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Valentin vendu comme esclave

Valentin fêtait le sexe chez les Romains ; il est aujourd’hui vendu comme esclave par les marchands du temple commercial. Des adolescents nus, symboles de l’énergie sexuelle, couraient jadis les rues et fouettaient les filles pour qu’ils procréent car il fallait profiter de l’été à venir pour bien nourrir les mères. Aujourd’hui, ils leur offrent une boite de petites pilules et de petits cœurs niais sur de petites cartes roses (car elles ont déjà la bleue, l’orange, la grise, la noire dans le café, et parfois la verte si elles sont assurées ou immigrées aux States). La seule qui manque, c’est carte blanche.


Le romantisme est venu après Rome et, avec lui, l’idéalisme du grand amour fusionnel pour l’éternité – comme si la vie entière ne suffisait pas déjà. C’était au temps pudibond de l’après révolution politique et de la vraie révolution industrielle qui fit quitter la nature agreste pour s’entasser dans les taudis des villes. Promiscuité et labeur encourageaient à se défrustrer sauvagement, d’où l’appel à « la morale » des bourgeois bien-pensants, accessoirement croyants, effarés de tant de foutre et de gosses pullulant. Le jour de Valentin était pour eux celui des Cendres. Ils réactivaient de la Bible tout ce qui contraint, ignorant volontairement tout ce qui encourage l’accouplement par volonté de cacher ce sein qu’ils ne sauraient voir.

L’histoire a passé, la société du spectacle est née avec le cinéma d’abord, la télévision ensuite et le phénomène des chanteurs enfin, le tout désormais relié par Internet via le téléphone mobile. Elle a fait de l’amour une marchandise. On s’achète un look dans les boutiques de fringues, on file le grand amour (en fait la baise torride) sur le modèle des acteurs, on divorce et trompe aussi vite que dans les films pour rester à la mode.

Les filles se veulent plus égales que les garçons pour compenser leur histoire d’avant droit de vote-divorce-droit au chèque-pilule-avortement et j’en passe. Les garçons, plus timides car plus regardés par la société et à qui l’on demande plus, restent parfois entre eux, à la mode gaie servie par le cinoche et les boites de nuit, ou baisent ici ou là comme les footeux dont ils font des idoles (petite tête, grosse queue).

Alors, puisqu’il faut bien vanter « l’amour », le parer de sentiment ou même d’estime pour masquer le sexe sous-jacent qui ne fait pas « bien », le spectacle a inventé « la » saint Valentin. Ni celle des Romains, ni celle de l’Eglise, mais celle du marchand.

Pauvres adolescents, galvaudés par la société narcissique. Pauvre Valentin, esclave réduit à trimer pour vendre des fringues et des cadeaux, lui qui courait libre dans les rues de Rome jadis…

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Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir

Pour qui depuis bien longtemps ne connaît plus l’ambiance du lycée, ce roman paru il y a une dizaine d’années remet les pendules à l’heure. Il s’agit d’une histoire d’amour entre une élève et un professeur. Tatiana a 17 ans et est sexuellement majeure (15 ans en droit français) mais, dans l’ambiance délétère de l’éducation nationale, tout est bon pour accuser les autres. La gent prof, qui se croit intello alors qu’elle n’est que technicienne de niveau moyen, erre entre conformisme visqueux, syndicalisme militant stérile, et révolte anarchiste.

Le prof, Juan, d’origine espagnole républicaine, est plutôt du dernier type. Cela fait plus de 10 ans qu’il enseigne et il en a assez. Sa matière est le français, domaine de plus en plus considéré comme inutile, tant par les technocrates du ministère qui n’enseignent plus depuis des décennies, que par les parents d’élèves qui n’en voient pas l’utilité, et des élèves enfin, travaillés par autre chose que le désir de penser. Mater la minette qui s’exhibe au balcon de l’HLM voisin importe plus que disserter sur Candide.

Le roman décrit de façon drôle et fluide les relations ambiguës des professeurs entre eux, les haines recuites en politique, les emplois du temps plus ou moins arrangé, les jours de congés pour soi-disant maladie pris comme par hasard la veille d’un week-end ou à la fin des vacances, les dénonciations anonymes et les tirages dans les pattes de ces soi-disant démocrates républicains laïques qui ne manquent jamais une occasion d’accuser les autres de racisme, d’anti islamisme, ou d’extrême droite.

Juan se démène entre un programme imbécile fondé sur la linguistique universitaire et le talent d’écrivain ou la passion d’une œuvre. Les classiques sont l’occasion de mettre des grilles toutes faites sur les textes au détriment de leur compréhension et de leur élan. Si savoir lire conduit à savoir penser, ce n’est plus enseigné. Tout ce qui compte est de réussir le bac, 80 % d’une classe d’âge, et peu importent les moyens, y compris le tripatouillage administratif des notes sous forme de péréquation obscure pour relever le niveau.

Il y a évidemment tous les à-côté du métier d’enseignant : la vie amoureuse sous les regards des autres, le hobby musical jugé et noté par les élèves comme par les autres profs, la participation sociale à la culture du département, les embrouilles de drogue et de terrorisme de certains élèves de première, le voile à l’école et les barbus de l’islam. Sur tout cela, la veulerie du proviseur attentif à ne pas faire de vagues, l’indifférence du rectorat, le politiquement correct du ministère. Autrement dit personne ne décide, à chaque prof de se démerder.

Ce qui ne va pas sans situations cocasses, tant Juan est quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Il ira jusqu’à gifler une inspectrice psychorigide et particulièrement sèche qui a causé la mort par crise cardiaque d’un collègue à six ans de la retraite après l’une de ses interventions venimeuses, puis a démissionner pour envoyer ce beau monde (fort sale derrière les apparences) se dépatouiller avec la chienlit ambiante. Pourquoi aider le système si celui-ci n’exige rien ? Pourquoi aider les élèves si ces derniers ne veulent que passer le temps avant de passer le bac ? Pourquoi s’investir dans un métier minable, mal payé, et de plus en plus déconsidéré ?

La faute en est évidemment aux politiques, notamment à la gauche qui hésite entre irénisme et lâcheté, neutralité et perte de sens. La transmission fait peur ; les « valeurs de la république » ne signifient plus rien lorsqu’on ne peut les remettre dans leur contexte historique et social. Le mammouth semble donc condamné à l’extinction comme jadis son ancêtre, puisque la moitié des professeurs n’enseigne plus mais se réfugie dans l’administration au ministère et dans les écoles de formation dont la cuistrerie –  non seulement n’apporte rien à l’enseignement au vu des résultats minables constatés depuis leur introduction – mais dévalorise toute matière au profit de sa seule utilité économique.

Ce court roman d’actualité se termine comme il se doit, par l’évasion du prof vers d’autres cieux, tandis que la mère qui s’affiche libertaire enferme sa fille presque majeure dans un quasi couvent avec la complicité du psy médiatique qu’elle connait intimement. Évidemment pour son bien, agissant comme ces bourgeois dénoncés par ailleurs, mais sans voir aucunement la contradiction. On ne peut s’étonner que la société aille à vau-l’eau dans cet univers scolaire où l’absurde côtoie le grotesque, ce que l’auteur rend à la perfection.

Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir, 2005, Pocket 2007, occasion €1.68

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Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel

Quel merveilleux garçon que cet Alexandre que l’on surnommera plus tard « le Grand ». L’auteur sait nous le faire aimer. De son écriture fluide, l’émotion naît bien souvent. Le sujet s’y prête sans peine tant l’on admire chacune des anecdotes qui courent les siècles sur l’enfant.

A 4 ans, un serpent le prend pour ami et vient se chauffer le long de son corps nu, la nuit. L’enfant ne l’étrangle pas comme Héraclès auquel il se réfèrera plus tard, mais le caresse et le porte à sa mère. Premier signe de son destin exceptionnel : prendre les choses comme elles viennent, avec innocence, aller jusqu’au bout de son premier mouvement, se sentir l’ami des bêtes et l’ami des dieux.

Cheveux blond-roux, yeux gris, peau fine et laiteuse, corps nerveux et chaud, de petite taille, Alexandre enfant ne tenait jamais en place. Qu’est-ce qui le faisait courir, consumer son existence, tout entier à l’instant ? Peut-être l’angoisse née de l’inconfort d’un père volage et d’une mère tumultueuse ? Ecartelé entre l’amour exigeant de l’une et l’admiration pour l’autre, voudra-t-il se prouver qu’il peut égaler le roi et protéger la reine ? Associé tout petit par sa mère aux fêtes religieuses où l’on chante et danse, il sera pris par la musique. Un jour qu’il jouait devant son père, celui-ci lui reproche violemment de se laisser aller à des plaisirs de femme. Alexandre s’est alors enragé à devenir un homme, un soldat, un stratège, dans le but de forcer son admiration.

A 7 ans, il est confié à Léonidas, son oncle, qui lui donne une éducation spartiate. Le garçon résiste, se forge un corps d’acier et une âme trempée. Mais il n’a pas de garde-fou : il se jette dans la lutte comme dans la musique ou dans la lecture d’Homère. Il en rêve la nuit, il le pense en macédonien, sa langue maternelle, et non en grec. D’une intelligence vive, doué d’une excellente mémoire, il se souvient de passages entiers de tirades héroïques – et du nom de tous les gardes de son père.

Il tue son premier sanglier et son premier homme vers 12 ans – et devient adulte. A 13 ans, il rencontre son cheval Bucéphale, qu’il gardera jusqu’à 30 ans, et Héphaistion, né le même mois et la même année que lui. Eduqué trois ans par Aristote, il garde à 16 ans le sceau du royaume en l’absence de son père, devient général à 18 ans et roi à 20 ans.

Ce destin fabuleux est aussi profondément humain. Il est orgueilleux mais l’honneur prime tout. Entier partout, il l’est surtout en amour. Celui pour sa mère est difficile, pour son cheval absolu et pour Héphaistion évident. Il ne se discute pas. Il s’agit d’une affection vraie d’avant les sens, un attachement profond d’adolescent, jamais remis en cause, qui ne se terminera que dans la mort. Le mystère du « compagnon idéal », comme un jumeau, était sans doute nécessaire à cet enfant hypersensible et déchiré entre ses parents. Aurait-il accompli sa destinée sans cette présence attentive et toute dévouée à ses côtés, jour et nuit ?

Les deux meilleurs passages du livre, peut-être les deux moments les plus forts de sa vie, sont des moments d’amitié : celui où il apprivoise l’ombrageux Bucéphale sous les yeux de son père, et ce soir de bataille à Chéronée où il erre avec Héphaistion parmi les cadavres des trois cents du Bataillon sacré.

On peut exister sans amour, mais peut-on vivre ? Toute la jeunesse d’Alexandre répond que non.

Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel, 1970, Livre de poche 2004, 604 pages, occasion €1.98

Alexandre le Grand évoqué sur ce blog

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Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

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Philip Roth, Goodbye Columbus

Philip Roth est Juif américain, né à Newark en 1933. Pour son premier livre, publié à 26 ans, il livre six nouvelles dont la première – un petit roman – donne son titre au recueil. Le tout est à la fois ironique et vécu, implacable et tendre. L’écrivain est incisif avec les membres de sa communauté mais il les analyse en tant qu’individus, non en tant qu’ethnie. En ces années cinquante, le lecteur peur mesurer combien l’Amérique restait une mosaïque de communautés ethniques qui se côtoyaient sans se fréquenter, chacun vivant en son milieu sans guère en sortir.

Ou avec les difficultés des préjugés et le malaise de se tenir en société. Tel est le thème de la première nouvelle où Neil courtise Brenda, un jeune homme et une jeune fille, sauf que tous deux sont Juifs. Mais si l’une habite le quartier chic, l’autre demeure dans ce Newark laborieux à peine sorti de la pauvreté. Lui est obligé de travailler à la bibliothèque municipale pour financer ses études dans un lycée modeste tandis qu’elle, fille chérie des Eviers et lavabos Patimkin, part à l’université Harvard. L’amour est-il possible entre modeste et nouveau riche ? Les parvenus ont gommé leur judéité pour singer les WASP et sont comme eux décérébrés par le sport et le commerce. Ils ne parlent que de ça qui est leur seule culture. Neil en Christophe Colomb de quartier explore ce continent inconnu pour lui qui est une face de l’assimilation.

Car on ne nait pas Américain, on le devient. Il faut pour cela accepter le compromis entre ses traditions ethniques et la vie en commun. Les Patimkin en sont incapables et « l’amour » sera résumé à quelques scènes de sexe sans lendemain. Neil en est capable et il le comprend grâce à un jeune Noir dans les 12 ans qui vient à la bibliothèque lui demander les « teintures » ; il veut dire les peintures – et tombe fasciné par les tableaux de Gauguin. Non pour se titiller la queue, comme d’autres de son âge selon le gardien, mais pour rêver à ce paradis impossible des femmes nues de Tahiti, bien loin de celles de son quartier sordide du bas de Newark. Neil est entre les deux : sorti des bas-fonds, il n’accède pas encore au milieu huppé. Telle est la condition du petit-bourgeois né Juif mais qui veut devenir écrivain américain.

L’appartenance ethnique n’est pas une essence mais une contrainte et la rébellion est une façon de choisir d’être comme les autres. C’est le cas d’Epstein, juif de la soixantaine qui entretient exceptionnellement une liaison avec sa jolie voisine car il en a assez de la vie terne qu’il mène avec sa femme. Il choisit l’amour et la mort plutôt qu’une longue vie trop normale. Lui aussi est en rébellion. Tout comme le personnage de L’habit ne fait pas le moine, adolescent qui se lie au lycée avec deux délinquants italiens ; l’un ment sur son talent au sport, l’autre se défile lorsqu’il s’agit de savoir qui est responsable d’un coup de poing qui a brisé une vitre lors d’un défi de boxe. L’ado comprend qu’en société américaine ce qui compte est l’apparence, pas la réalité, et qu’être « fiché » comme délinquant ou simplement pour un premier incident vous suivra toute la vie.

La conversion d’Ozzie montre un gamin de 13 ans en butte à son rabbin : Freedman (affranchi) contre Binder (lié). Le religieux est psychorigide, il « croit » et applique la Loi – point à la ligne. Quand le garçon lui pose des questions logiques, il s’énerve et va jusqu’à le gifler. C’est alors la révolution dans le cœur de l’adolescent : il court se réfugier sur le toit de la synagogue et menace de sauter. Ses copains l’encouragent, les pompiers tendent un filet, sa mère punitive apparaît. Et c’est contre tous ceux-là, les soumis, les normatifs, les punisseurs, qu’Ozzie se révolte. Son chantage à mettre sa vie en jeu lui permet de les obliger à l’écouter, à genoux, et à avouer comme lui que si « Dieu est tout-puissant », il peut fort bien faire enfanter une femme sans père comme le disent les chrétiens. Qu’il est donc imbécile d’être aussi intolérant.

Dans Eli le fanatique, des Juifs assimilés vivant dans un quartier paisible autrefois habités par des protestants se trouvent brusquement en face de Juifs rescapés de la Shoah qui s’affichent en caftan noir et chapeau archaïque. Eli est l’avocat mandaté par la communauté pour faire déguerpir ces gêneurs. Comme Neil et Ozzie, Eli se découvre en médiateur : ni fanatique, ni assimilé, il tente de concilier ses racines avec la modernité, sa judéité avec l’Amérique. Loi négociée entre les hommes pour s’entendre, ou loi dictée par Dieu et applicable une fois pour toutes ? Dans sa lettre d’avocat, Eli dit comment résoudre ce qui arrive aujourd’hui en Europe, où les islamistes agissent comme hier les juifs intégristes : « Pour atteindre cette harmonie, les Juifs comme les Gentils ont dû renoncer à certaines de leurs pratiques les plus extrêmes afin de ne pas se choquer ni s’offenser mutuellement. Une telle entente est assurément souhaitable. Si de telles conditions avaient existé dans l’Europe d’avant-guerre, la persécution des Juifs (…) n’aurait peut-être pas pu être menée avec un tel succès – n’aurait peut-être pas été menée du tout » p.207 Pléiade. Ce que ces propos de bon sens prouvent, est que les islamistes d’aujourd’hui cherchent à provoquer la persécution et la guerre civile afin de se poser en martyrs – et de soulever, croient-ils, les musulmans contre le reste du monde pour le convertir tout entier. Un rêve de fanatique que la seule façon de contrer est de garder son bon sens et d’appliquer les lois de la république.

Eli va trouver le directeur de la yeshiva récemment installée et le convainc de faire changer de costume son intendant tout en noir. Sauf que les nazis lui ont tout pris sauf sa religion et cela est symbolisé par son costume : il n’en a qu’un. Eli lui en donne deux des siens pour qu’il apparaisse « normal » dans le quartier. Ce qui est fait – mais l’autre lui donne en retour son costume noir, usé. C’est alors qu’Eli l’essaye et se coule dans cet habit ancestral. Tant de noir l’habite qu’il a comme un trou au fond de lui : l’impensable de la Shoah dans une Europe pourtant civilisée. Il se balade en cette tenue et les gens du quartier qui le connaissent croient à une dépression – autre façon juive à la suite de Freud de vouloir se changer. Un fils lui naît ce jour-là, mais le costume le fait interner.

Vivre en Juif ne signifie pas rester entre soi ni favoriser exclusivement sa communauté, tentation facile dont il est aisé pour chacun de trouver des exemples. Défenseur de la foi met en scène un appelé juif manipulateur en toute candeur et son sergent juif au nom de leur commune appartenance. Mais ne sont-ils pas tous deux dans la même armée « américaine » ? L’éthique va s’opposer à l’ethnique, l’universel à l’appartenance. Le sergent Marx, après avoir combattu en Europe, a vu les ravages de l’antisémitisme – mais il soupçonne qu’il peut être né des privilèges que les Juifs se consentaient entre eux en excluant les autres… Il se reconnaît dans l’appelé Grossbart mais surmonte sa tentation au favoritisme pour une loi supérieure : celle de la patrie commune, les Etats-Unis. S’il accorde une permission pour une fête juive, il n’exempte pas l’appelé d’aller en guerre dans le Pacifique – comme les autres – car ce serait un passe-droit.

Bien écrit, souvent satirique, d’un réalisme impitoyable, disant le bon des humains comme leurs travers, cette première œuvre mérite qu’on la lise : elle a passé les décennies.

Philip Roth, Goodbye Columbus, 1959, Folio 1980, 359 pages, €8.30

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

 

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Michel de Saint-Pierre, La mer à boire

L’auteur, né au début de la Grande guerre, a 23 ans lorsque la Seconde guerre éclate en 1939 – et 35 ans lorsqu’il écrit ce roman. Il y a donc quelque chose d’autobiographique. Michel de Saint-Pierre a trouvé, comme son héro Marc Van Hussel, peu d’intérêt aux études et s’est engagé quatre ans dans la marine.

Mais il fait de Marc « une bête », mot qui revient souvent sous sa plume. Une bête, pour un catholique comme lui, c’est la part du diable dans l’humain, « la faiblesse de la chair » – qui est en fait la force païenne. Marc aime les exploits physiques : voler un tableau dans le bureau d’un voisin, de nuit, en abordant son sixième étage suspendu à une corniche ; se castagner avec un caïd du bateau ; « forcer » la belle franco-américaine Barbara à coucher avec lui. Il se rêve en Viking pillard et violeur, mais ouvrant de force des routes commerciales, païen magnifique dont il lit avec délectation les sagas emplies d’énergie.

Comment peut-on rester catholique en pleine force de jeunesse ? Tendre l’autre joue ? Se coucher devant un Maître ? Rendre à César et renoncer au monde ? Ce pourquoi un catholique guerrier (il y en eu beaucoup) et encore plus Résistant (il y en eu un peu moins), apparaît toujours un peu comme un oxymore… Surtout lorsque le pape (Pie XII) s’élève contre la guerre, ce qui est rappelé dans le roman.

Il aurait pu être fasciste à cette époque, Marc, mais pas plus que son auteur il n’aime la politique. Il vilipende plus la lâcheté des Français que celle de la démocratie parlementaire ; il n’aspire pas à un homme fort mais à un chef. La différence est que le chef a une légitimité charismatique qui attire à lui et fait le suivre, alors que l’homme fort (duce, caudillo, führer, premier secrétaire, dictateur) n’est que tyran empli de leur bon plaisir. Ce pourquoi Marc n’aime pas « servir » – mot à la mode de ce temps de l’honneur – mais rester libre pour adhérer volontairement à la gloire.

Le jeune homme abandonne ses études de médecine après deux ans pour s’engager dans la marine, à Toulon. Il est « sans spé », ce qui signifie premier de corvée. Mais cette non-spécialisation est pour lui une liberté puisqu’il reste ouvert à tous les possibles. Fauve à l’affût, il aspire à la guerre. Là où il rejoint son époque, c’est dans cette croyance que la guerre nettoiera toutes les démissions et toutes les lâchetés, qu’elle forgera un nouveau type d’homme comme ceux d’avant, rudes conquérants plutôt qu’avilis dans le confort.

Las ! Le croiseur de bataille dans lequel Marc se fait affecter reste au port. Il doit être rénové et amélioré et l’arsenal est lent, tout comme la bureaucratie infinie inventée par la république française où chacun surveille les autres. Bien que son oncle Théo soit le Pacha, Marc ne se fait pas reconnaître et ce n’est que par hasard, alors qu’il renforce l’équipe de service auprès du maître d’hôtel lors d‘une invitation à bord, que les deux hommes se voient. Marc admire son oncle mais ne veut pas devenir comme lui, satisfait de la lenteur et impavide devant l’impéritie. Théo admire l’énergie de son neveu, cette vitalité qu’il sent bouillonner en lui mais que le jeune homme ne sait pas maîtriser, trop sûr de sa force léonine.

L’histoire amoureuse entre Marc et Barbara n’a guère d’intérêt, sinon d’introduire une femme dans ce monde exclusivement composé d’hommes. C’était l’usage du temps, ce qui montre combien notre monde a changé – même si certains retardataires, confits en religion, voudraient bien voir confinées à nouveau les femelles à la trilogie des K (Kirche, Kinder, Küche) – l’église (la mosquée), les enfants (un tous les deux ans) et la cuisine (à l’économie). Comme maman, dirait Marc ; ce pourquoi il préfère une demi-américaine et baise avec simplicité une vigoureuse suédoise. Surtout pas de bourgeoises françaises !

Le portrait du jeune Français de 1939 a un intérêt historique. Loin de s’inquiéter du conflit qui monte, loin de s’intéresser aux glapissements idéologiques des uns et des autres, il se dit que la guerre est préférable à ne rien faire, que la force doit s’imposer ou défendre, qu’être digne ce n’est pas négocier sans cesse.

Quand on sait ce qu’est devenue la Marine sous Pétain, le sabordage inique de la Flotte à Toulon, la lâcheté démissionnaire face à la force nazie, l’imbécile orgueil de caste anti-anglais – on se demande comment un Marc a pu se fourvoyer dans cette arme de fausse élite. A l’époque : aujourd’hui, la mentalité a fort heureusement changé et la Marine est redevenue une belle arme, dont les Français peuvent être fiers.

L’auteur, heureusement, a vite viré en Résistance, ce qu’il raconte peut-être dans un autre roman.

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire, 1951, Livre de poche 1976, 145 pages, €3.00 l+de+saint-pierre%22

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Tarjei Vesaas, Les oiseaux

J’ai lu le texte d’un trait, sans presque le quitter des yeux, tant j’aime sa forme et sa brutalité. Nous n’avions pas, en France, l’habitude d’écouter un paysan norvégien raconter des histoires. Pourtant, ce fils du Télémark sait en dire. Son personnage, Mattis, est un ahuri, vivant seul avec sa sœur, qui est aussi une mère pour lui. Tente-t-il de travailler ? Ses pensées embrouillent bientôt ses mains. Tente-t-il de parler ? Il ne sait comment exprimer ce qu’il sent, les mots trébuchent dans sa bouche, il a peur de blesser. Les autres sont des futés, pas lui. Parce que c’est comme ça. Il en souffre – comment faire autrement ? Il pense aux filles, il rêve de les impressionner. Un jour, sur le lac, il en rencontre deux et, à sa grande joie, il est vu des habitants du village en train de ramer avec elles – de bien ramer, naturellement, comme un homme.

Brûlant d’être aimé, comme tout être, Mattis ne sait pas analyser ses sentiments. Il vit au premier degré, en brute qui reçoit tout de l’instant présent. Le passage d’une bécasse dans le ciel lui est signe : son chemin est régulier, il passe juste au-dessus de la maison – n’est-ce pas extraordinaire ? Ce ne peut être un hasard, Mattis est élu. Par les traces de ses pattes et de son bec dans le sol, la bécasse lui dit son amitié. Il fait de même. Elle revient et répond. Chapitre éblouissant de simplicité et de non-dit.

L’histoire, belle comme un conte, émeut. Oui, la nature est généreuse et on l’aime parce qu’elle est notre mère. Tout est signe à qui sait voir. Pour qui fusionne avec la nature, en elle comme en une femme, le ciel, l’eau, la forêt, les oiseaux, sont des amis qui parlent. Ce miracle panthéiste qui ne finit jamais est à la portée de tous, même des plus simples. Surtout eux, peut-être.

D’instinct, les plus « bêtes » le savent, eux qui sont proches des bêtes. C’est ce qui fait la puissance de ce roman. L’ahuri est poussé, malgré lui, à entrer dans ce jeu de la nature. Il est aimé ; sa propre fin, il la choisit par amour : l’eau décidera pour lui, et le vent qui se met à souffler, et le bois en matériau qui le porte. Ce renoncement à maîtriser et posséder a quelque chose de bouddhiste – ou d’écologique conservateur. Il est une acceptation fondamentale du rythme vital et de l’environnement naturel ; il est un « oui » à ce qui est de nature. Tout ce qui advient est « bien » et tout ce qui s’offre est « beau ». La révolte est une haine, tout comme la domination, alors qu’il est si doux d’aimer…

Les oiseaux sont une superbe fable.

Tarjei Vesaas, Les oiseaux, 1957, éditions Plein chant 2000, traduction Régis Boyer, 266 pages, €34.00

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Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours

Histoire d’un pari, fou et réaliste comme tous les paris, qui fait effectuer le tour du monde au siècle industriel à un riche excentrique évidemment britannique. Quittant l’Europe, passant par le canal de Suez, traversant jusqu’en Inde, puis vers la Chine et le Japon, embarquant pour les Etats-Unis où prendre le train transpacifique, enfin passer l’Atlantique pour revenir à Londres via Liverpool. Ce gros succès de librairie en son temps n’est pas, pour moi, le meilleur de Jules Verne car il laisse peu de place à l’imagination. Mais j’admire son mécanisme horloger et ses personnages de caricature.

Phileas Fogg, Anglais et probablement ancien marin, ayant de la fortune sans qu’on sache (volontairement) d’où elle provient, mène une existence réglée comme un automate. Il est l’incarnation du capitalisme industriel rythmé par la pendule, aussi froid et impersonnel que l’efficacité le requiert. Mais l’aspect oublié du système est le pari. Chacun croit savoir que « le » capitalisme ne concerne que l’économie et le souci d’efficience maximale – or la dimension du jeu est cruciale pour faire tenir le mouvement. La simple administration des choses – comptable, automatique, équilibrée – n’est pas du capitalisme mais une sorte de Plan à la soviétique qui finit par s’user et gripper. L’expansion, le progrès, le renouvellement perpétuel par la quête du toujours autre est l’autre face – aventureuse, risquée, concurrentielle – du capitalisme. Phileas Fogg, au prénom de géographe d’Athènes au Ve siècle avant et au nom de brouillard londonien en est le symbole. Bien qu’immobile dans ses habitudes de vie dans la cité, il joue au whist à son club et n’hésite pas à sauter sur l’occasion d’un pari : faire le tour du monde en 80 jours.

Pari raisonné qui tient en même temps la folie du jeu et la logique de la raison, il est le ressort même du capitalisme. Car le décollage des transports en cette seconde moitié du XIXe siècle dans le monde, organisé par l’empire anglais pour une grande part, permet de tenter l’aventure. Il ne s’agit pas de record mais de jeu, pas de battre les autres mais de prouver que c’est faisable. Malgré la programmation des horaires des chemins de fer et des paquebots, les aléas sont toujours possibles – et ils seront nombreux. Malgré cela, la volonté compte, et l’habileté à rattraper le temps perdu est un aiguillon excitant du pari. Car il s’agit de courber l’espace dans le temps, pour anticiper Einstein.

Pour cela, la formidable énergie de la vapeur canalise les forces naturelles du charbon et du bois, tandis que la voile vient en complément, tout comme la force animale de l’éléphant en Inde. Le pari est un signe d’optimisme sur le savoir, sur la technique, sur l’ingéniosité des voyageurs. Son expression même est la bourse, c’est-à-dire le jeu risqué et raisonné sur l’avenir que l’on appelle spéculation. Le mot vient de speculum, le miroir, ce qui veut dire que l’on plonge en soi pour supputer des chances de gagner et de perdre. Pour l’automate, l’imprévu n’existe pas ; pour l’intelligence, l’automatisme ne suffit pas. De là cette lutte très humaine avec les forces de la nature que sont les tempêtes, la neige, le vent contraire, mais aussi les brahmanes fanatiques, les coutumes barbares, l’attaque des Sioux, les volontés contraires – et le soupçon de culpabilité pour un vol à la Banque d’Angleterre qui suivra Phileas Fogg jusqu’au dernier moment. En ce sens, le détective Fix est une idée fixe ; il veut mettre immobile le voyageur, en prison le joueur, arrêter pour vol son envol. Il est le saboteur d’Icare.

Un autre perturbateur est le valet Passepartout, Français donc courageux et généreux selon la typologie du temps, mais aussi léger et trop bavard. C’est Passepartout, ce trublion, qui va retarder sans cesse son maître : entrant dans une pagode avec ses chaussures, incitant à sauver l’épouse du rajah mort promise au bûcher, se laissant enivrer par Fix dans un bouge de Hong Kong, ne révélant rien de l’identité de l’inspecteur de police. Il se rattrapera parce qu’il est débrouillard, passe-partout, l’antithèse de son maître brouillard, Fogg. Cette dualité donne son mouvement à l’aventure car où serait le sel du hasard si tout était programmé ? Jusqu’au dernier instant, jusqu’à la dernière minute même au Reform Club, le lecteur ne saura pas si le pari est gagné. Un « coup de théâtre » assurera la bonne fin, mais il n’est qu’un automatisme des astres, une autre force naturelle avec laquelle compter.

Avancer, vivre, signifie lutter contre les forces d’entropie qui sont la mort des organismes. Le voyage exige des combustions : celle du charbon pour les machines jusqu’au bois des ponts et des intérieurs sur le dernier bateau qui a épuisé son charbon, celle du sucre pour l’éléphant, celle des bank-notes pour venir à bout des mauvaises volontés ou des défaillances techniques, celle de l’énergie individuelle pour supporter les hauts et les bas de la situation. Jouer est donc à la fois une innocence comme celle de l’enfant qui s’essaie, un agencement rationnel des choses et des moyens pour parvenir à son but, enfin une occasion de gagner ou de perdre qui maintient la volonté en haleine. Pour Phileas Fogg, le jeu s’arrête après la révolution. Le tour du monde étant fait, ne reste à explorer, à faire le pari et à gagner que cet autre monde qu’est l’amour. La belle Aouda sauvée des flammes indiennes sera cette compagne d’une nouvelle aventure.

Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873, Livre de poche jeunesse 2014, 256 pages, €5.50 e-book format Kindle €0.99 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Lupano et Cauuet, Les vieux fourneaux 1

Une bande dessinée originale, plusieurs fois primée avec raison et qui met en scène des vieux – ceux de la génération 68 qui ont voulu soit refaire le monde, soit le conquérir. D’où ce cri du cœur des auteurs : « Vous êtes la pire génération de l’humanité ! ».

Ce n’est pas faux. Aussi bien les « révolutionnaires » qui se saoulaient de paroles (de la génération Mao) et que les affairistes qui se remplissaient les poches (de la génération Tapie-Mitterrand) ont façonné le monde actuel. « Vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! » Au nom du Progrès, marxisme et capitalisme confondus.

Trois vieillards de plus de 75 ans se réunissent à la mort de l’épouse de l’un d’entre eux, Lucette, restée « au pays » pour travailler dans l’usine de médicaments de la multinationale Garan-Servier. Le premier a été foutu dehors pour avoir cassé volontairement une machine lorsqu’il avait 20 ans, le second a travaillé plus que quarante ans comme manutentionnaire et syndicaliste dans l’usine, sa femme Lucette à la comptabilité. La réunion a lieu pour la crémation de Lucette.

Elle avait plaqué l’usine pour monter un théâtre de marionnettes itinérant dans une vieille camionnette Peugeot rouge et sa petite-fille, qui lui ressemble, a tout plaqué dans la communication à Paris pour venir se mettre au vert, un polichinelle de père inconnu dans le tiroir. Mais le notaire, fils de l’ancien, a une lettre destinée au veuf. Lucette lui avoue une liaison avec le Garan-Servier, patron de l’usine, quarante ans auparavant. Elle a eu le choix de tout quitter pour épouser la fortune, ou rester fidèle à son amour de jeunesse. Le choix fut vite fait – au rebours du narcissisme égoïste de la génération d’aujourd’hui.

Car les vioques ont quand même des leçons à donner aux petits jeunes. Les auteurs font cela avec humour, mêlant passé et présent, rêves éternels et bouleversements du monde. Les trois vieux se souviennent qu’ils jouaient aux pirates enfants, dans un grand arbre détruit par la construction de l’usine. Ils poursuivent leur piraterie dans l’existence, l’un trublion syndicaliste durant la vie active, l’autre faiseur d’événement à la retraite pour « Ni yeux ni maître ».

Mais le sang du vieux veuf ne fait qu’un tour : il empoigne son fusil, saute dans sa 206 et file vers l’Italie, où l’ancêtre Garan-Servier coule dans une villa son Alzheimer à éclipse. Il veut se venger. Les deux autres et la petite-fille, enceinte jusqu’aux yeux, sautent dans la camionnette rouge pour ramener pépé à la raison avant qu’il passe le reste de sa vie en tôle. Je ne vous raconte pas le reste.

Sauf que c’est prenant, humain, et avec l’ironie nécessaire. Comme il s’agit du premier tome d’une série, le lecteur qui parvient à la fin de ce volume se doutera de la suite. Elle ouvre tant de perspectives…

C’est bien dessiné, bien raconté, les voitures font Vrrroooââârrrr ! et IiiiiiIIIIIiiii ! comme dans Gaston Lagaffe, la pompe à essence Tululuuut ! comme en vrai, et la conversation fait des bulles comme il se doit. J’aime toujours regarder les détails des scènes panoramique, les gens sont caricaturés à loisir et c’est le luxe de la bande dessinée de flâner ainsi dans une case en attendant la suivante sans s’y précipiter.

Un vrai bon album pour toutes les générations, qu’on se le dise !

Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessins et couleurs), Les vieux fourneaux – 1 Ceux qui restent, Dargaud Belelux 2015, 56 pages, €11.99

4 tomes sont parus : le 2, le 3, le 4

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Pierre Ménat, Attendre encore

Un premier roman agréable et cultivé, bien écrit et édité superbement dans une typographie lisible. La couverture, au grain mat, est sensuelle au toucher, ce qui ajoute au plaisir de lecture.

L’histoire se passe dans le milieu diplomatique que connait bien l’auteur. Elle mêle une intrigue politico-mafieuse aux souvenirs de stages de l’ENA pour parvenir à la Carrière, et divague parfois dans la philosophie à la manière de Voltaire. Le style s’en ressent, ces quelques pages grimpant au jargon sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ce sont les défauts d’un premier roman. J’ai noté une contrevérité p.283 à propos de la volonté de puissance de Nietzsche : l’auteur écrit « cette volonté crée des pulsions pouvant modifier le cours d’une vie ». Que non pas ! Cette « volonté » n’a rien de volontaire, elle est l’expression irrésistible de l’instinct vital… dont les pulsions sont la résultante au niveau instinctif, mais également les passions au niveau affectif et les idées ou même « la science » (la volonté de savoir) au niveau intellectuel. Ces digressions savantes, mal intégrée dans le récit, sont heureusement rares.

L’auteur coupe l’amour en quatre dans une typologie peu convaincante mais imagine une conscience après la mort fort réjouissante et originale. Sauf qu’il oublie la conquête du feu dans les étapes de l’humain, qu’il voit les peuples paléolithiques en « villages » (alors qu’ils nomadisaient sous tente ou sous grottes) et ignore la démographie comme fléau de notre monde contemporain : ce n’est pas mince, en une génération la population mondiale a doublé !

Pour le romanesque, un ambassadeur du Luxembourg en Roumanie se fait piéger par une journaliste d’investigation locale sur les ordres du chef des services secrets attachés au président, afin de compromettre l’ancien chef de la sécurité intérieure au temps du communisme reconverti dans les affaires lucratives (et un brin mafieuses). Tout le monde manipule tout le monde, ce qui est fort gai.

Le complot est bien monté, faisant appel aux dernières trouvailles de la finance – mais fondé sur cette indémodable technique de la pyramide de Ponzi dont Bernard Madoff usa avec profit. L’ambassadeur est doté d’une épouse intelligente et morale, ce qui fait que le piège échoue dans la déconfiture – non sans galipettes sexuelles de l’ordre de la pulsion que le lecteur a du mal à placer dans les cases des quatre types de l’amour.

Le temps se passe en attente, d’où le titre du livre, doté d’un « avant-propos » peu engageant qu’il aurait mieux valu mettre à la fin. Il ne fait que quelques pages que le lecteur peut sauter sans peine pour entrer dans le vif du sujet. Durant les attentes, comme chez le coiffeur, la conversation avec un autre ambassadeur devenu ami (mais qui ne dit rien de lui…) égrène les anecdotes et souvenirs d’une existence de haut-fonctionnaire diplomatique, énarque à titre étranger. La Guinée de Sékou Touré est un morceau d’anthologie, tout comme les démêlés avec « le ministre » du stagiaire de préfecture en l’absence de son patron. Les polissonneries avec le beau sexe ne manquent pas non plus avant mariage (et plusieurs fois après).

Une façon romanesque de dire que le monde diplomatique est tissé d’attente (durée) et d’attentes (espérances), plus que le reste peut-être, manière aussi de distiller des conseils aux impétrants à propos des usages, visites et tutoiement. Et surtout à cette attente particulière qu’est l’euphémisme, le relativisme et la prudence : ainsi, pourquoi appeler Carville le très reconnaissable Deauville, à propos duquel l’auteur n’écrit rien de compromettant ? Comme me disait jadis Monsieur Le Blanc, ambassadeur de France en Haute-Volta, la diplomatie est une seconde peau qui vous recouvre à vie.

Pierre Ménat, Attendre encore, 2017, Les éditions du Panthéon, 293 pages, €20.90, e-book format Kindle, €12.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Guy Lagorce, Ne pleure pas

Notre société a-t-elle émasculé l’homme ? Laisse-t-elle encore une place à ceux qui ont en eux cette agressivité première qui fait combattre et entreprendre ? Dix ans après 1968, l’auteur (ancien athlète du sprint devenu journaliste sportif et écrivain) pouvait se poser ces graves questions.

Thomas, jeune homme de bonne famille, termine des études de vétérinaire et participe à des championnats universitaires de boxe. Le grand-père, propriétaire en Dordogne, élève des vaches et des oies qu’il gave pour le foie gras. Le père est professeur – évidemment de gauche et bien-pensant. La famille habite le 5ème arrondissement près du Panthéon. Aisance et conformisme : être de gauche à la fin des années 1970 est à la mode (et cela durera une génération). Sans réfléchir, par réflexe de Pavlov, on s’indigne et on manifeste – avec grande naïveté et parfaite bonne conscience. C’est l’air du temps ; il faut être quelque peu anormal pour y échapper… Et c’est toute l’ambiguïté de l’histoire : peut-on être humainement autre sans être socialement autre ?

L’histoire qui est contée oppose deux mondes : « les hommes » forts, virils, sûr d’eux-mêmes mais violents ; et « les femmes » faibles, pleurnicheuses, inconscientes mais vicieuses. En images, cela donne cheveux courts et cheveux longs : Thomas, le boxeur noir, le gauchiste bouclé et l’entraîneur contre le père prof, le gauchiste mou et les femmes. Marc, le petit frère de 13 ans, n’est encore ni homme ni femme. Il garde les cheveux longs de l’enfance mais son corps se développe et se muscle, comme le remarque le grand-père. Dans cet univers tout de noir et blanc, il est le trait d’union, à la fois l’avenir qui s’affirme et le présent qui observe. Il est un peu l’œil du spectateur. Il est impliqué parce qu’il réagit affectivement et intellectuellement aux personnages et aux situations, mais est préservé par son âge.

A Thomas, tout réussit : les études, la boxe, les filles, l’admiration de sa mère et l’adoration de son frère. Cela parce qu’il « en veut », qu’il mord la vie à pleines dents comme le grand-père l’a fait – et le fait encore, ce qui le garde vert. Est-ce l’époque ? cette agressivité qui le fait réussir parfois déborde. Thomas, pris de rage, ne se contrôle plus : il gagne les combats de boxe moins par la technique que par la hargne ; il rosse en excès de petites frappes (aux cheveux longs) qui venaient de dévaliser une vieille, il chasse avec brutalité les campeurs plutôt gauchistes sans les écouter et, comme ils se rebiffent, il brûle leur voiture.

Il est dans la démesure. La violence est bénéfique lorsqu’elle s’applique à sa propre paresse et au laisser-aller des autres ; elle bascule dans le maléfique lorsqu’elle rompt ses digues et s’exprime pour elle-même. Thomas montre sa force, mais ne sait pas s’arrêter. Sans contrôle, il dérape. Ce sera sa perte. Un acte disproportionné entraînera une riposte qui aura de désastreuses conséquences. Dans une manif, Thomas est reconnu par le gauchiste dont il avait incendié la voiture. Il est tabassé par plusieurs lâches et, dans la bagarre, il se fait violemment heurter par un car de police qui reculait. Colonne vertébrale brisée, il est paralysé et ne retrouvera jamais l’usage de ses jambes.

Courageux, il va alors jusqu’au bout de sa logique. Refusant d’être ce faible, dépendant du collectif, que la société post-68 l’encourage à devenir, il décide de mourir. Pour lui, la vie c’est la force, la puissance humaine dans sa plénitude. Vivre diminué ne l’intéresse pas. Il ne veut pas demeurer assisté, faible, passif. Il chassera sa petite copine conformiste qui, décidément, ne veut pas le comprendre ; il horrifiera son grand-père pour qui la vie est un bien sacré qu’il ne faut perdre que de façon naturelle. Son petit frère, après bien des débats, acceptera de l’aider à mourir – et deviendra un homme par la même occasion.

Datée, cette histoire marque un refus : non à la permissivité, au laisser-faire, à l’impunité née de la lâcheté sociale. La société, comme chacun, doit se défendre contre les parasites qui la sucent et contre les asociaux dont l’égoïsme est roi, contre tous ceux qui prônent l’utopie et font régner l’anarchie. Une histoire « en réaction » à l’époque, perçue comme telle à la sortie du film.

Mais cette histoire ne saurait être vue sous ce seul aspect politique de circonstances. Les liens entre grand et petit frère sont rarement décrits au cinéma comme en littérature. Ils sont exposés ici avec pudeur et efficacité. Oui, il y a de l’amour entre garçons du même lit, entre aîné et cadet. Quant au cheminement de la démesure, au basculement périodique dans l’excès, il fait de cette histoire une tragédie : le spectateur sait que cela va mal finir – et cela finit mal. Les bonnes intentions des personnages se retournent contre eux : la lutte légitime contre les loubards se termine par une engueulade paternelle au commissariat, le « défense de camper » du grand-père en incendie de voiture, la volonté de Thomas de « ne pas se laisser faire » à sa rupture avec Clémentine, sa fiancée sans pépins, le désir du gauchiste de donner une leçon à Thomas mène à l’accident… On peut même aller jusqu’à dire que l’amour de Thomas pour son frère le conduit à disparaître. Le petit serait-il devenu pleinement un homme, sous l’ombrage du grand dans la plénitude de sa force ? A l’inverse, n’aurait-il pas perdu l’exemple de la virilité à assister Thomas paralysé ?

Lorsque Marc, 13 ans, revenu de l’hôpital où Thomas lui a fait apporter une boite noire contenant les pilules mortelles, enfile le short de boxe et les gants de son frère – on y croit. Surtout lorsque les muscles de sa poitrine, trop jeunes, se crispent devant la glace, puis qu’il s’allonge, ainsi revêtu, sur le lit fraternel. On devine qu’il prend la place de l’absent. Et c’est bien l’essentiel.

Guy Lagorce, Ne pleure pas, 1978, Grasset, 204 pages, €17.90 e-book format Kindle €7.99

Téléfilm Gaumont/TF1 sans DVD, Ne pleure pas de Jacques Ertaud, 1978

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Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova

Giacomo Casanova n’est pas Dom Juan défiant Dieu, encore moins ce sex machine qu’un certain cinéma des années post-68 a voulu voir. Enfant de Venise, orphelin frustré d’amour, il n’a cessé de chercher la femme idéale dans toutes celles qu’il rencontrait – notamment les jeunes et jolies. Guy Chaussinand-Nogaret, historien spécialiste des Lumières et Directeur d’études honoraire de l’EHESS, a le mérite de replacer l’existence et la façon de vivre de Casanova dans son époque.

Car les Lumières, si elles sont celles de la raison, sont aussi le réveil des forces obscures de l’occultisme et des superstitions qui allaient donner le romantisme au siècle suivant. L’époque sentait obscurément sa fin venir et l’aristocratie mettait l’honneur non plus à défendre la vertu, comme au XVIIe siècle, mais à se poser au-dessus des lois et des mœurs pour affirmer ses privilèges d’exception. Casanova le libertin n’a fait que se couler, avec délices et talent, dans ce courant. Tout comme les soixantuitards se sont coulés dans l’idée sexe pour tous, y compris pour les enfants impubères. Giacomo n’hésite pas offrir ses appâts à la bouche gourmande d’une novice de 12 ans initiée au saphisme par une nonnette qui a couché avec lui (p.328). « Il ne peut être dissocié du siècle qui l’a produit, il est daté », précise l’historien p.91.

Ces frasques candides de l’amoralisme ambiant ne sont pas de la perversité. Casanova aime l’amour ; il a besoin de sentiment pour accomplir l’acte. L’objet de son désir n’est jamais réduit au rang de poupée gonflable qu’on jette une fois utilisée. Guy Chaussinand-Nogaret, en historien scrupuleux de vérifier l’Histoire de ma vie, le réaffirme à maintes reprises. « Il ne conçoit pas le plaisir sans le désir et l’émotion, sans l’effusion partagée de deux cœurs aimants » p.42. Casanova propose plusieurs fois le mariage mais, repris par son besoin de liberté, rompt non sans avoir doté la fille ou trouvé un mari. Il laissera plusieurs bâtards qu’il sera amusé de retrouver grandis, comme ce fils de 15 ans qui lui tombe du ciel, ou cette fille de 18 qu’il a failli épouser… avant de rencontrer sa mère et de s’apercevoir de l’impossibilité. Ce qui ne l’empêchera pas de tenter de lui faire un enfant, des années plus tard, alors que, mariée à un vieillard, la belle Léonilde se languit de ne pas être mère. Il est malice adolescente gouverné par l’insouciance et le bon appétit, en toute innocence, pas un démon du mal.

C’est que « la morale » est celle d’une religion confite dans le dogme et ignorante du texte réel des écritures saintes comme des besoins qui évoluent dans la société. Les inquisiteurs du Conseil des Dix à Venise comme la police des mœurs en Espagne catholique sont l’équivalent hier des inquisiteurs islamiques sunnites de Daech ou chiites en Iran aujourd’hui. A force d’être immobile et d’interdire, le volcan gronde ; il explosera brutalement à la fin du XVIIIe siècle avec les révolutions qui balaieront l’ancien monde et la religion avec. A trop vouloir contrôler, on finit par tout perdre.

A l’inverse, la croyance fondamentale du siècle des Lumières, résolument optimiste, est selon l’historien que « le bonheur de l’humanité n’est pas une utopie, il est à portée de main, il est dans le rejet des préjugés, dans l’abandon des métaphysiques brumeuses, dans l’homme débarrassé de ses superstitions et dans l’affirmation sans complexe de ses désirs de puissance, de domination et de fraternité. Progrès de la science et progrès de l’amour (…) Céder au désir, de savoir, de jouir, c’est réaliser la plénitude de l’homme, c’est accomplir son destin qui ne peut être ni misérable, ni honteux, mais une apothéose heureuse, triomphe de la santé, de la connaissance et du bonheur » p.68.

Né le 27 février 1725 à Venise, l’enfant Giacomo reste « idiot » en apparence jusque vers 9 ans, aux prémices de la puberté. A 11 ans, il connait ses premiers émois sexuels avec Bettina, une fille de 14 ans qui le lave comme une poupée. Dès lors, il ne cessera d’aimer la sensualité des peaux et des bouches, la possession orgasmique ne venant que couronner ces travaux d’approche qui avivent le désir. Ce qui ne l’empêche nullement de s’élever l’esprit par la culture. Il entre en faculté de droit à Padoue à 12 ans et sort docteur à 16 ans. Il sera même prédicateur catholique à 15 ans, mais pour trois mois seulement, brutalement paralysé de panique un jour devant l’auditoire. Il préfère les parties à trois avec des sœurs de 15 et 16 ans. Fils d’acteurs, il escroquera les joueurs pour gagner sa vie, illusionnera les crédules avec la Kabbale et les simagrées des Rose-Croix, créera la loterie (qui deviendra nationale) en France, spéculera sur les effets. Il sera franc-maçon parce que cela ouvre toutes les portes, initié probablement à Lyon à 25 ans en 1750. Il se parera du titre imaginaire de chevalier de Seingalt car cela pose en société et tout le monde le fait (aujourd’hui, l’épidémie est celle des faux diplômes). Ce qui compte est l’apparence et, en fils d’acteurs élevé à la Commedia dell’arte, Casanova l’a bien compris.

L’aventure est chez lui un art de vivre, une philosophie active du bonheur. Dans cette société aristocratique, l’hédonisme est signe de supériorité et d’indépendance. Il ira en Europe du nord au sud, de l’ouest à l’est : à Lyon, Paris, Londres, Amsterdam, Saint-Pétersbourg, Dresde, Bâle, Grenoble, Vienne, Madrid, Turin, Trieste, Florence, Naples… Il arrive socialement par les femmes, mises par le siècle des Lumières au centre de la société aristocratique – avant, selon l’auteur, « l’exécrable ostracisme dont la perversité jacobine les frappa, et que la société bourgeoise devait confirmer avec la complicité d’une Eglise cultivant dans ses sacristies la méfiance, sinon la haine, à l’égard des filles d’Eve, ces suppôts de Satan auxquels on avait longtemps contesté une âme » p.55. Insouciant, étourdi, charmant, Casanova séduit de lui-même. Il rencontre Voltaire chez lui en 1760, il fournira une jeune vierge à Louis XV. Et cela durera jusque vers 44 ans où il aura une panne puis, lassé, s’apercevra qu’il ne séduit plus.

Il s’assagira dès lors, brûlé de réputation dans toutes les capitales d’Europe et même dans sa patrie. Gracié de s’être évadé des Plombs, la prison de Venise dans la touffeur de juillet 1755 – à 30 ans -, il ne rentre dans la ville qu’en 1774. Il n’y restera que huit ans, obligé d’être servile aux inquisiteurs du doge pour demeurer. Un malheureux pamphlet dont il est l’auteur le fera fuir à nouveau et il terminera sa vie à Dux, en Bohême, conservateur de la bibliothèque du comte Weldstein. Il y écrira ses mémoires en français – la langue de l’élite.

Histoire de ma vie est un chef d’œuvre du siècle, publié… en 1789 alors que le monde qu’il décrit avec un rare talent de mémorialiste, s’écroule. Le prince de Ligne aura ces mots : « Un tiers m’a fait rire, un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne : c’est le plus grand éloge selon moi » cité p.474.

Ce « grand monument de la littérature universelle » (p.478) mérite d’être lu et médité, ayant illustré tous les genres et bravé les interdits pour revendiquer la liberté des Lumières sur toutes les entraves à la raison naturelle.

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova – Les dessus et les dessous de l’Europe des Lumières, 2006, Fayard, 499 pages, €26.40, e-book format Kindle €17.99

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (édition complète non censurée conseillée par Guy Chaussinand-Nogaret), tome 1, tome 2, tome 3, collection Bouquins Robert Laffont, €32.00 chaque, e-book format Kindle €23.99 chaque

DVD Casanova un adolescent à Venise de Luigi Comencini, M6 Vidéo, €9.77

DVD Casanova de Fellini, Carlotta Films, €7.44

DVD Le jeune Casanova de Giacomo Battiato, Elephant films, €16.53

DVD Casanova histoire de ma vie par Hopi Lebel, Les films du paradoxe, €26.97

DVD Giacomo Casanova par Lasse Hallström, Touchstone Home video, €14.90

DVD Le retour de Casanova d’Edouard Niermans, Fox Pathé Europe, €6.99

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Stendhal, Lamiel

Roman inachevé, roman sans fin en trois versions, passé du romanesque 1839 au politique 1840. Stendhal veut en effet écrire un caractère : la fille de 1830, libérée de l’Ancien régime comme le peuple par la révolution. Notons qu’Amiel est un prénom de garçon donné à une fille ; il viendrait du prénom Emile en provençal et serait issu du latin qui a donné « émule » ou rival. C’est bien plus probablement cette étymologie (vraie ou inventée) qui a séduit Stendhal, que la récupération hébreu qui signifierait « peuple de Dieu ». Amiel étant peu euphonique dans les liaisons de phrase, Lamiel s’imposa vite.

Dans cette Normandie riche et restée hors du temps, un couple de très petits bourgeois affiliés à l’église et au château reste sans enfant. Plutôt que de voir leur héritage qui s’arrondit d’année en année aller à ce mécréant jacobin prolifique de neveu, autant adopter une fillette – que l’on élèvera dans le respect des parents et de la religion. Il s’agit, pour préparer son paradis, de « donner une âme à Dieu ». Voilà donc une Lamiel de quatre ans promptement adoptée à l’Hospice des enfants trouvés de Rouen. Elle sera élevée dans le dressage d’Ancien régime soumis à la religion : bigote, interdite de gambader et même d’écouter la danse depuis chez elle le dimanche. On ne badine pas avec le respect des Ordres.

Seule la lecture permet l’imagination. Le bedeau de père enseigne les écoliers payants et donc sa fille pour l’occuper. La duchesse du coin, qui vient de perdre son chien et a déjà perdu son fils qui, à 18 ans, est parti à l’Ecole polytechnique à Paris, a besoin de compagnie et d’affection. Elle prend Lamiel, 15 ans, comme lectrice du journal bien-pensant La Quotidienne. Mais Lamiel s’ennuie… mortellement. Elle ne peut parler fort ni s’exprimer spontanément, elle ne peut courir dans la maison ni même se promener au jardin où il fait toujours trop chaud ou trop humide, ou trop froid ou trop mouillé. La bienséance compassée de ces vieillards châtelains l’oppresse.

Heureusement, juillet 1830 vint ! La révolution gronde à Paris et la duchesse, affolée, rappelle son fils afin qu’il ne fasse pas tuer pour un Bourbon fainéant et elle passe la Manche (comme Charles X) pour émigrer une fois de plus. Mais comme la révolution n’a duré que trois jours pour remplacer un roi par un autre, la vie reprend. Sauf que Lamiel, désormais 17 ans, secoue ses chaînes. Comme son père, sa mère, le curé et la duchesse sont unanimes pour vilipender « l’amour » et – sainte horreur pour une jeune fille ! – « aller au bois avec un jeune homme », Lamiel décide de voir. Elle choisit l’amant, le lieu et l’heure, elle paye pour se faire dépuceler. Une fois chose faite, elle s’aperçoit que tout ce qu’on lui avait conté est faux et ridicule. « Comment, ce fameux amour, ce n’est que ça ! »

Elle prête alors une oreille attentive au docteur Sansfin, bossu et ambitieux, qui la guérit de sa langueur d’ennui en l’éduquant au rebours du curé. Il s’agit d’appliquer « la règle du lierre » : débarrasser le tronc vigoureux du parasite qui l’enserre et l’empêche de respirer. Il déconstruit la morale bien-pensante et congrégationniste du temps de Charles X pour faire de la jeune fille une sceptique amorale, athée sociale adepte de physique expérimentale avec les gens.

Lamiel ne sera ni nymphomane, ni idéaliste mais, comme le jeune Fabrice del Dongo avant Clélia, amoureuse du plaisir et des caractères humains. Elle agit comme un homme et comme un libertin – le contraire même d’une vierge chrétienne. « Fille du diable » selon les villageois jaloux qui ont critiqué son adoption pour motif d’héritage, elle aura pour amants successifs son déniaiseur robuste Berville, Fédor fils de la duchesse, Nerwinde comte d’empire croquant sa fortune à Paris, Valbaire malandrin à la Mandrin… Femme et libre, elle est une force qui va.

Stendhal veut peindre les caractères de 1830 selon sa mémoire : le notaire narrateur, le curé congrégationniste, le jeune curé timide et tourmenté de désirs, le docteur jacobin qui veut être sous-préfet, le jeune duc emprunté, le viveur héritier, l’ex-femme de chambre devenue tôlière, la duchesse de province. Nous sommes en Normandie immémoriale comme en autarcie. L’Ancien régime féodal règne sur la ruralité et le peuple ignare s’en fout : il baise, boit et festoie.  Le docteur Sansfin est le seul transfuge de ce milieu avec le siècle, tout comme Lamiel. Les deux sont de l’époque Napoléon, des egos libres qui s’affirment et cherchent à assumer leurs désirs.

La version trois de 1840 est la mieux rédigée, la première de 1839 une ébauche un peu rude et la seconde une impasse narrative. Malgré les caricatures et les scènes de farce, le lecteur rit peu car Stendhal est trop sérieux pour prouver. Mais ses sarcasmes sur les positions sociales et leurs prétentions, dans un siècle qui bouge vite, sont réjouissants. La morale, comme le narrateur, est aux abonnés absents et cela est bon – même si en 2017 la morale revient au galop depuis les Etats-Unis, la Russie et le Maghreb réunis – malgré la libération féministe ! 1830 était pour Stendhal un peu comme 1968 pour notre génération : un affranchissement des esprits et des corps. Chez Delacroix, peintre admiré de Stendhal, la liberté guide le peuple seins nus en juillet 1830. L’auteur agit en entomologiste en restant neutre sur le chemin où il promène son miroir, objectivant Lamiel sans tendresse ni jugement.

Une œuvre méconnue utile à découvrir pour mesurer l’insignifiance de ces « vertus » et de ces « valeurs » que chacun sans cesse se renvoie à la face, il y a deux siècles comme de nos jours.

Stendhal, Lamiel, 1839-1840, Folio 1983, 342 pages, €8.80

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3 (les trois versions de Lamiel avec La Chartreuse de Parme et Feder), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel 2014, 1520 pages, €67.50

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Anne Philippe, Le temps d’un soupir

« Notre vie entière, qu’était-elle dans le cours du monde ? A peine le temps d’un soupir. » Telle est la méditation d’Anne, femme de Gérard qui meurt en 21 jours d’un cancer du foie à 37 ans ; elle en avait 42. Fille de divorcés, licenciée de philo, ethnologue et ex-voyageuse, elle avait épousé l’acteur Gérard Philippe en 1951. Elle l’a aimé huit années. Ne subsistent de lui que le souvenir qu’elle a voulu graver dans ce livre de la fin, et deux enfants qu’elle a failli « oublier » dans sa douleur, Anne-Marie, née en 1954 et Olivier, né en 1956. Ils avaient 5 et 3 ans à la mort de leur père.

J’ai relu récemment ce livre, abordé initialement vers 16 ans, car beaucoup de célébrités meurent en ce moment et les hommages popu ou médiatiques n’ont pas souvent la même dignité. La France perd de sa substance sans que l’on observe une relève, vraiment, ce qui devrait plutôt nous préoccuper. Malgré une certaine sensation d’étouffement dans la peine, ce récit dédié à son second mari reste un hommage exemplaire à un amour défunt.

Les 143 pages de l’édition originale Julliard, parue en 1963, disent avec intensité et sobriété la douleur incommunicable de la perte. Les souvenirs s’égrènent sur les lieux où les deux ont vécu : la bâtisse au bord de l’Oise à Cergy, emplie d’arbres ayant chacun leur nom, l’appartement à Paris rue de Tournon, près du jardin du Luxembourg, la maison d’été de Ramatuelle, où les enfants se mettaient nus aussitôt pour aller courir les vignes et se battre avec des roseaux. Quand l’amour est à ce point fusionnel, l’absence de l’autre est une mutilation. L’amour, la mort sont liés. Comment comprendre dès lors l’indifférence du monde à cet abandon ?

La chute d’Icare dans le tableau de Breughel est, pour Anne Philippe, l’image même de ce détachement. Chacun est seul dans sa mort et la vie continue. Icare chute, tout nu comme au jour de sa naissance, et le laboureur laborieux creuse son sillon sans le regarder, pris par son travail qui ne doit pas être interrompu pour être bien fait. Car il faut que la vie continue et que les graines poursuivent leur germination. Le monde ne s’achève pas avec la mort d’un seul, fût-il grand, fût-il talentueux, fût-il le plus aimé.

Le livre parcourt, à courtes pages retenues, cet équilibre du bonheur qui s’est brisé. Il dit, dans des chapitres de deux pages, la souffrance du vide. Au risque de s’enfermer dans l’œuf brisé, d’oublier la vie qui exige de continuer, les enfants trop petits qu’il faut élever. A 5 ans, à 3 ans, on ne comprend pas la mort, toutes les histoires doivent se terminer bien, même si l’on est obscurément pas dupe, même à cet âge. Le vaillant taureau qui résiste à son toréador les quinze minutes nécessaires pour être gracié est l’une de ces belles histoires qu’on dit sur la mort à de petits enfants qui viennent de perdre leur père. Le « jamais plus » est difficile à saisir : « celui d’entre eux qui souffrait le plus, parce qu’il en mesurait mieux la signification, me disait en parlant de toi : – Donne-m’en un autre si celui-là est mort, j’en veux un qui lui ressemble. J’essayais d’expliquer, expliquer quoi ? Que l’amour… » L’enfance fait mal, comme le printemps qui célèbre la vie renaissante, alors que le mort désormais immobile et pourrissant ne reviendra pas.

Un beau récit pudique empli de dignité qui nous rappelle que l’art transcende le réel et que l’écriture est une thérapie pour continuer à vivre.

Anne Philippe, Le temps d’un soupir, 1963, Julliard (édition originale), 143 pages, €3.87 ou Livre de poche 1982 (occasion), €4.10

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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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Petit tour dans Bellagio

Je remarque qu’ici les cloches repiquent l’heure entière à la demie, avec un coup de plus d’un autre ton. Dès sept heures, nul ne peut échapper au temps martelé par l’imperium du clergé.

Au petit déjeuner, le guide part comme chaque jour faire quelques courses pour compléter le service de l’hôtel. Il achète des jus de fruit, du müesli, des yaourts et du fromage. La mamma de 72 ans, patronne de l’hôtel, s’active à la machine à café tandis que son mari glande devant le journal et son café. Bien usé, il n’est chargé que de surveiller les entrées le jour et de servir au bar pour les rares touristes qui le réclament, le soir.

Mystère matrimonial du matin, attisé par les airs de conspiration de la patronne qui a susurré au guide à mi-voix ce matin : « vous savez, ils dorment dans la même chambre ! » Renseignements pris, Madame Lapinot a gardé une chambre seule, les deux hommes (le mari et l’amant, pensent les épris de vaudeville) une autre chambre à deux ! Que ne va-t-on pas aussitôt soupçonner ! On se demande – perfidement – si le lit « matrimonial » de rigueur en Italie a été séparé pour eux…

Le bateau ne partant qu’à dix heures, nous avons le temps de faire le tour de Bellagio. Le bourg s’éveille. Il est composé surtout de bars et d’hôtels le long du lac, et de boutiques de souvenirs et d’alimentation fine dans les ruelles. Celles-ci sont en escalier et montent la colline d’où l’on a vite une vue sur l’eau plate et verte et les rives au loin.

Les vitrines aiment à présenter de grands santons religieux ou des Amours presque nus dans toutes les positions, jouent de la musique. Le statut d’enfant, pour les Chrétiens, exonère de toute « mauvaise » pensée ; le corps bébé fait ce qu’il veut et sa chair est celle des anges, pas encore vraiment humaine – traduisez « sexuée ». Les adultes statufiés sont vêtus et boutonnés jusqu’au cou. Les Italiens ont la passion des bambini, de l’Enfant Jésus paganisé, rêve de toutes les mères : en sucre, il est à croquer.

Une commerçante pschitte un produit à l’aide d’une bombe à un demi-mètre du sol, le long de sa vitrine : il doit s’agir d’un répulsif pour chiens pisseurs ou pour mauvais touristes tendance bière.

L’église de Bellagio, du 12ème siècle pour ses parties les plus anciennes, est très sombre. Le clocher a été monté sur une ancienne tour de défense du bourg vers le nord. La notice proposée à l’entrée ne manque pas d’affirmer présomptueusement qu’elle est « l’un des meilleurs exemplaires de l’art Roman-Lombard » !

Saint-Jacques est à la fois organisée et exubérante. Elle offre la rigueur germanique comme le baroque italien, mariés pour le meilleur et pour le pire. Le prêtre officie, entouré de grilles de fer. Chacun sa place, voulue par l’église : les fidèles en vrac dans la nef, le prêtre isolé, surélevé, mis en valeur, les chœurs de part et d’autre de lui pour chanter sa louange (euh… celle de Dieu, mais pour l’Eglise ça revient au même). Devant l’autel, un triptyque peint représente la Madone pâmée de joie ineffable sous l’influence génésique de l’Ange, saint Sébastien nu pâmé de souffrance sous les traits qui le pénètrent bien profond et saint Roch qui jouit de son bubon suppurant.

L’autel dégouline de fioritures et de dorures, les absides sont décorées de mosaïques sur fond d’or. Il faut bien contenter les bigotes d’ici, riches surtout de mauvais goût. En 1657, Saint-Jacques fut instituée canoniquement en paroisse autonome et la famille Sfondrati a obtenu de transformer tout l’intérieur dans le style « de l’époque ». Son décor a été figé en 1904 lorsqu’elle est devenue « monument national ». Un « Christ mort », statufié sous la table de l’autel serait espagnol. La tradition veut qu’il ait appartenu à un édifice hispanique du nord du lac de Côme. Emporté par une crue du fleuve Adda, des pêcheurs l’auraient trouvé flottant sur le lac et l’auraient ramené à Bellagio. Une toile de l’école du Pérugin expose une descente de Croix.

Au sommet de Bellagio se dresse un asilo infantile que je me plais à traduire en « asile d’enfants », même s’il ne s’agit en réalité que d’une crèche. En tout cas, cela piaille là-dedans !

Sur le port, d’où montent d’odorantes bouffées d’eau douce et de mousse, un photographe a piqué en vitrine la photo de chacune des célébrités qui ont traversé un jour la ville, depuis John Kennedy, Président des Etats-Unis, à Gianfranco Fini, récent Président de la République italienne. On peut voir Charlton Heston, Alfred Hitchcock, Rolando (un footeux brésilien), et un musicien nommé… Roberto Mussolini – un joueur de pipeau comme l’autre ?

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Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre

Vaste programme que ce livre qui se veut un roman ! Comment parler de Dieu sans paraphraser la Bible ou tomber dans l’essai indigeste ? L’auteur, toujours brillant, s’en tire par une pirouette : des chapitres philosophiques soigneusement dictés sur le ton de la conversation, afin qu’il ne subsiste aucune obscurité de « langue écrite », alternent avec des fragments d’histoires, véridiques ou romancées. A 92 ans, Jean d’Ormesson vient de passer de l’autre côté de la vie et saura peut-être enfin ce qu’il en est.

« On fait avec ce qu’on a », ose dire Jean d’Ormesson en langage familier. Un peu de l’œuvre de Dieu s’attrape dans l’histoire. Nous voici donc plongés dans l’époque favorite de l’auteur, celle de l’Empire et des amours de Chateaubriand. L’écrivain est pris comme type d’homme exemplaire autour duquel gravitent diverses destinées. Sa vie est un fil qui permet de tirer d’un coup l’écheveau emmêlé des histoires particulières censées donner, elles, l’idée de l’histoire majeure, contemplée par Dieu dans ses hauteurs – à supposer qu’il existe.

C’est ainsi que le capitaine du bateau négrier qui transporte un jeune Noir n’est autre que le père de Chateaubriand, que ce nègre parmi les autres est le fils mêlé d’une Sénégalaise et du comte de Vaudreuil qui sera amant de Gabrielle, et peut-être d’Hortense Allart qui… mais arrêtons-là ces correspondances infinies qui sont l’un des charmes du livre. Elles sont contées par courts fragments par un concepteur qui sait captiver son auditoire en quelques lignes.

J’écris bien « auditoire », car Jean d’Ormesson semble écrire comme il converse, c’est-à-dire avec toute l’élégance classique des salons d’hier. La familiarité s’allie avec une belle fluidité dans les tournures aimables de la langue française. Le lecteur y sent l’influence de Chateaubriand bien-sûr, mais aussi de Stendhal qui n’hésitait pas à aller droit au but, de Saint-Simon qui ne manquait jamais une satire, et même de Flaubert, le côté laborieux du « gueuloir » en moins. Dieu, qu’il est agréable de lire Jean d’O !

Ce compliment global n’empêche nullement de dénoncer quelques longueurs dans la partie « essai » qui assaisonne dans le roman. Redites incantatoires, répétitions en termes différents, monologues de théâtre qui durent – comme si Péguy en avait été l’inspirateur. De grâce, usez de le la gomme et des ciseaux, Monsieur l’écrivain, vous n’en serez que mieux compris ! Si vous avez voulu montrer que tout discours sur « Dieu » n’est qu’alignement de mots et rebutante scolastique, vous avez presque réussi. Heureusement que vous enrobez le lavement d’anecdotes historiques séduisantes, ce que vous appelez « un mot d’esprit infini ».

Quelques remarques surnagent qui méritent d’être retenues.

A l’origine (s’il y en eût une) le rien et le tout étaient confondus. Dieu flottait, infini, immobile (incréé par sa créature ?). Un grand mystère est cette idée de l’Autre qui a traversé Dieu, être parfait qui se suffit à lui-même. Plutôt que rester Narcisse à se complaire dans son reflet, il a l’idée d’une manifestation à être et à aimer. Dieu crée l’Autre, c’est-à-dire Lucifer et sa liberté, donc le mal qui est opposition à l’immobilité repue de Dieu. Sans cette liberté, toute création resterait confondue en Dieu. L’orgueil du Diable est plein de Dieu, mais enivré de lui-même comme ce que Dieu ne veut pas être. Ainsi naît le mal dans le bien. Le mal était nécessaire, faute de quoi le monde n’aurait pu exister. Contenu en Dieu, il ne devait d’être distinct que par la liberté qui y règne. L’imperfection permet le malheur et les crimes, mais aussi les grandes choses, plus précieuses encore, que sont l’amour, la générosité, la conquête du bien. Un jour l’expérience cessera avec « la fin » du monde et la réconciliation en Dieu sera générale. Tout retournera dans tout, au sein de Dieu l’Unique et incréé. Et le tout et le rien seront à nouveau confondus…

Vous suivez ? Pour notre savoir scientifique bien parcellaire, l’univers serait né d’une boule de matière dense qui aurait explosé. Le temps, donc l’espace, sont la conséquence de ce Big Bang originel. Dans le futur, cette expansion est vouée à se ralentir ; l’univers dilué se ramassera à nouveau, jusqu’à la concentration propice à une nouvelle explosion. Peut-être – nous n’en saurons jamais rien. Y avait-il un « avant », y aura-t-il un « après » ? Il est beau de laisser la pensée dériver parfois dans les rêves cosmiques. Cela apaise et grandit.

Justement, « Dieu », qui est-il ? Comment des êtres humains limités et éphémères peuvent-il concevoir leur inverse complet, infini et éternel ? Jean d’Ormesson a cette jolie formule « On ne parle pas de Dieu, on parle seulement à Dieu (…) Je ne parle que de mes rêves, qui sont les rêves d’un homme. Mais, qu’on le veuille ou non, Dieu fait partie de ces rêves. Tout homme, un jour, s’est interrogé sur Dieu » 1.XXV p.111. Le politiquement correct féministe exigerait qu’on parlât « d’être humain » plutôt que de « l‘homme », mais le neutre latin passé en français s’est simplifié au masculin.

L’être humain donc, est partie de quelque chose qu’il imagine, qui n’est peut-être qu’un rêve, qu’un désir de Père, qu’une projection compensatoire aux humiliations et souffrances de la vie – mais un rêve qui le dépasse, l’inclut et le comprend. « C’est cet ensemble que j’appelle Dieu ». Ainsi évoque-t-on brillamment un mystère. « Je n’ai pas dit : voici Dieu. Je dis : les rêves sont les idées. Et les idées sont réelles » – tout simplement.

Mais cette simplicité masque la question des origines : « Puisque j’ai dû venir, puisque je serai venu – et peut-être par hasard, ou peut-être par nécessité – je n’oserai pas soutenir que je suis venu tout seul et par mes propres forces. Je le crois, je le sens, je le sais, j’en suis sûr : j’ai été porté par quelque chose. Par quoi ? Qui me le dira ? Par le temps, par l’histoire, par l’ensemble des hommes, par les lois de la nature. C’est tout cela que j’appelle Dieu. Le vocabulaire est libre et j’ai l’âme généreuse : j’ai été créé par Dieu » p.114. De la croyance à la certitude, la démarche se tient, même si elle peut n’être ni la mienne, ni la vôtre.

Mieux encore : « Nous autres – je veux dire les hommes – nous manquons de sérieux à un point stupéfiant. Nous nous occupons de tout, sauf du tout – je veux dire de Dieu. Je ne croirai à rien. Ôtez tout : je crois à ce qui demeure. Par un prodigieux paradoxe, qui est la clé de ce livre, lorsque vous ôtez tout, ce qui reste, c’est tout. Le premier tout, c’est des détails, des anecdotes, la futilité du savoir, la frivolité du pouvoir. Le second tout, c’est tout. C’est Dieu ». Et paf ! Pour ceux qui l’ont reconnu, Descartes n’a qu’à bien se tenir.

Mais ce n’est pas fini. Je ne connais pas de croyant pour se coucher et laisser Dieu faire, dit encore l’auteur (même en islam qui signifie « soumission »). Plus on croit, plus on est persuadé que le devoir consiste à agir au nom de Dieu – à sa place. Croire est adhésion, et toute adhésion est action. Dès lors, que Dieu existe ou non, peu importe – du moment qu’il est réel dans l’esprit des hommes et qu’il est un moteur qui les pousse à agir. A l’inverse, je ne connais pas d’incroyant, poursuit Jean d’Ormesson, qui ne cherche un jour ou l’autre à penser l’univers comme une totalité et à lui donner un sens. Et ce sens peut être le mal, ou le hasard, ou l’histoire, ou la nécessité, ou l’absurde, ou le néant – c’est pourtant encore un sens. Vous avez entendu, lecteurs lettrés, l’écho de Dostoïevski, de Marx, du biologiste Jacques Monod, de Camus, de Sartre. Même les fous ont leur logique. Le monde n’a peut-être pas de sens, les hommes lui en prêtent encore un.

« Cette totalité, et ce sens du croyant, c’est ce que j’appelle Dieu » : puissant, non ? Rien que pour cette virtuosité de l’intellect qui fait bouillir les idées en jonglant avec les concepts, et pour le charme infini des anecdotes qui s’enfilent l’une à l’autre comme dans un coït amoureux, je vous conseille de lire ce gros livre. On en ressort différent : pas converti, mais plus intelligent.

Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, 1980, Folio 1986, 526 pages, €9.30

Les œuvres de Jean d’Ormesson chroniquées sur ce blog

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Villa Carlotta

Une chapelle en bord de route offre un plafond en trompe l’œil d’une telle perfection que nul d’entre nous ne parvient à distinguer ce qui est en bas-relief de ce qui n’est qu’illusion peinte. Les statues le long des murs comme les bas-reliefs néoclassiques séduisent. Toute une jeunesse nue célèbre la vie et le corps, dans des attitudes olympiennes ou même chrétiennes. L’endroit est un beau préalable à la villa d’habitation elle-même.

Construite dès 1690, la villa vénérable a appartenu à un banquier de Milan, marquis Georges Clerici, avant d’appartenir en 1795 au marquis Jean-Baptiste de Sommariva, entrepreneur sous Bonaparte. Ce marquis rêvait de devenir vice-président de la nouvelle République italienne, ce pourquoi il a enrichi sa collection d’autant d’œuvres du favori du futur empereur, le sculpteur Canova. Mais son ambition fut déçue : c’est Andréco Melzi d’Eril qui devient vice-président. Ce nouveau promu a construit aussitôt une villa rivale en 1808, en face, près de Bellagio, dont les jardins voulaient rivaliser avec ceux de villa Carlotta pour ses rhododendrons, ses azalées et ses arbres exotiques.

La villa est passée ensuite entre les mains de la famille Rubini, puis, en 1843, entre celles de la princesse Marianne de Nassau, femme d’Albert de Prusse. Lorsque sa fille Charlotte se maria avec Georges, prince héritier de Saxe-Meiningen, la princesse offrit la villa au jeune couple en cadeau de mariage. C’est pourquoi aujourd’hui l’endroit porte le nom de « villa Carlotta ». Après 1918 et l’écroulement des empires centraux, l’Etat italien en devint propriétaire. Il en confia la gestion en 1927 à une fondation privée, à charge pour elle d’entretenir le jardin et de préserver les collections, contre droit de faire visiter au public.

Une haie d’arbustes nous conduit, comme dans un labyrinthe, depuis l’entrée des touristes jusqu’à la fontaine où danse un faune nu, face à la grille du lac qui est l’entrée officielle. De là montent trois volées d’escaliers arrondis jusqu’à l’étage de la villa, construite en hauteur. Celle-ci est carrée, classique, à deux étages, un balcon surmonté d’une horloge de gare surplombant le porche d’entrée à colonnes.

Les autres se dirigent en groupe vers les jardins. Je me distingue en allant tout de suite à l’intérieur de la villa. J’aime à visiter seul de temps à autre. Le rez-de-chaussée comprend surtout des sculptures de Canova, Amour et Psyché, Mars et Vénus, l’Amour abreuvant deux colombes. Certaines statues sont de Thorwaldsen. Si Stendhal affecte de mépriser un peu la collection (« Là se trouvent deux statues de Canova, plusieurs bons tableaux et une quantité de croûtes françaises, paratonnerres dudit Sommariva ! »), Flaubert raconte dans ses Notes de voyages qu’il a été transporté par Amour et Psyché, au point d’y poser ses lèvres. Son amour des corps a transcendé la pierre inerte. Le groupe est impeccablement exécuté, un hymne à la fragilité et au volontarisme de la jeunesse, un caractère trempé dans un corps tendre, tout à fait dans le style du Premier Consul. Le romantisme et la raison ont donné cette fleur très française qu’est la sculpture de Canova : rien d’échevelé ou de tordu, rien non plus de froid ni de mort, mais cet équilibre miraculeux d’époque (qui n’a pas su durer).

A l’étage est reconstituée une « chambre impériale », deux petits en chemise de nuit attendent sur un guéridon le baiser du soir, sculpture attendrissante. Du plus haut, la clarté de l’atmosphère donne une belle vue sur le lac et sur Bellagio.

Je redescends l’escalier monumental vers les jardins, qui s’étendent sur sept hectares. Ils sont fameux pour la floraison des rhododendrons et des 150 variétés d’azalées qui poussent sur une moraine glacière très riche en vieux dépôts fertiles. Je remonte la « vallée des fougères », humide et sombre comme il se doit, pour déboucher, par un sentier vers la droite sur la bambouseraie, aérée et lumineuse par contraste. J’y ai vu des bambous là, tout noirs !

Le reste du jardin descend en pente douce vers les eaux du lac, sans y accéder à cause de la route. Des massifs d’azalées, blanches, mauves, jaunes, poussent entre les arbres d’essences exotiques et diverses, paulownias, prunus, cèdre de l’Himalaya, cèdre du Liban, magnolias, rhododendrons sans nombre. Parmi ces plantes, quelques fleurs humaines, de pâles jeunes filles, un adonaissant blond aux yeux très bleus, un papillon d’argent au bout d’un lacet noir au cou, de petits enfants babillant et piaillant – qui ont payé trois euros (tarif enfant) pour se planter là. Défilent encore des cyprès, un chêne rouge, un palmier Jubea du Chili, une belle femme, un érable rouge du Japon. Deux petits Alsaciens gazouillent en dialecte et ils sont très intéressés par deux tortues d’eau et les poissons qui prennent le soleil dans une fontaine au bord de laquelle je me suis assis en attendant les autres.

Nous quittons le jardin vers 17 h pour prendre un bateau au pied de la villa, à l’arrêt motoscafo de Cadenabbia. Nous revenons à Bellagio par une fin de journée qui s’embrume un peu sur les lointains. Le bourg n’est pas très vivant, nous ne sommes pas « en saison ».

Nous prenons notre dîner à l’hôtel. Cette fois, l’entrée est une soupe de légumes minestrone, typique de la région, une tranche de veau aux cèpes de Toscane conservés dans leur jus et des haricots beurre, la sempiternelle salade variée (salade verte, tomates, poivrons, oignons), puis une boule de glace.

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Torno

Le lac de Côme, vu d’en haut, a la silhouette d’un éphèbe ivre, les deux jambes en mouvement avec Côme au bout d’un pied et Lecco au bout de l’autre, le torse et la tête rejetés en arrière à Mezzola, le sexe lâchant un long jet de lacs vers Lugano. Notre hôtel, à Bellagio, sera dans l’entrejambe.

Le paysage qui défile depuis la cabine du bateau est celui d’un fjord de Norvège. Mêmes écharpes de brume, mêmes couleurs vives dans le coton ambiant, ce vert tendre, ce rouge mat des fleurs, cet ocre solaire des façades. La saturation d’eau dans l’atmosphère diffuse les couleurs comme un prisme. Rien à voir avec la découverte de Stendhal, le 18 juillet 1817, qu’il décrit dans Rome, Naples et Florence : « Rien dans l’univers ne peut être comparé au charme de ces jours brûlants d’été passés sur les lacs du Milanais, au milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner leurs branches dans les ondes. » C’est joliment dit… mais pas du tout d’actualité aujourd’hui où il pleut !

Les rives offrent leurs maisons Renaissance aux fenêtres bilobées et aux façades décorées. Des balcons ouvragés ornent les murs jaune d’œuf ; ils ondulent comme des rideaux de scène. La villa d’Este apparaît, rouge et rose, dans un renfoncement de la côte. Construite en 1570 pour le cardinal Gallio, elle a été transformée en hôtel au 19ème siècle. Nous sommes devant Cernobbio, « lieu élégant » selon le Guide. L’endroit est aujourd’hui suranné. Souverains et cardinaux ne viennent plus se reposer des intrigues ; les gens du monde et les bourgeois les ont remplacés. L’aristocratie cède peu à peu la place à la classe commerçante avant de poursuivre par la masse démocratique. C’est ainsi que le palais devient palace avant de devenir, plus tard, lieux collectifs : musée ou mairie. Défilent de part et d’autre des rives Tavernola, Cernobbio, Blevio, Moltrasio au pied du mont Bisbino où composa Bellini au début du 19ème siècle romantique s’il en fut. « C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse, particulière aux trois lacs… », disait Stendhal de ces villas. « Les montagnes du lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les villages, placés à mi-côte, paraissent loin par leurs clochers qui s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le lointain et les petites vagues du lac, retentit dans les âmes souffrantes. Comment peindre cette émotion ! Il faut aimer les arts, il faut aimer et être malheureux. » Ce siècle aimait à être malheureux, par fatigue – pas le nôtre. Quoique…

A Torno, nous nous arrêtons pour manger notre pique-nique, acheté à Côme par un guide prévoyant. Nous nous installons au bar Italia « depuis 1892 » sur la placette du débarcadère des motoscafi. Pain, tomate, fromage (un gorgonzola lombard), bresaola (ces fines tranches de bœuf séché à l’air), pomme, composent le menu, arrosé d’une bière à la pression ou d’un capuccino, ou encore d’un chocolat très noir et onctueux comme savent le faire les Italiens. Nous sommes servis par le fils du patron, un adolescent pâle comme une endive et au teint enfariné comme celui des pages de la littérature médiévale, lèvres rouges et yeux d’escarboucles.

La pluie a à peine contenu son rythme ; c’est une bruine que l’on sent faite pour durer, inexorable comme un commandement de Dieu. Nous sortons quand même pour un embryon de promenade en belvédère le long des eaux du lac. Le chemin empierré est glissant de boue et de feuilles flétries. Les pierres luisantes sont d’un gris de métal. L’accumulation des feuilles fait un bruit d’éponge essorée à chaque pas. A un virage, surgit le bruit : une cascade rugit en se précipitant de la falaise sur les rocs, pressée de se noyer dans les eaux amoureuses et immobiles du lago. Romantique, is’t it ? Un petit pont en dos d’âne enjambe les eaux tumultueuses blanches de passion coléreuse, nous permettant d’accumuler à plaisir les ions négatifs violemment brassés si bénéfiques pour l’apaisement cérébral, dit-on.

De retour au village, l’église rencontrée fermée est ouverte. Il s’agit de San Giovanni au campanile roman mais porche Renaissance. Il offre ses statues naïves comme une bande dessinée de la foi. Je distingue saint Roch, saint Pierre, saint Sébastien, les plus faciles à reconnaître. Mais qui est celui qui porte une roue et une palme ? Le décapité entouré de murs palatiaux doit être saint Jean-Baptiste et la femme qui lui prend la tête, Salomé la salope. Sainte Anne est-elle bien la mère de la Vierge et sainte Elisabeth sa sœur ? Ainsi va la conversation. Je vérifie au retour : c’est bien vrai – mais aucun texte canonique ne mentionne Anne, seulement la tradition. Quant à Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, elle n’est seulement que « la parente » de la Vierge Marie (Luc I,36).

A l’intérieur de l’église se prépare quelque chose – quoi en ce jour de sainte Judith ? Nous croisons de nombreuses femmes à parapluie qui se dirigent vers l’église, grenouilles pataugeant dans les flaques pour rejoindre le bénitier. Non, nous ne sommes pas de la fête mais des touristes en visite. Ils sont rares en cette saison, certes, et encore plus sous cette pluie c’est pourquoi le bambino se demande pourquoi nous sommes ici. Le chœur de l’église est entièrement décoré de fresques fraîches comme la vie. Celles de l’édifice illustrent le Nouveau Testament.

Nous reprenons, sur la placette, nos affaires et le motoscafo. Il pleut toujours. Je caresse un chat mâle au pied d’un restaurant dont les convives avinés parlent bruyamment. Un couple très jeune, face au lac, s’encadre dans un passage. Ils nous tournent le dos, tout entier à leur amour mutuel, se tenant les mains. Mystère et mélancolie, ces deux symbolisent l’avenir et la chaleur humaine – ce sont les premières pensées qui me sautent à l’esprit en les voyant, isolés et prenant l’eau sur fond de lac et de nuages… La froide humidité me fait penser à l’automne de la vie, mais le cou découvert du garçon exhale toute la chaleur vitale qui attire sa compagne.

Le bateau arrive ; ce n’est pas le Ninfea pris ce matin mais un autre. Les bateaux, ici, sont comme les métros des villes – nombreux et fréquents. Nous en prenons un pour traverser vers Moltrasio, puis un autre, en correspondance, pour aller dans le nord. Sur une pancarte à l’entrée de la passerelle de fer pour monter sur le bateau, la traduction en français des instructions concernant les chiens et les enfants sur les bateaux est hilarante. Les chiens « en-dessous de 50 cm » sont admis « s’ils ne causent pas d’incommodités » aux autres passagers. Ils doivent « acquitter un billet comme les enfants ». Mais il n’est pas précisé si lesdits enfants doivent être munis d’une laisse et d’une muselière.

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan

Le destin de certains écrivains est de refléter fidèlement leur époque – et d’être oubliés aussitôt après. Bien peu passent à la postérité avec un message universel traversant les générations et les milieux. Michel de Saint-Pierre fut un écrivain catholique fort lu dans les années cinquante ; après 1968, il l’a beaucoup moins été, d’autant qu’il est mort en 1987, à 71 ans. Qui s’en souvient encore ?

Il a pourtant fait partie des premiers à être édité en Livre de poche. Les aristocrates sont plus célèbres que Les murmures de Satan pour avoir fait l’objet d’un film, mais il s’agit bien du même milieu et des mêmes caractères. Nous sommes dans la France catholique traditionnelle qui tente sans grand succès de s’adapter à la modernité. La guerre et la Collaboration ont beaucoup déconsidéré la religion catholique, l’Eglise – sinon les prêtres – s’étant rangés massivement du côté de Pétain qui représentait l’ordre, donc « la volonté de Dieu ». Mai 1968 et ses suites laïcardes et « de gauche » ont achevé la déconstruction, jusqu’aux années récentes où le surgissement d’une autre religion du Livre, dans sa version sectaire et fanatique, a réveillé la Tradition. Relire Michel de Saint-Pierre peut alors aider à comprendre ce monde qui tente de renaître.

Le roman se situe à la fin des années cinquante, une dizaine d’années seulement après la guerre, et met en scène une « communauté » catholique formée par Jean, chef en tout. Chef de famille, chef croyant de la communauté qu’il a formé, chef de projet technique, chef d’entreprise – il est le « saint militant » de la cause chrétienne, celui qui remet en question le confort et les habitudes. Au point de fâcher ses proches, ses enfants, sa femme et son curé. La question est de savoir comment vivre sa foi chrétienne dans la société moderne.

L’auteur ne tranche pas, mais il met en scène le déroulement par chapitres bien séparés comme au théâtre : la pelouse, le dîner, le curé, l’atelier… Jean a la quarantaine et, dans la plénitude de ses facultés, il a engendré cinq enfants, créé son entreprise, inventé des prototypes de matériel électronique, et réuni autour de lui plusieurs couples et célibataires pour vivre ensemble dans la foi – dans le même château. Mais à se vouloir le Christ, il faut en avoir les épaules…

Satan murmure à l’oreille de chacun pour détruire l’élan et déconstruire tout cet échafaudage. La femme de Jean est-elle insensible à la robuste sensualité de Léo, sculpteur de pierre et incroyant, qui aime la chair pour la modeler sous ses mains ? L’inventeur Lemesme, associé à l’entreprise de Jean, n’est-il pas prêt à livrer tous ses secrets pour le seul plaisir de voir ses inventions publiées ? L’entreprise elle-même, perdant l’ouvrier Gros-Louis de maladie, va-t-elle perdurer, inaltérable en créativité, fraternité et production ? L’aumônier de la communauté, sceptique sur la « vie chrétienne » menée par les châtelains, ne reçoit-il pas l’ordre de dissoudre cette expérience hasardeuse, trop hardie pour l’Eglise et trop portée aux tentations mutuelles ? Jusqu’à Jean lui-même, la clé de voûte, qui a des faiblesses coupables pour la jeune Roseline, 15 ans, vue nue dans l’atelier de Léo – il la posséderait bien, après 15 ans de mariage exclusif…

Le lecteur le comprend dès le premier chapitre, c’est bien la chair qui est l’ennemi des catholiques – plus que l’argent. La sensualité affichée par Léo, chemise ouverte sur la naissance d’un torse puissant « lisse comme celui d’un adolescent », fait se pâmer les femmes – même si Léo déclare plusieurs fois à Jean qu’il « l’aime ». Est-ce fraternité chrétienne ou inversion ? Même les enfants, laissés libres puisqu’encore non dressés, révèlent leur goût pour la matière : ils préfèrent jouer dans la boue de l’égout que sur la pelouse trop policée ; de rage après que son anniversaire fut décommandé par des parents trop imbus de leur recherche sur les rats, le jeune Yves, 14 ans, en arrache sa chemise avant de massacrer tous les rongeurs, lézards et fennec de l’appartement où il est délaissé au profit des sales bêtes ; Laura la fille aînée de Jean, 13 ans, commence à jouer de sa féminité et Léo la verrait bien poser pour lui.

Dans cet univers ordonné, chacun doit être à sa place : les hommes, les femmes, les enfants ; ceux qui ont fondé un foyer et les « encore » solitaires (le rester est suspect) ; ceux qui travaillent et ceux qui se contentent de s’y efforcer. Tout grain de sable est alors « satanique ». Le désir, la passion, l’argent, l’abandon, sont autant de murmures que Satan profère pour lézarder la façade et faire retomber l’humain. Au lieu de s’adapter, on résiste – la foi est une et indivisible, elle ne souffre aucune concession. Le lecteur comprend vite que cette société va dans le mur – et qu’elle s’en doute mais ne peut s’en empêcher. « Les gens m’obéissent, me servent et m’aiment », déclare Jean p.129. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à être eux-mêmes, et alors… tout s’écroule.

Jean ne peut rien contre la mort de Gros-Louis ; rien contre la décision de la grosse entreprise qui envisage d’acheter son brevet – ou non ; rien contre le désespoir de l’adolescent Yves que les parents ignorent ; rien contre les désirs sexuels suscités par Léo auprès de Carol, de Geneviève et de sa propre femme ; rien contre la volonté de tigresse de celle-ci à défendre le patrimoine de ses cinq petits que le père veut brader par charité chrétienne à n’importe qui ; rien contre son propre désir, violent, pour cette Roseline vierge, « ce corps lisse et frais, ces yeux bleus larges ouverts, où ne paraissait qu’une pureté animale sans appel et sans pudeur – et les petits seins de fillette, la grisante et suave odeur qui s’exhale de l’extrême jeunesse, pimentée, irremplaçable, à en fermer les yeux, soûlante comme un vin à parfum de fleur… » p.146.

Ce que l’on observe, près de soixante ans après que ces lignes furent écrites, est que le catholicisme traditionnel – lui dont le nom signifie « universel » et qui se place sous le signe de l’amour – a très peu d’universel et ne pratique que très peu l’amour. La société est corsetée par des règles de bienséance et une morale rigide, l’amour du prochain est lointain, le plus éthéré possible. Les femmes doivent obéir et les enfants être domptés, les humains doivent se soumettre à la hiérarchie sociale, bénie par l’Eglise qui interprète la volonté de Dieu via les Ecritures. Patriarcale, autoritaire, soumise au catéchisme et volontiers colonialiste (pour le bien des égarés), la société catholique française des années cinquante ainsi décrite a du mal à s’adapter aux changements incessants du monde.

Les désirs s’exacerbent d’être mis sous pression par le couvercle des bienséances, le vêtement entrouvert possède bien plus de pouvoir que le nu intégral. A se vouloir sans cesse autre que l’on est, pur esprit méprisant le corps et ses besoins, on se prépare des lendemains cruels. Satan n’existe que là où existe un pape – sans soupape.

N’est-ce pas péché d’orgueil que de se croire un saint alors que l’on n’est qu’un homme ?

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan, 1959, Livre de poche 1964, 252 pages, occasion €2.25

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La Guerre des Rose de Danny DeVito

Sous Reagan président, l’Amérique coule des jours en apparence heureux : liberté d’entreprendre et aisance matérielle, fierté retrouvée. Sauf que… la société ne reflète les individus que statistiquement, chacun en son intime n’est pas forcément heureux malgré l’argent gagné et le succès social. C’est ce qui arrive au couple Rose, Oliver (Michael Douglas) et Barbara (Kathleen Turner).

Un avocat (Danny DeVito) reçoit un client qui veut divorcer. Celui-ci ne prononcera pas un seul mot, se contentant d’être tout ouïe, potiche idéale pour conter une histoire (il partira d’ailleurs sans divorcer…). L’avocat lui raconte comment – après treize ans ! – il s’est remis à fumer. Ce fut le jour où Madame Rose est venue dans son bureau pour le harceler sexuellement, ayant en vue de lui faire fléchir son mari pour qu’il lui laisse la maison. Il n’y a pas que les hommes qui soient coupables…

Mais commençons par le commencement. Il était une fois deux étudiants un jour de pluie. Lui, Oliver, étudie le droit et compulse dans une vente de charité le catalogue des objets présentés ; elle, Barbara, entre par hasard, les seins nus pointant net sous sa robe mouillée de pluie. Elle repère Oliver et le suit lors des enchères en attendant de prendre le ferry. Il veut une sculpture ivoire et elle renchérit. Non pour avoir l’objet mais pour ferrer le mâle – voire le contrer. Car elle est gymnaste au Collège et ne supporte pas qu’un homme puisse s’imposer. Lui la rattrape et l’embrasse avant le ferry – qu’elle ne prendra jamais car l’aventure se termine par une partie furieuse et conjointement désirée de jambes en l’air.

Mariage, deux gosses, sapin de Noël. Quatre ans plus tard, le couple n’a pas beaucoup d’argent mais émerge. Barbara offre à Oliver, qui seul travaille, une voiture : celle dont il rêve, une Morgan. Puis aux enfants qui ont 3 et 4 ans, des sucreries – au prétexte qu’assouvir les désirs sucrés empêche de devenir obèse. Sans transition, sept ans plus tard, les deux gosses sont gros et Barbara ne rêve plus que d’entreprendre autre chose de mieux réussi : installer une maison. Elle trouve une vieille bâtisse dont la propriétaire vient de passer l’arme à gauche et convainc Oliver de l’acheter en travaillant encore plus et en empruntant à la banque. Elle va passer des années à l’aménager elle-même, à la garnir de meubles, à la parer de tissus, à disposer des bibelots.

Les enfants désormais sont grands, ils partent au collège, la maison est parfaite – Barbara s’ennuie. American way of life, au secours ! Que faire quand on n’a plus rien à faire ? Que jouir de ce que l’on a mais sans le temps de le faire ? Car Oliver, qui a bâti sa réputation dans un cabinet d’avocats, travaille beaucoup et doit répondre à ses clients jour et nuit. Barbara est frustrée, elle voudrait qu’il la considère, qu’il s’intéresse de nouveau à elle. Mais elle a pris son indépendance depuis longtemps, pour les gosses, puis pour la maison. Les rôles ont divergé et Oliver saisit mal comment il devrait d’un coup en revenir aux premiers temps. Egoïste ? Oui mais par habitude, parce qu’elle a pris en main la maisonnée en le laissant tout seul gagner de l’argent (illustration parfaite du couple traditionnel). Et que l’argent n’est pas une rente mais un labeur de tous les instants pour séduire, entreprendre, réussir.

Le féminisme est-il soluble dans le couple ? Si Madame a ses tâches et Monsieur les siennes, tout va bien ; si Madame s’ennuie, alors les ennuis commencent. Barbara décide de vendre ses préparations culinaires dont la réputation commence à dépasser le cercle de ses amis. Elle fonde une société de restauration, demandant à Oliver de regarder le contrat – mais celui-ci tarde et oublie, ce sont les affaires de sa femme, elle peut se prendre en main puisqu’elle le veut. Mais ce n’est pas cela qu’elle veut au fond : elle voudrait qu’il s’intéresse à elle, à ce qu’elle entreprend. Il aime sa cuisine, notamment son pâté, mais ne supporte pas qu’elle raconte mal les anecdotes devant ses invités. Dans son monde professionnel il l’ignore, la rabaisse ; elle souffre de cette distance, de son rire qu’elle caricature.

D’où le divorce. Mais elle veut toute la maison en échange de l’abandon de sa pension alimentaire – car elle gagne toute seule bien sa vie. Gloire à l’ère Reagan : l’entreprise fait florès, chacun peut monnayer ses talents – sauf que chacun se retrouve forcément tout seul et que le couple selon la tradition et l’hymne à la famille qui va avec sont en contradiction avec l’entrepreneuriat concurrentiel. Oliver n’est pas d’accord : certes, elle a trouvé la bâtisse et tout aménagé, mais c’est avec l’argent qu’il a gagné lui que tout cela a pu être acheté. Le reconnaître, compenser, rendre à chacun son dû serait la moindre des choses.

Les gosses, désépaissis avec les années, sont à l’université et regardent navrés le naufrage, tout comme la bonne (Marianne Sägebrecht, pas encore baleine de Bagdad Café). Le fils (Sean Astin) est plus proche du père et la fille de la mère, tout comme celle-ci a son chat Kity (Tyley) et Oliver son chien (Benny). Kity passera sous les roues de la Morgan sans que le conducteur le fasse exprès, Benny passera à la moulinette de Barbara exprès. Un amoureux des chiens ne devrait jamais se mettre avec une amoureuse des chats.

Oliver reste épris de Barbara, mais celle-ci a cessé de l’aimer – si jamais elle l’a vraiment aimé, ce dont je doute, la première scène de rivalité pour la sculpture étant révélatrice de sa volonté de s’opposer, voire de dominer. Elle n’a aimé que le sexe, occasion d’exercer ses talents de gymnaste et, quand le sexe s’est refroidi, elle n’a pas aimé la vie commune.

L’avocat Gavin (Danny DeVito,) ami d’Oliver, raconte alors pince sans rire à son client muet candidat au divorce combien ce fut la guerre, la guerre des Rose, analogue à la guerre des Deux Roses dans l’Angleterre du XVe siècle entre York et Lancastre. Le territoire français une fois fermé aux barons anglais pour y faire conquêtes, la guerre civile des barons anglais entre eux était inévitable pour arriver, piétiner le voisin et monter plus haut que lui. Même chose pour les Rose : une fois les gosses partis et la maison aménagée, la guerre civile n’a pu que naître dans le couple.

Nous passons à la comédie dramatique : aucun ne veut faire de compromis, chacun veut garder la maison. Mais la femme plus que l’homme, qui n’y a mis que sa collection de porcelaines. Le bâtiment n’est d’ailleurs qu’un prétexte à savoir qui domine : lorsqu’Oliver, après moult péripéties drôlatiques que je vous laisse découvrir à loisir, propose à Barbara de lui laisser cette maison et tout ce qu’elle contient si elle lui déclare que la sculpture d’ivoire qu’elle a acquise en renchérissant plus que lui jadis est à lui – celle-ci refuse tout net. Signe que ce ne sont pas les biens matériels qu’elle guigne dans le divorce, mais bel et bien l’affirmation de son pouvoir. La scène où le gros 4×4 macho rouge de Madame (fort à la mode dans les années Reagan) chevauche la Morgan racée blanche de Monsieur en dit long sur le fantasme féministe de niquer le mâle. C’est aussi un peu l’Amérique contre l’Europe, les pionniers contre les traditions.

Tout se terminera… comme il se doit. Personne ne va gagner et, dans un ultime geste d’amour repenti que je vous laisse saisir, Oliver va prendre conscience que Barbara au fond ne l’a jamais aimé.

DVD La Guerre des Rose de Danny DeVito, 1989, avec Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny DeVito, Marianne Sägebrecht, Sean Astin, €8.30, blu-ray €15.96

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Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu

Edward Waldo, dit Theodore Sturgeon du nom donné par son beau-père, est mort en 1985 et il ne dira rien à la jeunesse d’aujourd’hui : c’était avant Internet ! Mais il a été l’auteur de science-fiction le plus populaire des Amériques dans les années 1950. J’évoque peu la science-fiction sur ce blog, voire pas du tout, mais j’ai beaucoup aimé le genre étant adolescent. J’y reviendrai probablement.

Dans ce recueil de sept nouvelles, Sturgeon applique à la lettre son principe majeur : « rien n’est jamais absolument comme il devrait être ». C’est ainsi que dans L’hôte parfait, un jeune garçon de 14 ans qui attend son père à la porte de l’hôpital où sa mère accouche d’une petite sœur, aperçoit à la fenêtre une femme à poil qui l’interpelle. Et pof ! Elle se jette dans le vide et s’écrase huit mètres plus bas sur le pavé, aux pieds de l’adolescent. Sauf qu’elle n’est plus là… C’est le début d’une histoire de possession, une Chose qui pénètre les esprits pour s’y lover et se repaître des joies humaines.

Maturité met en scène un homme resté enfant, créateur de dizaine de gadgets, écrivain, artiste – en bref l’insouciance à l’état pur. Les docteurs et savants qui veulent le transformer pour le faire mûrir croient qu’une fois pleinement adulte, il épanouira son talent. Mais si la source de création était justement l’esprit d’enfance ? L’auteur s’est marié 5 fois et a eu 7 enfants, il sait de quoi l’enfance est capable. Les transformistes de notre siècle, deux générations après l’auteur, auraient-ils déjà tort ?

Mais la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est pour moi la plus profonde. Le soleil a explosé et l’humanité s’est empressé d’essaimer. Bril est un envoyé spécial d’une planète humaine qui veut fédérer les autres sous sa coupe. En bon Américain technomaniaque et formaté à la discipline, l’auteur l’a doté d’une armure à l’épreuve des projectiles et d’armes diverses dissimulées dans ses manches et ailleurs. Mais l’homme tombe sur Xanadu, cette planète où l’humanité vit comme à l’Age d’or. Les gens ne portent rien sur eux, qu’une ceinture de composition chimique que tout le monde connait et peut reproduire, qui les vêt de couleurs chatoyantes comme un champ de force arachnéen ne laissant rien ignorer de leur harmonieuse anatomie. Tout est plaisir et jeu sur cette planète. Les maisons se construisent à plusieurs, chacun communiquant instantanément sans avoir besoin de parler, puisant son savoir technique dans les bases de données interconnectées. L’amour y est d’évidence et la jeunesse perpétuelle.

L’intérêt de cette fiction est de nous plonger dans l’univers fantasmé de Karl Marx jeune, lorsqu’il rêvait du communisme utopique où la propriété ne saurait exister puisque chacun est doué de tous les talents et travaille par jeu en collectivité. Sans propriété, pas de violence, pas même de pudeur bourgeoise puisque tout le monde est égal aux autres. L’état de nature est l’état de sa nature, un naturel où l’accord est avec soi-même parmi les autres et dans la nature.

Autour de 1968, cette utopie renaissait dans le Flower Power, dans les communautés hippies où tout et tous étaient à tout le monde, amour en bannière (mais sexe à gogo). La nouvelle reflète ce monde-là mais le transcende par sa chute : car ce paradis retrouvé est le moyen le plus sûr pour convertir l’humanité entière, même les planètes militaires ! Une utopie à méditer.

Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu (nouvelles de SF), 1972, J’ai lu 1999, 319 pages, occasion €1.30

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Eric Bohème, Réalités métissées

Membre de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, l’auteur est un Français qui a épousé l’Afrique après de multiples missions. Il livre ici un recueil de nouvelles, chroniques et récits, parfois démarqués des contes de Grimm, de discours politiques ou de chansons du répertoire français.

Mais s’agit-il de « métissage » ou de « mélange » ? Le métissage est un croisement biologique, le mélange une rencontre de personnes différentes. Faut-il sauter du second au premier sans y réfléchir ?

Au mélange appartient les anecdotes intitulées « Prisme » où les mœurs françaises et ivoiriennes se télescopent en suscitant étonnement, rire ou honte. Ainsi, la Sécurité sociale française est-elle tenue par la famille en Ivoirie, le rôle du psychiatre par le marabout (mais en Europe auparavant par le curé). Le quiproquo du taxi pour la rue des Canards à Abidjan au lieu de la rue du Canal est le même que celui de l’Ivoirien qui se voit conduire à l’aéroport Charles de Gaulle au lieu de la Place – que tout le monde continue d’appeler « de l’Etoile ». Sauf que le taxi parisien ne démord pas du prix de la course effectuée, alors que l’Ivoirien ne fait payer que le prix du trajet demandé.

Il n’y a qu’au prisme « arnaque » que je tique : écrire que les populations africaines « se remboursent très partiellement » de la colonisation et de l’exploitation « durant des siècles », c’est établir la morale au plus bas niveau : celui du plus fort, avec loi du talion et dent pour dent. Dans ce cas, les Français seraient-ils justifiés de voler les Italiens à cause de l’invasion de César ? Comprendre fait parfois excuser, au risque d’y perdre ses valeurs.

Au métissage appartient cet appel imaginaire attribué à Laurent Gbagbo, démarqué du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy : « Le défi de l’Europe est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s’enfermer parce qu’ils savent que l’enfermement est mortel. Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l’esprit humain » p.34. Que l’esprit fasse de beaux enfants aux cultures venues d’ailleurs est bienvenu, mais pourquoi ne serait-ce pas aussi le cas pour la Côte d’Ivoire ?

L’auteur s’en doute et l’encourage, sinon dénonce son abandon dans une réponse à un commentaire sur le fesses-book d’une Ivoirienne imaginaire : « notre croissance démographique est-elle choisie en toute connaissance de cause, le gouvernement et la société se donnant alors les moyens de l’accompagner en termes de maternités, d’écoles, de formation professionnelle, d’emplois, de logements, ou est-elle simplement la conséquence d’habitudes acquises ? » p.59. Faire l’amour, c’est bien – mais faire des gosses, pourquoi ? Juste pour le plaisir ? Ou pour les élever ? Cette grave question est ici à peine effleurée, mais elle l’est. Car « dans ce pays, une femme peut-elle trouver un job sans écarter les jambes ? » p.117

Les afrocentrés sont aussi sectaires que les identitaires franchouillards – sauf qu’ils préfèrent toujours la Mercedes à l’âne traditionnel.

Certains vont même plus loin, acculturés à mort. Eric Bohème distingue avec humour trois générations d’Africains immigrés en France : les gris qui partaient tôt et rentraient tard, les djeun’s emplis de ressentiment et les golden boys américanisés. « Après ces Africains gris, si l’on peut dire, vinrent les Blacks Djeun’s ; leurs fils peut-être ? Vindicatifs, agressifs parfois, affichant une mise streetwear bijou-bijou : capuche ou casquette retournée, diamant-clou à l’oreille, baggies, baskets de marque américaine, lourde chaîne en argent sur un T-shirt « destroy » ou « metal », ces jeunes composèrent la seconde génération africaine du Rair (RER) » p.70. La « troisième génération d’Africains dans le Rair : les Golden-Boys, composée non pas des petits frères des Djeun’s mais plutôt de rejetons de ministres ou de dégé installés aux Plateaux de Dakar ou d’Abidjan » p.71. La lutte de classes sévit aussi, par procuration.

Léger, grave, amusant, ce court recueil de textes pénètre une autre façon de voir le monde que la nôtre. Il apprendra le terrain mental à ceux qui vont en Côte d’Ivoire, pour affaires ou pour le tourisme ; il enseignera les autres, dont je suis, qui ne connaissent pas ce pays.

Eric Bohème, Réalités métissées, 2017, éditions de la Lagune, 194 pages, €13.00 e-book format Kindle €5.69

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La piscine de Jacques Deray

Tourné en 1968, ce film intimiste ne sort jamais de la villa de Ramatuelle sur les hauteurs de Saint-Tropez, où ce petit monde à la jeunesse avancée jouit et panse les blessures de la vie. Car il s’agit bien de grandir, dans cette histoire en coïncidence avec l’explosion hédoniste de mai 68. L’ancien monde se télescope avec le nouveau, la carrière sociale avec la vie égoïste.

Jean-Paul (Alain Delon) est un écrivain raté qui tente de faire carrière dans la publicité ; Marianne, sa compagne depuis « deux ans et demi », songe à quitter son travail pour se consacrer à leur couple. Les deux vivent comme des enfants au bord de la piscine, à moitié nus et jouant, se caressant au jour avant de baiser la nuit.

C’est alors qu’intervient le trublion : Harry (Maurice Ronet), un ami d’enfance de Jean-Paul mais ex-amant de Marianne. Il dirige une maison de disques, affecte de communiquer en anglais et roule en Maserati Ghibli ; il est flanqué d’une fille de 18 ans (Jane Birkin) dont il n’a jamais parlé, ne s’y intéressant que lorsqu’elle a été assez grande pour être crue sa nouvelle copine.

Ce trublion, c’est Marianne qui l’a invité, on ne sait pourquoi. Pour mettre du piment dans sa vie ? Pour titiller Jean-Paul, très introverti ? Pour renouer avec cet ancien amant fêtard qui la change du huis-clos de la villa ? On ne sait, mais ce que l’on sait immédiatement est qu’elle joue volontairement avec le feu. Elle est d’une légèreté de bonne femme qui prend pour rien les états d’âme des hommes sensibles, qui s’amuse avec leurs désirs, qui n’envisage aucune conséquences parce qu’elle est toute d’immédiateté.

Elle sait Jean-Paul fragile ; il a besoin d’elle. Ce qu’elle ne sait pas et que Harry lui apprend, est que Jean-Paul était casse-cou à 17 ans pour fuir une angoisse existentielle, et qu’il a tenté de se suicider. Jouer avec ces abîmes ne peut que mal tourner.

C’est évidemment ce qui arrive : Harry le fêtard invite des pique-assiettes dans la villa prêtée par des amis où le couple Marianne et Jean-Paul vivaient jusqu’alors à l’écart du mondain ; lors de cette fête, elle danse tendrement avec son ex, Harry, alors que Jean-Paul s’ennuie et que la fille de Harry, Pénélope, s’emmerde carrément. D’où jalousie de Jean-Paul envers Harry, mépris de Pénélope pour Harry, rapprochement des deux marginaux… au bord de la piscine. Puisque Marianne s’éloigne en apparence, Jean-Paul va céder à l’attrait de la femme-enfant Pénélope ; il va coucher avec elle sous le prétexte d’aller se baigner à la mer. Ce qui va vexer Marianne et mettre en colère Harry.

Celui-ci décide de partir le lendemain, mais pas sans avoir salué son ami Fred à Saint-Trop. Il rentre très tard en voiture, bourré, heurte le portail d’une aile, et trouve Jean-Paul, insomniaque, qui a décidé de coucher tout seul en bas et s’est remis à boire du Johnny Walker à grands verres. La confrontation s’avère décisive, Harry dit ses quatre vérités à Jean-Paul, qu’il est enfant gâté, qu’on l’a trop protégé après sa tentative de mourir, qu’il est un raté, mettant en regard sa tentative de création littéraire nulle avec sa réussite à lui de producteur de chansons, sa R8 Gordini du commun avec sa Maserati Ghibli, son célibat papillonnant alors que lui a déjà une fille adulte, qu’il ne mérite pas Marianne et que s’il a couché avec Pénélope c’est pour l’atteindre, lui, se venger.

Tout est vrai, tout est outré. Le faux ami se mue en ennemi. La faute à qui ? A cette Marianne qui se divertit avec les passions et veut pour Jean-Paul une vie rangée socialement acceptable. Par instinct, sans vraiment le vouloir, Jean-Paul tue Harry. En l’empêchant de sortir de l’inévitable piscine, bouillon de sorcière où tout fermente, l’amour comme la haine. En lui enfonçant la tête sous l’eau alors qu’il est déjà vaseux d’alcool et engourdi de froid.

Son erreur est d’avoir déshabillé Harry pour poser des vêtements propres au bord de la piscine, comme s’il avait voulu se baigner. Pourquoi ne pas l’avoir laissé habillé tel quel, le verre et la bouteille de whisky dans la piscine, comme s’il était tombé ivre mort ? Ce pourquoi la fin est artificielle.

Après la mise au cimetière très 1968 où les femmes circulent en minijupes, après avoir fait mettre à l’avion sans aucun contrôle autre que des billets Pénélope qui va rejoindre sa mère, un inspecteur de Marseille se présente. Il soupçonne un meurtre et, faute de preuves tangibles, garde en conserve le couple pour voir si la pression monte entre eux. Marianne dit les soupçons du flic, déclare que les vêtements portés ont peut-être été cachés. Jean-Paul croit qu’elle les a trouvés et avoue. Il a tué mais ce n’était pas prémédité, et Marianne sent confusément que c’est un peu de sa faute.

La fin aurait pu être sur ce constat, laissant l’avenir dans le flou. Mais le réalisateur en rajoute une couche pour un happy-end peut-être d’époque mais peu vraisemblable. Les deux amants se retrouvent enlacés après avoir failli se quitter, comme si le sexe fusionnel pouvait tenir lieu « d’amour », ce choix d’amitié à deux qui dure au-delà des feux du désir. Cette fin me gêne, comme une verrue sur un film jusqu’ici implacablement monté.

Les enfants terribles renouent avec leurs jeux félins tandis que l’adulte qui a réussi termine dans l’alcool et la violence. La piscine est ce rectangle bleu du plaisir au soleil qui peut tuer, cette caresse de l’eau sur le corps nu qui enveloppe, mais qui pénètre aussi les poumons jusqu’à l’asphyxie. Un vrai liquide amniotique d’où renaître ou se noyer. Quant aux animaux humains qui rôdent autour d’elle, ils valent surtout par leurs regards, leurs gestes, leurs non-dits. Marianne se fait fouetter par Jean-Paul et elle jouit ; Harry regarde Marianne allongée en maillot deux-pièces et sa fille en est troublée ; Jean-Paul observe Pénélope gamine, déambulant en minijupe au bord de la piscine, et en est titillé…

Dans ce concours d’animalité, Alain Delon l’emporte, magistral, tandis que Maurice Ronet apparaît trop civilisé donc hypocrite, bavard et superficiel, et que Marianne ne sait pas ce qui la séduit le plus : l’apparence sociale ou le désir animal. Jane Birkin est adolescente et pas finie (elle a 22 ans lors du tournage mais en paraît 16), emplie de désirs inavoués et de perversité sensuelle lorsqu’elle s’exhibe chemise ouverte et sans soutien-gorge devant l’inspecteur de l’Evêché, corsetée mais disponible. J’en étais amoureux en 1968, avant même que sorte le film; il faut dire qu’elle était à peine plus âgée que moi.

Un grand art de l’image, de l’expression au-delà des mots.

DVD La piscine de Jacques Deray, 1969, avec Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet, Jane Birkin, 117 mn, M6 vidéo 2009, blu-ray 18,48€

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Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

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