique ?) de l’homme et de la nature, durant la chasse, ne résiste pas à la ville et au regard social. Et cela se termine mal.

Un beau livre, sauf la centaine de pages de délire prêcheur. Il est peu connu mais fait pénétrer un peu plus l’Amérique, ses mythes et ses complexités sociales par un esprit européen du XXIe siècle.

William Faulkner, Descends, Moïse, 1940, Gallimard L’imaginaire 1991, 336 pages, €10.00
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Conséquences de la guerre de 14-18 sur la civilisation

Dans ses Mémoires d’un européen intitulé Le monde d’hier, paru après sa mort en 1942, Stefan Zweig mesure avec le recul combien la guerre imbécile des nationalismes balkaniques, qui a entraîné les patriotards européens, a été dommageable pour le processus même de civilisation. La guerre de 14 a renversé toutes les valeurs, dévalorisé toute autorité, à commencer par celle de l’État. La guerre de 14 – « commémorée » par des ignares qui se font mousser politiquement sur le dos des victimes – a rendu méfiant le citoyen, l’individu et même l’enfant.

stefan zweig

« Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde sut qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés, les soldats qui revenaient chez eux en mendiants, trompés tous ceux qui avaient souscrit à l’emprunt de guerre par patriotisme, trompé quiconque s’était fié aux promesses de l’État, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau, d’un ordre meilleur, et qui voyions à présent que le vieux jeu, dans lequel notre existence, notre bonheur, notre temps et nos biens servaient de mise, était recommencé par les mêmes ou par de nouveaux aventuriers. Comment s’étonner que toute une jeune génération jette un regard amer et méprisant sur ses pères, qui s’étaient fait d’abord voler la victoire et ensuite la paix ? Qui avaient tout faux, qui n’avaient rien vu venir et s’étaient toujours trompés dans leurs calculs ?

« N’était-il pas compréhensible que toute forme de respect disparût dans la jeune génération ? Toute une jeunesse nouvelle ne croyait plus ni les parents, ni les hommes politiques, ni les maîtres ; tout décret, toute proclamation de l’État étaient lus d’un œil critique. D’un coup, la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de tout ce qui avait prévalu jusque-là et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même son destin en main, se détournant des vieilleries du passé et sautant d’un seul élan dans l’avenir.

« C’était un monde absolument nouveau, un ordre absolument différent qui devait commencer avec elle ; et bien entendu, tout cela commença par de furieux excès. Tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge passait pour périmé. Au lieu de partir comme avant avec leurs parents, on voyait des enfants de onze, douze ans organisés en groupes de Wandervögel, ayant reçu une éducation sexuelle exhaustive, sillonner le pays et aller même jusqu’en Italie ou à la mer du Nord. Dans les écoles, on mit en place, sur le modèle russe, des conseils d’élèves qui surveillaient les professeurs, le ‘programme’ fut aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qui leur plaisait. On se révoltait contre toute forme établie par pur plaisir de la révolte, y compris contre la volonté de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes.

torse nu Pierre Joubert

« Les filles se faisaient couper les cheveux, et si courts qu’avec leur coiffure ‘à la garçonne’ on ne parvenait plus à les distinguer des vrais garçons, les jeunes gens, de leur côté, se faisaient raser la barbe pour paraître plus féminins, l’homosexualité et le lesbianisme devinrent la grande mode, non par penchant intime mais pour protester contre les formes traditionnelles, légales, normales de l’amour. Tout mode d’expression de l’existence s’efforçait de jouer la carte de l’extrémisme et de la révolution, l’art comme les autres, bien entendu. (…) Partout, on proscrivait l’intelligibilité, la mélodie en musique, la ressemblance dans le portrait, la clarté dans la langue. (…)

« Mais au milieu de ce carnaval effréné, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir tant d’intellectuels de l’ancienne génération pris d’une peur panique à l’idée d’être ‘dépassés’ et jugés inactuels, se maquiller en faux sauvages avec la rage du désespoir et tenter de suivre discrètement les égarements les plus manifestes d’un pas lourd et claudiquant. (…) Les anciens, égarés, couraient partout après la dernière mode ; on n’avait plus soudain, comme ambition que celle d’être ‘jeune’ et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, était actuelle, une tendance encore plus actuelle, encore plus radicale, encore jamais vue. »

Zweig continue sur les excès qui aboutiront aux tyrannies fascistes et communistes, tout en célébrant cependant l’« élan orgiastique » qui purifie l’air anémié de la tradition.

La lecture d’un texte d’il y a plus de 70 ans montre combien :

  • Rien de ce qui est humain n’est nouveau sous le soleil
  • La civilisation, que nous croyons bien établie, est fragile par-dessus la sauvagerie primitive
  • Toute contrainte qui échoue par rigidité engendre une révolution totale et totalitaire
  • Mai 68 en France n’a pas été « l’an 01 » mais un remake du déjà-vu des années folles
  • Les intellos, ces donneurs de leçons permanents, sont mus bien plus par le snobisme de leur statut que par leurs idées neuves.
  • Les grandes idées d’égalitarisme et de non-discrimination des sexes, des âges, des formes et des pensées sont en fait des prétextes à faire autrement qu’avant, pas des valeurs en soi – juste pour se distinguer, par narcissisme égoïste – bien loin de l’universalisme généreux affiché…

Un texte sans nul doute à méditer en nos temps de doutes…

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Pour l’Europe

Je suis profondément POUR l’Europe. Contrairement aux démagogues des extrêmes, réactionnaires xénophobes ou populistes jacobins, je crois que l’union des pays européens est bénéfique pour les peuples et pour leur place dans le monde. Ce n’est pas ce processus d’union qui est en cause, à mon avis, dans les doutes nés depuis quelques années sur l’Europe : c’est son absence de limites, son absence de projet et sa lourdeur bureaucratique.

L’Europe est loin d’être une idée neuve.

Elle a commencé sous l’empire romain qui a unifié le droit, le commerce et une grande part des mœurs dans un creuset de civilisation commun.

Contrairement à l’imagerie des xénophobes du XIXe que les profs perroquettent (qui ont abouti à cette merveilleuse guerre de 14 que nos élites zélotes s’empressent de glorifier faute de savoir enchanter le présent), les « barbares » qui ont fondé le royaume Franc n’étaient pas des incultes, mais des Germains romanisés. La transition s’est faite en douceur, avec les siècles. Et Charlemagne (le premier grand Charles), a créé la seconde Europe de l’histoire, dont le latin était la langue commune et le réseau de juristes la première administration.

Mais l’Église devenait trop puissante, portée au césarisme latin et à la théocratie byzantine. Ce fut le grand schisme de la Réforme qui a coupé l’Europe en deux, un cœur franco-hispano-italien et des marges germaniques et saxonnes. Napoléon a créé la troisième Europe en libérant les peuples des dynasties archaïques avec ses 134 départements français et ses pays satellites dirigés par des rois de sa famille.

union europeenne carte

La quatrième Europe est née des décombres des deux guerres mondiales, de la seconde surtout qui a montré qu’aucun peuple ne pouvait s’imposer aux autres à l’intérieur du continent. Lorsqu’on ne peut pas dominer, et que l’on est menacé par deux blocs, autant négocier. L’alliance atlantique a précédé la Communauté charbon acier puis la Communauté économique européenne, mais cette dernière a accouché d’une Union.

Si elle reste bancale, la faute en est à la France, qui a refusé la CED, Communauté européenne de défense. Ce pourquoi « nos » soldats interviennent seuls en Afrique, les autres pays ne voyant pas leur intérêt à rejouer le colonialisme, même sur demande, même pour la « bonne » cause.

Si l’Union est lourde à bouger, la faute en est à la France, qui a insisté pour intégrer très vite les ex pays de l’est après la chute du mur de Berlin, ne créant la monnaie unique qu’en contrepartie de son feu vert à la réunification allemande. Tout s’est fait dans la précipitation, avec l’idée un peu stupide qu’il suffit d’y aller pour bâtir en marchant. Sauf que l’Union à 28 est trop disparate pour créer quoi que ce soit d’autre qu’un grand marché. Et que la monnaie à 18 est trop écartelée entre économies différentes pour ne pas observer tensions et fissures quand le vélo croissance ne roule plus.

Les reproches que l’on peut faire à l’Europe, ce sont à « nos » politiciens qu’il faut les faire : à Chirac le grand Fout-rien qui n’a jamais cru à l’Union, à Jospin qui ne se préoccupait que de « socialisme » et pas des peuples, à Hollande qui doit se dépêtrer d’une situation fragile où il espère que la baisse de la dette ira plus vite que la révolte des socialistes nationaux et des jacobins socialistes. Il n’y a que Sarkozy, il faut le reconnaître, qui a su galvaniser les autres pays européens par trois fois lors de la crise bancaire de 2008, lors de la quasi-faillite grecque puis durant l’attaque sur l’euro. Le récent accord sur le mécanisme de sauvetage des banques en est la suite. Insuffisant mais important.

zone euro carte 18 pays au 1 janvier 2014

Reste que les peuples ayant vécu une génération entière à crédit comme les Grecs, les Portugais, les Italiens et les Espagnols – et les Français – croient que seul le triptyque dévaluation, protection, inflation les sauvera – alors qu’il leur faudrait productivité, innovation, compétitivité… Ce que proposent les politiciens français n’est pas à la hauteur : ignorance, démagogie, égoïsme sont les beaux sentiments soulevés par les tribuns pour appeler à « sortir de l’Europe ».

Ce ne sont pas que des mots ; remuer la fange finit par sentir mauvais. Les pays en déficit doivent emprunter. Qui voudra leur prêter s’il n’est pas sûr d’être remboursé ? Qui voudra accepter des taux d’intérêt aussi bas que ceux de l’Allemagne s’il craint pour la solvabilité de l’État à qui il prête dans le futur ? Ce pourquoi les agences de notation ont dégradé les notes de certains pays européens et de l’Union elle-même pour ses emprunts en commun. Seuls six États ont encore la meilleure note AAA : Allemagne, Danemark, Finlande, Luxembourg, Royaume-Uni, Suède. Ce sont tous des pays qui ont eu le courage des réformes – et pas seulement d’augmenter les impôts.

Les négociations sur le budget pluriannuel de l’UE ont nécessité deux sommets de chefs d’État, fin 2012 puis début 2013 et des heures de négociations : le soutien à l’Union de la part de certains États membres faiblit. Depuis 2007 et le début de la crise financière, la contribution des États notés AAA au budget de l’UE a été divisée par deux à 31,6%.

  • Le Royaume-Uni rêve de rester une île, liée aux États-Unis et au grand large, avec pour terrain de jeu l’Europe du seul marché – Turquie incluse.
  • L’Allemagne fait comme la Chine : tache d’huile, sa puissance douce lui suffisant pour imposer ses vues aux pays limitrophes, sans volonté de puissance.
  • La France voudrait une Europe pays, une sorte de France aux 400 départements, centralisée à Strasbourg et codirigée par un aréopage hiérarchique de type impérial.
  • Les « petits » pays rêvent plutôt d’une grande Suisse…

Rien de tout cela ne se fera. Si la conjonction des bêtises populistes xénophobes ne la détruit pas de l’intérieur, appelant d’autres barbaries comme jadis la chute de Rome ou celle de Napoléon, l’Union se poursuivra lentement, pas après pas, n’avançant que par crise ou parce qu’un ennemi extérieur la pousse aux fesses. Les mentalités sont lentes à changer : la glorification du patriotisme de 14-18 et le rappel rituel de la Shoah sont là pour montrer que l’Union est certes un peu dans l’économie, mais vraiment pas encore dans les têtes.

Surtout pas celle de nos dirigeants. Ils ne savent ni définir des frontières de civilisation (oui à l’Ukraine mais non à la Russie et à la Turquie), ni construire un projet fédéral cohérent (les socialistes français n’ont RIEN répondu aux avances allemandes il y a 2 ans), ni compenser la bureaucratie proliférante par des contrepouvoirs politiques (comme les élections d’un Parlement unique le même jour dans tous les pays de l’Union, un sénat des pays et une assemblée des partis, la disparition du Conseil au profit de la Commission).

Mais je crois pourtant à l’Europe, cette belle idée de civilisation commune, cette entité économique et politique à construire dans un monde désormais globalisé.

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Anatole France, La révolte des anges

anatole france la revolte des anges

Il y en a qui aiment, pas moi. Certes, ce roman est paru durant la Première guerre mondiale, époque de stupidité sans nom du patriarcat hiérarchique catholique et napoléonien qui agita le nationalisme et l’animalisation du boche pour mieux encadrer et envoyer au casse-pipe des millions d’illettrés paysans. Certes, Anatole France s’y montre quasiment libertaire, incitant à la révolte des anges contre Iahvé, qui aurait usurpé le rôle de démiurge dans la création du monde. Incitant lesdits anges rebelles à fomenter la révolution anarchiste en posant des bombes un peu partout dans Paris. Incitant aussi à la révolte de la vie passionnelle contre la raison morte des bibliothèques, nouveaux temples du savoir bourgeois. Mais quel ennui…

Ces pages sans nombre qui répètent une fois de plus toute la geste humaine depuis les cavernes jusqu’à Dreyfus ; ces pages qui racolent la cocotte dans les garçonnières bourgeoises ; ces pages qui étalent l’érudition jusqu’au pédantisme… Que de fois ai-je passé des pages entières de ce livre décidément bien vieilli ! Qui va s’intéresser encore, après 1968, aux hiérarchies célestes ? Aux états d’âmes des jeunes riches forts marris de voir leur ange gardien les quitter ? Aux convenances des putains de salon devant un jeune homme tout nu qui les regarde baiser – fût-il un ange tombé du ciel ?

Anatole France écrit une langue admirable, souple et riche. Mais quand il n’a rien à dire, quel délayage ! Après les pingouins, les anges, pour dire tout le mal qu’il pense de ses contemporains ! Les seules pages encore lisibles sont celles d’action : le ravage dans la bibliothèque, le désordre amoureux maté par l’impalpable bien visible, le combat de l’ange contre deux mitrons « torse nu » le soir dans une ruelle ; l’anarchie de Léon, 7 ans, qui poursuit la bonne pour lui mettre la main à la culotte, tandis que sa sœur, un peu plus âgée, écrit des lettres anonymes de dénonciation sexuelle à sa mère… C’est trop rare pour captiver.

Et plus la Banquart, éditrice Pléiade de la grande œuvre du Maître, écrit de pages pour dire combien c’est beau, utile, historique, et inciter à lire (92 pages écrites tout petit dans l’édition), plus je fuis !

caresse nu

Retenez un Satan hédoniste, rédempteur de la chair et de la vie bonne comme il était dans la Grèce antique ; un ange déchu égal du roi du Ciel, qui quitte la forteresse cachée du Dieu tonnant pour donner le feu et le savoir aux humains ; un ange-chef parmi des millions qui ont chu sur la terre et se sont déguisés en humains pauvres et philosophes. Des sortes de Diogène qui distillent la sagesse hédoniste et matérialiste, tels un Michel Onfray attisant le populo pour mieux se venger de la vie hautement sociale qu’il n’a pas pu avoir. Et vous aurez ce pensum – que certains aiment. Pas moi.

Anatole France, La révolte des anges, 1914, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La révolte des anges, 1914, Rivages poche 2010, 299 pages, €8.22

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Albert Camus extrémiste de la mesure

albert camus l homme revolte folio

Ni yogi, ni commissaire, refusant à la fois l’indifférence individualiste et la contrainte d’État, Albert Camus définit la condition humaine comme une tension permanente. Nous ne vivons pas dans un monde de dieux, le parfait ne saurait exister, le Bien en soi est inaccessible. Nous sommes humains, trop humains et devons faire avec. C’est cela, l’extrémisme de la mesure – cet oxymore.

Dans L’Homme révolté, en sa cinquième et dernière partie intitulée, en hommage à Nietzsche, La pensée de midi, Camus récuse ceux qu’il appelle « les tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. « La révolte n’est-elle pas devenue (…) l’alibi de nouveaux tyrans ? » s’interroge Camus. Le conformisme du rebelle ne s’impose-t-il pas comme nouvelle règle pour être bien vu ?

La révolte est un mouvement de liberté des êtres doués de vie. Mais si le rebelle se rend libre par sa révolte contre l’ordre établi injuste, il risque d’aller trop loin – au détriment de la justice qu’il exige. Ce pourquoi les révolutions dévorent leurs enfants, ne s’arrêtant que lorsqu’une nouvelle caste de maîtres impose sa force. « Le nihiliste confond dans la même rage créateur et créatures » ; au bout d’un temps, la réaction de la société va vers l’ordre, car nulle société ne peut vivre longtemps sans paix pour élever les enfants. Et voilà les révoltés bien avancés, sommés de rentrer dans le rang ou de feindre la révolution permanente pour rester dans la ligne. Leur liberté n’est plus, ils sont esclaves du nouveau tyran ; leur justice n’est pas, puisqu’ils n’ont fait que renverser l’ordre établi pour en établir un autre.

A l’inverse de cette attitude adolescente, montre Camus, « la complicité et la communication découvertes par la révolte ne peuvent se vivre que dans le libre dialogue, tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse face à l’oppresseur, plaide donc pour la vie, s’engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur, et affirme, le temps d’un éclair, que ces trois fléaux font régner le silence entre les hommes. » La révolte fait le procès de la liberté totale, celle de tuer : elle est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Est-ce leur faire droit que de les tuer, de les nier en tant qu’humains comme les autres ? Ce pourquoi Camus est resté résolument contre la peine de mort, même pour les grands criminels et tyrans. « Le révolté veut qu’il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve un être humain, la limite étant précisément la capacité de révolte de cet être. »

Ni la liberté, ni la justice, ne sont absolues : seul le sens des limites est absolu. « Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre. Il n’humilie personne. » Il faut savoir se restreindre pour rester libre, canaliser ses instincts, maîtriser ses passions, juger en raison. « Sa seule vertu sera, plongé dans les ténèbres, de ne pas céder à leur vertige obscur. » Est-ce facile ? Non. Est-ce pour cela qu’il faut évacuer la question ? Non.

« S’il y a révolte, c’est que le mensonge, l’injustice et la violence font, en partie, la condition du révolté. Il ne peut donc prétendre absolument à ne point tuer ni mentir sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal. Mais il ne peut non plus accepter de tuer et de mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection. » Si la liberté absolue revient au droit du plus fort, la justice absolue veut la suppression de toute contradiction – c’est entre ces deux pôles que se situe la mesure. Ni perpétuer l’injustice par la domination totale des puissants, ni détruire la liberté par le nivellement absolu. L’être humain est imparfait et sa philosophie doit être celle des limites. L’être humain adulte, pas l’adolescent qui ne connaît rien des limites et les teste, jusqu’à ce qu’il les trouve.

albert camus 1961

Ce sont les pensées nihilistes, selon Camus, qui sont hors limites. « Rien ne les arrêtent plus dans leurs conséquences et elles justifient alors la destruction totale ou la conquête infinie. » La société industrielle, issue des révolutions des Lumières, infantilise les hommes ; elle a tendance, par sa complexité et par son exigence de responsabilité personnelle, à rendre l’adolescence plus longue. Et ce sont les adolescents qui constituent l’essentiel des mouvements révolutionnaires, anarchistes, nihilistes. Aux humains adultes, hommes et femmes, de rappeler les limites d’une vie en société, cette fameuse « fraternité » de la trinité républicaine : liberté, égalité, fraternité. Ni le droit de tout faire, ni la négation de toutes différences – seule la fraternité unit la tension permanente entre exigence de liberté et d’égalité.

Mais les religions aussi sont nihilistes, y compris les religions laïques comme le communisme ou le droit-de-l’hommisme : elles nient tout ce qui n’est pas en elles, elles récusent tout ce qui est contraire à leur dogme, elles massacrent avec plaisir et bonne conscience tous les mécréants – ceux qui ne croient pas comme eux. Le christianisme sous l’Inquisition, le catholicisme à la saint Barthélémy, le marxisme sous Lénine, Staline et Trotski, le maoïsme sous le règne de l’Instituteur promu, le castrisme sous la férule de l’ex-séminariste, le polpotisme sous les Khmers rouges, l’islamisme sous les Chiites d’Iran ou de Syrie et les Sunnites d’Arabie Saoudite ou d’Afghanistan – et même le politiquement correct qui tue médiatiquement dans nos sociétés si policées…

Toute pensée et toute action qui dépasse un certain point se nie elle-même. Telle est la dialectique de la révolte : « En même temps qu’elle suggère une nature commune des hommes, la révolte porte au jour la mesure et la limite qui sont au principe de cette nature. » Tout ce qui est réel n’est pas rationnel et ce tout qui est rationnel n’est pas réel. C’est dans cette ombre d’incertitude et de probable que se situe la mesure. Et Camus en fait une norme de conduite, un extrémisme anti-extrême.

En politique, pour la vie de la cité, Albert Camus distingue ceux qui veulent faire le bien des gens malgré eux et ceux qui s’unissent pour faire le bien ensemble. « Le syndicalisme, comme la commune, est la négation, au profit du réel, du centralisme bureaucratique et abstrait. » Ni la gauche jacobine, ni la gauche collectiviste, ne sont libératrices – comme le dit si bien Jacques Julliard. Seule la gauche libertaire et la droite libérale libèrent : parce que tous deux mettent la mesure au centre de la politique et la justice en balance avec la liberté.

Les oppositions pointées par Albert Camus éclairent son propos :

  • L’idéologie allemande vs l’esprit méditerranéen,
  • Le romantisme adolescent vs la maturité virile,
  • L’État vs la Commune,
  • La société absolutiste vs la société concrète,
  • La tyrannie rationnelle vs la liberté réfléchie,
  • La colonisation des masses vs l’individualisme altruiste,
  • Minuit vs midi.

Camus était libéral, de gauche mais épris de liberté, ce qu’on appelle un libertaire – bien que mai-68 ait galvaudé ce terme en le réduisant à l’hédonisme médiatique, content de soi et parfaitement bourgeois. Camus a encore des choses à nous apprendre sur notre temps.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

L’homme révolté de Camus sur ce blog

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Angoisse de liberté

La grande aspiration révolutionnaire est la liberté, tant en 1789 en France, qu’en 1796 aux États-Unis, en 1848 en Europe, en 1871 à Paris, en 1968 dans le monde développé et en 2012 dans les pays arabes. Mais ce qui rend libre rend responsable, chacun devient (plus ou moins) maître de lui. D’où la grande angoisse du siècle : suis-je capable ? Si je ne réussis pas, ne dois-je pas ne m’en prendre qu’à moi-même ? En réponse (pensée éminemment conservatrice, réactionnaire »), est-ce vraiment, entièrement, « de ma faute » ? Fleurissent alors ces théories du Complot qui tentent d’exonérer chaque individu au profit de forces occultes et si puissantes qu’on ne peut rien contre elles…

Mais qu’est-ce que la liberté ?

C’est être propriétaire de soi, maître de son destin et de ses passions, apte à réaliser ses potentialités dans l’existence. Les philosophes coupent comme les cheveux la liberté en quatre, ce qui ajoute à la complexité, mais aussi à la précision du langage. Le concept général de « liberté » recouvre quatre acceptations : la liberté « naturelle » de l’homme doué d’un cerveau, la liberté « civique » du citoyen, la liberté « politique » du peuple, enfin les libertés « réelles » qui permettent l’épanouissement de soi.

  1. La liberté naturelle est celle de faire, par absence de contrainte (être emprisonné, forcé au travail, contraint à choisir telle voie ou à penser telle chose). Le 18ème siècle l’a théorisée en Droits de l’Homme. Individuellement, l’être « doué de raison » doit agir en pleine conscience et avec mesure : c’est ainsi qu’un enfant n’est pas entièrement libre puisque pas fini, qu’un aliéné est irresponsable, qu’un affamé ou un menacé dans sa sécurité a quelque « liberté » de contrevenir aux lois. Mais que l’esclave de ses passions (sexe, argent, pouvoir) ne saurait être au-dessus des lois.
  2. La liberté civique est celle de jouir de ses droits civils. Cette liberté s’arrête où commence celle d’autrui, car l’être humain vit en société : il peut (mais ne peut que) faire tout ce que les lois permettent. C’est le rôle des lobbies de forcer au changement de la loi, parfois pour des « droits » qui concernent d’infimes minorités ; c’est le rôle d’autres lobbies (culturels, religieux, économiques, écologiques) de manifester leur désaccord.
  3. La liberté politique permet à la vie collective d’être consentie par chacun – soit par « légitimité » de la force en régime féodal ou clanique (le faible se soumet volontairement au fort pour demander protection ou reconnaît les liens charnel qui l’obligent), soit par « croyance » en une légitimité divine (celui qui n’est pas « né » ou « oint du seigneur » reconnaît le droit divin de celui qui l’est à le commander), soit par « contrat social » en démocratie (où des élections périodiques permettent à chaque citoyen de « faire les lois » et de « consentir à l’impôt » en désignant ses représentants au Parlement ou son opinion directement par référendum). Être citoyen est sous conditions d’être adulte en pleine possession de ses moyens (en France pas avant 18 ans, sans perte des droits civiques par condamnation, capable, recensé comme national et inscrit valablement sur les listes électorales). L’idée venue du droit antique est celle du travailleur (qui contribue aux impôts), père de famille (qui contribue au renouvellement de la nation) et en âge d’être soldat (qui contribue à la défense de la patrie). Pour tout ce qui concerne le collectif politique, le refus habituel est de manifester, plus radicale est la « résistance » (jusqu’à la révolution parfois, ou le coup d’État) pour faire changer le régime ou l’idéologie, le refus ultime est l’exil (vivre sous d’autres lois).
  4. Les libertés réelles sont les conditions et les moyens qui permettent à chaque individu de se former physiquement, culturellement, professionnellement et civiquement pour devenir ce qu’il est, en pleine possession de tous ses moyens potentiels. Théorisées au 19ème siècle, elles se sont traduites par le concept d’État-providence sous Bismarck en Allemagne (1883-89), Roosevelt aux États-Unis (1933-35), puis Beveridge en Angleterre (1942-45), avant d’être assumées en France par le Programme du Conseil national de la Résistance en 1945-46. Le militantisme syndical, politique, associatif, forcent l’État à aller plus loin, mais l’économie contraint – sans argent supplémentaire, pas de nouveaux droits ; avec moins d’argent, remise en cause partielle des droits « acquis ».

avions 14 juillet

A la lecture de cette énumération, le lecteur comprend vite que LA liberté est une utopie. Elle est un but légitime de l’être humain, mais toujours en devenir, jamais réalisé complètement. En nature, on nait homme ou femme, « sain et normalement constitué » ou avec quelque malformation ; en éducation, on grandit avec ou sans famille, avec ou sans modèles, avec ou sans incitations et stimulations, avec ou sans « bons » professeurs, formateurs ou « maîtres » (au sens des arts martiaux) ; en civisme, les lois contraignent, d’autant plus que l’on n’est pas dans « la norme » sociale du moment ; en politique, le régime sous lequel on vit est plus ou moins démocratique, plus ou moins clanique, plus ou moins ouvert ; en moyens offerts, le Budget permet plus ou moins écoles, formations, assurances, soins, retraites…

Mais il ne faut pas confondre « les moyens » avec ce que les individus en font.

L’éternelle revendication syndicale est celle des « moyens », mais elles servent trop souvent d’excuses aux dérives des organisations (Éducation nationale) ou au gaspillage (formation professionnelle) !

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif – pourquoi faire étudier de force des matières abstraites à un ado qui préfère la pratique ? Faire à Pôle emploi du rendez-vous compassionnel ou du tutorat pour « remplir les papiers », est-ce cela qui va offrir les chances pratiques de retrouver du travail ? Même chose en politique : combien de citoyens ne sont pas inscrits sur les listes électorales ? Combien, inscrits, s’abstiennent ou votent blanc parce que l’offre politique ne correspond en rien à leurs convictions ? Pourquoi certains courants dépassant les 10% des voix ne sont-ils pas représentés au Parlement ? Pourquoi certaines manifestations sont-elles minimisées en nombre et plus réprimées que d’autres ? Pourquoi a-t-on l’impression que certains minoritaires sont « plus égaux » que d’autres ?

L’angoisse naît de la liberté

Elle oblige à se retourner contre soi pour mesurer ses capacités, elle oblige à se comparer aux autres en termes de « droits » et de « moyens », elle oblige à s’adapter à un environnement qui change – et plus vite aujourd’hui que jadis. L’emploi est plus instable, les critères de jugement plus péremptoires (stagiaire trop jeune jusqu’à 30 ans, sénior inemployable dès 45 ans), les compétences exigées plus floues et plus diverses, le couple est plus libre donc plus précaire, l’école plus sélectionneuse et excluante. Chacun doit désormais faire ses preuves tout le temps.

D’où les trois conduites d’adaptation :

  1. La norme avec le « bon élève », les « grandes » écoles et les mafias des réseaux de relations et de famille ;
  2. La révolte avec le contrepied systématique de la norme : jouissance du corps plus que culture de l’esprit, machisme contre le féminisme, violence contre l’exigence d’être « sage », ignorance personnelle revendiquée contre le savoir socialement valorisé, religion dogmatique contre le relativisme culturel et bobo, incivisme haineux contre les bourgeois-blancs-nantis-normaux, croyance aux Complots qui exonère de penser et d’agir…
  3. L’évitement avec le culte du « cool » : se poser socialement en décalé ou « alternatif », artiste maudit, écolo qui coupe les ponts au fond de sa province ; somatiser par la dépression, l’asexualité, la phobie scolaire ou le burn out au travail.

Plus de liberté égale plus de responsabilité. Cela fait peur, suscite l’angoisse, met les individus en face de leurs dons mais aussi de leurs carences. La liberté – comme tout en ce monde forcément imparfait – est la meilleure et la pire des choses. Une angoisse – mais aussi le prix à payer pour évoluer vers plus d’humain, plus d’être. Au fond, c’est par lâcheté et paresse que nombre de gens se livrent aux tyrannies sociales, médiatiques, politiques ou religieuses. Faut-il les plaindre ? Ou avouer qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent ?

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Albert Camus, L’état de siège

 Albert Camus L etat de siege

L’état de siège’ est un spectacle théâtral en trois parties écrit par Albert Camus sur une mise en scène de Jean-Luis Barrault en 1948. Il reprend le thème de La Peste mais le situe à Cadix en Espagne, avec des personnages différents. La peste est l’allégorie de la mort vivante : bureaucratie, tyrannie, méchanceté. L’État installé, l’État qui siège, l’État qui vous assiège. « La vie vaut la mort », dit Nada, ivrogne cynique qui ressemble à Diogène et dont le nom signifie ‘Rien’. « L’homme est du bois dont on fait les bûchers. »

L’ordre n’est pas la vie ; la vie est liberté, donc mouvement. Révolte et non révolution, car la révolution détruit un ordre pour en construire un pire tandis que la révolte est état d’esprit et non état de siège. « Du moment que vous avez fait vos trois repas, travaillé vos huit heures et entretenu vos deux femmes, vous croyez que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien alignés, la mine placide, vous voilà mûrs pour la calamité. » Pour Camus en effet, rien n’est pire que l’indifférence, cette aspiration au repos, ce pétainisme rampant. Il faut être énergique pour vouloir la liberté et vigilant pour vouloir la justice. Car c’est entre liberté et justice que se situe la condition humaine, entre passions personnelles (comme celle du jeune Diego pour sa Victoria) et exigences collectives (soigner, aider, bâtir en commun). La peste, symbole du temps des tyrannies, vient secouer les habitudes et les paresses, comme un destin. Diego témoigne pour Camus : « Je suis trop fier pour t’aimer sans m’estimer ».

Les personnages sont en effet la Peste elle-même, sa secrétaire objective qui tient le carnet des radiations de vie, Nada le cynique, Diego et Victoria les jeunes, le juge et sa femme les bourgeois, le gouverneur et les alcades au pouvoir, puis les femmes et les hommes de la cité, les gardes. Il s’agit, comme dans la tragédie grecque des origines, d’une tentative de spectacle total : un grand mythe est mis en œuvre pour le collectif avec la participation du public. Ariane Mnouchkine reprendra le genre, mais bien plus tard, lorsque le public bobo post-68 aura la disponibilité d’esprit et la culture pour comprendre. Le thème est celui de la révolte contre l’esclavage.

« Rien n’est bon de ce qui est nouveau ! » clament les alcades, répétant le gouverneur. « L’ironie est une vertu qui détruit. Un bon gouverneur lui préfère les vices qui construisent. » Ce mot s’applique à nos histrions caricaturant les politiques et les politiques qui font l’État spectacle. Les ivrognes : « Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez ! Ne bougez pas, ne bougeons pas ! Laissons couler les heures, ce règne-ci sera sans histoire ! » La remarque vaut pour le règne de Mitterrand II englué dans l’observation cohabitante, puis pour le très long règne Chirac, trop heureux de cohabiter et roi fainéant s’il en fut. Il vaut encore pour le hollandisme, cet art de ne rien faire tout en disant le contraire, un « extrémisme modéré » en tranche-montagne… qui accouche d’une souris (les 75%, la retraite « à 60 ans », la fiscalité « juste » qui prend à tout le monde sans toucher à l’obésité d’État, la loi « contre » la finance – tout contre…).

Caractéristique de ce genre de règne : l’obscurantisme administratif. Camus n’y va pas avec le dos de la cuillère dans la critique du pédantisme de bureau. « C’est pour les habituer à un peu d’obscurité. Moins ils comprendront, mieux ils marcheront. » La tyrannie ne réside en effet pas seulement dans les proclamations de tribune ni dans les chars qui gardent les carrefours, mais dans ce fascisme de bureau où chaque question suscite une commission qui ne décide de rien, où chaque projet fait l’objet d’un rapport qui n’engage en rien, où chaque personne est transposée en « dossier » anonyme qu’on traite à la fourche dans les cases ad hoc avant de tout cramer au four.

Le Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye dit exactement la même chose de l’Administration française d’aujourd’hui, si imbue du « Service Public » qu’elle en oublie de regarder hors du miroir et qu’elle confond son propre statut avec ledit service. La Peste : « Si je règne, c’est à ma manière et il serait plus juste de dire que je fonctionne. » Fonctionner comme fonctionnent les fonctionnaires…

D’où ces lois absconses, ces règlements incompréhensibles : « Barème numéro 108. L’arrêté de revalorisation des salaires interprofessionnels et subséquents porte suppression du salaire de base et libération inconditionnelle des échelons mobiles qui reçoivent ainsi licence de rejoindre un salaire maximum qui reste à prévoir. Les échelons, soustraction faite des majorations consenties fictivement par le barème numéro 107, continueront cependant d’être calculées, en dehors des modalités proprement dites de reclassement, sur le salaire de base précédemment supprimé ». La Loi, dit-on au Parlement français ces temps-ci, ressemble à s’y méprendre à cette charge de Camus datant de 1948…

L’administration n’oublie personne, elle réglemente et elle applique, logique de fonction, rouages sans âme ni projet : « Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice» C’est contre cet absolu de justice, aveugle, égalitariste au point d’éradiquer toute différence (si chère à Mélenchon et au verbe hollandais), que Camus s’élève avec autant de force que contre l’absolue liberté de l’égoïsme personnel (d’une certaine droite). Contre la tentation du Bien, l’organisation collectiviste sur le modèle de la ruche, fasciste ou communiste. Contre l’égalitarisme socialiste, tendance 1793, pour qui aucune tête ne dépasse et qui excite le peuple en armes à surveiller, dénoncer et « faire justice » à toute liberté hors du collectif, à toute originalité qui viserait à s’écarter de la ligne. Contrôle social total. « Le grand principe de notre gouvernement est justement qu’on a toujours besoin d’un certificat », déclare la secrétaire. Plus de vie privée, la vie publique est la seule autorisée. Pas ‘publique’ au sens de transparent, mais publique au sens où seul l’État autorise et interdit. L’État n’étant en rien vous et moi, mais une masse anonyme et irresponsable de fonctionnants, obéissants à des directives et règlements non publiés, édictés par les hommes de l’ombre dans les bureaux du pouvoir.

Albert Camus L etat de siege debout

Et, ajoute Camus, « seuls les votes favorables au gouvernement seront considérés comme valablement exprimés» Ne voilà-t-il pas l’expression ramassée du socialisme, dans sa traduction « démocratie populaire » (ni démocratique, ni populaire) ? Tout comme dans sa traduction gauche mitterrandienne 1982 dans la bouche de l’ineffable Laignel, député : « vous avez juridiquement tort puisque vous êtes politiquement minoritaires. » Albert Camus est éternel dans la révolte contre l’absurde, cet autre nom de la maniaquerie mortifère, de « l’autre monde possible » plutôt que celui qui est ici et maintenant.

« Ah ! Vous ne tenez compte que des ensembles ! » dit le jeune Diego plein de fougue à la secrétaire fonctionnaire de la peste. « C’est une statistique et les statistiques sont muettes ! On en fait des courbes et des graphiques, hein ! On travaille sur les générations, c’est plus facile ! Et le travail peut se faire dans le silence dans l’odeur tranquille de l’encre. Mais je vous en préviens, un homme seul, c’est plus gênant, ça crie sa joie ou son agonie. Et moi vivant, je continuerai à déranger votre bel ordre par le hasard des cris. Je vous refuse, je vous refuse de tout mon être ». Nous sommes dans l’actualité : le chômage n’est pas une statistique mais des femmes et des hommes vivants, à quelque euros près en fin de mois… dans le grand silence indifférent de l’Administration qui se contente de fonctionner. Tout ce que constate Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham’.

Aveu de la secrétaire : « Du plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer. » D’autant que l’homme n’est jamais seul.

Diego : « Si j’étais seul, tout serait facile. Mais de gré ou de force ils sont avec moi. »

La Peste : « Beau troupeau, en vérité, mais qui sent fort ! »

Diego : « Je sais qu’ils ne sont pas purs. Moi non plus. Et puis je suis né parmi eux. Je vis pour ma cité et pour mon temps. (…) Il est vrai qu’il leur arrive d’être lâches et cruels. C’est pourquoi ils n’ont pas plus que toi le droit à la puissance. Aucun homme n’a assez de vertu pour qu’on puisse lui consentir le pouvoir absolu. »

Albert Camus, socialisant, se découvre profondément libéral, du libéralisme tempéré des Lumières, celui de Montesquieu et de Voltaire, celui de Tocqueville. Le Chœur résume son aspiration politique : « Non, il n’y a pas de justice, mais il y a des limites. Et ceux-là qui prétendent ne rien régler, comme les autres qui entendaient donner une règle à tout, dépassent également les limites. » Ni égalitarisme intégral à la communiste où tout est réglementé ; ni libéralisme ultra qui laisse faire sans rien faire ; l’équilibre est dans la limite librement discutée. Au fond pas très différent de ce que disait Rousseau de la liberté : une contrainte négociée, librement consentie. Sauf que Rousseau a dérapé.

Bien oublié, ‘L’état de siège’ est un spectacle dérangeant et d’une étrange actualité !

Albert Camus, L’état de siège, 1948, Folio théâtre 1998, 221 pages, €7.69

Albert Camus, Œuvres complètes tome 2 – 1944-48, Pléiade Gallimard 2006, 1424 pages, €62.70.

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Abolissez ce peuple que je ne saurais voir !

Tartuffe, concupiscent, déclamait « cachez ce sein ! » ; les politicards, avides de pouvoir, chuchotent entre eux « abolissez ce peuple ». Ni les classes moyennes ni les classes populaires ne sont politiquement organisées. Elles ne participent guère aux partis ou aux zassociations qui pullulent, d’autant plus revendicatrices qu’ils/elles comprennent peu de membres. Le PDG de Mélenchon ou Écologie-les-verts, groupusculaires, crient plus fort que l’UMP ou le PS, mais tous sont composés de bobos, CSP+ ou qui se croient tels, militants convaincus après des études supérieures qui les ont convaincus surtout d’être supérieurs en tout.

Les classes populaires restent à la périphérie de la représentation, hors du jeu politique parce que cantonnées aux syndicats catégoriels (FNSEA) ou aux partis ostracisés (FN, LO). Le langage politique dominant, à l’Assemblée comme à la télé, n’est pas le leur ; elles ne s’y reconnaissent plus. Les sondages montrent la montée des idées Le Pen mais les sociologues n’ont rien vus, en tour d’ivoire universitaire et au chaud dans les fonds publics.

Ils sont préoccupés avant tout de se hausser du col dans le mandarinat, usant et abusant du médiatique pour capter postes et subventions. Ils n’étudient donc que ce qui est politiquement correct et ne « trouvent » le plus souvent que ce qu’ils ont cherché : le Progrès permanent, le social-fonctionnariat toujours indispensable, « les moyens » comme seul antidote à la fragmentation de la société. A cause d’un bouc émissaire unique, jamais défini clairement, « le capitalisme », pour certains « ultralibéral », comme une redondance qui n’en dit pas plus. N’étudiant que les « rapports de domination » et pas les rapports de voisinage, n’ayant pour horizon que la mission civilisatrice de l’État et pas les besoins de la base, qu’auraient-ils pu voir, les sociologues, de la montée des tensions ethniques, des incivilités, des revendications culturelles étrangères et de cette furieuse envie de botter tous les politicards du Système ?

Staline a la barre

Ce pourquoi Terra Nova, le think tank du PS, étudie le plus sérieusement du monde le lâcher du peuple pour s’occuper avant tout du nouveau Prolétariat appelé à soutenir la gauche : les immigrés à qui il est urgent de donner le droit de vote. Il y a toujours un Lumpen plus révolutionnaire comme vecteur du changement. Le peuple, jamais content, a pourtant le droit de voter bien et de payer des impôts à l’État pour qu’il s’occupe de tout ? Sauf que le peuple n’aime pas le social soit réservé aux autres, qu’il paye et que les illégaux en profitent. La révolution s’incarnait jadis dans le peuple, sauf que le peuple n’aime pas le désordre. Une fois révolté, on passe à autre chose : c’est qu’il faut nourrir les gosses et payer la maison, donc ça ne peut pas durer, la révolte. On change d’élite et hop ! au boulot tout le monde. Pas que ça à faire, la révolution, sauf pour les intellos fonctionnaires, ils n’ont jamais de problème de chômage. Lénine l’avait bien compris qui avait remplacé le peuple et décrété abolie l’Assemblée pour remplacer tout ça par le Parti, cette avant-garde autoproclamée des intellos-activistes à sa botte à lui, Lénine. Car ce qui lui importait, comme le Mitterrand des Guignol jadis, c’est « le pouvoir, M. Elkabbach, le pouvoir !… »

Le capitalisme ? C’est fini, Marx n’avait rien vu et Deng Xiaoping a tout compris, donc changeons d’idéologie. L’ultralibéralisme ? C’est fini, le krach systémique 2007 l’a montré et chaque État s’est empressé de sauver ses banques et ses banquiers sans demander de comptes, en accusant pêle-mêle « les riches » et « le patronat » mais en distribuant en sous-main de grasses subventions pour que la production continue. Encore un peu plus d’impôt, Monsieur le Patron… S’il vous plaît ! Car qui tient les cordons de la bourse tient le pouvoir, n’est-ce pas, tout politicien représentant de l’État démocratiquement élu qu’on soit… On ne peut pas faire n’importe quoi, même si on peut le dire (le Yann Galut socialiste et sa déchéance de nationalité pour ceux qui s’en vont payer des impôts ailleurs : impayable de contentement de soi et de bêtise fasciste).

Que reste-t-il alors pour se sentir « progressiste » et « révolutionnaire » alors que le progrès fout le camp dans la régression écologique et que la révolution est abandonnée par tous ceux qui préfèrent gagner de l’argent pour être libres ? Il reste la culture. Guerre à la culture ! Resucée maoïste bienvenue chez les ex-spontex de 68. N’observez-vous pas que c’est cette même génération dont la philosophie était celle, primaire, du Petit livre rouge, qui est aujourd’hui au pouvoir et dans la force de l’âge ? La culture est décrétée « bourgeoise » parce qu’un condisciple vous a snobé un jour en cinquième. Elle est accusée d’être « xénophobe », n’ayons pas peur des mots, car la culture a asservi, colonisé, converti, exploité. Comme si en face, chez les socialistes « réels », on avait fait mieux… Ça ne fait rien, déculturons les masses pour qu’elles « pensent correctement ». Pour cela, c’est facile : tout ce qui est tradition, identité, coutumes, à la trappe ! Le rasoir républicain décapitera les têtes pensantes dans Marianne, le Nouvel Observateur et Libération, au nom du Bien. Il favorisera le décervelage télé-médiatique, au nom du seul Vrai, surveillé par un copain militant au CSA. Il accusera le chien d’en face de la rage pour mieux le noyer. Et le peuple, hein, il suffit de le tourner en dérision : c’est un beauf, pensez, il aimait Depardieu, ce traître ingrat, Obélix en Russie…

Cette contre-culture, les sociologues de gauche l’appellent postmodernité, ça fait moderne. Coup de force symbolique ? Chut ! On euphémise, on storytellise… Ce qui se passe vient « naturellement » comme disait Chirac, « normal » comme dit Hollande, une nouvelle époque commence qui n’est ni nationale, ni populaire, ni même socialiste. Elle est hybride, métissée, égoïste. La campagne est beauf, la ville est hard ; le peuple est attaché à sa culture, le bobo est multiculturel à la mode ; la majorité part en vacances en famille ou chez des amis, la petite élite nomadise à l’étranger, reconstituant Saint-Germain des Prés à Marrakech ou au Club à Maurice – sans vouloir rien connaître du pays, la France est tellement à l’avant-garde de la pensée, n’est-ce pas ? So chic le petit week-end à New York ! Tellement tendance les études à Los Angeles ou Shanghai ! Si mignon de se marier entre copains du même sexe, ne sont-ils pas adorablement jeunes ?

L’effondrement de la morale traditionnelle et des structures politiques du passé ont engendré un chacun pour soi narcissique où tout est permis (avec des retours en arrière, parfois, comme de considérer – horreur ! – que les enfants ont un sexe). Individualisme radical, mœurs ultralibertaires, le désir en bandoulière pour seule vertu. Sauf pour l’économie, hein ! Là, pas de libertaire, pas d’individualisme, pas de désir récupérable marketing : interdit ! Pas « à gauche » tout ça, pas collectif, pas partisan votant bien, pas citoyen (juste pour les impôts).

mousse a la barre

Sauf que le peuple, on ne la lui fait pas. Déjà à Athènes, les citoyens sur l’agora critiquaient vertement les aristocrates qui vivaient entre mignons, induisant de leur acceptation d’être pénétrés un comportement femelle dans la vie publique (Contre Timarque). Alors le mariage gay, bof, hors les villes et surtout dans les banlieues (multiculturelles donc surtout islamiques) les gamins se feront moquer ; le métissage, ouais, mais pas de ça dans la famille ; le nomadisme, peut-être, mais tu reprendras la maison ancestrale à la retraite – quoi, t’es pas fier d’être corse (basque, breton, flamand, alsacien, occitan…) ? Et tous « ch’beaux merles » comme on dit dans le Nord, dans le peuple, qui paradent à la télé et promettent aux ouvriers d’usines, combien ils touchent par mois les cumulards ? Combien de retraite après seulement quelques années d’Assemblée ou de ministère ? Combien de primes en plus du salaire officiel ?

Que la gauche techno, qui est au pouvoir par hasard et provisoirement (comme la droite l’était), ne se croie pas arrivée. Le compte n’y est pas : insécurité sociale, insécurité publique, insécurité culturelle. Le système cantonne l’extrémisme pour l’instant, mais c’est comme un barrage : même bien construit, une fois débordé, tout s’écroule d’un coup. Le peuple n’est pas ailleurs ni dans l’avenir, il est ici et maintenant.

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Temple des Nuages d’azur

Les Chinois, dans les rues, aiment à porter l’uniforme. Dans l’anonymat des masses, appartenir à l’armée, à la police, aux gardiennats divers, c’est une position sociale. Cela leur permet de se distinguer, d’afficher une fonction populaire, signe d’appartenance à un corps et à un pouvoir. Ce pays, qui a prétendu abolir les distinctions et les hiérarchies, pour ne mesurer que la seule fidélité aux idéaux (et aux consignes) du parti, les recrée spontanément, même après trois générations de communistes.

Nous louons ce matin un minibus pour nous rendre au Temple des Nuages d’Azur, près du Palais d’Été. Nous verrons aussi le Bouddha couché Wofosi. Il fait un beau temps froid.

temple des nuages d azur

Le Temple des Nuages d’Azur est d’une beauté simple avec sa pagode vernissée, ses multiples cours et ses pavillons de bois. Dans une forêt immobilisée par l’hiver s’élève un groupe de bâtiments vides qui entoure un étang d’eau morte. Rien, ici, ne vit plus après quarante ans de communisme militant. Reflets dans l’eau des branches engourdies et des pavillons que n’habitent désormais nulle croyance. L’étang est un miroir où se noient les mirages, dans le néant du ciel.

pagode trone du diamant 1792 bouddha

Cinq cents disciples du Bouddha, dorés, vous regardent de leurs yeux vides car ils ont été restaurés avec le kitsch de l’ignorance. Le bouddhisme s’est perdu avec la révolution et la représentation du Bouddha et de ses luohans (disciples) est devenue formelle, exercice obligé pour reconstruire, sans connaître qui il est et ce qu’il symbolise. Pourtant, Bouddha n’est pas un dieu mais un homme, un être exceptionnel qui a découvert comment se libérer de la souffrance et de l’exploitation sociale. Il a quitté son palais de prince pour se faire errant ; il a réfléchi seul ; il a enseigné à des disciples. Il a été révolutionnaire dans sa démarche lui aussi et je ne comprends pas vraiment pourquoi les prolétaires ne l’ont pas admis au même titre de Thomas Muntzer et autres révoltés de l’histoire. Bouddha serait-il trop intellectuel, trop « individualiste » pour eux ? Inciterait-il trop à réfléchir par soi-même plutôt qu’à obéir aux directives de la caste qui s’est autoproclamé « avant-garde » ? Je le soupçonne un tantinet.

bouddha pagode trone du diamant

Le temple bouddhique est ajouré et porte des sculptures blanches. Il est paisible, malgré une bande de Chinois bruyants et jacassant, criards comme des pies d’une vulgarité très prolétaire. Malgré aussi un troupeau de gras Allemands plutôt âgés qui viennent arpenter le site comme un pensum. Sur les flancs de la pagode dite « du trône du Diamant » règne un Bouddha de bas-relief en position du lotus. Il laisse errer un regard serein sur les choses et sur les êtres qui passent. Il n’est pas indifférent, mais détaché ; pas hors du monde, mais indulgent. De ses mains, il prend la terre à témoin, symbolisant ainsi sa foi et sa résolution à résoudre le principal problème de l’homme : la suppression de la souffrance. Gautama Bouddha, de par ses expériences passées, a le droit de s’asseoir sur le trône du Diamant. Ce « seigneur des pierres » signifie l’essence claire, immuable et fondamentale de la réalité. Sa transparence laisse paraître une multitude d’images, mais le sage sait voir à travers elles – ces illusions – pour retrouver le cristal, vide de tout absolu. La réalité n’est pas sans le regard sur elle.

pagode trone du diamant

Le temple du Bouddha couché est plus ramassé, joli comme une Cité interdite miniature. Le grand Bouddha de bronze laqué de cinq mètres de long est allongé sur un coude. Il est dans la posture d’entrée dans le nirvâna, cet état de délivrance et d’illumination où disparaissent souffrance, mort et renaissance et où l’on connaît – enfin – la vraie nature de l’esprit.

taxi pekin 1993

Nous revenons déjeuner, fort cher et pas très bon, à la cafétéria de l’hôtel, mais pas question pour les autres de tester les étals, pas même ces vendeurs de nouilles étirées sous vos yeux avant d’être plongés dans un bouillon où nagent des légumes, sur la place Tien An Men. La crainte du « rat » dans la cuisine est la plus forte !

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Pékin il y a vingt ans

Le long vol sans escale d’Air France dure neuf heures et quarante cinq minutes. Il passe au-dessus de la Scandinavie, puis de la Sibérie. L’avion est plein en cette mi-février 1993. Pas une place n’est libre dans le Boeing 747 « combi » : voilà qui est rentable et justifie tant l’apéritif au champagne que le Bourgogne rouge au repas – luxe qui a disparu depuis de la classe éco.

gamine chine 1993

A Pékin, nous accueille une aérogare immense où les formalités sont réduites. Nous roulons 35 km en bus sur une route encombrée où la vitesse est limitée. On construit « une autoroute pour la fin de l’année », nous apprend le guide officiel qui parle un français fleuri. Le paysage offre l’image d’un pays constamment en chantier où tout est à reconstruire depuis la Révolution culturelle. La Chine a quitté le tiers-monde miséreux pour se hisser au rang des pays émergents.

gamin pekin 1993

Pas de mendicité, une relative propreté par terre, aidée par des campagnes périodiques de mobilisation citoyenne. L’activisme moral et pédagogique, venu d’en haut, jette des milliers d’hommes dans des opérations renouvelées de reboisement et de construction. Ceci après des campagnes précédentes qui les avaient fait déboiser et détruire – telle est l’idéologie, le pouvoir d’une société pyramidale, et l’impact du maître d’école qui se prenait pour le maître de l’empire du milieu. Sur les chantiers devant nos yeux je vois peu de matériel et beaucoup d’ouvriers. Ils ont l’air de travailler lentement, mais le nombre et la durée font le résultat. Dans la ville même de Pékin, beaucoup de constructions apparaissent récentes. Ce n’est que béton. Les appartements sont doublés de vérandas vitrées pour chauffer les pièces au soleil d’hiver. Pékin est un chantier en perpétuelle construction. Pas de centre. L’architecture y est « soviétique », purement utilitaire et bon marché, sans souci esthétique.

peyrefitte boulet chine

Avant de partir, j’ai lu sur la Chine. Les romans truculents de Lucien Bodard bien sûr, de son enfance comme fils de consul en Chine, La mère de Pearl Buck quand j’étais ado, et les livres poétiques de Victor Segalen. L’essai d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera avait marqué, l’année de sa parution, mon entrée en science politique. Mais il s’agit d’une vision jacobine fascinée par les ressemblances avec la France louisquatorziènne que tout les politiciens français veulent perpétrer depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand.

Durant mes études, j’étais baigné dans le maoïsme parisien qui allait de la logorrhée marxiste disséquant les cheveux en quatre Vérités ou trois Principes, à l’infantilisme braillard des hormones. Je me suis donc plongé dans la vie enchantée de Mao par Han Suyin, célèbre écrivain d’époque, en deux tomes, Le déluge du matin et Le premier jour du monde. Il m’a bien déçu : c’est une suite de chromos révérencieux, sans aucun esprit critique ; on croirait lire la vie de Saint-François par une dévote. Les œuvres mêmes de Mao Tsé-toung, achetées à la librairie Norman Béthune boulevard Saint-Michel (qui étaient au programme de Sciences Po), sont des recueils de préceptes scolaires niveau d’école primaire.

jeunes pekin 1993

Cela paraît incongru aujourd’hui, mais il y avait un engouement extraordinaire chez les étudiants intellos, après 68, pour l’instituteur révolutionnaire chinois. C’était loin, la Chine, personne n’y voyageait sans être étroitement encadré et le mythe demeurait puissant. Mao renouvelait le marxisme stalinien, le vieux parti communiste moscoutaire. Les partis et sous-partis se multipliaient comme dans un plan de Science Po : PCMLF, Gauche prolétarienne, Mao-spontex (spontanéistes) de Vive la révolution, NAPAP, la Cause du peuple… Mao a séduit tout ce que la France comptait d’intellos-médiatiques, ou presque, par militantisme, compagnonnage ou simple capillarité de caste : Jean-Paul Sartre, Alain Geismar, Jean-Luc Godard, Michel Foucault, Serge July, Maria-Antonietta Macciocchi, Alain Badiou, Gérard Miller, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Jean-Pierre Le Dantec, Serge Daney, Olivier Rolin, les Broyelle du Nouvel Obs, les catho-normaliens des éditions du Seuil avec Jean-Luc Domenach, Claude Mauriac et Jean-Claude Guillebaud, François Wahl, Jean Lacouture et même Roland Barthes. Par antiautoritarisme mal placé, car celui qui disait aux ados gardes rouges « feu sur le quartier général » ne visait qu’à conserver son propre pouvoir personnel, que ses stupidités avait affaibli. Le « grand bond en avant » a tué par famine au moins 30 millions de personnes, l’industrialisation ratée des campagnes a produit un « acier » inutilisable, et ainsi de suite.

Mais la croyance reste sourde et aveugle à tous les témoignages contre : Simon Leys n’a pas été entendu par ces soi-disant « libérés » intellos de la rue d’Ulm. Il a fallu attendre les massacres – indéniables – du Cambodge en 1975 !

Je suis resté sceptique devant cet engouement religieux pour Mao, mais j’en ai retenu une leçon : le plus grand libérateur en apparence est un tyran qui se révèle. Méfiez-vous de Mélenchon…

1989 06 Chine Tiananmen manifestationsLa Chine est une grande civilisation, très ancienne, où la culture avait atteint un point remarquable. Mais son éradication brutale et sans précaution, perpétrée par le maoïsme, a créé une sorte de Frankenstein dont on ne voit pas comment il pourrait évoluer sans revenir sur le passé. La vraie vie des Chinois de la fin des années 1980 a été bien décrite par Marc Boulet, Dans la peau d’un Chinois. Son récit au ras des gens vient de ce que, journaliste, Marc Boulet s’est déguisé en Chinois ouïgour et a peaufiné sa pratique du mandarin pour se fondre dans la vie quotidienne.

Tien An Men massacre 1989

La révolte des étudiants, ouvriers et intellectuels à Pékin du 15 avril au 4 juin 1989 pour dénoncer la corruption et réclamer une démocratie plus libre, ont abouti au massacre de la place Tien An Men qui a fait quelques milliers de morts. Le Parti n’est pas prêt à libérer le peuple du joug communiste, malgré l’ouverture du marché à l’enrichissement personnel. Depuis 1993, la richesse a explosé mais le régime n’a pas bougé, la corruption demeure et les libertés démocratiques sont étroitement contenues. Mais il y a Internet en plus. La visite de la capitale, à ce titre, en février 1993 et quatre ans après la répression Tien An Men, est une expérience. Humer l’atmosphère locale permet d’en apprendre plus que toutes les études savantes.

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Perros-Guirec

Cette petite ville balnéaire de la côte nord de la Bretagne est célèbre depuis deux siècles pour son chaos de rochers en granit rose. Ses quelques sept ou huit mille habitants doublent à la belle saison, lorsque les familles et le troisième âge débarquent pour se promener, jouir du sable, grimper aux rochers, et déguster ses crustacés dans les innombrables restaurants de l’endroit. Le Sentier des douaniers court le long de la côte, sur les landes de Ploumanac’h. Perros vient du breton ‘penn’ qui veut dire cap, et de ‘roz’ qui veut dire colline vers la mer. Quant à Guirec, c’est un saint moine venu d’Angleterre évangéliser les Bretons en débarquant à Ploumanac’h.

La plage de Trestraou, pleine de soleil, permet de jouer le soir au casino ou de voir en saison les expositions au palais des congrès. On y embarque pour visiter les Sept-Îles, remplies d’oiseaux. C’est fou ce que ces fous de Bassan sont agiles, tandis que criaillent les goélands !

La plage battue des vents à Trestrignel a le charme sauvage des rochers encaissés, jusqu’à la pointe du Château. Mais c’est la plage de Saint-Guirec, au bourg de Ploumanac’h, qui intéresse le touriste. C’est là en effet, à l’orée de la promenade dans le chaos de rocs arrondis par les millénaires et les vagues, que s’élève l’oratoire au saint Guirec.

Mais ne contribuez pas à détruire un peu plus la statue de bois, œuvre du sculpteur Yves Hernot en 1904 et déjà restaurée en 1938 ! Une vieille coutume voulait en effet que les jeunes filles piquent une épingle dans le nez du saint : si elle tient, voici un bon présage de mariage.

Dans la ville, le bassin du Linkin est devenu une aire d’activités nautiques. Ce sont les scolaires qui en jouissent durant les mois de travail, et les touristes enfants durant l’été. On peut louer de petits bateaux pour naviguer sur cette mer miniature.

Non loin de là se dresse le musée de l’Histoire et des traditions de Basse-Bretagne, dans la bâtisse qui servait de Capitainerie du Port. Il a été inauguré en 1989 par Pierre-Jakez Hélias, auteur du ‘Cheval d’Orgueil’. Des moulages en cire rappellent surtout le temps de la Révolution, où les paysans et leurs seigneurs entendaient toujours croire en Dieu alors que la République laïque méprisait ce genre de superstition.

Mais c’était là le prétexte idéologique pour condamner ces « arriérés » bretons : la vraie raison était la levée en masse, décrétée depuis Paris sans aucune considération pour les paysans par des bourgeois oisifs ou des artisans des faubourgs ruinés. par la révolution. Les gens des campagnes n’ont pas accepté qu’on ignore leur avis car ils devaient planter, sarcler et récolter pour nourrir leur famille. Ce n’est certes pas « la République » qui allait donner à manger aux enfants ! La paroisse de Perros-Guirec, enclavée dans l’évêché de Tréguier faisait partie du doyenné de Lannion relevant de l’évêché de Dol – et c’était bien compliqué.

Mais la révolte prenait toutes les formes. Depuis la levée des fourches jusqu’aux actes de résistance des femmes ravitaillant les maquis d’ajoncs.

De l’obstiné parler breton jusqu’aux messes en pleine mer, données par les curés réfractaires.

Le visiteur curieux peut visiter aussi la maison du peintre Maurice Denis, nabi et impressionniste, voir le moulin de la Lande du Crac’h de 1727 en granit rose et qui tourne avec le vent, ou encore le parc des sculptures en granit entre la Clarté et Ploumanach. On sera même étonné de trouver ici une église Saint-Jacques, car la ville était (mais oui !) lieu de passage pour la route vers Compostelle. Elle drainait les pèlerins venus de Grande-Bretagne.

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Le Clézio et le regard

Bien qu’il en aie, Jean, Marie, Gustave Le Clézio est un homme d’Occident. Il n’appartient pas à une civilisation manuelle ou musicale mais à la civilisation logique du regard, celle que les Grecs ont magnifié sous les traits d’Apollon. Sa beauté est la lumière, son étonnement le regard d’enfant, sa vertu la force vitale. Dans ‘L’inconnu sur la terre’ (1978), il a des pages admirables sur la puissance du regard. Celle qu’avait déjà notée Flaubert.

« Les visages ne sont pas libres. Autour d’eux, il y a toutes ces barrières, tous ces écrans : fausses sciences, fausses idées, faux désirs. Mais parfois, sans qu’on sache comment c’est possible, la lumière passe, traverse. Elle brille de son éclat très pur, lumière du soleil, l’unique vérité. Beaucoup d’enfants et certains hommes ont ce pouvoir naturel. Quand je les vois, et que je m’approche d’eux, c’est comme si je ressentais ce rayonnement, cette chaleur, et tout en moi vibre étrangement, car tout en moi avait besoin de cette lumière » p.269 Cette lumière est une force qui vient de l’intérieur, un pouvoir de vie qui s’épanouit. « Ce n’est pas une force physique, ni morale ; ce n’est pas une volonté, ni une idée intelligente. C’est tout cela à la fois, sans doute, et beaucoup plus encore. C’est un regard (…) absolu comme le bleu du ciel, qui va droit en moi et voit ce qu’il y a d’élémentaire, d’illimité » p.269.

Le regard est lumière, droiture, vertu, à la foi soif du réel et dignité qui éclaire, beauté de la vie telle qu’en elle-même, élan de grâce. « Leur regard contient la force même de la vie, à la fois spectacle et acte. (…) C’est comme si tout était inachevé et, en même temps, évident, tangible, pareil au destin écrit dans les livres » p.271.

Ce sont des regards sauvages, des regards de gens simples ou d’enfants, des regards bruts et directs, sans les afféteries mensongères de la civilisation ni les calculs du statut social. « Il y a tant de regards ternes, avides, arrêtés, il y a tant de visages brouillés, corrompus, engraissés, qui montrent ce qu’il y a d’inutile et d’imbécile dans l’espèce humaine ! Yeux morts, yeux gelés, yeux vides, visages marqués par la vie nulle. Il y a tant d’hommes, de femmes, partout, que l’on voit comme l’employé derrière son guichet, que l’on oublie aussitôt » p.272. Cette charge contre notre civilisation administrative, bourgeoise et prédatrice tient tant au cœur de l’auteur qu’il a placé dans cette citation le seul point d’exclamation de tout son livre de 317 pages ! Les yeux vides des bureaucrates de la vie nulle rappellent les ‘vaches multicolores’ qui ruminent dans les villes de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra). Ces gens-là ont un regard de poisson mort, ils ne transmettent rien, ils sont nuls – néantisés par leurs routines, convenances et aliénations.

A l’inverse, « La vertu est dans son regard qui rend tout exact et fort. Quelle est cette acuité qui n’a besoin d’aucune science ? Est-ce la force d’une conscience extérieure, une conscience instinctive, qui va droit au but, sans prendre garde au brouillage du monde ? Est-ce une qualité, un don, à l’égal d’un regard divin ? Je ne peux le comprendre bien, et pourtant c’est ainsi : la vertu est simple, sans détour, sans mélange. Elle ne s’apprend pas, elle est l’expression pure qui découle de la vie, telle quelle… » p.272 Intransigeance, goût de la justice, désintéressement, droiture, haine du mensonge et génie des situations matérielles découlent pour Le Clézio de cette simplicité originelle.

Elle donne le pouvoir d’aller jusqu’à la réalité même. « Je reconnais ceux et celles qui ont cette vertu à la discrétion de leur regard, à leur élégance naturelle. Ils marchent au milieu des autres, si semblables aux autres qu’on ne saurait les distinguer d’abord. Pourtant, ils éclairent autour d’eux, ils donnent la paix. Leur pouvoir n’est pas fait pour combattre. C’est une force qui agit comme la conscience, à distance » p.273.

Phrases critiques en échos au culte de la grève, ancré dans les mœurs françaises, comme si « la politique » se résumait à brailler en chœur plutôt qu’à affiner ses arguments et à se mettre tous ensemble pour négocier des compromis. Le Clézio montre que le refus n’est pas la révolte. « La révolte est un sentiment destructeur, avilissant. Ceux qui s’y installent rejoignent les autres menteurs, car ils se complaisent à faire durer cette colère morte. Agressifs contre tout ce qu’ils voient, contre tout ce qu’ils approchent, ils ont transformé sans s’en rendre compte leur colère ancienne en méchanceté et en aigreur. (…) Je reconnais la beauté de ceux et celles qui refusent ; la continence, le contrôle de soi-même font leur visage pareil à la pierre, et leur regard est plein de cette lumière libérée. Ils refusent la facilité des systèmes, les jugements, la facilité de l’amoralisme, l’argent. Ils refusent, non par orgueil, mais par nécessité, parce que la vie est pure et sans compromis. Solitaires, donc, car ceux qui refusent ne sont pas aimés. Leur visage effraie les autres hommes, leur regard les trouble et les gêne, comme ce regard trop sombre des jeunes enfants. Comment ne peut-on pas aimer l’argent, la gloire, les plaisirs, l’intelligence, le pouvoir ? Comment peut-on être autrement ? Mais eux ne cèdent pas. Ils ne veulent pas. Ils ne le disent pas, ils n’expliquent rien, ne proclament rien. Simplement, leurs visages sont beaux, et ils regardent le monde silencieusement, sans mépris, sans crainte, avec la transparence et la lumière de ce qui est vrai, de ce qui ne se trompe jamais » p.298.

Refuser la facilité des systèmes… en ces temps d’élections où l’extrémisme pousse à brailler par ressentiment, une bonne leçon aux Français !

Le Clézio, L’inconnu sur la terre, 1978, Gallimard L’Imaginaire, 317 pages, 9.5€

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Ryû Murakami, 1969

Roman d’adolescence, de révolte pubertaire, le Japon n’en finit pas de nous surprendre. Dans ce pays du formatage, où l’école dresse les élèves sur le modèle prussien (avec le même uniforme), l’écho des mouvements de jeunes occidentaux a retenti d’une façon particulière. L’auteur avait 17 ans à l’ouest du Kyushu et entrait en Terminale. A 32 ans, il se souvient…

Le lycée bruissait des manifestations contre la guerre du Vietnam au Japon, contre la venue du porte-avion ‘Enterprise’. Mais les lycéens ne pensent pas que brailler ou brandir des pancartes soient le moyen le plus efficace de faire quelque chose contre la guerre. Seuls les plus bornés créent une section trotskiste et éditent des tracts. « Le Comité de lutte avait changé leur vie en leur montrant que n’importe qui, même eux, pouvait être des vedettes » p.67. Pour les autres, c’est surtout le vague idéalisme et l’indifférence pratique. Pour les meilleurs, l’occasion de s’ouvrir à la fête, le corps agacé des hormones en émoi. Le mouvement de 1968 veut surtout la libération des corps, prélude à celle des esprits, donc à un monde meilleur. Pragmatiques, les jeunes Japonais commencent par le commencement du programme : baiser.

C’est la grande préoccupation des 17 ans, dans un pays certes libéral en matière de mœurs et sans cette culpabilité judéo-chrétienne si prégnante aux États-Unis ou en Europe, mais sous le regard autoritaire des adultes. Comme chez nous, la société en restait aux habitudes militaires d’ordre et de discipline, de sermons et de baffes. Le désir sourdait alors sous l’apparence, il prenait des formes ludiques que Murakami nous conte avec humour. « Du côté des filles, le lycée commercial comprenait une proportion inquiétante de mochetés, alors que Junwa, institution catholique, offrait on ne sait trop pourquoi un rapport qualité-prix exactement inverse. Les filles du collège Yamate étaient connues pour se masturber avec des tubes d’anciens postes de radio à lampes, et on disait qu’une série d’explosions en chaîne en avait laissé plusieurs marquées à vie » p.15. Tout l’enjeu pour un garçon est de trouver une fille prête à baisser sa culotte pour ses beaux yeux.

Comment faire ? – La révolution !

Puisqu’il s’agit d’attirer l’attention, autant le faire en grand. Et de citer Rimbaud, Godard, Shakespeare, les Stones, le Che, Led Zeppelin, Ingrid Bergman, Frantz Fanon, Eldridge Cleaver, Truman Capote, Daniel Cohn-Bendit… Juste pour en avoir lu les titres de livres ou de musique à la bibliothèque ou dans les bacs. Cette érudition ado, n’importe quoi pourvu que ça mousse, pousse l’auteur à proposer une barricade (en haut du toit) une banderole et des tags dans son propre lycée. L’expédition a lieu de nuit, en petit groupe, mais la plupart sont plus intéressés à visiter le vestiaire des filles, où flotte l’odeur de la puberté, que par le happening « politique ». Surtout lorsque l’un d’eux découvre une petite culotte… et qu’un autre est pris d’une grosse envie. La chose tourne en farce rabelaisienne, les détails sont hilarants. Évitez de lire ce livre dans le train, vous exploseriez sans raison apparente de rire sous le regard réprobateur des coincés alentours.

Jamais une telle provocation n’avait entaché la réputation du lycée Nord, le meilleur de la région. Les profs sont abasourdis, les parents sans voix, les flics sans piste. Il faut bien sûr que le plus bête de la bande se fasse prendre en vélo en pleine nuit avec des taches de peinture pour que tout se découvre. L’auteur avoue, ne s’en tire pas trop mal, il n’a surtout jamais vécu un tel moment de fête dans une atmosphère de liberté ! Et il tombe la plus belle des filles du lycée, Kazuko, surnommée Lady Jane. Tomber est beaucoup dire… Tout s’arrête aux mots doux, aux mains effleurées et aux pique-niques à deux. Pour baiser, Kensuke, alias Ken-san ou Ken-bo selon que ce sont ses copains ou son père qui s’adressent à lui, va voir les putes. Mais la vieille ridée qui le reçoit l’empêche de bander, il paye sans consommer ; se retrouvant au-dehors sans logis, il accepte qu’un passant l’héberge pour la nuit – mais ne voilà-t-il pas qu’il commence à lui caresser la peau par la chemise entrouverte, puis l’entrejambe ? Ken se fâche et s’enfuit. Fin des tentatives de perdre son pucelage.

Jamais à court d’imagination, il songe alors à créer un « festival » de lycéens où passeraient films, pièces de théâtre, concerts de potes… Faire un film est le bon moyen d’approcher l’érotisme, écrire une pièce encore mieux pour y faire jouer (jouir) sa belle. Dans le film, tourné avec une caméra amateur de marque américaine, le décor est un pré où la fille en tunique légère serait montée sur un cheval blanc. Mais ce symbole sexuel puissant est impossible à trouver… alors peut-être un chien ? une chèvre ? Finalement non, elle restera en blanc virginal (mais assez transparent pour qu’on puisse deviner la peau dessous) et se roulera dans l’herbe parce que la chèvre tire trop sur sa laisse. La pièce de théâtre, écrite à la va-vite par le jeune homme, s’intitule ‘Au-delà de la négativité de la rébellion’ ; il n’y a que deux personnages, lui et elle, et il fait déclamer des phrases pompeuses écrites à l’existentialiste (sans aucun sens) tandis qu’elle abandonne un bébé dans la neige. Des poulets névrosés déambulent sur la scène…

Il est vrai que le Japon d’alors, plus encore qu’aujourd’hui, ne parlait pas la langue standard mais une série de patois. Toute la philosophie, jactée en dialecte local, prend alors une allure cocasse… « Essayer, par exemple, de parler de ‘La Peste’ de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait : « La peste, ben, c’est point seulement qu’une maladie des gens. Si ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du communisme, ou de quequ’chose dans ce genre… » p.154. Irrésistible.

Reste à monter l’organisation, et là ce n’est pas rien ! Le titre est tout trouvé, ‘Festival des petites bandaisons matinales’, mais pour le reste… Heureusement, le jeune Japonais n’est jamais seul, tout se fait en groupe, des travaux d’école aux loisirs. C’est donc son ami Adama, surnommé parce qu’il a un air d’Adamo ou d’Alain Delon, qui s’y colle. Ken pense même le « prêter » aux entraineuses du bar où il pense emprunter le matériel de sono… Pour quoi faire ? « le sortir et en faire ce qu’on veut ? ». Il faut encore se tirer d’une mauvaise passe, avec la bande d’un chef lycéen, amoureux de la fille qui jouera dans le film. Il veut tout simplement tabasser Ken et son trop beau copain pour leur apprendre le respect. L’intervention (payante) d’un yakusa local, ami du père d’un copain de lycée, permet de régler les choses à l’amiable. Nous sommes dans le Japon du don et du contre-don, où tout se règle entre clans.

Ce livre léger et drôle, aux chapitres emplis de références rock, montre comment des jeunes de 17 ans, dans la société la plus contraignante du monde développé, arrivent à dépasser leur déprime adolescente : « Je ne me supporte plus moi-même (…) C’était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle » p.207.

« Still crazy after all, these years… », chantait Paul Simon.

Ryû Murakami, 1969 (69, Sixty-nine), 1987, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, éd. Philippe Picquier poche 2004, 253 pages, €6.65

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Thorgal 18, L’épée-soleil

Thorgal est donc parti pour échapper aux dieux. Il erre dans la forêt où il menace un ours, sans le tuer, sauvant ainsi une très jeune fille… qui s’enfuit.

Hébergé par un paysan, il est livré par lui aux hommes du seigneur, pour construire sa forteresse. Esclave, il se révolte intelligemment en provoquant le despote, qu’il vainc par la ruse.

La force brute en impose, comme le déclare le paysan à son fils adolescent, Shenko, qui a du mal à l’accepter : « si je n’obéissais pas à ces ordres, c’est toi qu’ils viendraient chercher… » Nous ne sommes que des paysans, pas des hommes d’armes, que les soudards se débrouillent entre eux. Il ne faut pas chercher l’honneur chez les glébeux, ils tiennent bien trop à leur petite aisance matérielle et se couchent devant la force.

Mais l’adolescent rêve d’autre chose ; il n’aime pas qu’on manque à sa parole. Aussi part-il un soir de la ferme pour aller rejoindre les rebelles, réfugiés dans les marais. Si l’adulte est pétainiste d’instinct, le jeune est résistant de tempérament. L’album est né en 1992 alors que les pays soumis à l’ex-URSS venaient de secouer ensemble le joug communiste pour recouvrer leur liberté. Le tyran avait été renversé de l’intérieur et le socialisme « réel » renvoyé aux poubelles de cette Histoire dont il se croyait le devin.

Thorgal retrouve sa vieille copine ennemie Kriss de Valnor à la tête des résistants, mais elle ne veut le manipuler que pour récupérer une arme venue d’ailleurs, qu’elle convoite. Elle use de Thorgal comme d’un appât pour attirer le despote dans les marais, où elle fait massacrer ses sbires.

Quant à Shenko, il échappe à tout cela en découvrant la fille de la forêt. C’est une princesse égarée qu’il aide et nourrit parce qu’il a bon cœur. Elle veut qu’il le protège, et foin de son statut ! N’est-ce pas son oncle qui venait la vendre au despote contre des faveurs ? En voulant délivrer la fille, il délivre Thorgal, qui l’aide.

Mais sortir de la tyrannie ne va pas sans se mouiller : il faut être adroit, ne pas avoir froid aux yeux, et oser.

Le chef des esclaves, colosse à face de Mongol (le mythe de la brute asiate soviétique par excellence) y passe. Il est défié par Thorgal, aveuglé par la princesse et pourfendu par Shenko. Il périt par le fer et le feu comme dans la Bible.

Quant à Thorgal, il reprend son errance après que les comptes soient réglés. Shenko et sa princesse s’en vont de leur côté, l’adolescent a quelqu’un à protéger désormais.

Quant à Kriss de Valnor, elle rejoint Thorgal car elle aime l’aventure. Cette traitresse avide et cynique promet une belle suite aux albums !

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 18, L’épée-soleil, 1992, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Haruki Murakami, La ballade de l’impossible

Le titre français est trompeur : rien d’impossible dans ce roman, sinon de rester en enfance. Le titre japonais est nettement plus explicite : Norwegian Wood est une chanson des Beatles datant de 1965.

L’auteur avait 16 ans. Vingt ans plus tard il se souvient de son passage de l’adolescence à l’âge adulte sur l’air de cette chanson. Lennon l’a écrite alors qu’il était marié à une fille et couchait avec une autre. “I once had a girl, or should I say, she once had me…” une fois j’ai eu une fille, ou devrais-je dire, c’est elle qui m’a eu. C’est toute la trame de ce roman. Il est dommage que l’éditeur français, voulant à tout prix faire original, ait modifié le titre.

Seconde référence, Scott Fitzgerald pour son roman Gatsby le Magnifique, dont Murakami reprend la trame. L’ami Nagasawa, beau, séducteur et cynique, ressemble fort à Buchanan. Comme lui il lève les filles et les jette, bien qu’en couple avec une petite amie officielle. Mais il est incapable d’aimer. Murakami, comme Fitzgerald, « écrit jazz », légèrement, en modulant le récit selon des variations autour du thème.

La troisième référence est Salinger et son ‘Attrape cœur’. Comme lui, Watanabe est étudiant et plein d’empathie pour les petites mômes perdues, qu’il rattrape au vol. Naoko est cette amie d’enfance traumatisée par le suicide à 17 ans de son petit copain et meilleur ami de Watanabe.

La ballade de l’impossible est le 5ème roman de Murakami, écrit à l’âge mûr, 38 ans, au bord d’une nouvelle période, celle qui suit la jeunesse. La réminiscence de ses années étudiantes, entre 1968 et 1970, est à la fois autobiographique et universelle. Nous sommes en effet passés d’un monde encore traditionnel à un monde postmoderne durant ces années de révolte. A l’âge même où l’auteur – et son héros – passent des teens à la troisième décennie, de l’adolescence lycéenne à la jeunesse adulte. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’écartèlement du jeune homme, plein d’appétit et bien monté, entre Naoko la névrosée qui ne parvient pas à mouiller et Midori l’extravertie qui adore les films porno sado-maso. Naoko est le passé, la fin d’enfance, l’ami mort ; Midori est l’avenir, la vie adulte, les enfants peut-être. Le destin va se charger de trancher, mais Watanabe avait déjà choisi.

La mémoire, l’amour, la mort, les thèmes du roman brassent les grandes questions de l’humanité, ce pourquoi il a beaucoup séduit. L’apparence aussi, cette exigence du monde postmoderne. Nagasawa « beau, gentil, prévenant » (p.56) n’aime personne autre que lui-même. Kizuki, à l’inverse, « était un garçon sincère », donc inadapté à ce monde de compétition et de marketing permanent où le narcissisme et la testostérone commandent. Vendez-vous ou végétez ; si vous ne supportez pas, crevez ! Telle est la leçon des « révolutionnaires » 1968 à leur génération. Murakami les ridiculise en les montrant tels qu’ils sont : remplis de vent, de Marx et de grands mots, mais avides de se poser en société pour se faire une place au soleil. De fait, les leaders du mouvement, au Japon comme en France, sont devenus pontes sur les France Culture ou Normale Sup, PDG de journaux ou de magasins culturels.

Watanabe s’en moque : il vit sa vie et est indifférent au reste – sauf aux êtres qu’il aime. Enfant unique (comme l’auteur), il aurait aimé avoir une petite sœur comme Naoko. Réminiscence du Holden de Salinger qui adore sa petite sœur immature, non préoccupée encore des choses du sexe. Naoko ne fait pas l’amour, sauf une fois avec lui parce que prise d’un délire, alors qu’elle reste sèche avec tous les autres, y compris son grand amour d’enfance Kizuki. Mystère d’angoisse et de névrose du Japon contemporain. Refus de grandir, de quitter le monde fusionnel de l’enfance. Reproche japonais à la disneylandisation du monde venue des hippies en 68, Peace and Love, refus de la réalité humaine et des contraintes sociales.

Grandir implique confrontation du moi narcissique avec les autres, de son corps avec le monde, de son cœur avec les affects, de son intelligence avec tous les esprits humains. C’est cela même la socialisation. « Quand j’entends cette chanson, je me sens parfois terriblement triste », dit Naoko de Norwegian WoodsJe ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’errer au milieu d’une forêt profonde. Je suis seule, j’ai froid, il fait noir et personne ne vient à mon aide » p.172. De fait, elle s’isolera dans un centre psychiatrique hospitalier au fond d’une forêt de cyprès, avant d’y rester définitivement, pendue à un arbre.

Ce qui fait la beauté du roman est la liberté sexuelle des jeunes Japonais, dès cette époque : pas de transgression dans le fait de flirter et de faire l’amour ; rien de cette culpabilité judéo-chrétienne qui voit le retour en force de la morale victorienne pour la génération américaine, « libérée » en 68, qui prend sa retraite aujourd’hui. « Nous nous sommes embrassés à l’âge de douze ans et, à treize, nous flirtions. J’allais chez lui ou il venait chez moi, et je le soulageais avec mes mains… (…) Cela ne me gênait pas du tout qu’il me caresse la poitrine ou le sexe s’il en avait envie et, naturellement, cela ne m’ennuyait pas non plus de l’aider à avoir du plaisir s’il le voulait » p.200.

C’est cela aussi l’écriture jazz : le mouvement même de la vie qui trépide, les pulsations du corps qui mettent le cœur en transe et suscitent la poésie de l’âme. Un beau roman à conseiller aux adolescents pour les défrustrer de ne pas être comme tout le monde. Mais à conseiller aussi aux adultes tentés d’en revenir à la rigidité moraliste d’antan faute d’accepter celle, toute charnelle, de leur tige. Ce sont les complexes issus de la rigidité qui donnent la mort… Leur retour serait-il une sorte de désir suicidaire d’une société ?

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (Noruwei no mori), 1987, traduction française Rose-Marie Makino Fayolle, Points Seuil, 2003, 442 pages, €7.98 

Il existe aussi un film intitulé comme le roman en anglais (Norwegian Wood) et en français (La ballade de l’impossible), par Tran An Hung en 2010, version française M6 vidéo janvier 2012, €19.98

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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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Albert Camus, Caligula

Commencée en 1938 après l’éblouissement de Suétone en classe de Première, la pièce a été mûrie durant les années de guerre. Elle fait partie de la trilogie des « trois absurdes », dont le roman ‘L’Etranger’ et l’essai ‘Le mythe de Sisyphe constituaient les premières publications.

Pour Camus, il importe de ne pas croire : ni en l’idéal, ni en l’au-delà. Tel est l’absurde de l’existence. Faut-il pour cela renoncer à la vie ? Que non pas ! L’énergie vitale se suffit à elle-même pour réaliser pleinement sa condition d’homme réel. Telle est la révolte prônée par l’auteur, mouvement personnel pour exister dans le vrai, attitude qui rejoint en partie l’Existentialisme du temps sans en avoir l’esprit de système. Reste la troisième phase du mouvement de la pensée, vers l’amour. Non pas l’amour à l’eau de rose des magazines ou des bonnes sœurs, mais l’amour vital, l’appétit pour l’existence parce qu’elle est la seule que nous ayons et qu’elle est éphémère, l’amor fati de Nietzsche, ce grand « oui » à la vie. Devenir comme un enfant après avoir été chameau (absurde) puis lion (révolté).

Caligula, élevé parmi les militaires, devient empereur romain à 25 ans. Sa sœur préférée Drusilla meurt, qu’il avait déflorée quand il était encore enfant. Cette absurdité le désespère ; il balance les convenances. « Cet empereur était parfait. – Oui, il était comme il faut : scrupuleux et sans expérience » I,1. Il devient créateur par révolte, au grand dam des élites : « Un empereur artiste, ce n’est pas concevable. Nous en avons eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon goût de rester des fonctionnaires » I,2. Toute allusion à un quelconque dirigeant d’aujourd’hui serait purement fortuite.

Caligula se révolte contre l’absurde. «  C’est que tout, autour de moi est mensonge, et moi je veux qu’on vive dans la vérité ! » I,4. Il fait enseigner « la vérité de ce monde qui est de n’en point avoir » III,2. « On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux (…) – Et c’est cela le blasphème, Caïus. – Non, Scipion, c’est de l’art dramatique ! » III,2. Le storytelling n’est pas d’invention récente… Toute révolte est création, mais création contre le convenu, l’illusion, l’idéal. « Je n’aime pas les littérateurs et je ne peux supporter leurs mensonges » I,10 (à quoi ça sert à une guichetière d’avoir étudié ‘La princesse de Clèves’ ?). « Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté » I,10. Or, le créateur est rarement compris : il n’est pas comme les autres ; ni imbu du ‘principe de précaution’. Cherea est le patricien raisonnable qui s’oppose à Caligula. «  J’ai envie de vivre et d’être heureux. Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en poussant l’absurde dans toutes ses conséquences. (…) Caligula – Il faut donc que tu croies à quelque idée supérieure. Cherea – Je crois qu’il y a des actions qui sont plus belles que d’autres » III,6.

Caligula va-t-il accepter son destin d’empereur et l’aimer ? Non, il ne le peut pas, et c’est là qu’il devient un homme négatif, trop faible, en prise avec ses démons. L’un d’eux est « la logique », cet orgueil sans amour, cette raison pure attirée vers le délire. Lui voudrait « la lune » et que « l’impossible soit possible ». Voilà ce qui serait important. Or en politique, à en croire les spécialistes, « tout est important : les finances, la moralité publique, la politique extérieure, l’approvisionnement de l’armée et les lois agraires ! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le même pied : la grandeur de Rome et tes crises d’arthritismes » I,7. Poussons donc jusqu’au bout cette logique occidentale binaire, scientiste, positiviste : « Écoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. (…) et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions » I,9. La pique contre le capitalisme de la seule rentabilité est là ; mais aussi celle contre le marxisme et son explication totale du monde ; tout comme celle des volontaristes jacobins pour qui tout est politique et yaka imposer.

La prétention « scientifique » à dire la Vérité positive et à « résoudre les contradictions » est contenue dans les déclarations de l’empereur délirant. [Ce monde] « ma volonté est de le changer, je ferai à ce siècle le don de l’égalité » I,11. Tout juste ce que diront Marx et Engels dans ‘Le Manifeste’. Camus qui avait adhéré au PC algérien en 1935 le quittait en 1937 pour dogmatisme et indifférence tactique au colonialisme, époque où il commence Caligula.

Dès lors, l’empereur romain Caligula prend les traits de Staline (ou d’Hitler). Exiger l’impossible fait périr les hommes. Nul ne s’en rend compte, il faut « attendre que cette logique soit devenue démence » II,2. « Honnêteté, respectabilité, qu’en-dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur » II,5. Or nul ne peut être libre contre les autres. Le jeune Scipion (17 ans), le double positif de Caligula et porte-parole de Camus jeune, le dit au dictateur. Comme Camus, il a perdu son père, tué par l’Etat Léviathan ; mais il n’en veut pas au destin, il comprend le tyran puisque tout le monde le laisse faire. La liberté s’avance collective, ou bien elle dégénère en tyrannie personnelle – quelles que soient les « bonnes » intentions initiales. « Cherea – J’ai le goût et le besoin de la sécurité. La plupart des hommes sont comme moi » III,6. « Il [Caligula] force tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui fait penser » IV,4. Le contraire des vaches ruminantes au chaud dans leur étable comme le disait Nietzsche des bons bourgeois repus de son temps. Le contraire des résignés gris des pays de l’Est, diront les dissidents.

Qui va se révolter, « poser un acte » ? Les jacteurs, les intellos, les bons bourgeois ? Évidemment pas, ils sont eux aussi constamment dans la posture, le théâtre, l’art dramatique. Hélicon, esclave affranchi par Caligula, les critique vertement : « Vous, les vertueux (…) ceux qui n’ont jamais rien souffert ni risqué. J’ai les drapés nobles mais l’usure au cœur, le visage avare, la main fuyante. Vous, des juges ? Vous qui tenez boutique de vertu, qui rêvez de sécurité comme la jeune fille rêve d’amour (…) sans même savoir que vous avez menti toute votre vie… » IV,6.

Caligula périra, mais moins par la révolte positive et courageuse que par la lâcheté de l’immonde bêtise. Celle que Flaubert fustigeait dans ses écrits, la courte vue des vaniteux offensés. Caligula : « la bêtise (…) Elle est meurtrière lorsqu’elle se juge offensée. (…) Les autres, ceux que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense contre leur vanité » IV,13. Albert Camus était bien de son temps, à décliner ainsi l’absurde du métro-boulot-dodo (L’Etranger), les raisons de vivre sans Dieu biblique ni foi marxiste (Le mythe de Sisyphe), et les dérives délirantes du pouvoir absolu (Caligula). En effet : où est l’homme, dans tout ça ?

Albert Camus, Caligula suivi du Malentendu, 1945, Folio, 5.89€

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Albert Camus, La peste

Souvent les lecteurs d’aujourd’hui préfèrent ‘L’Étranger’ à ‘La peste’ et je m’en étonne, trouvant ce dernier mieux réussi que le premier. Est-ce parce ce que l’étranger tue « un Arabe » et que cet acte fascine à la fois les pro et les anti ? Ou que la peste fait peur, tout comme la grippe à chiens et nains et celle de Sale RaS ? La philosophie humaniste de Camus prend toute son ampleur dans ‘La peste’, évoluant de la révolte individuelle (qui se termine mal) à la révolte commune (fraternelle) des humanistes. Le personnage de Rambert, jeune, amoureux, journaliste, et tiraillé entre la femme de sa vie au loin et ses amis de hasard proches, est emblématique : il choisit l’ici et maintenant de la fraternité au grand amour – mais personnel, futur et lointain.

C’est que ‘La peste’ est une allégorie. Le fléau qui s’abat sur la ville « innocente » a tout d’une tyrannie. Chacun y réagit à sa façon.

  • Le chrétien y voit la punition des péchés et se résout au fatalisme. Le personnage du père Paneloux s’abandonne, il refusera tout médecin parce que contradictoire avec les desseins de Dieu.
  • Le partisan y voit le moyen d’accoucher de l’Histoire et de réorienter les vices vers la vertu, ou bien de faire avec sa bande ses petites affaires. Le personnage de Tarrou, hanté par les condamnations à mort de la société bourgeoise a rêvé de la société communiste… jusqu’à ce qu’il assiste à un peloton d’exécution en Hongrie, au nom de la société future ; il se replie alors sur la contrebande.
  • L’humaniste à la Camus ne se veut ni héros, ni saint ; il se contente de faire ce qu’il doit, c’est-à-dire « bien son métier », solidaire de ses semblables, consentant à être ce qu’il est – ni Dieu, ni maître, ni esclave. Le personnage du docteur Rieux est le narrateur, objectif et détaché, dévoué et efficace. Celui qui, malgré le tragique de la condition humaine, ne baisse jamais les bras.

« Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur », déclare le narrateur. Avec un coup de griffe aux médias, empressés de grands mots et de tout monter en épopée, il oppose les bons sentiments aux sentiments bons, « qui ne sont ni ostensiblement mauvais, ni exaltant à la vilaine façon d’un spectacle. »

Les incantations médiatiques à « la solidarité » (orchestrées pour le tsunami asiatique, le tremblement de terre en Haïti, la catastrophe nucléaire de Fukushima…) sont touchantes mais à côté. Démontrant « la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir. » Inutile d’appeler à changer le monde, il faut simplement tout essayer là où l’on est, avec ses moyens humains. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Car ce qui l’intéresse, c’est d’être un homme, ni un vertueux narcissique, ni un gourou paranoïaque, ni un dieu vivant – en bref aucune des figures de la gauche au temps de Camus… Seuls obtiennent ce qu’ils veulent ceux qui demandent « la seule chose qui dépende d’eux. »

L’épidémie révèle les dessous de la ville (les rats) mais aussi les dessous des âmes. Ceux qui sont de condition comme ceux qui n’en sont pas se retrouvent égaux face au malheur collectif. Grand, qui fait partie des petites gens, se révèle autant qu’Othon, juriste sec flanqué de « chiens savants » qui sont ses enfants. Son petit Philippe mourra, crucifié nu dans un lit par la peste, sans que cela sauve la ville. Le père biologique comme le père d’église s’y résignent, croyant que Dieu a un dessein caché ; ni Tarrou, ni le docteur Rieux ne s’y résignent, combattant jusqu’au bout ce scandale absolu de la souffrance d’enfant – même né « de classe » ! « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée », dit le narrateur, autrement dit Camus.

Allégorie de la société, la ville devient une prison dans laquelle d’autres prisons de quarantaine sont installées : les camps de prophylaxie. On ne peut que songer aux camps nazis ou aux camps soviétiques. La métaphore est claire : la peste est bien la peste brune que la Résistance a combattue. L’Administration glisse insensiblement de la rationalisation de bureau à la barbarie nazie : ne voilà-t-il pas que, pour d’excellentes raisons abstraites, sanitaires et sociales, on en vient aux convois de trams charriant des monceaux de cadavres nus qui seront enterrés pêle-mêle en fosses communes sous des couches de chaux vive puis, un peu plus tard, entassés en four crématoire ? Les camps staliniens de Kolyma, ou ceux de Pol Pot ou de Mao ne vaudront pas mieux. « Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. » L’« ingéniosité des bureaux » est une peste insidieuse présente au cœur de chaque société. « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. »

« Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. » Vie qui se termine mal comme chacun sait. Résister, c’est vivre, lutter avec ses seuls moyens contre les forces de mort. Menés par l’amour, « la tendresse humaine », la sympathie avec les êtres, la vie est tragique parce qu’un jour on meurt. Est-ce pour cela qu’il faut choisir le suicide de suite ? Suicide violent ou suicide lent des allégeances qui annihilent : celles au Parti, à la Vertu, à l’Histoire, à Dieu… Celles qui font renoncer tout simplement à être un homme.

Le message, à la parution du livre, est plus vaste que l’allégorie nazie que l’on a complaisamment vue. Camus reste donc, contre toutes les religions, les superstitions et les croyances (y compris politiques, y compris rationnelles-bureaucratiques), plus que jamais actuel.

Albert Camus, La peste, 1947, Gallimard Folio €5.89

Pléiade Oeuvres complètes tome II, 2006

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Albert Camus, L’Etranger et le Mythe de Sisyphe

Publiés volontairement à quelques mois d’intervalle, en pleine Occupation, le roman et l’essai se complètent et s’enrichissent l’un de l’autre. Le roman renouvelle la littérature française du temps par son objet et par son style ; l’essai propose une philosophie de notre temps, lassé de l’Idéalisme et des religions et avide d’agir concrètement dans le monde. Tous deux ont pour objet « l’absurde », qui est la question centrale du sens de la vie.

Meursault est un jeune adulte qui vient de perdre sa mère, vieille femme usée qui n’avait plus rien à lui dire depuis des années. Il travaille comme employé dans un bureau, déjeune chaque jour dans la même gargote chez Céleste, dort tard le dimanche et sort vaguement avec une fille parce qu’il ressent parfois le désir. Sa vie ne mène à rien ; il n’est qu’un rouage de la machine, sans aucune ambition. Il a pris ses petites habitudes et répugne à en changer, par paresse ou manque d’énergie. Il a des « copains » parce qu’ils sont là mais ne ressent rien de particulier envers eux. Il se laisse agir et le destin va engrener les circonstances pour en faire un meurtrier. Abasourdi et ne comprenant pas ce qui lui arrive, il ne va pas se défendre et se laisse aller à la guillotine. Étranger à la société, étranger à ses conventions comme à ses rites, Meursault s’évacue de la vie. Il dit ce qui est sans y mettre les formes et les autres, les institutions ne lui pardonnent pas ce réalisme qu’ils trouvent froid. Ils lui préfèrent l’idéal des apparences ou de la religion.

Au fond, s’il meurt, c’est pour la vérité du monde.

Or, dit l’essai, « il arrive que les décors s’écroulent. Lever, Tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Naît alors le mouvement de la conscience qui aboutit à l’éveil ou au renoncement.

Meursault, l’Etranger, renonce ; l’éveillé, c’est Don Juan, le comédien, le conquérant ou le créateur. Peut-être Meursault aurait-il pu trouver une bouée sur l’océan sans but de l’existence s’il avait accepté de « se marier » avec la fille, d’avoir des petits. Procréer c’est aussi créer, être comédien dans un rôle, voir conquérant. Mais son désir n’était pas assez fort. Il ne s’est pas révolté contre l’absurde de l’engrenage – ce que feront les étudiants de mai 68 contre le métro-boulot-dodo.

« L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. (…) Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. » Ne pas consentir à l’absurde de la vie, ce n’est pas se réfugier dans un idéal ou un ailleurs ; ni sombrer dans le nihilisme qui conduit au suicide. Mais donner son prix à la vie, « l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse ». A un lecteur, Camus précisera : « L’effort de la pensée absurde (et gratuite), c’est l’expulsion de tous les jugements de valeur au profit des jugements de fait. » (Lettre à Pierre Bonnel, 18 mars 1943)

La position de l’homme absurde est celle du tragique grec : « l’indifférence à l’avenir et la passion d’épuiser tout ce qui est donné. » Vivre le plus et non le mieux – puisqu’il n’existe aucun code transcendant auquel obéir. Ce qui signifie « être en face du monde le plus souvent possible », lucide, réaliste, pragmatique. Ne pas se voiler la face ni travestir les choses ou les sentiments. Être là, ici et maintenant, ni dans le futur ni dans l’ailleurs. Ce qui signifie beaucoup, comme par exemple qu’aucune fin ne peut justifier des moyens intolérables – et qui fera le grand écart de Camus et de Sartre. « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. » Ce qui veut dire agir – mais pas en suiveur d’un gourou ou d’un parti.

« Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin : la revendication du pauvre n’est qu’un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c’est là que je le rejoins. » Créer, c’est donner une forme à son destin. S’il n’y a pas de destinée supérieure, il y a bien un destin personnel. Ainsi en est-il de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. »

Albert Camus, L’Etranger, 1942, Folio €4.37

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942, Folio €6.93

Œuvres reprises dans Albert Camus, Pléiade tome 1, 1931-1944, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, 2006

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Nietzsche et la leçon du vivre

Après Montaigne qui, reprenant les penseurs antiques, énonçait que « philosopher c’est apprendre à mourir » ; après Platon qui, faisant parler Socrate, énumérait les diverses sortes d’amour ; Nietzsche nous fait découvrir ce qu’est la vie véritable. « Je vais vous énoncer trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1).

L’esprit « courageux » et plein de force réclame des fardeaux pesants : « il s’agenouille comme le chameau ». Et le fardeau le plus lourd ? « N’est-ce pas ceci : s’humilier pour faire mal à son orgueil ? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse ? » Tel est l’esprit-chameau « qui, sitôt chargé, se hâte vers le désert. » Il renonce et se soumet – à un Dieu, à une Morale, à un Parti, à un Dictateur.

Au fond du désert, l’esprit « veut conquérir la liberté et être le maître de son propre désert ». C’est alors qu’il devient lion. « Il cherche ici son dernier maître » et « veut être l’ennemi de ce maître ». Ce dernier maître est le dragon « tu dois » – et l’esprit-lion s’oppose à lui en disant « je veux ». Or, « toute valeur a déjà été créée, et toutes les valeurs sont en moi, » dit le « tu-dois ». Ne reste alors au lion que le nihilisme. L’esprit-lion se révolte mais reste esclave de son ennemi. Il est la petite voix qui dit « non », mais s’arrête à ce toujours « non », purement passif. Une existence en négatif de râleur à perpétuité, de jamais-content, de révolté épidermique. Mais le lion est la métamorphose nécessaire pour aller plus loin : il permet la libération. « Se rendre libre pour des créations nouvelles – c’est là ce que peut la puissance du lion. » Et c’est là aussi « la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. »

La métamorphose ultime de l’esprit est la liberté d’enfance.

  • Ni coupable du simple fait d’exister, traînant son fardeau inutile jusqu’au désert de tout esprit, abdication complète de l’être en « Dieu », « Valeurs » ou doxa.
  • Ni révolté permanent, s’opposant à tout parce que ça existe, nihiliste fondamental, n’existant que pour dire « non », sans cesse récriminant, plein de ressentiment et de pensées négatives.
  • Mais créateur, neuf, osant penser par lui-même – créer.

A ce moment du texte surgit l’une des plus belles citations de Nietzsche, celle qui peut-être le condense tout entier : « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. Oui pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré. C’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde. »

D’où vient que l’esprit humain se doive de redevenir « enfant » ? Plus que Montaigne, Nietzsche a été marqué par les penseurs grecs. Or le dieu grec le plus original, et l’un des plus puissants, est Eros. L’Amour est figuré sous les traits d’un enfant de 8 ans, primesautier et capricieux, tout entier dans le présent et mené par ses désirs. Il incarne la liberté la plus grande, l’énergie vitale à l’état brut, ce que Freud appellera plus tard la libido. Nietzsche appelle cette vitalité et la corrige en « volonté de puissance ». Elle n’a pas grand chose d’une « volonté » dans le français courant, mais elle est une puissance qui « est » parce qu’elle irrigue tout être vivant. L’accueillir, la maîtriser, la faire servir, telles sont les trois nécessités de l’humanisme grec, dans le prolongement duquel Nietzsche se situe – et c’est là où intervient « la volonté ».

Car cette puissance a deux faces, tout comme la libido freudienne : l’une orientée vers la vie, l’autre vers le néant (le désir de mort). « Vouloir » la vie est un acte de l’esprit, encore que la vitalité de l’être y participe tout entier : le vouloir est plus vif lorsqu’on est jeune, ardent et en bonne santé que vieux, fatigué et usé – mais l’être humain réserve souvent des surprises… Or, diviniser fait cesser la réflexion, le travail et la lutte – la réalité de la vie, en somme. L’idéal est une forme du rêve, une fumée d’opium, un renoncement au réel par lassitude – une faiblesse du vivre. La « volonté de puissance » est donc ce débordement d’énergie orienté vers la joie de vivre, d’aimer et d’apprendre. Elle a cette spontanéité d’enfant ou de course de jeune chat. Elle apparaît comme un plaisir pur, l’accord complet de l’être avec lui-même et avec le monde. Tout le contraire d’une quelconque aliénation. Tout ce que recherche l’humanisme.

C’est là qu’Heidegger s’est fourvoyé : la « puissance » n’est pas chez Nietzsche la force brute, ni la seule énergie vitale instinctive. Elle est la puissance « volontaire », celle qui intègre le tout de l’homme dans ses trois dimensions comme dans ses trois cerveaux : les instincts, les passions et l’intelligence. Nietzsche parle « d’esprit » et l’esprit domine et maîtrise – même s’il ne peut rien sans désirs (instinctifs) ni amours (passionnés). Nietzsche n’évacue pas l’Etre mais son absolu figé. pour lui, l’Etre à majuscule est illusion, seuls existent les êtres éphémères. Le négatif comme moteur des êtres (chameau qui subit ou lion en permanence révolté) est liquidé par le philosophe au marteau. Il redécouvre des Grecs le moteur « politique » des êtres humains, les rapports de pouvoir et d’attraction. Ces rapports sont désirs et forces, mais aussi rationalité et négociations. L’être humain est non fini, qui crée historiquement son propre destin.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Folio 1985, 504 pages, €8.93

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Nietzsche et la religion selon Camus

Dans L’Homme révolté, Camus analyse Nietzsche sous l’angle du nihilisme. Bien avant d’être prophète, le philosophe au marteau est clinicien. Comme pour Marx et pour Freud, la méthode critique reste la grandeur de l’œuvre. Toute prophétie se fige vite en dogme et dégénère en religion, alors que la méthode garde tout son pouvoir de lucidité sur le présent. A propos de Nietzsche, dit Camus, « le caractère provisoire, méthodique, stratégique en un mot, de sa pensée ne peut être mis en doute ».

Nietzsche a détruit toutes les idoles, il en a fait sa méthode. La lucidité d’Apollon brûle d’un trait de feu tout ce qui camoufle la mort de « Dieu », ce terme pris comme Absolu signifiant. Ce monde-ci n’a ni sens ni fin. Il poursuit sa marche aveugle, poussé par cet élan de se perpétuer et de se reproduire qui, des étoiles aux êtres vivants, est une « volonté » de puissance. Le terme français de volonté est probablement trop directif pour traduire le Wille zur  allemand : il n’y a pas d’intention dans ce vouloir, mais un élan impersonnel, la marque même du vital. D’où vient la vie ? Pourquoi cet élan ? Là est peut-être le divin, mais celui d’Héraclite, le « jeu » du monde, indifférent à la destinée de chaque être. Dieu est inutile, puisqu’il ne « veut » rien, puisqu’il n’a pas de fin dernière.

Sans unité ni finalité, le monde tel qu’il est ne peut être jugé. Sa valeur réside en lui-même, en la vie qui pousse. Tout jugement sur ce monde est donc jugement contre la vie. On compare ce qui est ici et maintenant à ce qui devrait être ou pourrait être, ailleurs ou dans l’avenir. Cela peut être le Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral ou la marche inexorable de l’Histoire, l’Etat réalisant l’Être… Tout ce fatras métaphysique, irréel, qui situe le vrai ailleurs que dans ce monde-ci, Nietzsche l’appelle « Dieu ». Il se révolte radicalement contre. La morale même, comme commandement socratique ou chrétien, institue un homme-reflet qui asservit l’homme réel. C’est vrai de toute religion, superstition ou utopie politique.

Voir ce qui se fait, vivre ce qui s’offre, est au contraire la sagesse. C’est le mouvement même de la science, la curiosité de l’exploration et l’élan de la démocratie. S’évader dans l’idéalisme, s’asservir à une Morale, une Doctrine, aux Puissants, est le contraire de la liberté : un esclavage aveugle ou – pire – consenti. Il est ainsi des hommes qui ont peur de la liberté et préfèrent se débarrasser de toute responsabilité par l’obéissance sans conscience. « C’est pas moi, c’est la volonté de Dieu, les conventions morales, la ligne du parti, les ordres des chefs ! »

Nietzsche n’a pas « tué » Dieu, ni même son idée, il l’a trouvé mort dans son époque. Dès lors, comment édifier une philosophie du « bien » vivre sans référence au-delà de la vie ? En éradiquant d’abord tous les oripeaux de l’idée, car comment bâtir sur des fondations branlantes ? « S’il attaque le christianisme, en particulier, c’est en tant que morale, écrit Camus. Il laisse toujours intacts la personne de Jésus d’une part et, d’autre part, les aspects cyniques de l’Eglise. On sait qu’il admirait en connaisseur les Jésuites. ‘Au fond, écrit-il, seul le Dieu moral est réfuté.’ »

Jésus n’est pas un révolté mais un acceptant. Il prend le monde tel qu’il est, refusant d’ajouter à son malheur. Pour cela, il consent à souffrir du mal qu’il contient. « Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà selon Nietzsche le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres. » L’idée du jugement est étrangère au Christ, qui est donc contre la morale fouettarde des châtiments et récompenses qu’a créé son Église. « De la bonne Nouvelle au Jugement dernier, l’humanité n’a pas d’autre tâche que de se conformer aux fins expressément morales d’un récit écrit à l’avance. » Imposant un sens imaginaire à la vie, le christianisme d’Eglise empêche de découvrir son vrai sens (qui est de ne pas en avoir). D’où les résistances successives envers Copernic, Galilée, Darwin, la république, le divorce, la pilule, le célibat des prêtres…

« Le même raisonnement dresse Nietzsche devant le socialisme et toutes les formes de l’humanitarisme. (Ils maintiennent) une croyance à la finalité de l’histoire qui trahit la vie et la nature, qui substitue des fins idéales aux fins réelles, et contribue à énerver les volontés et les imaginations. » Camus appelle ‘socialisme’ celui de Marx et des autoritaires, pas celui de la Commune qui crée en marchant, ni celui des syndicalistes proudhoniens qui n’a rien de messianique. L’esprit libre détruira ces fausses valeurs en dénonçant les illusions sur lesquelles elles reposent. Le bouddhisme parle du voile de Maya qui masque le réel.

Mais l’intelligence lucide, une fois décapé le socle du réel, ne peut justifier à elle seule la vie et son élan. L’absence de loi n’est pas la liberté car le chaos est une servitude : « si rien n’est vrai, rien n’est permis », traduit Camus. A l’homme donc, adulte, lucide et responsable, d’instaurer ses propres limites, de créer ses propres valeurs. Le monde est tragique, son mouvement est innocent, il faut aimer le devenir. « La liberté coïncide avec l’héroïsme », l’élan de la vie qui déborde crée une œuvre et les enfants. Il n’y a ni bien ni mal, mais l’innocence du devenir que chacun doit chevaucher à son rythme.

« Le monde est divin parce que le monde est gratuit. C’est pourquoi l’art seul, par son égale gratuité, est capable de l’appréhender. » La religion de Nietzsche est en l’homme même : en l’élan qui le pousse à vivre, en ses passions qui le canalisent, en son intelligence lucide et organisatrice. La noblesse que l’on conquiert vaut bien mieux que celle qui nous est concédée par héritage ou grâce divine. Le créateur est artiste. Ici et maintenant.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Folio, 240 pages, 7.41€

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