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Jean d’Ormesson, Voyez comme on danse

L’amour de la vie fait vivre, comme le dit Flaubert. Et c’est bien cet amour qui est évoqué durant ces pages, la mémoire revivifiée par un enterrement en cimetière parisien, celui de Romain.

Il est une sorte de Romain Gary, demi-juif, pilote à 15 ans, engagé à Londres auprès du général de Gaulle à 17 ans après avoir tiré à pile ou face, lieutenant d’aviation de chasse en Syrie puis dans la brigade Normandie-Niémen auprès des Soviétiques, entré dans Berlin en flammes puis reconverti à la vie civile en commerçant des œuvres d’art. Entièrement autodidacte, pleinement au présent, physique, solaire et sans morale – il a un charme fou. Le lecteur sent l’auteur subjugué par son personnage au point de faire de lui plus qu’un vivant exemplaire : un mythe. Un être humain qui se contente de vivre sa vie sans s’en faire la moindre idée, sans jamais se torturer l’esprit sur les causes ou les fins. Une sorte d’Héraclès aux douze travaux dans le décor de cette Mare Nostrum qu’il affectionne : la voile entre les îles, la nage nue dans l’eau bleue, le ski l’hiver sur les pentes qui la bordent.

Le pendant de Romain est Margault, autrefois appelée Myriam puis Meg (en tout cas M, « aime »), une Levantine vaguement égyptienne entrée dans la troupe de mannequins de Coco Chanel avant d’être séduite à New York par le duo des mafieux Lucky Luciano et Meyer Lansky, de servir d’entremetteuse aux politiciens pour le débarquement allié en Sicile. Cette Meg, le narrateur fera sa connaissance à 19 ans sur une plage grecque. Marina, sa fillette de 5 ans, tombera amoureuse de Romain pour sa vie durant, sans espoir, et se réfugiera dans les bras du narrateur, ému aux larmes lorsqu’elle lui prend la main pour aller promener parmi les asphodèles.

Autour de ces deux astres qui éclairent une vie, gravitent divers personnages hauts en couleurs et dont le destin est conté. Béchir, musulman orphelin qui s’est attaché à Meg avant qu’elle ne parte pour les Etats-Unis et que, désœuvré, il soit renversé par la voiture de Fernand de Brinon et s’engage dans sa Légion des volontaires français contre le bolchevisme, élément de la division Charlemagne. Il connaîtra Stalingrad et en réchappera, il connaîtra Hitler qui se suicide avec son propre pistolet Walther 7.65 dans son bunker et en réchappera – grâce à Romain qui passait par là. Il y a « Gérard » l’odieux narcissique avide des médias qui épousera pour deux ans Marina et lui fera Isabelle ; il y a les Dupont Cazotte et Dalla Porta qui discutent d’astrophysique ; le médecin alsacien pied noir Schweitzer dont la famille est chassée d’Alsace par la Prusse puis d’Algérie par l’indépendance de 1962 ; le Juif futur prix Nobel Michel, sauvé à Paris de la rafle du Vel d’hiv par le bandit Carbone qu’il avait jadis soigné d’une balle à Marseille ; le linguiste centre-européen Victor Laszlo qui donne des cours à l’université ; la « Grande banlieue » des homos de salon et divers autres.

L’existence devient littérature via la mémoire. Et celle-ci évoque qui elle veut, quand elle veut, sans considération linéaire du temps qui passe. Car tout passé est un présent, comme tout futur l’est aussi puisqu’il n’existe pas encore sauf dans celui qui l’anticipe. D’où le simultané des souvenirs en des temps différents qui se télescopent. L’alchimie de la mémoire trame une légende de ce qui est passé, comblant les trous par l’invention plausible. Jean d’Ormesson conte l’histoire mouvementée de sa génération, elle qui a connu le grand exemple de celle qui l’a précédée. Les personnages sont aussi divers que les facettes de la même histoire. Un Juif Compagnon de la Libération devenu Héros de l’Union soviétique sauve un SS arabe : cette monstrueuse contradiction se justifie par la symphonie supérieure du hasard et de la nécessité qui font pour chacun un destin où la « liberté » n’a que peu de place. Cela parce que la vie emporte tout et sa trame, qu’on appelle l’Histoire, ne prend sens qu’après coup, dans les histoires particulières qu’on raconte, reconstituées, à laquelle on donne un sens.

L’avenir n’est écrit nulle part et nous n’avons pas à en avoir peur car le présent se contente d’avancer, comme toujours, et nous le suivons sans y penser. « Ce qu’il y avait de bien dans le nouveau qui s’avançait masqué, c’était qu’il ne ressemblait jamais à rien de ce que nous connaissions déjà, à rien de ce que nous étions capables d’imaginer et même de concevoir. Il n’y avait qu’une chose de certaine : nous allions, une fois de plus, comme toujours, nous adapter sans trop de peine à l’inimaginable et à l’inconcevable. Dans la douleur peut-être, dans l’émerveillement, dans l’effroi, dans l’impatience de l’avenir et dans sa crainte en même temps. Et tout ce qui nous paraissait, aujourd’hui, autour de nous, si évident, si assuré, si impossible à ébranler sans mettre fin d’un coup à la fragilité du monde serait frappé de vieillissement, d’aveuglement incurable et d’absurdité. Nous n’avions pas fini d’avoir peur, nous n’avions pas fini d’être heureux » p.892 Pléiade. Tout est dit et tout est bien.

Nietzsche a fait de Zarathoustra un danseur, léger et innocent, ne posant le pied sur la terre que pour s’élever vers le ciel. Jean d’Ormesson reprend cette figure de style en accentuant l’aspect catholique de sa culture et le tire vers la danse macabre. Dionysos et Jean de Patmos, auteur de l’Apocalypse, se battent en son âme de 76 ans lorsqu’il écrit ce roman qu’on dirait autobiographique. Lui aussi a-t-il aimé une femme plus jeune que lui qui en aimait un autre autrement plus vieux tandis que ce dernier n’aimait que la mère de la première ? Le désir sans cesse tourmente l’existence, il est rarement satisfait, d’où le tourbillon auquel quiconque s’astreint pour tenter de vivre – mais qui est un cadeau. A chacun de le reconnaître.

Cela donne un livre brillant, romanesque, qui séduit au-delà de ce qu’il dit. Sauf ces quelques pages de pensum sur « le temps », cette obsession névrotique de l’auteur, sur lequel on ne sait rien et sur lequel il enfile les paradoxes comme on « encule les mouches » (ainsi disait Romain), l’ensemble se lit avec bonheur. Un bonheur qui est le sens de la vie, ici-bas, quoi que l’on croie sur l’au-delà. J’ai beaucoup aimé ce roman que je viens de relire en collection pleine peau.

Jean d’Ormesson, Voyez comme on danse, 2001, Folio 2003, 378 pages, €7.40 e-book Kindle €8.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Moi César, 10 ans ½, 1m39 de Richard Berry

Moi César est un film charmant, tourné en 2002 et sorti en 2003. Tout est filmé à hauteur d’enfant et avec le vocabulaire du CM2. Richard Berry, né Benguigui, tourne un film juif sur le modèle du Petit Nicolas. Mais les années 1960 sont loin et le début des années 2000 montre un Paris métissé, notamment dans le quartier de Montmartre, des familles éclatées et une école primaire où les profs sont carrément déjantés. Il s’agit donc d’un film d’époque en plus d’un film familial, vu avec cet humour juif à la Woody Allen qui donne sa magie tout au long.

Il y a beaucoup de tendresse dans l’histoire, racontée par le gamin d’un ton doux amer empli d’une amicale ironie. Tout commence par un enterrement au Père-Lachaise, où l’associé du père de César est enterré dans le carré juif. La pluie qui vient fait fleurir une forêt de parapluies noirs, à l’exception d’un rose contre le sida : l’atmosphère est donnée.

Le jeune César (Jules Sitruk) a pour nom Petit et son existence est tiraillée entre l’enflure ambitieuse de son prénom et le riquiqui social de son nom, peinture assez féroce des petits-bourgeois bohèmes habitant Montmartre. La mère (Maria de Medeiros) se contente d’attendre une petite sœur tandis que le père (Jean-Philippe Écoffey) est dans les « affaires », ce qui demeure un peu louche. L’enfant croit même qu’il part en prison alors qu’il déclare un voyage d’affaires. Il faut dire qu’un flic est venu le chercher et que sa mère comme son père le considèrent comme un bébé. Mais toute l’école le sait très vite et voilà le Juif célèbre parmi les Arabes de la classe lorsque la mèche est vendue involontairement par le meilleur ami de César, Morgan, un métis magnifique à la fois helvético-allemand et burkinabo-malien (Mabô Kouyaté).

Les acteurs ont plus que l’âge de leurs personnages et ce qui parait parfois incongru est ici pleinement justifié. À 13 ans au tournage, Morgan joue aisément l’athlète de la classe de CM2 et sa présence physique emplit l’écran tandis que son regard parfois émouvant ramène l’enfance au premier plan. César et lui sont amoureux de la même fille, Sarah (Joséphine Berry, la fille du réalisateur), « la plus belle de la classe », une mixte elle aussi puisque franco-anglaise. Le trio est déchiré entre l’amour qui naît et l’amitié qui demeure.

Les premiers émois sexuels se manifestent gentiment lorsque, par exemple, César regarde danser deux « pétasses » chez ses grands-parents en vacances, quand César et Morgan découvrent la nouvelle maîtresse du père de Sarah (Stéphane Guillon) les seins nus en train de bronzer (Cécile De France), ou lorsque les garçons de la classe s’exclament à la vue de leur maîtresse à demi dépoitraillée à son entrée en coup de vent, en retard dans la classe. Morgan donne d’ailleurs un cours d’éducation sexuelle à César en dessinant « les trois trous » de la femme sur une feuille de cahier, que le pion niais prend pour un dessin de « petite souris ».

Si les enfants sont décalés entre prison, divorce ou père absent, l’école de la République ne leur offre guère mieux. Le directeur (Didier Bénureau) est un autoritaire mielleux qui cherche plus à dominer qu’à comprendre les enfants, la maîtresse (Guilaine Londez) une envolée sexy dont les notes données au pif ne représentent pas le travail réalisé, le prof de gym (Jean-Paul Rouve) un rappeur à dreadlocks qui mêle le langage américain branché à toutes ses phrases dans un dynamisme forcé style Club Med, quant au pion, il arbore une tronche à cheveux longs et un œil concupiscent particulièrement glauque.

Toute l’histoire va consister à retrouver le père de Morgan à Londres où il est censé exercer le métier de journaliste. Les enfants profitent d’un week-end pour inventer un anniversaire chez Sarah tandis qu’ils prennent l’Eurostar pour Londres à l’insu de leurs parents. Seul César n’a pas de passeport et ne peut donc théoriquement pas sortir de France sans autorisation, mais il ruse et s’agrège à une classe pour passer les contrôles.

Une fois sur place, comment faire ? Déjà au début des années 2000 il n’y a plus d’annuaire papier et les enfants doivent aller en bibliothèque pour en trouver un. Heureusement que Sarah parle anglais. La liste des noms que porte le père de Morgan comprend plusieurs pages et ce serait bien le diable s’ils trouvaient le bon papa dans l’ensemble. Mais justement le diable est absent et le hasard fait qu’ils le réussissent, non sans péripéties et quelques peurs. Le père s’est mis en ménage avec une Noire et à trois autres enfants métis, signe quasi idéologique de modernisme et de mondialisation affichée.

Mais ce qui importe à Morgan, au regard plein d’émoi, est de trouver un repère : ce père qu’il n’a jamais connu. « Quand on veut, on peut ». Enfant beau, musclé et débrouillard qu’admire César qui n’est rien de tout ça, sa faille réside en sa solitude. Sa mère infirmière ne le voit que le week-end et ne communique avec lui entre-temps que par mobile et post-it collés un peu partout dans l’appartement. Lorsque l’orage gronde, Morgan n’est qu’un enfant et a peur ; il enfile à la hâte un sweat à capuche et court sonner chez César qui habite tout près. Il arrive trempé, ce qui lui vaut de montrer à l’image son torse nu pour la troisième fois. César, à l’inverse, reste constamment habillé et jamais aussi décolleté que Morgan, se trouvant trop enveloppé par amour des pâtisseries.

Le rythme de l’histoire veut que les enfants se fassent aider par une Française installée à Londres et qui tient un pub. Gloria a la cinquantaine et n’a pas d’enfant (Anna Karina), encore une solitaire.

Le message final est peut-être que, malgré les mélanges qui suscitent des angoisses identitaires, les états d’âme des adultes qui éclatent les familles, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent au fil des jours finissent quand même par l’emporter dans une nouvelle forme de relation qu’est la tribu. Cela est conté avec humour et tendresse et donne un bon film où les acteurs jouent naturel.

Mabô Kouyaté est mort accidentellement à 29 ans le 3 avril de cette année.

DVD Moi César, 10 ans ½, 1m39, Richard Berry, 2003, avec Jules Sitruk, Maria de Medeiros, Jean-Philippe Écoffey, Joséphine Berry, Mabô Kouyaté, Anna Karina, Stéphane Guillon, Katrine Boorman, Jean-Paul Rouve, Didier Bénureau, Guilaine Londez, Cécile De France, EuropaCorp 2003, 1h31, standard €5.99 Blu-ray €21.50

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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Missouri Breaks d’Arthur Penn

L’Amérique se reporte un siècle plus tôt, en 1860, dans la nature vierge des failles du Mississippi proches de la source – et du Canada. Trois cavaliers s’avancent depuis l’horizon dans l’herbe de bison. Ils devisent tranquillement sur la beauté de la contrée et sur la vie qui passe. Le plus vieux est arrivé trente ans plus tôt avec déjà huit mille têtes de bétail et trois mille cinq cents livres dans sa bibliothèque (John McLiam). Le plus jeune, un blond roux de 24 ans à taches de rousseurs nommé Sandy (Hunter von Leer), a été journalier. Dans un bosquet, tout le village semble les attendre, gamins compris. Le vieux demande au jeune s’il doit fouetter son cheval ou s’il l’éperonne lui-même. En un instant, Sandy est pendu haut et court. C’était un petit voleur de chevaux ; le vieux est le plus gros propriétaire de cet endroit sans loi.

La fille du vieux, Jane (Kathleen Lloyd, 28 ans au tournage), quitte la scène ; elle n’apprécie pas cette justice expéditive alors que son père se pique de droit et qu’il possède toute une bibliothèque sur le pénal, dans un pays pionnier où le droit n’a pas encore pénétré. Mais, comme il le dit, il perd « 13% » de bétail chaque année au lieu des 2 ou 3% naturels, cela ne peut durer. Après cette justice privée, rendue en public devant le village avec le « consentement » par omission des fermiers et artisans, il décide d’engager un « régulateur ». Il s’agit d’un tueur à gage qui « régule » les malfrats en les tuant une fois découverts, tout comme les chasseurs « régulent » les populations de loups ou de sangliers.

Ce tueur est Marlon Brando, vieille folle originale, perverse et sans pitié. Affublée d’un blouson à franges sur une chemise blanche, ou d’une tunique noire à col de pasteur, ou encore d’une coiffe de vieille femme comme dans Psychose d’Hitchcock, le tueur solitaire trouve son plaisir dans la traque. Il observe aux jumelles les oiseaux et les gens, interroge ici ou là, « fait parler » ceux qu’il soupçonne, allant jusqu’à les noyer s’ils sont trop bêtes ou ne disent rien. Une fois sa conviction faite, il réalise sa « mission » : nettoyer. Il use pour cela du fusil mythique à longue portée Sharps Creedmore et d’un revolver plaqué d’argent. Maniéré, précieux, affectant (en version originale) l’accent irlandais, parfumé, ce psychopathe probablement homosexuel refoulé prend son plaisir à tuer les jeunes hommes. Notamment lorsqu’ils sont en train de baiser ou de chier, ou à demi-brûlés par ses soins dans l’incendie de leur cabane. Il les tue alors comme des lapins avec un pic de lancer en forme de croix chrétienne tout en chantant doucement « Viande fumée »…

En face de lui le chef du clan des voleurs de chevaux, Jack Nicholson, qui décide pour donner le change d’acheter une vieille ferme à l’abandon juste derrière le ranch du vieux propriétaire pendeur. Il la finance par un hold-up branquignol du wagon postal du petit train asthmatique du lieu. Ce qui était au départ « un relai » pour réunir les chevaux avant de les mener vendre, devient pour lui une sorte de « home » où il prépare le thé « de Chine » et cultive les choux. La fille du vieux est intriguée par ce nouvel arrivant plutôt bel homme viril, et entreprend de le séduire.

C’est casser un peu plus les codes du western classique, habituellement un hymne aux glorieux pionniers installés dans une nature généreuse parmi des animaux et des indigènes hostiles, le Colt dans une main et la Bible dans l’autre. Ici, pas de morale. Le droit est prétexte au propriétaire de ranch pour imposer sa loi, la vieille fille ne pense qu’à perdre sa virginité avec le premier venu non bouseux, la mère de famille qu’à se faire prendre en « cinq minutes, pas plus » par le jeune homme qui a vendu des chevaux à son mari. Ce décalage entre le mythe et la trivialité crue fait peu à peu le charme de ce western au scénario plutôt pauvre.

L’après-68 se moque des convenances et le farfelu côtoie le violent, en rire permet de déchirer les apparences. Le vol de bétail ne mérite pas la mort, mais la bonne conscience mûre pend surtout la jeunesse incontrôlable ; les petits fermiers n’ont pas l’argent pour acheter de la terre, personne ne veut en louer, mais le propriétaire qui a les moyens engage un régulateur de prédateurs qui va tuer sans foi ni loi ; les femmes sont réduites à subir la loi du mâle, père ou mari, mais elles décident d’elles-mêmes de se faire sauter par tout étranger au coin. Car, au fond, le droit est celui du plus fort et la morale celle de la majorité ; elle n’est plus un absolu divin. Jack Nicholson incarne la version positive de ce relatif, Marlon Brando la version négative – mais ils sont tous deux pionniers américains, solitaires et indépendants.

Evidemment le régulateur va descendre tous les membres de la bande ; évidemment le chef de bande devenu fermier va se venger du psychopathe et du pendeur de jeune. Mais il ne restera pas au pays et s’en ira ailleurs, toujours ailleurs, perpétuer l’idéal du pionnier, tandis que la nymphomane qui l’a baisé quittera la cambrousse et vendra ranch et bétail pour la ville, pas plus amoureuse de Jack Nicholson que de ses godemichés.

Le film recèle quelques scènes cocasses, dont celle où la fille se retourne sur la selle et s’enfourche sur le pommeau de la selle que Nicholson a longuement caressé lors de leur première rencontre. Fait-elle semblant ? Son han ! est pourtant révélateur. Il n’y a pas d’amour, seulement du plaisir à deux pour elle, en solitaire pour le régulateur. Les années soixante-dix découvrent l’égoïsme sacré où chacun agit selon ses affaires, homme comme femme, propriétaire comme voleur. Il n’y a pas de héros mais des conditions matérielles et l’astuce de chacun. Cela se passe dans l’ouest, mais ce n’est pas un « western ». Le film en est d’autant plus intéressant, réédité en France cette année.

DVD Missouri Breaks, Arthur Penn, 1976, avec Marlon Brando, Jack Nicholson, Randy Quaid, Kathleen Lloyd, John McLiam, Frederic Forrest, Harry Dean Stanton, John Ryan, Rimini édition 2019, 2h06, €14.99 blu-ray €19.12

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Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée

« Au confluent imprévu de l’essai et du roman », comme il dit p.110 (Pléiade), ce livre brillant et égotiste, souvent un brin agaçant et pas toujours bien écrit (« un peu trop peu »), est composé en mosaïque. Les chapitres d’anecdotes et souvenirs personnels alternent avec des chapitres d’évasion dans l’imaginaire ou de réflexion sur l’époque. Ainsi la pièce d’eau où l’auteur tournait jeune avec son père dans le parc du château de Saint-Fargeau est-elle assimilée à l’été tandis que la bibliothèque qui a ouvert la voie aux évasions dans l’irréel est accolée à la mère.

Disons que la première moitié du livre est proustienne avec en plus un ineffable goût de vivre, primesaut et amoureux. Le père libéral et la mère conservatrice, les ancêtres prestigieux qui obligent, l’éducation attentive et soignée, le fameux « salon » où tout se joue, le passé et le futur dans l’art de la conversation comme les liens du « milieu » par les anecdotes entre-soi, sont un délice de lecture. Même si l’auteur prend cette façon très catholique de s’affirmer avec orgueil pour tout aussitôt exprimer la plus vile soumission devant cet audacieux péché – bien que ce qui est affirmé le reste. Cette propension à « l’honneur » forme ce caractère de vanité trop souvent attaché au Français : toujours exagérer pour aussitôt relativiser, déconstruire et dénigrer – bien loin de l’assurance tranquille et tempérée des Anglo-Saxons ou des Germaniques par exemple.

La seconde moitié est à mon avis ratée, l’auteur se prenant au jeu de briller plus que de raison et d’inventer carrément une ascendance depuis Symmaque, Romain du IVe siècle, et Viracocha, dieu blanc barbu des Incas, fils du soleil et créateur portant hache. Cela après avoir disserté interminablement sur Dieu (mais qu’est-ce que « Dieu » ?) et le temps (mais n’est-ce pas le vivant qui impose la durée ?), ses phrases emplies de tirets et ses paragraphes d’incidences. Ce livre n’est pas l’un des meilleurs de l’auteur, loin de là. La logique associative de Proust n’est pas à portée de toutes les imaginations, quelque talent qu’on ait. Notamment celui de ciseler sa première phrase en alexandrins sur le modèle de la première phrase d’A la Recherche du temps perdu.

Le titre est tiré par coquetterie d’un propos de Mao Tsé-toung au journaliste américain Edgar Snow, mais l’expression est à prendre au sens figuré du « je n’ai ni foi ni loi », tirée jusqu’à signifier « je suis un homme libre » – ni Dieu ni maître. Un pied de nez à sa race et à son milieu pour Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, comte de vieille noblesse devenu directeur du Figaro durant trois ans mais immortel à l’Académie française.

Comment se faire prendre pour ce qu’on croit être ? Il dit de son père : « il détestait le snobisme comme il détestait le fascisme » p.13. Et lui ? « Femmes, honneurs famille, fortune, j’ai presque tout connu des succès de cette vie (…). Je dis seulement merci » p.26. Comme s’il suffisait de naître pour jouir sans entraves – défaut d’époque. De pirouettes en sauts et gambades, d’étourdissantes cabrioles en galops échevelés, Jean d’Ormesson à 53 ans voit déjà sa vie derrière lui alors qu’il n’en a accompli qu’à peine la moitié. Il écrit un testament littéraire avant d’avoir écrit son œuvre et livre un témoignage social timide empli d’excuses pour sa situation.

Ce livre apparaît fort marqué par les circonstances car la fin des années 1970 étaient en France au marxisme et à la psychanalyse, et la gauche piaffait de parvenir enfin au pouvoir pour démolir les traditions et soumettre les Français au carcan d’expériences utopiques (dont on mesure quarante ans plus tard ce qu’elles ont produit de chaos et de délitement social…). « Un socialisme qui me paraissait surtout tristounet et vaguement ennuyeux, plein de paperasses assommantes et de bons sentiments, appuyés bien sûr sur une police solide et autrement redoutable que nos principes de jadis » p.120. Vu la prolifération des lois pour chaque circonstance depuis 1981, ce n’est pas si mal observé…

Jean s’affirme « chrétien » avec la figure du Christ tout amour en phare pour tout comprendre, jusqu’à la force invisible qui lie les particules de matière et les êtres sexués, avec les mathématiques en forme du dessein global. Sans pour autant s’oublier : « Le recul devant le monde est une des formes du talent », dit-il ingénument p.119.

Mais « l’universel ne prend son sens que par les diversités qu’il recouvre » p.141. Le grand métissage du tous frères et le bain tiédasse du tous pareils et d’être d’accord dans la République universelle n’a aucun sens ni intérêt. Marx et Mao soulignaient après Aristote que la vie n’avance que par contradictions dialectiques, ce que semblent oublier les béats de gauche aujourd’hui : « l’anticonformisme a été élevé à la hauteur d’un impératif catégorique et d’une suprême institution. Et, par la force des moyens de communication de masse qui ont marqué notre âge, il a fini par se résoudre en un conformisme sans précédent » p.161. Certes : ce pourquoi ce livre reste bien actuel.

Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, 1978, Folio 1981, 320 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Michel Houellebecq, Sérotonine

Ce roman d’un ton égal, apaisé, est au fond une exploration de l’amour : des différentes formes d’amour humain au début du XXIe siècle. Et de la façon dont les conditions matérielles de l’époque et de la société empêchent ou inhibent cet amour prêt à s’investir dans la vie et favoriser ou non la fonction de reproduction.

Le narrateur a 46 ans, l’âge de la mi-vie espérée, la décennie où l’on se retourne généralement sur le passé pour examiner ce que l’on a vécu et en faire le bilan. Pour Florent-Claude, qui n’aime pas son prénom « de pédé », c’est lamentable. Il a raté son premier amour (Kate), détruit son second grand amour (Camille) et fini avec une pute japonaise de luxe qui n’hésite pas à baiser en groupe et à se taper des chiens (Yuzu au prénom acide). Le narrateur déprime, on le comprend, il se shoote au Captorix, un antidépresseur qui aide à la sécrétion de sérotonine ou 5-hydroxytryptamine, hormone impliquée dans la régulation de la prise de risque et associée au « bonheur », plus crûment à la survie.

Or c’est bien la survie de l’espèce humaine, occidentale, blanche, française et même normande, agricultrice, qui est menacée aujourd’hui.

Car la société industrielle, mondialisée, urbaine, n’encourage pas l’amour mais plutôt le divorce par hyperindividualisme de compétition ; les familles « recomposées » sont en fait décomposées comme le dit joliment l’auteur. « Par son amour, la femme crée un monde nouveau (…) les conditions d’existence d’un couple, d’une entité sociale, sentimentale et génétique nouvelle. (…) L’homme, au départ est plus réservé, (…) il est peu à peu aspiré par le vortex de passion et de plaisir créé par la femme (…) sa volonté inconditionnelle et pure » p.71. C’est la femme qui fait le couple et les enfants, donc la famille – donc la socialisation et la société. Lorsque femme varie, mari chavire et société se délite.

Claire est une nobliote de la haute qui s’est fourvoyée avec un descendant de nobles vikings pour gérer une ferme laitière impossible à rentabiliser après la disparition des quotas laitiers par « Bruxelles » (et les technocrates hors sol du ministère français). Mariée avec Aymeric, le seul ami du narrateur connu à l’Agro lors de leurs études communes, elle est partie avec un pianiste londonien et a emmené les deux fillettes du couple, laissant le mari solitaire et désespéré. Elle ne fait plus famille, plus société.

La solitude est le lot de chacun, plus encore aujourd’hui avec le net et « les réseaux sociaux ». L’amour se déprave en sexe et chacun tourne sa propre vidéo qu’il place sur YouPorn, dans un amateurisme enthousiaste qui tue le film professionnel. Un Allemand ornithologue, seul dans un bungalow touristique de la ferme normande d’Aymeric, se fait cinéaste bandant en invitant une petite fille « dans les dix ans » comme actrice. Elle arrive à vélo, montée à cru sous son mini short de jean, et ne tarde pas à l’enlever pour s’exhiber et se pénétrer, dansant ensuite en jupette voletante avant de s’écrouler entre les cuisses de l’homme pour un biberon bien mérité. Cette scène sordide, où la gamine semble s’amuser avec une certaine gourmandise selon le narrateur qui fait une incursion dans l’ordinateur du Teuton, a fait bondir les critiques acerbes lors de la sortie du livre. Pour se valoriser, il leur suffit d’appuyer sur le bouton « indignation » et ils se montent le bourrichon entre soi, la bonne conscience mêlée à la morale, sans voir plus loin que la provocation. Car c’est une autre face de « l’amour » que décrit Houellebecq : la simple « activité » sexuelle réduite à avilir faute de partenaire particulière, faute surtout de conditions économiques et sociales permettant le couple selon la tradition. Cette déchéance dans le sexe le plus vil est suscitée par la société moderne avide de « maximiser les possibles » pour chacun, selon la nouvelle bible Emelien/Amiel récemment publiée.

Le couple ne rencontre plus les conditions matérielles nécessaires à sa survie, la baise en trio ou échangiste n’a qu’un temps, les attractions éphémères ne durent que l’espace d’une jeunesse – vite enfuie. Que reste-t-il lorsque le sexe torride ne peut plus devenir une affection indulgente avec le temps, comme jadis ? Il reste le divertissement, Internet et les fantasmes transgressifs en vidéo.

La dépression due à l’amour empêche de bander, donc de poursuivre dans la voie des relations affectives. « Je ne parvenais simplement plus à assumer la complexité du monde où j’étais plongé », dit le narrateur p.290. La société ne propose rien d’autre pour survivre que la chimie, les chaines de télé, le 4×4 puissant, la clope, le calvados ou le grand-marnier. Michel Houellebecq en profite pour faire la réclame à la box SFR et sa chaîne sports, à Mercedes pour son G 350, à Carrefour City pour sa variété d’houmous et aux centres Leclerc pour la consommation de masse mondialisée.

Autant dire que ce roman noir pointe la tare de l’époque : combien les conditions matérielles de l’existence rendent inaptes à la survie humaine. No future, élan vital brimé, simulacre marchandisé – et toutes les traditions moralement vilipendées : l’alcool, la clope, le diesel, la vitesse sur la route.

Houellebecq excelle à se moquer du monde et il a raison tant les nouvelles normes ont tout d’une religion transhumaniste. La santé c’est bien, la moraline c’est trop ! Aussi son personnage transgresse-t-il tout ce qu’il peut, sectionnant les fils des détecteurs de fumée, soudoyant le directeur de l’hôtel Mercure. Il est trop lâche cependant – ou trop déprimé – pour franchir les limites de la loi. Ainsi envisage-t-il de tuer le petit garçon qu’a eu Camille avec un mâle de hasard, son grand amour qu’il a détruit en s’affichant juste pour la baise avec une black d’équerre (« joli petit cul »). Il ne tuera point, c’était une tentative de résister de plus au courant qui tous emporte, une provocation de plus aux bobos moralistes confits en bonne conscience de gauche qui lisent le livre.

L’air du temps lui fait bien écrire, dans la lignée de Thomas Mann et de Marcel Proust. Bien mieux écrire en tout cas que nombre de ceux qui ont des prix aujourd’hui. Les « âmes mortes » qu’il peint ont tout du Gogol au sens non de l’écrivain russe mais de l’argot jeune d’aujourd’hui. Certaines lectrices m’ont dit s’être ennuyées jusque vers la moitié ; ce ne fut pas mon cas. Même si certaines phrases sont volontairement longues, comme dictées oralement, le lecteur met facilement la pause où il faudrait un point. Et certaines sont rythmées en alexandrins.

Ah, une dernière précision d’importance pour les shootés à l’espérance : le Captorix n’existe pas.

Michel Houellebecq, Sérotonine, 2019, Flammarion, 347 pages, €22.00 e-book Kindle €14.99

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Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie

Le plus littéraire des romans policiers catalans, La Rose d’Alexandrie est aussi le nom d’un bateau ; c’est également le nom d’une fleur, blanche le jour, rouge la nuit, dit la chanson populaire. Tout comme la pute qui s’est fait zigouiller et couper en morceaux à Barcelone. La famille, effarée, demande à Pepe Carvalho, via la cousine Charo qui exerce le noble métier de call-girl au-dessus des Ramblas, de découvrir qui est l’assassin.

Le roman s’étage en marbré, les chapitres Carvalho à Barcelone alternant avec les chapitres Ginès dans les Caraïbes. Le lecteur comprend vite que le beau marin empli de saudade qui hésite à rembarquer, a vécu une histoire d’amour désespérée et qu’il est prenant de la partie carrée qui s’est déroulée autour de la pute dépecée.

Mais l’histoire est compliquée, comme toute histoire d’amour, surtout vécue à ce moment précis où la société espagnole, après Franco, bascule dans la modernité accélérée. Les siècles de catholicisme doloriste et les décennies de franquisme conservateur ont fragilisé les êtres. Leur amour a des relents de tiers-monde et de vieillerie, une sorte d’impuissance à se vivre naturellement. L’homme adulte a des pudeurs et des asthénies d’adolescent puceau ; la femme adulte a des envies et des déchainements de jouvencelle hystérisée au couvent. De leurs relations ne pouvait rien sortir de bon.

C’est ce que met au jour progressivement notre détective, entre deux rencontres d’êtres pitoyables et deux plats de cuisine populaire. Le lecteur pourra obtenir la recette du très roboratif riz aux sardines, d’un gaspacho aux galettes non moins nourrissant, et d’épinards tombés à la béchamel de gambas servis avec une cuissette de chevreau aux prunes qui met l’eau à la bouche (p.324). Narcís est l’autodidacte catalan toujours content de lui qui observe les autres comme un entomologiste les insectes ; le Quêteur d’âme est l’ancêtre mafieux d’une lignée de pauvres qui veille jalousement sur les intérêts de sa descendance ; Contreras est le flic franquiste qui sévit sous les socialistes et applique la loi avec une jubilation de comptable ; le capitaine Tourón ne tourne pas rond, se déguisant volontiers en Môme du Cabaret dans sa cabine verrouillée…

Quant à la pute, son prénom commence comme encular et comme encarnatión, un mixte d’Incarnation mystique purement catholique et de chair impure inassouvie. Encarnatión est mariée mais insatisfaite ; son mari viveur fin de race se meurt d’une maladie des os. Lorsqu’elle retrouve par hasard son amourette d’adolescente sur une avenue de Barcelone où elle passe le temps (officiellement) à consulter « des docteurs », elle renoue volontiers. Ginès la fait rêver d’exotisme dans la grisaille espagnole d’Albacete (ou elle vit maritalement) et de Barcelone (où elle s’envoie des mecs).

Mais la fille ne fait plus bander le marin et les rôles sont inversés : c’est elle qui réclame du sexe torride et lui qui préfère le romantisme du rêve à deux. Un « docteur » de trop suscitera le crime, embrouillé par l’entremetteur de la maison et le dépeceur de cadavre. Comprenne qui devra mais le voile est levé à la fin, ne laissant guère de bonheur à la société socialiste de l’Espagne du temps.

Nous sommes, dans ce roman mi-littéraire mi-policier, en univers Almodovar version pessimiste et cynique où les vins de pays, la bonne bouffe mijotée et les câlins sexuels de l’experte Charo finissent par laisser Pepe de marbre et le lecteur doux-amer. Une réussite.

Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie (La rosa de Alejandria), 1984, Points policier Seuil 2016, 384 pages, €7.90

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Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie

Bradbury est un poète, il l’a montré dans ses Chroniques martiennes déjà présentées. Ce recueil-ci présente 22 nouvelles douces et amères où la tendresse pour les jeunes, les filles et les enfants se montre à chaque page.

Le remède à la mélancolie qui forme la trame de la première nouvelle, est une langueur d’amour. Une jeune fille se meurt au XVIIIe siècle et chaque médecin y va de sa saignée et chaque rebouteux de sa pilule. Les parents n’y comprennent rien, mais c’est normal : « femme, mari, enfants sont sourds les uns pour les autres » p.15. Et c’est une autre jeune fille qui la voit sur le pas de sa porte et surtout un balayeur juvénile aux yeux bleus, qui comprennent de quoi se meurt l’adolescente. La lune devient pleine et les hormones la dépriment. Il suffit que le désir s’assouvisse pour que le mal disparaisse. Ainsi fut fait.

La seconde nouvelle évoque la rencontre d’un artiste américain avec le fameux Picasso sur une plage du sud. Cela revigore en lui le désir de créer, comme une obsession. Une troisième nouvelle décrit un dragon… moderne pour les visiteurs. Une nouvelle dit les affres du départ de la première fusée depuis la terre et l’espèce de crainte superstitieuse que cela provoque en même temps qu’un désir d’infini. Le lecteur trouvera également comment un costume peut faire exister un jeune homme, même s’il est trop pauvre pour l’acheter et doit le partager avec six autres, chacun le portant un soir par semaine. Une certaine fièvre peut être mortelle, un lit matrimonial antique inconfortable générer un enfant, un grenier ouvrir réellement la porte au passé. Le meurtre parfait est décrit dans la nouvelle numéro huit. Le tempérament irlandais offre une drôle de scène de mœurs sur les routes, la nuit. Il vaut mieux conduire en voiture et pas en vélo, une casquette sur la tête contre les chocs, en fonçant pour faire du bruit et avertir, et tous phares éteints pour ne pas hypnotiser ceux qui viennent en face ! Et lorsqu’on découvre une véritable sirène sur la plage, corps de fille nue et queue de poisson ? Faut-il aller acheter 150 kg de glace pour en faire une attraction ou la rejeter à l’eau pour qu’elle vive et continue de faire rêver ? Toute l’Amérique est là dans ce dilemme.

Mars ressurgit par une nouvelle égarée. La planète, vue comme parcourue de canaux remplis d’eau et occupée jadis par une civilisation disparue qui a laissé ses ruines, semble changer les terriens qui l’ont colonisée. Est-ce l’atmosphère, la faible pesanteur, les minéraux de son sol qui alimentent les végétaux cultivés ? Toujours est-il que la peau s’assombrit, le squelette s’allonge et les yeux deviennent dorés. En quelques années, les terriens deviennent différents, martiens. N’est-ce pas ainsi que l’on s’adapte à son environnement ? Ou est-ce la subtile façon que les Martiens ont de se venger ? Car les enfants les premiers ont un irrésistible désir de changer leur prénom et d’appeler les choses par des mots inconnus.

La civilisation n’est pas toujours bénéfique. Elle se résout trop souvent par une guerre que la technologie rend totale. Ce pourquoi les survivants de l’an 2060, après la guerre atomique, détruisent systématiquement les automobiles, font exploser les usines d’avions, refusent de vivre dans des appartements. Une queue s’est formée qui va cracher sur la Joconde comme les musulmans dans le pèlerinage à la Mecque vont lapider Satan. Mais un décret vient de paraître, lu par un héraut à cheval : à cette heure de midi, la foule peut désormais lacérer le tableau afin que toute trace disparaisse. Tom, un jeune garçon ébloui par la beauté de la Joconde, lui arrache son sourire qu’il garde précieusement dans sa main.

Pourtant, la quête dans les étoiles est une nécessité vitale qui pousse l’humanité vers l’éternité. Se reproduire et essaimer est le But, pour survivre à l’infini. Il faut seulement s’adapter ; c’est ce que découvre un Terrien arrivé sur Mars et que sa femme tanne par nostalgie de la Terre.

Le plus beau cadeau de Noël, plus merveilleux que le sapin illuminé de bougies (que la fusée ne peut emporter car trop lourd), n’est-il pas le spectacle de myriades d’étoiles par le hublot ? Un père le croit, un fils le découvre.

Vénus est une planète où il pleut tous les jours. Des enfants de 7 ans n’ont jamais connu que la grisaille, sauf une fillette arrivée trois ans plus tôt de la Terre. Les autres la harcèlent car elle est différente. Lorsque les savants annoncent deux heures de soleil sur Vénus, ils lui disent que c’est un bobard, la saisissent et l’enferment. Elle ne verra pas le soleil sur Vénus, les autres si. Les enfants sont cruels et la maitresse stupide : elle n’a pas compté ses élèves.

Mort à 91 ans en 2012, Ray Bradbury a enchanté la science-fiction par sa fantaisie, sa tendresse, son attention aux êtres avant tout.

Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie (nouvelles 1959), Folio 2012, 320 pages, €8.40

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Julieta de Pedro Almodóvar

C’est compliqué, la vie, surtout si l’on croit que l’individualisme moderne peut la maîtriser. Pedro Almodovar nous livre une histoire d’amour et d’égoïsme d’après trois nouvelles d’Alice Munro dans une Espagne en proie aux névroses contemporaines. Une femme andalouse, Julieta, professeur de littérature antique (Adriana Ugarte), est tombée amoureuse par hasard dans un train d’un pêcheur musclé du Pays basque (Daniel Grao). Elle était assise tranquillement dans son compartiment lorsqu’un homme a occupé la place en face d’elle et a cherché à engager la conversation. Ses yeux ne lui plaisaient pas, comme traqués derrière ses petites lunettes ; elle s’est levée et est partie au bar – où elle a rencontré son pécheur, Xoan. Après un court arrêt en gare, brutalement le train s’arrête : un homme s’est jeté dessous pour se suicider. C’était le passager qui voulait parler.

Julieta se sent coupable de ne pas l’avoir pressenti, de ne pas avoir parlé avec lui ; elle angoisse. Xoan la console et elle s’abandonne dans ses bras. Le spectateur a droit à une scène de sexe sauvage sur les coussins du train, plus physique qu’affective selon la conception actuelle de l’amour, car Xoan, en homme musclé, a de gros besoins. Il est marié mais sa femme est dans le coma ; il n’a pas d’enfant.

Chacun retourne à sa province, à ses affaires, elle en ville à Madrid, lui au Pays basque au bord de la mer, mais elle se retrouve enceinte. Elle profite d’une lettre que lui envoie Xoan pour s’inviter chez lui où sa femme vient de mourir. Elle l’ignore mais c’est le prétexte à rester. La bonne, l’inquiétante Marian au visage dissymétrique (Rossy de Palma), ne l’aime pas, probablement jalouse, ou seulement inquiète de Xoan. Lui est avec Ava, une amie d’enfance qui sculpte de puissantes statues sexuelles en bronze patiné d’argile (Inma Cuesta). Le couple baise à l’occasion, « mais en copains » dira Xoan plus tard. Julieta, vieux style, croit qu’il la « trompe » alors que les mœurs qui changent font de l’activité sexuelle une activité comme une autre. Tel est du moins le message du réalisateur.

L’enfant naît, c’est une fille, Antia. Julieta va la présenter à ses parents. Sa mère est alitée et malade (bis repetita placent…) et son père, un ex-instituteur en retraite (Joaquín Notario), a vendu la maison, acheté une ferme andalouse et cultive ses légumes avec une bonne à tout faire marocaine, plus jeune, qu’il baise à l’occasion (Mariam Bachir). Il aura un fils avec elle une fois sa femme décédée. Julieta n’a fait que l’imiter.

Mais après une dispute, ou Marian a distillé son venin en déclarant que Xoan est souvent avec Ava, Julieta sort de la maison pour « se promener » et Xoan va méditer en partant à la pêche. Une violente tempête se lève dans l’après-midi et sa « gamela » sombre ; il se noie. Quel est le péché originel du couple ? Est-ce l’amour qui n’est que sexe ? Est-ce la conception libertine du sexe dans la modernité ? Est-ce la jalousie d’une femme mal baisée qui croit protéger son mâle idéal en racontant des ragots ? Est-ce l’égoïsme de Julieta ?

Antia, au bord de l’adolescence à l’époque (Priscilla Delgado), est en colonie de vacances. Elle adore son père et voulait être marin-pêcheur pour être près de lui. Elle sent obscurément que l’amour de sa mère était plus centré sur elle-même que celui de son père, plus extraverti. Almodovar préfère les hommes. Julieta part la chercher mais Antia s’est entichée d’une copine, Beatriz (Sara Jiménez), et les deux adolescentes connaissent une amitié fusionnelle comme souvent à cet âge. C’est ainsi qu’elle est invitée chez son amie à Madrid par la mère de celle-ci (Pilar Castro) pour terminer les vacances. Et c’est dans l’appartement de Madrid que Julieta apprend à sa fille la mort violente de son père.

Puis elle sombre en dépression, seule avec sa fille et son amie particulière. Les deux adolescentes ont choisi pour elle un appartement à louer dans le quartier où habite Beatriz, afin de ne plus se quitter.

À 18 ans, une fois adulte, Antia (Blanca Parés) décide d’une retraite spirituelle de trois mois dans les Pyrénées. On ne sait s’il s’agit d’un monastère ou d’une secte, les deux semblant se confondre chez Almodovar dans un concept vague et rigide de « religion ». Antia disparaît à l’issue de sa retraite, elle ne veut pas revoir sa mère et ne lui donne aucune nouvelle adresse.

C’est par son ami Beatriz (Michelle Jenner), rencontrée par hasard dans Madrid, que Julieta vieillie de douze ans (Emma Suárez) apprend que sa fille va bien, est mariée, vit en Suisse et a trois enfants, deux garçons et une fille. Elle qui s’apprêtait à suivre son nouveau compagnon au Portugal (Darío Grandinetti), rencontré à l’hôpital où Ava se meurt d’une sclérose en plaques, renonce à le suivre. Elle reloue un appartement dans le même immeuble que sa fille avait choisi au cas où Antia enverrait une lettre. Ava, avant de mourir, lui apprend que sa fille sait tout du dernier jour de son père car Marian lui a parlé de la dispute et elle tient sa mère pour responsable. Elle veut la punir.

Julieta, désespérée, commence à tenir un journal qui retrace l’ensemble de son amour avec Xoan afin que sa fille puisse un jour comprendre. Ce n’est la faute de personne, la culpabilité est partagée. Car rien n’est tout blanc ni tout noir en ce monde mêlé.

Un jour, le destin ou la main de Dieu, on ne sait jamais trop avec l’Espagnol Almodovar, fait subir à Antia un sort proche de celui de sa mère et elle comprend ce qu’est l’amour et la perte. Et qu’aimer ne peut être égoïsme. Elle envoie alors à Julieta une lettre avec son adresse au dos – une invitation à faire la paix.

C’est une belle histoire sentimentale, pour une fois sans grande folle travestie ni maricón, mélodramatique – mais surtout tragique à l’espagnole, prenante.

DVD Julieta, Pedro Almodóvar, 2016, avec Emma Suárez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Michelle Jenner, Darío Grandinetti, Rossy de Palma, Joaquín Notario, Pilar Castro, Pathé 2016, 1h35, standard €7.64 blu-ray €10.90

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Guy Vallancien, A l’origine des sensations, des émotions et de la raison

Vaste programme ! Le livre du professeur honoraire de 73 ans Guy Vallancien est une gageure. Son auteur est chirurgien urologue et pionnier de la robotique chirurgicale en France, membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie nationale de chirurgie, fondateur de la Convention on Health Analysis and Management et de l’École européenne de chirurgie, membre de l’Office parlementaire de l’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Beaucoup d’éminent titres pour un ambitieux essai qui ne vise – pas moins – qu’à retracer la lignée, des particules subatomiques à la conscience compassionnelle humaine.

L’être humain n’est qu’un maillon d’une chaîne et évolue par mutations pour s’adapter sans cesse à l’univers qui change. Sa visée est la vie, tout simplement, l’élan qui pousse sans raison, juste parce que le vital est ainsi fait. Ceux qui croient peuvent aller au-delà, pas le scientifique qui se limite à constater ce qui est. La vie se développe et se répand par autonomie, fraternité et auto-organisation. C’est ainsi de la cellule à l’homme, et l’animal sapiens ne fait exception que parce qu’il va encore plus loin, ajoutant la compassion.

Notre état de conscience supérieur nous permet d’être méchant gratuitement, mais aussi plus sociable que les espèces animales, dépassant la « loi naturelle » (concept humain) qui fait du plus apte le survivant par excellence. Notons cette réflexion qui nous vient à la lecture du livre : les Américains en sont restés à la loi du plus fort, ce qui rend leur égoïsme implacable et puissant ; mais les Européens sont peut-être en avance dans l’Evolution de la conscience, puisqu’ils donnent à la compassion et à l’entraide une valeur supérieure. L’auteur ne le dit pas car son essai manque de clarté. Il veut trop embrasser et mal étreint. Ses huit chapitres sont inégaux, les premiers utiles en ce qu’ils retracent brillamment la genèse de l’éclosion humaine depuis les origines de l’univers, avec forces références et exemples, les suivants touffus et parfois inutilement polémiques.

La robotique et ladite « intelligence » artificielle (qui n’apparaît que comme la programmation intelligente des concepteurs humains) viennent comme un cheveu sur la soupe et l’auteur ferraille avec les admirateurs et autres croyants de l’humanité « augmentée ». Faut-il « repenser » notre nature humaine comme il le prône ? Notre savant retrouve benoitement les trois étages de l’humain que les Antiques, puis Pascal (les trois ordres) et Nietzsche (chameau, lion, enfant) entre autres, distinguaient déjà : les sensations, les émotions, la raison – avec la charité (Guy Vallancien dit la compassion) en supplément d’âme ou comme propriété émergente de la raison sociale.

S’agit-il d’un essai polémique contre l’IA et les néo-croyants du Transformisme ? S’agit-il d’un essai de scientifique pour tracer une philosophie de l’évolution humaine ? On ne sait trop. Les propos rigoureux, étayés d’exemples de recherches, voisinent avec des raccourcis critiques sur l’actualité et un chapitre 7 incongru sur la bêtise en réseau. « Que reste-t-il dont j’aurais la certitude ? Pas grand-chose ! » avoue-t-il p.233 dans son trop délayé « Point d’orgue » en guise de conclusion. Le livre n’est pas abouti et c’est dommage, car le lecteur est frappé par d’excellentes remarques ici ou là.

Tel le « séquençage de centaines de jeunes Chinois ‘surdoués’ au QI de plus de 130 pour y rechercher le secret d’une intelligence dite supérieure à transmettre aux autres (chinois, bien-sûr), comme semble y travailler l’équipe du Beijing Genomic Institute de Shenzhen ? Course absurde au toujours plus. Quand on aura mesuré le QI des cons à 120, les QI moyens seront à 180 et les supérieurs à 250. Qu’aurons-nous gagné ? Une augmentation du nombre d’individus atteints du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui se caractérise par des difficultés significatives dans les interactions sociales » p.103. Sans compter que « le QI » ne mesure que la conformité des esprits au formatage des tests et ne préjuge en rien de « l’intelligence » au sens global de la faculté à s’adapter à tout ce qui survient.

Quant à « la conscience », dont les religions du Livre font un souffle de Dieu, elle « serait consubstantielle à la matière depuis l’origine de l’Univers, l’esprit émergeant progressivement des appariements particulaires, du bouillonnement moléculaire, des interactions chimiques et des collaborations biologiques » p.146. L’humain apparaît donc comme un être émergeant de la masse vivante, pas un dieu tombé sur la terre ; nous sommes fils des étoiles et non d’un Être mythique, projection machiste du Père et Mâle dominant, élu maître et possesseur de tout ce qui vit et pousse sur la planète. Les Idées pures platoniciennes ne sont qu’une image mentale et le « je pense donc je suis » cartésien doit être remplacé par le « je ressens donc je deviens » pour se sublimer en « j’aime donc je suis » – qui forme un meilleur titre que le trop pesant A l’origine des…

Car par la génétique, la physiologie et la culture, nous, être humains, sommes avant tout « des êtres d’émotion, d’attention et de collaboration, depuis les éléments galactiques les plus lointains jusque dans les plus petits recoins de notre anatomie… » p.248. Ce qu’aucun algorithme ne pourra jamais devenir.

Guy Vallancien, A l’origine des sensations, des émotions et de la raison – J’aime donc je suis, L’Harmattan 2019, 248 pages, €25.00 e-book Kindle €18.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le Verdict de Sidney Lumet

Seul contre tous dans l’esprit des pionniers, rédemption du pécheur repenti, défense des faibles contre les puissants – voilà tout ce qui fait le mythe du film, très américain mais aussi universel. En 1982, les Etats-Unis n’étaient pas cette puissance en déclin, effrayée de la concurrence du monde et égoïste au point de s’aliéner jusqu’à ses alliés. L’Amérique faisait encore rêver, laissant entrevoir que, chez elle, tout est possible.

Frank Galvin (Paul Newman) est un avocat qui a fauté : quatre ans auparavant, alors brillant membre d’une équipe et heureux mari de la fille du patron, il avait osé suborner un témoin. Craignait-il l’échec ? Toujours est-il que cela s’est su, qu’il a été emprisonné, jusqu’à ce qu’il « avoue sa faute » dans un esprit de confession très catholique, à son patron et beau-père qui a levé sa plainte. Gavin n’a pas été radié du barreau mais a été renvoyé du cabinet et sa femme (qui ne devait pas l’aimer tant que ça) a divorcé.

La justice, dans ce Nouveau monde qui espère bâtir la Cité de Dieu, est une histoire de fric. Ceux qui en ont sont puissants et commandent les résultats. Il suffit de payer un témoin pour qu’il ne témoigne pas, ou de le menacer de représailles massives (à la Trump) pour qu’il aille se faire oublier dans un autre métier ou en vacances aux Bahamas. Frank s’est fait prendre mais les plus habiles ne sont jamais pris. C’est ce dont il s’aperçoit lorsque son compère Michael (Jack Warden) qui l’aime toujours d’amitié, lui offre une affaire en or pour se refaire et quitter Brother whisky qu’il a pris pour amant régulier au bar chaque soir.

Une femme, lors de son troisième accouchement, est victime d’une erreur d’anesthésie ; elle a mangé une heure avant alors que neuf heures sont requises avant l’endormissement et le docteur n’a rien vu ; elle a vomi dans son masque elle s’est asphyxiée suffisamment longtemps pour que son cerveau soit irrémédiablement atteint. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un légume sous perfusion constante. Cela fait quatre ans que cela dure et sa sœur n’en peut plus ; on ne parle pas des orphelins laissés par la victime, mais le beau-frère s’est vu proposer une mutation financièrement intéressante et le couple désire placer la sœur dans un établissement de soins. Il faut pour cela de l’argent.

Il se trouve que les docteurs qui ont opéré sont des pontes en leur domaine ; l’un d’eux a même écrit un traité d’anesthésie qui fait autorité. Ils œuvrent dans la clinique catholique de la ville huppée de Boston, qui a sa réputation à défendre car elle dépend des patients payant (la charité n’est pas le propre des Américains, même catholiques) ; la clinique est en outre possédée en pleine propriété par l’archevêché… Tout se conjugue pour que le scandale soit étouffé. En accord avec sa compagnie d’assurance, l’archevêque propose une transaction pour 210 000 $ afin d’éviter le procès. La famille est d’accord mais Galvin, qui veut se refaire moralement avec cette affaire imperdable, refuse le chèque : il veut aller au procès et mettre en cause publiquement les puissants qui désirent se protéger.

Il rejoue David contre Goliath… pourra-t-il gagner seul contre tous ? Le juge (Milo O’Shea) est un pourri qui préfère l’argent au travail et éviter l’ennui d’un procès si tout le monde y trouve son compte. L’archevêché s’entoure d’une nuée d’avocats spécialisés d’un cabinet réputé sous la houlette du redoutable Concannon (James Mason), apte à lancer des enquêtes approfondies sur les témoins, la défense et les jurés, capable de suborner tout déviant par l’argent sans en avoir l’air, allant même jusqu’à fourrer (contre paiement) une femme dans le lit de Frank Galvin pour espionner ses actes avant procès (Charlotte Rampling). La faute biblique du film est cependant que, si le Christ a pardonné à la pute Marie-Madeleine, l’avocat refuse de même l’envisager. Signe qu’il ne s’est pas entièrement « repenti » selon les préceptes du catéchisme.

Le spectateur devine qui va gagner à la fin : non pas Galvin mais « la loi » – puisqu’elle est dite par les jurés populaires en leur intime conviction. Il s’agit donc de passer au-dessus des puissants pour toucher directement le cœur et l’esprit des citoyens jurés. Frank sait trouver les mots, très simples, après le spectacle des témoins interrogés mis en défaut et récusés par les habiles. Mais si le droit peut être tourné en faveur des puissants, qui savent l’utiliser et citer les bonnes références, il ne peut être détourné lorsque le crime est manifeste, même sans intention de le commettre.

Paul Newman est excellent en vieux beau déchu qui tente de se retrouver. Charlotte Rampling, en mission de sexe a le pessimisme noir de la dépression, ce pourquoi à la fois elle comprend Frank, qui la touche, et accomplit la mission pour laquelle elle est payée parce que pour elle, après tout, rien ne vaut. Elle creuse elle-même sa propre tombe. Un beau film psychologique dans la lignée du célèbre Douze hommes en colère réalisé en 1957 par le même Sidney Lumet.

DVD Le Verdict (The Verdict), Sidney Lumet, 1982, avec Paul Newman, Charlotte Rampling, Jack Warden, James Mason, Milo O’Shea, 20th Century Fox 2002, 2h03, standard €7.97 Blu-ray €15.74

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Seven Sisters de Tommy Wirkola

Dans ce salmigondis américano-belgo-britannico-français cru, violent et édifiant et au titre faussement anglophone (le vrai n’est pas celui-là), est présentée une tendance carrément fasciste de l’idéologie écolo. Il s’agit de la domination d’une élite croyante en « la planète » qui sait mieux que vous ce que la Déesse veut car elle lui a susurré à l’oreille.

Nous sommes en 2043, dans une génération d’ici. La terre supporte trop d’habitants pour ses ressources et son climat, il faut donc les réduire. Evidemment par la force puisque « les gens » ne sont pas raisonnables mais adorent baiser et que « le peuple » ne sait jamais ce qu’il fait (tous les dictateurs le croient). Stérilisation, pilule, exhortations des religieux ayant viré leur cuti nataliste, avortement – rien de ce qui pourrait neutraliser la bombe P (pour Population) n’est pris en compte dans ce thriller de science-fiction primaire mais efficace.

Est donc instaurée d’une main de fer d’Etat la politique de l’enfant unique assurée par le Bureau d’Allocation des Naissances, politique plus radicale encore qu’en Chine au XXe siècle. Même les plus maolâtres n’avaient pas osé : tout enfant supplémentaire est impitoyablement enlevé à ses parents quel que soit son âge et « cryogénisé » pour le futur, lorsque la planète aura retrouvé un équilibre. Un mensonge, évidemment : les petits sont purement et simplement incinérés, éradiqués, éliminés en four crématoire ! Une politicienne qui se pare du titre de « docteur » assure la promotion de cette façon de faire hygiénique et efficace. Nicolette Cayman dont le nom signifie à la fois mâle et caillou, non sans un certain relent de lobby élitiste (Glen Close), ne sourit jamais des yeux, elle grimace de la bouche, en politicienne aguerrie au mensonge (houps ! à la « vérité alternative », celle qu’on a besoin de croire selon Tromp). Les enfants surnuméraires vivront mieux plus tard ? Feignons de l’accepter, après tout c’est pour leur bien.

Il se trouve qu’en cette année 2043, avec les saloperies chimiques qu’on avale dans la bouffe et les saloperies non moins chimiques qu’on respire dans l’atmosphère, la génétique est passablement déréglée et les fausses couches, les malformations ou les naissances multiples ne sont pas rares. Terrence Settman (Willem Dafoe) voit sa fille accoucher de… sept petites filles ! Comme le nombre de jours que Dieu usa pour créer le monde, mais aussi les sept péchés capitaux. La bible n’est jamais loin pour séduire les spectateurs anglo-saxons. Mais cela tue la génitrice et le grand-père se trouve face à son destin. Il commence méthodiquement à nommer chacune, selon l’ordre de sa sortie de l’utérus, du nom d’un jour de la semaine. Il les élève en secret, n’en faisant paraître qu’une à la fois chaque jour de la semaine, au seul nom officiel de l’enfant unique déclaré de la famille, celui de leur mère Karen (Clara Read en multipliée). Et chaque soir, une réunion est organisée avec toutes les petites filles pour que celle qui est sortie puisse dire aux autres tout ce qui lui est arrivé, permettant à la suivante de poursuivre son rôle sans à-coup.

Lorsque l’une d’elle transgresse les règles, sortant en catimini pour faire du skate alors que l’une de ses sœurs est elle-même de sortie, elle tombe et se blesse à la main. Il faut l’amputer d’une phalange – donc amputer chacune des autres ! C’est ça où la mort (houps ! la « cryogénisation » pour le futur, restons politiquement correct !). La leçon – très américaine – est apprise : contre l’Etat et ses aberrations, vivons cachés, en clan familial comme au temps des pionniers, avec nos propres règles.

Cela dure trente ans, jusqu’en 2073. « Karen Settman » (Noomi Rapace en surmultipliée) est devenue cadre dans une banque intitulée EuroBank, signe que le film est multiculturel (sous domination américaine). Son collègue et rival Jerry (Pål Sverre Hagen) la drague mais « elle » ne veut pas ; si chacune des filles a sa personnalité, certaines ne sont pas attirées par le sexe mais surtout la vie en commun avec un homme leur est impossible, ce serait reléguer les autres sœurs dans l’appartement à jamais. Dans la semaine, la fille dont le prénom est celui du jour endosse la robe de banquière, la perruque noir corbeau, se maquille en rouge vif et se perche sur ses hauts talons pour aller au bureau. Jusqu’au jour où l’une d’elle, la plus hardie, décide de rompre le pacte commun…

C’est le début de la fin, que le grand-père ne verra pas parce qu’il est décédé avec le temps. Un soir, Lundi ne rentre pas et les filles s’interrogent : que faire ? Mardi décide d’aller au travail comme si de rien n’était. Au travail, tout se passe bien mais, lorsqu’elle sort, le véhicule noir aux vitres obscures (mélange de 4×4 du FBI, de berline nazie et de corbillard) la cueille. Elle est arrêtée et emmenée au Bureau d’Allocation des Naissances. Cayman l’attend, elle sait tout et lui apprend que sa sœur est en cellule. Elle ordonne à ses sbires d’aller tuer toutes les autres. Le spectateur comprendra pourquoi elle en garde deux et pas sept.

A l’aide d’un œil arraché à la prisonnière (beurk !), les flics zombies « obéissant aux ordres » comme des fonctionnaires zélés du IIIe Reich, avec à leur tête un technocrate en costume cravate à l’américaine, impitoyable autant que sadique, neutralisent les sécurités de l’immeuble, tuent d’une balle dans la tête le gardien (comme par hasard noir) et montent à l’appartement où ils se préparent à faire un massacre avec leurs armes à reconnaissance digitale (seul celui dont les empreintes sont reconnues peut actionner l’arme). Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu et les filles, qui se sont entraînées durant des décennies contre une attaque, parviennent à les tuer tous, non sans en laisser une sur le parquet : Dimanche, crevée au ventre par un couteau de cuisine (un genre d’avortement primaire pour les agents entraînés).

Les sœurs supputent que la trahison vient de Jerry, frustré de ne pas parvenir à baiser et qui vient de se voir souffler une promotion sous le nez au profit de Karen Settman. Mercredi, car c’est son jour, va chez lui pour en apprendre un peu plus. Jerry ne soupçonne rien des jumelles mais a soutiré du système informatique un contrat préparé par ladite « Karen Settman », sa collègue. Il initie un versement illégal d’une grosse somme au profit de la campagne politique de Nicolette Cayman. Comme Jerry est surveillé par les agents du Bureau sur ordre de la politicienne, il est tué par un sniper depuis l’appartement en face et Mercredi doit fuir. Elle se fait aider de ses sœurs à l’appartement, qui la guident pour trouver des portes de sortie. Mais, comme elle hésite trop à sauter d’un toit à l’autre, le chef des agents la tue d’une balle et la précipite dans le vide. Sur les sept, il n’en reste que trois à la maison – un vieil immeuble roumain au tournage.

C’est alors que l’on sonne à la porte… C’est un agent du Bureau, mais tout seul. En fait, Adrian, grand mec musclé (Marwan Kenzari), est tombé amoureux de Lundi, seul jour de son service au contrôle. Samedi se fait passer pour elle sous le prénom générique de Karen mais elle n’a pas la perruque et Adrian découvre une blonde aux cheveux mi-long à la place d’une brune en catogan. Qu’à cela ne tienne, il l’emmène chez lui et ils font l’amour longuement. Samedi, avant de se faire déflorer, profite du broutage de chatte préliminaire pour connecter son bracelet d’identification au sien et ouvrir l’accès au central du Bureau pour les deux sœurs actives. Elles apprennent ainsi où est détenue Lundi.

Mais le Bureau a des espions partout, notamment des caméras de surveillance et des détecteurs numériques. Il investit l’appartement d’Adrian, parti au travail, et abattent en live Samedi d’une balle dans la tête. Les deux sœurs ont tout vu grâce à la caméra bracelet de leur jumelle. Le film n’est pas avare de violence crue et brutale, les tueries ont lieu en direct et sans prévenir, les états d’âme sont réduits à néant et l’obéissance aveugle aux ordres un principe. L’Administration ne réfléchit pas, elle exécute ; tuer une femme ou un gosse est un travail comme un autre à condition qu’il y ait des « ordres ». Toute conscience a disparu, les nazis n’avaient pas inventé mieux.

Comme le Bureau attaque à nouveau l’appartement, Jeudi fuit et Vendredi reste ; elle a toujours été la plus intello, la plus timide, la plus renfermée sur le cocon. Elle fait exploser l’appartement en usant du micro-ondes et du robinet à gaz, neutralisant l’équipe d’agents, sauf l’inoxydable chef sans pitié évidemment resté en retrait et muni d’un gilet pare-balles. Jeudi avoue tout à Adrian et ils décident d’infiltrer le Bureau pour délivrer Mardi.

La politicienne se voit déconsidérée en direct, la caméra de bracelet de Jeudi ayant enregistré le processus de « cryogénisation » des enfants au Bureau d’Allocation des Naissances : on y voit nettement une fillette cramer. Cayman encourt la peine de mort mais elle persiste et signe, en vraie croyante du Savoir : There is No Alternative, le seul salut possible de l’Humanité est de zigouiller les gamins en trop.

Surtout les filles dirait-on (comme en Chine) : on ne voit aucun petit garçon dans le film. Et les sbires exécutants sont très souvent nègres ou basanés, aux ordres de porteurs de noms à consonance juive… qui usent du four crématoire envers les superflus. Tout cela est un peu douteux mais subliminal ; le spectateur lambda n’ira pas aussi loin et s’arrêtera à l’action, très efficace même si elle est parfois assez invraisemblable (la chute de trois étages sur le dos dans une benne d’acier vide, par exemple). Et Noomi « Rapace » mérite bien son surnom, très sexy pour allumer les mâles, même à coup de rangers quand ce sont des « méchants ». Avec une très bonne musique du générique de fin sur la chanson Fire !

Lundi et Jeudi se sont battues et la première révèle avant de mourir qu’elle est enceinte : elle attend des jumeaux. Pour les protéger, elle a trahi ses sœurs. Après des manifestations monstres, la loi sur le contrôle des naissances est abrogée et les embryons de Lundi sont placés en incubateur artificiel. La dernière image montre d’innombrables bébés en couveuses, laissant filtrer l’idée qu’au fond, le contrôle des naissances est peut-être la bonne solution.

Mais probablement pas comme ça. Le fascisme écolo est une dictature autoritaire comme une autre ; il consiste, comme toutes les dictatures, à vouloir faire le bien du « peuple » malgré lui parce qu’il le trouve niais et inapte à comprendre.

DVD Seven Sisters (What happened to Monday ?), Tommy Wirkola, 2017, avec Noomi Rapace, Willem Dafoe, Glenn Close, Marwan Kenzari, Pål Sverre Hagen, Warner Home Video 2017 avec bonus sur les effets spéciaux et entrevue avec Noomi Rapace, 1h58, standard €9.99 blu-ray €14.04

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Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable

Xavier Dolan vient d’avoir 30 ans et il a déjà sa biographie. Le maître de conférences en droit à l’université de Reims, spécialiste des thématiques maghrébines que sont la transition démocratique, la religion, l’identité, le genre, Laurent Beurdeley a été séduit dès son premier film par ce doubleur, auteur, acteur, réalisateur, metteur en scène, costumier né en 1989. Il en fait le Rimbaud du XXIe siècle, né Outre-Atlantique dans la Belle province.

Malgré quelques expressions étranges en page 9 telles que « baigné dans l’œil du public » (sic) et « des perceptions se mobilisent » (ah bon ?), le reste se lit agréablement. N’était la formule peu digeste des fiches juxtaposées en chapitres thématiques, multipliant à plaisir les citations sans toujours en dégager l’essentiel. Mais une vie aussi courte n’est pas encore définie et la suivre pas à pas est faire montre de prudence anglo-saxonne (le culte du fait), même si le lecteur français aurait aimé plus de souffle épique à la Michelet pour l’enfant terrible du cinéma canadien.

Il a 20 ans lorsqu’il a « tué sa mère » en en faisant un film cathartique, présenté en 2009 à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Le scénario est tiré d’une nouvelle qu’il a écrite à 16 ans, sur les encouragements d’une prof. Il sera Grand prix du jury à Cannes en 2016, sept ans plus tard. Fils d’un Egyptien (Michel Tadros) acteur et danseur et d’une Irlandaise dont il a pris le nom (Geneviève Dolan – à qui ce livre est dédié), le jeune Xavier joue déjà dans des publicités et des séries à l’âge de 4 ans ; il double à 11 ans Ron Weasley dans la version française de Harry Potter.

C’est sa mère qui l’élève seule car le couple s’est séparé lorsque le gamin avait 2 ans. Xavier souffrira de l’absence de père, trouvera sa mère peu affectueuse en son enfance et sera mis dans une pension catholique de 11 à 14 ans. Il quittera les études à 17 ans pour se lancer tout seul dans le cinéma, profitant de la fortune accumulée par ses cachets d’enfant. A l’école, il est turbulent, se bat, veut attirer l’attention. Le père indifférent le marque et oriente probablement sa sexualité d’enfant trop désireux d’être aimé, en rivalité constante avec sa mère. Après l’avoir ressenti dès 12 ans, il se déclare ouvertement gay à 16 ans dans son collège Notre-Dame de Lourdes à Montréal ! Il est vrai qu’il semble exister une pression vers les amitiés particulières dans ces lieux fermés non-mixtes où l’extrême jeunesse bouillonne de passions. L’austérité catholique, la célébration du Christ torturé, de saint Sébastien nu percé de flèches doloristes et le célibat de ses prêtres n’arrange pas les choses… Besoin d’admirer, d’être aimé, en faut-il plus pour désirer qui est à sa portée ?

Les Québécois sont volontiers jaloux de qui les dépassent d’une tête, suggère l’auteur. Aussi le fils prodige est-il traité en joual (le parler québécois) de fif et de bibitte lorsqu’il réalise son premier film, comprenne qui pourra. Pour émerger, il faut tourner en bon français – ou en anglais – car le marché du Québec n’est que de 8.5 millions d’habitants. Xavier Dolan est anxieux, impatient, et montre en miroir sa génération dans un monde malade : sexe, drogue et rock’n  roll. Mais il balaie les étiquettes et se veut jeune qui ose. Ses références filmiques sont La leçon de piano, Mort à Venise, Les 400 coups, entre autres, son personnage fétiche Néron dans Britannicus de Racine, et il avoue un faible pour le beau Leonardo di Caprio. Il aime Les liaisons dangereuses, L’écume des jours, la poésie de Paul Eluard et les fantaisies de Jean Cocteau. En bref l’intime et l’ode à la différence. Chacun est précieux et il faut le connaître plutôt que le juger. Les mères, surtout, sont méritantes, ayant la charge d’élever dont les pères se défaussent trop volontiers.

Lorsqu’il tourne, il est très directif, descend jusqu’aux détails des costumes, de la voix et des gestes avec les acteurs. Il voit ce qu’il veut et l’impose. Ce n’est pas caprice mais exigence et les acteurs même les plus grands paraissent jusqu’ici séduits par sa direction.

Sur vingt chapitres, le biographe en consacre six aux films et deux aux clips vidéo.

J’ai tué ma mère (2009) expulse les rancœurs d’enfance de façon sincère et maniérée.

Les Amours imaginaires (2010) filme les fantasmes d’adolescence où un garçon et une fille s’amourachent du même éphèbe indifférent comme un dieu grec.

Laurence Anyways (2012) avec Melvil Poupaud, montre comment un homme au prénom androgyne se veut femme, film sur l’identité sexuelle mais sans aucune scène de sexe.

Tom à la ferme (2013) sur une pièce de Michel Marc Bouchard est un thriller psychologique, peut-être l’œuvre la plus accessible à qui n’a jamais vu Dolan. Tom est gay et a perdu son compagnon Guillaume du sida. Il va l’enterrer dans la famille de ce dernier, dans une ferme sinistre où le frère aîné, Francis, est à la fois une brute et un séducteur. Tom entretient avec lui des relations sadomasochistes jusqu’à ce qu’il finisse par partir, séparant le rural arriéré de l’urbain branché.

Mommy (2014) avec Antoine Olivier Pilon est tourné en format carré pour plus de proximité avec les visages. Une mère reprend son fils psychopathe chassé de l’hôpital psychiatrique pour y avoir mis le feu et, aidée d’une voisine, tente de résoudre ses problèmes. Dits en joual et souvent hystériques, les dialogues ne sont pas appréciés de tous les spectateurs.

Juste la fin du monde (2016) à partir d’une pièce de Jean-Luc Lagorce montre l’enfermement névrotique, la crise permanente de chacun sans que jamais personne n’écoute. Le film réunit Vincent Cassel, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Nathalie Baye – excusez du peu – et filme le retour dans sa famille d’un malade (du sida mais le mot n’est pas prononcé). Aucune vie intime n’est au fond communicable.

Ma vie avec John F. Donovan (2018) conte la relation épistolaire entre un acteur adulte gay refoulé et un fan de 11 ans, jusqu’à ce que des harceleurs du gamin mettent la main sur des lettres de l’acteur et les publient sur le net, entraînant le suicide de l’adulte. Comment vivre sa vie tout en étant célèbre ?

Matthias & Maxime (2019), trop récent, n’est pas chroniqué dans la biographie.

Les clips sont College boy (2013) et Hello (2015). Le premier est sur une chanson du groupe Indochine, où un collégien est harcelé de plus en plus fort dans une école catholique, jusqu’à la crucifixion finale dans la cour, alors que tout le monde détourne les yeux. Antoine Olivier Pilon se sacrifie. Le second est sur une chanson d’Adele, vu 1.7 millions de fois sur YouTube.

Xavier Dolan est un autodidacte mal aimé qui a bâti son art par son entregent et son côté Peter Pan. Il est sensible aux êtres, trop sensible aux maux de son époque dont l’égoïsme et le préjugé sont les deux piliers. Il est croyant, mais de quoi ? De culture catholique mais québécoise. Le biographe ne nous en dit rien. S’il a certainement vu tous les clips et lus tous les articles sur son sujet, l’a-t-il rencontré une fois avant d’écrire ? (Il l’a au moins rencontré après)

Il reste qu’il s’agit, à ma connaissance de l’unique biographie du prodige de 30 ans – une performance !

Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, 2019, édition CRAM Montréal, 450 pages, €22.00 e-book Kindle €15.99

DVD Coffret 5 DVD Xavier Dolan : J’ai tué ma Mère + Les Amours Imaginaires + Laurence Anyways+ Tom à la Ferme + Mommy, €25.98

Compte Instagram de Xavier Dolan pour les fans

Blog de Xavier Dolan

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Elisabeth George, La punition qu’elle mérite

« Elle », c’est tout un tas de personnages féminins dans le roman : Havers, gros sergent bulldog qui n’en fait jamais qu’à sa tête et que l’on voudrait bien virer aux confins de la province, Ardery, commissaire alcoolique de plus en plus dépendante et qui déraille trop souvent pour rester à son poste, plus une pléthore de mères abusives de filles et de garçons…

Mais le titre n’explique rien, il est seulement la trame psychologique de l’intrigue vainement compliquée qui se déploie sur plus de 650 pages découpées au petit bonheur la chance par des lieux et des dates. C’est captivant mais pas retord et le lecteur devine le coupable bien avant la fin, ne gardant un doute sur un comparse qu’assez avant dans l’histoire.

Tout commence par une biture express d’étudiants anglais dans la petite ville de Ludlow dans le Shropshire. Ils fêtent la fin du trimestre et se saoulent au cidre ou à la Guiness (il faut en boire des litres !). Les filles sont bourrées et ne savent plus ce qu’elles font, les garçons sont bourrés et n’ont qu’une idée en tête – s’ils peuvent. Tous ont 18 ans à peine, juste sortis du lycée et pour la première fois en colocation, indépendants de maman. La liberté devient la licence et les scènes de baise crue ne manquent pas : attouchements, fellation, sodomie, pénétrations. L’auteur jouit de mettre en scène des adolescents à peine mûrs dans ce pays de sauvages qu’est le Royaume-Uni déstructuré d’aujourd’hui. La bite anglaise remplace le flingue américain mais c’est bien la même absence de tout scrupule dans l’assouvissement du désir qui est décrit par une Susan Elizabeth George de 70 ans, née en 1949 : son fantasme.

L’ilotier du coin surnommé Gaz remplace les flics disparus pour cause de compression de personnel due aux économies budgétaires. Il se préoccupe d’enfourner la viande saoule dans sa voiture les soirs de beuverie et de ramener au bercail les ados déglingués avant qu’ils ne se battent et cassent tout. Il est peu payé, vit seul faute de moyens et ne pense qu’à monter dans la hiérarchie en faisant de la lèche à son grand chef femme, qui l’a remarqué lors du stage. Elle lui a demandé comme une faveur de surveiller tout particulièrement son fils unique chéri Finn, en pleine rébellion adolescente, qui vit pour la première fois hors du domicile familial. « Il avait des dreadlocks d’un côté de la tête et le crâne rasé de l’autre. Et, sur son cuir chevelu à découvert, un tatouage représentant une femme sauvage hurlante, la bouche grande ouverte sur sa luette et des canines démesurées, dont une dégouttait de sang » p.169. Un portrait de sa mère, sans doute.

Ludlow, Shropshire

Un diacre de la commune très empathique et frénétiquement actif dans les associations pour les enfants a été retrouvé suicidé par pendaison à l’aide de son étole dans le local de l’ilotier ; il avait été arrêté sur ordre du central et devait être transféré pour interrogatoire après une accusation anonyme de pédophilie. Son père, homme influent qui ne peut le croire, mandate son député pour faire une enquête approfondie sur ce suicide. Pour une fois que la queue remue le chien, la Met est donc conviée immédiatement à aller voir sur place si « la procédure » a bien été respectée. Pas plus. La commissaire Ardery se voit confier la tâche, flanquée du sergent Havers pour tester sa capacité à obéir aux ordres. Une mutation lui pend au nez et elle file doux.

Ardery ne voit rien, pressée de retourner à Londres retrouver ses jumeaux de 9 ans dont son mari a la garde parce qu’elle est alcoolique et qui vont bientôt partir en Nouvelle-Zélande où il est muté. Havers s’acharne, ne lâchant aucune piste, souvent à tort mais parfois à raison. C’est elle qui met en avant les fâcheux 19 jours de latence entre l’accusation et l’arrestation – sans qu’aucune enquête n’ait été entreprise entre temps pour vérifier les faits. Le suicide aurait donc eu lieu à tort ? Ne s’agirait-il pas d’un suicide ? Auquel cas qui aurait intérêt à faire taire le diacre ? Qui a été pédophile dans l’histoire ? La pédophilie n’aurait-elle été qu’un prétexte à la mode pour masquer autre chose ?

A cause de cette faille qu’elle n’a pas remarquée, Ardery, plus dépendante de la vodka que jamais, est dessaisie au profit de Lynley (qui avait refusé d’être commissaire à sa place) et l’enquête reprend avec Havers sur de nouvelles bases. C’est le prétexte, comme à chaque fois chez Elisabeth George, de se plonger dans la sociologie des petites villes du Shropshire : Ludlow, Worcester, Burway, Hindlip, Wandsworth… L’auteur est allé voir sur place, faire les repérages nécessaires des lieux et se documenter sur des personnages plausibles du coin, ce qui donne à son roman un air de vérité. C’est toujours passionnant.

Il y a Ding (Dena), fuyant sa famille où son père s’est pendu tout nu et sa mère remariée, ce pourquoi sa fille s’est jetée dans le sexe à 12 ans pour n’en plus jamais sortir, baisant, pipant, picolant tant et plus – mais pas mauvaise fille, au fond, amoureuse de Bruce son colocataire beau gosse qui a faim de chairs nouvelles mais en pince pour elle quand même. Il y a Missa, semi-indienne intégrée, brillante étudiante en maths qui brutalement chute de niveau passé Noël après une soirée trop arrosée, et qui veut se marier sans le consentement de sa mère à un artisan un peu simplet qui anime la forge de la ville pour touristes. Il y a Finnegan le rebelle que sa mère flic haut gradé couve et surveille et qui en a assez. Il y a Gary l’ilotier, appelé Gaz, élevé dans une secte en Irlande d’où il s’est enfui à 15 ans, initié au sexe dès qu’il a pu bander, dans la promiscuité encouragée du groupe. Il y a Peace, le serveur polyvalent de l’hôtel, prénommé par une mère gauchiste Peace-on-Earth comme sa sœur End-of-Hunger. Et bien sûr Ian Druitt, le suicidé accusé d’être pédocriminel même si personne ne s’est jamais plaint de lui, au contraire, mais qui vivait seul dans une chambre donnant au-dessus d’une école maternelle…

Depuis plusieurs romans, le chemin compte plus que l’objectif chez Elisabeth George. Il faut aimer les gens pour apprécier le déroulement sinueux de l’histoire à prétexte policier. Peu d’action et beaucoup de psychologie et de sociologie, telle est la recette de cette prof formée à la psychopédagogie. Avec plus ou moins de bonheur – ce roman-ci se situant dans la moyenne. Le lecteur amateur passe un bon moment, captivé par les portraits de ces drôles de British. La fin est téléphonée et prévisible, mais la vie des enquêteurs se poursuit, Havers reste et présente un spectacle de claquettes, Ardery part (provisoirement) et Lynley procrastine à nouveau dans ses amours.

Elisabeth George, La punition qu’elle mérite (The Punishment She Deserves), 2018, Presses de la Cité mars 2019, 670 pages, €23.50 e-book Kindle €15.99

Les romans policiers d’Elisabeth George chroniqués sur ce blog

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Pensée circulaire contre pensée linéaire

Après le règne, presque sans partage en trois siècles, de la pensée linéaire, voici que la pensée circulaire refait surface.

Depuis Hiroshima, l’humanité a pris conscience qu’elle peut disparaître en quelques minutes. Dès lors, le progrès n’est plus infini, linéaire, mais éminemment fragile. Les pollutions, les prédations, mais surtout les attaques industrielles contre la santé, la transgression des déséquilibres naturels, ont engendré des pathologies qui remettent en cause le rapport de travail au milieu. La chimie engendre des cancers ; les additifs et colorants des perturbations hormonales ; les voyages et les migrations, comme l’anarchie des mœurs, transmettent le sida et autres maladies ; la course au profit et les transgressions d’ingénieur encouragent les mutations des virus et les ruptures des barrières entre espèces, on l’observe avec la maladie de la vache folle. L’utopie communiste s’est écroulée dans la bureaucratie sclérosée ou la terreur de masse. La démocratie reste impuissante face aux millénarismes religieux ou aux haines ethniques, on le voit en Iran, en Irak, dans les pays du Maghreb, au Mali, au Liban, en ex–Yougoslavie, au Rwanda… Cela remet en cause la primauté des valeurs politiques sur les valeurs vitales. D’autant que le savoir, les institutions, l’économie, la science, ne préservent plus du chômage et de la misère de masse.

Dès lors, la raison perd du terrain au profit du magique. On assiste au retour des mythologies, au culte de l’histoire comme légende dorée. Ah ! Ces commémorations, ces « temps mémoriels » comme ces « lieux de mémoire » ! Nous observons la montée des sectes, des yakas simplistes et populistes de l’extrême droite comme de l’extrême gauche, la prédominance de l’émotion et de l’irrationnel. Tout cela est amplifié par les nouvelles technologies : la télévision, en continu depuis la guerre du Golfe, rend bête en privilégiant le spectaculaire, l’affectif, l’anecdotique, le « temps de cerveau disponible » pour ingurgiter la publicité commerciale à haute dose. Les concerts pour la jeunesse cherchent à assommer de décibels et de rythmes, quand ne circulent pas les boîtes de bière et les pilules d’ecstasy. Internet permet de dire n’importe quoi à destination de n’importe qui, ou de donner accès à tous les fantasmes, roses, bleus ou bruns. Les jeux vidéo ou de rôles font évoluer dans un monde virtuel où tout est possible, surtout le pire.

En face ? Les pays sont gérés par des technocraties froides et sûres d’elle-même qui ne veulent pas convaincre, par élitisme, ni ne savent communiquer, par autisme. Ou bien par des mafias ou ces fameuses « cent familles » de ploutocrates, ou encore ces clans sortis des mêmes écoles ou fréquentant les mêmes lieux de culte. Tous ces groupements, adeptes de la pensée circulaire, se moquent bien des sociétés et parasitent les peuples. La loi de la jungle ressurgit durant l’anarchie, la loi de l’empire dans l’archipélisation des sociétés. Nul ne voit plus loin que ses intérêts et poursuit sa « mania ». On se replie, on se referme, on dénie.

Je suis frappé de constater que les symptômes de l’autisme comme maladie psychique s’appliquent de plus en plus à nos sociétés développées. Chacun regarde son nombril au lieu de regarder devant ; chacun s’enferme dans son couple, sa famille, son groupe, sa tribu et se moque du collectif, réticent même à payer l’impôt ou à aider les autres. Cette pathologie de repli sur soi est caractérisée par la coexistence de trois grands troubles : 1/ l’altération des interactions sociales, le regard qui fuit, le refus de tout contact physique, le « je » qui refuse de créer des rapports avec l’autre ; 2/ les troubles de la communication verbale, le langage qui ne sert jamais à construire une conversation mais monologue, l’écoute intermittente qui ne permet pas la réflexion (une seule chose à la fois), l’enfermement dans l’écho de mots ou de routines ; 3/ tout ce qui est nouveau panique, intérêts et activités sont réduits, machinaux, ternes. Tout cela n’est-il pas une bonne description de notre bourgeoisie technocrate ? Peut-être pas dans son existence quotidienne, avec ces pairs, mais dans son comportement officiel, terriblement « coincé ».

On ne sait pas d’où vient médicalement l’autisme. Peut-être d’un défaut de maturité du lobe frontal, ou du ratage de l’organisation des circuits de neurones. Mais s’est-on penché sur l’histoire personnelle des individus autistes ? On sait que, dans le très jeune âge, des connexions doivent se faire pour que le programme de développement suive son cours harmonieux. Si une étape est absente, le développement a des ratés. Comme l’autisme est un refus d’interactions sociales, on peut soupçonner quelque part un défaut d’amour. Parce qu’il n’est pas « accueilli », l’enfant s’enferme.

Ce n’est qu’une hypothèse pour les individus, mais l’attitude technocrate est bien la même. Orgueil, mépris, sentiment de supériorité, ne sont que des défauts d’interactions sociales. Ils hypertrophient le rationalisme et le recours aux règlements aux dépens de l’affectif et du commun. En regard, et par réaction, ceux qui sont rejetés survalorisent affectivité et irrationnel, multipliant à plaisir les transgressions citoyennes qui augmentent le sentiment d’insécurité (injures, vandalisme, graffitis, dégradations, violences).

Les interactions sociales s’apprennent et se développent, tout d’abord en famille, ensuite en société. C’est le défaut de caresses par les parents, d’affection par les amis, de valorisation de la personne par le groupe, c’est la solitude extrême de la compétition entre tous à l’école, qui engendrent ces eunuques maladroits et coincés. Yannick Noah lui-même avoue : « On ne s’embrassait pas, ne se touchait pas, on ne se disait pas qu’on s’aimait ». Il parle de ses parents. « J’en ai conclu de manière erronée qu’il fallait que je prouve quelque chose pour être aimé » (L’Express du 5 juin 1997).

Valeurs politiques et valeurs vitales, pensée linéaire et pensée circulaire, doivent être en équilibre pour que l’humain – qui n’est ni dieu ni bête – prenne toute sa place humaine. Mais on peut aisément basculer d’un côté ou de l’autre. Là est le danger. Qui veut faire l’ange fait la bête. Et qui est bête n’a rien d’humain. Dionysos, revient !

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Steven Saylor, Le rocher du sacrifice

A Rome en 49 avant, l’heure n’est pas rose. Pompée est en Orient où il se refait une armée, une autre à ses ordres reste en Espagne et César, qui occupe l’Italie depuis qu’il a franchi le Rubicon et a fait fuir le grand Pompée à Brindisi, est à la tâche. Il doit pacifier l’Espagne pour ne pas être pris entre deux feux. Les sénateurs l’ont nommé consul avant de le proposer comme dictateur et, fort de ses victoires en Gaule et de ses légions aguerries, il va rétablir l’ordre.

Gordien n’est pas un nœud mais il adore se fourrer dans les intrigues emmêlées. A 61 ans, le voilà qui suit la route de la côte vers Massilia, l’actuelle Marseille, cité commerçante grecque qui a choisi Pompée et que César assiège. Mais ni Pompée ni César ne sont présents ; ils n’ont que des représentants sur place. Un message non signé apprend à Gordien que son fils Meto est mort à Massilia, noyé en tentant de s’échapper aux sbires de Milon, réfugié aussi dans la cité et qui avait démasqué en lui un espion de César. Il a en effet longtemps laissé croire à tous, y compris à ses plus proches et à sa famille, qu’il complotait contre César dont la démesure lui déplaisait de plus en plus. Après avoir été séduit par l’aura du général et convié régulièrement à sa table pour dicter ses Commentaires sinon probablement dans son lit, il se serait séparé de lui car il n’y a qu’un fil entre l’amour et la haine.

Sauf que Gordien l’a appris en coup de vent lors de leur dernière et brève rencontre à Rome, Meto n’est pas un traître mais l’œil qui œuvre pour César. Il l’adore comme un soldat adule son général, comme un scribe vénère son auteur, comme un homme est amoureux de son mentor. De quoi rendre Gordien, le père adoptif, à la fois inquiet et obscurément jaloux.

Il entreprend avec son gendre Davus, athlétique et gentil mais pas bien subtil, d’entrer dans Massilia assiégé et d’apprendre ce qu’est devenu Meto. Sauf qu’un devin l’en dissuade avant même la cité, lui annonçant qu’il n’y trouvera rien ; qu’un engloutissement brutal du tunnel creusé sous les remparts par le génie de Vitruve manque de lui ravir la vie ; que le magistrat suprême manque de le faire écorcher vif pour espionnage ; et qu’un père éploré lui demande d’enquêter sur la mort de sa fille, disparue après un chagrin d’amour alors que son fiancé a rompu pour épouser la plus laide (mais politiquement plus utile) fille difforme et bossue du premier magistrat de la ville.

Car la cité grecque a ses mœurs et ses lois à part de Rome. Elle est gouvernée par une ploutocratie des plus riches commerçants, qui doivent être mariés et avoir une fortune et une descendance pour prétendre être cooptés comme magistrats. C’est un peu la description des Etats-Unis d’aujourd’hui, si l’on y pense. D’autant que l’auteur, qui vit au Texas et en Californie, fait dire à Domitius, général de Pompée : « Je suis un Romain (…) Je n’ai aucun savoir-vivre et je n’ai peur de rien. Voilà comment nous avons réussi à conquérir le monde » p.183. Les Yankees agissent-ils autrement de nos jours ?

En cas de malheur, un bouc émissaire est désigné pour prendre sur lui tous les péchés des habitants et, par son sacrifice dans les flots depuis un rocher élevé, sauver la collectivité. Gordien apprend de Vitruve qu’un souterrain a été creusé et que les soldats sont prêts à y pénétrer – il se joint à eux anonymement. Durant l’inondation du tunnel, il est sauvé par Davus qui le hisse dans une poche d’air – puis les deux nagent jusqu’à l’entrée dans la ville, au milieu d’un bassin rempli d’eau. Avant d’être lynchés comme ennemis, le bouc émissaire qui passait par là prend un malin plaisir à les sauver des vieillards irascibles qui le battaient enfant, lorsque son père fut ruiné, jaloux de sa naissance et acariâtres de demeurer aussi pauvres alors que les autres s’enrichissent, malignement heureux de trouver encore plus pauvre qu’eux.

Sous la menace de la sape des remparts et de l’assaut imminent, Gordien et Davus vont vivre les derniers jours de Massilia. Lorsque César paraît, la ville se rend. Le bouc émissaire est précipité du haut du rocher mais il entraîne avec lui le premier magistrat, à moins que ce ne soit l’inverse. Au lecteur d’apprendre les subtilités qui se nichent dans les derniers chapitres, riches en rebonds inattendus. Car Gordien retrouve Meto déguisé en femme mais le renie en public lorsqu’il le voit extasié devant César vainqueur.

Ce dernier point laisse pantois. Quel père, même adoptif, peut-il jamais renier son enfant ? Steven Saylor n’a jamais dû être père et s’est peut-être laissé entraîner à plaquer la psychologie d’un ancien amant qui a déçu sur un fils de trente ans. Car, enfin, comment un fils adulte ne pourrait-il pas suivre son destin sans que son père s’en mêle ? N’y aurait-il pas une féroce jalousie de Gordien envers César qui lui a non seulement ravi son fils mais l’a rendu aussi ravi que celui de la crèche ? Faire tout ce chemin, surmonter tous ces dangers, ne pas être tenu au courant les derniers jours alors que tout pouvait être éclairci est peut-être amer, mais de quoi se mêle donc ce père-poule égaré dans la grande politique ?

Malgré cette invraisemblance psychologique, l’auteur se fonde toujours sur les textes antiques. Seul le traducteur a parfois des bourdes, comme cette galère « vent debout » p.162 pour filer vers le détroit – vent arrière aurait été plus réaliste ! Nous sommes emmenés dans une cité connue du sud de la France alors qu’elle devient romaine. Son vieux port, ses remparts, ses îles au large, sont décrites tout comme le bleu du ciel et le mauve du crépuscule ; ses habitants sont croqués sur le vif, aigris par la famine et inquiets d’avoir fait le mauvais choix, gouvernés par les riches qui ne peuvent plus marchander. Les jeunes esclaves mâles sont gracieux et les Gauloises sont belles avec leurs tresses d’or et leurs yeux très bleus – et le bouc émissaire mange très bien, les prêtres d’Artémis, patronne de la cité, voulant faire bonne impression à la déesse malgré les privations. Gordien vit bien, se doute que Meto n’est pas mort mais ne sait comment le retrouver.

Lorsqu’il se retrouve face à lui, ce n’est pas grâce à son enquête mais seulement par hasard. Et cela peut-être, plus que tout, le met en rage au point de faire n’importe quoi. Un comportement bien peu romain…

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice (Last Seen in Massilia), 2000, 10-18 2004, 287 pages, €6.87

Les romans de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

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Le lieu du crime d’André Téchiné

Thomas (Nicolas Giraudi, 14 ans au tournage), gamin solitaire dans le Tarn de parents divorcés, à 13 ans va faire sa communion, désirée par sa grand-mère. Dans ses balades en vélo au bord de la Garonne, il rencontre brusquement un bandit échappé de prison, Martin (Wadeck Stanczak), un beau jeune homme blême et pas rasé qui le menace d’un opinel s’il ne lui rapporte pas quelques sous.

Dans son existence sans futur, à l’ère socialiste du « changer la vie » parisien, Thomas quitte l’enfance pour aborder le monde adulte, sa violence brute et ses passions brutales. L’univers irénique de la campagne catholique et bucolique avec ses champs vallonnés, son village où tinte la cloche ecclésiale et son curé de choc en moto (Jacques Nolot), bascule dans la vraie vie. Thomas va chercher désespérément de l’argent pour ne pas être tué. Il tape son père (Victor Lanoux) qui le tape pour l’avoir insulté après qu’il lui eut dit que l’argent se gagne ; il vole sa mère (Catherine Deneuve) dans le pot à sucre avant de lui rendre les billets, pris de remords pour ce qu’il a dit au curé qui l’a rapporté à Lili : qu’elle n’était pas sa vraie mère ; il supplie son grand-père (Jean Bousquet) à qui il a raconté tant de bobards mais devant qui il pleure et qui lui donne un billet pour avoir la paix.

Il va donc au lieu de rendez-vous le soir, au bord de la Garonne, pour donner l’argent à l’évadé. Mais il se trouve face à Luc (Jean-Claude Adelin), le frère de cavale, leader du couple et qui est très violent. Lui ne veut pas qu’on les dénonce et commence à faire son affaire à Thomas en l’étranglant, après l’avoir poursuivi, malmené et maîtrisé : « Ne t’inquiètes pas, tu vas dormir » dit-il doucement en lui serrant le cou… Son compagnon, Martin, peut-être séduit par la ferveur fragile de l’adolescent qui lui rappelle lui-même ou par la mystérieuse affinité du garçon avec sa mère et qui le séduira aussi, va refuser le meurtre. Il se bat avec son ami Luc jusqu’à lui planter son opinel dans le dos, laissant le cadavre aller au fil du fleuve. Il réveille Thomas, choqué mais plus vaseux que terrifié, et le renvoie chez lui. Curieusement, les marques sur sa gorge ne se voient pas et, lorsqu’il fera un cauchemar, sa mère qui l’étreint n’y verra que du feu. Ces invraisemblances du début contrastent avec l’hystérie émotionnelle de la fin, ce qui est dommage.

Car le film, centré initialement sur le monde traditionnel de l’enfance à la campagne qui se débat avec la modernité du divorce, de la mixité et de la violence venues des villes, se tourne désormais vers l’épouse qui a raté sa vie et qui cède à sa passion irraisonnée. Martin, égaré, échoue dans le dancing au bord de l’eau qu’a monté Lili pour les jeunes. Il se saoule à tout ce qui se boit, frustré par ses années de prison dont on ne sait si elles sont pour vol, braquage ou meurtre, ce qui est là encore dommage pour bien saisir la suite. Lili est séduite comme son fils par ce beau jeune homme blême et pas rasé. Elle lui trouve une chambre d’hôtel au village et rentre chez elle où Thomas, à 6 h du matin, est déjà réveillé. Il a fait un cauchemar et il lui raconte son aventure d’hier soir sous forme de « rêve ».

Sa mère, pas plus que les autres, ne le croit plus. Affabulateur, Thomas est mal dans sa peau, sans ami ni copine, coincé dans sa pension de curé toute la semaine. Il se rêve donc des aventures et des « rencontres », avide de connaître enfin la vie. Qui admettra ses histoires d’enfant qui va faire sa communion sur les instances de sa grand-mère maternelle (Danielle Darrieux en actrice formidable) qui tient à ce que tout se passe comme avant, « normalement » ? Mais Lili, sensibilisée par sa rencontre avec Martin et intuitive car fusionnelle avec Thomas, va comprendre plus ou moins que le jeune homme a sauvé son fils au prix du meurtre de son ami. « Mademoiselle Catherine Deneuve », comme l’appelle le générique de fin pour les costumes, joue à la perfection une femme tourmentée par ses ardeurs, écartelée entre le fils et l’amant de rencontre ; elle ne s’en sortira pas.

Lorsqu’elle veut le revoir pour s’en expliquer, Martin a disparu, emporté par la copine du trio qu’il formait avec elle et son « frère » dans une voiture de sport décapotable rouge. Un comble pour qui veut passer inaperçu et s’évader vers l’Espagne ! Le film a plusieurs fois ces décalages incongrus qui font douter de sa cohérence. Mais Caïn a tué Abel et ne peut désormais vivre comme les autres ; il quitte la fille dans une station-service où elle fait laver sa voiture (!) et lui rend l’arme qu’elle lui avait apportée. Il revient au village pour retrouver Lili qu’il voit comme une sorte de mère, ou du moins un recours. Elle lui offre du champagne dans son dancing fermé le dimanche où son assistant règle la sono, puis l’emmène chez elle où ils baisent de façon torride, énamourés de passion sensuelle, tout nus sur le grand lit.

C’est là que Thomas, en pleine nuit, les découvre. Il a fait le mur de sa pension de curés pour revenir vers sa mère, vue elle aussi comme un recours, et lui annoncer que le père confesseur sait tout et va prévenir la police. Voir sa mère « faire » l’amour le blesse ; il croyait naïvement en l’amour éthéré enseigné au catéchisme où les enfants venaient comme un don de Dieu au sein de la famille, dans le secret des chambres. « C’est ça, l’amour ? » demandera-t-il à son père par la suite. « Tes amis ne t’ont pas expliqué ? Vous n’en parlez pas entre vous ? – Je n’ai pas d’ami ».

La fille en auto rouge revient en trombe au village pour retrouver Martin dont elle est amoureuse comme de Luc et, pour trahison, le descend d’une balle. Le spectateur ne saura pas s’il s’en sortira, laissant un suspens de plus et un avenir possible ouvert. Thomas fuit sous la pluie battante sur la route et l’auto rouge le rejoint ; il monte car il n’en peut plus, et la fille ne sait pas qui il est. « Je veux partir avec toi ! » dit l’adolescent qui voudrait faire des « rencontres ». Mais il y a les deux autres dont elle ne peut oublier le souvenir, même s’ils sont morts. Elle fait descendre Thomas et va se jeter contre un mur pour « les rejoindre ».

Le lendemain, Lili témoigne à la gendarmerie ; elle est décoiffée, épuisée, hagarde. L’inspecteur, fonctionnaire chauve (Philippe Landoulsi), fait taper son témoignage mais elle ne l’accepte pas car il n’est pas « la vérité ». Elle n’a pas été menacée par l’évadé mais l’a recueilli et s’est donnée à lui volontairement, elle est complice ; elle ne mentionne pas l’enchaînement des circonstances qui, du sauvetage de Thomas à la charité de la chambre d’hôtel, aurait pu donner des circonstances atténuantes. Non, elle en a marre des faux-semblants de la campagne traditionnelle où tout le monde se connait et s’épie, où il faut être comme il faut et croyant comme tout le monde, où il faut sans cesse faire semblant.

Thomas, à 13 ans a été le révélateur des mensonges et des frustrations accumulés dans son existence, de sa mère qui invente une harmonie bucolique proche de « la terre ne ment pas » maréchaliste (allusion à la force tranquille de Mitterrand élu cinq ans plus tôt ?), à son père qui joue à plus sourd qu’il n’est pour ne pas entendre les vérités qui le dérangent et apparaître ainsi « tolérant » comme il se doit, à son mari qu’elle a quitté parce qu’il ne pensait qu’à son plaisir sexuel et à la nostalgie de leurs premières années dont il repasse les films. Thomas doit se confesser, Lili doit choisir entre le planplan et l’aventure, Martin doit assumer son crime maudit par la Bible.

La vérité est nue et apparaît aux yeux du garçon de 13 ans sur le lit de sa mère, rappel de sa fanfaronnade torse nu devant le miroir lorsqu’il défiait virtuellement Martin de le tuer avant de lui livrer l’argent qu’il demandait. Bien plus que le rite obligé de « la communion », il passe du monde de sa mère à celui de son père et quitte désormais l’enfance car il « sait » – et la vérité fait mal justement parce qu’elle est nue. Elle oblige à être ce qu’on est et à assumer la responsabilité de ses actes.

DVD Le lieu du crime 1986 (et les innocents 1987), André Téchiné, avec Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Wadeck Stanczak, Victor Lanoux, Jacques Nolot, Jean Bousquet,  Claire Nebout, Jean-Claude Adelin, Philippe Landoulsi, Nicolas Giraudi, Why Not Productions 2008, 1h30, €20.39

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Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume

Né en 1913 d’une vieille famille angevine de noblesse de robe qui a perdu ses titres, Gilbert Cesbron a été élève du lycée Condorcet, mais c’est au lycée Charlemagne qu’il situe son roman. Un gros succès de librairie avec le prix Sainte-Beuve après-guerre, 1 299 000 exemplaires vendus. Car il évoque le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, thème nostalgique qui fait toujours recette, et le suicide à 15 ans d’un garçon de la bourgeoisie catholique parisienne qui avait tout pour réussir sa vie.

François l’athée républicain est l’ami de Pascal le catholique hanté et, à la prime adolescence, ce sont les amis qui vous ressemblent qui comptent le plus dans votre existence. Plus que les filles à l’époque où se situe l’auteur, la fin des années 1920, même si ces amitiés ne sont « particulières » que pour le dixième statistique de la population tenté par son semblable plutôt que par le sexe opposé. Rien de tel pour Pascal et François, mais une affinité de tempérament, une rivalité intellectuelle, une exaltation commune pour les personnages littéraires et historiques.

Sauf qu’à la rentrée du « grand lycée », Pascal apprend qu’il ne passe pas en classe supérieure à cause du veto de son professeur de français qui le déteste et avec qui il a de mauvaises notes. Discussion orageuse le soir même avec son colonel de père. Après-midi éprouvante avec le curé qui le parraine, lors d’une visite aux handicapés mentaux de 9 à 15 ans. Soirée décevante avec sa cousine et amoureuse Sylvie qui se montre légère, repoussant à plus tard… Au matin, Pascal se tue avec le revolver d’ordonnance de son père. La famille déclare qu’il est tombé et s’est fracassé la tête sur un coin de cheminée, car le suicide est mal vu par l’Eglise, qui refuse l’enterrement chrétien.

François seul cherche à comprendre, les trois autres « mousquetaires » de la bande du lycée suivent chacun la voie neuve de leurs 15 ans. L’un fréquente les filles du côté de la place Clichy, l’autre triche aux examens et passe sa vie en sport, fasciné par le muscle – seul François reste le plus « enfant » avec son épi rebelle sur le crâne. Pascal était son meilleur ami et il n’a rien vu, rien compris. Pour devenir adulte, quitter la prison de la naïveté d’enfance, il veut savoir.

La prison, ce sont les contraintes familiales, le lycée, Paris ; le royaume est l’enfance préservée, son amitié vécue et ses rêves d’aventure. Tel le papillon qui nait de sa chrysalide, l’enfant doit muer pour devenir grand. Il lui faut pour cela tracer seul son chemin. « Méfie-toi des Grandes personnes » est le leitmotiv – car les grandes personnes ne sont pas authentiques : elles sont en représentation, mentent, se croient, font croire. Ceux qui sont véridiques sont marginalisés, comme ce prof qui s’imagine descendant de Louis XVI et qui est viré, ou ce pion qui aime les élèves, oh pas comme vous croyez, vous aux yeux sales obsédés de mal « philie », mais qui les aime parce qu’il fait attention à leur éclosion, à leur personnalité candide en devenir – et qu’il ne sait rien faire d’autre. Viré lui aussi comme bouc émissaire d’un chahut, il finit clochard, sans même un chien.

Le roman est le plus souvent conté au présent, dans l’immédiateté des événements. C’est ainsi que l’on se vit dans sa jeunesse. Il commence gravement et se termine de même, mais l’entre-deux est plus léger, contraste qui désoriente. Comme si l’auteur avait voulu remplir ses 250 pages obligatoires disent les perfides, comme s’il avait tenté l’alliance de la carpe et du lapin tellement adolescente disent les bienveillants. Car la prison suscite le tragique mais ouvre au royaume qui, lui, est magique. Le rire succède aux larmes, la bouffonnerie au suicide.

Le lecteur suivra son jeune mentor dans une caserne parisienne où presque tout est interdit par des panneaux comminatoires : « Défense de… cracher, chanter, crier, afficher », comme si la société devait dresser les hommes comme des chevaux pour en faire de la chair à canon acceptable après la guerre de 14. Il le suivra dans une visite au château de Versailles où l’un rêve à la royauté disparue tandis que l’autre s’attarde sur la musculature de Mars au plafond, et qu’un prof se déguise en Bourbon dont il porte presque le nom. Il suivra ses copains au théâtre du Châtelet, le spectacle se terminant par une chevauchée surréaliste d’un cheval qui s’échappe pour retrouver sa ferme natale de Lagny, son jeune cavalier déguisé en Kalmouk toujours sur le dos. Il prendra avec lui le tramway qui va du huitième arrondissement au dix-huitième, menant les bourgeois au peuple, troquant les dames chics pour les filles de joie. Ce tramway n’existe plus…

Ce roman d’une belle langue est une belle histoire, l’adolescence de nos grands-pères qui, à 15 ans, commençaient tout juste à regarder les filles, taboues par les convenances bourgeoises et interdites par la religion jusqu’au mariage. Des mœurs du Livre qui reviennent par le sud, mais sans l’accompagnement culturel qui allait alors avec, les classiques latins, les romans français, les philosophes de Lumières, la noblesse du Grand siècle, les héros napoléoniens – tout ce que les lycées parisiens laïcs délivraient malgré les murs gris et les pions grincheux.

Et notre François découvrira qu’il a peut-être un nouvel ami, intransigeant comme le premier, le poussant par là à s’élever l’âme et l’esprit, adepte du tennis et portant un nom corse.

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume, 1948, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion €0.57

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume – Les Saints vont en enfer – Chiens perdus sans collier – Il est plus tard que tu ne penses, Bouquins Laffont 1981, 832 pages, €20.17

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Conte d’été d Eric Rohmer

Tout commence le 17 juillet et se termine le 4 août ; le film est rythmé par des inserts de dates comme si le temps des vacances s’égrenait, inexorable. Gaspard (Melvil Poupaud) sort d’une maîtrise de mathématiques à Rennes, un peu perdu et guitariste amateur. Il débarque seul de la vedette sur la Rance et s’installe dans la maison d’un « ami » (les fils de bourgeois ont toujours beaucoup d’« amis »). Durant deux jours, il déambule, solitaire, sur la plage, au bord de la mer. II n’a pas de problème d’argent, ne fait rien, il attend.

Un soir qu’il va manger une crêpe et avaler un bol de cidre comme le veut la mode, la serveuse Margot (Amanda Langlet), est touchée par sa fragilité et sa solitude. Elle le revoit sur la plage où il va se baigner, pâle et mince, le torse lisse sans muscle apparent, et l’interpelle. Il fait plus juvénile que son âge et son instinct maternel qui commence à la travailler en est remué. Ils sympathisent et elle s’installe dans le rôle de confidente, une « amie » non amoureuse.

Gaspard attend Léna (Aurélia Nolin) qui a promis de le rejoindre « vers Saint-Lunaire » (nom évocateur !) vers la fin juillet. Elle est partie en Espagne avec sa sœur et le copain de celle-ci. Mais elle n’arrive pas, n’écrit pas, ne téléphone pas. Gaspard s’en croit amoureux mais elle ? Lorsqu’elle apparaît enfin, c’est une virago contente d’elle-même tenant par-dessus tout à sa liberté personnelle qui se révèle. Elle n’aime que les garçons soumis, pas ceux qui souhaitent imposer quoi que ce soit, même par négociation réciproque. Gaspard est fort en math mais nul en sentiments. Il laisse « le hasard » choisir, c’est-à-dire la loi des grands nombres et la provocation des circonstances.

Margot, ethnologue des marins bretons qui attend son petit ami archéologue parti à l’étranger, le traîne en discothèque un soir. Une Solène décidée (Gwenaëlle Simon) n’a d’yeux que pour lui, séduite par son côté pâle ténébreux. Elle n’apprécie pourtant que les sportifs musclés, selon les deux petit-amis successifs qu’elle « largue » en une semaine. Solène le mène en bateau avec son oncle, mais refuse de coucher « la première fois ». Il n’y aura pas de seconde fois intime car Léna qui refuse l’ENA, saute sur Gaspard alors qu’il erre à bicyclette, lunaire à Saint-Lunaire.

Le voilà, lui le solitaire, avec trois filles pour l’été. Il a promis à chacune « d’aller à Ouessant » avec elle, sorte de mirage et de bout du monde pour « se trouver », mais aucune n’ira, car il ne sait pas choisir, donc accomplir. Il ne veut pas quitter Léna, intello égocentrée qui ne l’aime pas, ni Solène qui préfère de plus virils et déterminés. Il ne voit pas que Margot commence à tomber amoureuse de lui, bien qu’il « se sente bien avec elle » et elle avec lui. Il a composé une chanson de marin à la guitare pour Léna mais la donne à Solène qui ne la mérite pas, juste parce qu’elle est là. Alors que Margot fait sa thèse sur les chants de marins et qu’elle aurait probablement aimé en être destinataire.

Gaspard est un étrange jeune homme, matheux qui préfère la musique, amoureux qui ne sait pas dire non, breton qui ne connait rien à la Bretagne. Il « ne fait pas le poids » auprès de Léna, selon les cousins, et Léna est très sensible à l’opinion des cousins. Eux ont laissé le grattage de guitare pour faire des études de commerce et voient d’un mauvais œil la bohème prolongé de l’adolescent taciturne, homme sans qualités. Lui ne voit rien : ni le faux « amour » de la fille intello, ni l’attrait purement sexuel de la fille pour l’été qui lui tâte sans cesse la poitrine, ni la tendresse qui naît de l’adéquation des tempéraments avec Margot. Seul le hasard le sauvera, les coups de fil qui se succèdent un après-midi en accéléré se terminant par la proposition d’un « ami » de le mettre en relation avec un vendeur de magnétophone d’occasion huit pistes pour « sa musique » – à condition de faire affaire loin de Dinard et dès le lendemain. Gaspard n’a pas à choisir, il se défile, trop heureux, laissant la construction de sa maturité en suspens.

Le film a du charme et Melvil Poupaud, à 23 ans, de la présence. Il réussit à en faire une absence en distillant avec une diction nette des sentences définitives et contradictoires que l’on sent écrites. Il apparaît extérieur à son enveloppe de banale endive qu’il vêt d’une collection de tee-shirts à col en V uniquement dans les noir, blanc et gris, surmontée d’une touffe de boucles dans tous les sens. Il craint les groupes car il a peur de s’y perdre, de prendre un masque qui n’est pas lui mais un peu quand même, imposé. D’ailleurs il le dit : « je suis transparent, je n’existe pas » – et le spectateur tend à le croire. Au fond, la plus vraie et la plus vivante est bien Margot (29 ans), la seule fille avec laquelle Gaspard ne se croit pas obligé de jouer le rôle du sexuellement actif en tâtant les seins et embrassant la bouche, croyant que c’est ce qu’elles veulent toutes ou que c’est le masque obligatoire de l’ado mâle normal.

Les mots ne sont pas les actes et, si les adolescents s’en grisent, ils en sortent malheureux. Les familles en vacances alentour, les couples qui se promènent et les enfants qui se baignent, forment un contraste éclatant entre la vraie vie et la vie rêvée, entre la maturité adulte et l’illusion jeune. Gaspard n’est pas aimable, il est touchant ; il n’est pas beau, il est inachevé. Le parfait croisement de l’étudiant matheux qui se croit musicien, du futur fonctionnaire qui se voit en poète. En bref un bobo des années 1990.

DVD Conte d’été, Eric Rohmer, 1996, Potemkine films 2018, 1h43, €12.97

DVD Contes des quatre saisons, coffret Eric Rohmer, Potemkine films 2013, standard €34.90 blu-ray 49.99

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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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Paranoïaque de Freddie Francis

Sur les traces d’Hitchcock, le réalisateur anglais Freddie Francis expose la profonde psychose de la campagne anglaise. Une famille unie et riche habite un manoir de Cornouailles. Les parents décèdent tous les deux dans un accident d’avion lorsqu’ils se rendent à New York en 1950. Ils laissent trois enfants, deux garçons et une fille, dont le plus jeune a 12 ans. Ce dernier est réputé s’être suicidé trois ans plus tard à 15 ans en se jetant de la falaise. Leur tante Harriet (Sheila Burrell), qui les a élevés après la mort de leurs parents, fait célébrer chaque année une messe pour les chers disparus.

Mais cette apparence dévote et bourgeoise cache de lourds secrets. La tante, vieille fille aigrie, est amoureuse du fils aîné, Simon (Oliver Reed), qui a toujours été son préféré. Elle considère Eleanor (Janette Scott), la cadette, comme folle car celle-ci, qui était très proche de son petit frère Tony, ne s’est jamais remise de sa disparition. Simon est tourmenté, boit en excès et scandalise le bon peuple dans les pubs où il sévit. Il mène grand train et roule en Jaguar décapotable de type E, accumulant les dettes que le comptable successoral doit à grand peine éponger. Mais, tant que le dernier enfant n’est pas majeur, l’héritage ne peut être partagé.

Simon, qui est un psychotique profond capable de se mettre dans des colères noires et de menacer de meurtre quiconque se met en travers de ses volontés, a engagé une fausse infirmière (Liliane Brousse) pour s’occuper d’Eleanor qui a des visions : elle croit apercevoir en effet Tony, revenu d’entre les morts. La lettre de suicide qu’il a laissé serait-elle une diversion ? Se serait-il enfui pour échapper à l’atmosphère étouffante de la famille, menée par cette tante rigide et névrosée qui refoule l’amour incestueux qu’elle a pour l’aîné ?

Lors de la messe, Eleanor aperçoit le fantôme de Tony dans la tribune, mais elle est seule à le voir ; un peu plus tard, dans le jardin du manoir, elle aperçoit à nouveau Tony et se précipite en robe légère pour le voir. Mais sa tante et l’infirmière la poursuivent et Tony disparaît. Simon pense qu’elle doit être internée : ainsi touchera-t-il l’héritage en son entier, 600 000 livres sterling du début des années soixante – une belle somme. Mais Eleanor, désespérée, se jette du haut de la falaise comme elle croit que son petit frère l’a fait, huit ans auparavant. Tony (Alexander Davion) reparaît : il la voit, plonge et la sauve. Il a 23 ans désormais et, lorsqu’il ramène Eleanor mouillée évanouie au manoir, tout le monde voit bien la ressemblance. Mais est-il le vrai Tony ? Simon, déstabilisé, en doute ; sa tante Harriet aussi, mais Eleanor y croit et se réfugie en lui pour compenser sa solitude. Dans cette famille psychologiquement malade, tous sont atteints – sauf Tony.

Car Tony est un imposteur, payé par le fils du notaire comptable de la succession qui a détourné des fonds de l’héritage. Simon le sait et le menace ; la seule parade est d’inventer un faux frère revenu réclamer sa part. Il va chercher à tuer sa sœur et son nouvel amour en sabotant les freins de la MG ; il va tuer la fausse infirmière qui trouvait que cela allait trop loin et voulait partir et le dénoncer. Car rien ne doit aller contre son désir tout-puissant.

Sauf que l’imposteur Tony n’est pas cupide ; il est touché de l’amour inconditionnel d’Eleanor, incestueuse dans sa névrose. Jeune et athlétique, il est psychologiquement sain. Il n’est pas son vrai frère et lui avoue, tandis que Simon le sait bien, lui qui tué son petit frère lorsqu’il est devenu pubère ; il en était obscurément amoureux. Désormais, Simon célèbre rituellement chaque soir le chant de chorale que travaillait Tony, joué sur disque, tandis qu’il l’accompagne à l’orgue. Sa tante l’assiste, masquée, pour soulager sa souffrance psychique. L’imposteur le découvre et le fait découvrir à Eleanor.

Mais la tante les a vu regarder par la fenêtre et Simon piège le faux Tony dans la remise. La momie desséchée du petit frère est murée derrière l’orgue comme un nounours pour Simon ou la mère dans Psychose d’Hitchcock. Il envisage d’emmurer le faux Tony avec le vrai, le maîtrise et l’attache, mais sa tante le convainc qu’elle va s’en occuper. Pour tout faire disparaître, elle jette la lanterne à terre, ce qui provoque un incendie et emmène Simon, vidé comme après un acte sexuel. Eleanor, qui suit Tony autant qu’elle le peut, ouvre la porte et le délivre. Un peu plus tard Simon, désespéré de perdre à nouveau son petit frère trop chéri, brave les flammes pour étreindre le squelette – et s’unit à lui dans la mort.

Pendant ce temps, les deux amants s’enfuient de ce lieu délétère et quittent cette famille maudite.

Le début des années soixante manifestait cette contrainte psychologique forte que la religion au secours de la bourgeoisie victorienne encadrait avec vigueur. Les pulsions n’avaient aucun dérivatif et engendraient névroses ou psychoses graves. Dans ce film, tout le monde est amoureux incestueux : la tante, Simon, Eleanor. Il faut un élément extérieur sain (le faux Tony) pour briser la boucle névrotique et pousser la psychose de l’aîné au bout. Simon est toujours cravaté serré ; le faux Tony, à l’inverse, ouvre son col et parfois largement sa chemise : il est plus lui-même que ce que veulent les convenances. Le spectateur, malgré les maladresses du scénario, comprend avec le jeu réussi des acteurs (un Simon halluciné, une Eleanor hystérique, une tante crispée, un faux Tony libre), combien le mouvement de 1968 était attendu comme la lave sous la surface et fut pour toute la société une délivrance !

DVD Paranoïaque (Paranoiac), Freddie Francis, 1962, avec Janette Scott, Oliver Reed, Sheila Burrell, Maurice Denham, Alexander Davion, Elephant Films 2017 les collections de la Hammer, 1h20, standard €16.99 blu-ray €18.99

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Desseins valentins

Amour d’hier

Amour autorisé

Amour inquiet

Amour fraternel

Amour animal

Amour réprouvé

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Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

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Alain Braconnier, Le sexe des émotions

« Ma conviction profonde de médecin et de psychologue est que la plupart des malentendus entre hommes et femmes reposent sur la différence qu’instaure le langage affectif propre à chacun des sexes et que, par conséquent, une meilleure lecture de nos émotions réciproques devrait nous aider à mieux nous comprendre » p.9. Telle est la thèse de l’auteur, psychiatre dans le 13ème arrondissement et enseignant à l’université Paris V. L’expression des émotions favorise les liens affectifs et sociaux, or filles et garçons les expriment différemment, du fait des hormones, de l’éducation parentale sexuée et des stéréotypes culturels. Comprendre ces différences permet de relativiser et de faire un pas chacun vers l’autre. L’auteur ne milite pas pour une androgynie mythique (« aimons nos différences ! » dit-il p.195), mais pour une empathie réciproque.

Hommes et femmes ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes goûts, ne sont pas blessés par les mêmes mots. Les six grandes émotions ont un langage universel sans écart entre les sexes (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise), mais les émotions secondaires touchent différemment. L’amour de l’homme est souvent un coup de foudre, celui de la femme une cristallisation progressive ; à la télévision, la femme préférera la comédie musicale, l’homme un film d’action ; au travail, les femmes ont des rapports et des échanges intimistes, les hommes voient le statut et l’indépendance ; en disant « qu’en penses-tu », l’homme aura toujours l’air de demander une permission et la femme l’avis de son compagnon.

L’histoire occidentale peut-elle expliquer cet écart sexué ? L’effet « charrue » aurait différencié dès le néolithique les rôles masculins (portés sur l’action et la force physique) des rôles féminins (portés sur la maison et la gestion familiale). Au mâle Moyen-âge, agricole et guerrier aurait succédé la tendre Renaissance. Dès la fin du 16ème siècle débute la « guerre des sexes » où les femmes cherchent à s’émanciper de la tutelle patriarcale par les salons des Précieuses ou les dérèglements des émeutières. Au 19ème siècle, la technique ramène la domination mâle et fait des femmes des névrosées hystériques (Flaubert, Zola, Freud…). Chez Freud, la femme a une psychologie marquée par le manque : l’envie du pénis. La crainte de l’homme est à l’inverse la castration. Ces préjugés théoriques vont durer jusqu’au féminisme des années 1960 qui, dans son excès, va contribuer à rééquilibrer les rôles.

Mais les études de psychologie ont montré que les bébés n’expriment déjà pas leurs émotions de la même manière. « Les garçons sont, dès les premiers mois, d’humeur changeante. Ils sont aussi plus difficiles à consoler. Les filles, en revanche, sont émotionnellement plus stables. Elles sourient et vocalisent avant et plus souvent que les garçons » p.43. Les bébés garçons sont plus agressifs en raison des hormones androgènes mais le comportement parental encourage aussi les écarts biologiques : les mères sont plus expressives avec leurs bébés filles ; dans l’enfance, elles diront plus volontiers « soit gentille » à leur fille – mais « défends-toi » à leur fils. Passé 1 an, le garçon va extérioriser son agressivité dans le choix de ses jouets : « Donnez un séchoir pour poupée à une petite fille, elle sèchera les cheveux de son ‘enfant’, parfois avec un certain sadisme. ‘Tu me brûles’, lui fait-elle dire. Quant au petit garçon, il a déjà transformé le séchoir en pistolet ! » p.53. D’où le ridicule de l’idéologie du « pas d’armes » chez les bobos naïfs. Mieux vaut encourager l’expression des émotions chez les garçons et les échanges entre filles et gars dans les jeux – que de prononcer des interdits ineptes en croyant, par là seul, avoir bonne conscience.

Car c’est de façon spontanée que les filles se mettent en petit groupe et les garçons en bande. Chaque communauté renforce ses propres tropismes, l’affectivité chez les filles et l’agressivité chez les garçons. « Il amène à recommander aux parents de veiller à ne pas exagérer l’effet des stéréotypes éducatifs. Filles et garçons, hommes et femmes, nos émotions seront plus variées si nous nous tournons vers l’autre sexe au lieu de rester entre nous » p.57. Les adolescents, en apparence rebelles, adoptent avec angoisse les stéréotypes sociaux les plus courants pour polir leur image sexuée : tendres cousines et machos volages. L’agressivité des mâles et l’anxiété des filles se renforce à cet âge, d’où l’intérêt de les avoir préparés durant l’enfance à se comprendre.

D’autant qu’une fois adultes, les réactions continueront d’être différentes. « On sait aujourd’hui que la testostérone, l’hormone mâle, émousse l’expression émotionnelle et inhibe les pleurs : un homme qui pourrait pleurer bouderait sans doute moins ! Mais c’est aussi le contexte culturel qui interdit au sexe masculin cette manifestation de sensiblerie mieux acceptée d’une femme. Le statut social joue également » p.79. L’homme se défend en projetant sur les autres et en rationalisant ; les femmes culpabilisent et pleurent plus volontiers. Anxiété pour les filles, troubles obsessionnels pour les garçons ; la dépression est beaucoup plus fréquente chez les femmes, mais la paranoïa chez les hommes (névroses féminines, psychoses masculines). Rumination féminine, vantardise masculine : là encore les hormones sont en cause, renforcées par les stéréotypes sociaux : les œstrogènes favorisent la dépression, les androgènes l’agressivité.

Ces écarts peuvent être réduits par l’éducation, mais surtout selon l’auteur par le développement en soi-même de son intelligence émotionnelle. Capacité socialement utile : « De fait, les vrais problèmes sur lesquels butent les spécialistes de l’intelligence aujourd’hui – résolution des difficultés en cas de buts multiples, prise de décision en milieu incertain, coordination de plusieurs systèmes intelligents – sont des problèmes dans lequel le facteur affectif semble toujours avoir une part » p.111.

Ni « mâle mou », ni « femme métallique », l’auteur ne prône en rien l’égalité réelle des sexes. Il consacre tout le chapitre 5 à faire la revue des idées reçues sur les comportements sexués concernant l’égoïsme, la passivité, la domination, la jalousie, la fierté, la diplomatie, etc. Il en vient à montrer qu’il s’agit le plus souvent de comportements différents – mais pour parvenir au même but. La femme n’est pas moins avide de pouvoir que l’homme, elle y parvient non par la confrontation directe mais par des voies plus discrètes ; elle met moins en avant son agressivité et son esprit de compétition, et plus ses facultés éloquentes, son intuition à comprendre l’autre et son goût pour les relations durables. Les femmes sont plus influençables par les autres, mais les hommes le sont par ce qu’exige leur statut social.

L’imagerie IRM montre des irrigations des parties du cerveau différentes entre hommes et femmes pour les mêmes tâches. Les hommes montrent des hémisphères plus fortement spécialisés que les femmes, d’où la difficulté de ces dernières à dissocier trop l’émotionnel du rationnel. Ces écarts sont confortés par la société et par l’éducation, qui voient mieux réussir les filles dans le verbal et l’empathie (littérature, psychologie) et les garçons dans l’intelligence spatiale et abstraite (maths, physique, architecture). Mais ce ne sont que des tendances moyennes et des stéréotypes sociaux, les études montrent aussi que les filles sous-estiment leurs compétences alors que les garçons, soucieux de leur image, les survalorisent.

Citant le professeur Gottman, l’auteur expose les quatre attitudes néfastes qui conduisent un couple au divorce : la critique acerbe, le mépris, l’attitude défensive et le repli sur soi. La gestion des émotions par chaque sexe, et notamment le « droit à la fragilité » pour les hommes, le respect des différences et l’écoute de l’autre, devraient éviter ces drames. « Apprendre à écouter les similitudes et les différences de nos sentiments représente la formule magique. Il faut favoriser l’harmonie de la raison et des sentiments » p.191. Car « Le secret de l’efficacité de ce dialogue nous a été enseigné par Socrate. C’est le désir d’apprendre de la personne avec qui nous nous entretenons. Tout le contraire de l’injonction : ‘réponds quand je te parle !’ » p.193.

Alain Braconnier, Le sexe des émotions, 1996, Odile Jacob Poche 1998, 211 pages, occasion €2.00 à 6.00

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André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais

Un vieux roman d’initiation des Ardennes pour adolescents ou adultes réceptifs, dans la lignée du Grand Meaulnes. Dans ce pays aux confins des invasions, les bois sont touffus et les chemins des labyrinthes. Alors peut naître la magie. Publié après-guerre, le roman réhabilite le merveilleux par les yeux de la génération née en 1940 et qui a 15 ans à la parution, en 1955.

Gaspard, un garçon de cet âge est élevé par sa tante à l’hôtel du Grand cerf de Lominval, pour lui éviter la vie de baladins de ses parents et ses sœurs. Depuis son baptême, le gamin attire les catastrophes, un chat effrayé qui griffe la notairesse, une voiture dans laquelle il monte dont les freins lâchent dans la pente, la foudre qui tombe sur le poirier sous lequel il s’abrite…

Jusqu’à un soir de mai de son adolescence où il aperçoit dans le village « un enfant » en fuite arrêté par le garde : « Un beau visage (…), des yeux bleus, une chevelure étincelante (…) il devinait dans ces yeux inconnus d’enfant je ne sais quelle flamme aigüe » p.18. Depuis cette rencontre, il est captivé ; la flamme angélique des yeux le poursuit dans ses rêves. Tomberait-il amoureux d’un garçon ? Où est-ce cette amitié passionnée autant qu’éthérée de l’époque où l’on restait mineur jusque fort tard et où le sexe était tabou, qu’a valorisé jusqu’à l’incandescence le scoutisme et les collèges religieux ? Rassurez-vous (?), la « morale » conventionnelle sera sauve selon les critères du temps, car « l’enfant » de 15 ans se révélera du sexe complémentaire.

Entre temps, il sera séquestré à l’hôtel jusqu’à ce que son tuteur vienne le chercher, délivré par Gaspard plein d’ingéniosité, repris dans la forêt où il fuyait pour retrouver « le grand pays » et « maman Jenny » qu’il imagine depuis ses rêves d’enfant. Gaspard, de son côté, sera enlevé par un cheval pie en cueillant des champignons, traversera la forêt et la frontière belge, retrouvera l’étrange garçon-fille et apprendra son nom, fera la connaissance de Théodule, un autre garçon de son âge rendu sourd après une explosion de mine, de Niklaas et de ses deux garçons un peu plus jeunes que lui, traumatisés par la même explosion, apprendra à nager, s’embarquera par hasard clandestinement sur le yacht du tuteur en voulant retrouver le garçon, apprendra qu’il s’appelle Hélène, voyagera jusqu’aux Bermudes où la pupille devra apprendre la musique, mais sera démasqué entre temps, battu et les vêtements déchirés par le cruel secrétaire à barbe rousse (comme Judas), forcé à travailler aux cuisines durant la traversée, enfermé à clé dans une cabine-débarras au hublot vissé durant la nuit. D’où il s’évadera une fois arrivé, ayant trouvé une clé pour dévisser, ne gardant que son pantalon pour aller rôder autour de la villa où Hélène est séquestrée. Il lui fera passer une corde mais elle cassera et Hélène tombera, entraînant son hospitalisation et un rapatriement en Belgique – avec Gaspard rhabillé par le tuteur mais sommé de feindre la croyance à ses rêves pour mieux la calmer.

Le « grand pays » existe-t-il ? Dans ses songes comme dans le livre d’images qu’elle a gardé de son enfance, Hélène le voit comme une terre noire où poussent à la fois des pommiers et des palmiers. Gaspard jure qu’il l’aidera, le tuteur est d’accord mais pas jusqu’à l’obstination juvénile du garçon qui fera des pieds et des mains pour retrouver ce grand pays, se déchirant aux ronces, affrontant une fois de plus la barbe rousse, se coltinant un ours, mettant le feu à un décor de cinéma, chevauchant le cheval pie. Les rêves sont pris au sérieux lorsque l’on a encore 15 ans.

Gaspard découvrira un château dont le parc ressemble au rêve, occupé par le père fantasque et riche de Théodule qui produit du cinéma, y amènera une Hélène à nouveau en fugue – mais ne croira pas vraiment qu’elle ait retrouvé son pays. Le cheval pie, en deus ex machina, scellera le destin des deux adolescents. Le sort voudra que le pays où l’on n’arrive jamais soit celui de son enfance – et que la réalité puisse rejoindre la fiction.

Un roman d’aventures fantastiques qui a reçu le prix Femina 1955. Je l’ai lu à ma prime adolescence et ne l’ai jamais oublié ; il me ravit une fois de plus adulte. Il dit le rêve et le courage, le cœur et l’obstination, l’amour-amitié et la fidélité. Un bien beau livre pour ceux qui savent encore prendre le temps de rêver et nomadiser dans divers paysages. Car « il y a dans le même pays plusieurs mondes ».

André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais, 1955, J’ai lu 2015, 249 pages, €4.00 e-book Kindle €10.99

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Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier

Un homme amoureux, Raoul (Gérard Depardieu à 30 ans), désespère de voir sa jeune femme Solange (Carole Laure) déprimer et dépérir. Il la sort, elle se laisse guider ; il lui parle, elle ne répond rien ; il la distrait, elle ne rit pas. Que faire ? Il est prêt à tout pour qu’elle sourie enfin, pour qu’elle reprenne goût à la vie. Lui faire l’amour ne lui fait rien ; ils ont essayé d’avoir un enfant, elle ne peut pas : « c’est psychologique » dit le psy. Elle a des malaises mais elle n’a rien : « c’est dans la tête » dit le médecin.

Moniteur d’auto-école costaud mais pas futé, Raoul décide un grand truc surréaliste et parisien : il va « donner » sa femme à n’importe qui, tiens, comme cet autre qui la regarde dans la brasserie de la place Clichy, un dimanche où il attend ses moules en feignant de lire une revue musicale. C’est Stéphane, barbu et à lunettes (Patrick Dewaere à 31 ans), prof de gym dans le civil et interloqué par la proposition inouïe. Mais Raoul insiste : qu’il sorte avec elle, couche avec elle, lui fasse un enfant – lui ne peut pas, ne peut plus. La seule chose qu’il peut est de lui lâcher la grappe pour qu’elle retrouve la liberté de respirer et peut-être de vivre.

Stéphane s’insurge, Raoul insiste, une passante est prise à témoin (Sylvie Joly), on demande son avis à Solange – qui s’en fout. Mais après tout, les deux gars deviennent potes et cela leur va ainsi. Chacun besogne Solange à son tour, Stéphane lui présente sa collection complète des Livres de poche (plus de 5000 volumes, le nec plus ultra de la culture petite-bourgeoise des années soixante et soixante-dix), et sa collection de 33 tours de Mozart (le seul musicien qu’il connaisse, aspirant culturel comme aurait diagnostiqué Bourdieu). Mais ni le musclé ni l’intello ne parviennent à défrigidifier Solange, même si elle a chaud aux fesses, tricote seins nus dans l’appartement et qu’elle est obsédée du ménage.

Le petit commerçant fruits et légumes du dessus (Michel Serrault), qui ne peut pas dormir à cause du raffut que fait Mozart à trois heures du matin, est mis dans le coup après quelques pastis. Le trio emmène Madame à l’Opéra, mais elle s’ennuie et « fait un malaise » pour qu’on s’occupe d’elle. Qui est-elle ? Une potiche ? Une Bovary perpétuellement insatisfaite ? Une frigide barjot post-68 qui ne sait pas choisir entre jeter définitivement sa gourme avec n’importe qui ou popoter avec l’époux qui ramène les sous ? De l’impasse de la vie bourgeoise dans le machisme installé.

Elle pleure – pour rien ; se trouve mal – sans rien avoir. Diagnostic des loustics : il faut changer d’air, partir en vacances. Stéphane entraîne Raoul comme moniteur de colonie de vacances et Solange suit. Les gosses en puberté – que des garçons entre eux selon les coutumes du temps – chahutent et bizutent le plus bêcheur. Il s’agit de Christian, un fils d’industriel intello au « quotient intellectuel de 158 » et au cocasse accent belge. Ce qui donne une scène hilarante de fin de cantine où les petits suisses du dessert volent dans la gueule du Beloeil (c’est son nom) et coulent jusque sous son tee-shirt. Solange s’insurge, son instinct maternel (de convention) prend le dessus et elle décide de protéger et materner le garçon qui se réfugie dans une cabane (fœtale) dans les arbres au lieu de jouer avec les autres.

Elle a enfin « son enfant » et peut agir selon le rôle social de mère que l’on attend d’elle. Sauf qu’elle ne sait pas faire et cueille un « bébé » de 13 ans déjà, qui commence à avoir des désirs d’homme. Les garçons du dortoir, qui couchent en slip ou torse nu, veulent faire « la bite au cirage » au Beloeil, boutonné dans son pyjama de soie bleue, comme c’était la coutume en ces temps aujourd’hui regrettés. Solange exfiltre Christian et lui permet de dormir dans sa chambre – où il n’y a qu’un lit, le sien. Christian explore en scientifique le corps endormi de sa protectrice, écarte les bretelles pour voir le sein, soulève la chemise de nuit pour dégager la chatte, remonte une jambe pour écarter les cuisses… Pas sûr que les vierges effarouchées des ligues de vertu qui sévissent comme des harpies sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ne permettent de faire encore un tel film, pourtant pudique et amusé. Rien de vicieux mais le désir de connaître, une négociation raisonnable entre quotients intellectuels à maturité, et le reste est suggéré.

Séduite par le désir naturel du jeune garçon, par son bagout d’adulte autant que par sa peau veloutée qu’elle caresse sur sa joue, Solange s’ouvre enfin. Bras, cœur et cuisses, elle accueille l’autre comme elle n’a jamais réussi à le faire jusqu’à présent. Elle rencontre un mâle qui demande et non qui prend, qui hésite et non qui viole. Christian est physiquement l’anti-Raoul et intellectuellement l’anti-Stéphane. Entre ses bras Solange n’est pas une chose mais une partenaire ; il a besoin d’elle comme elle a besoin de son affection. Critique acerbe du machisme inconscient d’époque mais aussi, par contraste, du jeunisme porté par la vague post-68 au point de cueillir « la jeunesse » dès la première puberté ; critique de la vie bourgeoise conventionnelle qui enferme en prison. Le développement de l’histoire donne à voir autrement l’époque que nous avons vécue sans le savoir.

Solange tricote – activité réservée aux femmes inactives de la bourgeoisie rangée ; elle trame des pulls à col roulé – vraies prisons de grosse laine pour les mâles qu’elle rend ainsi physiquement captifs et sur lesquels elle pose sa marque d’appartenance. Trait d’humour : Raoul, Stéphane, Christian, le père de Christian (Jean Rougerie) et le futur bébé auront chacun un pull à col roulé avec côtes tissés de deux laines – tel une armure.

Le retour de la colo est, comme toujours, difficile. Quitter ses copains et la liberté des vacances pour retrouver les parents et la vie scolaire sont une épreuve. Christian veut, moins que les autres, retrouver ses vieux en DS, « des cons » dit-il, et il s’enfuit dans Béthune à l’arrêt du car. Après une course poursuite dans les rues désertes et sur les terrils alentour, Christian se résigne et admet qu’il doit retourner chez les Beloeil. Outrés, et portés à punir selon la coutume du temps, ceux-ci le flanquent en pension. Mais Christian a cette fois quelque chose à apporter à ses condisciples : il narre comment il a séduit une femme et les garçons le soir en redemandent. Ils veulent savoir comment ça se passe, comment on entreprend, comment on est « dans » une femme. Le croient-ils ? Pas vraiment… mais ils rêvent.

Jusqu’à ce que Solange débarque à la pension en pleine nuit, déboule dans le dortoir où tous les gosses de riches sont en pyjama, et embrasse à pleine bouche le garçon devant ses copains médusés. C’est que le fruits et légumes s’est fait passer pour un sondeur de l’IFOP et a pu obtenir de sa bourgeoise envolée de mère (Éléonore Hirt) le nom et le lieu de la pension où le fils a été placé. Que Raoul et Stéphane, cagoulés, ont surpris et neutralisé le gardien qui faisait sa ronde. Christian est enlevé, consentant, jusqu’au lundi matin. Mais les gendarmes ne l’entendent pas de cette oreille. Comme une épouse, un fils est une « propriété » et seul le « chef » de famille peut en disposer. Les deux trentenaires sont condamnés à la prison – exit le duo Depardieu-Dewaere, ces crétins magnifiques – tandis que le petit-commerçant enlève bobonne qui a versé dans un virage et ne se souvient plus de rien.

Les mois passent, Christian est revenu au château avec son père après la disparition de sa mère ; Solange s’est fait engager comme bonne. Le père a assez de travail à gérer son entreprise et le fils fait l’amour à la bonne tous les soirs, comme dans les romans conventionnels bourgeois (y compris le premier de Philippe Sollers). Inévitablement, elle tombe enceinte, sa frigidité s’est évaporée avec le machisme. Les emprisonneurs sont emprisonnés et elle est libérée. Christian s’installe dans les fonctions du père, lui versant régulièrement le whisky qu’il aime mais qui est mauvais pour sa santé, jouant au billard comme un futur chef d’entreprise. La France giscardienne a grincé à la sortie du film, dont la fin est moins réussie que le début, mais qui excelle dans la provocation des cons.

DVD Préparez vos mouchoirs, Bertrand Blier, 1978, avec Gérard Depardieu, Carole Laure, Patrick Dewaere, Michel Serrault, Riton Liebman, Eléonore Hirt, Jean Rougerie, Sylvie Joly, StudioCanal 2008, 1h45, €50.02

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La falaise mystérieuse de Lewis Allen

Le rêve et l’effroi sont filmés en 1937, dans cette Cornouailles fouaillée par la mer et propice à toutes les légendes.

Un couple improbable d’un frère et d’une sœur adultes, en villégiature pour fuir la vie trépidante de Londres, se balade sur les falaises. Lorsqu’ils escaladent l’une d’elles, à marée basse, ils entrent dans le parc d’une belle demeure ancienne, semble-t-il à l’abandon.

Leur petit chien poursuit un écureuil qui s’engouffre par une fenêtre mal fermée et le couple les suit. Ils explorent la maison, vaste, solide et à la vue imprenable sur l’océan. Pamela, la sœur (Ruth Hussey), en tombe immédiatement amoureuse.

 

Roderick (Ray Millaud) est plus sceptique mais il consent avec réticence à céder aux instances de sa sœur et à envisager une carrière de compositeur et d’écrivain sur la musique loin de la capitale. Il pourrait ainsi mieux approfondir son œuvre. Une pièce en particulier lui plaît, dont il pourrait faire son bureau, le « studio » sous les toits, avec une vaste verrière ouverte sur la mer.

Ils s’enquièrent au village de pêcheurs de qui est le propriétaire et s’invitent en sa demeure. Il est en promenade et sa petite-fille les reçoit (Gail Russel). Lorsqu’elle apprend qu’ils envisagent l’achat de la maison, elle les met presque à la porte. C’était la demeure de sa mère et elle y est mystérieusement attachée. Le grand-père (Donald Crisp) arrive à point pour calmer la jeunette, nerveuse et fragile malgré ses 20 ans. Le couple ne peut réunir que 1200 £ mais il accepte ; il veut vendre à tout prix et les acheteurs ne se pressent pas. Pour justifier le rabais, il évoque les locataires précédents qui sont partis précipitamment pour avoir entendus des sons bizarres durant la nuit. Mais c’était peut-être le vent ou la mer sous la falaise. En tout cas, il les aura prévenus.

Le couple s’obstine, rebelle à tout irrationnel. Ils s’installent. Le chien terrier n’aime pas la maison et fugue ; le chat de la gouvernante (Barbara Everest) refuse de monter à l’étage, le poil hérissé. Mais ces signes ne troublent pas la jeune fratrie, ravie d’installer un nouveau foyer. Comme ce pacs avant la lettre n’est guère moral, Roderick fait la connaissance de la petite-fille Stella lors d’un achat de tabac au village. Elle présente ses excuses pour les avoir mal reçus et raconte comment sa mère est morte en tombant de la falaise un soir lorsqu’elle avait 3 ans. Son père l’a peinte en majesté dans le studio avant sa mort, alternant avec son modèle favori Carmen, une gitane espagnole.

Roderick veut sortir la jeune fille de ce milieu morbide et de la vieillerie du grand-père qui la traite encore en fillette. Il l’emmène faire un tour en voilier, curieusement vêtu d’un costume cravate et d’un chapeau qui ne tremble même pas au vent de la course ; quant à la jeune fille, elle barre en chaussures à hauts talons ! Toujours est-il que la glace est brisée et que Stella est invitée au manoir pour dîner. Malgré l’interdiction de son commandant de grand-père qui veut l’éloigner de l’influence néfaste de la maison, elle s’y rend (bien qu’elle ne soit pas encore majeure à cette époque). Elle commence à rire avant que des sons lugubres comme des sanglots de femme ne se manifestent, comme ce fut le cas quelques nuits auparavant. Terrifiée, éperdue, Stella fuit et se précipite vers la falaise en état second. Roderick la rattrape in extremis avant qu’elle subisse le même sort que sa mère.

Dès lors, l’intrigue se noue. Roderick est amoureux de Stella mais celle-ci est sous une emprise mystérieuse liée à ses origines et au traumatisme de sa vie d’enfant. Le fantôme des deux femmes qui vivaient avec son père hantent le manoir en vue d’on ne sait quelle vengeance. Le docteur du village (Alan Napier), un « nouveau qui n’est là que depuis douze ans », conjugue ses efforts avec le frère et la sœur pour comprendre et dénouer le drame qui se joue. Il s’agit d’un secret de famille sur lequel pèse l’omerta, sauf dans les notes de l’ancien docteur. Stella est considérée comme à demi-folle et est envoyée se soigner à la fondation Meredith, du nom de sa mère, tenue par l’ancienne infirmière de la famille amie de la défunte, la redoutable et impérieuse Miss Holloway (Cornelia Otis Skinner). L’amour et la raison triompheront du mal et des superstitions.

Le fantastique faisait ses débuts dans l’Angleterre de la guerre, en équilibre entre rêve et terreur, entre amour et fantômes, mêlé à une intrigue quasi policière. Le film est tiré d’un roman irlandais de la militante républicaine Dorothy Macardle paru en 1942. Les images noir et blanc de Charles Lang sont somptueuses, notamment les vues sur la mer, et l’éclairage aux bougies du manoir particulièrement angoissant. L’imaginaire est plus sollicité que les sens, les effets spéciaux étant quasi inexistants et l’interrogation des esprits trop cocasse. Les moments comiques contrastent avec les moments de peur et, si les acteurs nous semblent aujourd’hui bien désuets, le spectateur les suit dans leur naïf optimisme contagieux. Car le parfum du mimosa, chéri de la mère morte, s’impose, tout comme le froid glacial de la pièce à peinture.

Et Gail Russell, “introducing” Stella, est bien jolie, surtout lorsqu’elle pointe ses seins comme des obus dans la maison obscure.

DVD La falaise mystérieuse (The Uninvited), Lewis Allen, 1944, avec Ray Milland, Ruth Hussey, Donald Crisp, Gail Russell, Cornelia Otis Skinner, Dorothy Stickney, Barbara Everest, Alan Napier, Wild Side 2017, 1h33, €7.96

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Abraham Merritt, Les habitants du mirage

Avocat et journaliste né en 1884 dans le New Jersey, Abraham Merritt écrit à la frontière de la fantaisie, de la science et de l’aventure. Son héros est un Américain d’origine scandinave qui a fait la guerre (celle de 14) et qui est devenu ingénieur des mines. Il est doué pour les langues et s’entend à merveille avec les tribus asiatiques que l’expédition de prospection dans laquelle il a pris place rencontre sur son chemin.

Jusqu’à ce que les Ouïghours hostiles viennent chaque jour pour lui seul, en ignorant les autres, afin de lui apprendre leur idiome. Pour quelle fin ? Nul ne tardera à le savoir. Leif semble pour eux la réincarnation d’un roi antique, guerrier valeureux qui a porté au plus haut la puissance de l’ancien peuple. Selon la légende, il devait un jour revenir pour délivrer ses gens et faire refleurir le désert.

C’est dans ce contexte que nait le fantastique. A une époque où la terre est presque entièrement explorée, où mieux trouver le mystère qu’en des contrées sauvages, dans les steppes arides de l’Asie ou au nord de l’Alaska ? Un lac apparent cache un univers préservé par un phénomène géologique, une atmosphère emplie de gaz carbonique euphorisant et tropical qui stagne en couche et produit cette illusion du mirage qui le cache aux yeux des autres.

Leif accompagné de Jim, son compagnon de guerre indien, pénètre dans cet étrange univers où vivent d’étranges humains : un peuple de pygmées dorés et un peuple de roux laiteux surtout composé de femmes. Leif se fera reconnaître pour le Dwayanu des légendes, plus ou moins à son corps défendant, aimera la belle Evalie et combattra la sorcière louve Lur, avant surtout de mettre fin au cruel culte de Khalk’ru, une pieuvre géante qui vit dans un puits du temps.

L’aventure est constante, le mystère fantastique éloquent, mais la science n’est jamais loin. L’auteur joue sur l’ambiguïté des situations qui peuvent être à chaque fois vues du point de vue rationnel – ou du légendaire. Leif est-il Dwayanu ou est-ce un hypnotisme suivi d’autosuggestion ? Le mirage est-il un phénomène naturel ou une emprise d’un monstre venu d’un univers parallèle ? L’isolement et la dictature sur le peuple du mirage sont-ils un effet de pouvoir ou une domination extraterrestre ? Ce qui vient d’outre-monde vient-il d’outre-espace ? Le Dissolvant est-il la Mort ou une sorte de dieu qui embrasse la mort comme la vie en lui ?

Ce sont toutes ces questions, distillées dans l’action trépidante et l’amour sans faille, qui font de ce roman un univers unique, à la frontière entre ce qui deviendra les genres actuels spécialisés. Le lecteur prend ici la science-fiction à ses débuts et le charme de cette relecture, pour ma part plus de quarante ans après la première, reste aussi vif.

Abraham Merritt, Les habitants du mirage (Dwellers in the Mirage), 1932, Callidor 2015, 348 pages, €19.80

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Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell

Mark Twain avait écrit Le prince et le pauvre où un orphelin des rues échangeait ses vêtements avec le roi du même âge ; Roger Michell a signé « la star et le libraire », Hollywood et Notting Hill, Julia Roberts et Hugh Grant. Nous sommes dans la comédie romantique mais avec cet inimitable humour anglais fait d’understatement et de dérision sur soi-même.

Un jour, au hasard d’un marché animé du quartier bobo cosmopolite de Notting Hill, paradis de la brocante et des restos à Londres, la star hollywoodienne Anna Scott (Julia Roberts) dont le dernier film lui a rapporté 15 millions de dollars (elle le dit), pénètre dans une petite librairie underground. Là niche William Thacker (Hugh Grant), jeune Anglais de son époque, pas mal de sa personne mais dans la mouise commerçante d’un créneau peu usité (les livres de voyage) et doté d’un assistant assez niais aux tics de névrosé (James Dreyfus). Le libraire fait comme si de rien n’était – ou ne reconnait pas la star, le spectateur ne peut décider. Ladite star, habituée à ne voir que des chiens couchants ou des mielleux qui ne pensent qu’à coucher, est séduite.

Elle use de son célèbre sourire américain (d’une oreille à l’autre, tout râtelier étincelant dehors) pour titiller un brin le bel éphèbe de type grec sorti des colleges britanniques mais échoué dans la « culture » pop-68. Achetant un livre, elle sort ; Thacker va chercher un jus d’orange pour fêter la (rare) vente et voilà qu’il entre en collision avec sa cliente. Jet de jus, Anna aspermée, gêne réciproque. Galant à l’anglaise, William invite Anna à venir se changer chez lui. Mais nous sommes en perfide Albion, pas en France graveleuse : il ne se passe rien de socialement immoral : la star se change et sort en ne portant qu’un haut qui laisse son nombril narcissique à nu. Gloups ! Willy bafouille qu’il aimerait bien « prendre le thé » avec elle. Elle le convoquera.

Le féminisme n’est pas difficile à une grande star. L’argent, la célébrité et le pouvoir peuvent tout. Le mâle n’est qu’un sex-toy que l’on prend et que l’on jette. C’est ainsi au début. William est « invité » à l’hôtel Ritz où trône la star Scott. Il arrive avec un bouquet de fleurs, croyant au rendez-vous intime. Las ! Une nuée d’assistants et de journalistes est là aussi. Ils fêtent la sortie d’un film nul (hollywoodien) qui se passe dans l’espace et où Anna ânonne des phrases toutes faites de mec telles que « capitaine, ouverture parée ! ». William n’a pas vu ce navet et ne se dépêtre des questions des autres qu’avec un aplomb lettré empli d’humour tout à fait ravageur. La vraie star, c’est lui.

Il se présente comme « journaliste » à Horses and hounds, chevaux et chasse à courre, thème très anglais auquel un yankee ne peut rien comprendre ; cela le protège des importuns ricains.

Le couple improbable se revoit de temps à autre mais toujours au gré de madame, très « prise » par son producteur, son assistante, son impresario et son même boy-friend américain de rigueur. Pourtant, elle accepte de sortir avec le minable libraire qui a oublié qu’il devait ce soir-là aller à l’anniversaire de sa sœur. Qu’à cela ne tienne ! Une ricaine à Notting Hill ça fait pittoresque à conter une fois rentré. William présente Anna et certains croient voir une ressemblance, d’autres l’ignorent complètement comme le gérant d’actions (Hugh Bonneville) ; seule la sœur de William, une pétée cheveux carotte au vagin sur ressorts (Emma Chambers), se pâme devant la star hollywoodienne. Être « sa copine » est son fantasme le plus bête et le plus fou, jusqu’à la suivre aux toilettes pour la voir dégrafer son jean ! Ce contraste fait ressortir toute la délicatesse et la culture de William, ce qui lui ouvre un peu plus les bras, sinon le cœur, de la star, très fleur bleue malgré le maquillage.

Elle le revoit, le convie à sa chambre d’hôtel… où son petit ami américain est arrivé inopiné. William s’en va, écœuré ; elle n’est décidément pas pour lui. Son coloc gallois « masturbateur » (Rhys Ifans), vulgaire et déjanté mais qui a de l’intuition, le pousse à renouer. Il a oublié de lui donner le message qu’a laissé « l’américaine » par téléphone. Anna Scott veut bien le revoir, elle le convie au tournage d’un nouveau film, cette fois sur une œuvre d’Henry James, ce que William le lettré lui avait conseillé de faire plutôt que des navets d’action à l’américaine. Muni d’écouteurs pour capter les échanges, il assiste à une répétition où un acteur interroge la star : « Quel est ce jeune homme avec qui je vous ai vue ? – Lui ? il n’est rien, juste quelqu’un que j’ai connu par hasard, rien du tout ». Cette fois définitivement édifié, le libraire s’en va et laisse la star avec ses pairs : il ne peut rien y avoir entre eux.

La presse de caniveau anglaise exhume des photos de nu prises lorsqu’Anna était jeune et inconnue, plus une vidéo tournée à son insu. Son corps s’étale aux yeux de tous dans les tabloïds et les journalistes excités la poursuivent pour avoir ses commentaires. Anna pense alors à son ami incognito, William et elle sonne chez lui un matin alors qu’il vient de se raser et qu’il est à moitié nu.  Il l’accueille, lui laisse prendre un bain, la couche dans sa chambre tandis que lui va dormir sur le canapé du bas. Son coloc Spyke qui découvre Anna à poil dans la baignoire essaie bien de lui faire entendre raison, c’est-à-dire la voix des hormones, mais la culture anglaise est très coincée à cet égard. C’est Anna, en bonne ricaine féministe, qui va descendre l’escalier pour se lover dans ses bras, et plus car affinités.

Le lendemain matin, sonnette à la porte : c’est une horde de journalistes qui a retrouvé la piste et qui mitraillent William, Anna et Spyke, chacun en petite tenue. La star doit être exfiltrée par son chauffeur et son assistante. Le coloc a un peu trop parlé avec ses potes, après plusieurs bières au pub. Cette fois c’est fini, William se fait une raison. Il a aimé deux fois avant celle-ci mais son premier amour s’est mariée avec son meilleur ami (avant de faire une chute dans les escaliers et de demeurer paralysée), tandis que la seconde l’a épousé mais est partie avec un autre plus riche, avant de divorcer.

Anna viendra le relancer, se présentant non comme la star célèbre que tous connaissent mais « comme une fille devant un garçon et qui demande à être aimée ». C’est tentant mais au-dessus des moyens de William : sagement, il renonce. Anna part. Spyke se déchaîne, le traite de « connard », tandis que sa petite bande d’amis au contraire l’approuve : chacun en son milieu sous peine de peine. Mais William réfléchit et regrette son impulsion irréfléchie. Il est trop sage, trop réservé, trop anglais. Il a affaire à une Américaine, toujours cash. Il part donc à sa poursuite avec sa petite bande, de Ritz en conférence de presse, jusqu’à se dévoiler en public comme journaliste de Horses and hounds mais aussi petit ami.

Ils furent peut-être heureux et eurent probablement beaucoup d’enfants. Ce n’est que suggéré par la dernière scène où ils s’étreignent sur le banc gravé des amoureux, dans un jardin privé qu’ils ont ouvert à tous, alors que deux enfants ne cessent de courir autour d’eux.

J’ai vu plusieurs fois ce film depuis sa sortie et je l’aime toujours. Il a de la tenue, outre l’humour. Il parle d’amour avec pudeur et sentiment, sans la vulgarité sexuelle ni les bluettes niaises habituelles aux films américains. Car le film est anglais et son véritable héros est le trentenaire britannique fin de siècle : Hugh Grant. Il se présente ici juvénile et frais, cultivé à Oxford et gentleman. J’aime moins Julia Roberts qu’à la première vision, elle ne prononce que des banalités ou presque et son célèbre sourire post-Joconde semble résoudre pour elle tous les problèmes.

DVD Coup de foudre à Notting Hill, Roger Michell, 1999, avec Julia Roberts, Hugh Grant, Richard McCabe, Rhys Ifans, James Dreyfus, Universal Pictures France 2003, 2h, standard €6.99 blu-ray €18.41

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