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Musée des Beaux-Arts d’Oulan Bator

Le musée des Beaux-Arts a été créé à l’époque soviétique où toute ville digne de ce nom se devait d’en avoir les accessoires indispensables : maison du Peuple, place aux défilés, théâtre, hôpital, stade et musée. Ce dernier date de 1966 et célèbre, dans la succession de ses salles, le Progrès social. Tout commence par une peinture rupestre attribuée aux Mongols d’il y a 40 000 ans, s’il en était. Ils vivaient alors dans la grotte appelée aujourd’hui Gurvan Thenker. Nous sautons aussitôt aux bronzes du 3ème siècle, pointes de flèches et poignards. Ces pointes de flèche sont toutes différentes pour un usage à chaque fois différent : certaines sont un sifflet d’alarme, d’autres rondes pour assommer, à petites pointes pour mieux percer, tripointes pour gros gibier, à feuille pour pénétrer plus profond. Tout l’art du prédateur se trouve complaisamment inscrit dans une vitrine. Des bouquetins sont sculptés sur une stèle, la pierre personnelle d’un mort de certain rang. Le style se fait « turc » en raison de la Route de la Soie et des influences qu’elle amène. Nous avons sauté les siècles pour entrer dans le chamanisme des 6ème et 7ème siècles de notre ère. Une peinture du 9ème siècle, un masque, la décoration 13ème siècle d’un palais en céramique polychrome.

Nous sautons l’arrivée du Bouddhisme pour entrer de plain-pied dans la salle des sculptures du Grand Sculpteur Zanabazar, gloire nationale. Né en 1635, mort en 1724, ce petit-fils du khan Avtaï, converti au bouddhisme par le Troisième Dalaï Lama, a été formé au Tibet aux études religieuses étant enfant. Le nom de Zanabazar, en sanscrit, signifierait « éclair de savoir ». La légende veut que ses premières paroles, à l’âge de trois ans, fussent pour réciter une invocation bouddhiste. Il est devenu khan-moine, « Bogdo Gegen » selon la dénomination officielle, et sculpteur. Les torses de ses statues mâles sont toujours triangulaires, plats avec des épaules marquées et des mamelons en bouton pression. Les visages sont réguliers, sereins, les paupières très étirées à la mongole, le nez légèrement en bec, la chevelure bleue, luxuriante et bouclée. Une statue de la déesse Tara ressemble, dit-on, à sa petite amie à 16 ans.

Une salle est consacrée aux tankas, les peintures religieuses bouddhistes. Elles répondaient à des canons de proportions très précis. Les petits détails peints sur les bords sont étonnamment vivants, réalistes et truculents, à la Bruegel. Dans une scène d’enfer, les méchants se font bouffer, déchirer, étriper et bouillir par les démons grimaçants qui ont l’air de s’amuser comme des gamins en cour de récréation.

Sont énumérés complaisamment les huit symboles auspicieux bouddhiques : la conque, la roue, l’ombrelle, le mandala, la bannière, la fleur de lotus, le poisson doré et le vase aux trésors. Un grand mandala 19ème est en applique de soie très précieuse.

Une salle est réservée au folklore « populaire ». Une danse religieuse du Tsam illustrée ici, datant du 19ème siècle, était destinée à chasser le mal et apporter la chance à la communauté. Des masques en papier mâché, des trompes de bronzes et divers instruments entourent les visiteurs. Un masque de danse en fragments de corail pèse 45 kg ! Dans la salle du 20ème siècle, une peinture sur coton est intitulée « the arkhi feast ». Il s’agit d’une scène de beuverie et des conduites peu montrables induites, l’arkhi étant l’alcool distillé à partir du lait de vache, aussi fort que la vodka. Originaire de l’Inde, cet alcool a suivi la progression du bouddhisme parmi les pasteurs et il se conserve dans une panse de mouton. La peinture est un festival de détails croustillants et pleins d’énergie où bagarres et copulations ont la plus large part. La boutique du musée attire plusieurs membres du groupe. Ils semblent avoir un tropisme rare pour les achats « de touristes ».

Rien ne nous est dit de la Mongolie au 20ème siècle. Depuis l’écroulement du communisme, ce n’est plus politiquement correct pour attirer les investisseurs. Quand débute la révolution chinoise de 1911, la Mongolie était alors province de la Chine. Princes et lamas possédaient presque tous les pâturages et la moitié du cheptel. Sur 250 000 mâles, près de 100 000 s’étaient faits moines pour avoir une vie plus facile que travailler pour les redevances et les métayages. Cette oisiveté, non exempte de débauche entre garçons, a fait baisser la natalité qui ne s’est réveillée qu’après la mort du Bogdo Gegen en 1924, ce « Bouddha vivant » descendant du premier khan converti au bouddhisme. En novembre 1924, une Assemblée adopte la première Constitution de République Populaire sous le contrôle absolu du Parti selon Lénine. La première université est créée en 1942, le 1er Plan quinquennal est inauguré en 1948, enrôlant obligatoirement tous les éleveurs dans des coopératives – non sans résistances. Les premiers combinats industriels datent de 1960. Le pays ne s’est ouvert sur l’international qu’à compter de son entrée à l’ONU en 1961, adhérant au COMECON, le conseil d’entraide des pays soviétiques en 1962. Le premier ambassadeur en France ne sera envoyé qu’en 1966. Une nouvelle constitution parlementaire a été promulguée en 1990 après les manifestations sociales de 1989 (qui suivent celles de Tien an Men en Chine pop) mais le parti communiste ne perd le pouvoir qu’en 1996 au profit d’une coalition démocratique.

Un restaurant nous accueille pour reposer nos yeux et nos esprits qui commencent à être embrumés de sommeil. Salade et brochettes sont arrosées de bière et de café pour rester éveillés. S’installe un gros Blanc, sans doute Russe, accompagné de deux poupées vêtues « à la mode ». Ce qui signifie, ici, short de jean ultra-court et bustier collant, le tout faisant ressortir agressivement vulve et seins. Peu de bijoux et maquillage appuyé donnent un air de « professionnelles » à ces deux filles qui ne sont peut-être que snobs. Leur passage jette en tout cas un froid surpris parmi les mâles occidentaux d’âge pubère. A l’opposé, se pose une famille aux deux petits garçons turbulents mais plus mignons et moins provocants que les deux objets sexuels qui paradent encore à table, allumant leur cigarette avec des manières, sirotant leur bière vulgaire à petites gorgées sucrées, jetant un œil ici où là pour vérifier qu’elles sont bien le centre d’attraction de tout ce qui porte queue dans la salle.

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Musée archéologique de Naples

Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel et nous partons à pied vers le musée archéologique pour son ouverture, à 9 h. Je goûte la fraîcheur des rues le matin ; le soleil est encore pâle et l’air a conservé le froid nocturne venu de la mer sur les ailes de la brise. Des banderoles de plastique « bleu de Naples » sont tendues entre les immeubles pour fêter le foot. Ce sont en fait des sacs poubelles achetés par cinquante et lacérés aux ciseaux. Leur couleur est – ô dérision ! – celle même de la cité… Sont érigés des drapeaux aux couleurs de l’équipe de football  locale. Et les vendeurs de souvenirs footeux sont déjà en activité. On se lève tôt au sud, pour profiter de la fraîche avant le lourd soleil qui écrase les rues, l’été.

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Mais les touristes n’ont pas ces habitudes et, au musée, il n’y a encore personne. Le Palazzo degli Studi, grand bâtiment construit de pierres rouges, était destiné à devenir écuries en 1585. Il est devenu université jusqu’en 1777, avant d’être rendu musée dès 1787 par Ferdinand IV roi de Naples, pour accueillir les premières trouvailles d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi que la collection Farnèse, héritées de sa mère romaine Elisabeth.

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Nous regardons les salles de sculptures grecques et romaines, don de Ferdinand IV. Je note quelques Aphrodite au drapé délicat, dont celle de Sinuessa, hellénistique, au buste fermement dressé, dont l’énergie semble rythmer les plis de la tunique sur les jambes. Un torse de Psyché est charmeur, tant de délicatesse m’émeut. Parmi les garçons, je note les Tyrannoctones (copie en marbre d’époque romaine d’un groupe de bronze grec), des Apollon, le Doryphore de Polyclète (qui n’est pas un vil insecte mais un « porteur de lance ») aux proportions corporelles d’une harmonie toute d’équilibre, un tendre Ganymède nanti de son aigle, et plusieurs amours délicieux.

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Antinoüs, le jeune favori d’Hadrien, exhibe sa beauté physique désespérée, cette coque dont il craignait la mue. Le jeune homme était un esprit fragile dans un beau corps ; peut-être s’est-il noyé volontairement pour ne pas vieillir, donc ne pas décevoir ? Cela restera pour nous à jamais un mystère dont l’interprétation de Marguerite Yourcenar n’épuise pas les effets.

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La statue en bronze noir tirée des ruines d’Herculanum montre un faune ivre merveilleux de jeunesse, de mécanique mâle et d’abandon. Sa pose théâtrale offre un corps superbe, une vraie gourmandise antique. Des filles aux seins juvéniles donnent une touche d’exubérance à cette exposition de chair pétrifiée, translucide, qui glorifie la vie. C’est une grande fête païenne célébrant la jeunesse, vibrante de vitalité, de sensualité et de désir d’étreintes. J’en ressors plus optimiste qu’avant d’y être entré, comme si j’y avais respiré un air euphorisant.

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Les salles égyptiennes ont été refaites et l’on peut y voir, didactiquement présentées, des momies, des statues, des amulettes. Cette fois, nous croisons une flopée de bambini accompagnés de leurs maîtresses. Tout cela court partout, piaille, se tient par le cou avec une spontanéité tendre, l’émotion à fleur de peau, jolis comme les putti des églises du coin. Quel brutal souffle de vie dans toute cette poussière des siècles ! Comme ces défunts desséchés, embaumés, doivent être heureux d’attirer ainsi la chair vivante autour de leur dépouille dérisoire, s’ils ont encore quelque part des yeux pour voir et des oreilles pour entendre !

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Une salle est consacrée à Pompéi, anéantie en 79 après J-C. Elle présente des peintures et des mosaïques, enlevées en blocs des murs pour les protéger du vandalisme.

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Leur dessin est très spontané, précis et naïf à la fois, anecdotique, rempli d’ardeur grecque pour les sens et d’appétit romain de vivre. Eros sévit partout : enfants nus, scènes lubriques, des hommes sur des femmes, des jeunes caressés par des vieux. De la mythologie classique et du réalisme local.

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En revanche, les salles d’objets n’ont pas été refaites et gardent leur entassement archaïque. Ce ne sont que vieilles vitrines sombres, aux vitres tremblantes de mauvais verre, à la poussière accumulée sur les objets, aux étiquettes jaunies écrites à la plume. Ces vitrines contiennent de la vaisselle d’argent, de la verrerie, des armes de bronze, des bijoux. Passent entre elles des bambini, des ragazzi – une majorité d’Italiens en ce samedi matin – mais aussi deux ou trois groupes de Français. Plusieurs salles sont fermées au public, faute de gardien ou en restauration. Nous sortons après deux heures de temps.

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Catalogue du musée archéologique de Naples

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Jeepers Creepers

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Nous sommes dans l’Amérique profonde, celle des grands espaces agricoles désertés, l’Amérique des bouseux arriérés. Les superstitions y sont conservées comme il y a deux siècles, la bigoterie biblique nourrit les fantasmes de culpabilité et les images diaboliques. Un être « venu des profondeurs » ressurgit une fois toutes les 23 ans « pour se nourrir » durant 23 jours. Il « choisit » les êtres dont il veut aspirer les organes selon l’odeur de leur peur. Curieusement sexiste, il prend surtout les garçons, en général jeunes et bien bâtis… Peut-être veut-il « aspirer » leur force plus que celle des filles ?

Le titre de Jeepers Creepers est une chanson de jazz écrite en 1938 par Johnny Mercer, composée par Harry Warren et interprété pour la première fois par Louis Armstrong. Je ne sais pas ce que veut dire jeeper (un rapport avec la jeep ?), mais creeper signifie rampant. Cette chanson est le fil des histoires, revenant de façon lancinante, notamment sur les ondes, pour annoncer l’approche du monstre.

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Dans le premier film, le jeune homme (Justin Long) est l’incarnation de l’étudiant moyen, trépidant, avide de sensations fortes, empli de trouille. Sa sœur (Gina Philips) est plus sensée, même si elle ne l’empêche pas de vivre jusqu’au bout sa bêtise. Il ne s’agit pas de courage pour le garçon, mais de stupidité : les choses s’enchaînent et il ne fait rien pour les éviter : au contraire, il se précipite dedans tête baissée, sans réfléchir une seconde. Il ne fuit pas le camion fou du Creeper (Jonathan Breck) qui emboutit sa Chevrolet 1941 – et rappelle le film Duel de Spielberg ; il ne croit pas la voyante noire qui le met en garde contre une certaine musique (dont le titre est tiré). Il y a quelque chose de la Prédestination dans son attitude, mais aussi de l’orgueil d’être plus fort que ça, trop rationaliste, ou peut-être trop égoïste ? Choisi, marqué, il est Coupable et doit expier. Le diable prend sa part et nul Dieu ne vient le sauver – comme s’il était absent, inaccessible ou inexistant. Un comble dans l’Amérique cul-béni qui « croit » et qui veut « croire » ! A moins que la leçon soit : chacun se sauve par soi-même ?

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Dans le second film, c’est toute une bande d’ados de 17 ans, en dernière année de lycée, qui revient d’un match de basket où leur virilité vantarde a pu se donner libre cours ; seules trois groupies les ont accompagnés. Leur bus est arrêté par une crevaison – mais elle n’est pas due au hasard. La Créature maléfique, qui vit son 22ème jour sur ses 23 sur terre, est aux abois ; elle a lancé un shaken (étoile métallique tranchante de ninja) pour les stopper. Les trois adultes présents, dont la conductrice du bus assez sensée, sont vite aspirés par la créature. Restent les ados, image vivante de l’Innocence américaine en proie au Mal – un thème bien connu d’Hollywood et qui fait toujours recette. Les garçons sont montrés le plus souvent torse nu, ce qui ajoute à leur vulnérabilité, tandis que les filles jouent leurs hystériques selon les conventions – tout en appelant parfois à la raison, ce qui n’est pas sans ambivalence (le féminisme est passé sur les mythes !). Le Creeper, lui, est affublé d’un long manteau et d’un chapeau de western, typiques des bandits de l’Ouest.

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Mais certains ne sont pas si ingénus que cela : outre deux Noirs, susceptibles mais au fond plus machos que méchants, un Blanc élitiste (Eric Nenninger) se sent rejeté par le groupe et nourrit des pensées d’exclusion vaguement racistes. Lui sera emporté, comme s’il y avait une « Justice »… La vraie justice n’est pas divine (où est Dieu dans tout ça ?) même si une fille prie et en appelle à Jésus (elle sera sauvée, mais par les circonstances). La justice est bel et bien humaine, hymne au Pionnier américain qui n’a pas froid aux yeux et ne se décourage pas devant les difficultés. On dit d’ailleurs que, pour ce film, « plus de 2000 candidats ont passé l’audition pour devenir l’une des proies éventuelles de la créature maléfique » !

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Contrairement au premier opus, où la tragédie se déroulait sans résistance autre que celle de flics en bande (donc abêtis), manifestement inaptes et dépassés par les événements, le second film met en scène un fermier autoritaire qui a perdu son dernier fils à peine adolescent sous ses yeux, dans leur champ de maïs. La Bête l’a emporté d’un bond dans les airs et le père n’a même pas pu tirer au fusil. Cette fois, il a bricolé un harpon avec sa machine à planter les pieux et l’a installé sur son pick-up, ce symbole des bouseux américains. Avec l’aide de son fils aîné au volant, il va harponner la Créature plusieurs fois et la « planter » au sens propre, jusqu’à ce que le soleil se lève sur son dernier jour sur terre. Apollon serait-il assimilé à Jéhovah ?

kinopoisk.ru

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Le Père (terrestre plus que céleste) sauvera donc les rares rescapés et passera ensuite sa retraite à surveiller le réveil du Monstre dans sa ferme, le harpon pointé sur la Bête en croix. Le spectateur trouve-t-il un peu curieuse cette « inversion » chrétienne ? N’est-ce pas le Christ venu sauver les hommes qui se trouve habituellement sur la croix, comme tous les martyrs romains ? Cette fois, c’est le diable ou son avatar… Et à nouveaux trois « innocents » vont passer par là, une fille et deux garçons, dont l’un torse nu pour exhiber symboliquement sa fragile humanité. Nous sommes 23 ans plus tard et presque tout le monde a oublié. Le premier fils du fermier, qui conduisait le pick-up 23 ans plus tôt lorsque son père a planté la Bête, fait payer 5$ à chaque visiteur, belle leçon de capitalisme dans ce monde hanté par la superstition.

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Mais la leçon de tout cela est qu’il ne faut jamais oublier le Mal ; qu’il guette l’humain candide ; et que seuls les valeureux peuvent le combattre, ceux qui ont gardé les valeurs des pionniers. On le voit, les mythes (marqués en gras ici) sont puissants dans ces films.

Le spectateur français reste imperméable à l’atmosphère de malédiction biblique qui lui paraît aussi incompréhensible que la malédiction des Pharaons. Il bout parfois d’impatience devant la bêtise du garçon dans le premier film, devant l’incompétence des adultes dans le second. Mais il se laisse volontiers emporter par l’atmosphère épaisse, glauque, du fantasme de la Bête, de ses grognements et ses bruits de succion. Reste qu’à mon avis le second opus est meilleur que le premier : plus d’action, plus de rebondissements, plus d’optimisme.

A éviter aux gamins en-dessous de 12 ans (et même un peu plus selon les tempéraments), sous peine de cauchemars !

Jeepers Creepers, film de Victor Salva, 2001, avec Gina Philips, Justin Long et Jonathan Breck, Bac film 2014, €7.49

Jeepers Creepers 2, film de Victor Salva, 2003, MGM United artists 2004, €16.99

Jeepers Creepers 1 et 2, blu-ray, €39.00

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Henry James, Roderick Hudson

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Premier roman d’un auteur qui avait déjà nombre de nouvelles, de récits de voyage et d’essais à son actif, Roderick Hudson est un portrait psychologique en même temps qu’un récit romantique bien dans l’air de son temps. Américain vivant en partie en Europe, Henry James côtoie cette société de riches oisifs, grands bourgeois actionnaires, aristocrates à métayers, veuves pensionnées, où les salons et les mariages sont les lieux de sociabilité. D’où cette description maniaque de minutie des moindres mouvements des âmes que l’auteur affectionne, avec force adverbes et adjectifs. Il se voulait Balzac mais n’avait pas ce souffle qui mêle le décor à l’inconscient.

Le roman aujourd’hui peut encore se lire, mais il faut avoir du temps et lamper à grandes goulées les pages pour ne pas en perdre le fil. Découpé en 13 chapitres, peut-être par réminiscence biblique, le dernier se passe sous un orage dantesque sur les sommets des Alpes, où le Destin en statue du Commandeur semble se jouer des misérables volontés humaines.

Rowland, jeune et riche rentier américain, a la sagesse de dépenser modérément sa fortune tout en faisant le bien autour de lui. Il est épris de beauté et s’entiche de Roderick, un jeune homme extravagant à la beauté stupéfiante, qui montre en outre quelques talents de sculpteur. Sa statue d’un jeune Buveur d’eau irradie à la fois la force et la santé de la jeunesse, l’innocence et la soif de connaître. De l’éphèbe de bronze au jeune homme de chair, quoi de plus « normal » (bien qu’un peu érotique) d’envisager le talent ? Rowland emmène donc Roderick en Europe, à Rome même, où il le plonge dans l’ambiance du Beau selon les critères classiques : ce ne sont que lumières, paysages et ruines inspirées, que corps bronzés aux muscles affinés de travailleurs ou aux silhouettes de jeunes latines. Le coup de foudre artistique interviendra pour Roderick en la personne de Christina Light – la Lumière – d’une beauté froide de déesse, mais époustouflante d’inspiration.

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Roderick sculpte dans la fièvre. Son Buveur d’eau assoiffé, c’était lui-même adolescent ; son Adam nu, c’est « le torse bronzé d’un gondolier » dans l’épanouissement de la maturité dont il rêve ; sa Miss Light est son idéal de beauté féminine éternelle ; son Lazzaroni ivre (et dépoitraillé), c’est lui encore, désespéré de n’être pas aimé ; enfin sa Vieille femme, c’est son propre amour enfantin pour sa mère. Par ces œuvres, Roderick s’exprime. Même s’il n’exprime jamais que lui-même, il se vide. A la fin, hanté par la Beauté inaccessible d’une Light qui se refuse obstinément, prise elle-même dans les rets matrimoniaux exigés par son entremetteuse de mère, il ne sera plus rien : une coque sans noix. Ses œuvres auront pompé sa sève et sa vie même.

Entre temps, l’auteur nous entraîne dans les oppositions de caractères : Mary la fiancée de Roderick contre Christina la fille impossible ; Roderick le génie romantique contre Singleton le petit besogneux obstiné ; Rowland le riche et sage contre Mrs Hudson la mère de Roderick, veuve économe et craintive. Certains sont raisonnables, les autres passionnés. Certains s’ennuient courtoisement en société, d’autres y vivent des drames vertigineux.

A ces personnes s’ajoutent des thèmes, tout aussi contrastés : Northampton (Massachussetts) est la ville de province du Nouveau monde confite en calviniste austère ; à l’opposé, Rome la catholique est la capitale de l’art du Vieux monde depuis le paganisme. Comment ne pas se sentir pousser des ailes lorsque l’on est jeune et que l’on passe de l’une à l’autre ? A la création sortie des tripes, s’oppose alors le goût esthétique très moyen de la société ; à l’idéal s’oppose le commerce ; à la volonté, le destin. Car si Mary est fille, petite-fille et sœur de pasteur, si elle ne vole pas haut mais avec rigueur, morale et raison – Christina est une bâtarde illégitime, hantée d’idéal et flirtant avec la beauté du diable. Si Rowland ressemble à Mary au point d’en tomber amoureux, c’est avec Roderick qu’elle s’est fiancée, par contraste, tant il est émotif, tourmenté, égoïste et génial. Pourquoi les âmes désirent-elles à chaque fois leur contraire ?

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Ce roman est le bal de la fascination et de l’aveuglement. Il est un peu bavard et s’étale complaisamment sur les méandres de la pensée comme elle va ; il est un peu long pour nos habitudes un siècle et demi après, mais brasse des « types » humains éternels : le créateur et le rentier, le passionné et le raisonnable, la beauté et la réalité, le garçon (qui peut tout oser) et la fille (qui doit se conformer).

Car la société de son temps est la cible des critiques de Henry James, trop observateur pour n’être pas acéré : « Tout est vil, sombre, minable, et les hommes et les femmes qui composent cette prétendue brillante société sont plus vils et plus minables encore que tout le reste. Ils n’ont aucune spontanéité véritable ; ce sont tous des lâches et des fats. Ils n’ont pas plus de dignité que des sauterelles » p.184 Pléiade.

C’est pourtant dans cette société-là qu’il nous faut vivre et tracer son chemin. Créer ? – impossible sans l’inspiration, et elle ne vient que de l’idéal ; faire le bien ? – impossible sans abnégation totale, car les espérances sont gaspillées ; vivre à propos ? – impossible dans la rigueur mercantile nord-américaine, mais tout autant dans l’immersion de beauté italienne. Roderick, Rowland et Mary sont tous trois, à des degrés différents, déçus, ils s’étaient faits des illusions sur l’avenir : sur son talent pour le jeune sculpteur, sur l’épanouissement artistique de son compagnon pour le rentier, sur sa capacité à faire craquer son rigorisme et à accepter le génie pour Mary.

Henry James, Roderick Hudson, 1875, Livre de poche Biblio 1985, €9.00

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Barbecue

Lorsque les beaux jours sont établis et que les vacances se terminent, la vie sauvage de la plage se poursuit parfois au jardin. Dans les maisons de campagne ou autour des piscines des villas de banlieue. Les enfants veulent conserver un reste de liberté et les parents l’illusion du cocon familial.

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C’est alors que prend place chaque dimanche la cérémonie du barbecue.

Barbecue

Finie la corvée d’oursins ou la pêche mouvementée sur un canot qui tangue. Tous sont gavés de sel et retournent à la viande. Le père, comme il se doit, reprend son rôle de chasseur protecteur. Il s’occupe du feu et de la viande ; sa femme des salades de fruits et des enfants.

Certes, Monsieur ne va chasser le steak qu’au supermarché, l’agrémentant de saucisses et de côtelettes, mais il prend un air préhistorique pour allumer les braises qui attirent les garçonnets, et allumer les appétits de tous dès que se dégage l’odeur de grillé.

Malgré le féminisme d’ambiance, les épouses ou compagnes s’occupent des gosses. En général en troupe d’âge. Les plus petits sont à nourrir avant, sous peine de déboires ultérieurs. La sieste bienvenue laissera les adultes dans un calme relatif. En attendant, pas besoin de vêtements ! Le gamin s’en met partout et adore ça. Le toucher par les mains et la bouche, la matière sur la peau, est ce qui lui convient.

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Cet atavisme perdure fort longtemps en grandissant. Les petits garçons, au sortir de la voiture qui les a amenés chez les cousins, se mettent en mode vacance : tee-shirt enlevé, pieds nus et culotte déboutonnée. Ainsi à l’aise, ils ne tardent pas à s’asperger d’eau au pistolet ou – mieux ! – de s’enduire le torse et la tête de mousse à raser. Les fillettes se montrent moins, mais les plus jeunes ne portent rien dessous la robe ; pour les adolescentes, seule une culotte peut être devinée, rien en haut comme dans les films des années 70.

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Quand ce n’est pas le retour à l’âge fécal de Freud, dès le début de l’adolescence. La moindre flaque de boue suffit à rendre les garçons gris d’exubérance. Ils adorent se rouler à poil dans la terre molle, se maculent avec enthousiasme la peau nue d’argile comme maman quand elle se met son masque pour être belle.

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Mais pas question d’aller ainsi dans la piscine : passage au jet obligatoire. À leur grand bonheur d’ailleurs, tant l’eau et le gamin font bon ménage. Ce sont ensuite des défis, des comparaisons, des exercices.

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Les préados examinent leurs abdos, les ados leurs pectos.

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L’un d’eux enlève même le bas pour proposer une partie de ballon dans l’eau. La pudeur des voisins sera sauve tandis que la sensation sera exquise – et fera des émules, par défi. Tout ado est programmé pour tester les limites sociales, et éprouver la force des sensations brutes. Aux adultes de les poser, ces limites, et d’être indulgents pour les transgressions mineures.

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Avant qu’un autre défi appelle la vigilance : l’alcool. Tout interdit est fait pour être transgressé, mais tout interdit pose les bornes à ne pas franchir. Braver, tester, voir jusqu’où on peut aller – sonder aussi combien les parents et les autres tiennent à eux – tel sont les rôles utiles de l’interdit. Il permet de venir soi, de mesurer sa force, sa résistance, mais aussi l’amour qu’on vous porte.

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La vie sauvage à la maison résorbe ce que l’appel du large a pu offrir de libertés en tous genres. Le barbecue est cette cérémonie de passage entre la plage et l’école, un rituel de rentrée. De quoi rester nu encore un peu, nourri de gibier et de fruits comme aux temps immémoriaux, avant que les légumes-ragoûts ne reprennent leur place d’hiver.

 

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Histoire de fin de mois

C’était dans ces derniers jours de juillet où le soleil, qui dardait depuis quelque temps, laissait apprécier l’atmosphère climatisée des hypermarchés. Ces hangars voués au commerce, qui remplacent les bons vieux marchés ouverts dans les villes moyennes, sont d’habitude l’occasion de côtoyer diverses populations. Ils attirent par leur abondance et clignent de l’œil aux clients tant par leurs bas prix que par la complaisance avec laquelle ils flattent les modes audiovisuelles. Le rayon librairie offre ainsi du « marc lévy » et du « j-m cavada » au mètre linéaire, alors que l’on peut toujours y chercher Marcel Proust ou même Elisabeth George. Il suffit de coller un bandeau « vu à la télé » pour faire d’un auteur une marque à débiter en carrés comme du jambon prétranché sous blister.

Mais l’on y trouve aussi tout l’équipement de la maison, les vêtements et l’alimentation. Tout est dans tout, mais pas réciproquement : encore faut-il en avoir les moyens, même modestes… Et c’est à cet instant que débute l’histoire.

Une fois bien parcourues les allées d’abondance, supputé la qualité de ci ou l’avantage de ça, chacun se retrouve à la caisse derrière son chariot. Une fois opéré le rituel du tapis roulant, vient le moment de payer. Et les fins de mois ne sont pas des plus propices pour les budgets serrés, surtout en été où ces damnés mois de juillet et d’août se succèdent en comptant un nombre de jours au maximum. C’est ainsi que la caisse peut se trouver bloquée un moment, le temps d’extirper la fameuse « seconde pièce d’identité » pour tout paiement par chèque, ou pour frotter sa carte bancaire qui s’obstine à ne pas vouloir passer.

gamin en ete supermarche

J’étais ainsi dans la queue avec deux caddies avant moi : un homme d’âge mûr, discret et observant les alentours durant l’attente, et toute une tribu au passage en caisse. Il y avait là la mère, une matrone fatiguée et ses quatre marmots d’environ 8, 7, 5 et 3 ans pour autant qu’on puisse évaluer. Trois garçons et une fillette, l’avant-dernière. Celle-ci était vêtue d’une robe simple mais coquette ; elle se serrait contre l’aîné qui lui tenait la main, intimidée par toutes ces opérations compliquées. Le petit, assis dans le chariot, ouvrait ses grands yeux et regardait le monde. Le cadet portait un débardeur trop grand pour lui dont le col bayait jusque sur le sternum et dont une bretelle, la gauche, s’obstinait à glisser de son épaule ; il la remontait de temps à autre d’un geste agacé et machinal, l’oubliant dès qu’il était pris par quelque action. L’aîné ne portait rien sur le torse. Tous étaient en short et en tongs, déshabillés pour l’été : prêts à bronzer, moins à laver, autant d’économies. La mieux vêtue était la petite fille car, partout dans le monde on habille mieux les filles : elles salissent et déchirent moins, et la pudeur l’exige, quelle que soit la religion ou la morale locale. Il n’en est pas de même pour les garçons dont les parents sont fiers d’exhiber les muscles, même naissants, et heureux de laisser libres les corps tourmentés d’agitation qui usent plus vite les vêtements que quiconque.

Je ne sais si l’aîné s’appelait Pierre, mais j’eus cette réflexion saugrenue qu’il semblait qu’on l’eût déshabillé aujourd’hui pour habiller Paul, son frère. Le débardeur devait être porté hier par le plus grand, qui l’avait cédé et n’avait plus rien à se mettre. La peau dorée des marmots, sous leur blondeur, montrait qu’ils s’habillaient peu en jouant dehors, mais peut-être le tee-shirt à moins de 5 euros, dans le caddy, était-il son futur vêtement « de sortie » ?

Ce vêtement, jeté comme un chiffon sur le tas des marchandises, accompagnait du pain, de l’huile, de la lessive, une salade et des tomates, des pâtes, quelques légumes, du café, des confitures, deux ou trois babioles dont un magazine télé… Reste que l’attente se prolongeait. A la caisse, la carte bancaire refusait de passer et des remarques commençaient à fuser dans la queue : « la paye n’est pas encore tombée, elle aurait pu attendre » ou « c’est bien malheureux avec tous ses gosses ». Les petits se tenaient sages, eux qui couraient et riaient auparavant en se poursuivant entre les rayons, sentant confusément la gravité sociale de la situation. Le ventre de l’aîné s’était crispé, dessinant des boursouflures.

L’homme qui me précédait, alors, est intervenu. Il n’a jeté que deux phrases mais elles furent décisives : « à combien se monte le ticket ? » et « laissez-moi passer ma carte, c’est bon. » Pantoise, la mère s’en est presque étouffée, avant de se confondre en remerciements.

L’homme l’a regardée et je soupçonne que ses yeux étaient bons parce la femme a bafouillé. Il a dit simplement : « vous avez de beaux enfants ». L’aîné a glissé d’un souffle un « merci, Monsieur », en serrant sa sœur contre son sein. Je ne sais si c’était pour la remarque ou pour le paiement, mais les enfants sont souvent plus sensibles aux paroles qu’aux cadeaux.

L’homme a eu un geste évasif puis s’est détourné pour placer ses achats sur le rail. Une fois passé, il s’est éloigné sans un mot.

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Max Radiguet, Les derniers sauvages – aux îles Marquises

max radiguet les derniers sauvages iles marquises 1842
Qui envisage d’aborder les îles Marquises aura à lire ce livre d’il y a un siècle et demi. C’est en effet en 1861 dans la vénérable Revue des Deux Mondes que Max Radiguet, marin breton, dessinateur et lettré, publia ce récit de ses cinq années passées à bord du navire français La Reine-Blanche. Il était chargé de prendre possession et d’installer la présence française aux Marquises. Esprit ouvert, observateur, Radiguet emporte certes avec lui les préjugés de supériorité de sa civilisation, mais il sait les tempérer de ce qu’il constate.

La société marquisienne est compliquée, harmonieuse, même si elle n’est pas le Paradis obstinément rêvé. Mais son équilibre est remis en cause par l’arrivée des Européens, avec leurs croyances, mœurs et autres habitudes. Posséder des biens, maitriser la nature, se battre pour garder une femme, obéir au tyran jusqu’à la fin de sa vie – comme tout ceci était « étrange » aux yeux marquisiens !

Max Radiguet décrit ce paysage volcanique, et cette société telle qu’elle fut jusqu’à l’arrivée des Blancs. Il a le regard aigu, sait faire parler les indigènes et décrit avant de juger. Précieuses qualités ! Il le fait en un style fleuri qui rappelle un peu Chateaubriand, à la mode de son siècle. « Je vois encore, au seuil de ma porte, la lumière et l’ombre se jouant au caprice des larges feuilles d’un bananier balancé par la brise, puis au bord de l’eau sur la grève les noirs abris sous les masses veloutées du feuillage, et les crêtes rocheuses de la montagne mordant le ciel et les cocotiers immobiles au grand soleil » p.119. Vous apprendrez à la racine comment confectionner le popoï (p.42), construire une case (p.46), tisser les étoffes (p.58), tourner un feu de deux bâtons (p.61), faire le kava (p.66), creuser une pirogue (p.86), vous battre comme il se doit (p.110), faire la fête (p.156) et honorer quels dieux (p.175). Vous y trouverez même la meilleure façon d’accommoder l’homme en cuisine (p.138), bien qu’on ne le mange « que par vengeance » : « le cœur est mangé cru ; le reste du corps, bardé de feuilles de ti, couché, recouvert de terre, sur un lit de galets rougis au feu. »

Marquises Altuona

Il décrit la beauté native des Taïpis. L’homme : « D’une haute stature, les épaules effacées, le thorax en avant, svelte, le torse légèrement cambré sur les hanches, (…) la tête fière et parfois arrogante, mais avec un port assuré, une démarche libre et hardie. (…) Il tient plutôt du gymnaste que de l’athlète » p.140.

La femme : « La taille des femmes est moyenne, leur galbe modelé souvent avec une pureté que la statuaire nous a révélée presque seule en France, le torse élégamment cambré, les chairs potelées et solides, le grain et la peau d’une finesse extrême. Leur sein se dresse légèrement piriforme, et son développement n’excède jamais les limites assignées par les lois du beau » p.141.

L’enfant : « Baigné tous les jours à la mer, l’enfant nage dès qu’il sait marcher. (…) Les enfants indigènes font à peu près ce qui leur plaît ; rien ne les contrarient, ils sont aimés de tout le monde, ils vaguent en liberté, se livrent à leurs jeux sans contraintes, se taquinent et se querellent fort rarement entre eux. Jamais ils ne nous ont rendus témoins de ces scènes de pugilat si fréquentes entre enfants civilisés. Je ne me rappelle pas avoir vu pleurer un enfant (…) ils sont fort doux et paraissent les plus heureux du monde » p.145. Mais « hélas ! par suite des débauches auxquelles s’abandonnent les femmes à peine âgées de 12 ans, la fécondité devient une vertu fort rare dans le pays : aussi l’enfant du hasard est-il adopté avec bonheur par le mari » p.143.

Marquises 1870

Les Européens, qui se sont toujours senti la « mission » d’apprendre au monde comment il fallait vivre, ont rompu ce délicat équilibre. Ils ont introduit la propriété, le commerce, les armes à feu, la jalousie maritale, la coercition éducative, le moralisme sexuel, les vêtements inadaptés au climat. Certes, les « sauvages » n’étaient pas « bons », mais ils avaient la libre disposition d’eux-mêmes. Aujourd’hui, « la civilisation » a la responsabilité d’assurer leur épanouissement.

Max Radiguet, Les derniers sauvages – aux îles Marquises 1842-1859, La Découvrance 2014, 268 pages, €17.00
e-book format Kindle, €4.99

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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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