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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Vendredi 13

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Premier film d’une série comme – hélas ! – les Yankees y cèdent quand le film original a bien marché. La suite, me dit-on, est assez mauvaise ; ce premier opus a le mérite de la fraîcheur, même s’il est assez lent pour nos critères d’aujourd’hui. Mais il était osé en 1981, mêlant comme toujours amour et mort, scènes de sexe et scènes de meurtre. Avec, ici, le couteau de chasse comme substitut de pénis… je ne vous en dis pas plus.

L’histoire se passe au fin fond d’un état rural américain, autrement dit chez les sauvages. Un camp de vacances pour ados au bord d’un lac est réputé maléfique depuis qu’il a connu en 1957 la noyade d’un gamin, Jason, puis en 1958 le meurtre d’un couple de moniteurs surpris en train de baiser. Le garçon a été éviscéré, la fille égorgée.

Vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires, le centre de vacances de Crystal Lake a l’intention de rouvrir et Steve le directeur (Peter Brouwer) embauche six moniteurs – trois gars et trois filles pour respecter le déjà politiquement correct (mais les minorités visibles n’en faisaient pas partie).

Annie, une monitrice qui aime les enfants est embauchée comme cuisinière ; elle arrive avec son gros sac à dos, roulant les épaules et claquant les portes avec des gestes brusques, en vrai faux-mec que les filles 1980 se croyaient obligé de jouer par féminisme naissant. Le camionneur obèse de malbouffe (Rex Everhart), tout comme la grosse tenancière de bar du coin – vrais portraits de l’Amérique – tentent de la dissuader, tandis qu’un demeuré sexuellement perturbé (Walt Gorney) enfourche son vélo écolo en prophétisant un massacre. On se demande s’il est net, piste possible…

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Avec les activités génésiques qui commencent presque aussitôt dans la voiture qui amène un trio, puis dans le camp où le directeur aide une fille à réparer une gouttière branlante, enfin par les jeux entre ados attardés de tous ces jeunes dans la vingtaine dont les muscles mâles ou les seins femelles apparaissent gonflés d’hormones, le spectateur se dit que le sexe et le mal vont – une fois de plus – déformer les choses réelles.

Ce qui ne manque pas d’arriver – nous sommes en Amérique. A part le destin rapide de la future cuisinière, embrochée à la forestière dans un fourré, celui des autres se distille avec lenteur. La caméra à l’épaule se met souvent à la place du tueur et l’image est efficace. La musique grinçante de Harry Manfredini reproduit une atmosphère à la Psychose, bien que le rythme et les contrastes soient moins frappants. Il y a toutes les atmosphères dramatiques requises : la nuit, le lac immobile, l’orage, la pluie battante, la voiture qui tombe en panne, le générateur saboté, les lieux isolés qui grincent.

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Le directeur, parti avec sa Jeep chercher du matériel, ne reviendra jamais de la ville, malgré l’obligeance d’un shérif qui le reconduit jusqu’aux abords du camp ; il y rencontre son destin muni d’une lampe torche et d’un couteau. L’un des garçons, Ned (Mark Nelson), qui a simulé une noyade dans le lac (sans le savoir comme le gamin jadis), est égorgé dans un lieu isolé pour avoir crié au secours comme le noyé, sans que personne ne l’entende. Ce qui est haletant est qu’on ne sait pas pourquoi, ni qui opère.

Restent trois personnes, un couple qui se forme, un autre garçon et une fille solitaire relevant d’une rupture. Le couple qui s’est trouvé, Jack (Kevin Bacon) et Marcie (Jeannine Taylor), s’isole dans un baraquement sous l’orage pour baiser, comme ceux de 1958 – et il leur arrive la même chose. Ils sont tous deux beaux et bien faits, vigoureux et dessinés. Leur baise dure ce qu’il faut pour apprécier, en débardeur puis torse nu, puis entièrement nus, selon la gradation savante qui (à l’époque) mettait en appétit. Mais la fille – nunuche, comme souvent dans les films américains – a « envie de pisser » après l’amour (!). Elle sort donc pour rencontrer une hache dans les toilettes – évidemment isolées – où elle va bêtement chercher les zones obscures en croyant qu’« on » lui fait une blague. Le garçon resté allongé jouit de son corps repu, remet son débardeur parce qu’il fait un peu froid après l’intense activité génitale qu’il vient d’avoir, et allume « un joint » – comme c’était furieusement la mode à cette époque post-hippie.

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Tous ces détails de l’hédonisme ambiant sont cruciaux, parce qu’ils vont connaître la punition divine (selon les critères bibliques) : une main lui saisit le front par derrière (le siège présumé de l’intelligence), tandis qu’un couteau de chasse perce la couche et vient trancher lentement la gorge (comme on le fait d’une bête pour qu’elle soit casher). La jeunesse dans sa puissance a été sacrifiée au Dieu vengeur, comme Isaac par Abraham. Mais pas d’ange ici pour retenir la main : le moniteur baiseur n’a que ce qu’il mérite, même si aucun gamin à surveiller ne peuple encore le camp.

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Alice (Adrienne King) est la seule à ne pas baiser dans le film et c’est – selon la morale biblique américaine – ce qui va la « sauver ». Elle sera l’unique survivante du massacre, bien que le noyé – Jason, qui deviendra célèbre dans les films qui suivront – tente de l’emporter in extremis avec elle sous les flots. Pour se venger. Car le spectateur perçoit très vite qu’il y a un lien entre la mort du jeune garçon et le massacre des moniteurs. Le couple qui a baisé en 1958, a déjà baisé en 1957 – en laissant le gamin qui ne savait pas nager sans surveillance. Quelqu’un donc en veut à tous ces jeunes qui se croient responsables mais qui préfèrent leur plaisir hédoniste à leur fonction. Le centre ne rouvrira pas, foi de tueur !

Reste Alice, la fille solitaire. Avec Bill, le dernier garçon (Harry Crosby). Il est beau, gentil, tendre, prévenant, mais n’est pas travaillé par la bite comme les deux autres. Ils ne savent pas encore que tout le monde a été massacré ; ils n’ont pas vu les corps ; ils pensent qu’ils se donnent tous du bon temps entre eux et les laissent à leurs activités supposées. Un strip-monopoly les a bien un peu excités, mais l’orage et la pluie ont refroidi leurs ardeurs. Ce pourquoi le tueur, qui les veut, les fait sortir en coupant le générateur. Le garçon va voir – il disparaît. La fille va voir – elle découvre son cadavre embroché de flèches derrière la porte ; le garçon avait fait la démonstration de son habileté à l’arc. Symboliquement, il est mort de trois flèches : une dans l’œil – pour ne pas avoir surveillé ; l’autre dans la gorge – parce que le noyé a hurlé et que personne ne l’a entendu ; la troisième dans le poumon – siège du souffle perdu par Jason. Mais personne ne comprend, vingt ans après – et c’est bien là le tragique.

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La fille va hurler (selon l’hystérie américaine de convention), se barricader à multiples tours, se jeter d’un côté et de l’autre de la pièce comme une poule affolée, puis tout débarricader pour se précipiter vers une Jeep qui arrive, croyant voir revenir le directeur. Ce n’est qu’une femme (Betsy Palmer), une amie de la famille de Steve qui possède le camp.

La suite n’est pas racontable sans dévoiler le suspense – contentons-nous de dire qu’Alice s’en sortira, mais de justesse. Entre temps schizophrénie, voix de Psychose (tues-la !), coups, gifles, duel au couteau, bagarre dans le sable mouillé, décapitation… Les voies du saigneur sont impénétrables. On voit peu le sang dans les films de l’époque ; tout comme les seins nus, c’était encore tabou. Mais la décapitation est filmée au ralenti, ce qui permet de bien imprégner le spectateur.

Nunuche elle aussi, la dernière survivante se croit à l’abri au milieu du lac, dans un canoë. Elle y restera jusqu’au matin lorsque les flics du coin – arrivés trop tard, comme la cavalerie yankee – la verront de loin. Mais lorsqu’elle leur fait signe, elle est saisie brutalement par le zombie Jason… pourri mais qui hante toujours les fonds.

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A moins qu’elle n’ait rêvé ? Dans le lit d’hôpital où elle se réveille, elle apprend que les flics l’ont tirée de l’eau et qu’ils n’ont vu personne, aucun « enfant ». La suite au prochain numéro est alors donnée par la réflexion de la fille : « alors il est encore là ».

Ce n’est pas gore, un brin maladroit, trop lent pour nos habitudes prises depuis les années 80 – mais se laisse regarder avec intérêt. Le contraste entre cette jeunesse éclatante de sève et l’horreur de la vengeance à l’arme blanche reste prenant.

DVD Vendredi 13 (The Friday 13th) de Sead Cunningham, 1981, avec Betsy Palmer, Adrienne King, Harry Crosby, Laurie Bartram, Kevin Bacon, blu-ray Warner Bros 2003, €8.59

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Équilibrer sa vie selon Montherlant

Quelques maximes de sagesse pratique, tirées d’un sage du siècle dernier qui fréquentait beaucoup les classiques. Après les enflures collectivistes de l’idéologie allemande, il est bon de redécouvrir la philosophie simple et tranquille, celle qui ne cherche pas à changer le monde par le feu et le sang, mais aide chacun à vivre sa vie au mieux durant son temps.

« Quelles sont pour moi les trois vertus cardinales ?

Il me semble : l’intelligence, le sens de la volupté (le ‘tempérament’), et la magnanimité.

Dans l’intelligence, je place aussi la culture.

La volupté ? J’en ai parlé assez.

Magnanimité ? Générosité ? De quel nom nommer ce dépassement de soi dans le désintéressement et, plus encore, dans le sacrifice ? (…)

Pas une de ces vertus ne peut se passer de deux autres. » (Carnet XIX)

Où l’on retrouve les trois ordres de Pascal, les trois métamorphoses de Nietzsche et les trois étages du cerveau humain des neurobiologistes. La volupté des instincts vitaux épanouis, la magnanimité du cœur généreux, l’intelligence froide et lucide des choses. Trois étages, trois étapes, les trois côtés de l’être humain complet.

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« Un journal m’a demandé quels étaient les ‘grands hommes’ qui avaient eu le plus d’influence sur moi. J’ai répondu : Pyrrhon, Anacréon et Regulus. Le Sceptique, le Voluptueux, le Héros. Et n’en imaginant pas un sans les deux autres.

Je ne faisais que reprendre la réponse que j’avais faite, à seize ans, quand cette même question m’avait été posée comme sujet de devoir, au collège.

Le journal n’a d’ailleurs jamais inséré ma réponse. Il a dû penser qu’elle n’était ‘pas sérieuse’. » (Carnet XXIV)

Les médias seraient-ils moins incultes aujourd’hui ? L’état de l’enseignement style Education nationale permet d’en douter. Qui lit encore les classiques romains ?

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« Je n’ai rien fait dans ce monde que des livres, et l’amour ; et ce n’était pas pour faire, mais pour me délivrer.

Un nom pour ceux qui font ? Eh bien, il est tout trouvé : les faiseurs. » (Carnet XXI)

« Une règle d’or : faire peu de choses.

Ne pas écrire trop. Ne pas lire trop. Ne pas trop entreprendre. Ne pas connaître trop de gens. Ne pas connaître trop de questions : en ignorer un certain nombre systématiquement.

Refuser sans cesse. » (Carnet XXV)

Rien de trop est une maxime stoïcienne. Se garder du trop, c’est de ne pas céder à la vanité, ne pas se croire indispensable ou important. Faire est besogneux quand il s’agit d’un devoir ; les seuls actes qui importent sont ceux qui sortent de soi, qui jaillissent ou débordent. D’où l’utilité de ne pas se disperser, stakhanoviste du boulot ou don Juan des relations. Faire, c’est faire bien, donc faire ce que l’on sait le mieux : élan, volonté, sagacité. Rien de plus : le mieux est l’ennemi du bien.

« Un homme qui cherche à réduire dans son existence les heures perdues risque de paraître bientôt un sauvage. De paraître ‘invivable’, parce qu’il veut ‘vivre’. Il y aurait à convaincre les gens qu’un intellectuel ne leur fait nulle offense s’il joue à l’anguille pour leur glisser entre les doigts ; à leur apprendre ce qu’il faut de calme de l’esprit, de liberté d’esprit, de longues heures de silence, et d’une traite, pour faire quoi que ce soit de réfléchi et de construit ; (…) et qu’enfin celui qui dérange inutilement un homme de pensée, son intention fût-elle bienveillante, lui ‘prend’ quelque chose, aussi nettement, et plus gravement, que s’il lui prenait son portefeuille dans son veston. » (Carnet XXI)

La société prend du temps aux bavardages, réunions et dîners inutiles. Ce faisant, elle rabaisse qui n’est pas comme tout le monde, qui pense en-dehors de la mode, qui passe du temps à autre chose qu’au futile en commun. Les médiocres se sentent valorisés par la fréquentation des grands ; mais ces derniers ne doivent pas se laisser bouffer par les parasites qui ne vivent que par eux. Passez-vous de télé une semaine : vous verrez quel bien cela vous fait ! Vous découvrirez la vie dans son émouvante nudité…

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« Seul un grossier s’émerveille de l’abondance de sa bibliothèque. (…) Si un homme dans le milieu de l’âge considère les volumes qu’il a sélectionnés en quelque vingt-cinq ans, il s’aperçoit le plus souvent qu’un bon tiers de ces volumes pourrait être supprimé. (…) Je songe à tant de faux chefs-d’œuvre, que nous respectons par convenance, et dont il suffit d’un rapide coup d’œil pour nous convaincre qu’ils sont des livres morts, morts pour nous et pour quiconque. Je songe à d’autres œuvres, importantes celles-la, mais délayées (…) L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer : dans nos tâches, dans nos devoirs, dans nos relations, dans nos curiosités, dans nos connaissances même, pour nous concentrer, avec une force accrue, en un petit nombre d’objets qui nous sont propres et essentiels » (Le solstice de juin).

Telle est la culture : ce qui reste quand on a tout oublié. L’inverse de la réaction conservatrice qui porte aux nues le Patrimoine ou les Racines ethniques depuis les temps les plus reculés.

Tels sont les vrais amis : ceux qui restent quand on est au chômage, en retraite ou malade (ce qui est à peu près la même chose pour notre société française si contente d’elle-même).

Telle est l’écologie : faire son nid durable dans un environnement équilibré – l’inverse de la mystique suicidaire prônant qu’il faut tout conserver au naturel et que l’homme est le nuisible absolu.

Henry de Montherlant, Essais, Pléiade Gallimard 1963, 1648 pages, €62.00

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Pascal Bruckner, Un bon fils

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Choisit-on sa famille ? Non – pire encore lorsque l’on est unique enfant. Pascal porte un prénom juif alors que son père est hystériquement antisémite. Pourquoi ? Bruckner serait-il un nom juif ? Pourtant, Anton Bruckner, musicien et compositeur autrichien n’est en rien juif. Sur le tard, le fils découvrira le père circoncis, mais peut-être pour raisons médicales… Le mystère reste entier. Cette haine hystérique du Juif par le père a cependant façonné l’enfance et l’existence du fils, qui n’a été « bon » que parce qu’il n’a jamais rompu totalement avec le père.

Le macho engueule sa femme, se mettant dans des colères orchestrées qui montent et le transforment en bête. Les années 40 et 50 avaient poussé au sommet l’autoritarisme mâle issu de la guerre et, plus avant, du traumatisme de la guerre de 14. Ingénieur des mines mais resté très petit bourgeois, intelligent mais haineux, le père René est fort avec les faibles et faible avec les forts. Ce que le gamin ressent, la terreur de l’ogre, l’adolescent comprend, la lâcheté du gueulard.

Heureusement, mai 68 vint… Né en 1948, Pascal Bruckner a donc vingt ans en 1968. S’il a été « déluré à huit ans », surpris la tête enfouie entre les cuisses de sa cousine, il n’a été dépucelé qu’à « dix-huit ans », par une fille de seize en camp de vacances non mixte. Entre temps, élevé chez les Jésuites, il a branlé ses camarades et réciproquement, consentant aussi aux offrandes de bouche des plus grands – dit-il – « l’hostie spermatique ». Mais que les professionnels du choqué ne fassent pas de crise cardiaque : « Des millions d’adolescents, aujourd’hui encore, entrent dans la carrière amoureuse par ce biais et l’effacent ensuite de leur mémoire. A cet âge, il convient de se dévergonder à outrance et par tous les moyens : la pulsion l’emporte sur l’objet, la libido est un fleuve en crue » p.99. De quoi rassurer les parents, s’ils ne comprennent pas leurs garçons parce qu’eux-mêmes sont névrosés à cause du sexe. Ce n’est pas parce que l’on a des comportements homoérotiques entre 10 et 16 ans que l’on devient pédé à jamais. Pascal Bruckner a eu deux enfants, un garçon tôt vers 20 ans, et une fille plus tard vers 45 ans. Il aime les femmes et célèbre la beauté dans toutes ses œuvres. C’était « avant », dans la société catholique patriarcale non mixte, que le sexe était considéré comme sale et, « avant » la pilule ou l’avortement que l’acte sexuel conduisait à la déchéance de la grossesse non désirée, de la fille-mère et de la bâtardise… Non, il faut le réaffirmer contre les mythes, ce n’était pas « mieux avant » !

Bruckner est de cette génération passée du XIXe au XXIe siècle en quelques dizaines d’années, sans intermédiaire. « Dans l’espace d’une seule vie, nous aurons connu les derniers soubresauts de l’ordre patriarcal, la libération des mœurs et des femmes, la chute du communisme, l’effondrement du tiers-mondisme et maintenant celui de l’Europe, mourant de son triomphe, de sa mauvaise conscience » p.97. Enfant il a connu les punitions corporelles de la gifle et du martinet ; jeune adulte, l’interdit d’interdire et le sexe à toutes les sauces. D’un extrême l’autre… Il en garde un scepticisme envers tous les dogmes, ni l’avenir radieux ni le c’était mieux avant ne l’ont convaincu – pour les avoir subis. Ce pourquoi il n’en veut pas à son père d’avoir été ce qu’il fut, seulement de ne pas avoir fait l’effort de reconnaître ses erreurs.

Car la colère peut être saine – si elle remet en cause les inerties ; l’indignation morale est utile – si elle débouche sur des initiatives concrètes ; la critique déconstructive est nécessaire – si elle permet de reconstruire sans être dupe. « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », soulignait Nietzsche.

Son amitié, un temps quasi fusionnelle, avec Alain Finkielkraut, lui a permis d’avancer. L’un a réussi Normale sup, pas l’autre ; l’un a enseigné par devoir, l’autre par hasard ; mais tous deux ont écrit des livres, certains à deux. Qui ont plu par leur ton. Comment ne pas être provocateur et un brin cynique lorsqu’on a été élevé par un bon Aryen aussi bon à rien ? Germanophone enfant, par force, Pascal est devenu anglophone par choix ; s’il a subi la « grande » musique petit, il a choisi Aretha Franklin et le « gospel, blues, jazz, soul, funk » (p.98) plus tard. S’il a cru en Dieu au point de lui demander de tuer son père à dix ans, il est devenu agnostique, mais de culture chrétienne, se réveillant chaque matin avec du Bach pour célébrer l’avenir. « Rien de plus doux qu’une grande religion à son crépuscule quand elle a renoncé à la violence, au prosélytisme, et n’exhale que son message spirituel » p.97.

S’il n’a jamais été communiste, trotskiste ou maoïste, il « a vagabondé quelques années d’une secte gauchisante à une autre » et même au PSU où « Michel Rocard nous enseigna[it] les rudiments de la guérilla urbaine sur une plage de Corse. J’en ris encore de bon cœur ». Au fond, « le gauchisme fut cette ruse de l’histoire qui permit de liquider le communisme dans l’intelligentsia » p.109. Il était « plus Charles Fourier que Lénine »… Il reste dans le camp du progressisme « malgré l’épaisse bêtise et la bonne conscience qui y règnent ». Ses « grands éveilleurs » furent Sartre, malheureusement vite tombé dans le gâtisme par avidité à se faire aimer, Jankélévitch avec qui il fit sa maîtrise de philo, et Barthes avec qui il soutint sa thèse sur l’émancipation sexuelle chez Fourier.

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Pascal Bruckner a su construire une œuvre : ses deux enfants Éric et Anna, dédicaces de ce livre autobiographique écrit à 66 ans, ses multiples romans et essais récapitulés en fin d’ouvrage : sur le sanglot de l’homme blanc, la mélancolie démocratique, l’amour du prochain, l’euphorie perpétuelle, le fanatisme de l’Apocalypse, la misère de la prospérité, le paradoxe amoureux, la tentation de l’innocence, la tyrannie de la pénitence, les voleurs de beauté… Tous ces poncifs de la génération bobo, gaucho, écolo dont il est, dont il sait se sortir pour voir plus loin.

Ce livre court, écrit magnifiquement, avec ce ton reposé d’après la mort du père, dit en trois parties ce que fut cette vie : le détestable et le merveilleux de l’enfance, l’échappée belle parisienne de la jeunesse, le pour solde de tout compte adulte. On ne dira jamais assez la vertu de l’éducation classique, celle d’avant-68, sur le style et sur la pensée. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Pas de fioritures ni de préciosités mais la langue française dans sa clarté et les idées dans ses Lumières. Le récit se lit avec bonheur, le lecteur est captivé et ne ressort pas indemne de ces confessions d’un enfant du siècle.

Pascal Bruckner, Un bon fils, 2014, Livre de poche 2015, 207 pages, €6.60

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Henry James, Un portrait de femme

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Premier « grand » roman de l’auteur, l’intrigue se réduit à un portrait en situation. Isabel Archer, orpheline ramenée d’Amérique par sa tante qui vit en Angleterre, se veut idéaliste, libre et indépendante – à l’américaine. Elle va trouver dans la vieille Europe l’illusion de la beauté et l’amère réalité du mariage. Car cette féministe avant la lettre, révolutionnaire du Nouveau monde en butte à la féodalité patriarcale de l’Ancien, se laisse aveugler par l’Idéal sans mesurer aucunement les rapports réels de classe ni d’argent.

Le lecteur ne peut pas aimer Isabel ; elle ne s’aime pas elle-même en se faisant une idée à la fois trop haute et trop épurée d’elle-même. Elle se croit intelligente, elle se laisse manœuvrer ; elle se croit lucide, elle ne décèle pas le dissimulé ; elle se croit souveraine, elle s’enferme dans le devoir social. Elle est pétrie de contradictions et ne s’en rend même pas compte : charmante et indécise, volontaire et passive, active et fataliste, éprise de culture et profondément ignorante, capable et se fourvoyant sans cesse dans des impasses. « Isabel était sans doute fort encline au péché d’orgueil ; elle passait souvent en revue avec complaisance le champ de sa propre nature et avait tendance à tenir pour acquis, sur des bases fort minces, qu’elle avait raison ; il lui arrivait souvent de s’admirer impulsivement » p.757 Pléiade. Cet orgueil d’impulsion va causer sa perte. Car Isabel est incapable d’exister, sans cesse le jouet de désirs qu’elle ne peut satisfaire, névrotiquement sur ses gardes, ne choisissant que par défaut, en réaction ou en négatif. Elle est absente de son destin – un comble pour une Américaine qui révère l’indépendance !

L’auteur aime à peindre à loisir les profondeurs psychologiques des êtres. Il s’étale avec des raffinements de détails page après page, passant d’un acteur à l’autre, faisant dévoiler par l’un les ressorts de l’autre. Il construit son roman à partir d’un personnage dont il explore les facettes. Ce pourquoi l’action est presque inexistante, le décor déplaçant surtout les états psychologiques de la femme en portrait : l’Amérique où elle s’étiole, l’Angleterre où elle se révèle, Florence où elle s’enferme. Les personnages sont presque tous expatriés yankees en Europe ; ils ne font rien et se contentent de jouir : Touchett père est un banquier qui a réussi, Osmond un esthète ravi de lui-même. Par contraste, le prétendant Goodword est un industriel héritier qui dirige avec succès ses entreprises, Henrietta Stackpoole une journaliste éprise de véracité et de pittoresque qui n’hésite jamais à aller enquêter sur place. Isabel n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces mondes : elle se voudrait active et positive, elle se laisse aller à la vacuité et à la dépendance.

En Angleterre, dans le château de Gardencourt où réside sa tante, elle rencontre Ralph son cousin. Il devient amoureux d’elle mais se sacrifie car il est très malade et mourra avant les dernières pages ; il aimerait que son ami lord Warburton épouse Isabel, et celui-ci est épris, mais la belle se refuse ; Goodword, son promis d’Amérique, la relance jusqu’en Europe, elle ne veut pas de lui, pas même de ses services. Qui alors ? Personne – Isabel rêve d’être libre.

C’est alors que le destin la favorise : le père de Ralph, sur le point de mourir, lui laisse un héritage conséquent, sur la demande instante de son fils. Isabel peut enfin réaliser son idéal : faire ce qu’elle veut. Son drame est qu’elle ne sait pas quoi faire. Après avoir voyagé parce que cela se fait, mais croquant les miles à toute vitesse comme par avidité, Isabel se retrouve sans but. Ayant échoué à Florence avec sa tante, elle se laisse prendre dans les rets d’une intrigante et de son ancien amant, qui ont une fille à doter et un train de vie à assumer.

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Osmond est le type même de l’oisif narcissique, esthète jusqu’au bout des ongles socialement inutile. Indifférent, misanthrope, il préfère sa collection d’objets aux mondanités ; paresseux, il ne gagne aucun argent et est frustré dans ses désirs d’accumuler. Il enrobe de sublime son insignifiance sociale – et apparaît moins « diabolique » que dans le film de Jane Campion tiré du roman. Son seul amour est sa fille, une gamine de 15 ans qu’il a soigneusement remisée au couvent pour qu’elle soit docile et ignore les tentations du monde. Culte de l’innocence et goût de l’ordre s’orchestrent pour assurer l’emprise paternelle, prélude à la sujétion au futur époux. Nous sommes dans le siècle bourgeois où le mariage est celui des intérêts du patrimoine, pas celui des sentiments de chaque être. Osmond est conventionnel, conservateur, égoïste. Il « limitait et bornait toutes choses ; (…) il ajustait, réglait, dirigeait leur manière de vivre. (…) Il était sans cesse à la recherche de l’effet, et ses effets étaient savamment calculés » p.1118. C’est un vaniteux, inexistant par lui-même : « il mesurait son succès à la seule aune de l’intérêt que le monde lui portait » p.1119.

Il veut faire faire à sa fille un « beau » (c’est-à-dire riche) mariage. Lui-même cède aux instances de la mystérieuse Madame Merle, veuve d’un commerçant suisse, qui veut le marier avec l’héritière idéaliste Isabel – je ne vous dévoile pas pourquoi. Osmond va donc déployer tous ses charmes pour ne pas la brusquer (il ne la désire pas) mais pour faire tomber dans son escarcelle ses 60 000 livres de rente. L’indépendante se laisse faire… aspirant au fusionnel.

Après avoir refusé ceux qui l’aimaient vraiment et l’auraient laissée libre, elle s’offre sans réfléchir aux belles manières d’un individu qui ne l’aime pas et n’en veut qu’à son argent. Seule la fille d’Osmond, Pantsy, se met à l’aimer – ce qui la lie. Elle se marie et ce lien devient pour elle un devoir. Même reconnaissant son erreur, même découvrant le complot, même malheureuse, elle ne veut pas se déjuger et assume son erreur pour le reste de sa vie. Après l’illusion puis le déni, la bêtise. Décidément, le lecteur ne peut pas aimer Isabel.

Au long de ces centaines de pages, Henry James alterne les tableaux d’exposition avec les scènes de théâtre. Il excelle à rendre les conversations mondaines et analyse de façon maniaque les ressorts psychologiques d’une décision. C’est tout l’intérêt qui demeure pour ce roman d’un monde révolu où les riches entre eux décidaient du sort du monde et n’avaient pour tout sentiment que leur intérêt pécuniaire, jouant avec les passions des autres par amusement. Ils savaient que « le devoir » et « les liens sacrés du mariage » empêcheraient de facto toute velléité de liberté. Un beau monde que ce monde ancien !… Avec l’explosion des réactions conservatrices et du retour aux religions, il revient.

Henry James, Un portrait de femme (A Portrait of a Lady), 1881, 10-18 2011, 688 pages, €10.20

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

DVD Portrait de femme de Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Barbara Hershey, Mary-Louise Parker, Martin Donovan, Filmédia 2010, €13.00 

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Le carrefour de la mort

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Ce vieux film en noir et blanc de 1948 parle du bien et du mal, de l’envie sociale, de la rédemption, de la paternité et de ce qu’elle engage – en bref d’une époque de responsabilité virile bien loin de la nôtre…

Nick Bianco (Victor Mature), a été élevé dans la délinquance, son père tué en outre par la police. Il a déjà fait de la prison et ne peut trouver aucun travail. La société d’après-guerre est impitoyable à ceux qui ont un jour failli. Marié et père de deux petites filles, il veut fêter Noël et n’a aucun argent, depuis un an au chômage. Il se résout, sur commande, à braquer une bijouterie, située au 24ème étage d’un building. Mais lui et ses deux complices se contentent d’attacher les employés, sans vérifier qu’ils ne peuvent bouger pour appuyer sur l’alarme. Et c’est dans l’ascenseur qui descend interminablement, tant les clients sont nombreux pour Christmas, que la sirène se déclenche, faisant intervenir immédiatement les policiers du coin. Nick, pas très doué bien que costaud et dur, tente de s’enfuir ; il frappe un flic, qui tire et le blesse à la jambe.

Lui seul est pris. Il refuse par « honneur » du Milieu de donner les noms de ses complices, malgré l’insistance D’Angelo, substitut du procureur particulièrement humain  (Brian Donlevy) Il écope donc de 20 ans de tôle. Son avocat Earl Howser (Taylor Holmes) a une vraie tête d’affairiste cauteleux. Il « conseille » en effet le Milieu et n’hésite pas à désigner lui-même les braquages à faire et les receleurs à alimenter. Il promet à Nick que l’on va s’occuper de sa femme et de ses filles pendant sa détention. Evidemment, il n’en fait rien et Nick Brando apprend incidemment, par Nettie (Coleen Gray) la baby-sitter de ses filles, que son épouse a couché avec Rizzo, l’un de ses complices, pour avoir de l’argent, puis qu’elle s’est suicidée au gaz. Les deux fillettes sont placées dans un orphelinat de bonnes sœurs.

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C’en est trop. Puisque « l’honneur » affirmé n’existe pas plus dans la contre-société délinquante que dans la vraie, pourquoi s’en préoccuper ? Nick va donc prévenir le procureur qu’il est prêt à parler. Son jugement ne peut être remis en cause, mais il peut bénéficier d’une remise en liberté sous contrôle de la justice s’il consent à piéger la bande. Pour cela, le proc le met en cause dans une affaire ancienne, ce qui fait courir le bruit que Rizzo est un mouchard. Le Milieu, par la voix de l’avocat Howser, commandite le tueur Tommy Udo pour éliminer le mouchard présumé avant qu’il ne se mette à table.

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C’est Richard Widmark, alors 34 ans, qui incarne ce méchant sans scrupule avec un sourire désarmant et carnassier de gamin. Il est le diable incarné, blond fluet qui en rajoute dans la virilité auprès des femmes, qu’il traite comme des putes devant les grands bruns virils comme Nick. Il pousse mémère dans les escaliers (la mère de Rizzo, handicapée), n’hésitant pas à se venger sur la famille s’il n’accède pas directement à ses proies. Nick Bianco sera sa victime préférée, mais qui causera sa perte : la police le piège une arme à la main et son sort sera l’ombre pour des décennies.

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Si la société est inhumaine, globalement indifférente à la Faute, il existe des gens de bien. C’est le cas du substitut du procureur, lui-même père de quatre enfants, qui voit en Nick Brando une victime plutôt qu’un irrécupérable. Nous sommes en plein baby-boom et la société révère bien plus les enfants qu’aujourd’hui. L’affection qu’il a pour ses fillettes doit le sauver – belle parabole chrétienne de la rédemption par l’amour. Mais, comme nous sommes au pays des pionniers et de la lutte pour la vie, il lui faut se bouger. Nick devra faire acte positif pour se réhabiliter, changer de nom, se remarier avec Nettie pour les filles et trouver un emploi correspondant à ses capacités limitées (ouvrier dans une briqueterie). Mais il pourra alors recommencer à zéro et s’élever selon son initiative. D’où la complexité du personnage, servi par un acteur dont le rictus est la seule expression visible d’émotion, que ce soit pour aimer ou pour haïr.

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Film réaliste, dur, social et chrétien – un vrai film d’Amérique après-guerre. Noir pour la société, lumineux pour les bébés. Nous avons perdu cet avenir juvénile.

DVD Le carrefour de la mort (Kiss of Death), 1948, de Henry Hathaway avec Victor Mature, Brian Donlevy, Coleen Gray, Richard Widmark, Taylor Holmes, 20th Century Fox réédité par ESC Conseil 2016, blu-ray €19.00

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Pompéi la vie et les mystères

Maison des Vettii. Sur une fresque, une jeune fille, les cheveux bouclés tenus par une résille, me regarde, pensive. Elle tient un calame et une tablette de cire. Peut-être écrit-elle des vers ? Elle s’est voulue ainsi, peinte depuis 2000 ans. Elle aussi est désormais en pension au musée.

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Tout comme ce délicieux Narcisse, si jeune qu’il ne connaît pas l’amour encore, et qu’ayant méprisé par ignorance le simple amour de la nymphe Echo, Némésis le condamne à n’aimer personne. Presque nu, la tunique défaite jusqu’au milieu des cuisses, il mire sa jeunesse dans l’eau limpide de la source. Il reste seul au monde, perdu dans son reflet. Le paysage, derrière lui, est esquissé, inutile. Il ne le voit pas, il ne le verra plus jamais, le pays est sec comme le garçon. Il prendra racine et deviendra fleur. Qui a jamais saisi avec autant de grâce cet âge autour de 13 ans, en fleur justement, qui hésite entre l’homme et l’enfant ?

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L’école, la palestre, les thermes, ainsi les garçons passaient-ils leurs jours. Ils se sont complus à se laisser illustrer, boxeur musculeux en mosaïque fier de sa carapace de chair, athlète couronné levant la coupe, peint devant un condisciple. Les plus grands vont au bordel et se laissent peindre dans la joie du plus simple appareil, tout entier aux jeux d’adultes.

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Les putains et leurs clients s’affairent, dans un érotisme robuste et juvénile, loin de cet opprobre bourgeois qui connote notre époque. Un mâle enfile gaillardement une femelle par derrière et tous deux sont sérieux, sacrifiant aux rites. Palmyre d’orient, Maria juive, Aglae grecque, Smyrina, proposent leurs charmes en graffitant leurs noms sur les murs. Ainsi se souvient-on encore d’elles. Deux amours nus bientôt pubères rêvent à la Femme en poussant Vénus dans sa coquille, aussi peu vêtue qu’une huître. Les désirs sont de beaux enfants nus, disait le poète. Mars égare sa main sous la tunique de Vénus, sur ces seins bien ronds, dodus, et cette caresse lui donne l’air rêveur, les lèvres entrouvertes. Eros, à poil se réjouit en voletant. Le bordel était un lieu où l’on savait user son existence dans le plaisir ; on ne savait que trop qu’elle est éphémère, et si fragile…

Des fresques de la maison des Vettii, ces riches commerçants, restent lumineuses et pleines de vie.

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La Villa des Mystères garde les siens depuis le 3ème siècle avant mais ses fresques sont magnifiques, d’une fraîcheur rare.

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Le sérieux s’y mêle intimement à la sensualité, comme si le sexe était une énigme qui donnait un sens à la mort, donc à la vie. Les orgies sont-elles nécessaires à la parousie, la présence de la divinité ? Se mettre hors de soi-même prépare sans doute aux plus profonds mystères.

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Les fresques représenteraient une initiation au culte dionysiaque du côté gauche, et la divinisation de Sémélé du côté droit, lui faisant face. 29 personnages s’y mêlent, dont un jeune garçon tout nu qui commence la scène en lisant le rituel sur papyrus : Dionysos s’éduque sous la surveillance de la prêtresse. Plus grand, dans la scène centrale, il est nu adossé à un siège, et se laisse caresser par une maîtresse.

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Suit Sémélé qui se prépare au mariage devant deux amours nus dont l’un tend un miroir et l’autre un arc. Il ne bande pas encore l’instrument, le mariage n’est pas consommé. Mais plus loin, tout est accompli : Sémélé grosse se tourne vers une femme portant thyrse, qui symbolise le bébé à naître. Une femme a l’air épouvantée, ou secrètement séduite, par la flagellation du dos nu offerte sur le mur en face. Le fouet figurerait la foudre qui tua Sémélé. Un silène enivre un jeune satyre avant de penser à le violer (cela se lit dans son regard). Agenouillée, une fille très jeune ouvre le panier « mystique » où se trouve… un phallus érigé. Elle sera fouettée par un personnage ailé, peut-être pour augmenter sa jouissance, ou pour lui prouver que le plaisir suprême, sur cette terre, ne va jamais sans quelque douleur ? On termine par la toilette de l’épouse mystique, aidée de deux amours nus. Elle attend, on ne sait quoi. Comme un « à suivre » qui laisse insatisfait.

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Un étal d’aujourd’hui, à la sortie de la Villa, vendait des copies de phallus ailés en bronze, pour aider à croire en sa fécondité. Les Italiens ne perdent jamais le nord du commerce.

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De retour à Naples, nous dînons au 1849, via Milano. Nous buvons un vin de Falerne rouge de sept ans, âge délicieux.

Pompéi : documentaires YouTube

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Pompéi moulages et peintures

Nous reprenons le train pour Pompéi. Nous déjeunons au restaurant « suisse » installé en face de l’entrée. Nous buvons un Lacrima Christi rosé, un vin au joli nom et au goût sympathique.

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Les fouilles sont ici longues à visiter, bien qu’elles ne couvrent que les trois cinquièmes du site original, et nous y resterons quatre heures. Beaucoup de maisons sont fermées, faute de gardiens pour les surveiller ou de fonds pour les mettre en état. Nous ne les verrons que de loin. Cette fois il y a du monde, mais c’est un site international. Alexandre Dumas fut nommé éphémère directeur des fouilles par Garibaldi vainqueur, en 1871.

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Une certaine émotion pourtant ressurgit devant les moulages en plâtres des restes humains surpris par les cendres dans des gestes de crainte ou de vaine protection. Elle est analogue à celle qui m’avait étreint au musée de la Bombe, à Nagasaki.

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C’est toujours la même horreur suprême d’un destin aussi brutal qu’injustifié, d’une énormité implacable et sans raison. A côté, la vie paraît encore une fois peu de chose, une mécanique miraculeuse et fugace.

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C’est en décembre 1772 que l’on découvre 18 corps dans les corridors souterrains de la villa de Diomède, dont celui d’une jeune fille qui a inspiré l’Arria de Théophile Gautier. Mais ce n’est qu’en 1863 que le directeur du chantier, Fiorelli, découvre une méthode de moulage des corps par injection de plâtre dans la cavité. Ce procédé nous permet aujourd’hui de regarder les corps humains dans leurs derniers instants. La ville nous apparaît ainsi dans sa vie quotidienne, ses peines et ses joies. Le visiteur comprend mieux ensuite les peintures des murs, les restes de la vie humble.

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Car sur les murs des fresques étalent le quotidien romain avec une vivacité aiguë. La peinture est un mélange de couleurs à une solution de chaux, de savon et de cire. Elle est lumineuse, gaie, elle brille.

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Les thèmes en sont l’amour, les fruits, les oiseaux, les bêtes, les héros, les gens de tous les jours. La maison de Julia Felix montre ainsi de truculentes natures mortes. Les pièces s’ouvrent autour d’un jardin à ciel ouvert, garni de fontaines. Le péristyle a des pilastres de marbre cannelé. La salle à manger est garnie de lits de marbre et comprend un nymphée où l’eau coulait doucement sur les marches de pierre. Sur les murs, une coupe déborde de pommes et de raisins, une assiette est garnie d’œufs frais, un pot en étain attend l’eau fraîche, un mortier et sa cuiller l’ail ou les herbes. Quatre grives sont pendues à la paroi, aux côté d’un linge à franges…

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Cave canem prévient cette inscription en mosaïque, au seuil d’une demeure, « attention au chien ».

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Et, pour ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont trop distraits, le molosse est figuré enchaîné, en tesselles noires sur fond blanc, tous crocs dehors. C’est l’entrée de la maison du Poète Tragique.

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D’autres peintures figurent des habitants. Un boulanger et sa femme sont célèbres. Lui, Térentius Néo a un gros nez et des traits frustes. Il ne s’est pas rasé de la semaine, comme un paysan. Elle est plus coquette, bien apprêtée, l’œil vif, prête aux intrigues sociales tandis que son mari travaille pour amasser l’argent.

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La nudité est omniprésente, héroïque ou érotique, ou tout simplement parce que nous sommes dans une contrée où le climat est particulièrement doux. Les petits amours sont bien portants. Les Trois Grâces, sculptées de marbre, sont des filles jeunes aux seins fermes et aux mamelons raides. Leur corps est blanc et souple. Leurs cheveux sont tenus par deux nattes ramenées sur le front en couronne de laurier.

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Dans la Maison des Vettii (qui aurait appartenue à la seconde femme de Néron), un Priape obscène conjure le mauvais sort. Dans le jardin, un enfant nu en bronze porte une oie sous le bras et une grappe de raisins.

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Sur fond rouge, des pilastres à bandes noires encadrent des scènes mythologiques, Apollon vainqueur du serpent Python, Oreste et Pylade, Héraclès en bébé musculeux étrangle deux serpents, Penthée est déchiré par les Bacchantes.

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Les Amours, en frise, s’occupent à divers travaux des jours ; ils vendangent, ils cisèlent des bijoux, ils foulent des draps, préparent des potions, forgent des armes, vendent du vin. Un court texte gravé indique qu’Eutychès la grecque s’y donnait pour deux as.

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La Maison des Amours Dorés les montre en vol, dorés sous de minces plaques de verre. Dans la Maison du Poète Tragique, Aphrodite les contemple, attendrie.

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Un faune, dans la Maison du même nom, danse en bronze, toute barbe en bataille, dans un impluvium. Un chat dévore une perdrix, des oies passent, une faune marine nage comme dans un aquarium ; mais ce ne sont que des copies – les vrais sont au musée de Naples.

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Laurence Bobis, Une histoire du chat

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Ce livre court se divise en cinq parties qui se résument en fait à trois, les parties centrales étant toutes consacrées au moyen-âge. L’antiquité est à la portion congrue (moins de 20 pages) et l’époque « moderne » commence dès le XVIe siècle pour atteindre nos jours avec à peine 25 pages. Le sous-titre « de l’antiquité à nos jours » est donc un truc d’éditeur pour faire monter la sauce.

Il n’en reste pas moins que le livre est érudit, soigneusement documenté, pas moins de 58 pages étant consacrées aux notes et à la bibliographie. Le chat serait inconnu dans les textes bibliques, introduit seulement en illustration anthropomorphe au moyen-âge à des fins édifiantes. Il est présent largement en Egypte, adoré comme un dieu gardien du temple (et du grain entreposé) ; il est présent en Grèce antique, notamment sur la peinture de vases. « Sur l’un d’eux une femme, richement parée, abritée sous une ombrelle, tient une couronne et se penche sur le chat que porte un éphèbe nu, nonchalamment appuyé sur un pilier ; à ses pieds deux Eros luttent corps à corps » p.35. Toute la symbolique médiévale de la sensualité païenne se trouve déjà dans cette image.

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Le chat aurait été domestiqué dans la vallée du Nil avant d’essaimer au Proche-Orient où des soldats romains l’auraient importé en Europe occidentale avant le IVe siècle de notre ère – où il remplace peu à peu la belette pour chasser rats et souris. Le terme « chat » est issu du latin populaire cattus mais viendrait d’une langue africaine, berbère ou nubienne. Il s’appelait auparavant felis en latin et ailouros en grec, voire mau en égyptien. Notre chat actuel ne provient pas du chat sauvage européen mais du chat libyen, mieux adapté à l’homme. Il a été croisé progressivement avec des races exotiques dès la Renaissance (chartreux, persan, abyssin…), ce qui a renforcé son aspect peluche et fait sa renommée affective. Les Anglais sont devenus frappés du chat à l’époque Stuart ; les Français, plus portés aux mœurs autoritaires, ont longtemps préféré le chien et ce sont les écrivains et musiciens de la fin du XIXe qui ont rendu célèbre le petit félin (Chateaubriand, Victor Hugo, Baudelaire, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Balzac, Scarlatti, Rossini). La loi réprimant la cruauté envers les animaux date de 1850 et est due au général de Grammont.

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Mais le chat, animal domestique comme le chien, est vécu au moyen-âge et à l’époque moderne comme exemplaire des attributs réputés féminins (le chien est son inverse) : diabolique (le chien est fidèle, donc chrétien), rusé, sournois, hypocrite, querelleur, gourmand, paresseux, sensuel, intempérant, débauché… toutes les qualités qui sont prêtées aux femmes – l’inverse même des valeurs mâles. L’Eglise, dans son manichéisme renforcé par les hérésies du XIe siècle, oppose Dieu au Diable, donc Adam à Eve, et le chien au chat. L’animal est diabolisé par les clercs « savants » au XIIIe siècle et traiter quelqu’un de « chat » est une injure encore au XVe siècle. Par homonymie avec le chas (d’une aiguille) qui signifie fente, le chat évoque le sexe de la femme au XVIIIe siècle, dans la lignée des vices qui lui sont prêtés dès le moyen-âge. D’autant que les moralistes d’Eglise accusent le chat d’ancrer à ce monde ci par son affection les clercs, solitaires depuis qu’ils ne peuvent plus avoir de compagne après le deuxième concile de Latran en 1132, et de les détourner de l’amour exclusif de Dieu… Etonnez-vous après cela qu’ils deviennent pédés !

Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, toute une série de mots français ont été tirés de « chat » : une chatterie est une caresse, un chaton (d’arbre ou de chair) induit l’idée d’une douceur insinuante, chatoyer se dit comme l’œil du chat dans l’obscurité, chattemite décrit l’aspect doucereux et hypocrite, chafouin renforce l’aspect sournois en associant chat et fouine, chagriner est se lamenter comme les chats la nuit… L’auteur d’Une histoire du chat n’en parle pas.

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Elle évoque en revanche longuement l’époque médiévale où, afin de garder le chat au logis, on lui coupait les oreilles : craignant la pluie, il se gardait d’aller vagabonder ; certains lui brûlaient parfois la fourrure lorsqu’elle était trop belle, non afin de punir sa vanité mais pour son bien, car les pelletiers razziaient volontiers les chats pour en faire des pelisses pas chères. D’autres n’hésitaient pas à les servir pour du lapin ou à en faire des pâtés : « Des ossements de chats découverts dans les dépôts de la cour Napoléon du Louvre (XIVe siècle) portent aussi des traces de découpe… » p.77. Une recette de chat rôti à l’huile et à l’ail est fournie p.82 par un cuisinier espagnol du XVe à la cour de Naples. Si cela vous tente… Le chat sert aussi à soigner, en onguent, en filtre ou en bouillotte : « En cas de difficultés de digestion, il est bon d’embrasser un enfant ‘charnu, sain, de bon tempérament’ afin de procurer à l’estomac la chaleur propre à lui faire cuire et digérer la nourriture. Faute d’enfant, on peut recourir à un chiot noir ou à un chat mâle bien gras » p.91.

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Laurence Bobis sort de l’Ecole des chartes et dirige une grande bibliothèque parisienne, ce pourquoi son livre est une compilation de documentaliste plus qu’une « histoire » à proprement parler. Le moyen-âge prend une place centrale et démesurée au détriment du monde égyptien, romain, musulman et de l’époque actuelle. Mais son inventaire montre que les amoureux des chats sont plus introvertis, plus ouverts d’esprit et plus sensibles que les autres (qualités réputées féminines revalorisées aujourd’hui). Mais chacun peut apprécier plutôt l’exemple d’indépendance que donne le chat, leur liberté d’esprit et d’amours, leur quant-à-soi. Une belle contribution à l’attrait de cet animal séduisant.

Laurence Bobis, Une histoire du chat – de l’antiquité à nos jours, 2000, Points histoire 2006, 340 pages, €9.50

Les chats sur argoul.com

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

Anthony Hopkins, Emma Thompson

Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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Marie Volta, Les jours, les heures

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Trois mois de son existence évoqués en vers libres, comme des éclats, des phosphènes, des pensées. Parfois jolies, évocatrices, sentimentales ; parfois pesantes ou vautrées dans le trivial. Marie Volta veut à toutes forces exister, s’exprimer, éclater. « Je suis la bombe défendue qui n’explose jamais (…) / Je suis volcan, je bous, je jubile de donner » (texte 34). C’en est touchant et fait parfois rêver.

Mais ces textes éclairs n’ont rien du haïku, fort travaillé ; ni du poème en prose rimbaldien, fort inspiré. Ils naissent en spontané et sont laissés tels, comme des bébés tout nus. Donc touchants, mais pas grandis. C’est dommage car l’on sent un talent qui ne demande qu’à éclore, à condition d’y travailler. D’où vient par exemple ce mot « ambrion » qui dépare le texte 160 ? Est-ce un lapsus pour une société financière américaine ? Ou une lâcheté d’Education nationale sur l’orthographe qui voudrait « embryon » ? « Ne pas regarder la réalité en face / C’est se rendre complice de ce que l’on veut ignorer » (texte 38).

J’ai aimé le texte 8, « Pluie ô pluie tout le jour / Pluie qui nous lave l’âme / Et nous trempe les pieds » – la chute est drôle et ramène à la terre. Et le texte 46 « Le chant du merle / Qui nous le volera ? » sur « ceux qui aiment la mort (…) / Qui aux autres imposent leurs sanguinaires lois ». Ou encore 98 : « Parfois toujours / Nous aimons les gens / Juste pour les rêves / Qui de leurs yeux débordent ».

J’ai trouvé trivial, démagogique et sans intérêt l’échange Facebook 29 et ses jeux de mots sur les maux. La rupture du style choque, comme un collage incongru dans un cahier intime. Facebook, ce réseau bien-pensant des puritains américains qui chattent leurs petites peines de cœur de chattes anglos ou leurs « réactions » moralement correctes, n’a rien de littéraire à l’état brut. Ou il faudrait en faire un style. Donc un développement. Une longueur. Pas zapper aussitôt sur une autre chose.

Intéressants sont les textes éclairs sur les idées. Ainsi Robespierre et ses affidés : « A qui le tour ? / C’est cela, la terreur. / Le risque aléatoire / Amplifié par l’arbitraire / Empiré par le sadisme / Bloque la philosophie. / Sans philosophie / Quid de l’être humain ? » De même l’assemblée générale (AG, texte 135), suite de routines sans pensée d’un groupe uni par le règlement, juste pour se manifester…

« Veillez donc, parce que vous ne savez ni le jour ni l’heure », dit Matthieu (25.13) – les jours, les heures sont donc les veilles de Marie, les petits cailloux blancs qu’elle a semé sur son chemin afin de le retrouver. Ce sont aussi les notes éparses de Guy Bedos qui les a rassemblés dans Le jour et l’heure. Entre le Christ – tout amour – et le « bon père juif » Guy Bedos (il se définit ainsi), tout le cœur de Marie se trouve en ces textes éclairs que l’on apprécie si l’on connait l’auteur – mais qui restent pour ma part inaboutis.

Marie Volta, Les jours, les heures – textes éclairs, volume I.a le temps d’allumer le feu février-mars-avril, 2016, éditions La petite marguerite, 149 pages et 3 photos, €7.00 lapetitemarguerite@hotmail.com

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Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée

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1592, Michelangelo Merisi, dit le Caravage du nom de la petite ville où sa famille a trouvé refuge lors de la peste de Milan de 1576, a 21 ans lorsque le dessinateur le croque en partance pour Rome. C’est un vigoureux jeune homme aux cheveux noirs, à la chair pleine et à la chemise échancrée.

Il n’hésite pas à faire le coup de bâton pour protéger les faibles en butte aux atteintes des grands, ce qui lui fait une réputation de querelleur, mais il est vite adopté par les ateliers qui pullulent dans la capitale romaine.

Milo Manara dessine très bien les corps, notamment les croupes et les poitrines des jeunes filles. J’en avais été ébloui jadis dans Le Déclic.

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Le jeune Mario invite Michelangelo dans l’atelier de son maître et se montre au naturel. Le Caravage le peindra en peleur de fruit, en garçon au panier, en Bacchus, en ange sensuel, en Amour victorieux. Mais le Caravage peint aussi des prostituées en Madone et en Vierge à l’Enfant, aimant la lumière qui joue sur les globes des seins et sur l’ovale des visages. Il met en scène, comme au cinéma, ses personnages qui semblent surgir de l’ombre.

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L’audace nature a de quoi choquer les bons prêtres qui commandent des œuvres, notamment Saint Matthieu et l’ange ou la Mort de la Vierge. Malgré la protection du cardinal Del Monte, Caravage ne peut pas tout exposer, même s’il déclare peindre le vrai pour le peuple. Il décorera l’église Saint-Louis des Français de grandes compositions devant lesquelles la foule se presse page 50.

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Certains reprochent à Milo Manara de ne pas tirer plus avant son héros vers l’homosexualité, fort commune et pratiquée à l’époque renaissante en Italie. Mais rien ne prouve ce penchant du Caravage ; il a peint aussi bien les corps de jeunes mâles que de jeunes filles, s’attachant à la caresse de la lumière sur l’architecture de chair.

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Donald Posnar a évoqué en 1971 le penchant homoérotique du peintre, évident dans l’Amour victorieux, mais Maurizio Calvesi en 1986 le justifie par les goûts du mécène qui a commandé le tableau, le cardinal Del Monte. Evidemment, Dominique Fernandez en a tiré un roman, La course à l’abîme, pour attirer dans la secte le génie qui échappe à toute étiquette. Mais il ne prouve rien – que ses propres penchants. Le Caravage était le second peintre préféré de François Mitterrand après Zurbaràn, selon Anne Pingeot – pour son réalisme, sa violence.

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L’histoire de cette première partie de la vie du Caravage, de son arrivée à Rome à 21 ans jusqu’à son départ après le duel où il a tué en duel Ranuccio Tomassini à 35 ans, est assez plate, convenons-en. Manara est dessinateur, pas scénariste ; il s’est contenté de décalquer la biographie dans ses grands traits. Ce qui compte est pour lui moins la vérité historique, malgré une préface un brin pompeuse de « l’historien de l’art » Claudio Strinati, que la vérité humaine du dessin.

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Et le trait est ce qui comble le lecteur. Milo Manara élève les bâtisses de la Rome du XVIe siècle avec toute la grandeur et le délabrement attesté par les peintres, il donne vie aux corps par l’éclairage et par le mouvement. Les tétins à demi sortis du corsage de la putain avinée page 20 sont érotiques, de même que sa croupe lisse et nue offerte à la fessée page 22. Mario dépoitraillé qui prépare un fruit dans la pénombre d’une bougie est aussi très sensuel page 24, tout comme la courbe de son corps nu angélique vu de dos, page 30. Manara ne fait que reprendre les peintures même du Caravage, mais avec quel talent !

Il faut examiner les petits détails des cases pour en goûter tout le travail. Le grouillement réaliste de la vie est très bien rendu. Les couleurs ocre et rouge-brun des pages sont de même tirées des teintes préférées du peintre, ce qui donne une ambiance familière en clair-obscur.

Nous avons là un bel album qui fera aimer avant tout le dessin, immergera dans l’atmosphère romaine au XVIe siècle et déroulera de façon plaisante une part de l’existence mouvementée d’un grand peintre dans l’histoire. Milo Manara dessine remarquablement, qu’on se le lise !

BD Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée, 2015, Glénat, 64 pages, €14.95

e-book format Kindle, €9.99

Pour connaître le peintre : José Frèches, Le Caravage – peintre et assassin, collection Découverte Gallimard, 2012, 160 pages, €15.80

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Alexander Kent, Le sabre d’honneur

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Richard Bolitho, devenu amiral, fatigue. Revenu des côtes américaines où la guerre s’éternise, il est envoyé – une fois encore – en Méditerranée. Napoléon 1er a abdiqué après sa défaite en Russie et se trouve exilé par les alliés à l’île d’Elbe.

Leurs Seigneuries veulent-elles honorer ou éloigner leur amiral aussi glorieux que Nelson ? Car Bolitho n’en fait socialement qu’à sa tête. Discipliné et aimé de ses hommes dans la marine, il est inapte social à terre : il vit en concubinage avec une maîtresse, veuve Lady Catherine, tandis que son épouse légitime le snobe et monte leur fille contre lui. Ce n’est guère apprécié dans la société qui gravite autour du Régent à Londres.

La série, déjà longue, s’essouffle. L’auteur nous fait suivre en parallèle les destins de Richard, de son neveu Adam et de sa maîtresse Catherine. Avec toujours autant d’humanité, celle de Richard qui reste simple vis-à-vis des hommes malgré sa position, celle d’Adam qui voit en son mousse celui qu’il était à cet âge, celle de Catherine toujours amoureuse de son « amiral d’Angleterre ». C’est pour ce côté très humain que nous aimons ces livres ; l’aventure ne serait rien sans les autres hommes. Un côté scout, un côté peuple, un côté profondément démocratique – au fond le meilleur de nous-mêmes, Occidentaux.

Adam est capitaine de vaisseau et poursuit, sous les ordres d’un autre amiral, le blocus des côtes des Etats-Unis. Un projet fou, pour venger une défaite, est de bombarder Washington en remontant le Potomac. Mais une batterie côtière récemment entretenue et ravitaillée, bloque l’accès. Le nouvel amiral est indécis sur l’action à mener et frileux sur les conséquences pour sa carrière. Il s’en tient aux ordres. Adam va-t-il réussir à le convaincre de ne pas échouer faute d’oser ? Lors d’une bataille navale avec des frégates américaines fortement armées le mousse d’Adam, John, 13 ans, tombe, fauché d’un coup par un éclis de bois dans la moelle épinière. Il ne sera jamais aspirant… mais offre de belles pages d’émotion contenue.

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Catherine est seule à Londres, où elle effectue les visites obligatoires auprès de ses rares amis pour rappeler Richard et promouvoir Adam. Mais la bonne société se rit d’elle, à mépris ouvert ; et elle manque de se faire violer par un capitaine aigri aux derniers stades de la folie syphilitique, dont Richard a pris la suite pour le plus grand bien de l’équipage.

Richard croise entre Malte et la Sicile. Des pirates barbaresques et des corsaires du dey d’Alger profitent de la paix revenue, donc du désarmement de la flotte anglaise, pour rançonner les navires marchands et embarquer des cargaisons d’esclaves chrétiens. Ils les torturent allègrement s’ils résistent et n’hésitent pas à les crucifier comme l’état islamique le fera sans vergogne (ce roman, écrit en 1997, ne connaissait pas encore Daech, mais bel et bien les sources historiques du temps).

Un mystérieux capitaine Martinez, d’origine espagnole et renégat, conseille le dey d’Alger qui abrite, en son port bien défendu par des batteries côtières, deux frégates sans marque. Elles menacent la navigation et se révèlent appartenir à la flotte française, prêtes au retour en France de l’empereur Napoléon 1er. Elles attaquent et prennent une frégate anglaise, diminuant ainsi l’escadre – trop faible parce que Leurs Seigneuries se préoccupent plus de leur apparence à la Cour que de vision géopolitique.

Lors d’un engagement des deux frégates avec le vaisseau amiral, le 1er  mars 1815 – le jour même où Napoléon remet le pied sur le sol français à Cannes – sir Richard Bolitho tombe. C’est la fin en quelques lignes. Emotion d’une vie bien remplie et du devoir accompli, dans l’amitié de ses compagnons proches et de tout l’équipage.

Mais la série n’est pas terminée : le « dernier des Bolitho », Adam, rentre dans la vieille maison de Falmouth et la guerre a repris avec l’Ogre corse…

« – Vous l’admirez, sir Richard, n’est-ce pas ?

Admirer ? Le mot est trop fort. Il s’agit d’un ennemi – il le prit par le bras, changeant de ton : Mais si j’étais français, je le suivrai » p.383. Le fair-play est un mot anglais.

Alexander Kent, Le sabre d’honneur (Sword of Honour), 1997, Phébus Libretto 2016, 402 pages, €10.80

e-book format Kindle, €9.49

La série des aventures de Richard et Adam Bolitho chroniquée sur ce blog

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Christine, film de John Carpenter

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Grand Prix 1984 du Festival international du film fantastique d’Avoriaz d’après le roman homonyme de Stephen King, ce film qui se passe en 1979 joue à la perfection des fantasmes américains : la peur du sexe, l’amour de la mécanique, la vengeance dans la peau.

Arnie Cunningham (Keith Gordon) est un ado mal à l’aise et couvé par sa mère ; il s’est inscrit après le lycée dans une section de mécanique. Avec ses lunettes carrées bordées de noir qui lui donnent un air de vieux et sa carrure d’avorton, il est la cible des machos qui peuplent cette formation d’ouvriers ras du front. Seul Dennis Guilder (John Stockwell), footballeur (américain) beau gosse et musclé, reste son ami et le protège mollement. Ces ados censés avoir 17 ans en ont 22 ans lors du tournage, ce qui rassit un peu trop leur jeu au détriment de la fébrilité immature propre à l’âge requis.

Arnold dit Arnie, lui qui n’a jamais osé aborder une fille, tombe raide dingue d’une carrosserie bien roulée aux lèvres sensuelles et à la robe rouge sang. Mais Christine n’est pas un être de chair, c’est une bagnole, une Plymouth Fury de 1957. Une série spéciale, puisque les Plymouth de l’époque sortaient de la chaîne en beige. Le culte de la mécanique, notamment de la voiture, est survalorisé chez les Yankees et Stephen King comme John Carpenter se moquent de ce travers machiste et carrément sexuel. Ne dit-on pas en français « rouler des mécaniques » ?

L’homme est plus amoureux de sa voiture que de sa femme ou de sa petite amie ; il la bichonne, lui donne un petit nom, lui parle doucement pour qu’elle démarre. Il la lustre et la caresse, la pénètre de clés et tubes divers pour la faire jouir à l’aide d’huile et de carburant, la fait ronronner dans les rues ou rugir sur l’autoroute jusqu’à la jouissance. On ne sait pas qui, de l’homme ou de la machine, connait le plus l’extase dans les pointes de vitesse ou dans le balancement déhanché de la suspension dans les courbes.

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La Plymouth est en ruines après 21 ans, mise en vente par le frère d’un homme qui s’est tué en elle, absorbant ses émanations volontairement par le biais du pot d’échappement. La voiture avait déjà assassiné sa petite fille de 5 ans puis sa femme – par jalousie ? Une scène préalable nous montre un ouvrier « Gros con » de la chaîne qui succombe sur son cuir, dans l’habitacle, après l’avoir souillée de son cigare et de ses pattes sales sans respect. Ce qui apparaît au départ comme un incident prend de l’ampleur à mesure que le film avance. Arnie répare son acquisition, faite en dépit de ses parents, délaisse son ami, devient sûr de lui jusqu’à l’arrogance. Il se transforme physiquement, quitte ses lunettes et s’habille pour se mettre en valeur. Comme s’il avait été pris en main par une femme – ce que l’on pensait indispensable pour devenir un homme dans ces années-là.

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Mais il est tombé sous la coupe d’une Christine jalouse qui se venge de tous ceux qui font du mal à sa carrosserie tels Clarence « Buddy » Repperton (William Ostrander), voyou renvoyé du lycée pour avoir menacé Arnie d’un couteau à cran d’arrêt et massacré sa tôle à coups de masse ; tel le gros Peter « Moochie » Welch (Arnie Malcolm Danare), copain de Buddy, qui prend les gens par derrière faute d’oser les affronter par-devant et jouit de leur écrabouiller les couilles. Lui finira écrasé… aux couilles, dans un garage, tandis que Buddy finira grillé vif par cette voiture satanique capable de rouler tout en feu. Sa couleur l’apparente au Diable, ce personnage qui hante l’inconscient biblique de ces Yankees décidément pas comme nous.

Leigh Cabot (Alexandra Paul), la plus belle fille du lycée, est draguée par Dennis avant d’être captée par la magie d’Arnie. Mais, après la surprise des premières relations, elle se voit délaissée au profit de sa rivale Christine. Si le sexe va à Leigh, l’amour va à Christine. La bagnole tente de l’étouffer dans l’habitacle, au cinéma en plein air où Arnie et elle viennent de s’engueuler. Pourquoi cet intérêt exclusif que le garçon porte à sa mécanique, de tôle, au détriment de la sienne, de chair ? Leigh n’a-t-elle pas des yeux de chiot et des seins en bombe comme tous les acnéiques en rêvent ? Sauf qu’Arnold est possédé par ce démon d’engin en robe rouge qui le venge et le rend invincible.

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Dans ces années, l’ayatollah Khomeiny en Iran a fait multiplier les prix du pétrole par trois entre janvier 1979 et décembre 1981 : consommer de l’essence sans compter avec des suceuses aussi goulues que les lourdes Plymouth montées dans les années 50 devient un péché. Confondre la matière inerte avec la création de Dieu est un autre péché, même si les yeux de Christine s’allument tout seul, si elle s’exprime par l’autoradio qui diffuse des vieux tubes, et si elle rugit de rage en écrasant ses ennemis. Pour punition divine, Dennis intervient en statue du Commandeur aux manettes d’un gigantesque Caterpillar (pendant viril de l’auto Christine), avec Leigh en appât pulpeux, hypnotisée par la lueur des phares. Arnie va finir empalé par un éclat du parebrise de sa maitresse et Christine se fera monter par l’engin mâle encore et encore, jusqu’à finir en cube compressé dans une décharge. Dans l’outrance, c’est très américain.

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Outre l’adolescence, la culpabilité du sexe, l’amour pécheur avec la mécanique, le film critique de façon acerbe les parents destructeurs au travers de leur hypocrisie. Les mensonges, proférés par bons sentiments, masquent l’égoïsme possessif de ces petits-bourgeois américains qui répugnent à voir leur enfant grandir et quitter le nid, aller aimer ailleurs. Ils veulent tout régenter, tout contrôler, tout orienter. La fille est en général le moyen de transgresser ; c’est ici la voiture.

Les personnages secondaires ne manquent pas d’intérêt, comme Will Darnell (Robert Prosky) en gras garagiste mâchouillant éternellement sa chique d’une lippe désabusée ou Regina Cunningham (Christine Belford), mère d’Arnie, vraie jument castratrice du genre qu’on appellera plus tard Executive Woman.

Toute la musique est composée par John Carpenter et Alan Howarth et rythme sur de vieux airs de rock’n roll cette alternance d’émotions et de frissons qui font vibrer le spectateur.

Ce n’est pas un grand film, mais il révèle les dessous pas très propres d’une Amérique dominatrice et sûre d’elle-même – jusqu’à tenter de dresser ses propres rejetons au Bien. Orgueil, fanatisme, brutalité : nous comprenons pourquoi l’adolescence fragile pouvait, en ces années-là, préférer la machine à la femme. Et, en 2003, torturer et dézinguer sans état d’âme des Aliens – pourtant humains irakiens.

DVD Christine (John Carpenter’s Christine), film de John Carpenter, 1983, avec Keith Gordon, Roberts Blossom, Christine Belford,  Sony Pictures 2006, €7.99 

Stephen King, Christine, Livre de poche 2001, 411 pages, €7.90

e-book format Kindle, €7.49

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Musée archéologique de Naples

Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel et nous partons à pied vers le musée archéologique pour son ouverture, à 9 h. Je goûte la fraîcheur des rues le matin ; le soleil est encore pâle et l’air a conservé le froid nocturne venu de la mer sur les ailes de la brise. Des banderoles de plastique « bleu de Naples » sont tendues entre les immeubles pour fêter le foot. Ce sont en fait des sacs poubelles achetés par cinquante et lacérés aux ciseaux. Leur couleur est – ô dérision ! – celle même de la cité… Sont érigés des drapeaux aux couleurs de l’équipe de football  locale. Et les vendeurs de souvenirs footeux sont déjà en activité. On se lève tôt au sud, pour profiter de la fraîche avant le lourd soleil qui écrase les rues, l’été.

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Mais les touristes n’ont pas ces habitudes et, au musée, il n’y a encore personne. Le Palazzo degli Studi, grand bâtiment construit de pierres rouges, était destiné à devenir écuries en 1585. Il est devenu université jusqu’en 1777, avant d’être rendu musée dès 1787 par Ferdinand IV roi de Naples, pour accueillir les premières trouvailles d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi que la collection Farnèse, héritées de sa mère romaine Elisabeth.

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Nous regardons les salles de sculptures grecques et romaines, don de Ferdinand IV. Je note quelques Aphrodite au drapé délicat, dont celle de Sinuessa, hellénistique, au buste fermement dressé, dont l’énergie semble rythmer les plis de la tunique sur les jambes. Un torse de Psyché est charmeur, tant de délicatesse m’émeut. Parmi les garçons, je note les Tyrannoctones (copie en marbre d’époque romaine d’un groupe de bronze grec), des Apollon, le Doryphore de Polyclète (qui n’est pas un vil insecte mais un « porteur de lance ») aux proportions corporelles d’une harmonie toute d’équilibre, un tendre Ganymède nanti de son aigle, et plusieurs amours délicieux.

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Antinoüs, le jeune favori d’Hadrien, exhibe sa beauté physique désespérée, cette coque dont il craignait la mue. Le jeune homme était un esprit fragile dans un beau corps ; peut-être s’est-il noyé volontairement pour ne pas vieillir, donc ne pas décevoir ? Cela restera pour nous à jamais un mystère dont l’interprétation de Marguerite Yourcenar n’épuise pas les effets.

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La statue en bronze noir tirée des ruines d’Herculanum montre un faune ivre merveilleux de jeunesse, de mécanique mâle et d’abandon. Sa pose théâtrale offre un corps superbe, une vraie gourmandise antique. Des filles aux seins juvéniles donnent une touche d’exubérance à cette exposition de chair pétrifiée, translucide, qui glorifie la vie. C’est une grande fête païenne célébrant la jeunesse, vibrante de vitalité, de sensualité et de désir d’étreintes. J’en ressors plus optimiste qu’avant d’y être entré, comme si j’y avais respiré un air euphorisant.

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Les salles égyptiennes ont été refaites et l’on peut y voir, didactiquement présentées, des momies, des statues, des amulettes. Cette fois, nous croisons une flopée de bambini accompagnés de leurs maîtresses. Tout cela court partout, piaille, se tient par le cou avec une spontanéité tendre, l’émotion à fleur de peau, jolis comme les putti des églises du coin. Quel brutal souffle de vie dans toute cette poussière des siècles ! Comme ces défunts desséchés, embaumés, doivent être heureux d’attirer ainsi la chair vivante autour de leur dépouille dérisoire, s’ils ont encore quelque part des yeux pour voir et des oreilles pour entendre !

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Une salle est consacrée à Pompéi, anéantie en 79 après J-C. Elle présente des peintures et des mosaïques, enlevées en blocs des murs pour les protéger du vandalisme.

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Leur dessin est très spontané, précis et naïf à la fois, anecdotique, rempli d’ardeur grecque pour les sens et d’appétit romain de vivre. Eros sévit partout : enfants nus, scènes lubriques, des hommes sur des femmes, des jeunes caressés par des vieux. De la mythologie classique et du réalisme local.

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En revanche, les salles d’objets n’ont pas été refaites et gardent leur entassement archaïque. Ce ne sont que vieilles vitrines sombres, aux vitres tremblantes de mauvais verre, à la poussière accumulée sur les objets, aux étiquettes jaunies écrites à la plume. Ces vitrines contiennent de la vaisselle d’argent, de la verrerie, des armes de bronze, des bijoux. Passent entre elles des bambini, des ragazzi – une majorité d’Italiens en ce samedi matin – mais aussi deux ou trois groupes de Français. Plusieurs salles sont fermées au public, faute de gardien ou en restauration. Nous sortons après deux heures de temps.

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Catalogue du musée archéologique de Naples

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Christian de Moliner, Le pays des crétins

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Malgré un titre (inutilement ?) provocateur, le roman se lit avec bonheur. Mathieu, fonctionnaire de la Direction départementale de l’équipement de 28 ans, est nommé sur sa demande dans une ville de l’est sinistré de la France. Il veut se rapprocher de sa sœur Sophie, dépressive, qui vient de se séparer de son mari avec la garde de deux petites filles.

Mais le pays va l’enfoncer. Nous sommes en 1983 et la gauche au pouvoir sous Mitterrand fait déchanter l’utopie par le tournant de la rigueur : les cigales, ayant chanté tout l’été, se trouvèrent fort dépourvues lorsque la bise fut venue. L’est, c’est la sidérurgie – en ruines ; c’est le climat – pluvieux ; c’est la sous-culture – foot et télé. De quoi devenir encore plus dépressif et désespéré de la vie – no future.

Ce qui amuse Mathieu, outre s’occuper de ses nièces, est la politique. « Lui, le sceptique qui se fermait aux émotions » p.50, considère la politique comme un sacerdoce pour sortir les gens du marasme. Ce qui deviendra très vite la France périphérique des non-inclus – sans emplois, sans vrais services publics, sans espoir – à cause de la la gabegie des milliards gaspillés par le pouvoir, est en germe dans « Saint-Pierre », cette petite ville aux confins français, noyée dans sa vallée polluée.

Un quartier surtout additionne tous les vices : la grande Bourgogne. Il est enserré entre autoroute et chemin de fer et concentre la misère des gamins laissés à eux-mêmes, des ados violents en bande et des adultes déclassés. Mathieu adhère au parti républicain (LR n’existe pas en 1983) – par esprit de contradiction avec celui alors au pouvoir ; il se laisse convaincre de renverser le maire Fout-Rien pour le nouveau Dominique Beaulieu, riche et actif, prêt à renverser la table à la Bernard Tapie – et qui gagne. Faute de l’avoir sur sa liste (car Mathieu ne veut pas se compromettre), il lui donne carte blanche par délégation de la commune à la DDE. Mais les lenteurs procédurales de l’Administration, la corruption qu’il refuse mais qui mettrait pourtant de l’huile dans les rouages, engluent Mathieu dans le marais des velléités mal financées et qui avancent peu.

De plus, sa sœur se fait sauter par l’adjoint de Beaulieu, tandis que lui est en butte à un pari de liaison dangereuse avec une nymphomane marchande de chaussures. Il drague vaguement une standardiste de la DDE, Valérie, qui finit par le marier, mais il ne l’aime pas tant elle stagne dans la sous-culture. Décidément, le pays des crétins contamine tout ce qu’il touche ! Même Beaulieu voit se déclarer cette maladie héréditaire dont il s’était jusqu’ici préservé.

Quant à la « grande » politique au niveau national, ce n’est pas mieux – comme si le poisson pourrissait par la tête : « La France est lasse de la cuisine politique traditionnelle. La gauche s’est effondrée idéologiquement. Elle gouvernera encore quelque temps mais elle en coma dépassé sur le plan intellectuel. La droite n’est pas en meilleur état. Les politiciens sont impuissants face aux problèmes du pays. Ils n’ont plus rien à proposer dans leur besace. La route est libre pour qui saura proposer autre chose et faire rêver les Français » p.187. Ce diagnostic est plus pertinent à la date de parution (2016) qu’à la date affichée du roman (1983), mais est vérifié par toutes les élections récentes, des Européennes aux Régionales, en passant par le Brexit et l’irruption de Trump (Tromp disent les gendegôch haineux, comme disaient Maastrique les partisans en 2005 du non).

Sophie, au bord de la tentation de l’inceste, passe la main, son ex récupère ses filles ; Mathieu dénonce les prévarications et ne veut pas de bébé. Son intransigeante pureté robespierriste – tant avec les femmes qu’en politique – a-t-elle tout gâché ? En partie : parce que nous ne sommes plus sous le règne de la Terreur mais dans celui du socialisme réalisé. Restent les graines semées qui germent, déjà « dix sont écloses » dit Beaulieu p.211 – et le bébé contre sa volonté mûrit dans le ventre de Valérie.

Mathieu va-t-il se réconcilier avec le monde et faire mentir le terme de « crétins » qu’il a affublé aux habitants de ce pays en marge ?

Amer mais juste, décentré dans le temps pour évacuer les passions idéologiques trop proches, doublé d’une histoire d’amours au pluriel qui se coulent dans le paysage, voici un bon roman à la psychologie marquée où l’on ne s’ennuie jamais.

Christian de Moliner, Le pays des crétins, 2016, Les éditions du Val, 215 pages, €12.66

e-Book format Kindle, €4.48

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Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille

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Suite et fin (provisoire) des aventures sensuelles de Chloé la gamine. Ce n’est pas pornographique mais joliment libre – et libertin. Il fut une époque, pas si lointaine, qui regardait cela comme naturel ; aujourd’hui est à la restriction en tout : moins de travail, moins de salaires, moins de libertés, moins de permissivité. Et vous trouvez ça bien ? Marx expliquerait que l’infrastructure commande à la superstructure, donc que la paupérisation économique engendre l’austérité morale et religieuse, comme par compensation. Il est donc urgent de respirer à nouveau – et ces gentilles histoires d’exploration amoureuse nous y aident.

Chloé allant cependant plus loin, l’auteur semble hésiter à publier… Les ligues de vertu ou les islamo-catho-intégristes lui feraient-ils de gros yeux ? Eux qui « épousent » des fillettes de 9 ans ou sodomisent impunément de jeunes garçons ? La paille et la poutre, ce pourrait être un volume d’essais de Mitterrand – c’est plutôt une parabole de l’évangéliste Luc (6.41) : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! » Souhaitons donc la publication rapide de la suite de ces aventures naturelles qui réconcilient avec les sens ici-bas.

Après une soirée torride passée avec ses amis du même âge Charlie et Clarisse, tout nu d’amour pénétrant, Chloé – 11 ans – prend conscience de la beauté et du corps humain dans toute sa splendeur. Même les homos perdent les pédales devant le charme féminin.

Elle a dit charme ; ce fut le cas avec Charlie qui a caressé les deux copines avec un pinceau, longuement, avant de se joindre à elles. Ce ne fut pas le cas de Tom, matée par une Chloé attirée par le bruit, qui se défonce à l’alcool torse nu avant de se faire faire une pipe en même temps que son copain par la même fille, puis de la coïter en bourrin délirant tandis que son copain bourrine (un peu plus longtemps) la sienne. Entre douze ans… On se pince : auraient-ils vu ça sur Canal+ ? Ou pris une tisane de proto-viagra écolo ? C’est osé mais ce n’est pas pédophile, les enfants explorent entre eux.

La chaîne cryptée diffusant du porno tard le soir n’existe pourtant que depuis 1984 et, si Tom a 12 ans, il est né en 1970, un an plus tard que Chloé. La scène se passe donc en 1981 (p.13) et l’auteur (ou la narratrice Chloé) se mélange les impressions. Mais la leçon est claire : d’un côté l’attention à l’autre, la tendresse d’honorer sa partenaire ; de l’autre la domination, la brutalité égoïste. Ah, Tom à 12 ans possède un corps harmonieux de culturiste, mais Charlie a une âme, une personnalité, une bouille. « Lui restera notre premier amour pour l’éternité » p.19.

Après ces pages haletantes, plus de suspense : « Nous n’allions pas refaire l’amour cet été, ni avec Charlie ni avec qui que ce soit d’autre » p.20. Chloé n’a après tout que 11 ans et si elle rêve de devenir « une salope », « depuis que papa les avait évoquées comme étant des princesses », elle reste panthéiste comme les enfants, aimant jouir par tous ses sens sans se focaliser sur le vagin (ce fantasme d’adulte conditionné). Enlacements, baisers, rien de plus, les autres actes auraient brisé la tendresse du groupe. « Salope » a pour elle le sens de jouisseuse, pas de sale, de répugnante ni de perverse. Faut-il que les religions de la Faute et du Péché aient perverti les mœurs pour que le besoin d’affection soit qualifié de saloperie ! La chair, cette vile matière réelle ici-bas, est dévalorisée au profit du Dieu hypothétique au-delà – et du Paradis peut-être – idéologie de pouvoir qui enfume et asservit. Chloé aime aimer, naturellement, et les caresses sont les préliminaires de cette attention qui est preuve d’amour – mais Chloé ne recherche pas l’acte mécanique qui prostitue le sentiment pour assouvir l’instinct.

Pour changer, Chloé invite Clarisse et une autre copine, Nathalie, à s’étendre au soleil dans un endroit écarté, puis à décrire à voix haute leurs fantasmes tout en se caressant. C’est le facteur au torse de gladiateur, puis les copains qui délivrent d’un enlèvement, puis un ogre animal qui coince la fille dans sa tanière avant de baver sur sa peau nue et de l’avaler toute crue. « Les filles sont curieuses de nature, et aiment les propositions. Parfois, cela va plus loin que la poésie » p.39.

Réminiscence biblique ou préjugé ancré ? L’auteur n’hésite pas à écrire : « une insatiable curiosité faisant de nous, parfois ou souvent, de véritables petites salopes » p.40. Est-ce si vrai ? Plus que les garçons envers les filles ? Cela justifie-t-il par exemple le voile et le harem pour éviter ces débordements hystériques ? ou la « chasteté » si néfaste aux prêtres catholiques ?

Les jeux se poursuivent avec l’enquête sur les comportements ados – qui fascinent les prépubères. Filatures, observations, décryptage des mines, jeu de piste… La grange délabrée où mène un chemin de ronces est le rendez-vous des pubertaires. Voir « le visage d’une fille qui fait l’amour est inoubliable » déclare Chloé p.53. Mais ce sont les petits détails qui font tout le sel du jeu amoureux dont se délecte la précoce gamine.

Plus grande, nantie de ces expériences, Chloé ne peut s’empêcher de philosopher sur l’époque (la nôtre) : « La société devrait comprendre qu’elle a besoin de fantasmes, d’interdits, de stéréotypes. Ainsi, certains peuvent les franchir et d’autres pas. Si on brise toutes les frontières, plus rien n’a de sens. Aujourd’hui, c’est aux prostituées que les jeunes filles font concurrence. On leur a déjà piqué leurs sacs. Puis leurs fringues, leur démarche, leur maquillage. Les putes n’ont plus que pour seul avantage d’être accessibles sans la moindre approche de séduction. Si cette ultime frontière est franchie et que la gent féminine ne cherche même plus à se faire séduire, tout sera alors inversé » p.72. Interdit d’interdire, disaient les soixantuitards ; tout est haram-interdit ! hurlent les barbus mal baisés.

Finalement, l’enfant n’est-il pas le père de l’homme ? Ces adultes tout épris de politique et enfumés de marxisme en ces années 1970-1990 n’ont-ils pas dû réapprendre l’humanité auprès des plus naturels d’entre eux, les enfants ? C’est ce que dit Tata à Chloé : « Votre simplicité. Votre joie de vivre, votre sincérité. Vous êtes touchants, authentiques. Vous ne trichez pas, sauf si on vous l’apprend. Vous embrassez ceux qui vous plaisent, jouez et rigolez avec n’importe qui sans vous poser de questions, aimez sans vous donner de raisons » p.95. Mieux que celle de Rousseau, cette éducation nature !

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« La liberté n’est une ennemie que si elle est associée à un manque de repères et d’éducation » p.89. Vivre en commun libère parce que cela pose des règles tacites pour l’harmonie du groupe. « On devient obsédé par le sexe quand on nous l’interdit. L’interdit est alors sublimé, et là où il y a sublimation, il y a substitution d’idéal. On remplace alors le désir d’une vie riche en accomplissements par le fantasme d’une existence truffée d’expériences sexuelles toutes plus extravagantes les unes des autres » p.89. Alors que l’affection simple peut évoluer en acrobaties du plaisir sans dégénérer en mécanique. « Seule compte la complicité » p.100.

Bon, mais ce n’est pas tout, les vacances finissent toujours par finir, il faut quitter le cocon douillet des Trois chèvres. Avec des souvenirs plus forts qu’en colo : « Nos câlins enfantins avaient été un ravissement, d’une pureté de cristal. Cependant, nos corps peu formés limitaient bien des désirs. Tout ça ne durerait pas… le meilleur était à venir » p.105. Bientôt 12 ans !

Le lecteur parvenu jusqu’au tome 5 attend ardemment la suite ; il sent que cela peut devenir plus chaud mais espère que demeurera la fraîcheur naturelle des réflexions enfantines…

Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille, 2016, publication indiquée « à venir » sur le site de l’auteur : www.plume-interdite.com 

Son dernier opus : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les quatre premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Fred Vargas, Temps glaciaires

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Voici un bon cru Vargas, après quatre ans de diète salutaire. Son précédent roman s’était en effet un peu fourvoyé en terroir et passéisme éternel. L’auteur, dont c’est le style, garde un peu de sa lenteur et de ses répétitions maniaques, expressions de « sagesse définitive » des hommes entre eux (« ça me gratte », « la fiente de corneille mantelée », « la pelote d’algues »…) – mais cette fois l’action avance. Certes à petits pas, pas vraiment pressés, mais pour mieux savourer l’ambiance. Chacun des 48 chapitres fait avancer l’histoire.

Une série de « suicides » apparaissent comme des meurtres prémédités, tout d’abord parce qu’aucun des morts n’avait de raison de partir volontairement, mais surtout parce qu’un mystérieux H barré d’une cupule est à chaque fois retrouvé près du cadavre. Le « signe » en forme de signature n’est pas une grande trouvaille, mais fonctionne. Les enquêteurs se trouvent entraînés vers une association en mémoire de Robespierre qui fait jouer chaque année le cycle de l’Assemblée sous l’Incorruptible. Chacun vient anonymement et se déguise en acteur de la Révolution, investissant parfois son rôle de façon saisissante. Est-ce de l’histoire expérimentale ? Un essai clinique ? Une façon de masquer des activités plus douteuses ? Un anonymat du meurtre garanti ?

La description de Robespierre est en tout cas impeccable : « Sa voix s’éleva dans l’enceinte, froide, grinçante, sans coffre. Déroulant son discours, parfois réitératif, parfois terriblement talentueux, pernicieux, apaisant, agressif, le ponctuant de quelques grands gestes mécaniques » p.177. Impassible, magnétique, au regard de reptile, cet orateur emporte par sa raison glacée les esprit affaiblis par les passions. « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l’ennui de la volupté… » p.178. Il est vrai que le sire était impuissant, complètement coincé sur les femmes, compensant sa libido interdite par la puissance du pouvoir. Guillotiner, n’est-ce pas aussi châtrer ?

Reste le premier « suicide », celui d’une prof de maths pas si vieille (de celle que chaque collégien a envie d’assassiner parce qu’il ne comprend rien aux signes matheux). Cette aventurière de collège était allée en Islande une dizaine d’années auparavant, et son groupe de bobos français avait été pris sur une île dans la brume, devant survivre quatorze jours en chassant ou pêchant ce qu’ils pouvaient. Ils ont ainsi eu deux phoques, « un gros et un jeune », même si deux du groupe ne sont pas revenus, morts de froid. L’un des cadavres était la mère du jeune Amédée, dont le père se retrouve lui aussi « suicidé » deux jours après que le jeune homme ait rencontré la prof de maths, sur sa demande par lettre… Y aurait-il un lien ?

Comme toujours chez Vargas, l’intrigue est embrumée à loisir, l’esprit bordélique du commissaire Adamsberg épaississant les hypothèses et faisant tourner en bourrique toute son équipe. Il y a de la poésie dans ce type d’esprit, dit-on ; mais on se demande comment il a pu passer le concours rigoureux de commissaire selon les règles requises par l’Administration française. Disons qu’il s’agit de licence littéraire. Mais comme il garde tout des idées qui germent de sa vase cervicale, il apparaît comme un magicien lorsque sa raison émet enfin un rayon de soleil. Le final est de ce type, un « coup de théâtre » (en français dans le texte) à la Agatha Christie, les petites cellules grises alanguies et entourées de coton, mais quand même en fonction.

Le lecteur est égaré dans les paysages glaciaires de l’Islande nord, chère à Arnaldur Indridason, compère ès rompol (un clin d’œil ?). Il est fourvoyé dans l’esprit tordu de Maximilien Robespierre, vertueux jusqu’à la terreur, maniaque de pureté jusqu’au crime. Mais il assiste aussi à une belle histoire d’amour et de fidélité entre deux garçons abandonnés, à un geste de fidélité d’une femme rigoureuse qui se sent mourir, au courage superstitieux des pêcheurs d’Islande, au bonheur du vin blanc de Sancerre choisi par Danglard « chez un petit producteur » et de la douceur au doigt et au palais des pommes paillasson concoctées par une aubergiste inconnue des guides gastronomiques en forêt des Yvelines.

Il y a des nuages et de la lumière dans cette comédie humaine et, ma foi, le roman se lit bien, sans temps mort. Même si l’intrigue n’est guère originale, ce sont les personnages qui comptent le plus, et ils sont fouillés dans leurs retranchements pour le plaisir de la littérature. Je ne vous révèle rien du mécanisme et de qui est coupable, c’est le jeu de la critique, sauf que j’ai aimé ce bon cru Vargas 2015 – et je suis, comme vous le savez, exigeant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, 2015, J’ai lu policier 2016, 477 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

Les romans de Fred Vargas sur ce blog

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Henry James, Washington Square

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Nous sommes dans le quartier chic et prospère de New York vers 1840 ; la ville bouge et les patriciens se déplacent de plus en plus vers le nord, changeant de maison à mesure des avancées du commerce et du bruit, mais aussi pour habiter du neuf muni de toutes les dernières perfections techniques. Washington Square reste, pour l’auteur qui y a vécu enfant chez sa grand-mère, le lieu de l’aisance et de la positon sociale. Un lieu qui oblige et qui enferme.

Les passions y sont donc vives, cultivées en serre et sous couvercle de la bienséance. Le groupe social, auquel le docteur Sloper est parvenu par son talent de médecin, doit être protégé, surtout à cause de sa fille unique Catherine, ni vraiment belle, ni vraiment intelligente. Lorsque la jeune fille, qui n’a connu personne, tombe en amour devant Morris, un bel animal coureur de dot, elle succombe – et son idéalisation place le jeune homme sous le signe de l’art : son visage est celui des tableaux, son corps celui d’une statue, sa prestance celle des héros. Mais le séducteur en veut à la rente de la jeune fille, héritage de sa mère, plus la rente supplémentaire qu’elle peut espérer de son père. Morris n’est qu’un jouisseur hédoniste, sans travail ni constance. Ce dont le docteur s’aperçoit lorsqu’il mène sa petite enquête de moralité sur le prétendant : « Ce n’est pas ce que j’appelle un gentleman. Il n’en a pas l’âme. Il est extrêmement insinuant, mais il a une nature vulgaire. Je l’ai percé à jour en une minute. Il est vraiment trop familier… et je déteste la familiarité. C’est un enjôleur prétentieux » (chap.VII).

A ce devoir familial, le docteur ajoute la douleur d’avoir perdu un fils prometteur et une épouse adorée ; Catherine ne ressemble ni à l’un ni à l’autre, elle doit être protégée contre elle-même. Mais cette protection est aussi une emprise, la rationalité scientifique du père se manifestant surtout en mépris, indifférence et sarcasmes. Le père n’aime pas sa fille, mais se fait une vertu de la protéger du coureur de dot Morris jusqu’après sa mort. « Les jeunes gens de cette catégorie ne font jamais rien pour eux-mêmes s’ils peuvent obtenir que d’autres le fassent pour eux, et c’est la passion aveugle, le dévouement, la crédulité des autres qui leur permettent de continuer » (chap.XIV). Comme l’ailante, arbre fétiche du square dont Henry James se souvient de l’odeur méphitique comme de la vivacité increvable, Morris « avait profité de tout et il ne s’était jamais fait prendre » (chap.XXXV).

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Catherine se contente de vivre ; elle voue une admiration sans bornes à ce père qui a réussi et qui a tant de savoir, mais s’est forgée une carapace contre l’absence de sentiments à son égard. A force d’être dépréciée, elle a touché en elle-même le roc de son libre-arbitre et révèle ainsi sa grâce intérieure. Elle obéit au père tout-puissant qui ne veut que son bien, mais elle ne se mariera pas et refusera de revoir le rustre qui a cru pouvoir la posséder (sa fortune plus qu’elle-même) et qui a trouvé prétexte pour rompre aussitôt qu’il a su sa fiancée déshéritée. Catherine se forge ainsi un destin quaker, le sens du devoir tenant lieu d’existence convenable dans cette vallée de larmes.

A ce trio de la fille, du père et du prétendant s’ajoute la ridicule ex-femme de pasteur Mrs Penniman, sœur du docteur, qui bovaryse à tout va sur ces amours qu’elle pare de romantisme – alors même que, dans la société affairiste protestante américaine, seul la fortune et la réputation comptent, pas l’amour. Elle mêle le maternel et l’érotique dans son entreprise d’entremetteuse, par désir de bien faire, mettant son nez partout. Elle est le joker débridé qui pousse l’action et mène aux catastrophes.

Car la fille et le père sont des caractères, même si la première reste imperméable à toute culture (son voyage d’un an en Europe glisse sur son âme comme la rosée sur les plumes d’un canard). La femme Penniman a tout de la vilenie lâche du serpent, tentatrice et pusillanime. Père et tante sont des manipulateurs, tout comme le prétendant trop beau pour être honnête. Seule Catherine reste droite et exemplaire. « De son propre point de vue, les grands événements de son existence étaient que Morris Townsend avait joué avec son affection, et que son père en avait brisé le ressort » (chap.XXXII).

Quant à l’auteur, il trône à l’empyrée, intervenant par des commentaires caustiques sur tel ou tel. Il décrit des personnages bien typés dans un lieu bien précis, exposant les conventions et les usages pour en montrer l’effet sur les familles, l’empire du père, l’ignorance des filles, la brutalité sans vergogne des jeunes hommes. Le romancier fait son miel des coutumes établies – et des passions qui tentent de les déborder de toutes parts. Henry James prend modèle sur Balzac et son Eugénie Grandet, qu’il transpose à New York dans la société chrétienne rigoriste, de son temps et de son époque.

Ce roman carré, huis-clos psychologique, fournit de beaux caractères et permet à l’auteur de montrer l’étendue de sa palette à peindre les tempéraments. Il se lit bien, sans trop d’adjectifs ni de descriptions, centré tout entier sur les personnages et leur profondeur.

Henry James, Washington Square, 1880, Livre de poche Biblio 2015, 288 pages, €6.90

e-book format Kindle, €1.99

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Arapà contre la guerre

La guerre, n’importe quelle guerre, toutes les guerres. Du nationalisme le plus con de 14 à la religion déformée la plus con des daechistes islamiques. Mourir pour l’au-delà, quelle dérision… Mourir pour rien serait plus juste. Défendre sa patrie n’a rien à voir avec l’intolérance à l’autre. Qui ne le comprend pas devrait un peu réfléchir.

Que défend-t-on par la mort ? Soi-même, sa famille, son clan, son peuple, l’humanité ? Rarement, très rarement. S’il existe une légitime défense, il n’existe pas de guerre juste. Il s’agit toujours d’aller massacrer l’autre au nom d’une idéologie, qu’elle soit « la patrie en danger », « l’ennemi héréditaire », le « sous-homme » ou « la gloire de Dieu-Allah-Jéhovah ».

Les nantis au pouvoir envoient toujours le populo massacrer les autres avec les armes fournies par leurs copains industriels, au nom de leurs seuls intérêts, et sous le paravent de la religion ou ou de l’idéologie – ce qui est une pareille déformation du monde.

C’était vrai en 14, c’est encore vrai sous les islamistes. Qui donc se veut calife à la place du calife ? Qui donc interprète les volontés du peuple ou les désirs de Dieu ?

Quelle prétention ! Quelle bêtise bassement humaine… Comment un dieu quelconque, très-haut et miséricordieux comme on le croit, enverrait-il des bêtes ivres de haine massacrer des humains issus de lui ? A-t-il besoin de ces golems pour assouvir sa vengeance ou accomplir sa volonté ? Si tel est le cas, il a bien peu de puissance, le dieu. Il est bien trop ethnique, particulier, provincial, pour prétendre régenter toute l’humanité et les autres êtres dans l’univers – qu’il aurait « créés ».

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Arapà, chanteurs corses, composent un CD entièrement contre la guerre, toutes les guerres. J’ai déjà évoqué le groupe Arapà sur ce blog. In Memoriam a été pour la première fois interprété à Verdun dimanche 23 octobre de cette année en l’Eglise Saint Sauveur. Nous sommes le 11 novembre, armistice après quatre ans de massacre industriel ; nous serons dans trois jours le 13 novembre, anniversaire d’un massacre aussi lâche que méprisable, contre des jeunes qui ne sont pas de la même race, suivent une autre culture et qui croient autrement.

Si je mourais là-bas, poème d’Apollinaire à sa maitresse Lou, oppose amour à mort, l’amour à la mort, la vie au suicide. Journal d’un soldat corse, Verdun, Envoi du front, Lettre de soldat, Le chemin des Dames, La chanson de Craonne, La butte rouge, Tu n’en reviendras pas, sont des chants en français qui alternent avec des chants corses (traduits dans le livret). Pour dire non à la guerre, non à la haine, non à la connerie humaine.

Vaste programme ! Assez vain, mais fait du bien. La poésie pour la vie vaut mieux que la balle pour le mal. Et chante la voix chaude, vivante, sortie des tripes :

Ecoute mon enfant

Les oiseaux qui chantent

Regarde mon fils,

Comme sont belles les fleurs

Si toi, mon chéri, tu veux être comme eux

Reste près de moi, et gardons les agneaux

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Nous sommes le 11 novembre ; nous serons dans trois jours le 13 novembre. Où sont les anti-guerres dans ces « célébrations » ? Pourquoi brailler « plus-jamais-ça » alors que vous laissez toujours tout recommencer ? Intellos pseudo-penseurs, où est votre Front des intellectuels antidaechistes ? Bobos contents de vous, où est votre lucidité sur cette foi qui permet de violer, d’asservir et de massacrer ? Le même genre de foi que le nationalisme de 14 et des fameux fascistes des années 30 dont vous faites le diable incarné. Cette foi particulière du salafisme, si proche du wahhabisme saoudien dont vous faites « vos amis » en leur vendant des armes, alors que cette foi est la partie la plus raciste, antisémite, xénophobe, sexiste et intolérante de toute la planète ? Ce radicalisme que vous encouragez par votre laisser-faire, dont vous encouragez par là même son antidote radical : le Front national, qui insidieusement gagne toute la société « démocratique ». Pourquoi ne voulez-vous jamais regarder la réalité en face ? Par bêtise ? Par trouille ? Par lâcheté ?

Si chanter In Memoriam pouvait vous remettre les idées à l’endroit…

CD Arapà, In Memoriam 1914-1918, 2016, disponible via cdresa@arapa.fr

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Henry James, Roderick Hudson

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Premier roman d’un auteur qui avait déjà nombre de nouvelles, de récits de voyage et d’essais à son actif, Roderick Hudson est un portrait psychologique en même temps qu’un récit romantique bien dans l’air de son temps. Américain vivant en partie en Europe, Henry James côtoie cette société de riches oisifs, grands bourgeois actionnaires, aristocrates à métayers, veuves pensionnées, où les salons et les mariages sont les lieux de sociabilité. D’où cette description maniaque de minutie des moindres mouvements des âmes que l’auteur affectionne, avec force adverbes et adjectifs. Il se voulait Balzac mais n’avait pas ce souffle qui mêle le décor à l’inconscient.

Le roman aujourd’hui peut encore se lire, mais il faut avoir du temps et lamper à grandes goulées les pages pour ne pas en perdre le fil. Découpé en 13 chapitres, peut-être par réminiscence biblique, le dernier se passe sous un orage dantesque sur les sommets des Alpes, où le Destin en statue du Commandeur semble se jouer des misérables volontés humaines.

Rowland, jeune et riche rentier américain, a la sagesse de dépenser modérément sa fortune tout en faisant le bien autour de lui. Il est épris de beauté et s’entiche de Roderick, un jeune homme extravagant à la beauté stupéfiante, qui montre en outre quelques talents de sculpteur. Sa statue d’un jeune Buveur d’eau irradie à la fois la force et la santé de la jeunesse, l’innocence et la soif de connaître. De l’éphèbe de bronze au jeune homme de chair, quoi de plus « normal » (bien qu’un peu érotique) d’envisager le talent ? Rowland emmène donc Roderick en Europe, à Rome même, où il le plonge dans l’ambiance du Beau selon les critères classiques : ce ne sont que lumières, paysages et ruines inspirées, que corps bronzés aux muscles affinés de travailleurs ou aux silhouettes de jeunes latines. Le coup de foudre artistique interviendra pour Roderick en la personne de Christina Light – la Lumière – d’une beauté froide de déesse, mais époustouflante d’inspiration.

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Roderick sculpte dans la fièvre. Son Buveur d’eau assoiffé, c’était lui-même adolescent ; son Adam nu, c’est « le torse bronzé d’un gondolier » dans l’épanouissement de la maturité dont il rêve ; sa Miss Light est son idéal de beauté féminine éternelle ; son Lazzaroni ivre (et dépoitraillé), c’est lui encore, désespéré de n’être pas aimé ; enfin sa Vieille femme, c’est son propre amour enfantin pour sa mère. Par ces œuvres, Roderick s’exprime. Même s’il n’exprime jamais que lui-même, il se vide. A la fin, hanté par la Beauté inaccessible d’une Light qui se refuse obstinément, prise elle-même dans les rets matrimoniaux exigés par son entremetteuse de mère, il ne sera plus rien : une coque sans noix. Ses œuvres auront pompé sa sève et sa vie même.

Entre temps, l’auteur nous entraîne dans les oppositions de caractères : Mary la fiancée de Roderick contre Christina la fille impossible ; Roderick le génie romantique contre Singleton le petit besogneux obstiné ; Rowland le riche et sage contre Mrs Hudson la mère de Roderick, veuve économe et craintive. Certains sont raisonnables, les autres passionnés. Certains s’ennuient courtoisement en société, d’autres y vivent des drames vertigineux.

A ces personnes s’ajoutent des thèmes, tout aussi contrastés : Northampton (Massachussetts) est la ville de province du Nouveau monde confite en calviniste austère ; à l’opposé, Rome la catholique est la capitale de l’art du Vieux monde depuis le paganisme. Comment ne pas se sentir pousser des ailes lorsque l’on est jeune et que l’on passe de l’une à l’autre ? A la création sortie des tripes, s’oppose alors le goût esthétique très moyen de la société ; à l’idéal s’oppose le commerce ; à la volonté, le destin. Car si Mary est fille, petite-fille et sœur de pasteur, si elle ne vole pas haut mais avec rigueur, morale et raison – Christina est une bâtarde illégitime, hantée d’idéal et flirtant avec la beauté du diable. Si Rowland ressemble à Mary au point d’en tomber amoureux, c’est avec Roderick qu’elle s’est fiancée, par contraste, tant il est émotif, tourmenté, égoïste et génial. Pourquoi les âmes désirent-elles à chaque fois leur contraire ?

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Ce roman est le bal de la fascination et de l’aveuglement. Il est un peu bavard et s’étale complaisamment sur les méandres de la pensée comme elle va ; il est un peu long pour nos habitudes un siècle et demi après, mais brasse des « types » humains éternels : le créateur et le rentier, le passionné et le raisonnable, la beauté et la réalité, le garçon (qui peut tout oser) et la fille (qui doit se conformer).

Car la société de son temps est la cible des critiques de Henry James, trop observateur pour n’être pas acéré : « Tout est vil, sombre, minable, et les hommes et les femmes qui composent cette prétendue brillante société sont plus vils et plus minables encore que tout le reste. Ils n’ont aucune spontanéité véritable ; ce sont tous des lâches et des fats. Ils n’ont pas plus de dignité que des sauterelles » p.184 Pléiade.

C’est pourtant dans cette société-là qu’il nous faut vivre et tracer son chemin. Créer ? – impossible sans l’inspiration, et elle ne vient que de l’idéal ; faire le bien ? – impossible sans abnégation totale, car les espérances sont gaspillées ; vivre à propos ? – impossible dans la rigueur mercantile nord-américaine, mais tout autant dans l’immersion de beauté italienne. Roderick, Rowland et Mary sont tous trois, à des degrés différents, déçus, ils s’étaient faits des illusions sur l’avenir : sur son talent pour le jeune sculpteur, sur l’épanouissement artistique de son compagnon pour le rentier, sur sa capacité à faire craquer son rigorisme et à accepter le génie pour Mary.

Henry James, Roderick Hudson, 1875, Livre de poche Biblio 1985, €9.00

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Gustave Flaubert, Madame Bovary

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Je ne vais pas écrire en 1500 mots une étude sur ce chef-d’œuvre de la littérature française, qui a introduit la modernité, mais seulement en livrer mes impressions de lecteur. C’est la troisième fois que je lis ce roman, profitant de sa réédition en œuvres complètes dans la collection la Pléiade. La première fois, j’étais au lycée et c’était au programme de seconde ; la seconde fois, c’était bien plus tard, par curiosité ; la troisième, c’est à l’âge mûr. A chaque fois mes lectures ont été différentes : jeune, j’ai surtout retenu l’histoire et suivi l’action ; plus mûr, je me suis délecté plutôt aux détails, aux descriptions, aux état psychologiques. Ne vous découragez pas si vous n’avez pas aimé ou si vous vous êtes ennuyés : attendez une dizaine d’années et reprenez, vous découvrirez des richesses insoupçonnées.

Car il s’agit d’un roman « total » : tout y est, la psychologie des personnages, une peinture de la société, un goût du siècle, les qualités et travers universels de l’humanité. Rien que les noms propres : Bovary, Tuvache, Leboeuf, montrent combien « la province », pour l’auteur, était assoupie à ruminer comme une vache. Flaubert s’est mis en entier dans cette œuvre et, s’il n’a probablement jamais prononcé « Madame Bovary, c’est moi » (« ici, je suis chez le voisin », écrit-il au contraire dans une lettre du 13 janvier 1852), nombre de traits de sa personnalité sont contenus en Emma (sa manière de sentir, sa maladie nerveuse, sa fêlure intime) comme en Charles (son obstination bovine, la vie de province), et nombre de ses personnages futurs : la servante Félicité (Catherine Leroux aux Comices), Bouvard et Pécuchet (le pharmacien Homais).

Si « total » que la bonne société de l’Empire ne s’y est pas trompé, qui a intenté dès janvier 1857 un procès à l’auteur et aux éditeurs pour « offense à la morale publique et à la morale religieuse » – en bref tout ce qui fait tenir une société ! Si le procès a été au final gagné par Flaubert, c’est non sans remontrances pour excès de réalisme descriptif dans les attendus. Alors, « histoire des adultères d’une femme de province » comme le dit l’avocat impérial ? ou « excitation à la vertu par horreur du vice », comme le prétend la défense ? Eh bien il y a de tout cela, ce qui confirme l’aspect « total » du roman.

En bref, c’est l’histoire d’une fille de fermiers élevée au couvent qui se marie avec un officier de santé (un sous-médecin sans bac ni doctorat) de la province de Rouen. Elle s’enterre à Yonville, village à l’écart des routes où il ne se passe rien. Son mari lui paraît vulgaire, sans ambitions, maladroit ; elle ne jouit pas et la fille qu’elle en a ne lui donne aucune joie. « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotions, de rires ou de rêverie » (I.7) Elle s’ennuie… Elle rêve au prince charmant, aux amours de luxe, à la danse avec un vicomte rencontré lors d’une invitation unique au château du coin. Idéaliste, elle se languit dans ce monde terne et sans passions. Il lui faudrait des drames, du théâtre, des amants : « Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature », dit Emma à Léon (II.2). Le naturel ne la contente pas, elle veut le hors-nature, l’Idéal ! « Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? » (III.6).

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Elle flirte avec Léon, mais il est trop jeune et trop inexpérimenté. C’est avec Rodolphe, jeune vieux-garçon viveur d’une certaine aisance, qu’elle « s’abandonne » un jour de promenade à cheval en forêt. Elle va dès lors s’imaginer qu’il va l’enlever et passer avec elle des années torrides de transports passionnels en Méditerranée. Mais Rodolphe, qui a pris son plaisir, ne veut pas s’encombrer d’une sangsue et, au lieu du voyage convenu, lui fait porter une lettre de rupture au fond d’an panier d’abricots mûrs. « Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l’amour » (II.12).

Évanouissement, drame, maladie de langueur qui dure… Jusqu’à ce que le pauvre mari Charles, un benêt bêtement amoureux de sa femme, lui propose d’aller au spectacle à Rouen. Elle a la surprise d’y retrouver Léon, dessalé à Paris, qui achève son droit par un stage comme clerc. Elle le séduit, elle se donne, elle invente des leçons de musique pour le voir une fois par semaine à la ville, où ils baisent toute l’après-midi à l’hôtel. Elle s’enfonce dans l’adultère, donc le mensonge, donc l’illusion. N’y connaissant rien en affaires (élevée par les sœurs !), elle se fait escroquer par le père Lheureux, un commerçant qui l’appâte avec de belles étoffes et lui fait signer avec procuration de son mari des billets à ordre.

Lorsque survient l’inévitable faillite, il n’y a plus personne pour aider Emma Bovary. Elle doit retomber sur terre et assumer personnellement son échafaudage de songes, d’illusions et de dépenses sans compter. Il n’y a plus qu’une voie pour échapper à la honte, aux regards des autres et des siens : le suicide. Elle va profiter de l’égarement qu’elle a allumé chez le préparateur en pharmacie Justin pour se procurer et avaler de l’arsenic, périssant ensuite dans d’atroces souffrances décrites avec une précision clinique par Flaubert (ce qui horrifia Lamartine, pourtant admiratif du roman).

Il y a de multiples personnages, bien croqués, mais la figure centrale reste cette femme, symbole de la niaiserie de province, des mensonges de la religion, des songes creux de l’idéalisme. Bovaryser est devenu nom propre, donné à celles (et parfois ceux) qui ne peuvent accepter le monde qui leur est donné et rêvent d’un autre monde possible, usant pour cela de toute la panoplie du déni, de l’illusion, des mensonges qu’on se fait d’abord à soi-même, puis aux autres, puis à la destinée… jusqu’à ce qu’elle vous rattrape brutalement.

Et pourtant, il y avait un amoureux vrai dans l’entourage d’Emma. Tout à ses rêves d’idéal, elle n’a jamais su le voir : c’était Justin. La chronologie du roman est floue (d’où l’aspect magique de ce « réalisme » flaubertien), les adultères se déroulent sur dix à quinze ans. Justin, encore « enfant » au début, peut avoir dans les neuf ou dix ans pour aider à la pharmacie (l’instruction obligatoire ne date que de 1882 avec Jules Ferry) ; il a donc au moins 20 ans à la mort d’Emma, peut-être près de 25… Or Flaubert écrit dans un paragraphe magnifique, soigneusement balancé : « Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit » (III.10). Le terme « enfant » doit être pris au sens d’innocent ou de puceau, comme au moyen-âge la « croisade des enfants ». Emma avait caressé sa poitrine nue vers ses 14 ans alors qu’il avait eu un étourdissement et qu’elle lui délaçait sa chemise ; il humait ses vêtures de femme au repassage ; il regardait de tous ses yeux Emma se coiffer ou converser… A force d’être dans la lune de ses songes prétentieux, Emma ne voit pas l’être réel qui l’aime tout près d’elle.

Gustave Flaubert a pris cinq années de sa vie pour accoucher de son premier roman publié, à 35 ans : plus de 1800 pages de manuscrit pour ne donner au final que 308 pages en format Pléiade. Un scénario revu maintes fois ; des passages biffés et réécrits, d’autres supprimés ; le style testé sur ses amis et dans le « gueuloir » où le passage à l’oral permettait de gommer les dissonances et de donner une harmonie musicale à la phrase… Car Gustave est un exubérant qui se laisserait volontiers aller au romantisme – comme Emma. Sauf qu’il a mûri, grâce aux voyages et aux lectures, et qu’il est devenu comme son père médecin, méticuleux et précis. Il lui faut écrire dans la fièvre de l’imagination pour plonger ensuite le texte dans l’eau glacée de l’analyse. C’est par cette alternance qu’il parvient au réalisme magique, plus vrai que la réalité.

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Or, voir le réel dérange les sociétés qui se croient, les gens qui prétendent et se font des illusions sur eux-mêmes. D’où le procès : le réalisme de l’auteur est immoral parce qu’il choque « la bienséance », ce qu’on doit croire. Notre époque d’intellos contents de leur moralisme, étiqueté « de gauche » pour faire bien, sont dans le même cas que l’avocat impérial de la « bonne » société face à Flaubert : ils répugnent à voir la réalité en face ; ils lui préfèrent – comme Emma Bovary – le monde Bisounours de l’idéal. Ils se croient « démocratiques » et avancés, ces bourgeois bohêmes, alors que le réalisme de Flaubert a justement été jugé comme issu de l’égalitarisme de la Révolution qui ramenait tout au réel, à la volonté pratique de faire de son mieux, sans s’abandonner au rêve démobilisant de l’irréalisable idéal… « Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas de ces vapeurs-là », dit fort justement la mère de Bovary de sa bru évaporée (II.7).

Peut-on vivre en situation ? Est-on obligé de passer par les béquilles de l’idéalisme pour supporter le monde mêlé de bon et de mauvais dans lequel chacun est forcé de vivre ? « Le style est en lui-même comme une manière absolue de voir les choses », écrivait Flaubert à une admiratrice, le 16 janvier 1852. Qui bovaryse ne vit pas dans ce monde mais en-dehors – avec toutes les conséquences que Flaubert démontre et qui restent vraies de nos jours.

Flaubert règle d’ailleurs leur compte aux bobos dès son époque : « la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices (…) Ils étaient (…) prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas » (I.9). Il fustigera par la suite « la bêtise » des bourgeois, bêtise « au front de taureau » (qui nous ramène aux bovins ruminants Bovary, Tuvache et Leboeuf). Dans ce roman, Homais le cuistre, qui adore écrire des articles et faire valoir son érudition pédante, « vient de recevoir la croix d’honneur ». C’est la dernière phrase du livre, tant la société bête récompense ce (ceux) qui lui ressemble…

Gustave Flaubert, Madame Bovary suivi des actes du procès, 1856, GF Flammarion 2014, 606 pages, €3.80

e-book format Kindle, €3.49

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 – Instants coupables

theo-kosma-4Ce tome 4 est la suite des trois précédents (évidemment), déjà chroniqués sur ce blog, et il vient de paraître. La fin de cet opus est plutôt chaude pour les ligues de vertu, bien que très morale au fond.

Au centre naturiste des Trois chèvres, le naturisme n’existe pas – du moins pas le concept bobo urbain qui exige tout le monde à poil. Là, tout le monde fait plutôt comme il veut, écoute son corps. Être « nu » n’est pas une décision sociale mais un plaisir partagé selon les circonstances et la température. Au contraire, « Là où il y a obligation de vêtements, le culte de l’apparence revient. » Chloé et sa copine Clarisse ont 11 ans et sont tiraillées entre l’enfance sensuelle et l’adolescence présexuelle. Elles jouent à la poupée (vivante) et matent les garçons (timides).

Chloé adulte raconte sa préadolescence et cela dure un peu trop ; Tom, son amoureux du même âge tarde à apparaître. Il ne surgit que page 37 sur 107. Comme si l’auteur avait quelques réticences à sauter le pas des relations adolescentes. D’où les considérations générales, parfois de quelque intérêt, mais qui trainent en longueur.

La cinquantaine d’adultes et la cinquantaine d’enfants « du maternel au lycéen » dans le centre vivent au naturel. « Tu me diras, la sensualité est plus ou moins présente dans tous les rapports enfantins, quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Certes, seulement ici la note était bien plus particulière. Le cocon dans lequel nous vivions rendait tout cela très spécial. En fait, nous étions tous très tactiles les uns envers les autres, bien plus qu’au premier jour. » Toutes les activités sont prétextes à se frotter, se bichonner, se câliner. Ce qui crée un champ magnétique d’affectivité, voire d’amour collectif. La pudeur ne vient qu’avec la société, et certaines vont jusqu’au puritanisme et à la phobie – ce qui rend vraiment con : « Je le dis, si de nos jours tant de filles sont si superficielles c’est que les garçons sont trop facilement séduits. Ils pètent les plombs dès qu’apparaît l’ombre d’une jambe fine ou d’un cul moulé. Pour l’avoir, ils sont prêts à tout. »

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Enfin, Tom vint ! Aux jeux d’eau, il est « une vraie statue grecque. Abdominaux dessinés, cheveux d’un blond de paille, jambes et bras fermes. Et son derrière mes aïeux, quel derrière ! ». Mais l’évitement continue, Chloé mate, dessine, mais ne fait rien, sauf rêvasser au grand saut, compulsive. « Et pourquoi ceux qui ont envie d’aller dans les bras les uns des autres, de se serrer, s’embrasser, être peau contre peau, pourquoi ne le feraient-ils pas en toute franchise, sans devoir passer par des ateliers massages ou de faux combats de catch ? » Oui, on se demande au fil de ces pages : pourquoi ?

Car ce tome avec Tom apparaît longtemps « plus un océan d’impulsivité et d’hystérie » que sensualité émoustillante des précédents. C’est que la perversité n’est jamais loin, même si Chloé, née en 1969, ne l’a pas subie : « C’est en ces années d’enfance que les lieux alternatifs se sont aperçus peu à peu que bien des oiseaux de mauvais augure étaient attirés par leurs concepts. Des marginaux, des gens croyant à une invasion extraterrestre ou à une fin du monde eschatologique, des extrémistes de tout poil, des agressifs, des manipulateurs… Ainsi que tout un lot de vieux tournant autour de très jeunes, mineures ou non. Personne ne le voyait encore, mais tout cela faisait en sorte que le milieu baba était en implosion programmée » p.61.

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L’instant « coupable » survient enfin page 69, mais pas dans la posture 69, dans une banale cabine de couche pour une personne. « Il suffit d’être attentive, intuitive et de prendre le temps », dit la Chloé adulte à propos des gestes spontanés qu’elle fit alors pour « tenir un garçon par le bout des doigts » – et pas seulement le bout que vous croyez.

Mais après l’extase, la redescente : Tom n’était qu’un fantasme, l’opposé du Charlie tendre et presque androgyne avec qui l’on est copain. « Si j’avais été impressionnée par ses savoirs et sa débrouillardise, nous n’avions jamais eu énormément à partager, autre qu’une attirance l’un envers l’autre. Ce genre de rapports, c’est bon pour les garçons d’un soir ». Le plus beau corps ne recèle pas forcément la plus belle âme et l’amour n’est pas le sexe, ou du moins pas seulement. « Moins de passion et d’attirance physique pour plus d’amitié, de tendresse et d’amour » ? Mais c’est ainsi qu’on apprend.

L’auteur ne connait toujours pas l’orthographe, écrivant les « maternels » pour les « maternelles » et « ballade » avec 2 L pour une promenade en forêt. Mais il embrase son héroïne sur la fin, en trio avec Charlie et Clarisse. La puberté du garçon n’est pas aussi mûre que celle de Tom, mais tout va très loin quand même, l’amour évoqué est très pénétrant. Le fruit de l’arbre de la connaissance est sans conteste cueilli : Chloé « sait » – et c’est plutôt mignon. L’amour non tel qu’il est (hélas! avec la génération Youporn), mais tel qu’il devrait être (libre).

Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 : Instants coupables, 2016 e-book format Kindle, 113 pages, €2.99

Le site de l’auteur : www.plume-interdite.com

Son dernier opus, Chloé adolescente : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les trois premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Marie Volta, Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus

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Il s’agit d’une seule phrase étirée en 17 chapitres bis (l’âge de son aîné adolescent ?) sur 80 pages. Plus une préface qui rompt le style choisi, sous forme d’une lettre à Françoise Héritier, anthropologue reconnue et digne féministe, mais qui n’appartient pas à la littérature.

Ecrire est un besoin, un plaisir et une psychothérapie. Chaque grain du « sel de la vie » en est l’objet. Dans cette phrase unique ponctuée de virgules, se juxtaposent de petits riens. Ils sont synthétiques et immédiats, sans passé ni avenir – ils passent. Une seule phrase obsédée d’écrire s’étale et roule ses anneaux comme un serpent sorti du ventre. C’est une litanie dont le répétitif produit un effet hypnotique. On peut appeler ce style « poétique » ; il s’accorde plus à l’éphémère des chansons ou des courts poèmes. De là à en vouloir un livre… Car ce qui est original sur deux pages finit par peser sur 80.

Marie avoue 14 ans à la mort de Brassens, décédé en 1981. Elle connait par cœur ses chansons et a même créé en 2006 un festival Brassens qu’elle arrêtera sans explication en 2013. Née en 1967, l’auteur est de cette génération post-68, ado sous Mitterrand, dont l’hédonisme, le progressisme et le multiculturalisme sont quasi génétiques, « mainstream » dit-on désormais. Sa façon d’écrire, souvent exubérante, ne manque pas de tics d’époque (« c’était la série…»).

Femme et mère, probablement prof, elle aime la vie et les petits riens, mais sans aller plus loin. En reste un goût de poème, mais pas de longueur en bouche. Butine-t-elle comme une abeille en vue du miel ? Ou bien zappe-t-elle comme une ado qui sautille d’un événement à l’autre ? Chacun l’estimera. Je suis pour ma part partagé, l’œuvre restant inaboutie, le pollen récolté mais le miel encore entre les pattes de l’abeille qui ne sait pas se poser.

D’où l’obsession du chiffre, revenant ci ou là comme une scie : « calculer qu’avec deux pages par jour on atteindrait les soixante-dix-sept livres de trois cents pages le jour de ses quatre-vingt-cinq ans… » p.24. En quoi une quantité fait-elle jamais une qualité ? L’auteur ne se disperse-t-elle pas trop ? Elle aime vite passer à autre chose, comme en témoigne ses dix livres et sept CD publiés et sa collaboration à deux revues. Marie Volta semble plus à l’aise dans le court, l’impression, l’instant. Son seul roman référencé par les libraires porte sur les souvenirs de deux sœurs séparées par la frontière en raison de la guerre d’Espagne – toute une série de symboles – : La nuit du Poissonnier. Peut-être est-ce là qu’est le miel dont ces petits et grands cadeaux de la vie au quotidien nous allèche ?

Car ces riens comme des cadeaux de l’existence, « arrivés pieds nus », ce qui est sensuellement dit, sont à savourer avec précaution et sans modération : « …recevoir au milieu du bush australien un texto de son fils de seize ans et demi qui donne une petite soirée à dix-sept mille kilomètres de là : ‘Il est où le calva ?’, garder ce texto pour toujours, prendre quelqu’un qu’on aime dans ses bras, savoir qu’une… » p.40. Nous aimerions un peu moins de précipitation, moins d’événement qui chasse l’autre ; un peu de lenteur pour la saveur, un brin de développement et de pause. Ce livre est-il un apéritif avant les plats de résistance où l’auteur pourra développer tout son talent ?

Marie Volta, Petits et grands cadeaux arrivés pieds nus, 2016, édition La petite marguerite : 10 avenue de Joinville 94340 Joinville-le-Pont, 99 pages, €7.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

henry de montherlant photo

Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
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Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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Tahiti, le paradis retrouvé et reperdu

bougainville voyage autour du monde

Lorsque Louis-Antoine de Bougainville aborde les côtes de Tahiti, il découvre une humanité édénique : point de vêtements, point de propriété, point de morale névrotique ; tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes, semble vivre à poil au jour le jour et de l’air du temps, dans la joie et les plaisirs. Cet hédonisme rappelle furieusement aux Occidentaux intoxiqués de Bible depuis un millénaire et demi le fameux Paradis terrestre, d’où Adam – le premier homme – fut chassé pour avoir cédé à sa côte seconde dont Dieu avait fait son épouse. Eve voulait « savoir » en mangeant les fruits de l’arbre de la Connaissance. C’est pourquoi son Voyage autour du monde, paru en 1771, a eu un tel retentissement sur les philosophes des Lumières.

L’île de Tahiti présente « de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature. (…) Tout le plat pays, des bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons de Tahitiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village ; on croirait être dans les Champs Élysées. » Le climat est tempéré et « si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade ».

Polynésie 2016

« La santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves… ? » Le pays produit de beaux spécimens humains. « Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. »

Les gens y vivent à peu près nus, sans aucune honte mais avec un naturel réjouissant. « On voit souvent les Tahitiens nus, sans aucun vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux [les chefs] s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes. » Mais, pour accueillir les vaisseaux, « la plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. (…) Les hommes (…) nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoquent démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. »

vahine seins nus

Pas de propriété, pas de mariage exclusif, pas de honte sur le sexe. Au contraire, cet acte naturel en faveur du plaisir et de la vie est un bienfait s’il ajoute un enfant à la population. « Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystère et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; non mœurs ont proscrit cette publicité. »

La hiérarchie sociale existe, mais reste cantonnée, les seuls soumis sont les esclaves capturés à la guerre. Car la guerre existe, mais pas la guerre civile ni la jalousie entre particuliers. L’engagement n’a lieu qu’avec les tribus des autres îles. « Ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats [donc pubères] ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas de mettre dans leur lit ». Mais pour le reste, « il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous ».

Même les femmes, quoique des inclinations particulières puissent durer un certain temps entre deux individus. Mais « la polygamie parait générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. »

Tout cet étonnement s’inscrit en miroir des Dix commandements du Décalogue, confirmés par le Sermon sur la montagne. Il semble que Bougainville, étant bien de son temps de Lumières et de Raison, ait trouvé à Tahiti le lieu des antipodes à la Morale chrétienne. Tout ce qui est interdit en Europe par l’Église et puni par ses clercs, est de l’autre côté de la terre permis et encouragé. Les relations charnelles sont l’inverse de l’amour éthéré du prochain voulu par le Dieu jaloux ; la loi naturelle entre personnes ici-bas est l’inverse de la loi divine qui exige d’obéir sans réfléchir pour gagner un monde au-delà. Tout ce qui fait du bien est licite, tout ce qui va pour la vie ici-bas est valorisé, tout ce qui est charnel est encensé. Diderot, en son Supplément au voyage de Bougainville fait de Tahiti la patrie du Bon sauvage, « innocent et doux partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité ».

diderot supplement au voyage de bougainville

Bougainville y découvre le peuple de la Morale naturelle qui se déduit des usages spontanés, vantée par le baron d’Holbach. Pas de Dieu jaloux qui commande n’avoir d’autre idole que lui, de ne pas invoquer son Nom, qui exige de se reposer le septième jour de par sa Loi. Il n’y a ni meurtre, ni adultère, ni vol, ni convoitise de la maison ou de la femme du prochain – puisqu’il n’y a pas de propriété et que les femmes sont encouragées dès la puberté à se donner aux hommes et aux garçons, qui se donnent en échange. « Nous suivons le pur instinct de la nature », fait dire Diderot au vieillard tahitien, « nous sommes innocents, nous sommes heureux ». Pas de honte chrétienne, antinaturelle ! Pas de névrose, ni de refoulement. « Cet homme noir, qui est près de toi, qui m’écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu’il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent, mais nos filles rougissent ». Le christianisme, c’est la fin de l’âge d’or, la honte sur l’innocence, la chute du paradis… « Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison », ajoute Diderot.

La religion, c’est la tyrannie, la meilleure façon de culpabiliser les âmes innocentes pour manipuler les corps et exiger la dîme et l’obéissance. Prenez un peuple, clame Diderot, « si vous vous proposez d’en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d’une morale contraire à la Nature ; faites-lui des entraves de toutes espèces ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l’effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l’homme naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l’homme moral. Le voulez-vous heureux et libre ? Ne vous mêlez pas de ses affaires ; assez d’incidents imprévus le conduiront à la lumière et à la dépravation ». L’homme tahitien est libéral et libertaire ; il est le sauvage des origines non perverti par la civilisation chrétienne. Lui seul connait la liberté, alors que nous ne connaissons chez nous que contrainte et tyrannie (l’une disciplinant à l’autre).

vahiné obese 2016

Denis Diderot n’est pas tendre en 1772 (date de rédaction de son Supplément) avec la société de son temps – dont il subsiste le principal de nos jours malgré la Révolution, les guerres de masse et mai 68 ! « C’est par la tyrannie de l’homme, qui a converti la possession de la femme en une propriété. Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l’union conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités. Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances. (…) Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité. Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n’étaient susceptibles d’aucune moralité. Combien nous sommes loin de la Nature… »

Bougainville avait découvert l’Ailleurs absolu, l’innocence édénique, l’humanité vraie délivrée des entraves. Il avait donné ses formes au mythe du bon sauvage, que Rousseau s’empressera de développer et que les voyageurs et les ethnologues tenteront d’aborder, avant le mouvement hippie de l’amour libre et de l’interdit d’interdire.

grosse vahine 2016

Las ! Quiconque aborde à Tahiti découvre très vite combien les vahinés ne ressemblent en rien au mythe mais qu’elles ont le profil américain de la malbouffe ; que les tanés sont trop souvent bourrés à la bière, camés au paka, violeurs incestueux ou meurtriers ; que la nudité édénique n’est plus, devenue une phobie apportée par les missionnaires ; que la religion de nature est infectée de sectes protestantes en tous genres qui régentent votre vie quotidienne jusqu’à vous dire quoi manger et à quelle heure du jour, quand travailler et quand obligatoirement ne rien faire ; que l’absence de propriété est gênée sans cesse par les clôtures, les routes barrées, la privatisation des plages…

Le vieillard de Diderot avait raison, l’Occidental a infecté Tahiti, la religion a fait perdre l’innocence. Au nom du Bien ? Les gens sont plus malheureux aujourd’hui qu’il y a deux siècles. L’enfer, Chrétiens coupables, est pavé de bonnes intentions ; je hais comme Diderot les bonnes intentions.

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, 1771, Folio classique 1982, 477 pages, €10.40

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, écrit en 1772 et paru en 1796, Folio classique 2002, 190 pages, €2.00 

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Eugenio de Luigi Comencini

comencini eugenio dvd
Luigi Comencini sait comprendre et faire jouer les enfants. Il a montré combien un père pouvait se méprendre sur son fils dans L’Incompris (1967) ; il a reconstitué la Venise corrompue du XVIIIe siècle par les yeux de l’innocent Casanova, un adolescent à Venise (1969) ; il a donné un conte moral avec Les Aventures de Pinocchio (1972) où l’alternance de laxisme et de sévérité ne font pas un modèle pour se construire ; il montre avec Eugenio en 1980 l’Italie moderne des années 1970.

Il constate que l’enfant n’a plus sa place dans la société qui advient après mai 68. Bâton de vieillesse, héritier, progéniture, aucun de ces termes ne correspond plus à la réalité du temps. L’enfant est devenu une charge, une gêne, un handicap : il faut lui trouver une place – à la maison, en crèche, à l’école, à table, dans les études, et plus tard un travail. Il a besoin d’une famille, d’un foyer, d’attention et d’éducation pour se reconnaître et se forger. Comme tout cela est contraignant et gênant ! La société ne prévoit rien pour lui : ni espace de jeu au bas des HLM, ni chambre séparée pour les petits loyers. Les nouvelles générations hédonistes et individualistes ont balayé tout ce qui peut ressembler au « devoir », jetant le bébé avec l’eau du bain, ces oripeaux du vieux monde : paternité ou maternité sonnent archaïques et bourgeois. La liberté personnelle veut le plaisir immédiat, l’égoïsme du moment, la pulsion aussitôt assouvie. On se marie, on se querelle, on se quitte ; on se remet, on cherche ailleurs des aventures, on se soumet à l’inspiration artistique.

eugenio entre ses parents

L’enfant dans tout cela ? Venu par hasard, gardé par défaut ou dans un moment d’euphorie (« il sera l’enfant de la révolution »), il est vite oublié encore bébé dans le train. A dix ans, personne ne le veut dans les pattes, ni les grands-parents qui, d’un côté émigrent en Australie, de l’autre préfèrent le standing ; ni ses parents, la mère (Dalila di Lazzarro) en Espagne, le père (Saverio Marconi) projetant d’aller à Londres. Ballotté, renvoyé de main en main, le petit Eugenio (Francesco Bonelli) subit cet éclatement familial comme une indifférence à son égard : on ne le désire pas, on en a marre de le voir.

Il se fait alors une philosophie de « l’être inutile » qui le conduira, en toute innocence, à fermer le robinet d’oxygène qui maintenait le grand-père cacochyme (Renato Malavasi) en survie végétative… Il est « chéri » en apparence, devant les autres, mais il gêne en réalité lorsqu’on se lâche entre soi : comment s’en débarrasser ? A l’enfant tous les adultes mentent sans vergogne, tous lui cachent sa situation avec hypocrisie. « Pourquoi êtes-vous tous si méchants avec moi ?! » s’exclame Eugenio, désespéré. Seuls les animaux et les pauvres ne mentent pas dans le film.

eugenio francesco bonelli

Laissé par les humains, le garçon s’occupe des lapins, de canards ; il les caresse, il les nourrit – autant que lui voudrait l’être. Plus tard, il rêve de compenser sa frustration affective en devenant vétérinaire, soigneur d’animaux vivants – à l’inverse de son père qui répare des appareils électroniques.

Il lie aussi amitié avec un garçon du peuple à l’existence plus dure que la sienne mais incomparablement plus claire : le père promet une raclée au gosse s’il ne ramène pas quotidiennement un salaire minimum. Pas d’amour mais le sentiment d’avoir sa place dans une famille, d’être utile aux siens. Eugenio rêve d’être pareil, parfois…

Les idées de l’époque passent en filigrane. Le féminisme contre la maternité, les conquêtes contre la paternité, sont pour ces adolescents prolongés que sont les « nouveaux parents » les seules alternatives proposées par l’époque « engagée » aux rôles traditionnels de la femme à la cuisine et de l’homme qui se fait servir. Un bout de vie commune, tenté après un héritage, est retombé dans cette ornière du passé. Or chacun veut exister, crispé sur son petit moi avide de plaisirs égoïstes. L’enfant n’est qu’un jouet dont on ne peut accepter qu’il puisse lui aussi avoir des préférences ou des désirs personnels : la mère découvrira un cahier de poèmes… pour s’en moquer ; le père apprendra… par un autre qu’Eugenio veut devenir vétérinaire.

eugenio et sa mere au lit

Sur l’exemple de ses parents, le gamin apprend qu’exister, aux yeux des autres, veut dire gueuler assez fort pour forcer l’attention. Art d’époque du happening, qui deviendra la com’ : il agace suffisamment l’ami de son père qui l’emmène à l’aéroport – pourtant humoriste ! – pour que celui-ci le dépose au bord de la route et le laisse ; il bat sa mère qui ne veut pas l’emmener à la corrida ; une fois sur les gradins, il exige de voir le spectacle jusqu’au bout et fait rasseoir sa mère de force – l’obligeant à subir (enfin) la réalité choquante devant ses yeux ; il résiste à tous les projets successifs de « l’emmener », de le « reprendre », pour montrer qu’il a retenu la leçon de ses quatre ans où, juché sur les épaules de son père, il a vu défiler sa mère en criant des slogans. Puisque la violence paie, puisqu’il faut manifester en hurlant pour que les adultes cèdent, Eugenio manifeste et hurle. Il a raison.

Abandonné une nouvelle fois, il reste introuvable un jour et une nuit. Il passe ce temps dans une ferme à regarder naître un petit veau. Même exploité dans les étables industrielles, ce petit veau lui apparaît comme plus « heureux » que lui, l’enfant : sa mère le léchera, lui donnera à téter, son propriétaire le soignera, changera sa litière, lui donnera des nourritures plus consistantes adaptées à son âge. Tout ce que ne fait pas le nouveau couple humain pour ses propres enfants. Durant sa fugue involontaire, tout le monde s’est mis à la recherche d’Eugenio. Il n’en a pas conscience, ce serait bien la première fois qu’on se préoccuperait de son sort !

D’ailleurs, dès que la famille au grand complet le retrouve, c’est pour s’extasier sur le petit veau sans plus regarder l’enfant. Et l’humoriste – peut-être l’adulte le plus honnête, en tout cas le plus lucide – fait signe à Eugenio de filer à nouveau. Lorsqu’il s’en va sans se retourner, nul ne s’en avise. Seul le suit un petit chien.

eugenio torse nu

Décidément l’enfant n’a pas sa place dans la nouvelle stratégie de vie narcissique et hédoniste de la génération immature post-68. Reste à prouver que les caricatures de gauchistes que sont les parents du film sont bien les parents moyens de la société. Heureusement, avec le recul, rien n’était moins sûr en 1980. Certains milieux urbains et intellos, notamment sous Mitterrand en France, ont été ce genre de parents démissionnaires, semant un gosse comme un pond une idée, le laissant en déshérence affective – littéralement à l’abandon malgré l’appart’ bourgeois, les fringues branchées et les disques à la mode (pour se faire pardonner).

Comencini a été de suite à l’extrême, peut-être pour mieux dénoncer. S’il touche souvent juste en ce film, c’est qu’il n’a pas entièrement tort. Ce qu’il fustige n’apparaît cependant que comme une tendance – et c’est heureux ! – pas comme une généralité. Pour moi, qui suis devenu adulte après 68, ce « possible » égoïste irresponsable n’a pas été ma voie, ni celle de mes amis (mais qui se ressemble s’assemble). Reste un beau film émouvant où l’enfance nue fait pitié.

DVD Luigi Comencini, Eugenio, 1980, Gaumont 2015, €8.99

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Christian de Moliner, Panégyrique de l’empire

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Ce court roman se passe à huis clos durant quatre jours à Prague. Un professeur vieillissant doit intervenir à un colloque d’intellectuels et loue pour le guider, traduire et l’accompagner… une call-girl. Ce pourrait être grivois et friser les contes immoraux d’Apollinaire. Il n’en est rien parce que le personnage, gris d’apparence (comme Kafka) a de la profondeur.

Bon père, bon époux, citoyen modèle, prof moyen : « Je n’étais rien, juste un peu de vent, juste une fonction d’onde classique et sans aspérités, noyée dans le bruit de fond quantique du monde » p.10. Il n’a rien qui puisse accrocher – sauf la perspective de mourir. Mais pas comme tout un chacun ! Non, il s’agit d’une mort programmée par ses gènes, un cancer du poumon sans jamais avoir fumé. Rarissime mais authentique. Ce pourquoi il jette ses derniers feux – croit-il – dans cette virée à Prague.

Passionné d’histoire malgré son enseignement de mathématiques, il désire s’enculturer de Bohême médiévale (plutôt que de se cultiver) ; marié depuis des décennies à la même femme qu’il aime avec cette habitude que donne le temps, il désire tester une jeunette et d’autres façons ; polémiste de droite au succès inattendu, il désire clouer au pilori de leurs contradictions les intellos gauchistes qui ânonnent du Marx à la chaine sans jamais le penser ; destiné à mourir dans quelques mois, il désire au fond vivre plus intensément.

Mais il est pétri de contradictions. Se dire « anarchiste de droite » est déjà l’une d’elles puisque l’anarchie signifie littéralement le rejet d’un Etat contraignant et qu’elle n’est donc ni de droite ni de gauche (sauf propagande stalinienne qui accole le terme – infamant – « de droite » à tout ce qui lui déplait, y compris en son propre sein). Montrer des « intellectuels marxistes » à Prague en 2016 est une caricature grossière : aucun ex-pays de l’est ne veut plus entendre parler du marxisme, cette prophétie qui a accouché d’un « socialisme réel » qui a lamentablement échoué ; c’est au contraire le national-autoritarisme qui règne en maître aujourd’hui. Payer une pute et en vouloir de l’amour est une autre contradiction, et non des moindres – d’où culpabilité, mauvaise humeur et goujaterie. Vouloir vaincre ses adversaires idéologiques et trouver cela sans intérêt en même temps trouble l’esprit un peu plus.

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Il n’est pas facile pour un auteur qui tâte un peu de tout, errant entre la science-fiction, le thriller, le policier, la politique fiction, l’humour, le policier et le roman classique, de se concentrer sur la façon de bâtir une intrigue, de creuser la psychologie de ses personnages ou d’améliorer son style. A ce titre, à lire p.25 « cette transgression est atrocement chatoyante », je sursaute ! De même, quand le personnage principal passe de 58 ans à 60 ans (p.69) en quelques pages, cela décrédibilise. Si Flaubert était très lent parce qu’un tantinet maniaque, l’auteur semble écrire vite parce qu’un tantinet pressé.

Son œuvre parallèle de polémiste sur un site porté au complotisme et qu’aucun journaliste ne peut considérer comme fiable ne facilite pas ce lent travail de maturation qu’est l’écriture. Avoir commis une nouvelle intitulée ‘Au volant de ma voiture, j’attends un enfant pour l’écraser’ non plus. En littérature, il faut choisir son style pour exister.

christian de moliner

Mélanger désirs et contradictions en 160 pages de roman avec unité d’action, de lieu et de temps, est une gageure – mais convenons que l’auteur la réussit à peu près. L’empire, dont il fait l’éloge, c’est lui-même, englobant, consensuel – mais les nations résistent, qui sont les autres individus. D’où le titre, un peu abscons. Son roman se lit aisément, fluide, constamment dans la tête de son personnage, avec ses doutes qui nourrissent le récit. « Je voudrais être courageux, mais je ne suis qu’un couard qui se liquéfie au fur et à mesure que l’échéance se rapproche » p.133. Nous sommes dans la vraie vie, pas toujours belle, mais qui s’accroche.

Comme l’auteur, qui avoue être atteint du même mal.

Christian de Moliner, Panégyrique de l’empire, 2016, les éditions du Val, 164 pages, €12.66

e-Book format Kindle, €4.52

Site de l’auteur éditeur

Site personnel

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jules Verne, Le testament d’un excentrique

jules verne le testament d un excentrique

En cette fin de siècle XIXe, les Etats-Unis fascinaient la France. Ils étaient le pays neuf qui devenait puissant, empli de vitalité, de liberté, d’audace et d’ingéniosité. Y régnaient le jeu, l’entreprise et l’argent, tout y était possible. Aussi le feuilletoniste pour la jeunesse Jules Verne ne pouvait qu’éprouver de l’enthousiasme pour un tel pays et en faire le théâtre d’une aventure.

Celle-ci est bien différente des quêtes habituelles, car il s’agit d’un jeu. William J. Hypperbone, un milliardaire de Chicago et membre éminent du Club des Excentriques, a légué sa fortune de 60 millions de $ à sa mort au joueur qui parviendra le premier au jardin de l’Oie, à l’issue d’un périple de 63 cases au travers des Etats-Unis. Six noms de personnes nées à Chicago ont été tirés au sort, et un septième rajouté par codicille au testament sous les initiales énigmatiques de X.Y.Z. Chacun doit partir sur un coup de dés et effectuer son étape en 15 jours, à peine d’être disqualifié. Les dés sont tirés tous les deux jours, aussi chaque joueur recevra un télégramme à midi sonnante à l’étape où il se trouve.

jules verne le testament d un excentrique jeu de l oie des etats unis

Le jeu de l’Oie connaissait un grand engouement à la fin du siècle. On le disait venu des Grecs mais il était probablement une copie d’Egypte où existait le jeu du Serpent. Il s’agit d’une spirale de 63 cases, marquée d’oies de 9 en 9, où deux dés servent à avancer ou à reculer selon le sort. Des pièges sont disposés sur le parcours comme les primes à payer, le puits, la prison, le labyrinthe ou la mort. Le jeu de l’Oie figure un destin humain géré par le sort. Jules Verne y ajoute, aux Etats-Unis, le mérite. 63 cases pour 50 Etats, chacun doit se préoccuper d’être à la bonne heure au bon endroit, ce qui n’est pas toujours aisé. Si le chemin de fer forme une toile dense au nord-est, c’est moins le cas vers l’ouest et vers le sud ; il faut alors emprunter le steamer sur la mer ou sur les fleuves, la diligence ou le cheval – et même la triplette ou l’automobile à pétrole !

jules verne le testament d un excentrique gravure

Malgré un voyage dépourvu de sens, cette aventure bien encadrée ne va pas sans péripéties, et les caractères des personnages sont contrastés pour l’effet. Flanqué d’un commensal, chacun va mener le jeu à sa façon, matamore ou dilettante, avide ou généreux ; chacun va trouver son trésor en allant : l’amour pour la jeune vendeuse Lissy Wag et pour le peintre Max Real, les sensations et des articles pour le reporter Harris T. Kymbale, la publicité pour le boxeur illettré Tom Crabbe, la découverte d’une vraie vie de dépense pour le couple usurier Titbury, la réalité des éléments et du sort pour l’irascible commodore Hodge Urican. Et jusqu’à la fortune pour le mystérieux X.Y.Z.

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Le lecteur suit une cavalcade au travers des Etats-Unis encore pionniers, où les bandits ne sont pas absents, ni les parieurs sans scrupules, où l’on peut se passionner de faire s’emboutir deux locomotives à pleine vitesse sur un tronçon de railroad, et où les coyotes en bande peuvent attaquer de paisibles cyclistes en Californie. Les joueurs voyagent sans voir, le plus souvent, morts-vivants manipulés comme des pions – mais s’ils le veulent seulement. Max Real s’enchantera du parc national de Yellowstone et en ramènera des peintures ; Lissy Wag visitera le labyrinthe grandiose des grottes de Mammoth au Kentucky. Jusqu’aux avares Titbury qui, malgré eux mais au final ravis, passeront deux semaines à 100$ par jour dans un palace de la Nouvelle-Orléans.

Ce n’est pas le plus passionnant des romans de Jules Verne, mais il a été bien injustement oublié. Le lecteur est captivé par la course et pris par le jeu. Le premier chapitre ne dévoile que lentement l’histoire et le dernier laisse pantois, ce qui est du grand style.

Jules Verne, Le testament d’un excentrique, 1899, Livre de poche 1979, 474 pages, €10.78

e-Book format Kindle, éditions Arvensa, 531 pages, €0.99

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1376 pages, €50.00

Les romans de Jules Verne déjà chroniqués sur ce blog

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