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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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L’Année du dragon de Michael Cimino

New York 1981, le capitaine Stanley White (Mickey Rourke) est muté sur la demande de son ami Bukovski (Raymond J. Barry) dans le quartier de Chinatown pour qu’il se rapproche de lui. Le mariage de Stanley avec Connie (Caroline Kava) bat en effet de l’aile et Bukovski les aime tous les deux. White est rentré de la guerre du Vietnam décoré mais aigri, la victoire ayant échappé à l’Amérique à cause de la ruse des Bridés. Bukovski, un peu plus âgé et plus posé, a fait la guerre de Corée et comprend son ami.

Mais ce dernier est impossible, tout en excès pour résoudre ses fêlures intimes. Pour gagner, il s’affranchit de toutes règles, comme le Vietminh. Et, comme lui, il étudie son ennemi sans le caricaturer, compatissant aux coolies chinois venus construire le chemin de fer transpacifique à la fin du XIXe. Il obtient des résultats, mais au prix de la caricature, d’une Amérique de la prise en main qui n’est peut-être pas celle dont rêve le pays. En tout cas pas celle de sa hiérarchie, contente du statu quo qui échange la paix sociale dans les quartiers contre fermer les yeux sur les trafics les plus juteux – nous connaissons cela aujourd’hui dans nos banlieues, avec nos politiciens. Fils d’immigrés polonais, White (Blanc) veut bâtir les Etats-Unis du Melting pot et éradiquer les communautarismes au nom de la loi. Ce shérif du New York PD fait du redressement des gangs chinois une guerre personnelle. Perdue à Saïgon en 1975, la guerre sera gagnée à New York en 1981. L’histoire est en phase avec l’ex acteur devenu président conservateur Ronald Reagan qui prend ses fonctions en janvier 1981 après l’humiliation des otages américains à Téhéran. Nul doute que le film de Cimino violent, macho et raciste en apparence, a à voir avec son époque et une Amérique dont le moral était au plus bas. Cela résonne étrangement avec le mandat Trump où la Chine est redevenue le principal ennemi.

Adapté du roman de Robert Daley portant le même titre et sorti en 1981, le film est cependant plus subtil que le divertissement à destination du public primaire qui rejoue sans cesse le mythe du cow-boy solitaire au pays des pionniers. Stanley White le Blanc, investi de la mission de faire respecter la loi, s’oppose à Joey Tai le Jaune (John Lone) qui veut arriver au pays des arrivistes. Lequel convainc ses « oncles » de le laisser régner sur leurs triades issues de Hongkong qui rackettent les commerçants et importent de l’héroïne. L’un brandit le droit, l’autre le fric, mais tous deux ont la rage qui fait les entreprises. La dernière réplique de Stanley White dans le film sera, en guise de portrait : « Tu sais, t’avais raison et j’avais tort, désolé. J’aimerais bien être un type sympa ; j’aimerais, mais je sais pas comment m’y prendre ». Ni la guerre, ni les affaires ne sont « sympas ». Pour qui veut arriver, tous les moyens sont bons et ni les sentiments personnels ni la morale sociale ne sont efficaces.

Joey est un solitaire qui s’entoure de jeunes Chinois mercenaires excités en débardeur et dont les affaires sont le seul ressort ; Stanley délaisse sa femme qui voudrait bien faire un enfant alors qu’elle atteint déjà 35 ans alors que son mari lui préfère sa croisade personnelle. L’opposition machiste de caricature entre les deux hommes n’est cependant que vue superficielle du film, d’un côté le jeune Chinois beau et fin au naturel soupçonné d’être un brin pédé – et le vétéran mûr Polono-Américain qui porte beau, chapeau, cravate avec épingle de régiment et cheveux teints qui prend par utilité comme maitresse une journaliste demi-chinoise, Tracy Tzu (Ariane Koizumi) qu’il baise dans son superbe loft au-dessus du River Bridge avec vue sur Manhattan. Plus profondément, chacun veut faire bouger les lignes et redonner vie à leur vision d’Amérique. Le compromis entre les triades et la police n’est plus supportable, ni dans les affaires qu’il bride, ni dans la morale qu’il bafoue. Les deux iront jusqu’au bout de leur combat, jusqu’au duel de style western sur un pont de chemin de fer des docks portuaires.

Le film apparaît comme un portrait d’une Amérique qui en avait marre de reculer un peu partout dans le monde, en Corée et au Vietnam contre les Chinois, en Afghanistan contre les Soviétiques, en Iran contre les islamistes. A l’orée de la réaction Reagan, le film de Cimino réaffirme les valeurs viriles et macho des pionniers blancs qui veulent bâtir « leur » pays selon « leurs » valeurs. Certes, il est politiquement incorrect aujourd’hui où voudraient bien s’imposer le féminisme, le multiculturalisme, la loi du genre et l’exaltation des minorités « victimes ». Mais il explique avec quarante ans d’avance le Trump et les trumpistes. Qui n’ont pas fini de faire parler d’eux…

DVD L’Année du dragon (The Year of the Dragon), Michael Cimino, 1985, avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane Koizumi, Leonard Termo, Raymond J. Barry, Caroline Kava, Eddie Jones, Joey Chin, Victor Wong, MGM United Artists 2003, 2h09, €12.00 blu-ray €9.65

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Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier

Diamond est biologiste de l’évolution de formation, géographe d’enseignement, ornithologue de pratique et anthropologue depuis sa retraite des universités américaines. Il écrit des livres, de gros pavés fournis de réflexions et étayés de références qui pensent le monde humain à l’américaine, c’est-à-dire pragmatique, en partant du terrain. Nous sommes loin des théories à la françaises qui veulent, à chaque auteur, réécrire une bible et refaire le monde comme il devrait être, « économique, social et environnemental » selon la dernière religion à la mode. Chez Diamond, il s’agit de constater, de comparer, d’évaluer ce qui est et non ce qui devrait.

En onze chapitres, chacun pourra trouver son intérêt humain pour réfléchir sur la paix et la guerre, les jeunes et les vieux, le danger et la réponse, la religion, la langue et la santé. D’un abord plutôt rébarbatif au départ par le nombre de pages et le style un peu fastidieux du Prologue, le livre se lit ensuite aisément tant l’auteur est bavard, écrivant prof comme il parle à l’oral, les anecdotes s’insérant parmi les observations d’études. Vous pouvez lire ce livre du début à la fin comme j’aime le faire, ou choisir un chapitre qui vous tient à cœur et le lire particulièrement – vous trouverez toujours votre provende.

Pour lui, qui a vécu « 7% » d’une cinquantaine d’années de vie professionnelle au contact des sociétés de chasseurs-cueilleurs néo-guinéens pour étudier les oiseaux, les écarts à la société moderne sont nombreux. Mais non, « ce n’était pas mieux avant », prouve-t-il ; et non, « la vie écologique n’est pas la plus sûre ni la plus confortable humainement », montre-t-il. Il y a du bon et du mauvais – comme toujours dans tout – contrairement à ce que « croient » les ayatollahs des yakas qui veulent « penser le monde d’après » avec les lunettes myopes de leur quartier huppé autour de la Sorbonne ou leur garni hédoniste près de Vincennes.

Sa réflexion est née d’une rencontre à l’aéroport de Los Angeles, alors qu’il s’envolait pour la Nouvelle-Guinée une fois de plus. Il a vu un jeune pilote papou accompagner son vieux père papou tradi et a songé que le grand-père n’avait jamais connu de Blancs ni le monde extérieur avant une exploration de 1931. Dès lors, les sociétés de Nouvelle-Guinée sont un conservatoire aujourd’hui d’expériences et de modes de vie telles qu’elles ont régné durant plus de 100 000 ans, alors que l’humain, Sapiens ou Neandertal vivait en chasseur-cueilleur. Ce n’est que vers 11 000 ans avant le présent qu’est apparue l’agriculture, donc la stabilité sur les terres, la cohabitation avec les animaux d’élevage, donc certaines maladies induites dont les zoonoses et les épidémies, l’intolérance au lactose, l’obésité due aux sucres, l’excès de viande ou, au contraire, les famines dues à de mauvaises récoltes en démographie trop abondante et les guerres de territoire. Et seulement 5400 ans pour les premiers Etats qui ont pacifié les relations entre familles, clans et tribus par le monopole de la violence légitime et la redistribution des surplus alimentaires.

« Il ne faudrait pas idéaliser la vie traditionnelle ; le monde moderne offre d’immenses avantages. Il n’est pas vrai que les citoyens des sociétés occidentales fuient en grand nombre les outils en acier, l’hygiène, le confort matériel et la paix imposée par l’Etat, et tentent de retourner à une vie idyllique de chasse et de cueillette », dit carrément l’auteur p.688, au terme d’une analyse documentée de ce qu’il affirme. « En fait, le sens dominant du changement montre que les chasseurs-cueilleurs et les petits fermiers qui connaissent leur mode de vie traditionnel, mais sont également témoins d’un style de vie occidentalisé, cherchent à appartenir au monde moderne ». La sécurité, la nourriture, la santé, l’enseignement, une vie plus longue et « la fréquence bien moins grande de connaître de son vivant la mort de ses enfants » sont inappréciables. Les éleveurs de chèvres qui sont allés vivre à moitié nus au Larzac dans les années 1970 en sont bien revenus ; ne sont restés que ceux qui se sont intégrés comme paysans syndiqués aptes à négocier avec le monde moderne. Et le commerce, contrairement à ce que croient les théoriciens gauchistes, est avant tout relations « politiques et sociales » p.106, pour éviter la guerre, pas pure et simple « domination » ou « exploitation » comme le voudrait la vulgate.

Cela ne signifie pas que la vie traditionnelle n’ait pas ses bons côtés. Pas de solitude chez les chasseurs-cueilleurs mais des liens sociaux très forts durant toute la vie (sauf à l’extrême vieillesse – autour de 50 à 60 ans – lorsque vous devenez inutiles et une charge en cas de disette ou de nomadisme : là on vous tue ou on vous laisse mourir selon la tradition). Les enfants sont plus débrouillards, plus sociaux et plus créatifs en société traditionnelle, contrairement à nos petits princes égoïstes conservés en tour d’ivoire devant des jeux vidéo, à qui l’on apprend qu’il faut avant tout « gagner » et « être le meilleur » au détriment des autres, quitte à leur marcher dessus, les laissant ignares vis-à-vis du sexe (un tabou dans les religions du Livre !) contrairement à la promiscuité d’expériences des sociétés traditionnelles. Les « caractéristiques de l’enfance chez les chasseurs-cueilleurs, mettent beaucoup d’entre nous mal à l’aise, comme la permissivité des jeux sexuels, avoue l’auteur, quoiqu’il puisse être difficile de démontrer qu’elles sont réellement nocives aux enfants » p.325.

« Ce que nous apprend le monde d’hier c’est, entre autres choses, d’être conscients de certains bienfaits de nos société contemporaines, si dénigrées par ailleurs », conclut l’auteur à la 688ème page. La guerre chronique, les infanticides et l’abandon des personnes âgées entre autres. En revanche, nous pouvons prendre exemple sur leur régime alimentaire, pauvre en sel et en sucre et plus riches en fruits, légumes et fibres variées. De même certaines pratiques pour l’éducation des enfants sont à retenir comme le sevrage tardif pour la sécurité affective, transporter les bébés sur le ventre pour qu’ils voient le monde comme l’adulte, l’alloparentalité (les contacts fréquents des enfants depuis tout petit avec d’autres adultes bienveillants que les seuls parents), l’encouragement au bricolage et à l’exploration (sous surveillance), le bilinguisme qui enrichit la réflexion (et retarderait de la maladie d’Alzheimer), les groupes d’âges différents pour une éducation par l’exemple des immédiatement plus grands et le souci de protection des plus petits par les plus grands. Ou encore « la paranoïa constructive » qui est la traduction savante de la simple prudence qui consiste – non pas à avoir peur de tout – mais de considérer les expériences comme des avertissements pour éviter les erreurs. Ce ne sont que les principaux exemples, qui sont plus nombreux encore, dont le rôle des religions, et qui donnent à penser utilement le monde « d’après », loin des grandes théories hors sol du banal intello.

Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier – Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles (The World Until Yesterday), 2012, Folio essais 2014, 767 pages, €10.90 e-book Kindle €9.99

Déjà chroniqué en 2014 : Effondrement de Jared Diamond sur ce blog

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Jean Anglade, La soupe à la fourchette

C’est un joli roman sur le monde avant le monde d’avant, que ceux nés après 1960 n’ont pu connaître. La France se repentait sous le maréchal ; elle avait péché par hédonisme et l’Allemagne plus jeune et plus énergique l’avait châtiée – tout comme l’échauffement climatique et la pandémie Covid châtient les hédonistes consommateurs aujourd’hui. La France alors se repliait sur la vie de famille paysanne, traditionnelle et moralement catholique ; tout était à sa place – immémoriale depuis les Gaulois.

La ferme autarcique fournissait tout ce qui était nécessaire pour se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer, élever les gamins. Sauf l’école et la poste, belles inventions modernes – remplacées aujourd’hui par le téléenseignement et Internet. Un rêve d’écolos, une nostalgie d’âge d’or, une stabilité d’équilibre environnemental. J’ai toujours vu ce qu’il y avait de profondément conservateur, antimoderne et réactionnaire dans l’idéologie écologiste. On a beau venir du gauchisme et prôner « l’égalité » et « le social », il n’en reste pas moins que la vie autarcique en milieu local où tout le monde se connait et se frotte l’un à l’autre en se défiant des nomades, est une régression d’âge d’or. D’ailleurs les hippies, aux origines du gauchisme contestataire des années 1960, prônaient le retour à la nature, au naturel, et vivaient à poil sans se laver. Faudra-t-il chanter à nouveau « Maréchal, nous voilà ! » devant Marion pour le rêve d’aujourd’hui ?

Même si l’on ne suit pas cette pente, il est toujours permis de rêver. Jean Anglade, écrivain régionaliste né en 1915 et mort à 102 ans nous y invite. Il est chantre du terroir – mais instituteur républicain. Il a du charme, il sait nous prendre par les émotions, même si cette histoire se termine de façon amère – comme si justement elle n’était qu’un rêve, pas un projet de vie.

La soupe à la fourchette existe, ce n’est pas un concept paradoxal inventé par un néo-cuisinier en mal de notoriété. C’est une soupe banale de légumes du coin (n’importe quel coin) qui trempe le pain (rassis, forcément rassis après une semaine de cuite) et dans laquelle on ajoute du fromage (celui du lieu). Lequel fond, ce qui permet de brasser le tout à la fourchette et d’en faire une purée… qui se mange (donc) à la fourchette. C’est épais, consistant, roboratif, un vrai plat de paysan qui a trimé toute la journée à 1500 m d’altitude dans les pâtis pentus à mener brouter les vaches ou sur les champs resserrés qu’il s’agit de labourer aux bœufs à joug.

L’histoire commence en juin 1943 sous l’Occupation allemande. Dans un village d’Auvergne, les paysans sont incités par le maréchal Pétain – et par le curé qui le relaie – à prendre en pension un enfant des villes où le rationnement dû aux réquisitions allemandes engendre de la malnutrition. La ferme du Cayrol au village d’Albepierre près de Murat nourrit déjà sept bouches : le Vieux et sa Vieille (ainsi disent-ils d’eux-mêmes Léonce Rouffiat et sa Rouffiate), leurs deux filles Amélie, célibataire à 22 ans, et Augustine dont le mari est prisonnier en Allemagne, son fils Adrien de 11 ans, enfin l’ouvrier agricole Jeff, un Irlandais neutre donc ni prisonnier ni mobilisé au STO, berger poète qui écrit « des récitations ». Le Vieux décide d’aider un gamin de la ville et l’enfant Adrien s’en réjouit : enfin un copain pour jouer !

C’est compter sans le sort, qui fait bien les choses mais parfois de façon détournée : à la foire aux gamins, les garçons sont les plus demandés pour aider aux travaux des fermes et les plus grands d’abord parce que déjà costauds. Ne restent au Rouffiat, du fait de l’ordre alphabétique, qu’un lot de filles. Ils ne veulent pas choisir ; le préposé du Secours National leur attribue d’office Zénaïde, une Marseillaise de 9 ans. Elle est bien « un peu trasse » et ne sait pas boire « de la gaspe » mais elle fera l’affaire. Anglade adore ces mots patois qui ancrent dans le vécu et rappellent les « langues régionales » tellement valorisées dans les années post-68 par les sociologues socialistes du retour à la terre. Trasse veut dire un brin rachitique et la gaspe est le petit-lait. Adrien est déçu, bientôt jaloux des attentions que les femmes portent à Zena, puis il s’apprivoise. Il tombera amoureux, ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on est tout le temps ensemble, au pâturage ou à l’école, et que les hormones se diffusent avec l’âge. Il a 13 ans et Zéna 11 lorsqu’ils se quittent, à la Libération.

Sauf qu’à demeurer trop proches se nouent des relations fraternelles plutôt que sexuelles. Même à 18 ans lorsque Zéna revient en visite à la ferme, même à 20 ans lorsqu’Adrien va la voir chez elle à Marseille, rien ne se passera entre le garçon et la fille. Remobilisé comme sergent dans l’armée de terre envoyée pacifier l’Algérie par le socialiste Guy Mollet, il reviendra (entier) de ses dix-huit mois de guerre qui ne dit pas son nom. Il n’approuve pas ces opérations de « pacification de l’Algérie » qui réclame son indépendance, lui qui a été occupé aussi par une puissance étrangère. Son rêve de marier Zéna ne s’accomplira pas ; on n’épouse pas sa quasi sœur ni, campagnard, une citadine. Adrien entrera tout seul dans la modernité fermière de la FNSEA et passera du Moyen-Âge au siècle industriel en une décennie.

Ce roman nostalgique se lit bien, même s’il ne faut guère y chercher un « message ». Il est écrit en mémoire d’une époque révolue, celle d’avant 1960 où la France rurale vivait encore en Ancien régime sous la houlette d’un président pater familias à l’ancienne, mélange de roi débonnaire et de croisé retiré sur sa terre, qui se voulait hors du monde et de l’histoire.    

Jean Anglade, La soupe à la fourchette, 1994, Pocket 1996, 337 pages, €6.50

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Niaiserie européenne sur les vaccins

Nous sommes « à Bruxelles » dans le meilleur des mondes où des Pangloss de bureaux « croient » dans leur optimisme béat à l’efficience de leurs règles de droit. Sans « constater » que le monde alentour est peuplé de requins, même s’ils se déguisent en vieillard démocrate à la cape étoilée ou en primus inter pares d’empire. Les relations internationales sont le territoire où s’affrontent les plus forts et pas le jeu réglé du doux commerce. Pas quand il s’agit de vie ou de mort, pas quand il s’agit de son propre peuple à défendre. « Niais : dont l’inexpérience va jusqu’à la bêtise », dit le dictionnaire.

« Nous sommes en guerre » a dit un certain Européen : qu’à cela ne tienne ! Les Etats-Unis ont carrément activé le Defense Production Act pour protéger la capacité de production nationale, même si cela « gêne » la disponibilité des composants des vaccins pour les fabricants étrangers. L’organisation de la chaîne d’approvisionnement est mondiale mais les Etats-Unis sont les plus forts… s’ils ne rencontrent aucun obstacle. Le Royaume-Uni, qui a tenté de faire de même avec « son » vaccin AstraZeneca produit sur le sol européen, a dû reculer face à l’opposition ferme d’une Europe aux abois. Comme quoi se laisser faire n’est JAMAIS la bonne solution, n’en déplaise aux niais moutons qui tendent l’autre joue en espérant un monde meilleur… après décès. Mais, si « nous sommes en guerre », où est donc notre Loi de production pour la Défense ?

La stratégie européenne pour s’approvisionner en vaccins est passée du chacun pour soi initial (car la santé n’est pas une compétence de l’UE) à un effort de coopération louable pour l’efficacité des négociations comme pour la solidarité de la répartition. La mise en commun par les gouvernements des moyens permet des économies d’échelle, de partager les risques d’autorisations ou non de mise sur le marché, l’efficacité relative de chaque vaccin, et de couvrir les éventuelles pertes sur un raté.

Mais la Commission européenne a clairement montré ses limites en dévoilant son ADN : la méthode technocratique. Elle a négocié le prix avant la disponibilité, en bon juridisme comptable d’argent public, sans se préoccuper des priorités de livraison. Elle a ainsi fait le contraire des pays efficaces.

Cette stratégie est très différente de celle déployée par les États-Unis, où le gouvernement a organisé et subventionné lui-même une chaîne d’approvisionnement pour la fabrication et la distribution du vaccin en achetant par anticipation des vaccins pas encore testés (dont une biotech de Nantes délaissée par la bureaucratie française), en soutenant des laboratoires pour les essais cliniques, en travaillant « en même temps » (comme aime à dire certain Européen sans pourtant le faire) avec des fabricants moins connus et des fournisseurs d’équipements et d’ingrédients. Le gouvernement américain a également passé des contrats avec des entreprises spécialisées pour étendre la capacité de production d’intrants. C’est toute la chaîne stratégique depuis les start-ups pharmaceutiques jusqu’à l’administration des vaccins à la population qui a été pensée et organisée. Ce même Européen qui se vante d’être à la tête d’une « start-up nation » n’a rien fait de tel – il a laissé la technocratie juridique européenne agir comme un rouage sans direction, tout en laissant sa propre bureaucratie interne avancer à son train de sénateur dans le cafouillage des querelles de préséances pour organiser qui va faire quoi et qui va piquer qui. Le « quoi qu’il en coûte » du même Européen trop bavard et pas assez acteur s’est traduit aux Etats-Unis par 21,7 milliards de dollars de dépenses pour soutenir les laboratoires, les fabricants sous contrat et les fournisseurs d’équipement et d’intrants. Combien en Europe ? Combien en France ?

L’approche laissée à la technocratie européenne a laissé sans contrôle la population à la merci des capacités de production des labos sans qu’elle puisse « juridiquement » intervenir pour réduire les problèmes d’approvisionnement. Car les contrats ont été signés avec une clause « d’effort maximal » et pas avec une clause « d’exclusivité » comme le Royaume-Uni l’a fait. Résultat : un retard de plusieurs mois dans la livraison – donc un confinement supplémentaire qui coûte encore plus et des morts qui se multiplient dans l’impuissance générale. AstraZeneca n’aurait livré que 30 millions de doses sur 120 au premier trimestre et seulement 70 millions de doses sur les 180 prévues « seraient » livrées au deuxième trimestre – car une partie de la production réservée par l’UE s’est dirigée vers le Royaume-Uni pour obéir à la clause « d’exclusivité ».

  • La niaiserie européenne est cette illusion juridique du « respect des contrats » face à la puissance des pays qui les signent.
  • La niaiserie des gouvernements nationaux est de laisser la Commission européenne sans direction politique sur ce sujet précis et de laisser faire la bureaucratie lente, pointilleuse, à courte vue – alors que « nous sommes en guerre ».

Parler c’est facile, agir c’est mieux. L’Union européenne, sous la pression des opinions publiques « inquiètes », a fini par se rendre compte de cette erreur stratégique et elle a acheté de nouvelles doses à d’autres fournisseurs (on évoque 10 millions de Pfizer/BioNtech). Elle a durci fin janvier le contrôle et la transparence des exportations de vaccins, permettant de bloquer ceux produits sur le territoire de l’UE en cas de retard dans la livraison d’un fournisseur – mais tout en respectant « juridiquement » le principe de réciprocité et de proportionnalité selon la situation de l’épidémie et la population déjà vaccinée. Mais elle n’a pas « saisi » préventivement les 29 millions de doses d’AstraZeneca « découvertes » en stock dans une usine italienne alors qu’il aurait fallu : ce coup de semonce aurait montré que le droit du plus fort ne saurait rester à sens unique et aurait amené plus vite et mieux le Royaume-Uni à « négocier ».

Il n’est certes pas question de faire cavalier seul – puisque nous n’en avons pas les moyens. La chaîne de fabrication des vaccins est mondiale car ses composants sont produits un peu partout. Mais si la coordination politique entre pays est essentielle et le « nationalisme vaccinal » inepte parce qu’il décourage le financement des capacités de production aux différents niveaux de la chaîne de valeur, il s’agit de se défendre et d’exister face aux requins du monde. C’est là qu’un juriste sera toujours plus débile qu’un politique. C’est là qu’une fois de plus est démontré que l’économie, le droit, le social, sont soumis à la politique et non l’inverse. Savoir ce qu’on veut et où l’on va, puis financer les moyens nécessaires pour ce faire, enfin désigner un opérateur qui dirige et contrôle – voilà ce qui aurait dû être fait et qui ne l’a pas été. La guerre nécessite un général d’armée, pas un quarteron de bureaucrates laissé à leurs procédures inadaptées !

Pour augmenter la capacité de production en Europe, la Commission a (pour plus tard…) mis en place une « task-force » pour détecter les problèmes de production et y répondre. Un nouveau plan européen de préparation à la bio-défense contre les variantes de la Covid-19 introduit une autorisation accélérée des vaccins adaptés aux variants, et l’incubateur HERA soutiendra leur mise au point ou leur adaptation grâce à un financement européen. Le projet Fab UE doit aussi (après la bataille) augmenter la capacité de fabrication dans l’Union par des aides à l’investissement d’usines de fabrication, la réaffectation d’installations pour produire des vaccins et des médicaments spécifiques. En bref recréer une filière autonome : il serait temps ! Car la lenteur vaccinale et les mutations qui se multiplient risquent de faire durer les masques, gels, confinements réguliers, télétravail et autres restrictions de voyage au-delà de la fin d’année, voire au-delà de l’élection présidentielle française prévue.

L’irresponsabilité a conduit à la panique – et la courte vue à ignorer les risques d’une pandémie probable depuis les deux alertes du SRAS 2002 et du H1N1 2009. Les gouvernements nationaux se sont empressés de se défausser sur l’Europe en abandonnant leur pouvoir de décision à sa technocratie. Boris Johnson peut se réjouir : le Brexit, à court terme, ça marche, 50% de la population adulte est déjà vaccinée contre 10% en France. Lui gouverne, les autres se rejettent la faute sans avoir rien préparé depuis un an que le virus est connu.

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Les Innocentes d’Anne Fontaine

Mars 1945, les armées soviétiques envahissent la Pologne occupée par les nazis ; décembre 1945, des sœurs bénédictines violées par les soldats en rut accouchent dans la douleur. Certaines ne savent pas ce qui leur arrive, entrées vierges au couvent ; d’autres dénient leur grossesse et se retrouvent en sang  avec un bébé sorti du ventre ; le reste crie de douleur et prie le seigneur – qui s’en fout.

Car c’est bien de foi dont il s’agit, avant le viol communiste ou la femme objet de proie. A quoi cela sert-il de se retirer du monde pour se marier à Jésus dans la béatitude éternelle, si c’est pour finir brutalisée, pénétrée, engrossée et forcée de vivre la honte sociale le reste de son existence ? Dieu est absent, s’il a jamais été là. L’Eglise refuse les soins et même le toucher des femmes de Dieu, alors que des vies sont en jeu. La Mère supérieure (Agata Kulesza) confie les bébés nouveau-nés « à la Providence » – c’est-à-dire qu’elle les abandonne en rase campagne gelée de décembre au pied d’une croix dans un chemin désert. Le film montre que ce ne sont au contraire que par la torsion des règles et une morale humaine supérieure à la morale de la foi que des enfants peuvent être mis au monder, leurs mères sauvées ici-bas et les orphelins grandir en paix…

Bien-sûr il y a viols et machisme de soldats frustres prêts à tout et lâchés comme des fauves, mais ce film n’est pas féministe : il est humain car tous les hommes ne sont pas des salauds. L’officier soviétique (Mariusz Jakus), le capitaine médecin juif Samuel (Vincent Macaigne), le colonel croix-de-feu de la mission (Pascal Elso), sont des êtres compréhensifs envers les femmes et les enfants.

Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), médecin de la Croix-Rouge française, fille d’ouvriers, communiste et résistante, est appelée par la sœur Maria (Agata Buzek) qui ne supporte pas que la Mère supérieure exige le silence dans la douleur parce « Dieu nous envoie des épreuves ». Mathilde, dont la mission est de soigner les blessés français avant tout, renvoie la sœur à la Croix-Rouge polonaise – mais ce serait la honte sociale pour les sœurs et le couvent serait fermé si cela se savait… En priant dans la neige devant la fenêtre pour que Mathilde change d’avis, elle voit son vœu exaucé – mais par humanité, pas par la foi. La doctoresse, après sa journée chargée, se rend le soir incognito au couvent et pratique en urgence une césarienne avec les moyens du bord.

Ce n’est que le début d’une longue suite d’accouchements car les soldats sont restés deux jours et ont violé trois fois. Ils reviennent même lorsque Mathilde est présente et ce n’est que grâce à sa présence d’esprit (et non par l’inspiration de Dieu, car elle ne croit pas) que les sœurs vont être épargnées cette fois-ci : elle se contente de dire qu’il y a le typhus. Elle devra mettre dans la confidence Samuel, son collègue médecin et son chef direct, qui acceptera de faire son devoir médical malgré les Juifs exterminés dans le ghetto, de Varsovie et les dénonciations des Polonais durant l’occupation allemande. Lui aussi, juif, mettra sa foi, sa morale et son statut social entre parenthèses pour agir en toute humanité.

Car le film est inspiré d’une histoire vraie. Le neveu de Madeleine Poliac, Philippe Maynial, a trouvé les documents confidentiels que sa tante médecin en mission pour la Croix-Rouge française en Pologne a envoyés au Général de Gaulle en 1945. Les viols de guerre font partie du butin des vainqueurs et les communistes soviétiques qui se targuaient de morale populaire ont fait comme les pires brutes incultes des pays barbares ou comme les actuels croyants imbus de leur élection divine qui considèrent les autres humains comme des bêtes à violer et à réduire en esclavage.

Le film, tourné dans la semi-obscurité glacée de l’hiver continental polonais, montre combien la vie est précieusement gardée entre les murs épais parmi les forêts enneigées. Combien la maternité transfigure certaines femmes, même vouées à Dieu. Combien la simple charité, qui devrait être l’expression la plus terrestre de la foi chrétienne tournée vers l’au-delà, embellit l’existence de tous. Surtout des enfants innocents nés de mères innocentes, qui n’ont rien demandé et qui sont jetés seuls dans un monde hostile.

Sœur Maria aura une belle idée que je vous laisse découvrir pour joindre la foi en Dieu aux bienfaits humains ; le couvent sera désormais réconcilié avec la société, même communiste et athée, et les sœurs ne seront plus des tourmentées laissées dans leurs doutes mais des êtres rayonnant d’amour qui vivent leur foi simplement ici-bas. Un très beau film d’athée pour les athées et les croyants – ou le contraire -, un film de femmes pour les femmes, les hommes et les enfants – autrement dit pour tous.

Je l’ai beaucoup aimé.

DVD Les Innocentes, Anne Fontaine, 2016, avec Lou de Laâge, Vincent Macaigne, Agata Buzek, Agata Kulesza, Joanna Kulig, Mars distribution 2016, 1h50, €22.00 blu-ray €11.50

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Teotihuacan 2 : du sang et des sacrifices

Jacques Soustelle dans Les quatre soleils dresse la liste des sacrifices humains aztèques : « Non seulement ouvrait-on la poitrine des victimes pour leur arracher le cœur et le présenter au Soleil, mais encore faisait-on danser, en l’honneur des déesses terrestres, des femmes vêtues et ornées comme elles que l’on décapitait d’un geste semblable à celui du paysan qui casse d’un coup sec un épis de maïs ; et il y avait les victimes que l’on jetait dans la lagune pour apaiser Tlaloc, et celles que l’on brûlait pour célébrer le dieu du feu, et celles que l’on tuait, puis écorchait au cours des rites de Xipe Totec, le dieux des orfèvres et du printemps : sans parler du jeune homme parfait à tous égards (la liste des défauts physiques qu’il ne devait PAS présenter occuperait deux ou trois pages) que l’on élevait pendant un an dans le luxe le plus raffiné avant de le sacrifier à Tezcatlipoca, ni des jeunes courtisanes tuées en offrande à leur gracieuse patronne Xochiquetzal – qu’il suffise d’ajouter que, sur les dix-huit fêtes annuelles célébrées à Mexico tous les vingt jours, je n’en vois guère que quatre, d’après le Codex de Florence, qui n’ait pas vu couler le sang d’hommes ou de femmes sacrifiés. » Et, par pudeur, il ne parle pas des enfants éventrés en l’honneur du dieu de l’eau.

Un régime de massacre permanent est-il ami de l’homme ? Célèbre-t-il la vie ? Je n’en crois rien. Certes, dans la nomenclature des atrocités commises au nom de la foi les Européens ne sont pas plus blancs malgré les apparences. Montaigne est le premier à défendre le relativisme culturel dans le chapitre des Essais intitulé « Des cannibales ». Il a lu les récits des voyageurs, il a interrogé des Indiens ramenés en France. Pour lui, les Européens sont prétentieux quand ils croient leur civilisation supérieure. Les Indiens, même cannibales, ne commettent pas les atrocités des Blancs aux Amériques, ni celles occasionnées par les guerres de Religion. Le « sauvage » n’est peut-être pas celui que l’on pense. C’est vrai mais, en ce qui concerne les Aztèques, il s’agit d’un « régime » tout entier, d’un système de pouvoir qui n’a pas eu d’équivalent en nos contrées avant le XXe siècle des Staline, Hitler, Mao et Pol Pot.

Je suis bien plus volontiers la thèse de Laurette Séjourné, exposée dans La pensée des anciens Mexicains. Cette française a fouillé dix années durant à Teotihuacan. Les chroniqueurs vantent le civisme des citoyens qui, conscients que l’astre solaire mourrait épuisé s’ils ne l’alimentaient pas avec leur propre sang, se laissaient arracher le cœur avec joie. « Mais si, écrit Laurence Séjourné, au lieu d’accepter passivement ces déclarations officielles, on refuse de considérer comme naturelles des mœurs qui, quels que soient le lieu et le moment, ne peuvent jamais être que monstrueuses, nous discernerons vite qu’il s’agissait en réalité d’un Etat totalitaire dont l’existence était fondée sur le mépris absolu de la personne humaine. » p.21

Pourquoi tant de contrainte si tous étaient enthousiastes ? Pourquoi ces prescriptions de maniaques dans toutes les circonstances de la vie aztèque – rang, vêtements et rituels sociaux – s’il s’agissait seulement de nourrir le Soleil ? Pourquoi cet effondrement brutal du plus grand empire de la région, sous les coups d’un millier seulement d’Espagnols selon Diaz del Castillo – si tous les peuples alentours n’avaient pas été soulagés de pouvoir faire cesser cette tyrannie ?

Laurette Séjourné avance une hypothèse historique pour expliquer cette dérive totalitaire. Les tribus chichimèques, lors de leur transformation au XIVe siècle de groupements nomades en communautés agricoles, ont conquis la vallée de Mexico par des guerres incessantes. Le succès a sanctifié les actes, les exploits tous plus féroces les uns que les autres ont donné le sentiment aux Aztèques que tout leur était permis parce que leurs victoires montraient à tous qu’ils étaient « élus » des dieux. Mais la culture sophistiquée que l’on prête aux Aztèques vient des vaincus, notamment ces Toltèques dont l’habileté artistique et l’expertise astronomique se reconnaît dans les fouilles. Leur roi Tollan était décrit dans les chroniques comme de haute élévation morale. Et Laurette Séjourné d’écrire : « comme il semble de règle pour tous les despotismes, celui des Aztèques ne put s’implanter qu’en s’emparant d’un héritage spirituel qu’il transforma en le trahissant, en arme de domination » p.35.

Après une phase explicative que les Américains – grands spécialistes des Mayas – appellent « humaniste » dans les années 1940 et 50 mais que je qualifierais plutôt de « conservatrice », puis une phase « matérialiste » avec le scientisme mâtiné de marxisme des années 1960 et 70, les théories penchent à nouveau vers l’explication « politique ». Jacques Soustelle, « humaniste », considérait que les sacrifices humains étaient du donné ethno-historique, un « c’est comme ça » rituel. Il n’a pas d’autre explication que de répéter ce qui se disait chez les Espagnols sur l’alimentation du Soleil en sang humain. Le « matérialisme » a tenté d’expliquer par le seul univers matériel cette pratique pour nous barbare : l’essor démographique aurait nécessité des régulations périodiques dont la guerre et le sacrifice fournissaient les moyens. Ou bien, autre interprétation matérialiste, bellicisme et massacres inspiraient la terreur pour assurer le pouvoir. Cela restait un peu court.

Arthur Desmarest, de la Vanderbuilt University, a repris l’explication de Laurette Séjourné sans la citer : le sacrifice légitimait les dirigeants si bien qu’un peu plus tard, le sacrifice a légitimé l’Etat lui-même. Le culte militariste servait à alimenter les prêtres en captifs sacrifiables et le tout justifiait la médiation étatique entre les hommes et les dieux : l’univers s’arrêterait si les sacrifices n’étaient pas consommés. Au lieu de légitimer le pouvoir, le sacrifice humain est devenu la force motrice du pouvoir, sanctifiant son expansionnisme militaire et sa prégnance autoritaire sur toute la société (in La Recherche n°175 mars 1986).

En 1999, la découverte d’une tombe intacte, datée de 150 de notre ère à peu près, vient conforter cette hypothèse. Un homme jeune y reposait, accompagné de riches offrandes, deux jeunes jaguars, sept oiseaux, deux statuettes de pierre verte, des figurines en obsidienne, des couteaux, pointes de flèche, pendentifs, miroirs de pyrite… Mais le défunt reposait les mains attachées dans le dos comme s’il avait été prince, mais immolé. Tout comme les quelques 150 squelettes découverts dans les années 1980 et 1990 près de la pyramide de Quetzalcoatl, principalement des jeunes hommes entourés d’armes, portant de grands colliers figurant des mandibules humaines – et tous les mains liées dans le dos. Les Aztèques aimaient le sang, la guerre, la torture de la jeunesse, la mise à mort. Que ce sadisme émerge nécessite une explication ethno-historique. Mais qu’il puisse fasciner aujourd’hui doit avoir une explication psychopathologique liée à nos sociétés. Or il y a beaucoup de touristes sur ces restes de cités tyranniques. Des milliers de gens foulent les marches que le sang a inondées durant des siècles.

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Trump et les quatre causes du fascisme

Mercredi 6 janvier, jour de la certification par le Congrès du résultat des élections présidentielles américaines, le président battu Donald Trump incite ses partisans à manifester à Washington. A la fin du meeting, il excite les militants échauffés à marcher sur le Capitole comme jadis Mussolini a marché sur Rome – 4 morts. C’est le fait d’un putschiste pour qui seule « sa » vérité compte et non les faits – il pourtant a été battu de 7 millions de voix (306 contre 232 grands électeurs). J’ai raison et pas le peuple car JE suis le peuple à moi tout seul. Cette façon de voir et de se comporter est proprement fasciste. Il n’est pas allé jusqu’au bout à cause de son tempérament foutraque adepte du « deal » et parce que l’armée a fait savoir qu’elle ne suivrait pas. Mais qu’en serait-il d’un prochain démagogue organisé et décidé ?

Le fascisme est né en Italie il y a juste un siècle de quatre causes cumulées : la brutalisation due à la guerre, la crise économique et sociale, le nationalisme de pays menacé et frustré rêvant à l’Age d’or mythique, et la démagogie d’un agitateur habile.

  1. Brutalisation : la guerre de 14-18 a duré longtemps et a été éprouvante non seulement par la violence des combats mais par la technique qui a amplifié la guerre, monstre industriel contre lequel on ne peut quasiment rien comme dans Terminator. L’habitus de férocité et de décisions brutales pris dans les tranchées conduit vers 1920 à considérer la violence comme régénérant l’homme, donc la société, ce qui fut théorisé par Georges Sorel. Ce fut la même chose sous Lénine et surtout Staline en URSS, puis en Allemagne sous Hitler. Il faut être « inhumain » pour forger l’homme nouveau, dirigeant à poigne, homme de fer. Aux Etats-Unis en 2020, après le choc belliqueux des attentats du 11-Septembre 2001, deux millions d’anciens combattants des guerres du Golfe, d’Afghanistan et d’Irak ont été brutalisés (et souvent traumatisés) ; ils ont formé l’essentiel des militants qui ont marché sur Washington.
  2. Crise économique et sociale : l’Italie est secouée par une grave crise de 1919 à 1922 ; l’Allemagne sortie ruinée de la guerre en 1918 est précipitée dans la crise par la Grande dépression qui suit l’effondrement des spéculations boursières américaines en 1929 et diffuse par effet domino à tout le monde développé les faillites financières et son cortège de fermeture d’usines et de chômage. En 2008, les Etats-Unis ont subi de plein fouet l’équivalent de la crise de 1929 et se font de plus en plus tailler des croupières par la Chine, forte de trois fois plus d’habitants et de l’avidité des capitalistes de Wall Street qui n’hésitent pas à brader leur technologie pour des profits à court terme. Trump est élu en 2016 sur des idées de protectionnisme et de relance économique par la baisse des impôts et la liberté reprise sur les traités internationaux, voulant relocaliser l’industrie au pays et initiant une guerre commerciale d’ampleur inégalée aux autres puissances comme à l’immigration.
  3. Nationalisme : tout pays menacé dans son niveau de vie se voit menacé dans son « identité », cherchant fébrilement à se « retrouver », un peu comme un adolescent inquiet au lieu d’un adulte mûr. La « victoire mutilée » de Mussolini, le « coup de poignard sans le dos » d’Hitler, le « projet Eurasie » de Poutine, le « make America great again » de Trump sont un même prétexte à vouloir régénérer la nation par la mobilisation des natifs. Il s’agit toujours d’un conservatisme botté, d’un retour à un mythique Age d’or qui n’a jamais existé que dans l’imagination : l’empire de Rome, la race pure aryenne, la Russie éternelle, l’Amérique des Pionniers. Il est donc enjoint de prendre le contrepied de tout ce qui se pensait auparavant : la raison, les Lumières, l’individualisme, l’hédonisme post-68, l’humanisme onusien. Retour contre-révolutionnaire au droit divin, à la religion, à la nation organique, au romantisme de l’émotion, à l’égoïsme sacré et au culte de la force qui tranche. Une frange de militants est mobilisée pour entraîner la société et embrigader les esprits : squadristi italiens, SA et SS allemands, siloviki russes, milices trumpistes. Ce que l’Action française a su faire au début du siècle précédent, Q anon veut le faire au début du siècle présent.
  4. Démagogue : pas de succès de l’irrationnel nationaliste et xénophobe sans un agitateur habile. Mussolini, Staline, Hitler, Trump (pour ne prendre que quelques exemples occidentaux) ont su agréger autour de leur personnalité tous les frustrés, les enthousiastes, les fana-mili, les activistes. Il s’agissait de conquérir le pouvoir – puis de le garder. Seul Trump a échoué pour le moment à rester président même s’il a déclaré qu’il « ne reconnaîtrait jamais la défaite ». Mais il profite des failles du système représentatif de la démocratie (aggravées par le système électoral archaïque des Etats-Unis) pour contester le vote des citoyens. Sa « vérité » est qu’il ne peut être battu. Comme dans la télé-réalité, le show doit continuer. C’était hier la radio et le cinéma qui servaient la propagande ; c’est aujourd’hui l’Internet, les réseaux et la télé qui s’en chargent, matraquant la théorie du Complot et amplifiant tout ce qui mine inévitablement le parlementarisme : le clientélisme, la corruption, la lâcheté, la combinazione. Anarchistes, complotistes et croyants se liguent pour porter les coups de boutoir au « Système » de la règle de droit comme si celui-ci, une fois renversé, n’en générerait pas un autre – en pire : le fascisme, le communisme, le nazisme, etc.

Ces quatre causes sont universelles ; l’histoire ne se répète jamais mais ses mécanismes se répliquent. La montée de la violence, les frustrations sociales augmentées par les ravages de la pandémie, l’absence de nouvelle « frontière » à explorer pour les citoyens (l’espace et le transhumanisme sont réservés à quelques élites, seul le « retour à » est accessible à tous sans limites), la politique-spectacle augmentée par les réseaux sociaux sans digues, ont créé le phénomène de Trump le trompeur, le champion du parti des éléphants.

Si les normes non écrites, les règles informelles et les conventions sont la colonne vertébrale d’une démocratie, celle-ci a du mouron à se faire car l’exemple vient du phare mondial : les Etats-Unis de la grande révolution de 1776. Mélenchon doit regarder cela avec grand intérêt.

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Mars Attacks ! de Tim Burton

Les soucoupes volantes bourrées de petits hommes verts ont hanté les années cinquante. Elles sont dues, on le sait aujourd’hui, à la psychose des communistes moscovites et aux expériences d’armes secrètes par l’armée américaine. La fin des années 1990, optimistes après la chute du Mur et l’effondrement soviétique, caricature avec ironie cette mode tout en raillant aussi fort les certitudes des puissants d’aujourd’hui.

Ils sont petits, verts et méchants ; ils ont une technologie avancée après huit siècles de civilisation. Pour le professeur à pipe (Pierce Brosnan), confit dans son savoir universitaire, ils doivent « donc » être pacifiques. Inférence fatale ! L’intelligence logique permet des armes et des véhicules spatiaux sophistiqués mais n’ouvre pas le cœur. Au contraire : la logique léniniste ou hitlérienne a conduit au massacre « scientifique » de millions de gens au nom de la Vérité – celle de l’Histoire ou celle de la Race luttant pour sa survie. La révérence envers la Science comme dieu (le scientisme) est une dérive rationaliste qui élimine l’humanisme, donc l’humanité.

Aussi, lorsqu’il « conseille » le président des Etats-Unis (Jack Nicholson au meilleur de sa forme), il met ses préjugés humanistes en avant, sans d’abord observer ni analyser. Et lorsque les petits humanoïdes verdâtres débarquent dans le désert du Nevada, il « croit » qu’ils viennent en paix. Une grande réception a été préparée et la foule est venue en badaud pour leur souhaiter la bienvenue en ce moment historique. Lorsqu’ils paraissent, l’œil méchant, le cerveau surdimensionné et le corps réduit, leur voix métallique qui claque comme du jap ou du nazi de film sur la Seconde guerre mondiale devrait alerter. Il n’en est rien. Même s’ils répètent mécaniquement qu’ils viennent en paix selon la machine traductrice, ils le disent comme chez Orwell où « le ministère de la Paix » prépare la guerre. Et lorsqu’un hippie lâche une colombe, écolo naïf croyant au bon sauvage, l’ambassadeur martien la dégomme en flamme de son pistolet laser. Aussitôt, les paroles lénifiantes deviennent léninistes, simple ruse pour avancer masqué : les martiens éradiquent les poux humains en les faisant exploser au laser, ne laissant d’eux qu’un squelette verdi.

L’armée riposte, avec ses pauvres balles ou ses obus de char inutiles contre le blindage martien. Un suprémaciste blanc texan fana mili (Jack Black) se précipite pour dézinguer du martien mais il a oublié de charger son fusil et s’évapore dans une grande lumière laser. C’est la débandade et les martiens s’envolent.

Le président, toujours aussi mal conseillé à la fois par son communiquant (Martin Short), un bellâtre qui ne pense qu’aux apparences, sondages et popularité, et le prof à pipe qui ne pense que malentendus et humanisme, fait envoyer un message dans l’espace en regrettant ce déplorable incident.

Après une rencontre au Congrès, où tout le Législatif est pulvérisé, amadoué par des paroles lénifiantes, les martiens, qui ont enlevé quelques humains assommés ou zigouillés pour les observer et analyser, décident d’infiltrer la Maison blanche sous déguisement de plantureuse femelle désirable. Ils ont appris la faiblesse des hommes. Et cela fonctionne avec le conseiller en com’ ; comme les autres, il continue à « croire » plutôt que d’observer et d’analyser… Ladite femelle assez mal réussie avec sa coiffure en ananas (Lisa Marie) le séduit sans un mot par ses seuls attributs, de gros seins moulés dans son haut et une démarche chaloupée des hanches, les yeux faits. Puis elle le pulvérise lorsqu’il veut la baiser avant d’enlever son masque et d’introduire son commando martien. C’est le massacre au laser et les martiens gagnent ; seul le président y réchappe – et sa fille (Natalie Portman) qui erre sans comprendre.

Cette fois, c’est la guerre. Mais un peu tard, l’effet de surprise est bel et bien passé. Le président signe l’ordre d’user de la force nucléaire mais l’avancée technologique martienne rend cette arme obsolète. Une poire aspire toute l’énergie de la bombe et le martien en chef s’en sert comme fumée énergisante.

Les martiens débarquent en masse et s’amusent : ils observent les humains baiser, analysent ceux qui écoutent de la musique, arrachent les façades pour mieux observer les gens chez eux et les singer avec une ironie féroce, jouent à pulvériser tout ce qui s’élève, tours, hôtel, obélisque, Maison blanche – tous les symboles de l’orgueil yankee. Les gens fuient, paniqués. C’est un festival de cocasseries dans des cris d’orfraie, d’explosions en tous genres et de lasers en folie.

Lors d’une rencontre avec le président dans son bureau, le martien en chef pulvérise d’abord les agents du service secret puis les généraux avant d’écouter le président faire un discours politicien, plein de pathos et de menteries. L’alien consent une larme et tend la main. Mais c’est une fausse amitié ; une fois de plus la main est une arme, une fausse main qui se retourne comme un serpent et embroche le président, le crucifiant sur l’emblème des USA au sol de la Maison blanche.

Dans ce chaos, ce ne sont pas les institutions qui résistent, ni les militaires inaptes à l’initiative, mais les simples gens du commun. Un ancien boxeur noir reconverti en attraction d’hôtel sous un déguisement de pharaon (Jim Brown), Tom Jones le chanteur de charme un peu oublié, une pétasse rousse allumée qui se met en zazen devant un cristal et ouvre ses chakras (Annette Bening), un fils dédaigné (Lukas Haas), trop grand et un peu écolo qui aime sa grand-mère Alzheimer (Sylvia Sidney, née en 1910), frère du suprémaciste tombé au champ d’horreur, les deux gamins noirs du boxeur (Ray J, l’aîné à grosse chaîne dorée et Brandon Hammond le cadet) qui jouent à dézinguer les aliens avec leur propre fusil laser récupéré sur un cadavre comme dans leurs jeux vidéo favoris…

C’est justement le gai jodle de la chanson qu’écoute avec délice la grand-mère, Indian Love Call de l’antique Slim Whitman, qui leur vrille les tympans et fait exploser leur caboche dans une gelée vert pomme. Il suffit de la diffuser en masse et le garçon s’y emploie avec la radio, relayé très vite par l’armée et ses haut-parleurs. Les martiens, venus pour conquérir et asservir, s’enfuient marris lorsqu’ils le peuvent, ou se crashent en l’air, dans les déserts et les lacs lors d’un finale réjouissant.

Non, la candeur n’est pas une vertu. Le bon sauvage est une « croyance », pas une vérité efficace. L’humanisme chrétien fait des gens des moutons, à la merci de tous les prédateurs. Le peuple américain sait se défendre, au contraire de ses élites « libérales » (gauchistes) qui tendent toujours à dénier, minimiser, argumenter pour éviter l’amalgame. Avec les ennemis, qu’ils soient nazis, communistes, dictateurs arabes ou islamistes – ou vingt ans plus tard petits hommes jaunes – il faut agir en ennemi : le gros bâton avant la carotte. Ce qui est ironique est que cette mentalité yankee retrouve le fond du racisme nazi : il s’agit de défendre la « race » humaine contre les aliens venus de l’espace, sans aucune pitié. La lutte pour la vie est la règle de fond. Quand le trumpisme en germe faisait rire…

DVD Mars Attacks! Tim Burton, 1996, avec Jack Nicholson, Glenn Close, Annette Bening, Warner Bros 1998, 1h42, €6.46 blu-ray €12.76

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Gilbert Cesbron, On croit rêver

Second roman d’un auteur mort en 1979 et déjà oublié car trop catholique social, On croit rêver est écrit en 1943. Il ne sera publié qu’en 1945 et conte, entre Le rouge et le noir et Candide, l’initiation à l’insouciance cupide à la française d’un jeune corse monté à Paris, Bixio.

Le garçon est un Julien Sorel, amoureux d’une fille d’une classe supérieure à la sienne mais plein de ressources pour manœuvrer son bonhomme de père puis pour tirer parti des aléas de la fortune. Il débute comme valet de chambre de Monsieur Jean Despaty, héritier d’un journal du matin qu’il est incompétent à diriger. Il demande à Bixio de donner quinze francs chaque jour au mendiant unijambiste qui passe dans la rue pour lui demander son opinion populaire sur tel ou tel sujet. Bixio voit le parti qu’il peut en tirer et oriente ses réponses. Monsieur Jean en persuade ses rédacteurs, malgré les commissions qu’ils touchent souvent des lobbies pour dire le contraire.

Mais Bixio est amoureux de Marine, la fille du patron, qui l’aime bien mais sans plus. Il doit l’éblouir, la mériter par son talent. Il quitte donc ce bon Monsieur Despaty, sénateur en campagne qui a échoué en Corse puis ministre dans un  gouvernement qui n’a duré qu’une semaine. Il part pour Marseille.

Il ne sait trop quoi faire lorsqu’il observe de riches clients sous la fenêtre de son hôtel, qui entrent et sortent à tout moment pour acheter des paquets de farine chez le boulanger du coin. Intrigué, il va en demander aussi mais on lui donne un autre paquet. Il l’échange à l’étalage et se fait assommer. Le bon boulanger est en réalité trafiquant de cocaïne et toute la bonne société comme les « artistes », toujours prêts à donner des leçons de morale et de vie, viennent se fournir chez lui. Il prend en amitié le blessé par sa faute, qui lui susurre avoir été envoyé par un gros bonnet. Le trafiquant pas futé le prend comme associé. Le temps pour Bixio de comprendre la combine, de repérer les lieux de production, de stockage et d’échange, de prendre quelques photos et de rédiger un papier. Peut-être la Martine le reconsidérera-t-il lorsqu’il sortira son scoop dans le journal de papa ? Sauf qu’il aperçoit à la mairie de Marseille la silhouette de celui que le boulanger lui a désigné comme le grand patron…

Il lui faut donc différer ses révélations, au risque de voir étouffer l’affaire et de se faire descendre. Il va voir son frère à Nice, qui végète dans une agence immobilière où les clients, dans les années 1930, ne se bousculent pas. Il veut faire envoyer des fleurs à Martine mais apprend que les fleuristes sont en grève. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui s’improvise fleuriste et, face au syndicat des commerçants qui veut lui faire fermer boutique, fleuriste itinérant sur camions. C’est le succès, qu’il décline en remontant avec son frère sur Paris et essaimant, à chaque étape, sa boutique de fleurs d’une chaîne bientôt nationale.

Fortune faite, il retrouve Martine mais celle-ci le méprise du haut de sa fortune plus ancienne. Bixio s’embarque donc pour l’Amérique tandis que Martine, guignant un marquis mondain qui ressemble à Bixio, se fait rembarrer par le snob qui lui montre qu’elle n’est pas de sa race et qu’elle sent encore trop l’argent durement gagné. Bixio, pendant ce temps, fait la connaissance d’un Antoine, noble désargenté né en 1900 qui a été boy-scout en 14 et aviateur en 17, refaisant fortune à chaque fois qu’il va aux Etats-Unis pour en rapporter une invention que ces balourds de Français adoptent aussitôt parce qu’ils n’y ont pas pensé.

Il y a là quelques pages au vitriol qui restent d’actualité : « J’ai compris, il y a des années, que les Français étaient à la remorque. De quoi ? Du plus facile, donc du pire… (…) La chose que les Français copieront facilement dans deux ans parce qu’elle est facile, abêtissante, ou snob, ou parce qu’elle permettra à quelques-uns de gagner beaucoup d’argent » p.183. Les « start up » et autres « applications » de nos jours sont du même acabit – et si elles marchent sont aussitôt vendues aux Américains qui (eux) savent en tirer du fric.

Bixio rapporte quelques idées sur la presse : les potins, la mise en page, le futile, qu’il s’empresse d’adapter en France pour conforter la frivolité des années d’avant-guerre à l’esprit trop léger, portées à l’hédonisme et aux congés. Ce qui nous donne d’autres vérités bonnes à dire sur notre époque – qui était déjà celles d’alors. Un second hebdomadaire a « adopté le titre Marche. Il ne voulait presque rien dire : il était donc presque parfait. Le jeu consistait, pour ses rédacteurs, à juxtaposer des éléments sans aucun rapport apparent entre eux » p.252. Cela ne vous rappelle-t-il rien de notre temps ?

Quant à la radio, Bixio lance Paris-Radio qui promeut « la mode des ‘amateurs’ : chanteurs, comédiens, virtuoses, conteurs d’histoires, tous amateurs, se succédèrent dans les studios où ils chantaient faux, jouaient mal et détaillaient pesamment des histoires vieilles comme la République. (…) C’était justement cela qui plaisait. « J’aurais pu en faire autant ! » devint le critère de l’admiration. Le public-roi envahit les studios » p.256. Toute ressemblance avec le PAF actuel ne saurait être fortuit. Il faut savoir que Gilbert Cesbron a dirigé jusqu’en février 1941 les services sténo-radio et propagande du quotidien Le Petit Parisien. Toute la niaiserie des Années folles renaît dans les années 2000 où « le temps de cerveau disponible » est engloutit par les publicités pour des parfums inutiles ou des bagnoles polluantes, entre deux séries américaines où le héros est toujours une femme et les méchants toujours des mâles blancs. En 1940, cela a produit le fascisme et la guerre, aujourd’hui quoi ? Le Covid, le radicalisme des vagins enragés et le néofascisme à la Trump, Erdogan, Orban et autres Pénistes ? Nous aurons été prévenus.

La fin du roman est tragique, comme chez Stendhal, parce qu’il était l’un des auteurs favoris de l’auteur, ainsi le dit-il dans son Avant-propos : « Je suis parti pour la guerre avec quatre livres dans ma cantine : les Essais de Montaigne, le Théâtre de Racine, l’Anthologie de la poésie française de Thierry Maulnier et Lucien Leuwen » (de Stendhal). Je remplacerai pour ma part l’anthologie (non rééditée) par celle, plus récente et plus maniable, de Pompidou et Lucien par La Chartreuse de Parme, mais le cœur y est.

Ce petit roman léger et picaresque ne se relit pas mais il laisse un bonheur de l’avoir lu qui reste long en bouche – ce qui se fait très rare chez nos contemporains.

Gilbert Cesbron, On croit rêver, 1946, J’ai lu 1975, 311 pages, occasion €2.99

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Georges Duhamel, Vie des martyrs

Georges Duhamel a 30 ans lorsqu’éclate la guerre de 14 ; il est depuis cinq ans médecin et s’engage comme chirurgien volontaire aux armées. Il va vivre les deux premiers de ces quatre ans d’enfer avec les hommes blessés, ces quatre ans que l’inepte Hollande a « commémoré » comme s’il s’agissait d’une fête analogue au 14-Juillet, avec son discours bonhomme et lénifiant de fonctionnaire promu. Ce témoignage de médecin et littérateur élu à l’Académie française aurait dû lui mettre du plomb dans la cervelle – s’il l’avait lu (mais il ne lit pas, sauf des rapports, dit-on) : « Les calibres employés par l’ennemi pour la destruction des hommes créaient des plaies effroyables, assurément plus cruelles, dans l’ensemble, que celles dont nous avions eu le spectacle pendant les vingt premiers mois d’une guerre sans pitié dès sa conception. Tous les médecins ont pu remarquer l’atroce succès remporté, en si peu de temps, par le perfectionnement des engins de dilacération » p.103. Y a-t-il à « commémorer » cette industrie du massacre ?

La « Grande » guerre fut la boucherie la plus bestiale, une industrie de la tuerie jamais atteinte, un million et demi de morts pour la France – pour rien car 1918 a engendré 1940 comme la haine engendre la haine. Georges Duhamel raconte ces vies brisées par la mitraille et les gaz, ces membres qu’il faut amputer, ce qui ampute d’autant le statut familial et social de l’homme ; il en sort diminué, réduit, amer. Pas étonnant que tant de patriotes aient dit ensuite « plus jamais ça » tandis que leurs politiciens tout à leurs petits jeux de « l’honneur » et du poker diplomatique les entraînent à nouveau, sans le dire, sans les préparer, à la guerre totale qui suivra inévitablement. 14-18 n’est pas la « Grande » guerre mais bel et bien la guerre la plus con. Faite pour venger l’humiliation de la défaite de 1870 et qui appellera la vengeance des Allemands unanimes pour l’humiliation de 1918.

Les hommes râlent entre les lignes, parfois plusieurs jours sans être secourus. Ils trainent sur le front faute d’organisation efficace pour la circulation vers l’arrière, notamment à Verdun puisqu’il faut du massacre pour « reprendre » quelques mètres perdus le lendemain. Ils restent dans les couloirs des heures avant d’être examinés. Rien n’a été prévu, rien n’a été pensé. Il faut tout improviser, parfois sous les obus car trop près des lignes. Un blessé est-il traité qu’il en arrive vingt tant les « généraux » sont peu économes de chair humaine. Les avions sont peu utilisés, les chars inexistants, les commandos méprisés. Il s’agit, pour les badernes de « tenir » et de s’élancer « en avant » – quoi qu’il en coûte dira l’autre. Mais avec masque contre les gaz.

Georges Duhamel se souvient des noms, il immortalise leur insignifiance sociale que leur combat a réduite à rien puisque tout le monde est égal sous les tirs des machines à tuer. Il y a Lerondeau dont le prénom est Marie, et puis Carré l’édenté qui « est un homme », et encore André qui pleure devant le corps refroidi de son petit frère ; il y a Mehay et Mathouillet rendu sourd et sans un rein après une grenade, Léglise qui sera amputé des deux jambes ; Nogue le Normand, Lévy le commerçant juif, et le goumier marocain dont on ne sait pas le nom qui sera enterré avec ses camarades chrétiens dans le même cimetière mais sous le rite musulman psalmodié par son compatriote Rachid.

« Ici, l’atmosphère morale est pure. Ces hommes sont si misérables, si grandement disgraciés, si attentifs à leur obsédante douleur qu’ils semblent avoir abandonné le fardeau des passions pour mieux rassembler leurs forces sur ce projet : vivre » p.169. Les victimes émissaires sont vite oubliées au profit des politiciens qui se gargarisent d’avoir « gagné ». L’auteur en appelle à « l’union des cœurs purs » pour ne pas oublier ces hommes car on peut douter de tout, sauf de la souffrance humaine, « seule chose certaine ». En vain.

Un témoignage décalé sur la guerre de 14 – et ses conséquences humaines, sous forme de roman pour ne pas blesser les familles avec les vrais noms. C’est rare.

Georges Duhamel, Vie des martyrs, 1917, Petite bibliothèque Payot 2015, 206 pages, €8.10

Georges Duhamel, Vie des martyrs et autres récits du temps de guerre (dont 50 lettres à son épouse), Omnibus 2005, 751 pages, €63.99

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Guillaume Mazeline, L’Indochinoise et le silence

Jules a vécu toutes les guerres, depuis la Résistance à 25 ans jusqu’à l’Algérie. Dans un premier tome intitulé Normandie douce-amère, l’auteur a conté la période de l’Occupation ; dans ce second, qui peut se lire indépendamment, il conte l’Indochine. Il ne parlera pas de l’Algérie car ce tome 2 clôt l’aventure – le sujet est probablement trop sensible pour ses contemporains…

Commandant des FFI, Jules s’engage dans l’armée pour se retrouver capitaine. Il choisit l’Indochine, reste de « l’empire français » bien décati depuis la double humiliation allemande et japonaise de « la première armée du monde » en 1938. Le Vietnam est l’occasion de jouer au proconsul, de civiliser une population souple et intelligente qui ne demande qu’à apprendre. Jules y réussit assez bien, même si la métisse Jeanne s’attache trop à lui pour être honnête. Jules est marié en France, il a déjà trois enfants ; Jeanne s’impose à lui dans sa solitude et exploite ses fragilités. Elle l’aime, sans aucun doute, mais aime aussi son frère, passé côté Vietminh. Double appartenance, double-jeu.

Les chapitres 6 à 12 sont sans conteste le meilleur du roman. L’auteur décrit cet empire finissant, idéalisme à beaux restes qui ne dure pas avec les ferments communistes et la démagogie socialiste de la métropole, sans aucun projet politique. Il fait son travail en bon professionnel, mais sans aucun espoir de réussir, ce qui est l’essence de la tragédie. La guerre est son métier et, sans combat, il ne vit plus. Au détriment de ses amours et de ses enfants, pour lesquels il est absent.

La construction du livre pèche du délayage au début et du délayage après l’Indochine. Ce n’est que lorsque le petit-fils de Jules, l’instituteur Fabien, est contacté par Lucie qui se meurt, ancienne amante de Jules dans la Résistance, que l’intrigue retrouve du rythme. Peut-être aurait-il fallu resserrer les pages intermédiaires peu utiles au lecteur, dispersant son attention sur des personnages trop secondaires : le dialogue creux avec Marie au début, l’étrange amie Mireille, puis Anne-Marie et ses Espagnols, Pascal et la classe d’adaptation, son grand-père brutal, les remarques comme un cheveu sur la soupe à propos des RASED. L’attention cherche à se focaliser sur l’un et sur l’autre alors que rien dans l’histoire ne le justifie, ce pourquoi l’auteur s’est senti obligé de récapituler la liste des personnages au début, comme au théâtre. Centrer l’intrigue sur l’Indochine et son Indochinoise (qui donne son titre au roman) eut été mieux venu.

Car les pages où le lecteur s’y trouve plongé sont psychologiquement passionnantes et bien troussées. Le déracinement idéaliste engendre le déchirement familial et personnel. Et tout ça pour quoi ? Pour se retrouver méprisé par les Métropolitains qui ne songent qu’à consommer dans la reconstruction et jettent l’empire et l’idée même d’empire par-dessus les moulins. Avec pour conséquence que les enfants métis, nés des accouplements franco-vietnamiens, trouvent mal leur place deux générations après. Ils ne sont ni Français universels, ni Vietnamiens national-communistes, amputés des racines. Et que les enfants de France se trouvent orphelins de papa et ne comprennent plus l’histoire de leur lignée. Tout le reste est accessoire et devrait être traité comme tel pour que passe l’idée.

L’auteur, réalisateur de documentaires, a voulu faire un roman du produit de son travail de recherche et il ne maîtrise pas encore cet instrument particulier qu’est le livre. Mais il mérite d’être lu pour les pages indochinoises qui reviennent sur cet impensé français de l’histoire coloniale, un projet civilisateur dévoyé dans l’affairisme et la crispation militaire.

Guillaume Mazeline, L’Indochinoise et le silence – Le goût de la tempête 2, 2020, éditions Une heure en été, 293 pages, €18.50

Livres déjà parus aux éditions Une heure en été

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Victor Davis Hanson, Carnage et culture

Pour ce professeur d’histoire militaire à l’université de Californie, tout se trouve chez les Grecs : « la manière particulière qu’avaient les Grecs de tuer étaient le fruit d’un gouvernement consensuel, de l’égalité dans les classes moyennes, de l’audit civil des affaires militaires, de la séparation du politique et du religieux, de la liberté, de l’individualisme et du rationalisme » p.17. Tout est dit. On croirait un hymne à l’armée américaine. C’est que l’on se bat toujours avec sa culture, de l’épopée des Dix Mille à la guerre du Golfe.

En Occident, la guerre est amorale ; elle doit donc être conduite de manière à être efficace ; elle ne peut donc qu’être meurtrière. Hanson examine un par un les exemples des batailles de Salamine, Gaugamèles, Cannes, Poitiers, Tenochtitlan, Lépante, Rorke’s Drift, Midway, le Têt. Cela de -480 à 1968.

Il montre que la liberté donne le moral, le civisme la discipline, l’initiative l’ingéniosité. La technique est celle de l’assaut frontal, issue de l’attitude des citoyens libres des Etats–cités grecs. L’héroïsme individuel est subordonné au courage collectif. Les attaques directes sont toujours « justes » alors que les embuscades et les attentats sont des « traîtrises ». La discipline romaine est une science froide qui permet de tuer le plus possible. Le caractère public de la recherche militaire permet de fabriquer de bonnes armes et d’élaborer une tactique fluide et novatrice.

Ce pourquoi l’islam a été repoussé. Le rationalisme s’y trouvait en contradiction avec la révélation du Coran : « s’il n’y eut jamais de véritable économie de marché dans le monde musulman, c’est parce que la liberté d’entreprendre y manquait et que leur essor eût contrarié le Coran qui ne faisait aucune distinction entre vie religieuse et vie politique, culturelle ou économique et qui décourageait donc un rationalisme économique sans entrave » p.328. Les bonnes armes ne suffisent pas il faut aussi l’esprit pour les employer. « On ne saurait se contenter d’importer des techniques supérieures ; si l’on ne veut pas qu’elles deviennent aussitôt statiques et obsolètes, il faut aussi adopter les pratiques qui les accompagnent : liberté de pensée, méthode scientifique, recherche sans entrave et production capitaliste » p.434. L’auteur l’affirme surtout pour les temps présents.

Ce livre est une utile réflexion sur la place de la technique dans la guerre et sur la place de la guerre dans la société. Se battre est en Occident une affaire sérieuse : ni une parade, ni une razzia. Avec l’essor de l’économie, de la mentalité d’efficacité issue de l’économie, la guerre est devenue une industrie avec sa productivité, sa rationalité et son marketing. Seules la « traîtrise » peut provisoirement la vaincre. Les attentats aveugles sont de ce type, tout comme l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ce point de vu paraît ethnocentriste ; il n’est pour l’instant pas démenti.

Victor Davis Hanson, Carnage et culture – les grandes batailles qui ont fait l’Occident, 2001, Champs Flammarion 2003, 598 pages, €12.20

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Jules Roy, La vallée heureuse

Jules Roy avait 33 ans – l’âge du Christ à sa mort – en 1940. Officier d’aviation, il conte ici sous forme romancée ce que fut sa vie de capitaine de bombardier Halifax B dans les Forces françaises libres en Angleterre à partir de 1943 dans le groupe de bombardement Guyenne.

Les bombardiers Halifax B sont de gros bourdons (30 tonnes en charge) bruyants, lents (426 km/h maxi) et peu manœuvrant qui volent en essaims et se font descendre soit par la chasse adverse, soit par les canons au sol. Sur 1200 ou 1500, quelques pourcents ne reviennent pas. 82 773 opérations de Halifax B ont largué 224 207 tonnes de bombes sur les nazis et ont perdu 1 833 unités durant toute la guerre sur 6000 avions construits, soit environ un sur trois. Mais il arrive qu’un avion parvienne à atterrir, endommagé et avec des morts à bord. Les pièges sont la flak bien-sûr, les chasseurs ennemis, mais aussi les pannes au décollage ou à l’atterrissage et les collisions en vol avec les collègues qui volent aux instruments, en formation serrée. Ou parfois une colline, sur le sol anglais au retour, mal estimée dans le brouillard…

Lui est guerrier de métier mais nombre des pilotes, mécaniciens, navigateurs ou mitrailleurs sont des civils engagés pour résister. Tous forment une équipe de bombardement, soumis au même avion, aux mêmes missions, aux mêmes aléas de la chance. Au sol, ils ne copinent pas ; en vol, ils sont une famille. La treizième mission est particulièrement angoissante en raison de la superstition christique de la Cène où le treizième compagnon a trahi. La trentième mission est la pire car elle est théoriquement la dernière, les études ayant montré que les volants connaissaient trop de stress au-delà. Bien-sûr, la pénurie de relève oblige parfois à dépasser ce cap… L’auteur effectuera 36 missions dans le Squadron 346 Guyenne créé le 15 mai 1944 sur la base de RAF Elvington, dans le Yorkshire. Le groupe effectuera 118 missions entre juin 1944 et avril 1945 et 18 équipages seront perdus, soit 15%.

Chevrier est Roy en son domaine, chef du Halifax B, quadrimoteur Rolls Royce conçu en 1937 et actif pour la première fois en mars 1941. L’avion restera opérationnel dans l’Armée de l’air française jusqu’en 1952. S’il a bombardé Le Havre en sa toute première mission, cet avion était destiné à surtout bombarder la Ruhr – surnommée « la vallée heureuse » – avec ses 2000 km de rayon d’action. Ce seront Mannheim, Stuttgart, Berlin parfois, Goch près de Clèves, à la princesse bien connue des profs après Sarkozy. A chaque fois, le bombardant ne se préoccupe pas des bombardés, il accomplit son travail comme un ouvrier dans l’industrie de la guerre. Il ne voit pas l’ennemi, ni les corps déchiquetés, ni les civils pris au piège ; il veut la fin de la guerre contre la barbarie et, pour cela, accepte la barbarie de toute guerre. Croit-il en Dieu ? Oui, mais guère en l’Eglise. Doute-t-il du bien-fondé de sa mission ? Oui, mais que faire lorsque votre pays est aux mains de l’ennemi, sinon combattre ?

Ce sont ces doutes, ces actes de courage pour faire son métier malgré tout, ces relations humaines attentives aux autres hommes et aux quelques femmes lors des permissions, qui font de ce roman vrai une œuvre de la littérature de guerre.

Prix Renaudot 1940, décerné en 1946

Jules Roy, La vallée heureuse, 1946, J’ai Lu leur aventures 1967, 187 pages, €3.89 occasion

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1984 de Michael Radford

Sorti en 1984 d’après le célèbre roman d’anticipation Nineteen Eighty-Four (1984) de George Orwell (pseudonyme d’Eric Blair), ce film sonne comme un avertissement : il n’y a qu’un pas entre notre société aux apparences démocratiques et un régime totalitaire. La différence ? Tomber amoureux et penser par soi-même. Supprimez par décret ces deux attitudes du cœur et de l’esprit et vous ne garderez que les bas instincts, soumis au parti.

C’est ce qui arrive dans le pays imaginaire d’Oceania (métaphore transparente du monde anglo-saxon), en lutte avec Eurasia (d’obédience soviéto-nazie) et Estasia (clairement maoïste) – tous totalitaires comme en vrai. Le reste du monde est le quart-monde où conquérir des matières premières et des territoires. Le roman d’Orwell est paru en 1949, en réminiscence du Nous autres de Zamiatine, publié en 1920 (et interdit dès 1923 par Staline). Le roman d’Orwell surgit en 1949 à l’heure d’un Staline triomphant, d’un Mao vainqueur, et du premier recul de l’Amérique avec la bombe A désormais aux mains des soviétiques.

Il imagine un parti totalitaire stalino-hitlérien, arrivé au pouvoir trente ans auparavant en 1954, embrigadant tous les âges dans l’AngSoc, le (national) « socialisme anglais », dominé par Grand frère – Big Brother (Bob Flag dans le film). Les individus ne s’appellent plus entre eux monsieur ou citoyen, ni encore camarade, mais « frère ». Le secrétaire général des frères est le « Grand » frère, selon le tropisme constant de gauche à surnommer « grand » tout ce qui émane d’elle. La société est uniforme mais hiérarchisée : les apparatchiks en costume à la tête (membres du cercle restreint du Parti intérieur), les employés en bleu de travail au milieu (n’appartenant qu’au Parti extérieur) et le prolétariat relégué dans des ghettos et des taudis, tout en bas. Pour éradiquer le « vieil homme » qui jouit, aime et pense, la propagande est omniprésente, télévisuelle, répétant en boucle les slogans et les informations aménagées par le pouvoir (tout comme en Chine de Mao).

« Big Brother is watching you ! » n’est pas un vain mot. Le Grand frère vous regarde constamment car les écrans ont aussi des caméras qui permettent à la monitrice de gym du matin de vous apostropher personnellement pour rectifier la position, ou à la police politique d’observer avec qui vous baisez et ce que vous dites entre deux étreintes. Il y a bien une résistance, elle réussit même à faire sauter un pylône ou deux, mais le principal de la police est la pensée. Le « crime de pensée » se rapproche tellement de ce que nous connaissons comme le « politiquement correct » de la « gauche morale » du « catho de gauche » moralisant ou de l’islamiste sourcilleux que c’en est confondant. Même les gamins vous soupçonnent, enrôlés dans des mouvements disciplinaires style BrotherJugend ou Pionniers staliniens. Ils sont les pires, car façonnés depuis la crèche à penser formaté. Quant à désigner les choses, le dictionnaire approuvé se réduit d’année en année au profit d’une Novlangue de 800 mots, tout comme le russe s’est abâtardi avec la langue de bois du proletcult. Tout mot est euphémisé, simplifié et doit servir le parti. Il comprend peu de syllabes afin d’être prononcé vite et sans réflexion, une sorte de mot-réflexe à la Pavlov permettant de susciter immédiatement la réaction voulue. « L’ignorance, c’est la force ! ».

Winston Smith (John Hurt) est un employé banal, chargé d’un travail inutile à l’humanité mais vital pour le parti : rectifier pour le ministère de la Vérité (Miniver) les archives du Times selon la « vérité » en vogue au présent. Car le passé n’est pas histoire, il n’est qu’un souvenir dans la mémoire. Winston « éradique » ainsi un membre du parti en disgrâce et le remplace par un quidam, tout comme Staline faisait recouper les photos avec Trotski (pseudonyme pour Bronstein). Ce dernier, en Oceania, s’appelle d’ailleurs du nom juif de Goldstein, bouc émissaire commode stalino-hitlérien.

Seul le parti définit ce qui est « vrai » ou pas, selon la doublepensée novlangue, aujourd’hui la bonne maxime de Trump, reprise de Goebbels, qu’un mensonge affirmé avec force et répété en boucle finit par devenir une croyance de groupe, donc votre vérité personnelle. « La liberté, c’est le mensonge ! » clame la propagande – et la CGT reprend l’idée à chaque manif, quel qu’en soit le sujet. On le voit, 1984, ce n’était pas seulement hier mais c’est en partie aujourd’hui et ce pourrait être pleinement demain. Car « qui possède le passé possède le présent ; et qui possède le présent détermine le futur », dit encore Big Brother.

Winston, qui a osé aller en zone interdite se faire une pute du prolétariat (pour 2$), se sent observé par Julia, une fraîche jeune fille de la Ligue anti-sexe (Suzanna Hamilton, 24 ans au tournage) qui milite pour le parti afin de décourager les relations sexuelles et l’amour – tout comme les féministes hystériques américaines de nos jours, adeptes de la PMA et de l’enfantement sans mâle (donc sans mal). Car le sexe isole du collectif et l’affect amoureux rend indisponible au parti. Chacun n’a le droit d’aimer que le Grand leader, tout comme les chrétiens n’ont à aimer que Dieu. Où le spectateur pense par lui-même que ces partis collectivistes ont tout de la religion, fonctionnant comme elle, réclamant la même soumission inconditionnelle et totale, repoussant tout amour terrestre et toute vie bonne au profit du but unique qu’est le Pouvoir du parti. Quand l’orgasme aura été éradiqué scientifiquement, selon le projet du parti, les humains seront les parfaits robots fonctionnels du social. L’individualisme, le capitalisme, la pensée personnelle seront des vestiges animaux dépassés par l’Evolution créatrice du parti.

Sauf que Julia tombe amoureuse de Winston ; il n’est pourtant pas très beau ni jeune (44 ans au tournage)… Mais elle aime coucher et jouir, elle le dit crûment, comme les premières égéries « libérées » autour de Lénine jadis. Cet exercice physique serait sain s’il n’entraînait pas l’amour, donc le désir de faire nid, donc de préférer les « membres » du parti au parti lui-même. « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Matthieu 22:37) est le mantra de toute religion despotique, et la police de la pensée doit y mettre bon ordre. Ce qui fournit quelques scènes cocasses où Julia porte sa combinaison de travail sans jamais rien dessous, se promène nue dans la chambre louée, où les flics casqués, sanglés et bottés arrêtent le couple entièrement nu sans même un battement de cil.

Julia soupçonne Goldstein de ne pas plus exister que la guerre contre Eastasia car on ne maintient le peuple dans l’obéissance que lorsqu’il est au bord de la survie, lorsqu’une ration de 25 g de chocolat par semaine au lieu de 20 g suffit à rendre heureux et que « la géniale stratégie » du Grand frère a permis aux fils partis à l’armée obligatoire de « tuer 25 000 ennemis en un jour ». Winston, qui ose aussi penser tout seul dans un cahier où il tient un journal de ses opinions et fixe ses souvenirs, est poussé à basculer par son supérieur O’Brien (Richard Burton) qui lui confie un exemplaire pilote du nouveau dictionnaire de Novlangue, dixième édition. Entre les pages sont collées celles d’un Traité que l’on entrevoit brièvement comme Théorie et pratique du collectivisme oligarchique. Son auteur serait Goldstein (alias de Trotski) mais O’Brien, après l’arrestation de Winston et Julia, déclarera qu’il en est lui-même l’auteur. Selon Machiavel, tout prince doit susciter sa propre opposition pour se valoriser et contrôler le ressentiment. Mais la théorie politique qu’il contient est une science des révolutions : seule la classe moyenne peut remplacer la classe dirigeante, jamais « le peuple » qui est toujours manipulé. D’où l’emprise que les dominants maintiennent par des techniques de publicité et de manipulation psychologique dont la Minute de la Haine où la foule en délire lynche le bouc Goldstein virtuellement devant l’écran.

Winston est torturé (Julia aussi probablement), avec pour fonction d’annihiler totalement sa personnalité. Il renie Julia, révoque ses opinions, écrase ses souvenirs ; Julia lui avouera avoir fait de même car trahir l’autre, c’est se montrer repentant. Le corps, le cœur et l’esprit de chacun ne doit appartenir qu’au parti. La terreur comme anesthésiant de la raison a été pratiquée avec le succès qu’on connait par Staline, Hitler, Mao et Pol Pot, et se poursuit en Chine où les camps de « rééducation politique » subsistent toujours en grand nombre. Chez Poutine, c’est la prison en premier avertissement et l’assassinat par une mafia parallèle impunie en cas de récidive.

Winston, relâché après avoir « avoué » que quatre doigts sont cinq si le parti le dit, que la mémoire doit être vidée de tout souvenir s’ils contredisent le présent du parti, en bref que le chef a toujours raison. Il est dénoncé comme traître repenti et la litanie de ses crimes aussi imaginaires qu’absurdes (comme durant les procès de Moscou) s’étale sur les télécrans : « j’ai trahi le parti, j’ai suivi le traître Goldstein, j’ai saboté la production industrielle du pays (lui qui n’avait accès qu’aux archives du Times !), j’ai couché avec les deux sexes, j’ai… ». Le Confiteor chrétien ne dit-il pas : « j’ai gravement péché par orgueil contre la loi de mon Dieu, en pensée, délectation, omission, consentement, regard, parole et action » ? Au parti comme en religion, il s’agit de se purger de tout péché, d’éradiquer à la racine sa « nature humaine » pour redevenir blanc comme neige aux yeux de Dieu, pure créature-miroir de Lui-même, et être accueilli dans le paradis socialiste où l’on vous dit ce qu’est le vrai bonheur… qui est au fond la mort : Winston, une fois converti, sera exécuté.

Prix du meilleur film et du meilleur acteur 1985 pour John Hurt aux Evening Standard British Film Awards.

DVD 1984, Michael Radford, 1984, MGM United Artists 2005, 1h46, avec John Hurt, Richard Burton, Suzanna Hamilton, Bob Flag, standard €5.14 blu-ray €10.99

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L’enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski

Ivan est un enfant (prononcez à la française en laissant sonner le n à la fin). Il a 12 ans dans l’histoire, 13 ans au tournage, 15 ans à la sortie du film (Nikolai Bourlaiev) ; c’est un garçon blond au nez un peu épaté et au sourire tendre. Mais il sourit rarement car la guerre l’a souillé, marqué, détruit. La guerre, c’est l’invasion nazie, jamais anticipée par le Petit Père des Peuples au surnom d’acier qui se croyait rusé d’avoir signé un traité avec Hitler. La guerre, c’est la barbarie à l’état pur, les civils qu’on tue parce qu’ils gênent, pour rien. Ainsi Ivan voit-il sa mère abattue d’une balle et sa compagne de jeu disparue ; son père, garde-frontière, est tué sur le front.

Orphelin, frustré de son enfance finissante, le jeune garçon suit les partisans mais ceux-ci se font encercler ; il connait le camp, s’évade, est envoyé en internat soviétique où il s’ennuie et n’apprend rien d’utile, le quitte. Il se retrouve sur le front comme espion, sa petite taille lui permettant de passer sans être vu. Il est ici dans son élément, l’aventure scoute et le danger chers aux gamins de 12 ans. Ivan n’est pas un enfant dans la guerre mais la guerre au cœur même de l’enfance. Il n’a pour volonté que de se venger, une scène inouïe le montre dans la crypte d’une église qui sert de QG en train de jouer à la guerre tout seul, le poignard à la main, un manteau accroché lui servant de nazi qu’il veut… mais il s’effondre en larmes : il n’a que 12 ans et tuer est une affaire d’homme.

Le spectateur cueille le garçon trempé, boueux et glacé au sortir des marais lorsqu’il revient d’une mission de reconnaissance pour le colonel du régiment. Le lieutenant-chef Galtsev (Evgueni Jarikov) à qui un soldat l’amène ne le connait pas, se méfie de lui, réclame des ordres ; son supérieur n’est pas au courant. C’est l’insistance d’Ivan qui va lui faire contacter directement le colonel Griaznov, passant par-dessus les ordres et la hiérarchie. Car le gamin a du caractère et de la volonté, sa fragilité fait fondre les cœurs en même temps qu’admirer son courage.

Ivan a rapporté des informations sous la forme de graines, de brindilles et de feuilles dans sa poche ; elles lui servent à décompter les chars et les canons ennemis et il les replace sur le papier dans des cases correspondant à leurs emplacements. S’il est pris, rien d’écrit ; il peut passer pour un civil « innocent », même si nul n’est innocent dans la guerre.

Une fois sa mémoire vidée, son estomac rempli et son corps lavé et réchauffé, le lieutenant de 20 ans attendri par ce cadet de 12 qui pourrait être son petit frère, lui prête une chemise blanche d’adulte et le porte, déjà endormi d’épuisement, comme saint Christophe porta le Christ, sur le lit où il le borde. Ce guerrier qui commande trois cents hommes au front, qui a vu la mort et combattu, est touché par la grâce de cet ange guerrier, par sa volonté obstinée tirée par le patriotisme. L’adjoint au colonel, le capitaine Kholine (Valentin Zubkov) qui trouve le garçon au réveil le voit sauter dans ses bras et l’embrasser à la russe ; il l’adopterait bien, une fois la guerre finie.

Mais l’enfance détruite ne peut construire un adulte humain. Ivan n’est que haine et ressentiment envers l’ennemi. Ses rêves lumineux, où il revit la paix dans l’été continental au bord du fleuve, pieds nus et torse nu, tout de sensibilité, sont comme des cauchemars car ils lui rappellent sans cesse la fin terrible qu’ils ont connu : sa mère (Irma Tarkovskaïa) tuée d’une balle alors qu’il nageait tout nu au fond du puits (symbole de l’innocence et de l’harmonie avec la nature profonde du pays) ; la fille disparue avec qui il ramenait un chargement de pommes à donner aux chevaux, la pluie d’automne ruisselant sur leur torse et moulant leurs vêtements à leur peau (symbole de l’attachement à la nature et à leur patrie). Le bon sauvage dans la nature généreuse où le soleil caresse son corps, l’eau pure désaltère sa soif ou le douche et le sourire de sa mère comme une étoile, s’est transformé en barbare sauvage dans les marais bourbeux, haineux du genre inhumain et avide de vengeance.

Le colonel (Nikolaï Grinko) veut envoyer Ivan en école d’officier mais Ivan ne veut pas quitter le front. Il tient trop à « agir » pour ne plus penser à ses sensations blessées. Au lieu de l’été, c’est l’approche de l’hiver, au lieu de la lumière du bonheur les ténèbres du malheur ; au lieu d’aller quasi nu il se vêt de lourdes chaussures à lacets, chaussettes, pantalon, chemise et veste doublée, une chapka sur la tête ; au lieu de l’eau rafraichissante du puits, l’eau glacée des marécage hostiles ; au lieu du sourire lumineux de sa mère et de son eau qui est la vie (voda) la rude gnôle pour les hommes du capitaine (vodka) et la silhouette menaçante du nazi en patrouille, mitraillette à la main. Les nazis sont des caricatures de Dürer, des cavaliers de l’Apocalypse de Jean (prénom latin d’Ivan), dont le garçon a feuilleté les gravures dans un livre pris à l’ennemi. La monstruosité humaine n’est plus extérieure à lui, elle est en lui ; il ne reconnait même pas Goethe, allemand mais humaniste. Monstre, martyr et saint, Ivan accomplit toutes les étapes de la Passion car toute guerre rend l’enfant Christ, abandonné du Père.

Il veut rester au plus près de la conflagration qui l’a détruit vivant, être utile à ses camarades du front et venger les morts torturés qui ont inscrit leur nombre et leur destin sur les murs de la crypte (« nous sommes huit, de 8 à 19 ans, dans une heure ils nous fusillent, vengez-nous ») ; il veut être à nouveau un « fils » pour ceux qui le connaissent plutôt qu’un orphelin dans l’anonymat d’un internat, même militaire. Car ce n’est pas la guerre qu’il aime mais l’amour des autres, la relation humaine – qu’il ne pourra jamais connaître, comme cette scène en parallèle de Macha (Valentina Malyavina), lieutenant infirmière, draguée à la fois par le lieutenant-chef et par le capitaine. Au front, la mort fauche qui elle veut et surtout ceux auxquels vous vous attachez. Si le lieutenant-chef renvoie Macha à l’hôpital sur l’arrière, le caporal Katasonov (Stepan Krylov) qui aimait bien Ivan, est tué. Il ne faut pas que le gamin le sache et le capitaine lui déclare qu’il ne peut lui dire au revoir car il a été « convoqué immédiatement par le colonel ». La scène montre le regard paternel des deux parrains d’Ivan, capitaine et lieutenant-chef, lorsque le garçon se déshabille entièrement pour revêtir ses habits usés passe-partout de mission. Son dos nu d’enfant est marqué par une cicatrice de blessure, innocence ravagée, griffe du diable.

Ce sera la dernière tâche dit le colonel, bien décidé à le renvoyer à l’arrière, mais Ivan l’exige, cette action dangereuse d’éclaireur. Il n’a pas peur, ce qui montre combien il perd son humanité, mais il garde une sourde angoisse au ventre comme s’il était enceint du mal. Les « grands » faisant partie du peloton de reconnaissance se sont fait repérer et ont été pendus, placés en évidence avec un panneau en russe marqué « bienvenue ». Ivan, dans son orgueil de gamin intrépide croit que sa petite taille peut le faire passer entre les mailles du filet, ce ne serait pas la première fois. Le capitaine et le lieutenant le conduisent en barque au-delà du fleuve, parmi les marais, où Ivan se fond dans la nuit. On ne le reverra jamais. Dans les archives de Berlin, pillées après la victoire, son dossier montre au lieutenant-chef, seul survivant, qu’il a été pendu par un lien de fil de fer – ça fait plus mal et la mort est plus lente. Il a donné du fil à retordre aux nazis et ceux-ci lui ont tordu le fil autour du cou. Les ennemis ne voulaient pas de cela pour leurs propres enfants, ce pourquoi Goebbels a assassiné les siens, dont les cadavres sont montrés complaisamment, par vengeance, aux spectateurs.

Car Ivan est le prénom russe le plus répandu, l’enfant blond symbole de la patrie russe et de l’avenir soviétique, le garçon lambda bousillé par la guerre des méchants : les nazis allemands, les capitalistes de l’ouest, voire même le Diable de Dürer dans l’indifférence de Dieu (symbolisée par cette croix penchée et cette église détruite) – tous ceux qui veulent envahir ou dominer la république socialiste soviétique de l’avenir radieux.

Andreï Tarkovski avait 30 ans lorsque les autorités lui ont demandé de « finir » ce film mal commencé sur une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Il n’a eu droit qu’à la moitié du budget : les restes. Il a refait le scénario, changé les acteurs, constitué une autre équipe de jeunes comme lui, et accouché par bouts de ficelle d’un chef d’œuvre en noir et blanc de l’époque du Dégel post-stalinien. Khrouchtchev, dont on ne se souvient pas pour son intellect, n’a pas apprécié que l’on montre un enfant employé dans l’armée soviétique et le film est resté confidentiel en URSS. Mais cette histoire simple a explosé en Occident, Lion d’or à la Mostra de Venise à sa sortie en 1962.

Elle reste dure et belle, commence par un rire au passé et se termine par un rire éternel, l’enfance courant nue dans la nature. Elle conte comment le Mal gangrène le Bien et combien la guerre reste la pire des choses. Les pères reconnaîtront ce geste caractéristique des garçons de se caresser la poitrine par bonheur de la peau nue et du soleil câlin. Mais l’arbre mort qui dresse son tronc décharné vers le ciel vide rappelle, faut-il qu’il t’en souvienne, que si la joie venait toujours après la peine, si la nature et le naturel reprennent leurs droits, l’humanité est au fond d’elle-même prédatrice, monstre et sauvage, et qu’elle aime à détruire ou saccager les paysages, les corps et les âmes.

DVD L’enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski, 1962, avec Nikolai Bourlaiev, Valentin Zubkov, Yevgeni Zharikov, Potemkine films 2011, 1h35, standard €18.99 blu-ray €19.99

DVD Andrei Tarkovski, intégrale Version restaurée (7 DVD), Potemkine films 2018, blu-Ray €78.34

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Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains

Voici un roman japonais décalé. Il évoque l’histoire douloureuse de la défaite face aux Américains en 1945, après les bombardements incendiaires, puis atomiques des villes du pays. Le lieutenant Takoya Kiyohara, des forces antiaériennes, exécute sur ordres des aviateurs américains abattus. Il les tue sans état d’âme, ces flambeurs de gosses et de femmes, qui lâchaient leurs bombes sur des civils en écoutant du jazz.

Mais voilà, la loi du vainqueur s’applique dès lors qu’il est le plus fort. Les Américains occupent le Japon et font la chasse à ceux qu’ils qualifient de « criminels de guerre ». Ceux qui, dans le camp victorieux, ont incendié les villes et tué des centaines de milliers de civils ne sont pas inquiétés. Ils agissaient sur ordre et pour la patrie. Quand il s’agit de Japonais, agissant sur ordre et pour la patrie, il en est tout autrement : ils doivent être pourchassés, arrêtés, jugés et condamnés, le plus souvent à mort.

Takuya l’accepte mal. Il fuit dans son propre pays. Il sollicite ses amis puis, voyant leur gêne, il se cache. La nature humaine est ainsi faite qu’elle est volontiers pute, elle se plie avec amour à la loi du vainqueur. Ces Américains arrogants qui ne supportent pas qu’on double l’une de leur jeep ou qu’on ne leur cède pas le passage, deviennent beaux et désirables pour les filles, forts et justes pour les hommes. Les premières se donnent à eux pour de la nourriture et des bas, les seconds leur obéissent car ils ont le pouvoir. Pas question d’aider les pourchassés, des soldats qui ont pourtant fait leur devoir pour le Japon. Pas question de réclamer une dignité pour les morts d’Hiroshima et de Nagasaki.

Qu’est-ce donc qu’un crime de guerre ? Ce que le vainqueur déclare qu’il est ? Yoshimura décrit de façon glacée et implacable l’itinéraire d’un soldat instruit, un officier, qui a fait ce qu’il a cru devoir faire, avant de se voir condamner par l’histoire et renier par son peuple. Cela peut arriver à n’importe qui, sûr de son bon droit, porté par la propagande de son pays, incité à obéir par ses chefs. Il n’est pas sûr que ce soit la justice. Plonger dans l’âme d’un soldat pris dans cette nasse est une prévention salubre.

Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains, 1978, Actes sud Babel poche, 2007, 284 pages, 7.70€

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MASH de Robert Altman

MASH est l’abréviation de Mobile Army Surgical Hospital, hôpital militaire mobile de chirurgie, rien à voir avec la « purée » (mash en anglais). Encore que… la guerre de Corée (1950-1953) a inspiré en 1968 à l’ancien chirurgien militaire Richard Hornberger un roman satirique sous le pseudo de Richard Hooker, Mash : A Novel About Three Army Doctors. Faire une satire de l’armée en pleine guerre du Vietnam en prenant prétexte de la Corée est une façon de dénoncer la guerre.

Le film se passe en 1951 au moment où deux « capitaines » chirurgiens débarquent dans l’unité de campagne du 4077e M.A.S.H., « Hawkeye » (Œil-de-faucon) Pierce (Donald Sutherland) et « Duke » Forrest (Tom Skerritt). Le grade de capitaine est donné automatiquement aux médecins dans l’armée, afin qu’ils aient le pouvoir hiérarchique nécessaire à l’exercice de leur métier qui exige souvent des ordres dans l’urgence.

Mais ces deux-là agissent comme des étudiants en corps de garde : ils défient les règles, parlent en même temps, draguent à tout va, picolent comme pas deux. C’est que « la guerre » est devenue ridicule après l’affrontement mondial des deux blocs entre 1939 et 1945 et que la Corée ne justifie pas les vies américaines. Dès lors prier Dieu la Bible à la main tous les soirs, respecter à la lettre les règles bureaucratiques imbéciles et faire révérence aux hiérarchies troufion n’est pas le principal. Mieux vaut bien faire son métier médical sur le terrain, opérer des blessés dans l’urgence et la fatigue lors des arrivages massifs après les combats. Les opérations à ventre ouvert, les mains baignant dans le sang, ponctuent tout le film. Or, pour faire bien son métier, il faut savoir se détendre.

Jeu de poker, martinis composés par le boy coréen à qui l’on apprend son métier d’homme (17 ans), flirt poussé avec les infirmières et gradées du camp, passage au lit pour une bonne baise, blagues en tout genre – voilà ce qu’il faut. Les gags sont convenus et ne font plus autant rire qu’à l’époque coincée où le film est sorti, mais certains marchent toujours.

Les deux compères commencent par « emprunter » une Jeep que le colonel Henry Blake (Roger Bowen) commandant leur unité ne rend pas, ordonnant seulement d’en changer les plaques. Ils se frittent presque aussitôt avec leur compagnon de tente, le major Frank Burns (Robert Duvall) – burns signifie brûlures – d’autant plus cul bénit qu’il se révèle mauvais chirurgien, préférant voir « la volonté de Dieu » ou la faute d’un sous-fifre – et jamais la sienne – lorsque l’un de ses patients meurt. Œil-de-faucon et Duke exigent du colonel qu’il fasse dégager Burns de leur tente et qu’il demande un chirurgien thoracique. Et c’est « Trapper John » (Elliott Gould) qui débarque, réservé et mystérieux, pas très heureux d’être mobilisé loin du pays. Mais Hawkeye l’a déjà rencontré et finit par reconnaître en lui le héros d’un match de football (américain) universitaire et il est intégré au duo.

Arrive en même temps que lui une infirmière major, Margaret Houlihan (Sally Kellerman), qui va chapeauter toutes les infirmières. Elle aussi est règlement-règlement et les chirurgiens ne tardent pas à la chambrer. Comme elle s’entend avec Burns (qui se ressemble s’assemble) pour dénoncer dans une lettre conjointe au général l’anarchie et le joyeux bordel que font régner les docteurs, ces derniers ne manquent pas d’aller tirer un micro sous la tente où elle baise avec Burns à grands cris, soupirs et aveux tels que « oui ! oui ! » ou « j’ai les lèvres en feu ». Elle en tirera son surnom car ses ébats sont diffusés en direct sur les haut-parleurs du camp et tout le monde sait qu’elle baise chaude comme l’enfer et trompe sans vergogne maris, femmes et fiancés. Sous la douche, elle voit brusquement la toile se lever alors qu’elle est à poil et l’assemblée alignée comme au théâtre (même le chien est assis comme les autres) pour se repaître du spectacle et vérifier si elle est une fausse blonde. Seul le boy est éloigné par une « bonne âme », probablement cul bénite, en arrière-plan (scène réjouissante) alors que le capitaine Œil-de-faucon lui avait donné le premier jour une revue porno pour parfaire son apprentissage de la lecture et son bon usage de « la langue ».

Lorsque le dentiste du camp Waldowski (John Schuck) reste impuissant avec une infirmière, il se croit devenir pédé et veut se suicider « puisqu’il ne peut plus être un homme ». Les trois docteurs lui demandent comment il voudrait procéder. La balle dans la tête ne le tente pas, « trop sale », et il demande plutôt « une pilule comme Hitler ». L’homosexualité assimilée au nazisme était d’époque, tout cela était « le Mal ». Mais les docteurs ne sont pas des meurtriers, plutôt des mystificateurs. Cérémonie est faite pour la mort annoncée en une Cène reconstituée où le dentiste tient le rôle de Jésus entouré de ses douze apôtres. Le traître Judas lui remet sa pilule et, après avoir rompu le pain et bu le vin, il se couche dans son cercueil sur la musique « Painless Suicide, Funeral and Resurrection » de Johnny Mandel. D’où il ressuscite à la troisième heure ragaillardi, Œil-de-faucon ayant soudoyé une caporale infirmière pour coucher avec le gisant soigneusement réparé par une bonne nuit de sommeil avec la pilule de somnifère. La fille est convaincue lorsqu’elle soulève le drap qui recouvre le gisant, le sommeil le fait bander raide.

Un lieutenant arrive en hélicoptère bulle destiné aux blessés (un sur une planche posée sur chaque patin). Il est porteur d’un ordre de mission pour Duke qui doit en urgence aller au Japon opérer le fils d’un député gravement blessé, sur demande de Washington. Duke emmène son compère Œil-de-faucon et leurs clubs de golf. Une fois encore, le colonel commandant l’hôpital américain au Japon veut la jouer règlement mais les chirurgiens ont noté une erreur de diagnostic qui aurait pu être fatale, l’éclat blessant n’ayant pas fait un caillot dans la veine mais dans l’artère allant au cœur, et leur compétence leur vaut d’échapper aux arrêts. Ils soignent de même un bébé américano-nippon du bordel associé à l’hôpital, ce qui est théoriquement interdit par le règlement. Mais un bébé est un bébé et une vie vaut autant qu’une autre.

La lettre de dénonciation étant parvenue au général, celui-ci débarque au 4077e M.A.S.H. et, en attendant le colonel, lie connaissance avec le trio de chirurgiens de retour au camp en train de déguster un martini préparé par le boy. Il les trouve sympathiques et, dans la conversation, propose un match de football américain entre unités avec pari en prime, 5000 $ au pot, la sienne étant bien préparée. Il n’existe aucune équipe au 4077e mais Œil-de-faucon décide de faire demander par le colonel un neurochirurgien. Ce sera Oliver Harmon « Spearchucker » (Fer de lance, traduit par « Bazooka » dans la VF) Jones (Fred Williamson), un ancien joueur de football professionnel… noir. Les Noirs comme les homos sont mal vus dans les années cinquante aux Etats-Unis mais seul le talent compte et, comme dit le colonel, « sur un terrain de foot, on est tous égaux ». Le match se déroule de façon burlesque, le « plan » étant de jouer la première mi-temps en amateur de façon à faire monter les paris, et d’introduire le professionnel Bazooka en seconde mi-temps pour rafler la mise. Ce qui est réussi de justesse, non sans ruse burlesque comme ce joueur qui dissimule le ballon ovale sous son maillot et profite que les autres se foutent sur la gueule pour courir tranquillement le porter au but.

Puis les chirurgiens sont démobilisés, ils ont fait leur temps de spécialiste. Ils repartent dans la Jeep « empruntée » qu’ils rendent ainsi à son unité. Ils ont œuvré en professionnels, ils se sont bien amusés, ils ont montré l’absurdité des guerres offensives qui écharpent les humains pour l’orgueil des politiciens et l’honneur du pays. Mais, un demi-siècle plus tard, les Yankees ne l’ont toujours pas compris. Nous-mêmes, que faisons-nous encore au Mali ?

Palme d’or du Festival de Cannes 1970. Une série TV est tirée du film au vu de son succès.

DVD MASH, Robert Altman, 1970, avec Donald Sutherland, Elliott Gould, Tom Skerritt, Sally Kellerman, Rene Auberjonois, Robert Duvall, Twentieth Century Fox 2003, 1h56, standard €7.64 blu-ray €8.46

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CGT et Mélenchon sur le modèle de Lénine

Lénine l’impatient croyait qu’un bon coup de pouce pouvait faire avancer l’Histoire. Il déclarait : « la force seule peut résoudre les grands problèmes historiques. » Pour lui, la violence est la vérité de la politique, le révélateur des rapports de force, l’épreuve où se séparent révolutionnaires et opportunistes. Il n’excluait pas la guerre comme moyen de faire avancer le socialisme, car elle est génératrice de changements. La CGT se situe dans sa ligne – tout comme Mélenchon.

Lénine a tout dit dans L’Etat et la révolution, avec le même cynisme de grand dictateur qu’Hitler – qui avait tout dit dans Mein Kampf. Ecrit de circonstance visant à combattre la social-démocratie de la IIe Internationale, le livre d’action de Lénine prend l’Etat comme outil de passage au communisme utopique. Il utilise Marx et Engels, avec un didactisme un peu lourd, pour définir les trois étapes de l’action révolutionnaire :

1/ La révolution violente est nécessaire pour supprimer l’Etat bourgeois et éradiquer « le faux problème de la démocratie », cette oppression de classe. Un autre pouvoir de répression, celui du prolétariat, dernière classe dans l’Histoire selon Marx, doit prendre le pouvoir. Pour ce faire, son avant-garde (le Parti de Lénine, aujourd’hui le syndicalisme CGT) doit faire un coup de force, aidé par sa connaissance des rouages sociaux et historiques donnée par le marxisme.

2/ Organisé en classe dominante, le prolétariat majoritaire construira la société socialiste en brisant les résistances des exploiteurs et en dirigeant la grande masse vers la « pensée juste » (par la contrainte, la propagande et l’éducation). La forme du pouvoir ne change pas (il s’agit toujours d’un Etat qui opprime) mais le contenu de son activité se fait (en théorie) au profit du grand nombre et (en réalité) par le seul Parti en son nom. Le modèle est la République jacobine de 1792 à 1798.

Selon Lénine, « Toute l’économie nationale est organisée comme la Poste ». Tous les moyens de production sont collectifs et « tous les citoyens se transforment en employés salariés de l’Etat. » Donc pas de problème de financement de la retraite.

L’administration suit l’exemple de la Commune parisienne de 1792 : l’armée permanente est dissoute au profit du peuple en armes, tous les fonctionnaires et les juges sont élus au suffrage universel et révocables par les électeurs, tous ont un salaire égal, fonctionnaires comme ouvriers. Exécutif, Législatif et Judiciaire sont confondus dans une seule « volonté du peuple » – évidemment exprimée par les seuls dirigeants, « représentants » de l’avant-garde dans l’Histoire. La bureaucratie est supprimée et les fonctionnaires réduits à des tâches de surveillance et de comptabilité sous le contrôle des ouvriers.

3/ Un jour non précisé, le communisme sera la dernière phase. L’Etat s’éteindra au profit des soviets (ou des communes) parce que les dernières racines des classes sociales auront été arrachées et qu’un « homme nouveau » sera né, façonné par la force. Il n’y aura plus nécessité de recourir à la violence pour concilier les intérêts car :

  • le développement (pas celui de la société, mais celui du Parti, ingénieur des âmes…) aura fait disparaître l’opposition entre travail manuel et intellectuel,
  • le travail ne sera plus un moyen de vivre mais le premier besoin vital, selon les capacités de chacun,
  • les forces productives seront tellement accrues que l’abondance sera possible (sauf que nul n’aura plus l’idée fatigante d’innover, d’entreprendre ou d’augmenter la productivité… mais usera et abusera du ‘droit à la paresse’ de certains employés de monopoles aujourd’hui minoritaires),
  • « les hommes s’habitueront à observer les conditions élémentaires de la vie en société, sans violence et sans soumission » (Engels). Quant aux excès individuels, le peuple armé s’en chargera, comme une foule quelconque empêche aujourd’hui qu’on rudoie un gosse (Engels disait « une femme », mais c’était avant l’obscurantisme de banlieue).

Lénine laisse soigneusement dans le flou « la question des délais » et notamment la disparition historique de l’Etat. Il le déclare expressément. Le socialisme suppose « la disparition de l’homme moyen d’aujourd’hui capable (…) de gaspiller à plaisir les richesses publiques et d’exiger l’impossible. » Donc pas de démagogie à la Mélenchon mais pas non plus d’opinion publique : le Parti seul sait parce qu’il est l’avant-garde éclairée, éduquée dans la pensée juste, celle de Marx & Engels. Le Parti seul décide de ce qui est vrai et bien – pour tous. Et les contestataires ferment leurs gueules sous peine de mort ou de camp.

Staline a fait de Lénine l’homme devenu mausolée. Sa pensée est devenue un bunker théorique qu’il est sacrilège de critiquer ou de prolonger. Au contraire, on peut s’y retrancher à tout moment. L’Etat et la révolution est l’Evangile du communisme. Le monument de Leningrad montre Vladimir Illitch devant la gare de Finlande, qui harangue la foule debout sur la tourelle d’un blindé coulée dans les douilles de bronze des obus de la guerre. Tout est dit, tout est figé, le bas-peuple n’a plus qu’à obéir, « on » agit pour son bien, pour l’Avenir. « On », ce n’est pas le peuple mais les seules élites autoproclamées, bien-entendu, une nouvelle « classe » de privilégiés autoproclamés.

Qui se rebelle est éradiqué. Au début par le fusil ou la famine, ensuite par les camps de rééducation et de travail (le Goulag), puis dans les derniers temps du « socialisme réalisé » – sous Brejnev – par l’accusation de maladie mentale. Pourquoi en effet l’être humain qui refuse l’avenir et le savoir scientifique de Marx, Engels, Lénine et Staline serait-il sain d’esprit ? Les psychiatres socialistes le déclarent « fou » en bonne logique (puisque non socialistes), et la société socialiste l’interne « pour son bien » et pour ne pas contaminer les autres par de « mauvaises » pensées. L’Eglise catholique a brûlé des hérétiques pour moins que ça et les fatwas des oulémas ne sont aujourd’hui pas en reste.

L’exemple vient de Lénine. Mis en minorité, l’intolérant nie la signification du vote et sort de L’Iskra peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité « réelle » et Lénine transporte la vérité du parti à la semelle de ses bottes. Il dissout le peuple qui ne pense pas comme lui, tout comme il le fera de l’Assemblée constituante. Le 7 décembre 1917, cinq semaines seulement après le soulèvement d’octobre, c’est Lénine lui-même qui crée la Commission pan-russe extraordinaire de lutte contre la contre-révolution et le sabotage (Vetchéka). Il prend pour modèle la Terreur jacobine, appelant Dzerjinski qui la dirige son « Fouquier-Tinville ». Dès 1918, le Comité Central décide qu’on ne peut critiquer la Tchéka en raison du caractère difficile de son travail. Son rôle dans les institutions se consolide : en 1922 elle devient la Guépéou, en 1924 elle est absorbée par le NKVD et dépend du Ministère des Affaires intérieures. En 1954, après la mort de Staline, on la rattache directement au Conseil des Ministres sous le nom de KGB. Dans un régime idéologique, chaque partisan doit être un parfait vecteur des lois scientifiques à l’œuvre. Lénine disait qu’un bon communiste devait être un bon tchékiste – autrement dit un flic pour traquer toute déviance de la ligne. Aujourd’hui les « réseaux sociaux » s’en chargent au plus bas de la vanité et de l’envie populacière.

L’avenir se devait d’avancer comme un engrenage. Lénine adorait l’armée et la Poste, son organisation et sa discipline qui font l’efficacité des masses. Le parti bolchevik a été calqué sur l’organisation militaire allemande avec l’enthousiasme révolutionnaire des nihilistes russes en plus. Lénine écrivait : « La notion scientifique de dictature s’applique à un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » Avis aux sympathisants de la CGT (version Staline à moustache) – ou de Mélenchon (version éruptive autocratique sud-américaine). La tyrannie naît dans les faits avec Lénine et est issue de sa certitude dogmatique d’avoir raison. Au-dessus du suffrage populaire, il place sa propre vision de l’intérêt général. Il faut relire Caligula de Camus…

La première utilisation des camps remonte au 4 juin 1918, lorsque Trotski, très proche intellectuellement de Lénine, donne l’ordre d’y emprisonner les Tchèques qui refusaient de rendre leurs armes. Lénine en personne a poursuivi, lors de l’insurrection paysanne de Penza le 9 août 1918. L’usage en a été codifié dans la résolution Sovnarkom du 5 septembre 1918. Tous les groupes de population « impurs » aux yeux des maîtres du Parti y finiront : les koulaks dès 1929, les adversaires de Staline dès 1937, les groupes nationaux soupçonnés de faible patriotisme soviétique et les prisonniers militaires libérés dès 1945, les intellectuels juifs dès 1949, les dissidents jusqu’à la chute du régime. Selon l’écrivain soviétique Vassili Grossman, « il suffirait de développer logiquement, audacieusement, le système des camps en supprimant tout ce qui freine, tous les défauts, pour qu’il n’y ait plus de différence. » Le socialisme réel est un vaste camp de travail… Un rêve de CGT qui ne veut voir qu’une seule tête, une utopie mélenchonienne qui ne veut entendre qu’une seule voix (la sienne).

Lénine connaissait peu l’économie et imaginait tout régenter sur le modèle de l’armée. Il a laissé s’élaborer une économie-machine parce qu’il ne voyait pas de différence radicale entre la gestion des chemins de fer et la gestion de l’économie tout entière. Le système a nécessité de « Nouvelles Politiques Economiques » successives pour combler les catastrophes régulières du collectivisme. Le Parti a toujours (et vainement) cherché la pierre philosophale : sous Staline les recettes biologiques de Lyssenko, la plantation de forêts à outrance, le projet d’irrigation des déserts. Sous Khrouchtchev les labours profonds, l’extension du maïs à tout le pays, l’utilisation massive d’engrais, l’exploitation des terres vierges et le détournement des fleuves pour irriguer le coton – qui ont asséché la mer d’Aral. Sous Brejnev, les achats annuels de céréales à l’Occident et le développement de l’espionnage technologique et scientifique. L’URSS est restée jusqu’à la fin un Etat qui applique en temps de paix les méthodes de l’économie de guerre – sans jamais décoller, sauf les fusées et le matériel de guerre.

Rien à voir avec le socialisme de l’avenir mais bien plus avec le despotisme asiatique des Etats archaïques comme le fut Sumer. Et il faudrait suivre le syndicat CGT ou le dictateur Mélenchon ?

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Bernard Clavel, La saison des loups

Un roman tout simple, populaire, le début d’une saga. Le personnage principal est ici Mathieu, jeune homme dans la trentaine qui a perdu sa femme et sa fille de maladie. Le lecteur fait sa connaissance torse nu, lorsqu’il alimente la chaufferie de Salins-les-Bains en Franche-Comté, territoire neutre entre les royaumes de France et d’Espagne en 1639. C’est un garçon vigoureux, fruste mais imaginatif, qui travaille bien. Il a été charretier auparavant et aime le grand air, la route et les chevaux.

Mais les sergents de la ville viennent un jour le chercher aux Salines. Les échevins ont ordonné qu’il devienne fossoyeur aux Loges de la Beline, ce hameau de baraques créé sur le plateau à l’écart des bourgeois pour recueillir les malades de la peste qui sévit sur les décombres de la guerre. Mathieu ne peut qu’obéir même s’il lui prend une irrésistible envie de fuir.

Un père jésuite volontaire pour assister les mourants le prend sous son emprise. Il a des « yeux de source », il vient de Dole et a décidé de servir les plus malheureux. Il engage le jeune Mathieu à faire de même, lui qui porte le prénom de l’un des Douze que le Christ appela à le suivre. Dès lors, le roman se déroule comme une passion christique. Mathieu est séduit par le père jésuite, tenté par la sorcière Antoinette, éprouvé par les soins aux miséreux. Il se retire dans le Désert en suivant une carriole qui fuit la Comté pour le canton de Vaud, où le lecteur fait la connaissance des personnages qui écloront dans les volumes suivants de la saga : Marie bon pain et Bisontin-la-vertu, compagnon charpentier. Une vraie fuite en Egypte avec les deux petits dans la neige.

Mathieu ne peut oublier les yeux ni les paroles du père jésuite et, après avoir aidé le convoi à trouver la route de la Suisse en plein hiver, revient aux Loges pour accomplir sa mission ici-bas. Antoinette la sorcière (le pendant infernal de Marie la mère) lui jette un sort, le cingle du fouet et le dénonce comme fuyard et espion. Il a eu le malheur de coucher avec elle et d’aimer ça, avant de récuser le brin de gui qu’elle fait porter à tous par superstition contre la peste, et surtout de refuser de fuir avec elle après son retour.

Le garçon est un simple, la fille un serpent. La peste une fois finie, les survivants sont autorisés à revenir en ville mais Mathieu est enfermé au cachot par les échevins bourgeois, trahi par la perfide qui veut se venger. Elle sera violée par les gardes comme ensorceleuse et lui pendu comme traître.

Faire son salut ici-bas exige de se soumettre à la souffrance plus qu’au plaisir. Ce message chrétien n’est guère audible, même si les épreuves renforcent la spiritualité. Les bourgeois qui font parlement dans la Comté sont pires que les nobles. La guerre et l’épidémie leur font appliquer le droit du plus fort et leur l’égoïsme bien compris. Seul le peuple exploité subit. Le salut est dans le Ciel et la vie entière consiste à se préparer à bien mourir – alors qu’il faudrait plutôt assurer au mieux sa vie au service des autres.

La pensée est un peu courte mais le roman est humaniste et coule de source.

Bernard Clavel, La saison des loups –Les colonnes du ciel 1, 1976, Pocket 1998, 286 pages, €4.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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Amo le Peau-Rouge

A 8 ans, l’histoire décentrée d’un autre garçon à peine un peu plus grand que moi était édifiante. Elle traçait un chemin, elle affermait le cœur, elle donnait une morale. Amo est un Sioux de 10 ans vers 1840 aux Etats-Unis. Sa tribu vivait en nomade, chassant le bison comme nos ancêtres magdaléniens de la grotte de Lascaux chassaient le renne à la préhistoire. Les terrains de chasse étaient donc contestés et les ennemis étaient les Croux.

C’était l’aventure, en famille. Les tentes sont démontées et tirées par des chevaux sur de longues perches de trait. Elles seront replantées en n’importe quel terrain favorable près de l’eau. Les guerriers croux observent la migration des Sioux ; ils restent immobiles en silence tapis dans les hautes herbes puis repartent vers leur tribu en effaçant leurs traces de pas à l’aide de fourrures fixées à leurs talons. Ce détail commando me ravissait, tout comme se pencher sur le flanc de son cheval au galop pour ne pas être vu de ceux que l’on observe.

Les Sioux vivent de la nature, dans la nature ; ils en font partie. Ils s’arrêtent avec le soleil et cueillent du riz sauvage ; les bisons sont rares et ils ne prélèvent que ce qu’ils peuvent manger, ils se vêtent de la peau et en font des tentes. Les Sioux se déplacent à cheval et vont à la chasse ou en guerre poitrine nue, couverts de peinture rouge – d’où leur surnom européen de Peaux-Rouges. Lorsque je deviendrai louveteau chez les scouts, nous approcherons ce mode de vie indien. Il nous captive parce qu’il est au fond proche de celui, ancestral, qui nous habite depuis 200 000 ans.

La guerre, dans l’album pour enfants, est euphémisée. Sont évoqués les « braves », mais aussi qu’un guerrier n’attaque que les guerriers, pas les femmes ni les enfants. La chasse est le relai de la guerre et le père emmène son fils tuer son premier bison. « Amo a retiré sa veste pour ne pas être gêné dans ses mouvements. Il a pris son arc et ses meilleures flèches ». Il fait comme les hommes et devenir un homme face aux autres est une excitation. Flèches, lances, couteaux sont les seules armes et il faut du courage et de l’endurance pour abattre la grosse bête dont les cornes, la vitesse et le poids ne pardonnent pas la faute.

Amo ne poursuit qu’un petit bison et il s’éloigne des chasseurs. Il l’abat, le dépouille de son cuir, mais son cheval hennit de peur : la prairie est en flammes, les Croux ont mis le feu en représailles pour empêcher la chasse des Sioux. Amo s’enfuit dans les collines rocheuses où le feu, faute de combustible, se raréfie. Il a perdu son chemin. Il dispose alors des tas de pierres de loin en loin comme des signes de piste. A la nuit, il s’arrête, enroule son torse sans vêtement dans la peau de bison et s’endort.

Il ne sait pas qu’il est parvenu près du village croux. A l’aube, il est enlevé et conduit au chef. De haute taille, il représente l’Autorité, à la fois le grand mâle, le pater familias et le chef de tribu. Pour la morale hiérarchique de la société avant 1968, cela signifiait quelque chose. J’étais impressionné. Pas Amo, qui déclare fièrement, bien que fragile avec son torse nu, que les guerriers ne lui font pas peur. « Les Croux ne font pas la guerre aux enfants », répond le chef en souriant. Il le nourrit, le couche, le rhabille et ses guerriers reconduisent le lendemain le gamin à son père sioux.

Et c’est la belle histoire, la fin heureuse des contes, probablement jamais vécue dans la cruelle réalité. Mais il faut laisser de l’espoir aux petits. Une plume blanche est lancée pour appeler l’amitié, le calumet de la paix fumé, les deux tribus rapprochées. Les jeunes gens jouent entre eux et font la fête. Ils chasseront ensemble. Don, contre-don : le père d’Amo sauvé par les Croux offre à leur chef la peau de son premier bison, peinte de l’aventure.

Difficile de vivre en Indien dans la société industrielle ; seul le scoutisme en permettait l’approche dans les années 1960. C’était une éducation naturelle, proche de la nature avec sac à dos, montage des tentes, feu de camp, cuisine sur la braise, toilette torse nu et nage dans le lac ou la rivière. Et beaucoup d’exercices physiques, de jeux de piste et d’énigmes, d’apprentissage techniques (nœuds, brelages, reconnaître les arbres, les plantes, les oiseaux, soigner une plaie, trouver le nord, lire une carte, bâtir une hutte, transporter un blessé…). Une vie « écologique » sans le mot, toute pratique et positive, sans cette culpabilité du tri et de la sentimentalité bébête pour les animaux qui forme le principal de ce qu’on désigne aujourd’hui comme comportement « écologique ». La vie naturelle est-elle compatible avec l’idéologie des écolos ?

JM Guilcher, Amo le Peau-Rouge, 1951, illustrations André Pec, Albums du Père Castor, Flammarion, 32 pages, occasion €12.50

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Philip K Dick, En attendant l’année dernière

Cette fois-ci l’imagination droguée de l’auteur nous emmène dans le temps. Nous retrouvons les psychoses, les problèmes de couple, les femmes dominatrices égocentrées, la hantise du complot et de la tyrannie chers à l’auteur paranoïaque. Mais une drogue, inventée par AG Chimie, une firme évidemment allemande, permet de voyager dans les univers parallèles du temps. Le JJ-180 a pour inconvénient d’être à accoutumance immédiate, créée comme arme de guerre ; son avantage est que, voyageant dans le temps, on peut aussi trouver son antidote, synthétisé dans le futur…

C’est donc tout bénéfice pour l’auteur comme pour son personnage principal, le cette fois plus consistant docteur Sweetcent (dont le nom veut dire « doux »). Multipraticien dominé par son épouse Kathy, il maintient en vie durant des décennies grâce aux greforgs (greffes d’organes immédiates) son patron plus que centenaire, PDG de la FCT (la Compagnie des fourrures et colorants de Tijuana), avant d’être appelé par le Secrétaire général de l’ONU qui gouverne la planète Terre, Gino Molinari. L’action se situe en effet en 2055, 90 ans après la publication du roman, un futur encore proche qui décentre vigoureusement le lecteur. Car la Terre est en guerre contre les Reegs de Proxima du Centaure (gros insectes intelligents) et alliée des Lilistariens d’Alpha du Centaure (genre nazis disciplinés).

Molinari est un vieux rusé ; il se maintient tout juste en vie en refusant tout organe artificiel, ce qui lui permet d’éluder les décisions stratégiques que lui réclame son allié lilistarien et d’éviter que des millions de Terriens n’aillent servir dans leurs usines d’armements. Mais il connait la drogue JJ-180 et l’utilise secrètement à des fins politiques. Il rapatrie et congèle en douce une série de doubles issus des univers parallèles qui pourront prendre sa place en cas de nécessité – et le docteur Sweetcent, ne pouvant rien refuser à personne, sera chargé secrètement d’assurer à la fois sa mort physique et l’accomplissement de ses 43 pages de volontés.

L’univers 2055 est pittoresque : les riches s’évadent dans des lieux de divertissement qui reconstituent avec un soin minutieux le passé, comme Wash-35 qui est une sorte de Disneyland ayant pour unique thème la capitale Washington en l’année de la jeunesse des vieux, 1935. Y avoir un appartement dans son ancien quartier, retrouver ses copains d’enfance reconstitués en robots, les meubles et les illustrés d’époque, est une sacrée résidence secondaire. On y est conduit en taxi automatique (l’automataxi) qui décolle et atterrit où il veut, commandé à la voix et assurant divers services tels que boissons, pilules, films, conseils.

En revanche, chacun s’habille, fume et boit comme au bon vieux temps, sans rien de changé (sauf les seins nus pour les femmes dans les soirées), ce qui m’étonne un brin. Quant à Tijuana, la ville-frontière avec le Mexique (où la frontière est supprimée), elle est une projection des fantasmes les plus fous : fiscalité quasi nulle, main-d’œuvre bon marché, quartier des plaisirs, drogue en abondance, sexe à gogo, « y compris avec des putes de 13 ans » comme on en rêvait dans les années soixante et qu’on a fait dans les années soixante-dix (c’est tout le roman Polanski). Mais Philip K. Dick n’aime pas le sexe, se découvrant dominé par la femme-mère ; il préfère s’éclater chimiquement, ce qui en dit long sur la pathologie mentale générée par la société américaine.

Kathy est justement embringuée dans la dépendance au JJ-180, complot évident de Lilistar pour avoir prise sur elle et espionner son mari, médecin personnel du Secrétaire général. Par haine autant que par utilitarisme égoïste, Kathy dissout une pilule de JJ-180 dans le café de son époux qui ne voulait plus la voir mais qu’elle vient trouver à Cheyenne, lieu sécurisé du gouvernement terrien. Sweetcent se retrouve donc contre son gré dans le même bateau qu’elle, à charge pour lui de découvrir l’antidote pour tous les deux. Mais tandis que lui s’en sort, intelligent et par volonté de bien faire, elle se déglingue, déjà atteinte du « syndrome de Korsakov ».

Un bon roman d’anticipation où l’intelligence pratique compte plus que l’action et où les personnages prennent enfin un peu plus de relief que dans les précédents romans.

Philip Kindred Dick, En attendant l’année dernière (Now wait for last year), 1966, J’ai lu SF 2015, 286 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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American sniper de Clint Eastwood

Comment renouveler le western ? En le plaquant sur la réalité contemporaine. Les acteurs sont en Irak mais ce sont bien les mêmes cow-boys, la Bible dans une main et le fusil à lunette de l’autre, qui font régner l’ordre sur la planète – au nom de Dieu. Ils sont missionnés pour civiliser les sauvages et éradiquer le Mal.

Ah, le « Mal » ! Il est tout ce qui n’est pas dans la morale américaine, biblique, familiale, patriote, puritaine. Les islamistes ne sont pas une « race » à part mais l’incarnation dans leurs comportements du Mal qui vient du diable. Il ne tiendrait qu’à eux de s’élever au Bien – et devenir américains. D’ailleurs, certains collaborent, conscients que la guerre ne justifie pas tout.

Chris Kyle (joué par Bradley Cooper) a réellement existé et Clint Eastwood chante sa gloire dans un film patriotique qui touchera la fibre populaire et populiste, tiré de de son livre American Sniper : l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine. Mais il opère aussi une réflexion sur ce qu’est être américain. C’est en effet toute une culture qui se bat pour mettre à mort. La télé en continu qui horrifie et sidère en passant en boucle les attentats de Nairobi puis du World Trade Center, rendent fou le citoyen moyen ; la bande dessinée ou le « roman graphique » qui caricature les héros et met en scène les Vengeurs ; l’éducation paternelle rigoriste aux garçons qui veut en « faire des hommes » aptes à se battre et à défendre leur famille depuis tout gamin ; le paroxysme du Texas où ces valeurs viriles, machistes, sûres d’elles-mêmes et dominatrices se donnent libre court dans un individualisme paroxystique fondé sur les armes, la chasse, le rodéo et le body building.

American sniper est l’histoire des quatre Opex (opérations extérieures) effectuées en quelques années par un tireur d’élite des Navy Seals particulièrement doué. Formaté à défendre son petit frère contre les gros méchants, initié à la chasse dès 7 ans par un père dans l’esprit des pionniers, bouleversé par les attentats du 11-Septembre sur le sol même des Etats-Unis, il s’engage dans ce que l’armée propose de plus dur : les commandos marines comme on dit chez nous. Il est calme, rationnel, bien qu’en tension constante ; son devoir est de protéger et il se moque des buts de guerre ou de l’idéologie : éradiquer le Mal lui suffit. Tout est simple, voire simpliste, dans cette démarche. Elle met en scène l’efficacité même du capitalisme : faire son boulot, juste à sa place. L’ordre divin surgira comme une Main invisible de chacun des actes individuels effectués au nom du Bien.

Malgré un début un peu poussif et peu convaincant sur les motivations profondes du gars, le film prend son essor avec les premières actions et captive. Le spectateur ne sait pas au juste pourquoi défendre sa patrie attaquée est supérieur à défendre sa famille en formation – et la femme est là pour ramper de pitié et appeler à « l’Hamour » (Sienna Miller). Ses deux enfants, un garçon et une fille, apparaissent plus comme une propriété que comme des êtres objets d’affection à protéger et aider à grandir. Chris paraît doué d’une belle paire de couilles, plus que son petit frère (Keir O’Donnell) qui s’engage aussi mais crève de peur et ne comprend pas cette guerre, mais Chris semble plus mené par ses hormones que par son cerveau. S’il parle si peu c’est qu’il n’a rien à dire, et s’il n’a rien à dire c’est qu’il ne réfléchit guère. Il est le cow-boy type, le chien de berger de son troupeau, ici sa section de Marines qu’il doit protéger des « traîtres » embusqués.

L’attrait du métier, qu’il fait bien au point de devenir « la Légende » avec 255 ennemis tués à son actif, est doublé d’un duel comme au saloon avec Mustafa (Sammy Sheik), le tireur d’élite syrien quelques années plus tôt sur le podium des jeux olympiques, venu en Irak défendre ses « frères » musulmans (une invention du film pour illustrer la maxime biblique « œil pour œil, dent pour dent »). Des exactions de Saddam Hussein, il n’en est jamais question ; du comportement conquérant et méprisant de l’armée américaine en Irak non plus ; de la stupidité stratégique des généraux aux commandes ou des politiciens ras du front encore moins. Le film est tout entier à la gloire de l’individu, pas des Etats-Unis. Chris est un pionnier en milieu hostile, un cow-boy lâché parmi les nouveaux Indiens basanés et sauvages qui n’hésitent pas à torturer et à bafouer la décence commune.

Ce pourquoi il n’hésite pas à descendre un enfant, « un gamin qui avait à peine quelques poils aux couilles » parce que sa mère lui a passé une grenade (russe) de sous sa burqa et qu’il s’apprêtait à tuer une dizaine de Marines qui s’avançaient pour « sécuriser » le périmètre. Il descendra la mère aussi, puisqu’elle récupère la grenade pour la lancer à son tour. Notons que le vrai Chris Kyle n’a pas tué l’enfant. Tous sont atteints par « le Mal » et les renvoyer dans les Ténèbres extérieures est le devoir moral d’un « croisé de Dieu ». Les ennemis sont de vrais suppôts de Satan, métaphore biblique bien facile qui évite de penser au pourquoi d’une telle résistance au néocolonialisme yankee. Car les adversaires, croyants d’une autre religion tout aussi totalitaire que le puritanisme botté, appellent Chris « le diable de Ramadi ». Chacun a l’Ennemi qu’il peut.

Chris n’est pas une machine mais un homme formaté par sa culture. La guerre lui est une addiction, plus parce qu’il peut révéler sa vraie nature de Protecteur de ses camarades que pour le plaisir de tuer ou l’adrénaline du combat. Mais il est fragile au fond, comme la plupart des Ricains qui reviennent de guerre traumatisés à vie faute de sens réel à leur combat (la Bible n’est qu’un paravent) et par manque de structure psychologique dans une société où tout est trop facile. Le spectateur au fait du métier des armes s’étonnera de voir le tireur d’élite appeler sa femme en plein combat pour lui susurrer des mots doux, complètement ailleurs que dans l’action, déconcentré, psychologiquement vulnérable. La technologie affaiblit parfois plus qu’elle n’aide, car un combat se gagne par le mental, pas par les seules armes.

La fin de Chris Kyle, tué misérablement au stand de tir par un vétéran atteint de stress post-traumatique qu’il essayait de soigner par les armes, montre combien cet « héroïsme » culturel est vain – et combien « les armes » sont mortelles, malgré le lobby puissant (et principalement texan) de la National Rifle Association. La patrie n’est pas reconnaissante, la famille est laisse à elle-même, l’individu est seul face à son destin.

DVD American sniper, Clint Eastwood, 2014, avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner, Ben Reed, Elise Robertson, Warner Bros 2015, 2h13, standard €6.99 blu-ray €8.46

Chris Kyle, American sniper: L’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine, Nimrod 2015, 350 pages, €21.00  

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Youri Fedotoff, Le testament du Tsar

C’est un véritable roman d’aventures que nous livre ce descendant d’un Russe blanc et d’une comtesse hongroise né à Paris en 1959, arrière-petit-fils du général Hyppolite Savitsky, dernier commandant de l’armée blanche du Caucase. Honneur, panache, courage, le lecteur se retrouve dans Le prince Eric, version adulte.

Nous rencontrons dans les premières pages Michel Trepchine à 22 ans et déjà commandant. L’auteur n’aime pas parler des enfants ni vraiment des adolescents ; il préfère ses personnages adultes pour les faire jouer aux échecs. Et des échecs, il y en a, tant les réactionnaires refusent de voir que l’histoire ne régresse jamais et qu’il faut s’y adapter ou périr. C’est le destin de Michel et de Sacha que d’en montrer les deux faces. Michel est fils d’un comte exilé par erreur sur ordre du tsar Nicolas II, adopté comme filleul à la mort de son père. Un filleul est un fils choisi, couvé et éduqué comme le fait un vrai père. Le tsar a engendré un jeune Alexis hémophile et reporte sur Michel, parfaitement sain et vigoureux, les espoirs qu’il forme pour la dynastie.

Mais la révolution survient, la bolchevique, due surtout au conservatisme et aux lâchetés de l’aristocratie de cour. Elle est menée de main de maître par le stratège Lénine et par le tacticien Trotski (qui est sans conteste juif et sans attaches nationales). Michel, bien jeune et à peine sorti du Corps des pages comme son ami Sacha, s’engage dans l’armée blanche. Mais pas plus celle-ci que la précédente n’est apte à faire régner l’ordre. Il manque une volonté politique et des hommes au caractère assez affirmé pour l’incarner.

Convoqué à Irkoutsk par son tuteur conseiller de la cour, le marquis de Villeneuve, un noble périgourdin descendant de chirurgien de la Grande armée laissé en Russie par Napoléon, Michel se voit confier un précieux parchemin scellé, secrètement délivré par le tsar : son testament. Il désigne Michel Trepchine comme « régent » de l’empire, faute de Romanov qui ait des couilles. Sont adjoints à ce testament deux coffrets emplis de diamants patiemment amassés au fil des siècles, une part du fameux « trésor du tsar » jamais retrouvé.

Aidé par la princesse Tin, jeune et jolie Siamoise qui fut la compagne de Villeneuve, Michel s’évade de Russie en avion via le Tibet et rejoint, muni d’un faux passeport délivré par un parent anglais de sa famille, la Suisse (où il dépose le testament à la banque) puis Paris (où il œuvre à organiser l’émigration blanche). Il a caché les diamants en un lieu isolé du Tibet et n’en garde que trois à monter en bijou pour la princesse qui l’a aidé. Archibald Blunt, l’Anglais de l’Intelligence service, est qualifié de « saphiste », joli mot mais impropre, ne s’appliquant précisément qu’aux femmes. Il aimera Michel d’un amour jaloux, puis son fils Dimitri, avant d’errer entre plusieurs fidélités depuis Cambridge…

Michel est un cosmopolite de son siècle, parlant russe et français tout comme anglais et allemand, puis hongrois et italien, et peut-être une ou deux autres langues. Il a de la famille dans tous les pays séparés alors par des frontières, artificielles aux alliances matrimoniales des grandes dynasties aristocratiques (exclusivement blanches). Son père est russe et sa mère bavaroise, apparentée à la couronne britannique, avec un passeport suisse ; sa grand-mère est hongroise et le fils de son tuteur Villeneuve est devenu américain. C’était le melting pot libéral de l’Europe d’avant 14. Puis les nationalismes sont venus, cassant la globalisation…

Après la guerre, puis la guerre civile, Michel se marie et fait deux enfants, une fille aînée Julie et un fils cadet Dimitri. Il se découvre un autre fils, Nicolas, conçu avec la princesse Tin lorsqu’ils fuyaient de concert par-dessus l’Himalaya, une épopée rocambolesque aux commandes d’un Bréguet biplan. Michel avant 1940 est un homme comblé : père, époux, riche, actif, entouré. Il souffre cependant de l’exil. La Russie devient pour lui comme un Graal, le poussant à des plans extravagants. Les Russes ont comme les Anglais, dit l’auteur, « cette étrange schizophrénie dans laquelle se côto[ie] une intelligence pratique et la faculté de lâcher prise dans des exubérances parfois très excentriques » p.290.

Son ami d’enfance Sacha Boulganov, prince russe, est passé du côté bolchevique en raison des idées modernes de la philosophie occidentale sur l’égalité et le matérialisme comme de sa déception du milieu aristocrate incapable. Mais la pratique paranoïaque de Staline ne tarde pas à le faire déchanter. Il ne doit qu’à l’amitié du vulgaire et obtus Vorochilov de n’être pas emporté dans les « procès » pour trotskisme ou trahison et il s’exile en Sibérie, dans le village même des Samoyèdes (ou Nénètses que l’auteur semble confondre avec le village savoyard de Samoëns), où Michel a passé son enfance à cause de l’oukase d’exil de son père. C’est là que l’enfant au prénom d’archange a vu de près un tigre blanc, venu lui flairer le visage en le regardant droit dans les yeux. Le fauve ne l’a pas croqué et Michel est désormais surnommé par ceux qui l’admirent « le tigre de Sibérie ». Les chamanes y ont vu un signe d’élection.

L’inique traité de Versailles, imposé par les puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, a redécoupé l’Europe en pays artificiels où les nationalités sont souvent irrédentistes. Ce placage abstrait sur la réalité humaine va engendrer inévitablement la Seconde guerre mondiale, chacun des pays monte aux extrêmes de la passion et appelle un dictateur exécutif. Ce chaos va-t-il permettre de rétablir l’ordre divin en sainte Russie ? Michel est loyal et volontaire, mais que peut-il contre les forces sociales du destin, les intérêts commerciaux yankees et le machiavélisme bolchevique ?

Le progrès technique emporte toute valeur morale et précipite l’efficacité avec l’avènement du type humain du Travailleur selon Ernst Jünger, le rouage sans âme de la Technique ; les anciennes pulsions libérales et humanistes, d’essence aristocratiques, sont balayées, engendrant les millions de morts des deux guerres mondiales et un chaos planétaire dont nous ne sommes pas encore sortis. Le monde matériel change trop vite pour que les humains adaptent leur mental ; ils n’ont pour réponse que la crispation intransigeante sur les idées d’hier et la violence jusqu’au massacre pour imposer leur droit. Seule peut-être la musique, dont l’épouse de Michel est experte, exprime la part des anges de l’humanité terrestre malgré la « médiocrité puérile des hommes » p.327 selon le chef d’orchestre Karvangler, une chimère de Karajan et de Furtwängler.

Ce beau roman d’aventures emporte et donne à réviser l’histoire tragique du XXe siècle. Il est parsemé de remarques fort justes sur la politique et les hommes, le régime de monarchie constitutionnelle et la démocratie, l’antisémitisme et le capitalisme libéral, le couple et les fils, le nazisme et le communisme. Il nous apparaît bien souvent la sagesse même parce que l’auteur, comme nous, connait la suite : l’histoire du passé se reconstitue aisément, celle du futur est plus aléatoire…

L’auteur laisse entendre que ce « testament du Tsar » pourrait être vrai, selon ce que lui a confié en 2004 son père en exil. Mais que nous importe ? Pas plus qu’un Bourbon ne règnera sans doute sur la France, un Romanov ne remontera désormais sur le trône de la Russie. Reste une aventure épique dans la lignée morale des scouts devenus aujourd’hui pères et grands-pères.

Le sous-titre du roman laisse entrevoir une suite, la période après 1945 étant à la fois plus délicate et plus proche, dédiée aux fils.

Youri Fedotoff, Le testament du Tsar – Chaos 1917-1945, 2019, Y&O éditions, 418 pages, €23.00 e-book Kindle €9.99

Le site de l’auteur

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Fondements sociaux de la crise politique

Le monde change, la politique avec. Les transformations de la société par la technique et l’économie engendrent des bouleversements dans la façon de s’exprimer et d’agir. Les politiciens sont déboussolés – on le serait à moins car tout va très vite. La révolution numérique a engendré une mutation de la production et de la vente qui a bloqué les revenus, tandis qu’elle a encouragé techniquement la spéculation, aboutissant à la crise financière de 2008, obligeant les Etats à s’endetter pour assurer un filet social et empêcher l’effondrement du système. Les idéologies ont lâché devant le pragmatisme exigé. La guerre imbécile de Bush à l’Irak, à l’Afghanistan, plus tard à la Syrie, a engendré des migrations massives et incontrôlées en même temps qu’une montée du radicalisme islamiste ; la guerre du commerce électoraliste de Trump avec la Chine et l’Europe engendre des crispations nationalistes.

Rien n’est simple et la visibilité est nulle, le nez sur le guidon. Un brin de hauteur s’impose.

Internet et le téléphone mobile n’existent que depuis 25 ans, or les politiciens ont largement dépassé cet âge, ils sont maladroits avec le numérique. Ils n’ont surtout pas vu – ou voulu voir – que l’outil Internet a développé de façon phénoménale les « réseaux sociaux ». Ceux-ci exacerbent l’individualisme, chacun rassemblant autour de lui ceux qui lui ressemblent via des liens baptisés un peu vite « amis ». Ce ne sont que des amis à l’américaine, fondés sur leur utilité ; qu’ils quittent la communauté et le lien est brisé. L’affection ne compte pas, seulement l’intérêt – y compris l’intérêt affectif de ne pas se sentir seul. Ces réseaux et le formidable pouvoir d’opinion qu’ils représentent font éclater la nation au profit des tribus et des egos. La politique, dès lors, n’existe plus comme projet mais seulement en tendance : on est « pour » (la planète, l’humanitaire, la hausse des salaires) ou « contre » (les industriels, les migrants, la finance). Mais ces « grands principes » n’accouchent d’aucun projet concret pour la nation. Ils véhiculent seulement des micro-projets personnels dirigés sur une petite cause dans le vent immédiat. Pour le reste on braille, on pétitionne, on n’agit pas. La politique devient à l’état gazeux, aussi volatile que la tête de linotte à la mode, sans forme précise ni liens solides. Le vote est de circonstance, pas de conviction.

La révolution numérique bouleverse dans le même temps le commerce (qui se multiplie en ligne, rendant « l’ouverture le dimanche » aussi ringarde qu’un militant CGT) en ruinant les pas de porte et l’emploi (phénomène accentué par la casse rituelle des gilets jaunes chaque samedi, appelés via les réseaux sociaux). La production n’est pas en reste, plus automatisée, plus standardisée, plus décentralisée : les pièces détachées et les composants viennent d’ailleurs, la « réparation » ne se fait plus, les qualifications sont dévalorisées. La finance prend alors le pas sur l’ingénierie et la spéculation prend son essor. Au détriment des salariés qui deviennent variables d’ajustement et des métiers qui ne sont plus sollicités. Entre le PDG et le manœuvre, l’emploi fond à grande vitesse, conduisant à la société du sablier : des très riches et de vrais pauvres. La classe moyenne se trouve menacée dans ses revenus cantonnés, dans son ascension sociale bloquée, dans son rôle démocratique dénié.

L’anxiété identitaire ressurgit alors avec force : Qui suis-je ? Où vais-je ? Comment mes enfants vivront-ils ce monde nouveau ? Cela a donné Trump aux Etats-Unis, ce bouffon milliardaire gonflé d’ego macho qui fait de l’égoïsme sacré le parangon des vertus américaines. Les perdants des industries en déclin, des petites villes désertées, des classes moyennes blanches menacées, ont voté pour lui. Assez d’assistanat social ! Assez de commerce avec les pays voyous (la Chine qui foule aux pieds les brevets et la propriété industrielle, le Mexique qui envoie des travailleurs clandestins et laisse passer la drogue, la Suisse qui fait échapper à l’impôt, l’Allemagne qui truque ses autos…) ! Cela a aussi donné Orban en Hongrie, conservateur anti-immigration par hantise démographique plus que par un supposé « racisme » : l’Europe centrale, dérèglementée à marche forcée depuis la fin de l’empire soviétique, perd sa jeunesse qui émigre faute d’emplois qualifiés et malgré l’aide considérable des fonds européens. Accepter des immigrés d’une autre culture (musulmane) comme Merkel l’a fait, est un suicide démographique et la population n’en veut pas. A l’Ouest, les sociétés plus ouvertes se ferment peu à peu sous les coups de boutoir de l’idéologie radicale de l’islam, encouragée par l’Arabie saoudite wahhabite et par l’appel romantique au djihad en Syrie et au Levant. L’école laxiste post-68 et l’indulgence « de gauche » pour les nouveaux prolétaires fantasmés laisse faire. En réaction, les classes moyennes réclament plus d’ordre et moins de passe-droits : c’est le vote populiste, qui profite surtout à la droite – et se polarise aux extrêmes. Et qui rejette nettement « la gauche » dans les poubelles de l’histoire.

Les usages de la démocratie alors se défont. L’esprit de débat, de négociation et de compromis se réduit au profit des positions tranchées, du fanatisme borné qui transforme les adversaires d’un moment en ennemis irréductibles – et à la violence de mieux en mieux acceptée. La délibération est évacuée au prétexte de « l’urgence », la représentation abandonnée au profit des revendications personnelles. Ne reste qu’à autoriser les armes en vente libre pour arriver au niveau de violence américain, prélude à la guerre civile « raciale » qui ne tarderait pas à achever le travail.

La représentation démocratique a divorcé du capitalisme lorsque celui-ci a abandonné le libéralisme pour la manipulation oligarchique. La Chine reste communiste, autoritaire et centralisée ; elle est pourtant capitaliste, d’un capitalisme aussi sauvage qu’aux Etats-Unis il y a un siècle. Le modèle de contrôle d’Etat qu’elle incarne séduit de plus en plus de monde qui refuse la chienlit – notamment ces classes moyennes qui ont formé durant deux siècles le terreau de la démocratie (le parti républicain, puis le parti radical, puis l’UMP et le parti socialiste). Le libéralisme conforte la démocratie, il ne se confond pas avec elle : le peuple peut décider autrement que par le vote de représentants, par exemple par acclamation d’un tyran (Poutine ou Erdogan), par consensus sur le parti unique (Chine), par liens croisés avec les intérêts économiques (l’armée et les politiciens sous Chavez). Le libéralisme propose des garde-fous aux dérives possibles des politiciens via les règles de droit et les garanties constitutionnelles. C’est pourquoi tous les tyrans en puissance commencent par changer la Constitution ! C’est le cas en Hongrie, en Pologne, au Venezuela, en Russie – c’est la tentation en France à gauche.

Je ne sais comment va évoluer le régime dans notre pays mais les tendances sont bien établies et de mieux en mieux comprises. Pragmatisme et participation semblent à l’ordre du jour pour contrer le populisme trop facile. Tant que l’économie suit et que l’école, la santé, la retraite, la sécurité et la justice sont à peu près assurés, toute révolution semble exclue. L’Union européenne y aide, face aux monstres qui se réveillent en Chine, aux Etats-Unis, en Russie, au Brésil – prêts à tout pour affirmer leurs intérêts purement égoïstes de prédateurs mondiaux.

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Retour des nations

Il y a une quarantaine d’années, le monde a été bouleversé : 1978, la Chine communiste s’ouvre au marché ; 1979, l’Iran de Khomeiny instaure une république islamique ; 1989, le mur de Berlin tombe et 1991, l’URSS s’effondre de l’intérieur ; 1992, l’Internet public se répand ; 1999, l’euro est instauré dans la finance, en 2002 dans les portes-monnaies. La mondialisation a repris entre 1980 et 2014 comme entre 1880 et 1914 – à chaque fois 34 ans. C’était le temps de la génération d’avant, ma génération.

Depuis cinq ans, avec la génération actuelle, le monde se démondialise : 2001, les attentats du 11 septembre (2977 morts) rendent les Américains paranoïaques et revanchards ; les attentats islamistes se multiplient de 2002 à 2011 en Inde (Parlement – 7 morts, Qasim Nagar – 29 morts, Bombay – 209 morts puis 166 morts en 2008, Varanasi – 28 morts, Jaïpur – 63 morts), en Russie (théâtre de Moscou – 130 morts, Beslan – 344 morts, métro de Moscou – 40 morts, Domodevovo – 37 morts), à Bali (plage de Kuta – 202 morts), au Maroc (Casablanca – 33 morts), en Espagne (Madrid – 191 morts), à Londres (56 morts), à Boston ; 2003, la seconde guerre d’Irak aboutit à la déstabilisation de toute la région et à la naissance de Daech, suscitant un nouveau terrorisme ; 2012, Merah en France tue 7 personnes dont 3 enfants ; 2015, Charlie-Hebdo – 17 morts ; le Bataclan – 130 morts ; 2016, Nice – 86 morts… La religion fait son retour en force, et non seulement l’islam mais aussi l’hindouisme (Inde, Birmanie, Thaïlande) et le judaïsme (Israël), voire le catholicisme (la Manif pour tous, la Pologne) – qui, au moins, ne tue pas (encore).

Des murs se construisent, des identités sont traquées ou expulsées (les Rohingyas en Birmanie, les musulmans en Inde, les chrétiens en Egypte et en Syrie, les flics et les Juifs à Paris, les « mécréants » sur les terrasses…) Face à l’amoralisme de la finance globale, les délocalisation opportuniste et l’optimisation fiscale, face aussi à l’indifférenciation technique du net, chaque pays est amené à cultiver son inimitable : l’islam chiite en Iran, l’islam sunnite en Turquie, le judaïsme botté en Israël, l’hindouisme intransigeant en Inde, l’orthodoxie patriotique en Russie, la souveraineté « impériale » au Royaume-Uni, la morale catholique ou la laïcité radicale en France. Des micro-tribus se créent sur les réseaux sociaux et excluent toute contestation en leur sein. Les « natives » de quelques tendances que ce soit (y compris lesbiens et Noirs, Amérindiens ou féministes) font de leur « identité » une politique et interdisent aux autres d’y toucher (pas de rôle de Noirs joué par des Blancs au théâtre, pas de mots connotés victimaires, pas de recette de cuisine qui ne soit « authentique » sous peine de poursuites en contrefaçon…)

Seule pour le moment l’Europe occidentale y échappe (mais pas la Hongrie, ni la Pologne, ni vraiment l’Autriche). Comme si l’Union européenne ne pouvait prospérer que dans le monde d’avant, celui du libéralisme des échanges et des traités multilatéraux. Ce que Trump et le Brexit viennent de renverser en quelques mois. L’OMC n’existe presque plus, l’ONU est méprisée, l’OTAN fragilisé par la Turquie, le traité sur le climat foulé aux pieds. Les États-nations renaissent partout, en Chine, en Inde, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, au Japon, en Birmanie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni peut-être bientôt désuni…

Seule l’Union européenne se veut apolitique, niant même toute politique qui serait de puissance au profit de règles communes fondées sur la monnaie et le commerce. Chacun rétablit une identité et des frontières – pas l’Europe qui ne sait pas qui elle est, ni si elle a des racines (la science grecque à vocation universelle, le droit romain sur le territoire, le parlement viking recréé par la Grande-Bretagne et la France au XIIIe siècle, la personne chrétienne) ou si elle envisage un melting pot universaliste où chacun prend selon ses besoins sans rien donner en échange et attend de la loi qu’elle les protège de tous les autres.

La société ne se gouverne plus mais s’administre ; les politiciens ne font que des promesses alimentaires, sans projet commun. La dispersion des droits de plus en plus étroitement individualistes (mariage gai, procréation remboursée pour tous) se double d’un universalisme abstrait devenu Surmoi désincarné. Cela n’encourage pas les citoyens à être responsables du projet social de leur pays mais les rend à la fois victimes acariâtres d’un peu tout ce qui ne va pas – et moralisateurs sur les Principes. Les migrants ? L’humanitaire DOIT les sauver – mais PAS chez nous !

Une nation, c’est un Etat, une culture, une langue et une religion – majoritaire. L’Union européenne n’est pas Etat mais une confédération de chefs d’Etat ou de gouvernement en Conseil, flanqué d’un Parlement élu nation par nation, qui ne vote qu’un budget croupion et ne contrôle pas grand-chose. La culture européenne est niée par les technocrates qui préfèrent illustrer les billets par des viaducs que par de grands noms. La langue est devenue le globish mondialisé d’anglo-américain abâtardi, faute de savoir encore parler la langue de l’autre comme au début du siècle dernier, ou même encore en 1945. La religion est exclue puisque « les racines » ont été refusées pour ne pas « choquer » les « associations » qui ne représentent qu’elles-mêmes – c’est-à-dire les minorités d’autant plus radicales qu’elles sont infimes.

L’Europe se voudrait l’embryon de la « République universelle » vantée par Victor Hugo dans un de ses gonflements de lyrisme. Sauf que le monde n’en veut pas : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Les « valeurs » occidentales ne valent rien hors d’Occident. La Chine a les siennes, l’Oumma musulmane les siennes, la Mère indienne aussi. Tous les revendiquent en égale dignité : pourquoi continuer à faire comme si ?

La mondialisation n’a pas été heureuse pour tous. Les pays pauvres en ont bénéficié, les pays riches se sont largement appauvris. A l’intérieur de chaque pays, les inégalités se sont creusées, abyssales parfois. Les « printemps » arabes et autres jacqueries franco-françaises de « gilets » ou « bonnets » (jaunes, noirs, rouges) font successivement flop faute d’agréger en projet commun le « sac de pommes de terre » social. Les élections sortent les sortants quasi systématiquement pour les remplacer parfois par des clowns (Islande, Ukraine, Italie, Etats-Unis). La dette s’est envolée avec la crise financière (venue des Etats-Unis), le climat s’est réchauffé à cause des industries polluantes et des comportements de bébés gâtés (surtout aux Etats-Unis), le terrorisme a trouvé sur Internet (lancé aux Etats-Unis) son terrain de jeu privilégié. Et la Chine comme, de façon moindre, la Russie montrent qu’un régime autoritaire et centralisé est plus efficace pour prendre les mesures impopulaires mais nécessaires qu’un régime soumis au parlement et aux élections à partis multiples.

Au point que le leader du monde (encore les Etats-Unis, incarnés par sa classe moyenne) démissionne, épuisé par des guerres ingagnables et la crise financière de leur faute, sucés par les Chinois qui attirent ou pompent leurs technologies et essaiment dans le monde avec la nouvelle route de la soie et la Banque asiatique d’investissement, lessivés par la concurrence des pays industriels à bas prix, effondrés moralement de s’apercevoir, depuis le 11 septembre, que le monde ne les aime pas plus que les Israéliens depuis l’occupation des Territoires. Ils se replient sur eux, blessés et vindicatifs, revanchards, craignant le déclassement et la paupérisation. Ils n’ont plus d’amis, rien que des partenaires possibles en cas de transaction, ou des ennemis déclarés. Devant cette posture, nous ne pouvons que réagir !

Des menaces de rétorsions commerciales en lois extraterritoriales qui « interdisent » unilatéralement aux autres pays souverains de travailler avec tel ou tel pays sur liste noire purement américaine, du chantage au procès pour absorber les entreprises qui les intéressent (Alstom) à la défiscalisation systématique de ses champions du net (les GAFA) et aux procès victimaires à coup de millions de dollars contre les entreprises rachetées par des étrangers (Monsanto) – les Etats-Unis se sont mis en guerre. Contre le monde entier, y compris leurs soi-disant « alliés ».

Ils inversent leur action depuis 1945 et tournent le dos à la coopération au profit du « deal » où leur intérêt national seul prime : America first ! Ils sont désormais contre le libre-échange et pour le mercantilisme ; contre le multilatéralisme et pour des traités bilatéraux ; contre l’immigration et pour l’épanouissement intérieur ; contre une politique du climat et pour l’industrie nationale.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas rester les cuisses ouvertes pour accueillir tous ceux qui veulent en jouir : elle aussi doit devenir une puissance – ou péricliter. De l’extérieur en servant de variable d’ajustement entre Américains et Chinois sur les normes et la technologie, de l’intérieur en acceptant l’immigration ouverte et les importations inutiles, au prix du délitement social accéléré. Il nous faut désormais affirmer : Europa first ! Sinon, chacune des nations de l’Union aura la tentation de reprendre ses billes et de défaire cette zone de coprospérité qui a assuré la paix et la stabilité depuis plus d’un demi-siècle.

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L’île de Pavel Lounguine

En 1942, un bateau nazi arraisonne une barge de charbon soviétique dans les eaux de Carélie, au-delà de la frontière nord de la Finlande. L’officier allemand, devant la lâcheté vile du jeune soutier russe Anatoli de 17 ans, lui tend un pistolet et lui ordonne de tuer son capitaine s’il veut être gracié en prouvant qu’il est un homme. Dans la panique, le garçon tire, le capitaine Tikhon passe par-dessus bord. La barge saute, elle ne servira pas aux chaudières de l’armée rouge.

Le tireur, projeté à l’eau, échoue sur une plage de rochers garnie de lichen blanc. Il est sauvé par des moines orthodoxes qui ont établi une église en bois et quelques baraques sur une île. Disparu au combat, ignoré des autorités, frappé du péché mortel d’avoir tué un chef et un camarade, Anatoli se condamne à expier en entretenant la chaudière qui assure une température douce dans l’église en pelletant à longueur de journée le charbon de sa barge détruite, échouée là. Trente-quatre ans après cette nuit de 1942, en 1976, il est Sisyphe, il n’est pas heureux.

Son salut dans l’éternel le tourmente et il prie Dieu. Malgré la révolution et le marxisme, la religion est le recours des faibles et d’un millénaire de croyance. Curieusement, Dieu l’exauce, lui qui n’est pas ordonné. Sa souffrance physique, morale et spirituelle lui permet une clairvoyance sur la souffrance des autres. Mais Anatoli éprouve la foi de celles et ceux qui viennent le consulter sur sa réputation de sainteté. A une fille perdue qui veut sa bénédiction pour avorter, il lui dit de garder le bébé et que ce sera un garçon tout mignon ; à celle qui pleure trente ans après son mari mort à la guerre, il lui révèle qu’il a refait sa vie en France et qu’il est malade, si elle l’aime autant qu’elle le déclare, qu’elle quitte tout, vende le cochon, et parte en France le rejoindre ; à une mère éplorée que son petit Vania ne puisse guérir de sa hanche gangrenée après une chute du toit de la grange mal soignée par les médecins soviétiques, il prie et fait prier le garçon, puis enjoint la mère de rester jusqu’au lendemain pour la communion – mais elle préfère son travail… Femme de peu de foi ! Anatoli enlève littéralement le gamin afin qu’il ne subisse pas le sort que sa trop peu aimante mère lui réserve !

Ramener le film à l’alliance du sabre et du goupillon sous Poutine, c’est le voir avec des yeux bigleux, un cœur desséché et un esprit étroit. Nul besoin d’être croyant pour sentir la profondeur de l’âme humaine, et ce n’est pas servir la laïcité que de refuser de voir et d’entendre ceux qui croient. Fol en Christ est l’enfant qui dit que le roi est nu, le bouffon qui renverse les convenances pour montrer la chair sous les falbalas. Dans L’ïle, la critique sociale du « peuple » est incisive, en même temps que celle des « autorités » qui sont censées s’occuper de tout et du bien des gens, mais qui traitent par-dessus la jambe le membre inférieur blessé d’un jeune garçon. Non, la vertu n’est pas la règle, mais l’égoïsme, le je-m’en-foutisme, le petit intérêt trop bien compris. Même chez les moines, Philarète attaché à ses bottes et à son édredon, Job imbu de sa fonction par sa jeunesse.

Anatoli est donc celui par qui le scandale arrive et les moines, s’ils ne peuvent pas le supporter, reconnaissent au fond d’eux qu’il remue leur paresse et fait éclater la foi sans rien demander en échange. Ils voudraient bien l’adoucir, le corrompre par une cellule propre, un cercueil en chêne, mais lui reste accroché à sa chaudière, celle par qui le péché est arrivé. Il dort sur le charbon, dans la semi-obscurité du feu qu’il entretient nuit et jour et qui lui rappelle constamment l’enfer auquel il s’est promis par son meurtre. Sa culpabilité nourrit son repentir.

Jusqu’à ce qu’un jour un amiral arrive sur l’île perdue en amenant sa fille, devenue « folle » après la disparition de son mari sous-marinier en mer de Barents. Encore une pique aux Soviétiques qui perdent trop volontiers des sous-marins, mal entretenus ou mal sauvés par la lenteur et l’impéritie de la bureaucratie maritime. Cet amiral a fait la guerre lui aussi. Anatoli exorcise sa fille par la prière – et entend le chœur des anges chanter dans l’allégresse : son péché lui est pardonné, Caïn n’a pas tué Abel, ce meurtre biblique que les moines ne savent pas lui expliquer. Car, dans la foi orthodoxe comme catholique, au-delà de l’Ancien testament, nul péché n’est assez grand pour n’être pas un jour remis. L’amiral est le Tikhon capitaine qui n’a été que blessé par le tir de l’adolescent Anatoli et qui a été sauvé. Dès lors, l’homme charbon peut devenir lumière, se laver le visage et se vêtir de blanc immaculé comme ces lichens qui tapissent l’île où il fut sauvé ; il peut cesser le combat incessant de la vie qui est souffrance ; il peut habiter son cercueil de planches, poli avec amour et vernis par les autres moines, en hommage du cœur à celui qui a secoué leur petite vie tranquille de fonctionnaires de Dieu.

C’est l’histoire d’une rédemption en analogie avec la condition humaine, sous les ors de la religion. Ce film intense brûle autant que le feu de chaudière car il montre que le noir péché du charbon peut se sublimer en flamme qui purifie et emporte vers la lumière. Les images sont grandioses dans le décor épuré des extrémités nordiques, et les acteurs puissants. L’harmonie de l’humain avec le monde se conquiert.

DVD L’île (Ostrov), Pavel Lounguine, 2006, avec Piotr Mamonov, Viktor Soukhoroukov, Dmitri Dioujev, Rezo films 2008, 1h52, €6.81

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Simone de Beauvoir, La force de l’âge

Née en 1908, agrégée de philosophie en 1929 à 21 ans, Simone décrit dans ce livre les années décisives où elle devient peu à peu adulte. Indépendante après son agrégation, elle enseigne, elle voyage, elle vit à l’hôtel. Elle ne veut pas se fixer. Prête aux rencontres, prodigieusement attachée à Jean-Paul Sartre, son condisciple de Normale Sup, c’est la guerre qui lui révèle le prix de la liberté. Après quatre années laborieuses, elle publie son premier roman, elle est prête à s’engager, elle existe enfin. À la libération, elle arrive à l’âge mûr : 37 ans.

Cet itinéraire intellectuel à, toutes proportions gardées, beaucoup d’affinités avec le mien. Mimétisme des situations ? Comme elle, comme Sartre, je ne suis pas un « héritier », le maillon d’une lignée avec des valeurs et des biens à transmettre. Intellectuel d’un milieu de fonctionnaires, je me suis fait tout seul par la lecture, les amitiés, les voyages – et les diplômes chers à la république. Ainsi fait-elle, ainsi ai-je fait. Elle est esprit libre, elle a une curiosité pour l’homme sous les faux-semblants, souvent le privilège de la jeunesse et du peuple qui sont présents au monde plus que les autres – les bourgeois, les artistes et les experts qui se la jouent. Simone croit que la volonté crée le destin. Elle veut surtout vivre, avidement. C’est ce goût de vivre qui prime, qui lui donne sa curiosité humaine, qui en fait un esprit libre croyant en la toute-puissance de la volonté. Je ne crois guère à cette systématique, mais examinons ce qu’elle en dit.

« Sartre vivait pour écrire ; il avait mandat de témoigner de toutes choses et de les reprendre à son compte à la lumière de la nécessité ; moi, il m’était enjoint de prêter ma conscience à la multiple splendeur de la vie et je devais écrire afin de l’arracher au temps et au néant » p.21. L’art n’est que sauvegarde de la vie, il faut avant tout vivre et n’écrire que sur le vécu. « Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre » p.34. Car « selon moi, l’esprit ne s’isolait pas du corps, et mon corps me compromettait tout entière » p.77. Vivre n’exige pas de mettre au monde des enfants naturellement, surtout pour une femme intellectuelle, car penser ne va pas sans égoïsme : « je me suffisais : je ne rêvais pas du tout de me retrouver dans une chair issue de moi. D’ailleurs, je me sentais si peu d’affinités avec mes parents que d’avance les fils, les filles que je pourrais avoir m’apparaissaient comme des étrangers » p.92. Vivre, pour elle, c’est lire – tout ce qui paraît en littérature et les grands philosophes du passé. C’est aussi explorer le monde, à pied quand elle n’a pas beaucoup d’argent mais beaucoup de vacances scolaires. Il fallait être à tout instant présent au monde, comme les héros d’Hemingway (p.160) car, ainsi, il ne peut exister de « circonstances viles ». Vivre n’est « pas une histoire que (l’on se) raconte, mais un compromis entre le monde et (soi) » p.555.

Cette attitude induit une curiosité de l’humain sans jalousie ni supériorité. « Les habitudes des palaces, les hommes à Hispano, les femmes à vison, les ducs, les millionnaires ne nous en imposaient pas (…). J’éprouvais à leur égard une brusque pitié ; coupés de la masse, confinés dans leur luxe et dans leur snobisme, je me disais (…) que les exclus, c’étaient eux » p.24. Déchirer la bourgeoisie était un jeu avec Sartre, analogue à l’hostilité de Flaubert pour les épiciers et de Barrès pour les barbares. Au nom de l’art, de la culture, de la liberté, ils condamnaient les tares bourgeoises comme les efficacités d’ingénieurs, au profit d’un affrontement de la condition humaine dans sa vérité. L’individu est une totalité synthétique et indivisible à juger globalement. Comprendre l’humain est dès lors une passion. C’est pourquoi Beauvoir et Sartre aimaient les romans policiers ou d’aventures (Pardaillan, Fantômas…), les films de cow-boys, le jazz nègre et les faits divers. Ce goût pour l’homme se complétait d’un effroi métaphysique pour la solitude absolue, de celle que l’on approche parfois, isolé dans la nature : « marchant sur la croupe d’une colline délaissée des hommes et que la lumière même abandonnait, il me semblait frôler cette insaisissable absence que déguisent manifestement tous les décors ; une panique me prenait, pareille à celle que j’avais connue à 14 ans dans le ‘parc paysager’ où Dieu n’était plus et, comme alors, je courais vers des voix humaines » p.250.

De même, les grandes réunions ne conviennent pas aux échanges humains. « Nous avions toujours – et nous devions toujours conserver – le goût du tête-à-tête ; nous pouvions nous plaire aux propos les plus futiles, à condition de connaître avec notre interlocuteur une exclusive intimité ; les désaccords, les affinités, les souvenirs, les intérêts diffèrent d’un partenaire à un autre ; quand on fait face à plusieurs à la fois, la conversation (…) devient mondaine. C’est un passe-temps amusant, insipide ou même fatiguant, et non la véritable communication que nous souhaitions » p.579. Là encore, que d’affinités avec moi !

Comprendre l’humain et savoir regarder et écouter les hommes, c’est ne pas s’encombrer de préjugés ni souscrire au snobisme ambiant. C’est au contraire garder l’esprit libre : « Aucun scrupule, aucun respect, aucune adhérence affective ne nous retenait de prendre nos décisions à la lumière de la raison et de nos désirs » p.23. Orgueil spiritualiste ? Peut-être, mais surtout, « notre ouverture d’esprit, nous la devions à une culture et à des projets accessibles seulement à notre classe. C’était notre condition de jeunes intellectuels petits-bourgeois qui nous incitait à nous croire inconditionnés » p.28. Seule une base culturelle permet d’aller au-delà de la culture et de faire germer sa propre pensée. Le conditionnement est nécessaire pour se déconditionner. On ne naît pas page blanche, on réécrit selon sa plume ce qui est écrit avant nous. C’est la grande erreur des gauchistes à la Rousseau de croire que l’être humain nait naturel, empli de bonté et de bon sens. Il n’en n’est rien : tout comme la plante ou la bête, le petit humain doit être éduqué et dressé avant de devenir lui-même, au plein de son épanouissement. Et ce n’est pas le conditionner ni le « dominer » que de lui inculquer les savoirs et les méthodes nécessaires pour y parvenir.

« Sartre forgea la notion de mauvaise foi qui rendait compte, selon lui, de tous les phénomènes que d’autres rapportent à l’inconscient. Nous nous appliquions à la débusquer sous tous ses aspects : tricherie du langage, mensonge de la mémoire, fuite, compensation, sublimation (…). Tous les gens qui miment des convictions et des sentiments dont ils n’ont pas en eux le répondant » p.149. Jouant un « rôle », ils fabriquent un « enfer ». Sartre et Beauvoir veulent avoir « un sens réel de la vérité » ce qui est déjà quelque chose, mais pas forcément « un sens vrai de la réalité », notamment « la réalité économique » de leur situation (p.412). Cette remarque, d’un marxisme primaire d’époque aujourd’hui dépassé, ne remet pas en cause l’exigence d’authenticité, la sincérité de Sartre comme de Beauvoir, ce pourquoi ils sont pour notre génération un modèle intellectuel, malgré toutes leurs erreurs dans l’action.

Il est nécessaire que l’être humain assume sa « situation », et la génération en est une, comme la nation ou la classe. Mais « assumer » ne signifie pas « se conformer » : c’est plutôt être conscient de ses déterminismes autant que faire se peut, ce qui n’est pas la même chose. Cette prise de conscience est le premier pas vers la liberté. Ainsi « la noblesse d’âme, les morales intemporelles, la justice universelle, les grands mots, les grands principes, les institutions et les idéalismes » (p.664) entravent la conscience et sa liberté. Il faut les assumer sans en être dupe, c’est-à-dire savoir les prendre pour ce qu’ils sont : des baudruches ou des prétextes, ou alors préciser dans le concret ce que l’on y met exactement. Raymond Aron dans ses Etudes politiques (1972) ne fait pas autre chose lorsqu’il analyse ce que l’on met effectivement derrière les concepts de « liberté », de « droits de l’homme » ou de « puissance internationale ».

Cette liberté conduit à « l’optimisme kantien : tu dois, donc tu peux » p.21. Mais plus encore : « Heidegger m’avait convaincue qu’en chaque existant s’accomplit et s’exprime la réalité humaine’ ; inversement, chacun l’engage et la compromet tout entière ; selon qu’une société se projette vers la liberté ou s’accommode d’un inerte esclavage, l’individu se saisit comme un homme parmi les hommes, ou comme une fourmi dans une fourmilière : mais nous avons tous le pouvoir de mettre en question le choix collectif, de le récuser ou de l’entériner » p.538.

Un bel exemple de force d’âge.

Simone de Beauvoir, La force de l’âge, 1960, Folio 1986, 693 pages, €11.40 e-book Kindle €9.99

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

Gilles est le roman le plus connu de Drieu la Rochelle, celui dans lequel il se met tout entier, où son incertitude personnelle comme celle de l’époque, s’exacerbe et se résout. C’est l’heure du choix, tant pour les individus que pour les vieilles démocraties. Je livre si après mes impressions lors de ma première lecture à 42 ans. J’en ai opéré une seconde, parue sur ce blog en 2013.

Trois parties en ce roman, comme les trois coups du destin et les trois moments dialectique. Thèse : le mariage, la situation. Antithèse : le divorce, les tentatives avec les surréalistes, les révolutionnaires, la modernité. Synthèse : la rupture, le ressourcement dans la « force ».

La première partie s’intitule « la permission ». Elle est ringarde et déplaisante. Elle évoque pour notre époque une autre planète, celle où un jeune bourgeois jeté dans la guerre au sortir du collège revient pour prendre la société à l’abordage, par les femmes. Courage et veulerie, intrigue et détachement, sexe et continence, Gilles se vautre dans la richesse et le pouvoir, symbolisés par Myriam la juive laide et faible, rejeton d’un ex-entrepreneur vidé d’énergie. Gilles l’épouse, il hérite, entre au Quai d’Orsay. Il goûte la décadence. Mais la solitude est son lot, comme celui du soldat sous la mitraille. Il réfléchit trop, il exige trop, comme la guerre a exigé de lui. Indiscipliné, dilettante, velléitaire, Gilles est incapable de se fixer, reflet authentique de l’air de ce temps d’entre-deux-guerres où tout s’effiloche.

La seconde partie, « l’Élysée », est dérisoire mais se laisse mieux lire aujourd’hui. Coincé entre ses relations mondaines et politicardes de ses amis, la coterie surréaliste ou les révolutionnaires creux et vantards, Gilles explore. La bourgeoisie le répugne. Il goûte l’austérité libérale dans les bras de Dora l’Américaine. Elle se prête, il se prête : utilité, efficacité, observation neutre du jeu social. Il goûte le cynisme, mais son instabilité le pousse à rompre. Il ne peut se satisfaire du laisser-faire.

La troisième partie, « l’apocalypse », est pour moi la meilleure. Gilles démissionne du Quai, rompt avec ses faux amis, et comprend en février 1934 qu’il faut démolir ce régime où la bourgeoisie au pouvoir a perdu de sa légitimité. Il se ressource au désert, il découvre l’aristocratie, la « vraie » qui vient du peuple. La « force » et la « race » sont un trésor d’antiques vertus. Le peuple, redécouvert dans les tranchées, est resté sain tandis que la bourgeoisie planquée, avilie, débauchée, reste incapable d’un quelconque sursaut d’énergie dans l’après-guerre. Le peuple est personnifié par une troisième femme, Pauline, ex–espagnole, ex–pute, naïve et sauvage mais belle et aimante ; elle lui donne l’espoir d’un fils. Gilles crée un journal critique, indépendant des lobbies, qui prépare un nouveau courant d’idées, « national sans être nationaliste (…) social sans être socialiste » p.537. En bref, un journal anti–bourgeois et populiste. Il est obsédé par la décadence, par les masses contre la civilisation, par les foules qu’il faut dompter et dresser avec « une saine et féconde rencontre sexuelle » (p.556) entre l’orateur et son public. Sur les décombres, Gilles crée du vivant : un gosse, un journal, une action politique. Il retrouve le « sens du tout » en agissant.

Mais la décadence est dans l’époque, dans les mœurs, dans les esprits et dans les corps. Difficile de faire plus noir, d’apparaître plus suicidaire : le cancer tue son enfant encore embryon, puis sa femme la belle plante ; les radicaux tuent les velléités politiques révolutionnaires de son ami Clérences, l’anarchie de la pensée et le pessimisme sabordent son journal. Décidément, tout est pourri, éternelle rengaine de tous les perdants, de tous les réactionnaires qui croient que tout était mieux avant. Le négatif l’emporte : vieillissement, intellectualisme, mandarinat. La jeunesse, la force virile et la discipline deviennent des fantasmes. Le renouveau n’est aiguillé que vers l’inutile et le néfaste : la drogue, l’homosexualité, la peinture abstraite. Il est donc nécessaire de balancer ces élites qui n’en sont plus mais qui verrouillent, de foutre ce régime par terre « avec n’importe qui, à n’importe quelle condition » p.600.

Épilogue : Gilles entre « dans un ordre rigoureux » p.632, « militaire et religieux » p.174 ; il se veut le moine–soldat du « Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril », pour défendre en Espagne « le catholicisme mâle, celui du Moyen Âge » p.658. Il retrouve au service du fascisme et dans l’action secrète, la fraternité des combattants : « rien ne se fait que dans le sang » p.687. Indifférence au feu, goût de la mort, comme à 20 ans.

Le cynisme du soldat de la Grande guerre, la vanité du petit-bourgeois rancunier de ne rien posséder, le dégoût de la jeunesse mâle pour la femme, simple réceptacle, et pour le bourgeois qui accapare et jouit, parade et verrouille la société – je me demande ce que l’on peut encore trouver d’intéressant à ce personnage de Gilles. Il est le miroir d’une époque révolue, il n’aide en rien à vivre. Il y a en lui toutes les immaturités, toute l’avidité, toute la rancune de Drieu envers la société. Son Gilles méprise et fait souffrir, il baise pour dominer, comme par revanche sur les femmes qui n’ont pas fait la guerre, ou pour profiter des fortunes et ainsi mieux « arriver ».

Ma répugnance est de tempérament. Drieu reste hanté par l’échec, l’impuissance, l’inachèvement. Son goût de la force est suspect, comme sa haine toute personnelle pour une bourgeoisie dévirilisée. Gilles s’efforce de se sentir subjugué par de grandes juments aux épaules de nageuse nordique tandis que Drieu est concrètement fasciné par le prolétaire musclé à grande gueule, Doriot. Cette quête de la force brute m’apparaît comme un manque personnel : manque d’un père, incertitude fondamentale de l’être. Gilles, comme Drieu, se monte la tête, cœur amer et esprit dans lequel il y a rien qu’un immense ressentiment pour sa médiocrité. Lui, le sain parmi les décadents ? Le saint parmi les pécheurs ? Quelle blague ! Ces considérations sur l’essence des femmes ou du Juif, ou du bourgeois, apparaissent aujourd’hui comme de vieilles lunes obsessionnelles. Pour lui, les Latins seraient sentimentaux et cochons tandis que les Nordiques révéreraient la force et la discipline.

Le fascisme apparaît comme la régulation du veule. Être faible, Gilles/Drieu a besoin de recevoir des autres ses structures comme hier le chevalier se revêtait de l’armure : ni les femmes, ni la société, ni les intellectuels de son temps ne les lui offrent. Quant à sa famille, qui aurait dû fonder sa personnalité, elle est évanescente. Drieu est fils de personne, adopté vaguement par un parrain qui paye son collège, tout comme Gilles. Beaucoup vient probablement de là dans sa pathologie adulte, à laquelle l’époque sert de résonance. Gilles/Drieu ne se sent bien qu’à l’armée, où la hiérarchie et l’autorité permettent la liberté morale et des mœurs fraternelles, « égales » entre égaux. Individu de l’ère des masses, déraciné sans père, perdu de solitude, Gilles/Drieu cherche réconfort et idéal dans la fourmilière où l’ordre est une mystique.

Paru l’année où se déclenche la Seconde guerre mondiale, le roman est daté, le personnage frustré, le style sans avenir. Drieu voulait égaler Flaubert ou Céline, il m’apparaît aussi passé qu’Henry Bordeaux. Las ! De gilets jaunes provinciaux aigris en jeunesse délaissant la démocratie pour révérer l’armée, il semble que l’époque de Gilles revienne. Peut-être faut-il relire ce gros roman préfasciste français, afin de mieux comprendre ce qui nous attend ?

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 383 pages, €10.20 e-book Kindle €2.99

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