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Svetislav Basara, Guide de Mongolie

Basara est serbe et écrivain de l’absurde. Quoi d’étonnant dans un ex-pays socialiste où le seul rêve autorisé, parce que matérialiste, est la vodka produite en abondance ? La littérature, c’est louche, surtout lorsqu’elle parle du sexe et des profondeurs désespérées de l’âme. Tout doit être rectifié pour aboutir à la réalité positiviste. Un ami suicidé l’envoie en Mongolie à sa place pour y écrire un guide. N’est-ce pas le prétexte à une rêverie sur l’extrême-orient des agences de voyage ? Fantasmer ce pays perdu et isolé, malheureusement contaminé par le socialisme soviétique au point de fusiller un météorologue pour n’avoir pas su planifier le temps, et de brûler une sorcière parce qu’elle évoque des choses qu’on esprit communiste ne peut pas voir.

Il y a du surréalisme dans ce roman onirique qui dérive aux franges du réel. De l’humour aussi, cette politesse du désespoir ainsi qu’on dit. D’un prêtre rencontré à la messe pour le suicidé (première absurdité), il dit : « Je crois qu’il aurait mieux valu qu’il eût été empalé, tant je déteste ce siècle des lumières. Cette époque anémiée où tout est exploré, dévoilé, éclairci. Or on sait bien que les choses qui comptent sont cachées dans les ténèbres » p.12. La dérive des Lumières a été le rationalisme, dont le socialisme est la traduction politique technocratique. Trop de socialisme incite au mysticisme, et pourtant : « C’est à la tradition bouddhiste que l’on doit la réussite spectaculaire de la doctrine communiste en Mongolie. Que de points communs : le déni des dieux, le sous-développement et l’indifférence pour les choses de ce monde, le mépris pour le laxisme démocratique » p.31. Délicieux, n’est-ce pas ?

L’auteur songe à cette fille qu’il voyait de sa fenêtre chaque soir, étant enfant. Elle se promenait dans sa chambre sans rideaux – toute nue. Par association d’idées, le voilà à chercher un bordel à Oulan-Bator, capitale mongole. Ils sont déguisés en poissonnerie et se tiennent dans l’arrière-salle. « Même en Europe occidentale un préjugé veut qu’il n’y ait pas de bordels dans les pays communistes. C’est absolument faux. Il y en a dans tous. Ou plutôt : il y en a et il n’y en a pas. Il y en a pour les étrangers, pas pour les indigènes. Non par souci de la santé et de la morale de la population autochtone – les communistes et la morale ! – mais parce que les gouvernants communistes ne permettent aucun plaisir à leurs sujets ; ils les obligent à se masturber, à se cogner la tête contre le mur, à violer, à voir leur moelle épinière se dessécher, à sombrer dans la délinquance juvénile, pour la seule raison que les types débilités et frustrés se laissent plus facilement manipuler » p.36.

Ah, le socialisme « avancé » du père Brejnev ! « Ce monde est horrible précisément parce que personne ne laisse personne en paix, que nous sommes tous, au plus profond de nous-mêmes, des tyrans et des réformateurs, pour parler sans détours : chacun de nous a la folle idée de refaire le monde – ni plus ni moins – conformément à ses opinions et à ses besoins. L’ampleur du mal que telle ou telle personne va pouvoir faire autour d’elle ne dépend que de ses aptitudes et des caprices du sort » p.49. On comprend mieux pourquoi les pays de l’est sont plus attirés par le libéralisme que par la social-démocratie : ils en ont soupé du caporalisme d’Etat. On comprend moins que les pays libéraux soient attirés par l’étatisme socialiste : ils sont lâches et flemmards et ont peur de la liberté, ils en appellent à papa l’Etat. Gilles et Jeanne associés le disent : je ne veux pas voter, je ne veux pas être représenté, je ne veux pas débattre – je veux seulement gueuler (et casser).

Rêve interdit, sexe frustré, embrigadement – ce ne sont pas les seuls maux du socialisme réel. Il y a encore l’activisme envieux de l’égalité. En témoigne Baïna-Bachta, bourgade serbe : « A l’époque de ma naissance, c’était un site nébuleux, un bourbier sur la rive droite de la Drina, l’endroit où le rêve d’une grande Serbie s’est pétrifié dans sa marche triomphale vers l’ouest. De ce bourbier émergeaient ici et là de petites maisons croulantes, bâties avec un tiers d’argile, un tiers de paille et un tiers de merde. Les demeures à deux étages d’avant-guerre étaient celles des ennemis du peuple, lesquels d’ordinaire n’étaient plus du nombre des vivants » p.93.

Alors le rêve autorisé revient sous la forme d’un Disneyland socialiste : le village Potemkine de la propagande. « Tout le monde connaît ces décors où sont peints des avions, des nymphes, de fastueux salons, tout ce qu’on voudra, avec des ouvertures où le modèle peut passer sa tête. De la même manière, dans les bureaux de propagande du Parti, les employés passent leur tête dans les ouvertures des décors voulus, puis les tirages sont distribués aux activistes, qui ont la prévenance de les mettre à disposition des historiens » p.96. Pourquoi, dès lors que l’on s’est libéré du socialisme, ne pas se réapproprier pour soi le rêve, se demande l’auteur ? Et de le privatiser en artiste, plongé dans un roman où le fil se perd, quelque part dans ce pays imaginaire qu’est devenu la Mongolie.

C’est assez étonnant pour être lu, très décalé par rapport aux pâmoisons narcissiques ou aux coulpes battues et rebattues de la plupart des écrivaillons français contemporains. Svetislav Basara rafraîchit notre regard sur le monde et secoue rudement les modes confortables d’Occident, telle une vodka citron : l’illustration judicieusement érigée en couverture !

Svetislav Basara, Guide de Mongolie, 1992 (traduit du serbe), 10/18 2008, 131 pages, €1.03 occasion

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Prête à tout de Gus Van Sant

L’arrivisme féminin yankee des années 1990 est ici conté avec jubilation. La blonde et sexy Suzanne Stone (Nicole Kidman) désire à tout prix exister par elle-même – ce qui veut dire, aux Etats-Unis, avoir son quart d’heure de célébrité : « En Amérique, on n’est rien si on ne passe pas à la télé », serine-t-elle.

Pour ce faire, elle doit assurer ses arrières. Elle jette son dévolu sur le jeune et velu Larry (Matt Dillon) mené par sa queue plutôt que par son cerveau, fils d’aubergiste italien prospère apte à lui garantir le gîte et le couvert contre de menus services sexuels. Suzanne, une fois « casée », peut désormais se consacrer entièrement à sa carrière. Elle initie des « vacances » en Floride où elle envoie son mari pêcher au gros en buvant des bières, tandis qu’elle-même va pêcher du fat cat en la personne d’un animateur de télévision épais venu à un congrès. Il lui explique en deux mots les ficelles : coucher, à défaut sucer.

C’est assez primaire pour être au niveau requis des compétences yankees mais assez efficace pour qu’une femme mette le pied dans la porte – première leçon des séminaires de vente. Le reste est une question d’activisme, d’initiative et de grande gueule – Suzanne ne manque de rien. C’est ainsi qu’elle entre tout en bas de l’échelle dans la province minable et la plus petite des chaînes locales qui puisse l’accepter, celle de sa ville qui ne comprend que deux animateurs : un gros et un laid. Elle qui avait préparé sa (fausse) lettre de recommandation d’un président pour annoncer qu’elle était experte en relations publiques (dont sucer), rengaine l’enveloppe.

Las, son mari, en bon Italien, est très famille et veut des gosses. Il a épousé un ventre et pas un cul. Il adore jouer avec ses neveux par alliance dans la piscine et à la bagarre en slip sur la pelouse. Mais Suzanne n’en veut pas, la grossesse est mauvaise pour son look, la maternité pour sa carrière, et les kilos inévitables qui suivent pour Hollywood. Cela ne se fait pas quand on se veut présentatrice télé aux normes standards des mâles étasuniens : 90-60-90. Nicole Kidman elle-même adoptera plutôt que d’accoucher ; ce n’est que sa carrière une fois établie qu’elle donnera naissance – à 41 ans. Même si elle ne présente que la météo locale, Suzanne réussit à en faire une émission sexy qui fait le silence dans les bars.

Mais son mari insiste, titillé par sa sœur Janice (Ileana Douglas) danseuse sur glace et sans mari à cause de sa face de grenouille, un brin jalouse de la notoriété de sa belle-sœur. Il lui propose un deal acceptable : elle fait sa télé en promouvant l’auberge et les groupes de musiciens qui viennent s’y produire et elle laisse tomber ses idées de New York et d’Hollywood. Mais Suzanne est obsédée comme une psychopathe : son mari devient un obstacle à dompter autrement qu’en le chevauchant.

Rien ne doit arrêter sa volonté conçue comme désir aveugle – et l’idée lui vient, alors qu’elle réalise un reportage sur les jeunes du coin, de se servir des plus accrochés à ses formes. La mentalité puritaine yankee fait en effet bouillir les hormones à 15 ans et les gars du bled ne sont pas futés, attendant seulement la fin de l’école obligatoire pour travailloter. Deux surtout sont obsédés de sexe, Jimmy (Joaquin Phoenix, 20 ans pour la morale au tournage) et Russel (Casey Hafleck, 19 ans)… auxquels s’agrège Lydia (Alison Folland), une amie un peu grosse tourmentée d’admiration lesbienne pour la fringante intrigante libérée. Sexy et sûre d’elle-même, Sucky Suzy s’entremet activement auprès du plus beau et suscite la rivalité du plus mûr.

Selon la leçon des médias, elle paye de sa personne et baise : dans la chambre, sur le tapis, à l’école, derrière le gymnase, dans les toilettes de la station-service – l’énumération que fait le garçon à la fin est cocasse et montre la frénésie arriviste. Arriver à quoi ? A éliminer le mari pour garder la maison, le chien et l’argent pour sa carrière qui décolle. Sur la demande du jeune baiseur circonvenu par Suzanne, la fille vole le revolver qu’a acheté sa mère après qu’un amant l’eut attouché – voire plus – lorsqu’elle avait 12 ans ; l’un des compères assomme et cambriole, l’autre tient en joue et finit par faire feu.

Evidemment, les deux apprentis en crime se vont prendre très vite parce qu’ils ont laissé trop d’indices derrière eux, mais Sucky Suzy ne les connait plus. En experte des médias où volent les coups bas, elle déjoue tous les pièges, même celui de la fausse empathie de la fille pour la faire avouer sur écoute. Elle sort juridiquement indemne de la sordide affaire et les télés nationales s’intéressent à elle. Ce qui n’était pas prévu est que le père de son mari – en bon Italien – a des liens avec la mafia et que justice est promptement faite.

Mais tout le charme du film est dans la présentation du désir monstrueux et la performance d’actrice. Le découpage juxtapose les points de vue, justifie a posteriori les faits, expose certaines scènes au présent, fait parler les acteurs. Il s’attarde aussi sur la chair du désir, la tentation des cuisses nues croisées haut sous la robe courte lorsque Suzanne s’adresse aux adolescents en classe, juchée sur le bureau ; le torse en émoi du jeune homme vigoureusement pompé, allongé sur le lit conjugal en l’absence du mari ; le déhanchement rythmé des danses de séduction réciproques de Suzanne et Joaquin. La bonne musique de ces années-là donne un air irrésistiblement adolescent à ces rituels sérieux.

Être prête à tout ôte toute humanité. Si exister ne consiste qu’à se faire voir, égoïsme et narcissisme submergent tout sentiment et l’intelligence est mise tout entière au service du Mal. Le titre américain, To die for « mourir pour », dit l’essentiel, tiré du roman de Joyce Maynard inspiré de l’affaire Pamela Smart qui avait séduit un garçon de 15 ans pour qu’il assassine son mari. C’est, au fond, ce que serine la Bible depuis Eve : sortir de sa condition et vouloir connaître sont de vilains défauts. Outre la comédie de mœurs jubilatoire, nous retiendrons surtout, nous les mâles, la performance d’une Nicole Kidman de 28 ans au sommet de sa forme et de ses formes.

DVD Prête à tout, Gus Van Sant, 1995, avec Nicole Kidman, , Joaquin Phoenix, Matt Dillon, Casey Affleck, Illeana Douglas, MEP vidéo 2010, 1h43, à partir de €10.00

ou StudioCanal 2004, Coffret Nicole Kidman : Les Autres / Prête à tout, €24.12

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Steven Saylor, Du sang sur Rome

L’auteur, Américain diplômé d’histoire et de littérature antique de l’université d’Austin au Texas, reprend le Plaidoyer pour Sextus Roscius d’Ameria qu’a prononcé Cicéron en 80 avant notre ère sous le règne du dictateur Sylla. Il en fait une enquête policière sous les Romains.

Gordien, son personnage, est un détective du temps déjà mûr et pas riche, qui boit trop et vit avec une femme esclave, Bethesda. C’est un fouilleur, un fouineur ; il reste tourmenté tant qu’il ne sait pas la vérité.

C’est l’occasion pour nous, lecteurs, de vivre en Rome antique au jour le jour, avec ses odeurs puissantes, sa violence dans les rues et sur les grands chemins, le sexe omniprésent, la superstition envers les dieux, la richesse ostentatoire de quelques-uns, les enfants abandonnés et les citoyens déchus par les proscriptions politiques. Qui plus est, c’est bien écrit. De riches spéculateurs profitent des incendies, courants à Rome, pour racheter à vil prix les propriétés ou les voisines menacées par le feu, afin de faire monter les loyers ou de revendre les emplacements avec profit. L’atmosphère est assez bien rendue malgré la pudeur puritaine qui voile beaucoup et quelques anachronismes. Tel le mot « pédophile » (p.127) dont le concept même n’existait pas chez les Romains ni chez les Grecs, ou la mention de « pâtes » aux asperges (p.268) qui n’ont pas existé avant l’an 800 de notre ère en Italie, venue d’Arabie via la Sicile, et qui devaient plutôt être de la « semoule » – mais peut-être est-ce une faute des traducteurs ?

Un jour, un jeune homme vient solliciter Gordien dans sa villa de l’Esquilin, un quartier populaire de Rome au-dessus de Subure. Tiron a 23 ans, il est assez beau selon les normes romaines en matière de sexe, mais préfère les filles, tout comme Gordien les femmes (contrairement à l’auteur). Il est l’esclave et le secrétaire de Marcus Tullius Cicero, « Pois Chiche » pour le pif rond et fendu d’un grand-père, chargé de défendre Sextus Roscius accusé de parricide. Un crime abominable à Rome et qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire autant que symbolique : le fouet sur tout le corps puis la noyade en sac avec un singe, un coq et un chien, le Tibre se chargeant de purifier la Ville en portant cette horreur jusqu’à la mer.

Mais Sextus Roscius était à la campagne au moment des faits et le vieux Sextus a été poignardé à mort dans Rome en allant voir une prostituée enceinte de lui. Le fils a-t-il payé des tueurs ? A-t-il comploté la mort de son père qui voulait le déshériter ? S’est-il vengé d’avoir vu préférer un jeune frère plus séduisant et plus fidèle que lui ? L’a-t-il lui aussi assassiné ? Gordien enquête, Gordien risque sa vie, Gordien parvient.

Il trouve des preuves que ses cousins ont récupéré les biens de famille et l’ont mis dehors ; qu’une « proscription » opportune a permis à un ancien favori de Sylla, esclave égyptien beau comme un dieu, d’acheter 2000 sesterces des propriétés qui en valaient 6 millions ; que Sextus était bon avec ses esclaves mais violait ses filles dès avant leur puberté ; que l’aînée de 16 ans couchait avec tous les mâles pour se venger de son père et trahissait ses défenseurs pour qu’il soit condamné.

Certes, tout est fait pour aboutir au plaidoyer de Cicéron à la tribune des Rostres sur le Forum, fait d’histoire qui ne peut être changé. Mais l’auteur a dû inventer l’accusation du procureur Gaïus Erucius, qui ne disposait que d’on-dit en guise de preuves et en appelait à la menace du redoutable Sylla en cas d’acquittement. Le plaidoyer de Cicéron emportera la nette majorité des sénateurs appelés à juger, notamment par son appel aux vertus romaines et à la moralité de la vie campagnarde.

Mais la victoire n’arrête pas le roman. Deux rebondissements inattendus attendent encore le lecteur…

Steven Saylor, Du sang sur Rome (Roman Blood), 1991, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans de Steven Saylor chroniqués sur ce blog

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Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

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Alain Braconnier, Le sexe des émotions

« Ma conviction profonde de médecin et de psychologue est que la plupart des malentendus entre hommes et femmes reposent sur la différence qu’instaure le langage affectif propre à chacun des sexes et que, par conséquent, une meilleure lecture de nos émotions réciproques devrait nous aider à mieux nous comprendre » p.9. Telle est la thèse de l’auteur, psychiatre dans le 13ème arrondissement et enseignant à l’université Paris V. L’expression des émotions favorise les liens affectifs et sociaux, or filles et garçons les expriment différemment, du fait des hormones, de l’éducation parentale sexuée et des stéréotypes culturels. Comprendre ces différences permet de relativiser et de faire un pas chacun vers l’autre. L’auteur ne milite pas pour une androgynie mythique (« aimons nos différences ! » dit-il p.195), mais pour une empathie réciproque.

Hommes et femmes ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes goûts, ne sont pas blessés par les mêmes mots. Les six grandes émotions ont un langage universel sans écart entre les sexes (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise), mais les émotions secondaires touchent différemment. L’amour de l’homme est souvent un coup de foudre, celui de la femme une cristallisation progressive ; à la télévision, la femme préférera la comédie musicale, l’homme un film d’action ; au travail, les femmes ont des rapports et des échanges intimistes, les hommes voient le statut et l’indépendance ; en disant « qu’en penses-tu », l’homme aura toujours l’air de demander une permission et la femme l’avis de son compagnon.

L’histoire occidentale peut-elle expliquer cet écart sexué ? L’effet « charrue » aurait différencié dès le néolithique les rôles masculins (portés sur l’action et la force physique) des rôles féminins (portés sur la maison et la gestion familiale). Au mâle Moyen-âge, agricole et guerrier aurait succédé la tendre Renaissance. Dès la fin du 16ème siècle débute la « guerre des sexes » où les femmes cherchent à s’émanciper de la tutelle patriarcale par les salons des Précieuses ou les dérèglements des émeutières. Au 19ème siècle, la technique ramène la domination mâle et fait des femmes des névrosées hystériques (Flaubert, Zola, Freud…). Chez Freud, la femme a une psychologie marquée par le manque : l’envie du pénis. La crainte de l’homme est à l’inverse la castration. Ces préjugés théoriques vont durer jusqu’au féminisme des années 1960 qui, dans son excès, va contribuer à rééquilibrer les rôles.

Mais les études de psychologie ont montré que les bébés n’expriment déjà pas leurs émotions de la même manière. « Les garçons sont, dès les premiers mois, d’humeur changeante. Ils sont aussi plus difficiles à consoler. Les filles, en revanche, sont émotionnellement plus stables. Elles sourient et vocalisent avant et plus souvent que les garçons » p.43. Les bébés garçons sont plus agressifs en raison des hormones androgènes mais le comportement parental encourage aussi les écarts biologiques : les mères sont plus expressives avec leurs bébés filles ; dans l’enfance, elles diront plus volontiers « soit gentille » à leur fille – mais « défends-toi » à leur fils. Passé 1 an, le garçon va extérioriser son agressivité dans le choix de ses jouets : « Donnez un séchoir pour poupée à une petite fille, elle sèchera les cheveux de son ‘enfant’, parfois avec un certain sadisme. ‘Tu me brûles’, lui fait-elle dire. Quant au petit garçon, il a déjà transformé le séchoir en pistolet ! » p.53. D’où le ridicule de l’idéologie du « pas d’armes » chez les bobos naïfs. Mieux vaut encourager l’expression des émotions chez les garçons et les échanges entre filles et gars dans les jeux – que de prononcer des interdits ineptes en croyant, par là seul, avoir bonne conscience.

Car c’est de façon spontanée que les filles se mettent en petit groupe et les garçons en bande. Chaque communauté renforce ses propres tropismes, l’affectivité chez les filles et l’agressivité chez les garçons. « Il amène à recommander aux parents de veiller à ne pas exagérer l’effet des stéréotypes éducatifs. Filles et garçons, hommes et femmes, nos émotions seront plus variées si nous nous tournons vers l’autre sexe au lieu de rester entre nous » p.57. Les adolescents, en apparence rebelles, adoptent avec angoisse les stéréotypes sociaux les plus courants pour polir leur image sexuée : tendres cousines et machos volages. L’agressivité des mâles et l’anxiété des filles se renforce à cet âge, d’où l’intérêt de les avoir préparés durant l’enfance à se comprendre.

D’autant qu’une fois adultes, les réactions continueront d’être différentes. « On sait aujourd’hui que la testostérone, l’hormone mâle, émousse l’expression émotionnelle et inhibe les pleurs : un homme qui pourrait pleurer bouderait sans doute moins ! Mais c’est aussi le contexte culturel qui interdit au sexe masculin cette manifestation de sensiblerie mieux acceptée d’une femme. Le statut social joue également » p.79. L’homme se défend en projetant sur les autres et en rationalisant ; les femmes culpabilisent et pleurent plus volontiers. Anxiété pour les filles, troubles obsessionnels pour les garçons ; la dépression est beaucoup plus fréquente chez les femmes, mais la paranoïa chez les hommes (névroses féminines, psychoses masculines). Rumination féminine, vantardise masculine : là encore les hormones sont en cause, renforcées par les stéréotypes sociaux : les œstrogènes favorisent la dépression, les androgènes l’agressivité.

Ces écarts peuvent être réduits par l’éducation, mais surtout selon l’auteur par le développement en soi-même de son intelligence émotionnelle. Capacité socialement utile : « De fait, les vrais problèmes sur lesquels butent les spécialistes de l’intelligence aujourd’hui – résolution des difficultés en cas de buts multiples, prise de décision en milieu incertain, coordination de plusieurs systèmes intelligents – sont des problèmes dans lequel le facteur affectif semble toujours avoir une part » p.111.

Ni « mâle mou », ni « femme métallique », l’auteur ne prône en rien l’égalité réelle des sexes. Il consacre tout le chapitre 5 à faire la revue des idées reçues sur les comportements sexués concernant l’égoïsme, la passivité, la domination, la jalousie, la fierté, la diplomatie, etc. Il en vient à montrer qu’il s’agit le plus souvent de comportements différents – mais pour parvenir au même but. La femme n’est pas moins avide de pouvoir que l’homme, elle y parvient non par la confrontation directe mais par des voies plus discrètes ; elle met moins en avant son agressivité et son esprit de compétition, et plus ses facultés éloquentes, son intuition à comprendre l’autre et son goût pour les relations durables. Les femmes sont plus influençables par les autres, mais les hommes le sont par ce qu’exige leur statut social.

L’imagerie IRM montre des irrigations des parties du cerveau différentes entre hommes et femmes pour les mêmes tâches. Les hommes montrent des hémisphères plus fortement spécialisés que les femmes, d’où la difficulté de ces dernières à dissocier trop l’émotionnel du rationnel. Ces écarts sont confortés par la société et par l’éducation, qui voient mieux réussir les filles dans le verbal et l’empathie (littérature, psychologie) et les garçons dans l’intelligence spatiale et abstraite (maths, physique, architecture). Mais ce ne sont que des tendances moyennes et des stéréotypes sociaux, les études montrent aussi que les filles sous-estiment leurs compétences alors que les garçons, soucieux de leur image, les survalorisent.

Citant le professeur Gottman, l’auteur expose les quatre attitudes néfastes qui conduisent un couple au divorce : la critique acerbe, le mépris, l’attitude défensive et le repli sur soi. La gestion des émotions par chaque sexe, et notamment le « droit à la fragilité » pour les hommes, le respect des différences et l’écoute de l’autre, devraient éviter ces drames. « Apprendre à écouter les similitudes et les différences de nos sentiments représente la formule magique. Il faut favoriser l’harmonie de la raison et des sentiments » p.191. Car « Le secret de l’efficacité de ce dialogue nous a été enseigné par Socrate. C’est le désir d’apprendre de la personne avec qui nous nous entretenons. Tout le contraire de l’injonction : ‘réponds quand je te parle !’ » p.193.

Alain Braconnier, Le sexe des émotions, 1996, Odile Jacob Poche 1998, 211 pages, occasion €2.00 à 6.00

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Colin Dexter, Remords secrets

Cette treizième et dernière enquête de l’inspecteur Morse est un brin longue et retorse. La fin se fait attendre, même si le héros disparaît d’une crise cardiaque due à trop de bière et de whisky juste avant sa retraite.

Une infirmière bien roulée et qui aime le sexe est retrouvée chez elle morte, nue, menottée et bâillonnée ; elle n’a curieusement pas été « violée » – ou disons que les relations sexuelles usuelles n’ont pas cette fois été consommée. Son mari est gérant de fonds boursier à Londres et la trompe, leurs deux enfants sont adultes et travaillent, Sarah comme médecin spécialiste du diabète et Simon, sourd mais appareillé, dans une maison d’édition. Tout se sait dans ce village de l’Oxfordshire, et toutes les rumeurs vont au pub, où le patron sait tout – mais se tait.

Car trois autres crimes ont lieu presque aussitôt : Colin Dexter se déchaîne. Tous les cadavres sont liés mais qui est le coupable ? De témoignages en indices, l’inspecteur Morse, le sergent Lewis et le superintendant Strange vont aller d’hypothèse en hypothèse, croyant chaque fois capter la bonne… jusqu’à ce qu’un nouvel élément vienne tout remettre en  cause.

Le whisky Glenfidish aide-t-il à réfléchir ? Les neurones ont l’air un brin grillés car Morse devient lent, même s’il est plus intelligent que son sergent Lewis. Ironie plus qu’humour, désir sexuel plus que scènes de sexe, suggestions érotiques plus que causes – le roman reste dans la nuance, même si Roy, 14 ans (et demi) baise sa prof avec enthousiasme et ne peut avoir tué l’entrepreneur juché sur son échelle – bien qu’il le déclare on ne sait pourquoi. Et Morse amoureux de la victime a-t-il consommé le beau corps d’Yvonne après avoir été soigné par elle à l’hôpital ? Le sergent le soupçonne, Morse fait silence sur certaines preuves… le dieu des enquêteurs ne serait-il qu’humain ?

Tout le monde ment, presque tout le temps à presque tout le monde. Aller au-delà des apparences demande un talent que peu acquièrent.

En bref, rien n’est simple mais trouvera son agencement, réglé au millimètre, dans les ultimes pages de cette ultime enquête d’un inspecteur dans les ultimes heures encore de ce monde. Avant d’être repris à la télévision britannique dans une série de brillantes enquêtes sur sept saisons !

Colin Dexter, Remords secrets (The Remorseful Day), 1999, 10-18 2001, 415 pages, occasion €1.04

DVD Inspecteur Morse – L’intégrale – Saisons 1 à 7 + inédits – 33 épisodes, avec John Thaw, Kevin Whately, James Grout, Amanda Hillwood, Patricia Hodge, Elephant Films 2013, 56 h, €109.90

Déjà chroniqué sur ce blog : Colin Dexter, Mort d’une garce

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Mia Leksson, Dark web

A la pointe de l’actualité et des fantasmes à la mode, ce thriller maladroit mais efficace évoque l’informatique, la surveillance généralisée, le web profond, les réseaux sociaux, la pédocriminalité, les enlèvements d’adolescentes, les start-ups, la finance, les requins, le sexe… En bref tout ce qui fait mouiller ou bander en notre époque qui ne sait plus sur quel sein se dévouer.

Une jeune fille aux « petits seins naissants offerts » (p.3) se défenestre lorsqu’elle s’aperçoit que son torse nu est publié sur le net. Pourquoi ne s’accepte-telle pas ? Pourquoi a-t-elle pris ces photos si elle les considère comme porno ? Pourquoi a-t-elle fait « confiance » comme un bébé à ce garçon virtuel seulement rencontré sur « les réseaux sociaux » ? On ne sait pas – c’est comme ça. Comme elle a honte, elle se défenestre. Une vague explication sur une demi-ligne. Les personnages de ce thriller ne sont pas réels mais des images figées, des corps jeunes donc « forcément désirables » selon la panoplie des réactions de Pavlov que les auteurs veulent infliger aux lecteurs (forcément bestiaux).

Il s’agit du second suicide en quelques mois d’adolescente pour les mêmes motifs (et l’on répète le tchat, les petits seins, le mignon ado aux dents du bonheur en face, le rendez-vous…). Etat d’âme, échange solitaire avec un ado mâle un peu plus âgé rencontré sur les forums, demande de photos déshabillées, rencontres forcées qui finissent par une disparition – et voilà l’engrenage.

Léo – prénom à la pointe de la mode – est le grand frère de 20 ans de Sybille – au nom de pythie. Il se lance dans l’enquête, bien que sous les ponts parce que son père s’est barré en Australie et que sa mère n’assume pas et déprime – ce qui est une fois encore une fois à la pointe de la mode chez les bobos élevés sous l’amer depuis 1968. Léo rencontre Rebecca, une sorte de Barbara aussi fêlée et fragile que la chanteuse, mais qui a monté avec deux copains une start-up : FunBox. C’est un réseau social réputé « inviolable » duquel on ne peut télécharger ni même copier les photos qui y transitent, effacées automatiquement au bout de quelques heures. La confidentialité donne confiance, au point d’en oublier toute responsabilité. Les ados sont-ils si cons ?

Sauf que… c’est bien par le réseau FunBox que les très jeunes filles on tchaté avant de disparaître. Y aurait-il une faille dans le merveilleux système ? Un traître dans la maison ? L’entreprise a connu un démarrage foudroyant et a eu besoin d’argent. Un financier est donc intervenu, un ancien flic, pour trouver des apporteurs de capitaux. Dont un ancien du porno ayant fait fortune dans les années baise (entre mai 68 et le sida), désormais reconverti dans les spectacles plus honorables. Mais il a toujours le goût des « fêtes » où l’alcool coule à flot, les substances hypnotiques circulent, et où de très jeunes filles dansent nues avant de se prêter aux pénétrations. Tout est légal, ou presque. Car le « mur des disparitions » d’adolescents se rempli à la Crim.

Léo va galérer en informatique, soudoyer un juge, baiser la présidente de la start-up, aider financièrement sa mère, se faire tabasser, échapper à la mort, cambrioler un expert – et enfin trouver la faille et venger sa sœur. C’est mal écrit : est-ce que vous jetez votre eau bouillante « dans » le Nescafé, vous ? Moi je le jette « sur » – mais la langue française n’est pas le fort des auteurs. Car Mia Leksson n’existe pas, chimère improbable d’une Suédoise scénariste et d’un Français romancier du polar. D’où l’impression de scénario de série télé couché brut sur le papier, aux personnages sortis tout droit de fiches sans âme où les réactions sont programmées comme dans un jeu vidéo. Nous sommes loin de Simenon ou d’Indridason, encore plus loin de Millénium.

Vous n’apprendrez rien ou presque sur le Dark web ni sur les pièges de l’informatique ; vous n’assisterez à aucune scène de sexe torride ni de torture sur mineur ; vous ne saurez rien des arcanes de la finance internationale. Mais vous sera livrée une recette de Martini dry (piquée sur le net) et – au final – vous ne vous ennuierez pas malgré le style parlé médiocre. Même si vous avez assez vite, comme moi, trouvé le coupable (pas trop bien caché), le thriller est bien découpé et l’action prend du rythme sur la fin.

Mia Leksson, Dark web, 2016, City pocket 2018, 447 pages, €8.20 e-book Kindle €5.99

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Ecole au Japon

Il y a vingt ans, les sociologues disaient du Japon que leur école primaire était une réussite tandis que leur cycle secondaire laissait à désirer. En cause, la sélection drastique conduisant au bachotage le plus conventionnel pour réussir le concours d’entrée dans les lycées. L’école primaire est calquée sur l’école française de la fin du XIXe siècle, au temps de Jules Ferry. Les méthodes pédagogiques, en revanche, ont été importées des Etats-Unis. Si les instructions sur l’éducation nationale sont centralisées et émanent du Ministère, les enseignants locaux sont responsables de leur pédagogie et agissent en équipe, ce qui n’est pas le cas chez nous.

Innover, en France, c’est toujours se poser en pourfendeur de l’archaïque. Il n’y a que Jean-Michel Blanquer à avoir rompu avec cette théâtralité « progressiste » plus matamore qu’efficace. C’est l’inverse au japon, où la société est tenue par la tradition et ne conçoit le progrès non comme une rupture mais uniquement comme prolongement de ce qui existe.

Cet écart n’a l’air de rien mais l’ordre règne dans les écoles, collèges et lycées japonais, ce qui permet un meilleur enseignement et une écoute plus attentive des élèves. Des codes régissent le statut des personnes, même le langage marque la façon convenable et prévisible de s’adresser à chacun selon sa place. Dans ce cadre défini et imposé par la société entière, tout le reste peut être spontané. Les collégiens portent l’uniforme mais s’en libèrent à leur manière – tolérée – qui en portant sa chemise entièrement ouverte sous son pull, qui en portant cravate mais sur un col dégrafé de plusieurs boutons… Seules les filles, comme partout, sont plus « tenues » par le regard social et se permettent moins d’écarts en public ; dans l’intimité, en revanche, tout est possible – même le sexe très jeune.

La liberté, au Japon, n’est pas la licence de faire ce qu’on veut, quand on veut et où on veut, comme chez nous après 1968. Au contraire, liberté rime avec responsabilité. « On les pousse à prendre une responsabilité au sein d’un groupe et devant un groupe, pas à définir leur avis personnel à part et indépendamment du groupe. Le critère de l’action droite, c’est le bien de l’équipe dans laquelle on est inséré, on est responsable et comptable de ses actes devant elle » p.95. Malgré la qualité très moyenne du français écrit dans cette phrase, l’auteur pointe combien le Japonais vit de contraires en tension, combien il recherche l’harmonie plutôt que la facilité du tout ou rien. Le jeune Français, flemmard encouragé par le système, attend du tout-cuit de l’Etat-providence après papa et maman (ah ! ce « stress » de Parcours-sup) et – s’il est peu capable de penser par lui-même et préfère « être d’accord » comme le jeune Japonais – fuit surtout n’importe quelle responsabilité comme la peste.

Au Japon il s’agit de bien faire, d’être le meilleur : non pas par narcissisme (comme sur Facebook, Instagram et autres « réseaux ») mais pour faire honneur à son groupe, au collectif, et pour mener un projet en commun. Rien de tel pour se sentir bien que d’être un rouage d’une équipe. Ce fut le cas jadis des meutes scoutes, ce n’est plus de cas aujourd’hui de rien, pas même des équipes de foot. Chez les petits comme chez les pros, elles sont composées d’égoïsmes dressés par un entraîneur qui doit sans cesse gueuler – et certainement pas d’un équilibre dosé et admis entre les savoir-faire.

« Les enfants japonais sont sans doute traités de façon plus attentive à chacun en particulier, ils ont plus souvent la possibilité de s’exprimer, d’être écoutés et de compter pour quelque chose dans la classe. Bien des activités, dans l’école et dans la classe, permettent aux enfants de prendre des initiatives, de vivre et d’être reconnus individuellement » p.97. Les enfants français doivent soit faire ce qu’ils veulent, soit obéir sans discussion, ce qui ne conduit pas à devenir responsable de leurs paroles ni de leurs actes.

Sophie Ernst, Détour par l’école japonaise, revue Le Débat, n° 106 septembre-octobre 1999, €6.89

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Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier

Un homme amoureux, Raoul (Gérard Depardieu à 30 ans), désespère de voir sa jeune femme Solange (Carole Laure) déprimer et dépérir. Il la sort, elle se laisse guider ; il lui parle, elle ne répond rien ; il la distrait, elle ne rit pas. Que faire ? Il est prêt à tout pour qu’elle sourie enfin, pour qu’elle reprenne goût à la vie. Lui faire l’amour ne lui fait rien ; ils ont essayé d’avoir un enfant, elle ne peut pas : « c’est psychologique » dit le psy. Elle a des malaises mais elle n’a rien : « c’est dans la tête » dit le médecin.

Moniteur d’auto-école costaud mais pas futé, Raoul décide un grand truc surréaliste et parisien : il va « donner » sa femme à n’importe qui, tiens, comme cet autre qui la regarde dans la brasserie de la place Clichy, un dimanche où il attend ses moules en feignant de lire une revue musicale. C’est Stéphane, barbu et à lunettes (Patrick Dewaere à 31 ans), prof de gym dans le civil et interloqué par la proposition inouïe. Mais Raoul insiste : qu’il sorte avec elle, couche avec elle, lui fasse un enfant – lui ne peut pas, ne peut plus. La seule chose qu’il peut est de lui lâcher la grappe pour qu’elle retrouve la liberté de respirer et peut-être de vivre.

Stéphane s’insurge, Raoul insiste, une passante est prise à témoin (Sylvie Joly), on demande son avis à Solange – qui s’en fout. Mais après tout, les deux gars deviennent potes et cela leur va ainsi. Chacun besogne Solange à son tour, Stéphane lui présente sa collection complète des Livres de poche (plus de 5000 volumes, le nec plus ultra de la culture petite-bourgeoise des années soixante et soixante-dix), et sa collection de 33 tours de Mozart (le seul musicien qu’il connaisse, aspirant culturel comme aurait diagnostiqué Bourdieu). Mais ni le musclé ni l’intello ne parviennent à défrigidifier Solange, même si elle a chaud aux fesses, tricote seins nus dans l’appartement et qu’elle est obsédée du ménage.

Le petit commerçant fruits et légumes du dessus (Michel Serrault), qui ne peut pas dormir à cause du raffut que fait Mozart à trois heures du matin, est mis dans le coup après quelques pastis. Le trio emmène Madame à l’Opéra, mais elle s’ennuie et « fait un malaise » pour qu’on s’occupe d’elle. Qui est-elle ? Une potiche ? Une Bovary perpétuellement insatisfaite ? Une frigide barjot post-68 qui ne sait pas choisir entre jeter définitivement sa gourme avec n’importe qui ou popoter avec l’époux qui ramène les sous ? De l’impasse de la vie bourgeoise dans le machisme installé.

Elle pleure – pour rien ; se trouve mal – sans rien avoir. Diagnostic des loustics : il faut changer d’air, partir en vacances. Stéphane entraîne Raoul comme moniteur de colonie de vacances et Solange suit. Les gosses en puberté – que des garçons entre eux selon les coutumes du temps – chahutent et bizutent le plus bêcheur. Il s’agit de Christian, un fils d’industriel intello au « quotient intellectuel de 158 » et au cocasse accent belge. Ce qui donne une scène hilarante de fin de cantine où les petits suisses du dessert volent dans la gueule du Beloeil (c’est son nom) et coulent jusque sous son tee-shirt. Solange s’insurge, son instinct maternel (de convention) prend le dessus et elle décide de protéger et materner le garçon qui se réfugie dans une cabane (fœtale) dans les arbres au lieu de jouer avec les autres.

Elle a enfin « son enfant » et peut agir selon le rôle social de mère que l’on attend d’elle. Sauf qu’elle ne sait pas faire et cueille un « bébé » de 13 ans déjà, qui commence à avoir des désirs d’homme. Les garçons du dortoir, qui couchent en slip ou torse nu, veulent faire « la bite au cirage » au Beloeil, boutonné dans son pyjama de soie bleue, comme c’était la coutume en ces temps aujourd’hui regrettés. Solange exfiltre Christian et lui permet de dormir dans sa chambre – où il n’y a qu’un lit, le sien. Christian explore en scientifique le corps endormi de sa protectrice, écarte les bretelles pour voir le sein, soulève la chemise de nuit pour dégager la chatte, remonte une jambe pour écarter les cuisses… Pas sûr que les vierges effarouchées des ligues de vertu qui sévissent comme des harpies sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ne permettent de faire encore un tel film, pourtant pudique et amusé. Rien de vicieux mais le désir de connaître, une négociation raisonnable entre quotients intellectuels à maturité, et le reste est suggéré.

Séduite par le désir naturel du jeune garçon, par son bagout d’adulte autant que par sa peau veloutée qu’elle caresse sur sa joue, Solange s’ouvre enfin. Bras, cœur et cuisses, elle accueille l’autre comme elle n’a jamais réussi à le faire jusqu’à présent. Elle rencontre un mâle qui demande et non qui prend, qui hésite et non qui viole. Christian est physiquement l’anti-Raoul et intellectuellement l’anti-Stéphane. Entre ses bras Solange n’est pas une chose mais une partenaire ; il a besoin d’elle comme elle a besoin de son affection. Critique acerbe du machisme inconscient d’époque mais aussi, par contraste, du jeunisme porté par la vague post-68 au point de cueillir « la jeunesse » dès la première puberté ; critique de la vie bourgeoise conventionnelle qui enferme en prison. Le développement de l’histoire donne à voir autrement l’époque que nous avons vécue sans le savoir.

Solange tricote – activité réservée aux femmes inactives de la bourgeoisie rangée ; elle trame des pulls à col roulé – vraies prisons de grosse laine pour les mâles qu’elle rend ainsi physiquement captifs et sur lesquels elle pose sa marque d’appartenance. Trait d’humour : Raoul, Stéphane, Christian, le père de Christian (Jean Rougerie) et le futur bébé auront chacun un pull à col roulé avec côtes tissés de deux laines – tel une armure.

Le retour de la colo est, comme toujours, difficile. Quitter ses copains et la liberté des vacances pour retrouver les parents et la vie scolaire sont une épreuve. Christian veut, moins que les autres, retrouver ses vieux en DS, « des cons » dit-il, et il s’enfuit dans Béthune à l’arrêt du car. Après une course poursuite dans les rues désertes et sur les terrils alentour, Christian se résigne et admet qu’il doit retourner chez les Beloeil. Outrés, et portés à punir selon la coutume du temps, ceux-ci le flanquent en pension. Mais Christian a cette fois quelque chose à apporter à ses condisciples : il narre comment il a séduit une femme et les garçons le soir en redemandent. Ils veulent savoir comment ça se passe, comment on entreprend, comment on est « dans » une femme. Le croient-ils ? Pas vraiment… mais ils rêvent.

Jusqu’à ce que Solange débarque à la pension en pleine nuit, déboule dans le dortoir où tous les gosses de riches sont en pyjama, et embrasse à pleine bouche le garçon devant ses copains médusés. C’est que le fruits et légumes s’est fait passer pour un sondeur de l’IFOP et a pu obtenir de sa bourgeoise envolée de mère (Éléonore Hirt) le nom et le lieu de la pension où le fils a été placé. Que Raoul et Stéphane, cagoulés, ont surpris et neutralisé le gardien qui faisait sa ronde. Christian est enlevé, consentant, jusqu’au lundi matin. Mais les gendarmes ne l’entendent pas de cette oreille. Comme une épouse, un fils est une « propriété » et seul le « chef » de famille peut en disposer. Les deux trentenaires sont condamnés à la prison – exit le duo Depardieu-Dewaere, ces crétins magnifiques – tandis que le petit-commerçant enlève bobonne qui a versé dans un virage et ne se souvient plus de rien.

Les mois passent, Christian est revenu au château avec son père après la disparition de sa mère ; Solange s’est fait engager comme bonne. Le père a assez de travail à gérer son entreprise et le fils fait l’amour à la bonne tous les soirs, comme dans les romans conventionnels bourgeois (y compris le premier de Philippe Sollers). Inévitablement, elle tombe enceinte, sa frigidité s’est évaporée avec le machisme. Les emprisonneurs sont emprisonnés et elle est libérée. Christian s’installe dans les fonctions du père, lui versant régulièrement le whisky qu’il aime mais qui est mauvais pour sa santé, jouant au billard comme un futur chef d’entreprise. La France giscardienne a grincé à la sortie du film, dont la fin est moins réussie que le début, mais qui excelle dans la provocation des cons.

DVD Préparez vos mouchoirs, Bertrand Blier, 1978, avec Gérard Depardieu, Carole Laure, Patrick Dewaere, Michel Serrault, Riton Liebman, Eléonore Hirt, Jean Rougerie, Sylvie Joly, StudioCanal 2008, 1h45, €50.02

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Abraham Merritt, Les habitants du mirage

Avocat et journaliste né en 1884 dans le New Jersey, Abraham Merritt écrit à la frontière de la fantaisie, de la science et de l’aventure. Son héros est un Américain d’origine scandinave qui a fait la guerre (celle de 14) et qui est devenu ingénieur des mines. Il est doué pour les langues et s’entend à merveille avec les tribus asiatiques que l’expédition de prospection dans laquelle il a pris place rencontre sur son chemin.

Jusqu’à ce que les Ouïghours hostiles viennent chaque jour pour lui seul, en ignorant les autres, afin de lui apprendre leur idiome. Pour quelle fin ? Nul ne tardera à le savoir. Leif semble pour eux la réincarnation d’un roi antique, guerrier valeureux qui a porté au plus haut la puissance de l’ancien peuple. Selon la légende, il devait un jour revenir pour délivrer ses gens et faire refleurir le désert.

C’est dans ce contexte que nait le fantastique. A une époque où la terre est presque entièrement explorée, où mieux trouver le mystère qu’en des contrées sauvages, dans les steppes arides de l’Asie ou au nord de l’Alaska ? Un lac apparent cache un univers préservé par un phénomène géologique, une atmosphère emplie de gaz carbonique euphorisant et tropical qui stagne en couche et produit cette illusion du mirage qui le cache aux yeux des autres.

Leif accompagné de Jim, son compagnon de guerre indien, pénètre dans cet étrange univers où vivent d’étranges humains : un peuple de pygmées dorés et un peuple de roux laiteux surtout composé de femmes. Leif se fera reconnaître pour le Dwayanu des légendes, plus ou moins à son corps défendant, aimera la belle Evalie et combattra la sorcière louve Lur, avant surtout de mettre fin au cruel culte de Khalk’ru, une pieuvre géante qui vit dans un puits du temps.

L’aventure est constante, le mystère fantastique éloquent, mais la science n’est jamais loin. L’auteur joue sur l’ambiguïté des situations qui peuvent être à chaque fois vues du point de vue rationnel – ou du légendaire. Leif est-il Dwayanu ou est-ce un hypnotisme suivi d’autosuggestion ? Le mirage est-il un phénomène naturel ou une emprise d’un monstre venu d’un univers parallèle ? L’isolement et la dictature sur le peuple du mirage sont-ils un effet de pouvoir ou une domination extraterrestre ? Ce qui vient d’outre-monde vient-il d’outre-espace ? Le Dissolvant est-il la Mort ou une sorte de dieu qui embrasse la mort comme la vie en lui ?

Ce sont toutes ces questions, distillées dans l’action trépidante et l’amour sans faille, qui font de ce roman un univers unique, à la frontière entre ce qui deviendra les genres actuels spécialisés. Le lecteur prend ici la science-fiction à ses débuts et le charme de cette relecture, pour ma part plus de quarante ans après la première, reste aussi vif.

Abraham Merritt, Les habitants du mirage (Dwellers in the Mirage), 1932, Callidor 2015, 348 pages, €19.80

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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa

Dans une république bananière d’Amérique du sud parlant espagnol, un étudiant de bonne famille revient au pays. Sa mère, à la tête du parti libéral, l’a suppliée de ne pas le faire mais la queue est plus forte que le sentiment et le jeune homme veut absolument revoir son grand amour, la gauchiste rouge Virginia.

Il manque de se faire tuer par les éléments « progressistes » qui occupent l’université où siège Virginia au comité central. Elle ne veut plus le revoir car il est d’une famille exploiteuse et elle dans l’autre camp. Elle use cependant de son autorité pour le faire sortir du piège dans lequel il s’est volontairement fourré.

La bêtise succède alors à la stupidité. Francesco veut absolument assister au meeting libéral que va tenir sa mère, malgré les risques insensés que tous les « modérés » prennent toujours dans un pays en proie aux affres de la guerre civile. Il faut choisir son camp et la neutralité n’est pas de mise. Evidemment maman est assassinée par un garde que l’on a menacé en prenant sa famille en otage. Francesco appelle à une manifestation de protestation où – évidemment – des provocateurs viennent tuer encore plus.

Va-t-il s’en tenir là et quitter le pays comme le bon sens le voudrait ? Hélas, non. Le pays est pris entre révolutionnaires soutenus par Cuba et nationalistes soutenus par les Etats-Unis. Où se situer ? Les circonstances réclament un choix clair – tout comme en 1940. Francesco hésite et finit par se laisser enlever par les nationalistes qui voient en lui une belle prise politique.

Il râle, vocifère, refuse de collaborer, mais il n’a désormais plus le choix. Ou il choisit le refus et c’est la mort, ou il collabore même du bout des lèvres et il reste un espoir. Pour lui et pour son pays. Comme l’heure est grave, il est envoyé avec le grade de capitaine au fort de Campo Villa, qu’il doit défendre à la tête de sa compagnie. Il n’a aucune formation militaire mais l’instinct de survie et son intelligence font qu’il s’adapte au combat très vite et réussit à tenir. Au fond, ses scrupules de conscience se sont évanouis dès qu’il a vu que le Mal lui tirait dessus tandis que le Bien le défendait. Peu importe qui représente le bien et le mal, il s’agit d’abord de survie, « tel un fauve acculé » p.61.

L’instinct dicte aussi le sexe et il a une aventure d’un coup avec Héléna, docteur qui soigne les blessés et dont c’est « la première fois ». Ce sera le coup de trop, engendrant sa cascade de conséquences que je vous laisse découvrir. Rien de « romantique » mais le pur et simple chantage à l’engrossement, dont il est très difficile de croire que cela puisse s’affirmer au bout de seulement une semaine. Mais il fallait cette rapidité pour faire avancer l’histoire.

Car le roman est écrit comme un thriller, d’un style direct aux phrases rapides qui se lit avec avidité. Reconnaissons-le, même si la psychologie des personnages et les dialogues parfois un peu lourds ne restent pas dans les mémoires, la lecture tient en haleine car Christian de Moliner a un style. Il excelle dans le récit haletant.

Quant au cas de conscience posé par la guerre civile, il est clair : la révolution ou la réaction, tout modéré s’exilera. Embringué par sa bêtise, le jeune homme se retrouvera dans le camp des possédants qui veulent garder leur pouvoir et les richesses. Il ne choisit pas, les circonstances l’y conduisent. Bien que… « Il ressentait la barbare attirance du fascisme, de cette communion sauvage dans laquelle ses camarades de combat se fondaient. Son esprit savait combien cette idéologie était morbide et nihiliste mais il n’arrivait pas à réprimer l’attraction qu’elle exerçait sur lui » p.81. C’est assez finement analysé : en cas de crise, la peur exige l’unité de son camp, le fusionnel de la communauté. Le « fascisme » peut être aussi bien rouge que brun, ce qui compte est la foi qui amalgame le groupe. L’idéologie n’est qu’un prétexte à cette union animale en horde, dans laquelle on se sent au chaud, programmé par des millénaires de survie.

L’auteur cite le cri de ralliement des franquistes espagnols, mais bizarrement : Viva la muerte ! est transformé en viva EL muerte comme s’il s’agissait d’un personnage. Or Arrabal en a fait un film, sorti en 1971. Rien que ce souvenir suffirait à qui connait mal l’espagnol.

Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa, Les éditions du Val 2018, 157 pages, €9.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell

Mark Twain avait écrit Le prince et le pauvre où un orphelin des rues échangeait ses vêtements avec le roi du même âge ; Roger Michell a signé « la star et le libraire », Hollywood et Notting Hill, Julia Roberts et Hugh Grant. Nous sommes dans la comédie romantique mais avec cet inimitable humour anglais fait d’understatement et de dérision sur soi-même.

Un jour, au hasard d’un marché animé du quartier bobo cosmopolite de Notting Hill, paradis de la brocante et des restos à Londres, la star hollywoodienne Anna Scott (Julia Roberts) dont le dernier film lui a rapporté 15 millions de dollars (elle le dit), pénètre dans une petite librairie underground. Là niche William Thacker (Hugh Grant), jeune Anglais de son époque, pas mal de sa personne mais dans la mouise commerçante d’un créneau peu usité (les livres de voyage) et doté d’un assistant assez niais aux tics de névrosé (James Dreyfus). Le libraire fait comme si de rien n’était – ou ne reconnait pas la star, le spectateur ne peut décider. Ladite star, habituée à ne voir que des chiens couchants ou des mielleux qui ne pensent qu’à coucher, est séduite.

Elle use de son célèbre sourire américain (d’une oreille à l’autre, tout râtelier étincelant dehors) pour titiller un brin le bel éphèbe de type grec sorti des colleges britanniques mais échoué dans la « culture » pop-68. Achetant un livre, elle sort ; Thacker va chercher un jus d’orange pour fêter la (rare) vente et voilà qu’il entre en collision avec sa cliente. Jet de jus, Anna aspermée, gêne réciproque. Galant à l’anglaise, William invite Anna à venir se changer chez lui. Mais nous sommes en perfide Albion, pas en France graveleuse : il ne se passe rien de socialement immoral : la star se change et sort en ne portant qu’un haut qui laisse son nombril narcissique à nu. Gloups ! Willy bafouille qu’il aimerait bien « prendre le thé » avec elle. Elle le convoquera.

Le féminisme n’est pas difficile à une grande star. L’argent, la célébrité et le pouvoir peuvent tout. Le mâle n’est qu’un sex-toy que l’on prend et que l’on jette. C’est ainsi au début. William est « invité » à l’hôtel Ritz où trône la star Scott. Il arrive avec un bouquet de fleurs, croyant au rendez-vous intime. Las ! Une nuée d’assistants et de journalistes est là aussi. Ils fêtent la sortie d’un film nul (hollywoodien) qui se passe dans l’espace et où Anna ânonne des phrases toutes faites de mec telles que « capitaine, ouverture parée ! ». William n’a pas vu ce navet et ne se dépêtre des questions des autres qu’avec un aplomb lettré empli d’humour tout à fait ravageur. La vraie star, c’est lui.

Il se présente comme « journaliste » à Horses and hounds, chevaux et chasse à courre, thème très anglais auquel un yankee ne peut rien comprendre ; cela le protège des importuns ricains.

Le couple improbable se revoit de temps à autre mais toujours au gré de madame, très « prise » par son producteur, son assistante, son impresario et son même boy-friend américain de rigueur. Pourtant, elle accepte de sortir avec le minable libraire qui a oublié qu’il devait ce soir-là aller à l’anniversaire de sa sœur. Qu’à cela ne tienne ! Une ricaine à Notting Hill ça fait pittoresque à conter une fois rentré. William présente Anna et certains croient voir une ressemblance, d’autres l’ignorent complètement comme le gérant d’actions (Hugh Bonneville) ; seule la sœur de William, une pétée cheveux carotte au vagin sur ressorts (Emma Chambers), se pâme devant la star hollywoodienne. Être « sa copine » est son fantasme le plus bête et le plus fou, jusqu’à la suivre aux toilettes pour la voir dégrafer son jean ! Ce contraste fait ressortir toute la délicatesse et la culture de William, ce qui lui ouvre un peu plus les bras, sinon le cœur, de la star, très fleur bleue malgré le maquillage.

Elle le revoit, le convie à sa chambre d’hôtel… où son petit ami américain est arrivé inopiné. William s’en va, écœuré ; elle n’est décidément pas pour lui. Son coloc gallois « masturbateur » (Rhys Ifans), vulgaire et déjanté mais qui a de l’intuition, le pousse à renouer. Il a oublié de lui donner le message qu’a laissé « l’américaine » par téléphone. Anna Scott veut bien le revoir, elle le convie au tournage d’un nouveau film, cette fois sur une œuvre d’Henry James, ce que William le lettré lui avait conseillé de faire plutôt que des navets d’action à l’américaine. Muni d’écouteurs pour capter les échanges, il assiste à une répétition où un acteur interroge la star : « Quel est ce jeune homme avec qui je vous ai vue ? – Lui ? il n’est rien, juste quelqu’un que j’ai connu par hasard, rien du tout ». Cette fois définitivement édifié, le libraire s’en va et laisse la star avec ses pairs : il ne peut rien y avoir entre eux.

La presse de caniveau anglaise exhume des photos de nu prises lorsqu’Anna était jeune et inconnue, plus une vidéo tournée à son insu. Son corps s’étale aux yeux de tous dans les tabloïds et les journalistes excités la poursuivent pour avoir ses commentaires. Anna pense alors à son ami incognito, William et elle sonne chez lui un matin alors qu’il vient de se raser et qu’il est à moitié nu.  Il l’accueille, lui laisse prendre un bain, la couche dans sa chambre tandis que lui va dormir sur le canapé du bas. Son coloc Spyke qui découvre Anna à poil dans la baignoire essaie bien de lui faire entendre raison, c’est-à-dire la voix des hormones, mais la culture anglaise est très coincée à cet égard. C’est Anna, en bonne ricaine féministe, qui va descendre l’escalier pour se lover dans ses bras, et plus car affinités.

Le lendemain matin, sonnette à la porte : c’est une horde de journalistes qui a retrouvé la piste et qui mitraillent William, Anna et Spyke, chacun en petite tenue. La star doit être exfiltrée par son chauffeur et son assistante. Le coloc a un peu trop parlé avec ses potes, après plusieurs bières au pub. Cette fois c’est fini, William se fait une raison. Il a aimé deux fois avant celle-ci mais son premier amour s’est mariée avec son meilleur ami (avant de faire une chute dans les escaliers et de demeurer paralysée), tandis que la seconde l’a épousé mais est partie avec un autre plus riche, avant de divorcer.

Anna viendra le relancer, se présentant non comme la star célèbre que tous connaissent mais « comme une fille devant un garçon et qui demande à être aimée ». C’est tentant mais au-dessus des moyens de William : sagement, il renonce. Anna part. Spyke se déchaîne, le traite de « connard », tandis que sa petite bande d’amis au contraire l’approuve : chacun en son milieu sous peine de peine. Mais William réfléchit et regrette son impulsion irréfléchie. Il est trop sage, trop réservé, trop anglais. Il a affaire à une Américaine, toujours cash. Il part donc à sa poursuite avec sa petite bande, de Ritz en conférence de presse, jusqu’à se dévoiler en public comme journaliste de Horses and hounds mais aussi petit ami.

Ils furent peut-être heureux et eurent probablement beaucoup d’enfants. Ce n’est que suggéré par la dernière scène où ils s’étreignent sur le banc gravé des amoureux, dans un jardin privé qu’ils ont ouvert à tous, alors que deux enfants ne cessent de courir autour d’eux.

J’ai vu plusieurs fois ce film depuis sa sortie et je l’aime toujours. Il a de la tenue, outre l’humour. Il parle d’amour avec pudeur et sentiment, sans la vulgarité sexuelle ni les bluettes niaises habituelles aux films américains. Car le film est anglais et son véritable héros est le trentenaire britannique fin de siècle : Hugh Grant. Il se présente ici juvénile et frais, cultivé à Oxford et gentleman. J’aime moins Julia Roberts qu’à la première vision, elle ne prononce que des banalités ou presque et son célèbre sourire post-Joconde semble résoudre pour elle tous les problèmes.

DVD Coup de foudre à Notting Hill, Roger Michell, 1999, avec Julia Roberts, Hugh Grant, Richard McCabe, Rhys Ifans, James Dreyfus, Universal Pictures France 2003, 2h, standard €6.99 blu-ray €18.41

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Paul Theroux Suite indienne

L’auteur américain est reconnu pour ses récits de voyage aigus et l’observation acides de ses contemporains. Il écrit aussi des romans et en présente trois à la suite. Grosses nouvelles ou petits romans, peu importe, les Américains bien tranquilles aiment les gros bouquins alors que les Français stressés, qui ont toujours peur de manquer le dernier métro de la mode, préfèrent les formats courts qu’on survole en moins d’une heure.

A 66 ans, Paul Theroux est dans une forme éblouissante. La figure romanesque le libère des précisions de fait et rend ses personnages plus véridiques. Ce sont des Américains moyens qui raisonnent avec le bon sens de rigueur dans les états blancs, riches et protestants. Surprise amusée, jugement souverain, petits compromis avec la morale, chacun se reconnaît plus ou moins dans ces personnages de bourgeois aisés issus de la culture post-68 et ayant réussi en affaires, en études comme en amour. C’est à ce moment qu’une fois bien ferré, le lecteur est conduit au renversement inattendu des choses. Ce qu’il croit n’advient pas, au contraire ; tous les aménagements avec le bien se retournent avec une force décuplée – comme il est dit dans la philosophie indienne. Du roman, l’auteur nous mène au conte moral et sa subtile cruauté n’en est que plus délectable.

Dans La colline des singes, un couple de Bostoniens bon chic, massés d’Âyurveda et assouplis de yoga, contemple avec stupeur des singes au comportement presque humain. Ils en rient avec affectation sans voir que les Indiens, si corrects avec les clients, les observent de la même façon. Il suffit qu’ils dérapent imperceptiblement pour que tout se sache et que l’inflexible correctness héritée de la civilisation brahmanique (accentuée par le can’t britannique) se mue en rejet méprisant de ces ‘barbares’ occidentaux trop visibles. Pourtant, chaque petit geste à la limite apparaît anodin, compromis imperceptible avec la morale qui passerait sans peine aux Etats-Unis ou en France. Mais l’Inde est radicalement autre et nul n’explore sa culture profonde comme on va chez Disney. Il ne suffit pas de singer le yoga et de se soumettre à l’Âyurveda, ni de manger épicé et de porter du shatoosh, pour pénétrer la civilisation indienne. Tel est peut-être le message de Paul Theroux à ses contemporains, il le distille avec une grande finesse. Nous aimerions avoir ce don d’humour redoutable qui est sa marque et fait mouche.

La Porte de l’Inde est une progression. Nous sommes toujours face à un Américain type, pressé, avide et horrifié par tout ce que l’Inde présente de misère, de microbes et de pollution. Malheureux en amour au point de s’être marié tard avec une égoïste, puis d’avoir divorcé un an plus tard, il succombe aux attraits d’une très jeune Indienne qui danse devant lui seins nus et l’aguiche habilement en présentant ses dons comme un bienfait humanitaire. Les Américains se repaissent de sexe comme de food – fast and fat. Mais le sexe fait sortir Dwight, avocat d’affaires redoutable, de son univers censuré et de ses préjugés hygiénistes. « Oui, l’Inde était sensuelle. Si elle semblait puritaine, c’est que derrière son puritanisme se cachait une sensualité refoulée, plus insatiable, plus nue, plus vorace que tout ce qu’il avait jamais connu » p.208. La délicatesse polie des femmes indiennes le change des harpies égoïstes américaines. Aidé par le jaïn Shah, avocat indien, il se transforme. Le tout est de ne pas accepter l’apparence des choses. Dwight demande à rester un peu en Inde et pousse Shah à aller le remplacer aux Etats-Unis pour un séminaire. Une fois ces épreuves accomplies, l’échange peut avoir lieu : Shah offre la pauvreté et la méditation sur l’existence et Dwight fait cadeau à son partenaire de ses contacts d’affaires américain pour l’essor de sa carrière. L’auteur se garde bien de dire qui devient le plus heureux – ou qui a roulé qui : on est en Inde, pays de l’ambigu où l’apparence cache toujours l’apparence.

Le Dieu Eléphant progresse encore. Après la punition, puis la rédemption, la compréhension. Alice est une étudiante américaine pragmatique qui fait son expérience. Après que sa copine, la précieuse Stella, l’eût larguée pour un frimeur cinéaste et friqué, elle rejoint l’ashram convoité par ses propres moyens. L’occasion, dans le train indien, de rencontrer le gros Amitabh, type de jeunesse indienne moderne qui rêve fric, électronique et anglais globish – tout en restant ataviquement le machiste gâté façonné par l’éducation indienne. La suite avance : l’Américain n’en reste plus à la bêtise satisfaite, ni à la rédemption des péchés humains trop humains. L’héroïne est une fille, positive, yankee dans ce qu’elle a de pionnier ; elle veut comprendre l’Inde et non s’y immerger. Elle se laisse changer par le pays tout en aidant le pays à se changer. Habitant un ashram où un Swami l’enseigne, elle travaille grâce à Amitabh dans un centre d’appels pour produits électroniques où elle enseigne aux jeunes Indiens comment répondre et avec un accent compréhensible. Equilibre ? Presque. Rien n’est éternel, tout passe, le monde est sans cesse en mouvement. Ce fondement de la philosophie indienne la rattrape par le karma, cette suite d’actions qui engendre des conséquences. Le côté américain « bon garçon » qui a fait Alice aider Amitabh (qui se fait appeler Shah en affaires) donne des idées à l’enfant gâté : il se met en tête de la séduire, elle refuse, il la suit. Drame. La justice à l’indienne étant aussi surannée que ses expressions anglaises figées depuis la conquête, seule la justice immanente peut rééquilibrer la balance. Futée, Alice songe à l’éléphant, celui qu’elle nourrit avec plaisir et qu’elle plaint lorsqu’il est pris d’envie de liberté ; il est pour elle l’incarnation du dieu Ganesh. Portez plainte en Inde, vous vous retrouverez englués dans « une culture chicanière. Pas de justice, mais une lutte incessante et des confrontations de biais qui revenaient à fuir la réalité. L’aspect antique de l’Inde, ce côté décomposé, squelettique, était le résultat de cette tendance à tout remettre à plus tard. On pouvait mourir avant de voir la moindre promesse tenue, mais la dénégation était une autre manière de gérer les affaires. Le système judiciaire était basé sur l’accumulation d’obstacles » p.420. Alice applique donc le positivisme occidental du « aide-toi, le Ciel t’aidera », et Ganesh s’en charge. Le lecteur verra comment, nous nous en voudrions de déflorer le dénouement.

Paul Theroux livre dans cette nouvelle « la plus importante découverte des voyageurs. Vous partiez de chez vous pour aller à la rencontre d’inconnus. Personne ne connaissait votre histoire, personne ne savait qui vous étiez : c’était un recommencement, presque une renaissance. Être qui vous vouliez, qui vous décidiez d’être, était une libération » p.332. Il renouvelle la philosophie des routards hippies en mesurant combien ses contemporains se sont éloignés de son élan sain. « Avec le temps, un voyage n’est plus un simple interlude de distractions et de détours, de visites touristiques et de loisirs, mais une série de ruptures, au fil desquelles on abandonne peu à peu tout confort (…). Être seul sans jamais se sentir isolé. Il s’agissait non pas de bonheur mais de sécurité, de sérénité, de découvertes au gré des allées et venues… » p.364.

Dans cette Suite indienne, Paul Theroux montre qu’il est un grand écrivain. Ses trois histoires captivent, ses personnages bien de notre temps évoluent selon leurs ressorts intimes, son style tout de détachement et de précision décape au scalpel. Voilà qui est puissant.

Puissant est peut-être le terme le mieux adapté à ce livre, puissant comme le lotus – cette plante symbole de la culture indienne – qui pousse sa racine d’elle-même, sans insister mais avec obstination, depuis la boue du fond au travers de l’eau stagnante – pour s’épanouir à la lumière.

Paul Theroux, Suite indienne (The Elephanta Suite), 2007, Grasset 2009, 425 pages, €21.25

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John Burdett, Bangkok 8

Les auteurs contemporains anglo-saxons sont plus cosmopolites que les auteurs français. Que l’on évoque Paul Theroux et l’Inde, Peter Robinson et l’Angleterre ou John Burdett et la Thaïlande. Avocat, Burdett s’est créé un fils métis en la personne de l’inspecteur Sonchaï de la police royale, attaché au district 8 de l’hyperville Bangkok et ses 16 millions d’habitants. Sonchaï est flic et moine, non corrompu pour progresser dans ses réincarnations. Il est aussi un fils de pute, fruit des étreintes d’un GI américain en pause du Vietnam et d’une fille de bar. Ces contrastes détonants confrontent la culture occidentale (que nous croyons à tort « universelle ») à l’orient compliqué et profond.

Bangkok 8 est un roman policier à vocation exotique. Le premier chapitre voit la mort par serpents d’un gigantesque sergent noir des Marines américains. Une mystérieuse femme a quitté la voiture peu avant, sur la moto d’un Khmer rouge shooté, Uzi en bandoulière. La scène a eu pour seuls témoins des trafiquants d’alcool frelaté et un vieil ivrogne. Tout cela est bien énigmatique, d’autant que son colonel avait demandé à Sonchaï de filer le Noir depuis l’aéroport, sans lui dire pourquoi.

Le pire est que – les voies du karma sont impénétrables – le meilleur ami de Sonchaï, le flic moine Pichaï avec qui il a fait les quatre cents coups depuis l’enfance, a été piqué à l’œil par un cobra en faisant les premières constatations sur le cadavre de la victime. Il en est mort très vite, noyant l’inspecteur dans le chagrin. Celui-ci a juré de le venger. Bien que bouddhiste et pour cela respectueux de toute chose vivante, il a décidé de tuer tout le monde, tous les responsables de cette mort. Sauf que nous sommes an Asie… et que l’apparence n’est jamais le réel. Rien n’a la simplicité logique que nous imaginons dans ce qui survient, comme nous le croyons en Occident ; tout s’imbrique et se relativise et chacun se retrouve un peu responsable de la situation.

Nous pénétrons ainsi avec Sonchaï dans l’absence de logique thaï. Pour sa collègue du FBI venue enquêter sur le Marine et sur un trafiquant de jade associé, c’est un choc des cultures. Ce qui nous donne de savoureuses remarques sur le simplisme occidental plaqué sur les comportements asiatiques.

Le sexe ? Il n’a pas cette connotation morale du puritanisme chrétien : le corps est joyeux et ne demande qu’à jouir, les enfants qu’à naître. Ils sont élevés par l’ensemble de la famille et de la société, pas par d’étroits parents qui se déchirent dans le même couple.

L’argent ? Qu’y a-t-il de mal à l’investir pour l’accumuler ? En Asie, l’argent n’est pas synonyme de pouvoir mais de vie bonne, faire des affaires demande un peu d’imagination et beaucoup d’organisation. Que vient faire la morale du Dieu unique là-dedans ? Ouvrir un café internet plutôt qu’un bordel ? « Imagine, dit sa mère à Sonchaï, d’un côté tu as un local plein de farangs qui peuvent te louer les filles à mille baths de l’heure ; de l’autre, ils tapent sur des claviers à quarante baths pour la même durée. Ça ne se compare pas » p.153. Il faut être pragmatique quand cela ne nuit pas aux gens, notamment aux enfants.

Les filles aiment le sexe, l’argent et la chasse aux mâles ; les Occidentaux coincés ne savent pas jouir simplement et sont rejetés par leurs compagnes comme par la société dès 50 ans. Mettre les deux en relations pour un temps, en assurant aux filles hygiène et pécule pour s’installer, n’est-ce pas faire le bien qui permettra de progresser dans l’Octuple Sentier ?

Cet Occident tellement imbu de lui-même au point de vouloir imposer ses normes de pieuse moraline à toute la planète, ne voit-il pas qu’il a l’esprit étroit, une spiritualité quasi nulle et qu’il est mené surtout par ses bas instincts ? « J’ai eu beau étudier l’esprit occidental pendant des décennies, j’ai du mal à le comprendre, vu de près. L’idée que l’on doive satisfaire tous ses caprices, toutes ses envies (de crème glacée, de bite, ou autre), est choquante pour le fils de pute que je suis. Comme la plupart des primitifs, je crois que la moralité provient d’un état d’innocence primordiale à laquelle nous devons rester fidèles si nous ne voulons pas nous perdre complètement » p.158 L’humour n’est jamais absent chez John Burdett.

La culture non plus, qu’il distille à petites touches durant l’action. « Comme Jones [Miss FBI] n’est pas bouddhiste, je ne lui explique pas en quoi consiste le cycle sans fin des vies successives, chacune étant une réaction contre un déséquilibre dans la précédente, cette réaction engendrant un autre déséquilibre, et ainsi de suite. Nous sommes les flippers de l’éternité » p.202. « Je suis un peu triste qu’elle pense que l’existence humaine a quoi que ce soit de logique. Je suppose que c’est l’illusion des Occidentaux, une souillure culturelle provenant de toutes ces machines qu’ils ne cessent d’inventer » p.207. « La culture occidentale est en fait une culture de l’urgence : tornades au Texas, tremblements de terre en Californie, vague de froid à Chicago, sécheresses, inondations, épidémies, famines, drogues, guerres contre tout. Attention à ce météore ! Combien de temps le soleil va-t-il encore briller ? Il va de soi que si les Occidentaux n’étaient pas persuadés de pouvoir tout maîtriser, cette culture de l’urgence n’existerait pas » p.211. Le pire est encore la finance, ce révélateur de turpitudes…

En parallèle, l’action policière se déploie, entre influences et corruption, coups de main et tentations de baiser, rôle des gangs et des mafias chinoises, immoralisme américain et relations politiques, Internet et circuits logistiques. Bangkok est une ville où tout arrive et John Burdett nous aide à mieux la pénétrer – avec massage et lubrifiant, en douceur câline, comme il se doit. Mais ne croyez pas que le stupre soit ici plus répandu qu’ailleurs ! « L’industrie du sexe en Thaïlande est moins importante, par habitant, qu’à Taiwan, aux Philippines ou aux Etats-Unis. Si elle est plus célèbre, c’est sans doute parce que les Thaïs sont moins saintes-nitouches que beaucoup d’autres peuples » p.421.

Car « chacun a sa conception du politiquement correct. Est-ce le signe d’une nouvelle élévation de caractère de l’humanité ou le produit d’une société de censeurs, de bigots autosatisfaits, à l’esprit étroit, qui tentent d’anticiper les tendances ? » p.260. Une excellente remarque pour voir nos propres comportements occidentaux avec d’autres yeux que les nôtres. Donc pour progresser, dit-on, dans la voie de la vertu…

John Burdett, Bangkok 8, 2003, 10-18 2009, 421 pages, €5.14, e-book Kindle €10.99

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Jed Rubenfeld L interprétation des meurtres

Le bandeau de la couverture poche française affirme que « Freud mène l’enquête ». C’est un peu excessif même si la police de New York, en 1909, dépend du bon plaisir du maire. Un médecin légiste commande, un inspecteur lui est rattaché, le maire décide des poursuites pour la haute société. L’interprétation des meurtres est une étrange affaire : il reprend le titre du livre le plus célèbre de Freud, L’interprétation des rêves. Les actes criminels sont en effet analysés par les plus célèbres psychiatres du temps, à l’époque où la psychanalyse était encore une science viennoise limitée aux milieux juifs de la bourgeoisie aisée.

Une jeune fille est retrouvée quasi nue (les mœurs du temps étaient très prudes) attachée et fouettée, étranglée par une cravate de soie. Sado-masochisme ? Vengeance d’un mari impuissant sur une jeunette qui l’obsède ? Désir homosexuel refoulé ? Nous faisons en effet la connaissance de personnages hauts en couleur dans ce pays neuf. Les richissimes self-made men se font bâtir de somptueuses demeures de calcaire et de marbre sur la Cinquième avenue tandis que leurs épouses ruisselantes de diamants y mènent des bals chocs de mille personnes pour présenter leurs perdrix de l’année sur le marché matrimonial.

L’une de ces jeunes filles, blonde, svelte, les yeux bleu et l’esprit vif à 17 ans, se prénomme Nora. On ne s’étonnera pas de la voir devenir le personnage central du roman, étant fortement inspirée par la Dora Mar analysée par le Dr Freud. Dès l’âge de 14 ans elle séduit le meilleur ami de son père pour l’amour idéalisé de la femme de celui-ci et par jalousie transposée pour ses relations avec son père. On le voit, rien n’est simple quand les psy s’emmêlent. C’est ce qui fait le piquant de l’histoire, le sexe surgissant partout, et de la façon où on l’attend le moins, dans une société vertueuse obsédée de puritanisme.

L’auteur est juriste et a consacré une thèse à Freud. Juif, il est fasciné par l’interprétation biblique patriarcale et sexuelle des conduites humaines. La psychanalyse, dans la société bourgeoise du temps, est considérée comme venant du diable… via les Juifs. « Dans quelle sorte de monde vivrions-nous, Dr Freud, si vos idées se répandaient ? Je me le représente presque. Les classes inférieures en viendraient à mépriser la ‘morale civilisée’. Le plaisir serait roi. Tous rejetteraient en bloc la discipline, l’abnégation, sans lesquelles il n’est pas de vie digne. Il y aurait des émeutes parmi la populace : pourquoi s’en priverait-elle ? » p.276. On le voit, la psychanalyse est révolutionnaire et 1968 l’accomplira. Ecrite en pleine ère néoconservatrice, sous George W. Bush, la charge n’est pas un hasard. D’autant que l’auteur fait intervenir Jung, disciple et rival non juif de Freud, pour étayer ses dires : « Vous débusquez les symptômes des autres, leurs lapsus, en vous concentrant toujours sur leurs points faibles, en les infantilisant, tandis que vous demeurez sur votre piédestal, à vous délecter de votre autorité de père » p.339, objecte-t-il au pape Sigmund Freud.

« Être ou ne pas être », s’interroge le narrateur, fan de Shakespeare. Il aura une illumination quant au sens de la tirade de Hamlet : être c’est agir, mais ne pas être ne signifie pas pour autant ne pas agir – il s’agit de faire semblant. Toute l’image de la société américaine est là. L’apparence, les convenances, la publicité, le marketing, le divertissement, la poudre aux yeux, les mascarades du sexe – ce n’est pas refuser l’action – c’est faire semblant ! Freud déclare dans le roman (mais toutes les citations sont attestées dans ses œuvres ou dans ses lettres réelles) : « Votre pays [les Etats-Unis] : je m’en méfie. (…) Il fait ressortir ce qu’il y a de pire chez les gens : la grossièreté, l’ambition, la barbarie. Il y a trop d’argent. J’ai vu la célèbre pruderie de votre pays, mais elle est fragile. Elle sera emportée par le tourbillon de satisfactions qu’elle suscitera. L’Amérique, je le crains, n’est qu’une erreur » p.490. Si Freud l’a dit…

Ce roman policier intéressera donc les amateurs de suspense, de roman historique sur un New York 1909 étonnant, les psy et les amateurs de la complexité des complexes – autrement dit pas mal de monde. Il se lit bien, divisé en chapitres séquencés comme dans un film.

Jed Rubenfeld, L’interprétation des meurtres (The Interpretation of Murder), 2006, Pocket 2009, 504 pages, e-book Kindle €12.99, broché en occasion

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Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire

En souvenir de la boucherie de 14 et des badernes qui menaient au combat jusqu’à la dernière heure, en souvenir de ceux de l’arrière – pas les meilleurs – une réédition de cette note sur le roman d’Alexis Ruset que j’avais bien aimé à sa parution en 2017.

Ce roman paysan d’une belle langue, écrit et composé par un agrégé de lettres qui fut haut-fonctionnaire, se passe entre 1913 et 1919. Il a pour cadre ce monde enfui des villages agricoles des Vosges lorraines, la vie terre à terre parmi les bêtes, les superstitions et les rancœurs remâchées des ignorants. Car le monde d’hier était celui de la tradition, des habitudes, de la norme.

Non, ce n’était pas « mieux » avant ; ce n’était ni pire, ni meilleur qu’aujourd’hui et que demain, simplement différent. Un nabot venu de l’Alsace allemande est à la fois le diable et le bon dieu, il est très laid, difforme, bas sur pattes, abandonné à la naissance ; il chevauche un bouc puant aux yeux jaunes et parle un sabir à peine compréhensible pour le patois typé des gens d’ici. Mais il guérit les maladies que les docteurs ne savent pas et soigne les animaux comme s’il les comprenait. Il n’a pas de nom et on l’appelle « le petit homme ». Sa simple présence est une insulte pour tous : pour les pochards qui lui envient sa tempérance, pour les ignares qui lui envient son savoir, pour le vétérinaire qui voit sa clientèle se détourner, pour le curé qui soupçonne Belzébuth… Ne l’a-t-on pas vu un soir enfiler son bouc et ce dernier bêler de contentement ? C’est du moins ce qu’on dit, Untel ayant un copain qui en a vu un autre disant le tenir d’Unetelle.

Seuls Joseph, patriarche lorrain droit comme un chêne et respecté de tous, et son fils Octave, forgeron aux muscles développés qui défie quiconque à la boxe sans aimer se battre, protègent le petit homme. Jusqu’à ce que la guerre arrive, celle de 14 qui durera quatre ans, la guerre la plus bête, déclenchée par des imbéciles pour des motifs idiots, et qui va saigner la France et l’Europe pour des générations, datant sûrement son déclin. Tous sont mobilisés, sauf les malingres, les maladifs et les bancroches. Ceux-là mêmes qui trouvent plus valorisant d’exciter la haine contre le bouc émissaire tout trouvé de leur déficience : celui qui n’est pas de chez nous, celui qui parle barbare, celui au savoir qu’on ne comprend pas – donc diabolique.

Octave part à la guerre, comme les meilleurs, et les fluctuations du front dans les premiers mois permettent aux Allemands d’investir le village. La veulerie des faibles se déploie alors à plein et le petit homme, qui a eu le malheur d’être charitable à un sergent français blessé, est trahi par l’instituteur et le vétérinaire, aidés d’un soûlard invétéré. Tiré du grabat en chemise un matin par une escouade allemande guidée par l’ivrogne, le petit homme est amené sous un chêne où il est pendu, son bouc abattu. Joseph, qui venait s’interposer, est tué. Et toute la population venue en badaud lyncher lâchement l’anormal porte désormais le poids du péché.

Octave, bien qu’à la guerre, ne songe qu’à ne pas laisser le forfait impuni. Il distillera son œuvre, de permission en permission et la mort, avide, accomplira cette expiation. Mais elle ne doit pas crier victoire. Même la guerre la plus con ne doit pas éradiquer la vie. Celle-ci doit renaître, obstinée, malgré les malheurs. Le monde n’est ni bien, ni mal, il est mêlé. Et pour qu’il continue, la vie doit être privilégiée. L’inclination, l’amitié, l’amour, sont là pour cela. Octave ne reviendra pas mais il aura un autre but que la simple vengeance ; il aura aimé une femme et laissé un journal du front ; il s’est fait un ami et l’offrira à sa sœur pour mari. Le rance et la rancœur seront balayés par la victoire. Celle des armes et celle des cœurs.

« Si je veux que justice soit faite, c’est d’abord pour que la mort ne crie pas victoire. Elle m’a tout pris, mon père et le goût de vivre. Elle a fait du berceau de mon enfance le cercueil de mes espérances et de moi un homme vieux en poignardant dans le dos ma jeunesse à coups de lâchetés, de crimes et de trahisons. Et ça ne lui suffit pas » p.148. C’est à chacun de la combattre pour faire reculer l’obscurité du néant qu’approchent dangereusement la peur, la superstition et l’ignorance. Le goût de vivre, les liens amoureux et la raison peuvent aider à remonter la pente facile de l’abandon aux forces de mort.

Entre Genevoix et Flaubert, Alexis Ruset use d’un riche vocabulaire pour nommer précisément les choses, il parsème ses dialogues d’expressions de patois, il nous fait vivre l’époque et les personnages en cet anniversaire séculaire de la pire guerre européenne qui fut jamais. Tout cela pour nous enseigner combien la vie importe, et que le positif des gens peut surmonter la pente facile mais mortelle d’accuser, de haïr et de tuer.

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire, 2017, éditions Zinedi, 215 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Martha Grimes, L’énigme du parc

L’intrigue est compliquée et l’auteur avoue sa sympathie pour le personnage criminel, mais tout le sel de ce roman policier est dans la description des mœurs anglaises. Martha Grimes est américaine, mais elle a saisi l’essence anglo-saxonne du Londonien, depuis l’aristocrate qui refuse ses titres à la serveuse de bar qui essuie avec amour les bouteilles qu’elle sert chaque soir à ses clients. Nous retrouvons aussi les Cripps, famille déjantée d’un village du Yorkshire dans laquelle les enfants s’ébattent dans la plus grande liberté sexuelle, ce qui donne un aspect cocasse aux descriptions apocalyptiques de leurs méfaits somme toutes « normaux ». Le bébé est même prénommé Robespierre.

Le soir d’un samedi, le commissaire principal Richard Jury qui fait le trajet jusqu’à  chez lui en bus à impériale, observe par désœuvrement une belle femme blonde au manteau de fourrure. Il la voit descendre de l’autobus, puis remonter dedans après dizaine de minutes, le véhicule ayant été ralenti par des travaux, ce qui est en soi étonnant. Elle descend au portail du palais des évêques dont les abords à l’abandon ont servi de jardin botanique. Il l’a suivie, sans savoir pourquoi, mais n’a pas pénétré à sa suite. Jury avait oublié sa traque sans motif lorsque, le lendemain, il apprend qu’une femme blonde en manteau de fourrure vient d’être retrouvée morte dans un carré de lavande du jardin des évêques.

Il pense la reconnaître à la morgue, et puis non. Il est persuadé qu’il y a deux femmes qui se ressemblent et que la blonde qu’il a suivi n’est pas celle dont on a retrouvé le cadavre. D’où l’énigme. Jury se heurte au scepticisme de sa brigade de Scotland Yard et doit convaincre le sergent Wiggins, fin observateur et hypocondriaque, tout comme l’inspecteur Chilten, initialement chargé de l’enquête mais à qui il faut arracher chaque renseignement. Il enrôle son ami Melrose, aristocrate foncier qui n’utilise plus son titre de lord mais dont l’aisance lui permet des fantaisies, telle qu’acheter un tableau abstrait sans aucun intérêt, juste pour les besoins de l’enquête.

Cela nous vaut une critique acerbe des galeries d’art de la capitale et du snobisme dont elle fait montre à l’égard des « artistes », enrobant d’un vocabulaire intellectuel sans grande signification les pires abstractions sur les toiles. L’auteur analyse avec le même humour corrosif les horoscopes affirmatifs et fantaisistes, la faune variée des bus londoniens, l’atmosphère enfumée et cosy des pubs, et déniche au chapitre 12 la fameuse soupe Windsor, fleuron culinaire de l’Angleterre victorienne.

Le lecteur qui aime flâner et connaître ces étranges tribus des Angles et des Saxons, sera ravi du voyage. Ceux qui préfèrent l’action brute à l’américaine seront probablement frustrés, car l’enquête avance lentement et ne se dénoue qu’à la toute fin. Mais c’est le plaisir du roman policier que de nous promener dans la noirceur avant de dénouer l’intrigue. J’aime décidément beaucoup Martha Grimes.

Martha Grimes, L’énigme du parc (The Stargazey), 1998, Pocket policier 2012, 479 pages, €7.50

Les romans policiers de Martha Grimes chroniqués sur ce blog

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Joseph Delteil, Choléra

Delteil a ravi André Breton et Louis Aragon mais surtout scandalisé Paul Claudel, ce qui est un bon point. Car il était païen, érotique, avide de vivre dans ce monde-ci. Il a chanté la joie du corps, la jeunesse en feu, panthéiste, pansexuelle, picaresque. Il conte épique, il galope du stylet, cisèle ses phrases comme des piques. Sauf que… parfois manque une histoire. Car le style n’est pas tout s’il ne s’applique pas à une aventure.

C’est le cas de Choléra, moins bon que Sur le fleuve Amour dans la même veine. Ne s’y déploie qu’une intrigue mince et les pages s‘étirent, écrites en gros, parsemées de poèmes et de citations, parfois de digressions pour faire volume. Si le lecteur ne s’ennuie pas toujours, il fait maigre et reste sur sa faim.

Un jeune homme de 16 ans, Jean, est amoureux de trois filles à la fois : Alice 15 ans, Corne 17 ans et Choléra 18 ans. Il ne peut donc choisir puisqu’aucune ne se prénomme Peste et qu’elles sont plus de deux. C’est vous dire le point de vue potache que tient ce roman en courant.

Ce qui n’empêche pas les exercices de style de ce boulimique de lecture adolescent : « La Marne, à Charentonneau, est bien jolie rivière, calme comme moi. Elle coule tout en profondeur, de l’est à l’ouest selon les rites, avec de la belle pâte et le meilleur dessin. Peupliers et platanes la pénètrent de feuilles et de racines. Berges peuplées de maraîchers et de gargotes ; sur une pelouse en pente, un troupeau de tonneaux de vin va s’abreuver à l’eau ; hangars en série et villas bourgeoises ; filles à pain et mauvais drôles couchés dans un beau gazon nourri de merde ; des Poulbots dans tous les coins ; casquettes, lilas, haridelles et ingénieurs ; enfin l’indispensable péniche : voilà les bords de la Marne ! (…) Alice, Corne et Choléra s’occupent de couture, de broderie » (ch. II). Les guinguettes à la mode des bords de Marne, où venaient s’encanailler les Parisiens des années folles en s’enivrant de vin descendant le fleuve, sont tournées en dérision. Charenton sur eau devient Charentonneau et le troupeau des urbains vient s’y abreuver à pleins tonneaux. Ne restent que les filles pour échapper au cliché – et l’érotisme, sinon l’amour, pour échapper au vulgaire.

Le héros culbutera avec l’une, avec l’autre, avec la troisième ; il les aimera toutes car elles sont toutes différentes. Corne, « douce comme un flan » (ch. XIII) lui « pinçait la peau », lui « chatouillait les mamelles » (ch.II) ; Choléra « est une fille de sel, nerfs chimiques et nez d’aigle » (ch. XIII) ; Alice « perpétuellement insatisfaite, elle s’épuisait à lire le marquis de Sade » (ch. XIII). Il faut dire qu’avant de rencontrer ces filles fantasques, il s’« allaitait à quelques amis sensibles, juteux et divinement malades. De tendres jeunes hommes sont ce qu’il y a de plus propre à embellir une vie terrestre » (ch. IV). Un bi adepte du triolisme, Delteil ne recule devant rien et pirouette en littérature, coquet, allusif. Comprenne qui pourra, ou plutôt qui a de la culture.

Je vous laisse découvrir l’œuvre, Elle tourne assez court car le héros semble se complaire à faire disparaître tout ce qu’il aime. Façon de dire, peut-être, que tout amour est éphémère, réduit au rêve et aux sensations, et qu’à l’existence même nul ne doit s’attacher.

Joseph Delteil, Choléra, 1923, Grasset Cahiers rouges 2013, 182 pages, €8.20 e-book Kindle €5.49 

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Shock Corridor de Samuel Fuller

Un journaliste atteint de démesure (Peter Breck) veut résoudre l’énigme d’un meurtre en se faisant passer pour fou. Il veut intégrer l’asile d’aliénés (pardon, la clinique où « l’on soigne les patients atteints de troubles de la réalité ») pour savoir auprès des trois témoins dérangés cachés sous la table qui est l’auteur d’un meurtre perpétré dans les cuisines, ce que la police n’a pas résolu. Visant le prix Pulitzer qui récompense les meilleurs journalistes, il entreprend, avec la complicité de son rédacteur-en-chef, d’apprendre sa leçon de folie auprès d’un psychiatre expert en guerre psychologique.

Seule sa maitresse (Constance Towers) voit l’aventure d’un sale œil car elle croit – en bonne behavioriste américaine – que jouer un jeu c’est devenir son personnage. La méthode Coué ne dit pas autrement, tout comme Lorenzaccio chez Musset. Le « dressage » change l’homme et s’il simule, la durée l’emporte. C’est ainsi que l’un des fous témoins est devenu « communiste » par lavage de cerveau en Corée : il a joué le rôle du converti pour avoir de meilleures conditions d’existence dans le camp de prisonniers et a fini par ressembler à ses bourreaux – jusqu’à ce qu’un sergent américain, un vieux de la vieille, lui fasse prendre conscience de sa mutation. Il est alors devenu fou et rejoue sans cesse la guerre de Sécession (autre folie schizophrène américaine).

Tout se passe bien au début, le journaliste parvient à bluffer le docteur (Paul Dubov) en récitant sa leçon apprise de fétichiste incestueux. Il fait croire qu’il a eu des pulsions sexuelles envers sa sœur unique lorsqu’il avait dix ans, caressant ses nattes, l’embrassant, avant de tenter de la violer à trente ans. La maitresse, stripteaseuse dans le civil (un autre jeu simulant le désir sexuel), finit par accepter de jouer son rôle, par pur amour. Mais elle se rend vite compte que son amant décroche.

A vivre sans cesse parmi les fous, à prendre les médicaments prescrits, à subir les électrochocs en cas de violence, la réalité se brise. On intègre un autre univers : celui des semblables qui vous entourent et que l’on rencontre dans « la rue » – un couloir entre les chambres où chacun peut se promener librement. Subrepticement, sans que l’on s’en rende compte, l’environnement rend autre car conforme aux autres. Le huis-clos d’asile est une métaphore de la société américaine. Le lieu « qui n’est pas une prison » empêche cependant d’en sortir et les « scientifiques » savent mieux que vous qui vous êtes et comment vous allez réagir. Vous n’êtes « guéri » que lorsque vous devenez socialement correct, réalisant strictement ce que la société attend de tous.

Quant aux personnages, dont la galerie est pittoresque, ils représentent les divers aspects de la société yankee : les nymphomanes obsédées de sexe qui dessinent des hommes nus bodybuildés sur les murs et se jettent sur tout mâle pour le mordre et le dévorer, l’obèse qui répète un opéra car il a eu sa première crise cardiaque lors d’une écoute (Larry Tucker), le nègre qui se prend pour le chef du Ku Klux Klan parce qu’il a été l’un des premiers à intégrer une université blanche sous Kennedy (Hari Rhodes), le savant atomiste qui retombe en enfance pour ne pas voir l’apocalypse qui vient, le soldat fier de son pays envoyé en Corée et qui devient fan du communisme.

En bref, toutes les tares modernes de la société des Etats-Unis sont réunies : le sexe, la malbouffe, le socialisme, le racisme et la bombe atomique. Lorsque le nègre fou voit un autre nègre fou, il sonne l’hallali : « tuons-le avant qu’il se reproduise ! » Ce qui donne ces scènes loufoques d’inversion où un Noir parle comme un Blanc raciste et où une bande de femmes harasse un homme égaré dans leur salle. C’était étrange à l’époque, beaucoup moins aujourd’hui… même s’il est tabou et politiquement très incorrect d’accuser de « racisme » un non-Blanc ou de « viol » une femme.

La tare américaine est moins dans les conséquences que dans les causes : dans cette société où la compétition reste reine comme aux temps des pionniers, chacun est avide de reconnaissance personnelle. S’il n’y parvient pas, sa personnalité se dissocie : le personnage qu’il joue entre en conflit avec son être profond. Lorsque c’est l’habit qui fait le moine, l’humain sous les oripeaux sociaux ne vaut pas grand-chose, ballotté entre les injonctions morales et sociales des autres, n’existant que par leur regard. Le mythe du self-made-man qui s’est « construit tout seul » laisse croire qu’il suffit de volonté pour se façonner à son image idéale. Mais c’est se prendre pour Dieu, péché d’orgueil déjà puni lorsqu’Eve a croqué le fruit de l’arbre de la connaissance. L’individu perd son âme pour prendre toutes les formes (ce qui était la définition du Diable au Moyen-âge).

Le journaliste va découvrir qui est le meurtrier, profitant des rares instants de lucidité des trois témoins. Il saura la couleur du pantalon de celui qui a tué, apprendra à quel corps médical il appartient, et connaitra à la fin le nom de qui a donné le coup de couteau fatal. Le spectateur connait le tueur, il l’a rencontré depuis le début et s’est forgé une « image » de lui plutôt sympathique. Comme quoi l’apparence n’est – une fois de plus – pas la réalité. « C’est un débile qui a le prix Pulitzer », conclut le docteur psychiatre à la fin. Nul ne sait si l’amour – plus fort que la mort dans la mythologie américaine – réussira à vaincre la folie qui s’est emparé du cobaye volontaire.

Le noir et blanc accentue les contrastes entre le réel et la folie ; les inserts de séquences en couleur apparaissent comme des rêves (le nègre se voit en brun d’Amazonie, pas en noir d’Afrique ; le journaliste cauchemarde les chutes du Niagara qui menacent d’engloutir sa raison).

DVD Shock Corridor (3 DVD : Shock Corridor – avec la séquence en couleurs coupée à la sortie française – (VF/VOST), Naked Kiss – Police spéciale (VOST) + bonus, Samuel Fuller, 1963, avec Peter Breck, Constance Towers, Gene Evans, James Best, Hari Rhodes, Larry Tucker, Paul Dubov, Chuck Roberson, Univzersal pictures 2003, 1h41, €49.50

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Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour

L’Amour est ce fleuve sibérien de 4500 km de long qui sépare l’Occident de l’Asie et la Russie de la Chine. C’est aussi cette révolution de l’âme, programmée par les hormones, qui sépare l’enfance de l’âge adulte. C’est enfin ce goût de vivre, enraciné comme le chiendent, qui fait rêver de liberté au cœur même des pesantes dictatures populaires. Ces trois thèmes sont présents dans le livre de Makine.

Le dégel, la débâcle, le fleuve qui se disloque brutalement au redoux, met brusquement le paysage en mouvement après l’éclat glacé de l’hiver. À l’adolescence, les hormones sont comme la sève au printemps, elles montent et enivrent. Le paysage devient riant, les bourgeons poussent, les sexes se tendent, pour rien, sous les culottes des gamins. La vie donne envie de chanter. Les jeunes garçons regardent les filles et rêvent, ou l’inverse.

Le dégel, c’est aussi celui de la Russie. Dans ce pays sénilifié par un Politburo de grands-pères, tout fonctionne en automatique. Les pourcentages de production sont scolairement en hausse, les médailles sont distribuées comme des bons points. Étonnamment un film occidental loufoque, invraisemblable, mythique, un réchappé de censure, fait entrevoir aux habitants un autre monde. Celui où la vie n’est pas une convention mais un jeu, où les actes ne sont pas tous destinés à la production mais peuvent être gratuits, où l’existence n’est pas condamnée à rester terne mais peut être magnifiée par l’imagination. Un monde où l’on peut aimer pour aimer, simplement, ce qu’on avait oublié dans l’URSS de la guerre, des barbelés et du climat arctique.

Les trois amis sont le Poète, le Guerrier et l’Amant – les trois fonctions classiques indo-européennes : l’esprit, la force, la génération. Il y a Oukhine le Canardeau, celui que le fleuve a blessé petit, lors d’une débâcle, en le rendant bancal et boiteux. Il y a Samouraï qui a failli se faire violer enfant par les bûcherons en manque, alors qu’il sortait nu du fleuve encore glacé un printemps. Il y a enfin Don Juan le narrateur, qui n’a plus de père ni de mère, « un ange avec de petites cornes », amoureux et positif. Un soir, le bouillonnement de la sève sera trop fort : il ira à la ville lever une pute à la gare, pour faire la foire dans son isba. Il venait d’avoir 14 ans.

La Sibérie est un pays contrasté où l’hiver ensevelit tout sous la neige et le froid terrible, où le printemps est une explosion et une débâcle, l’été torride et bref. Les hommes qui y vivent en ont pris les contrastes brutaux. Joie de la neige glacée ou l’on creuse des galeries pour voir le ciel au sortir des maisons, où l’on se jette tout nu après le sauna par -48°. Joie du froid coupant qui fige le paysage et fait frémir les étoiles. Brutalité des sensations qui montent au soleil caressant du printemps, et des envies de bain froid, de feu de bois et de faire l’amour. Contrastes de la chaleur d’été et de la fraîcheur du fleuve, sensualité d’être nu, grelottant au sortir de l’eau, vite réchauffé par le soleil et par le feu. Makine décrit bien ces contrastes, ces variations d’hormones, cette exubérance des sens sollicitée par les extrêmes.

Il avait 14 ans, il sortait nu de l’eau froide avec ses copains Samouraï le musclé et Oukhine le bancal. Deux filles sont arrivées très vite en véhicule tout-terrain et les ont surpris tous les trois dans le plus simple appareil en train de se sécher au feu de camp, la peau hérissée du froid de l’eau, soulignant la musculature encore en devenir, les gouttes brillantes sur la peau tendre. Elles les ont regardés, surtout lui, et l’une a dit à l’autre qu’elle le trouvait mignon. Il est devenu pour ses copains « le Don Juan à poil ».

En hiver, bonheur intense du bain de vapeur dans l’isba, où l’eau jetée sur les pierres chaudes noie le corps dans un brouillard brûlant, où l’ami fouette le dos et les fesses à grands coups de tiges de bouleau avant que tous deux n’aillent se rouler et s’empoigner nus dans la neige immaculée et crissante du dehors, laissant sur le sol vierge la trace nette de deux corps. Un jour, c’est une Occidentale dans le Transsibérien, les traits fins, le genou fragile, la cuisse élancée, qui fascine le jeune sauvage lors d’une escapade. Ce reflet sur le genou le torture, lui donne envie de posséder, d’étreindre, mais surtout de pénétrer le secret de sa chaleur, de donner son souffle à la nuit.

Toutes ces images résonnent au fond de moi comme de tout garçon, je suppose. La Sibérie n’est qu’un extrême où les sensations sont vécues plus brutalement. Mais j’ai connu en France la sensualité de la prime adolescence, exubérante, panthéiste, hypersensible. Il faut qu’un barbare vienne de Russie pour revivifier notre littérature. Nous vivons dans un pays trop bourgeoisement constipé, trop empêtré de culpabilité morale et d’interdits religieux. En témoigne l’édition Folio, épuisée, à la couverture probablement trop érotique pour notre époque de réaction.

Andrei Makine, Au temps du fleuve Amour, 1994, Seuil, €19.50 e-book Kindle €13.99

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Hitler

L’idée m’est venue de regarder à nouveau cet autre monstre sacré de l’histoire du siècle précédent qu’est Adolf Hitler. Je l’avais survolé durant mes études mais, au contraire de Lénine dont les œuvres, bien que sectaires, ont une certaine séduction intellectuelle, Hitler ne m’a jamais attiré. Son œuvre n’est qu’un tissu de hantises plates ou hystériques, sa personnalité bien falote. Reste sa politique, dont les conséquences furent énormes en son siècle – et qui fait toujours question. On ne peut l’ignorer, donc il faut tenter de le comprendre l’homme.

La biographie de Marlis Steiner, paru en 1991, ainsi que les souvenirs d’Albert Speer, parus en 1966, peuvent y aider. Le premier est d’une historienne française ; il opère une belle synthèse, claire et abondamment référencée. Le second est un participant au Reich, un ministre proche de Hitler, dont l’intelligence aiguë offre un regard de l’intérieur, une observation acérée de technocrate imperméable à la propagande et tenu seulement par une fidélité personnelle. Il apparaît comme le meilleur ouvrage sur le nazisme et le régime hitlérien. Tout y est : l’exposé de la doctrine, la pratique de la dictature, la flagornerie et les rivalités de clans, le fanatisme borné de Hitler et son magnétisme personnel, ses innombrables erreurs, la faillite d’un système archaïque et ossifié dans son principe, fondé sur une propagande c’est-à-dire une illusion permanente, qui vendait une énergie dont le relai devait impérativement être pris par la réalité sous peine de retomber – enfin une idéologie brumeuse, mythologique et névrosée.

Qui était Adolf ?

Son grand-père est inconnu, peut-être était-il même juif bien que les recherches de Himmler n’aient rien donné. On soupçonne l’inceste : l’oncle de Hitler serait en fait son vrai grand-père… Son père est coureur de jupon et arriviste, il se rêve. Rien de bien glorieux pour le führer du Reich. Après la mort de ses trois premiers enfants, avec un mari souvent absent, l’amour de sa mère pour Adolf est excessif. L’enfant est dévoué et anxieux, il préfère l’imagination à la réalité, perçoit les choses sélectivement, n’apprend que ce qui l’intéresse. Opposé à toute discipline, il rejette son père et son arrivisme. Timide et renfermé, il n’aime personne et nul ne l’aide à s’insérer dans la société. Alors il joue à faire des bulles de savon, à se bâtir des châteaux imaginaires, et il s’en prend à l’ensemble du monde lorsque tout s’écroule. Il échoue deux fois à l’Académie des beaux-arts de Vienne. La musique de Wagner produit chez lui une excitation hystérique. Le vieux musicien manieur de mythes et producteur d’art « total » répond au désir du jeune Adolf d’échapper au carcan rationaliste et à la discipline positiviste de l’époque, pour lequel il n’est pas fait, afin de se réfugier dans un monde onirique et héroïque où tout est possible en imagination. Hitler se voit en Rienzi, le tribun romain de l’un des opéras.

Mais le jeune homme n’est pas à part : « En se remémorant le climat de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, on est frappé de voir à quel point Adolf Hitler est un produit de la culture ambiante, qu’il a absorbée comme une éponge » Steiner p.35. Quête d’identité, la germanité héroïque suscite le rejet du cosmopolitisme capitaliste, du socialisme internationaliste, des juifs « apatrides », des ploutocrates qui n’ont pour dieu que l’argent. En quête de reconnaissance pour sa puissance nouvelle, l’Allemagne est comme Hitler : elle a peur du déclassement, elle veut rester dans la cour des grands. Le jeune Adolf, seul et pauvre à Vienne, découvre le monde ouvrier et la crainte de la déchéance qui guette artisans et petits commerçants, ainsi que les fonctionnaires subalternes. Pudibond, Hitler répugne à se dévêtir et ressent du dégoût devant les prostituées. C’est une vraie névrose ; il verra dans le Juif un bouc émissaire lubrique de son impuissance sexuelle.

La société allemande reste à la fois industrielle et féodale, écartelée entre deux mondes. La bourgeoisie est incapable de prendre en main la politique. On assiste à une résurgence de l’irrationnel, du culte de l’instinct et du sentiment. Le rationalisme est considéré à la fois comme Français, abstrait et trop sec, l’esprit scientifique trop réducteur, l’individualisme trop égoïste. C’est la lutte finale du romantisme contre les Lumières. On cultive la « profondeur de l’âme » allemande, en opposition au superficiel rationaliste des Français. L’individu ne se conçoit que comme lié à la nature et à la réalité supérieure du peuple en tant qu’entité historique et biologique qui réalise un destin. Les sciences sociales encouragent cet esprit : en biologie Darwin et Gobineau, en psychosociologie Gustave Le Bon et Vacher de Lapouge, en historiographie Taine et Renan (mais aussi Hegel), en philosophie Schopenhauer, Nietzsche, et Bergson. Les Germains se veulent anti-Romains. Ils constituent une société médiévale, hiérarchique, religieuse et organique, en opposition avec la société industrielle considérée comme niveleuse, scientiste et nihiliste. L’impérialisme économique des milieux d’affaires allemands rencontre l’impérialisme colonial des victimes de la modernisation.

Et c’est la guerre, celle de 1914. Hitler, soldat, y fut très bon ; il reçut plusieurs distinctions dont les croix de fer de deuxième puis de première classe. Il apprécie surtout la camaraderie égalitaire forcée, l’esprit des tranchées, la règle – loin du relâchement moral de l’arrière. Il se saisira de la psychose allemande de la défaite pour échapper à sa propre psychose personnelle. L’Allemagne, ce sera lui ; il la fera basculer du monde paysan au monde technique. « Chien errant » après la défaite, il est embauché par un capitaine au vu de son excellente conduite pour assurer la propagande contre les spartakistes. C’est le succès : Hitler révèle ses dons d’orateur, mêlant du fanatisme à une attitude populaire. Il se montre brutal, cynique, vulgaire : il plaît à l’époque. Il devient expert en techniques du discours, prévoyant par avance les objections pour y préparer des réponses détaillées. Il fait appel à l’émotion et, sensitif, suit les mouvements de son auditoire ; il lui donne le sentiment de le comprendre. Albert Speer, jeune architecte peu convaincu par le nazisme, en sera séduit presque immédiatement. L’éclatement de la personnalité de Hitler correspond à l’éclatement de l’Allemagne, ce qui lui permet de jouer plusieurs rôles où chacun peut se reconnaitre. Hitler réalise ainsi l’identité mythique du peuple qui fusionne en lui.

Ses idées ?

Avant tout acquérir et consolider son pouvoir, puis celui de l’Allemagne. La politique étrangère sera une fin mais aussi un moyen pour cela. Hitler a une vision social-darwiniste d’une lutte éternelle entre les hommes et entre les peuples, où la race a la prééminence d’un destin à l’antique, où les personnalités jouent un rôle providentiel. Selon Speer, son évolution intellectuelle s’est figée lors de ses années de jeunesse, entre 1880 et 1910. Il n’a pas de consistance intérieure, il est un pur acteur qui n’aime ni le sport, ni les spécialistes, ni l’humour. En fait, il ne supporte ni l’effort, ni la critique (qui est un effort d’argumenter). Il préfère l’intuition, la volonté, la providence. Le fanatisme lui tient lieu de doctrine. « Il ne savait rien de ses adversaires et se refusait aussi à utiliser les informations qu’on mettait à sa disposition ; il faisait bien plus confiance, même si elles étaient souvent contradictoires dans le détail, aux intuitions spontanées, déterminées par un mépris extrême de l’adversaire » Speer, p.236.

Il admire Lénine pour sa technique de prise du pouvoir et la lui emprunte : il crée un petit groupe organisé, prêt à tout et tenu d’une main de fer ; il manipule et embrigade les masses par les cortèges, la propagande, les organisations. Son « socialisme » est une attitude éthique entre gens de même race : un esprit communautaire suscité et encadré par l’État. C’est le contraire du socialisme marxiste qui est « juif », c’est-à-dire réduisant les relations des hommes au matérialisme, à l’économie, à l’opportunisme égoïste sans notion de patrie ni de race. La politique prévaut : c’est le destin de la race assurée par la providence ; la production suivra. On aboutira à une sorte d’économie mixte faite de planification au sommet et de libre initiative à la base ; notons que c’est un peu la voie que choisira la Chine après Mao.

La théorie de l’espace vital viendra plus tard, mais appartient au même corps de doctrine. Hitler est « fou de la technique » mais regrette ses effets de prolétarisation des masses et de destruction écologique. Il rejette cependant le mysticisme, l’occultisme, les religions et même la mythologie SS de Himmler, selon Speer et Steiner. Il déclare par exemple : « Quelle absurdité ! Alors que nous en sommes presque à une époque libérée de toute mystique, le voilà qui recommence ! (Il parle de Himmler). Tant qu’à faire, nous n’avions qu’à en rester à l’église. Elle, au moins, avait des traditions. Penser qu’un jour on puisse faire de moi un saint SS ! Vous vous imaginez ! » Speer p.136. Rosenberg ? Son Mythe du XXe siècle est « un truc que personne ne peut comprendre », écrit « par un Balte obtus à la pensée terriblement compliquée », « une rechute dans des conceptions moyenâgeuses ! » Speer p.139. Hitler considérait sa conception du monde comme fondée sur la science moderne, mais sans avoir les moyens intellectuels de percevoir les présupposés des sciences sociales. Il maniait les mythes sans construction intellectuelle.

La fin du siècle XIXe a découvert, effaré, les bacilles et les microbes avec les travaux de Koch, de Pasteur, de Virchow. L’homme de la rue qu’était Hitler en a retiré le sentiment d’une lutte insidieuse de tous les instants pour survivre, à tout niveau. Il existe, depuis les corps particuliers aux peuples entiers, toujours des risques de contagion, de maladie, de perte de substance vitale. La question raciale est pour Hitler la clé de tout et il assimile les Juifs à la syphilis, aux vampires suceurs de sang ou aux prostituées suceuses de sperme. Pour lui, pureté de race égale pureté d’âme. L’identité idéale ne peut se construire qu’en projetant tout son mal sur une image opposée, une « anti-race » en bouc émissaire. Les qualités héroïques que l’on peut promouvoir se sélectionnent par la lutte. Il s’agit de purifier la race de ses éléments allogènes. L’État n’est qu’un moyen pour la conservation et pour la réalisation de ce destin. Mais « la politique, pour Hitler, était une question d’opportunité. Même sa profession de foi, Mein Kampf, n’échappait pas à ce critère. Il prétendait, en effet, que bien des parties de son livre n’étaient plus valables » Speer p.175. Par-là, il rejoint Lénine en pragmatisme et machiavélisme.

Son système politique ?

Il est devenu un corporatisme qui isole et déresponsabilise, un idéal de société de caste avec une élite grossière vouée à l’épate, à l’étalage de sa force et de sa fortune, avec de rares intellectuels le plus souvent technocrates comme Albert Speer. Pour Hitler, l’intelligence ne compte pas, seule compte la volonté. Et les êtres frustres en manifestent plus que les êtres de raison qui sont prudents et mieux avisés. La politique biologique n’était qu’un leurre selon Speer. Il récuse la Napola et les « châteaux de l’ordre » SS : « Il est cependant vraisemblable que cette sélection n’aurait abouti qu’à former une classe de bureaucrates tout juste apte à occuper des positions dans l’administration du parti. Coupés de la vie par la claustration de leur jeunesse, ils auraient cependant été imbattables pour leur arrogance et leur suffisance, comme le montraient déjà certains indices. Fait caractéristique, les hauts fonctionnaires n’envoyaient pas leurs enfants dans ces écoles » Speer p.175. Le sentiment d’une providence, d’un destin aveugle de la race, ajouté au sentiment de faire partie d’un ensemble qui dépasse l’individu, n’incitent ni à la réflexion, ni à la critique. Tout cela déresponsabilise et tend à réduire les problèmes moraux ou politiques à leur seule dimension technique ou administrative. Cette neutralisation est totalitaire et conduit aux camps d’extermination sans aucun état d’âme.

Ce système, dit Speer, était Inférieur au système démocratique parce qu’il ne connaissait aucun contrepoids : il n’y avait plus personne pour faire la critique interne des abus et des erreurs et permettre au système de s’auto-corriger.

Un entourage flagorneur, le surmenage de qui veut tout décider par lui-même, la réclusion de qui se sent malade et vieillissant, la sclérose et la rigidité intellectuelle sans contrepartie, entraînent Hitler à multiplier les erreurs :

  • il a cru possible un accord avec l’Angleterre ;
  • il a pensé que la France et la Grande-Bretagne n’interviendraient pas pour la Pologne ;
  • il a voulu attaquer Leningrad et Stalingrad à la fois au lieu de faire porter tous ses efforts sur Moscou, puis de négocier ;
  • il a laissé le biologisme conduire son action plutôt que la politique, la préparation économique et les manœuvres diplomatiques – la politique raciste lui aliénait les pays occupés à l’est, alors qu’il aurait pu les retourner contre l’URSS ;
  • émerveillé par les gadgets techniques, il a refusé longtemps d’équiper l’infanterie de pistolets mitrailleurs (ils n’existaient pas du temps de « sa » guerre de 14), de développer le missile sol-air plutôt que les V1, de produire l’avion à réaction en chasseur plutôt qu’en bombardier, de produire des chars légers et rapides plutôt que lourds ;
  • il a qualifié la physique nucléaire de « physique juive » et interdit toute poursuite des recherches ;
  • il prenait toujours les hypothèses les plus favorables dans ses plans de campagne, négligeant toutes les mises en garde, préférant les improvisations aux préparations méticuleuses, la volonté et le courage devant suppléer au matériel manquant ; c’est ainsi que son entêtement à ne jamais reculer a rendu impossible de préparer le moindre glacis défensif en URSS et a conduit à lâcher trop vite le terrain…

Produit des frustrations de l’histoire allemande, Hitler a échoué, son idéologie haineuse et son système dinosaurien avec lui. Et la conclusion d’Ernst Jünger sur les nazis dans La cabane dans la vigne est sans appel : « Étrangers aux langues anciennes, au mythe grec, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français, à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains, quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté, une précision peu commune dans tous les rapports mécaniques ; déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants. Mais ils ont leur tâche à remplir » Kirchhorst, 22 septembre 1945.

Cette conclusion est la mienne.

Marlis Steinert, Hitler, 1991, Fayard 1991, 713 pages, €37.00 e-book Kindle €27.99

Albert Speer, Au cœur du IIIe Reich, 1966, Fayard Pluriel 2011, 848 pages, €16.20 e-book Kindle €10.99

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Les tueurs de Robert Siodmak

Dans un bled paumé du New Jersey nommé Brentwood, que traverse une route inter-états, deux hommes surgissent de l’ombre. Ils ont costume et chapeau comme des bourgeois mafieux. Ce sont des tueurs.

Ils recherchent le pompiste qui, justement, depuis quelques jours se sent mal. Le binôme menace le patron du restaurant, le cuisinier et un client pour se faire dire où loge le pompiste appelé « le Suédois » (Burt Lancaster).

Ils se rendent chez lui et, bien que prévenu juste avant par son aide, il ne se défend ni ne fuit. Il récoltera huit balles dans la peau « parce qu’il a fait un jour quelque chose de mal ».

Ainsi commence le film noir tiré d’une nouvelle d’Ernest Hemingway. Tourné dans un beau noir et blanc qui accentue le drame à la manière de l’expressionnisme allemand, il commence par la fin du héros avant d’en reconstituer la tragédie. Car le Suédois est un boxeur tombé raide dingue d’une femme fatale (Ava Gardner). Burt Lancaster mériterait d’être surnommé Brute Lancaster tant il apparaît rustique, le cerveau déconnecté par la bite. Kitty Collins, la pute de haut vol, fricote avec le chef d’un gang, Bill Jim Colfax (Albert Dekker) et n’en séduit pas moins le boxeur dont elle admire le corps animal, même s’il perd son dernier combat en raison d’une main droite brisée.

Lui s’accuse du vol d’une broche qu’elle arbore lorsque le flic vient l’arrêter ; il en prend pour trois ans. Pour rien. Car la belle se garde bien d’aller le voir ou de lui prêter attention. Lorsqu’il sort de prison, c’est pour être embringué dans la bande qui veut cambrioler la paye d’une usine de chapeaux. Tout se déroule à peu près comme prévu… sauf que le Suédois a eu le malheur de rosser Colfax qui triche aux cartes et que celui-ci a juré de se venger.

Il va utiliser sa pute pour appâter le Suédois et le frustrer de sa part en fixant un rendez-vous aux autres ailleurs que fixé initialement une fois le coup fait, et en incendiant volontairement l’auberge du premier rendez-vous. Kitty Collins en informe le Suédois, qui surgit au moment du partage et rafle la mise. Le couple s’enfuit à Atlantic City… où la pute fait sa valise le jour suivant en emportant le magot. Le spectateur apprendra à la fin pour qui elle roule.

C’est ce que reconstitue un enquêteur de compagnie d’assurance qui voudrait bien récupérer le magot volé pour les bénéfices des assurés, et qui coopère avec l’ami d’enfance du boxeur suédois, un flic rangé et astucieux. Leur univers quotidien, celui de tout le monde, tranche radicalement avec le monde inversé de la nuit et du crime où le Suédois s’est laissé entraîner par l’aragne en noir qui attire les phalènes par son teint, sa voix grave et ses phéromones sexuels. Lorsqu’elle se laissera enfin embrasser, vers la fin du film, c’est le baiser de la mort qu’elle délivrera.

Le fatalisme romantique accrochait encore les cœurs à cette époque d’après-guerre ; aujourd’hui on en rirait. Mais la vamp belle et froide est une figure éternelle, même si elle est maquée et fière de le rester ; aujourd’hui on s’en libérerait. La figure solaire de Burt Lancaster ne sort pas grandie de cette submersion du mâle par les hormones. La mante religieuse a encore frappé et l’amoralité règne dans la société américaine – définitivement.

DVD Les tueurs (The Killers), Robert Siodmak, 1946, avec Burt Lancaster, Edmond O’Brien, Ava Gardner, Albert Dekker, Sam Levene, Carlotta films 2007, 1h38,  standard €7.99, blu-ray €8.99, collector €14.92 avec dvd de suppléments

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Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour

Dédié « à maman, à la Vierge Marie et au général Bonaparte », ce premier Delteil est un roman des années folles. Publié en 1922, il a la fraîcheur de neuf ; le romancier monte du Midi à Paris et fait chanter la langue. La profusion des adjectifs n’en fait pas un maître d’écriture mais donne un ton ; Delteil est une musique avant un récit, le baroque en littérature.

Car son livre est un conte où l’exotisme joue le rôle de décentrement exigé par le propos. La Sibérie est immense, sauvage, contrastée et sensuelle. Ludmilla nait au bord du fleuve Amour, qui va l’emporter sa vie durant. Amour consommé avec son frère cadet Octomir dès que le garçon atteint l’âge de puberté ; peut-être initié avant par le pêcheur qui la ramène dans es filets lorsqu’elle a 8 ans et que sa barque chavire. « A quinze ans, Ludmilla est une fille en fleurs au bord du fleuve Amour. (…) Dans une robe courte en toile de Vladivostok, elle cultive un corps moderne qui se compose d’un ventre pubère et sans reproche, de jambes sûres, et d’une poitrine avec ses attributs » chap. III. Ludmilla est la Nature faite femme, une énergie en marche nommée à la tête d’un régiment de femmes dans l’armée du tsar après avoir été enlevée par un officier et chargeant les bolcheviks rouges de leur avenir « les cheveux au vent et les seins nus » chap. IV.

Toute l’armée ennemie en est amoureuse, dont deux jouvenceaux, officiers rouges nommés Boris et Nicolas. Ils se sont connus au collège et s’aiment, « plus tendres que deux frères » chap. IV, presque amants bien qu’ils aient sacrifié leur virginité dès 13 ans le même jour à la même femme. « Nicolas paraissait plus jeune, et né bâtard de quelque juive incirconcise et d’un beau marchand anglais de passage dans le gouvernement du Kouban. (…) Il avait retroussé sa chemise sur sa gorge lactée. Dans l’entrebâillement de l’étoffe, pointait un bouton mamellaire pareil à un clou de girofle. Boris se leva (…) Alors, délicatement, il se pencha sur l’épaule blanche, et il posa un baiser compliqué sur la nuque ingénue » chap. IV.

Tous deux, roses et blonds, frais et souples, vont tomber amoureux de la même Ludmilla, déserter les bolcheviks pour la rejoindre à Shanghai et la baiser. Jeunes et cruels, ils n’hésiteront pas à mettre le nom du consul américain qui bouffonne auprès de Ludmilla sur un ordre en blanc pour le faire fusiller au nom du commissaire politique bolchevik.

Après quelques visites de bordels sensuels où des Nègres d’Afrique à poil se font fustiger par un Céleste en costume de collège anglais tandis qu’un enfant nu leur injecte quelques drogue aphrodisiaque, Ludmilla désire retrouver son village du fleuve Amour. Mais Ludmilla choisit – et c’est la tragédie. Nicolas est jaloux, puis Boris ; Nicolas manque de mourir de scorbut, Boris d’être fusillé pour avoir jeté dehors deux soldats bolcheviks qui torturaient son ami. Nicola, remis, passe la journée en barque sur le fleuve avec son amoureuse. Boris, frustré, lutine le jeune télégraphiste de 14 ans en uniforme bleu marine si joli à son teint pâle que Ludmilla a sauvé de l’ataman Semenoff, aide de camp de l’amiral Koltchak, tandis qu’il jouait à jeter des enfants aux requins sur le pont du bateau qui le sauvait des rouges. La belle a léché l’eau de pluie qui avait coulé dans le nombril du jeune garçon avant de le chevaucher plusieurs fois. Boris, jaloux de tous étrangle le télégraphiste. Tant de beauté fragile lui rappelle Ludmilla, ou Nicolas. Laissant la sauvagerie monter en lui en cette époque de tous les possibles, où se révolutionnent les mœurs alors que craquent toutes la barrières traditionnelles, Boris agit en jeune Semenoff mu par sa seule énergie sans barrière, vouée à son bon plaisir ; il jette le cadavre de l’enfant dans une fosse où un ours est pris au piège.

Mais Ludmilla et Nicolas sont toujours ensemble, cela le torture et ne peut durer ; il faut qu’il la possède à nouveau, que son ami alterne avec lui dans les mêmes bras. C’est la tragédie de l’amour d’être unique, ce que n’est pas le plaisir. Le terme « amour » en français est trop ambigu, absolu, englobant sexe, affection et dévouement dans un même mot. Tant qu’il y avait plaisir, les deux amis-frères partageaient ; lorsqu’il n’y a que l’amour, il faut choisir – donc déchirer leur fraternelle amitié. Boris tue Nicolas, qui accepte le destin.

En voyant son cadavre passer sur les eaux du haut d’un pont, Ludmilla tue Boris. Mais l’Amour coule toujours : immuable, naturel, indompté.

Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour, 1922, Grasset Les cahiers rouges 2002, 140 pages, €7.90 e-book Kindle €5.49

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Wendy Walker, Emma dans la nuit

Les sœurs Tanner ont disparu. Les deux adolescentes américaines avaient 17 et 15 ans. Dans ce roman policier psychologique l’auteur, avocate du Connecticut, décortique la psychologie de la mère narcissique qui contamine ses filles. L’agente du FBI, elle-même fille de narcissique, a du mal à se dépêtrer de cette emprise et se trouve impliquée plus que nécessaire dans cette affaire qui dure. Car, cinq ans après, aucune des filles n’a été retrouvée…

C’est alors que se produit le coup de théâtre : Cass, la plus jeune, sonne un matin à la porte de sa mère. Etonnement, drame. Commencent alors quelques jours fiévreux où chacun se demande où est la grande sœur, pourquoi elles se sont toutes deux enfuies, qui les a aidées ou enlevées. Cass décrit une île où elles étaient séquestrées, la grossesse d’Emma qui l’a fait fuir en refusant de donner le nom du père, la première tentative sans lendemain de la cadette pour revenir, sa séduction du pilote du hors-bord qui les ravitaillait pour s’enfuir définitivement. Mais pourquoi revenir chez maman avec qui elle était en conflit, et pas chez papa qui l’aime plus que tout ?

Le psychiatre Abigaïl, qui a fait sa thèse sur mères et filles narcissiques, met en doute le récit trop construit de Cassandra la cadette, dont le prénom est destiné à annoncer le pire. La famille est dysfonctionnelle. La mère narcissique divorcée du père de ses filles mais qui en a obtenu la garde est remariée à un adorateur qui commence à aller chasser de plus jeunes ; son beau-fils obsédé de sexe tournait autour d’Emma dès qu’elle a eu 13 ans avant de draguer sa belle-mère au moment d’aller à l’université. Mais ce n’est pas lui qui a pris des photos d’Emma à 15 ans, seins nus, postées sur les réseaux sociaux.

Le récit de Cass ne colle pas, tout se complique de plus en plus. Puis le FBI découvre l’île en question, qui existe bel et bien parmi les centaines du Maine. Mais pas d’Emma ni de ravisseurs… Que s’est-il vraiment passé pour expliquer la fuite des deux filles en même temps, la séquestration durant cinq ans, le retour de Cass seule ?

Ecrit d’un ton plat comme un rapport au procureur, ce roman intéresse surtout par sa construction, très habile et qui monte en puissance. La psychologie du narcissique semble être la maladie du Yankee, élevé dans une société de l’apparence où il s’agit sans cesse de réussir mieux que les autres par sa beauté, ses atours, son intelligence ou sa ruse. Au lycée, en amours ou en affaires, il faut mettre en spectacle qui l’on est pour avoir ce qu’on veut. Les sentiments vrais sont mis sous le boisseau. Sous forme d’intrigue policière, le message sonne haut et clair : « chacun ne voit que ce qu’il veut voir ». L’autre le répète maintes fois.

Et le final est un ébahissement. Tout s’emboite mais rien n’était prévisible. Mal écrit mais bien construit, Wendy Walker se laisse lire et donne à réfléchir.

Wendy Walker, Emma dans la nuit, Sonatine 2018, 312 pages, €21.00 e-book format Kindle €14.99

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La Mouche de David Cronenberg

Alors qu’en 1978 – année de La Mouche – Arber, Nathans et Smith découvrent des enzymes aptes à couper l’ADN et qu’en 1983 Kary Mullis invente la technique d’amplification d’ADN par polymérisation en chaîne, le génie génétique fait peur. D’autant plus que le SIDA vient de sortir et que la hantise de la contamination règne. C’est l’occasion pour Hollywood de sortir un film bien juteux et gore qui attise toutes les craintes, d’après le roman de George Langelaan. Cronenberg aime à se faire mousser.

Un savant précoce et doué (Jeff Goldblum) que l’on dit avoir été proposé pour le prix Nobel à 20 ans (sic !) a découvert la téléportation d’objets et vise désormais à téléporter le vivant. Ses yeux globuleux et son museau acromégalique d’ado prolongé font craquer une jeune et ambitieuse journaliste (Geena Davis) à qui il confie « un secret » lors d’un cocktail. Elle est séduite – surtout par ambition – avant de tomber nue dans les bras musclé du jeune savant qui ne possède qu’un seul modèle de costume et de chemise pour éviter d’avoir à y penser. Lui travaille seul car il se croit trop intelligent et c’est ce qui va causer sa perte.

L’entraînant dans son antre, un entrepôt dans un quartier sordide, il lui téléporte son bas d’une machine à l’autre. Mais le vivant ? Un babouin inséré dans la machine en ressort en lapin écorché passablement explosé. C’est qu’ « l’ordinateur » est aussi con que celui qui le programme… et qu’il faut donc lui dire tout pour lui faire faire ce qu’on veut. Qu’à cela ne tienne ! Une série de clics plus tard, l’inventeur génial et apprenti sorcier croit avoir trouvé la solution. Un autre babouin est téléporté et tout se passe bien apparemment. Il faudrait cependant attendre les tests biologiques pour en être sûr.

Mais la belle le délaisse un moment parce que son ancien mec – qui est aussi son chef (John Getz) – la poursuit de ses assiduités. Le savant, qui n’en est pas moins animal saisi par ses hormones, veut alors l’épater. Et c’est là que tout dérape : qui veut faire l’ange fait la bête – adage biblique.

Un peu saoul, il se prend lui-même pour expérience. Tout nu, il s’introduit dans la machine après avoir programmé son ordinateur à la voix. Chpouf ! Dans un nuage de fumée blanche (pour faire magique) la machine numéro deux s’ouvre sur… un savant tel qu’en lui-même semble-t-il.

Sauf que… Une mouche s’était introduite dans la capsule au dernier moment, d’un vol erratique imprévisible propre aux mouches (gros plan sur la mouche à l’intérieur de la capsule). Elle ne se retrouve pas à l’arrivée. C’est que « l’ordinateur » – toujours aussi con – a « fusionné » les codes génétiques faute d’instructions autres. C’est cela « l’intelligence artificielle » : aller jusqu’au bout de la connerie sans y penser. L’homme se retrouve donc mouche et réciproquement.

Cela ne se voit pas autrement que par son goût immodéré du sucre (gros plan sur les cuillerées qu’il met dans son café), son agressivité inexpliquée (le bras de fer dans un bar pour lever une pute) et son excitation erratique et imprévisible (gros plan sur les exercices de muscles qu’il effectue torse nu dans son labo). Des poils lui poussent bien d’une blessure qu’il s’est faite au dos en baisant un peu trop fort, et il semble capable de copuler pendant « des heures » jusqu’à l’épuisement de sa partenaire – mais ce ne sont que vétilles pour un mâle américain gonflé d’orgueil scientifique dans les années 1980.

Le temps passe – et de plus en plus mal. La mouche prend le pas sur l’humain sans que l’on explique pourquoi, si les codes sont « fusionnés » (gros plans sur les boutons sur la gueule, les ongles qui tombent, les dents inutiles qui se déchaussent, le suc gastrique qui sort en jet pour dissoudre les aliments…). Le savant tente bien d’inverser la machine, mais celle-ci – toujours aussi conne – ne reconnait plus sa voix déformée d’insecte et les téléportations successives faites dans l’urgence sans théorie précise semblent aggraver les choses.

Le film ne fait pas dans la dentelle et le dernier tiers est répugnant. La mouche humaine perd sa belle apparence de jeune David pour devenir une sorte de Goliath repoussant dont « les instincts » commencent à devenir ceux d’un insecte programmé pour bouffer. La fin est gore, dans une explosion de bidoche et la suite est prévue parce que la fille est enceinte. Mais on ne sait pas si le sperme était celui d’avant la fusion ou d’après ; quant à la fille, elle fait le rêve si romantique d’accoucher d’une grosse bite. La mouche humaine, qui marche au plafond et vole sans ailes, refuse qu’elle avorte et vient l’enlever tel King-Kong. Le remake La Mouche 2 dira quelle fut la bonne hypothèse. L’apprenti-sorcier, qui se prend de plus en plus pour Dieu par désespoir, désire fusionner avec sa maitresse et leur enfant à naître afin de créer par recombinaison génétique en ordinateur un « être parfait ». Tout ne peut que mal se passer au pays de la hantise biblique.

Au total, le sujet est original et l’uniforme de mouche réalisé par Chris Walas horrible à souhait, mais le traitement est assez lourd, les fameux gros plans venant appuyer systématiquement le procédé narratif. Les acteurs sont de qualité et même Cronenberg apparaît en avorteur, mais le parti-pris de sadomasochisme du savant trop jeune et trop humain qui aime à se torturer le corps pour expérimenter ses fantasmes est un brin daté des années affairistes.

A éviter avant 13 ans (bien qu’indiqué 12) sous peine de cauchemars et de répulsion irrésistible pour la viande saignante.

DVD La Mouche (The Fly), David Cronenberg, 1986, avec Jeff Goldblum, Geena Davis, John Getz, Joy Boushel, Leslie Carlson, 20th Century Fox, 1h33, standard €7.99 blu-ray €11.20

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Maxime Chattam, Les arcanes du chaos

Les petits intellos qui se réfugiaient avant-hier dans la révolution, hier dans la science-fiction et aujourd’hui dans la paranoïa du Complot mondial vont être contents : voici LEUR roman. Les arcanes font référence au secret, celui des alchimistes ; le chaos est la confusion et le désordre avant la génération du monde. Dans ce thriller, Maxime Chattam évoque le 11-Septembre pour lui faire terminer son roman à cette date ; il invoque les puissances occultes, humaines, bien humaines, pour dire le NOM (Nouvel Ordre Mondial). La paranoïa est le mode de fonctionnement compensatoire de tous ceux qui se sentent incompris, déclassé, prolétarisés. Dans ces années terminales des babyboumeurs au pouvoir, les places sont chères et la parano a de belles années devant elle !

Tout commence comme un roman pour ados des années 1960 : mystères et boules de gomme. Yael est une jeune femme quelconque qui vend des yeux dans une boutique antique du Paris ancien. Elle aperçoit du coin de l’œil des ombres qui la surveillent. Pire, ces ombres parlent, allument son ordinateur pour traiter du texte et des chemins de bougies noires pour la guider dans les sous-sols. Pourquoi les suivre, me direz-vous ? Par cette obéissance irrésistible qui fait décrocher le téléphone aux filles même quand elles savent qu’il s’agit du pervers qui a déjà appelé dix fois. Dressage de société de consommation et de bienséance bourgeoise. Yael entre donc dans le Jeu. On appelle son attention sur la symbolique du billet de 1 $, sur les coïncidences historiques des assassinats de Lincoln et de Kennedy, du naufrage du Titanic. Tout ce qui fait mystère pour les jeunots du 20ème siècle issus d’études médiocres et fascinés par la technique informatique. Yael a vaguement suivi une licence de lettres avant d’opter pour un boulot provisoire… qui dure encore deux ans plus tard (tout l’itinéraire de l’auteur, d’ailleurs). Son compagnon de travail est un fou de nature et de Heavy Metal, à demi autiste tant il se fout des gens comme de son premier slip. C’est toute une certaine jeunesse moyenne dont Maxime se gausse plus ou moins dans ses bajoues gonflées au Coca.

C’est dans ce vivier qu’il va puiser ses personnages, au début assez évanescents, dans la lignée de la littérature ado. Yael, au prénom de chèvre hébraïque, Kamel, fils d’ambassadeur arabe, et Thomas, le double de l’auteur, viril et sensible. Ce journaliste paranoïaque et pour cela expert en  manipulation a « la trentaine, plutôt mignon, bronzé, le cheveu châtain et une barbe de trois jours, le tout emballé dans une chemise élégante et un pantalon de toile. Décontracté mais soigné » p.28. Si vous regardez la photo de Maxime, en page 2 de garde, vous reconnaîtrez aisément son portrait. Maxime Drouot, dit Chattam, est en effet né le 19 février 1976 à Herblay. Ajoutons que Tom a le regard clair, qu’il est musclé et attentif, et vous aurez le fantasme masculin des filles de 20 ans au début des années 2000. Entre eux ? Rien ou presque, que de l’aventure. Depuis le bar où elle le drague impunément à la piste dangereuse qu’ils suivent tous les deux, poursuivis par des tueurs et guidés par les Ombres. Malgré quelques traits torrides du style « Yael s’empressa de se déshabiller pour ne garder que son slip et enfila la combinaison » de plongée (p.277) ou, pour Thomas, « la chemise s’ouvrait jusqu’à la naissance des pectoraux » (p.204), le sexe n’aura sa place qu’à la page 443 seulement ! Je vous l’avais dit, ça commence comme une aventure pour ados, officiellement timides et intimistes lorsqu’il s’agit de baiser.

Sauf que les ados en question ont autour de la trentaine et sont donc un tantinet attardés. Les arcanes vont les faire basculer. Commencé comme un Da Vinci Code light, le thriller tourne, vers la moitié, au genre Millenium (tous deux captivants). Les ados enfin adultes découvrent le rationnel… L’un de ses noms est la logique des causes. « Chaque chose est une apparence », disent les Ombres, « la découvrir c’est la connaissance du monde, le pouvoir » p.129. Nul alchimiste n’aurait mieux dit, nul franc-maçon non plus, les seconds étant issus des premiers. Nous voici donc dans le fantasme toujours vendeur du Complot planétaire des Maîtres du monde, composés des élites cooptées dans ce club très fermé des ‘Skull and Bones’ dont Georges W. Bush a fait partie. Eugène Sue avait déjà publié de telles choses à la fin du siècle 19ème… Pourquoi Yael se trouve-t-elle embringuée dans ce grand Jeu ? A elle de le découvrir, avec l’aide virile et observatrice de Thomas.

En contrepoint, le lecteur est incité à voir, dans l’histoire qui se fait, une vaste Conspiration destinée à imposer le pouvoir de quelques-uns et à éliminer les gêneurs. Des « extraits du blog de Kamel Nasir » rythment en chronologie décalée le récit. Il est expliqué pourquoi Georges W. Bush s’est entendu avec les Saoudiens – et la famille Ben Laden – pour permettre cet attentat qui allait conforter la droite religieuse et nationaliste de l’équipe Rumsfeld au pouvoir. Cela pour le plus grand bénéfice de l’industrie de l’armement et du pétrole, pour les services secrets et les élites cooptées de l’économie-monde. Cette paranoïa complotiste est assez risible après coup : Rumsfeld n’a-t-il pas été viré avant même que George W. Bush ne quitte la Maison-Blanche ? Le président suivant n’a-t-il pas été un Noir sorti des classes moyennes et ayant œuvré dans le social à Chicago ? Où sont donc ces ombres si puissantes, sensées tirer toutes les ficelles ? Où sont ces gros sous de l’armement dans l’élection du successeur de Luther King ? Seraient-ils auprès des oligarques de Poutine qui ont tiré les ficelles de l’anti-Hillary dans les dernières élections américaines ? Le bouffon Trump est capable de n’importe quoi, mais surtout pas d’un complot organisé et pensé en équipe !

Reste une histoire bien enlevée, aux phrases courtes, à l’action rebondissante et à la psychologie sommaire de rigueur dans ce genre de thriller. Bien que nettement meilleur sur la fin qu’au début, mon avis est que le jeune Maxime n’est pas encore assez mûr pour écrire comme les pros. J’avais gardé un meilleur souvenir littéraire du 5ème règne. Cela viendra, né en 1976, Maxime n’a que trente ans pour Les arcanes du chaos et l’on s’attache à son double narcissique Thomas.

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos, 2006, Pocket décembre 2009, 560 pages, €8.30

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Dai Sijie, Le complexe de Di

Désopilant et loufoque, l’auteur conte, au travers des pérégrinations d’un émigré en France adepte de la psychanalyse, la Chine contrastée de l’an 2000. Les jeux olympiques de Sydney sont en effet cités. Le personnage qui dit « je » s’appelle Muo, une antithèse de Mao : « je suis myope, laid, petit, inintéressant, pauvre, mais orgueilleux » II.3. Il a quitté la Chine communiste (légalement) pour aller étudier en France Freud et Lacan. Il revient dans son pays on ne sait trop pourquoi, car « la psychanalyse » est considérée comme un divertissement bourgeois par l’orthodoxie communiste, et les paysannes confondent le psy avec un diseur de bonne aventure.

Mais cette exploration des tréfonds chinois par un écrivain issu de là-bas est prétexte à de multiples histoires et anecdotes, sur un ton cru et réaliste – et le roman n’est surtout pas réservé aux psychanalystes ! L’auteur nous fait sentir l’odeur de la Chine communiste, « de sueur, de mégots, de nouilles instantanées » III.1. Il nous fait écouter les bruits de la Chine communiste, « quand quelqu’un était admis au Parti communiste, ses tongs changeaient de timbre, de résonance, presque de signification et, pendant longtemps, elles semblaient chanter l’hymne national » II.3. Il nous fait pénétrer l’amour dans la Chine communiste : « Quand les Chinois font l’amour, c’est pour deux choses fondamentales, qui n’ont rien à voir entre elles. La première, c’est pour avoir des enfants. C’est mécanique, c’est un boulot. C’est idiot, mais c’est comme ça. La seconde, c’est pour se nourrir, pendant l’acte sexuel, de l’énergie de sa partenaire, de son essence féminine. Et celle d’une vierge, tu te rends compte ? » II.5.

Amoureux de son ancienne condisciple Volcan de la Vieille lune mais puceau, fétichiste des pieds, ami de l’Embaumeuse qui œuvre à la morgue et qui va le violer (III.3), Muo est en quête d’une vierge à offrir comme pot de vin au juge Di, un ancien exécuteur de criminels d’une balle dans la nuque, qui est gavé d’enveloppes remplies de billets pour influencer ses jugements. Car tout se monnaye dans la Chine communiste – et la « lutte pour la corruption » ne cache que des manœuvres de pouvoir. Il cherche une vierge dans la rue du Grand bond en avant où se vendent les domestiques communistes aux matrones communistes, mais la commissaire politique, appelée « Madame Thatcher » de la rue, veut l’épouser. Il en trouve une mais se dépucelle avec elle ; il en découvre une autre mais lui casse la jambe en empruntant une guimbarde pompeusement intitulée Flèche bleue dont le chauffeur refuse obstinément d’être aimable avec la minorité Lolo. Le juge Di n’attend pas, il va laisser croupir en prison Volcan et y mettra l’Embaumeuse, Muo doit-il fuir la Chine via la Birmanie avec des dollars dans le slip ?

C’est picaresque et édifiant sur les soubassements charnels et matériels de l’orgueilleuse Chine dont les prisons sont plus modernes que les trains ou les autos. Après un début un peu lent et déconcertant, le lecteur ne s’ennuie pas jusqu’au bout – en queue de poisson, aussi fuyant que l’animal, comme si l’auteur ne savait pas terminer un roman. Mais il sait raconter le chemin et c’est bien ce qui compte.

Prix Femina 2003

Dai Sijie, Le complexe de Di, 2003, Folio 2005, 416 pages, €8.30

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Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent suivi de Flipper 1973

Ces deux premiers romans du célèbre Murakami sont restés longtemps inédits. Ils sont courts, 140 et 170 pages à peu près, et déroulent l’existence d’une jeunesse japonaise au début des années 1970. Le lecteur peut y trouver le style Murakami, ce présent inimitable où une certaine philosophie enseignée s’allie à l’observation poétique.

Le roman est pour Murakami ce qu’il était pour Stendhal, un miroir promené le long d’un chemin, avec le zen en plus, la vie intensément au présent. Le futur n’existe pas puisqu’il est chimère ; le passé n’existe que lorsqu’il est souvenir ramené au présent. Le chant du vent est ce souffle qui va, comme l’existence se déroule, et qu’il faut écouter pour en saisir le fil. Il n’a pas de sens, seulement un fil. « La seule chose que nous réussissions à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer », dit le narrateur dans Flipper, p.306. Il faut le suivre, ce moment qui passe, sous peine de se perdre.

L’histoire se déroule donc comme au fil de la plume, un présent qui s’est passé, recréé par la mémoire ou l’imagination. Le narrateur d’Ecoute le chant du vent s’éveille un matin avec une fille dans son lit, à poil. Il ne la connait pas, elle ne le connait pas, et ce décalage engendre son lot de présent reconstitué sur une saoulerie la veille au soir. La fille enfile sa robe directement sur sa peau nue et part travailler. Ils vont se revoir, elle est vendeuse dans une maison de disques et le narrateur écoute beaucoup de disques, qu’il offre parfois à ses amis. Mais il se remémore : « du 15 août 1969 jusqu’au 3 avril 1970, (…) j’ai fait l’amour 54 fois » p.90. Ce qui ne fait guère que sept fois par mois si l’on compte bien, pas grand-chose dans ces années de b(r)aise.

Car le sexe est, avec la cigarette et l’alcool, la principale préoccupation des ex-teenagers des années soixante. L’université les ennuie ou les formate, le métier et le mariage arrangé les rebutent, ils préfèrent les petits boulots et les étreintes éphémères en attendant de choisir. Le fan de flipper recherche un modèle presque unique au Japon (trois exemplaires seulement) de machine à trois leviers ; il baise en attendant un couple de jumelles qui ne portent pour tout vêtement qu’un haut, et rien quand elles le lavent. Mais elles font divinement le café et caressent doublement.

Le J’s bar de Kobe accueille chaque soir le narrateur revenu pour l’été dans sa ville natale pour une bière (ou un Jim Beams) et le copain Le Rat étale son spleen de gosse de riche qui ne sait que faire de son existence. Il écrit des romans où l’on ne meurt ni ne baise… Au fond, ce sont des romans où il ne se passe rien, comme dans sa vraie vie.

Comment écrire se demande l’auteur ? En langue étrangère… car si l’on rédige avec un vocabulaire basique et des phrases simples, votre style s’épure de toutes les scories « littéraires » qui traînent inévitablement dans votre langue maternelle. Une fois cet exercice effectué (et avec un clavier différent puisque l’anglais de Murakami ne se tape pas en alphabet occidental), le retour à sa propre langue est plus simple : vous avez trouvé votre style.

Pourquoi écrire? Ça vous tombe dessus comme un destin, au bruit d’une balle frappé au baseball ou à la chaleur d’un pigeon blessé tenu au creux des mains. On « sent » qu’il faut écrire. Juste pour dire le bruit du vent et le chant des humains – ou l’inverse.

Ce ne sont pas de grands romans comparés aux suivants, mais un ton, doux-amer, apaisé, non sans humour parfois. Il vous donne envie de vivre simplement, tout simplement.

Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent (1979) suivi de Flipper 1973 (1973), 10-18 2017, 309 pages, €7.80 e-book Kindle €12.99

Les œuvres de Haruki Murakami déjà chroniquées sur ce blog

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