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Top secret ! d’Abraham et frères Zucker

Avant la chute du Mur puis celle de l’URSS, les Soviétiques étaient déjà considérés comme des sortes de nazis avec répression des opinions (dissidentes), unanimisme de façade (élections à 99%), camps de travail (qui rend libre), surveillance généralisée et délation. Les auteurs d’Y a-t-il un pilote dans l’avion s’en donnent à cœur joie pour ridiculiser ces fossiles de l’Histoire qui sévissent en RDA. Ils n’imaginent pas moins qu’un complot militaire pour attaquer les forces de l’OTAN censées traverser le détroit de Gibraltar un samedi à 8 h du matin. Ils ont emprisonné pour ce faire un savant pour lui faire réaliser dans les temps une mine magnétique si puissante qu’elle attire les sous-marins. Toujours le gigantisme foutraque d’une armée à la soviétique, férue de technologie délirante mais incapable de contrôler ses hommes de troupe. On le voit avec Poutine et son fiasco ukrainien.

Le miroir entre nazis et soviétiques n’est pas nouveau, je ne l’ai pas inventé en évoquant Poutine. Il existait déjà à la fin des années 1930 sous la plume d’intellectuels russes, puis en 1945 sous celle du journaliste de guerre Vassili Grossman (Vie et destin). Il se ravive aujourd’hui avec le despote asiatique Poutine, convaincu sincèrement du bien-fondé de faire le bonheur du peuple malgré lui et de conforter l’État avant les individus. Ce film américain des années Mitterrand se moque de ces prétentions totalitaires en mettant en scène des résistants, en cheville avec les Occidentaux, qui veulent délivrer le professeur et empêcher la guerre.

La propagande de l’Est n’est jamais en reste et veut récupérer les vedettes internationales pour servir son image. Rien de nouveau sous le soleil rouge, du festival de la jeunesse de Khrouchtchev aux jeux olympiques de Sotchi de Poutine, les Soviétiques imitent les Nazis des JO de Berlin 1936. La République démocratique allemande invite donc officiellement Nick Rivers, un jeune rocker américain, à venir se produire dans un festival international de musique. Les vieux sbires du régime ne connaissent rien au rock’n roll mais la célébrité du chanteur leur suffit ; c’est un gage d’ouverture qui ne coûte rien et fait bien dans le monde.

Le gamin (Val Kilmer jeune, étonnamment frais avec une chevelure mi-longue qui lui va mieux que les cheveux courts) arrive donc en train à Berlin-est, flanqué de son impresario (Billy Mitchell). Il assiste à l’arrestation sur le quai d’un homme qui porte un paquet dans les bras et que les chiens policiers repèrent tout de suite. Molesté par les nervis en uniforme nazi, le double S des SS est remplacé par deux traits, le paquet tombe et les bergers allemands l’éventrent : il s’agit de biscuits pour chien ! L’homme est emmené pour avoir résisté et l’on entend un coup de feu. Les gags ne sont jamais loin des horreurs, ce qui fait le sel du film.

Le beau Nick se voit refuser l’entrée au restaurant de son hôtel de prestige car il porte une chemise au col largement ouvert ; on l’invite à aller se changer dans un salon annexe. Pendant ce temps Hillary, la fille du professeur en prison, membre de la résistance (Lucy Gutteridge), a rencontré un espion anglais (Omar Sharif) qu’une dénonciation a fait enfermer dans un taxi que le chauffeur a mené dans une casse où la voiture est happée et rétrécie en cube. L’espion n’est pas écrabouillé mais peut encore marcher, avec son uniforme d’acier autour de lui ; il confie les deux places d’opéra qui permettront à Hillary de prendre contact ; elles sont « dans la boite à gant ». Mais la jeune fille est traquée, la police politique à ses trousses ; elle se réfugie dans l’hôtel où Nick Rivers va dîner seul, son impresario ayant du travail. Voyant qu’elle va être refoulée, il l’invite. Le menu, traduit par elle, est révélateur des pénuries soviétiques, enjolivée dans un style de chef français : tripes de porc garnies d’intestin de cochon finement émincé entourant des roustons de porc flambés. Hilarant.

Le général comploteur, venu avec le chanteur classique d’opéra à ses côtés, demande au maître d’hôtel de le présenter pour qu’il donne aux convives un exemple de ses talents. Nick Rivers, en bon yankee égocentré, croit qu’il s’agit de lui et s’élance sur la scène avant que le vieux ne se soit seulement levé de sa chaise. Il distribue une partition aux musiciens et se lance dans un rock endiablé, qui ne tarde pas à enflammer la salle et l’orchestre, ravi. Le général, réactionnaire comme tous les Soviétiques, sort, outré. Il envoie la police armée mais Hillary entraîne Nick vers une sortie pour fuir. Lequel fouette tous les vélos qui hennissent comme des chevaux avant d’en enfourcher un.

Il est invité à l’opéra où l’on joue Casse-noisette. Dans une loge, il revoit Hillary, venue pour son contact, mais il s’avère que c’est un policier au masque en caoutchouc. Le voyant aux jumelles de théâtre sortir un pistolet, Nick se rue et entraîne Hillary. Le chanteur américain ne tarde pas à se retrouver dans les sous-sols de la prison pour avoir résisté aux policiers qui envahissaient sa chambre, Hillary fuyant par le balcon dans une parodie de James Bond. Son impresario vient lui rendre visite et lui apprendre que ni le gouvernement américain, ni l’ONU, ne peuvent rien pour lui, ce qui n’a guère changé depuis car l’URSS-Russie a droit de veto au Conseil de sécurité et des bombes nucléaires. Nick lui offre un godemiché électrique made in RDA, en vente dans la prison, pour sa femme. Il apprendra plus tard qu’il en a usé pour lui-même et est mort électrocuté – piètre qualité soviétique !

Le jeune homme va être fusillé si le sergent qu’il a laissé tomber du balcon en s’esquivant meurt – ce qui est le cas, le général attend la nouvelle au téléphone bien que les huit étages soient de fait mortels. Nick est d’abord torturé, battu aux poings par un demeuré puis fouetté « comme à l’école », ce qui semble le faire jouir. Mais sa chemise reste soigneusement repassée et sans une toile d’araignée quand il s’enfile dans les conduits d’aération pour s’évader. Il se retrouve avec le professeur Flammond (Michael Gough) dans son laboratoire-prison. En touchant l’engin de mort presque prêt, il déclenche l’attraction magnétique et… un sous-marin défonce les murs, attiré irrésistiblement. Les policiers casqués soviéto-nazis entrent et mettent en joue tout le monde, capitaine du sous-marin compris.

Nick est conduit au poteau d’exécution mais le politburo de RDA déclare qu’il ferait mauvais effet qu’il ne se produise pas sur scène avant, comme prévu. Il est donc évadé officiellement et reconduit à son hôtel pour sa prestation. Il joue et les groupies se pâment comme devant Elvis. Sa guitare, montée par une corde, redescend au final et Hillary, d’en haut des coulisses, lui fait signe de grimper. Il serait arrêté sinon et fusillé.

Dans une librairie scandinave, les deux jeunes trouvent un refuge pour la huit et Hillary raconte à Nick son histoire, naufragée enfant sur une île déserte avec un garçon de son âge, Ange (Christopher Villiers). Très Lagon bleu, elle a connu avec lui ses premiers émois et le sexe avant qu’un jour il disparaisse à la pêche, sans doute noyé. Sauvée par un bateau qui passait par là, elle a vu son père réprimé puis mis en prison afin qu’il réalise l’engin de guerre qu’il ne voulait pas construire. La science est abâtardie par le soviétisme pour ne servir que le mal et pas le bien de l’humanité. Rien de changé avec Poutine, notez-le. C’est le cas de tous les nationalistes, étroitement réduits à leur petit territoire et à leur population génétiquement pure. Nick avoue avoir été perdu à 6 ans par sa mère dans un grand magasin, élevé par une vendeuse, puis repéré pour avoir amélioré un jingle publicitaire pour le magasin quand il était jeune ado. Des gags d’histoires familiales merveilleuses. D’ailleurs, ils tombent amoureux.

Le libraire les fait évader dans une charrette de foin conduite par un cheval qui braie l’opéra, façon de décrire une Allemagne restée dans son jus du siècle précédent. La ferme où ils arrivent abrite la résistance, un commando d’une dizaine de déjantés portant tous des surnoms loufoques qui les décrivent : Déjà-vu, De quoi, Mousse au chocolat (car il est noir) et ainsi de suite. Leur chef, la Torche, n’est autre qu’Ange qu’Hillary croyait perdu et qui se révèle dans sa beauté des îles, en pagne, un collier de longues coquilles ornant sa musculature nue. Hillary est partagée entre son amour d’enfance et son amour adulte. Mais la ferme ne tarde pas à être attaquée, le général prévenu par pigeon voyageur casqué. Un traître est parmi eux !

Qu’importe, Nick Rivers apporte des informations sur le professeur et l’endroit où il se trouve. Il s’agit de le faire évader de la forteresse et c’est tout un plan qui est élaboré par Ange, les autres se contentant d’opiner et de suivre, habitués à obéir à la discipline nazie puis soviétique. Deux se déguisent en vache pour se mêler au troupeau rentré chaque soir par les soldats qui gardent la prison ; une vache avec des bottes, mais une vache est une vache et les sbires soviétiques n’ont pas à prendre l’initiative d’observer ni de penser. La vache va couper le courant dans une cabane située à l’écart des murs (ce qui est peu stratégique) tandis que les autres lancent des grappins pour prendre d’assaut les remparts et neutraliser les gardiens, parodie du film Les Douze salopards. Mais le traître sévit et sabote l’opération en faisant remettre le courant, ce qui déclenche l’alarme. La vache entraîne des allusions sexuelles très en vogue au début des années 1980, un veau vient téter les pis et suce Ange, qui est à l’arrière-train ; ensuite le taureau entreprend de le monter, ce qui occasionne du plaisir dans la douleur. Mais Ange à l’habitude, violé et séduit par tout l’équipage du bateau soviétique qui l’a recueilli en mer lorsqu’il était jeune et ingénu, vite convaincu par les caresses des bienfaits du régime (parodie des Cinq de Cambridge).

Le professeur évadé ne veut pas partir sans sa fille, or celle-ci est prise en otage dans la camion Mercedes qui devait les emporter par le traître qui la braque. Nick n’écoute que son courage et enfourche une moto tel un cheval fougueux pour rejouer une scène de La Grande évasion en sautant par-dessus les barbelés. Il rattrape le camion, délivre la belle, et les autres le rejoignent après avoir arrosé une Kubelwagen remplie de soldats mais fonctionne encore après avoir juste touché une Ford Pinto, ce qui la fait exploser – qualité germanique ! Ce modèle de Ford, pire des quatorze voitures de tous les temps, avait le réservoir d’essence très peu sûr à l’époque : une voiture modèle cercueil.

Le finale est grandiose dans le sirupeux style Magicien d’Oz de rigueur, le savant, sa fille et Nick partent en avion, un vieux Dakota de la Seconde guerre mondiale pour rallier l’Angleterre tandis que le commando de résistants reste pour résister. Mais l’OTAN est sauvée, leurs sous-marins pourront passer Gibraltar sans se faire attaquer.

Bien servi par un Val Kilmer épatant, bien qu’il ne change jamais ses doigts sur le manche de sa guitare lorsqu’il sort des arpèges, la suite de gags dans la lignée d’Y a-t-il un pilote dans l’avion 1 et 2 ne relâche jamais le rire. Un très bon moment.

DVD Top secret !, Jim Abraham, David et Jerry Zucker, 1984, avec Val Kilmer, Lucy Gutteridge, Billy J. Mitchell, Christopher Villiers, Michael Gough, Parmount Home Entertainment 2002, 1h30, €7,91 blu-ray 14,99

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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La liberté c’est l’esclavage !

Les éduqués se souviennent de ce slogan de Big Brother dans le 1984 d’Orwell. Les ignorants se laisseront manipuler car invertir les mots est la base de la propagande, la perversion des masses depuis Lénine et Goebbels où la mystique du parti et le martèlement dogmatique conduisent au culte du Chef.

En Allemagne hitlérienne comme en Russie poutinienne, « la défense de la civilisation chrétienne » par exemple est citée comme objectif pour mobiliser les troupes. Ni Goebbels (cité par Jean-Marie Domenach dans son Que sais-je ? sur La propagande politique p.33), ni Poutine ne sont religieux, ni même probablement croyants, mais ils font les gestes de la superstition pour la mystique ethno-nationaliste. Défendre la religion populaire signifie attaquer le pays voisin pour éradiquer ses élites et occuper son territoire afin de l’exploiter. Ce fut le cas pour les nazis allemands ; c’est le cas pour les nationalistes russes.

La liberté ne peut qu’être honnie par les partisans d’une société organique, holiste, qui placent le collectif ethno-national au-dessus de tout individu. La personne n’existe pas, n’existent que ses gènes à transmettre et ses bras pour défendre les traditions. Rien tant qu’individu, tout en tant que nation, c’est l’inversion du slogan révolutionnaire Stanislas de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. » Donc la liberté n’est pas la liberté mais un esclavage imposé : l’exploitation du peuple par les patrons selon Lénine, le complot juif pour asservir les Aryens pour Hitler, la décadence masculine, blanche et religieuse pour Poutine, Trump et Zemmour. La liberté du commerce asservit les pauvres, la liberté politique asservit les gogos, la liberté des mœurs asservit les jeunes et les faibles. La « vraie » liberté est donc, selon les tyrans, d’obéir au Chef car il sait mieux que vous ce qui est bon pour le peuple, donc pour vous.

La droite conservatrice et religieuse contre-révolutionnaire (qui désire revenir à l’avant 1789) aux Etats-Unis comme en Europe considère Poutine comme un modèle. Il figure l’hypermâle musclé, n’hésitant pas à poser torse nu à cheval en Sibérie ou sortant de l’eau glacée d’un lac. Il domine, autoritaire, défendant les valeurs traditionnelles face aux revendications des femelles féministes qui veulent renverser le pouvoir mâle, contre les déviants LGBTQA+ qui veulent subvertir les genres et mêler les sexes, contre le communautarisme musulman volontiers assimilé à des terroristes en puissance puisque l’appel au djihad est écrit dans le Coran. Comme aux temps des fascismes et des conservatismes réactionnaires à la Franco et Salazar – ou Pétain – la droite radicalisée croit à une « décadence ». Elle serait politique (le parlementarisme), juridique (le droit « édicté à Bruxelles » comme les Droits de l’Homme), religieuse (l’affaiblissement du christianisme, particulièrement du catholicisme gangrené par ses affaires de mœurs, et la montée concomitante d’un islam conquérant), morale (divorce, avortement, mariage gai, gestation pour autrui, incitation à la débauche homosexuelle, transsexualité, pornographie…).

Comme si la « décadence » ne faisait référence qu’à un passé nostalgique et fantasmé – qui n’a jamais existé comme Age d’or – et qui recouvre curieusement l’époque de l’enfance des Chefs… Comme ce déclin n’existe pas – car tout change sans cesse et se recompose – il s’agit de créer des réflexes pavloviens dans les masses par la répétition des mêmes inepties et par l’intensité des messages. La vérité (la Pravda) c’est la propagande officielle – et quiconque la met en doute ou la conteste est condamné à l’amende, la prison ou le camp). Quiconque s’exprime autrement est immédiatement « rééduqué » à la vérité seule admise : celle du Chef, celle du parti, celle du peuple tout entier. « L’ignorance est la puissance », fait déclarer Orwell à Big Brother. « Toute propagande doit établir son niveau intellectuel d’après la capacité de compréhension du plus borné », écrit Hitler dans Mein Kampf. Le « dangerdélit » d’Orwell est cette peur de blasphémer qui fait que les sondages en Russie montrent toujours plus de 80 % de « pour » alors que la population n’en pense probablement pas moins, comme en témoignent le vote avec leurs pieds des jeunes éduqués qui fuient la Russie et le désarroi des conscrits juvéniles qui croyaient arriver en libérateurs en Ukraine.

La guerre c’est la paix ! La Russie ne vient pas attaquer l’Ukraine mais la délivrer, tout comme l’Allemagne nazie n’a pas attaqué l’Autriche ni les Sudètes mais seulement délivré les Allemands qui l’appelaient. Hitler comme Poutine protègent « le peuple », c’est-à-dire la communauté de sang et de tradition de leur contrée ; ils sont un « grand frère » venu protéger les petits frères, un Père des peuples, appellation commune du tsar reprise avec gourmandise par Staline. Un père qui châtie jusqu’à tuer les enfants de la maternité de Marioupol – ses « fils » – et à violer incestueusement de façon répétée les femmes de Boutcha – ses « filles » – , un père qui détruit et considère tous les civils présents, y compris les réfugiés dans les gares, sur le théâtre d’opération comme des combattants et des « nazis », ce qui signifie une race de sous-hommes assimilés à des « moucherons » ou des cafards selon Poutine. C’est la même chose aux Etats-Unis de Trump avec les nègres et les latinos, c’est la même chose en Europe avec les musulmans et les basanés (les Juifs sont réévalués au rang de Blancs comme les autres depuis qu’ils ont un Etat qui fait l’admiration des droites).

Il n’y a rien entre le Chef et vous, tout comme la publicité de jean illustrée par une très jeune fille dans les années 1980 (elle n’avait pas de slip, pouvait-on en déduire, ce qui fit scandale…). Plus aucun intermédiaire pour que le magnétisme du Chef passe. Plus de presse libre (on interdit les médias, on pénalise les informations déviantes, on tue les journalistes, on traite en espions de l’étranger les ONG), plus de corps intermédiaires, plus d’élections non truquée. Plus d’autre information que celles des officiels : ce sont les « vérités alternatives » de Trump et du storytelling (croyez-moi quand je le dis), la double pensée orwelienne de Poutine, l’intox à laquelle il finit, comme Hitler (et Mahomet), à croire lui-même comme par message divin. La novlangue est la langue de bois communiste hier, les fake news d’aujourd’hui. La vérité c’est moi, tout comme l’Etat pour Louis XIV et la République pour Mélenchon.

Pour assurer son emprise de modèle sur les jeunes mâles de la communauté ethno-nationale, il faut agir comme toutes les religions : faire croire que le sexe est une débauche morale et un effondrement d’énergie physique. La frustration exalte l’ardeur juvénile – qu’il suffit de canaliser en fonction des objectifs : pour le djihad terroriste chez les musulmans, pour l’assaut contre le Capitole pour Trump, pour reconquérir l’Ukraine par la guerre pour Poutine. C’est pour cela que le rigorisme et la pruderie sont revenus au galop sous Lénine, alors que la révolution bolchevique avait débuté dans une véritable libération anarchique des mœurs. Alors que le sexe épanoui est tout autre chose que ces extrêmes.

La Russie est ce « pays du mensonge » déjà noté avec Potemkine et ses villages-décors, l’Okhrana tsariste et ses Protocoles des sages de Sion (un faux concocté en officine), les procès de Moscou de Staline où les condamnés avouaient d’avance le texte qu’on leur soumettait, les faux attentats tchétchènes fomentés par le FSB pour conforter Poutine en 1999, l’invasion de l’Ukraine pour la « dénazifier » en février 2022. Rien de nouveau sous le soleil : toujours le despotisme asiatique, la passivité du peuple dans ses profondeurs, une méfiance invétérée pour tout ce qui vient de la ville, de l’Europe, de la modernité, la barbarie des moeurs. Un siècle de retard – qui n’est pas près de se combler.

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Lian Hearn, Le clan des Otori

Gillian Rubinstein, née en 1942 en Angleterre, est célèbre en Australie pour ses romans destinés à la jeunesse. Très discrète avec trois enfants, elle a avoué son vrai nom en 2002, vu le succès de sa série japonaise pour adulte Le clan des Otori, adaptée au cinéma. Trois tomes étaient initialement prévus, deux autres se sont ajoutés quatre ans plus tard. Les enfants des Otori ont suivi en deux tomes pour le moment, prolongeant le succès.

Nous sommes au XIVe siècle dans le Japon médiéval où les clans des seigneurs locaux se disputent le pouvoir par alliances et traîtrises, pressurant les paysans pour financer l’armement de leurs guerriers. La guerre est un métier, ce qui explique qu’il faut les employer sous peine d’en faire des ronins sans maîtres, autrement dit des mercenaires, voire des bandits de grands chemins. Le paysage est imaginaire, seules les villes de Hagi et de Matsue sont réelles, tout le reste est inventé. L’autrice, fascinée par le Japon, s’est longuement documentée sur l’époque et ses mœurs, ce qui donne un ton très réaliste aux aventures racontées.

Nous saisissons Tomasu, à peine 15 ans, vagabondant dans la montagne qui entoure son village de Mino ; son père est mort, il ne l’a pas connu, et sa mère lui a donné deux petites sœurs. Le garçon mue et grandit, il a besoin de se dépenser, son ouïe s’affine. Lorsqu’il revient le soir venu au village, tous les habitants ont été tués par les soudards du seigneur Tohan qui veut éradiquer les Invisibles, une secte religieuse qui ressemble fort aux chrétiens cachés avec son dieu unique, ses prières rituelles et son interdiction de tuer. Tomasu se fait repérer et ne doit de pouvoir fuir que par sa présence d’esprit à jeter des braises sur le cheval du seigneur Iida qui brandit son sabre pour le massacrer. Poursuivi par trois comparses, dont un au visage de loup, il va être rattrapé lorsqu’un guerrier surgit de derrière un arbre. Il le défend, tue un sbire, coupe la main d’un autre et fait s’enfuir le dernier. Il prend Tomasu sous sa protection.

Ce guerrier est le seigneur Otori Shigeru (à la japonaise, le nom de famille est placé avant le prénom, comme en France en classe dans les années 1950 et 60). Le garçon lui rappelle son jeune frère Takeshi, tué durant les guerres récentes. Il a d’ailleurs un air de famille qui se renforcera en grandissant. Shigeru l’adopte et lui donne le prénom de Takeo. Mais l’adolescent est convoité par la Tribu, mélange de secte musulmane des Assassins et des pratiques errantes, commerçantes et sécuritaires du peuple juif (l’autrice porte un nom de ce peuple). Tomasu-Takeo est l’un d’eux, son père appartenait à la Tribu, où il est renommé Minoru et surnommé le Chien pour ses performances en ouïe et odorat supérieures à celle de ses cousin, mais aussi par jalousie du principal héritier de la famille la plus puissante, Akio des Kukita.

Parallèlement, la jeune Shirakawa Kaede, est otage depuis l’âge de 7 ans auprès du seigneur Nobuchi, allié d’Iida Sadamu, chef du clan des Tohan. Lorsqu’elle atteint 15 ans, sa beauté se révèle et sa féminité manque de la faire violer par un guerrier du château. Le capitaine Araï la sauve en égorgeant le sbire mais Iida est mécontent et l’exile, tout en songeant à marier au plus vite la jeune fille. Parmi les clans, les mariages sont arrangés pour assurer les alliances et grossir les terres. Quoi de mieux que le chef du clan des Otori pour l’héritière du domaine de Shirawaka, les deux faisant allégeance à Iida ? Le mariage est donc décidé, poussé par les oncles de Shigeru qui administrent jusqu’à présent le territoire et verraient bien leur neveu otage du seigneur. Il est secrètement prévu qu’une fois dans la place, Shigeru sera assassiné sous un prétexte quelconque et que la fille Haeda sera la putain d’Iida, déshonorée par la pseudo-trahison de son époux.

Mais rien ne se passe comme prévu. Otori Shigeru, qui se rend au château de Yamagata depuis sa forteresse sur la mer et entre deux fleuves de Hagi, emmène Otori Takeo, son nouveau fils adoptif qu’il a fait former aux lettres et au combat guerrier durant deux années par Ishiro son maître et par Kenji, son ami de la Tribu. Kaede, lorsqu’elle voit le jeune garçon chevauchant derrière Shigeru son futur mari, en tombe immédiatement amoureuse. Shigeru trahi, torturé et attaché nu le long des remparts, les épaules démises, Takeo va vouloir le venger en tuant le seigneur Iida. Avec ses talents natifs de la Tribu qu’il ne maîtrise pas encore, mais aussi le courage guerrier des Otori, il va pénétrer le château, délivrer son père et l’aider au suicide selon les rites, tandis que Kaede, qui manque de succomber au viol d’un Iida ivre de sa bonne fortune, le tue d’une épingle dans l’œil et d’un coup de poignard à la poitrine. Sacré couple que ces deux jouvenceaux de 17 et 15 ans ! Ils s’empressent d’ailleurs de faire l’amour tout nu près du cadavre, dans la fièvre de l’action. Fin du tome 1.

Mais la Tribu veille ; elle a autorisé Takeo à venger son père adoptif mais veut le récupérer pour ses talents et ses gènes afin qu’il serve d’étalon pour de futurs gamins aux pouvoirs renforcés. Après avoir engrossé Kaede, Takeo engrossera Yuki, une fille de la Tribu. Pris entre trois identités, Tomasu, Takeo et Minoru, le garçon aura fort à faire pour décider qui il veut devenir. Les Invisibles ne tuent point ; il a tué par obligation puis honneur. Les seigneurs ne volent pas ; il a volé et menti pour la Tribu. Un membre de la Tribu ne connaît aucune autre allégeance que la Tribu, allant où ses intérêts le commandent, et sans discuter ; Minoru est rebelle par la génétique, son père ayant fui la Tribu (qui l’a d’ailleurs assassiné). Outre sa mère, qui l’a tendrement aimé, sire Shigeru a éprouvé pour lui un amour filial qui le touche et l’honore, tandis que la Tribu, même avec ses membres les plus amicaux, est constamment prête à le trahir et à le tuer s’il n’obéit pas.

Il choisira l’honneur, donc la guerre.

Profitant d’une mission à Hagi pour récupérer les registres de feu Shigeru, une mine de renseignements sur la Tribu qui pourra lui donner prise sur elle, il faussera compagnie à Akio, son cousin mentor et surveillant qui l’aurait bien zigouillé pour avoir baisé Yuki, et rejoindra le monastère bouddhiste de Terayama. Ce lieu est fidèle aux Otori et situé en pleines montagnes, inaccessible en hiver, et son chef est un ancien guerrier ami du défunt Shigeru qui ne demande qu’à entraîner le fils adoptif qui lui ressemble si fort. Après maintes péripéties dangereuses, poursuivi par les sbires de la Tribu qui veulent l’occire, Takeo (qui a repris ce prénom Otori) y parvient, aidé par le moine Makoto qui avoue être amoureux de lui. L’amour est libre au Japon et chacun fait les expériences qu’il souhaite avec les garçons et les filles et Tomasu ne s’en est pas privé avec ses petits camarades au village de Mino lorsqu’il était encore enfant. Mais, devenu Takeo, il est resté raide amoureux de Kaede, laquelle, pendant ce temps, est courtisée par le riche seigneur Fujiwara qui préfère les garçons mais voudrait l’ajouter à sa collection de belles choses et donner ainsi le change à la Cour impériale, d’où il a été exilé.

Kaeda, dont le père est mort et qui se retrouve sans protecteur, prend les choses en mains sur son domaine et le relève, en attendant un mariage qu’elle diffère, désespérant de revoir Takeo. Apprenant qu’il est au monastère Terayama, elle s’y rend dès le printemps apparu et le retrouve. Ils refont l’amour et s’y marient secrètement. Fin du tome 2.

Je n’ai pas encore lu les trois autres mais je ne résiste pas à vous en parler tout de suite car ils promettent de nouvelles aventures de la même eau. Un vrai feuilleton dans le style des Trois mousquetaires ! Avec tout l’exotisme du Japon des samouraïs.

Lian Hearn, Le clan des Otori, 2001-2003 et 2007-2008, réédité en Folio 2021

1 – Le silence du rossignol, 384 pages, €8,80

2 – Les neiges de l’exil, 389 pages, €8,80

3 – La clarté de la lune, 448 pages, €1,95 occasion e-book Kindle €8,49

4 – Le vol du héron, 768 pages, €10,40

5 – Le fil du destin, 704 pages, €9,80

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Une société des individus

Gilets jaunes, mariage gay, jeunes pour le climat, racisation, convois de « la liberté », sont les symptômes d’un changement anthropologique. La société n’est plus perçue comme un organisme collectif mais comme un agrégat de personnalités. D’où l’effondrement du « socialisme », cet avatar rose bonbon de l’utopie communiste où une classe soc(collective), le Prolétariat, était destinée par les Lois de l’Histoire à accoucher du monde futur. Dans le No future contemporain (mais confortablement à l’abri d’un Etat d’une Union européenne, d’une Alliance atlantique de défense), plus d’Histoire ni de lois, plus de Prolétariat, mais seulement des individus.

Ils ne veulent plus être une « masse » ni même une classe, mais les pommes de terre d’un sac, comme le disait si joliment Marx. Les gays veulent être « comme tout le monde », à égalité de considération sociale et de « droits » personnels ; les gilets jaunes ne veulent pas être représentés ni avoir de programme, ils gueulent pour gueuler, se sentir oisillons dans le même nid éphémère (du rond-point) ; les jeunes en marche « pour le climat » sont autant de sorciers qui dansent pour faire venir la pluie, aussi infantiles et irresponsables, naïvement « contre » sans aucune proposition concrète (par exemple limiter Internet, n’autoriser qu’un smartphone tous les 5 ans, supprimer les Jeux olympiques d’hiver et instaurer des quotas d’électricité pour éviter les émissions) ; les « racisés » réactivent « la race », cette construction sociale (collective) qu’on croyait aux oubliettes, et engendrent par réaction (inévitable) les extrémismes à la Trump ou Zemmour – les colorés « racisés » devraient avoir tout en tant qu’individus citoyens, ils sont rejetés au contraire dans leur « communauté » collective (en marge, donc honnie) ; les convois de « la liberté » sont ceux de l’égoïsme libertarien, du « je fais ce que je veux et les autres je m’en tape ».

Tout à commencé peut-être avec le christianisme du Nouveau testament qui a mis chaque être humain à l’égal du Christ (« qui s’est fait homme »), au contraire de l’Ancien testament qui ne connaissait que les peuples (dont « le Peuple élu »). Tout a continué avec la Révolution française et les suivantes, au nom des Droits de l’Homme (avec un grand H collectif), puis le prurit d’égalitarisme exacerbé par les prophéties (fausses) de Karl Marx. Lénine, Staline, Mao, Castro et Pol Pot tentent de les collectiviser en miroirs aux fascismes, mais sans succès durable. Le mouvement de mai 1968 issu des hippies californiens a privatisé le collectivisme en gauchisme – purement individualiste. Même « la révolution » n’était plus le fait d’un parti d’avant-garde organisé mais de groupuscules d’individus agissant en commando. L’écologisme, cette nouvelle religion de nos jours, est issue du Gardarem lou Larzac où l’on brandissait des pancartes à moitié à poil pour élever des chèvres (individuellement) sur les terrains militaires de la Défense (collective). Il s’agit, comme à Notre-Dame des Landes, de se construire soi sur son petit lopin, en artisan de son propre métier, en « discutant » personnellement des vagues règles du coin.

Aujourd’hui, les Droits de l’Homme sont devenus les droits de chacun, sans plus aucune majuscule collective, sans plus aucun « principe » supérieur aux seuls individus. Des « j’ai l’droit », nous pouvons en rencontrer à chaque coin de rue, vous fonçant dessus en bagnole au passage clouté, faisant chier leur clebs sur le trottoir collectif, occupant tout l’espace et s’exclamant outré qu’on les bouscule, vous balançant leur fumée de clope dans la gueule ou leur Covid postillonné sans masque parce qu’ils sont en pause de jogging, qu’ils tètent une bouteille toutes les cinq minutes ou avalent un en-cas à toute heure… Aujourd’hui règne la liberté sans contraintes, autrement dit l’absence de règles autres que le droit du plus fort.

La société des individus, née avec la génération Mitterrand, est contre l’autorité de la société d’organisation précédente, contre l’histoire même car le monde commence avec elle. La société des individus est pour l’hédonisme du « j’en profite » des pubs de supermarché, contre l’ère des masses précédente qui a accouché de la guerre et du colonialisme. La société des individus vote de moins en moins, sauf pour le gourou personnel qui fanatise un moment comme un Moi médiatique surdimensionné ; le désengagement des partis se reporte sur les causes particulières, voire particularistes. La mondialisation par en haut échappe à cette société des égoïsmes, elle s’y vautre, s’y divertit, s’équipe en gadgets électroniques – mais ne la maîtrise pas et s’en plaint, ignare niaise des causes qui sont d’abord son propre abandon de tout effort de maîtrise collectif. La pandémie a à peine remis en cause cet abandon flemmard, mais seuls les gouvernements au nom de la souveraineté nationale, certains partis prônant le repli sur soi et certains pays arriérés (Russie, Iran, Corée du nord) sont « réactionnaires» à cette mondialisation véhiculée par les Etats-Unis avec le relais de la Chine.

Le numérique est le support technique de l’individualisme. Chacun s’exprime en 140 caractères ou en images de soi et de ses conquêtes de rêve (le Fesses-book des copains de Harvard), se mettant en scène complaisamment dans le narcissisme adolescent prolongé jusque fort tard dans l’existence. Les Copains d’avant étaient plus dans le collectif, cherchant à retrouver ses copains de classe, de fac ou d’anciens boulots ; les Facebook, Instagram et autres Youtube sont purement individualistes, déroulant une belle histoire, celle qu’on veut faire croire – tout comme Linkedin plus que l’ancien Viadeo pour avoir un job. La presse est délaissée au profit des sites personnels où certains complotistes (une douzaine pas plus dans le monde entier) sont relayés par leurs « croyants » qui militent pour leurs « vérités alternatives » (qui sont des mensonges éhontés mais toilettés en belles histoires qui donnent du sens). Même la télé, hier grand-messe du collectif célébrée chaque soir à 20 h comme des vêpres, est devenue myriade de chaînes particulières qu’on regarde en « replay » (quand je veux, où je veux), possédées par quelques milliardaires à usage de répandre leurs propres idées (catho tradi pour la Cnews de Bolloré par exemple).

La révolution de « l’identité » démonopolise l’État de la violence légitime ; à l’américaine, chaque petit Français se sent désormais le droit de prendre les armes pour défendre sa cause en « menaçant de mort » les élus qui s’y opposent collectivement au Parlement ou à la Mairie. L’islamisme s’y engouffre avec ferveur au nom de Dieu (qui ne dit rien). La « liberté » inconditionnelle est l’inverse de l’État de droit, tout comme les libertariens ne sont plus des libéraux. Retour au paléolithique, disent les écologistes ; retour à la violence inter-individuelle de Hobbes, où « l’homme est un loup pour l’homme » (et la femme, c’est pire – regardez les séries). La famille n’est plus la cellule de base du social pour transmettre, mais la sexualité est privatisée et chacun choisit son genre, quitte à être « sans style». La vie privée s’étale, formant une nouvelle culture du « sociétal » qui réclame ses « droits » à empiéter sur ceux des autres (sauf la pudeur vestimentaire, c’est curieux ! Faut-il y voir une aliénation cachée du soft-power collectif yankee?).

L’indignation radicale remplace le programme social et politique, l’affectif tout rationnel. Epidermique, émotionnel et superficiel sont les façons contemporaines d’activer les pulsions, le coeur et le cerveau – à l’inverse des époques précédentes qui mettaient en tête la raison par la logique, maîtrisaient les élans du coeur par la morale et domptaient les instincts par l’éducation en faisant servir leur vitalité au projet. Aujourd’hui, on « écoute ce qu’on ressent » plutôt que de réfléchir. Et on « réagit » au symbolique plus que sur les faits établis.

Nous sommes à l’heure des avatars, plus des humains.

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De la modération en tout, dit Montaigne

Dans le chapitre XXX de ses Essais Livre 1, Montaigne explique par Horace et les Anciens que la modération est une valeur essentielle. Rien de pire que l’excès, même de vertu ! Nous voyons bien en notre temps combien les professeurs de vertu, plus moraux que les autres, se haussant du col en étant plus royalistes que le roi et plus vertueux que le dieu, combien ces gens sont vils et méprisables en ce qu’ils confondent la vertu comme exemple et eux-mêmes, qu’ils érigent en modèle. L’orgueil est le pire des péchés chez les chrétiens ; il est le péché contre l’ordre du cosmos chez les Grecs, l’hubris – la démesure – qui d’un homme croit faire un dieu.

« Le sage doit être appelé insensé, le juste injuste,

S’ils vont trop loin dans leur effort pour atteindre la vertu » – dit Horace, cité par Montaigne.

Un désir trop âpre et violent rend vicieuse la vertu affichée – et rend la religion hors de ce qui relie, au profit du sectaire, du sadisme dominateur. « J’aime les natures tempérées et moyennes », dit Montaigne ; en général ce sont gens sains qui n’ont ni névrose ni psychose, dirions-nous aujourd’hui. Gens qui ont été aimés enfants et laissés assez libres, qui se sont épanouis dans un environnement propice avec des parents et des amis normaux. L’immodération dans la vertu comme dans la religion ou dans le sexe est une démesure. « Il est vrai car, en son excès, elle esclave notre naturelle liberté », explique le philosophe.

La vertu ne peut être que modérée si elle veut rester vertu. Tout ce qui est excessif est égoïsme : instincts débridés, passion emportée, esprit délirant. L’équilibre est la clé, l’harmonie et la justesse – équilibre des choses, harmonie des relations, équité du jugement. Les sorbonagres de Rabelais qui savent tout sur tout, ceux qui selon Pascal faisant l’ange font la bête, la bêtise bourgeoise selon Flaubert, la moraline de l’homme malade de Nietzsche, les épris du démon du Bien de Montherlant, les excités du bocal de Céline, l’angélisme exterminateur d’Alain-Gérard Slama, les fanatiques musulmans du djihad, les canceleurs du woke d’aujourd’hui…

Même en amour – dans le mariage selon Montaigne en son temps. L’affection est légitime pour sa femme, la passion non. « Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pièces à garçonner », dit joliment Montaigne. Traduit en langage cru contemporain, on dirait qu’elles s’offrent aux relations mâles. Or le plaisir excessif est à réprouver, dit l’austère Montaigne, en cela chrétien avant tout. Nous avons une autre façon de voir, sans pour autant ignorer la sienne, tant la morale varie d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. Combien en effet « d’amour » qui n’est qu’emportement des sens ne dure que le temps d’une saison ? Combien de divorces pour incompatibilité d’humeur au bout de quelques années, alors que le sexe effréné s’est émoussé et que le caractère est apparu, de même que l’absence d’esprit ?

Le mariage, selon Montaigne doit être un plaisir retenu car sérieux « parce que sa principale fin est la génération ». Pourquoi, en effet, se marier afin de leur assurer un cadre protecteur si les enfants ne viennent pas – et encore de nos jours ? Est-ce pour chercher une maman ou un papa de substitution ? Pour frimer en société sous peine d’être mal vu ? Pour s’assurer une assurance vieillesse ? Par vulgaire souci fiscal ? Je n’ai jamais compris, pour cela, le mariage gay, qu’il soit entre garçons ou entre filles. Vivre ensemble et « se marier » sont deux choses différentes, et c’est vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire du fisc que de se vouloir « comme tout le monde » alors que l’on est expressément différent et qu’on le revendique. Montaigne n’en parle pas car, de son temps, c’était un crime puni par l’Église comme par le siècle, mais ce qu’il nous dit en général reste valable en ce cas particulier.

Pire, expose Montaigne, qu’en est-il de ce qui devrait nous soigner ? « A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par raison ». Les médecins des âmes et des corps ne voient de guérison que dans la douleur et le tourment et nul médicament ne cure s’il n’est amer et difficile à prendre. Une vieille idée, mais absurde, que le mal se guérit par le mal. L’Église nous enjoint de faire pénitence dès qu’un plaisir nous vient, certains se vêtant de haire sur leur chair nue pour souffrir constamment, d’autres se battant régulièrement à coups de discipline comme des collégiens rétifs pour se punir de ce que les adultes ont pourtant le droit de faire. Nos écolos hantés de christianisme ont encore de nos jours ce même tropisme : la vertu d’économie de la planète fera mal, il le faut sous peine de n’être pas efficace : restreignez-vous, mes frères, « l’énergie qui coûte le moins cher est celle qu’on ne consomme pas », dit benoîtement la Rousseau, implacable aux autres mais bien à l’aise dans son statut de fonctionnaire inamovible avec salaire confortable et retraite assurée. Le populo n’a qu’à se repentir, comme jadis les curés le tonnaient en chaire, car la fin du monde approche !

Certains peuples vont même plus loin, qui sacrifient la vie en honneur à leurs dieux, dit Montaigne, comme Cortez le vit au Mexique où les Incas arrachaient le cœur de leurs victimes vivantes pour célébrer le soleil. Ne nous gaussons point, Staline fit de même des Ukrainiens pendant la grande famine, tout comme Mao lors du « grand » bond en avant qui fit des millions de morts, ou Pol Pot en vidant les villes des vils intellectuels à rééduquer aux camps. Tout cela était pour le Bien du Peuple, pour la Vertu de l’Histoire, pour les lendemains qui chantent. Cet excès de vertu était surtout destiné à assurer le pouvoir implacable des dirigeants – tout déviant ou même critique véniel étant assimilé à un espion, à un ennemi du « Peuple », à un Complot « de la CIA ». Ne rions pas trop vite de ces billevesées, certains candidats à la présidentielle 2022 se verraient bien dans ce rôle de professeur de Vertu, dominateurs sans partage de ce qui est Bien ou Mal.

Méfions-nous de l’excès, analyse Montaigne, il cache souvent sous couvert de vertu d’autres vices trop humains : assurer son pouvoir, susciter la peur pour s’imposer, garder le peuple inquiet pour asséner ses idées. De la modération en toutes choses, telle est la vertu – et l’excès de vertu est une faute qui mérite le mépris et qu’on la combatte sans merci.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Robert Silverberg, Les monades urbaines

Ah, le logement ! Toujours un problème : les gens veulent habiter, mais de moins en moins en couple ni en famille ; il en faut toujours plus – et les écologistes des mairies disent non à l’extension des terrains, il préfèrent densifier l’espace déjà construit. En octobre 2021, la ministre du logement fille de Lionel Stoléru, Emmanuelle Wargon, ex-ministre de la Transition écologique et solidaire et contaminée par les prêches de l’écologisme, a affirmé dans un entretien que, désormais, le pavillon avec jardin est un « non-sens écologique, économique et social » (même si elle-même et sa famille habitent un pavillon de 150 m²).

Ce qui est amusant est qu’elle est née l’année même de la parution du roman d’anticipation de Silverberg, son chef-d’œuvre incontesté. Pour lui en 1971, le monde de l’avenir est socialiste, ce qui signifie collectif, transparent et normé. Comme dans tout socialisme, la liberté est réduite à sa plus simple expression : elle est ce qui reste d’irréductible à l’individu lorsqu’il a sacrifié à la société. Qui n’est pas aux normes est un « anomo », donc « anéanti » : il est précipité dans la Chute, ce long tube qui conduit les déchets au recyclage en sous-sol (car tout est recyclé pour servir le peuple en socialisme écologique, économique et social.

Il y a en effet bien assez d’humains sur la terre, 75 milliards en l’an 2381, augmentant de 3 milliards par an. Les naissances restent encouragées, dans le sillage biblique repris par les papes de trois religions du Livre, que personne n’a jamais remis en cause – et surtout pas les écologistes de feu le XXe siècle. Les gens ne peuvent bien entendu plus vivre en pavillon, comme le dit la ministre ; l’habitat horizontal a fait place à l’habitat vertical, des tours de mille étages et trois mille mètres de haut desquelles on ne sort jamais. Ce sont les « monades », ces unités parfaites matérielles et spirituelles des Pythagoriciens, des ensembles clos qui se suffisent à eux-mêmes. Tout est organisé comme une fourmilière, le socialisme « écologique, économique et social » selon les termes politiquement corrects de la nouvelle religion, pourvoit à tous vos besoins.

Mais la société n’est pas égalitaire, loin de là : les ouvriers et peu instruits vivent dans les étages inférieurs où ils servent les machines, les intellectuels aux deux-tiers de l’édifice, les artistes créateurs au-dessus, et les dominants au sommet. Les quartiers sont désignés par blocs d’étages du nom des anciennes villes selon leur réputation de prestige jadis, telles Reykjavik au niveau inférieur, Rome au niveau moyen, Chicago aux deux-tiers et Louisville et Paris aux niveaux supérieurs. C’est cela le socialisme. La société doit être organisée par ceux qui savent et non laissée à l’anarchie des désirs et des volontés.

Lorsque Charles Mattern, le sociocomputeur, s’éveille sur la couche conjugale, sur commande du soleil levé révélé par les fenêtres qui se désopacifient à heure fixe, il voit ses quatre enfants de 3 à 8 ans se précipiter sur son lit de parent pour les câlins rituels. A côté de sa femme Principessa est recroquevillé Siegmund, tout juste 14 ans, « très beau », un visiteur du soir qui l’a baisée ardemment la nuit et dort nu, épuisé. « Il a exercé ses droits », nous dit l’auteur, car nul ne peut se refuser au sexe lorsqu’il est demandé avec courtoisie. « Dans la monade, il est incorrect de se refuser à moins qu’il n’y ait sévices. Voyez-vous, le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d’incontrôlables oscillations discordantes » expose le sociocomputer à un visiteur venu de Vénus (p.19 Livre de poche 1989).

Les enfants vont à l’école de base mais deviennent autonomes dès qu’ils se mettent en couple, vers 12 ou 13 ans ; ils ont alors un emploi selon leur formation et leur intelligence – mesurée en socialisme par les dirigeants – et, au premier bébé, un appartement leur est alloué. Auparavant, ils dorment collectif dans des dormitoirs mixtes où chacun baise au vu et su de tous. Le terme correct est « défoncer » plutôt que baiser, trop peu réaliste – car chacun doit aller jusqu’au bout du sexe. Chacun essaye chacune, nul ne peut se refuser, même certains de même sexe mais ce n’est pas la tasse de thé ; l’auteur en mentionne la possibilité mais n’en fait pas une règle. Même les frères peuvent défoncer leurs sœurs… avant la puberté car il ne s’agit que d’un exercice et d’un jeu. L’auteur nous montre le héros de la monade : « Siegmund est un exemple de précocité sexuelle. Il avait seulement 7 ans lorsqu’il a fait ses premières expériences en la matière, soit deux ans avant l’âge normal. A 9 ans, il n’ignorait plus rien des mécanismes de l’acte sexuel, et obtenait toujours les meilleures notes au cours de relations physiques, à tel point qu’il fut autorisé à passer dans le groupe de 11 ans. Sa puberté arriva à 10 ans, à 12, il épousait Mamelon, son aînée plus d’un an ; quelque temps plus tard, elle était enceinte et le jeune couple quittait le dormitoir de Chicago pour s’installer dans un appartement personnel à Shanghai » p.133. On croirait le récit édifiant d’une expérience socialiste donnée en exemple aux autres, un stakhanovisme de la génération. Siegmund est appelé aux plus hautes fonctions et il aura un deuxième enfant avant 15 ans mais il cale à défoncer l’épouse d’un haut dirigeant qui s’offre à lui lors de la fête annuelle et sent à ce moment sa fragilité intérieure. Baiser pour célébrer la vie ne suffit pas, il faut aussi avoir l’ambition de commander sans pour autant changer grand-chose aux règles établies tant les gens tiennent à leurs habitudes et à leur confort.

Chaque monade comprend plus de 800 000 habitants sur ses mille étages et nous sommes dans la 116, quelque part entre les anciens emplacements des villes de Chicago et de Pittsburg au XXe siècle, rasées depuis longtemps. Entre les monades s’étendent des communes agricoles qui vivent à l’horizontale et cultivent la terre à l’aide de machines. Comme ils ne peuvent s’étendre en hauteur pour cause de surface agricole indispensable à nourrir la planète, ils limitent les naissances. Seules certaines femmes désignées par chaque communauté peuvent tomber enceintes. Les agricoles nourrissent les urbains qui leurs fournissent les machines, les engrais et les objets techniques. C’est ainsi que le socialisme « écologique, économique et social » du politiquement correct d’aujourd’hui peut se réaliser, sur l’exemple voulu par Staline et la « grande famine » en Ukraine pour nourrir Moscou.

L’auteur ne manque pas de présenter plusieurs personnages des deux sexes en exemple de la vie en monade, dont Dillon, un jeune artiste de 17 ans séduisant aux longs cheveux blonds et aux yeux très bleus qui joue à merveille du vibrastar. Mais tous ne sont pas heureux. Même si l’historien Jason croit discerner une pression de sélection génétique sur l’humanité depuis que les monades sont instaurées, trois siècles, c’est bien peu pour faire dévier la lignée sapiens qui a quand même 300 000 ans. Si les générations sont plus courtes, les premiers bébés arrivant à l’âge de 14 ou 15 ans, cela ne fait guère que vingt générations entre notre siècle et le leur. Il ne dit rien de la diversité génétique nécessaire, même si l’on soupçonne que les visiteurs du soir et le fait que quiconque puisse défoncer quiconque doit jouer sur le brassage des gènes, même si les enfants sont attribués au couple dont l’épouse met le bébé au monde. Rien non plus sur les vieux, plus sexuellement productifs ni actifs.

En 1971, date où le livre fut écrit, les idées d’amour libre et de vie collective avaient le vent en poupe. Le médecin psychiatre et psychologue allemand Wilhelm Reich (né en 1897 et mort en 1957), disciple de Freud jusqu’en 1933, théorisait que l’agressivité et les sentiments négatifs naissaient des frustrations, dont la principale est sexuelle et les secondaires économiques. L’aspect économique étant réglé par le collectif, restent les relations. Que tous les garçons défoncent les filles depuis l’enfance, ou se défoncent entre eux si affinités, et l’harmonie naitra par surcroît. Surtout si l’organisation sociale pourvoit à la matérielle : logement et nourriture. Pour Reich, tous les crimes et les névroses naissent du capitalisme prédateur et des mœurs bourgeoises qu’il engendre ; ôtez-les et la société ne sera plus néfaste aux humains comme Rousseau le pensait.

Ce qui signifie un complet renversement de toutes « nos » valeurs puritaines et coincées – qui choquera nombre de lecteurs et surtout de lectrices, toujours à dénoncer ce qui dévie de la norme politiquement correcte en vigueur. Mais n’oublions pas que le XXIVe siècle n’est pas le XXIe ; les mœurs du Moyen-Âge ne sont plus les nôtres et celles du futur ne seront probablement pas plus celles d’aujourd’hui. La nudité n’est pas taboue et les vêtements sont d’ailleurs réduits au minimum, ceinture de toile et bonnets de seins pour les femmes, tunique fluides ou pagnes pour les hommes, parfois la fantaisie érotique de la tunique transparentes ou à mailles larges qui laisse pointer les tétons féminins. Dans les fêtes – pardon, les « orgies » – les liquides euphorisants ou stupéfiants sont dispensés et aident à la bonne entente comme à la bonne défonce. Si l’on a des doutes, des ingénieurs des âmes vous retapent en quelques semaines tandis que des religieux vous montrent carrément dieu (que l’on écrit sans majuscule). Eh oui, dieu existe, il vous est présenté !

Micael, faux jumeau de Micaela, qui a défoncé sa sœur de 9 à 12 ans avant que chacun se marie de son côté, a gardé la nostalgie de « la nature » qu’il n’a jamais connue autrement que selon les documentaires et les films : le soleil sur la peau, la fraîcheur de l’herbe aux pieds nus, le ciel immense clouté d’étoiles, la nage dans la mer… Il se forge une autorisation de sortie via l’ordinateur central, bête comme une machine, et explore les environs de sa monade. Mais les paysans communautaires, qui parlent une autre langue tant les siècles ont fait diverger les cultures, l’arrêtent comme espion et veulent le sacrifier au dieu fécondité pour avoir de bonnes récoltes. Il est sauvé in extremis par la commerciale qui négocie les contrats de fournitures avec les monades et qui parle sa langue. Il la séduit comme il l’a appris depuis l’enfance mais sans pouvoir, à sa grande frustration, aller jusqu’au bout – car les mœurs sont très différentes et plutôt puritaines lorsque l’on veut limiter les naissances. Rentré à sa monade, il est arrêté et anéanti pour inadaptation avérée aux usages sociaux. Siegmund lui-même se sent étouffer et s’échappe par le toit : il plonge dans le vide.

Non, le socialisme « écologique, économique et social » rêvé par les néo-religieux de notre époque n’est pas aisé à vivre… Il vaut mieux en anticiper les conséquences comme ce roman le fait.

Robert Silverberg, Les monades urbaines (The Word Inside), 1971, Robert Laffont 2016, 352 pages, €9.50, e-book Kindle €8.99

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Dingle et Killarney

Nous plions pour la dernière fois le camp et le van fait deux voyages pour nous mener au Conor Pass, le col de Conor. Nous redescendons vers Dingle et sa baie que nous apercevons au loin. Ce n’est pas très intéressant ; l’étape est faite pour marcher, sans rien à voir. Petit incident : « on » a oublié de prendre le pique-nique pour midi. « On » devra donc aller faire un tour au supervalue de Dingle, le supermarché local.

Près du port s’ouvre le pub O’Flaherty dans lequel nous échouons, attirés par sa façade originale. A l’intérieur sont collés au mur des dessins, des photos, de vieux articles, tout un fouillis d’images vieillottes sans lien, mais qui donnent du charme. Un couple de véritables baba cools s’enfilent une pinte de bière rousse comme nous. Cheveux longs, chemises brodées, foulards, petites lunettes rondes. Ils vivent en caravanes, allant d’un lieu à l’autre, refusant de s’installer, subsistant de petits boulots à droite et à gauche. Ils laissent leur garçon de 4 ans aller et venir comme il veut dans le pub : il est interdit d’interdire.

Dingle est une petite ville colorée, un peu touristique, pas trop. Se succèdent des boutiques d’artisanat, de la poterie et des pulls surtout – beaux et chers. Les façades sont peintes de vives couleurs pour apporter de la joie dans ce paysage souvent gris, au ciel bas tout l’hiver. Aucune vulgarité, mais un style franc, chaleureux, imagé.

Le restaurant The Forge est peint de vermillon et d’émeraude, un fishmarket d’orange vif sur lequel sourit un gros poisson jaune citron. C’est là que je prends en photo un gamin et sans grand-mère, sur le trottoir. Je n’y fais pas attention mais la photo se révélera insolite, la main de la vieille sur le sexe du gamin, sans doute pour lui dire de ne plus avancer, le temps que je prenne la photo. Elle n’a pas dû le toucher mais l’effet fait détonner le puritanisme « de rigueur ».

Tours et retours dans les rues, toujours les mêmes. Le port reste à moitié construit. A la sortie des collèges, vers 16 h, des enfants envahissent les rues occupées alors surtout par des chats nonchalants. Un gros chat roux se roule au soleil dans une ruelle et chaque passant vient l’amadouer, le photographier. Volée d’uniformes : corsages blancs et jupettes plissées bleu marine pour les filles, chemises et pantalons gris pour les garçons, avec une cravate rouge vif pour éviter que la chemise ne baye, même sans ses boutons perdus en haut, au milieu ou en bas dans les inévitables bagarres.

C’est la fin. Nous prenons le bus pour Killarney. Plus de marche et surtout plus qu’une seule soirée à supporter ce groupe d’insignifiants. Killarney, grande ville, est très touristique. Nous couchons à l’hôtel Glena House, tout de rose peint. La douche est bienvenue, première eau douce sur le corps depuis des jours. Fantasmes pour Emmanuelle sous la chaude caresse, mais nous avons repris nos distances pour préparer la séparation.

Au restaurant le soir, nous avons un bon menu pour £8.50 par personne : saumon fumé, truite de mer pochée avec pommes de terre et haricots verts, tarte aux pommes, thé. Nous formons deux tables de six et une table de trois. Je suis à cette dernière, avec Jacques et Solange, la Banque de France et une grosse entreprise, un juriste et une chimiste. La conversation change de l’habitude. Faut-il tant de temps aux gens pour se dérider et être enfin eux-mêmes ?

Nous terminons la soirée au pub où, au micro, deux musiciens beuglent des ballades irlandaises et des fadaises modernes. Le son est trop fort et les notes électriques. La musique a le son du métal, les voix sont saturées. Cela a au moins le mérite d’inhiber l’insipide conversation. Josette et Emmanuelle se révoltent d’ailleurs de ce groupe idiot. Il est trop nombreux, peut-être, mais il est surtout une accumulation de solitaires coincés qui ne savent ni parler ni s’ouvrir aux autres. Ils (et elles) sont venus là pour consommer, comme au Club Méd. Je crois qu’ils se sont trompés de voyage.

Dernier petit-déjeuner anglais au jus d’orange, céréales variées, eggs and bacon avec sa saucisse et sa demi-tomate de rigueur, toasts, thé au lait. Nous partons à 11h pour l’aéroport de Cork où nous déjeunons avant l’envol.

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Monsieur Schmidt d’Alexander Payne

Il est 17 h 01 lorsque Mister Schmidt (Jack Nicholson) prend sa sacoche sur son bureau vide et part en retraite. Il a 66 ans et change d’époque. Sa femme (June Squibb) ne tarde pas à le quitter – pour l’éternité à cause d’un AVC. Tout bascule : dans le discours dithyrambique de ses collègues il s’aperçoit qu’au fond il n’était qu’un infime rouage de l’engrenage social ; au cimetière, dans le discours convenu du pasteur, il s’aperçoit que son couple n’a pas donné grand-chose. Il se demande ce qu’il a vraiment vécu.

L’homme déboussolé prend la route pour le Nebraska où sa fille unique Jeannie (Hope Davis) doit se marier dans le camping-car grande taille (10 m 50 de long) que sa femme avait acheté pour reproduire l’existence des pionniers – avec tout le confort moderne. L’important n’est pas le but, la descendance, l’avenir – l’important est la route, le chemin pour trouver un sens à sa fin de vie. Ce sens viendra des rencontres, des autres, mais surtout d’un enfant inconnu, un petit Tanzanien de 6 ans que Mister Schmidt parraine pour 22 $ par mois et à qui il écrit, en se décrivant.

Lors de son voyage et au fil de ses lettres où il se livre comme devant un psy, il s’aperçoit au fond qu’il est très seul et n’a rien fait durant toute son existence. Il a passé plus de 40 ans dans la même compagnie d’assurance à compiler des statistiques de mortalité, sans rien laisser d’utile à son successeur qui est passé par les écoles de commerce et qui sait tout. Il a d’ailleurs mis au rebut les cartons d’archives de Mister Schmidt dès son départ. Schmidt a passé 42 ans avec une épouse qui l’agaçait et ne l’a jamais compris, le trompant même avec son meilleur ami comme il le découvre dans une boîte à chaussures où sont conservées sous un petit ruban des lettres. Il a vu grandir sa fille sans faire l’effort de l’aimer pour ce qu’elle est, elle ressemblait trop à sa mère, et il la voit se marier malgré ses mises en garde avec un nul infantile, Randall (Dermot Mulroney) diplômé seulement de « 15 jours de formation en électronique » selon le papier encadré sur le mur. Il vend des waterbeds (ce qui fera une scène de gag avec un Nicholson vautré sur le matelas aussi stable qu’une rivière en crue) ; les autres subsistent de petits boulots ou d’arnaque à l’occasion (une pyramide de Ponzi, comme Madoff).

La famille de Randall est pire dans le genre mais Mister Schmidt joue le jeu. C’est un Nicholson vieilli, empâté, mais qui a un talent certain pour prendre l’air abruti qui convient aux circonstances. La famille trois fois recomposée dans laquelle entre sa fille est dirigée par une matriarche soixantuitarde très sexuelle (Kathy Bates) qui déclare tout uniment en entrant à poil dans le bain de Mister Schmidt : « j’ai eu mon premier orgasme à 6 ans » et qui évoque son hystérectomie sans vergogne : ôter l’utérus permet ainsi de baiser sans conséquences. Elle ajoute que sa fille attend avec impatience le chèque mensuel du père et qu’elle-même, divorcée, se verrait bien en couple avec lui, veuf (et aisé). Tous vivent en effet de petits boulots dans un foutoir innommable. Mais Mister Schmidt trouve chacun formidable lorsqu’il fait son discours aux mariés. Il les laisse à leur médiocrité contente de soi.

Puis il rentre chez lui, solitaire. Il trouve la lettre d’une bonne sœur qui lui écrit pour Ndugu de Tanzanie. Comme il n’a que 6 ans, le garçon ne sait pas encore lire ni écrire mais il lui a fait un dessin. Tout simple : une grande personne et un enfant qui se tiennent la main sous un soleil ardent. Au fond, ses 22 $ par mois valent plus que le chèque qu’il envoie à sa fille. Il en retire plus de satisfaction affective. Son parrainage d’un môme inconnu lui est plus cher que sa paternité avec sa fille. C’est peut-être la seule chose qu’il ait réussi dans sa vie, par hasard. C’est peut-être ce qu’il laissera comme vraie trace dans le monde, en bon petit soldat du système qui a vécu jusqu’ici sans amour.

DVD Monsieur Schmidt (About Schmidt), Alexander Payne, 2002, avec Jack Nicholson, Hope Davis, Dermot Mulroney, Kathy Bates, June Squibb, Metropolitan Film 2004, 2h05, €9.99 blu-ray €14.39

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Jean-Pierre Fontana, Shéol

Jean-Pierre Fontana, toujours vivant et 82 ans, est tombé dans la science-fiction étant jeune homme et ne l’a jamais quittée. Auteur de nouvelles, éditeur de revues, créateur de festivals et du Grand Prix de la Science-Fiction Française devenu Grand prix de l’imaginaire, il crée, promeut et célèbre la science-fiction. Shéol est son premier roman publié sous son vrai nom.

Nous sommes dans quelques vagues milliers d’années et la terre est épuisée : trop d’humains, trop de prédations, trop de déchets radioactifs et autres. On ne sait plus si c’est la lente dégradation du climat due aux activités humaines proliférantes ou des guerres nucléaires qui ont abouti au présent. Toujours est-il que survivent à peine quelques milliers d’humains dans ce shéol – le séjour des morts hébreu. Répartis en deux ensembles : le premier nomade, vivant en chasseurs-cueilleurs, le second urbain, vivant en une unique cité-bulle, la dernière sphère de technologie à atmosphère contrôlée qui se déplace pour pomper ce dont elle a besoin dans le sol.

Dans la cité, deux classes sociales : le sous-sol réservé aux techniciens qui font marcher la machine, les usineurs ; les étages supérieurs à la classe oisive au pouvoir, jouissant tout le jour de divers plaisirs, dont la gourmandise, le sexe et le jeu à gogo. Il y a longtemps que la recherche est abandonnée, tous vivent sur l’acquis et l’automatisme des machines, sachant à peine les réparer. Le sexe est réduit au seul plaisir, si possible onaniste ou homosexuel, car la démographie doit être sévèrement contrôlée. Une seule fois l’an, l’Acte obligé fait se rencontrer, dans la répugnance mutuelle, une bite et un con pour engendrer un petit. On se demande si l’insémination artificielle a jamais été inventée : pourtant, dès le XXe siècle…

Mais l’énergie se fait rare et les plaisirs en consomment de plus en plus. Dès lors dilemme : contraindre à l’austérité au point de provoquer une révolte des élites, ou convertir l’humanité à vivre hors de la seule ville subsistante, qui ne peut plus assurer ?

Le Gouverneur ne veut pas choisir car il n’est pas dictateur et dépend des autres. Frère Théosophe tente bien de les convertir, mais allez prêcher l’abstinence à qui se gave et jouit dans le bonheur le plus parfait ? Reste un complot : saboter les machines pour restreindre volontairement l’énergie et faire prendre conscience du danger à tous.

Mais les conséquences sont incalculables et ce qui est prévu ne se produit évidemment pas. Une fois le doigt mis dans l’engrenage, le bras y passe tout entier. L’interruption du chauffage des serres provoque le refroidissement des habitations, dont les hôtes se révoltent violemment. Ce qui crée une faille dans la cité pour ceux qui veulent l’envahir : les nomades qui dépendent de sa technologie médicale pour assurer les naissances (croient-ils). Ils ont dompté les omuts, fourmis mutantes télépathes grandes comme des hommes, dont les mandibules redoutables taillent un chemin sous la ville et pénètrent dans ses intérieurs. Dès lors, tout est foutu : l’entité reine qui contrôle à nouveau les omuts par la pensée dès que les nomades les ont largués, veut faire de la ville sa termitière. Il faut fuir, se convertir à la vie nomade, à l’austérité forcée après une rapide « conversion » génétique via les machines déjà programmées.

Ce roman fait intervenir Art, personnage reconstitué, mémoire qu’on remplit de ce que l’on veut, Yaol, jeune étudiant conscient des dangers pour la cité, et Livine, fille du gouverneur qui s’aperçoit qu’elle adore baiser, à condition que ce soit avec de « vrais hommes ». Ecrit en 1974, tout juste après mai 68, on sent bien que l’auteur répugne au sexe plaisir entre gays ou lesbiennes. Il milite pour l’hétéro et s’ingénie par des acrobaties à justifier ce qui non seulement n’est plus à la mode, mais en plus devenu tabou dans son univers, interdit 364 jours par an.

Mais l’intérêt de ce fossile de la SF est qu’il pointe, dès sa parution en 1976 dans la collection Présence du futur chez Denoël, le mantra des écolos d’aujourd’hui : la vanité des énergies et des ressources inépuisables, le gaspillage des urbains et le retour inéluctable au pré-néolithique, à ce soi-disant Âge d’or des chasseurs-cueilleurs qui ne prenaient sur la nature que ce qu’elle pouvait produire (comme s’ils ne façonnaient pas déjà le paysage ! L’avenir de l’humanité est de bien s’adapter à son environnement, même si cela fait régresser aux primitifs. Il fallait oser imaginer l’inimaginable.

Mais croire aussi que le plaisir était avant tout le reste la cause, qu’il allait éradiquer tout effort de recherche et de curiosité. Comme si l’hédonisme soixantuitard avait déclenché une révolution anthropologique durable aboutissant au suicide de la raison au profit de la pulsion. C’était peut-être vrai sur l’instant des ados excités d’hormones, mais une fois adultes, ils ont changé d’avis : ils se repentent aujourd’hui d’avoir baisé à couilles rabattues et d’avoir « violé » les jeunes femelles alors consentantes mais qui le nient, une fois la ménopause venue.

« La ville est un piège dont l’homme doit se soustraire » (chap.19). Cet état d’esprit anti-technologie et régressif est dans notre présent, chez les écolos gauchistes qui rêvent du grand soir sous les étoiles où tout le monde sera pareil (réduit à ses seules forces, sous la loi du plus fort), comme des conservateurs ultras qui croient à la « décadence » – comme si l’être humain ne « décadait » pas (selon les mots d’un Romain dans Astérix) depuis les origines de la race ?  

Jean-Pierre Fontana, Shéol, 1974, EONS productions 2006, 257 pages, €8.92

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Quand on a 17 ans d’André Téchiné

En terminale S d’un lycée d’Ariège Damien (Kacey Mottet Klein, 17 ans), est un bon élève qui récite du Victor Hugo et résout les équations de maths sans problème. Son condisciple Thomas (Corentin Fila, 27 ans) est un métis de congolais qui vit mal son adoption par des paysans frustes et taiseux qui le font trimer, faute de « vrai enfant » à eux après de multiples fausses couches. Il veut devenir vétérinaire pour mieux protéger les bêtes auprès desquelles il a trouvé jusqu’ici le seul amour. Damien le regarde souvent en classe ; ils sont tous deux solitaires et les derniers à être appelés lors de la constitution des équipes de sport collectif.

Un jour Tom fait un croche-pied à Damien en classe. Pour rien, par jalousie de voir sa mère venir le chercher peut-être, l’aimer ouvertement et normalement. Il lui dira plus tard qu’il le trouvait « prétentieux » mais c’est parce qu’il affichait de façon naturelle ce qu’est la vraie vie d’un fils – le contraire de la sienne. De cet acte d’envie va naître une progression d’échanges mimétiques. L’attirance comme un aimant irrésistible que la raison cherche à canaliser dans le refus, les coups, les regards hostiles, mais qui ne fait que s’amplifier justement par cette relation négative. La tourner en positif est tout le projet du film, l’aboutissement de la vérité comme apothéose, tout comme l’acceptation du deuil du père et de Damien ou la naissance de la petite demi-sœur de Tom.

Les nausées de la mère adoptive de Thomas, isolée dans sa ferme de montagne, font intervenir Marianne, la mère médecin de Damien (Sandrine Kiberlain) ; outre la fièvre, elle attend un bébé et doit être hospitalisée. Marianne propose spontanément à Thomas de l’héberger chez elle en attendant ; il sera plus près de l’hôpital et du lycée et pourra mieux réviser. Car ses notes sont en chute au premier trimestre et ses bagarres avec Damien le font surveiller du proviseur. Les garçons disent que c’est fini mais c’est irrésistible, ils ne peuvent faire autrement que de s’exciter mutuellement. A 17 ans on est plein d’énergie et il faut l’épuiser, par la boxe pour Damien avec Paulo, un ami de son père, et par la course aller et retour d’une heure à chaque fois pour attraper le bus du lycée pour Tom.

La cohabitation va les tourner l’un vers l’autre. Père absent d’un côté, adoption par dépit de l’autre, les deux garçons sont psychiquement orphelins. Ils cherchent à s’ancrer dans l’affectif même si Damien a sa mère, indulgente, généreuse et dynamique, et Tom ses bêtes qu’il désirerait soigner en vétérinaire plus tard. Tom apprécie Marianne, il en est peut-être même vaguement amoureux, comme la mère qu’il aurait désirée. Damien le voit se faire ausculter torse nu et provoque Tom en lui demandant si cela l’a fait bander. Thomas l’invite à le suivre dans la montagne et se met nu devant lui pour plonger dans le lac glacé, comme un refus physique et une invite au désir. Damien ne sait plus où il en est et cherche sur le net une rencontre masculine pour voir s’il est « attiré par les hommes ou simplement par Thomas ».

Montagne, nature, saisons, éveil du désir, violence physique issue de la pulsion sexuelle inavouée qui ne s’apaisera qu’en mettant des mots entre eux après les coups et avant les gestes d’union, tout part de l’intérieur. La famille, le lycée, la société, ne sont que le décor des tourments psychiques. S’ils détonnent parfois dans les garçons en devenir (la mort du père de Damien, pilote d’hélicoptère militaire au Mali, la naissance d’un bébé « vrai » chez les parents adoptifs de Tom), ce n’est qu’amortis par ce qui est principal : la pulsion. Celle-ci ne s’assouvira que dans la possession réciproque des mains, des bouches, des corps. Elle viendra en son temps, directe, immédiate, sans s’y appesantir : un aboutissement du désir, une normalité acceptée des années 2000. Sans « honte » comme le croyait Damien de Tom, mais par « peur » avoue celui-ci. La peur de la première fois, comme les hétéros pour le sexe opposé.

La terminale est une fin d’enfance, surtout en France où l’on infantilise très tard par tropisme paternaliste romain-catholique. Le jeune de 18 ans est encore immature même si la société lui permet – du bout des lèvres – une expérience sexuelle, mais pas avant 15 ans et avec le sexe opposé, une fille consentante par écrit et devant témoins sous peine d’accusation de « viol ». Et voilà pourquoi votre démographie est muette, peut-on dire en paraphrasant Sganarelle (Le médecin malgré lui). La hantise catholique du sexe comme cause de l’immigration, de l’adoption à l’étranger, des problèmes d’intégration de la jeunesse (survalorisée), du terrorisme et de la guerre au loin qui tue, la société malade… Le film fait réfléchir à cet engrenage par-delà l’incertitude identitaire personnelle des deux garçons. Eux, lumineux, vivent leur vie au ras de leur terroir et par tout leur corps, arpentant la neige ou se jetant dans l’eau glacée, nourrissant les vaches et soignant les agneaux, se mesurant à la lutte et aux poings pour s’éprouver et s’évaluer, finissant par s’entredévorer, s’entrejouir, s’aimer.

DVD Quand on a 17 ans, André Téchiné, 2016, avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret, Wild Side Video 2016, 1h49, €11.00

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Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale

Académicien français résistant et deux enfants, ex-Grosse tête gaulliste et chevènementiste qui s’est éteint en 2011, Jean Dutourd est né en 1920 mais, en ce roman au vitriol, il se met dans la peau d’un Henri de 20 ans en 1974. L’occasion pour lui de vilipender la mode « moderne » issue des campus américains et la chienlit née de 1968 dans l’Éducation nationale. Car son éducation est en résistance complète à ce qu’on cherche à lui faire ingurgiter : la haine de soi, la culpabilité héréditaire des « bourgeois » et l’avènement comme le Messie de l’Histoire prolétarienne.

Ce livre, qui a eu son succès d’estime à sa parution sous la gauche illusoire des premières années Mitterrand, n’est bizarrement pas réédité alors qu’il est, à sa relecture, pleinement actuel. Les gens « nés entre 1950 et 1955 » – soit la première tranche du baby-boom – se reconnaîtront pleinement dans cette jeunesse brutalement déboussolée à l’âge de la révolte adolescente, passant de l’autoritarisme ringard et obtus de l’avant 68 au laxisme le plus matérialiste et sexuel de l’après 68. « La fameuse révolution de mai ne m’émut guère. Je la pris aussitôt pour ce qu’elle était : une espèce de vaste rigolade, que nulle grande pensée n’animait, à quoi nul danger réel ne donnait de noblesse » p.181.

Henri Chevillard a 17 ans en 1971, année pour lui du bac. Dans sa famille guimauve, rien n’est interdit – sauf de gêner ses géniteurs. Il peut baiser, découcher, tout le monde s’en fout ; son père même l’y encourage en libidineux qui projette ses propres frustrations : « la débauche, moyen infaillible, disait-il, de s’ouvrir l’esprit ! » p.236. Mais que la grande sœur (prénommée snob Ségolaine) tombe enceinte à 19 ans alors qu’existe la pilule, avalée chaque matin au petit déjeuner (sauf effets indésirables) avec la bénédiction de la mère qui en achète des tubes entiers, voilà qui fait scandale. Non pas de s’être déchaînée au sexe durant des années, « depuis l’âge de 13 ans » pour certaines de ses copines (la Springora n’a rien inventé), mais de mettre ses parents dans l’embarras. « Je sentis que ma sœur était une personne très malheureuse, qu’elle avait vécu jusqu’à ce moment dans un mensonge permanent composé d’idées à la mode, de sentiments artificiels, de préoccupations fausses, de crétineries qu’elle prenait pour des choses primordiales. La vérité venait de lui tomber dessus comme une pierre, sous la forme de ce bébé dont elle savait irréfutablement, depuis une quinzaine de jours, qu’il était dans son ventre » p.220. Que faire du polichinelle ? Considéré comme une chose indésirable, un inconvénient comme une grippe, le mieux est de s’en débarrasser. Sauf que l’avortement est encore interdit en France. La bourgeoisie part donc en Hollande où tout se passe « naturellement » dans la médicalisation moderne des affects.

A 20 ans, Henri Chevillard se veut Henri Brulard et, comme Stendhal, grimpe son Janicule. Sauf que Paris n’est pas Rome et que le Sacré-Cœur fait minable avec la ville grisâtre sous la pluie à ses pieds. Ces premières pages du roman font cuistre avec les années. Il faut attendre le second chapitre pour que les souvenirs s’engrènent et que la plume courre à vif. Le lecteur ne lâche plus alors le bouquin jusqu’à la fin. L’adolescent est certes un brin bavard, mais il réussit à brosser le portrait d’une époque, celle du début des années 1970 juste avant que la gauche ne parvienne au pouvoir. Nous assistons à l’effondrement de la bourgeoisie et des cadres de pensée, faits sociaux que nous payons encore aujourd’hui. Non que cela eût été mieux avant mais, par bien des côtés, ce fut pire ensuite.

S’il était « interdit d’interdire » sous les pavés de mai, les marxistes de toutes obédiences se sont engouffrés dans la brèche pour imposer avec force leur seule conception du monde, considérée comme Vérité d’absolu à l’égal d’une religion. J’en fus personnellement témoin, jouant à citer Marx pour dépasser la moyenne en histoire sous le règne, au lycée J.B. Corot de Savigny-sur-Orge, d’une prof communiste, boiteuse et « juive » de surcroît – ainsi qu’elle nous l’avait appris pour se faire plaindre ou respecter, c’est ambivalent. Tout était dévalué et il fallait faire allégeance pour être comme les autres, avoir de bonnes notes en classe, être reconnu par ses pairs et baiser les filles (éminemment orthodoxes en tout ce qui « doit » se faire). Ce nouveau conformisme révolte notre Henri par construction, puisqu’il atteint justement à l’âge où l’on conteste tout ce qui est établi.

Son prof de philo – fils de notaire provincial – se veut plus socialiste que la gauche et considère les élèves de 17 ans habitant le 16ème arrondissement (où il enseigne) comme des « fascistes » parce qu’ils continuent à l’appeler Monsieur et non pas Jean-Loup. Après « un rapport » du prof, Henri va trouver le proviseur qui n’en peut mais, « minimise » et pleurniche sur sa carrière menacée s’il prend une quelconque position « à cause des syndicats ». La lâcheté des institutions n’a pas changé, il faut faire comme tout le monde même si le monde entre en délire et renie mille ans de culture pour des aberrations.

Les parents, les profs, les filles, rien ne va plus. Plus d’amour parce plus d’autorité ni de respect. « Les punitions (…) expriment toujours de l’estime, ou encore quelque admiration déçue et qui se venge, tandis que l’universelle indulgence, la facilité générale où suffoquent les enfants de 1974 ne traduisent que du mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ce mépris, conscient ou non, de nos parents la cause de toutes vaurienneries que l’on met sur le dos de la jeunesse actuelle » p.277. Le malaise des banlieues, dont allait tant parler vingt ans plus tard après vingt ans de gauche au pouvoir, n’a pas eu d’autre cause. Les enfants ne sont plus « élevés » mais enfoncés dans leur fange où ils se vautrent avec les autres, sans délices mais sans espoir de s’en sortir.

La mauvaise foi règne en maître, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle est la « manifestation caractéristique du droit du plus fort. Le plus fort décrète qu’il a raison, et que le plus faible a tort ; il arrange le passé à sa manière, il récrit l’histoire, il truque tous les procès » p.257. Ce que la gauche marxiste a appris aux égoïstes libertariens de Trump est incommensurable : en serait-on là aujourd’hui si la servilité socialiste n’avait pas aplani le terrain ?

Un livre au galop qui pétille de remarques justes et de traits acérés. Bien qu’ancré dans la réalité des années 1970, il est une borne miliaire pour qui veut reconstituer le pourquoi d’aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Lisez Henri et son éducation nationale sans majuscule : elle montre sa faillite.

Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, 1983, Flammarion 1983, 316 pages, occasion €0.90 e-book Kindle €7.99

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Maurice de James Ivory

Tiré d’un roman d’Edward Morgan Forster que l’on dit autobiographique, en tout cas écrit à chaud vers 1913, ce long film s’étend complaisamment sur les affres du désir contrarié par les conventions sociales et par la religion. Sorti pour les 20 ans de la dépénalisation de l’homosexualité en Angleterre (ce sera plus tard pour l’Ecosse et le pays de Galles – bien après la France en 1791), il pointe l’orientation hypocrite de l’éducation, les réflexes de caste et l’impossibilité des sentiments humains vrais de la société anglaise.

L’une des remarques du film est édifiante : « L’Angleterre a toujours été un pays qui s’est refusé à accepter la nature humaine ». D’où l’isolement frileux des filles dans le moralisme des pasteurs, le dressage des jeunes garçons en pension comme de vulgaires chevaux, l’intellectualisme des écrits grecs et latins étudiés par la haute société, où pourtant sourd la sensualité.

Maurice Hall est un gamin entouré de femmes : sa mère, ses sœurs. Son instituteur (Simon Callow) lui apprend le sexe (convenable) sur la plage – en dessinant la rencontre physique sur le sable du bout de son parapluie. Il lui apprend que rien n’est meilleur que de combler une épouse par des enfants et que c’est là le seul amour plénier.

A Cambridge en 1909, l’étudiant (James Wilby) rencontre Clive Durham (Hugh Grant à 27 ans), une année au-dessus de lui, qui le séduit, lui fait lire Le Banquet de Platon et finit par lui avouer qu’il l’aime. Maurice prend cela au premier degré, fondant le désir et l’amour comme la nature le veut. Mais Clive est troublé d’interdits sociaux et finit par se repentir lorsque le vicomte Risley (Mark Tandy), condisciple épris de paradoxes à Cambridge, est condamné à la mort sociale par le juge après avoir été surpris à embrasser dans la rue un cavalier. Il se refuse et, après en avoir subi les conséquences somatiques par un évanouissement et une maladie, finit par partir voyager en Grèce seul. Il peut y réfléchir à son désir, à ses sentiments, à son avenir social. Il découvre surtout que l’idéal livresque a peu de chose à voir avec la réalité du terrain et que le début des années 1900 en Grèce n’a rien à voir avec la lumineuse époque de Platon.

Maurice, qui a été exclu de Cambridge pour avoir séché les cours et surtout celui du latiniste doyen – et refusé d’envoyer une lettre d’excuses – décide de se faire lui-même et entre dans les affaires à la City. Il y fait fortune. Clive termine ses études et sort avocat. Gentleman fermer par héritage, il décide de se lancer en politique et pour cela se marie avec Anne, une Lady fortunée (Phoebe Nicholls). Après tout, une jeune femme est une sorte de jeune garçon en plus fragile et sa bouche a le même goût (est-il dit). Terminé pour lui les errements de jeunesse et seule une amitié affadie le lie à Maurice. Qui l’accepte parce que la société le veut, mais qui n’en reste pas moins tourmenté. Il n’aime pas sexuellement les femmes, ayant subi mère et sœurs durant des années (donc l’interdit de désirer les femmes).

Il tente l’évitement du désir par le sport en enseignant la boxe à des jeunes de milieu populaire ; mais frapper l’objet du désir ne le supprime en rien. Il s’ouvre de sa « maladie » à son parrain médecin (Denholm Elliott) ; mais il lui assure que ce sont des fadaises qu’il se monte, pas une maladie incurable, et qu’un bon mariage aura tôt fait de résoudre la situation comme la doxa sociale le croit. Il s’offre les services d’un hypnotiseur (Ben Kingsley) pour « changer » d’orientation – comme certains programmes religieux le tentent encore aujourd’hui sans succès ; mais avoir la vision inconsciente d’une jeune fille désirable ne la fait pas pour cela désirer une fois revenu à la conscience.

L’homosexualité entre adultes (Maurice n’est ni pédéraste attiré par les adolescents, ni pédophile attiré par les enfants) est une attirance d’origine énigmatique (probablement non génétique mais plutôt liée à l’histoire personnelle – éducation familiale, culturelle, pensions scolaires) et il semble exister une gradation entre les purs homosexuels et les purs hétérosexuels (l’échelle de Kinsey). La plupart des humains seraient bisexuels, même si très peu cèdent à leurs instincts (avoir des inclinations ne signifie pas les assouvir, dans une proportion de 1 à 10 selon une étude citée par Wikipédia). Clive, plus fragile, se réprime plus que Maurice, sain sportif habitué à exercer sa volonté. Il est amusant de voir que Maurice porte la moustache pour se faire un chemin dans la société, puis la rase lorsqu’il est arrivé, tandis que Clive est imberbe à ses débuts puis arbore moustache lorsqu’il devient politicien.

Clive choisit la conformité sociale et la mort des sentiments – Maurice l’aventure de l’amour interdit avec Alec Scudder, le jeune garde-chasse de Clive (Rupert Graves) qui l’admire comme gentleman et comme mâle et qui s’introduit dans sa chambre de nuit parce qu’il a senti son désir. Même si la guerre de 14, imminente à la fin de l’histoire, laisse présager une issue tragique.

Une histoire délicate d’une époque corsetée d’interdits, contée un peu longuement par des acteurs au mieux de leurs rôles par des images délicates sans aucune crudité.

Le film (trop ancien ? trop peu dans l’air puritain de notre temps Trump-Zemmour ?) n’est disponible en audio français que sous la forme d’un coffret, ou seul en audio anglais.

DVD Maurice (dans coffret James Ivory, audio anglais et français – Chambre avec vue / Maurice / Retour à Howards End), MK2 2008, €139.99

DVD Maurice, James ivory, 1987, 2h14, avec James Wilby, Hugh Grant, Rupert Graves, Denholm Elliott, Simon Callow, Billie Whitelaw, Phoebe Nicholls, Mark Tandy, Ben Kingsley, The Merchant Ivory Collection by James Wilby (en audio anglais), €15.01, blu-ray €20.69

En replay sur Arte pendant un certain temps

Edward Morgan Forster, Maurice, 1913 publié pour la première fois en 1971 après la mort de l’auteur, Livre de poche 2021, 252 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Craig Thomson, Blankets

Les Etats-Unis sont un monde à part, en avance, créatif. Si l’Europe a inventé la bande dessinée, elle l’a longtemps réservée aux gamins. Les Etats-Unis ont inventé le roman dessiné pour adultes. Ainsi Craig Thomson.

L’histoire est celle de deux frères, très proches depuis l’enfance, d’une famille chrétienne intégriste sans beaucoup de moyens. La middle-class traditionnelle. Le dessin, pour accentuer le trait, reste en noir et blanc dans la lignée claire. De quoi bien contraster les propos. Le lecteur suit les peurs nocturnes des petits, les chamailleries entre gamins où le sexe entre pour une part polymorphe, freudienne, et très vite le sentiment de n’être pas « comme les autres ». Notamment pas comme les pairs, gros garçons qui ne se posent jamais de question mais footent, foutent, fument, picolent ou baisent comme ça vient – comme « tout le monde ». Craig, plus sensible, plus solitaire, se sent autre – rejeté par son incapacité à rentrer dans le brut du muscle et de l’esprit lourd.

La tyrannie de la majorité a été notée par Tocqueville dans l’Amérique de 1860. Elle n’en est que plus forte dans les campagnes et dans la classe moyenne d’aujourd’hui, toujours en retard d’une génération pour les comportements. Dans les écoles, on appelle désormais cela le « harcèlement ».

A l’adolescence, voici l’amour, sa découverte timide, sensible, tellement loin de la religion de masse, de ses rituels routiniers et de son obsession morbide du péché. L’amour hétéro, précisons-le pour les pisse-froids (ou les freudiens hantés par la cathonévrose).

Le roman dessiné s’élève alors à la dignité de roman initiatique. Il pointe la difficulté d’être, la rage de grandir malgré la pression sociale infantilisante. Le dessin se fait fluide, plus en courbes qu’en traits. Trouver sa place parmi les autres n’est pas simple dans l’État-providence, ni dans la religion-qui-a-tout prévu dans les règles. D’autant que les parents – des deux côtés – ne sont pas des exemples : ils sont violents, hypocrites, séparés…

Blankets signifie couvertures dans l’Amérique du nord, état du Wisconsin. Elle est la chape de plomb biblique imposée par « les convenances », mais aussi la neige qui recouvre le paysage une grande partie de l’année en masquant d’immaculé la laideur du sol mort. Double froidure qui incite à se réfugier sous les couvertures, enfant quand on a peur, ado pour connaître la tendresse de l’autre. Comme quoi la chaleur est toute intérieure, nulle religion ne peut la donner, même si elle la promet.

Le Gamin, désormais adulte, aime beaucoup ce livre qu’il a découvert vers ses 15 ans. Il m’a conseillé de le lire comme une œuvre qui l’a marqué. J’en tire la leçon qu’il faut aimer les enfants, les siens comme ceux des autres ; le leur dire sans fausse pudeur, le leur montrer. Sans l’hypocrite retenue catho-bourgeoise qui a fait tant de mal aux êtres depuis deux siècles.

Même si l’on a ses propres problèmes, de couple, d’ego, de sociabilité. Les enfants et les adolescents sont des éponges, hypersensibles à l’environnement et avides d’exemples adultes auxquels se fier. Donner aux enfants l’estime de soi est peut-être la meilleure façon qu’ils parviennent correctement à l’âge adulte.

Comme quoi on apprend toujours de son enfant. Craig Thomson pourrait être en BD ce que J.D. Salinger fut pour le roman : un Attrape-cœur d’aujourd’hui.

Craig Thomson, Blankets – Manteau de neige, Casterman 2016, 592 pages, €27.00

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Sarah Waters, Du bout des doigts

Voici un gros pavé victorien comme on les aime. Un pavé reconstitué… par une ex-libraire née en 1966 ! Mais il est plus vrai que nature, dans la lignée féministe des années 60 et dans la lignée polar des années 70. Il s’agit en effet d’une histoire de femmes dans la société machiste sous la reine Victoria. Doublée d’un complot pour capter un héritage digne des meilleurs Whodunit.

Nous sommes en 1862 et, dans les venelles louches des bas quartiers de Londres, une jeune fille est préparée par un escroc à devenir femme de chambre. Sue doit corriger son accent cockney, ses manières brusques, son impolitesse. Elle doit accepter de servir, et avec les formes. Pour elle ? Une fortune à la clé. L’escroc désire en effet marier la fille pour capter son héritage, avant de la faire enfermer pour folle sur la foi de médecins aliénistes achetés.

Mais tout ne se passe pas comme annoncé… L’escroc, qui se fait appeler Gentleman dans les bas-fonds et Mister Rivers dans les manoirs, joue les amoureux tandis que Maud, fille étiolée dans un manoir, succombe à l’amour lesbien avec Sue ! Le plan va-t-il pouvoir se dérouler comme prévu ? Telle sera prise qui croyait prendre, jusqu’à ce qu’un retournement de situation fasse encore une fois basculer les destins. Enfants abandonnés, filles vendues, héritages convoités, c’est toute une peinture de mœurs d’une société arriviste avide d’argent, clé de la respectabilité, qui se dévoile.

Sous les apparences vertueuses, les vertugadins et les couches successives de jupons qui tombent jusqu’à terre, se cachent les émois éternels des chairs en manque. Servantes culbutées, gamins usés, messieurs libidineux – rien ne manque. L’oncle qui recueille par charité sa nièce orpheline a des idées derrière la tête. Ne tient-il pas un index des publications érotiques dont il demande à ce que soit faite la lecture par la jeune fille vierge ? Les mots donnent-ils des idées ? Le sexe produit-il de l’argent ? L’adolescent de 14 ans, serviteur chez l’oncle, ne rêve-t-il pas se servir physiquement le beau Gentleman avant d’être sensible aux charmes de son ex-maîtresse Maud ?

Malgré le nombre de pages, on ne s’ennuie jamais avec Sarah Walters. Le style fluide accroche une intrigue bien ficelée avec coups de théâtre et personnages secondaires richement dotés. Le petit Charles, beau comme un choriste, a la faiblesse de pleurer devant les turpitudes ; mais il n’hésite pas à braver les convenances pour aller visiter l’aliénée avant de se faire manipuler sans vergogne. La vieille Madame Suksby en maritorne retorse n’a-t-elle pas la fibre maternelle, elle qui précipite le dénouement ? Où Dickens se marie avec les Libertins pour un roman anglais de la plus belle eau.

Ah, ce n’est pas en Angleterre, malgré Internet, qu’on se plaint de ne plus lire ! Les scores des auteurs restent élevés, et cela parce qu’ils savent raconter une histoire. Songez à Harry Potter, à Anne Perry, à Ian McEwan à John Coe et à tant d’autres. Pas comme en France où, à de rares exceptions près, le nombrilisme intello ou la bluette télésérie sont le principal de la production romanesque…

Sarah Waters, Du bout des doigts (Fingersmith), 2002, 10-18 2005, 750 pages, €11.00

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Ann Rule, Si tu m’aimais vraiment

Ce thriller commence comme un roman policier. La nuit du 19 mars 1985, Linda, sixième épouse de David Brown, est assassinée de deux balles dans son lit. Son mari est absent, parti « faire un tour en voiture » et sa fille Cinnamon, 14 ans, est sortie dans le jardin ; elle ne se sentait pas très bien. Sa belle-sœur de 17 ans, Patti, s’occupe du bébé de Linda et David, Krystal. C’est le mari qui appelle la police mais, chose curieuse, il n’est pas entré dans la chambre de sa femme ; il ne sait pas si elle est morte.

Ecrit comme un rapport de police, le livre est en quatre parties : le crime, l’enquête, l’arrestation, le procès. Ce ton objectif et neutre, axé sur « les faits » précis, minutieux, maniaques, bien dans la mentalité américaine, ne fait pas du livre un roman mais plutôt un compte-rendu de chercheur ou de journaliste d’investigation.

Mais c’est que tout est vrai… Ann Rule, décédée en 2015 à 83 ans, outre ses cinq enfants a été inspecteur dans les forces de l’ordre de Seattle et a collaboré avec le FBI dans l’analyse des tueurs en série – dont le fameux Ted Bundy qu’elle a rencontré sur la Crisis Clinic Hotline de Seattle, sur lequel elle a fait un livre. Le personnage principal du livre chroniqué ici, David Arnold Brown, a réellement existé. Il est décédé en prison en 2014 à 61 ans.

Il a persuadé sa fille de tuer sa belle-mère, et la sœur de celle-ci de montrer comment faire à l’adolescente, lui se contentant du beau rôle de conseiller. Perturbé par une mère autoritaire et abusé sexuellement durant son enfance (a-t-il dit), ce pervers narcissique s’est déniaisé à 15 ans avant d’épouser successivement toutes les adolescentes qui lui passaient sous la main, la dernière en date étant Patti. Sœur de son épouse Linda, toutes deux issues d’une famille pauvre à la mère alcoolique, il a pu aisément les contrôler. Il a fait venir dans sa maison Patti dès l’âge de 11 ans et a aussitôt abusé sexuellement d’elle. Elle était en adoration devant lui et a fait tout ce qu’il a voulu. A 18 ans, elle aura une fille de lui, Heather, qu’il refusera d’assumer bien que marié secrètement avec Patti à Las Vegas après la mort de Linda.

David Brown a surtout touché plus de 830 000 $ des assurances sur la vie qu’il avait pris sur la tête de son épouse au cas où elle décèderait. Outre le sexe, compulsif, pas moins de trois rapports par jour, l’argent est le mobile. David Brown s’est fait tout seul contre son milieu dégénéré ; il a connu le succès avec son entreprise de récupération des données informatiques sur des supports endommagés, fondée au bon moment. Mais il lui fallait de l’emprise pour se faire reconnaître, et il n’hésitait pas à manipuler quiconque pouvait lui servir, les très jeunes filles qui le voyaient comme un protecteur (jusqu’à ce qu’elles deviennent mères et qu’il les jette), et les gros bras en prison, qu’il payait pour tenter d’assassiner les enquêteurs.

Cinnamon a tiré, mais le pistolet lui a été mis dans la main pas Patti sur l’incitation et les conseils de David. Tous trois sont solidairement meurtriers. Mais il faudra des années d’investigations obstinées par Jay Newell, enquêteur, et Jeof Robinson, substitut du procureur, pour que la vérité sorte entière et que David Arnold Brown soit rattrapé par la justice et enfermé pour la vie.

Pour ceux que les arcanes retors de l’âme humaine intéressent, ce livre assez long et détaillé qui se lit comme un roman policier en dépit de son style de procureur, fournit ample matière à réflexion.

Ann Rule, Si tu m’aimais vraiment (If You Really Loved me), 2000, Livre de poche 2001, 509 pages, €0.89 occasion

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Notre imagination nous mène dit Montaigne

Parfois Montaigne est clair et parfois filandreux. En ce chapitre XXI du premier livre de ses Essais, son propos est clair mais sa forme absconse, surtout la fin qui se perd sur la véracité du témoignage.

Citant « les clercs » : « Une imagination forte produit l’événement », assure-t-il. Et de prendre pour exemple Gallus Vibius qui voulut pénétrer la folie et en devint fou, ou Simon Thomas, médecin de son temps, qui lui dit « que, fichant ses yeux sur la fraîcheur de mon visage et sa pensée sur cette allégresse et vigueur qui regorgeait de mon adolescence, et remplissant tous ses sens de cet état florissant en quoi j’étais, son état s’en pourrait amender ». Mais c’est là empathie plus qu’imagination, à moins que ce ne soit désir d’ordre amoureux. Nous compatissons et nous sentons comme l’autre. Les effets de l’imagination sont plutôt l’admiration qui élève celui qui admire alors que le dénigrement des autres le rabaisse.

La croyance permet des miracles. En bien comme en mal. Ainsi « la jeunesse bouillante s’échauffe si avant en son harnois, tout endormie, qu’elle assouvit en songe ses amoureux désirs » – en bref, citant Lucrèce « Au point que, dans l’illusion d’accomplir l’acte sexuel, ils répandent à large flot le liquide séminal et souillent leurs vêtements ». Là, l’imagination agit sur le physique. La chose est mieux dite en latin, ce qui fait sérieux face aux gens d’Eglise, tous fort prudes en catholicisme. Les stigmates qui s’ouvrent sur le corps des saints confits en dévotion à Jésus-Christ sont la face lumineuse ; le viol à la suite du visionnage assidu de pornographie la face sombre. C’est toujours l’illusion qui agit et confondre ce qu’on croit avec la réalité n’est pas toujours bienvenu. « Il est vraisemblable que le principal crédit des miracles, des visions, des enchantements et de tels effets extraordinaires, viennent de la puissance de l’imagination », dit notre sceptique qui préfère au fond la raison à la croyance.

C’est l’effet placebo de guérir par des simagrées et Raoult aurait été plus efficace à vanter son hydroxychloroquine s’il avait porté sur la tête un cône de sorcier plutôt qu’endosser la blouse du professeur et de parer sa potion de vertus scientifiques imaginaires. Montaigne cite un comte, sien ami, qui craignait ne pouvoir bander le jour de son mariage à cause d’un ensorcellement. Qu’à cela ne tienne ! Notre philosophe s’improvise médecin de l’imagination et sort de ses « coffres certaine petite pièce d’or plate où étaient gravées quelques figures célestes ». Il la confie au comte par un subterfuge, la noce étant très surveillée, lui donnant des consignes comme la porter à même les rognons et de garder tout cela secret. « Ces singeries sont le principal de l’effet », assure un Montaigne allègre et drôle qui n’y croit pas une seconde mais en mesure l’effet sur l’ami ainsi rebandé. Et de donner quelques conseils d’homme mûr expérimenté (40 ans) à tout nouveau marié : ne point se presser ni s’opiniâtrer car la crainte de ne pas être à la hauteur fait souvent défaillir.

Il écrit ainsi tout un paragraphe sur le membre viril, indocile à la volonté s’il en est, « refusant avec tant de fierté et d’obstinations nos sollicitations et mentales et manuelles ». Il en est de même pour l’intestin, qui pète à tout va, la langue qui salive hors de propos ou le cœur qui s’emballe par imagination. Ce que nous croyons ferme serait-il plus important à notre corps que ce que nous pensons bien ? « Pourquoi pratiquent les médecins d’avance la croyance de leur patient avec tant de fausses promesses de sa guérison, si ce n’est afin que l’effet de l’imagination supplée à l’imposture de leur potion ? » Nous pourrions dire la même chose des politiciens démocratiques dont les « promesses n’engagent que ceux qui les croient », selon le mot attribué à Chirac, lui-même affublé du sobriquet de « Super menteur ». Trump, ardent dealer, était passé maître dans ces fausses vérités qu’il baptisait de « vérités alternatives », pas moins vraies dans l’imaginaire que les vérités de la réalité.

Gageons que les prochains mois illustreront Montaigne et que l’imagination va devoir s’affoler des promesses des uns et des autres candidats ! A moins que le scepticisme n’ait gagné la politique avec l’indifférence, ce que je ne crois en rien, mais qui pourrait expliquer « la radicalité » prêtée à ce début de campagne. Pour attirer l’attention, rien de mieux que le coup de pied dans la porte des premières leçons faites aux apprentis vendeurs. Enjolivez, il en restera toujours quelque chose.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Que philosopher, c’est apprendre à mourir dit Montaigne

Voici que notre philosophe arrive à son chapitre XX du premier livre de ses Essais. Il est assez assuré désormais pour penser loin, bien qu’il s’assure par de nombreuses citations le soutien des grands auteurs antiques. Il cite surtout Horace et Lucrèce, mais aussi Cicéron (à qui il emprunte le titre de son chapitre), Claudien, Properce, Virgile, Ovide, Carulle et quelques autres. Pas moins de 38 citations, si mon décompte est bon.  

« Que philosopher, c’est apprendre à mourir » : chaque mot compte dans cette phrase. La philosophie est l’amour et la recherche de la sagesse pour mener une vie bonne avec le bonheur en bien suprême ; apprendre car il s’agit d’un effort et d’un chemin, une voie comme le zen ou celle de Lao Tse, une progression personnelle ; mourir car la mort est inéluctable et il faut s’y tenir prêt, tout instant pouvant être le dernier.

La mort est pour Montaigne la justification même de la philosophie. Car si philosopher c’est apprendre à mourir, cela signifie qu’une vie bonne est une vie bien remplie, quelle que soit sa durée. « Toute la sagesse et discours du monde se résout enfin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir », écrit-il d’emblée. Et il ajoute : « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture ». Montaigne va donc contre les austérités chrétiennes prônées par certains protestants de son temps, dont les Puritains, et que certains catholiques parmi les plus intégristes apprécient volontiers. « Quoiqu’ils disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté ». Eh oui, n’ayons pas peur des mots comme s’ils étaient le diable ! « Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur ». Vivre, c’est bien vivre, donc jouir à satisfaction.

Ce qui ne veut pas dire céder à tous les vices : « Et s’il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieux dû à l’assistance de la vertu qu’à nulle autre assistance ». Car la vertu est un plaisir suprême, la tempérance une jouissance distillée, tout comme le chemin procure plus de plaisir que le but ou l’aventure que le trésor. « Cette volupté, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus sérieusement voluptueuse », dit Montaigne. Il joue de l’ambiguïté en parlant de la vertu comme chacun parle du sexe. Mais la jouissance sexuelle est une « volupté plus basse », explique le philosophe, « outre que son goût est plus momentané, fluide et caduc, elle a ses veillées, ses jeûnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulièrement ses passions poignantes de tant de sortes, et à son côté une satiété si lourde qu’elle équivaut à pénitence ». A l’inverse, les suites de la vertu « ennoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu’elle nous procure », assure Montaigne, digne des classiques.

La philosophie (antique) nous enseigne la vertu et la vertu nous enseigne « le mépris de la mort » car si l’on peut vivre longtemps la plupart sans pauvreté ni douleurs insupportables, « au pis-aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper court à tous autres inconvénients ». Si rien n’est pire que vivre, mettre fin à sa vie est une liberté que nous avons partout et en tous lieux, disaient les stoïciens. Mais il y a mieux : « la mort, elle est inévitable ». Autant ne pas en avoir peur car ce n’est point vivre que craindre mourir à tout instant. Y penser toujours, n’y céder jamais – telle est la sagesse. « Le but de notre carrière, c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? »

Montaigne n’est pas vieux lorsqu’il écrit cela. « Il n’y a justement que quinze jours que j’ai franchi 39 ans », écrit-il après nous avoir rappelé être né « entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1535 » du nouveau calendrier de 1564 (l’année auparavant commençait à Pâques). Est-ce assez ? « Il m’en faut pour le moins encore autant », dit Montaigne (il mourra vingt ans plus tard en 1592), « mais quoi, les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition ». Ce qui importe avant tout est de vivre sa propre vie selon l’exemple d’Alexandre le Grand et du Christ, tous deux morts à 33 ans. Leur existence courte en fut-elle moins belle ? À tout moment chacun peut mourir, et Montaigne de citer outre la guerre, les accidents, les fausses routes, les gangrènes, les coups et les jeux violents, les ardeurs excessives « entre les cuisses des femmes ». À tout moment la mort nous guette mais il n’en faut point se donner de peine : « il me suffit de passer le temps à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends », dit Montaigne.

Il faut en revanche s’y accoutumer, « à tout instant représentons-là à notre imagination et en tous visages ». Car « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté », explique Montaigne dans les pas de son ami La Boétie. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Ce pourquoi je « me rechante sans cesse : Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd’hui ». Si nul ne peut être sûr du lendemain, « ce que j’ai à faire avant de mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fût-ce d’une heure ». Mettre ses affaires en ordre, apaiser ses querelles, assurer ceux qu’on aime, « il faut être toujours botté et prêt à partir »

Nous sommes nés pour agir et « je veux qu’on agisse (…) que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait ». Nous humains ne sommes pas des dieux et n’avons nulle éternité devant nous ; le simple fait d’être né implique qu’il nous faudra mourir. N’en ayons pas peur : « si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’aperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque dédain de la vie », pense Montaigne. Et ce n’est pas faux si l’on y réfléchit ; la vieillesse extrême rend las de l’existence qui n’est plus celle vigoureuse de sa jeunesse. L’imagination grossit les choses, la mort comme les autres ; il ne faut pas nous en faire un monde.

En attendant l’instant fatal, « la vie n’est de soi ni bien ni mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu. Un jour est égal à tous les jours ». A chacun d’y mettre ce qu’il peut, si possible le meilleur et « nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’est non plus vôtre que celui qui s’est passé avant votre naissance ». Vivre, c’est bien vivre et en être heureux. « Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vécu longtemps qui a peu vécu (…). Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu ». Il faut remplir sa vie, à sa satisfaction, même enfant ou sans grade : « Un petit homme est homme entier, comme un grand ».

Mourir est un destin qui ne doit pas nous inquiéter, il viendra lorsqu’il viendra. Il faut plutôt se préoccuper de vivre, et cela est philosophie : puisque notre temps est court et incertain, vivons chaque jour comme s’il était le dernier, remplissons notre vie d’action et de voluptés – dont la vertu est la meilleure. Ainsi vivrons-nous en sage, et mourrons de même.

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Flaubert et les curés

L’Eglise catholique était à l’époque de Flaubert toute-puissante. Pleine de ressentiment pour avoir été bafouée à la Révolution, moins pour la perte de Dieu que pour celle de ses prébendes et de son pouvoir, elle a fait feu de tout bois jusqu’à la fin de l’Etat français instauré en 1940. La société moderne était anticléricale comme aujourd’hui les femmes sont anti-talibans, aussi naturellement. Flaubert avait été personnellement critiqué par les jésuites lors de la parution de son chef d’œuvre, Madame Bovary. Monseigneur Dupanloup, de l’Académie française, empêchait ses amis proches tels Renan, Taine et Littré entre autres, d’accéder à l’immortalité littéraire à ses côtés. Le « parti prêtre » sévissait en diable sous le Second empire puis la Troisième République. Résister était de salubrité morale.

Gustave Flaubert s’est donc moqué moins de Dieu (auquel il ne croyait que vaguement mais en respectait l’idée) que des pontifes imbus d’eux-mêmes de l’Eglise. Avec ses potes, il poursuit les farces de potaches du collège et croque des scénarios de théâtre et des textes de circonstances pour les fêtes entre garçons. Il se met alors dans le rôle convenu du Garçon, bourgeois épaissi dont on se gausse, ou du Cheick lors de son voyage en Orient, pacha à qui tout est dû. L’auteur de Madame Bovary n’est en effet pas un « ermite de Croisset » mais un bon vivant franchement rigolard qui aime la farce rabelaisienne et la vie bonne à la Montaigne.

Il signe parfois ses lettres R. P. Cruchard, révérend père du carafon, dont il finit par établir pour George Sand une biographie fictive dans Vie et travaux du R.P. Cruchard. Gamin, le futur révérend père gardait les bestiaux en chantant des cantiques et fut naturellement remarqué pour sa grâce angélique par Monseigneur Cuisse, évêque du diocèse de Lisieux, qui lui donna une bourse. A la fin de sa rhétorique, le jeune homme composa en hommage une tragédie intitulée La destruction de Sodome avant de s’intéresser à saint Thomas. Comme il en lisait toujours un ouvrage, « un de ses camarades disait spirituellement ‘qu’il couchait avec l’Ange de l’Ecole’ ». Quiconque a lu attentivement la Bible se souvient que les habitants de Sodome avaient abusés des anges de Dieu qui leurs avaient été envoyés, comme peut-être l’évêque de lui. Dans sa maturité, il prêcha aux Visitandines dont les Dames du Désespoir dépendent (nom inventé pour dire toute la mortification de chair que le christianisme impose à la gent femelle). Le R.P. Cruchard, en habile hypocrite d’Eglise qui sait manier la langue de bois cléricale, savait prendre les âmes : « Ne vous tourmentez pas du péché, disait-il, cette inquiétude est un levain d’orgueil. Les chutes ne sont pas toutes dangereuses et les vices deviennent quelquefois autant d’échelons pour monter jusqu’au ciel ».

Ce que Flaubert reproche au monde des curés est son hypocrisie : comment contourner « les jours maigres » imposés par la superstition destinée à assurer le pouvoir sur les âmes via leur estomac, alors qu’on est « Monseigneur » qui dit le vrai et le faux des Ecritures ? C’est simple : faites manger du poisson à un canard et il deviendra « viande maigre ». C’est ainsi qu’il le présente dans la comédie écrite avec Louis Bouilhet, intitulée d’un titre aussi ronflant qu’énigmatique La queue de la poire de la boule de Monseigneur. « M. le Grand vicaire est prêtre, il ne peut pas se tromper, nous sommes donc forcés de croire », dit une servante de Monseigneur.

La boule est un douillon de pâte qui cuit au four une poire dont la queue, avalée par le trop glouton Monseigneur, lui engendre une indigestion. Fort heureusement, ladite queue se retrouvera dans se selles que le fidèle zélé Onuphre, secrétaire de Monseigneur, touille d’une latte. Il faut dire que Monseigneur, archevêque in partibus, s’est tout d’abord goinfré de caviar, puis d’anguille, puis de canard « amaigri » par la velléité de manger le poisson avant que d’être tué, enfin des douillons. Dommage que son anniversaire tombe justement un vendredi maigre, quel festin aurait-il eu lieu un jour gras ! Monseigneur entraîne autour de lui le grand vicaire Cerpet (serre-pets), l’abbé Colard (qui colle), l’abbé Pruneau (indigeste) et l’abbé Bougon (râleur l’estomac vide), tous fort gourmands de chère à défaut de chair. Quoique Cerpet « traite comme son frère » Onuphre : « il a commencé avec lui »… lequel dévergonde sur cet exemple le jeune Zéphyrin encore adolescent, les yeux cernés, l’air bête : « voilà ce que c’est que de fréquenter Onuphre » sans compter en sus qu’il « prend sa leçon avec Monseigneur ». « D’ailleurs, ce n’est jamais décent de fréquenter si intimement les personnes de son sexe », ajoute Flaubert malicieusement pudibond. « Tout mon mal, comme dit Onuphre, est d’avoir avalée cette queue », rappelle Monseigneur. Une allusion grivoise dite comme on pense, sans y penser, tant c’est naturel aux curés de s’enfiler des queues. Onuphre, « le serpent qu’on a réchauffé dans son sein » en rajoute une couche dans le grivois ; il faut en effet prendre cette image au premier degré – physique.

Ce que reproche Flaubert à l’Eglise est d’avoir rendu le corps honteux et la pudibonderie obligatoire, dans la même ronde que la « punition des plaisirs sensuels » – tandis que les mœurs dans les alcôves demeuraient tout autres. Une hypocrisie physique reprise avec enthousiasme par la bourgeoisie qui, les aristos lanternés, s’est empressée de prendre leur place et d’imposer « les convenances » malgré la Révolution. Il en sera de même après mai 68, les pires gauchistes dévergondés se rangeront en bourgeois puritains, conservateurs en sexualité une fois la cinquantaine (et la méno ou andro pause) venue. C’est bête, les gens…

Gustave Flaubert, Vie et travaux du R.P. Cruchard, 1873

Gustave Flaubert, La queue de la poire de la boule de Monseigneur, 1867, avec la collaboration et les illustrations de Louis Bouilhet, Nizet Aubenas, imprimerie Habauzit 1958, occasion rare €150.00

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama

Pierre Kast est un être original. Militant communiste et organisateur de la manif antiallemande de 1940 à Paris, il a passé cinq ans dans la clandestinité en faisant le coup de main contre l’occupant avant de se consacrer au cinéma. Il a été critique, scénariste, assistant de Jean Renoir, metteur en scène. Il meurt à 64 ans d’un malaise cardiaque après un accident de tournage. Les vampires de l’Alfama sont l’un de ses rares romans.

En arabe, « alf maa » signifie « mille sources » et ce nom a été donné au quartier populaire de Lisbonne bâti en kasbah où jaillissent des sources chaudes. L’auteur en a fait un lieu de prédilection pour son histoire. L’époque est le 18ème siècle finissant, Louis XV et le cardinal de Bernis en France, un jeune roi pédé au Portugal et le cardinal libertin João en Premier ministre. L’histoire s’ouvre sur le lutinage de filles « aux frontières de la puberté » par l’homme d’Eglise et d’Etat.

Mais tout ceci se passe dans un univers parallèle où rien n’est réel, ni les lieux, ni les personnages, sauf « l’odeur de l’Alfama » comme l’écrit l’auteur en fond imaginaire. C’est un endroit de liberté où la police n’entre pas, une forteresse des pauvres et des marginaux où tout ce qui est interdit prolifère. Les mœurs y sont libertines, le savoir alchimiste répandu, les vampires tolérés. En bref tout ce qui va contre la Sainte et puissante Eglise et son Inquisition, armée du seul Livre autorisé du savoir : la Sainte Bible.

L’auteur, communiste athée, écrit en 1975, soit sept ans après l’explosion morale de mai 1968. Il tisse un hymne au jouir, bien que notre époque puisse voir écorchée sa moraline trop féministe. Les femmes sont parfois actrices du plaisir et indépendantes en une époque qui ne le tolérait pas, mais souvent aussi objets de plaisir, voire esclaves sexuelles. La police adore torturer les jeunesses entre deux viols. A l’inverse, les vampires sont paisibles et pas prosélytes ; ils offrent la possibilité de prolonger la vie par la morsure mais, au contraire des officiels défendus par la Sainte Eglise, ne forcent ni ne violent personne. L’époque prérévolutionnaire gardait, vous vous en doutez, des mœurs d’Ancien régime qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos petits cœurs émotifs.

Car il s’agit d’un roman de fiction, même de « science » fiction puisque la recherche sur la mort y prend une large place. Carla, l’alchimiste qui soigne les pauvres dans tout l’Alfama, a communication par un instrument inventé par le suédois Swedenborg, lui aussi alchimiste en plus d’astrologue mais aussi inventeur et théologien, qu’un confrère pourchassé est en danger à Prague. Il n’est pas juif mais comte roumain ; il avouera plus tard être un vampire de 285 ans. S’il a débuté à 16 ans par le pillage et le viol, il a mûri, fait deux gosses et s’est cultivé auprès de maîtres éminents d’Europe centrale.

Dans ses recherches sur l’immortalité, pierre philosophale des alchimistes plus que l’or, il a découvert que le statut de vampire permettait une vie presque éternelle, à la frontière entre la vie naturelle au soleil et la mort sous terre en caveau. Vivre la nuit, dormir en cave le jour, tel est le destin des vampires mais, avec ce régime, ils peuvent vivre des centaines d’années. Il leur faut seulement régulièrement déménager. Le comte Kotor espère, par ses recherches, découvrir comment vaincre la seconde mort, celle des vampires par les rayons du soleil ou par un pieu dans le cœur. Un pieu, pas un crucifix comme tente de le faire croire la Sainte Eglise catholique et romaine, car un vampire juif ou musulman n’en meurt pas moins le cœur percé qu’un vampire chrétien.

Le comte Kotor et ses deux enfants, sa fille Barbara et son fils Laurent de dix ans plus jeune, abordent donc de nuit sur les rives de l’Alfama au bord du Tage et sont accueillis dans le palais forteresse de Clara sur ses pentes. Ils vivent reclus, tout entier tournés vers la recherche, mais Clara les convainc de sacrifier aux mondanités minimales car on commence à jaser dans la ville. Le comte accepte une réception en soirée chez lui où il invite tout le gratin de la capitale. Il lie ainsi connaissance avec le cardinal Premier ministre, qui est séduit par sa vaste culture et par ses idées libérales et libertaires.

Mais ce Premier ministre est surveillé par le Marquis, ministre de la police, et par le roi, qui veut garder ses plaisirs interdits tout en ayant parfois des retours névrotiques de religion. La volonté du Marquis de marier la belle Alexandra, vierge de 20 ans et nièce du cardinal Premier ministre, va déclencher la catastrophe. Laid et puant, le marquis fait horreur à Alexandra la libertine, qui flirte avec les damoiseaux tout en se gouinant avec ses servantes damoiselles. Pire, elle tombe net amoureuse du bel adolescent blond Laurent, lui-même raide de désir amoureux dans sa cape noire qui le déguise en cyprès sur la terrasse. Il la dévierge et ils osent toutes les positions à poil que le jeu du sexe leur permet. C’en est mignon.

Le chef des services secrets convainc le Marquis et son chef de la police d’investir l’Alfama pour récupérer la belle Alexandra et la livrer aux griffes du soupirant éconduit. Pour cela, rien de tel qu’un bon complot. Engager des sbires qui vont porter des gants à dents acérées afin de porter la marque du vampire sur la gorge de tous ceux et de toutes celles qu’ils vont éventrer en croix comme le font dit-on les vrais vampires. Devant l’horreur de la tuerie, l’ampleur des morts et la révélation du nombre important de vampires en la ville, le roi entre deux pages lutinés ne pourra que signer un décret autorisant l’armée à investir l’Alfama pour nettoyer ce nid du démon.

Ce qui fut fait. Mais la famille du comte s’échappe, aidée par Clara et par Alexandra, comme quoi même en libertinage Ancien régime, les femmes ne sont pas toutes du gibier de viol mais savent faire preuve d’initiative et de courage. Surtout si, selon Pierre Kast, elles pensent hors des normes de la Sainte Eglise et des valeurs « établies » par la « bonne » société.

Je ne vous dis pas la fin, elle laisse ouverte des perspectives intéressantes. Mais il s’agit, rappelez-vous, d’un univers parallèle où tout est possible et permis, hors des normes, des conventions et des interdits. Cette possibilité d’évasion érotique et libérale fait le sel du livre. Il fut édité en poche, comme quoi il fut assez populaire en son temps, mais n’a pas passé le mitant des années deux mille avec son moralisme puritain pro féministe en croissance grave. Je l’avais lu à l’époque et sa relecture toute récente m’a revigoré.

Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama, 1975, J’ai lu 1979 réédité en 2006, 249 pages, occasion €3.00

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Les proies de Don Siegel

De l’ambiguïté de la séduction. Notre époque ne veut plus rien savoir de la séduction femelle, celle d’Eve dans le Livre, pour ne dénoncer que celle du mâle, le Violeur des réseaux. Mais la réalité est plus équivoque. En témoigne ce curieux film, tourné en 1970 juste après « la libération » sexuelle. Qui est la proie de qui ? Qui séduit qui ? Le mâle blessé, isolé des siens, qui cherche à survivre ? Les femelles délaissées en vase clos, qui rêvent chacune à un avenir différent en capturant dans leurs rets le seul mâle non armé du coin ?

Amy, 12 ans et « bientôt 13 » (Pamelyn Ferdin), marche pieds nus dans la forêt de Virginie à la fin de la guerre de Sécession, en 1864. Elle cueille des champignons comme un joli petit chaperon rouge. Elle découvre un homme blessé à la jambe et aux mains, le caporal nordiste John MacBurney (Clint Eastwood). Son petit cœur tendre fait boum et sa morale chrétienne lui interdit de le laisser crever, même s’il est un « ennemi ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit « aime ton ennemi comme toi-même », ainsi qu’on le lit régulièrement au pensionnat ? Car Amy appartient à la couvée de jeunes oies blanches que garde dans sa grande demeure dans la forêt Martha Farnsworth, la directrice (Geraldine Page).

Celle-ci, une grande femme sèche, aigrie d’avoir perdu son seul amour à cause de la guerre, fait soigner le blessé mais n’a qu’une hâte, le livrer aux patrouilles sudistes pour qu’il soit incarcéré dans la prison avec les autres. Ce n’est guère chrétien mais patriote. Cependant, elle perçoit la réticence de certaines jeunes filles de 12 à 17 ans de son pensionnat, et surtout celle de son adjointe Edwina, et ne peut qu’en tenir compte. Lorsque la patrouille passe, elle parle avec le capitaine qu’elle connait mais ne se résout pas à dénoncer le nordiste chez elle.

C’est qu’après tout un homme à merci peut devenir utile en ces temps difficiles. D’autant qu’il semble inoffensif, se déclare Quaker et non armé, blessé en tentant de sauver un Sudiste. Le spectateur, qui voit en surimpression les événements réels, sait que c’est mensonge, mais comprend que c’est aussi une légitime tactique de survie. Rester au pensionnat lui permet d’être soigné et par de tendres mains, plutôt qu’être jeté avec les autres dans un cul de basse fosse et condamné à clamser.

Il tente donc de se couler dans le désir de chacune qui lui vient en aide : Amy qu’il a embrassé dans la forêt pour se l’attacher, Martha qu’il fait parler de son frère disparu qu’elle a trop aimé, Carol qui avoue 17 ans et le feu au cul (Jo Ann Harris), Edwina restée vierge et naïve à qui il promet le grand amour (Elizabeth Hartman). Chacune fantasme le prince charmant mâle dans ses rêves, dont Martha qui le voit en Christ nu à merci comme dans la pietà peinte qui orne sa chambre. Mais contenter tout le monde sous les yeux de tout le monde n’est pas facile. Lorsqu’une fois un peu rétabli, il se repose sous la tonnelle du parc, Carol vient l’embrasser et lui proposer de coucher, puis Edwina vient la renvoyer aux études et se propose ; mais Carol entend tout et les promesses que John lui fait à elle aussi. Jalouse, elle va attacher le chiffon bleu à la grille pour signifier qu’un prisonnier est disponible pour la patrouille. C’est Martha qui sauve le caporal nordiste en le faisant passer pour son cousin.

Le soir, il monte les escaliers avec ses béquilles pour aller baiser Carol qui l’attend à poil avec toute l’ardeur du désir diabolique, et dès lors tout s’écroule. C’est Adam qui a croqué la pomme et il est condamné à quitter le paradis. Edwina qui entend rire et divers bruits au-dessus de sa chambre monte avec sa chandelle et découvre la tromperie, John et Carol tout nus en train d’accomplir l’Acte qui est péché hors mariage. Effondrée de voir ce qu’elle aurait bien voulu subir mais dans l’ardeur du pur amour chrétien, elle pousse John dans les escaliers, ce qui lui brise la jambe en trois.

Est-ce réparable ? Sans médecin, ce n’est pas si évident, quoique l’on aurait pu essayer. Mais Martha, qui a des projets avec John pour gérer la ferme après la guerre, veut le rendre définitivement dépendant. Elle décide alors « pour éviter la gangrène » de lui couper la jambe au-dessus du genou. Acte fatal qui décidera du reste, cette fois c’est Eve qui croque la pomme et qui se chasse elle-même de son paradis rêvé. Lorsque John émerge des brumes du laudanum et s’aperçoit qu’il est châtré de l’un de ses appendices vitaux, il se met en colère et rejette toutes les femelles de la volière qui ont permis cela. Il soudoie Carol à son profit pour qu’elle laisse ouverte la porte de sa chambre, il fouille la commode de Martha pour prendre le seul pistolet de la maison, le médaillon des deux portraits du frère et de la sœur et les lettres de l’amour interdit qui prouvent l’inceste, il accepte avec Edwina de se raccommoder. Mais il accomplit le péché suprême qui est de tuer l’amour de la petite fille, la tortue Dominique d’Amy, en la jetant violemment par terre. L’alliance est renversée, Amy se rallie à sa directrice qui veut reprendre le pouvoir. Elle va lui cueillir une bolée de champignons puisque John les aime tant, qu’elle choisit soigneusement pour se venger.

Le caporal empoisonné, Edwina bloquée in extremis d’en manger, la tragédie du huis-clos psychologique est consommée. John meurt, il est enfermé dans une toile couse et enterré dans la forêt. Le chœur des jeunes filles pieds nus qui l’ont apporté blessé au manoir dans les premières scènes le remportent mort dans la forêt dans la dernière scène, avec en fond musical la même chanson populaire, Dove She is a Pretty Bird chantée par Clint Eastwood lui-même.

Lez film est audacieux, même pour son époque (encore plus pour la nôtre !). Le caporal adulte qui embrasse sur la bouche une enfant de 12 ans, qui baise ardemment une mineure de 17 ans, qui révèle à toutes le demoiselles l’inceste de la directrice Martha et de son frère ainsi que la tentative de viol de ce même frère sur l’esclave noire (Mae Mercer), et qui déclare, pistolet en main, que désormais il choisira lui-même avec qui coucher parmi le harem…

Qui est le séducteur ? Le sexe femelle face à la tentation mâle ? Le soldat armé qui n’a pas baisé depuis des mois et qui se voit offertes toutes les tentations ? L’armé ou la castratrice ? Eve ou Adam ? Don Siegel revisite la Bible en concluant que les deux sont coupables. De lâcheté envers leurs pulsions, des illusions de leurs cœurs, des plans sur la comète de leurs esprits – il révèle le vénéneux en l’humain. Ce n’est pas si mal pour un film yankee – un film évidemment incompris du même public yankee à sa sortie.

DVD Les proies (The Beguiled), Don Siegel, 1971, avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman, Jo Ann Harris, Darleen Carr, Mae Mercer, Pamelyn Ferdin, Universal Pictures 2017, 1h40, €4.80 blu-ray €28.50

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Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

Frédéric Moreau est un jeune homme moyen ; en 1840 il vit sa jeunesse comme un dû. Moyen physiquement, il n’a aucune de ces fortes pulsions qui poussent un individu à agir ; moyen affectivement et moralement, il n’a aucune passion assez puissante pour lui permettre de s’imposer dans la vie ; moyen intellectuellement (et nul spirituellement), il n’est que velléitaire, sans études et sans métier, sans rien qui l’intéresse un tant soit peu : il ne peint pas, n’écrit pas, ne plaide pas. Frédéric Moreau est un raté et son « éducation sentimentale » durera toute sa vie. Il terminera fruit sec en se félicitant d’avoir connu un seul moment de bonheur : celui ou, avec son ami de collège Deslauriers, il va aux putes à 16 ans et décide par peur du ridicule de ne pas consommer…

Comme l’écrit Edmond de Goncourt, cela demeure « un roman qui raconte dans une sacrée nom de Dieu de belle langue l’histoire d’une génération » (lettre du 14 novembre 1869 citée p.618 Pléiade). Celle qui va de 1840 à 1851 et a vécu trois régimes, du légitimiste au bonapartiste en passant par l’orléaniste, sans compter « l’esprit de pion » du socialisme qui a flotté sur tout cela. Où les soubresauts de la société ont accouché du chacun pour soi ; où l’incertitude de tout lendemain ont incité à l’égoïsme, recentré sur le jouir ; où le peuple lâché dans les rues comme des barbares a conduit à voter pour l’ordre et le conservatisme. Tiens ! notre époque en serait-elle un reflet ? « La France veut un bras de fer pour être régie », fait dire Flaubert au père Roque. 1848 veut singer 1789 qui voulait singer les Romains : la somme des désillusions pourrit tout idéalisme politique dans un avortement général de l’esprit. La société est désormais condamnée au matérialisme bourgeois, à l’enrégimentement des convenances et à la platitude des idées reçues. Tout cela préparait le prurit égalitaire effréné de notre époque post-moderne, le triomphe de l’opinion que Tocqueville commençait à dénoncer, la loi du marché, la marchandisation de l’art comme des corps, la peur de tout. Eh ! nous y sommes.

Frédéric – dont le prénom signifie ‘protecteur de la paix’ en germanique – est un faible, velléitaire, lâche et impuissant ; un indécis travaillé de vastes illusions et qui se serait bien contenté de naître s’il eût été riche et noble. Mais voilà, dans ce siècle bourgeois il faut se faire par soi-même et le fils unique d’une veuve provinciale en est bien incapable.

Il tombe en amour à 18 ans sur le bateau qui le ramène en Normandie d’une femme adulte, déjà mère de famille, Madame Arnoux. Il gardera cet amour platonique sa vie durant, tel un chevalier courtois, sans jamais oser le réaliser. Monté à Paris pour étudier le droit (qui ne lui servira à rien), il soudoie une cocotte, puisque cela se fait par tout le monde dans le monde. Sa Rosanette, passée entre toutes les bites depuis l’âge de 15 ans où elle fut vendue par sa mère, est vulgaire et ignorante mais bonne fille ; l’enfant qu’elle met au monde est-il celui de Frédéric ? Rien n’est moins sûr car elle accueille plusieurs hommes, mais elle veut le lui faire croire et y croit peut-être elle aussi. Le marmot a la décence romanesque de mourir au bout de quelques mois d’une quelconque maladie, pauvre gamin. Ces deux femmes sont le jour et la nuit, l’amour et le sexe, encore que Frédéric soit peu ardent à la baise.

Deux autres vont se partager son cœur décidément irrésolu : Madame Dambreuse et Louise. La première est son idéal social, pas très belle mais sûre d’elle-même grâce à sa fortune et à sa position dans le monde. Elle n’aime guère son mari et préfère s’afficher avec de jeunes hommes qui lui font la cour, sans aller jusqu’à l’alcôve ; Frédéric est de ceux-là au bout de quelques années. La Dambreuse lui propose le mariage dès que son mari crève mais Frédéric l’indécis, flatté, finit par refuser sur un mouvement d’humeur lorsqu’elle acquiert par jalousie un coffret de Madame Arnoux vendu aux enchères après saisie des biens. Elle est l’intrigante et la bourgeoise, toute sociale, le contraire de Louise Roque, jeune oison campagnarde connue tout enfant par Frédéric, son voisin de Nogent. Le père Roque est riche car il a bâti sa fortune en maquignon avisé ; la mère de Frédéric verrait bien son fils épouser la donzelle, pas vraiment jolie mais vive et amoureuse, toute animale. Goncourt, dans sa lettre précitée, déclare « une scène bijou est la scène où la petite Louise, une de vos créations les plus délicieuses, envie la caresse que les poissons ressentent partout, on n’est pas plus cochonnement et plus enfantinement sensuelle, et le cri suave (voilà une épithète que je vous envie) qui jaillit comme un roucoulement de sa gorge. C’est du sublime de nature ». L’observateur Flaubert a su croquer les enfants, leur côté direct et animal, indompté socialement. Mais croquer n’est pas croquer et le dessin ne fait pas l’ogre : Frédéric est attendri mais préfère les mûres.

Entre ces quatre femmes, la jeune animale et l’adulte sociale, la femme idéale et la putain pratique, le jeune homme reste niais. Il ne peut choisir parce qu’il ne veut choisir. Décider en tout lui est un supplice, il préfère se laisser bercer par les événements comme un petit garçon dans les bras de maman. Dès lors, ce sera la société qui l’agira et non pas lui qui agira sur la société. Il subira et passera le siècle sans le vivre. Sans cesse il « aspire à » mais reste sans volonté, inapte à vouloir son désir.

Flaubert, en écrivain réaliste qui « fouille et creuse le vrai tant qu’il peut » (lettre à Louise Colet 12 janvier 1852 citée p.1043 Pléiade) – Zola en fera le précurseur du naturalisme -, montre comment un même tronc d’une génération de province peut se diviser dans la société : son ami Deslauriers épousera Louise et deviendra préfet raté, mal vu du gouvernement ; Frédéric, après avoir mangé les trois-quarts de sa fortune dans les futilités et les lorettes, deviendra rentier médiocre resté célibataire. Ces Bouvard et Pécuchet du grand monde illustrent la condition petite-bourgeoise du temps : beaucoup de désirs et peu de qualités, une ambition démesurée mais aucun entregent. L’Education sentimentale est le pendant des Illusions perdues balzaciennes (1843). Monsieur Frédéric, contrairement à Madame Bovary, ce n’est pas lui.

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1859 (relu 1880), Folio 2015, 512 pages, €6.30

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

Gustave Flaubert, Madame Bovary – L’Éducation sentimentale – Bouvard et Pécuchet – Dictionnaire des idées reçues – Trois Contes, Laffont Bouquins 2018, €30.00 e-book Kindle €19.99

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Idées reçues

La « sagesse populaire » véhicule beaucoup d’âneries, répétées en slogans depuis des générations et devenues « vérités révélées » justement parce qu’elles sont à satiété répétées. Ainsi du fer dans les épinards : ils n’en comportent que très peu, beaucoup moins que la lentille ou le boudin noir au même poids… Popeye est une création du marketing, pas un héros du savoir.

C’est ce que chacun peut apprendre – du moins s’il est curieux – dans ce petit livre paru il y a désormais un quart de siècle sous la plume de sept auteurs agronomes, physico-chimistes, mathématiciens, neuroscientifiques sous la direction du prof (agrégé) de sciences-nat Jean-François Bouvet. Non les produits « allégés » ne font pas maigrir, pas plus que le rouge n’excite les taureaux. Non, le cuir ne « respire » pas, il est du derme bel et bien mort, pas plus respirant qu’un bout de carton. Non, il ne « faut » pas un jaune d‘œuf pour faire une mayonnaise mais tout liquide qui permet d’émulsionner l’huile et non la femme en règles ne fait pas « tourner » la mayonnaise. Non encore le brugnon n’est pas un croisement génétique de pêche et de prune mais une sous-espèce naturelle de la pêche. Quant au champagne, évitez de mettre une petite cuiller en argent dans le goulot, cela ne conservera pas les bulles ! Seul le bouchon à pompe permet d’éviter que le gaz carbonique du vin ne s’échappe au contact de l’oxygène.

Même « la science » produit ses niaiseries, bien souvent parce qu’une affirmation de savant paraît dans la presse avant d’être pleinement testée et rejoint une vague croyance préétablie. Nous n’utiliserions « que 10% des capacités » de notre cerveau ? Rien n’est plus faux car cet organe est plastique et peut remplacer une zone déficiente par une autre. De plus, il « travaille » sans repos même la nuit sans qu’on le sache. De même, les « grippes » seraient le plus souvent des coryzas et autres virus du rhume, la vraie grippe vous met sur les genoux avec fièvre et grosse fatigue. Non le cholestérol n’est pas en soit mauvais pour la santé, pas plus que le tabac en soit qui, s’il favorise malheureusement le cancer du poumon et de la gorge, stimule cependant les muqueuses et empêche la silicose des mineurs, la maladie de Parkinson, accroît la vigilance et stimule les performances – à condition d’en user (comme de tout) avec modération.

Ce petit livre remet en cause l’idée reçue que garçons et filles ont les mêmes aptitudes, de même que le sexe « fort » soit toujours le mâle dans la nature. En revanche, hommes et femmes sapiens ont le même cerveau, qui révèle la même activité au repos, même si chaque sexe utilise différemment les aires. Et l’homme ne descend pas du singe (pas plus que la femme, ni « le nègre ») : l’être humain descend d’un ancêtre commun au singe, il y a bien longtemps.

Quant au phoque, il n’a rien d’un pédé. L’expression viendrait du foc, qui est une voile d’avant d’un bateau, mais interprétée de curieuse façon : il ne prendrait le vent que par l’arrière. Or c’est faux, l’allure « au près » gonfle le foc à un quart du lit du vent – et fait avancer le bateau. De plus, la grand-voile (et pas seulement le foc) peut aussi fonctionner vent arrière. Ce serait alors « le souffle » du phoque qui remonte de sa plongée qui aurait suscité l’expression ? On ne voit pas pourquoi un pédé halèterait plus qu’un hétéro sur la besogne. Les phoques veau marin ont des ébats sexuels aussi précoces que collectifs, cela suffit-il à justifier le dire ? La sexualité avec le même sexe n’est pas un apanage de la déviance humaine car tout est testé dans la nature. Seule la culture interdit – par l’ordonner, surveiller et punir – la nature permet tout dans l’exubérance vitale. Ainsi les dauphins prennent du plaisir aux jeux sexuels entre eux tandis que les singes bonobos, une sous-espèce du chimpanzé qui nous est très proche génétiquement, font de l’érotisme homosexuel, mâles entre eux comme femelles entre elles, une composante fondamentale de leur culture sociale.

Parmi bien d’autres choses encore, le lecteur apprendra avec un certain effroi ce qui est rarement révélé dans les médias : que l’hôpital tue ! En ces temps de pandémie, autant être édifié sur les mœurs professionnelles de la gent soignante. Elle est certes très dévouée mais sujette aux oublis, aux négligences, aux urgences – donc pas toujours aseptisée selon les normes. Les maladies « nosocomiales » ne sont pas un mythe mais une triste réalité qui hospitaliserait environ un dixième des patients, notamment via les instruments intrusifs comme canules ou sondes et ferait en France entre 6000 et 18 000 morts par an ! Les soignants qui ne « veulent » pas protéger les autres en se faisant vacciner contre le coronavirus, « croyant » qu’il suffit de porter le masque et de se laver les mains, sont des tueurs en puissance. Allez donc voir en Martinique…

Jean-François Bouvert (dir.), Du fer dans les épinards et autres idées reçues, 1997, Points Seuil 1998, 176 pages, €4.25

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Une femme dont on parle de Kenji Mizoguchi

Le Japon d’après-guerre vit en transition. Le conflit des générations recouvre le conflit entre la tradition et la modernité. Le Japon, vaincu par la puissance scientifique et démocratique après sa dérive nationaliste et régressive, tourne la page. Mais la société résiste. Les hommes restent machos et les femmes soumises. Encore que… les hommes d’affaires rencontrent les femmes d’affaires.

Yukiko (Yoshiko Kuga) revient de Tokyo où elle a fait des études. Amoureuse d’un garçon, il l’a quittée lorsqu’il a appris le métier de sa mère : tenancière de bordel. On dit au Japon maison de thé et les putes sont des geishas plus soignées, cultivées et expertes que la vulgarité occidentale, mais quand même. La prostitution, qu’elle soit pour les meilleures raisons (quitter la terre, soigner son vieux père malade, sortir de la condition du peuple) n’est pas bien vue. Il s’agit de condition sociale, pas de péché sexuel – le Japon ne ressent aucune culpabilité biblique envers le sexe.

Yukiko retourne dans la maison de son enfance, bien connue des hommes d’affaires de Kyoto. Sa mère Hatsuko (Kinuyo Tanaka) la dirige d’une main experte et fait travailler quinze filles. Tout roule à merveille, les commerciaux apportant des fournées d’hommes à moitié saoul le soir pour s’amuser avec les putes, dîner et musique compris. La tenancière a de l’argent et de la considération mais il lui manque quelque chose : l’amour. Elle envie sa fille de l’avoir connu, même si c’était pour se tuer ou presque. Son mari à elle, arrangé selon la coutume, est mort jeune et elle songe à refaire sa vie maintenant que son aisance est établie.

Comme sa fille lui reproche son métier vil, elle voudrait acheter une clinique à Matoba (Tomoemon Otani), jeune médecin du syndicat qui s’occupe des filles. Celui-ci est flatté, posséder sa propre clinique le poserait socialement, mais il n’a pas les fonds pour monter une affaire et est réticent à épouser Hatsuko car trop vieille pour lui. Ce serait encore un mariage arrangé. En revanche, lorsqu’il rencontre Yukiko la fille, sur les instances de sa mère qui s’inquiète pour sa santé mentale et physique, il finit par tomber amoureux. D’autant qu’il redonne ainsi goût à la vie à la jeune femme. Il rêve donc de retourner à Tokyo avec elle, passer son doctorat (qui, semble-t-il, n’était pas obligatoire dans le Japon des années 50 pour exercer la médecine) et débuter une nouvelle vie. Elle serait moderne, moins socialement convenue et plus individuelle. Le mariage serait d’amour et non d’affaires.

C’est ce que comprend peu à peu Hatsuko à les voir, à surprendre leur conversation, mais aussi en regardant avec ses clients une pièce du théâtre Nô qui raille l’amour à 60 ans : ce n’est pas raisonnable et un brin répugnant. « Les jeunes doivent aller avec les jeunes » est la leçon de la tradition qui passe bien la modernité. Une Hatsuko de la cinquantaine est tombée amoureuse pour la première fois de sa vie du médecin de 30 ans, mais elle n’a aucune chance – sauf à l’acheter. Elle veut donc lui payer sa clinique, allant pour cela jusqu’à vendre le bordel. Mais Matoba est moins intéressé par l’argent et la position sociale que par l’amour, cette nouvelle donne individualiste de la modernité.

Va-t-elle s’effacer devant le désir des deux jeunes gens ? Elle y est presque prête mais sa fille, décillée de découvrir brusquement l’amour de sa mère pour le même homme qu’elle, se prend à croire qu’il les a trompées toutes les deux. Comme souvent chez Mizoguchi, l’homme est faible et hypocrite ; c’est un paresseux qui se laisse chouchouter en entretenant les illusions des femmes. Hatsuko saisit une paire de ciseaux et Matoba recule, effrayé, au lieu de faire face comme un vrai mâle. Il est déconsidéré. Le sens de l’honneur passe encore de la tradition à la modernité. Si Hatsuko arrête la main qui s’apprête à frapper, Matoba s’efface et ne reviendra pas.

Tombée malade de tant d’émotions, Hatsuko est alitée. Elle est remplacée au comptoir, au téléphone et à la caisse par sa fille, qui reprend les rênes de la maison et devient la nouvelle patronne. « La tradition se modernise », dit un client célèbre qui apprécie. Et c’est une nouvelle fournée de vingt-cinq clients qui s’engouffre dans le claque pour y jouir de tous les plaisirs.

DVD Une femme dont on parle, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kinuyo Tanaka, Tomoemon Otani, Yoshiko Kuga, Capricci 2020, japonais avec sous-titres français, 1h20, Combo Blu-Ray + DVD €24.98

Sur Arte-tv en replay jusqu’au 14 janvier 2022

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Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi

Mariée à Ishun (Eitarō Shindō), Grand imprimeur à privilèges de la Cour impériale japonaise en 1684 – mais de trente ans plus âgé qu’elle – San (Kyōko Kagawa) n’est pas heureuse. [Le O’San n’est qu’un préfixe de respect et n’a rien à faire dans une traduction moderne : hier on disait l’honorable San, aujourd’hui simplement San.] Son frère Doki (Haruo Tanaka) ou sa mère viennent sans cesse la solliciter pour quémander de l’argent. Le frère, désormais chef de maison, se croit artiste de chant et se la coule douce. Mais, cette fois, s’il s’agit d’une petite somme, « un demi-kan d’or » (soit, 1875 kg, au prix actuel de l’or environ 92 000 €). Elle est destinée à payer l’hypothèque de la maison familiale qui, autrement, sera saisie, la famille ruinée, le déshonneur sur elle. San promet de demander à son mari. Mais celui-ci, trop sollicité, refuse tout net. Il n’est pas la vache à lait des familles ; lui travaille, ils n’ont qu’à travailler.

S’il est radin pour sa famille, il est prodigue pour ses plaisirs égoïstes, en bourgeois individualiste dans une société féodale collectiviste – ce qui le perdra. Il profite des privilèges que lui vaut son négoce auprès des nobles de la Cour, à qui il prête de l’argent qui ne lui sera jamais remboursé, et des privilèges du maître dans sa propre maison : il sollicite la jeune servante Tama (Yōko Minamida) pour qu’elle couche avec lui. Il va jusqu’à lui promettre de lui acheter une maison afin que leurs ébats soient discrets ; s’il ne peut être aimé pour lui-même, il peut acheter du sexe. Mais Tama n’a que faire d’un vieux libidineux ou de l’argent ; elle est amoureuse de l’intendant en second, Mohei (Kazuo Hasegawa), beau jeune homme de son âge encore en apprentissage. Lequel voue un amour secret à San, sa maitresse de Maison.

La tragédie qui se noue vient de ce que chacun désire autre chose que ce qu’il peut avoir dans une société hypocrite qui ne fonctionne que par le rang et l’honneur. Le pouvoir n’est rien sans l’argent, mais l’argent n’est rien sans le pouvoir et Ishun, grand bourgeois qui singe les samouraïs, n’est pas noble, donc à la merci des fonctionnaires de la Cour qui donnent les distinctions.

San demande à Mohei la faveur de lui prêter ce demi-kan d’or. Mohei n’a pas la somme et se prépare à user du sceau du Maître sur une feuille vierge pour faire un faux. Sukeimon (Eitarō Ozawa), le premier intendant, le surprend et lui demande de rajouter la même somme à son profit pour prix de son silence. Ce n’est pas la première fois qu’il détourne de l’argent et Mohei le sait. Mais lui, Mohei, n’a jamais trempé dans ces faux et il se rend compte de l’engrenage qui le guette. S’il honore San en lui donnant la somme par un faux en écriture en volant son mari, il avilira son amour pour elle. Même s’il envisage de rembourser son patron dans le futur, son penchant en restera entaché. Il renonce donc et va se dénoncer au Maître, qui le prend fort mal. Pourtant, cet élan d’honnêteté aurait dû le conduire à pardonner et à mieux considérer cet employé. Mais son pouvoir sur les autres l’aveugle et il s’obstine à demander à Mohei à quoi ou à qui était destiné cette somme, ce que le garçon refuse par honneur de dire.

Malgré les objurgations de San, qui est responsable, et de Tama qui l’aime, Mohei sera donc enfermé dans un entrepôt gardé par deux jeunes garçons et livré à la police le lendemain. Connaissant le Maître, le jeune homme sait qu’il ne reviendra pas sur sa décision et il prend le parti de s’évader, ce qui n’est guère compliqué quand les adolescents dans le foin sont endormis.

San avoue à Tama que la demande vient d’elle et qu’elle ne sait trop que faire devant l’obstination de son mari. Tama lui apprend alors avec réticence et honte les avances que lui fait le Maître pour qu’elle le laisse abuser d’elle. San décide alors de prendre sa place dans la chambre, sous le futon, et de confondre son mari, ce qui lui donnera un moyen de pression en faveur de Mohei. Mais ce dernier, qui vient faire ses adieux à Tama, découvre San et lui dit son intention de quitter la maison. Celle-ci, qui a si peu de personnel en qui avoir confiance, ne veut pas qu’il parte, persuadée qu’elle peut faire revenir Ishun sur sa décision avec ce qu’elle sait de ses avances à Tama. Au lieu d’être ferme sur ce qu’il veut et mâle dans sa décision, Mohei reste hésitant et tergiverse. Le temps passe, son évasion est découverte, les serviteurs le cherchent dans la maison. Le mari étant parti aux putes pour se réconforter, le premier intendant cherche la maitresse de maison. Il découvre Tama dans sa chambre et, se précipitant dans celle de Tama, San et Mohei tombés l’un sur l’autre. Il ne s’est rien passé, qu’un mouvement de panique pour retenir Mohei, mais le mal est fait : la réputation de San est compromise.

Mohei s’enfuit, San affronte son mari sans les armes qu’elle avait affûtées. Il ne croit pas ses explications, bien content de sauver son plaisir personnel par la faute sociale de sa femme. San est une fois de plus traitée en objet de parure insignifiant et pas en être humain ni en épouse. Le machisme de la société japonaise du XVIIe siècle est patent. Elle quitte donc la maison, ne voulant plus vivre auprès de ce vieux porc égoïste.

Le drame est qu’elle rencontre Mohei par les rues de Kyoto. Il lui conseille raisonnablement d’aller chez sa mère mais San n’a rien de raisonnable. Epouse bafouée, femme déshonorée, fille en dette envers sa famille qu’elle n’a pas su renflouer, il ne lui reste que le suicide. Mohei, qui l’aime sans lui avouer, en est effaré. Il ne l’abandonnera pas. Se déroule alors implacablement la tragédie de l’amour impossible – jusqu’à la mort. Tragédie parce que tout est écrit d’avance et que les pauvres papillons aveuglés par la lumière de leur passion connaissent déjà le sort qui leur sera réservé : celui des amants convaincus d’adultère que l’on va crucifier en procession devant la foule assemblée, tels que ceux qu’ils ont vu passer la veille devant l’imprimerie.

Le mari, prévenu de la fuite des deux est persuadé qu’ils sont amants et envoie son personnel les rechercher. Devant la Cour il veut éviter le scandale et exige que San soit ramenée seule et que Mohei soit livré à la police. Ou, s’ils se sont suicidés, seule façon de réparer le déshonneur dans une société d’ordres fondée sur la réputation, que leurs corps soient séparés avant d’en aviser les autorités. Mais des invités nobles entendent une partie de conversation qu’Ishun a avec son intendant et supputent tout le profit qu’ils pourraient en tirer. Ils verraient bien sa ruine, ce qui épongerait d’un coup leurs dettes envers lui et rabaisserait sa prétention. Les cloisons des maisons traditionnelles japonaises sont en papier et les apparences ne peuvent se sauver entièrement. Le premier intendant est suborné par le second imprimeur de la Cour, Isan (Tatsuya Ishiguro), chargé des Parchemins, qui lui laisse miroiter son poste dès qu’Ishun sera tombé et qu’il aura pris le sien. Dès lors, argent, pouvoir, honneur, tout concourt à la perte des amants, ce n’est qu’une question de temps.

Ils fuient, s’échappent habilement lorsqu’ils sont reconnus, mais ne vont pas très loin. Marcher à pied avec une femme plus habituée à la litière n’est ni de tout repos, ni vraiment efficace. Ils sont reconnus par un colporteur à deux jours de Kyoto. Il leur faudrait se séparer et Mohei le propose raisonnablement : le mari reprendrait son épouse pour éviter le scandale et lui pourrait peut-être échapper aux poursuites en se réfugiant dans une grande ville anonyme comme Osaka. Mais San ne veut plus quitter Mohei. Juste avant qu’elle se suicide par noyade dans le lad Biwa, il lui a en effet avoué son amour secret pour elle et cela change tout. Elle l’aime en retour parce qu’il est tout ce que son mari n’est pas : jeune, dévoué, protecteur, généreux. Et qu’elle ne veut plus subir le carcan social, la loi des autres, de sa mère, de son frère, de son mari, qui ne lui ont apporté que des déboires. Sa passion personnelle jusqu’alors contenue par les conventions sociales devient effrénée, donnant une impulsion aux engrenages de la tragédie. Il essaye de l’abandonner aux mains d’une vieille femme, elle le rattrape ; retrouvés par les hommes d’Ishun, San ramenée de force à Kyoto chez sa mère, Mohei s’évade avec l’aide de son père et va… la rejoindre à Kyoto. Lui non plus ne peut plus la quitter.

La mère de San est effarée : c’est la ruine assurée de tout le monde, du couple et de leurs deux familles, celle du mari Grand imprimeur et la sienne, le déshonneur complet. Mais rien n’y fait, la raison n’atteint plus ni San, ni Mohei. Ils sont dénoncés par Doki, pris, jugés, et crucifiés. Ce supplice chrétien est considéré comme vil depuis que le christianisme a été interdit en 1613 par le shogun et les convertis massacrés à Nagasaki. Mais ils sont heureux car amoureux, au-delà des classes car humains, rayonnants sur le cheval qui les conduit ligotés au sacrifice ; ils sont égarés, loin des lois sociales, par des lois supérieures. Mohei est innocent, mais c’est aussi sa faiblesse : pas coupable mais demeuré enfant. Il n’aurait pas dû rester pur en refusant de voler individuellement pour le bien social de sa maitresse, donc de la réputation des familles. Celle de San n’aurait pas dû vendre sa personne à un vieux riche laid pour se sauver socialement de la ruine. Mais les purs sont condamnés d’avance car ils ne transigent sur rien alors que les hypocrites s’en sortent toujours car ils changent d’avis et retournent leur veste. Les individus sont écrasés par le collectif social s’ils ne s’y soumettent pas.

A la fin, la société et ses conventions, malgré son code d’honneur féodal, n’a pas été plus forte que la passion qui, elle, est vraiment chevaleresque. Le Maître Ishun, qui n’a pas dénoncé les amants, est exilé, ses biens saisis ; le premier intendant est convaincu d’avoir piqué dans la caisse et banni ; le frère flemmard, par qui tout est arrivé, est forcé de se prendre en mains tout seul. Il a compté sur le mariage arrangé de sa sœur pour continuer à vivre sans travailler et faire des dettes, épongées régulièrement par son beau-frère trop riche… jusqu’au refus définitif, qui va tout précipiter.

Tiré de La légende du grand parcheminier de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), Mizoguchi réalise en vingt-neuf jour un film rare qui montre la face sombre de la société japonaise, trop rigide, enserrée dans des règles d’honneur où l’hypocrisie ne peut que prospérer puisque seules comptes les apparences. Toute velléité individuelle est irrémédiablement condamnée par la loi collective qui ne tolère, comme dans toutes les sociétés rigides, aucune déviance. Le réalisme poétique des décors reconstitués, des costumes, des façons de porter une litière ou de courir, les paysages de sentiers de montagne et de forêts de bambous, participent à l’atmosphère en noir et blanc.

DVD Les amants crucifiés, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kazuo Hasegawa, Kyôko Kagawa, Yôko Minamida, Films sans frontières 2008 (japonais sous-titré français), 1h38, €20.00 blu-ray €24.29

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022 en replay

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L’homme irrationnel de Woody Allen

Abe Lucas (Joaquin Phoenix) est un prof de philo bidon en Volvo européenne d’intello aux Amériques, un mâle qui se laisse aller à la quarantaine, un désespéré de théâtre qui cite Kant et Kierkegaard pour conclure devant ses étudiants que toute la philosophie, « c’est de la merde ». En bref un manipulateur impuissant qui se croit un rôle.

Comme des mouches, il attire les femmes. La mûre Rita Richards (Parker Posey), professeur de chimie nymphomane bien de son époque (née en 1968) le désire ; elle est lasse de son train-train avec Paul, mari insignifiant, comme de son poste de manipulatrice de produits chimiques sans intérêt devant des jeunes peu intéressés. Elle bâtit un château en Espagne, pays où elle voudrait changer de vie. L’étudiante Jill Pollard (Emma Stone) est fraîche et naïve ; elle fonce, donc séduit le prof qui n’a dans les copies étudiantes que les resucées du cours. Pour une fois quelqu’un pense hors des codes. Mais il ne songe pas à la baiser, elle est en couple avec le joli gentil Roy (Jamie Blackley), et lui est devenu impuissant.

Jill s’accroche, séduite par le dépressif ténébreux et sujette à des orgasmes fantasmés de philo ; elle suce ses paroles faute d’autre organe. Lors d’une conversation qu’elle surprend derrière elle dans un fast-food, elle demande à Abe de s’asseoir à ses côtés pour écouter. Une femme se plaint d’un juge : lors de son prochain divorce, il menace de lui retirer la garde de ses enfants petits alors que mari les laisse dans le garage sans s’en occuper. Abe est philosophiquement scandalisé par cette injustice manifeste. Jill lui monte la tête en lui demandant quoi faire – sur le plan théorique. Dans sa jeunesse, il est allé manifester sans que jamais rien ne change, il est allé au Bangladesh aider les réfugiés sans que le monde en soit meilleur. Il en a marre de rester intello, il veut de « l’action directe » (c’est lui qui le dit).

Il songe alors à supprimer le juge nuisible. Il aura au moins accompli une action concrète pour le « bien ». Mais qu’est-ce que le bien ? Jill et lui en ont deux conceptions opposées. Pour la petite femelle conventionnelle, c’est la morale de la société ; pour le mâle mûr au statut dominant, c’est le relatif de son jugement. Est « bien » ce qu’il décide être « bien » – pas le code social ni religieux jamais mis en cause par la grande majorité des gens.

Abe espionne le juge, note ses habitudes, entreprend de trouver du poison à l’université en volant la clé de sa maîtresse Rita, échange son gobelet standard de jus d’orange avec celui du juge. Lequel meurt, « d’une crise cardiaque » puis d’empoisonnement quand la police regarde d’un peu plus près. Mais Abe n’est pas inquiété : nul ne sait ce qu’il a fait, il ne connait pas la victime, qui pourra remonter jusqu’à lui ?

L’action le fait revivre ; il peut enfin bander et baiser Rita. Il succombe trop volontiers aux avances répétées de Jill, qui ne cesse de fantasmer sur lui en comparaison avec le trop jeunot Roy. Il tète moins de whisky à la fiasque. Mais, comme auparavant dans la déprime, il se laisse aller dans l’euphorie. Au lieu de passer à autre chose, il encourage par jeu Jill à développer ses théories sur la mort du juge qui la fascine en lisant le journal parce qu’elle l’a idéalement souhaitée. Rita a quelques hypothèses délirantes dont elle rigole ouvertement, et de toutes façons elle s’en fout si Abe a tué ou pas, ce qu’elle veut est aller avec lui en Espagne. Jill, tout au contraire, révèle sa nature de petite pute moraliste : une vraie femme américaine. Tout ce qu’elle veut, c’est baiser ; faire le bien ne l’intéresse pas. Une fois l’homme ferré et le cul satisfait, mission accomplie ; on redevient petite bourgeoise dans les normes du qu’en-dira-t-on – un candy raton.

Plus vous la découragez, plus elle veut vous baiser ; plus vous l’encouragez, plus elle vous pousse à agir. Mais lorsque l’acte est accompli, rétropédalage immédiat : ah mais non, c’est pas ça ! je n’ai jamais voulu ! quelle horreur, il faut vous dénoncer ! si vous ne le faites pas je le fais ! Et de se remettre illico avec Roy, qui n’en peut mais et se laisse faire : un vrai mâle passif comme les juments yankees les aiment. Jill apparaît une double salope au fond, dans le sexe comme dans l’action. Woody Allen n’est pas tendre avec la gent femelle – il a de quoi vouloir se venger à cause de sa vie personnelle.

Tuer n’est pas « bien » en termes de morale universelle à la Kant ; inventer ses propres valeurs comme le prônait Nietzsche n’est pas donné à tout le monde (encore moins au « dernier homme »), notamment si l’on ne tient en rien compte des autres. Mais se réfugier dans les convenances dès que l’on se sent « choquée » par le politiquement incorrect n’est pas vraiment moral non plus. C’est une démission, ne pas assumer la responsabilité de ses désirs, rester dans le fantasme et l’illusion à la Disney plutôt que d’agir. Il y avait probablement d’autres voies que le meurtre pour contrer le juge, notamment engager un bon (donc cher) avocat, pétitionner, alerter les voisins, les médias. Mais aux Etats-Unis tout se règle par le Colt ou la Bible. L’homme a choisi le Colt, la femme choisit la Bible. Et Jill n’en ressort pas grandie même si se prendre pour Dieu est le péché suprême des religions du Livre.

A ceux qui n’ont pas eu le plaisir de voir le film (un peu chiant au début, emballant dès le milieu), je ne dis pas la fin. Sauf qu’il se produit un net retournement physique qui est aussi de situation, et que le moteur en est une lampe de poche qui roule – un cadeau de fête foraine dû à la « chance » d’Abe qui l’a offert à Jill. Un humour paradoxal très Woody Allen. L’opposé de Point Break.

DVD + copie digitale L’homme irrationnel (Irrational Man), Woody Allen, 2015, avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey, TF1 studios 2016, 1h36, €8.65 blu-ray €25.69

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Pierre Lemaitre, Alex

Attention, roman policier ! Car Lemaitre n’écrit pas seulement des romans classiques, dans le style du roman feuilleton comme Les enfants du désastre. Son commandant (jadis commissaire) Verhoeven est un marginal comme Fred Vargas en a créé un avec Adamsberg ; son adjoint Louis est un riche qui s’ennuie et joue le lieutenant (jadis inspecteur) comme Elisabeth George en a créé un avec Lynley. Ces deux auteurs de polars ne sont pas cités dans les « remerciements » obligatoires désormais à la fin de tout livre, à la mode yankee.

Attention, Alex est une femme ! Avec un prénom mâle mais victime puis tueuse avant de réintégrer son rôle de victime in fine. Drôle de prénom pour une fille qui serait née dans les années 1980.

Une fois ces réserves faites, vous pouvez lire ce roman policier sans en attendre du classique. Tout commence par un enlèvement, en plein Paris, d’une jeune femme par un homme costaud en camionnette. La police patauge car, comme d’habitude, les témoins sont nuls, ignares ou peureux – ils ont vu, mais de loin et sans bien observer, pris par « l’émotion », et n’ont rien retenus ; ils « croient » avoir senti une camionnette style artisan, mais sans inscriptions dessus ; de quelle marque ? bah, genre courant quoi.

Le romancier alterne les chapitres police et les chapitres victime, c’est assez osé. Car le lecteur se prend de sympathie pour l’une comme pour les autres – jusqu’au clash de la seconde partie où, renversement de situation, la police loge le ravisseur mais il lui échappe en se jetant d’un pont ; puis loge l’endroit où est détenue la victime mais le trouve vide. La fille s’est échappée toute seule de sa cage et des rats.

Commence alors la fouille du passé. Ravisseur et victime sont liés. Le premier a perdu son fils un brin idiot mais tombé dans les filets du sexe ; la fille l’a enlevé à son père et il a disparu. Quand la police le retrouve, il est mort, planqué dans un réservoir écolo de récupération d’eau de pluie (tout se recycle chez les écolos). Curieusement, il a été frappé par un objet contondant (comme on dit toujours dans les polars) puis gorgé d’acide sulfurique de batterie de voiture (là, c’est moins courant). Pourquoi ? Le lecteur le saura, mais à la fin seulement (sinon, où serait le suspense ?). La police découvre d’autres meurtres sur le même modèle et l’ex-victime, dont les chapitres alternent toujours avec ceux des flics, se délecte à en concocter de nouveau. Comme si elle suivait son instinct, allant un jour à Toulouse, un autre à Reims, un autre dans le 93. Quel est le schéma récurrent ?

La troisième partie verra le déclin et la chute de l’empire victime. Fillette laide et plate, adolescente moche et grosse, elle s’est épanouie très tard et désormais se déguise avec changement de prénom et perruques ; elle allume. Mais elle suit un itinéraire précis, volontaire. Elle brouille les pistes. Alex se venge – et comment ! Au moment où le lecteur est assez écœuré de la femelle, qui a trucidé une sixième victime qui paraissait bon père et bon époux et plutôt gentil, pas macho du tout, on saute dans le victimaire renouvelé. La police progresse, malgré le jeune juge content de lui qui se croit supérieur ; l’étau se resserre sur le passé et le pourquoi.

Survient la fin, préparée par la victime ; elle termine en beauté… Le dernier impliqué sera son grand frère, qui a toujours été « très proche » de sa petite sœur, surtout depuis qu’elle a 9 ans. Lemaitre joue en maître sur les fantasmes et les hantises sordides de la société contemporaine. Il les met en scène et la victime que l’on plaint d’être aux mains d’un ravisseur brutal et macho devient celle que l’on hait de tuer sans raison et comme à plaisir, avant que l’on finisse par compatir avec elle pour l’existence qu’elle a eue.

Difficile d’en dire plus sans déflorer le sujet. Alex n’est pas celle qu’on croit, mais pas plus celle qu’on imagine. Le roman est assez bien fait même s’il est écrit direct, peu littéraire malgré le pedigree de l’auteur, et qu’il comporte peu d’action. La psychologie des personnages reste basique – accessible au plus grand nombre (qui apprécie, d’après les « commentaires »). Mais le divisionnaire, le juge, Verhoeven, Louis ou Armand sont des caricatures. Le dernier est l’avare au carré de l’équipe policière… dont l’avarice se retourne à la fin sur un geste inattendu (semble-t-il).

Pierre Lemaitre, Alex – La trilogie Verhoeven 2, Livre de poche 2021, 399 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

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William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes

Le grand Will a précédé Molière mais suivi Pétrarque. Né en 1564 à Stratford-upon-Avon, il y est mort en 1616, après avoir transité longtemps par Londres pour sa carrière théâtrale. Ses Sonnets (1609) traduit par Jean-Michel Déprats, sont précédés de Vénus et Adonis (1593) et Le Viol de Lucrèce (1594). Une anthologie des traductions des sonnets en Français, dont celle de François-Victor Hugo (fils de), clôt le volume.

Tout a été dit, croit-on, sur ces sonnets amoureux du dramaturge qui s’adressent à un beau jeune homme clair et blond puis à une femme aux yeux et aux cheveux noirs. Les amateurs d’étiquettes, affolés par la diversité et les changements incessants du monde, lui ont accolé le qualificatif de « bi », le B du sigle à la mode : LGBTQ+. Mais c’est ignorer l’époque et l’homme. Pour Shakespeare soumis, comme plus tard Molière, au bon vouloir des Grands pour écrire et jouer ses pièces de théâtre, doit faire sa cour. La dédicace des Sonnets à « Mr W.H. » a fait couler beaucoup d’encre mais le plus probable est que ces initiales désignent un protecteur ami, soit Henry Wriothesley (qui se prononce Rosely), comte catholique de Southampton né en 1573, soit William Herbert, comte de Pembroke né en 1580 et neveu du poète Philip Sidney. Les Sonnets ont été écrits entre 1591 et 1604, croit-on, ce qui donnerait un âge de 18 à 30 ans pour Henri mais de 11 à 24 ans pour William. Les deux sont possibles car « l’amour » n’a pas, à l’époque de Shakespeare, le même sens sexuel et pornographique qu’aujourd’hui. Rappelons à ceux qui jugent sans connaître que William Shakespeare s’est marié à l’âge de 18 ans (avec une femme) et a déjà fait trois enfants avant ses premiers sonnets.

L’amitié masculine, issue de la Renaissance italienne, remettait à l’honneur le platonisme tout en permettant les amours masculines ouvertes, non sans un certain homoérotisme. Il était analogue à l’amour courtois des cénacles du sud français où l’on chantait les charmes de la belle, vantait son physique et ses attraits, mais sans jamais toucher ni consommer. Dans l’Angleterre du futur Jacques 1er, l’art de la louange prenait la forme du sonnet dans un échange de don et de contre-don où l’on exposait son amour contre une estime. « L’amour » du grand Will pour le « beau jeune homme » est donc à replacer dans ce contexte social et littéraire, assez loin des mièvreries sentimentales chères à notre XIXe siècle bourgeois comme des ébats frénétiques revendiqués par notre XXIe siècle bobo genré racisé.

L’érotisme n’est pas absent des poèmes où celui qui signe malicieusement Shake-Speare (brandisseur de lance) associe aussi son prénom Will au vit (will est la bite en argot d’époque). Bite qui brandit sa lance n’est pas mal pour un nom de poète ! Mais l’érotisme est présent surtout dans Vénus et Adonis où l’ardeur érotique de la déesse d’amour autorise d’amples descriptions de l’éphèbe frais et joli au simple duvet (15 ans au plus ?) : « Le doux printemps qu’on voit sur ta lèvre tentante / Te montre encore enfant, mais on peut te goûter » p.11. Le garçon n’est pas mûr et repousse les avances de la femme en se réciant : « Qui cueille le bourgeon avant que la fleur sorte ? » p.27, « A mes vertes années mesurez ma froideur. / Me connaître je dois avant d’être connu. / L’immature fretin ne tente nul pêcheur » p.33. Son désir mâle ne se lève pas aux caresses femelles mais se rebelle au contraire comme un enfant rétif aux mamours de sa mère.

« Her eyes petiononers to his eyes suing

His eyes saw her eyes as they had not seen them,

Her eyes wooed still, his eyes disdain’d the wooing

Les yeux de la déesse aspirant à l’amour,

Ceux d’Adonis les voient et ne voient pas ces yeux

Scintillant d’un désir qu’il dédaigne en retour » p.25

Il préfère ses amis et la chasse, la nature à la femme. « L’amour emprunte trop, je ne veux rien devoir (…) / Car on m’a dit qu’aimer n’est que vivre en mourant » p.27. Mais il sera violé malgré lui par la nature en la personne d’un sanglier hirsute et brute à la dent acérée au point de lui percer le flanc.

Les poèmes alternent figures de styles et effets sonores en des croisements sans fin entre mots et pensée. Le grand Will se permet tout et invente, subvertissant la langue et la morale par malice – comme par amour. « From fearest creatures we desire increase : Des êtres les plus beaux, on voudrait qu’ils procréent », s’écrie-t-il dans le premier sonnet inspiré d’Erasme. L’immortalité est dans l’enfant héritier – comme dans les vers qui poursuivent le souvenir en poèmes plutôt que de ronger les chairs. « You live in this, and dwell in lovers’ eyes : Tu vis dans ce poème, et dans les yeux qui t’aiment » p.357. La suite des 154 sonnets chante les amours partagés, les infidélités pardonnées, les doux reproches d’être abandonné, les écarts avec d’autres et même avec une femme. « Ces jolis errements que commet la licence, / S’il arrive que je sois absent de ton cœur, / Sont bien le fait de ta beauté, de ta jeunesse » p.329. Mais l’amour prend diverses et ondoyantes formes, même s’il demeure un noyau premier. Il peut être désir sexuel ou sensualité des caresses, il peut être affection et possession, il peut être amitié et accord des esprits. « Au mariage d’âmes sincères, n’admettons / Aucun empêchement : l’amour n’est pas l’amour / Qui change dès lors qu’il rencontre un changement, / Ou se détourne dès lors que l’autre se détourne » p.479.

L’amour ou l’amitié ne sont pas exclusifs. « J’ai deux amours, l’un m’apaise, l’autre m’afflige, / Tels deux esprits, ils me sollicitent sans cesse ; / Le bon ange est un homme, un bel homme au teint clair, / Le mauvais ange une femme couleur du mal » p.535 (le noir). L’anglais confond en hell le sexe de femme et l’enfer, ce qui n’est pas pour déplaire aux puritains. Mais le désir se renouvelle sans cesse tant que la vie dure et chaque sonnet est une renaissance. Ces œuvres méconnues de Shakespeare sont à lire, à relire, à méditer autant que ses comédies et tragédies. Ils disent le liberté, celle du désir et celle d’aimer.

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes – Œuvres complètes bilingues VIII, Gallimard Pléiade 2021, 1052 pages, €59.00

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Flaubert et l’homme qui paie

L’argent, c’est du pouvoir. Les Français affectent de mépriser l’argent mais ils aiment le pouvoir. Flaubert, observateur aigu de ses contemporains, ne s’y est pas trompé. « C’est qu’à son insu il avait ce bel aplomb de l’homme qui paie et qui est convaincu qu’on l’estime. Cet aplomb-là n’a pas son pareil dans le monde ; rien ne le vaut et rien n’en approche. »

Mais Flaubert n’est pas Zola, il ne se sent pas investi d’une mission post-chrétienne à éclairer le monde par l’exemple misérabiliste. Il n’est pas dupe des bons sentiments. L’argent, ce vil argent, est un moyen : le moyen du pouvoir. « De deux hommes qui dînent ensemble au restaurant, c’est celui qui paie qui s’assoit le plus lourdement sur sa chaise, qui en fait craquer le dossier, qui appelle le garçon de sa voix la plus haute et s’emporte à cause du canard trop cuit et de la friture manquée. Dans un débit de tabac, c’est celui qui paie qui choisit le plus longuement le cigare convenable et qui repousse la boite avec le plus de violence en se plaignant amèrement du monopole ; l’ami qu’on régale se contente de rire et allume ce qu’on lui a donné. »

Le Français affecte de mépriser l’argent, docile en cela aux leçons de l’Église (qui a ramassé tout pour elle jusqu’à la nationalisation révolutionnaire). Mais il se couche devant le pouvoir et adore manifester le sien auprès du sexe « faible » (c’est ainsi qu’on disait). « Chez une femme de mœurs faciles, c’est encore celui qui paie qui essuie ses bottes sur les coussins du sofa, qui lâche ses bretelles et déboutonne son gilet pour être plus à l’aise, qui prend la taille de la femme de chambre devant la maîtresse de maison, mâchant son cure-dents, riant à ses propres bons mots et débitant des ordures. »

Mais le pouvoir, qu’est-il sinon le consentement des autres ? Ni la grosseur de la bite, ni l’épaisseur de la liasse, ni le prestige de la fonction ne font l’homme. C’est la révérence de cour qui fait que les puissants sont puissants et les riches arrogants. Flaubert se moque des moralistes culs serrés qui affectent de mépriser ce qu’ils ne peuvent atteindre. « Vive l’homme qui paie ! Son insolence est justifiée par la vénalité de ce qu’on achète, et sa confiance en lui-même par l’empressement qu’on met à lui tout vendre. Honneur à lui ! gloire à lui ! Chapeau bas, messieurs, c’est notre maître à tous. »

D’ailleurs, dès que l’on donne un peu de pouvoir, d’argent ou d’accès au sexe au quidam, il s’empresse de retourner sa veste ! Il joue les petits chefs (comme ces flics qui vous contrôlent ou ces employés des guichets publics qui se sentent l’Administration à eux tout seuls), il prend des mœurs de nouveau riche (comme certains politiciens des trois sexes+), il foule au pied toute morale sexuelle en maniant des filles faciles du tiers-monde et jusqu’à des enfants (tel ces artistes qui se sentent au-dessus des lois). Le quidam est un mauvais en puissance : il suffit qu’on lui assure l’impunité.

Flaubert a bien raison : ce n’est pas l’argent qui est méprisable, mais bel et bien celui qui s’en sert pour flatter son ego et exercer son pouvoir. Car « le pouvoir », voilà le grand mot !

Toutes les citations sont tirées de la première Éducation sentimentale, 1845, chap. XV,

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869, Flammarion 2013, 624 pages, €5.20

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse, Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages (p.919), €59.00

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