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La crise de 1929 et la nôtre en quatre chocs

L’examen historique montre que la crise de 1929 n’est pas homogène, elle comprend quatre chocs successifs qui se sont cumulés : un choc cyclique, un choc psychologique, un choc international financier et un choc politique dans chacun des grands pays touchés.

La référence à la Grande Dépression des années trente fait peur parce qu’elle a traumatisé l’Amérique et le système capitaliste tout entier en faisant chuter de 1929 à 1933 le PIB de 29%, l’investissement de 74%, la consommation de 19%, multipliant surtout le nombre de chômeurs (30% de la population active contre 6% aujourd’hui). Les années 1925-1929 ressemblent aux années 1995-1999 : progrès de productivité foudroyants, nouvelles technologies (électricité, transport, cinéma parlant), appétit pour les biens de consommation nouveaux (automobiles, radio, téléphones), croyance en de nouvelles règles de l’économie (Irving Fisher en octobre 1929 : « les actions ont atteint un haut plateau permanent »), multiplication des émissions d’actions (7,5 fois plus en 1929 qu’en 1926). Les années 2003 à 2007 n’ont pas connu cette même euphorie, il s’agit plutôt d’un trop-plein de liquidités avivé par une demande massive des pays émergents. Mais elles ont connu un boom de l’immobilier et un château de cartes fragiles sur les emprunts risqués (subprimes), « refinancés » en les transformant en titres de bonne notation (titrisation), et les disséminant dans les comptes des banques et des gérants d’actifs sur la planète entière…

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1er CHOC : CYCLIQUE – L’éclatement de la bulle financière et la récession américaine, août 1929-janvier 1931, est classique. Les hausses des taux d’escompte décidés par la Réserve Fédérale américaine dès 1928 et début 1929 (de 3.5% à 6%) pour casser la spéculation boursière ont induit un sommet de l’activité en août 1929. Le krach a transformé une simple récession cyclique en crise, en raison du surendettement des ménages (40% du PIB en 1929 contre 25% en 1922) et du sentiment d’être appauvri (mais seulement 1,5 millions d’Américains passaient des ordres en bourse sur 122 millions à l’époque). La chute des prix qui accompagne la récession accroît le poids réel de la dette. La Fed de New-York (elle seule) baisse ses taux de 6% à 2.5% entre novembre 1929 et juin 1930. Le nombre des chômeurs passe de 1,5 à 4 millions. Une reprise a lieu début 1931.

2ème CHOC : PSYCHOLOGIQUE – Le contrecoup de la crise bancaire européenne, mai 1931-juillet 1932, est un imprévu. Les crises bancaires européennes (Creditansalt de Vienne le 11 mai 1931 puis panique générale en Allemagne le 13 juillet et suspension de la convertibilité or de la livre en Angleterre le 21 septembre) montrent qu’une monnaie de réserve n’est pas à l’abri : le dollar est attaqué et la Fed remonte ses taux de 1.5% à 3.5% entre mai et octobre 1931. Le public privilégie les encaisses liquides (contre les faillites bancaires), la consommation s’effondre comme l’investissement, les chômeurs deviennent 11 millions, cassant l’embellie de la production industrielle du début 1931.

3ème CHOC : FINANCIER – La bataille pour l’hégémonie mondiale et crise de l’étalon-or, novembre 1932-mars 1933, engendrent un bouleversement durable du système financier.

4ème CHOC : POLITIQUE – Chacun des grands pays touchés dérive vers l’autoritarisme ou vers la guerre : nazisme en Allemagne, fascisme en Italie, défaite puis pétainisme en France, gouvernement de guerre avec Churchill au Royaume-Uni, raidissement nationaliste aux Etats-Unis après Pearl Harbor.

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Année d’élections présidentielles, 1932 voit s’amplifier le chômage (autour de 13 millions) et les rumeurs : M. Roosevelt maintiendra-t-il l’étalon-or ? Entre novembre 1932 où il est élu Président et mars 1933 où il prend ses fonctions, la défiance envers le dollar s’étend, ponctuée de crises bancaires, et le public accentue ses retraits en liquide, préférant cette fois thésauriser de l’or. La Fed remonte une nouvelle fois ses taux pour tenter de retenir le dollar et éviter de vendre ses réserves d’or. Roosevelt abandonne l’étalon-or le 6 mars 1933 et dévalue de facto le dollar de 41%. La dépréciation des grandes devises internationales par absence de coopération monétaire rend les prix américains trop élevés, menaçant les exportations et important de la déflation, surtout d’Angleterre.

La production industrielle repart dès 1932 (avant l’entrée en fonction du Président Roosevelt en mars 1933 et avant l’application de ses mesures de New Deal en 1934) : quand on ne tape plus sur la confiance, elle n’a nul besoin de paternalisme ou de bureaucratie pour renaître. Ce ne sont pas les mesures en elles-mêmes qui ont contribué à sortir du marasme mais l’effet d’annonce d’un changement de Présidence qui a suffi pour ranimer cette petite flamme fragile sans laquelle aucune économie ne saurait se développer : la CONFIANCE.

L’essence de l’économie résidant dans l’échange, il ne peut y avoir d’échanges efficaces sans confiance. Des baisses de prix importantes, durables, généralisées, sont désastreuses (la déflation) et il faut vite casser cet engrenage négatif. Elles compriment les marges des entreprises car les charges restent fixes (salaires, loyers, intérêts) ; elles découragent investissement et consommation (tout vaudra moins cher demain) et minent la confiance en l’avenir ; elles alourdissent la dette réelle car les remboursements sont fixes alors que les prix de vente s’écroulent pour vendre « à tout prix », cela fait chuter la valeur des entreprises ou des filiales à céder ; elles rendent inopérantes les baisses de taux car même si le taux nominal baisse, le taux réel est poussé vers le haut par la déflation. Seul ajustement possible aux entreprises : les licenciements. La spirale dépressive alors s’accentue, un chômage massif fait chuter la demande, donc la production industrielle, donc l’investissement. En 1929, les salaires font 60% du revenu national et la règlementation sociale n’est pas ajustée à cette mutation vers le salariat, alors récent aux États-Unis.

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Le krach rend incertaine toute prévision sur l’avenir et toute évaluation des sociétés fondées sur la croissance (les analystes financiers, contents d’eux-mêmes, en ont pris pour leur grade !). Une radicalisation idéologique se fait jour pour trouver des boucs émissaires, recourir aux méthodes autoritaires afin de résoudre les problèmes et simplifier la pensée (entre la poussée des extrêmes et les “yakas” un peu partout). C’est la durée de la crise qui permet à ces comportements émotionnels, à la psychose collective, à cette angoisse d’une incertitude persistante, de se manifester dans la société, dans l’économie et en bourse. L’ampleur de la Grande Dépression des années trente tient à sa durée, chaque relance étant cassée par une crise nouvelle (industrielle puis bancaire, puis de l’étalon-or).

Nous avons connu depuis 2007 ces chocs successifs – et nous sommes actuellement dans le quatrième : politique. Le ralentissement cyclique perceptible aux États-Unis depuis le printemps 2007, le choc psychologique des subprimes dès juillet, et le choc financier qui en est la conséquence puisque ces crédits à risque ont été disséminés dans tous les comptes des banques et des assurances. La Réserve Fédérale américaine, comme les États, ont appris : pas de HAUSSE des taux pour soutenir le dollar, pas de refus de collaboration entre Banques centrales, une relance budgétaire massive et immédiate aux Etats-Unis (et pas 4 ans après comme en 1934).

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L’élection présidentielle américaine a porté le premier Noir à la présidence, Barack Obama, triomphalement réélu au bout de quatre ans. L’économie s’est redressée, mais pas le pouvoir d’achat… La raison en est l’émergence massive des émergents, mais aussi les nouvelles technologies. La mondialisation n’a du bon que pour certains – et les exclus du système le font savoir en votant contre les sortants et pour des bouffons (un clown en Islande, un anarchiste amuseur en Italie, un saut dans l’inconnu au Royaume-Uni, un magnat animateur de téléréalité aux Etats-Unis… en attendant nos Mélenchon-Le Pen en embuscade). Les extrêmes se portent bien, l’égoïsme national aussi, le rejet de l’autre s’amplifie. Chacun pour soi, chacun chez soi est le mot d’ordre de crise.

Les vieux de 14 disaient en 39 « ils leur faudrait une bonne guerre » ! Ils l’ont eue – la défaite, l’occupation et la honte avec. Les fils ont tout changé et les petits-fils ont fait mai 68 avec les filles. Le monde avait su se redresser.

En prenons-nous le chemin ?

Sur la crise de 1929 et la Grande Dépression qui a suivi, de nombreux livres et études ont été publiés.

Mes conseils :

Sans doute le meilleur, Charles Kindleberger, La grande crise mondiale 1929-1939, Economica 1988, €29.00 

À compléter avec Charles Kindleberger, Manias, panics and crashes, 1978, réédité 2005, Palgrave MacMillan (en anglais), €44.03

Le Que sais-je? de Bernard Grazier, La crise de 1929, est un résumé, mais qui ne donne pas les clés, PUF 1983, €9.00

Une vision plus sociologique est donnée par Jean Heffer, La Grande Dépression 1929-1933, paru en 1976 dans la célèbre collection Archives Julliard (repris en Folio-Histoire en 1991), disponible en occasion €4.79

Une vision économique est développée (bien qu’un peu ancienne, 1954) par John Kenneth Galbraith, La crise économique de 1929, Petite Bibliothèque Payot 1988, €3.50

Une vision « littéraire » et politique à chaud fort intéressante de Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington de 1927 à 1933, a été publiée par Erick Izraëlewicz en 1993 chez Métalié, La Crise, 251 pages, occasion €3.48

Des leçons pratiques de la crise pour notre temps et vos portefeuilles investis, Alain Sueur, Les Outils de la Stratégie Boursière, 2007, Eyrolles, €20.99

 

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

Anthony Hopkins, Emma Thompson

Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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L’effaceur

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A l’ère Bill Clinton, l’Irak refuse toujours aux inspecteurs de l’agence internationale de l’énergie atomique l’accès à ses sites, tandis que la Chine teste un missile de surface près des côtes taïwanaises, que l’ambassade américaine à Athènes est atteinte par un tir de mortier et que l’aviation militaire cubaine descend deux avions américains appartenant aux exilés cubains Brothers to the Rescue. L’époque est dangereuse et la trahison pour avidité croît.

C’est ce que veut dénoncer avec force ce film populaire où les gros muscles de Schwarzenegger sont cette fois laissés de côté au profit de son astuce et de sa fidélité. Le héros joue le marshal, ce super-shérif fédéral du FBI ; il est chargé de la protection des témoins, il « efface » leurs traces pour qu’ils vivent une seconde vie.

Malheur à celui qui « trahit » les consignes : il est vite retrouvé et risque d’avoir la langue coupée. C’est ainsi que débute le film, par une séquence d’action très réussie où la grosse artillerie vaut moins que la bricole pour faire exploser la maison avec les méchants dedans. Le film adore faire tout sauter…

Malheur à celui qui ment sur les conséquences d’un témoignage judiciaire et qui « trahit » ainsi la candeur du témoin : les inspecteurs du FBI ne voient que leur petit intérêt en termes de performances et se moquent de la vie des gens. Lee Cullen (Vanessa Williams), s’apercevant par hasard que sa firme veut vendre des armes derniers cri (des fusils à impulsion) à des terroristes internationaux un brin russes (Serguei Petrovsky), contacte une journaliste et le FBI. Mais elle est vite démasquée et ne doit qu’à John Kruger (Arnold Schwarzenegger) d’échapper aux griffes des tueurs mandatés par la firme.

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Malheur à celui qui trahit sa patrie : le chef du service de protection des témoins au FBI, le formateur même de John Kruger à l’effaçage, est un traître qui vend des renseignements aux plus offrants. Puisque tout le monde se sert, pourquoi pas lui ? puisque toutes les guerres ne servent à rien (Vietnam, Irak), pourquoi y croire ? Ainsi raisonne faussement le chef (James Caan) et Kruger n’aura de cesse de le démasquer. De même que le Secrétaire d’État impliqué dans l’affaire.

Car malheur à celui qui trahit la confiance des électeurs : quand la politique se mêle d’affairisme, c’est un devoir pour les simples citoyens de devenir lanceurs d’alerte pour les ramener à l’intérêt général. Schwarzenegger sera plus radical, « effaçant » à l’aide d’une limousine et d’un train qui passe le lot des traîtres qui utilisent déjà toutes les arguties juridiques pour se sortir du guêpier. C’est un brin populiste, mais diablement efficace.

Le spectateur non-américain jouira de l’action – constante – et des effets spéciaux – spectaculaires – sans oublier l’ironie à la Tontons flingueurs. La sortie d’un avion en vol à l’aide d’un parachute est un peu acrobatique (l’avion ne serait-il pas pressurisé ?), mais les caïmans du zoo sont une aide précieuse autant que bouffonnes, eux qui bouffent les affreux in extremis.

Non seulement c’est un bon film de divertissement encore aujourd’hui, mais c’est un film moral. Très rare en ces temps de corruption et de vulgarité où le peuple du melting-pot n’a le choix qu’entre une Clinton clinique et un Trump trompeur.

DVD L’effaceur (Eraser), film de Chuck Russell, 1996, avec Arnold Schwarzenegger, Vanessa Williams, James Caan, James Coburn, Warner Bros blu-ray, €9.86

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Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet

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Un historien spécialiste de l’Espagne médiévale et professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne fait le point sur ce que nous apprennent les sources en ce qui concerne les relations entre la Gaule chrétienne et l’Espagne musulmane aux VIIIe et IXe siècles, l’époque de la victoire de Poitiers et de la défaite de Roncevaux. Il cite les textes francs, musulmans, juifs et espagnols, jonglant avec les langues médiévales. Mais prend aussi en compte les apports de l’archéologie et de la numismatique. De quoi relativiser bien des fantasmes contemporains…

Par exemple que le monde musulman ait été un apport essentiel à l’Occident chrétien. Mais aussi, à l’inverse, qu’une guerre de civilisation a surgi à cette époque. Ce n’est ni l’un, ni l’autre mais, plus prosaïquement, une suite de guerres, de raids, de diplomatie et de quelques échanges commerciaux.

Les premiers contacts entre chrétiens et musulmans se font dès 711 par la conquête, le viol et le pillage. Ce choc initial va bien sûr orienter les chroniques et donner une image barbare de l’adversaire. C’est de bonne guerre mais pas de bonne histoire – car « les musulmans n’auraient pas pu triompher sans l’appui de populations indigènes, et l’accord passé entre le duc d’Aquitaine et le chef berbère Munuza montre que le clivage religieux, ou culturel, n’interdisait pas l’entente contre un ennemi commun » p.65. Narbonne fut soumise en 719 et occupée jusqu’en 752. Toulouse fut assiégée en 721 mais l’armée musulmane fut vaincue ; en 725, une armée remonte la vallée du Rhône et razzie Autun. Il s’agit de raids de pillards, pas d’une invasion avec femmes et enfants. La seule « occupation » durable de Narbonne et de sa région n’a duré que 33 ans ; l’apport « ethnique » est donc très faible à cette époque.

C’est le samedi 25 octobre 732 que le maire du palais Charles, appelé Martel par sa propension guerrière, vainquit les troupes d’Abd al-Rahman près de Poitiers, vraisemblablement à quelques kilomètres au sud, aux environs du village de Moussais-la-bataille. Les raids musulmans se poursuivent, ce qui incite Charles à les repousser au sud des Pyrénées et à reprendre Narbonne en 737. La ville fut reperdue, puis reprise par Pépin le Bref en 752. Charlemagne prendra Barcelone en 801, après la défaite de l’arrière-garde à Roncevaux due aux Basques et pas aux musulmans. Après quelques opérations en 812 dans la basse vallée de l’Ebre, commence une trêve entre Francs et Arabo-berbères.

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Vient alors le règne de la diplomatie, celle-ci étant compliquée par les relations avec Byzance. Carolingiens et Abbassides s’allient contre les Omeyyades et les Byzantins. Occupés ailleurs, à l’est et en Italie, les rois de France se désintéressent de la péninsule ibérique et délèguent les relations aux comtes locaux. Des raids de piraterie subsisteront jusque vers 870.

Durant cette période, le commerce est très faible, allant surtout du nord vers le sud, notamment via des marchands juifs qui parlent les langues et servent d’intermédiaires. Ils exportent de Gaule en Espagne surtout des fourrures et des esclaves slaves châtrés par eux-mêmes vers Almeria (p.236). Les monnaies arabes découvertes dans la vallée du Rhône et en Loire-Atlantique ne sont pas, pour l’auteur, le signe d’échanges commerciaux mais plutôt une « soif de métal précieux » alimentée par les raids vikings et musulmans. Le commerce ne prendra vie qu’un siècle plus tard, en même temps que se développe le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Donc à la fin du IXe siècle, bien avant saint Bernard et son prêche de croisade.

Dans ce livre dense, clair et fort documenté, le lecteur peut remettre en cause nombre d’idées reçues, tordues par les idéologies, qu’elles soient ethniques ou multiculturelles. La science historique se moque des croyances et se fonde sur les faits. « L’enseignement majeur de cette histoire, écrit Philippe Sénac, à savoir que les différences politiques et religieuses n’excluaient pas des tractations entre les régimes et les hommes, voire même des ententes. Quels que soient les mots employés pour les désigner (Agarènes, Ismaélites, Maures ou Sarrasins), la lutte menée contre ces ennemis ne fut jamais en ce temps un conflit dirigé contre l’islam (…) tant l’information et les croyances de l’autre demeurait indigente, à peine réservée à quelques hommes d’Eglise » p.271.

A noter que les chroniques franques font la distinction entre Maures – qui sont Berbères – et Sarrasins – qui sont basanés, donc Arabes. Mais tous deux sont également ennemis. A qui il faut ajouter les Juifs, ni chrétiens, ni musulmans, dont les Annales de Saint-Bertin rapportent qu’en 852 « les Maures prirent Barcelone parce que les Juifs la trahirent pour eux. Ils tuèrent presque tous les chrétiens, ravagèrent la ville et repartirent sans être inquiétés » p.222. Au fond, chacun ne poursuit lors que son intérêt matériel – et la religion comme l’enracinement ne sont pas des préoccupations du temps.

Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne VIIIe-IXe siècles, 2015 Folio histoire inédit, 437 pages dont 165 pages d’annexes, bibliographie, notes et index, €9.20

e-book format Kindle, €8.99

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Arapà, chanteurs corses

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Arapà est un lieu-dit, une colline à l’extrême-sud de la Corse.

Arapà est aussi la rencontre en 2008 de voix et d’identités complémentaires qui se nourrissent de leurs différences, Jacques Culioli (chant, prix du jury du Concours Eurovision des Langues minoritaires en 2008) et Don-Mathieu Santini (chant et guitare) – lorsqu’il n’enseigne pas à l’université de Corte les mythes et la communication. En concert, le groupe propose une troisième voix Marc Pittoru (chant et guitare) et Émilie Cahuzac (violon) ou une formule scénique avec Sébastien Tramoni (chant), Jo Franchi (guitare), Émilie Cahuzac (violon) et Grégory Gambarelli (piano).

Arapà est une tradition, mais dynamique. Pas question de s’enfermer sur son île, même si « les relations charnelles de l’homme et de sa terre » (présentation Olympia, octobre 2015) sont vitales pour savoir qui l’on est et d’où l’on parle. La Corse est plus qu’une île : une alchimie qui sublime, une « alchimîle ». « Nous sommes de sel et de soleil / De cette eau vive / Qui trace des voies ». Partis des « voiles minérales de Bonifacio », le groupe corse montre que « les chemins du jour sont proches de ceux de la nuit », pour aider chacun à « parvenir aux portes de l’être ». D’où leur message – universel – pour réenchanter le monde.

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Beau programme, qui se décline en chansons d’une belle voix mâle, grave, de baryton, qui rappelle un peu Serge Lama et beaucoup le chant russe. Les finales latines claquent et prolongent la mélodie. Car il y a une houle comme sur la mer, l’auditeur est emporté par la voix, même s’il ne saisit pas le corse. Les paroles sont traduites dans le livret qui accompagne chaque CD. « La mer superbe sous un ciel clair / La mer amère et démontée / Toujours la mer… » (Marinaru)

La résistance aux épreuves, à la violence, à la guerre, aux Turcs et Sarrasins venus piller depuis « vingt siècles – une résistance pour la vie » montre « ce lieu préservé jamais vaincu / où l’argent reste impuissant ». La Testa Mora, la tête de Maure, n’est pas une tête de mort mais celle qui montre le bandeau sur le front et pas sur les yeux. « Refusant toute barrière / la Testa a signé sa liberté / sa nature sauvage est sa richesse /sans clôture dans son unité / sa nature sauvage est sa beauté / un bien commun qui veut demeurer » (Vintilegna).

Arapà a chanté le Dio vi salvi Regina devant le pape Francesco sur la Place Saint-Pierre lors de l’audience générale du 24 février 2016.

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arapa-albumsLa guerre est toujours bête et toujours un échec. La pire a été la Première guerre mondiale : un carnage, détruisant dans le même geste apocalyptique, hommes, animaux, paysages et patrimoines. Cette guerre a sonné le glas de l’Europe des patries, de la terre mère, des traditions ancrées au terroir dont les savoirs et les savoir-faire prenaient leur source dans la nuit des temps. La Seconde guerre mondiale a au moins été justifiée par le combat éternel de la civilisation contre la barbarie, de la liberté contre l’asservissement.

Arapà sort un CD ‘1914-1918 In Memoriam’ pour dénoncer la guerre, la destruction, la joie mauvaise du suicide de civilisation. Le groupe ouvre une souscription « afin de financer ce projet alliant mémoire et sensibilité, histoire et conscience. Vous pouvez nous aider en contribuant par un don ou l’achat de CD ». Commander par cdresa@arapa.fr

CD Arapà, Olympia live 2015, édition Arapà Prumuzioni, €30.00, MP3 €9.99 

CD Arapà, Caminante, édition Arapà Prumuzioni, €30.00, MP3 €9.99 

CD Arapà, Corsu Mezu Mezu, édition Smart, €21.90, MP3 €10.99 

CD Arapà, D’Umani, édition Arapà Prumuzioni, €24.00, MP3 € 9.99 

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Gustave Flaubert, Salammbô

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Si j’ai lu tôt dans ma vie Madame Bovary et quelques autres œuvres de Flaubert, je n’avais jamais encore lu Salammbô. Or, à mon avis, autant il faut lire tardivement Madame Bovary et les Trois contes pour en goûter le sel et toute la finesse psychologique, autant il faut lire Salammbô durant son adolescence pour apprécier sa démesure de cruautés et de passions. L’âge venu, on se lasse des outrances ; seuls les ados sont fascinés par les vampires, les éventrements et autres barbaries à la Daech. Pour moi, Salammbô, fille d’Hamilcar, est la danseuse de Flaubert, l’œuvre et la femme qu’il a toujours préférée parce qu’elle a ce quelque chose qu’il appellera « héneaurme » pour bien enfler le trait.

Passionné comme Victor Hugo, stratège comme Polybe, archéologue comme son temps épris d’orientalisme, Flaubert a voulu « reconstituer » Carthage – une ville rasée depuis longtemps… Mais la photo, le cinéma et la bande dessinée sont passés par là et les amples descriptions pour enflammer l’imagination font aujourd’hui moins recette qu’un dessin. Une image vaut mieux qu’on long discours, et Carthage est mieux rendue dans les bandes dessinées d’Alix ou la transposition dans les étoiles de Druillet que dans le roman Salammbô, malgré tout le talent de l’artiste qui a mis presque cinq ans à se documenter et à voyager en Algérie et Tunisie avant d’écrire.

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Le résultat est à la fois grandiose et dérisoire. Le lecteur jouira de certains paragraphes d’une prose somptueuse ; il aimera être immergé dans l’exotisme des noms de gemmes, de plantes, d’armes et de peuplades dont il n’avait jamais entendu parler ; il se prendra d’une certaine fascination pour la Femme fatale, lunaire et adoratrice du serpent, emplie de vagues désirs. Mais il se lassera vite du manque décisif d’action malgré le mauvais génie de Spendius, esclave empli de ressentiment, la suite d’escarmouches plus ou moins réussies et plus ou moins ratées ramenant périodiquement Carthaginois et Mercenaires au même point ; il s’écœurera à la succession mécanique d’orgies, de massacres, de guerre, de supplices, de cannibalisme, de sièges – jusqu’à l’acmé de l’immolation des enfants à Moloch, le dieu barbare de cette cité barbare, jetés tous vivants dans sa statue d’airain chauffée à vif. « Telle fut la guerre des étrangers contre les Carthaginois », écrit Polybe, « laquelle dura trois ans et quatre mois ou environ ; il n’y en a point, au moins que je sache, où l’on ait porté plus loin la barbarie et l’impiété ». Flaubert, lisant ces lignes, a adoré.

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L’histoire, il la tire justement de Polybe, théoricien politique et historien grec du IIe siècle avant notre ère. Après la Première guerre punique contre les Romains (264-241), les Carthaginois sont vaincus et signent un traité avec Rome. Ils veulent profiter de la paix pour refaire leurs richesses et les mercenaires engagés dans leurs colonies deviennent un poids qu’il faut solder. Leur général, Hamilcar – qui est le père du célèbre Hannibal – renvoie les contingents petits à petit pour que Carthage les paye ; mais les bourgeois de la ville marchande, ruinés et avares, tergiversent, promettent et ne font rien. L’armée grossit, s’enflamme, puis finit par se mutiner et se retourner contre cette république qui ne remplit pas ses promesses. Flaubert saisit les mercenaires, dans le premier chapitre, en pleine orgie dans les jardins d’Hamilcar, le vin dégénérant en bagarre, déclenchée par l’arrivée de Salammbô qui allume Mathô, l’hercule du coin. Jalousie, furie, excitation sexuelle, grand massacre des esclaves demi nus, friture des poissons sacrés et mutilation des éléphants… La foule est stupide et les mâles entre eux encore pires.

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La suite est du même tonneau : la bombe sexuelle rêvant à rien (comme Emma Bovary), hystérique jamais baisée qui jouit de se laisser glisser un serpent sur les seins et entre les cuisses, est à la fois Eve et Pandora qui, toutes deux « veulent savoir » au risque de l’humanité. Mathô, tombé raide dingue de la fille aux longs voiles transparents qui lui a offert à boire (ce qui signifie « je te veux » chez les Gaulois), n’aura de cesse que la revoir, voler le zaïmph de la déesse Tanit au cœur de son temple en passant par l’aqueduc, tomber à ses pieds et la baiser « d’un bout à l’autre » (p.741 Pléiade) encore et encore. Mais Flaubert, échaudé par le procès Bovary, se garde bien d’opérer l’une de ses descriptions cliniques fameuses dont il rebat les yeux du lecteur à propos des paysages, de la topographie, de l’habillement, du décor des temples et d’autres détails infimes. « En défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion », écrit-il sobrement, « elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil » (chap. XI Sous la tente). Moloch pénètre Tanit comme le taureau Pasiphaé – ou le soleil la lune. Car Mathô est voué à Moloch, le dieu taureau symbole du soleil viril ; Salammbô la vierge éthérée s’est vouée elle-même à Tanit la lune, déesse servie par des eunuques. Carthage vaincra les Mercenaires, mais leur chef Mathô aura baisé leur Salammbô. Il sera déchiré lentement par la foule, après la victoire, ce qui saisira tellement l’hystérique Salammbô qu’elle en mourra d’un coup.

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Les tensions perpétuelles du roman font lever les yeux très souvent de la lecture. L’auteur a alterné savamment les chapitres de passions aux chapitres militaires, ciselant chacun comme un conte fermé sur lui-même. Il passe des individus cruels aux masses saisies de frénésie pour faire du roman le balancement constant de la vie et de la mort, du désir et de l’anéantissement, de la beauté et de la souffrance. Mais c’est extravagant, laissant à l’esprit quelques images chocs comme Sade put en susciter, mais surtout une sorte de dégoût pour cette humanité vautrée dans la sempiternelle bêtise. La féminité amoureuse idéaliste se guérit par la réelle pénétration (comme le montrera Freud) ; les appétits matériels se formulent sous le discours idéaliste (comme le montrera Marx) ; les dieux ne sont que la projection du ressentiment des esclaves (comme le montrera Nietzsche). Mais Flaubert est allé peut-être à l’excès contre la sensiblerie bourgeoise de son temps et sa propension Bisounours à idéaliser : « dans ce doux pays de France », écrit-il à Sainte-Beuve le 24 décembre 1862, « le superficiel est une qualité, et le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés ». On le voit à la saison des prix littéraire… mais fallait-il pour cela en rajouter ?

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Gustave Flaubert, en bon romantique de tempérament, avait perçu lors de son Voyage en Orient l’harmonie du disparate : la sagesse sous la misère, la beauté sous les haillons, la violence dans la lumière – et son roman a quelque chose de cet éclairage sans ombres de Chefchaouen ou sous les pyramides. Mais ses personnages prennent alors quelque chose de caricatural, puissant certes, mais hiératique, accentué par sa prose au scalpel : Hamilcar n’est qu’ambition pour sa lignée, Salammbô qu’appel à être pénétrée (appelé alors « hystérie »), Mathô que désir animal, Spendius que trahison. Tous sont monomaniaques, on ne peut compatir, on ne peut les aimer. Loin de la finesse racinienne de Madame Bovary, nous sommes dans Salammbô au-delà encore de Corneille dans le tragique glacé.

Je n’ai pas aimé cette relique barbare, et peu m’importe que la reconstitution de l’antique Carthage soit véridique ou non. Je n’ai pas senti le cœur battre sous les mots ; ils paraissent incrustés sans vie dans la matière humaine sous le soleil impitoyable.

Gustave Flaubert, Salammbô, 1862, Folio 2055, 544 pages, €6.50

e-book format Kindle €4.49

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00 (avec Voyage en Algérie et Tunisie, Histoire de Polybe et lettre à Sainte-Beuve)

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog https://argoul.com/category/livres/gustave-flaubert/

BD Philippe Druillet, Salammbô (transposée dans la monde de l’Étoile) l’intégrale, Glénat 2010, 200 pages, €35.50

DVD Salammbô de Sergio Griego, avec Jeanne Valérie et Jacques Sernas, €15.00

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

henry de montherlant photo

Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
Montherlant sur ce blog (citations et chroniques) 

 

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Tahiti, le paradis retrouvé et reperdu

bougainville voyage autour du monde

Lorsque Louis-Antoine de Bougainville aborde les côtes de Tahiti, il découvre une humanité édénique : point de vêtements, point de propriété, point de morale névrotique ; tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes, semble vivre à poil au jour le jour et de l’air du temps, dans la joie et les plaisirs. Cet hédonisme rappelle furieusement aux Occidentaux intoxiqués de Bible depuis un millénaire et demi le fameux Paradis terrestre, d’où Adam – le premier homme – fut chassé pour avoir cédé à sa côte seconde dont Dieu avait fait son épouse. Eve voulait « savoir » en mangeant les fruits de l’arbre de la Connaissance. C’est pourquoi son Voyage autour du monde, paru en 1771, a eu un tel retentissement sur les philosophes des Lumières.

L’île de Tahiti présente « de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature. (…) Tout le plat pays, des bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons de Tahitiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village ; on croirait être dans les Champs Élysées. » Le climat est tempéré et « si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade ».

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« La santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves… ? » Le pays produit de beaux spécimens humains. « Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. »

Les gens y vivent à peu près nus, sans aucune honte mais avec un naturel réjouissant. « On voit souvent les Tahitiens nus, sans aucun vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux [les chefs] s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes. » Mais, pour accueillir les vaisseaux, « la plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. (…) Les hommes (…) nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoquent démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. »

vahine seins nus

Pas de propriété, pas de mariage exclusif, pas de honte sur le sexe. Au contraire, cet acte naturel en faveur du plaisir et de la vie est un bienfait s’il ajoute un enfant à la population. « Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystère et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; non mœurs ont proscrit cette publicité. »

La hiérarchie sociale existe, mais reste cantonnée, les seuls soumis sont les esclaves capturés à la guerre. Car la guerre existe, mais pas la guerre civile ni la jalousie entre particuliers. L’engagement n’a lieu qu’avec les tribus des autres îles. « Ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats [donc pubères] ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas de mettre dans leur lit ». Mais pour le reste, « il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous ».

Même les femmes, quoique des inclinations particulières puissent durer un certain temps entre deux individus. Mais « la polygamie parait générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. »

Tout cet étonnement s’inscrit en miroir des Dix commandements du Décalogue, confirmés par le Sermon sur la montagne. Il semble que Bougainville, étant bien de son temps de Lumières et de Raison, ait trouvé à Tahiti le lieu des antipodes à la Morale chrétienne. Tout ce qui est interdit en Europe par l’Église et puni par ses clercs, est de l’autre côté de la terre permis et encouragé. Les relations charnelles sont l’inverse de l’amour éthéré du prochain voulu par le Dieu jaloux ; la loi naturelle entre personnes ici-bas est l’inverse de la loi divine qui exige d’obéir sans réfléchir pour gagner un monde au-delà. Tout ce qui fait du bien est licite, tout ce qui va pour la vie ici-bas est valorisé, tout ce qui est charnel est encensé. Diderot, en son Supplément au voyage de Bougainville fait de Tahiti la patrie du Bon sauvage, « innocent et doux partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité ».

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Bougainville y découvre le peuple de la Morale naturelle qui se déduit des usages spontanés, vantée par le baron d’Holbach. Pas de Dieu jaloux qui commande n’avoir d’autre idole que lui, de ne pas invoquer son Nom, qui exige de se reposer le septième jour de par sa Loi. Il n’y a ni meurtre, ni adultère, ni vol, ni convoitise de la maison ou de la femme du prochain – puisqu’il n’y a pas de propriété et que les femmes sont encouragées dès la puberté à se donner aux hommes et aux garçons, qui se donnent en échange. « Nous suivons le pur instinct de la nature », fait dire Diderot au vieillard tahitien, « nous sommes innocents, nous sommes heureux ». Pas de honte chrétienne, antinaturelle ! Pas de névrose, ni de refoulement. « Cet homme noir, qui est près de toi, qui m’écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu’il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent, mais nos filles rougissent ». Le christianisme, c’est la fin de l’âge d’or, la honte sur l’innocence, la chute du paradis… « Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison », ajoute Diderot.

La religion, c’est la tyrannie, la meilleure façon de culpabiliser les âmes innocentes pour manipuler les corps et exiger la dîme et l’obéissance. Prenez un peuple, clame Diderot, « si vous vous proposez d’en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d’une morale contraire à la Nature ; faites-lui des entraves de toutes espèces ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l’effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l’homme naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l’homme moral. Le voulez-vous heureux et libre ? Ne vous mêlez pas de ses affaires ; assez d’incidents imprévus le conduiront à la lumière et à la dépravation ». L’homme tahitien est libéral et libertaire ; il est le sauvage des origines non perverti par la civilisation chrétienne. Lui seul connait la liberté, alors que nous ne connaissons chez nous que contrainte et tyrannie (l’une disciplinant à l’autre).

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Denis Diderot n’est pas tendre en 1772 (date de rédaction de son Supplément) avec la société de son temps – dont il subsiste le principal de nos jours malgré la Révolution, les guerres de masse et mai 68 ! « C’est par la tyrannie de l’homme, qui a converti la possession de la femme en une propriété. Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l’union conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités. Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances. (…) Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité. Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n’étaient susceptibles d’aucune moralité. Combien nous sommes loin de la Nature… »

Bougainville avait découvert l’Ailleurs absolu, l’innocence édénique, l’humanité vraie délivrée des entraves. Il avait donné ses formes au mythe du bon sauvage, que Rousseau s’empressera de développer et que les voyageurs et les ethnologues tenteront d’aborder, avant le mouvement hippie de l’amour libre et de l’interdit d’interdire.

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Las ! Quiconque aborde à Tahiti découvre très vite combien les vahinés ne ressemblent en rien au mythe mais qu’elles ont le profil américain de la malbouffe ; que les tanés sont trop souvent bourrés à la bière, camés au paka, violeurs incestueux ou meurtriers ; que la nudité édénique n’est plus, devenue une phobie apportée par les missionnaires ; que la religion de nature est infectée de sectes protestantes en tous genres qui régentent votre vie quotidienne jusqu’à vous dire quoi manger et à quelle heure du jour, quand travailler et quand obligatoirement ne rien faire ; que l’absence de propriété est gênée sans cesse par les clôtures, les routes barrées, la privatisation des plages…

Le vieillard de Diderot avait raison, l’Occidental a infecté Tahiti, la religion a fait perdre l’innocence. Au nom du Bien ? Les gens sont plus malheureux aujourd’hui qu’il y a deux siècles. L’enfer, Chrétiens coupables, est pavé de bonnes intentions ; je hais comme Diderot les bonnes intentions.

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, 1771, Folio classique 1982, 477 pages, €10.40

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, écrit en 1772 et paru en 1796, Folio classique 2002, 190 pages, €2.00 

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Djihadisme

Gabriel Martinez-Gros Fascination du djihad
« Tout le monde » connait le djihad, aventure romantique exaltante ou pillage de prédateur voyou, sous le prétexte noble de « religion ». En fait, la religion a peu de chose à voir avec la violence djihadiste, sinon de fournir une idéologie facile et à bon marché reconnue dans le monde entier. Les analystes ont montré combien les djihadistes partis en Syrie sont peu au fait de la religion musulmane et ne savent guère que « l’islam pour les nuls ».

Un historien du long temps, spécialiste du monde musulman, Gabriel Martinez-Gros, retrouve dans les œuvres d’Ibn Khaldun (au 14ème siècle), l’origine sociologique du djihad : l’affrontement millénaire entre pillards nomades et riches producteurs sédentaires. Les guerriers sont solidaires et violents, ils agissent selon l’idée simple qu’il y a « eux et nous » et que la force doit gagner. Les producteurs sont riches et gras, individualistes et égoïstes, et ont beaucoup à perdre ; ils préfèrent se soumettre et tenter ensuite d’imposer le minimum par le « droit ». Le temps amollit les guerriers, qui sont assez vite noyés sous les administrateurs issus des sédentaires, puis marginalisés. Jusqu’à ce qu’un ressaut surgisse, sous n’importe quel prétexte, et que les guerriers pillards fassent à nouveau des adeptes. C’est ce qui semble se produire

Partant de ce constat, allons plus loin dans l’analyse.

Avec la mondialisation américaine, la planète devient un ensemble global de production et d’échanges. Le bloc de l’Est et même le « tiers » monde s’y sont mis, construisant un seul monde, le « village global » des marketing-men et la planète Gaïa chère aux écolos. Ne restent aux prédateurs violents que les marges, situées dans les confins des frontières identitaires géographiques (ainsi en Syrie et en Irak) ou dans les conflits ethniques à l’intérieur des sociétés (en France, en Allemagne, aux États-Unis). Lorsque les sociétés sont en croissance et optimistes, la guerre civile est contenue – ce fut le cas des Noirs américains. Lorsque « la crise » dure et s’installe, ce n’est plus une crise mais une remise en cause du progrès espéré – les intérêts de classe se superposent aux intérêts ethniques, plus permanents, pour pousser les adolescents vers la haine et la revanche : le djihad peut renaître, aux États-Unis, en France, en Belgique.

Des « sociétés guerrières » (Bertrand Badie) peuvent donc ressurgir parmi les États de la planète, justement là où l’absence d’État ou sa carence rendent possibles les milices ethniques ou sectaires : Irak, Syrie, Somalie, Yémen, Afghanistan, Mali, Congo, etc. Sans projet politique, sans futur, la jeunesse est aspirée par la fascination de la violence, le mérite social résidant alors seulement dans l’affichage immédiat de ses couilles plutôt que dans la lente formation pour acquérir compétence et talents. Une kalach fait le mâle, un voile la femelle, l’ordre d’Allah est respecté – à la lettre. Contre le monde entier. Et s’il se refuse, le suicide par explosion permet d’entrer dans « l’autre » monde (promis) où les vierges lascives et complaisantes attendent le mâle en rut (quant aux femmes, que doivent-elles attendre ?)…

Pour Martinez-Gros, l’islam est la seule idéologie cohérente et globale aujourd’hui au monde, et le djihad le seul cadre subsistant de combat unitaire. Il y avait hier le communisme, avant-hier la « vraie » foi, il n’y a aujourd’hui plus rien. Ne reste d’entrainant que l’islam, religion des « purs », qui génère en ses marges idéologiques son inquisition et sa croisade – version musulmane – autrement dit le djihad. L’ordre mondial est rejeté au profit d’un ordre musulman « voulu par Dieu ».

Ce n’est pas tout l’islam, comme accusent avec mauvaise foi les islamo-gauchistes, c’est la marge de l’islam – mais belle et bien DANS l’islam. Sans religion musulmane, pas de djihad pouvant servir de prétexte… Pourquoi donc – sinon par déni – vouloir obstinément séparer le djihad de la religion ? Ce n’est pas aider les musulmans modernistes, choqués de la violence et désirant vivre dans les libertés démocratiques, que de faire semblant d’ignorer ce que la religion peut avoir de fanatique et de totalitaire. Toutes les religions – y compris l’islam. Nous avons bien eu nos intégristes catholiques, nos sectaires protestants, nos staliniens dans la ligne et nos petits gardes rouges : pourquoi les musulmans n’auraient-ils pas leurs moutons noirs ?

« Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend analyser aujourd’hui le djihadisme, en détachant sa ‘base sociale’ de son ‘propos idéologique’ ? », demande candidement Gabriel Marinez-Gros… « La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des Juifs ? Mais de quoi parlez-vous ? Simple habillage infantile d’une violence de déshérités… » C’est pourquoi la thèse de certains que le djihadisme ne serait que l’habillage classique de la révolte adolescente est un appauvrissement d’analyse ; elle peut aboutir au déni de réalité, conséquence habituelle de la culture de l’excuse.

djihadiste en burqa

L’auteur va même plus loin : cette culture gauchiste du victimaire vient du fameux tiers-mondisme, tellement à la mode dans les années 60, encensé par Sartre et Beauvoir, relayé par les porteurs de valises du FLN, dont Cuba et le castrisme furent le summum de libération du peuple et de démocratie en actes (il suffit d’y aller pour juger sur pièces…). Mais ce tiers-mondisme, dit Martinez-Gros, n’est pas issu de la base, il n’est pas une idéologie nouvelle, née ailleurs qu’en Occident. Au contraire ! Il s’inspire du christianisme, des Lumières et du marxisme occidental pour fonder une nouvelle idéologie « universelle » des intellectuels : un autre nom de l’impérialisme occidental. Notre règne était béni par le Progrès parce que nous étions les meilleurs techniquement et les libérateurs des maladies et du sous-développement ; nous régnons toujours parce que nous sommes capables de critique sur nous-mêmes et que nous sommes coupables de tout – rien ne peut advenir sans nous, pour le meilleur comme pour le pire.

Il n’est que d’observer sans œillères ce que les Chinois, les Indiens ou les Brésiliens pensent de l’Occident, de son système économique, de sa prétention à l’hégémonie diplomatique comme de son idéologie universaliste : pas grand-chose de positif !… La « démocratie » ne se décline pas uniquement sous l’angle anglo-saxon « libéral », ni sous l’angle latin « césariste » ; il existe une démocratie indienne, une démocratie chinoise, une forme de participation du peuple à son destin qui ne correspond pas forcément à nos critères mais qui existe de fait. Ce genre de démocratie n’est pas la nôtre ; il est « illibéral », mais il fait consensus dans chacun des pays. L’universel n’est que l’autre nom de notre orgueil à vouloir être à la tête du Progrès, version sécularisée de la chrétienté catholique (qui veut dire « universel ») vrais fils de Dieu qu’il a créé à Son image… Notre petit djihad à nous, soft mais contraignant.

Si l’Asie s’est débarrassée de l’idéologie tiers-mondiste qui la maintenait sous tutelle progressiste occidentale, par l’essor du commerce et la fierté nationale, les pays arabes le font par le djihad islamiste – leurs gouvernements étant bloqués par le clanisme et la corruption. Ils se révoltent à la fois contre le progrès occidental, dont ils n’ont que les miettes dans les sociétés européennes faute de vouloir s’intégrer, et contre leurs États modernisés qui les maintiennent sous tutelle.

Il s’agit donc de bien d’autre chose que de religion : il s’agit de guerre et de soumission, de préjugés et de fanatisme, de pillage et de production. En bref d’une lutte structurelle des plus violents contre les plus gras. De quoi réfléchir au-delà des petites guéguerres entre franco-intellos, bornés aux « polémiques » de tribunes et de salons.

Gabriel Martinez-Gros, Fascination du djihad – fureurs islamistes et défaite de la paix, 2016, PUF, 120 pages, €12.00
Format Kindle, €9.99
Voir aussi :
Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi, L’Islam, l’islamisme et l’Occident : Genèse d’un affrontement, 2013, Points histoire, 339 pages, €9.50
Gabriel Martinez-Gros déjà cité sur ce blog

Voir aussi :

Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, 2016, La Découverte, 252 pages, €13.90

format Kindle, €9.99

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Vers la démocrature ?

Le raccourci entre démocratie et dictature est un mot de Pierre Hassner, disciple de ce Raymond Aron qui – bien plus que Sartre et Beauvoir ! – fut lucide sur le totalitarisme marxiste en URSS, en Chine, à Cuba et ailleurs dans les années 50, 60 et 70. Ce qui n’a pas été vu hier peut n’être pas vu aujourd’hui. La démocrature donne les apparences de la libre décision démocratique (partis, élections, parlement, droit) mais assure dans la réalité l’essentiel du pouvoir aux mêmes.

La Russie de Poutine est une démocrature, l’Algérie et la Chine à parti unique en connivence avec l’armée aussi, la Turquie d’Erdogan en devient une, le Brésil du sénat destituant en est un embryon, et c’est le rêve de Donald Trump (la trompette trompeuse du parti des Éléphants !) comme de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon de la réaliser en France. Leur idéologie, c’est le Peuple. Magnifié, idéalisé, massifié : le Peuple en soi, sans aucune distinction particulière, le peuple en masse comme hier sous Hitler et Staline, « l’immense majorité » disait-on à l’époque, la « volonté générale » disait Rousseau, ce totalitaire émotionnel. Et c’est vrai : les Allemands comme les Soviétiques des années 30 votaient régulièrement ; ils élisaient massivement les mêmes, nazis et communistes – la démocratie apparente était sauve.

democratie dictatoriale

C’est que « le Peuple » n’existe pas ; comme Dieu, il lui faut des interprètes qui disent Sa pensée et qui agissent en Son nom… En URSS et en Chine pop, c’est le Parti communiste qui est le détenteur de la vérité révélée comme de l’exégèse des œuvres des grands révolutionnaires (Marx-Engels, Lénine, Staline, Mao). Dans la Russie de Poutine, c’est ce mélange de conservatisme petit-bourgeois et de nationalisme ravivé par les guéguerres aux ex-frontières qui est populaire, entretenu par une propagande massive des médias aux mains des dirigeants (tous manipulateurs experts de l’ex-KGB). En Turquie, Erdogan prend tous les pouvoirs, surtout après la tentative de putsch ratée de généraux pusillanimes qui n’ont pas pris les moyens de leurs ambitions ; le parti d’Erdogan est soutenu par une confrérie islamique sunnite puissante – et Allah est convié à soutenir le Pouvoir.

Mais la démocrature tente aussi les pays jusqu’ici démocratiques : le Royaume-Uni vient de vivre un hold-up institutionnel avec le Brexit en faisant croire que tous les maux étaient dus à la bureaucratie européenne ; certains se repentent aujourd’hui d’avoir cédés aux mensonges et aux sirènes de la souveraineté solitaire. Les États-Unis sont en train de vivre le psychodrame présidentiel, éclatés entre un Trump qui parle haut, proclame publiquement le politiquement incorrect et renverse la table – et une femme traditionnelle trop raisonnable, bien connue et longtemps au pouvoir.

Nous ne sommes pas exempts, en France, de ce genre de tentation, surtout après le troisième attentat de Nice, contre lequel le culbuto content de lui qui reste notre Président répète tout sourire que « tout va être fait » pour éviter un quatrième (puis un cinquième, puis un sixième ?) attentat – sans surtout ne rien changer aux institutions, aux procédures, ni aux manières de faire, malgré « l’état d’urgence ». Mais à quoi sert-il donc concrètement, cet état ? Le petit barrage de tapettes assuré par les diverses forces de police à Nice n’a pas de quoi rassurer les foules : il était aussi inefficace que l’entrée du bâtiment qui abritaient les parachutistes à Beyrouth, dans un pays en guerre, en 1982. Les « spécialistes » et les « décideurs » ne comprendront-ils donc jamais ?

Faut-il attendre à chaque fois la réalité meurtrière de la vraie guerre pour prendre enfin des mesures qu’on aurait dû prendre avant ? Les juges (administratifs) en restent à la lettre du droit, sans considérer les circonstances et les 240 morts français à cause de l’islam radical ? L’islam existe depuis 1300 ans et le burkini est une nouveauté : qu’a-t-il à voir avec la religion musulmane ? La provocation n’est-elle pas manifeste ? C’est ce que disent les femmes saoudiennes… contre les idiots utiles du gauchisme bobo. Toutes ces provocs ne sont-elles pas orchestrées ? C’est la thèse que défend Fatiha Boudjahlat, militante pour l’égalité en droits des femmes et secrétaire Nationale du MRC à l’Éducation… contre la bien-pensance qui se dit anti-réactionnaire et qui réagit au quart de tour. Manuel Valls a raison de dire que cet arrêt n’épuise pas le débat « politique ». L’arrêt juridique, rendu par le Conseil d’État au sujet des arrêtés des maires sur le burkini défend « les libertés » mais reste dérisoire : Tuot, l’auteur du rapport socialiste 2013 sur l’intégration a été l’un des juges. Il persiste à minimiser l’islam en religion « comme les autres », donc soumise au même droit commun – alors que l’islam est un projet global, totalisant, comme l’était le catholicisme jusqu’en 1905. Si l’idée française de nation est  la volonté de vivre ensemble, qu’en est-il de ces comportements ? Peut-on être « français comme les autres » quand on rejette volontairement et violemment ce projet collectif ? Revenons aux origines de la IIIe République, celle qui fonde la France actuelle : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » C’est Ernest Renan qui le dit – fort justement ! Faut-il en revenir à la conception allemande du droit du sang, qui était celle de la France d’Ancien régime ? Pourquoi, dès lors, les intellos de gauche tortillent-ils du cul comme s’ils étaient gênés face à la volonté manifeste des islamistes (pas des musulmans) de renverser ce qui fait la France ? Comment devons-nous comprendre cette « soumission » volontaire au plus fort parce qu’il brandit un couteau ?

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion », disait encore Renan : la liberté existe, celle d’aller vivre ailleurs, en conformité avec ses convictions. Mais l’exercice des libertés n’est possible que dans la neutralité et je souscris à la déclaration de Raphaël Enthoven (dans La morale de l’info sur Europe 1 le 24 août) : « interdire un interdit, c’est lui donner de la force ». Laisser faire cette « mode » aussi inconfortable que ridicule du burkini, n’est-ce pas la vouer à disparaître ? Ce qu’il faut quand on est sûr de soi ? – « défendre sans trembler la laïcité et la République qui défend aussi la majorité des musulmans contre la prise de pouvoir d’un islamisme rétrograde », dit aussi Michel Santo sur son blog. Le meilleur du libéralisme est sans doute là.

Sûr de soi, sans trembler… mais quel politique est sûr de soi et ne tremble pas ? Mais quel politique va-t-il expliquer à la fois le droit et son application POUR TOUT LE MONDE ? N’y a-t-il pas des islamistes intolérants ? des racistes musulmans ? Des bobos qui crient à l’écorché dès que l’on OSE aborder ces questions pour eux taboues ? Les électeurs sont lassés de se retrouver avec les mêmes incapables, qui trustent les postes sans résultats concrets. Et nous allons rejouer en 2017 le duo des bras cassés Hollande-Sarkozy, comme si de rien n’était ? Si les primaires sont aussi indigentes qu’elles le promettent, l’électeur sera tenté plus qu’ailleurs de renverser la table, de passer un violent coup de karcher sur ces nuisibles qu’il a assez vus.

islamisation a peine voilee 2016 a saint denis

Car, après les attentats à répétition excusés par la boboterie de la repentance et de padamalgam, des mosquées financées à guichet ouvert par les intégristes wahhabites, des prêches haineux laissé sans réaction, des provocations en tous genres donnant lieu à « polémiques » entre intellos bien au chaud ; après l’éclatement partisan à la suite de Nice ; après la dislocation européenne initiée par l’Outre-Manche attisant le pourquoi pas nous ; après l’explosion turque, « pays candidat à l’Union européenne » – les électeurs sont désormais sans aucune illusion.

Ils ont l’impression qu’une démocratie directe, où ils auraient enfin leur mot à dire, serait préférable à la démocratie représentative qui balance les pouvoirs, équilibre les institutions et demande des débats avant toute décision. Si « nous sommes en guerre » comme le dit le président, alors pourquoi ne pas adopter les processus de décision raccourcis de la guerre ? 1914-18 a montré combien l’autoritarisme s’est amplifié avec le conflit ; la guerre contre le terrorisme pourrait bien avoir de semblables effets, exigés d’en bas comme en Turquie ou aux États-Unis par la population, contre les résistances des bobos mondialistes et des élites confortablement installées dans le fromage public. L’électeur à qui l’on a appris à obéir plus qu’à réfléchir se demande : tous ces garde-fous des institutions (la double délibération des Assemblées, le recours au Conseil constitutionnel ou au Conseil d’État, l’élaboration rituelle du droit, l’indépendance de la justice, la surveillance de la police), sont-ils encore utiles ? Ne faut-il pas les raboter ? les suspendre ? les supprimer ?

Ces vertus du libéralisme politique sont fragiles, d’autant que le libéralisme est attaqué de toutes parts, à gauche comme à droite, au nom de l’État, de la Nation en armes une et indivisible, de la neutralité jacobine qui ne reconnaît aucun particularisme – ni corse, ni basque, ni breton, ni catholique, ni musulman. Le multiculturalisme est à la mode chez les gendegôch et les bobos parisiens, alors que la fécondation de la culture par l’Ailleurs est conditionnée avant tout par la santé de sa propre culture. Tout ne vaut pas tout, dans le grand méli-mélo métissé des gauchistes hors sol. Être fier d’être soi serait-il bien en Kabylie ou à Tahiti, mais horrifique en France même ? Montaigne doit-il être traduit en novlangue texto et simplifié au politiquement correct dans une jacklanguerie « artiste » du dernier chic ? Pourquoi introduire l’arabe en classe alors qu’on ne sait même pas apprendre le français correctement ?

moins de libertes contre le terrorisme

Mais si tout va mal et que les pires conservateurs apparaissent comme ceux qui sont au pouvoir et autour (en France la gauche bobo depuis Mitterrand ; aux États-Unis le clan Clinton), c’est aussi parce que la promesse de la démocratie libérale n’est plus tenue depuis le nouveau millénaire. Les excès de la finance, « la crise », la puissance des lobbies bancaires, le droit extraterritorial imposé par les États-Unis, la prosternation envers les pratiques chinoises de voyou, ont laissé stagner, voire régresser, le pouvoir d’achat – en Europe comme aux États-Unis.

L’immigration massive et incontrôlée, la culture sociologique de l’excuse qui justifie la vengeance islamiste par l’injustice passée, le rejet des fils d’immigrés mal intégrés à cause de leur idéologie radicale, l’intolérance croissante aux différences revendiquées (burkini, voile… mais aussi torse nu en ville, seins nus à la plage, short en vélo !), apparaissent à l’électeur en régression sociale comme d’insupportables provocations : les élites s’occupent des « victimes » autoproclamées par la repentance coloniale (France) ou le culte du fric et de la performance individuelle (USA), elles ne s’occupent pas de l’électeur moyen ou populaire.

Sauf qu’il a le droit de vote. Et qu’il va s’en servir. Même si les partis politiques ne font guère recette, Internet dit tout, permet tout, entraîne tout. Les vieux rassis, au pouvoir depuis trop longtemps, n’en ont aucune conscience ; ils n’y « croient pas ». Dommage pour eux, le phénomène Trump et la grossière erreur des sondages anglais le montrent.

Je déplore à titre personnel la haine irrationnelle du libéralisme, tant politique qu’économique, qui agite nos élites de gauche comme de droite, tout comme la distorsion vers le monopole du libéralisme aux États-Unis ou en Allemagne. Car le leg libéral est aussi politique : celui des institutions. Il assure la tempérance et la raison par la séparation des pouvoirs et le débat organisé. S’il venait à disparaître dans l’illibéralisme comme en Russie, en Turquie ou en Hongrie, tous les petits « révolutionnaires » indignés qui manifestent à longueur d’années pour revendiquer des « droits » seraient les premiers à en pâtir. Lénine les avait éradiqués sans état d’âme… Et nous aussi en pâtirions.

Il est difficile de résister à la pulsion de mort qui taraude nos sociétés malsaines, face à des contre-sociétés plus vigoureuses et sûres d’elles-mêmes. La psychologie de masse rencontre le petit moi étriqué laissé à lui-même par la famille déstructurée à la mode et par l’école démissionnaire du tout vaut tout. Mais il faut résister, affirmer ce qui vaut, faire appliquer les lois existantes, modifier celles qui le doivent pour assurer de vivre ensemble, renforcer l’Union européenne en posant clairement ses frontières et ses normes – comme le font les États-Unis, la Chine ou l’Inde, sans état d’âme. Cela sous peine de disparaître dans une prochaine nuit des longs couteaux.

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Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand

sebastien haffner histoire d un allemand

Écrit à chaud après son exil en 1938, les souvenirs de Sebastian Haffner montrent pas à pas la montée du nazisme, non seulement dans les urnes et dans la rue, mais surtout dans les esprits et dans les cœurs. Après tout leur prise de pouvoir est « légale », après tout « ce n’est pas si terrible », après tout le parlementarisme a échoué… L’auteur, aryen de bonne famille, était magistrat stagiaire à Berlin. Mais les nazis se sont assis sur le droit comme sur le reste, pour eux, seul le « bien de la race » constitue le droit, autrement dit celui du plus fort. Tout l’héritage de Kant est balancé aux orties au profit du monstre Hegel.

Le manuscrit devait être édité à Londres en 1940 lorsque la guerre éclate ; il restera dans les tiroirs jusqu’à ce que les fils de l’auteur, à sa mort, le redécouvrent. S’il est utile aujourd’hui, c’est pour l’histoire bien sûr, mais surtout peut-être pour ce qui, dans l’histoire, se répète : la lente et progressive adaptation au pire, la fausse indignation vite assourdie par l’habitude, les liens sociaux, familiaux, nationaux qui font que l’on accepte – comme tout le monde – ce qui nous révulsait hier. Alors que la montée des nationalismes populistes et des autoritarismes tribuns monte en Europe – et en particulier en France – lire Sebastian Haffner a quelque chose de salubre. Vous ne pourrez pas dire « je ne savais pas » : tout est décrit !

Certes, la dépression des porte-monnaie due à la crise de 1929 a suivi la dépression des cœurs après la défaite de 1918, mais la montée du nazisme a été celle de la violence et de l’entre-soi, celle du Collectif contre l’individu, celle de la Revanche contre le sort déterminé par les plus forts. Le nationalisme détruit la civilisation, l’unanimisme la personne, le narcissisme l’humanité. Qui serait immunisé contre la capitulation morale ? Les Russes avec Poutine ? Les Turcs avec Erdogan ? Les Américains avec Trump ? Les Français avec Mélenchon ou Le Pen ? Allons donc !…

Tout commence avec la plus grosse Connerie européenne : la guerre de 14, tant vantée par nos politiciens avides de rassembler autour de leurs petites personnes. « La guerre est un grand jeu excitant, passionnant, dans lequel les nations s’affrontent ; elle procure des distractions substantielles et des émotions plus délectables que tout ce que peut offrir la paix : voilà ce qu’éprouvèrent quotidiennement, de 1914 à 1918, dix générations d’écoliers allemands. Cette vision positive est la base même du nazisme » p.35. L’auteur avait 7 ans en 1914, 11 ans en 1918. Aujourd’hui l’euro de foot provoque ce genre d’exaltation malsaine chez les immatures, qui peut vite tourner à la xénophobie nationaliste chez les jeunes adultes. Et il suffit à Poutine, Erdogan ou à certains politiciens français de désigner un bouc émissaire, en cas d’attentats sur le sol national, pour ressouder les nationaux contre les allogènes.

Tout continue avec la lâcheté sociale : « Le courage civique – c’est-à-dire le courage de décider soi-même en toute responsabilité – est d’ailleurs une vertu rare en Allemagne, comme Bismarck le remarquait déjà dans une formule célèbre. Mais cette vertu fait totalement défaut à l’Allemand dès lors qu’il endosse un uniforme » p.65. Il suffit aujourd’hui en France de donner un uniforme à n’importe quel petit-bourgeois pour qu’il se croie investi d’une mission quasi divine : il se sent l’État tout entier. Le guichet de SS ou le flic imbu du Règlement n’ont pas changé depuis M. Hitler.

Et la Grande dépression économique due aux suites du krach boursier puis financier de 1929 à Wall Street, a bouleversé les fortunes : « Les jeunes et les petits malins se portaient bien. D’un jour à l’autre ils se retrouvaient libres, riches, indépendants. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience, et récompensaient d’une fortune subite la rapidité et l’impulsivité (…) La concupiscence régnait dans une atmosphère de carnaval généralisée » p.90. Qui ne verra aucun rapport avec l’époque contemporaine, la crise de 2008, l’essor des start-up et l’histrionisme à la Dieudonné ou Hanouna ?

L’époque des grandes fois collectives a laissé la place au débat politique dispersé : « environ vingt classes d’âge, les jeunes et les très jeunes, avaient eu l’habitude de voir la sphère publique leur livrer gratuitement la matière première de leurs émois véritables – amour, haine, allégresse et deuil (…) Maintenant que cette livraison cessait, ils se retrouvaient désemparés, appauvris, déçus et ennuyés. Ils n’avaient jamais appris à vivre sur leurs réserves, à organiser leur petite vie privée pour qu’elle soit grande, belle et féconde ; ils ne savaient pas en profiter, ignoraient ce qui en fait l’intérêt. C’est pourquoi ils ne ressentirent pas la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée comme un cadeau, mais comme une frustration. Ils commencèrent à s’ennuyer, ils eurent des idées stupides, ils se mirent à ronchonner – et pour finir à appeler avidement de leurs vœux la première perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour démarrer une nouvelle aventure collective » p.108. De nos jours, après la Résistance, le communisme, l’anticolonialisme et le gauchisme hippie-écolo de 1968, la perte de sens affecte toute une génération. Se réfugier dans le fusionnel par peur de sa liberté est le recours le plus fréquent, que ce soit dans « la musique » (les raves), le militantisme botté (les Black blocs, la CGT, les Bonnets rouges), la religion intégriste (salafistes), voire la destruction pure et simple (hooligans et casseurs). Retrouver « la souveraineté » est pour les politiciens la version édulcorée de cette même peur de liberté : l’identité traditionnelle rassure quand on ne sait pas la faire vivre.

En politique, 1930 voit un tournant : ce qu’on appelle aujourd’hui la démocrature. « A ma connaissance, le régime de Brüning [devenu chancelier] a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d’une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d’Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable » p.133. Le recours aujourd’hui à l’autoritarisme jacobin à gauche, ou aux ordonnances à droite, n’est-elle pas cette sorte de procédé au nom du Salut national ? « C’est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d’opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l’initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force » p.134. Il faut bien distinguer le passage en force du 49-3 et le résultat du référendum à Notre-Dame des Landes : dans le premier cas il s’agit de diktat d’État, dans l’autre de démocratie directe. Les opposants dans les deux cas feraient bien de faire la distinction !

Les citoyens, déboussolés et un brin indignés, s’adaptent progressivement : « On se mit à participer – d’abord par crainte. Puis, s’étant mis à participer, on ne voulut plus que ce fut par crainte, motivation vile et méprisable. Si bien qu’on adopta après coup l’état d’esprit convenable. C’est là le schéma mental de la victoire de la révolution national-socialiste » p.194. Ceux qui viennent, à petits pas, sur les positions extrêmes, lepénistes ou mélenchonienne, obéissent à ce schéma de fascination-répulsion qui fait des otages les meilleurs serviteurs de leurs bourreaux (on l’appelle le syndrome de Stockholm).

D’autant que les habitudes de la vie matérielle et bourgeoise inhibent toute révolte : il faut n’avoir rien à perdre pour se mettre en jeu tout entier ! « La sécurité, la durée ne se trouvent souvent que dans la routine quotidienne. A côté, c’est tout de suite la jungle. Tout Européen du XXe siècle le ressent confusément avec angoisse. C’est pourquoi il hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler – une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne » p.207. Le père de l’auteur, juriste humaniste, a dû remplir un questionnaire humiliant sur ses appartenances, race et croyances, pour conserver sa pension de retraite ; il a hésité trois jours… puis s’y est résigné. Les Russes s’habituent à Poutine, les Turcs à Erdogan – et ils en redemandent. Demain les Français pourront s’habituer tout autant à qui viendra les commander.

Surtout si l’État met en scène la fusion collective, « cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qui le sont devenus entre les mains des nazis. (…) La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. (…) Mais (…) recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation » p.418. Les manifs braillardes, les dégradeurs des permanences CFDT, les hooligans du foot, les djihadistes de Daech, tout ce qui veut le fusionnel au détriment de la personne avilit – et prépare au fascisme. « La camaraderie ne souffre pas la discussion : c’est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un péché mortel. C’est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auquel nul ne peut échapper car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie » p.421.

Les huit causes du nazisme, pointées à chaud par Sebastian Haffner sont toujours présentes… Ne croyons pas que l’histoire ne repasse pas les plats : les êtres humains restent les mêmes, avec les mêmes schémas mentaux et les mêmes réactions viscérales. Soumission de Houellebecq avait un ancêtre : Histoire d’un Allemand de Haffner.

Pour savoir ce qui peut nous arriver prochainement, il faut lire ce livre.

Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand – souvenirs 1914-1933, 1939, publié en 2000 et complété en 2002, poche Babel 2004, 437 pages, €9.70

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Jim Harrison, Légendes d’automne

jim harrison legendes d automne

Des hommes, des vrais : Jim Harrison se met dans les pas d’Ernest Hemingway pour chanter le masculin, la possession amoureuse, la vengeance, le choix de sa vie. Les hommes aiment les femmes, en général (« l’homosexualité : une absurdité après l’âge de 14 ans »), mais les femmes aiment autrement. Les couples se forment et font un bout de chemin ensemble – mais rarement jusqu’au bout tant masculinité et féminité sont au fond incompatibles – sauf entre mère et fils, peut-être.

Ces trois cents pages recueillent trois nouvelles, trois romans en réduction, autant de scénarios pour films. Car chacune raconte une histoire, met en scène de l’action, se focalise sur un personnage mâle. Nous sommes dans le thriller (Une vengeance), dans une série à la Dallas (L’homme qui abandonna son nom), dans le western (Légendes d’automne). Cette dernière nouvelle a d’ailleurs donné un beau film d’Edward Zwick en 1994 avec le tout-fou Brad Pitt en garçon sauvage.

Homme ou femme, vous êtes captivé par la vengeance d’un baron mexicain de la drogue, bafoué par son partenaire américain au tennis ; vous vibrez aux souffrances endurées par le tabassage dudit Cochran, ex-pilote de l’aéronavale ; comme lui, vous rêvez de vengeance à votre tour, puis vous dérivez vers ce qui importe le plus : retrouver Miryea, la femme de votre vie, la lèvre fendue au rasoir et placée un mois dans un bordel avant de finir cloîtrée au couvent. Nous sommes dans le machisme latino, très proche de la façon islamique de faire tant les Espagnols ont été durant des siècles contaminés par les mœurs musulmanes avant de les transmettre au Mexique. La fin décevra les amateurs de happy-end, le rose bonbon seyant peu à l’auteur. Mais la fin s’élève au-dessus des humains pour atteindre le tragique : chacun vit son destin et la passion amoureuse, même si elle est éphémère, sublime par son intensité parfois, comme on le dit en physique.

Homme surtout, vous vivrez l’incapacité à fusionner avec votre moitié, même si l’amour était là et même s’il a duré. Chacun vit sa vie comme une destinée et, comme chacun est différent, les chemins finissent par diverger malgré la fille en commun. Nordstrom, dont le nom signifie tempête du nord, est un gestionnaire diplômé d’économie qui a réussi dans les affaires par son approche froide des choses. Mais, dans son couple et avec sa fille, il est trop froid, introverti, même s’il est sujet d’affection. Lorsque sa femme productrice de cinéma décide de le quitter, après 18 ans de mariage, alors que leur unique fille entre à l’université, Nordstrom décide de tout quitter. De refaire sa vie autrement, ailleurs, sans argent accumulé. Vestige des années hippies contaminées de bouddhisme, l’homme dominant se dépouille, se fait humble, ne vit plus que l’instant présent au bord de la mer comme chef cuisinier d’un restaurant de poissons. Il navigue pour pêcher, fume en regardant l’horizon, pare et prépare le produit de la pêche, et danse tout seul jusqu’au bout de la nuit.

legendes d automne edward zwick avec brad pitt

Homme et femme, vous passerez en accéléré une saga de famille sur un siècle, comme la vôtre peut-être. Un ancien colonel pionnier a élevé trois fils dans son ranch en pleine nature du Montana. Comme souvent, les trois garçons sont tous différents. L’aîné Alfred est brillant mais conventionnel, le second Tristan est sauvage et nomade, le dernier Samuel est travailleur et obstiné. Pourquoi ces trois-là partent-ils à la guerre ? Est-ce le destin paternel qui les saisit ? L’atavisme des origines en Cornouailles ? La guerre de 14 contre les Huns oppose les Anglais, les Canadiens et les volontaires américains. Le plus jeune a 18 ans et est l’aimé de ses frères, mais la guerre a ses raisons et son commandement – et Samuel est tué par le gaz moutarde en compagnie de son commandant. Tristan, qui n’a pu le protéger comme il se l’était promis, en devient fou. Il part à la chasse aux scalps ennemis derrière les lignes et en rapporte sept qu’il suspend dans sa tente. De quoi le faire réformer, tant ces mœurs de sauvage détonnent dans l’armée canadienne qui se veut « civilisée » (comme si les Boches l’étaient avec leurs gaz empoisonnés). Tristan va donc se faire réformer, puis engager sept ans d’aventures sur la mer avant sept ans de grâce familiale au ranch avec épouse et enfants, puis sept ans de malheurs dus à la société (Prohibition imbécile, krach boursier inepte, traque absurde du FBI). La nouvelle n’est pas le film, plus profonde, plus tragique, comme si tout cela était écrit, cette fatalité renforcée par l’Indien Un Coup.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui magnifie la liberté primaire, celle de l’instinct, qui surgit lorsque l’on n’a plus rien à perdre. Il y a moins de fumette, de whisky et de sexe que dans les premiers romans – et c’est tant mieux, l’auteur se recentre sur la puissance vitale qui est en chacun. A condition de le vouloir.

Jim Harrison, Légendes d’automne (Legends of the Fall), 1979, 10-18 2010, 320 pages, €7.50

DVD Légendes d’automne d’Edward Zwick, 1994, avec Brad Pitt, Anthony Hopkins, Aidan Quinn, Julia Ormond, Sony 2011 blu-ray €8.25

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Paul Morand, L’homme pressé

paul morand l homme presse

Pierre est un mâle survolté. Sans cesse il court, il bondit, il se rue, il s’élance, il avale, il traverse, il dévale. Il est un torrent impétueux poussé par une force irrésistible. Impatient, il aime la vitesse pour elle-même et non pour l’hypothétique gain qu’elle lui donne. Homme jeune des années folles, il est l’incarnation du siècle XX, l’individu que son rythme vif-argent prédestine à vivre le calvaire du rapide.

Roman caricatural et désabusé (il se termine par in infarctus !), faut-il y voir un procès du modernisme à l’existence effrénée ? Écrit après les quelques semaines du Blitzkrieg hitlérien où les chars rapide de Guderian ont bouleversé l’infanterie plan-plan de l’armée française, cette fiction semble être le retour d’âme de l’appétit de vivre.

Un formidable appétit né entre deux guerres après les quatre années sombres et lentes de la plus grande, de la plus absurde et de la plus meurtrière des guerres fratricides. Une fois la paix revenue, les passions se déchaînent, la vitalité reprend ses droits, transgressant tous les tabous tombés avec les légitimités d’hier. Comme si la frénésie d’exister devait compenser l’enlisement des tranchées, comme si la vitesse, la technique et les voyages défoulaient de l’attente, de la boue et du front.

Tout s’accélère : la musique au rythme du jazz nègre, les déplacements avec l’auto sport, le courrier avec l’avion des pionniers, les communications avec l’essor du téléphone et de la radio, la production avec les chaînes Ford, les fortunes avec la spéculation, la misère avec le krach de 1929, la politique avec la révolution russe puis fasciste, les mœurs avec André Gide et le mouvement Dada…

Rien d’étonnant à ce qu’un tel éventail de moyens, servi par un tel climat de réaction vitale et un tel désir de changer de monde, tourne la tête de certains individus nerveux et les pousse en avant. Voitures puissantes, avions rapides, télégrammes urgents et rationalisation névrotique des gestes sont le lot de Pierre Nioxe. Il ne peut tenir en place et cherche par tous les moyens à grignoter les secondes.

l homme presse dvd

Pourtant, à 35 ans, s’élève en lui parfois l’aspiration à une vie plus calme. Il tente de réaliser ce paradis par l’achat d’un vieux mas perdu dans les hauts de Provence, puis en se fixant par mariage à Hedwige, ravissante et placide créole au rythme végétal, enracinée avec ses sœurs dans le lit de sa mère comme un palétuvier dans les mangroves. Hélas ! Sa frénésie finit par indisposer la lente jeune femme, elle qui vit à l’heure biologique de l’enfant qui pousse en elle. Elle retourne chez sa mère tandis que Pierre, toujours sur le gril comme un beau diable, se rue à New York, la mégapole du modernisme trépidant.

Le pays de la vitesse est choyé par la paresse des immigrants slaves et augmentée par la technique industrieuse des immigrants allemands, tandis que les anglo-saxons utilitaristes laissent faire et profitent sans angoisse de la brièveté de la vie. Pierre, venu d’Europe où l’histoire est tragique, découvre la vanité de la lutte contre le temps. Son cœur flanche, il a une attaque. La suivante lui sera fatale, affirme un vieux médecin juif apatride (Morand est très respectueux des modes raciales de son époque).

A 35 ans donc, Pierre Nioxe au nom chimique d’oxydoréduction, éminent antiquaire parisien au flair proverbial, va disparaître emporté par la maladie de son siècle : l’infarctus. Il était usé par son existence volcanique. Toute une époque, peut-être pas si révolue… Ne faut-il donc pas prendre le temps de vivre – lorsqu’on en a le temps ?

Paul Morand, L’homme pressé, 1941, Gallimard l’Imaginaire 1990, 350 pages, €10.50

DVD L’homme pressé d’Édouard Molinaro, 1977, avec Alain Delon et Mireille Darc, StudioCanal 2005, €24.99

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Jules Verne, De la terre à la lune

jules verne de la terre a la lune livre de poche

Le 21 juillet 1969 a produit ce que le 1er décembre 1865 a inventé : aller sur la lune. Il a fallu un siècle, mais ce sont bien les Américains qui y sont parvenus, et il n’y avait aucun Français à bord.

Jules Verne, romantique de la connaissance, écrivain de théâtre et journaliste scientifique, est un adepte du franchissement : toute frontière est faite pour être dépassée. Optimiste comme son siècle, fasciné par l’esprit pionnier américain comme par la devise « à Français rien d’impossible », il multiplie les explorations comme autant d’aventures : humaines, scientifiques, morales. La lune étant là, il lui fallait y aller.

Visionnaire, mais réaliste, il fait le point des savoirs de son temps puis propose un saut dans l’inconnu. Les deux figures complémentaires de l’Américain Barbicane, président du Gun-Club, et du Français Ardan (anagramme de l’aérostier photographe Nadar) sont un effet de mise en scène. Accentué par la rivalité avec le capitaine Nicholl et par l’obstination dans l’éneaurme de l’ingénieur en explosifs et balistique J.T. Maston qui, après la fin de la guerre de Sécession, ne rêve que guerre et destruction « en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha » (chap.1). C’est bien le Français qui va faire muter le projet fou des Américains en proposition encore plus folle : être dans l’obus même. Nous passons de l’artillerie, orientée vers la guerre, à l’exploration, cette fois en faveur de la science – du show pyrotechnique à la froide connaissance !

nadar aerostier photographe

L’Amérique est tout pratique et capable de tout oser ; la France est enthousiaste et capable de tout révolutionner. Seuls les Anglais – ennemis coloniaux de la première et « héréditaire » de la seconde (au XIXe siècle), sont montrés comme du mauvais côté du pragmatisme (près de leurs sous) et du mauvais côté de la roideur intellectuelle (la frilosité de l’imagination). Pour Jules Verne, il n’est non seulement possible d’aller dans la lune, mais il est aussi exaltant de le tenter et moral de l’accomplir. La pulsion de mort renversée en pulsion de vie.

D’où ces premiers chapitres remplis de chiffres et de calculs où, méthodiquement, chacun des spécialistes démontre qu’il faut un canon de telle longueur, fondu en tel métal, dans un lieu précis, portant telle dose de fulmicoton (plus dense et plus explosif que la poudre), emportant un obus aménagé de telle façon, qui devra être lancé tel jour à telle heure et telle minute. L’exaltation sert au financement, et c’est la planète entière qui contribue par ses dons, les États-Unis et la France venant en tête. Mais c’est bien l’Humanité qui est concernée et, si la performance technique est le ressort américain, l’universel est le ressort français.

Là est la morale, quasi libérale : l’intérêt bien compris de chacun sert à tous. La liberté d’entreprendre encourage la liberté de gagner tout comme celle de conquérir. Nous sommes dans la volonté de puissance humaine, dont les Américains sont la pointe. Pourquoi ? Parce qu’ils sont démocratiques, montre Jules Verne, et que, depuis les associations, les assemblées et les clubs, chacun débat, propose, encourage et objecte. Volonté libre, où l’individu rencontre ses semblables pour forger une volonté collective – industrielle ou patriotique – diffusée en instantané par le télégraphe et la presse. Le héros n’est plus solitaire, mais porté par la publicité et la foule.

L’écrivain populaire déroule le chant du Progrès. De la fascination pour l’astre lunaire aux instruments d’optique pour l’observer, des calculs d’elliptique aux contraintes balistiques, de la théorie à l’organisation pratique. La Floride, alors terre vierge emplie de jungle, de caïmans et d’indiens Séminoles, devient terre de progrès avec la fonte du canon géant et l’ordonnancement des fours, puis par le processus précautionneux de pose des balles d’explosif. La ville de Tampa passe de 3000 à 150 000 habitants, 1200 fours, 60 000 tonnes de fonte : nous sommes dans la démesure – à l’américaine – mais aussi dans la furia francese. Tout est prévu, pensé, ordonné, étape par étape. Et cette organisation fait le sel de ce premier tome tant préparer l’aventure compte autant que la vivre !

jules verne obus lunaire

L’obus lunaire est une arche où sont rassemblés, outre les passager, deux chiens, une série d’instruments d’observation et de défense, mais aussi des provisions, des semences, des appareils de purification d’air, du gaz de chauffage… C’est un Nautilus stellaire, un ballon de l’espace, une Maison en soi que, tels des escargots, les humains arrachent vers l’espace. Cocon, forteresse, base d’exploration et lieu de convivialité, l’obus est ce que le voyageur emporte à la semelle de ses souliers : le meilleur de sa patrie et du savoir humain.

Ce roman n’est pas, à mon goût, le meilleur de Jules Verne, mais quel enthousiasme ! L’ardeur du récit emporte le jeune lecteur, tout en l’édifiant par une saine pédagogie scientifique. Oui, tout est possible… ou presque. Il suffit de vouloir, puis d’oser, enfin de calculer. Mais l’instinct d’aller est premier, la passion ne vient qu’en second, qui doit être maîtrisée par l’intellect. Et la science vaut bien mieux que la guerre.

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Jules Verne, De la terre à la lune – Trajet direct en 97 heures et 20 minutes, 1865, Livre de Poche 2001, 254 pages, €4.60

e-book format Kindle, €3.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79

Les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog

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Et c’est reparti pour le foot…

Le foot est à l’origine un jeu, il est devenu une passion voire un substitut de la guerre. Car ce sont bien des « nations » qui s’affrontent sous le terme d’équipes, même si ce sont le plus souvent des mercenaires qui y servent. Il va sans dire que je préfère le jeu, qui est libre exercice enfant et discipline collective adolescent. Mais j’observe la passion française, proche d’une religion, même si je ne suis ni supporter, ni croyant.

foot modele anglais

Le football – ou balle au pied – est un jeu de garçons. Il y a certes des clubs de filles, mais ce sont en Europe principalement les garçons qui s’y collent. D’où le nom de match de foutre que l’on affuble parfois à ces affrontements entre jeunes mâles en rut pour taper la rondeur. Le football est vu comme peu viril en revanche dans le nord de l’Amérique, où les gros musclés des « colleges » (universitaires) lui préfèrent le football américain. Il faut être harnaché, casqué, rembourré, pour parer les coups car tout est permis.

ballon brad pitt 14 ans

La Gaule préromaine connaissait un jeu de balle qui portait le nom de « seault » ou « soule ». Il voulait signifier le soleil et n’était pratiqué que pour raisons religieuses. Le jeu perdure sous les Gallo-romains et est attesté au XIIe siècle surtout dans le nord-ouest de la France. Il est pratiqué aussi en Angleterre sous divers noms, dont celui de « foeth ball ». La balle était selon les endroits faite de diverses matières, en bois, en vessie de cochon remplie d’air ou de son de blé. Les buts étaient des limites arbitraires comme un quartier ou une place. La soule pouvait être frappée avec toutes les parties du corps et la main n’était pas interdite.

foot gosses plage

Les désordres qu’engendre (déjà) le jeu de balle incite le maire de Londres à l’interdire le 13 avril 1314, puis Philippe V le Long fait de même en France en 1319 ; l’interdiction est réitérée par Edouard III en 1365, puis en 1458 par James II. Mais Henri II en France joue à la soule avec ses mignons, dont le poète Ronsard. Rappelons que les « mignons » n’étaient pas pédés mais favoris du roi, donc jeunes et mieux vêtus que les autres ; ils faisaient des jaloux, d’où cette accusation bassement sexuelle. Où l’on voit que la passion du jeu, entre garçons, a toujours quelque chose à voir avec la virilité. Les supportrices le savent d’instinct puisqu’elles manifestent leur enthousiasme seins nus, tandis que les jeunes adolescents adorent jouer sans maillot.

foot supportrice

Le calcio s’introduit en Italie en 1569, le ballon propulsé à coups de pied doit passer au-dessus de poteaux qui délimitent les buts. En 1660, les partisans de Charles II qui s’étaient exilés en Italie ramènent en Angleterre la variante du calcio pour le jeu de balle au pied. Les domestiques du roi, en 1681, jouent contre ceux du comte d’Albemarle.

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le jeu de balle devient au Royaume-Uni un sport pour éduquer les adolescents aux règles et à la discipline d’équipe. Mais une dizaine de jeux différents existent alors. Se distinguent peu à peu le rugby, version moderne de la virile soule gasconne qui a pris le nom du collège où il est inventé en 1823, et le football appelé dribbling game, codifié au collège d’Eton en 1849 – l’usage des mains est interdit.

Le premier club de foot est fondé à Sheffield en 1862 et a Football Association est fondée le 26 octobre 1863 à la taverne londonienne Free-Mason’s (francs-maçons). La dimension actuelle des buts date de 1875, l’arbitre apparaît en 1890 et le nombre de 11 joueurs est fixé en 1899. Le poids du ballon ne sera déterminé qu’en 1935.

foot equipe 1948

La première coupe d’Angleterre se joue en 1872, tandis que le premier club français se crée au Havre. Le comité français « interfédéral » créé en 1906 devient la fédération française de foot le 7 mai 1919. Ci-dessus une équipe française de 1948.

Nombre de stars du cinéma, de la pub ou du ballon ont passionnément joué au ballon enfant (foot ou autres heux), comme David Beckham à dix ans (ci-dessous) ou Brad Pitt à 14 ans (plus haut). Ils sont devenus des demi-dieux adorés des groupies – parfois pour un autre talent.

foot david beckam 10 ans

Le souvenir de Zinedine Zidane hante encore les plages du Cap Vert en 2006, même si le gamin n’a pas l’argent pour s’acheter le maillot, même si le fric et la frime ont submergé le jeu et surtout le fair-play.

Foot souvenir de zidane cap vert 2006

Car le foot est désormais une industrie qui va recruter des mercenaires très jeunes en Afrique où il fait rêver aux millions. Le préjugé des marchands de ‘viande à dresser aux sports‘ veut que les gamins noirs soient plus « physiques ». Ces mêmes esclavagistes encouragent une sauvage compétition entre clubs pour vendre leurs « poussins » à coups de millions d’euros. Seuls les jambes comptent, pas la tête ; les demi-dieux sont réduits aux titans. Depuis l’Olympie antique, vous avez dit progrès ?

foot dylan michael patton 13 ans

Les retombées publicitaires et la vente des droits télé des rares qui émergent alimentent une corruption mondialisée et une évasion fiscale massive. Est-ce cela la récompense méritée du talent ?

foot et hollande comptes en suisse

C’est donc cette passion immorale qui est proposée à la jeunesse d’aujourd’hui, en plus du nationalisme, du racisme et autres violences bassement tripales ?

foot opium du peuple

Hier du pain et des jeux, aujourd’hui l’opium du peuple… Décidément, je préfère les jeux des enfants.

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Subprimes : comment l’engrenage s’est enclenché

Presque dix ans déjà…

Les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, puis en Irak, ont poussé aux excès financiers : excès de dépense publique pour financer la guerre et soutenir la consommation, excès de laxisme monétaire qui encourage l’endettement, excès de sophistication financière qui titrise n’importe quel crédit et répand les produits structurés sans marché autre que le gré à gré, dans l’ensemble des bilans des banques et des assurances. Ces excès ont créé des bulles d’actifs (actions technologie-media-télécoms, immobilier, matières premières, pays émergents), encouragé la reprise de l’inflation, poussé à la hausse le pétrole, et à la baisse le dollar.

La crise financière de l’été 2007 est tout d’abord une crise bancaire.

Elle met en scène plusieurs acteurs interconnectés dont aucun ne voit le risque global, ne considérant que son propre intérêt : la Fed, les banques, les mathématiciens spécialistes des modèles de trading, les techniques de l’information et de la communication, les chasseurs de primes, les agences de notation.

La Fed a créé par sa politique de taux bas une abondante liquidité. Toute croissance se fonde sur le crédit, c’est toute la différence entre prendre un risque pour innover et se contenter de gérer l’immobilisme ambiant. Tout risque entraîne une volatilité, c’est-à-dire des écarts constants d’évaluations et de perspectives ; cette gestion du risque s’appelle « spéculation », ce qui signifie un pari sur l’avenir ; c’est à ce niveau que des modèles de simulation mathématiques sont volontiers utilisés.

L’innovation financière des spécialistes des banques a fait le risque. Ce qui est innovant pour un établissement prend des proportions systémiques dangereuses lorsque le levier et l’opacité décalent des actifs réels et que les produits titrisés et dérivés sont vendus à ceux qui en ignorent tout. La titrisation consiste, pour une banque, à transformer un ensemble de créances en titres négociables sur un marché financier, via un SPV (Special Purpose Vehicle), afin d’améliorer ses conditions de refinancement et d’optimiser la gestion de ses fonds propres en cédant une partie de ces actifs ou en externalisant une partie des risques auxquels ces actifs sont exposés. La sophistication croissante des techniques de titrisation a rendu plus difficile l’évaluation des risques afférents aux portefeuilles de titres et l’identification des porteurs de ces risques.

Il est à noter que la crise des subprimes n’est pas venue des hedge-funds, mais bel et bien des banques (Bear Stearns, Lehman Brothers, Goldman Sachs, etc.) et des assurances (AIG), pourtant très « régulées ».

Les récentes techniques de l’information et de la communication rendent instantané et réflexif tout mouvement dans un sens ou dans l’autre ; on y voit la propension très humaine à l’imitation et au panurgisme amplifié par la technique. L’essor récent lui aussi de la globalisation (depuis 1991 en gros) diffuse les techniques nouvelles instantanément à l’ensemble du système financier de la planète ; les Chinois comme les Européens ont acheté des crédits titrisés contenant des subprimes ; sans plus en mesurer les risques comparés à leur rendement affiché.

La bulle des actifs immobiliers due à la liquidité encouragée par la Fed a amplifié le crédit facile aux remboursements gagés sur la hausse, notamment des prêts risqués subprimes allant jusqu’aux ninja (no income, no job, no assets – ni revenu, ni emploi, ni actifs en garantie). Les rabatteurs indépendants des banques, chasseurs de primes, leur ont apporté des clients peu garantis, fondés sur la hausse constante des prix. Comme le vélo, tant que dure le mouvement à la hausse, le remboursement des crédits ne pose aucun problème. Lorsque la hausse s’inverse, les problèmes commencent…

La titrisation de ces crédits à risques, mélangés avec de bons crédits sous la forme d’ABS (Asset Backed Securities), MBS (Mortgaged Backed Securities), PSV (Special Purpose Vehicles), CDO (Collateralized Debt Obligations), CMO (Collateralized Mortgage Obligations), CBO (Collateralized Bonds Obligations) ou CLO (Collateralized Loans Obligations) – a noyé le danger. Tous ces produits ont fait eux-mêmes l’objet de dérivés, contrats bilatéraux sur mesure d’échanges de risques entre banques ou CDS (Credit Default Swap).

Ces crédits sont évalués par des agences de notation dont le laxisme théorique a fait qu’il y a plus de crédit noté triple-A que d’actifs réels triple-A. Puis les hedge funds ont joué du levier sans fonds propres sur tout cela (dépôt de 1,5 % du montant acheté pour les CDO et CDS contre 10 % pour les obligations ordinaires).

subprimes engrenage resume alain sueur

La crise du crédit succède fin 2008 à la crise bancaire.

Le ralentissement du marché immobilier américain a entraîné, par effet de dominos, une contagion de la crise, avec effet de levier, à toutes les banques, et dans le monde entier du fait de la globalisation financière. Les mauvais crédits ont amplifié la baisse du marché immobilier réel, donc des produits titrisés vendus, donc des hedge funds qui doivent renverser leurs positions en prenant des pertes, donc des banques qui ont acheté leurs titres. Tous les prix sont entrés en mouvement, les actions, les obligations, l’immobilier, les monnaies, l’énergie, les matières premières – et même les denrées agricoles – pour tenter de trouver des placements alternatifs rentables. Le coût du risque a violemment fluctué. Les banques ne se font plus confiance, l’une d’entre elles – Lehman Brothers – ayant été laissée aller à la faillite le 15 septembre 2008 sans que les autorités publiques n’interviennent. C’est toute la confiance dans le système financier qui a été atteinte.

Toutes les grandes banques ont acheté sur le marché des tranches de dettes polluées par les prêts à risque mais supposées stimuler leurs rendements. Elles en ont parfois transféré le risque à des investisseurs sous forme de produits structurés complexes ARS (Auction Rate Securities), de CDO (Collateralized Debt Obligations) et CDO d’ABS (Auction Bonds Securities).

Par peur des mauvaises surprises dans leur bilan, non seulement les banques ne se prêtent quasiment plus entre elles, mais elles prêtent beaucoup moins à l’économie « réelle », ce qui entraîne baisse de l’investissement, de l’innovation, de la consommation, chômage, délocalisations, etc. Cet effet vient s’ajouter à une phase de ralentissement cyclique normal après le rebond des années 2003-2007. Le ralentissement économique, parti des États-Unis, se diffuse à l’Europe et aux pays émergents (qui exportent moins).

Le quatrième étage de la fusée a failli être constitué par une panique des ménages.

Ils ont eu la tentation de retirer massivement leurs dépôts des comptes bancaires et leurs titres des portefeuilles pour les stériliser sous forme d’or métal ou de billets en coffre-fort, se méfiant même des emprunts d’État qui, bien que réputés habituellement « sans risque », se trouvaient fragilisés par l’envol de la dette et le doute sur la solvabilité des plus petits (l’Islande entre autres).

Nous aurions pu avoir alors une atmosphère de méfiance généralisée, une crise aiguë de liquidité des banques et une spirale de grande Dépression analogue à celle des années 1930. C’est à ce risque qu’ont tenté de pallier le plan Paulson (secrétaire au Trésor américain) et les plans coordonnés issus des accords européens d’octobre 2008, sans parler des plans chinois, japonais, russes et autres.

La crise est mondialisée, or le contrôle des banques est national. Des faillites de grands établissements obligent les États à intervenir massivement par nationalisation, rachat de crédits en défaisance ou garantie des prêts entre banques, pour éviter une situation de crise généralisée du crédit. Les budgets restent ceux des États, contraints par leur dette, le niveau des impôts et leur balance des comptes. Ils doivent rassurer les épargnants en garantissant les dépôts, relancer la consommation par la fiscalité et la redistribution, et sauver le système bancaire. Seules les politiques monétaires sont par grandes zones devises, elles assurent la liquidité des banques en acceptant des prises en pension plus risquées, mais elles ne suffisent plus à elles seules à régler le système notamment parce que les taux de change politiques des pays asiatiques n’aident en rien au rééquilibrage.

La suite a été vécue dans les années 30 : crise économique égale crise sociale, donc crise politique.

Les extrémismes simplistes, le populisme démagogique et l’appel au chef à poigne sont la conséquence du ressentiment social. Sortez les sortants est le slogan. La démocratie représentative, lente et procédurale, parfois corrompue par des « affaires », est violemment contestée, à la fois par les démagogues manipulateurs des foules en colère, et par ceux qui aspirent à une démocratie plus directe.

Dans les années 30, nous avons eu la montée des autoritarismes : socialiste (URSS, Chine), fasciste (Italie, Japon), nazi (Allemagne, Autriche), conservateur (France pétainiste, Espagne franquiste, Portugal salazariste), démocratie de guerre à Exécutif fort (Royaume-Uni, États-Unis). Cela a abouti à la guerre.

Une telle montée s’observe aujourd’hui, heureusement dans un monde qui n’est plus le même. La guerre ne met en œuvre que l’intégrisme islamique avec le reste du monde. Mais chaque peuple se replie sur lui-même et l’Union européenne vacille tout comme le fédéralisme américain ou peut-être aussi allemand.

Les subprimes n’ont été qu’un élément de l’engrenage.

Cette note est tirée (avec son autorisation) de l’ouvrage d’Alain Sueur, Gestion de fortune (2009). L’auteur a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques et a écrit également Les outils de la stratégie boursière (2007). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

michel tournier le roi des aulnes
Roman éneaurme, comme disait Flaubert, roman mythologique qui peut se lire au premier degré mais en perdant beaucoup de son suc. Nous sommes dans l’histoire et dans la psychologie, dans le social et dans le signe – nous sommes à l’orée des années 1970 où tout devient possible, après mai 68 ; où tout est remis en cause de l’univers bourgeois ; où tout est sémiotique avec Roland Barthes, René Girard, Jacques Lacan, Roland Jacobson, Bruno Bettelheim

Nous avons donc Abel Tiffauges dont le nom est celui du fief du violeur en série Gilles de Rais, saisi dès l’enfance comme enfant martyr de ses camarades pré virils qui l’appellent Mabel comme une fille, et protégé par Nestor, un pervers obèse de son âge dans le pensionnat catholique Saint-Christophe. Lequel Abel, grandi et devenu géant malgré un petit zizi (microgénitomorphe) et un entonnoir sternal comme Michel Tournier (p.114), s’établit mécanicien faute de capacités intellectuelles, et voyeur photographe pour capturer la beauté d’enfance à laquelle il reste accroché. S’il échappe au renvoi du collège à cause d’un incendie, il échappe à la prison pour un viol de fillette qu’il n’a pas consommé à cause de la déclaration de guerre. Pension, armée française, camp de prisonnier allemand, il est remarqué par un garde-chasse de Goering puis est envoyé à la forteresse de Kaltenborn (source froide), en Mazurie aux confins de la Prusse-Orientale, terre de forêts et de marais, où sont dressés à l’art militaire en Napola l’élite aryenne du Reich entre 12 et 18 ans.

Très vite, les 16 à 18 ans sont envoyés au front, Abel étant chargé de recruter d’autres 11 à 13 ans aux alentours sur son grand cheval noir qu’il a nommé Barbe-Bleue (surnom de Gilles de Rais). Il joue au Roi des Aulnes du poème de Goethe, mis en musique par Schubert, cet elfe des marais rusé qui ensorcelle et s’empare des enfants pour en jouir, malgré la pauvre rationalité de déni par leur père, inapte à les protéger. Mais la guerre avance, avec sa démesure, l’ogre Hitler dévore les enfants allemands au rythme du rouleau compresseur soviétique, et les 400 Jungmannen de Kaltenborn mourront les armes à la main, les trois plus beaux empalés dans un grand cri primal sur les épées de parade – par les soldats communistes ivres de vengeance, croit le lecteur – mais au contraire par les enfants mêmes qui se sacrifient pour réunir l’apha et l’omega, explique Michel Tournier à Gallimard (Lettre de la Pléiade n°59), fin exigée par la mécanique héraldique. Une parodie criarde de Golgotha où les jumeaux roux encadrent un Lothar aux cheveux presqu’argent. Héneaurme, aurait dit Flaubert, qui crucifie de même les lions dans Salammbô et fait apporter la tête tranchée de Oaokannan à la fin du banquet d’Hérodiade. Abel Tiffauges a sauvé un petit Juif affaibli « entre 8 et 15 ans », qu’il portera sur les épaules avant de s’enfoncer lentement dans le marais. Il rejoindra ainsi dans l’éternité mythologique les hommes des tourbières, découverts par les archéologues en ces confins, victimes émissaires sacrifiées à l’âge du bronze pour faire vivre la société.

Telle est la trame de ce gros livre en six parties dont la première, jusqu’au tiers du livre, attire peu. L’esclavage de pension et la propension à la scatologie sent trop lourdement sa psychologie freudienne du stade anal (« l’acte défécatoire »). La partie armée française permet déjà l’évasion, Abel s’occupant des pigeons voyageurs aux plumes soyeuses et tendres comme une peau d’enfant. Mais dès qu’il entre en Allemagne, le roman prend tout son charme. Michel Tournier, germaniste depuis l’âge de 9 ans, est incontestablement séduit par les paysages de brumes et de lisières un brin sauvages, par les gens un peu lourds (paysans fiables et avisés, ex-Wandervögels « chantants et enlacés, dépenaillés » p.418, ou gauleiters brutaux et vulgairement parés), par les bêtes (élans, cerfs, aurochs, chevaux) qui vivent comme au premier matin du monde – et par les jeunes garçons blonds aux muscles noueux et à la vitalité joyeuse. Il passera crescendo des pigeons aux gamins avec la même tendresse voyeuriste et caressante, avec le même amour panthéiste (et non génital).

Michel Tournier n’est pas Abel Tiffauges, même si un auteur met toujours de lui dans ses personnages. « Dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman », dit-il volontiers en entretien. Il n’a jamais été pensionnaire, il était trop jeune pour un camp de prisonnier, il n’a jamais été mécanicien ni racoleur de gosses pour école militaire. Ce pourquoi la lecture au premier degré d’un « fou » pédophile et séduit par le nazisme qui « gêne » certains contemporains, n’est pas la bonne. La honte coupable d’avoir laissé se développer le nazisme et la répulsion viscérale pour toute attraction même sublimée envers les moins de 15 ans disent d’ailleurs beaucoup sur notre époque de chochottes, « mal à l’aise » avec tout ce qui sort des normes confortablement puritaines et effarée devant toute violence fondamentale. Les islamistes et autres totalitaires ont de beaux jours devant eux, à terroriser cette faiblesse devant l’inconnu et le profond.

Mais la lecture au premier degré, qui est le fait de la majorité, n’est heureusement pas la seule. Pour bien comprendre, il faut de la culture, denrée rare en notre époque d’éducation « nationale » appauvrie et d’Internet plaçant tout sur le même plan. Le roman est symbolique, irrigué de mythologies à la Roland Barthes, de signes à la structuraliste et de psychologie de masse à la Wilhelm Reich. Embrigadé depuis tout petit en pension, garage, armée et camp, Abel Tiffauges est écartelé entre le nomadisme de son prénom biblique et l’enracinement ogresque de son nom de féodal prédateur, compagnon de Jeanne d’Arc. Ce n’est que par cette lecture que la première partie prend son sens. Abel n’aura de cesse que de procéder à « l’inversion » de toutes les normes d’une société qui cherche toujours à l’enfermer : dans la pension religieuse, dans l’instruction scolaire, dans l’amour conjugal, dans la sexualité hétéro obligatoire, dans le guerrier patriotique, dans le travailleur modèle. S’il couche avec une femme c’est avec « une garçonne », en outre « juive » : ce n’est pas par démagogie pour notre époque, mais par transgression des normes de bienséance bourgeoise avant-guerre. Après le viol dont la fillette qu’il révère l’accuse, alors qu’il ne l’a pas touchée, il fait une croix sur tout ce qui est féminin, « fausse fenêtre » de l’être originel : Adam l’androgyne.

Le garçon impubère représente pour lui comme pour les poètes érotiques de l’Antiquité l’idéal humain, l’espère originaire avant le sexe, « l’enfant de douze ans a atteint un point d’équilibre et d’épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d’œuvre de la création » p.154. Ce pourquoi il aime enregistrer les voix des écoliers parisiens ou les jeux des jeunes nazis, capturer l’image des corps en mouvement avec l’appareil à objectif « sexe énorme, gainé de cuir » (p.167), palper, mesurer, caresser les peaux duveteuses où roulent déjà les muscles, se vautrer dans les cheveux dorés des gamins récemment tondus, oindre les lèvres gercées, soigner les plaies, faire chanter les poitrines, aligner les torses nus après le sport dans le matin frisquet de Kaltenborn. Cela est sensuel et même érotique, mais sans aucune génitalité. Comme Raspoutine prêchait l’innocence du sexe, il s’agit de la tendresse humaine – et pourquoi un homme en serait-il dépourvu ? Par convention d’une société étriquée de fonctionnaires et de boutiquiers ? Par castration d’une religion impérieuse, qui vise à soumettre les corps aux clercs et les âmes à « Dieu » ? La grande inversion subversive, deux années après mai 68, est là – dans ces pages d’un Michel Tournier de 46 ans. A la suite de Bronislaw Malinowski (La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), d’Herbert Marcuse (L’homme unidimensionnel), d’Alexander Neill (Libres enfants de Summerhill) et de Gilles Deleuze (L’anti-Œdipe). L’auteur est resté toute sa vie vent debout contre le politiquement correct et l’ordre moral.

hitlerjugend

Christophe, Christo-phoros, le porte-Christ, Porte-Enfant qui fit traverser le fleuve au Fils, est « à la fois bête de somme et ostensoir » p.86. Il se soumet au garçon androgyne et en même temps célèbre l’humanité parfaite, créateur de rites jusqu’au sacrifice. Son désir est inversé en protection. Soulever dans ses bras un enfant est « une extase phorique » une offrande à la vie et à la beauté. L’inverse absolu du sous-officier SS Raufeisen qui marche en bottes de cuir crottées sur « les torses nus, jambes nues » des jeunes garçons à plat ventre dans la neige (p.548). L’innocence est la version positive de son inversion perverse : la pureté. L’innocence est asexuelle, affective, cherchant des relations fusionnelles (les jumeaux atteignant seuls la perfection). Pervers en revanche est l’adulte viril en société : pervers le curé catholique qui cherche les péchés, perverse la justice qui condamne l’amoureux platonique des petites filles qui ne sont pas les siennes, pervers le nazi qui dompte les corps gracieux des jeunes bêtes blondes pour en faire des mâles vulgaires et brutaux, poussés à la force et à la guerre sans espoir.

L’exigence de pureté est toujours une phobie de l’impur, une « gêne » devant le corps de nature, une obsession névrotique envers ses pulsions refoulées. L’islam, « religion de caserne » selon Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, a poussé depuis quelques décennies cette névrose paranoïaque de l’impur au paroxysme, contaminant les bobos vaguement réactionnaires sur leur jeunesse brûlée en 68 comme les laïcs chantres de « la Morale ». Mais l’amour n’est pas le sexe, contrairement à ce que croit la psychologie de bazar des magazines pour mémères de vingt ans et plus. L’amour est plus large et plus profond, il n’a nullement besoin du sexe et c’est bien dans l’œil de ceux qui « croient soupçonner » que réside la saleté.

le roi des aulnes film de volker schlondorff

L’auteur passe très vite du Sigmund Freud anal au Wilhelm Reich de la répression de masse du fascisme. Ces deux psychiatres sont juifs, pas d’accord entre eux, mais complémentaires pour analyser ce qui leur est intégralement étranger : le nazisme. Le Surmoi social superficiel ne tient plus dans les périodes exceptionnelles ; ce sont les pulsions refoulées qui font surface : sadisme, lubricité, cupidité, envie (Freud) ; ce refoulement empêche le noyau biologique profond – amour, bonté – de se manifester naturellement (Reich). Le nazisme, variante germanique du fascisme, est le retour d’autant plus brutal du refoulé que la soupape était close après 1918, l’exaltation des pulsions de combat et de mort, de génération et de destruction, l’état de nature de la violence à douze ans. La faute à la société bourgeoise chrétienne qui a trop longtemps refoulé les pulsions, dit Wilhelm Reich, Qu’un être puisse les satisfaire dès l’enfance, elles resteront bénignes, sans pression accumulée ; elles permettront l’épanouissement de l’être fondamental qui est amour envers les autres. Utopie ? Mais qui a rencontrée, autour de 1968, nombre de hippies rousseauistes du gauchisme, aujourd’hui recyclés en écologistes – malheureusement revenus au puritanisme bourgeois.

« Horrible miroir inversé » de Kaltenborn est Auschwitz raconté par le petit Ephraïm à Tiffauges – la race blonde des fils de Caïn sédentaires contre les races nomades des Juifs et Gitans, fils d’Abel, dit l’auteur (p.560). L’unité de l’Adam primitif ou de l’androgyne originel (Tournier a fait une thèse sur Platon) est reconstituée par l’enfant juif perché sur les épaules du géant protecteur des garçons aryens.

Eneaurme à la Rabelais, baroque dans la ligne du romantisme allemand, réaliste ironique à la Céline, ce roman asexuel et amoral subvertit les codes soixantuitards du jouir sans entraves. Mais la nature est-elle morale ? Les profondeurs de la psyché humaines seulement sexuelles ? Le passage de l’enfance à l’âge adulte ne se fait pas sans douleur, qu’il concerne l’individu ou sa société. A cet égard, le contraste entre le pensionnat catholique et la napola nazie est criant, montrant tout l’écart des cultures française et allemande : la règle comme contrainte castrant toute liberté ou la règle comme limite permettant un épanouissement contenu. Abel devra passer par les épreuves, renoncer à être père ou amant ; la société française trop rationaliste devra être vaincue par les bêtes blondes avant de se régénérer ; le peuple allemand trop chimérique devra passer par l’écrasante défaite pour évacuer les brumes de son inconscient. L’histoire n’est pas une Raison qui se déploie mais une suite de mythes agissants (l’Ogre, l’Androgyne, le massacre des Innocents, l’Apocalypse) ; le roman n’est pas une sèche chronologie sans acteurs mais un réalisme magique ; l’authentique s’appréhende aussi par le grotesque.

Il y a bien des lectures de cette interprétation du Roi des Aulnes, ce pourquoi le roman, prix Goncourt 1970, continue à fasciner les générations : il se vend autour de 40 000 exemplaires par an.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, Gallimard Folio 1975, 528 pages, €9.20
e-book format Kindle, €8.99
DVD Le Roi des Aulnes, film de Volker Schlöndorf avec John Malkovich, 1996, Lancaster 2000, €35.00
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Alexander Kent, La croix de Saint Georges

alexander kent la croix de saint georges
En 1813, Napoléon en Europe recule sur tous les fronts. La guerre se déplace vers l’Amérique, où les Yankees tiennent la dragée haute aux tuniques rouges dans le Dominion canadien. L’armée anglaise est battue sur le lac Érié et les bateaux de la Fédération attaquent les convois anglais qui relient l’Europe au continent nord-américain.

Richard Bolitho, amiral, est envoyé par les Lords de l’Amirauté mettre un peu d’ordre dans cette pagaille. Sa flamme d’amiral, qui flotte en haut du grand mât, est la croix de Saint Georges sur fond blanc. Il est accompagné du contre-amiral Valentine Keen, dont Adam Bolitho, son neveu, a accepté d’être capitaine de pavillon. Adam ne s’est pas remis de la mort de Zénoria, la femme de Keen, dont il était éperdument amoureux. C’est moins le cas de Valentine Keen, qui semble se consoler avec la jeune canadienne Gilia, fille de l’armateur Saint-Clair.

Les lecteurs fidèles (et il faut l’être lorsqu’on lit Alexander Kent) retrouveront avec bonheur les personnages auxquels ils se sont attachés au fil des volumes. Les Aventures de Richard Bolitho en sont en effet, avec cet opus, au tome 23, et il y en a cinq qui suivent. Comme disent les marins, il y a de l’eau sous la quille !

C’est l’univers de la mer qui est le vrai héros du livre. Les hommes occupent le décor, mais la mer décide car elle oblige : au courage, à l’obstination, à la loyauté. On ne survit en effet pas longtemps sur un navire de bois, mené par le vent capté par les voiles appareillées dans de multiples cordages, sans les hommes qui montent, orientent et réparent la pyramide de toile ; sans le pilote qui sent les courants et connait les rochers ; sans la hiérarchie, du plus jeune mousse (vers 12 ans) aux plus vieux amiraux. La marine de guerre anglaise est une belle mécanique en ce XIXe siècle qui va voir bientôt disparaître la propulsion à voile…

La mer, la guerre, la marine : « Ici, pas de place pour le contentement de soi, même entre amis. Ils avaient besoin d’un but, d’une ligne clairement tracée, comme le fil du vieux sabre qui pendait à son côté » p.240. Car gagner, c’est prévoir. Comme en politique, l’amiral est obligé à la stratégie et à la discipline. Mais ni l’une ni l’autre ne sont possibles sans objectif définis, sans volonté d’aboutir, ni sans confiance aux hommes. La guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens – à l’inverse, qui est fin politicien se doit d’être aussi guerrier.

Une belle leçon pour les minables qui se prennent ces temps-ci pour des politiciens, dans notre France 2016. Que veut-on pour le pays ? Avec quels moyens compatibles ? Avec quels hommes pour agir ?

Loyauté d’un côté, confiance de l’autre – et réciproquement. Ni les chefs, ni les hommes, ne sont des pions que l’on agite au gré des vents. Il faut qu’ils comprennent, qu’ils adhèrent, qu’ils aiment. Rien ne se fait sans eux, ni labourer la mer, ni vaincre au combat, ni remporter la victoire. Ni mener une politique…

Sir Richard Bolitho est obligé de quitter sa femme Catherine, qu’il aime plus que tout, pour aller guerroyer en Nouvelle-Écosse, à l’embouchure du Saint-Laurent qui commande tout le Canada anglais. Halifax est son port d’attache, baie resserrée bien protégée qui abrite trop de bâtiments. Après trente ans de conflits, tous sont fatigués, lui comme son valet Allday, et même son fringuant neveu Adam, qui a perdu l’amour de sa vie.

Mais cela ne les empêche pas de rester attentif aux hommes, jusqu’aux plus humbles, comme ce mousse de douze ans qu’Adam s’est attaché, tous deux seuls survivants d’un navire qu’il commandait et qui a sombré dans un combat naval au tome précédent. Il apprend à lire au gamin et lui offre, pour ses treize ans, un poignard tout neuf qui sanctionne son entré dans la vie adulte. À cette époque, on mûrissait vite, ce qui évitait cette période sentimentale et nihiliste de « l’adolescence », invention moderne, durant laquelle on ne sait ni qui l’on est ni où l’on va.

Vengeances, intrigues, intérêts, commerce, viennent perturber le noble agencement des valeurs de la Marine – mais chacun se débrouille comme il peut dans ces obligations, avec le pragmatisme qui caractérise le tempérament anglais.

Il y a de l’humanité et de l’aventure dans ce tome, des moments de calme et des moments de bataille, des femmes aimées et des hommes qui meurent. Mais toujours, ce qui reste, est l’attention aux autres – sans lesquels on n’est rien.

Alexander Kent, La croix de Saint Georges (Cross of St George), 2001, Phébus Libretto octobre 2015, 398 pages, €10.80
Les autres romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Michel Tournier, Les Météores

michel tournier les meteores

J’avais lu en 1972 ‘Le roi des aulnes’, puis ‘Vendredi’. Les deux romans m’avaient passionné, surtout ‘Vendredi’. Cette méditation sur la solitude, sur l’île déserte comme univers miniature, sur le mythe individualiste de Robinson, sur l’utopie de rebâtir un monde à son idée, sans lien d’aucune sorte avec « la société » dans ces limites de la vie qui sont comme une enfance. Je n’ai pas aimé le personnage principal du ‘Roi des aulnes’, garagiste difforme et myope, d’une sexualité fangeuse. Mais j’ai apprécié le séjour en Allemagne nazie, époque qui permettait pratiquement toutes les expériences et pays rude encor primitif, d’une beauté sauvage. Le début des années 1970 était fasciné par le rigorisme botté, peut-être en réaction au laxisme sexuel et à la paresse prônée – croyait-on – par Mai 68. Michel Tournier aimait l’Allemagne, la jeunesse, le début de l’adolescence, notamment des garçons entre 12 et 15 ans. Il a connu le nazisme de 9 à 12 ans lors de séjours linguistiques en Allemagne, avant la guerre. Devenu écrivain par hasard, il a prospecté les grands mythes humains : le Sauvage, l’Ogre, la Gémellité.

Ce qui me ravissait surtout dans ses premiers livres était cette capacité de l’auteur à évoquer une atmosphère, à faire naître un climat psychologique depuis les corps physiques – en une communion cosmique, organique, au milieu d’une forêt de symboles. J’aime, chez Tournier, cette importance qu’il accorde à l’enfance, la formation de la personnalité par les sens et les contacts mêlée à la faculté onirique ; j’aime la sensualité de ses personnages avec les éléments bruts ; j’aime les évocations mythiques, ces associations d’idées et de passions que suscitent, chez ces êtres, des mots et des choses, des gestes quotidiens. Ils puisent leur puissance dans les profondeurs de l’inconscient et c’est tout cet arrière-plan archaïque qui parle.

Et puis cette merveille : le style. Le vocabulaire riche allie la précision à l’intimité du sens, extrayant tout le suc de chaque mot pour le faire signifier dans sa totalité. Je ne serais pas étonné que Michel Tournier soit difficile à bien traduire en langue étrangère.

Toutes ces qualités, je les ai retrouvées dans ‘Les météores’, améliorées peut-être, mûries par le temps et l’expérience.

Tels Castor et Pollux, Jean et Paul sont de vrais jumeaux que rien ne peut distinguer l’un de l’autre, au point que l’on appelle chacun Jean-Paul. A travers leur histoire, l’auteur donne une pénétrante analyse de cette « faim du semblable », de cet être complémentaire que chaque être humain cherchera sa vie durant. Il est autre mais reflète, il apaise l’angoisse d’exister parce qu’il comprend, il aime de tendresse et satisfait le sexe – en bref le double fait retrouver la quiétude matricielle, nostalgie intime de l’âge d’or personnel : le parfait amour.

castor et pollux

Michel Tournier voit l’apothéose du couple humain dans la paire de jumeaux. Nulle intimité ne saurait être plus parfaite, il s’agit vraiment d’un seul être en deux endroits de l’espace, d’une seule âme « déployée » en deux corps identiques. Le jumeau est attiré vers le jumeau comme Narcisse au miroir. Une force quasi magnétique se crée, un réseau d’échanges continuels sur tous les plans depuis la naissance : physiques, affectifs, mentaux, spirituels. Le « jeu de Bep » est un rituel compliqué issu d’affinités et de souvenirs identiques ; « l’éolien » est un langage secret d’initié, formé de mots, de gestes, de mimiques à la signification immédiate et plus chargée de sens que les mots des « sanspareils » – ceux qui n’ont pas de jumeaux. Les « frères pareils » communiquent totalement, obligés pour cela d’inventer un autre langage que celui du commun, pour leur usage exclusif.

L’auteur explore les autres formes de couples, homosexuels et hétérosexuels, mais nul ne pourra seulement approcher la perfection des jumeaux dans la communication, cette entente absolue qui pousse l’empathie au plus haut degré. Chacun est enfin vraiment compris par l’autre, ce qui n’arrive jamais aux humains normaux. Le couple des parents, Édouard et Maria-Barbara, est insatisfait. Édouard passe la majeure partie de son temps à Paris, assouvissant son désir sur le sein de maîtresses éphémères, cherchant toujours celle apte à le comprendre et ne la trouvant jamais ; il revient parfois dans la propriété bretonne parce qu’il ne trouve au fond de tendresse qu’auprès de son épouse, perpétuellement enceinte. L’oncle scandaleux, prénommé évidemment Alexandre, ce prince des homos, cherche auprès de « proies » plus éphémères encore le sexe sans la tendresse. Car le jeu est de conquérir et de marquer son territoire, pas d’aimer au sens plein. Le mariage « de raison » serait-il la solution, faisant la part des désirs contradictoires ? Le livre dénonce cette imposture avec la belle Fabienne, lesbienne qui se marie avec un homme médiocre pour donner le change social et assurer la liberté de ses désirs. Paul fera plus tard échouer les fiançailles de son frère jumeau Jean parce que le vrai couple ce sont eux, les jumeaux, qui en détiennent le secret. Est-il un couple « idéal » ? On pourrait le croire avec Ralph et Deborah parce qu’ils sont riches et beaux, donc libres de vivre retirés dans une île de la Méditerranée qu’ils ont aménagée en oasis.

Toutes ces tentatives se heurtent aux désirs, aux passions, à l’époque. L’amour est impossible sauf avec son semblable. Maria-Barbara meurt en déportation et Édouard de chagrin ; Alexandre est poignardé sur les docks de Casablanca ; Deborah meurt d’un cancer et Ralph sombre dans la boisson au milieu de leurs jardins-univers détruits… La leçon ? Le couple géniteur est un divorce permanent entre désir sexuel et besoin de tendresse ; les enfants grandissent tout seul et vont vivre ailleurs leur vie. Le couple sans enfants n’est qu’une solitude à deux, ni le confort ni l’argent ne parvient à éviter que l’entente ne se délite, car l’un vieillit plus vite que l’autre. Le couple lesbien n’est qu’un pâle et fade reflet du couple homosexuel parce que – dit l’auteur – la femme a plus besoin que l’homme de sécurité et de tendresse, et d’un enfant à aimer. Quant au couple mâle, par sa quête du semblable, du frère, il se rapproche du couple parfait mais n’est qu’un ersatz contrefait et éphémère des vrais jumeaux.

Le couple gémellaire est, lui, riche de toutes les possibilités et facteur d’épanouissement. Même si l’un des frères-pareils, saisi de vertige par l’effet miroir de son frère et aliéné d’être à deux exemplaires, cherche à briser l’union, à scinder l’œuf clos, stérile, éternel. Les jumeaux mythologiques se battent et s’entretuent avant de fonder des villes ou des devoirs. Romulus tue Remus, Etéocle massacre Polynice, obligeant Antigone à se révolter contre les lois de la cité. Jean fuit Paul à travers le monde, poussé par le démon du voyage qui l’appelle sans cesse « ailleurs », jusqu’à ce qu’il parvienne à se fondre un jour dans le cosmos. Le jumeau déparié retombe alors dans le monde turbulent des météores qui le ballottent et le poussent, comme le vent fait d’un nuage. Il poursuit son frère pour ne pas le « perdre », mais aussi pour vivre les mêmes expériences et prolonger la fusion. Il s’enrichit peu à peu de la substance de son jumeau… qui disparaît. Un jour, il devient infirme en passant le rideau de fer qui coupe Berlin en deux et sépare les deux Allemagnes jumelles. Il découvre alors la fusion cosmique qui rejoint la philosophie zen. Son corps, cloué sur un lit, se prolonge et vit par les météores, entraîné qu’il était déjà à écouter à chaque instant le message de son frère-pareil. L’un s’est fondu dans l’espace, l’autre participe à l’espace. Son frère fusionnel devient le cosmos entier, les jumeaux préfigurant peut-être ce grand Tout que tous doivent rejoindre, dissociés provisoirement par l’existence. À moins qu’ils ne soient une métaphore de l’Allemagne coupée en deux, Allemagne de l’ouest et Allemagne de l’est, dans ces années 1970 finissantes…

michel tournier 1970

J’ai toujours été personnellement fasciné par les jumeaux. Je me souviens de ma curiosité et de ma mélancolie face au mystère de deux êtres identiques, frères parfaits, amis en totalité, l’un ne pouvant vivre sans l’autre. Michel Tournier croit que tout être humain porte en lui la nostalgie d’un frère-pareil. L’ours en peluche ou la poupée ne sont que des substituts, pauvres mais nécessaires, à la solitude existentielle. Qui n’a jamais rêvé d’un jumeau si proche de soi qu’il nous comprendrait d’un seul regard, d’un seul geste, nous aimerait sans condition, à qui l’on pourrait confier nos secrets les plus intimes sans réticence, dans une offre totale et partagée, un don absolu de confiance et d’amour ? Même l’amour d’une femme ne remplace pas ce frère mythique, ami et confident de toujours, autre soi-même en mieux, projection narcissique qui aide à vivre.

Enfant, nous chérissons l’ami, le camarade, fille ou garçon, que nous avons élu entre tous. C’est l’âge où l’on demande aux petites filles de nous épouser plus tard et aux garçons de lier un pacte de sang. Ou bien, trop solitaire du fait des convenances ou des déménagements, nous reportons notre besoin de tendresse sur un animal vivant ou en peluche, lui parlant comme à ce frère que nous n’avons pas. Adolescent, chacun défait ses liens, c’est l’âge « ingrat » et le plus angoissé de la vie sans-pareil. On recherche éperdument « l’autre », le complément sexuel et affectif. Adulte, nous chérissons l’épouse peut-être, nos enfants sûrement et nos filleuls lorsque nous n’avons pas de descendance. Nous avons des amis, une vie stable et une âme moins inquiète, nous avons moins besoin d’un frère-pareil. Mais si le couple se défait ? Si tendresse et désir se dissocient ? La solitude à nouveau amène à la mélancolie du manque.

Michel Tournier est un aristocrate du langage, un poète de la réalité signifiante. Son art nous aide à comprendre le cosmique par l’intime, le macrocosme par le microcosme, l’univers par la cellule. Ses romans fascinent comme l’amour, emportent comme une religion – car ils relient aux êtres et au monde.

Michel Tournier, Les météores, 1975, Folio 1977, 628 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.49
L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

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Déchéance de nationalité ou déchéance de la politique ?

« François Hollande m’a beaucoup déchu » est ce qu’aurait pu dire la Madame Michu socialiste depuis 1936 – si ce n’est que la profession populaire de concierge a disparue du parti depuis longtemps. Le think-tank socialiste Terra Nova proposait en 2011 de changer de peuple, puisque les ouvriers et employés délaissaient le PS (on se demande pourquoi…) pour de se recentrer sur les bobos (en général fonctionnaires surtout parisiens) et les minorités ethniques, sexuelles ou du « genre » (qui n’existe pas chez les anthropologues mais qui existe dans les têtes). Cet électorat particulier tient aux particularismes des « droits » – mais compense en surenchérissant sur la Morâââle universelle pour jouer au collectif.

Il en est ainsi de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour faits graves de terrorisme.

L’inscrire « dans la Constitution », reprendre « une proposition de l’extrême-droite », s’appuyer en populiste sur les sondages d’opinion post-attentats particulièrement remontés contre la guerre de l’islam djihadiste contre la civilisation occidentale, se poser en Président au-dessus de TOUS les partis (dont le sien) – tout cela peut heurter le socialiste moyen ; tout cela sent la magouille électorale à la Mitterrand à un an et quelque des élections présidentielles, dont François-le-Petit (Patrick Rambaud) aime à suivre les traces florentines – « la bibliothèque en moins »…

Mais sur le fond, sur le long terme, sur l’intérêt national – en quoi cette mesure devrait-elle « choquer » le bon sens ?

consequences decheance de nationalite

Les terroristes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Les gauchistes qui voulaient renverser le Système n’étaient pas en guerre contre leurs compatriotes, ils voulaient changer la vie et les rendre plus libres. Cela ne les excuse en rien, mais il étaient différents des islamistes qui veulent étendre la charia au monde entier ET font du djihad une obligation coranique. La voix même d’Allah exigerait – selon eux – la guerre de l’Oumma contre Dar al islam,  ne s’arrêtant que lorsque le dernier mécréant aura été égorgé par le dernier croyant.

Il ne s’agit donc pas d’options politiques mais de guerre de civilisation.

Je le reconnais, tous les Musulmans ne se sentent pas concernés, beaucoup interprètent le Coran moins comme un Commandement à suivre à la lettre que comme un Code de conduite pour guider les hommes vers la lumière (et laisser les femmes dans leur obscurité native). Mais « les terroristes » qui massacrent au couteau, au hachoir, à la kalachnikov, aux explosifs sont des djihadistes au sens littéral prôné par le Coran – parole d’Allah et obligation du croyant. S’il s’agit d’une dérive de l’islam vers une interprétation sectaire, le support en reste le texte qui est le même pour tout le monde. Aux musulmans, donc, de faire comme les chrétiens et les autres religions : relativiser le texte dans son contexte. C’est leur responsabilité. La stratégie de l’État islamique est bel et bien d’instaurer la guerre civile dans ce ventre mou du monde mécréant qu’est l’Europe, empêtrée dans son humanisme bêlant démocrate et chrétien, dont la tolérance confine parfois à la bêtise (pour les agressions sexuelles en Suède, à Cologne, en Finlande – il est vrai cantonnées aux femmes, cela pourrait-il « expliquer » cette indulgence ?).

Contre cette paranoïa islamique chaque société a le droit de se défendre, chaque État le devoir de protéger sa nation, chaque peuple le droit de demander des comptes à ceux qu’il a élus.

Pourquoi la déchéance de nationalité ferait-elle problème, dans l’arsenal multiple qui est mis en place ?

Decheance de nationalite carte du monde AFP

Les arguments des gens de gauche et des moralistes de droite sont souvent de mauvaise foi, « combat d’idées, où s’affrontent les principes, et dont les faits sont soigneusement tenus à l’écart« , suppute un analyste. Malgré cette « polémique à la française » aussi excessive que futile, il est bon que le débat existe – cela s’appelle la démocratie. Les plus habiles passent de la morale au juridique, étayant leur refus intuitif par des arguties qui ne tiennent pas, puis reviennent à la morale quand cela les arrange. Le Conseil constitutionnel a tranché en 1996 : « que le principe d’égalité ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu’il déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général pourvu que dans l’un et l’autre cas la différence de traitement qui en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit ».

Je voudrais d’ailleurs que l’on m’explique en quoi le fait d’être binational serait une condition « plus précaire », voire « inférieure » à la nationalité simple. Y aurait-il pour la gauche de « plus égaux que les autres » ? On peut avoir la double nationalité par défaut, sans l’avoir demandé, comme les Marocains nés en France. On peut choisir la nationalité de la France où l’on a été élevé ou bien lorsqu’on y a résidé plus de dix ans, ou encore par mariage – tout en conservant sa nationalité de naissance. On peut demander une nationalité supplémentaire (israélienne, allemande, etc.) bien que né français, si l’on y a quelque droit. Comme on le voit, la double nationalité est une liberté supplémentaire, la plupart du temps choisie volontairement.

Ce choix volontaire d’adhérer à une société (droit du sol) plutôt que d’y être contraint par les déterminismes biologiques (droit du sang) est une valeur de la République. Elle a été chantée par Ernest Renan en des termes sans équivoque. Mais c’est justement parce que l’adhésion est volontaire qu’elle peut être réversible. Le Contrat social est un contrat : qui le rompt unilatéralement doit en supporter les conséquences qui sont – comme dans tout contrat – la perte de tous les avantages consentis.

Allons-nous pleurer – avec ces bobos parisiens nantis bien au chaud dans leurs quartiers protégés des « aliens » – sur la perte de tous les « droits » (RMI, CMU, allocations familiales, aide au logement…) qui reviennent aux terroristes comme à tous citoyens ? Qui tue ses propres compatriotes doit s’attendre à être exclu de la communauté.

Malgré les bobos médiatiques dans la surenchère inepte : Hollande = Pétain (Edwy Plenel), Hollande = Hitler (Henri Leclerc). Les révolutionnaires en 1791 n’ont-ils pas déchu de la nationalité les émigrés aristos ? Les républicains de 1848 n’ont-ils pas déchu de la nationalité ceux qui persistaient à poursuivre l’esclavage ? Le Front populaire n’a-t-il pas déchu de nationalité les convaincus de haute trahison ? Le gouvernement issu de la Résistance sous de Gaulle en 1945 n’a-t-il pas déchu les collabos ? Mais, sauf pendant la Révolution, après débat judiciaire, condamnation par un tribunal et épuisement des voies de recours individuels – comme en toute démocratie.

La décision est déjà dans la loi – mais la loi en France est-elle appliquée ? Ne faudrait-il pas s’en préoccuper avant même de le coller dans la Constitution, comme si cela devenait intouchable ? Où est la volonté ? Où sont les moyens ? Ce choix présidentiel fait cuisine électorale, reprendre les arguments phares de ses adversaires politiques permet de leur couper l’herbe sous le pied – mais ni le droit ni la morale ne doivent être appelés en incantation ni déformés pour cela. Il s’agit d’une mesure symbolique pour conforter la patrie et le « vivre ensemble » – puisque la peine de mort n’existe plus.

2015 2013 creation d emplois en europe

Il cache en revanche tous les échecs politiques de François Hollande depuis son élection : sur la croissance, sur le chômage, sur le déficit, sur la réorganisation de l’État, sur les moyens de la justice, sur l’impréparation de la DGSI à gérer ce que faisaient hier assez bien les RG, sur la surveillance généralisée, sur l’application indigente de Schengen, sur la participation politique des citoyens, sur l’école… Ceux qui traquent frénétiquement les inégalités devraient plutôt se pencher sur ces questions cruciales et durables, plutôt que de gloser à longueur de prêches enflammés sur une proposition qui devra de toute façon être votée dans les mêmes termes par chacune des chambres du Parlement, puis obtenir la majorité des 3/5ème au Congrès !

Sont-ils vraiment « tous Charlie », ces indignés de circonstance ? Veulent-ils vraiment « faire barrage » au Front national – ou simplement faire du vent parce qu’ils n’ont rien à dire sur l’économie, l’État, l’éducation, la société, la guerre ?…

Gilles Kepel à propos de son dernier livre évoque « la nullité de nos élites politiques, des partis qui sont devenus des coquilles vides », « la faillite des élites françaises, qui méprisent totalement le travail universitaire et la connaissance des orientalistes » et « ces élites politiques françaises [qui] se montrent incapables de comprendre ce qui se passe dans la société, d’avoir la modestie d’aller chercher le savoir en dehors d’elles-mêmes. » Il semble avoir malheureusement raison  : le prétexte de la déchéance de nationalité ne cache-t-il pas une véritable déchéance politique ?

« Déchéance de nationalité » sur Google : Environ 1 290 000 résultats !
Ce que dit actuellement la Loi
Sur Public-Sénat – très pédagogique
Sur nationalité.net la France et les autres pays
Sur Wikipedia (trop elliptique et un peu biaisé)

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Français terroristes : que faire ?

Les massacreurs du Bataclan et des cafés bobos, les terroristes qui se sont fait sauter au stade de France et à Saint-Denis (plus celui qui est encore en vie pour n’avoir pas osé) étaient Français. D’origine immigrée arabe, mais nés et élevés en France, « sous la mère » si l’on ose accoler cette mention de qualité bio.

Ils ont connu ségrégation sociale, difficultés scolaires, petite délinquance, radicalisation religieuse de quartier et dans les prisons, emprise du financement saoudien et qatari donc de la version littérale salafiste de l’islam, rigidification laïque sur le voile, le halal, la piscine, les prières dans la rue, les minarets des mosquées, la question palestinienne et les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, la chienlit des printemps arabes « démocratiques ». Cela n’excuse rien ; cela permet d’analyser leur cheminement.

Comme le dit depuis des décennies Marcel Gauchet, toute religion se fond peu à peu dans la modernité, les réactions intégristes étant justement le symptôme qu’elles se diluent. Cependant, comme le monde est désormais global, Internet livrant opinions, slogans et vidéos de tout, en temps réel, ce qui demeurait friction culturelle ou adaptation malaisée devient aujourd’hui conflit identitaire, voire choc moral des civilisations. Ce pourquoi cette troisième ou quatrième génération issue d’immigrés s’intègre moins bien que les précédentes. Tout est plus dur pour la jeunesse, mais encore plus pour la leur, car leur visage et leur patronyme sont connotés.

musulmans exclus

Mais leur violence ne peut plus être vue seulement comme conséquence des discriminations sociales ainsi que le logiciel de gauche tend à le mouliner en boucle :

  • il y a violence du monde et de ses conflits au Moyen-Orient
  • il y a la violence de l’islam des premiers temps, réavivée par la lecture littérale du Coran
  • il y a la violence mimétique de l’adolescence et des fratries qui se monte volontiers la tête et se pose par la posture virile vengeresse pour exister dans une société qui valorise plutôt le savoir et l’intelligence.

Dans la sous-culture des banlieues françaises, les désaffiliés sont parfois victimes (ce n’est pas la majorité) – mais s’enferment dans la haine. Ces « exclus » ne sont pas de nouveaux Christs rédempteurs du genre humain, pas plus que des néo « prolétaires » dont la classe serait porteuse d’avenir radieux. Ils sont plutôt solitaires, dépressifs, recherchant la gloire et la fraternité comme compensation. Le pèlerinage en Syrie a fonction de voyage initiatique, dont ils reviennent soit hantés parce qu’ils étaient partis pour apporter de l’aide et qu’ils n’ont trouvé que les horreurs de la guerre – soit décérébrés, enveloppant de « sacré » leur violence ultime, tout esprit annihilé par le suicide programmé au nom d’Allah par d’habiles manipulateurs d’ex-services secrets de Saddam Hussein.

se faire sauter en slip

Être un héros n’est pas facile, et la religion semble offrir une voie rapide :

  • Elle permet d’assimiler un savoir déjà écrit et contenu tout entier dans le Coran – plutôt que des années scolaires prolongées aux perspectives sans cesse repoussées.
  • Elle permet de se voir assigner une place, garçon ou fille, avec des rites de discipline et une communauté d’entraide.
  • Elle permet d’inverser les rôles, d’insignifiants rasant les murs à juges impérieux de cette société qui les a oubliés, méprisés ou rejetés – société qualifiée facilement « d’impie » ou d’hérétique. Faites la guerre, pas l’amour : la kalachnikov est plus facile à manier pour tisser des relations de domination avec les autres que la bite pour se faire accepter des filles ; se faire sauter une seule fois pour toutes assouvit la frustration de ne pas être autorisée à se faire sauter maintes fois – c’est parfois aussi trivial que ça.

Le rêve de toute-puissance permet de se voir comme Exécuteur de Dieu, bras armé du divin. Ce pourquoi on se met en images, contrairement aux préceptes de l’islam mais selon le narcissisme de la jeunesse moderne.

se faire sauter ados

Dans l’ordre inverse de cet engrenage individuel, social et culturel, il serait donc nécessaire de :

  1. Désendoctriner les néo-convertis, plus royalistes que le roi dans leur ignorance des textes et de l’histoire
  2. Ventiler les prisons, pour que les radicaux ne subvertissent pas les tièdes
  3. Soigner la délinquance par d’autres mesures que la prison
  4. Offrir d’autres perspectives que le trafic, le racket ou le vol à la jeunesse des banlieues
  5. Former des imams français en France et contrôler étroitement les contreparties exigées des financements étrangers
  6. Réformer l’école (éducation au statut de citoyen libre) en n’y envoyant pas les profs débutants, mal formés et laissés pour compte par la sacro-sainte Administration (dont le seul but est de s’en laver les mains)
  7. Réhabiliter l’esprit français, universaliste mais ancré dans l’histoire (finie la repentance), les grands exemples des classiques (finie la démagogie des chansons de rap en cours de littérature), l’usage du grec ancien remettant tout le monde à égalité et décentrant la culture (alphabet à réapprendre pour tous, période hors des conflits actuels, matrice de la civilisation occidentale mais surtout de la laïcité et de la démocratie universelle)
  8. Faire montre de plus de tolérance (une fois l’identité de culture réaffirmée comme ci-dessus), croire en Allah ne faisant pas de vous ipso facto un terroriste en puissance, être religieux ne voulant pas dire rejeter la république ni la vie en commun. Liberté de croire, égalité de toutes les croyances pour l’espace public, fraternité de la vie commune par la tolérance mutuelle : la notion de « blasphème » est abandonnée depuis 1789. Pas de différentialisme à la Terra Nova ou à la Wievorka, pas de laïcité soupçonneuse et interventionniste à la jacobin-socialiste aimant tout régenter – mais une laïcité libérale : celle de ne pas intervenir dans la sphère privée.

Il y a un long travail à accomplir pour changer les mentalités…

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André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?

andre glucksmann de gaulle ou es tu
Le décès d’André Glucksmann le 9 novembre se télescope avec les attentats islamiques à Paris du 13. Il est intéressant de relire un essai géopolitique du philosophe qui invoque, 25 ans après sa disparition, les mânes du général président De Gaulle. Glucksmann, élève de Raymond Aron et farouche partisan un temps de la Révolution culturelle maoïste, s’est intéressé à la guerre avant d’opérer un virage moral qui le conduira à critiquer le totalitarisme d’État et à soutenir les dissidents soviétiques dès 1975, puis les Vietnamiens boat-people et les Tibétains. Mais il est vacciné contre les illusions du pacifisme, rejoignant en cela le réalisme d’Hubert Védrine.

Charles de Gaulle, général à titre provisoire qui incarnait la France, croyait fermement que « l’épée est l’axe du monde ». Malgré les illusions idéalistes, il semble qu’il ait constamment raison… La « der des der » n’existe pas. Pire : si la guerre opposait autrefois exclusivement des armées, elle est peu à peu devenue totale, impliquant les civils. C’est désormais toute une société qui se bat.

La guerre secrète donc sa propre philosophie. Elle ne peut plus respecter, faute de non-combattants, d’autre loi que la pure violence qui l’habite. Peu importe dès lors le prétexte idéologique à la guerre, son organisation impose sa mécanique, conduisant au totalitarisme. On l’a vu en URSS, dans la Chine de Mo, au Vietnam communiste. Qui se veut combattant, pour une religion ou pour une idéologie, transforme peu à peu son esprit en mécanique, son âme en force brute. Donc son pays en instrument de domination (et d’abomination – mot devenu à la mode).

C’est contre cela qu’il faut lutter, plaide André Glucksmann. En tant que Français historiquement porteur d’un désir de liberté ; en tant que général qui voit loin, en tant que stratège qui sait prévoir et préparer les prochains conflits – et qui sait faire la guerre sans l’aimer pour elle-même – le général de Gaulle laisse ce message après sa mort.

Aujourd’hui, des entités nouvelles non-étatiques (courants religieux, mafias, milices ethniques) relativisent la dissuasion nucléaire et introduisent des modes guerriers inédits : terrorisme, prise d’otage, banditisme. La réalité n’est donc plus uniquement lisible en stratégie : le monde devient chaos, imprévisible. Ceux qui font la guerre ne veulent plus forcément dominer le monde mais seulement une partie. Ils veulent parfois simplement exister, se faire reconnaître en détruisant, en enlevant, en violant et en tuant. On en revient au moyen-âge, où les féodaux se taillaient par la violence des domaines, en laissant les soudards à leur solde assouvir leurs instincts.

Était-ce la division en deux blocs puissants, sûrs de leurs valeurs morales respectives ? Nous avions oublié les leçons des siècles. Comme Thucydide, il faut croire que le fait premier est le mouvement et que le repos n’est qu’une pause ; que la base fondamentale est la barbarie et la norme la guerre – enfin que la civilisation et la paix ne sont que de miraculeuses et provisoires exceptions.

Varlam Chalamov, du fond des camps staliniens, redécouvre le socle qu’est la partie sombre de l’humain. Il énonce froidement les lois asociales des criminels : faire le mal est plus attrayant que faire le bien ; « baiser le cave » et s’en vanter est un titre de gloire parmi les truands. Il s’agit d’un univers structuré – un contre-univers à la normalité – avec sa discipline de fer, ses plaisirs éminents (jeu, drogue, chair), ses corruptions archétypales (vol, viol, force, fric), et ses hiérarchies. Ce monde-là n’est pas amendable : c’est LUI ou VOUS.

Le romantisme de la pègre, des Jean Valjean de l’idéalisme et des chourineurs du réalisme social, doit être dénoncé. Tout comme celui des idéalistes terroristes, anarchistes, communistes, fascistes ou religieux. Chalamov constate que cet idéalisme n’est qu’une chimère fantasmée. Et Glucksmann de conclure : « tandis que les intellectuels font sauter les tabous traditionnels », sous des prétextes idéologiques ou religieux, « la brutalité des bas-fonds, jusque-là endiguée, se donne libre cours » p.177. De Gaulle disait plus généralement : « L’action de guerre totale ne commet pas ses crimes par accident, mais par principe. Loin des innocentes ‘bavures’, les meurtres sont parties et rouages de la stratégie de Berchtesgaden, dont c’est l’art de faire alliance avec la bassesse humaine » (cité p.103).

Dernier exemple, les Français arabes shootés à Allah du vendredi 13 : « le totalitarisme ne fait pas la guerre au nom et par amour des idées, il idéologise au nom et par amour de la guerre », expliquait Glucksmann p.179. Enrober ses exactions de sacré permet de les justifier, aux yeux de Dieu, du monde et pour sa bonne conscience.

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l'Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 --- Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l’Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 — Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

On assiste alors à la dissolution des communautés anciennes sous les coups de la fonction guerrière, libérée de tout frein. Cette Deuxième fonction ideal-typique de Georges Dumézil, forte des nouveaux moyens techniques (miniaturisation des armes, informatisation du tir, prolifération des équipements lourds, accès facilité aux armes de destruction massive comme le nucléaire, le chimique et le bactériologique), occupe le champ laissé trop libre par la Première fonction – démissionnaire – de sagesse et de régulation. Là où le droit ne règne plus, domine la guerre de tous contre tous.

Alors, « seule une lutte pour la civilisation, contre le chaos, peut tenter de maîtriser le néant anéantisseur de forces dévastatrices et sans attaches » p.192. Dans le monde post-soviétique de 1995, date où cet essai fut écrit, l’équilibre des forces était déjà devenu un vain mot. « La capacité d’exterminer, qui se démocratise à grande allure oblige, en fin de guerre froide, à passer de la dissuasion restreinte (nucléaire et bipolaire) à une dissuasion généralisée (planétaire et humanitaire) » p.194. Cela n’a fait qu’empirer depuis. Partout, il faut écraser l’infâme.

Mais les démocraties doivent pour cela être sûres de leurs valeurs et de leur modèle. Il faut que le droit et le politique remette au pas le chacun pour soi destructeur d’un libéralisme sans frein, accentué par la dérive individualiste hédoniste issue de 1968. Glucksmann n’en parle pas, et c’est dommage. Il n’a pas approfondi les rapports entre Première et Deuxième fonction, la régulation et son bras armé, bien qu’il ait eu l’intuition que nous étions en phase de prolifération cancéreuse d’une fonction guerrière progressivement hors contrôle. La suite des années, jusqu’à aujourd’hui, a montré combien le chaos était amené à se développer…

Les solutions ? Là encore il n’en propose pas, se bornant à la critique et au constat. Il évoque un vague « droit d’ingérence » humanitaire, sous l’égide l’ONU, comme en Somalie – où la fonction des casques bleus n’a pas été de rétablir un ordre d’avenir pour le pays mais d’empêcher seulement à court terme la mort par la faim de milliers de civils. Est-ce vraiment le seul remède ? Glucksmann se souvient-il seulement ce que De Gaulle disait du « Machin » ?

S’il s’agit de préserver non une civilisation particulière mais le principe même de toute civilisation, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : détruire ce qui détruit. Comme le prônait Voltaire, il faut bel et bien « écraser l’infâme » – et ne pas simplement le contenir. Mais il faut pour cela être lucide, bien au fait de sa morale et avoir le soutien de son opinion, avant d’imposer le droit par les moyens appropriés – qui ne sont pas seulement militaires. Notre morale humanitaire dût-elle en souffrir, l’idéalisme naïf de certains dût-il être entamé.

André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?, 1995, Livre de poche Pluriel 1996, occasion €3.08

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Guerre contre qui ?

Vendredi 20, vendredi vain ? A « déclarer la guerre » au terrorisme, ne nous trompons-nous pas de cible ? Un État fait la guerre à un autre État, pas à une nébuleuse millénariste.

Quels sont donc nos États ennemis ? – Évidemment ceux qui soutiennent le terrorisme islamique…

Et quels sont ces États ? – C’était hier l’Iran et la Syrie d’el Hassad, plus aujourd’hui. Aujourd’hui, qui finance, achète, soutien ou laisse faire le salafisme Daech ? – C’est simple : l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie. Voilà donc nos « ennemis ». Peut-être faudrait-il en prendre conscience ?

Est-ce à dire que nous allons « déclarer la guerre » à ces États ? – Pas vraiment, au sens traditionnel, mais par la politique, qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Et envers d’autres entités que les seuls États, notamment à nous-mêmes.

voile integral interroge sur France 2La leur et la nôtre : ils n’aiment pas ?  Nous si. Tant qu’à se faire sauter…

Femme seins nus entre 2 hommes torse nu

Cette politique passe par la diplomatie : assez de ronds de jambe envers les rigoristes qui ne supportent pas nos valeurs, assez de dérouler le tapis rouge et d’interdire les plages aux provençaux sous prétexte d’émir venant se prélasser sans qu’il veuille qu’on le voie, assez de vendre des armes et de se prosterner devant le roi dollar lorsqu’il s’agit d’exporter des avions, des missiles et des munitions.

Il y a donc une nette inflexion de notre politique étrangère à opérer d’urgence : au gouvernement, mais aussi dans le principal parti d’opposition, où Sarkozy ne devrait pas être fier de son bilan. Est-ce en cours ? Cela n’en prend pas le chemin…

Cette politique passe par l’application de la loi sur notre sol : ne pas le faire nourrit le populisme. Assez des femmes voilées intégrales se promenant impunément dans les rues parisiennes, marseillaises, toulousaines, roubaisiennes et j’en passe ; assez des mosquées financées par lesdits Émirats et par l’Arabie saoudite ou par le Pakistan ; assez des imams prêchant en arabe la haine et la violence ; assez de l’hypocrisie de l’Éducation nationale (à 67% assurée par des femmes) sur les « incidents » évidemment jamais religieux ni ethniques ; assez de la lâcheté à la RATP sur les pratiques islamiques – où d’ailleurs l’un des terroristes était conducteur de bus.

RATP collabo

Il y a donc un net durcissement de l’application de la loi à opérer d’urgence (sans faire de l’exception la norme, le droit actuel est suffisant s’il est appliqué) – pour éviter que les grands mots, votés à sons de trompe, soient aussi dévalorisés par l’absence quasi-totale de sanctions quand les textes ne sont pas respectés. Comment se fait-il que la télévision nationale ait interviewé une voilée intégrale de Saint-Denis sur l’opération de police du 18 novembre – sans même se poser la question de l’image que cela donne de la loi, de la ville, de la France ?

Cette politique passe par une dénonciation sans faille de nos erreurs mentales, intellectuelles et politiciennes : assez de la conception sociologique de la culture au nom de « la différence » des cultures : elles seraient toutes aussi légitimes sur notre sol ? Ce qui signifierait que s’enfermer dans sa religion ou ses mœurs serait « bien » tandis que s’ouvrir aux Lumières et accepter les échanges serait « mal » parce que dominateur ? Assez du rappel sempiternel à l’esclavage (disparus depuis deux siècles) et du colonialisme (disparu depuis un demi-siècle). Assez de la fausse réponse par le social et « les moyens » alors qu’il s’agit d’intégration, pour vivre vraiment ensemble, au-delà du slogan aussi niais que vain « padamalgam ». Assez du « tous pareils » et du « délit de faciès » sur les violences urbaines, la radicalisation et les soupçons de terrorisme : il faut cibler les lieux et les groupes potentiellement dangereux pour être efficace et ne pas faire « comme si » tout le monde était également beau et gentil…

Il y a donc un net changement de cap mental à commencer, surtout à gauche, contre l’irénisme, la tolérance à l’intolérable et au déni fondé sur la culture de l’excuse.

Oui, l’histoire de LA France doit devenir l’histoire partagée par les nouveaux immigrés et – plus encore ! – par les descendants d’immigrés de la deuxième ou de la troisième génération. Une histoire non fermée, qui s’inscrit dans le cadre européen et mondial, qui tient compte des autres cultures et montre comment l’une s’enrichit des apports de l’autre, sans dévaloriser a priori LA nôtre. Parce qu’elle est celle qui nous crée, celle qui est inscrite dans nos institutions et nos monuments, celle qui a établi nos fameuses « valeurs » de liberté, égalité, fraternité, laïcité, etc.

Non, la fraternité n’est pas à sens unique. Les immigrés comme les jeunes doivent se faire une place dans la société – pas se mettre en dehors et rejeter le monde entier à l’exception de leur bande sectaire aux croyances arrêtées au 8ème siècle.

Le modèle français est celui de l’homme en tant qu’universel et de citoyen ayant son mot à dire en politique : pas question de ces « accommodements » à la mode dans d’autres cultures citoyennes, par exemple celle du Canada fédéral. Nous ne sommes ni canadiens, ni en fédération ; la construction européenne ne contient encore ni le Maghreb, ni la Turquie. La conception européenne du citoyen ne saurait donc être celle d’ensembles multiculturels sans passé, comme sur le continent américain.

Tout ne se vaut pas, et le discours sociologique d’égalisation des cultures dans le salmigondis commercial du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, conduit au nihilisme. Quand tout vaut tout, rien ne vaut. Castoriadis à propos de la première du Golfe en 1991 : « À de rares exceptions près, les intellectuels occidentaux ne se comportent pas beaucoup mieux jusqu’ici que leurs confrères musulmans. La grande majorité se tait. Parmi ceux qui s’expriment, les uns cèdent au chantage de ‘l’arabisme’, de ‘l’islam’, de la ‘culpabilité de l’Occident’, ou se laissent aller à leur haine stupide de l’Amérique, quoi qu’elle fasse, quand ce n’est pas à la fascination honteuse qu’exerce sur eux les tyrans et la force brute » (p.212 d’Une société à la dérive – entretiens).

terroristes du vendredi 13

Classe moyenne aux perspectives d’avenir qui régressent, pour 67% d’entre eux, jeunes entre 15 et 21 ans pour 63%, plus ou moins traités pour dépression à 40% – si l’on en croit l’enquête de l’UCLAT – les radicaux islamistes sont à considérer comme tels : des immatures à éduquer, des paumés à encadrer, des rebelles à désintoxiquer – qui ont choisi la cause de l’islam, encouragés par les financements saoudiens et qataris, manipulés par les anciens des services de Saddam passés côté Daech contre les Chiites mis au pouvoir à Bagdad par ces imbéciles d’Américains.

Nos ennemis, après ce vendredi 13, nous les percevons clairement : les États voyous qui financent ou laissent faire, la politique proche-orientale hasardeuse et courte vue des États-Unis depuis 1980 que nous ne sommes pas obligés de suivre, la lâcheté des administrations dont celle de la Justice sur l’application des lois, la démission éducative des profs, éducateurs et autres travailleurs sociaux, le déni idéologique de nombre d’intellos, en général très médiatiques.

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Shôhei Ôoka, Les feux

shohei ooka les feux
Cet auteur japonais mort en 1988 n’est pas très connu en France, bien que parlant bien notre langue et traducteur des œuvres de Stendhal. Incorporé dans l’armée impériale en 1944, il est envoyé aux Philippines après une instruction sommaire ; il est fait prisonnier sur l’île de Leyte. De cette expérience, il va faire le sujet de ses œuvres littéraires majeures après guerre.

Les feux sont un roman, mais largement autobiographique et inspiré de témoignages directs. Les Américains ont envahi l’île, les Japonais reculent partout, les guérilleros philippins ne leurs font pas de cadeaux. Ces feux qu’ils allument sur les collines sont-ils pour brûler les chaumes ou pour signaler l’ennemi caché ? Ils ponctuent le roman de leurs flammes comme autant de vigiles, indiquant le danger mais aussi les bornes à ne pas franchir.

Celles de la guerre, puisqu’elle est perdue ; celles de la discipline, puisque les troupes résiduelles sont livrées à elles-mêmes ; celles de la nation, puisqu’elle les a carrément abandonnés ; celles de la morale, puisque la décence commune n’agit plus, chacun se repliant égoïstement sur sa seule survie – cynique, exploiteur et meurtrier. Après 40 jours dans la jungle à bouffer des herbes et des racines, quoi de plus tentant qu’une fesse de cadavre encore frais ? Nombre de soldats japonais ont ainsi été cannibales, c’est l’un des sujets du roman.

Mais pas seulement. Si ce livre a connu un grand succès après guerre au Japon, c’est qu’il dénonçait de façon implacable le rôle de bétail humain que l’armée impériale a fait jouer à des millions de soldats. Les officiers avaient tous pouvoirs de commandement et de cruauté sur les hommes. La première phrase du roman est : « Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci : – Imbécile !… ». Rembarquant les soldats, ceux qui n’ont pu accéder aux bateaux sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Leyte, sans ordres ni rations. Les quelques-uns qui envisagent de déserter sont abattus par les sous-officiers, toujours plus intransigeants que les officiers mêmes – pour se hausser du col – comme partout.

La guerre est une horreur, pas un honneur. Non seulement elle éviscère et pulvérise les corps, mais elle déshumanise les cœurs et anéantit les âmes. L’humain y devient pire que bête. En bon japonais, l’auteur utilise sa lucidité obsessionnelle pour tracer un arc psychologique de déchéance – jusqu’à la folie.

feux dans la plaine film

Le soldat Tamara, la trentaine, est rejeté de sa section pour maladie, éjecté du dispensaire pour manque de rations, éjectéé par des camarades de rencontre après pillage. Il se réfugiera dans la solitude des montagnes, vivant de tubercules et d’herbes « déjà rongées par les insectes » ce qui indique qu’elles ne sont pas un poison. Il faillira servir de gibier mais un camarade ayant des visées sur lui le nourrira de « singe » qu’il chasse au fusil, fait sécher et cuire. Tamara apprendra vite que le « singe » est de l’homme et que le gibier est le Japonais isolé – qui devrait être un frère ! Il tentera de fuir, tuera le meurtrier, lui-même assassin de son ex-compagnon qui voulait le voler. Il tirera sur des ombres, désorienté par la faim, puis se fera capturer par des Philippins et sera livré à l’armée américaine – qui va le soigner.

Il redécouvre le dieu chrétien, la Croix-Rouge occidentale étant plus charitable que la mère patrie japonaise… La dernière phrase du roman est : « Alors, loué soit le Seigneur ! ». Déçu par le shinto sans morale, il se convertit à l’humanisme. Car, pour lui, les vainqueurs ont vaincu parce qu’ils étaient moralement plus fort.

Shôhei Ôoka, Les feux, 1951, éditions Autrement romans, 1995, 211 pages, €24.49

Kon Ichikawa, Feux dans la plaine, 1959, film tiré de l’œuvre (avec fin différente) en cassette VHS occasion

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Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire

jean d ormesson la gloire de l empire

Lorsque j’ai lu ce roman à 17 ans, j’ai été enthousiasmé ; le relisant pour cette chronique, je comprends certains agacements adultes : trop de culture nuit à la lecture. Il faut être naïf et candide pour aborder cet empire. Le livre devrait donc rencontrer notre époque.

En 24 chapitres (chiffre symbolique, le lecteur saura pourquoi) et 460 pages sur papier bible, le romancier léger se fait historien philosophe dans ce pastiche d’un monde. Il raconte la geste d’un personnage qui n’a jamais existé, dans un empire qui reste imaginaire. Si non e vero, e ben trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé), aiment à dire les Italiens, peuple fort aimé de l’auteur. Il y a de la verve, de l’invention, du canular dans ce vrai inventé. Du René Grousset écrit par Jules Michelet et revu par Jorge Luis Borgès, peut-être. Avec généalogie, chronologie, cartes, bibliographie et index – comme dans les vrais livres des vrais historiens.

S’agissait-il, pour le bon chic bon genre d’Ormesson, d’enterrer « la culture » ? de créer un anti « nouveau roman » ? de s’élever par l’imagination contre le « réalisme socialiste » ? Tous ces groupes étaient encore vivaces après 1968, et il était salubre de les envoyer aux poubelles de l’Histoire pour réhabiliter le roman.

Mais Jean d’Ormesson se crée aussi lui-même, en Alexis ou peut-être en Bruince, dans une civilisation syncrétique qu’il fait naître de la rencontre improbable de Constantin et de Gengis Khan. Bruince, qui deviendra archipatriarche, né riche patricien, délaisse tout dès 13 ans pour se faire matelot. Il y a cette tentation manquée chez Jean d’Ormesson, il l’a livrée dans Au revoir et merci.

L’empereur Alexis fut un enfant bâtard jalousé et mal aimé, un adolescent débauché et meurtrier mais adorateur du soleil, un jeune adulte ascète fou de dieu, avant de conquérir l’empire sur requête d’un enfant – envoyé par sa mère. Il ne cherche l’unité impossible que pour se racheter de ses fautes bien réelles. Il est dual, comme l’esprit occidental abreuvé de Bible et de terrorisme philosophique platonicien, comme dirait ce bon Monsieur Onfray. « Alexis, c’est d’abord une passion : la passion de l’unité à travers le divers, la passion de l’universel, la soif de savoir, de beauté, de bonheur, la quête d’une clef, d’un secret, d’un système, d’une société des âmes » p.553 Pléiade. En bref l’incarnation de tout le cycle occidental.

Alexis et Balamir conquièrent à eux deux avant la Renaissance un « Saint empire romain méditerranéen et asiatique » (p.583) qui va de l’Atlantique à la mer de Chine, de l’Afrique du nord aux forêts scandinaves. L’époque est imprécise et les peuples ne sont que des noms : ne trouve-t-on pas les Hobbits en adversaires de l’empire à ses débuts ? C’est dire combien l’humour ne manque pas dans les références authentiques et inventées.

Cette fresque immense et ambitieuse ne va pas sans quelques longueurs dans les descriptions aussi lyriques qu’interminables qui se grisent d’érudition (notamment dans le chapitre XXIII). Mais la mise hors du temps fait pénétrer au cœur de la culture, la nôtre. Cet esprit curieux et porté à l’universel, ne supportant ni la contradiction ni la demi-teinte, est fait pour la gloire bien que sachant que tout est vain. Car seul le temps règne en maître et Dieu lui-même ne peut rien pour le passé ; il n’est pas omnipotent, au fond, et Jean d’Ormesson se demande toujours s’il existe. L’orgueil bâtit sur du sable, pas de gloire sans la chute ni de puissance sans déclin. Tout est vanité…

On peut reprocher à l’auteur cet esprit chrétien qui réduit toute action ici-bas à cet « à quoi bon ? » d’éternité (p.574). Mais on peut le créditer aussi de mettre le doigt sur l’action plutôt que sur l’utopie en montrant le dilemme d’Alexis : « changer la vie ou changer de vie ? » (p.619). La justice exige la force, la prospérité l’unité – mais peut-on faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ils aiment la bataille et la guerre, les viols et le pillage ; il faut qu’un rêve soit plus fort que les satisfactions matérielles pour les tirer hors d’eux-mêmes et de ces plaisirs terre à terre.

L’un des bonheurs de lecture est cette langue classique, admirablement neutre, qui décrit sans dévier de sa route tranquille les meilleures et les pires choses. La vie la plus joyeuse et vigoureuse (les Jester) côtoie la barbarie la plus cruelle et le sadisme le plus brutal. Certaines scènes fascinantes ne sont que viols répétés, tortures interminables, enfants vivants lancés comme projectiles et meurtres de masse, l’auteur se plaisant à moquer l’irruption à la mode des homos, à la date d’écriture, par quelques traits bien placés : entre deux supplices d’éviscération ou de carbonisation de sexe ou de sein, deux jeunes barbares se plaisent à faire l’amour entre eux. Nous sommes dans la tradition monastique édifiante des horreurs de l’enfer ici-bas ; nous sommes aussi dans le rire à la Rabelais pour marquer combien vils sont les humains quand ils s’y mettent avec ardeur.

Mais ces quelques pages à la Sade sont aussi philosophiques : les daechistes de l’état islamique font-ils autre chose, 36 ans après la parution du livre ? Quand l’imaginaire rencontre le réel, à quoi bon dire et répéter de façon talmudique obsessionnelle « plus jamais ça » ? Ce faux empire apparaît plus vrai que les réels, tant il dit des hommes ce qu’il en faut savoir, que l’histoire se répète et que l’espérance du rêve côtoie sans vergogne la bassesse la plus bête.

Ce roman a reçu le Grand Prix de l’Académie française 1971 – laissez-vous emporter.

Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire, 1971, Folio 1994, 692 pages, €12.40
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00 (si vous désirez lire plusieurs romans de Jean d’Ormesson, l’édition Pléiade est le meilleur rapport qualité-prix, avec 4 gros romans pour seulement 14€ chaque)
Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Sestri Levante 2

Nous revenons à Sestri pour prendre le pique-nique sous l’ombrage de l’allée de pins d’Alep devant le port de plaisance. Eva va acheter des provisions locales et elle revient avec de quoi composer une salade de roquette, tomates olivettes, parmesan et viande séchée de type Grison, le tout arrosé de sel et d’huile d’olive parfumée. Tout le goût est dans la qualité de l’huile et la maturité de la tomate. Le vent qui se lève sous les pins fait s’envoler parfois la roquette, que nous sommes obligés de tenir avec le pain, une fouace locale goûteuse. Des abricots, durs mais pleins de goût, feront notre dessert tandis que la fontaine sert notre boisson.

sestri levante porche

Un tout jeune adolescent passe, lumineux sous les pins, treize ans tout juste sortis de l’onde. De belles jeunes femmes passent aussi dans le plus simple appareil que la décence permet, bikini vraiment mini, ne laissant rien ignorer des fesses et moulant parfaitement les menus seins. Ce spectacle est incongru pour le néorigorisme puritain qui envahit nos contrées mais qui semble ne pas encore avoir atteint l’Italie, du moins cette station balnéaire chic. Nous avons vu les prix dans les agences : plus cher qu’à Paris ! Un appartement de 58 m² avec terrasse dans le centre est affiché à 430 000 €, un autre de 75 m² avec terrasse mais dans un ensemble « moderne » déjà vieilli est à 390 000 €.

sestri levante eglise san catarina d allessandria bombardee

Nous effectuons un tour de ville, librement, sous le cagnard. On comprend pourquoi la sieste est ici une institution : il fait trop chaud, même pour se promener. Nous montons sur le roc de la presqu’île, en bout de ville. Sur la pente, l’église Santa Catarina d’Alessandria datant du 16ème siècle et appartenant à la Confraternité de Santa Catarina est en ruines. Elle a été bombardée par les Alliés en décembre 1944 et laissée volontairement telle quelle, pour montrer le mal qu’est la guerre. L’absurdité des « commémorations » de 14-18 n’en est que plus flagrante. Un peu plus haut, l’église de San Nicolo en pierres sèches date de 1151, massive avec un transept et une rotonde.

sestri levante lepoard de bronze

Nous montons au château qui domine la presqu’île. Il a été bâti au 12ème siècle par la république de Gênes dans un ensemble complexe de défenses de la côte. Endommagé par un raid vénitien en 1432, il a été reconstruit par l’architecte Leone da Bissone. Comme la villa, il est transformé dès 1950 en hôtel de luxe, l’hôtel dei Castelli, bien isolé en hauteur dans un parc planté de pins. Un ascenseur privé permet de descendre directement à la mer, vers le petit port de plaisance au pied. Un restaurant panoramique, tout en baies vitrées, domine la baie. Ce n’est ici que luxe, calme et volupté… pour qui a les moyens de fuir la promiscuité. Deux léopards en bronze, dont l’un feulant et crachant, gardent les marches d’un escalier. Une grande femme nue de pierre, incitant à l’amour et au bain, vous accueille à l’entrée principale.

sestri levante port du castello

Une autre église, celle des Capucins, perchée au-dessus du port sud et jouxtant l’hôtel Vis-à-Vis****, dont la piscine profane étale ses chairs presque sous le porche sanctifié ; elle vise à élever l’âme en même temps que brille le soleil. Son intérieur est italien, c’est-à-dire plus proche de l’art pâtissier que de l’art roman.

sestri levante eglise des capucins

De retour à notre hôtel à Deiva Marina, nous allons à deux cents mètres prendre un bain sur l’étroite plage publique, coincée entre les plages privatisées des hôtels qui s’étalent jusqu’à un mètre de l’eau. La mer est à bonne température et la nage est agréable, malgré un ressac dû au vent de l’après-midi qui fait lever les vagues jusqu’à lécher les dernières serviettes au pied du mur !

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