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Des kilomètres de steppe mongole

Le lendemain matin nous sommes reposés, prêts pour le long voyage d’approche de la steppe. Nous irons dans trois tout-terrains russes. Ces caisses rondes à la vague calandre de camionnettes Fiat des années 70 où toutes les portes, sauf celle du chauffeur, ne s’ouvrent qu’à droite, se révèleront étonnamment fiables et résistantes sur les terrains variés. L’épaisseur de leur carrosserie, la rusticité de leur moteur à essence facile à réparer sur le terrain, la robustesse de leurs pneus et la dureté de leurs amortisseurs, feront merveille. Seul inconvénient en été, le moteur situé entre les deux sièges avant chauffe un peu trop en régime élevé. Mais ce doit être confortable durant les longs mois de l’hiver russe.

Me saute immédiatement aux narines une odeur familière, ce mélange d’essence ordinaire et d’huile de moteur propre aux chars que j’ai conduits durant mon service militaire, 27 ans auparavant. J’échange mes impressions avec un militaire de carrière, capitaine pilote d’hélicoptère en vacances avec sa femme. Notre chauffeur s’appelle Gana. Il a la carrure et la démarche d’un ours mais les mains légères sur le volant. « Bayartaï », au revoir ! Au départ, la femme du chef d’agence vient nous souhaiter un bon voyage et elle lance du lait sur les voitures. Vieille coutume mongole pour porter chance : « que votre route soit blanche comme ce lait ».

Nous sommes huit par voiture. La première, avec la grande antenne, est celle de « la » chef dont je tairai le nom par charité, nommons-là Biture, vous saurez vite pourquoi. Elle nous a enfin accueilli ce matin mais s’empresse par le choix d’une voiture à elle de s’isoler du groupe avec les cuisinières mongoles et avec son amie Cruella. Avec son chapeau de croquant, sa tête rentrée dans les épaules et ses multiples épaisseurs de pulls divers, on la prendrait pour une harengère égarée dans la steppe. Ce sont les bottes qui changent tout. Même en ville, comme dans les westerns, Biture porte de hautes bottes mongoles en cuir qui tentent de lui donner une allure cavalière. Fatiguée par déjà sept groupes depuis le début de la saison, usée par l’alcool qu’elle avale tout le jour comme de l’eau, son abord est acariâtre et peu avenant. Nous nous habituerons à la voir avec une demi-bouteille « d’eau minérale » d’une main et une cigarette dans l’autre, sous la tente comme à cheval. L’eau est en réalité de l’arkhi redoutable, titrant ses 40° comme la vodka. Elle a trop fréquenté les Mongols durant l’ère soviétique pour ne pas en avoir pris les mœurs rustres et l’autoritarisme prolétaire. Sa paranoïa et sa fermeture d’esprit a quelque chose de stalinien. Nous devrons faire avec.

Nous quittons Oulan Bator et ses faubourgs usineux. Un long train de marchandises s’étire sur la voie qui mène à Pékin, traînant à 40 km/h sa cinquantaine de wagons chargés de minerais. Une suite de silos ressemble à un haut fourneau. Les baraquements et les ordures marquent l’extrême banlieue comme dans tous les pays en développement. Et, comme dans les westerns, le vent déplace des herbes agglutinées en forme de roues le long des rues. Curieusement, comme si des rats les avaient rongés, les poteaux téléphoniques qui s’éloignent de la ville sont montés sur des piliers de béton enfoncés dans le sol. Nous sommes neuf dans la voiture, en comptant le chauffeur, et plusieurs à nous poser la même question sans apporter de réponse satisfaisante. Est-ce contre le dégel du printemps ? Contre les rongeurs ou les termites ?

La route que nous empruntons est garnie de trous et nids de poule entre lesquels les chauffeurs slaloment sans arrêt. A un moment, elle s’interrompt carrément, devenant « en construction ». Il faut alors passer par les pistes tracées comme des arabesques de poussière sur l’herbe rase de la steppe, de part et d’autre du ruban asphalté. Les stations d’essence et autres restoroutes qui jalonnent la voie sont bâties de bois. Il y a même quelques yourtes traditionnelles. Tout ceci est du provisoire, protoville fantôme comme au Far-West. Nous demandons à Gana de nous passer l’une des cassettes audio qui trônent sur son tableau de bord. Ce sont des chants mongols pas encore revus selon la manie du synthétiseur. Mais le son est un peu fort pour mes oreilles.  Ils sont emplis de cette nostalgie propre aux steppes et aux espaces infinis, tout en étant « politiquement corrects », emplis de cet optimisme de commande à l’époque soviétique.

Les chauffeurs effectuent de nombreux arrêts pour n’importe quoi, moteur qui chauffe ou chameaux de Bactriane autour d’une mare. Nous en profitons pour nous dégourdir les jambes mais nous n’avançons pas. De la steppe s’élèvent de délicates odeurs d’armoise, comme au désert. Le pays s’étend sur 1,6 millions de km², trois fois la France. Ses hauts plateaux coincés entre Chine et Russie ont une altitude moyenne de 1580 m. La police nous arrête à un moment pour vérifier les papiers des chauffeurs mais aussi pour prévenir que le prochain village ayant son bétail atteint de fièvre aphteuse, il nous est interdit d’y effectuer un quelconque arrêt. Après le village pesteux, la police nous arrête à nouveau pour faire rouler les véhicules sur un tapis imbibé de désinfectant. On ne rigole pas avec le bétail dans un pays d’éleveurs.

Le déjeuner à lieu fort tard, vers 16 h, dans un restau-yourtes à touristes, aux deux-tiers du chemin vers Karakorum. Il a pour nom Khögno Khan. Le menu ne variera désormais plus guère : à chaque repas nous seront servis une salade de chou et carottes râpés, un ragoût de mouton (ici, exceptionnellement, du bœuf) accompagné de riz et une barre chocolatée russe pour dessert (où entre vraiment très peu de vrai chocolat). La bière mongole a le même degré d’alcool que partout ailleurs mais peu de saveur. Elle n’est pas très chère hors d’Oulan Bator, coûtant autour de 2000 tugriks, soit 2 dollars.

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Musée des Beaux-Arts d’Oulan Bator

Le musée des Beaux-Arts a été créé à l’époque soviétique où toute ville digne de ce nom se devait d’en avoir les accessoires indispensables : maison du Peuple, place aux défilés, théâtre, hôpital, stade et musée. Ce dernier date de 1966 et célèbre, dans la succession de ses salles, le Progrès social. Tout commence par une peinture rupestre attribuée aux Mongols d’il y a 40 000 ans, s’il en était. Ils vivaient alors dans la grotte appelée aujourd’hui Gurvan Thenker. Nous sautons aussitôt aux bronzes du 3ème siècle, pointes de flèches et poignards. Ces pointes de flèche sont toutes différentes pour un usage à chaque fois différent : certaines sont un sifflet d’alarme, d’autres rondes pour assommer, à petites pointes pour mieux percer, tripointes pour gros gibier, à feuille pour pénétrer plus profond. Tout l’art du prédateur se trouve complaisamment inscrit dans une vitrine. Des bouquetins sont sculptés sur une stèle, la pierre personnelle d’un mort de certain rang. Le style se fait « turc » en raison de la Route de la Soie et des influences qu’elle amène. Nous avons sauté les siècles pour entrer dans le chamanisme des 6ème et 7ème siècles de notre ère. Une peinture du 9ème siècle, un masque, la décoration 13ème siècle d’un palais en céramique polychrome.

Nous sautons l’arrivée du Bouddhisme pour entrer de plain-pied dans la salle des sculptures du Grand Sculpteur Zanabazar, gloire nationale. Né en 1635, mort en 1724, ce petit-fils du khan Avtaï, converti au bouddhisme par le Troisième Dalaï Lama, a été formé au Tibet aux études religieuses étant enfant. Le nom de Zanabazar, en sanscrit, signifierait « éclair de savoir ». La légende veut que ses premières paroles, à l’âge de trois ans, fussent pour réciter une invocation bouddhiste. Il est devenu khan-moine, « Bogdo Gegen » selon la dénomination officielle, et sculpteur. Les torses de ses statues mâles sont toujours triangulaires, plats avec des épaules marquées et des mamelons en bouton pression. Les visages sont réguliers, sereins, les paupières très étirées à la mongole, le nez légèrement en bec, la chevelure bleue, luxuriante et bouclée. Une statue de la déesse Tara ressemble, dit-on, à sa petite amie à 16 ans.

Une salle est consacrée aux tankas, les peintures religieuses bouddhistes. Elles répondaient à des canons de proportions très précis. Les petits détails peints sur les bords sont étonnamment vivants, réalistes et truculents, à la Bruegel. Dans une scène d’enfer, les méchants se font bouffer, déchirer, étriper et bouillir par les démons grimaçants qui ont l’air de s’amuser comme des gamins en cour de récréation.

Sont énumérés complaisamment les huit symboles auspicieux bouddhiques : la conque, la roue, l’ombrelle, le mandala, la bannière, la fleur de lotus, le poisson doré et le vase aux trésors. Un grand mandala 19ème est en applique de soie très précieuse.

Une salle est réservée au folklore « populaire ». Une danse religieuse du Tsam illustrée ici, datant du 19ème siècle, était destinée à chasser le mal et apporter la chance à la communauté. Des masques en papier mâché, des trompes de bronzes et divers instruments entourent les visiteurs. Un masque de danse en fragments de corail pèse 45 kg ! Dans la salle du 20ème siècle, une peinture sur coton est intitulée « the arkhi feast ». Il s’agit d’une scène de beuverie et des conduites peu montrables induites, l’arkhi étant l’alcool distillé à partir du lait de vache, aussi fort que la vodka. Originaire de l’Inde, cet alcool a suivi la progression du bouddhisme parmi les pasteurs et il se conserve dans une panse de mouton. La peinture est un festival de détails croustillants et pleins d’énergie où bagarres et copulations ont la plus large part. La boutique du musée attire plusieurs membres du groupe. Ils semblent avoir un tropisme rare pour les achats « de touristes ».

Rien ne nous est dit de la Mongolie au 20ème siècle. Depuis l’écroulement du communisme, ce n’est plus politiquement correct pour attirer les investisseurs. Quand débute la révolution chinoise de 1911, la Mongolie était alors province de la Chine. Princes et lamas possédaient presque tous les pâturages et la moitié du cheptel. Sur 250 000 mâles, près de 100 000 s’étaient faits moines pour avoir une vie plus facile que travailler pour les redevances et les métayages. Cette oisiveté, non exempte de débauche entre garçons, a fait baisser la natalité qui ne s’est réveillée qu’après la mort du Bogdo Gegen en 1924, ce « Bouddha vivant » descendant du premier khan converti au bouddhisme. En novembre 1924, une Assemblée adopte la première Constitution de République Populaire sous le contrôle absolu du Parti selon Lénine. La première université est créée en 1942, le 1er Plan quinquennal est inauguré en 1948, enrôlant obligatoirement tous les éleveurs dans des coopératives – non sans résistances. Les premiers combinats industriels datent de 1960. Le pays ne s’est ouvert sur l’international qu’à compter de son entrée à l’ONU en 1961, adhérant au COMECON, le conseil d’entraide des pays soviétiques en 1962. Le premier ambassadeur en France ne sera envoyé qu’en 1966. Une nouvelle constitution parlementaire a été promulguée en 1990 après les manifestations sociales de 1989 (qui suivent celles de Tien an Men en Chine pop) mais le parti communiste ne perd le pouvoir qu’en 1996 au profit d’une coalition démocratique.

Un restaurant nous accueille pour reposer nos yeux et nos esprits qui commencent à être embrumés de sommeil. Salade et brochettes sont arrosées de bière et de café pour rester éveillés. S’installe un gros Blanc, sans doute Russe, accompagné de deux poupées vêtues « à la mode ». Ce qui signifie, ici, short de jean ultra-court et bustier collant, le tout faisant ressortir agressivement vulve et seins. Peu de bijoux et maquillage appuyé donnent un air de « professionnelles » à ces deux filles qui ne sont peut-être que snobs. Leur passage jette en tout cas un froid surpris parmi les mâles occidentaux d’âge pubère. A l’opposé, se pose une famille aux deux petits garçons turbulents mais plus mignons et moins provocants que les deux objets sexuels qui paradent encore à table, allumant leur cigarette avec des manières, sirotant leur bière vulgaire à petites gorgées sucrées, jetant un œil ici où là pour vérifier qu’elles sont bien le centre d’attraction de tout ce qui porte queue dans la salle.

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Houlà Oulan !

Oulan Bator a été bâtie il y a 350 ans mais ne s’est vraiment développée en dur qu’à l’ère soviétique. Une centrale au charbon crache la fumée de ses grandes cuves sur un quartier. Il y en a trois disséminées dans la ville.

Des carrés de palissades en bois carrés et alignés au cordeau égalitaire enferment des yourtes traditionnelles. Ils voisinent avec des maisons en dur « de style chinois avant 1960 » et « de style soviétique après », selon Solongo, au gré des influences prédominantes de la politique. Le résultat reste une suite de clapiers de pauvres. Les yourtes, à côté, ont le moelleux et la propreté du paradis.

Roulent des 4×4 japonais, des Volga soviétiques hors d’âge et des camions Kamaz. Notre bus est lui-même un assemblage de marque « Asia » avec carrosserie locale et moteur russe.

Oulan Bator signifie « le héros rouge ». Son nom lui a été donné en 1924 au moment de la création de la « République Populaire » ; auparavant, tout le monde l’appelait Urga. Le collabo qui a vendu la Mongolie aux Soviétiques a pris pour surnom « Sükhe » qui signifie « la hache ». Ce « héros » a sa place « Sükhe Bator », sa statue équestre et son mausolée comme Lénine, au centre de la cité. Fils de petit éleveur, membre de la première Assemblée créée en 1914, officier mitrailleur envoyé en délégation dans la Russie des Soviets, il revient avec un corps expéditionnaire russo-mongol pour arracher Oulan Bator le 6 juillet 1921 aux griffes de terreur du « baron fou » Ungern von Sternberg qui voulait se tailler un royaume en occupant la ville avec 800 cosaques depuis le 4 février de la même année. Sükhe est mort à 30 ans le 22 février 1923, probablement tuberculeux. « Les Mongols ont déménagé 29 fois avant de créer Oulan Bator comme un jardin », nous apprend Solongo.

Le monastère bouddhiste de Gandan a été bâti en 1838 et les commerces ont suivi, lançant le développement de ce centre fixe d’échanges dans un pays majoritairement nomade.

Relié au Transsibérien en 1950 et au chemin de fer de Pékin cinq ans plus tard, Oulan Bator sert de plate-forme au commerce entre Chine et Russie.

Nous visitons le monastère de Gandan dont le nom complet, Gandantegchinlen Khiid signifie « Grand lieu de la joie absolue ». Sur une esplanade entre deux bâtiments, deux petits garçons pleins de vitalité font s’envoler les pigeons rassemblés pour les graines que les visiteurs leurs jettent. Des sachets sont en vente pour ce faire aux alentours.

Une cérémonie monotone se déroule dans le sanctuaire. Les moines psalmodiant sont plus intéressés par nos Nikon classiques et autres Sony numériques que par le déroulement immuable de la cérémonie. Les pèlerins font rituellement le tour de l’intérieur du sanctuaire, dans l’allée laissée par les moines à cet effet. Ils vont faire ensuite rituellement le tour de l’extérieur en faisant – toujours aussi rituellement – tourner dans le sens solaire les lourds moulins à prières installés le long des murs.

Les vieux bâtiments ne comportent presque pas d’ouvertures et ne sont éclairés que par des bougies. Ils recèlent des dizaines de vitrines emplies de Bouddhas poussiéreux, ressortis de 60 ans de repos dans les grottes où les fidèles les avaient enterrés durant la grande répression des opiums du peuple sous Staline. Les vieilles gens retrouvent malgré cela les gestes de la superstition, marmonnant et posant le front sur le bois devant les statues, laissant en offrande quelques billets dévalués, des fruits ou une bouteille de vodka (vide).

Au pied du Grand Bouddha sont allumées les 108 lampes à beurre de rigueur. Cette statue en bronze du Magdjid Djanraisig – ou plus simplement Avalokiteshvara – a été élevée en 1911 par le Bogdo Gegen, le roi-moine qui gouvernait la Mongolie jusqu’à la révolution soviétique de 1924, troisième plus haut dignitaire du bouddhisme lamaïque après le Dalaï-Lama et le Panchen Lama. La vraie statue a été fondue à Leningrad pour faire des munitions.

L’actuelle est issue d’une souscription de 1997. Elle fait 26 m de haut et pèse 20 tonnes. C’est du Disney mais un moine-flic effectue des rondes pour traquer les photographes. Non que les photos soient interdites, mais il faut payer son billet comme pour les parcs d’attraction américains, 5$ – une semaine du salaire moyen local. Laissons ces vieilleries à leur destin.

Dehors, le soleil arde. Un jeune homme passablement atteint se roule torse nu dans la poussière. Solongo lui jette quelques paroles bien senties pour lui faire honte : il n’est pas un chien ! Les civilisés portent au moins un débardeur.

 

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Envol vers les Mongols fiers

L’idée d’aller en Mongolie en revient à Alexis, petit-fils de Cosaque à demi-français depuis que sa grand-mère a décidé d’émigrer en France une fois son diplôme de médecine en poche, après la glorieuse Révolution bolchevique de 17. Je connais ce petit sauvage blond aimant chasser la bête et se traîner dans la poussière et dans la boue depuis qu’il a 10 ans. Adolescent, le Mongol s’est discipliné, cantonnant sa « sauvagerie » dans des fantasmes physico-sexuels suscités par les après-midis de collège lugubre. Il est devenu depuis médecin et, pour fêter sa thèse, est allé en Mongolie.

La Mongolie ne se visite qu’à cheval. Il est inutile de tenter une autre approche, en bus ou à pied, dans ce pays de nomades où les distances sont énormes. En mongol, être pauvre a la même origine étymologique qu’aller à pied… Le centre de la civilisation mongole est le cheval et il serait absurde de vouloir pénétrer ce pays autrement. Je vais donc aborder deux nouveaux univers : l’empire des steppes et le monde du cheval. Tout cela sera nouveau pour moi.

Je commence par une demi-heure de taxi à 5h du matin. Il nous faut en effet rallier Berlin depuis Paris sur un vol Air France avant d’embarquer sur la MIAT, la « Mongolian Airlines », jusqu’à Moscou où le vol fera le plein avant de rallier Oulan Bator, capitale de la République Populaire de Mongolie. Le vol vers Oulan Bator est plus long, 5h25, marquant bien l’immensité des distances, d’autant que nous sautons vers la nuit tout en ne pouvant pas dormir puisque le jour selon nos habitudes déroule quand même ses heures. Nous aurons parcouru en moins de 24h toute l’étendue du continent euro-asiatique, un peu plus vite que les hordes de Gengis Khan, mais dans l’autre sens et avec d’autres desseins. L’Airbus 310 est aussi plus confortable que les petits chevaux des steppes munis de leur selle mongole en bois.

Nous arrivons à Oulan Bator avant 7h du matin, heure locale, avec un groupe de Français d’un certain âge muni de cannes à pêche impressionnantes. Ils vont titiller le huchon, le plus grand exemplaire de la famille du saumon que l’on trouve dans les eaux douces de Mongolie, de 60 à 150 cm de long. Quelques Allemands vont faire du tourisme en souvenir d’Ungern von Sternberg, baron balte plutôt exalté. Des Mongols reviennent de Moscou où ils travaillent ou font des stages, la Mongolie dite à l’époque « Extérieure » ayant été quasiment annexée par Staline en 1924. La Russie reste encore le second pays d’importation des marchandises pour les Mongols. Le soleil n’est pas encore levé et personne n’est là pour nous accueillir dans le petit matin sec et frais. Ce n’est que trois-quarts d’heure plus tard qu’arrive une petite bonne femme accompagnée d’un autocar datant de l’ère soviétique. Elle est « guide pour Oulan Bator » et nous fera visiter la ville. Notre accompagnatrice française joue les divas et ne doit se pointer que le surlendemain. Plutôt avenante, Solongo parle un bon français.

Le bus quitte l’aéroport, construit à l’écart. Nous sommes à 1350 m d’altitude, sur une plaine sans arbres entourée de petites montagnes. La lumière est dure, malgré de courts nuages. Avant le lever du soleil, il ne fait que 17° centigrades. Une fois l’astre au zénith, il fera près de 25°. La Mongolie, à peu près à la latitude de la France, connaît des écarts violents de températures dans la journée comme durant les saisons. Il fait caniculaire en été et polaire en hiver. Il n’est pas rare de connaître des intervalles de 30° dans une même journée entre un petit matin glacial et un midi solaire.

Près de l’aéroport s’étend « le champ du Nadaam ». Cette fête annuelle est occasion de fierté clanique et de beuverie sans nom. L’on y pratique « les trois jeux virils » : la course de chevaux, le tir à l’arc et la lutte. Les chevaux de trois ans sont montés par des jockeys à peine plus âgés qu’eux, de 6 à 10 ans, garçons et filles. Les Mongols considèrent que les chevaux guidés – mais non maîtrisés – par des mains très jeunes, montrent toute leur race. Ce ne sont pas les jockeys qui sont récompensés mais les seuls chevaux, même si les enfants s’amusent comme des fous.

Nous allons directement à l’hôtel Bayangol, « just in 30 minutes drive from the Airport », comme indiqué sur sa plaquette, avenue Gengis Khan bien sûr. C’est une construction HLM dans le style « soviétique 1964 », en deux tours séparées par un immense restaurant hall à la chinoise. Il n’est pas beau mais fonctionnel et ses 200 chambres en quatre classes sont assez confortables aux normes locales. La chambre « business » coûte 100$ pour deux mais l’agence locale doit avoir négocié des prix inférieurs pour assurer un débit régulier de clients. Le directeur de l’agence locale nous y attend. C’est une montagne de graisse à la face plate grêlée et aux petits yeux enfoncés s’étirant vers les tempes. Il porte une casquette de chasseur de loutres qui lui retombe sur la nuque et fait disparaître son cou, quatre stylos accrochés à la poche de poitrine et un téléphone portable de format soviétique en perfusion au bras gauche. Un fil qui passe sous sa chemise le relie à une oreillette. Voilà un homme d’affaires branché dans le style mafieux en vogue dans les faubourgs de Moscou.

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Poutine le modèle souverainiste

Dans le bal des populismes, Poutine n’est pas le dernier. Issu du système soviétique dans sa frange à la fois la plus disciplinée et la plus avancée (le KGB), Vladimir est un patriote. Il est russe et aime la Russie. Mais il est un pragmatique : qu’est-ce qui peut fonctionner pour conforter la mère patrie et lui rendre sa grandeur perdue en 1991 à la chute du socialisme réalisé ?

L’atout et la faiblesse de la Russie est son immensité. A cheval sur l’Europe et l’Asie, bourrée de matières premières mais surtout sous les glaces sibériennes, peuplée à l’ouest de l’Oural et presque vide à l’est face aux masses chinoises, la Russie est une mosaïque ethnique d’environ 120 nationalités. Il y a même des musulmans, 15% de la population, même s’ils sont russes pour certains depuis le XVIe siècle. Elle est donc forte et fragile ; pour durer, il lui faut une main de fer, croit Poutine (et le peuple avec lui).

Que faire donc pour assurer un destin viable à cette masse au XXIe siècle ? D’abord recentraliser, ensuite inféoder, enfin affirmer une idéologie claire, nette et patriote : souverainisme, nationalisme, populisme. C’est à cette trilogie que Vladimir Poutine va s’atteler.

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Pour conquérir le pouvoir, rien de mieux que quelques attentats spectaculaires en 1999 (dont il ne semble pas innocent) ; l’homme fort attendu, qui jure de « buter les terroristes jusque dans les chiottes » (les Tchétchènes), survient comme auréolé d’un pouvoir que chacun est prêt à lui confier. La servitude volontaire des citoyens est un soulagement après l’anarchie intellectuelle, économique et politique des années Eltsine. S’il combat officiellement la corruption, il la tolère pour lui-même et son clan car elle est au service de la patrie – et dès lors tous les moyens sont bons. Le pouvoir, c’est d’abord le pouvoir central, l’affirmation du souverainisme en un seul chef.

Pour redonner du sens à la Russie, rien de mieux que de rejouer au grand frère slavophile, le pays fort qui menace et protège le glacis de pays satellites comme au temps de la guerre froide. D’où les escarmouches en Géorgie et en Abkhazie, d’où le coup de sang lorsque « la rue » a renversé l’inféodé ukrainien. Le nationalisme ne se porte jamais mieux que sous le communisme, Poutine l’a appris de Staline en 1941 et l’a vérifié sous les successeurs de Mao lorsque « la rue » est mobilisée contre le Japon ou les Etats-Unis. Pour cela, tous les moyens sont bons : rétorsions économiques, attentats, chantage, bombardements, invasion… Evidemment « au nom de la paix ». Bien qu’européen, Poutine s’est senti blessé par l’indifférence de l’Europe pour un système jusqu’à l’Oural et par le rejet des Etats-Unis après les attentats de 2001 ; il n’a de cesse que de réaffirmer qu’il existe. Laissé hors d’Europe, il réinvente l’Eurasie, bien que la Chine ne soit pas très demandeuse.

Pour conforter les masses, rien de mieux que de leur donner du pain (c’est le volet économique, pas très réussi) et des jeux (inféoder les médias et terroriser les indépendants), mais surtout rien de mieux que d’affirmer une idéologie (leçon kaguébiste bien retenue). L’idéologie, c’est le populisme, le conservatisme grand-russe : il est composé à la fois de morale familiale populaire, de religion chrétienne orthodoxe et du bouc émissaire facile de l’Occident décadent (blablateur, pédéraste, empêtré dans les règles de droit, putassier, égoïste, avide, soi-disant individualiste et laissant pour compte un nombre de plus en plus élevés d’exclus) – d’autant plus que Poutine parle et comprend très mal l’anglais. Il se vante de ses grands-parents paysans au nord de Moscou depuis le XVIIe siècle et de ses parents ouvriers qui ont résisté au siège de Leningrad durant 900 jours contre les nazis. Il s’est marié mais n’a que deux filles (gageons qu’il aurait préféré, comme Le Pen, au moins un garçon), et il divorce en 2013 (ce qui n’est pas très « moral » dans la tradition mais fait « moderne »).

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Vladimir Poutine n’est pas un théoricien, il se moque de suivre Leibnitz ou Hegel, il laisse ça aux intellos qui l’entourent. Ce qu’il veut, c’est que ça marche, et rien de tel que de jouer les Rambo ou de montrer les muscles façon Schwarzenegger, pour menacer et protéger à la fois. Poutine se met volontiers en scène torse nu, chassant l’ours ou enfant sur les genoux de sa mère (Wikipédia) et se targue d’être 8ème dan de judo au 10 octobre 2012, commencé à 11 ans. Le souverainisme est d’être maître chez soi ; le nationalisme d’exalter sa patrie, son ethnie et sa culture ; le populisme de suivre les inclinations primaires du peuple en ayant l’air d’être leur chef. Avec cela, vous durez : deux mandats présidentiel, un comme premier ministre, et deux nouveaux probables mandats présidentiels. Va-t-il battre le record de Brejnev ?

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Voilà donc le portrait d’une brute rusée avec un idéal patriote : de quoi se faire admirer par tous les national-populistes, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump. Pas sûr que Nicolas Sarkozy ne soit pas tenté car, comme Poutine, tous les moyens lui paraissent bons pour obtenir ce qu’il veut – y compris la pire démagogie.

Mais la soumission n’est pas réservée aux populistes, rappelons que c’est l’ineffable Jacques Chirac qui a fait  Poutine Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2006…

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Jonathan Coe, Expo 58

jonathan coe expo 58
Voici un roman d’espionnage parodique, léger et grave, qui convient bien à l’été.

Thomas Foley est petit fonctionnaire anglais au Bureau central d’information. Il n’est pas sorti des collèges privés et appartient irrémédiablement à cette classe moyenne d’après-guerre coincée entre couple traditionnel, banlieue miteuse et profession sans attrait.

C’est alors que l’Exposition 1958 qui se tient à Bruxelles ouvre une parenthèse dans son existence. Parce que son père a tenu un pub, dans le temps, ses patrons le voient comme l’homme idéal pour superviser le Britannia, pub provisoire so British que la nation va installer à l’Exposition.

Thomas – qui avait le choix – décide de ne pas emmener sa femme pour les six mois qu’il doit passer sur place. Son couple est terne et la vie de ménage le déçoit, malgré sa mère qui fait appel à ses devoirs et lui décrit ce bonheur qu’elle-même a vécu après avoir fui les soudards Allemands lorsqu’ils ont envahi la Belgique en 1914.

pub britannia expo 58 bruxelles

À demi belge donc, Thomas se demande s’il ne va pas choisir une nouvelle patrie lorsqu’il rencontre et sympathise avec Anneke, fringante hôtesse de l’Exposition. Son compagnon de chambre, au motel où sont logés les envoyés, est Tony, ingénieur qui surveille la fameuse machine ZETA, sensée avoir réussi la fusion nucléaire et assurer une énergie quasi gratuite dans le futur.

Mais nous sommes en pleine guerre froide et la fameuse machine intéresse vivement Andrey, le sémillant rédac chef d’un magazine soviétique créé tout exprès pour l’Exposition et intitulé (évidemment) Spoutnik. Ce dernier, en réalité officier du KGB, fera tout pour séduire Tony qui a de vagues sympathies communistes, puis Thomas qui est ami avec Tony, enfin Emily avec qui Thomas flirte sur commande. Car l’insignifiant fonctionnaire du BCI a été abordé dès avant son arrivée à l’Exposition par deux pieds nickelés qui alternent les questions et les réponses en duo, tels Dupond et Dupont dans Tintin : les ineffables et vaguement inquiétants agents secrets Wayne et Radford.

Tout est factice dans cette Expo 58, des pavillons nationaux où chacun rivalise de poudre aux yeux quant à la relation entre les peuples, ce qui se réduit le plus souvent à manipulations et coucheries. Tout est entre parenthèses durant cette Expo 58, la vie de bureau comme l’existence ménagère. Tout est ouvert, tout paraît réalisable, ainsi que le symbolise l’Atomium futuriste érigé par les Belges – qui existe encore. C’était « un instant en suspens à l’orée de l’avenir, où l’on avait laissé derrière soi les confins du passé, où tout était possible », raille l’auteur p.356.

atomium

Mais ce choix offert de servir ou trahir, de poursuivre la tradition pépère ou de se lancer dans une autre vie, est pervers. Il faudrait du courage que les personnages ne sauraient avoir, une lucidité sur eux-mêmes qu’aucun Anglais n’est capable, de par sa formation rigide et ses mœurs coincées. « Ce fichu rejet britannique de tout ce qui est nouveau, moderne, de tout ce qui sent les idées plutôt que la platitude éculée des faits » p.114. Jonathan Coe livre ainsi une radiographie de son pays en sa gloire, dans ces années 1950 où un James Bond en serviteur fantasmé de la patrie règne sur le roman d’espionnage.

Jonathan Coe livre en son âge mûr une analyse de son peuple et de l’histoire non sans humour, douce-amère et grave, qui ramène à leur taille réelle (mesquine) les (grandes) manœuvres entre les blocs. Les fameux sachets de chips ‘Salt and Shake’ qui font la gloire de l’industrie agroalimentaire britannique servent aux espions – par dérision – tandis que la non moins fameuse machine ZETA, gloire de la science britannique, ne marche pas…

Je ne vous raconte pas la tentation de Thomas, son existence ensuite, ni l’épilogue poignant. Mais je peux vous assurer que vous serez captivé, édifié, attaché à ces personnages à la fois bouffons et émouvants comme seuls les auteurs anglais savent en produire.

Jonathan Coe, Expo 58, 2013, Folio 2015, 363 pages, €8.00
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L’auberge des énigmes à Cuba

Comme nous nous sommes couchés tôt, nous nous levons tôt. La vie rurale est ainsi faite que le soir nous fait aspirer au duvet alors que le matin, envahi de chants du coq, nous fait aspirer au lever. La nuit a été partiellement pluvieuse, plutôt venteuse, mais heureusement, le soleil se lève avec le matin. Les tee-shirts, qui n’ont pas pu sécher cette nuit, hérissent un peu la peau quand on les remet, mais il faut bien (acheter du synthétique est mieux).

kapokier cuba

Nous partons à pied en longeant le lac par la piste aménagée, dite « ruta naturale ». Il s’agit d’un parcours touristique et écologique de sept kilomètres prévu pour être effectué en quatre heures à pas de touristes traînant les niards geignards. Ce n’est pas notre cas, encore qu’il y a Françoise… Le chemin reste glissant de la veille, mais les rayons solaires parviennent à traverser les branches et, patiemment, entreprennent de sécher le sentier. Bananiers, kapokiers (ou fromagers), nous croisons diverses essences dont un arbuste électrique aux feuilles piquantes et aux épines sur le tronc. On me dit le nom local mais je m’empresse de l’oublier. Pedro nous dit qu’ici, on l’appelle « l’arbre aux feuilles en papier toilette à belles-mères ». Il faut deviner pourquoi (ha ! ha !). Des oiseaux courent les branches et criaillent, parfois mélodieusement. Nous voyons un pic vert qui – c’est incroyable ! – pique les vers tout en portant la tête rouge. Il y a aussi un todier de Cuba, tout petit et fluo comme une peluche de foire, tête rouge, corps verte et pattes fuchsia.

lac habanilla paysage cuba

La pause-café est à la maison d’un paysan, bâtie au milieu de plantations. Elle est entourée de chiens de poules, de dindons et de cochons. Deux dindons mâles se disputent une dinde. Ils font la roue alternativement devant la femelle qui les dédaigne alternativement, ce qui les fait glouglouter de rage. Mais il y en a un qui l’emporte et peut satisfaire la nature. La femme qui nous prépare le café local, dans sa cuisine de terre battue bien rangée, a amené son petit garçon avec elle aujourd’hui. Nous sommes dimanche et le petit n’a pas d’école, même dans un pays athée comme l’est Cuba. Il a été prénommé Luis Miguel, référence révolutionnaire à l’institutrice de la Commune de Paris Louise Michel. Il a six ans et est en cours préparatoire. Durant la semaine il habite le petit village près de l’hôtel. La maison paysanne où nous sommes est celle de sa grand-mère.

Après le café dans son dé à coudre habituel, nous quittons la maison bien aménagée, sa salle commune servant d’entrée, ses trois chambres et sa cuisine, pour monter vers une crête qui domine le lac et le rio Negro local à 700 mètres d’altitude. Là-haut plane un rapace, lentement, dans les courants ascendants. Il attend qu’un vivant tombe pour devenir charogne, quelques jours plus tard délicieusement comestible. Nul d’entre nous ne lui fera ce plaisir. Ne subsistent plus dans le bleu uniforme du ciel que quelques cirrus lenticulaires sur l’horizon. Tout le reste est pervenche comme une mer inversée.

Nous redescendons longuement du piton vers le lac, par des sentiers glissants encore. Hier ils devaient être une véritable patinoire. Un bateau nous prend pour nous mener à une cascade « pour se baigner ». Comme si nous éprouvions le besoin irrépressible de nous baigner alors que nous émergeons d’une journée entière de pluie… Mais le touriste, comme tout gamin, n’aspire qu’à se baigner dans la journée, chacun le sait. Le pique-nique consiste à avaler les sandwiches au pain élastique habituel, toujours les mêmes, un au fromage, un au jambon, suivi d’une orange et d’un Granny issu de la caisse apportée de France, avec une briquette d’un quart de jus de fruit. Cet en-cas avalé, nous reprenons le bateau jusqu’à une rive où nous attend un camion Zil de l’armée soviétique.

camion zil cuba

Nous disons adieu à nos deux « guides » locaux qui n’auront pas guidé grand-chose mais « gagné » des dollars, pour embarquer nos bagages et nos personnes dans le presque-char de marque Zil (en cyrillique sur le capot). Il va, avec une obstination mécanique et une forte odeur d’essence brûlée, nous conduire en ahanant sur les pistes défoncées durant trois quarts d’heure jusqu’à un bassin du rio Melodioso au joli nom. Nous y attend une auberge « La Gallinera », touristique en diable, qui nous accueille pour la nuit. Nous dormirons dehors, sous les auvents. Un petit garçon brun et vigoureux de sept ans joue tout seul au base-ball sur une terrasse en béton, pieds et torse nus. Il est ravi d’accueillir un partenaire en la personne de notre nouveau « guide » du jour, Yubran.

Nous sommes quelques-uns à prendre un bain pour nous délasser, dans les eaux du rio mélodieux, puis à sécher au soleil caressant en regardant le garçon frapper de sa batte la balle de ficelle et de chiffon que lui lance l’adulte. Ses muscles d’enfant jouent sur sa poitrine brunie, ses pieds sont bien campés à terre, c’est un petit mâle sérieux tout entier à son jeu. Il se prénomme Orestino, « petit Oreste » pour le distinguer de son père qui porte le même prénom grec d’Oresto.

orestino torse nu cuba

Le dîner est composé surtout d’une cuisse de poulet « à la gallega », recette d’ici, délicieuse, à base de poivron. Suit un fromage de Hollande à la compote de goyave, sucré-salé original tout à fait dans le style de notre nouvelle cuisine.

poulet a la gallega

Incités par Yubran, dont le français décidé propose une colle, Yves et Philippe s’émulent à nous proposer des énigmes « issues des tests d’embauche ». Est-ce pour voir si nous sommes intelligents ou pour se donner le beau rôle ? Je me souviens de celle des trois boutons qui commandent une seule ampoule dans une autre pièce. On ne peut entrer qu’une seule fois pour vérifier si l’ampoule est allumée. Comment faire ? Réponse : il faut actionner le premier interrupteur, attendre quelques instants, appuyer sur le second interrupteur, puis entrer et tâter la lampe. Si elle est froide et éteinte, c’est le dernier interrupteur qui l’allume. Si elle est chaude et éteinte, c’est le premier interrupteur qui l’allume. Si elle est allumée, c’est le second, que l’on vient d’actionner, qui la commande. Outre le nombre des interrupteurs, il faut faire entrer deux paramètres supplémentaires dans la réflexion : le temps et la température. J’avais eu l’intuition de la température mais pas celle du temps à attendre pour vérifier. Je me suis attiré ainsi cette remarque d’Yves : « eh bien, je ne sais pas si tu as été embauché souvent, mais tu es sur la bonne voie. »

Autre énigme : comment aligner dix arbres en cinq rangées de quatre ? Réponse (difficile à trouver) : dessiner une étoile classique à cinq branches. Philippe s’y est essayé toute la soirée. Il dit qu’il a fini par trouver logiquement. Je reste sceptique. Yubran avait soumis la première énigme : un homme croise un paysan qui revient de Santiago. Il porte quatre sacs qui contiennent chacun quatre chattes et chacune des chattes allaite quatre chatons. Combien de sacs, de chattes et de chatons vont à Santiago ? La réponse, je la trouve très vite. Il ne faut pas se focaliser sur les détails mais garder à l’esprit le sens de la question. Qui va à Santiago ? La personne qui rencontre l’homme portant le sac et son contenu si divers. La réponse correcte est donc « aucun ». Seul celui qui croise l’homme va à Santiago et pas le porteur de sac ni son chargement.

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L’hôtel du lac Habanilla à Cuba

Douze heures après être partis ce matin arrivent enfin le lac et l’hôtel Hanabanilla. Sergio a eu ce nom dans la bouche toute la journée, savourant ces syllabes à la vanille comme il aurait sucé une glace. Il se fait une joie des deux jours que nous allons passer là, « dans la nature ». L’hôtel est un monstre à la soviétique, construit en plaques de béton modulaire. Cela résonne à l’intérieur et la lumière y est pauvre, apportée dans chaque chambre par une seule ampoule. Le vent violent siffle par les volets ouverts et les interstices des portes comme si un cyclone se préparait.

La chasse aux dollars commence une fois franchi le seuil. Une nuée de porteurs monopolise déjà l’entrée, « surveillant » les bagages, s’emparant des clés des chambres pour nous imposer le portage et la dîme dollar. Au dîner, le message écrit déposé sur la table est clair. Il est en trois exemplaires et en anglais, inutile de dire que vous ne l’avez pas vu. Il dit « si vous êtes contents du service, donnez-nous un pourboire ». C’est net et sans ambiguïté.

musiciens cubains

Nous ne sommes pas sitôt installés autour de la table qu’aussitôt quatre musiciens s’imposent et nous imposent leur soupe de rengaines cent fois entendues. Impossible d’avoir une quelconque conversation. Ils déposent sans vergogne leur corbeille à pourboire au milieu de la table aux deux tiers du dîner, un billet de un dollar déjà dedans pour bien montrer ce qu’ils attendent. Il faut voir leur tête quand, après avoir déposé un billet de 5$, Yves qui tient la caisse commune, prend le billet de 1$ pour le remplacer par des pièces. Les pièces ne se voient pas au fond de la corbeille et le billet de 5$ est caché par le rebord. Les musiciens doivent penser qu’il a tout repris ! Ils tiennent conciliabule un moment avant de jouer – mais sans conviction, un autre morceau pour donner le change. Ils s’empressent ensuite de ramasser ladite corbeille et c’est le soulagement quand ils voient qu’elle est quand même remplie. Le morceau suivant a nettement plus d’entrain.

billet 1 dollar #1

Des Cubains séjournent dans l’hôtel, en vacances. Nous les voyons jouer au billard lors du cocktail de bienvenue, un cuba libre au cola que Françoise n’aime pas (trop de rhum). Nous les voyons s’entasser dans la salle commune de restaurant, dont nous sommes dispensés par quelque privilège qui ne tient qu’à notre capacité en dollars : il est plus facile de nous traire dans une stalle séparée qu’au milieu de la grange. Nous les entendons ensuite se diriger vers la discothèque de béton hurlant, au bord de la piscine. L’architecture est si bien conçue que l’on entend la musique enregistrée jusque dans les chambres à l’autre bout de l’aile.

Le dîner était pauvre à nos yeux mais d’une richesse incomparable pour un Cubain. Il y avait du pain, du beurre et de la viande. Les locaux qui font la queue le matin devant les boulangeries ont leur pain de mie rationné alors que nous mangeons de petites miches issues de l’importation, surgelées en sac à destination des hôtels. Le beurre vient d’Europe. Quant à la viande, nous avions le choix, ce soir, entre poulet (toujours une cuisse, donc importé surgelé comme le reste), du jambon ou des truites en filet. J’ai choisi la truite. Elle était plutôt sèche.

cuisine cuba

Après un petit déjeuner étranger, au café sentant fort la carotte grillée, nous partons le long du lac artificiel. Comme à chaque fois que nous entreprenons une marche à Cuba, il se met à pleuvoir. Nous avons deux (oui, deux !) « guides » locaux, Rafaelo et Pedro. Ils sont chargés de nous faire suivre le sentier balisé, aménagé pour les touristes autour du lac, avec des panneaux indiquant les étapes et la longueur des randonnées…

Avec ce handicap, il faut justifier la chasse aux dollars. Donc Rafaelo nous montre les arbres, le sapotillier qui fleurit deux ans avant que son fruit ne mûrisse (la première année, la fleur ne laisse qu’un minuscule pré-fruit). Il nous montre la agruma aux neuf folioles, le dessus vernis vert, le dessous blanc mat. C’est l’arbre « hypocrite » selon lui. Lorsqu’on le voit blanc, il va pleuvoir, cela signifie que le vent retourne ses feuilles (que faut-il penser de cette explication simplette ?). Le buisson ziguaray sert à l’exorcisme. « L’arbre à touristes » est une sorte de saule dont l’écorce pèle « comme la peau du touriste au bout d’une semaine à Cuba »… On sent que Rafaelo a soigneusement collecté les blagues éculées les plus grosses, qu’il ressort aux groupes de niais qu’il convoie à longueur d’année, envoyés par le Tourisme Populaire ou les centres de vacances du Parti Communiste Français.

sapotillier

En s’élevant au-dessus du lac, le sentier fait prendre au paysage un air de Norvège. Nous n’apercevons aucune palme, seulement des feuillus qui descendent jusqu’aux rives. Le ciel est gris, les nuages tout en nuances, et la lumière d’aquarium qui règne aujourd’hui renforce cette impression de pays nordique. Il n’y a que la température qui ne peut se comparer à celle des fjords. Pedro, un grand sec et un peu demeuré, marche en débardeur sous la pluie. Il ne craint rien pour l’instant car, dès que la pluie s’arrête, la peau sèche très vite.

Nous abordons une casa blanca où une femme et deux petites filles attendent les touristes avec le café. Il s’agit d’une production locale, un nectar parfumé et très fort, servi dans de petits godets d’aluminium guère plus grands qu’un dé à coudre pour géant. La plus petite des filles a quatre ans et me dit s’appeler Melari.

lac habanilla cuba

Nous reprenons le sentier balisé jusqu’au sommet à 712,6 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le barrage a été construit dès 1953 et achevé en 1961. Il est donc « révolutionnaire », comme presque tout ce qui semble exister à Cuba si l’on écoute ce que dit Sergio : avant, rien – après, tout ! La pluie, au sommet, se remet à tomber comme elle le fait par intermittence depuis ce matin, et elle bouche la vue.

Plus, loin, sur un col, la pluie redouble et c’est un déluge qui descend dru sur nos capes et fouette nos visages. Poussée par le vent, elle « tombe » même à l’horizontale, c’est la première fois que je constate ce phénomène ! La cape est vite traversée et nous nous réfugions derrière un bosquet pour attendre la fin de la bourrasque. Pedro, pas très futé, est complètement trempé et son débardeur ne l’habille plus vraiment. Il l’enlève et je lui prête une veste. Le sentier glisse, désormais, ruisselant d’eau et de boue. La pause pique-nique a lieu dans une ferme où les bancs sont couverts de fiente de poule. Des odeurs de merde montent des stalles qui servent de cuisine. Deux chiens, un chat noir, de nombreuses poules, un canard et même un cochon viennent se disputer nos miettes. Il faut entendre les cris d’orfraie de Françoise sur l’hygiène ambiante ! Comme nous venons de traverser des plantations de café, la mouture locale qui nous est servie en fin de sandwiches, est parfumée. Le grain est moulu dans un antique moulin à vis en fer, attaché au mur.

Nous reprenons la piste sous une pluie moins forte mais persistante. Nous descendons jusqu’à la rive du lac où un bateau de l’hôtel vient nous prendre pour nous faire traverser le bras d’eau jusqu’au bar d’été, en face. Il est prévu que nous dormions là ce soir. Ce n’est pas très nature… À notre arrivée, un troupeau de touristes locaux tue le temps à jouer aux cartes en buvant des colas. Sous la pluie, il n’y a que les enfants qui s’amusent, comme partout dans le monde. La plupart sont en débardeur – l’uniforme consacré des heures hors service scolaire. Ils jouent au ballon ou à se poursuivre sous l’eau qui dégouline du ciel et des toits des paillotes. Comme toujours, les petites filles restent sagement hors d’atteinte de la pluie, réfugiées près des mères qui papotent, alors que les petits garçons vont patauger dans les flaques, tête nue et gorge découverte comme s’il faisait soleil, indifférents aux températures. C’est un poncif des parents comme des moniteurs de colonies de vacances de vérifier l’habillement des garçons en-dessous de dix ans.

cuba libre

Nous tuons le temps en buvant des cocktails au rhum, des mojitos cette fois-ci. Le dîner, servi au porc, fait passer le temps et réchauffe un peu plus. Il est 21h quand nous installons les duvets un peu partout, si possible sous un toit de paillote. Je m’installe sur une table pour éviter l’humidité du sol et je fais quelques émules. La paillote est ouverte à tous les vents, mais l’air circule peu. S’il fait humide, il ne fait pas vraiment froid. Nous sommes sous les tropiques.

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Vote obligatoire et socialisme autoritaire

On connaissait le socialisme des imbéciles, on sait l’échec du socialisme « réel », on croyait arrivé le normal-socialisme, on déplorait la moraline socialiste, on se moquait facilement de la gauche bobo, on savait pourtant que la gauche avait lâché le peuple, on comparait la régression socialiste en Chine et en France, on remettait en perspective dans l’histoire le social-individualisme, on pointait clairement l’ignorance socialiste du droit, on remarquait que la gauche morale se raccrochait aux branches – mais on avait oublié le socialisme autoritaire !

Car le socialisme à la française déteste la liberté.

Laisser aux gens le droit ou – pire ! – la « possibilité » de faire comme bon leur semble est inadmissible pour les missionnaires de la Vérité révélée du Progrès en marche vers l’Égalité pure et parfaite de l’Avenir radieux. Ne riez pas, telle est la croyance des socialistes, une véritable religion si vous creusez un peu.

Ainsi à la Mairie de Paris où l’ineffable Christophe Girard sous la houlette Hidalgo force les noms de rues politiquement corrects – par seule croyance idéologique – dans l’ignorance de la réalité des gens et de l’histoire.

Ainsi chez Renault : l’État entreprend de monter sa participation pour « forcer » (démocratiquement…) les actionnaires à consentir au droit de vote double pour ceux qui restent 2 ans. Y aurait-il en socialisme de « plus égaux » que les autres ?

Ainsi avec la loi sur le Renseignement où, sous prétexte de « terrorisme » (sur lequel tout le monde est d’accord), on va offrir la possibilité aux fonctionnaires de capter les informations de tout le monde, en tous lieux, pour toutes raisons de soupçons – et cela sans le contrôle du pouvoir judiciaire. Seuls des fonctionnaires « contrôleront » les fonctionnaires ! La dérive en « police politique » sera aisée – même si (pour l’instant) nous ne créditons pas ce gouvernement d’y viser. Mais est-ce prudent de laisser une grenade dégoupillée dans les mains de n’importe qui ? Surtout dans le futur.

Mais ne voilà-t-il pas surtout que, sur ordre de l’Olympe socialiste (qui vit aux Champs-Élysées pour ceux qui connaissent encore un peu ce grec que Belkacem veut éradiquer), Claude Bartolone vient de pondre un rapport (vite sorti et pensé légèrement) pour forcer les Français à aller voter à chaque élection ?

bartolonne

Votez sous peine d’amende !

Le « vote obligatoire » serait-il la panacée aux inepties de doctrine, au ministères du discours opposés aux ministères de gouvernement, aux lâchetés politiques, aux démissions de l’Éducation nationale confite en syndicats « réactionnaires » de gauche pour qui il ne faut surtout RIEN changer, aux mensonges les yeux dans les yeux des électeurs, à la médiocrité des candidats aux élections… On croit rêver : la fraternité socialiste « réalisée » serait décrétée d’État par l’usage d’un « droit » dont on ferait une obligation légale par la contrainte de la force publique. Comme sous feu le maréchal Staline.

En démocratie, la liberté prime l’État. Si c’est l’inverse, nous sommes dans un État totalitaire, absolument pas en démocratie, se décrétât-elle « populaire ». Le rêve du socialisme est le vieux rêve léniniste (qui n’était pas marxiste, l’ayant tordu à sa sauce activiste) : que tout fonctionne « à la manière de la Poste », du haut en bas, jugulaire-jugulaire. Un vrai fantasme administratif de fils d’ouvrier agricole autoritaire, formé aux épures matheuses niveau basique.

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, grand mythe fondateur de la gauche croit-on, proclame pourtant clairement en son article 2 : « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Ou encore, en son article 5 : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. » Conçoit-on que « le vote » soit une nuisance à la Société s’il n’est pas exercé ? Il n’est pas écrit que tous les citoyens ont l’obligation, ni même le devoir, mais que « Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants » (article 6). Vous avez bien lu « droit » ! Rien de plus. Rien de l’obligation soviétique d’aller voter, par exemple…

C’était l’exigence des Lumières de convaincre les gens par la Raison. Ce devoir est bien mal rempli par un parti qui se proclame « de gauche » sans le prouver, qui promet monts et merveilles mais gouverne comme la droite précédente, qui se veut « normal » c’est-à-dire aussi mou et paresseux que sous Chirac, le charme personnel en moins mais le mensonge sur les « promesses » en pire. Le socialisme ne parvient pas à convaincre ? Changez de socialisme ! Les autres peuples européens l’ont fait et s’en portent très bien.

Non, en France on veut plutôt changer le peuple. Le socialiste ne se remet jamais en question, vieux tropisme catholique-romain mâtiné de machisme latin qui veut que le plus sage et le plus avisé soit le plus vieux et le plus puissant – comme si nous étions encore dans un groupe de singes. Or « la démocratie » implique la participation. Et l’on ne fait pas « participer » le peuple simplement en lui demandant d’approuver, ni en le forçant à élire les candidats socialistes.

Mais ni la religion d’État (ce laïcard-socialisme issu tout droit du catholicisme social), ni l’éducation « nationale » du tous-pareils notés sur vingt, ne préparent le peuple à participer, faute de savoir s’exprimer autrement qu’en gueulant avec 300 mots ou en cassant lors des manifs et, pour les plus évolués, en boudant lors de « grèves » aussi interminables que floues. Quand on n’apprend pas à développer cet élément de base des droits de l’Homme qu’est « l’expression » (sans laquelle le « droit d’expression » se résume à des coups, des borborygmes ou des balles de kalachnikov), comment oser exiger des citoyens qu’ils viennent « participer » ?

Plutôt que de rendre le vote obligatoire, proposez de rendre l’expression orale et écrite obligatoire dans les écoles, Monsieur le président de l’Assemblée nationale !

Ouvrez les débats citoyens, les référendums d’initiative populaire, abaissez le droit de vote à 16 ans avec éducation au droit à l’école, forcez au non-cumul des mandats pour que les élus soient vraiment au service des électeurs, développez le contrôle des élus par les citoyens.

C’est ce que demandaient Los Indignados en Espagne : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. »

C’est aussi, plus simplement, ce que préconise Pierre Rosanvallon dans un livre de 2008 déjà, ancien syndicaliste de gauche proche du socialisme. Mais c’est probablement trop fort pour Monsieur Bartolone, qui n’a peut-être jamais eu le temps de le lire, ni de le penser par lui-même.

bartolonne 2

Certes, des arguments sensés existent, et le vote obligatoire est pratiqué sous des régimes tels que la Belgique, la Grèce, le Costa Rica, le Brésil et la Turquie… mais constate-t-on que la politique se porte mieux dans ces pays ?… Au contraire, l’Australie et les Pays-Bas sont revenus sur une telle obligation : cela ne voudrait-il rien dire ? Un socialiste français se croit-il plus intelligent ou plus avisé que les autres ? Ou se défausse-t-il de ses carences sur le commode bouc émissaire de l’abstention – sans s’interroger sur son pourquoi ?

Disons-le tout net : le vote obligatoire n’est pas démocratique. C’est la subversion d’un droit en contrainte. C’est le recul de la liberté au profit de quelques-uns, ceux qui se croient investis d’une mission de sauver les électeurs malgré eux, les considérant comme des immatures, ouvriers, infantiles. Ce sont en effet parmi ces catégories que l’on trouve le plus d’abstention, dit-on.

Il s’agit donc bien d’éducation et de formation, d’intérêt pour les candidats, de conviction que son vote peut influer sur le cours des choses : pas de paresse ni de refus d’être un citoyen. D’ailleurs, l’abstention est-elle grande aux élections présidentielles ou au municipales ? Non, bien sûr, parce que les électeurs voient directement leur intérêt personnel direct dans de telles élections. À l’inverse des dernières « départementales » où personne ne savait plus à quoi va servir un département, censé disparaître en 2021 selon Valls – quand même Premier ministre. Il s’agit donc de séduire, pas de punir ! Et de proposer des urnes désirables – où les promesses se réalisent ou ne sont pas proférées à la légère.

urne seins nus

Si la proposition de loi est votée par une Assemblée à la botte, l’inévitable va se produire :

  • la « résistance » d’une grande partie de la population qui préférera payer l’amende (à condition qu’il y ait assez de flics pour les y forcer) – se défaussant par l’argent du devoir civique (bel exemple de « socialisme » !)
  • le « tant pis pour vous ! » d’une autre partie de la population qui fera exprès de voter populiste ou extrémiste – ou qui systématiquement va sortir les sortants
  • la manifestation plus grande qu’auparavant du vote blanc (enveloppe vide ou papier vierge) ou du vote nul (injures gribouillées sur le bulletin du candidat) – en ce cas : pourra-t-on encore « ignorer » le vote blanc ?

Il faudrait la voir la tête du Bartolone lorsqu’il se verra « élu » par seulement 13 ou 15% des électeurs inscrits… Son « mandat » sera-t-il légitime ? Pourra-t-il toujours prétendre agir pour le bien de tous, si ces tous se réduisent à presque rien ? Il y a décidément de vraies têtes de linotte dans le socialisme à la française. Et un vieux tropisme autoritaire qui ferait bien préférer l’original à la copie.

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Stefan Zweig, Nouvelle du jeu d’échecs

stefan zweig nouvelle du jeu d echecs
Dernières nouvelles de Zweig avant sa mort, dans ce court roman écrit sous forme d’une longue nouvelle. L’auteur l’envoie aux éditeurs deux jours avant de disparaître, comment ne pas y voir un testament ? Le thème en est le jeu, mais aussi l’intellect et l’argent, peut-être la mise en branle simultanée de ces trois étages de l’humain que sont la passion, la raison et les pulsions. L’écriture en est fiévreuse, attentive, tout entière orientée vers les personnages, à leur écoute, selon le meilleur Zweig.

Czentovic est un paysan du Danube ignare et quasi illettré, élevé par un curé dès 12 ans, après la mort du père dans un naufrage sur le fleuve. En regardant jouer, l’adolescent assimile les coups. Il n’est que tactique, dans l’imitation lente et méthodique, porté par l’intuition immédiate. Il devient cependant champion du monde, peut-être parce que ce calculateur vivant aussi bête dans la vie courante qu’un guichet administratif, n’a pas le raisonnement brouillé par les émotions et les pulsions.

Sur un paquebot transatlantique entre New-York et l’Europe, un industriel ingénieur américain, très sanguin et à qui rien ne doit résister, le paye pour jouer contre lui. L’amateur perd, évidemment, mais durant la revanche, il est sauvé de la honte par un passager qui par hasard passait par là. C’est un aristocrate, ancien avocat d’affaires en Autriche, arrêté après l’Anschluss par la Gestapo pour lui faire avouer qui détient quoi dans la riche société viennoise. En quelques coups, il limite les dégâts et assure une partie nulle. Czentovic, intrigué et stimulé, se laisse convaincre – contre paiement – de jouer à nouveaux quelques parties. L’avocat n’est pas un joueur d’échecs, ni professionnel ni amateur, mais laissé à l’isolement dans une chambre d’hôtel réquisitionné durant plusieurs mois afin qu’il craque, il n’a rien trouvé de mieux que de refaire dans sa tête les parties d’échecs d’un manuel volé dans une poche militaire. Ayant épuisé les combinaisons du livre, il imagine des parties contre lui-même, jusqu’à la fièvre.

C’est ce qui va le faire libérer, l’excès de ratiocination conduisant à la folie. Il porte la représentation mentale au point de devenir quasi schizophrène et d’oublier tout réel. Il n’est pas tacticien méthodique comme un calculateur, mais stratège de haut vol qui modélise une dizaine de coups d’avance. L’aigle contre le bovin, l’intelligence contre la stupidité brute, peut-être est-ce le message, alimenté et augmenté par la barbarie commerçante de la mentalité américaine sous les traits de McConnor, le medium de la rencontre contre qui rien ne résiste ? Est-ce le paysan du Danube contre l’intellectuel de Vienne ? Le nazisme fruste contre la vieille civilisation européenne, poussé par le commerce yankee ? Les relations humaines sont-elles sur le mode du jeu d’échecs ?

Cette nouvelle préfigure en tout cas les coups de la politique soviétique (que Poutine reprend avec un cynisme répugnant), mais illustre aussi le délire de la raison en finance (qui a causé la crise de 2007), autant que la bêtise administrative au front de taureau (que Hollande voudrait affaiblir par son « choc de simplification »). Politique, finance, administration, toutes ces façons de faire oublient l’humain en faveur du modèle, la réalité des choses pour l’abstraction des stratagèmes.

Grave message de Stefan Zweig à ses lecteurs, à la veille de quitter ce monde qui le déçoit – et qui reste le nôtre.

Stefan Zweig, Nouvelle du jeu d’échecs (1942), Folio classique 2013, 160 pages, €3.33

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Gens de Kiev

Le ciel est gris et une pluie fine se met à tomber qui ne nous lâchera pas. Fleurissent les champignons des parapluies sur les larges trottoirs. Ils marquent tous une femme ; les mâles vont sans, les jeunes en tee-shirts ou débardeurs, les mûrs en imper respectable et étouffant. Nous allons vers l’église Saint-André pour la beauté du site, même dans le gris nuage. Et pour ses stands de souvenirs, disent les mauvaises langues. La rue qui descend voit restaurer les vieux bâtiments. Le quartier sera fort joli, comme à Vienne, quand il sera remis à neuf dans le style.

kiev jeunes garcons
La rue descend jusqu’aux avenues avenantes où déambule funambule la jeunesse, dansant sur ses baskets, aussi peu vêtue que s’il faisait plein soleil. On vit « à la russe », arborant sans complexe cette virilité prolétarienne qui subsiste après le communisme dans les comportements des mâles de 5 à 75 ans.

homme femme enfant ukraine

Les femmes se préoccupent plus de leur toilette et de leur teint, elles ont quitté les comportements hommasses en vigueur au temps soviétique. Les hommes, au contraire, ont le conservatisme des mœurs. Nous le constaterons très vite, les Ukrainiennes sont particulièrement férues de mode et de vêtements. Sevrées par l’idéologie communiste qui voulait les femmes masculines et travailleuses, elles ne furent sitôt libérées de ces mœurs médiévales et munies d’un viatique dû à leur salaire libéral, qu’elles se sont précipitées pour acheter robes, chaussures, maquillage et parfums. Exister, c’est être belle – ici surtout. Pas de tee-shirt informe, de jean boudinant ni de baskets prolo : des hauts talons pour cambrer le mollet, des robes ajustées pour mettre en valeur la silhouette et une coiffure apprêtée qui n’a rien à voir avec ces choucroutes oxygénées des « coiffeuses » qui se prennent chez nous pour des stars. A Kiev particulièrement, et surtout le dimanche, être bien habillé tient du rituel.

kiev musculation proletarienne
Les hommes sont moins touchés par cet engouement pour la mode, sauf les jeunes branchés peut-être. Les petits garçons peuvent avoir l’air de poupées lors des mariages mais, dans le civil, ils sont habillés dans l’usable puisqu’ils ne cessent de grandir et de s’agiter dans les parcs, ce que leur mère encourage pour les muscler et les rendre beaux en faire-valoir. Plus âgés, ils prennent un peu des mœurs américaines, délaissant le saisonnier pour le confortable « vu à la télé » dans les séries globish qui devient signe international d’appartenance. Nous sommes à la capitale, dans les quartiers centraux plutôt chics.

kiev adolescents
Dès que nous prenons le métro ou nous éloignons du centre, nous retrouvons la vêture populaire. Là, pas de frénésie pour « les marques », nous ne sommes pas dans nos banlieues frime. Y règne plutôt l’imitation des majeurs, les gars du populaire se voulant adultes avant l’âge pour s’émanciper. Les grands, justement, font peu de cas du vêtement, affectant ce reste de « grossièreté prolétarienne » qui était l’apanage du stalinisme, des biens-vus du Pouvoir à l’époque soviétique. Il fallait marquer la rupture révolutionnaire : ne pas s’habiller en aristos, ne pas singer les manières bourgeoises, être brut de décoffrage tout entier orienté vers la Réalisation. Les fournées de nouveaux militants, entrés dans le Parti avec l’aide de Staline (secrétaire à l’Organisation), ont assis le pouvoir du « Petit Père des Peuples ».

ukraine virilite proletarienne
Volontiers conservateurs, plus que les femmes, les hommes d’Ukraine paraissent un peu machos, dans le rôle traditionnel que la religion orthodoxe (qui a pris le relais du communisme) leur a d’ailleurs rendus. Car tous, ou presque tous, du plus petit au plus mûr, arborent fièrement la croix d’or au cou. Ce signe ostentatoire, puisqu’interdit à l’époque soviétique, marque clairement la rupture avec « le communisme ». Même dans les endroits climatisés où chute la température, même dans les montagnes où les degrés sont bas, les jeunes hommes ouvrent leur chemise assez pour montrer sur leur gorge nue la croix de leur baptême, signe d’appartenance orthodoxe, signe de nationalité, signe qu’ils sont sortis de l’arriération socialiste. Depuis l’étranger, cette ostentation est touchante comme toute affirmation d’identité un peu adolescente, un peu culturelle, un peu politique. La croix peut être symbole de Dieu – elle dit surtout « j’existe ».

kiev chaine au cou
Le long baiser langoureux de Doisneau sévit encore dans les rues animées de la capitale. Les caresses entre filles et garçons ne sont pas rares, moins égoïstes qu’en nos contrées tout en restant d’une décente affection. Chez les enfants, le genre sexué est clairement marqué par le vêtement. Les petits gars portent shorts et débardeur, voire maillot en filet qui laisse deviner les muscles en filigrane. Les petites filles portent haut moulant et bas à volants laissant le ventre nu, ou jupette rose avec haut à bretelles, ou robe toute simple à même la peau, froncée à la taille. Les adonaissantes peuvent être aguicheuses, déguisées en Madonna ou en Barbie, mais sans ce comportement sucré de starlette télé qui sévit trop souvent à l’Ouest. Et elles attendent d’être femmes pour s’habiller en pin up – pas comme chez nous, où des gamines de 6 ou 8 ans portent maquillage et minijupe.

kiev funiculaire
Nous prenons un funiculaire incongru, mais vénérable, jusqu’au parc qui domine la ville et le Dniepr. Gogol, écrivain ukrainien, venait méditer sur cette terrasse dominant le fleuve. Il y trouvait l’élégance et l’amour de vivre de la ville dans cet endroit vert.

kiev dniepr

Aujourd’hui, vendredi pluvieux de travail, rares sont les amoureux, les mémères, les enfants à y déambuler.

kiev jeunes sous la pluie
Sous la pluie persistante, la ville est grise comme si nous étions à l’automne mais les trottoirs sont noirs de monde. Les boutiques sont bien approvisionnées et les soldes attirent le chaland ; il y a même un McDonald’s : une vacherie contre le socialisme incapable de produire de la viande de bœuf en suffisance et de la restauration pratique aux citoyens.

kiev le mc donald s

La statue de Lénine se dresse toujours au bout de la Chevtchenka, à la sortie d’une galerie souterraine sombre en ce moment mais qui doit être fort animée les hivers. Un maltchik en émerge en polo très moulant, sans manches. La pluie, fine mais pénétrante, ne laisse bientôt plus rien ignorer de son anatomie. Il n’en a cure, cela fait viril. L’ancien marché kolkhozien de la place Bessaravska est désormais marché libre. Les ménagères y trouvent – enfin – ce qu’elles cherchent, plutôt que de croire l’affichage. Le socialisme aime en effet la parole, comme le montre cette vieille blague soviétique : avant, sur la boutique était écrit le nom du boucher et à l’intérieur il y avait de la viande ; sous le socialisme, sur la boutique est écrit le mot viande et à l’intérieur il y a le boucher. N’est-ce pas un peu la même chose avec François Hollande, grand prometteur de réformes, pourfendeur du déficit et de la finance, mais qui ne sait pas passer de la belle parole aux bons actes.

kiev sous la pluie
Le rendez-vous pour le dîner est à 20h. Le « O’Parnass » est une paillotte chic installée au coin du parc, face au jeu des enfants, de la statue d’un musicien sur le trottoir de l’avenue, et d’un bronze de jeune pêcheur ayant ferré un gros poisson. Le menu est « de luxe », le public citadin et l’orchestre « cosaque ». Lorsque s’élève la voix de ventre de la chanteuse, toute conversation ne peut que s’éteindre, submergée. La salade « de printemps » présente divers légumes frais, râpés ou émincés, dans la même assiette. C’est une sonate en radis, concombre, poivron, carotte. La tranche d’esturgeon qui suit est grillée sauce crème accompagnée de quelques aubergines, poivrons jaunes et tomates, grillés aussi. Le poisson est trop cuit mais savoureux. Il pleut violemment lorsque nous sortons du restaurant.

kiev statue bronze jeune pecheur
« Spakoynai notchi ! », bonne nuit. Elle sera douce dans un vrai lit, après une bonne douche. Nous nous envolons pour la France directement le lendemain à midi.

FIN du voyage en Ukraine

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Kiev Saint-André et Sainte-Sophie

Nous ressortons de la place Saint-Michel pour longer le Ministère des Affaires Étrangères et descendre la rue Desiatyna vers la vieille église de Saint-André, perchée sur sa terrasse. Quatre clochetons à bulbe entourent le dôme central, tels les minarets musulmans. Elle fut bâtie par Bartolomeo Rastrelli au milieu du 18ème siècle, après une visite de la fille de Pierre-le-Grand, Élisabeth, sur le site où l’apôtre André prêcha l’Évangile et érigea une croix. Nous sommes au cœur du vieux Kiev, dans une rue musée où les platanes ombragent des façades presque allemandes, assoupies dans un calme d’Europe centrale. Des étals de « souvenirs » touristiques proposent matriochkas, boîtes en papier mâché et laquées des principales Écoles russes, tee-shirts en cyrillique, la plupart en russe d’ailleurs, et autres babioles.

kiev ministere affaires etrangeres

L’heure étant venue d’aller déjeuner, Natacha nous emmène au self, à l’enseigne « Aux deux oies », qui nous assure un choix de plats typiques pour moins de 30 hryvnias (prononcez grivnia). Le nombre de jeunes serveurs et serveuses est impressionnant : les « petits boulots » semblent ne pas manquer à qui veut travailler ! Ces étudiants, en uniforme à la mode américaine, sont avenants et plutôt curieux de rencontrer des étrangers. Nous y déjeunons à notre gré de plats populaires locaux : une salade de pommes de terre et malassols (ces gros cornichons conservés au sel), une autre de concombre et aneth à la crème aigre, une assiette de légumes cuits comprenant courgette, aubergine, chou et navet, un filet de poisson grillé, diverses crèmes et parts de tartes. Il y a aussi du riz et quelques viandes, un choix plus large que dans certains selfs de chez nous.

kiev hetman Bogdan Tchielnitski tombe

Sur Volodymyrska s’ouvre, au bout d’une place, la cathédrale Sainte-Sophie. Devant elle gît Bogdan Tchielnitski dans sa tombe, Hetman de l’Ukraine (1593-1657), restaurateur et héros de l’État ukrainien. La tombe en photo ci-dessus est celle de Volodymyr Romaniuk (1925-1995) – comme il est écrit dessus en cyrillique. Ce personnage au goulag des années sous le régime soviétique, émigré au Canada, revint en Ukraine pour y mourir officiellement d’une crise cardiaque. Devant le refus des autorités religieuses de l’enterrer à Sainte-Sophie, plusieurs morts et une dizaine de blessés sur la place parce que Volodymyr était populaire, le compromis fut de mettre sa tombe sur la place devant Sainte-Sophie. [Merci à Joseph T. de ces précisions]. La photo de l’hetman Bogdan est celle de la statue en bronze à cheval plus bas.

La cathédrale a été élevée de 1017 à 1037 par Iaroslav-le-Sage sur le modèle de son homonyme de Byzance. Première bibliothèque de Russie, première école, place du couronnement des premiers tsars, cryptes des rois morts, cette cathédrale originelle du royaume de Russie est appelée à juste titre la « Mère de toutes les églises russes », c’est dire si les liens historiques ont été étroits entre l’Ukraine et l’ex-Grand Frère. La cathédrale a la rare particularité d’être plus large que longue, et pyramidale. Elle se compose de cinq nefs et de cinq absides, ce qui est inhabituel dans l’architecture byzantine. Elle est entourée sur trois côtés de galeries à deux étages et est dominée par un beffroi à bulbe doré surmonté de treize coupoles symbolisant le Christ et ses douze apôtres. La cathédrale a été la nécropole des premiers souverains de la Rus de Kiev, notamment Vladimir II Monomaque, Vsevolod Ier et son fondateur Iaroslav-le-Sage, dont la tombe est la seule qui ait survécu.

kiev eglise saint andre

Autour d’elle s’élèvent des bâtiments pas aussi anciens, du 14ème au 18ème siècle, de même que le clocher haut de 78 m. Les visiteurs entrent sur un plancher d’acier pour protéger la pierre antique. Un panneau de verre permet d’en voir les restes. Dans l’escalier qui mène à l’étage se voient de petits trous aménagés par l’architecte. Ils contiennent des pots en terre cuite pour assurer un système d’amplification des sons. D’en haut, les voix des officiants sont particulièrement claires. Fresques et mosaïques du 11ème siècle sont émouvantes en ce qu’elles témoignent de l’avancée de la civilisation gréco-romaine en ces contrées lointaines. Ces mosaïques, en 180 nuances de couleurs, représentent la Vierge et les Apôtres. Au plus haut intérieur, sous la voûte de la coupole centrale, trône le Christ Pantocrator, Maître du monde.

kiev eglise
Aucune photo n’est autorisée dans les églises orthodoxes d’Ukraine : une icône ne se reproduit pas, elle est le geste inspiré d’un artiste, intermédiaire entre le divin et l’ici-bas. Un escadron de matrones et de vieux gardiens veille pour empêcher tout manquement à cette interdiction. Ce contrôle incessant d’adjudant est fatigant mais l’emploi qu’il promeut oblige à la discipline. Nous sommes dans le monde des années 50, celui que certains regrettent de nos jours, « réacs » ou « souverainistes ». Une visite en Ukraine permettra aux nostalgiques de retrouver l’expérience in vivo.

kiev statue 1888

L’une des fresques représente les filles de Iaroslav-le-Sage, dont Anne, reine de France (1051) et régente au nom de son fils Philippe 1er. Après la Révolution russe de 1917 et la campagne de persécution religieuse des années 1920, le gouvernement planifia la destruction de la cathédrale et sa transformation en parc dédié aux « Héros de Perekop » (une victoire de guerre civile). La cathédrale fut préservée grâce aux efforts de scientifiques et d’historiens. Néanmoins, en 1934, le gouvernement confisqua le bâtiment pour en faire un musée avant de la rendre au culte à la fin des années 1980, « par roulement » selon les confessions.

kiev cafe

Nous prenons une bière à la terrasse ombragée d’un café ouvert sur une petite place avec fontaine. Nous ne sommes pas les seuls, les gens du cru badaudent comme en Italie. Un petit garçon de 3 ans joue avec les jets de la fontaine. Il en finit par mouiller son léger débardeur et revient vers sa mère, déconcerté. Celle-ci lui ôte et le laisse peau nue pendant que le vêtement sèche. Durant ce temps, elle fait goûter au garçonnet une demi-gorgée de sa bière Corona, toute dorée dans son haut verre tulipe, une première habitude sociale à cet alcool qui fait des ravages dans les populations slaves. Autour de nous, un couple de moins de vingt ans est isolé dans sa bulle, le garçon a l’air vraiment juvénile. Deux matrones épaisses, boudinées et mal attifées, issues tout droit de l’ère soviétique, échangent les derniers potins sur les voisines.

kiev biere et gamin debardeur

Poursuivant l’avenue, nous parvenons aux Portes d’Or, autre monument du 11ème siècle signalé dans les chroniques européennes comme porte d’entrée de la ville jusque vers le 17ème siècle. Détruite en 1240 lors des incursions tatares, elle a été rebâtie à l’identique en 1982, à l’occasion du 1000ème anniversaire de Kiev.

kiev clocher

L’Université de Saint-Vladimir a été fondée en 1835 et fut dotée dès l’origine de laboratoires, de cliniques, de collections diverses (médailles, antiquités préhistoriques, zoologie, minéralogie) et d’une riche bibliothèque. Dans le même quartier ont été construits les observatoires météorologique et astronomique, l’amphithéâtre d’anatomie et l’école de chimie. Le 19ème siècle a été, ici aussi, le temps de l’exploration de la nature et d’émerveillement pour la technique, dont il reste cet optimisme industrieux propre aux pays slaves. Face à l’université et à son vaste jardin botanique s’élève la cathédrale Saint-Vladimir. Elle fut érigée avec sept coupoles pour le 900ème anniversaire de la christianisation de l’Ukraine, entre 1862 et 1896. Nous n’entrons pas voir l’intérieur bien que ses murs soient couverts de peintures des artistes russes les plus connus du temps.

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Lvov

La préposée du train nous réveille à 5 h pour l’arrivée à Lvov deux heures plus tard (Lviv en anglais, repris complaisamment par les journaleux). Elle veut que tout le monde soit bien prêt, discipline soviétique oblige : pas d’anarchie dans les comportements, la paresse ou faire attendre sont antisocial ! Le train n’a pas roulé vite mais les aiguillages sont durs. Nous débarquons de la gare à 7 h le matin. Le jour est levé mais il fait frais. La gare s’ouvre sur un hall monumental comme un palais 19ème. Certes, les pissotières ne sont pas en or (loin de là !) malgré la promesse démagogique de Staline au « peuple », mais le hall est éclairé de grands lustres de cuivre et verre taillé. Nous laissons nos bagages à la consigne pour ne porter que nos petits sacs. Deux jeunes blonds venus tout droit de la campagne passent plusieurs minutes à saisir comment fonctionnent les compartiments automatiques. Il faut dire que ce n’est pas immédiat : il faut avant tout aller acheter un jeton, puis le mettre à l’intérieur du mécanisme, régler le code, le noter pour ne pas l’oublier, puis fermer le compartiment et brouiller les chiffres. Au retour, il faudra mettre une pièce de 1 hrv, puis faire le code, avant de déverrouiller… La bureaucratie dans les têtes se reflète dans la construction des choses.

lvov ukraine retraitee au travail

Les alentours de la gare sont très prolétaires, le train drainant des travailleurs venus d’ailleurs et des paysans ployant sous les paquets destinés à la famille ou au marché. Des retraitées, dont la pension a fondu avec l’inflation postcommuniste, balayent les voies du tram pour mettre du beurre dans leurs orties (les épinards sont trop chers). Le réseau de Lvov se compose de 75 kilomètres de voie et d’environ 220 tramways.

lvov ukraine ouvriers

Les voies sont en mauvais état tout comme les véhicules. La plupart des trams sont de type KT4, produits en République tchèque par Tatra. Comme nous avons du temps, nous partons à pied vers le centre. Nous croisons des automobiles, plus modestes et plus antiques qu’en Crimée. Se sont surtout des restes de l’industrie soviétique, ces Volga, Moskvitch, Lada ou Faz d’époque Brejnev. Les voitures neuves sont en général grosses et allemandes, BMW ou Mercedes.

lvov ukraine eglise uniate
Nous passons devant une église uniate et y entrons. C’est pour nous une découverte que ce rite particulier. Trois archevêchés ont été installés à Lvov dans l’histoire, le catholique romain, le grec orthodoxe et l’arménien orthodoxe. Il y a eu aussi des protestants à partir du 16ème siècle. Lvov est devenue évêché sous Casimir le Grand, puis archevêché de rite latin en 1412. Les Uniates sont des Orthodoxes qui reconnaissent le Pape. Vladimir, qui a converti l’Ukraine (pas Vladimir Poutine mais le roi Vladimir 1er), a été baptisé selon le rite Romain en 987. L’église est ornée dans les deux styles, orthodoxe et catholique. Au petit matin, des gens agenouillés devant un Christ grandeur nature sur sa croix marquent une ferveur inusitée chez nous, même en Italie. Il est dommage que ledit Christ ne soit qu’un papier découpé et collé sur du contreplaqué… Mais c’est le symbole qui compte.

lvov ukraine facades
La ville de Lvov tient 830 000 habitants, Danilo de Galicie l’a fondée en 1256 au nom de son fils Lev, qui signifie « le lion » (Léon en français). Le centre est aujourd’hui protégé par l’UNESCO. La ville n’est qu’à 70 km de la frontière polonaise et a porté, dans l’histoire, le nom allemand de Lemberg entre 1772 et 1918. Devenue polonaise entre les deux guerres, Lvov et sa région furent par la suite incorporées dans la république socialiste soviétique d’Ukraine. La plupart des Polonais furent expulsés ou terrorisés par le KGB. La ville est devenue longtemps un centre de résistance ukrainienne à la russification.

lvov ukraine cafe moderne
Nous réussissons à trouver un café ouvert près du centre. L’établissement, s’il est vraiment très peu aimable, est « ouvert 24 h sur 24 » comme indiqué sur l’enseigne. C’est un nouveau comportement importé de l’ouest, de travailler aussi longtemps qu’on veut, sans l’obligatoire « couvre-feu social » de l’ère soviétique. Mais le sens du service est loin d’être encore acquis. Le client demeure cet « emmerdeur » de guichet, celui qui vient vous déranger parce qu’il quémande quelque chose, même s’il paie votre salaire. L’attitude des cafetiers et des serveurs reste empreinte de cette rudesse « administrative » faite d’agacement et de brusquerie que quiconque a fréquenté, en France, les guichets de la Poste ou de la Sécurité Sociale avant les années 1990 connaît bien : « parlez devant l’hygiaphone ! Qu’est-ce que vous voulez ? Y en a pas ! Zavez pas la monnaie ? »

lvov ukraine art proletaire
Même les toilettes sont payantes, comme dans les cafés parisiens de haute époque. Ils ne coûtent qu’un demi-kopek mais il faut trouver la bonne pièce. Et ils ne semblent nettoyés qu’une fois par jour. Le robinet du lavabo est branlant, exigeant de le tenir à deux mains pour ne pas le desceller. Pour se voir dans la glace, il faut être grand. Quant à l’étroitesse du lieu, elle condamne toute « aisance » aux obèses qui ne peuvent même pas entrer. Le papier toilette, au cas où vous auriez oublié le vôtre, se prend au comptoir avant d’y aller : pas question de faire confiance aux camarades en régime de pénurie ! Le savon, de même, est coincé dans une coupelle plastique derrière le robinet et seuls les astucieux peuvent y accéder ; ils prendront d’ailleurs un malin plaisir à le remettre tel quel pour laisser les autres emmerdés. Si la disette a disparu, si les prix des articles de première nécessité sont bas, le « comportement administratif » subsiste bel et bien. Il est si connu en russe qu’il existe un mot pour ça : « komandirovka » ! Malgré ses velléités d’indépendance, l’Ukraine reste tristement russifiée, soviétique dans sa mentalité. Le comportement administratif est le versant réel de ce collectif idéal tant vanté par les socialistes – surtout en France.

lvov ukraine travaux de refection
Nous visitons l’église de Boris et Gleb, puis l’église de la Résurrection. Les rues de la vieille ville sont en restauration. Nous enjambons partout des travaux en cours, contournons des pavés en tas ou du sable, passons sous des échafaudages (des « échafauds » disait un mien gamin jadis). Des tonnes de plâtras et de gravats attendent la benne qui les portera hors de la ville. Les engins de chantiers sont antédiluviens, les camions rouillés, beaucoup d’ouvriers sont requis pour effectuer la moindre tâche. Nous sommes un demi-siècle en arrière question efficacité et délais. La restauration des vieux quartiers avance lentement mais semble bien lancée ; tout le centre ville est industrieux. Les façades terminées ou les beaux bâtiments dans le style ancien sont en général des banques : les seules qui peuvent payer. La ville est verte, on ne construit pas de grands ensembles ou des perspectives staliniennes. Les fantasmes perretistes (du nom de l’architecte bétonnier des années 50) n’ont pas cours comme au Havre, dans un pays qui a pourtant subi le soviétisme et son mauvais goût je-m’en-foutiste durant trois générations. Les arbres des parcs sont préservés, des bancs y accueillent les passants. Les gens s’y promènent et s’y reposent. Les trottoirs sont très propres, les bouteilles sont consignées et le plus souvent données à plus pauvre que vous, ces SDF appelés ici BMJ (non, ça ne veut pas dire Bordel mondial pour la jeunesse, pas plus que SDF ne veut encore dire Scouts de France).

lvov ukraine place
Lvov est située sur la ligne de partage des eaux de la Baltique et de la Mer Noire. La vieille ville, entourée de murs, se situait au contrefort du Haut Château (une colline haute de 409m) et de la rivière Poltva. Au 13ème siècle, cette rivière servait au commerce et au transport. Début 20ème siècle, elle était si polluée qu’il fut décidé de la recouvrir pour la faire passer sous la vieille ville. L’artère centrale de Lvov, l’avenue de l’Indépendance (Prospect Svobody), ainsi que l’opéra, se trouvent juste au dessus de la rivière souterraine. Nous faisons le tour de la ville qui s’éveille lentement.

lvov ukraine marche aux livres
Un marché aux livres est en train de s’installer en plein air, sur une placette desservie par un arrêt de tram. Peu de programmes télé intéressants, Internet encore peu répandu, les Ukrainiens lisent toujours, eux. Le marché se tient sous la statue en bronze d’un géant barbu musculeux, un prolétaire prote en bottes cosaques mais salopette d’imprimerie, torse nu façon socialiste, sinon « réaliste ». Ce symbole de synthèse entre tradition et communisme tient un lourd ouvrage relié sur son bras gauche, le pesant savoir des dogmatiques. La littérature proprement ukrainienne est rare et peu traduite. Le début de la langue littéraire, en ukrainien, ne date que du début 19ème et tout le vocabulaire abstrait est emprunté au polonais. L’attraction russe et la persécution des particularismes, d’abord tsariste puis soviétique, ont rendu la langue ukrainienne très proche du russe. Qui se souvient que Gogol s’appelait Hohol parce qu’il était ukrainien ?

lvov ukraine prote proletaire marche aux livres
Taras Chevtchenko (1814-1861) est le grand écrivain national, peintre et poète. Patriote et démocrate comme il se doit, antitsariste et antiservage parce lui-même né serf, il est l’auteur du poème sur l’insurrection paysanne contre les Polonais en 1668, les Haïdamaques. L’un de ses livres, L’Hérétique ou Jean Hus, attaque l’église Romaine et l’impérialisme germain ; il en appelle à l’unité des peuples slaves. Son poème le plus connu, Le Testament, est devenu l’hymne national ukrainien. Marie Vilinska (1834-1907) compose des récits populaires devenus célèbres, dans une société restée patriarcale, sous le nom de Marko Vovtchok (le louveteau). Elle est connue à Paris pour avoir fréquenté et échangé des lettres avec Gustave Flaubert, George Sand et Jules Verne. Mikhaïlo Kojubinski (1864-1913), séminariste révolutionnaire comme Staline, puis instituteur et soutenu par Gorki, est l’auteur du livre qui deviendra un film de Paradjanov, Les chevaux de feu. Oleg Hontchar (né en 1918), bien que Prix Staline en 1947 et 1948, décrit en 1968 avec La cathédrale les jeunes post-staliniens conformes qui, vivant dans un monde ordonné, matérialiste et athée – ne sont pas heureux. La vieille cathédrale cosaque devient, pour ces étudiants, le symbole de l’éveil de la jeunesse, de l’aspiration à secouer les jougs, penser libre et aspiration spirituelle.

lvov ukraine gamin
Les vacances scolaires ont lieu une seule fois dans l’année en Ukraine. Elles durent trois mois, choisis parmi les plus chauds : juin, juillet et août. Aucune semaine de congé n’est prévue entre, sauf les jours fériés ordinaires. Les adultes ont le droit de prendre 24 jours calendaires dans l’année, soit une dizaine de moins que les Français (qui raisonnent en jours « ouvrables »). Le salaire moyen est de 200 hryvnias par mois mais l’usage veut que des primes soient distribuées au noir (vieil héritage communiste favorisant les clientèles), et les bonus (importation américaine récente) sont désormais forts répandus, en fonction des résultats de la société ou de la boutique. Hors paysans autarciques (il en reste bon nombre, nous en rencontrerons), le salaire « moyen net » du pays tourne plutôt autour de 600 à 800 hrv, soit de 90 à 120 €. Ce n’est guère, mais les prix payés sont à l’avenant (15 centimes d’euros pour un verre de thé, 40 centimes d’euros pour une bière de 33 cl, nul terrain à acheter – qui est propriété d’État).

lvov ukraine opera
Après notre tour, nous revenons vers l’opéra, monument central aisément repérable, élevé au bout de la perspective Svobody (Liberté). Il a été construit en 1900 par l’architecte Gorgolevski. Nous achetons une bière en boutique (3,25 hrv) pour la déguster, avec un verre en plastique (0,5 hrv). Sur l’avenue bordée d’arbres, des enfants modernes passent en rollers, un jeune homme s’assoit en face de nous pour apaiser sa curiosité timide, deux vieux retraités discutent un peu plus loin. Un guide local nous propose un tour de ville, pas de problème, il parle, comme Natacha, « toutes les langues ». Le ciel est dégagé, le soleil a fait s’évanouir la fraîcheur comme l’humidité du matin.

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Rencontres goutsoul et laiterie d’altitude

Il a plu cette nuit et le matin se lève frais et humide. Le revers positif est que chaque couleur ressort vivement sous le gris diffus du ciel. Le gros bouquet de fleurs des champs, composé hier par Sabine la citadine, orne somptueusement la table du petit-déjeuner dans une bouteille servant de vase. La fermière aux beaux yeux et à la poitrine généreuse, la tête prise dans un foulard aux couleurs du drapeau américain, dépose près de lui nombre d’assiettes fleuries de tranches de tomate, de concombre, de saucisson, de fromage et de poivron jaune en lanières.

petit dejeuner goutsoul ukraine
Le couple qui a choisi hier soir de dormir dans la grange où le foin odorant, sur une large épaisseur, les a tentés, ne l’ont pas regretté. Ils craignaient les petites bêtes mais ils ont été plutôt dérangés par les grosses en-dessous : deux veaux, deux chiens, sans parler d’un coq et de ses poules. Tout ce petit monde remue, grogne, caquette et émet des odeurs diverses très campagne. Le chat roux et blanc vu hier soir, le poil angora avec une tache sur le nez, pourtant très familier, n’est pas venu ronronner sur leurs duvets.

refuge goutsoul ukraine
Nous partons au soleil. La descente jusqu’à la rivière est suivie, inévitablement, d’une remontée sur la colline en face qui nous fait couler de transpiration dans la moiteur relative. Les prés sont très fleuris, bien plus qu’en nos contrées de nos jours, me semble-t-il. Nous trouvons même des pensées sauvages. Je reconnais les campanules des Carpates à leurs corolles lilas en pentagone, des bleuets, des marguerites mais pas de coquelicots. Il y a parfois des myosotis d’un bleu intense « comme les yeux des enfants allemands », disait le poète. Des scabieuses poussent du col leurs fleurs chiffonnées bleu pâle ; le millepertuis fait bouffer ses pistils pubescents sur leurs cinq pétales jaunes ; la véronique dresse ses fleurs en goupillons ; des roses trémières sont comme de végétaux relais de téléphone mobile… Nous trouvons aussi la mauve, l’arnica, la camomille. Et ces petits edelweiss aux feuilles d’argent veloutées qui font l’admiration des Suisses.

fleurs des carpates
Une ferme, près du chemin, attire la curiosité. Natacha nous propose d’aller dire bonjour. Nous tombons sur trois enfants. Ils sont seuls car leurs mères, deux sœurs célibataires, sont parties cueillir des myrtilles dans la montagne. Elles les vendent 250 hvr le panier au marché. A elles deux, les mères ont onze enfants en tout, tous de pères différents. Voilà une émancipation très soviétique de la femme en ces contrées traditionnelles.

myrtilles des carpates
La vie montagnarde bâtit de beaux gamins au grand air et aux durs travaux. L’école est déjà à 9 km. L’aîné présent, Vassili, est un blond costaud de 9 ou 10 ans dont les épaules moulent bien le tee-shirt coupé et dont les biceps saillent déjà.

vassili 10 ans ukraine

Liouba a des yeux bleus magnifiques, ornés de longs cils et d’un teint pâle piqueté de légères taches de rousseur ; elle est belle et très femme déjà pour ses 7 ans. Le petit Vassil n’a que 2 ans.

liouba 8 ans ukraine
Nous laissons cette rencontre aux souvenirs. Plus loin, nous tombons sur une laiterie d’altitude qui ne fonctionne qu’en été. Le nom ukrainien de cette sorte de cabane est « kolyba ». Le fabricant de fromage garde les bêtes des autres sur le pré, les surveille et les protège. Il se paie sur la bête en faisant usage pour lui-même du lait. Il le caille à la présure d’estomac, le cuit lentement dans un gros chaudron sous lequel le feu, alimenté par le bois des forêts alentour, ne doit jamais s’éteindre de tout l’été – cela porterait malheur. Une fois caillé, le lait solidifié est mis à égoutter, puis à sécher à la fumée du feu qui monte à l’étage. Les grosses boules blanches sont alignées sous le toit. Avec le petit lait résultant de l’égouttage, le laitier fabrique un autre fromage, plus frais.

laiterie goutsoul des carpates
L’homme que nous rencontrons ne vit pas seul ici tout l’été. Il est le chef de cinq autres, partis la journée garder les vaches, les moutons, ou faire du bois. Il faut que toujours l’un d’eux reste auprès du feu pour l’alimenter et éviter qu’il ne s’éteigne, mais aussi pour tourner le fromage dans le chaudron et éviter qu’il n’attache. La nuit, deux d’entre eux gardent le troupeau dans une petite cabane en dur en forme de tente canadienne, au ras du pré. Les chiens de berger préviennent lorsqu’un lynx, un loup ou un ours – qui sont les trois prédateurs communs du pays goutsoul – s’approchent de trop près. Ils sortent alors de leur cabane au milieu du troupeau avec le fusil.

chef laitier goutsoul des carpates
Le chemin que nous reprenons monte dans la forêt de pins, appelés « smereka » dans les Carpates. La pluie de la nuit a rendu la voie boueuse et nous nous efforçons de marcher sur les bords. Le temps continue de jouer à ‘sol y sombra’, un petit vent coulant des sommets venant glacer la sueur sur la peau lors des pauses. Le pique-nique est prévu « sur la crête », mais il s’agit toujours de la suivante, vieille tactique « à la russe » de dompter les groupes militaires. L’en-cas a lieu en plein vent, mais au sommet de la dernière crête, avec vue entière sur le prochain village où nous allons ce soir. La montagne Kostritch, avec ses 1544 m, nous offre, mais sans soleil à ce moment, d’un côté les maisons de Verkhovina dans la vallée, de l’autre la chaîne des plus hauts sommets carpatiques de l’Ukraine. Des vaches à clarine broutent alentour, faisant ressurgir le souvenir de quelque alpage en nos mémoires. Nous sommes au col de Kryvopol.

carpates goutsoul ukraine
Au plus haut sur la crête, attesté par le GPS-réseau russe de Vassili, nous culminons à 1566 m. Ce sera le point le plus haut de notre séjour. Nous pouvons, de là, contempler tout notre itinéraire de ces trois jours de randonnée, de la maison de Verkhovina d’où nous sommes partis jusqu’au village de ce matin.

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Yalta le palais Livadia

La babouchka qui nous héberge chez elle est perdue dans une banlieue « libre » sur les hauteurs des falaises qui dominent Yalta. Ce lotissement « sauvage » a été toléré lorsque les Tatars de Crimée, déportés par Staline après guerre, ont revendiqués de revenir dans la péninsule après la chute de l’URSS. La maison dans laquelle nous gitons est un bricolage de béton aux pièces mal fichues, la cuisine réduite à un couloir entre escalier et palier. Le jardin, en revanche, regorge de plantes. Le légumier ou fruitier utile (une treille, des tomates, des concombres, des figuiers) voisine avec des fleurs plantées pour leur beauté. Les odeurs et le calcaire gris des falaises me rappellent le paysage de Cassis en Provence. La babouchka tatare soigne un gros chat roux qui dort en rond sur son frigo. Comme toutes les grands-mères qui ont connu les restrictions, elle ne pense qu’à nous nourrir de gras et de roboratif. La table est déjà mise, remplie à ras bord de divers mets consistants.

yalta filles russes

Vers 11h, après avoir pris une douche dans les cabanes du jardin, nous allons à Yalta, à quelques 30 km de là.

yalta palais livadia

Nous visitons le palais Livadia qui fut le siège de la Conférence de Yalta, fameuse dans les manuels d’histoire. Le palais, construit en 1914 par le tsar Nicolas II, a servi de résidence de vacances à la famille impériale. L’architecte Krasnov (1834-1939) lui a donné un style Renaissance. Le tsar, passionné de photos, en a laissé bon nombre qui se retrouvent aujourd’hui encadrées dans les pièces de ce qui est devenu un musée. L’on y voit le tsarévitch Alexis, pauvre gamin hémophile fusillé à 13 ans, puis canonisé pour son anniversaire le 14 août 2000. Il est ici exposé à différents âges, en costume marin, au milieu de ses parents, priant à genoux. Des dessins de lui, à la gouache, sont exposés : un soldat de la garde, un autre en uniforme vert chamarré, un blason de ville maritime.

yalta tsarevitch alexis

La foule, disciplinée, fait la queue pour acheter un billet, puis une autre queue pour leur contrôle. Dans la mentalité soviétique, dont l’inertie subsiste avec la génération aujourd’hui adulte, tout fonctionne sur le mode binaire droit/pas droit. Si vous avez droit, vous y allez directement, fort de votre « bon droit » ; sinon, vous resquillez, mais au risque de vous voir opposer l’autorité de n’importe quel citoyen « sûr de son droit », à défaut de cerbère. Nous rentrons, dûment munis de billets. La visite est pour nous libre, mais des groupes à guides se succèdent selon un rythme soutenu.

yalta palais des conferences

Ce qui est pratique est que la foule, disciplinée, suit son conducator comme de petits toutous si bien qu’entre deux groupes, vous avez une salle vide pour quelques minutes. Et pour les photos, rien de tel ! Les gens sont avides de savoir, ils écoutent religieusement les guides, lisent les étiquettes, regardent où on leur dit de regarder. Pas d’initiative, ils sont comme à l’école. Rançon du socialisme…

yalta palais livadia table de la conference

La grande salle de la Conférence montre une table aux trois drapeaux, où fut préparé le texte du 4 au 11 février 1945.  On discuta avant tout des conditions de la campagne militaire contre l’Allemagne, de sa capitulation qui devait être sans condition et qui serait occupée par quatre puissances (dont la France, sur la partie américaine). L’URSS s’engagea à déclarer la guerre au Japon deux ou trois mois après la défaite de l’Allemagne, contre des compensations territoriales (sud de l’île Sakhaline, îles Kouriles).

yalta gamine russe

Staline ne prit que de vagues engagements sur la formation de gouvernements démocratiques en Pologne et en Yougoslavie, alors qu’est proclamé le droit, pour les peuples libérés, d’établir les institutions démocratiques de leur choix. Mais la question du démembrement de l’Allemagne et celle des réparations ont été confiés à des commissions spécialisées. Churchill a insisté pour que la France fût associée à l’occupation militaire de l’Allemagne. Il s’est par ailleurs opposé à la restitution de Hongkong à la Chine. C’est à Yalta que fut décidée la création de l’ONU, et Staline accepta la conception américaine de cette organisation, mais ce fut lui qui imposa la création d’un Conseil de sécurité avec droit de veto, dévolu aux seules puissances victorieuses de la guerre.

yalta churchill roosevelt staline

Rien ne fait mention d’un partage du monde, ni même de la répartition de zones d’influences après guerre. La Déclaration sur l’Europe libérée prévoyait même une représentation tripartie à l’administration de tous les États ennemis, réaffirmant « un des principes de la Charte de l’Atlantique que tous les peuples ont le droit de choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils entendent vivre et que les droits souverains et l’autonomie, dont ils ont été dépossédés de force par les pays agresseurs, doivent leur être restitués. »

yalta palais livadia couloir socialiste

Et pourtant, Yalta est restée, dans la mémoire des Français, synonyme de partage territorial, de découpage douloureux de l’Europe en zone d’influences. C’est dire si la doxa politicarde préfère le mythe au réel. L’histoire sert d’instrument idéologique aux jacobins parisiens, de droite ou de gauche. Les historiens ont pourtant montré depuis longtemps le contraire : le mythe de Yalta vient de l’interprétation tendancieuse du général de Gaulle, dépité que la France n’y ait pas été conviée et inquiet de l’influence future de la France en Europe. Depuis, n’importe quel « héritier » perroquette sans vergogne, comme si cette instrumentation polémique conjoncturelle était vérité d’histoire…

yalta palais livadia salle

Ces accords de Yalta furent signés dans un bureau plus petit, où trône aujourd’hui la photo noir et blanc archi-célèbre de Churchill, Roosevelt et Staline, assis et souriants. De Gaulle et Tchang Kai-chek n’avaient pas été invités. La division en deux blocs de l’Europe ne résulte PAS des accords de Yalta mais de la guerre froide initiée par Staline dans l’est de l’Europe, dès qu’il fit appliquer aux partis à sa botte la bien connue tactique du salami. Elle consistait à grignoter tranche après tranche les libertés, au profit de l’étatisation, de la réglementation et de l’intimidation des autres par le parti le plus puissant : le communiste. Les socialistes français, restés autoritaires, jacobins et se croyant investis d’une Mission de sauver le monde font-ils autrement, en plus hypocrite ?

yalta palais livadia tsar

Dans le jardin à la française autour du palais s’ébattent des vendeurs de souvenirs et de cartes postales, comme des loueurs d’habits de cour.

yalta palais livadia costumes tsaristes

Fille ou gamin, vous pouvez vous revêtir d’un costume de page ou de suivante de la tsarine, puis vous faire prendre en photo, assis devant la fontaine ou dans les bosquets. Les touristes slaves sont très bon public, l’habitude du socialisme rend très scolaire. D’ailleurs, les Russes de Crimée viennent de voter leur rattachement à la metropolia comme un seul homme : Poutine.

yalta fillette russe deguisee temps du tsar

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Musulmans, Chrétiens et Juifs caraïmes de Crimée

Compliquée, la Crimée… Quittant Chersonèse et ses baigneurs, le bus nous mène à une heure et demie de là pour déposer nos bagages dans notre nouveau gîte. Il s’agit d’une ancienne capitale tatare, Bakhtchisaraï, réduite aujourd’hui à un gros bourg. Nous y déjeunons dans le restaurant musulman qui se fait appeler ingénument Karavansérail. Il y a bien sûr prohibition sur l’alcool, mais une bière plus chère est disponible, la Baltika désalcoolisée. Le prétexte religieux sert aux petits bénéfices.

panneau interdit alcool tatars musulmans

Nous y gobons les salades habituelles, chou, tomate concombre, puis nous sont servis des beignets au fromage et des mantek, gros raviolis au mouton haché et oignon. Ils sont gras et la pâte est trop peu abaissée, ce qui donne une consistance pâteuse à l’ensemble. Mais le gras et le pâteux sont les goûts de ceux qui ont un jour manqué. La sensation d’avoir du riche, et plein la bouche, est un plaisir que notre génération ne peut pas connaître.

monastere dormition chufut kale

Nous montons ensuite visiter l’antre des « troglomoines ». Leur monastère de la Dormition et leur église sont creusés dans la falaise d’une vallée secondaire. Pour leur confort, ces moines gras ont cependant fait bâtir un nouveau logement de bois à l’extérieur, un peu plus bas. Le site attire de nombreux touristes, presque tous venus d’Ukraine et des autres républiques de Russie.

monastere dormition chufut kale b

Deux couples d’allure hippie, à sac à dos et guitare, viennent par exemple de Saint-Pétersbourg. Ils traînent avec eux deux enfants d’environ 8 ans, dont un gavroche des villes, maigre blondinet bronzé par le grand air sous une salopette en jean de marque Gee-Jay. En Russie, pratiquement tous les jeunes garçons portent des vêtements Gee-Jay. « C’est confortable, à la mode et, ce qui est le plus important, pas cher », disent les consommateurs. Le gavroche blond s’élance sur les marches, observe, redescend, court de ci delà, entraînant son copain, empli d’énergie d’avoir quitté les faubourgs citadins. Les parents semblent plutôt avachis et blasés, sous l’emprise des fumettes.

gamin russe torse nu en salopette

Nous longeons le chemin à travers bois qui débouche sur la pente d’en face, une fois le ruisseau traversé. Il monte jusqu’au village troglodyte fortifié de Chufut Kalé. Ce site a été bâti par les Caraïmes, une peuplade juive à demi convertie à l’orthodoxie – et rejetée par chacune des deux communautés. Nous entrons par la poterne sud, élevée au 14ème siècle, tout comme le rempart à meurtrières qui la protège. Un étroit couloir creusé dans le roc est flanqué de caves servant de postes de réserve. La porte était bien gardée. La rue « du milieu », qui monte sur le plateau, traverse des restes d’habitations et les ruines d’une mosquée, puis un mausolée du 15ème. La forme en octaèdre du bâtiment vient de l’architecture d’Asie mineure. Le mausolée recèle une tombe à inscription qui montre qu’il s’agit de la sépulture de Junik-Hanim, fille du khan Toktamich.

village troglodyte chufut kale

Chufut Kalé a été fortifié entre le 8ème et le 10ème siècle. L’historien géographe arabe Abulfedi, au 14ème siècle, décrit des Alains vivant là, une tribu d’origine iranienne proche des Scythes et ancêtres des Ossètes actuels. Ils cultivaient les fruits et la vigne sur les pentes des vallées alentour, avant d’être assiégé et pris en 1299 par le Tatar Bey Yashlavski. Tous les mâles au-dessus de 12 ans furent défoncés à l’épée puis égorgés, le reste de la population réduit en esclavage. Bakhtchisaraï est resté longtemps un marché aux esclaves renommé chez les Tatars ; très jeunes filles et garçonnets pour le plaisir y étaient très prisés. L’endroit a pris alors le nom de Kyrk-Er (40 fortifications). Le premier khan de Crimée, Hadji-Girey, en fit sa résidence fortifiée au 15ème siècle lors des guerres entre khans pour secouer le joug de la Horde d’Or. Les Tatars, plus portés au commerce qu’autarciques, ont migré vers Bakhtchisaraï à 3,5 km de là, plus accessible. Seuls les Caraïmes demeurèrent sur le plateau, renommant la cité « Chufut Kalé » : en turc « la cité des Juifs ». L’endroit, vu son isolement, comprit aussi une prison tatare. L’ambassadeur de Lithuanie, Lez, l’hetman polonais Potozkiy et Vasilli Griaznoi, un ex-favori d’Ivan le Terrible, ont langui ici, entre deux séances en chambres de torture. Le voïvode russe Vassili Cheremetiev a passé 21 ans dans le donjon.

gamin chufut kale

Les 18 hectares comprennent l’ancienne et la nouvelle cité, partagées par un mur et protégées par des fortifications. L’annexion de la Crimée par la Russie a fait déserter Chufut Kalé, qui perdait de son intérêt défensif, au profit de Bakhtchisaraï. En 1834, le maréchal français Marmont note que les Caraïmes habitent les 300 et quelques maisons de la citadelle mais descendent chaque jour à Bakhtchisaraï pour leur travail. En 1839, les missionnaires écossais Bonar et McCheyne racontent que 1500 Caraïmes vivent là. De faibles communautés caraïmes vivent aujourd’hui encore à Simferopol et à Lvov.

jeune couple russe forteresse chufut kale

Le plateau fut déserté en 1852. Le dernier résident caraïme a été un érudit, A.S. Firkovich (1786-1875), qui a publié les épitaphes médiévales (dont la plus ancienne remonte à 1203) et collecté d’anciens manuscrits, aujourd’hui à la bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg. Sa maison sur deux niveaux, perchée à l’extrême rebord de la falaise, est devenue un café et une résidence pour colonies de vacances, dont nous rencontrons les jeunes en polo bleu France qui peuplent une partie de la cour où nous allons prendre le thé.

chapelle chufut kale

Firkovitch, nationaliste, a voulu à toutes forces prouver l’origine khazar des Caraïmes. Pour ce faire, il a parfois « corrigé » les dates écrites sur les manuscrits et sur les tombes dans ses publications, ce qui a donné une image exécrable de la théorie Khazar parmi les érudits. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas un fond de vérité, mais difficile à prouver à présent. Une seconde théorie fait descendre les Caraïmes de marchands de Byzance, poussés ici par leur commerce sur la mer Noire. Leur trace la plus ancienne est dans le récit d’Aaron ben Joseph dans le dernier quart du 13ème siècle. Petahia de Regensbourg fait mention au 12ème siècle d’hérétiques juifs qui n’allumaient pas les chandeliers du Sabbat dans le « pays de Kedar ». Une troisième théorie stipule la conversion des locaux au « caraïsme » après l’invasion mongole, sous l’influence des nouveaux-venus de Byzance. Ceci pourrait expliquer la langue turque des Caraïmes du lieu, leur apparence tatare et leur mode vie, tout comme l’indépendance des Caraïmes de Chufut Kalé sous les khans tatars.

forteresse caraime chufut kale

Les pièces creusées à même la falaise côté vallées offrent une perspective vertigineuse, suspendue à une centaine de mètres du fond. Trois vallées profondes se rencontrent à cet endroit, faisant de cet éperon de falaise une forteresse naturelle que les hommes n’ont eue qu’à aménager. D’un côté on aperçoit Bakhtchisaraï, de l’autre la mer à l’horizon. De quoi voir venir les ennemis de loin et se cacher à temps, hommes et bêtes confondus, dans les entrailles de la montagne. L’écho de ces pièces troglodytes est agréable et Natacha nous régale d’une chanson russe de sa voix chaude, « moïa graya » dans l’une d’elle. Juste avant que ne surgisse une guide « à la russe », pète sec, autoritaire, formatée à l’ère soviétique, qui déclare : « Les autres occupants » – nous – « sont priés de quitter la place après avoir vu, chacun son tour » !

vallee caraime chufut kale

Heureusement, d’autres touristes ne sacrifient pas à la visite de groupe. Ce sont des familles aux petits cent fois pris en photo dans toutes les positions, devant tous les points remarquables, par les parents ébahis de leur progéniture. Ce sont des jeunes en bande qui se photographient dans des poses avantageuses ou à la mode pour épater les copains restés en ville. Ou encore des gamins émancipés qui grimpent partout, intenables, infatigables, alors que les fillettes restent sagement près des parents, effarouchées par tout ce mouvement et ce vide qui fait peur. Ou aussi des jeunes filles aux claquettes inadaptées aux pierres lisses du chemin et qui ont décidé de marcher pieds nus. C’est une fois de plus toute une sociologie de la Russie en vacances qui s’offre aux regards de qui veut l’observer. L’atmosphère est familiale, disciplinée, bon enfant – traditionnelle au fond, sans remise en cause des sexes ni féminisme – mais avec cet air de liberté récemment acquise qu’avaient les Italiens dans les années 50.

fille ensandales sur les pierres chufut kale

Nous reprenons à la descente le chemin forestier qui, puisqu’il mène aux ruines, est parsemé de stands d’artisanat de bois, de bijoux, de croix de baptême, de miel de la montagne, de tisane d’herbes alentour, de romarin, de noix, de tout ce qui fleurit lorsque quiconque est disposé à dépenser.

Nous dînons tatar dans notre gîte, sous la tonnelle du jardin. Aux poivrons grillés à l’huile succède du « délice de l’imam », ces aubergines frites farcies d’une purée de tomate et d’oignon aux épices, puis des frites, « courantes ici » nous dit Natacha, des champignons frits eux aussi, du genre trompettes de la mort, enfin des fruits. C’est délicieux.

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Simferopol

Les media parlent aujourd’hui de Simferopol pour son aéroport stratégique dans la péninsule de Crimée. J’ai eu l’occasion de m’y rendre il y a quelques années. La Crimée (un peu plus de 2 millions d’habitants, dont 58 % de Russes, 24 % d’Ukrainiens, 13 % de Tatars et 1 % de Biélorusses) apparaît comme la petite sœur de la Russie. Comme toujours dans ces pays ex-soviétiques, les chiffres (ici en 2001 selon la référence globish), sont sujets à caution. La population de Russes « résidents » – les marins russes de la Flotte – est par exemple comptée ou pas, selon que l’on veut la minimiser pour raisons politiques ou, au contraire, la survaloriser. Cette note n’a pas vocation à répéter ce que disent en boucles les journalistes sur les télés et radios mais à situer les choses. Ce qui compte est de vous donner à voir et à sentir, pas à réciter une encyclopédie (rarement fiable et rarement à jour malgré les répétitions médiatiques…)

Rattachée arbitrairement à l’Ukraine par Staline en 1954 pour en punir les Tatars (musulmans et turcophones donc plus favorables aux Allemands qu’au parti communiste) – donc déportés par le pouvoir soviétique – cette presqu’île sur la mer Noire est géographiquement ukrainienne mais reste à 60% peuplée de Russes selon le recensement (mais « aux deux-tiers » nous a-t-on dit). Venus après la guerre, ils se trouvent bien dans ce climat méditerranéen, loin de Moscou et du pouvoir central, parmi l’abondance des produits agricoles.

crimee babouchka

Simféropol est la capitale administrative de la République autonome de Crimée. Là se trouvent toutes les instances administratives et représentatives de la région : le parlement (Verkhovna Rada), le Conseil des ministres (Reskomnats) et le Medjlis central des Tatars qui est leur organe propre de représentation. Le passé communiste y est encore très présent, dans les esprits comme dans le décor. Pas étonnant que l’esprit-Poutine, cet ex-colonel du KGB fan de Mussolini, règne dans les têtes.

simferopol batiments sovietiques

Les anciens bâtiments soviétiques ont été réinvestis : la Verkhovna Rada siège dans les anciens locaux du Parti Communiste et le Reskomnats se trouve place Lénine, dans ce qui était à l’époque la Maison des soviets. La statue du théoricien activiste trône d’ailleurs toujours sur cette place centrale de la ville. Elle devient en Ukraine comme un symbole pour les Russes minoritaires, une façon d’identité, alors qu’en Russie même le barbichu à la pensée bunker n’a jamais fait rire et est désormais évacué.

crimee GoogleEarth

L’Ukraine a été la plus riche dépendance de l’URSS en ressources agricoles et minières comme en population. Plus vigoureux de par leur histoire, mieux nourris de par leurs richesses alimentaires, plus loin des intrigues du Kremlin, les Ukrainiens ont suscité à Moscou des jalousies. Après la terrible famine imposée par les réquisitions de Staline dans les années 1920 et le génocide idéologique perpétré contre ses koulaks qu’évoque Axionov, l’Ukraine sera le théâtre du tout premier procès stalinien. En mai et juin 1928, une cinquantaine d’ingénieurs de Chakty sont accusés d’avoir constitué un « réseau de sabotage » pour les services secrets « étrangers ». Onze seront condamnés à mort. C’est dire si le contentieux est lourd entre Ukrainiens et Russes, bien qu’un étranger ne perçoive pas la différence (sauf la langue) lorsqu’il rencontre l’un ou l’autre dans les villes. Mais cette histoire explique pourquoi, malgré les 17% d’origine russe de sa population, l’Ukraine s’empresse le 16 juillet 1990 de proclamer unilatéralement sa souveraineté, puis son indépendance le 24 août 1991 (jour de fête nationale), juste après la palinodie des putschistes staliniens contre (ou avec le laisser-faire) de Gorbatchev. Ce contentieux explique pourquoi aussi la situation est aujourd’hui si critique entre l’Ukraine et la Russie avec, pour enjeu, la presqu’île stratégique de Crimée, base de la flotte russe de la mer Noire.

crimee saucisses

Le marché est couvert et aménagé, les stands sont spécialisés : boulangerie, bonbons, pâtisserie, épices, charcuterie, boucherie, poissonnerie fumée, épicerie sèche, conserves, lessives, produits de beauté, bazar, vêtements femmes, vêtements hommes et garçons, jouets, journaux et magazines – tout y est, sauf l’électronique et la vidéo. Pour les enfants, un alphabet cyrillique en cubes de tissu présente les lettres avec l’objet associé qui commence par chacune d’elles. Il y a de l’abondance, envers de la période soviétique du rationnement. Les Russes vivant ici sont heureux, ils ont l’impression d’avoir accédé à la société de consommation plus qu’à Moscou car les prix sont plus bas et la vie plus nonchalante.

simferopol marche

Notre guide de la ville est Serguei, un blond né ici. Simferopol était à l’origine une grande ville scythe, nous explique-t-il, et c’est à cause des Scythes que Chersonèse la grecque a demandé l’aide de Rome. Lorsque la Crimée fut rattachée à la Russie en 1873 par Catherine II, Simferopol est devenue, de par sa volonté, la capitale de la région.

simferopol maman enfants

Nous longeons la rivière Salguir dans le parc agrémenté d’arbres qui la borde. Une maman laisse jouer ses deux enfants sous les saules pleureurs du bord de l’eau ; un petit garçon solitaire, en seul short, pêche plus loin ; deux amoureux se caressent tranquillement, indifférents à tout le reste. Un jeune homme transporte un lourd colis pour sa mère qui trottine à ses côtés. Il profite de notre venue pour déposer sa charge, souffler et lorgner les filles. Échauffé par l’effort et peut-être par ce qu’il voit, il ôte son polo avant de reprendre sa charge et d’accompagner maman à la maison.

simferopol amoureux en parc

Dans notre tour de ville, nous ne verrons aucun touriste, même venu de Russie. Dans les marchés, les boutiques, les restaurants, il n’y a que des locaux – Tatars, Russes résidents, « Ukrainiens ». L’été, la gare embaume la crème solaire des vacances, accueille shorts, sandales et chemisettes, mais rares sont les arrivants qui viennent y séjourner. Simféropol n’est qu’une ville de transit vers les plages. Cette réalité d’estive se révèle aux cartes postales : on n’y trouve que la gare, d’où les voyageurs postent leur premier « souvenir de vacances ». Nous qui sommes radicalement étrangers nous faisons repérer aisément ; nous pouvons l’observer à la curiosité un tantinet inquiète des gamins, intéressée des jeunes, sagace des babouchkas et critique des prolétaires.

simferopol jeune homme torse nu

La ville reste en effet populaire, plus administrative qu’industrielle, avec des habitudes de débrouille « à la soviétique ». Ainsi, une vieille dame en fichu vend-t-elle de l’eau au bord du trottoir, tout simplement de l’eau, qu’elle puise à une remorque citerne peinte en vert pré amenée ici au matin par le camion de son fils. Serguei en boit un gobelet avant d’en faire remplir sa demi-bouteille plastique. C’est qu’il fait chaud à Simferopol, loin des brises de mer.

simferopol marchande d eau

Au Gastronom, où nous achetons le dîner-pique-nique, c’est l’opulence, le luxe inouï de l’après-soviétisme, ce pour quoi se battent tous les indépendantistes pour « la liberté ». Poutine est revenu sur les libertés démocratiques (la chienlit pour lui) mais surtout pas sur le libre marché – seule façon d’assurer la profusion des produits. Notre dîner sera composé de betterave rouge aux raisins secs dans leur petite boite plastique, poisson pané à l’œuf, fromage en tranche, saumon fumé, trois sortes de saucissons, pain bis, pommes, petits gâteaux. Bien plus que nous ne pourrons en avaler ! Pour les ménagères alentour, ce ne sont qu’écroulements de fruits, pyramides de légumes, poissons fumés entassés à profusion, saucisses qui pendent comme des guirlandes, fromages empilés sur plus d’un mètre, bouteilles de champagne de Crimée alignées comme des soldats en revue, plus de cinquante sortes de vodkas, blanches ou colorées, à divers prix, des jouets, des vêtures de base, des produits pour la maison disposés en pièces montées…

simferopol gamin supermarche

Le marketing local insiste sur le foisonnement. Voir un tel entassement de richesses alimentaires et accessoires donne aux chalands l’envie irrépressible d’acheter. Notamment ceux qui ont connu l’enfance austère du « paradis prolétaire » où ne coulaient ni lait ni miel, ce pays du « socialisme réalisé » selon le mot célèbre de Brejnev qui a pris la précaution de l’inscrire dans la Constitution comme tout démagogue qui aspire à graver pour l’éternité ses Tables de la Loi. Les gens ont surtout l’impression de bien vivre enfin, même s’ils n’ont pas tous les moyens. Ce pourquoi les Russes installés en Crimée ne souhaitent pas en partir pour regagner la froide Russie plus au nord. Ils ne se sentent pas vraiment « Ukrainiens », mais veulent rester ici, exceptions culturelles sous la protection du grand frère ex-soviétique.

simferopol vodka

Nous déjeunons dans un restaurant climatisé près de la place du Kinoteater (théâtre-cinoche, grande salle style années 50). A la salade de betterave rouge à la crème aigre succèdent des varenikis (gros raviolis) à plusieurs farces binaires : oignon et chou, foie et pomme de terre, ou simplement cerises aigres. Les bières sont bienvenues avec la chaleur et les épices.

ukraine blonde longues jambes

Il est vite l’heure d’aller à la gare pour le train qui part à 16h24 pour Kiev. Nous y arriverons le lendemain matin. Les bousculades de quai, l’été, exigent d’arriver en avance. Les gens se livrent en spectacle, surpris dans leur vie quotidienne : jeunes en bande, filles aux longues jambes, couples qui s’isolent, familles aux bambins sans cesse à surveiller, abreuver, sermonner, consoler, vieilles qui vendent un peu de tout, surtout à manger et à boire.

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Christian Meier, La politique et la grâce

christian meier la politique et la grace

D’un exposé présenté au 35ème Congrès des historiens allemands dans la Berlin soviétique en 1984 est né ce petit livre. Ce n’est pas par hasard qu’il a retenu l’attention de Michel Foucault, Jean-Claude Milner, Paul Veyne et François Wahl pour leur collection Des travaux au Seuil. L’époque était au tout politique et les intellectuels cherchaient désespérément à sortir de l’ornière marxiste pour laquelle tout était écrit de tout temps. L’historien allemand aborde ici l’anthropologie grecque et les rapports inattendus de la vie de la cité avec la grâce de la personne.

Il prend pour témoignage principal l’Orestie d’Eschyle, jouée en 460 avant notre ère, dans une période où les Athéniens quittaient l’ordre ancien oligarchique pour la démocratie. Athéna ne parvient à convaincre des Érinyes de ne pas menacer la cité grâce à Persuasion, l’une des formes de la grâce. « La leçon principale en était claire : l’ordre nouveau, avec l’abaissement de l’Aréopage, devait être tenu pour légitime, mais le parti vainqueur devait se montrer conciliant. On ne pouvait se passer de la noblesse. Les dieux voyaient les choses ainsi » p.21. Et il est vrai que l’URSS et ses satellites n’ont jamais pu se passer du capitalisme, moteur de la science, de la technologie et de l’innovation, ce qui était particulièrement visible dans les années 1980…

La grâce ne dépend pas de l’apparence (des gènes) ni de la noblesse (de la naissance) , mais du charme (de l’éducation). « Les auditeurs ne sont pas convaincus par les seuls arguments, mais par quelque chose qui vient s’y ajouter : la manière de les formuler, de les exprimer, la façon de se présenter en public ; la grâce en somme, où s’unissent l’esprit et le corps, le naturel et la réflexion, la réserve et l’aisance. Homère a raison d’associer la grâce aux égards, à la retenue, au respect » p.18. Entre les citoyens, la politique n’est plus rapport de force, mais fondée sur le droit et l’équité.

Christian Meier va donc chercher dans la culture grecque les racines de cette grâce en politique. Il la situe dans l’aristocratie, seule classe disposant d’assez d’aisance pour développer les arts civils et civiques. La danse et la musique étaient le noyau de l’éducation. Dans la plupart des cultes religieux et quel que fut l’enthousiasme, l’idéal était (alors) la mesure. La beauté corporelle était valorisée, mais plus comme acquise que comme native, « de cette grâce qu’on peut développer, qu’on peut pour ainsi dire apprendre, afin de réparer ce dont le défaut réside dans la personne physique de chacun » p.32. La forme humaine des dieux, sculptée sur les temples et érigée en place publique, se confond avec un développement complet de l’homme, les dieux poussant un peu plus loin les qualités humaines.

Mais les conditions historiques et matérielles n’en sont pas moins présentes. « Le puissant mouvement qui commence vers le milieu du VIIIe siècle et qui entraîne tout le monde grec dans une vaste transformation est parti d’une foule d’entrepreneurs nobles qui étaient plus ou moins indépendants : navigateurs, marchands, aventuriers et surtout fondateurs de colonies » p.39. L’initiative individuelle et les capacités personnelles d’organisation et d’entraînement des autres sont valorisées. Ulysse n’est pas très beau, mais charmeur.

Les poètes ont chanté les dieux et les déesses, les façonnant peu à peu sur l’idéal de la grâce. « Les Charites, qui personnifient plus particulièrement la grâce, étaient primitivement des déesses de la Fertilité, et aussi de l’Amour, du Mariage et de la Naissance. (…) Puis la poésie en fit les filles de Zeus. Elles chantaient et dansaient pour réjouir les dieux, mais procuraient aussi aux hommes la solennité, la beauté, la victoire dans les concours, l’inspiration poétique, le charme. (…) Avec les Muses, les Saisons et Peitho, les Charites personnifient encore la grâce de la conciliation, de la parole efficace sans violence, toutes conditions d’une vie en commun lorsque les circonstances en deviennent difficiles » p.45. Avec la grâce, la faiblesse apparente qui ne prétend rien s’arroger, devient force. D’où les vertus politiques de respect, de conciliation, de mesure, de style, de maîtrise de soi, de sagesse, qui vont se développer sur l’exemple de l’éducation des jeunes nobles.

« En face d’une double lacune institutionnelle (la rupture avec les vieilles évidences paisibles et l’absence d’une autorité monarchique qui aurait pu établir des institutions nouvelles), on avait besoin d’une pensée politique autonome, laquelle, de son côté, réclamait pour s’étayer une méditation sur l’ensemble du cosmos » p.61. La grâce a donc un rôle chez l’individu, dans la cité et dans l’ordre du monde. Les trois se répondent, formant un schéma anthropologique original. Ce qui était une manière de se comporter devint l’objet d’une politique.

Mais cette grâce, qui a poussé au plus haut peut-être l’épanouissement humain dans l’histoire, connait de cruelles limites dans le rôle secondaire accordé aux femmes et aux esclaves, comme dans le refoulement des démons intérieurs et des dilemmes moraux que mettent en scène les tragédies. La grâce est la vertu d’une minorité de mâles citoyens restant entre eux dans la cité et imbus de leur civilisation. Même si les barbares étaient considérés : « Ils étudiaient les barbares avec beaucoup d’attention, ils les respectaient et, même s’ils étaient leurs ennemis, ils ne leur déniaient pas toute valeur, ne les méprisaient pas » p.87.

Pourquoi cette grâce est-elle hors de notre portée ? Parce que le monde a cessé d’être à la mesure de l’homme.

  • Nous ne vivons pas dans d’étroites cités où tout le monde peut se connaître mais dans des États Léviathan dans lesquels chacun est spécialisé, sans prise sur l’ensemble.
  • Nous ne vivons pas dans un cosmos ordonné mais dans un chaos soumis au hasard, malgré les utopies abstraites comme le progrès ou la maîtrise de la nature.

Déjà les Romains ont voulu conquérir et organiser le monde connu ; pas les Grecs. « Tout se passe comme si les Grecs n’avaient pas pu ou voulu compter les uns sur les autres ; comme s’ils avaient eu un sens si aigu de leur personnalité qu’ils en étaient fermés de tout côté à autrui (à de rares exceptions près, telles que l’institution de la phalange) » p.103. Ils n’ont été ni monarques, ni impériaux, n’établissant que des comptoirs. Tout se passe comme si « les rapports de domination, hors de la seule sphère domestique, avaient parus aux Grecs être trop exigeants et de nature à les empêcher d’être eux-mêmes » p.104.

C’est peut-être vers cette attitude que nous devrions retourner, délaissant les grandes causes inaccessibles, afin que notre monde perdure. Exploiter la nature, exploiter les peuples, exploiter les individus au nom d’idéologies ou du Progrès, n’est sans doute pas viable à long terme puisque le monde est fini et que les rivalités mimétiques épuisent très vite les ressources. Rester « sire de soi » est peut-être la bonne mesure, celle qu’il faudrait retrouver, vieil idéal humaniste au fond, tiré de l’exemple grec antique.

L’utopie écologique actuelle, dans ses bons côtés, est-elle autre chose que cette grâce des Grecs fondée sur l’autarcie domestique, le travail de ses propres terres, une vie à l’abri de la nécessité laissant des loisirs, le tout dans la liberté de cette aisance assurée, faisant apparaître des vertus de magnanimité ? (p.114).

Les intuitions des intellectuels français des années 1980, valorisant ce petit livre, méritent qu’on s’y arrête. Surtout en ces temps-ci où la grâce est absente, dévalorisée au profit de l’intolérance de la force brute – qui favorise la bêtise.

Christian Meier, La politique et la grâce, 1984, traduit de l’allemand par Paul Veyne, collection Des travaux, Seuil 1987, 127 pages, €32.99

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Ian McEwan, L’innocent

Ian McEwan l innocent

Il s’agit d’espionnage, mais ce n’est pas un roman d’espionnage ; il se crée une intrigue policière, mais ceci n’est pas un roman policier ; il se fonde sur une histoire vraie, mais ce n’est pas un récit. Il s’agit d’un roman – tout court. Qui s’intéresse à la psychologie d’un personnage représentatif de l’Angleterre d’après-guerre, un « innocent ». Coincé, vierge, hésitant, parlant par habitude avec un accent snob et tenant des propos anodins. Le jeune Leonard, 25 ans, fils unique d’un couple de petit-bourgeois de la banlieue de Tottenham, a eu jusqu’ici une vie sans histoire.

Jusqu’à ce qu’il soit confronté à l’étranger, aux Allemands vaincus et aux Américains vulgaires, aux Russes menaçants de l’autre côté de la frontière. Nous sommes en 1955 et un projet d’espionnage est en gestation : creuser un tunnel sous la frontière pour pirater un câble téléphonique soviétique et dériver les communications. L’opération Gold, conjointe au MI6 et à la CIA, a réellement existé ; elle a permis d’espionner une année durant les lignes téléphoniques qui transitaient par Berlin. Le traître George Blake, présent dans le roman, a réellement existé ; c’est lui qui a vendu la mèche. Mais tout le reste de l’intrigue est inventé.

Léonard, technicien électrique chargé de la maintenance des magnétophones pour le tunnel, rencontre par hasard une Allemande et en tombe amoureux. Il n’a jamais baisé et c’est la première fois. Avec gaucherie, il s’imagine Tarzan ou le guerrier vainqueur. Cela ne marche pas comme ça. Maria, sa belle, a été mariée très jeune à un soldat allemand, devenu ivrogne parce qu’il a été vaincu. L’individu revient de temps à autre la battre et la mater, jouissant de la voir avec d’autres. Jusqu’à ce que…

C’est là que la petite rencontre la grande histoire. Léonard croit se sacrifier en vendant le tunnel aux Soviétiques, alors qu’il n’est qu’un jouet dans une partie qui le dépasse. Il croit avoir dissimulé l’acte inévitable produit par sa liaison avec Maria, alors qu’il a été protégé par qui il ne soupçonnerait pas. No happy end, seulement le savoir ultérieur d’avoir été berné, sans le vouloir, sans que personne en particulier soit coupable. Innocent au départ, Léonard le reste à l’arrivée.

Tout comme l’Angleterre qui croyait régner sur le monde et qui a passé la main en 1929 avec la crise, puis en 1940 avec la guerre. Désormais, le monde se passe très bien des Anglais. Ce sont des innocents d’une partie qui ne les concerne plus…

Un roman écrit juste avant la chute du Mur, qui n’en est que plus aigu. Désormais, ce n’est plus seulement l’Angleterre (après la France puis l’Allemagne) qui a quitté l’histoire, mais aussi l’ex-URSS, réduite à la Russie. Bien mené, décrivant avec affection un antihéros au demeurant sympathique, Ian McEwan maîtrise la gradation du suspense et la précision des actes. Le lecteur restera impressionné longtemps par sa lecture.

Ian McEwan, L’innocent (The Innocent), 1989, Folio 2002, 392 pages, €7.12

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Casanova, La patrie en danger

roger demosthene casanova la patrie en danger

Roger Démosthène Casanova (RDC) est quelqu’un. Son CV ne fait pas moins d’une quinzaine de pages. Il montre un être double, passion et raison. Docteur ès science et expert international mais Corse bouillant, analyste mais porté à la décision politique, soucieux de la démographie mais père d’un seul enfant. Il édite un essai qu’il vaudrait mieux appeler pamphlet tant le ton est urgent, mais bourré de références pour qui veut vérifier. Ce qu’il dit n’est pas faux, mais mélangé et excessif. C’est dommage car le sujet mérite une analyse à froid. Un récent sondage TNS met en avant en France la perte des repères, la peur du dynamisme religieux musulman et l’accrochage à la laïcité comme bouée. Autant dire que le thème est d’actualité.

En résumé, pour l’auteur l’avenir est aux sociétés durables. Mais ce qui constitue l’environnement ne se limite pas au milieu naturel ; il englobe aussi toutes les relations complexes des hommes avec la nature et entre eux. La menace actuelle n’est pas seulement climatique ou liée à la rareté relative des ressources ; elle porte aussi sur les conditions de vie en société. Or l’islamisme représente un véritable changement de civilisation en France, qui est ignoré ou dénié.

Non, RDC n’est pas au Front national, il est plutôt dans ces micro-partis que sont Riposte laïque et Résistance républicaine. Il cite Jean Jaurès dès la page 12 : « le courage est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe ». RDC poursuit malheureusement par 9 pages de « marre de… » qui font dans la complainte et n’analysent rien, ne faisant pas avancer un débat nécessaire. Certes, « les partis politiques se comportent de plus en plus comme des clans et non comme des porteurs d’idées et d’idéaux » – mais est-ce le rôle des partis politiques d’être des laboratoires d’idées ? La Constitution leur a reconnu une fonction, celle de sélectionner les candidats aux postes électifs. Les partis sont donc des machines électorales, ni des think tank, ni des universités. Les 45 pages de « Prolégomènes » sont donc en grandes parties inutiles.

Suit une première partie dont on ne voit pas bien ce qu’elle vient faire. Intitulée « Comprendre pour agir », elle ne porte que sur la biosphère, l’eau, l’énergie et tout ça. Certes, les interrelations homme/biosphère et politique/développement durable sont évoquées, mais sans lien ni avec l’introduction, ni avec la partie suivante. Sauf à prouver que les politiciens sont bien légers dans l’analyse et la prévision des catastrophes naturelles, et que les organisations internationales sont de lourdes bureaucraties conformistes inaptes à appréhender la complexité.

La partie 2 est consacrée à la France et sa « démocratie malade », où l’on apprend que l’expression du vote a été confisquée en 2005 par le refus de prendre en compte le NON majoritaire des citoyens français au nouveau Traité européen. Qui a refusé ? Cette oligarchie de la politique, de la finance et des médias peu à peu installée et qui s’organise en « nomenklatura à la soviétique ». C’est vite dit, mal analysé et peu documenté, mais pas faux : les affaires Tapie, Bettencourt, DSK et Cahuzac (entre autres) en témoignent.

La partie 3 est vouée aux « agents et concepts destructeurs de la civilisation occidentale » et au « totalitarisme islamiste ». Le lecteur entre (enfin !) dans le vif du sujet ; il a attendu 137 pages, la moitié du livre. Là, le propos est plus cohérent, mieux organisé, étayé de nombreux renvois à des rapports et à des publications comme à des exemples personnels, l’auteur ayant beaucoup travaillé en Afrique et autour de la Méditerranée dans le secteur minier et le développement, puis comme fondateur et directeur du DESS Gestion de la Planète, développement durable et environnement de Sophia-Antipolis.

roger demosthene casanova

Ces « agents destructeurs » pour RDC sont

  1. le mondialisme, idéologie anglo-saxonne ennemie de l’Europe, qui est pour le marché unique (Londres) et la finance libre (New York),
  2. les « ennemis de l’intérieur » (listés p.146 en redondance de la partie 2) que sont une « invasion sournoise », la « méconnaissance de la réalité par les décideurs », la « servitude volontaire du peuple, sa résignation », la « bulle protégée » de l’oligarchie politico-financière et médiatique, la « médiocrité des dirigeants de notre société » en termes de morale civique, de culture, de courage et de hauteur de vue,
  3. La propagande des lieux communs comme « l’avenir est au métissage », « l’islam a tant apporté à l’humanité », la « Turquie a sa place en Europe »,
  4. la « repentance » entretenue par l’oligarchie démago,
  5. le « déni des cultures » et de leur incompatibilité de valeurs parfois,
  6. le déni historique qui fait de « l’islam (une) religion de paix et de tolérance »

En conclusion, dit l’auteur, il est urgent de « résister », en « légitime défense » à la montée des musulmans et de l’intégrisme dans l’islam. Citant sans distance l’assez douteux révérend Peter Hammond (Slavery, Terrorism & Islam, 2005) – à ne pas confondre avec l’économiste de renom du même nom à Stanford – RDC expose (sans convaincre) qu’autour de 10% de musulmans dans la population il y a délinquance admise envers les non-musulmans et pression rigoriste sur le comportement religieux ; qu’au-delà de 20% de musulmans dans la population naissent des émeutes et des milices « djihadistes » (Éthiopie), voire une guerre civile (Liban Bosnie). La France peut-elle être comparée historiquement, sociologiquement et politiquement à ces pays ? L’exemple de la Turquie de 1915-1920 aurait été plus probant : éradication brutale de tous les non-musulmans par génocide (Arméniens chrétiens) ou expulsion (Grecs orthodoxes). Mais là encore, la France 2013 dans l’UE n’est pas la Turquie en guerre alliée au Reich de Guillaume II.

L’ensemble de l’ouvrage n’est pas convainquant parce que nombre d’immigrés d’origine musulmane en France ne sont pas pratiquants, que ceux qui sont pratiquants sont en majorité ouverts, et que seule une infime minorité de jeunes mal intégrés par les cités et par la faillite de l’Éducation nationale sombrent dans la délinquance, voire le terrorisme. Ce qui n’est pas dit mais qui en revanche est vrai, est que ces immigrés intégrés ou voulant l’être se taisent trop souvent – par lâcheté et démagogie – envers leurs « frères » qui fautent. Qu’ils ne montrent pas (ou pas assez) que le Coran n’a pas une lecture unique, qu’elle a varié dans l’histoire, que le salafisme ne reflète qu’un courant bédouin archaïque, même s’il est financé par la trop riche Arabie Saoudite, et qu’il existe d’autres courants compatibles avec la neutralité de l’État et avec la démocratie.

La conclusion de l’opuscule est un amalgame de récriminations sans liens avérés entre elles comme le mariage gay, la dépénalisation du cannabis, le communautarisme, les naturalisations abusives, le vote des étrangers, le contournement de la laïcité, le « racisme anti-blanc » et l’effet cliquet des renoncements. On est presque soulagé de lire enfin une phrase de raison dans ce qu’il faut bien appeler un fatras conclusif : « Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas l’islam religion qui est le problème de fond (chacun peut croire à ce qu’il veut) mais l’islam civilisation qui pousse au communautarisme et à l’explosion de la Nation française » p.216. Pas faux – donc comment agir ?

L’auteur retrouve sa maîtrise pour exposer (beaucoup trop succinctement) trois points :

  1. Poser les principes du vivre ensemble
  2. Les mettre en débat national et européen
  3. User des moratoires pour prendre les bonnes décisions (sur la dette, l’immigration, le droit du sol, la tolérance…)

Au total, je juge le livre mal maîtrisé, qui hésite entre le pamphlet politique (mais sans les bons mots et avec trop de références) et l’essai sur l’avenir durable (qui serait bienvenu et avec des références faisant mieux autorité). Il aurait fallu articuler plus clairement environnement et société durable en décrivant comment chaque peuple décide de faire société par des mythes politico-religieux et des valeurs citoyennes (voir Maurice Godelier) ; dire que cela se constitue historiquement par adhésion et qu’au contraire le « métissage » subi conduit à la révolte du peuple contre la caste oligarchique ; enfin montrer combien aujourd’hui les « résistances » existent (même chez les bobos) : notamment la recherche universitaire (Hugues Lagrange, Gilles Kepel) et le féminisme (Dictionnaire des femmes créatrices, 4800 pages, éditions des Femmes 2013). Dire surtout que l’individualisme poussé par les désaffiliations des Lumières exige une éducation solide et un apprentissage de l’outil Internet… Donc pas mal de boulot pour accoucher de quelque chose qui fasse avancer !

Roger Démosthène Casanova, La patrie en danger, éditions Mélibée 2013, 229 pages, €16.15

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Pékin il y a vingt ans

Le long vol sans escale d’Air France dure neuf heures et quarante cinq minutes. Il passe au-dessus de la Scandinavie, puis de la Sibérie. L’avion est plein en cette mi-février 1993. Pas une place n’est libre dans le Boeing 747 « combi » : voilà qui est rentable et justifie tant l’apéritif au champagne que le Bourgogne rouge au repas – luxe qui a disparu depuis de la classe éco.

gamine chine 1993

A Pékin, nous accueille une aérogare immense où les formalités sont réduites. Nous roulons 35 km en bus sur une route encombrée où la vitesse est limitée. On construit « une autoroute pour la fin de l’année », nous apprend le guide officiel qui parle un français fleuri. Le paysage offre l’image d’un pays constamment en chantier où tout est à reconstruire depuis la Révolution culturelle. La Chine a quitté le tiers-monde miséreux pour se hisser au rang des pays émergents.

gamin pekin 1993

Pas de mendicité, une relative propreté par terre, aidée par des campagnes périodiques de mobilisation citoyenne. L’activisme moral et pédagogique, venu d’en haut, jette des milliers d’hommes dans des opérations renouvelées de reboisement et de construction. Ceci après des campagnes précédentes qui les avaient fait déboiser et détruire – telle est l’idéologie, le pouvoir d’une société pyramidale, et l’impact du maître d’école qui se prenait pour le maître de l’empire du milieu. Sur les chantiers devant nos yeux je vois peu de matériel et beaucoup d’ouvriers. Ils ont l’air de travailler lentement, mais le nombre et la durée font le résultat. Dans la ville même de Pékin, beaucoup de constructions apparaissent récentes. Ce n’est que béton. Les appartements sont doublés de vérandas vitrées pour chauffer les pièces au soleil d’hiver. Pékin est un chantier en perpétuelle construction. Pas de centre. L’architecture y est « soviétique », purement utilitaire et bon marché, sans souci esthétique.

peyrefitte boulet chine

Avant de partir, j’ai lu sur la Chine. Les romans truculents de Lucien Bodard bien sûr, de son enfance comme fils de consul en Chine, La mère de Pearl Buck quand j’étais ado, et les livres poétiques de Victor Segalen. L’essai d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera avait marqué, l’année de sa parution, mon entrée en science politique. Mais il s’agit d’une vision jacobine fascinée par les ressemblances avec la France louisquatorziènne que tout les politiciens français veulent perpétrer depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand.

Durant mes études, j’étais baigné dans le maoïsme parisien qui allait de la logorrhée marxiste disséquant les cheveux en quatre Vérités ou trois Principes, à l’infantilisme braillard des hormones. Je me suis donc plongé dans la vie enchantée de Mao par Han Suyin, célèbre écrivain d’époque, en deux tomes, Le déluge du matin et Le premier jour du monde. Il m’a bien déçu : c’est une suite de chromos révérencieux, sans aucun esprit critique ; on croirait lire la vie de Saint-François par une dévote. Les œuvres mêmes de Mao Tsé-toung, achetées à la librairie Norman Béthune boulevard Saint-Michel (qui étaient au programme de Sciences Po), sont des recueils de préceptes scolaires niveau d’école primaire.

jeunes pekin 1993

Cela paraît incongru aujourd’hui, mais il y avait un engouement extraordinaire chez les étudiants intellos, après 68, pour l’instituteur révolutionnaire chinois. C’était loin, la Chine, personne n’y voyageait sans être étroitement encadré et le mythe demeurait puissant. Mao renouvelait le marxisme stalinien, le vieux parti communiste moscoutaire. Les partis et sous-partis se multipliaient comme dans un plan de Science Po : PCMLF, Gauche prolétarienne, Mao-spontex (spontanéistes) de Vive la révolution, NAPAP, la Cause du peuple… Mao a séduit tout ce que la France comptait d’intellos-médiatiques, ou presque, par militantisme, compagnonnage ou simple capillarité de caste : Jean-Paul Sartre, Alain Geismar, Jean-Luc Godard, Michel Foucault, Serge July, Maria-Antonietta Macciocchi, Alain Badiou, Gérard Miller, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Jean-Pierre Le Dantec, Serge Daney, Olivier Rolin, les Broyelle du Nouvel Obs, les catho-normaliens des éditions du Seuil avec Jean-Luc Domenach, Claude Mauriac et Jean-Claude Guillebaud, François Wahl, Jean Lacouture et même Roland Barthes. Par antiautoritarisme mal placé, car celui qui disait aux ados gardes rouges « feu sur le quartier général » ne visait qu’à conserver son propre pouvoir personnel, que ses stupidités avait affaibli. Le « grand bond en avant » a tué par famine au moins 30 millions de personnes, l’industrialisation ratée des campagnes a produit un « acier » inutilisable, et ainsi de suite.

Mais la croyance reste sourde et aveugle à tous les témoignages contre : Simon Leys n’a pas été entendu par ces soi-disant « libérés » intellos de la rue d’Ulm. Il a fallu attendre les massacres – indéniables – du Cambodge en 1975 !

Je suis resté sceptique devant cet engouement religieux pour Mao, mais j’en ai retenu une leçon : le plus grand libérateur en apparence est un tyran qui se révèle. Méfiez-vous de Mélenchon…

1989 06 Chine Tiananmen manifestationsLa Chine est une grande civilisation, très ancienne, où la culture avait atteint un point remarquable. Mais son éradication brutale et sans précaution, perpétrée par le maoïsme, a créé une sorte de Frankenstein dont on ne voit pas comment il pourrait évoluer sans revenir sur le passé. La vraie vie des Chinois de la fin des années 1980 a été bien décrite par Marc Boulet, Dans la peau d’un Chinois. Son récit au ras des gens vient de ce que, journaliste, Marc Boulet s’est déguisé en Chinois ouïgour et a peaufiné sa pratique du mandarin pour se fondre dans la vie quotidienne.

Tien An Men massacre 1989

La révolte des étudiants, ouvriers et intellectuels à Pékin du 15 avril au 4 juin 1989 pour dénoncer la corruption et réclamer une démocratie plus libre, ont abouti au massacre de la place Tien An Men qui a fait quelques milliers de morts. Le Parti n’est pas prêt à libérer le peuple du joug communiste, malgré l’ouverture du marché à l’enrichissement personnel. Depuis 1993, la richesse a explosé mais le régime n’a pas bougé, la corruption demeure et les libertés démocratiques sont étroitement contenues. Mais il y a Internet en plus. La visite de la capitale, à ce titre, en février 1993 et quatre ans après la répression Tien An Men, est une expérience. Humer l’atmosphère locale permet d’en apprendre plus que toutes les études savantes.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

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Tom Rob Smith, Enfant 44

Malgré le titre, il ne s’agit pas du énième livre sur la Seconde guerre mondiale et la déportation. Le chiffre 44 ne fait pas allusion à l’année 1944 mais à un numéro : la 44ème victime d’un tueur en série, on ne l’apprend que page 330. Il y en aura bien plus, dans la négation idéologique du paradis des Travailleurs, pays de l’Avenir radieux et du Socialisme réalisé : l’URSS des années 1950.

Car le roman porte autant sur des personnages pris dans une intrigue, la traque d’un tueur d’enfants et d’adolescents, que sur un système politico-idéologique, la théocratie marxiste dont le pape fut Lénine et le grand inquisiteur Staline. Il ne faut jamais oublier, lorsqu’on parle de socialisme, ces dérives bureaucratique, paranoïaques et totalitaires réalisées au siècle dernier et qui subsistent encore, plus ou moins abâtardies, en Corée du nord et à Cuba, voire en Chine populaire et au Vietnam. Ou dans certaines têtes de la gauche bobo.

Ce thriller montre comment la certitude de détenir la Vérité fait obéir au parti qui en est l’interprète et le clergé. Comment cette « avant-garde » se veut garde chiourme de la ligne juste, ânonnée dans les écoles, braillée les manifestations et exposée dans les livres obligatoires. Comment cette mobilisation « citoyenne » de tous les instants fait surveiller chacun par tous, instillant la méfiance dans toutes les relations humaines. Comment ce climat crée la paranoïa, le sentiment d’être une citadelle assiégée par les Méchants : ceux qui refusent la bible marxiste selon laquelle tout le Mal vient de la propriété privée et du capitalisme. Comment cet aveuglement psychotique d’un peuple par un État soumis à un parti unique fait « ignorer » la réalité des choses : notamment le fait que tuer peut être un plaisir pervers, au-delà des besoins matériels et des jalousies dues à la propriété privée…

Les meurtres se succèdent le long d’une ligne de chemin de fer reliant entre elles deux usines mécaniques de fabrication de voitures et de tracteurs. La célèbre Volga GAZ 21, née en 1953, est fabriquée par des ouvriers logés en clapiers et surveillés par des gardes du MGB (ancêtre du KGB) et par des médecins : on ne tire pas au flan dans le pays du socialisme réel, tout malade doit tomber au travail, ce n’est qu’à ce moment qu’on l’autorisera à se « réparer » à l’hôpital ou chez lui. Car « le peuple » n’est qu’une masse de manœuvre pour les dirigeants au pouvoir. L’idéologie marxiste est une religion où le seul moyen d’arriver est de devenir clerc ou exécutant. Puisque la Vérité est révélée, l’État est une machinerie chargée de réaliser la survenue « scientifique » de la société sans classe – où le crime ne saurait exister. Mais puisqu’il reste des « déchets » dans la fabrication de l’Homme nouveau, la police politique est là pour les traquer et les éradiquer. On ne s’embarrasse pas de sentiments : l’État exige des fonctionnaires qui se contentent de fonctionner. « Vivre en accord avec sa conscience était un luxe impossible pour la majorité de la population » p.211.

Léo, lieutenant du MGB, est l’un de ces exécutants sans conscience. Il obéit à l’État puisqu’il croit en l’avenir radieux promis par Staline. Il traque donc avec obstination tous les déviants possibles, les arrêtant, emprisonnant, faisant torturer comme s’il s’agissait d’animaux de laboratoires. Il s’agit d’obtenir des « aveux », vieux reste chrétien de la mentalité russe où la confession tient lieu de jugement de Dieu. D’ailleurs, note l’auteur, on ne défère aux tribunaux que ceux dont les dossiers sont en béton, déjà réglés par la milice ; les autres sont exécutés sans jugement, par « suicides » ou « tentatives de fuite ». L’un de ses subordonnés, Fiodor, a son enfant de quatre ans Arkady tué, retrouvé tout nu près de la voie de chemin de fer, éviscéré. La ligne officielle est qu’il a été retrouvé habillé et qu’il a heurté un train. Un crime au pays de l’avenir radieux ? Vous n’y pensez pas ! Il s’agit là d’une grave accusation contre l’État, le Parti et la Vérité marxiste, d’une trahison par défaitisme, préparant l’affaiblissement du pays en faveur des ennemis capitalistes qui n’attendent qu’un fléchissement pour envahir l’Union soviétique ! Aucun témoin ne veut témoigner, même cette femme qui a vu s’éloigner le petit garçon avec un homme portant une sacoche, car ce serait aller contre « ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous » – donc finir au Goulag, ostracisée, avec toute sa famille.

Mais un jour, son chef demande à Léo de surveiller sa propre femme, Raïssa : elle pourrait être une espionne. Leo s’exécute, il devine que sa femme ne l’a jamais aimé mais a simplement voulu s’assurer une position sociale confortable dans le système. Il ne découvre rien, il devient donc suspect et Vassili, son adjoint qui le hait, s’empresse de les faire arrêter. Va-t-on les envoyer au Goulag ? Coup de théâtre, Staline vient de mourir, nous sommes à l’hiver 1953. Dans l’incertitude de la nouvelle ligne du parti, ses supérieurs se contentent d’exiler Léo dans une poste de milicien au bas de l’échelle dans une ville nouvelle consacrée à la bagnole.

C’est là qu’un nouveau meurtre se produit, qui ressemble étrangement à celui que Léo a refusé d’analyser plus avant, fidèle à la vérité officielle. Remis en cause par son propre parcours, le doute s’installe dans l’esprit de Léo : il doit sa disgrâce au soupçon infondé de trahison et à la jalousie de son adjoint. Bien que simple milicien, il bénéficie toujours de son aura d’ex-MGB et son chef se méfie : serait-il un « espion » de Moscou venu le surveiller ici, dans l’Oural ? Lorsque Léo découvre un nouveau cadavre, un adolescent de 13 ans nu, tué de la même façon, une ficelle à la patte, de l’écorce plein la bouche et le ventre lacéré, il convainc de chercher si des meurtres similaires n’ont pas eu lieu ailleurs. Aucun des enfants, fille ou garçon, n’a été violé – mais le tueur a découpé le torse pour en extraire l’estomac.

Cette « originalité » fait découvrir… une bonne cinquantaine de cas similaires, dont le petit Arkady est le 44ème. Évidemment, les miliciens de chaque ville se vantent d’avoir toujours attrapé « le coupable », en général un marginal, un antisocial, un homosexuel ou un demeuré. Comme le jeune Vadim de 17 ans dont le seul crime a été de couper une mèche de cheveux blonds d’une victime déjà morte. Il a été exécuté d’une balle dans la nuque à l’aube, après un procès expéditif : on avait toutes les « preuves socialistes », n’est-ce pas ? Refuser d’être « normal » au pays de la Vérité en marche est déjà une trahison du peuple. Il le dit dans ses Remerciements à la fin, l’auteur s’est inspiré d’Andreï Chikatilo, tueur en série d’URSS exécuté en 1994 après 55 meurtres d’enfants et adolescents des deux sexes.

Va alors commencer une longue traque qui passera par la nouvelle disgrâce de Léo et de son épouse, tous deux envoyés au goulag. Ils parviendront à s’évader, à convaincre des villageois de les aider, à retrouver le meurtrier à l’autre bout de la voie de chemin de fer au long de laquelle les enfants sont tous morts. Bien que le roman commence lentement et décousu, il devient vite haletant, bien mené, montrant hommes, femmes et enfants pris dans l’engrenage de la survie au détriment de leur conscience morale (résidu « petit-bourgeois » dit la vérité officielle – Pravda). Même si la fin est plus hollywoodienne que soviétique (peut-il exister une « rédemption » dans la patrie du socialisme ?), Tom Rob Smith sait montrer la peur omniprésente, la voie facile de la lâcheté humaine, le mensonge d’État. Question inévitable : comment construire un désir d’avenir dans le dégoût de soi ?

Oui la racaille existe et ce ne sont pas les « conditions matérielles » qui la causent toujours, mais parfois des perversions mentales. Le reconnaître, c’est faire avec le réel, pas l’ignorer au profit de la naïveté idéologique. C’est assurer le bonheur du peuple que de prendre en compte sa sécurité quotidienne, il ne vit pas seulement de pain. La gauche actuelle française garde de sa formation marxiste des naïvetés de ce genre sur la délinquance, les banlieues, les prisons. C’est un mérite de ce roman que de remettre les pendules à l’heure.

Tom Rob Smith, Enfant 44 (Child 44), 2008, Pocket 2010, 523 pages, €7.69 

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Erevan, capitale d’Arménie le matin

Visite de la ville avec notre guide arménienne ce matin. Elle nous emmène sous « l’œil de Sauron », cette tour surmontée d’une feuille d’or ovale qui ressemble tant au maléfice du Seigneur des anneaux que je la surnomme ainsi. Je crois qu’il s’agit du monument aux 50 ans de l’Arménie soviétique…

De l’esplanade de béton en plein soleil, la canicule règne déjà à 10 h du matin. Nous apercevons les grues des quartiers en construction, la brume de la centrale thermique au loin. Plus près, la perspective en gradins souligne l’opéra, bâtiment rond et gris, puis la cathédrale saint Grégoire.

C’est l’endroit idéal pour mesurer la ville, enserrée entre ses collines de terre beige, desséchées par l’été. La coulée de verdure paysagère plonge vers le centre-ville, ornée d’œuvres d’art, hommage de ses fils à la capitale du pays. Nous descendrons lentement les degrés, très larges, dans la vaste lumière d’un ciel sans nuages. Peu de peuple sur ce monument; il s’agit d’un symbole, pas d’un endroit où l’on vit.

Nous descendons le jardin suspendu. Des statues contemporaines peuplent gradins et perspectives en bas. Les Trois plongeurs de Marc Waller, anglais, 1957, alignent leurs acrobaties au-dessus d’un bassin d’eau immobile, les muscles de métal luisant, les traits impassibles des techniciens de l’industrie.

Plus bas, A group of Three de la collection Cafesjian, deux statues mafflues de Botero, le chat de 1999 et le Romain de 1986 au petit zizi en tuyau malgré ses gros pectoraux, deux de Barry Flanagan, les Acrobates de 1988 (des lièvres) et Hare on bell de 1983, enfin les Stairs de Lynn Chadwick de 1991.

Les rues ombrées se peuplent de mères avec enfant. Les petits en débardeur, chemisette ouverte ou tee-shirt ont l’air apaisés de la promenade, ils sont aimés.

Nos pas nous mènent au Musée des manuscrits anciens, le Matenadaran. Devant la façade trône une statue éloquente du créateur de l’alphabet arménien en 405 de notre ère, le moine Mesrob Machdotz, inventeur des 36 lettres portées à 39. Une phrase écrite dans cette langue nous est traduite par notre guide arménienne. Elle signifie : « connaître la sagesse et l’instruction, comprendre les paroles de l’intelligence ». Édité sur quatre colonnes, l’alphabet fait correspondre à chaque lettre un chiffre : la première ligne donne les unités, la deuxième les dizaines, la troisième les centaines, la quatrième les milliers. Les chiffres arabes, utilisés aujourd’hui, seront adoptés plus tard.

A l’intérieur, une conférencière francophone nous débite d’une voix monocorde et avec des mots fleuris l’histoire de chaque manuscrit présenté en vitrine. Il y en a de très anciens qui ont échappé aux hordes mongoles, aux chrétiens, aux arabes, aux turcs… Il en reste quand même 17 500 si l’on en croit la notice de présentation. Toujours la mode des records : « le plus gros » manuscrit pèse 28 kg, rescapé du génocide en deux parties, il s’agit de l’Homélie des Mush de 1200-1202. Le « plus petit » est un calendrier religieux de 9 g datant de 1435. C’est en 1512 que paraît le premier livre en arménien, imprimé à Venise où vit une petite communauté. Ce n’est qu’en 1772 que le premier livre arménien sera imprimé en Arménie.

Certains manuscrits de l’antiquité grecque n’existent aujourd’hui qu’en traduction arménienne, les autres ont été soigneusement détruits par les barbares chrétiens pour qui Dieu expliquait tout sans besoin de connaître. Des manuscrits de sciences exactes datent du VIIe siècle. Le savoir est resté révéré dans le pays, en témoigne cette miniature de 1417 montrant des élèves du primaire à l’étude. Un manuscrit original du poète Sayat Nova date de 1766. Nous verrons la statue blanche du troubadour sur une place de la ville.

Sur un Évangile du 13ème siècle, une miniature d’Ovanes représente le Paradis comme un jardin entouré d’une frise carrée, dans lequel Adam et Ève tournent la tête, attentifs, au diable serpent qui toque au mur, côté oreille d’Ève. Deux diablotins noirs et nus complotent sous la frise. L’Évangile Echmiadzen de 939, relié d’ivoire, présente une Annonciation. Mais c’est sur un Évangile du VIIe siècle que le Président de la République élu en Arménie prête serment.

Photos interdites dans le musée.

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Église d’Odzoun et monastère de Kobayr

Excellente nuit au calme malgré une envie de pisser qui vient de l’habitude de boire beaucoup alors que la chaleur a disparue. Depuis quelques jours en effet, tous les villages pour les filles s’appelaient Achadeau… Malgré la plomberie fantaisiste (fuite, pas d’eau chaude), l’étape est agréable. Des bâtiments annexes sont à peine terminés au fond du jardin, façades en pierre de basalte du pays et toits couleur olivine. Les repas sont particulièrement soignés et l’accueil chaleureux.

Au village agricole d’Odzun, nous visitons la fameuse église du VIe siècle. Elle séduit par la simplicité de ses formes. Sa lumière tombant de lucarnes soigneusement orientées donne une atmosphère à ce lieu de pierre. Des peintures religieuses colorées lui donnent vie, tout comme les cierges maigres qui élèvent leur flamme orange qui font danser les ombres.

Le prêtre massif, en soutane noire et barbe, chante à la fin de notre visite une louange à Dieu. Il a la voix profonde et ses vibrations emplissent l’église, forçant le silence. Façon pour lui de rappeler que ce monument touristique est un lieu où le sacré demeure. Sa croix pectorale luit au bout d’une chaîne.

A l’extérieur, sur le parvis devant l’église, trône un édicule de l’époque soviétique, comme si le régime avait voulu « communiser » le lieu (comme on dit christianiser). Il ressemble à une chapelle mais l’étoile ajourée au fronton, la faucille et le marteau gravés sur les côtés, montrent son dessein édifiant…

Notre dernière randonnée du séjour commence parmi les fermes du village, sous les yeux des vieilles femmes qui sourient en nous regardant passer. Elles sont heureuses si nous photographions les enfants, leur fierté, leur richesse.

Un gamin passe et repasse, affairé. Il n’a pas la tenue d’école mais le short, le débardeur et les tongs de l’été. Il veut probablement nous observer sans en donner l’air. D’autant que l’école est fermée jusqu’à fin septembre pour cause de vacances scolaires… De très jeunes filles suivent la rue en robes à volants dans le chic des années soixante, mais elles ont les gros mollets des habituées des pentes.

Le sentier de chèvres suit la gorge de Débèd, on en voit même deux troupeaux. Nous ne tardons pas à le quitter pour aller longer la falaise plus haut, dans l’herbe rarement foulée. C’est là que le sentier se fait peu large, penchant vers le fond à quelques centaines de mètres.

Nous apercevons la triple voie de communication de la route, du chemin de fer et de la rivière qui bouillonne tout en bas. Buissons verts, fleurs champêtres et graminées jaunes. L’herbe sèche couchée est parfois glissante et l’un de nous l’apprend à ses dépends, lui qui a déjà mal de calculs dans les reins. Le soleil efface les quelques nuages et nous marchons sous la chaleur.

En fin de parcours, une forêt de noyers, hêtres et chênes nous rafraichit. Une lumière d’un vert d’aquarium repose les yeux tandis que le nez est sensible aux parfums des herbes et à l’humidité de l’eau. Une source coule, canalisée en plein milieu du sentier.

Ce dernier, à peine tracé, aboutit brutalement au monastère de Kobayr, en surplomb d’une falaise. Son nom signifie « caverne de pierre » car de nombreuses cavernes existaient dans les parois. Il date du XIIe siècle mais est tellement ruiné que la population a entrepris de le restaurer.

Une équipe d’ouvriers nous regarde arriver, un peu étonnée, gâchant lentement le plâtre et montant au palan des pierres au sommet. Un tout jeune homme bénévole est avec eux sans vraiment travailler, cherchant de l’eau, portant des tubes. Il porte un débardeur rouge étroit, un jean noir de noir et des chaussures de foot jaunes. Il n’a rien de la tenue prolétaire des autres mais l’air d’avoir quatorze ans.

Le pique-nique nous attend là, avec notre guide arménienne et le chauffeur qui a garé son bus en contrebas sur la route. Le monastère domine en effet la vallée, la chapelle forteresse sur l’à-pic de la falaise, au-dessus du vide, et l’église Sainte-Mère de Dieu réduite au chœur et aux fondations. Subsistent dans le chœur des fresques du Christ et des apôtres. Nous faisons le tour des ruines après déjeuner.

Nous rejoignons le bus en bord de route par une descente raide en escalier. Mais les pierres sont naturelles, c’est un escalier bio ! L’adolescent nous dépasse en bondissant comme une chèvre. Il n’a pas oublié quelque chose au village, s’il va vite c’est pour nous observer encore un peu. Nous le trouvons en effet installé au bord de la route face au bus, aux côté des femmes qui proposent des mûres, des pommes et autres fruits.

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Monastère de Haghpat

Après Sanahin, le bus nous redescend sur la ville d’Alaverdi où un arrêt alcool pour les invétérés nous permet de côtoyer de près les grands ensembles tristes des années soviétiques.

De petites boutiques individuelles sont installées dans des cabanes de planches à leur pied. On y vend des légumes, des fruits, du bazar. Légumes et fruits sont d’abondance en été, on y trouve choux, oignons, pommes de terre, poivrons, tomates, courgettes, melons, pastèques, ainsi que des herbes fraîches telles que l’aneth et la coriandre.

Une grand-mère tient à me faire photographier son petit-fils. Le gamin est joli et souriant, je me confonds en spaciba (merci en russe).

Les filles en profitent pour se faire le gamin en photo aussi. C’est l’inconvénient des groupes, on ne peut lier connaissance sans qu’aussitôt un essaim de touristes ne vienne piétiner de leurs gros sabots les fragiles attaches qui se tissent.

Nous déjeunons dans un restaurant à vacanciers où une tablée d’Italiens quitte juste les lieux. Nous faisons connaissance devant les toilettes. Parmi les entrées, nous avons cette fois une soupe de riz à la carotte râpée et aneth, avec de gros malassols, ces cornichons à la russe confits au sel. Suit un cigare de viande hachée cuit sur une broche avec ses légumes grillés au four, épluchés. En dessert, des mûres de saison et du chemin, au fromage blanc. L’eau gazeuse est de marque Jermuk. Nous n’avons cessé de voir des gens cueillir des mûres au bord de la route, petit seau de plastique à la main. En revanche, pas de mûre blanche du mûrier dans l’assiette, en vente dans de petits pots au monastère Haghpat.

Nous remontons à Haghpat pour la visite. C’est un gros monastère opulent construit dès 976, aux trois églises. Pourquoi trois ? Parce que les chrétiens arméniens ne célèbrent qu’une seule cérémonie à la fois dans leurs églises, pas une par chapelle comme cela peut se faire en pays catholique. Entre baptêmes, mariages et enterrements, il fallait bien trois lieux de culte pour contenter la paroisse. Haghpat comprend donc trois églises, l’une à la Sainte-Mère-de-Dieu, l’autre à Saint-Grigor (Grégoire, l’évangélisateur de l’Arménie), la troisième à Saint-Signe (le Signe fait aux rois mages).

Haghpat était le siège de l’évêché de Lori au XIe siècle. Il est devenu un rival du monastère de Sanahin en face et, en 1233, le cousin de l’évêque prit d’assaut la forteresse de Kaïan pour ses amis mongols. Ensuite, ces mêmes Mongols ont pillé les deux monastères… Haghpat fut pillé encore par Tamerlan au XIVe siècle, puis par les Ottomans au XVe siècle, enfin par les laïcs communistes soviétiques à la révolution. Sayat Nova, troubadour célèbre des années 1712-1795, fit sa résidence en ce monastère parce que tombé amoureux de sa sœur, la princesse Anna Batonachvili – enfin, c’est ce qu’on dit. Il y mourut, assassiné par l’armée d’Agha Mohammed Khan qui dévasta la ville de Tiflis et ses alentours, en 1795.

La première église qui se présente est saint Grigor, bâtie en 1023. Suit l’église saint Signe (saint Nechan), la plus vieille, élevée entre 976 et 991 par les frères Smbat et Gurgen. Elle est cruciforme, incluse en bâtiment rectangulaire, et surmontée d’un dôme dont les arcs forment une courbe gracieuse. Il reste des fresques, mais peu par rapport à l’original qui en était couvert. Il faut imaginer l’intérieur, aujourd’hui sombre et austère, tout illuminé de chandelles qui font danser les personnages colorés des murs. On distingue encore dans l’abside le Christ sur un trône avec les apôtres en-dessous.

La galerie renferme de nombreux khatchkars dont le chef d’œuvre nommé Aménaprkitch (Sauveur de tous) date de 1273. Il a été sculpté par Vahram et représente la Crucifixion. Le Christ, la Vierge, Marie-Madeleine, les douze apôtres et les anges précédaient (encore un record !) d’un siècle la Renaissance italienne. La face était enduite de couleur rouge obtenue grâce à la cochenille. D’autres khatchkars du IXe siècle montrent une croix en forme d’arbre de vie. Ce symbole païen a été récupéré par les chrétiens comme le cercle solaire pour baptiser les anciens symboles et les faire servir la Cause des Évangiles.

Les salles du monastère ont été souvent réutilisées depuis sa désaffection. La bibliothèque, qui visait à concentrer tous les manuscrits arméniens entre le 11ème et le 13ème siècle, a été brûlée sous Tamerlan puis encore sous les Arabes, les pierres en gardent des traces. Barbarie envieuse de l’ignare. Lors des invasions, les manuscrits étaient cachés dans les cavernes. L’Évangile de Haghpat a été composé par le moine du monastère Hakop à la demande de Sahak Anetsi en 1211. Il est connu pour ses enluminures séculières et religieuses. Il est aujourd’hui au Maténadaran, le musée des manuscrits que nous verrons à Erevan. Aux Mongols puis aux Arabes qui torturaient les moines pour savoir l’emplacement des cachettes, la légende veut qu’ils aient répondu par une phrase de l’Évangile : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint, ne jetez pas vos perles aux porcs. » Les musulmans ont du apprécier… La salle a servi de silo à grains et à vin avec des jarres en terre enfoncées dans le pavement à l’ère matérialiste : vous n’avez pas besoin de livres mais de pain. L’église Saint-Signe a servi à moudre le grain comme en témoigne la base de la meule, creusée dans la pierre à même le sol.

La salle de bain des moines du XIVe, conservée, donne une idée des maisons paysannes traditionnelles en Arménie. C’est une construction basse aux murs de basalte ajustés sec, avec pour seule ouverture la porte. Le toit de poutres en encorbellement est couvert de lattes, puis de terre où poussent les herbes. Cette couche isole bien, hiver comme été. Un trou dans le toit offre la lumière et évacue la fumée par courant d’air avec la porte.

Au bas du monastère, à quelques centaines de mètres, s’élève un petit hôtel familial encore en cours d’aménagement. Dès l’entrée s’aligne une collection impressionnante d’alcools divers. J’ai pour ma part une vraie chambre single avec salle de bain attenante, une télé… mais pas d’eau chaude. Problème de gaz me dit-on. Qu’importe, même froide, la douche est loin d’être glacée et fait du bien.

Le dîner est superbement présenté, comme toujours les entrées mises en totalité avec les assiettes, ce qui donne une impression d’abondance qui met en appétit. Les tomates cuites épluchées côtoient les tomates crues au concombre et les haricots verts froids émincés à l’aneth. Il y a des jattes de crème aigre, de la macédoine, des rouleaux d’aubergine grillée garnies de carotte râpée à la crème, de la feta, des malassols. Le chaud est constitué de porc grillé barbecue, accompagné de pommes de terre cuites au four et de légumes à la grille tels qu’aubergines et poivrons. Les fruits servis en dessert, pêches, prunes et poires, sont trop verts.

Notre guide arménien a déniché en apéritif un alcool artisanal de prune qui doit titrer au moins 60°. J’en ai goûté, c’est un coup de fusil mais il y a un vieux parfum d’arrière bouche. Une installation vidéo sert de juke-box sous l’auvent cuisine où est installé le four et l’évier collectif. Les adultes paraissent bien en peine de relier les bons fils aux baffles et les gamins s’en mêlent. Il y en a quatre ou cinq, de 17 à 5 ans. Le 12 ans paraît le plus doué pour les fils. Chanter, danser, rester dans le bruit, ce n’est pas mon tempérament. Il faut de plus être bourré pour rire de n’importe quoi. Je me dégage donc des baffles dont l’une se dresse juste derrière mon oreille droite avant de m’éclipser discrètement.

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Monastère de Kirants

Le bus nous mène à l’orée d’un parc national où nous randonnerons jusqu’au monastère perdu de Kirants.

Toute la randonnée, de 19 km aller-retour, se déroulera dans un chemin boueux dans la gorge Samson. Nous rentrerons mollets crottés, muscles fatigués d’avoir eu à rétablir l’équilibre en permanence sur la terre glissante. La matière est café au lait, semi-liquide et toute chaussure même crantée ne peut que déraper si elle ne se pose pas solidement. De pénibles ornières sont tracées dix fois par jour par les camions du village qui continuent à exploiter sans vergogne le parc national, coupant le bois, cultivant des parcelles. Un camion Zil et un gros Oural nous dépassent en ahanant.

Toute la journée nous accompagne le chien Simba, bien que son maître, notre guide local du jour, lui ait ordonné au début de retourner. Le gros chien baisse la tête, s’écarte doucement, va se cacher dans les buissons, puis reprend sa marche derrière nous une fois la troupe repartie et son maître qui l’oublie. Il réussit ainsi à s’imposer contre un jeune chien admis au début, mais qui a rebroussé chemin dès qu’il a vu un molosse à l’attache aboyer sur le chemin. Jalousies canines.

Humidité, odeurs de plantes, boue omniprésente. Évidemment planté sur un sommet, le monastère se mérite. Son nom de Kirants signifie « briques » car il est bâti non de pierres, difficiles à monter jusqu’ici, mais de briques avec la terre cuite sur place. Des mosaïques colorées subsistent sur le clocher octogonal de l’église mais, pour le reste, c’est une grande coquille vide. Dans les salles désertes, quand on est seul, les étroites fenêtres ruinées laissent entrevoir le vert de la végétation délirante à l’extérieur. C’est comme un parfum d’aventure qui rappelle quelque jungle.

Le camping du soir, prévu sous la tente, a été remplacé par une nuit chez l’habitant à Dilidjan pour cause de boue et d’humidité permanente. Les filles sont ravies : elles vont pouvoir faire sécher leurs affaires.

Nous accueille impromptu une grande maison encore en travaux. Elle est sur les hauteurs et à l’écart du centre, au rebours de la veille. L’hôtesse est un peu hystérique parce que ses draps ressemblent à des serviettes de toilette et que certains s’y trompent en allant à la salle de bain… Ses chiottes fuient et elle doit en condamner une.

La famille se débrouille toute seule pour construire et aménager leur petit hôtel et le bricolage se voit : la plomberie est en dépit du bon sens et l’électricité placée au petit bonheur. Le bouton pour allumer la pièce centrale de l’étage se trouve derrière la porte d’accès et pas à main immédiate. Le porte-savon de la douche se trouve à deux mètres de la pomme, c’est pratique ! Le robinet mal fixé ne permet pas d’obtenir de l’eau chaude sans dévisser la plomberie entière, qui tombe… Tous les matériaux de construction et sanitaire viennent de Turquie via la Géorgie, mais le bricolage est du soviétique tout pur ! Cela dit, nous sommes contents de prendre une douche, même si nous devons attendre notre tour car il n’y en a que deux pour quinze.

Le dîner comprend du pourpier cuit et de l’épeautre aux filaments de poulet, le tout faisant bouillie. Je n’aime pas trop ces plats de bébé qui tiennent au corps sans guère de saveur, mais les autres apprécient. Tendance d’époque aux saveurs neutres industrielles ? Retour à l’enfance des bouillies ? Je préfère quant à moi les légumes grillés au four avec leur très léger goût de brûlé : aubergine, tomate, poivron. J’en fais une ventrée.

Nous dormons assez bien malgré les matelas défoncés comme dans les collèges. A croire que des générations d’ados s’y sont vautrées. Nul ne pouvait bouger que tout le monde l’entende, tactique de pensionnat pour savoir qui se branle. Nous sommes encore, volontairement ou non, dans le contrôle social de type soviétique. L’hôtellerie arménienne des gîtes a du chemin à parcourir pour accueillir les touristes comme partout ailleurs.

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Marche en forêt et monastère de Gochavank

Le bus nous conduit au début de la marche du jour. Journée de contraste, d’un côté le soleil méditerranéen du lac Sivan et son paysage de plage à la végétation sèche, de l’autre des forêts de hêtres et du brouillard dans une ambiance de Jura. Il suffit de passer un tunnel…

La région qui borde la frontière azerbaïdjane est verdoyante, plus haute en altitude. Riche en faune et en flore, on la nomme évidemment « la Suisse arménienne ». Elle a vu fleurir les maisons de repos à l’ère soviétique, grands bâtiments collectifs aujourd’hui péniblement reconvertis en hôtels ou en colonies de vacances. Il s’agissait hier de distinguer les ouvriers méritants, mais surtout de s’attacher les dirigeants par des privilèges. L’hôtellerie moderne n’a que faire de ces casernes mal conçues et nous voyons se construire des bâtiments plus design, en un complexe de petits chalets disséminés dans la forêt.

Notre guide arménienne nous a fait ce matin un historique de l’Arménie. Insistant sur la période récente, elle a réglé son sort au système soviétique. « Le tout collectif engendre l’irresponsabilité et aboutit au jemenfoutisme. Si aucun intérêt personnel n’est sollicité, nul ne se préoccupe de préserver ou d’économiser, l’inefficacité règne à tous les niveaux, de la gestion d’une cantine aux atteintes à l’environnement. » L’homme maître et possesseur de la nature gaspille sans compter puisque tout est à tous – sans restrictions – donc à personne. La charge de qui a vécu l’ancien système est sans appel. Elle peut être acide, notre guide arménienne. N’empêche : de l’Ourartou antique au Brejnev contemporain, le socialisme est toujours l’État d’abord.

Elle nous a décrit aussi les premières années de l’indépendance, le blocage du gaz russe. L’Arménie avait arrêté sa seule centrale nucléaire par crainte de voir sa technologie faillir comme à Tchernobyl. Mais le gaz n’arrivant plus pour cause de scission arménienne de la CEI à domination russe, la guerre avec l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabagh bloquant les frontières azérie et turque, le pays a vécu plusieurs hivers de rationnement extrême. L’électricité n’était délivrée que quelques heures par jour. Or le climat est rude puisque l’altitude moyenne est au-dessus de 1000 m. A Erevan, la capitale, les habitants brûlaient dans des poêles à bois tout ce qui pouvait se brûler, « à commencer par les œuvres complètes de Marx et de Lénine (plusieurs dizaines de volumes inutiles) » selon notre guide, puis les bancs des squares. On a accentué la déforestation à cette époque, le temps de remettre la centrale nucléaire en route, révisée aux normes de sécurité avec l’aide technique des Français. Ce n’est qu’en 1995 que la situation est redevenue normale. D’où la hantise arménienne de se voir couper d’une frontière commune avec l’Iran, poumon d’échanges si le monde russe fait pression sur elle. Désormais l’Arménie connaît un excédent d’électricité. Elle l’échange contre du gaz iranien et en donne à la Géorgie qui paye directement la Russie en remboursement des dettes arméniennes.

Nous partons à pied du lac de Parz Litch qui signifie « lac clair ou transparent ». Le sentier au bord du lac est fait de pouzzolane aux trois couleurs, rouge sombre, grise et noire. Notre objectif est le monastère de Gochavank.

Pour cela, il nous faut traverser la forêt européenne composée de hêtres, chênes et charmes principalement. Des fleurs bordent le chemin fort boueux des pluies d’hier. Les jeeps locales ont creusé de profondes ornières et il nous faut souvent passer dans les broussailles sur le côté. Certaines voitures se sont même raclées le ventre à voir les traces. Dans ces grandes forêts transcaucasiennes vivent encore le loup, l’ours et le lynx. Nous voyons d’ailleurs une trace de plantigrade sur le chemin. Je crois y reconnaître la trace d’un pied nu d’enfant mais la trace suivante, en avant, montre de fortes griffes dans la boue. Nous imaginons dans la conversation une randonnée de préadolescents heureux d’avancer pieds nus dans cette boue grasse, nez au vent, excités par les odeurs d’humus et d’herbe écrasée, la peau hérissée de rosée tombée des feuilles, les yeux ravis des fleurs de milieu humide. Il y a même quelques champignons. Mais il s’agit probablement des traces d’un petit ours. Tout est moite, dégoulinant d’eau. Il a plu cette nuit et le ciel reste couvert.

Une rude montée nous fait sortir de la forêt pour culminer dans les champs du plateau. Du foin en meules sèche ici ou là. Un vieux bus Kamaz, de l’ère soviétique, a achevé sa vie dans un tournant puisqu’il n’existe pas de décharge publique en ce pays. On l’a simplement poussé dans un fourré le long du chemin. Nous avons fait une boucle et la voie de terre qui redescend nous ramène au village, là où s’élève le monastère. Il ne s’agissait cet après-midi que de prendre l’atmosphère du pays en marchant dans le paysage, ce qui n’est pas une mauvaise manière d’explorer. Avant la visite, je prends une bière au bar d’en face. C’est une bière Ararat de 4.5° d’alcool ; la bière la plus courante est la Kilikian.

Le monastère construit dès 1188 doit son nom à Mekhitar Goch qui l’a fondé, auteur du premier code civil et pénal du pays. L’église Saint Grigor Loussavoritch est l’un des meilleurs exemples de l’architecture arménienne médiévale.

Elle est ornée de croix très ajourées de style tardif, sculptées par Poghos. Ses bâtiments ont des soubassements cyclopéens de pierres sèches, agencées antisismiques par imbrications. Les pierres ne sont pas rectangulaires mais biseautées pour s’ajuster en angles. D’autres murs, énormes, ont été conservés comme limites, ils dateraient de 3000 ans. Des puits de lumière octogonaux délivrent une lumière chiche dans les salles obscures.

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Cimetière de Noratous, lac Sevan et monastère

Ce matin Tigran et son frère ont amenés les fils avec le petit-déjeuner. Il y a de la brioche dorée faite maison. Les kids sont intimidés, 7 et 11 ans, curieux des étrangers. Dommage que nous ne puissions communiquer, il faudrait au moins parler russe. Nous pourrions répondre à leur avidité de connaître.

Le bus nous mène, une fois pliées les tentes, au cimetière du Noratous. C’est un immense cimetière au-dessus du village du même nom, à 1934 m d’altitude, dont les tombes datent du début du christianisme. Noratous, propriété des princes Zakarian, était le centre administratif de la province Tsemak jusqu’au 19ème siècle.

Notre guide arménienne nous apprend à distinguer les siècles en fonction du décor des khatchkars, il y en plus de 800. L’usage est issu de traditions païennes et les premiers étaient probablement en bois. Le IXe siècle voit une simple croix sur pierre brute, puis la pierre est taillée en rectangle avec un bourrelet avançant orienté vers l’ouest et la croix mieux décorée. La croix est doublée au XIe par l’arbre de vie. Le soleil au XIIIe siècle s’introduit sous la croix et sous l’arbre de vie en un cercle où s’entrelacent des lignes. Au XIVe siècle, certaines pierres sont en olivine, vaguement cristallisés et vert pâle. La couleur verte est donnée par le sulfate de magnésie et de fer. Pourquoi le bourrelet de tête de la pierre est-il orienté à l’ouest ? Parce que si le monde naît avec le soleil à l’est, le Christ sauveur, à la fin des temps, est réputé venir des ténèbres, donc de l’ouest. Le bourrelet est comme une inclinaison de la pierre vers le Sauveur, en signe de respect.

La pierre tombale Guéghama est en forme de berceau. Elle est très sculptée de croix et d’arbre de vie. Sur sa face nord un cavalier et un servant qui tient la bride du cheval, un ange survole le couple. A leur gauche sont taillés une rosette (symbole d’éternité), un pot à vin et un four circulaire à cuire le pain arménien. Un musicien assis joue d’un instrument à cordes à côté d’un cercle solaire. La pierre tombale a été érigée en l’honneur de Khatchatour qui avait approvisionné le village en eau au XVIIe siècle. Une autre pierre montre un paysan labourant avec une charrue.

Les tombes modernes, laïques ou communistes, préfèrent le portrait photo du mort gravé sur le marbre, ou encore un buste en bas-relief, à la soviétique.

Au café qui vend des souvenirs et où nous prenons une mouture « à la turque » (qu’on préfère appeler en Arménie « café oriental »), un grisonnant de Lyon nous entreprend en français. Il vit là-bas mais est né en Arménie. Ses grands-parents ont émigré en France mais ses parents sont revenus pour construire le communisme… « Les cons ! », nous dit-il, sincère. Ils ont pu heureusement revenir en France parce qu’ils étaient français.

Notre guide arménienne nous lit dans le bus quelques contes arméniens en français. Il s’agit du bon sens populaire dans les situations inédites.

Voici que nous longeons les rives du lac Sevan. C’est un gigantesque lac salé, 1400 km², presqu’une mer. Lyriques, les nationaux l’appellent « la perle d’Arménie », morceau tombé du ciel.

Nous visitons sa presqu’île aux deux églises, endroit très touristique où se massent les cars d’étrangers et les voitures des Arméniens. Il faut dire que les rives sont balnéaires, une petite côte d’Azur où l’on lézarde au soleil avant d’aller dans l’eau, puis de prendre un verre sous les parasols. Les gens y sont bronzés, se départant de la frilosité paysanne. Gamins et jeunes n’hésitent pas à se promener sans chemise, avec la hardiesse de l’habitude. L’un d’eux, douze ans, s’étire comme un chat sur la pierre chaude du parapet bordant l’église côté lac, frottant sa peau caramel sur la rugosité du basalte. Il est heureux au soleil, le corps libre, bien dans sa peau.

Le monastère Sévanavank (vank voulant dire monastère), s’élève à peut-être 200 m au-dessus du niveau du lac. Il offre une vaste perspective jusque sur l’autre rive et les montagnes au loin. Tout se fond progressivement dans un pastel qui se mêle avec le ciel.

Le lieu est un endroit inspiré, ce qui ne fait pas peu pour sa réputation. Il a été l’un des premiers sites à adopter le christianisme à la suite de la conversion du roi Tiridate le Grand. On dit que saint Grigor éleva les deux premières églises du Sévanavank. L’église des saints Apôtres (Arakélots), date du IXe siècle élevée par la princesse Mariam, fille du roi Achote I Bagratouni. La seconde église est dédiée à saint Jean-Baptiste (Karapèt). La troisième à la Sainte-Mère de Dieu (Astvatsatsine) n’existe plus.

Un groupe de handicapés est amené par ses moniteurs pour aller mettre un cierge de cire jaune dans l’église. Des jeunes, garçons et filles, se prennent en photo sur le parapet, des gamins en groupes de vacances, des familles avec grand-mère et petits enfants. La tradition est transmise ici, même si cela se fait dans une sorte de kermesse. Nous ne sommes pas chez Disney car tout est authentique et il ne s’agit pas de jouer mais de révérer. Mais nous ne sommes pas non plus à Lourdes car la révérence est plus de tradition que de croyance aveugle.

Monter les degrés jusqu’à l’esplanade du monastère, faire le tour des bâtiments, pénétrer dans l’église pour y acheter plusieurs cierges, les allumer en l’honneur de proches au loin ou malades, s’asseoir sur le muret chauffé de soleil pour contempler le lac, redescendre pour déjeuner au restaurant du parking, ou acheter un souvenir avant d’aller pique-niquer sur la plage, voilà qui est un rite social plutôt qu’un acte de foi.

Mais je préfère ce christianisme-là, intégré dans l’existence, au fanatisme des illettrés brutaux qui détruisaient tout ce qui choquait leurs croyances dans les premiers temps chrétiens. Mais oui, nous avons eu nos talibans et ils n’avaient rien à envier aux afghano-pakistanais actuels, l’étude de Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle nous le rappelle (1996, Tempus Perrin 2011) !

Dans l’église, un Christ orant a l’air mongol sur une stèle du XIVe siècle. Peut-être est-ce pour que les invasions mongoles ne la détruisent pas, reconnaissant sur l’image l’un des siens ? De fait, la stèle a subsisté. Beaux visages rêveurs de la jeunesse qui allume des cierges. La lumière douce et chaude allège leurs traits.

Nous déjeunons à une longue table réservée sous les velums du parking. Un groupe d’Italiens encore plus grand que le nôtre déjeune une table plus loin. Il y a des Allemands, des Arméniens en famille, et même nos Tchèques. Nous avons revu le couple et son Stefan de 9 ans, bob blanc et la tête et tee-shirt orange sur le dos. Outre les salades de légumes cuits ou crus, les olives et le fromage, nous est servi un lavaret du lac, poisson coupé en tronçons grillés sur la braise. Le four et le barbecue semblent les façons de cuisiner majeures ici. Les frites, cuisinées pour faire international, sont trop grasses ; il ne doit pas y avoir deux bains de friture et une température trop basse.

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Évidemment les démagos ont voté la « loi sur le génocide » arménien, comme si les histrions étaient capables de juger souverainement d’un fait historique. Ils ne sont qu’à la pêche aux voix, dans la plus pure illusion. Étant pour la liberté, je ne voterai pas pour les partisans du politiquement correct – qu’ils le sachent. Un bon commentaire sur le blog de Nicolas.

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Thérèse Delpech, L’Ensauvagement

Article repris par Medium4You.

Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans d’une « longue maladie » sur laquelle elle est restée très discrète jusqu’au bout. Pour parler du « retour de la barbarie au 21ème siècle », le sous-titre, voici un livre bien écrit. Ce n’est pas par hasard, l’auteur est agrégé de philosophie et chercheur au CERI (Centre d’Etudes et de Recherches Internationales) dépendant de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, et à l’Institut international d’études stratégiques de Londres. En hommage, je reprends ma chronique d’un de ses meilleurs livres. Elle a été membre du cabinet d’Alain Savary (1981-84), ministre de gauche, puis de celui d’Alain Juppé au Quai d’Orsay (1993-95), ministre de droite. Son livre sort donc des étiquettes étroitement partisanes (donc bornées) pour aborder le monde et son tragique. Prix Fémina, L’Ensauvagement a été choisi pour l’épreuve orael du concours 2011 de l’École de Guerre…

Cet ensauvagement est une façon à la Chevènement d’évoquer ce que les historiens ont appelé « la brutalisation ». C’est un autre nom pour l’habitude de la violence, de l’inhumanité qui ne fait plus réagir, de l’autoritarisme pratiqué, exigé, légitimé, après un conflit majeur où toutes les valeurs basculent.

Tolstoï, repris par Balzac, fait remonter l’ensauvagement des Européens à la Révolution française et à ses suites napoléoniennes, mais c’est bien la Grande Guerre de 14-18 qui a créé cette barbarie qui hante encore la troisième génération dont nous sommes. Avec la modernité en prime, celle de la mondialisation de toutes les relations – politiques et culturelles autant qu’économiques – et les pouvoirs énormes des industries et des nouvelles technologies. La terreur et la barbarie pénètrent chaque jour au cœur des foyers tandis que les rituels de torture et de mort des égorgements, tueries, massacres, déportations, viols, tortures, emprisonnements, prises d’otages, répressions, crimes en série et crimes d’État, deviennent une nouvelles « norme » qui règne dans le monde. Il est donc illusoire pour les Européens de se croire à l’abri dans leur société policée au niveau de vie confortable. Les jeunes soldats américains se battant en Irak ont souvent l’illusion de « killer » des « aliens », ils le disent – et ils trouvent ça « cool » (Evan Wright, Generation Kill, 2004, Putnam).

Il est hypocrite d’encourager les dictatures ailleurs dans le monde alors que l’on pérore ici sur les « droitsdelhomme » et autres ronflantes libertés commémorisées chaque année un peu plus. C’est faire trop confiance à « l’homme rationnel » comme à « l’homo oeconomicus » dont a vu, pourtant, le tout aussi rationnel délire entre 1914 et 1918 à l’ouest, entre 1917 et 1989 à l’est, entre 1933 et 1945 à l’ouest à nouveau, et autour de 1984 dans les Balkans – pour se limiter à l’Europe. Thérèse Delpech : « La politique ne pourra pas être réhabilitée sans une réflexion éthique. Sans elle, de surcroît, nous n’aurons ni la force de prévenir les épreuves que le siècle nous prépare, ni surtout d’y faire face si par malheur nous ne savons pas les éviter. Tel est le sujet de ce livre » p.30.

La passion égalitaire et démocratique, lancée par les révolutions française et américaine, est devenue universelle, même si les régimes ne le sont guère. « Cette universalisation est porteuse de mouvements révolutionnaires d’un nouveau type, dont le terrorisme n’est qu’une manifestation » p.50. Les printemps arabes ont montré ce que cette hypothèse avait de vraie.

Le ressentiment historique (Chine, Iran, Pakistan, Palestine) est un autre ressort de déstabilisation de régions entières du monde.

L’envie et l’imaginaire du Complot malfaisant visent en troisième lieu l’Occident, sans distinction aucune entre Américains et Européens. « La réalité historique contemporaine, plus instable qu’elle ne l’a été depuis des décennies, et porteuse de grands changements, est si profondément décalée par rapport à la volonté de repos des sociétés développées, que la prise de celles-ci sur les événements deviendra de plus en plus précaire » p.75. Avis aux retraités de l’esprit qui se croient « non concernés » ou « au-dessus de tout ça » : l’épicentre des affaires stratégiques du 21ème siècle sera l’Asie.

Que la plupart des Européens ne l’envisagent même pas montre combien l’Europe est devenue provinciale. Thérèse Delpech ne mâche pas ses mots : « Le mépris de la vie humaine, le refus de distinguer les civils des combattants, l’assassinat présenté comme un devoir, sont des provocations directes aux valeurs que nos sociétés sont censées défendre. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour le faire ? A voir la réaction de l’Union Européenne au massacre de Beslan en Ossétie du sud en septembre 2004, on en conclut que ce prix ne doit pas être très élevé » p.120. Nous pourrions ajouter, dans un moindre registre, les palinodies autour du « gaz russe » livré à l’Europe qui vaut bien plus, semble-t-il, que la démocratie récemment confortée des Ukrainiens. Que la gauche « morale » ne vienne pas faire la leçon, elle qui n’a pas valorisée la révolte des syndicalistes polonais en 1982 sous Pierre Mauroy…

Le confort ne se bat jamais pour la morale, il faut le reconnaître, surtout à gauche où le moralisme donne cette bonne conscience qui suffit à dispenser de faire quoi que ce soit. La droite est plus préoccupée de ses intérêts, chacun le sait, économie d’abord, la morale ne sert qu’à la stratégie de puissance ; elle est moins menteuse en ne disant pas une chose tout en faisant son contraire.

Quatre chapitres rythment le propos,

  1. « le télescope », présentation de la méthode d’appréhension des choses,
  2. « 1905 », l’analyse de cette année pré-1914 cruciale pour le 20ème siècle,
  3. « le monde en 2025 », qui braque la lunette sur l’avenir possible, enfin
  4. « retour à 2005 » pour traquer dans l’aujourd’hui les prémisses des possibles.

Thérèse Delpech fait « trois paris sur l’avenir » en 2025 :

  1. Le terrorisme international continuera d’être un problème grave car les terroristes savent être patients, reconstituer leurs réseaux rapidement, s’adapter aux interdits et surtout gagner la bataille des idées ;
  2. Les armes de destruction massive vont proliférer, la Corée du Nord, l’Iran, plusieurs états du Moyen-Orient, devraient acquérir l’arme nucléaire ;
  3. La Chine représente la menace majeure par sa masse, son orgueil revanchard sur l’humiliation infligée durant des siècles par l’Occident et son obsession de « récupérer » un Taiwan qui a goûté à la démocratie et que des traités lient au Japon et aux États-Unis. Car la Seconde guerre mondiale, bien terminée en Europe, ne l’est pas en Asie lorsque l’on observe les « excuses » régulièrement proposées mais jamais suffisantes du Japon aux Indonésiens et aux Chinois pour les avoir colonisés, la Corée toujours non réunifiée (ni la Corée du sud, ni le Japon, ni la Chine n’y ont intérêt), ou les mensonges sur le rôle de Mao durant la guerre sino-japonaise (craignant en 1939 un pacte entre Allemagne et Japon, Mao a collaboré avec les services secrets japonais pour affaiblir Chiang Kai-chek et obtenir le soutien de Staline).

Trois chapitres pointent les problèmes futurs en germe dans l’actualité.

  1. Le premier, sur la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde.
  2. Le second, sur les deux Chine, fait de Taiwan une Alsace-Lorraine du 21ème siècle (propos de Chou En-laï en 1960 déjà). Or, rien de légitime dans cette revendication soi-disant « historique » : « depuis quatre siècles, Taïwan est peuplé de Chinois qui fuient l’arbitraire de l’empire. Il n’a été gouverné depuis la Chine continentale qu’entre 1945 et 1949 » p.280. Plus la Chine aura le sentiment qu’elle peut attaquer l’île en toute impunité, plus elle aura la tentation de le faire. Que les Chinois croient que les Etats-Unis n’interviendraient pas serait une erreur, la même que celle de Saddam Hussein et de Milosevic après celle de Hitler. Que fait l’Europe ? Pas grand-chose, et notamment la France, vouée au bon vouloir monarchique du « domaine réservé » présidentiel. Jacques Chirac préférait manifestement vendre des armes et livrer de la technologie pour affirmer son existence, plutôt que de penser à long terme. Depuis la rédaction du livre, Nicolas Sarkozy a été plus dynamique en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, en Libye, mais la France a-t-elle encore les moyens de déployer des forces dans six ou sept endroits à la fois ? On ne sait pas ce que pense « la gauche » sur ces sujets, Hubert Védrine, conscient des enjeux, semble parler dans le désert…
  3. Le troisième chapitre porte sur « le chantage nord-coréen ». « Le jeu devient dangereux, précisément, quand Pyongyang a les moyens balistiques et nucléaires de jouer dans la cour des grands. Une des leçons principales de la crise des missiles de Cuba est que le péril essentiel est venu non de Moscou mais de Fidel Castro, qui était prêt à vitrifier la planète plutôt que d’accepter un compromis » p.308. Diffuser les documents disponibles sur les camps de travail, inhumains de la Corée du nord, devrait être la préoccupation première des médias occidentaux, plutôt que le chantage de Pyongyang sur ses armes supposées.

Sur tous ces sujets, « l’incompréhension de l’Europe est totale » or, « si l’on prend au sérieux la mondialisation, il faut accepter ses effets dans le domaine de la sécurité » p.328. Les Européens se verraient bien en retraités de l’histoire. Adam Smith, le père de l’économie libérale, avait annoncé les périls qui guettent les nations où priment les seuls intérêts économiques : « les intelligences se rétrécissent, l’élévation d’esprit devient impossible », (cité p.358). Penser devient plus urgent encore lorsque « la violence et l’appel au meurtre se logent dans le vide béant qui se trouve au cœur de la modernité et qui peut accueillir de nouvelles utopies » p.363.

Loin des descriptions ou des conditionnels journalistiques, L’Ensauvagement reste un livre de réflexion rare pour aborder la vraie mondialisation, celle des relations historiques au présent entre les peuples, celles qui conditionnent, qu’on le veuille ou non, toutes les autres. Merci, Thérèse Delpech, de nous avoir écrit ce livre.

Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, Grasset 2005, 370 pages, €18.05 

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Sissian, ville de l’Arménie intérieure

Le bus conduit enfin à Sissian nos jambes fatiguées et nos gosiers à sec de la marche. L’endroit apparaît comme une vraie ville, avec ses rues à angle droit. Le macadam est largement défoncé, mal entretenu. L’hôtel est l’ancien bâtiment soviétique réservé aux apparatchiks en visite. Il a une façade qui en jette avec jardin arboré et bassin, mais un arrière sordide. Nous entrons d’ailleurs par l’arrière pour que le bus puisse décharger les bagages plus facilement.

Un ourson empaillé devant le guichet d’accueil ressemble à un loup agressif, mais griffu. Le guichet est muni d’un hygiaphone comme à la Poste chez nous il y a quelques années encore. Préjugés de toute administration : les assujettis sont des emmerdeurs dont il faut se garder ; les fonctionnaires sont les gardiens des règlements qu’ils délivrent comme un oracle, soigneusement protégés derrière le guichet. Combien faudra-t-il de générations pour que la mentalité administrative disparaisse en Arménie ? Et chez nous ?

Dans le bassin devant l’hôtel, trois gamins jouent dans l’eau. Le plus petit de sept ans marche tout habillé dans la cuve tandis que le grand de neuf ans ne se met en slip pour se baigner que lorsqu’il voit que les filles du groupe le photographie. Il a le corps peu bronzé, rarement poitrine nue. La petite fille, dans les huit ans, reste au bord et se contente de regarder jouer les mâles. Elle ne peut ni se baigner nue ni mouiller ses vêtements, ce sont là rudes manières de garçons dont le corps a besoin de sensations fortes. Ainsi se font les préjugés, dès la prime enfance.

Les chambres sont vastes mais mal foutues, à la soviétique. La seule fenêtre donne sur l’arrière de l’hôtel et est réservée à la salle de bain, pièce qui tient toute la façade ! La chambre sans fenêtre n’est donc chichement éclairée de jour que par la porte de la salle de bain si elle est ouverte… Le mobilier est du style petit-bourgeois (ou prolétaire imbu), typique de ce modernisme de l’est balourd et clinquant : nappe de velours synthétique, tapis mal imprimé, lustre kitsch à la lumière chiche, lit matrimonial plaqué de faux bois, miroir placé dans un coin pour que personne ne s’y voie, téléphone vert-pomme sans cadran, uniquement pour communiquer avec la réception qui centralise et surveille…

Nous avons rendez vous pour aller dîner au restaurant Lalaneh, « le » restaurant officiel qui ouvre sur la place principale. Sa porte est fermée, nous entrons une fois de plus par l’arrière. Explication : il est réservé pour tout un mariage, fort bruyant avec chanteur aux baffles impressionnants et karaoké. Nous passons par les cuisines pour gagner une salle isolée du micro qui beugle des tubes à la mode d’ici. Quand un petit garçon entrouvre la porte pour voir qui est là, nous en recevons des bouffées dans les oreilles.

Aux nombreuses entrées de légumes cuits et crus s’ajoutent de la charcuterie et plusieurs sortes de fromages. Le jambon sec entouré d’une pâte au paprika est solide à mâcher mais fort gouteux. Un plat d’herbes aromatiques fraîches accompagne les tomates et concombre de rigueur : basilic, estragon, aneth, persil, coriandre, cardamone. On croque les tiges telles quelle. Suit un ragout de mouton à l’eau avec pommes de terre, tomates, poivrons, oignons – et un piment pour donner le piquant. C’est excellent de simplicité. Le dessert est un paklava, feuilleté aux noix et au miel, spécialité du pays. Des pichets de jus de cynorrhodon orange épais agrémentent l’eau minérale et la bière que j’achète pour 300 drams (60 centimes d’euro) la bouteille d’un demi-litre. Le jus orange a peu de saveur mais rafraîchit bien le gosier en cas de brûlure au piment. J’en profite pour nourrir de restes de mouton un minet tigré gris qui vient miauler désespérément à la porte sur la rue.

Nous sortons le lendemain matin à pied visiter l’église Saint-Jean de Sissian qui date du VIIe siècle. Elle est tétraconque avec rentrants antisismiques – pour causer comme la guide. Ce qui veut dire simplement qu’elle a un chœur et trois chapelles, que ses murs extérieurs ne sont pas droits mais bâtis en coins rentrant pour que le mouvement sismique se répartisse sur les piliers.

Les deux popes, qui s’affairent à épousseter les ornements du chœur avec une sorte de balais tenu en l’air, puis discutent dans la sacristie avec l’air important, portent la barbe. Avec leur long visage persan et leur robe noire, on dirait des khomeynistes. Pour un historien formé aux frises babyloniennes, ils ont plutôt le profil assyrien.

Un monument large et fraîchement fleuri, aux trois aigles sculptés, en contrebas de l’église, a l’apparence stalinienne de tout ce qui est bâti en ville. Mais il s’agit d’un commémoratif aux soldats arméniens tombés il y a dix ans pour le Haut-Karabagh.

En revanche, de jour, la place du peuple (rebaptisée de la République) et sa maison commune massive flanquée de lions carrés de profil, reste dans la tradition prolétaire.

Une épicerie bazar qui vend de tout quand il y en a (à la soviétique), permet des achats massifs d’eau en bouteille et de Coca pour les gourmandes. Elle est installée, comme deux autres à côté, au rez-de-chaussée d’un immeuble « grand ensemble » typique des banlieues de l’est.

Balcons garni de linge qui sèche et chacun une parabole pour la télé, vélo monté pour éviter le vol, fils qui pendent pour relier on ne sait quoi, fuites d’eau sporadiques. Des compteurs à gaz jaunes sont autant de preuves individualistes du socialisme réel. Heureusement que la façade est plaquée de basalte d’un rose sombre, car le béton brut comme à Moscou serait sordide.

Malgré ce décor déprimant, les habitants vivent et sourient. Des femmes font leurs courses et papotent, un couple se tient en sous-vêtements sur leur balcon du premier étage au-dessus de la rue et échangent des propos avec une vieille en fichu et cabas. Des gamins en débardeur, short et tongs regardent de tous leurs yeux les étrangers, mais sans ostentation, ne dédaignant pas sourire en réponse à nos regards.

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