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L’étranger de François Ozon

Tiré du roman d’Albert Camus, l’histoire est sur l’absurdité de la vie. Le jeune Blanc vit dans un pays qui n’est pas le sien et vit l’hostilité entre blancs et arabes. Ses premiers mots dans le film ne sont pas pour sa mère, comme dans le roman, mais sur l’arabe qu’il a tué.

Nous sommes à Alger en 1938. Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme en début de trentaine, est un petit employé sans envergure, sans ambitions, sans émotions, qui vit au jour le jour. Il enterre sa mère sans même pleurer et entame une liaison avec sa collègue de bureau Marie Cardona (Rebecca Marder) sans la désirer. Seul le corps fonctionne, en fonctionnaire fidèle, sans état d’âme. S’il entend le voisin battre sa maîtresse (arabe) et un autre battre son compagnon (chien), il ne dit rien, ne pense rien, laisse faire. Chacun a ses raisons, ce qui l’indiffère.

Sa vie est terne, sans relief, tissée d’habitudes sans projet ni avenir. Il n’a plus son père mais une mère en institution qui va mourir peu après. Alors, pourquoi donner du sens ? Nager dans la mer donne du sens au corps sage et pâle, aimer sa petite copine donne du sens aux relations sociales ; mais encore ? L’amitié virile conduit aux bagarres et aux beuveries. Son voisin Raymond Sintès (Pierre Lottin) l’entraîne dans ses histoires louches qui mettent de l’animation dans sa vie. Il se laisse faire. jusqu’au drame sur la plage. La faute au soleil, implacable ; la faute au reflet sur la lame du couteau arabe, qui suscite le réflexe. Meursault tue, parce qu’il est blanc et que l’autre est arabe ; parce qu’il est un jeune homme et que c’est lui ou moi ; parce que tout est indifférent, au fond, sa vie comme la mienne.

Il ne comprend pas ce qui lui arrive et se laisse aller par le destin, Il ne se défend pas, au grand dam de son avocat (Jean-Charles Clichet) et de Marie. Il sera condamné et aura la tête tranchée. Il ne souscrit pas aux apparences qu’adore la société, ni à sa religion de soumission – il ne joue pas le jeu et se trouve définitivement « étranger » à ce monde social frelaté. Il sert donc de bouc émissaire à « la justice », pour clamer l’égalité devant la loi, blanc et arabe même chose, pour la joie de la sœur du tué, Djemila, qui a servi de pute à Sintès. Comme si c’était la réalité…

De la conscience de Meursault ne s’élève pas le « pourquoi » salvateur. S’il est « innocent », il ne réfléchit pas à son existence, ne prend pas conscience de sa condition d’homme. Au contraire, il renonce. Au mariage, à l’amitié, aux relations sociales. Il tue un arabe pour exister, mais cela même le tue.

Le personnage central est attiré par le vortex du nihilisme ; aucune révolte en lui – aucun élan vital. Même le sexe ne conduit pas à l’amour, et se réduit à l’institution civique et religieuse du mariage. Tourné en noir et blanc pour rendre l’austérité du personnage, le vide de sa vie, le gris de sa conscience – mais aussi situer l’histoire hors du temps – le film est fort et pose la question brute : que fait-on ici et maintenant, dans la pure indifférence du monde ?

Le dialogue final avec le curé est pour moi trop long, trop prêcheur. On sent bien la colère de Camus (et d’Ozon) contre l’Église, ses clercs qui ânonnent la langue de bois de la croyance, l’incompréhension manifeste envers qui ose penser différemment, le carcan social et moral du christianisme d’Église, l’idéalisme porté à sa quintessence. Dieu ne signifie rien puisque le monde va sans intention, poussé par ce qui est et devient. Les humains comparent trop volontiers ce qui est eu présent à ce qui devrait être. Ils imaginent un monde idéal, un Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral, la marche inexorable de l’Histoire, l’État réalisant l’Être… Tout ce fatras est irréel, enfiévré ; il incite à quitter le monde pour le rêve, à situer le vrai ailleurs qu’ici et maintenant. C’est tout cela que conteste confusément Meursault, sans y penser vraiment, sans l’assumer.

Il se laisse faire, il se laisse vivre, il se laisse aller. Pas étonnant à ce que le néant ne l’absorbe peu à peu tout entier.

César 2026 du meilleur acteur pour Benjamin Voisin et du meilleur second rôle pour Pierre Lottin

DVD L’étranger, François Ozon, 2025, avec Benjamin Voisin, Denis Lavant, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Swann Arlaud, Gaumont, français, 1h58, €19,99

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Charlotte Brontë, Le professeur

Troisième fille de révérend et sœur aînée d’Anne et d’Emily, Charlotte est surtout connue pour son roman Jane Eyre. Elle est décédée, comme les autres, de tuberculose, à 38 ans. Comme son héroïne Mlle Henri dans Le Professeur, Charlotte a été institutrice, est allée à Bruxelles pour parfaire son éducation, est tombée amoureuse de son « maître » Heger, directeur de l’établissement et marié, avant de créer son pensionnat pour jeunes filles. Elle connaîtra l’amour avec un autre révérend, toujours très moraliste anglicane, mais décèdera peu après. Dans Le Professeur, les références autobiographiques sont évidentes, mais s’arrêtent là.

En effet, le personnage principal n’est pas une femme, Frances Henri, simple compagne, mais un homme, le narrateur, William Crimsworth. Se mettre dans la peau d’un homme est une gageure pour Charlotte, qui n’a eu qu’un seul frère, Branwell, vite devenu alcoolique et opiomane. Ce pourquoi son personnage a des côtés féminins : son obstination, sa façon de faire sans le dire, son absence d’orgueil mâle, sa religion du travail bien fait, pas à pas comme on coud une broderie. William est un être sensible, mal à l’aise dans l’Angleterre victorienne dominée par la domination et mue par la violence. Son nom même, Crimsworth, évoque un patrimoine de crimes, comme une hérédité nationale chargée.

Car la peinture de la société anglaise, en première partie, est terrible. Tout n’est que domination : de l’homme sur la nature avec l’industrie du textile, du fer et du charbon ; de nation sur les pays voisins, considérés comme inférieurs, avec pléthore de préjugés ; de classe avec le mépris affiché des castes envers leurs inférieurs ; des affaires où tout est permis ; de famille avec la haine « morale » envers les déclassés, mal mariés ou perdus de pauvreté, de débauche ou de jeu ; de couple avec la soumission forcée des femmes, vases à engendrer un héritier mâle et potiches à présenter aux bals.

William, tôt orphelin, est flanqué d’un frère aîné qui le jalouse et consent à le domestiquer dans ses affaires au rang de simple gratte-papier traducteur d’allemand, et d’une famille maternelle qui voudrait le voir épouser une cousine (toutes laides et prétentieuses) et devenir pasteur. Le jeune homme, à peine sorti d’Eton et sans aucune expérience, refuse tout en bloc. Il aspire… il ne sait trop à quoi, peut-être à la liberté de choisir. Il quitte donc l’entreprise de son frère (qui fera tôt faillite) pour s’exiler sur le continent, à Bruxelles (la France n’est alors pas une option, sitôt après l’Ogre corse qui a tant effrayé Albion). Il trouve un poste de professeur d’anglais dans un collège de garçons puis, par relations du directeur, un poste complémentaire dans le pensionnat de jeunes filles attenant.

Là, seconde partie de sa vie, il glose sur l’éducation, lui qui n’y connaît rien, tombe vaguement amoureux de la directrice du pensionnat de jeunes filles qui le drague ouvertement, surprend une conversation entre elle et son directeur du collège de garçons dans laquelle un mariage de raison est envisagé entre les deux établissements et leurs directeurs respectifs. Il démissionne, vexé, court les postes en vain durant un mois, puis finit par en trouver un mieux rémunéré qu’avant, par relations. Entre temps, il a été fasciné par une élève que lui a imposée la directrice, une professeur de broderie en dentelles qui voulait suivre ses cours d’anglais. Mlle Henri est sage, obstinée, travailleuse. Mi-suisse, mi-anglaise, elle a pour idéal d’aller en Angleterre, pour elle le paradis de la modernité d’époque. Ils finissent par se marier.

Commence alors une troisième partie de sa vie. Le couple ne tarde pas à fonder leur propre école à Bruxelles, sur leur bonne réputation, puis à se retirer en la vendant, dix ans après. Un enfant est né, un fils, Victor, trois ans après leur mariage (deux ans de décence puritaine avant de jouir utile). Ils se retirent dans la province anglaise pour vivre de leurs rentes et élever le gamin qui, juste avant qu’il parte à Eton à 10 ans, est portraituré comme ayant des passions qu’il faudra dresser. Une reproduction de la domination victorienne…

Le récit est long, mal bâti bien que cohérent au final en tant que roman d’initiation. Le personnage d’anarchiste sceptique Hunsden, plus français voltairien qu’anglais, assure la liaison entre les trois parts de la vie de William, l’asticotant sans cesse, raillant ses ambitions, surveillant sa moralité. Il est le démon qui pousse à sans cesse faire mieux, à se poser la question en conscience de ses actes. Il n’est pas Tentateur, mais Gardien, une sorte d’ange moral démoniaque dans l’expression. Le féminin William, trop porté à l’introspection, en est à chaque fois stimulé. Son autre stimuli est sa compagne, égale à lui-même ou presque, dans un élan féministe avant l’heure. Un couple, pour Charlotte Brontë, repose sur l’égalité des sexes ; c’est un partenariat pour construire un foyer, pas un contrat de patrimoines. Mais pour émouvoir, il faut être soi-même ému, ce qui n’est pas toujours le cas dans certain paragraphes lourdement moralisateurs, façon Bible, avec des mots à majuscule qui frisent l’enflure à la Hugo sans déboucher sur rien de concret.

Crimsworth présente son histoire dans une lettre à un ancien condisciple d’Eton qu’il n’a jamais revu et avec qui il n’a jamais été ami. Un procédé maladroit, stylistique dit-on, pour forcer le lecteur à faire taire sa sympathie spontanée envers William et Frances Henri et à se poser des questions à leur sujet. Le jeune homme présente ses doutes, omet des informations, se croit autre qu’il n’est, et c’est au lecteur de démêler le vrai du faux pour mieux le connaître. Son regard révèle la société, mais aussi lui-même. En s’exilant, il a voulu un regard étranger sur son propre pays, sorte d’itinéraire individuel du Salut chrétien, où l’homme n’est que de passage sur cette terre.

Pas le meilleur livre des sœurs Brontë, mais intéressant.

Charlotte Brontë, Le professeur, 1847 (publié en 1857 seulement), Hugo poche 2021, 379 pages, €6,60, e-book Kindle €0,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Julian Barnes, Avant moi

La jalousie… Thème récurrent des romans, mais aussi poison indélébile qui met l’imagination sous emprise. Graham (prononcez ‘gouailleum’) a 40 ans. Il vient de divorcer de son épouse depuis 15 ans, Barbara, et laisser leur fille de 12 ans à la garde de sa mère dans leur maison. Il est parti en n’emportant seulement qu’une valise. Il en avait assez de la monotonie des jours, des travers de sa femme et de l’insignifiance de sa fille.

Il s’est mis avec Ann, ancienne starlette de films de série B à peine plus jeune que lui. Elle est plus stable, moins coincée. Tout va bien entre eux. Graham voit sa film religieusement toute les deux semaines, selon le jugement de divorce. Il n’a pas besoin de plus ; il ne l’aime pas plus que cela. Il la « sort » parce qu’o,n doit le faire, sans plus.

Quatre ans plus tard, dans un ciel sans nuage avec Ann, Barbara imagine une vengeance machiavélique, sans en prévoir les conséquences. Elle dit à Graham que sa fille veut voir un film qui passe au cinéma, parce que ses copines l’ont vu et qu’elle doit en parler à l’école. Graham de va jamais au cinéma, il n’aime pas les images. Né après-guerre, il a été élevé dans les livres et seuls les mots sont son domaine. Il enseigne l’histoire à de jeunes étudiants à l’université, et cela passe par les livres et les mots.

Dans ce film, sa nouvelle femme Ann joue une pute vulgaire outrageusement fardée. Barbara a voulu que Graham voit sa conquête comme elle était avant de le connaître ; elle a voulu que sa fille voit avec « qui » son père est parti de sa famille. C’est sa vengeance mesquine. Graham en rit tout d’abord. Puis son imagination travaille. Anne a-t-elle fricoté avec l’acteur macho qui joue son mec dans le film ?

De fil en aiguille, en l’interrogeant, puis lisant des critiques dans la presse à la bibliothèque, cherchant à voir tous ses films, questionnant Jack, ex-petit ami d’Ann qui les avait présentés l’un à l’autre, Graham va se faire « tout un cinéma » sur le nombre d’amants qui ont ramoné sa femme, combien l’ont défoncée à la faire jouir, combien sont entrés en elle juste par souci de performance. Il s’en rend malade. Il en est obsédé, triste, déprimé. Ann voit qu’il l’aime et cherche à le détourner de ces pensées morbides, toutes tournées vers le passé, mais rien n’y fait. Le lieu des prochaines vacances est en lui-même aggravant : Ann est allé à Paris avec Untel, en Italie avec Benny, et ainsi de suite. Ne restent que les pays nordiques où elle n’a jamais eu envie d’aller (et pas plus aujourd’hui), ou l’Inde, trop lointaine. A la rigueur le sud de la France, sauf la côte d’Azur.

Cette fixation névrotique trouvera son paroxysme lorsque Graham découvrira, par certains indices laissés dans les romans qu’il écrit, que Jack a continué à baiser régulièrement Ann même après son mariage. Il ne trouvera alors qu’une seule solution pour se sortir du trou noir dans lequel il s’est enfoncé.

Malgré quelques passages à vide, ce roman est resserré sur cette passion négative qu’est la jalousie, où comment se bloquer sur le passé ressassé par l’imagination. En cela il est intéressant, car il va assez loin. Est-ce dû à notre cerveau reptilien ? Une force de possession atavique comme un péché originel ? Même la passion ne va pas aussi loin ; quant à la raison, elle est impuissante : Graham se croyait un homme raisonnable.

Julian Barnes, Avant moi (Before She Met Me), 1982, Folio 1993, 285 pages, €10,00

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Monaldi et Sorti, Imprimatur

Dix ans de recherches dans les archives pour ce couple de journalistes-écrivains, afin d’accoucher de ce gros livre historico-policier. Pour qui aime les pavés à histoire labyrinthique, il sera enchanté. Mais rassurez-vous (?), sur les plus de 1100 pages, près de 300 sont consacrées aux notes historiques puisées dans les bibliothèques. Ce roman, qui passe pour un manuscrit trouvé, selon le procédé bien connu de c’est pas moi c’est l’autre, est une mise en récit de l’histoire compliquée du XVIIe siècle, entre un Roi Soleil français encerclé par un empire espagnol s’étendant jusqu’aux Pays-Bas, une papauté hostile avec Innocent XI, et un royaume anglais protestant.

Le lecteur croisera Nicolas Fouquet, surintendant déchu, emprisonné, qu’on a dit mort mais qui, peut-être… Il fera connaissance de l’espion castrat Atto Melani, abbé de papier et favori de Louis XIV, d’un rondeau attribué à François Couperin mais qui n’est pas de lui, et qui aurait servi de code pour livrer « le secret de Fouquet », un remède contre la peste. Car nous sommes aussi à la veille de la guerre biologique des Turcs assiégeant Vienne, et menaçant de massacres et de conversion forcée à l’islam, s’ils gagnent la guerre, tout le cœur de l’Europe chrétienne jusqu’aux États pontificaux.

Nous sommes en 1683, à Rome, dans une auberge qui a vraiment existé, Le Damoiseau. Une société choisie y réside depuis tout récemment, jusqu’à ce que l’aubergiste, Pellegrino, tombe dans l’escalier et tombe malade dans la foulée. Le médecin présent, Cristofano, déclare qu’il ne s’agit pas de la peste, maladie qui hante les esprits du temps. Mais un autre personnage, nommé Mourai, décède brusquement après un bain de pieds. Là, on soupçonne en premier la peste, même si la suite dira qu’il s’agit de poison. Aussitôt, les sbires de la papauté ordonnent la quarantaine. L’auberge est scellée et leurs occupants interdits de sortie.

C’est dans ce petit milieu clos que vont se développer des intrigues. Le vieux personnage qui meurt et déclenche l’enfermement est le centre d’un complot visant à le tuer pour qu’il ne fournisse pas au Pape le remède contre la maladie répandue par les Turcs pour affaiblir l’empire des Habsbourg, ennemi du Roi très chrétien Louis XIV. L’abbé castrat Melani embauche l’apprenti de l’auberge, un Francesco de 20 ans qui a la taille d’un enfant de 12 ans, pour l’aider dans ses explorations et enquêtes.

Le jeune homme se prend au jeu, ravi d’avoir un nouveau protecteur, lui l’enfant trouvé abandonné pour nanisme, alors que son patron aubergiste est entre la vie et la mort. Il sait lire et penser ; il aime à spéculer et à suivre les raisonnements de Melani. Il ne tardera pas à observer qu’un des hôtes enfermés avec eux, Dulcibeni, parvient à sortir chaque soir de l’auberge en passant par les vastes souterrains romains de Rome, où il se rend dans un laboratoire alchimique souterrain, une imprimerie clandestine, chez un médecin du Pape. Il fera la connaissance des pilleurs de tombe, chercheurs de reliques chrétiennes à vendre à prix d’or aux prélats, et dont le langage se réduit à des borborygmes.

Sur neuf nuits, il connaîtra l’aventure dans la Rome souterraine, et les secrets du siècle. Que la peste peut être soignée par un remède sacré, contenu dans la musique ; que le pape Innocent XI n’est pas si innocent que cela en affaires et fort grippe-sou ; qu’il possédait des esclaves, et a vendu une gamine de 12 ans à peine formée, fille bâtarde de Dulcibeni et d’une esclave maure, à des marchands hollandais qui se la sont faite avant de la revendre à d’autres ; qu’il soutient la résistance des Viennois contre le Turc, mais qu’il a aidé par ses finances Guillaume d’Orange le protestant à conquérir l’Angleterre de Jacques II et à la convertir à la religion (prétendue) réformée – lui, le pape catholique !

Francesco connaîtra les tourments de la raison, ceux du cœur, ceux du sexe. Il aura la révélation de l’astrologie, qui prédit si bien les choses sans les dire. Il découvrira qui est la courtisane Cloridia, du même âge que lui et enfermée avec eux, mais qui habite la tour de l’auberge. Il peignera ses cheveux à sa demande, l’écoutera conter comment elle est venue à Rome, menée par la verge ardente (dont l’ambiguïté du terme est maintenu entre physique et métaphysique). Il finira par l’épouser lorsque tout cela sera fini, car elle a retrouvé son père biologique, sans le lui dire car il ne l’a pas reconnue.

En bref, un bon roman historique, plus dans la veine d’Umberto Eco (Le nom de la rose) que du Dan Brown (Da Vinci Code). Tout y est détaillé, scruté, introduit avec esprit d’escalier, via des périples souterrains et des écoutes sauvages. Vous en saurez plus sur les ruines du Colisée, la médecine du temps, la composition des remèdes, les théories du soin par la musique (qui existe toujours sous le nom branché de musicothérapie), sur la prévarication des cardinaux, l’affairisme des papes, la « belle histoire » des procès en béatification, les intrigues géopolitiques au prétexte de religion, et ainsi de suite.

L’autrice Rita est spécialiste en philologie et en histoire des religions, tandis que son mari Francesco est musicologue. Les révélations du roman sur le pape Innocent XI, étayées par les documents publiés en fin d’ouvrage, font scandale en Italie et transforme le livre en succès international, traduit en 26 langues dans 60 pays. Deux autres tomes suivront, Secretumen 2004 et Veritas en 2006 sur la vie de l’abbé Melani et ses intrigues, qui se poursuivent.

Rita Monaldi et Francesco Sorti, Imprimatur, 2002, édition revue et augmentée 2026, Nouveau monde éditions, collection Sang froid, 1111 pages, €14,90, e-book Kindle €9,99

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Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit

Un roman qu’on disait autrefois « de gare » avant l’invasion des Smartphones sur lesquelles regarder les séries. L’autrice, ex-prof dans l’est de la France, a bien assimilé l’esprit moyen des lecteurs, qui sont en majorité des lectrices. Du féminisme, du sexe, peu d’action mais de l’initiative, et un happy-end de rigueur. Nous sommes plus dans un scénario de téléfilm que dans un roman psychologique. Ce livre, laissé par une lectrice dans un hôtel au bout du monde, est du prêt à consommer. Je le laisse à mon tour dans une boite à livres pour le plaisir éphémère du lecteur suivant. Vite lu, vite oublié.

Nous sommes décentrés au 18ème siècle pour un univers en noir et blanc, où les nobles ont tous les droits et les autres sont dominés. Un siècle qui revient avec Trompe et Epstein, puis les « roués » de l’époque, appelés « libertins », avaient des mœurs dépravées pour leur bon plaisir. Sans Dieu, sans morale, sans pitié. Les femmes, surtout jeunes, étaient du gibier à chasser, molester et violer en série, ainsi que certains jeunes garçons de belle figure. Une fois usés, tous disparaissaient dans les bas-fonds d’Aix-en-Provence, les sous-sols des ruines romaines.

C’est ainsi que Livia, une fille trouvée confiée au couvent, s’enfuit à la prime adolescence de cette atmosphère bigote et confinée pour courir la grande ville. Elle est aussitôt happée par un boulanger, qui la couche sur son lit contre un pain croustillant. Voulant retrouver sa liberté, elle est saisie par un truand de la mafia locale, qui la livre aux grands seigneurs dépravés. Là, elle sera pute, avilie, puis utilisée comme appât après avoir été formée aux belles manières pour se venger d’un chevalier trop moraliste, le baron de Cressol. Séduit par la beauté de la jeune fille, il la mariera sans rien savoir de ses origines. Villèle et Sarrians, qui ont monté le complot, s’en roulent par terre de rire. Ils attendent leur heure pour mettre au jour la supercherie et avilir le moraliste.

Heureux hasard (il n’y a que cela dans ce roman), Livia ne tombe pas enceinte des client du bordel, ni de son mari Cressol, mais de son amant, le faïencier de Moustier Guilhem. Elle donne naissance une fille, que le baron croit de lui (mais c’est sans aucune conséquence dans cette histoire). La gouvernante Bertille soupçonne quelque chose et se prend de haine pour la mère et la fille, prénommée Julie.

Mais « la peste » survient dans la ville, depuis Marseille où un bateau, par appât du gain, n’a pas respecté la quarantaine. Ninon, la meilleure amie de Livia, est malade et celle-ci, qui a quitté son mari baron, court à son chevet. Ninon s’en sort, elle n’avait qu’une fièvre « quarte », mais Livia décède. Julie est orpheline. Élevée par son père et son grand-père, qui lui apprend le maniement de l’épée, elle jure à ses 20 ans de se venger des dépravés qui ont soumis sa mère. Elle a reçu en effet un paquet de lettres de la part de Ninon.

Elle « monte » donc à Aix, loge chez Ninon, et s’habille en garçon pour fréquenter la salle d’armes. Villèle est attiré par ce jeune homme joli et imberbe, sans origines, qu’il ne parvient pas à battre. Infatué de lui-même de par son sang bleu, son rang social, sa richesse et son impunité morale, il ne supporte pas qu’on lui résiste et échafaude un plan pour forcer le jeune bretteur à se battre à mort avec lui. Il en crèvera, comme de juste dans ce genre de roman. Quant à l’autre, son complice espteinien Sarrians, il vieillit trop vite et décide d’en finir en emportant Julie déguisée en Julien avec lui. Mais c’est compter sans l’initiative de la fille, insoumise dans l’âme.

Entre temps, Julie tombera amoureuse d’un clerc de notaire féru de Voltaire, qui imprime des libelles vengeurs contre les nobles, leur dépravation et leur impunité. 1789 pointe déjà un demi-siècle avant.

Bien écrit, on ne s’ennuie pas, mais rien ne reste de cette histoire d’épée plus que de cape. Seulement les poncifs de notre époque : la domination de classe, les préjugés sociaux, la révolte féministe, le moi aussi des femmes qui veulent faire comme les hommes.

Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit, 2021, Livre de poche 2022, 332 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

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Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer

Décédé en 1979 à seulement 66 ans d’un cancer, Cesbron a été vite oublié. Il a chanté les pauvres, les enfants, les ouvriers. Il évoque dans ce roman les prêtres ouvriers, cathos sociaux qui se voulaient proches de leurs ouailles déchristianisées, notamment à la mine.

C’est d’ailleurs dans une mine de charbon du Nord où le petit Pierre, enfant de 6 ou 7 ans, découvre l’horreur de la catastrophe. Son père remonte du fond, mais des copains y ont trouvé la mort. Pierre se jure de ne jamais faire ce métier, ce qui fait sourire son grand frère André. Pierre se fera curé. Mais l’Église soutient le maréchal et les grands bourgeois collabos. Ce n’est pas dit, parce que Cesbron a fricoté avec la propagande de Vichy en 1941, mais la révolte des curés les fera ouvriers. Proches des communistes, dont ils disputent les âmes et les corps, ils organisent le soutien aux déshérités, ouvriers comme eux mais flanqués d’une femme souvent enceinte, parfois au chômage ou à la rue.

Cette solidarité est pour l’amour du Christ, à son exemple qui valorisait les pauvres. Les banlieues industrielles autour de Paris deviennent terres de mission. Le cardinal Emmanuel Suhard, décédé en 1949, a créé la Mission de Paris pour former des prêtres destinés à la classe ouvrière parisienne. Gilbert Cesbron le met en scène ici, venu incognito assister en civil à une messe dite par Pierre dans sa chambre, entouré de quelques camarades de son quartier populaire.

C’est qu’il y a du boulot. Après les heures à l’usine, il faut encore accueillir toute la misère du monde dans le local qui sert à tout. Madeleine fait bénévolement la cuisine, s’approvisionnant au petit bonheur. Les chiens perdus adultes, qui ne connaissent personne et ne savent où dormir le soir, viennent parler un peu et se chauffer à la solidarité de classe. Dans l’impasse du quartier, des masures sans hygiène louées par l’hôtelier bistro accueillent dans la même pièce cuisine et lits, parfois quatre ou cinq personnes dans neuf mètres carrés. Rien d’étonnant à ce que Marcel, bourré une fois de plus, cogne son gosse, Étienne, lorsqu’il est réveillé par un cauchemar, même si c’est indigne d’un homme et surtout d’un père. Un bébé s’est fait dévorer la figure par un rat, la petite Chantal a failli ne pas naître, et Étienne est envoyé à l’hôpital pour avoir été cogné trop fort, jusqu’au crâne fracturé. Le père Pierre, en lui parlant et le touchant, réalisera un miracle.

Et le prêtre dans tout ça ? Il erre comme une âme en peine, voulant sauver les uns et les autres, sans choisir car tous sont dignes. Mais il n’est pas le Christ et ne sait jamais finir une tâche jusqu’au bout. Ainsi, s’il convainc la mère de Chantal de ne pas avorter, il ne parle pas assez avec Jean, qui se tranche les veines, ni ne protège, comme il l’a pourtant promis, le petit Étienne des coups paternels. Dans son épuisement et par sa volonté brouillonne, il démontre les affres de la conscience coupable qui inhibent tant de catholiques convaincus. Ce n’est jamais assez d’amour pour les autres, jamais assez de repentance, jamais assez d’humiliation. Et pourquoi ? Pour papillonner de ci delà sans réussir à mener à bien une mission. Par exemple encourager les baptêmes, ou emmener à l’église, ou simplement lire l’Évangile. Sauver les corps, c’est bien sauver les âmes, c’est mieux.

Pire, « entre sauver une âme et lire son bréviaire, lorsque le temps manque pour faire l’un et l’autre, comment hésiter ?… » Le père Bernard, prédécesseur de Pierre, a baissé les bras. Il s’est réfugié dans un couvent pour « prier », ce qui lui évite de se disperser tout en lui donnant l’illusion qu’il est utile aux autres. Il s’isole surtout de cette « vallée de larmes », des drames et de la souffrance de banlieue. Celle de Suzanne la pute repentie, Ahmed le Nord-Af qui baise les filles toutes portes ouvertes pour que les enfants regardent, et sert d’indic aux flics. C’est à peine mieux dans l’Église officielle, où les curés sont des bureaucrates qui disent à messe aux heures dues, visitent les gens biens, soutiennent les « œuvres » paroissiales pour quelques-uns, mais laissent aux premières communion les filles se saouler et les garçons être poussés dans les bras de leur première proie – à 12 ans.

Cesbron note sans le vouloir la connivence d’action entre prêtres et militants, jusqu’à la grève parfois, ce qui provoquera vite l’ire du pape jusqu’à Vatican II. Pierre est affilié à l’Église hiérarchique et doit obéir aux ordres de son archevêque cardinal, Henri est encarté au Parti communiste et doit obéir aux ordres de la nomenklatura qui décide. Tous deux laisseront tomber, Henri pour aller militer autrement, Pierre en se faisant mineur, comme son père et son frère. Un serpent qui se mord la queue et une fin décevante, enkystant le père Pierre dans sa névrose d’enfance, destinée à se reproduire indéfiniment.

Plein d’émotions, une peinture réaliste de la banlieue ouvrière autour de Paris dans la ville fictive de Sagny, reliée par le métro, l’exploitation des patrons juste après-guerre, les rudes hivers de l’époque. Mais un côté naïf et idéaliste qui fait de l’« Amour » inconditionnel et non sexuel l’alpha et l’oméga de la vie chrétienne, bien loin de la réalité du monde et des gens. On ne lit plus guère Gilbert Cesbron le misérabiliste, pour son impuissance à proposer des solutions ; son roman a pourtant été à sa sortie un gros succès de librairie. Les militants gauchistes en usine après 68 seront plus efficaces, et laisseront plus de traces dans les associations d’entraide sociale et dans l’humanitaire.

Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer, 1952, Livre de poche 1974, occasion €1,58, e-book Kindle €5,99

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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

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Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine

Un nouveau commissaire principal doit être nommé à la tête de la police de l’état de Victoria, le poumon économique de l’Australie. L’efficace et froid Nick Racine est tout désigné – sauf qu’une affaire non résolue depuis 25 ans lui pend toujours aux basques. Il a été soupçonné d’avoir eu quelque chose à voir avec la mort d’une jeune fille d’à peine 18 ans, Isobel Vince.

Suicide ? Jeu sexuel qui a mal tourné ? Meurtre ? La jeune Isobel a été retrouvée nue, une cravate bleu marine nouée autour du cou, et pendue à la poignée intérieure en cuivre de la porte de sa chambre après avoir eu un ou plusieurs rapports sexuels – avec préservatif. A peine sortie du lycée, son prof d’anglais littérature qui sortait déjà avec elle lui avait fait obtenir une bourse pour un échange scolaire avec La Paz, et lui avait demandé de lui rapporter un petit « cadeau » d’un de ses amis là-bas, à son retour.

C’était de la cocaïne, elle avait été dénoncée et arrêtée à l’aéroport, mais laissée en liberté car elle ignorait tout du paquet et ne se droguait pas. Depuis lors, les flics fédéraux ne la lâchaient pas ; ils voulaient qu’elle parle, qu’elle dise qui lui avait demandé de prendre le paquet, pour le compte de qui. Elle n’avait rien lâché, ce qui est une erreur car, comme le dit l’ancien flic mandaté pour reprendre l’enquête, avant que vous parliez vous êtes une menace, une fois que vous avez parlé c’est trop tard ; on ne peut que vouloir se venger, mais ce n’est que la mafia qui le fait.

Son ancien patron, le commissaire Copeland Walsh, qui va quitter son poste pour la retraite, est venu quatre ans après sa démission de la police, demander à son ancien inspecteur principal préféré d’enquêter à nouveau sur l’affaire Isobel Vince afin de blanchir définitivement Racine – ou pas. Il a un mois pour le faire, avec une équipe composée à son gré, un appartement et une voiture de fonction. Retiré au bord d’un lac sur la côte de la Nouvelle-Galles du sud, Darian Richards hésite, mais ne peut faire faux bond à son mentor qui lui a appris le métier, presque un père pour lui.

Il engage Maria Chastain, avec qui il a fait équipe dans le temps, et Isosceles, geek surdoué pénétrant tous les systèmes. Mais l’affaire remonte au temps du vieux téléphone à fil et des dossiers papier, avant même l’analyse ADN. Il faut agir à l’ancienne, reconstituer l’emploi du temps, recouper les témoignages, revérifier les alibis. Les dossiers des stups et de l’enquête de police ont soupçonné Dominic Stone, fils de petit juif élevé à la dure et qui s’est fait tout seul, d’avoir commandité la cocaïne pour se lancer sur le marché après les déboires de la crise financière de la fin des années 1980 – mais aucune preuve tangible, aucune dénonciation ; il n’a pas été inculpé. Ses hommes de main étaient quatre jeunes flics, Racine, Monahan, Stolly et Boris, tous frais sortis de l’école de police, gonflés de testostérone et de vanité juvénile. Avec leur pistolet, leur voiture à gyrophare, ils se sentaient les maîtres de la ville, baisant sec, buvant trop, roulant des muscles. Le titre anglais, le Royaume de la Force, le dit bien.

Il est établi qu’ils se sont « invités » tous les quatre à une fête donnée par Isobel chez elle, sur la recommandation d’une amie, « Ruby Jazz », nom de scène d’une danseuse pute d’un cabaret de la ville. Ruby trouvait Isobel coincée, elle qui ouvrait sa chatte aux mâles dès l’âge de 13 ou 14 ans (c’était l’époque) ; mais elle avait noté le petit ami Tyrone, avec qui Isobel était sortie dès ses 15 ans, et surtout Brian Dunn, le prof d’anglais, qui l’avait baisée dès l’année suivante avant de la favoriser pour la bourse. Tous sont suspects, même si rien n’a jamais été établi contre eux.

Ce chaud cold case mêle l’excitation sexuelle, l’ambition politique, les problèmes de couple dans un Melbourne dur à vivre, où chaque maison ou coin de rue rappelle à Richards un meurtre qu’il a connu, l’enfant de 4 ans découpé en huit morceaux et reconstitué en lego sur la table de la cuisine, une famille massacrée avec trois enfants par un délirant halluciné sous emprise de meth, vieille dame étranglée… Darian et Maria vont successivement interroger tous les protagonistes d’il y a 25 ans, les quatre flics, le promoteur, l’ex-petit ami, le prof, le premier flic arrivé sur les lieux, désormais à la tête du syndicat de police. Eli, le père d’Isobel, vieux bijoutier juif dont c’était la fille unique, sait qu’elle ne s’est certainement pas « suicidée ».

Chacun sera tour à tour mis en cause, pour de bonnes raisons, mais sans rien de concluant. Vérité impossible ? Et si le meurtrier était étranger à toute cette bande ? S’il avait agi pour d’autres raisons ? Un indice tiré par les cheveux – 25 ans après – permettra de résoudre enfin l’énigme et de permettre la nomination d’un nouveau sans soupçon de scandale au poste de commissaire. Mais cela n’a pas été sans mal.

Plutôt mal écrit, sauf à certains moments où l’auteur se met au lyrisme sur les gens ou les méthodes, ce thriller est bien construit et nous égare en nous enfermant dans la liste initiale des possibles coupables. La fin est inattendue, ce qui est bien le moins.

Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine (Kingdom of the Strong), 2015, Points policier 2018, 474 pages, €8,10, e-book Kindle10,99

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Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme

Robert Littell est un Juif américain, romancier d’espionnage après avoir été journaliste à Newsweek. Il a aujourd’hui 90 ans et il ne faut pas le confondre avec son fils, Jonathan Littell qui a écrit Les Bienveillantes, un roman sur le nazisme. Robert Littell a plutôt écrit sur la CIA et son chef du contre-espionnage James Jesus Angleton. On retrouve dans ce roman Angleton, paranoïaque de l’infiltration… et ami de Kim Philby.

Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, l’un des « Cinq de Cambridge » était en effet un espion. Au départ pour le KGB soviétique, ensuite pour le SIS britannique, et probablement pour la CIA de son ami James Jesus Angleton – en agent triple. Bègue et incapable de supporter la vue du sang, « Kim », surnommé selon le gamin du Grand jeu dans le roman de Kipling, est le fils de Harry Saint John Bridger Philby, surnommé le Hadj, parti vivre en Arabie et devenu concurrent du fameux Lawrence d’Arabie pour faire monter sur le trône un Saoud.

L’auteur imagine la vie devant soi d’un jeune timide, à peine sorti de Cambridge en 1933, après s’être fait mettre par son ami Guy Burgess. Il part à Vienne en Autriche sur sa moto Daimler au « moteur V12 » (dit-il) pour résister avec les ouvriers contre la politique du catho tradi chancelier Dollfuss. Jeune Philby aimerait bien être communiste, si le stalinisme ne le rebutait ; les « socialistes de Cambridge » l’avaient convaincu. Dans ces années 30 de radicalité, chacun était sommé de choisir son camp. Que valait-il mieux : Staline ou Hitler ? Bien pire que Mélenchon ou Le Pen, encore que… Les débuts sont toujours prometteurs, la suite beaucoup moins. Et Kim de « justifier » auprès des militants ouvriers le passage nécessaire, mais transitoire croit-il, de la dictature à la Staline pour assurer son pouvoir, avant le « vrai » régime communiste, épanouissant, libérateur, et bla-bla-bla. On rase toujours gratis… demain, comme il reste affiché sur la porte.

L’espion est raconté en étapes successives à la première personne par les témoins les mieux placés, comme le ferait un journaliste qui compose un biopic. Seule la jeunesse est évoquée, jusqu’aux années 50. Il décrit par touches successives une personnalité complexe qui émerge de l’enchaînement des situations. Il invente une fin surprenante de thriller, tout en respectant les faits connus. Mais qui était vraiment Kim Philby ? Nul ne le sait, peut-être pas lui-même. Il a été agent, puis double, puis triple. Peut-être. Il a fait des dégâts dans le camp occidental, mais n’était-ce pas nécessaire pour assurer sa légitimité de l’autre côté ? Son tempérament indécis d’intello, hésitant entre les sexes et les idées, s’est conjugué avec un naturel d’espion, répété plusieurs fois : « L’art de se perdre dans une foule, même lorsqu’il n’y en a pas ». Les déterminants que sont famille, travail, patrie – amis, amours, politique ont fait le reste.

En Autriche, sa rencontre avec Litzi Friedman, juive hongroise communiste qui le prend pour amant, lui met le pied à l’étrier : il connaît enfin les femmes. Il se marie avec elle pour qu’elle puisse immigrer, puis divorce en 1939 selon les ordres de son officier traitant. Car, de retour à Londres après l’échec de l’insurrection ouvrière de Vienne, il est vite recruté, via Litzi, par le NKVD soviétique et formé au métier d’espion. On lui ordonne de se faire embaucher comme journaliste et il part en free-lance en Espagne pour se faire un nom. La guerre civile y sévit et les Républicains sont à la mode. C’est au contraire Franco qu’il va choisir, par pur opportunisme d’espion, car rares sont les journalistes occidentaux à être de ce côté. Il pourra donc émerger plus vite. En effet, le Times de Londres ne tarde pas à l’embaucher pour la précision de ses informations sur le front espagnol.

Enfin reconnu, Philby est recruté dès 1939 par les services de renseignements anglais (SIS) par Miss Maxse, la septuagénaire évaluatrice des services secrets britanniques. Il s’agit d’un personnage réel qui fournit carrément à Kim Philby cette excuse : « Nous sommes d’avis que ceux qui ne sont pas révolutionnaires à vingt ans n’ont pas de cœur, ceux qui restent révolutionnaires après trente ans n’ont pas de tête.». Philby va fournir aux Soviétiques, sur ordre ou de sa propre initiative, des renseignements cruciaux sur l’ennemi allemand. Il fera engager au SIS son compagnon de Trinity College Guy Burgess, puis ses amis Donald McLean et Anthony Blunt – tous « socialistes de Cambridge », tous espions contre l’Allemagne, tous favorables à l’URSS. Par ennui de la société compassée britannique, par dégoût du puritanisme sexuel, par envie d’aventure et de Grand jeu.

Mais le KGB s’interroge. Philby peut-il être fiable ? Le marxisme conditionne l’existence des gens à leur origine de classe, or Philby est de la haute : comment pourrait-il adhérer au propre suicide de sa classe aristocratique en soutenant le prolétariat qui veut l’éradiquer ? Les agents rezident à Londres sont convaincus que Philby est sincère ; les analystes à Moscou beaucoup moins. Staline lui-même se pose la question dans un chapitre puissant du livre, où le matois dictateur fait dire tout et son contraire aux agents convoqués, avant de les faire arrêter et fusiller. « J’ai été condamnée à mort [dit l’analyste du KGB] parce que nous sommes tous coupables d’être des espions britanniques. Notre système judiciaire soviétique étant infaillible, cela signifie que l’Anglais [Philby] mentait quand il a affirmé que les Britanniques n’avaient aucun agent en Union soviétique » (chap.15). Une contradiction dialectique que le marxisme n’a pas résolu à ce jour. Le roman est ainsi souvent ironique.

Philby a réussi à rouler Staline – à moins qu’il n’ait roulé les services britanniques. L’auteur est plus indulgent. Si Philby a finalement avoué en 1963 à Beyrouth être un espion soviétique, c’était sous la pression des Anglais. Son père étant mort en 1960, il part trouver refuge à Moscou. Mais l’espion n’a jamais pu passer du grade d’agent à celui d’officier du KGB. Les Russes se méfient, selon la paranoïa de Staline. Philby est mort à 76 ans le 11 mai 1988, l’URSS existait toujours… pour trois ans seulement.

Kim Philby, celui qui ne savait pas qui il était vraiment, a joué avec l’Histoire. Le Grand jeu est pour ceux qui n’ont pas peur de perdre, au contraire des professionnels, le KGB soviétique, le SIS britannique, la CIA américaine – qui croient tout surveiller, tout contrôler, tout prévoir.

Un bon roman historique d’espionnage, basé sur des faits avérés, mais qui laisse une part de mystère.

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme (Young Philby), 2011, Points Seuil 2012, 285 pages, €16,85

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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Thomas Hardy, Max Gate

À Dorchester est Max Gate, la maison de Thomas Hardy. Dans le Dorset, à géologie du dévonien, les hivers sont doux et le climat est le plus ensoleillé de Grande-Bretagne. Des genêts fleuris bordent la route. Les côtes sont inscrites au patrimoine de l’Unesco. C’est le calme campagnard à trois heures de la capitale. Les Anglais l’appellent la Jurassik Coast. C’est en cet endroit qu’Enid Blyton, morte d’Alzheimer en 1968 à 71 ans, a situé la plupart de ses romans pour enfants et adolescents, le Clan des sept, le Club des cinq, les Mystères.

Thomas Hardy était un enfant fragile. Marié deux fois, il n’a jamais eu d’enfant. Il était plus sentimental qu’attiré par le sexe. Il a été ami d’hommes notoires comme Lawrence d’Arabie, Yeats, Rudyard Kipling. Très porté sur la privacy, il a planté autour de la maison, qu’il a fait construire sur ses propres plans en briques rouges, deux centaines d’arbres pour cacher la vue. Le corps de logis de Max Gate est flanqué de deux mini tourelles d’angle, avec un cadran solaire sur celle de droite. Il l’a agrandie plusieurs fois, d’où ces ajouts en boursoufflures sur l’arrière, et une véranda. Sur l’avant, outre l’allée qui conduit à la grande entrée, une pelouse où jouer au croquet ou au tennis.

Sa salle à manger était équipée aux fenêtres de volets, du bas jusqu’à mi-hauteur, afin que les personnes qui passaient ne puissent voir celles qui étaient à l’intérieur. Pour se cacher, rester cosy. Murs sombres, mobilier sombre et profusion de bibelots et vaisselle. Du fouillis victorien. Dans le salon, aux meubles rapportés, un chien en peluche rappelle son favori, Wessex. Un cimetière des chiens est d’ailleurs sous les arbres, dans le parc et la plaque tombale dressée du « fameux » Wessex, 1913-1926 est bien nettoyée. À l’étage est son petit bureau ouvert sur le jardin, avec deux vitres sans croisillons au niveau des yeux pour ne pas avoir l’impression d’être dans une prison. Il n’a écrit là que des poèmes, dont une vingtaine sur Emma, sa première femme, décédée. Une vieille bénévole du National Trust nous lit un interminable poème qu’Anne-Cécile finit par interrompre en lui disant que nous n’avons pas beaucoup de temps. Dans la chambre, un lit double en bois sombre et une commode à vanité avec miroir.

Thomas Hardy, né en 1840 était un écrivain et poète connu pour ses romans réalistes et ses poèmes influencés par le romantisme. Originaire du Dorset, il critiquait la société victorienne, notamment le déclin des populations rurales. Bien qu’il se soit considéré surtout comme poète, il est devenu célèbre grâce à ses romans avant de se consacrer exclusivement à la poésie après 1896. Ses thèmes récurrents incluent la souffrance, le destin, et les contraintes sociales (Tess d’Uberville, Jude l’Obscur). Ses poèmes expriment souvent des émotions profondes, notamment après la mort de sa première épouse, Emma Gifford. Hardy a également été impliqué dans la préservation des bâtiments anciens et a reçu de nombreuses nominations pour le prix Nobel de littérature – sans jamais l’avoir jamais obtenu. Il est enterré en partie à Stinsford et en partie à l’Abbaye de Westminster. Ses maisons, Hardy’s Cottage et Max Gate, sont aujourd’hui gérées par le National Trust.

Thomas Hardy est mort ici, à Max Gate, en 1928. Il avait prévu un escalier assez large pour passer son cercueil sans devoir le lever ou l’incliner. Les meubles sont presque tous reconstitués car la femme de Thomas Hardy avait tout bazardé après sa mort.

Tes d’Uberville, film de Roman Polanski chroniqué sur ce blog :

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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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Philip Roth, Exit le fantôme

Philip Roth se raconte une fois de plus sous la forme de doubles. Il considère une existence comme un incessant changement de personnalité, une construction de soi avec essais et erreurs, en fonction du milieu. Il est en cela proche de l’existentialisme de Sartre. D’où sa mise en scène sous la forme de Zuckerman, personnage déjà apparu dans son œuvre ; sa confrontation avec Richard Kliman, jeune juif obstiné et batailleur qui est un peu lui quand il était jeune ; sa révérence envers George Plimpton, écrivain décédé il y a quarante ans qui fut son maître ; et sa fiction en tant que fantôme désirant qu’il aurait pu être avec Elle.

Nathan Zuckerman s’est exilé depuis onze ans dans un lieu sauvage, à 200 km de New York, et ne revient à la Ville que par obligation. Il a un cancer de la prostate, a été opéré, et doit rester un certain temps pour le suivi de l’opération. Comme il a des incontinences urinaires, il est mal en société, doit souvent aller se changer aux toilettes, et sent l’urine. Il ne peut plus nager dans les piscines car il laisse une traînée jaunâtre. Quant au sexe, c’est l’impuissance. Il n’a pourtant que 71 ans. L’auteur souligne, par ces détails peu ragoûtant, ce que fait la vieillesse aux héros du public, ici de la littérature.

Lorsqu’il réémerge à la civilisation, en 2004, tel Rip Van Winkle, le monde a changé. George Bush junior occupe la présidence, sur une possible fraude de comptage des voix en Floride. Il impose son style réactionnaire, bigot, illettré, tandis que le politiquement correct sévit de plus en plus, le féminisme imposant de boycotter Hemingway (trop macho) et Faulkner (trop conservateur) dans une rétrospective des grands écrivains américains. Les gens ne se parlent plus mais téléphonent ; ils ne se pénètrent pas de l’ambiance de la rue mais restent autistes, indifférents aux autres, collés à leur engin. La jeunesse bouillonnante et brutale du jeune juif Kliman vient bousculer la simple décence envers un écrivain mort. Car la biographie est une imposture.

Philip Roth est en prise lui-même avec ses biographes, en colère contre leurs jugements, leurs pseudo-analyses. Il considère qu’une biographie fige une existence au lieu de suivre ses méandres de construction humaine et son fil conducteur. Il constate que ce sont les petits détails croustillants qui importent au public – et au biographe – plus que le souffle littéraire. Ainsi Lonoff, grand écrivain disparu, est-il vu par le brutal Kliman comme auteur d’un inceste avec sa sœur aînée, commencé à 14 ans (tout comme Henri Roth). Il veut à tout prix que Zuckerman le parraine pour publier son œuvre, ce que le vieil admirateur de l’écrivain refuse. L’œuvre n’est jamais bien comprise, soit au premier degré, soit sur un détail, soit sur une intention. Angoisse de la renommée posthume. D’où la fuite dans les masques, les doubles, où les personnages sont tous un peu lui mais pas vraiment, le caricaturent tout en enveloppant un noyau de vrai, jouent sur les pulsions réalisées ou non dans la vie réelle. De quoi se dérober à jamais, car la manière du romancier est de toujours romancer.

Zuckerman fantasme en fabriquant une version théâtrale de lui même avec Jamie Logan, la femme de 30 ans d’un jeune couple avec qui il veut échanger durant un an sa résidence, dans Elle et Lui. Jamie est une voix, et la vieillesse est plus sensible aux voix qu’au reste, car le corps lâche. Lui-même, Zuckerman a 71 ans et fuit par tous les bouts. Par sa prostate, opérée qui l’oblige à porter des couches urinaires ; par son cerveau qui ne se souvient plus de tout, au point d’être obligé de tenir un cahier d’événements et de noter tout ce qu’il vient d’entendre ; par son impuissance, qui rend son désir libidinal vain. Sa mémoire a des blancs, il ne se souvient pas d’avoir donné le nom du mauvais restaurant à la vieille Amy Belette, opérée dun cancer au cerveau, d’avoir pris le papier sur lequel figure le numéro de téléphone, d’avoir accepté une invitation. Tout le bouscule, à commencer par l’énergie de la vie, qu’il perd. Et le cancer, cette maladie des conservateurs et additifs de la malbouffe américaine, de la pollution ambiante, qui rend les gens malades et cons.

Cette insertion du théâtre dans le roman est assez fastidieuse, avec une suite de répliques de liaison sans intérêt :« – non. – si. – non – vous l’avez pratiquement dit la dernière fois. – mais non… » p.1453. De quoi sauter des lignes entières. On a envie de dire à Philip sous les traits de Nathan : « sale ghost ». Pour le reste, le roman est assez inégal. Il est court, il est morcelé, il mélange les genres. Mais c’est du Roth, un grand écrivain délicieusement incorrect.

Philip Roth, Exit le fantôme (Exit Ghost), 2007, Folio 2011, 384 pages, €9,00, e-book Kindle €8,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Bernard Minier, M le bord de l’abîme

Écrit en 2019, il n’y a pas si longtemps, le thriller commence par une citation d’Elon Musk : « J’ai accès aux IA les plus en pointe, et je pense que les gens devraient être réellement inquiets. » Tout le scénario est contenu dans la phrase. Un certain M pour Ming ressemble fort à l’Ombre jaune l’ennemi juré de Bob Morane. C’est un Chinois du continent installé à Hong Kong où les affaires sont plus faciles, a créé un empire technologique allant du smartphone aux ordinateurs et réseaux, avec des systèmes de surveillance et des capteurs corporels. Tout est conçu pour le totalitaire 2.0. Tout est surveillé, écouté, enregistré en permanence, géolocalisé, et même la montre connectée dit votre état de stress. Quoi de mieux pour assurer son emprise – dans le consentement du confort et du moindre effort ?

Hors de l’intrigue assez convenue, avec une fin plutôt décevante, Bernard Minier a le mérite d’avertir sur les dangers du tout-informatique, les dangers de la technologie, qu’elle soit privée (comme ici) ou publique (il suffit que le Parti communiste chinois se l’accapare). Tout est glauque, à commencer par l’atmosphère tropicale humide, porteuse de typhons redoutables (signes du Ciel), à poursuivre par la ville, populeuse et en grande majorité misérable, où les gens travaillent douze heures par jour pour des salaires de misère et se logent entassés dans des taudis, aux prises avec les triades, à continuer par le crime, le chantage et la drogue en vente libre.

Une Française, Moïra, est un jeune espoir de la tech, ayant travaillé chez Facebook à Paris, embauchée par Ming après des tests d’intelligence, de capacité, de stress, de psychologie, de santé. Elle a réussi haut la main et est chargée de développer le nouveau système d’IA nommé Deus (dieu en latin), afin de le former à répondre au plus près de l’humain. Le centre ultra-secret est bien gardé et les habilitations sont hiérarchiques ; or elle se trouve très vite qualifiée à haut niveau. Pourquoi ? Dans son équipe, tous ont du caractère, et certains sont borderline. Pourquoi ? Le système Deus semble prendre des biais de plus en plus négatifs, donnant des réponses pessimistes aux gens qui l’interrogent, les poussant même parfois à se suicider. Pourquoi ?

Dans la ville, des prostituées chinoises, jeunes et consentantes, sont retrouvées mortes après avoir été sauvagement torturées par des brochettes enfoncées dans les seins, le sexe, le ventre, les oreilles, les yeux. Qui est le criminel ? Un jeune policier ambitieux, Chan, sportif et musclé, qui ne boit ni ne se drogue, est chargé de l’enquête, flanqué de son compère Elijah, désabusé et touchant aux extases artificielles. Chan est solitaire, Moïra aussi ; ils vont se rencontrer, tomber amoureux tragiques, se mêler des mêmes affaires.

Une bonne intrigue bien découpée, qui attire l’attention sur la surveillance technologique généralisée et le pouvoir qu’elle donne à qui s’y abandonne sans y penser. De l’action, du sexe, des perversions. Un coupable téléguidé qu’on trouve tout seul bien avant la fin, et une fin désorientée qui laisse un goût d’inachevé. En bref, assez bon mais pas plus.

Bernard Minier, M le bord de l’abîme, 2019, Pocket thrillers 2023, 635 pages, €10,30, e-book Kindle €8,99

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Un autre roman de Bernard Minier déjà chroniqué sur ce blog :

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Rennie Airth, Un fleuve de ténèbres

Un roman anglais, de plus policier, mais avant tout un roman. Car la campagne anglaise est bien décrite, les personnages bien croqués, la tension psychologique palpable.

Nous sommes en 1921 et la Grande guerre vient de se terminer, après avoir éradiquée tout une génération de jeunes hommes dans les villes et les villages. L’auteur s’est inspirée d’un album de famille d’un oncle tué dans cette guerre pour imaginer le retour, l’après.

Tout commence avec le tout jeune détective Billy Styles par une série de meurtres abominables commis dans un manoir isolé d’un village du Surrey. Son chef, l’inspecteur Madden, a connu la Grande guerre dans l’Artois, où il a été blessé. Revenu dans la police, son premier métier, il en garde un regard de fin du monde et une impassibilité devant les turpitudes humaines. Mais pas celles-là.

Le ou les tueurs ont fracassé les porte-fenêtres de Melling Lodge donnant sur le jardin, on tué net d’un seul coup de baïonnette la gouvernante des enfants, une femme de chambre, le colonel Fletcher, puis traîné son épouse encore jeune et blonde sur son lit avant de l’égorger d’un coup de rasoir, le peignoir découvert de bas en haut. Mais elle n’a pas été violée. Sa petite fille Sophie, 5 ans, a été retrouvée terrée sous le lit par le docteur Blackwell ; depuis, elle est en état de choc et ne parle pas. Son frère de 10 ans était heureusement en vacances chez son oncle en Écosse. Quelques objets en argent ont été emportés.

C’est la rivalité entre les commissaires divisionnaires de Scotland Yard ; Bennett soutient l’inspecteur-chef Sinclair et l’inspecteur Madden, mais Simpson le contredit systématiquement en marquant son scepticisme. Il ne veut rien savoir des méthodes nouvelles, ni des intuitions originales ; il ne jure que par les bonnes antiques méthodes d’investigation réclamant des inventaires, des recoupements, des dépositions. La propension de Madden à se mettre dans la peau des criminels le révulse. Lui tient pour un gang de cambrioleurs, Madden pour un homme seul agissant en militaire, le vol n’étant qu’une fausse piste. D’ailleurs il découvre un trou d’homme, véritable tranchée de 14, creusé sur la colline au-dessus du manoir, abri pour observer et attendre. Le jeune Styles admire Madden et observe. Il se forme aux petits détails qui font tout.

Aucune empreinte, aucun témoin, aucune piste. L’homme laisse le moins de traces possibles. Deux autres séries de meurtres avec le même mode opératoire vont se produire avant que la traque ne se resserre sur le meurtrier. Devinant qu’il s’agit d’un ancien soldat, probablement traumatisé, Madden et Sinclair cherchent dans les dossiers de l’armée un précédent. Et il en existe effectivement un, concernant des civils en Belgique : le fermier et ses deux fils tués d’un seul coup de baïonnette, en vrai professionnel, et la femme déshabillée, égorgée au rasoir, mais non violée. Sauf que le coupable présumé est déclaré mort au combat.

Après la surprise du début et une fois les personnages campés, l’auteur alterne les chapitres de l’enquête avec les actions du tueur. C’est un traumatisme sexuel à la prime adolescence qui l’a fait basculer dans l’obsession de reproduire la scène primitive de la jouissance. Freud est à son apogée en 1921 et le docteur Blackwell (qui s’avère une doctoresse) introduit l’inspecteur Madden auprès d’un professeur autrichien adepte de la psychanalyse. Simpson trouve que c’est digne des magnétiseurs et autres diseurs de bonne aventure, mais la théorie sexuelle freudienne éclaire les motivations du meurtrier, donc les pistes envisageables pour le trouver.

Ce sera long et tortueux, l’enquête ayant failli échapper à Sinclair au profit de Simpson, mais les intuitions psychanalytiques permettent de progresser, les dossiers de l’armée parlent, et une moto en side-car est repérée et traquée. On sait désormais qui chercher, où chercher, et pourquoi il tue.

Évidemment, la fin a plusieurs têtes, comme l’hydre. Les policiers sont au bon endroit au bon moment, mais… ne capturent qu’un contrebandier d’armes de guerre, tandis qu’un autre manoir est attaqué à quelques centaines de mètres, ni vu ni connu. Et une fois le meurtrier mort une fois de plus, il ressurgit encore… Toujours obsédé par les femmes blondes au début de leur maturité, qui ressemblent à sa mère, celle qui l’a initié et perverti à 13 ans, et qu’il a égorgée nue d’un coup de rasoir à 15 ans. Madden a été touché par la petite Sophie, survivante du premier massacre, après avoir perdu sa femme et sa fillette de la grippe (espagnole). La doctoresse Blackwell en est tombée amoureuse et leur couple s’attachera durant la quête.

Un très bon roman psychologique, un très bon roman policier à tension et suspense.

Grand prix de littérature policière 2000

Rennie Airth, Un fleuve de ténèbres (River of Darkness), 1999, Livre de poche 2002, 477 pages, occasion 1,59

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Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

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Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger

L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.

Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.

Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.

Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.

Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».

Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).

Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.

C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.

Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger, 2021, Points Seuil 2024, 345 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Guy de Maupassant, Bel-Ami

Georges Duroy, un jeune homme bien de sa personne, taille fine, moustache blonde, air avenant, se taille une place dans Paris grâce aux femmes et au journalisme. Issu d’un couple de paysans cabaretiers normands, il est « monté » à la capitale par ambition, dans ce siècle où quitter la terre était l’avenir. Un temps militaire en Algérie comme sous-officier de cavalerie légère des hussards, où il a aimé descendre de l’Arabe comme du sanglier, il en a eu assez de la discipline et du climat. Engagé comme employé aux Chemins de fer du Nord, il végète, se privant de tout aux fins de mois.

Il retrouve un soir dans la rue un ancien copain de régiment, Charles Forestier, bourgeois établi et marié, et surtout journaliste à La Vie française, un journal financé par les affaires et le clan politique qui soutient l’affairisme. Duroy lui disant sa gêne, Forestier le fait engager comme assistant journaliste auprès de lui pour le double de son salaire aux chemins de fer. Il le convie à une soirée mondaine à son domicile, où il rencontrera du monde, notamment sa femme et le directeur du journal, Walter. Après s’être payé un costume et une pute, Duroy apprivoise les convives en contant avec verve ses souvenirs en Algérie. Il fait la connaissance de celles et ceux qui vont compter pour son ascension : Madeleine l’épouse de Forestier, Norbert de Varenne poète pessimiste et Jacques Rival chroniqueur parisien, Walter le patron de La Vie française et sa femme Virginie, Clotilde de Marelle et sa fille Laurine encore enfant. Il plaît à la gamine, première marche pour séduire la mère ; elle l’appelle Bel-Ami, surnom gentil qui lui restera et sera adopté progressivement par les autres.

Il doit écrire un article sur l’Algérie mais, autant il parle avec aisance en société, autant il a peine à écrire – vieux défaut de l’éducation française qui fait qu’on écrit autrement qu’on cause. Forestier lui conseille de voir sa femme. Celle-ci l’aide volontiers, comme elle aide son mari. Elle est fine, cultivée, et sait trousser une anecdote, sans oublier de rajouter des histoires inventées pour faire plus vrai. C’est le début d’un attachement, qui passera de l’intérêt à l’amitié puis à l’amour, avant la trahison.

Car Georges Duroy est un arriviste qui n’a pour seule jouissance que son égoïsme de prédateur. Il séduit Clotilde de Marelle et couche avec elle régulièrement dans le dos du mari ; elle loue même un petit meublé en rez-de-chaussée pour faciliter la chose. Il s’entiche de son métier sous l’égide de Saint-Potin, reporter qui lui apprend les ficelles du métier, et recueille des « échos » qui ont du succès. Comme Forestier tombe malade d’une mauvaise toux qui le conduira à la tombe, il prend de l’importance au journal. Madeleine le supplie de venir à Cannes où son mari se meurt dans leur belle résidence secondaire. Georges Duroy est atterré par la mort, l’effroi du moribond, la chair qui déjà sent. Il veut vivre et se lance à corps perdu dans la réussite pour ne pas perdre de temps. L’ambition sociale comme antidote à la mort inéluctable, c’est le roman de l’énergie.

Georges n’hésite pas à demander sa main à Madeleine qui, après quelques mois de deuil décent, y consent. Elle l’aide pour ses articles et Georges Duroy investit la place de Charles Forestier, jusqu’à se faire harceler par ses collègues sous le nom de Forestier parce que ses articles ont le même style (celui de Madeleine). Son épouse invite le grand monde, où elle glane des informations utiles pour le journal. Elle s’aperçoit que Virginie Walter a le béguin pour le bel homme resté jeune qu’est son mari, et le lui dit. Bien que prude et rigide, Georges en fait le siège, par jeu, jusque dans une église ; elle finit par céder, mais ce fut long et éprouvant. Elle sera désormais possédée par lui, aspirant à la baise comme une bacchante, une fois les digues morales crevées. De l’inconvénient d’être un tombeur…

Madeleine, sa femme indépendante et calculatrice, a probablement trompé Forestier avant de le tromper lui. L’héritage de tous ses biens que lui fait le comte de Vaudrec, sans enfants, rend encore plus frustré Duroy. Comme mari, il doit approuver le legs devant notaire ; or il hésite : ne serait-ce pas clamer à la face du beau monde que sa femme avait une liaison avec le comte ? Il convainc Madeleine de faire part à deux, la moitié de l’héritage lui revenant, ainsi le comte sera-t-il considéré comme un ami du couple et pas comme l’amant de Madeleine. Le voilà nanti d’un capital de 500 000 francs, lui qui n’avait rien.

Il veut rompre avec Madame Walter, un brin collante et immature, mais elle lui révèle un secret d’affaires pour le garder. Le nouveau ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu, qu’il a contribué à amener au gouvernement par ses articles incendiaires sur le précédent, complote la colonisation du Maroc, soutenu par le patron de La Vie française qui a acheté une bonne partie de l’emprunt marocain, encore non garanti, en plus de centaines d’hectares de terres dans le pays. Acheter de la dette marocaine permettra de faire la culbute, une fois la colonisation lancée et l’emprunt garanti par l’État français. Ce délit d’initié, que le ministre a passé sous silence en demandant à Duroy d’écrire un article mitigé, rapporte encore 75 000 francs à Duroy, qui signe désormais ses articles « du Roy » et ajoute, sur les conseils de Madeleine, une particule, « du Cantel » pour Canteleu son village normand. Mais Walter et Laroche-Mathieu sont devenus riche à millions dans l’opération, ce qui frustre une fois de plus l’ambitieux Georges qui y a contribué, sans être récompensé.

Il décide alors de divorcer de sa femme en la faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec Laroche-Mathieu, tout nu dans un lit de garni, par le commissaire de police du quartier. Il casse ainsi la carrière du ministre trop vantard, qui ne l’a pas emmené avec lui dans l’affaire du Maroc, et change de femme. Une fois libre, il peut épouser Suzanne, la fille aînée des Walter qui l’aime bien dans sa naïveté nourrie de romanesque, et ainsi profiter de sa dot à millions. Madame Walter refuse catégoriquement mais Monsieur Walter, réaliste froid en affaires, reconnaît le talent de Georges et consent. Après le mariage en grandes pompes à l’église de la Madeleine, il se fait dès lors appeler « baron du Roy de Cantel » – les titres n’étant plus reconnus par la République, et la société acceptant bien volontiers que les riches portent particule (ainsi Balzac, devenu « de » Balzac).

Vulgaire et peu cultivé, Georges Duroy sait s’insinuer et apprendre ; il a l’énergie chevillée au corps, seule vertu qui compte dans le monde d’après 1789, comme Stendhal l’a montré. L’arrivisme est bien considéré si l’on réussit à devenir riche, à baiser et épouser qui il faut – seule l’apparence compte, et la vigueur sexuelle en est une composante. Ce sont les femmes qui, dans la société, font et défont les réputations. Il faut pour cela coucher, sinon aimer, du moins le feindre. Cinq femmes vont initier le jeune Georges Duroy aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite, de Rachel la pute de l’Opéra à Suzanne, la fille du patron millionnaire.

La France est, en cette fin de siècle, en pleine expansion capitaliste et coloniale. La presse, la politique, la finance s’entremêlent, les uns corrompant ou aidant les autres – cela n’a pas changé, sauf que le territoire est désormais le monde. A noter qu’une revue d’affaires nommée La Vie française a paru dès 1945 jusqu’en 1999, avant de devenir La Vie financière puis de disparaître en 2008. Portrait du député Laroche-Mathieu, sous les traits duquel on peut reconnaître nombre de nos députés contemporains, à commencer par François Bayrou :« C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : ‘Laroche sera ministre’, et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. » (2ème Partie, Chapitre 2)

Les combines, l’argent, l’érotisme de l’intérêt et du plaisir, masquent la mort qui rôde et aura le dernier mot. C’est l’angoisse qui fait vivre à fond cette vie-même, semble dire le roman.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Folio 1999, 438 pages, €3,50, e-book Kindle Petits classiques Larousse €2,99

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Jean Lartéguy, Les centurions

Un roman de journaliste sur le terrain qui a été militaire, comme ceux qu’il décrit. Roman de génération, des adolescents qui ont fait de la Résistance, se sont engagés par patriotisme dans l’armée de Leclerc, puis sont partis défendre l’empire contre le communisme en Indochine, avant de se retrouver piégés en Algérie, département français, où ils ont moins fait « la guerre » que participé à une « opération spéciale » que les politiciens n’ont jamais eu la volonté de gagner.

Le roman se divise en trois parties. La première au Vietnam, où les parachutistes sont confrontés au travail de fourmi du communisme, qui robotise les corps après avoir lavé les esprits. Ils subissent l’humiliante défaite de la cuvette de Dien Bien Phu, une position stratégique indéfendable, que les états-majors en chambre n’auraient jamais dû penser à occuper. Mais, comme en 40, les badernes qui gouvernent ne connaissent pas le terrain. Une fois prisonniers dans les camps de Ho Chi Minh, les officiers sont « rééduqués » par la propagande, et se convertissent fictivement au communisme pour obtenir des avantages, sans en penser pas moins.

Ils découvrent surtout la force du Vietminh : être dans la population comme un poisson dans l’eau. C’est moins « le matériel » (les profs diraient les moyens) que la force morale qui compte. Pour gagner une guerre, il faut faire adhérer la population à ce qu’on défend. Par exemple la perspective du développement, des libertés, voire l’indépendance. Impensable pour les politiciens de la IVe République, soumis aux lobbies coloniaux ou à la corruption du trafic de piastres. Les combattants qui croyaient à leur mission sont abandonnés à leur mouscaille, les familles locales qui leur avaient fait confiance laissées à leur sort maudit. De quoi être amer.

Lorsqu’ils rentrent d’Indochine, une fois la paix signée à Genève, ces officiers ne se reconnaissent pas dans la France consumériste, politicienne et affairiste de la fin des années cinquante. Ces mercenaires de retour d’Indochine et qui vont être envoyés pour rien en Algérie, sont des Réprouvés, comme ceux d’Ernst von Salomon après la défaite allemande de 1918, suivie du nihilisme politique. Raspéguy les décrit, ces camarades : « Je les sais maintenant naïfs et pitoyables, voulant être aimés et se complaisant dans le mépris de leur pays, capables d’énergie, de ténacité, de courage, mais aussi disposés à tout abandonner pour le sourire d’une fille ou la promesse d’une belle aventure. Ils se sont montrés à moi sous leur vrai jour : vaniteux et désintéressés, assoiffés de comprendre et répugnant à s’instruire, malades à en crever de ne pouvoir suivre un grand chef injuste et généreux et d’être obligé de chercher, parmi des théories politiques et économiques, une raison de combattre… qui remplaçât ce chef qu’ils n’ont pu trouver » III.5. Dans la France des années cinquante, les filles ne pensent qu’à jouir, les garçons qu’à faire la fête, et les adultes qu’à gagner toujours plus d’argent – au prix de toutes les compromissions.

Comme celles de soutenir le FLN en sous-main, pour garder des « intérêts » en Algérie quoi qu’il s’y passe, ou aider par idéal niaiseux des terroristes « cultivés », qui résistent eux aussi à l’occupation étrangère en massacrant, dans des affres sexuelles, femmes et enfants blancs. Le propos de l’auteur est anti-communiste, anti-colonialiste, anti-politicien, ces faux-culs qui promettent de garder l’Algérie à la France tout en négociant secrètement avec les massacreurs. Les personnages sont inventés, mais s’inspirent de personnages réels, tels Aussaresses ou Bigeard. Hypocrisie des politiciens de la IVe : en Algérie, le préfet Serge Barret signe le 7 janvier 1957, sur ordre du ministre résident Robert Lacoste, une délégation de pouvoir au général Massu, disposant que « sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe, à dater de la publication du présent arrêté, à l’autorité militaire qui exercera les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile ». C’était reconnaître l’état de guerre, donc suspendre le droit du temps de paix. Mais « la morale » à Paris était contre, les juges contre la torture, d’où le sentiment d’être une fois de plus abandonnés et piégés, d’où l’OAS.

La contre-insurrection, ou « guerre révolutionnaire » en référence à Mao son théoricien, consiste à faire la guerre autrement. Fini « l’honneur » et le matériel, place à l’efficacité et à la psychologie. Il s’agit moins de gagner du terrain que de gagner les cœurs et les esprits. Fini l’esprit bovin de 14-18 où l’on exécutait les ordres, chargé de barda. Le capitaine Raspéguy : « Moi, je veux des types qui espèrent, qui veulent gagner parce qu’ils sont les plus agiles, les mieux entraînés, les plus malins, et qu’ils tiennent à leur peau. Oui, je veux des soldats qui aient peur, qui ne s’en foutent pas de vivre ou de mourir. Les délires collectifs, très peu pour moi, c’était peut être ça, Verdun ? » II.3.

Les actions militaires doivent s’accompagner d’actions civiles pour rallier la population et la séparer de la guérilla, le renseignement est crucial et non accessoire (y compris le syndrome de la « bombe à retardement »), la guerre psychologique use de la propagande pour donner une perspective sociale aux actions, et pour contrer la propagande adverse, le quadrillage du territoire permet de garder le terrain sous contrôle économique et moral. Le colonel Roger Trinquier en fait un manuel en 1961 (réédité en 2008 avec une préface de François Géré) : La Guerre moderne, mais le roman de Lartéguy donne l’essentiel.

Si les Américains, en Irak et en Afghanistan, avaient appliqué ces méthodes, qui les ont longtemps intéressés, ils ne seraient pas partis la queue entre les jambes après avoir dépensé en vain des millions de dollars (la seule chose qui compte à leurs yeux). Si les Français sous Hollande avaient allié la politique des tribus à l’opération Barkhane contre les islamistes, ils n’auraient pas échoué aussi lamentablement…

Prix Eve Delacroix de l’Académie française 1960

Deux suites aux Centurions : Les Mercenaires 1960, Les Prétoriens 1961 (chroniqués sur ce blog).

Le film américain tiré du roman est nul et ne comprend rien ni à l’Histoire, ni au propos moral de l’auteur.

Jean Lartéguy, Les centurions, 1960, Presses de la Cité 2011, 588 pages, €25,00

Jean Lartéguy, Les Mercenaires – Les Centurions – Les Prétoriens – Le Mal jaune – Les Tambours de bronze, Omnibus 1989, 1200 pages, €74,83

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Arnaldur Indridason, Le mur des silences

Un polar qui reprend le thème du précédent, Les Parias, ce pourquoi le lecteur a l’impression de l’avoir déjà lu, mais il est plus abouti et abordé sous un angle différent. Si l’histoire personnelle et l’histoire criminelle se mêlent, la fin est étonnante.

Après cinquante ans, un mur s’écroule dans une cave. La maison a plusieurs fois changé de mains, les femmes qui y habitaient faisant souvent état d’un malaise. Justement, un cadavre est retrouvé derrière le mur, tué et caché là dans le silence. Qui est-il ? Qui l’a fait ? Pourquoi l’a-t-il fait ? Cela va trotter dans la tête de l’ex-inspecteur Konrad, veuf, dépressif et alcoolique (comme beaucoup d’Islandais…).

Il est de plus obsédé par la résolution du meurtre de son père Joseph, survenu un soir près des abattoirs, dans la zone des fumoirs de viande. Jamais l’affaire n’a été menée à son terme et son prédécesseur, Palmi, en retraite lui aussi, a décidé d’interroger à nouveau Konrad, alors adolescent à l’époque : et si c’était lui qui l’avait poignardé ? Sa mère venait en effet de lui apprendre pourquoi elle avait quitté la maison avec sa jeune sœur, et cela avait mis Konrad en colère. L’homme, surnommé Seppi qui est un nom de chien, était violent et aux marges de la loi. Il battait sa mère et attouchait sa fille, alors très jeune. Cela se faisait dans les années cinquante (et pas qu’en Islande, tous les collèges catho l’ont connu). Dès ses 16 ans, Konrad avait riposté à son père qui le cognait parfois, et cela avait cessé. Aurait-il, dans sa rage d’avoir appris la vérité, eu un geste de trop après sa dispute ? Comme la prescription n’existe pas pour les crimes en Islande, Konrad est dénoncé par Palmi et réinterrogé par la police. D’où sa volonté d’avancer dans l’enquête.

Deux indices nouveaux : seulement un des trois fumoirs était en route le soir de la mort de son père, quelqu’un a pu se cacher dans l’un des deux autres ; un bouton de manchette avec un insigne franc-maçon a été retrouvé sous la paille et la tourbe, peut-être perdu par le meurtrier. Qui était donc maçon en 1963 ? Entre autre un médecin, père d’un autre médecin, tous deux violeurs de petites filles. Le fils, Gustaf, est emprisonné à vie et Konrad l’a déjà rencontré. Son père était franc-maçon. Est-ce lui qui a commandité le meurtre ?

Car Seppi connaissait les trois jeunes qui ont cambriolé la maison du médecin pendant ses vacances en famille au Danemark. Il a négocié avec eux les photos pornos volées avec les devises, que le médecin avait prises de lui en action, nu sur les petites filles, et qu’il voulait absolument récupérer. L’une d’elle, violée par le père ou le fils, a été retrouvée noyée dans le lac, enceinte à 12 ans, l’ADN pointant le coupable. Sauf que les photos compromettantes ont été jetées, invendables. Seppi a-t-il payé son escroquerie de sa vie, via les nervis du médecin ?

L’un des jeunes a œuvré comme maçon dans la fameuse cave où le cadavre est réapparu cinquante ans après. Le mari, Stan, Américain de Pennsylvanie resté en Islande après son service militaire, se saoulait et battait sa femme islandaise Elisa tout en attouchant sa fille Lola – pratiques habituelles des années cinquante. Benony le gentil maçon a pris sous son aile Elisa et le mari n’a pas apprécié.

Un polar noir, dans la nuit et le brouillard islandais. C’est glauque, bien construit, humain. Toutes ces pratiques qui aujourd’hui révulsent sont remises dans leur contexte, la loi passe, les langues se délient. Les femmes relèvent la tête, le sexe se normalise et la société s’apaise. Konrad va-t-il enfin savoir ?

Arnaldur Indridason, Le mur des silences, 2020, Points Seuil 2023, 379 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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Henry Roth, A la merci d‘un courant violent

Henry Roth (à ne pas confondre avec Philip Roth) est né juif en 1906 en Galicie, dans l’ancienne-Autriche-Hongrie. Décédé en 1995 à 89 ans, il livre un an avant sa mort ses ultimes souvenirs, reconstitués soixante-dix ans après : A la merci d’un courant violent. Le courant est la religion juive orthodoxe, qui l’a handicapé dès l’enfance et névrosé pour toute sa vie. Le premier tome est Une étoile brille sur le Parc du Mont Morris – ce volume chroniqué ici. Il y évoque la période de ses 8 à 14 ans à New York.

Il a émigré avec ses parents à l’âge de 3 ans, en 1909, cinq ans avant la guerre de 14 qui allait entraîner un bouleversement de l’Europe et l’entrée en guerre des États-Unis. Le jeune Henry, qui est incarné par Ira dans ses souvenirs publiés, est un gamin dans la misère, comme la plupart des nouveaux immigrants. Il habite un quartier pauvre de New York et joue dans la rue avec des gamins aussi dépenaillés que lui, des Irlandais et des Italiens. Jusqu’à ce que ses parents décident d’emménager dans le quartier juif, pour se rapprocher de la famille de sa mère, des grands-parents, une tante, quatre cousins-cousines. Le gamin qui allait jusqu’alors à l’école religieuse juive (Heder) et récitait par cœur la Torah, en enfant sage, se prend d’une répugnance progressive pour tout ce fatras de superstitions et de langages – le yiddish, le hongrois, la langue du Talmud. Il veut devenir comme les autres, un bon Américain.

Son père, irascible et brouillon, incapable d’un travail suivi sans s’engueuler avec ses patrons ou partenaires, le bat brutalement. Seule sa mère le protège, « mère juive » dans sa caricature de conservatrice des traditions et d’amour enveloppant. Ira ne s’est battu qu’une fois avec un petit Irlandais blond qui le traitait de youpin ; ils sont devenus copains. Mais il est lâche et préfère la facilité ; quand il rentre de l’école tabassé, sa mère lui dit d’esquiver, de s’en tirer par un bon mot – c’est plus efficace qu’un bon coup. Ado, il se fait un ami goy catholique et l’admire, car il est à l’aise en toutes circonstances, sans traîner oripeaux et casseroles de la judéité.

A 13 ans et demi, il poursuit l’école dans la section commerciale (sténo, compta et espagnol) tout en travaillant à mi-temps dans un magasin d’alimentation de luxe qui livre à domicile. Il a fait sa bar mitsva, il est désormais considéré comme un membre de la communauté, son père ne lève plus la main sur lui. Ira décrit son entourage, ses copains, ses collègues, sa famille – le retour de l’oncle Moe, requis par le service militaire au grand dam de sa mère juive qui se lamente et ne mange plus. Qu’a donc un Juif à faire avec les batailles des Goys ? Mais Moïse, abrégé en Moe, qui se fait appeler Morris à l’armée pour faire moins juif, était serveur dans le civil et il est affecté à l’intendance. Il organise la bouffe du régiment, les commandes, les prix, les menus, les rations. Il s’en tire sans dommage.

L’obsession d’Ira est le sexe, dès un âge très tendre (Henri Roth, Philippe Roth, Epstein, Strauss-Kahn, on se demande s’il y a là une constante). Malgré quelques invites à se frotter de la part d’un copain sur un toit, d’un marginal qui l’emmène au parc, d’un prof qui cherche à le branler, il n’est pas séduit. Il reluque plutôt les jambes des petites filles dès 9 ans, se caresse aux cuisses de sa mère à 11 ans ; elle a voulu dormir avec lui pour se rassurer lors d’un voyage du père. Il avoue incidemment « niquer » (ainsi écrit-il) à 16 ans tous les jours sa sœur de 14 ans « dès que la clé a tourné dans la porte » au départ des parents. Pour le reste, il élude la petite sœur ; il n’en parle pas. Ses souvenirs sont sélectifs, marqués par ses rapports tourmentés avec sa famille et avec la tradition juive orthodoxe.

Henry Roth finira par épouser à 33 ans la fille d’un pasteur baptiste (surtout pas juive !) avec laquelle il aura deux enfants. Ce n’est que dans son ultime vieillesse qu’il consent à avouer les turpitudes de sa prime adolescence complexée.

Un livre de mémoire reconstruite qui permet de découvrir la vie bariolée des immigrants à New York dans les années 1910. Un style de conteur, bardé de mots yiddish. C’est parfois captivant, mais je n’aime pas les coupures de dialogue avec son ordinateur des années 1980 qu’il appelle Ecclesia. Des incidences en général insipides qui coupent le récit, même si l’objectif est probablement de rendre relatif ce qui est raconté. Le lecteur pourra sans dommage les sauter (sans jeu de mot) à chaque fois.

Avec un arbre généalogique des deux côtés de la famille et un lexique de 7 pages de yiddish.

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent (Mercy of a Rude Stream – A Star Shines Over Mount Morris Park), 1994, Points Seuil 1997, 397 pages, €2,99

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Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock

Au début des années 1960, Marnie, une jeune femme aux cheveux noirs (Nathalie Kay, dite Tippy, Hedren), longues jambes mises en valeur par les hauts talons de rigueur, est employée d’une firme de conseil juridique. L’un des clients, Mark Rutland (Sean Connery) la remarque en passant, mais c’est lorsque Sidney Strutt (Martin Gabel), le patron de la firme, lui dit qu’elle a filé avec la caisse, elle qui travaillait sans erreur et ne rechignait pas aux heures supplémentaires, que Mark s’y intéresse.

Avant de reprendre et de redresser l’affaire de son père, la maison d’édition Rutland, il était zoologue et se passionnait pour le comportement des animaux. Il en a gardé un côté prédateur, avide de comprendre les bêtes de proies avant de les dompter. C’est ce qu’il avoue à Marnie, la voleuse et menteuse, lorsqu’il l’embauche dans sa propre firme comme secrétaire-comptable. Elle a changé d’identité et de coiffure, mais il la reconnaît pour l’avoir remarquée chez Strutt. Il l’observe, la guette, un brin amusé. Sa différence avec les poupées habituelles de son milieu l’intéresse, l’excite. Il la désire, en tombe amoureux. C’est que Marnie n’a peur de rien, et en même temps des orages, de la couleur rouge et que les hommes la touchent. En ce temps de la psychanalyse à l’honneur, c’est une névrose. Hitchcock adore ça. Il a déjà réalisé Psychose, qui a été un grand succès, et remet le couvert.

Avec moins d’allant, moins de budget, le défilement d’images derrières les pare-brises des autos ou la chevauchée à cheval est trop visible, et trop risible aujourd’hui. C’est que la jeune femme n’a qu’un seul amour, violent, celui des chevaux. Elle a acheté avec le produit de ses vols un cheval noir, Forio, qui est comme un mâle de substitution pour elle. Elle le monte souvent et cela lui fait des sensations. Mais Mark Rutland ne lui est pas indifférent avec son côté viril, fort et sûr de lui. Elle accepte de se réfugier dans ses bras lorsqu’un orage éclate, et même de se laisser embrasser.

Mais Marnie reste la proie de ses démons. Elle observe elle aussi les comportements qui l’intéressent. Le comptable ne se souvient jamais de la combinaison du gros coffre dans son bureau, qui contient beaucoup de liquide, et vient à chaque fois ouvrir le tiroir en haut à droite du bureau de sa secrétaire principale pour le lire. Il a une clé, la secrétaire une autre. Marnie le note et, un vendredi soir avant week-end, elle s’isole dans les toilettes en attendant que tout le monde parte, pour aller dérober une forte somme. Elle a pris la clé dans le sac à main de la secrétaire, appelée ailleurs un moment. Suspense, la femme de ménage s’avance pour partir plus tôt et elle est déjà dans le couloir. Mais, par chance, elle est sourde et n’entend pas l’escarpin qui tombe, mal entré dans la poche de cette gourde de Marnie.

Mark, qui l’a sortie au restaurant, aux courses, et l’a présentée à sa famille au manoir, la soupçonne aussitôt, car elle a disparu en même temps que le fric. De plus, un turfiste l’a reconnue sous un autre nom et, bien qu’elle nie, il a insisté. Mark fait donc sa propre enquête, partant du cheval Forio, issu de Virginie, donc loin de cette Californie où Marnie dit être née Margaret. L’absence de cartes d’identité aux États-Unis et la multiplicité des États font qu’il est très facile de se faire délivrer une nouvelle carte de sécurité sociale, qui permet de travailler. Marnie en a plusieurs, cinq en tout, qu’elle utilise quand elle change d’apparence. Mark retrouve Marnie et lui laisse le choix : soit la police, soit le mariage avec lui. Contrainte, Marnie ne peut que s’exécuter.

Comme Lil (Diane Baker), la belle-sœur de Mark dont la première épouse est décédée, est amoureuse de lui et jalouse de Marnie, elle écoute aux portes et surprend les coups de fil, celui de Mark avec un détective privé, celui de Marnie à sa mère à Baltimore. Or la jeune femme avait déclaré que ses parents étaient morts lorsqu’elle avait 10 ans. Que veut-elle cacher ? Lil invite les Strutt pour confronter Marnie, et celle-ci est obligée d’avouer à Mark ses méfaits : ce n’est pas son premier vol, mais le cinquième. Il a remboursé la somme volée chez Rutland, mais Strutt qui l’a reconnue peut vouloir porter plainte, même s’il le dédommage. Il négocie avec lui.

Mark soupçonne un traumatisme psychique violent durant l’enfance de Marnie et, en bon zoologue, lit pour cela des ouvrages de psychiatrie, dont un titre est montré au lecteur sur la criminalité féminine due aux traumatismes psychiques. Lors du voyage de noces, en croisière sans escale, il s’aperçoit de l’ampleur du trouble. Marnie se refuse à lui, elle ne supporte aucune caresse et, lorsqu’il la voit en chemisette de nuit et qu’il la désire, elle le rejette. Il lui arrache le vêtement, ce qui la sidère comme une chouette prise dans les phares. Mais il s’excuse aussitôt et la couvre de son propre peignoir avant de la porter sur son lit. Le lendemain, Marnie s’est jetée dans la piscine du bateau – mais pas dans la mer, ce qui aurait été radical. C’est un appel au secours, le signe qu’elle veut être sauvée. Elle n’aime pas les psys, qui se réfugient dans leur jargon sans tenter l’empathie. Mark, un peu présomptueux mais sûr de sa foce tranquille, décide de l’aider par lui-même (Sean Connery est parfait dans ce rôle de James Bond civil).

Au retour dans le manoir familial de Philadelphie, il fait venir le cheval Forio, seul à même d’apaiser Marnie, murée dans la solitude de son trauma. Une chasse au renard a lieu et Marnie monte Forio, mais la vue du sang la panique et elle s’enfuit ; Forio s’emballe, paniqué par la panique de sa maîtresse qui ne le contrôle plus, pas plus qu’elle ne se contrôle elle-même. Il saute une haie, mais rate le saut d’un mur en pierre, et se blesse grièvement. Marnie, pourtant sans bombe sur la tête, n’a rien. Terrifiée, mais prise d’une étrange volonté, elle veut l’achever et demande pour cela un revolver à la maison proche. Sans tiquer, elle tire. Ce n’est pas son premier crime, soupçonne-t-on. Et de fait, le détective fait part à Mark d’un procès où, à l’âge de 5 ans, Marnie a tué un marin du port de Baltimore (Bruce Dern) à l’aide d’un tisonnier. Il venait, comme tant d’autres, besogner sa mère veuve pour l’aider à vivre.

Une fois de plus, Marnie tente de voler dans le coffre de Rutland, mais sa main reste figée au-dessus de l’argent ; quelque chose d’inconscient l’empêche de le prendre. Mark la surprend et lui dit que, puisque mariée, tout est aussi à elle et qu’elle peut – mais elle ne peut. Scène de psychologie un peu lourdingue, où l’inconscient apparaît comme une machinerie mécanique derrière la conscience, ce qui est un peu plus compliqué que cela. Mais cela déclenche chez Mark la volonté de confronter Marnie à sa mère, pour que les mots se mettent enfin sur les choses – et que le trauma soit rendu conscient.

Sa mère Bernice (Louise Latham) est impotente depuis « l’accident » avec le marin qui lui est tombé lourdement sur la jambe, et garde avec plaisir, contre paiement Jessie (Kimberly Beck), une petite fille blonde dont elle adore brosser les cheveux. Marnie s’est toujours demandé pourquoi sa mère ne voulait pas la toucher comme elle, lui brosser les cheveux comme elle. Elle a été sevrée d’amour et cela l’a rendue frigide en même temps que kleptomane pour compenser son manque affectif. La mère nie tout, mais un gros orage éclate (opportunément) et Marnie s’écroule, hystérique. Mark la prend contre lui et déroule à sa mère les minutes du procès. Bernice avoue : elle a eu Marnie à 15 ans et s’est prostituée après la mort de son mari pour l’élever. Elle sortait chaque soir du lit la petite fille pour y coucher les marins du port. Ce soir d’orage, l’un d’eux est venu au chevet de l’enfant qui pleurait de peur. Sa mère a cru qu’il voulait la violer et l’a frappé d’un tisonnier ; le marin s’est rebiffé et elle a crié au secours. Marnie a alors saisi le tisonnier et a frappé, frappé, frappé… Sa mère a décidé de s’accuser elle-même et a « cru le Seigneur » bienveillant de faire comme si de rien n’était. Sauf que le Seigneur n’est pas psy et que le diable a fait des ravages dans l’inconscient de la gosse.

Happy end, Marnie est enfin délivrée puisque les choses sont dites et avouées, et elle veut rester auprès de Mark, figure de force qui la rassure. Son angoisse obsessionnelle s’est envolée et elle veut bien à la fois être possédée et être aimée, renversement total. Grossièrement freudien, mais tourné avec une montée du suspense efficace qui tient en haleine malgré la longueur.

DVD Pas de printemps pour Marnie (Marnie), Alfred Hitchcock, 1964, avec Sean Connery, Tippi Hedren, Diane Baker, Louise Latham, Martin Gabel, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé ‎ Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h04, €10 .00

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Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen

Woody Allen a 90 ans aujourd’hui, né le 30 novembre 1935.

Cette comédie est un mockumentary film, où un commentaire vient interrompre les scènes pour les expliquer en donnant un contraste hilarant. Il a reçu à sa sortie des nominations – elles aussi hilarantes en français – pour Male Comedy Performance (Woody Allen) et Male New Face (Woody Allen).

Le « plot » (complot visant à ferrer le spectateur) démontre un Virgil (Woody Allen adulte, pour le bébé, je ne sais pas) joli bébé mais perdant constant depuis son enfance à lunettes (que des gros durs lui cassent à chaque fois) à sa vie adulte (où il échoue à piquer leur sac aux vieilles dames ou à braquer des banques). Il sera condamné à la fin pour 52 faits de vol à 800 ans de prison, mais il reste optimiste : pour bonne conduite, il peut voir réduire sa peine de moitié…

Ses parents, interrogés entre deux séquences, ont tellement honte qu’ils portent des masques de Groucho Marx, avec lunettes, nez juif et moustaches. Sa mère dit qu’il était affectueux mais n’a pas été compris par son père qui le traitait trop durement. Le père dit que ses gènes, venus de sa mère, étaient défectueux. Non, ce n’est pas une autobiographie de Woody Allen (né Allan Stewart Konigsberg), que sa mère a quitté très tôt sans entretenir de relations avec lui, et qui aura cinq enfants avec deux épouses et plusieurs maîtresses.

Nul en musique, il tente du violoncelle, un bizarre cadeau des parents trop gros pour lui, mais n’en tire que des sons déchirants. Nul en relations sociales car timide, fluet et emprunté, il cherche à entrer dans une bande mais est vite rejeté ; lorsqu’il en compose une, ce sont avec des nullards encore pire que lui. Nul en billard, il perd systématiquement face à un gros Noir, torse nu sous sa veste. Nul en tactique, il opère un braquage de banque en même temps qu’un autre gang, qui l’éjecte par un « vote » des clients et employés de la succursale. Il avait auparavant tenté d’opérer seul, mais son écriture illisible avait déconcerté le guichetier, et la discussion a porté plus sur le chiffre 5 de 6.35, pris pour un 9, ce qui évacuait l’idée d’une arme. En bref un perdant complet.

Il se fait foutre en tôle pour le braquage de banque raté, tente de s’évader un un pistolet sculpté dans un bloc de savon et enduit de cirage, mais la pluie le fait fondre. Volontaire pour expérimenter un vaccin, il connaît des effets secondaires qui le font se prendre pour un prédicateur mormon, barbu et prêchant sur la sexualité. Libéré sur parole comme promis, il hante les parcs pour subsister de sacs à main volés. Mais le premier, bien rebondi, ne contient qu’une chaîne interminable, tandis que le second ne peut être pris parce que la jeune fille se retourne à ce moment-là. Instant de grâce, début de conversation, « vous dessinez ? », chute amoureuse (la première fois), donc renoncement à piquer le sac. Louise (Janet Margolin) est blanchisseuse et il réussira, après plusieurs tentatives encore une fois ratées, à lui enfourner un enfant.

Un nouveau braquage pour faire vivre sa famille (il est incapable de travailler en homme normal) le renvoie au bagne. Il s’en échappe à la seconde tentative. La première, il n’avait pas été prévenu que c’était reporté. A la seconde, c’est sur l’initiative d’un gros dur, mais enchaîné à ses cinq compagnons. Une petite vieille les dénonce au shérif un peu niais qui ne voit rien, n’entend rien, ne pense rien. Lorsqu’il est à nouveau libre, c’est pour tenter de braquer un passant qui attend l’autobus, qui se révèle un vieux copain d’enfance de la fanfare… et agent du FBI. L’arrestation s’effectue sur le ton de la conversation.

C’est le second film réalisé par Woody Allen, sur le ton particulier de l’absurde et des complications amoureuses. Le ton du documentaire permet de choquer le sérieux du genre avec la dérision des petits faits vrais rapportés. On rit, mais le film est plus une suite de sketches qu’une histoire dramatique.

DVD Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run), Woody Allen, 1969, avec Woody Allen, Jacquelyn Hyde, Janet Margolin, Lonny Chapman, Marcel Hillaire, Palomar Pictures / Aventi 2004, 1h24, Français, anglais, €18,00

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Dorison et Lauffray, Long John Silver 1 – Lady Vivian Hastings

Long John Silver est le pirate à jambe de bois sans pitié de L’île au trésor. Il a sauvé le jeune Hawkins et s’est perdu dans les Caraïbes avant de revenir se fondre dans une auberge des bas-fonds du port. L’idée de Dorison et Lauffray est, en hommage à Stevenson, de prolonger ses aventures en les inventant à mesure.

Un certain Lord Byron Hastings a acheté à un prêtre du Saint-Office (l’Inquisition) une ancienne carte maya sur parchemin donnant l’emplacement d’un trésor. Il vend donc la moitié de ses terres, laisse donc son manoir de Bristol et sa femme, et part plusieurs années dans la jungle. Telle Pénélope abandonnée par Ulysse, Lady Vivian se laisse courtiser, de façon plus pressante depuis qu’elle n’a plus le sou, ayant vendu peu à peu mobilier, tableaux et bijoux pour subsister. Son mari ne revient pas, elle songe à le déclarer mort – et à se remarier pour renflouer sa caisse. D’autant qu’elle a un polichinelle dans le tiroir depuis quelques mois.

Or, un jour, Vivian reçoit enfin des nouvelles de son mari par une lettre délivrée par son beau-frère, joint par l’indien sauvage Moktechica. Il a donné mandat plénipotentiaire à son frère, capitaine de marine, de vendre tout, mobilier et manoir, pour réunir 100 000 £. Un mari de l’époque a tous les droits, y compris sur les biens propres de sa femme. Il aurait découvert le trésor fabuleux, à Guayanacapac. Pour elle, le couvent pour « la protéger d’elle-même » et de ses frasques sexuelles, en attendant son retour. Or, elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle veut sa part, et si son mari disparaît en cours de route, ce sera tout bénéfice car, puisqu’enceinte d’un autre, il la tuerait.

Malgré les mises en garde du docteur Livesey en raison de son état, elle décide de partir. Mais à ses conditions : elle veut un équipage à elle dévoué, et s’adresse pour cela au docteur afin qu’il la mette en relation avec le fameux ex-pirate Long John Silver qu’il a connu vingt ans auparavant. Livesey résiste, puis cède. Vivian conclut un pacte de sang avec le forban qui lui réclame en échange une partie du trésor. Long John s’abouche avec Samir, un forban de son espèce qui va profiter de ce que le capitaine Hastings soit militaire pour faire de la contrebande avec le Neptune, affrété par lui. Long John Silver va faire entrer incognito quelques hommes à lui dans des tonneaux de tafia. Puis prendre le contrôle du navire en massacrant l’équipage qui lui est fidèle, et y introduire le sien avec ceux qui restent.

Lady Hastings se fait avorter par Livesey que cela répugne, mais ce n’est pas la première fois que la belle a ainsi réparé après avoir fauté. « Son mari n’aime pas les enfants » est l’excuse de la sage-femme. Quant à Long John, il se fait imposer le marin Paris, flanqué de son jeune acolyte qui veut devenir matelot, en souvenir du capitaine Flint et du San Cristobal.

Nous en sommes là dans le tome 1. Il y en aura trois autres. La goélette Neptune part du port de Bristol pour le Brésil et l’Amazone. Le docteur Livesey est à bord, saisi par l’aventure, mais surtout d’en savoir plus sur l’âme noire de Long John Silver – et sur lui-même.

Certes, c’est l’aventure, mais un peu compliquée. Le côté captivant est relégué à plus tard, ce tome de préliminaires s’étendant sur la morale et ses limites élastiques (l’honneur, la fidélité, le mariage, les promesses jurées, la vertu). Le dessin est coloré, parfois délirant, dans les tons sombres, voire gothiques. Les pages sautent souvent du coq à l’âne sans transition, comme au cinoche alors qu’on n’y est pas. C’est assez brouillon. Des cases de « mystères » surgissent, disséminées ici ou là, comme la haine irrationnelle de la servante de Lady Hastings, la malaria qui terrasse le vieux à jambe de bois, ou les allusions de Long John au jeune matelot qui accompagne le marin Paris. Tout cela prépare sans nul doute la suite.

BD dessin de Xavier Dorison et scénario de Mathieu Lauffray, Long John Silver 1 – Lady Vivian Hastings, Dargaud 2007, 59 pages, €16,00, e-book Kindle €8,99

La série comprend quatre tomes.

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Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger

Un grand thriller à la française qui prend pour décor un événement historique précis, le débarquement allié en Afrique du nord le 8 novembre 1942 – il y a exactement 83 ans. L’auteur, André Brouillard, est entré dans le contre-espionnage à 14 ans lors de la guerre 14-18 dans le Nord – d’où son nom de plume. Il a été arrêté à 16 ans, condamné à mort, et gracié en raison de son âge avant de faire Saint-Cyr et de devenir officier de chars. Catholique conservateur – ce qui devrait plaire de nos jours – il reste au Deuxième bureau en 40. Fait prisonnier, il s’évade et entre en résistance avec son ami Hubert de Lagarde. On ne s’étonnera pas de retrouver un Hubert comme meilleur ami dans ce roman.

Pierre Lestoquoist – un vrai nom du Nord – est jugé et condamné à mort à Alger en octobre 1942. Il a tué. Qui et pourquoi, on en le découvrira que progressivement, c’est ce qui fait le sel du livre. Dans sa cellule de condamné, en attendant d’être raccourci, il se remémore les événements qui l’y ont conduit. Il était capitaine dans l’armée d’Afrique, commandant un régiment d’indigènes, avant d’être muté en France en 40 dans la cavalerie des Ardennes (bien dérisoire face aux panzers allemands). Fait prisonnier avec d’autres, il réussit à s’évader après plusieurs tentatives, selon la même filière que le général Giraud, sous les ordres duquel il avait servi en Afrique.

Il se retrouve donc à Alger sous Vichy, département loin des Occupants mais surveillé par un commissaire allemand. La ville blanche grouille de militaires désœuvrés, de services rivaux, d’espions en tous genres. Mais la résistance s’organise ; elle veut se préparer pour un retour en France, avec l’aide des Alliés, notamment des Américains, moins marqués que les Anglais par le massacre de la flotte française à Mers-el-Kébir, due à l’inertie coupable de l’amiral commandant français qui n’a pas su prendre une décision face à l’ultimatum anglais qui lui demandait soit de rejoindre la Royal Navy, soit de se saborder. Comme quoi la bêtise administrative coûte en vies humaines lorsque le moment est venu de choisir.

Pierre est affecté à un Service cinématographique des armées, couverture sous laquelle il attend les ordres de mission. Il s’ennuie, mais ne tarde pas à retrouver ses amours de jeunesse folle, Isabelle et Axelle. La première est la sœur de son grand ami Hubert, déclaré mort par la Gestapo après avoir été fait prisonnier, mariée à un autre et veuve très vite, orpheline de ses deux petits enfants tué dans le bombardement d’Orléans ; la seconde est la maîtresse avide qui l’a ensorcelé de sexe… avant de se marier avec Hubert. Pierre est plus homme d’action que futé et ne comprend guère les femmes. Il les désire, il les aime, mais s’il sait le faire, il ne sait pas le dire. Donc ça colle avec Axelle mais pas avec Isabelle. Pourtant, c’est elle qu’il aime. Axelle, née Gottlieb, veuve d’un noble polonais, a pour père le renommé Dieudonné, riche commerçant d’Alger, devenu français par le décret Crémieux. Hubert mort, Axelle renoue ; Pierre se vautre dans le sexe car la belle cavalière, folle de chevaux, sait chevaucher.

La résistance prépare longuement le débarquement des Américains à Alger, Oran et autres ports, et a besoin pour cela d’organiser une vaste opération d’intoxe vis-à-vis des Allemands. Pierre est aux premières loges car son colonel « Christian » (officieusement devenu général) lui fait écouter une conversation entre le chef des renseignements nazis à Alger et son meilleur agent, « n°1 ». Il n’en croit pas ses oreilles ! Il connaît cette voix, il sait à qui elle appartient. Sa mission, dès lors, va consister à faire comme si de rien n’était, à continuer de jouer son rôle social et intime, et à distiller sciemment des renseignements faux sur le débarquement : les Américains viseraient plutôt Dakar pour leur aviation ; plutôt Malte pour tenir la Méditerranée ; ce ne serait pas avant fin novembre ou début décembre 42.

La vérité est qu’ils visent Alger, et dès le 8 novembre, mais chut !… Personne ne le sait, jusqu’au dernier moment. Le 8 novembre 1942 est justement la date à laquelle Pierre Lestoquoist doit être guillotiné. Un plan pour le faire évader avant échoué, par la faute d’un abcès dentaire mal soigné de son confesseur complice. Ses recours sont peu à peu épuisés, il ne compte plus que sur ses amis pour le sauver, lui qui n’a tué que sur ordre, pour protéger le débarquement en empêchant l’informateur allemand de parler au « n°1 ».

Bien découpé en chapitres qui distille chacun une bribe de l’histoire, bien conté comme un roman d’aventures pour adulte, bien servi par des personnages typés attachants – même dans le vice et la traîtrise. Un très bon roman d’espionnage fondé sur des faits vrais (rappelés parfois en notes de bas de page). Il montre que la guerre est surtout d’informations, et que vaincre un ennemi a lieu moins sur les champs de bataille qu’en amont, par la psychologie. L’essor du net (la « guerre hybride ») a amplifié ce phénomène qui existait déjà du temps de Sun Tzu et qui a fait florès durant la Seconde guerre mondiale.

Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger, 1955, Livre de poche 1972, 378 pages €4,00

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Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

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Conan le destructeur de Richard Fleischer

Suite de Conan le barbare, sorti deux ans avant, le film met en scène le puissant Conan le Cimmérien des années 1930 de Robert E. Howard – pastiché, déformé et avili depuis. Au point d’en faire un musclé sans cervelle, un Connard le Barbant comme disait un critique du Masque et la plume, ou un Déconan barbaresque, comme dessinait Pilote.

Les inquiétudes et interrogations du début du XXe siècle, qui connaît des bouleversements rapides (Première guerre mondiale, krach boursier de 1929 suivi d’une grave dépression économique mondiale, montée des fascismes) a suscité une vague de super-héros compensateurs parmi les dessinateurs juifs américains. Les BD sont devenues depuis des films : Superman de Jerry Siegel, Captain America de Hymie Simon, Batman de Bob Kane (Robert Kahn). Ils ont été inspirés par Hercule et Tarzan, passés de la littérature au cinéma, et poussé par une volonté de revanche sur l’antisémitisme. Robert E. Howard lui-même, né d’Isaac Mordecai Howard et de sa femme Hester Jane, passe son adolescence à faire de la musculation et de la boxe amateur. Conan est son double sauvage qui incarne la force dans un paysage barbare – tout à fait l’Amérique… Très (trop) proche de sa maman, Howard a eu une liaison de deux ans seulement avec une femme, mais a préféré projeter dans ses œuvres un masculinisme exacerbé – qui plaît tant aujourd’hui.

S’il y a plus de muscles, le mâle (Arnold Schwarzenegger) est constamment torse nu à l’écran, il y a aussi un peu plus d’humour, et du divertissement à l’américaine : Zula la guerrière (Grace Jones) que Conan sauve du lynchage. Moins de sexe et de nudité, moins de décapitations et empalements à l’épée, une vedette femelle – noire – qui fait de l’ombre au héros mâle – blanc -, cette resucée Conan a eu moins de succès que le premier et Arnold Schwarzenegger a arrêté la série. A vouloir trop plaire au public gnangnan, on perd des dollars… Il faut dire que Jehnna (Olivia d’Abo) en nièce vierge de reine perverse (Sarah Douglas) est particulièrement niaise. Elle a d’ailleurs obtenu le prix du plus mauvais second rôle féminin.

En bref, Conan tout seul et tout nu prie devant une auge de pierre en plein désert du centre de la Turquie (le pays des Cimmériens). Une horde de guerriers noirs à cheval, déguisés de capes et de casques à cornes l’attaque, cherchant à l’emprisonner dans un filet. Il se démène, les culbute, les tranche en deux. La maléfique reine Taramis , qui a commandité la scène, est satisfaite : elle veut de lui comme escort boy pour sa nièce nubile, Jehnna, une « femme-enfant » qui ne sait pas quoi faire avec un mec quand elle l’a agrippé. Mais elle seule peut voler la corne du démon Dagoth, cachée dans la forteresse d’un sorcier, et auquel le cœur-joyau magique d’Ahriman, caché dans un autre château magique, permet d’accéder. Conan refuse, mais Taramis lui fait miroiter pouvoir retrouver la femme de sa vie, perdue jadis, Valeria. Une promesse n’engage que celui qui la croit, disait Chirac. Connard le Barbant est évidemment dupe : muscles ou cervelle, il faut choisir.

Commence alors une quête, qui serait initiatique si Conan était un ado cherchant son identité ou à se tailler un royaume, mais il n’en est rien. D’où la déception : il fera tout ça pour rien. Juste pour le spectacle, ce qui est frustrant. Lorsque la distribution des prix aura lieu à la fin, sous la nouvelle reine Jehnna – toujours vierge – lui refusera ce corps qu’elle offre (avec son esprit benêt) préférant croire encore et toujours à la chimère Valeria.

En attendant, place à l’action. Jehnna est guidée « par son instinct » (ciel !), et la troupe de Conan, Malak le filiforme son compère voleur (Tracey Walter) et Bombaata le garde du corps de Jehnna, deux mètres de haut, tout dévoué à la reine (Wilt Chamberlain). Ils agrègent en chemin l’enchanteur Akiro (Mako) prêt à être rôti en broche par des cannibales borborygmant comme dans La guerre du feu – deux têtes volent et les autres s’enfuient. Puis Zula, la cheftaine de bandits que les villageois étaient en train de lyncher après l’avoir attachée d’une patte à un pieu. Grosses bagarres, rictus dents serrés à la Schwarzy de Jones, quelques sourires arrachés aux spectateurs.

Enfin le but du voyage, le château de Thoth-Amon au centre d’un lac, où se trouve le joyau cœur. Jehnna veut passer l’eau tout de suite, mais Conan préfère d’abord que tout le monde se repose. Le magicien du lieu, qui l’a vu dans sa boule de cristal, prend la forme d’un oiseau géant et enlève la fille pour la coucher, toujours vierge, sur un lit près d’une salle de cristal. C’est là que les autres vont la retrouver, après avoir « deviné » l’affaire, pris un bateau, trouvé une entrée « secrète » du château via un souterrain immergé. Conan casse les carreaux, où se démultiplie le mage sous la forme d’un gorille en plastique qui fait Grrr ! Et tout le monde s’enfuit, avec le cœur-joyau. Des gardes de la reine les attaquent en chemin et Conan les bousille ; Bombaata fait semblant de croire à une trahison, alors que le spectateur sait que la reine lui a ordonné de tuer Conan dès que le joyau sera trouvé. Bon, mais ça fait toujours une grosse bagarre en plus.

Malak soigne les plaies avec une crème concoctée par Akiro et, durant cet instant de détente entre deux guerres, masse la cuisse de Zula de plus en plus haut, bien au-delà des plaies. Ce seul moment un brin érotique fait sourire, même les gamins de 8 ans. Il n’y en aura pas d’autre, ça pourrait leur donner des idées. On les renvoie aux gros muscles, seuls censés les intéresser à cet âge (je parle des garçons) Je ne sais pas si les filles apprécient Conan, mais si Jehnna le trouve « beau » parce qu’elle n’a connu personne. Il porte cependant cette espèce d’armures musculeuse bizarre et inesthétique, avec des seins gros comme pour allaiter, au point de ne pouvoir supporter aucune tunique. Elle n’a rien de l’harmonie que l’on prête habituellement au « beau ». Nous sommes loin des canons grecs.

Toujours guidée par son pif, Jehnna mène la bande jusqu’à un temple perdu, où des prêtres magiciens gardent précieusement la corne de Dagoth. Seul cet appendice viril (situé sur le front) pourra lui redonner la vie – et l’apparence d’un beau mâle normalement musclé dont la reine Taramis rêve. Esseulée dans son palais, elle en caresse langoureusement la statue – sans imaginer une seconde qu’une corne sur le front et pas entre les jambes donne une idée de ce que pense le personnage : uniquement au vice. Encore une grosse bagarre dans les souterrains du temple, des inscriptions disent que Jehnna devra être sacrifiée pour que Dagoth renaisse mais Conan dit « on verra plus tard ». Une grosse porte est soulevée à la force des muscles par Conan et Bombaata, tandis que Malak se glisse dessous et actionne le levier tout bête qui permet de l’ouvrir. La corne est là, toute bijoutée de pierres précieuses. Jehnna s’en saisit, mais voilà les gardes qui rappliquent. Grosse bagarre, duel de magiciens avec Akiro, fuite dans les souterrains, Bombaata retarde les autres en faisant s’écrouler une paroi, afin de ramener Jehnna à lui tout seul.

Au palais de la reine Taramis, grosse joie (tout est gros dans ce film), cérémonie de résurrection, la corne est plantée sur le crâne de Dagoth, le magicien s’apprête à égorger la jeune fille selon les rites. Mais il prend son temps, celui du théâtre. Mal lui en prend, Conan et sa bande surgissent des souterrains, où Akiro a vu l’entrée secrète. Conan se bat avec Bombaata – grosse bagarre. Il finit par l’avoir. Il empale le grand vizir avant qu’il ne réussisse à saigner Jehnna. Puis il se mesure carrément au démon Dagoth qui renaît avec la corne sur son front bas. Ce n’est pas encore un beau jeune homme comme Taramis en rêve, mais un monstre au cuir épais et aux pattes palmées. Heureusement qu’Akiro fait parvenir au cerveau étroit de Conan l’info que la corne maintient seul Dagoth en vie, il n’y aurait pas pensé tout seul. De fait, quand il l’arrache, le monstre agonise.

Fin de la quête, distribution des prix. Conan refuse le sien pour préparer une autre aventure… qui n’aura jamais lieu : il deviendra gouverneur de Californie durant huit ans.

Selon le titre yankee, ce film est un destroyer, pas un croiseur, encore moins un porte-avion. Il fait feu de tous muscles, mais ça s’arrête là. Cela ne peut plaire qu’à des gamins (mâles) et à des ploucs des collines au QI réduit par l’isolement, le ressentiment et la malbouffe.

DVD Conan le destructeur (Conan the Destroyer), Richard Fleischer, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Grace Jones, Wilt Chamberlain, Mako, Tracey Walter, BQHL Éditions 2025, anglais, français, 1h39, €19,99, Blu-ray €10,33

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Nicolas Beuglet, Le cri

Une inspectrice norvégienne à moitié folle est foutue dehors par son mec en pleine nuit, lorsqu’elle prend un appel du central de police. On saura pourquoi elle sort tout juste des mains manipulatrices des psys. Un patient de l’hôpital psychiatrique de Gaustad, à quelques kilomètres d’Oslo, s’est suicidé tout seul « en s’étranglant à la main », dit le jeune gardien qui a appelé la police puisque les infirmiers ne répondaient pas. Une situation improbable, vite dissipée : on cherche à cacher quelque chose.

L’inspectrice fait son boulot, recoupe les faits, confronte les gardiens séparément, interroge le directeur. Le légiste dit que le patient est littéralement « mort de peur » pas d’étouffement. De plus, son urine présente sur son pantalon mais pas sous lui montre clairement qu’il a été déplacé. Les infirmiers finissent par avouer qu’il a été mystérieusement traité.

C’est le début d’une intrigue romanesque et en même temps glaçante, puisque le directeur incendie carrément l’hôpital. Qu’a-t-il donc de si important à cacher ? Pourquoi les gens interrogés ont-ils peur de parler à cause de leur famille ?

L’intrigue part de faits réels, les expériences de la CIA dans les années de guerre froide. L’auteur s’est longuement documenté, depuis que les archives américaines sont ouvertes. Mais il pousse sa théorie, qui va très loin : pas moins que le sort de l’âme humaine. Pourquoi d’ailleurs seulement « humaine » ? Selon son idée farfelue, que je vous laisse découvrir, pourquoi l’âme de TOUS les êtres vivants ne seraient-elles pas traitées pareil par la physique ? L’auteur garderait-il un reste de superstition chrétienne sur « Dieu » et le Livre ?

Malgré cet invraisemblable, auquel les gens intelligents ne peuvent adhérer (désolé de casser la belle image d’un ex de M6 né en 1974 qui sait faire sa pub dans les médias), le livre est haletant. Le personnage de l’inspectrice Sarah est particulièrement réussi, froide, professionnelle, efficace. Un parfait contraste avec le personnage de Christopher, un ex-reporter de guerre qui n’a pas dû en voir de vraiment dures. Lui se montre trop faiblard en situation, à croire qu’il en raconte plus qu’il n’en a fait. De plus ce genre de prénom américain est particulièrement incongru lorsque l’on apprend que son père est aussi catho tradi.

S’ajoute à l’action un bel exemple d’amour paternel pour un petit garçon de 8 ans, Simon, qui n’est pas son fils mais seulement son neveu. Certes, issu d’un frère adoré, mais sans lien particulier avec le garçon avant d’être forcé de s’en occuper lorsque son frère Adam a eu un « accident de voiture » (sur une route droite). La romance entre Christopher et Sarah, le reporter et l’inspectrice, fait un peu cliché mais correspond à l’époque de bisounours des lectrices. Tout doit se terminer par une bonne séance de sexe partagé, en rêvant bien-sûr du Grand Amour.

En bref, un bon thriller dont les chapitres courts se succèdent et prennent aux tripes. Mais pas un grand roman à la Simenon pour la psychologie, ni à la Ludlum pour l’intrigue – plutôt un roman qui plaît : 540 000 exemplaires pour ses deux premiers romans, dont Le Cri est le premier.

  • Prix Polar des Petits Mots des Libraires
  • Prix du Roman Populaire
  • Prix des Nouvelles Voix du polar
  • Prix Polar en Nivernais

Nicolas Beuglet, Le cri, 2016, Pocket thriller 2024, 558 pages, €9,60, e-book Kindle €8,49

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