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Jim Fergus, Marie-Blanche

D’une filiation franco-américaine authentique, l’auteur fait un roman. Il l’intitule du prénom de sa mère, Marie-Blanche, de nom complet Marie-Blanche (dite Baby) Gabrielle Mauricette de Brotonne-McCormick. Elle s’est jetée en mars 1966 du haut d’un balcon à Genève après s’être saoulée lorsque Jimmy avait 16 ans. Elle n’avait jamais été aimée mais toujours exploitée, et n’était pas heureuse. « Je suis une garce immature et ingrate, qui n’aurait jamais dû se marier et enfanter », dit-elle p.628.

Elle avait de qui tenir. Renée, sa mère, était fille de pute, adoptée sous la forme d’un faux accouchement par la « comtesse » Marie Henriette Trumet de Fontarce. Ne pouvant, ou ne voulant pas avoir d’enfant ni l’ennui d’accoucher dans la douleur, elle a accepté comme fille la bâtarde de son mari avec une ballerine. Renée, pas aimée, a écouté depuis l’âge de 6 ans dans le coffre égyptien du salon dans lequel elle se cachait, sa « mère » et son oncle Gabriel baiser follement dans toutes les positions. A 11 ans, elle a tâté du membre viril du jeune palefrenier à peine plus âgé qu’elle ; à 12 ans, elle a senti celui de l’oncle contre son torse. Mais il ne l’a déflorée qu’à 14 ans, après avoir pris conseil de la médecine, vu la taille et le diamètre de son membre. Vivant en Égypte, propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre, il avait adopté les mœurs du pays concernant le sexe avec les filles – dès l’âge de 10 ans.

Trop préoccupée d’elle-même parce que désirée, Renée aura alors des relations multiples, avec un prince égyptien de 20 ans, un jeune anglais puis son frère cadet, un artiste révolutionnaire fauché, un jeune aviateur de la Première guerre mondiale, avant de convoler en noces arrangées par l’oncle avec le niais mais riche Guy de Brotonne pour s’assurer un viatique. L’argent prime l’amour, c’est la base. Elle le quittera pour l’aviateur Pierre de Fleurieu, retrouvé vivant mais un bras en moins, puis Leander McCormick, industriel américain de la moissonneuse-batteuse et pédé de première. Ce mariage de convenance convenait à tous deux : elle pour ne plus enfanter, lui pour ne pas se dévoiler.

Marie-Blanche est la fille de Guy de Brotonne, faite par devoir, tandis que Thierry, dit Toto, est le fruit inattendu d’une liaison avec le prince égyptien dans le dos du mari, souvent bourré. Marie-Blanche, chargée de cette hérédité, aura des amants mais un seul mari, Bill, avec qui elle aura trois enfants, dont l’aîné, Billy, mourra écrasé à 6 ans par un tracteur qu’il avait mis en marche faute d’être surveillé par ses parents. Les deux suivant, Leandra et Jimmy, seront rejetés, sans cesse comparé à l’incomparable premier fils.

C’est dire si cette histoire de sexe multiple à l’américaine, soigneusement décalée dans l’espace (en France et en Égypte) et dans le temps (le début du siècle dernier), flatte les fantasmes yankees tout en préservant la morale puritaine. Car le péché y apparaît puni. Baiser hors mariage, c’est se vouer à ne pas aimer ni n’être pas aimée ; refuser la maternité et le couple, c’est se vouer à l’ennui, donc à l’alcool, donc à la déchéance. Être baisée trop jeune, c’est devenir un objet sexuel, d’un égoïsme sacré, pas une femme épanouie. Et on pourrait multiplier les exemples.

L’auteur n’est pas bigot, mais reconnaît à l’Église une solennité à faire peur. « L’Église en soi est déjà un endroit assez effrayant pour un enfant. Avec son faible éclairage, ses images violentes de souffrance, le crucifix, cette musique sinistre, ces rituels pesants, solennels, et ces chants incompréhensibles. Tout cela est calculé, ai-je fini par penser, pour créer une impression durable chez les plus petits, de sorte que, devenus adultes, ils n’osent pas douter de Dieu ou de ses représentants terrestres » p.100. Et le père Jean, flanqué comme précepteur à la gamine de 7 ans, n’aimait rien tant que de la renverser sur ses genoux et de la fesser cul nu pour que cela cuise. Il prenait son plaisir à infliger la souffrance qu’il avait de son propre désir.

Le roman alterne les chapitres Renée et les chapitres Marie-Blanche, liant les deux destins comme s’ils devaient se répliquer. L’auteur, formé au journalisme, est doué d’un indéniable don de conteur et le roman se dévore, avec cette épice supplémentaire qu’il est en partie « vrai ». Le lecteur français savourera le prénom de Gabriel donné à l’oncle pédophile, en écho à un autre Gabriel, archange aux pieds fourchus qu’une certaine Springora, raide dingue de son membre à 14 ans si l’on en croit ses lettres, a « dénoncé » à la vindicte publique – quarante ans après pour faire bonne mesure. Contrairement à elle, Renée ne s’est pas donnée l’excuse de se dire « sous emprise ».

Pas un classique qu’on est amené à relire, mais une « romance » décalée dans le passé très agréable à lire – pour fantasmer – même si l’auteur est un peu rapide sur l’arriération de la Bretagne, et ces grottes préhistoriques dans lesquelles on se promène comme si de rien n’était. La France, vue de Yankeeland, se hausse parfois à la caricature ridicule.

Jim Fergus, Marie-Blanche, 2011, Pocket 2023, 734 pages, €11,20, e-book Kindle €14,99

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Paul-Loup Sulitzer, L’enfant des Sept mers

Kaï O’Hara, Français d’origine irlandaise avec une grand-mère chinoise, est taraudé par le goût de la liberté. A pas encore 15 ans, après avoir sauté le mur de son collège chrétien des centaines de fois au Vietnam, et sauté aussi une vingtaine de filles, il se met en quête de son grand-père Cerpelaï Gila, la Mangouste folle en malais. Le jeune Kaï parle une trentaine de langues d’Asie du sud-est mais sait à peine lire. Il mettra des années à achever son premier livre d’aventures, le Livre de la jungle de Kipling.

Dès le premier chapitre, le lecteur le trouve tout nu sur une pirogue à voile, naviguant vers Singapour. Il est poursuivi par des pirates qui en veulent aux neuf sapèques d’or qu’il transporte à sa taille. Mais le garçon est avisé ; la poursuite dure depuis des jours et il a presque épuisé ses provisions. Il a fait couler un filin avec les sapèques lestées de son couteau, et les pirates ne trouvent rien. Ils commencent à lui inciser la peau de la poitrine pour le faire avouer, mais il les insulte en toutes les langues qu’il connaît et leur promet les représailles de son grand-père Mangouste folle. De quoi décourager les agresseurs, peu pressés de se frotter au redoutable Kaï O’Hara précédent.

C’est alors le début de l’Aventure. Né en 1883, Kaï vit en ce tournant du siècle qui voit le progressif passage de la voile à la vapeur, et de la liberté du commerce inter-îles au contrôle colonial avec connaissement et passeport. Il retrouve sa grand-mère chinoise, via Ching le Gros, commerçant à la tête de tout un hui de parentèles et connaissances alliées. Il erre en quête de son grand-père, disparu volontairement car atteint de la lèpre. Il le trouvera au fin fond de Bornéo, entouré de ses Ibans coupeurs de tête qui deviennent des Dayaks de la mer dès qu’ils mettent le pied sur un bateau. Expirant, Kaï O’Hara onzième du nom transmet à Kaï O’Hara douzième du nom, son petit-fils, sa goélette racée Nan Shan, à coque noire et voiles rouges, pour qu’il aille comme lui exercer sa liberté sur les mers chaudes entre Afrique et Amérique. Ce que va faire l’adolescent, déjà les épaules larges et les muscles dessinés. Épris de liberté, il n’a aucun passeport, aucune attache, et vit tout nu en libertarien optimiste sur son bateau sans patrie, symbole d’évasion.

Les années post-68 ont été les années liberté, où les jeunes rêvaient de ne jamais s’installer, voyageant de par le monde avec sac à dos ou nomades en bateau. Leurs idées libertariennes n’ont rien à voir avec celles des prédateurs de la Tech d’aujourd’hui ; il s’agissait de s’accomplir personnellement, pas de dominer les autres par leur puissance. A noter que c’est aussi toute l’ambivalence du djihad coranique : engager sa force pour devenir meilleur soi-même – ou pour convertir et asservir les autres. Nul doute que le gros financier Sulitzer n’a pas écrit ce livre, même s’il le signe de sa marque. Il se disait « metteur en livre » comme on met en scène. Kaï est plus probablement une créature de Loup Durand, son nègre (blanc) de la littérature, mort trop tôt, et qui savait si bien évoquer les émois vitaux des garçons jeunes.

L’auteur prend le terme « les sept mers » au sens de l’époque coloniale et du commerce du thé de Chine en Angleterre : la mer de Banda, la mer des Célèbes, la mer de Flores, la mer de Java, la mer de Chine méridionale, la mer de Sulu et la mer de Timor. Cela ne veut pas dire que Kaï n’aille pas au-delà, dans l’océan indien ou l’océan Pacifique, mais l’Asie du sud-est est son domaine de prédilection, tropical, toujours chaud, empli de tempêtes à affronter, grouillant d’îles et de peuples à demi sauvages. Tout ce qu’il faut à un libertarien épris d’indépendance, fier de ses forces et de la fidélité de ses compagnons.

D’aventure en aventure, Kaï a promis à la blanche Isabelle, fille de planteur franças du Vietnam colonial, de venir l’enlever lorsqu’elle aura 18 ans. De fait il lui écrit des lettres laborieuses, reçoit une missive sibylline, et revient. Il enlève la fille, non sans se trouver aux prises avec l’Anglais escroc un peu pervers Archibald, qui l’avait déjà fait déshabiller à 14 ans pour lui piquer ses vêtements pour mieux fuir, ce pourquoi il se retrouvait tout nu en début de récit, et qui fait cette fois sauter la maison de la belle. C’est que Kaï s’était vengé de lui en le tabassant au Cambodge. Sur la goélette, surprise ! Isabelle n’est pas Isabelle, mais Catherine – sa sœur. Elle était secrètement amoureuse du bel éphèbe musclé du collège de garçons d’à côté, et aimait son audace à faire le mur. Quant à Isabelle, oie grasse et conventionnelle, elle a épousé un zouave et est partie en France. Kaï est ulcéré, puis s’y fait. Après tout, « la grande bringue » est aventureuse comme lui, elle l’aime et fait bien l’amour. Il l’adopte comme compagne et lui apprend la mer.

Ils vont naviguer de conserve avec les Dayaks commandés par Oncle Ka, compagnon du grand-père lorsqu’il était jeune. Amitié, amour, mort seront au rendez-vous. Kaï aura deux filles jumelles, puis un fils qu’il perdra, avant que Catherine ne lui en donne un second, qui lui ressemblera mais qu’il ne verra pas grandir, le confiant à son grand-père français pour qu’il le fasse éduquer. Il le retrouvera tout fait à 17 ans, plus grand et aussi fort que lui, et lui transmettra le goût de la mer et de la liberté.

C’est passionnant, bien écrit, passionné. Un grand roman d’aventures digne de Kipling. Je l’ai relu avec bonheur.

Paul-Loup Sulitzer, L’enfant des Sept mers, 1993, Livre de poche 1955, 509 pages, occasion €3,35, e-book Kindle €9,99

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Anne Brontë, La locataire de Wildfell Hall

Le plus long, le plus délirant et – disons-le – le plus « chiant » des romans victoriens des sœurs Brontë. Entre une histoire de femme sous emprise (mais qui a du caractère), l’« amour » idéalisé (comme s‘il existait en soi), le moralisme bondieusard des pasteurs anglicans – et « la nature » réduite à la campagne anglaise cultivée en champs et prés, cet énorme pavé est tout en longueurs, exaltation, diarrhées verbales. Non sans un certain talent d’observation et de contrastes.

Une jeune femme qui se dit veuve vient loger avec son fils de 5 ans dans un manoir de la campagne anglaise. Elle suscite la curiosité de ses voisins car elle ne se lie pas, reste recluse. Même le pasteur lui reproche de ne pas venir à l’église, ni de socialiser en chrétienne. Elle fait juste les efforts qu’il faut, mais est en proie aux cancans de cette société rurale de gentilshommes fermiers qui n’ont guère autre chose à faire qu’à médire de leurs prochains, ou à séduire leurs prochaines. Gilbert, fils aîné d’un domaine, tombe amoureux de la belle veuve et sympathise avec l’enfant qu’il initie au cheval. La mère craint la mauvaise influence des hommes sur le petit et cela intrigue. Que lui est-il donc arrivé ?

Helen refuse l’amour, elle en vécu un terrible, qui l’a laissée sans vie. Jeune fille idéaliste, assez stupide comme à 15 ans, elle n’a pas vu les défauts de celui qu’elle a choisi malgré tout pour mari, en dépit des mises en garde des adultes, notamment de sa tante très sensée. Dans la bêtise adolescente, « l’amour » peut tout, d’ailleurs n’est-ce pas ce que répète le pasteur à propos de Dieu ? D’où la méprise et l’emprise. La femme, en ce temps impérial victorien, n’est qu’une génisse à enfanter et une servante pour le repos du guerrier. Mr Huntingdon est un séducteur qui sait parler aux vierges, avant de les rejeter une fois dans son lit. C’est un viveur, soulard, débauché – on ne connaît d’ailleurs aucun détail sur ses frasques, que des allusions moralistes sans intérêt. Bref, une fois marié, la lune de miel dure peu, juste de temps de lui enfourner un héritier, et en avant la belle vie. Sa fortune lui permet de retomber dans sa vie de jeune homme, de faire la foire et de commander des orgies (du moins on l’imagine) avec ses « amis ».

La pauvre Helen se sent flouée, elle qui n’avait écouté que son exaltation d’âme, son cœur gros comme ça et son vagin qui la démangeait (inconsciemment). Elle tente de ramener le mari dans le droit chemin, mais c’est lui qui a tous les droits. Elle songe à s’enfuir, mais il en a vent par une servante et lui confisque bijoux et numéraire. Elle est sa propriété, elle doit lui obéir. Pire, il débauche son tout jeune fils avec ses amis, lui faisant boire du vin, l’incitant à dire des mots grossiers, à se moquer des autres et de sa mère. Il le veut à son image, et nul doute qu’à 12 ans il lui aurait commandé une femelle pour le dépuceler, activant son mépris des femmes. Car à la gent féminine la chevelure, le feu du foyer, le dessin ; à la gent masculine la robustesse physique, les chevaux et les fusils, la chasse. Chacun son domaine. Même si, au chapitre III, Gilbert Markham rétorque à Helen Huntingdon : « Vous, les femmes, voulez toujours avoir le dernier mot » p.814 Pléiade. Le véritable amour, égalitaire entre homme et femme, est-il possible ? Peut-être en idéalisme, si l’on en croit le chapitre 53 : « Les plus grandes différences sociales, les plus grands écarts de rang, de naissance et de fortune ne pèsent d’aucun poids comparés à une profonde communion de pensées et de sentiments entre des âmes et des coeurs aimants, vibrant à l’unisson » p.1219.

Anne Brontë résiste à cette ambiance impérialiste, celle de la colonisation du monde, de la domination en affaires, de la toute-puissance mâle dans la famille. Elle a voulu en faire trop et elle n’a pas eu le temps de faire court – 53 chapitres, 466 pages en Pléiade ! D’où cette enflure des pages, du propos, des gens. Aucun n’est raisonnable, sauf peut-être la vieille tante et le tout jeune gamin. Tous sont exaltés, abêtis par leurs aveuglements, bel et bien « sous emprise » de leur idéalisme et de leur moralisme étroit, de leur sentimentalité, de leurs pulsions. Toute la palette de la niaiserie, du ressentiment, de la colère, de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) chatoie en ces trop longues pages. Aucun personnage, sauf l’enfant avec son amitié pour les chiens et ses longues boucles tombant sur son cou ivoire, n’est vraiment sympathique. C’est dommage, resserré d’un bon tiers, le roman aurait pu faire mouche.

Anne Brontë, La recluse de Wildfell Hall, 1848, Libretto 2016, 560 pages, €13,90, e-book Kindle €7,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Marguerite Audoux, Marie-Claire

La littérature a oublié Marguerite Audoux, née en 1863 dans le Cher et décédée en 1937. Elle a été la mère d’un seul personnage : elle-même – sous le nom de Marie-Claire, romançant son autobiographie sous la forme d’un conte écrit simple, par un coeur simple.

Sa vie a été de pauvresse, livrée à l’Assistance publique et séparée de sa sœur à la mort de sa mère, placée après sa première communion en ferme pour y servir de bergère, de vachère puis de servante en Sologne. Elle a rencontré l’amour enfant avec sœur Marie-Aimée, puis adolescente avec Henri, le frère de sa fermière. Mais pas question d’aimer : à chaque fois, c’est la rupture imposée, les curés parce qu’ils n’aiment pas l’amour terrestre ; les fermiers parce qu’ils n’aiment pas les amours ancillaires.

Seule la nature reste innocente et offre ses bienfaits. Le soleil qui se lève, la brume dans les bois, le printemps qui jaillit, les petits oiseaux qui chantent comme les enfants, ceux de Jean le Rouge à qui elle porte du pain béni. Car Marguerite Audoux a le don du trait vivant. D’une phrase, elle croque, et cela vit. Le cœur pur va droit au but.

Il n’y a pas grand-chose à dire lorsque l’on a eu une vie si terne, faite de devoirs et de servitude. Marie-Claire quittera les fermiers, tentera de retourner au couvent puis fuira à Paris en train. Octave Mirbeau, journaliste anarchiste, auteur de Sébastien Roch, qui dénonce (déjà en 1890 !) malgré Bayrou qui n’en avait jamais entendu parler le viol des adolescents par les prêtres, en assure la préface. « Elle écrivait non avec l’espoir de publier ses œuvres, mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu’elle aimait écrire. »

Dans la suite écrite en 1920, L’Atelier de Marie-Claire, la romancière poursuit sur son expérience de couturière à Paris, avec un moindre succès.

Prix Femina 1910

Marguerite Audoux, Marie-Claire (suivi de l’Atelier de Marie-Claire), 1910, Grasset 2008, 434 pages €11,70

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Charlotte Brontë, Le professeur

Troisième fille de révérend et sœur aînée d’Anne et d’Emily, Charlotte est surtout connue pour son roman Jane Eyre. Elle est décédée, comme les autres, de tuberculose, à 38 ans. Comme son héroïne Mlle Henri dans Le Professeur, Charlotte a été institutrice, est allée à Bruxelles pour parfaire son éducation, est tombée amoureuse de son « maître » Heger, directeur de l’établissement et marié, avant de créer son pensionnat pour jeunes filles. Elle connaîtra l’amour avec un autre révérend, toujours très moraliste anglicane, mais décèdera peu après. Dans Le Professeur, les références autobiographiques sont évidentes, mais s’arrêtent là.

En effet, le personnage principal n’est pas une femme, Frances Henri, simple compagne, mais un homme, le narrateur, William Crimsworth. Se mettre dans la peau d’un homme est une gageure pour Charlotte, qui n’a eu qu’un seul frère, Branwell, vite devenu alcoolique et opiomane. Ce pourquoi son personnage a des côtés féminins : son obstination, sa façon de faire sans le dire, son absence d’orgueil mâle, sa religion du travail bien fait, pas à pas comme on coud une broderie. William est un être sensible, mal à l’aise dans l’Angleterre victorienne dominée par la domination et mue par la violence. Son nom même, Crimsworth, évoque un patrimoine de crimes, comme une hérédité nationale chargée.

Car la peinture de la société anglaise, en première partie, est terrible. Tout n’est que domination : de l’homme sur la nature avec l’industrie du textile, du fer et du charbon ; de nation sur les pays voisins, considérés comme inférieurs, avec pléthore de préjugés ; de classe avec le mépris affiché des castes envers leurs inférieurs ; des affaires où tout est permis ; de famille avec la haine « morale » envers les déclassés, mal mariés ou perdus de pauvreté, de débauche ou de jeu ; de couple avec la soumission forcée des femmes, vases à engendrer un héritier mâle et potiches à présenter aux bals.

William, tôt orphelin, est flanqué d’un frère aîné qui le jalouse et consent à le domestiquer dans ses affaires au rang de simple gratte-papier traducteur d’allemand, et d’une famille maternelle qui voudrait le voir épouser une cousine (toutes laides et prétentieuses) et devenir pasteur. Le jeune homme, à peine sorti d’Eton et sans aucune expérience, refuse tout en bloc. Il aspire… il ne sait trop à quoi, peut-être à la liberté de choisir. Il quitte donc l’entreprise de son frère (qui fera tôt faillite) pour s’exiler sur le continent, à Bruxelles (la France n’est alors pas une option, sitôt après l’Ogre corse qui a tant effrayé Albion). Il trouve un poste de professeur d’anglais dans un collège de garçons puis, par relations du directeur, un poste complémentaire dans le pensionnat de jeunes filles attenant.

Là, seconde partie de sa vie, il glose sur l’éducation, lui qui n’y connaît rien, tombe vaguement amoureux de la directrice du pensionnat de jeunes filles qui le drague ouvertement, surprend une conversation entre elle et son directeur du collège de garçons dans laquelle un mariage de raison est envisagé entre les deux établissements et leurs directeurs respectifs. Il démissionne, vexé, court les postes en vain durant un mois, puis finit par en trouver un mieux rémunéré qu’avant, par relations. Entre temps, il a été fasciné par une élève que lui a imposée la directrice, une professeur de broderie en dentelles qui voulait suivre ses cours d’anglais. Mlle Henri est sage, obstinée, travailleuse. Mi-suisse, mi-anglaise, elle a pour idéal d’aller en Angleterre, pour elle le paradis de la modernité d’époque. Ils finissent par se marier.

Commence alors une troisième partie de sa vie. Le couple ne tarde pas à fonder leur propre école à Bruxelles, sur leur bonne réputation, puis à se retirer en la vendant, dix ans après. Un enfant est né, un fils, Victor, trois ans après leur mariage (deux ans de décence puritaine avant de jouir utile). Ils se retirent dans la province anglaise pour vivre de leurs rentes et élever le gamin qui, juste avant qu’il parte à Eton à 10 ans, est portraituré comme ayant des passions qu’il faudra dresser. Une reproduction de la domination victorienne…

Le récit est long, mal bâti bien que cohérent au final en tant que roman d’initiation. Le personnage d’anarchiste sceptique Hunsden, plus français voltairien qu’anglais, assure la liaison entre les trois parts de la vie de William, l’asticotant sans cesse, raillant ses ambitions, surveillant sa moralité. Il est le démon qui pousse à sans cesse faire mieux, à se poser la question en conscience de ses actes. Il n’est pas Tentateur, mais Gardien, une sorte d’ange moral démoniaque dans l’expression. Le féminin William, trop porté à l’introspection, en est à chaque fois stimulé. Son autre stimuli est sa compagne, égale à lui-même ou presque, dans un élan féministe avant l’heure. Un couple, pour Charlotte Brontë, repose sur l’égalité des sexes ; c’est un partenariat pour construire un foyer, pas un contrat de patrimoines. Mais pour émouvoir, il faut être soi-même ému, ce qui n’est pas toujours le cas dans certain paragraphes lourdement moralisateurs, façon Bible, avec des mots à majuscule qui frisent l’enflure à la Hugo sans déboucher sur rien de concret.

Crimsworth présente son histoire dans une lettre à un ancien condisciple d’Eton qu’il n’a jamais revu et avec qui il n’a jamais été ami. Un procédé maladroit, stylistique dit-on, pour forcer le lecteur à faire taire sa sympathie spontanée envers William et Frances Henri et à se poser des questions à leur sujet. Le jeune homme présente ses doutes, omet des informations, se croit autre qu’il n’est, et c’est au lecteur de démêler le vrai du faux pour mieux le connaître. Son regard révèle la société, mais aussi lui-même. En s’exilant, il a voulu un regard étranger sur son propre pays, sorte d’itinéraire individuel du Salut chrétien, où l’homme n’est que de passage sur cette terre.

Pas le meilleur livre des sœurs Brontë, mais intéressant.

Charlotte Brontë, Le professeur, 1847 (publié en 1857 seulement), Hugo poche 2021, 379 pages, €6,60, e-book Kindle €0,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Anne Brontë, Agnes Grey

Anne est l’une des trois sœurs Brontë, sixième enfant de la famille et petite dernière. Elle mourra de la tuberculose, comme les autres, à 29 ans en 1849. Dans ce premier roman, composé de parties reliées entre elles, elle s’inspire de sa vie même, des lieux qu’elle fréquentés, des gens aspirant à la petite noblesse rurale qu’elle a servis. Mais bien mieux : elle décrit les années d’initiation de son passage à l’âge adulte et sa progression d’écrivain.

Comme Anne, la jeune Agnes (pas d’accent en anglais) est la petite dernière d’une famille de pasteur dans le Yorkshire. Ses parents sont bienveillants, aimants, et ses sœurs serviables ne lui laissent rien faire. Atteignant les 18 ans et voyant la santé de son père se dégrader, la jeune fille décide de se rendre utile. Éduquée au latin, à l’allemand, au dessin – et aux principes moraux de la morale chrétienne – elle se veut gouvernante d’enfants. Les parents se récrient, mais finissent pas céder. Et c’est le cœur gros de quitter les siens, mais emplie d’espérance, qu’Anne finit par dénicher un poste, à 19 ans.

Elle tombe dans le cœur de la gentry anglaise et c’est l’horreur. Dans ses lettres et son journal, Agnes décrit comment les parents sont démissionnaires, ne connaissant que le laisser-faire et la trique (attributs qu’on retrouve dans l’Amérique d’aujourd’hui). Ils confient l’éducation de leurs fils et filles à une gouvernante ou à des précepteurs pour ne pas avoir l’ennui de s’en occuper. Mais ils interdisent tout châtiment, actes réservés aux dominants. Les gouvernantes ne sont que des employées, à peine au-dessus de la bonniche qui racle les cendres et prépare la flambée.

D’où cette description effarante des jeunes sauvages, vigoureux et pleins de vie, mais ravageurs et insupportables, grossiers à la mesure de leur père et des palefreniers. Les enfants, surtout dès 6 ou 7 ans sont des éponges qui observent et écoutent, singent les adultes et les imitent, parce qu’ils sont programmés ainsi. Leur prêter attention, leurs parler et les écouter, leur montrer l’exemple dans la vie quotidienne est la base de leur éducation. Et ce n’est ni la faute des autres, ni celle des enseignants, s’ils deviennent ce qu’ils sont : conformes à leurs parents. L’enfant n’est pas naturellement bon, mais il le devient si on l’aime. Pour les Anglais vers 1840, il s’agit de les dresser – par l’effort et la trique concernant les garçons ; par la coquetterie et les manières pour les filles. On ne leur demande rien d’autre : les garçons vont hériter et les filles se marier.

Le Tom de 7 ans et sa sœur Mary Ann de 4 ans sont de vraies pestes laissées en friche. Le garçon veut dominer et tout régenter (comme son père) ; la fille veut séduire tout le monde et accaparer l’attention (comme sa mère). Aucun des deux ne veut apprendre ses leçons, ou alors à la diable, mais préfèrent courir dehors, se salir et se mouiller, dénicher des nids et torturer les oisillons. « Pourquoi les attrapez vous ? – Père dit que ce sont des nuisibles. – Et qu’en faites vous après les avoir attrapés ? – ça dépend. Parfois je les donne aux chats ; d’autres fois je les coupe en morceaux avec mon canif ; mais le prochain, j’ai l’intention de le rôtir vivant. – Et pourquoi avez vous l’intention de faire une chose aussi horrible ? – Pour deux raisons ; d’abord pour voir combien de temps il vivra… Et ensuite pour voir quel goût ça aura » p.358 Pléiade. Pour éviter cela, Agnes se sentira obligée d’écraser une nichée entière, apportée par le frustre oncle Robinson, sous une grosse pierre, sous le nez des enfants et de l’homme, en arguant de considérations chrétiennes.

Elle ne tarde pas à quitter cette famille délétère pour une autre, socialement située un peu plus haut, où les enfants sont aussi plus grands. Mais les garçons, 11 et 12 ans, ne vont pas tarder à partir en pension, où on les dressera selon le format standard. Exit les garçons, on ne les reverra plus. Ne restent que les filles, un peu plus âgées, Rosalie 16 ans et Matilda 14 ans. La première est belle et bête, joli plumage et crâne de piaf ; la seconde est un garçon manqué, futée avec les chevaux mais frustre de manières et de vêture. La mère, Miss Murray, veut que ses filles acquièrent de la distinction, mais sans aucun effort de leur part. Son seul objectif : les marier « bien », ce qui signifie à un garçon riche. Qu’il soit moche, violent et débauché importe peu, ce qui compte est le patrimoine. L’argent et le statut importent plus que les valeurs morales (nous revoici en pleine ère Trompe, signe évident que la philosophie de ce clan est Anti-Lumières, contre la civilisation des mœurs).

Tout le sel de ce roman est, outre la peinture au vitriol de la société du temps, dans la progressive initiation morale de la jeune fille à celui de jeune femme, au contact à la fois des immatures qui lui sont confiés, et des exemples des parents et relations. Agnes conduira Rosalie à l’autel ; elle épousera le hobereau du coin et deviendra Lady, malgré les conseils de sa gouvernante qui la mettra en garde. Elle-même découvrira l’amour, en la personne d’un pasteur imitation de son père, sage, modéré et moral. Happy end pour Happy fews – car cet idéalisme romantique ne devait pas se réaliser souvent dans la vie réelle.

Une autre façon d’écrire, sous la forme de souvenirs un peu naïfs au début, plus réfléchis à la fin. Le doute et l’émotion sourdent de la raison affichée au début, les certitudes de la jeunesse laissant place aux nouveau défis de chaque moment. Surtout lorsqu’elle parle d’elle-même et non plus des autres, de ce qu’elle ressent dans son intime. L’auteur devient sujet.

Anne Brontë, Agnes Grey, 1847, Livre de poche 2021, 352 pages, €6,90, e-book Kindle gratuit

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Julian Barnes, Avant moi

La jalousie… Thème récurrent des romans, mais aussi poison indélébile qui met l’imagination sous emprise. Graham (prononcez ‘gouailleum’) a 40 ans. Il vient de divorcer de son épouse depuis 15 ans, Barbara, et laisser leur fille de 12 ans à la garde de sa mère dans leur maison. Il est parti en n’emportant seulement qu’une valise. Il en avait assez de la monotonie des jours, des travers de sa femme et de l’insignifiance de sa fille.

Il s’est mis avec Ann, ancienne starlette de films de série B à peine plus jeune que lui. Elle est plus stable, moins coincée. Tout va bien entre eux. Graham voit sa film religieusement toute les deux semaines, selon le jugement de divorce. Il n’a pas besoin de plus ; il ne l’aime pas plus que cela. Il la « sort » parce qu’o,n doit le faire, sans plus.

Quatre ans plus tard, dans un ciel sans nuage avec Ann, Barbara imagine une vengeance machiavélique, sans en prévoir les conséquences. Elle dit à Graham que sa fille veut voir un film qui passe au cinéma, parce que ses copines l’ont vu et qu’elle doit en parler à l’école. Graham de va jamais au cinéma, il n’aime pas les images. Né après-guerre, il a été élevé dans les livres et seuls les mots sont son domaine. Il enseigne l’histoire à de jeunes étudiants à l’université, et cela passe par les livres et les mots.

Dans ce film, sa nouvelle femme Ann joue une pute vulgaire outrageusement fardée. Barbara a voulu que Graham voit sa conquête comme elle était avant de le connaître ; elle a voulu que sa fille voit avec « qui » son père est parti de sa famille. C’est sa vengeance mesquine. Graham en rit tout d’abord. Puis son imagination travaille. Anne a-t-elle fricoté avec l’acteur macho qui joue son mec dans le film ?

De fil en aiguille, en l’interrogeant, puis lisant des critiques dans la presse à la bibliothèque, cherchant à voir tous ses films, questionnant Jack, ex-petit ami d’Ann qui les avait présentés l’un à l’autre, Graham va se faire « tout un cinéma » sur le nombre d’amants qui ont ramoné sa femme, combien l’ont défoncée à la faire jouir, combien sont entrés en elle juste par souci de performance. Il s’en rend malade. Il en est obsédé, triste, déprimé. Ann voit qu’il l’aime et cherche à le détourner de ces pensées morbides, toutes tournées vers le passé, mais rien n’y fait. Le lieu des prochaines vacances est en lui-même aggravant : Ann est allé à Paris avec Untel, en Italie avec Benny, et ainsi de suite. Ne restent que les pays nordiques où elle n’a jamais eu envie d’aller (et pas plus aujourd’hui), ou l’Inde, trop lointaine. A la rigueur le sud de la France, sauf la côte d’Azur.

Cette fixation névrotique trouvera son paroxysme lorsque Graham découvrira, par certains indices laissés dans les romans qu’il écrit, que Jack a continué à baiser régulièrement Ann même après son mariage. Il ne trouvera alors qu’une seule solution pour se sortir du trou noir dans lequel il s’est enfoncé.

Malgré quelques passages à vide, ce roman est resserré sur cette passion négative qu’est la jalousie, où comment se bloquer sur le passé ressassé par l’imagination. En cela il est intéressant, car il va assez loin. Est-ce dû à notre cerveau reptilien ? Une force de possession atavique comme un péché originel ? Même la passion ne va pas aussi loin ; quant à la raison, elle est impuissante : Graham se croyait un homme raisonnable.

Julian Barnes, Avant moi (Before She Met Me), 1982, Folio 1993, 285 pages, €10,00

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Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent

Wuthering, traduit en français par Hurlevent, est une variante d’origine écossaise de whither qui évoque la tempête. Ce mot expressif caractérise le personnage principal, Heathcliff, comme sa maison. La collection de la Pléiade a décidé de maintenir le mot anglais, au prétexte qu’on ne traduit plus les noms propres. Ce souci « scientifique » m’apparaît comme une démission. Traduire est toujours trahir, comme le dit si bien le proverbe italien « tradutore traditore ». L’assumer est signe de maturité. Prendre ses responsabilités en choisissant un nom qui fait sens en français est un mérite du métier de traducteur. C’est ainsi qu’en 1925, Frédéric Delebecque a trouvé ce nom génial : Les Hauts de Hurlevent. D’autres ont trouvé Haute-Plainte, Maison des vents maudits, Heurtebise, les Hauteurs tourmentées, les Hauteurs battues des vents, le Château des tempêtes, Hurlemont.

Heathcliff, enfant de bohémiens abandonné par ses parents, a été recueilli par Earnshaw qui l’élève comme l’un de ses enfants. Non sans jalousie de la part des enfants légitimes. Son fils aîné Hindley, rendu amer par la préférence de son père pour l’autre, fait souffrir le jeune garçon, tandis que sa sœur Catherine, du même âge que lui, le comprend et joue avec lui. Il tombe amoureux d’elle de façon passionnée et violente bien qu’il entende Catherine un jour affirmer qu’elle ne s’abaisserait jamais à épouser un bohémien.

Blessé dans son orgueil le jeune homme abandonne la maison. Il ne revient qu’au bout de trois ans après avoir tâté de l’armée et s’être semble-t-il enrichi. L’autrice délaisse toute explication, ce qui rend le personnage plus énigmatique. Catherine a durant ce temps épousé un homme insignifiant, Edgar Linton, qui ne l’aime pas et la maltraite. Son frère Hindley s’est marié lui aussi et, devant la fortune faite par Heathcliff, l’accueille volontiers à la maison. Mais celui-ci ne vit désormais que pour se venger et s’impose par sa force de caractère.

Catherine est bouleversée par son amour violent et sombre comme un envoûtement et elle en meurt au moment où naît sa fille, Cathy, qui n’est pas de son mari mais d’une faute avec Heathcliff. Lui a épousé Isabelle, la sœur de Linton, il ne l’aime pas et la maltraite (en miroir de Catherine) mais il tient en son pouvoir son demi-frère Hindley et son fils Hareton. Il laisse le gamin grandir en inculte, comme un animal sauvage livré à lui-même dans la nature, tout en muscles mais sans jugement, pour se venger des mauvais traitements que Hindley lui infligeait lorsque lui-même était enfant. Il attire chez lui Cathy et l’oblige à épouser son fils mal élevé et déplaisant. Son objectif est d’arriver à s’emparer des biens de Linton.

Le fils qu’il a eu d’Isabelle est joli comme sa mère, mais lâche, égoïste et fragile comme la lignée maternelle. Son père le méprise, et le jeune homme souffreteux ne tarde pas à mourir. Sa veuve Cathy, fille illégitime d’Heathcliff, se prend d’affection pour le solide Hareton et entreprend de le dégrossir, notamment en lui apprenant à lire. Heathcliff, une fois vengé par la réunion des biens due au mariage de Cathy et de Hareton ne souhaite plus que la mort pour rejoindre Catherine à jamais, dans les hauteurs célestes apaisée, au-dessus des tempêtueuses Heights.

Emily Brontë n’a connu qu’une vie douloureuse et dramatique, dans une région désolée et sauvage, le Yorkshire. La vie côtoyait sans cesse la mort pour la fratrie. Tôt orphelines de mère, isolées en presbytère, les fenêtres donnant sur le cimetière, une expérience au pensionnat dès 6 ans, victimes régulières de décès rapprochés (les deux sœurs aînés encore enfant), la déchéance du frère Branwell, alcoolique et opiomane après un amour adultère déçu, puis la mort de ses deux sœurs les plus proches, Anne de tuberculose et Charlotte récemment mariée et enceinte – rien dans l’existence n’a pu donner à Emily une image positive de l’humanité. Comme ses sœurs, elle est restée centrée sur l’imaginaire compensateur de l’enfance, et les jeux de rôle inventés par la fratrie, volontiers écrivains dès le plus jeune âge.

Heathcliff est créé comme un homme fatal, d’une pièce, dont le caractère est exagéré jusqu’à la perversité. Il est le démon incarné, prêt à pervertir deux familles jusqu’à la troisième génération parce qu’il a subi leur mépris de classe et un amour proscrit. Il se venge, pour rien, puisque les biens restent dans la famille d’origine. Mais il a un puissant relief car Emily Brontë l’a construit de ses rêves et qu’elle le connaît intimement. Elle écrit comme dans les contes, par oppositions : les Hauts de Hurlevent en hauteur, bâtisse massive, austère ; et Thrushcross Grange (la grange de la croix des muguets – ou des grives), dans le bas du pays, protégée des vents, moderne, luxueuse en comparaison. Brutalité et grossièreté de Heathcliff, un mâle fort qui aime la chasse et la nature ; sophistication et tempérament poétique des Linton, mâles faibles adonnés à la lecture. Le roman lui-même multiplie les points de vue, celui de Lockwood, propriétaire londonien contraint d’assister à l’histoire, Nelly la servante populaire mais pas irréprochable qui aime cancaner, et encore neuf autres par lettres, récits d’émotion, fragments de journal. Tous se contredisent et se complètent, empêchant toute interprétation univoque et morale, laissant le lecteur libre d’avoir son propre avis.

Heathcliff lui-même est ambivalent. Son nom est un oxymore, formé de heath, la lande végétale, et de cliff, la falaise minérale. Heathcliff est clivant, rendant toute fusion impossible ; or il vise à l’amour fusionnel avec Catherine, sa compagne de jeux dans son enfance, son premier émoi d’adolescent, sa conquête physique transgressive adulte. Heathcliff perturbe les sentiments, la famille, le couple, l’ordre social. Il impose sa force vitale populaire (et étrangère) à la fin de race bourgeoise (et de souche). A pays primitif, passions primitives. Darwin distillait ses théories sur la sélection naturelle, tandis que Nietzsche déployait son culte de l’énergie, deux auteurs qu’Emily connaissait, grande lectrice de livres et de journaux. L’époque était l’apogée de l’empire britannique, et Emily aimait à dire que la reine Victoria n’avait qu’un an de moins qu’elle.

Récit d’imagination encore romantique (noir) par son exigence d’amour absolu, proche de la pulsion de mort – et réaliste par sa peinture que la transgression volontaire et assumée des interdits moraux, sociaux, religieux. Ce contraste fait la puissance de ce roman, et sa nouveauté pour l’époque. D’autant qu’il met en scène des femmes qui égalent les hommes.

Pas moins de 11 films et 3 téléfilms ont adapté ce roman célèbre, écrit par une jeune femme qui fit scandale.

Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, 1847, Livre de poche 1974, 413 pages, €6,90, e-book Kindle €5,49 ou emprunt sur abonnement

Emily, Charlotte, Anne Brontë, Wuthering Heights et autres romans (Wuthering Heights, Agnes Grey, Le Professeur), Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

DVDLes Hauts de Hurlevent, Coky Giedroyc, 2009, avec Andrew Lincoln, Burn Gorman, Charlotte Riley, Sarah Lancashire, Tom Hardy, Koba films 2017, anglais, français, 2h15, €13,06

DVD Les Hauts de Hurlevent, Peter Kosminsky, avec Janet Mac Teer, Jeremy Northam, Juliette Binoche, Ralph Fiennes, Sophie Ward, Paramount 2003, anglais st français, 1h50, €28,79 ou doublage anglais, français, Imperial 2008, €17,52

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Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit

Un roman qu’on disait autrefois « de gare » avant l’invasion des Smartphones sur lesquelles regarder les séries. L’autrice, ex-prof dans l’est de la France, a bien assimilé l’esprit moyen des lecteurs, qui sont en majorité des lectrices. Du féminisme, du sexe, peu d’action mais de l’initiative, et un happy-end de rigueur. Nous sommes plus dans un scénario de téléfilm que dans un roman psychologique. Ce livre, laissé par une lectrice dans un hôtel au bout du monde, est du prêt à consommer. Je le laisse à mon tour dans une boite à livres pour le plaisir éphémère du lecteur suivant. Vite lu, vite oublié.

Nous sommes décentrés au 18ème siècle pour un univers en noir et blanc, où les nobles ont tous les droits et les autres sont dominés. Un siècle qui revient avec Trompe et Epstein, puis les « roués » de l’époque, appelés « libertins », avaient des mœurs dépravées pour leur bon plaisir. Sans Dieu, sans morale, sans pitié. Les femmes, surtout jeunes, étaient du gibier à chasser, molester et violer en série, ainsi que certains jeunes garçons de belle figure. Une fois usés, tous disparaissaient dans les bas-fonds d’Aix-en-Provence, les sous-sols des ruines romaines.

C’est ainsi que Livia, une fille trouvée confiée au couvent, s’enfuit à la prime adolescence de cette atmosphère bigote et confinée pour courir la grande ville. Elle est aussitôt happée par un boulanger, qui la couche sur son lit contre un pain croustillant. Voulant retrouver sa liberté, elle est saisie par un truand de la mafia locale, qui la livre aux grands seigneurs dépravés. Là, elle sera pute, avilie, puis utilisée comme appât après avoir été formée aux belles manières pour se venger d’un chevalier trop moraliste, le baron de Cressol. Séduit par la beauté de la jeune fille, il la mariera sans rien savoir de ses origines. Villèle et Sarrians, qui ont monté le complot, s’en roulent par terre de rire. Ils attendent leur heure pour mettre au jour la supercherie et avilir le moraliste.

Heureux hasard (il n’y a que cela dans ce roman), Livia ne tombe pas enceinte des client du bordel, ni de son mari Cressol, mais de son amant, le faïencier de Moustier Guilhem. Elle donne naissance une fille, que le baron croit de lui (mais c’est sans aucune conséquence dans cette histoire). La gouvernante Bertille soupçonne quelque chose et se prend de haine pour la mère et la fille, prénommée Julie.

Mais « la peste » survient dans la ville, depuis Marseille où un bateau, par appât du gain, n’a pas respecté la quarantaine. Ninon, la meilleure amie de Livia, est malade et celle-ci, qui a quitté son mari baron, court à son chevet. Ninon s’en sort, elle n’avait qu’une fièvre « quarte », mais Livia décède. Julie est orpheline. Élevée par son père et son grand-père, qui lui apprend le maniement de l’épée, elle jure à ses 20 ans de se venger des dépravés qui ont soumis sa mère. Elle a reçu en effet un paquet de lettres de la part de Ninon.

Elle « monte » donc à Aix, loge chez Ninon, et s’habille en garçon pour fréquenter la salle d’armes. Villèle est attiré par ce jeune homme joli et imberbe, sans origines, qu’il ne parvient pas à battre. Infatué de lui-même de par son sang bleu, son rang social, sa richesse et son impunité morale, il ne supporte pas qu’on lui résiste et échafaude un plan pour forcer le jeune bretteur à se battre à mort avec lui. Il en crèvera, comme de juste dans ce genre de roman. Quant à l’autre, son complice espteinien Sarrians, il vieillit trop vite et décide d’en finir en emportant Julie déguisée en Julien avec lui. Mais c’est compter sans l’initiative de la fille, insoumise dans l’âme.

Entre temps, Julie tombera amoureuse d’un clerc de notaire féru de Voltaire, qui imprime des libelles vengeurs contre les nobles, leur dépravation et leur impunité. 1789 pointe déjà un demi-siècle avant.

Bien écrit, on ne s’ennuie pas, mais rien ne reste de cette histoire d’épée plus que de cape. Seulement les poncifs de notre époque : la domination de classe, les préjugés sociaux, la révolte féministe, le moi aussi des femmes qui veulent faire comme les hommes.

Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit, 2021, Livre de poche 2022, 332 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

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Stephenie Meyer, Les âmes vagabondes

Ce gros roman des « âmes « est une aventure pour adolescents virant adultes, mélangeant science-fiction, action, et amour romancé qui sauve tout. C’est bien conté est pas mal du tout. Les chapitres sont écrits façon thriller dont la chute incite à poursuivre.

Le thème ? La résistance des humains soumis à l’invasion et l’occupation, puis la soumission des esprits par les « âmes » venues d’une autre planète. Une fois implantée dans le cerveau par une incision derrière la nuque, l’âme prend les commandes. L’esprit ancien disparaît, submergé, sauf s’il résiste et se rebellent, ce qui fait cohabiter deux personnalités dans un même corps. On ne peut que penser aux Ukrainiens des territoires occupés par la dictature russe, comme au temps de l’Occupation de la France par les nazis.

La Vagabonde est une âme indépendante qui se soustrait aux questions incessantes de sa Traqueuse, en rejoignant une communauté clandestine d’humains guidée par l’oncle Jeb de Mélanie, la fille dont elle a pris le corps après que, traquée, l’humaine se soit suicidée en se jetant dans le vide. Les Soigneurs aux compétences avancées ont vite réparé son corps de 27 ans en grande forme pour lui inoculer l’âme de la Vagabonde, qui avait vécu déjà plusieurs vies sur les planètes lointaines et originales. Ce sont en particulier Origine, le Monde des chants, le monde des Herbes qui voient, la planète des fleurs, le monde de Feu, la planète des Brumes,la planète des araignées, la planète de Cristal.

Mel veut retrouver Jared, son amour, ainsi que son petit frère Jaimie qui doit avoir dans les 14 ans désormais. Mélanie parle à l’intérieur de la Vagabonde et réussit à la convaincre de rechercher la cache dont l’itinéraire est figuré par un dessin de montagne.

Après de multiples péripéties pour échapper à la Traqueuse obsédée et obstinée, manquant mourir de soif dans le désert, Mél/Vagabonde est recueillie par Jeb. Bien que devenue âme, ce qui se reconnaît aux reflets d’argent de ses yeux, elle n’est pas tuée mais faite prisonnière. Jeb, anarchiste humain toujours curieux de tout, veut en savoir plus sur sa nièce recomposée en alien. Elle est conduite à l’ensemble de grottes où 35 humains se terrent en cultivant des légumes. Ils partent pour des raids de pillage selon un itinéraire compliqué destiné à semer d’éventuels poursuivants.

La Vagabonde est tout d’abord regardée avec haine par la communauté, surtout par Jared qui ne supporte pas que Mélanie son amour ait disparu, mais pas par Jaimie, tout d’émotions à l’adolescence et qui se prend à aimer la nouvelle personnalité sous l’apparence de sa sœur. Certains veulent la tuer en tant que mille-pattes parasite, et le Doc est tenté de sortir les âmes en opérant les crânes, ce qui aboutit à une boucherie argentée.

Mais, peu à peu, la Vagabonde se fait accepter, on lui donne un nom humain, Gaby, elle aide à la cuisine, à la lessive, à la culture des champs. Ian tombe amoureux d’elle, ce qui rend Jared jaloux.

Les humains se rendent compte que l’ancienne personne est toujours à l’intérieur, et surgit alors le projet de la réincarner. Se pose alors question de l’amour. Celui de Jared pour Mél, emprisonnée dans son corps, celui de Ian pour Gaby, qui parasite le corps de Mél. Jaimie aime les deux personnes et ne veux pas que l’une ou l’autre disparaisse. Dilemme.

Il se résoudra en deux temps à suspense dont je ne vous en dis rien.

La conclusion est que l’amour humain est le plus fort sur toutes les planètes confondues. C’est un peu naïf, mais bien dans l’air du temps, et fort agréable à entendre.

L’autrice, née en 1973 a grandi avec ses cinq frères et sœurs à Phoenix dans l’Arizona. Mormone, elle écrit ses rêves, dont en 2003 la série (5 films) Twilight. Un film intitulé Les Âmes vagabondes est tiré du roman, réalisé par Andrew Niccol, sorti 2013

Stephenie Meyer, Les âmes vagabondes (The Host), 2008, Livre de poche 2010, 829 pages, €11,40, e-book Kindle €10,99

DVD Les âmes vagabondes, Andrew Nicol, 2013, avec Diane Kruger, Jake Abel, Max Irons, Saoirse Ronan, William Hurt, Metropolitan Film & Video, doublé anglais, français, 2h, €24,00, Blu-ray €19,95

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Hitchcock, Histoires épouvantables

Dans la série des « histoires » rassemblées par Alfred Hitchcock, le maître du suspense, 14 nouvelles mi-policières, mi-fantastiques, sur le thème de l’anormal. Une infernale créature, un vampire, un jabberwock, un être venu d’ailleurs… Oui, je sais, moi non plus je ne connaissais pas le charabia Lewis Carroll. Mais de pipelette en goule ou créature (femelle) monstrueuse du genre Méduse, le sens est suggéré.

Mais pas seulement. Si vous voulez échapper à la police qui cerne la maison, vous saurez comment faire. Si vous voulez connaître le moyen infaillible d’imputer le meurtre de votre maîtresse à des malfrats, vous serez édifiés. Si vous voulez faire disparaître légitimement l’amant de votre femme sans qu’on puisse vous soupçonner, vous l’apprendrez. Si vous voulez faire disparaître votre mari en accusant le Jabberwock, libre à vous. Enfin, en théorie… les progrès de l’investigation scientifique peuvent remettre en cause les crimes parfaits.

Mais vous pouvez aussi trouver l’amour en étant infiltré parmi les mafieux, bien que tenté de vous joindre à eux pour un salaire bien supérieur à celui de petit fonctionnaire. Ou trouver la fortune auprès d’une voyante un peu facétieuse, qui vous donne le bon chiffre, mais vous ne savez pas de quoi.

Le lecteur français reconnaîtra quelques célébrités de la science fiction ou de l’humour noir avec Ambrose Bierce, Theodore Sturgeon ou Richard Matheson. Mais les autres auteurs ne sont pas moins bons, sélectionnés par le Maître.

L’essentiel dans une nouvelle, ce pourquoi elle diffère du roman, est la chute. Toute l’histoire est là pour la préparer et en faire un coup d’éclat. L’auteur vous embobine, vous endort, vous berce, et paf ! La fin révèle le fil. Pour certains, par exemple, la lecture est un monde en soi et y fuir après avoir tenté un mauvais coup est la meilleure façon de s’en sortir.

Hitchcock, Histoires épouvantables, 1977, Pocket 1989, 313 pages, occasion 2,03

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Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime

L’auteur, membre de l’Académie royale espagnole, a été longtemps correspondant de guerre. Il sait ce que c’est de se battre ; il connaît la réalité humaine. Dans ses romans, tous originaux, il décrit l’homme seul face à la vie, la société et les émotions. La tradition l’aide : la discipline de l’art, la « voie » au sens zen.

Cette voie, pour le vieillissant Don Jaime Astarloa en pleine cinquantaine, est l’épée. Il est expert en cet art, formé à l’Académie parisienne de Lucien de Montespan, le Maître inégalé du fleuret européen. L’épée, c’est l’honneur, le combat d’homme à homme, moins plébéien et à distance que le pistolet. S’entraîner est moins un « sport », comme le dit l’un de ses jeunes élèves de bonne famille de 14 à 17 ans, qu’un art « utile » qui oblige. Il donne un sens à la vie, tout comme un art martial zen.

Astarloa est anachronique, dans cette Espagne de 1868 en pleins bouleversements sociaux et politiques, bruissante de complots pour renverser la monarchie et instaurer une nouvelle monarchie constitutionnelle ou une république autoritaire. Il entend sans écouter les propos enflammés de ses amis du café Progreso, Carcelès journaliste révolutionnaire ou Don Lucas prudent libéral. La politique l’indiffère ; la vie, d’ailleurs, lui importe peu depuis qu’il a dû rompre jadis avec l’amour de sa vie en France, pour rentrer en Espagne.

C’est dire le chamboulement de ses habitudes et de son âme lorsqu’une femme le convoque chez elle pour lui demander de lui apprendre sa botte aux 200 écus. C’est une suite de mouvements de l’épée qui oblige l’adversaire à ouvrir sa garde pour s’y enfoncer derechef. Le fleuret transperce la gorge. Cette botte n’est pas secrète, mais il ne l’apprend qu’à ceux qui ont la parfaite maîtrise de l’art et en sont dignes – tout comme les prises avancées du judo sont réservées aux ceintures noires. Jaime cherche la botte ultime, l’imparable, celle dont il a l’intuition mais qu’il en parvient pas à saisir.

Il élude, dit que ce ne serait pas convenable, qu’une femme ne saurait… Mais la belle Otero insiste. Elle est jeune, mince, souple, a les yeux violets. Don Jaime ne se laisse pas séduire, mais est touché. Trois jours plus tard, c’est elle qui vient chez lui – et il accepte de lui faire passer un test à fleurets mouchetés. Elle y réussit haut la main. Ce sont dès lors plusieurs cours par semaine, dûment payés par Adela de Otero, qui vont lui enseigner la fameuse botte.

Jusqu’à un matin où, en allant au palais de son client et ami le marquis Luis de Ayala-Velate y Vallespin pour s’entraîner avec lui comme tous les jours, il découvre qu’il est mort, la police dans les lieux. Il a été frappé à la gorge par un fleuret habilement manié. Qui d’autre que son élève Adela comme assassin ? Rattrapé par l’actualité qu’il ne voulait pas voir, Jaime Astarloa comprend qu’il s’est fait piéger. Ce n’est pas pour lui, ni pour son art, que la jeune femme a pris des cours ; c’est pour aborder le marquis, le séduire et le tuer. Cela pour une mission particulière, éviter un scandale politique à son mentor à qui elle devait tout. Deux jours plus tard, un cadavre est repêché sous un pont, défiguré : la police croit que c’est celui de la belle Otero et Astarloa, convoqué pour reconnaître le corps, est atterré.

Don Luis avait confié à Don Jaime une lourde enveloppe scellée, à conserver pour lui. La police constate que les pièces du marquis ont été fouillées, mais que les valeurs n’ont pas été prises. C’est donc l’enveloppe que le criminel cherchait, se dit Astarloa. Mais il se garde d’en parler à la police. Il veut d’abord comprendre. Quoi de mieux que de convoquer son ami journaliste pour lire avec lui ces documents qu’il a ouverts et dont il ne discerne pas le sens ? Sauf que l’agencier garde pour lui ce qu’il sait et veut faire chanter qui de droit avec les lettres. Il est assassiné. Don Jaime, qui va chez lui reprendre les documents, est attaqué. Il s’en sort grâce à sa canne-épée – et à son talent du combat rapproché. Mais il sait que les tueurs vont venir le chercher : il a lu les documents et il représente un danger.

A trois heures du matin, quelqu’un tourne la poignée de sa porte : c’est Adela de Otero. Elle a substitué le corps de sa servante, qui lui ressemblait, au sien, pour qu’on ne la recherche pas. Elle veut récupérer la seule lettre qui ne se trouvait pas dans le dossier pris chez Carcelès et est prête à tout pour cela, y compris coucher avec lui. Don Jaime sait qu’il en est amoureux, que son jeune corps parfumé à la rose l’enivre et, lorsqu’elle dénoue sa robe pour laisser paraître à demi ses seins, il flanche. A genoux devant elle, il va se soumettre quand, par un réflexe de lutteur, il lève la tête. Et ce qu’il voit ne laisse aucun doute : la belle est en train de retirer son chapeau, tenu à sa coiffure par une longue épingle ; son rictus victorieux montre qu’elle a pour intention de la lui enfoncer profond…

Don Jaime Astarloa est dessillé. Il se réveille de son engourdissement amoureux ; il reprend ses réflexes de duelliste. Otero se saisit de la canne épée, lui d’un fleuret, malheureusement moucheté. Un combat commence, qui ne durera pas. Et le destin s’accomplit.

Un roman espagnol, rempli de panache et de détachement très hidalgo ; un roman policier aussi qui démonte une machination fondée sur les nobles sentiments, manipulés pour de basses manœuvres. Il commence lentement, puis s‘accélère pour terminer captivant.

Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime (El maestro de esgrima), 1988, Folio 2024, 384 pages, €9,50, e-book Kindle €7,49

DVD El maestro de esgrima, Pedro Olea, 1992, en espagnol

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Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer

Décédé en 1979 à seulement 66 ans d’un cancer, Cesbron a été vite oublié. Il a chanté les pauvres, les enfants, les ouvriers. Il évoque dans ce roman les prêtres ouvriers, cathos sociaux qui se voulaient proches de leurs ouailles déchristianisées, notamment à la mine.

C’est d’ailleurs dans une mine de charbon du Nord où le petit Pierre, enfant de 6 ou 7 ans, découvre l’horreur de la catastrophe. Son père remonte du fond, mais des copains y ont trouvé la mort. Pierre se jure de ne jamais faire ce métier, ce qui fait sourire son grand frère André. Pierre se fera curé. Mais l’Église soutient le maréchal et les grands bourgeois collabos. Ce n’est pas dit, parce que Cesbron a fricoté avec la propagande de Vichy en 1941, mais la révolte des curés les fera ouvriers. Proches des communistes, dont ils disputent les âmes et les corps, ils organisent le soutien aux déshérités, ouvriers comme eux mais flanqués d’une femme souvent enceinte, parfois au chômage ou à la rue.

Cette solidarité est pour l’amour du Christ, à son exemple qui valorisait les pauvres. Les banlieues industrielles autour de Paris deviennent terres de mission. Le cardinal Emmanuel Suhard, décédé en 1949, a créé la Mission de Paris pour former des prêtres destinés à la classe ouvrière parisienne. Gilbert Cesbron le met en scène ici, venu incognito assister en civil à une messe dite par Pierre dans sa chambre, entouré de quelques camarades de son quartier populaire.

C’est qu’il y a du boulot. Après les heures à l’usine, il faut encore accueillir toute la misère du monde dans le local qui sert à tout. Madeleine fait bénévolement la cuisine, s’approvisionnant au petit bonheur. Les chiens perdus adultes, qui ne connaissent personne et ne savent où dormir le soir, viennent parler un peu et se chauffer à la solidarité de classe. Dans l’impasse du quartier, des masures sans hygiène louées par l’hôtelier bistro accueillent dans la même pièce cuisine et lits, parfois quatre ou cinq personnes dans neuf mètres carrés. Rien d’étonnant à ce que Marcel, bourré une fois de plus, cogne son gosse, Étienne, lorsqu’il est réveillé par un cauchemar, même si c’est indigne d’un homme et surtout d’un père. Un bébé s’est fait dévorer la figure par un rat, la petite Chantal a failli ne pas naître, et Étienne est envoyé à l’hôpital pour avoir été cogné trop fort, jusqu’au crâne fracturé. Le père Pierre, en lui parlant et le touchant, réalisera un miracle.

Et le prêtre dans tout ça ? Il erre comme une âme en peine, voulant sauver les uns et les autres, sans choisir car tous sont dignes. Mais il n’est pas le Christ et ne sait jamais finir une tâche jusqu’au bout. Ainsi, s’il convainc la mère de Chantal de ne pas avorter, il ne parle pas assez avec Jean, qui se tranche les veines, ni ne protège, comme il l’a pourtant promis, le petit Étienne des coups paternels. Dans son épuisement et par sa volonté brouillonne, il démontre les affres de la conscience coupable qui inhibent tant de catholiques convaincus. Ce n’est jamais assez d’amour pour les autres, jamais assez de repentance, jamais assez d’humiliation. Et pourquoi ? Pour papillonner de ci delà sans réussir à mener à bien une mission. Par exemple encourager les baptêmes, ou emmener à l’église, ou simplement lire l’Évangile. Sauver les corps, c’est bien sauver les âmes, c’est mieux.

Pire, « entre sauver une âme et lire son bréviaire, lorsque le temps manque pour faire l’un et l’autre, comment hésiter ?… » Le père Bernard, prédécesseur de Pierre, a baissé les bras. Il s’est réfugié dans un couvent pour « prier », ce qui lui évite de se disperser tout en lui donnant l’illusion qu’il est utile aux autres. Il s’isole surtout de cette « vallée de larmes », des drames et de la souffrance de banlieue. Celle de Suzanne la pute repentie, Ahmed le Nord-Af qui baise les filles toutes portes ouvertes pour que les enfants regardent, et sert d’indic aux flics. C’est à peine mieux dans l’Église officielle, où les curés sont des bureaucrates qui disent à messe aux heures dues, visitent les gens biens, soutiennent les « œuvres » paroissiales pour quelques-uns, mais laissent aux premières communion les filles se saouler et les garçons être poussés dans les bras de leur première proie – à 12 ans.

Cesbron note sans le vouloir la connivence d’action entre prêtres et militants, jusqu’à la grève parfois, ce qui provoquera vite l’ire du pape jusqu’à Vatican II. Pierre est affilié à l’Église hiérarchique et doit obéir aux ordres de son archevêque cardinal, Henri est encarté au Parti communiste et doit obéir aux ordres de la nomenklatura qui décide. Tous deux laisseront tomber, Henri pour aller militer autrement, Pierre en se faisant mineur, comme son père et son frère. Un serpent qui se mord la queue et une fin décevante, enkystant le père Pierre dans sa névrose d’enfance, destinée à se reproduire indéfiniment.

Plein d’émotions, une peinture réaliste de la banlieue ouvrière autour de Paris dans la ville fictive de Sagny, reliée par le métro, l’exploitation des patrons juste après-guerre, les rudes hivers de l’époque. Mais un côté naïf et idéaliste qui fait de l’« Amour » inconditionnel et non sexuel l’alpha et l’oméga de la vie chrétienne, bien loin de la réalité du monde et des gens. On ne lit plus guère Gilbert Cesbron le misérabiliste, pour son impuissance à proposer des solutions ; son roman a pourtant été à sa sortie un gros succès de librairie. Les militants gauchistes en usine après 68 seront plus efficaces, et laisseront plus de traces dans les associations d’entraide sociale et dans l’humanitaire.

Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer, 1952, Livre de poche 1974, occasion €1,58, e-book Kindle €5,99

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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

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Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

L’auteur est chinois et a vécu la révolution culturelle de Mao à plein. L’instituteur promu en Grand Timonier a fait régresser son pays paysan pour faire table rase du passé. D’un marxisme primaire anti « bourgeois », il a voulu faire de chacun une page blanche à la Rousseau, sur laquelle écrire un Homme nouveau. Danger de l’idéologie : la réalité se moque des délires intellectuels. L’humanité reste ce que l’Évolution en a fait sur des millions d’années. Certes, l’environnement, la civilisation, la culture, peuvent améliorer et polir les comportements, mais le fond animal reste le même. La politique volontariste n’y change rien, au contraire, elle est obligée de contraindre, de rendre les gens bonzaïs pour demeurer formatés selon l’idée. Et c’est l’impasse. Jusqu’à ce qu’un dirigeant moins sectaire et plus intelligent décide du Grand tournant, ainsi Deng Xiaoping dès 1978 avec son programme de « réformes et ouverture ». En deux générations, la République Pop de Chine est devenue une grande puissance, technologiquement avancée, parfois plus que les États-Unis dans certains domaines : l’automobile électrique, la physique des particules, l’ordinateur quantique…

Dai Sijie conte ici l’aventure de sa jeunesse, confrontée au Léviathan maoïste. Né en 1954, il a 17 ans lorsqu’il est envoyé en « rééducation » dans les monts du Phénix du Ciel, une lointaine province chinoise du Sichuan proche du Tibet. La révolution « culturelle » qui a sévi dix ans, de 1966 à 1976, a emprisonné ses parents, médecins dits « bourgeois ». Les enfants, présumés « contaminés » par la mentalité « bourgeoise », ont été envoyés chez les paysans cultiver la terre les pieds nus dans la boue, extraire tout nu le charbon des mines, porter la merde humaine dans les champs pour les engraisser, avec les fuites dégoulinant sur le torse.

Heureusement, le narrateur est parti avec son ami d’enfance Luo, d’un an plus âgé que lui, mais qui n’a pu aller au collège que deux années de 15 à 17 ans, les précédentes ayant été « fermées » par la révolution culturelle des masses ignares fanatisées. Le programme éliminait les mathématiques, la littérature, l’histoire, et se concentrait sur l’économie marxiste et l’endoctrinement idéologique. Les deux garçons resteront trois ans dans les montagnes.

Comme tous les jeunes, ils font contre mauvaise fortune bon cœur, habités par cette énergie vitale qui sauve les meilleurs. Luo a plus d’initiative, de bagout, de faculté à conter une histoire. Il se sort des mauvais pas par la parole – retournement dialectique de la propagande de Mao. Ainsi le vieux chef de village, soupçonneux devant le violon du narrateur, qu’il prend pour « un jouet bourgeois » et veut brûler. Luo lui dit que cela joue de la musique. Je résume : « – Laquelle ? – Une sonate. – C’est quoi une sonate ? – Un truc occidental, une chanson. – Comment elle s’appelle ? – Mozart pense au président Mao ». Le sésame ouvre-toi étant prononcé, le chef est content ; ignare, mais content. Dialogue surréaliste édifiant sur la stupidité du fanatisme idéologique. Mais c’est bien ce fanatisme naïf et absolu qui a séduit toute une génération de jeunes occidentaux après mai 68, et durant des années. Croire évite de penser ; c’est confortable, dans la bande, chacun se montant la tête par les mots creux, dans le délire de l’idée lâchée sans aucun rapport avec le réel. Le roman met donc aussi en garde contre le prêt-à-penser de l’État, du Gourou et du Parti.

Mais le surréalisme de l’existence des deux garçons aux champs ne s’arrête pas là. Luo doit faire rallonger son pantalon de 5 cm car, mal nourri, il continue de grandir. Il va donc au village voisin où est « le » tailleur de la vallée, souvent itinérant mais dont la fille reste à la maison et l’assiste. Pleine de vie mais sachant à peine lire, la Petite tailleuse est considérée comme la plus belle de la vallée. Tous les garçons de 13 à 30 ans la convoitent mais, hélas, elle ne taille que des vêtements, pas de pipes. Luo la baratine, il lui lira des romans de Balzac trouvés chez un condisciple en rééducation, le Binoclard, affecté au village en-dessous. Il va la déflorer, nager nu avec elle dans une vasque de la montagne, l’initier à la vie ailleurs qu’au village. Le narrateur, amoureux d’elle lui aussi, va la laisser à son ami par fidélité.

Magie de la littérature : Balzac apprend l’amour et la société, Romain Roland l’individualisme et la pensée par soi-même, Flaubert la passion, et ainsi de suite. La Petite Tailleuse chinoise est totalement transformée par la valise de livres cachée par le Binoclard et volée par les deux amis à cet égoïste que maman a réussi à rapatrier en ville par piston. La Petite Tailleuse ne sera jamais plus une paysanne ignare et candide, prête à gober tout ce qu’on lui présente. Elle dira même, tout à la fin du livre, en partance pour la ville afin de faire sa propre vie : « Balzac m’a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix ».

Ce premier roman a reçu de multiples prix, comme tous les livres d’édification politique. Mais sa qualité littéraire de conte est réelle. Il est très populaire chez les profs de collège et de lycée pour son format court, sa langue minimaliste, et son hymne à la culture.

Prix des libraires du Québec

Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2000.

Prix Relay du roman d’évasion 2000

Prix Roland de Jouvenel 2000

L’auteur a tiré de ce conte un film, tourné en Chine et autorisé après quelques coupures de la censure.

Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, 2000, Folio 2006, 231 pages, €9,20, e-book Kindle €3,99

Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise avec dossier pédagogique d’Isabelle Schlichting, Belin Gallimard, 2009, 224 pages, €6,90

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DVD Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie, 2002, avec Cohen Kun, Cong Zhijun, Liu Ye, Wang Shuangbao, Zhou Xun, TF1 studio 2003, français, mandarin, €6,41

Un autre roman de Dai Sijie chroniqué sur ce blog :

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Serge Brussolo, La princesse noire

Une jeune fille d’un viking rangé des pillages est enlevée par d’autres vikings toujours actifs. Bien que « retirée » dans les terres sur les instances de la mère, Inga, 16 ans, a été chargée de livrer une croix finement ciselée de ses mains au prieur d’un monastère de la côte. Évidemment proie idéale pour ces pirates venus du nord. Les moines sont trucidés et les nonnes raptées pour être vendues comme esclaves, surtout les jeunes et les jolies. Ces vikings ne sont décidément pas chrétiens.

Chaque fille est systématiquement violée, la mise enceinte valorisant la marchandise sur le marché : deux pour le prix d’une. Inga y échappe, car son père, féru des traditions païennes, lui avait gravé dans la chair l’empreinte de son marteau de Thor qu’il portait au cou. Illustré de runes, ces lettres magiques qui servaient aux sorts, la cicatrice entre les seins inspire la crainte. Inga serait-elle vouée au dieu au marteau ? On ne la touche pas.

Au marché du sud Norvège, où elle est débarquée avec le reste du bétail femelle, elle est exposée sur le marché aux esclaves. Les plus belles sont mises nues pour vanter leur corps ; Inga reste habillée, au prétexte de christianisme et de sa honte du corps, mais surtout pour cacher le marteau gravé sur sa chair, qui pourrait faire reculer les acheteurs. C’est une femme, tout de noire vêtue et affublée d’une cape, qui l’achète. Elle l’emmène dans son repaire, un château en pierres – étrangeté en ce pays de bois – à une portée de flèche d’un village paysan. Comme Inga est jolie, la Princesse noire veut en faire son intermédiaire avec les villageois pour négocier de la nourriture. Son serviteur contrefait, Snorri, leur fait peur.

Elle ne tarde cependant pas à révéler sa vraie nature. Un jour d’hiver, elle emmène Inga dans la forêt pour subtiliser les enfants abandonnés par les pères qui les trouvent contrefaits, ou qui ont trop de bouches à nourrir. La Princesse les recueille et les élève dans son manoir. Elle est en concurrence avec les montreurs d’ours, qui enlèvent aussi les nourrissons exposés aux mâchoires des loups pour les façonner à leur manière : crâne mis au carré, membres tordus, allures de trolls ou de monstres. Ils en tireront quelque argent lorsqu’ils iront les montrer au public avec les ours enchaînés.

Inga se dit que c’est œuvre charitable, voire chrétienne. Mais la Princesse noire se désintéresse des enfants ; elle les laisse libres, déguenillés et sales dans la cour du château ou dans les souterrains. Car les villageois voient cet élevage d’un sale œil, comme contraire aux coutumes et offensant pour les dieux. Les gamins jettent des pierres aux petits handicapés s’ils sortent sur la lande. Quel intérêt pour eux de survivre ? Ils ne seront jamais « normaux », ni heureux sous le regard des autres. Dans leur prison, une hiérarchie s’est installée, fondée sur le droit du plus craint.

Inga, grande fille parmi ces gnomes dont le plus âgé, Skall le béquillard, a 13 ans, parvient à s’imposer – non par la force, mais en négociant. Elle leur sert la pâtée, leur raconte des histoires, monte sur le chemin de ronde où trône le chef Skall pour observer la lande et parler avec lui. Il veut bien lui raconter le château et la Princesse, mais à condition qu’elle ôte sa robe et se couche nue devant lui, pour la toucher. Il ne va pas plus loin, grâce au talisman gravé dans la chair de la jeune fille, et grâce aussi à l’absence complète de sensualité de l’adolescente. Inga est cérébrale, elle veut surtout comprendre.

Peu à peu va se découvrir une histoire compliquée et sordide d’amour avorté, où chacun raconte sa propre interprétation sous forme de « belle histoire ». Pour Skall, la Princesse est égoïste et ne recueille les enfants que pour les donner à manger au monstre loup-garou qu’elle cache dans les souterrains ; pour les villageois, elle forme une armée de contrefaits pour mieux les attaquer et les anéantir après la mort de son mari Arald, puis de son amant le beau coq du village Jivko, par vengeance pour ce qui s’est passé jadis ; pour Jean de la Croix, matelot né Olaf mais devenu fou lors d’un naufrage, la Princesse est une nymphomane depuis sa puberté, ayant quitté son père qui voulait la marier à un barbon alors qu’elle couchait avec tout ce que le royaume comptait de jeunes garçons beaux et bien bâtis. Que croire ? – Sa propre raison. Inga enquête.

Puisqu’elle sait bien dessiner, la Princesse l’envoie dans les souterrains rencontrer les aveugles afin de leur montrer, par des gravures, comment se présente le monde extérieur des voyants pour le jour où ils devront sortir. Elle doit se sceller les paupières à la cire pour qu’ils ne lui crèvent pas les yeux, par ressentiment contre les gens normaux. En bas, même hiérarchie, un garçon commande. Orök (prononcez oreuk) a inventé une nouvelle religion qui reprend celle du Ragnarök, la fin du monde des dieux scandinaves. A la fin des temps, les dieux seront vaincus et les gens erreront, aveugles, dans le monde. Ce sera alors la gloire des vrais aveugles, qui sauront s’y débrouiller. L’idole qu’il a sculpté dans la glaise avec sa pisse s’incarne dans le noir et erre dans les galeries, choisissant les enfants les plus vigoureux, aptes à le servir dans le futur. Les autres sont tués, le crâne éclaté à coups de pierre.

Cette situation repose sur un équilibre précaire, entre village et château, contrefaits du haut et aveugles du bas, monstre souterrain et chair fraîche. Le château est attaqué par les souterrains, la Princesse use d’une arme secrète ; la révolte grondant parmi les enfants, elle attaque le village à l’aide de flèches enflammées ; Inga sauve les villageois et les enfants, en les faisant passer par le souterrain qu’elle a découvert. Elle découvre surtout qui est « le monstre » qui tue les enfants en sous-sol. Il n’est pas celui qu’on croit.

Un roman décalé dans l’histoire, une trame policière dans la brutalité viking, un zeste de fantastique tempéré de raisonnable où la folie résulte des conditions. Cela se lit bien, sans laisser de souvenirs marquant – sauf quelques erreurs manifestes.

Les enfants aveugles dorment le jour pour mieux guetter la nuit la venue du monstre, alors pourquoi « à la nuit » Inga va-t-elle se coucher ? Pire : « pendant l’hiver polaire, il fait jour en permanence », affirme l’auteur dans une note page 106. Il dit n’importe quoi ! C’est justement l’inverse : les six mois d’hiver se passent dans un crépuscule d’où le soleil n’émerge qu’à la fin du printemps… Reste que, si l’on passe ces bévues d’ignare, le lecteur peut se laisser séduire par cette aventure pour adultes.

Serge Brussolo, La princesse noire, 2004, Livre de poche 2004, 287 pages, €4,48, e-book Kindle €5,49

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Un autre roman (meilleur) de Serge Brussolo chroniqué sur ce blog

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Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie m’était un auteur français inconnu. Un vieux Livre de poche, illustré d’une couverture des années 60 en couleurs issues du cinéma colorisé, m’est tombé entre les mains : un roman. Avec un titre benêt, car il n’y a ni bijoutiers (seulement un colporteur de montres), ni clair de lune (mais seulement la nature sauvage). Albert Vidalie a laissé une empreinte dans la vie intellectuelle française après-guerre. Il a été très proche d’Antoine Blondin, a écrit les paroles de la célèbre chanson de Serge Reggiani Les loups sont entrés dans Paris, et écrit le scénario de la série télé Mandrin. Outre trois filles et neuf romans et recueils de nouvelles publiés entre 1952 et 1968. Il est décédé en 1971.

Ce roman-ci est l’un des plus connus, pour de mauvaises raisons – grâce au cinéma comme toujours – adapté (et déformé) par Roger Vadim en 1958, avec Brigitte Bardot. Il n’a quasiment rien à voir avec le roman, le scénario diffère largement. L’histoire se situe dans un temps ancien, le Second empire probablement, bien qu’aucune date ne soit donnée. Mais l’époque était propice aux marginaux itinérants, colporteurs, charbonniers ou bûcherons, malandrins. « C’était généralement des quarante-huitards attardés, des ivrognes appartenant à la lie de la commune ». Comme mai 68, la révolution de 1848 a fourni son lot d’anarchistes devenus asociaux.

Tel est Lambert, fils de pute élevé tout seul, battu et méprisé par les autres enfants jusqu’à ce que sa carrure, à 12 ans, renverse la situation. Dès lors, il est le « mauvais garçon » dont rêvent les filles, « il ne regardait jamais l’horloge pour savoir si c’était l’heure du plaisir ». Les servantes de 17 ans qu’il culbute à la fraîche, ou les futures vieilles filles qui fantasment sur ses bras musclés sont ses proies consentantes. C’est d’ailleurs son destin d’être pris dans les rets de l’une d’elle, la fille d’un colporteur désormais installé, le Cantalou auvergnat, avec qui il a probablement fait un mauvais coup.

Car ce roman champêtre est aussi policier. Un meurtre est commis dès les premières pages, celui du colporteur de montres, Léonce Galard, issu de la région. Sa nièce reconnaît son cadavre devant les pandores, aussi empruntés et stupides que la caricature des flics le veut. Galard était un bon vivant, buvant sec, parlant haut, raconteur d’histoire, avide surtout de se vider. Il violait les servantes de 16 ans après les avoir étourdies au champagne, et les livrait ensuite à ses quatre ou cinq copains de beuverie. L’une d’elle se serait jetée dans le puits deux jours après. Mais qu’importe à Léonce : la vie lui sourit, il vend bien ses montres et porte sur lui de grosses sommes d’argent. D’où le motif du meurtre, probablement. Léonce est l’inverse de Lambert : installé presque bourgeois, il méprise les femelles qu’il use comme de chiffons ; Lambert, être de nature, prend son plaisir et en donne.

Mais les flics du coins tournent en rond, préférant la belle vie de l’auberge, à siffler des carafes tout en posant éternellement les mêmes « questions » sans en tirer la moindre once de solution. Un policier venu de Paris remet en ordre tous ces témoignages et a l’intuition juste. Mais il a le tort de trop parler, par orgueil de se valoriser, et la fille qui l’écoute, séduite aux regards par Lambert qui est le désigné coupable, s’empresse d’aller le prévenir et de fuir avec lui. Cette fille est Ursule, la nièce qui a reconnu le cadavre de cet oncle qui a cherché à la violer comme les autres peu de temps auparavant.

Commence alors une vie de nature, nichée dans les bois où une grotte accueillante dans la verdure permet de s’abriter et de se chauffer. Ursule devient pour Lambert « Louvette » et s’ensauvage, exerçant son corps et ses sens au contact de l’homme et des bêtes. Comme lui, elle se coule dans les halliers, écoute les bruits la nuit, randonne infatigablement. Ils font l’amour, souvent, unis par les sens dans l’écrin de la forêt. Les chapitres en sont poétiques, à la Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau.

L’endroit est ce Hurepoix qui termine la Beauce par une série de rivières entourées de bois du bassin de la Seine. Un certain Paillasson, pour son poil dans les oreilles et les narines, va voir sa sœur à Etréchy, avant de rejoindre son village de la Croix-de-Bonvoir. A Villeconin, il prend à travers les champs et… un vol de corneilles agacées lui fait découvrir le cadavre au bord de l’eau d’un ru appelé la Misère, tué d’un coup de binette à la tête. Je connais bien ces lieux, pour les avoir arpentés à pied et en voiture, dans ma jeunesse, et y avoir campé dans les bois. La Croix-de-Bonvoir et la Misère sont des noms inventés, recouvrant peut-être Souzy-la-Briche (157 habitants en 1856) et la Renarde, courte rivière qui se jette dans l’Orge, qui se jette dans la Seine.

Le tragique du roman est que cette parenthèse de nature ne peut que se résoudre dans le retour à la civilisation. Mi-XIXe, le sauvage est réduit par l’avancée des hommes et des techniques. Lambert, tenu par son passé, ne peut qu’épouser la fille du Cantalou son complice et devenir commerçant, héritier de la fortune ; Louvette ne peut que retrouver ses parents et redevenir Ursule, qui ne se mariera jamais car elle a trop bien connu le loup.

Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune, 1954, Livre de poche 1963, 179 pages, occasion €4,88

DVD Les bijoutiers du clair de lune, Roger Vadim, 1958, avec Brigitte Bardot, Alida Valli, Fernando Rey, José Nieto, Stephen Boyd, René Château Vidéo 2006, 1h35, occasion €46,12

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet

Dernier film d’un réalisateur de 83 ans, il présente une histoire tragique bien pensée, mais un découpage déconcertant qui nuit au sens. Tout commence par une première scène de film porno, avec une interminable (et minable) séance de baise au lit entre le gros Andy (Philip Seymour Hoffman) et sa compagne. Manifestement c’est laborieux, il n’y arrive pas. Peut-être pour dire que la génération des fils est stérile et ne fera jamais rien de bon. Suit une scène surgie de nulle part, puis une série de « avant le vol » et « après le vol » qui rendent rapidement l’histoire incompréhensible. Si c’est pour accrocher l’attention, c’est raté, on s’ennuie, et l’accélération de certaines scènes de bavardage sans fin dans les couples devient irrésistible. Enfin le sens renaît, avec le fil suivi de l’histoire.

C’est là que surgit la tragédie. La famille Hanson est comme celle des Atrides, rongée de l’intérieur par le non-dit, la jalousie, l’amour frustré. Andy l’aîné a manqué d’amour de sa mère et de reconnaissance de son père, qui vont tout entier au plus jeune, « le bébé » Andy (Ethan Hawke). Si Andy a réussi à obtenir un métier de comptable dans une grosse boite, et à fonder un couple avec Gina (Marisa Tomei), une belle femme qui aime montrer son décolleté, Hank son jeune frère, a tout raté. Éternel petit garçon, il est faible et lâche, il fuit toute responsabilité, a du divorcer et fait constamment des promesses qu’il ne peut tenir.

Les « gueules » à l’écran montrent des mâles américains au visage ravagé, du père aux poches sous les yeux (Albert Finney) à Hank au menton qui pend, la gueule toujours ouverte comme son frère Andy. Par contraste, les actrices femmes sont attrayantes, même la vieille mère Nanette (Rosemary Harris), bien coiffée et hardie. Elles sont dans le film comme une basse continue, pôle de stabilité qui ne quémande sans cesse que « de l’argent », cette obsession de la ploutocratie américaine. Jusqu’à la fillette de Hank, dans les 12 ans, qui exige en petite fille gâtée par un père qui n’a jamais su dire non, qu’il lui « paye » un voyage scolaire pour « faire comme tout le monde » dans son « école chic ».

Andy, rongé par sa névrose d’amour frustré, s’est mis à l’héroïne, qu’il va consommer chez un jeune dealer asiatique en ville, avec qui il couche probablement aussi, juste pour les caresses. Cette dépense exige de l’argent, toujours cet argent qui le conduit à maquiller les comptes. Un audit fiscal menace et Andy doit « en » trouver. Pour cela, il imagine un braquage sans risque, celui de la petite bijouterie familiale, tenue le matin par une employée. Puisque Hank a lui aussi besoin d’argent, Andy veut le mouiller et l’engage pour effectuer le casse, au prétexte que lui ne peut y aller, ayant été vu dans le quartier. De toute façon, l’assurance va rembourser et ce sera « win-win » pour tout le monde (expression yankee fétiche). Pas grand-chose à faire : acheter un pistolet en plastique pour gamin, louer une voiture, emprunter une cagoule, puis se présenter à l’ouverture de la boutique, dans une aire commerciale encore déserte à 7 h du matin, menacer l’employée et rafler bijoux et caisse – puis repartir. Simple comme bonjour, un enfant de 5 ans réussirait.

Oui, mais pas Hank, l’éternel loser qui rate tout. Comme il a la trouille, lui qui n’a jamais pris aucun risque sans maman derrière, il engage Bobby Lasorda (Brían F. O’Byrne), un copain malfrat, pour le faire à sa place. Il a la bêtise d’aller le cueillir chez lui à l’aube, encore à poil au lit avec sa meuf Chris (Aleksa Palladino), qui peut donc voir Hank de près. Il a l’autre bêtise de louer la voiture sous un faux nom, mais avec sa vraie carte de crédit. Il a encore la bêtise de laisser Lasorda sortir un vrai flingue, bien garni de balles. Évidemment, tout se passe mal. La boutique est braquée, mais c’est une vieille dedans au lieu de l’employée, la propre mère de Hank et d’Andy, que ne connaît pas Lasorda. Elle a décidé de remplacer de façon impromptue la femme qui devait garder ses enfants. Laquelle vieille ne se laisse pas faire, saisit un pistolet caché dans le tiroir et tire. Elle ne fait que blesser Lasorda, qui riposte et la descend. Un second coup de feu avant que la vieille ne retombe, cette fois fatal, étend le malfrat dans la rue après avoir explosé la vitrine. Tout est raté et Hank s’enfuit, la trouille au ventre et la queue basse. Pas de butin et de nombreux indices. Dont le dernier n’est pas moins qu’un CD « oublié » par bêtise dans le lecteur de la voiture et que, par bêtise toujours, Hank se croit obligé de récupérer… en donnant comme identité sa vraie carte de crédit.

Nanette, la mère des deux frères, est dans un coma irréversible à l’hôpital et Charles, son mari et père des garçons, apprend du médecin qu’elle n’a aucune chance d’en sortir. Il accepte qu’on arrête l’assistance respiratoire. Mais il veut se venger. D’autant que la police ne fait rien, ne répond même pas à ses appels, ne le prend pas en rendez-vous. Hank est menacé par Dex (Michael Shannon), le beau-frère de Lasorda, qui réclame une compensation financière pour sa sœur Chris, désormais veuve avec bébé, elle qui a bien reconnu Hank lorsqu’il est venu chercher son mec pour le braquage où il a été tué. Andy, loin du bureau pour les formalités et obsèques de sa mère, voit ses malversations découvertes dans l’entreprise et est sommé de revenir se justifier. Gina sa compagne le quitte, cela ne marchait plus entre eux et, depuis quelque temps, il ne lui dit plus rien. De plus, elle couche chaque semaine avec Hank qui, lui, la considère. Elle retourne chez sa mère.

Tout alors se précipite. Andy n’a plus rien à perdre et décide de fuir au Brésil, pays qui, il l’a « vu dans un film », n’extrade pas vers les États-Unis. Pour cela, il faut encore « de l’argent ». De même pour libérer Hank de sa veulerie envers Dex. Quoi de mieux que de braquer le dealer ? Sauf que tout est expéditif : Andy tue pour qu’il n’y ait pas de témoins : le client hébété par la drogue (qui ne l’aurait sûrement pas reconnu), et le minet nu sous son peignoir (qui, lui, le connaît intimement). Andy a emmené Hank, qui est effaré, choqué, « sidéré », enfin tout ce qu’on dit des filles lorsqu’elles se font violer. Car, son père l’a dit aux obsèques, Hank « reste toujours un pédé » (au sens de petite chose lâche, non virile). Andy violente physiquement Hank lâche, il viole symboliquement son jeune frère fiotte.

Suite de l’action chez Dex, qui parade en malbouffant une pizza dans un fauteuil, caricature du mafieux qui menace et attend que ça lui tombe tout cuit (tout Trump, ça). Ce qu’il reçoit, c’est une balle dans la tête, parce que le payer signifierait un chantage sans fin (avis à l’UE). Chris est effarée (etc.) et Andy veut la tuer aussi pour faire bonne mesure, mais le bébé braille dans la pièce à côté. Il hésite et Hank le supplie de n’en rien faire. Il n’en fait rien mais braque son frère qui lui a tout volé (l’amour de sa mère, la considération de son père, le sexe de sa femme, le butin de la bijouterie, sa réputation). « Donc » (éternel œil pour œil de la philosophie biblique yankee), Chris saisit une arme et le tue. Pas de pitié pour ceux qui ont pitié – Trompe en est l’image contemporaine.

Hank s’enfuit lâchement (avec le sac de fric, il ne perd pas le nord, bien qu’il laisse quand même une liasse à Chris), tandis que Charles le père les a suivis après avoir appris d’un receleur, qu’il a connu dans sa vie de bijoutier, qu’Andy a laissé une carte de visite pour lui livrer des diamants à refourguer. Il assiste à la grande scène de la cavalerie qui arrive trop tard, avec deux bagnoles bourrée de flics et une ambulance. Les flics n’ont rien fait pour chercher les coupables, ils se contentent de ramasser les cadavres. C’est ça la loi de la jungle qu’affectionnent les Yankees.

Andy est conduit à l’hôpital, comme sa mère, mais risque d’en réchapper, contrairement à elle. Charlie se rend donc à son chevet, que l’habituel flic à gros cul de surveillance vient de quitter pour aller se faire un petit noir. Il se fait reconnaître, dit qu’il sait, entend sans écouter les « excuses » d’Andy qui « ne savait pas » (blabla) – puis étouffe le fils matricide et triplement meurtrier avec son oreiller. Il applique sur sa propre poitrine les électrodes pour les empêcher de sonner lorsque le cœur d’Andy se sera arrêté. Puis il s’éloigne, alors que l’équipe médicale affolée (etc.) accourt comme la cavalerie, trop tard pour réparer les dégâts.

Le titre américain du film signifie « puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n’apprenne ta mort » – c’est ainsi qu’en Irlande on porte un (long) toast). Un titre qui ne veut apparemment rien dire (sauf à se tordre le ciboulot) ; un montage « déstructuré » comme c’était la mode – qui dit plus sur le chaos mental du réalisateur que sur celui des personnages ; la plongée vers l’enfer de garçons névrosés par leur éducation ratée, si américaine ; la nécrose des couples obsédés par l’apparence, donc le fric, que seul le mec doit ramener ; la violence comme seule solution à toute frustration… Tout un portrait de l’Amérique !

DVD 7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You’re Dead), Sidney Lumet, 2007, avec Albert Finney, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Philip Seymour Hoffman, Rosemary Harris, The Searchers 2025, doublé anglais, français, 1h53, €8,90, Blu-ray €17,99

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Jean-François Pasques, Fils de personne

Un bon polar d’un flic de la Maison, capitaine de police à Nantes après avoir passé une quinzaine d’années à Paris à la section criminelle de la 1ère DPJ (Direction de la Police judiciaire). Une intrigue fondée sur les naissances « sous X », une attention maniaque à « la procédure » (vitale à l’audience pour éviter le non-lieu), et des petits faits « vrais » du métier. Mais ici, moins de police scientifique (cette scie de l’ADN « reine des preuves », téléphonie, réseaux sociaux, consultation des comptes bancaires, fichier des empreintes génétiques, etc.) que de banale mais revigorante psychologie.

Car l’auteur a pour modèle Georges Simenon : une intrigue simple, des personnages forts, un chargé d’enquête attachant d’humanité, forcé par les victimes à aller jusqu’au bout de sa logique.

A Paris, dans un bassin du jardin des Tuileries, le corps d’un vieil homme est découvert. Est-il mort noyé ou par chute sur le rebord, comme en témoigne une trace de sang ? Sur lui, de rares indices, un exemplaire de La Peau de chagrin de Balzac (au programme du bac 2026), un chapelet, un briquet de la Légion étrangère et le numéro de téléphone du CNAOP, l’organisme permettant aux enfants nés « sous X » de retrouver leurs parents biologiques. Le roman offre une clé, mais le commandant Delestran – de la 1ère DPJ – ne le découvrira que plus tard, même s’il se pique d’être un peu lettré. Le héros de Balzac, Raphaël de Valentin, a eu le choix entre une vie fulgurante consumée par le désir, et la longévité morne que donne le renoncement à toute forme de désir. De même le cadavre a connu un amour fulgurant et éphémère d’un soir pour une fille de la haute qu’il n’a pas pu épouser. En est né un fils, sans qu’il le sache, abandonné « sous X ».

Dans le même temps, parce que dans la police on ne chôme pas, une autre enquête piétine. Elle concerne la disparition de trois femmes dans leur maturité, de classe aisée, mariées et mères de famille, sans lien apparent entre elles. Chacune a tout simplement disparue en pleine journée, sans motif apparent. Mais l’enquête montre qu’elles ont toutes consulté dans le même hôpital Necker.

Les deux événements vont se rejoindre, marqués par la même hantise : le mystère de l’origine. D’où l’irruption dans la brigade de police d’une psychologue, affectée à des tâches que le flic moyen n’a pas le temps ni les capacités de faire. Ce changement des fameuses « habitudes » a des conséquences sur la vie du groupe et le moral, mais l’adaptation se fera dans l’action. Notamment par la médiation de la lieutenante Beaumont, prénommée Victoire, qui adore son « commandeur » Delestran tout en devenant amie avec Claire, la psy.

« L’appétit de curiosité humaine » qu’évoque l’auteur est bien rempli par ces enquêtes ; elles avancent pas à pas, comme il se doit, chaque moment ouvrant sur une piste ou la prolongeant. Le roman se lit bien, est parfaitement documenté, frise souvent l’émotion, même s’il n’a pas la profondeur d’un Simenon.

Tous ceux qui sont nés « normaux » d’un père et d’une mère, reconnus comme fils ou fille par eux, ne peuvent concevoir les affres de la naissance « sous X », où l’on ne connaît ni père ni mère, les « parents » adoptifs ne remplaçant jamais les vrais. Plus que l’affection, la hantise de savoir « d’où » l’on vient semble dans l’ordre du symbolique plus forte étonnamment que l’amour.

Prix du Quai des Orfèvres 2023

Jean-François Pasques, Fils de personne, 2022, Fayard poche policier, 414 pages, €8,90, e-book Kindle €6,99

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Bernard Minier, M le bord de l’abîme

Écrit en 2019, il n’y a pas si longtemps, le thriller commence par une citation d’Elon Musk : « J’ai accès aux IA les plus en pointe, et je pense que les gens devraient être réellement inquiets. » Tout le scénario est contenu dans la phrase. Un certain M pour Ming ressemble fort à l’Ombre jaune l’ennemi juré de Bob Morane. C’est un Chinois du continent installé à Hong Kong où les affaires sont plus faciles, a créé un empire technologique allant du smartphone aux ordinateurs et réseaux, avec des systèmes de surveillance et des capteurs corporels. Tout est conçu pour le totalitaire 2.0. Tout est surveillé, écouté, enregistré en permanence, géolocalisé, et même la montre connectée dit votre état de stress. Quoi de mieux pour assurer son emprise – dans le consentement du confort et du moindre effort ?

Hors de l’intrigue assez convenue, avec une fin plutôt décevante, Bernard Minier a le mérite d’avertir sur les dangers du tout-informatique, les dangers de la technologie, qu’elle soit privée (comme ici) ou publique (il suffit que le Parti communiste chinois se l’accapare). Tout est glauque, à commencer par l’atmosphère tropicale humide, porteuse de typhons redoutables (signes du Ciel), à poursuivre par la ville, populeuse et en grande majorité misérable, où les gens travaillent douze heures par jour pour des salaires de misère et se logent entassés dans des taudis, aux prises avec les triades, à continuer par le crime, le chantage et la drogue en vente libre.

Une Française, Moïra, est un jeune espoir de la tech, ayant travaillé chez Facebook à Paris, embauchée par Ming après des tests d’intelligence, de capacité, de stress, de psychologie, de santé. Elle a réussi haut la main et est chargée de développer le nouveau système d’IA nommé Deus (dieu en latin), afin de le former à répondre au plus près de l’humain. Le centre ultra-secret est bien gardé et les habilitations sont hiérarchiques ; or elle se trouve très vite qualifiée à haut niveau. Pourquoi ? Dans son équipe, tous ont du caractère, et certains sont borderline. Pourquoi ? Le système Deus semble prendre des biais de plus en plus négatifs, donnant des réponses pessimistes aux gens qui l’interrogent, les poussant même parfois à se suicider. Pourquoi ?

Dans la ville, des prostituées chinoises, jeunes et consentantes, sont retrouvées mortes après avoir été sauvagement torturées par des brochettes enfoncées dans les seins, le sexe, le ventre, les oreilles, les yeux. Qui est le criminel ? Un jeune policier ambitieux, Chan, sportif et musclé, qui ne boit ni ne se drogue, est chargé de l’enquête, flanqué de son compère Elijah, désabusé et touchant aux extases artificielles. Chan est solitaire, Moïra aussi ; ils vont se rencontrer, tomber amoureux tragiques, se mêler des mêmes affaires.

Une bonne intrigue bien découpée, qui attire l’attention sur la surveillance technologique généralisée et le pouvoir qu’elle donne à qui s’y abandonne sans y penser. De l’action, du sexe, des perversions. Un coupable téléguidé qu’on trouve tout seul bien avant la fin, et une fin désorientée qui laisse un goût d’inachevé. En bref, assez bon mais pas plus.

Bernard Minier, M le bord de l’abîme, 2019, Pocket thrillers 2023, 635 pages, €10,30, e-book Kindle €8,99

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Un autre roman de Bernard Minier déjà chroniqué sur ce blog :

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Boris Vian, L’herbe rouge

Le pataphysicien Vian (nom alpin) prénommé Boris (à cause de l’opéra russe), est mort d’une fibrillation cardiaque à 39 ans, il y a bien longtemps. Mon siècle avait quatre ans. Dans son quatrième roman farfelu, l’ingénieur (qu’il était) invente une machine à psychanalyser (fort à la mode en ces temps d’après-guerre). Elle efface les souvenirs qu’elle capte lorsqu’on est dedans.

L’ingénieur Wolf (loup), est un enfant couvé par sa maman (comme Boris, toujours souffreteux). Surprotégé, il est frileux du monde extérieur et tout l’agresse. Un certain Monsieur Perle l’interroge sur ses parents, son non-conformisme, ses études ; puis l’abbé Grille sur la religion. A cause de ses parents, dit Wolf, il a honte. De lui, des femmes, de la mort, du vide. L’ingénieur écrivain, poète, parolier, chanteur, jazzman, critique musical, directeur artistique et papa – Boris Vian – s’y livre en autobiographie, sous le mode de la fiction.

Ses parents : « Mon désir de vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de cette mollesse à mes parents, et la tendance de mon corps à se laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez, ça a commencé par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. (…) J’étais noyé dans le sentiment. On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à ma mesure… sans cache-nez, sans parents. »

Non-conformisme : « J’ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste ; et de ce fait, je n’ai jamais pu lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne pour qui n’avait aucune raison subjective d’en proférer l’une ou l’autre. C’est tout. » On note le style administratif, rationaliste, abscons. Boris Vian adorait pasticher les cons.

Religion : « J’ai cru très fort le jour de ma première communion, dit Wolf. J’ai failli m’évanouir à l’Église. J’ai mis ça sur le compte de Jésus. En réalité, ça faisait trois heures qu’on attendait dans une atmosphère confinée et je crevais de faim. (…) J’ai été déçu par les formes de votre religion, dit Wolf, c’est trop gratuit. Simagrées, chansonnettes, jolis costumes… Le catholicisme et le music-hall, c’est du pareil au même. (…) Je n’ai pas été en contact avec de mauvais prêtres, ceux dont on lit les turpitudes dans les livres de pédérastes, je n’ai pas assisté à l’injustice – j’aurai à peine su la discerner, mais j’étais gêné avec les prêtres. Peut-être la soutane. »

Études : « Mon hypocrisie ne fit que s’accroître, dit Wolf sans sourciller. Je n’étais pas hypocrite au sens où l’on est dissimulé : cela se bornait à mon travail. J’avais la chance d’être doué, et je faisais semblant de travailler alors que j’arrivais à dépasser la moyenne sans le moindre effort. Mais on n’aime pas les gens doués. (…) Quel calvaire ! Seize ans… seize ans, le cul sur des bancs durs, seize ans de combines et d’honnêteté alternées – seize ans d’ennuis – qu’en reste-t-il ? (…) On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul progrès… en première, il m’a fallu le bachot… et ensuite un diplôme… Oui, j’ai cru que j’avais un but Monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles, précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d’âne. (…) On essaie de faire croire aux gens depuis des générations qu’un ingénieur, qu’un savant, c’est un homme d’élite. Eh bien, je rigole ; et personne ne s’y trompe – sauf les prétendus hommes d’élite eux-mêmes -, monsieur Brul, c’est plus difficile d’apprendre la boxe que les mathématiques. Sinon, il y aurait plus de classes de boxeurs que de classe de calcul dans les écoles. C’est plus difficile de devenir un bon nageur que de savoir écrire en français. Sinon, il y aurait plus de maître baigneurs que de professeurs de français. Tout le monde peut être bachelier, monsieur Brul… et d’ailleurs, il y a beaucoup de bacheliers, mais comptez le nombre de ceux qui sont capables de prendre part à des épreuves de décathlon. Monsieur Brul, je hais mes études parce qu’il y a trop d’imbéciles qui savent lire. (…) Et mieux vaudrait apprendre à faire l’amour correctement que de s’abrutir sur un livre d’histoire. »

Société : « J’accuse mes maîtres, dit Wolf, de m’avoir par leur ton et celui de leurs livres, fait croire à une immobilité possible du monde. D’avoir figé mes pensées à un stade déterminé (lequel n’était point défini, d’ailleurs sans contradictions de leur part) et de m’avoir fait penser qu’il pouvait exister un jour, quelque part, un ordre idéal. (…) Lorsque l’on s’aperçoit que l’on y accédera jamais, dit Wolf, et qu’il faut en abandonner la jouissance à des générations aussi lointaines que sont les nébuleuses du ciel, cet encouragement se résout en désespoir et vous précipite au fond de vous même comme l’acide sulfurique précipite les sels de baryum. »

Femmes : « Je fais de mon mieux, dit Folavril. Vous aussi. Nous sommes jolies, nous essayons de les laisser libres, nous essayons d’être aussi bêtes qu’il faut puisqu’il faut qu’une femme soit bête – c’est la tradition – et c’est aussi difficile que n’importe quoi ; nous leur laissons notre corps, et nous prenons le leur. C’est honnête au moins, et ils s’en vont parce qu’ils ont peur. (…) Quand à être galant… [dit Wolf], si on admet l’égalité de l’homme et de la femme, la politesse suffit et l’on n’a pas de raison de traiter une femme plus poliment qu’un homme. (…) Vous comprenez que dans ces conditions, je ne pouvais pas éprouver de passion. Par le jeu de mes interdits et de mes idées fausses, je fus amené d’abord à une sélection plus ou moins consciente de mes flirts dans un milieu ‘convenable’ – dont les conditions d’éducation correspondaient plus ou moins aux miennes – de la sorte, je tombais presque à coup sûr sur une fille saine, peut-être vierge, et dont je pouvais me dire qu’elle était épousable en cas de bêtise…. » Boris Vian explique ainsi par le conformisme, duquel est né la lassitude, son divorce d’avec sa première femme Michelle – qui deviendra la maîtresse de Sartre. Il donne aussi, sous le personnage de Lazuli, sa version de l’homme tel qu’il aurait aimé être : « Lazuli, toqua à la porte et entra. Il se découpait sur le panneau de vide, avec ses cheveux sablés, ses épaules larges et sa taille mince. Il portait sa combinaison de toile cachou et la chemise ouverte. Ses yeux étaient gris comme le gris métallique de certains émaux, sa bouche bien dessinée avec une petite ombre sous la lèvre inférieure, et les lignes de son cou musclé donnaient au col de sa chemise un mouvement romantique. » Mais cette perfection voit des fantômes d’hommes sévères qui le regardent faire lorsqu’il commence à faire l’amour, ce qui le rend impuissant et le pousse à retourner son poignard de scout contre lui-même.

Au fond, dit Vian via Wolf, l’idéal d’existence est de trouver son ouapiti. C’est le cas du sénateur Dupont, entré en béatitude après avoir trouvé le sien. « Je suis content. Vous comprenez ? Moi, je n’ai plus besoin de comprendre, c’est du contentement intégral, c’est donc végétatif et ce seront mes paroles finales. Je reprends contact… je reviens aux sources… du moment que je suis vivant et que je ne désire plus rien. Je n’ai plus besoin d’être intelligent. J’ajoute que j’aurais dû commencer par là. » Le sénateur Dupont est un vieux chien. Le ouapiti n’a rien à voir avec le cervidé d’Amérique, c’est un jeu de mot, peut-être issu de Ouah ! et de petit. Qui le saura ?

Boris Vian aime à parodier la littérature sérieuse, à casser le mythe de la littérature, à remettre en question les valeurs établies. En ce sens, L’herbe rouge est une fantasmagorie à la Lewis Carroll où les personnages évoluent dans leurs imaginaires, soufflant des pointes d’acier sur les corps nus attachés, baisant des putes endormies sur une fourrure tendre, se battant au couteau contre les fantômes de leur Surmoi, se faisant interroger comme des élèves, notés sur la vie comme on exige aujourd’hui sur tout site dès que l’on achète ou consomme quelque chose. Loufoque, peut-être plus loup que phoque d’ailleurs. Car ce qu’il dit, sous l’ironie, est criant de vérité : les parents inaptes, les études stupides, la société conformiste, la honte du sexe, les femmes qui se détachent, l’idéal inaccessible qui pousse au renoncement.

Boris Vian, L’herbe rouge, 1950, Livre de poche 1992, 188 pages, €7,90, e-book Kindle €5,99

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Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

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La Chute de la Maison Usher de Roger Corman

Nous sommes en 1839, Edgar Allan Poe publie sa nouvelle, d’où est tirée le film. C’est dire l’état de l’Union, un pays encore sauvage, peu industrialisé, soumis à la bigoterie superstitieuse des Pères pèlerins du Mayflower en 1620 : les Puritains. Dix ans plus tard, avec mille autres pèlerins, l’avocat John Winthrop fonde la ville de Boston, lieu du drame Usher. La « croyance » en la « malédiction » familiale agit comme un « péché originel » (tous termes bibliques), suscitant l’hypocondrie, la dépression, la mort lente. L’histoire remue les sentiments de peur, de culpabilité, de prédestination.

Si l’histoire a été inspirée d’un fait divers à la maison Usher de Boston, détruite en 1830, où l’on a trouvé les corps d’un marin et d’une jeune femme emmurés dans le cellier par le mari, l’écrivain Poe en 1839 comme le réalisateur Corman en 1959 – 120 ans plus tard – la rendent universelle. C’est une vision du roman gothique déjà post-romantique et presque psychanalytique de l’esprit humain. S’y confrontent le rationnel et l’irrationnel, l’exploration des peurs ancestrales et la critique sociale, le sentimental et le macabre, le naturel et le surnaturel. On se moque des Lumières, on a peur de l’inconnu, de l’étranger… comme Trump, ce remugle qui sourd des profondeurs yankees.

Roderick (Vincent Price) et Madeline Usher (Myrna Fahey, 26 ans au tournage) sont jumeaux. Philip Winthrop (Mark Damon, 26 ans lui aussi), qui a vu Madeline à Boston pleine de vie et de joie, s’est fiancé avec elle. Mais, dans la maison de famille où des générations d’Usher se sont succédées, toutes criminelles, déviantes et maléfiques, Roderick le sensible, peintre halluciné, « croit » que sa sœur et lui sont atteints d’une tare congénitale, voire deviennent lentement abhumains. D’où sa misanthropie, sa dépression, son hypersensibilité des sens, son hypocondrie qui voit la maladie le ronger, sans savoir laquelle. Tout le contraire de ce que les Puritains fondateurs de Boston prônaient, une alliance communautaire et avec Dieu. Notez que Philip porte le même nom que l’avocat fondateur de Boston, convaincu que la vie en communauté était la seule façon d’être humain. En s’isolant, Roderick et sa sœur se mettent à l’écart de leurs frères et sœurs chrétiens et de Dieu ; ils sont condamnés au Mal et à la stérilité. Par mimétisme de jumeau (sans grimper aux rideaux de l’inceste, comme certains en ont émis l’hypothèse), Madeline réagit comme Roderick : elle se ronge, dépérit ; son frère-pareil déteint sur elle. Est-ce la maison qui reflète l’âme de Roderick ou l’âme de Roderick qui laisse la maison se ruiner ? Éternelle question du « to be, or not to be » du prince Hamlet dans Shakespeare, dilemme de choisir la douleur de vivre ou de mourir.

Philip, robuste jeune homme sain de corps et d’esprit, arrive à cheval visiter les Usher. Tout le paysage alentour se meurt, la terre stérile, les arbres secs, le lac sombre, la brume épaisse qui monte des eaux, la maison qui se délabre. Et Roderick qui refuse toute visite, avant de céder, contraint et forcé par Philip. Et Madeline, anémique, asthénique, qui ne revit qu’en songeant à l’amour (plus qu’au désir). Philip, qui est la vie, la vitalité, l’élan, va dès lors combattre Roderick, qui est la mort, l’abandon, l’entropie. Qui de Dieu ou du Diable va gagner ? Même la maison semble en vouloir au fiancé, cherchant à le tuer par la chute d’un lustre sur sa tête, l’écroulement d’une balustrade sous sa main, une bûche qui jaillit de la cheminée pour le brûler. Mais Philip est déterminé à enlever Madeline dès le lendemain pour l’arracher à cet univers putride.

C’est compter sans son jumeau, Roderick, qui la fait entrer en catalepsie en lui contant ses inepties. Philip la croit morte et, de fait, elle est mise en cercueil, puis en entreposée dans la cave, où sont tous les Usher depuis trois générations. Sauf qu’elle a été enterrée vivante et gratte le cercueil de ses ongles jusqu’au sang. Son fiancé, qui ne veut pas croire à sa mort, finit par se douter que Roderick ment sur l’état de sa sœur, pour conforter la prédestination génétique et morale qu’il croit irrémédiable. Le domestique Bristol (Harry Ellerbe), au service de la famille depuis soixante ans (ayant commencé à l’âge de 10 ans) l’avoue à demi-mot. Aussitôt Philip, qui s’apprêtait à partir, délaisse veste et manteau pour se ruer en chemise dans le caveau sous la maison, où il découvre, dans une pièce masquée, un cercueil ouvert contenant des traces de sang. Madeline a réussi à se dégager des chaînes mises par son frère et à s’enfuir comme une morte-vivante.

Mais elle est devenue folle – on le serait à moins. Subjuguée par son jumeau, isolée de son fiancé qui aurait pu la faire émerger des brumes de l’irrationnel, elle a perdu toute raison. Les yeux fixes, agrandis par l’horreur, elle remonte dans le salon par un passage secret et se rue sur son frère pour l’entraîner dans la mort qu’il a voulu lui donner. Ses forces décuplées par la levée de tous les tabous raisonnables, elle l’étrangle tandis que la maison s’écroule, la fissure qui menaçait depuis longtemps le mur porteur s’étant agrandie. Le sol, trop près du lac, est instable, comme si l’eau noire voulait engloutir la demeure et les humains qui avaient osé le défier. La géologie du Massachussetts est volcanique, parsemée de marécages paléozoïques de charbon et de lacs glaciaires. Les murs en bois de la maison Usher s’enflamment, de par les feux des cheminées et la volonté du Diable, et seul Philip réussit à en réchapper, en chemise blanche comme un ange de Dieu ou un pur, lui qui était venu combattre le mal et apporter ici la vie.

Un film robuste, servi par des acteurs puissants et un décor gothique. Une méditation sur la superstition américaine, le laisser-aller asthénique et la mort – ou le choix de vivre.

DVD La Chute de la Maison Usher (The Fall of the House of Usher), Roger Corman, 1960, avec Eleanor LeFaber, Harry Ellerbe, Mark Damon, Myrna Fahey, Vincent Price, Sidonis Calysta 2024, 1h19, €9,58

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Les autres films gothiques de Roger Corman chroniqués sur ce blog

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Christian Jacq, La reine liberté

Cette reine est Ahotep, fille de la reine Téti la Petite, au XVIIIe siècle avant notre ère. Elle est décrite comme « grande majestueuse, les cheveux défaits, les yeux d’un vert lumineux et agressif » – tout l’inverse de sa mère. Téti règne sur Thèbes et ses proches alentours, tout ce qui reste des royaumes de Haute et Basse Égypte, après l’invasion et l’occupation des Hyksos. Ceux-ci sont venu du nord avec des chevaux, des chars de combat et des épées recourbées en bronze, les khépesh. Les soldats égyptiens, avec leurs flèches à pointe de silex et leurs épées rudimentaires, ne faisaient pas le poids.

L’occupation est dure. L’auteur dédie d’ailleurs ce roman historique « à toutes celles et ceux qui ont consacré leur vie à la liberté en luttant contre les occupations, les totalitarismes et les inquisitions de toute nature. » Il n’a pas de mots assez durs pour qualifier ce qui deviendra le poutinisme, le trumpisme et autres en germe vingt-cinq ans plus tard. Il pensait peut-être à Saddam Hussein, à Khadafi, ces despotes du début du XXIe siècle. Mais la tentation de la dictature est de toutes les époques. L’Hyksos Apophis, qui singe les pharaons par dérision, tout comme Poutine singe le tsar rouge Staline et Trompe un quelconque Père Ubu, privilégie la force. Il est impitoyable, n’hésitant pas à empaler, torturer et massacrer hommes et enfants et à réduire les jeunes à l’esclavage et les femmes à la prostitution. Son plaisir est le plus grand lorsqu’il livre les jeunes épouses et les filles des aristocrates égyptiens au harem, l’autre nom du bordel destiné aux plaisirs de tous les dignitaires qui le servent. Dont son fidèle second Khammoudi, un Prigojine ou un Vance, « violent, ambitieux, sans pitié, calculateur et menteur Bref, les qualités indispensables pour devenir un dignitaire. »

On ne sait de quelle race étaient les Hyksos, « maîtres des terres étrangères », peut-être un ramassis de Cananéens sémites, Anatoliens, Chypriotes, Caucasiens, Asiatiques, comme le dit l’auteur. Mais en tout cas sous la houlette d’un chef qui leur assurait la victoire et les prébendes, et savait châtier avec la plus grande rigueur toute critique ou tout écart à la ligne de son bon plaisir. L’occupation hyksos durera plus de cent ans. La nouvelle reine Ahotep sera historiquement l’âme de la libération, aidée de son pharaon .

Car Ahotep tombe raide dingue d’un jardinier de son palais réduit à presque rien, Sequen. Il est jeune, maigre, « un visage ingrat et un front trop haut », mais son regard a de la profondeur. Il aime la princesse qui, lorsque sa mère lui cédera le trône, fera de lui son pharaon, faute de nobles sur les rangs. Car il faut à l’Égypte un couple qui reflète l’harmonie de tradition, le souffle de Maat la rectrice, pour perpétrer la justice et la prospérité. L’inverse absolu d’Apophis qui, à Avaris, fait régner la violence et la mort du dieu Seth. Ils auront deux fils à dix ans d’intervalle, Kamès et Amosis, après avoir fait l’amour de multiples fois, selon l’auteur dans l’union et la fièvre. Et la reine insufflera l’esprit de résistance aux Thébains, tout près de se soumettre. Sequen s’entraînera, les entraînera, créera une base secrète sur la rive ouest (là où sera la Vallée des rois), et entreprendra de remonter vers le nord se confronter aux Hyksos. Sequen tombera les armes à la main, et sa momie conserve encore les traces de ses blessures. Le tome 1 se termine sur son combat et sa trahison par un espion hyksos auprès de la reine.

Son fils Kamès, devenu pharaon à 17 ans, reprend son combat pour reconquérir l’Égypte. Sous l’égide prestigieuse de sa mère Ahotep, qui dialogue avec les dieux et s’imprègne de leur magie. Elle galvanise les foules et empêche les couards de se soumettre au Mal, tandis que son fils donne l’exemple à l’épée. Plus que dans le premier tome, nous sommes dans l’action. La reconquête commence par le sud, pour immobiliser les Nubiens. Les forteresses hyksos sont reprises, souvent par la ruse, comme ces commandos dissimulés dans de grandes jarres d’eau, jusqu’à Elephantine. Une fois le sud pacifié, en avant vers le nord. Les Hyksos se croient invulnérables avec leurs chars de guerre et la terreur qu’ils font régner. Mais sous la peur sourd la révolte, et les chars ne servent à rien sur le Nil, ni dans les marais ou les villes. Les Égyptiens, désormais entraînés et mieux armés, taillent en pièces les soudards d’Apophis, le gros laid inféodé au Mal, flanqué de Khammoudi, le gros laid amateur de très jeunes filles et avide d’amasser une fortune tout en dégustant avec perversité, stimulé par sa mégère, les nymphettes. Kamès fait des merveilles, mais un espion hyksos, enkysté au cœur de Thèbes, finira par le faire empoisonner à 20 ans, après avoir fait tuer son père Sequen dans un combat. Qui est le mystérieux collabo hyksos à Thèbes ? Le lecteur le découvrira dans les derniers paragraphes du dernier chapitre du dernier tome.

C’est alors son jeune frère de 10 ans, Amosis, qui va devenir un an plus tard le nouveau pharaon. Il rencontrera une paysanne du Nil, Nefertari, pour qui il aura le coup de foudre à 17 ans, et l’épousera, reconstituant le couple d’harmonie de Maat. Il fera poursuivre le combat vers le nord. La femelle d’Apophis, une grosse hippopotamesque, ayant fait étrangler le bel artiste crétois Minos qui décorait les palais de son faux pharaon de mari, la sœur d’Apophis, Venteuse, obtient l’autorisation de ramener son cadavre en Crète, et de sonder les intentions du roi Minos. Elle lui livre deux secrets d’État : Khammoudi et l’amiral Jannas se haïssent et briguent chacun la succession d’Apophis ; la résistance à la dictature prend de l’ampleur avec la descente du Nil des armées de Thèbes. Minos envoie alors des émissaires à Ahotep pour la sonder sur une éventuelle alliance ; il craint en effet que la Crète soit soupçonnée de complot et ravagée par Jannas sur ordre d’Apophis. La reine n’hésite pas à s’embarquer elle-même sur un bateau en kit, après avoir fait un grand détour par le désert pour éviter les patrouilles hyksos, afin d’aller voir Minos.

Cela n’aboutira à pas grand-chose dans le tome 3, sinon à une certaine neutralité de la Crète. Avaris apparaît comme une forteresse imprenable, aux murs épais de dix mètres de haut et approvisionnée pour un an. Le pharaon Amosis se prépare longuement, construit des bateaux, puis des chars sur le modèle hyksos amélioré, selon une idée de sa mère. Ils sont plus légers et plus manoeuvrants. Il vole des chevaux aux Hyksos et apprend à les manier, puis enseigne à ses soldats. L’armée est prête, la dictature d’Apophis menacée au nord par les Hittites, minée de l’intérieur par les massacres selon le bon plaisir, les épurations constantes pour critiques ou complots (à la Staline et Poutine), Khammoudi et Jannas se jalousent et le premier fait exécuter le second. Mais c’est un tremblement de terre et l’explosion du volcan à Santorin qui va faire s’écrouler les murs d’Avaris et permettre à l’armée de Thèbes de s’emparer de la ville. Le pharaon est tué par Khammoudi, lui-même exécuté après avoir pris les pleins pouvoirs. Enfin la victoire ! La reine liberté a bien mérité de son pays ; elle a rétabli les équilibres cosmiques et sociaux. Amosis a un rejeton qui sera pharaon ; Ahotep peut alors se retirer dans le temple de Karnak pour finir son existence bien remplie.

De l’Histoire, Christian Jacq décline de belles histoires. Malgré le parti-pris d’aventures, le tome 1 est un peu faible, bourré d’invraisemblances et de « chances » inouïes pour les résistants. De plus, si la vie quotidienne et le vie religieuse sont bien rendues selon les sources, ses références sur les Hyksos sont plutôt anciennes. Plutôt qu’une forteresse de dictateur, Avaris était capitale marchande, idéalement située sur la route de Nubie au Levant. Quant au jugement sur les envahisseurs barbares Hyksos, ce sont les pharaons de Thèbes de la XVIIIe dynastie, à commencer par le pharaon Amosis, qui ont justifié leur destruction de la ville et son pillage. Libérer l’Égypte était un slogan porteur, même à l’époque, pour assurer son pouvoir contre un usurpateur.

Mais cette plongée dans l’Égypte ancienne délasse et reste une bonne introduction à la visite du pays. Et l’hymne à la résistance aux dictatures par une jeune reine, son jeune mari et ses jeunes fils successifs, reste d’une actualité sans cesse renouvelée. Ne boudons pas notre plaisir.

Christian Jacq, La reine liberté, Pocket 2011, 1196 pages, €11,94

  • Tome 1, L’empire des ténèbres, 2001,
  • Tome 2, La guerre des couronnes, 2002,
  • Tome 3, L’épée flamboyante, 2002

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Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin

Le philosophe historien journaliste éditeur Festjens (dit Fetjaine) aime la période médiévale et les elfes, ces créatures du monde ancien (pré-chrétien). Il a analysé l’histoire de Merlin et d’Arthur, concluant dans sa préface que, si Merlin a bien existé (l’enchanteur, pas le Docteur chanteur), Arthur est plus douteux. Ce « roi » n’était peut-être que chef de guerre et pas roi rassemblant les Bretons ; il a peut-être assimilé sur son nom divers personnages du VIe siècle ; son nom même serait un surnom, puisqu’il désigne l’ours, symbole mâle et guerrier. Avec cette histoire remise sur les rails, l’auteur invente une fantaisie : la prime jeunesse de Merlin, surnommé « le jeune merle » pour son chant de barde et ses cheveux noirs corbeau, ci-devant « prince Emrys Myrddin, héritier d’Ambrosius, roi de Dyfed » (sud du Pays de Galles).

Prince ? Il est le fils de la reine Aldan, mais son véritable père n’est pas celui qu’il croit, la mère l’a avoué en confession à son chapelain Basile, et celui-ci l’a répété à son évêque, donc à tous les nobles alliés des chrétiens. C’est que le christianisme est redoutable, il contrôle les âmes par l’aveu de leurs « fautes » comme un commissaire politique. Emrys, dit Merlin, est donc considéré comme « le fils du diable » par les curés et les héritiers. Il a de plus une apparence hors des normes : « Malgré les années passées à s’exercer à l’arc ou à l’épée, à se battre au bâton ou à la dague, à chevaucher et à chasser avec les fils du vieux roi Ceido de Cumbrie, Merlin n’avait ni grandi ni forci et paraissait aussi frêle qu’une jeune fille, même si cette apparence se révélait rapidement trompeuse à quiconque venait se mesurer à lui » p.49. Il n’a pas froid et ne garde qu’un bliaut et les bras nus en chevauchant, malgré la brume du pays. Il a 15 ans et l’adolescence le prend tout entier. Il a vécu ses jeunes années sans amour de sa mère, malgré l’amitié du fils d’Ambrosius Guendoleu, devenu roi à son tour, et qui en a fait son barde. Car le jeune garçon apprend vite et retient tout. Ce savoir, doublé du don d’observation, fait peur aux ignorants et aux incultes. Le lecteur saura en même temps que lui dans le courant de l’histoire qui est son père, dont sa mère dit dès le début qu’il lui ressemble.

Nous sommes en 573 de notre ère, l’empire romain (d’Occident) est mort et les marges du nord éclatent en royaumes claniques, les Bretons luttant contre les Angles, les Saxons, les Gaël, les Pictes, les Scots. La Bretagne comprend la Grande (tout l’ouest de l’Angleterre) et la Petite (« notre » Bretagne avec sa forêt Brocéliande). Le jeune roi Ryderc de 18 ou 19 ans, du royaume voisin, convoque les rois bretons pour désigner un riothime, un « grand roi » fédérateur (analogue à Vercingétorix) pour combattre les envahisseurs païens massacreurs. Il croit être nommé à ce poste mais, sous le patronage du vieux saint Colomba et de l’évêque évangélisateur Kentigern, c’est Guendoleu qui est choisi par la reine Aldan, veuve d’Ambrosius et mère de Merlin, et le lourd torque d’or lui est confié. Il est déçu et amer. Rien de pire que les divisions internes, elles font le jeu de l’ennemi.

A la cour de Ryderc, le jeune Merlin que l’auteur nomme constamment « l’enfant », rencontre sa mère, qu’il n’a pas vu depuis dix ans, et la sœur du roi Ryderc, Guendoloena, « 16 ou 17 ans au plus ». Il lui plaît, elle l’embrasse, puis durant deux jours chevauchent dans la plaine et font l’amour. Guendoloena lui a sacrifié sa virginité et porte désormais en elle le fils de Merlin. Il ne le sait pas, elle va se marier pour l’alliance avec le roi des Dal Riada (Écosse de l’ouest), Aedan, qui a déjà quatre fils dont l’aîné a 18 ans. Le nouveau bébé sera réputé de lui – ainsi vont les mœurs médiévales.

Merlin va suivre Guendoleu, affronter avec lui la bataille où il sera tué, sauvera le torque avec l’aide de Blaise, prêtre chrétien détaché par sa mère Aldan pour le protéger, lui qui ne croit pas au Christ mais aux anciennes forces druidiques. Merlin va être blessé, se cacher dans la forêt, être soigné par des elfes et se retrouver nu sur la mousse, sous un drap de moire, ses blessures pansées et un berceau tressé de baies à ses côtés. Va alors commencer une errance pour rejoindre la forteresse de sa mère et lui remettre le torque, sous les assauts des soldatesques ethniques qui font la chasse aux guerriers, violent les femmes et massacrent les enfants après avoir volé chevaux, bétail et provisions. Merlin ne reverra pas sa mère, sauf en songe, blessée d’une flèche dont elle mourra dans la réalité.

Séparé de Blaise, qui parvient à rejoindre la forteresse du sud et donner l’extrême-onction à la reine Aldan, Merlin fuit dans les montagnes de Preseli, le domaine maudit des esprits, à la veille de la nuit des morts, le Samain celtique devenu la Toussaint. Là, dans le froid rigoureux qui le fige, il ouvre son esprit aux âmes errantes et les absorbe toutes. Il comprend chacun, sait tout de sa mère et de la bâtardise qu’il a soupçonné. Il sait le nom de qui il est le fils. Au matin, hagard, brisé, le cheveu blanchi, il est initié, désormais adulte. Blaise parvient à le rejoindre, puis lui emboîte le pas, le pas de Merlin.

Une belle fantaisie historique, malgré des noms à coucher dehors. La survie de l’esprit et du savoir ancien malgré la barbarie et l’emprise du christianisme. Sensuel, réaliste et bien écrit, un conte bien agréable à lire pour s’évader du présent.

Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy 2003

Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin, 2002, Pocket Fantasy 2008, 337 pages, €2,14 , e-book Kindle €12,99

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Florence Foster Jenkins de Stephen Frears

C’est toujours la même histoire, celle de cette riche américaine fan de musique et qui chantait faux. Mais pas au point de renoncer à se produire comme une grande star, sous les rires du public. Aux États-Unis, l’argent peut tout, pardonne tout, même le ridicule. C’est que « Madame Florence » officiait en 1944, à une époque où les financements de la culture étaient la dernière roue du carrosse. La guerre en Europe et surtout dans le Pacifique occupait tous les esprits, et New York était à la diète. Qu’une mécène offre de remplir le Carnegie Hall était une aubaine à ne pas laisser passer.

Un premier film sur le même sujet, Marguerite, est sorti en 2015, chroniqué sur ce blog. Pourquoi en sortir un nouveau en 2016 ? Peut-être parce que c’était l’anniversaire des 70 ans de la performance de Madame Florence – suivie de sa mort.

Le film de Stephen Frears aborde l’histoire sous un angle différent, peut-être plus proche de l’histoire réelle, avec une brochette d’acteurs de qualité : Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg. Il centre l’histoire sur la compassion pour les illusions d’une vieille dame, sur l’amour que lui porte son dernier mari malgré ses frustrations, sur l’élan « communautaire » (les yankees adorent ce mot) qui soutient et applaudit l’actrice. En bref sur « la passion » qui justifie tout…

Car Florence Foster Jenkins (Meryl Streep) ne sait pas chanter. Elle n’a aucune oreille, malgré ses efforts et ses cours avec les « meilleurs » professeurs. Elle n’émet, passé certains tons, que des glapissements, halètements, caquètements, barrissements, rugissements, sous les yeux effarés de Cosmé son pianiste (Simon Helberg). Elle chante le « ha! ha ! ha ! » de Papageno dans La Flûte enchantée comme une poule qui pond un œuf. Les gens qui savent à quoi s’en tenir, qui ne comprennent rien à la musique ou qui sont sourds d’une oreille, applaudissent pour faire comme tout le monde. Les mélomanes se roulent par terre de rire devant les couacs. Comme cette jeune danseuse de cabaret, vulgaire mais bien roulée, amenée au concert par un ami de Florence Foster Jenkins. Elle explose de rire, se plie en deux, et doit sortir à quatre pattes de la salle, poussée par St Clair le mari (Hugh Grant).

Les concerts de Madame Florence sont des œuvres de charité, pour qu’elle y croie. Même le célèbre chef d’orchestre Toscanini y assiste religieusement (John Kavanagh), de même que le compositeur de comédies musicales Cole Porter (Mark Arnold). Ils divertissent aussi la troupe en permission, ravis de rire de si bon cœur. Il est dit que l’enregistrement de la catastrophe reste aujourd’hui encore le plus demandé du Carnegie Hall depuis sa création. Preuve qu’à Yankee rien d’impossible : le talent ne compte pas, il suffit d’avoir l’argent. La vulgarité culturelle méprise le grand art au profit de la bouffonnerie. Trompe et sa clique nous le prouvent tous les jours.

Reste un film doux-amer, avec une belle performance des acteurs. On y croirait presque, dans un monde idéal.

Oscar de la meilleure actrice 2017 pour Meryl Streep

DVD Florence Foster Jenkins, Stephen Frears, 2016, avec Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg, Nina Arianda, Rebecca Ferguson, Pathé 2016, doublé anglais, français, 1h50, €7,71, Blu-ray €12,26

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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