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Stendhal, Lamiel

Roman inachevé, roman sans fin en trois versions, passé du romanesque 1839 au politique 1840. Stendhal veut en effet écrire un caractère : la fille de 1830, libérée de l’Ancien régime comme le peuple par la révolution. Notons qu’Amiel est un prénom de garçon donné à une fille ; il viendrait du prénom Emile en provençal et serait issu du latin qui a donné « émule » ou rival. C’est bien plus probablement cette étymologie (vraie ou inventée) qui a séduit Stendhal, que la récupération hébreu qui signifierait « peuple de Dieu ». Amiel étant peu euphonique dans les liaisons de phrase, Lamiel s’imposa vite.

Dans cette Normandie riche et restée hors du temps, un couple de très petits bourgeois affiliés à l’église et au château reste sans enfant. Plutôt que de voir leur héritage qui s’arrondit d’année en année aller à ce mécréant jacobin prolifique de neveu, autant adopter une fillette – que l’on élèvera dans le respect des parents et de la religion. Il s’agit, pour préparer son paradis, de « donner une âme à Dieu ». Voilà donc une Lamiel de quatre ans promptement adoptée à l’Hospice des enfants trouvés de Rouen. Elle sera élevée dans le dressage d’Ancien régime soumis à la religion : bigote, interdite de gambader et même d’écouter la danse depuis chez elle le dimanche. On ne badine pas avec le respect des Ordres.

Seule la lecture permet l’imagination. Le bedeau de père enseigne les écoliers payants et donc sa fille pour l’occuper. La duchesse du coin, qui vient de perdre son chien et a déjà perdu son fils qui, à 18 ans, est parti à l’Ecole polytechnique à Paris, a besoin de compagnie et d’affection. Elle prend Lamiel, 15 ans, comme lectrice du journal bien-pensant La Quotidienne. Mais Lamiel s’ennuie… mortellement. Elle ne peut parler fort ni s’exprimer spontanément, elle ne peut courir dans la maison ni même se promener au jardin où il fait toujours trop chaud ou trop humide, ou trop froid ou trop mouillé. La bienséance compassée de ces vieillards châtelains l’oppresse.

Heureusement, juillet 1830 vint ! La révolution gronde à Paris et la duchesse, affolée, rappelle son fils afin qu’il ne fasse pas tuer pour un Bourbon fainéant et elle passe la Manche (comme Charles X) pour émigrer une fois de plus. Mais comme la révolution n’a duré que trois jours pour remplacer un roi par un autre, la vie reprend. Sauf que Lamiel, désormais 17 ans, secoue ses chaînes. Comme son père, sa mère, le curé et la duchesse sont unanimes pour vilipender « l’amour » et – sainte horreur pour une jeune fille ! – « aller au bois avec un jeune homme », Lamiel décide de voir. Elle choisit l’amant, le lieu et l’heure, elle paye pour se faire dépuceler. Une fois chose faite, elle s’aperçoit que tout ce qu’on lui avait conté est faux et ridicule. « Comment, ce fameux amour, ce n’est que ça ! »

Elle prête alors une oreille attentive au docteur Sansfin, bossu et ambitieux, qui la guérit de sa langueur d’ennui en l’éduquant au rebours du curé. Il s’agit d’appliquer « la règle du lierre » : débarrasser le tronc vigoureux du parasite qui l’enserre et l’empêche de respirer. Il déconstruit la morale bien-pensante et congrégationniste du temps de Charles X pour faire de la jeune fille une sceptique amorale, athée sociale adepte de physique expérimentale avec les gens.

Lamiel ne sera ni nymphomane, ni idéaliste mais, comme le jeune Fabrice del Dongo avant Clélia, amoureuse du plaisir et des caractères humains. Elle agit comme un homme et comme un libertin – le contraire même d’une vierge chrétienne. « Fille du diable » selon les villageois jaloux qui ont critiqué son adoption pour motif d’héritage, elle aura pour amants successifs son déniaiseur robuste Berville, Fédor fils de la duchesse, Nerwinde comte d’empire croquant sa fortune à Paris, Valbaire malandrin à la Mandrin… Femme et libre, elle est une force qui va.

Stendhal veut peindre les caractères de 1830 selon sa mémoire : le notaire narrateur, le curé congrégationniste, le jeune curé timide et tourmenté de désirs, le docteur jacobin qui veut être sous-préfet, le jeune duc emprunté, le viveur héritier, l’ex-femme de chambre devenue tôlière, la duchesse de province. Nous sommes en Normandie immémoriale comme en autarcie. L’Ancien régime féodal règne sur la ruralité et le peuple ignare s’en fout : il baise, boit et festoie.  Le docteur Sansfin est le seul transfuge de ce milieu avec le siècle, tout comme Lamiel. Les deux sont de l’époque Napoléon, des egos libres qui s’affirment et cherchent à assumer leurs désirs.

La version trois de 1840 est la mieux rédigée, la première de 1839 une ébauche un peu rude et la seconde une impasse narrative. Malgré les caricatures et les scènes de farce, le lecteur rit peu car Stendhal est trop sérieux pour prouver. Mais ses sarcasmes sur les positions sociales et leurs prétentions, dans un siècle qui bouge vite, sont réjouissants. La morale, comme le narrateur, est aux abonnés absents et cela est bon – même si en 2017 la morale revient au galop depuis les Etats-Unis, la Russie et le Maghreb réunis – malgré la libération féministe ! 1830 était pour Stendhal un peu comme 1968 pour notre génération : un affranchissement des esprits et des corps. Chez Delacroix, peintre admiré de Stendhal, la liberté guide le peuple seins nus en juillet 1830. L’auteur agit en entomologiste en restant neutre sur le chemin où il promène son miroir, objectivant Lamiel sans tendresse ni jugement.

Une œuvre méconnue utile à découvrir pour mesurer l’insignifiance de ces « vertus » et de ces « valeurs » que chacun sans cesse se renvoie à la face, il y a deux siècles comme de nos jours.

Stendhal, Lamiel, 1839-1840, Folio 1983, 342 pages, €8.80

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3 (les trois versions de Lamiel avec La Chartreuse de Parme et Feder), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel 2014, 1520 pages, €67.50

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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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De Bellano à Varenna

En face de la pointe de Bellagio, vers le nord se dresse sur la rive gauche Menaggio et, sur la rive droite, Varenna. C’est dans ce bourg que nous finirons ce soir. Pour l’instant, nous prenons le bateau pour Bellano, un peu au nord. Nous passerons par les sentiers de pente pour rejoindre Varenna.

Au débarqué de Bellano, dans les ruelles étroites qui débouchent vite sur une placette appelée sans rire « Piazza » Santa Marta, se dresse la pâtisserie Lorla, « cafè haus ». Nous nous installons dans ce décor provincial, suranné et très calme pour y déguster un chocolat onctueux, épais et crémeux comme savent en faire les Italiens du nord. Le pâtissier expose dans la partie boutique un gros livre ouvert. C’est un traité de cuisine française, en français, écrit par les deux chefs parisiens du roi de Prusse en 1879. Le lecteur peut tout apprendre des secrets du pâté de faisan aux truffes ou du chou à la crème.

En face, s’élève une église, Santa Marta sans doute. Une Piéta de toute beauté est reconstituée grandeur nature dans la pénombre. Nous visitons un peu plus loin l’église des saints Nazarro et Celso (1348) où figure une Annonciation peinte et des fresques de 1530. Le reste du décor de l’édifice est assez récent, de type baroque jésuite. Deux anges potelés s’envolent avec le Christ en croix dans une grande torsion de buste. Ce contrapposto paraît encore plus osé lorsque, au pied de l’autel, on lève la tête : le groupe semble suspendu dans les airs par un fil, menaçant à chaque seconde de vous dégringoler dessus.

Nous prenons le chemin à pied. Il monte en escalier, coupant les virages plus sages de la route. Il se poursuit sans pavés dans la forêt à flanc de pente. Les arbres commencent à la lisière des maisons. Sur ce belvédère, nous avons une vue étendue sur le lac en contrebas. Las ! le temps est gris, brumeux, menaçant. Et il ne manque pas de commencer tout doucement à pleuvoir. Cette même pluie insistante, persistante, insidieuse, qui nous a accueilli dès le premier jour, déjà.

Nous déjeunons de nos denrées froides sur le parvis d’une église avant le hameau près de Varenna, sans doute San Giovanni de Perlada – église d’ailleurs fermée. A mon initiative, le menu est la bruschetta.

Recette :

Prenez du pain à croûte majoritaire (grillé, c’est mieux),

frottez-le d’une gousse d’ail odorant,

versez dessus un peu d’huile d’olive du pays,

et entassez-y des tomates bien rouges en tranches et de la mozzarella.

Saupoudrez d’un peu de sel aux herbes et de basilic frais ciselé

– vous avez là un met digne de l’Italie et bien meilleur à mon goût que la (trop souvent) pâteuse « pizza » !

Comme il pleut toujours, un café nous accueille pour une tasse de nectar chaud. Tout un pan de mur est réservé aux journaux, vendus aussi par le tenancier. Les magazines pornographiques sont placés « au-delà de la portée des mineurs » à près de deux mètres du sol – même les garçons de 14 ans ne peuvent pas les atteindre, pas plus d’ailleurs que le patron qui est obligé de monter sur un escabeau ! En Italie, tout ce qui est sexe est pénitence. Dans ces vallées de montagne resserrées les familles se sont souvent unies entres elles, ce qui explique les quelques débiles profonds que l’on rencontre parfois. A une table du café, un garçon est dans ce cas, accompagné de deux plus grands.

Lu ces scandales locaux dans le Giornale di Lecco : « tutti nudi si stuffano nal lago davanti ai passanti ». On se croirait du temps de la reine Victoria car, si je traduis bien, cet énorme scandale à mémère ne signifie que « tous nus, ils plongent dans le lac sous les yeux des passants ». Pas de quoi en avoir une attaque ! Plus grave peut-être est ce second titre : « Rischia di partorire in spiaggia mentre il marito fa surf » – ce qui doit signifier à peu près « elle risque d’accoucher sur la plage pendant que son mari fait du surf ». On ne badine pas avec l’enfant ici, même encore à naître ! Tous les petits sont un peu Jésus pour le catholicisme doloriste italien.

Nous redescendons vers le lac en passant devant des terrains de tennis municipaux sur lesquels une pancarte avise les jeunes de « pénétrer avec les chaussures adaptées » et « de ne pas jouer torse nu ». Notre maire qui est aux vieux, ne nous induisez pas en tentation ! – psalmodient les bien-pensantes d’ici. Nous montons vers la tour restaurée en effectuant un passage d’étape à l’église saint Roch. Le saint y est figuré en robe de bure accompagné de son cochon. Mort à Montpellier en 1327, Roch qui a réchappé de la peste est considéré comme thaumaturge, surtout après que la puissante confrérie de Venise, qui se réclamait de lui, ait pu s’approprier ses reliques. En face est dressé un petit cimetière au-dessus de l’entrée duquel plane une petite fille en ciment qui a cueilli des fleurs. Elle les tient dans le bas de sa robe, soulevant la toile dans un mouvement étonnant puisqu’elle offre la vision de ses cuisses nues au regard du spectateur.

Une vieille à béquilles passe avec son chien. André traite la bête, par dérision de lupo. Que non ! se récrie la vieille, ce n’est pas un lupo mais un cane. Ne pas confondre ! Elle s’en esclaffe de cette gaffe. Non, c’est bien un cane, elle en a un piu grosso et un picolissimo, mais celui-là est un cane tout simple. Jean lui gratte l’oreille (au cane qui n’est pas lupo, dieu merci !). Survient une étrangère portant parapluie – car il pleut toujours ! Le chien se précipite, agressif. Jean se trouve obligé d’intervenir, de calmer ledit cane et de raccompagner la dame en sens inverse sur le chemin. Elles sont impressionnées, les filles du groupe ! Elles en parlaient encore le soir. Quant à la vieille, elle ne dit rien.

Nous croisons sous la pluie un groupe de scolaires d’une douzaine d’années qui redescendent de la tour, attraction touristique locale consolidée de l’ancien château médiéval de Vezio. Deux garçons commentent les épées, arbalètes et armures dont les copies sont en vente au kiosque à souvenirs près de la tour. Ils ont l’enthousiasme de leur âge pour tout ce qui est viril et guerrier. La tour et ses créneaux ont été restaurés à la Disney et je comprends que cela impressionne le très jeune âge.

Nous redescendons vers le lac et Varenna. Il pleut toujours et nous en profitons pour perdre quelques-uns du groupe, comme hier, de véritables gamins de 65 ans qui se laissent mener sans faire attention à rien, ne jetant pas un seul coup d’œil pour voir où se dirigent ceux qui vont devant.

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Petit tour dans Bellagio

Je remarque qu’ici les cloches repiquent l’heure entière à la demie, avec un coup de plus d’un autre ton. Dès sept heures, nul ne peut échapper au temps martelé par l’imperium du clergé.

Au petit déjeuner, le guide part comme chaque jour faire quelques courses pour compléter le service de l’hôtel. Il achète des jus de fruit, du müesli, des yaourts et du fromage. La mamma de 72 ans, patronne de l’hôtel, s’active à la machine à café tandis que son mari glande devant le journal et son café. Bien usé, il n’est chargé que de surveiller les entrées le jour et de servir au bar pour les rares touristes qui le réclament, le soir.

Mystère matrimonial du matin, attisé par les airs de conspiration de la patronne qui a susurré au guide à mi-voix ce matin : « vous savez, ils dorment dans la même chambre ! » Renseignements pris, Madame Lapinot a gardé une chambre seule, les deux hommes (le mari et l’amant, pensent les épris de vaudeville) une autre chambre à deux ! Que ne va-t-on pas aussitôt soupçonner ! On se demande – perfidement – si le lit « matrimonial » de rigueur en Italie a été séparé pour eux…

Le bateau ne partant qu’à dix heures, nous avons le temps de faire le tour de Bellagio. Le bourg s’éveille. Il est composé surtout de bars et d’hôtels le long du lac, et de boutiques de souvenirs et d’alimentation fine dans les ruelles. Celles-ci sont en escalier et montent la colline d’où l’on a vite une vue sur l’eau plate et verte et les rives au loin.

Les vitrines aiment à présenter de grands santons religieux ou des Amours presque nus dans toutes les positions, jouent de la musique. Le statut d’enfant, pour les Chrétiens, exonère de toute « mauvaise » pensée ; le corps bébé fait ce qu’il veut et sa chair est celle des anges, pas encore vraiment humaine – traduisez « sexuée ». Les adultes statufiés sont vêtus et boutonnés jusqu’au cou. Les Italiens ont la passion des bambini, de l’Enfant Jésus paganisé, rêve de toutes les mères : en sucre, il est à croquer.

Une commerçante pschitte un produit à l’aide d’une bombe à un demi-mètre du sol, le long de sa vitrine : il doit s’agir d’un répulsif pour chiens pisseurs ou pour mauvais touristes tendance bière.

L’église de Bellagio, du 12ème siècle pour ses parties les plus anciennes, est très sombre. Le clocher a été monté sur une ancienne tour de défense du bourg vers le nord. La notice proposée à l’entrée ne manque pas d’affirmer présomptueusement qu’elle est « l’un des meilleurs exemplaires de l’art Roman-Lombard » !

Saint-Jacques est à la fois organisée et exubérante. Elle offre la rigueur germanique comme le baroque italien, mariés pour le meilleur et pour le pire. Le prêtre officie, entouré de grilles de fer. Chacun sa place, voulue par l’église : les fidèles en vrac dans la nef, le prêtre isolé, surélevé, mis en valeur, les chœurs de part et d’autre de lui pour chanter sa louange (euh… celle de Dieu, mais pour l’Eglise ça revient au même). Devant l’autel, un triptyque peint représente la Madone pâmée de joie ineffable sous l’influence génésique de l’Ange, saint Sébastien nu pâmé de souffrance sous les traits qui le pénètrent bien profond et saint Roch qui jouit de son bubon suppurant.

L’autel dégouline de fioritures et de dorures, les absides sont décorées de mosaïques sur fond d’or. Il faut bien contenter les bigotes d’ici, riches surtout de mauvais goût. En 1657, Saint-Jacques fut instituée canoniquement en paroisse autonome et la famille Sfondrati a obtenu de transformer tout l’intérieur dans le style « de l’époque ». Son décor a été figé en 1904 lorsqu’elle est devenue « monument national ». Un « Christ mort », statufié sous la table de l’autel serait espagnol. La tradition veut qu’il ait appartenu à un édifice hispanique du nord du lac de Côme. Emporté par une crue du fleuve Adda, des pêcheurs l’auraient trouvé flottant sur le lac et l’auraient ramené à Bellagio. Une toile de l’école du Pérugin expose une descente de Croix.

Au sommet de Bellagio se dresse un asilo infantile que je me plais à traduire en « asile d’enfants », même s’il ne s’agit en réalité que d’une crèche. En tout cas, cela piaille là-dedans !

Sur le port, d’où montent d’odorantes bouffées d’eau douce et de mousse, un photographe a piqué en vitrine la photo de chacune des célébrités qui ont traversé un jour la ville, depuis John Kennedy, Président des Etats-Unis, à Gianfranco Fini, récent Président de la République italienne. On peut voir Charlton Heston, Alfred Hitchcock, Rolando (un footeux brésilien), et un musicien nommé… Roberto Mussolini – un joueur de pipeau comme l’autre ?

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L’homme qui voulut être roi de John Huston

Daniel et Peachy, ex-sergents de l’armée des Indes de Sa Gracieuse Majesté, se disent que l’impérialisme a du bon. Dès lors, pourquoi ne pas se tailler eux-mêmes un royaume ? Ils savent la guerre – et les tribus anarchiques qui se combattent sans ordre au-delà de l’Afghanistan peuvent être unies comme Alexandre le fit, vers 300 avant notre ère. Le « Kafiristan » est ce pays au-delà des montagnes où le Macédonien épousa Roxane et où les religions sont multiples, non musulmanes (kafir = incroyant).

Rudyard Kipling en a fait une nouvelle, rêvant sur le moi et l’empire ; ses deux sergents se mettent en action. Daniel (Sean Connery) se déguise en moine gyrovague, amusant les passants pour mieux franchir les frontières sans attirer l’attention ; il est accompagné de son serviteur Peachy (Michael Caine), qui conduit les chameaux. Les deux ont dissimulé dans leurs bagages un lot de fusils Marini et les munitions ad hoc, de quoi assurer leur pouvoir sur les chefs là-haut, avides de vaincre leurs ennemis.

Ils ont rencontré le journaliste Rudyard Kipling (Christopher Plummer) lorsque Peachy a volé sa montre de gousset au guichet d’une gare, avant d’apercevoir la médaille maçonnique sur la chaîne. Il a alors œuvré pour rendre sa montre au « frère » et lui dévoiler sa même appartenance à la « Veuve ». Au départ de la caravane et des déguisés, Kipling donne cette médaille à Daniel pour qu’elle lui porte chance.

Le chemin est rude et initiatique : bandits, passages à gué, altitude, tempête de neige, crevasses. Un jour que les ponts sont rompus de part et d’autre, les deux amis voient leur mort prochaine. Réfugiés sous une avancée rocheuse, ils se remémorent leurs aventures jusqu’ici et avouent avoir bien vécu même s’ils n’ont laissé presque aucune trace. Leur rire sonore déclenche une avalanche qui, signe du destin, comble la crevasse qui les séparait du Kafiristan. Le paysage est tourné au Maroc, ce qui rend assez bien les étendues post-afghanes, mais pas leurs habitants ; dans le film, ils ont l’air trop arabes alors que les peuplades rencontrées par Alexandre avaient des traits caucasiens et que ses descendants (j’en ai vus) ont souvent les cheveux blonds. Mais comment demander à un Américain de connaître la géographie ?

Reste que l’aventure se poursuit avec les deux compères, à l’aise dans leurs rôles. Sean Connery a surtout ce côté british qui suscite l’humour. Le premier chef (Doghmi Larbi) auprès de qui ils sont menés après avoir sauvé les femmes du village d’un viol et massacre collectif par les jeunes du village voisin, est un rustre qui n’a que des ennemis. Ceux du village en amont pissent dans la rivière et polluent l’eau ; le chef du village amont dira la même chose du village encore plus haut… Aidés par un Gurkha népalais (Saeed Jaffrey) qui traduit plus ou moins les propos des uns et des autres, les deux s’installent dans leur rôle de conseillers militaires. Entraînement des troupes, disparates et assez stupides, mais obéissantes et ravies d’apprendre à se battre. Le chef offre un spectacle et les filles aux longs voiles dansent avec grâce. Mais pas question de les toucher, ni de boire de l’alcool, c’est dans le « contrat » que les deux associés ont signés avant de partir, avec Kipling le journaliste pour témoin. « Dis au chef que chaque fille est plus belle que la précédente et que nous ne saurions choisir. – Le chef dit que vous pouvez en prendre deux, trois ou quatre si vous voulez, les filles, ce n’est pas ça qui manque, il en a engendré deux douzaines. – Non, vraiment, nous avons promis de ne pas toucher une femme avant que les ennemis du chef soient vaincus. – Le chef dit très bien, mais il a aussi fait une douzaine de garçons, si vous voulez y goûter… » Ces mœurs afghanes sont réelles, mais présentées ici avec humour, comme en passant.

Lors d’un combat, Daniel est touché d’une flèche au cœur – mais il reste droit sur sa selle et continue le combat. La flèche, tirée d’un arc peu puissant, s’est fichée dans sa cartouchière, mais celle-ci est dissimulée par le vêtement et tous croient qu’il est invulnérable. Le voilà dieu : le digne descendant d’Alexandre le Grand, déifié pour avoir vaincu le Roi des rois, et qui avait promis, comme tous les conquérants, d’envoyer un fils lorsqu’il partirait. Le grand prêtre du culte local à Indra, le Dieu des dieux, convoque le proclamé dieu pour l’investir du rôle de Sikander, fils d’Alexandre. Le test est simple : renouveler le coup de la flèche et voir si l’humain meurt ou s’il est de la matière d’un dieu. Peachy bouscule l’archer, ce qui cause scandale, et le grand prêtre s’avance alors avec un poignard. Il découvre la poitrine de Daniel, immobilisé par deux gaillards… et trouve à son cou la médaille maçonnique, le compas et l’équerre avec l’œil au milieu. C’est le signe d’Indra, le signe laissé par Alexandre, gravé sous la pierre de l’autel sur la terrasse du temple. Daniel est bien le Sikander promis.

Il est donc roi et propriétaire de toutes les richesses accumulées dans le pays. Une caverne révèle les trésors fabuleux : coupes d’argent, pièces d’or à l’effigie du Macédonien, rubis gros comme le poing… Les associés sont riches ! Sauf que la mousson les empêche de partir et de franchir les cols ; ils doivent patienter plusieurs mois avant de réaliser leur rêve de possession.

C’est ce temps imparti qui va les perdre car le pouvoir monte à la tête, même si l’on a l’âme terre à terre. Lorsque Peachy est prêt, sa caravane chargée de trésors constituée avec son escorte, Daniel lui demande de patienter encore quelques heures pour être le témoin de son mariage. Il va rompre le contrat d’associé pour toucher une femme, ce qui va le perdre. Car les prêtres voient d’un mauvais œil le mélange du divin et de l’humain, l’engendrement d’un héritier plutôt que de le choisir – et la femme choisie par Daniel (Shakira Caine) parce qu’elle est prénommée Roxane… est terrifiée à l’idée d’être touchée par un dieu : ses croyances font qu’elle s’imagine partir en fumée. Au moment du baiser, après la bague au doigt, elle mord donc son partenaire et il saigne. Scandale clérical ! Il n’est donc pas un dieu ?

Fuite, bataille, les deux compères sont vaincus. Fin du royaume. Le leur ne sera pas de ce monde car ils ne s’en sont pas montrés dignes. Seul Peachy reviendra pour conter à Kipling l’histoire du déclin et de la chute de leur empire. Péché d’orgueil, tentation de la chair – ce n’est pas la soif d’or qui les condamne, mais la transgression de la morale chrétienne. L’impérialisme lui-même, péché anglais, n’est-il pas de même condamné ? La nouvelle de Kipling, publiée en 1888, le laisse transparaître.

Pour l’aneacdote, il est curieux que la droite extrême des années 1970, avec notamment Michel Marmin, ait encensé ce film : il assure le triomphe moral de cette morale chrétienne que ces néo-païens refusaient de toutes leurs fibres !

DVD L’homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King) de John Huston, 1975, avec Sean Connery, Michael Caine, Christopher Plummer, Saeed Jaffrey, Doghmi Larbi, Sony Pictures 2002, 2 h 3 mn, €7.99

La nouvelle de Kipling dans un recueil Folio

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Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed

Après avoir été pendu à Fearna (voir La Dame des ténèbres), frère Eadulf de Seaxmund’s Ham embarque avec sœur Fidelma de Cashel pour Cantorbéry, accomplir sa mission auprès de l’archevêque. Mais le destin en décide autrement (ou le doigt de Dieu puisque l’Irlande du 7ème siècle est quasi christianisée). Poussés par la tempête sur les côtes du royaume breton de Dyfed, au pays de Galles, ils se réfugient en une abbaye. Là, comme rien ne se perd, ils y sont reconnus comme enquêteurs hors pair et juristes habiles. Le roi Gwlyddien leur confie une étrange mission.

Il s’agit de savoir pourquoi une abbaye d’une trentaine de moines, dont le fils du roi devenu frère, s’est vidée de tous ses habitants sans que rien ne soit dérangé ni qu’aucune violence ne signale un quelconque forfait. Serait-ce le diable ? Fidelma l’irlandaise, comme Eadulf le saxon sont positifs : ils réservent cette hypothèse audacieuse au cas où rien ne viendrait la démentir. En attendant, ils ne renoncent pas et se mettent en piste.

Ils arrivent à proximité des lieux alors qu’une foule villageoise en colère s’apprête à pendre un jeune berger, trouvé à proximité du cadavre de son amie de 16 ans étranglée et couverte de sang sur le sexe. Pour les simples, manipulés à merci par les haineux, la cause est entendue : les jeunes gens se sont disputés, il l’a violée, puis étranglée, qu’on le pende ! Ainsi vont les mœurs médiatiques de ce temps. Le nôtre n’a guère changé, même si la pendaison s’effectue plutôt par polémiques médiatiques et petites phrases venimeuses…

Un seigneur local étrangement laxiste, un forgeron qui joue les gros bras, des femmes battues ou délaissées, des jeunes trop soumis, des pirates saxons qui rôdent au bord des côtes, sur leur esnèque rapide, un royaume voisin envieux, de louches brigands dont le chef cite les classiques latins… Voilà tout le décor de ce pays sauvage où les passions humaines tournent autour du sexe et du pouvoir comme il se doit – et comme partout ailleurs.

L’enquête sera difficile, les pistes embrouillées, les dangers réels. Les 350 pages sont bien conduites jusqu’au théâtre final. Règne sur la contrée une atmosphère de maléfices et les deux amis se querellent à tout propos. Jusqu’à ce que l’un trouve dans son gâteau de Samain (la Toussaint préchrétienne) un anneau d’acier, tandis que sa promise trouvera une noisette… Devinez à qui cela arrive ? Dès lors, ne sont-ils pas voués l’un à l’autre ?

Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed (Smoke in the wind), 2001, 10/18 Grands Détectives, 2008, 348 pages, occasion €1.99 e-book format Kindle €10.99

Les romans policiers historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Cycles

Je suis frappé depuis plusieurs décennies par les cycles qui bouleversent à peu près tous les dix ans les façons de faire et de penser. Depuis ma naissance, ils reviennent régulièrement, comme si la société s’ébrouait à intervalles réguliers pour chasser des puces importunes ; avant ma naissance, ils remontent au moins au grand-père, sinon avant. Ils concernent surtout la France, puisque j’y suis né ; mais le monde n’est pas absent des cycles majeurs.

1918 : fin de la guerre la plus con qui a vu le suicide de l’Europe et amorcé son déclin. L’utopie communiste a été instrumentalisée par une caste autoproclamée avant-garde pour instaurer la dystopie d’une tyrannie socialiste durant 75 ans, se réfugiant dans le nationalisme lorsque la révolution mondiale échoua. Mais la moitié du monde en fut contaminée, de Mao à Pol Pot en passant par Castro.

1929 : krach boursier du siècle aux Etats-Unis qui se diffuse ailleurs, suivi de ses conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques avec l’exacerbation du chômage et des nationalismes.

1939 : seconde guerre due à la première, où les nationalismes exacerbés par la crise donnent à plein, faisant s’écrouler les empires.

1948 : grandes grèves insurrectionnelles menées par la CGT et le PCF qui attend de Moscou un feu vert pour la révolution. Des militants communistes font dérailler le train Paris-Tourcoing et font 16 morts ! Le matois Staline ne donnera pas le feu vert, faute de moyens militaires ; FO fait scission de la CGT et les surréalistes rompent avec les communistes – Camus publie La Peste. La France adopte cette année-là le plan Marshall d’aide au redressement industriel.

1958 : après une guerre civile absurde pour les colonies considérées comme des départements (selon Mitterrand, ministre de l’Intérieur), coup d’Etat légal et instauration par référendum de la Ve République. Fin des petites magouilles rituelles entre politiciens de micro-partis qui font et défont les gouvernements, empêchant l’Etat d’agir efficace. Celui-ci se débarrasse du boulet algérien en 1962. Le Traité de Rome entre en vigueur, fondant un début d’Europe économique.

1968 : explosion sexuelle, affective et spirituelle de la jeunesse qui fait craquer les gaines du vieux monde patriarcal, autoritaire et catholique. Les étudiants fraternisent – un court temps – avec les ouvriers pour un monde meilleur ; il y a 8 millions de grévistes avant les accords de Grenelle, le licenciement d’un tiers des journalistes de l’ORTF et la large victoire des gaullistes aux législatives de juin. L’écologie naît à la suite du mouvement hippie et le gauchisme veut se débarrasser du « système » en changeant la vie par le sexe, la drogue et le rock’n roll. Mais l’URSS envahit la Tchécoslovaquie, rendant le communisme encore un peu plus impopulaire après les révélations en 1956 des crimes de Staline par le rapport Khrouchtchev – et la Révolution culturelle de Mao finit en quasi guerre civile. Stratégie du déni, Soljenitsyne est interdit de publication en URSS. Marine Le Pen naît le 5 août à Neuilly. Le Front de libération de la Bretagne commet plusieurs attentats, profitant de la crise pour revendiquer un micro-nationalisme.

1978 : aux élections législatives le PS supplante le PC, préparant la voie au programme commun pour la présidentielle de 1981 où toutes les utopies se donneront libre cours. Pendant 18 mois seulement… la dévaluation du franc sonnera trois fois (comme l’arrière-train), et le choix de l’Europe par Mitterrand aboutira au « tournant de la rigueur » et à la démission du trop vieille-gauche Mauroy. Le Système monétaire européen est créé, embryon du futur euro. Georges Perec publie La Vie mode d’emploi qui retrace la vie d’un immeuble parisien sur un siècle.

1987 : les prix sont enfin libérés en France depuis 1945. Krach léger en bourse (il dure à peine trois mois) mais qui signale le début de la financiarisation du monde, menée par les Etats-Unis. La Réserve fédérale américaine mène les taux et, lorsqu’elle les remonte, la bourse va mal – et avec elle toutes les bourses occidentales (donc, à cette époque, mondiales). Deux ans plus tard le mur de Berlin tombera et, en 1991, l’URSS explosera sans tirer un seul coup de fusil, minée de l’intérieur.

1998 : instauration des 35 h en France et début de l’ère numérique effective (mobile, Internet, réseaux). Krach des pays émergents dû au retrait précipité des capitaux à court terme des pays occidentaux. Ce krach intervient un an à peine après le krach du fonds spéculatif LTCM, géré par deux prix « Nobel » d’économie américains qui a failli emporter le système financier. Assassinat par des nationalistes corses du préfet Erignac : à chaque moment de crise, mes micro-nationalismes renaissent… Même si la France est championne du monde de foot et que l’euro va naître comme monnaie deux ans plus tard.

2008 : nouveau krach séculaire, équivalent à celui de 1929, mais avec des conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques qui sont atténuées par l’apprentissage monétaire et diluées par la mondialisation. Mais les nationalismes retrouvent des couleurs avec les rancœurs de la crise et du chômage, sans dégénérer comme en 1939. Les anarcho-autonomes croient précipiter la fin en sabotant le réseau SNCF et Coupat est présumé coupable. Le Traité de Lisbonne sur l’Europe est ratifié par les Assemblées. Kerviel sévit à la Société générale (4.5 milliards d’euros de pertes) tandis que le rapport Attali, demandé par le président Sarkozy, prépare les réformes qu’entreprendra Macron… dix ans plus tard.

2017 : nous sommes une décennie après le krach séculaire… et les nationalismes se font menaçants, de Trump aux Etats-Unis au Brexit anglais, jusqu’à la bouffonnerie catalane où le président de région fuit se réfugier à Bruxelles pour échapper au droit de son propre pays. Pendant ce temps, la Chine fait rempiler le Mao-bis Xi Jinping qui promet la puissance pour la décennie à venir – et soutient en sous-main le dictateur nord-coréen et sa bombe. Les attentats secouent les sociétés considérées comme mécréantes par les fanatiques musulmans et les gens se durcissent progressivement, malgré les cris d’orfraie de certains intellos qui crient au loup pour tout, acceptant sans guère d’état d’âme les restrictions successives aux libertés et la surveillance généralisée permise par l’intelligence artificielle. Les pays se ferment, comme les cultures. Les citoyens bazardent tous les vieux routiers de la politique et se désengagent des partis au profit de vagues « mouvements ». Les idéalistes et les métis rêvant d’universel et de mélange sont de plus en plus considérés comme des curiosités importunes ; l’identité l’emporte, « appartenir » plus que penser par soi-même. Choquer le bourgeois non seulement ne fait plus recette, mais la majorité rêve de plus en plus d’être bourgeois – au point de se plaindre d’être en France périphérique.

Comme on le voit, depuis la guerre les illusions de fraternité sont mises à mal par les idéologues (communistes, gauchistes, écologistes, socialistes) tandis que l’égoïsme sévit sans vergogne (krachs et spéculation). La construction de l’Europe apparaît comme un « en même temps » miraculeux (l’union, mais dans l’intérêt), cependant bien précaire. L’irrationnel des religions emporte le repli sur soi, du cocooning aux frontières, tandis que les nationalismes et les micro-nationalismes en profitent.

J’ai eu jusqu’ici deux fois l’impression d’un changement de monde : en 1968 et en 2008. Même la disparition de l’URSS et du communisme ne m’apparait pas comme majeur. Mai 68 a vu un changement de société bien plus concret, et la crise de 2008 a lézardé l’optimisme international, écologique et technologique déjà touché par les attentats de septembre 2001. Les Etats-Unis ne sont plus la superpuissance qu’ils ont été depuis 1918 – pour eux, un siècle s’achève et nul ne sait ce qui adviendra. La montée des intolérances, le retrait personnel et nationaliste (jusqu’au « clocher » opposé à « Paris »), sont accentués par les gros bataillons du baby-boom qui se retirent du travail. La jeunesse est peu lettrée, trop avide d’immédiat pour penser l’avenir, nomade comme jamais, et semble vouée plus à « réagir » qu’à agir. Sauf à s’en mettre plein les poches si c’est possible dans le foot, la chanson, la start-up, la politique ou le hacking.

Si les cycles se poursuivent, j’attends 2027 avec un optimisme mitigé.

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Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan

Le destin de certains écrivains est de refléter fidèlement leur époque – et d’être oubliés aussitôt après. Bien peu passent à la postérité avec un message universel traversant les générations et les milieux. Michel de Saint-Pierre fut un écrivain catholique fort lu dans les années cinquante ; après 1968, il l’a beaucoup moins été, d’autant qu’il est mort en 1987, à 71 ans. Qui s’en souvient encore ?

Il a pourtant fait partie des premiers à être édité en Livre de poche. Les aristocrates sont plus célèbres que Les murmures de Satan pour avoir fait l’objet d’un film, mais il s’agit bien du même milieu et des mêmes caractères. Nous sommes dans la France catholique traditionnelle qui tente sans grand succès de s’adapter à la modernité. La guerre et la Collaboration ont beaucoup déconsidéré la religion catholique, l’Eglise – sinon les prêtres – s’étant rangés massivement du côté de Pétain qui représentait l’ordre, donc « la volonté de Dieu ». Mai 1968 et ses suites laïcardes et « de gauche » ont achevé la déconstruction, jusqu’aux années récentes où le surgissement d’une autre religion du Livre, dans sa version sectaire et fanatique, a réveillé la Tradition. Relire Michel de Saint-Pierre peut alors aider à comprendre ce monde qui tente de renaître.

Le roman se situe à la fin des années cinquante, une dizaine d’années seulement après la guerre, et met en scène une « communauté » catholique formée par Jean, chef en tout. Chef de famille, chef croyant de la communauté qu’il a formé, chef de projet technique, chef d’entreprise – il est le « saint militant » de la cause chrétienne, celui qui remet en question le confort et les habitudes. Au point de fâcher ses proches, ses enfants, sa femme et son curé. La question est de savoir comment vivre sa foi chrétienne dans la société moderne.

L’auteur ne tranche pas, mais il met en scène le déroulement par chapitres bien séparés comme au théâtre : la pelouse, le dîner, le curé, l’atelier… Jean a la quarantaine et, dans la plénitude de ses facultés, il a engendré cinq enfants, créé son entreprise, inventé des prototypes de matériel électronique, et réuni autour de lui plusieurs couples et célibataires pour vivre ensemble dans la foi – dans le même château. Mais à se vouloir le Christ, il faut en avoir les épaules…

Satan murmure à l’oreille de chacun pour détruire l’élan et déconstruire tout cet échafaudage. La femme de Jean est-elle insensible à la robuste sensualité de Léo, sculpteur de pierre et incroyant, qui aime la chair pour la modeler sous ses mains ? L’inventeur Lemesme, associé à l’entreprise de Jean, n’est-il pas prêt à livrer tous ses secrets pour le seul plaisir de voir ses inventions publiées ? L’entreprise elle-même, perdant l’ouvrier Gros-Louis de maladie, va-t-elle perdurer, inaltérable en créativité, fraternité et production ? L’aumônier de la communauté, sceptique sur la « vie chrétienne » menée par les châtelains, ne reçoit-il pas l’ordre de dissoudre cette expérience hasardeuse, trop hardie pour l’Eglise et trop portée aux tentations mutuelles ? Jusqu’à Jean lui-même, la clé de voûte, qui a des faiblesses coupables pour la jeune Roseline, 15 ans, vue nue dans l’atelier de Léo – il la posséderait bien, après 15 ans de mariage exclusif…

Le lecteur le comprend dès le premier chapitre, c’est bien la chair qui est l’ennemi des catholiques – plus que l’argent. La sensualité affichée par Léo, chemise ouverte sur la naissance d’un torse puissant « lisse comme celui d’un adolescent », fait se pâmer les femmes – même si Léo déclare plusieurs fois à Jean qu’il « l’aime ». Est-ce fraternité chrétienne ou inversion ? Même les enfants, laissés libres puisqu’encore non dressés, révèlent leur goût pour la matière : ils préfèrent jouer dans la boue de l’égout que sur la pelouse trop policée ; de rage après que son anniversaire fut décommandé par des parents trop imbus de leur recherche sur les rats, le jeune Yves, 14 ans, en arrache sa chemise avant de massacrer tous les rongeurs, lézards et fennec de l’appartement où il est délaissé au profit des sales bêtes ; Laura la fille aînée de Jean, 13 ans, commence à jouer de sa féminité et Léo la verrait bien poser pour lui.

Dans cet univers ordonné, chacun doit être à sa place : les hommes, les femmes, les enfants ; ceux qui ont fondé un foyer et les « encore » solitaires (le rester est suspect) ; ceux qui travaillent et ceux qui se contentent de s’y efforcer. Tout grain de sable est alors « satanique ». Le désir, la passion, l’argent, l’abandon, sont autant de murmures que Satan profère pour lézarder la façade et faire retomber l’humain. Au lieu de s’adapter, on résiste – la foi est une et indivisible, elle ne souffre aucune concession. Le lecteur comprend vite que cette société va dans le mur – et qu’elle s’en doute mais ne peut s’en empêcher. « Les gens m’obéissent, me servent et m’aiment », déclare Jean p.129. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à être eux-mêmes, et alors… tout s’écroule.

Jean ne peut rien contre la mort de Gros-Louis ; rien contre la décision de la grosse entreprise qui envisage d’acheter son brevet – ou non ; rien contre le désespoir de l’adolescent Yves que les parents ignorent ; rien contre les désirs sexuels suscités par Léo auprès de Carol, de Geneviève et de sa propre femme ; rien contre la volonté de tigresse de celle-ci à défendre le patrimoine de ses cinq petits que le père veut brader par charité chrétienne à n’importe qui ; rien contre son propre désir, violent, pour cette Roseline vierge, « ce corps lisse et frais, ces yeux bleus larges ouverts, où ne paraissait qu’une pureté animale sans appel et sans pudeur – et les petits seins de fillette, la grisante et suave odeur qui s’exhale de l’extrême jeunesse, pimentée, irremplaçable, à en fermer les yeux, soûlante comme un vin à parfum de fleur… » p.146.

Ce que l’on observe, près de soixante ans après que ces lignes furent écrites, est que le catholicisme traditionnel – lui dont le nom signifie « universel » et qui se place sous le signe de l’amour – a très peu d’universel et ne pratique que très peu l’amour. La société est corsetée par des règles de bienséance et une morale rigide, l’amour du prochain est lointain, le plus éthéré possible. Les femmes doivent obéir et les enfants être domptés, les humains doivent se soumettre à la hiérarchie sociale, bénie par l’Eglise qui interprète la volonté de Dieu via les Ecritures. Patriarcale, autoritaire, soumise au catéchisme et volontiers colonialiste (pour le bien des égarés), la société catholique française des années cinquante ainsi décrite a du mal à s’adapter aux changements incessants du monde.

Les désirs s’exacerbent d’être mis sous pression par le couvercle des bienséances, le vêtement entrouvert possède bien plus de pouvoir que le nu intégral. A se vouloir sans cesse autre que l’on est, pur esprit méprisant le corps et ses besoins, on se prépare des lendemains cruels. Satan n’existe que là où existe un pape – sans soupape.

N’est-ce pas péché d’orgueil que de se croire un saint alors que l’on n’est qu’un homme ?

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan, 1959, Livre de poche 1964, 252 pages, occasion €2.25

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La Guerre des Rose de Danny DeVito

Sous Reagan président, l’Amérique coule des jours en apparence heureux : liberté d’entreprendre et aisance matérielle, fierté retrouvée. Sauf que… la société ne reflète les individus que statistiquement, chacun en son intime n’est pas forcément heureux malgré l’argent gagné et le succès social. C’est ce qui arrive au couple Rose, Oliver (Michael Douglas) et Barbara (Kathleen Turner).

Un avocat (Danny DeVito) reçoit un client qui veut divorcer. Celui-ci ne prononcera pas un seul mot, se contentant d’être tout ouïe, potiche idéale pour conter une histoire (il partira d’ailleurs sans divorcer…). L’avocat lui raconte comment – après treize ans ! – il s’est remis à fumer. Ce fut le jour où Madame Rose est venue dans son bureau pour le harceler sexuellement, ayant en vue de lui faire fléchir son mari pour qu’il lui laisse la maison. Il n’y a pas que les hommes qui soient coupables…

Mais commençons par le commencement. Il était une fois deux étudiants un jour de pluie. Lui, Oliver, étudie le droit et compulse dans une vente de charité le catalogue des objets présentés ; elle, Barbara, entre par hasard, les seins nus pointant net sous sa robe mouillée de pluie. Elle repère Oliver et le suit lors des enchères en attendant de prendre le ferry. Il veut une sculpture ivoire et elle renchérit. Non pour avoir l’objet mais pour ferrer le mâle – voire le contrer. Car elle est gymnaste au Collège et ne supporte pas qu’un homme puisse s’imposer. Lui la rattrape et l’embrasse avant le ferry – qu’elle ne prendra jamais car l’aventure se termine par une partie furieuse et conjointement désirée de jambes en l’air.

Mariage, deux gosses, sapin de Noël. Quatre ans plus tard, le couple n’a pas beaucoup d’argent mais émerge. Barbara offre à Oliver, qui seul travaille, une voiture : celle dont il rêve, une Morgan. Puis aux enfants qui ont 3 et 4 ans, des sucreries – au prétexte qu’assouvir les désirs sucrés empêche de devenir obèse. Sans transition, sept ans plus tard, les deux gosses sont gros et Barbara ne rêve plus que d’entreprendre autre chose de mieux réussi : installer une maison. Elle trouve une vieille bâtisse dont la propriétaire vient de passer l’arme à gauche et convainc Oliver de l’acheter en travaillant encore plus et en empruntant à la banque. Elle va passer des années à l’aménager elle-même, à la garnir de meubles, à la parer de tissus, à disposer des bibelots.

Les enfants désormais sont grands, ils partent au collège, la maison est parfaite – Barbara s’ennuie. American way of life, au secours ! Que faire quand on n’a plus rien à faire ? Que jouir de ce que l’on a mais sans le temps de le faire ? Car Oliver, qui a bâti sa réputation dans un cabinet d’avocats, travaille beaucoup et doit répondre à ses clients jour et nuit. Barbara est frustrée, elle voudrait qu’il la considère, qu’il s’intéresse de nouveau à elle. Mais elle a pris son indépendance depuis longtemps, pour les gosses, puis pour la maison. Les rôles ont divergé et Oliver saisit mal comment il devrait d’un coup en revenir aux premiers temps. Egoïste ? Oui mais par habitude, parce qu’elle a pris en main la maisonnée en le laissant tout seul gagner de l’argent (illustration parfaite du couple traditionnel). Et que l’argent n’est pas une rente mais un labeur de tous les instants pour séduire, entreprendre, réussir.

Le féminisme est-il soluble dans le couple ? Si Madame a ses tâches et Monsieur les siennes, tout va bien ; si Madame s’ennuie, alors les ennuis commencent. Barbara décide de vendre ses préparations culinaires dont la réputation commence à dépasser le cercle de ses amis. Elle fonde une société de restauration, demandant à Oliver de regarder le contrat – mais celui-ci tarde et oublie, ce sont les affaires de sa femme, elle peut se prendre en main puisqu’elle le veut. Mais ce n’est pas cela qu’elle veut au fond : elle voudrait qu’il s’intéresse à elle, à ce qu’elle entreprend. Il aime sa cuisine, notamment son pâté, mais ne supporte pas qu’elle raconte mal les anecdotes devant ses invités. Dans son monde professionnel il l’ignore, la rabaisse ; elle souffre de cette distance, de son rire qu’elle caricature.

D’où le divorce. Mais elle veut toute la maison en échange de l’abandon de sa pension alimentaire – car elle gagne toute seule bien sa vie. Gloire à l’ère Reagan : l’entreprise fait florès, chacun peut monnayer ses talents – sauf que chacun se retrouve forcément tout seul et que le couple selon la tradition et l’hymne à la famille qui va avec sont en contradiction avec l’entrepreneuriat concurrentiel. Oliver n’est pas d’accord : certes, elle a trouvé la bâtisse et tout aménagé, mais c’est avec l’argent qu’il a gagné lui que tout cela a pu être acheté. Le reconnaître, compenser, rendre à chacun son dû serait la moindre des choses.

Les gosses, désépaissis avec les années, sont à l’université et regardent navrés le naufrage, tout comme la bonne (Marianne Sägebrecht, pas encore baleine de Bagdad Café). Le fils (Sean Astin) est plus proche du père et la fille de la mère, tout comme celle-ci a son chat Kity (Tyley) et Oliver son chien (Benny). Kity passera sous les roues de la Morgan sans que le conducteur le fasse exprès, Benny passera à la moulinette de Barbara exprès. Un amoureux des chiens ne devrait jamais se mettre avec une amoureuse des chats.

Oliver reste épris de Barbara, mais celle-ci a cessé de l’aimer – si jamais elle l’a vraiment aimé, ce dont je doute, la première scène de rivalité pour la sculpture étant révélatrice de sa volonté de s’opposer, voire de dominer. Elle n’a aimé que le sexe, occasion d’exercer ses talents de gymnaste et, quand le sexe s’est refroidi, elle n’a pas aimé la vie commune.

L’avocat Gavin (Danny DeVito,) ami d’Oliver, raconte alors pince sans rire à son client muet candidat au divorce combien ce fut la guerre, la guerre des Rose, analogue à la guerre des Deux Roses dans l’Angleterre du XVe siècle entre York et Lancastre. Le territoire français une fois fermé aux barons anglais pour y faire conquêtes, la guerre civile des barons anglais entre eux était inévitable pour arriver, piétiner le voisin et monter plus haut que lui. Même chose pour les Rose : une fois les gosses partis et la maison aménagée, la guerre civile n’a pu que naître dans le couple.

Nous passons à la comédie dramatique : aucun ne veut faire de compromis, chacun veut garder la maison. Mais la femme plus que l’homme, qui n’y a mis que sa collection de porcelaines. Le bâtiment n’est d’ailleurs qu’un prétexte à savoir qui domine : lorsqu’Oliver, après moult péripéties drôlatiques que je vous laisse découvrir à loisir, propose à Barbara de lui laisser cette maison et tout ce qu’elle contient si elle lui déclare que la sculpture d’ivoire qu’elle a acquise en renchérissant plus que lui jadis est à lui – celle-ci refuse tout net. Signe que ce ne sont pas les biens matériels qu’elle guigne dans le divorce, mais bel et bien l’affirmation de son pouvoir. La scène où le gros 4×4 macho rouge de Madame (fort à la mode dans les années Reagan) chevauche la Morgan racée blanche de Monsieur en dit long sur le fantasme féministe de niquer le mâle. C’est aussi un peu l’Amérique contre l’Europe, les pionniers contre les traditions.

Tout se terminera… comme il se doit. Personne ne va gagner et, dans un ultime geste d’amour repenti que je vous laisse saisir, Oliver va prendre conscience que Barbara au fond ne l’a jamais aimé.

DVD La Guerre des Rose de Danny DeVito, 1989, avec Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny DeVito, Marianne Sägebrecht, Sean Astin, €8.30, blu-ray €15.96

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Balance ton porc ou le pétainisme islamisant

Ce qui me gêne dans ce déchaînement des « réseaux » sur le viol et le harcèlement, ce n’est ni le viol, ni le harcèlement. Ces comportements sont abominables et n’ont pas lieu d’être, ils doivent être dénoncés. Mais pas comme ça.

Chacun des termes, aussi bien « balance » que « porc » sont révélateurs de bassesse et de haine et non pas de morale.

Aux Etats-Unis, on libère la parole par « MeToo », moi aussi, dans la droite ligne du politiquement correct et du groupisme propre au tempérament yankee. En France, on « balance » – comme une fiotte mafieuse sans aucun sens de l’honneur, ou dans la tradition de ces « lettres anonymes » qui fleurissaient sous Pétain comme sous la Terreur. Deux tempéraments : être comme tout le monde – ou révéler sa méfiance viscérale de tout le monde – deux cultures. La nôtre n’en ressort pas grandie.

D’autant que la référence au « porc » ressort de l’image antisémite par excellence, cet animal bouffeur d’ordures qui porte tous les péchés de la communauté, chassé au désert pour refaire l’entre-soi. Les Chrétiens sont aussi désignés du terme de « porcs » par les islamistes radicaux et l’animalisation des « autres », des non-croyants, des mécréants, est la façon traditionnelle de Daech de faire du reste de l’humanité des « sous-hommes » à éradiquer sans remord. Que les femmes reprennent sans distance cette image du « porc », appliqué surtout au juif Weinstein, en dit long sur la contamination des esprits par l’islamisme. Cela les dispense de dénoncer le sexisme musulman inculqué dès l’enfance ou les comportements « inadéquats » des culturellement « différents » ? Serait-ce légitime d’abuser des filles dès l’âge de 9 ans comme il est permis en islam et pratiqué par les intégristes, mais illégitime s’il s’agit de producteurs (juifs) de cinéma ? Faut-il se déchaîner contre les prêtres catholiques pédophiles – mais « excuser » ces mêmes comportements s’ils viennent de « minorités opprimées » ?

Il faut que ce soit une ancienne salafiste qui le fasse, ayant bien compris comment sont considérées les femmes dans cette secte musulmane qu’est le salafisme (ou wahhabisme). On aimerait que les hystériques des réseaux mettent dans la même porcherie les mêmes comportements, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Et qu’elles saisissent surtout la justice, seule instance à même, en démocratie, de dire le droit et de sanctionner le hors-limites. Ou bien la loi s’applique à tous, ou bien brailler ne sert à rien.

Balancer et réduire les machos au porc me semble donc une double faute : en retomber au fascisme ultra-conservateur d’hier et adopter les mots mêmes de l’islamisme radical… Pas très sexy comme cause !

Surtout que ce déferlement de haine gratuite – et le plus souvent anonyme – ne débouche sur rien : combien de plaintes déposées ? Combien de récits argumentés ? Combien de témoins ? Quand la fille Besson dit avoir été harcelée par un « ancien ministre de Mitterrand » par une main posée sur sa cuisse, pourquoi n’a-t-elle pas foutu une baffe à cet insistant ? En plein opéra, devant tout le monde, cela l’aurait stoppé net. Un garçon lui aurait flanqué son poing sur la gueule, mais pas la mijaurée : mères comment élevez-vous vos filles ? Comment associez-vous leur père ?

Quand cette pauvre petite chose de « Dave », 73 ans, « révèle » que, plus d’un demi-siècle après, il a senti un prédateur en chansons lui « mettre la main dans le slip », il se couvre de ridicule : il avait quand même 19 ans, était un homme et pouvait se défendre, et c’était dans ces années soixante où la « libération » des mœurs était tellement bien vue… Mère, comment élevez-vous vos garçons ? Comment associez-vous leur père ?

Faut-il juger des faits, somme toute mineurs (le viol implique pénétration, une caresse n’est qu’un attouchement), selon les critères de moralité d’aujourd’hui ? Toujours cette propension de la génération présente à croire que le monde est né avec elle.

Cela me semble le symptôme – grave – du narcissisme égoïste, non pas le contentement de soi pour avoir accompli une chose dont on est fier (c’est le bon côté du narcissisme), mais la mise en scène de soi pour se faire mousser (le versant noir de la farce). Toutes, tous victimes !

C’est tellement à la mode de se dire comme les autres. Quitte à enjoliver la vérité, à tordre le sens même des mots, sinon à mentir pour en rajouter. Ou à encenser Poutine en Russie, macho autoritaire au comportement patriarcal – et à « dénoncer » en France tout comportement macho autoritaire et patriarcal. Ou encore à « oublier » le sexe à tout va tellement à la mode des années post-68 : parents, comment avez-vous élevé vos enfants ?

Dans la réalité vécue, personne ne réagit : comme sous Pétain (et sous Poutine), on ferme sa gueule.Pas même un SMS au 3117-7 de la SNCF. Courageux les voyageurs ! Hommes et femmes confondus. Délateurs, mais de loin.

Cela me semble l’évident témoignage de la lâcheté ambiante : matamores sur les réseaux, bien au chaud chez eux derrière leur écran – mais rasant les murs et ne faisant surtout rien dans la ville. De peur qu’on les remarque… Elles sont belles, les « balances » ! Alors qu’il faudrait songer aux causes et aux remèdes. Mais surtout pas ! Ce serait prendre une responsabilité… Dénoncer, c’est plus facile, ça fait du bien – et ça ne change rien.

Pétainisme et islamisme, les deux mamelles de la cochonnerie qui vient.

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Mélenchonjugend ?

Ainsi, Jean-Luc Mélenchon envisage dans l’entretien au 1 cité par France-Culture de « créer une organisation pour les enfants, sur le modèle des scouts ». C’est amusant pour un révolutionnaire… A-t-on vu Robespierre créer les jeunesses robespierristes ? ou Lénine les jeunesses léninistes ? Ce sera Staline qui encouragera les « pionniers » du communisme, mais une fois son pouvoir installé : il a pris cet excellent exemple à la Hitlerjugend, qui l’a copiée sur les Balilla mussoliniens, qui ont eux-mêmes imité la toute-puissante Eglise catholique, forte de mille ans de pratique, sur le bon exemple pratique du lieutenant-général Baden-Powell revenu d’Afrique du sud.

Mais n’ironisons pas trop vite, l’image est tentante comme la droite bornée la reprendra sans doute. Ou les médias, experts à susciter l’émotion pour en faire profit, comme Mélenchon le reproche à « la caste ». Il déclare sur son blog, dans un texte fleuve dont il a le secret (plus c’est long, plus ça fait sérieux selon Goebbels) : « L’angle est toujours le même : susciter de l’indignation à notre propos. Et l’ordre des attaquants est toujours le même. Le premier cercle Macroniste, puis le deuxième, le tout escorté par les batteries des croiseurs de guerre médiatiques. Puis viennent pour tirer dans le dos les « faux-amis » dont c’est l’unique occasion de se faire remarquer. Et ainsi de suite, d’un buzz à l’autre, d’un jour sur l’autre. »

Si nous réfléchissons un peu, que propose Mélenchon ?

Pas uniquement un mouvement de jeunesse, mais une véritable contre-société : « un Média, un espace culturel, des caravanes sanitaires, un nouvel imaginaire politique »… Un monde neuf ici et maintenant sur le modèle des islamistes aujourd’hui, du Parti communiste français durant des décennies, des militaires britanniques voyant l’empire décliner, de l’Eglise catholique depuis la loi de séparation de l’Etat – et bien sûr sur les modèles populistes, Mussolini, Hitler, Staline, Franco, Castro, jusqu’à Mao avec ses « Gardes rouges ».

Il s’agit de façonner les esprits dès le plus jeune âge (4 ans chez les Balilla, 6 ans chez les Pionniers communistes ex-Vaillants, 7 ans chez les scouts catholiques), d’ancrer la foi en la religion ou en la morale, la reconnaissance envers le guide (allant jusqu’au culte de la personnalité), de former les cœurs à la fraternité communautaire de l’entre-soi, et de développer les corps par les exercices physiques, paramilitaires, et la vie en pleine nature. Mais comme, dès 12 ou 13 ans, les hormones deviennent exigeantes, une stricte discipline s’impose : séparation des sexes, vêture légère, débarbouillage à l’eau froide, courses et exercices prolongés. Les animateurs sont nommés « chefs » et exercent une autorité sans partage. Ce n’est qu’avant 12 ans que des cheftaines animent des jeux et surveillent la morale, et après 15 ou 16 ans que les Pionniers deviennent plus autonomes. Chez les Vaillants, devenus Pionniers en 1970, « l’éducation de l’esprit du communiste constitue l’originalité et le devoir de l’organisation ». Compte-tenu de l’effondrement de l’idée communiste et du rabougrissement du Parti, l’organisation est devenue un mouvement de militants lié à la politique des quartiers et à l’enfance en 2003.

Mélenchon voudrait recréer le mouvement Vaillants original – avec une forte empreinte scoute catholique des années 60, selon le site Latoilescoute : « L’imaginaire du pionnier correspond à celui de bâtisseur d’un monde meilleur. Finies les identifications au chevalier, soldat ou conquérant qui étaient en vogue auparavant. Au cœur des années 60, il y avait l’espoir d’une union fraternelle au service de l’humanité (si tous les copains du monde voulaient se donner la main), de chantier et de coopération ». Car sa wikibiographie l’indique, sans nul doute sourcilleusement revue et contrôlée : « éducation catholique de par sa mère », le jeune Jean-Luc « est notamment enfant de chœur et sert la messe en latin ». Il n’a pas oublié cette culture, commune chez les petits Français des années 1950 (a fortiori d’origine espagnole encore plus fermement catholique).

Il a été aussi surveillant dans un lycée de Mouchard et a probablement appris, en 1975 dans ces années post-68 résolument anti-autoritaires, combien la discipline est nécessaire aux jeunes gens, surtout aux garçons. Si je me souviens des années qui ont précédé, pour avoir fréquenté les Eclaireurs de France, laïques (donc sans « morale » bourgeoise) et mixtes (donc poussés à l’exploration), cet âge est porté au « bordel » au sens des travaux pratiques. A l’époque, le débat entre « responsables » (ainsi disait-on) portait sur surveiller et convaincre (mais c’était un peu « fasciste ») ou distribuer des capotes (mais c’était un peu facile). De nos jours, avec les selfies, les réseaux et YouPorn, la situation doit être pire. Les toilettes de collèges sont réputées pour ce genre « d’expériences ». Alors, pas de mouvement de jeunesse sans ferme discipline, pas de discipline sans une attitude un tant soit peu « fasciste » – mais pour quelle morale ? Mélenchon se révèle-t-il ?

Cette idée sur la jeunesse à mettre en « mouvement » – évidemment très encadré – est plus l’aspiration à une contre-société issue de « la base » que l’expression chez lui d’un culte de la personnalité stalino-fasciste. Mais sait-on jamais… Autoritaire, militant, écologiste, il trouve dans les mouvements de jeunesse son miroir : discipline, apprentissage moral, nature. Avec Mélenchon, tout est possible ! Il déclare au 1 : « je laisse beaucoup les choses se faire toutes seules (…) c’est très anxiogène de bosser avec moi. Il n’y a pas de consigne, on ne sait pas ce que je veux. Moi je sais. Parfois, mais pas toujours. J’ai une foi totale dans la capacité auto-organisatrice de notre peuple. »

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Phantasm de Don Coscarelli

Un réalisateur de 25 ans se met dans la peau d’un adolescent de 13 ans pour évoquer ses pires fantasmes sur la mort.

Le film est un cauchemar fort bien monté où l’imagination invente des « choses » terrifiantes et inédites : la sphère qui percute le front avant de le forer dans un flot de sang, le doigt coupé inhumain qui bouge tout seul, la petite horreur grinçante qui fourrage les cheveux en anti-caresse, les morts transformés en nains esclaves sur un autre monde, l’au-delà en champ de forces qui aspire…

Mike (Michael Baldwin, 16 ans au tournage) vient d’avoir 13 ans alors que ses parents sont morts deux ans plus tôt. Il n’a plus que son frère aîné Jody comme refuge (Bill Thornbury), à cet âge où grandir angoisse. Mais ce frère part en tournée musicale régulièrement et le laisse seul à la maison avec une nounou, à proximité de son ami Reggie (Reggie Bannister) et des sœurs antiquaires.

Cette peur d’abandon est brusquement ravivée lorsque l’un des amis de Jody et de Reggie se fait poignarder à mort, un soir dans le cimetière, alors qu’il baisait ardemment une jeune blonde plantureuse (Kathy Lester). Le shériff est absent, « le juge » dont on parle un moment, jamais saisi. Le cimetière est un pré où gisent des pierres tombales et un édifice baroque où des couloirs de marbre recèlent des cercueils empilés en mausolée. Au sous-sol, l’atelier de cercueils ; au fond du couloir, une porte noire d’où viennent des bruissements et d’étranges claquements. Règne sur cet univers glacé un croquemort monumental tout en noir, The Tall Man (Angus Scrimm), qui apparaît identique à une photo du siècle dernier. On apprendra qu’il prend volontiers les traits de la pute blonde qui attire les hommes au cimetière – et Reggie en sera la dernière victime.

A 13 ans à peine, Mike est un prime adolescent dégourdi qui conduit une moto (curieusement dans le cimetière, où il se gamelle – signe du destin), et même la Ford Mustang de son grand frère, qu’il règle à l’occasion. Ce jeune âge et ces pilotages d’adulte rendent dès le début l’histoire bizarre. D’autant que le gamin n’hésite pas à braver l’interdit de son frère et la terreur qui serait naturelle à cet âge pour aller, de nuit, errer dans le cimetière désert où des ombres l’ont poursuivi la veille. Il va même jusqu’à s’introduire dans le mausolée en cassant une fenêtre ! L’homme en noir le repère et ne le lâchera plus – jusqu’à la fin. Mike l’a vu la veille aux jumelles porter tout seul le cercueil de l’ami assassiné que quatre hommes suffisaient à peine à soulever.

Graves and coffins sont les accessoires obligés de tout fantasme yankee sur la mort ; sex en est un autre et la blonde de volupté, qui s’installe seule au bar en robe bleu nuit pour attirer les jeunes hommes, est un piège. La religion n’apparaît quasiment pas pour conjurer ces craintes, autre bizarrerie, mais ce film américain en reste tout imbibé : le sexe est « mal », le diable menace, l’autre monde est un enfer possible. Mike met à un moment un chapelet dans sa poche de poitrine – celle-là même où il mettra le doigt coupé – mais aucune croix ne décore le cimetière et le chapelet ne servira à rien contre le croquemort immortel.

Mike suit partout son grand frère Jody de peur d’être abandonné. Ce dernier est revenu pour enterrer son ami assassiné et se laisse aller un soir à boire une bière et draguer la fille en bleu, solitaire, au bar. Mike les suit au cimetière où ils vont – bizarrement – baiser ; ce serait soi-disant « excitant ». L’adolescent se repaît du spectacle de son frère en train d’enfourcher la fille et sourit de plaisir lorsqu’apparaissent ses seins nus. Mais il crie de peur lorsqu’un nain à capuche tente de lui sauter dessus par derrière, interrompant la baise – et il va ainsi sauver Jody du coup de poignard fatal auquel s’attend le spectateur pour y avoir assisté dans la première scène.

Après l’escapade de Mike dans le mausolée et le doigt du croquemort coupé en refermant la porte qu’il ramène comme preuve, les deux frères sont comme les doigts de la main. Ils décident, bizarrement seuls, d’en avoir le cœur net et s’introduisent dans le monument – de nuit. Ils découvrent qu’il est un sas pour un autre monde, mais pas celui de la religion. Les morts, récupérés dans les cercueils (ils sont rangés vides), sont compactés en nains qui pèsent une centaine de kilos et expédiés en bidons vers l’ailleurs via un sas magnétique derrière la porte noire.

Jody apprend à son petit frère qu’il faut tirer pour tuer, sans ces sommations ineptes du juridisme qui font perdre du temps. Il descend d’un coup de fusil bien ajusté la sphère foreuse qui fonce vers la tignasse du gamin. Il repousse quelques nains au pistolet à l’occasion. Mais le drame va se nouer, car les frères sont marqués par l’homme en noir qui les veut pour lui. La fin est terrible, en double retournement…

Cauchemar ? C’est ce qui est dit, mais cet univers clos, sans recours à une quelconque autorité (ni flics, ni juge, ni curé, ni adultes), fait revenir sans cesse au même cimetière (où personne n’aurait l’idée saugrenue de s’y balader la nuit), aux mêmes couloirs labyrinthiques du monument funéraire, à la même maison familiale déserte et encombrée. Nous sommes dans l’obsessionnel du rêve, le ressassement maniaque des angoisses de Mike à l’égard de la mort. Ses parents sont décédés, son grand frère va inévitablement les suivre, ses amis y passeront : et lui ?

Don Coscarelli a déclaré y avoir projeté ses terreurs, et on le croit sans peine malgré les invraisemblances et le bricolage de certaines scènes (à cause d’un petit budget). Signe d’obsession, Mike ne porte que trois chemises différentes dans tout le film, malgré les jours qui passent et la boue de ses mésaventures. Il a comme doudou une veste en jean et comme substitut viril un couteau de commando à la Rambo.

Le thème musical lancinant de Fred Myrow et Malcolm Seagrave ajoute à l’atmosphère lancinante, répétitive, obsessionnelle. La lumière, travaillée, baigne de feu au briquet, de vapeur dans les phares, d’un air clinique le funérarium ; l’ombre n’en est que plus menaçante, le grand cimetière sous la lune apparaît comme un antimonde.

Ce film, devenu un classique de l’horreur, a reçu prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1979 et a été nommé au Saturn Award du meilleur film d’horreur en 1980. Il ne vaut pas Shining, mais reste à voir !

DVD Phantasm, Don Coscarelli, 1979, Angus Scrimm, A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Reggie Bannister, Kathy Lester, Terrie Kalbus, Lynn Eastman, David Arntzen, ESC editions 2017, 89 mn, €14.68, blu-ray €29.90

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Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen

Comment a-t-on pu attendre 12 ans la traduction en français de ce petit chef d’œuvre d’humour finlandais ? Cela montre combien les éditeurs français sont inconséquents, nombrilistes et sans aucun souci du client. La dizaine d’opus publiés en Folio prouve que l’auteur rencontre un vrai succès au pays de Rabelais. Bûcheron poète, ouvrier agricole journaliste, ne voilà-t-il pas qu’Arto, qui avait la cinquantaine à l’écriture du livre, rencontre désormais l’aspiration des profondeurs françaises : la terre ne ment pas, les relations de village sont les seules à vivre, le sexe et les bêtes tout ce qui reste quand la religion à fui.

La lecture dans un train du Bestial serviteur du pasteur Huu est à déconseiller car elle vous fait souvent pouffer, ce qui n’est pas socialement correct. Le rire surgit au détour d’un paragraphe bien amené, la bouffonnerie éclate du sérieux apparent du développement. Paasilinna vous boute en train et vous mène en bateau, poussant chaque situation dans sa logique, les derniers retranchements étant ceux de l’absurde. C’est irrésistible ! Vous passez donc pour un demeuré face aux voyageurs à la mine grave et compassée de bons bourgeois soucieux du travail, de la famille et du pays. Mais n’en ayez nulle honte : ces mêmes faces de carême en TGV, ou de ramadan en RER, se mettent parfois à agir tout aussi bizarrement, bouche et oreille vissées au téléphone, à tchatcher leurs ordres à leur meuf, à demander la taille du tee-shirt du gamin pour passer à la supérette ou combien de baguettes ils doivent ramener à bobonne.

Arto Paasilinna nous emmène au nord de la Finlande, en péquenoterie atavique. Le pasteur, docteur en théologie sur l’apologétique, se trouve à l’étroit dans sa petite église. Il n’est entouré que de paysans et de leurs femmes, dont les plus jeunes ont été souvent ses maîtresses. On dit même qu’il a semé quelques bâtards ici ou là – vous savez ce qu’on dit dans les villages où chacun vit renfermé sur la localité, n’ayant pas autre chose à faire qu’à médire durant les six longs mois de l’hiver nordique. Justement, un hiver s’achève et, avec lui, l’hibernation des ours. Une oursonne et ses deux petits viennent semer le désordre dans le village en cherchant à se sustenter. Il faut dire que tous les habitants sont à l’église et que le buffet d’un futur mariage émet ses effluves depuis un hangar, il n’y a pas idée.

Une fois les trublions matés, les villageois décident de faire un cadeau à leur fougueux et rugueux pasteur pour ses cinquante ans : surprise ! ils lui offrent l’un des oursons… Les commères susurrent qu’il lui ressemble et que Dieu lui a donné là son vrai fils…

Dès lors, les vitesses s’enclenchent. La vie du pasteur va en être complètement transformée. Sa femme va le quitter, son évêque le chasser, Dieu l’abandonner. Il déraillera dans la chasse aux extraterrestres puis dans la vodka, espérant trouver sa voie au bout du voyage. Car il part en quête avec son ours ! Ours qui le sert bien quand il quête, le matériel n’étant jamais loin du spirituel avec les Finlandais. Le pasteur a appris à l’ours des tours, or « un ours a la force de neuf hommes et l’intelligence de deux femmes », nous dit-on page 258… Au détour du chemin et selon les conséquences, le lecteur est ainsi confronté à l’irrésistible sagesse des nations.

Le pasteur est comme ces princes de Sérendip, partis rencontrer la plus belle fille du monde mais s’arrêtant mille fois en chemin pour vivre diverses aventures. A croire que « la plus belle » fille du monde n’existe pas. D’où le terme « serendipity » né en anglais de cette légende indienne. « L’opératrice radio songea qu’elle s’était trouvé là un drôle d’amant, un homme comme on en fait peu : un prêtre finlandais défroqué, arrivé dans l’île avec un ours qui dansait et faisait des signes de croix dans la boite de nuit d’un paquebot… » p.237.

Nous faisons connaissance avec un lanceur de javelots à la verticale, une pastoresse irascible, une éthologue intéressée par l’exploration corporelle, un évêque chasseur d’élan, quelques fonctionnaires imbus, des religieux intolérants, un vendeur de sauna en Méditerranée et quelques autres spécimens observé in situ. Paasilinna a l’œil pour saisir d’un trait ce qui fait la bonté ou la bêtise humaine. Il en parle avec la crudité de Rabelais et la simplicité directe de la fin du XXe siècle.

Un vrai régal qui vous mettra en, joie !

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, 1995, traduit du finlandais en 2007, Folio 2009, 367 pages, €8.20

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La piscine de Jacques Deray

Tourné en 1968, ce film intimiste ne sort jamais de la villa de Ramatuelle sur les hauteurs de Saint-Tropez, où ce petit monde à la jeunesse avancée jouit et panse les blessures de la vie. Car il s’agit bien de grandir, dans cette histoire en coïncidence avec l’explosion hédoniste de mai 68. L’ancien monde se télescope avec le nouveau, la carrière sociale avec la vie égoïste.

Jean-Paul (Alain Delon) est un écrivain raté qui tente de faire carrière dans la publicité ; Marianne, sa compagne depuis « deux ans et demi », songe à quitter son travail pour se consacrer à leur couple. Les deux vivent comme des enfants au bord de la piscine, à moitié nus et jouant, se caressant au jour avant de baiser la nuit.

C’est alors qu’intervient le trublion : Harry (Maurice Ronet), un ami d’enfance de Jean-Paul mais ex-amant de Marianne. Il dirige une maison de disques, affecte de communiquer en anglais et roule en Maserati Ghibli ; il est flanqué d’une fille de 18 ans (Jane Birkin) dont il n’a jamais parlé, ne s’y intéressant que lorsqu’elle a été assez grande pour être crue sa nouvelle copine.

Ce trublion, c’est Marianne qui l’a invité, on ne sait pourquoi. Pour mettre du piment dans sa vie ? Pour titiller Jean-Paul, très introverti ? Pour renouer avec cet ancien amant fêtard qui la change du huis-clos de la villa ? On ne sait, mais ce que l’on sait immédiatement est qu’elle joue volontairement avec le feu. Elle est d’une légèreté de bonne femme qui prend pour rien les états d’âme des hommes sensibles, qui s’amuse avec leurs désirs, qui n’envisage aucune conséquences parce qu’elle est toute d’immédiateté.

Elle sait Jean-Paul fragile ; il a besoin d’elle. Ce qu’elle ne sait pas et que Harry lui apprend, est que Jean-Paul était casse-cou à 17 ans pour fuir une angoisse existentielle, et qu’il a tenté de se suicider. Jouer avec ces abîmes ne peut que mal tourner.

C’est évidemment ce qui arrive : Harry le fêtard invite des pique-assiettes dans la villa prêtée par des amis où le couple Marianne et Jean-Paul vivaient jusqu’alors à l’écart du mondain ; lors de cette fête, elle danse tendrement avec son ex, Harry, alors que Jean-Paul s’ennuie et que la fille de Harry, Pénélope, s’emmerde carrément. D’où jalousie de Jean-Paul envers Harry, mépris de Pénélope pour Harry, rapprochement des deux marginaux… au bord de la piscine. Puisque Marianne s’éloigne en apparence, Jean-Paul va céder à l’attrait de la femme-enfant Pénélope ; il va coucher avec elle sous le prétexte d’aller se baigner à la mer. Ce qui va vexer Marianne et mettre en colère Harry.

Celui-ci décide de partir le lendemain, mais pas sans avoir salué son ami Fred à Saint-Trop. Il rentre très tard en voiture, bourré, heurte le portail d’une aile, et trouve Jean-Paul, insomniaque, qui a décidé de coucher tout seul en bas et s’est remis à boire du Johnny Walker à grands verres. La confrontation s’avère décisive, Harry dit ses quatre vérités à Jean-Paul, qu’il est enfant gâté, qu’on l’a trop protégé après sa tentative de mourir, qu’il est un raté, mettant en regard sa tentative de création littéraire nulle avec sa réussite à lui de producteur de chansons, sa R8 Gordini du commun avec sa Maserati Ghibli, son célibat papillonnant alors que lui a déjà une fille adulte, qu’il ne mérite pas Marianne et que s’il a couché avec Pénélope c’est pour l’atteindre, lui, se venger.

Tout est vrai, tout est outré. Le faux ami se mue en ennemi. La faute à qui ? A cette Marianne qui se divertit avec les passions et veut pour Jean-Paul une vie rangée socialement acceptable. Par instinct, sans vraiment le vouloir, Jean-Paul tue Harry. En l’empêchant de sortir de l’inévitable piscine, bouillon de sorcière où tout fermente, l’amour comme la haine. En lui enfonçant la tête sous l’eau alors qu’il est déjà vaseux d’alcool et engourdi de froid.

Son erreur est d’avoir déshabillé Harry pour poser des vêtements propres au bord de la piscine, comme s’il avait voulu se baigner. Pourquoi ne pas l’avoir laissé habillé tel quel, le verre et la bouteille de whisky dans la piscine, comme s’il était tombé ivre mort ? Ce pourquoi la fin est artificielle.

Après la mise au cimetière très 1968 où les femmes circulent en minijupes, après avoir fait mettre à l’avion sans aucun contrôle autre que des billets Pénélope qui va rejoindre sa mère, un inspecteur de Marseille se présente. Il soupçonne un meurtre et, faute de preuves tangibles, garde en conserve le couple pour voir si la pression monte entre eux. Marianne dit les soupçons du flic, déclare que les vêtements portés ont peut-être été cachés. Jean-Paul croit qu’elle les a trouvés et avoue. Il a tué mais ce n’était pas prémédité, et Marianne sent confusément que c’est un peu de sa faute.

La fin aurait pu être sur ce constat, laissant l’avenir dans le flou. Mais le réalisateur en rajoute une couche pour un happy-end peut-être d’époque mais peu vraisemblable. Les deux amants se retrouvent enlacés après avoir failli se quitter, comme si le sexe fusionnel pouvait tenir lieu « d’amour », ce choix d’amitié à deux qui dure au-delà des feux du désir. Cette fin me gêne, comme une verrue sur un film jusqu’ici implacablement monté.

Les enfants terribles renouent avec leurs jeux félins tandis que l’adulte qui a réussi termine dans l’alcool et la violence. La piscine est ce rectangle bleu du plaisir au soleil qui peut tuer, cette caresse de l’eau sur le corps nu qui enveloppe, mais qui pénètre aussi les poumons jusqu’à l’asphyxie. Un vrai liquide amniotique d’où renaître ou se noyer. Quant aux animaux humains qui rôdent autour d’elle, ils valent surtout par leurs regards, leurs gestes, leurs non-dits. Marianne se fait fouetter par Jean-Paul et elle jouit ; Harry regarde Marianne allongée en maillot deux-pièces et sa fille en est troublée ; Jean-Paul observe Pénélope gamine, déambulant en minijupe au bord de la piscine, et en est titillé…

Dans ce concours d’animalité, Alain Delon l’emporte, magistral, tandis que Maurice Ronet apparaît trop civilisé donc hypocrite, bavard et superficiel, et que Marianne ne sait pas ce qui la séduit le plus : l’apparence sociale ou le désir animal. Jane Birkin est adolescente et pas finie (elle a 22 ans lors du tournage mais en paraît 16), emplie de désirs inavoués et de perversité sensuelle lorsqu’elle s’exhibe chemise ouverte et sans soutien-gorge devant l’inspecteur de l’Evêché, corsetée mais disponible. J’en étais amoureux en 1968, avant même que sorte le film; il faut dire qu’elle était à peine plus âgée que moi.

Un grand art de l’image, de l’expression au-delà des mots.

DVD La piscine de Jacques Deray, 1969, avec Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet, Jane Birkin, 117 mn, M6 vidéo 2009, blu-ray 18,48€

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Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet

Un « boulet », dans le vocabulaire branchouille, c’est le balourd qu’on traîne, celui qui pèse, qui rend prisonnière, qui inhibe sa liberté. Tous les hommes sont donc des boulets. Car ce manuel d’une « artiste-peintre autodidacte » (selon Amazon), fait de fiches pratiques et mis en page comme un ouvrage de développement personnel pour séminaire marketing, est écrit pour les femmes à l’encontre les hommes. Du moins les bobos urbains de la mode, si l’on en croit le descriptif répétitif des « cas ».

S’il était écrit par Monsieur sur les « boulettes », il serait honni comme « misogyne » par tout ce que la gent parisienne « in » comprend comme féministes, libérées de gauche et autres chiennes de garde ; mais comme il est écrit par Madame, il se doit d’apparaître comme une aimable satire de certains types masculins. Ne surtout pas évoquer la « misandrie », ce serait d’un mauvais goût… et d’ailleurs pas (encore) dans le dictionnaire.

« Les mecs qui se plongent dans la lecture de ce livre doivent réaliser qu’ils ont bien peu de chances d’éviter le regrettable statut de boulet », est-il tranquillement affirmé p.36. Trente-huit cas sont recensés, mais un tome 2 est prévu pour en ajouter d’autres. Soyez donc prévenus, mecs et nanas, que vous courez à la faute si vous voulez draguer. Même si « le mec parfait » n’existe pas – sauf (peut-être) le « boulet fuyant et qui s’en branle » p.80. Tant pis pour vos envies – ou alors contentez-vous de ce que vous attrapez.

Le moins pire, si l’on peut dire, est de tomber sur « le fils à papa oisif pour l’héritage ou vers un mec trop beau mais trop con pour les gènes », ainsi qu’il est conseillé p.17 – mais à la seule condition de « vouloir » des enfants. Il faut dire que cet ouvrage de sociologie pratique « étayé par une très sérieuse étude de terrain » (intro), est destiné uniquement à « la femme moderne et libérée qui allume tous les mecs qu’elle a envie de se taper » (avoué p.77). Ce qui fait quand même assez peu de Françaises, au fond.

Ce Guide de survie en territoire amoureux est quand même écrit de façon désopilante, n’hésitant pas à en rajouter pour susciter l’amusement. Il pourra intéresser un certain public parisien qui s’ennuie dans ses partouzes arrosées et assourdissantes, enfumées de substances qui annihilent le cerveau – selon le résumé repris en boucle. Ni la durée de vie de ce livre, ni son charme, ne tiendront aussi longtemps que la Chartreuse de Parme et le manuel aura vieilli avant dix ans, mais vous pourrez vous montrer original(e) au moins cinq minutes dans les soirées.

Voilà en tout cas un cadeau branché à offrir. Surtout à la Saint-Valentin – ou à la belle-mère. Même si les « éditions Ellébore » semblent avoir un grain.

[Une petite remarque : p.14 je mettrais « bombe aNAtomique » plutôt que « bombe atomique », ce serait plus drôle.]

Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet, 2017, éditions Ellébore, 163 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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Boukhara 4

A la mosquée Bolo Khaouz, un vieux tout à fait authentique se dirige vers nous et vient s’asseoir tout près. Il observe, il veut bien se faire prendre en photo, il ne dit pas un mot.

Toute une théorie de babouchkas vient prier. La mosquée est en activité, mais vide de fidèles en ce jour et à cette heure. Elle est donc visitable aux étrangers. La vaste salle sous la coupole est recouverte de tapis, sur lequel on n’entre que pieds nus. Rien de remarquable, sinon quelques tracts imprimés appelant au pèlerinage ou aux dons, comme dans nos églises.

Je prends les babouchkas en photo à l’extérieur ; elles veulent se voir ; les autres veulent être prises aussi, en notre compagnie. C’est un moment d’échanges populaires. Nous ne nous comprenons pas par les mots, mais c’est bon enfant. S’agit-il d’une superstition de l’image ? La résistance à l’interdit islamique ? Quelque chose à voir avec le culte orthodoxe des icônes peut-être ?

Nous sommes trois à monter dans le petit minaret élevé sur la place, en face de l’entrée de la mosquée. Cela par autorisation du porte-clés de la mosquée, qui nous ouvre la porte. Les marches sont hautes chacune de 50 cm, la spirale étroite. D’en haut, à une quinzaine de mètres du sol, rien de remarquable à voir. A la redescente, les sept autres, sans doute jaloux, ont enfermé les trois que nous sommes au cadenas. C’est juste une blague.

Nous revenons à pied par les quartiers de ce matin. Etonnant comme le groupe se laisse guider en aveugle, comme personne ne fait attention où il se trouve. Les filles ne se reconnaissent pas, elles n’ont aucun « sens de l’orientation ». Or, ce sens, c’est de l’observation surtout, pas quelque chose d’inné dont on serait apte ou inapte ! Comme un certain nombre est emmené par Rios à « la boutique de chemises », ces hauts sans manches ni col, brodés exotique, j’en ramène deux à l’hôtel par les rues empruntées dans l’autre sens ce matin même. Ils sont incapables de les reconnaître…

Garçonnets et ados aiment à se faire prendre en photo ; c’est tout juste s’ils ne disent pas merci. Est-ce un moyen d’échange avec les étrangers ? de reconnaissance qu’ils existent ? Faute de langage commun, l’image est peut-être la première forme de communication, spontanée et immédiate ? A Naples, je me souviens, les gamins étaient de même il y a dix ans encore. Les filles ? Elles sont voilées et passent comme des apparitions, loin de toute foule – surtout mâle ! Il est d’usage que les mâles musulmans ne savent pas se retenir, si l’on en croit les commentaires de Mahomet rapportés par ses zélateurs.

Rios possède une grosse Volga dernier modèle. Ce pourquoi il nous bassine avec les Volga. Il me reproche de toujours désigner les vieilles Volga d’époque soviétique, comme s’il n’y en avait pas de plus neuves. Il est vrai qu’elles étaient à l’époque reconnaissables comme voitures des cadres du parti. Pas les limousines Tchaïka, ni les Zil des pontes moscovites, mais le véhicule du tout-venant à parti d’un certain grade, plus spacieuse, plus puissante et plus confortable que les Moskvitch et autres petits modèles. La marque a arrêté sa production en 2006, trop obsolète, trop peu aux normes pour poursuivre. Les derniers modèles consomment encore 12 litres d’essence aux 100 km. Rios aime les voitures grosses et puissantes, signe d’arrivisme ou, plus gentiment, d’ambition sociale. Ce n’est pas un reproche : nos parents, dans les années 60, avaient exactement le même comportement. Aujourd’hui, la voiture est moins marquée socialement en nos pays développés, le riche peut très bien rouler en petite voiture pour la ville, ou le smicard s’acheter – d’occasion – une grosse BM. A 25 ans, Rios veut exister. Il aurait bien acheté une Mercedes, mais le prix, même en seconde main, reste dissuasif pour ses moyens. Il joue alors le ‘vintage’ avec cette Volga de l’époque d’avant. Il me rappelle ces étudiants des années 70 qui roulaient en Traction-avant Citroën.

Nous sommes quelques-uns à prendre une bière à 3000 soums en fin d’après-midi, à une terrasse de café bordant le bassin. L’un des garçons a remplacé sa chemise blanche par une sorte de gilet traditionnel de feutre, trop chaud sur le corps, mais sans manche ni col, qui lui laisse les épaules et la gorge à nu, tout comme le nombril. Il arrose au jet la surface sous les tables, voire les pieds des consommateurs. Cela rafraîchit l’atmosphère mais montre un comportement un peu brut, « administratif », du style « rien à f…aire que vous soyez mouillés, le règlement doit être appliqué, tout le monde pareil. » Cela reste très soviétique.

Nous dînons dans la medersa près du bassin, mais en retrait. La maison de couture Ovaciya présente un défilé de mode locale, en alternance avec des danses folkloriques. De quoi animer la cour, qui est dûment fermée au reste du public, et faire les affaires tant des restaurants qui ont installé leurs tables tout autour, que des boutiques ouvertes sur les galeries. Le repas, servi durant ce temps, est composé de salades-soupe-raviolis. Nous nous mettons en frais d’un vin rouge ouzbek. Nommé ‘Omar Khayam’, il ne fait pas honneur au poète, amoureux du vin. Il est épais, âpre, presque vinaigré. Dans le verre, il a l’aspect du jus de framboise.

Pas un enfant n’est admis dans l’enceinte fermée de la medersa. En cause, le défilé des femmes. Leur attitude apprêtée, provocante, les pervertirait. L’islam tolérant d’ici est resté très prude en tout ce qui concerne l’autre sexe. Entre eux, les garçons peuvent faire quasiment ce qu’ils veulent, du moins aller très loin ; avec les filles ou les femmes, ils ne sont autorisés à aller nulle part – jusqu’au dû mariage. Lorsque les portes s’ouvrent quelques moins de 15 ans s’engouffrent à l’intérieur, alléchés par l’interdit. Hélas ! Il n’y a plus rien à voir, que quelques étrangères qui ont largement l’âge d’être leur mère, fagotées de jeans d’hommes et sans aucune des attitudes lascives qu’ils ont pu fantasmer.

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William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark

Les années 1980 étaient l’âge d’or du thriller américain. Bien avant Internet et les séries télé sur smartphone,  la lecture offrait à la génération d’avant un plaisir rare. Pris n’importe quand n’importe où, dans un moment de silence.

La lecture trente ans après montre une Amérique figée dans sa caricature. Mieux perceptible par ce qu’elle est devenue que par ce qu’elle présentait alors. Et pourtant… il suffit de lire : tout y est. L’arrivisme forcené, la violence de petit malfrat, le culte du fric à un point insensé, la morale biblique pour la suivre ou en prendre l’exact contrepied.

Ce roman policier a pour cadre New York et débute par un meurtre par caprice. Un ado, à peine touché par une Cadillac sur un passage piéton, insulte le conducteur et son patron, ce qui lui vaut une poursuite et la brisure des vertèbres cervicales. Le patron n’est rien moins que l’énorme Willy Harrison, obèse depuis son plus jeune âge et qui en veut au monde entier pour cela. Au lieu de se venger de la malbouffe américaine qui a déréglé ses glandes, il pousse à fond dans le système en offrant du divertissement « interdit » : alcool, boite, baise. Tout pour tous, dans toutes les positions. Evidemment filmé à leur insu en plus d’être visible par des glaces sans tain. Juste pour le plaisir.

Ce Willy avait un frère aîné « normal », Freddy, qui a engendré une nièce, Betty (toujours ce culte des surnoms idiots qui se terminent en y). Mais Freddy a baisé Willy, il ne l’a pas violé mais plus subtilement lui a piqué du fric : un gros paquet, pas moins de un million cent mille dollars. De l’argent de la drogue, qu’il a planqué quelque part, nul ne sait où. Et Willy n’a pas réussi à le faire parler. Pas plus que sa femme, la mère de Betty, enfermée depuis des décennies dans un asile psychiatrique et surveillée jour et nuit au cas où elle laisserait échapper un tuyau.

Betty, quant à elle, s’est enfuie à 16 ans. Elle a changé de nom, s’est faite un peu pute avant d’épouser le brave John, médiocre et honnête courtier d’un diamantaire. Sauf que la boite à putes appartenait à Willy et qu’il a racheté le courtier. Betty est donc coincée, même si son oncle la laisse se débattre, prenant plaisir à observer sa constance et sa hargne. Elle est désormais sa seule famille et ce gros, pourri de fric, est sentimental à ses heures.

Il vit dans une bonbonnière de deux étages dans les derniers d’un immeuble de Manhattan, où il domine New York. Ses gardes du corps lui obéissent au doigt et à l’œil et le couple de domestiques chinois le masse jusqu’à l’extase. Ils éliminent aussi sans pitié sur ordre les gêneurs comme l’ado ; puis le patron de Freddy, trop tenté par une fille moitié garçon, nantie en plus d’un frère jumeau qui la baise ; puis l’enquêteur mandaté pour observer Freddy et ses dépenses insensées pour sa pute de 19 ans prénommée Cool ; puis les jumeaux Slim et Cool, mais lentement, réservés aux étreintes dernière d’un python particulièrement froid et implacable.

Entre temps, Cool a baisé Freddy et lui a soutiré le lieu et l’heure d’une transaction en diamants ; Freddy a baisé John en lui mettant Cool dans les pattes puisque c’est lui le livreur ; et l’enquêteur a baisé Freddy en découvrant qu’il est aux abois. En bref, fric et baise engendrent assassinats en série. Il n’y a qu’oncle Willy qui manipule tout cela. Au grand dam de Betty, sa nièce, qu’il convoque alors qu’elle se croyait oubliée et dont il veut faire son héritière. Si Betty ne tenait pas autant à ses deux petits enfants, elle zigouillerait le monstre et partirait refaire une nouvelle fois sa vie ailleurs. Avec sa mère, qu’elle rencontre, et qui en profite pour lui livrer la cache au fric.

Mais ce n’est pas possible d’éliminer Willy, du moins pas tout de suite, alors elle joue le jeu ; elle attend son heure. Le lecteur, frustré, attend lui aussi car le thriller se termine sur ce constat. Le début d’une longue série d’autres thrillers avec Mrs Clark pour héroïne ? De la bonne came en tout cas, qui vous fera voir d’autres paysages.

L’action va bien, le sang gicle à souhait, la perversité réjouit – tout est dans l’ordre inversé de la morale de rigueur (incarnée par ce brave inspecteur Dawson). Mais ce qui marque le lecteur 2017 est bien plus la peinture de l’Amérique à ras de terre que l’action même. La pauvreté intellectuelle, l’habitude de bouffer n’importe quoi à toute heure, l’avidité pour le divertissement gnangnan ou pour le sexe cucul – tout cela dans des flots d’alcool et de drogue. Mal-vie pour mal-être, la seule façon de sortir la tête de l’eau est d’en vouloir plus que les autres, d’avoir encore moins de scrupules, de jouer encore plus sur la bêtise humaine. Alors le Fric arrive à flot, et avec lui une (certaine) liberté. Bien contrainte, au fond…

Intéressant à lire…

William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark, 1985, Livre de poche 1987, 255 pages, €2.00 occasion ou e-book format Kindle €6.99

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Messires chats

Ces animaux de compagnie ont accepté les humains. Félins un jour, félins toujours, ils gardent une grâce de prédateur, sans cesse à s’étirer pour avoir les pattes opérationnelles. Si les chiens finissent peu à peu à ressembler à leur maître (ce qui est rarement à l’avantage de ce dernier), les chats gardent leur quant à soi. Ils sont eux-mêmes, à nous de nous adapter à ce qu’ils sont. Dès lors ils vous adoptent, sinon ils vous ignorent.

Je parle bien entendu des vrais chats, ceux qui vivent hors appartement et savent explorer et goûter les fruits de la nature : souris, mulots, passereaux, insectes… Les chats sont des animaux « parfaits », en ce sens que l’évolution les a fait pour chasser à l’aube et au crépuscule, lorsque les petits rongeurs sortent pour se nourrir ou pour boire. Les fauves sont à l’affût, même gavés de croquettes et autres pâtées délicieuses selon le marketing.

Messires chats observent sans juger, les yeux ronds, impassibles. Ils aiment par habitude, d’un attachement routinier qui leur rappelle leur mère. Ils quémandent pitance et caresses, mais point trop. Ils sont aptes à chasser par eux-mêmes – et même à rapporter à leur « maître » le mulot escoffié lorsqu’ils n’ont pas faim. Manière de montrer qu’ils savent se nourrir, et en même temps partager le produit de leur habileté. Les humains sont des parents pour eux. Pas trop près, jamais trop loin.

Contrairement au chien, trop miroir, le chat oblige. Dans leurs yeux passent on ne sait quel jugement qui exige de vous une certaine classe. Ne pas crier, rester posé, agir selon les habitudes et ne point changer sans précaution. Quand le chat est heureux, il vous détend et vous êtes heureux aussi. Quand le chat est malheureux, il le manifeste par son crachement sur le moment mais surtout en allant chier ou pisser dans les endroits que vous aimez. Juste pour dire, comme un enfant boudeur, que vous l’avez vexé.

A vous de vous rattraper, ce qui n’est pas trop difficile car le chat n’a guère de rancune. La routine retrouvée est tout ce qu’il désire. La voix fait beaucoup pour le bonheur du chat – et vous vous surprenez à lui parler de façon égale comme à un petit qu’on apaise.

Avoir plusieurs chats ensemble est une félicité. En fait plusieurs chattes mais un seul mâle. Car ces fauves sont territoriaux et le matou ne tolère aucune intrusion dans le périmètre qu’il a marqué en pissant dans tous les coins stratégiques.

Les observer vous comble. Vous pouvez voir que les chats sont amoureux. Pas seulement à la saison du sexe, mais d’un véritable amour qui se manifeste comme chez les humains par des caresses, une présence constante à l’autre, des lècheries, coucher ensemble. Un chat et une chatte sont fidèles, même si ledit chat a changé de copine une fois. Les deux se tiennent épaule contre épaule et se frottent en marchant, queues enroulées l’une l’autre. Ou bien ils se lèchent mutuellement la tête. Ou encore, le plus souvent, dorment ensemble dans un bassin surélevé ou sur un fauteuil. Il suffit que le chat ait faim pour que la chatte le suive. La précédente copine réclamait même pour eux tous. Il lui suffisait de miauler en vous regardant droit dans les yeux pour se faire comprendre.

Une fois le couple formé, les autres chattes gravitent autour. C’est parfois toute une horde qui rentre en même temps dans la maison, précédée du matou. Là où il se couche dehors, là les autres se mettent, plus ou moins loin.

Les anciens frères mâles ne sont pas tolérés et, s’ils viennent encore à l’aube et au début de la nuit chercher quelques croquettes dans les gamelles habituelles, ils se gardent bien d’y aller de jour. Les mauvaises rencontres existent cependant et ce sont feulement et modulations de gorge pour menacer l’intrus, allant jusqu’aux coups de griffes bien ajustés.

Ce qui est facétieux est que le chat de la maison était le dernier de sa portée, le plus chétif. Il est resté le plus longtemps avec sa mère, pubère moins vite. Ce pourquoi il a occupé le terrain et le défend désormais comme s’il était le sien. Les autres se sont taillés des domaines proches, mais n’hésitent pas à braver matou pour venir quand même chaparder quelque nourriture. Comme il y en a pour tout le monde…

Qui aime les gens aime le chat plus que le chien. Ce dernier doit se dresser car il est animal hiérarchique. Donner des ordres, dès lors, influe sur vos relations humaines…

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Les nerfs à vif de John Lee Thompson

Le titre américain peut se traduire comme « le cap de la peur » ou « la peur au collet » ; il dit bien l’atmosphère angoissante du film. Le noir et blanc de la vengeance initiée par le crime face à la justice instaure un climat de souricière : que faire ? Toute action raisonnable est barrée. Un cap est franchi, où la société est impuissante. A chacun de se débrouiller pour survivre…

Cette mise en situation est très américaine, dans un pays où le collectif ne compte que dans les communautés religieuses des bleds agricoles. Pour les autres, chacun pour soi !

Sam Bowden (Gregory Peck) est avocat installé dans une petite ville tranquille. Un jour, en sortant du tribunal, un homme l’aborde en lui subtilisant ses clés de voiture alors qu’il est au volant et qu’il s’apprête à démarrer, farfouillant une seconde dans sa sacoche pour vérifier on ne sait quoi. Max Cady (Robert Mitchum) est un puissant animal portant panama et cigare, qui se rappelle à son bon souvenir. Car, il y a huit ans et demi de cela, Sam a témoigné contre lui dans une affaire d’agression sexuelle. Il a vu de ses propres yeux comment Max traitait les femmes – à coups de poing.

Depuis, dans sa prison où il s’est morfondu, Max a rêvé chaque jour de tuer celui qui l’avait fait enfermer. Puis il a réfléchi, car cette brute est douée de ruse. Il a fait son affaire à son ex-femme, remariée avec un plombier qui lui a enfournée une flopée de gosses. Son affaire, c’est-à-dire la menace physique sous les coups, l’écriture sous contrainte d’une lettre d’amour désirant le revoir pour une nouvelle nuit de noce, puis une orgie de trois jours avant de relâcher sa proie, meurtrie, essorée, mais sans moyen juridique d’accuser de viol répété son ex-mari – puisque la lettre existe. Car Max a étudié le droit en prison, à sa manière obsessionnelle, dans le but de se venger.

Après la première passe d’arme verbale avec Sam, Max le poursuit partout où il va, au bowling, sur la côte, se contentant d’être là en arborant un sourire satisfait, distillant des menaces de plus en plus précises concernant la femme et surtout la fille de l’avocat. Ce n’est pas pour rien qu’il lui conte comment il s’est vengé de sa propre femme, après la prison, parce qu’elle l’avait laissé tomber.

Sam se sait menacé. Cady connait sa maison, a empoisonné sa chienne en plein jour – mais pas de preuve. Son ami inspecteur (Martin Balsam), à qui il demande conseil, ne voit rien qu’il puisse faire en-dehors de la loi : vérifier que Max Cady s’est bien enregistré comme tout détenu sorti le doit auprès de la police de la ville, vérifier ses moyens d’existence pour le coffrer en délit de vagabondage, le mettre en cellule de dégrisement pour la nuit au sortir d’un bar. Mais rien n’y fait, la loi ne saisit ni l’intention ni la menace verbale, seulement les faits : les actes, les écrits, les témoignages.

Un détective privé (Telly Savalas), plus libre que la police, est engagé pour voir s’il n’y aurait pas moyen de coincer Cady. Mais celui-ci est adroit et ne commet aucune erreur. Il va même jusqu’à provoquer Sam en lui rappelant son témoignage et ce qui risque de s’ensuivre sur sa fille, lorsqu’il lève une poule conne dans un bar et la tabasse rudement dans un hôtel. Le temps que le détective alerte la police, il a filé par la porte de derrière et tellement terrorisé la fille qu’elle ne veut pas témoigner et s’enfuit par le premier autocar en partance.

La justice est faite pour les êtres humains, mais que peut-on contre une bête ? C’est la conclusion à laquelle arrivent les raisonnables : l’avocat, le commissaire, le détective. Le tuer serait un meurtre qui mettrait Sam au banc de la société et détruirait sa vie et sa famille – réalisant ainsi la vengeance de Cady. Il ne reste comme moyen que celui des chasseurs envers un animal trop puissant : le piège.

Sam va donc simuler un départ en avion vers Atlanta, après avoir planqué femme et fille dans une péniche amarrée dans un bayou. Avec un adjoint du shérif local, demandé par l’inspecteur, il va revenir et surveiller les femmes, tandis que le détective va tout faire pour être suivi jusqu’à la planque. Max Cady ne pourra que venir se venger et il sera pris en flagrant délit.

C’est à peu près ce qui se passe, sauf les inévitables dérapages du trop beau scénario. Je ne vous dis pas comment tout cela finit, sauf que c’est bien haletant, avec bagarre dans la boue et empoignade des femmes terrorisées. Une ambiance d’obscurité glacée à la Hitchcock (John Lee Thomson est né en Angleterre), malgré une musique parfois lourdement Hollywood.

Robert Mitchum, torse nu et pieds nus pour nager vers la péniche, apparaît comme une sorte de zombie effrayant, ayant presque tous les accessoires du diable : la puissance physique, la nudité sensuelle, le langage rauque et les invites sexuelles. Les Yankees n’en ont jamais fini avec la Bible, ni avec le monde en noir et blanc qu’elle suggère. Max Cady est le Mal, sa ruse en fait l’incarnation du Malin. Il a la poitrine velue et ne manquent que les pieds de bouc et la queue dressée pour être comme son Maitre…

Gregory Peck joue l’homme sain et installé dans la société, beau, professionnel et décidé, jamais en marge de la loi. Même au tout dernier moment, comme si les bêtes devaient être traitées en humains (ce qui, aujourd’hui, ressurgit dans la pensée Vegan, signe de faiblesse vitale).

Quant aux femmes, elles ont le rôle hystérique conventionnel de tous les films américains jusqu’aux dernières décennies. La fille (Lori Martin), bien qu’arrivant à peine à l’épaule de son père, est habillée et coiffée comme une adulte en miniature, toute d’émois et de niaiserie, ne sachant jamais comment réagir. L’épouse, bourgeoise emperlée et emberlificotée dans ses robes serrées, fait toujours comme si de rien n’était, ne pouvant imaginer une seconde que le Mal existe ni qu’elle pourrait faire attention. Elle va faire une course « de quelques secondes » – qui durent un bon quart d’heure – alors que sa fille sort du collège et que le méchant rôde ; elle reste hypnotisée par l’apparition de Cady sur la péniche où elle se croyait en sécurité, sans même saisir le couteau de cuisine qui se trouve à portée. Toute une époque de femelle comme soumise au modèle chrétien de vierge et mère !…

Depuis le 11-Septembre, les Américains ont appris non seulement que le diable existe toujours, malgré l’avancée du niveau de vie, mais que ni la loi ni la technologie ne protègent in fine de qui vous veut du mal. Il s’agit de garder toujours les réflexes de survie des pionniers face au monde hostile. L’être humain qui se réduit au rang de bête doit être traité comme une bête, pas comme un homme. Car, lorsque tous les moyens sociaux sont épuisés, c’est lui ou vous.

DVD Les nerfs à vif (Cape Fear) de John Lee Thompson, 1962, avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Universal Pictures France 2016, blu-ray €6.75

Un remake de Martin Scorsese avec Robert de Niro en Max, sorti en 1991, n’a pas la même intensité, introduisant le sexe et la culpabilité chrétienne dans la famille Bowden et faisant de « la bête » une sorte de justicier.

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Aujourd’hui saint Amour

Compagnon de mission de saint Pirmin en Allemagne, au 8ème siècle, cet Amour-là fonda l’abbaye d’Amorbach et est vénéré le 17 août, bien que le calendrier de l’Administration laïque d’Etat des Postes françaises situe la saint Amour le 9 août…

Un autre Amour plus tardif, du 9ème siècle, était natif d’Aquitaine où naquit la « fine amor ». Mais, névrosé par la Morale d’Eglise, il refusa le désir, le siècle et la vie, passant son existence en reclus à… Maastricht.

Du saint Amour de Bourgogne, on sait peu de choses, sinon qu’il fut copain de saint Viator et que leurs reliques sont enchâssées en la commune qui donna son nom au vin si bien connu.

Saint-Amour, commune du Jura à 28 km de Bourg-en-Bresse compte moins de 2500 Saint-amourains. Le petit-fils de Clovis y érigea une église pour les reliques de saint Amator et de saint Viator, soldats chrétiens de la légion thébaine massacrés à Saint-Maurice d’Agaune en Valais. Mais ont-ils existé ? Leur culte aurait probablement remplacé celui des dieux romains antiques Cupidon et Mercure. Comme quoi l’Amour chrétien ne serait que le petit-fils de l’Eros grec et le fils du Cupidon romain… rhabillé.

Le Gamay noir à jus blanc appelé saint-amour est vif, fin et équilibré, sa robe rubis dégage des arômes de kirsch, d’épices et de réséda. Son corps, dit-on unanimement, est tendre et harmonieux… Le saint-amour est un vin rouge AOC produit dans le Beaujolais. Il est voluptueux et particulièrement agréable en bouche. Avis aux amoureux(ses)…

Où l’on en revient donc aux « amours » de la symbolique. Aux temps anciens des Grecs, Amour dit Eros fut figuré comme un enfant de 6 à 8 ans gai, primesaut et tendre, d’une beauté harmonieuse : il était affection sans raison.

Lorsque la société se sophistiqua, que les gens eurent le loisir d’émerger d’une existence purement utilitaire, les relations humaines se firent plus complexes, tournant autour du sexe comme il se doit. Amour fut alors figuré comme un prime adolescent espiègle, cruel et fouaillé d’appétits. Beaumarchais en revivifia le caractère au grand siècle sous l’apparence de Chérubin : il est désir sans raison.

Mais l’Eglise, pour contrôler les âmes, se devait de mettre le holà à l’amour. Celui-ci n’est-il pas hors loi et foncièrement subversif ? N’écoutant que lui-même et tourné seulement vers l’objet de son appétit, il remet en cause toutes les morales, les raisons et les dieux. Inacceptable ! Il fallait donc châtrer Amour et l’on en fit un « ange ». Éthéré, sans appétits ni vouloir, pur messager de Dieu sans corps, il est affection sans désir. Bien que certains curés, célibataires par vœux, aient eu parfois le désir baladeur.

L’Eglise a retenu beaucoup plus de saints Ange ou Angèle que de saints Amour. Il a fallu Freud pour que l’on redécouvre en l’enfant une sexualité, même si elle reste en devenir. L’amour adolescent, Platon l’a montré, a de nombreux visages. Il ne se réduit en rien à la fornication, même si cet acte naturel n’est vilipendé par la Morale chrétienne (et bourgeoise) que pour de mauvaises raisons : celles du pouvoir, de l’économie, du contrôle des hommes.

« A force de parler d’amour, l’on devient amoureux… », croyait Pascal. Mais il n’a vraiment aimé que Dieu, selon les textes qu’il a laissés. Pour Tolstoï, dans son Journal en mars 1847, nul ne peut aimer Dieu : « Je ne reconnais pas d’amour de Dieu : car on ne saurait appeler du même nom le sentiment de ce que nous éprouvons pour des êtres semblables ou inférieurs à nous, et le sentiment pour un Être supérieur, qui n’a de limites ni dans l’espace, ni dans le temps, ni dans la puissance, et qui est inconcevable.» Dans la foi chrétienne, ce qui est appelé le Saint Amour, ce sont les deux grandes injonctions aimantes : l’accomplissement du message de l’Évangile et l’incarnation des Dix commandements.

Saint Amour du 9 août, que de turpitudes couvre-t-on en ton nom…

Si m’en croyez, fêtez Amour sous toutes ses formes : tendres ou passionnées, charnelles ou filiales, platoniques ou concluantes. Soyez ami et amant, ardent ou capricieux, conquérant ou enflammé, transi ou soupirant. Et mettez le tout au féminin ou au neutre selon votre genre.

Le pic des naissances est depuis 1991 en juillet (il était en mai de 1975 à 1989), ce qui veut dire fécondation en novembre. Au 9 août, fêtez le petit bébé tout frais pondu, Amour tout pur !

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Tolstoï et l’amour

Dans ses Journaux et carnets, Léon Tolstoï écrit en 1851 (Pléiade p.105) : « Je n’ai jamais été épris de femmes ». Ou, plus exactement, il n’a jamais connu cet amour qui mêle sensualité et affection. Il n’a que 23 ans. Très religieux – son Journal est une quête perpétuelle de ses « défauts » à corriger, les affres de sa conscience coupable – il a assimilé dès l’enfance cette séparation radicale entre « l’âme » et « le corps ». La première vient de Dieu, le second est le domaine du diable.

De la seule émotion océanique qui pouvait s’apparenter à un amour complet, il a honte. « Le seul sentiment fort, semblable à de l’amour, que j’ai éprouvé, c’est quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je répugne à croire que ce fut de l’amour ; car l’objet en était une grosse femme de chambre (un très joli minois à vrai dire) ». La répulsion pour la chair (ici « grosse ») se conjugue à la répugnance sociale (pour une « femme de chambre ») afin d’avilir le sentiment naïf du prime-adolescent. La morale chrétienne comme la morale sociale de sa caste l’empêchent d’aimer naturellement.

Il ajoute : « et de plus, de treize à quinze ans est l’époque la plus extravagante pour un garçonnet (l’adolescence) : il ne sait sur quoi se jeter, et la lubricité, à cet âge, agit avec une force extraordinaire. » Tolstoï invente l’amour pour tout sur le modèle de l’amour pour tous cher aux bobos, confondant l’assouvissement de la pulsion avec l’affect pour les êtres. La morale chrétienne contre la matière fait chez lui des ravages. Elle n’a plus le lien entre les beaux corps et les belles âmes, conduisant par degré, comme Platon l’a montré, vers le souverain Bien. Ne pouvant se dominer (« il ne sait sur quoi se jeter »…), il se méprise et se confit en dévotions. Les femmes sont le diable ; il doit attendre de pouvoir les dominer, intellectuellement et surtout socialement (il sera comte) avant de les « posséder », voire de leur conter mariage. Il se mariera à 35 ans.

Résolument hétérosexuel d’appétits, il réserve cependant dans sa jeunesse le sentiment à ceux de son sexe. « Les hommes, je m’en suis très souvent amouraché, mon premier amour ont été les deux Pouchkine [lointains parents], puis le deuxième Sabjourov, puis le troisième Zybine et Diakov, Obolenski le quatrième, Blosfeld, Islavine, et encore Gautier et beaucoup d’autres. » Beaucoup d’adultes, qu’il admirait comme des grands frères.

Il précise : « Pour moi, le principal signe de l’amour est la crainte de faire de la peine ou de déplaire à l’aimé, simplement la crainte. » Le besoin d’affection et l’envie de reconnaissance priment toute sensualité. « J’ai toujours aimé des hommes qui étaient indifférents à mon égard et ne faisaient que m’estimer ». Plus il avance en âge, dit-il à 23 ans, moins il tombe amoureux de tels hommes. « Si je l’éprouve, ce n’est plus aussi passionné, et c’est pour des hommes qui m’aiment, donc à l’inverse d’autrefois. » Mais il précise que cet amour amical a quelque chose à voir avec l’idéalisation : « La beauté a toujours eu beaucoup d’influence sur mon choix ». Au fond, il se méprise car il se voit comme lubrique, vaniteux, incapable de discipline. Il admire des « modèles » qu’il voudrait imiter, dont il voudrait le patronage bienveillant, sinon la protection filiale. Il confond cette émotion avec « l’amour ».

Quant à aimer, « je conçois l’idéal de l’amour comme un total sacrifice de soi à l’objet aimé ». Nous sommes dans la sublimation chrétienne du martyre pour le frère, à l’imitation du calvaire subi par le Christ. L’âme s’exalte au sacrifice pour l’être chéri, tout comme dans les romans scouts des éditions Signe de piste, dans les années 30. D’ailleurs, « jamais la pensée de la possibilité du commerce charnel ne m’est venue en tête ». Il écrit même un peu plus loin : « au contraire, cela me fait un terrible dégoût ». Écartelé entre la chair et l’âme, sans lien entre eux à cause de la Morale, il constate un sentiment est très fort, allant jusqu’aux symptômes de l’amour traditionnel. Gautier : « j’étais pris de fièvre lorsqu’il entrait dans une pièce (…) c’était inconscient, mais je n’avais d’autre souci que de lui plaire ». Il précise : « Pour mes frères, je n’ai jamais éprouvé d’amour de cette sorte ».

Ce que le jeune Tolstoï appelle donc « l’amour » a peu de chose à voir avec ce sentiment océanique d’être pleinement reconnu en même temps que dans le don total de soi. Les pulsions chez lui restent séparées de l’affect et la raison craint Dieu, éperdue d’obéir à la Morale de l’Eglise (qui est bien loin de celle du Cantique des cantiques). Pour connaître « l’amour », encore faut-il être harmonie, accordé à soi depuis le corps jusqu’à l’âme. L’exaltation éthérée que les curés appellent Amour, et dont l’adolescent Léon a fait une « passion », ressort plus d’une demande que d’un don.

C’est ainsi que Tolstoï ne parle jamais « d’amitié » dans ces pages de 1851, mais seulement de « fièvre » et de « sacrifice », excès malsains de cet « amour » dont il reste en quête, et qu’il ne trouvera pas même en Dieu. Ainsi écrit-il sur la prière la même année : « j’avais envie de me fondre dans l’Être universel (…) J’unissais dans un seul sentiment tout » p.83. Quand le sentiment passionnel s’exalte en fusionnel, où est l’amour ? Nulle part : soit l’on s’oublie (et ne donne rien à l’autre), soit on absorbe (et on le domine). Ni échange, ni complétude, ni satisfaction d’être désiré et de désirer.

En séparant l’âme et le corps, l’homme et la femme, les religions du Livre – judaïsme, christianisme, islam – ont tordu les sentiments naturels, ceux qui naissent de la beauté et de l’attachement et qui aboutissent à l’entraide et au don.

« L’amour » serait réservé à Dieu et les contingences de matière vile, comme se reproduire, accomplies dans la hâte et la honte ; d’où la femme comme bétail femelle qu’on ensemence, non pour faire naître des êtres en commun mais pour « obéir » au commandement divin de croître et de multiplier.

Tolstoï nous montre en son témoignage de jeunesse combien une vie entière peut être gâchée par une telle éducation morale.

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Michel Déon, Le prix de l’amour

Ce sont onze nouvelles, de genre divers, assemblées ici sous jeu de l’amour et du hasard. L’auteur se pose en témoin comme toujours, parfois acteur ou supposé. Il se donne un rôle et surtout raconte une histoire. Michel Déon n’est pas un expert de la nouvelle, qui est un genre à part entière. Celles qu’il rassemble sont soit des ébauches de roman (Bigh Manor est l’ébauche d’Un Taxi mauve), soit des faits divers déguisés (Mademoiselle Hanna), soit des anecdotes édifiantes de sa jeunesse (Une rouge voiture, Une jeune Parque), soit une réflexion romancée sur un personnage de la mythologie grecque (Hélène de Sparte).

L’auteur aime à découvrir les passions qui couvent sous les apparences, le feu du sexe sous la glace des convenances. Refaire sa vie, repartir de zéro est souvent le thème privilégié de ces petites histoires. Dans Bligh Manor, il s’agit d’un émigré allemand aux Etats-Unis qui fit fortune dans la contrebande et est venu en Irlande racheter une entreprise sous un autre nom pour changer d’identité. Ne dites plus un mot met en scène sur la plage une jeune femme et sa fille de 8 ans, et un père avec son fils de 8 ans. Ils se rencontrent, chacun a sa vie séparée, peut-être vont-ils se revoir et commencer une nouvelle vie en commun – grâce aux enfants, qui veulent « se marier ». La dame est une étrangère isolée dans un hôtel sur laquelle chacun glose, des serveurs aigris aux vieilles filles en villégiature et aux couples engoncés dans leurs principes. Seul un lecteur écrivain ne s’intéresse pas à elle – jusqu’à ce qu’ils couchent ensemble, au grand dam admiratif de l’assemblée cancanière ! C’est qu’ils se connaissaient et se sont retrouvés… Le prix de l’amour, qui donne le titre au recueil, conte le retour d’une fille de la bande, dans une ville de province, partie trois ans avec un acrobate de cirque avant de revenir chez soi, ayant vu le monde et exploré les hommes ; elle renoue avec son ancien amant, patient jusqu’à la bêtise, mais qui a su payer le prix pour qu’elle l’aime.

Parfois, c’est le destin qui survient. Une rouge voiture est par exemple une puissante Austro-Daimler d’avant-guerre, surgie en 1948 dans un village de la côte normande ; la jeunesse parisienne qui y passe ses vacances est séduite et fascinée par ce monstre, conduit par un beau jeune homme de leur âge… qui s’intéresse plutôt à leurs VéloSolex. Un échange, et tout change. Une résurrection est l’aventure d’un coup de foudre d’une jeune femme pour un homme qui se remet d’un accident, sur un paquebot qui visite les îles grecques. Un lot de bandits vient arracher Mademoiselle Hanna à son existence de vieille fille bien comme il faut de la petite ville de province ; prise en otage, violée toute une nuit, elle est accro à son bourreau des cœurs comme des corps – mais elle le dénonce pour qu’il aille en prison, le gardant donc tout à elle pour longtemps. Une jeune Parque est une pré-routarde mythologique qui erre de lieu en lieu et qui fascine une bande de jeunes de province ; elle arrive à l’auberge sous la pluie, torse nu sous son caban de marin ; elle se baigne entièrement nue dans la crique du coin, acceptant les regards des garçons mais sans se donner ; elle lit à l’auberge des poèmes. Une bagarre avec les jeunes du bal d’à côté la fait s’évanouir dans la nature – un mort est resté sur le terrain.Un citron de Limone montre combien un cadeau, aussi insignifiant soit-il qu’un citron italien, permet de débloquer les oukases sociaux. Un couple cherche une maison à louer en bord de lac pour reprendre vie. Elle a vécu là deux ans dans son enfance avec sa mère cantatrice et son amant d’alors ; lui se remet d’un accident de voiture et reprend le piano pour la direction d’orchestre. Un citron acheté pour quelques lires à un enfant pieds nus et culotte déchirée, donné au propriétaire handicapé d’une grande villa qui gèle toutes locations alentour pour rester au calme, permet de passer outre. Et l’histoire renoue avec le passé.

Ecrites d’une plume légère, ébauches de romance ou expressions tragiques du destin qui vous aiguille là où vous ne pensiez jamais aller, ces nouvelles se lisent sans peine ; l’humeur et le bon plaisir contrastent pour garder l’attention de vie en vie, d’histoires en histoires.

Michel Déon, Le prix de l’amour, 1992, Folio 1994, 263 pages, €6.60, e-book format Kindle, €6.49

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Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange

Intitulé « sotie » et dédié à Eric Neuhoff, ce court roman de satire sociale commence laborieusement et finit nettement mieux.

Neuhoff, journaliste et écrivain, aurait pu être le fils spirituel de Michel Déon, néo-hussard comme Michel avait été hussard. Il vient juste d’être couronné en 2001, année de la sortie de Taisez-vous… par le Grand prix du roman de l’Académie française. Est-ce pour rallier amicalement les débats narcissiques et filandreux auxquels Neuhoff participe sur le cinéma et la littérature du Masque et la Plume sur France Inter ? En tout cas, Michel Déon sculpte ses personnages au burin. Il les met en scène dans une villa de Corfou lors d’un dîner amicalement mondain où l’amitié n’est qu’habitude et convention alors que les mondanités prennent toute la place.

Chacun monologue sans jamais écouter l’autre. Il faut faire un éclat – si possible à propos de sexe – pour attirer une seconde l’attention, profiter du silence interdit. « Personne n’écoute. Chacun prépare son discours et se lance dès qu’il trouve une faille dans le brouhaha général » p.117.

Un convive est auteur de science-fiction reconnu ; un autre diplomate qui tutoie les grands de ce monde ; un jeune est sculpteur et baiseur, vaguement « ami » avec un autre, un poète trop sensible qui menace de se suicider parce qu’il a perdu aux cartes la fille de 16 ans, Anthea, qu’ils se partagent pour la plus grande jouissance de l’adolescente qui découvre l’orgasme. Les femmes sont les épouses, en général aigries et regrettant leur jeunesse. Il n’y a guère que la cuisinière épirote qui se fasse besogner, entre deux vins, par le domestique sommelier Ismaël. Comme si les gens du peuple et les jeunes étaient les seuls aptes à vivre avec naturel, sans faire une scène.

La sotie commence comme une pièce de théâtre où les dialogues sont vains et les personnages présentés tour à tour. Ce n’est que vers le milieu du texte qu’apparaissent les failles et que l’on aperçoit le fil des tragédies personnelles. Hugo, mari de Betty, aime sa femme ; mais celle-ci en a assez des conventions mondaines et a appris tout récemment, en raison d’un retard d’avion, combien il était plaisant de se faire ramoner par un jeune homme dans un hôtel d’Athènes. Hugo qui le découvre en faveur de l’ivresse de sa compagne, en est très affecté. Et celle-ci touchée de cette affectation.

Otan, au prénom étrange alors que les avions de la coalition survolent la Grèce pour aller bombarder la Serbie de Milosevic, est né un mois trop tôt ; il a toujours de l’avance sur les autres et conclut la sotie par un départ inattendu – ce même départ définitif qui les attend tous. Et qu’un chien aboyant à la mort annonce, tout comme une chouette survenue de la nuit, affolée par la lumière électrique.

Potins insignifiants et hypothèses d’ignorants sur le monde et les mystères de l’univers remplissent le vide intérieur de ces gens qui sont, tout comme nous, vains et imbus plus ou moins d’eux-mêmes. Pareils aux autres, pareils malgré leur snobisme européen à ces Américains qui rient trop fort de leurs blagues entre eux dans un café du port et que les marins du cru tabasseront et foutront dans l’eau du port en se croyant insultés.

Il n’est peut-être que les absents, ceux que l’on évoque sans jamais les voir, qui vivent une vie plus authentique. Thomas est ce poète français blond qui perd aux cartes la jeune Anthea parce qu’il a su moins bien tricher que son ami sculpteur anglais Douglas. Anthea promet de se lier avec le premier des deux qui lui fait un enfant, test ADN à l’appui. Marcello est cet arriviste gigolo en goélette qui n’a réussi sa fortune qu’en étant compagnon de tous ceux qui en avaient, hommes ou femmes. L’intransigeance métaphysique et l’accommodement complaisant sont-ils les deux faces extrêmes de nos attitudes devant la vie ?

Tous les autres, les gens moyens, les médiocres dont le lecteur peut suivre la conversation, restent entre les deux ; ils sont tentés par l’intransigeance… mais en paroles et pour se poser sur le théâtre social – ils pratiquent l’accommodement un peu lâche quand les autres leur résistent, ou que les circonstances les y obligent.

Ce court texte est plus profond qu’il ne parait ; il demande à ne pas être lu trop vite – ni surtout d’être abandonné avant la fin. Ce qui est une tentation malheureuse, tant l’insignifiance des propos du début rebute. Mais c’est une insignifiance voulue, dont le style d’une banalité affligeante contraste si fortement avec les paragraphes dédiés aux météores du soir, aux phénomènes de la nature, que l’on sent bien que l’auteur se force, le fait exprès – manière de bien marquer « la bêtise » humaine de notre temps comme Flaubert le faisait.

Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange, 2001, Folio 2003, 156 pages, €5.40, e-book format Kindle €4.99

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Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage

La vie sauvage est la version pour enfant des Limbes du Pacifique. Ce « petit » Vendredi est adapté « pour Laurent » en 1971, quatre ans après le premier Vendredi qui fut Grand prix du roman de l’Académie française. Laurent Feliculis était son filleul de hasard, l’auteur requis pour être parrain au baptême de l’enfant qui n’en avait pas, parce qu’il habitait l’ancien presbytère de Choisel attenant à l’église.

Vendredi ou la vie sauvage réduit à 80 pages (en Pléiade) les 180 du Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il est moins philosophique, plus moral ; moins métaphysique, plus terre-à-terre ; moins conscience torturée que vitalité au présent. Il s’adresse aux petits, aux humbles, aux non-intellos. Ce pourquoi son succès a été magistral et planétaire, réussissant presqu’aussi bien que Le petit prince : 7.5 millions d’exemplaires vendus.

Mais l’histoire n’est pas pour cela dégradée. Elle se trouve au contraire épurée. Tout sexe explicite a été évacué, les considérations trop spéculatives également. La vie telle qu’elle est a été magnifiée, les relations de Robinson simplifiées avec les animaux, avec Vendredi, avec l’équipage qui passe fortuitement 28 ans plus tard, avec l’enfant qu’il nommera ici Dimanche (il l’avait appelé Jeudi dans le premier Vendredi). Robinson commence par résister, toute sa religion, sa morale et sa civilisation ont réticence à s’ouvrir à la nature, au naturel, au sauvage. Puis il cède, ne pouvant guère faire autrement, et s’en trouve bien, heureux, comblé. Il rajeunit, se fait moins de soucis, se simplifie.

Au fond, la civilisation (chrétienne, puritaine, bourgeoise) rend « bête et méchant ». Lorsqu’il retrouve en 1787 les hommes, ses ex-semblables, Robinson se rend compte du mal qu’ils portent en eux : la guerre avec leurs frères anglo-saxons d’Amérique, l’esclavage par la traite des Noirs d’Afrique, le fouet pour le très jeune mousse roux, apeuré et maladroit. Tout n’est que domination sur les êtres, que maîtrise et possession de la nature. La société « civilisée » est très verticale : en haut le Père tonnant, en bas le nègre enfant ; entre les deux, toute cette hiérarchie des religions du Livre : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, Anges, Evêques, Prêtres, Diacres, Moines, Chrétiens baptisés, Catéchumènes, Mécréants.

Pour dominer, maîtriser, il faut travailler ; se laisser vivre est un péché, une paresse de société hors de l’histoire, une tentation du retour à la bestialité. « Souvent Robinson en avait assez de tous ces travaux et de toutes ces obligations. Il se demandait à quoi et à qui cela servait, mais aussitôt il se souvenait des dangers de l’oisiveté, de la souille des pécaris où il risquait de retomber s’il cédait à la paresse, et il se mettait activement au travail » p.567 Pléiade. Vendredi, en faisant naïvement tout sauter pour s’être fait une pipe, a libéré Robinson. On se demande si la métaphore sexuelle n’est pas, dans la lignée de mai 68 et du lacanisme, l’instrument de la libération. Jouir sans entraves permet-il de retrouver sa vraie « nature » ?

« Vendredi chantait de bonheur en courant sur le sable blanc et pur de la plage. Comme il était beau, nu et joyeux, seul avec le soleil et son chien, libre de faire ce qu’il voulait, loin de l’ennuyeux Robinson ! » p.582. Voilà qui plaît aux enfants : soleil, nudité, joie et beauté composent les charmes du paganisme préchrétien. L’être humain au naturel se trouve en osmose avec la nature, joue avec elle et dort avec les bêtes, ne prenant que ce dont il a besoin. L’écologie, naissante en ces années 1970, faisait retrouver l’avant du christianisme à une société occidentale trop « civilisée » – bridée, moralisée, culpabilisée. « Grâce à la vie libre et heureuse qu’il menait à Speranza, grâce surtout à Vendredi, il se sentait de plus en plus jeune ! » p.614.

Signe de la ringardise bourgeoise de la France d’alors, cette version pour enfant de Vendredi a failli être éditée à l’étranger, les maisons parisiennes se désistant. Ce n’est que le prix Goncourt pour Le roi des Aulnes qui va décider Flammarion, rattrapé par Gallimard six ans après – comme d’habitude frileusement en retard (n’est-ce pas, Marcel Proust ?).

Sur le style, « fini le charabia ! ». Les phrases sont courtes, les mots simples, les actes utiles sont des leçons de choses et non des spéculations théologico-intellos. L’action l’emporte au détriment des descriptions, comparaisons et autres états d’âme. Dans l’univers d’enfance le pragmatisme est tout, l’adaptation à ce qui est cruciale. La conscience est en mouvement, elle ne se contemple pas le nombril ni se torture en référence au Code moral. Vendredi ou la vie sauvage devient donc un conte réaliste, là ou Vendredi ou les limbes du Pacifique versait dans la réflexion métaphysique. Roman d’apprentissage et métaphore du duel occidental entre civilisé et sauvage, ce « petit » Vendredi est une grande œuvre. Comme on l’aura compris, pas destinée seulement aux enfants.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50, e-book format Kindle €5.49

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

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Les Bronzés de Patrice Leconte

Quand les bobos s’amusaient, dans les années 1970, tout tournait autour du sexe. Sea, sex and sun, chantait Gainsbourg, en générique du film. Chacun venait au Club Med, seul ou en couple, pour baiser – si possible avec d’autres. C’est ainsi que Bernard (Gérard Jugnot) retrouve sa femme Nathalie (Josiane Balasko), que tous deux sont amoureux et mariés depuis cinq ans, mais qu’ils s’ingénient à se trouver des partenaires pour faire la nique à l’autre. Seul Jean-Claude (Michel Blanc) ne conclut jamais, cherchant sans cesse des « ouvertures », tel Sisyphe célibataire poussant son éternel rocher. Popeye (Thierry Lhermitte) est le dieu du lieu, animateur musclé qui nique plusieurs fois par jour, trois tonnes cinq de minettes dans la saison…

Ces gens-là, petit-bourgeois du siècle, pseudo-libérés après 68, viennent en Côte d’Ivoire comme ils iraient à Trouville. Ils restent entre eux, au chaud dans leur bande, passant d’un sexe à l’autre sans jamais déroger. L’Afrique alentour n’est qu’un décor de cinéma et les employés noirs – pourtant luisants, élancés et musclés – ne leur font nulle envie. Lorsqu’ils vont au village de cases, où les sollicitent des gamins demi-nus, ce n’est que pour rapporter des colifichets vendus à prix d’or et fabriqués industriellement, pas pour connaître le pays ni rencontrer leurs habitants. La mode, une génération plus tard, est aux « croisières », les villages de cases ont passé – mais l’idée est la même : rester entre soi, « s’en mettre jusque-là », flirter comme des collégiens, baiser si l’on peut (encore) – Amour, Coquillages et Crustacés titrait la pièce de théâtre du Splendid d’où est tiré ce film.

Revu près de 40 ans plus tard, le film garde quelques scène d’anthologie (la pesée des minettes, les blagues aux seaux d’eau aux nouveaux arrivants, Jugnot sous les poings du masseur, l’adolescente qui « aime la bite » selon Popeye devant ses parents, Michel Blanc qui échoue toujours… dont la copine s’est séparée « d’un commun accord » 48h après l’avoir connu, tentant un suicide au laxatif) mais il fait beaucoup moins rire. C’est que les bobos ont vieilli, et mal. Eux qui ne pensaient qu’à s’envoyer en l’air ont eu le sexe triste, ce que Houellebecq a bien décrit dans Les particules élémentaires. Déçus, frustrés, ils se posent désormais en moralisateurs : les seins nus (érotiquement peints dans une animation du club sous l’œil animateur de Martin Lamotte), le string très mini (que porte en permanence Christian Clavier), l’ensemble jean blanc à veste ouverte sur torse nu (que porte élégamment Thierry Lhermitte avant de baiser Balasko) – tout cela est désormais interdit, voire haram ! Les arrêtés municipaux comme les « je signale » des réseaux sociaux sont là pour gendarmer – sans parler de la morale de quaker véhiculée par les puritains des USA dans leurs séries globalisées. Ceux qui ont trop joui ne peuvent plus ; ils défendent à leurs rejetons de jouir comme eux, par revanche sur le destin.

La jeunesse de l’époque, plus dénudée que saine, plus longiligne que bien bâtie, était irréductiblement infantile. Ya du soleil et des nanas, Darladirladada ! Dans cette colonie de vacances pour adultes immatures, Thierry Lhermitte et Christian Clavier (26 ans), Dominique Lavanant (34 ans), étaient dans leur splendeur d’âge tandis que Gérard Jugnot et Michel Blanc allaient mûrir leur jeu et prendre de la bouteille.

Il faut avoir passé quelques jours de sa vie dans un Club Med pour comprendre combien cette époque de baise communautaire préparait l’ère narcissique d’aujourd’hui. Les bourgeois voulaient avoir du sexe sans conséquences (c’était avant les années SIDA), dans un milieu propice où les vêtements sont de trop et où l’agencement des cases offre toute liberté, sous le regard compréhensif (et un brin admiratif) de toute la société. Mais tout en gardant leur quant à soi bien bourgeois : la fausse camaraderie est manifeste quand Michel Blanc demande leurs prénoms aux deux pétasses Chazel et Lavanant, qui se racontent leur réussite sociale sur la plage. Quant à la nature, elle se rappelle aux touristes par une raie qui pique Bobo, ne causant qu’un chagrin d’amour à Gigi. Rien que ces surnoms enfantins disent combien cette génération élevée sous l’autorité s’est retrouvée perdue quand la liberté lui fut offerte ; elle s’est bien vite réfugiée dans le moralement correct, la tutelle d’Etat socialiste et la domination de classe. Comme papa.

Car le sexe est loin de l’amour : Jugnot souffre que sa femme se fasse « passer dessus par tout le camp », Lhermitte souffre de baiser sans que jamais une fille ne s’intéresse à autre chose qu’à son engin et à ses muscles de béton, Blanc souffre de ne jamais pouvoir conclure parce qu’il n’est ni beau, ni adroit, ni drôle.

On se lasse très vite des petits jeux sexuels, aussi vite que le touche-pipi en maternelle. Tout sentiment vrai ne peut qu’être absent, toute culture abêtie, réduite aux rengaines autour de la piscine ou aux sketchs plus ou moins comiques des soirées avant la danse. Ces bobos incultes, vains, égoïstes et indifférents aux autres seront mieux incarnés encore dans Les bronzés font du ski et dans Le Père Noël est une ordure.

Toute une époque !

DVD Les Bronzés de Patrice Leconte, 1978, avec Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Dominique Lavanant, StudioCanal 2008, 90 mn, blu-ray €15.00

Coffret Splendid 3 DVD : Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, StudioCanal 2004, €38.99

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Michel Déon, La cour des grands

L’auteur s’inspire des événements de sa jeunesse pour en faire un roman de l’âge mûr. Arthur est un jeune Français qui, dans les années cinquante, obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère, veuve de guerre dans la gêne qui veut le voir jouer « dans la cour des grands », l’envoie par le paquebot Queen Mary qui rallie New York en quatre jours.

C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un trio de son âge, un frère et une sœur bruns du Brésil et la blonde Elisabeth. Le frère, Getulio, est un gosse de riche qui n’en fout pas une ramée, adonné au jeu – où il triche – rancunier de la vie qui lui a pris son père assassiné par des opposants sous ses yeux dans son pays lorsqu’il était enfant. Getulio est le looser acrobate, passant d’une aire de jeux à une autre tant qu’il n’est pas repéré, séduisant des veuves riches et arnaquant sans vergogne tous ses « amis ». Il n’aura de cesse que de marier sa sœur Augusta, plantureuse neurasthénique, au plus riche qu’il puisse trouver. Ce pourquoi il veille jalousement sur elle et multipliera les obstacles sur la route d’Arthur.

Lequel est évidemment ébloui par tant de faste, d’aisance sociale et d’épanouissement physique. Il tombe amoureux d’Augusta, tout en aimant bien Elisabeth ; il n’y a guère que Getulio qu’il ne puisse saquer. Mais, comme il se pique d’être un gentleman de la vieille Europe, il fera toujours comme si de rien n’était, prêtant de l’argent à son faux ami, le fréquentant régulièrement.

L’université Beresford, près de Boston, réunit l’élite des affaires de cet Etat très WASP. Arthur travaille fort, se lie d’amitié avec le professeur alcoolique Concannon virtuose de l’histoire, se laisse protéger par Allan Porter, conseiller officieux du Président des Etats-Unis qui l’introduit dans les milieux boursiers de New York.

Arthur réussit sa carrière, moins sa vie sentimentale. Il reste écartelé entre deux femmes, la belle et fragile ex-riche Augusta – inaccessible – et la non moins belle mais plus triviale riche Elisabeth – provocatrice. Il ne choisira pas, laissant faire le destin… qui choisira pour lui, mais vingt ans plus tard. L’amour n’est-il pas un malentendu ? L’expérience aide-t-elle à y voir plus clair ? La jeunesse qui ne peut attendre, ne se laisse-t-elle pas faire par la destinée ?

Ce sont autant de questions que ce roman séduisant pose à tous, garçons et filles, bien que la coucherie soit aujourd’hui plus banale qu’hier. Mais coucher, baiser, s’assouvir – suffisent-ils à ce qu’on appelle « l’amour » ? Elisabeth qui se livre entièrement nue au coït soir après soir d’un grand Noir sur une scène de théâtre à Broadway, pour renouveler le répertoire, révolter le bourgeois et se poser à l’avant-garde, « aime »-t-elle son sex-boy ou a-t-elle besoin de bras où dormir dans la seule tendresse ?

La jeunesse met longtemps à passer, donc à s’apercevoir que l’amour n’échappe pas à la tendresse de l’enfance tout en ne se réduisant pas au sexe de l’âge adulte. C’est bien compliqué pour les hormones en folie, à peine endiguées par les normes de la morale sociale. Mais c’est ainsi que l’on devient responsable de soi, donc libre de mener sa vie.

Un roman suranné captivant, à l’écriture séduisante, qui est plus profond que l’apparence conventionnelle trop chic de ses acteurs ne le montre.

Michel Déon, La cour des grands, 1996, Folio 1998, 305 pages, occasion €0.28

e-book format Kindle €7.99

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Michel Déon, Un souvenir

Ce court roman intimiste part d’une photo jaunie de l’auteur (ou de son double) à 17 ans en Angleterre. Il est avec une jeune fille, Sheila, qu’il a beaucoup aimé. Il ne lui a pas fait l’amour, c’était alors interdit par les conventions et par la morale, mais ils se sont beaucoup caressés plus ou moins nus. Il est resté un été et puis il est parti ; il avait le bac à passer.

La guerre est arrivée et les ont séparés. Sheila s’est mariée avec un homme ordinaire, Edouard, appelé Ted en ce temps-là, a découvert une femme mûre juste après Sheila, l’année de ses 17 ans sur la Côte d’azur ; il a été initié à l’amour et cette empreinte lui est restée.

Il revient à Westcliff-on-Sea cinquante ans plus tard, sa vie faite, la vieillesse en route. Il ne reconnait rien, tout a changé, les gens aussi. Pourtant, quelques vestiges subsistent, supports à la mémoire. Sheila a divorcé et habite même à deux pas. Mais pourquoi la revoir ? « Il n’y a de parfait que l’imaginaire », conclut l’auteur p.150.

Réflexion sur le souvenir, sur l’existence, sur le bien-être. « L’homme n’est pas fait pour le bonheur. Personne ne lui apprend à le conserver » p.149. L’homme en tant que mâle ou le genre humain ? La langue française est parfois ambigüe mais je penche, dans le contexte, pour le mâle. « Parce que vous êtes un aventurier au sens noble du mot », déclare Ted à Edouard, son double jeune à l’auteur à la date d’écriture, « et que vous vous êtes refusé de vous arrêter en route, vous avez saccagé du bonheur et ruiné une maison ». Mais « le bonheur » n’est qu’un mythe ; on ne l’aperçoit que lorsqu’il est passé. « Pas de remords. (…) On n’est pas responsable du destin des autres » p.148.

Comment le jeune Ted, à 17 ans, a « pu être aussi oublieux, aussi peu romanesque » ? Parce que la jeunesse va de l’avant, avide de vivre et de découvrir, plutôt que se morfondre sur son court passé. « Edouard est (…) devenu après la soixantaine, un homme au contraire si sensible aux signes, si avide d’un passé dont il veut, par foucades, retrouver les traces plus qu’improbables comme pour se persuader qu’il a bien existé » p.16. Rappelons que le vrai nom à l’état civil de Michel Déon est Edouard Michel et que Ted, c’est donc lui. « C’est en vieillissant que le cœur rajeunit. A dix-sept ans, il est dur, égoïste, avide de plaisirs nouveaux » p.118.

1936-1986 : la mémoire garde des traces du sensuel, la gracilité du corps blond de Sheila nue, une étrange précision pour la couleur des chaussettes de « l’horrible Mr Sutton », mais aussi l’irrésistible humour des situations : « Je vois encore sa tête [à sa logeuse, mère de Sheila] quand, empruntant le thermomètre, j’allais me le glisser dans le derrière, à la française, sans pudeur ! Horreur, c’était le thermomètre à bouche de la famille » p.79. Ou encore cette anecdote (authentique) sur Serge Lifar : « Petit garçon, il s’amusait à faire l’amour avec un arbre dans le jardin de ses parents. Dans l’écorce il y avait un trou juste assez grand pour sa quéquette. Un jour l’arbre a eu de l’effet sur lui et il n’a pu se retirer. Un domestique a été obligé de le dégager en élargissant le trou avec un ciseau à bois » p.138.

Un souvenir n’est pas un grand roman et il commence laborieusement, mais le ton prend de l’ampleur et la souvenance transfigure le récit. Au fond, ne pas avoir baisé Sheila permet son souvenir. Un coup non tiré, une photo non prise, un désir non réalisé sont bien plus beaux que ce qui est accompli car l’imagination les embellit, les pare ; le manque les entretient en rappel. « Tout ce qui me reste de cette aventure, je le dois à notre retenue qui a laissé un souvenir unique dans ma mémoire comme les deux ou trois autres fois dans ma vie où les circonstances ont empêché un total accomplissement d’un désir » p.134.

Michel Déon, Un souvenir, 1990, Folio 1992,155 pages, €6.60, e-book format Kindle €6.49

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