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Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface 1981–1985

Soixante-dix n’arrête pas de s’effacer sous la plume de Jünger, quinze années après celle qui lui a donné son titre. L’auteur va sur ses 90 ans, il écrit de plus en plus d’aphorismes, raconte de plus en plus de rêves, cite de plus en plus des extraits de correspondance. Le lecteur a la nette impression que l’auteur s’assèche et qu’il supplée au manque de vitalité de sa réflexion par une attention minutieuse portée aux détails. Le traducteur parle de « transparence » du grand âge. Le terme est joli, plutôt gentil. En fait, c’est la personnalité qui s’efface devant ce qui advient.

En vieillissant, Jünger intervient de moins en moins. Il n’est plus acteur mais spectateur de son existence. Il rejoint le zen dans son attitude de laisser-être. Les choses sont ce qu’elles sont et, à leur égard, il passe du dynamique au descriptif. Ses références de prédilection sont pour l’immuable : le minéral, le botanique, l’insecte. En ce qui concerne l’humain, il préfère les mythes ou la divination. Le présent ne l’intéresse plus que comme clé pour comprendre l’éternité. « Le pôle opposé au rire, ce sont les mathématiques » p.14. « Je suis l’ami des gens à part qui, dans les situations désagréables, par exemple au feu, se préoccupent de questions accessoires » p.37. La vieillesse est un nouveau feu, un combat : « ce n’est pas la capacité – c’est la libido qui régresse » p.122. L’élan vital se ralentit.

La perception change, on aspire au repos : « On atteint un état de bien-être total lorsqu’on ne sent plus ni son corps ni l’environnement. On l’observe plus souvent chez les animaux que chez les hommes : ils vivent de façon plus naturelle que nous » p.223.

La conscience se focalise sur les grands rythmes, comme si elle voulait se mettre au diapason des mouvements cosmiques. « En tant que résidence de la vie, la terre constitue une exception dans notre système, et peut-être uniquement en lui. Le fait que les anciens considéraient le flux et le reflux comme la respiration de Gaïa ne doit pas être tenue pour une erreur mais pour une autre manière de voir » p.124. De même, « le sens indestructible de l’astrologie ne réside pas dans l’interprétation des destins individuels mais dans le fait qu’elle libère le regard du premier plan historique pour le tourner vers la marche de l’horloge cosmique » p.101. Pareillement pour les dieux : « il ne faut pas considérer les dieux comme des idées – des créations poétiques, ce serait plus juste. En tant que tels, ils atteignent une plus grande crédibilité, également sous forme d’apparitions. Ce sont eux, en fait, qui donnent forme à l’histoire » p.335. D’ailleurs, « le 22 octobre 362, le temple d’Apollon à Antioche disparut dans les flammes. L’incendie criminel, dirigée contre l’empereur Julien, signifia la fin du monde des dieux antiques » p.462.

Aujourd’hui est encore une période de grands bouleversements : « De nouveau, ce sont les modifications géologiques et atmosphériques, la destruction de certaines espèces animales, la menace qui pèse sur notre propre survie. Cela indique une répétition qui s’effectue au sein de cycles très amples. D’où aussi l’impression que nous avons déserté le cadre de l’histoire du monde pour tomber sous le coup des mouvements de l’histoire de la terre » p.129. Nous passerions de l’humain au cosmique parce que notre cycle, celui des titans, s’achève. Le prochain cycle sera plus spirituel, plus soucieux d’être en phase avec le cosmos. « La force d’attraction croissante des œuvres d’art est un symptôme des années que nous vivons – d’une part elle témoigne d’un manque de la force créatrice, de l’autre d’une soif de la rencontrer » p.521.

Il nous faut retrouver l’enfance, la source de vitalité humaine : « je tiens l’enfant pour génial – ce qui signifie : vivant dans un état de nature inaltérée –, au sens de la Genèse, encore intact vis avis de la connaissance. À tout âge, la force créatrice doit revenir puiser à cette source » p.492.

Retour à l’anarque, la grande création d’Ernst Jünger, une biographie faite concept où l’anarchiste est monarque et non bête du troupeau anar. Il explique : « la vérité et l’efficacité ne coïncident que par hasard. La vérité est essentielle, l’efficacité accidentelle. La vérité peut rester inefficace ou même provoquer son contraire. Les âges d’or sont ceux où la vérité et l’efficacité concordent » p.54. Lorsqu’ils ne concordent pas, nait l’anarque. « L’anarque évitera la rencontre avec l’homme borné, mais il ne le heurtera pas de front, car celui-ci tient les choses en main » p.76. On a toujours tort de s’engager car on ne peut rien tout seul contre la physique des masses. On ne peut que se mettre dans un courant. Quand il n’en est pas de sérieux, « le mieux est l’anonymat – on n’a absolument rien à voir à l’affaire – ni pour, ni contre. La prudence s’impose alors, mais seulement comme s’il s’agissait d’un phénomène naturel, par exemple un gros orage pendant lequel il n’est pas recommandé d’aller faire un tour dans la rue (…). La masse n’est ni bonne ni mauvaise, mais tout simplement bête. On peut s’en tirer avec elle à condition de ne pas entrer en concurrence » p.368.

À l’opposé de l’anarchiste et du nihiliste, « l’anarque est un optimiste persuadé de sa propre puissance mais qui connaît ses limites. Il va aussi loin que le permettent l’époque et les circonstances, mais pas plus loin. Il est foncièrement normal ; sa seule particularité est qu’il reconnaît la norme comme sa loi. Il accorde cela à n’importe qui d’autre. En tant que citoyen, il vivra généralement de manière effacée, s’abstiendra de critiquer et son enthousiasmera difficilement. Cela n’exclut pas un rapport bienveillant à l’autorité, fondée sur sa supériorité intérieure » p.422. Le chien est social et conforme, « le chat est anarque – s’il cherche le contact avec nous, c’est dans son intérêt. Il conclut alors avec nous, selon les termes de Stirner, une « association » qu’il peut dénoncer quand il le souhaite » p.476.

Sur le rôle de l’auteur de livres : « Il faut souligner que l’auteur élève son lecteur à un niveau supérieur à la morale du temps. Ainsi le lecteur, sans approuver pour autant la polygamie ni l’esclavage, pourra se transformer l’espace d’une nuit en un Aladin qui commande à des eunuques et des esprits serviteurs, et prend plaisir à son harem. C’est de cette liberté absolue que vit la grande littérature, et en particulier la tragédie » p.353.

Quant à écrire un journal, il est un témoignage, une borne dans le temps : « Tout journal a pour perspective d’être publié, s’il atteint l’âge nécessaire. Après cent ans passés, il acquiert déjà une dimension historique qui s’accroît de plus en plus. Ce qui serait précieux dans un autre sens que celui du compte-rendu personnel, ce serait de fixer, décennie après décennie, le déroulement d’une journée. En ce domaine, les événements habituels sont plus importants que les événements inhabituels, et les faits plus importants que les opinions » p.322.

Message pour un lecteur qui lui écrit et lui demande ce qu’il est nécessaire de lire : « Lisez Hésiode et l’Edda, ainsi que l’Apocalypse, Isaïe et Jérémie – ils sont actuels » p.390.

Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface 1981–1985, tome 3, Gallimard 1996, 579 pages, €29.40

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalité » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeiny.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur. Les manipulations génétiques font perdre à la paternité toute signification ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement qui est un changement de l’espèce, selon Jünger.

L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes. Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci était surtout valable jusqu’aux années 1960 lorsqu’ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie (comme l’ufologie ou la « science » fiction) est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux – faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, voisin de la cosmogonie et de la religion plus que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à condition qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303. Si le nazisme fut un nihilisme chrétien, le salafisme est l’actuel nihilisme musulman.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio essais 1994, 320 pages, occasion rare €33.99

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin, dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalités » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeini.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur.

Les manipulations génétiques font perdre à la paternité tout sens ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement – qui est un changement de l’espèce, selon Jünger. L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes.

Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci étaient surtout valable jusqu’aux années 1860, où ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux, faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, plus voisin de la cosmogonie et de la religion que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à conditions qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio 1994, 320 pages, €8.00

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Prédire ou prévoir ?

Article repris par Medium4You.

En ce début d’année, les prédictions vont bon train. Les prévisions sont plus précautionneuses. Il est vrai qu’affirmer ce qu’on croit est plus facile qu’analyser ce qui est possible. Il y a entre les deux tout le fossé qui sépare l’irrationnel du rationnel. Prédire ressort de la foi, prévoir de la science. Oh, bien sûr, tout n’est pas rationnel dans le réel, puisque l’irrationnel existe – et qu’il est tout aussi réel ! Mais l’Occident a choisi, juste après la Renaissance, de confier son sort au rationnel plutôt qu’à la foi, et il s’en est plutôt bien trouvé.

Depuis Descartes, mais il n’est pas le seul, chacun sait bien qu’il vaut mieux douter des dogmes (fussent-ils présentés comme « scientifiques ») et observer les choses par soi-même et à fond, plutôt qu’ajouter foi à des rumeurs, des racontars, voire de purs contes de fées. Dès l’âge de raison, tout petit Français ne croit plus au père Noël et il est rare qu’il passe l’adolescence sans remettre en cause notre Père qui est aux cieux. Aucun précepte biblique ne tient face à une jeune fille en fleur. Dieu n’a rien à voir avec la science, il est au-delà ; la science n’a pas besoin de l’hypothèse du Grand Horloger pour fonctionner. Au contraire : les intégrismes islamique ou créationniste mélangent les dogmes de la foi et la quête scientifique, ils veulent figer le mouvement du savoir au profit de leur propre pouvoir. Rien n’empêche un scientifique d’être croyant, mais il s’agit d’un autre ordre.

Ceci posé, le rationnel n’est ni froid ni né de rien. S’il est calculateur et vérificateur, avançant par examens, hypothèses et preuves, son premier mouvement naît de l’instinct ou de la passion. Nietzsche l’a bien montré, qui fait de la poussée vitale l’origine de la curiosité pour explorer le monde. Pas de recherche sans envie, ni de découverte sans obstination, toutes choses peu rationnelles au fond, car elles vont au rebours du principe d’économie qui fait de la paresse l’état le plus satisfaisant de l’humain.

C’est pourquoi les « prévisions » d’Élisabeth Teyssier sont aussi risibles que vagues. Dire que « l’opposition sera très présente en 2011 », c’est enfoncer une porte ouverte l’année de la campagne pour les présidentielles ! Que Sarkozy soit « innovateur » et « fougueux », ce n’est pas la peine d’aller chercher le Verseau ascendant Bélier pour le constater ! Que DSK ait une « forte libido », pas besoin d’en référer au Taureau pour le savoir, la presse fait ça bien mieux. Et que Madone Ségolène soit Vierge ascendant Verseau ne nous apprend vraiment rien… La meilleure preuve que ces astrologues sont des charlatans a été apportée il y a des années par la fameuse Madame Soleil, qui sévissait sur une radio : la seule chose utile qu’elle n’ait jamais « prévue » a été son contrôle fiscal. Pourtant, pas besoin d’être sorcier pour émettre l’hypothèse que si on ne déclare pas tous ses revenus…

Le pire est quand la magie réclame la caution de la science ! C’est mélanger les ordres et faire du savoir scientifique une croyance au même titre qu’une religion. « Cela m’a pris plus de sept heures de travail, déclare Élisabeth Teyssier. J’ai étudié le thème astral de chaque personnalité, en fonction de ses date, heure et lieu (latitude/longitude) de naissance. J’ai ensuite utilisé mon programme informatique utilisant les données de la Nasa. Puis j’ai réalisé une interprétation symbolique, qui s’appuie sur des observations multimillénaires, a partir de ces données mathématico/astronomiques. C’est ainsi que possède un astrologue digne de ce nom. » Ben voyons ! Observez combien chaque mot magique est flanqué d’un mot scientifique dans ce discours ! Lieu et latitude/longitude, thème astral et programme informatique, naissance et données de la Nasa, interprétation symbolique et données mathématico/astronomiques. Ajoutez à cela « les heures de travail », qui flattent l’esprit bourgeois, le mot « étudié » qui fait sérieux, et voilà l’astrologie promue au rang de science. Alors qu’il y a belle lurette que l’astronomie a relégué les fantasmes des astrologues dans l’ère de la magie toute comme les chimistes ont enfoncé les alchimistes.

Cela ne serait que divertissement de foule, de quoi rire à la veillée, si les mêmes causes ne produisaient les mêmes effets. Tout l’occultisme des années 30, le magnétisme hypnotique d’un certain Hitler, la magie folklorique des mythes germaniques et les fantasmes obsessionnels de race pure ont submergé la science officielle. On en a fait de la politique pour mieux manipuler les masses. Ah ! ces feux de camp pour la jeunesse et ces cathédrales de lumières des meetings, ce sport sain prôné contre l’étude talmudique des livres, cet ordre dans les rues et ce Monumenthâl de l’architecture ! Sauf que c’est un nègre, Jesse Owens, qui a battu les champions germaniques entraînés par leur foi mythologique aux Jeux olympiques. Et que c’est l’industrie de ces vulgaires Yankees, passablement juifs, qui a vaincu la Grande Allemagne et son règne prévu pour mille ans.

En 2010, on nous refait le coup avec le climat, l’Académie des sciences se cachant de tous les citoyens pour juger politiquement correcte la thèse officielle. De quoi pousser les écolos un peu plus vers la mystique et l’honnête citoyen, considéré comme infantile et mineur, à la paranoïa du Complot et du ‘on nous cache des choses’. Déjà, tout politicien dont la bouche est pleine du mot ‘transparence’ se voit rire au nez et soupçonner de pratiquer le contraire. « Expedita ! » dit-on plus simplement dans Harry Potter, avec ce joli mouvement du poignet prêté aux gens douteux.

C’est que la magie revient depuis le début des années 1980. Est-ce la crise du pétrole et l’avènement de l’obscurantiste iranien Khomeiny ? Tous les intégrismes se sont réveillés, le catholique comme le juif, l’hindou comme le sikh et, évidemment, l’islamisme. Un moment, durant les décennies 1950 et 60, la fiction a connu son essor par la science. Elle prenait le relais du XIXème siècle positiviste avec le Golem, Frankenstein et Jules Verne. Le merveilleux était de supputer ce que connaissance et technique allaient pouvoir créer. Mais la science-fiction recule depuis des années au profit du fantastique. La première série des Star Trek était plus technique que passionnelle, bien que le « sabre laser » appartienne au folklore magique, aucun rayon n’ayant d’épaisseur mais agissant sur un point. La seconde série a réagité tous les « pouvoirs », réduisant la science au bricolo nomade des étoiles qui aide le héros. On ne tourne plus ‘Retour vers le futur’, ni ‘Rencontre du troisième type’, ni même ‘E.T.’ – mais le ‘Seigneur des anneaux’, ‘Histoire sans fin’ et ‘Harry Potter’, sans parler des vampires sexy de ‘Twiligtht’. ‘Ma femme est une sorcière’ était drôle, personne n’y croyait – mais les ados suceurs de sang, si.

Dès lors, on comprend mieux le succès médiatique des bateleurs à grand gueule, de Mélenchon à Marine Le Pen, en passant un temps par Sarkozy. Qu’elle est bien pâle DaMartine face à KriegsMarine, ou le Besancenot propret face au Mélenchon de bruit et de fureur !

Vous avez dit Führer ?

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