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Temples du site d’Angkor 2

Le temple de Preah Ko, du 9e siècle est dédié à Shiva. Le roi Indravarman I l’a fait bâtir en 879 pour le dédier à ses ancêtres. Son nom Preah Ko (= le bœuf sacré) vient du taureau Nandi, monture de Shiva, devant le temple. Il est composé de six tours sur une terrasse peu élevée gardée par des lions accroupis. Les décors sculptés sont en grès plaqués sur la brique. Des apsaras graciles s’élèvent des vagues de la mer de lait et chevauchent le naga. Shiva se tient en pied, viril, la poitrine haute et dure comme un bouclier, le trident à main droite, collier au cou et pagne sur les reins.

Le Bakong, du 9e siècle, est le premier temple-montagne khmer, consacré en 881 par le roi Indravarman I. Il comprend 22 monuments en briques, certains recouverts encore par la végétation, entourés de trois murs d’enceinte et une double ceinture de douves. Le temple-montagne se veut la figuration du mont Méru, montagne mythique où séjournent les dieux hindouistes. Macrocosme et microcosme se rejoignent dans la personne divinisée du roi, qui assure ainsi l’harmonie du monde. Il a été anastylosé après les fouilles entre 1936 et 1943 car il ne restait guère mieux qu’un tas de pierres.

La balustrade d’entrée au-dessus d’anciennes douves à sec est constituée de deux nagas dont la queue baratte la mer de lait. C’est une pyramide royale à cinq niveaux sur une base carrée de 65 mètres de côté. Elle est décorée de garuda, naga et yaksa. La tour centrale en grès, élevée sur une succession de terrasses décroissantes, est plus récente, du 12e siècle. Elle renferme le linga de Shiva (sa bite), propre aux dieux-rois. Il faut encore monter – et descendre – force marches. Le couple de médecin grimpe en se tenant la main.

Lolei a été réalisé sous Yashovarman 1er avant 900. L’une de ses quatre tours s’est effondrée. Il est au centre d’un baray, grand bassin aujourd’hui à sec de 3800 m de long sur 750 m de large, en rectangle parfait. Il pouvait contenir 10 millions de mètres cubes d’eau provenant de la rivière Roluos, détournée pour ce faire par les ingénieurs du premier millénaire de notre ère.

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Dons des dieux selon les Grecs

Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.

La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.

Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.

Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.

Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.

D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.

En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.

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Grecs et dieux étrangers

Pour les Grecs Les dieux restent les mêmes. Ceux des Hellènes et ceux des barbares sont les mêmes dieux, seuls leurs noms changent. Hérodote pose spontanément l’équivalence entre le Zeus grec et l’Amon égyptien.

Mais les dieux se manifestent selon leur propre mode de dévoilement, dans des sanctuaires locaux. Ils n’apparaissent jamais dans la totalité de leur puissance aux humains, car ils ne saurait résister. Un dieu dévoile un aspect de sa puissance en un lieu où il a élu un sanctuaire. A ce dévoilement correspond à un rituel transmis par la tradition locale.

C’est pourquoi le transfert d’un rituel d’un lieu à un autre peut perturber le commerce des hommes avec les dieux. Ce n’est pas le dieu qui est étranger, c’est un rituel déraciné de son sanctuaire qui l’est. Ainsi, le Dieu unique des religions du Livre est le même, mais la manière de lui rendre un culte ne l’est pas du tout. Comment font les Grecs ?

Pour eux, une tradition cultuelle ne s’exporte pas, sauf si l’oracle donne son accord. Cet assentiment ne concerne pas le dieu lui-même, car il ne saurait être une imposture quel que soit son nom. Chacun reconnaît Dionysos sous les traits de Sabazios, Artémis du Brauron sous ceux de la déesse thrace Bendis, et Rhéa, fille de Gaïa et d’Ouranos ou encore l’Aphrodite du Mont Ida et enfin Déméter, sous la Cybèle phrygienne, la Mère des dieux.

La question des cités est seulement de savoir si l’innovation rituelle peut être valide ou non sur son territoire. Les lois sacrées de chaque sanctuaire interdisent qu’on déracine un culte sans l’autorité de l’oracle local, qui fonctionne par oui ou non. C’est une question d’acceptabilité de l’étranger par la population. Une fois admis le culte par l’oracle (vox populi), les étrangers peuvent conserver leur identité nationale et organiser des processions comme les citoyens. Ils peuvent même susciter leur admiration, mais seulement parce que les citoyens ont été rassurés par l’autorisation donné par l’oracle.

Il ne s’agit donc pas d’une acculturation de fait, d’un « grand remplacement » en catimini par le nombre et par la durée, mais d’une décision citoyenne. Ce qui fait toute la différence avec aujourd’hui.

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Dieux et déesses chez les Grecs

Surprise ! Les dieux et les déesses, êtres immortels, sont environ 30 000 selon Hésiode. Thalès confirmera que « tout est plein de dieux ». Ils sont une évidence que l’on ne peut nier. Avec cela, deux certitudes : les dieux sont inconnaissables, mais ils s’invitent sur terre. On distingue les dieux du culte et les dieux des poètes.

Les dieux du culte sont les propriétaires du sanctuaire où chacun présente un aspect de lui-même que les mortels doivent honorer. Chaque culte honore non pas le dieu ou la déesse, mais une parcelle manifestée de sa puissance. Le dieu est surtout en perpétuel manque : il réclame les offrandes de sang sur les autels. Pour cela, il a besoin des hommes et de leurs sacrifices. Chaque dieu est lui-même pluriel – c’est sa singularité.

Pour les dieux des poètes, ils sont des sujets de récits livrés à la mémoire collective. Ils se détachent de la particularité d’un culte local pour se fondre dans une histoire et une généalogie olympienne. Ils ont des aventures, des amours, des combats. Ils naissent, traversent l’enfance, atteignent l’âge adulte – qui perdure dans l’absence de toute altération. Car ils sont immortels. Chaque naissance divine est un évènement extraordinaire qui peut saisir les dieux eux-mêmes – ainsi la naissance d’Athéna. Ils naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé, un monde éternel. Ils ont fabriqué en revanche l’humanité à travers diverses races mortelles successives. Cela pour répondre à deux besoins : occuper les puissances primordiales de la mort, et recevoir les hommages. « Les dieux sont donc la négation des hommes (ils sont fondamentalement non-mortels), et les hommes l’affirmation des dieux », écrit l’auteur du dictionnaire.

Les dieux des poètes peuvent connaître l’exil comme Apollon, où la destitution comme Ouranos et Kronos, ou la réclusion comme les Titans et Arès, où la souffrance physique comme Athéna blessée, ou la souffrance morale comme Zeus qui fait tomber une pluie de sang en deuil de la mort de Sarpédon, le fils qu’il a eu d’une mortelle, ou encore le désir de transgression d’une loi précisément divine comme Hermès, tenaillé par l’envie de manger de la viande.

Quant aux déesses, ce ne sont pas des femmes. Elles sont des dieux à part entière. Elles attendent les honneurs, donnent des ordres, conduisent des initiations. Elles donnent naissance et font mourir. Elles s’accouplent et se refusent. Athéna, Artémis et Hestia restent vierges – ce qui n’est pas la destination de la fillette grecque. Comme les dieux, les déesses font la guerre – ce qui est inconcevable pour une femme Hellène. Ce ne sont donc pas forcément des modèles pour les mortels, ce sont des divinités.

Au fond, les dieux n’ont pas de genre. Ainsi Zeus engendre Athéna comme s’il était une femme. Ils ne deviendront des hommes que tardivement. Les divinités ont une sexualité récréative, contrairement à celles des mortels, qui est reproductive. Elle peut être incestueuse, père-fille, mère-fils, fantasmes bien humains mais que seules les divinités peuvent assumer sans conséquences. Elle est aussi fusion quand Hermès et Aphrodite se confondent dans la figure bisexuelle d’Hermaphrodite.

Un Dieu est invisible mais il a une odeur que seuls les mourants semblent capables de percevoir, selon Euripide. Hippolyte agonisant ressent la présence d’Artémis grâce à son parfum à la divine haleine. Une idée que même Platon le logicien partage : les dieux ont un corps. Il est plus grand, plus beau et plus lumineux que le nôtre, exceptionnellement livré en un éclair à la stupeur des mortels. Ce pourquoi on dit qu’ils n’ont pas d’ombre.

Les dieux et les déesses ne croient pas en leur autosuffisance. Ils sont inconsistants sans les sacrifices qu’on leur offre et qui les fait exister aux yeux du monde. Ils n’ont pas d’âme et ne connaissent pas la mort. Ils sont la négation des hommes, et les hommes l’affirmation des dieux. Ce pourquoi il ne peut y avoir de « religion » grecque au sens strict – il n’y a pas de doctrine qui relie les humains aux divinités. Nous sommes dans le monde païen, terre à terre et concret. Bien avant l’abstraction de l’Être unique, inconnaissable, omniscient, etc.

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Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

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La démesure humaine selon les Grecs

Les Grecs ont deux mots pour désigner ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : le mot hubris, traduit par démesure ; le mot sôphrosunê qui est une sage réserve de l’esprit qui manifeste le respect des dieux et des lois non écrites.

Pour les Grecs, est sain d’esprit celui qui respecte le précepte inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même. » C’est une incitation à la modération. Elle reconnaît à chaque instant que la vie humaine est éphémère et que la distance entre les humains et les dieux est infranchissable. Il s’agit donc de ne jamais tenter d’empiéter sur leurs prérogatives. Par exemple, la connaissance de l’avenir n’appartient qu’aux dieux, et il serait démesuré pour un humain de prétendre prédire ce qui va arriver (ainsi, Madame Soleil, qui prévoyait tout, n’avait pas prévu son contrôle fiscal…).

En revanche, la prière aux dieux pour leur demander d’éclairer un choix est licite. Mieux, elle est exigée, car ignorer les dieux serait faire preuve d’orgueil et d’insolence en se prétendant autosuffisant dans sa capacité à décider. La prière est un recueillement qui, en-dehors de son aspect métaphysique, permet de réfléchir, donc d’opérer un choix en conscience, même si l’on « croit » ensuite que c’est le dieu qui vous a soufflé la bonne réponse. « Aides-toi, le Ciel t’aidera », dit le bon sens chrétien. Suivre un parti, un bateleur ou une idéologie sans réfléchir est donc une faute envers le bon sens, les dieux et les lois non écrites. C’est s’abandonner, au lieu d’affirmer son condition humaine.

Les dieux sont un exemple à ne pas suivre lorsque l’on est humain ; ce serait faire preuve d’un orgueil démesuré. Il s’agit de se résigner à sa propre condition éphémère et mortelle. Le comportement sage et mesuré s’applique à observer les lois non écrites – qui concernent les hommes comme les dieux. Elles sont une protection et une revendication de l’identité même du divin. Par exemple, la mesure impose aux enfants de respecter leurs parents, même si Kronos a châtré son père Ouranos, et que son fils cadet Zeus l’a détrôné violemment en le balançant dans le Tartare. Ce que les dieux peuvent faire, les humains ne le doivent pas. La mesure interdit l’inceste mais, pour les immortels (comme pour les Pharons qui se croyaient dieux vivants), c’est une règle de leur âge d’or. Perséphone a eu Dionysos en s’unissant à son père Zeus. Tout mortel qui suivrait ces exemples des dieux serait coupable de démesure – et en général punis par la génétique, l’opprobre social ou la loi.

Dans un second sens, la démesure est non plus de vouloir imiter les dieux mais de ne pas les honorer. Une loi non écrite oblige les vivants à ensevelir leurs défunts pour que les dieux ne voient pas ce qui est leur contraire : la mort. Même chose, refuser d’offrir des sacrifices sanglants est ne pas honorer les dieux. Car le sacrifice grec n’est pas une « communion » mais reconnaît au contraire une « désunion » fondamentale entre hommes et dieux. Il distribue la viande corruptible aux ventres des hommes, et les fumées grasses et odorantes incorruptibles aux narines des dieux. Ce sera le contraire dans le christianisme, où les fidèles seront invités à manger rituellement à chaque messe la chair de Dieu et à boire son sang – même si cela reste symbolique. Pour les Grecs, il s’agit de reconnaître l’existence de deux sphères séparées entre humains mortels et dieux immortels, avec chacun ses règles. Telle est la mesure, l’harmonie du cosmos, l’ordre immanent. Quiconque le transgresse menace du chaos – comme le foutraque Trump, aveuglé par ses désirs infantiles, sans en avoir les moyens.

Ne pas s’occuper des dieux c’est aussi prétendre se substituer à eux. C’est par exemple le crime de Créon, chez Sophocle, qui a refusé la sépulture à son adversaire et qui a donc outrepassé les pouvoirs de l’homme, qui s’arrêtent à la mort. La démesure est aussi empiéter sur les attributs des immortels. Par exemple, quelqu’un qui prétendrait accéder au parfait bonheur ou à l’impeccable beauté physique attirera la jalousie des dieux (et des autres humains), et sa chute en sera d’autant plus grande. Il n’y a qu’un pas du Capitole (le sommet du pouvoir) à la roche Tarpéienne (d’où l’on précipitait les criminels), dit un proverbe romain.

Il s’agit de ne pas outrepasser ce qui convient aux mortels, c’est-à-dire le respect du rien de trop. Une trop grande fortune sans sagesse est une démesure (d’où la charité chrétienne, la zakât ou aumône légale en islam, les fondations, l’impôt laïque). Un excès de confiance en soi est une insolence envers les dieux, une ambition sans bornes ou le désir de toujours plus sont un déséquilibre, l’avidité un abus. Le roi perse Xerxès, par exemple, est taxé de démesure parce qu’il a osé franchir la frontière établie par les dieux entre l’Europe et l’Asie. Ce roi barbare dérange l’ordre des choses en désirant posséder plus qu’il ne lui est permis, il conduit donc ses troupes au désastre. On songe à Trump en Iran, après les différents présidents américains qui ont tous échoué, par trop grande certitude de puissance : au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, en Syrie. L’excès de confiance est toujours synonyme d’un égarement divin. L’esprit qui sort de son bon sens et délire.

La question se pose alors de la responsabilité humaine face à l’existence du mal. Selon Théognis, « la démesure est le premier mal qu’un dieu envoie à l’homme qu’il veut anéantir ». Selon Eschyle, « la divinité implante le crime chez les humains quand elle veut ruiner complètement leur maison ». Les dieux peuvent donc punir, comme le Père vengeur de l’Ancien testament, si l’on n’obéit pas à leurs lois (non écrites chez les Grecs, écrites sous forme de Dix commandements dans la Bible). Mais ce sont bien les humains qui sont responsables de leur démesure (et Trump responsable de la ruine de l’Amérique, tout comme Poutine du suicide de la Russie) : ce n’est pas la faute des autres…

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Croyance chez les Grecs

Pas de Révélation, ni donc de Credo, chez les Grecs. Le citoyen se bat pour sa cité – et ses dieux de sa cité – pas pour une Religion. Il protège une propriété divine, pas un dogme. Ce pourquoi le terme de « croyance » n’a pas le même sens dans l’Antiquité qu’à l’époque moderne.

Les dieux sont bien présents et naturellement évidents ; ils sont même partagés par tous les peuples. Qui craint, honore les mêmes divinités. Mais c’est moins la question de l’existence des dieux que celle de savoir ce qui est tenu pour divin qui est posée dès le 5e siècle avant JC.

Un élève de Protagoras soutient que ce qui est utile à l’homme est tenu pour divin. Ainsi, le soleil, la lune, les fleuves et les sources, tout ce qui favorise la vie. C’est ainsi, comme le commente Sextus Empiricus, « qu’on a considéré le pain comme Déméter, le vin comme Dionysos, l’eau comme Poséidon, le feu comme Héphaïstos. Et qu’il en a été de même par conséquent pour chacune des choses qui sont utiles. » L’impulsion humaine sacralise les éléments estimés utiles à la vie. Rendre un culte à Déméter et à Dionysos est un acte de gratitude pour leurs bienfaits. Les chrétiens parlent ainsi du « Bon Dieu ». Les dieux sont donc une invention de l’imagination humaine. Ce sont les causes naturelles qui expliquent la croyance aux dieux, et non l’inverse.

Pour Démocrite, c’est la peur inspirée par certains phénomènes naturels comme le tonnerre, la foudre, les éclipses de soleil ou de lune, qui ont incité les hommes à croire à des forces surnaturelles. Les dieux ne sont alors que qu’une façon d’évacuer une question à laquelle on n’a pas (encore) de réponse. Puisqu’on ne sait pas, on croit. Mais quand on « sait », quand la science avance, alors le Diable recule, de même que les monstres et les fantômes. Restent de nouvelles craintes, comme celle des Aliens et des OVNI, mais c’est parce que notre savoir n’a pas encore atteint l’au-delà de notre planète.

C’est avec Critias d’Athènes que la croyance est liée à l’utilité politique. Pour assurer le respect des lois de la cité, il faut inventer la crainte des représailles divines. Ces lois sont faites par les hommes et peuvent être arbitrairement modifiés. Mais les gens au pouvoir en appellent aux dieux pour que cela ne change pas. C’est tout à fait ce qu’a fait le clergé chrétien durant des millénaires ; c’est ce que font les écolos en en appelant à Gaïa la Terre ; ou encore les conservateurs qui voudraient retrouver un mythique Âge d’or du « c’était mieux avant », de la Morale intangible. D’où le retour réactionnaire (de réaction, celui qui « réagit ») à la Religion, en général celle figée du Livre, le judaïsme intégriste, le christianisme inquisitorial, l’islamisme radical.

En avançant dans le temps, Platon pense que c’est la rhétorique qui produit de la croyance – en opposition au savoir. La rhétorique persuade, au point d’arracher une conviction, et la croyance n’est que cela. Croire n’est donc pas savoir, issu de la réflexion logique, mais une conviction forgée par les émotions et la manipulation du langage. Ainsi les démagogues font croire n’importe quoi – même le faux (Trompe en est un exemple). Ils font rêver à ce qui n’est pas.

Ce rêve serait dynamique s’il était mis en scène par des actions concrètes pour obtenir les résultats visés. Hélas ! Le plus souvent la croyance s’arrête à elle-même, sans agir pour prouver ce qu’elle croit – car ce serait devenir un savoir, et non plus rester une croyance. Croyez-vous que hydroxychloroquine soigne le SARS Cov2 ? Preuve que non, si l’on respecte les étapes objectives d’une preuve scientifique (et le nombre de morts). Mais la croyance subsiste, avec cette bonne vieille théorie du Complot pour innocenter ceux qui affirment sans savoir. Par utilité « politique », de pouvoir, qu’il soit médiatique ou gouvernant.

Revenons-en aux Grecs : ce qui est utile à la vie, en faveur de la vitalité, est divin. D’où la nécessité d’agir pour la planète, pour la maîtrise de la Technique, pour la rationalisation des ressources. Pour assurer une vie meilleure et un avenir aux humains (en contenant leur expansion de lemmings au nom de « la Religion »). Tout le reste n’est que fumée et bavardage.

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Cosmos et conduite humaine

Pas de néant chez les Grecs. Ce peuple rationnel considère comme absurde une création à partir de rien. Parménide le souligne déjà. La sagesse grecque pense que « rien n’est pas », et que donc « l’être » est éternel. Le néant n’est pas une référence du cosmos, mais une qualification réservée à la pitoyable condition humaine, selon Pindare. Plus que d’une cosmogonie, il s’agit d’une cosmophanie (de phêino, faire briller, faire apparaître). Le monde ne « naît » pas du néant, il apparaît comme « agencement » sur fond d’éternité. La Cosmogonie grecque ne décrit pas la naissance du monde, mais sa mise en ordre. C’est moins une naissance qu’un devenir.

De même, les Grecs refusent d’envisager un désordre primordial. Le chaos d’Hésiode ne signifie pas le désordre ou la confusion, mais le coup d’envoi de la mise en ordre du monde. C’est seulement avec Ovide, sept siècles après Hésiode, que le chaos signifie le trouble et la confusion. Chez Hésiode, Chaos s’apparente au verbe kaino signifiant s’ouvrir, bailler. Il ouvre sur le devenir de la mise en ordre du monde des dieux et des hommes. Le stade initial est non travaillé, où rien de la matière de toute chose n’est encore discernable.

Autre caractéristique, pas de genèse permanente. L’éternité suspend la condition même du progrès cosmogonique. La fécondité débridée d’Ouranos empêche l’ordre du monde en le divisant. Si cette fécondité débridée ne s’arrêtait pas, la genèse se perpétuerait sans cesse, empêchant un monde stabilisé et ordonné : cosmos.

Pas de dogme chez les Grecs. Aucune Révélation transcendante. Il n’est donc pas étonnant d’avoir plusieurs cosmogonies imaginées. La principale est, celle d’Hésiode, les autres sont différentes versions orphiques. Chez Hésiode, l’état indiscernable précède l’état instable avec des situations de blocage et de crise. Lequel suscite l’instauration de la souveraineté de Zeus, donc la stabilité. L’indiscernable correspond aux engendrements de Chaos. Le monde commence à se différencier par opposition féminin et masculin, et par l’alternance nocturne diurne. Tout cela s’opère sous l’influence d’Éros, originellement puissance de fission de chacune des entités primordiales, plus que de fusion dans l’amour.

Les versions orphiques opposent à la linéarité d’Hésiode une représentation en boucle. Elles considèrent l’unité parfaite exprimées par l’œuf, peu à peu dégradée, dont la conséquence est l’apparition des humains à cause du démembrement de Dionysos. Il faut donc revenir à l’œuf initial par la purification de cette souillure qu’est l’impensable mise à mort d’un dieu. Si, chez Hésiode, l’instauration du règne de Zeus est fondée sur le respect de la distance séparant dieu et homme, donc la nécessité de la reproduction sexuée des humains, – chez les orphiques, il s’agit de reconstruire l’unité initiale de l’ordre en suivant scrupuleusement un genre de vie tendu vers l’assimilation au divin. Il faut refuser de verser sur les autels le sang de tout ce qui est vivant, pour se garder de réitérer l’acte impie du crime titanesque des origines.

La cosmogonie chez les Grecs n’est pas une histoire poétique, ni même un dogme, mais une détermination de l’homme dans l’ordre du monde. Les deux principaux systèmes expriment la même idée que le divin est dépendant des humains. Les dieux d’Hésiode dans la cité dépendent de l’hommage humain rendu lors des sacrifices sanglants. Le divin orphique et sa reconstruction dépend de l’observance humaine d’un genre de vie ascétique personnel.

L’origine du monde engendre un genre de vie, un engagement. C’est la même chose chez les chrétiens. L’obéissance aux Commandements et la voie du Christ permettent de bâtir ici-bas la Cité de Dieu, qui préfigure le Paradis éternel. Mais le christianisme est plus de tendance orphique qu’hésiodienne : il s’agit de revenir au Même, à l’Éternel, à l’Oeuf. Les différences et les oppositions sont gommées, voire niées, puisque tous sont égaux, homme comme femme, nuit comme jour. De la conduite vertueuse dépend le Salut. Même si, contrairement aux orphiques, le sang du Christ (via le vin de la messe), reproduit le sacrifice initial, celui de la mise à mort d’un dieu.

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Colères des dieux ou expliquer ce qu’on ne comprend pas

Les dieux sont en colère. Chez les Grecs ils modifient l’ordre du monde. Mais il y a deux sortes de colère, l’une destructrice, l’autre fondatrice. La destructrice a une cause humaine tandis que la fondatrice correspond à un règlement de compte entre les dieux, dont les humains subissent les conséquences.

L’Iliade s’ouvre sur la colère d’Apollon parce qu’Agamemnon a piqué sa fille à son prêtre. Chriséis a été enlevée par les Achéens à l’occasion d’une razzia routinière de femmes sur les rivages de Troie (à l’époque, les femelles étaient du gibier convoité). Le prêtre Chrysès vient au camp grec réclamer sa fille et Agamemnon le rabroue grossièrement. Le prêtre adresse alors à son dieu Apollon une prière réclamant vengeance. Apollon l’exauce en provoquant une maladie qui décime les rangs des Achéens, mais seulement eux. Le devin Calchas révèle la cause de la colère du dieu et Ulysse doit ramener Chriséis à son père. Sauf qu’Agamemnon a été privé de sa proie. Il prend la captive qu’Achille devait avoir, d’où la colère du héros. C’est une retombée indirecte d’une catastrophe sur les hommes innocents. Contrairement à celle du Dieu hébraïque (unique, infini, omniscient, etc.), la colère des dieux grecs n’est jamais implacable (Déluge, Sodome, Apocalypse). Ils ne peuvent se résoudre à anéantir l’humanité tout entière, car ils ont toujours besoin de ses offrandes. Les dieux sont des êtres comme les hommes ; ils n’en sont pas détachés comme l’Abstraction hébraïque dont on ne prononce jamais le Nom.

Parmi les colères fondatrices, le mythe du partage de Mékôné. Prométhée a provoqué la colère de son cousin Zeus, nouveau souverain des dieux qui a détrôné son père Kronos. Il a décidé d’en finir avec la proximité des mortels qui était la règle jusque-là. Il leur réserve la seule fonction de l’honorer, lui et sa famille d’Olympiens. Prométhée est un Titan (ce qui a donné Satan en langue juive), un dieu ancien de l’Âge d’or. Il a été chargé par le nouveau souverain des cieux Zeus de répartir les morceaux d’un bœuf énorme lors du dernier festin rassemblant mortels et immortels. Prométhée accorde aux mortels la belle part de l’animal immolé, c’est à dire la viande comestible. Il réserve aux immortels les os dénudés de chair, camouflés sous la graisse appétissante (à l’époque).

Zeus feint la colère, mais elle justifie sa répartition du vivant entre mortels et immortels. En acceptant sa part de fumet au nom des Olympiens, il attribue du même coup aux hommes la part mangeable et corruptible de la chair. C’est leur destin d’être condamnés à se nourrir pour raviver leurs forces défaillantes dans le nouvel Âge. Les hommes chassés du Paradis biblique sont une conversion du même mythe, qui courait le Proche-Orient à l’époque.

Autre colère de Zeus que rapporte Hésiode, la fabrication de Pandora, la première femme. Tout comme l’Eve du Dieu unique, elle fait passer l’homme d’asexué à mâle – de l’âge d’or ou Paradis à l’âge de la nécessité ou travail et enfantement terrestre. Prométhée a volé une parcelle du feu sacré pour la donner aux hommes, et Zeus réplique par un autre type de feu, celui qui consume les forces des mâles, c’est à dire le ventre des femmes qu’il faut dorénavant nourrir et féconder. C’est donc par la colère divine qu’hommes et dieux, trouvent leurs places bien distinctes dans l’ordre du monde.

La colère (qui vient du grec choléra) est un emportement physique, affectif et mental qui conduit à la démesure. Elle change l’ordre du monde, soit en négatif s’il s’agit de colère de ressentiment, soit en positif si elle remet de l’ordre lors d’une « sainte colère ». Les cathos en ont fait un péché capital évidemment, puisque seule l’Église est en charge de définir le « bon » ordre du monde. La seule colère dite « sainte » est celle contre les démons. Le réalisme philosophique du Père de l’Église saint Thomas d’Aquin avoue quand même que « se mettre en colère est louable si l’on s’irrite selon la droite raison ». Il donne trois critères : un objet juste, une intention droite et une réaction mesurée. Il en revient aux Grecs.

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La cité et le sacré grec

La cité grecque est d’abord un marché commercial, visant à l’autarcie. Même chose pour Trompe et sa doctrine Monroe revue Donroe, la lutte pour les ressources dans l’intérêt des États-Unis étant sa préoccupation première. C’est à la fois une autonomie économique (en Grèce antique fondée sur l’agriculture, aujourd’hui sur l’énergie et les terres rares) mais aussi un commerce entretenu avec les dieux. Toute cité s’organise autour des cultes honorant ses divinités protectrices – d’où le tropisme catholique de Vince et des conseillers de Trompe II, après les évangélistes de Trompe I ; ou encore celui de Poutine, rallié à l’orthodoxie comme jadis Staline pour sa GGP.

Les cités sont immortelles, dit Isocrate. Elles portent seules l’empreinte du divin, ce qui exclut tout monarque – une habitude qui viendra à l’époque hellénistique, et qui est le rêve des trumpistes. Pour la cité classique, par exemple, Athènes, aucune démesure mais l’égalité totale des citoyens par rapport aux lois et à l’accès aux prérogatives civiques. C’était le cas de la démocratie américaine avant l’autocrate vaniteux à mèche blonde. Tant pis pour les niaiseux, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui. C’est ainsi que la police de la cité athénienne est assurée par des esclaves barbares, les archers scythes. Il s’agit d’instaurer un corps d’armée étranger pour le maintien de l’ordre public afin d’éviter qu’un citoyen puisse être en situation d’autorité par rapport à un autre citoyen. Tout pouvoir porte en effet à en abuser. L’ICE de Trompe serait-elle plus efficace si elle était composée de mercenaires immigrés pour faire respecter la légalité ?

Le citoyen est celui qui peut gouverner et être gouverné, selon Aristote. C’est cela l’isonomie, l’égalité devant et par la loi. Elle permet à l’homme-citoyen d’être tour à tour soldat, magistrat et prêtre. Aucun citoyen n’est le sujet d’un monarque. Les modes d’accession à la citoyenneté diffèrent selon la cité, il n’y a rien d’homogène. A Thèbes, la citoyenneté de plein droit revient à l’homme qui n’a pas fait commerce sur l’agora depuis dix ans, ce qui exclut volontairement les paysans. A Sparte, est citoyen celui qui a reçu une éducation particulière, un dressage qui le rend semblable aux autres. De 7 ans à 20 ans, les jeunes garçons sont embrigadés en troupeau, selon Plutarque, un entraînement à l’obéissance. Poutine en a repris l’idée avec la propagande patriotique et l’entraînement militaire dès le collège. Sparte entraîne sa jeunesse au vol, au pas vu pas pris, à la dissimulation, à la ruse, aux mensonges, au droit de tuer – en Russie, de quoi faire de parfaits clones des nervis du KGB. A Athènes, le citoyen est celui qui est né de père et mère athénien et ne doit faire l’objet d’aucune privation de ses droits en punition de comportements indignes.

L’imaginaire grec enracine la cité dans le sol, ce qu’Euripide appelle un terroir sacré dans Médée. Platon dans la République insiste sur le mythe d’autochtonie nécessaire. La cité est leur mère, leur nourrice. Les autres citoyens sont des frères sortis du même sein. L’Athénien est avant tout le fils légitime du sol. C’est ce que les nationalistes conservateurs réclament contre les hors-sol, les immigrés ou ceux qui ont soi-disant « deux patries », deux passeports au cas où.

La citoyenneté grecque est une administration du sacré, une qualité et non une reconnaissance de compétences. Tout candidat à la magistrature n’a pas besoin d’être qualifié, il lui suffit d’être citoyen. D’une cité à l’autre, tout peut changer : la langue, la monnaie, les poids et mesures, le régime politique, les lois, l’éducation, le panthéon, les cultes, le calendrier. Il peut y avoir un calendrier sacré et un calendrier des magistrats ainsi qu’un calendrier politique. Ce sont les principales fêtes des dieux de la cité qui donnent les noms des mois. Ce calendrier enserre le citoyen dans un tissu civique. Quant aux dieux, chaque cité mêle des divinités locales à quelques grands dieux du Panthéon classique. Nul dieu ne se manifeste pareillement dans la cité et ailleurs. Ce particularisme local est une revendication de l’identité civique. Le catholicisme de JD Vance est de ce type, différent semble-t-il de celui du pape Léon XIV, tout comme l’orthodoxie (affichée) de Poutine, élevé laïque communiste, diffère de celle de Kiev ou de Thessalonique. Celui qui quitte sa cité quitte ses références et devient « un étranger ».

Le régime des cités en Grèce classique entretient un état de guerre réciproque. Elle est saisonnière, on se bat en été, on arrête en hiver. Il s’agit toujours de légères rectifications de frontières. Pour être autonome, il faut empiéter sur le territoire des voisins pour avoir assez de terre à pâturer et cultiver. Trump fait exactement la même chose avec le Venezuela, Panama et le Groenland. Poutine fait pareil en revendiquant les territoires perdus de l’ex-URSS. Hitler parlait de lebensraum, de « territoire vital ». A quand le néo-impérialisme français sur l’Algérie et la Tunisie, ou celui de l’empire britannique sur les Indes ? Le citoyen est soldat, mobilisé en permanence, tout comme Poutine voudrait voir mobiliser les siens de 7 à 77 ans. L’Athénien doit par exemple à sa cité 42 ans de service militaire. Il est éphèbe de 18 à 20 ans, hoplite ou cavalier de 20 à 50 ans, puis ancien et vétéran jusqu’à 60 ans, requis pour monter la garde sur les remparts de la cité. Après 60 ans, le citoyen-soldat devient arbitre public.

Aristote dit du citoyen qu’il est celui qui participe à l’exercice des pouvoirs de juge et de magistrat prêtre. Le civique et le religieux sont imbriqués les uns dans les autres. Être citoyen, c’est pouvoir s’occuper des dieux en les honorant selon des traditions de la cité. Il partage les choses sacrées avec les autres citoyens, car il est interdit d’exercer plusieurs fois de suite la même charge. Jacqueline de Romilly dit que la religion grecque était laïque, et inversement la vie civique était religieuse. Il n’y a pas d’équivalent grec du mot « religion ». Il n’y en avait pas besoin car aucun dogme ne pouvait exister, étant donné l’éventail des traditions cultuelles et ancestrales particulières à chaque sanctuaire. Contrairement aux théocraties, qu’on pense par exemple à la théocratie chiite de l’Iran ou à la sunnite de l’Arabie Saoudite, la relation grecque au sacré est d’essence administrative. Il n’y a pas de culte universel, mais la préoccupation de rester fidèle à un rite local. C’est pourquoi n’importe quel magistrat pouvait devenir prêtre plusieurs mois durant, sans autre compétence que celle de faire respecter les lois sacrées.

Être citoyen, c’est s’inscrire sur le continuum de la vie qui va des animaux aux dieux. L’homme-citoyen dans la cité n’est pas un animal comme les autres ; il est politique, donc libre. Les non-citoyens sont a-politiques, privés du droit de prendre la parole ; donc parfaits animaux pour les politiques. On se demande si la mafia de l’ex-KGB ou la mafia de l’immobilier new-yorkais n’en seraient pas l’équivalent dans la politique moderne. Seuls sont décideurs ceux qui le décident, avec leur pouvoir de force ou leur fric, Trompe ou Poutine ; les autres sont des moutons à tondre et à guider.

Réfléchir sur la Grèce en dit au fond beaucoup sur notre époque.

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Les centres du monde grec

Chaque peuple se veut le centre du monde, comme la mère est le centre du foyer, l’agora le centre de la cité et la terre le centre du cosmos. Les Grecs n’ont pas failli à cette constante.

Pour eux, la terre, qu’elle soit plate ou ronde, est le centre d’une sphère selon Anaxagore ; et le Poème de Parménide énonce que la terre « est gonflée comme une balle bien ronde, égal du centre à toutes les directions ». Tout ce qui est important est toujours au centre. Dans notre monde terrestre, c’est l’omphalos de Delphes qui est le centre du monde grec. Là siège Apollon, qui délivre ses oracles. Cette pierre sacrée probablement préhellénique symbolise la fécondité, le nombril du nouveau-né ou de la femme enceinte, en même temps qu’un phallus de fertilité. Du centre de la terre émane à la parole des dieux, leur approbation ou désapprobation aux questions posées, qui détermine les comportements des mortels à travers leur monde. C’est un imaginaire qui permet d’ancrer la croyance d’une communication avec les dieux. L’omphalos est le lieu exact où s’étaient retrouvés deux aigles envoyés par Zeus depuis les extrémités de la terre, selon Pindare et Plutarque. La parole exalte l’ordre du monde voulu par les dieux. Elle est un cercle invisible qui isole la Grèce de la barbarie. Le monde grec rayonnait ainsi à partir de son centre, comme comme une parole sacrée pour déployer l’ordre et la beauté du cosmos.

Le centre de la cité est l’agora, la place publique. C’est un lieu symbolique qui concentre en un seul point les magistratures civiques et religieuses. C’est l’autel-foyer d’Hestia où sont reçus les hôtes de marque et les ambassades. L’agora est un sanctuaire interdit aux criminels. Elle est un siège collectif placé au centre du regard des dieux protecteurs de la cité. Le centre n’est pas forcément celui d’un cercle car la cité, selon Hippodamos de Millet, est construite en carré. L’architecte urbain applique les règles droites pour que le cercle devienne carré – la fameuse quadrature du cercle. Les rues droites convergent toutes vers le centre, comme d’un astre rond partent en tous sens des rayons droits. Mais c’est aussi en ce centre que le sycophante passe son temps à profiter de la démocratie, de la parole libre, en lançant des accusations sans rien faire d’autre. Il a la parole tordue des démagogues, ces flatteurs de basses opinions. Nous en connaissons des exemples avec Trompe, Mélenchon et Zemmour notamment. Le centre de la cité devient alors le cœur noir de la crainte de la diffamation et du harcèlement.

Au centre de la maison est l’autel circulaire d’Hestia, déesse vierge. Dans ce foyer domestique, la flamme ne doit jamais s’éteindre, elle sert à purifier l’ensemble de la maison. C’est à partir du centre que chacun trouve sa place. Il est le point de distribution des fonctions autant que des devoirs. Mais c’est aussi le rappel du devoir féminin, l’immuable stabilité de la déesse, parfaitement immobile au centre de la maisonnée, qui fige l’univers statique des femmes. Le masculin, lui, est plutôt statufié en piliers quadrangulaires surmontés de têtes barbues d’Hermès. Ils sont dressés à l’extérieur, devant les portes des maisons ou des temples. Ils indiquent le mouvement, les directions possibles et la circulation des mâles. Mais tout citoyen, malgré toutes les voies offertes par les bornes Hermès à son cheminement, aboutit toujours au centre de la cité, l’agora.

On le voit, le centre est un repère, mais aussi une laisse. Il définit, mais retient. Chacun n’est jamais que d’une maisonnée, d’une cité, d’un pays. Les Romains emporteront Rome à la semelle de leurs souliers. Ainsi fait chacun : tous fils de la terre, mais pas équivalents. Dans le monde, les Grecs se différencient des barbares indistincts ; dans la cité, les citoyens bien nés en âge de voter se différencient des non-mâles, des étrangers, des esclaves et des criminels ; dans la maison, les femmes et les filles se différencient des hommes et des garçons. Elles restent dedans, régnant sur l’intérieur ; eux sont dehors, régnant sur le reste du monde. Et s’ils ont le choix de partir, d’explorer, ils sont irrémédiablement tenus par la cité, ses lois et coutumes, ses traditions. Ils rayonnent, dans l’ambivalence des centres.

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Les humains doivent s’élever au-dessus du bétail, chez les Grecs

Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.

Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.

Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.

L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.

Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.

Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.

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Autel aux dieux grecs

Un autel, en Grèce ancienne, est un endroit où l’on honore les dieux. Plus que le temple, et d’ailleurs à l’extérieur, l’autel est le lieu du sacré. Il est nécessaire que les fumées du sacrifice montent vers les dieux, tandis que la viande grillée est partagée entre les fidèles. C’est un rite de communion entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, entre les mortels et les immortels.

Les autels se différencient selon les divinités. Les chthoniennes, celles du sous-sol, sont une fosse aménagée dans le sol. Les ouraniennes, pour les dieux célestes, sont sur un point élevé. Même si les dieux sont parfois célestes et infernaux, tel Zeus.

Le sacrifice sanglant d’un animal est offert en plein air. Il a lieu de jour pour les Olympiens, et à la nuit pour les chthoniens. Dans tous les cas, il s’agit d’un autel à feu. Le feu est en effet réputé sublimer la matière pour l’envoyer dans l’éther. Le sang de la bête immolée ne doit pas se répandre sur le sol profane, mais arroser l’autel ou la fosse sacrificielle. L’acte de piété est de verser le sang, d’égorger et de manger. Et peu importe qu’il n’y ait ni temple ni images cultuelles : le dieu est toujours présent sur son espace sacrificiel. C’est le seul élément indispensable d’un lieu sacré. Par le feu, le sang et la boucherie rituelle, il consacre un domaine comme sanctuaire.

Un autel peut être dévolu à plusieurs groupes de divinités, selon chaque cité. La surface de l’autel est alors compartimentée. Ainsi, le sanctuaire d’Amphiaraos à Oropos comprend cinq parties, selon Pausanias. La première pour Héraclès, Zeus, Apollon, guérisseur. La seconde pour les héros et les femmes de héros. La troisième pour Hestia, Hermès, Amphiaraos, son fils Amphilocos. La quatrième à Aphrodite et Panacée, Iasô, Hygie (santé) et Athéna. Une cinquième est réservée aux nymphes, à Pan et aux fleuves Achélôs et Céphise.

Parfois hommes et femmes sont séparés, les hommes à l’est de l’autel et les femmes à l’ouest. L’autel balise l’espace. Ainsi, l’autel de Dionysos occupe le centre du théâtre autour duquel le chœur chante son monologue. À Olympie la borne indiquant le tournant de la piste de l’hippodrome est surmontée d’un autel aux démons qui effraient les chevaux. Il existe aussi des autels qui ne sont pas arrosés du sang des bêtes sacrifiées, mais de céréales ou de fruits. Ni feu, ni victime sacrificielle, ce qui témoigne d’une certaine tolérance de la piété civique.

Un autel était censé protéger le droit des gens, autant l’innocent que le criminel. Euripide s’en offusque, car « au lieu d’installer aux autels les coupables, on devrait les en expulser. » Lycurgue évoque d’ailleurs le cas de Callistratos d’Anphidna, un homme politique condamné à mort par Athènes. Il a été averti par le dieu de Delphes que, s’il retournait à Athènes, il y « trouverait les lois ». En effet, lorsqu’il y est revenu et s’est réfugié à l’autel des Douze dieux, il fut mis à mort par le peuple. Pour un coupable, « trouver les lois », c’est subir le châtiment. L’autel est donc mieux qu’un rempart – mais à condition d’être innocent. Les dieux ne sont pas chrétiens et ne pratiquent pas le pardon inconditionnel car les humains, ces mortels, ne sont pas « leurs » créatures.

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Dieux à leur image ou image des dieux

Les Grecs antiques voyaient-ils les dieux à leur image, comme le dénonce Xénophon ? Ou les hommes considèrent-ils qu’ils sont à l’image des dieux, comme le défendent Hésiode et Platon ? Vaste débat, « faux débat » comme le dit Sorel : « Polythéisme ne rime pas nécessairement avec anthropomorphisme. C’est aussi cela le paganisme grec, la claque aux idées reçues. »

C’est un peu l’œuf et la poule. On ne sait si la poule vient de l’œuf ou si c’est l’œuf qui a trouvé dans la poule le moyen de refaire un œuf. Selon Hésiode, Pandora, la première femme, a été modelée avec la terre par Héphaïstos pour en faire un être pareil à une chaste vierge. Les seules vierges qu’il connaisse sont Artémis, Hestia et Athéna. Le corps féminin est donc façonné à l’image des déesses. Le corps des mâles est aussi une fabrication. Ce sont les dieux qui fabriquent les hommes comme des statuettes pétries dans l’argile. Ils le font à leur image, car ils ne possèdent pas d’autres modèles qu’eux-mêmes. Les mortels n’auront qu’à représenter les dieux comme plus grands que les humains pour les honorer. Platon, de même, confirme que le divin a servi de modèle pour créer les humains. Dans le Timée, il dit qu’Athéna souhaite que les mortels nés du dieu élu par elle, soient « les hommes les plus parfaits à sa ressemblance. » Même si cette conformité est probablement, chez lui, plus mentale que physique.

Mais toutes les statues des cultes ne sont pas anthropomorphes. Certaines représentations tombent du ciel, comme ce morceau de bois d’olivier représentant Athéna, qui est paré du péplos à l’occasion des Panathénées. C’est un poteau brut n’ayant pas forme humaine, selon Tertullien. A Thespies, Éros est honoré sous la forme d’une pierre, selon Pausanias. Seules les parures sont œuvres humaines. Ce sont des statues-offrandes destinées à plaire aux dieux parce qu’elles leur ressemblent, dit Platon. Les hommes représentent les dieux et les déesses plus grands que nature – que leur nature humaine – parce qu’ils sont plus grands que les êtres humains. Ils sont immortels alors que les hommes ne sont que mortels.

Mais, conclut Sorel, « de toute façon, les dieux sont invisibles, c’est leur nature de ne pas se montrer. L’anthropomorphisme n’est qu’un réflexe d’élévation du regard vers des statues plus grandes que celles représentant des mortels ou des défunts. » Élever le regard, par respect pour la puissance ; honorer le plus grand que soi pour demander protection. Toutes les religions font au fond la même chose.

Le christianisme a réhumanisé le dieu. Il le représente quasi nu sur la croix dans toutes les églises – et l’on se demande pourquoi le christianisme a stigmatisé la chair depuis Paul. Jésus est un jeune homme beau comme un dieu, issu dans l’imaginaire artiste de la statuaire grecque. Le dieu n’est pas forcément représenté plus grand que nature, il est crucifié, assigné à sa volonté de s’incarner dans le pire de la souffrance humaine afin d’affirmer sa compassion – et d’opérer la rédemption des humains. C’est un dieu « fait » homme, à son image, pour figurer la proximité du seul Dieu de la croyance, omniprésent, omnipotent et éternel auprès de Ses créatures. Homme et dieu, dialectique infinie…

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Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

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Dieux grecs ambivalents

Autant, le Dieu du Livre commande, autant les dieux grecs sont ambivalents. « Les dieux peuvent rendre fou l’homme le plus sage, tout comme ils savent inspirer la sagesse au moins raisonnable », dit l’Odyssée au chant 23. Car une même divinité égare ou conseille, libère l’esprit ou enchaîne dans la folie ; elle envoie la maladie et peut guérir. C’est ainsi que Déméter nourrit les mortels, mais peut aussi les affamer en retenant le grain en son sein ; que Dionysos libère les femmes autant qu’il les rend follement dépendantes et criminelles ; qu’Apollon est le dieu de la purification, mais que ses flèches peuvent semer la peste.

Les dieux sont donc écarteurs du mal ou destructeurs. Pourquoi ? « Une divinité a toujours des dispositions envers les mortels, mais ceux-ci éprouvent des difficultés de discernement à cause de leur incapacité à connaître leur attente », dit Sorel. Les hommes n’ont pas connaissance de ce que veulent les dieux. C’est pourquoi « l‘ambivalence est une manifestation divine, tandis que l’ambiguïté est une réception humaine. » Aux hommes d’avoir l’attitude pieuse qui est celle de la crainte envers les dieux. Il s’agit non pas de se soumettre à l’Absolu comme les musulmans, ni de redouter l’Enfer comme les catholiques, mais d’une prudence des Grecs, une sagesse humaine. « Les dieux sont ambivalents parce qu’ils prennent plaisir aux hommages des humains… qu’ils se complaisent à laisser dans l’incertitude ». Reste que les humains et les dieux sont des êtres à part entière, non subordonnés les uns aux autres. Les dieux sont immortels, les humains mortels est la principale différence.

Pour comprendre cette relation des hommes aux dieux, le mythe d’Hermès est fondamental. Le dieu Hermès indique le chemin, toute son activité tend vers les échanges. Mais il a aussi fabriqué le mal envoyé aux hommes par tous les Olympiens avec Pandora, la première femme. C’est elle qui a ouverte la fameuse « boîte de Pandore », d’où tous les maux se sont échappés. Pandora est mensonges, paroles séduisantes et manières trompeuses, selon Hésiode. Le dieu Hermès, qui l’a créée, est au creux du double sens et de l’énigme : il peut diriger ou égarer le voyageur, mais il reste le compagnon des hommes parce qu’il préside aux échanges et favorise les contacts. Or tout contact est un risque, tout « deal » peut être une Tromperie.

« Hermès assume absolument son origine d’être issu de la parfaite jonction de polarités : né de l’union du céleste (Zeus l’Olympien) et du souterrain (Maia, filled’Atlas, logée dans une caverne) ». Il est la vertu d’intelligence des Grecs, celle de la ruse d’Ulysse. Il connaît toutes les formules pour abuser. La parole a toujours double sens, vraie ou fausse ; pour Hermès, elle peut même être l’absence de mots. Quand nous disons « un ange passe » (en général à 20 et moins 20, selon un film connu), le Grec antique dit « Hermès passe ». Car le dieu est médiateur de sens. Les échanges sont toujours ambivalence, mais Hermès indique les chemins. Il est le dieu de tous ceux qui cherchent.

Selon Eschyle : « en fait l’ambivalence divine est une chance pour l’homme qui peut toujours espérer son aspect bienveillant ». L’ambivalence des dieux reste le moindre mal, au contraire du Dieu unique jaloux, Pater familias impérieux, qui veut être obéi dans ses Commandements sans laisser aucune alternative à l’humain – sinon c’est « péché », qui sera « puni ».

Toute la différence entre un monde humain concret, qui accepte les dieux mais s’en méfie, et un monde spirituel abstrait, où la soumission est requise sans ergoter, au nom du Grand Dessein.

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Adresses aux dieux grecs

Un Grec antique s’adresse aux dieux comme un homme – autrement dit comme un citoyen libre qui prie et demande, mais qui aussi reproche et invectives. Les dieux sont immortels, mais n’existeraient pas sans les mortels. Car le sacré, pour les Antiques, est ambivalent, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. Pas de « Père » éternel qui protège ses « enfants » contre le Mal, l’ange déchu, le Diable, mais chaque dieu et déesse bonne ou mauvaise, selon les circonstances.

On invoque les dieux pour savoir l’avenir : faut-il combattre ; pour faire une promesse : jurer devant un dieu engage l’humain ; pour insister : la réponse donnée n’a-t-elle pas changé ; pour offrir un sacrifice : se priver de vin ou de nourriture en faveur des dieux (qui ne boivent ni ne mangent au sens physique) pour manifester une parole de déférence. « Ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, un dieu peut s’offrir aux sollicitudes des mortels quand ceux ci savent s’y prendre à force d’adresses gestuelles ou rhétoriques. » L’attitude des Européens face à Trump est de ce type. Mais faire de ce bouffon un dieu est quand même assez risible. C’est que nous n’avons pas pris les mesures nécessaires pour acquérir la puissance, nous laissant mener par l’impérialisme protecteur yankee… jusqu’à sa remise en cause par l’égoïsme sacré. Et les dieux ne sont pas toujours favorables. « Quand Achille, les yeux dans les cieux, répand le vin à terre pour la victoire et le retour de Patrocle envoyé au combat, Zeus accueille favorablement la première adresse, mais refuse la seconde », dit l’auteur.

Alors on invective les dieux, dont la conception de la justice est parfois incohérente. Le poète Théogonis, le tragédien Euripide, le comédien Aristophane, n’hésitent pas à mettre dans la bouche de leurs acteurs et actrices leur indignation envers les dieux. Iphigénie, sacrifiée aux vents sur injonction d’Artémis trouve cela absurde, c’est faire des dieux des méchants. N’avons-nous pas la même attitude envers le dieu Trompe ? C’est que les dieux ne sont pas « Dieu », le Père tonnant autoritaire des Juifs ; les dieux grecs sont des alliés ou des adversaires, des exemples ou des empêcheurs, des êtres supérieurs. Ils ne sont pas incommensurablement distants des humains.

« La cité s’adresse aux dieux pour garantir son ordre ; l’individu, pour revendiquer ses doléances ». Ambivalence de l’invocation provocation. Les humains s’adressent aux dieux comme à des êtres d’égale dignité. Chacun son royaume, mortel pour les humains, immortel pour les dieux – mais une même terre pour les deux. « Les Hellènes de l’époque classique ne s’emmurent pas dans un silence propice à la divinisation d’un mortel : ils s’adressent directement aux dieux, sans génuflexion, pour leur demander de toujours reconsidérer leur justice vis-à-vis de ceux qui les font exister : les mortels. Comme le souligne Burckert, on ne dit pas « mon dieu » en grec ancien. »

Dans l’Odyssée, Zeus réplique en mettant en cause les humains. Ce sont « eux, en vérité, [qui] par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par le sort » (Odyssée I 32-34). Et c’est bien vrai : se défausser de ses propres turpitudes sur « les dieux » ou « les autres », ne renvoie qu’à nos propres manques. A l’illusion de tout savoir sur tout, d’avoir le seul raisonnement juste, de n’écouter personne. Les séries policières sont pleines de ces « commandantes » femmes, soucieuses avant tout de s’imposer parmi les hommes, qui n’en font qu’à leur tête, persuadées d’avoir raison seules contre tout le monde. L’homme faisant de même (comme James Bond) n’est plus illustré depuis des années. La fiction fait que parfois ça marche, en rattrapage acrobatique peu convaincant. Mais, dans le réel, ce comportement névrotique est nuisible. Qu’il soit promu à la télé est un signe des temps.

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Les dieux grecs sont pour la vie

La pensée grecque antique est profonde et peu connue ; moins pratique que la romaine, mais plus aboutie en réflexion. Reynal Sorel, docteur en philosophie de Paris IV, l’étudie en détail dans son Dictionnaire du paganisme grec, paru en 2015, dont je vais chroniquer à mesure certains articles. Aujourd’hui : Abandon des dieux.

Ainsi, « les dieux » grecs sont une essence supérieure d’êtres, pas de ceux avec qui l’on communie. S’ils sont immortels, ils se méfient de la mort, qui n’est pas leur destin. Ils s’éloignent donc des humains devenus cadavres, même s’ils ont lié amitié avec les mortels durant leur vie, comme Apollon abandonne Admeste et Hector, ou Artémis son bien-aimé Hippolyte. De même, les dieux abandonnent l’homme décrépit : c’est son destin, pas le leur. A chacun sa destinée : les uns doivent être malheureux, les autres heureux.

Donc les dieux ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas compatissants parce que ce n’est pas leur rôle. Ils restent impassibles à la destinée des mortels.

En revanche, ils célèbrent comme les humains la vie jaillissante, la jeunesse, l’action, la lumière. Ils élèvent au rang de héros – de demi-dieux – les humains qui poussent leur destinée au maximum de ses possibles. La vie est inaltérable, et seuls les dieux en jouissent pour l’éternité. Ils donnent l’exemple aux humains de ce qu’est un être supérieur. Ils ne sont pas « meilleurs » que les hommes, ils connaissent la colère, le désir, la jalousie, la vengeance – mais ils restent ancré dans la vie et pour la vie.

Bien loin du dieu chrétien représenté agonisant sur une croix, le corps souffrant, tout son message appelant à l’au-delà. Pour les Grecs, il ne s’agit pas de délaisser la vie ici-bas – au contraire, elle est la seule que l’on aura jamais. Ni réincarnation, ni banquet éternel auprès d’un Père, ni fusion dans un Tout éternel : la vie est unique et éphémère. C’est ainsi.

Ce pourquoi on ne célèbre pas la mort, comme les chrétiens le font, avec leur faste et leur austère mépris de cette vie-ci. La mort vient, à son heure, comme elle doit. Antigone n’attend rien des dieux et obéit à sa morale transcendante, à laquelle les dieux mêmes sont soumis : la norme, le destin, ce qui doit être accompli.

Seuls les humains meurent – seuls. Aucun dieu pour les consoler, il n’en est pas besoin. Quiconque naît se condamne à mourir, c’est la loi universelle. Le seul paradis est le souvenir qu’on laisse : vivant avec les enfants, moral par son exemple plus ou moins imparfait, spirituel par ses écrits. Ce pourquoi vivre est si important, célébrer la santé, la vigueur, l’enthousiasme.

Une belle leçon de paganisme.

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Comprendre l’emboîtement des choses, dit Alain

Il fait chaud, il fait froid, la nature nous semble hostile alors qu’elle n’est qu’indifférente. Le soleil donne, les orages grondent, l’air froid descend malgré le ciel pur, le rhume vient : les choses s’emboîtent et s’ajustent naturellement, sans aucune intention. Toutes les saisons, toutes leurs causes et conséquences sont « justes et raisonnables », dit Alain. Ou plus exactement « toutes ces forces sont d’aveugles brutes ».

Mais c’est penser en être humain. La nature ne pense pas, elle se déploie. Et il n’y a point de dieux – ou alors qui laissent se dérouler les choses, en suprême indifférence.

Fort heureusement, songe le philosophe. « Si je constatais quelque caprice des dieux, comment pourrais-je vivre après cela ? Ce qui me rassure, c’est cet ajustage parfait, cet emboîtement de toutes choses, ces chaînes entrelacées des biens et des maux ». La liberté s’établit sur la machine ; les choses sont, poursuivent aveuglément leur mécanisme comme la montre tictaque et donne toujours l’heure, et nous les humains comptons là-dessus pour nous y acclimater. Rien de pire que le caprice : on ne peut plus rien prévoir, se protéger, s’adapter – et alors vient la crainte, le repli sur soi.

Les tyrans – et Trompe aujourd’hui – jouent de cet effet psychologique pour imposer leur bon vouloir, leurs caprices de satrapes. Alain ne parle pas de politique dans ce Propos, mais la nature y mène, puisque la nature humaine en fait partie.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Tombes de la vallée des rois : Ramsès IX

C’est une véritable autoroute qui s’enfonce dans la montagne de Thèbes pour joindre la Vallée des rois. Nous longeons la vallée des nobles et des prêtres à flanc de colline. Le tourisme a désormais remplacé le pharaon dans la royauté et tout est fait pour contenter l’Occidental. Des minibus électriques de fabrication égyptienne, à la grande fierté de Mo (bien que les batteries soient probablement chinoises), conduisent du parking des bus à l’entrée du site. Occasion, bien évidemment, de faire payer un petit supplément à ceux qui ne veulent pas marcher sous le cagnard. Il y a la queue et tous les sacs sont passés aux rayons X, comme d’habitude. Il fait une chaleur à crever et il n’est pas encore 10 heures du matin.

Une fois passée la vente de tickets, Mo nous réunit pour des explications dehors, sous un auvent aménagé avec des plans de la Vallée des rois à destination des guides. Comme partout, ils ne doivent pas parler à l’intérieur des sites en raison du monde.

Le ticket nous permet de visiter trois tombes. Mo nous conseille celle de Ramsès IX, celle de Mérenptah et celle de Ramsès III. Elles sont très différentes, bien conservées et souvent remplies de couleurs. Il y a foule et le masque est obligatoire si l’on veut éviter la contamination. Des connes américaines se font des selfies, tout comme de jeunes machos arabes tout fiers d’eux-mêmes. Descendre et remonter les rampes n’est pas de tout repos et faire des photos sans un bras, une tête ou une ombre dessus l’est encore moins.

Les tombes commencent toujours par un long couloir qui descend, imitant le parcours du dieu-soleil vers la nuit souterraine. Il conduit à une ou plusieurs salles avant d’arriver dans la chambre funéraire où se trouve le sarcophage. En général, les tombes ont été ouvertes et les momies déplacées, les bijoux pillés. Ne restent que les décors sur les murs et les plafonds. Toutes ne sont pas ouvertes au tourisme, mais alternent selon les saisons pour éviter une trop grande dégradation due au gaz carbonique de la respiration. Il est bon de se renseigner sur les tombes ouvertes avant de faire son choix.

La tombe de Ramsès IX a une rampe d’entrée large qui conduit à trois corridors. Le premier couloir a quatre petites chambres latérales groupées sans décor. Au bout du couloir l’antichambre sans puits. Enfin une salle hypostyle à quatre piliers qui semble inachevée et qui amène par une rampe à la chambre funéraire. Le couloir porte des scènes du Livre des Portes, des litanies de Rê, du livre des cavernes, des heures du Livre de l’Amdouat du Livre des morts. La chambre funéraire est ornée de scènes du livre de la Terre, du livre du jour et de la nuit et du rituel de l’ouverture de la bouche. Le mur du fond présente Ramsès IX entouré par les dieux sur une barque solaire, ressuscité en tant qu’Osiris face à Horus.

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Temple de Philae

Le temple d’Isis est peu encombré de groupes car nous sommes à l’heure du déjeuner. Seul un troupeau de Yankees narcissiques agace, se prenant en photo devant les ruines avec des poses de star comme à Disneyland. Les grandes juments blondes aux shorts très courts, et dont le haut sans soutien-gorge dégage toujours le nombril nu, cravachent les jeunes mâles bodybuildés par le sport universitaire, dont le cerveau semble réduit par compensation à un pois chiche. Le saut en l’air devant les ruines et au milieu du kiosque de Trajan semble le dernier must de la mode sur les réseaux sociaux.

Selon la légende égyptienne, le roi Osiris aurait été tué par son frère Seth, qui aurait dispersé son corps dans tout le pays. Son épouse Isis aurait récupéré les restes pour les rassembler ici, à Philae. Il aurait été érigé par les souverains lagides (dynastie hellénistique, 332-30 avant) sur un sanctuaire antérieur, qui serait l’œuvre d’Ahmôsis II (Amasis, 570-526 avant), pharaon de la XXVIe dynastie. La fermeture du temple est ordonnée vers 530 de notre ère sous Justinien.

Nous visitons les différents bâtiments, observons les gravures en hauts-reliefs souvent colorés, écoutons la énième description du pharaon faisant offrandes aux dieux en reculant devant les prêtres, goûtons le climat doux et léger de l’île sur laquelle le temple a été reconstitué. Je songe que si la mer doit monter en raison de la fonte des glaciers due au réchauffement climatique inévitable, alors le sauvetage des temples sera à refaire en Égypte. La trace noire de la crue du Nil arrive en effet à peine à 4 ou 5 m en dessous du niveau des bases. J’observe un marchand du temple musulman étaler son tapis pour faire sa prière en plein midi, en direction approximative de la Kaaba, mais sous un tamaris.

Nous reprenons la petite barcasse conduite par un grand Noir au visage riant, fan de Bob Marley (« c’est l’Afrique », me dit-il). Il est cette fois accompagné d’un mousse nubien d’une douzaine d’années qui se met à l’avant silencieusement pour faire la traversée. Il se place dos au mât de poupe et les bras écartés, comme offert en croix pour on ne sait quel sacrifice au tourisme. À mon avis, il joue à l’ankh. Il largue les amarres au départ puis les rattache à l’arrivée, ce qu’il lui vaut un petit bakchich, offrande traditionnelle entre Arabes. Il n’a pas dit un mot.

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Temples d’Abou Simbel 1

Nous sommes debout à cinq heures, peu de temps après la prière chantée par le muezzin de la mosquée voisine. Le jour se lève à peine, le soleil filtre ses rayons roses au travers des nuages, à l’horizon des collines est du Nil. Nous avalons juste un café en poudre et hop ! Nous serons les premiers à l’entrée du site qui n’ouvre qu’à six heures tapantes. Nous serons les premiers aussi dans le temple de Ramsès II. Ce sera bientôt la foule, compacte, serrée, sans masques. Pire encore une heure plus tard au temple de Néfertari. Les marchands du temple dans l’allée qui conduit à l’entrée du site ne sont pas encore ouverts, et nous évitons ainsi les accroches commerçantes pour des bibelots et tapis sans aucun intérêt. Les pires sont les gamins, dont la jolie frimousse incite à faire plaisir.

Abou-Simbel est le nom du paysan qui guidait les explorateurs au début du 19e siècle. Ces temples ont été élevés par Ramsès II dès sa montée sur le trône. Le pharaon devait en effet commencer tout de suite l’édification de son temple funéraire car il ne savait pas combien de temps il allait régner ni l’heure à laquelle la mort allait le prendre. Pour des raisons politiques, le grand roi Ramsès a décidé d’élever aussi un temple funéraire aux abords de la Nubie afin de marquer son territoire. Son véritable temple funéraire est dans la Vallée des rois.

Le naos contient quatre dieux : Ptah dieu créateur toujours dans l’ombre, Amon le premier à être caressé par le soleil levant, puis Ramsès et Horus. Nous avons la chance d’être entrés les premiers et de voir, sans personne ou presque, le soleil levant effleurer les statues une à une d’une chaude lumière rose puis dorée. Nous sommes la veille du 21 octobre qui est le jour anniversaire de la naissance de Ramsès II. Le seul autre jour de l’année où le soleil baigne ainsi les statues est le jour de son intronisation, le 21 février.

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Olympie antique en 2024

Le site grec antique où ont été créé les fameux Jeux se visite toujours. Il est en ruines mais conservé et étudié. Je l’ai revisité au mois de la chèvre (mêêêê !). Il y fait chaud et le soleil brûle, bronzant les athlètes nus au cuir rendu épais, comme nos garçons, par les entraînements.

Les épreuves n’étaient autorisées que pour les mâles parlant grec, aussi bien pour concourir que pour y assister (ce qui excluait les femmes et les barbares). Des épreuves existaient pour les enfants et les adolescents comme pour les adultes. Les Jeux étaient dédiés aux dieux et étaient donc une cérémonie religieuse – visant à « relier » les hommes aux dieux et célébrer l’amour de la vie, l’être ensemble et les valeurs de la cite : piété, courage et beauté (tout le contraire de nos compétitions où fric et nationalisme se mêlent à l’envi). Et l’on raconte que, parce qu’une femme, fille, sœur et mère de champions olympiques s’était déguisée en homme pour voir concourir son fils, il a été décidé que tous les spectateurs mâles devaient assister nus aux compétitions, comme les athlètes.

Il n’est pas certain que la nudité ait été totale, certains parlent d’une sorte de suspensoir pour les parties, mais le mythe veut que le nu ait été une valeur athénienne et spartiate. Il était nature et transparence, en ligne avec l’égalité démocratique et avec la discipline militaire. Il était aussi orgueil du corps sain, présenté tel quel aux dieux. Lesquels n’y étaient pas insensibles, si l’on en croit le nombre de déesses séduites par des mortels ou de dieux, charmés par jeunes filles et jeunes garçons bien charnels – à commencer par le plus grand, Zeus, qui aima successivement Danaé, Alcmène, Léda, Sémélé, Léto, Europe, Ganymède, Euphorion…

Le temple d’Héra, sœur et épouse de Zeus, est le premier édifice dorique connu du Péloponnèse bâti vers -600. Il comprenait un pronaos, une cella et un opisthodome ; la cella était divisée en trois nefs dans le sens de la longueur par deux colonnades de huit colonnes. Elle abritait les statues de culte de Zeus et d’Héra dont les jeunes filles remplaçaient le péplos tous les quatre ans par un neuf qu’elles avaient brodé. Le temple abritait divers objets symboliques : dans la cella le « disque d’Iphitos » gravé du texte de la trêve sacrée, la table chryséléphantine (d’or et d’ivoire) réalisée par Colotès, un élève de Phidias, sur laquelle on plaçait les couronnes préparées pour les vainqueurs des jeux et l’Hermès de Praxitèle ; dans l’opisthodome, Pausanias décrit le coffre de Cypsélos, chryséléphantin aussi, orné de nombreuses scènes mythologiques. Il semble qu’à l’époque romaine le temple ait plus été une sorte de musée qu’un lieu de culte. C’est ici que, devant le temple, l’autel consacré à la déesse sert encore pour l’allumage de la flamme olympique.

Le temple de Zeus Olympien, de style dorique, est colossal avec ses 64,2 m de long et 24,6 m de large. Il fut érigé entre 470 et 456 avant et a subi plusieurs catastrophes, un incendie volontaire vers 426 après, un tremblement de terre un siècle plus tard, une inondation qui l’a recouvert d’une couche d’alluvions. Le fronton Est représentait la course de chars entre Pélops et Oenomaos, le fronton Ouest la bataille des Lapithes contre les Centaures. Douze métopes situées aux extrémités supérieures des porches intérieurs représentaient les douze travaux d’Héraclès (fils de Zeus et fondateur des Jeux olympiques). Ce grand temple de Zeus, pourtant imposant, n’a pas fait l’objet d’une anastylose (remontage des pierres écroulées), bien que des restes de colonnes et de linteaux gisent encore sur le sol.

Il abritait l’une des sept anciennes merveilles du monde, la statue chryséléphantine de Zeus, abondamment décrite par Pausanias. Cette statue fut sculptée par l’atelier de Phidias vers -440 -430. Elle mesurait 12,75 m de haut ; le corps était fait d’ivoire, les cheveux, la barbe, les sandales, et la draperie, en or. Le trône était d’ébène et d’ivoire. Par vénération pour le sculpteur, l’atelier fut conservé jusqu’au Ve siècle après. Ses dimensions, 32 m × 14,5, sont exactement celle de la cella du temple. Il fut ensuite transformé en basilique chrétienne – ce pourquoi il n’a pas été détruit… On le visite encore aujourd’hui, ce qui est plutôt émouvant.

L’ensemble du sanctuaire (temples et bâtiments, y compris gymnase et stade) était dédié à Zeus, sous l’égide duquel se tenaient des Jeux d’Olympie. Ils avaient lieu tous les quatre ans, à partir de 776 avant, date de la paix entre Lycurgue, roi et législateur de Sparte, et le roi Iphitos d’Élide (région d’Olympie). Au moment de ces Jeux, on estime à plus de 40 000 le nombre de personnes présentes sur le site (athlètes, spectateurs, marchands, artisans, poètes, sculpteurs et architectes). La dernière célébration des Jeux antiques a eu lieu en 393 après, année où l’empereur Théodose 1er, sur l’insistance de l’évêque de Milan Ambroise, ordonne l’abandon des rites et des lieux de culte païens… Les monuments seront détruits à la suite de l’édit de Théodose II en 426 pour que s’installe une petite communauté de chrétiens.

Le stade était, dans l’antiquité, entouré de bois d’oliviers. Il est aujourd’hui vide, et toujours gardé par un cerbère femelle qui siffle dès qu’un touriste fait quelque chose « considéré comme » inconvenant, ainsi courir sur le stade ou s’asseoir sur une pierre à l’entrée ! Nous nous posons sur la pelouse bien au-delà de la piste pour écouter le guide. Ce stade est le quatrième construit à Olympie et remonte au Ve siècle avant. Les athlètes, les juges et les prêtres accédaient au stade par la crypte, un étroit couloir de 32 mètres, aménagée au IIIe siècle avant. À l’entrée Est se dressaient les statues des divinités Tyché et Némésis. Les spectateurs passaient par les talus. Le stade mesure 212,54 mètres de long sur 28,50 mètres de large. La piste spécifiquement (le « dromos »), entre la ligne de départ (« aphésis ») à l’est et celle d’arrivée (« terma ») à l’ouest, symbolisée par une bande de pierre, mesure 600 pieds (le pied d’Olympie est de 32,04 cm ) soit 192,24 mètres de long. Toute la piste est entourée d’une rigole qui reliait de petites cuvettes destinées à recueillir les eaux pluviales qui descendaient des talus.

La palestre montre sa double rangée de colonnes érigées. Elle remonte au IIIe siècle avant et a le même plan carré qu’un gymnase, en plus petit. Les athlètes s’y entraînaient à la lutte et au saut. Autour de l’espace central, les portiques étaient organisés en petites pièces où les athlètes nus se préparaient, s’oignaient d’huile pour la lutte, et s’entretenaient avec leur entraîneur. Les petites pièces des angles est et ouest sont des bains. La palestre est séparée du gymnase par un propylée de style corinthien datant du IIe siècle avant.

Le gymnase remonte à l’époque hellénistique. Les athlètes y pratiquaient les sports nécessitant de la place dont le javelot, le disque et la course. Il est constitué d’un grand espace rectangulaire central à ciel ouvert (120 m sur 200 m) bordé de portiques doriques.

Les Grecs s’exerçaient aux jeux pour révéler leurs talents. Ils devaient, pour être de bons citoyens de leur cité, se montrer de bons soldats, physiquement forts et moralement solides. Le corps et l’esprit sont entraînés en même temps, l’un reflétant l’autre dans l’harmonie antique. Ils se dépassaient lors des compétitions en l’honneur des dieux, comme pour les approcher, sinon les égaler. Les jeux gymniques avaient lieu une fois tous les quatre ans à Olympie, mais quatre autres centres organisaient des jeux panhelléniques en alternance avec Olympie : Delphes, l’Isthme de Corinthe, Némée. Olympie était le plus prestigieux.

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Jason et les Argonautes de Don Chaffey

Les Argonautes sont des héros fabuleux dont même Circé parle dans L’Odyssée. Ils sont les pions des dieux, amusés à jouer aux échecs. Zeus (Niall MacGinnis) dispute avec son épouse Héra (Honor Blackman) une partie et les humains en sont les pièces ; ils les regardent s’ébattre dans un bassin comme à la télé. Pélias (Douglas Wilmer) a voulu être roi de Thessalie à la place du roi. Il l’a donc attaqué, vaincu et tué. Mais une prophétie lui apprend qu’il sera tué par le fils de ce roi, chaussé d’une seule sandale. Un bébé a échappé à la tuerie à l’arme blanche : son neveu Jason. Vingt ans plus tard, c’est un beau jeune homme robuste (Todd Armstrong), élevé en berger, qui sauve Pélias tombé, par la malice d’Héra, dans le fleuve où son cheval a fauté. Pélias est rescapé de la noyade grâce à Jason, sans le connaître. Jason, de son côté, sait-il qu’il est le fils de l’ancien roi et qu’il a l’intention de reconquérir son royaume que l’actuel roi asservit en tyran.

Mais pour cela, il lui faut un symbole qui le légitime aux yeux du peuple. Une fabuleuse toison d’or aurait, paraît-il des vertus de ce genre, assurant la prospérité du royaume de Colchide, aux confins du monde (connu). Pélias, qui a reconnu en Jason celui qui le tuera, ne peut le supprimer sur le champ, comme son fils Acaste (Gary Raymond) le presse de le faire : ce serait offenser les dieux que de faillir à l’honneur. Il suggère plutôt à Jason d’aller chercher la toison d’or. Ce sera au péril de sa vie et donnera à Pélias le répit d’existence auquel il aspire.

Jason réunit tout ce que la Grèce a de meilleur : un bateau de guerre solide, un équipage d’athlètes vainqueurs aux jeux, dont le fameux Hercule, et vogue la galère vers la Colchide mystérieuse. Le jeune Hylas se fait inviter par les héros en rusant pour égaler Hercule au lancer de disque : il fait ricocher le sien, ce qui demande moins de force. Une figure de proue est installée à la poupe et regarde vers l’intérieur du navire. Si celui-ci est nommé Argos du nom de son capitaine (Laurence Naismith) – d’où le nom d’Argonautes donné à ses marins aventuriers – la figure est celle d’Héra, cheftaine des dieux après Zeus. Elle a obtenu de son dominateur de mari le droit de répondre à cinq questions seulement pour aider Jason, mais pas une de plus.

Le bateau part de Thessalie, enfile le Bosphore – où sont les falaise rapprochées, les roches broyeuses – avec pour direction la côte sud de la mer Noire et la Colchide, aujourd’hui la Géorgie. C’est une quête du soleil (l’or), symbole de vie et de fortune matérielle (le bélier). L’esprit astucieux et rusé (la métis des Grecs) s’unit chez Jason à la passion de retrouver son trône et chez son équipage de prouver leur valeur, ainsi qu’à l’instinct de prédation de tous pour rapporter un trésor. Tous les étages de l’humain sont associés à cette quête initiatique durant laquelle dieu opposant et déesse adjuvante vont contrer ou favoriser le héros pour qu’il accomplisse son destin. Le compagnonnage guerrier doit à la fois mériter de son chef et ce dernier les mériter.

Les obstacles sont nombreux, à commencer par la vanité d’Hercule (Nigel Green) qui fait tuer son jeune compagnon Hylas (John Cairney) en dérobant, contre les ordres formels de Jason, un bien des dieux sur l’île où Héphaïstos a forgé les statues de Titans. L’un d’eux, Talos, se venge et écrase le jeune homme en s’abattant après que Jason eût compris que sa faiblesse est au talon. Triton, en revanche, mandaté par Héra, protège le navire contre les roches broyeuses du Bosphore et permet à Jason de sauver la grande prêtresse de Colchide, Médée (Nancy Kovack), qui tombe raide dingue de lui. Ce qui permettra à nos héros d’entrer dans la cité.

Hylas hélas ! Jason en prison ! Mayday Médée ! Le traître se cache dans les détails : le beau svelte Acaste suggère de pénétrer la cité de nuit, pour ne pas se faire repérer bien sûr, mais surtout pour éliminer Jason sans que personne ne le soupçonne. Instruit par les dieux, le héros le défie, ils se battent, Acaste se jette dans les flots et disparaît… mais pour mieux les trahir en les dénonçant au roi de Colchide Aétès (Jack Gwillim), qui les fait enfermer. Médée drogue les gardiens pour faire échapper Jason et ses compagnons qui vont, dès lors, reprendre leur vaisseau tandis que Jason va à la chasse à la toison. Il se bat avec l’hydre, puis avec quelques soldats de Colchide, enfin avec une troupe de squelettes levée par Aétès (quatre mois de travail pour le tournage) en invoquant un dieu qui lui conseille de semer les dents de l’hydre morte, lesquelles vont lever depuis le sol. Jason combat, ce qui n’est pas sans cocasseries côté squelettes, des guerriers meurent mais le héros s’échappe en sautant directement de la falaise dans la mer – les squelettes ne savent pas nager… C’est épique, mais la partie n’est pas terminée pour les dieux !

Les effets spéciaux de Ray Harryhausen sont restés mémorables mais font évidemment piètre figure aujourd’hui. L’hydre aux sept têtes menaçantes apparaît comme un gros calmar en plastique qu’on déplace d’avant en arrière pour l’action. Les roches broyeuses sont des dents mal chaussées du décor qui oscillent même quand elles ont fini de s’écrouler. Seules les harpies font vrai, diaboliques avec leurs ailes membraneuses et leurs voix criardes. Le colosse de Telos, géant de bronze qui grince à chaque mouvement est réussi, de même que la bataille des squelettes qui impressionne vivement les plus petits.

DVD Jason et les Argonautes (Jason and the Argonauts), Don Chaffey, 1963, avec Todd Armstrong, Nancy Kovack, Jack Gwillim, Gary Raymond, Niall MacGinnis, Douglas Wilmer, Laurence Naismith, Honor Blackman, Michael Gwynn, Sidonis Calysta 2019, 1h40, €13,00 Blu-ray €14,98

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Troie de Wolfgang Petersen

L’histoire est connue, elle a plus de trois mille ans. Hollywood en a fait un gros machin avec des grosses machines, figurants innombrables et décor plantureux, sans se soucier de la vraisemblance historique ni de la psychologie des personnages, ni encore moins de la volonté des dieux. Car ce sont les dieux qui manquent dans le film ; ils ne sont là que comme décors à décapiter ou à faire tomber comme de vulgaires aigles nazies en 45, ou comme vaines superstitions qui induisent en erreur les Troyens et les font perdre par deux fois : l’aigle volant avant la grande bataille, le cheval à Poséidon introduit bêtement dans la ville au lieu de le brûler.

L’histoire est connue, apprise de tous les écoliers grecs comme des collégiens européens jusqu’à récemment. Il faut désormais qu’Hollywood prenne le relai en réactualisant la légende pour que l’inculture de linotte d’aujourd’hui l’adopte. Et nous sommes déjà loin – en 2004, il y a quasi vingt ans. En 1976 je racontais naturellement l’histoire d’Achille et d’Ulysse à Edward, 9 ans, le fils cadet des Lumley, lors de fouilles de son père ; aujourd’hui, sans le film, l’Iliade serait inconnue.

En bref, le bel mais fade éphèbe Orlando Bloom qui joue Pâris, tombeur des Phâmes mais mâle inconsistant, se pâme dans les bras de la belle Hélène, reine de Sparte (la magnifique aryenne Diane Kruger). Elle a sa claque du gros Ménélas (Brendan Gleeson), plus assoiffé de vin et de pouvoir que d’amour ou même des sens et se laisse « enlever » par le jeune homme (elle ne crie pas au viol, ce serait plutôt l’inverse). La main d’un dieu aveugle le presque adolescent, bien que le film traduise plutôt l’égoïsme infantile de gosse de riche yankee qui exige de consommer tout de suite ce qu’il veut sans se soucier de payer. Hector (Eric Bana), prince héritier de Troie et frère aîné de Pâris, résiste mal, par faiblesse, à l’en empêcher. Comme si l’Hâmour (comme disait Flaubert de cette hyperbole d’âme qui est surtout sexuelle) excusait tout, passion moderne du siècle romantique.

Sauf que « l’honneur » (une vertu qui a sévi jusque dans les années cinquante du siècle dernier) réclame la vengeance. Éclatante, évidemment ; et non sans arrières-pensées yankees, c’est-à-dire commerciales : anéantir un concurrent, rafler ses terres, soumettre ses habitants pour leur vendre nos produits et exploiter leurs ressources. Ce n’est guère dans le livre, c’est affirmé dans le film – il faut bien que les terre-à-terre niais comprennent : « la paix c’est pour les femmes et les faibles ; les empires se forgent par la guerre. »

Donc le Gagamemnon roi de Mycènes et rois des rois (le bouffon natté Brian Cox), frère de Ménélas et leader d’empire en mer Égée décide une Grande expédition contre Troie. Une Guerre mondiale zéro en quelque sorte, la matrice des futures Première et Seconde. Achille (Brad Pitt) est allié sans l’être – un brin « français » à cavaler seul comme Chirac en Irak en 2003. Le Débarquement des galères rappelle assez celui de Normandie en 44 avec pluie de flèches mitrailleuses sur les débarqués et pieux de bois enfoncés pour les stopper comme des chevaux de frise, tandis que la forteresse regarde de loin la plage.

Achille et ses Myrmidons (industrieux et guerriers comme des fourmis – d’où est tiré leur nom) sautent en premier, par vanité évidemment, selon les critères yankees sur le coq gaulois. La belle brute blonde Born to kill et qui choisit une existence éphémère mais glorieuse dans les siècles à une vie longue et paisible à la maison prend d’assaut le temple d’Apollon, à l’écart sur le rivage, et fait un grand massacre de bougnoules troyens ; son lieutenant s’empare d’une prêtresse, Briséis (Rose Byrne), qui devient captive d’Achille avant que Gaga ne s’en empare pour le prestige. Comme s‘il avait lui-même gagné la bataille. Bouderie d’Achille, qui se retire dans sa tente avec son cousin (et éromène dans le texte, tenu loin de son corps dans le film) Patrocle. Le cousin dans le livre est un jeune de 16 ou 18 ans, Garrett Hedlund dans le film un peu vieux à 20 ans ; confié par son père, il apprend à se battre avec « le plus grand guerrier des Grecs », rien que ça. Un modèle, un mentor, (un amant mais ça ne se dit pas car tous les coachs sportifs des Amériques bornées, à commencer par les profs de judo, seraient soupçonnés « d’abuser » des sens garçonniers).

Convoqué par le roi comme champion des Grecs pour un combat singulier avec un colosse de Troie, un enfant (Jacob Smith, 14 ans quand même) le seul du film hors le bébé d’Hector, est envoyé le chercher car il dort encore dans sa tente, tout nu avec deux filles ; Prad Bitt n’aime pas les éphèbes, pourtant légion dans l’Iliade. Le puissant mâle envié des dieux dans le livre parce qu’il est mortel et vit donc plus intensément chaque moment, mais rendu star de Fight Clubdans le film, se lève à poil devant le gamin (qui a en vu d’autres chez les Grecs mais doit être scandalisé en Amérique puritaine). Achille se vêt, s’élance, combat et vainc. Facile. Mais l’Agamême veut sa guerre : plus pour le butin et que pour récupérer la femelle de son frère Ménélas, qui veut d’ailleurs la mettre à mort. Ménélas provoque Pâris en combat singulier mais le trop jeune homme, élevé par des bergers, ne sait pas bien se battre ; il se réfugie dans les jambes de son frère Hector, qui tue le roi de Sparte d’un coup d’épée dans le bide.

Aga attaque mais son armée est repoussée pour avoir sous-estimé (à l’Américaine) les indigènes ; elle est menacée par l’incendie des bateaux par une contre-offensive de nuit des rusés Troyens. Achille décide de partir et de laisser le roi des… se dépêtrer dans sa bêtise. Le rusé Ulysse (Sean Bean), diplomate hors pair, s’entremet entre les deux sans convaincre, mais en semant les graines d’un compromis. Achille peut récupérer Briséis dont il est tombé amoureux car elle résiste comme une lionne aux sbires qui veulent « s’amuser » avec elle.

Mais Patrocle, bouillant de combattre enfin comme un homme, endosse l’armure de cuir portée à même la peau et des armes d’Achille pour se porter au combat avec les Grecs. Il se veut lui, son héros, son ami intime, il se met littéralement « dans sa peau ». Malgré son courage et sa fougue, il n’a pas son entraînement ni son invulnérabilité divine (fait occulté dans le film) et il est tué en combat singulier par Hector qui le prend pour Achille. Dans le livre, c’est Euphorbe qui le blesse mortellement après de multiples exploits de l’éphèbe et Hector ne fait que l’achever d’un coup de lance dans le dos… Dans le film, il se bat directement avec lui et regrette cette mort, « il était trop jeune pour mourir ». Mais ce qui est fait ne peut se défaire (encore la main d’un dieu qui a voilé le regard du prince). Achille, désespéré (comme quoi son simple « cousin » était bien plus que cela, « saisi d’Éros »), se venge en allant défier Hector directement sous les murs de Troie. Il le tue en combat singulier mais (nouvelle main d’un dieu qui l’aveugle), il profane le corps de son ennemi en le traînant derrière son char sous les remparts et jusque dans son camp. Même s’il se repend et rend le corps de son fils au roi de Troie Priam (Peter O’Toole), venu le supplier un soir dans sa tente – avec Briséis en prime qu’il a baisée (en profanant Apollon, mais c’était consenti par la belle, puisque le dieu n’a rien fait pour châtier le profanateur).

Nul ne peut, dans la culture grecque, défier ainsi les lois de l’harmonie du cosmos (une vertu qui s’est bien perdue, surtout à Hollywood !). Toute démesure, qu’elle soit amoureuse, impériale ou colérique, est irrémédiablement châtiée. Achille sera tué lors de l’assaut de la citadelle de Troie à son seul point vulnérable, le talon, par un Pâris plus habile à combattre de loin qu’au corps à corps. Il ne veut pas abîmer le sien, qu’il a admirable (le superbe Orlando Bloom) .

En attendant, les Grecs d’Aga sont cloués sur la plage et les Troyens campent fièrement dans leur ville fortifiée. Comment en sortir ? La force brute n’a pas réussi, ni l’affrontement en nombre, ni le combat des chefs, reste la ruse. C’est le moment d’Ulysse, à peine entrevu dans le film alors qu’il prépare l’Odyssée. Lui a déjà convaincu Achille de rejoindre la grande armée des Grecs avant le débarquement ; lui a réussi à refermer tant bien que mal la blessure ouverte par l’accaparement de Briséis. Il convainc cette fois le roi des vaniteux de construire un grand cheval de bois à laisser sur le rivage, avant de faire partir la flotte… jusque dans une baie voisine. Ainsi les Troyens seront bernés ; ils croiront les Grecs partis alors qu’il ne sont qu’à quelques lieues et qu’un contingent a pris place dans le ventre de la bête. Pâris veut qu’on brûle cette idole mais le prêtre superstitieux s’exclame qu’on ne brûle pas une offrande à un dieu (ah bon? Et le gibier sur les autels ? Et les coûteux parfums ? Et le sacrifice d’Iphigénie ? Et les neuf jeunes Troyens sacrifiés sur le bûcher de Patrocle – que le film occulte ?). Hollywood a parfois de ces raccourcis d’inculte saisissants. Le roi Priam se range derrière son curé, par tradition, par faiblesse (toujours la main d’un dieu qui veut le perdre et l’aveugle).

Le cheval est donc traîné dans la ville, la nuit tombée les Grecs s’en extirpent, massacrent les gardes qui dormaient (!) à la porte, l’ouvrent – et livrent la ville aux tueurs, violeurs, incendieurs et pillards – leurs copains. L’Aga veut la cramer jusqu’aux fondations, comme l’autre le fit de Dresde ou de Berlin ; il sera égorgé au poignard par Briséis qu’il voulait reprendre et violer (ah, mais !). Priam est cloué dans son palais d’un javelot dans le bide alors que les statues des dieux s’écroulent, Achille subit trois flèches de Pâris, l’une au talon et deux dans le cœur (ce qui ne l’empêche pas de causer fluide encore de longues minutes avec Briséis avant de s’écrouler). La femme d’Hector, Andromaque (Saffron Burrows), s’échappe avec leur bébé (distorsion de l’histoire) et le lâche Pâris est laissé en vie avec un doute sur son destin. Le spectateur voit même quelques secondes Énée recevoir l’épée de Troie des mains de Pâris pour aller fonder Rome (avant New York, bien entendu).

Vous l’aurez compris, ce film me séduit et m’agace. Il est assez bien construit, grandiose, mené avec de belles brutes tout à fait dans leurs rôles. Mais il reste à ras de terre, sans tenir compte des dieux ni de l’aveuglement de ceux qu’ils veulent perdre ; les acteurs parlent à un rythme de mitraillette au point parfois d’être inaudibles parce qu’ils ne prennent pas le temps d’articuler ; Sparte est présentée comme une satrapie turque avec débauche de femmes et de bijoux alors qu’elle était de mœurs austères et exclusivement masculine ; Ménélas et Agamemnon sont montrés comme des balourds machos. On notera cependant que les couples d’Achille et Patrocle, Hector et Pâris, sont appariés comme il faut : le guerrier absolu en proie à ses propres démons et qui préfère vivre à fond pour une gloire éphémère – et le bon père, bon époux, bon prince de Troie ; le jeune admirateur amoureux de son mentor, courageux au point de mourir – et le jeune fat narcissique et lâche. Ce sont eux qui sauvent le film, par ailleurs outré, sauf les scènes de combats singuliers. A ne voir qu’au premier degré ; les cultivés reliront L’Iliade.

DVD Troie (Troy), Wolfgang Petersen, 2004, avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom, Diane Kruger, Brian Cox, Sean Bean, Peter O’Toole, Warner Bros. Entertainment France 2004, 2h36, €7.13 blu-ray €11,99

Homère, L’Iliade, Garnier Flammarion 2017, 528 pages, €5,00

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De la modération en tout, dit Montaigne

Dans le chapitre XXX de ses Essais Livre 1, Montaigne explique par Horace et les Anciens que la modération est une valeur essentielle. Rien de pire que l’excès, même de vertu ! Nous voyons bien en notre temps combien les professeurs de vertu, plus moraux que les autres, se haussant du col en étant plus royalistes que le roi et plus vertueux que le dieu, combien ces gens sont vils et méprisables en ce qu’ils confondent la vertu comme exemple et eux-mêmes, qu’ils érigent en modèle. L’orgueil est le pire des péchés chez les chrétiens ; il est le péché contre l’ordre du cosmos chez les Grecs, l’hubris – la démesure – qui d’un homme croit faire un dieu.

« Le sage doit être appelé insensé, le juste injuste,

S’ils vont trop loin dans leur effort pour atteindre la vertu » – dit Horace, cité par Montaigne.

Un désir trop âpre et violent rend vicieuse la vertu affichée – et rend la religion hors de ce qui relie, au profit du sectaire, du sadisme dominateur. « J’aime les natures tempérées et moyennes », dit Montaigne ; en général ce sont gens sains qui n’ont ni névrose ni psychose, dirions-nous aujourd’hui. Gens qui ont été aimés enfants et laissés assez libres, qui se sont épanouis dans un environnement propice avec des parents et des amis normaux. L’immodération dans la vertu comme dans la religion ou dans le sexe est une démesure. « Il est vrai car, en son excès, elle esclave notre naturelle liberté », explique le philosophe.

La vertu ne peut être que modérée si elle veut rester vertu. Tout ce qui est excessif est égoïsme : instincts débridés, passion emportée, esprit délirant. L’équilibre est la clé, l’harmonie et la justesse – équilibre des choses, harmonie des relations, équité du jugement. Les sorbonagres de Rabelais qui savent tout sur tout, ceux qui selon Pascal faisant l’ange font la bête, la bêtise bourgeoise selon Flaubert, la moraline de l’homme malade de Nietzsche, les épris du démon du Bien de Montherlant, les excités du bocal de Céline, l’angélisme exterminateur d’Alain-Gérard Slama, les fanatiques musulmans du djihad, les canceleurs du woke d’aujourd’hui…

Même en amour – dans le mariage selon Montaigne en son temps. L’affection est légitime pour sa femme, la passion non. « Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pièces à garçonner », dit joliment Montaigne. Traduit en langage cru contemporain, on dirait qu’elles s’offrent aux relations mâles. Or le plaisir excessif est à réprouver, dit l’austère Montaigne, en cela chrétien avant tout. Nous avons une autre façon de voir, sans pour autant ignorer la sienne, tant la morale varie d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. Combien en effet « d’amour » qui n’est qu’emportement des sens ne dure que le temps d’une saison ? Combien de divorces pour incompatibilité d’humeur au bout de quelques années, alors que le sexe effréné s’est émoussé et que le caractère est apparu, de même que l’absence d’esprit ?

Le mariage, selon Montaigne doit être un plaisir retenu car sérieux « parce que sa principale fin est la génération ». Pourquoi, en effet, se marier afin de leur assurer un cadre protecteur si les enfants ne viennent pas – et encore de nos jours ? Est-ce pour chercher une maman ou un papa de substitution ? Pour frimer en société sous peine d’être mal vu ? Pour s’assurer une assurance vieillesse ? Par vulgaire souci fiscal ? Je n’ai jamais compris, pour cela, le mariage gay, qu’il soit entre garçons ou entre filles. Vivre ensemble et « se marier » sont deux choses différentes, et c’est vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire du fisc que de se vouloir « comme tout le monde » alors que l’on est expressément différent et qu’on le revendique. Montaigne n’en parle pas car, de son temps, c’était un crime puni par l’Église comme par le siècle, mais ce qu’il nous dit en général reste valable en ce cas particulier.

Pire, expose Montaigne, qu’en est-il de ce qui devrait nous soigner ? « A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par raison ». Les médecins des âmes et des corps ne voient de guérison que dans la douleur et le tourment et nul médicament ne cure s’il n’est amer et difficile à prendre. Une vieille idée, mais absurde, que le mal se guérit par le mal. L’Église nous enjoint de faire pénitence dès qu’un plaisir nous vient, certains se vêtant de haire sur leur chair nue pour souffrir constamment, d’autres se battant régulièrement à coups de discipline comme des collégiens rétifs pour se punir de ce que les adultes ont pourtant le droit de faire. Nos écolos hantés de christianisme ont encore de nos jours ce même tropisme : la vertu d’économie de la planète fera mal, il le faut sous peine de n’être pas efficace : restreignez-vous, mes frères, « l’énergie qui coûte le moins cher est celle qu’on ne consomme pas », dit benoîtement la Rousseau, implacable aux autres mais bien à l’aise dans son statut de fonctionnaire inamovible avec salaire confortable et retraite assurée. Le populo n’a qu’à se repentir, comme jadis les curés le tonnaient en chaire, car la fin du monde approche !

Certains peuples vont même plus loin, qui sacrifient la vie en honneur à leurs dieux, dit Montaigne, comme Cortez le vit au Mexique où les Incas arrachaient le cœur de leurs victimes vivantes pour célébrer le soleil. Ne nous gaussons point, Staline fit de même des Ukrainiens pendant la grande famine, tout comme Mao lors du « grand » bond en avant qui fit des millions de morts, ou Pol Pot en vidant les villes des vils intellectuels à rééduquer aux camps. Tout cela était pour le Bien du Peuple, pour la Vertu de l’Histoire, pour les lendemains qui chantent. Cet excès de vertu était surtout destiné à assurer le pouvoir implacable des dirigeants – tout déviant ou même critique véniel étant assimilé à un espion, à un ennemi du « Peuple », à un Complot « de la CIA ». Ne rions pas trop vite de ces billevesées, certains candidats à la présidentielle 2022 se verraient bien dans ce rôle de professeur de Vertu, dominateurs sans partage de ce qui est Bien ou Mal.

Méfions-nous de l’excès, analyse Montaigne, il cache souvent sous couvert de vertu d’autres vices trop humains : assurer son pouvoir, susciter la peur pour s’imposer, garder le peuple inquiet pour asséner ses idées. De la modération en toutes choses, telle est la vertu – et l’excès de vertu est une faute qui mérite le mépris et qu’on la combatte sans merci.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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L’avenir n’est écrit nulle part dit Montaigne

En son 11ème texte de ses premiers Essais, Montaigne lit Cicéron – il s’en trouve bien et tout conforté. C’est que les « pronostications » sont charlatanisme, déjà avant Jésus elles étaient contestées. Les pronostics sont les oracles que la pythie délivrait à Delphes dans les vapeurs de soufre ou les prédictions que les Romains tiraient du foie des victimes. Comme si les bêtes étaient fabriquées pour servir aux augures, raille Cicéron !

Reste « la forcenée curiosité de notre nature », dit Montaigne, qui remplace les superstitions antiques par d’autres plus modernes : le destin « dans les astres, dans les esprits, dans les figures du corps, dans les songes » plutôt que dans la science et sa méthode. Je m’étonnerais que cela soit toujours d’actualité malgré leur peu d’effet, si je n’avais la conviction que l’humaine nature est plus croyante et avide de soumission que raisonnable et aspirant à la liberté. Les horoscopes fleurissent et nombreux sont ceux qui y croient. Faites le test, comme je l’ai souvent fait à celles qui me juraient mordicus que c’était vrai : auquel cas, disais-je, si ça marche, vous qui me connaissez de caractère, de quel signe du zodiaque suis-je donc ? Jamais une seule fois ledit « signe » en réponse évidente ne fut le bon. Quant à invoquer les esprits, le Totor national le fit ; tourner les tables lui fit tourner la tête. Quant à la morphologie du crime ou la bosse des maths, chacun sait que c’est foutaise, les pires tueurs en série ont l’apparence de tout le monde et le voisin violeur et assassin était bon père et bon camarade. Quant aux songes, que voit-on en rêve ? Ses fantasmes sexuels, répondait Freud, ce qui a calmé les esprits, du moins ceux qui se piquent d’être de « beaux » esprits.

« Il n’est pas utile de connaître l’avenir », écrit Cicéron reprit par Montaigne. C’est « se tourmenter sans profit » – car l’avenir n’est écrit nulle part, n’en déplaise aux complotistes qui aimeraient bien un Dieu qui tire les ficelles pour mieux lui obéir et s’en faire les clercs zélés. Ainsi François, marquis de François, roi de France, qui trahit en Italie parce qu’il avait été convaincu par des charlatans payés par Charles-Quint que des maux étaient « préparés à la couronne de France et aux amis qu’il y avait ». Or ce fut la victoire du roi François 1er et le traître fut trahi par ses inquiétudes sans fondement. Montaigne de citer alors Horace :

« Il est maître de lui et peut vivre dans la joie

Celui qui peut dire chaque jour :

« J’ai vécu ; qu’importe si demain

Jupiter voile le ciel de nuages sombres

Ou nous donne un soleil radieux ».

C’est vrai, qu’importent les oracles ? L’avenir n’existe pas, seul le présent existe – éternellement. Induire que la divination existe parce que les dieux (qui sont censés commander au destin) existent, c’est se mordre la queue car si la divination existe, c’est donc que les dieux existent ! Ainsi se moque Cicéron et Montaigne après lui. « J’aimerais mieux régler mes affaires par le sort des dés que par ces songes », s’écrie notre philosophe – avec raison. Et de citer Platon qui en fait une régulation de sa république. Le hasard fait bien mieux les choses que les prédictions car les croyants ne retiennent que les 50 % en leur faveur, délaissant l’autre moitié qui va contre. Ainsi les ex-voto de ceux qui avaient échappé aux naufrages dans les chapelles. Diagoras lui-même, grec de Samothrace cité par Montaigne d’après Cicéron, s’en moquait déjà quand il s’agissait des temples : « ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurés noyés, en bien plus grand nombre ».

A quoi cela sert-il de « rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leurs malheurs », demande Montaigne ? Ne vaut-il pas mieux chercher en soi et dans ce que l’on a fait ? Ainsi l’Inde était plus sage, qui enseignait que le destin de chacun est ce qu’il en a fait, le karma qui le suit, le cycle des causes et des conséquences de sa propre existence, et dont il ne peut s’en prendre qu’à lui-même en ses actes passés. Chacun est responsable de soi, on a toujours le choix de ses actes – même lorsqu’il paraît impossible. Chercher en l’oracle, la prédiction ou le destin écrit un bouc émissaire est démissionner de soi, se faire esclave de ce qui vient avec l’excuse victimaire du « c’est pas ma faute ».

« Le démon de Socrate était à l’aventure certaine impulsion de volonté », analyse Montaigne, « une opinion prompte, véhémente et fortuite » qui pourrait « être jugée tenir quelque chose d’inspiration divine ». Mais cet oracle-là, qui est l’expression d’une conviction, n’est que raison opérante, opinion qui s’impose soi, et non vérité écrite de tout temps.

Ce que chacun sait bien, en vérité, sinon pourquoi « le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophétique, auquel leurs auteurs ne donnent aucun sens clair, afin que la postérité y en puisse appliquer de tel qu’il lui plaira », s’amuse Montaigne ? Ainsi des oracles de Delphes comme des prophétie de l’apothicaire Nostradamus, charlatan obscur du temps de Montaigne, auquel certains croient encore !

Moi, ce qui m’amuse toujours, est que Madame Soleil, qui prédisait soi-disant l’avenir, n’avait pas prévu son contrôle fiscal… Lors d’un voyage, une inspectrice des impôts nous avait détaillé l’enquête et ses résultats.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Chichen Itza

Le site de Chichen Itza est très touristique mais moins impressionnant que Teotihuacan, moins agréable à visiter que Palenque et moins beau qu’Uxmal… Il faut dire que beaucoup d’Américains sont en visite, beaucoup de vendeurs de gadgets soi-disant artisanaux s’étalent le long des allées. Ils n’ont pas encore compris que ce sont les enfants qui sont les prescripteurs et non plus les parents, qui préfèrent de vrais objets à poser sur leur cheminée, achetés dans de vraies boutiques. Bientôt, à l’exemple de Disneyland, des endroits pour ça se multiplieront sur les sites archéologiques. Pourquoi pas, après tout ? A condition qu’ils ne viennent pas polluer le paysage et mêler la marchandise aux vestiges mêmes des cultures. Peu de gens, il faut en être conscient, souhaitent « en savoir plus » ; la plupart ne vient ici que pour l’ambiance.

Le site est bien reconstitué avec un grand terrain de pelote. Les anneaux à 8 m de hauteur sont les originaux. Il s’agit du terrain de pelote principal car le site en compte douze autres ! Celui-ci a 168 m de long pour 37 m de large et apparaît comme le plus grand des terrains de la mésoamérique. Des panneaux sculptés sur le mur de soutènement des banquettes montrent des joueurs en action en deux équipes de sept.

On peut distinguer leur équipement. Ils regardent le capitaine de l’équipe perdante perdre la tête au couteau d’obsidienne (ou l’équipe gagnante selon les sadiques, aucun fait ne vient étayer l’une ou l’autre des deux hypothèses). Sept flots de sang jaillissent du cou tranché sous l’aspect de serpents et, au centre, une plante chargée de fleurs et de maïs, symbole notable de fertilité, est ainsi donnée. Au-dessus des panneaux, une moulure en saillie figure le corps d’un serpent gigantesque dont la tête est sculptée à chaque extrémité des talus.

La ville aurait été fondée par Quetzalcoatl – attention, pas le dieu ! mais un roi qui portait ce nom en 987 de notre ère. Les monuments imposants militent pour une cité-forteresse érigée après conquête par la force des populations environnantes. On dit que ce sont les Itzas, peuple de navigateur venus d’ailleurs par la côte, qui auraient entrepris de se tailler un royaume au 8ème siècle. L’endroit est justifié par la présence de l’eau.

Au fond du site s’ouvre en effet un vaste « cenote », une vasque naturelle à ciel ouvert de 60 m de diamètre dont le nom est le « cenote des sacrifices ». L’on y jetait des vierges à Tchac pour faire venir la pluie, fillettes incluses. Leurs narines et leur bouche étaient enduites de caoutchouc liquide qui se figeait au contact froid de l’eau, étouffant les sacrifiées.

Le guide, compatissant, nous précise que ces « éléments féminins » étaient drogués préalablement et qu’ils ne s’en rendaient pas compte. On jetait aussi des mâles, jeunes hommes égaux aux dieux auxquels ils devaient ainsi « parler » et garçons dont la beauté était une offense pour l’humble vie terrestre. Les offrir aux dieux était un échange de bons procédés : on vous donne ce que nous avons de meilleur, vous nous donnez ce dont nous avons besoin, la pluie et la fertilité. Sous nos yeux un adolescent américain se laisse saisir par sa robuste compagne et crie au-dessus du vide pour avoir l’illusion de ce qui pouvait arriver. Toujours pragmatiques, ces anglo-saxons. En 1904, le consul des Etats-Unis a acheté le site pour y faire des fouilles et surtout draguer le grand cenote à la recherche d’objets de prix.

Des disques d’or montrant des scènes de sacrifice, des grelots, des bijoux de jade, de cristal de roche et d’ambre, des statuettes en os ou en nacre, ont été remonté des eaux. Mais aussi des squelettes : 13 hommes, 8 femmes et 21 enfants de 1 à 12 ans. La datation des ossements permettent de dire que les sacrifices, probablement intenses en périodes de sécheresse, ont été perpétrés du 7ème siècle jusqu’après l’arrivée des Espagnols.

Malheureusement, et je ne sais par quelles circonstances, le guide francophone qui nous parle a un accent allemand à couper au couteau. Un véritable accent de caricature des films si longtemps projetés depuis un demi-siècle qu’il nous fait sourire par automatisme. Tant et si bien que, lorsqu’il évoque « les vierrrges jetées du haut du rrrrrocher – hein ! – on les jetttttait ! », il y a comme un souffle de « Docteur Folamour » dans sa version doublée en français. Mais peut-être est-ce seulement le ton qui nous paraît ainsi obsédé et sadique ? S’est-on posé la question de notre accent français auprès des autres ? Les Anglais, férus de patates chaudes « into the mouth » trouvent notre ton bien catégorique et nous taxent pour cela de vanité. Les Allemands trouvent notre façon de parler trop rapide, avec trop de mots inutiles, et nous taxent pour cela de frivolité. Pour les Italiens, nous utilisons au contraire trop peu de vocabulaire et sans chanter les phrases, ils nous trouvent constipés… Comme chaque peuple, nous croyons notre langue, notre culture, nos pensées, être ce qui se fait de mieux au monde. Et pourtant, les chiffres de l’ONU sont formels : jamais dans le monde entier il n’y a eu autant d’étrangers…

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Mexique : Teotihuacan 1

Nous quittons Mexico avant midi par une route qui longe des collines entières bâties de favelas. Là est le Mexico populaire, ces quartiers très pauvres que nous ne saurons voir. Nous les côtoyons de loin, comme au cinéma, au travers des vitres panoramiques du bus climatisé. Mexico est une ville si étendue qu’il faut cinq heures pour la traverser quand il n’y a pas trop de circulation.

Nous allons visiter le site archéologique de Teotihuacan, sous le cagnard du début d’après-midi. Il fait plus de 30° au soleil.
« Couronné de lui-même le jour étend ses plumes,
« Haut cri jaune,
« jet brûlant au centre du ciel,
« impartial et salutaire ! »
(Octavio Paz, Liberté sur parole 1966)

Un premier centre urbain a été établi à Teotihuacan, à l’époque où César conquit la Gaule. Les habitants fuyaient le lieu d’une éruption volcanique au sud de Mexico. Entre 200 et 600 de l’ère chrétienne, la ville couvre 22 km² et dénombre près de 200 000 habitants ; elle dépasse Rome. Sa spécialité est la fabrication d’outils en obsidienne, matière tirée du volcan Navajas, tout près de là. Vers 600, un incendie gigantesque détruit la cité. Les archéologues disent qu’il aurait été volontaire. Les tensions climatiques, économiques et sociales auraient entraîné le tarissement des sources d’approvisionnement, la coupure des voies commerciales, la militarisation de la société en raison d’attaques répétées des Chichimèques.

Les Aztèques utiliseront Teotihuacan comme lieu de culte, pensant que les pyramides étaient des tombes, et en feront l’endroit « où les hommes deviennent des dieux ». L’allée des morts s’étend sur 4 km et présente un dénivelé de 27 m entre le nord et le sud, pour favoriser le réseau d’irrigation artificiel. Il faut nous imaginer la cité au sol peint en blanc et tous les murs en rouge à l’aide de pigments minéraux. Le long de l’allée nord/sud s’étirent les monuments du centre cérémoniel, déjà envahis par la végétation sous Cortès qui ne les a pas vus.

Les Aztèques vivaient en société très hiérarchisée. L’empereur est élu dans la parenté royale par les hauts dignitaires et les prêtres de rang élevé. Il commande aux quatre généraux et aux hauts fonctionnaires dont les compétences sont bien délimitées, à la tête d’une administration tatillonne. L’homme du peuple ne possède pas la terre, il a l’usufruit d’une parcelle en fonction de la taille de sa famille. Il est soumis à la corvée et paye l’impôt mais ses enfants vont à l’école du quartier. Il peut s’élever en devenant guerrier, fonctionnaire, plus rarement prêtre. Au bas de l’échelle se situe l’ouvrier agricole qui est attaché à la terre de son seigneur.

Seuls les marchands forment une classe à part, signe que le collectivisme radical n’était pas viable même en ces temps-là : l’économie de prédation ne suffisait pas, il fallait bien des producteurs et des commerçants. Négociants de père en fils, envoyant leurs enfants à l’école des nobles, ils avaient un statut envié car utile à l’Etat. Leur rôle principal était d’approvisionner la cité en matières premières, les échangeant contre des produits d’artisanat. Les expéditions étaient lointaines et périlleuses, une forme de guerre pour les subsistances, ce pourquoi ils étaient dispensés de service militaire. Mais ils ne suivaient pas la règle du profit : la fortune ne peut être l’apanage que du seul guerrier et provenir de la rapine, du butin. Le marchand ne capitalise pas, il échange puis gaspille le surplus en bouquets de fleurs et en fêtes somptueuses. Il acquiert ainsi du prestige. Donner fait gagner du pouvoir, seule marchandise utile dans une organisation très hiérarchique.

La société traite les enfants avec rigueur pour en faire des hommes et des femmes aptes à résister à l’adversité inévitable et à mourir dignement au service des dieux. Les petits ont de la tendresse mais doivent avant tout faire « honneur », comme en toute société de rangs. Les châtiments sont courants : verge épineuse, fouet, lacération d’épines de cactus, respiration de fumigation au piment rouge.

Nous commençons par la « Citadelle », nom donné par les Espagnols pour ce qu’il leur rappelait leurs ouvrages militaires. Cette place est un carré de 400 m de côté aux coins couronnés de plateformes surmontées de pyramides. Les escaliers sont composés de 4 x 13 marches, soit le chiffre 52 au total, autant que le nombre de semaines de l’année et que le nombre des années qui composent un cycle de vie pour les Aztèques. Tout est symbole dans ce centre de cérémonie. L’acoustique y est particulièrement bonne car les pyramides connaissent des pentes à 45° qui renvoient le son vers l’esplanade centrale. Cette dernière est prolongée par le temple dédié à Quetzalcoatl, élevé vers 150 de notre ère. Il fait une chaleur écrasante. Nous grimpons les hautes marches pour contempler les sculptures couvertes de stuc. Des serpents emplumés au nombre symbolique de 365 ondulent, entourés de coquillages et d’escargots de mer. Des masques alternent avec ces Quetzalcoatl, peut-être des effigies de Tlaloc, dieu de la pluie.

Ces bas-reliefs étaient jadis peints. La gueule des serpents était rouge, leurs crocs blanc, leurs yeux incrustés d’obsidienne luisante, noire. Leur collerette de plumes était peinte en vert. Les murs étaient colorés de bleu et les coquillages en blanc ornés de disques de jade.

L’archéologue Manuel Gamio a découvert, aux abords immédiats du temple, 126 squelettes humains aux mains attachées derrière le dos. Ils portaient des mâchoires humaines ou canines en pendentifs, des emblèmes de guerriers. L’élite, comme le Parti au temps de Staline, asseyait son pouvoir sur la terreur et sur les sacrifices humains. Or, d’après Peter-Morgan, 6 ans, « Dieu, c’est du vent qui pense ! » Une fumée d’opium pour le peuple pensait le Barbu qui inspira pourtant Staline.

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