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Michel Déon, Le prix de l’amour

Ce sont onze nouvelles, de genre divers, assemblées ici sous jeu de l’amour et du hasard. L’auteur se pose en témoin comme toujours, parfois acteur ou supposé. Il se donne un rôle et surtout raconte une histoire. Michel Déon n’est pas un expert de la nouvelle, qui est un genre à part entière. Celles qu’il rassemble sont soit des ébauches de roman (Bigh Manor est l’ébauche d’Un Taxi mauve), soit des faits divers déguisés (Mademoiselle Hanna), soit des anecdotes édifiantes de sa jeunesse (Une rouge voiture, Une jeune Parque), soit une réflexion romancée sur un personnage de la mythologie grecque (Hélène de Sparte).

L’auteur aime à découvrir les passions qui couvent sous les apparences, le feu du sexe sous la glace des convenances. Refaire sa vie, repartir de zéro est souvent le thème privilégié de ces petites histoires. Dans Bligh Manor, il s’agit d’un émigré allemand aux Etats-Unis qui fit fortune dans la contrebande et est venu en Irlande racheter une entreprise sous un autre nom pour changer d’identité. Ne dites plus un mot met en scène sur la plage une jeune femme et sa fille de 8 ans, et un père avec son fils de 8 ans. Ils se rencontrent, chacun a sa vie séparée, peut-être vont-ils se revoir et commencer une nouvelle vie en commun – grâce aux enfants, qui veulent « se marier ». La dame est une étrangère isolée dans un hôtel sur laquelle chacun glose, des serveurs aigris aux vieilles filles en villégiature et aux couples engoncés dans leurs principes. Seul un lecteur écrivain ne s’intéresse pas à elle – jusqu’à ce qu’ils couchent ensemble, au grand dam admiratif de l’assemblée cancanière ! C’est qu’ils se connaissaient et se sont retrouvés… Le prix de l’amour, qui donne le titre au recueil, conte le retour d’une fille de la bande, dans une ville de province, partie trois ans avec un acrobate de cirque avant de revenir chez soi, ayant vu le monde et exploré les hommes ; elle renoue avec son ancien amant, patient jusqu’à la bêtise, mais qui a su payer le prix pour qu’elle l’aime.

Parfois, c’est le destin qui survient. Une rouge voiture est par exemple une puissante Austro-Daimler d’avant-guerre, surgie en 1948 dans un village de la côte normande ; la jeunesse parisienne qui y passe ses vacances est séduite et fascinée par ce monstre, conduit par un beau jeune homme de leur âge… qui s’intéresse plutôt à leurs VéloSolex. Un échange, et tout change. Une résurrection est l’aventure d’un coup de foudre d’une jeune femme pour un homme qui se remet d’un accident, sur un paquebot qui visite les îles grecques. Un lot de bandits vient arracher Mademoiselle Hanna à son existence de vieille fille bien comme il faut de la petite ville de province ; prise en otage, violée toute une nuit, elle est accro à son bourreau des cœurs comme des corps – mais elle le dénonce pour qu’il aille en prison, le gardant donc tout à elle pour longtemps. Une jeune Parque est une pré-routarde mythologique qui erre de lieu en lieu et qui fascine une bande de jeunes de province ; elle arrive à l’auberge sous la pluie, torse nu sous son caban de marin ; elle se baigne entièrement nue dans la crique du coin, acceptant les regards des garçons mais sans se donner ; elle lit à l’auberge des poèmes. Une bagarre avec les jeunes du bal d’à côté la fait s’évanouir dans la nature – un mort est resté sur le terrain.Un citron de Limone montre combien un cadeau, aussi insignifiant soit-il qu’un citron italien, permet de débloquer les oukases sociaux. Un couple cherche une maison à louer en bord de lac pour reprendre vie. Elle a vécu là deux ans dans son enfance avec sa mère cantatrice et son amant d’alors ; lui se remet d’un accident de voiture et reprend le piano pour la direction d’orchestre. Un citron acheté pour quelques lires à un enfant pieds nus et culotte déchirée, donné au propriétaire handicapé d’une grande villa qui gèle toutes locations alentour pour rester au calme, permet de passer outre. Et l’histoire renoue avec le passé.

Ecrites d’une plume légère, ébauches de romance ou expressions tragiques du destin qui vous aiguille là où vous ne pensiez jamais aller, ces nouvelles se lisent sans peine ; l’humeur et le bon plaisir contrastent pour garder l’attention de vie en vie, d’histoires en histoires.

Michel Déon, Le prix de l’amour, 1992, Folio 1994, 263 pages, €6.60, e-book format Kindle, €6.49

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Michel Déon, Bagages pour Vancouver

Dans cette suite de Mes arches de Noé, l’auteur conte ses rencontres, ses maîtres littéraires et ses anti-modèles. Ainsi de Coco Chanel, dont il a écrit avec elle une biographie, qui ne sera pas publiée tant la modiste affabulait et avait peur que cela se sache. Ou Dali, provocateur par timidité, devenu un ami après qu’il eut traduit sa Vie secrète mais qui a mal fini, vendant à l’encan son talent en se contentant de signer une feuille blanche. Il découvre Sagan, mais elle signe chez Julliard ; Christine de Rivoyre sera publiée grâce à lui. Elle lui fera découvrir l’Irlande, puis sa future femme.

L’auteur évoque aussi sa « face cachée » en la personne de Charles Orengo, directeur littéraire de Plon, qui a poussé son premier roman Je ne veux jamais l’oublier au rebours du diktat existentialiste qui régnait alors. Et la joyeuse bande des « hussards » de la Revue de la Table ronde loin de « l’aimable mystification politico-littéraire » (p.134) d’un Sartre régnant sur les lettres comme un censeur stalinien. « La revue Les temps modernes », rappelle Michel Déon, « évoquait une sorte de tribunal révolutionnaire permanent. Encadré de lieutenants au doigt sur la gâchette, Sartre condamnait sec, sans convoquer la défense ni accorder circonstances atténuantes ou sursis » p.127. « Sartre dogmatisait avec une hargne aveugle sans mesurer que tout ce qu’il s’acharnait à détruire en lui-même et autour de nous risquait d’être reconstruit au sein d’une nouvelle tyrannie bien plus inhumaine que celle qu’il accusait » p.128.

Mais la leçon d’alors n’a pas été retenue par les mélenchonistes et autres tyranneaux anti-tout qui savent mieux que tous ce qui vaut pour tous. « La politique est l’art du relatif et du possible, tout ce qu’un doctrinaire ne supporte pas et contre quoi il enrage de se sentir toujours impuissant, toujours pris au dépourvu » p.128. Et ces bourreaux de bureau, ces philosophes de tribune, se contentent de tonner, ils ne mettent jamais leurs mains pures dans le cambouis. « Je ne sais pas qu’un seul de ceux qui luttèrent avec parfois du talent pour la ‘libération’ de l’Indochine ou l’indépendance de l’Algérie soit allé à genoux demander pardon à ces peuples troqués contre le confort de la métropole à des dictateurs ou des militaires auprès de qui le père ou la mère Ubu sont l’image de la raison et de la morale » p.182.

Passent alors les compagnons littéraires, Fraigneau, Nimier, Blondin, Jacques Laurent, plus ou moins oubliés, sauf des happy few. Et les nuits parisiennes où les rencontres du monde entier étaient bizarres, mais il fallait se coucher tard.

Pour les maîtres, Stendhal, bien-sûr pour l’écriture et l’Italie, mais aussi Giono pour le héros et Chateaubriand pour les voyages. Sauf que « le voyage est d’abord oubli de soi et jamais Chateaubriand ne s’oublie » p.237. Mais l’émotion grecque reste intacte : « A l’apparition du Parthénon, le cœur s’arrête. L’Occident a commencé sur cette colline. Le soleil écrase la ville lépreuse, exhausse le monument des monuments » p.241. Pour Montherlant, « c’est entre les lignes qu’il faut découvrir un des objets de sa quête : l’aventure est amoureuse. Plus que souvent, cette aventure reste inachevée, mais elle laisse dans la mémoire le goût d’un rêve ininterrompu que l’imagination prolonge, embellit, mène à son terme ou transcende » p.244.

C’est ainsi que l’auteur écrit ses romans : « Le départ est un paysage, une voix, une silhouette, une couleur de cheveux ou d’yeux, quelques mots perçus au vol, et même souvent une page d’un auteur aimé, un tableau que pour des raisons inexplicables on préfère » p.247. Tout est prétexte à rêver et inventer. « Chaque livre est une histoire d’amour commencée dans l’exaltation, poursuivie dans la peine et l’hésitation, terminée dans la sagesse » p.248.

Ne pas hésiter à se lancer. Car malgré le poids des maîtres et des exemples, les incitations de l’amitié, l’imagination doit se nourrir de neuf. Ce pourquoi – dernière phrase du livre – « Le moment est venu de faire ses bagages pour Vancouver ». L’auteur, pour se renouveler, va passer un mois avec les Indiens Haislis « à pêcher, chasser, marcher ».

Ecrit d’une plume alerte, comme avec jubilation pour la vie qui a passé à cent à l’heure, ce court essai de biographie littéraire en dit beaucoup sur l’auteur, mais aussi sur son époque.

Michel Déon, Bagages pour Vancouver, 1985, Folio 1987, 252 pages, €8.20

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François Cheng, Quand reviennent les âmes errantes

François Cheng est français d’origine chinoise ; né dans le Shandong, il arrive à 20 ans dans notre pays pour être universitaire, élu à l’Académie française en 2002. Cette origine originale éclaire sa façon particulière d’écrire des romans. Il allie la trame romanesque à des personnages bien caractérisés, dans un style poétique chinois et enrobé d’une philosophie toute imprégnée d’harmonie des contraires. Bien loin du réalisme plat et des amours mécaniques de nombre d’auteurs français jamais sortis de France en esprit, dont la philosophie ne vole qu’au ras du bitume de quartiers parisiens excentrés.

Trois personnages pour un destin, mais une seule âme à la fin. Chacun erre ici-bas dans une enveloppe charnelle éprise de pulsions, de désirs et engluée dans l’affectif ; tous se retrouvent au-delà dans l’harmonie, s’enrichissant de leurs contraires. Plus de désirs dans l’éternité, donc plus de mouvement. La tragédie est ici et maintenant, dans notre monde, où il faut vivre déchiré, les extrêmes tout emmêlés.

Chun-niang est une jeune fille vendue par ses parents pour cause de famine et violée régulièrement dès 14 ans par le tenancier de l’auberge où elle sert les clients. Remarquée par la Cour, elle est prise à 16 ans comme concubine du vieux roi. Elle est âme du trio, mère de tous, vouée au service, « énigme du visage, du regard » p.119. Elle est du signe de l’eau (p.122), souple et obstinée à frayer son chemin via la moindre pente.

Gao Jian-li est un jeune homme éperdu de ses sens, berger dès l’enfance par amour des bêtes (jusqu’à consommer ses pulsions sexuelles en excès avec eux). Il est charmé par la musique issue des cordes de zhou qu’un vieil aveugle errant lui fait entendre à l’adolescence. Emporté au point de tout quitter, le jeune garçon le suit, le sert et apprend. « Magie des paroles entrelacées » p.119, il est nature, du signe de bois, ce matériau vivant qui s’enracine dans le sol et fait chanter ses branches. Il tentera lui aussi la mission impossible, mais échouera et mourra sous la torture longue et raffinée qui lui est due.

Jing Ko est un gamin batailleur, épris de coups et aimant l’exercice. Il se loue dès sa jeunesse comme mercenaire, est engagé pour tuer le roi mauvais du pays voisin qui veut tout conquérir pour devenir empereur ; il échoue et crève. Mais il aura au moins tenté cette mission impossible de faire un petit mal pour un plus grand bien. Son signe est bien sûr celui du feu.

Le mouvement du roman est l’amour que chacun inspire aux autres, avec Chun-niang comme centre. Il y a plus que l’amour (trop souvent désir sexuel pris comme valeur d’éternité) : il y a l’amitié. « Noble amitié, noble amour. Heureux ceux qui connaissent les deux dans le même temps. Si l’amour enseigne le don total et le total désir d’adoration, l’amitié, elle, initie au dialogue à cœur ouvert dans l’infini respect et à l’infini attachement dans la non-possession. Les deux, vraie amitié et vrai amour, s’épaulent, s’éclairent, se haussent, ennoblissent les êtres aimants dans une commune élévation. Moment miraculeux. Si miraculeux qu’il ne saurait se lover dans la durée » p.43. Comme cela est beau et bien dit !

Dans ce drame à trois voix avec chœur, les chapitres alternent, racontés par l’un ou par l’autre. Chacun doit faire bien ce qu’il sait faire, même s’il échoue. Les deux garçons sont le yin et le yang de Dame Printemps, sens du nom de Chun-niang. Les pulsions et les passions mènent les humains : le désir, la survie, le combat, la justice. Mais de plus hautes valeurs les commandent, qui sont sociales, au contact les uns des autres : l’amour, l’harmonie. Chantée par Gao Jian-li « pour que, par cette incantation même, tous ceux qui aspirent à la voie rejoignent le rythme originel et qu’ainsi, en fin de compte, le Ciel ne nous oublie pas, qu’au contraire il garde mémoire, jusqu’à ce que la résonance universelle se mette à nouveau à sonner juste » p.91.

Chun-niang reste la seule survivante du trio engagé dans la voie de la justice : « Je serai la bougie à flamme persistante. C’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que je peux faire » p.101. Mais les âmes des deux autres viennent la visiter chaque soir, dès avant l’éternité. « L’âme ? C’est bien par elle que la vraie beauté d’un corps rayonne, c’est par elle qu’en réalité les corps qui s’aiment communiquent »

Les âmes éclatées retrouvent leur unité première dans le grand Tout qui termine toute vie.

« Il n’y a plus de demeure, il n’y a plus que la Voie

Toute vie est à refaire

A refaire et à réinventer » (p.122).

Il est bien certain qu’un tel roman, bien que court, ne se lit pas distraitement. Ce qui explique les commentaires parfois peu obligeants des zappeurs et autres superficiels qui survolent à tire d’ailes les phrases qui méritent, par leur poids de sens, de pénétrer en profondeur. Pour être lecteur, il ne suffit pas d’agiter ses yeux de gauche à droite, encore faut-il que les neurones connectent et que le cerveau s’intéresse. Ce roman précieux est à réserver aux lecteurs avertis, ou plus simplement à ceux qui aiment s’imprégner de la beauté des phrases, de leur densité de sens.

François Cheng, Quand reviennent les âmes errantes, 2012, Livre de poche, 125 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.99

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Les Bronzés de Patrice Leconte

Quand les bobos s’amusaient, dans les années 1970, tout tournait autour du sexe. Sea, sex and sun, chantait Gainsbourg, en générique du film. Chacun venait au Club Med, seul ou en couple, pour baiser – si possible avec d’autres. C’est ainsi que Bernard (Gérard Jugnot) retrouve sa femme Nathalie (Josiane Balasko), que tous deux sont amoureux et mariés depuis cinq ans, mais qu’ils s’ingénient à se trouver des partenaires pour faire la nique à l’autre. Seul Jean-Claude (Michel Blanc) ne conclut jamais, cherchant sans cesse des « ouvertures », tel Sisyphe célibataire poussant son éternel rocher. Popeye (Thierry Lhermitte) est le dieu du lieu, animateur musclé qui nique plusieurs fois par jour, trois tonnes cinq de minettes dans la saison…

Ces gens-là, petit-bourgeois du siècle, pseudo-libérés après 68, viennent en Côte d’Ivoire comme ils iraient à Trouville. Ils restent entre eux, au chaud dans leur bande, passant d’un sexe à l’autre sans jamais déroger. L’Afrique alentour n’est qu’un décor de cinéma et les employés noirs – pourtant luisants, élancés et musclés – ne leur font nulle envie. Lorsqu’ils vont au village de cases, où les sollicitent des gamins demi-nus, ce n’est que pour rapporter des colifichets vendus à prix d’or et fabriqués industriellement, pas pour connaître le pays ni rencontrer leurs habitants. La mode, une génération plus tard, est aux « croisières », les villages de cases ont passé – mais l’idée est la même : rester entre soi, « s’en mettre jusque-là », flirter comme des collégiens, baiser si l’on peut (encore) – Amour, Coquillages et Crustacés titrait la pièce de théâtre du Splendid d’où est tiré ce film.

Revu près de 40 ans plus tard, le film garde quelques scène d’anthologie (la pesée des minettes, les blagues aux seaux d’eau aux nouveaux arrivants, Jugnot sous les poings du masseur, l’adolescente qui « aime la bite » selon Popeye devant ses parents, Michel Blanc qui échoue toujours… dont la copine s’est séparée « d’un commun accord » 48h après l’avoir connu, tentant un suicide au laxatif) mais il fait beaucoup moins rire. C’est que les bobos ont vieilli, et mal. Eux qui ne pensaient qu’à s’envoyer en l’air ont eu le sexe triste, ce que Houellebecq a bien décrit dans Les particules élémentaires. Déçus, frustrés, ils se posent désormais en moralisateurs : les seins nus (érotiquement peints dans une animation du club sous l’œil animateur de Martin Lamotte), le string très mini (que porte en permanence Christian Clavier), l’ensemble jean blanc à veste ouverte sur torse nu (que porte élégamment Thierry Lhermitte avant de baiser Balasko) – tout cela est désormais interdit, voire haram ! Les arrêtés municipaux comme les « je signale » des réseaux sociaux sont là pour gendarmer – sans parler de la morale de quaker véhiculée par les puritains des USA dans leurs séries globalisées. Ceux qui ont trop joui ne peuvent plus ; ils défendent à leurs rejetons de jouir comme eux, par revanche sur le destin.

La jeunesse de l’époque, plus dénudée que saine, plus longiligne que bien bâtie, était irréductiblement infantile. Ya du soleil et des nanas, Darladirladada ! Dans cette colonie de vacances pour adultes immatures, Thierry Lhermitte et Christian Clavier (26 ans), Dominique Lavanant (34 ans), étaient dans leur splendeur d’âge tandis que Gérard Jugnot et Michel Blanc allaient mûrir leur jeu et prendre de la bouteille.

Il faut avoir passé quelques jours de sa vie dans un Club Med pour comprendre combien cette époque de baise communautaire préparait l’ère narcissique d’aujourd’hui. Les bourgeois voulaient avoir du sexe sans conséquences (c’était avant les années SIDA), dans un milieu propice où les vêtements sont de trop et où l’agencement des cases offre toute liberté, sous le regard compréhensif (et un brin admiratif) de toute la société. Mais tout en gardant leur quant à soi bien bourgeois : la fausse camaraderie est manifeste quand Michel Blanc demande leurs prénoms aux deux pétasses Chazel et Lavanant, qui se racontent leur réussite sociale sur la plage. Quant à la nature, elle se rappelle aux touristes par une raie qui pique Bobo, ne causant qu’un chagrin d’amour à Gigi. Rien que ces surnoms enfantins disent combien cette génération élevée sous l’autorité s’est retrouvée perdue quand la liberté lui fut offerte ; elle s’est bien vite réfugiée dans le moralement correct, la tutelle d’Etat socialiste et la domination de classe. Comme papa.

Car le sexe est loin de l’amour : Jugnot souffre que sa femme se fasse « passer dessus par tout le camp », Lhermitte souffre de baiser sans que jamais une fille ne s’intéresse à autre chose qu’à son engin et à ses muscles de béton, Blanc souffre de ne jamais pouvoir conclure parce qu’il n’est ni beau, ni adroit, ni drôle.

On se lasse très vite des petits jeux sexuels, aussi vite que le touche-pipi en maternelle. Tout sentiment vrai ne peut qu’être absent, toute culture abêtie, réduite aux rengaines autour de la piscine ou aux sketchs plus ou moins comiques des soirées avant la danse. Ces bobos incultes, vains, égoïstes et indifférents aux autres seront mieux incarnés encore dans Les bronzés font du ski et dans Le Père Noël est une ordure.

Toute une époque !

DVD Les Bronzés de Patrice Leconte, 1978, avec Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Dominique Lavanant, StudioCanal 2008, 90 mn, blu-ray €15.00

Coffret Splendid 3 DVD : Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, StudioCanal 2004, €38.99

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Michel Déon, La cour des grands

L’auteur s’inspire des événements de sa jeunesse pour en faire un roman de l’âge mûr. Arthur est un jeune Français qui, dans les années cinquante, obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère, veuve de guerre dans la gêne qui veut le voir jouer « dans la cour des grands », l’envoie par le paquebot Queen Mary qui rallie New York en quatre jours.

C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un trio de son âge, un frère et une sœur bruns du Brésil et la blonde Elisabeth. Le frère, Getulio, est un gosse de riche qui n’en fout pas une ramée, adonné au jeu – où il triche – rancunier de la vie qui lui a pris son père assassiné par des opposants sous ses yeux dans son pays lorsqu’il était enfant. Getulio est le looser acrobate, passant d’une aire de jeux à une autre tant qu’il n’est pas repéré, séduisant des veuves riches et arnaquant sans vergogne tous ses « amis ». Il n’aura de cesse que de marier sa sœur Augusta, plantureuse neurasthénique, au plus riche qu’il puisse trouver. Ce pourquoi il veille jalousement sur elle et multipliera les obstacles sur la route d’Arthur.

Lequel est évidemment ébloui par tant de faste, d’aisance sociale et d’épanouissement physique. Il tombe amoureux d’Augusta, tout en aimant bien Elisabeth ; il n’y a guère que Getulio qu’il ne puisse saquer. Mais, comme il se pique d’être un gentleman de la vieille Europe, il fera toujours comme si de rien n’était, prêtant de l’argent à son faux ami, le fréquentant régulièrement.

L’université Beresford, près de Boston, réunit l’élite des affaires de cet Etat très WASP. Arthur travaille fort, se lie d’amitié avec le professeur alcoolique Concannon virtuose de l’histoire, se laisse protéger par Allan Porter, conseiller officieux du Président des Etats-Unis qui l’introduit dans les milieux boursiers de New York.

Arthur réussit sa carrière, moins sa vie sentimentale. Il reste écartelé entre deux femmes, la belle et fragile ex-riche Augusta – inaccessible – et la non moins belle mais plus triviale riche Elisabeth – provocatrice. Il ne choisira pas, laissant faire le destin… qui choisira pour lui, mais vingt ans plus tard. L’amour n’est-il pas un malentendu ? L’expérience aide-t-elle à y voir plus clair ? La jeunesse qui ne peut attendre, ne se laisse-t-elle pas faire par la destinée ?

Ce sont autant de questions que ce roman séduisant pose à tous, garçons et filles, bien que la coucherie soit aujourd’hui plus banale qu’hier. Mais coucher, baiser, s’assouvir – suffisent-ils à ce qu’on appelle « l’amour » ? Elisabeth qui se livre entièrement nue au coït soir après soir d’un grand Noir sur une scène de théâtre à Broadway, pour renouveler le répertoire, révolter le bourgeois et se poser à l’avant-garde, « aime »-t-elle son sex-boy ou a-t-elle besoin de bras où dormir dans la seule tendresse ?

La jeunesse met longtemps à passer, donc à s’apercevoir que l’amour n’échappe pas à la tendresse de l’enfance tout en ne se réduisant pas au sexe de l’âge adulte. C’est bien compliqué pour les hormones en folie, à peine endiguées par les normes de la morale sociale. Mais c’est ainsi que l’on devient responsable de soi, donc libre de mener sa vie.

Un roman suranné captivant, à l’écriture séduisante, qui est plus profond que l’apparence conventionnelle trop chic de ses acteurs ne le montre.

Michel Déon, La cour des grands, 1996, Folio 1998, 305 pages, occasion €0.28

e-book format Kindle €7.99

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La tour infernale d’Irwin Allen

Il est intéressant de revoir un film à très gros succès chez soi aujourd’hui après l’avoir vu en salle quarante ans avant. Ni soi, ni la société américaine, ni le monde ne sont pareils.

La vertu de l’honneur, si présente dans cette histoire – soit pour regretter qu’elle manque, soit pour célébrer son assomption – a bel et bien disparu. Les Yankees de nos jours sont plus égoïstes et plus enclins au fric qu’hier encore, et notre regard s’est modifié. Nous reconnaissons plus qu’avant le courage simple des pompiers (auquel ce film est dédié) – ils font leur métier – tandis que le métier des autres acteurs nous parait de plus en plus vain et même nocif.

Un architecte (Paul Newman) désire se retirer à la campagne après avoir construit la tour de 550 m la plus haute du monde (à l’époque) à San Francisco. Il ne revient que pour l’inauguration, et pour convaincre sa maitresse, ambitieuse journaliste sur le point d’obtenir une rédaction en chef, de tout quitter pour venir avec lui. Mais il s’aperçoit, avec le chef de la sécurité (O. J. Simpson) de cet immeuble immense de près de 200 étages divisés entre bureaux et habitation, que les court-circuit menacent en cas de surtension. Or c’est la soirée d’inauguration et tous les étages doivent être illuminés. Le tout-Frisco est là avec sénateur, maire, promoteur, actrices célèbres et tutti quanti.

La réception de 300 personnes se déroule au 135ème étage panoramique, aux baies vitrées ouvertes sur la ville, alors que le feu se déclare au 81ème étage. Les pompiers sont appelés, le ballet des lances à incendie commence, mais tout se dégrade. Les court-circuit se multiplient, les conduites de gaz (!) font exploser les vitres, créant un appel d’air, attisé encore par les puits d’ascenseurs. Ne restent que les escaliers, mais descendre plusieurs dizaines d’étages n’est pas facile – et certains escaliers sont soufflés par les explosions. Paul Newman fera d’ailleurs des acrobaties sur une rampe suspendue au-dessus du vide pour sauver une petite fille apeurée et son frère en kid d’époque, casque à musique vissé sur les oreilles et qui n’a donc rien entendu des annonces incendie. Toute la bêtise des enfants-rois est ainsi dénoncée en passant, même si le kid se rattrape en prenant soin de sa sœur et en descendant lui-même la rampe branlante.

Se met en place alors le sauvetage – au mieux – de la plupart. Par ascenseurs, escaliers, nacelle, hélitreuillage… toutes occasions de placer des scènes intenses. Mais près de 200 morts resteront sur le terrain, grillés par les flammes ou écrabouillés par leur chute. La première hantise des hautes tours commençait alors en Occident. Les Japonais, sur l’expérience millénaire des tremblements de terre, étaient conscients des risques, pas les Yankees dans leur orgueil des années 1970.

Orgueil qui poussait non seulement à la démesure, mais aussi à l’avidité. Si l’architecte recommandait des câbles électriques isolés et certains matériaux surdimensionnés, le promoteur et son gendre aussi vil qu’égocentrique, ont volontairement rogné sur les normes, se contentant du légal – de l’officiel administratif. Ainsi ne sont-ils pas « responsables » et le gendre le payera de sa vie, le promoteur ne perdant que sa réputation.

Le duo pompier-architecte est l’une des clés du film. Le pompier-chef (Steve McQueen) dit à l’architecte (Paul Newman) qu’au-delà de sept étages, les pompiers ne peuvent guère intervenir ; puis, dans la toute dernière scène, que si les architectes consultaient les pompiers, ils construiraient différemment. Chiche ! dit alors Newman, prêt à remettre sur le chantier son ouvrage. Mais cette morale est quand même ternie par les coulisses du tournage : Steve McQueen, jaloux de la notoriété de Paul Newman, a exigé d’avoir le même nombre de lignes de dialogues dans le scénario.

Le reste des petites histoires personnelles est plus fade. La belle amante de Newman (Faye Dunaway), qui se balade seins nus sous deux voiles qui lui passent derrière le cou, est certes excitante dans les flammes, la suie et le danger, mais son dilemme entre profession et passion sonne un peu faux. Le responsable des relations publiques (Robert Wagner) parti baiser sa secrétaire (Susan Flannery), en déconnectant sa ligne téléphonique intérieure, se trouve pris au piège pour ne pas avoir été prévenu et ne pouvoir joindre personne ; il est châtié de son « péché » par les flammes diaboliques qui viennent le saisir et braiser sa belle (qui a la niaiserie de rester cul nu en pleine tourmente !). L’escroc boursier (Fred Astaire) est pathétique lorsqu’il tombe amoureux de la belle veuve riche (Jennifer Jones) qui voit clair en son jeu. Tout comme la femme du maire (Sheila Mathews) qui ne pense qu’aux clés du coffre que sa fille ne saura pas trouver s’ils trouvent la mort… Le sénateur (Robert Vaugn) est inconsistant et le promoteur (William Holden) véreux à souhait derrière ses lunettes carrées d’homme d’affaire qui fait sérieux.

L’hubris guette l’Amérique ! Elle se voit volontiers en pointe avancée de la science (après la conquête de la lune – et après Le Sous-marin de l’apocalypse du même Irwin Allen) comme en maître du monde (libre). Or le ver est dans le fruit : l’Amérique secrète sa propre perte par l’avidité pour l’argent, par l’égoïsme de ses décideurs, par la vanité de ses élites du show-biz, par la non-éducation des kids laissés à leurs désirs immédiats. Cette génération des années 70 a créé les George W. Bush et les Bernard Madoff, attisé le terrorisme et attiré la crise financière systémique… Revoir ce film permet de saisir le moment où survient le dérapage : les années 70.

DVD La tour infernale (The Towering Inferno) d’Irwin Allen, 1974, avec Steve McQueen, Paul Newman, William Holden, Faye Dunamay, Fred Astaire, Jenifer Jones, O.J. Simpson, version en anglais uniquement : Warner Home 2000, €8.80, version en plusieurs langue, dont l’originale et le français : Warner Bros 2009

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Michel Déon, Un souvenir

Ce court roman intimiste part d’une photo jaunie de l’auteur (ou de son double) à 17 ans en Angleterre. Il est avec une jeune fille, Sheila, qu’il a beaucoup aimé. Il ne lui a pas fait l’amour, c’était alors interdit par les conventions et par la morale, mais ils se sont beaucoup caressés plus ou moins nus. Il est resté un été et puis il est parti ; il avait le bac à passer.

La guerre est arrivée et les ont séparés. Sheila s’est mariée avec un homme ordinaire, Edouard, appelé Ted en ce temps-là, a découvert une femme mûre juste après Sheila, l’année de ses 17 ans sur la Côte d’azur ; il a été initié à l’amour et cette empreinte lui est restée.

Il revient à Westcliff-on-Sea cinquante ans plus tard, sa vie faite, la vieillesse en route. Il ne reconnait rien, tout a changé, les gens aussi. Pourtant, quelques vestiges subsistent, supports à la mémoire. Sheila a divorcé et habite même à deux pas. Mais pourquoi la revoir ? « Il n’y a de parfait que l’imaginaire », conclut l’auteur p.150.

Réflexion sur le souvenir, sur l’existence, sur le bien-être. « L’homme n’est pas fait pour le bonheur. Personne ne lui apprend à le conserver » p.149. L’homme en tant que mâle ou le genre humain ? La langue française est parfois ambigüe mais je penche, dans le contexte, pour le mâle. « Parce que vous êtes un aventurier au sens noble du mot », déclare Ted à Edouard, son double jeune à l’auteur à la date d’écriture, « et que vous vous êtes refusé de vous arrêter en route, vous avez saccagé du bonheur et ruiné une maison ». Mais « le bonheur » n’est qu’un mythe ; on ne l’aperçoit que lorsqu’il est passé. « Pas de remords. (…) On n’est pas responsable du destin des autres » p.148.

Comment le jeune Ted, à 17 ans, a « pu être aussi oublieux, aussi peu romanesque » ? Parce que la jeunesse va de l’avant, avide de vivre et de découvrir, plutôt que se morfondre sur son court passé. « Edouard est (…) devenu après la soixantaine, un homme au contraire si sensible aux signes, si avide d’un passé dont il veut, par foucades, retrouver les traces plus qu’improbables comme pour se persuader qu’il a bien existé » p.16. Rappelons que le vrai nom à l’état civil de Michel Déon est Edouard Michel et que Ted, c’est donc lui. « C’est en vieillissant que le cœur rajeunit. A dix-sept ans, il est dur, égoïste, avide de plaisirs nouveaux » p.118.

1936-1986 : la mémoire garde des traces du sensuel, la gracilité du corps blond de Sheila nue, une étrange précision pour la couleur des chaussettes de « l’horrible Mr Sutton », mais aussi l’irrésistible humour des situations : « Je vois encore sa tête [à sa logeuse, mère de Sheila] quand, empruntant le thermomètre, j’allais me le glisser dans le derrière, à la française, sans pudeur ! Horreur, c’était le thermomètre à bouche de la famille » p.79. Ou encore cette anecdote (authentique) sur Serge Lifar : « Petit garçon, il s’amusait à faire l’amour avec un arbre dans le jardin de ses parents. Dans l’écorce il y avait un trou juste assez grand pour sa quéquette. Un jour l’arbre a eu de l’effet sur lui et il n’a pu se retirer. Un domestique a été obligé de le dégager en élargissant le trou avec un ciseau à bois » p.138.

Un souvenir n’est pas un grand roman et il commence laborieusement, mais le ton prend de l’ampleur et la souvenance transfigure le récit. Au fond, ne pas avoir baisé Sheila permet son souvenir. Un coup non tiré, une photo non prise, un désir non réalisé sont bien plus beaux que ce qui est accompli car l’imagination les embellit, les pare ; le manque les entretient en rappel. « Tout ce qui me reste de cette aventure, je le dois à notre retenue qui a laissé un souvenir unique dans ma mémoire comme les deux ou trois autres fois dans ma vie où les circonstances ont empêché un total accomplissement d’un désir » p.134.

Michel Déon, Un souvenir, 1990, Folio 1992,155 pages, €6.60, e-book format Kindle €6.49

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Christian de Moliner, L’ambre des mots

Remaniant et donnant la suite de Panégyrique de l’empire (chroniqué sur ce blog), ce nouveau roman plus dense et mieux bâti évoque le drame du sexe et de la mort.

Dans une première partie le narrateur, atteint d’un cancer génétique incurable, paye une call-girl tchèque pour lui faire visiter Prague et ses organes intimes ; dans une seconde partie, le même narrateur en sursis de la Faucheuse se remémore son premier amour innocent au lycée de Dijon, puis la déchéance de la fille, chassée par ses parents car enceinte (d’un autre que lui), réduite à lui tailler une pipe pour quelques billets de cent francs.

L’amour et la mort restent liés pour l’éternité, notamment chez les psys, dont Freud en premier. Eros copine avec Thanatos, ils se partagent les proies, jouent l’un contre l’autre comme deux gamins vicieux.

L’auteur se dégoûte, ou du moins le narrateur ; il se dit médiocre écrivain (ce que le lecteur ne lui demande pas et qu’il a peine à croire) ; il se repend de ses envies de baise, de ses façons peu nobles de le faire, de son malaise social. Et pourtant il le fait, éléphant dans un magasin de porcelaines. Il aime les filles (comme chantait Dutronc), mais ne les rend pas heureuses parce qu’il ne s’aime pas lui-même. La proximité de sa mort annoncée le rend méchant, et souvent bête. Il a de mauvais scrupules, puis cède sans retenue ; rien n’est jamais dit ou accompli au ton juste, ce qui fait le mouvement du roman.

Eros voletant au-dessus de Piccadilly

Il ne regarde que lui, imagine les sentiments des femmes par ses propres filtres sans jamais les écouter. Lorsqu’elles tentent de lui parler, il réduit leur discours à une psychologie dérisoire, recettes standards pour courrier du cœur. Mais si elles avaient raison ?

Le personnage de Liztvetsia, bien réévalué depuis le premier jet, est plus complexe et plus intéressant qu’il ne paraît. Elle est call-girl sur site depuis peu ; le narrateur est son premier client. Comme il paye bien, ce sera probablement son dernier – elle a besoin de cet argent pour finir ses études. Elle se laisse pénétrer (par tous les orifices) à contrecœur mais avec une touchante volonté de bien faire ; elle doit satisfaire le client. Intellectuellement, elle est tout aussi volontaire, facilement rentre-dedans. Elle apprécie la fougue du pamphlet politique du narrateur, qui a plus du double de son âge ; elle veut traduire son essai en tchèque. Malgré l’humiliation de cet incorrigible baiseur éternellement coupable, la deuxième partie nous apprend qu’elle poursuit cette idée, avec constance.

Le personnage d’Hélène, dans la partie Dijon, est celui d’une fille orpheline née de père inconnu et dont la mère s’est suicidée, quelque temps après la fameuse pipe. Les deux événements sont-ils liés ? Le narrateur le croit, mais il se donne peut-être une importance qu’il n’a pas eue, la condition de fille-mère dans les années Giscard étant très mal vue de la bourgeoisie hypocrite catholique de province. Hélène se plaît à croire que le vieux qui l’a contacté via Facebook est son père. Le narrateur, qui sait bien qu’il ne l’est pas, joue le jeu sans penser aux conséquences sur ses propres fils, adultes certes et indifférents, mais héritiers. Il se met une fois encore dans le pétrin faute de posséder les codes sociaux nécessaires pour évoluer à l’aise.

Thanatos revu manga en séduisant cruel

Il a été étudiant besogneux, diplômé moins qualifié qu’il aurait pu, époux peu aimant, père absent, prof médiocre dans une université de seconde zone. Le type même du loser aigri qui vire réactionnaire – tout en croyant résister au dogmatisme de gauche ambiant de son époque (les années 70). Pour être aimé, encore faut-il être attentif aux autres, à ceux qui vous importent ; pour aimer, encore faut-il s’aimer. Eros aime ceux qui savent le caresser, le faire ronronner, l’amener au jouir ; il est jeune, facétieux et joyeux – tout l’inverse du vieux Thanatos, fils de la Nuit et frère d’Hypnos, aussi sérieux et triste qu’un Bayrou nommé sinistre au gouvernement des jeunes.

Le titre du roman est ambigu, aucune mention n’en est faite dans le texte et on ne voit guère ce qu’il peut vouloir dire dans ce qui nous est conté. L’ambre est un joli mot, même s’il n’est pas toujours solaire ; est-ce par référence à cette résine fossilisée des bords de la Baltique, qui a enfermé il y a des millions d’années quelques feuilles ou insectes ? Le roman serait-il alors une façon de figer les sentiments noir et blanc d’hier, tout en leur donnant le brillant chaud de la couleur ?

Cette version révisée et complétée est bien supérieure à la première. Le lecteur se prend, dans la seconde partie, à vouloir connaître la suite du chapitre qu’il termine. Ce qui montre que l’auteur sait captiver jusqu’au bout malgré les situations scabreuses et les fantasmes bancals que son narrateur met complaisamment en scène.

Christian de Moliner, L’ambre des mots, 2017, les éditions du Val, 192 pages, €8.47

Site officiel de l’auteur

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Michel Déon, La montée du soir

L’année de la parution du roman, l’auteur a 67 ans ; il sent peu à peu sa vitalité se ralentir. « Vient un moment de la vie où nous nous apercevons que les amitiés, les amours, les sentiments et jusqu’aux mots et aux noms que nous croyons perdre par une sorte de maladresse déprimante, en réalité nous quittent d’eux-mêmes, animés d’une sournoise volonté de fuite » p.9.

Lui vivra jusqu’à 97 ans mais son personnage, nommé Audubon du nom d’un célèbre dessinateur d’oiseaux, sent que « les rats quittent le navire » dès ses 55 ans. Michel Déon reprend ici l’une des hantises de son œuvre, déjà présente dans Un taxi mauve, l’atteinte cardiaque. Ce qu’on aime nous quitte, ce pourquoi notre cœur lâche – ou peut-être est-ce l’inverse, ce et ceux qui nous quittent sont le symptôme de cette faiblesse qui survient en nous.

Gérard Aubudon, maître d’usine depuis deux générations, grimpe un sommet ; il se sent là-haut comme un maître du monde quand, à la descente, sa canne fétiche le quitte, rebondissant sur les rochers avant de dévaler la pente jusque dans un roncier. De retour à sa villa, l’homme mûrissant apprend que sa maîtresse Angèle qui habite juste de l’autre côté du lac le quitte pour un plus gras plus riche. Et jusqu’au madrépore qu’il avait rapporté de Mer rouge pour son apparence de fouine qu’il retrouve cassé par sa femme de ménage. Décidément, rien ne va plus. Sont-ce les habitudes qui sont remises en cause ? Est-ce plutôt la vieillesse qui fait désirer ces habitudes et que surtout rien ne change ?

L’homme n’aura de cesse que de refaire le chemin à pied, avec effort, pour retrouver sa canne de marche, béquille et doudou. Il aura l’impression de reprendre la main sur son destin et de remonter la pente. A moins que son cœur ne lâche en route… Si son chien retrouve effectivement l’objet, l’auteur laisse dans le flou la réalité du cœur. Nous ne saurons rien ni de l’organe, ni d’Angèle, ni de Marie sa femme, ni d’Emilia qu’il découvre en tenancière du moulin où viennent déguster son pain les routiers et les randonneurs. Petite bonne à 16 ans, elle était la maitresse secrète de son ami de lycée devenu militaire, descendu en Algérie ; il ne l’avait jusqu’ici pas remarquée…

Dans ce petit roman de la vieillesse, Michel Déon revient sur un thème favori : quand et comment le corps vous quitte, alors que toute votre jeunesse et votre appétit de vivre sont encore intacts dans votre esprit. Lorsque l’on se retrouve seul face à ce déclin (inéluctable), c’est alors que la vie prend son sens.

Ce n’est pas un grand roman qui vous emporte, mais une petite musique qui vous charme. Le style est classique et familier, il vous berce et vous mène jusqu’au bout sans temps mort.

Michel Déon, La montée du soir, 1987, Folio 1989, 154 pages, €6.60, e-book format Kindle, €6.49

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Michel Déon, Lettres de château

A l’heure où le spontané remplace le savoir et le Je-suis-comme-ça le savoir-vivre, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la « lettre de château » est une missive manuscrite de remerciements à une personne lorsque l’on a été reçu chez elle. Michel Déon détourne cette politesse au profit des écrivains et peintres qui l’ont ébloui dans sa vie. Il leur rend hommage à 88 ans par ces textes en exercice d’admiration (publiés à 90 ans).

Dix personnages restent au chevet de l’auteur, cinq écrivains, trois peintres, deux poètes. Dont trois seulement n’ont pas été ses contemporains – c’est dire leur importance ! – Poussin, Stendhal et Manet. Tous les autres ont vécu son siècle tout en étant ses aînés, ses enthousiasmes, ses modèles. Ils ne sont pas placés dans l’ordre, ni alphabétique, ni de passion, mais ils ont éclairé le chemin, chacun à leur manière.

« Giono le grand » est celui qui donne goût à la vie par ses mots remplis de sève, ses comparaisons inouïes : « l’eau profonde, souple comme un poil de chat » ; par son imaginaire plus vrai que nature ; pour le singulier d’une petite ville de Provence élevée à l’universel.

Pierre-Jean Toulet, poète de la ferveur, est bien oublié aujourd’hui, à peine réédité parfois. Et pourtant, « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère », versifiait-il dans une magie indéfinissable. L’auteur a tout acheté de ce qu’il trouvait de lui chez les bouquinistes, il est devenu un familier sans être intime mais lui a emprunté, au masculin, le titre d’un de ses romans les plus célèbres, La jeune fille verte.

Braque, c’est « l’art de la ferveur », « entré dans ma vision du monde à une très lointaine époque ». Il y a « une radieuse bonté » dans la façon dont le peintre considère les objets dont il s’entoure. « Il y a des bonheurs de hasard » lorsqu’il illustre Apollinaire. « Les bois d’une pureté grave et douloureuse répondent aux si tendrement violentes pensées d’Apollinaire pour Lou-la-luxurieuse ».

Apollinaire justement, cet amoureux sexuel qui aima deux fois de faux amour, Lou en vagin insatiable et Madeleine en belle éthérée – jamais l’amour tel qu’il existe, mais toujours l’écartèlement entre la chair et l’illusion.

Stendhal, lui, aima farouchement – et sans succès – la prude Mathilde. Cette obsession lui fit écrire de si bons livres.

Larbaud, de même, « en racontant la vie de Barnabooth, s’est purgé de sa jeunesse, de quelques folies, demandant pardon aux femmes délaissées, aux pauvres qu’il a humiliés ». Ecrire un roman, c’est chercher un supplément d’âme, mais avant tout se purger de ce qui, en soi-même, veut se vivre.

Conrad est « digne de nos respects », du wagnérien Au cœur des ténèbres aux Erinyes de Lord Jim avant l’ascétique sainteté du Nègre du Narcisse.

Morand nous montre « un art de vivre », où « la politique est la vérole de la littérature » comme il disait.

Manet transcende la peinture de son temps avec son Déjeuner sur l’herbe. « Le vrai scandale n’est pas la femme nue au premier plan, mais que ses deux compagnons soient, eux, on ne peut plus habillés ». C’est ce contraste qui fait surgir le trouble, plus que la chair étalée ; qui excite l’imaginaire plus que le sexe – du moins à l’époque de l’auteur. Mais ne revient-elle pas, cette époque de vierges effarouchées et de moralement correct pour religieux frustrés ?

« Parmi les thèmes du Poussin, l’histoire d’Orphée et d’Eurydice est une des plus obsédantes ». Dans le tableau de Nicolas Poussin, ses deux jeunes héros ont une place minime – mais le paysage est tout : la nature en sa verdure, des personnages vivant leur vie de tous les jours, d’autres nagent sans pudeur – tandis qu’au premier plan, près d’un jeune pêcheur musculeux, Daphné pousse un cri de douleur : elle vient de se faire mordre par la vipère. Nicolas, ce peintre-philosophe, dit tout en une seule scène. C’est son style de dernier peintre classique.

Chaque lecteur trouvera des correspondances ou fera des découvertes dans ces hommages aux grandes personnes. Elles ont veillé sur le berceau de l’œuvre déonienne ; elles pourront veiller sur la vôtre, au moins sur votre vie. Et vous pousser peut-être à écrire certaines lettres de châteaux à celles qui vous ont le plus marqué.

Michel Déon, Lettres de château, 2009, Folio 2011, 162 pages, €7.70

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André Lorent, Fugato

Cet « opéra-roman » est écrit dans le genre de la fugue. Ce genre – dont le nom vient du latin fuite – est fondé sur la répétition : sujet, réponse, contre-sujet. Les voix se développent en variations, déforment le sujet ou le contre-sujet, mutent, ornent, amplifient ou minorent. L’art de la fugue adapté à l’écrit est le sujet du livre plus que l’histoire elle-même, une banale obsession amoureuse.

Un sexagénaire tombe raide dingue d’une vingtenaire et n’aura de cesse que de la garder dans ses filets. Celle-ci, un brin névrosée, se rebelle et agite les barreaux de sa cage, plus ou moins imaginaires d’ailleurs – qui l’empêche de faire ce qu’elle veut, sinon elle-même ? Tout cela dans l’univers de l’opéra, mise en scène et musique. Carlo à Lecce, Giovanna à Venezia.

Le récit et les lettres échangées font sujet et contre-sujet, la fuite de la jeune femme sert de fugue au roman, tandis que ses expériences diverses avec les hommes, avec les femmes, fournissent le point et le contrepoint.

Autant dire que le lecteur est emporté, comme par un opéra, mais qu’il faut aimer la musique pour adhérer au procédé, tant l’histoire de sexe entre névrosés est peu de l’amour mais de la paternité frustrée, du fusionnel désiré et haï, du désir trouble pour la jeunesse, de l’envie de protection… Qu’on en juge par exemple p.127 : « Il était à l’écoute de ses accusations et tâchait d’en saisir le sens profond. La basse continue de l’orgueil blessé, du dégoût, de l’indignation, soutenait une ligne mélodique brisée, agitée comme l’électrocardiogramme d’un cœur affolé. D’une manière obscure, l’infidélité de son amant représentait aux yeux de Giovanna l’échec de son pouvoir de séduction, de sa capacité à garder son homme. »

Belle langue et chapitres courts, dans une édition soignée sur papier crème au fort grammage – imprimé en Bulgarie. L’auteur, spécialiste de Balzac, suit peu son maître dans la peinture des milieux sociaux. Il improvise plutôt cette fugue qui court l’amour en s’inspirant des livrets d’opéra.

André Lorent, Fugato, 2017, Cohen & Cohen éditeurs Paris, 267 pages, €21.00

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Michel Déon, Je vous écris d’Italie…

Un délicieux roman dans le style français du XVIIIe siècle où un ancien lieutenant français de la seconde guerre mondiale revient sur les lieux qu’il a libérés en Italie du nord, cinq ans plus tard. Il désire retrouver la mystérieuse Beatrice, Contessina de Varela, descendante des condottieri qui a régné sur la ville close de remparts.

Jacques a occupé la ville en 1944 durant quelques semaines, « régent » du « roi » Cléry, son capitaine. Ce dernier pousse l’agrégé d’histoire, réduit aux étudiantes maigrichonnes et raisonneuses, à retrouver la belle Beatrice. Sous le prétexte d’une thèse sur la décadence et la chute des derniers comtes de Varela, Jacques revient, et la ville se souvient. Il est hébergé par la comtesse en son palais du centre-ville, qui lui livre les archives en même temps qu’elle lui fait découvrir l’âme de la vallée.

Car le pays est un monde à lui tout seul ; nombreux sont les Varélins à ne jamais l’avoir quitté. Ils vivent entre eux, des produits du terroir, se méfiant du reste du monde autant que de la modernité. Il n’y a guère que le feuilleton à la radio – en 1949 – qui les cloue chez eux le soir à la même heure. L’actrice en jeune soubrette désire épouser le veuf qu’elle sert, alors que la famille veut l’en empêcher.

Jacques fait vite la connaissance de Francesca la sœur de Beatrice, garçon manqué experte en mécanique, qui chevauche une grosse moto et mange peu, ainsi que d’Adriana, gamine délurée de 15 ans que lui présente son jeune frère Umberto, 12 ans, filleul de la Contessina. Sa sœur a les mêmes seins que la nymphe nue de la fontaine de bronze au cœur de la ville, à en croire le jeune garçon. Et Jacques ne tarde pas à les découvrir, après un bain innocent à la cascade par forte chaleur avec les deux adolescents. Il verra aussi ceux d’Emilia, sœur du poète confiné Gianni, qui les montre sur ordre de son frère. Amoureux de l’aristocratique Beatrice, dont il apprendra peu à peu qu’elle est inapte au jouir, il signor Professore se perd entre le vif désir qu’il a de la nymphette offerte et l’esprit de décision très moderne de la Francesca de son âge.

Nous sommes en 1986 à la parution du livre, et les amours sont licites dès 15 ans. Plus âgée comme Beatrice, 35 ans, plus jeune comme Adriana, 15 ans, à peu près de son âge comme Francesca, 25 ans – de laquelle de ces trois femmes désirables Jacques, 29 ans, va-t-il s’éprendre ? Tout le sel de ce roman joyeusement érotique est contenu dans ce quatuor.

D’autant que l’aventure se double d’une recherche enfiévrée dans les archives où les journaux intimes, les gravures licencieuses du cabinet secret, les lettres d’amour et les factures montrent les ambitions et les passions – jusqu’à la fête annuelle instaurée par Ugo III, l’un des derniers comtes, qui fait éclater les conventions de la ville une fois l’an. A cette occasion, la jeune Adriana se déchaîne seins nus en grimpant sur la nymphe comme un double d’elle-même, puis portée en procession sur les épaules des jeunes mâles du cru !

Un mystère est également éclairci, celui de l’automitrailleuse allemande qui, en 1944, rôdait autour de la ville occupée par les goumiers de Cléry, se jouant des patrouilles et des pièges. Jacques, l’ex-lieutenant français, va découvrir où elle se cachait et qui était son pilote.

Arrivé en Topolino, cette petite FIAT d’après-guerre, le professeur repartira en Topolino. Il en saura un peu plus sur la ville et sur son histoire, mais surtout sur lui-même.

C’est une réussite que ce roman guilleret où l’amour surgit en nature malgré curé et docteur, où la vie triomphe à chaque page de la morale étouffante et des conventions qui enserrent. L’irruption de l’étranger fait craquer les gaines. Michel Déon, qui se dédouble en Jacques et en Cléry, a réussi ici ce roman de l’Italie dans une ville inventée près de Pérouges, aussi artiste que puritaine, aussi passionnée que prude, éprise de musique et d’amour autant que de bonne chère et de gros vin. « Varela tendait des pièges. Il n’en évitait aucun, tombant dans tous, découvrant la vie comme s’il ne l’avait jamais connue : secrète, fruitée, innocente, perverse, poétique, triviale, sans cesse secouée d’obsédants désirs » p.389.

Comediante, tragediante – ainsi apparaissent les Italiens – « une beauté de mystères et de sous-entendus » p.227, mais si vivants sous la plume d’un auteur qui les aime ! De quoi vous mettre en joie pour l’été.

Michel Déon, Je vous écris d’Italie…, 1984, Folio 1986, 414 pages, €8.20

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William Faulkner, La demeure (ou Le domaine)

A mansion en anglais est une demeure cossue, château ou hôtel particulier – pas « un domaine ». La traduction fautive en Folio a été rectifiée en Pléiade, mais il s’agit bien du même livre, le troisième et dernier des Snopes après Le hameau et La ville. Il a fallu trois décennies et demi (1925-1959) pour que William Faulkner purge enfin cette obsession des petits arrivistes blancs en terres sudistes. « L’auteur croit avoir appris du cœur humain et de ses dilemmes plus qu’il n’en savait il y a trente-quatre ans », déclare-t-il dans sa préface de 1959.

Mink Snopes est l’assassin et tout commence par « Le jury dit ‘Coupable’ et le juge dit ‘Perpétuité’ mais il ne les entendit pas. Il n’écoutait pas ». L’histoire est celle du destin : lorsque la vie est mouvement et que l’on se fige, alors le destin s’impose et vous prend en main – il vous fait faire aveuglément ce que vous n’auriez peut-être pas fait si vous aviez un tant soit peu réfléchi.

La prison est là pour ça, pour vous faire réfléchir, vous repentir peut-être, en tout cas relativiser. Vingt ans de pénitencier pour un crime de sang, ce propriétaire qui n’a pas voulu vous rendre votre vache et a actionné la justice, plus vingt autres années pour évasion avortée : Mink aura-t-il compris ?

Pas le moins du monde. Il veut se venger de celui qui l’a humilié, et y parviendra à l’issue de ces centaines de pages. Est-il définitivement coupable ? Pas le moins du monde. Selon l’auteur, ce n’est pas lui qui a tué mais le destin. Une fois libéré de cette fatalité, l’homme redevient libre, même s’il a déjà 64 ans.

William Faulkner s’inscrit dans son époque, celle de la guerre froide après la Seconde guerre mondiale ; il y a les bons et les méchants, la lutte de race entre Blancs et Noirs, la lutte de classes entre paysans propriétaires et métayers précaires, la justice et l’injustice. Quoi de moins juste que la propriété et la domination qui va avec ? Et quoi de plus injuste que cette demeure vaniteuse et arrogante, construite sur celle de son rival évince par Flem Snopes ? Quoi de juste aussi dans ce délaissement allant jusqu’au mépris d’un Snopes pour un autre Snopes, Flem qui laisse Mink en prison alors qu’il aurait pu l’aider ?

Le lecteur retrouve ses personnages favoris, le procureur Gavin Stevens Phi Beta de son université, son neveu Charles Mallison dit Chick qui étudie lui aussi le droit avant de s’engager comme pilote de bombardier, V.K. Ratliff qui « pour n’être pas allé à l’école, n’avoir pas voyagé et être dans une certaine mesure illettré, (…) avait le don effrayant de savoir tout ce qui se passait » (chap. XVI), enfin Linda Snopes qui n’est pas la fille de Flem – l’impuissant. Gavin aime Linda qui est frigide et ne peut répondre ; Flem compense son handicap sexuel par la puissance de l’argent, il en oublie sa famille et crèvera du suicide de la mère de Linda ; Chick, qui a vu son oncle se tourmenter pour la lolita Linda pense « se la faire » une fois adulte, mais comprend qu’elle ne peut pas… Toutes ces intrications montrent selon l’auteur la complexité des relations humaines, engage notre empathie.

Ce trop gros roman qui hantait Faulkner est à la fois cocasse et ennuyeux, bavard et humain ; nul ne peut le lire en une seule fois. Mais, outre l’aspect policier du meurtre programmé et les amours contrariés des uns et des autres, certaines digressions méritent le détour, comme cette définition du capitalisme « naturel » aux Américains : « notre droit de naissance jeffersonnien à acheter, faire pousser, extraire ou dénicher n’importe quoi aussi bon marché que possible obtenu par flatterie, ruse, menace ou force, et puis de le revendre aussi cher que le permettaient les besoins ou l’ignorance ou la timidité de l’acheteur » (chap. IX).

William Faulkner, Le domaine ou La demeure (The Mansion), 1955 revu 1959, 1983 et 1987,  Folio 2004, traduction René Hillerat, 656 pages, €10.40

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Michel Déon, Un déjeuner de soleil

Une écriture toujours aussi charmeuse mais une histoire trop détachée, parfois longuette. Michel Déon réussit moins ce roman que les précédents, bien qu’il en prenne les mêmes recettes, la chronique d’un destin, et les mêmes lieux favoris : Sintra au Portugal, Paris, Londres.

Il s’agit cette fois de Stanislas Beren, fils de prince serbe surgi à 16 ans pieds nus en espadrilles, les cheveux longs, dans une classe de troisième du lycée Janson-de-Sailly en 1925. Un vrai Charbovari à la Flaubert, sauf que l’auteur défie plutôt Gide dans Les Faux-Monnayeurs. Il invente un personnage de romancier, le narrateur, fils de l’ami de Stanislas, et il le confronte à ce que la réalité veut bien lui laisser voir. C’est un peu tordu, roman du roman, un brin trop exercice de style pour emporter l’imaginaire du lecteur.

Le personnage central n’est ni vrai, ni faux, mais « imagé » par une suite d’anecdotes, de témoignages, de lettres, de souvenirs. Le ton détaché du narrateur empêche l’empathie malgré quelques belles pages sur l’amour, sur le sexe et sur mai 68. « Le même jour, j’entendais deux avis différents. Aucun ne me satisfaisait », dit le narrateur p.303. Nous non plus ne sommes pas satisfait. Stanislas n’est pas aimable, un brin dada ; il se coule dans le siècle et dans la culture française comme s’il venait d’une autre planète, sans racines. Une page blanche à laquelle on ne croit pas.

Le titre du livre est celui d’un roman jeté au feu par le romancier observé. Qui en écrit d’autres, complaisamment résumés, comme si Michel Déon vidait ses tiroirs des projets inaboutis. Court cependant le fantasme de Lolita (nous sommes en 1981, au moment de la gauche au pouvoir et de l’explosion des mœurs libertaires). Audrey, puis Mimi, sont de très jeunes filles (8 ans pour la première) qui tombent amoureuses d’un quarantenaire puis d’un sexagénaire (Michel Déon a 62 ans à la parution du roman). Que les scandalisés-professionnels du pédophilisme se rassurent : l’auteur reste classique et l’amour fou de la fillette pour l’homme mûr reste platonique jusque vers ses 20 ans ! Quant à la deuxième nymphette, si elle fait jeune et pose nue sur une bicyclette pour Vogue, elle a déjà 20 ans. L’écart de quarante années avec son amant n’en apparaît pas moins comme excitant.

« Stanislas découvrit avec étonnement que les lecteurs les plus enthousiastes lisent un autre livre que celui qu’on a écrit » p.185. Attention donc aux anachronismes : nous ne sommes plus ni en 1968 (où une passionaria agitait le drapeau rouge seins nus, sur les épaules de vigoureux mâles en rut politique), ni en 1981 où Mitterrand abaisse la majorité sexuelle à 15 ans et favorise les gais, lesbiens et autres trans. Le rigorisme quaker venu des Amériques rencontre aujourd’hui le puritanisme catho-islamique de nos provinces et banlieues pour faire de la France un pays de mœurs réactionnaires où le sexe redevient le Mal et l’érotisme une turpitude. Ce pourquoi les romans contemporains sont désormais insipides quand ils ne décrivent pas de meurtres (le sexe est remplacé par le couteau – n’était-ce pas « mieux avant » ?).

« Les romans ont deux vies secrètes : au moment de leur création, une vie courte et obéissante dans l’esprit de l’auteur, puis une autre vie rêvée et désobéissante dans l’esprit du lecteur » p.212. La même chose peut être dite des enfants, et les livres sont bien des enfants accouchés dans la douleur, élevés dans la douceur et jetés ensuite dans la vie où ils deviennent différents. La fiction décrit la réalité future plus que le réel ne nourrit la fiction, toute d’imaginaire. Créer, c’est dévorer, et le personnage de Stanislas, surgi entre deux balles de fusil, suggère une réflexion sur l’acte d’écrire et sur le milieu littéraire entre 1930 et 1980, la génération de l’auteur.

Un déjeuner de soleil se lit, mais moins bien que Les Poneys sauvages, Un taxi mauve ou Le jeune homme vert. Le roman est plus fabriqué, moins emporté par les personnages, plus réfléchi et donc moins romanesque. Et la postface de Proguidis, critique littéraire d’origine grecque et fondateur de la revue L’Atelier du roman est un charabia jargonneux d’intello qui ne donne pas envie.

Michel Déon, Un déjeuner de soleil, 1981, postface de Lakis Proguidis, Folio 1996, 445 pages, €7.00

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William Faulkner, La ville

Roman moins facile que le précédent de la trilogie des Snopes, Le hameau, La ville met en scène trois narrateurs immobiles contre le mouvement alentour (le tome suivant et dernier sera La demeure). Il s’agit d’un autre point de vue sur la même histoire, celle des arrivistes petits-blancs contre l’emprise des ex-aristocrates ruinés par la guerre de Sécession.

Jefferson le hameau s’est transformé, après la Première guerre mondiale, en « ville » de 2000 habitants. Le comté imaginaire de Yoknapatawpha symbolise, aux yeux de l’auteur, le point central où le Nord rencontre le Sud, où la modernité rutilante et pétaradante (l’auto de sport rouge à échappement libre) perturbe les ancestrales habitudes de calme (au salon à l’heure du thé). En ce lieu s’affronte les Snopes, aussi nombreux et accrocheurs qu’une tribu de rats, et les propriétaires initiaux qui se voient arracher peu à peu les fermes, les commerces, la banque et même les femmes.

Le « snopisme » est une obsession de l’auteur, hanté par l’ascension sociale des êtres sans scrupules ni morale, qu’il voit comme une infection quasi biologique d’égalité « démocratique » (donc vulgaire et sans gêne) contre les valeurs de hiérarchie, d’ordre social et de maintien moral des représentants du monde ancien vaincu : les Sartoris. « Cette idée que les Snopes se répandaient dans Jefferson comme une invasion de vipères ou de je ne sais quels vauriens sortis des bois et que lui [Gowan] et oncle Gavin étaient les seuls conscients de ce danger, de cette menace et qu’à présent il lui fallait supporter toute cette responsabilité à lui seul jusqu’à ce qu’ils en finissent avec la guerre et qu’oncle Gavin rentre chez nous et nous aide » chap. VII (Charles) Pléiade p.107.

La description balzacienne de cette avidité sociale est faite par trois personnages immobiles : Charles, qui n’est même pas né lorsqu’il commence à conter ses souvenirs et qui termine le roman à 12 ans seulement ; Ratliff le colporteur issu d’une des familles pionnières, observateur et intermédiaire plus qu’acteur ; enfin Gavin, l’oncle du gamin Charles, procureur du comté chargé de l’ordre social mais idéaliste et juridique, branlant toujours à conclure. Le point central est cet oncle Gavin, dans lequel Faulkner met beaucoup de ses hésitations envers les femmes : il préfère de loin « former leur esprit » à la poésie éthérée, plutôt que de leur limer physiquement le vagin pour les faire jouir. Ainsi tombe-t-il amoureux (platonique) de la (fausse) fille de Flem Snopes, Linda, qui n’a que 16 ans. Mais il fera tout pour l’envoyer à l’université – donc l’éloigner de Jefferson et de lui-même – pour l’offrir à toute une bande d’étudiants bourrés d’hormones qui n’auront que cela à faire de l’entreprendre et de la violer.

Linda est la fille bâtarde de Flem, l’enfant biologique du maire De Spain qui a courtisé Eula (« la génisse » avide de garçons dès 8 ans dans Le Hameau). Mais Flem consent, puisque cela lui donne barre sur De Spain ; il peut devenir vice-président puis président de la banque, après avoir été nommé à la tête de la centrale électrique de la ville. Tous ces postes, obtenus par le sexe de sa moitié (en bénéfices), lui permettent de trafiquer : le cuivre récupéré de la centrale, l’argent de la banque, les terres via les prêts.

L’éternel mouvement des Snopes (nomadisme, affairisme, commerce) contrarie l’éternelle nonchalance du sud aristocrate, où les propriétaires assis sur leurs rentes se contentent de parader et de se montrer en société. Mais ce mouvement a parfois des conséquences cocasses, lorsque par exemple les mulets d’I.O. Snopes déboulent dans la cour de la vieille Madame Hait qui a un seau de braises à la main. Tout finira par un incendie mais le mouvement doit payer pour l’immobilité détruite.

Ou encore lorsque quatre petits enfants Snopes, entre 5 et 10 ans, débarquent du train venu du Texas, étiquetés sur leurs salopettes comme des bagages. Ce sont les rejetons d’un Snopes concubin d’une indienne, qui les envoie à Flem pour les former. Mais cet essaimage de Snopes – un de plus – ne prend pas plus que les précédents : la ville s’était débarrassé de la femme de Flem (qui s’est tuée) et voilà que quatre « vipères » allaient à nouveau envahir la ville ? Les gamins, silencieux et souples comme des sauvages, pénètrent par effraction dans l’usine de coca, attirent, tuent et cuisent le chien précieux d’une bourgeoise, et menacent d’un couteau à cran d’arrêt « long de 18 cm » tous ceux qui voudraient les empoigner. Flem les réexpédie par le train, étiquetés comme ils étaient venus. Cette fable montre combien « les Snopes » sont interchangeables, objets démocratiques aptes à l’arrivisme, robots-citoyens voués à l’amoral.

Le roman est long, parfois fastidieux, mais d’une curieuse humeur goguenarde qui se manifeste par la façon de parler, notamment de Charles l’enfant. Des pages entières captivent et font rire, d’autres ennuient, comme si le ludion Snopes était voué à réveiller l’endormi Gavin et ses pareils.

Ce sommeil a quelque chose à voir avec la femme, source de désirs contre lesquels ‘la religion’ exige de lutter – lorsque l’on est du moins d’un certain milieu social « respectable ». C’est le fait de n’être pas « respectable » qui fait des Snopes des arrivistes sympathiques, sans scrupules certes, mais pleins d’initiatives.

« Il se peut que les femmes soient capables de gratitude, et de rien d’autre. Mais le passé n’existant pas plus à leurs yeux que la moralité, il n’est rien en elles qui aurait pu leur inculquer le bon sens nécessaire pour se mieux comporter à l’avenir et la gratitude envers ce ou celui qui les a sauvées de dangers passés ; chez elles, la gratitude est une qualité semblable à l’électricité ; il faut qu’elle soit produite, transmise et consommée tout en même temps pour exister » chap. XVII (Gavin) p.257. L’électricité est le mouvement et la modernité, l’éternel présent infantile et féminin. Le monde des mâles du sud était tout l’inverse et il se sent menacé par la perte d’autorité due à la guerre de Sécession perdue, aux fantasmes des Noirs mieux membrés qui revendiquent leur place, et à l’affairisme cynique de ceux qui veulent arriver par tous les moyens à jouir de la société de consommation en plein essor.

La femme, n’est pas « une nymphomanie de l’utérus : ce prurit, cette brûlure intolérable autrement inaccessible de la jument, de la chèvre, de la truie ou de la chienne en chaleur, mais (…) la nymphomanie d’une glande qui ne pouvait s’apaiser qu’en provoquant une situation où la femme a besoin d’un partenaire disposé à recevoir sa gratitude, et puis à l’en combler » p.258. Donc « la » femme succombe à l’égalitarisme démocratique à la Snope, pas le mâle blanc et dominateur. Ce qu’il fallait démontrer.

William Faulkner, La ville (The Town), 1957, Folio 2012, 576 pages, €8.80

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

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Le bal des maudits d’Edward Dmytryk

Le titre français tente d’exploiter la vision moraliste de l’antinazisme, tandis que le titre américain fait référence aux jeunes « lions », c’est-à-dire les guerriers, partis combattre pour un idéal avant de se retrouver plongés dans l’inhumanité foncière de la guerre. Je ne sais pas ce que « maudit » veut dire dans ce film de 2h40 qui veut tout embrasser, le bon comme le mauvais, l’Allemand, le Juif, l’Américain. Tous seraient-ils maudits ? Ou seulement certains ? Et pas dans un seul camp ?

Irwin Shaw a écrit son roman en 1948, le film sort dix ans plus tard. La guerre s’estompe, l’horreur des camps de concentration se révèle, les historiens commencent leur travail de précision. Et nous sommes en pleine guerre froide avec les anciens alliés : les soviétiques. Le film est engagé dans le pacifisme par son metteur en scène Edward Dmytryk. Dix ans de plus et ce sera 1968 et le bourbier du Vietnam…

Trois destins sont cueillis de 1938 à 1945 : Christian (Marlon Brando), patriote allemand savatier et moniteur de ski qui aurait voulu devenir médecin avant de suivre le nazisme qui semble offrir un nouveau destin à l’Allemagne (notamment l’université gratuite) ; Michael (Dean Martin) un crooner new-yorkais qui hésite à aller au combat mais est poussé à s’engager pour « agir comme un homme » et séduire celle qu’il veut pour femme ; et Noah (Montgomery Clift), jeune juif au chômage, en proie à la xénophobie youpine de ses compagnons de chambrée (jusqu’au retournement moralement correct).

Toute guerre est une faillite humaine, une machine qui broie l’humain en tous, une industrie du massacre sans vergogne, des mitrailleuses qui fauchent indistinctement les hommes aux obus qui font tout sauter dans un rayon de vingt mètres, jusqu’aux « usines » de la mort de la Solution finale finement décrites par un chef de camp chargé d’éliminer des sujets avec seulement dix ouvriers. Comme si la « production » se réduisait à la technique, même lorsqu’elle concerne la mise à mort d’êtres humains.

Evidemment, chacun des trois est amoureux (où serait le courage sans cela ?). Christian rêve de la femme française prénommée Françoise (Liliane Montevecchi), mais y renonce in extremis pour ne pas trahir sa mère-patrie. Michael veut épouser Margaret (Barbara Rush), son égale en intelligence et savoir-faire, mais doit pour cela prouver qu’il est autre chose qu’un dilettante du spectacle. Noah le pauvre et juif tombe raide dingue d’une blonde platinée WASP du Vermont (Hope Lange), dont le père décrit avec complaisance la lignée et les liens… en l’invitant tout de même à dîner.

Même si la narration est confuse et certaines scènes trop longues, parfois à la limite du mièvre, le contraste des destins humains retient, les amours différents attendrissent, les choix personnels captivent. Car Christian, bien qu’il n’ait jamais été nazi, va choisir le destin de son pays, jusqu’à la « repentance » de se faire tuer par un juif américain (Noah) dans une forêt près d’un camp de concentration. Michael, trouillard et narcissique, va s’engager dans l’armée, puis demander sa mutation sur le front de Normandie où il va prouver qu’il peut agir comme les autres, sans héroïsme, juste pour faire le job. Noah, insignifiant social dans les Etats-Unis des années trente, va devenir quelqu’un en séduisant la belle blonde de souche et en lui faisant un gosse, en s’engageant pour sa patrie et en résistant aux brimades du capitaine, du sergent et de ses lourdauds de chambrée ; il va se battre, il en veut, il réussira son destin qui est de s’imposer comme les autres.

Filmer la guerre au ras des hommes permet d’éviter les grands mots de la morale : toute guerre est une horreur, aucune n’est jamais justifiée, sauf lorsque l’on attaque son pays. L’Allemagne produit des officiers nazis croyants, impitoyables et inhumains, mais aussi des patriotes qui croient à une guerre noble. Les Etats-Unis produisent des patriotes engagés contre la barbarie, des héros de l’instant qui aident un camarade, mais aussi des lâches qui se défilent, des pervers qui jouissent de brimer les autres. Le racisme est présent des deux bords, sauf qu’il est une essence en Allemagne et seulement une méconnaissance en Amérique : Noah devient comme tous les autres lorsqu’il se forge son destin lui-même, dans l’amour, dans la chambrée, dans les bagarres, dans le combat. Il est reconnu comme l’un des leurs par les autres Américains irlandais, italiens ou protestants. Impossible en Allemagne, où l’Aryen doré et athlétique, se prend pour le meilleur de l’univers, réduisant tous les autres humains au niveau d’objets à exploiter ou à éliminer…

La guerre change les hommes ; elle montre aussi la trahison ou la fidélité des femmes. Peut-être rend-t-elle les mâles meilleurs ? Elle les pousse en tout cas jusqu’au bout de ce qu’ils sont.

DVD Le bal des maudits (The Young Lions) d’Edward Dmytryk, 1958, avec Marlon Brando, Montgomery Clift, Dean Martin, Hope Lange, 20th Century Fox 2003, €10.00

Coffret 4 DVD, Le Bal des Maudits, La Canonnière du Yang-Tsé, Okinawa, le Vol du Phénix, Fox Pathé Europa 2006, €31.49

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Christian de Moliner, Trois semaines en avril

Dans ce roman d’anticipation politique écrit au galop, l’auteur met en scène une France qui nous ressemble beaucoup. Sauf qu’elle est sortie de l’euro et entrée dans le marasme. La guerre civile frise entre Maghrébins et Blancs, des milices plus ou moins armées tirant parfois dans le tas.

Nous sommes dans une ville « périphérique », selon la typologie de Christophe Guilluy, un endroit du nord-est où l’industrie s’est écroulée, laissant les immigrés en ghetto. Aux futures élections municipales, le maire sortant, plus ou moins compromis (mais n’est-ce pas plutôt de l’arrangement politique ?) va se trouver confronté à une liste blanche et à une liste islamiste. La première veut supprimer les subventions aux religions, la seconde imposer la charia financée par les impôts.

Un face à face entre bande rivales d’adolescents voit tirer un Blanc au nom d’immigration plus ancienne, et s’écrouler un Arabe de 13 ans. Fatima, une prof beur qui passait par là s’indigne et stoppe l’affrontement. Paris décide d’instaurer la loi martiale, comme dans une quarantaine de villes de l’Hexagone. Le capitaine Xavier Dubernard est envoyé relever les parachutistes de la ville.

Lui croit à la République égalitaire et laïque, lui veut négocier ; l’en-face, Arabes et Blancs ne veulent pas. Le tireur – 18 ans – se retranche dans un bâtiment et est tué par l’adjoint de Xavier, un lieutenant arabe… Car lui, militaire, ne croit plus à la République égalitaire et laïque, bloqué dans sa carrière par un plafond de verre malgré ses états de services. Il cède aux sirènes islamistes du caïd local, El Assam, qui lui rappelle quelles sont ses origines. La guerre civile va-t-elle commencer ?

C’est sans compter avec Fatima, beur mais pas musulmane, qui en a soupé des machos méditerranéens qui prennent leur plaisir et abandonnent leurs gosses aux fatmas bonnes qu’à ça. Elle-même est orpheline, délaissée par un djihadiste parti se perdre en Syrie. Elle décide de se révolter contre la violence en organisant une grande marche, puis une chaîne humaine. Toutes deux ont du succès, malgré les tentatives de récupération politique. Fatima en profite pour tomber amoureuse de Xavier, qui n’est pas insensible, malgré sa Nicole qui lui reste à Paris.

Mais la haine est plus forte que la République, et le caïd donne des poignards à trois ados bronzés pour qu’ils aillent zigouiller l’apostate – que lui-même, en tribunal islamique à lui tout seul, à fatwaisé pour « justifier » – au nom de Dieu – le crime.

Ce qui fut fait – mais El Assam est pris par l’armée et (on le suppose) jugé. Il aurait mérité douze balles dans la peau mais n’a pas eu le temps de prendre les armes qu’il avait pourtant achetées au trafiquant de drogue arabe du coin. Le capitaine Xavier s’est bien défendu, gérant la situation explosive avec le moindre mort. Mais c’en est trop. Certains militaires rêvent de prendre le pouvoir…

Suite au prochain numéro ? Car ce roman est un peu le prolongement du Pays des crétins, qui se passe dans une semblable ville quelques années avant nos jours.

Depuis sa parution en avril, Marine Le Pen a échoué à dresser la France colorée contre la blanche – mais peut-être n’est-ce que partie remise ? Un redressement à la Erdogan est-il possible en exaltant la nation et chassant tous les trublions bronzés ? Ou bien un parti islamiste, comme dans Houellebecq, finira-t-il par prendre un pouvoir délaissé par les politiques ?

Bien écrit, sans fausses notes (sauf une, la propension du capitaine Xavier à proposer le mariage à toutes ses conquêtes), ce thriller politique à la fois tient en haleine et fait réfléchir sur l’avenir et sur la civilisation. « France, mère des arts, des armes et des lois » ? Ou grand foutoir multiculti où monte la guerre entre religions ?

Christian de Moliner, Trois semaines en avril, 2017, éditions du Val, 144 pages, €13.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Michel Déon, Mes arches de Noé

Plutôt qu’une autobiographie, Michel Déon livre ici ce qui l’a créé. Ses parents bien sûr, mais aussi ses lectures, ses rencontres, les lieux où il a vécu, ses enfants.

Tout commence par une île. Lorsqu’on est enfant unique et que l’on a dix ans en 1929, Robinson Crusoé est LE livre qui vous forme. Homme seul, livré à lui-même, qui doit recréer sa civilisation ex-nihilo, se débrouiller pour bien vivre, Robinson est l’archétype imaginaire de l’individu doué de raison des Lumières. Il habite une île, lieu clos qui enferme et oblige, mais permet aussi l’envol de l’imaginaire et l’appétit pour les rencontres inopinées. « On ne lit qu’un livre. Le mien s’est appelé Robinson Crusoé », déclare Michel Déon dès la première ligne.

Tout au long de sa vie, il en a connu, des îles : le Cap Ferrat, Madère, Spetsaï, l’Irlande, Oléron même. Et puis le couple, qui est une île à soi tout seul, avec les enfants pour faire nid. Alice est née en 1963 et Alexandre en 1965, l’auteur leur dédie ce livre. Il avait déjà 44 ans à la naissance de la première mais, les sens apaisés, une œuvre en cours, il a su les aimer. Les notations ne manquent pas, pudiques et fières, qui disent l’amour paternel. A Cythère, lorsqu’il avait 9 ans : « nous aperçûmes Alexandre qui gonflait le canot pneumatique de l’Esperos et, petit dieu nu et cuit par le soleil, pagayait vers la plage » p.133.

Il a connu aussi les gens, les amours, les célébrités de rencontre et les amis littéraires. Son père est mort de maladie lorsqu’il avait 13 ans, laissant un manque à cet âge où l’adolescent est en quête de modèle. Il était monarchiste, ce pourquoi Edouard Michel (qui se fait appeler Michel Déon) a suivi l’Action française. Il s’est lancé dans le journalisme avec cette presse, a rencontré Charles Maurras qu’il a fréquenté de près durant l’Occupation, à Lyon. Il ne partage en rien les idées antisémites aussi théoriques qu’absurdes de Maurras, inutiles dans sa politique et qui tenaient plus à l’air du temps et aux suites de l’affaire Dreyfus qu’à une conviction « raciale » ; Michel Déon durant des pages démonte cet amalgame. Il reste que Maurras avait des idées et que la France en avait besoin, bien qu’elle se soit vendue à un maréchal cacochyme venu de 14. En 1978, rappeler à ce pays girouette, vendu à nouveau à « la gauche » marxiste sans plus de réflexion, était un acte de courage intellectuel. « Je commençais à voir les Français tels qu’en eux-mêmes ces années d’épreuve les changeaient : ‘C’est plein la Kommandantur des personnes qui viennent dénoncer les autres’ » p.79. Une preuve que le « penser par soi-même » des Lumières – ce phare authentique de la pensée française – était le propre de Michel Déon.

A 17 ans, le jeune Edouard, qui réside au Cap Ferrat avec sa mère, pratique l’aviron, les haltères, le punching-ball et le tennis. Ce qui lui permet des rencontres, dont un Michel de… qui a une sœur de dix ans plus âgée que ses 17 ans. Ce fut donc B. qui l’initia à l’amour, physique, sentimental et irraisonné. Il en gardera à jamais la trace dans sa vie et dans ses personnages. « Elle m’a aussi enseigné qu’on peut aimer successivement (et, à la rigueur, quand le temps presse, ensemble) deux ou trois femmes sans rien voler à l’une ou à l’autre parce que ce n’est jamais le même sentiment qu’elles inspirent et que, réciproquement, on peut aimer un être qui appartient à un autre sans que vous dévore le besoin de posséder à soi seul l’objet aimé. Ce qu’on vous donne est déjà trop beau » p.242.

Pour le reste, François Périer, Kléber Haedens, Paul Morand, Coco Chanel, Jean Cocteau, Jacques Chardonne, Jacques Monod, sont quelques-unes de ses rencontres et de ses amitiés. Il les évoque avec couleur et affection, notamment Kleber Haedens, oublié injustement aujourd’hui au profit d’histrions qui ne lui arrivent pas à la cheville en littérature. Avec Kleber Haedens, « on découvrira (…) que c’est dans le sport amateur que se sont réfugiés aujourd’hui les grands auteurs de la tragédie : l’héroïsme, la fatalité, la passion et la pureté » p.163. Bien loin de ces profs qui méprisaient le corps, à la suite de la déformation chrétienne, et qui considéraient « les souffreteux de la classe (comme) a priori les têtes pensantes et les bien balancés, voués à des métiers manuels » p.63. Une attitude qui a duré jusque dans les années 1990 et qui explique peut-être le retard économique français et la coupure entre « élite » et peuple dont se gargarisent les socio-intellos d’aujourd’hui…

Il y a une véritable saveur humaine en ces pages bien écrites et qui coulent avec bonheur. Le panorama d’une existence qui allait encore durer quarante ans, entre la Grèce, l’Irlande et Paris.

Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978, Folio 1980, 318 pages, €8.20

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Claude Habib, Nous, les chats…

Se mettre dans la peau d’un félin sauvage n’est pas une sinécure – et la tentation d’humaniser le comportement n’est pas loin. Claude Habib, qui sort de Normale sup et exerce comme professeur de littérature française à l’université de Paris III, s’y est essayée et sa réussite est en demi-teinte. Le lecteur croit à cette aventure mais reste dubitatif s’il connait bien les chats.

Monsieur le chat est « fruste, c’est de naissance » p.9. Né sous la mère en nid douillet, il voit ravir sa sœur une nuit par une vieille chouette affamée – il faut dire que la chatonne avait désobéi à sa maman partie chasser pour nourrir la nichée. Restent deux mâles, qui vont devenir rivaux et quitter la mère – c’est au programme génétique.

Commence alors une vie errante, de territoire en territoire, chassé par plus fort que soi. Car le chat est un félin sauvage, au fond un prédateur. Il est carnivore, donc au sommet de l’échelle des êtres, si celle-ci existe (elle est invention bien humaine). Être presque parfait, disons plutôt parfaitement adapté à son milieu, le chat joue au tigre modèle réduit. Il se nourrit de petites bêtes dont la prolifération serait nuisible – à la nature comme à l’homme.

Mais le chat prolifère lui aussi, plusieurs portées par an, donc la sélection « naturelle » s’applique. La loi de la nature est celle de la jungle : le plus fort – je dirais le mieux adapté – survit. Il y a donc une erreur de l’auteur à préférer le félin sauvage au domestiqué : si les chats sont aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont adopté l’homme et l’ont aidé à réduire les rongeurs de grains. Cette symbiose fait la bête, plus sûrement que les mythiques origines tigresques…

Au-delà de l’aventure au ras de museau, il faut donc lire cette mise en fourrure comme un conte philosophique à la manière de Montesquieu : comment peut-on être félin ? Sans les hommes, pas de pitance, ou si peu. Les territoires de chasse sont envahis de bitume (où être vite écrasé) et de constructions (où être vite croqué par les molosses). Dès lors, choisir d’être apprivoisé ou de rester sauvage, préférer être chien ou loup selon la fable de La Fontaine, c’est choisir entre liberté et sujétion, entre libéralisme et collectivisme – le confort au détriment de l’intensité de vivre.

Notre chat se bat pour couvrir les femelles, il en est amoureux comme les vrais chats le sont ; il parsème de traces son territoire de chasse en compissant soigneusement les endroits stratégiques ; il se bat à s’en déchirer les oreilles contre les intrus mâles.

Et puis se laisse attirer par la chatte apprivoisée d’un couple parisien qui ne vient qu’en vacances. Intrus et sauvage, il est l’immigré qu’on chasse de son terrain. Il est piégé par de trop bonnes pâtées (« yabon RMI ! ») et se trouve aspergé de vinaigre. Contrairement à ce qu’il pense, lui le chat, et à ce que croit la doxa des ménagères, le vinaigre n’est pas « un poison » mais un répulsif pour l’empêcher de pisser partout et le faire fuir. D’ailleurs, la fin ne voit pas sa fin, « je ne suis pas mort » dit-il p.124 – et il saute du tas de bois.

Car, là encore, il choisit entre la voie tranquille de se laisser couler doucement, et la voie racée de sauter d’un bond. Apprivoisé ou sauvage ? Il a compris, il choisit le grand large.

Les connaisseurs du chat s’amuseront de ce conte humanisé qui se lit avec plaisir ; les ailurophobes fuiront comme la peste cette empathie féline comme s’ils étaient diables en bénitier. C’est que le chat ne laisse personne indifférent.

Claude Habib, Nous, les chats…, 2015, éditions de Fallois, 127 pages, €15.00

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Elisabeth George, Juste une mauvaise action

Le lecteur fan retrouve enfin ses héros préférés, Thomas Lynley, sir inspecteur, et Barbara Havers, prolo sergent. Mais il s’embarque pour une histoire invraisemblable, dans un pavé qui ne manque ni de tourisme ni de longueurs. Certes, la fin est une pirouette qui remet les choses à leur place et plutôt bien trouvée, mais enfin… Si l’on ne s’ennuie pas (toujours), les égarements se multiplient.

Hadiyyah, la fille de 9 ans du professeur en microbiologie pakistanais Azhar, a disparu. Elle a été enlevée par sa mère Angelina, ex-maitresse d’Azhar qui avait quitté sa famille en Angleterre pour elle, et qui était revenue quelques mois, juste le temps d’apprivoiser la méfiance. Le prof est désespéré, Barbara sa voisine aussi. Elle ne sait si elle est tombée amoureuse d’Azhar ou d’Hadiyyah, si elle compense ainsi sa solitude par l’image d’un couple père-enfant uni, mais elle est accro.

Elle va dès lors faire n’importe quoi, outrepasser toutes les règles, désobéir systématiquement à sa hiérarchie, dissimuler des preuves, falsifier des données… « Elle était rebelle à toute forme d’autorité. Elle avait un complexe de supériorité gros comme un char d’assaut, Elle était d’un laisser-aller épouvantable. Elle avait des comportements scandaleusement non-professionnels, et pas uniquement en matière vestimentaire », avoue elle-même l’auteur en consultant sa fiche de personnages p.747. Mais c’est tellement invraisemblable que l’on se demande dans quel roman policier l’on est fourré. L’amour, même fou, même aveugle, n’explique pas tout, même littérairement parlant. Encore moins le laisser-faire de Lynley, empêtré dans une nouvelle relation sentimentale toute d’hésitations comme d’habitude, ni celui de la commissaire Ardery, arriviste à poigne comme d’habitude (les fiches personnages de l’atelier d’écriture sont implacables). Dans n’importe quel groupe professionnel, Havers aurait été virée, au moins suspendue. Ici, rien de tel : les Anglais sont-ils si niais pour une auteur américaine qu’ils agissent en « libéraux » jusqu’à la bêtise ?

Car tel est bien le problème d’Elisabeth George, me semble-t-il. Elle a longuement écrit sur la police anglaise, la Met de Londres, et y a bien réussi. Elle s’en est lassée et a tenté des romans nettement moins bons, tout justes formatés pour des adolescents. Elle est donc revenue à son filon littéraire mais le cœur n’y est plus, les personnages y sont moins aimés et les idées manquent. Elle fait donc de l’industrie, comme elle l’apprend à ses élèves des « ateliers d’écriture » (ce qui n’est pas la meilleure façon d’apprendre à écrire, si j’en juge par quelques cas que je connais…)

Sa méthode est de préciser le portrait de chacun jusqu’à la caricature : Havers en bulldozer aussi conne que brute ; Lynley en dilettante y compris dans ses amours qui se répètent ; Azhar fourbe (parce que pakistanais ?) ; Haddiyah enfant, donc naïve comme on en fait peu, même à 9 ans… Il n’y a guère que l’inspecteur italien Lo Blanco qui soit réussi, dans la galerie de personnages sortis des catalogues.

Car Azhar, conseillé par Havers, prend un détective privé pour enquêter sur l’endroit où pourrait bien se trouver sa fille et la mère ; la piste mène en Italie, à Lucca en Toscane (pourquoi ne pas avoir traduit en français Lucques ?) ; où l’enlèvement premier par la mère se double d’un second en Italie même. Ce qui nous vaut un texte parsemé d’italianismes même pas traduits (pour faire « vrai », à l’américaine ?). Qui connait un peu d’italien apprécie cette « couleur locale », qui n’y connait rien est furieux de ces obstacles à la lecture comme à la compréhension. Est-ce pour mettre dans l’ambiance d’une Havers nulle en langue et fagotée comme l’as de pique ?

Je ne vous dévoilerai rien de plus de l’intrigue, assez tordue comme cela, où les bons et les méchants changent tour à tour de rôle. Le roman se lit, mais il est d’un niveau nettement inférieur à ceux d’il y a 15 ans. La vieillesse, même celle d’un auteur qui n’a pourtant que 68 ans, est un naufrage – surtout lorsqu’elle remplace le talent par le procédé, l’originalité par la recopie. On en a soupé des hésitations de Lynley à sauter ses bonnes femmes, des stupidités de Havers à tailler des gourdins pour se faire taper dessus. Où est l’observation sociologique qui était le propre d’Elisabeth George, dans ce roman ? Où se trouve sa subtilité psychologique qui faisait que l’on aimait ses personnages ?

Comme tant d’auteurs à succès américains, Patricia McDonald, Patricia Cornwell, la George tombe dans la réplique industrielle ; elle « fait du fric » sur son invention passée. Quel dommage !…

Elisabeth George, Juste une mauvaise action (Just One Evil Act), 2013, Pocket policier 2016, 910 pages, €10.00

e-book format Kindle, €13.99

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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Magnolia de Paul Thomas Anderson

Malgré son Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2000, je n’aime pas cet éclatement mosaïque où tout est décousu, rassemblé seulement par le pseudo « hasard » des choses – trop bien écrit et calculé par l’auteur.

Les neuf personnages sont tous antipathiques, sauf peut-être le policier un peu trop assistant social. On se demande comment Tom Cruise, dans son numéro de macho sexuel hystérique, a pu gâcher ainsi sa plastique et son talent (contre 13 millions de $ et une participation aux bénéfices quand même…). Il apparait évidemment une fois torse nu (« direction la queue ! », hurle-t-il à ses fans payants) devant une journaliste noire manucurée et maquillée de violet…

Les pendus du générique servent-ils à réduire l’humanité au destin de pantins tirés par les ficelles du destin ? Nous sommes juste avant l’an 2000 et la terreur millénariste, qui a hanté les âmes faibles américaines, a probablement joué dans ce grand n’importe quoi. Rappelez-vous : le Bug informatique qui allait tout faire sauter, les self-made men réfugiés dans les Rocheuses sous bunker, avec armes et provisions, les manuels de survie dans la jungle future… L’obsession biblique n’a pas fini de faire des ravages dans la pauvreté d’esprit yankee.

Tous sont pécheurs, tous sont coupables, tous seront pardonnés ! Le vieux Earl Partridge (Jason Robards), magnat de la presse et producteur d’une émission de singes savants, va crever d’un cancer bien mérité : il a largué sa femme et son fils il y a des années lorsque celle-ci a été atteinte de la même maladie. Il n’a pas voulu être « contaminé » et continuer à tringler des bonnes femmes plus saines. Le gamin (Tom Cruise) lui en a voulu à mort, assistant à la fin de sa génitrice, mais n’a cessé de suivre l’exemple paternel en douce en créant une société de consultant pour jeunes mâles en mal de séduire. Pour lui, pas de problème : il faut vouloir, donc oser, puis tringler. Simplicité yankee.

Le cacochyme Partridge demande à son infirmier Phil (Philip Seymour Hoffman), dans le dos de sa seconde femme en jument à forte mâchoire (Julianne Moore), de retrouver ce fils qu’il a manqué (Tom Cruise). Ce dernier a pris le nom de sa mère et le prénom de son grand-père maternel et se fait appeler Frank T. J. Mackey. Une journaliste de minorité visible (April Grace), éprise de « vérité » et de « transparence démocratique » (symbole de la rédemption des esclaves dans le christianisme) veut à toute force percer la baudruche, ce qui déstabilise le Frank et lui fait répondre à l’appel ultime de l’infirmier pour se rendre auprès de son père. Il l’injurie et l’aime en même temps – façon hystérique de jouer le repentant, style fils prodigue ou bon larron.

Jim le policier (John C. Reilly ) rencontre Claudia (Melora Walters), fille cocaïnée au dernier degré de Jimmy (Philip Baker Hall), présentateur vedette de 65 ans du jeu télé produit par la société de Partridge où un trio de gamins savants est opposé à un trio d’adultes encyclopédiques (vous suivez ?). Dans ce show « populaire », nul ne tient compte des personnes, tous se mettent au service du Jeu (et du fric). Claudia aurait été « attouchée » adolescente par son père qui ne s’en souvient pas et se meurt d’un cancer des os pour punition de ses péchés (réels ou imaginaires). Jimmy le vieux pourri s’effondre en représentation – permettant trois minutes de pub – avant qu’on le remette sur pied pour finir son rôle. Stanley, le gamin vedette (Jeremy Blackman), a une forte envie d’aller aux chiottes, ce qu’empêchent à la fois l’assistante robotisée de l’Émission – et son Père (Michael Bowen) qui veut se rendre célèbre et gagner beaucoup d’argent via son fils… En bref un imbroglio de nœuds œdipiens et sado-maso qui rendent compte de toute la névrose chrétienne de la société marchande yankee.

Ce qui aboutit au pathétique pédé Donnie (William H. Macy), ancien gamin savant vainqueur du jeu il y a trente ans et même pas beau, qui veut se faire refaire le râtelier afin de séduire le barman athlétique de son nid de consolation favori, dont les pectoraux pointent sous le polo ajusté. L’apparence : tout ce que l’infantilisme et l’exploitation éhontée des gens réussit à produire…

Ce film est la psychanalyse de l’Amérique au tournant du millénaire ; elle expie ses peurs, ses péchés, ses turpitudes. « Même si nous en avons fini avec le passé, le passé lui, n’en a pas fini avec nous », pontifie le Narrateur en chœur à l’antique. Mais, une fois passé le fatidique Y2K, tout reprendra comme avant – en pire même avec Bush Jr, puis Trump l’infantile.

Non, décidément, je n’aime pas ce film car je n’aime pas cette Amérique. Et le côté décousu éclaté me gêne parce qu’il noie le poisson dans l’esthétisme intello (formaté aux normes réduites américaines). La seule ‘réflexion’ est d’émotion, la seule ‘philosophie’ la religion, la seule beauté humaine une vallée de larmes. Son formalisme et ses effets de travelling ennuient profondément sur la fin (le film ose durer 3 h !). Une pluie de grenouilles aussi grosses que des steaks s’abat sur la ville, en réminiscence grotesque d’Ancien testament. Décidément, quelle bouillie ! L’Amérique dégueulasse vue du côté interne des yeux. Beurk !

Rassurez-vous, beaucoup aiment ce film. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas « beaucoup ».

DVD Magnolia de Paul Thomas Anderson, 1999, avec Tom Cruise, William H. Macy, Julianne Moore, Metropolitan Video 2011, €19.71 blu-ray, €4.57 édition simple,  €35.07 en coffret Anderson avec The Master + Magnolia + Boogie Nights

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Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert

Suite du Jeune homme vert, né bâtard en Normandie mais fils de noble, ce gros roman se nourrit de la vie de l’auteur, né comme lui la même année. Tous deux ont 20 ans en 1939, année où la guerre est déclarée à l’Allemagne par une France prise dans des alliances impossibles et qui se croit invincible. On sait ce qu’il en fut, la défaite, la débâcle, le honteux armistice et l’instauration d’un régime de vieux réactionnaires. Jean, engagé avec son ami l’escroc Palfy, se trouve pris dans les remous de l’époque.

Il manque d’être fusillé dans un village par une colonne SS dont le commandant joue du Brahms au violon avant de faire tirer – ce qui laisse le temps au « hasard » de sauver notre héros, via une voiture de colonel nazi où deux autonomistes bretons reconnaissent l’ex-petit Jean, qui avait porté pour eux un message à 13 ans sur son vélo.

Palfy et lui peuvent donc joindre Clermont-Ferrand, où Palfy va se faire reconnaître du bordel local tandis que Jean va tomber amoureux de Claude, une fille vue dans la rue où le soleil laisse apparaître son corps par transparence. Cet amour impossible va l’occuper quatre ans car Claude est mariée et mère d’un petit garçon demi-russe de quatre ans aux boucles blondes, Cyrille. Jean va tomber amoureux de l’un comme de l’autre, car seuls ceux qui n’ont jamais aimé que le sexe ignorent qu’un petit enfant est aussi attachant qu’une jeune femme. Mais la guerre, la Gestapo et la mère de Claude vont séparer les amants, restés chastes jusqu’au dernier instant – et Cyrille oubliera vite son papa de substitution.

Palfy refait sa fortune une fois de plus, plein d’entregent et de savoir-vivre. Bien qu’escroc, ce que Jean ne parviendra jamais à être par une qualité intime qu’il est vain de discuter, il a de l’amitié et de l’admiration pour lui : « Palfy éclairait la vie, la parait de couleurs plus audacieuses, lui tendait des pièges. Hélas, au moment du bonheur parfait, tout culbutait soudain, tout était à recommencer ! » p.94. Il trafique avec les Allemands chargés de « récolter » des œuvres d’art dans la France en guerre, il diffuse de fausses livres sterling, il engage Jean qui ne sait que faire ni où aller, pris entre Claude l’amante de cœur et Nelly l’amante de sexe qui joue tous les soirs la comédie au cinéma ou au théâtre. Jean effectue plusieurs voyages au Portugal pour changer le sterling et sa bonne mine le fait apprécier d’un agent secret du régime Salazar, ce qui lui évite d’être tué. Grâce à Madame Michette, la patronne du bordel de Clermont qu’un Palfy facétieux a chargé de mystérieuses « missions » sans but au début, mais qui s’est prise au jeu et a été repéré pour son savoir-faire par ceux qui en avaient besoin, Jean entre dans la Résistance.

A la Libération, il est emprisonné, dénoncé par la mère de Claude comme ayant fricoté avec l’Occupant, mais sauvé par le commandant de la Résistance qui prouve son activité bénéfique aux réseaux… C’est dire si l’auteur se délecte des hypocrisies, grands mots et faux-semblants de cette France avilie qui chercher à se faire croire qu’elle a « réagi », alors que très peu nombreux furent ceux qui s’engagèrent vraiment. « Claudel. J’ai récité son ode au maréchal Pétain pour les enfants des écoles », dit Nelly p.196. On peut être ambassadeur, écrivain et académicien et ne pas savoir se tenir à la hauteur de ce que l’on estime. On peut aussi être artiste, et demeurer tourmenté par des désirs interdits, comme Michel du Courseau, demi-oncle de Jean, qui peint un Christ entouré d’enfants trop délicieux pour être innocents. La « grandissante hypocrisie bénisseuse » (p.426) de ces années-là vaccine Jean contre toute croyance et toute idéologie. Après la catholique, viendra la communiste – avant la socialiste, puis l’écologiste…

Jean passe de la verdeur à la maturité, moins étalon et plus amoureux, moins avide de nouveauté que plus profond, moins naïf et plus indulgent. Il découvre la littérature dans les longs transports, et la poésie avec la théâtreuse Nelly (qui le surnomme « Jules-qui » parce qu’il ne connaissait pas Laforgue). Il découvre en même temps le veule ou l’admirable des comportements humains : il est devenu un homme et nous le quittons au bord de son chemin d’adulte. Comme il ne présente plus d’intérêt romanesque, l’auteur s’arrête là, laissant vivre désormais tout seul ce fils de papier.

Il lui a cependant inoculé ses expériences, dont la plus belle est de savoir aimer. « Ainsi, peu à peu, découvre-t-il ce qui lui est propre dans l’amour physique : une indifférence à peu près totale quand il n’aime pas et, au contraire, une hypersensibilité quand il aime. Il n’est pas loin de considérer les érotomanes comme des impuissants. Lequel d’entre eux éprouveraient un battement de cœur à l’apparition de Claude parce qu’elle a, innocemment, les bras nus ou qu’en s’asseyant elle a découvert sa jambe ? » p.120. Ou encore, avec l’enfant : « Jean aimait que Claude ne fût pas une mère excessive, à la tendresse envahissante pour son fils. Ce qu’elle faisait pour lui, elle le faisait rapidement, avec adresse, sans en parler et, en vérité, il aurait presque pu en être jaloux car elle aimait Cyrille comme un homme, d’un amour intelligent qui ne l’écrasait pas » p.233. Il faut savoir aimer ainsi, les femmes et les enfants, et Michel Déon, l’air de rien, nous l’apprend.

Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert, 1977, Folio, 576 pages, €9.30

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel

Le roman a pour thème le handicap, survenu par hasard, par accident, qui peut arriver à n’importe qui. Comment le surmonter ? Faire avec ? Reconstruire une vie différente ?

Angèle, au prénom d’ange et de glace, travaille quelque part dans le social. Au cours d’une visite en voiture, elle est doublée sous la pluie par une puissante voiture qui dérape en aquaplaning, et c’est l’accident. Un amas de tôles et de ferraille qui laissent la victime meurtrie et paralysée, ne pouvant plus parler.

Les institutions, la famille, l’aide-soignante, les autres malades, les relations, vont peu à peu permettre de réémerger. Tant que l’on ne se sent pas seul, un espoir subsiste, tel est peut-être le message du livre. Un autre est que le silence imposé peut être compensé par le regard et l’écoute de l’arc-en-ciel des autres, à condition d’avoir une force en soi. « Cette nouvelle souffrance sera offerte » p.37 ; « sa passion à l’écoute de l’autre » p.38, ces expressions très catholiques sont orientées social-optimiste. Le lecteur ressent cela comme un peu boy-scout, New Age ou gauche façon 1981 (avant la victoire) mais, pour la génération du baby-boom, ça tient.

En revanche phrases courtes, points de suspension, d’exclamation, majuscules, retours à la ligne – tout pointe visuellement l’émotion. Réussit-on un roman en pavant d’émotions ses bonnes intentions ? La maîtrise manque un brin, le recul nécessaire à l’analyse, la distance exigée pour l’empathie. Le lecteur se trouve emporté dans un tourbillon d’affects et ne sait plus où il en est avant que, vers le milieu du roman, tout finisse par s’apaiser suffisamment pour y voir clair. Il n’y a pas que l’élan pour bien écrire. Sans élan, pas de roman, mais sans construction non plus.

Exprimer n’est pas « hurler » comme il est manifesté trop souvent dans le livre. Tout comme ce jargon du branché courant, si peu efficace pour transmettre une idée : « revendiquer son autonomie », « un impact sur toi », « reconstruction de la cellule familiale », « le manque de l’autre », « garder son vécu ». Exprimer, c’est dire en mots précis et non enchaîner des mots-valise dont le sens, déjà très flou, sera oublié dans dix ans. Des « haïkus » (bien peu japonais) en tête des chapitres, une profusion de « remerciements » avant même de lire, et sur deux pages… Tout cela concourt-il à faire de ce roman un bon roman ? Trop, c’est trop, peut-être.

Le lecteur aborde l’histoire confusément. Il passe d’un personnage à l’autre en chapitres éclatés, lettres insérées, pages de calepin, journal de bord du siècle passé. Est-ce l’accident qui produit ce kaléidoscope qui éclate le temps selon les bouffées affolées de l’esprit ? Pourquoi pas. Mais quelques petites remarques amicales : ces prénoms décalés qui se veulent à toute force originaux, comme Silvin (sans a), Poline (sans au), à quoi servent-ils dans l’histoire ? Volonté de faire « moderne » ? Post-68 ? Il manque cependant les SMS et les vidéos… comme dans un entre-deux de la « modernité ». Les trois filles d’Angèle enregistrent leurs messages sur cassette, à l’heure où l’on joue du Smartphone dès 7 ans. Le lecteur a le sentiment de se retrouver suspendu dans ce qui n’est ni du passé ni du « post-moderne ». Pourquoi ne pas avoir actualisé ces détails de la vie courante ?

Pour un premier roman, disons qu’il se lit bien, même si le thème choisi du handicap est très fort, donc difficile à traiter. Parce qu’il s’agit d’un thème fort le lecteur demande du soin d’écriture, les mots justes et une approche délicate. « Même si écrire est son métier, elle n’écrit peut-être pas aussi justement quand il s’agit de parler d’elle et de tout ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même. Elle essaie, personne ne lui dira si oui ou non elle a le juste ton. Elle est elle-même son propre ‘client’ » p.34. L’objectif de cette chronique est de dire que le ton va trop vers le pathos et pas assez vers la relation (ce que l’auteur a senti vers le milieu de l’histoire, et a corrigé peu à peu). Il est de dire aussi que le roman tient et que l’on s’attache doucement aux personnages, même s’ils apparaissent presque « idéaux » (la victime, le mari, les filles, la soignante, la jeune handicapée amie…).

L’auteur décrit « cette maman anéantie (…) mais plus forte que tout par son amour de la vie et de sa famille, qui a écrit sa douleur, qui a su aussi écrire la douleur de certains autres pour mieux se reconstruire et surtout recoudre point par point le tissu déchiré de ses attachements » p.190. Tout est dit de la force qu’il faut, du désir de relations réciproques et de l’aide que tous les bien-portants se doivent d’apporter aux handicapés – qui dépendent d’eux mais qui leur apportent aussi leur humanité.

Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel, 2017, éditions Les soleils bleus, 191 pages, €18.00 www.lessoleilsbleus.com

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Michel Déon, Un parfum de jasmin

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Ce sont neuf nouvelles sans date, écrites avant le milieu des années 1960. « Vous aimez les enfants ? – Pas encore » – nous sommes dans l’ancien monde pré-68. Il n’est question que de femmes et de « conquêtes » sexuelles frustrées, déguisées en relations amoureuses. Tout ce qui est sexe est appelé « pudeur », dont l’attitude courante est le non-dit.

Or ce qui ne se dit pas apparaît crucial, bien plus important que ce qui est dit. Un couple d’Américains débarqués sur une île grecque se consume l’un par l’autre, tous deux liés par une haine qui est amour, ou l’inverse. Ils sont venus pour l’affiche bleue et blanche du tourisme, ils ne trouvent que le vent et la pluie de l’hiver. L’auteur, écrivain, imagine qu’ils ont un crime en commun ou quelque autre chose non dite qui les attache l’un à l’autre.

La page arrachée à un vieux livre d’or d’hôtel au Portugal est un autre non-dit, celui d’un échec amoureux dix ans auparavant. Le nouveau mari ne veut pas visiter cette ville, pourtant pittoresque, malgré le vœu de sa toute jeune femme : pourquoi ? Il ne le dit pas pour ne pas lui déplaire. Or c’est en cet endroit qu’il s’est séparé, dans l’orage, d’une précédente. Elle l’a deviné mais le fait savoir sans le dire.

Sur les bords du lac italien, dans un hôtel tranquille, une mère et sa fille passent les vacances ; elles n’ont pas trop d’argent et le lieu est moins cher que d’autres. La passion de maman est de jouer aux cartes ; elle accapare pour cela un vieux général. La fille s’ennuie, drague, se laisse pénétrer. Ce qui incite le jeune homme seul à venir jouer aussi, se croyant amoureux. Or tous ceux-là sont de mèche pour plumer les naïfs. Dommage, la fille s’est éprise de lui – mais le jeune homme a compris. Il est trop tard.

La longue nuit est celle d’un père dont le fils a tenté de se suicider. Une femme l’a conduit à ce geste désespéré. Une femme plus âgée que lui, mais qui était très jeune adolescente lorsque le père a tenté de séduire sa mère – sans succès – sans même lui accorder un regard. Se venge-t-elle de cet amour non déclaré ? Ou l’amour subsiste-t-il malgré tous les obstacles ?

La baleine est une vielle anglaise comme il en existait après-guerre : pucelle, grosse, moche, vendeuse de chaussures à Nottingham. Dans une crique du village italien favori de l’auteur, elle appelle à l’aide ; l’auteur et Dino le jardinier se portent à son secours. L’Anglaise est amoureuse de Dino et n’a trouvé que ce subterfuge pour lui dire son désir alors qu’elle ne parle pas italien et lui pas anglais. Les vacances finies, commence une correspondance… mais avec l’auteur. Il se prend au jeu et répond à la place de Dino le jardinier qui, lui, a oublié « la baleine » et trouvé d’autres chaussures à son pied. La fin est déconcertante, comme s’il y avait un destin.

Dona Maria est une très vieille dame de Sintra, riche et excentrique. Elle n’aime rien tant que se promener en robe, bottines et voilette, dans la forêt de son domaine. Lorsqu’elle croise un couple de jeunes amoureux, elle les invite chez elle, leur sert le thé et leur fait un sermon contre le mariage, puis les renvoie. Elle engage une correspondance pour savoir ce qu’ils deviennent. Peu répondent et, au fil des années, ne restent que deux personnes. Par testament, elle leur livre son secret…

Un parfum de jasmin, qui donne le titre au livre, est l’avant-dernière de ces nouvelles. Elle met en scène une mère veuve avec sa petite fille de dix ans que l’auteur nomme Alexandra (Alexandre est le prénom de son propre fils). La gamine n’aime rien tant que raconter ses aventures : deux pirates ont débarqué sur la plage tout à l’heure et ont rançonné les plagistes, emportant des ballons – ou un capitaine de sous-marin a débarqué pour demander maman en mariage, elle a refusé et lui a proposé de revenir en cuirassé. Cela parait fantasque, mais tout est vrai. Les pirates sont deux garçons descendus d’un yacht, qui sont repartis avec un ballon sans maître ; le capitaine de sous-marin un gamin de dix ans sorti de sa pirogue et qui voulait se marier avec Alexandra. Le jeu permet à l’auteur de tomber amoureux de la mère, via la fille – et la chute est trop belle pour que je vous la dise.

Michel Déon reste un auteur secondaire, mais attachant. L’auteur avoue à 35 ans avoir « acquis la certitude –réconfortante d’ailleurs sous certains aspects – qu’il n’était pas un génie, qu’il y avait à peine deux ou trois génies par siècle, et que ses livres ne révolutionneraient pas l’humanité. Ils la distrairaient, cette humanité morose, et c’était déjà beaucoup pour vivre très librement… » p.173. Ces nouvelles autour d’un même thème sont d’un psychologue et se lisent avec bonheur, malgré le temps écoulé et le monde qui a changé.

Michel Déon, Un parfum de jasmin, 1967, Folio1980, 248 pages, occasion €3.00 

e-book format Kindle, €6.49

Repris dans Michel Déon, Nouvelles complètes, Folio 2011, 464 pages, €5.40 -e-book format Kindle €4.99

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Michel Déon, Les poneys sauvages

Les poneys sont ces jeunes hommes, trois Anglais, deux Français, qui se rencontrent à Cambridge avant de vivre la guerre, puis l’après-guerre. Leur sauvagerie est déboussolée par la médiocrité et le sordide de l’époque. Ils sont aussi le rappel de la nature, ces poneys aperçus un matin de Blitz par la fenêtre d’une auberge de la New Forest par Georges, l’un des membres. Symboles de la vie obstinée qui va, de la nature vigoureuse sans cesse recommencée, des enfants de ces pères désabusés qui forceront leur destin dans le déclin de l’homme blanc. « Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre » p.266.

Comme chacun sait, les Trois mousquetaires étaient quatre, plus l’auteur. Michel Déon reprend le mythe avec Georges le Français en Athos, flanqué d’un fils de hasard (Daniel en Bragelonne), Barry en Porthos ayant une revanche de bâtard à prendre sur la vie (rapprochement avoué p.374), Cyril en Aramis beau, séduisant et poète, et Horace en d’Artagnan – tout aussi fidèle et mourant au service de la patrie. L’auteur se pose en Dumas, ayant nommé son fils Alexandre.

Tout commence en 1938 et se termine juste avant 1970, la guerre chaude se transformant très vite en guerre froide où les étudiants doués de Cambridge trouvent leurs repères mais s’y perdent, changeant d’existence comme d’identité. Seul l’auteur, en quête des personnages, reconstitue le fil. Ce ton distancié, ce style enquêteur, la variation des récits, des témoignages et des lettres, font le charme de ce gros livre.

Michel Déon y rassemble tout son propre univers : Cambridge, Florence, Positano, l’Algérie, Spetsaï, Paris. A 41 ans, il livre une sorte de bilan littéraire de ses inspirations. « La Grèce et la mer Egée où tout est toujours si beau que l’on a envie de se dépouiller, de retrouver la nudité antique pour que le corps entier goûte à la vie » p.461.

Mais ses personnages le mènent, tous un peu fous, hantés de passions qu’ils ne savent porter qu’à l’incandescence. « La passion rétrécit la vie parce qu’elle la dévore. Elle brouille les heures et les jours, elle emplit nos rêves et nos veilles, elle efface la réalité paisible, le sain mûrissement des êtres et des choses. (…) La passion reste la seule dynamique de la vie. Il faut lui être reconnaissant des œillères qu’elle pose, de son entêtement, de ses folies et de l’état de veille extralucide où elle nous maintient » p.466.

Passion que le renseignement et la manipulation ; passion que le communisme clandestin en Occident ; passion que l’amour impossible ou que l’aventure guerrière. Tous y cèdent, fors le narrateur, dont la passion est d’analyser celle des autres. Il sait chroniquer avec affection l’évolution de Daniel, son filleul, que sa mère ignore carrément et que son père trop souvent absent connait mal. Avec le petit garçon le parrain va camper dans la montagne, lui fait avouer une grave faute à dix ans, main dans la main à Nice, et prendre sa responsabilité, le recueille dans son île grecque à 18 ans, le conseille sur l’amour qu’il voue à la sœur de Cyril, Délia, possédée par son frère mort… « Daniel est comme un fils. Je l’aime et le protège autant qu’il me le permet » p.445. « J’ai été son ami depuis sa petite enfance et il m’a appris à aimer les enfants, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant » p.177. Ces remarques remuent quelques cordes en moi.

Ce qui a « choqué » les bien-pensants de 1970 sont la « révélation » que les massacres de Katyn (p.147) ont bien été le fait des communistes soviétiques, et le rappel d’une vérité soigneusement occultée qui veut qu’en 1962, la reddition des combattant de la Willaya IV de Si Salah (pp.205 et 223), ait été méprisée pour des raisons de vile politique, le général de Gaulle ayant préféré négocier avec les politiciens du FLN soigneusement planqués au-delà de la frontière tunisienne. Se mettre à dos les communistes et les gaullistes ne pardonnait pas dans la France étriquée qu’on nous vante aujourd’hui par nostalgie du « c’était mieux avant ». Rien de plus con qu’un dogmatique, qu’il soit de gauche ou de droite. Ces querelles de « vérité » sont insignifiantes en 2017, non que les imbéciles aient changé, mais ils ont investi un autre dogme à croire. « Il était possible que la vérité ne servît plus à rien, sinon à fausser les rapports de force, autre vérité plus profonde dont, un jour, sortirait un nouvel équilibre » p.302.

Roman d’une époque, d’une impitoyable critique sociale, d’une intense curiosité pour la vie – il se dit que Les poneys sauvages est le meilleur qu’ait produit l’auteur. Ce qui est sûr est qu’il a reçu le prix Interallié (décerné par un jury de journalistes) à sa parution. Je l’aime beaucoup.

Michel Déon, Les poneys sauvages, 1970, nouvelle éditions revue Folio 2010, 564 pages, €9.30

e-book format Kindle, €8.99

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Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

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Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire

Ce roman paysan d’une belle langue, écrit et composé par un agrégé de lettres qui fut haut-fonctionnaire, se passe entre 1913 et 1919. Il a pour cadre ce monde enfui des villages agricoles des Vosges lorraines, la vie terre à terre parmi les bêtes, les superstitions et les rancœurs remâchées des ignorants. Car le monde d’hier était celui de la tradition, des habitudes, de la norme.

Non, ce n’était pas « mieux » avant ; ce n’était ni pire, ni meilleur qu’aujourd’hui et que demain, simplement différent. Un nabot venu de l’Alsace allemande est à la fois le diable et le bon dieu, il est très laid, difforme, bas sur pattes, abandonné à la naissance ; il chevauche un bouc puant aux yeux jaunes et parle un sabir à peine compréhensible pour le patois typé des gens d’ici. Mais il guérit les maladies que les docteurs ne savent pas et soigne les animaux comme s’il les comprenait. Il n’a pas de nom et on l’appelle « le petit homme ». Sa simple présence est une insulte pour tous : pour les pochards qui lui envient sa tempérance, pour les ignares qui lui envient son savoir, pour le vétérinaire qui voit sa clientèle se détourner, pour le curé qui soupçonne Belzébuth… Ne l’a-t-on pas vu un soir enfiler son bouc et ce dernier bêler de contentement ? C’est du moins ce qu’on dit, Untel ayant un copain qui en a vu un autre disant le tenir d’Unetelle.

Seuls Joseph, patriarche lorrain droit comme un chêne et respecté de tous, et son fils Octave, forgeron aux muscles développés qui défie quiconque à la boxe sans aimer se battre, protègent le petit homme. Jusqu’à ce que la guerre arrive, celle de 14 qui durera quatre ans, la guerre la plus bête, déclenchée par des imbéciles pour des motifs idiots, et qui va saigner la France et l’Europe pour des générations, datant sûrement son déclin. Tous sont mobilisés, sauf les malingres, les maladifs et les bancroches. Ceux-là mêmes qui trouvent plus valorisant d’exciter la haine contre le bouc émissaire tout trouvé de leur déficience : celui qui n’est pas de chez nous, celui qui parle barbare, celui au savoir qu’on ne comprend pas – donc diabolique.

Octave part à la guerre, comme les meilleurs, et les fluctuations du front dans les premiers mois permettent aux Allemands d’investir le village. La veulerie des faibles se déploie alors à plein et le petit homme, qui a eu le malheur d’être charitable à un sergent français blessé, est trahi par l’instituteur et le vétérinaire, aidés d’un soûlard invétéré. Tiré du grabat en chemise un matin par une escouade allemande guidée par l’ivrogne, le petit homme est amené sous un chêne où il est pendu, son bouc abattu. Joseph, qui venait s’interposer, est tué. Et toute la population venue en badaud lyncher lâchement l’anormal porte désormais le poids du péché.

Octave, bien qu’à la guerre, ne songe qu’à ne pas laisser le forfait impuni. Il distillera son œuvre, de permission en permission, et la mort, avide, accomplira cette expiation. Mais elle ne doit pas crier victoire. Même la guerre la plus con ne doit pas éradiquer la vie. Celle-ci doit renaître, obstinée, malgré les malheurs. Le monde n’est ni bien, ni mal, il est mêlé. Et pour qu’il continue, la vie doit être privilégiée. L’inclination, l’amitié, l’amour, sont là pour cela. Octave ne reviendra pas mais il aura un autre but que la simple vengeance ; il aura aimé une femme et laissé un journal du front ; il s’est fait un ami et l’offrira à sa sœur pour mari. Le rance et la rancœur seront balayés par la victoire. Celle des armes et celle des cœurs.

« Si je veux que justice soit faite, c’est d’abord pour que la mort ne crie pas victoire. Elle m’a tout pris, mon père et le goût de vivre. Elle a fait du berceau de mon enfance le cercueil de mes espérances et de moi un homme vieux en poignardant dans le dos ma jeunesse à coups de lâchetés, de crimes et de trahisons. Et ça ne lui suffit pas » p.148. C’est à chacun de la combattre pour faire reculer l’obscurité du néant qu’approchent dangereusement la peur, la superstition et l’ignorance. Le goût de vivre, les liens amoureux et la raison peuvent aider à remonter la pente facile de l’abandon aux forces de mort.

Entre Genevoix et Flaubert, Alexis Ruset use d’un riche vocabulaire pour nommer précisément les choses, il parsème ses dialogues d’expressions de patois, il nous fait vivre l’époque et les personnages en cet anniversaire séculaire de la pire guerre européenne qui fut jamais. Tout cela pour nous enseigner combien la vie importe, et que le positif des gens peut surmonter la pente facile mais mortelle d’accuser, de haïr et de tuer.

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire, 2017, éditions Zinedi, 215 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Max Milan, La somnambule funambule

Ce roman commence noir, comme la ville en hiver ; nous entrons dans le spleen de Paris, la mansarde de Baudelaire. Un temps de flottement au premier tiers et puis ça prend, comme une mayonnaise. L’histoire embraye et le lecteur s’attache aux personnages, voyant ceux qui se croient avec les yeux voltairiens de l’auteur et mesurant l’ignoble veulerie des bourgeois cultureux avec sa langue directe et simple, sans familiarité inutile. Max Milan n’est pas Céline, mais il s’en approche par le cynisme anarchiste avec lequel il observe ses contemporains. Son roman, qui raille les branchés nantis parisiens, fait du bien.

Sandra est une jeune Ukrainienne blonde et physiquement épanouie qui a appris la danse à Kiev. Elle vient poursuivre des études à la Sorbonne-Nouvelle pour étudier les langues. Lors d’une audition pour intégrer le corps de ballet du chorégraphe snob parisianissime Cristobald Gonzalès de la Patam, elle se voit moquer ouvertement par ce xénophobe mondain aux origines douteuses et aux perversions infantiles manifestes. Elle se sent humiliée de devoir danser nue et accroupie par ce sadique tortionnaire de la gauche culturelle. « Ce qu’on attend de vous, c’est d’être un bon instrument. Si on vous demande de pisser sur scène, vous pissez (…) si on vous ordonne de boire du pipi à même le sexe d’un danseur, vous buvez » p.17. Ne croyez pas à l’exagération, le fin du fin de l’art chorégraphique à la pointe de la mode est la transgression de tous les tabous les plus intimes, la vautrerie dans la merde, la pisse et le sang – juste pour épater le bourgeois et le rendre coupable d’aimer le Beau. Cela sous l’œil bienveillant et la main subventionneuse du ministère de la Culture devenu ministère de la Fête, à la tête duquel le président mollasson-socialiste a nommé une égérie aux robes très courtes qui montre à l’envi ses jambes. Suivez mon regard…

Sandra n’a pas d’amis à la Sorbonne, décrite telle qu’elle est : « de grands couloirs glacés ; des toilettes aux murs couverts de graffitis obscènes, des secrétaires rébarbatives qui taisent soigneusement l’information qui vous serait utile, des salles de classe vides parce que l’heure du cours a changé sans que vous soyez prévenus, des visages fermés, un conformisme vestimentaire qui tend, comme les couleurs sur les murs, au monotone et à l’ennuyeux » p.23. Elle n’a que peu de choses à voir avec ces gens d’avenir. Même avec Chloé, qui veut être « supercopine » avec elle – mais pour la cuisiner et pouvoir la critiquer sur les réseaux sociaux avec les autres. Plus les termes sont enflés, plus pauvres sont les réalités…

Lucas l’enfantin speedé aux cheveux oranges et son copain Sidi qui considère que toutes les femmes doivent être traitées « comme des chiennes » (p.46) l’invitent à une « mégateuf » dans un squat de Montreuil où officie Foufoun, un faux Camerounais né à Sarcelles. Le squat de Maliens immigrés clandestins, soutenu par les zassociations habituelles de bien-pensants à la conscience coupable, sert de couverture à un gros trafic de haschich, cannabis, cocaïne et pilules diverses – que Lucas et Sidi utilisent pour ravitailler leurs copains. La « mégateuf », c’est beaucoup de bruit, d’alcool et de drogue, avec du sexe dans les coins. Les filles qui viennent là savent qu’elles vont de faire « déglinguer », terme favori de Foufoun qui joue volontiers les macs. Si Sandra y échappe, malgré le mélange savamment dosé de Mitrazapine et de Dronabinol censé la rendre inerte, c’est qu’elle possède un étrange pouvoir : celui de somnambulisme.

Dans cet état second, elle est suprêmement agile et n’a peur de rien, sorte de Batwoman sans conscience, fonctionnant avant tout par réflexe. Elle glisse entre les pattes des quatre qui voulaient la « défoncer » (autre terme choisi de Foufoun et ses potes) et s’enfuit, seins nus, dans Paris qui s’éveille. Elle regagne sans être vue, par les toits, sa chambrette mansardée chez la vieille schnock propriétaire Russe blanche Kloklochka. Apparemment, tout ce qui la trouble la fait somnambuliser la nuit.

Alors, lasse d’être constamment la victime d’une société parisienne aigrie qui en veut au monde entier, à commencer par son voisin, Sandra l’Ukrainienne, née dans une famille unie à la campagne, décide de se venger. Elle va passer par les toits pour observer Cristobald le méprisant mondain, Chloé l’égoïste bourgeoise maquée avec un Noir ouvrier pour faire bien, et voir si quelqu’un ne pourrait pas être ami avec elle. Tel Michel, avocat international qui croit devoir devenir fou (au point de se faire volontairement interner) avant de la rencontrer. Cette partie du roman est la plus réjouissante, la satire sociale des artistes, des flics, des psys, étant sans appel. Tous veulent déconstruire le réel pour composer leur réalité moralement acceptable – que les gens doivent s’inculquer sous peine d’être soumis aux foudres de la loi.

Les inventions de douce vengeance de Sandra par les toits sont cocasses et sans gravité autre qu’à l’ego des vaniteux visés. D’autant que le somnambulisme a deux faces : l’une noire et vengeresse, l’autre blanche et amoureuse. Comment, tombée dans la piscine et coulant à toucher le fond, donner ce coup de talon salvateur qui vous propulsera à nouveau vers la lumière.

Je ne vous dis pas tout, il faut bien un suspense. Mais ce qui a commencé noir se termine clair – loin de la « France moisie » chère à l’un de nos crocodiles cultureux qui a fait jadis la pluie et le beau temps littéraire avant de sombrer dans un contentement de soi pompeux étalé sans vergogne sur France-Culture.

Nous sommes dans la bonne aventure urbaine, dans la critique sociale, dans le cynisme philosophique. C’est à la fois salubre et réjouissant, sans message politique autre que celui que chacun pourra en tirer. Mais il passera auparavant un bon moment de lecture.

Max Milan, La somnambule funambule – Les sept chambres de Sandra, 2017, PhB éditions, 167 pages, €12.00

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