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Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell

Mark Twain avait écrit Le prince et le pauvre où un orphelin des rues échangeait ses vêtements avec le roi du même âge ; Roger Michell a signé « la star et le libraire », Hollywood et Notting Hill, Julia Roberts et Hugh Grant. Nous sommes dans la comédie romantique mais avec cet inimitable humour anglais fait d’understatement et de dérision sur soi-même.

Un jour, au hasard d’un marché animé du quartier bobo cosmopolite de Notting Hill, paradis de la brocante et des restos à Londres, la star hollywoodienne Anna Scott (Julia Roberts) dont le dernier film lui a rapporté 15 millions de dollars (elle le dit), pénètre dans une petite librairie underground. Là niche William Thacker (Hugh Grant), jeune Anglais de son époque, pas mal de sa personne mais dans la mouise commerçante d’un créneau peu usité (les livres de voyage) et doté d’un assistant assez niais aux tics de névrosé (James Dreyfus). Le libraire fait comme si de rien n’était – ou ne reconnait pas la star, le spectateur ne peut décider. Ladite star, habituée à ne voir que des chiens couchants ou des mielleux qui ne pensent qu’à coucher, est séduite.

Elle use de son célèbre sourire américain (d’une oreille à l’autre, tout râtelier étincelant dehors) pour titiller un brin le bel éphèbe de type grec sorti des colleges britanniques mais échoué dans la « culture » pop-68. Achetant un livre, elle sort ; Thacker va chercher un jus d’orange pour fêter la (rare) vente et voilà qu’il entre en collision avec sa cliente. Jet de jus, Anna aspermée, gêne réciproque. Galant à l’anglaise, William invite Anna à venir se changer chez lui. Mais nous sommes en perfide Albion, pas en France graveleuse : il ne se passe rien de socialement immoral : la star se change et sort en ne portant qu’un haut qui laisse son nombril narcissique à nu. Gloups ! Willy bafouille qu’il aimerait bien « prendre le thé » avec elle. Elle le convoquera.

Le féminisme n’est pas difficile à une grande star. L’argent, la célébrité et le pouvoir peuvent tout. Le mâle n’est qu’un sex-toy que l’on prend et que l’on jette. C’est ainsi au début. William est « invité » à l’hôtel Ritz où trône la star Scott. Il arrive avec un bouquet de fleurs, croyant au rendez-vous intime. Las ! Une nuée d’assistants et de journalistes est là aussi. Ils fêtent la sortie d’un film nul (hollywoodien) qui se passe dans l’espace et où Anna ânonne des phrases toutes faites de mec telles que « capitaine, ouverture parée ! ». William n’a pas vu ce navet et ne se dépêtre des questions des autres qu’avec un aplomb lettré empli d’humour tout à fait ravageur. La vraie star, c’est lui.

Il se présente comme « journaliste » à Horses and hounds, chevaux et chasse à courre, thème très anglais auquel un yankee ne peut rien comprendre ; cela le protège des importuns ricains.

Le couple improbable se revoit de temps à autre mais toujours au gré de madame, très « prise » par son producteur, son assistante, son impresario et son même boy-friend américain de rigueur. Pourtant, elle accepte de sortir avec le minable libraire qui a oublié qu’il devait ce soir-là aller à l’anniversaire de sa sœur. Qu’à cela ne tienne ! Une ricaine à Notting Hill ça fait pittoresque à conter une fois rentré. William présente Anna et certains croient voir une ressemblance, d’autres l’ignorent complètement comme le gérant d’actions (Hugh Bonneville) ; seule la sœur de William, une pétée cheveux carotte au vagin sur ressorts (Emma Chambers), se pâme devant la star hollywoodienne. Être « sa copine » est son fantasme le plus bête et le plus fou, jusqu’à la suivre aux toilettes pour la voir dégrafer son jean ! Ce contraste fait ressortir toute la délicatesse et la culture de William, ce qui lui ouvre un peu plus les bras, sinon le cœur, de la star, très fleur bleue malgré le maquillage.

Elle le revoit, le convie à sa chambre d’hôtel… où son petit ami américain est arrivé inopiné. William s’en va, écœuré ; elle n’est décidément pas pour lui. Son coloc gallois « masturbateur » (Rhys Ifans), vulgaire et déjanté mais qui a de l’intuition, le pousse à renouer. Il a oublié de lui donner le message qu’a laissé « l’américaine » par téléphone. Anna Scott veut bien le revoir, elle le convie au tournage d’un nouveau film, cette fois sur une œuvre d’Henry James, ce que William le lettré lui avait conseillé de faire plutôt que des navets d’action à l’américaine. Muni d’écouteurs pour capter les échanges, il assiste à une répétition où un acteur interroge la star : « Quel est ce jeune homme avec qui je vous ai vue ? – Lui ? il n’est rien, juste quelqu’un que j’ai connu par hasard, rien du tout ». Cette fois définitivement édifié, le libraire s’en va et laisse la star avec ses pairs : il ne peut rien y avoir entre eux.

La presse de caniveau anglaise exhume des photos de nu prises lorsqu’Anna était jeune et inconnue, plus une vidéo tournée à son insu. Son corps s’étale aux yeux de tous dans les tabloïds et les journalistes excités la poursuivent pour avoir ses commentaires. Anna pense alors à son ami incognito, William et elle sonne chez lui un matin alors qu’il vient de se raser et qu’il est à moitié nu.  Il l’accueille, lui laisse prendre un bain, la couche dans sa chambre tandis que lui va dormir sur le canapé du bas. Son coloc Spyke qui découvre Anna à poil dans la baignoire essaie bien de lui faire entendre raison, c’est-à-dire la voix des hormones, mais la culture anglaise est très coincée à cet égard. C’est Anna, en bonne ricaine féministe, qui va descendre l’escalier pour se lover dans ses bras, et plus car affinités.

Le lendemain matin, sonnette à la porte : c’est une horde de journalistes qui a retrouvé la piste et qui mitraillent William, Anna et Spyke, chacun en petite tenue. La star doit être exfiltrée par son chauffeur et son assistante. Le coloc a un peu trop parlé avec ses potes, après plusieurs bières au pub. Cette fois c’est fini, William se fait une raison. Il a aimé deux fois avant celle-ci mais son premier amour s’est mariée avec son meilleur ami (avant de faire une chute dans les escaliers et de demeurer paralysée), tandis que la seconde l’a épousé mais est partie avec un autre plus riche, avant de divorcer.

Anna viendra le relancer, se présentant non comme la star célèbre que tous connaissent mais « comme une fille devant un garçon et qui demande à être aimée ». C’est tentant mais au-dessus des moyens de William : sagement, il renonce. Anna part. Spyke se déchaîne, le traite de « connard », tandis que sa petite bande d’amis au contraire l’approuve : chacun en son milieu sous peine de peine. Mais William réfléchit et regrette son impulsion irréfléchie. Il est trop sage, trop réservé, trop anglais. Il a affaire à une Américaine, toujours cash. Il part donc à sa poursuite avec sa petite bande, de Ritz en conférence de presse, jusqu’à se dévoiler en public comme journaliste de Horses and hounds mais aussi petit ami.

Ils furent peut-être heureux et eurent probablement beaucoup d’enfants. Ce n’est que suggéré par la dernière scène où ils s’étreignent sur le banc gravé des amoureux, dans un jardin privé qu’ils ont ouvert à tous, alors que deux enfants ne cessent de courir autour d’eux.

J’ai vu plusieurs fois ce film depuis sa sortie et je l’aime toujours. Il a de la tenue, outre l’humour. Il parle d’amour avec pudeur et sentiment, sans la vulgarité sexuelle ni les bluettes niaises habituelles aux films américains. Car le film est anglais et son véritable héros est le trentenaire britannique fin de siècle : Hugh Grant. Il se présente ici juvénile et frais, cultivé à Oxford et gentleman. J’aime moins Julia Roberts qu’à la première vision, elle ne prononce que des banalités ou presque et son célèbre sourire post-Joconde semble résoudre pour elle tous les problèmes.

DVD Coup de foudre à Notting Hill, Roger Michell, 1999, avec Julia Roberts, Hugh Grant, Richard McCabe, Rhys Ifans, James Dreyfus, Universal Pictures France 2003, 2h, standard €6.99 blu-ray €18.41

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Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Nous sommes presque demain en 2049. Le film s’inspire du roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick pour 2019, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Il prend aussi la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott sorti en 1982 et se situe trente ans plus tard, dans la veine du « fils » qui poursuite l’épopée ancestrale.

La pollution rend irrespirable et orageuse la Californie, tandis que l’agglomération de Los Angeles est entourée de déchets électroniques déversés par de grandes machines volantes automatiques dans des décharges où un esclavagiste noir fait travailler des enfants blancs « orphelins ». L’humanité est encouragée à émigrer vers les étoiles pour les exploiter en colonies, tandis que la Tyrell Corp – sorte de Google omnipotent – crée depuis des décennies à partir du génie génétique ces fameux « réplicants » de plus en plus perfectionnés, mi-robots mi-humains, issus d’ADN. Une révolte de réplicants a eu lieu sur Mars et, par peur du grand remplacement, les vrais humains ont créé une section spéciale de la police de Los Angeles (LAPD) pour traquer les réplicants en situation irrégulière. Ils se font appeler les Blade Runners – les « gaillards pisteurs ».

K est l’un de ces gaillards (Ryan Gosling) ; il a 30 ans et est entraîné pour faire face à toutes les situations. Justement, il découvre un ancien modèle (Dave Bautista) qui vit en autarcie dans une ferme isolée où il mange les vers protéinés de sa production qu’il cuisine à l’ail, met oublié, pour les agrémenter. Discussion, refus pionnier de de faire contrôler comme un esclave en fuite, bagarre : le K tue le réplicant. Au moment de partir, dans sa carcasse volante, il aperçoit une fleur déposée au pied d’un arbre mort. Il demande à son drone de scanner la profondeur du sol – et il découvre un coffre qui contient un squelette de femme ayant enfanté par césarienne, morte en couches. Pourquoi cet ensevelissement loin de tout ? Pourquoi ce numéro de série tatoué sur l’os pelvien ? Une réplicante serait-elle capable de se reproduire comme une vraie humaine ?

Ce serait la révolution – et l’élimination des humains par leurs quasi sosies mieux adaptés, tout comme Neandertal le fut jadis. Sa chef du LAPD (Robin Wright) enjoint K de traquer l’enfant né jadis et de détruire toutes les preuves de ce secret qui menace l’humanité. Le seul souvenir personnel de K est d’avoir caché un cheval de bois pour que les autres enfants de l’orphelinat ne puissent lui prendre. Mais est-ce un « vrai » souvenir ou un souvenir implanté ? Le Blade Runner est troublé par le fait que la date gravée sur le cheval jouet est la même que celle trouvée gravée au pied de l’arbre mort, au-dessus du coffre au squelette, une valise militaire. Son enquête commence par la ferme aux souvenirs où une jeune fille au système immunitaire déficient vit en bulle et crée par l’imagination des souvenirs qu’elle peut implanter chez un réplicant (Carla Jury). Pour distinguer les vrais des faux, dit-elle, il faut mesurer l’émotion qu’ils provoquent.

La suite sera de retrouver Rick Deckard, l’ancien Blade Runner disparu et qui se terre, le héros du film de 1982 (Harrison Ford) pour faire le lien.

Mais la Tyrell Corp ne veut pas être tenue à l’écart du secret : elle sait tout, elle voit tout, surveille tout – un vrai Google ! Et « le secret politique » est vite éventé. Son chef Wallace (Jared Leto), malvoyant aveuglé en outre par l’hubris du pouvoir, mandate sa réplicante phare, Luv (Sylvia Hoeks), qu’il a dotée de facultés de combat incomparables, pour suivre K et retrouver l’enfant naturel de la réplicante d’il y a trente ans. C’est un secret de fabrication qu’il veut disséquer pour le perfectionner et créer encore mieux et plus spécialisé. Toujours les affaires…

Le film est trop long, souvent lent, et le spectateur devine outrageusement vite qui est cet enfant né il trente ans auparavant. Mais l’histoire agite tous les thèmes qui angoissent l’humanité des années 2000 : la peur des robots et de l’IA, l’omniprésence de la surveillance électronique des grosses entreprises privées, le pouvoir sans limites qu’elle procure à ses dirigeants, l’orgueil humain de vouloir s’égaler à Dieu en créant une réplique telle un Golem, la quête de son identité personnelle, l’amour impossible selon son métier (K est réduit à s’inventer une femme virtuelle), la pollution de masse et le nouvel esclavage industriel pour survivre, le divorce croissant entre une élite surprotégée et la masse qui subit…

Mais cette immersion lente dans une atmosphère toxique présentée comme la conséquence de nos actes d’aujourd’hui assoupit plutôt qu’elle ne révèle. Le film est intéressant, ses images somptueuses (en bleu pluie, orange pollué, gris neige), ses inventions techniques imaginatives (encore que la plaque d’immatriculation des véhicules volants est un peu bête à l’ère du tout électronique), mais il est mal monté : on ne sait ni où l’on va, ni pour quoi faire.

DVD Blade Runner 2049, Denis Villeneuve, 2017, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Jared Leto, Dave Bautista, Sony Pictures 2018, 2h37, €9.49

DVD Blade Runner (Ridley Scott) + Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), Sony Pictures 2018, standard €29.99 blu-ray €39.99

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Ordinary People de Robert Redford

Une famille ordinaire de gens ordinaires, américains dans les années 1970. Le père (Donald Sutherland), conseiller fiscal, garantit une grande maison dans la banlieue résidentielle de Lake Forest. La mère (Mary Tyler Moore) ne travaille pas, elle se préoccupe des réceptions chez les relations faussement baptisées « amis », et de mettre chaque soir la table de façon maniaque ; elle ne supporte pas qu’on l’aide, ce serait « mal » fait. Le fils, Conrad (Timothy Hutton), sort de l’hôpital psychiatrique après une tentative de suicide à la suite d’un accident de bateau qui a coûté la vie à son frère aîné, Buck, le favori de tous. Les eaux glaciales de la baie l’ont emporté.

Maman a toujours préféré son premier né. Expansif, décidé, solaire, il était le sale gosse que tout le monde adore et que le père devait parfois, contre sa propre nature, recadrer. Tout l’inverse de son cadet Conrad, dans son ombre, sans problème – jusqu’au drame qui l’a bouleversé. Il tenait la barre du voilier et la drisse s’était coincée. Le vent s’était levé et ils auraient dû rentrer mais Buck, toujours à tester les limites devant les autres, a préféré continuer. Conrad n’a rien fait pour l’en dissuader, ni pour la voile ; dans une rafale, le bateau s’est retourné. Les deux adolescents sont tombés à l’eau ; ils ont surnagé, se sont tenus les mains ensemble par-dessus la coque renversée et glissante. Puis l’aîné a lâché, trop fatigué sans doute tant il se dépensait constamment dans la journée. Son frère s’est senti coupable de cet abandon. Buck était son dieu. Conrad a tenté un suicide, raté comme le reste, sauvé in extremis par son père entré par hasard et pas censé être là.

De retour à la maison, c’est encore son père qui se préoccupe de savoir s’il va mieux, s’il mange suffisamment, s’il dort bien. Sa mère l’ignore, de glace. Elle rejette violemment son cadet, ne cessant de regretter l’aîné. Tout son amour est parti avec lui et elle n’est plus aujourd’hui qu’une coquille vide, mécanique. Avisant sa chemise déchirée, elle lui en achète deux sans lui demander son avis. Pour elle, son amour s’arrête au matériel. Elle sert du pain perdu au petit-déjeuner mais, comme Conrad déclare qu’il n’a pas faim pour attirer l’attention sur sa détresse, elle ne cherche pas à savoir pourquoi et jette immédiatement le pain au broyeur : « le pain perdu, ça ne se garde pas », décrète l’obsession maternelle. Et elle planifie des vacances à deux en Italie sans le fils, une gêne ; elle songe d’ailleurs que la pension lui ferait du bien pour devenir adulte. Cette bonne femme, égoïste, narcissique, a décidément une tête à claques.

Au collège, Conrad, qui a 17 ans, reste réservé et presque lunaire avec ses condisciples et ses profs. Sa bande de copains d’avant poursuit ses blagues d’avant mais elles ne le font plus rire ; il n’est plus en phase. Il va jusqu’à frapper de rage la tronche de petits pois qui l’a traité de cinglé. Il est bloqué sur le drame, ne peut en parler avec quiconque, sinon avec une copine d’hôpital (Dinah Manoff) où il déclare qu’il « se sentait bien ». Las, tout en ayant l’air d’aller mieux que lui, elle se suicide. Conrad est effondré.

Son père l’envoie chez un psy recommandé (Judd Hirsch) mais celui-ci le provoque, veut le faire réagir, accoucher comme Socrate de sa vérité cachée. Et c’est dur, effrayant, comme tous les vrais sentiments. La société américaine a peur des sentiments et des passions car l’optimisme est de rigueur et chacun se doit de présenter une façade lisse et avenante envers ses collègues et voisins, celle du « tout va bien », du « couple heureux dans sa maison avec ses enfants » et qui réussit en affaires. Toute déviance incite à la méfiance, tout moment d’égarement est considéré comme un défaut de fabrication génétique. Conrad se sent comme Jude l’Obscur, le personnage de Thomas Hardy qu’il étudie au lycée : un jouet de la fortune.

Il a repris l’entraînement de natation mais ne progresse pas, même s’il est meilleur que ses camarades, probablement plus résistant bien que physiquement plus fin. Son entraîneur (M. Emmet Walsh) ne juge que son physique et sa forme quand il se tient en slip devant lui, l’eau faisant frissonner sa peau nue ; pas son cœur ni son drame intime. Conrad, incompris de son équipe comme de son coach, laisse tomber.

Désormais, les personnages sont croqués et l’histoire peut se débloquer. Un père perdu, une mère amère, un fils attiré par l’obscur. Chacun devra se battre pour émerger de la fange où le destin l’a englué. L’amour vainqueur ne pourra éclater à la fin qu’en brisant la coque artificielle des convenances : le père ne sait pas tout, la mère n’aime pas également tous ses enfants, le fils n’est pas coupable de tout ce qui survient autour de lui.

Ce film prenant, malgré la distance (les Etats-Unis 2018 sont très loin des Etats-Unis 1978), met en scène les grandes passions de l’existence : l’amour filial, l’amour adolescent, l’amour fraternel. Faut-il obéir aux codes où être soi-même pour bien aimer ? Faut-il l’exprimer s’il est d’un faible degré, ou garder cet amour caché ? Peut-on aider à grandir ?

DVD Ordinary People, Robert Redford, 1980, avec Donald Sutherland, Mary Tyler Moore, Judd Hirsch, Timothy Hutton, M. Emmet Walsh, Paramount Home Entertainment 2002, 2h04, €12.51

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André Pieyre de Mandiargues, Tout disparaîtra

Est-ce l’annonce d’un grand magasin, affichée dans le métro, qui donne l’idée du roman ? « Tout doit disparaître » : aussi, tout disparaîtra–t-il à la fin. Dans ce roman qui commence comme un récit méticuleux d’une journée ordinaire et qui se termine dans l’absurde surréaliste, l’auteur use de Paris comme d’un lieu où les rêves sont tous possibles.

Un homme adulte, pas très beau mais fier de sa virilité, drague une jeune femme qu’il rencontre dans le métro. Celle-ci est vêtue d’une robe de soie noire très décolletée et ouverte sur la cuisse. Ce qui le fascine est qu’elle se maquille dans le métro même, avec son vanity case à miroir, sans se préoccuper des gens alentour. Il ne peut s’empêcher, à la station Saint-Germain-des-Prés, de lui baiser la main qu’elle a posée sur l’appui chromé près de la porte. Mais la corne retentit et la femme descend, pas lui – les portes se referment. Il n’aura de cesse que de descendre la station suivante pour retourner sur ses pas et voir si elle l’a attendu car le dernier regard qu’elle lui avait jeté était une invite.

En effet, elle est là, assise sur un banc, et ils entament la conversation entre les trains qui passent. Il l’embrasse, la caresse, elle se laisse faire, consent, puis lui propose de sortir. Jusqu’à la page 70, tout se passe dans le métro ; de la page 70 à la page 83, dans l’église de Saint-Germain-des-Prés ; de la page 83 à la page 111, dans les rues du quartier ; de la page 111 à la page 176, dans le foutoir près de la Seine où la femme, mi comédienne mi pute, l’a emmené. Elle lui conte son existence, violée très jeune par deux grands frères avant d’être livrée aux autres hommes sur la plage au bord du fleuve. Ses petits rôles dans des pièces de théâtre, sa drague en robe légère sans aucune lingerie pour laisser voir son corps et ses liaisons afin de se faire entretenir un moment. Miriam est une Circé, une enjôleuse, une sorte d’éternel féminin d’avant le féminisme.

L’auteur use d’un style précieux, appelant mérétrice qui n’est que putain, mais le mot est joli. Il la baise page 149, la viole page 153, avant que, dix pages plus tard, la femme soumise change de personnage et deviennent cette fois dominatrice. Page 176, l’homme viril est déconfit et chassé, griffé, sans chaussures, ni cravate, ni montre, ni papiers. Il erre dès lors près de la Seine, changé. Il ne sera plus jamais comme avant, ayant connu de l’amour l’envers de son décor habituel : tout ce qui va au-delà de pénétrer et marteler. L’érotisme conduit à la mort et le personnage nommé Hugo passe tout près.

Sur les bords du fleuve, près du square du Vert-Galant fermé au public, il rencontre sous le saule une femme qui porte le même prénom que celle qu’il a draguée ; elle nage dans la Seine. Lorsqu’elle en sort, nue, elle lui dit son destin. Et le récit prend un tour imaginaire qui laisse dubitatif, comme un point d’interrogation.

André Pieyres de Mandiargues, Tout disparaîtra, 1986, Folio 2003, 219 pages, €8.30 e-book Kindle €7.99

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Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire

En souvenir de la boucherie de 14 et des badernes qui menaient au combat jusqu’à la dernière heure, en souvenir de ceux de l’arrière – pas les meilleurs – une réédition de cette note sur le roman d’Alexis Ruset que j’avais bien aimé à sa parution en 2017.

Ce roman paysan d’une belle langue, écrit et composé par un agrégé de lettres qui fut haut-fonctionnaire, se passe entre 1913 et 1919. Il a pour cadre ce monde enfui des villages agricoles des Vosges lorraines, la vie terre à terre parmi les bêtes, les superstitions et les rancœurs remâchées des ignorants. Car le monde d’hier était celui de la tradition, des habitudes, de la norme.

Non, ce n’était pas « mieux » avant ; ce n’était ni pire, ni meilleur qu’aujourd’hui et que demain, simplement différent. Un nabot venu de l’Alsace allemande est à la fois le diable et le bon dieu, il est très laid, difforme, bas sur pattes, abandonné à la naissance ; il chevauche un bouc puant aux yeux jaunes et parle un sabir à peine compréhensible pour le patois typé des gens d’ici. Mais il guérit les maladies que les docteurs ne savent pas et soigne les animaux comme s’il les comprenait. Il n’a pas de nom et on l’appelle « le petit homme ». Sa simple présence est une insulte pour tous : pour les pochards qui lui envient sa tempérance, pour les ignares qui lui envient son savoir, pour le vétérinaire qui voit sa clientèle se détourner, pour le curé qui soupçonne Belzébuth… Ne l’a-t-on pas vu un soir enfiler son bouc et ce dernier bêler de contentement ? C’est du moins ce qu’on dit, Untel ayant un copain qui en a vu un autre disant le tenir d’Unetelle.

Seuls Joseph, patriarche lorrain droit comme un chêne et respecté de tous, et son fils Octave, forgeron aux muscles développés qui défie quiconque à la boxe sans aimer se battre, protègent le petit homme. Jusqu’à ce que la guerre arrive, celle de 14 qui durera quatre ans, la guerre la plus bête, déclenchée par des imbéciles pour des motifs idiots, et qui va saigner la France et l’Europe pour des générations, datant sûrement son déclin. Tous sont mobilisés, sauf les malingres, les maladifs et les bancroches. Ceux-là mêmes qui trouvent plus valorisant d’exciter la haine contre le bouc émissaire tout trouvé de leur déficience : celui qui n’est pas de chez nous, celui qui parle barbare, celui au savoir qu’on ne comprend pas – donc diabolique.

Octave part à la guerre, comme les meilleurs, et les fluctuations du front dans les premiers mois permettent aux Allemands d’investir le village. La veulerie des faibles se déploie alors à plein et le petit homme, qui a eu le malheur d’être charitable à un sergent français blessé, est trahi par l’instituteur et le vétérinaire, aidés d’un soûlard invétéré. Tiré du grabat en chemise un matin par une escouade allemande guidée par l’ivrogne, le petit homme est amené sous un chêne où il est pendu, son bouc abattu. Joseph, qui venait s’interposer, est tué. Et toute la population venue en badaud lyncher lâchement l’anormal porte désormais le poids du péché.

Octave, bien qu’à la guerre, ne songe qu’à ne pas laisser le forfait impuni. Il distillera son œuvre, de permission en permission et la mort, avide, accomplira cette expiation. Mais elle ne doit pas crier victoire. Même la guerre la plus con ne doit pas éradiquer la vie. Celle-ci doit renaître, obstinée, malgré les malheurs. Le monde n’est ni bien, ni mal, il est mêlé. Et pour qu’il continue, la vie doit être privilégiée. L’inclination, l’amitié, l’amour, sont là pour cela. Octave ne reviendra pas mais il aura un autre but que la simple vengeance ; il aura aimé une femme et laissé un journal du front ; il s’est fait un ami et l’offrira à sa sœur pour mari. Le rance et la rancœur seront balayés par la victoire. Celle des armes et celle des cœurs.

« Si je veux que justice soit faite, c’est d’abord pour que la mort ne crie pas victoire. Elle m’a tout pris, mon père et le goût de vivre. Elle a fait du berceau de mon enfance le cercueil de mes espérances et de moi un homme vieux en poignardant dans le dos ma jeunesse à coups de lâchetés, de crimes et de trahisons. Et ça ne lui suffit pas » p.148. C’est à chacun de la combattre pour faire reculer l’obscurité du néant qu’approchent dangereusement la peur, la superstition et l’ignorance. Le goût de vivre, les liens amoureux et la raison peuvent aider à remonter la pente facile de l’abandon aux forces de mort.

Entre Genevoix et Flaubert, Alexis Ruset use d’un riche vocabulaire pour nommer précisément les choses, il parsème ses dialogues d’expressions de patois, il nous fait vivre l’époque et les personnages en cet anniversaire séculaire de la pire guerre européenne qui fut jamais. Tout cela pour nous enseigner combien la vie importe, et que le positif des gens peut surmonter la pente facile mais mortelle d’accuser, de haïr et de tuer.

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire, 2017, éditions Zinedi, 215 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Guyette Lyr, L’herbe des fous

Marion vit en Normandie dans les années 1970 ; elle devient femme. Le roman décrit ce moment de bascule hésitante entre l’enfance et l’âge adulte, les amitiés et l’amour, les caresses et le bébé. Mais aussi la lutte des classes entre le monde paysan traditionnel, celui de sa nourrice Baluchar, et le monde bourgeois de la ville et des études, celui de son père et de sa belle-mère Pauline.

La maison des Baumettes est un peu une prison car le père est marin, donc longtemps parti. Le hameau des Loupières est un peu la liberté car la bande des Mistous, qui s’est connue sur les bancs de la même école primaire, s’y réunit et tient conseil. Le Grand Gouleyeur est l’aîné et le chef, « Depuis toujours il marche en avant des autres, le premier sur son vélo puis sur sa mobylette, depuis cette année en moto. (…) L’idée d’avoir cet été dix-huit ans lui tient la tête haute par-dessus des foulards qu’il laisse pendre devant sa chemise ouverte déboutonnée jusqu’à la taille où baldingue une ceinture à clous. C’est lui qui fait la loi, assis sous le grand hêtre où les pas des Mistous ont couché l’herbe en rond » p.43. Tel est le style Lyr, précis et musical, bien tourné pour ce second roman.

Ce n’est pas du Grand Gouleyeur que Marion est amoureuse, mais de Sébastien, dit la Galoche. Il est costaud de corps et fragile dans sa tête, trop réservé peut-être, pauvre sans aucun doute. Il se veut menuisier, pas une belle position pour la fille d’un capitaine au long cours.

Ce pourquoi toute la famille va se liguer contre cet amour né des herbes où l’on se roule enfant puis adolescent, au printemps. Le pouvoir médical sait mieux que vous ce qui est bon pour vous et le père absent ne peut rien contre la voix de la bourgeoisie. Pauline est dolente, en mal de sexe car le marin part trop longtemps ; une infirmière, la Gratien dit la Gloutonne, vient organiser sa vie et imposer son régime à la maisonnée. Elle est aidée d’un docteur baron belge qui porte beau et parle à tout le monde – pas fier mais d’autant plus dangereux car il manipule les crédules.

C’est ainsi que Sébastien quitte la menuiserie pour un garage, puis pour un autre travail à la ville, guidé par le docteur baron qui fait copain pour mieux le circonvenir. Sébastien avait pour ami Joseph, un simple d’esprit que le baron fait interner. Comme Sébastien ressent mal cette perte, il le fait soigner par des médicaments en répandant l’idée, dans ce village normand crédule porté aux mauvais sorts, que sa folie a contaminé Sébastien. La réserve et les foucades de l’adolescent en mue font le reste : il sera interné lui aussi.

Marion est libérée de ses liens d’enfance, elle va pouvoir fréquenter ceux de sa classe, les Aldo du tennis et autre Patrice qui veut préparer Navale. Sauf qu’elle n’en veut pas ; elle est des Loupières et veut rester au pays. Elle et Sébastien font l’amour dans l’herbe avant qu’il soit « soigné » et Marion se retrouve enceinte. Ce bébé est sa révolte ; elle ne suivra pas sa belle-mère, ni l’infirmière Gloutonne, ni le docteur belge ; elle ne le fera pas « passer » : elle en appellera à son père et à sa nourrice, ses vraies racines.

La petite musique joue, campagnarde, sur des thèmes éternels : l’amour et la folie, le bocage et la ville, l’artisan et le marin, le bon sens et le savoir. Les personnages ont de l’épaisseur tout en gardant un certain mystère. Ce n’est pas un grand roman, mais il séduit, bien écrit comme on ne fait plus, en ces années post-68 où la culture résistait mais où la liberté traçait des voies nouvelles. Je l’avais lu à sa parution en 1978, je l’ai relu, il tient la route.

Guyette Lyr, L’herbe des fous, 1978, Folio 1982, 224 pages, €6.60

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Un monde parfait de Clint Eastwood

Dans un monde parfait, chacun réaliserait ses rêves. Or il n’en est rien : la religion vous contraint de ses commandements et interdits, la société vous juge et vous emprisonne, les commerçant et les voisins vous dénoncent, les flics vous traquent, les parents vous dressent, les copains se moquent de vous si vous n’êtes pas conforme. Le monde est une jungle où il faut se battre, où chacun est seul et choisit ses compagnons.

En 1963, deux condamnés s’échappent du pénitencier d’Huntsville au Texas. Butch (Kevin Costner) est le plus intelligent et le moins pourri, Terry (Keith Szarabajka) le plus violent, bête et égoïste. Ils prennent en otage un employé revenu chercher du travail le soir avec sa grosse bagnole ; c’est probablement Terry qui le tue et le fourre dans le coffre. Les deux s’approprient ses vêtements pour ressembler à tout le monde. Pour chercher une nouvelle voiture, qui sera moins recherchée au matin, les deux arpentent une rue résidentielle à la recherche d’une Ford. Terry avise une femme en train de cuisiner le petit-déjeuner (Jennifer Griffin), tous rideaux ouverts, dans la nuit encore sombre à cette période d’Halloween. Il s’invite dans la maison et empoigne la femelle, dans l’intention d’assouvir sa frustration.

C’est alors que surgit le fils de 8 ans, Philip (T.J. Lowther – 7 ans au tournage), que Terry renvoie d’une baffe au sol. C’en est trop pour Butch : il abat la crosse du pistolet pris à l’employé pénitentiaire sur la tête de son comparse qu’il n’aime pas. On ne touche pas aux femmes, elles ne sont pas des putes ; on ne bat pas un enfant, c’est lâcheté.

Ces prémisses donnent le ton du film. Les voisins réveillés, les deux fuient en emportant Philip en otage, vêtu d’un haut de pyjama et d’un slip blanc. Terry est furieux, excité, la chemise ouverte, la grande gueule. Il tape à nouveau Philip sur la tête, par agacement. Butch devrait se séparer de ce partenaire encombrant mais il doit d’abord trouver une voiture moins repérable. Dans une station-service de péquenot, au bout de nulle part (sans même le téléphone), il achète des sodas, des cigarettes et des chewing-gum (tous les plaisirs commerciaux yankees des années soixante). Pour jouer, il demande à Philip de pointer le pistolet sur Terry comme dans les films et de presser la détente s’il fait un geste. Le petit garçon n’en mène pas large mais s’investit de cette responsabilité, l’arme trop lourde tremblant un peu dans ses mains. Terry parvient à le circonvenir, sans trop de mal, en lui demandant de voir sa bite qu’il trouve riquiqui ; il s’empare de l’arme – mais Butch a pris la précaution de la vider de ses balles. Comme Philip s’enfuit dans les maïs, Terry le traque, avide de lui faire passer un mauvais quart d’heure (viol et meurtre, faute d’avoir eu la mère ?). Mais il tombe sur Butch, revenu des courses, qui a vu la porte de la voiture ouverte et du mouvement dans les maïs. Il descend Terry sans aucun scrupule.

Commence alors une fuite à deux, Philip, surnommé Buzz, étant instauré compagnon de cavale jusqu’en Alaska, où une carte postale envoyée jadis par le père de Butch l’a toujours fait rêver : la nature sauvage, le Wild des pionniers, une nouvelle vie lavée de l’ancienne dans un monde neuf. Sauf que l’Alaska est à 3000 km du Texas et que toutes les polices sont à la recherche des évadés. La quête est tragique car perdue d’avance, mais le chemin est beau.

Car Butch, élevé dans un bordel, a très peu connu son père, engagé dans des vols et cambriolages et souvent en prison, comme l’apprend l’envoyée du gouverneur (Laura Derr) au shérif Red (Clint Eastwood), récitant ses « dossiers ». Philip a un père « en voyage », ce qui veut dire parti, traduit Butch. Elevé par sa mère avec ses deux sœurs dans l’austérité des Témoins de Jéhovah pour lesquels toute fête est bannie comme toute sucrerie, il n’a pu se déguiser et courir les rues lors d’Halloween la veille, à l’inverse de ses copains qui ont lancé des fruits pourris sur sa fenêtre. Il ne connait la barbe à papa que par ouï-dire et n’a vue les montagnes russes de la fête foraine qu’en photo. Les deux font la paire, Butch en père de substitution qui initie au monde réel et Philip en fils aidant. Même si Butch refuse d’endosser la responsabilité d’un « fils », Philip s’obstine à l’aimer pour papa : en témoigne la scène où le garçon prend la main de l’adulte, qui la lâche ; la reprend, est rejeté – et la reprend une troisième fois (chiffre symbolique de la Bible) pour être enfin accepté.

Butch, après avoir changé de voiture pour une grosse Ford jaune prise à un fermier et dont Philip envoyé en reconnaissance « comme un Indien » a repéré les clés sur le tableau de bord et la radio, s’arrête dans une petite ville pour acheter des vêtements décents à Philip, et celui-ci en profite pour dérober un déguisement de Kasper le fantôme, dont il rêve pour Halloween. « Voler, c’est mal ; mais quand tu n’as pas d’argent, il peut y avoir une exception », déclare sentencieusement Butch à Philip dans la voiture. Des flics locaux ont repéré la voiture recherchée mais, inexpérimentés et balourds comme il se doit, se voient défoncer leurs voitures et assistent impuissants à la fuite de la Ford. Pendant ce temps, le shérif et sa profileuse ont emprunté au gouverneur une caravane de propagande destinée au lendemain, que le chauffeur envoie dans le décor en une scène burlesque qui sert à détendre l’atmosphère.

Plus loin, une famille qui pique-nique sous les arbres attire le regard du couple père-fils récent : voilà peut-être qui ressemble à un monde parfait. Après une scène comique où Butch arrête la voiture en côte pour aller observer la sortie de route (et aperçoit les flics qui contrôlent les voitures), où Philipe heurte du coude le levier de prise et où la Ford part en marche arrière et passe au ras de la station-wagon de la famille, où le petit garçon, sur les conseils de Butch, parvient à appuyer des deux pieds sur la pédale de frein, les deux se retrouvent dans la voiture de la famille, délaissant la Ford « à faire réparer ». Ils passent le barrage de flics sans problème, Philip dans les bras de Butch, sans présenter le moins du monde l’image d’un otage terrifié. Ils auraient bien continué avec ces gens aimables, mais la mère comme le père s’énervent sur leurs deux enfants qui ont renversé du soda sur les sièges de la voiture neuve. Une gifle part. C’en est trop pour Butch, qui décide d’arrêter là. Sauf qu’il laisse la famille et les bagages au bord de la route et « emprunte » la voiture. On ne bat pas les enfants – même si, dans les années soixante, c’était très courant.

Même chose le lendemain, après avoir passé la nuit dans la voiture planquée dans un champ de maïs. Réveillés par le fermier noir (John M. Jackson) qui moissonne la nuit pour le propriétaire « parce qu’il fait moins chaud », ils sont invités à venir dormir chez lui, encore une fois très aimablement. Le fermier a sa femme et son petit-fils de 6 ans à la maison et tout se passe bien, familialement, avec jeux et danse sur un vieux disque. Mais le monde n’est décidément jamais parfait. Le grand-père gifle le petit-fils qui voulait encore jouer avec Butch, alors que la radio a donné le signalement de l’évadé et de son otage de 8 ans.

Butch menace de son pistolet le fermier, demande à Philip d’aller chercher dans la voiture la corde qu’il a acheté, et ligote la famille après avoir exigé que le grand-père déclare à son petit-fils qu’il l’aime. Et avec conviction : la parole fait advenir, sur le modèle de Dieu lorsqu’il créa le monde. Dire à quelqu’un qu’on l’aime, avec tout son cœur, fait qu’on l’aime, même s’il est imparfait.

Mais Philip, qui sursaute à tout geste de violence, ne supporte pas les menaces de Butch envers ceux qui les ont accueillis. La scène est longue et intense, mais nécessaire pour expliquer le geste qu’aura Philip. Il s’aperçoit que Butch n’est pas un enfant de chœur et qu’il est capable de transgresser beaucoup d’interdits (Butch est l’abréviation de boucher). Sur l’exemple qu’il lui a donné avec Terry, il pointe le pistolet laissé à terre sur lui et, sur un geste de trop, tire. Puis il s’enfuit au-dehors, prenant la précaution d’enlever les clés de la voiture du tableau de bord et de jeter le pistolet dans un puits.

C’est désormais la fin. Butch sait que c’en est fini. Il laisse un canif près des otages pour qu’ils se libèrent et part retrouver Philip. Il sait qu’il est allé trop loin et cherche le pardon. Il est gravement blessé à l’aine gauche, il va probablement mourir. La police locale et fédérale est vite prévenue et une horde de flics entoure le pré où il s’est écroulé. Philip, qui a grimpé à un arbre, descend lorsqu’il voit Butch blessé ; il est désolé. Il l’aime, au fond, cet homme qui, ces trois derniers jours, l’a fait sortir de sa routine puritaine. Il porte son costume de Kasper le fantôme, dont il a déchiré le dos en passant sous un barbelé.

La scène finale est pleine d’émotion, le shérif Red – qui en fait trop dans le genre « revenu de tout » – aidé de la profileuse du gouverneur (Laura Derr) – qui ne sert pas à grand-chose, sinon de faire-valoir à Red et de manifeste féministe – sont en faveur de la négociation pour laisser une chance de rédemption ; le FBI et son tireur d’élite « qui fait son boulot » et qui « aime ça » sont d’un autre avis. Malgré sa mère arrivée en hélicoptère, à qui Butch fait jurer par haut-parleur d’emmener Philip sur les montagnes russes et de l’autoriser à manger des sucreries, le petit garçon ne veut pas le quitter, toujours très expressif du visage et de la bouche. Malgré le sang qui le macule, il le serre dans ses bras ; il sait qu’il ne le reverra qu’au paradis, s’il existe.

Je vous laisse découvrir comment tout cela finit mais, sans nul doute, nous ne vivons pas dans un monde parfait – surtout au Texas.

DVD Un monde parfait, Clint Eastwood, 1993, avec Kevin Costner, Clint Eastwood, Laura Derr, T.J. Lowther, Warner Bros 2011, 2h13, standard €9.49 blu-ray €11.80

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Manuel Vasquez Montalbán

Manuel Vasquez Montalbán, Espagnol de Barcelone, compose des histoires avec le sel du crime pour stimuler l’imagination. Autour de ce squelette, il façonne de la chair sociologique, un brin de Simenon, un zeste de Balzac, avec des digressions catalanes.

La cuisine est pour lui une philosophie. Bien manger et grande santé vont de pair. Un estomac rempli par un palais de qualité équilibre le jugement et donne sens et regard critique, selon les principes antiques. L’époque rend ce regard critique nécessaire. La nouvelle société espagnole de l’après franquisme est socialiste, petite-bourgeoise, moderniste. Elle a surtout le snobisme quasi religieux des arrivistes. Montalbán décrit bien cette Espagne de González, on s’y croirait pour avoir connu à peu près la même chose à Paris dans les années Mitterrand. Cela fait le charme déjà un peu daté de ses histoires policières.

Il en est, lui l’auteur, de cette Movida démocratique. Il fut emprisonné sous Franco et il a la sagesse de l’âge. Du spectacle des excès « nouveaux riches », il retire une impression désabusée, critique, cynique.

Tout n’est pas bon dans sa production. Il lui manque le sens de l’humour, et même de l’ironie, façon bien peu espagnole. Il est sérieux désespérément, selon le dolorisme catholique, un Don Quichotte lucide, un Sancho ascète. Montalbán aime à inverser les valeurs de la tradition. Son détective, Pepe Carvalho, est un épargnant soigneux qui, dans chaque livre, recompte son livret d’épargne. Il ne boit pas le whisky au litre comme dans les romans américains, ni la bière au comptoir pour sentir l’atmosphère comme Maigret ; il débouche religieusement du vin, de préférence espagnol, qu’il accompagne d’un plat de sa composition cuisiné par lui-même ou commandé avec soin au restaurant sélectionné par ses intimes. Il n’est ni célibataire, ni marié, mais couche régulièrement avec une putain indépendante de Barcelone. Son assistant est un nabot ex-voleur de voitures ; son indic est un vieux cireur de chaussures presque clochard, ancien légionnaire fasciste. Les personnages se doivent d’être originaux à tout prix. Carvalho lui-même a travaillé – horresco referens ! – pour la CIA tant honnie de la bien-pensance de gauche. Grand lecteur, mais revenu de tout, le détective se sert des livres qu’il n’aime pas de sa bibliothèque pour allumer sa cheminée. Il a la nausée de l’imagination, qui fut la seule liberté sous le franquisme. Il hait « les idées » pour les avoir trop entendues s’étaler dans le vide par « la gauche » caquetante et peu active. Il préfère vivre plutôt que lire, dans le réel social économique plutôt que dans l’imagination ou l’idéologie.

Chacune de ces histoires aborde un univers nouveau : les amours arrivistes des très petits-bourgeois (La rose d’Alexandrie), la drogue et l’exotisme thaïlandais (Les oiseaux de Bangkok), la spéculation immobilière et l’industrie démagogique du foot (Hors-jeu), les cures de nouvelle santé des gros et riches (Les thermes), l’envie de fuir d’un PDG sensible et fatigué (Les mers du Sud), le pouvoir totalitaire des multinationales (La solitude du manager).

Seul J’ai tué Kennedy est franchement mauvais. Cette parodie sans humour se moque du lecteur. La vraisemblance s’outre tellement que l’on se demande si l’auteur n’a pas tenté ainsi de voir jusqu’où peut aller le snobisme des critiques littéraires et de ses lecteurs à la mode. Ce livre-là est un objet que je brûlerai, sur son exemple, avec le sentiment de faire œuvre utile. Pour les autres, la génération suivante dira s’ils forment une œuvre ou ne sont que le reflet commercial de l’air du temps. Pour moi, je les ai appréciés à la fin des années 1990.

Les romans de Manuel Vasquez Montalbán sont réédités en collection Points Seuil ; ils étaient initialement édités par 10-18

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Joseph Delteil, Choléra

Delteil a ravi André Breton et Louis Aragon mais surtout scandalisé Paul Claudel, ce qui est un bon point. Car il était païen, érotique, avide de vivre dans ce monde-ci. Il a chanté la joie du corps, la jeunesse en feu, panthéiste, pansexuelle, picaresque. Il conte épique, il galope du stylet, cisèle ses phrases comme des piques. Sauf que… parfois manque une histoire. Car le style n’est pas tout s’il ne s’applique pas à une aventure.

C’est le cas de Choléra, moins bon que Sur le fleuve Amour dans la même veine. Ne s’y déploie qu’une intrigue mince et les pages s‘étirent, écrites en gros, parsemées de poèmes et de citations, parfois de digressions pour faire volume. Si le lecteur ne s’ennuie pas toujours, il fait maigre et reste sur sa faim.

Un jeune homme de 16 ans, Jean, est amoureux de trois filles à la fois : Alice 15 ans, Corne 17 ans et Choléra 18 ans. Il ne peut donc choisir puisqu’aucune ne se prénomme Peste et qu’elles sont plus de deux. C’est vous dire le point de vue potache que tient ce roman en courant.

Ce qui n’empêche pas les exercices de style de ce boulimique de lecture adolescent : « La Marne, à Charentonneau, est bien jolie rivière, calme comme moi. Elle coule tout en profondeur, de l’est à l’ouest selon les rites, avec de la belle pâte et le meilleur dessin. Peupliers et platanes la pénètrent de feuilles et de racines. Berges peuplées de maraîchers et de gargotes ; sur une pelouse en pente, un troupeau de tonneaux de vin va s’abreuver à l’eau ; hangars en série et villas bourgeoises ; filles à pain et mauvais drôles couchés dans un beau gazon nourri de merde ; des Poulbots dans tous les coins ; casquettes, lilas, haridelles et ingénieurs ; enfin l’indispensable péniche : voilà les bords de la Marne ! (…) Alice, Corne et Choléra s’occupent de couture, de broderie » (ch. II). Les guinguettes à la mode des bords de Marne, où venaient s’encanailler les Parisiens des années folles en s’enivrant de vin descendant le fleuve, sont tournées en dérision. Charenton sur eau devient Charentonneau et le troupeau des urbains vient s’y abreuver à pleins tonneaux. Ne restent que les filles pour échapper au cliché – et l’érotisme, sinon l’amour, pour échapper au vulgaire.

Le héros culbutera avec l’une, avec l’autre, avec la troisième ; il les aimera toutes car elles sont toutes différentes. Corne, « douce comme un flan » (ch. XIII) lui « pinçait la peau », lui « chatouillait les mamelles » (ch.II) ; Choléra « est une fille de sel, nerfs chimiques et nez d’aigle » (ch. XIII) ; Alice « perpétuellement insatisfaite, elle s’épuisait à lire le marquis de Sade » (ch. XIII). Il faut dire qu’avant de rencontrer ces filles fantasques, il s’« allaitait à quelques amis sensibles, juteux et divinement malades. De tendres jeunes hommes sont ce qu’il y a de plus propre à embellir une vie terrestre » (ch. IV). Un bi adepte du triolisme, Delteil ne recule devant rien et pirouette en littérature, coquet, allusif. Comprenne qui pourra, ou plutôt qui a de la culture.

Je vous laisse découvrir l’œuvre, Elle tourne assez court car le héros semble se complaire à faire disparaître tout ce qu’il aime. Façon de dire, peut-être, que tout amour est éphémère, réduit au rêve et aux sensations, et qu’à l’existence même nul ne doit s’attacher.

Joseph Delteil, Choléra, 1923, Grasset Cahiers rouges 2013, 182 pages, €8.20 e-book Kindle €5.49 

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Shock Corridor de Samuel Fuller

Un journaliste atteint de démesure (Peter Breck) veut résoudre l’énigme d’un meurtre en se faisant passer pour fou. Il veut intégrer l’asile d’aliénés (pardon, la clinique où « l’on soigne les patients atteints de troubles de la réalité ») pour savoir auprès des trois témoins dérangés cachés sous la table qui est l’auteur d’un meurtre perpétré dans les cuisines, ce que la police n’a pas résolu. Visant le prix Pulitzer qui récompense les meilleurs journalistes, il entreprend, avec la complicité de son rédacteur-en-chef, d’apprendre sa leçon de folie auprès d’un psychiatre expert en guerre psychologique.

Seule sa maitresse (Constance Towers) voit l’aventure d’un sale œil car elle croit – en bonne behavioriste américaine – que jouer un jeu c’est devenir son personnage. La méthode Coué ne dit pas autrement, tout comme Lorenzaccio chez Musset. Le « dressage » change l’homme et s’il simule, la durée l’emporte. C’est ainsi que l’un des fous témoins est devenu « communiste » par lavage de cerveau en Corée : il a joué le rôle du converti pour avoir de meilleures conditions d’existence dans le camp de prisonniers et a fini par ressembler à ses bourreaux – jusqu’à ce qu’un sergent américain, un vieux de la vieille, lui fasse prendre conscience de sa mutation. Il est alors devenu fou et rejoue sans cesse la guerre de Sécession (autre folie schizophrène américaine).

Tout se passe bien au début, le journaliste parvient à bluffer le docteur (Paul Dubov) en récitant sa leçon apprise de fétichiste incestueux. Il fait croire qu’il a eu des pulsions sexuelles envers sa sœur unique lorsqu’il avait dix ans, caressant ses nattes, l’embrassant, avant de tenter de la violer à trente ans. La maitresse, stripteaseuse dans le civil (un autre jeu simulant le désir sexuel), finit par accepter de jouer son rôle, par pur amour. Mais elle se rend vite compte que son amant décroche.

A vivre sans cesse parmi les fous, à prendre les médicaments prescrits, à subir les électrochocs en cas de violence, la réalité se brise. On intègre un autre univers : celui des semblables qui vous entourent et que l’on rencontre dans « la rue » – un couloir entre les chambres où chacun peut se promener librement. Subrepticement, sans que l’on s’en rende compte, l’environnement rend autre car conforme aux autres. Le huis-clos d’asile est une métaphore de la société américaine. Le lieu « qui n’est pas une prison » empêche cependant d’en sortir et les « scientifiques » savent mieux que vous qui vous êtes et comment vous allez réagir. Vous n’êtes « guéri » que lorsque vous devenez socialement correct, réalisant strictement ce que la société attend de tous.

Quant aux personnages, dont la galerie est pittoresque, ils représentent les divers aspects de la société yankee : les nymphomanes obsédées de sexe qui dessinent des hommes nus bodybuildés sur les murs et se jettent sur tout mâle pour le mordre et le dévorer, l’obèse qui répète un opéra car il a eu sa première crise cardiaque lors d’une écoute (Larry Tucker), le nègre qui se prend pour le chef du Ku Klux Klan parce qu’il a été l’un des premiers à intégrer une université blanche sous Kennedy (Hari Rhodes), le savant atomiste qui retombe en enfance pour ne pas voir l’apocalypse qui vient, le soldat fier de son pays envoyé en Corée et qui devient fan du communisme.

En bref, toutes les tares modernes de la société des Etats-Unis sont réunies : le sexe, la malbouffe, le socialisme, le racisme et la bombe atomique. Lorsque le nègre fou voit un autre nègre fou, il sonne l’hallali : « tuons-le avant qu’il se reproduise ! » Ce qui donne ces scènes loufoques d’inversion où un Noir parle comme un Blanc raciste et où une bande de femmes harasse un homme égaré dans leur salle. C’était étrange à l’époque, beaucoup moins aujourd’hui… même s’il est tabou et politiquement très incorrect d’accuser de « racisme » un non-Blanc ou de « viol » une femme.

La tare américaine est moins dans les conséquences que dans les causes : dans cette société où la compétition reste reine comme aux temps des pionniers, chacun est avide de reconnaissance personnelle. S’il n’y parvient pas, sa personnalité se dissocie : le personnage qu’il joue entre en conflit avec son être profond. Lorsque c’est l’habit qui fait le moine, l’humain sous les oripeaux sociaux ne vaut pas grand-chose, ballotté entre les injonctions morales et sociales des autres, n’existant que par leur regard. Le mythe du self-made-man qui s’est « construit tout seul » laisse croire qu’il suffit de volonté pour se façonner à son image idéale. Mais c’est se prendre pour Dieu, péché d’orgueil déjà puni lorsqu’Eve a croqué le fruit de l’arbre de la connaissance. L’individu perd son âme pour prendre toutes les formes (ce qui était la définition du Diable au Moyen-âge).

Le journaliste va découvrir qui est le meurtrier, profitant des rares instants de lucidité des trois témoins. Il saura la couleur du pantalon de celui qui a tué, apprendra à quel corps médical il appartient, et connaitra à la fin le nom de qui a donné le coup de couteau fatal. Le spectateur connait le tueur, il l’a rencontré depuis le début et s’est forgé une « image » de lui plutôt sympathique. Comme quoi l’apparence n’est – une fois de plus – pas la réalité. « C’est un débile qui a le prix Pulitzer », conclut le docteur psychiatre à la fin. Nul ne sait si l’amour – plus fort que la mort dans la mythologie américaine – réussira à vaincre la folie qui s’est emparé du cobaye volontaire.

Le noir et blanc accentue les contrastes entre le réel et la folie ; les inserts de séquences en couleur apparaissent comme des rêves (le nègre se voit en brun d’Amazonie, pas en noir d’Afrique ; le journaliste cauchemarde les chutes du Niagara qui menacent d’engloutir sa raison).

DVD Shock Corridor (3 DVD : Shock Corridor – avec la séquence en couleurs coupée à la sortie française – (VF/VOST), Naked Kiss – Police spéciale (VOST) + bonus, Samuel Fuller, 1963, avec Peter Breck, Constance Towers, Gene Evans, James Best, Hari Rhodes, Larry Tucker, Paul Dubov, Chuck Roberson, Univzersal pictures 2003, 1h41, €49.50

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Christian Signol, La rivière espérance (trilogie)

Christian le rossignol nous chante en trois volumes une belle histoire, celle d’un passé idéalisé pour le meilleur et pour le pire mais où l’homme vivait au rythme de la nature, accordé aux paysages qui l’avaient vu naître. Alors le lecteur marche pour les bons sentiments, pour le romantisme diffus, pour le vieux rêve d’une humanité à sa place dans son environnement. Et puis, un peu de réflexion éloigne et rend sévère.

Une documentation serrée ne fait pas le réalisme des personnages comme des situations. Il s’agit plutôt d’une utopie, sous des oripeaux à la Zola. Nous n’avons rien contre les utopies, même si elles ne sont plus dans l’air du temps. Rien non plus contre le réalisme à la Zola, même s’il nous paraît un peu voyeur. C’est le mélange qui nous irrite : la prétention de faire vrai alors que l’imagination devrait être au pouvoir. Il y a presque falsification, une amplification de presse du cœur ou de littérature sentimentale. Et c’est dommage : le site, le métier, l’époque, les personnages, auraient tous mérité mieux. L’auteur aussi, qui sait écrire, il l’a montré dans d’autres romans plus resserrés. Tout se passe comme si, cette fois, la Dordogne et ses bateliers l’avaient dépassé bel et bien, entraîné dans ses méandres et ses tourbillons pour le laisser sans gouvernail, à la dérive. Comme son héros, l’auteur abdique presque, sa barque va où elle veut, jusque dans l’océan d’où l’on ne revient pas, à ce qu’on dit.

Le premier tome est le plus réussi, peut-être, parce qu’il évoque l’enfance et que les personnages sont encore frais, à peine éclos de l’imagination, parés de mille beautés. Ni l’époque, ni le métier, ne les ont encore vraiment agrippés, et l’auteur reste roi. Benjamin est un gosse de rêve parmi un rêve de parents. Amoureux dès 10 ans, vigoureux, volontaire, courageux, il a une mère aimante et dynamique qui mourra au tome trois dans son sommeil, à un âge avancé, un sourire encore aux lèvres ; il a un père fort, tenace et consciencieux, qui aime et protège son petit comme Dieu seul sait le faire. Alors on s’étonne passablement par la suite que Benjamin devienne obstiné et borné, anarchiste égoïste, envie son propre fils aîné, voulant que tous se courbent devant lui, orgueilleux jusqu’au suicide, ne s’arrêtant plusieurs fois que juste au bord – somme tout un vieux con. Il y a quelque invraisemblance à cette métamorphose. Une hérédité idéale, une éducation parfaite, des épreuves d’homme à l’âge nécessaire – comment tout cela peut-il aboutir à cette quarantaine obtuse et aigrie, à ce conservatisme replié sur sa routine, violent contre l’époque et le monde entier ?

Ce n’est pas la seule invraisemblance. Qu’un homme découvre la lecture, les philosophes et le grand large, qu’il devienne républicain, marin, qu’il trouve l’amitié, la solidarité, et qu’il voie du pays – comment peut-il finir braqué contre le progrès, contre le temps qui change, haineux du fils qui s’adapte, celui-là même qui ressemble le plus à son grand-père, ce père aimant et aimé, exemplaire ? Cette malfaçon psychologique suffirait à elle seule. Mais que les filles disparaissent est plus invraisemblable encore. Le Benjamin avait deux sœurs : pfuit ! Envolées. L’enfance finie, où l’on s’aimait, on ne les revoit plus. Ceux que l’on côtoie encore n’ont pour enfants que de petits garçons qui deviennent vite des gamins magnifiques, musclés, vifs et volontaires – des utopies de gosses – avant de se transformer aussi vite en adultes balourds et falots. Christian Signol n’aime ni les femmes (sauf les mères de héros ou la vierge Marie ?), ni les adultes moyens. Il fait une véritable fixation sur les prénoms qui se terminent en « in »  ou « ien » : Benjamin, Victorien, Vivien, Aubin, Émilien…

Parmi les mères, Marie, la femme de Benjamin, est un personnage réussi. Modeste mais tenace, elle aime et sait ce qu’elle veut. On la respecte comme mère et comme épouse, celle qui seconde son mari et le remplace lorsqu’il est empêché. C’est à se demander si ce n’est pas Marie la véritable héroïne du roman. C’est elle qui fixe l’amour du garçon, lui fait de beaux petits mâles, les élève avec équilibre, après avoir élevés et aimés ses petits frères difficiles ; celle qui maintient l’entreprise de batellerie ; celle qui conserve et transmet, en rythme avec l’époque.

Malgré toutes ces critiques, la saga se lit bien. Le style coule comme de l’eau, l’auteur a un véritable amour pour ses personnages, assez rare en littérature où les écrivains se font volontiers entomologistes. Un amour pour le paysage aussi, cette vallée de la Dordogne cent fois décrite, complaisamment, en ces trois volumes.

Mais le lecteur reste avec cette idée que les êtres imaginés ont dépassé leur créateur. Qu’une fois le premier livre écrit, l’auteur avait tout dit. En labourant lourdement une suite, il a gâché l’ouvrage, usant du raccourci, de l’agacement, du parti pris. Les bons sentiments ne supportent pas de s’étaler. Pas plus que les modes politiques d’être plaquées sur une histoire. La saga des Donnadieu était belle sans la démagogie « républicaine », qui apparaît bien plus anarchiste et individualiste que fraternelle ou révolutionnaire dans le déroulement de cette histoire. Elle eut gagné aussi à éviter les outrances suicidaires des protagonistes qui, rituellement toutes les 150 pages, tentent de se perdre. Sans évoquer les caricatures tout d’une pièce que sont les comparses du décor, tous bien bons ou bien méchants sans nuance, ou bien l’insignifiance insigne de la piétaille avec qui, pourtant, ces paysans enrichis par le commerce, ont été élevé !

On a trop aimé le cœur du sujet – la Dordogne – et les personnages idéalisés qu’elle secrète sous la plume de Christian Signol, pour ne pas souffrir de les voir déformés, abîmés par l’absence de maîtrise. L’auteur aurait pu être grand ; il a failli. Nous en avons, nous lecteurs, un profond regret.

Christian Signol, La rivière espérance / Le royaume du fleuve / L’âme de la vallée, 1993, trilogie Robert Laffont 2007, 848 pages, €28.50 e-book Kindle €19.99 ou Pocket tome 1 €6.40, tome 2 €5.50, tome 3 occasion €3.50

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Ellis Peters est rééditée

Ellis Peters, cette vieille dame anglaise qui meublait sa retraite en écrivant des romans, aimait beaucoup les humains. Les éditions 10-18 rééditent aujourd’hui les premières enquêtes de frère Cadfael (prononcez Cadval).Les autres sont disponibles d’occasion, ou en anglais.

Ses livres appartiennent au domaine policier parce que les vieilles Anglaises y excellent, mais il dépasse le simple voyeurisme du sang et des turpitudes passionnelles pour mettre en scène des personnages qui sonnent vrai. Des êtres auxquels on s’attache parce qu’ils sont complexes et sincèrement humains, et que l’on voudrait souvent leur ressembler ou les connaître. Ellis Peters écrit des romans positifs. Si le bien et le mal ne sont pas tranchés, c’est qu’il n’existe de façon absolue que dans l’esprit des hommes. L’existence est toujours mêlée, comme la boue est de terre et d’eau pure.

L’auteur apparaît dans son personnage et il nous plaît de croire qu’Edith Pargeter – le  nom réel d’Ellis Peters – est dans la vie comme frère Cadfael, indulgente et sensible. Sa morale est pragmatique, fondée sur le bon sens et sur le cœur. Cela n’exclut pas l’enthousiasme ni la foi, mais la frontière est bien marquée. Même ses jeunes héros, qui sont excessifs comme toujours à cet âge, reconnaissent la sagesse de cette morale-là et sont reconnaissants aux adultes qui les écoutent de la leur imposer.

La vie, pour Ellis Peters, est toutes pétries d’amour, un amour sous toutes ses formes, du plus élevé qui mène Rhunn, 16 ans, à se faire moine pour adorer une sainte qui  l’a guérie, au plus torturé, cette femme qui a tué par jalousie. C’est l’amour qui meut frère Cadfael, le fait guérir les maux par les plantes comme par les paroles, jouer avec son tout petit filleul, aider les jeunes – filles et garçons – qui se sont mis dans le pétrin. L’amour est aussi celui du jeune homme pour la jeune fille, du père pour l’enfant, du frère pour la sœur, des deux gars élevés ensembles « plus proches encore que des jumeaux », du suzerain pour son vassal, et ainsi de suite. Chaque roman illustre une forme différente de l’amour, aussi forte, aussi exclusive, aussi profondément vraie l’une que l’autre.

C’est cela que nous aimons tant, chez Ellis Peters.

Ellis Peters, Les premières enquêtes de frère Cadfael – Big book, 10-18 Grand détectives 2018, €15.98

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Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour

L’Amour est ce fleuve sibérien de 4500 km de long qui sépare l’Occident de l’Asie et la Russie de la Chine. C’est aussi cette révolution de l’âme, programmée par les hormones, qui sépare l’enfance de l’âge adulte. C’est enfin ce goût de vivre, enraciné comme le chiendent, qui fait rêver de liberté au cœur même des pesantes dictatures populaires. Ces trois thèmes sont présents dans le livre de Makine.

Le dégel, la débâcle, le fleuve qui se disloque brutalement au redoux, met brusquement le paysage en mouvement après l’éclat glacé de l’hiver. À l’adolescence, les hormones sont comme la sève au printemps, elles montent et enivrent. Le paysage devient riant, les bourgeons poussent, les sexes se tendent, pour rien, sous les culottes des gamins. La vie donne envie de chanter. Les jeunes garçons regardent les filles et rêvent, ou l’inverse.

Le dégel, c’est aussi celui de la Russie. Dans ce pays sénilifié par un Politburo de grands-pères, tout fonctionne en automatique. Les pourcentages de production sont scolairement en hausse, les médailles sont distribuées comme des bons points. Étonnamment un film occidental loufoque, invraisemblable, mythique, un réchappé de censure, fait entrevoir aux habitants un autre monde. Celui où la vie n’est pas une convention mais un jeu, où les actes ne sont pas tous destinés à la production mais peuvent être gratuits, où l’existence n’est pas condamnée à rester terne mais peut être magnifiée par l’imagination. Un monde où l’on peut aimer pour aimer, simplement, ce qu’on avait oublié dans l’URSS de la guerre, des barbelés et du climat arctique.

Les trois amis sont le Poète, le Guerrier et l’Amant – les trois fonctions classiques indo-européennes : l’esprit, la force, la génération. Il y a Oukhine le Canardeau, celui que le fleuve a blessé petit, lors d’une débâcle, en le rendant bancal et boiteux. Il y a Samouraï qui a failli se faire violer enfant par les bûcherons en manque, alors qu’il sortait nu du fleuve encore glacé un printemps. Il y a enfin Don Juan le narrateur, qui n’a plus de père ni de mère, « un ange avec de petites cornes », amoureux et positif. Un soir, le bouillonnement de la sève sera trop fort : il ira à la ville lever une pute à la gare, pour faire la foire dans son isba. Il venait d’avoir 14 ans.

La Sibérie est un pays contrasté où l’hiver ensevelit tout sous la neige et le froid terrible, où le printemps est une explosion et une débâcle, l’été torride et bref. Les hommes qui y vivent en ont pris les contrastes brutaux. Joie de la neige glacée ou l’on creuse des galeries pour voir le ciel au sortir des maisons, où l’on se jette tout nu après le sauna par -48°. Joie du froid coupant qui fige le paysage et fait frémir les étoiles. Brutalité des sensations qui montent au soleil caressant du printemps, et des envies de bain froid, de feu de bois et de faire l’amour. Contrastes de la chaleur d’été et de la fraîcheur du fleuve, sensualité d’être nu, grelottant au sortir de l’eau, vite réchauffé par le soleil et par le feu. Makine décrit bien ces contrastes, ces variations d’hormones, cette exubérance des sens sollicitée par les extrêmes.

Il avait 14 ans, il sortait nu de l’eau froide avec ses copains Samouraï le musclé et Oukhine le bancal. Deux filles sont arrivées très vite en véhicule tout-terrain et les ont surpris tous les trois dans le plus simple appareil en train de se sécher au feu de camp, la peau hérissée du froid de l’eau, soulignant la musculature encore en devenir, les gouttes brillantes sur la peau tendre. Elles les ont regardés, surtout lui, et l’une a dit à l’autre qu’elle le trouvait mignon. Il est devenu pour ses copains « le Don Juan à poil ».

En hiver, bonheur intense du bain de vapeur dans l’isba, où l’eau jetée sur les pierres chaudes noie le corps dans un brouillard brûlant, où l’ami fouette le dos et les fesses à grands coups de tiges de bouleau avant que tous deux n’aillent se rouler et s’empoigner nus dans la neige immaculée et crissante du dehors, laissant sur le sol vierge la trace nette de deux corps. Un jour, c’est une Occidentale dans le Transsibérien, les traits fins, le genou fragile, la cuisse élancée, qui fascine le jeune sauvage lors d’une escapade. Ce reflet sur le genou le torture, lui donne envie de posséder, d’étreindre, mais surtout de pénétrer le secret de sa chaleur, de donner son souffle à la nuit.

Toutes ces images résonnent au fond de moi comme de tout garçon, je suppose. La Sibérie n’est qu’un extrême où les sensations sont vécues plus brutalement. Mais j’ai connu en France la sensualité de la prime adolescence, exubérante, panthéiste, hypersensible. Il faut qu’un barbare vienne de Russie pour revivifier notre littérature. Nous vivons dans un pays trop bourgeoisement constipé, trop empêtré de culpabilité morale et d’interdits religieux. En témoigne l’édition Folio, épuisée, à la couverture probablement trop érotique pour notre époque de réaction.

Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour, 1994, Seuil, €19.50 e-book Kindle €13.99

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Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour

Dédié « à maman, à la Vierge Marie et au général Bonaparte », ce premier Delteil est un roman des années folles. Publié en 1922, il a la fraîcheur de neuf ; le romancier monte du Midi à Paris et fait chanter la langue. La profusion des adjectifs n’en fait pas un maître d’écriture mais donne un ton ; Delteil est une musique avant un récit, le baroque en littérature.

Car son livre est un conte où l’exotisme joue le rôle de décentrement exigé par le propos. La Sibérie est immense, sauvage, contrastée et sensuelle. Ludmilla nait au bord du fleuve Amour, qui va l’emporter sa vie durant. Amour consommé avec son frère cadet Octomir dès que le garçon atteint l’âge de puberté ; peut-être initié avant par le pêcheur qui la ramène dans es filets lorsqu’elle a 8 ans et que sa barque chavire. « A quinze ans, Ludmilla est une fille en fleurs au bord du fleuve Amour. (…) Dans une robe courte en toile de Vladivostok, elle cultive un corps moderne qui se compose d’un ventre pubère et sans reproche, de jambes sûres, et d’une poitrine avec ses attributs » chap. III. Ludmilla est la Nature faite femme, une énergie en marche nommée à la tête d’un régiment de femmes dans l’armée du tsar après avoir été enlevée par un officier et chargeant les bolcheviks rouges de leur avenir « les cheveux au vent et les seins nus » chap. IV.

Toute l’armée ennemie en est amoureuse, dont deux jouvenceaux, officiers rouges nommés Boris et Nicolas. Ils se sont connus au collège et s’aiment, « plus tendres que deux frères » chap. IV, presque amants bien qu’ils aient sacrifié leur virginité dès 13 ans le même jour à la même femme. « Nicolas paraissait plus jeune, et né bâtard de quelque juive incirconcise et d’un beau marchand anglais de passage dans le gouvernement du Kouban. (…) Il avait retroussé sa chemise sur sa gorge lactée. Dans l’entrebâillement de l’étoffe, pointait un bouton mamellaire pareil à un clou de girofle. Boris se leva (…) Alors, délicatement, il se pencha sur l’épaule blanche, et il posa un baiser compliqué sur la nuque ingénue » chap. IV.

Tous deux, roses et blonds, frais et souples, vont tomber amoureux de la même Ludmilla, déserter les bolcheviks pour la rejoindre à Shanghai et la baiser. Jeunes et cruels, ils n’hésiteront pas à mettre le nom du consul américain qui bouffonne auprès de Ludmilla sur un ordre en blanc pour le faire fusiller au nom du commissaire politique bolchevik.

Après quelques visites de bordels sensuels où des Nègres d’Afrique à poil se font fustiger par un Céleste en costume de collège anglais tandis qu’un enfant nu leur injecte quelques drogue aphrodisiaque, Ludmilla désire retrouver son village du fleuve Amour. Mais Ludmilla choisit – et c’est la tragédie. Nicolas est jaloux, puis Boris ; Nicolas manque de mourir de scorbut, Boris d’être fusillé pour avoir jeté dehors deux soldats bolcheviks qui torturaient son ami. Nicola, remis, passe la journée en barque sur le fleuve avec son amoureuse. Boris, frustré, lutine le jeune télégraphiste de 14 ans en uniforme bleu marine si joli à son teint pâle que Ludmilla a sauvé de l’ataman Semenoff, aide de camp de l’amiral Koltchak, tandis qu’il jouait à jeter des enfants aux requins sur le pont du bateau qui le sauvait des rouges. La belle a léché l’eau de pluie qui avait coulé dans le nombril du jeune garçon avant de le chevaucher plusieurs fois. Boris, jaloux de tous étrangle le télégraphiste. Tant de beauté fragile lui rappelle Ludmilla, ou Nicolas. Laissant la sauvagerie monter en lui en cette époque de tous les possibles, où se révolutionnent les mœurs alors que craquent toutes la barrières traditionnelles, Boris agit en jeune Semenoff mu par sa seule énergie sans barrière, vouée à son bon plaisir ; il jette le cadavre de l’enfant dans une fosse où un ours est pris au piège.

Mais Ludmilla et Nicolas sont toujours ensemble, cela le torture et ne peut durer ; il faut qu’il la possède à nouveau, que son ami alterne avec lui dans les mêmes bras. C’est la tragédie de l’amour d’être unique, ce que n’est pas le plaisir. Le terme « amour » en français est trop ambigu, absolu, englobant sexe, affection et dévouement dans un même mot. Tant qu’il y avait plaisir, les deux amis-frères partageaient ; lorsqu’il n’y a que l’amour, il faut choisir – donc déchirer leur fraternelle amitié. Boris tue Nicolas, qui accepte le destin.

En voyant son cadavre passer sur les eaux du haut d’un pont, Ludmilla tue Boris. Mais l’Amour coule toujours : immuable, naturel, indompté.

Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour, 1922, Grasset Les cahiers rouges 2002, 140 pages, €7.90 e-book Kindle €5.49

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Christian de Moliner, Vers les ruines de Paris

Nous sommes dans cinq générations au futur, en 2163. Le monde vu par Moliner ne ressemble plus à celui que nous connaissons. L’hyperpuissance a éclaté en trois, le sud s’est rattaché au Mexique, la Californie à la Colombie britannique – exit les Etats-Unis. La Chine elle-même, pourtant de peuplement homogène Han et d’idéologie multimillénaire avec Confucius et Mencius, semble avoir disparu en tant que puissance – ne subsiste qu’une Ligue des cinq villes autonomes avec Singapour, Hongkong, Macao, Taipeh et Kuala Lumpur. La Russie est devenue croupion avec la perte de la Sibérie au profit d’une Union chinoise qui rassemble les communautés chinoises du Pacifique. Quant à la France, elle fait partie du Califat, immense rassemblement de l’Oumma musulmane qui a intégré le Pakistan et toute l’Europe occupée par l’islam démographiquement conquérant des deux siècles précédents. Sauf le « royaume de Syagrius » qui comprend le nord-ouest français, dirigé par le nationaliste François Delattre.

Dans ce décor, on se demande où est passée l’Inde, pourtant puissance montante prête à dépasser la Chine au XXIe siècle. Et l’Afrique ? Fait-elle partie du Califat ou celui-ci se limite-t-il aux Maghreb et Machrek ? L’explosion démographique noire que nous observons en 2018 semble un non-événement.

L’intrigue se noue entre le Califat, la France en reconquête de Delattre et la ligue menée par Singapour. Cette dernière entend jouer le rôle d’arbitre pour faire respecter la paix mondiale et établir, dans le futur, la paix définitive par un gouvernement mondial. Un rôle que les Etats-Unis ont dédaigné au XXIe siècle pour jouer le repli xénophobe et la guerre commerciale de tous contre tous. Le Calife est un petit homme faiblard, fétu de paille entre les mains du vizir ou Premier ministre qui fait assassiner son prédécesseur Benyouche pour établir les El Assad. Et El Assad veut la guerre ; car l’islam se dilue quand il ne conquiert plus. Jusqu’à ce que la planète soit convertie, le djihad ne doit pas cesser. Une autre voie de l’islam existe, mais elle est sous la terreur de la version extrémiste – tout comme aujourd’hui.

Christian de Moliner monte alors un scénario rythmé comme un thriller où le Calife veut tendre un piège à son Premier ministre, tandis que ce dernier tend un piège à la Ligue de Singapour. Il s’agit de porter un message à François Delattre par son ancien ami le diplomate Geymal, chrétien maronite vivant à Jérusalem en plein Califat. Celui-ci emmène sa fille Soria, qui emmène un couple de Juifs talistes menacés de pogrom par l’attentat contre le précédent Premier ministre et qui se sont cachés dans un puits. Soria est amoureuse du jeune homme Salomon, mais il est promis à sa cousine Sarah pour reproduire de petits Juifs. Le Califat, fort de la sagesse de Dieu et de la prescience de Hitler, a en effet stérilisé tous les Juifs pour éviter les ferments de discorde dans l’Oumma – sauf la secte taliste qui se voue à la prière et à l’existence contemplative. Comme il est dit plusieurs, fois, remugle de Bible qui remonte des profondeurs culturelles de l’auteur, lorsque le dernier Juif périra, la terre sera détruite. D’où l’intérêt qu’ils fassent beaucoup de petits même s’ils ne vivent pas heureux, à l’inverse des fins de contes.

Geymal et sa smala sont donc transportés aux frontières des Français de souche, entre Somme et Loire (sauf Paris et Versailles), pour convaincre Delattre de ne pas chercher à reconquérir Paris, ce champ de ruines, sous peine de déclencher la guerre avec le Califat, donc la riposte de la Ligue de Singapour qui veut conserver l’équilibre des puissances. Rien ne va se passer comme prévu, malgré les probabilités calculées des prédicteurs et la puissance informatique des ordinateurs neuroniques.

L’amour, cette passion trop humaine, va interférer avec la froide logique de la mission. A croire qu’il vaut mieux être un robot guerrier qu’un humain stratège pour gagner n’importe quel combat. François Delattre, fanatique monomaniaque, sacrifie son fils de 16 ans appelé dans les commandos et sa fille à peine plus jeune ou plus vieille (le lecteur ne sait pas) qui officie comme infirmière de l’avant. Il n’a qu’une seule faiblesse, l’autre fille qu’il a eue avec Anne, fusillée par le Califat lors d’une mission vingt ans auparavant.

Il est curieux de constater que l’auteur n’aime pas les hommes : tous ses personnages masculins sont nuls. Delattre, son jeune général, son fils et El Hassad sont des dogmatiques poussés aux excès ; le Calife, Geymal et Salomon des couards qui n’osent jamais prendre de décision ; le ministre Longue vue (Long Wu en chinois) produit toujours des plans qui pêchent. Seules Soria parvient à encaisser amour déçu et amour impossible, Sarah l’absence d’amour malgré l’accouplement, et la Présidente de la Ligue de Singapour soupèse le pour et le contre avant de trancher en chef d’Etat responsable ; quant à la fille de Delattre, elle refuse le monde sans son père.

Il est curieux de constater aussi que l’auteur fait un éloge de l’hybride, du métissage. Singapour est pour lui « le » lieu du monde futur où la rencontre de la Chine confucéenne, de la Malaisie musulmane et du droit anglais peut produire la paix mondiale (p.80). J’en doute, mais on peut rêver à la République universelle, Hugo l’a fait un siècle et demi en arrière.

Au total, malgré une typographie qui mériterait d’être aérée et un découpage de l’action qui réclame plus de suspense et de scènes alléchantes (préparations, minutieuses, violence des duels, sexe torride, explosions spectaculaires), cette fiction politique futuriste mérite le détour !

Rien ne se réalise jamais comme on croit car nous projetons le présent sur l’avenir et la mentalité d’aujourd’hui sur celle du futur, mais ce thriller politique a la vertu de nous projeter dans le temps long où l’ardeur belliqueuse de quelques-uns et la lâcheté morale de quelques autres a transformé le monde en un lieu qui ne nous plaît guère.

Christian de Moliner, Vers les ruines de Paris, 2017, éditions du Val, broché €8.12 e-book Kindle €2.99

Les autre œuvres de Christian de Moliner déjà chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

A l’attention de l’auteur, subsistent certaines coquilles qu’il serait utile de corriger :

p.24 au hurlement (et pas à l’)

p.26 nous nous terrons (manque un nous)

  1. 27 problème posé par Salomon et Sarah (supprimer de)

p.35 qui les accueille (supprimer ent)

p.48 chez les Chinois (les majuscules sont inversées)

p.63 ils sont passés et se sont posés (et pas ils ont, ni posé sans s)

p.104 ils ne démêlent pas le vrai du faux (manque pas)

p.143 mosquée Al Aqsa (et pas comme c’est écrit)

passim Q.G. (quartier général) et pas Q.C. ( ?)

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Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Carlo Levi, « confiné » par les fascistes dans un village de Lucanie (Italie du sud) en 1935, évoque magnifiquement la vision paysanne de la vie. C’est une vue immémoriale, valable sans doute en tout temps pour tous les pays dans les mêmes conditions d’existence.

« Le Christ s’est arrêté à Eboli », ont coutume de dire les gens du village qui se sentent abandonnés de tous et pressurés par l’Etat central ; il n’est pas allé plus loin qu’ici. Les paysans de Gagliano sont des « bêtes », pas des chrétiens : ils ne sont bons qu’à être exploités.

La petite propriété ne rapportant presque rien, la bourgeoisie de campagne doit s’exiler. Seuls les incapables restent au pays et doivent pour survivre, dominer les paysans et lutter pour s’assurer les postes rémunérés de fonctionnaires ou des professions de santé. Pour les paysans, l’Etat et les Gros sont des envahisseurs d’une autre civilisation. En France, la Grande guerre et les instituteurs ont inventé la citoyenneté ; pas en Italie, où l’Etat est l’ennemi au point que les brigands qui luttent pour le bon droit du faible sont des héros, pas des zéros.

Plus que les liens familiaux qui sont sociaux, juridiques et affectifs, le sentiment du lien consanguin est intense. C’est la perception d’une affinité magique entre frères et sœurs de sang, mais aussi entre compères choisis et initiés. « Le lien fraternel est le plus fort entre les hommes », écrit l’auteur.

« L’amour ou l’attrait sensuel est considéré par les paysans comme une force de la nature, d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer ». Pour un homme et une femme, se trouver simplement seuls ensembles équivaut à faire l’amour, même s’il ne se passe rien de physique. Il y a là comme un instinct animal que la société cherche à dompter par l’édiction de règles contraignantes de rencontre.

La chèvre apparaît comme la bête la plus démoniaque car elle possède cette puissance de vie qui la fait s’accrocher aux rochers pour glaner sa pitance de ronces, toujours maigre et affamée. Pour le paysan, elle est vraiment « le satyre » mi-homme mi-bouc, le chèvrepied réel et vivant, presque humain par sa vivacité.

D’ailleurs, « il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui, mystérieux, des animaux et des monstres. » Lévi écrit que « tout, pour les paysans, a un double sens. La femme-vache, l’homme-loup, le baron-lion, la chèvre-diable, ne sont que des exemples extrêmes où cette ambiguïté se traduit en image ». Le sentiment de l’existence n’est pas un, comme celui de la raison, mais multiple. « Dans le monde des paysans, il n’y a pas de place pour la raison, la religion et l’histoire. Il n’y a pas de place pour la religion justement parce que tout participe de la divinité, parce que tout est réellement et non symboliquement divin, le ciel comme les animaux, le Christ comme la chèvre. Il est magie naturelle ». Tel est sans doute le paganisme spontané de qui vit en contact permanent avec les terre, les plantes, les bêtes et les saisons.

« Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n’est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante ». On a la superstition du portrait ou de la photo comme donnant pouvoir sur l’âme de la personne représentée. De même, les âmes des enfants morts sans baptême, les monacchicchi, se manifestent aux yeux de tous sous la forme de lutins malicieux et sages aux grands bonnet rouges. On jurera les avoir vu à l’œuvre comme je vous vois.

Les enfants vivants tiennent de l’animal et de l’homme adulte ; ils n’ont aucune enfance. Les bêtes sont leurs seules compagnes. Ils vont en haillons, à moitié nus, pataugeant dans les flaques avec les chèvres, jouant avec elles et les chiens. Ils sont renfermés et savent se taire ; sous leur naïveté enfantine, ils restent impénétrables comme des paysans déjà mûrs, dédaigneux d’un impossible réconfort.

Ce livre généreux nous met en sympathie avec un monde encore proche, intime avec la nature. Par atavisme millénaire, cette âme paysanne résonne profond en nous malgré le vernis urbain. Le fantasme écologique n’est-il pas aussi nostalgie de cet univers harmonique qu’ont encore connu nos grands-parents ?

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, Folio 1977, 320 pages, €8.30

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Henri Troyat, Viou

Une petite fille orpheline en 1946 vit chez ses grands-parents au Puy-en-Velay. Son père, médecin, a été tué en tant que Résistant et sa mère est partie travailler à Paris comme assistante d’un médecin ami. A 6 ans, Sylvie surnommée Viou aime les bêtes, le chien Toby enchaîné à la porte et la vache Blanchette dans l’entrepôt, mais a du mal à apprendre ses leçons trop abstraites et à bien travailler à l’école.

Son grand-père, père de son papa, est amical mais sa grand-mère corsetée de religion, engoncée dans le moralisme et soucieuse de bienséance bourgeoise. Elle vit avec son fils mort dans l’envers du monde. Cette statue du Commandeur selon le christianisme de renoncement version saint Paul, pour qui la vraie vie est ailleurs et tout plaisir un péché, est toxique pour une petite fille qui ne demande qu’à vivre. Heureusement qu’il y a Toby, puis grand-père lorsqu’il n’est pas pris par ses affaires de négoce en gros de charbons et matériaux de construction. Il y a aussi maman lorsqu’elle revient pour les vacances.

Viou aligne les bêtises d’enfant car elle n’en peut plus du deuil perpétuel, sa vitalité déborde du carcan rigide que voudrait lui imposer la vieille bigote qui a peur de l’aimer. Son papa sans lunettes sur la photo de famille a l’air sévère alors qu’elle l’a connu rieur et bon. Elle dessine donc des lunettes sur la photo pour l’apprivoiser, car un artiste du dimanche a peint un grand portrait en couleur du père d’après la photo ; elle ne l’aime pas et l’a dit publiquement, au grand dam de la grand-mère qui croit qu’elle déteste le mort chéri. Elle introduit le chien Toby couvert de puces non seulement dans la maison mais sur son lit la nuit. Elle ment sur son classement déplorable en rédaction pour ne pas être privée de jouer le jeudi avec sa copine Dédorat.

Ecole, messe, cimetière, dîners compassés sont-ils une existence ? Ils se déroulent mornes, jusqu’à la mort du grand-père par infarctus. Ni les prières, ni l’extrême-onction administrée par le prêtre, ni la promesse solennelle d’un pèlerinage à Lourdes n’ont rien pu : Dieu est resté de marbre, indifférent à la peine des humains. A quoi cela sert-il de se priver, de vivre dans l’austérité, de se confondre en macérations, puisque de toutes façons il choisit qui il veut élire au ciel ? Ne faut-il pas plutôt bien faire son travail, qui est de vivre selon la nature qu’il nous a lui-même donnée ?

Contrairement à sa grand-mère, d’une époque révolue, Viou ne fait pas que passer sur cette terre pour aspirer à l’au-delà : elle aime Toby, elle aime sa mère, elle aime la vie ici et maintenant. Son père est mort en héros mais il sauvait des vies et aurait aimé qu’elle regarde devant plutôt que derrière elle, qu’elle vive pour l’avenir et pas dans le passé.

Or la grand-mère se déleste de tout : Toby est donné, l’affaire vendue, Viou récupérée par sa mère qui la veut auprès d’elle pour commencer une nouvelle vie. Grand-mère se retrouve seule, avec sa morale et ses chers disparus : elle aura creusé sa propre tombe car la vie gagne toujours quand on lui fait confiance. Viou a maman, son nouveau beau-père médecin, et le chien affectueux qu’il a acheté.

Le lecteur, ému, souhaite une bonne vie à Viou – à Sylvie.

Henri Troyat, Viou, 1980, J’ai lu 1999, 192 pages, €4.00

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Morale selon Comte-Sponville

Être amoral n’est pas être immoral ; ce n’est pas transgression de dire que le bien en soi n’existe pas, mais saine lucidité. Or, « c’est parce que le bien n’existe pas qu’il faut le faire » II.10. Tout n’est pas permis sous prétexte qu’il n’est ni Bien ni Mal dans l’immuable, ou commandé par un grand ordonnateur qu’on appelle Dieu. Je ne me permets pas tout car tout ne serait pas digne de moi. « Ma morale est cette dignité et cette exigence » II.14. Le nihilisme moral qui saisit notre époque où « tout se vaut » et où tous se vautrent, où tout s’excuse parce que tout peut s’expliquer, où la fameuse « tolérance » n’est qu’indifférence aux désirs des autres comme dans les maisons pour ça, la tolérance qui met tout le monde sur le même plan indulgent et relatif, n’est pas acceptable. Il n’y a pas de destin, on peut toujours faire autrement, chacun est donc toujours responsable. « Je suis libre de faire ce que je fais, selon Lucrèce, non parce que ma volonté serait indéterminée, mais parce qu’elle n’est déterminée, à chaque instant, que par l’état présent de mon corps (désirs, clinamen) et du monde (simulacres) ». Détermination de la volonté à la fois nécessaire (dans l’instant) et aléatoire dans le temps).

L’indéterminisme n’est pas le libre-arbitre ; celui-ci est une illusion. La nature est aveugle et la réalité de l’homme se réduit à ce qu’il fait. Le moi n’est pas un être mais une histoire : ce qu’il fait le fait ; il ne saurait ni le choisir ni y échapper. Mais il est comme il veut et il veut comme il est (Schopenhauer). Le présente seul existe et l’action n’est que dans l’instant. Le bouddhisme zen s’entraîne au vide (qui n’est  rien) pour se défaire de l’illusion du moi et du temps, afin de s’ouvrir à ce qui survient, de faire corps avec l’agir, toujours au présent. Il s’agit d’être ici et maintenant, pleinement celui qui agit, en pleine lumière, en harmonie. La volonté est le désir lui-même, mais en tant qu’il agit. Mon désir fait le tri : il y a un « goût » éthique et moral, le bien est ce qui fait plaisir sans nuire aux autres, l’éducation et la société font le reste. Car toute morale est historique : il n’y a ni Bien ni Mal en valeur absolues mais seulement du bon et du mauvais en valeurs particulières toujours relatives à l’époque et au lieu.

La morale est une illusion, mais nécessaire et bienfaisante (Spinoza). « Le sage, parce qu’il est sage, désire la sagesse pour autrui et, parce qu’il est heureux, le bonheur (pour autant que faire se peut) pour tous. Ainsi agit-il en conséquence, et cela est la moralité même » II.104. Toute joie est bonne et toute tristesse mauvaise. « Le sage ne fait que suivre jusqu’au bout la logique du désir qui est de joie, mais doit pour cela le soumettre à la logique de la raison, qui est de paix » II.107. « Le bien, au fond, c’est le désirable – mais, par la raison, libéré du sujet : le désir se soumet alors non au moi, mais au vrai, lequel est toujours singulier (il n’y a pas de ‘vérités générales’) mais aussi, étant vrai pour tous, toujours universel » II.108. La raison, commune à tous, universalise les valeurs propres à l’humain ; elle en fait la culture et la loi. « On passe alors de l’égoïsme (le désir sans raison, enfer né de sa particularité) à la vertu (le désir raisonnable, ouvert à l’universel) » II.108. Où l’on retrouve « la belle vertu grecque, généreuse et fière toujours ».

L’éthique ne s’oppose pas à la morale mais est sa vérité. La morale n’est pas le contraire de l’éthique mais son illusion. L’homme n’a que la morale qu’il s’invente, qu’il se mérite – ce qui ne va pas sans effort. La morale est joyeuse mais point toujours facile. Repère : « Agis de telle sorte que tu puisses rester l’ami de tes amis, des gens de bien et de toi-même » II.131. Traduit en langage philosophique, cela donne : « Anti-humanisme théorique, donc, et humanisme pratique : la notion d’homme n’explique rien (l’humanité n’est pas la cause de soi, ni l’homme sujet libre de ses actes) mais, réfléchie, constitue un ‘modèle’ qui vaut d’être défendu. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme (en devenant cheval ou surhomme) mais de le devenir au mieux. L’humanité n’est pas un fait biologique (ce qu’il y a de naturel en l’homme n’est pas humain) mais une valeur culturelle » II.135. Homo homini deus.

L’amour est généreux par définition et moral par excellence. Lui seul réconcilie le désir et la loi. La seule éthique est l’amour tout court et tout entier, la joie pleine, consciente de soi et de sa cause, qui libère de la loi. La seule vraie morale est l’amour du prochain (Spinoza), amour imparfait, et moral pour cela : nul impératif ne saurait ordonner d’aimer, mais d’agir comme si on aimait. C’est raison, donc vertu – et libère des moralistes.

Seule l’action est réelle ; vouloir, c’est agir. La morale est une solitude qui s’érige en exigence universelle, nécessaire et bienfaisante : c’est le chef-d’œuvre de vivre. Et Comte-Sponville a cette phrase très nietzschéenne – Nietzsche que, pourtant il n’aime pas, trop sensible aux déviations que l’on en a fait – : « Tu es, à chaque instant, ce que tu penses, veux ou fais (…) Tu vaux, exactement, ce que tu veux » II.148.

Le commun habille de sens la vérité pour la supporter, l’apprivoiser. Le matérialisme joue la vérité contre le sens, le silence de la nature contre le bavardage des prêtres : n’interprète pas, applique-toi à connaître. Cette conception rejoint le bouddhisme qui ne croit qu’au non-sens (l’aucun sens, qui n’a rien à voir avec le nonsense, le sens détourné , retourné). Le désir crée le manque, le discours le met en forme, le fait exister en le nommant. Dieu nait du devenir-sens du désir. La prière crée Dieu, non l’inverse. Où Pascal avait raison. Le contraire du sens, auquel je crois, est le grand « oui » au réel. « Le rire est médiation : ce qui fait rire, c’est ce qui fait semblant d’avoir un sens, semblant de valoir, semblant d’être sérieux » II.193. Le rire fait place nette à la vérité en se moquant du sens supposé – car toute parole vraie a le silence pour objet. La vraie réponse est qu’il n’y a pas de question ; le vide du sens c’est le plein de l’être, et le présent de toute éternité.

« Les vérités qu’on ignore ne sont pas moins vraies que celles qu’on connait ni (en elles-mêmes) plus mystérieuses ou intéressantes. C’est où le sage, on l’a compris, se distingue du savant : celui-ci cherche la connaissance, celui-là se contente (à tous les sens du terme) de la vérité. Et puisque tout est vrai, toujours, partout – ce caillou, cette fleur, et même cette erreur vraiment fausse, cette illusion vraiment illusoire – le sage se contente, modestement, de tout, et tout le contente. La vérité n’est pas ce qu’il cherche, ni même ce qu’il connait, mais joyeusement ce qu’il aime et qui le contient » II.200.

Le « oui » au réel n’est pas l’hébétude du no future mais la confiance : ce présent même, renforcé par la certitude de sa joyeuse et sereine continuation. Epicure : ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu. « Le sage est sans pourquoi, vit parce qu’il vit, n’a souci de lui-même, ne désire être vu » II.247. La vie n’est pas à interpréter mais à vivre ; le réel n’est pas à comprendre mais à connaître. La vérité ne se distingue du réel que pour l’esprit seul, qui se souvient, anticipe et compare ; il disjoint ainsi le temps qui, dans les faits, se confond au présent. Le temps n’est rien qu’imagination ; il n’est que le présent qui est l’éternité même. « La sagesse n’est pas un but (plutôt : elle n’est un but que pour les fous), ni un idéal (elle n’est un idéal que pour les niais). C’est la vérité de vivre, disais-je, laquelle, en tant qu’elle est vraie ou éternelle, n’attend rien, ne vaut rien, et ne veut rien dire (…) Moins tu t’occupes de la sagesse, plus tu t’en rapproches, et tu ne l’atteindras peut-être qu’en désespérant tout à fait (…) Vivre en vérité, ce n’est pas vivre une autre vie, c’est vivre autrement la même vie que tous » II.280.

Et cela encore qui est un parfait résumé du Traité et qu’il faut citer en entier : « Tout se tient ici : l’éthique (se désillusionner de soi, de l’avenir et de tout), la morale (cesser de mentir), la métaphysique ou l’ontologie (l’éternité du réel et du vrai)… Et ce tout est la sagesse : la vraie vie c’est la vie vraie. Qu’est-ce à dire ? Rien que de très simple, et que chacun connaît ou peut expérimenter. Vivre en vérité, c’est vivre sa vie – et jusqu’à ses rêves – au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter… Aimer, surtout, au lieu de juger : aimer et accepter au lieu de juger et détester. Et crier quand on a mal, et rêver quand on rêve… Infinite love, infinite patience… L’éternité c’est maintenant et il n’y en a pas d’autre. Le salut ne consiste pas à devenir éternel (expression bien-sûr contradictoire, et c’est pourquoi la béatitude ne peut être dite commencer que ‘fictivement’), mais à comprendre que nous le sommes » II.285.

Ne rien espérer, mais tout vivre. Seul le réel (matérialisme) et le présent (désespoir) existent. Ouverture à la présence : il n’y a plus que la vie, la vérité et l’amour. Le renoncement à l’esprit spéculatif fait place nette au bonheur (il est acceptation de l’ici) et à la béatitude (éternité du maintenant).

J’adhère pleinement à ce discours qui décape de toute illusion. Apollon l’ardent, le lucide, l’éclairant, a toujours été mon dieu préféré.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99  

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Matisse

Un vieil ami aujourd’hui décédé, une exposition, des livres m’ont fait redécouvrir l’œuvre peinte. Matisse est un peintre que j’aime parce qu’il peint le bonheur. Bonheur de vivre : luxe, musique, danse, harmonie – tous ces titres d’œuvres qui font état du bouillonnement vital et de la joie de peindre. Bonheur de créer, de remuer le fond sensuel des hommes, de réconcilier l’humain avec la nature dont il est issu, par le biais du regard. La couleur n’est qu’une sensation et c’est dans la lumière que la sensation est la plus forte. D’où l’attirance de Matisse pour le sud : la Corse, le Maroc, Tahiti, Nice. Le sud où l’on sait vivre, nu ou presque sans contraintes et baigné de lumière.

Bonheur de l’urgence, comme un élan vital qui court dans sa peinture. Le « dépêche-toi » d’un tard-venu à l’art de peindre, la puissance virile d’un vieux sensuel qui aime les femmes et les couleurs. Urgence qui se ressent par le regard qui glisse et papillonne d’un coin à l’autre de ses toiles colorées au relief écrasé comme sur les tapisseries. Urgence des couleurs vives qui se choquent et se changent sans cesse. « On n’a jamais fini » : ni d’aimer, ni de créer, ni de survivre. La vie, comme la lumière du jour, éternellement se recommence. C’est ce que doit traduire la peinture.

Matisse a eu une très vive perception du Maroc, de cette lumière bleue du ciel qui envahit tout. Tanger : Paysage vu d’une fenêtre. Ce qui est vivant est jaune et rouge : le vase, les fleurs, les gens sur la place où se réverbère le soleil. Le vivant baigne dans la lumière qui est bleue ou verte selon qu’elle est du ciel ou du végétal. Zohra, le Rifain, présentent le même contraste. Les poissons qui sont vivants sont rouges et roses, de même que les parures humaines : les broderies, les babouches. Les vêtements prennent la couleur du bain lumineux par osmose. Les êtres sont intégrés dans leur environnement, ils font corps avec lui, ils y sont heureux comme des poissons dans l’eau.

Une atmosphère déjà ressentie en Europe l’année d’avant, avant cette Grande guerre qui annihilera pour longtemps le bonheur, le sentiment que l’on peut s’épanouir dans un monde en paix, créé pour l’homme. Matisse est un peintre « d’avant » la guerre, d’un âge d’or qui nous paraît, aujourd’hui désirable et lointain. La conversation nage dans le bleu, l’homme debout, rigide et prêt à l’action (n’importe laquelle) parle à la femme assise qui attend (et laisse peut-être mûrir en elle un bébé). Par la fenêtre s’étend le jardin du monde, décors et terrain de jeu pour Adam et Eve 1911.

Le monde est un paradis. Matisse l’avait peint ces mêmes années : la Danse, la Musique, les Joueurs de boules. Des humains nus et lumineux s’ébattent dans un décor éthéré, simple figuration colorée comme une atmosphère ou un bain. Poissons rouges ou roses dans un bocal vert et bleu, les humains sont tels que la nature les fait, ils nagent et jouent, ils sont heureux.

Les intérieurs sont traités comme des tapisseries où tous les détails sont sur le même plan, les humains dans leur aquarium intérieur. Les poissons rouges ressemblent à La famille du peintre et à La desserte rouge. Les personnages baignent dans leur bain coloré, ils y nagent.

Matisse veut « donner à une surface très limitée l’idée d’immensité. » Sa pensée sait capter librement les formes, sans imiter, libéré de tout académisme. Il a l’intelligence de son exaltation, la maîtrise de son euphorie. Il travaille sa toile comme une femme, longuement, patiemment, brassant et grattant en rythme pour faire monter peu à peu la grande jouissance de la création. Orgasme des couleurs dans un tourbillon de formes. L’amour est communion ; il participe au mouvement de la nature et de la vie.

Xavier Girard, Matisse une splendeur inouïe, Découvertes Gallimard 2008, 176 pages, €6.54

Volkmar Essers, BA Matisse, Tashen Basic Art 2016, 95 pages, €10

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Dai Sijie, Le complexe de Di

Désopilant et loufoque, l’auteur conte, au travers des pérégrinations d’un émigré en France adepte de la psychanalyse, la Chine contrastée de l’an 2000. Les jeux olympiques de Sydney sont en effet cités. Le personnage qui dit « je » s’appelle Muo, une antithèse de Mao : « je suis myope, laid, petit, inintéressant, pauvre, mais orgueilleux » II.3. Il a quitté la Chine communiste (légalement) pour aller étudier en France Freud et Lacan. Il revient dans son pays on ne sait trop pourquoi, car « la psychanalyse » est considérée comme un divertissement bourgeois par l’orthodoxie communiste, et les paysannes confondent le psy avec un diseur de bonne aventure.

Mais cette exploration des tréfonds chinois par un écrivain issu de là-bas est prétexte à de multiples histoires et anecdotes, sur un ton cru et réaliste – et le roman n’est surtout pas réservé aux psychanalystes ! L’auteur nous fait sentir l’odeur de la Chine communiste, « de sueur, de mégots, de nouilles instantanées » III.1. Il nous fait écouter les bruits de la Chine communiste, « quand quelqu’un était admis au Parti communiste, ses tongs changeaient de timbre, de résonance, presque de signification et, pendant longtemps, elles semblaient chanter l’hymne national » II.3. Il nous fait pénétrer l’amour dans la Chine communiste : « Quand les Chinois font l’amour, c’est pour deux choses fondamentales, qui n’ont rien à voir entre elles. La première, c’est pour avoir des enfants. C’est mécanique, c’est un boulot. C’est idiot, mais c’est comme ça. La seconde, c’est pour se nourrir, pendant l’acte sexuel, de l’énergie de sa partenaire, de son essence féminine. Et celle d’une vierge, tu te rends compte ? » II.5.

Amoureux de son ancienne condisciple Volcan de la Vieille lune mais puceau, fétichiste des pieds, ami de l’Embaumeuse qui œuvre à la morgue et qui va le violer (III.3), Muo est en quête d’une vierge à offrir comme pot de vin au juge Di, un ancien exécuteur de criminels d’une balle dans la nuque, qui est gavé d’enveloppes remplies de billets pour influencer ses jugements. Car tout se monnaye dans la Chine communiste – et la « lutte pour la corruption » ne cache que des manœuvres de pouvoir. Il cherche une vierge dans la rue du Grand bond en avant où se vendent les domestiques communistes aux matrones communistes, mais la commissaire politique, appelée « Madame Thatcher » de la rue, veut l’épouser. Il en trouve une mais se dépucelle avec elle ; il en découvre une autre mais lui casse la jambe en empruntant une guimbarde pompeusement intitulée Flèche bleue dont le chauffeur refuse obstinément d’être aimable avec la minorité Lolo. Le juge Di n’attend pas, il va laisser croupir en prison Volcan et y mettra l’Embaumeuse, Muo doit-il fuir la Chine via la Birmanie avec des dollars dans le slip ?

C’est picaresque et édifiant sur les soubassements charnels et matériels de l’orgueilleuse Chine dont les prisons sont plus modernes que les trains ou les autos. Après un début un peu lent et déconcertant, le lecteur ne s’ennuie pas jusqu’au bout – en queue de poisson, aussi fuyant que l’animal, comme si l’auteur ne savait pas terminer un roman. Mais il sait raconter le chemin et c’est bien ce qui compte.

Prix Femina 2003

Dai Sijie, Le complexe de Di, 2003, Folio 2005, 416 pages, €8.30

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Marcel Conche, Le fondement de la morale

Agrégé de philosophie et professeur à la Sorbonne, Marcel Conche fut le maître d’André Comte-Sponville qui le cite plusieurs fois. C’est ainsi que m’est venu le désir de lire ses livres. Celui-ci est très actuel : « la morale se perd » comme dirait la concierge, mais elle n’a pas tort. Notre société ne sait plus très bien où elle en est. D’où l’importance de fonder la morale commune, issue des cultures universelles des Grecs et des Romains, et du christianisme, transmise par la révolution française et les droits de l’Homme.

Fonder la morale, c’est établir le droit de juger moralement, c’est-à-dire de donner valeur humaine universelle aux exigences de la conscience commune. Le fondement n’est pas l’origine, confusion de Nietzsche ; le fondement est « en raison », dans cet absolu qu’est la relation de l’homme à l’homme dans le dialogue. La liberté est le fondement négatif de la morale car elle rend possible l’exigence morale. La méthode donc est celle « du dialogue, la méthode dialectique dans sa forme originelle. Nous n’affirmerons rien d’autre que ce que l’interlocuteur ne peut manquer d’admettre, pourvu seulement qu’il consente à la discussion » p.32. « Ce que nous entendons par dialogue est un échange où le propos de l’un des interlocuteurs est rigoureusement fonction du propos de l’autre » p.34. Chacun présuppose l’autre capable de vérité, c’est-à-dire de dire ce qui est, absolument.

Cela implique la liberté : « quand je dis vrai, je suis libre à l’égard de toute cause de de détermination » p.37. L’égalité de tous les hommes à être capable, par leur raison, de dire la vérité, est un fait universel ; il s’agit d’une égalité de capacité et de droit, une essence (qui n’est ni une « nature » ni une « condition » de chaque homme). « Si le sage est supérieur à l’insensé, c’est en ce sens qu’il est meilleur, plus heureux, plus fort (mais) sur le fond de leur égalité fondamentale » p.46.

Une croyance, une religion ou un système, ne sauraient fonder la morale, qui est universelle – parce qu’eux sont particuliers. « Observons simplement que saint Paul n’est pas un interlocuteur socratiquement valable, car il n’accepte pas de s’en tenir aux vérités impliquées par le fait même d’engager la conversation (ou le dialogue ou la discussion) : il introduit des principes particuliers du bien-fondé desquelles la raison humaine n’est pas seule juge, et dont le sort ne peut se régler par la discussion » p.50. On ne peut que laisser de côté un tel discours qui, ne faisant pas appel à la seule raison, donc à la capacité de chacun de rétorquer, n’a pas de caractère universel. Il est « in–signifiant pour nous, car il n’a de sens que pour les membres d’une secte définie » p.50. L’appel à Dieu, le choc des émotions, la séduction du propos ou la force en guise de légitimité sont tous les moyens du discours pour éviter la vérité, donc pour manipuler les interlocuteurs.

« Chacun pense être, en jugement, aussi bien partagé qu’un autre. Et cela est vrai en droit. En fait, il y a bien des différences, car il y a bien des degrés dans la liberté intérieure et l’indépendance d’esprit. La liberté de jugement n’est possible que par cette énergie intime qui fait le caractère » p.75. Caractère = indépendance d’esprit = regard libre = jugement en raison – tel est l’enchaînement. Cette volonté, issue d’une énergie intime, est à l’origine du « devoir de se rendre libre à l’égard de tous les facteurs de détermination extérieure à la chose jugée, pour bien en juger » p.75. Ce devoir de liberté est la contrepartie nécessaire du droit à la parole. Ce qui fonde le caractère, selon Sénèque et Montaigne, c’est la mort. Elle rend possible le détachement vis-à-vis de l’éphémère et permet de discerner l’essentiel.

Le discours de sagesse est individualiste ; il s’agit de bien vivre par un équilibre moral de la personne, condition de la pensée droite, du bon exercice de la raison. Cette sagesse est le fondement nécessaire à l’homme, mais elle est insuffisante. Le discours moral s’intéresse aussi aux autres ; il est universaliste. Existe en effet un devoir de substitution « qui nous oblige à parler et à agir pour ceux qui ne le peuvent pas » p.57. Par exemple les enfants. Mais, plus généralement, ma propre dignité est intéressée à la dignité d’autrui. « Je dois ne pas m’abaisser par respect pour moi-même, mais aussi par respect pour tout homme ; et je dois vouloir qu’aucun homme ne s’abaisse non seulement par respect pour sa propre dignité, mais aussi pour la mienne » p.48. Ceci fonde la révolte comme droit. Non comme devoir, celui-ci dépendant des conditions : comme il faut toujours vouloir la victoire, il ne faut pas risquer la destruction s’il n’y a pas de chances raisonnables de succès.

« L’égalité de tous les hommes signifie le droit, pour chaque homme, de devenir et d’être homme à sa façon, conformément à sa nature singulière, donc dans la différence et l’inégalité. Chaque homme a droit à son auto-développement » p.91. Ceci condamne par exemple l’avortement, le fœtus étant humain en puissance (mais tout dépend des normes sociales). Les hommes vivent en société. La conscience morale n’est pas un produit de la nature, elle suppose une éducation, une formation morale. L’éducation a pour but de forger la confiance de l’individu en lui-même, en sa raison et en sa volonté, pour en faire un homme capable de dévoiler et de livrer la vérité. S’établit, dès lors, le principe de l’équivalence des services rendus. « L’individu doit (s’il le peut et dans la mesure où il le peut) rendre à la société l’équivalent de ce qu’il en reçoit, où en a reçu. D’autres ont travaillé, travaillent pour lui ; à lui de travailler pour eux » p.92.

Une action ne se justifie que par le bien qui en résulte : le principe du meilleur est le principe de conduite. Punir, c’est infliger une souffrance, ce qui est mal ; cela ne se justifie que si de ce mal peut sortir quelque bien. Ce pourquoi une grève peut être juste, jusqu’à une limite où elle pénalise l’ensemble de la société et de l’économie. La peine de mort par exemple n’est pas pour cela injustifiée : dans une société où cette peine (civile) a été abolie, l’assassin est privilégié, il peut donner la mort sans risque de mort pour lui-même. Sauf la mort sociale qu’est la prison « à vie » (en fait à pas plus de 30 ans), mais que Marcel Conche n’évoque pas.

Une société égalitaire est morale car elle fait ressortir seulement l’inégalité naturelle. « Les individus, dans les limites définies par un cadre social indépendant de leur volonté, peuvent réaliser ce qu’ils portent en eux » p.93. Il ne saurait y avoir d’injustice de la nature, car la nature n’a aucun devoir envers l’homme ; elle n’est pas un être supérieur, elle est indifférente. C’est à la société de compenser ces inégalités en fonction de sa propre morale.

Chacun a le droit de vouloir vivre – et a le droit de mourir. Mais si ce vouloir vivre n’est pas cause suffisante de vie (le bébé, le blessé, dépendent des soins des autres humains), chacun peut à volonté être cause de sa propre mort. Il faut, pour le justifier, de bonnes raisons – qui seront toujours subjectives. « À chaque moment de la vie, on peut faire un bilan. Le bilan est positif si l’on a le contentement de vivre, l’activité, la maîtrise de soi, une santé point trop détériorée, et la capacité de supporter les tracas habituels de la vie, plus quelques autres. À partir d’un certain moment, ou le déclin devient déchéance, la mort, lucidement choisie, semble préférable au sage » p.106.

Le bonheur est une triple proximité : à la nature, aux autres, à soi-même. « Le sage n’a besoin de rien car il comprend le langage des êtres, du monde, spécialement de la nature, des animaux, des arbres, de l’eau et des éléments ; il en saisit la poésie universelle et il est, en quelque manière, toujours heureux. L’ennui est signe d’inculture » p.117. Ce pourquoi une morale sociale est de développer la culture, ce qui permet d’épanouir la liberté de chacun.

L’amour est ce supplément de bonheur de la présence d’autrui. Cette cordialité, cette sympathie, qui fait que l’on est heureux avec quelqu’un, suppose la capacité de rendre justice, de voir autrui honnêtement, avec ses défauts et ses qualités. Ce que ne permet pas l’amour fusionnel ni la passion aveugle.

À tout cela je souscris même si je suis plus attiré par la sagesse, qui est de la personne, que par la morale, qui est universelle. L’amour des autres, de certains autres, est cependant la médiation de l’une à l’autre.

Marcel Conche, Le fondement de la morale, 1993, PUF 2003, 148 pages, €15.50 e-book Kindle €11.99

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Moi Ivan, toi Abraham de Yolande Zauberman

Ce film sensible et vivant met en scène deux enfants sur un fond historique tragique. Nous sommes en Pologne en 1933. Se côtoient juifs usuriers, paysans chrétiens et boyards ivrognes qui possèdent la terre et se ruinent en menant grande vie. Chez les humbles, règne superstition et archaïsme d’un autre siècle.

Dans cet univers, la jeunesse éternelle se révolte contre la fatalité. Un jeune juif communiste, Aaron (Vladimir Mashkov) s’évade de prison et s’enfuit avec sa bien-aimée Rachel (Mariya Lipkina). Elle est la grande sœur du petit juif Abraham (Roma Alexandrovitch), que son grand-père Nachman, patriarche biblique, rabbin de la communauté et chef absolu de la famille, veut dresser à la tradition. Lui ne veut pas être séparé de son ami Ivan (Sacha Iakovlev,) ni surtout reproduire la vie au Shtetl du grand-père ; il décide de  s’enfuir avec Ivan. Le garçon est un tout jeune adolescent qui a été placé chez lui, par de lointains parents goys pour y apprendre le métier de tailleur d’habit.

Les deux enfants s’aiment, de façon bourrue mais solide, par-delà les barrières ethniques et religieuses. Ivan a presque 14 ans, il porte une croix d’or orthodoxe au cou, il est dur et secret ; il s’éveille à l’adolescence et découvre les filles, l’aventure et le monde. Abraham, fils aimé et turbulent, n’a que 9 ans et adore les chevaux ; il découvre la méchanceté et la bêtise. S’il coupe ses papillotes pour ne plus passer pour juif, il a le teint basané et est pris pour un Tzigane. La stupidité crasse de ceux qu’il croise leur fait croire qu’un un simple regard de ses yeux noirs jette un sort.

Leur fuite commune est initiatique – mais salutaire puisqu’un pogrom détruit le village et massacre la famille d’Abraham durant leur absence. Au retour, ils découvrent le désastre et les ruines. Ils se retrouvent désormais tout seuls : Abraham est orphelin, Ivan a oublié depuis longtemps où étaient ses parents qui ne se souviennent pas de lui. Il ne plus reste aux deux enfants que leur amitié pour survivre.

C’est là le plus beau, peut-être, bien plus que « la peinture du judaïsme historique » auquel les bien-pensants voudraient réduire le film : cet instant où l’on assiste à la brusque maturation d’Ivan. Le frémissant, l’étincelant Sacha Iakovlev dans le film, protège son petit compagnon ; dans les dernières images, il le soutient et lui promet son aide pour toujours.

14 ans est l’âge où les serments ont un sens qu’ils n’auront jamais plus, où l’adolescent joue à l’homme avec sérieux, avec ferveur. Le visage du jeune Sacha, boudeur et déterminé, le corps tendre mais la tête solide de rigueur morale, a quelque chose de tragique. Cette initiation est aussi une passion.

Elle est d’autant plus vive que le jeune acteur russe a été sélectionné dans un orphelinat. Il est lumière dans ce film sans nuance, un diamant brut. Plus encore parce que le film a été tourné exprès en noir et blanc.

Prix de la jeunesse au festival de Cannes 1993

DVD Moi Ivan, toi Abraham, Yolande Zauberman, 1993, avec Roma Alexandrovitch, Sacha Iakovlev, Vladimir Mashkov, Mariya Lipkina, OF2B, 1h45, occasion (DVD très rare donc cher, VHS possible – à numériser éventuellement)

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Un Indien dans la ville d’Hervé Palud

Ce film est une comédie sérieuse qui laisse un peu de nostalgie. Sont évoqués des problèmes graves de notre temps mais d’un ton léger : le couple et la paternité, la vie de famille ou les risques des métiers, l’arrivisme social, la ville où la nature, l’infantilisation ou la responsabilité des enfants… L’histoire me touche par les clins d’œil qu’elle me lance sur la bourse, les relations père-fils, l’Amazonie. Le père, Thierry Lhermitte, est un acteur français de ma génération préféré dans ses rôles énergiques, humains, de bon sens. Ici, il est un gnome de Wall Street, troquant en bourse des options sur matières premières. Le gamin, Ludwig Briand, a le corps fluet et très souple de ses 13 ans, des dents blanches, un nez mutin et de longs cheveux drus.

Le père et le fils ne se connaissent pas, la mère (Miou-Miou) étant en partie en Amazonie enceinte de lui parce qu’elle ne supportait plus d’être quantité négligeable dans la vie trépidante de son trader de mari. Lui fait du troc, comme les Indiens, mais pourquoi ? Quand le fils, à 13 ans, offre une casserole à une fille de son âge, c’est pour lui faire l’amour – mais son père, à Paris ? Il a de l’argent mais n’est finalement pas heureux. Sa « femelle » comme disent les Indiens, (Arielle Dombasle) est une illuminée dont les « chakras se referment » à la moindre contrariété et qui refuse de se marier l’année du porc. Rien de très naturel comme existence ! Lorsque le boursier se rend en Amazonie pour faire signer à sa femme l’acte de divorce afin de pouvoir se remarier, il découvre qu’il a un fils de 13 ans élevé en sauvage et appelé de façon cucul Mimi-Siku (nom qui signifie pisse de chat et que s’est choisi l’acteur infantile lui-même !).

L’adolescent, élevé à l’indienne au naturel, sait ce qu’est la vie : chasser, pêcher, allumer un feu, apprivoiser les animaux, connaître les dangers de la forêt et les beautés de l’affection comme de la nature. Dans la jungle de Guyane, son père se fait appeler Baboon (babouin) parce qu’il est différent des Indiens : il a du poil sur la poitrine. À Paris, lorsqu’il ramène son fils qui voulait voir la tour Eiffel, l’associé et le concierge traitent l’enfant de « singe » : il aime se balader en pagne et torse nu avec des peintures sur le nez. On est toujours le sauvage de quelqu’un. Mais que vaut-il mieux ? Savoir assurer sa survie dans la nature dans la lignée des primates, ou se créer des problèmes insolubles dans le stress social de la soi-disant civilisation ?

Le petit bonhomme de la jungle décille les yeux de son père lorsqu’il fait irruption brutalement dans l’existence artificielle de la ville. La Tour Eiffel « pique le cul du ciel » et le chat doit « manger bon » parce qu’après, « le chat sera bon à manger ». Le golden boy pendu au téléphone, qui se délasse avec une allumée, s’aperçoit que tout ce qu’il fait avec sérieux est vain – d’autant que son associé (Patrick Timsit) l’a embringué dans une sale affaire avec la mafia russe. Son fils, enfant sauvage mais considéré comme un homme par les Indiens après son initiation, apparaît plus adulte que lui – d’autant qu’il tombe en amour avec Sophie (Pauline Pinsolle) – dont le prénom signifie la sagesse – la fille de son âge qu’a cet associé colérique qui n’a jamais le temps de s’occuper de ses propres enfants. Baboon finit par choisir de se ressourcer en compagnie de son singe de fiston et d’abandonner le rôle artificiel inutile qu’il a tenu jusque-là dans la finance.

L’histoire est un peu naïve mais remplie de fraîcheur. Le film distille une tendresse pudique et montre bien quelle est la base des relations humaines véritables : elles sont moins sociales que personnelles. Il importe moins de jouer un rôle que d’être vrai.

Cette histoire de bon sauvage remplie de gags apparaît au milieu de la décennie 1990 comme un conte philosophique du temps. Depuis, évidemment, se balader torse nu sur les Champs-Elysées et baiser sa copine à 13 ans est devenu très mal vu de la société, retombée dans ses travers ; et les chakras redeviennent mode.

DVD Un Indien dans la ville, Hervé Palud, 1996, avec Thierry Lhermitte, Patrick Timsit, Ludwig Briand, Miou-Miou, Arielle Dombasle, Pauline Pinsolle, TF1 vidéo 2007, 1h37, €9.99

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Maxime Chattam, In tenebris

Le beau brun Josh Brolin, formé au FBI puis entré dans la police de Portland, l’a quittée après avoir vu tuer sous ses yeux son amour naissant (voir L’âme du mal). Il est devenu indépendant, détective privé spécialisé dans les enlèvements. Sa dernière enquête le mène à New-York, six mois après les attentats du 11-Septembre. Rachel, étudiante d’une vingtaine d’années, a été enlevée sans laisser de traces et ses parents payent pour en savoir plus.

De ce fil ténu, Brolin tire tour un écheveau. Ce ne sont pas moins de 67 personnes, hommes, femmes et enfants, qui ont disparues ! La police de New York (NYPD) est intriguée par une femme scalpée qui court entièrement nue dans les rues un soir d’hiver glacial. Elle fuit l’Enfer, rien de moins. Recueillie à l’hôpital, elle reste à moitié folle. Qui l’a enlevée et pour lui faire quoi ? La violer bien sûr, mais ce serait là le moindre mal, si l’on peut dire…

Le détective Josh et la policière Annabel vont se séduire mutuellement et partager les informations. Ils se mettront en quête d’un véritable réseau de criminels dont les enlèvements n’ont pas le viol ni la torture pour unique objet. Cela fait partie du jeu mais il y a bien pire. Il ne faut pas en dire plus, sinon que l’on découvrira des statistiques effarantes (dont l’auteur assure qu’elles sont vraies) et des esprits assez tordus pour considérer leurs semblables comme du bétail. Il existerait sous New York une Cour des miracles, lieu secret et souterrain où tout ce qui est illégal peut se traiter, où les jeunes nazis cèdent des dagues d’époque « ayant servi », les vendeurs des cassettes de snuff movies où les violé(e)s meurent à la fin, les pédophiles tout un catalogue de photos et de vidéo édifiantes, les amateurs d’armes l’accès aux équipements non-répertoriés, et où les faux papiers aussi vrais que nature sont en vente libre. Le pays de la liberté est celui de tous les excès.

Les monstres seraient le prix à payer pour cette société. Brolin le profileur le décrypte : « Nous sommes bien parvenus à transformer l’amour en bien de consommation. Accumuler les ébats, les proies, se marier à la va-vite, comme ça, par folie, pour changer aussitôt. » Quelle éducation un tel monde peut-il assurer ? « Un enfant qui a grandi seul, nourri de la violence de la télé, des médias, du cynisme ambiant, et dont personne n’a jamais entendu les cris de peur, de désespoir, de solitude. (… Il) a grandi avec ce modèle de consommation où le pouvoir réside dans ce que l’on possède, consiste à se faire soi-même en marchant sur les autres si nécessaire » p.408. Celui qui enlève a pour proie des humains ; il leur marche dessus, en fait ses objets, il les consomme.

Pire : il n’est pas seul…

Un bon thriller, différent du premier mais tout aussi palpitant, pénétrant les arcanes de la société américaine côté pile. A éviter de lire le soir si vous êtes jeune et beau ou si vous vous sentez encore belle – et n’avez pas une serrure trois points à la porte et des volets bien fermés.

Maxime Chattam, In tenebris, 2002, Pocket 2004, 596 pages, €8.60

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Ken Follett, La chute des géants

Le gallois auteur de thrillers Ken Follett se lance dans une vaste fresque historique sur « Le siècle » (le XXe) et il est passionnant. Evidemment, il faut aimer les pavés (celui-ci fait plus de mille pages) et l’entrecroisement à la manière des suspenses cinéma de plusieurs personnages avec chacun leur histoire… qui finissent par converger dans les hasards de l’Histoire. Car le siècle est saisi en 1911 par l’entrée d’un adolescent de 13 ans, Billy, à la mine au pays de Galles, comme son père et son grand-père, et se termine en 1924 par l’entrée au Parlement de Westminster d’Ethel, sœur aînée de Billy.

C’est dire si le siècle a bouleversé les statuts et les idées ! La guerre de 14-18 a été la plus grosse connerie des élites établies, déstabilisées par la boucherie due à leur incompétence, à la technique qui broie les hommes et à l’égalité hommes-femmes, ouvriers et aristos, forcée par l’ampleur des événements. Plus jamais rien ne sera comme avant. L’aristocratie russe archaïque derrière le tsar mou a été exilée ou fusillée, l’empire austro-hongrois éclaté, la caste militaire pleine de morgue derrière le kaiser a été balayée par la social-démocratie et les prémisses du populisme nazi, les lords anglais très conservateurs ont été obligés de composer avec leurs mineurs appelés au front et leurs servantes appelées en usine ou en politique, le parti travailliste a balayé libéraux et conservateurs tandis que le pouvoir de la Chambre des lords a été rogné. Même les bourgeois affairistes des Etats-Unis ne sortent pas indemnes d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue mais dont ils ont bien profité : le moralisme, contrecoup de la boucherie, instaure la Prohibition.

Le lecteur peut suivre au pays de Galles (région d’origine de l’auteur) la famille ouvrière Williams, Dai le père syndicaliste et prédicateur, Billy son fils qui descend à la mine à 13 ans et s’engage à l’armée à 17 ans, Ethel sa fille féministe et futée, femme de chambre chez le comte qui l’engrosse, salariée du syndicat à Londres puis élue députée après-guerre. Le comte Fitzherbert est bel homme, riche héritier et très conservateur ; il a épousé Bea, une princesse russe qui vit difficilement l’exil et qui va perdre avec son frère Andreï resté en Russie le domaine familial partagé par les bolcheviks. Elle finira par donner deux héritiers au comte qui se désespérait, lui qui multipliait les bâtards un peu partout dont Lloyd, le fils d’Ethel. Maud est la sœur du comte, dépendante de la fortune de son frère mais féministe et progressiste ; elle a créé un dispensaire pour mères seules à Londres et milite pour le droit de vote des femmes. Elle tombe amoureuse de Walter Von Ulrich, jeune diplomate allemand et l’épouse en secret à la veille de la guerre ; ils seront séparés quatre ans, Walter blessé, mais se retrouveront et feront deux garçons dans un Berlin soumis aux restrictions. Le cousin autrichien de Walter, Robert, est homosexuel et dissimule ses penchants avant-guerre jusqu’à ce que la défaite lui permette de s’afficher au grand jour dans le Berlin des années 1920. Gus Dewar est Américain conseiller du président Wilson, idéaliste féru des 14 points et de la création d’une Société des Nations – que le sénat américain refusera par isolationnisme, ne voulant se lier par aucun traité tout comme aujourd’hui. En Russie Grigori Peshkov, ouvrier à Petrograd, a vu tuer sa mère sous ses yeux en 1905 et a dû élever seul son petit frère Lev, devenu séducteur et voyou. Il désire émigrer en Amérique, terre promise de liberté et d’opulence loin de la violence et de l’archaïsme du régime tsariste mais c’est son frère, recherché par la police du tsar pour avoir tué un homme, qui va profiter du voyage et faire sa fortune en Amérique tandis que Grigori fait la révolution et devient commissaire politique proche de Lénine.

Tous ces personnages sont fictifs ; ils se croisent et se mêlent, tissant une trame plausible avec l’histoire véritable. L’auteur répond dans une postface aux critiques rapides de ceux qui ne l’ont pas lu jusqu’au bout : tous les personnages réels ont réellement tenu les propos qui sont dans le livre et ont réellement été en tel lieu à telle date, « et si je trouve une raison quelconque pour laquelle cette scène n’aurait pas pu avoir lieu en réalité ou pour laquelle ces mots n’auraient pas pu être prononcés (…) j’y renonce » (p.1049).

Si autant d’élites de divers pays se rencontrent, c’est que « le siècle » connaissait sa première mondialisation : celle des puissants. Le comte Fitzherbert, lord de droit à la Chambre et féru d’affaires étrangères, invite avant 1914 dans son manoir du pays de Galles des diplomates allemands, américains, français et son beau-frère russe, rencontrés lors des événements mondains de la Season de Londres. Ce ne sera plus possible après-guerre. Car les peuples, gavés de propagande nationaliste par les canards déchaînés, font haïr « les Boches ». Gus l’Américain a vu sa section tirer sur Walter l’Allemand, lequel a espionné dans les tranchées adverses son ami Fitzherbert dont il a épousé la sœur sans l’annoncer.

Ces liens entre les gens sont mis à mal par la stupidité bornée de la génération d’avant, celle des pères et des pairs, des hobereaux prussiens, des barines russes, des lords britanniques : tous veulent la guerre par orgueil, pour « l’honneur ». Ils croient qu’elle sera courte et en dentelles « comme avant ». Sans voir que la technique change tout dans l’art de la guerre (les mitrailleuses, les gaz et les tanks) et que la mobilisation de masse fait passer en force l’égalité politique et le nivellement social : les tommies de base, ouvriers dans le civil, menés au front par leurs officiers timorés sortis d’Eton, ont bien vu l’impéritie de l’organisation, les mensonges du commandement, la légèreté des ordres. Ils se sentent aussi capables et parfois plus aptes à commander que les « élites » par droit héréditaire.

D’où la chute des géants : l’empereur d’Autriche, le tsar, le kaiser, la Chambre des lords. Et l’avènement de la modernité : droits des nationalités à disposer d’elles-mêmes, droit de vote aux femmes, pensions de veuves, fin du métier de valet de chambre, essor du parti travailliste. Seule la France est quasi absente de ce mouvement ainsi conté. Après la Belle époque, les Années folles…

Le livre se lit bien, à condition de ne pas s’arrêter au bout de quelques pages avant de reprendre car on peut perdre le fil. Une récapitulation des nombreux personnages se trouve en début de volume. Cette fresque romancée d’un siècle qui a façonné notre époque donne envie de lire la suite !

Ken Follett, La chute des géants (Fall of Giants) – Le siècle 1, 2010, Livre de poche 2012, 1055 pages, €11.30

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Vladimir Nabokov, Autres rivages

L’auteur, né un an avant son siècle, a vécu la première moitié bouleversée par les révolutions et les autoritarismes doctrinaires. Il écrit son roman autobiographique d’une plume à la fois nostalgique et magique. Il soigne son expression, précise les mots d’une prose gracieuse, allusive, lyrique, précise.

Il avait publié quelques textes de souvenirs qu’il a rabouté au fil des années pour les publier en 1951 aux Etats-Unis avant de les traduire en russe en 1954 en les améliorant du fait des particularités de la langue et de son public, puis de les compléter en 1967 lors d’un retour en Europe où il a pu rapprocher des souvenirs de famille.

Ces « autres rivages » sont ceux, perdus, de l’enfance et de l’adolescence, de cette Russie du tsar où la vie était certes rude mais où la liberté de penser et de s’exprimer était incomparablement plus grande qu’elle ne fut ensuite, sous le fanatique Lénine comme sous le brutal Staline. Nabokov ressuscite un monde dans sa mémoire, son monde de fils de nobles éduqué en trois langues (il a su écrire l’anglais avant le russe), aîné préféré de ses parents cultivés, aimants et attentifs, au père libéral, constitutionnel démocrate (KD ou cadet) et à la mère férue de poésie. Parmi ses ancêtres figurent, côté maternel, la baronne allemande qui prêta sa berline au roi Louis XVI lors de sa fuite à Varennes et, côté paternel, un amiral de la flotte ruse d’Extrême-Orient.

Sans rester linéaire mais par cycles thématiques, Vladimir décrit ce qui subsiste en sa mémoire des moments intenses de son enfance et de son adolescence à la datcha de campagne, dans la ville de Saint-Pétersbourg, sur les plages de Biarritz ou de la Méditerranée, à Berlin ou à Cambridge où il étudia trois ans avec son frère Serguei après la révolution bolchevique. L’œuvre va de l’éveil de l’auteur à l’éveil de son fils unique et adoré, Dmitri, 6 ans en mai 1940 lorsque le couple quitte Saint-Nazaire par un paquebot transatlantique, juste avant le déferlement des chars nazis et la fin de cette autobiographie.

Gouvernantes et précepteurs, frère et cousins, condisciples d’école, amours d’enfance et de jeunesse défilent, ses lectures, de Mayne Reid à Madame Bovary, tandis que sont développées les sports comme le vélo, la nage, le foot et le tennis, mais surtout la chasse aux papillons, une passion avant celle d’écrire des poèmes, consumé par le lyrisme des hormones entre 14 et 17 ans. L’enfant a de la mémoire, l’adolescent est capable de composer dans sa tête puis de réciter d’une traite son œuvre achevée devant sa mère, attendrie et émerveillée, qui en pleure. Il se tourmente à 13 ans pour son père, qui a provoqué en duel un directeur de journal dont un gratte-papier a insulté ses idées ; quand Vladimir apprend que le duel n’aura pas lieu et que les excuses, présentées, sont acceptées, il implose d’angoisse évanouie et la grande main fraîche de papa, qui comprend, lui est une preuve d’amour infinie.

La mémoire est comme un cheval qui paresse ou s’emballe et que l’on doit maîtriser. L’expression se fait alors d’une précision d’entomologiste, ne lâchant les rênes de l’émotion qu’à demi, en des phrases ciselées qui demandent au lecteur sa complicité. Ainsi, à 11 ans à Berlin, dans une salle de patins à roulettes, une jeune Américaine le trouve « mignon » et, la nuit suivante, Vladimir en songeant « à sa taille flexible et à sa gorge blanche » s’inquiète « à propos d’un malaise bizarre que je n’avais alors jusque-là associé qu’avec le frottement irritant d’un caleçon ». Il parle avec ses parents de « ce malaise déconcertant » et son père répond en anglais « (… façon de parler qu’il adoptait souvent quand il ne savait pas s’en sortir autrement) : ‘C’est là, mon petit, tout simplement un exemple de plus de ces combinaisons absurdes de la nature, comme la honte et la rougeur, ou le chagrin et les yeux rouges’ » X3 p.1318 Pléiade. N’est-ce pas délicieux ? La façon d’aborder l’éveil de la sexualité chez un garçon de 11 ans, son ingénuité à en parler à ses parents, la réponse toute délicate et ouvrant à des réflexions apaisantes de son père ?

Plus tard, il évoquera d’une même façon la réalisation de son premier accomplissement sexuel à 16 ans, dans les bois de la propriété de campagne au sud de Saint-Pétersbourg, avec celle qu’il appelle Tamara : « Dans une certaine pinède, tout se passa de façon idéale, j’écartais l’étoffe des fantasmes, je goûtai à la réalité » XII1 p.1337. Comme quoi des parents aimants transmettent par mimétisme leurs façon d’être, de dire et de faire à leurs rejetons.

Ce qui ne va pas parfois sans un humour féroce. Comme sur Hitler lorsqu’il laisse son fils évoluer dans une Benz à pédales sur les trottoirs du Kurfürstendamm « tandis que, de fenêtres ouvertes sortait le rugissement amplifié d’un dictateur toujours en train de se marteler la poitrine dans la vallée de Neander que nous avions laissée loin derrière nous » XV2 p.1396. (Rappelons aux peu lettrés que l’homme de Neandertal, homo sapiens neandertalensis, dont les premiers restes ont été trouvé dans la vallée de Neander, était un membre du genre homo plus fruste et moins évolué du cerveau que nous, homo sapiens sapiens).

Nabokov avait pour modèle Chateaubriand lorsqu’il sculpta ces mémoires sur un autre rivage que celui de la vieille Europe embrasée par le feu et le sang. Mais il n’écrivait pas d’outre-tombe, il était bien vivant ; il écrivait pour témoigner d’une vie ancienne, sur l’autre côté du rivage, et combien ce monde pouvait avoir été bon, enrichi par sa culture multiple européenne.

Une grande œuvre.

Vladimir Nabokov, Autres rivages, 1951-1967, Folio 1991, 416 pages, €9.90

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Ambivalence Marcel Proust

Proust, ce bourgeois maladif et languissant, cette plante de serre à la mémoire protéiforme, est malsain et fascinant. Malsain parce qu’on ne sépare pas l’homme de l’œuvre et que l’homme est déplaisant. Fascinant parce qu’il observe l’humaine comédie et que son regard est aigu. Ce qu’il représente est ambivalent.

J’ai abordé Proust tard, je n’ai lu Du côté de chez Swann qu’à 16 ans parce que la réminiscence via la madeleine dans le thé m’avait plu et que je voulais goûter à la fameuse longueur des phrases. Et je me suis aperçu que le thé était du café au lait dans les premiers brouillons, comme la madeleine n’était que du pain grillé ; le snobisme exigeait que cela fut changé. J’ai savouré ces souvenirs d’enfance parce qu’ils sont la seule fraîcheur de l’œuvre, encore que passablement reconstruits en illusion acceptable. Et je me suis arrêté là.

La nouvelle édition de la Pléiade m’a permis, passé 35 ans, de reprendre l’œuvre dont l’intérêt, hors le style, m’apparaît très inégal. Un amour de Swann m’a ennuyé, A l’ombre des jeunes filles en fleurs plutôt séduit. Cette œuvre ne se lit pas d’une traite mais par périodes, afin de ne pas s’engluer dans le phrasé, de ne pas se laisser contaminer par cette façon insinuante et étouffante de voir le monde, par ce scalpel envers les êtres et cette angoisse de lierre du narrateur. Proust est un poison assimilable à petites doses. Car on en revient à l’homme.

Marcel est né dans cette bourgeoisie pressée d’arriver dont le besoin atavique et frustré de possession fait s’accumuler les meubles, les bibelots, les plantes, les tentures dans un intérieur étouffant de serre chaude. L’appartement parisien des parents Proust collectionne les signes de la réussite sans jamais trier ; on y reconstitue le monde en miniature. Il y fait trop chaud, l’on y respire mal, les relations humaines sont guindées et pesantes. Le père est majestueux et lointain ; il est l’arbitraire. L’enfant éprouve un attachement fusionnel et névrotique à sa mère ; il est sujet à un asthme nerveux qui le rend délicat. L’adolescent exacerbe toujours les tendances de son milieu et, chez Marcel Proust, rien n’est simple : ni le langage, ni les manières, ni la conduite. Il apparaît alambiqué et trompeur, trop tendre et trop caressant, poseur et quêtant l’affection comme un chien triste. Il restera sa vie durant l’enfant gâté : malade professionnel, sempiternel plaintif, dilettante social, phobique de toute contrainte, et inverti pour l’occasion.

Sa mauvaise santé d’origine respiratoire lui fait sentir le prix du temps qui passe. Le souffle est la représentation la plus physique de la durée, la respiration scande les secondes. Proust en acquiert le sentiment aigu de l’éphémère des moments et des êtres, ce qui le fait s’accrocher tragiquement à un amour rendu absolu. Cette impuissance à être aimé selon ses désirs fusionnels lui permet, par décantation, une distance de la mémoire à la réalité, il intériorise, analyse, reconstruit. « La vraie vie est ailleurs, non pas dans vie même, ni après, mais en-dehors » (lettre du 8 novembre 1908 à Georges de Lauris). La vraie vie est pour lui dans l’illusion, dans le souvenir reconstruit, la fiction c’est-à-dire dans la littérature.

A l’art classique de raconter une histoire, Proust substitue la subjectivité. Il ne décrit pas la réalité du monde extérieur mais l’impression que fait sur lui le monde. Son intelligence ordonne ce que son instinct et ses passions ont retenu des sensations, impressions et émotions filtrées par la mémoire. Il dissèque les êtres par incapacité à les aimer pour eux-mêmes. Ceux qu’il prétend aimer sont des miroirs de son narcissisme ; il s’aime en eux comme un personnage qui endosse des rôles de théâtre. En réalité, prodigieusement inquiet, Marcel est incapable d’éprouver un amour sincère ; il est trop frileux, trop centré sur lui-même pour avoir la générosité débordante, la compassion sans contrepartie qui est le signe de l’amour véritable. Ce qu’il appelle « amour » est une comédie sociale, fort jouée dans les salons de son temps. Pour lui, d’ailleurs, tout est comédie. Il passe ses soirées à disséquer les êtres qu’il rencontre afin d’en découvrir le ressort caché, ce qui les fait se mouvoir. Il y a là le sadisme d’un entomologiste et, en même temps, la prodigieuse intuition du psychologue – ambivalence toujours.

L’homme est l’œuvre et Proust reconstruit sa vie en roman. La Recherche est une quête de soi et elle a de son auteur le même inachèvement, la même immaturité, les mêmes velléités. Dans l’écriture, cela se traduit par la masse des brouillons, des versions accumulées, des ratures, des additions, des remontages, la juxtaposition de fragments. Proust est Protée ; il se hait lui-même, il voudrait être un autre. Il va, il vient, il reste en chantier. Tout comme son œuvre, de construction cellulaire, organique comme un corps qui pousse.

Cocteau a eu la prescience de ce que Proust allait devenir : « Les miroirs multipliés (d’un) prodigieux labyrinthe à ciel ouvert ». L’œuvre a quelque chose de la mer, océan primordial et soupe primitive nourricière et changeante, capable de s’enfler en colère ; elle est courant des profondeurs et lame qui submerge et étouffe, eau salée qui pénètre les poumons et les ronge. Le style a quelque chose de brillant et d’inquiétant : la phrase coule telle un serpent, développe ses anneaux, fascine d’un regard magnétique, bien balancée par les virgules qui font comme un souffle régulier ; elle argue, montre, analyse – insidieuse et dangereuse comme un reptile. Car elle envoûte, engourdit, asphyxie par ses sautes de rythme ; elle embrume et ensorcelle.

Je reviendrai sur les œuvres, mais lentement.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard Pléiade, tome 1 €65.00 tome 2 €66.00 tome 3 €70.00  tome 4 €65.00

Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Plon 2013, 736 pages, €24.50

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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Un gamin de 12 ans en centre d’accueil belge (Thomas Doret) cherche obstinément à retrouver son père. Son numéro de téléphone n’est plus attribué, il a déménagé, il a vendu sa moto, il a fait de l’argent avec le vélo noir de son fils, il n’a laissé aucune adresse. Buté, monomaniaque, opiniâtre, Cyril le gamin ne veut pas en démordre : il veut le retrouver. Pourquoi ? Parce qu’il est son père, c’est tout.

Il le retrouvera, après deux fugues du centre éducatif et l’aide d’une coiffeuse à laquelle il s’est accroché comme les manifestants s’enchaînent aux grilles, pour ne plus bouger avant d’avoir obtenu satisfaction. Samantha (Cécile de France) est touchée ; elle ne le connait pas mais reçoit cette boule de nerfs d’un coup dans le ventre (« lâche-moi, tu me fais mal ! ») ; il lui enserre la poitrine de ses petits bras musclés (l’acteur a 14 ans sans en avoir l’air, au tournage). Lorsqu’elle va le voir au centre éducatif, Cyril est couché sous son drap de lit, enroulé comme en linceul ou une momie, symbole de sa solitude absolue : il n’est « rien », tel un cadavre ; il est en même temps enserré dans tout un réseau de contraintes sociales et de discipline éducative – mais pour quoi ? Samantha rachète son vélo, obtient d’être « famille d’accueil » pour le week-end, supporte sa colère de mal-aimé, retrouve par la police la trace de son père, l’emmène le voir…

Et là, ça se passe mal. Le père (Jérémie Renier) est un paumé qui peine à s’en sortir ; il travaille comme cuisinier à tout faire dans un restaurant dirigé par une femme. Il n’a pas la force d’assumer un gamin qu’il a sans doute eu par hasard et n’a pas désiré, et qu’il veut voir sortir définitivement de sa vie. Sa mère est morte ou s’est barrée, on ne sait pas, la grand-mère est décédée, au fils de faire sa vie tout seul. Le vélo était d’ailleurs le dernier cadeau du père comme une invitation à rouler, à prendre son envol. Cyril, qui n’avait que cette image du père comme seule référence, s’écroule. Il se griffe le visage, se cogne la tête dans la voiture, il n’est plus rien, qu’une vile merde que personne n’aime. Samantha le prend dans les bras, l’apaise alors que monte la musique du concerto numéro cinq de Beethoven contre Napoléon (avatar du père).

Pour un temps, car le gamin, s’il cherche une protection, ne veut rien entendre du protecteur. Il n’en fait qu’à sa tête dans une société molle où tout part à vau-l’eau : Un roi belge qui ne règne pas, un parlement qui ne dégage aucune politique faute de majorité, un gouvernement réduit à gérer les affaires courantes, une société écartelée et crispée sur ses communautés qui laisse faire, des éducateurs qui n’éduquent pas mais gèrent les comportements en pseudo-copains, les dealers que tout le monde connaît en cité laissés à leurs trafics, la parole donnée qui ne vaut rien (« promets-moi de ne pas revoir ce dealer ! – oui » – mais cause toujours)… Quel « exemple » un gamin de 12 ans dans la Belgique des années 2000 a-t-il pour se construire ? La société molle accouchera d’une Molenbeeck, la plaque tournante du terrorisme et des trafics.

Libéré du centre par Samantha et de Samantha par son vélo, Cyril ne cesse de bouger, toujours en mouvement, comme une machine. Il va mais ne sait pas où, se fait voler son vélo, rattrape l’agresseur, le rosse ; puis une seconde fois, où l’autre l’entraîne dans un piège. Mais c’est pour le jauger et l’enrôler dans une bande de trafiquants en herbe menés par Wes (Egon di Mateo) qui se prend d’une trouble attirance pour ce gamin râblé qui ne lâche jamais et qu’il surnomme Pitbull. Cyril croit avoir trouvé un grand-frère, modèle plus accessible et mieux disposé qu’un père déserteur. Débardeur de dur, chaîne d’acier au cou et cheveux gominés en arrière, « le dealer » a plein de thunes, un frigo dans sa chambre et une platine de jeux vidéo. Cyril est séduit et se laisse persuader d’agresser un libraire qui transporte sur lui en fin de semaine la recette d’une loterie. Il répète la scène avec Wes puis accomplit le forfait, assommant le libraire (Fabrizio Rongione) d’un coup de batte de baseball avant de lui piquer son fric. Il ne le fait pas pour l’argent mais pour Wes, le seul mâle à l’avoir pris en considération et à s’occuper de lui. Mais le fils du libraire est le grain de sable dans le scénario bien joué : il sort de la boutique pour rappeler quelque chose à son père et se prend une batte dans la tronche à son tour. Sauf qu’il a eu le temps de voir qui frappait et Wes largue aussitôt Cyril de sa voiture pour ne pas être impliqué. Abandonné une nouvelle fois, le gamin revient vers son père pour lui donner l’argent dont il ne sait que faire et dont l’adulte a besoin. Ce dernier n’en veut pas et le chasse définitivement. Cyril revient alors vers Samantha, qu’il a mordue en s’échappant de chez elle pour aller retrouver Wes.

La fin est niaise, tout le monde se pardonne dans un transport bien catholique et le gamin trouve enfin une famille avec Samantha – ils invitent même le copain arabe à un barbecue dans leur cour avec ses cousins…

Mais tout le film est traité comme une bande dessinée où bonne fée et méchant sorcier veulent chacun leur tour accaparer l’enfant que « l’institution » n’élève pas. Le gamin est toujours vêtu d’un jean bleu, de tennis blanches et d’un tee-shirt rouge ou d’une veste de même couleur, comme dans les albums belges de la ligne claire. Nous sommes moins dans la réalité que dans le mythe et « le gamin » suscite peu d’empathie chez le spectateur : il est massif, brut et ne sourit jamais sauf à la dernière scène ; lui arracher un « merci » ou un geste d’affection est en permanence inconvenant. Comment, à 12 ans, gérer la transition de l’enfance à l’âge adulte ?

L’après-film reste d’ailleurs ouvert : Cyril va-t-il se construire avec Samantha qui le sort du foyer pour l’accueillir chez elle comme un fils qu’elle n’a pas su faire ? Va-t-il connaître quelques années plus tard l’amour avec elle (comme Macron et sa prof) parce qu’elle a largué son mec et a choisi nettement entre Cyril et lui, comme si elle était tombée amoureuse déjà ? Va-t-il disparaître un beau jour parce que Wes a promis de le « tuer » s’il le dénonçait ?

Hymne à la vie à deux ou dénonciation de la société molle où l’humanité se perd ?

Grand prix du festival de Cannes 2011.

DVD Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2011, avec Thomas Doret, Cécile de France, Jérémie Renier, Fabrizio Rongione, Egon Di Mateo, Diaphana 2011, 1h27, standard €12.25 blu-ray €17.16

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie – et même la politique – ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié en 2003 son premier roman écrit en 1999. Le 5ème règne a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans Ça comme de l’Allemand Michael Ende dans L’Histoire sans fin publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans L’histoire sans fin ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents dans Le 5ème règne.

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis que l’auteur a hanté lorsqu’il était enfant, lieu propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, « tétons fendus dans la longueur » et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Maxime Chattam a 23 ans lorsqu’il écrit ce premier roman et son adolescence est encore proche. Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Si vous ne connaissez pas encore Maxime Chattam, laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 528 pages, €7.90

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