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Patricia MacDonald, Le poids des mensonges

Un bon roman policier… pour l’été.

Patricia Bourgeau écrit MacDo comme d’autre font des sandwiches : elle a le savoir-faire poli par toute une liste de polars écrits depuis 25 ans, une palette d’émotions toutes faites à sa disposition, une propension à saisir ses lectrices par le côté banal de ses personnages parlant à la première personne. Ici, une femme très moyenne (la trentaine, premier mariage, cadre moyen dans une profession de services, habitat de banlieue un peu chic, un enfant de six ans qui n’est pas le sien) se voit confrontée à une suite de catastrophes : frère meurtrier, mari trompé, enfant enlevé, pédophilie… La totale !

Le « je » de rigueur pour attraper le lecteur par les sentiments, le choix délibéré de cibler les lectrices classe moyenne, celles qui lisent encore aux États-Unis, le suspense savamment découpé en chapitres qui se terminent par une interrogation, description clinique des émotions qui montent et s’épanouissent, toujours extrêmes, toujours côté féminin, dialogues enlevés avec un style qui s’efforce de coller aux personnages – il n’y a pas à dire, c’est bien ficelé !

Sauf que cela fait fabriqué, surtout lu par un homme et non-Américain.

Qu’est-ce que c’est que cette hystérie à propos de l’Enfant ? Perle la plus précieuse, surtout ne pas le traumatiser, lui passer toutes ses fantaisies, l’aimer malgré tout même s’il n’est pas à nous… L’Enfant idéalisé serait un Christ à révérer et non un être humain à éduquer ? La pédophilie, autre hystérie américaine contemporaine, est évidemment à l’honneur dans ce pot-pourri de bonnes intentions qui font vendre. Comme si violer les enfants était la Tentation de tout le monde ! Ou du moins de ces sales machos de mâles dominants, puisque seuls les petits garçons se font toucher et pénétrer dans l’univers MacDo…

Qu’est-ce que cette hystérie à propos du Mariage ? La seule vie bonne ne se ferait qu’en couple passé devant le pasteur ? La vraie « famille modèle » standard US ? Même les homos obligés du livre (exigence d’époque) sentent le faux. Ils n’existent qu’en creux du politiquement correct, par « respect » obligé des nouvelles conventions sur « le droit » des minorités, malgré les « préjugés » (qui reviennent aussitôt à cause de l’hystérie de l’Enfant). Les couples recomposés (cas de l’héroïne Caitlin et de son Noah de mari) devraient « refaire le monde » comme aux temps des pionniers ou aux origines chassés du Paradis ?

Qu’est-ce que cette hystérie féministe ? Seules les femmes en ce roman ont quelque consistance psychologique. Les hommes sont réduits aux rôles convenus : mari, père, avocat, policier, pompier, chef scout (!), playboy… Les femmes vues par MacDo : peu douées, un peu lâches, mais tenaces, hantées de faire couple, obsédées de l’Enfant, percluse d’émotions toujours à la limite de l’extrême.

Qu’est-ce que cette hystérie biblique ? La petite copine du frère ado mort d’overdose est born again, elle a trouvé en Dieu la Révélation et ne veut reprendre ses études que dans « une faculté chrétienne »… La science est-elle fausse si elle n’est pas délivrée par les curés autorisés ? Travis et Geordie, les deux mômes cousins, sont présentés comme Caïn et Abel. Le prénom du mari, Noah (Noé) est lui-même représentatif de l’arche que se veut le Couple, cette autre hystérie des bonnes femmes à la MacDo.

Qu’est-ce que cette hystérie de la Transparence ? Outre la démocratie, où tout doit être dévoilé (voyez WikiLeaks), le couple doit être totalement transparent, tout mensonge banni. Même par omission, « c’est pas bien ». Pas bien de ne pas dire ce qui s’est passé quand on a 16 ans et qu’on a utilisé une voiture alors qu’on n’avait pas le droit, pas bien de ne pas se dénoncer à la police, pas bien de ne pas dire à la famille qui a tué, pas bien de garder un secret honteux, pas bien de faire semblant d’aimer les gosses alors qu’on s’en fout, pas bien de les violer et de faire comme si de rien n’était, pas bien de les enlever pour les sauver mais sans l’avouer, pas bien… (etc.)

On le voit, je n’ai guère aimé ce bouquin. Les femmes le liront sans arrière pensée, mais avec légèreté en été. C’est du prêt à consommer aussitôt bon à jeter. Les hommes s’abstiendront, tant les personnages masculins sont inconsistants dès qu’ils ont 12 ans.

Quant à ceux qui aiment à observer l’écart croissant entre la paranoïa des États-Unis avec l’Europe, ils y trouveront la matière ! Comment peut-on être Américain ? Vivre avec toutes ces hystéries ? Se croire missionnés par Dieu et les plus avancés du monde ? Tout en vendant du vendable vulgaire, de la soupe de poids à la recette thriller ?

De MacDonald au MacDo, il n’y a qu’un pas : il est désormais franchi.

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges (Missing Child), 2011, Albin Michel, mars 2012, 323 pages, €19.19 

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Céline et son époque

En 1955, Louis-Ferdinand Céline avait l’œil acéré sur son époque. Il pointait déjà avec humour ce qui deviendrait les dérives de la génération qui venait. Dans ses ‘Entretiens avec le professeur Y’, entièrement rédigés par lui, il se moque de la publicité, des manipulateurs de la jeunesse, et de la fatuité du siècle qui croit que tout commence avec lui. Tout a explosé en vol… sauf la fatuité. Encore un effort, camarades !

Écrire serait un sacerdoce accouché dans la douleur et sans esprit de gagner sa vie ? Céline se fout de la vision romantique du génie méconnu misérable et de l’éditeur mécène, compatissant à la postérité. Il le dit tout cru : Gaston Gallimard, son éditeur, est un commerçant. Dans « le jeu » capitaliste, il faut faire de l’esbrouffe pour exister. Seuls les médias font un livre, le génie à lui seul ne fait pas le succès.

« Il est mécène, c’est entendu, Gaston… mais il est commerçant aussi, Gaston… je voulais pas lui faire de peine… je me suis mis à me rechercher, dare-dare, sans perdre une minute, quelques aptitudes à « jouer le jeu »… pensez, scientifique comme je suis, si j’ai prospecté les abords de ce « jouer le jeu » !… J’ai compris illico presto, et d’un ! avant tout ! que « jouer le jeu », c’était passer à la radio… toutes affaires cessantes !… d’aller y bafouiller ! tant pis ! n’importe quoi !… mais d’y faire bien épeler son nom cent fois ! mille fois !…que vous soyez le « savon grosses bulles »… ou le « rasoir sans lame Gratouillat »… ou « l’écrivain génial Illisy » !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars… et terminé le film, téléphone !… que tous les journalistes rappliquent !… vous leur expliquez alors pourquoi vous vous êtes fait filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr… qu’ils impriment tout ça, gentiment, puis qu’ils vous rephotographient ! et encore !… et que ça repasse dans cent journaux !… encore !… et encore !… » p.493.

La jeunesse est la proie rêvée du système : naïve, ignare, bienveillante et pleine de bonne volonté énergique, elle est prête à croire à ce qu’on lui dit. Être adulte, c’est adopter les idées de la société dans laquelle on aspire à entrer adulte. Bonheur pour les manipulateurs ! Les maquereaux philosophiques et politiques exploitent sans vergogne cette masse qui bande (donc sourde). Et allez donc ! Les idées sont comme les produits : du prêt à consommer. Abêtir pour mieux dominer. Staline avait piquée le truc à Goebbels qui avait étudié soigneusement le système de l’église catholique – c’est dire si ça ne date pas d’hier.

« J’ai pas d’idées, moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées !les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !…tous les impuissants regorgent d’idées !… et les philosophes !… c’est leur industrie les idées !… ils esbrouffent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !… la jeunesse est prête vous le savez à avaler n’importe quoi… à trouver tout formidââââble ! s’ils l’ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d’idéaas !… de philosophies, pour mieux dire !… oui, de philosophies, monsieur !… la jeunesse aime l’imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal !… aussi voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse… de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques… (…) plus c’est creux, plus la jeunesse avale tout ! bouffe tout ! (…) impatiente, présomptueuse, fainéante… » p.497

La cause première de tout ça ? La fatuité, la vanité, l’histrionisme. Ce siècle croit que tout commence avec lui, que le Progrès (idéalisé) a accouché de la génération la meilleure. L’après-guerre recommence le monde. Beethoven ? Fi ! Heureusement qu’existe son interprète Toscanini sinon que serait Beethoven ? Et Molière sans les metteurs en scène « modernes » ? Et Jeanne d’Arc sans la théâtreuse qui l’enfle pour le public d’aujourd’hui ? Rien n’est vrai, tout est faux, dit Céline. Seule compte l’apparence. Guy Debord pouvait aller se rhabiller avec sa « société du spectacle » : il n’a rien inventé, il a copié Céline. D’ailleurs, Guy Debord existerait-il sans « les farceurs » qui manipulent l’imposture et l’adulent, comme Philippe Sollers ? Qui dénonce la société du spectacle se met en plein dedans…

« Toutes les bourdes sont avalées… empiffrées… redemandées !… du moment qu’elles sont bien poussées !… effrontément !… massivement !… Voltaire l’a dit !… (…) et nous sommes en plein dans l’esprit !… l’esprit du culot atomique !… (…) Toscanini efface Beethoven ! mieux ! il est Beethoven ! il prête son génie à Beethoven !… vingt cabotins recréent Molière !… ils le retranscriptent ! Mlle Pustine joue Jeanne d’Arc… non ! elle est Jeanne d’Arc !… Jeanne d’Arc a jamais existé !… le rôle existait, voilà ! le rôle attendait Pustine !… c’est tout !… (…) le faux triomphe ! la publicité truque, truque, persécute tout ce qui n’est pas faux !… le goût de l’authentique est perdu !… j’insiste ! j’insiste ! observez !… regardez autour de vous !… » p.508

Louis-Ferdinand Céline, Entretien avec le professeur Y, Gallimard Pléiade, Romans IV, 1993, édition Henri Godard, 1598 page, €71.25

Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le professeur Y, Folio, 123 pages, €3.89

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