Articles tagués : jeunes

Laurent Obertone, Utøya

Le 22 juillet 2011, il y a 6 ans, le Norvégien blond Anders Behring Breivik a tué au pistolet et au fusil d’assaut 77 de ses compatriotes, pour la plupart aussi aryens que lui. Dans une explosion de camionnette piégée au ministère des Finances, puis au pistolet et au fusil-mitrailleur en se faisant passer pour un policier, sur l’île d’Utøya (prononcez Utœuya) où se tenait un camp d’été des jeunesses travaillistes. Il récusait le multiculturalisme, la morale d’esclave du marxisme social-démocrate et l’invasion ethnique des basanés de l’islam.

Le journaliste sous pseudonyme Laurent Obertone fait le « récit » de cette journée et de sa longue préparation en 90 jours, en se fondant (dit-il) sur les rapports de police, les expertises psychiatriques, les attendus des jugements et le Manifeste de quelques 1500 pages que Breivik a posté auprès d’un millier de ses contacts avant l’opération. Anders Behring Breivik a été condamné par la justice social-démocrate norvégienne à la peine maximale : 21 ans de prison. Pourra-t-il sortir en 2032 comme si de rien n’était ?

Ce livre est extrêmement dérangeant.

Ecrit à la première personne, comme si l’auteur était Breivik, il fascine car il décrit une réalité et entre profondément dans la psychologie du tueur de masse « réactionnaire » (version suprémaciste blanc de l’intégriste islamique). Les éditions Ring, bien que publiant diversifié, sont semble-t-il orientées bien à droite.

Il indispose aussi, par l’absence quasi totale de distance avec son sujet, la façon glacée d’imposer sa logique – et sa logorrhée narcissique (les chapitres 8, 9 et 12 sont trop longs, ennuyeux, répétitifs). Le lecteur soupçonne « Laurent Obertone » d’être en accord intime avec ce qui est dit, tout en réprouvant la tuerie. Le « récit », par son ton objectif, fondé sur « des documents » (mais sans aucune note de référence…) appartient plus à un « essai » de réécriture du Manifeste Breivik, voire à une hagiographie. Pour ce qu’il dit de l’idéologie extrémiste plutôt que pour l’histoire Breivik qu’il affecte de rendre compte, ce livre est à lire. Pour savoir, pour comprendre, pour objecter.

Anders Breivik donnait « trente ans » à la société européenne pour reconnaître le bien-fondé de son œuvre de communication. Car le massacre de masse de jeunes hommes et femmes qui auraient pu être les frères et sœurs qu’il n’a jamais eus (il est né en 1979), presque ses propres enfants (la plus petite avait 14 ans, plusieurs garçons 15 ans), est pour lui une façon d’attirer l’attention. Il n’a épargné qu’un garçon de 10 ans et un jeune de 19 ans qui avait un air de droite ! Ce qu’il veut ? Faire lire son Manifeste indigeste pour déclencher l’éveil, grâce à sa logique cohérente qu’il croit irrésistible. Six ans se sont écoulés, et le breivikisme a failli l’emporter dans les élections récentes, un peu partout sur le continent et ailleurs. Le populisme est le nom politiquement correct du vieux nationalisme, qui fixe les frontières non comme des limites mais comme des murs barbelés bardés d’écriteaux « défense d’entrer ».

Car la haine de Breivik est pour le multiculturalisme, dont il accuse les Travaillistes (avatars en plus mous et plus moralisateurs des socialistes français – ce qui n’est pas peu dire !). Ceux-ci sont imbibés de « marxisme », ou plutôt de ce que le peu cultivé Breivik appelle ainsi : les suites laïques de la morale de culpabilité instillée par le christianisme dans les esprits « vikings ». « Les travaillistes font à peu près toutes les conneries qu’il est possible de faire avec un cerveau. Orgueil et bêtise leur laisse croire qu’ils peuvent imposer leur loi à celle des gènes, que seule leur morale a raison, contre celle de millions de générations précédentes. La sélection naturelle ne peut le tolérer. Je suis ici pour représenter ses intérêts » p.98. Les humains sont des « rats-taupes nus », animaux en compétition, alors qu’« en régime multiculturaliste, nos Etats tentent piteusement de faire respecter un même ordre social à des individus qui ne partagent rien. Cela ne peut se terminer que par la tyrannie ou l’explosion » p.102.

Breivik préfère Israël, le Japon, la Corée, la Chine peu accueillante aux étrangers, peut-être la Russie de Poutine ; il a dû être ravi du virage xénophobe d’Erdogan et de Trump et aurait applaudi à la victoire de Marine Le Pen si celle-ci n’avait autant montré son incompétence lors du débat présidentiel. « Un journaliste m’a présenté comme un loup solitaire d’extrême-droite. Je trouve ça parfait. C’est moi, j’assume, je me délecte d’une telle étiquette » p.185. Car si les gauchistes jouent aux rebelles, ils le sont en groupe, c’est tendance ; le vrai rebelle c’est lui, Breivik, impressionné parce qu’au lycée un prof s’était mis en colère contre la légèreté de leur âge envers une victime de racisme : « Jamais dans notre histoire une religion n’a osé à ce point endoctriner des gosses. A leur faire peur, à leur faire mal, à charger sur leurs petites épaules tout le poids de la misère et des injustices de ce monde, à leur inculquer massivement toute la culpabilité qu’on parvenait à inventer » p.199.

Ce sont ces « traîtres » de propagandistes qu’il a tués, et ces moutons décérébrés qui croient que « penser » c’est suivre le troupeau. « Pourquoi [les Norvégiens] deviennent-ils racistes quand ils défendent leurs droits et leur survie, alors que les peuples indigènes qui en font autant sont admirés et soutenus, comme les Tibétains, les Boliviens, les Indiens d’Amérique ? » p.252. Contrairement à ce qu’on peut croire, « je ne suis pas raciste : j’aime les races. Ma seule terreur est leur disparition » p.303. Sauf que « les races » n’existent pas, n’existent que des agrégats provisoires issus de reproductions isolées à partir d’une même souche venue d’Afrique. Tout au plus peut-on parler de « civilisations » différentes, de façons de vivre et de concevoir le monde autres. Ce n’est pas prêcher le métissage des gènes et des cultures que de le dire, mais constater que la diversité du monde fait sa richesse et que si tout valait tout, nous dépéririons d’ennui. Mais va-t-on tuer pour cela ceux qui ne menacent pas de nous tuer ? On éjecte aux élections les socialistes, on récuse leur moralisme d’autant plus vertueux qu’il masque leurs minables « affaires » à eux aussi, dont ils préfèrent accuser les autres, mais on ne va pas massacrer leurs rejetons qui font « cuire les saucisses torse nu » p.309 par hédonisme.

Pour le reste, d’après le (probable) rapport du psychiatre, « ce que j’ai vu en Breivik, c’est un mégalomane égocentrique, obsédé par la puissance, par l’aspect des choses et de sa personne. C’est un maniaque capable de tout comprendre et de tout réaliser » p.366. Son QI a été testé à 135. Mais « la possibilité d’une humiliation le terrorise. Il éprouve le besoin de se protéger derrière des titulatures pompeuses, du maquillage, des vêtements de luxe, une tenue de policier, d’officier, de franc-maçon, de chevalier Templier, un personnage de jeu vidéo… Tout ce qui pourrait le rendre plus puissant qu’il n’est » p.263. L’empathie est pour les femelles, pas pour les vrais hommes selon Obertone faisant parler Breivik. « Fidélité, obéissance, dépendance, initiative zéro, agressivité zéro, liberté zéro, c’est la vision que ces malades ont de l’idéal humain » p.295. « Au nom de la morale égalitaire, on admire ceux qui échouent, les idiots, les criminels, les fous, les pauvres, les tarés… » p.296. Est-ce vraiment vrai ? Le journaliste entre un peu trop dans le délire paranoïaque de son sujet pour qu’on ne le soupçonne pas d’en rajouter à sa sauce.

Mais il faut connaître les Breivik en leur intime, comme ce livre parfois trop verbeux tente de le faire, pour bien saisir tout le danger qu’ils représentent – mais aussi la dérive tout aussi dangereuse de la morale culpabilisante d’une vertu politiquement correcte poussée à son extrême. Car toute action en excès engendre sa réaction : à trop se vouloir universel et gentil, le monde entier vous passe dessus. Il y a un milieu à tenir, des limites à affirmer, des frontières à définir.

Les citations du livre sont tirées de l’édition originale 2013 en 429 pages.

Laurent Obertone, Utøya – Norvège 22 juillet 2011, 77 morts, éditions Ring 2013, poche 2016 édition augmentée, 533 pages, €9.95 

Site des éditions Ring

Catégories : Livres, Norvège, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Karine Conxicoeur, La performance émotionnelle®

L’auteur a créé KADEIS, cabinet d’accompagnement du changement. « Ce livre est écrit pour poser les bases de la Performance émotionnelle à l’occasion de la fête des 20 ans d’existence du cabinet » p.73. Il s’agit d’un livre d’entretiens avec Emilie Lafite réalisé fin 2016 et mis en forme en deux parties, l’une théorique (la conscience 3D), l’autre pratique (à chaque enjeu une aptitude).

Cette brochure de publicité pour un cabinet de consultants en entreprise reprend et adapte tout ce qui a pu s’écrire et se dire depuis des décennies sur l’analyse transactionnelle, la programmation neurolinguistique, le Process communication management, les psychothérapies et autres techniques de maîtrise de soi, de relations avec les autres et d’expression policée de son originalité. J’ai pu, durant quarante ans, tester une à une ces méthodes qui veulent vous apprendre à vendre, à faire bien votre travail, à travailler en équipe, à apporter plus à votre entreprise, à trouver la bonne case dans l’organisation. La méthode Conxicoeur n’est ni pire, ni meilleure qu’une autre. Son originalité est d’être théorisée et expérimentée par une femme, donc d’introduire plus que les autres l’émotion.

Non sans un certain biais de formatage, car apprendre à exprimer ses talents ne va pas sans apprendre à être à sa place ; le lapsus même de « philtre social » (qui m’a fait sursauter) est révélateur. Ce n’est donc pas un filtre (qui tamise) mais un philtre (qui ensorcelle) ? Evacuons l’aspect volontiers démagogique (les 10 000 remerciements copains des prénoms de la p.7), l’accaparement du mot-fétiche « écologique » pour parler du simple équilibre, la furieuse yankee-mania du jargon marketing, le coaching pour challenger le mentoring – ou encore les sigles visuels comme !!! qui sont autant de clins d’œil sans intérêt. Comme « livre d’entretiens », le texte fait assez blabla de formateur, il manque d’exemples, les rares fournis laissent sur notre faim. Mais je suis aussi formateur – et je sais combien l’interrelation des participants et de l’animateur est plus riche que le schéma théorique des « supports ».

Concentrons-nous sur le cœur du sujet. La « performance » est définie fort justement p.15 comme un pic exceptionnel hors de notre zone de compétence ordinaire. « Exiger la performance permanente est une absurdité contreproductive et destructrice ». Quant au travail, « c’est l’héritage de deux millénaires de culture judéo-chrétienne qui nous ont imprégnés de la noblesse de la souffrance en oubliant que ses valeurs sont également celles de la joie et de l’enthousiasme » p.17. L’incompétence n’existe pas en soi ; elle est de ne pas avoir envie, faute d’une organisation propice. Comment voir encore ces portes ouvertes depuis longtemps enfoncées ?

Donc avant tout être soi – cela correspond au stade d’individualisme atteint par nos sociétés, assez avancées dans la technique et dans l’organisation démocratique pour ne plus se préoccuper avant tout de survie. La peur cède donc le pas à la « joie » et chacun se doit d’éclairer sa conscience 3D qui, basiquement, se résume à : moi, mes relations et mon environnement. Moi comme planète (narcissique) en équilibre (écologique) dans un système solaire d’entreprise (où « intégrer la présence de l’autre » en sortant du jugement bien/mal pour se préoccuper de savoir « comment nous travaillons ensemble ») et une galaxie sociétale (la culture d’entreprise) – pardon pour les banalités.

Pour cela, s’assumer comme être complet « tête, corps, cœur ». Cette présentation est plutôt dans le désordre : je placerais le « corps » – c’est-à-dire les pulsions et instincts – avant le « cœur – les émotions et affects – et enfin la « tête » – la maîtrise rationnelle. Mais telle est le prologue théorique. Il se traduit en un acronyme pédagogique : BREC². B pour bienveillance (examiner sans juger), R comme responsable (toute liberté ne va pas sans…), E pour exigence (conscience et expérience), C pour confidentialité (qui donne la confiance), et l’autre C pour convivialité.

La « performance émotionnelle® » – nom déposé – se traduit en un tableau croisé de la bande des 4 : 4 enjeux pour l’entreprise pour 4 aptitudes en performance émotionnelle. Les mots américanisés – pour en faire des noms déposés – tentent de signifier du concret par-delà le blabla. Être « créaktif » c’est être capable d’innover, de penser hors cadre (créatif-actif) ; être « riskeur », c’est prendre des risques, sortir de sa zone de confort ; être « interkonnecté », c’est travailler ensemble, hors de l’ego-système trop souvent en vigueur ; le « leadershine », c’est le rayonnement qui rend « inspirant », le charisme qui donne du sens et qui donne envie.

Performance émotionnelle® copyright KADEIS

Mais on ne peut tout être : « Il n’est pas question de chercher à tout prix à développer les quatre, ou de me ruer sur celles qui me parlent le moins, à la recherche de l’être parfait : celui qui serait tout ce que je suis, plus tout ce que je ne suis pas ; qui aurait tout mais ne serait rien » p.87. Soyez rassurés, il ne s’agit pas de devenir superman ou wonderwoman, mais simplement « laissez-vous interpeller par celle [l’aptitude] qui vous fait écho ». Prenez conscience de vos talents, ne faites que ce que vous savez le mieux faire – et vous trouverez votre place dans l’équipe et occuperez une case dans votre entreprise. Vous travaillerez toujours – mais avec plaisir, sinon avec « joie » (le mot me paraît un peu méthode Coué…) Processus gagnant-gagnant à tous les coups ? Puisqu’on vous le dit… Si vous n’êtes pas convaincus, demandez à votre entreprise la formation Conxicoeur.

Cette brochure de présentation du cabinet KADEIS ne va pas révolutionner les concepts, même par noms déposés. Mais elle a le mérite d’exister (pour les ignares du management) et de présenter la méthode de formation au changement (si utile à ceux qui sont par nature débordés). Trop d’entreprises, dirigées par des gens d’autres générations, sont en retard sur les aspirations de la jeunesse à plus d’autonomie et de sens dans le travail. Cette méthode, au service des entreprises, a pour but de leur apprendre à intégrer les nouveaux talents – pour que perdure l’entreprise.

Karine Conxicoeur, La performance émotionnelle® – une nouvelle proposition écologique, 2017, éditions Albert & Léonard, 78 Plaisir, 135 pages, €19.90

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 4 Commentaires

Partexit et Chambre introuvable

Ce n’est que le premier tour – mais il est vrai après les innombrables « tours » des primaires et de la présidentielle. Les Français sont las de voter encore et toujours pour dire Ça va pas ! « en même temps » que Ça peut changer ! Un an que cela dure… De quoi comprendre l’abstention massive – pas due seulement au trop beau temps de juin.

Partexit : l’exit des partis tradi. « ET droite ET gauche » est-il dialectique ou harmonie des contraires ? « En même temps » est une façon de voir : soit dynamique (thèse-antithèse-synthèse), soit immobile (les deux faces d’une même réalité, le yin dans le yang et réciproquement). L’ambiguïté du Mouvement fait son attrait auprès des déboussolés du cigare, qui se demandent si droite et gauche signifient encore quelque chose.

A mon avis, oui, c’est le socialisme qui est mort, pas la gauche. Droite et gauche sont deux tempéraments différents, suscités par deux positions sociologiques qui luttent pour le pouvoir. Mais force est de constater que le régime semi-présidentiel français ressemble en pratique (depuis la réforme Jospin-Chirac du quinquennat) au régime purement parlementaire anglais : là-bas le parti qui gagne emporte tout et nomme son Premier ministre; ici le président qui gagne emporte tout et façonne son propre parti hégémonique.

La participation est historiquement basse (49%) parce que le sentiment de tous est que tout est déjà joué, une bonne fois jusqu’à la prochaine élection. Balayés les partis hier « de gouvernement » (le socialisme est réduit à presque rien) ; balayés les caciques blanchis dans la langue de bois et le groupisme de secte (les Cambadélis, Hamon, Duflot, Filipetti, probablement Belkacem) ; balayés les archontes du PS, les minables frondeurs et les gourous de la gauche « morale », tout comme les caciques de LR (Guaino, Yade, probablement NKM) et les impuissants à changer la donne (l’ère Sarkozy a beaucoup déçu…). Ce n’est pas un Baroin à la diction monotone qui va réenchanter la droite.

Ceux qui ne se sont pas déplacés ont démissionné de la politique, montrant ainsi combien ils méprisent le Parlement – pourtant le lieu démocratique où un débat rationnel peut se dérouler dans les formes. Ce sont surtout – qui cela peut-il étonner ? – les partisans de la France insoumise et du Front national qui sont « allés à la pêche » plutôt qu’aller voter. On les comprend, ces autoritaires adeptes du chef (duce ou caudillo) n’ont que faire des « parlotes » parlementaires ! Leur politique se réduit à la présidentielle (vécue comme un coup de force) et à la rue (lieu de toutes les récupérations « populaires »). Ils n’aiment pas la démocratie parlementaire ; ils lui préfèrent la démagogie populiste. Pourquoi les créditer encore de vertu ?

La surmobilisation des votants En marche a touché surtout les milieux éduqués et mûrs, hier socialistes qui voulaient changer la vie, écolos qui voulaient changer le monde et républicains qui voulaient changer le carcan réglementaire – en bref les bourgeois. Peu de jeunes : plus des trois-quarts des électeurs de moins de 25 ans se sont abstenus. Comme pour le Brexit, le Partexit se fait sans la jeunesse : elle aura beau jeu, comme au Royaume-Uni, de crier ensuite à la trahison ! Mais la flemme démocratique a son revers : subir ce qu’on n’a pas su empêcher.

Le Front National passe de 21% à environ 13% en voix, de la présidentielle aux législatives ; il aura beau jeu de crier à l’immigration massive, à l’aplatissement devant Merkel, au bouleversement du code du travail – qui va encore l’écouter ? La France insoumise perd 11% et le Mélenchon (on n’ose la contrepèterie irrésistible) paye sa haine affichée pour les autres, malgré son talent de tribun « à l’ancienne ». Mais les jeunes en ont assez des récriminations du vieux ; ils veulent changer, pas humilier – et le jeune Macron n’est – tous comptes faits – pas si mal après un mois de présidence sur la scène internationale.

Pour eux, voter était presque inutile car le choix des électeurs s’est clairement exprimé aux présidentielles : pourquoi aller encore poser son bulletin alors que le soleil brille, qu’il faut se revêtir alors qu’on est si bien à poil sur l’herbe, qu’il faut aller affronter le regard social des autres et l’épreuve scolaire des institutions alors que le dimanche est calme et qu’il fait si bon jouir de sa pelouse ou aller faire jouer les niards ? Il suffit de voir les notes les plus demandées sur le blog en ce dimanche de premier tour… Sea, sex and sun : un vrai Club Med !

Les gagnants de la mondialisation ont gagné, et les perdants ne considèrent pas vraiment qu’ils ont perdu, fors le dernier carré d’irréductibles au ressentiment ancré dès l’enfance tels Mélenchon ou Le Pen. Emmanuel Macron en nouveau président attire le vote attrape-tout pour un nouvel avenir. Aigris s’abstenir.

La suite sera concrète et les batailles de rue se préparent. Le tour social (qu’on ne peut plus appeler troisième tour avec l’instauration des primaires) est appelé à jouer ce que le vote n’a pas pu. Pour contester encore et toujours la démocratie représentative, au nom d’un spontanéisme de démocratie directe qui frise trop souvent le plébiscite démagogique – et aboutit à la chienlit plus qu’au progrès.

Un président aussi adulé deviendra-t-il un omniprésident ? La cour qui va se former autour de lui pour le célébrer le rendra-t-il progressivement aveugle sur la réalité sociale ? Les mesures radicales et rapides qu’il propose de prendre auront-elles des effets bénéfiques rapides ? La reprise qui se dessine dans toute l’Europe – et le déclin américain dû à l’élection d’un caudillo démagogue – vont-ils donner un coup de pouce à l’emploi ?

Nous attendons de voir. Et comme la période est au champagne de la victoire, Moet and see !

Les notes politiques sur ce blog

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Flexisécurité : souvenez-vous du rapport Besson

Passé inaperçu à sa parution en 2008, dans l’ambiance de crise financière et de récriminations sociales, le rapport technique du Secrétaire d’Etat chargé de la prospective et de l’évaluation des politiques publiques Eric Besson mérite d’être lu. D’autant que la réforme sur le modèle des autres pays européens hante les technocrates qui nous administrent, même s’ils n’ont pas toujours l’oreille « politique » de ceux qui sont censés nous gouverner. Certaine ex-candidate amère – et amnésique quand ça lui chante – a pu par exemple se demander « qui est Eric Besson ? », ce qui en dit long sur les idéologies qui rendent stupides. Les électeurs français ont fini par virer cette bande de croyants crispés sur leur entre-soi d’idées reçues – mais il a fallu dix ans – pour enfin laisser la place à ceux qui sont prêts à travailler ensemble, par-delà les tabous.

Cette revue de ce que font nos partenaires européens par un ministre d’ouverture à l’époque situe l’enjeu au-delà des querelles de bac à sable : il s’agit de l’emploi. Et de contribuer à changer cet immobilisme constipé qui handicape la France depuis Mitterrand. Principalement les jeunes qui cherchent à entrer sur le marché du travail et les pré-seniors qu’on pousse à en sortir bien trop tôt.

Etant donné ce que nous concocte le gouvernement d’Edouard Philippe, sous l’impulsion présidentielle moderniste Macron, il est utile aujourd’hui de relire le rapport Besson.

Il passe en revue, sur 55 pages :

  • La législation sur les contrats à durée déterminée : une forme d’emploi toujours sous contrôle avec, parfois, des encouragements à la conversion en CDI. « Nos partenaires ont souvent su atténuer la segmentation du marché du travail entre les différents contrats (CDI et CDD), et rendu praticables les transitions des emplois courts vers le CDI. À cet égard, les pays du Nord facilitent la reconnaissance des compétences acquises dans l’emploi ; les Pays-Bas et l’Espagne la transformation non contentieuse des CDD en CDI.« 
  • La législation sur le travail intérimaire : des employeurs progressivement constitués en branche d’activité et dont l’accompagnement peut être un des métiers. « L’Autriche, l’Allemagne ou la Suède accompagnent les transitions directes d’un emploi à un autre grâce à l’usage de formules de tiers employeurs, d’agences de transition ou de transfert d’ancienneté d’un employeur à l’autre. »
  • Les régimes de formation professionnelle continue : une architecture différenciée selon l’importance du diplôme initial, de l’éducation permanente et de la formation courte pour adulte. « Danemark, Suède ont intégré le principe d’une “seconde chance” d’accès à la qualification. Leur appareil éducatif comporte une véritable dimension “d’éducation permanente” ouverte à tous les adultes en cours de vie active, et largement mobilisée dans les parcours individuels. »
  • La législation sur les licenciements économiques : gouvernance de négociation versus gouvernance de décision. « Le Danemark, la Suède ou, plus encore, l’Allemagne procèdent par la négociation collective sur les réductions d’effectifs et les dispositifs de reclassement associés. »
  • L’organisation des services publics de l’emploi : variété des configurations et convergence vers l’activation et la gestion par la performance… Bien en avance sur notre « Pôle » emploi !
  • Les régimes d’assurance chômage : une même tendance à l’activation des dépenses

Autrement dit plus de flexibilité dans les relations d’emplois ; en contrepartie, plus de sécurité pour les salariés.Ce qu’a répété Emmanuel Macron durant la présidentielle.

Nous sommes bien loin des Zacquis crispés de nos rituels syndicaux. Conclusion d’Eric Besson « au terme de ce parcours, la “flexicurité” apparaît moins comme un modèle transposable entre pays qu’une stratégie pertinente pour chacun des partenaires européens. C’est dans cet esprit que la Commission européenne conçoit ses “principes de flexicurité” comme cadre de référence commun pour la transformation coordonnée des marchés du travail. » L’environnement socio-économique des transitions professionnelles ou l’aide à la mobilité géographique et la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle font l’objet d’initiatives originales des pays du Nord, avec des congés plus longs et mieux rémunérés. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?

Flexisecurité en Europe, le rapport Besson 2008, La Documentation française

 

Catégories : Economie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ermitage et monastère de la steppe

Nous remontons sur nos petits chevaux pour aller voir des tombes « scythes » aux stèles gravées comme hier.

Puis nous devons grimper sur une montagne escarpée pour établir le camp de base vers 2800 m au lieu-dit Sanj. Les chevaux sont dessellés, leur mors est enlevé et chacun place le tout sous l’auvent de sa tente. Les Mongols mettent les montures nues à la longe pour brouter l’herbe drue d’altitude, attachées à un piquet planté dans le sol. Le temps d’installer les tentes et de faire la cuisine, il est déjà 16h30 pour déjeuner.

Nous allons alors voir l’ermitage de Zanabazar en effectuant une nouvelle trotte, principalement dans la forêt. Il est indispensable de savoir guider son cheval car celui-ci passe où il peut, sans se soucier des branches basses pour le cavalier qui dépasse. Aujourd’hui a lieu au monastère Tövkhön une fête spéciale qui dure quatre jours tous les quatre ans. Nombre de moines sont venus d’un peu partout dans cette province d’Övörkhangaï pour officier et discuter. Nous croisons plusieurs dignitaires d’un certain âge tout comme des moinillons dont certains, ayant trop chaud tout le jour à la flamme des lampes à beurre, ne portent qu’une chasuble ouverte jusqu’au ventre et laissant les bras dégagés jusqu’en haut des épaules. Deux adolescents sont ainsi, tétons roses offerts aux regards concupiscents de certains vieux moines ; les autres portent une sorte de tee-shirt sous leur chasuble bordeaux, ou même un pull pour les plus pudiques ou les plus frileux. Tous, jeunes comme vieux, psalmodient d’une voix monocorde les textes sacrés, tout en guignant du coin de l’œil les visiteurs qui passent. Rares sont les étrangers à parvenir si loin dans ces montagnes – surtout à cheval.

Nous visitons le monastère avec Togo et Tserendorj. Biture cuve déjà au pied des pins, en « surveillant les chevaux ». Le sentier s’élève jusqu’au temple empli de psalmodies, puis court le long de la falaise vers « l’empreinte du pied de Zanabazar » dans la roche (il chaussait au moins du 47 !) et revient vers l’ermitage. C’est un trou dans la roche où, après le Grand Zanabazar, un moine aurait résidé près de trente ans incognito durant l’ère soviétique, ravitaillé par les habitants complices.

Suit la « grotte de l’utérus » où le fait de ramper dans la pierre, de s’y retourner dans la minuscule caverne du fond, puis de ressortir, vous fait renaître spirituellement – à la condition que vous soyez déjà imbibés d’esprit bouddhiste. Tserendorj s’y essaie mais cela ne le change en rien, selon toutes apparences.

En haut de la falaise s’élève un obo, dérisoirement « interdit aux femmes ». Qu’iraient–elles faire sur cette plate-forme désolée grande comme une salle à manger où le seul décor est ce tas de pierres informes orné de chiffons dont la couleur veut imiter le ciel ? De là-haut, nous avons une vue sur le parking en lisière de forêt où sont alignés les 4 x 4 japonais des dignitaires religieux et, sur la taïga environnante, le moutonnement de la forêt s’interrompant sur les premières pentes des monts en face. Joli jeu de lumière du soleil descendant. Aucun signe de Biture qui doit faire la sieste sous les arbres. Nous redescendons par un temple jouet, une maison de poupée en bois fraîchement repeinte, où réside un serpent de plâtre très réaliste. Plus bas se dresse au-dessus du vide un arbre « sacré », un mélèze centenaire, orné d’écharpes bleu turquoise.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour regagner le camp, entourés par une horde de moinillons en récréation, la chasuble en bataille et les yeux brillants d’excitation. Ils brûlent de curiosité pour nos montures et notre allure. Malgré nos efforts, la conversation ne peut qu’être très limitée, notre savoir en mongol étant au plus bas. Peut-être fils de la steppe, ils n’ont pas eu l’occasion de se frotter au vaste monde et de voir ces « longs nez » que nous sommes autrement qu’à la télévision russe.

Avec le jour qui tombe monte un froid glaciaire, altitude oblige. Le vent soufflant toujours, j’en tremble jusqu’à ce que les premières gorgées de vodka de marque Gengis Khan titrant 38° réussissent à me réchauffer suffisamment. Le dîner suit très vite, même si nous avons peu faim pour avoir déjeuné quatre heures avant. Carottes râpées mayonnaise et beignets gras de mouton composent le principal. L’éleveur, son fils et ses aides se délectent du gras, met de choix paysan que mon grand-père affectionnait aussi. Nous, citadins ayant bien moins de besoins caloriques, préférons le maigre. Ainsi, sur la même bête, tout le monde est-il content ! Ce soir, comme d’habitude, la vodka met en verve Biture mais aussi Francis. Chacun rivalise à énumérer « les dangers de la steppe ». Ce n’est pas seulement les chutes de cheval (les petits Mongols tombent beaucoup), les rigueurs du climat, mais aussi le loup, les ours dans les forêts, les aigles, les yaks (surtout en rut) et les mecs bourrés (ce qui arrive fréquemment). Je retrouve avec plaisir mon duvet, bien armé contre le froid et les raideurs dans le bas du dos dues au trot inconfortable de ce premier jour.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Utopie socialiste

Victoire sans appel pour Benoit Hamon à la primaire du PS. Exit le jacobin autoritaire Manuel Valls, welcome à l’internationaliste trotskiste des potes SOS et du syndicalisme étudiant. « La gauche », officiellement, désire comme avenir un retour à 1981 et au changer la vie. Dans ce monde qui évolue sans elle – et malgré elle – elle veut réenchanter l’utopie. Elle est « réactionnaire » par son vœux massif d’appliquer les idées (sinon le programme) de la gauche « d’avant ».

benoit-hamon

Amon-Rê à la peau bleue était le dieu soleil dans toute sa gloire, à Karnak en Egypte pré-musulmane, Amon le caché se révèle en fertilisant le monde de sa semence. Ne lésinons pas, Benoit Hamon, déjà Commandeur de l’Ordre de l’Aigle aztèque, se veut prophète, rassembleur des écolos jusqu’à Mélenchon et à ce qui reste de communistes. Né en 1967 et tombé dans la marmite mai 68 tout petit, enfant au Sénégal, il revivifie le mythe des îles du soleil.

L’analogie est frappante, en effet, entre Valls et lui : « Tout contrôler, tout évaluer, tout régenter [image de Valls]. Le mythe grec nous dit qu’alors son inverse [image de Hamon] devient utopie : tout laisser être, prendre les choses comme elles viennent, et les gens tels qu’ils sont ici et maintenant [donc le revenu universel puisque le travail s’ubérise, dans la suite du RMI créé par Michel Rocard et la fin du travail de Laurent Fabius lorsqu’il était général secrétaire du PS]. C’était cela dans l’antiquité ; l’exemple du « bon sauvage » au 16ème siècle ; le mythe hippie en 1968. C’est de cela que renaît le fantasme écologique aujourd’hui même… » Et celui de la gauche Hamon.

Vieux thème marxiste que celui de l’accord entre l’homme et sa nature, entre l’homme et la nature. Hamon y saute à pieds joints. « Le plaisir affectif y tient une grande place, au chaud dans la communauté [avec le 49-3 citoyen], où toute femme est la vôtre et tout enfant un fils ou un compagnon [tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, les immigrés bienvenus et avec droit de vote aux élections locales, et la masse de Syriens, Afghans, Libyens, Somaliens, Pakistanais, Ethiopiens et autres accueillis à bras ouverts par une France terre d’asile « riche » – et protégés par une police antidiscriminations]. Plus d’idéal républicain ni de laïcité affirmée, mais le relativisme du multiculturel métissé : tout vaut tout. Plus de socle électoral dans la classe ouvrière mais dans les marginalités étudiantes, banlieusardes et immigrées. De quoi engendrer une « réaction » là aussi – mais à la Trump avec toute la famille Le Pen en embuscade…

« Chaque homme va pêcher, tâter des différents métiers et administrer à son tour les affaires publiques [et des fonctionnaires vont de nouveau régenter les banques à nationaliser, aux ordres de l’Etat central, comme Haberer au Crédit Lyonnais jadis…]. Nul esclavage aux îles du soleil, nulle aliénation » [avec SMIC augmenté de 10% comme en 1981 et réduction du temps de travail comme sous Aubry – financé par la TVA diesel et la taxe sur les robots ?… et en laissant filer le déficit]. Est requis « l’accord de l’homme avec la nature et avec sa propre nature [après constitutionnalisation des biens communs] : tout est « bon », tout est « moral », tout est « béni » [y compris la consommation sans contrainte du cannabis et la procréation assistée pour tous].

Comment ne pas comprendre que les jeunes aient voté pour Hamon, ado attardé, volontariste du yaka, homme sans expérience – licencié d’histoire et politicien professionnel depuis un quart de siècle ? Comment ne pas comprendre que les gros bataillons du PS et des sympathisants aient régressé à sucer leur pouce comme « avant », comme avec Mitterrand et la gauche au pouvoir, comme en ce printemps 1981 qui n’allait déchanter (après trois dévaluations du franc) qu’en 1983 ?

Comment cette gauche-là pourraient-elle rassembler les insoumis et les réalistes autour de sa fronde utopiste ?

Nous soupçonnons cependant (mais peut-être à tort) que les discours de primaire sont des discours primaires – et que le candidat intronisé mettra de l’eau dans son vin, s’il en boit. Trump est en train d’en faire l’expérience, le réel impose ses cadres même s’il laisse une marge de manœuvre. La « politique » est cet art de chevaucher le possible qu’il faut être habile pour utiliser. Hamon a déjà reculé sur le revenu universel pour tous à 750 € par mois dès 18 ans ; il se contente de dire que ce sera… dans le futur.

On rase gratis a toujours été le mantra de la gauche utopiste – mais c’est toujours pour demain. Aujourd’hui, il s’agirait de retrousser ses manches pour faire le ménage chez ses propres pourris, réformer comme les autres et assurer de l’emploi : c’est bien trop fatiguant alors qu’il suffit de faire rêver !

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vendredi 13

vendredi-13

Premier film d’une série comme – hélas ! – les Yankees y cèdent quand le film original a bien marché. La suite, me dit-on, est assez mauvaise ; ce premier opus a le mérite de la fraîcheur, même s’il est assez lent pour nos critères d’aujourd’hui. Mais il était osé en 1981, mêlant comme toujours amour et mort, scènes de sexe et scènes de meurtre. Avec, ici, le couteau de chasse comme substitut de pénis… je ne vous en dis pas plus.

L’histoire se passe au fin fond d’un état rural américain, autrement dit chez les sauvages. Un camp de vacances pour ados au bord d’un lac est réputé maléfique depuis qu’il a connu en 1957 la noyade d’un gamin, Jason, puis en 1958 le meurtre d’un couple de moniteurs surpris en train de baiser. Le garçon a été éviscéré, la fille égorgée.

Vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires, le centre de vacances de Crystal Lake a l’intention de rouvrir et Steve le directeur (Peter Brouwer) embauche six moniteurs – trois gars et trois filles pour respecter le déjà politiquement correct (mais les minorités visibles n’en faisaient pas partie).

Annie, une monitrice qui aime les enfants est embauchée comme cuisinière ; elle arrive avec son gros sac à dos, roulant les épaules et claquant les portes avec des gestes brusques, en vrai faux-mec que les filles 1980 se croyaient obligé de jouer par féminisme naissant. Le camionneur obèse de malbouffe (Rex Everhart), tout comme la grosse tenancière de bar du coin – vrais portraits de l’Amérique – tentent de la dissuader, tandis qu’un demeuré sexuellement perturbé (Walt Gorney) enfourche son vélo écolo en prophétisant un massacre. On se demande s’il est net, piste possible…

vendredi-13-bande-de-moniteurs

Avec les activités génésiques qui commencent presque aussitôt dans la voiture qui amène un trio, puis dans le camp où le directeur aide une fille à réparer une gouttière branlante, enfin par les jeux entre ados attardés de tous ces jeunes dans la vingtaine dont les muscles mâles ou les seins femelles apparaissent gonflés d’hormones, le spectateur se dit que le sexe et le mal vont – une fois de plus – déformer les choses réelles.

Ce qui ne manque pas d’arriver – nous sommes en Amérique. A part le destin rapide de la future cuisinière, embrochée à la forestière dans un fourré, celui des autres se distille avec lenteur. La caméra à l’épaule se met souvent à la place du tueur et l’image est efficace. La musique grinçante de Harry Manfredini reproduit une atmosphère à la Psychose, bien que le rythme et les contrastes soient moins frappants. Il y a toutes les atmosphères dramatiques requises : la nuit, le lac immobile, l’orage, la pluie battante, la voiture qui tombe en panne, le générateur saboté, les lieux isolés qui grincent.

vendredi-13-jeunes-et-biens-faits

Le directeur, parti avec sa Jeep chercher du matériel, ne reviendra jamais de la ville, malgré l’obligeance d’un shérif qui le reconduit jusqu’aux abords du camp ; il y rencontre son destin muni d’une lampe torche et d’un couteau. L’un des garçons, Ned (Mark Nelson), qui a simulé une noyade dans le lac (sans le savoir comme le gamin jadis), est égorgé dans un lieu isolé pour avoir crié au secours comme le noyé, sans que personne ne l’entende. Ce qui est haletant est qu’on ne sait pas pourquoi, ni qui opère.

Restent trois personnes, un couple qui se forme, un autre garçon et une fille solitaire relevant d’une rupture. Le couple qui s’est trouvé, Jack (Kevin Bacon) et Marcie (Jeannine Taylor), s’isole dans un baraquement sous l’orage pour baiser, comme ceux de 1958 – et il leur arrive la même chose. Ils sont tous deux beaux et bien faits, vigoureux et dessinés. Leur baise dure ce qu’il faut pour apprécier, en débardeur puis torse nu, puis entièrement nus, selon la gradation savante qui (à l’époque) mettait en appétit. Mais la fille – nunuche, comme souvent dans les films américains – a « envie de pisser » après l’amour (!). Elle sort donc pour rencontrer une hache dans les toilettes – évidemment isolées – où elle va bêtement chercher les zones obscures en croyant qu’« on » lui fait une blague. Le garçon resté allongé jouit de son corps repu, remet son débardeur parce qu’il fait un peu froid après l’intense activité génitale qu’il vient d’avoir, et allume « un joint » – comme c’était furieusement la mode à cette époque post-hippie.

vendredi-13-couple-baise

Tous ces détails de l’hédonisme ambiant sont cruciaux, parce qu’ils vont connaître la punition divine (selon les critères bibliques) : une main lui saisit le front par derrière (le siège présumé de l’intelligence), tandis qu’un couteau de chasse perce la couche et vient trancher lentement la gorge (comme on le fait d’une bête pour qu’elle soit casher). La jeunesse dans sa puissance a été sacrifiée au Dieu vengeur, comme Isaac par Abraham. Mais pas d’ange ici pour retenir la main : le moniteur baiseur n’a que ce qu’il mérite, même si aucun gamin à surveiller ne peuple encore le camp.

vendredi-13-egorge-apres-baise

Alice (Adrienne King) est la seule à ne pas baiser dans le film et c’est – selon la morale biblique américaine – ce qui va la « sauver ». Elle sera l’unique survivante du massacre, bien que le noyé – Jason, qui deviendra célèbre dans les films qui suivront – tente de l’emporter in extremis avec elle sous les flots. Pour se venger. Car le spectateur perçoit très vite qu’il y a un lien entre la mort du jeune garçon et le massacre des moniteurs. Le couple qui a baisé en 1958, a déjà baisé en 1957 – en laissant le gamin qui ne savait pas nager sans surveillance. Quelqu’un donc en veut à tous ces jeunes qui se croient responsables mais qui préfèrent leur plaisir hédoniste à leur fonction. Le centre ne rouvrira pas, foi de tueur !

Reste Alice, la fille solitaire. Avec Bill, le dernier garçon (Harry Crosby). Il est beau, gentil, tendre, prévenant, mais n’est pas travaillé par la bite comme les deux autres. Ils ne savent pas encore que tout le monde a été massacré ; ils n’ont pas vu les corps ; ils pensent qu’ils se donnent tous du bon temps entre eux et les laissent à leurs activités supposées. Un strip-monopoly les a bien un peu excités, mais l’orage et la pluie ont refroidi leurs ardeurs. Ce pourquoi le tueur, qui les veut, les fait sortir en coupant le générateur. Le garçon va voir – il disparaît. La fille va voir – elle découvre son cadavre embroché de flèches derrière la porte ; le garçon avait fait la démonstration de son habileté à l’arc. Symboliquement, il est mort de trois flèches : une dans l’œil – pour ne pas avoir surveillé ; l’autre dans la gorge – parce que le noyé a hurlé et que personne ne l’a entendu ; la troisième dans le poumon – siège du souffle perdu par Jason. Mais personne ne comprend, vingt ans après – et c’est bien là le tragique.

vendredi-13-fleches

La fille va hurler (selon l’hystérie américaine de convention), se barricader à multiples tours, se jeter d’un côté et de l’autre de la pièce comme une poule affolée, puis tout débarricader pour se précipiter vers une Jeep qui arrive, croyant voir revenir le directeur. Ce n’est qu’une femme (Betsy Palmer), une amie de la famille de Steve qui possède le camp.

La suite n’est pas racontable sans dévoiler le suspense – contentons-nous de dire qu’Alice s’en sortira, mais de justesse. Entre temps schizophrénie, voix de Psychose (tues-la !), coups, gifles, duel au couteau, bagarre dans le sable mouillé, décapitation… Les voies du saigneur sont impénétrables. On voit peu le sang dans les films de l’époque ; tout comme les seins nus, c’était encore tabou. Mais la décapitation est filmée au ralenti, ce qui permet de bien imprégner le spectateur.

Nunuche elle aussi, la dernière survivante se croit à l’abri au milieu du lac, dans un canoë. Elle y restera jusqu’au matin lorsque les flics du coin – arrivés trop tard, comme la cavalerie yankee – la verront de loin. Mais lorsqu’elle leur fait signe, elle est saisie brutalement par le zombie Jason… pourri mais qui hante toujours les fonds.

vendredi-13-apparition-de-jason

A moins qu’elle n’ait rêvé ? Dans le lit d’hôpital où elle se réveille, elle apprend que les flics l’ont tirée de l’eau et qu’ils n’ont vu personne, aucun « enfant ». La suite au prochain numéro est alors donnée par la réflexion de la fille : « alors il est encore là ».

Ce n’est pas gore, un brin maladroit, trop lent pour nos habitudes prises depuis les années 80 – mais se laisse regarder avec intérêt. Le contraste entre cette jeunesse éclatante de sève et l’horreur de la vengeance à l’arme blanche reste prenant.

DVD Vendredi 13 (The Friday 13th) de Sead Cunningham, 1981, avec Betsy Palmer, Adrienne King, Harry Crosby, Laurie Bartram, Kevin Bacon, blu-ray Warner Bros 2003, €8.59

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pompéi les bâtiments

Malgré le faste du décor de certaines demeures, et l’isolement de la ville de ce champ de fouilles, je ressens moins de mystère qu’à Herculanum. La ville exhumée à partir de 1748 est plus vaste, elle comprenait 25 000 habitants.

pompei-temple

Cette fois, elle fut ensevelie non sous la boue mais sous les cendres, lentement. Pline le Jeune écrit : « On entendait les gémissements des femmes, les vagissements des bébés, les cris des hommes ; les uns cherchaient de la voix leur père et leur mère, les autres leurs enfants, les autres leurs femmes, tâchaient de les reconnaître à la voix. Certains déploraient leurs malheurs à eux, d’autres celui des leurs. Il y en avait qui, par frayeur de la mort, appelaient la mort ».

pompei-maison-giulia-felice

 Il faut une bonne dose d’imagination pour en sentir les spectres, comme le fit Théophile Gautier dans sa nouvelle Arria Marcella, ou Jensen dans sa Gradiva qui a obsédé Freud.

La présentation, peut-être, est-elle trop triviale ? Le public trop nombreux et trop banal ? Les cadences de fermeture de visite des maisons ramènent cruellement au présent. Les commentaires des guides italiens ont ce ton enlevé de qui est blasé d’avoir redit les mêmes inepties des centaines de fois à des ignares. Ils ne permettent aucun recueillement. Le touriste est mené en troupeau et ne se retrouve jamais seul.

pompei-basilique

Pompéi est très vaste, mal entretenue et trop de touristes arpentent les mêmes voies pour qu’un recueillement puisse avoir lieu. Les plus belles fresques et sculptures sont au musée de Naples. Les peintures des maisons ont quatre styles différents.

pompei-forum-et-maison-du-faune

Le forum est le centre de la vie de la cité composite. A la fois centre religieux, politique, économique, il réunit aussi sous un même temple la triade des dieux principaux : Jupiter, Junon et Minerve. La religion était à l’époque la culture même, la communion avec les autres de la même civilisation ; c’était un culte civique, pas métaphysique. Ce pourquoi l’empereur pouvait être « un dieu » sans que cela face de lui un être hors du monde.

pompei-forum

Le temple d’Apollon est près du forum.

pompei-temple-apollon

Et de là part la via dell’Abondanza, la rue de l’abondance, avec ses bornes de pierre qui empêchaient les chars d’entrer sur le forum.

pompei-via-del-abbondanza

De nombreuses maisons sont à visiter dans cet endroit.

pompei-grand-theatre

Le grand théâtre est construit dans un creux naturel de la colline.

pompei-via-stabiana

La via Stabiana sort du petit théâtre vers la porte de Stabia.

pompei-amphitheatre

L’amphithéâtre est le plus ancien du monde romain, construit en 80 avant ; il ne comprend ni souterrain ni fosses et ses escaliers sont extérieurs.

pompei-grande-palestre

La grande palestre, de 130 m de côté, recevait les jeunes athlètes du temps. Une piscine entourée de grands platanes permettait l’ombre et le rafraîchissement tout nu après l’effort.

pompei-grand-theatre

Les thermes de Stabiès, chauffés par le sol, comprennent une section des hommes et une section des femmes, plus une série de bains particuliers et une grande latrine publique.

pompei-taverne

pompei-moulins-a-farine

Le vicolo del Lupanare (la rue des bordels) vous mène à la maison de Siricus, à la boulangerie de Modestus et aux thermes centraux.

pompei-decor

Puis viendront la maison des Vettii, celle des Amours dorés, celle du faune, celle du Poète tragique avec la mosaïque du chien de garde Cave canem, la maison de Salluste et la maison du Chirurgien.

Plus loin s’étend la villa des Mystères.

Catégories : Archéologie, Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Naples a gagné !

Le foot est ici une religion. Aussi, lorsque nous cherchons un restaurant pour dîner sur le port au retour de Capri, tout est plein ou fermé. Beaucoup de restaurants sont clos le dimanche soir. Le Ristorante Paolo qui propose un « menu de la victoire » est bourré à craquer. Il nous faut attendre la Piazza de la République, au San Salvatore, pour trouver deux places, et encore très tard. Nous attendrons longtemps pour être servis en ce soir exceptionnel où Naples a gagné la coupe italienne de football contre Milan AC. « Il faut nous excuser », nous demande le patron. Nous comprenons. Mais, comme pour une fois nous ne voulons pas prendre le « vin de la maison », toujours mauvais pour nos palais délicats de Français, il me désigne les murs du restaurant, tous garnis de casiers supportant des bouteilles : « choisissez celui que vous voulez, c’est le même prix de toute façon. » Je choisis un Grignolani de la région d’Asti, dans le Piémont, de quatre ans d’âge (pas trop vieux car je me méfie des procédés locaux de vinification). Les Italiens se moquent du millésime et boivent le vin de l’année, les petites exploitations n’ont pas assez de trésorerie pour financer des stocks de garde. Le vin était délicieux : capiteux, fruité, long en bouche.

naples-menu-de-la-victoire

Le soir dans les rues, c’est la liesse ; tout se passe dans une atmosphère constamment bon-enfant, sans aucune trace d’agressivité. Une exubérance se décharge, ce n’est pas la guerre. Personne ne se bouscule, sauf sans le faire exprès – et alors, là, les deux parties s’excusent mille fois, avec des sourires.  Vous pouvez vous lancer dans la foule, tout le monde vous évitera, les voitures s’écarteront – les deux-roues moins car ils sont montés par de jeunes fous et ils vont plus vite.

naples-supporters-de-foot

Quel contraste avec la France, où toute manifestation de cette ampleur dégénère en énervement, sinon en bagarres sporadiques, voire en casses pour faucher, où nul ne prend garde aux autres, sauf à lui entrer dedans méchamment ! Etonnant écart : ici on braille, on fait n’importe quoi, mais existe une mystérieuse limite qui est celle de la réprobation des autres. On s’exprime, c’est un théâtre public, mais sans l’accord du public la théâtralité tombe à plat et l’on fait bien attention de rester dans le ton. La joie ne revendique qu’elle-même, comme dans l’opéra bouffe, invention napolitaine que Rossini a rendu acceptable aux bourgeois français.

naples-vente-de-gadgets-foot

Il fallait être plongé dans les manifestations d’enthousiasme de ce soir, jusque très tard dans les rues puisque Naples a réussi à gagner ce fameux match, pour se rendre compte de tout cela ! L’atmosphère était à la révolution. Les drapeaux étaient furieusement brandis, les klaxons bloqués à fond, les voitures avançaient au pas, serrées les unes derrière les autres, les piétons envahissant la chaussée, surchargées de gens sur les capots, juchés sur les toits, tous braillant, sifflant, trompettant, hurlant.

naples-foot-a-castel-nuovo

Nous croisions parfois de vieilles carcasses dont on avait ôté volontairement les portes et le toit à la scie, presque exclusivement d’antiques Fiat 500 en fin de vie, achetées pour l’occasion trois sous, qui brinquebalaient des grappes de garçons et de filles, même des gosses, sans craindre rien de la circulation. Les chauffeurs, excités, fonçaient dans les endroits dégagés, pilaient devant les obstacles, le chargement humain se cramponnant en hurlant et riant à la fois, le pilote faisant rugir le moteur épuisé, insoucieux des rayures et des chocs. La ferraille tombe en panne ? n’a plus d’essence dans le réservoir ? Elle a été achetée pour cela : on la retourne aussi sec en pleine rue, on la hisse à huit bras, on la pousse sur un trottoir, portes arrachées, vitres brisées, perdant son huile, en holocauste. On la laisse là, elle sera ramassée par les ferrailleurs ou mise à feu plus tard dans la nuit, quand la foule sera partie se coucher et que ne resteront que les fêtards invétérés, imbibés de bière. Entre la station Mergellina et la Stazione Centrale, j’ai vu ainsi ce soir trois Fiat 500 et 600 dans cet état.

naples-fete-le-foot-au-balcon

Les jeunes fêtaient cela en bandes, les enfants petits restaient serrés en famille par peur de se perdre dans cette foule, des couples en profitaient pour se coller l’un contre l’autre, très près, comme certains copains d’âge très tendre qui se tenaient par le cou ou les épaules. C’est la fête, tous s’expriment, tous participent. Lorsque les cars de police circulent, deux agents à pied repoussent la foule doucement devant le camion qui avance au même rythme. Aucune acrimonie, chacun joue son rôle. On boit une bière, un Coca pétillant, un broc de vin jeune. On mange rapidement une pizza, un sandwich, ou encore une salade verte à la tomate et à la mozzarella, aux couleurs de l’Italie, puis on replonge dans la foule en traînant ses amis, sa conjointe ou ses bambins. Papiers, bouteilles, banderoles en plastique bleu poubelle – les trottoirs sont vite jonchés d’ordures.

naples-couleur-foot

Nous sommes rentrés à pied en cinquante minutes de la Piazza della Republica à la Piazza Garibaldi vers minuit. La foule était encore dense.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Détour mortel

detour-mortel

Bien monté, peu sexuel mais haletant (on peut le faire !), le film montre au fond que suivre la voie est la meilleure façon de ne pas rencontrer la sauvagerie… Nous sommes dans l’Amérique profonde, isolée, celle de Virginie occidentale couverte de forêts, qu’une seule route rapide perce pour joindre les îlots de civilisation que sont les villes (malgré leurs banlieues où officient les tueurs nés disséqués par Kay Scarpetta selon Patricia Cornwell).

La première scène montre des jeunes gens beaux et musclés en train d’escalader une falaise au-dessus des bois. Le garçon arrive au sommet le premier, la fille a plus de mal ; au moment où elle lui demande de la monter (sans allusions), elle reçoit du fluide de son compagnon (non, ce n’est que du sang). Une main pend, la tête aussi, et le corps se trouve très vite tiré dans les broussailles par une créature qu’on ne peut voir, puis choit inerte au bas de la falaise. C’est alors que la fille se sent tirée (par la corde) et coupe le cordon vite fait. Malgré sa chute et le cadavre tout proche de son sex-toy avachi, elle hurle de terreur et s’enfuit… mais tombe, les pieds pris dans un barbelé inopinément mis sur le chemin de la voiture. Fin du prologue. Pas de sexe mais beaucoup de frissons quasi sexuels, tant les actrices et acteurs sont plastiques et vêtus moulés ; chaque action frise l’érotisme…

detour-mortel-desmond-harrington-et-eliza-dushku

La suite fait retomber la tension, avant de la remonter lentement – tout comme dans l’acte sexuel, c’est voulu. Un étudiant en médecine beau, robuste et qui n’a pas froid aux yeux (mais semble-t-il ailleurs), roule dans sa Ford Mustang qui semble son seul amour et qui a lessivé (comme une femme) toutes ses économies. Un embouteillage sur l’inter-états causé par un camion de produits chimiques renversés l’énerve, car il va arriver en retard à un entretien en soirée. Il fait donc demi-tour et cherche à contourner les deux heures de bouchon. Avisant une route perpendiculaire, il découvre une station d’essence antique, perdue dans la forêt. Là, un garagiste crapoteux au chicot apparent met toute sa mauvaise volonté atavique à ne pas le renseigner : son téléphone fixe ne fonctionne pas (les portables ne sauraient passer dans un tel désert oublié de tout) et le dégénéré ne « sait pas » s’il existe une route de contournement. Mais une carte Ford montre une piste en pointillés. Peut-on la prendre ? « Oui, mais elle n’est pas goudronnée », oubliée de l’administration des eaux et forêts comme des fonctionnaires de l’Etat. C’est dire si l’on se sent aidé…

Le beau gosse aime le rock endiablé, un brin ringard ; son CD s’échappe de sa piste (après le mobile puis le téléphone, la technique décidément déraille). En fouillant sous le tableau de bord sans regarder la route, sa Mustang heurte une Range-Rover plantée en plein milieu et écrabouille un vélo fixé à l’arrière. Un peu sonné, Chris (Desmond Harrington) découvre une bande de jeunes à eux tout seuls, deux garçons et trois filles, partis « faire du camping » pour consoler la troisième fille de la rupture toute récente que son mec lui a fait subir. Un barbelé en travers de la route (tiens, tiens !) a crevé les pneus avant de la grosse bagnole. Que faire ? Ni autos, ni vélo – le tout pulvérisé, comme de sales gosses savent le faire – isolés dans la forêt sauvage… reste à aller à pied. Après tout, la station d’essence n’est pas si loin. Un couple reste, l’autre part avec Chris et la larguée Jessie (Eliza Dushku).

detour-mortel-pick-up-ford-carly-et-eliza

Sauf que la forêt comprend plusieurs pistes, dont une qui ne mène nulle part, coupée par un ravin. Les séquences alternent entre les séparés : le couple resté aux voitures commence par bavarder, puis à se caresser, puis à baiser après une pipe (le spectateur n’en voit que les prémices, bien que le film soit interdit en France « au moins de 16 ans »). Cette allusion au sexe n’est là que pour pimenter l’action. Car la fille égoïste, qui suce toute seule une barre chocolatée dans la voiture de Chris (après s’être léché autre chose) tout en affirmant à son copain qui a faim (après l’acte) qu’elle ne trouve rien à manger, s’aperçoit bientôt que le copain en question ne répond plus à ses appels (elle aurait dû partager sa pitance). Elle s’enfonce (hum !) dans la forêt et aperçoit une basket vide (elle les avait ôtées à son compagnon pour baiser, avant qu’il ne les remette), puis une oreille coupée. Arrg ! Une silhouette la prend par derrière pour jouir de son corps comme d’une proie. Fondu enchaîné de suspense.

Il arrive de drôles de choses aux autres. Je ne vous raconte pas, sauf que le scénario est proche de la séquence précédente et que toute allusion sexuelle (mariage, caresses) se trouve très vite parodiée par la violence criminelle. Une cabane paisible leur semble un havre, mais les frigos dedans sont un cauchemar. La fille la plus cucul du groupe, Carly (Emmanuelle Chriqui), ne peut évidemment qu’avoir envie d’aller aux toilettes dans ce lieu sordide (pourquoi n’a-t-elle pas pissé dans la forêt ?). Elle retarde les autres, qui voient bientôt revenir les occupants du lieu en pick-up Ford des années 50 (la marque Ford, omniprésente, a-t-elle sponsorisé le film ?). Compte-tenu de ce qu’ils sont vu dans les frigos, ils ne tiennent guère à lier connaissance…

Cachés sous le grabat de la pièce, ils voient entrer un trio de crétins des bois, produits par plusieurs générations de consanguinité américaine (la leçon, quasi sexuelle, est ouvrez-vous aux gens extérieurs sous peine de devenir démon !). Ils traînent le corps sans vie (mais toujours moulé dans son short et son body) de la fille laissée aux voitures, dont on a déjà oublié le nom. D’un coup de hache, l’un d’eux tranche un mollet, probablement succulent une fois grillé. Il faut bâillonner la Carly, toujours prête à hululer en hystérique. Une fois les dégénérés repus et endormis, le quatuor planqué se coule hors de la cabane, tels Ulysse et ses compagnons de l’antre de Polyphème. Sauf que la Carly botte une cruche qui résonne, et réveille bien évidemment l’un des tarés. C’est alors qu’une course-poursuite commence, dans la forêt dense comme une touffe de femme.

detour-mortel-la-belle-et-le-degenere

La suite est du même tonneau, alternant avec art sentiments de soulagement et moments de grande tension, appel réussi à la police d’Etat et bêtise du fonctionnaire unique arrivé sur les lieux, élimination à coups de flèche du niais copain de Carly, puis de Carly dont on est enfin débarrassé tant elle est conne (malgré ses seins qui pointent sans soutif dans un body étroit), du piège à la Rambo inventé par Chris pour sauver Eliza, puis d’Eliza enlevée par les soudards et attachée écartelée sur une table de consommation (toujours ce parallèle sexuel, détourné en sadomasochisme aidé d’instruments pointus et tranchants). Chris va-t-il parvenir à se sauver ? Tout seul ou avec Eliza ? Vous le saurez en regardant le film…

Il s’agit d’un bon thriller, plus subtil que Massacre à la tronçonneuse, et qui fera des petits durant quelques années. Le film initial se passe uniquement dans la sauvagerie des bois et entre Blancs, sans les références bibliques ni la mixité politiquement correcte obligées du genre. C’est original, bien bâti et l’on ne s’y ennuie pas une seule seconde.

Le message est quand même qu’il vaut mieux se prendre en mains que subir, et que la civilisation est bonne dans les villes, malgré les rêves écolos de retour à la « nature ». La sélection « naturelle » est en effet très néfaste aux isolés comme aux niais !

L’opus numéro 2, que j’ai vu aussi, reprend le même schéma mais en plus gore – je préfère le numéro 1. La scène initiale du 2 montre déjà une pétasse oxygénée littéralement fendue en deux par une hache, du haut en bas. Nous sommes dans le guignol et la bidoche. La suite est une même boucherie, avec les deux élus à la fin. Ce que c’est que de nous…

DVD Détour mortel (Wrong Turn) de Rob Schmidt, 2003, avec Desmond Harrington, Eliza Dushku, Emmanuelle Chriqui, Erica Leerhsen, Tom Frederic, TF1 édition, €24.90

Coffret intégrale Détour mortel de 1 à 6, 20th Century Fox, €25.99

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

george-mosse-les-origines-intellectuelle-du-troisieme-reich

J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

lancer-ado

C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La génération au pouvoir est-elle adaptée au présent ?

Séisme anti-socialiste en 2002, le 21 avril ; non à Maastricht en 2005 ; espoir Sarkozy contre le Fout-Rien Chirac en 2007 ; séisme anti-gauche aux Européennes de 2015 ; référendum Tsipras en Grèce en 2015 ; Brexit en 2016 ; Trump élu contre l’attente des médias et des élites récemment… Les élites au pouvoir, violemment contestées sans l’avoir vu venir (ou sans avoir voulu le voir) sont-elles encore adaptées ?

Prenons François Hollande, né en 1954 

Si Staline était quand même déjà mort (mars 1953), c’était tout juste ; mais aucun satellite artificiel n’avait été lancé autour de la terre, nul n’était allé sur la lune, le téléphone et la télé étaient balbutiants (ah, le 22 à Asnières !), et – bien évidemment – ni Internet ni le Smartphone n’existaient. Lorsque je dis cela à des étudiants du supérieurs, nés juste avant ce siècle, ils tombent des nues. Comment, pas de télé, pas de portable, pas de mobile, pas de net ni de jeux vidéo, pas de CNN ni de Google, pas de Facebook ni d’Apple ? Eh bien non. Comment avons-nous pu vivre sans ces prothèses VI-TA-LES ! C’est simple : presque comme des écolos, en tout cas comme nos grand-mères vivaient.

François Hollande avait 14 ans en mai 1968 – il n’a donc rien vu, rien vécu des événements ; il avait 19 ans lors de la première crise du pétrole, il était en cours d’études avec les manuels de l’après-guerre – il n’a donc rien acquis du monde nouveau. Lorsqu’il sort de l’ENA, en 1980, la vieille gauche va arriver au pouvoir et appliquer des recettes du XIXe siècle à la mondialisation qui commence avec Thatcher et Reagan ; trois dévaluations du Franc plus tard (en 18 mois), c’est « le tournant de la rigueur » – autrement dit la fin de l’utopie. Hollande observe et constate, il saura changer d’avis comme de veste à l’avenir – puisque tout change sans cesse… Mais aujourd’hui il est perdu, comme en témoigne « ce qu’il ne devrait pas dire » – et qu’il dit quand même pour violer son camp du déni content de soi.

the-world-in-2016

Comment penser une seconde que cette génération (dont je suis) puisse être adaptée aux changements très rapides qui se sont produits en deux générations, depuis le milieu des années 1950 ? Tout est allé trop vite pour nos cerveaux programmés par les millénaires. C’est pourquoi j’estime qu’il faut laisser la place aux jeunes – pas seulement aux gens neufs. Donc pas aux Trump, Clinton, Juppé, Hollande & Sarkozy et autres, tous blanchis sous le harnois, éduqués dans l’après-guerre avec des méthodes d’avant-guerre. Je rêverais d’un duel Macron-Le Maire aux présidentielles 2017 – mais cela ne se produira probablement pas, même si des surprises sont possibles. Le tropisme autoritaire, hiérarchique et élitiste du Français est bien trop ancré. Il vient de loin : de Rome et de la religion, de l’Eglise et du roi, du jacobinisme et du catholicisme papal – et même plus récemment de l’islam, peu réputé pour être libéral, comme l’a montré la Manif pour tous.

Nous n’aurons pas un Trump, il faudrait pour cela qu’il y ait des milliardaires en France intéressés par la politique et en même temps patriotes (ne rêvons pas). Nous aurons peut-être une Marine, mais le handicap idéologique et politique me semble trop grand pour que l’hypothèse soit réaliste, tant les Français aiment l’expérience et la sagesse malgré tout. Qui aurons-nous ? Surprise !

Peut-être faut-il réfléchir autrement.

Constater notamment que, depuis la guerre de 14 qui fait date comme puissant traumatisme, chaque génération (en gros trente ans) bouleverse la donne :

1914-1940 : la guerre la plus absurde, l’industrialisation du massacre, la contestation radicale des badernes qui nous gouvernent engendrent les années folles et les Surréalistes – plus le communisme à l’est ; le plus-jamais-ça d’épuisement, les classes creuses et les veuves en noir engendrent le pacifisme à outrance, la frilosité en tout et la lâcheté devant la force. Lénine razzie le pouvoir, contre des sociaux-démocrates pusillanimes; Hitler l’emporte par populisme outrancier, dans le déni des élites démocratiques ; Pétain gagne, par forfait des dirigeants dépassés – les Français se soumettent (et très peu résistents avant 1943).

1940-1970 : l’euphorie de la victoire « des » démocraties, la reconstruction d’après-guerre, la décolonisation et l’essor des industries du radar, de l’atome, de l’aviation, de l’électroménager engendrent le baby-boom et le bonheur de consommer – jusqu’à saturation : la révolte de 1968 est non seulement contre la guerre du faible au fort au Vietnam, mais aussi contre « le Système » qui embrigade et contre l’Autorité qui s’impose sans discussion. A poil, échangistes, hirsutes, égalitaires, écolos à chèvres, hippies à pétards, les soixantuitards font craquer les gaines – mais dérivent vers les paradis artificiels, le spontanéisme narcissique et la baise pédophile. La brutale crise du pétrole, orchestrée par les régimes arabes contre Israël et son soutien américain en 1973, cassent brutalement le rêve fumeux : c’est « la crise » (mot qui reviendra désormais très souvent). Retour au réel.

croissance

1970-2000 : Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis, la gauche Bérégovoy en France, adaptent désormais l’utopie sociale républicaine à la réalité du capitalisme qui se mondialise. Pour le meilleur et pour le pire : la révolution des mœurs, qui deviennent plus conviviales, la jeunesse ayant accès au sexe avec la majorité à 18 ans et l’abaissement de la pénalisation des relations à 15 ans ; l’égalité homme-femme reconnue par le code civil avec le divorce, l’autorité parentale et l’avortement ; la chute du mur de Berlin suivie de la chute de l’URSS, l’essor de la Chine qui se convertit au capitalisme, la construction européenne positive d’un côté (Espagne, Grèce, Irlande puis Pologne et autres profitent de la redistribution). Mais de l’autre rigueur publique, moins d’Etat, desserrement des carcans à l’initiative individuelle et dérégulation, naissance des nouvelles technologies dans la Silicon Valley, brutalisation des relations de travail, externalisation des métiers hors du cœur de l’entreprise, délocalisation vers des pays à bas coûts de production, optimisation fiscale. Jusqu’au krach des actions technologiques en 2000, le krach de l’audit comptable en 2002, le krach de l’immobilier en 2007 et la crise systémique qui explose en 2008… laissant penser que la suite sera (comme dans les années 30) la crise politique.

2000-2030 : nous y sommes – et nous avons la tentation de revenir en arrière puisque le présent ne semble pas rose. Après l’autoritarisme d’après-guerre, puis le libéralisme post-68, retour à l’autorité en protection. La mondialisation montre son visage négatif : la perte des emplois industriels et l’immigration sauvage. La technologie montre qu’elle peut être néfaste : robotisation qui supprime des postes, exigence de formation supérieure et continue sous peine d’être largué, surveillance généralisée et centralisée par le tout-informatique, connexion mondiale et hacking mondial (les Russes ont piraté la campagne démocrate américaine et influé sur le vote), perte des repères spirituels – d’où retour des religions, jusqu’aux plus obscurantistes, théorie du Complot et islamisme salafiste – ce qui engendre les antidotes que sont les régimes autoritaire et fascistoïdes. Poutine, Chavez et Maduro, Erdogan, Orban, Kaczynski, Dutertre, Trump, la liste s’allonge de jour en jour des tribuns médiatiques qui jouent au dictateur comme jadis Staline, Mao ou Castro – jusqu’à Sarkozy, Le Pen et Mélenchon en France qui voudraient bien les imiter. Retour des frontières, du nationalisme, de la « souveraineté » (comme si la France était plus maître de son destin contre Google, Poutine ou la Chine sans l’Europe qu’avec !) – ce sont tous ces mythes qui agitent les esprits.

top-three-countries-by-economic-dominance-history-and-future

Certes, nous l’avons toujours dit, le libéralisme sans règles n’est pas viable car il se réduit à la loi du plus fort, la jungle et le lynchage ; mais l’autoritarisme sclérose et inhibe, il empêche l’initiative (on le voit tellement en Russie, à Cuba ou en Corée du nord). Patriotisme oui (pourquoi nos élites ont-elle honte de défendre les intérêts français ?) mais nationalisme non (c’est la guerre assurée à brève échéance).

Donc une nouvelle génération.

Trump, à 70 ans, n’est pas vraiment un perdreau de l’année… Incarne-t-il l’espoir d’un renouvellement ou le ras-le-bol des anciens ? je penche pour sa seconde hypothèse. Reste donc entière la question du renouvellement des générations en politique. Avec Trump, rien n’est réglé !

Il sera probablement moins radical au pouvoir que dans sa campagne – comme toujours. Des contrepouvoirs existent aux Etats-Unis (bien plus qu’en France !) et les lobbies industriels et financiers sont puissants, le populo (abstentionniste et velléitaire) apparaît comme trop bête et flemmard pour être consulté avec profit collectif sur les grandes orientations. Nous aurons un Reagan bis en économie avec les Conservateurs ; peut-être un Nixon bis (sans l’intelligence géopolitique) en relations extérieures ; en tout cas un Tycoon redoutable en affaires et qui ne s’embarrasse (comme Poutine) d’aucun scrupule…

trump-liberty

Ceux qui se réjouissent aujourd’hui, aux Etats-Unis comme à l’étranger, vont voir très vite combien America First peut être redoutable à leurs petits intérêts. Brailler, c’est bien ; subir, est-ce mieux ? Où est-elle donc, NOTRE nouvelle génération ?

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Arapà contre la guerre

La guerre, n’importe quelle guerre, toutes les guerres. Du nationalisme le plus con de 14 à la religion déformée la plus con des daechistes islamiques. Mourir pour l’au-delà, quelle dérision… Mourir pour rien serait plus juste. Défendre sa patrie n’a rien à voir avec l’intolérance à l’autre. Qui ne le comprend pas devrait un peu réfléchir.

Que défend-t-on par la mort ? Soi-même, sa famille, son clan, son peuple, l’humanité ? Rarement, très rarement. S’il existe une légitime défense, il n’existe pas de guerre juste. Il s’agit toujours d’aller massacrer l’autre au nom d’une idéologie, qu’elle soit « la patrie en danger », « l’ennemi héréditaire », le « sous-homme » ou « la gloire de Dieu-Allah-Jéhovah ».

Les nantis au pouvoir envoient toujours le populo massacrer les autres avec les armes fournies par leurs copains industriels, au nom de leurs seuls intérêts, et sous le paravent de la religion ou ou de l’idéologie – ce qui est une pareille déformation du monde.

C’était vrai en 14, c’est encore vrai sous les islamistes. Qui donc se veut calife à la place du calife ? Qui donc interprète les volontés du peuple ou les désirs de Dieu ?

Quelle prétention ! Quelle bêtise bassement humaine… Comment un dieu quelconque, très-haut et miséricordieux comme on le croit, enverrait-il des bêtes ivres de haine massacrer des humains issus de lui ? A-t-il besoin de ces golems pour assouvir sa vengeance ou accomplir sa volonté ? Si tel est le cas, il a bien peu de puissance, le dieu. Il est bien trop ethnique, particulier, provincial, pour prétendre régenter toute l’humanité et les autres êtres dans l’univers – qu’il aurait « créés ».

arapa-in-memoriam-14-18

Arapà, chanteurs corses, composent un CD entièrement contre la guerre, toutes les guerres. J’ai déjà évoqué le groupe Arapà sur ce blog. In Memoriam a été pour la première fois interprété à Verdun dimanche 23 octobre de cette année en l’Eglise Saint Sauveur. Nous sommes le 11 novembre, armistice après quatre ans de massacre industriel ; nous serons dans trois jours le 13 novembre, anniversaire d’un massacre aussi lâche que méprisable, contre des jeunes qui ne sont pas de la même race, suivent une autre culture et qui croient autrement.

Si je mourais là-bas, poème d’Apollinaire à sa maitresse Lou, oppose amour à mort, l’amour à la mort, la vie au suicide. Journal d’un soldat corse, Verdun, Envoi du front, Lettre de soldat, Le chemin des Dames, La chanson de Craonne, La butte rouge, Tu n’en reviendras pas, sont des chants en français qui alternent avec des chants corses (traduits dans le livret). Pour dire non à la guerre, non à la haine, non à la connerie humaine.

Vaste programme ! Assez vain, mais fait du bien. La poésie pour la vie vaut mieux que la balle pour le mal. Et chante la voix chaude, vivante, sortie des tripes :

Ecoute mon enfant

Les oiseaux qui chantent

Regarde mon fils,

Comme sont belles les fleurs

Si toi, mon chéri, tu veux être comme eux

Reste près de moi, et gardons les agneaux

enfant-soldat-daech-nydailynews

Nous sommes le 11 novembre ; nous serons dans trois jours le 13 novembre. Où sont les anti-guerres dans ces « célébrations » ? Pourquoi brailler « plus-jamais-ça » alors que vous laissez toujours tout recommencer ? Intellos pseudo-penseurs, où est votre Front des intellectuels antidaechistes ? Bobos contents de vous, où est votre lucidité sur cette foi qui permet de violer, d’asservir et de massacrer ? Le même genre de foi que le nationalisme de 14 et des fameux fascistes des années 30 dont vous faites le diable incarné. Cette foi particulière du salafisme, si proche du wahhabisme saoudien dont vous faites « vos amis » en leur vendant des armes, alors que cette foi est la partie la plus raciste, antisémite, xénophobe, sexiste et intolérante de toute la planète ? Ce radicalisme que vous encouragez par votre laisser-faire, dont vous encouragez par là même son antidote radical : le Front national, qui insidieusement gagne toute la société « démocratique ». Pourquoi ne voulez-vous jamais regarder la réalité en face ? Par bêtise ? Par trouille ? Par lâcheté ?

Si chanter In Memoriam pouvait vous remettre les idées à l’endroit…

CD Arapà, In Memoriam 1914-1918, 2016, disponible via cdresa@arapa.fr

Catégories : Art, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Massacre à la tronçonneuse

massacre a la tronconneuse dvd

La production courante du cinéma américain ne brille pas par son originalité, ni par son intérêt. Elle est faite pour consommer de suite, sans l’emballage du désir, ni la nostalgie du revoir. Ni rêve, ni imagination, mais l’excitation morbide – et unique – d’un instinct. Une fois vu, le produit est usé, bon à jeter tel une capote anglaise. Pourquoi donc interdire aux junkies de se shooter, puisque la pseudo-culture de masse américaine leur sert du film sur le modèle de la seringue jetable ?

L’attrait de ces productions prêtes à consommer est des plus primaires : l’horreur, l’excès, l’imprévu inexorable. La construction en reste au schéma de base : présentation des personnages au quotidien, anesthésie du bonheur tranquille et naïf en famille standard – voiture Ford, maison Levitt, jean Levis et tee-shirt Fruit-of-the-Loom – puis mise en situation par quelque excentricité qui tourne très vite à l’anormal inquiétant, paroxysme et hystérie de rigueur, et final rapide où le Bien se fait souvent avoir. Malgré l’espoir de happy-end ancré au cœur de l’Amérique. Pimentez tout cela d’un brin de sexe, de beaucoup de violence et d’une histoire plate aux images banales – et vous avez le navet-qui-se-vend. Car seule la mise en scène, qui vise au spectaculaire, est au niveau. Or la technique est tout ce qui importe aux incultes.

massacre a la tronconneuse action

Tels sont ces films médiocres pour middle-class désœuvrée en fin de semaine. Fast-food, fast-film, tout est sur le même modèle industriel formaté du vite fait-mal fait. En 1974, le Texan de 28 ans Tobe Hopper fonde avec Massacre à la tronçonneuse le genre consommable du film d’horreur ; il va faire des émules. Le titre est accrocheur, attisant cette fascination malsaine pour la fureur et l’hémoglobine, jouant sur toute la palette du sadomasochisme enfouie en chacun. Une catharsis, bien sûr, mais qui la demande ? Ces pauvres solitaires voués à la masturbation en cabines individuelles pour 1$ alors qu’une fille se trémousse nue derrière la vitre ? Les films défouloirs sont dans le même rapport que la pipe l’est à l’amour partagé : l’effet physique est le même, mais les conséquences psychologiques et la profondeur durable de l’acte n’ont rien à voir !

massacre a la tronconneuse Diora-in-The-Texas-Chainsaw

Le film est vide : vite vu, vite perdu ; on ne le revoit pas car on connait la fin, ce qui se passe pendant n’est que progression technique glauque sans littérature, malgré son prix de la critique au Festival du film fantastique d’Avoriaz en 1976. Cinq jeunes insouciants – typiquement des ‘innocents’ américains – s’enfoncent lors d’un bel été – la saison hédoniste – dans les tréfonds du Texas en minibus, à la recherche de la maison d’enfance de l’une des filles. Retour aux origines… ce qui va prendre un tour macabre. Kirk et Pam se baignent dans un étang, près d’une vieille ferme loin de tout – et le tueur futur s’amuse à les approcher sous l’eau. En quête d’essence – ce sang de l’Amérique – ils vont voir s’ils ne peuvent en acheter à la ferme ; Kirk est massacré à coup de marteau par un primate masqué, Pam est empalée sur un croc de boucher et mise au congélateur ; Jerry, qui les cherche, est assassiné au marteau. Seuls restent deux survivants dans la nuit qui tombe… Franklin est découpé à la tronçonneuse et Sally s’enfuit, seins nus. Slurp ! Sexe et cruauté font bon ménage.

massacre a la tronconneuse cadavre

Inspiré de l’histoire véridique d’Ed Gein, « le boucher du Wisconsin » arrêté en 1957, profanateur de tombes et meurtrier de 33 êtres humains, qui portait un masque de chair et décorait sa maison des restes de ses victimes, le film ne laisse surnager au fond que les obsessions de la société américaine : la peur de la campagne isolée ‘où-l’on-ne-sait-jamais-ce-qui-peut-se-passer’ ; la hantise des pauvres, dégénérés par la solitude, l’endogamie, le puritanisme bigot, la sauvagerie et la mauvaise éducation ; la culpabilité biblique du massacre historique des Indiens natives ; l’hystérie automatique des femelles – sauf si elles font ‘mec’ par féminisme (alors : respect !) ; la normalité ‘innocente’ et désarmée de l’Américain moyen (surtout jeune au teint frais) face au Mal, cette violence gratuite qui viole tous les tabous sociaux, religieux et humains ; l’angoisse devant la machine, pourtant créée par l’homme et que l’homme pervertit, le banal outil utilitaire devenant arme brutale pour crime atroce.

massacre a la tronconneuse hysterie

Le début des années 1970 représentait le pourrissement de l’Amérique et le délitement de ses valeurs ancestrales : jeunesse massacrée au Vietnam, mensonges politiques du Watergate, récents assassinats politiques (John Kennedy, Martin Luther-King), génocide historique des Indiens, chômage dû à la crise du pétrole – tous les cadavres ressortent du placard pour engendrer des monstres et tuer les jeunes vies. Le film rend compte de cette psychologie d’époque.

massacre a la tronconneuse seins nus

Mais il est difficile pour nous Européens d’entrer aujourd’hui dans ce jeu pervers où les bas instincts se défoulent, où la foule se fascine pour le morbide, où le Mal absolu sort vainqueur du pauvre bien – que l’on croit naïvement ambiant. Ce révélateur social yankee ne révèle rien de nous ; ce pour quoi nous l’appelons médiocre. Mais il rapporte des dollars et encore plus de temps de cerveau disponible ! Aujourd’hui les ados, déculturés par toute la génération post-68 adorent. Si ça vous dit…

Massacre à la tronçonneuse, 1974, version restaurée StudioCanal 2004, €19.00

Massacre à la tronçonneuse (remake plus soigné que l’original), blu-ray Metropolitan 2013, €19.71

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Un prix Nobel regarde le chômage français

jean tirole economie du bien commun

« Avons-nous vraiment tout essayé pour endiguer la montée du chômage ? J’en doute fortement », déclare Jean Tirole dans son livre Economie du bien commun, qui vient de paraître en avril 2016 aux PUF (p.349). L’un des rares Français ayant obtenu le prix (de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred dit) Nobel d’économie en 2014 pour son analyse du pouvoir de marché et de la régulation, ajoute : « le chômage est en partie un choix de notre société » p.312.

Il n’est pas le seul à le dire, Devis Olivennes parlait déjà en 1994 d’une « préférence française pour le chômage ». Nous l’avons évoqué sur ce blog. Mais, démontre Jean Tirole, ni le chômage de masse ni la dualité du marché du travail entre CDI et précaires ne sont inéluctables. Sauf que « les inclus » protègent leurs privilèges (il suffit de voir les fonctionnaires CGT, les préretraités cheminots et les pilotes d’Air France) et que les « exclus » ne sont que statistiques – donc peu médiatiques : ils n’ont aucun moyen de bloquer la France.

Le constat du chômage français par rapport aux autres pays européens est alarmant : il est beaucoup plus élevé qu’en Europe du nord et germanique ; il touche surtout les jeunes et les vieux, les peu qualifiés et les banlieues ; il s’enkyste en longue durée, de plus en plus depuis 2007 ; dans le même temps, les CDI ont peur de changer, leurs patrons n’hésitent pas à les placardiser faute de pouvoir les licencier : ils sont donc mal à l’aise bien plus que les autres au travail ; enfin, la France dépense plus que les autres pays pour la politique de l’emploi…

2014 12 taux emploi population active compare OCDE

Contre cela : les rustines, CDD et emplois aidés. Les statistiques montrent que la probabilité de trouver un CDI après un emploi aidé est très faible. De plus, si près de 75% des emplois sont encore en CDI, 90% des nouveaux se font en CDD ou en intérim. Ces contrats offrent peu de protection aux salariés, la législation tordue incite même les employeurs à ne pas réembaucher les CDD ayant donné satisfaction, sous peine de les convertir en CDI inexpugnables. Les licenciements sont médiatiques – mais ne représentent qu’une fraction très faible des fins d’emplois : 4.4% (p.318). Les fins de CDD dominent massivement les fins d’emplois : à 77% ! Mais tout le monde médiatique et syndical s’en fout. La politique publique de l’emploi dépense 3.5% du PIB pour l’assurance chômage et 4% du PIB pour les politiques actives : formation, gestion, emplois aidés, allègements…). Malgré ça, elle est inefficace. Même la réduction du temps de travail est « une fausse solution » p.343.

Car il existe une « face cachée (…) une mobilité insuffisante et un appariement imparfait des salariés aux emplois » (p.319). Un emploi en CDI apparaît comme « un privilège (tout relatif) auquel il faut s’accrocher sous peine de ne pas retrouver d’emploi équivalent » – ce qui ne facilite ni la mobilité, ni l’adéquation des salariés aux emplois, ni l’acquisition d’expérience, ni la satisfaction au travail. Cet état de fait est probablement la cause principale du mal être, la France se situant 129ème sur 139 sur la perception de qualité des relations au travail.

En cause, le code du Travail illisible, trop épais (3200 pages). Pour Jean Tirole, « il faut protéger le salarié et non l’emploi » (p.323). Pour cela, responsabiliser les entreprises par une formule de bonus-malus dont le produit serait affecté à la réduction des charges sociales : « la pénalité serait donc neutre fiscalement pour l’ensemble des entreprises » p.324. La pénalité serait plus élevée pour les salariés qui auront le plus de difficulté à retrouver un emploi – et elle inciterait l’entreprise à investir dans la formation (cela lui coûterait moins de malus en cas de licenciement). Cela inciterait enfin à sortir de cette prédation des intermittents du spectacle dont l’usage par les sociétés de production est dévoyé au détriment de tous les salariés dans leur ensemble. Le CDD serait donc supprimé au profit d’un contrat unique CDI, à droits progressifs pour les salariés : cela coûterait de plus en plus cher de licencier avec le temps.

chomeur quand il sera grand

Nos institutions sont actuellement « incohérentes » : l’entreprise qui licencie paie des indemnités de licenciement, mais pas le coût pour l’assurance-chômage ; l’entreprise qui ne licencie pas paie des cotisations sociales : « les entreprises qui gardent leurs salariés paient donc pour celles qui licencient. On marche sur la tête » p.327. Les secteurs qui, en raison de leur activité cyclique, ont structurellement recours aux licenciements, n’en supportent que partiellement le coût – qui est financé par les autres !

Bien sûr, les « résistances sociales » seraient fortes pour changer de système – car tout changement est vu comme une perte. Il faut donc l’inscrire dans la durée : que les CDI ne soient pas inquiets pour leur statut, seuls les nouveaux seraient concernés (comme Matteo Renzi l’a fait en Italie) ; que les employeurs ne soient pas inquiets, l’Etat devrait s’engager à ne pas modifier la loi à chaque alternance électorale. « Il faudrait donc un minimum de consensus politique sur la nécessité de changer le contrat de travail » p.337.

2020 creation nettes d emplois anticipes france CAS Dares

Un vœu pieu ? « Au total, le nombre de demandeurs d’emploi en catégories A, B, C est de 5 397 000 fin avril 2016 » selon la DARES – soit près de 19% de la population active en âge de travailler (10.6% seulement si l’on se restreint à la catégorie A qui n’ont même pas travaillé 1h dans le mois) !

Le prêt-à-penser idéologique va-t-il continuer à exclure et appauvrir par ses préjugés ? Où est le « bien commun » dont chacun se réclame dans cette préférence française pour le chômage ? Jean Tirole livre au moins un constat économique sans appel et quelques propositions de bon sens.

Jean Tirole, Economie du bien commun, 2016, PUF, 629 pages, €18.00

e-book format Kindle €14.99

Sur la réalité de la réforme Loi travail

Catégories : Economie, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

michel tournier gaspar melchior et balthazar

Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Tournier, Journal extime

michel tournier journal extime
Quand l’intime ne parle pas de soi mais de ce qu’il y a autour, l’écrivain invente un mot nouveau. C’est tout le charme de Michel Tournier – dont le nom est si banal qu’il a un homonyme boucher en Limousin et un autre joueur de foot à l’époque. Ce journal d’une année, peut-être écrit l’année du millénaire mais paru en 2002, n’a rien de légendaire comme ses grandes œuvres. Il nous montre un auteur dans son jus, habitant un presbytère accolé à l’église et au cimetière de Choisel, au milieu d’un jardin, avec les flèches de Chartres s’élevant sur la plaine à 50 km.

S’il n’était pas signé Michel Tournier, ce livre n’aurait jamais paru, fait d’insignifiance. Mais il montre l’envers d’un écrivain, c’est ce qui fait son prix pour un lecteur au fait des romans devenus célèbres. Un écrivain est tout sauf ses personnages. « Dialogue avec des lycéens, l’un d’eux me demande : ‘Êtes-vous homosexuel ?’ Je réponds : ‘Oui bien sûr parce qu’il y a au moins deux homosexuels dans mes romans (…) Mais je suis aussi fétichiste (…) vieille grand-mère, petit chien, curé, etc., tous les personnages, tous les êtres vivants de mes histoires. C’est cela être romancier. Quant à savoir ce que je suis moi-même quand j’ai fini d’écrire, je n’en sais trop rien et cela m’importe assez peu » p.174. L’écrivain n’a pas une vie d’aventures ni de légende mais travaille comme un artisan casanier qui ne se plaît jamais tant que chez lui.

Il est bon de déciller les yeux des naïfs, et l’auteur s’y emploie avec sa simplicité coutumière. Flanqué de frères qui lui ont donné de multiples neveux et nièces, adoubé par Mitterrand (qu’il a reçu à dîner plusieurs fois) et accueilli dans les écoles pour faire moderne, il sait parler aux êtres jeunes car il a le talent d’un conteur et la prestance d’un bon géant. Ce qu’il aime en l’enfance, c’est « la faculté de tout effacer et de repartir à neuf » p.235. Ce pourquoi il se méfie de l’informatique qui emmagasine en mémoire absolument tout ce qui se publie, sans aucun filtre ni oubli. Ce fardeau ne sera-t-il pas un danger pour l’être humain dans l’avenir ?

Je ne sais si vous avez fait vous-même l’expérience (ce fut mon cas un jour lorsque je suis allé chercher la dernière), mais les tout petits de maternelle sont attirés de façon irrésistible par un adulte mâle qui vient chercher le sien dans la horde. Ils ne le connaissent pas mais voient en lui une figure tutélaire, le Père protecteur. Cette confiance probablement innée, accentuée par l’éducation familiale, est précieuse. Ce pourquoi il ne faut jamais décevoir un enfant. Lui faire du mal, en actes ou en paroles, parfois même du regard, est la pire des choses en relations humaines. Il est vulnérable et en sera marqué à vie. Michel Tournier est un gentil débonnaire. Malgré les pulsions qu’il peut avoir comme tout un chacun, il ne fera jamais de mal à un petit.

Il cherche au contraire à leur faire découvrir le monde, comme lors d’une « caviar-party » qu’il finance au village. « Je veux qu’ils aient une idée de ce ‘met’ aussi célèbre que rare en raison de son prix. Certains enfants révulsés vont le cracher sur l’évier. D’autres se régalent » p.19. Devenir écrivain ? Pourquoi pas, mais surtout apprendre à voir et à dire : « Je dis aux enfants d’une école : ‘écrivez chaque jour quelques lignes dans un gros cahier (…) un journal dirigé sur le monde extérieur, ses gens, ses animaux et ses choses. Et vous verrez que de jour en jour, non seulement vous rédigerez mieux et plus facilement, mais surtout vous aurez un plus riche butin à enregistrer. Car votre œil et votre oreille apprendront à découper et à retenir… » p.108. La différence fille garçon ? « Les petites filles m’ont souvent donné cette impression de suradaptation, de bonheur égoïste inentamable, moins fréquent, il me semble, chez les garçons » p.157. C’est que les petites filles sont bien plus attachées à leurs parents dont bien plus conformistes avant l’adolescence ; mais, d’expérience, il suffit que la famille se fragilise pour qu’elles soient moins fortes et s’écroulent plus vite que leurs frères.

Son idéal de bonheur est proche du mien, lequel est peut-être toutes proportions gardées en train de se réaliser : « Élever dès son plus jeune âge un enfant génial. Voire naître et s’épanouir des dons éclatants dans quelque domaine que ce soit. Réunir dans le même être la tendresse et l’admiration » p.58. Le Gamin dessine, et fort bien ; il se lance, en jeune homme. Attendons l’âge mûr pour en voir les fruits.

michel tournier a choisel 2005

Outre ces anecdotes sympathiques, l’écrivain note quelques remarques en passant sur les relations humaines. « Le plus sûr moyen de perdre un ami, c’est de toujours lui laisser l’initiative d’une reprise de contact. Tôt ou tard il ne bougera plus » p.21. Ô combien vraie est cette notule ! Si m’en croyez, n’attendez à demain, cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. De même les travailleurs qu’il approche pour en traduire le métier dans ses romans, comme l’incinérateur à ordures d’Achères des Météores, l’abattoir de Chartres pour La goutte d’or et ainsi de suite. « Les travailleurs ainsi approchés sont toujours heureux qu’on s’intéresse à eux et à leur travail – surtout quand ils se sentent plus ou moins méprisés » p.125.

Il a quelques coups de griffes pour ses chers collègues en écriture. Ainsi Victor Hugo, qu’il lit et cite, et semble aimer tout de même : « Victor Hugo : ‘La musique est un bruit qui pense’. Ce mélange de génie éclatant et de totale stupidité, c’est tout Victor Hugo » p.50. Ou encore, parce qu’il aime la culture allemande et qu’il ne peut donc que détester tous ceux qui ne l’aiment pas : « Je me suis longtemps demandé pourquoi j’éprouvais une antipathie égale et de même nature pour quatre écrivains de la même génération : Henry de Montherlant, André Malraux, Louis Aragon et François Mauriac. C’est qu’en dépit de leurs immenses différences, ils avaient un point commun, un père spirituel commun dont la seule évocation me fait fuir, comme l’odeur du putois fait fuir le lapin : Maurice Barrès » p.131. Pourtant, Léon Blum aimait beaucoup Barrès, mais il s’agit d’un tempérament.

De Pascal : « Le monceau informe des Pensées n’est qu’une suite de notes prises en marge des Essais de Montaigne. Bêtisier systématique. ‘Qui fait l’ange fait la bête’. Oui, mais il ne suffit pas de faire la bête pour devenir un ange. Certaines pensées sont dignes d’un personnage de Labiche » p.228.

Cette écriture primesautière au jour le jour ne va donc pas sans quelques « bêtises ». Ainsi la distinction craniologique entre dolichocéphale et brachycéphale p.116, qui sent fort son XIXe classificateur et a entraîné les dérives nazies sur les races inférieures.

« Ambigu, pervers, gai, brillant », ainsi le qualifiait Françoise Giroud dans le Nouvel observateur. « Tout sauf rassurant et franc du collier », commente Michel Tournier, « mais je ne sais pas donner de moi l’image que j’aimerais donner » p.104. Tout le poids de la com’, des jalousies et des rumeurs, des petits journaleux qui veulent se faire mousser en se payant une star… Pourtant, ses œuvres parlent pour lui.

Ce journal ne laissera pas une trace irremplaçable dans la mémoire, mais il se lit avec plaisir et incite à observer aussi, comme l’auteur, ces petits faits qui passent, la vie qui va en sa richesse. Lui en fait des vignettes, un peu comme un blog. Mais il a, contrairement à la plupart, une œuvre mûrie derrière lui.

Michel Tournier, Journal extime, 2002, Folio 2004, 267 pages, €7.10
Michel Tournier sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Tournier, Gilles et Jeanne

michel tournier gilles et jeanne
En 1429, Gilles de Rais rencontre Jeanne d’Arc, venue dire au roi Charles ce que lui ont transmis les voix du ciel. Dès lors le reître et la pucelle deviennent inséparables, dans la guerre comme dans la foi. Sauf que Jeanne est prise, jugée, condamnée et brûlée à Rouen par les clercs d’Église. Gilles de Rais va se révolter contre cette inversion de la Pureté en Souillure ; si le Dieu chrétien est le Diable qui jette au feu la pure Jeanne, le Diable ne serait-il pas le vrai Dieu ? Aussi Gilles s’invertit, il va chercher Jeanne dans les corps des jeunes qu’il va enlever, violer et brûler ; il va chercher Dieu dans l’alchimie porteuse de lumière, via Francesco, découvert à Florence – où commence doucement la Renaissance, une inversion du Moyen-Âge dogmatique et clérical.

Gilles et Jeanne, ce devait être un film. Le financement n’ayant pas été trouvé, sous la gauche au pouvoir, le scénario est devenu un ersatz de roman. La référence chrétienne n’allait pas aux laïcards fanatiques, malgré les scènes osées qui auraient convenue à Anal+, la chaîne cryptée sur le point de naître. Autant Vendredi était une réflexion longtemps mûrie sur un mythe fondamental humain, autant Le roi des Aulnes avait quelque profondeur en faisant revivre le mythe de l’Ogre, autant Les météores se penchaient sur le mystère gémellaire, malgré l’impression de fouillis – autant Gilles et Jeanne déçoit. Pourtant, le grand Dévorateur désarmé devant la fragile Pucelle est un beau choc de caractères.

Mais Tournier, tard écrivain, vite célèbre, aisément lassé, n’a pas la fibre d’écriture. Il est attiré avant tout par le regard. Il est volontiers voyeur, avide d’observer les autres qui passent, éphémères et si humains. Depuis la trilogie des grands romans mythiques, l’auteur ne livre que des esquisses : des nouvelles, des livres pour enfant, des récits plus ou moins remaniés de sa vie. Comme si la source était tarie, ou qu’il ne pouvait se livrer, voué au masque. Comme si la libido jaillissante de ses premiers grands livres était en berne, ou honteuse, volontairement cachée. Nous livrera-t-on, quelques années après sa mort, un Carnet vivant ou un Journal véridique comme celui de Gide, honteusement caviardé avant que les mœurs n’évoluent ?

L’auteur a peut-être l’écriture géologique, ne pouvant écrire que dans la durée, subissant la passion d’un livre comme la gestation d’un enfant, œuvre de toute une vie pour donner la vie. L’éditeur s’impatiente, le public attend : après les œuvres achevées, qui dormaient depuis des années dans un tiroir, ne restent que les brouillons, des textes épars, des ébauches.

Gilles et Jeanne se présente comme une suite de notes chronologiques, mal reliées en courts chapitres. Ce n’est pas un vrai roman mais un canevas, un scénario, un synopsis – rien de plus. Lui manquent la profondeur, la description, l’essai de comprendre, les dialogues, la réflexion – ce qui fait beaucoup de manques. Il n’y a RIEN dans Gilles et Jeanne, qu’une mauvaise recension pour magazine de faits divers, une compilation de travaux. La thèse tirée par les cheveux selon laquelle Gilles se serait converti à l’inversion par Jeanne, la suivant sur l’androgynie, la sorcellerie et le bûcher est sommaire et n’est pas étayée. Quelques rares phrases parfois, quelques pages enlevées, font regretter l’œuvre qui aurait pu être si l’auteur avait daigné s’y intéresser…

Pourtant sur un tel sujet, avec une telle trame, sachant la mythologie comme il la sait, quel roman Michel Tournier aurait pu tirer du Violeur et de la Vierge, du Viril et de l’Androgyne, de la chair et de l’esprit, de l’Ogre prédateur et de la Missionnaire céleste ! L’auteur a raté là ses Mémoires d’Hadrien. C’est non seulement dommage pour la littérature, mais aussi pour l’éditeur : il y a dol, promesse non tenue. Dommage aussi pour l’écrivain : croyez-vous, Michel Tournier, qu’après 1983 vos lecteurs enthousiasmés par vos débuts, vont continuer à vous suivre ? Lire vos brouillons, vos notes hâtives publiées telles, vos écrits vains ?

Michel Tournier, Gilles et Jeanne, 1983, Folio 1986, 160 pages, €5.40

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Voter pour revendiquer l’histoire et la culture

Je n’ai pas commenté à chaud le premier tour des régionales parce que j’avais annoncé la défaite de la gauche comme celle de la droite quelques jours avant, dans une note que personne n’a commenté. « Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles… » Les vieux candidats des vieux partis éculés, qui ressassent sempiternellement le même discours depuis trente ans : assez !

Évidemment, la Morale a été convoquée à gauche pour vilipender le résultat du scrutin et stigmatiser les électeurs fautifs… L’irruption du Front national a suscité, par réflexe de caste depuis 2002, des cris d’orfraie, des indignations morales, une « leçon » de maîtres d’école donnée aux sales gosses de la classe priés d’être sage pour écouter la bonne parole humaniste, universaliste et socialiste. Le pire, après Manuel Valls, aura peut-être été Jack Lang, ce vieux cabotin toujours avide d’être encensé et aimé, qui en a rajouté dans la surenchère dégoulinante, n’hésitant pas à traiter de « crétinisme » des propos sur la France tenus par Marion Maréchal-Le Pen – alors même qu’il les tronquait et les déformait. Belle leçon de stalinisme moral qui fait fi de la vérité des mots comme de la réalité des faits.

Cela montre une fois de plus que faire la morale ne sert à rien, mieux vaut donner l’exemple de sa probité et proposer un projet positif concret pour aller de l’avant (tout ce qui manque au parti Socialiste). Projet qui s’appuie sur l’histoire et sur la culture, mais projet tout de même – qui est bien autre chose qu’un catalogue de mesurettes bobos pour gérer l’existant.

L’histoire ne se répète jamais car elle va toujours de l’avant, mais elle peut revenir sur ses pas car les êtres humains ne changent que très lentement – sur des millénaires. Autrement dit, ils ne changent pas sur les trois ou quatre générations qui coexistent dans une même époque. Ils ne changent pas personnellement.

Ce qui peut changer, c’est la culture, cette mentalité collective, et l’éducation qui doit la transmettre.

  • Il suffit de regarder trente ou quarante années en arrière pour constater que la culture s’est appauvrie par l’américanisation consumériste du monde, véhiculée par la télévision, le cinéma et les gadgets technologiques.
  • Il suffit de regarder vingt ou trente années en arrière pour mesurer combien l’éducation s’est avachie, au fil des réformes « égalitaires » – dont on constate pourtant qu’elle crée des inégalités croissantes en France.

2015 12 regionales 1 tour

Qu’est-ce que la France, la culture française, l’identité du pays ? Ce n’est pas une essence mais une construction sur des siècles. Contrairement aux Jack Lang, nomades hors sol qui se veulent universels parce qu’ils ne se sentent de nulle part, je ne crois pas que les identités soient interchangeables. Ni que l’islam ait apporté grand-chose à la culture française, au droit et à la philosophie ; un peu en médecine, et pour avoir transmis les textes antiques, très peu en architecture, et quelques mots de la langue – pas plus. La part celtique, germanique, romaine, judaïque et même grecque est plus forte sur les siècles que la part musulmane. C’est ainsi : tous les apports ne sont pas égaux.

Le texte que citait – habilement – Marion Maréchal-Le Pen dans le discours fustigé par Jack Lang venait de l’historien français juif résistant Marc Bloch dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940. Il dit : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». La France est gauloise et celtique, un peu grecque via Marseille, franque et païenne, gallo-romaine et chrétienne, centralisée par les rois en lutte contre les féodalités, standardisée par la Révolution dont Napoléon 1er a poursuivi le tropisme jacobin parisiano-centré, se méfiant des provinces et des particularismes. La France s’est libéralisée avec le siècle 19ème, est devenue république en 1875, puis socialiste et colonisatrice pour diffuser l’universalisme moral dans le monde-enfant (ainsi croyait-on à l’époque de Jules Ferry).

La guerre de 14, cette imbécilité nationaliste, a conduit les citoyens à s’arracher à la terre et aux limites étroites de leur village pour connaître d’autres gens et d’autres mondes (j’ai ainsi un grand-père qui a vu Thessalonique), puis à se méfier de l’État impérieux qui décide de la guerre d’un trait de plume, comme des élites gouvernantes qui s’empressent de se planquer.

L’après-guerre a donc vu, en réaction à cette boucherie inutile, la montée de l’anarchisme potache style Dada et Surréalisme, avec les plaisirs sexuels et les scandales des Années folles, en même temps que la montée d’un populisme anti-élite et antiparlementaire, avec appel au Chef capable de mener la nation – à gauche avec Staline, à droite avec Mussolini, Franco et Hitler, puis Pétain. L’itinéraire d’un Jacques Doriot, communiste très populaire, dérivant naturellement vers le fascisme, est éclairant.

Ce n’est qu’après-guerre, dans le souvenir de la Résistance devenu mythe national de régénération française, que l’État-providence a été mis en place, sous De Gaulle comme sous Mitterrand. Jusqu’au rattrapage par la réalité du monde : la mondialisation du pétrole, puis des échanges, avant l’émergence des pays ex-sous-développés comme la Chine, l’Inde et le Brésil, venus désormais concurrencer les vieilles industries nationales obsolètes et trop chères de nos pays développés.

La France n’a pas su s’adapter.

  • En cause l’ambiguïté de Mitterrand, ayant choisi en 1983 la rigueur pour rester dans l’Europe tout en gardant un discours de parenthèse en attendant que tout redevienne comme avant – attitude qu’a repris sa pâle copie François Hollande.
  • En cause aussi le trop long règne de Chirac, deux fois Premier ministre et deux fois Président, ce Fout-rien magistral qui considérait, après son maître Queuille, qu’il n’est pas de question que l’absence de solution ne suffise à résoudre. Au lieu d’entreprendre le changement dans la douceur avec le temps, rien n’a été entrepris, exigeant désormais l’urgence pour tout, sans négociation faute de temps !

C’est cette longue histoire qu’il faut avoir en tête pour comprendre combien, aujourd’hui, la contestation d’entre-deux guerres resurgit. Comme hier, les élites ont failli, le parlementarisme s’égrène en bavardages souvent inutiles et en lois empilées, dont certaines ne sont jamais appliquées. L’éducation s’enlise dans la démagogie, cherchant désespérément à adapter son discours au monde actuel de l’Internet et du mobile – tout en conservant des pratiques d’un autre âge que le zapping du net, l’hyperactivité due à la chimie des sucreries, et l’irrespect général pour tout adulte ne permettent plus – puisque tout le monde a « des droits », tout le monde est égal. À quelles vertus pédagogiques peuvent servir les notes-sanctions de 0 à 20, le prof sur l’estrade, les garçons assis bien sages une heure entière comme des filles (alors que leurs hormones sont plus éruptives), et les cours magistraux « délivrés » d’en haut ?…

Les pays voisins n’ont pas le même rapport à l’histoire que nous, car leur État ne s’est pas créé au forceps comme la construction artificielle de nos rois (l’Angleterre est une île, l’Italie et l’Espagne des péninsules, l’Allemagne une mosaïque fédérale de régions très décentralisées, etc.). Nous ne pouvons donc pas prendre exemple sur eux mais trouver en nous les ressorts pour l’avenir. Ce que la gauche ne sait pas faire, pas plus que la droite monopolisée par Sarkozy (le reste de la droite, curieusement, se tait).

Mais nous pouvons prendre exemple sur les pays voisins pour adapter notre Éducation nationale : Suédois, Allemands, Anglais réussissent mieux pour moins cher : n’y aurait-il pas quelques leçons à en tirer ?

Parce qu’en France la culture n’est plus transmise. François Hollande ne lit jamais rien qui soit littéraire ou scientifique, il ne discourt que platement comme un haut-fonctionnaire formaté ENA. Sa ministre Belkacem casse tout ce qui marche – pas de jaloux – au prétexte de médiocrité égale pour tous. Nicolas Sarkozy est inculte, malgré ses efforts d’assimiler des fiches, et confond la salade et le séné, tourneboussolé avec tourneboulé. Ce qui vaut bien la bravitude de Ségolène Royal…

vote jeune front national regionales 2015 harris

L’analyse des votants FN montre que ce sont les jeunes peu éduqués qui sont les plus abstentionnistes mais aussi les plus partisans Le Pen. Contrairement aux plus âgés, marqués par l’histoire et leur éducation. La faute en est clairement à l’école et au système administratif du Mammouth qui ne savent pas transmettre, en faisant de la Shoah ou de la colonisation des « scies » qui ennuient – et suscitent par réaction leur négation. La faute aussi aux vieux politiciens qui s’accrochent ou qui se mêlent de Morâââle comme Jack Lang – 76 ans – plus vraiment en phase avec la société malgré son jeunisme exacerbé.

Place à un nouveau personnel politique, place au retour à l’histoire et à la culture française ! Tel sont aussi les messages du vote. Ce qui représente moins un « fascisme » (nous ne sommes plus dans l’histoire du XXe siècle) qu’un appel à retrouver la France – son histoire et sa culture dans toutes ses composantes (et pas seulement celle des immigrés ou celle des nomades américanisés).

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bhaktapur

La ville est médiévale d’aspect, toute en briques – mais avec le tout-à-l’égout financés par les dons allemands. Les maisons sont de brique rose, ornées de fenêtres en dentelle de bois de teck. Dans une ruelle, un paon célèbre fait la roue sur la fenêtre aveugle, tel un Manneken-Pis local. Dans de minuscules boutiques trônent les commerçants, entourés à ras bord de marchandises diverses, hétéroclites. Des gosses courent partout, joyeux ; ils jouent en liberté.

bhaktapur nepal sechage de recolte

Des pots et des plats de terre sèchent sur les pavés de brique. Ils seront cuits d’une façon particulière, à même le sol, couverts de paille, à laquelle on met le feu !

bhaktapur nepal temple

L’hébergement prévu ce soir est une guest-house qui ouvre sur la place même. Elle est traditionnelle, très couleur locale. Elle comprend trois étages, le dernier, sous les toits, ouvre directement sur la place par de jolies fenêtres ajourées. Deux lits et deux matelas par terre, sur des nattes, attendent notre sommeil. Nous buvons en attendant une bière à trois dans le bistro original bâti en plein milieu de la place comme une pagode à trois toits. La terrasse du sommet est célèbre parmi les touristes car elle donne un vaste point de vue sur le temple et sur la vie du coin. Une balade dans la ville vient compléter l’ambiance. Des enfants nous interpellent en anglais, « hello ! » qu’ils apprennent à l’école. Nous réalisons des photos entourés de sourires et de cris joyeux.

bhaktapur nepal montee au temple

La nuit tombe vite et, avec elle, le froid. Nous dînons dans le restaurant qui fait face à la guest-house sur le côté de la rue qui monte. Il est tenu par le même patron. Ce soir, le repas est Newar : des paillettes de pâte de riz avec de l’ail tibétain, des fragments de gingembre, des morceaux de viande grillée au goût de pétrole. Arrivent ensuite riz, légumes, épices. Enfin yaourt. Nous goûtons au tchang, la bière de riz locale, au goût intermédiaire entre le lait aigre et le cidre.

baktapur nepal cangumarayan

Christine nous amuse par des histoires sur son boulot au Museum d’histoire naturelle. Les vipères s’y échappent parfois, ce qui fait siffler les téléphones posés sur les bureaux lorsqu’on avance la main pour appeler. Quant au dissecteur, il est souvent dans les affres faute de trouver un endroit pour la nuit où poser son gorille mort. Au matin, les habitants du quartier dont les fenêtres donnent sur le parc, peuvent avoir la surprise de voir deux hommes porter un brancard sur lequel gît un gros cadavre à forme humaine, recouvert d’une vague toile d’où s’échappent deux bras très poilus et un crâne en forme d’obus.

bhaktapur nepal statues en bois

Nous effectuons une dernière promenade digestive, de nuit, dans une ville presque déserte. La vie s’éteint avec le crépuscule. Quelques commerçants restent ouverts sous leur lampe électrique, quelques jeunes discutent, l’air important, des chiens sont couchés en rond. Par les interstices des volets de bois des rez-de-chaussée, on peut apercevoir quelquefois des familles couchées à dix dans la même pièce sous les couvertures, à peine éclairés par une lampe à pétrole que le dernier n’a pas encore éteinte. Une musique nous attire : c’est un temple de Krishna, à l’étage d’un bâtiment de briques et de bois. Les murs sont peints en bleu vif – la couleur du dieu – des néons éclairent crûment des chromos naïfs accrochés aux murs ainsi que la vitrine aux dieux où brûlent de fumeuses lampes à beurre. Les hommes présents nous invitent à écouter les trois musiciens qui officient, sur une natte que l’on déroule pour nous. Cymbales, triangle et harmonium se composent pour la mièvrerie. Nous laissons quelques roupies pour le temple avant le roupillon.

bhaktapur nepal sculptures en bois

La nuit, en fait, est bruyante. Dès le lever du jour, des fidèles font sonner les cloches des temples alentour. À peine réveillés par un appel on se rendort à peine, et paf ! un gros « ding » ou un grand « dong » nous font sursauter à nouveau. Le bon café du petit-déjeuner compense un peu.

Nous allons ensuite visiter le palais royal, bâtisse aux 55 fenêtres avec bain royal, et nous avons le droit de regarder le temple royal (il est interdit d’y entrer). Ce temple est réservé aux hindous et gardé par de sévères militaires en armes.

bhaktapur nepal entree doree de temple

Nous déambulons dans la ville jusqu’à la place où se fête aujourd’hui le Nouvel An newar, près de la rivière. Des cochons petits et gros fouinent partout. Ici vivent les basses castes. Tara nous emmène dans un musée rempli de tankas, de quelques statues de Vishnou anciennes, et de chromos XIXe relatant l’histoire du beau Krishna tout bleu. Ce musée-singe est une imitation sans ordre ni sans vie, créé par décret parce que cela « se fait », à l’imitation des recueils de curiosités des bourgeois anglais du siècle précédent.

bhaktapur fille nepal

Nous déjeunons au même restaurant qu’hier, mais sur la terrasse. Le riz à la sauce aux lentilles accompagne le curry de légumes, avant le yaourt et le thé. Puis nous disons adieu au Nyatapola Coffee Shop et au Nyatapola Guest House, avec son petit Manghal d’une dizaine d’années, le fils de l’hôtelier toujours souriant mais qui ne parle pas anglais. Le soleil brille vif sur la ville et sur les gamins qui surgissent de partout. Nous n’avons pas l’habitude d’une telle foule de petits, en Occident et ce m’est chaque jour un étonnement. Mais « c’est l’Asie »…

Christine ne peut s’empêcher d’acheter encore, de dépenser ses roupies en bracelets, pendentifs, bols à offrande aux neuf métaux qui rendent un son cristallin, cymbalettes de méditation – tout une panoplie soixante-huitarde dont elle décorera son studio comme aux beaux jours de la mode hippie. Elle ne va pas jusqu’à acheter des coupes tibétaines faites de crânes humains bordés de métal, mais c’est tout juste. Les étals en regorgent. Ici, la mort n’a pas d’importance car la sagesse accumulée dans les existences successives permet de renaître mieux, ou d’atteindre le point où l’on peut sortir du cycle sans fin des renaissances. Durant ces débauches, je reste sur la place à chercher des photos. Passe une belle jeune fille du Népal, les cheveux tirés en arrière dégageant l’arrondi de son visage, le regard droit et le sourire volontaire. Elle me regarde la prendre, et je vois dans ses yeux que mon objectif lui évoque un autre instrument.

bhaktapur nepal fille nepal

Exit Bhaktapur. Nous prenons la grand-route pour Banepa, par Sanga. Le minibus ne fait que traverser Banepa. Nous sommes samedi et c’est une ville de marché encombrée. Les bus locaux sont archipleins.

gamins banepa nepal

Nous montons à Nala, qui voit peu de touristes ; nous nous en rendons compte parce que les gamins du cru nous suivent partout avec curiosité. Deux temples s’y dressent, l’un un peu en dehors de la ville, très fréquenté, avec un bassin central qui recueille l’eau de pluie. L’autre s’appelle Korumanahé et se situe en pleine ville. J’ai l’impression de visiter toujours la même chose : des toits superposés, des statuettes en bois, des dentelles de bois autour des statues de pierre rougies de vermillon. Et la vie alentour, que je préfère aux pierres mortes : des chiens, des chèvres, des poules, des gosses. Surtout des gosses, souples, vivants, dorés, déguenillés, statues animées à la peau tiède et lisse et aux grands yeux vifs. Un troisième temple sur notre route : c’est Pagabati, restauré de couleurs fortes. Il est dédié à Kali et peint de grandes fresques jaune citron, bleu vif et vert pomme. Il est à l’époque « en cours de restauration ».

Catégories : Népal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Au nom d’Allah le très haut, le tout miséricordieux

Eh oui, au-delà des huit terroristes dont cinq Français arabes mal dans leur peau issus de la délinquance, c’est bien d’islam qu’il s’agit… Plus de 130 morts et plus du double de blessés, malgré le raté du stade de France. Paris touché au cœur de son métissage bobo dans les quartiers mélangés du nord-est, Paris « la capitale des abominations et de la perversion », où « des centaines d’idolâtres » étaient réunis « dans une fête de perversité » selon le communiqué de Daech : ne voilà-t-il pas une conception de la religion comme quelque chose qui exclut plutôt qu’elle n’unit ?

Religion ou secte ? Si la religion unit les peuples et vise à l’universel, cette religion-là, l’islamique intégriste, salafiste issue du wahhabisme saoudien, est réservée aux seuls croyants, à ceux qui lui font allégeance. Miséricordieux, Allah ? Pour ceux qui se font sauter, ils le souhaitent ardemment, mais seulement pour eux – car ils imaginent aller direct au paradis peuplé de houris et d’éphèbes, où tout ce qui est « interdit » ici-bas est permis en-haut. Pour cela, il faut quitter ce monde mais, comme le suicide est trivial et mal vu, il faut le parer les palmes du martyre, entraîner avec soi des dizaines de mécréants comme hier les tribus ramenaient leurs lots de captifs voués à l’esclavage. Mais oui, c’est toujours bien de l’islam qu’il s’agit.

paris attentats du vendredi 13 novembre 2015 carte

Certes pas la version policée par les siècles de réflexions des érudits, mais celle des origines, toute à feu et à sang, où tous les autres, ceux qui ne croient pas comme vous, sont à zigouiller sans merci. Du temps où la gauche pensait (temps aussi lointain que celui où les bêtes parlaient), Cornélius Castoriadis le disait du communisme, cette autre religion dévoyée dans les massacres de masse. Pour sa démonstration contre, il prenait en exemple le christianisme, aux Évangiles pourtant nettement moins vengeurs que le Coran. Lui l’économiste de l’OCDE, psychanalyste et philosophe né Grec à Constantinople, devenu communiste pour résister aux nazis dans la Grèce de 1941, puis émigré à Paris où il rejoint les rangs trotskistes (comme Jospin) devant le cynisme antidémocratique du Staline après-guerre – lui n’avait pas de leçons à recevoir des » pseudo-intellos » (comme dit la ministre de gauche) qui ne lui arrivent pas à la cheville. « Pas d’amalgame » ? Nous attendons toujours la réforme de l’islam, comme fut celle du christianisme.  Castoriadis :

« Il faut aussi parler du destin historique du marxisme. Il est étrange de voir des gens qui se proclament marxistes ou veulent ‘défendre Marx’ et ignorent avec acharnement cette question. Pourrais-je discuter du christianisme en disant : ‘l’Inquisition, je m’en fous ; le pape, c’est un accident ; la participation de l’Église catholique à la guerre civile espagnole aux côté de Franco, ce sont des prêtres empiriques. Tout cela est secondaire par rapport à l’essence du christianisme, laquelle se manifeste dans telles phrases des Évangiles’. Le christianisme est une réalité sociale et historique instituée depuis deux mille ans : cette réalité, certes infiniment complexe et ambiguë, a quand même une signification que je ne peux à aucun moment ignorer ». Substituez islam à christianisme et vous aurez « la réalité sociale et historique » de l’islam – n’en déplaise aux bobos de gauche qui veulent tout minimiser au nom d’on ne sait quelle synthèse politiquement correcte.

Castoriadis poursuit : « Je ne peux pas faire autrement quand il s’agit du marxisme. Certes, il n’a pas deux mille ans, il n’en a que cent vingt (à la date d’écriture, en 1974), mais dont les soixante derniers sont historiquement très lourds. La réalité du marxisme est d’abord, à un degré écrasant et qui prime tout le reste, qu’il est l’idéologie dont se réclament les régimes d’exploitation et d’oppression totalitaire qui exercent leur pouvoir sur un milliard d’hommes et de femmes » p.55. Même chose pour l’islam : quelques dernières années « très lourdes » historiquement, « réalité d’oppression et de totalitarisme » sur les jeunes et sur les femmes principalement. Il n’y a de religion qu’incarnée, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou communiste. On ne juge les arbres qu’à leurs fruits. Et c’est bien de l’islam qu’il s’agit.

Toute croyance est comme une drogue pour oublier sa faiblesse et son mal-être, toute croyance offre le refuge imaginaire où abdiquer sa liberté, dont on a peur. La croyance, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane, communiste ou autre, euphorise à petite dose, elle aide à supporter sa vie lorsqu’elle apparaît trop minable. À forte dose, elle conduit au délire, à quitter la réalité ici-bas pour le rêve en-haut, à mépriser la vie humaine et à désirer mort et destruction, souvent par compensation : ce qu’on n’ose désirer, il faut le détruire. Le Paris bobo du mariage homo ? La mixité festive ? Le sport qui unit blacks-blancs-beurs ? Il faut faire sauter toutes ces « perversions » dans des déluges de feu, comme Sodome et Gomorrhe.

Pour la secte islamique de Daech, la stratégie est d’utiliser les ressortissants d’un pays « impie » pour susciter une guerre civile dans ce « ventre mou » occidental qu’est l’Europe. Où l’islam est inféodé aux conservateurs algériens ou financés par des imams (parfois) fanatiques des Émirats et d’Arabie saoudite. Les États-Unis savent se défendre, on l’a vu en Afghanistan, en Irak, avec l’éradication de Ben Laden. Mais l’Europe ? Trop peu, trop tard, trop gênée par la culpabilité ex-coloniale et par la naïveté chrétienne (belge) ou de gauche (française). Utiliser les néo-musulmans des banlieues et des campagnes, pour près de 40% d’ex-cathos en manque de repères et d’obéissance, comme une cinquième colonne pour susciter lynchages, pogroms et montée du Front national, pour dresser basanés contre blancs, laïcs contre croyants – voilà ce qu’ils veulent. Sans parler de punir « au nom d’Allah le miséricordieux » tous ceux qui s’opposent à leur état islamique autoproclamé : Russie, Turquie, Liban, France. L’internationale de la terreur est l’autre nom du Komintern islamique. Car c’est bien toujours d’islam qu’il s’agit.

Le choix d’un vendredi 13, est-ce un hasard ? Il est curieux que personne, à ma connaissance, ne l’ait mentionné : le vendredi est le jour de la mort du Christ, où Adam et Ève furent chassés (dit-on) du paradis, où Caïn tua Abel, où Hérode fit massacrer les Innocents… Vendredi est le jour où débute le Sabbat et où surgissent démons et spectres. Selon la coutume arabe, il faut commencer les labours le vendredi : ce qui laisse augurer une suite aux attentats de Paris… Le 13 est le chiffre de la Cène où le treizième convive, Judas, trahit le Christ pour trente deniers. C’est aussi dans le treizième chapitre de l’Apocalypse que sont évoqués l’Antéchrist et la Bête. Est-ce vraiment un hasard pour ces « croyants » pénétrés de l’eschatologie du Livre ?

cornelius castoriadis une societe a la derive

Dans un autre texte, datant de 1992, Castoriadis parle de l’islam. « Que faut-il dire des autres ? Ceux qui, par exemple, sont prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme eux ? À tuer Salman Rushdie ? Est-ce qu’ils sont ‘inférieurs’ ? On dira aujourd’hui qu’ils sont différents. Mais nous ne pouvons pas tenir ce que nous pensons de la liberté, de la justice, de l’autonomie, de l’égalité, en nous contentant de parler de ‘différence’. C’est ce que fait pourtant l’immonde salmigondis pseudo-gauchiste, ou pseudo-démocratique contemporain, qui se limite justement là-dessus à des bavardages sur cette «’différence’. Il y a des gens qui croient à la liberté et à la démocratie, et puis il y a des gens qui croient qu’il faut couper les mains des voleurs. Les Aztèques faisaient des sacrifices humains. Est-ce une simple différence ? (…) Nous voulons instaurer une société autonome, et si nous le voulons, c’est évidemment que nous la jugeons préférable à toute autre forme de société actuelle ou envisageable, donc (…) supérieure. Mais sachant ce qu’est l’autonomie, et ce qu’elle présuppose, il ne nous passerait pas par la tête de vouloir l’imposer par la force aux autres. Il y a une fine crête sur laquelle aussi bien dans le présent que dans un avenir moins déplorable (…) nous devons marcher » p.123.

Nous devons être plus durs en ce qui concerne nos libertés, dont la première est la liberté d’expression.
Plus durs sur les valeurs qui sont les nôtres, laïcité et place des femmes.
Plus durs envers les iréniques, les cépaleurfôte, les protecteurs des pôvres ex-colonisés (le dernier il y a deux générations) qui ont bien « le droit » à la « compréhension » s’ils se vengent.
Plus durs contre toutes les croyances et leurs dérives sectaires.
Plus durs envers les imams qui prêchent la haine, l’islam qui ne se réforme pas et pour les voyous qui entassent des armes pour venger leur inaptitude.
Plus durs et plus clairs dans notre politique étrangère, parfois menée un peu trop légèrement, sans souci des moyens nécessaires ni des conséquences.

Pour le reste, François Hollande fait le boulot, il a enfin compris : consulter, décider, exposer – et agir vite – enfin !

Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens, 2005, Points essais 2011, 390 pages, €10.30

Islam et islamisme sur ce blog

Catégories : Politique, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Samuel Laurent, Al-Qaïda en France

samuel laurent al qaida en france
Malgré le bandeau accrocheur de l’éditeur, les « révélations » sont relatives dans ce livre. L’auteur décrit le foutoir libyen, le totalitarisme coranique, le mépris de la loi civile au profit de la Charia de Dieu, la passoire turque, l’inexistence de l’ASL (armée syrienne libre) les Occidentaux considérés par les musulmans comme du bétail sacrifiable ou vendable, Al-Qaïda comme la « fierté » arabe (Muslim Pride)… C’est vivant, intéressant, pas fracassant.

Samuel Laurent décrit comment il suit la trace des djihadistes français (qu’il écrit jihadistes, à l’anglo-saxonne, ce qui pointe ses sources), il passe en Syrie via la Turquie sur recommandation d’un de ses contacts libyen, puis comment il va jusqu’en Somalie rencontrer un expert français musulman des camps d’entraînement – où il « découvre » que d’ex-djihadistes partis combattre sont sélectionnés, entraînés, puis renvoyés en France dans les banlieues pour y constituer une cinquième colonne menaçante.

Le livre est bien composé, écrit sec comme du vécu, alternant action et réflexions, conduit par un auteur qui se montre en héros acharné à comprendre et enquêter. Il se lit bien mais, une fois refermé, quel en est le bilan ?

Ni journaliste, ni chercheur, ni analyste du renseignement, ni diplomate… la question qui se pose très tôt à la lecture de ce livre est : qui est Samuel Laurent ? Je constate que Luc Mathieu, journaliste à Libération, a eu la même réaction, publiée le 21 décembre 2014. Il n’est pas le Samuel Laurent journaliste au Monde.fr. En revanche, son père Éric Laurent est journaliste géopolitique à France Culture et Le Seuil l’a édité en 2012. Ceci expliquerait-il cela ? Samuel se présente aux lecteurs comme « consultant international », terme qui ne signifie rien de concret (consulté quand ? sur quoi ? pour qui ?) ; aux salafistes djihadistes comme « écrivant un livre », ce qui les amuse d’autant qu’il « parle mal l’arabe » (p.53) ; sur sa biographie à l’intention des médias comme « baroudeur » engagé « dès 16 ans » dans les maquis Karen birmans (ce qu’ils démentent catégoriquement). S’il se veut journaliste d’investigation, souvent en immersion pour ses enquêtes en profondeur dans les milieux islamistes, pourquoi publier sa photo au dos du livre, apparaître avec délectation dans autant de médias, et écrire sous son vrai nom ? Il y a une contradiction entre ses aspirations et son comportement qui montre un certain « bidonnage ».

Il dédie ce livre à sa mère « pour son indéfectible soutien », ajoutant « le plus beau reste à venir ». Voudrait-il prouver sa virilité ou son statut de bon fils qui sait réussir pour racheter une adolescence mouvementée ? N’est pas Malraux qui veut, ni même Régis Debray.

Inconnu en 2013, il est d’un coup deux ans plus tard auteur de trois livres sur le salafisme et ses dangers. Thème populaire, très vendeur, dont il tire gloire et profit, écumant les radios, télés et journaux en ligne pour y délivrer la bonne parole du « spécialiste ». Mais la lecture attentive de son dernier livre, chroniqué ici, laisse entrevoir, sous le style « vécu » très entraînant, une indigence d’informations précises sur qui, où et quand – la base même d’une description de la réalité. Il a, certes « été en Syrie », selon Luc Maheux qui a enquêté sur l’enquêteur, mais quelques jours et pas plusieurs mois ; il a, semble-t-il, été en Somalie, mais n’a pas réussi à rencontrer le Français djihadiste dont il parle. Ses descriptions de lieux et de paysages sont d’autant plus précises qu’ils se situent dans des zones interdites où personne ne peut aller vérifier…

En revanche, dès que l’on aborde le cœur du sujet, nous avons des entretiens « retravaillés »… Il livre des supputations géopolitiques intéressantes, mais que l’on peut trouver sans peine dans la presse anglo-saxonne ou auprès des chercheurs spécialisés. La dernière partie est, par exemple, une pure suite de conjectures sans fondement concret – un long délayage (où l’auteur s’obstine à écrire « martyr » avec une faute d’orthographe). Aucune « révélation », même les chiffres avancés par l’auteur sont des calculs à la louche effectués par lui-même : « si l’on compte 50 salafistes dans les 2500 lieux chauds décomptés par le ministre de l’lntérieur, il y aurait donc environ 125 000 djihadistes convaincus prêts à frapper »…

jeune de banlieue

Ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai non plus. C’est une idée personnelle, intéressante, mais fondée sur des hypothèses. Reste à les vérifier, or les « combattants » clandestins se gardent bien de se révéler et de parler – question de bon sens. « En parlant comme ils l’ont fait, ces hommes cherchent également à influer sur la politique étrangère de la France, considérée comme fondamentalement hostile aux musulmans » se défend l’auteur dans un entretien au Figaro (quotidien prêt à entendre la menace islamiste plus que Libération…). « Un formidable pied de nez à notre appareil sécuritaire, qui leur garantit un prestige accru au sein de la communauté islamiste radicale ». Pas faux non plus, mais à côté. Surtout lorsque l’auteur – qui n’a manifestement pas fait son service militaire… – reproduit les propos attribués à « Abou Hassan », un expert clandestin formé par les services de renseignement d’un pays musulman (peut-être la Tchétchénie ?), selon lesquels « un sniper posté à plusieurs kilomètres » (p.415) pourrait tuer le président ! Il confond manifestement la portée théorique de la balle et la portée utile, celle nécessaire pour viser une cible. Plusieurs centaines de mètres serait plus réaliste : « L’erreur moyenne à 600 m est de 9,4 cm selon un axe vertical, et 8,8 cm selon un axe horizontal » dit le Wikipède à propos du Dragunov cité par l’auteur. Pire encore avec « un silencieux » – qui réduit l’émission des gaz, donc la portée… et la précision.

Les espions d’Al-Qaïda étaient les frères Kouachi…

operation charlie lexpress 2015

Cette « armée de l’ombre » est sans aucun doute un rêve des salafistes de Daech (qu’il appelle les « dayesh » pour faire authentique, mais ce qui est mieux que le « Dèche » de François Hollande ou le « Dash » de Bernard Kouchner). Cependant, sa réalisation exige des compétences et des âmes entraînées qui ne sont probablement pas nombreuses, surtout dans les banlieues françaises où les ados arabes sont laissé illettrés et impunis par nos institutions, ce qui ne les prédispose en rien à agir en adultes comme de vrais « résistants » responsables, courageux, méticuleux ou intelligents (voir les Kouachi, des minables quasi illettrés ou le Coulibaly, haineux jusqu’à la bêtise). Or, selon l’auteur, pas question d’enrôler des « convertis ».

Les armes de guerre dans les banlieues, déjà en 2013…

mortier de banlieue

Le lecteur ignorant du sujet aura avec ce livre une synthèse pratique, haletante comme un thriller, qui décrit bien le paysage mental et les aspirations des djihadistes, arabes ou convertis. Il tire la sonnette d’alarme sur un vrai problème, celui des jeunes des banlieues ghetto qui retrouvent une identité dans la religion et un sens à leur vie par le djihad, sans parler du romantisme de l’aventure pour frimer au retour. Mais ses chiffres alarmistes ne sont que des supputations pour faire vendre. Elles ne seront crues que par les convaincus qui voient dans l’islam un choc des civilisations et dans les Musulmans une invasion qui menace l’Europe chrétienne (même si les daechistes sont nos ennemis radicaux qu’il faut éliminer sans état d’âme avant qu’eux-même le fassent !).

Samuel Laurent n’entre pas personnellement dans ces considérations partisanes mais il les fait endosser à ses soi-disant interlocuteurs : « Les Français sont tellement englués dans leurs idées progressistes et leur complexe postcolonial – déclare, dit l’auteur, un Arabe d’Al-Qaïda clandestin en France – qu’aucun responsable politique n’osera lancer une chasse aux sorcières contre les Arabes » p.429. Il apporte en cela de l’eau au moulin de ces grandes peurs du XXIe siècle.

À lire donc avec plaisir, mais à ne croire qu’avec modération.

Samuel Laurent, Al-Qaïda en France, 2014, Points Seuil 2015, 478 pages, €8.10

Catégories : Géopolitique, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village

jean pierre le goff la fin du village
Sociologue au CNRS, Jean-Pierre Le Goff scrute les bouleversements de la société française depuis la guerre. Il livre dans La fin du village, son devoir de vacances. Il s’inspire du livre culte des cours de sociologie qu’il admire : Un village du Vaucluse de Laurence Wylie, paru en 1950. Cadenet est un gros village du Vaucluse, dans le Luberon, non loin de Lourmarin mais moins connu. Assez proche de la ville d’Aix, mais isolé dans les collines, il a su préserver durant des décennies une organisation sociale et une manière de vivre traditionnelles – qui sont en train de disparaître. En vacances en famille durant des décennies pour l’été dans le village, le sociologue se fait participant. Sur demande de l’éditeur, il décide d’en faire un livre.

Disons-le de suite : c’est passionnant !

Sans jargon de caste universitaire, empli de sympathie pour les habitants qu’il a côtoyés, gardant un regard critique sur les évolutions plus ou moins subies, parfois poussées par certains groupes de pression, l’auteur analyse comment, de 1945 à 2005, Cadenet a perdu son « authentique » pour devenir « bariolé ». A l’image de la France et probablement des pays développés – en tout cas à l’encontre de la croyance dominante où une certaine écologie rencontre les naïvetés des utopies post-68 et le narcissisme égoïste des bourgeois de gauche.

Cadenet attire, comme la bergerie attirait Marie-Antoinette : ne voilà-t-il pas un village qui a su garder sa taille modeste, enserré dans un paysage de Provence tel que le veut le mythe, avec des personnages tels que Pagnol en a filmés ? Cadenet attire le bobo stressé de la ville comme le miel les abeilles. Ceux qui ont quelques moyens viennent s’immerger dans « la nature » parmi les « naturels ». Sans trop se mêler, imbus qu’ils sont parfois de leur statut et de leur bagage culturel.

L’auteur analyse en 5 parties la communauté villageoise de jadis – qui subsiste à l’état de traces -, la fin d’un monde avec l’irruption de la télé et de la bagnole, suivies très vite des petit-bourgeois socialistes de la gauche Mitterrand (fonctionnaires, techniciens de Cadarache, cadres moyens travaillant à Aix), enfin le nouveau monde des années 2000, jusqu’au « village bariolé » de la postmodernité ; il garde la partie dernière pour étudier la jeunesse et la vieillesse, et leur prise en main par l’idéologie « citoyenne » écologique, dispositif impressionnant de « mobilisation » à « visée éducative » qui fait enchaîner les « activités » au point de stresser enfants, parents et vieux par un bourrage de crâne idéologique sans précédent au prétexte d’« épanouissement » – sans imaginer ni isolement ni solitude au milieu de la foule individualiste.

Jadis – jusque dans les années 1960 – le village vivait en communauté où la solidarité n’était pas un vain mot. La période de l’Occupation et la Résistance à Cadenet l’ont prouvé ; les parents d’un certain Laurent Fabius y ont trouvé refuge et n’ont jamais été dénoncés. Tout le monde se connaissait, les familles étaient interdépendantes, chacun aidait le voisin selon ses moyens et les enfants jouaient tous ensemble dans la rue et sur les collines. Les adultes cultivaient leurs terres propres, en vigne, fruits et maraîchage, vendaient au marché et dans les villes et villages alentour, certains travaillaient la vannerie en chantant, du gamin au vieillard, et le labeur n’était pas une contrainte mais un grand moment de socialisation.

Cette description transmise par les anciens au sociologue ressemble curieusement au « communisme réalisé » selon Karl Marx – utopie que les écolos politiques et certains « socialistes » continuent de véhiculer. « La libre sociabilité, la qualité et la beauté de l’objet fabriqué de ses mains constituaient des éléments clés de ce que les managers modernes dénomment ‘motivation au travail’ et qu’ils réduisent à une mécanique psychologique. Bien plus, ces conditions s’inséraient dans une collectivité villageoise avec son tissu de relations et de rapports humains qui permettaient de transcender leur dureté ; elles étaient partie intégrante d’un univers quotidien et familier qui leur gardaient figure humaine » p.69. Comme le dit un ancien du pays, « quand on dit communisme, c’est la mise en commun. Le commun : on vit ensemble et chacun apporte ses compétences. (…) Ce n’est pas prendre, c’est partager » p.78.

Y compris la femme du voisin si elle consent et que cela ne se sait pas. Car « les rapports sexuels font partie des plaisirs de la vie et, comme tels, ils ne sont en eux-mêmes nullement honteux et condamnables, mais au contraire fort appréciés » p.91.

Les nouvelles couches sociales arrivées depuis à Cadenet interprètent le partage selon leur égoïsme bourgeois : on ne partage que ce qui appartient aux autres. Les bobos qui se revendiquent de gauche construisent leur villa à l’écart, l’entourent de murs et de pancartes « propriété privée », interdisant le passage des chasseurs sur leur terrain.

cadenet village du vaucluse
« La dissolution de la tradition et de ses anciens liens a entraîné une autonomie et une liberté individuelle plus grandes. Pour positive que soit cette évolution en regard des contraintes et du conformisme villageois, elle ne s’en est pas moins payée d’une solitude et d’un souci de soi qui comportent leur lot de pathologies nouvelles » p.274. Jusqu’à la « déglingue », « l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité. Il en résulte une dégradation du rapport à soi-même et aux autres qui, si elle se prolonge, entraîne l’individu dans une spirale délétère » p.437.

La bêtise politiquement correcte est une pathologie plus commune : « Avec les profs, il n’y a rien à faire – dit David Lenormand, ancien appelé en Algérie – le courant ne passe pas. Ça ne sert à rien. Ils ont une vision bête. Ils pensent que tous ceux qui ont fait l’Algérie sont des fascistes. Il n’y a pas de discussion possible. C’est à se taper la tête contre les murs, jamais on ne retournera les voir ! » p.150. les jugements à connotation morale sont, pour les anciens du pays, le propre des « cons ». Certaines gens de la ville méprisent les gens des champs : « On peut s’engueuler sur beaucoup de sujets sans remettre en cause les gens personnellement. Mais les cons étalonnent les gens par rapport à eux, alors tu ne peux pas parler librement, tu es catalogué dans un camp », déclare un Cadenétien p.417. D’autant que les moralistes « tiennent de beaux discours tout en se gardant bien de les appliquer dès que leur intérêt personnel est en jeu » id.

Le Parc régional du Luberon en est un exemple. Créé pour protéger la vie sauvage et la tradition en aménageant la modernité nécessaire, il apparaît plaqué depuis Paris, sans concertation ni vocabulaire commun avec les populations locales. « Ce n’est pas seulement découvrir un rapport à l’environnement porté par de nouvelles couches sociales dont le comportement est en contradiction avec les traditions séculaires. C’est pénétrer dans un étrange univers où les thèmes environnementaux sont formulés dans une phraséologie qui laisse pantois » p.309.

La culture devient le domaine d’entre-soi des « cultureux » : « Intégrée dans une logique d’animation et de communication à tout crin, la ‘culture’ apparaît comme un vaste fourre-tout sur fond d’individualisme consumériste et de chômage de masse » p.346. L’animation, l’artisanat, l’expression corporelle, sont autant de petits boulots pour petits intellos qui n’ont pas trouvé de vrai travail à la ville. Ils se placent donc, parmi les bouseux, comme les missionnaires du nouveau monde. « Les anciennes couches populaires n’ont pas disparu, mais elles se considèrent comme des laissées-pour-compte d’une ‘modernisation’ dont elles ne profitent pas, contrairement à celle des Trente Glorieuses » p.384.

Ce pourquoi ces couches populaires votent de plus en plus Front national, et surtout pas socialiste ni Front de gauche, assimilés aux bourgeois bohèmes citadins. Ce ne sont pas les immigrés arabes qui posent problème à Cadenet, ils sont en général intégrés : « C’est l’individu qui compte avant tout et le moindre regroupement ‘à part’ peut être vite considéré comme une volonté de se séparer » p.431. Mais ce sont les « cultureux » qui vivent à part, partant le matin tôt travailler à la ville ou à Cadarache, revenant tard, se reposant le week-end dans leur quant à soi après avoir fait les courses au supermarché de la ville, et qui prennent souvent les gens du pays pour des « cons » en « faisant le fier » p.414. Consommateurs qui ne participent pas, ils n’hésitent cependant jamais à appeler les pompiers du village pour remplir leur piscine ou les gendarmes pour une musique trop forte. C’est contre ces nouveaux exploiteurs du terroir – en quelque sorte une lutte de classe contre La barbarie douce d’un libéralisme économique sans frein véhiculé par ceux qui se posent comme élite de la nation – que les gens du cru manifestent leur opposition en votant pour un parti censé les venger…

En suivant le fil du récit, qui se lit très agréablement, vous comprenez la France, celle qui est et qui a changé, sa partie populaire qui votait communiste et qui vote désormais lepéniste, ses bourgeois qui se croient du peuple alors qu’ils ne cherchent qu’à s’en distinguer, ses très riches qui, au fond, apparaissent plus sympas aux humbles parce qu’ils « se la jouent » moins, ses intellos « cultureux » qui vont chercher des « expressions » à l’autre bout du monde par mépris anticolonial de ce qui existe chez eux. Car ce qui est arrivé dans ce village est arrivé peu ou prou dans tous les villages – y compris en Île de France, je l’ai vécu.

Un grand moment de sociologie sur la génération qui atteint aujourd’hui la retraite, mais aussi un bonheur de lecture, un plaisir de comprendre. L’auteur décrit, fait parler les gens, expose les textes, montre les engrenages qui dépassent le collectif. Il fait penser et rend notre vision plus riche du monde et des gens.

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village – une histoire française, 2012, Gallimard, 593 pages, €26.00

Catégories : France, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Utopie et réalité sexuelle en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord. Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin. De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 157, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

vahine sur plage

Le fameux « amour libre » et la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, affirmé avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie. Si, chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre », Thomas More en fait une Utopie. Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé. Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles. Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.

Puis viennent Sigmund Freud, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église. Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Jusqu’à aujourd’hui, où les « stars » miment le coït sur les affiches de pub…

viol Justin Bieber Calvin Klein

Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif. Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ». La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ». Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons et les filles aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

bora bora fesses

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Un « sondage mensuel » de rentrée il y a quelques mois dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? » Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique. Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles. Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Argoul

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Enseigner aux décideurs

L’enseignement n’est pas que scolaire, il n’est pas l’ingurgitation de connaissances seulement, mais aussi de savoirs pratiques. Surtout passé le collège, lieu où l’ignorance et l’indiscipline adolescente doivent être maîtrisées avant d’aller plus loin. Déjà, en Terminale, l’élève apprend à raisonner par lui-même en philo et en histoire. Mais ces savoir-faire sont plus importants encore par la suite. La jeunesse apprend à devenir utile dans la cité, dans l’entreprise, dans la famille. Pour cela, elle doit quitter l’hédonisme consommateur de l’enfance attardée pour devenir responsable d’elle-même, apte aux responsabilités.

Ce qui est (mal) fait à l’Éducation nationale jusqu’aux prépas et BTS, qui préparent des têtes pleines mais rarement faites, est réparé (autant que faire se peut) par les écoles professionnelles et les écoles de commerce. Il se trouve que j’ai une certaine expérience depuis quelques années à parler de ces sujets.

Emploi refuse

Quel est l’objectif d’un élève en école professionnelle ou de commerce ? De devenir opérationnel rapidement dans une entreprise pour trouver plus vite un emploi intéressant et correctement rémunéré.

Cet objectif utilitaire, qui n’exclut ni la passion ni le désir, ne peut être atteint que par des méthodes de raisonnement, d’apprentissage et de comportement. L’entreprise demande au jeune postulant des aptitudes à la responsabilité et à l’écoute, des capacités d’initiative et de travail en commun, des savoirs pratiques applicables. Ce vaste requis – qui englobe presque tous les aspects de l’existence si l‘on y réfléchit bien – s’apparente à la philosophie. Non ce savoir desséché et blablateur d’intello issu du monde des clercs, mais ce savoir pratique du bien vivre et d’agir à propos qui était celui des Antiques et de Montaigne.

Cela nécessite de former des étudiants qui ne se contentent pas d’apprendre par cœur des sommes théoriques (qui seront vite obsolètes) pour répondre aux questions ouvertes ou aux QCM de l’examen, mais une façon d’être par rapport aux questions :

  1. Tout d’abord savoir bien la lire.
  2. Ensuite établir une réponse avec méthode.
  3. Enfin présenter sa réponse avec clarté, précision et concision.

Ce qu’on appelle en bref « être professionnel ».

Du côté des enseignants, l’exigence est donc l’interdisciplinaire. Il est contreproductif d’enseigner une méthode unique ou des savoirs gravés dans le marbre ; mieux vaut de suite poser que toute analyse se doit d’être « liquide », ouverte et non figée. Le savoir enseigné est alors évolutif, collaboratif, multiforme : il doit enseigner l’adaptation, pas le manuel ; savoir le faire, pas tout savoir ; applications pratiques, pas théories abstraites.

Le meilleur apprentissage est en faisant – ce qui se traduit en école par la recherche :

  1. Poser une question ouverte sur un objet enseigné
  2. Laisser trouver les éléments de réponse sur le net ou en médiathèque
  3. Faire travailler en équipes restreintes pour confronter les originalités
  4. Enfin corriger en commun le travail de chaque équipe.

Ainsi chacun se sent épaulé, partie d’un collectif, faisant des erreurs « comme tout le monde » mais capable d’apprendre de ses erreurs avec tout le monde. Tous exposent leurs façons de faire et confrontent leurs méthodes.

Ce processus est analogue à celui des équipes de recherche scientifique ; il est pratiqué aussi dans les entreprises nordiques et anglo-saxonnes, plus lourdement dans les entreprises germaniques. Il n’y a qu’en France où la hiérarchie inhibe le plus souvent cette pratique – dans l’administration, à l’hôpital comme dans les banques et les grandes entreprises – au nom d’un statut imbu de lui-même selon lequel le concours, la cooptation ou le statut suffisent à poser la légitimité.

Il n’y a pas que les charges sociales qui pèsent sur l’emploi dans notre pays : ily a aussi la formation des postulants aux emplois et la mentalité pyramidale autoritaire !

Catégories : Economie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le mal au paradis

La véritable femme de tout Polynésien est la bière Hinano qu’il consomme avec abus entre vendredi soir et dimanche soir. Le pakalolo (cannabis) et l’ice (metamphétamine) sont deux drogues dévastatrices ici, surtout lorsque mélangées à de la bière ou de l’alcool. Le résultat : des accidents de la route, des bagarres, des viols, des violences conjugales. Chaque fin de semaine voit des morts. Dans le cas des violences conjugales, la femme frappe avec un couteau son tane (mari) tandis que l’homme la bat à mort avec ses poings laissant, comme en juin, cinq orphelins de 10 à 2 ans. Ironie, le Français de Polynésie constate que le Français de France boit plus que lui sans être victime de tous ces maux ! Comme l’expliquent les journalistes en suivant les médecins, c’est que le Métropolitain boit certes trop aussi, mais sur huit jours – tandis que le Fenua (pays) avale la même quantité en deux jours, tout en le mélangeant avec d’autres drogues.

hinano biere tahiti

Pourquoi ? A cause du « fiu ». C’est un sentiment respectable et respecté. Quand un Polynésien vous dit : « je suis fiu », la Popaa que je suis se fait toute petite. Comment traduire : c’est peut être qu’il s’ennuie terriblement, qu’il est las de tout et que cela déclenche chez lui un sentiment de rejet, de ras-le-bol, et donc qu’il n’y a lieu de ne pas insister. C’est fiu de retourner acheter des allumettes oubliées chez le Chinois. Si le maçon est fiu, il s’arrêtera de travailler pour quelques jours ou pour plusieurs semaines. Si la serveuse du café est fiu, elle s’appuie sur son comptoir et reste là, donc pas de service. Je traduirais par mélancolie, langueur, dégoût de tout. Parfois, cela me gagne aussi. Est-ce que l’ennui n’est pas le revers du paradis ?

1932 lagon tahiti

Ne pas confondre le fiu avec le « burn out ». Une étudiante en médecine fenua, Sabrina Chan Lin, épouse Chanteau, a soutenu une thèse de doctorat sur l’épuisement professionnel. Il se manifeste par un épuisement émotionnel, une déshumanisation et la réduction de la compétence personnelle. A Tahiti, 12% des jeunes médecins présenteraient un tel syndrome.

Ils se suicident alors beaucoup aussi. Les jeunes de 15 à 35 ans sont les plus nombreux, même mariés, même chargés de famille.

Pour compenser, les festivités sont nombreuses, les dépenses en cadeaux importantes et les enfants gâtés pour la plupart. La nourriture d’exception, venue de Nouvelle-Zélande, prend ici de l’importance : les huîtres très laiteuses, les palourdes énormes, les moules vertes grosses comme des moules espagnoles, le veau débité en gros morceaux, le puaa (cochon) local grillé. On ne mange pas, ici, on bouffe.

Le mauvais cholestérol s’accumule car le Polynésien aime les moules farcies, les palourdes farcies, la volaille farcie et mange moins légumes et de fruits (produits locaux moins tentant). Le diabète apparaît avec les mœurs américaines de boire des sodas très sucrés, beaucoup et n’importe quand. Beaucoup de Polynésiens sont obèses, 30% selon les études, et 40% sont atteints de surpoids (soit 70% de la population au total !). Les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes, les gamines et les gamins sont obèses, sauf ceux qui s’adonnent aux sports traditionnels comme aux sports introduits par la modernité, mais cela demande un effort.

bouffe barbecue Tahiti

D’autres font confiance aux horoscopes. Chaque jour dans « La Dépêche de Tahiti » ou hier dans « Les Nouvelles de Tahiti » (disparu…), vous pouvez consulter votre horoscope. Sur toutes les radios et sur les différents programmes de télévision on diffuse plusieurs fois par jour l’horoscope « normal » et, en plus, l’horoscope « chinois ». Les programmes de télé donnent tous les horaires.

Les nouvelles religions fleurissent. J’ai été conviée à assister à une conférence donnée par une voyante marseillaise qui invoque les « Maîtres », Ramtha, les archanges, les anges, qui soigne par les chakras et la respiration « essinienne » (?). Mais elle fait concurrence aux sorcières et prêtresses locales. Un sort a été lancé sur la Marseillaise par la meneuse de la prière à la cascade. En effet, chaque dernier samedi du mois, j’accompagne E. à la cascade de Faaone. Merci de ne pas rire, pas même de sourire. Il s’agit d’aller recevoir de l’énergie. Tous les participants se mettent en rond, pieds nus sur le sol, se donnent les mains, une main donnant, l’autre main recevant. La Prêtresse parle aux nouveaux adeptes, puis récite un Notre-Père. Les nouveaux en priorité s’en vont, huilés de monoï, dans le bassin pour recevoir l’eau de la cascade. Ils touchent la roche pendant que la Prêtresse prononce des paroles. Certains pleurent, certains crient. Quand tout est calmé, les participants font déborder le bassin et prononcent une autre prière. Séchage, rhabillage et le petit-déjeuner est pris en commun de l’autre côté de la route face à l’océan.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Préliminaires 2005 autour de Montcuq

Nous étions plus jeunes, dans une France encore optimiste, avec la perspective toute neuve des technologies de l’information et de la communication.

Le journal de gauche Le Monde, devenu depuis le refuge des bobos qui prétendent gouverner, avait proposé à ses abonnés de créer des blogs gratuits, sur l’exemple de la campagne présidentielle américaine de 2004. L’écrit fleurissait, la chose était neuve et nous avions envie de nous rencontrer. Le lien virtuel, contrairement à aujourd’hui, ne suffisait alors pas. Mais c’est qu’aujourd’hui nous sommes saturés. L’un des blogueurs mondains, qui ne se mouchait pas du pied et se faisait appeler Fraise des bois (le joli surnom de François Hollande, trouvé par Laurent Fabius), a décidé de prendre les choses en mains…

Je republie en cette fin août les quelques notes d’il y a dix ans, comme un anniversaire : tant de blogs d’époque ont disparus, certains blogueurs aussi.

Samedi 20 août 2005

En tant que Ministre du Tourisme dans le blogogouvernement virtuel présidé par le blogueur ambitieux Fraise des Bois, je relaie le communiqué officiel :

COMMUNIQUE DU BLOGOUVERNEMENT

Le premier séminaire blogouvernemental de l’histoire de la blogosphère (allez prouver le contraire, tiens !) aura lieu le jeudi 18 août 2005 à Montcuq (Lot) en très réelle et sérieuse application des lois de décentralisation poétiques (décret Soubira) et gouvernementales (nomination du gouvernement bloguesque mondain).

Le programme de la journée sera précisé dès que possible. Une salle sera gracieusement mise à notre disposition par la mairie de Montcuq.
Le but est de passer du virtuel au réel, d’échanger de blogueur à blogueur sans médiation, de témoigner de nos expériences diverses, de tracer des perspectives, tisser des liens et passer un bon moment en agréable lieu et bonne compagnie !

Chacun est libre de prolonger le séjour à sa guise. Il est bien entendu que personne n’est invité mais que tout le monde peut venir (blogueurs, commentateurs, visiteurs des blogs et simples curieux), les séances plénières et/ou ateliers thématiques étant ouverts à tous. Il est bien entendu que chacun assume ses frais de séjour et d’acheminement.
A bientôt !

PS 1 : Le présent communiqué peut être reproduit sur leurs sites par tous les ministres et blogueurs qui sont intéressés.
PS 2 : Toutes vos idées sont bienvenues. Un conseil des ministres restreint retiendra les meilleures !

Après Zérotonine, alors « au chômage » et désormais au travail, mais qui a promis qu’elle viendrait quand même avec son aspirateur, et l’Actu de jlhuss, je voudrais apporter quelques précisions touristiques.

montcuq vue aerienne

Montcuq (qui se prononce ku) c’est dans partie ventrale arrière de la France, quelque part à l’ouest et vers le sud de Cahors, 27km disent les cartes précises. Les Parisiens y accèdent par la N20, les amoureux du service public à la française par la gare de Cahors (le reste à pied), les étrangers par l’avion de Toulouse. Oh, je vous vois venir, bons Français amateurs de grivoiserie : « pourquoi nous introduire dans le trou de Montcuq ? ». J’imagine ce qu’aurait pu écrire le Dard traversant Montcuq. Je parle de Frédéric le Grand, bien-sûr, pas de Mireille ni de Jeanne. Mais les habitants sont les Montcuquois. Attendez la suite.

montcuq blason

L’étymologie du site n’est pas claire, le « cuq » désignerait une petite éminence – on s’en serait douté… Culte celte – ça aussi, c’est ce qu’on émet quand on n’en sait pas plus. Henriette Walter, éminente spécialiste de la toponymie, n’en sait rien. Le lieu se trouve quand même dans le Quercy, là où les confits ne sont pas « gras » et où le bonheur est dans le pré. On n’y reste pas, il y a seulement des gîtes de pèlerins pour Saint-Jacques depuis le moyen âge. Il y a dans les 15% de chômeurs et le revenu moyen par ménage est un tiers en-dessous de la moyenne nationale. Mais le cadre de vie semble plaire aux deux seuls votants de l’enquête « L’Internaute » sur la commune. Ce qui leur plaît moins est la « qualité des transports », semble-t-il, et la « qualité de l’enseignement ». Je fus le 707ème visiteur seulement sur le site du collège lorsque je m’y transportai…

Pays de vin chasselas appelé « des coteaux du Quercy », de noix et de foin, vous me direz encore « Montcuq c’est du poulet » et, cette fois, vous aurez raison ! L’élevage de la volaille est l’activité principale du coin, avec les champignons. Sauf l’amanite « phalloïde » qui fait mal à Montcuq plus qu’ailleurs. Mais, contrairement à ce que pourraient penser de forts esprits, Montcuq n’émet pas de gaz naturel exploitable. Celui-ci se trouve plus à l’ouest, vers Lacq. Désert touristique entre vestiges du Périgord et pittoresque du Quercy noir, le village n’est même pas dans le Guide Bleu Aquitaine, mais apparaît timidement dans le Guide Vert Michelin pour sa « vue sur les coteaux et les vallons environnants ». On se demande lesquels… Peut-être ces deux tétons qu’on aperçoit vers le sud ?

Outre le parolier de chanson Jean-Luc Petit Ternoise, (jadis) célèbre sur France-Inter, le folklore régional est une mine pour les doctes pédagogues du coupage de cheveux en quatre et autres abstracteurs de quinte essence. Des « staches » de danses folkloriques sont proposés aux gamins et gamines des petites écoles et un compte-rendu pédagogo qui vaut son pesant d’arachide en componction et autres indigestions est publié gravement en pavés-bien-carrés-qui-font-sérieux. Il s’étend longuement sur les résultats sensibles et « sacrés », donnant même la parole spontanément aux enfants (90% de filles parlent, les garçons ne doivent pas oser).

montcuq maison

Les rues du Grimpadou, du Coustalou, du Pendillou et du Raidillou nous évoquent la défunte transhumance culturelle vers l’élevage de chèvres fort à la mode dans les années 70. Reste, qui défie le temps, un donjon du 12ème, vestige d’une forteresse au centre des querelles incessantes entre papistes et albigeois, anglois et françois, catholiques et protestants, jusqu’aux ouistitis (48,95%) et nonettes (51,05%) de feu le récent référendum (sur le traité européen en 2005).

Un lieu parfait où méditer la philosophie de l’ouverture et de la tolérance pour un projet en commun (pas un programme) – s’il peut encore en être. Et pour le relayer par webcam et ADSL au monde entier si nécessaire (un site d’opposition au parti du Maire actuel affirme qu’il existe bien un ADSL à Montcuq même, mais pas aux alentours).

montcuq bitee-shirt

La région offre un terrain d’aventures à tout photographe, même si les habitants sont réduits à la portion congrue (1263 âmes au recensement de 1999). Peut-être à cause d’une charte célèbre de 1224, signée par Raymond VI, comte de Toulouse, à Montcuq, qui réglementait d’ailleurs les ébats non autorisés par l’église.

Article 10 : « Si homme marié était surpris par le bayle avec femme mariée en adultère, tous seuls, lui et elles nus, dans un lit, ou en un autre lieu suspect, l’homme sur la femme, les chausses baissées, ou sans elles, s’il était nu et n’en portait pas, ou la femme nue et ses vêtements relevés jusqu’au nombril, et que cela puisse se prouver par deux ou par trois témoins dignes de foi qui ne soient ni les tenanciers, ni de la maison du bayle ou du seigneur, ou bien si tous les deux l’avouent simplement ; de tels adultères perdent tous leurs meubles qui sont dévolus au seigneur, et de plus, ils doivent courir ensemble tous nus par la ville, à moins qu’ils ne composent avec le bayle, touchant la peine corporelle ; et si quelqu’un tient une concubine dans la ville et que dans un mois après qu’il en aura été requis par les consuls il ne la prend pour femme ou ne laisse, ils doivent être l’un et l’autre bannis de la ville, car un péché pareil ne peut se tolérer, sans crainte de provoquer l’ire de Dieu, d’où pourrait résulter la ruine de ce lieu. »

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Violences et insécurité urbaines


Le phénomène des violences urbaines est plus complexe que le débat politicien ne le dit. A qui voudrait s’en faire une bonne idée, en 127 pages, je lui conseille le Que sais-je ? Les spécialistes que sont Alain Bauer, conseil en sécurité urbaine et Xavier Raufer, directeur des études au Centre universitaire de recherche sur les menaces criminelles de Paris 2 font un point utile. Christophe Soullez, criminologue et chef du département de l’observatoire de la délinquance à l’Inhes s’est rajouté lors de la dernière édition. Publié en 1998, l’ouvrage fait l’objet de remises à jour régulières, signe de l’intérêt du public. Les n° de page cités ci-après font référence à l’édition 2005.

Trois parties pour cet exposé : le constat, les comparaisons, les éléments d’une politique.

Le constat est éclairant : « il a fallu dix ans à la sphère médiatico-politique pour cesser de concevoir l’insécurité urbaine comme un fantasme ; près de quinze pour qu’elle se persuade de la gravité de la situation puis entreprenne d’informer et de réagir. » p.3 La gauche porte la responsabilité d’un laxisme libertaire qui n’est plus de saison, son déni « politique » a été reconnu par Lionel Jospin. Je cite les auteurs : « aveuglement idéologique », « pieuses intentions », « bon cœur poussant à morigéner plutôt qu’à sanctionner », « respect marqué des bienséances du moment » et « la foi en une exception française dont l’aspect illusoire est souvent démontré ». Or, de plus en plus, ce déni lénifiant « a fini par provoquer une insurrection silencieuse des résidents des quartiers ravagés par la violence sociale » p.6 Les sondages réguliers l’ont montré ; l’irruption au second tour de la Présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002 aussi.

Il faut donc comprendre et agir ; pour cela, d’abord étudier.

Quoi ? Les violences urbaines forment bien une catégorie homogène : « une criminalité primitive souvent brutale et pas toujours organisée », « simple activité prédatrice », « succession de bouffées de violence, de crises entrecoupées de périodes de passivité, voire d’abattement » p.9

Qui ? « Le plus souvent des êtres frustres, déscolarisés, inactifs, hypernerveux, violents, plus portés sur les gadgets que sur le high-tech, attirés par les rapines faciles et s’agrégeant en bandes peu structurées. » p.10

Où ? Surtout en Ile-de-France, 26% de l’ensemble des infractions (en 2003), et principalement la grande couronne. Dans les quartiers d’habitat social selon un rapport 2002 de Didier Peyrat, magistrat et hostile à Nicolas Sarkozy. Il montre que la plupart des infractions sont commises par un petit nombre hyperactif ; que cette insécurité inquiète surtout les jeunes de 15 à 24 ans ; et que les plus démunis sont les plus volés. Les territoires sont aussi le RER et l’école. Quelques gangs des ghettos, armés via les stocks de l’ex-Yougoslavie, se sont mis à braquer hôpitaux, bureaux de poste et fast-food.

Connaît-on l’ampleur réelle des violences urbaines ? Non, car les seules agressions recensées sont celles donnant lieu à dépôt de plainte – soit, selon les enquêtes de victimisation, 1 sur 2.1 pour les vols à la roulotte, 1 sur 2.3 pour les coups et blessures volontaires, 1 sur 2.5 pour les cambriolages, 1 sur 6 pour les dégradations de véhicules, 1 à 66 pour menaces et chantage et 1 à 115 pour les atteintes à la dignité de la personne ! La peur des représailles, l’impression de s’en être tiré à bon compte et le sentiment d’inaction de la police et de la justice expliquent cet écart (enquête IFOP octobre 2003). Des plaintes reçues, seules 10% ont fait l’objet de jugements, selon l’Union Syndicale des Magistrats (Livre blanc d’avril 2002). Et le ministère de la Justice confirme (Libération 10 avril 2002) que « 32% des peines de prison ne sont pas purgées ». Les mesures « alternatives » ne sont pas suivies de moyens : il y a 270 « clients » par éducateur…

La « politique de la ville » existe, près de 40 milliards d’euros y ont été consacré de 1989 à 2001 (prolongée ensuite) « mais tout cela s’est fait sans grande cohérence, les dotations et subventions se chevauchant ou s’empilant de façon inextricable » p.51, selon la Cour des Comptes (Rapport 2002).

Le succès de New-York doit être observé. Il montre que l’origine :

  • n’est pas démographique : le crime s’est effondré alors que les garçons de 15 à 19 ans augmentaient fortement ;
  • n’est pas la pauvreté : la plus forte baisse s’est produite dans les quartiers défavorisés ;
  • n’est pas la plus forte présence policière : le nombre des policiers diminue alors que le crime s’effondre.

« Saturer les rues de policiers n’est à long terme utile que si, en même temps, l’on applique concrètement une politique ferme de lutte contre le crime et d’interdiction des activités délictueuses gênant ou effrayant la population. » p.62 On peut se demander si la gauche, tout à sa « haine » envers l’ex-ministre de l’Intérieur devenu président Sarkozy, sera un jour capable de surmonter le déni (même une fois au pouvoir !) et d’avoir la volonté ferme et durable d’appliquer une politique. D’autant que la violence touche plus le populaire que les bourgeois. Selon les auteurs, « quand volonté politique de faire baisser le crime il y a – et que les moyens nécessaires à cette politique existent – le crime baisse » p.63. Or la France périurbaine n’est pas policée : en 1999, 1 policier pour 119 habitants à Paris, 1 pour 395 habitants en petite couronne, 1 pour 510 habitants en grande couronne.

Les éléments d’une politique ont consisté en un empilement de réponses d’État : loi du 21 janvier 1995, contrats locaux de sécurité en 1997, loi du 15 novembre 2001, Groupes d’Intervention Régionaux par circulaire du 24 mai 2002, la loi d’orientation du 29 août 2002 et la loi pour la sécurité intérieure du 18 mars 2003 (sans parler des suivantes). Les réponses locales tournent autour du pouvoir du maire (pas très clairs), et de la création de polices municipales (harmonisées et renforcées).

Mais tout cela ne fait pas « une politique ». Un rapport de mission interministérielle Lazerges & Balduyck pointe (en 1998 déjà !) le manque de moyens adéquats et surtout « l’existence d’une véritable chaîne de dysfonctionnements qui va de la justice aux parents en passant par la police et l’Éducation nationale (qui) produit par réaction en chaîne une relâchement préoccupant du lien social » p.93. La faute n’incombe pas au seul ministre de l’Intérieur sous Jospin ou sous Villepin (même si le dernier a fait du théâtre pour se distinguer et se placer dans la course à la présidentielle). Un ministre ne peut pas régler à lui tout seul la démission d’ensemble des corps constitués. On ne refait pas une éducation par quelques mesures. Or « il ne semble exister aujourd’hui en France aucun dispositif de corrélation des actions de prévention avec la réalité de la délinquance – encore moins de dispositifs d’évaluation des opérations engagées. » p.102 La France politicienne, droite et gauche confondue, a compilé anarchie des mesures et opérations velléitaires !

Les auteurs enfoncent le clou : « il faudrait donc assurer la cohérence des actions de présence et de proximité, grâce à une réflexion globale sur les actions, les zones géographiques et les horaires d’intervention des personnels concernés (agents d’ambiance, de citoyenneté, éducateurs sociaux, médiateurs…) » p.109

Il s’agirait de penser un « service public » global d’accueil, d’écoute et d’ambiance, plus que de se focaliser sur la seule « insécurité ». L’hagard du Nord n’a pas fini de hanter le populaire.

Alain Bauer & Xavier Raufer, Violences et insécurité urbaines, Que sais-je ? PUF 2010, 128 pages, €6.49 format Kindle

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,