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Huysmans, En rade

Dans la suite de ses titres courts, comme des interjections, l’auteur s’attaque cette fois aux paysans. Jacques et Louise fuient la ruine et les créanciers de Paris et se réfugient, le temps que soient réglées leurs affaires, chez l’oncle de l’épouse, dans la Brie. Il occupe avec sa femme un pavillon dans le parc du château de Lourps, en ruines, que le propriétaire, parisien, n’entretient pas. Mais il y a de la place et, si les pièces sont moisies et ruinées, elles offrent un toit au couple.

C’est l’occasion de belles pages sur le paysage de la campagne, écrites d’un style florissant et fluide. C’est l’occasion aussi de faire vivre les gens du coin au naturel, dans la veine naturaliste, en reproduisant leur langage. Le facteur ivrogne et glouton, la tante aux bras de camionneur, le curé qui expédie les messes, l’épicière obèse et enceinte (immonde vision !) qui exige quarante sous pour que sa péronnelle de fillette passe prendre la liste des commissions commandées. Mais Huysmans est un rêveur spéculatif qui préfigure le surréalisme. Il entremêle ses chapitres de réel avec trois chapitres de rêves, faisant (mal) alterner le jour et la nuit, le conscient et l’inconscient. C’est bancal mais intéressant. Dans le chapitre sur l’exploration lunaire, le lecteur se croit chez Jules Verne !

Il reste que la vie paysanne n’est guère réjouissante. Ce ne sont que récriminations sur le labeur physique harassant des champs, les problèmes sexuels des vaches et des jeunes, l’avarice pour l’argent et la bouffe, la cruauté envers les chats et les chat-huant. Ce n’est que crasse, superstition et ruse madrée – sans parler des aoûtats aux chaleurs et de la boue partout à la saison des pluies. L’église est lépreuse et les oiseaux de nuit fientent sur le Christ nu qui branle, laissant puer leurs proies mortes derrière l’autel. Les jeunes au bourg vont à tour de rôle, entre deux verres de vin, dans la même chambre de l’auberge pour les baisers et pelotages, puis par couple dans les bosquets de la campagne pour la baise ; une fois le polichinelle apparent, le curé se charge de régulariser. Ce n’est que machisme primaire envers des femelles déjà laides à 10 ans. Que galopades d’enfance, braillements vantards de jeunesse et parler fort d’adulte. Il faut être né dedans, et resté inculte, pour y trouver le bonheur.

Huysmans le pessimiste remet à sa place Rousseau et ses idéalismes, dont George Sand était l’héritière contemporaine : les mœurs et la morale de la campagne sont pires qu’à Paris. L’insensibilité, le cynisme et la rapacité bourgeoise trouvent leur origine directement dans le tempérament paysan. Après tout, le bourg(eois) est le cultivateur monté au bourg et enrichi dans le maquignonnage et le trafic, pas plus.

Ce qui a fait scandale et a été censuré par la revue qui a publié le roman en chapitres sont, outre les allusions au sexe direct entre jeunes, les scènes de vêlage et de saillie du taureau. C’est cru, brut, nature. Et les bourgeois ont horreur de la nature, des éléments bruts et de tout ce qui n’est pas apprêté ou cuit (jusqu’aux babas devenus bobos puis écolo-végano-puritains d’aujourd’hui).

Ce qui a été reconnu comme précurseur est le recours à ce qui deviendra plus tard la psychanalyse, via les symptômes de la « névrose » (qui s’avère le stade ultime de la syphilis) et surtout les rêves. Ils sont interprétés selon Wundt, Sully et Radestock, nés respectivement en 1832, 1842 et 1857. L’exploration imaginaire de la lune évoque, selon Gaston Bachelard, un dégoût mortifère de la matière organique et une préférence pour le minéral, figeant la vie dans l’immobilisme et la mort. L’adoption de la robe de moine de l’auteur sur la fin de sa vie ne sera qu’un enterrement dans le siècle avant la mort définitive. Jusqu’au château lui-même comme figure de l’inconscient humain, de belle apparence mais délabré de l’intérieur, aux volets déglingués mais aux souterrains massifs et labyrinthiques qui conduisent on ne sait où. Huysmans évoque « un fil souterrain fonctionnant dans l’obscurité de l’âme » p.810 Pléiade.

Cette immersion maternelle dans la terre qui ne ment pas, cette régression à l’enfance à la campagne, cette expérience du château ruiné mais solide font pendant aux rêves de luxure avec Esther violée par Assuérus, l’arpentage de la lune avec sa femme, la rencontre de la Grande Vérole hideuse. Ils rendent le retour à Paris à la fois nécessaire et médical. L’air est plus sain mais l’on étouffe en province : d’ennui, de mesquinerie, de décombres. Surtout ne pas rester en rade dans le bled, isolé et ignoré de tous, sans aucune perspective que de voir la pluie tomber ou le soleil griller. Vivement les livres, le théâtre et la « contre-nature » de l’existence urbaine !

Joris-Karl Huysmans, En rade, 1887, Gallimard Folio 1984, 256 pages, €8.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Huysmans, Un dilemme

Dans ce petit roman ou grosse nouvelle balzacienne, avec une ironie à la Flaubert, Huysmans vilipende le bourgeois – de province. Il illustre son « inaltérable saleté », selon une lettre à Zola.

Un notaire de la Marne, Maître Le Ponsart, a bien réussi en affaires et se pique de mode parisienne. Son petit-fils Jules vient de mourir de fièvre typhoïde à la capitale ; il n’était pas marié mais une « bonne » faisait son ménage et l’a soigné jusqu’à la fin. Pauvre jeune homme faible, il n’a laissé aucun legs ni testament, rien que de bonnes paroles à la fille – qui se retrouve quand même enceinte. Tout l’art du notaire sera d’éviter que la fille-mère puisse invoquer un quelconque droit, suivant le Code civil qui ne reconnait pas à l’époque la recherche de paternité.

L’héritage – car tel est l’objet des convoitises – reste aux ascendants des deux côtés en l’absence de descendant reconnu. Me Le Ponsart, confit en bonne chère, bonne conscience et importance, va donc débarquer à Paris pour liquider le bail et faire emporter les meubles, donnant ses huit jours à la « bonne » pour 33.75 francs comptés juste.

Ce qui révolte la grosse commère du quartier Mme Champagne, papetière experte en cancans et entremises. Mais ni sa grande gueule ni ses appels aux sentiments ne feront quoi que ce soit. La loi est la loi et l’héritage ira où il doit, sans même un dédommagement pour enfant. D’ailleurs, engendré juste au début de sa maladie, qui prouve qu’il soit du décédé ? Le dilemme qui donne son titre au roman est le suivant : « ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous êtes sa maitresse, auquel cas vous n’avez droit à rien du tout ».

Où l’auteur prouve que l’homme rationnel du libéralisme théorique n’est pas l’homme complet de l’humanisme qui l’a engendré.

Le bourgeois n’est pas humain mais machine à calculer. Un message brut mais pas si faux en cette fin XIXe où les « classes dangereuses » avaient montré leurs capacités de nuisance. Encore que l’expérience du notaire avec la pute parisienne qui lui a fait cracher ses louis pour peu de plaisir le soir précédent montre que la raison est bien mal partagée et pas toujours constante. L’homo economicus ne résiste pas longtemps aux instincts de paillardise. La province se méfie de Paris – la Haute-Marne de Mme Champagne (trait d’humour) ; le bourgeois de la populacière ; l’homme de la femme.

Le droit n’est peut-être pas l’acmé de la civilisation (il reflète la société en son temps), mais la méthode démocratique pour avancer. Ce sera tout le progrès des décennies qui suivront. « On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes ; tout pour eux, rien pour nous », s’écrie la Champagne. Les femmes n’auront le droit de vote en France qu’en 1945… mais Huysmans n’aurait probablement pas voté pour.

Joris-Karl Huysmans, Un dilemme, 1884, in Nouvelles : Sac au dos ; A vau-l’eau, Un dilemme, La Retraite de Monsieur Bougran, GF Flammarion 2007, 272 pages, €6.40 e-book Kindle €0.99

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Erotisme dessiné de François Bourgeon

Lorsque l’auteur de bande dessinée François Bourgeon dessinait Les passagers du vent en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mais-68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Le topless fleurissait les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nu. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les mamelons des deux sexes et les sangles sciaient les épaules et les cuisses. Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût mis la capote à l’index. Avec ce que les ignares appellent « la crise » (qui est la mutation de toute une génération), c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catho-bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était cinématographique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Ce n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est ni acceptable, ni « moral ». Mais il ne faut pas mettre la morale là où elle n’est pas. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur par ignorance et superstition d’église.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur pâleur et de leurs lourds atours.

Oui, en quarante ans – une génération – le progrès s’est in,versé : nous avons régressé dans le naturel et le plaisir, dans l’épanouissement humain. Austérité, moralisme et macération à prétexte écolo tuent l’amour… tout simplement.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, éditions Delcourt 2019, 240 pages, €39 les 5 tomes

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Nietzsche et la morale

La morale est une interprétation d’un système de valeurs. Elle est le produit d’une société, des affects et du corps de chacun. Nietzsche en fait la résultante des instincts physiques « des symptômes de réussite ou d’échec physiologique ». Pour lui, il n’existe aucun fait qui soit moral ou immoral, mais simplement l’interprétation qu’on lui donne. Vérité en-deçà, erreur au-delà, disait déjà Pascal en parlant les Pyrénées.

Les morales varient avec les peuples et les cultures; elles varient avec le temps; elles restent humaines malgré la fixation que l’on voudrait sur l’éternel. « La » morale n’existe pas (illusion religieuse du seul Dieu Vrai… qui varie suivant les civilisations) mais la pluralité des morales dans le monde. Lorsque l’on parle en Occident de « morale », il est évident que l’on ne parle que de « notre » morale historique, ascétique dualiste, formalisée par Platon et prolongée par la doctrine d’Eglise du christianisme.

D’où, dans Par-delà le bien et le mal et dans La généalogie de la morale, la typologie « naturelle » que tente Nietzsche des morales. Il distingue – en restant dualiste… – la morale des maîtres et la morale des esclaves. Chacune a une généalogie et des conséquences pratiques, notamment quel type humain est ainsi transformé par les valeurs morales historiques.

La morale ascétique est une déficience de la volonté de puissance aboutissant au nihilisme et à la condamnation de la réalité au motif que tout vaut tout. Issue du platonisme puis des stoïciens, elle s’incarne dans le christianisme, revivifiée dans les sectes protestantes puritaines, avant d’investir le jacobinisme de Saint-Just et Robespierre, puis le socialisme et le communisme jusqu’à Pol Pot. Se développe alors « la moraline » (das Moralin), sorte de médicament social de bien-pensance, par exemple celui du christianisme bourgeois et hypocrite qui sévissait fort à l’époque de Nietzsche. L’apparence de la moralité compte plus que la moralité même. Les romans de Huysmans, la correspondance de Flaubert, décrivent fort bien ce vernis convenable en société qui masque les turpitudes intérieures et privées.

Mais l’hypocrite est un type éternel de toute morale : Molière l’a excellemment décrit sous les traits de Tartuffe. A noter que Donald Trump est le contraire même de Tartuffe : il dit tout cru et tout haut ce qu’il veut et arrache le mouchoir du sein qu’il veut voir ; il met tout en œuvre pour forcer la réalisation de sa volonté. Ce pourquoi il plaît au « peuple » qui a moins besoin de faire de l’hypocrisie une seconde nature pour vivre en société. En effet, qui veut arriver a besoin de « paraître », d’être autre qu’il n’est pour se montrer conforme, obéissant, cooptable par les élites jalouses de leur statut. Sauf que Trump n’a aucune morale, ce qui n’est pas ce que prône Nietzsche. L’enfant gâté est plutôt du côté du laisser-aller que de la discipline nécessaire à une nature forte.

Plus près de nous, Français, la triste moraline socialiste dérape depuis des décennies en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Ils font de la démagogie sans le savoir avec leurs grands mots (tout est « grand » pour la morale) : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif, écologie « sociale et solidaire ». On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs, lorsque l’émancipation promise toujours pour demain n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…). La moraline de gauche est l’impérialisme médiatique de l’indignation, une impuissance masquée sous les grands mots, le masque idéologique de la réalité des privilèges jacobins, des zacquis menacés.

Haïr la chair, lutter contre les passions et valoriser l’altruisme et la pitié forme selon Nietzsche une morale hostile à la vie, à la santé et à l’épanouissement humain. Comme un ressentiment envers la nature humaine, comme pour se venger de la vie. Les écolos forment aujourd’hui la pointe avancée de cette austérité du repli sur soi, réprimant tous les désirs (sauf ceux des peuples non-occidentaux) pour s’humilier du « péché » d’avoir « exploité » la nature. Souffrir donne bonne conscience : voyez comme je suis vertueux parce que je suis malheureux !

Ernest Renan dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, parus en 1883 : « Damne-toi, pourvu que tu m’amuses ! – voilà bien souvent le sentiment qu’il y a au fond des invitations, en apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé par dix personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me demandent de continuer » VI.4 Car le « mal » (qui est la transgression de la morale ambiante), fascine le bien-pensant qui n’ose pas oser. Cette remarque d’il y a deux  siècles s’applique littéralement au cas Gabriel Matzneff, bouffon du sexe pour les intello-transgressistes post-68 qui ne tentaient pas faire le quart de ce qui était raconté (et amplifié) dans le « journal » maudit. Jusqu’à ce que la nymphomane de 13 ans qui a bien joui se repente en ses blettes années et se pose en « victime », en Moi aussi de la mode du viol, en féministe dénonçant le pouvoir mâle, surfant sur la vague pédo-crimes pour se faire mousser dans un opus a-littéraire où il y a surtout du con et des fesses. Renan rirait bien de cette prétention à se refaire une vertu sur ses dépravations de jeunesse.

Plus sérieusement, il faut se remettre dans le contexte d’époque : 2020 n’est pas 1985, l’époque a changé et la société aussi. Faire jouir les mineurs n’est plus d’actualité : ils font bien cela tout seul et c’est tant mieux pour se construire, les adultes ayant des préoccupations trop égoïstes pour ne pas les blesser. A l’époque des faits, y a-t-il eu « viol » sur mineure de 15 ans ? Est qualifié de viol toute pénétration par violence, contrainte, menace ou surprise : une fille pubère de 13 ans en 1985 (17 ans après mai 68, 1 ans après Canal+ surnommé Anal+ et quelques années avant l’émission de Fun radio Lovin’fun où le Doc et Difool disséquaient la sexualité exubérante ado) a-t-elle pu être « surprise » comme « ne connaissant pas la sexualité adulte » ? Un père absent et une mère démissionnaire ne constitue-t-il pas une « incitation à commettre de la part d’un tiers » – ici des parents irresponsables ? Ce sont toutes ces questions que la justice, qui s’est autosaisie, doit trancher dans le cas Springora contre Matzneff. Outre que « sans violence, contrainte, menace ou surprise, l’atteinte sexuelle entre un(e) majeur(e) et un(e) mineur(e) de 15 ans n’est pas considérée comme une « agression » sexuelle mais comme une « atteinte » sexuelle sur mineur(e), qu’il y ait ou non pénétration. Le viol n’est prescrit qu’aux 48 ans de la victime – tiens, justement en mars 2020… – tandis que l’atteinte est prescrite aux 38 ans. On comprend toujours mieux lorsque l’on fait la généalogie de la morale affichée : dans le cas Springora, l’intérêt bien compris (en indemnisation et surtout notoriété) relativise la grandiloquence victimaire…

Retourner ce jeu social est de bonne guerre : avouez et vous serez pardonné, repentez-vous et vous aurez toute bonne conscience pour vous poser à votre tour en juge. Ainsi font les curés catholiques avec la confession, ce pouvoir inquisiteur d’Eglise qui permet la maîtrise des âmes. Ainsi font les psys freudiens qui croient que le dire guérit, ce qui leur permet de fouiller impitoyablement tous les souvenirs enfouis, tous les non-dits dissimulés, y compris les reconstructions fabriquées. Ainsi font les communistes avec leur ‘bio’ fouillée où tout ce qui est bourgeois en vous est impitoyablement mis en lumière, ce qui vous ‘tient’ politiquement. Ainsi font les criminels qui « s’excusent » et « demandent pardon » pour voir leur peine réduite (pleurs et lamentations au procès bienvenus). Ainsi font les politiciens, surtout américains, qui avouent et assument, « faute avouée étant à-demi pardonnée » dans le catéchisme puritain.

« La moralité s’oppose à la naissance de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit », dit encore Nietzsche dans Aurore §19. Voulant s’imposer comme éternelle et universelle, elle nie la diversité des peuples, leur histoire et leur liberté d’esprit. Elle veut créer une « imitation de Jésus-Christ », un « homo œconomicus » libéral ou un « homme nouveau » communiste, un égalitaire pas macho ni phobe des démocraties contemporaines – en bref discipliner, surveiller et punir. Ce pourquoi la philosophie doit se faire critique de cette domination, de cet universalisme impérial qui n’est que sectaire. Les Chinois et les Indiens ne disent pas autre chose; quant aux Russes, ils privilégient une interprétation chrétienne différente du puritanisme yankee. « L’immoraliste » de Nietzsche est celui qui combat cette morale absolue, pas celui qui est sans morale (il serait amoral, non immoral).

Car la morale reste digne d’être questionnée, pensée en-dehors du christianisme ou du laïcisme platonicien dominant. Les vertus que Nietzsche attribue au philosophe sont en effet des valeurs « morales » : indépendance d’esprit, courage, patience, méfiance critique, modestie… Il les appelle « la probité ». Ce serait l’héritage et le prolongement de l’exigence chrétienne de vérité et d’honnêteté que de reconnaître les origines autres que sociale de la morale en vigueur (par exemple des origines soi-disant divines, ou des origines « naturelles »), donc d’exercer la critique pour mettre en lumière son aspect ascétique suicidaire (dont la repentance pour tout est un trait contemporain). Ernest Renan montre à l’envi cet habitus catholique de « suicide orthodoxe » dans ses Souvenirs cités plus haut.

Pour Nietzsche, une morale demeure utile : elle est un instrument d’éducation qui permet d’élever le niveau humain en le civilisant. Il s’agit pour lui d’encourager le vouloir créateur issu de l’instinct de vie, d’épanouir les potentialités créatrices de chacun dans tous les domaines, de modifier ainsi les coutumes, les mœurs et les institutions. Quelque chose de l’utopie de Marx sans les torsions des exégètes hégéliens ou activistes.

L’obéissance aux mœurs est la morale définie dans une culture, soit une forme d’élevage (au triple sens d’élever l’animal, d’éduquer les passions individuelles et de rendre l’être humain meilleur – selon les trois étages que sont instincts, affects et esprit). Tendre vers le sur-humain doit être la visée de cette morale pour Nietzsche ; elle implique de lutter contre le laisser-aller (Par-delà le bien et le mal) en entraînant les individus à affronter ce qui est douloureux ou terrible au lieu de le nier au profit d’illusions. Tout vient de la vie, de son élan, de sa force. Une morale en société ne peut que refléter ces valeurs de vie si la société veut perdurer dans l’histoire. En ce sens, Nietzsche n’est pas un « libertaire » au sens de 1968 ; il n’est ni pour la sexualisation tout azimut, ni pour les passions débridées, ni pour la chienlit morale et politique. Il est pour s’« élever », pas pour se ventrouiller.

Céline Denat et Patrick Wotling, Dictionnaire Nietzsche, Ellipses 2013, 307 pages, €18.30

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Huysmans, A rebours

L’auteur rompt avec le naturalisme de ses précédents romans : plus de putes populacières, de mariages arrangés dans le médiocre ni de vieux garçons amollis dans le célibat. Il aborde le symbolisme avec un nouveau personnage : l’aristocrate décadent au raffinement épuisé, l’esthète réfractaire.

Des Esseintes, avec son nom précieux de fleur rare, a consumé sa jeunesse en frasques sensuelles de toutes sortes : avec les filles, le jeu, la gastronomie, le théâtre. Il est désormais repu, fatigué, détraqué. Il est atteint de la maladie de sa génération, le nervosisme, l’exacerbation des nerfs que l’auteur qualifie, selon les médicastres du temps, de « névrose ». Freud lui donnera un autre sens mais l’essentiel s’y trouve : l’inconscient agit sur le corps et le Pessimisme fin de siècle, théorisé par Schopenhauer à ce moment, n’aboutit qu’à la dépression mentale, à l’acédie affective et au délabrement physique. Un Schopenhauer étrangement proche de L’imitation de Jésus-Christ traduite par Lamennais en 1844, « la résignation avec la panacée future en moins », écrira Huysmans à Zola. Car la vie est désespérante pour qui n’a pas l’énergie suffisante. Des enfants ? Surtout pas ! « C’était de la gourme, des coliques et des fièvres, des rougeoles et des gifles dès le premier âge ; des coups de bottes et des travaux abêtissants vers les treize ans ; des duperies de femmes, des maladies et des cocuages dès l’âge d’homme ; c’était aussi, vers le déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou dans un hospice » p.670. De quoi se flinguer – ou se convertir pour se consoler dans l’imagination d’un autre monde possible.

Réalisant sa fortune en terres, notre aristocrate encore jeune est devenu misanthrope. « Il flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres » p.558 Pléiade. Il investit dans une maison isolée à Fontenay-aux-Roses qu’il fait aménager selon ses plans. Tout doit être artifice pour éloigner « les nerfs » de la réalité trop crue. L’énergie vitale éthérée et vacillante du personnage ne peut supporter le vrai, le charnel, le réel. Il lui faut l’illusion de l’art, les préparations de la science, la cuisine prédigérée du « sustenteur » (ancêtre de la cocotte-minute), les supports littéraires et graphiques idoines à l’imagination, pour daigner vivre. Même le voyage à Londres s’arrête rue de Rivoli : le dépaysement imaginaire suffit à combler l’envie d’ailleurs.

Le soleil est donc tenu au-dehors comme la pluie, la lumière filtrée par un aquarium où composer des symphonies de nuances à l’aide de colorants. Il est vrai que le temps des pluies ne fait pas envie au déprimé chronique : « Sous le ciel bas, dans l’air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident ; la dégoûtation de l’existence s’accentue et le spleen écrase ; les semailles d’ordures que chacun a dans l’âme éclosent ; des besoins de sales ribotes agitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçat vont naître » p.633. De même l’orgue aux parfums permet d’ajuster l’odeur de la pièce aux états d’âme, tout comme la cave à liqueur contente le palais par des assemblages rares et les fleurs rares les bizarreries de la nature. Il n’est jusqu’à la bibliothèque qui ne soit sélectionnée, choisie et ordonnée selon les penchants intellectuels.

Dans cette thébaïde, des Esseintes vit reclus et solitaire, servi par un couple de vieux domestiques qui l’ont connu enfant, chargé des courses, de la cuisine et du ménage. Huysmans aurait pris pour modèle Robert de Montesquiou, croqué ultérieurement par Proust, lui aussi féru de chambre fermée où tout réel est banni, mais Montesquiou est fantasmé par l’imaginaire et le produit des Esseintes ne lui ressemble pas, qui apparaît plutôt comme un Werther névrosé, un précurseur de Dorian Gray, a-t-on dit.

S’ensuivent des chapitres entiers d’inventaires, très documentés avec les mots choisis, mais un brin fastidieux. Tout y passe du décor précieux, frisant le ridicule : les meubles, les souvenirs d’enfance, les livres en latin, l’agencement des pièces, les gravures et tableaux, les pierres précieuses, la religion, les fleurs, les maitresses, les parfums, la littérature contemporaine, la musique… C’est lassant à la lecture, même si l’on y trouve quelques pépites. Ainsi l’auteur préfère-t-il, parmi les auteurs de son siècle, Baudelaire, Villon, d’Aubigné, Bossuet, Pascal, Lacordaire, Goncourt, Verlaine, Poe, Corbière, Mallarmé et évidemment Zola son mentor.

Côté sexe, c’est plus ambigu. Des Esseintes est « à rebours » de tout le monde, donc plutôt porté à l’inversion. Deux épisodes avec de jeunes garçons sont saupoudrés comme en passant. Le premier, « un galopin d’environ 16 ans, un enfant pâle et futé, tentant de même qu’une fille » p.592 Il lui demande du feu et des Esseintes lui paie une pute, voulant l’accoutumer au plaisir et au luxe pour, en le privant quelques semaines plus tard, en faire un assassin. Déjà sadique, mais parfois tenté, comme souvent les catholiques, par « les anges » : « la religion avait aussi remué l’illégitime idéal des voluptés » remarque-t-il p.624. Le second, « un tout jeune homme », « échappé du collège ». « Du hasard de cette rencontre, était née une défiante amitié qui se prolongea durant des mois », dit l’auteur, elliptique p.624. Car il n’aime pas le sexe et il se contente des gravures de Callot ou des excentricités de Sade pour suggérer davantage. Ou se décentre chez Pétrone, l’auteur du Satyricon, qu’il prise fort avec sa description des mœurs de son époque, « la menue existence du peuple, ses épisodes, des bestialités, ses ruts » p.561. Mais c’est encore dans la Bible qu’il connait de troubles joies sensuelles avec Salomé qui danse nue devant le Tétrarque, couverte de pierreries qui pendouillent et dont le frottement fait ériger ses seins. Gustave Moreau la peint en « déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite » p.581.

C’est un roman somptueux, baroque et décadent qui fait date, constituant la rupture de l’auteur avec le naturalisme de Zola et l’ouvrant à la conversion catholique, huit ans plus tard. Tous ses romans ultérieurs sortent d’A rebours ; tous les thèmes y seront approfondis et développés. Fantaisie documentée, des Esseintes campe un type d’énervé devenu trop sensible, une « hérédité datant du règne de Henri III » p.624. L’histoire d’un détraqué fin de siècle, pessimiste sans Dieu qui finira par retrouver les bras de Maman selon la dernière phrase du roman : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir » p.714.

Joris-Karl Huysmans, A rebours, 1884, Folio Gallimard 1977, 430 pages, €8.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Huysmans, A vau-l’eau

Jean Folantin est un minable. Jeune, pauvre, étriqué, chétif et boiteux, il n’a pas eu de chance – mais ne s’en donne pas non plus. Petit fonctionnaire dans un ministère, il gagne à peine de quoi se loger et se nourrir – mais ne veut faire ni son ménage, ni sa cuisine. Il ne « sait pas » mais surtout répugne à apprendre, à changer, à se prendre en mains. Comme il n’est pas beau, pas de femme ; comme il n’a pas d’argent, que des putes de bas étage ; comme il n’aspire pas à s’élever au-dessus de sa condition, par lâcheté intime, il végète et déprime. La faute à qui ? A la société ? A pas de chance ? Sa faute à lui, en grande partie.

Car tout le roman est sur ce ton geignard, désespéré, résigné jusqu’au comique. Folantin est un mélange de fol et d’enfantin. Un être qui serait méprisable si l’on devait mépriser ; il ferait plutôt pitié. Il se promène dans l’existence comme dans Paris, en observateur, jamais en acteur. Lit-il ? Des romans sans prétention dont peu lui plaisent, une cinquantaine en tout ; il répugne à l’histoire, est fermé à la science et au bricolage ; il avait des « amis » que leurs mariages ont éloigné (à cause de leurs femmes), des relations superficielles au fond car il est incapable d’en ressentir de vraies. « L’ami marié est toujours un peu embarrassé, car c’est lui qui a rompu les relations, puis il s’imagine aussi qu’on raille la vie qu’il mène et enfin, il est, de bonne foi, persuadé qu’il occupe dans le monde un rang plus honorable que celui d’un célibataire » p.497 Pléiade. Cette façon de voir n’a pas changé malgré la soi-disant « libération des carcans bourgeois » de mai 68. Folantin a bien un collègue qui tente de l’entraîner dans des pensions où dîner, mais il leur trouve trop de bruit, de fumée et de viandes coriaces ; dans des théâtres bouffons, mais il leur trouve trop d’outrance et de mauvais jeu. Rien ne lui va car il pète au-dessus de son cul, comme dirait son concierge. Au lieu de se contenter de ce qu’il a, de sa petite vie pépère – ou de se prendre en main pour l’améliorer – il récrimine et déprime.

De quoi en rire. Car ces réalités triviales de la chambre et du mastroquet sont outrées de réalisme, une dérive comme sur la mer lorsqu’Ulysse est poussé sans cesse par des vents contraires et échoue sur des rivages peu amènes. Solitude et tristesse le font tourner en rond, vraie bourrique sur laquelle pèse tout le poids de l’existence sans famille ni amis. Les forces le dépassent, l’individu qui s’émancipe avec la république se trouve isolé, soumis à l’économie impitoyable et aux modes de vie qui se standardisent : les avenues « américanisées » p.510 du baron Haussmann, le prêt à manger du traiteur, les bibelots à la chaîne. C’est le règne du faux-semblant, plats de rogatons, vin coupés, faux-cols : la société bourgeoise se nourrit d’apparences. Son individu moderne n’est « personne » comme Ulysse se déclare à Polyphème, monade urbaine, gibier de commerçants avides, pion d’administration – n’importe qui – in-signifiant. « Mécaniquement, sous le ciel pluvieux, il se rendait à son bureau, le quittait, mangeait et se couchait à 9 heures pour recommencer, le jour suivant, une vie pareille ; peu à peu il glissait à un alourdissement absolu d’esprit » p.502. Commençait alors le métro-boulot-dodo bien connu de la société en miettes, que toute « grève » ou toute intempérie affole dans ses routines somnifères – sauf qu’aujourd’hui les médiocres ont en plus le Smartphone, Internet et la télé pour capter leur temps de petit cerveau en rab.

Comme Huysmans, Folantin vit en célibataire dans le quartier Saint-Germain Saint-Sulpice, est petit employé de ministère, mange en gargote, donne son ménage à faire au concierge, se paye du sexe tarifé pas cher. Mais contrairement à lui, il n’écrit pas, ne lit pas, ne s’épanouit pas dans l’art, ne s’élève pas dans la carrière. Au fond, « seul le pire arrive » selon les derniers mots du roman. Une nausée contée avec la noire ironie de l’énergie vitale que l’auteur oppose à son personnage, celui qui aurait pu être lui-même dans un moment de lassitude.

Joris-Karl Huysmans, A vau-l’eau, 1882, dans Nouvelles : Sac au dos ; A vau-l’eau, Un dilemme, La Retraite de Monsieur Bougran, GF Flammarion 2007, 272 pages, €6.40

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Huysmans, Les sœurs Vatard

L’auteur reprend le thème des « filles » de son premier roman, à la manière naturaliste de Zola mais dans une langue incomparablement plus riche. S’il reste un observateur fin des mœurs ouvrières parisiennes de son temps, répétant leur argot fleuri, ce n’est pas sans une certaine condescendance sociale comme en témoigne la figure du peintre Cyprien « élève de Cabanel et de Gérôme » (peintres académiques), une sorte de double de lui-même qui a Céline, l’une des deux sœurs, pour amante.

Charles Marie Georges, dit Joris-Karl, Huysmans hérite de l’atelier de brochage d’imprimerie paternel rue de Sèvres à Paris, à la mort de sa mère en 1876. Il peut donc observer in situ la vie des ouvrières, qui sont une quarantaine chez lui à coudre ou coller des cahiers sous couverture légère.

Il raconte la vie à ras de rue et d’atelier de Céline et Désirée, deux sœurs du ménage Vatard dont la mère, hydropique, ne peut rien faire. Céline est délurée et Désirée sage ; la première sort avec tout ce qui porte bite et aime les grands gars gouailleurs et débringués tels Anatole, la seconde préfère les demi-hommes effacés et timides tel Auguste. Mais les deux aspirent à se parer et se vêtir et aiment surtout l’argent pour l’état social qu’il procure : l’honnête aisance qui permet le rôti du dimanche et la promenade avec une nouvelle robe par mois.

Les descriptions sont hautes en couleur, telles les ouvrières de l’atelier : « C’était : Mme Teston, une femme mariée, une vieille bique de cinquante ans, une longue efflanquée qui bêlait à la lune, campée sur de maigres tibias, la face taillée à grands pans, les oreilles en anse de pot ; c’était Mme Voblat, un gabion [plein panier] de suif, une bombance de chairs mal retenues par les douves d’un corset, un tendron abêti et béat qui riait et tâchait de se tenir la taille à propos de tout, pour un miaulement de chat, pour un vol de mouche ; c’étaient enfin les deux sœurs Vatard, Désirée, une galopine de quinze ans, une brunette aux grands yeux affaiblis, et Céline, la godailleuse [débauchée], une grande fille aux yeux clairs et aux cheveux couleur de paille, une solide gaillarde dont le sang fourmillait et dansait dans les veines, une grande mâtine [ardente] qui avait couru aux hommes dès les premiers frissons de la puberté » p.78 Pléiade.

Le roman fut un beau succès de scandale à son époque, pas moins de quatre éditions la même année, comme tout ce qui parle de la fange et du sexe dont le monde bourgeois, fasciné, raffole tout en affectant la pruderie bondieusarde la plus haute. Outrage aux mœurs, attentat contre la bienséance, ne furent que quelques-unes des injures qui fusèrent contre celui qui osait évoquer la réalité toute crue. Même s’il l’enjolivait d’une « écriture artiste » multipliant les termes d’argot et les mots précieux, « amalgame de Parisien raffiné et de peintre de Hollande », comme il le dira plus tard. Son peintre Cyprien ne rêve lui-même « qu’à des voluptés assaisonnées de mines perverses et d’accoutrements baroques » p.151.

Une scène permet de décoder l’humour sous les mots. Devant la bande du peintre, Céline « raconta, un jour, avoir vu, dans la rue du Cherche-Midi, un bien charmant tableau : un petit garçon à genoux, en chemise, sur un prie-Dieu. Ils demandèrent à combien le cadre, parlèrent de cold-cream, de concombre, de pommade rosat, blaguèrent tant qu’ils purent le petit homme en prière » p.182. Cela peut se comprendre de deux façons : la bourgeoise, convenable, qui encense le teint frais du gamin comme s’il s’était enduit de pommade de beauté ou de tranches de concombre pour avoir la face et la gorge aussi lumineuses ; la canaille, mal tournée, qui ajoute pommades lubrifiantes au légume bien membré pour suggérer l’enfant de chœur dénudé, gibier à curé. Nous sommes ici chez un auteur plus subtil que son maître Zola, à qui le roman est dédié. Et le Paris popu de la fin XIXe, qui a bien disparu aujourd’hui, mérite la visite.

Joris-Karl Huysmans, Les sœurs Vatard, 1879, CreateSpace Independent Publishing Platform 2014, 178 pages, €10.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Huysmans, Marthe – histoire d’une fille

Ce court premier roman d’un employé du Ministère de l’Intérieur sous la IIIe République a été publié à Bruxelles par précaution, la censure morale de l’époque ne permettant pas de parler de putes ni de sexe « dès avant la puberté ». Le peut-elle plus aujourd’hui ? A peine, si l’on en juge par la « polémique » intello typiquement germanopratine à propos de M le Maudit et de sa muse énamourée à l’époque de ses 14 ans. Mais Huysmans est devenu un classique, ce pourquoi il reçoit la consécration dans la bibliothèque de la Pléiade ; gageons que M s’y trouvera peut-être dans cinquante ou cent ans car il écrit classique et sa littérature dépasse de loin son époque et ses particularités personnelles pour atteindre à l’universel.

C’est le cas pour Marthe, écrit sur 71 feuillets manuscrits à partir de lettres et de documentation en plus des souvenirs de l’auteur. Marthe devient pute parce qu’elle perd toutes ses « protections » : parents, mari, patron, amis. Ouvrière en perles artificielles à partir d’écailles de poisson, elle voit mourir amant et bébé fille (qui n’était pas de lui) la même nuit de froid glacial à Paris (c’était la fin du « petit âge glaciaire » et le climat ne se réchauffait pas malgré l’industrialisation galopante depuis un siècle déjà).

Elle saute du lit au ruisseau comme un rien, pensionnaire de claque avant d’en avoir sa claque de subir vingt bites par jour à défoncer sa « fleur de mari ». Elle s’entiche de théâtre, repérée par le maquignon Ginginet pour son spectacle minable à Bobino. Elle se trouve un petit ami, littérateur journaliste fauché mais doux et bon au lit, un double de l’auteur. Sauf que la cohabitation à deux, une fois le théâtre en faillite et le journal disparu, engendre de l’agacement puis de la haine, la pauvreté exacerbant les frottements.

Marthe sombre dans l’alcool, puis doit trouver un autre pigeon pour l’entretenir. Mais elle ne trouve que des vieux ou des fats qui finissent par la lourder à grands coups dans son faubourg (fessier). L’auteur emploie ainsi des préciosités de plume qui sonnent étranges et souvent pittoresques, tel « fioler une tasse de café et un verre de camphre » pour boire café et eau de vie, ou se ventrouiller pour se vautrer – ce qui est plus imagé. Marthe est une pauvre fille dont la jeunesse fait eau de toutes parts. Elle se résigne donc à pratiquer une fois de plus le seul métier qu’elle sait faire : la pute. Quand on est peuple, fin XIXe, et que l’on ne sait pas travailler, c’est la chute finale – un destin.

Auteur du courant « naturaliste » qui comprendra Emile Zola, les Goncourt et Maupassant, Huysmans écrit baroque avec un pessimisme sur la nature humaine qui appellera Céline. « Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations de collégiens au lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme disent les romanciers, par amour, par entrainement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité ; Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre » p.12 Pléiade. Resté célibataire jusqu’au bout, devenu moine sur la fin de sa vie avant de mourir d’un cancer de la mâchoire, l’auteur méprise au fond les femmes. Sa langue riche, ses mots coruscants, la complaisance de ses descriptions précises des désirs peuples et de la misère des filles, font la morale sans l’exprimer. Les bourgeois sont horrifiés et fascinés par la gouaille, le leste, le nature. Encore aujourd’hui, le style frappe plus que le sujet.

« Vieil ovaire de jeunesse fécondé par un spermatozoïde égaré des Goncourt » selon l’auteur, ce roman de fange éclate à la face pour dire combien les mœurs de la société bourgeoise, prudes en surface, sales en dessous, restent attirées par celles de la populace dont elle se veut sortie. A preuve : les quartiers de Paris décrits ont bien changé aujourd’hui : ils se sont embourgeoisés. J’habite moi-même une rue qui était de vinasse et de claques où l’on se surinait en braillant le soir venu.

Huysmans, Marthe – histoire d’une fille, 1876, Les Editions de Paris – Max Chaleil 2002, 140 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Michel Crouzet, M. Myself ou la Vie de Stendhal

Henri Beyle le Grenoblois, né en 1783, est devenu par lui-même en 1817 baron Frédéric de Stendhal il Milanese, officier de cavalerie. C’est qu’il est né avec la Révolution (6 ans en 1789) et qu’il a admiré Bonaparte parti de rien pour arriver à égaler Alexandre et César (il a moins aimé Napoléon, empereur autoritaire installé). Comme les révolutionnaires qui voulaient faire table rase du vieux monde et des « Vieux », Beyle a haï son enfance (ayant perdu sa mère en couches à 7 ans) et son père, distant et désirant modeler le Fils en enfant modèle ; il a haï son précepteur jésuite Raillane « hypocrite » ; haï Grenoble, ville provinciale et bourgeoise, coincée et conservatrice. Il « n’a jamais joué, jamais couru ou nagé librement avec les autres enfants, jamais disposé de son corps, que l’on voulait domestiquer et non laisser se dépenser et jouer » p.25.

Pour cela, il a dû se révolter contre le Père (prénommé Chérubin !) et inventer sa vie d’individu, hors des liens de naissance, de famille (excepté Pauline, sœur et âme-sœur) comme de milieu, « un Moi audacieux et sans freins (…) l’image même du Moi absolu évoqué par les philosophes et les libertins : ils se référaient pour le définir à l’enfant incestueux, parricide, homicide, être de la nature dans toute sa force et sa première et irrésistible impulsion » p.13. Seul le désir est loi (le Rouge), tout le reste est éteignoir, clérical, humide, sombre, moralisateur, persécuté, esclave des conventions et de la famille (le Noir). Mais le ressentiment est encore esclavage, la haine empoisonne et emprisonne. Pour se libérer, seule l’imagination le peut si elle prend son essor et ouvre à la « beauté » (qui est œil de l’amour). Car l’érotisme romantique n’est pas l’érotisme freudien (encore moins celui des puritains d’aujourd’hui qui voient de la saleté dans tout désir) : « fidèle à l’éros platonicien, le Romantique fait du désir le révélateur de l’idéal, la voie d’accès aux transcendantaux du Bien et du Beau ; l’image, ou vision de l’homme meilleur, de l’homme tel qu’il est dans sa nature profonde, c’est l’autre nom du désir ; il y a un sens du désir, il unit les sens au désir suprême qui est celui de l’âme et du rêve, ou du ‘romanesque’, qui est le rêve de l’homme » p.47. Le prime adolescent Beyle trouve cet élan dans les romans de chevalerie du Tasse, de l’Arioste, de Cervantes où l’aventure héroïque est ironique et voluptueuse à la fois – avant de découvrir Félicia ou mes fredaines le roman libertin de Nerciat : « Je devins fou absolument ».

Ce pourquoi il a dû inventer aussi un autre style littéraire – le romantisme, cette « maladie de l’azur » – où le réalisme du Moi en situation dérive vers l’imaginaire amplifié, où le mouvement fait confiance à l’expression libre de l’intériorité tout en mettant à distance de soi-même par l’objectivation de l’écriture. Car « toute sa famille est ‘cultivée’ : les lettres pour elle sont une œuvre de civilisation, de communication civile, un moyen d’approfondissement et d’amélioration de l’humanitas, qui met à parité le savoir et l’expression… » p.21 Ainsi l’Amour (dont Flaubert se moquera une génération après sous le vocable d’Hâmour) est-il moins inclination pour une personne réelle que pour la passion elle-même. Stendhal a l’amour de l’amour plus que « foutre » telle ou telle ; ou plutôt telle ou telle enflamme en lui l’imaginaire : il se fait du cinéma. « Avoir » ou pas la femme importe moins que les élans du cœur qui « cristallisent » sur une image, comme jadis l’image de Dieu. Il comptabilisera treize femmes « eues » qui ont compté dans sa vie (outre sa mère, Kubly, Angela, Victorine, Mélanie, Wilhelmine, Alexandrine, Angelina, Métilde, Clémentine, Alberte, Giulia I et II) et peut-être une quatorzième, sans parler des putes. Il aimera aussi beaucoup les enfants – ceux des autres – et leur racontera des histoires. Toujours l’imaginaire. Eugénie de Montijo, future impératrice, se souvient de Monsieur Beyle lorsqu’elle avait 9 ans et qu’il contait l’épopée de Napoléon, assise sur ses genoux ; adulte, elle apprendra qu’il s’agissait de ce « baron de Stendhal » devenu célèbre.

En tout cela il est « moderne » (ce qui signifie post-Ancien régime), donc plus ou moins « actuel » selon nos époques. Il a été peu connu de son vivant, adulé une génération après lui pour de mauvaises raisons (anti enflure hugolienne notamment), disséqué et délaissé début XXe siècle au profit de Proust, avant d’être réhabilité dans les années 1950 pour son style sec sans fioritures et qui va droit au but. Aujourd’hui ? La biographie date d’il y a vingt ans et c’était déjà une autre époque. Il semble que l’imagination revienne plus que l’action dans la sexualité de notre temps. Les femmes « ayables » comptent moins que les émotions qu’elles procurent par leur présence, même platonique. Mais à chacun de juger, Michel Crouzet se garde d’en parler.

D’autant que l’individualisme, s’il libère, exige de s’imposer : la liberté ne va jamais sans la responsabilité, ce qui répugne aux paresseux et met en face de leur veulerie les autres : « La mauvaise honte, la timidité, les tortures de l’amour-propre farouche et apeuré, c’est le calvaire du Moi moderne » p.68. Sous l’Ancien régime, la société exigeait le naturel (de naissance) ; la démocratie exige le convenable (socialement égalitaire). Stendhal s’en échappera par le voyage, étranger aux contraintes du civilisé français en Italie, manière d’être inconnu et amour du nouveau. Il s’en échappera par l’opéra, féérie sensuelle d’un soir par la musique et théâtre communautaire des regards. Mieux, il traitera dès lors la société comme un bal masqué pour s’en amuser et y trouver son plaisir, sans rien en attendre d’autre et surtout rien de durable. Et il se méfiera de ses intrusions au nom de la « transparence » égalitaire ; Stendhal chiffrera ses lettres, déguisera noms, lieux et dates dans son journal et sa correspondance. Être libre, c’est aussi rester masqué pour éviter de déplaire et écrire dégagé des contraintes sociales – d’où les quelques 350 pseudonymes que Henri Beyle prend au cours de sa carrière d’écrivain journaliste, une manière de rester aristocrate en démocratie.

Le pavé biographique de Michel Crouzet réjouira tous ceux qui aiment Stendhal, dont je suis. Laid et gros dès l’enfance, ses camarades se moquent de lui et l’appellent « la tour ambulante », il demeurera disgracieux et enveloppé toute sa vie, avec une « face de boucher ». Il compensera en se vêtant avec recherche et élégance selon l’adage que l’habit fait le moine. Mais il a les yeux vifs, un pli ironique à la bouche et sa conversation est toute de paradoxes et de moqueries. Il se taillera un succès dans les salons parisiens avec ses diableries – lui qui ne croit pas en Dieu – mais effraiera les bons bourgeois conventionnels et les bigotes. « Stendhal, c’est un style (de vie ou d’écriture indifféremment), né d’un immense travail sur soi dont les écrits intimes sont le dépositaire… » p.96.

Stendhal est né tard au roman, à 47 ans avec Le Rouge et le Noir (après l’échec d’Armance trois ans plus tôt). Son chef d’œuvre, il le publiera à l’extrême fin de sa vie (écourtée par le cœur, physiquement malade) : La Chartreuse de Parme fut écrite ou dictée à raison de 5 à 7 pages par heure. Le reste de l’œuvre romanesque est surtout inachevée ou composée de nouvelles. Mais Stendhal n’est pas que romanesque. Il compose un traité devenu célèbre, De l’amour, une Histoire de la peinture en Italie et des récits de voyages, en observateur incisif, qui eurent du succès : Mémoires d’un touriste, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome. Il n’est pas un « intellectuel » (le terme n’a pas existé avant l’affaire Dreyfus) mais un « homme pensant » ; lui-même ne se dit pas littérateur ou écrivain mais « observateur du cœur humain » p.508. Faire de l’esprit c’est créer sa forme, entre l’énergie et la grâce, entre la vérité et le goût – en bref définir son propre style (« l’homme de gauche, toujours indigné, est sans esprit. Il lui manque le naturel de la pensée » p.526). Sa biographie (incomplète) La vie de Henry Brulard, informe plus ou moins sur ce qu’il a vécu (amplifié et déformé par la mémoire).

Pour le reste, élève à l’Ecole Centrale de Grenoble (fondée par son grand-père Gagnon), il aurait pu intégrer à Paris l’Ecole Polytechnique, récemment créée, mais s’est dégoûté. Bon en maths et en dessin, il a opté à 17 ans pour s’engager dans les dragons avec Bonaparte grâce à son cousin Daru. Arrivé souvent après les batailles, il romance son épopée adolescente dans La Chartreuse sous les traits du beau Fabrice del Dongo, son Moi idéalisé (emprunté aussi au réel Pierre Napoléon Bonaparte, cousin de Napoléon III, rencontré près de Civitavecchia). Car Stendhal se veut plus Milanais que Français, plus bonapartiste que Bourbon ou Juste-Milieu, plus Moi-Même que collectif.

Pour lui, chaque énergie doit faire son trou et inventer sa vie, jouant des « rôles » dans la comédie humaine sans investir son Moi profond. Il n’aura de cesse que d’appliquer cette maxime, faisant feu de tout bois pour obtenir un poste dans la foire aux vanités et réussissant assez bien dans la méritocratie napoléonienne comme auditeur au Conseil d’Etat à 27 ans puis Commissaire aux armées. Il fera même l’expérience de la défaite avec retraite de Russie en 1812. Hélas, les Bourbon reviennent et il devient demi-solde, courant après les louis pour vivre « décemment » (il suffisait à l’époque de 6000 francs par ans). Il obtiendra dans la douleur un consulat à Trieste, jamais rempli puisque refusé par les Autrichiens, puis à Civitavecchia dans les Etats du Pape, mais sera surveillé constamment par l’empire austro-hongrois et l’Eglise catholique comme subversif, « libéral » et athée. Ce n’est que lors de ses « congés » qu’il retrouvera l’élan pour écrire et que paraîtront les chefs d’œuvre. Sa maxime sociale était SFCDT : « se foutre carrément de tout » pour exister.

Il mourra le 22 mars 1842 à hauteur du 22 rue des Capucines à Paris, d’une attaque d’apoplexie, à 59 ans et trois mois, « esprit d’enfer et cœur angélique » comme conclut Michel Crouzet p.762. Il est inhumé à Montmartre sous une épitaphe composée par lui : « Arrigo Beyle Milanese, scrisse, amò, visse » (Henri Beyle Milanais, il écrivit, il aima, il vécut).

Ecrire contre son temps permet de durer ; dire le vrai de soi permet d’atteindre l’universel. « Tout livre écrit pour se plaire à soi-même, en pleine autarcie, pour trouver des semblables, un jour, en un lieu, est un acte de foi dans la chance du Moi » p.410. Mais l’état démocratique, en détruisant l’otium humaniste (le loisir de vivre pour soi) et en généralisant le negotium bourgeois (l’état constamment occupé et pressé), est-il compatible avec l’imagination, la littérature, le sens de la beauté ?

La pagination indiquée est celle de l’édition de 1999.

Michel Crouzet, M. Myself ou la Vie de Stendhal (nouvelle édition de Stendhal ou Monsieur Moi-Même, 1999), Kimé 2012, 728 pages, €30.00

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CGT et Mélenchon sur le modèle de Lénine

Lénine l’impatient croyait qu’un bon coup de pouce pouvait faire avancer l’Histoire. Il déclarait : « la force seule peut résoudre les grands problèmes historiques. » Pour lui, la violence est la vérité de la politique, le révélateur des rapports de force, l’épreuve où se séparent révolutionnaires et opportunistes. Il n’excluait pas la guerre comme moyen de faire avancer le socialisme, car elle est génératrice de changements. La CGT se situe dans sa ligne – tout comme Mélenchon.

Lénine a tout dit dans L’Etat et la révolution, avec le même cynisme de grand dictateur qu’Hitler – qui avait tout dit dans Mein Kampf. Ecrit de circonstance visant à combattre la social-démocratie de la IIe Internationale, le livre d’action de Lénine prend l’Etat comme outil de passage au communisme utopique. Il utilise Marx et Engels, avec un didactisme un peu lourd, pour définir les trois étapes de l’action révolutionnaire :

1/ La révolution violente est nécessaire pour supprimer l’Etat bourgeois et éradiquer « le faux problème de la démocratie », cette oppression de classe. Un autre pouvoir de répression, celui du prolétariat, dernière classe dans l’Histoire selon Marx, doit prendre le pouvoir. Pour ce faire, son avant-garde (le Parti de Lénine, aujourd’hui le syndicalisme CGT) doit faire un coup de force, aidé par sa connaissance des rouages sociaux et historiques donnée par le marxisme.

2/ Organisé en classe dominante, le prolétariat majoritaire construira la société socialiste en brisant les résistances des exploiteurs et en dirigeant la grande masse vers la « pensée juste » (par la contrainte, la propagande et l’éducation). La forme du pouvoir ne change pas (il s’agit toujours d’un Etat qui opprime) mais le contenu de son activité se fait (en théorie) au profit du grand nombre et (en réalité) par le seul Parti en son nom. Le modèle est la République jacobine de 1792 à 1798.

Selon Lénine, « Toute l’économie nationale est organisée comme la Poste ». Tous les moyens de production sont collectifs et « tous les citoyens se transforment en employés salariés de l’Etat. » Donc pas de problème de financement de la retraite.

L’administration suit l’exemple de la Commune parisienne de 1792 : l’armée permanente est dissoute au profit du peuple en armes, tous les fonctionnaires et les juges sont élus au suffrage universel et révocables par les électeurs, tous ont un salaire égal, fonctionnaires comme ouvriers. Exécutif, Législatif et Judiciaire sont confondus dans une seule « volonté du peuple » – évidemment exprimée par les seuls dirigeants, « représentants » de l’avant-garde dans l’Histoire. La bureaucratie est supprimée et les fonctionnaires réduits à des tâches de surveillance et de comptabilité sous le contrôle des ouvriers.

3/ Un jour non précisé, le communisme sera la dernière phase. L’Etat s’éteindra au profit des soviets (ou des communes) parce que les dernières racines des classes sociales auront été arrachées et qu’un « homme nouveau » sera né, façonné par la force. Il n’y aura plus nécessité de recourir à la violence pour concilier les intérêts car :

  • le développement (pas celui de la société, mais celui du Parti, ingénieur des âmes…) aura fait disparaître l’opposition entre travail manuel et intellectuel,
  • le travail ne sera plus un moyen de vivre mais le premier besoin vital, selon les capacités de chacun,
  • les forces productives seront tellement accrues que l’abondance sera possible (sauf que nul n’aura plus l’idée fatigante d’innover, d’entreprendre ou d’augmenter la productivité… mais usera et abusera du ‘droit à la paresse’ de certains employés de monopoles aujourd’hui minoritaires),
  • « les hommes s’habitueront à observer les conditions élémentaires de la vie en société, sans violence et sans soumission » (Engels). Quant aux excès individuels, le peuple armé s’en chargera, comme une foule quelconque empêche aujourd’hui qu’on rudoie un gosse (Engels disait « une femme », mais c’était avant l’obscurantisme de banlieue).

Lénine laisse soigneusement dans le flou « la question des délais » et notamment la disparition historique de l’Etat. Il le déclare expressément. Le socialisme suppose « la disparition de l’homme moyen d’aujourd’hui capable (…) de gaspiller à plaisir les richesses publiques et d’exiger l’impossible. » Donc pas de démagogie à la Mélenchon mais pas non plus d’opinion publique : le Parti seul sait parce qu’il est l’avant-garde éclairée, éduquée dans la pensée juste, celle de Marx & Engels. Le Parti seul décide de ce qui est vrai et bien – pour tous. Et les contestataires ferment leurs gueules sous peine de mort ou de camp.

Staline a fait de Lénine l’homme devenu mausolée. Sa pensée est devenue un bunker théorique qu’il est sacrilège de critiquer ou de prolonger. Au contraire, on peut s’y retrancher à tout moment. L’Etat et la révolution est l’Evangile du communisme. Le monument de Leningrad montre Vladimir Illitch devant la gare de Finlande, qui harangue la foule debout sur la tourelle d’un blindé coulée dans les douilles de bronze des obus de la guerre. Tout est dit, tout est figé, le bas-peuple n’a plus qu’à obéir, « on » agit pour son bien, pour l’Avenir. « On », ce n’est pas le peuple mais les seules élites autoproclamées, bien-entendu, une nouvelle « classe » de privilégiés autoproclamés.

Qui se rebelle est éradiqué. Au début par le fusil ou la famine, ensuite par les camps de rééducation et de travail (le Goulag), puis dans les derniers temps du « socialisme réalisé » – sous Brejnev – par l’accusation de maladie mentale. Pourquoi en effet l’être humain qui refuse l’avenir et le savoir scientifique de Marx, Engels, Lénine et Staline serait-il sain d’esprit ? Les psychiatres socialistes le déclarent « fou » en bonne logique (puisque non socialistes), et la société socialiste l’interne « pour son bien » et pour ne pas contaminer les autres par de « mauvaises » pensées. L’Eglise catholique a brûlé des hérétiques pour moins que ça et les fatwas des oulémas ne sont aujourd’hui pas en reste.

L’exemple vient de Lénine. Mis en minorité, l’intolérant nie la signification du vote et sort de L’Iskra peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité « réelle » et Lénine transporte la vérité du parti à la semelle de ses bottes. Il dissout le peuple qui ne pense pas comme lui, tout comme il le fera de l’Assemblée constituante. Le 7 décembre 1917, cinq semaines seulement après le soulèvement d’octobre, c’est Lénine lui-même qui crée la Commission pan-russe extraordinaire de lutte contre la contre-révolution et le sabotage (Vetchéka). Il prend pour modèle la Terreur jacobine, appelant Dzerjinski qui la dirige son « Fouquier-Tinville ». Dès 1918, le Comité Central décide qu’on ne peut critiquer la Tchéka en raison du caractère difficile de son travail. Son rôle dans les institutions se consolide : en 1922 elle devient la Guépéou, en 1924 elle est absorbée par le NKVD et dépend du Ministère des Affaires intérieures. En 1954, après la mort de Staline, on la rattache directement au Conseil des Ministres sous le nom de KGB. Dans un régime idéologique, chaque partisan doit être un parfait vecteur des lois scientifiques à l’œuvre. Lénine disait qu’un bon communiste devait être un bon tchékiste – autrement dit un flic pour traquer toute déviance de la ligne. Aujourd’hui les « réseaux sociaux » s’en chargent au plus bas de la vanité et de l’envie populacière.

L’avenir se devait d’avancer comme un engrenage. Lénine adorait l’armée et la Poste, son organisation et sa discipline qui font l’efficacité des masses. Le parti bolchevik a été calqué sur l’organisation militaire allemande avec l’enthousiasme révolutionnaire des nihilistes russes en plus. Lénine écrivait : « La notion scientifique de dictature s’applique à un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » Avis aux sympathisants de la CGT (version Staline à moustache) – ou de Mélenchon (version éruptive autocratique sud-américaine). La tyrannie naît dans les faits avec Lénine et est issue de sa certitude dogmatique d’avoir raison. Au-dessus du suffrage populaire, il place sa propre vision de l’intérêt général. Il faut relire Caligula de Camus…

La première utilisation des camps remonte au 4 juin 1918, lorsque Trotski, très proche intellectuellement de Lénine, donne l’ordre d’y emprisonner les Tchèques qui refusaient de rendre leurs armes. Lénine en personne a poursuivi, lors de l’insurrection paysanne de Penza le 9 août 1918. L’usage en a été codifié dans la résolution Sovnarkom du 5 septembre 1918. Tous les groupes de population « impurs » aux yeux des maîtres du Parti y finiront : les koulaks dès 1929, les adversaires de Staline dès 1937, les groupes nationaux soupçonnés de faible patriotisme soviétique et les prisonniers militaires libérés dès 1945, les intellectuels juifs dès 1949, les dissidents jusqu’à la chute du régime. Selon l’écrivain soviétique Vassili Grossman, « il suffirait de développer logiquement, audacieusement, le système des camps en supprimant tout ce qui freine, tous les défauts, pour qu’il n’y ait plus de différence. » Le socialisme réel est un vaste camp de travail… Un rêve de CGT qui ne veut voir qu’une seule tête, une utopie mélenchonienne qui ne veut entendre qu’une seule voix (la sienne).

Lénine connaissait peu l’économie et imaginait tout régenter sur le modèle de l’armée. Il a laissé s’élaborer une économie-machine parce qu’il ne voyait pas de différence radicale entre la gestion des chemins de fer et la gestion de l’économie tout entière. Le système a nécessité de « Nouvelles Politiques Economiques » successives pour combler les catastrophes régulières du collectivisme. Le Parti a toujours (et vainement) cherché la pierre philosophale : sous Staline les recettes biologiques de Lyssenko, la plantation de forêts à outrance, le projet d’irrigation des déserts. Sous Khrouchtchev les labours profonds, l’extension du maïs à tout le pays, l’utilisation massive d’engrais, l’exploitation des terres vierges et le détournement des fleuves pour irriguer le coton – qui ont asséché la mer d’Aral. Sous Brejnev, les achats annuels de céréales à l’Occident et le développement de l’espionnage technologique et scientifique. L’URSS est restée jusqu’à la fin un Etat qui applique en temps de paix les méthodes de l’économie de guerre – sans jamais décoller, sauf les fusées et le matériel de guerre.

Rien à voir avec le socialisme de l’avenir mais bien plus avec le despotisme asiatique des Etats archaïques comme le fut Sumer. Et il faudrait suivre le syndicat CGT ou le dictateur Mélenchon ?

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Bernard Clavel, La saison des loups

Un roman tout simple, populaire, le début d’une saga. Le personnage principal est ici Mathieu, jeune homme dans la trentaine qui a perdu sa femme et sa fille de maladie. Le lecteur fait sa connaissance torse nu, lorsqu’il alimente la chaufferie de Salins-les-Bains en Franche-Comté, territoire neutre entre les royaumes de France et d’Espagne en 1639. C’est un garçon vigoureux, fruste mais imaginatif, qui travaille bien. Il a été charretier auparavant et aime le grand air, la route et les chevaux.

Mais les sergents de la ville viennent un jour le chercher aux Salines. Les échevins ont ordonné qu’il devienne fossoyeur aux Loges de la Beline, ce hameau de baraques créé sur le plateau à l’écart des bourgeois pour recueillir les malades de la peste qui sévit sur les décombres de la guerre. Mathieu ne peut qu’obéir même s’il lui prend une irrésistible envie de fuir.

Un père jésuite volontaire pour assister les mourants le prend sous son emprise. Il a des « yeux de source », il vient de Dole et a décidé de servir les plus malheureux. Il engage le jeune Mathieu à faire de même, lui qui porte le prénom de l’un des Douze que le Christ appela à le suivre. Dès lors, le roman se déroule comme une passion christique. Mathieu est séduit par le père jésuite, tenté par la sorcière Antoinette, éprouvé par les soins aux miséreux. Il se retire dans le Désert en suivant une carriole qui fuit la Comté pour le canton de Vaud, où le lecteur fait la connaissance des personnages qui écloront dans les volumes suivants de la saga : Marie bon pain et Bisontin-la-vertu, compagnon charpentier. Une vraie fuite en Egypte avec les deux petits dans la neige.

Mathieu ne peut oublier les yeux ni les paroles du père jésuite et, après avoir aidé le convoi à trouver la route de la Suisse en plein hiver, revient aux Loges pour accomplir sa mission ici-bas. Antoinette la sorcière (le pendant infernal de Marie la mère) lui jette un sort, le cingle du fouet et le dénonce comme fuyard et espion. Il a eu le malheur de coucher avec elle et d’aimer ça, avant de récuser le brin de gui qu’elle fait porter à tous par superstition contre la peste, et surtout de refuser de fuir avec elle après son retour.

Le garçon est un simple, la fille un serpent. La peste une fois finie, les survivants sont autorisés à revenir en ville mais Mathieu est enfermé au cachot par les échevins bourgeois, trahi par la perfide qui veut se venger. Elle sera violée par les gardes comme ensorceleuse et lui pendu comme traître.

Faire son salut ici-bas exige de se soumettre à la souffrance plus qu’au plaisir. Ce message chrétien n’est guère audible, même si les épreuves renforcent la spiritualité. Les bourgeois qui font parlement dans la Comté sont pires que les nobles. La guerre et l’épidémie leur font appliquer le droit du plus fort et leur l’égoïsme bien compris. Seul le peuple exploité subit. Le salut est dans le Ciel et la vie entière consiste à se préparer à bien mourir – alors qu’il faudrait plutôt assurer au mieux sa vie au service des autres.

La pensée est un peu courte mais le roman est humaniste et coule de source.

Bernard Clavel, La saison des loups –Les colonnes du ciel 1, 1976, Pocket 1998, 286 pages, €4.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner

Juste avant le tournant moral et rigide opéré sous Reagan, Hollywood n’en finissait plus de vilipender le laxisme post-68. New York, Los Angeles, étaient gangrenées par la violence des jeunes marginaux, dealers, violeurs, voleurs. L’architecte Paul Kersey (Charles Bronson) avait dans un premier film (plus soft en 1974) vu sa femme tuée et sa fille violée à New York. Malgré sa description précise des agresseurs, la police n’avait rien foutu et les juges avaient laissé tomber ; il avait dû régler lui-même cette affaire. Cette fois, lorsque la même chose lui arrive à Los Angeles, il ne fait plus ni confiance à la police ni à la justice : il se fait justice lui-même.

Chacun sait que le christianisme version protestante ne reprend les livres de l’Ancien testament que dans leur version en hébreu, alors que le catholicisme les reprend dans leur version traduite en grec par les Septante. Il y a quelques divergences d’interprétation. Pas plus l’une que l’autre n’est « authentique » car les versions ont été copiées et recopiées durant des centaines d’années, non sans quelques modifications, mais la Bible en hébreu est plus radicale que la Bible en grec, et les protestants sont plus rigoristes (et les producteurs du film, Menahem Golan et Yoram Globus, sont juifs). Si le Christ leur dit qu’il faut aimer ses ennemis, eux préfèrent le diction ancien : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi la peine de mort subsiste dans de nombreux états américains.

La République américaine est née de la résistance au colonialisme anglais et s’est voulue fédérale pour diviser les pouvoirs. Chaque citoyen est comptable de la patrie, il ne délègue à « l’Etat » le monopole de la violence légitime que sous vigilance. Ce pourquoi il garde le droit de porter des armes. Lorsque l’Etat et les institutions sont défaillants, il prend lui-même son destin en main. Ces films du début des années 1980 ne font que préfigurer ce qui sera la « réaction » américaine après le 11-Septembre 2001, puis le Wikileaks de Julian Assange ou le film XIII : la résistance personnelle soit à l’anarchie laxiste, soit au contrôle centralisé.

A Los Angeles, les jeunes populaires, Blancs et Noirs mêlés, sont gonflés d’hormones et égarés de cocaïne. Ils se baladent en groupe, torse nu sous des gilets ouverts ou arborant un tee-shirt filet qui laisse voir leurs muscles. Ils bousculent, insultent, prennent. La société bourgeoise libérale de gauche les laisse faire, idéologiquement impuissante et physiquement indigente. Son inverse, Rambo, naît à cette date, revivifiant le mythe du Batman athlétique qui bat les méchants sur leur propre terrain. Kersey se voit dépouillé de son dollar mais aussi de son portefeuille par cinq gars en allant acheter une glace pour sa fille Carol (Robin Sherwood), restée muette après son viol à New York. Il poursuit l’un des agresseurs, un Noir armé d’un couteau au tee-shirt filet – mais ce n’est pas lui qui a le portefeuille.

Il passerait donc la chose par pertes et profits si son permis de conduire avec son adresse ne figurait dans le portefeuille. La bande des cinq va repérer sa maison, une demeure cossue dans un quartier vert. Et elle décide d’entrer. La cuisinière femme de chambre Rosaria (Silvana Gallardo) est brutalement violée, ses vêtements déchirés. Elle est prise dans le couloir, sur le lit, par chacun des jeunes hommes bien membrés. Le film la montre entièrement nue et s’étend complaisamment sur la scène du viol avec violence suivie de meurtre, dans les cris de la victime et les halètements d’excitation des agresseurs. Kersey rentre à ce moment avec sa fille et il est vite assommé. La femme de chambre nue tente d’attraper le téléphone mais maladroitement, ce qui fait du bruit ; le chef blond qui porte un pied de biche lui en balance un coup qui lui fend le crâne aussi sec.

Le gang doit fuir et Carol est emmenée dans leur squat, un sous-sol de parking miteux. Comme elle est belle et pubère, l’un des Noirs la viole consciencieusement, doucement mais profond, après lui avoir ôté soutien-gorge et culotte. Carol reste frigide comme une poupée gonflable malgré les caresses sur les seins, les suçons de téton et l’ardeur du mâle. Comme quoi le « faites l’amour, pas la guerre » des hippies pacifistes ne suffit pas au bonheur. Une fois l’affaire faite, elle se relève et profite d’un moment de flottement pour fuir. Poursuivie, elle se jette dans une fenêtre et tombe sur une grille hérissée de piques où elle s’empale et meurt. Est-ce un suicide ? Est-ce une réaction normale de fuite ? Est-ce une « leçon morale » pour dire que la loi du plus fort aboutit à la volonté de ne plus vivre du reste de la société ?

Devant ce désastre, Kersey ne décrit pas les agresseurs à la police qui, de toutes façons, sera inefficace ; s’ils arrêtent l’un ou l’autre, les juges décréteront des circonstances atténuantes ou un égarement psychiatrique au moment des faits. Lui préfère faire justice à sa manière : au revolver, comme un cow-boy de l’ancien temps.

Il va dès lors acheter des vêtements de pauvre, louer une chambre miteuse pour 50 $ par mois à un Chinois dans le quartier miteux, et passer ses soirées à rechercher la bande. Il s’y reprendra à deux fois avant de les abattre un à un, profitant de nouvelles agressions de leur part ou d’un deal d’armes contre drogue. Un flic de New York (Vincent Gardenia) a été appelé en renfort par la police de Los Angeles parce que le mode opératoire des exécutions rappelle celui qui avait eu lieu. Rusé, le flic suit Kersey en taxi lors de son périple nocturne mais se trouve embringué dans la fusillade avec les trafiquants et prend une balle mortelle. Kersey peut donc continuer sa traque car il lui en manque un au palmarès (Thomas F. Duffy).

Las ! Les flics mettent la main sur lui in extremis et il passe en jugement. Comme de bien entendu, le juge prononce un internement psychiatrique car sa raison était altérée au moment des faits. Le violeur fait un signe de victoire à sa mère. Kersey va s’introduire dans l’hôpital psychiatrique et finir par le tuer, non sans mal car la bête est puissante et réactive.

Pour lier la sauce, une amourette sans grand intérêt avec une journaliste de radio (Jill Ireland, épouse de Charles Bronson) s’entremêle à la vengeance. La belle a des idées libérales, milite contre la peine de mort et se trouve convaincue par « l’antipsychiatrie » (très à la mode dans les décennies 1960 et 70) qui traite en douceur les malades, ce qui leur permet le plus souvent de mieux simuler et d’échapper au pénitencier. La belle âme s’offusque de la loi du talion et ne conçoit pas « l’amour » à l’état de nature. Elle fait donc ses valises et fuit dans sa coûteuse voiture de sport racée, la Chevrolet Corvette Sting Ray convertible. L’intello-bourgeoisie refuse de regarder le réel en face, ce pourquoi un ancien acteur cow-boy réactionnaire remporte la présidence en janvier 1981.

Car si la vengeance personnelle n’est pas socialement acceptable (auquel cas, à quoi sert l’Etat ?), les carences de la police, de la justice et le laxisme moral ambiant des couches intellectuelles n’est pas plus socialement acceptable. Un juste milieu humain est à tenir entre la punition (indispensable) et la faute sociale équitablement pesée (qui entraînera réinsertion). Seul l’un des garçons a tué ; les autres ont violé. Quand Kersey donne la mort à chacun, est-ce proportionné ? Est-ce « justice » ? La froideur de Kersey face aux bourreaux, son absence de souffrance exprimée lors de l’enterrement de sa fille, l’absence d’empathie envers sa compagne journaliste, en font une sorte de machine implacable peu crédible. Est-ce voulu ? Tout citoyen ne peut s’improviser vengeur impunément.

DVD Un justicier dans la ville 2 (Death Wash 2), Michael Winner, 1982, avec Charles Bronson, Robin Sherwood, Jill Ireland, Vincent Gardenia, Ben Frank, Silvana Gallardo, Thomas F. Duffy, Laurence Fishburne, VERSION LONGUE Sidonis Calysta 2019, 1h31, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Un matin à Venise

Je suis allé longtemps à Venise, et plusieurs fois. Puis le goût de l’ailleurs m’a repris. La récente acqua alta – la marée haute – m’a rappelé Venise. Je conserve une nostalgie pour la vieille cité d’or et de pourriture, toute d’apparence, qui masque sa misère sous la joie factice et les dorures, comme au carnaval. Tandis que passent les gros paquebots emplis de touristes mondialisés qui ne dépensent guère mais creusent encore et toujours la lagune, faisant trembler les pilotis sur lesquels la ville est bâtie depuis deux millénaires. La cité des marchands fait la pute depuis des siècles pour appâter les visiteurs, rien d’étonnant à ce qu’elle soit décatie. Je me souviens de mon dernier voyage il y a deux décennies, c’était un matin d’arrivée.

Amarré au Zattere dei Gesuati, un grand bateau ancien grince sous la houle légère. C’est un deux mâts en bois, une coque de vieux style. Le bruit de l’eau contre le quai, les miroitements du soleil sur les vagues et cette odeur brutale de tabac brun qui est celle du goudron de calfat qui me vient aux narines me remémorent soudain ces croisières en Bretagne, à Noël ou à Pâques il y a si longtemps, avec des amis qui se sont éloignés. Rien de tel qu’une odeur pour faire remonter les souvenirs, Proust le savait bien. C’est peut-être pourquoi je ne retrouve rien du film de Luchino Visconti, Mort à Venise, que les adolescents de 1971 avaient adorés lorsqu’il était sorti. La sensualité du jeune Tadzio, le blond et fin Bjorn Andresen, la beauté épanouie de sa mère jouée par Silvana Mangano, le désir incongru de l’artiste bourgeois Gustav Von Aschenbach incarné par Dirk Bogarde, la musique de Mahler – tout cela envoûtait les années post-1968. Sa majesté le Désir faisait irruption brutalement dans l’existence convenable toute parée de vertus et tellement bien-pensante. Le désir faisait furieusement « craquer les gaines », selon l’expressive image de Gide. Je n’ai pas vu le film à l’époque mais bien plus tard ; je n’étais pas attiré par sa trouble atmosphère. Il n’empêche que son ambiance pesante, décadente, mortifère, « fin de siècle » – malgré la sensualité impudente de l’éphèbe – ne m’a jamais paru refléter Venise, la Venise d’aujourd’hui.

D’ailleurs, du haut d’un mur de briques, face au soleil, immobile et à la mer, un enfant me regarde, placide. Il est tout nu. Il a l’air gelé comme la pierre dont il est fait, et les embruns lui ont donné la chair de poule. Avec l’acqua alta, il pourrait presque se baigner aujourd’hui. Est-il une statue des siècles libertins ? Elle paraît si incongrue de nos jours – et pourtant, elle représente le primesaut italien, la vitalité vénitienne.

Dans Venise, j’ai appris au fil des voyages qu’il faut aller au hasard, l’œil aux aguets, l’esprit ouvert à ce qui vient. On ne peut rien prévoir : une église est-elle ouverte ? Il faut entrer de suite car elle sera fermée une heure plus tard, pour la journée au moins. La lumière, jamais la même, donne aux palais et aux décors des perspectives uniques. Repassez plus tard ou à une autre saison, et vous ne retrouverez pas le même ton. Il faut jouir de l’instant. A Venise, tout est mouvement incessant ; tout bouge, comme la mer omniprésente au cœur même de la cité. L’eau de Venise, d’ailleurs, imbibe la ville par capillarité, monte et descend au rythme des marées et en fonction du vent. L’eau qui sent, l’été, qui stagne, l’automne, qui glace, l’hiver – l’eau de Venise est le miroir de la ville. Elle est verte aux reflets bleus ; elle est glauque, irisée ; elle est boue et ciel mêlés. Cette eau lisse, brillante, me fascine comme un décor qu’il suffirait de percer, comme un chatoiement qui cache la misère intime, comme un masque. Elle est vivante, traîtresse, nourricière. Tout Venise, en somme.

Venant de l’Académie, à droite du pont, l’un des lions de marbre ressemble à Voltaire, aussi ridé et malicieux que son portrait par Houdon. D’autres ont de gros nez qui pourraient appartenir au bon peuple badaud.

Il est midi. Brutalement, sur la piazza San Marco, afflue le monde. Des centaines de pigeons becquettent avidement le riz lancé par les touristes. Quelques centaines d’autres pigeons tournent autour de la place, en vol, ou se posent à l’entrée de la basilique, sur les cinq portails de la basilique. Chaque pas de touriste en fait s’envoler une dizaine. L’atmosphère est remplie d’ailes grises qui brassent l’air comme des éventails. Nietzsche rêvait d’accrocher une nouvelle rime à leur plumage, pour qu’elle s’envole avec eux dans l’azur. Je me souviens de mai 1989 et de ces petites filles en robe légères, rouges, laissant leurs épaules à nu. Elles s’étaient assises sur les pavés chauds et attendaient les pigeons, des graines à la main. C’était charnel et angélique à la fois.

A l’intérieur de San Marco la byzantine, sous les coupoles de mosaïques dorées, les messes se succèdent sans interruption. Aussitôt dits les mots sacramentels : « la missa e finita » qu’un flottement se produit dans l’assistance, comme un soulagement. Des vieilles en toques et fourrures se lèvent. Mais bien vite une autre messe commence pour ceux qui se sont levés tard. Autour de la nef quatre mille mètres carrés de tesselles illustrent la Bible sur les murs en or et couleurs. J’aime particulièrement le Déluge et l’Arche, et cette colombe lâchée par Noé qui s’envole, porteuse d’espoir. Elle reviendra, un brin d’olivier dans le bec, et ce sera le début d’un nouveau monde. L’Emmanuel, le Christ Pantocrator, la Passion, l’Ascension, rythment les coupoles. Tout cela luit dans l’obscurité comme quelques trésors. Les cierges, les chants, la fumée d’encens, font resplendir la légende ; elle vit. Avant même le gothique et ses fûts de colonnes comme autant d’arbres en forêt, la basilique aux coupoles rondes faisait déjà lever la tête.

Les touristes tournent et retournent dans les aires d’alentour, parqués sur la place qu’ils n’osent quitter, comme des moutons. Ils ont peur de « se perdre », de ne pas retrouver le troupeau qui leur a laissé quartier libre pour une demi-heure, ils veulent rester là « où ça se passe ». Misère du tourisme de masse. Beaucoup de Japonais ont fait le voyage, des Français aussi, en transit vers les pistes de ski. Quelques familles, de délicieux petits au col ouvert, au teint vif, souriants, à la démarche sautillante les pieds en dedans. Un enfant japonais est coiffé carré comme une poupée. Un bébé dort dans les bras de sa mère. Venise ? il s’en moque. Mon cœur se serre devant ces bourgeons humains. Je découvre qu’après tout, l’amour est peut-être la seule activité qui vaille dans une vie. Hors de lui, le monde est vide ! Comme Casanova avait raison.

Je passe devant le palais ducal. Ces arbres, ces colonnes, ce rythme des ombres et de la lumière, toujours, m’a séduit. Il est une raison vivante qui plaît à l’œil et à l’esprit.

Il est treize heures, l’heure de déjeuner à Venise. C’est le début d’un voyage, il y a longtemps.

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Camille de Thierry Caillat

Tout commence en décembre 1864 et se termine en octobre 1943 : Camille Claudel est née, a vécue, est morte. Thierry Caillat en fait une biographie romancée qui la suit pas à pas, de date en date, attentif à son itinéraire. Point de synthèse ni de fresque mais le jour le jour, ou presque. Ce parti-pris pointilliste a ses avantages, qui sont de faire pénétrer le lecteur dans l’intimité du modèle. Mais aussi ses inconvénients, dont le premier est la fabulation pour ce qui n’est pas renseigné par les archives.

Il s’agit de la vie rêvée de Camille, plutôt que de la vraie, « l’héroïne telle que l’auteur l’imagine, au-delà des actes relatés par les spécialistes » avoue l’écrivain page 7. Mais c’est une réussite.

La reconstitution humaine par la mémoire, à partir des lettres et documents laissés par le temps, rend plus vivante la femme, plus inspirée l’artiste, plus pitoyable la folle paranoïaque. Car Camille, comme Protée, est tout cela à la fois et successivement. Sa volonté de dominer se révèle dès son enfance lorsqu’elle régente son petit frère Paul, de quatre ans plus jeune, qui deviendra l’écrivain catholique Paul Claudel, accessoirement diplomate, converti un beau jour de ses 19 ans par une révélation au côté d’un pilier de Notre-Dame. Camille sculpte ce frère à 13 ans, à 16 ans, à 37 ans… Le travail du sculpteur est décrit minutieusement par l’auteur qui s’est mis au métier pour mieux comprendre comment une caresse du pouce sur une pommette permet de donner de l’ironie aux traits ou de creuser l’expression.

Elève à 20 ans d’Auguste Rodin, le mâle dominant de la sculpture fin XIXe en France, Camille s’agace de n’être qu’une « femme », c’est-à-dire un bien de patrimoine pour les bourgeois du siècle. Elle veut exister par elle-même, sans être constamment rabaissée au niveau d’épigone du grand maître. Après au moins un avortement, elle rompt en 1892. Mais Rodin est amoureux d’elle, de son corps, de son talent, de son caractère affirmé. Il le restera sa vie durant et la soutiendra toujours, même s’il se méfiera toujours de cette féminité volcanique auprès de qui il ne fait pas bon vivre et se reposer du labeur. Ce qui rend l’icône féministe que voudrait la mode aussi bête que vaine. Rodin n’est pas marié avant 76 ans et épouse alors son ancien modèle Rose, la compagne discrète de toute sa vie, rencontrée en 1864, l’année de la naissance de Camille ; il ne veut pas d’enfant et ne reconnaîtra aucun de ceux qui naissent malgré lui.

Cette attention du maître, son appui financier et relationnel constant, l’admiration distante qu’il lui voue, entretient la paranoïa de Camille. Elle croit qu’il lui vole ses idées, qu’il la fait espionner pour copier ses modèles, trop occupé et trop mondain pour avoir encore de l’inspiration. Camille Claudel invente le croquis d’après nature, ce qui ne plaît pas toujours aux bourgeois qui préfèrent « l’idéal » à la réalité trop crue. Elle n’obtient pas de commande de l’Etat malgré l’entremise de Rodin et elle crie au complot. Elle a pourtant des commandes régulières de mécènes comme le baron de Rothschild ou la comtesse Arthur de Maigret, mais elle ne sait pas les garder. L’Etat ne peut pas tout, l’artiste, s’il est grand, doit savoir se faire reconnaître. Or ce n’est pas le caractère de Camille que de communiquer. Elle est une force qui va et qui l’aime la suive… Ce n’est pas ainsi que l’on réussit. D’où la paranoïa accrue.

Au point de s’enfermer dans son atelier et de ne créer que pour elle, détruisant le soir le travail du jour afin qu’on ne vienne pas le voler durant son sommeil ! A la mort de son père, qui l’a toujours soutenue mais probablement pas vraiment élevée, laissant passer trop de traits asociaux de caractère, sa mère et son frère Paul la font interner en 1913. Elle terminera sa vie à l’asile, refusant tout contact avec les autres, quémandant sans relâche d’être relâchée mais sans mettre une seule goutte d’eau dans son vin parano.

Au total, un destin tragique, que l’auteur montre construit brique après brique. Il aurait pu tourner autrement car « le milieu » n’excuse pas tout. Certes, le siècle bourgeois était misogyne et machiste, mais la sculptrice s’est fait reconnaître par son talent. Elle l’a gâché par son intransigeance et son délire de persécution. Elle n’a jamais accepté, au fond, que Rodin ne fasse pas d’elle « sa » femme, exclusive, vouée à son entière admiration.

Thierry Caillat, Camille, 2019, L’Harmattan, 251 pages, €23.00

Musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine à 1 h de Paris dans l’Aube, tarif 7

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La littérature vue par Sartre et Beauvoir

Je n’envisage dans cette note que ce que Beauvoir et Sartre disent de la littérature dans La force des choses et dans Entretiens avec Sartre. Écrire, pour eux, est un métier. Mais, parmi les écrits, l’exercice de la littérature garde une place à part. Elle est exigence de vérité et, en même temps, reste l’irréductible espace de liberté de l’individu. Pour des auteurs « engagés », cette contradiction est féconde.

D’abord, la littérature apparaît comme autre chose qu’un divertissement. L’auteur n’est ni un fabulateur ni un pisse-copie, il est en premier lieu un témoin : « Pour qu’elle ne se dégradât pas en divertissement, il fallait que l’homme la confondit avec son existence même, sans faire de sa vie plusieurs parts. L’engagement, somme toute, n’est pas autre chose que la présence totale de l’écrivain à l’écriture » Beauvoir I p.64.

Mais le témoignage n’est pas une illustration idéologique. L’écrivain doit s’intéresser aux lecteurs, leur parler page après page. « L’écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais, en peignant le monde tel qu’il est, susciter la volonté de le changer. Plus le tableau qu’il en propose est convaincant, mieux il atteint ce but » Beauvoir I p.162. Pouvoir des mots : nommer, s’est montrer, dévoiler, faire prendre conscience. Or la conscience est la première étape du changement, au moins dans les esprits.

La littérature est subjective mais le bon écrivain, témoin de son temps et de son milieu, réalise une œuvre qui le dépasse. Bien écrire, c’est être soi : « Tous les matériaux que j’ai puisés dans ma mémoire, je les ai concassés, altérés, martelés, distendus, combinée, transposés, tordus, parfois même renversés, et toujours recréés » Beauvoir I p.367. La littérature est une gestation, un cri qui vient de l’intérieur. Henry de Montherlant, Marguerite Yourcenar, Julien Green, disent la même chose que Simone de Beauvoir : « J’y pense longtemps à l’avance. J’ai rêvé aux personnages des Mandarins jusqu’à croire à leur existence » I p.372. Si une philosophie est faite pour être dépassée, la littérature reste éternelle par ce qu’elle inventorie le présent.

Mais, à la différence du journal qui est de premier jet, la littérature est un travail. Il s’agit de conter de belles histoires avec un développement, de susciter une attente, de créer des personnages crédibles par les mots. « La littérature commence avec le choix, le refus de certains traits et l’acceptation d’autres. C’est un travail qui n’est pas compatible avec le journal dont le choix est quasiment spontané et ne s’explique pas très bien » Entretiens p.253. Le risque de la littérature, c’est l’élégance, l’esthétisme qui enjolive l’objet et peut le séparer de sa vérité. Le roman doit reconstituer le monde, être « un rapport à la vérité » Beauvoir p.309.

Les écrivains bourgeois, pour nos deux auteurs, ignorent le corps et ses besoins. Ils ne connaissent des limites et des forces physiques que le sexe et la mort. « L’identification d’un homme avec son corps les scandalise » Beauvoir II p.74. Le Nouveau roman ? Une tentative où l’homme est arrêté. L’humain est considéré comme objet, apolitique, anhistorique, selon la pente des économistes et des technocrates. « C’est là le point commun entre Sarraute et Robbe-Grillet ; elle confond vérité et psychologie tandis qu’il refuse l’intériorité ; elle réduit l’extériorité à l’apparence, c’est-à-dire à un faux-semblant ; pour lui, l’apparence est tout, défense de la dépasser : dans les deux cas le monde des entreprises, des luttes, du besoin, du travail, le monde réel se volatilise » Beauvoir II p.459.

Au total, « tout ce qu’on peut demander à une œuvre romanesque : la recréation d’un monde qui enveloppe le mien et qui lui appartient, qui me dépayse et m’éclaire, qui s’impose à moi à jamais avec l’évidence d’une expérience que je n’aurais jamais vécue » Beauvoir II p.66. Tout un programme.

Simone de Beauvoir, La force des choses et Entretiens avec Sartre, 1976, Folio

  • Tome 1, 384 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99
  • Tome 2, 507 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre : Août – Septembre 1974, Folio 1987, 624 pages, €10.20 e-book Kindle €9.99

Simone de Beauvoir, Mémoires, tome 1 et 2, Gallimard Pléiade 2018, 3200 pages, €139.00

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Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération

20 ans après mai 68, deux « anciens » tentent de comprendre. Ils font de mai le mouvement d’une génération, celle née du baby-boom d’après-guerre avec la nostalgie de Malraux, grandie sous la guerre froide, dans l’appareil de jeunesse du parti communiste puis étudiante durant la guerre d’Algérie, sensible aux écrits de Sartre et de Jeanson. Le livre se veut un « roman vrai » à base d’interviews d’acteurs, ces étudiants militants qui ont eu 20 ans dans les années 1960. C’est son côté vivant, qui se lit bien.

A l’époque, la jeunesse explose. La société mute, le monde change. Tout cela expliquerait mai 1968 et les suites de mai. C’est une partie de mon histoire personnelle, le terreau qui a irrigué mon adolescence, dans lequel et contre lequel je me suis formé. Cet ouvrage ouvre une porte, éclaire un soubassement, me permet de comprendre un peu mieux.

En 1950,140 000 étudiants étaient inscrits à l’université ; ils étaient 215 000 en 1960 et déjà 308 000 en 1963. C’est l’explosion. La jeunesse plus nombreuse, plus longtemps aux études, impose sa culture, fait sa place dans une société rigide, hiérarchique, sclérosée – à droite comme à gauche. Sartre devient Socrate, Beauvoir libère la femme, Fellini rend le sexe culturel, le Che est un Robin des bois qui auraient lu Marx. Le jean–blouson–T-shirt–baskets, venu des États-Unis, est l’uniforme de la jeunesse. Le rock, la danse et les parties servent de signes de reconnaissance. La jeunesse est lyrique, romantique et hormonale. Il faut que craque le vieux monde alors que le nouveau offre sa consommation de masse à l’appétit tout neuf d’une génération née après les bouleversements de la guerre.

La victoire des Alliés en 1945 n’a pas débouché sur la justice sociale, au contraire, les vainqueurs de la barbarie ont reproduit parfois les comportements combattus : la torture, la répression, la rigidité. Cela en Algérie, au Vietnam, en Amérique du Sud. Les militants ont tenté de restaurer le vieil instrument révolutionnaire : le parti communiste français. Malgré le rapport Khrouchtchev, les staliniens dominent le parti en France et éjectent les trublions étudiants. Force est de construire à côté : les trotskystes de Krivine, la gauche prolétarienne. Ils se réclament de Guevara puis de Mao. Sartre, qui écrit sur Nizan en 1960, a très bien su capter ce courant de jeunesse : « Il peut dire aux uns : vous mourez de modestie, osez, désirez, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune : il vous la faut. Et aux autres : dirigez votre rage sur ceux qui l’ont provoquée, n’essayez pas d’échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les » II p.167. La jeunesse chrétienne et la jeunesse maoïste se rejoignent dans un romantisme boy-scout : s’embrasser à demi-nus dans les couloirs, s’immerger parmi les pauvres, renoncer à faire carrière, procéder aux examens de conscience et aux corrections fraternelles. Maurice Clavel aura bien vu cette parenté là.

Le mouvement de mai 1968 en a été la résultante. Une rencontre inattendue entre une idéologie ouvriériste du XIXe siècle et les forces de la fin du XXe siècle orientées vers la révolution culturelle, la libération sexuelle, la démocratisation politique. Le gauchisme d’appareil a rencontré le spontanéisme libertaire. La communion s’est effectuée dans la reconnaissance de ce moment clé de la vie qu’est l’adolescence – moment en soi à vivre, à reconnaître, et non simple transition. C’est la peur narcissique de s’intégrer au monde adulte, perçu comme politique, capitaliste, impérialiste ; c’est la volonté acharnée et sauvage de rester jeune, inachevé, idéaliste ; c’est la préférence pour l’action immédiate dans la société plutôt que l’attente collective d’un grand soir. Les prisons, les hôpitaux, l’école, la famille, la cité, deviennent les lieux concrets où l’on revendique ses refus : la répression, l’enfermement, la sélection, l’éducation, l’environnement. En conséquence, le PCF stalinien a été isolé, les « instruments de la révolution » (parti, dogme, centralisme) ont été récusés, le terrorisme refusé par la morale acquise dans les grandes écoles et auprès de Sartre, le renouvellement politique opéré par le changement du social, la méfiance envers le tout–état.

Les expériences de micro–totalitarisme dans les groupes gauchistes ont vacciné les militants contre le délire révolutionnaire, le jacobinisme, l’irrationnel des foules (Salmon II p.66, Burnier II p.82). « À Pékin, nous nous sommes définitivement débarrassés de l’idée du parti unique. Il suffit d’assister à un procès populaire pour mesurer l’importance des libertés formelles, d’un avocat, de l’État de droit, de la séparation des pouvoirs. Puis nous avons remis en cause de visu notre critique du capitalisme : la concurrence, le marché, ça fonctionne et ça procure de la liberté », Jacques Broyelle, II p.551. De tout cela est né la société moderne : le mouvement des femmes, l’écologie au Larzac, les médecins sans frontières de Kouchner, le parti socialiste rénové de Mitterrand.

Trop jeune en 1968, j’ai rencontré l’après–mai ensuite. J’ai participé à un sit–in dans la cour du lycée, attiré par le mouvement, grisé par la parole, en phase avec le groupe, fier de mes balbutiements intellectuels. Il est formateur de s’exprimer, seul au micro, attentivement écouté par les autres qui reprennent ensuite la parole pour confirmer ou infirmer ce que j’ai dit. Je l’ai fait quelques semaines, c’était nouveau pour moi. Cela ne m’est pas monté à la tête, mais j’en garde plutôt le souvenir d’un slogan, capté au vol, qui est resté pour moi le symbole de mai 68 : « la vérité est toujours révolutionnaire ».

Je n’ai jamais oublié cette leçon, c’est pourquoi l’Archipel du goulag de Soljenitsyne ne m’a pas surpris. J’étais déjà en révolte contre l’église de mon enfance, embrigadement et bon sentiments ; contre les convenances de la bourgeoisie bien-pensante ; je l’ai été contre le marxisme et ses dogmes, son infaillibilité pontificale, son inquisition policière, sa hiérarchie clientéliste, ses clercs arrogants qui se voulaient détenteur de la seule vérité…

Tant pis pour les jésuites de tous bords, je ne serai jamais le chien d’aucun dieu ni le sbire d’aucun chef.

Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, 1988, Points 2008,

Tome 1 Les années de rêve, €8.60 e-book Kindle €8.99

Tome 2 Les années de poudre, €8.60 e-book Kindle €8.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Les mers du sud

Un riche homme d’affaires en rupture de ban est retrouvé mort lardé de coups de couteau à l’Hospitalet, quartier neuf des basses classes, le San Magin de Barcelone. Il avait disparu depuis un an et sa veuve veut savoir ce qu’il avait fait durant ce temps afin de sécuriser sa position personnelle et l’héritage de ses enfants. Elle mandate donc Pepe Carvalho comme détective privé, la police étant soucieuse de classer l’affaire.

Nous sommes à la fin des années soixante-dix dans la pleine Movida espagnole dont le cinéaste Almodovar a décrit la fantaisie niaise, toute en baise et psy. Le pays, avec dix ans de retard, se met au sexe, aux drogues et aux libertés dont Franco l’avait frustrée jusqu’à sa mort en 1976. Tout le monde se déchaîne et brutalement le monde change : « les putes ne sont plus des putes » mais des étudiantes bourgeoise qui veulent vivre des expériences ou des ménagères pressées de mettre plus d’huile d’olive dans la paella. Les anciens dirigeants font profil bas tandis que les nouveaux paradent comme des nouveaux riches politiciens – de gauche évidemment. Les riches, promoteurs, hommes d’affaires, avocats, se sentent plus ou moins coupables d’être riches ou deviennent cyniques.

C’est dans ce contexte social affairiste et désemparé que tout se passe. Carvalho passe plus de la moitié du livre à ne pas avancer d’un pouce, accumulant les rencontres dans des milieux différents pour offrir un panorama sociologique de la Catalogne de son temps. Et puis, de pute en ménagère, il découvre qui est l’assassin et pourquoi il a tué. Pour pas grand-chose, bien sûr, dans ce monde nouveau qui s’émerveille de toutes les possibilités offertes mais qui reste ancré dans la morale d’honneur traditionnelle aux machos méditerranéens et dans la morale bourgeoise catholique.

Carvalho bouffe et boit, Carvalho baise et adopte une petite chienne, bergère allemande comme on dit maintenant pour faire genre. Carvalho brûle encore des livres, même de la collection Pléiade (p.101), parce que les mots sont pour lui sans plus de signification : ils font croire au lieu de constater, ils font rêver au lieu de vivre. Pessimiste noir, Pepe Carvalho ne veut pas de femme mais use d’une pute ; il ne veut pas d’enfant car il ne saurait pas les élever ; il ne veut pas de livres et il brûle sa vie à l’alcool comme les pages dans la cheminée.

Le mort aussi rêvait d’aller dans les mers du sud, il avait même pris des billets d’avion pour Tahiti. Il voulait, comme Gauguin, retrouver la vie naturelle et baiser des jeunettes jusqu’à en crever. Sauf qu’il n’a jamais eu les couilles de son ambition et qu’il s’est contenté du quartier ouvrier de Barcelone tout en lisant et écrivant de la poésie. Une suite de vers disparates a d’ailleurs été retrouvée sur son cadavre pour brouiller les pistes et Carvalho passe des pages à se creuser la tête. En guise de bons sauvages, le grand bourgeois a été servi. Les vices sont les mêmes qu’ailleurs, accentués par l’égoïsme de la pauvreté. Le dirigeant qui s’encanaille ne sera jamais comme les vauriens qu’il côtoie et il se perdra.

Ce qui n’empêche pas le détective de se concocter de bons petits plats maison comme ces aubergines à la béchamel de crevettes p.110 ou cette paella authentique dont il livre la recette p.141. Un marquis, entre deux bouteilles, lui fera goûter de ce fameux pâté de chasse catalan, le morteruelo parfumé. Contrairement au cadavre, lui aime la vie par ses sens et ne rêve pas plus loin que l’horizon de sa maison (d’où il peut voir quand même tout Barcelone jusqu’à la mer).

Un brin bavard comme on n’en fait plus depuis les années soixante-dix, qui aime l’Espagne catalane, la cuisine et la critique des bourgeois bohèmes (la fille de vingt ans nommée Yes est tout un poème !), appréciera ce livre comme un vieux cru mûri quarante ans en cave et qui renaît, pas tellement différent somme toute de notre monde qui régresse au franquisme à peine fini.

Manuel Vasquez Montalbán, Les mers du sud (Los Mares del Sur), 1979, Points policier 2011, 320 pages, €7.50

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Manuel Vasquez Montalbán, Meurtre au Comité central

Franco est mort et la gauche est au pouvoir un peu partout en Europe au début des années 1980 ; le communisme se fait vieux, aussi vieux que les dinosaures en youpala de l’Union soviétique. L’austérité révolutionnaire sûre de détenir la Vérité de l’Histoire a fait place à la désillusion, à l’embourgeoisement et au réformisme. C’est alors que le secrétaire général du Parti communiste espagnol Fernando Garrido est assassiné d’un coup de poignard en plein cœur lors d’un Comité central à Madrid.

La police est sur les dents, les politiciens bien embêtés ; Franco est à peine mort que la guerre civile est prête à renaître avec l’extrême-droite qui se réjouit. Santos, membre du CC du PCE, a connu Pepe Carvalho lorsqu’ils étaient tous deux étudiants. Le détective était alors militant du syndicat communiste et un bref temps membre du parti. Il lui est alors demandé d’opérer une enquête parallèle à l’officielle pour savoir qui est derrière tout cela.

La CIA comme le KGB ont des raisons d’éliminer le vieux rigide du PC alors que la démocratie nait en Espagne sous l’égide monarchique. L’Europe se forme et l’Espagne aspire à y entrer, le communisme de jadis n’est-il pas un obstacle ? L’eurocommunisme italien et, d’une façon moindre, français, qui déteint sur l’Espagne n’est-il pas une façon pour l’URSS d’affaiblir l’OTAN ? Le syndicalisme de gauche a-t-il intérêt à conserver un parti communisme fossilisé dans la nostalgie ? Le parti socialiste en Espagne ne souhaite-t-il pas rallier à lui les éléments progressistes du parti de révolutionnaires professionnels qui n’ont plus leur raison d’être ?

Carvalho analyse, enquête, s’entretient, observe. Madrid n’est pas sa ville, même s’il y a habité quelque temps durant ses études. Mais la population a changé ; les enfants des nouveaux bourgeois lui apparaissent tous blonds, « européens ». Les restaurants ne sont plus populaires mais branchés, reniant la cuisine provinciale pour les standards internationaux. L’Espagne s’avachit sous le post-franquisme, elle s’amollit, elle se normalise.

Qui a tué, dans une pièce fermée aux protagonistes triés sur le volet, et dans l’obscurité ? Un proche ? Les lumières se sont éteintes trois minutes au moment du meurtre. Il est dit que le secrétaire fumait, or l’enregistrement en témoigne : il a plaisanté en ouvrant le comité sur le fait qu’il n’était pas dictateur puisqu’il obéissait au règlement non-fumeur.

Carvalho retrouve un vieil adversaire, le flic franquiste qui l’avait interrogé avant de l’envoyer en prison ; il est désormais au service de la démocratie mais reste un flic soucieux d’informations et de preuves. Le détective dérange ; on le lui fait comprendre plusieurs fois par des menaces crescendo, la dernière le photographiant nu avec une fille mineure après qu’il eut été drogué par un cocktail chilien appelé bajativo, servi par une fille aux beaux mollets mais vendue. « On » veut savoir où il en est dans son enquête, s’il connait le nom du coupable, ou au moins la liste restreinte des possibles. Il ne dit rien, il réserve la primeur de la nouvelle à son client Santos, au Comité central du Parti.

Car il va découvrir qui et pourquoi. Et ce n’est pas politique… dans un parti soumis tout entier à la politique, glosant sur les conditions objectives et les conditions subjectives, dans cette dialectique sans fin dans laquelle se complaisait l’époque, confite en marxisme verbeux qui prenait les mots pour de la radicalité et la radicalité pour la révolution. Montalbán n’est pas tendre avec sa génération étudiante dans les années 1970, tout enivrée de discours et appliquant la théorie à la pratique sans jamais faire l’inverse. Une maladie venue de France et que l’Italie a apprivoisée alors que l’Espagne est restée en retard, donc scolaire. Dans le restaurant branché Oliver de Madrid, la faune est typique de la mode du temps et Montalbán s’en moque avec jubilation : « Des héritiers de charcuteries industrielles à Ségovie, convertis à la négation de la négation de la négation du bakouninisme dodécaphonique paradigmatique abrasif radical à sept kilomètres de tout et à sept lieues de l’avant- et de l’après-découverte du fait que le progrès est fini… » p.141.

Ce qui fait un roman original et critique, un peu long et souvent bavard, voire filandreux comme le voulait cette ère gauchiste dans le vent, mais rempli de mangeaille, de sexe et d’action. Même la recette fétiche qui agrémente tous les volumes est cette fois baroque comme l’époque, une sorte de thon lardé d’anchois au gras-double, agrémenté d’artichauts dans un roux de tomate et d’oignon… p.204. De quoi faire bien comprendre tout ce que l’intellectualisme marxiste 1981 avait d’indigeste et combien l’assassinat du secrétaire général du PC espagnol pouvait avoir de rapport avec une certaine façon de trancher le nœud gordien.

Manuel Vasquez Montalbán, Meurtre au Comité central (Asesinato en el Comité central), 1981, Points policier 2013, 352 pages, €7.308

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Désert

La « crise » est certes économique puisque le numérique bouleverse tous les processus de production. Elle est évidemment sociale puisque le système de redistribution est à bout de souffle, prélevant trop et ne redonnant jamais assez pour toutes les quémandes. Elle est politique puisque toute confiance envers les dirigeants a quasiment disparue et que les seuls qui s’en sortent sont ceux qui mentent le plus effrontément, promettant la lune aux imbéciles qui les croient (Trump et les mineurs de charbons, les brexiteurs excités avec la fortune économisée par la sortie de l’UE, la Le Pen et son n’importe quoi complotiste sur tout sujet qui passe à sa portée…) Mais la crise est surtout spirituelle par manque de sens. Oh, certes, les naïfs soixantuitards qui partaient en Inde pour trouver « la Vérité » ne sont plus la majorité, mais ceux qui veulent « une autre société » ou « qu’un autre monde soit possible » ne manquent pas. Sans jamais s’entendre et ne discutant sans fin à la fortune du pot, la convivialité d’être ensemble suffisant à être heureux momentanément sans déboucher sur un projet. Et chacun sait qu’un pot est tout ce qu’il y a de plus sourd.

L’égalitarisme revendiqué jusqu’à plus soif est un extrémisme comme un autre. Si on le mène jusqu’au bout, il va jusqu’au libertariens américains, forme d’anarchistes riches du chacun pour soi où l’on se bâtit soi-même (self-made) et où l’homme est un loup pour l’homme (le Colt à la main ou « le droit » si vous êtes capables de payer une armée d’avocats compétents). Cet égalitarisme, venu du christianisme plus que de la Bible qui connaissait le Père tout-puissant et la hiérarchie des rois et prêtres, a été avivé par la révolution bourgeoise et « accompli » (donc poussé à l’absurde) par les révolutions populaires inspirées par le marxisme. Elles ont échoué, comme chacun sait. Une économie ne se réduit pas à l’administration des choses comme le croyait Lénine pour qui la société devait fonctionner « sur le modèle de la Poste ». Le Grand bond en avant maoïste a été une lamentable régression qui a engendré famine et millions de morts avant que la Révolution baptisée « culturelle » fasse du non-savoir des brutes l’alpha et l’oméga de l’obéissance au Parti dirigé par le seul Grand timonier…. qui a fini par crever, comme la biologie l’exige, libérant la société et les forces entrepreneuriales du commerce et de l’initiative.

Le Parti tient la société et impose la morale traditionnelle issue de Confucius en Chine ; Poutine fait de même avec l’Eglise orthodoxe en Russie ; Israël a le droit de la Bible et les Etats-Unis se croient encore une vocation de nouveau monde élu pour construire la Cité de Dieu pour l’humanité entière. Que reste-t-il en Europe ? Le seul idéal (donc inatteignable) de la société marchande pour laquelle chacun est un consommateur lambda – d’autant plus consommateur que lambda – apte à être manipulé par les modes et la foule qui décrète le qu’en dira-t-on.

Nous sommes passés du laisser-passer mercantiliste au laisser-faire libéral et jusqu’au rousseauisme pour qui la société (toute) société est oppressive, toute éducation une contrainte et toute connaissance (même le savoir scientifique) un colonialisme. Dans cet état d’esprit, le sujet est économique, pas politique ni ethnique. L’individu est premier, monade autonome donc universelle qui peut s’installer partout et être chez lui nulle part. Le globish remplace les langues nationales (même en Europe d’où les Anglais vont partir !), le calcul égoïste est la seule relation politique et la culture se réduit aux vogues des pubs, des réseaux sociaux et des séries télé.

Exit la communauté, l’histoire, le sacré – sauf à les utiliser pour exiger un égalitarisme des « droits » encore plus absolu. La politique nationale se réduit à la bureaucratie, la loi aux textes abscons de technocrates et les décideurs deviennent administrateurs : en témoigne la machine européenne, experte à pondre des règlements juridiques mais inapte à susciter enthousiasme et élan, même contre les ennemis économiques que sont Américains et Chinois, qui seront bientôt ennemis politiques par leur impérialisme insidieux mais obstiné. Les derniers grands politiques français furent de Gaulle et Mitterrand, avec Sarkozy en sursaut durant la crise financière et durant la crise avec les Russes en Géorgie. Entre temps et depuis : rien. Même Macron, qui promettait, navigue à vue.

La seule philosophie est l’enrichissez-vous du bourgeois. Sauf que la richesse se fait rare comme en témoignent les gilets jaunes qui n’en peuvent plus des fins de mois, et le niveau de prélèvements obligatoire en France qui atteint des sommets : toujours plus d’argent pour de moins en moins de revenus ! La seule morale est celle du « pas plus que moi » de l’égalitarisme jaloux et « que personne n’obtienne si je n’obtiens pas aussi ». En contrepartie de quoi ? De rien : c’est « un droit », comme de vivre et de respirer, c’est tout. Et qui paye ? Forcément « les riches », ceux qui ont plus. Pourquoi ont-ils plus ? Parce qu’ils ont mieux travaillé à l’école, ont persévéré dans l’effort ou ont quelques talents différents du commun des mortels. Mais ce qu’on accepte des footeux et des stars apparaît intolérable chez les entrepreneurs créateurs de biens ou les bêtes à concours reconnus aptes à diriger.

Il s’agit de profiter plutôt que de donner, de jouir et posséder plutôt que de bâtir ensemble. Le bobo sera nomade ou ne sera rien ; il sera colonisé de l’intérieur ou sera éliminé dans le lumpenproletariat du précaire et de l’assistanat réduit au minimum. Comme aux Etats-Unis où on le laisse dans sa mouise – comme en Chine où on le qualifie d’asocial avant de le rééduquer en camp spécialisé. Big Brother aura gagné dans les filets de Matrix.

Les remèdes ?

Les religions ? (et elles reviennent en force, encore plus obscurantistes, intégristes, autoritaires). Mais la majorité les craint – avec raison, au vu de l’intolérance et de l’hypocrisie dont elles font preuve. On a déjà donné avec l’Eglise catholique et avec l’islam Wahhabite ; même la religion hébraïque montre de quoi elle est capable avec les Palestiniens.

La nation ? Elle n’a plus guère de sens dès lors que le monde des réseaux est globalisé, l’univers économique interdépendant et que « les alliés » sont les pires ennemis (USA de Trump et amendes records aux entreprises pour viol de la loi purement américaine ; Brexit de nos plus proches voisins qui préfèrent s’isoler ; refus du commun par certains pays européens qui ne veulent pas avancer).

Le retour à une certaine forme de féodalisme, comme lors de toutes crises ? C’est un processus peut-être en cours, si l’on considère que des « tribus » se forment sur les réseaux et s’agglutinent en bandes qui ne reconnaissent qu’un seul gourou, s’opposant à tous les autres dans une sorte de guerre civile froide que seuls quelques excités qui mériteraient des opposants physiques à leur mesure poussent jusque dans la rue lors des samedis jaunes. La lutte des casses a remplacé la lutte des classes puisque les classes ont quasi disparu : tout le monde est devenu bourgeois, sauf les immigrés de fraîche date qui ne savent pas encore ce que c’est mais sont venus justement pour « gagner » et acquérir.

Alors le monde nouveau ? Sera-t-il celui des fermes autonomes peuplées d’écologistes intégristes, protégés de hauts murs (et sachant tirer) du rêve libertarien américain ? Celui des bidonvilles de Calcutta face aux quartiers aérés des très riches qui vivent entre eux ? Celui de la partition des régions et communes libres battant monnaie locale et exigeant une solidarité communautaire sous peine d’exclusion ? Le socialisme est mort, la Nuit debout n’a pas vu le jour et les gilets jaunes ne réfléchissent pas mais tournent en rond ou cassent la baraque. Il ne reste au fond plus guère que Macron…

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Conte d’été d Eric Rohmer

Tout commence le 17 juillet et se termine le 4 août ; le film est rythmé par des inserts de dates comme si le temps des vacances s’égrenait, inexorable. Gaspard (Melvil Poupaud) sort d’une maîtrise de mathématiques à Rennes, un peu perdu et guitariste amateur. Il débarque seul de la vedette sur la Rance et s’installe dans la maison d’un « ami » (les fils de bourgeois ont toujours beaucoup d’« amis »). Durant deux jours, il déambule, solitaire, sur la plage, au bord de la mer. II n’a pas de problème d’argent, ne fait rien, il attend.

Un soir qu’il va manger une crêpe et avaler un bol de cidre comme le veut la mode, la serveuse Margot (Amanda Langlet), est touchée par sa fragilité et sa solitude. Elle le revoit sur la plage où il va se baigner, pâle et mince, le torse lisse sans muscle apparent, et l’interpelle. Il fait plus juvénile que son âge et son instinct maternel qui commence à la travailler en est remué. Ils sympathisent et elle s’installe dans le rôle de confidente, une « amie » non amoureuse.

Gaspard attend Léna (Aurélia Nolin) qui a promis de le rejoindre « vers Saint-Lunaire » (nom évocateur !) vers la fin juillet. Elle est partie en Espagne avec sa sœur et le copain de celle-ci. Mais elle n’arrive pas, n’écrit pas, ne téléphone pas. Gaspard s’en croit amoureux mais elle ? Lorsqu’elle apparaît enfin, c’est une virago contente d’elle-même tenant par-dessus tout à sa liberté personnelle qui se révèle. Elle n’aime que les garçons soumis, pas ceux qui souhaitent imposer quoi que ce soit, même par négociation réciproque. Gaspard est fort en math mais nul en sentiments. Il laisse « le hasard » choisir, c’est-à-dire la loi des grands nombres et la provocation des circonstances.

Margot, ethnologue des marins bretons qui attend son petit ami archéologue parti à l’étranger, le traîne en discothèque un soir. Une Solène décidée (Gwenaëlle Simon) n’a d’yeux que pour lui, séduite par son côté pâle ténébreux. Elle n’apprécie pourtant que les sportifs musclés, selon les deux petit-amis successifs qu’elle « largue » en une semaine. Solène le mène en bateau avec son oncle, mais refuse de coucher « la première fois ». Il n’y aura pas de seconde fois intime car Léna qui refuse l’ENA, saute sur Gaspard alors qu’il erre à bicyclette, lunaire à Saint-Lunaire.

Le voilà, lui le solitaire, avec trois filles pour l’été. Il a promis à chacune « d’aller à Ouessant » avec elle, sorte de mirage et de bout du monde pour « se trouver », mais aucune n’ira, car il ne sait pas choisir, donc accomplir. Il ne veut pas quitter Léna, intello égocentrée qui ne l’aime pas, ni Solène qui préfère de plus virils et déterminés. Il ne voit pas que Margot commence à tomber amoureuse de lui, bien qu’il « se sente bien avec elle » et elle avec lui. Il a composé une chanson de marin à la guitare pour Léna mais la donne à Solène qui ne la mérite pas, juste parce qu’elle est là. Alors que Margot fait sa thèse sur les chants de marins et qu’elle aurait probablement aimé en être destinataire.

Gaspard est un étrange jeune homme, matheux qui préfère la musique, amoureux qui ne sait pas dire non, breton qui ne connait rien à la Bretagne. Il « ne fait pas le poids » auprès de Léna, selon les cousins, et Léna est très sensible à l’opinion des cousins. Eux ont laissé le grattage de guitare pour faire des études de commerce et voient d’un mauvais œil la bohème prolongé de l’adolescent taciturne, homme sans qualités. Lui ne voit rien : ni le faux « amour » de la fille intello, ni l’attrait purement sexuel de la fille pour l’été qui lui tâte sans cesse la poitrine, ni la tendresse qui naît de l’adéquation des tempéraments avec Margot. Seul le hasard le sauvera, les coups de fil qui se succèdent un après-midi en accéléré se terminant par la proposition d’un « ami » de le mettre en relation avec un vendeur de magnétophone d’occasion huit pistes pour « sa musique » – à condition de faire affaire loin de Dinard et dès le lendemain. Gaspard n’a pas à choisir, il se défile, trop heureux, laissant la construction de sa maturité en suspens.

Le film a du charme et Melvil Poupaud, à 23 ans, de la présence. Il réussit à en faire une absence en distillant avec une diction nette des sentences définitives et contradictoires que l’on sent écrites. Il apparaît extérieur à son enveloppe de banale endive qu’il vêt d’une collection de tee-shirts à col en V uniquement dans les noir, blanc et gris, surmontée d’une touffe de boucles dans tous les sens. Il craint les groupes car il a peur de s’y perdre, de prendre un masque qui n’est pas lui mais un peu quand même, imposé. D’ailleurs il le dit : « je suis transparent, je n’existe pas » – et le spectateur tend à le croire. Au fond, la plus vraie et la plus vivante est bien Margot (29 ans), la seule fille avec laquelle Gaspard ne se croit pas obligé de jouer le rôle du sexuellement actif en tâtant les seins et embrassant la bouche, croyant que c’est ce qu’elles veulent toutes ou que c’est le masque obligatoire de l’ado mâle normal.

Les mots ne sont pas les actes et, si les adolescents s’en grisent, ils en sortent malheureux. Les familles en vacances alentour, les couples qui se promènent et les enfants qui se baignent, forment un contraste éclatant entre la vraie vie et la vie rêvée, entre la maturité adulte et l’illusion jeune. Gaspard n’est pas aimable, il est touchant ; il n’est pas beau, il est inachevé. Le parfait croisement de l’étudiant matheux qui se croit musicien, du futur fonctionnaire qui se voit en poète. En bref un bobo des années 1990.

DVD Conte d’été, Eric Rohmer, 1996, Potemkine films 2018, 1h43, €12.97

DVD Contes des quatre saisons, coffret Eric Rohmer, Potemkine films 2013, standard €34.90 blu-ray 49.99

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Georges Simenon, Pedigree

Simenon n’est pas seulement auteur de romans policiers avec le commissaire Maigret en héros. Simenon est auteur tout court. Après deux volumes repris dans la collection, qui recueillent 21 romans (dont quelques Maigret), la Pléiade édite sous le titre Pedigree les romans et essais autobiographiques de l’auteur : ceux qui constituent son « identité ».

L’auteur est en effet belge né d’un père Liégeois et d’une mère aux origines hollandaises et allemandes. Lui a vécu surtout en France, aux Etats-Unis et en Suisse. D’où sa volonté pour ses enfants, et surtout pour son premier fils Marc, de leur donner un pedigree. Un jour de 1940, un médecin apprend à Georges Simenon qu’il est malade du cœur comme son père avant lui et qu’il n’a peut-être plus que deux ans à vivre. Le diagnostic sera infirmé plus tard mais Simenon se préoccupe de donner à son fils une lignée, de lui raconter pour plus tard ce père qu’il n’aura peut-être qu’à peine connu. Uniquement les années de jeunesse, jusqu’à l’adolescence et l’émancipation par le travail. Comme un exemple pour le guider. Il commence par Je me souviens, un récit édité en 1945 qui connaîtra plusieurs procès en diffamation de la part de gens qui se sentent moins bafoués dans leur honneur (qui se souviendrait d’eux sans le livre ?) qu’avides des gros sous d’un auteur riche et célèbre. Ce pourquoi il transforme ce récit en véritable roman, dont la trame est autobiographique mais les noms des personnages changés et les dates réajustées à sa fantaisie. Il l’intitule Pedigree. Si tout y est vrai, rien n’y est exact.

Un pedigree est une carte d’identité pour animaux ; elle dit de qui l’on descend et privilégie l’hérédité. Simenon utilise ce concept animal avec ironie : « Quant à certains hommes qui ont aussi un pedigree et qui s’en vantent, comme leurs aïeux n’ont jamais vécu à l’attache ou dans une cage, il est difficile de donner entière créance à leur parchemin. » (Je me souviens… p.957). Ecrit fin 1940, ce passage est une claire allusion aux nazis qui se vantent de leurs origines « pures », comme s’il n’y avait jamais eu invasions, viols ou intermariages pour cause de grande épidémie. Simenon n’aime pas trop les Allemands, ayant été adolescent entre 1914 et 1918 sous l’occupation de la Belgique par les cruelles troupes du Kronprinz. La ville de Visé fut brûlée par l’armée allemande le 15 août 1914, détruisant plus de 600 maisons ; armée qui n’a pas hésité, plus tard, à fusiller 300 habitants pour résistance à leur avance. Les germes du nazisme étaient déjà présents dans le tempérament prussien de 1914.

S’il écrit pour son gamin, c’est donc moins pour se vanter de ses origines biologiques que pour définir ses origines sociales. Il croit au milieu et à la culture plus qu’à l’hérédité, à l’exemple des parents plus qu’au sang. Il décrit donc ce milieu des petites gens parmi lesquels il a évolué. Cet entourage est fourni et très divers, il se distingue des riches (que l’on n’aime pas) et du populeux (dont on veut se démarquer par les manières et la culture). L’enfant, déjà sensuel, sera fasciné par « les petits crapuleux » qui courent en bandes hurlantes dans les ruelles, les garçons à demi-nus l’été et en haillons superposés l’hiver, les fillettes sans culotte sous leur robe courte et qui s’asseyent en écartant les jambes. L’adolescent sera méprisé par ses condisciples aristocrates et grands bourgeois qui ne l’invitent jamais, même s’il paye sa part, et ira volontiers se frotter aux filles des rues qui cherchent des garçons dans la pénombre du couvre-feu ou dans les loges des cinémas. Ni riche, ni peuple, Simenon est de cet entre-deux des petites gens qu’il ne cessera de décrire dans ses romans et qui se compose d’une infinie gradation de strates.

Quoi de commun en effet entre la famille de son père, artisans de père en fils qui n’ont jamais bougé du seul quartier central de Liège, et la famille de sa mère, entreprenante et commerçante, que la soûlographie du père a conduite à la ruine ? Le papa de Simenon est un employé d’assurances heureux qui se contente de sa famille et du strict nécessaire ; la maman est névrosée, hantée par le déclassement et la pauvreté, ce qui la rend perpétuellement anxieuse et avare. Elle a toujours peur de gêner, rien ne va jamais : « Mon Dieu, Désiré ! ». C’est entre ces bancals que grandit l’enfant dont il escamote dans le roman le petit frère.

Mais chaque individu est unique et, si le milieu l’imprègne, il ne le conditionne pas. Le garçon observe, écoute, réfléchit. Il vit ses propres expériences dont sa mère surtout n’a rien à savoir. Elle qui fait une neuvaine à la Vierge chaque année pour que son garçon arrive « pur » au mariage, sait-elle qu’il s’est laissé violer avec jubilation, à douze ans et demi, par une fille de quinze ans ? Ces quelques pages de Pedigree (p.803-806) sont d’un grand écrivain. Elles disent avec intelligence toute l’émotion et la sensualité de cette expérience unique à cet âge. Loin de le « traumatiser », cela donnera au jeune Georges le goût sensuel des femmes.

Il raconte aussi sa quête d’identité adolescente, un jour en sabots et prêt à se faire raser la tête, un autre jour vêtu en dandy pour impressionner ses camarades. Ou comment il a lâché le collège lors de la maladie de son père pour travailler dans une librairie. Sa jeunesse, sa bonne volonté et son humeur gaie ont hérissé le patron qui n’y connaissait pas grande chose pour croire que Le Capitaine Pamphile était de Gautier et non de Dumas. Il en a profité pour se débarrasser du commis trop vif pour lui. Comment le Liégeois moyen de ces années 1920 pouvait-il se méfier autant des êtres jeunes ? Par dépit de ne plus en être ? Parce que cela troublait sa petite-bourgeoise torpeur ? Il y a là comme une indication de ce qui sera, quelques années plus tard, le fascisme : la révolte des jeunes contre les vieux des années 30. Le message au fond de Pedigree

Au-delà des oripeaux sociaux et du génétique, c’est bien la recherche de l’homme nu, de l’individu tel qu’en lui-même, que Simenon a en quête. En commençant par lui-même.

Georges Simenon, Pedigree et neuf autres romans et documents autobiographiques, Pléiade Gallimard, 2009, 1699 pages, €64.00

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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Karl Marx par Raymond Aron 1 – le Manifeste

Qui veut comprendre les idées de Marx doit quitter le fatras des gloses et exégèses marxistes qui ont embrumé l’œuvre : Marx n’était pas marxiste. Pour cela, l’analyse rigoureuse et claire de Raymond Aron reste inégalée. En 76 pages denses d’un ouvrage plus vaste, Les étapes de la pensée sociologique’, le lecteur aura une idée précise de la pensée de Marx. Nous l’examinerons sur trois notes.

Chacun a tiré le philosophe à soi pour justifier ses ambitions politiciennes ou prendre le pouvoir. Raymond Aron écrit fort justement : « S’il n’y avait pas des millions de marxistes, personne ne douterait de ce qu’ont été les idées directrices de Marx ». Castro, Mao ou Staline sont-ils vraiment les héritiers de Marx ? Karl, intellectuel petit-bourgeois allemand, a-t-il prôné la dictature d’un seul et le culte de la personnalité au nom des Lois de l’Histoire que lui-même aurait découvertes ? C’est faire la part belle aux théories du Complot, tirer le juif Marx vers la Kabbale et l’interprétation ésotérique du monde, en faire le grand maître d’une future domination du monde. Or Marx n’était pas religieux, encore moins sioniste. Il était avant tout observateur de son époque, préoccupé d’analyser la réalité des rapports entre les hommes. Ces rapports sont humains, politiques, économiques. Marx était de son temps et ce n’était ni l’avenir ni le passé qui l’intéressaient, mais bel et bien le présent. Pour Raymond Aron, Karl Marx « est d’abord et avant tout le sociologue et l’économiste du régime capitaliste. » L’avenir reste à tout moment de l’histoire à créer, à imaginer, à inventer. Contre les croyants du diamat (matérialisme dialectique en russe léniniste) ou contre les illuminés des gauches radicales (qui sévissaient déjà de son temps), Marx « n’avait pas de représentation précise de ce que serait le régime socialiste ».

Althusser a cru « refonder » le marxisme en réévaluant les écrits de jeunesse. Il a surtout replacé Marx dans son contexte intellectuel : celui d’un philosophe d’abord proche de Hegel avant de s’en détacher par mutation, quittant le déterminisme de l’Histoire (comme avatar des religions du Livre) pour analyser les rapports de force sous-jacents à la réalité humaine du présent. Ce pourquoi Marx a été meilleur journaliste que philosophe et meilleur analyste économique qu’inspirateur politique. Attention aux contresens : « Les thèmes de la pensée de Marx sont simples et faussement clairs. (…) Chacun peut y trouver ce qu’il veut ». Pourquoi ? Parce que, « par rapport aux sociologies dites objectives d’aujourd’hui, c’était un prophète et un homme d’action en même temps qu’un savant ». D’où les dérives d’ordre « religieux » qui ont eu cours après la mort de Marx. Raymond Aron considère que les écrits de jeunesse aident à la compréhension de l’œuvre mais qu’ils n’en sont pas l’essence. Sa méthode d’analyse est la suivante : « Je me référerai essentiellement aux écrits que Marx a publiés et qu’il a toujours considéré comme l’expression principale de sa pensée ».

Le ‘Manifeste communiste’ est une brochure de propagande, pas une œuvre scientifique, mais elle est fondée sur les recherches de Marx. L’idée principale est que la lutte des classes est le moteur d’évolution des sociétés. La nature essentielle des sociétés modernes est dans le conflit entre ouvriers et entrepreneurs, ressort pour lui du mouvement historique. La bourgeoisie du XIXe siècle maintient son pouvoir en révolutionnant en permanence les instruments de production, réaffirmant à chaque fois sa force dans les rapports sociaux qui en sont la conséquence :

  1. Il y a contradiction entre forces et rapports de production. Les moyens de production sont plus puissants mais les rapports de propriété et de répartition des revenus ne changent pas au même rythme.
  2. Il y a contradiction entre production des richesses et misère du plus grand nombre. D’où les crises révolutionnaires périodiques qui devraient aboutir un jour à la dernière classe sociale, majoritaire, qui réalisera l’égalité parfaite de toute l’humanité.
  3. Quand les antagonismes de classe auront disparu, le pouvoir perdra son aspect politique, qui est l’organisation d’une classe pour dominer. Le pouvoir deviendra alors associatif, « communiste ».

On mesure combien ce Manifeste théorique a peu à voir avec les régimes socialistes qui se sont instaurés par la suite en son nom… Les moyens de production ont augmenté en URSS mais ont vite touché aux limites de la bureaucratie, ce qui n’a pas entraîné un meilleur niveau de vie après la toute première industrialisation. La misère générale égalitaire n’a pas été « préférée » aux inégalités des pays capitalistes puisque, dès que le Mur est tombé, des millions de gens de l’Est se sont précipités à l’Ouest. Les antagonismes de classe étaient loin d’avoir disparus dans les régimes socialistes : on avait simplement remplacé la bourgeoisie par la caste du Parti. Elle dominait plus strictement et vivait bien mieux que la bourgeoisie des pays capitalistes. Le pouvoir n’était absolument pas devenu associatif, ni même participatif, au contraire : c’était la plus évidente dictature. Cuba, la Corée nord et encore la Chine restent des fossiles de cette théorie communiste devenue réalité socialiste.

La théorie générale de la société réside, pour Marx, dans le matérialisme historique :

  1. Le degré de développement des forces productives détermine les rapports sociaux, indépendamment de la volonté des hommes.
  2. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, sur laquelle s’élèvent les divers édifices : juridique, politique et idéologique. L’idéologie justifie la domination comme l’existence détermine la conscience.
  3. Quand les rapports de propriété, les lois ou les idées, entrent en contradiction avec le développement des forces productives, ces rapports deviennent des entraves et enclenchent des révolutions. Pensons aujourd’hui au développement de l’Internet, en contradiction avec la rente des éditeurs de musique, de films et de livres, qui aboutit à la réaction de la loi Hadopi… et à la réaction des gilets jaunes, très petite bourgeoisie qui se voit déclassée et reléguée aux provinces.
  4. La nécessité historique est portée par une seule classe à chaque époque, mais ce n’est pas la conscience qui force la réalité. C’est la réalité des forces de production et des rapports sociaux induits qui détermine la conscience d’une époque. « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir. » Mais encore faut-il en prendre conscience et que la classe amenée à révolutionner la société se constitue en pouvoir – ce qui est bien loin d’être le cas du sac à patates des gilets jeunes.
  5. Marx énumère les étapes de l’histoire humaine d’après les régimes économiques : soumission d’Etat asiatique, esclavage de classe antique, servage féodal, salariat bourgeois. Seul « le socialisme » mettrait fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il s’agit, pour Marx, d’exploitation économique. Si elle disparaît, elle doit permettre l’émancipation politique. Or les régimes socialistes réels ont conservé l’exploitation politique via les Etats, qui demeurent des contraintes collectives non négociées par de libres associations.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, 18.00 e-book Kindle €12.99 

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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Emile Guillaumin, La vie d’un simple

Ecrit il y a plus d’un siècle, publié par Daniel Halévy et régulièrement réédité, préfacé par Jean-Louis Curtis, ce roman vrai d’un paysan du Bourbonnais reste un témoignage unique sur la vie à la campagne qu’ont connus nos grands-parents – ceux qui ont fait la guerre de 14. Moins noir que Jacquou le croquant (qui a déclenché chez l’auteur son écriture), il se présente comme le Balzac des champs. Rien ne nous est épargné du décor, les champs, les forêts, la boue, le soleil trop sec, la grêle ravageuse, la pluie glaçante, ni des bêtes, veaux, vaches, cochons, couvées et brebis, ni des acteurs.

Les enfants sont pâtres dès 7 ans, porchers à 9 ans, vachers à 12 ans, moissonneurs à 14 ans, batteurs à 16 ans et laboureurs à 18 tant il faut de force pour peser sur l’araire. Ils se marient vers 23 ou 25 ans et deviennent métayers de pères en fils dès que naissent les enfants. Telle est la dure vie à la terre, immuable et ancestrale, qui n’a quasi pas bougé depuis le néolithique. Les propriétaires sont des bourgeois du bourg ou de la ville – mais plus des seigneurs depuis 1789. Ils sont rarement de Paris mais, dans le Bourbonnais, il en est. Ils prennent pour eux la moitié de la récolte et de la production du cheptel, plus un fermage à l’année pour les terres, la maison et les dépendances. Ce fermage augmente si la ferme est prospère, ce qui est antiéconomique car plus le paysan travaille et mieux il le fait – moins il gagne. Cette loi de rendement décroissant du zèle a sans doute fait beaucoup pour façonner la mentalité résolument antiéconomique des Français !

L’auteur n’est pas tendre pour les propriétaires : « Nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec ! » p.228. Il ne fallait certes pas être futé pour prêter tout son avoir à un frimeur avéré qui avait plus grande gueule et grand train que réussite – mais l’inéducation de l’esprit est comme l’inculture pour le sol : une stérilité. Seule l’école obligatoire a libéré les campagnes de l’emprise de la bêtise, des superstitions, des racontars, des propriétaires et des curés.

Tiennou, né dans une ferme, engagé dans une autre, indépendant dans une troisième, change encore deux fois de métayage. Des enfants poussent, des petits-enfants naissent, tout comme les vaches et les moutons. Le paysan confectionne tout lui-même, sauf ses habits, mais sa moitié les rapetasse jusqu’à ce qu’ils tombent en loques. Sa subsistance dépend des variations du climat et des maladies plus que de la guerre au XIXe siècle. Rien ne va jamais car tout changement est une épreuve : été trop sec, automne trop humide, printemps trop froid, hiver trop rude… Tiennou ne sait ni lire, ni écrire, mais a du bon sens. Il ne croit guère le curé et ses belles histoires au vu de son exemple, mais imagine un grand Horloger et garde une morale primaire, acquise en ses enfances : « Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite simple : bien travailler, se comporter correctement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine » p.233. Tiennou a une fois tué un homme, à coups de bâton, une nuit que des « fantômes » le pressaient à le menacer. C’étaient des copains déguisés qui voulaient lui faire peur. Il en a eu grand chagrin et a aidé le bastonné, que les autres avaient abandonnés, à regagner sa maison, où il est mort quelques jours plus tard. Ce n’était pas vraiment sa faute, mais il en a gardé le souvenir.

Pour le reste, les maximes sont de bon sens : « être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres » p.158. L’observation de la société est vite faite : les enrichis pressurent les autres. Le propriétaire dit au métayer : « Obéir et travailler, c’est votre rôle » p.150. Le sien est d’encaisser et d’engueuler. Mais la nature est belle, aménagée par l’homme. Des pages à la Rousseau parsèment le récit, notamment page 148. L’humain est dans le paysage comme l’enfant dans les bras. Cette époque était écologique sans le savoir.

L’auteur a été paysan mais sa mère lui a appris à lire. Il a donc écrit, par plaisir, avant de s’investir dans le syndicalisme paysan pour défendre les petits contre les gros. Il fait de Tiennou, son personnage, un républicain puis un socialiste, mais attaché à l’ordre : il votera comme président pour le futur Napoléon III. Il se méfie de la politique : « J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont des gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se retrouvent salis de ces contacts » p.125.

Bien que ce livre soit un roman, il reste au plus près du réel vécu par l’auteur lui-même comme fils de paysan dans le Bourbonnais. Il n’embellit pas la vie à la campagne mais se soumet à ce qui est. Son paysan nait en 1823 et achève son récit vers 1900, alors que les premières voitures sans chevaux commencent à sillonner la campagne. Celle-ci devient moins isolée, moins immobile, mais ce sera une autre histoire – la nôtre, accélérée en grand par la guerre de 14-18 qui arracha les paysans à leurs petites patries et à leurs patois pour les fondre dans la France.

Emile Guillaumin, La vie d’un simple, 1903, Livre de poche 2004, 287 pages, €6.20

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Hue and Cry de Charles Crichton

Etrange objet que ce DVD publié par StudioCanal avec un livret en français de Charlotte Courson et une couverture en français. Sauf qu’il est… entièrement en anglais – sans bande-son traduite ni même sous-titres (malgré ce qui est indiqué en couverture !) ou alors bien planqués par un technicien retord. Il fait partie de cette « collection » Tamasa classiques en langue originale qui réédite les comédies britishs des studios Ealing. L’accent un brin cockney et le parler rapide font que seuls les bilingues saisissent tout, mais les scènes sont suffisamment explicites pour que le locuteur moyen en anglais prenne plaisir au film.

Nous sommes en effet dans l’aventure. Un gamin de 15 ans, Joe (Harry Fowler – 21 ans au tournage), erre dans les ruines du Blitz en costume cravate tout en cherchant vaguement du travail. Une BD de The Trump lui tombe du ciel, confisquée par un pasteur dédaigneux qui dirige un chœur d’enfants. Hier comme aujourd’hui, The Trump est adepte des « vérités alternatives » : la fiction dessinée calque donc la réalité avec quelques modifications retorses.

Joe dévore avidement le feuilleton avec son gang de kids, The Blood and Thunder Boys (les garçons de tonnerre et de sang). Il entre dans l’histoire en reconnaissant dans la rue le numéro de plaque d’un camion – GZ 4216 – utilisé par des malfrats dans le dessin ! Il use alors d’un stratagème pour éloigner le boutiquier à qui l’on vient tout juste de livrer une grosse caisse – comme dans l’aventure – et fouille sa boutique. Il est pris et doit s’expliquer devant un policier qui, paternaliste, le renvoie jouer. Le fourreur qui a appelé la police a un accent français, autrement dit louche.

L’adolescent ne s’avoue pas vaincu et, s’il trouve du travail au marché de Covent Garden grâce au flic, il suit la suite de l’aventure dans The Trump. Comme il veut savoir, il réussit à découvrir l’adresse de l’auteur et va le voir, accompagné du petit Alec (Douglas Barr) – tout aussi costumé cravaté. Seul l’uniforme bourgeois donnait à l’époque l’air « comme il faut ». Immeuble cossu, silencieux, arabesques menaçantes des ombres, grilles de l’escalier, un mystérieux chat noir… Et une voix menaçante qui vient du haut en proférant des mots sadiques. Il n’en faut pas plus pour épaissir de peur le mystère. Mais Joe ne se laisse pas démonter – et monte en traînant son jeune compagnon par le col. L’auteur, un brin méfiant, les accueille lorsqu’il retrouve son chat (un siamois chassé par le chat noir) et leur sert une boisson. Frémissement lorsqu’il qu’il déclare, alors que le plus jeune prend un verre : « non, pas celui-là, c’est le mien ! » : les deux autres sont-ils empoisonnés ? Pas même. Comme la peur de l’escalier se dissipe dans le boudoir de l’auteur où trône un dictaphone, l’appréhension s’évapore lorsque le vieux déclare que son verre est avec du gin. Toutes les scènes sont jouées dans ce contraste permanent entre l’angoisse de la fiction qui enfièvre l’imagination et le bon gros réalisme de la vie courante.

Les « enfants » eux-mêmes (entre 12 et 18 ans) sont saisis par ce même réalisme social, inclus dans ce Londres aux quartiers détruits par les bombardements nazis dans lesquels ils jouent. Alec mime combats aériens, tacatac de mitrailleuse et explosions, assis sur les décombres. Poussière, gravats, bagarres, les costumes résistent mal à la fougue adolescente. Joe voit les accrocs se multiplier sur son pull, ses coudes de veste, sa chemise. La cravate même est ôtée dès le milieu du film et le second bouton de sa chemise, trop lâche, n’est pas toujours attaché. Tout le contraste, une fois encore, entre les apparences bourgeoises et la réalité adolescente, entre l’ancienne génération collet monté et la nouvelle au col ouvert, entre ceux qui se ferment sur leurs soucis et ceux qui s’ouvrent à la vraie vie.

Le film évolue sans cesse entre les pauvres et les puissants, les vertueux et les malfrats, la génération qui monte et celle qui descend, en bref David contre Goliath comme durant la guerre – mais cette fois à l’aide de la fiction dessinée. Un groupe de bandits détourne en effet le scénario de la BD pour communiquer leurs plans à leurs complices afin de livrer la marchandise, des fourrures volées. L’auteur, aventurier en chambre soucieux de son confort, se désole d’apprendre combien l’on dévie son scénario mais ne veut pas s’en mêler. Les parents ne pensent qu’aux fins de mois, les policiers qu’aux crimes sérieux, les taxis qu’aux clients cossus. Dur d’être un « enfant » (jusqu’à 21 ans) dans la société d’après-guerre.

Mais lorsque l’on n’a pas la force, comme le David biblique on use de la ruse. L’astuce déjoue les stratagèmes et le nombre véhicules et armes. Joe convainc l’auteur de créer un scénario qui envoie les malfrats à Ballard’s Wharf. Et c’est tout une armée de kids tels des rats surgis des décombres qui déferle pour la lutte finale sur les voleurs livreurs, rusés et mordants comme eux. D’où le titre du film : Hue and Cry, à cor et à cri.

Un duel se détache entre Joe et le malfrat en chef dans les ruines d’un immeuble. Mais Goliath est terrassé et la justice triomphe : celle de l’enthousiasme sur l’indifférence, celle de l’aventure sur le confort, celle de la vertu sur le laisser-faire. Le chœur final, qui boucle celui de l’ouverture, montre les gamins pochés, tuméfiés et bandés, rançon réaliste de l’aventure imaginaire. La jeunesse (british) est révolutionnaire, vingt ans avant 1968.

DVD Hue and Cry, Charles Crichton, 1947, avec Alastair Sim, Harry Fowler, Douglas Barr, Joan Dowling, Jack Warner, Valerie White, Jack Lambert, Ian Dawson, Gerald Fox, John Hudson, StudioCanal 2015, 1h23, €24.68

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Paul Theroux Suite indienne

L’auteur américain est reconnu pour ses récits de voyage aigus et l’observation acides de ses contemporains. Il écrit aussi des romans et en présente trois à la suite. Grosses nouvelles ou petits romans, peu importe, les Américains bien tranquilles aiment les gros bouquins alors que les Français stressés, qui ont toujours peur de manquer le dernier métro de la mode, préfèrent les formats courts qu’on survole en moins d’une heure.

A 66 ans, Paul Theroux est dans une forme éblouissante. La figure romanesque le libère des précisions de fait et rend ses personnages plus véridiques. Ce sont des Américains moyens qui raisonnent avec le bon sens de rigueur dans les états blancs, riches et protestants. Surprise amusée, jugement souverain, petits compromis avec la morale, chacun se reconnaît plus ou moins dans ces personnages de bourgeois aisés issus de la culture post-68 et ayant réussi en affaires, en études comme en amour. C’est à ce moment qu’une fois bien ferré, le lecteur est conduit au renversement inattendu des choses. Ce qu’il croit n’advient pas, au contraire ; tous les aménagements avec le bien se retournent avec une force décuplée – comme il est dit dans la philosophie indienne. Du roman, l’auteur nous mène au conte moral et sa subtile cruauté n’en est que plus délectable.

Dans La colline des singes, un couple de Bostoniens bon chic, massés d’Âyurveda et assouplis de yoga, contemple avec stupeur des singes au comportement presque humain. Ils en rient avec affectation sans voir que les Indiens, si corrects avec les clients, les observent de la même façon. Il suffit qu’ils dérapent imperceptiblement pour que tout se sache et que l’inflexible correctness héritée de la civilisation brahmanique (accentuée par le can’t britannique) se mue en rejet méprisant de ces ‘barbares’ occidentaux trop visibles. Pourtant, chaque petit geste à la limite apparaît anodin, compromis imperceptible avec la morale qui passerait sans peine aux Etats-Unis ou en France. Mais l’Inde est radicalement autre et nul n’explore sa culture profonde comme on va chez Disney. Il ne suffit pas de singer le yoga et de se soumettre à l’Âyurveda, ni de manger épicé et de porter du shatoosh, pour pénétrer la civilisation indienne. Tel est peut-être le message de Paul Theroux à ses contemporains, il le distille avec une grande finesse. Nous aimerions avoir ce don d’humour redoutable qui est sa marque et fait mouche.

La Porte de l’Inde est une progression. Nous sommes toujours face à un Américain type, pressé, avide et horrifié par tout ce que l’Inde présente de misère, de microbes et de pollution. Malheureux en amour au point de s’être marié tard avec une égoïste, puis d’avoir divorcé un an plus tard, il succombe aux attraits d’une très jeune Indienne qui danse devant lui seins nus et l’aguiche habilement en présentant ses dons comme un bienfait humanitaire. Les Américains se repaissent de sexe comme de food – fast and fat. Mais le sexe fait sortir Dwight, avocat d’affaires redoutable, de son univers censuré et de ses préjugés hygiénistes. « Oui, l’Inde était sensuelle. Si elle semblait puritaine, c’est que derrière son puritanisme se cachait une sensualité refoulée, plus insatiable, plus nue, plus vorace que tout ce qu’il avait jamais connu » p.208. La délicatesse polie des femmes indiennes le change des harpies égoïstes américaines. Aidé par le jaïn Shah, avocat indien, il se transforme. Le tout est de ne pas accepter l’apparence des choses. Dwight demande à rester un peu en Inde et pousse Shah à aller le remplacer aux Etats-Unis pour un séminaire. Une fois ces épreuves accomplies, l’échange peut avoir lieu : Shah offre la pauvreté et la méditation sur l’existence et Dwight fait cadeau à son partenaire de ses contacts d’affaires américain pour l’essor de sa carrière. L’auteur se garde bien de dire qui devient le plus heureux – ou qui a roulé qui : on est en Inde, pays de l’ambigu où l’apparence cache toujours l’apparence.

Le Dieu Eléphant progresse encore. Après la punition, puis la rédemption, la compréhension. Alice est une étudiante américaine pragmatique qui fait son expérience. Après que sa copine, la précieuse Stella, l’eût larguée pour un frimeur cinéaste et friqué, elle rejoint l’ashram convoité par ses propres moyens. L’occasion, dans le train indien, de rencontrer le gros Amitabh, type de jeunesse indienne moderne qui rêve fric, électronique et anglais globish – tout en restant ataviquement le machiste gâté façonné par l’éducation indienne. La suite avance : l’Américain n’en reste plus à la bêtise satisfaite, ni à la rédemption des péchés humains trop humains. L’héroïne est une fille, positive, yankee dans ce qu’elle a de pionnier ; elle veut comprendre l’Inde et non s’y immerger. Elle se laisse changer par le pays tout en aidant le pays à se changer. Habitant un ashram où un Swami l’enseigne, elle travaille grâce à Amitabh dans un centre d’appels pour produits électroniques où elle enseigne aux jeunes Indiens comment répondre et avec un accent compréhensible. Equilibre ? Presque. Rien n’est éternel, tout passe, le monde est sans cesse en mouvement. Ce fondement de la philosophie indienne la rattrape par le karma, cette suite d’actions qui engendre des conséquences. Le côté américain « bon garçon » qui a fait Alice aider Amitabh (qui se fait appeler Shah en affaires) donne des idées à l’enfant gâté : il se met en tête de la séduire, elle refuse, il la suit. Drame. La justice à l’indienne étant aussi surannée que ses expressions anglaises figées depuis la conquête, seule la justice immanente peut rééquilibrer la balance. Futée, Alice songe à l’éléphant, celui qu’elle nourrit avec plaisir et qu’elle plaint lorsqu’il est pris d’envie de liberté ; il est pour elle l’incarnation du dieu Ganesh. Portez plainte en Inde, vous vous retrouverez englués dans « une culture chicanière. Pas de justice, mais une lutte incessante et des confrontations de biais qui revenaient à fuir la réalité. L’aspect antique de l’Inde, ce côté décomposé, squelettique, était le résultat de cette tendance à tout remettre à plus tard. On pouvait mourir avant de voir la moindre promesse tenue, mais la dénégation était une autre manière de gérer les affaires. Le système judiciaire était basé sur l’accumulation d’obstacles » p.420. Alice applique donc le positivisme occidental du « aide-toi, le Ciel t’aidera », et Ganesh s’en charge. Le lecteur verra comment, nous nous en voudrions de déflorer le dénouement.

Paul Theroux livre dans cette nouvelle « la plus importante découverte des voyageurs. Vous partiez de chez vous pour aller à la rencontre d’inconnus. Personne ne connaissait votre histoire, personne ne savait qui vous étiez : c’était un recommencement, presque une renaissance. Être qui vous vouliez, qui vous décidiez d’être, était une libération » p.332. Il renouvelle la philosophie des routards hippies en mesurant combien ses contemporains se sont éloignés de son élan sain. « Avec le temps, un voyage n’est plus un simple interlude de distractions et de détours, de visites touristiques et de loisirs, mais une série de ruptures, au fil desquelles on abandonne peu à peu tout confort (…). Être seul sans jamais se sentir isolé. Il s’agissait non pas de bonheur mais de sécurité, de sérénité, de découvertes au gré des allées et venues… » p.364.

Dans cette Suite indienne, Paul Theroux montre qu’il est un grand écrivain. Ses trois histoires captivent, ses personnages bien de notre temps évoluent selon leurs ressorts intimes, son style tout de détachement et de précision décape au scalpel. Voilà qui est puissant.

Puissant est peut-être le terme le mieux adapté à ce livre, puissant comme le lotus – cette plante symbole de la culture indienne – qui pousse sa racine d’elle-même, sans insister mais avec obstination, depuis la boue du fond au travers de l’eau stagnante – pour s’épanouir à la lumière.

Paul Theroux, Suite indienne (The Elephanta Suite), 2007, Grasset 2009, 425 pages, €21.25

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Écologie punitive

Taxer, interdire, limiter, exiger sont des comportements de commandement. Sous prétexte « d’urgence » (mais qu’ont-ils foutu durant quarante ans ?) les gouvernements français veulent dresser la société par des mesures « incitatives » (en fait coercitives), et notamment fiscales, contre l’émission de particules et de gaz à effet de serre et de tri des emballages. Mais l’énergie est principalement nucléaire en France et remplacer le pétrole par l’électricité dans les voitures, outre que cela a un coût (il faut louer les batteries à vie), ne fait que déplacer le problème. Et si toutes les autos étaient électriques, il faudrait construire plusieurs nouvelles centrales. De plus, les « aides à l’achat d’un véhicule propre » étant indifférenciées, le riche en bénéficie tout autant que le pauvre, gaspillant ainsi les deniers des contribuables.

Le constat immédiat est clair : seuls les bourgeois des villes ne ressentent pas les mesures comme coercitives car ils « ont les moyens ». L’essence plus chère ? Le diesel au même prix ? La voiture hybride ou tout-électrique ? L’isolation des bâtiments ? Le surcoût du « bio » ? Rien de cela ne leur importe car cela impacte peu leur pouvoir d’achat. Il n’en est pas de même pour le rural réduit au SMIC ou à la retraite de base en province, ni pour le banlieusard moyen, eux qui doivent se déplacer pour tout (et de plus en plus avec la désertification des services publics). L’écologie punitive accentue les inégalités, creuse le fossé entre « élites » nanties et le peuple et fait le lit de la droite extrémiste.

Malgré le discours « de gauche » affiché par les écologistes en France, la mentalité est fondamentalement conservatrice. Tout part des Lumières qui font de la Nature une Providence sans Jéhovah, une sorte de grand Horloger implacable dont les « lois » immuables s’appliquent avec indifférence. Ce qui donne la pensée technocratique pour qui tout est mathématisable, donc modélisable, conduisant les « ingénieurs » à administrer la société et les « ingénieurs des âmes » (terme forgé sous Staline) à reformater les mentalités. Thomas Malthus, bien connu des économistes, se réjouit que les pauvres connaissent la famine car cela régule les naissances trop nombreuses dans cette catégorie « dégénérée » de la société. Jean-Jacques Rousseau, l’asocial paranoïaque, fait de « la société » (urbaine, policée, de cour) le lieu des vices et de l’exploitation des hommes, aimant se réfugier en « thébaïde » à la campagne. Aujourd’hui encore, un Pierre Rabi fait du « progrès » un éloignement de la vie naturelle, donc une déchéance d’humanité.

Or le savoir scientifique est une curiosité légitime et le progrès des techniques un bienfait humain. Nous vivons plus vieux et en meilleure santé qu’à l’âge des cavernes, qu’au Moyen Âge et même qu’avant la guerre de 40. Ce n’est pas « le progrès scientifique » qui est néfaste, mais ce qu’on en fait. Il faut sortir de l’ornière de la pensée biblique qui fait de toute audace un « péché » et croquer le fruit de l’Arbre de la connaissance un prétexte à punition. Le Paradis d’ignorance béate est un mythe qui inhibe toute volonté de sortir de sa condition dominée. Il va de soi que la bombe atomique et les pesticides cancérigènes ne sont pas des applications fastes de la science. Mais nous ne sommes pas dans un monde de dieux : quand la guerre menace tous les moyens sont bons ; quand le profit allèche, aussi – mais là nous pouvons réguler. Depuis Rabelais, les Français savent (devraient savoir si l’éducation « nationale » faisait son boulot) que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Le problème des écologistes français n’est pas la cause à défendre mais les moyens qu’ils emploient. Imbibés de leur passé gauchiste, commencé intellectuellement sous Lénine et Mao avec l’exemple politique de Robespierre et de Castro (oyez Mélenchon !), ils méprisent la liberté au nom des Lois « scientifiques » de l’Histoire ou de la société. Ils sont les grands « sachants » et jouent au grand sachem ; comme en classe (nombreux sont les profs dans les partis écolos), ils veulent imposer leur savoir, même s’il est intimement mêlé de croyances non rationnelles parfois. Le politiquement correct et la pensée de horde remplacent chez eux le libre examen. La question de la limite entre les libertés individuelles et l’efficacité collective leur est étrangère. Puisqu’il « faut », alors « yaka » – sans débat ni nuances.

Ce pourquoi ils échouent depuis une génération à convaincre. On cause « protection du littoral », mise en valeur du « patrimoine », valorisation des petites exploitations « bio », observation « des oiseaux » et « bienfait des plantes » – mais rien ne change au fond car rien de concret n’est proposé qui soit socialement acceptable (sauf le tri sélectif, avec beaucoup de mal). On fait dans le symbolique (ah, l’énergie solaire !) avec une efficacité quasi nulle ; on veut donner des droits aux bêtes alors que les gens sont déjà mal jugés par la « justice ». On emploie alors la terreur de l’Apocalypse climatique (évidemment imminente), on soutient la théorie du Complot des multinationales, on attise les haines de classe entre ceux qui « profitent » du système et ceux qui le subissent. Sans analyser plus avant, sans convaincre pour autant.

Force est de constater que soit l’écologie n’est que le paravent d’ambitions politiciennes (former un parti-pivot à gauche pour obtenir des avantages électoraux et la manne du financement public qui va avec), soit elle n’est qu’incantation d’une pensée magique (ce que j’ai maintes fois constaté chez les sincères croyants naïfs de la cause).

Ce n’est pas comme cela que l’on va avancer !

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Guyette Lyr, L’herbe des fous

Marion vit en Normandie dans les années 1970 ; elle devient femme. Le roman décrit ce moment de bascule hésitante entre l’enfance et l’âge adulte, les amitiés et l’amour, les caresses et le bébé. Mais aussi la lutte des classes entre le monde paysan traditionnel, celui de sa nourrice Baluchar, et le monde bourgeois de la ville et des études, celui de son père et de sa belle-mère Pauline.

La maison des Baumettes est un peu une prison car le père est marin, donc longtemps parti. Le hameau des Loupières est un peu la liberté car la bande des Mistous, qui s’est connue sur les bancs de la même école primaire, s’y réunit et tient conseil. Le Grand Gouleyeur est l’aîné et le chef, « Depuis toujours il marche en avant des autres, le premier sur son vélo puis sur sa mobylette, depuis cette année en moto. (…) L’idée d’avoir cet été dix-huit ans lui tient la tête haute par-dessus des foulards qu’il laisse pendre devant sa chemise ouverte déboutonnée jusqu’à la taille où baldingue une ceinture à clous. C’est lui qui fait la loi, assis sous le grand hêtre où les pas des Mistous ont couché l’herbe en rond » p.43. Tel est le style Lyr, précis et musical, bien tourné pour ce second roman.

Ce n’est pas du Grand Gouleyeur que Marion est amoureuse, mais de Sébastien, dit la Galoche. Il est costaud de corps et fragile dans sa tête, trop réservé peut-être, pauvre sans aucun doute. Il se veut menuisier, pas une belle position pour la fille d’un capitaine au long cours.

Ce pourquoi toute la famille va se liguer contre cet amour né des herbes où l’on se roule enfant puis adolescent, au printemps. Le pouvoir médical sait mieux que vous ce qui est bon pour vous et le père absent ne peut rien contre la voix de la bourgeoisie. Pauline est dolente, en mal de sexe car le marin part trop longtemps ; une infirmière, la Gratien dit la Gloutonne, vient organiser sa vie et imposer son régime à la maisonnée. Elle est aidée d’un docteur baron belge qui porte beau et parle à tout le monde – pas fier mais d’autant plus dangereux car il manipule les crédules.

C’est ainsi que Sébastien quitte la menuiserie pour un garage, puis pour un autre travail à la ville, guidé par le docteur baron qui fait copain pour mieux le circonvenir. Sébastien avait pour ami Joseph, un simple d’esprit que le baron fait interner. Comme Sébastien ressent mal cette perte, il le fait soigner par des médicaments en répandant l’idée, dans ce village normand crédule porté aux mauvais sorts, que sa folie a contaminé Sébastien. La réserve et les foucades de l’adolescent en mue font le reste : il sera interné lui aussi.

Marion est libérée de ses liens d’enfance, elle va pouvoir fréquenter ceux de sa classe, les Aldo du tennis et autre Patrice qui veut préparer Navale. Sauf qu’elle n’en veut pas ; elle est des Loupières et veut rester au pays. Elle et Sébastien font l’amour dans l’herbe avant qu’il soit « soigné » et Marion se retrouve enceinte. Ce bébé est sa révolte ; elle ne suivra pas sa belle-mère, ni l’infirmière Gloutonne, ni le docteur belge ; elle ne le fera pas « passer » : elle en appellera à son père et à sa nourrice, ses vraies racines.

La petite musique joue, campagnarde, sur des thèmes éternels : l’amour et la folie, le bocage et la ville, l’artisan et le marin, le bon sens et le savoir. Les personnages ont de l’épaisseur tout en gardant un certain mystère. Ce n’est pas un grand roman, mais il séduit, bien écrit comme on ne fait plus, en ces années post-68 où la culture résistait mais où la liberté traçait des voies nouvelles. Je l’avais lu à sa parution en 1978, je l’ai relu, il tient la route.

Guyette Lyr, L’herbe des fous, 1978, Folio 1982, 224 pages, €6.60

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Couple du dimanche soir

Il est un couple que je rencontre tous les dimanches soir, lorsque je reviens à Paris en RER. Ils montent à Austerlitz toujours à la même heure, s’assoient sur le même siège du même wagon, près de la porte, l’un à côté de l’autre, silencieux.

Lui porte la valise, elle un sac. Ils semblent revenir d’un week-end dans la famille où ils vont par le train, avant de retourner pour la semaine dans leur banlieue. Ou rentrent d’une réunion de secte, lessivés par le gourou, le devoir péniblement accompli.

Ils font tristes et usés, pas riches mais dignes ; très petits, mais bourgeois. Elle porte un imperméable qui s’arrête au-dessus du genou à la mode des années 70, lui un veston de gros tweed qui a fait – et fera – de l’usage, sur une grosse chemise à col fermé. Étriqué, mais moral, le couple va sur la quarantaine. Elle porte des lunettes et des rides au front, lui se déplume et sa peau s’avachit dans le cou.

Ils ont un air médiocre et besogneux qui fait presque pitié. Ils sont ternes et méritants. Aucune fantaisie, probablement pas d’enfant, le retour à la campagne dès que possible, nourri par la famille pour ne pas dépenser ou grugés par la secte où ils rencontrent leurs semblables croyants. Lui a une tête de magasinier ou de petit comptable, habitué aux ordres. Elle ? Plutôt de bureaucrate en bas d’échelle – rien de la gouaille d’une ouvrière, du brillant d’une vendeuse ou de l’air décidé de qui a quelque responsabilité.

Qui sont-ils ? Quel malheur les frappe ? Se sont-ils endettés inconsidérément, sur un coup de folie, comme j’en ai vu à la banque, claquant en un mois une année de revenus puis passant cinq années à rembourser peu à peu, interdits de carte bancaire, de chéquier, passant chaque semaine au guichet retirer les espèces autorisées, comme des gamins tenus par leurs parents ? Ou bien quelle religion austère les coince-t-elle ainsi, leur faisant mener une vie de devoir ici-bas pour une hypothétique récompense dans l’au-delà ? Qu’ont-ils à expier de la sorte ?

Leur grisaille méritante qui agresse le regard a des relents balzaciens. On imagine un secret de famille honteux, une dette trop lourde à restituer, la maladie interminable d’un proche. Aucune joie n’apparaît jamais sur leur visage, aucun plaisir d’être ensemble ne se manifeste, même pas quelques mots échangés. Rien que la solitude accablée du devoir.

Ils sont minables, ils l’affichent. Je les plains.

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