Tibet

Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Elliot Pattison, La prière du tueur

Connaissez-vous le Tibet ? Oui, mais le Tibet chinois ? Celui en butte à l’éradication jusqu’à la racine des traditions et coutumes « médiévales » ainsi qu’il en a été décidé au nom de la Science infuse marxiste par Pékin ? Eliot Pattison, juriste américain devenu économiste et expert des affaires chinoises écrit des romans policiers pour vous le faire connaître. L’Amérique a connu sa déculturation indienne, les pionniers venus d’Europe ne prenant pas de gants avec les superstitions et autres traditions. Mais elle regrette et a fondé des chaires d’enseignement des coutumes Navajo par exemple – pas la Chine.

Eliot Pattison La priere du tueur

Vous êtes pour que le Tibet vive selon sa propre culture ? N’oubliez pas naïvement que Pékin ne fait qu’appliquer ce que les jacobins parisiens ont appliqué, deux siècles durant, dans les provinces : interdit de parler breton ! saisie des biens du clergé ! laïcisation forcée des mœurs ! rationalisme à tous les étages ! Les Chinois passés par Mao – l’instituteur de nos intellos 1970, de type Philippe Sollers – sont certes plus frustes et plus brutaux que les instituteurs de la IIIème République mais l’objectif est le même : « libérer » les paysans de l’oppression du clergé et des croyances. « Libérer » signifie convertir à la croyance nouvelle… tout aussi croyance que l’ancienne.

Ce recentrage étant effectué, nous sommes donc à même de bien comprendre les deux parties en présence au Tibet : les Hans modernes et progressistes – et les Tibétains traditionnels et croyants. Ce sont ces forces qui s’affrontent dans les romans d’Eliot Pattison. Son héros est Han de Pékin, ancien inspecteur de la Sécurité proche des pontes du Parti. Pour avoir découvert une vérité gênante pour certains dirigeants, il a connu le goulag chinois au Tibet, sa femme a divorcé et son fils de 10 ans a tourné hooligan. Shan a rencontré au Tibet une nouvelle famille, des moines persécutés qui croient en la réincarnation et se préoccupent des divinités en cette vie.

Un village ignoré des autorités, au pied de la montagne du Dragon assoupi, vient chercher le trio pour résoudre une série de meurtres rituels. Nous voilà pénétrant dans le vrai Tibet, celui des immensités et de l’ivresse d’altitude. Il y fait très chaud quand le soleil donne et très froid lorsqu’il descend. La végétation est rase et l’herbe suffit à peine pour nourrir les troupeaux ; seules de rares plaines où coule un ruisseau sont propices à la culture de l’orge, nourriture de base des Tibétains. Ils font leur tsampa avec, la farine d’orge grillée mangée avec le thé au beurre de yack rance. Les ombres dures et les mystères de la montagne, où des masses ferreuses dans le sol attirent régulièrement la foudre, donnent un aspect fantastique à tout ce qui survient. La mort sur un antique chemin de pèlerins qui s’élève vers les sommets, par des vires secrètes et des grottes dérobées, a tout pour faire peur aux hommes.

Surtout que la montagne, semblant déserte, se révèle très passante. Nous sommes là au cœur du vrai Tibet. Qui a voyagé comme moi en ces apparentes solitudes sait bien qu’il suffit de s’arrêter quelque part pour que surgissent ici et là quelques têtes d’adolescents curieux, filant la laine (apanage des mâles au Tibet) ou des gamins crasseux et dépoitraillés à nu malgré le froid, qui « gardent » quelques brebis, aidés de molosses poilus plus gros qu’eux.

Pattison n’est pas nostalgique de l’ancien Tibet. Mais il en respecte profondément les croyances, venues de loin, qu’il apparie volontiers aux traditions Navajo. Ce sont tous deux des peuples proches de la nature, attentifs aux plantes et aux phénomènes, qui cherchent la voie spirituelle pour être en accord avec l’univers.

gamin dépenaille du tibet

Pattison introduit la Chine contemporaine dans la trame du récit. Ce village ignoré des autorités l’est par corruption, ce fléau si répandu du socialisme au pouvoir (l’égoïste est en socialisme celui qui ne pense pas à moi). L’or, hier lumière dont il fallait faire offrande aux dieux, est devenu avidité commerçante pour acheter de l’électronique. La science, tellement révérée par Pékin, emprisonne ses savants réputés pour garder leurs recherches secrètes. Et la jeunesse ne croit plus à rien, surtout pas au Parti.

Vous serez déroutés par les cent premières pages : c’est normal, le Tibet est déroutant. Mais accrochez-vous comme un randonneur sur sa montagne, vous accomplirez pas à pas le chemin. Progressivement, tout se mettra en place et l’intrigue – compliquée, pleine de rebondissements, comme tout au Tibet – vous séduira. Nous sommes vraiment au Tibet chinois, et bel et bien aujourd’hui ! Voilà un roman qui vous fera mieux comprendre ce pays.

Eliot Pattison, La prière du tueur (Prayer of the Dragon), 2009, 10/18 2009, 505 pages, 9.12€

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Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung

Eliot Pattison Les fantomes de lhadrung

Ne pas se presser pour lire ce gros roman policier tibétain. Nul ne se presse au Tibet, où la nature impose son immensité aux âmes et la transparence de son air raréfié à l’esprit. Une vie entière permet d’y trouver la sagesse, qui permettra de se réincarner en une autre vie plus élevée, jusqu’à la fusion ultime avec le grand Tout qui clôt le cycle des réincarnations. Le Tibet est un pays bio que le matérialisme athée et scientiste des Han communistes vient polluer.

L’ex-inspecteur Shan est Han lui aussi, mais condamné une dizaine d’années auparavant au lao gai par les pontes du Parti dont il avait montré les malversations. Sa peine a été accomplie au Tibet, parmi les ex-moines et les gens simples qui ne veulent pas abandonner la foi pour les slogans. Libéré par le colonel Tan, byzantin gouverneur militaire du comté, il reste tenu en laisse : à la moindre incartade, il réintègre le camp de travail.

Mais les événements locaux obligent le colonel à faire appel à ses talents reconnus d’enquêteur, pour le bien du pouvoir, mais aussi du Tibet. Un homme est tué puis disparaît dans une cascade proche d’un temple tibétain détruit. Au même moment, le vol d’une peinture vénérable est effectué habilement à la Cité interdite, ce haut lieu politique pourtant si sévèrement gardé. Et, excusez du peu, un riche Américain collectionneur de Seattle se fait cambrioler la même nuit tous ses objets religieux achetés à prix d’or… Y a-t-il une relation cosmique entre ces événements ?

Bien sûr ! On ne serait pas Tibet, autrement. A la suite des aventures précédentes (voir les romans chroniqués dans l’ordre sur ce blog), Shan va retrouver son fils, connaître enfin l’Amérique et préparer une retraite spirituelle dans les montagnes. Le fils, Ko, a été abandonné par son père à 10 ans pour cause d’arrestation. Le gamin en a voulu au pouvoir, au socialisme, à sa mère qui s’est empressée de divorcer du mari politiquement incorrect. Il a chahuté à l’école, abattu des poteaux téléphoniques, joué au hooligan anti « socialiste », en bref a manifesté son besoin de père et son ressentiment envers le Parti omnipotent si peu en phase avec l’idéal d’épanouissement communiste. Autant dire qu’il a été condamné bien vite aux mines de charbon. Il a aujourd’hui 19 ans, un corps musclé par les travaux de force, et la haine dans le regard. Il ne connait que le combat, comme un animal sauvage. Shan aura bien du mal à capter son intérêt, à ne pas encourir son mépris, et à lui faire capter un peu de la sagesse millénaire du Tibet.

Les aventures dangereuses vécues ensemble, avec l’inspecteur Yao et le lama Lokesh, avec l’agent Corbett du FBI et le colonel Tan, avec une anglo-tibétaine, un directeur de musée pékinois et deux exécuteurs des basses œuvres, vont rapprocher père et fils. Mais, surtout, les méchants seront punis. L’avidité marchande focalisée sur l’or va se briser sur les mystères des temples cachés dans les montagnes himalayennes. La non-violence des sages aura raison de l’agression des armes.

gamin moine tibet

L’auteur, Américain lui-même, joue du contraste entre le connard yankee type – riche, arrogant, commerçant, immature – et l’enquêteur moraliste du FBI – respectueux des faits, opiniâtre sur l’enquête, soucieux des êtres humains. Oui, les États-Unis ont besoin de la sagesse du Tibet. Le roman a été écrit en 2004 au moment où Bush avait envahi l’Irak, juste pour montrer au monde qui a la plus grosse. Cet infantilisme est remis à sa place par l’exemple de l’empereur chinois Quianling : il y a des siècles, il voulait faire d’un lama tibétain son successeur. Plus proche de nous, en 1904, l’expédition anglaise du colonel Younghusband au Tibet pour raisons stratégiques a conduit à la conversion de nombre d’officiers à la philosophie du lieu. Comme quoi l’Occident anxieux, perpétuellement pris dans l’action immédiate, a besoin de recul et de sagesse pour le bien de son âme.

Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung (Beautiful Ghosts), 2004, 10-18 2010, 573 pages, €9.69

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Eliot Pattison, L’œil du Tibet

Eliot Pattison L oeil du Tibet

L’auteur, américain amoureux du Tibet, poursuit son périple dans la province historique, cette fois aux confins du Changtang et de l’Amdo. L’ex-inspecteur han Shan, flanqué de son compère l’ex-moine tibétain Lokesh, ont pour mission de rapporter l’œil d’une divinité dans sa province d’origine. Œil volé par l’armée chinoise lors de la “pacification”, cet autre nom de l’occupation coloniale.

Le mouvement de « progrès » marxiste se poursuit, visant à éradiquer les Quatre Vieilleries – fort enracinées au Tibet, comme chacun sait. Les hurleurs et les nœuds sont de connivence avec l’armée pour la plus grande gloire du Parti. Les premiers sont des moines-socialistes qui ont pour apparat la religion et pour objectif la productivité ; les seconds sont la Sécurité Publique, paranoïaques et obtus comme partout ; les derniers font régner l’ordre venu de Pékin.

Pas simple quand les gens ne veulent pas se « socialiser » à la mode centrale et que les montagnes font de la résistance. Certains lieux sont les mûrisseries des âmes. Telle est la montagne de Yapchi où les sages de l’ancien temps venaient mourir, veillant sur la vallée aux simples et sur son temple guérisseur. Le Tibet meurtri a bien besoin de remèdes car sa sagesse millénaire est méprisée et déracinée par les néo-curés de Mao. Mais « lorsqu’un grand nombre d’humains se rassemblent en ces lieux, ils alimentent le pouvoir de mûrissement, de sorte que de grands événements peuvent se produire et que les existences de nombreux êtres se stabilisent » p.624. C’est ce qui va arriver et les Chinois, aidés des Américains prospecteurs de pétrole, devront laisser la vallée à la nature.

tibet flamme de lampe a beurre

Shan, comme toujours, n’est que le paratonnerre de forces qui le dépassent. Il observe, met en relations, mais est agi plus qu’il n’agit. Ce qui peut agacer les amateurs de thriller où l’action est première. Mais c’est ce qui fait le charme des récits de Pattison, un labyrinthe oriental avec des élévations poétiques et des ouvertures vers les siècles d’une grande force humaine. Nous sommes emportés vers un destin que nul ne maîtrise, par des puissances dont on ne sait si elles résident en les choses ou dans les êtres. Peut-être, là comme jamais, ces lieux de haute altitude sont-ils des états d’âme ?

Qui veut pénétrer un peu plus le mystère du Tibet et la hargne chinoise contre ce peuple, lira les romans policiers d’Eliot Pattison. Il ouvrira son âme à quelque chose d’inconnu.

Eliot Pattison, L’œil du Tibet (Bone Mountain), 2002, 10-18 2009, 653 pages, €9.12

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Eliot Pattison, Le tueur du lac de pierre

Eliot Pattison Le tueur du lac de pierre

Shan, ex-inspecteur pékinois relégué en camp de travail pour enquête politiquement incorrecte sur la corruption d’un ponte du régime communiste, a été élargi lors des péripéties de sa première enquête au Tibet (voir ‘Dans la gorge du dragon’). Il approfondit la sagesse bouddhiste auprès de lamas, dans le secret des montagnes, lorsque des signes ordonnent à deux vénérés d’aller dans le nord, dans les monts Kunlun au bord du grand désert du Takla-Makan, pour motifs religieux.

Une enseignante a disparu, qui s’occupait des orphelins Kazakhs, Ouigours et Tibétains de la frontière. Le socialisme vise constamment à éradiquer les vieilleries en imposant aux nomades éleveurs de chevaux et de moutons de se couler en coopératives, organisées en blocs de béton. Les enfants ne sont plus élevés dans la nature, avec les bêtes, le vent et les étoiles, mais en classes fermées où l’enseignement politique prendra toute sa force. Les slogans à la gloire du Peuple et du Parti supplanteront les mantras ancestraux.

C’est dans ce contexte que de jeunes garçons disparaissent. Ils sont tués sauvagement, éventrés par un démon à forme de léopard qui leur arrache la chemise, lacère leur poitrine, les torture, les frappe à la tête et les poignarde plusieurs fois au ventre avant – lorsqu’il a le temps – de les achever d’une balle dans le front. Il emporte à chaque fois comme trophée une chaussure.

tibet gamins de lhassa

Shan est pris dans le tourbillon des affrontements d’époques, d’idéologies et d’avidités passionnelles. Flanqué de deux vieux lamas qui suivent leur but sans jamais se détourner, il fait la connaissance d’une fille des steppes, de Sophie de Bactriane, d’un ex-Russe blanc et d’un couple d’Américains qui étudient clandestinement les momies trouvées dans le désert des confins chinois parce que leurs découvertes ne sont pas politiquement correctes. Les morts momifiés ne sont en rien des Hans mais plutôt des Perses ou des Turcs – ce qui est interdit par l’orgueil communiste pékinois.

Comme toujours au Tibet, dont Eliot Pattison a su capter les vibrations intimes, les choses ne sont jamais droites. Les gens sont mêlés, les passions se composent, et l’esprit souffle où il veut. Les gosses massacrés protègent un secret antique. L’évasion d’un jeune couple hors du Tibet natal n’est au fond qu’un idéal de liberté impossible. L’amertume d’une procureur, ex-garde rouge ayant commis tous les excès politiques de la révolution « culturelle », se retournera de façon inattendue. Shan, père qui n’a pas vu son fils depuis qu’il a dix ans, est pris par ces meurtres implacables de jeunes garçons. Il compatit aux douleurs des pères qui perdent les leurs.

Il enquêtera, bien sûr, mais tout le dépasse tant le Tibet est vaste et mystérieux à la logique. La vertu de Shan est l’obstination. Comme l’eau, il use et lave sans jamais se décourager, creusant peu à peu son chemin vers la vérité. D’où le titre en anglais : Water Touching Stone. La croûte qui recouvre les pierres doit être dissoute pour révéler l’essence de leur beauté. Lui tente de faire de même parmi les hommes.

Dans ce volume second de la série, très réussi, la poésie des grands esprits se mêle à l’émotion poignante des relations humaines. Il y a des chevauchées, des découvertes de monastères secrets, une enquête classique qui consiste à rassembler des documents et à faire parler les suspects. Mais il y a avant tout ce cri d’amour pour le Tibet meurtri, pour ses enfants tués ou déculturés, que le lecteur n’est pas près d’oublier.

Un très beau livre.

Eliot Pattison, Le tueur du lac de pierre (Water Touching Stone), 2001, 10-18 200, 675 pages, 9.69€

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Eliot Pattison, Dans la gorge du dragon

Eliot Pattison Dans la gorge du dragon

Voici le premier roman policier tibétain. Écrit par un Américain, juriste, économiste et grand voyageur. Il s’est pénétré du Tibet d’aujourd’hui, occupé par les Chinois han, acculturé par le scientisme marxiste et les slogans à courte vue du Grand timonier. Que ses successeurs affairistes n’ont culturellement pas reniés. Enduits de positivisme au nom de la modernité, ils considèrent toute spiritualité comme superstition médiévale, « opium du peuple » (comme si le communisme ou le consumérisme n’étaient pas des opiums). La Chine agit en empire colonial au Tibet, attirée par ses énormes richesses naturelles en eau et métaux rares et par sa position stratégique au carrefour des influences (Inde, Russie, Iran).

Heureusement, tous les Chinois, même communistes, ne sont pas aussi primaires. Chou Enlai avait déjà retenu les artilleurs qui canonnaient avec enthousiasme les monastères et les temples millénaires. Ainsi le Potala, le palais sacré du Dalaï-lama à Lhassa fut-il sauvé. Le héros de Pattison, Shan Tao Yun, ex-inspecteur de Pékin relégué sans procès dans un camp de travail au Tibet, est lui aussi un Chinois han – mais pétri de culture – pour cela respectueux de l’âme du Tibet. Il va mener l’enquête après le meurtre du procureur de région, extirpé du camp de travail sur ordre exprès du général commandant militaire.

Tout est compliqué en Asie, les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent mais sont des illusions nées des imaginations trop promptes, enfiévrées par l’altitude. L’aspiration au réel est forte au Tibet parce que l’air y est cristallin et le paysage rude. Le soleil ne connaît pas la nuance, rendant tout blanc et chaud à la lumière ou bien tout glacé et sombre à son ombre. Ainsi la Voie est-elle étroite aux âmes pour se frayer un chemin parmi les démons. Mais la spiritualité est forte, enracinée au cœur de ce peuple d’élite. Les Tibétains résistent aux injonctions matérialistes et prosaïques des marxistes primaires parce que leur liberté est avant tout intérieure.

eliot pattison photo

Ce pourquoi l’Américain Eliot Pattison a écrit ces livres. Il déclare lui-même sur son site : « J’écris sur le Tibet non parce que je serais bouddhiste, mais parce que je ne suis pas bouddhiste, parce que les trésors ultimes du Tibet sont de ceux qui transcendent la religion et la philosophie, des leçons que le reste du monde a désespérément besoin d’apprendre. Se convertir à la cause du Tibet ne signifie pas se convertir au bouddhisme, il signifie se convertir à la compassion, à la conscience de soi, aux droits de l’homme et à l’égalité politique. J’écris sur le Tibet pour donner à ceux qui n’ont pas l’opportunité d’y voyager la compréhension de ce que ressent un témoin d’agression d’un moine qui prie par un policier armé ».

tibet drapeaux de priere

Il existe un lieu secret au plus profond de la montagne où un ‘gomchen’, un saint homme, vit en reclus pour le salut des hommes. Il est une sorte de Dalaï-lama caché, protégé comme un trésor depuis le XVIe siècle. Shan fera la rencontre du prochain élu sous la forme d’un berger encore tout jeune adolescent plein de vie, mais empli d’une sagesse immémoriale. S’il croit à la puissance de l’esprit, Shan ne croit pas aux miracles, étant en cela rationnel à la manière moderne. Il cherche à comprendre. Pour lui, la vérité est la voie. Peut-être en ce sens est-il très américain ? C’est pourtant un prêtre taoïste, sagesse chinoise différente du bouddhisme, qui lui a dit un jour que « notre vie est l’instrument que nous utilisons pour faire l’expérience de la vérité » p.429.

Est-ce le démon Tamdin qui hurle dans la montagne ? Est-ce son incarnation qui a tué le procureur Jao ? Ou bien sont-ce les purbas, ces résistants tibétains à l’occupation chinoise ? La Sécurité publique veut un coupable et peu importe si ce n’est pas le bon, « le Peuple » ne demande qu’à être édifié de la voie correcte entre le bien et le mal selon saint Marx. Shan le relégué, qui n’a jamais été condamné lors d’un quelconque procès mais a simplement fait l’objet d’une « lettre de cachet » d’un ministre communiste, est lâché en laisse par le général qui sent bien que les jeunes loups de la région sont avides de pouvoir. Et que l’exploitation économique des richesses minières, autorisées à une entreprise américaine, peut cacher de gros sous.

L’intrigue est compliquée, les voies pour parvenir à la lumière tortueuses, mais l’âme du Tibet dans ce roman est bien rendue. Il est difficile de s’en pénétrer en touriste. Même en y passant plusieurs fois plusieurs semaines, il reste quelque chose d’irréductible – qui passe bien dans ce livre. Tous ceux qui aiment le Tibet le liront.

Pour les autres, qu’ils méditent simplement cette analyse : « Là-bas [aux États-Unis], la vie est gâchée. Là-bas, les gens se contentent de vivre SUR le monde. Ici [au Tibet], vous pouvez vivre DANS le monde. Les bouddhistes ont huit enfers de feu et huit enfers de froid. Mais en Amérique, il existe un niveau infernal tout neuf. Le pire. Celui où l’on pousse tout un chacun à ignorer son âme en lui répétant à satiété qu’il est déjà au paradis » p.445.

Eliot Pattison, Dans la gorge du dragon (The Skull Mantra), 1999, 10-18 2009, 533 pages, 9.12€

La série Inspecteur Shan sur le site d’Eliot Pattison (en américain)

Six romans policiers tibétains sont parus jusqu’ici en français :

  • Dans la gorge du dragon, [« The Skull Mantra », 1999]
  • Le tueur du lac de pierre, [« Water Touching Stone », 2001]
  • L’œil du Tibet , [« Bone Mountain », 2002],
  • Les fantômes de Lhadrung, [« Beautiful Ghosts », 2004]
  • La prière du tueur, [« Prayer of the Dragon », 2007]
  • Le seigneur de la mort, [« The Lord of Death », 2009]
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Dalaï-lama, Mon autobiographie spirituelle

Le Dalaï-lama est le chef spirituel du Tibet. Il n’est plus chef politique depuis que les Chinois ont envahi l’état indépendant et l’ont annexé, que Tenzin Gyatso a créé un parlement en exil et qu’il vient de renoncer à sa fonction politique au profit d’un Premier ministre élu. Le XIVème de la lignée des Dalaï-lamas se consacre désormais à sa vocation de bodhisattva : celui de la Compassion.

Sofia Sril-Rever opère un découpage dans les œuvres et discours publiés, qu’elle a soumis à autorisation des services du Dalaï-lama. Cela donne un bon résumé de l’homme-symbole du Tibet.

Ce livre court se lit en trois parties :

  1. l’homme avec notre humanité commune et sa vie,
  2. le moine bouddhiste, se transformer avant de transformer le monde et prendre soin de la terre,
  3. le Dalaï-lama, histoire récente du Tibet et appel à tous les peuples du monde.

Un bodhisattva est plus qu’un saint. Ce n’est pas seulement son exemple qui est proposé à l’édification des foules, mais un Bouddha en marche. Le bouddhisme a ceci de séduisant qu’il n’adore aucune divinité hors du monde mais prêche l’exemple d’un prince réel qui a vécu et qui a trouvé la Voie. Le bodhisattva est non seulement celui qui a atteint l’Éveil, mais aussi celui qui se tient au bord du nirvana afin d’aider les autres hommes, moins avancés que lui dans la spiritualité, à suivre son exemple. Plus qu’un saint qui obéit à une morale venue de l’au-delà, le bouddha vivant est un être en voie de divinité, proche du grand tout qui marque la fin des renaissances par fusion avec les énergies du monde. Il a trouvé l’Illumination et est saisi de compassion pour les êtres. Aidé de la connaissance et de la sagesse, il aide les autres à s’éveiller.

Contrairement à l’Occident depuis la technique, la connaissance ne va pas sans la sagesse dans le bouddhisme tibétain. Ce que Rabelais disait déjà par « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais c’était aux temps humanistes, et l’humanisme a fait naufrage avec la transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir. Jacqueline de Romilly s’élevait contre le matérialisme de l’enseignement au profit de l’éducation à la culture antique et elle avait raison. Le Dalaï-lama ne dit pas autre chose.

Ce pourquoi il est contre la guerre, même au nom des bonnes intentions. Surtout au nom de ces soi-disant « bonnes » intentions, peut-être. La guerre est l’usage de la technique pour contraindre. Mais la force des instruments dispense de penser, on ne réfléchit pas, on y va les ptits gars. Sans songer aux causes ni anticiper les conséquences. Les Américains se sont fourvoyés au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. Ils n’ont toujours pas compris pourquoi. C’est parce qu’ils font une confiance aveugle à la technique et croient – naïvement – que la force règle le droit d’un claquement de missile. « Pour commencer, dit le Dalaï-lama, il faut s’efforcer de contrôler ces états d’esprit négatifs en développant la conscience de la nature interdépendante de tous les phénomènes, en cultivant le souhait de ne pas nuire aux autres et en comprenant leur besoin de compassion » p.157.

Pourquoi la violence est le plus souvent contreproductive ? Parce que la loi des causes et des conséquences fait qu’un problème résolu par la violence en crée de nouveaux. « Si un raisonnement solide est mis au service d’une cause, la violence est inutile. Lorsqu’on est motivé seulement par un désir égoïste et qu’on ne peut parvenir à ses fins par la logique, on s’en remet à la violence (…) faute de motifs raisonnables, on sera vite gagné par la colère qui n’est jamais signe de force, mais de faiblesse » p.192.

Ce pourquoi ce qui importe n’est pas de changer le monde mais de se changer soi. Il importe de voir le monde tel qu’il est, sans cesse en mouvement et toujours en interdépendance. Donc ne pas vouloir « conserver » à tout prix ni les mœurs, ni les espèces, ni la nature. L’apparence des phénomènes n’est qu’une vérité relative, la vérité ultime réside dans leur réalité au-delà des seules apparences. Les phénomènes sont vides, seule existe l’interdépendance de tout ce qui est. « L’analyse bouddhiste de la réalité ultime rejoint les conclusions de la physique quantique selon laquelle les particules de la matière sont réelles tout en étant dénuées de solidité ultime », affirme malicieusement le Dalaï-lama p.95.

Il ne faut plus alors se contenter de vivre au jour le jour, « en réaction » à tout ce qui survient, car cette ignorance engendre de la peur, donc des rejets violents par remise en cause de ce qu’on croit être son « identité ».  « Le bouddhisme représente un chemin de transformation de l’esprit, visant à se délivrer de la souffrance et de ses causes » p.95. Notamment des trois poisons que sont l’ignorance, le désir et la haine. Ces trois concepts sévissent largement en Occident… Mais pas seulement : la Chine orgueilleuse et arrogante ne vaut pas mieux. Le Dalaï-lama a rencontré Mao plusieurs fois en 1954 et 1955 et voici ce qu’il en dit : « Il n’avait pas l’aura d’un homme particulièrement intelligent. Cependant, en lui serrant la main, j’eus le sentiment d’être en présence d’une grande force magnétique » p.175.

« La révolution spirituelle que je préconise n’est pas une révolution religieuse. Elle correspond à une réorientation éthique de notre attitude, puisqu’il s’agit de tenir compte des aspirations d’autrui autant que des nôtres » p.107. Chacun peut d’ailleurs continuer à pratiquer sa propre religion, ou son humanisme laïc, dit le Dalaï-lama. Ce qui importe est la volonté de se changer soi pour devenir meilleur, ce qui signifie en interdépendance plus grande avec les êtres et avec la nature. Ce pourquoi le Dalaï-lama est démocrate, il considère que chacun a son mot à dire sur la politique de la cité. Ce pourquoi le Dalaï-lama est écologiste, il considère que le milieu environnant l’homme n’est pas séparé de lui mais une extension de lui-même (ou inversement), qu’il s’agit de vivre en harmonie, selon la loi d’impermanence (tout change sans cesse) et d’interdépendance (nous sommes tous liés).

Faut-il pour cela froncer les sourcils et se tourmenter de fouet pour briser le vieil homme hanté de désirs qui est en soi ? Pas du tout, dit le Dalaï-lama. « Je suis un rieur professionnel » p.36. « Certes, les problèmes sont là. Mais considérer seulement les aspects négatifs n’aide pas à trouver les solutions et détruit la paix de l’esprit. Or tout est relatif. Même dans la pire des tragédies, on peut déceler du positif, si l’on adopte une vision globale. En revanche, si l’on prend le négatif pour absolu et définitif, on augmente ses soucis et son angoisse » p.36.

Une leçon à méditer pour le peuple français, le plus pessimiste du monde, et pour ses politiciens, qui font tellement la gueule !

Cet ouvrage vient en complément d’autres qui diffusent la spiritualité bouddhiste tibétaine :

Dalaï-lama, Mon autobiographie spirituelle (recueillie par Sofia Sril-Rever), 2009, Pocket 2010 , 284 pages, €6.65

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