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L’emprise de Sidney J. Furie

Carla, une femme de trente ans (Barbara Hershey), rentre chez elle dans sa maison de Los Angeles. Elle apprend la dactylo en cours du soir pour avoir une meilleure situation et est mère de trois enfants d’hommes différents, qu’elle élève seule avec volonté et affection. Comme d’habitude, son fils aîné Billy, 16 ans (David Labiosa, 20 ans au tournage), n’a pas débarrassé la table où il a dîné avec ses demi-sœurs Julie, 10 ans (Natasha Ryan) et Kim, 6 ans (Melanie Gaffin). Il est occupé à bricoler dans le garage, la musique rock à fond ou presque. Carla a eu Billy lorsqu’elle avait 16 ans et il ressemble fort à son père, à peine plus âgé à l’époque, qui s’est tué en moto peu après.

Les filles dorment dans leur chambre et Carla se prépare pour la nuit, épuisée de sa journée. C’est alors qu’elle est poussée sur le lit, à demi étouffée par un oreiller, et qu’elle subit des coups de boutoir au bas ventre au rythme de batterie. Lorsque l’emprise se lâche, elle hurle : elle a été violée. Mais Billy qui accourt aussitôt de sa chambre voisine constate que personne n’est dans la maison et que toutes les fenêtres et la porte sont verrouillées…

C’est le début d’une panique, le phénomène se reproduisant plusieurs fois dans l’émotion outrée et un érotisme torride. Tremblement des objets, explosions de fenêtres, étincelles électriques, voiture devenue folle et ne répondant pas au frein (une antique Chevrolet bas de gamme), caresses sur les seins dans un demi sommeil, viols répétés dans la chambre, la salle de bain, sur le canapé du salon (caméra bloquée au-dessus de la ceinture) devant les trois enfants – qui ne voient personne. Billy, vigoureux jeune homme, tente de relever sa mère mais est immobilisé par une force inconnue qui le traverse d’arcs électriques puis le projette à terre où il se casse le poignet (l’acteur s’est cassé le bras sur une cheminée, ce qui n’était pas prévu, d’où la scène).

Fuyant la maison la première fois, Carla se réfugie chez une amie dont le mari ronchon voit cela d’un sale œil. Cette amie lui conseille d’appeler la police, mais aucune preuve d’individu quelconque ni d’effraction. Serait-ce une simple illusion ? Elle lui conseille d’aller consulter un psychanalyste. C’est cher ? Pas si l’on consulte à l’Université de Californie où des docteurs font des recherches ; son cas peut les intéresser. Le docteur Sneiderman (Ron Silver) au nom inévitablement juif – image de marque des psys aux Etats-Unis – lui fait raconter les événements puis évoquer son enfance.

Carla se dit fille de pasteur et que son père venait l’embrasser le soir, mais pas comme un père embrasse son enfant… Elle a subi une éducation rigide où le péché suprême était le sexe et a fui la maison dès 16 ans avec un garçon avec qui elle a eu de suite un enfant. Après sa mort, elle a connu un autre homme qui lui a fait deux filles ; elle était bien avec lui, elle aimait le sexe, mais lui ne tenait pas en place et il est parti. Elle vit désormais en chef de famille bien qu’elle ait un compagnon rassurant, Dennis, qu’elle voit lorsque les « voyages » qu’il doit faire pour son travail lui en laissent le temps. Il a l’intention de l’épouser mais attend pour cela un poste à los Angeles. Cela fait un mois qu’elle ne l’a pas vu.

Le psychanalyste diagnostique assez naturellement une « hystérie » à base sexuelle, selon le freudisme dogmatique ambiant. Des événements marquants de l’enfance ressurgissent de l’inconscient de façon brutale et engendrent des hallucinations émotives violentes allant jusqu’aux marques physiques (la somatisation). Pourtant, certaines marques peuvent difficilement avoir été faites par Carla elle-même dans sa transe. Elle décrit deux mains qui la plaquent (dont elle a l’empreinte aux épaules), un genou qui l’écarte (dont elle a les bleus sur chaque face interne de cuisse) et deux autres mains « plus petites » qui lui immobilisent les chevilles (marquées elles aussi). Un homme fort et deux aides plus réduits, bon sang mais c’est bien sûr ! C’est un fantasme incestueux sur Billy, jeune homme musclé qui ressemble tant à son père, à l’aide de ses deux petites sœurs !

Cette allusion déplaisante conduit Carla à en briser là. Le psy ne peut rien pour elle, ne l’aide pas. Elle est consciente de ses désirs et de son appétit sexuel insatisfait, mais elle doute de la raison trop logique. Elle aimerait bien que ces phénomènes brutaux s’arrêtent mais elle ne croit pas en être responsable au fond d’elle-même, et surtout pas en fantasmant sur son jeune mâle attirant de fils. Ce dernier se montre d’ailleurs affectueux mais physiquement distant, ne s’exhibant jamais torse nu par exemple, alors que l’époque de l’histoire, 1976, surtout en Californie hippie où le climat est très clément, incitait les garçons à ôter volontiers leur tee-shirt. Il préfère encore, à son âge, bricoler la mécanique que les filles.

Un autre département de l’université s’intéresse à elle : le parapsychologique. Elle a rencontré deux chercheurs à la librairie où elle prospecte les livres de paranormal pour tenter de comprendre. Ils croient tenir avec elle « un cas » d’expérience utile à leurs recherches, un vrai témoin non frappé de folie sur le poltergeist et autres déplacements d’objets. Sous la direction du docteur Cooley (Jacqueline Brookes), ils envahissent alors la maison de préfabriqué où même la tuyauterie grince de façon maléfique sous le plancher, et la bardent d’appareils de mesure et de photo.

L’Entité (titre du film américain) se manifeste sans vergogne et l’un des assistants réussit à photographier des éclairs électriques qui dessinent une vague silhouette humaine. Mais les « preuves » sont minces. Ne peut-il s’agir d’hallucination collective ? Tiré du roman de Frank De Felitta, The Entity, paru en 1978 et sorti d’un fait « vrai » qui a eu lieu en 1976 en Californie selon le bandeau final, le film joue de l’ambiguïté entre science et conscience. L’esprit est-il mesurable ? La conscience de soi ne peut-elle créer des « forces » extérieures analogues aux Toulkous évoqués par Alexandra David-Neel au Tibet ? Mais aussi : les chercheurs sont-ils humains ? Tout réduire à l’analyse mesurable, tout mathématiser, est-ce la bonne méthode pour saisir un cas humain qui ne peut être que global ? Ne cherchent-ils pas avant tout « le cas d’expérience » pour accéder à la notoriété plutôt qu’aider leur prochain ?

Après un viol particulièrement brutal, plaquée entièrement nue sur son lit tandis que des forces pelotent ses seins et son ventre (gros plans érotiques) et qu’un bélier lui défonce l’entrecuisse sur un rythme disco tonitruant, les parapsys tentent avec son accord une expérience entièrement contrôlée. Carla n’en peut plus et est prête à tout tenter pour faire cesser ces cauchemars. D’autant que son dernier viol a eu lieu sous les yeux horrifiés de son copain Dennis, revenu à Los Angeles définitivement et qui est prêt à l’épouser. Elle lui crie « help me ! » – aide-moi – mais elle jouit sous ses yeux. Il tente de la saisir, comme naguère Billy, et est repoussé avec violence comme lui. Il attrape alors une chaise pour fracasser le crâne du démon qui se cache sous la femme, mais le brave Billy se jette sur lui et l’en empêche in extremis. Carla accepte donc l’expérience ultime qui va consister à reconstituer sa maison dans un hangar de l’université, de placer des caméras partout et de commander des jets d’hélium liquide pour « emprisonner » l’Entité dans le froid intégral – et la tuer.

Mais rien ne se passe comme prévu et le docteur Sneiderman, qui s’est attaché à sa patiente (ce qui est curieux, en général c’est l’inverse, connu sous le nom de « transfert »…) intervient. La force est emprisonnée sous la glace mais la fait exploser. Ne reste plus alors qu’à déménager, très loin, au Texas. Il est dit en bandeau final que la famille a retrouvé la paix, les mêmes faits s’étant reproduits mais atténués. Le grand guignol du réalisateur est alors d’avoir introduit une scène finale inepte, où une voix profonde déclare, après avoir claqué la porte du logement vide où Carla explore une dernière fois les pièces, « content de te voir de retour à la maison, salope ! » Cette bouffonnerie non seulement n’était pas nécessaire mais elle gâche l’ambiance du film, fondée sur le non-dit et le non-vu. Une Entité qui parle comme le vulgaire, est-ce bien raisonnable ?

Prix d’interprétation féminine Festival d’Avoriaz 1983

DVD L’emprise (The Entity), Sidney J. Furie, 1981, avec Barbara Hershey, Ron Silver, David Labiosa, BQHL éditions 2019, 2h 04, €19.99

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Huysmans, En ménage

Notre Joris-Karl poursuit son œuvre dans la veine des femmes, dont il a une vision pessimiste et qu’il méprise. Lui, célibataire persistant, s’est longtemps interrogé sur le mariage. Il met en scène deux amis, l’un seul et l’autre marié, et les fait dialoguer, expérimenter, s’élever à des considérations sur le couple lié ou délié. Tout cela s’inscrit, comme dirait Sartre, dans « la métaphysique du trou à boucher » : le sexe, inévitable, sujet de tourments physiques, moraux, sociaux.

Car il faut bien baiser : selon les préjugés du temps, l’homme en a besoin, hanté de périodiques « crises juponnières », « toutes les vieilles passions qu’on n’a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe ! » ; la femme le désire irrésistiblement avec « son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus mûres ! » p.309 Pléiade. Comment arriver à baiser de façon bourgeoisement acceptable ? La prostitution est honnie (elle figure pourtant dans la Bible et même le Nouveau testament la pardonne), l’adultère touche à l’héritage (horrible perspective pour un bourgeois !), le plaisir est condamné (par une Eglise écartée par la République comme par la Morale sociale du convenable où chacun s’épie, se jauge et se méprise). L’amour ? Bof, il est rare ; l’intérêt bien compris plutôt. Car « les jeunes filles ! je les ai observées ce soir, tiens, les v’là : physiquement : un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices ; moralement : une éternelle morte-saison d’idées, un fumier de pensées dans une caboche rose ! oui, les v’là, celles qu’on me destine » p.276. Mais tout fait entonnoir pour aboutir devant le maire : au mariage. Une fois le grappin mis dessus, tout peut arriver, le meilleur comme le pire, et les marmots en sus mais ce n’est pas grave car assuré par le Code civil, la Famille et la charité. Hors du mariage, point de salut ! ajoute même l’Eglise, perfide.

Cyprien, le peintre décati déjà rencontré dans Les sœurs Vatard, prône le célibat, comme l’auteur. « Il haïssait d’ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanchée l’horripilait ; il n’avait d’indulgence que pour les filles qu’il déclarait plus franches dans leur vice, moins prétentieuses dans leur bêtise » p.289. André, son ami de collège (édifiante description du collège pension parisien où on ne se lave les pieds qu’une fois tous les quinze jours et où se déroulent les premiers émois sexuels sordides !), est lui en faveur du mariage. « Est-ce une vie que de désirer une maîtresse lorsqu’on n’en a pas, de s’ennuyer à périr lorsqu’on en possède une, d’avoir l’âme à vif lorsqu’elle vous lâche et de s’embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la remplace ! Oh non, par exemple ! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut mieux. Ça vous vous affadit les convoitises et émousse les sens ? eh, bien, quand ça n’aurait que cet avantage-là ! et puis, et puis mon cher, c’est une caisse d’épargne où l’on place des soins pour ses vieux jours ! c’est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d’un autre, de se faire plaindre au besoin et aimer parfois ! » p.277.

D’ailleurs le mariage, André l’a testé – avant de découvrir, un beau soir qu’il rentrait avant trois heures du matin, sa femme à poil dans le lit conjugal avec un beau jeune homme en chemise. Il a donc quitté Berthe (oui, elle a de grands pieds). Elle a dû laisser l’appartement pour retourner dans sa famille ; lui a pris une garçonnière dans un dernier étage, pas trop cher, et repris Mélanie sa bonne d’avant mariage qui le « carotte » (le vole) mais fait admirablement bien la cuisine et tient très propre le ménage. Pour la bagatelle, il y a les putes et, quand on s’en lasse, la drague des filles du peuple, pas bégueules. Dont Blanche, mais qui coûte, et cette Jeanne dont il a partagé la couche avant de convoler, ouvrière qui le retrouve et avec qui il est bien (et libre) mais qui (libre elle aussi) s’éloigne pour travailler dans une fabrique à Londres, là où il y a de l’emploi…

Et Cyprien, au fil des années, les sens émoussés, se découvre une bonne amie en la personne de Mélie, une grosse populaire au chat coupé (métaphore édifiante) : elle en a soupé de la dèche et de faire la pute mais est gentille avec Cyprien et le soigne lorsqu’il est malade, faisant sa cuisine (une fameuse potée au chou), tenant son ménage, recousant ses boutons. Ils concubinent à l’aise, liés par rien sinon par un intérêt mutuel dans lequel l’affection entre pour une part grandissante. On prépare ainsi ses vieux ans. Amolli par ce bonheur conjugal tardif, André regretterait presque son ancienne femme, dont il est séparé de corps (le divorce, autorisé sous la Révolution, sera interdit par la Restauration jusqu’en 1884). Cyprien pousse à leurs retrouvailles – et ce qui devait arriver arriva : par lâcheté intime d’André, Berthe et lui se revoient, se replaisent, mûris, expérimentés, reconnaissant chacun leurs torts : ils se remettent en ménage !

La morale est sauve, côté bourgeois et côté calotin. Le bonheur l’est-il ? Pourquoi pas : l’affection vient en aimant. Et la vieillesse qui pointe rend frileux et avide d’un cocon à deux dans lequel se soutenir, même sans sexe irrépressible comme au début. Point de marmot des deux côtés, Huysmans n’aimait pas les enfants. Juste un contrat affectif, avant d’être estampillé moral ou social. Se mettre « en ménage » apparaît en dernière page comme le bon sens même…

Ecrit cru avec des mots d’argot popu, souvent « obscène » selon la pudeur des vierges effarouchées de la bourgeoisie qui peuplaient les salons hier comme aujourd’hui, ce roman est plus long avec une intrigue plus indigente que Les sœurs Vatard, mais il offre au lecteur du XXIe siècle des aperçus naturalistes de la vie parisienne des classes très moyennes du XIXe siècle, dont une description précise des gargotes, mastroquets et commerces, des va-et-vient de ministère – et une réflexion sur le mariage qui garde toute son actualité. Si le marmot enchaîne la femme, le mariage enchaîne l’homme : ce sont les façons de tenir les instincts trop sauvages de la nature humaine que la bourgeoisie considère de tout temps comme le Mal à dompter. Il faut « dresser » les corps pour assurer la transmission de l’héritage (gènes, capitaux, position sociale) – tout ce qui appelle à faire craquer les gaines risque de faire exploser « l’ordre » social : après la Révolution la Restauration, après la Commune l’Ordre moral, après les années folles le puritanisme de guerre, après les Cong’pay’ du Front popu la honteuse défaite de 1940, après mai 68 le redressement Moi-Tout des égéries du féminisme et les appels lepéniens à la rigueur moraliste…

Quant à nos deux artistes (Cyprien est peintre et André écrivain), ils sont des ratés qui végètent dans la société telle qu’elle est. Le premier est trop moderniste pour les goûts picturaux des acheteurs convenables car il s’intéresse à ce que personne ne veut voir ; le second trop naturaliste pour être lu par les bien-pensantes car il décrit ce qu’il voit. Rien de pire pour la bourgeoisie que le réel ! Elle demande de l’illusion, du romantisme, du théâtre, des « grands » sentiments (avant les « grands » projets sociaux de la Gauche bourgeoise récente – ou les « grandes » peurs agitées par la Droite extrémiste). A lire, pour le pittoresque et pour la pensée sur la morale. En bourgeoisie, rien n’est relatif, tout reste à jamais absolu.

Huysmans, En ménage, 1881, Hachette livre BNF 2018, 364 pages, €20.20

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Flaubert anti-people

« Je n’ai aucune biographie », écrit-il à son ami Ernest Feydeau. « On ne peut plus vivre maintenant ! du moment qu’on est artiste, il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis de la douane, bottiers en chambre et autres s’amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pour leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps, enclin à la boisson, ou amateur d’harmonica. Je pense, au contraire, que l’écrivain ne doit laisser de lui que ses œuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille ! » 21 août 1859, III 35.

Pourquoi donc « les gens » veulent-ils fourrer leur nez dans les dessous des écrivains ? Est-ce par envie, pour rabaisser l’artiste au commun des mortels qui bâfre et dort et va à la selle ? Est-ce pour mettre l’œuvre au niveau de leur compréhension utilitariste des choses ? Est-ce pour compléter le tableau par du saignant tout cru de voyeur ? L’énumération desdites gens par Flaubert montre le peu de cas qu’il fait de cette espèce : ce sont les médiocres, des matérialistes, « messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis… » Les bourgeois. Les très petits qui se croient, parce qu’ils ne sont plus serfs à la glèbe mais ont pu agioter sur les biens nationaux…

Ces « épiciers » n’apprécient une œuvre que parce qu’elle est louée dans les journaux de la « bonne » société et qu’on en parle dans les salons. Aujourd’hui, on dirait Télérama et la télé. Ce n’est pas l’œuvre qui importe pour ces « vérificateurs », mais le bruit qui est fait autour d’elle et surtout sa morale. Qu’importe le talent, la culture ou le style, il faut que votre « compte personnel » soit moralement acceptable. Les salons (et la télé) vous disent quoi en penser pour être à l’unisson des autres « commis de la douane » qui censurent socialement les œuvres. Surtout ne rien penser par soi-même ! Suivre le troupeau est meilleur pour sa réputation.

Flaubert, dans la même lettre, tourne ce travers en dérision : « Après mille réflexions, j’ai envie d’inventer une autobiographie chouette, afin de donner de moi une bonne opinion : 1° Dès l’âge le plus tendre, j’ai dit tous les mots célèbres dans l’histoire : nous combattrons à l’ombre – retire-toi de mon soleil (…) 2° J’étais si beau que les bonnes d’enfant me m… à s’en décrocher les épaules (…) 3° (…) Avant dix ans, je savais les langues orientales et lisais ‘La Mécanique Céleste’ de Laplace ; 4° J’ai sauvé des incendies 48 personnes ; 5° Par défi, j’ai mangé un jour 15 aloyaux, et je peux encore, sans me gêner, boire 72 décalitres d’eau-de-vie ; 6° J’ai tué en duel trente carabiniers. Un jour, nous étions trois, ils étaient dix mille. Nous leur avons f… une pile ! 7° J’ai fatigué le harem du grand Turc (…) 8° Je me glisse dans la cabane du pauvre et dans la mansarde de l’ouvrier pour soulager des misères inconnues (…) 11° Je sais le « secret des cabinets » ; 12° (et dernier) Je suis religieux ! »

Le jeune Gustave raille tous les poncifs à la mode, à la manière de Rabelais en les poussant au ridicule : la précocité de mémoire et de sexe, la lecture cuistre pour épater le bourgeois, l’enflure des bonnes actions, le socialisme bêlant des foules sentimentales, les secrets de la politique, la bien-pensance. « Je suis religieux ! » – on dirait aujourd’hui « je suis de gauche, forcément de gauche ! », et demain : « écologiste, altermondialiste, vegan et anti-croissance » ! ou peut-être, plus probablement vu la frilosité de crise : « national et socialiste, catho-islamo réactionnaire toute ! »

Dans une lettre ultérieure au même, Flaubert précise, sur ces pipoleries : « j’ai pour principe qu’il ne faut jamais rien répondre. Les œuvres, voilà tout. Qu’importe le Nous, le Moi et surtout le Je ? » (12 novembre 1859, III 55). « Les œuvres »… certains éditeurs aujourd’hui s’en préoccupent moins semble-t-il que des harpies qui volettent dans le milieu en décidant de ce qui « doit » être lu ou pas.

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, tome 3, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €62.50

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 6 (rebaptisé 4)

En 18 chapitres, les épreuves sensuelles d’une ado précoce de 12 ans en cinquième que le lecteur a pu cueillir dès 8 ans aux différents tomes précédents dans ses jeux innocents.

L’époque n’est plus vraiment à la sensualité exhibée des enfants… Même l’innocence est perverse aux yeux hantés des puritains. L’affaire Matzneff (83 ans) rend les éditeurs plus bêtes de moraline à la mode qu’inconséquents de bonne et due morale. Gallimard, La Table ronde, Stock, Léo Scheer, baissent culotte devant les gros yeux des chiennes de garde : que n’ont-ils plutôt agi durant des décennies ! La pédo « philie » est traduite en « criminalité » – avant même que la justice ne se prononce – et toutes les œuvres sont mises dans le même sac des « péchés » condamnables. « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » dit le Tartuffe – et il devient réactionnaire faute d’être raisonnable.

Théo Kosma n’est en rien Gabriel Matzneff : lui ne se vante pas de pénétrer le sexe de très jeunes filles. Il se met au contraire dans l’esprit d’une enfant, ce qui est une sorte de tour de force qu’on ne peut que saluer. Sa Chloé conte ses aventures des sens avec pudeur, entre copains et copines du même âge. Il s’agit d’exploration, de construction de soi, de sensations naturelles. Les dire est beauté ; les exprimer (une fois adulte, comme elle le fait) est une nostalgie des verts paradis ; les lire d’un regard extérieur une meilleure façon de comprendre ses propres enfants. Il ne s’agit pas d’un journal relatant des faits vrais mais d’un roman imaginant l’existence libre de l’enfance, dans ces années 1970 où il y avait le pire, mais aussi le meilleur.

« Cette faculté de m’exciter d’un rien m’habitait depuis longtemps », déclare Chloé p.11. Elle a vécu une initiation sensuelle épanouissante lors de ses dernières vacances d’été à 11 ans avec un garçon de son âge, après des préliminaires collectifs gamins et suaves. Elle ne rêve plus de « petit copain collé contre soi », ou pas vraiment, mais revient aux « petites fleurs, le romantisme, les yeux doux » p.23. Elle fantasme sur un camarade de classe, 12 ans lui aussi mais pas très mûr, Jérôme ; les garçons sont souvent en retard au même âge. « Mèches brunes bouclées, petit air vaguement ténébreux, jolis yeux, plutôt bien bâti pour son âge, grand et mince tout en étant musclé. Il aimait le sport, s’habillait bien » – tel est le programme offert p.26. Sauf que rien ne se passe que du flirt : « Se tourner autour, se faire la cour sans vrai rapport tactile, se fréquenter. Les mots flatteurs, une tête penchée, un effleurement » p.28. Un boy toy prépubère pour une préado en avance.

Mais Chloé a besoin de combler un désir physique qui la rend irritable et l’auteur note, avec un brin d’humour : « Oui, si les cours étaient moins barbants je n’y penserais peut-être pas. C’est à se demander si les jeunes ne baisent pas à tout-va par ennui » p.49. Si mes souvenirs sont bons (plutôt en quatrième), je crois bien que c’était vrai. Cela le reste-t-il à l’ère du Smartphone et de YouPorn ? C’est moins sûr. Tout ce qui est d’accès trop facile lasse et dégoûte. Le retour du moralisme et de la fleur bleue est vraisemblable, si j’en juge par celles et ceux que je croise aujourd’hui de cet âge tendre.

Les scènes se succèdent, un peu lentes au début, pleines d’imagination dès la moitié. C’est un cours de baisers avec sa copine, une douche nue vasistas ouvert pour qu’un jeune garçon puisse mater, un orgasme violent en grimpant la corde à nœuds du collège – le copain en dessous qui la tient -, une séance de yoga nu entre filles. C’est se « donner » à un garçon de 13 ans qui a envie, Daniel le Suisse, mais pour qui « faire l’amour » signifie seulement embrasser et peloter. C’est observer avec une curiosité d’entomologiste bien de cet âge sa grande sœur en acte, fantasmer des caresses avec les petits et les plus grands de la communauté, juste pour faire semblant. C’est organiser une partie nue entre filles, se baigner à poil à minuit avec les garçons, se lancer à dix en coquineries mixtes sans aucun vêtement, mais limitées aux baisers enfantins et caresses de tout le corps. Chloé est une vraie chatte qui se roule, se tortille et ronronne.

Il est vrai que la petite fille reste toujours en attente de grandir, ce qui fait un peu piétiner le récit par rapport aux premiers opus où elle prenait vite les années. Surtout au début où « la rentrée » reste assez plate sur de nombreuses pages. Passer aux 13 ans est délicat à conter dans le contexte actuel, âge où l’on passe du sensuel au sexuel, de l’érotisme au génital, même si les préliminaires restent privilégiés. Chacun peut aisément comprendre la réticence de l’auteur à sauter le pas.

D’autant que les garçons semblent bien passifs et presque de bois face à l’exubérance des filles dans ces aventures les plus récentes. Or ils sont à un âge – certes encore plus ou moins de latence où les copains et le foot comptent plus que les sens – mais où les frissons sur la peau et les bouffées de chaleur, le jeu de leurs muscles et les éblouissements des yeux, l’admiration physique pour les copines mais aussi les copains, mêlée d’histoires de cœur et d’affect, sont très fortement ressentis. Dommage qu’ils n’apparaissent pas aux yeux de Chloé ; elle en trouverait peut-être quelque épice à ses sens.

Il reste qu’En attendant d’être grande est un roman mignon, attendrissant, pudique. Une préadolescence qui patiente de mûrir, âge fragile mais traversé de pulsions qu’il vaut mieux comprendre qu’interdire, dans le respect des êtres. Une humanité en bourgeon, touchante pour cela, qu’on observe en ces pages d’un regard paternel.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 6 (rebaptisée 4) – calme-tempête, autoédition 2019, 146 pages, disponible sur :

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Huysmans, Les sœurs Vatard

L’auteur reprend le thème des « filles » de son premier roman, à la manière naturaliste de Zola mais dans une langue incomparablement plus riche. S’il reste un observateur fin des mœurs ouvrières parisiennes de son temps, répétant leur argot fleuri, ce n’est pas sans une certaine condescendance sociale comme en témoigne la figure du peintre Cyprien « élève de Cabanel et de Gérôme » (peintres académiques), une sorte de double de lui-même qui a Céline, l’une des deux sœurs, pour amante.

Charles Marie Georges, dit Joris-Karl, Huysmans hérite de l’atelier de brochage d’imprimerie paternel rue de Sèvres à Paris, à la mort de sa mère en 1876. Il peut donc observer in situ la vie des ouvrières, qui sont une quarantaine chez lui à coudre ou coller des cahiers sous couverture légère.

Il raconte la vie à ras de rue et d’atelier de Céline et Désirée, deux sœurs du ménage Vatard dont la mère, hydropique, ne peut rien faire. Céline est délurée et Désirée sage ; la première sort avec tout ce qui porte bite et aime les grands gars gouailleurs et débringués tels Anatole, la seconde préfère les demi-hommes effacés et timides tel Auguste. Mais les deux aspirent à se parer et se vêtir et aiment surtout l’argent pour l’état social qu’il procure : l’honnête aisance qui permet le rôti du dimanche et la promenade avec une nouvelle robe par mois.

Les descriptions sont hautes en couleur, telles les ouvrières de l’atelier : « C’était : Mme Teston, une femme mariée, une vieille bique de cinquante ans, une longue efflanquée qui bêlait à la lune, campée sur de maigres tibias, la face taillée à grands pans, les oreilles en anse de pot ; c’était Mme Voblat, un gabion [plein panier] de suif, une bombance de chairs mal retenues par les douves d’un corset, un tendron abêti et béat qui riait et tâchait de se tenir la taille à propos de tout, pour un miaulement de chat, pour un vol de mouche ; c’étaient enfin les deux sœurs Vatard, Désirée, une galopine de quinze ans, une brunette aux grands yeux affaiblis, et Céline, la godailleuse [débauchée], une grande fille aux yeux clairs et aux cheveux couleur de paille, une solide gaillarde dont le sang fourmillait et dansait dans les veines, une grande mâtine [ardente] qui avait couru aux hommes dès les premiers frissons de la puberté » p.78 Pléiade.

Le roman fut un beau succès de scandale à son époque, pas moins de quatre éditions la même année, comme tout ce qui parle de la fange et du sexe dont le monde bourgeois, fasciné, raffole tout en affectant la pruderie bondieusarde la plus haute. Outrage aux mœurs, attentat contre la bienséance, ne furent que quelques-unes des injures qui fusèrent contre celui qui osait évoquer la réalité toute crue. Même s’il l’enjolivait d’une « écriture artiste » multipliant les termes d’argot et les mots précieux, « amalgame de Parisien raffiné et de peintre de Hollande », comme il le dira plus tard. Son peintre Cyprien ne rêve lui-même « qu’à des voluptés assaisonnées de mines perverses et d’accoutrements baroques » p.151.

Une scène permet de décoder l’humour sous les mots. Devant la bande du peintre, Céline « raconta, un jour, avoir vu, dans la rue du Cherche-Midi, un bien charmant tableau : un petit garçon à genoux, en chemise, sur un prie-Dieu. Ils demandèrent à combien le cadre, parlèrent de cold-cream, de concombre, de pommade rosat, blaguèrent tant qu’ils purent le petit homme en prière » p.182. Cela peut se comprendre de deux façons : la bourgeoise, convenable, qui encense le teint frais du gamin comme s’il s’était enduit de pommade de beauté ou de tranches de concombre pour avoir la face et la gorge aussi lumineuses ; la canaille, mal tournée, qui ajoute pommades lubrifiantes au légume bien membré pour suggérer l’enfant de chœur dénudé, gibier à curé. Nous sommes ici chez un auteur plus subtil que son maître Zola, à qui le roman est dédié. Et le Paris popu de la fin XIXe, qui a bien disparu aujourd’hui, mérite la visite.

Joris-Karl Huysmans, Les sœurs Vatard, 1879, CreateSpace Independent Publishing Platform 2014, 178 pages, €10.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Patricia Macdonald, Personnes disparues

L’Amérique telle qu’en elle-même : un pays où les femmes sont la clientèle privilégiée des auteurs de polar, où les hommes sont en général nuls et où les pervers (des deux sexes cette fois) s’ébattent en toute liberté. Le thème est, en ce roman dense et bien monté, le kidnapping d’un bébé et le viol et l’assassinat de sa baby-sitter de 15 ans dans une petite ville banale. De quoi allécher le chaland.

Rebecca tend son pull pour faire ressortir le galbe hérissé de ses seins et attirer l’œil d’un adolescent de son âge qui évolue en skate non loin d’elle dans le parc. Celui-ci s’en fout, les filles sont trop bizarres pour qu’il cède à ce brut appel sexuel, au risque d’être accusé de harcèlement. Mais ce n’est pas le cas d’un fringant prof d’histoire du collège qui passe par là. Il engage la conversation, s’intéresse au bébé de 6 mois prénommé Justin, offre un cracker, effleure de sa main l’épaule de la jeune fille. Qui se lève d’un bond, outrée : elle s’exhibe mais ne veut pas qu’on réponde à ses avances – pas n’importe qui. C’est tout le paradoxe de la féministe yankee qui ne sait pas ce qu’elle veut en faisant ce qu’elle fait.

On la retrouvera tuée et violée, le bébé envolé.

Pete Cameron pète le feu ; il est le chef de la police et le parfait macho. Il mène ses subordonnés à la baguette, y compris la jeune Noire aux ongles manucurés, et a déjà sa petite idée préconçue sur le coupable. Sa fille de 15 ans, une ado mal dans sa peau un peu grosse, coiffée et vêtue comme l’as de pique, a accusé son prof d’histoire de harcèlement. C’est elle qui lui envoyait surtout des mots d’amour et l’avocat a plaidé sa cause assez fort pour qu’il soit blanchi. Mais il n’en pas moins été suspendu trois mois – sans salaire – et doit retrouver ses élèves ces jours-ci. Cameron le popu considère Henson l’aristo comme le flic de base l’avocat de la haute : le défenseur des privilégiés bourgeois. Ce pourquoi, lorsqu’un témoin du parc établit un portrait-robot qui colle pile avec le prof, il l’alpague aussi sec.

Nouvelle cause pour l’avocat qui pompe les économies du couple ; nouveaux soupçons sur le bellâtre, dieu des stades avant son accident à la jambe qui l’a rayé des compétitions à la fin de son adolescence. Le dieu est retombé dans la vile humanité et son inconscient se rebelle. Il désire toujours être l’enfant gâté d’hier, celui qui fait tomber les filles. D’où son attitude ambigüe devant le teint de lait, les seins fermes et les fines gambettes. Caresser, peloter, séduire, il aime ça. La grosse éconduite et la plus belle fille du collège lui tendant un piège devant caméra. De là à l’accuser de viol ou même de meurtre…

Mais les convenances sont plus fortes que la vérité : elles « croient » avant de savoir ; elles soupçonnent de noirs dessins et de bas instincts avant de faire confiance ; elles jugent d’opinion avant la justice. Ah, les convenances ! On ne saurait y déroger dans la société yankee démocratique, transparente, communautaire. Maddy l’épouse se sent obligée par les conventions, elle en perd son libre-arbitre et même sa volonté. Elle croit au fond d’elle-même que son mari n’est pas innocent avec les filles ; elle cède en son cœur à l’amour d’un prêtre catholique qui n’ose la toucher ; elle accepte contrainte et forcée un chaton (noir) donné par l’épouse de l’avocat qui causera un accident par sa stupidité de mère inattentive ; elle se sent obligée en contrepartie de sa responsabilité d’inviter chez elle le couple blessé et son bébé ; elle force sa pitié pour la femme sèche et peu maternelle que se révèle Bonnie. Même quand elle apprend que son Clyde (qui s’appelle Terry) est un ex-taulard à peine sorti, qui s’est marié en prison où il a passé cinq ans, accusé à tort.

Le décor est posé, les personnages campés. Aucun ne paraît ce qu’il est vraiment, les conventions obligent à l’hypocrisie sociale, l’action se déroule en quiproquos permanents. Ce qui en dit long sur la société américaine ; elle n’a guère changé en vingt ans, sinon en pire. Que penser en effet de cette affirmation tranquille de l’auteur, experte en psychologie sociale en son pays, que les filles ne demandent en 1997 qu’à être forcée pour l’amour ? Car passer outre aux conventions est signe de virilité, être en rébellion contre les normes gage d’attachement, prendre l’initiative se définir comme un homme. « L’adolescent [dans les 16 ans] (…) ne se rendait pas compte que son seul crime consistait à ne pas être assez entreprenant et que, s’il ne se décidait pas bientôt, il ne tarderait pas à la perdre au profit d’un garçon plus âgé à qui l’expérience avait enseigné qu’on ne demandait pas toujours la permission. En effet, elle ne voulait pas avoir à donner son consentement dans la mesure où entretenir des relations intimes avec un homme avant le mariage allait à l’encontre de ses croyances et même de sa religion. Et qu’il ne le comprenne pas, cela la mettait en rage » p.322. Hypocrisie toujours… « Non » signifie « oui », juste parce qu’ainsi on ne se parjure pas, on sauve les apparences de sa croyance et de sa religion – même si on désire très fort être baisée. Comme les autres, pour être bien conforme. Pauvre Amérique !

Mais c’est pour ces analyses fines et saignantes que j’aime les romans policiers de Patricia Macdonald : ils permettent de comprendre la société dans laquelle je ne voudrais surtout pas vivre.

Quant au roman, l’action se déroule de rebondissements en rebondissements, de chausse-trappes en impasses, de tir au pistolet en fuite avec otages. On ne s’ennuie pas – jusqu’à la chute.

Patricia Macdonald, Personnes disparues (Lost Innocents), 1997, Livre de poche 1999, 383 pages, €7.90 e-book Kindle €9.49

Les romans policiers de Patricia Macdonald chroniqués sur ce blog

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MASH de Robert Altman

MASH est l’abréviation de Mobile Army Surgical Hospital, hôpital militaire mobile de chirurgie, rien à voir avec la « purée » (mash en anglais). Encore que… la guerre de Corée (1950-1953) a inspiré en 1968 à l’ancien chirurgien militaire Richard Hornberger un roman satirique sous le pseudo de Richard Hooker, Mash : A Novel About Three Army Doctors. Faire une satire de l’armée en pleine guerre du Vietnam en prenant prétexte de la Corée est une façon de dénoncer la guerre.

Le film se passe en 1951 au moment où deux « capitaines » chirurgiens débarquent dans l’unité de campagne du 4077e M.A.S.H., « Hawkeye » (Œil-de-faucon) Pierce (Donald Sutherland) et « Duke » Forrest (Tom Skerritt). Le grade de capitaine est donné automatiquement aux médecins dans l’armée, afin qu’ils aient le pouvoir hiérarchique nécessaire à l’exercice de leur métier qui exige souvent des ordres dans l’urgence.

Mais ces deux-là agissent comme des étudiants en corps de garde : ils défient les règles, parlent en même temps, draguent à tout va, picolent comme pas deux. C’est que « la guerre » est devenue ridicule après l’affrontement mondial des deux blocs entre 1939 et 1945 et que la Corée ne justifie pas les vies américaines. Dès lors prier Dieu la Bible à la main tous les soirs, respecter à la lettre les règles bureaucratiques imbéciles et faire révérence aux hiérarchies troufion n’est pas le principal. Mieux vaut bien faire son métier médical sur le terrain, opérer des blessés dans l’urgence et la fatigue lors des arrivages massifs après les combats. Les opérations à ventre ouvert, les mains baignant dans le sang, ponctuent tout le film. Or, pour faire bien son métier, il faut savoir se détendre.

Jeu de poker, martinis composés par le boy coréen à qui l’on apprend son métier d’homme (17 ans), flirt poussé avec les infirmières et gradées du camp, passage au lit pour une bonne baise, blagues en tout genre – voilà ce qu’il faut. Les gags sont convenus et ne font plus autant rire qu’à l’époque coincée où le film est sorti, mais certains marchent toujours.

Les deux compères commencent par « emprunter » une Jeep que le colonel Henry Blake (Roger Bowen) commandant leur unité ne rend pas, ordonnant seulement d’en changer les plaques. Ils se frittent presque aussitôt avec leur compagnon de tente, le major Frank Burns (Robert Duvall) – burns signifie brûlures – d’autant plus cul bénit qu’il se révèle mauvais chirurgien, préférant voir « la volonté de Dieu » ou la faute d’un sous-fifre – et jamais la sienne – lorsque l’un de ses patients meurt. Œil-de-faucon et Duke exigent du colonel qu’il fasse dégager Burns de leur tente et qu’il demande un chirurgien thoracique. Et c’est « Trapper John » (Elliott Gould) qui débarque, réservé et mystérieux, pas très heureux d’être mobilisé loin du pays. Mais Hawkeye l’a déjà rencontré et finit par reconnaître en lui le héros d’un match de football (américain) universitaire et il est intégré au duo.

Arrive en même temps que lui une infirmière major, Margaret Houlihan (Sally Kellerman), qui va chapeauter toutes les infirmières. Elle aussi est règlement-règlement et les chirurgiens ne tardent pas à la chambrer. Comme elle s’entend avec Burns (qui se ressemble s’assemble) pour dénoncer dans une lettre conjointe au général l’anarchie et le joyeux bordel que font régner les docteurs, ces derniers ne manquent pas d’aller tirer un micro sous la tente où elle baise avec Burns à grands cris, soupirs et aveux tels que « oui ! oui ! » ou « j’ai les lèvres en feu ». Elle en tirera son surnom car ses ébats sont diffusés en direct sur les haut-parleurs du camp et tout le monde sait qu’elle baise chaude comme l’enfer et trompe sans vergogne maris, femmes et fiancés. Sous la douche, elle voit brusquement la toile se lever alors qu’elle est à poil et l’assemblée alignée comme au théâtre (même le chien est assis comme les autres) pour se repaître du spectacle et vérifier si elle est une fausse blonde. Seul le boy est éloigné par une « bonne âme », probablement cul bénite, en arrière-plan (scène réjouissante) alors que le capitaine Œil-de-faucon lui avait donné le premier jour une revue porno pour parfaire son apprentissage de la lecture et son bon usage de « la langue ».

Lorsque le dentiste du camp Waldowski (John Schuck) reste impuissant avec une infirmière, il se croit devenir pédé et veut se suicider « puisqu’il ne peut plus être un homme ». Les trois docteurs lui demandent comment il voudrait procéder. La balle dans la tête ne le tente pas, « trop sale », et il demande plutôt « une pilule comme Hitler ». L’homosexualité assimilée au nazisme était d’époque, tout cela était « le Mal ». Mais les docteurs ne sont pas des meurtriers, plutôt des mystificateurs. Cérémonie est faite pour la mort annoncée en une Cène reconstituée où le dentiste tient le rôle de Jésus entouré de ses douze apôtres. Le traître Judas lui remet sa pilule et, après avoir rompu le pain et bu le vin, il se couche dans son cercueil sur la musique « Painless Suicide, Funeral and Resurrection » de Johnny Mandel. D’où il ressuscite à la troisième heure ragaillardi, Œil-de-faucon ayant soudoyé une caporale infirmière pour coucher avec le gisant soigneusement réparé par une bonne nuit de sommeil avec la pilule de somnifère. La fille est convaincue lorsqu’elle soulève le drap qui recouvre le gisant, le sommeil le fait bander raide.

Un lieutenant arrive en hélicoptère bulle destiné aux blessés (un sur une planche posée sur chaque patin). Il est porteur d’un ordre de mission pour Duke qui doit en urgence aller au Japon opérer le fils d’un député gravement blessé, sur demande de Washington. Duke emmène son compère Œil-de-faucon et leurs clubs de golf. Une fois encore, le colonel commandant l’hôpital américain au Japon veut la jouer règlement mais les chirurgiens ont noté une erreur de diagnostic qui aurait pu être fatale, l’éclat blessant n’ayant pas fait un caillot dans la veine mais dans l’artère allant au cœur, et leur compétence leur vaut d’échapper aux arrêts. Ils soignent de même un bébé américano-nippon du bordel associé à l’hôpital, ce qui est théoriquement interdit par le règlement. Mais un bébé est un bébé et une vie vaut autant qu’une autre.

La lettre de dénonciation étant parvenue au général, celui-ci débarque au 4077e M.A.S.H. et, en attendant le colonel, lie connaissance avec le trio de chirurgiens de retour au camp en train de déguster un martini préparé par le boy. Il les trouve sympathiques et, dans la conversation, propose un match de football américain entre unités avec pari en prime, 5000 $ au pot, la sienne étant bien préparée. Il n’existe aucune équipe au 4077e mais Œil-de-faucon décide de faire demander par le colonel un neurochirurgien. Ce sera Oliver Harmon « Spearchucker » (Fer de lance, traduit par « Bazooka » dans la VF) Jones (Fred Williamson), un ancien joueur de football professionnel… noir. Les Noirs comme les homos sont mal vus dans les années cinquante aux Etats-Unis mais seul le talent compte et, comme dit le colonel, « sur un terrain de foot, on est tous égaux ». Le match se déroule de façon burlesque, le « plan » étant de jouer la première mi-temps en amateur de façon à faire monter les paris, et d’introduire le professionnel Bazooka en seconde mi-temps pour rafler la mise. Ce qui est réussi de justesse, non sans ruse burlesque comme ce joueur qui dissimule le ballon ovale sous son maillot et profite que les autres se foutent sur la gueule pour courir tranquillement le porter au but.

Puis les chirurgiens sont démobilisés, ils ont fait leur temps de spécialiste. Ils repartent dans la Jeep « empruntée » qu’ils rendent ainsi à son unité. Ils ont œuvré en professionnels, ils se sont bien amusés, ils ont montré l’absurdité des guerres offensives qui écharpent les humains pour l’orgueil des politiciens et l’honneur du pays. Mais, un demi-siècle plus tard, les Yankees ne l’ont toujours pas compris. Nous-mêmes, que faisons-nous encore au Mali ?

Palme d’or du Festival de Cannes 1970. Une série TV est tirée du film au vu de son succès.

DVD MASH, Robert Altman, 1970, avec Donald Sutherland, Elliott Gould, Tom Skerritt, Sally Kellerman, Rene Auberjonois, Robert Duvall, Twentieth Century Fox 2003, 1h56, standard €7.64 blu-ray €8.46

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Michèle Makki, Pompéi : Le sang et la cendre

La Belle et la Bête dans le décor mythique de Pompéi enseveli sous le Vésuve, tel est le (premier) roman de Michèle Makki, prof férue d’histoire. Avec les qualités – et les défauts – du genre. Une histoire romanesque mais au rythme mal maîtrisé ; des personnages typés mais peu fouillés ; une longueur de page mais pas de longueur en bouche. Au total, vous ne vous ennuierez pas vraiment mais vous oublierez aussi vite. Aucun personnage ne vous fascinera, comme si l’écrivain avait tissé un scénario de série télé, laissant aux acteurs le soin d’incarner la psychologie de chaque caractère.

Vera est une jeune fille de 15 ans, fille d’un propriétaire veuf de la campagne pompéienne nanti d’une certaine aisance. Il veut marier sa fille pour lui assurer un avenir matériel, prérogative du pater familias dans une société mâle où – si la femme hérite et peut divorcer – seul l’homme de la famille commande et la femme reste sous sa tutelle juridique. Le prétendant choisi, Quintus, est un bel homme musclé à l’aube de la maturité mais, Vera le découvrira très vite, il n’aime que les garçons. Ce qui était rare à Rome, les hommes goûtaient souvent à la fois aux garçons pour le plaisir et aux femmes pour la descendance ; les garçons jeunes suscitaient le désir par leur côté féminin, leur « vénusté ». A noter que l’âge du mariage à Rome était à 12 ans pour les filles et 14 ans pour les garçons… ce qui incitait à allier patrimoine et plaisir. Toujours est-il que, bizarrement, Quintus a la décence de mourir brutalement d’on ne sait quoi. Vera se retrouve veuve à 16 ans. Peut-être est-ce parce que l’auteur est femme qu’elle pénètre mal la psychologie de l’homme ?

Elle campe bien mieux le désir vénal du commerçant parvenu Mercilius, qui veut réaliser une bonne affaire en gestion de patrimoine en mariant Vera à ses domaines. Sauf que la jeune fille ne veut pas du vieux barbon barbant et vulgaire. Elle préfère la jeunesse musculeuse – et quoi de mieux qu’un gladiateur pour ce faire ? Même si cela est socialement mal vu, le gladiateur étant à peine au-dessus de l’esclave, elle choisit Albanus, aperçu sur une charrette lorsqu’il est amené à Pompéi pour combattre au cirque. Il est grand, blond, musclé – tout ce qui convient à l’adolescente (le concept n’existait pas chez les Romains où l’on était enfant puis initié adulte d’un coup, à 16 ans).

Vera va visiter les cellules des gladiateurs et apporte des mets à Albanus qui ne voit pas pourquoi cette jeunette s’intéresse à lui. Il a été accouplé esclave et a eu trois petits, dispersés lors d’une vente, et il en garde la nostalgie. Baiser avec une pute ou une patricienne est dans ses cordes, mais d’amour, point. La relation va se poursuivre, ambiguë et mal décrite, des passages ardents succédant aux passages étales sans qu’une progression soit montrée. Vera est passive et sans idée, particulièrement inconsistante malgré ce qui nous est présenté comme son amour passion. Albanus tient-il à Vera autant qu’elle à lui ? Sans doute pas, et pourtant il éprouve un certain attachement pour elle. Il faut dire qu’il lui a ravi brutalement sa virginité à la troisième visite, croyant que c’était ce qu’elle voulait pour insister autant.

Quelques péripéties plus tard, dont un « enlèvement » grotesque sur quiproquo qui aboutira à un mariage de veufs ; quelques personnages plus tard dont un adolescent beau et infatué qui consume le magot confié pour acheter un âne pour se payer une pute – le Vésuve entre en éruption. Exit le jeune et tendre Métellus (17 ans ?), abattu d’une pierre ponce en pleine tête ; nous aurions aimé le voir devenir un homme. Nous sommes en 79 et la ville va être entièrement brûlée, ensevelie, éradiquée. Vera et ses amis se trouvent heureusement vers Misène et ils peuvent fuir, mais ils ont tout perdu. Ils sont ruinés, obligés de monter à Rome se faire inviter par des cousins ou relations. La tante Sexta (rien à voir avec le sexe) a emporté un sac d’or, beau caractère de matrone avisée, et se refait dans le commerce. Vera s’y consume d’ennui. Albanus, qui a sauvé le patricien Marcus, a été acheté et affranchi, engagé comme garde du corps mais Marcus a perdu sa femme et ses enfants et reste apathique (bien que ?) chrétien. Albanus va donc combattre en gladiateur libre pour se constituer un magot. Il ne rêve que d’aller retrouver sa femme et ses enfants, les racheter. Que peut Vera contre ce désir ?

L’homme est libre et la femme attachée. A lui l’aventure et le combat, à elle la maison et l’enfant. Une fois Albanus embarqué sur un bateau pour le sud, Vera se découvrira enceinte – de lui. Elle accouchera d’une petite fille et oubliera (trop vite ?) son père. La fin du roman apparaît d’autant plus précipitée que le début est lent.

L’introduction cachée du christianisme est évoquée mais sans en faire un quelconque ressort de l’histoire, alors que l’égalité homme-femme du message chrétien aurait pu favoriser la vie en commun de Vera et d’Albanus, une forme de renaissance à une société nouvelle après les drames du temps : explosion du Vésuve, incendie de Rome, peste, mort de l’empereur. J’ai cependant un doute historique sur le Notre père, récité par Faustina, l’épouse de Marcus. Le roman est censé se passer en 79, or la prière du Notre père ne figure pour la première fois que dans les évangiles de Matthieu (VI) et de Luc (XI), écrits après 70 et avant 85, plus probablement sur la fin de la période – et diffusés surtout au Proche-Orient. Faustina paraît bien en avance sur la théologie pour réciter une prière chrétienne avant même qu’elle ne se répande ; une invocation juive aurait été plus proche de la réalité, le christianisme étant resté une secte juive assez longtemps sous l’égide de Jacques, frère de Jésus, à Jérusalem, avant de diverger notamment avec Paul.

Petit détail qui fait désordre : pourquoi écrire « singesse » pour la femelle du singe p.196, alors qu’il existe le très français « guenon » ? [Note : il en existe une occurrence chez Huysmans (En rade), amateur de mots rares et précieux. C’est un dépréciatif très peu usité]. Quant à la déesse Vénus, pourquoi toujours publier son nom sans accent sur le é comme on écrit « venus » ?

Des trois ingrédients du roman, l’histoire, les caractères, le style, la première prime ici sans conteste. Pour l’ensemble, Steven Saylor, sur la période romaine, a mieux réussi. Mais c’est un premier roman documenté qu’il convient d’encourager, il en apprendra beaucoup aux non-historiens sur le monde romain du 1er siècle.

Michèle Makki, Pompéi : Le sang et la cendre, 2019, éditions Baudelaire, 598 pages, 22€

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Ecologie comme idéologie

Les écologistes sont bien gentils, ils poursuivent une utopie de la vie future sur le modèle (américain) de Disneyland : fleurs et petits oiseaux, climat doux de Floride, gentils animaux et aventures sans prédation. Les écologistes sont passés de la science à la religion, du savoir sur la planète à la croyance au Paradis. Et c’est là que je décroche. Nous n’avons pas remis à leur place les curés, banni les communistes ni regardé s’embourgeoiser lamentablement les gauchistes et dénoncé les islamistes pour accepter une autre religion !

Il faut certes être conscient de l’épuisement des ressources, des effets sur le climat de nos émissions de gaz à effet de serre, des conséquences sur la santé des microparticules, des produits phytosanitaires et des additifs de l’alimentation transformée. Il faut être conscient que l’être humain reste un prédateur et que son existence même, sa prolifération sans limites, consomme des matières, des végétaux et des animaux, de l’énergie. Cela est la part de la science. On y répond par la science : c’est en effet plus de savoir (y compris en sciences sociales) qui nous permettra de limiter la prolifération incontrôlée de l’espèce humaine, de faire mieux avec moins, d’économiser et de substituer.

Toute autre est la croyance. Elle est un fantasme vers l’immobilité, vers la régression, vers un Âge d’or mythique qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais, une sorte d’équilibre divin tel que décrit dans le Paradis biblique. Les humains n’y mangeaient alors que des herbes et des fruits – sauf un, interdit, tentateur : le fruit de l’arbre de la connaissance. Le manger était vouloir savoir comme le Père, égaler Dieu, orgueil punissable dans l’univers patriarcal juif d’il y a 4000 ans. Eve a péché, Adam s’est laissé faire, ils ont vu qu’ils étaient « nus » et en ont ressenti (nul ne sait pourquoi) de la « honte » : Dieu ne les avait-il pas pourtant « créés à Son image » ? Chassés du paradis paternel où ils se laissaient vivre en infantiles béats, ils ont été soumis au travail forcé, obligés d’accoucher dans le sang et la douleur et de manger de la viande. Ainsi Caïn, auquel Dieu préfère son frère Abel selon son bon plaisir inique de père tout-puissant qui condamne l’autre fils à désespérer en se détournant de lui (nul ne sait pourquoi), donc à tuer par jalousie. Après le Déluge, Dieu autorise Noé à manger de la viande parce que les végétaux ont « tous » été engloutis et qu’il faut bien survivre. Le pire sera d’exiger d’Abraham qu’il égorge en holocauste son fils adolescent Isaac en l’honneur de Dieu pour « prouver » son obéissance ! Mais la viande n’est qu’un pis-aller entouré d’un tas de précautions symboliques contre certaines chairs et le sang chez les Juifs, les Chrétiens et même les Musulmans, derniers arrivés.

C’est que la chair est haïssable, elle rappelle que nous sommes faits de matière et pas de pur esprit, une boue insufflée par Dieu pour lui donner vie. Donc tuer est condamnable, manger de la viande une horreur et consommer le sang est capter la vie même – réservée à Dieu qui la donne et la reprend. D’autant que l’on dit chez les hommes que la viande fait le muscle et attise la sensualité. Et c’est là tout le « mal » ! Pas de viande pour les femmes, conseillait-on au XIXe siècle bourgeois, au risque d’hystérie à la Bovary – mais de la viande rouge pour les garçons pour qu’ils soient forts au travail, à l’armée et au lit. Avoir du plaisir, caresser, contempler, baiser, jouir, ne sont qu’horreurs pour les clercs chétifs et ayant juré chasteté qui ne rêvent qu’à la Vie éternelle et vilipendent celle d’ici-bas. Seul « un autre monde » est possible pour ces épris d’absolu, trop souvent incapables de bien vivre dans leur société. D’où les tabous sur la nudité, le plaisir, le sexe, la viande.

Tabous que les écologistes reprennent curieusement comme un credo. Plus austère que moi, tu meurs ! Car « il faut » faire pénitence pour être pardonné. Il faut se restreindre pour que la terre nous tolère. Thomas d’Aquin, docteur de l’Eglise cité par la revue L’Histoire n°466 de décembre 2019, déclare que « le jeûne a été institué par l’Eglise pour réprimer la convoitise des plaisirs du toucher qui ont pour objet la nourriture et la volupté. » Et pourquoi ? Parce que la luxure est un excès de sexualité, comme l’égoïsme un excès de liberté ?  Du tabou de la chair au péché de chair il n’y a qu’un pas. Or ce n’est pas le corps ou la sensualité qui compte, mais l’excès, la démesure. C’est valable en tout, en démographie comme en finance, dans l’alimentation comme dans le sexe, dans la guerre comme dans le sport. Pourquoi les écolos reprennent-ils l’austérité ascétique des errants du désert comme modèle plutôt que la tempérance stoïcienne qui fut celle de Montaigne ?

Aujourd’hui, l’on nous dit que les vaches pètent, que les moutons rotent et que les porcs puent – autant de gaz immondes qui font serre. Qu’il faut donc ne plus manger de viande pour éviter « en urgence » de les accumuler et ainsi « sauver » la planète comme jadis le Sauveur s’est crucifié pour l’Humanité. Mais ces prétextes d’équilibre dynamique en apparence rationnels masquent surtout l’idéologie. Rien n’est reproché à la Chine par les Thunberg et autres braillards prophétiques, mais tout à la France. Les Etats-Unis sont précautionneusement évités mais la vieille Europe est sommée de réagir – toute seule semble-t-il. Pointer Bolsonaro sur les feux de forêt amazonienne serait du colonialisme, mettre en cause les grévistes du rail qui engendrent 500 km de bouchon chaque jour en Île-de-France un déni de « domination », dénoncer le natalisme de l’islam et de l’Afrique une « stigmatisation », accuser Poutine une mort certaine.

C’est que la croyance compte plus que les faits dans l’idéologie. Et celle des écologistes ne fait que reprendre la vieille – très vieille ! – antienne biblique qui s’est déclinée en Cité de Dieu et en Missions catholiques, en Nouveau monde puritain aux Amériques, en Avenir radieux léniniste en Russie, en Cuba libre castriste, en Juste solution des contradictions au sein du Peuple maoïste, en Révolution permanente gauchiste… Comme rien de tout cela n’a fonctionné, l’idéologie se recycle en écologisme.

Une nouvelle croyance bien loin des constats et remèdes scientifiques qui réclament recherche, capitalisme et progrès. Car seule la recherche permettra de vivre mieux en consommant moins ; seul le capitalisme (je ne parle pas de la finance mais de la technique de comptabilisation des emplois et ressources) permettra de produire plus efficacement avec le moins de travail, d’énergie et de matière possible ; seul le progrès permettra de faire accepter la nouvelle donne aux peuples sans qu’ils aient l’impression de régresser spirituellement et matériellement au Moyen âge ou de retrouver les disettes et le bon plaisir royal d’Ancien régime.

Ce n’est certes pas en braillant « contre » les dirigeants (curieusement tous mâles, blancs et européens avec peu d’enfants) ni en « marchant » dans les rues que le respect de l’environnement sera mieux assuré. Pas plus que de danser pour faire venir la pluie.

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Jésus a-t-il existé ?

Selon Michel Onfray dans Décadence, naissance du christianisme, vol.1.2 – Brève encyclopédie du monde (volumes de 8 à 14) : « il n’y a pas de preuve de l’existence historique de Jésus. Aucune ». Si Jésus existe, c’est comme le père Noël : une fiction, une métaphore. On y croit ou pas, son existence réelle, historique, n’est pas la question.

Car les textes du Nouveau testament sont une vérité symbolique qu’il faut décoder.

Les quatre évangiles retenus ne donnent aucune description physique de Jésus. S’il avait existé, selon Michel Onfray qui n’a pas tort, « il aurait plus ressemblé à Yasser Arafat qu’à un aryen blond aux yeux bleus ». Car Jésus était juif, né dans le monde juif, de parents juifs de Galilée descendant du David de la Bible. Il était de son temps et de son peuple. Les évangiles ne disent non plus rien sur son enfance hors sa naissance (édifiante avec pauvreté, grotte, comète et mages) et ses 12 ans lorsqu’il donne des leçons aux grands prêtres du Temple juif (signe annonciateur de sa qualité et de sa mission, tout comme Moïse et Alexandre le grand). Il faut aller lire les apocryphes pour en savoir plus – mais le Dogme de l’Eglise ne les a pas retenus car « trop humains » (« Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » éructait un catho-gauchiste des années 70).

Pas de corps donc pas de sexualité – d’où la gêne à ce sujet des pères de l’Eglise, à commencer par l’apôtre Paul (dont le nom Shaoul veut dire désiré en hébreu mais Paulus petit en latin). Du fait de son « écharde dans la chair » – peut-être l’impuissance, ou un désir homosexuel refoulé par la religion judaïque – la chair pour Paul est haïssable, les femmes des tentatrices et la chasteté un idéal auquel aspirer. Comme un écolo qui n’a pas les moyens veut imposer aux autres son austérité subie en clamant l’apocalypse, Paul récuse les caresses, le sexe, l’amour terrestre. Il suit en cela les traces du Jésus décrit par les apôtres.

Jésus tel qu’évoqué dans les évangiles ne baise pas, ne joue pas avec ses frères ni avec ses amis. Il ne rit jamais, sauf une fois gamin mais dans un évangile apocryphe pour se moquer son instituteur. Il ne mange ni ne boit – sauf des allégories : le pain qui lève comme la communauté chrétienne future, le poisson parce que son nom en grec correspond à Jésus, du vin car le sang de la terre préfigure le sang du Christ lors de la passion. Déshumaniser, c’est spiritualiser. Qui se nourrit de la Parole sera toujours rassasié. Et la Parole suffit : Dieu est Verbe, déjà dans la Genèse lorsqu’il « dit ». Que cela soit – et cela fut : Dieu est performatif.

Le Jésus des évangiles est donné comme le Messie attendu des Juifs qui vient réaliser le Dessein de Dieu : sauver les hommes. Le prénom Jésus signifie « Dieu sauve ». Tout l’annonce, et le récit de sa vie et de ses œuvres n’est que réminiscence de ce qui est déjà prédit. Onfray : « Le passé textuel (de l’Ancien testament) est devenu le présent de Jésus ». Le canevas est là : Sarah – stérile et veuve – engendre Isaac après une annonciation à Abraham, tout comme Anne et Joachim, les parents de Marie qui, elle-même mariée à 12 ans à un plus vieux qu’elle, Joseph, engendrera Jésus (à 16 ans disent les apocryphes) en étant vierge. « Tu concevras de Ma parole », dit Dieu à travers l’ange. « Et le Verbe était Dieu » dit l’évangile de Jean. Vendredi 7 avril 30, jour de la Passion. Jésus demande pourquoi Dieu l’a abandonné dans les mêmes termes que le psaume 22 de l’Ancien testament.

Comme toujours, Michel Onfray dit le vrai et le faux à la fois. Sa pensée est « radicale » – travers intellectuel de notre époque dont Mélenchon et Le Pen illustrent comme Trump la façon. Radicale, signifie « amplifiée et déformée ». La vérité devient « alternative », certaines parties soulignées, d’autres laissées dans une ombre propice au storytelling – à l’histoire que l’on veut conter.

Les sources historiques romaines sont décevantes et décrivent plutôt les effets de la croyance chrétienne, les troubles sociaux qu’elle provoque dans l’empire. Suétone (Vie de Claude) évoque cependant une mesure impériale d’expulsion des Juifs de Rome en 41 ou 49 soulevés « à l’instigation de Chrestus ». Même Flavius Josèphe, historien des Juifs, ne cite qu’un résumé de doctrine chrétienne trop beau pour être vrai ; il a semble-t-il été rajouté huit siècles plus tard par un copiste, selon « une thèse », dit Onfray. Les sources juives ne contiennent que des traces polémiques à l’égard de Jésus, dont il est dit d’ailleurs qu’il fut « pendu » et non mis en croix (Sanhédrin 43a). Toutes les sources sont donc idéologiquement orientées : chrétiennes.

« Aucun évangéliste n’a connu personnellement Jésus », affirme Michel Onfray. Mais Marc le premier évangéliste a été compagnon de Pierre, le disciple en chef ; il a transcrit et organisé vers 65 ce que racontait Pierre dans ses prêches. Paul, juif citoyen romain de la Diaspora, converti sur le chemin de Damas en étant « frappé » par la Révélation en 34 (4 ans seulement après la crucifixion du Christ), a connu un frère de Jésus (Jacques, qui dirige l’Eglise de Jérusalem). Il a connu l’apôtre Pierre lui-même, et ses épitres contiennent des informations sur Jésus dès 50 (20 ans après la mort). L’époque était à transmission principalement orale, de personne à personne, car peu savaient lire, surtout parmi les pauvres et les esclaves visés par le christianisme. Rien d’étonnant donc à cela.

La dogmatique peu à peu établie par l’Eglise va faire diverger la personne humaine de Jésus de l’allégorie du Christ comme Fils de Dieu. C’est dans son corps que Jésus va effacer la marque du péché qui vient des instincts, foncièrement désobéissants à la Raison dont une parcelle seulement a établi l’être humain comme Sapiens sapiens – fils de Dieu. Le Dieu biblique est seulement Raison et Parole, il a créé l’homme de boue avec une étincelle divine en lui due à Son souffle. Seule cette étincelle rejoindra le Royaume à la fin des temps. Telle est la croyance et Jésus, laissant torturer sa chair et vivant l’expérience de la mort physique, représente le Modèle absolu de la fidélité au Dieu transcendant aux dépens de la vie terrestre humaine. Ce sacrifice est présenté comme amour qui donne totalement et réclame un même retour : la glorification de Dieu par chacun dans son propre corps.

Mais cela est de la foi, pas de l’histoire. Chacun suivra ou non selon son tempérament et son choc de révélation. La grâce n’est pas donnée à chacun, sinon tous seraient croyants. Dieu est une projection humaine, un incommensurable qui ne se saisit pas par la raison. Le christianisme est une culture de 2000 ans qui a marqué pour le pire (plus peut-être que pour le meilleur), notre Europe et ses prolongements. Il y eu les persécutions des hérétiques et des sorcières, l’Inquisition, les condamnations à mort pour blasphème, l’insolente richesse des prélats, l’impérialisme de Rome, la justification de l’esclavage et la colonisation par les missions, les guerres de religion, la pédocriminalité des prêtres forcés à la chasteté, affecté la réflexion politique avec Robespierre, Hegel, Marx et ses épigones. Mais le meilleur existe, il a bâti les cathédrales, inspiré les peintres et la musique chorale, établi les mœurs, milité pour la paix et l’entente. Même les laïcs d’aujourd’hui sont chrétiens sans le savoir lorsqu’ils soutiennent « la morale » en vigueur et sont pris de « pitié » pour tous les sans (papiers, argent, dents, grade, logis, père, genre, frontières…) tout en rêvant d’une république « universelle » (catholique veut dire universel).

Passez un bon Noël.

Pour en savoir plus : Michel Quesnel (dir.), La Bible et sa culture, 2000, Desclée de Brouwer 2018, 1184 pages, €29.50 e-book Kindle €20.99

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Robert-Louis Stevenson, Veillées des îles

Le romancier écossais, fragile des poumons, part dès 1888 pour les mers du Pacifique puis s’installe aux Samoa. Intéressé par les cultures locales et documenté par les administrateurs, les missionnaires et les indigènes, il entreprend d’écrire sur le sujet. Il allie exotisme et aventure, réalisme et merveilleux.

C’est que les cultures polynésiennes sont déstabilisées par l’arrivée des Blancs. Leur technique scientifique et leurs richesses matérielles font envie aux îliens, tandis que les vahinés aux seins nus et l’existence de farniente des indigènes font fantasmer les marins. Stevenson restitue les détails de la vie réelle tant des Polynésiens que des Blancs, adoptant leurs langages et leurs visions du monde.

Ce sont deux univers parallèles inconciliables qui se confrontent, la Bible et l’animisme, le missionnaire et le sorcier, le commerçant et les « chefs », le mâle blanc pudique éperdu de désir et la jeune fille peu vêtue experte en pratiques sexuelles mais qui aspire – comme chacun – à l’amour. Les mœurs sont fidèlement dépeintes par un calviniste curieux de tout et dont la vie s’achève (Stevenson mourra bientôt, à 44 ans).

Trois nouvelles forment le recueil, la première étant jugée de trop peu de pages pour faire l’objet d’une publication en roman. Elle donne cependant son titre au recueil : Veillées des îles. C’est la mieux construite, la mieux écrite et surnage au-dessus des autres, un phare dans l’œuvre de l’auteur.

Un Anglais assez fruste, Wiltshire, débarque dans une île pour tenir un comptoir de négoce, échangeant marchandises occidentales (couteaux, outils, cotonnades, conserves, lampes…) contre du coprah (noix de coco séchée dont on extrait l’huile utilisée en cosmétique). Le précédent tenancier s’est enfui, semble-t-il terrorisé. Wiltshire est accueilli par les « Blancs » de l’endroit, Case qui s’adapte à tout interlocuteur, et Black Jack l’interlope qui est noir. Mais, dans les îles, tous ceux qui viennent d’Occident sont considérés comme « Blancs » par les indigènes, quelle que soit la couleur de leur peau.

Case s’entremet aussitôt pour trouver à Wiltshire une « épouse », une jeune indigène qui se balade en tunique mouillée ras des cuisses ou carrément seins nus ceinte d’un pagne. Ce sera Uma. Le « certificat de mariage » écrit en mauvais anglais est une farce : il accouple Uma à Wiltshire pour seulement une semaine et permet au « mari » d’envoyer au diable son épouse à tout moment. Non seulement l’Anglais fraîchement débarqué apprécie peu cette malhonnêteté, mais il s’aperçoit vite qu’Uma est « tabou ». Aucun indigène ne vient lui acheter ses marchandises ni lui livrer du coprah. Case est l’auteur de cette manipulation et a une réputation de sorcier s’accoquinant avec les diables. Il va régulièrement initier des jeunes hommes dans la montagne et ils reviennent ayant entendu des voix, observé des morts revenir à la vie et entrevu un diable sulfureux dans une anfractuosité.

Wiltshire, bien que peu éduqué, est honnête – un vrai protestant. Il ne tire satisfaction que du devoir accompli, pas de l’argent amassé ni du pouvoir sur les autres. De plus, il est amoureux de sa femme, de ses formes, de sa jeunesse, de son caractère affirmé. Il est l’antithèse de Case, qui a usé de la fille avant de la faire ostraciser. Wiltshire va donc s’opposer frontalement à l’autre Blanc, montrant que l’Occident n’est pas uniment véreux, manipulateur ou malhonnête. Si plusieurs sortes de savoirs coexistent, l’ancestral des îles avec la nouveauté occidentale, l’existence en société ne peut se fonder que sur des valeurs universelles de respect.

Il va donc pousser le missionnaire itinérant à le marier en bonne et due forme, puis va explorer la montagne dite maléfique et démonter les diableries inventées par Case pour impressionner les indigènes : une harpe éolienne en guise de « voix », des poupées bariolées vêtues de chiffons pour les « morts-vivants », de la peinture fluorescente sur le « diable ». Cela se terminera par un duel, dans une ambiance western – et le camp du Bien gagnera, même si l’avenir reste incertain. Wiltshire fera plusieurs enfants à Uma et les aimera, mais si l’aîné part faire des études en Australie, les filles seront-elles bonnes à marier parmi les Blancs ? C’est que le métissage est incompatible avec l’esprit colonial, imbu de la supériorité du dominant.

La seconde nouvelle, Le diable dans la bouteille, met en scène un flacon contenant un diablotin qui circule depuis des millénaires, permettant à qui le possède de réaliser tous ses désirs. Le prix en est de livrer son âme au diable et d’accepter de rôtir pour l’éternité en enfer. Evidemment, ceux qui préfèrent le présent au futur, les courte-vue, les jouisseurs, choisissent la richesse et la gloire sans se préoccuper de l’éternité durable. Il existe cependant une façon de se racheter : en vendant la bouteille à un autre, moins cher qu’on l’a payée. Sauf que le prix diminuant à chaque transaction, il sera bientôt impossible de s’en défaire. La morale réside donc moins dans l’usage de la richesse (après tout utile) que dans le désir insatiable d’accumulation (qui est péché d’avarice). Seul l’amour pourra surmonter l’argent – et seul le pécheur irrémédiablement condamné par ses crimes (version sans pardon très protestante), supportera de garder la bouteille jusqu’à sa fin.

La dernière nouvelle, L’île aux voix, est issue d’un conte du folklore de Hawaï. Un jeune homme, Keola, est marié à Lehua dont le beau-père est sorcier. Il sort régulièrement des dollars tout neuf sans travailler. Un jour, alors que la bourse est vide et que le vapeur apporte des marchandises convoitées, le beau-père engage son beau-fils pour une expédition rapide en sorcellerie. Il s’agit de s’asseoir sur un tapis, de brûler certaines feuilles sur du sable, puis de se trouver transporté ailleurs. Là, sur une plage paradisiaque, le sorcier va ramasser des coquillages tandis que Keola court ramasser certaines feuilles à brûler. Tant que le feu sera alimenté, le sorcier pourra agir ; lorsqu’il s’éteindra, les deux hommes seront ramenés dans leur salon, à condition d’être présents sur le tapis. Ce qui est fait – et les coquillages deviennent des dollars. Induit en tentation, le jeune homme qui n’aime pas travailler se dit qu’il serait bien bête de ne pas en profiter. Il demande alors à son beau-père de lui offrir un instrument de musique. Mais celui-ci ne veut pas que son pouvoir soit connu, ni que son vaurien de beau-fils se pavane en exauçant tous ses désirs – qui sont évidemment sans limites. Il le conduit au large et brise le bateau en gonflant jusqu’à devenir montagne. Keola est recueilli in extremis par une goélette qui le prend dans son équipage. Mais le second est violent, jamais content, un brin sadique sexuel et le jeune homme, souvent fouetté de cordage, s’enfuit à la nage aux abords d’une île où poussent en abondance le coco et où le lagon regorge de poissons. Il vit seul en Robinson jusqu’à ce que les habitants de l’île voisine y viennent en villégiature, comme ils le font régulièrement. Ils ne peuvent y habiter car des « diables » hantent la plage, des voix se font entendre et des feux s’allument et s’éteignent. Keola sait de quoi il s’agit et conseille de couper les arbres produisant une certaine feuille, celle qu’il a brûlée dans le foyer du beau-père. Sa second épouse, locale, lui avoue que ses compatriotes sont cannibales et qu’ils vont le croquer. Keola se cache et assiste bientôt à une grande bataille entre sorciers invisibles mais armés et indigènes au bord de la plage. Ceux-ci coupent en effet les arbres désignés par Keola. Celui-ci serait lynché si Lehua, sa première femme, n’avait entrepris de suivre les traces de son père et de se transporter sur l’île en brûlant les herbes idoines. Elle aime Keola et le sauve. C’est un conte, mais aussi une morale : les îles polynésiennes sont le lieu où s’affrontent deux réalités incompréhensibles l’une à l’autre, celle des forces de la nature et des esprits, et celle de la rationalité technique et scientifique. Être incrédule ne suffit pas ; écouter et comprendre est une meilleure attitude ; aimer est le summum de ce qu’il faut faire.

Au total, ces trois nouvelles sont un bon divertissement exotique qui nous rappelle les fantasmes occidentaux sur les îles de Polynésie, la contrainte moraliste chrétienne et la domination économique occidentale de la fin du XIXe siècle. Jusqu’à aujourd’hui, où sectes protestantes et obésité américaine sévissent et acculturent encore et toujours.

Robert-Louis Stevenson, Veillées des îles, 1893, 10-18 1998, occasion

Stevenson, Œuvres III – Veillées des îles, derniers romans (Catriona, Le creux de la vague, Saint-Yves, Hermiston, Fables), Gallimard Pléiade 2018, 1243 pages, €68.00

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Robert-Louis Stevenson, Saint-Yves

L’un des derniers romans de Stevenson est resté inachevé mais il conte une aventure épique pour adolescent. Il y a de l’action, des frayeurs, de l’amour, des intrigues. Commencé dans l’enthousiasme en 1893, l’auteur s’en lasse un peu bien que l’histoire lui fasse retrouver l’Ecosse de son enfance et les passions de sa jeunesse dans le Swanson Cottage de Flora qui a réellement existé. Après sa mort et après que sir Arthur Conan Doyle se fut désisté, c’est un critique littéraire écossais, Arthur Quiller-Couch, qui rédigera les derniers chapitres d’évasion en ballon puis en navire corsaire avec fin heureuse.

Le vicomte Anne de Kéroual de Saint-Yves a vu ses parents puis ses marraines successives guillotinés sous la Terreur. Elevé par bilingue en anglais par un oncle, il s’engage dès son adolescence dans les armées de Napoléon sous le nom Champdivers qui est celui de sa mère. Elevé au grade de caporal, il est fait prisonnier par les Anglais en 1813 et le lecteur le retrouve enfermé à 25 ans dans le château d’Edimbourg.

Il passe son temps à s’ennuyer et à sculpter de petites figurines qu’il vend contre quelques sous aux visiteuses de prison. C’est là qu’il fait la connaissance de Flora Gillchrist, belle plante de 20 ans dont il tombe amoureux. Elle est chaperonnée par une vieille tante rugueuse et volontaire mais au cœur d’or et aux idées conservatrices pleines de bon sens, typique des femmes sans enfant d’Ecosse (j’ai eu une prof d’anglais de cette sorte). Un codétenu insulte la belle et se moque de Champdivers qui le provoque en duel d’honneur et le tue. Remous parmi les officiels, mais le commandant anglais Chevenix comprend qu’il s’agit d’un crime d’honneur et, entre gentilhommes, ferme les yeux bien qu’il soit lui aussi devenu amoureux de Flora. Recevant aussi la visite d’un notaire mandaté par un grand-oncle émigré en Angleterre où il est riche propriétaire terrien, Saint-Yves prend l’espoir de s’évader.

Ce qu’il fait non sans terreur car il a le vertige, la corde est fine et le mur à descendre très haut. Mais il y parvient et s’oriente vers Swanson Cottage que Flora lui a désigné un jour du haut des remparts de la forteresse. Elle y vit avec sa tante, son jeune frère Ronald qui veut devenir soldat, et un jardinier. Frigorifié par la nuit, trempé de la pluie qui tombe inévitablement quelques heures tous les jours dans le pays, il saute le mur du jardin et se fait reconnaître de Flora qui le planque dans le poulailler. Puis il est introduit dans la maison où la tante et le frère les surprennent. Mais il les enjôle et est prié de fuir vers le sud en compagnie de bergers connus de la famille.

Il traversera le pays jusqu’à rencontrer le grand-oncle mourant qui le fait héritier, au détriment de l’autre vicomte Alain de Kéroual flambeur et vaniteux mais surtout traître à sa patrie, agent triple se vendant au plus offrant. Dès lors, il faut fuir car Saint-Yves reste toujours accusé en Angleterre et en Ecosse du crime de la prison et son rival cousin désire en profiter pour faire casser le testament. Mais le léger et frivole Anne, jamais en reste de galanterie appuyée dès qu’une paire de beaux yeux (agrémentés de seins pommés) se présente, multiplie les bourdes pour se faire repérer. Et ce n’est à chaque fois que par astuce et chance qu’un rebondissement in extremis sauve l’amoureux de la police et de la corde.

Il faut dire que ce roman feuilleton était destiné à un public de jeunes dans les illustrés américains puis anglais – et même français en 1902 dans le journal Le Temps. Saint-Yves sera même publié en 1904 en Bibliothèque verte sous le titre L’Evadé d’Edimbourg. Ce pourquoi Stevenson adjoint toujours un très jeune homme au héros et à l’héroïne, Ronald le frère qui sera enseigne en régiment deux ans plus tard (il a donc 15 ans lors de la première rencontre), et Rowley, jeune homme de 16 ans à belle figure et tout frais de jeunesse comme serviteur. Les chiennes de gardes et autres censeurs moralistes ont beau soupçonner du sexe à tous les étages, moins après Freud qu’après la vulgarisation d’une psychanalyse pour caniches en trois minutes due aux gauchistes des années 1970 sur l’exemple des puritains yankees, la présence de tendres jouvenceaux auprès du héros ne fait pas de lui un inverti. Elle répond au besoin du jeune lecteur (ou lectrice) de s’identifier à une personne de son âge pour vivre ses passions par procuration.

Saint-Yves est un jeune homme sans grandes qualités autres que le courage et l’humanité ; pour le reste, il jette l’argent par les fenêtres et va là où son cœur le pousse. « Le pauvre n’a aucune assurance particulière, aucune supériorité à admirer en matière de fermeté ; il voit le visage d’une dame, entend sa voix et, sans faire de phrases, il s’éprend d’elle Que demande-t-il alors, sinon de la pitié ? » déclare même son père l’auteur au chapitre 28. Mais ses aventures pétillent et rebondissent comme une bille de billard électrique ; c’est là tout son attrait encore aujourd’hui.

Robert-Louis Stevenson, Saint-Yves (St Ives – The Adventures of a French Prisoner in England), 1898, CreateSpace Independent Publishing Platform 2016, 292 pages, €14.72, e-book Kindle €1.90

Stevenson, Œuvres III – Veillées des îles, derniers romans (Catriona, Le creux de la vague, Saint-Yves, Hermiston, Fables), Gallimard Pléiade 2018, 1243 pages, €68.00

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Les désarrois de l’élève Toerless de Volker Schlöndorff

Nous sommes dans l’empire austro-hongrois en 1986. Des adolescents de 16 ans intègrent le collège militaire Prinz Eugen dans un schlöss à la campagne. Ils sont en uniforme à boutons de cuivre et collet monté, une simple chemise tombant aux genoux par-dessous, casquette de rigueur. Comme toutes les pensions, l’ennui des cours se dispute aux rivalités de pouvoir entre garçons. Tiré d’un roman autobiographique de Robert Musil Die Verwirrungen des Zöglings Törleß (La confusion du comte Törless) écrit à 25 ans et publié en 1906, le film de l’Allemand Schlöndorff, élevé à l’adolescence en France dans une pension de Jésuites à Vannes, marque les débuts de la nouvelle vague du cinéma allemand d’après-guerre. Il marque aussi la célébrité de l’acteur Mathieu Carrière, 16 ans, élevé à Berlin et à Vannes qui parle aussi bien le français que l’allemand. A noter que le ö allemand se prononce eu, d’où l’orthographe en français Toerless plutôt que Törless.

La couleur coûtait trop cher en 1966 et le film est tourné en noir et blanc mais cette grisaille ajoute à l’impression qu’il donne. Grisaille du paysage de plaine empli de moissons en été et de neige en hiver ; grisaille des murs des classes et du dortoir de pension, grisaille des mentalités et des enseignements, brouille des visages encore enfant, hésitant à prendre leurs angles d’adulte. La seizième année est en effet d’initiation ; la personnalité u garçon hésite entre plusieurs voies. Si Toerless est un nom (et même titré comte dans le roman), il n’est encore personne ; le spectateur apprendra tout à la fin qu’il possède un prénom : Tomas. Entré vierge encore dans les jupes de sa mère au collège militaire, il jette sa gourme avec une pute au village – comme tout le monde. Mais il entretiendra aussi des désirs troubles et une attitude équivoque envers Basini, un autre élève de sa classe que ses plus proches amis vont tourmenter et qu’il va observer.

C’est que Basini porte un nom fort peu autrichien, qu’il est le fils d’une veuve au budget assez serré, et qu’il frime tant et plus en payant des tournées et en misant au jeu. Il emprunte à droite et à gauche et a du mal à rembourser. Son condisciple Beineberg (Bernd Tischer), à qui il doit de l’argent, en exige le remboursement le lendemain sous peine de devoir lui obéir en tout. Basini voit bien le piège dans lequel sa vanité s’est fourrée. La nuit, il fracture le casier d’un autre élève, Reiting (Alfred Diertz) et rend l’argent dû. Mais Beineberg ne croit pas qu’il ait pu en obtenir aussi facilement ou par un nouvel emprunt. Il l’accuse donc de vol, honte ultime pour des hobereaux d’un collège militaire ; Basini doit donc se soumettre.

Le trio Beineberg, Reiting et Toerless décide alors de sa peine ; lorsqu’il l’aura purgée, il sera oublié (mais pas vraiment réhabilité). Entre temps, il sera esclave et devra faire tout ce qu’on lui demande. Il commence par être cogné, puis doit déclarer lui-même qu’il est un « chien », leur chien, puis doit se soumettre à une séance d’hypnose pour que Reiting prouve que le cerveau soumis se déconnecte pour ne laisser qu’une machine corvéable à merci. Cet épisode marque les prémices de l’esprit qui donnera le nazisme : les êtres veules et sans volonté doivent être dominés par les êtres supérieurs qui « en ont ». Car tout est lié en l’homme : sexe, cœur et âme. Un Basini soumis l’est entièrement et aussi bien Reinting que Beineberg en profitent pour l’attirer chacun à leur tour au grenier pour vivre avec lui une relation homosexuelle. Elle n’est jamais explicite et commence par la vision partagée de photos et dessins de nus, féminins et masculins, et se poursuit par l’exigence qu’il se déshabille. Y a-t-il plus ? Le spectateur ne le saura pas, le début des années soixante restant assez pudibond sur le sujet. Le rêve du réalisateur d’introduire une scène d’orgie entre les trois garçons avec Toerless en observateur n’a pas retenu l’assentiment du producteur allemand. Mais il y a relation entre violence et sexualité. Fouetter la chair dénudée est une jouissance (sadique), tout comme caresser le sein de la Bozena, la pute mystérieuse du village. Les garçons font les deux en toute nature.

Seul Toerless doute. Son nom est en effet composé et Tör-less veut dire « sans pause », inquiet, tourmenté. A 16 ans, il n’a aucune certitude (ce qui est normal) mais surtout aucun repère (ce qui montre l’indigence de l’éducation). Ce qu’on lui apprend lui apparaît comme psittacisme ; son prof de math qui, avec la racine carrée de moins un, crée un « nombre imaginaire » est incapable de lui expliquer ce que cela représente. « Vous n’en savez pas assez pour comprendre et, lorsqu’on ne peut comprendre, il faut croire », lui dit-il. La science ne serait-elle qu’un avatar de la religion ? Dès son arrivée au collège, d’ailleurs, il avait pris conscience que la vie hors de sa famille était autre que celle qu’il avait toujours connue. En aristocratie comme en bourgeoisie aisée, tout a une cause et ce qui survient reste banal, canalisé – pas dans les autres classes. La putain Bozena était servante dans une famille aisée avant d’être engrossée par le père ou le fils, puis chassée lorsque son ventre est devenu visible. Elle est désormais serveuse du Gasthaus et fait la pute à l’occasion auprès des jeunes élèves. La scène où elle titille Toerless devant Reiting a fait d’ailleurs bander comme un âne le jeune acteur de 16 ans, il l’avoue à 70 ans dans le supplément. Lorsqu’on le sait, l’échange de regards entre la femme et le garçon prend tout son sens, le cadrage caméra restant au-dessus de la ceinture.

Les concepts de la métaphysique de Kant, très à la mode en cette fin de siècle, ne sont pas opérants car ils sont flous. Les mots ne veulent pas dire la même chose pour chacun et la raison même ne peut rendre compte de l’intangible. Le garçon ne parvient pas à remonter à l’origine des choses ni des comportements, et cela le laisse en désarroi. Il ne saisit pas pourquoi Basini s’est abaissé à voler, bafouant l’honneur, ni pourquoi il se soumet alors qu’il lui suffirait d’aller en parler au directeur. La soumission engendrerait-elle quelque jouissance trouble ? Les coups seraient-ils désirés pour un quelconque affect sexuel, affectif ou moral ? L’acteur Marian Seidowsky qui joue Basini est juif, ce qui ajoute aux interrogations germaniques des années 60 sur le nazisme. Si Dieu est mort par fossilisation et si la philosophie n’a pas de fondement, la morale n’est plus que de convention, ce qui conduit au nihilisme. Il s’agit alors pour chacun de s’éprouver en tentant d’aller le plus loin possible dans ce qu’il veut : c’est ce que tente Reiting avec Basini. Mais Toerless ne suit pas, ce pourquoi Reinting et Beineberg livrent leur victime à la classe entière, en salle de sport.

Basini est entouré, fusillé du regard, moqué, puis sa chemise lui est arrachée et on se le renvoie comme une balle inerte, lui qui n’est plus rien. Ses pieds sont attachés à la corde puis l’élève Topless en désarroi est pendu la tête en bas comme un cochon avant qu’on l’égorge ; il est ballotté de main en main, les élèves s’excitant de jouissance avec des voix aiguës en frappant son corps nu. La chair, pour la société prude hantée de morale religieuse victorienne, est à la fois le maléfique et le désirable, ce qu’on ne montre pas mais auquel on aspire. Toerless l’a prévenu la nuit d’avant mais Basini n’a pas réagi, il se laisse faire en croyant – dit-il – que lorsqu’il aura subi toutes les épreuves, elles cesseront et qu’on le laissera tranquille. Ce qui n’arrive jamais ; l’absence de réaction pousse à en rajouter toujours plus, que ce soit en harcèlement scolaire, en manif de casseurs dans la rue ou en pogrom. Toerless est moralement complice, il se retire mais trop tard – tout comme les intellos qui ont laissé monter l’état d’esprit nazi en se disant qu’il faut que jeunesse se passe ou que le ressentiment populaire doit s’exprimer.

Pas plus que Basini, il n’a donc plus sa place au collège militaire. Dans le film, il demande à ses parents de venir le chercher, dans le roman c’est le conseil de discipline qui pense qu’il est trop intellectuel pour être militaire et le renvoie aux collèges privés. Mais le problème est cependant bien posé par ce garçon de 16 ans : les pulsions en nous ne demandent qu’à sortir si elles ne sont pas disciplinées par l’exercice, canalisées par la passion commune et contrôlées par la raison individuelle. La prostitution, l’homosexualité, le viol, ne sont que des conséquences de l’absence de barrières, un tout est permis de la loi de nature. Avant-hier la religion, hier la morale sociale, aujourd’hui la conscience de soi sur le modèle d’épanouissement individuel des Lumières, doivent établir les limites au-delà desquelles l’humain devient bête. Le nazisme, qui surviendra à la génération d’après, sera justement cette éradication des Lumières au profit d’un romantisme nihiliste des instincts, le retour du refoulé.

Ce qu’on ne peut exprimer est indicible mais ce qui est innommable est ce qui ne peut pas être nommé – par tabou, par dégoût, par ignorance. De l’indicible à l’innommable il n’y a qu’un pas – pour les ignares. Bien agir, c’est d’abord bien nommer les choses. Laisser régner la chienlit des mots fait le lit de tous les fascismes, qu’ils soient politiques ou religieux, qui ne prospèrent que dans la confusion des notions et le vide de la langue de bois. La véritable responsabilité des intellectuels est là : donner un bon sens aux mots.

Prix de la Critique Internationale FIPRESCI 1966, prix Max-Ophüls.

DVD Les désarrois de l’élève Toerless (Der junge Törless), Volker Schlöndorff, 1966, avec Mathieu Carrière, Barbara Steele, Marian Seidowsky, Bernd Tischer, Alfred Dietz, Gaumont 2015, 1h24, €12.99

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Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner

Juste avant le tournant moral et rigide opéré sous Reagan, Hollywood n’en finissait plus de vilipender le laxisme post-68. New York, Los Angeles, étaient gangrenées par la violence des jeunes marginaux, dealers, violeurs, voleurs. L’architecte Paul Kersey (Charles Bronson) avait dans un premier film (plus soft en 1974) vu sa femme tuée et sa fille violée à New York. Malgré sa description précise des agresseurs, la police n’avait rien foutu et les juges avaient laissé tomber ; il avait dû régler lui-même cette affaire. Cette fois, lorsque la même chose lui arrive à Los Angeles, il ne fait plus ni confiance à la police ni à la justice : il se fait justice lui-même.

Chacun sait que le christianisme version protestante ne reprend les livres de l’Ancien testament que dans leur version en hébreu, alors que le catholicisme les reprend dans leur version traduite en grec par les Septante. Il y a quelques divergences d’interprétation. Pas plus l’une que l’autre n’est « authentique » car les versions ont été copiées et recopiées durant des centaines d’années, non sans quelques modifications, mais la Bible en hébreu est plus radicale que la Bible en grec, et les protestants sont plus rigoristes (et les producteurs du film, Menahem Golan et Yoram Globus, sont juifs). Si le Christ leur dit qu’il faut aimer ses ennemis, eux préfèrent le diction ancien : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi la peine de mort subsiste dans de nombreux états américains.

La République américaine est née de la résistance au colonialisme anglais et s’est voulue fédérale pour diviser les pouvoirs. Chaque citoyen est comptable de la patrie, il ne délègue à « l’Etat » le monopole de la violence légitime que sous vigilance. Ce pourquoi il garde le droit de porter des armes. Lorsque l’Etat et les institutions sont défaillants, il prend lui-même son destin en main. Ces films du début des années 1980 ne font que préfigurer ce qui sera la « réaction » américaine après le 11-Septembre 2001, puis le Wikileaks de Julian Assange ou le film XIII : la résistance personnelle soit à l’anarchie laxiste, soit au contrôle centralisé.

A Los Angeles, les jeunes populaires, Blancs et Noirs mêlés, sont gonflés d’hormones et égarés de cocaïne. Ils se baladent en groupe, torse nu sous des gilets ouverts ou arborant un tee-shirt filet qui laisse voir leurs muscles. Ils bousculent, insultent, prennent. La société bourgeoise libérale de gauche les laisse faire, idéologiquement impuissante et physiquement indigente. Son inverse, Rambo, naît à cette date, revivifiant le mythe du Batman athlétique qui bat les méchants sur leur propre terrain. Kersey se voit dépouillé de son dollar mais aussi de son portefeuille par cinq gars en allant acheter une glace pour sa fille Carol (Robin Sherwood), restée muette après son viol à New York. Il poursuit l’un des agresseurs, un Noir armé d’un couteau au tee-shirt filet – mais ce n’est pas lui qui a le portefeuille.

Il passerait donc la chose par pertes et profits si son permis de conduire avec son adresse ne figurait dans le portefeuille. La bande des cinq va repérer sa maison, une demeure cossue dans un quartier vert. Et elle décide d’entrer. La cuisinière femme de chambre Rosaria (Silvana Gallardo) est brutalement violée, ses vêtements déchirés. Elle est prise dans le couloir, sur le lit, par chacun des jeunes hommes bien membrés. Le film la montre entièrement nue et s’étend complaisamment sur la scène du viol avec violence suivie de meurtre, dans les cris de la victime et les halètements d’excitation des agresseurs. Kersey rentre à ce moment avec sa fille et il est vite assommé. La femme de chambre nue tente d’attraper le téléphone mais maladroitement, ce qui fait du bruit ; le chef blond qui porte un pied de biche lui en balance un coup qui lui fend le crâne aussi sec.

Le gang doit fuir et Carol est emmenée dans leur squat, un sous-sol de parking miteux. Comme elle est belle et pubère, l’un des Noirs la viole consciencieusement, doucement mais profond, après lui avoir ôté soutien-gorge et culotte. Carol reste frigide comme une poupée gonflable malgré les caresses sur les seins, les suçons de téton et l’ardeur du mâle. Comme quoi le « faites l’amour, pas la guerre » des hippies pacifistes ne suffit pas au bonheur. Une fois l’affaire faite, elle se relève et profite d’un moment de flottement pour fuir. Poursuivie, elle se jette dans une fenêtre et tombe sur une grille hérissée de piques où elle s’empale et meurt. Est-ce un suicide ? Est-ce une réaction normale de fuite ? Est-ce une « leçon morale » pour dire que la loi du plus fort aboutit à la volonté de ne plus vivre du reste de la société ?

Devant ce désastre, Kersey ne décrit pas les agresseurs à la police qui, de toutes façons, sera inefficace ; s’ils arrêtent l’un ou l’autre, les juges décréteront des circonstances atténuantes ou un égarement psychiatrique au moment des faits. Lui préfère faire justice à sa manière : au revolver, comme un cow-boy de l’ancien temps.

Il va dès lors acheter des vêtements de pauvre, louer une chambre miteuse pour 50 $ par mois à un Chinois dans le quartier miteux, et passer ses soirées à rechercher la bande. Il s’y reprendra à deux fois avant de les abattre un à un, profitant de nouvelles agressions de leur part ou d’un deal d’armes contre drogue. Un flic de New York (Vincent Gardenia) a été appelé en renfort par la police de Los Angeles parce que le mode opératoire des exécutions rappelle celui qui avait eu lieu. Rusé, le flic suit Kersey en taxi lors de son périple nocturne mais se trouve embringué dans la fusillade avec les trafiquants et prend une balle mortelle. Kersey peut donc continuer sa traque car il lui en manque un au palmarès (Thomas F. Duffy).

Las ! Les flics mettent la main sur lui in extremis et il passe en jugement. Comme de bien entendu, le juge prononce un internement psychiatrique car sa raison était altérée au moment des faits. Le violeur fait un signe de victoire à sa mère. Kersey va s’introduire dans l’hôpital psychiatrique et finir par le tuer, non sans mal car la bête est puissante et réactive.

Pour lier la sauce, une amourette sans grand intérêt avec une journaliste de radio (Jill Ireland, épouse de Charles Bronson) s’entremêle à la vengeance. La belle a des idées libérales, milite contre la peine de mort et se trouve convaincue par « l’antipsychiatrie » (très à la mode dans les décennies 1960 et 70) qui traite en douceur les malades, ce qui leur permet le plus souvent de mieux simuler et d’échapper au pénitencier. La belle âme s’offusque de la loi du talion et ne conçoit pas « l’amour » à l’état de nature. Elle fait donc ses valises et fuit dans sa coûteuse voiture de sport racée, la Chevrolet Corvette Sting Ray convertible. L’intello-bourgeoisie refuse de regarder le réel en face, ce pourquoi un ancien acteur cow-boy réactionnaire remporte la présidence en janvier 1981.

Car si la vengeance personnelle n’est pas socialement acceptable (auquel cas, à quoi sert l’Etat ?), les carences de la police, de la justice et le laxisme moral ambiant des couches intellectuelles n’est pas plus socialement acceptable. Un juste milieu humain est à tenir entre la punition (indispensable) et la faute sociale équitablement pesée (qui entraînera réinsertion). Seul l’un des garçons a tué ; les autres ont violé. Quand Kersey donne la mort à chacun, est-ce proportionné ? Est-ce « justice » ? La froideur de Kersey face aux bourreaux, son absence de souffrance exprimée lors de l’enterrement de sa fille, l’absence d’empathie envers sa compagne journaliste, en font une sorte de machine implacable peu crédible. Est-ce voulu ? Tout citoyen ne peut s’improviser vengeur impunément.

DVD Un justicier dans la ville 2 (Death Wash 2), Michael Winner, 1982, avec Charles Bronson, Robin Sherwood, Jill Ireland, Vincent Gardenia, Ben Frank, Silvana Gallardo, Thomas F. Duffy, Laurence Fishburne, VERSION LONGUE Sidonis Calysta 2019, 1h31, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Clément Oubrerie, Voltaire très amoureux

Roman graphique sur François-Marie Arouet, alias Voltaire en anagramme (AROVET L(e jeune), tome 2 au graphisme plus puissant et à l’ironie plus forte.

Voltaire tombe amoureux d’Emilie du Châtelet, femme savante avancée pour son temps qui traduit les Principes de Newton contre la théorie des tourbillons de Descartes. Arouet n’est pas noble mais simplement poète, ce qui lui vaut de connaître la Bastille pour un poème qu’il n’a pas écrit et un crime qu’il n’a pas commis. Mais son talent lui vaut des ennemis dans la société de Cour où les vaniteux se prennent pour des génies.

Reprenant souvent les textes mêmes de Voltaire, Oubrerie nous offre cette ironie dans notre siècle. « Je conviens très humblement que j’ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan assisté de six coupe-jarrets derrière lesquels il s’était hardiment posté » p.37. Quant à la belle Emilie, elle n’est pas en reste lorsqu’elle décrit François-Marie à ses amies : « Il a la bile brûlée, le visage décharné, l’air spirituel et caustique, les yeux étincelants et malins… Vif jusqu’à l’étourderie, c’est un ardent qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille ». En termes de sexe, on ne dit pas mieux…

Paris est croqué par le dessin avec minutie et amour, ses rues et ses bâtiments, ses petits métiers et ses Grands. Les coiffures inénarrables des vieilles marquises valent leur pesant d’ironie, tout comme le profil avaricieux d’une baronne décatie.

L’amour badine mais ne manque pas de conclure dans les alcôves en plus simple appareil. Les complots se trament, dont celui de la loterie par d’éminents mathématiciens, ce qui rend Voltaire riche malgré lui. C’est gai, croqué, crépitant comme le champagne.

BD Clément Oubrerie, Voltaire (très) amoureux, 2019, éditions Les Arènes, 104 pages, €20.00

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Steven Saylor, Les sept merveilles

Le lecteur qui a suivi Gordianus le Limier dans ses enquêtes à Rome au temps de Sylla puis de César le retrouve en jeune homme d’à peine 18 ans. Nous sommes en 92 avant JC et son père envoie le garçon loin de Rome où des troubles politiques se préparent, peut-être même une guerre civile. Gordianus est devenu officiellement un homme et un citoyen pour avoir revêtu la toge virile le jour de ses 17 ans. Il est accompagné d’Antipater de Sidon son tuteur, poète grec de Phénicie qui a réellement existé. On lui attribue notamment la première mention d’une liste des Sept merveilles du monde, toutes situées dans l’empire conquis par Alexandre. Antipater, par précaution, a simulé à Rome sa propre mort et s’est fait enterrer au su de tous pour mieux disparaître. Le lecteur saura pourquoi à la fin.

Ce tour du monde antique, Gordianus s’en délecte, surtout qu’il connait à 18 ans sa première expérience sexuelle (avec une femme) et les multiplie à chaque étape, comme il le résume avec nostalgie p.327 : « A Ephèse, j’avais connu ma première femme et à Rhodes, mon premier homme. A Halicarnasse, Bitto m’avait instruit dans l’art de l’amour et à Babylone, je m’étais accouplé avec une prêtresse d’Ishtar. Mais je n’avais jamais encore couché avec une déesse » – ce qu’il fit aussitôt avec Isis au cœur de la grande pyramide de Khéops en Egypte. Bitto (malgré son nom équivoque en français) est la belle-sœur d’Antipater et s’est convertie, une fois veuve, en hétaïre, sorte de geisha de l’époque.

Rhodes est connu par son colosse et Gordianus y connut charnellement un colosse gaulois de son âge, dont les mœurs étaient naturelles, comme disaient les historiens romains. L’auteur – qui se veut good as you – ne manque pas de citer Diodore de Sicile qui cite probablement Posidonius, sur les mœurs des Gaulois : « Quoique leurs femmes soient parfaitement belles, ils ne vivant avec elles que rarement, mais ils sont extrêmement adonnés à l’amour criminel de l’autre sexe et, couchés à terre sur des peaux de bêtes sauvages, souvent ils ne sont point honteux d’avoir deux jeunes garçons à leurs côtés » p.400. Né au 1er siècle avant dans une île provinciale, Diodore était plus moraliste qu’historien et il ne manque pas d’amplifier et de déformer ceux qu’il cite. Si la nudité est clairement attestée et semble-t-il fort appréciée des guerriers virils comme des apprentis guerriers, les relations entre mâles n’ont probablement pas cette systématique que Diodore leur prête, non sans attirance trouble. Il est en effet courant qu’on affiche son horreur pour une pratique qui fascine et que l’on envie, sans oser l’adopter soi-même par rigorisme « moral ». Chez Diodore, né en 90 avant, la morale romaine était déjà préchrétienne. Bien que les témoignages gaulois direct manquent, hors la statuaire, l’attirance entre adulte et éphèbe devait être celle de guerriers portés à l’hommage personnel, pas une débauche de tous les instants. Les jeunes dont l’épée était encore « vierge » du sang des ennemis étaient dans un état « féminin » qui appelait le don masculin initiatique du fluide spermatique. La sensualité, si elle est naturelle, est toujours codifiée dans les sociétés humaines.

Il reste que Saylor fait de Gordianus un hétérosexuel affirmé et qu’il lui fait découvrir et acheter en dernières pages celle qui deviendra sa femme : Bethesda.

Il existe sept merveilles mais dix chapitres. C’est que chacune des étapes est une nouvelle en soi, publiée telle quelle en revues, et qu’elle comporte une intrigue. Les trois chapitres ajoutés servent de liant pour en faire un roman policier historique de bonne facture. Car le livre se lit agréablement tout en étant instructif. Il va sans cesse en rebond d’un endroit à l’autre, du temple d’Artémis à Ephèse où il sauve une jeune fille de 14 ans accusée de meurtre qui danse nue pour la déesse, au phare d’Alexandrie où il déjoue un complot contre Rome. La liste des sept merveilles est utile à réviser et leurs descriptions précises sont tirées des textes anciens cités en notes. La grande pyramide d’Egypte est la plus ancienne, datant de 2550 avant JC, les jardins suspendus et les remparts de Babylone suivent en 600 avant, puis la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie en 432 avant, le temple d’Artémis à Ephèse reconstruit en 356 avant, le mausolée d’Halicarnasse en 350 avant, le colosse de Rhodes en 290 avant (écroulé par un tremblement de terre), enfin le phare d’Alexandrie en Egypte en 280 avant JC.

Steven Saylor, Les sept merveilles (The Seven Wonders), 2012, 10-18 2016, 405 pages, €7.50 e-book Kindle €9.99

Les romans policiers historiques de Steven Saylor sur ce blog

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Gilles Lipovetsky, L’ère du vide

Nous changeons de société, l’individualisme croit. La socialisation des individus s’effectue autrement, en rupture avec le mode instantané depuis le XVIIe siècle. À cette époque, en opposition à la société patriarcale, hiérarchique et organique, naît la société moderne. Elle est démocratique et disciplinaire, universaliste et morale, idéologique et coercitive. Elle dure jusqu’à notre génération, dans les dernières années du XXe siècle.

Peu à peu, depuis 20 ou 30 ans, nous changeons imperceptiblement de société. Nous entrons dans l’ère appelée post-moderne. Nous vivons une mutation vers une privatisation élargie, une érosion des identités sociales, une désaffection idéologique et politique, une déstabilisation accélérée des personnalités. L’individualisation, processus qui court depuis le XVIIe siècle, s’accélère et franchit une étape. Chacun revendique d’être unique. Émerge petit à petit une société très flexible, fondée sur l’information et la stimulation des besoins, le sexe et la prise en compte des « facteurs humains », le culte du naturel mythifié, des relations apaisées de la cordialité et de l’humour. La violence idéologique et politique viendra ensuite, n’en doutons pas. Car si les relations personnelles sont apaisées, les relations sociales sont exacerbées par la liberté qui crée toujours des inégalités.

Les modèles sociaux contraignants d’hier laissent place au choix privé, le désir prime l’austérité, la compréhension et la participation remplacent la coercition, l’hédonisme supplante le productivisme (même si la mode continue de tyranniser les esprits faibles, qui ne croient « exister » que lorsqu’ils sont conformes à la majorité). Les valeurs individualistes n’avaient pu naître socialement au XVIIIe siècle qu’aussitôt encadrées par des systèmes d’organisation et de sens : les lois étaient « universelles », la volonté était « générale », les conventions étaient « sociales », l’impératif était « moral, les règlements « standardisés », la soumission était exigée au parti, aux maîtres, à l’adjudant, au patron, au chef de famille, au député. La liberté faisait peur, son indétermination était récupérée par le collectif qui la guidait.

Aujourd’hui, « le droit à la liberté, en théorie illimité mais jusqu’alors socialement circonscrit dans l’économie, la politique, le savoir, gagne les mœurs et le quotidien » p.13. Le fait social est de nos jours le désir d’accomplissement personnel, le respect de la singularité objective, de la personnalité incomparable, l’exigence de vivre tout de suite, ici et maintenant, d’assouvir son désir « là, sur le tapis », de se conserver jeune et épanoui, et non plus de forger un « homme nouveau » d’avenir.

Ce nouvel individualisme est permis par la transformation des styles de vie dû à la révolution de la consommation. Le choix de l’abondance dans la paix permet une société de libre-service. Le spectacle est à la carte, les leaders doivent séduire donc personnaliser les enjeux ; on n’acclame plus les idées d’un politicien ni la technique de jeu d’un tennisman ou d’un footballeur, mais leur personne, leur image. Sont mis en exergue les traits grossis de leur représentation sociale : « canon », « sympathique », « convivial ». « En diversifiant les possibilités de choix, en liquéfiant les repères, en minant les sens uniques et les valeurs supérieures (…) la culture postmoderne est un vecteur d’élargissement de l’individualisme », agençant « une culture personnalisée ou sur-mesure, permettant à l’atome social de s’émanciper du balisage disciplinaire – révolutionnaire » p.18. Sports de glisse, surf, rouleurs, planches, zapping, customisation, tuning, nomadisme – toutes ces nouveautés qui nous viennent du postmodernisme le plus avancé (le californien) correspondent à la décrispation des enjeux politiques et idéologiques, donc au surinvestissement des questions subjectives.

Dans un univers voulu ouvert, transparent, permettant la circulation sans contrainte des marchandises, des idées et des mœurs, chacun se veut libre de son choix et de son temps. Rien de vital n’étant plus un enjeu, les mœurs s’adoucissent et le consensus va à l’indifférence. Nous n’en sommes pas au nihilisme : Dieu est mort – mais tout le monde s’en fout. Chacun se façonne une religion à la carte en rabattant des croyances ici ou là dans un « New Age », ou s’agglomère en religion ethnique, prenant sa revanche de la réalité sociale dans une communauté mythifiée. L’apathie de masse veut que toutes les opinions, tous les comportements, puissent cohabiter sans s’exclure. Cette apathie n’est pas un défaut de socialisation mais une souplesse nouvelle dans une société et dans une économie décrispées. « L’ultime figure de l’individualisme ne réside pas dans une indépendance souveraine asociale mais dans des branchements et connexions sur des collectifs aux intérêts miniaturisés, hyperspécialisés ». On cherche une « solidarité de micro groupe », une « participation et une animation bénévole » des « réseaux situationnels » p.21.

Cette nouvelle société sert le capitalisme, elle le réalise. « Fondé sur l’agencement incessant de combinaisons inédites, le capitalisme trouve dans l’indifférence une condition idéale à son expérimentation, laquelle peut ici s’accomplir avec un minimum de résistance » p.62. Tel est le mouvement général des sociétés développées, sociétés d’abondance, que d’exiger la démocratie avec le libre-échange, puis le libre choix des personnes pour leur agrégation en réseau, la légèreté et la girouette devenant la norme, les « vérités relatives » le mantra. Pour Lipovetsky, mai 68 est « la première révolution indifférente » p.64.Tout est « light », des yaourts aux idées, les manuel « en 5 mn » ou « pour les nuls » faisant florès (il y a tellement d’ignares et de nuls…).

Pour ma part, je considère que l’Internet poursuit l’individualisme en germe dans la révolution américaine ; il est le réseau matériel qui réalise le mieux l’idéal des pères fondateurs. Internet et ses accessoires (notamment le téléphone mobile et les applications) est adapté avec enthousiasme parce qu’il est la « révolution nécessaire » de la société postmoderne. Tout apparaît lié : capitalisme et économie–monde américaine, démocratisation et progrès de l’individualisme, Internet et mondialisation. Surfons sur la vague plutôt que de tenter de la barrer par des digues dérisoires. « L’exception culturelle » réussie ne sera pas une série d’archaïsmes d’Ancien régime mais une personnalisation future de ce qui est en train d’arriver.

Revers du procès d’individualisme, l’homme d’aujourd’hui est vulnérable. La déprime se généralise avec l’obsession de l’ego par lui seul, affrontant seul l’adversité. Les problèmes personnels prennent une dimension démesurée : « vieillir, grossir, enlaidir, dormir, éduquer les enfants, partir en vacances, tout fait problème, les activités élémentaires sont devenues impossibles » p.67. Les albums de Claire Bretécher mettent tout cela en évidence. Le corps devient victime de l’ego : on cherche la ligne, on entretient sa forme, on porte des colliers, des bagues et des bracelets, on se perce et se tatoue, on teint ses cheveux ou les coiffe autrement, on se pare de cuir viril ou de corsage moulant. L’impératif séducteur exige de se gérer soi-même comme une entreprise, de recycler son image, de se brancher sur la mode dominante. Reconnaissance des pairs et orgasme sont à ce prix. Minable s’abstenir, ou sombrer dans le viol.

La personnalité devient une exigence morale : elle exige de l’authentique, du sincère, du créatif. Cela dans une atmosphère de pacification : les « mauvais » caractères sont honnis bien plus qu’auparavant. Tout peut être dit, mais sans cri ni passage à l’acte. Surtout pas d’excès : la négation forcenée et systématique en art ne séduit plus que les petits-bourgeois toujours en retard d’une génération sur l’avancée des mœurs. La dérision et la moquerie deviennent les valeurs sociales suprêmes, surtout en politique ; l’ironie permet de tout dire sans déranger personne car rien n’apparaît sérieux. Ainsi l’égoïsme peut exploiter cyniquement les sentiments des autres et rechercher son propre intérêt sans vergogne. Plus de barrières dans les limites devenues élastiques du consensus mou et du politiquement correct. L’espace privé devient un espace de dépendance narcissique. La société, peu reconnaissante, suscite les refuges autarciques : baladeur, jogging solitaire, automobile individuelle, téléphone portable, jeux vidéo. La tentation est grande de fuir devant le sentiment : vivre seul permet de se tenir à l’écart des intensités affectives. Tout circule, glisse, une information chasse l’autre, s’oublie aussi vite. Vedettes et penseurs ne sont plus adulés qu’à l’instant, l’environnement urbain privilégie le passage plutôt que la socialité : parking souterrain, galerie marchande, escalier mécanique, autoroute. Aujourd’hui sont nés vélo, trottinette ou Autolib conçu pour une seule personne qui accentuent ce phénomène pointé au début des années 1980.

Certes, on en revient, les tribus exigeant reconnaissance, la marchandise se chinant mieux à pied et à plusieurs, le local et le durable devenant (prix du carburant oblige) à acheter moins et près de chez soi. Mais cela a pris du temps. Les écologistes, par leur absence de cohérence et de sérieux, ont paru en pointe mais tous les partis – ces machines à faire gagner des candidats – s’y mettent. La droite, toujours imbue d’elle-même et conservatrice, est la plus en retard car, en France, elle se confond encore avec l’ancienne société autoritaire, fordiste et jacobine. Or « la critique de la gratuité des services, la dénonciation des monopoles publics, l’appel à la déréglementation et à la privatisation des services, tout cela va dans le sens de la tendance postmoderne à privilégier la liberté par rapport à l’égalitarisme uniforme mais aussi à responsabiliser davantage l’individu et les entreprises en les contraignant à plus de mobilité, d’innovation, de choix » p.192.

Ce recueil d’articles déjà datés reste fondamental pour comprendre le monde tel qu’il apparaît à l’articulation des millénaires.

Gilles Lipovetsky, L’ère du vide – essai sur l’individualisme contemporain, 1983, Gallimard Folio essais 1989, 328 pages, €9.00

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Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur 2

Le tome 1 a déjà été chroniqué sur ce blog.

Après Une Idée apparaît, La Métaphore se déplace. Les titres ne sont pas neutres chez Murakami. L’Idée, c’est le Commandeur, un personnage de soixante centimètres de haut apparu au narrateur après l’ouverture de la fosse cylindrique dans le tome 1. Une idée est une sorte de concept rationnel qui se manifeste hors du réel, dans une dimension parallèle issue peut-être de l’imagination de celui qui la perçoit. L’auteur en laisse libre l’interprétation, acceptant le fait subjectif tel qu’il est. La Métaphore est en revanche une image-miroir, transposition du concret à l’abstrait souvent néfaste et puissante lorsqu’il s’agit de Double Métaphore, telle l’homme à la Subaru, figure effrayante de macho violent évoquée dans le premier volume et qui dort probablement comme un monstre « nazi » en chacun. L’auteur met en place ces notions puis les laisse vivre – et cela crée une histoire. Je la trouve pour ma part passionnante.

Elle est pourtant inscrite dans la banalité des jours qui passent sur cette montagne non loin d’Idowara au sud de Tokyo, dans la semi-solitude du narrateur. Il est peintre et s’est isolé après la séparation d’avec sa femme, qui l’a demandée. Il a renvoyé les papiers de divorce à son avocat et considère que sa vie doit changer. Il ne peint plus de portraits sur commande, lucratifs mais sans âme ; il peint pour lui-même, dont un portrait de Menshiki, son voisin riche et méticuleux qui vit en solitaire sur le versant d’en face et conduit une Jaguar V8 d’argent étincelant. Comme l’auto, Menshiki est une belle mécanique, soignée et puissante, qui consomme beaucoup. Le narrateur se contente d’une Toyota Corolla achetée d’occasion et qu’il laisse toute poussiéreuse.

Le portrait révèle Menshiki à lui-même, jusqu’à un certain point, mais surtout au narrateur. Devant un verre de whisky occidental de marque, le voisin avoue qu’il est peut-être le père d’une fillette de 13 ans, Marié (prononcez Malié), que la mère a peut-être conçue avec lui lors d’une baise torride de séparation dans le bureau de Tokyo. Curieusement, le narrateur possède sexuellement en rêve Yuzu son épouse, dont il est séparé, en déversant dans son vagin endormi des litres de sperme – avant que son ami des Beaux-Arts Masahiko lui dise que Yuzu est enceinte… Le narrateur s’est-il transporté en puissance vitale pour ensemencer en songe son épouse ? Ou celle-ci est-elle enceinte de son nouveau petit ami, qu’elle quitte d’ailleurs aussitôt ? Comme Menshiki, le narrateur doute et reste dans l’entre-deux. Ce sera une fille et elle s’appellera Muro (qui veut dire caverne) tout comme la grotte dans lequel le narrateur à 13 ans a emmené sa petite sœur avant que celle-ci ne meure. Tout est lié, tout fait lien.

Car Menshiki demande au peintre de faire le portrait de Marié, façon pour lui de passer « par hasard » et de lier connaissance avec sa peut-être fille. Marié est une enfant qui aborde l’adolescence avec la crainte que ses seins ne poussent pas et avec une faculté aigüe d’observation des adultes. Ce pourquoi toute éducation doit être amour mais surtout exemple ! Elle s’entend bien avec le narrateur car lui aussi sait observer – c’est son métier – et ne juge pas socialement les gens ; il se contente de les dessiner tels qu’il les perçoit intuitivement dans la globalité de leurs facettes. Lui est un homme sans qualités qui s’imbibe de ses semblables pour les exprimer.

La fosse derrière la maison ouverte est refermée mais elle a relâché dans le présent des forces qui se manifestent et influent sur les comportements. « Mêlant leurs racines au sein de l‘obscurité, mes pensées et celles de la fosse semblaient échanger leur sève entre elles », observe le narrateur p.64. Dans le bouddhisme zen, rien n’arrive jamais par hasard mais par enchaînement des causes et des conséquences ; chacun crée son propre karma (destin) par ses actes durant ses réincarnations successives. Le destin du narrateur s’est lié avec celui de Menshiki via son portrait et son aide pour la fosse, tandis qu’il est lié avec le peintre nihonga Tomohioko Amada qui se meurt de sénilité via son fils ami Masahiko et surtout via la peinture qu’il a découverte au grenier de la maison, un tableau soigneusement emballé caché là pour raisons personnelles : Le meurtre du Commandeur. Lequel semble avoir été peint sous l’emprise d’une forte une émotion après les événements de la Vienne nazie, Amada ayant été entraîné par amour dans un acte de résistance qui s’est mal terminé pour sa petite amie. Cette aura maléfique émane aussi de l’homme à la Subaru, entrevu par le narrateur lors de son périple initial pour se remettre de la séparation d’avec sa femme, qu’il a voulu peindre sans oser achever le tableau pour ne pas faire surgir des forces mauvaises. Tout est lié, tout fait lien.

Il serait trop long de narrer les aventures des personnages pris dans les rets de leur destin, mais le narrateur finit par sauver Marié qui a disparue par une sorte d’accouchement conceptuel dans le monde des Métaphores, en lien avec la grotte où sa petite sœur se sentait bien enfant. Dans le réel, la grotte est une vaste demeure où Marié s’est piégée elle-même, poussée par la curiosité comme la petite sœur du narrateur jadis. Ce mouvement de curiosité a été engendré par l’attention que porte Menshiki à la fillette sous couvert de se lier intimement avec sa tante qui l’élève depuis que sa mère biologique est morte de piqûres de guêpes. Qui engendre qui ? Tout est lié, tout fait lien.

Murakami a l’art de faire que, de la banalité des choses ordinaires, surgissent des choses extraordinaires. Vous saurez tout sur ce que mange le narrateur et la façon dont il le prépare ; comment est vêtu Menshiki, la fillette Marié et la tante Shoko ; quelle voiture conduit chacun selon son caractère : la Corolla pour le narrateur, la Prius hybride pour Shoko, la Jaguar puissante et racée pour Menshiki, la Volvo antique carrée de Masahiko, l’utilitaire Subaru Forester du macho effrayant. Mais de ce réalisme aigu (issu de la névrose obsessionnelle japonaise) surgit un surréalisme fantastique comme une irruption de la dimension cachée des êtres et des choses (issue du shinto et du bouddhisme zen). « Personne ne sait comment sont les choses réelles (…). Tout ce que l’on voit avec les yeux résulte en fin de compte uniquement de la relation entre des choses et des phénomènes » p.325. L’existence en devient passionnante – et le roman aussi, décalé, étrange, issu du tréfonds de la culture japonaise.

« Le juste rapport se crée à mesure que je progresse », observe le narrateur p.370. Tout comme une œuvre peinte, un livre qu’on écrit, une existence que l’on vit. Le rapport doit se créer personnellement entre le rien et l’être, les rails du destin et les actes personnels. C’est cela qui fait l’histoire – et ce pourquoi le portrait de Marié est inachevé.

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur 2 – La métaphore se déplace, 2017, 10-18 2019, 550 pages, €9.60

Les livres de Haruki Murakami déjà chroniqués sur ce blog

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Le bus en folie de James Frawley

Le milieu des années 1970 voit les Etats-Unis en paix et en plein essor technologique, prêts à célébrer le bicentenaire de l’Indépendance. Apple vient de se créer en Californie (un 1er avril…) et l’artiste (français) Bernard Quentin inaugure à la Foire internationale de Chicago une Vénus gonflable couchée sur plus de cent mètres et qui respire. L’économie connait les prémisses de ce qu’on accusera Reagan d’accomplir : la déréglementation. Il ouvre à la concurrence en 1976 le réseau ferroviaire.

C’est dans ce contexte optimiste que le cinéma décide de parodier les films catastrophe récemment sortis : 747 en péril,Tremblement de terre, La Tour infernale, Terreur sur le Britannic, L’Odyssée du Hindenburg. Le générique du début le rappelle ironiquement aux spectateurs. Mais cette fois c’est un bus, un « big » comme on le dit d’un Big Mac, avec plusieurs étages et supplément fromage. Un bus à propulsion nucléaire, ce qui est connoté moderne et éternel (l’accident de la centrale Three Mile Island ne se produira que trois ans plus tard). Le Big bus nommé Cyclope, de la compagnie Coyote (ce trublion es prairies), inaugurera sa carrière sans pétrole de New York à Denver sans escale (la guerre du Kippour vient de quadrupler en quelques mois les prix du baril). C’est dire si le film se place dans l’actualité immédiate.

Mais avec cette ironie burlesque typiquement américaine, quand le pays sait se moquer de lui-même. Le film est rempli de décalages incongrus comme ces précautions contre les radiations, brusquement ignorées pour aller sans combinaison et à main nue, replacer la barre d’uranium dans sa loge au laboratoire, ou lorsque les passagers du bus, singeant les compagnies aériennes, doivent enfiler une combinaison impossible qui tombe devant leur siège comme un masque à oxygène.

La concurrence est mal vue des monopoles, et celui du pétrole est puissant. Il allie les magnats américains qui ont connu le pic de leur production locale en 1971 (jusqu’au pétrole de schiste qui rebattra les cartes) et les émirs proche-orientaux qui ont intérêt à gagner le maximum de fric. Un complot est donc organisé par Iron man (José Ferrer), parodie des comics de Marvel, qui vit dans un gros poumon d’acier – où il invite parfois une blonde à coucher. Il mandate son frère Alex (Stuart Margolin) à la trogne de terroriste palestinien pour déposer une bombe dans le labo, puis dans le bus. Il veut déconsidérer le concept pour continuer à vendre du pétrole aux véhicules.

La bombe du labo tue les deux pilotes du Cyclope, blesse le professeur Baxter (Harold Gould), initiateur du projet, et laisse sa fille Kitty (Stockard Channing) comme executive woman. Elle est « aidée » – si l’on peut dire – par Grande gueule petits bras Shorty (Ned Beatty) et son premier assistant Jack (Howard Hesseman) bien plus compétent mais qu’il pousse à démissionner. Il s’agit d’engager deux nouveaux chauffeurs pour ce bus d’exception – deux comme dans les avions, le bus étant doté de deux volants… dont on espère qu’ils ne tournent pas chacun dans un sens différent. Le pilote en chef sera Dan (Joseph Bologna), ostracisé par ses pairs au dépôt des bus pour avoir mangé ses 110 passagers lors d’une catastrophe routière au mont Diablo. Il dit avoir dévoré tous les sièges et la moquette mais n’avoir mangé seulement qu’un pied humain, et par inadvertance, dans un ragoût concocté par son aide-chauffeur. Cet événement est lui aussi une parodie, celle d’un avion des Andes, crashé en 1972, où les survivants ont dû manger les morts pour survivre. Dan veut pour acolyte Schoulders O’Brien (John Beck) qui se bat bien mais dont le spectateur découvrira qu’il a la fâcheuse manie de s’endormir en roulant.

Le départ est donné, apportant comme passagers son lot d’originaux tous plus ou moins gibier d’hôpital psychiatrique. Le couple Crane (Sally Kellerman et Richard Mulligan) s’engueule et divorce mais n’arrête pas de se remettre et de baiser en public ; le Père Kudos (Rene Auberjonoi) ne croit plus en Dieu et regrette de n’avoir jamais connu le sexe ; le docteur vétérinaire Kurtz (Bob Dishy) a été déchu mais s‘aperçoit que soigner les humains « les poils et la queue en moins, c’est pareil que les bêtes » ; Emery (Vic Tayback) n’a plus que six mois à vivre ; la fille qui joue la grande star de la mode et s’appelle Camille (Lynn Redgrave) a eu son père tué et mangé dans l’accident du mont Diablo ; une vieille dame s’enfuit de chez elle et de son mari après cinquante ans de cuisine, vaisselle et ménage (Ruth Gordon). Le bus a deux niveaux et est articulé en semi-remorque. Il comprend un bar à l’étage comme le Boeing 747, où officie un pianiste déjanté, un bowling et même une piscine ! Une pléiade d’hôtesses en minijupes sert boissons et repas comme dans un avion.

Tout se passerait bien si le Mal ne s’était insinué par la bombe placée par le Méchant commerçant monopoliste en pétrole. Dan la découvre en allant réparer un circuit mais le « manuel des bombes » (!) que lui lit Kitty au talkie-walkie est nébuleux sur les faux circuits et les vrais détonateurs – et Dan coupe le mauvais fil bleu au lieu du bon fil jaune. La bombe explose mais le bus continue comme si de rien n’était, sauf qu’il n’a plus de freins. La descente de Neath Road, où il a crashé son précédent bus, est donc un défi pour Dan le chauffeur.

Il maîtrise la situation jusqu’à ce qu’un antique pick-up Chevrolet de paysan loupe un virage et vienne s’encastrer dans le bar, au-dessus de la cabine de pilotage. Cela déséquilibre le bus qui manque de verser dans le ravin. Il est suspendu en équilibre et Dan doit purger les circuits des boissons de la cuisine (pour environ « 5000 litres » !) afin d’équilibrer le bus vers l’arrière. Après quelques péripéties, le bus réussit à reprendre la route mais la fin, à 25 miles de Denver, voit la remorque se détacher tout en suivant curieusement les méandres de la route comme si elle était dotée d’un chauffeur particulier.

C’est dire la loufoquerie incessante des scènes et des images, sans cesse renouvelées, que le spectateur déguste à petites doses. Dan et Kitty ont été amants mais lui n’a pas voulu se marier, parti avec « le joli serveur du bar » ; puis il a cherché à retrouver son amour pour Kitty chez sa sœur, sa tante, sa meilleure amie, son copain d’école et ainsi de suite, parodiant les coucheries à la mode des années post-68 qui cherchent – sans jamais trouver – la femme parfaite. Le couple se redécouvre dans la cuisine inondée de coca-bière, alors que Kitty déclare avoir le pied coincé et manque de se noyer dans les productions gazeuses américaines. Au fond, chacun se révèle lors d’une catastrophe : le curé retrouve la foi sans le savoir, le vétérinaire l’envie de soigner, le couple Crane l’envie de se remarier, la fille au père mort la volonté de tirer un trait, Dan et Kitty le désir de faire leur vie ensemble.

DVD Le bus en folie (The Big Bus), James Frawley, 1976, avec Joseph Bologna, Stockard Channing, John Beck, Rene Auberjonois, Ned Beatty, Bob Dishy, Murphy Dunne, José Ferrer, Ruth Gordon, Harold Gould, Ave/Paramount 2003, 1h25, €29.95

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Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur 1

L’auteur a acquis la pleine maîtrise de son art et ce gros roman, en deux tomes aussi épais l’un que l’autre, se lit avec appétit. Je ne me suis pas ennuyé un seul instant dans ce récit à la première personne d’un Japonais au milieu de la trentaine (l’âge fétiche de Murakami), avenant mais incolore, que sa femme Yuzu au prénom acide a décidé de quitter après six ans de vie commune sans nuages.

Sidéré, sans voix, c’est lui qui la quitte, partant dans sa vieille Peugeot 205 rouge sur les routes du Japon pour un nomadisme sans but. Il y fait quelques rencontres, dont une sexuelle où il est passif, carrément « violé » par une jeune semi punk qui semble fuir un vieux mâle à la Subaru Forester blanche (que le lecteur retrouvera ultérieurement). Curieusement, cette chevauchée sexuelle qui lui a donné beaucoup de plaisir est analogue à celle que lui raconte Monsieur Menshiki, un voisin de l’autre côté de la vallée où il finit par s’installer pour tenter de peindre à nouveau. Le plaisir sexuel, chez Murakami, est à la japonaise, c’est-à-dire sans niaiserie ni « culpabilité » chrétienne. Le couple s’entend ou se désunit, les liaisons extraconjugales sont naturelles, les enfants viennent et sont aimés – sans que « la Morale » des Commandements du Dieu unique ne vienne interférer dans ces affaires tout humaines. Y compris l’étonnante et humoristique relation sexuelle par téléphone aboutissant à éjaculation et orgasme des deux partenaires p.300.C’est un bonheur de suivre Murakami et de quitter la moraline envieuse et souvent perverse de nos contemporains occidentaux.

Mais le sexe sain n’élimine pas la complexité des sentiments et Murakami excelle à distiller par petites touches leur imbrication. Le narrateur n’a pas de prénom ; il passe dans son existence comme un songe, toute volonté absente, laissant être les choses et advenir les événements. Attitude typique du zen et ancré dans la mentalité laïque japonaise. « Il me fallait avoir confiance dans le temps », dit-il p.293. De tempérament artiste et ancien élève des Beaux-Arts de Tokyo, il s’est mis à pendre des portraits pour gagner son pain dans le couple qu’il avait nouvellement formé. Il y a acquis un certain talent et une vraie réputation. La séparation d’avec sa femme le conduit à tout remettre en cause. Il quitte le métier comme le couple pour errer un mois ou deux sur ses économies avant de se fixer à nouveau, en solitaire, lorsque sa voiture rend l’âme sur les flancs d’une montagne isolée.

C’est son ami des Beaux-Arts Masahiko Amada qui lui propose la maison de son père à garder et à entretenir, car le vieux est atteint d’Alzheimer à 92 ans et termine sa vie en maison de retraite. Il fut un peintre réputé en style traditionnel nihonga, après une expérience en peinture occidentale qui l’a mené jusqu’à Vienne en Autriche entre 1936 et 1939. Il en a été « exfiltré » après l’Anschluss nazi et n’a jamais voulu évoquer cette période. L’auteur sème ainsi divers mystères qu’il laisse en suspens.

Le narrateur s’installe donc dans la villa des montagnes d’Aso, achète une Toyota Corolla d’occasion (l’auteur est très précis sur les voitures comme sur les vêtements) et désire trouver son propre style de peinture pour créer des tableaux qui sortent des portraits techniques qu’il réussissait si bien. Mais rien ne vient. Sinon une curieuse commande de son voisin d’en face, Wataru Menshiki (dont le nom veut dire « épargné par la couleur »). Il habite une grande villa sur l’autre versant de la vallée. C’est un homme de la cinquantaine, riche d’avoir créé et revendu une entreprise d’informations du net, un brin mystérieux car célibataire et solitaire. Le peintre a quelques réticences à accepter la commande mais le cachet est substantiel et l’homme curieux à connaître. Posant ses conditions, le peintre honore le contrat et se découvre en même temps un nouveau style personnel. Tout comme l’écrivain le peintre subit une lente rumination alimentée par les conversations et les croquis avec le modèle avant un brutal jaillissement de création, puis une décantation afin de trouver l’élément clé qui va donner sa cohérence à l’ensemble. Il peut désormais se targuer d’un style personnel. De plus, Menshiki est emballé par son portrait intime qu’il place dans son bureau.

L’intérêt mutuel des deux personnages se développe avec une mystérieuse affaire. A 1h30 du matin, le narrateur entend chaque nuit le tintement d’une clochette bouddhiste une heure durant, pas plus. Lorsqu’il suit le son, il est dirigé vers un vieux tumulus de pierres d’où il semble sortir. Lorsqu’il en parle à Menshiki celui-ci, intrigué et fortuné, décide de faire creuser à ses frais pour en savoir plus. Autorisation donnée par le fils du propriétaire, les ouvriers mettent au jour une fosse bien appareillée au fond de laquelle se trouve la clochette. Associée au dordjé, principe masculin qui guide la voie bouddhique, la clochette est le principe féminin complémentaire qui symbolise à la fois la connaissance et la vacuité. Certains moines zen ayant atteint un haut niveau de spiritualité se faisaient enterrer vivants pour arrêter leur cœur en récitant des sûtras, entrant ainsi volontairement en nirvana. Mais ici, rien de tel : la fosse est vide.

Sauf que la clochette, sortie de son contexte, sonne aussi dans la maison ! Et un curieux personnage apparaît, seulement au narrateur, déguisé comme le vieillard tué d’une peinture qu’il a trouvée au grenier, soigneusement emballée de papier brun japonais, cachée là par le peintre nihonga. Il s’agit du meurtre du Commandeur, scène tirée du Don Giovanni de Mozart dont le coffret figure dans la discothèque très fournie en classique laissée par le vieux peintre. La peinture est traitée à la manière du VIIe siècle japonais : un jeune homme transperce froidement de son sabre un vieux barbu tandis qu’un éphèbe paraît étonné et qu’une jeune fille se cache la bouche de la main. Un quatrième personnage surgit d’une trappe dans un coin du tableau mais son rôle reste (là encore) énigmatique ; il sera peut-être donné dans le second volume…

Le peintre donne des cours de dessin aux enfants et aux adultes dans le centre culturel de la ville voisine. Il est apprécié car il ne pontifie pas mais, fidèle à son caractère, laisse dessiner à leur guise les élèves et trouve toujours un compliment à leur faire. Il a deux liaisons successives avec des femmes mariées qui viennent à son cours et la seconde lui livre des renseignements villageois sur son voisin Menshiki. Lequel finit par avouer pourquoi il habite seul et pourquoi dans cette grande maison solitaire. Il sollicite une nouvelle faveur, un autre portrait d’un être qui lui tient à cœur.

Je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir l’intrigue, traitée avec ce surréel original de l’auteur qui est une véritable marque de fabrique. Loin de l’hyper-réalité du Nouveau roman comme du sordide de la description sans distance contemporaine, Murakami introduit de l’extraordinaire dans la vie ordinaire. Il laisse toujours une place au rationnel dans l’interprétation de ce qui arrive mais garde une marge d’irrationnel et de poésie. « En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre » p.380.

Il conte le tout de façon fluide, agrémentée de retours en arrière au gré des souvenirs, ce qui permet une lecture sans temps mort fort agréable à suivre. Les 550 pages, coupées en chapitres assez courts, se dévorent à grandes goulées. J’en reste sous le charme. Si vous avez un peu de temps et un brin de solitude, n’hésitez pas à entreprendre le merveilleux voyage au pays du Japonais contemporain.

Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur, tome 1 – Une idée apparaît, 2017, 10-18 2019, 548 pages, €9.60

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Nu au compteur

Le nu ne s’est jamais aussi bien porté… sur le net. Cela alors que la morale ambiante est de plus en plus puritaine, contrainte par les trois religions du Livre grimpant vers l’intégrisme.

En témoignent les « termes recherchés » sur les moteurs qui aboutissent à mon blog – en regard des articles les plus lus.

Un florilège des mots ou fragments de phrases tapés en recherche, avec leur orthographe incertaine et leurs raccourcis cocasses mérite d’être cité :

  • fantasme etre surprise entré d’être baiser rudement raconte
  • tahitienne vahiné seins
  • famille à la masturbation
  • robin bande torse nu
  • gamin baiseur
  • rodin vagin
  • dénudé de force
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  • elle avale sous les arbres

« Surprise, seins, bander, nu(e), baiser, dénudé, en chaleur, troc, jupette, slip, ligoter, esclave, bikini, sans culotte (révolutionnaire ou soixantuitarde ?), naturiste, punition, cul, sucer… » montrent une adolescence fiévreuse. Le terme « gamin » ou la mention de l’âge questionne sur la première fois, sur l’âge du premier désir, sur la curiosité plus que sur les actes : « bande dessinee en francais pour adulte concernant la baise qui est lisible », « gamin baiseur », « polynesian teens ». La naïveté des termes laisse parfois pantois : « naturistes tous nu » – on se demande pourquoi ils seraient naturistes.

Les références aux Noires, à une fille touareg, à une « française bourgeoise » ou à la nudité « au pogrom » laissent penser qu’il y a de la « diversité » chez les quêteurs de réponse. Avec un certain sadisme parfois : punir pour mettre à jouir. Le pire et le plus drôle étant le « donald trump etant scout » : le questionneur souhaite-t-il que le paon macho yankee se soit fait violer par un moniteur prêtre ?

Ne viendrait-on majoritairement sur mon blog que pour le sexe ?

Parmi les articles les plus lus depuis l’origine (2010), on trouve quand même Tahiti, l’euro, Le Clézio, Stevenson, Céline, l’antisémitisme, Facebook, entre autres. Parmi les articles les plus lus dans les derniers sept jours, Stendhal et la politique, le mouvement social de los Indignados en Espagne, Nietzsche, Philip Roth et Philippe Sollers – même si la misère sexuelle et les corps chantent à la plage sont en bonne place.

Au fond, les moteurs de recherche ramènent surtout les images du blog dans leurs filets, moins les textes. Quand ceux-ci font l’objet d’un mot-clé, le lecteur est tout de suite plus sérieux : prof ou scolaire, amateur cultivé, chercheur. Mais si je ne mettais aucune illustration, comme un ancien blogueur qui se piquait de mots, je gage que les visites sur mon blog seraient bien moins fréquentes. Les images attirent sur le texte et font du buzz ; on vient ensuite pour plus sérieux, comme les auteurs au programme de français ou de philo, ou même sur la politique.

Il est bon de regarder de temps à autre ce qu’on lit des publications que l’on donne. Pour ne pas rester hors-sol, pour prendre le pouls du lectorat, pour s’expliquer les quelques 1200 visites quotidiennes – et plus le dimanche (est-ce pour la critique de film ou par qu’il y a plus de temps pour surfer ?).

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Manuel Vasquez Montalbán, Le prix

Lassé de tout et même de l’espérance, Pepe Carvalho se prend de plus en plus pour Philip Marlowe, comme lui observateur cynique et pessimiste d’une société corrompue. La société est l’Espagne post-franquiste du début des années 1990, bientôt post-socialiste. Car « la révolution » n’a consisté, comme souvent, qu’à remplacer une caste par une autre, les catholiques conservateurs par des sociaux-démocrates affairistes. Scandales et corruption minent le pouvoir.

Quel meilleur portrait de cette nouvelle société que celui du milliardaire catalan Lazaro Conesal, bâtisseur de holding, créateur d’une banque, rachetant à bas prix des entreprises qui battent de l’aile pour les rationaliser ? Il a l’oreille du pouvoir, et surtout les mains avides de tous ceux qui ont un intérêt « objectif » à se hausser du col dans la société. Revanchards, petit-bourgeois, paysans montés à la ville, hommes qui se sont faits tout seul, les socialistes espagnols copient servilement, comme à l’école, l’exemple de leurs aînés européens.

Un jour, Pepe Carvalho est convié à côtoyer ce milieu de près. C’est à Madrid, où le milliardaire doit remettre un prix littéraire richement doté de 100 millions de pesetas dans l’un de ses grands hôtels, le Venice. Il a convié le gratin des lettres et de la culture, le président de la communauté « autonomique » de Madrid (autonome n’aurait-il pas été plus judicieux ?), la ministre socialiste de la Culture en fin de règne, un prix Nobel de littérature espagnole, un éditeur, un vendeur d’encyclopédie, et divers auteurs plus ou moins représentatifs, du jeune poète pédé (ainsi disait-on à cette époque) au puriste qui déteste voir ses livres vendus entre les mains de n’importe qui « pour s’endormir ». Le détective doit ouvrir ses yeux et ses oreilles pour observer les convives car l’hôte se sent menacé.

Il retrouve à Madrid Carmela, un amour fugace de Meurtre au Comité central, survenu quinze ans avant, dont le gamin est devenu un jeune tatoué pédé percé qui a fondé un groupe de rock appelé Dieu nous prend à confesse – fils à la dernière mode, bien loin de l’austère communisme militant de la pasionaria.

Le premier chapitre est succulent, tout de description sociologique acerbe de ce milieu littéraire d’Europe provinciale nouveau riche ! Mais les amateurs d’action peuvent le sauter sans séquelles afin d’entrer dans le vif du sujet. Le soir de la remise du prix, entre caviar (soviétique) et champagne (catalan), saumon (d’élevage) et pan con tomate (paysan), les Importants se la jouent. Ils attendent le verdict de l’oracle, un jury payé à déguster caviar et champagne et à surtout ne rien décider. Seul le maître, Lazaro Conesal, désignera souverainement le lauréat ou la lauréate.

Dans sa suite à l’étage, en attendant la remise du prix, défilent les solliciteurs et les quémandeuses. Il a fait des affaires avec les premiers et a couché avec les secondes, selon le rituel bien rôdé des « affaires ». Tous et toutes ont des raisons de lui en vouloir, d’autant qu’il vient d’avoir un entretien avec le président de la Banque d’Espagne qui ne lui a pas caché devoir mettre sa banque sous tutelle. Cela sent l’hallali et chacun cherche à se démarquer, à reprendre ses billes. C’est alors que Lazaro Conesal est retrouvé assassiné, en pyjama dans sa chambre, juste avant l’heure du prix.

Personne n’a rien vu, rien entendu, les caméras de surveillance étant déconnectées. Tous ont plus ou moins quitté la salle de réception pour monter dans les étages et forcer l’audience du grand maître. Il s’est empoisonné sans le vouloir avec ses comprimés de Prozac trafiqués par un être malveillant. Qui ? C’est tout le sel de l’enquête, menée par un jeune inspecteur de police intéressant, Ramiro, et le vieux détective alcoolique Carvalho.

Le principal associé de Lazaro a quitté le navire en revendant ses parts et couche avec le fils, Alvaro, un fin jeune homme titulaire d’un master du MIT. Sa mère, vieillissante, jalouse les maîtresses de son mari et se raccroche à son fils : « Tu es la seule chose importante qui me reste » p.365. Lazaro Conesal a fait établir des dossiers sur chacun des requins de la finance qui l’entourent pour mieux les tenir, mais l’un d’eux a fait écrire par un jeune prétendant en lettres un roman transparent qui met en scène le pouvoir de l’argent et du sexe, l’associé d’un milliardaire séduisant le fils de celui-ci. Et « le meilleur romancier et poète gay des deux Castilles » se remémore le mot d’Oscar Wilde : « Chaque humain tue ce qu’il aime » p.365. Entre les intrigues de pouvoir et celles de la jalousie, les motifs de tuer ne manquent pas ! Le lecteur rebondira sur la fin comme la boule d’un billard à trois bandes pour connaître enfin le vrai coupable.

Entre temps, le plaisir de lecture tient à la satire sociale du milieu littéraire madrilène des années 1990 (que le nôtre reproduit à l’envi) et à la virtuosité gastronomique de Carvalho qui goûte plusieurs whiskies et conseille les menus d’un Conesal amené à rencontrer le président de la Banque d’Espagne. Car il croit qu’on ne mange pas la même chose selon son interlocuteur et qu’il faut se préparer par nourritures et boissons à toute épreuve sociale. Pour la littérature, il y a longtemps qu’il a commencé à brûler tous les livres. « Quand je pense que ces petits minimalistes sont montés en épingle et présentés comme l’espoir de la littérature espagnole parce qu’ils pondent un roman de 150 pages où l’on passe son temps à couter des disques et à décrire par le menu une vie idiote et décadente, j’en perds la voix » p.361.

Manuel Vasquez Montalbán, Le prix (El premio), 1996, Points Seuil 2000, 382 pages, €7.60

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Philippe Sollers, Femmes

Ce roman est touffu, déjà daté lorsque je l’ai lu en l’an 2000, interminable. Mais l’auteur a eu la coquetterie de le terminer à la page 666 dans l’édition Folio – le chiffre de la Bête (il ne l’a probablement pas fait exprès). Dans ce livre, pas d’histoire ni de personnages mais le fil des jours, des rencontres. Il y a des pensées et un narrateur schizophrène, impliqué et extérieur, parisien et étranger, ici et ailleurs. L’atmosphère décrite est typiquement « fin de siècle », le XXe mais aussi celui de « la gauche » mythique, une nouvelle gauche déjà usée, décadente. La description est aiguë de tous ces intellos brusquement promus gonflés de leur importance, de l’agitation du microcosme. Rappelons que ce roman a été publié en 1983 lors du mitterrandisme triomphant. Tous les ego sont démesurés, ils couchent et cherchent le compliment d’abord et le pouvoir toujours.

Philippe Sollers écrit sec comme Simone de Beauvoir. Il entremêle un essai, un portrait, une baise, alternativement et en rythme. Ce n’est pas du Casanova, bien que le personnage soit invoqué. Femmes s’apparente plutôt aux Mandarins de Simone, actualisé Nouveau roman. Au début, l’auteur abuse des trois petits points en fin de phrase. Il expérimente une respiration à la Céline, le talent d’imprécateur en moins. Si l’esprit ne passe que par le verbe, Sollers est plus à l’aise dans les jeux de mots et les rapprochements inattendus que dans l’imprécation.

Face au vide mental qu’il constate chez ses congénères conformistes – intellos de gauche et féministes comme le veut la mode, mais surtout dépendants, vaniteux et frigides – l’auteur vante l’orgueil mâle, solitaire et butineur. Ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. De plus, il rend son héros marié et père d’un petit garçon. Cultivant l’entre deux ambigu, Il n’est ni vraiment père de famille, ni célibataire volage. Il aime sa femme, s’occupe de son enfant, mais pas 24 heures sur 24. Il s’isole, il voyage, il rencontre d’autres femmes (et couche complaisamment avec elles, souverain et libre – mais avec aucun garçon, restriction de goût).

Philippe Sollers se raconte sans se raconter, il se la joue en faisant parler un nègre, un journaliste américain qui est son double, miroir un peu barbare, un peu persan au sens de Montesquieu. « L’horizon européen se ferme », il est nécessaire de sortir de ce milieu parisien, si provincial au fond, si clanique, où « tout le monde se connaît » et pratique un genre de « prostitution éclairée » p.385. L’histoire mondiale, en 1983, se respire ailleurs : à New York, Venise, Rome. Le roman brasse beaucoup de thèmes qui travaillent l’époque. Les femmes sont émancipées, castratrices, mais au fond très seules. Elles sont des goules dont il faut user tout en s’en préservant. Le monde nouveau est « dur, cynique, analphabète, amnésique » p.22 – ce qui n’est pas si mal vu.

Les vedettes intellectuelles des années 1980 ont un côté cuistre, les « grands débats » sont vides et narcissiques. « La seule chose jamais discutée, c’est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? » p.27. Avec ce ton primaire, anti jargon, presque phonétique mais quasi incompréhensible pour ceux qui parlent en circuit fermé : les psys, les marxistes, les écri–vains, les universitaires. Comme ils sont pathétiques, aux pieds d’argile, ces colosses médiatiques, outres gonflées du vent admiratif des ignares : Fals (Lacan), Boris (Edern-Hallier), Lutz (Althusser), Baron (Aron), Werter (Barthes), Malmora (Moravia). A la question primordiale (voir ci-dessus les bipèdes), ils n’apportent aucune réponse, seulement des stéréotypes des poses théâtrales. Mode et dogmes, tel est le temps des masses, de « l’hommasse » p.230, « le collant et la laque » p.335 pour paraphraser La paille et le grain d’un certain président.

Le remède sollerien ? « Vivre ses passions sans se sentir coupable » p.35, une « longue et instinctive discipline de l’homme qui veut accomplir son projet, rien d’autre » p.93, un « guelfe blanc (…) c’est-à-dire pessimiste, casuistique, baroque, ayant appris à (ses) dépends qu’on peut seulement traiter le mal par le mal… jésuite » p.152. Un « sexy » p.622, ni prude ni obsédé du sexe, un joueur, un peu Casanova, tenté à la fois par le judaïsme et le matérialisme à la Démocrite p.210, un catholique en somme, pour la tradition, le décorum et la profondeur plus que pour la foi. Dandysme de l’affirmation dans une époque « anti ». Car « le totalitarisme (…) la pente inévitable humaine, ne sera vaincu que par (…) raffinement systématique, sauvage » p.336. Sollers le dandy exige protection de sa vie privée, repli sur soi et pudeur la plus stricte. Et l’admiration des œuvres, les vraies : « qu’est-ce que c’est gênant, n’est-ce pas, que le Concile de Trente ait produit des milliers de chefs-d’œuvre, et le Progressisme appliqué tant de croûtes ! » p.335. En 1983, en pleine gauche égalitariste triomphante qui subventionnait la culture avec prosélytisme militant au prétexte d’élévation des masses, il fallait oser.

Citant Schlegel : « L’ironie est la conscience claire de l’agilité éternelle, de la plénitude infinie du chaos » p.406. Sollers prend des accents nietzschéens mais sans presque le savoir (une seule allusion, via Lou Andréa Salomé, sur le retour possible du catholicisme). Comme s’il existait quand même un tabou à ne pas transgresser : de Maistre oui, Céline passe encore, mais Nietzsche non ! Allons, Philippe Sollers, encore un effort : bien que ni français (Sade), ni italien (Casanova), Nietzsche est très actuel – prophétique. Dommage de l’ignorer.

Philippe Sollers, Femmes, 1983, Folio 1985, 672 pages, €12.80 e-book Kindle €11.99

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Transamerica Express d’Arthur Hiller

Le train Trans Amérique qui relie Los Angeles à Chicago en deux jours est propice à la détente et aux rencontres coquines. George Caldwell (Gene Wilder), éditeur de jardinage, sexe et autres bricolages, compte bien se reposer avant d’aller au mariage de sa sœur à Chicago. C’est compter sans Hollywood.

Il fait la connaissance au bar d’un grassouillet représentant en vitamines (Ned Beatty), dont la E est particulièrement propice à la vigueur sexuelle, dit-il. D’autant que le balancement incessant du train incite à la chose. D’ailleurs, une ravissante blonde écluse déjà au bar des whiskies pour éluder sa solitude (Jill Clayburgh). Le représentant va draguer celle qui se fait appeler Hilly mais elle le rembarre en lui injectant le verre entier qu’il lui offre dans le slip, glaçons compris. Pour le refroidir. C’est dire si ces premières scènes situent le film : un policier comique.

Car la belle est la secrétaire particulière d’un professeur d’histoire de l’art, érudit en correspondance de Rembrandt. Il va à Chicago révéler lors d’une conférence que certaines lettres originales qu’il a découvertes remettent en cause l’authenticité de tableaux certifiés par le directeur de l’Institut d’art de la ville, Roger Devereau (Patrick McGoohan), expert à ses heures et spéculant sur les œuvres. Cela n’a pas l’heur de plaire à ce ponte et, à l’aide de trois sbires, il veut mettre la main sur ces lettres. Malheureusement le professeur est bordélique et il ne les trouve pas. D’où une interrogation musclée qui aboutit au premier meurtre.

La belle Hilly entreprend de séduire George Caldwell qui ne demande rien. On le retrouve allongé sur sa couchette, la chemise ouverte et le torse délicieusement caressé par les mains expertes, lorsqu’il voit à la fenêtre du compartiment un homme pendre la tête en bas, une balle dans la tête, avant de choir du train. Il croit avoir une hallucination, persuadé par la fille, surtout après martini, Mouton-Cadet et champagne, mais il doute… Au matin avisant le dernier livre du professeur, il découvre sa photo au dos (Stefan Gierasch) : c’est bien lui qu’il a vu mort !

Qu’à cela ne tienne, il suffit de vérifier. Hilly lui demande d’aller au compartiment du professeur, juste derrière le bar. Lorsqu’il toque à la porte, un inconnu soupçonneux lui ouvre, deux autres sont en train de fouiller les affaires. Il dérange et est expulsé manu militari du compartiment, du wagon et même du train par un géant simplet au sourire d’acier d’appareil dentaire ! Il se retrouve en rase campagne, loin de tout.

Une ferme est installée au milieu de nulle part et sa patronne est en train de traire une vache. Elle écoute son histoire qui la change de la routine animale et se propose de l’accompagner à la ville voisine. Mais ce sera en avion, un petit coucou à deux ponts, car ladite ville est à plus de cent kilomètres ! L’avion va plus vite que le train, qui ne semble pas dépasser les 80 km/h dans la première économie du monde (à l’époque), et George peut remonter dedans à l’arrêt de la ville.

Il retrouve au déjeuner Hilly qu’il a quitté avant le petit-déjeuner mais découvre qu’elle est en grande conversation amicale, sinon intime, avec Devereau. Lorsqu’il va dans son compartiment, la belle s’étonne de sa disparition du matin. Ne tarde pas à entrer, comme si de rien n’était, le directeur de l’Institut d’art qui l’a fait éjecter. Celui-ci, tout urbain, présente ses excuses pour ce malentendu, le « chauffeur » a outrepassé ses ordres en l’éjectant sur la voie. Mais le professeur va très bien, le voici qui arrive. Et George, confus, serre la main au sosie de la photo.

Tout irait bien, sauf que… Nouveaux rebondissements et deux autres meurtres que je vous laisse découvrir, dont celle du sourire d’acier avec un fusil sous-marin sur le toit du train – et nouvelle chute du train qui part tout seul. Stop laborieux jusqu’à une ville en pleine cambrousse où le shérif est aussi bouseux que son environnement et veut l’arrêter comme assassin (Clifton James). George se découvre des talents d’agent spécial, vole son pistolet au shérif, puis sa voiture que ramène son adjoint et neveu. A l’arrière, un voleur noir, Grover (Richard Pryor), qu’il délivre des menottes et qui l’aide, notamment à écouter les messages et à forcer un barrage de shérifs – mais aussi à se déguiser en Noir avec du cirage et à dansoter sur la musique de transistor pour berner la police qui surveille le train. Ce blackface ne passerait plus auprès des communautaires nord-américains bornés d’aujourd’hui – c’est dire si les Yankees sont devenus moralement bornés et politiquement cons par rapport aux années 70 !

Retour en voiture au train lors d’un arrêt en gare. George Caldwell est comme le chat, il a sept vies. Mais Devereau est obstiné et met la main sur les lettres de Rembrandt… que George récupère à l’aide de son nouvel ami Grover. Nouvelle éjection du train (comédie de répétition) mais cette fois à deux. La police de l’Etat les arrête mais le FBI est au courant par l’agent spécial descendu et cette fois George est du bon côté. Il est décidé d’arrêter le train avant l’avant-dernière station, où Devereau a l’intention de descendre après avoir brûlé les lettres originales de Rembrandt. Les Américains se sont toujours foutu de l’histoire ; elle n’est pour eux qu’une source d’antiquités à acheter et vendre, ou à détruire quand elles sont dangereuses – en témoignent les villes bombardées durant la Seconde guerre mondiale, y compris les villes normandes ou le Monte Cassino italien, ou les destructions en Irak.

Mais tout ne se passe pas comme prévu et le train fera une entrée fracassante dans les vitrines de la gare de Chicago en alerte panique. Sur un ton de parodie des films catastrophes.

L’action est prétexte aux gags mais ceux-ci ne sont pas aussi outrés que dans les décennies suivantes ; ils restent agréables à suivre, et mettent de l’ironie dans l’intrigue policière. Les décors comme les acteurs sont furieusement années 1970 et ceux qui n’ont pas connu l’époque pourront en avoir une assez juste idée. Le train est un puissant diesel qui crache des panaches de fumée bourrée de CO2 – l’écologie n’était pas vraiment la préoccupation de l’époque. Les coiffures des hommes sont afro ou longues, les pantalons patte d’éléphant et les chaussures chic des boots. Tout le monde porte costume et cravate, seuls les « hippies » sont accusés de toutes les dégradations. La clope est de mise et le whisky coule à flot. Pas de net ni de mobile, le train est la parenthèse idéale pour une autre vie en deux jours. Et le sexe s’est « libéré » de nombreux tabous.

L’Amérique se moque d’elle-même : un train qui n’avance pas, des experts filous, un professeur obstiné, un shérif de campagne dépassé, une fermière sympathique… C’est un divertissement de bon ton comme les Yankees après le 11-Septembre ne savent plus en produire.

DVD Silver streak – Transamerica Express, Arthur Hiller, 1976, avec Gene Wilder, Jill Clayburgh, Richard Pryor, Stefan Gierasch, Ned Beatty, Patrick McGoohan, 20th Century Fox 2006, €12.98

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Philip K Dick, En attendant l’année dernière

Cette fois-ci l’imagination droguée de l’auteur nous emmène dans le temps. Nous retrouvons les psychoses, les problèmes de couple, les femmes dominatrices égocentrées, la hantise du complot et de la tyrannie chers à l’auteur paranoïaque. Mais une drogue, inventée par AG Chimie, une firme évidemment allemande, permet de voyager dans les univers parallèles du temps. Le JJ-180 a pour inconvénient d’être à accoutumance immédiate, créée comme arme de guerre ; son avantage est que, voyageant dans le temps, on peut aussi trouver son antidote, synthétisé dans le futur…

C’est donc tout bénéfice pour l’auteur comme pour son personnage principal, le cette fois plus consistant docteur Sweetcent (dont le nom veut dire « doux »). Multipraticien dominé par son épouse Kathy, il maintient en vie durant des décennies grâce aux greforgs (greffes d’organes immédiates) son patron plus que centenaire, PDG de la FCT (la Compagnie des fourrures et colorants de Tijuana), avant d’être appelé par le Secrétaire général de l’ONU qui gouverne la planète Terre, Gino Molinari. L’action se situe en effet en 2055, 90 ans après la publication du roman, un futur encore proche qui décentre vigoureusement le lecteur. Car la Terre est en guerre contre les Reegs de Proxima du Centaure (gros insectes intelligents) et alliée des Lilistariens d’Alpha du Centaure (genre nazis disciplinés).

Molinari est un vieux rusé ; il se maintient tout juste en vie en refusant tout organe artificiel, ce qui lui permet d’éluder les décisions stratégiques que lui réclame son allié lilistarien et d’éviter que des millions de Terriens n’aillent servir dans leurs usines d’armements. Mais il connait la drogue JJ-180 et l’utilise secrètement à des fins politiques. Il rapatrie et congèle en douce une série de doubles issus des univers parallèles qui pourront prendre sa place en cas de nécessité – et le docteur Sweetcent, ne pouvant rien refuser à personne, sera chargé secrètement d’assurer à la fois sa mort physique et l’accomplissement de ses 43 pages de volontés.

L’univers 2055 est pittoresque : les riches s’évadent dans des lieux de divertissement qui reconstituent avec un soin minutieux le passé, comme Wash-35 qui est une sorte de Disneyland ayant pour unique thème la capitale Washington en l’année de la jeunesse des vieux, 1935. Y avoir un appartement dans son ancien quartier, retrouver ses copains d’enfance reconstitués en robots, les meubles et les illustrés d’époque, est une sacrée résidence secondaire. On y est conduit en taxi automatique (l’automataxi) qui décolle et atterrit où il veut, commandé à la voix et assurant divers services tels que boissons, pilules, films, conseils.

En revanche, chacun s’habille, fume et boit comme au bon vieux temps, sans rien de changé (sauf les seins nus pour les femmes dans les soirées), ce qui m’étonne un brin. Quant à Tijuana, la ville-frontière avec le Mexique (où la frontière est supprimée), elle est une projection des fantasmes les plus fous : fiscalité quasi nulle, main-d’œuvre bon marché, quartier des plaisirs, drogue en abondance, sexe à gogo, « y compris avec des putes de 13 ans » comme on en rêvait dans les années soixante et qu’on a fait dans les années soixante-dix (c’est tout le roman Polanski). Mais Philip K. Dick n’aime pas le sexe, se découvrant dominé par la femme-mère ; il préfère s’éclater chimiquement, ce qui en dit long sur la pathologie mentale générée par la société américaine.

Kathy est justement embringuée dans la dépendance au JJ-180, complot évident de Lilistar pour avoir prise sur elle et espionner son mari, médecin personnel du Secrétaire général. Par haine autant que par utilitarisme égoïste, Kathy dissout une pilule de JJ-180 dans le café de son époux qui ne voulait plus la voir mais qu’elle vient trouver à Cheyenne, lieu sécurisé du gouvernement terrien. Sweetcent se retrouve donc contre son gré dans le même bateau qu’elle, à charge pour lui de découvrir l’antidote pour tous les deux. Mais tandis que lui s’en sort, intelligent et par volonté de bien faire, elle se déglingue, déjà atteinte du « syndrome de Korsakov ».

Un bon roman d’anticipation où l’intelligence pratique compte plus que l’action et où les personnages prennent enfin un peu plus de relief que dans les précédents romans.

Philip Kindred Dick, En attendant l’année dernière (Now wait for last year), 1966, J’ai lu SF 2015, 286 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Christian de Moliner, Les transhumains

Le transhumanisme prône une humanité augmentée à l’aide des techniques aussi bien génétiques qu’informatiques. Le Graal est l’éradication du vieillissement. Ce dépassement de « la nature » par l’orgueil technique est pour (entre autres) les chrétiens un défi à Dieu analogue à celui de la tour de Babel ; la Bible décrète la morale de ce qu’il s’en est ensuivi.

Christian de Moliner s’empare du sujet pour en faire un roman policier de science-fiction assez réussi, dont je regrette seulement qu’il soit trop court et à mon avis sommairement étayé.

L’intrigue est séduisante : un meurtre dans une tour très sécurisée de Manhattan sans que personne ne soit détecté par les caméras de surveillance. Il s’agit de plus d’un meurtre mis en scène à la façon d’une crucifixion avec clous dans les mains et les pieds et crucifix dans le cœur. Un message net pour les dirigeants : arrêtez le « progrès » ! Une illustration future possible des actions des écologistes activistes.

C’est que la société américaine Transhuman Corporation, quelque part dans un futur proche, promet tout ce qu’on veut : vivre plus, vivre plus vieux, voire éternellement (sauf accidents et maladies). Les plus sont des implants techniques au poignet qui permettent de communiquer sans avoir à sa connecter à un mobile ou à un ordinateur, une valve au cerveau pour le haut débit direct exigé des chercheurs, une cape d’invisibilité réservée aux initiés, des mouches drones aptes à injecter des poisons ou à surveiller un objectif, des pièces sécurisées à l’aide du code génétique analysé par la respiration et qui diffusent un gaz mortel à tout contrevenant. L’éradication du vieillissement consiste en une puce spéciale, bientôt remplacée par une technique plus douce mais encore très secrète…

C’est ce projet baptisé Bixenta qui est, semble-t-il, en cause dans ce premier meurtre. Le patron de la firme, Dimitri Borag, fait agir ses relations politiques pour que soit nommé chef d’enquête le commandant John Dervin. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il peut avoir barre sur lui, le policier se disputant avec sa femme pour se faire augmenter. Peut-être aussi parce qu’en digne fils de l’auteur, ses obsessions sexuelles le poussent à clouer au mur la première secrétaire accorte qui passe. Sauf qu’il a cette fois une « excuse » : les phéromones diffusées par le poignet de ladite demoiselle, sur ordre de son patron, qui rendent la pulsion irrésistible. Les ébats, dûment filmés par caméra, feront un moyen de chantage efficace en cas de conclusions d’enquête qui dévieraient de la ligne voulue.

La Christian League américaine est violemment opposée à cet hubris humain mais l’auteur considère que c’est évident et n’analyse pas pourquoi. Ces chrétiens fondamentalistes militants se veulent plus que jamais soumis à Dieu en ses Commandements, avec cet arrière-plan à prétexte écolo qu’est le mythe de « la nature ». D’une nature comme ensemble des faits, ils passent à la nature comme norme morale indépassable. Il faudrait ne toucher à rien, « laisser-faire et laisser-passer » tout ce qui se fait et se passe « naturellement », la Main invisible (et divine) s’occupant de tout : il suffirait de naître. Une bonne traduction du capitalisme, si l’on y pense… Passer de l’homme primitif au transhumain serait transgresser les lois naturelles, donc aller contre nature ce qui est assimilé (comme l’inversion, l’avortement, l’adultère ou la GPA) à un crime de lèse-majesté divine, un défi diabolique à Dieu le Père. D’où les manifs – d’où peut-être le crime ? Les fanatiques sont prêts à tout puisqu’ils croient toujours détenir la seule Vérité, ou avoir des visions que leur envoie leur dieu.

C’est cet aspect idéologique qui n’est pas développé, ce qui est dommage. L’intrigue policière prendrait un sens plus actuel si elle explorait l’arrière-plan sociologique de l’opposition à Transhuman Corp. Au lieu de quoi tout se passe en vase clos, entre une équipe de chercheurs plus ou moins coupés du monde et paranoïaques, aspect psychologique qui n’est guère développé non plus. Je conçois qu’une intrigue policière se doit d’être resserrée pour que l’action continue de captiver le lecteur, mais le contexte social et humain est quand même ce qui distingue les bons romans, fussent-ils policiers.

Le lecteur apprendra, sur la fin comme il se doit, en quoi consiste ce mystérieux et anxiogène projet Bixenta, et comment « la société » régule ce qu’elle croit des transgressions de transhumains. Dominer la nature ? Peut-être – mais comment dominer sa domination ? Encore un abyme de sens pour ce roman d’anticipation très actuel que, malgré son inachèvement, je vous incite à lire comme stimulant intellectuel à propos de la société qui vient.

Christian de Moliner, Les transhumains, 2017, 153 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Michel Houellebecq, Les particules élémentaires

L’approche du millénaire a suscité une pensée du recul et de la destinée. Relire les œuvres vingt ans après donne le même plaisir que le feuilleton des Trois mousquetaires. Michel Houellebecq écrit dans ce livre depuis l’an 2030. Dans Les particules élémentaires, « l’homme » a disparu ; il est devenu une espèce nouvelle, un surhomme génétiquement stable et asexué qui a dépassé le désir, la maladie et la vieillesse. Ce livre est le livre des mutations.

Une vaste ambition. Le héros est un biologiste qui se nomme Djerzinski, comme le fondateur du KGB. Il rêve comme lui d’un Homme nouveau et du Meilleur des mondes, si ce n’est qu’il préfère la recherche en biologie à la politique dictatoriale. Deux demi-frères symbolisent la société d’aujourd’hui, condamnée parce qu’elle se fourvoie dans une impasse. Michel porte un prénom d’archange (il est aussi celui de l’auteur). Son rôle est de terrasser le diable Désir. Tandis que Bruno (l’origine du prénom est purement un signe physique) s’acharne à assouvir ce désir sous toutes ses formes, à en devenir fou.

D’où les trois parties de ce roman étrange : 1. le royaume perdu (celui de l’enfance et de la possibilité des désirs) ; 2. les moments étranges (où l’on cherche à réaliser le désir un peu partout, du Lieu libertaire au Cap d’Agde sexuellement social-démocratique, aux boîtes de sexe à la chaîne ou aux sectes New Age, voire sadiques) ; 3. l’illimité émotionnel (où la technique et la connaissance rationnelle créent un nouveau paradigme pour l’humanité). Malgré sa construction, ce roman sociologique apparaît presque sans histoire, quelque part entre la Nausée de Jean-Paul Sartre et les Choses de Georges Perec. Il véhicule une vision pessimiste de notre monde, il décrit notre société avec cynisme.

Si les traces de vie fossiles découverte sur Mars montrent qu’il n’y a ni acte créateur ni espèce élue ; si les animaux parmi la nature sauvage sont « d’une répugnante saloperie » ; si la société traditionnelle encourageait le mariage monogame, donc les sentiments romantiques et amoureux – notre société de masse rêve de l’utopie d’Aldous Huxley sans pouvoir la réaliser. « La mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir – contrairement au plaisir – est source de souffrance, de haine et de malheur » p.200. Aldous Huxley dans son Meilleur des mondes à sous-estimé l’individualisme.

« La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe–procréation est parfaitement réalisée ». Mais de l’individualisme vient le besoin de se distinguer. La différenciation narcissique supplante le principe de plaisir. C’est pourquoi le modèle social–démocrate ne l’a jamais emporté sur le libéralisme, ni l’échangisme n’a satisfait la sexualité humaine. « La société érotique–publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes » p.200. Les correctifs – les corollaires – sont les grandes messes des rock–stars et les drogues psychédéliques – ou encore l’anomie des SDF, que Houellebecq n’évoque à aucun moment alors qu’elle constitue une pathologie essentielle de notre société.

Le couple, « dernier vestige du communisme primitif » selon Houellebecq, se disloque avec l’arrivée de la pilule et l’autorisation de l’avortement. Alors explose le système monogame et le triomphe total du marché est assuré. Disparaissent de fait l’amour, la tendresse et la fraternité, au profit de l’indifférence, de la cruauté et de l’égoïsme. La responsabilité parentale se réduit au plaisir du sexe, au narcissisme du nounours, voire au matérialisme absolu « des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes » – pouvant dégénérer en esclavage de secte ou en serial–killing. Salarié, voire fonctionnaire, locataire, l’homme n’a plus aucun métier à transmettre, aucune règle de vie valable dans un univers qui change très vite.

« Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme » p.210. C’est moins vrai des femmes, toujours attachées physiquement à l’enfant mis au monde, mais probablement incomplet car le mâle est aussi capable d’attachement et de tendresse pour l’enfant. La remarque générale de Houellebecq reste fondamentalement opérante pour notre temps.

Ses notations sur les pratiques sexuelles en Occident à la fin du XXe siècle sont savoureuses. Les soixante-huitardes émancipées, à 40 ans, cherchent à fuir dans le macrobiotique et le yoga leur progressive absence d’attrait (p.133). Le modèle libertin des hommes, fondé sur les aventures et la séduction, prôné par exemple par Philippe Sollers, est cruellement ramené à sa réalité : « La lecture de Femmes le montrait avec évidence, il ne réussissait à tringler que de vieilles putes appartenant au milieu culturel ; les minettes, visiblement, préféraient les chanteurs » p.230. On pourrait cependant conseiller Houellebecq d’aller voir du côté de Matzneff en ses jeunes années…

L’être humain– comme tout être sexué – est-il « une particule élémentaire » douée de propriétés intrinsèques, ou dépend-t-il de l’influence des autres particules ? Il faut probablement faire une réponse ontologique sous forme de pari, même si l’Occident est rongé par un besoin de certitude rationnelle auquel il « aura finalement tout sacrifié : sa religion, son bonheur, ses espoirs, et en définitive, sa vie » p.335. La réponse de Michel Houellebecq est bouddhiste : séparation, éloignement et souffrance sont des illusions de l’espace mental dues à l’ignorance et à la peur. « L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est également l’autre nom du mensonge. Il existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque » p.376.

Ce livre noir sur l’être humain, cruellement critique, touche vrai, même s’il est souvent injuste. Il ne peut laisser personne indifférent.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998, J’ai lu 2010, 320 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

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Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares

C’est un essai très intéressant sur la représentation de l’Autre dans l’histoire occidentale que nous livre Roger-Pol Droit. Bien qu’un peu verbeux et parfois délayé, l’auteur répétant plusieurs fois la même chose en des mots différents, le propos est clair et édifiant : le barbare est le repoussoir de toutes nos hantises, l’Etranger absolu, l’inhumain amoral – mais aussi celui qui nous constitue. Le mot n’est pas prononcé mais le lecteur songe au phénomène du Bouc émissaire.

« L’imaginaire collectif » p.20 permet de constituer sa propre identité par opposition à un inverse négatif. Sans barbare, pas de civilisé ; sans barbarie, pas d’humanisme ; sans discipline, le barbare qui est en nous ressurgit, primaire et sauvage. Ces trois parties se constituent historiquement.

Tout commence chez Homère dans l’Iliade, au chant 2 vers 867. Mais seul le terme « barbare » figure ; les Grecs n’ont aucun mot pour désigner « la barbarie ». Le barbare est celui qui parle mal le grec. Il n’est donc pas le non-Grec, irréductiblement étranger, mais le frustre. Le terme va progressivement passer du seul parler grossier (« ceux qui font br br ») aux mœurs grossières, avant de prendre le sens d’ennemi : les Perses pour les Grecs, les Germains pour les Romains. Mais attention ! Perses et Germains ne sont ni des sauvages ni des sous-hommes : ils ont des vertus – elles ne sont simplement ni grecques ni romaines – mais surtout on leur fait la guerre. Si la figure du philosophe représente en Grèce antique l’ultime perfection de l’idéal d’éducation, mettant la raison aux commandes des passions et des instincts : le barbare est son opposé. La guerre psychologique va donc opposer culture et barbarie.  Le barbare « parle, mais mal. Il pense, mais à côté. Il vit, mais dominé » p.47. Il est confus, embrouillé, soumis au tyran. Il n’est pas « net », comme Apollon qui tranche ; il n’a de rapport au vrai que biaisé (comme Donald Trump).

Le philosophe, selon les Grecs, « est un homme de la mesure, de l’équilibre, de la domination de soi. La vie sous la conduite de la raison se nomme toujours tempérance, juste mesure. (…) Il incarne nécessairement le règne de la limite. (…) Limite des désirs, des appétits, des vengeances ou des châtiments. Limite des espoirs ou des aliments, la mesure est partout » p.51. Le barbare, c’est l’inverse. Il est constamment dans l’excès, anarchique, impulsif, émotif, incontrôlable, capable de toutes les transgressions sexuelles. Il est hors-limites, hors la « loi » qui meut l’univers comme la cité et chacun. Il n’est donc pas « libre » puisque dominé par sa sauvagerie : « De même qu’il ne se fait pas bien comprendre, et qu’il ne comprend pas bien, faute de se servir de la langue selon l’ordre, de même qu’il n’entend pas comment parlent la réalité et l’organisation du monde, le barbare ne se comprend pas lui-même » p.54 (comme les « 400 mots » des banlieues). Isocrate pense qu’on se civilise par l’éducation et « qu’on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous » p.86. Pas de racisme donc, mais de la méritocratie – comme aujourd’hui.

C’est Aristote qui va faire dériver le terme vers la « bestialité ». Pour lui, est barbare celui qui éventre les mères, fait rôtir les bébés, mange habituellement sa viande crue (non cuisinée), baise quiconque et partout sans souci de l’inceste ni du viol, tue et vole sans foi ni loi. Il est donc une sorte d’animal non doué de raison, asservi à ses instincts primaires. Chez Plotin, le barbare est le non gréco-romain : le brut, le non raffiné, le naturel, avec l’idée d’un retour à la source de l’énergie vitale et de la morale saine. L’hellénisme tardif fera de ces traits une vertu en préférant chamanes et prophètes aux philosophes, comme par suicide culturel, préparant la venue du christianisme et l’effondrement de l’empire romain comme de la culture gréco-latine. Peut-être sommes-nous proches d’une telle inversion de civilisation ?

Chez l’apôtre Paul, plus de barbares : « il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » p.163. En bref, l’universalisme égalitariste aboutit au « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », comme à l’abolition de toutes les différences accusées d’être des « inégalités » : différences de sexes, de mœurs, de couleur, de situation. Le christianisme valorise la « faiblesse » via la pitié qui est la plus haute vertu, sur l’exemple du Dieu-fait-homme crucifié pour les autres. Les nouveaux barbares sont non seulement ceux qui ne se convertissent pas à la religion d’amour, mais aussi ceux qui sont durs de cœurs, incapables de pardonner, adeptes de la force (et du viol, disent les féministes contemporaines). Le mâle, Blanc, cultivé et vigoureux se trouve aujourd’hui sur la sellette comme le pater familias romain d’hier, sage instruit, esprit sain dans un corps sain. Il faut dire que la chute de l’empire et les éjaculations successives de hordes venues de l’est qui tuent, pillent, violent, raptent, brûlent et détruisent tout sur leur passage, faisant la guerre pour la jouissance de la guerre, paraissent l’incarnation du Diable, appelant l’Apocalypse. Le barbare est, chez les clercs, surtout l’inhumain bestial dont le summum sera représenté par les Huns. Ce furent le surnom que les Poilus donnèrent aux Allemands durant la Première guerre…

A la fin de l’empire, « l’idée de barbarie commence à être pensée comme une donnée d’ordre physiologique. La cruauté est affaire de race, la violence et l’insensibilité deviennent des traits génétiques ». Dès lors, « La race civilisante se trouverait menacée d’abâtardissement, de métissage et de corruption biologique par l’arrivée des races porteuses de l’inculture ou d’une sorte de férocité biologique » p.187. Ce sera la croyance des Nazis comme des islamistes radicaux, c’est aujourd’hui la rhétorique de Trump sur les « rats » et sur la menace latino, c’est la hantise de l’Europe centrale en situation de vortex démographique via l’effondrement des naissances et l’émigration des jeunes.

Ce n’était pas le cas au Moyen-Âge, où les musulmans étaient combattus car non-chrétiens adeptes d’une religion faussée, mais admirés pour leur stratégie guerrière, le luxe de leur existence et la noblesse de leurs sentiments. Ils étaient des ennemis, pas des « barbares » ; ils deviendront « barbaresques » lorsqu’ils adopteront des comportements de pirates sans merci, massacrant, violant et razziant des jeunes pour les vendre comme esclaves du sexe et du travail, castrant les plus beaux mâles pour en faire des janissaires. La « mission » des chrétiens devient alors de les édifier pour les sauver de la barbarie. Chez Thomas d’Aquin, le non-chrétien est bestial par manque d’éducation et les Gog et Magog de la Bible sont des repoussoirs. Le sac de Rome en 1527 par les troupes de Maximilien 1er, mis en exergue par Jean d’Ormesson, assimilera pour des siècles Allemands et barbares ; cela perdure plus ou moins de nos jours contre « la Commission européenne » assimilée au droit du plus fort de la première économie de la zone.

Pour l’humaniste allemand Konrad Celtis, qui édite la Germanie de Tacite en 1500, les barbares sont régénérateurs de la civilisation. Tacite fait des Germains un mythe de vertu incarnée et de vie naturelle, opposés aux Romains de la décadence. Il sera suivi par Montaigne qui fait des « bons sauvages » des sages comme nous, par Rousseau qui fait de « la société » la source de tous les maux, puis par le romantisme qui préfère le rêve et l’imaginaire à la réalité et à la science, avant que ce mythe ne soit « racialisé » par les philosophes allemands à la fin du XIXe pour exalter une « race aryenne » dont ils retrouvent les racines « pures » en Inde ancienne. Leibniz pointera une forme de barbarie propre à la civilisation même : l’excès de rationalisme qui étouffe la sensibilité, l’érudition qui masque la nature ; Vico parlera d’hypertrophie de la logique au détriment de l’observation.

Mais les Lumières, puis la Révolution française, replaceront la « raison » en premier, déclareront les hommes « libres et égaux en droits ». La colonisation à mission civilisatrice sera encouragée au siècle suivant pour éduquer les « sauvages » et leur apporter la vraie religion. Ce fut la première mondialisation, qui sera reprise au XXe siècle par l’économie et « l’aide au développement », voire jusqu’à l’imposition de « la démocratie ».

Les « barbares » deviendront dès lors autres. Ils seront populaires et politiques lors des insurrections des « classes dangereuses » (Canuts 1831, Républicains 1848, Commune 1871). Ils seront romantiques avec la régénération de Michelet puis les mythes wagnériens, la vie naturelle écologique et dénudée des Wandervögel et des scouts de Baden Powell. Ils seront en chacun avec la « pulsion de mort » de Freud, tapie au tréfond de notre âme, en lutte avec « l’Eros civilisateur ». « Ce qui caractérise la représentation des Modernes, c’est que le civilisé peut toujours, soudainement, se transformer en barbare » p.260. Il existe d’ailleurs une « pathologie de l’universel » : l’Inquisition, la Terreur, le goulag, la Shoah, les Khmers rouges, le Rwanda… Quand le sentiment d’une fin de l’histoire pour cause de Vérité révélée rencontre la puissance du désir de Pureté, la liberté diminue et la civilisation régresse.

Intervient alors ce que Roger-Pol Droit nomme en Europe le « sens de l’attente ». Puisque la barbarie est en chacun et peut se révéler à tout moment à l’aide circonstances favorables, puisque le monde est désormais fini et globalisé, engendrant une conscience universelle de la « planète Terre », il n’existe plus de peuple repoussoir. Mais demeure la crainte de voir ressurgir barbares et barbarie ici ou là, venue de l’intérieur ou des frontières abolies. Cette anxiété rend frileux et, en même temps, passif. « Lorsqu’ils seront là, les barbares vont prendre le pouvoir, exercer l’autorité, commander, légiférer. Il ne s’agit nullement de leur résister mais de se préparer à recevoir des maîtres, bientôt présents, et qui vont gouverner. (…) C’est comme un soulagement qu’on attend d’eux » p.264. Cavafy, Coetzee, mettent en scène cette attente qui libère de la responsabilité de décider. Elle est une démission d’énergie, une « décadence » de la culture, la préparation à une « collaboration » active. Avant-hier les Nazis, hier les Soviétiques, aujourd’hui Daech ou Trump.

L’auteur conclut sur les représentations actuelles (en 2007) du barbare. Il est « nulle part » selon Lévi-Strauss qui en fait une construction sociale. « Partout » rétorque le philosophe Michel Henry pour qui la rationalité hypertrophiée des savants et des technocrates réduit au seul mesurable le savoir, faisant fi de la sensibilité. En « nous seuls » dit Edgar Morin, traumatisé par la Shoah, qui confond barbarie et toute forme de domination, en Occident disent les islamistes radicaux qui dénoncent l’impiété. « Fiers de l’être » disent Hitler et Staline, les skinheads, le gang des barbares, Daech et tous les nihilistes (Viva la muerte !).

« Ôtez les barbares, vous ôtez la conscience d’être civilisé. (…) Se construire des barbares, les entretenir avec constance et méthode, cela garantissait que la brutalité était de leur côté, non de celui de la civilisation » p.289. Ce pourquoi il nous faut bien désigner les barbares : pas question de relativiser, d’excuser, de nier : le barbare est nécessaire pour se constituer en humanité. Car tout n’est pas permis : « un homme, ça s’empêche ! » s’exclamait le père d’Albert Camus devant l’un de ses compagnons, égorgé par des racistes arabes haineux.

Quand il n’existe ni frontières, ni limites, ni identité, la violence est partout. Quand il n’est pas de loi, l’homme est un loup pour l’homme (même si c’est faire injure à ces animaux hiérarchiques). Les barbares sont l’inverse de la bonne norme humaine et ils incitent par leur mauvais exemple à inventer la civilisation.

Les barbares du futur, selon l’auteur, ne seront-ils pas ceux qui voudront « tuer le hasard » par la technologie ? Les manipulations génétiques, l’intelligence artificielle, les voitures autonomes, la surveillance sociale généralisée, la traque aux déviances permises par les technologies de l’information et de la communisation, mais aussi les crimes de bureau que sont les règlements étroits, le jargon administratif, le storytelling commercial et politique, les « vérités alternatives » alias fakes news, ne suscitent-elles pas une nouvelle barbarie contre laquelle il faut sans cesse établir des garde-fous ?

Un livre très stimulant.

Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares, 2007, Odile Jacob, €28.90 e-book Kindle €28.99

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jeune et jolie de François Ozon

Isabelle (Marine Vacth) a 17 ans en été (22 ans en réalité) ; elle devient femme et veut baiser pour « s’en débarrasser », selon la mode. Elle mime le coït à cheval sur un oreiller et halète de fantasmes. Son jeune frère Victor de 14 ans (Fantin Ravat) l’observe, attentif à apprendre la technique de l’amour. Il confond encore affection et technique sexuelle, croyant selon le romantisme véhiculé par les medias que le savoir-faire physique conduit aux élans du cœur.

Mais lorsque Isabelle laisse faire Felix (Lucas Prisor), un copain allemand sur la plage un soir de sortie en boite, elle ne jouit pas. Pourtant, le garçon est bien bâti, armé de muscles solides et ne la brusque pas. Il prend son temps et de longues minutes de pilonnage fesses nues sont exhibées sous les yeux des spectateurs comme du double habillé d’Isabelle, passive. Rien ne vient ; Isabelle n’est qu’un sac de viande jeune et jolie qui se fait bourrer. Fin des illusions. Est-ce cela être femme ? Elle retrouve son petit frère endormi en slip dans son lit : il veut savoir « comment ça s’est passé » quand elle rentre ; il compatit pour apprendre. Mais, bof, qu’y a-t-il à dire ? C’est fait et on en est débarrassé, c’est tout. Ce n’est jamais génial la première fois, dit-on.

L’automne venu, de retour dans le quartier latin où vit sa famille aisée, Isabelle décide d’explorer les possibles après qu’un homme mûr l’eut abordée dans la rue pour lui donner son numéro de téléphone. Elle achète une autre puce pour mobile et s’inscrit sur un site Internet de rencontres. Elle s’y montre fort déshabillée et ment évidemment sur son âge. Mais comme elle est jeune et jolie, plusieurs clients la sollicitent. Pour 300 € la passe, elle se rend dans les chambres d’hôtel et se soumet aux désirs des hommes mûrs, pas toujours classe. Au début, ça la dégoûte, puis elle y prend goût. C’est surtout la surprise qui lui plaît, la nouveauté de se déguiser en femme bien vêtue à hauts talons au lieu de son infâme uniforme de lycéenne Henri IV : baskets, jean, tee-shirt et veste caca de surplus d’armée. Plus l’adrénaline de découvrir le désir mâle, jamais le même, souvent bête et parfois cruel (« pute un jour, pute toujours, ha ! ha ! ha ! »). Mais tel est le prix pour trouver la jouissance. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », déclame Rimbaud étudié au lycée.

L’hiver passe dans les passes ; les billets s’accumulent dans une pochette. Isabelle n’en pas besoin, sa mère lui donne de l’argent de poche et son père, divorcé, 500 € à chaque Noël et anniversaire. Mais se faire payer donne du prix au désir ; c’est se faire valoir au lieu de se faire avoir. Isabelle n’a pas de copain au lycée, elle les trouve immatures et peu séduisants. Le printemps survient et, avec lui, les émois du frère, Victor, travaillé d’hormones qui se branle sous les draps, à l’ébahissement complice du beau-père qui entre sans frapper, en bobo branché. Une copine au collège propose aux garçons des baisers profonds pour 5 €. « C’est pas cher, rétorque Isabelle, et pourquoi pas ? C’est un bon entrainement ».

Mais un jour de baise où elle chevauche son client favori Georges (Johan Leysen), un vieux littéraire qui s’est peu occupé de sa propre fille, elle le crève sous elle. Il claque d’une crise cardiaque en plein orgasme. Fuite, désarroi, elle décide d’arrêter : l’amour tue. Mais la police est bien faite, dit-on ; elle remonte sa piste grâce aux caméras de vidéosurveillance de l’hôtel et des transports. Sa mère Sylvie (Géraldine Pailhas), cadre d’hôpital, est atterrée de voir débarquer deux flics qui lui apprennent la double vie de sa fille encore mineure. Elle n’a rien vu, rien compris, surtout à l’époque qui avance et aux enfants tombés dans le numérique quand ils étaient petits. Quand elle ne comprend pas ou qu’un mot trop vrai la choque, forte de son statut social garanti de Mère, elle baffe : le garçon, la fille, le mari. A l’ancienne, persuadée de son bon droit et de son autorité.

Mais qui est-elle pour donner des leçons ? Divorcée du père de ses enfants, portant la culotte dans son couple recomposé puisqu’elle détient la progéniture dans la famille, leur ayant assuré des prénoms présomptueux comme Isabelle et Victor (la belle et le victorieux), baisant le soir venu avec le mâle noir d’un couple très ami, n’agit-elle pas elle aussi comme « une pute » ? Bobote branchée qui va au théâtre et aux comédies musicales, qui a lu le magazine Jeune et jolie dans sa jeunesse, n’est-elle pas une femme facile, qui aime plaire à tout le monde ? Or c’est cela une pute : trouver tout le monde beau et gentil, baiser à l’occasion, être toujours prête à admirer et à renchérir dans le sens du vent. Il y a des putes physiques, des putes de cœur et des putes culturelles, mais qu’est-ce que cela change ? Isabelle lui renvoie en miroir l’éducation laxiste qu’elle a donnée à ses enfants : baiser, divorcer, se faire le mari d’une amie, aller au théâtre parce que cela se fait et pose socialement, sans pourtant apprécier… Elle qui décide de tout, pourquoi ne laisse-t-elle pas décider sa fille, fruit de l’Internet et de l’accès à tout ?

Cela se passe donc mal avec Isabelle et le beau-père n’a pas son mot à dire, un brin émoustillé par la femme qui se révèle dans sa belle-fille. « C’est le psy ou l’hôpital psychiatrique » : car les Mères peuvent tout sur les enfants mineurs. Ce sera donc le psy (Serge Hefez), évidemment un juif mûr et bobo normatif qui parle d’une voix douce, relance et fait parler. Lui aussi ne fait-il pas « la pute » avec ses 70 € par séance (« c’est tout ? » s’exclame Isabelle). Elle parle mais n’a pas grand-chose à expliquer, c’est venu comme ça, pour voir, puis par goût : béance de sens. La mère encaisse ; elle a privé sa fille de téléphone, d’ordinateur et de sorties, mais cela ne peut durer qu’un temps.

Isabelle, invitée par une copine de lycée à une « boum » dans son quartier latin branché, déambule parmi les garçons qui se bourrent avant d’essayer de bourrer, et des filles excitées par la perspective de « la première fois » mais aussitôt déçues par l’acte – vu en vidéo cent fois mais sans cet amour romantique chanté par Françoise Hardy dans les tubes des années 60 et 70. Isabelle se laisse embrasser par un garçon pas très beau mais solitaire, Alexandre (Laurent Delbecque) ; elle veut lui faire plaisir. Elle commence donc à « sortir » avec lui, sous l’œil favorable de ses parents qui la retrouvent dans les normes. C’est cela aussi faire la pute : être facile aux normes et plaire à ceux qui les valorisent.

Mais cela ne dure pas car il n’y a pas d’amour : le garçon est gentil lui aussi mais elle le jette. Quand il ne bande pas, elle use d’un truc de pute : elle suce son majeur et l’enfonce dans le cul du garçon – c’est imparable, il jouit. Le petit frère est tout triste, il est prêt à se faire des amis des amants de sa sœur pour participer. Ce contrepoint d’un tout jeune mâle frais et maladroit, en apprentissage sexuel, fait beaucoup pour le film car Isabelle parle peu et sourit rarement. Les hystéries de la mère et les naïvetés du frère donnent de l’humanité, par contraste, à son exploration de la féminité.

Un soir, elle remet la puce de son téléphone bis et trouve pléthore de messages, instant drôle comme il y en a dans cette histoire. Le spectateur la retrouve allant dans le même grand hôtel où son miché est mort, pour un rendez-vous à 300 € avec… la femme du vieux littéraire, Alice (Charlotte Rampling). La boucle se boucle, les souvenirs remontent aux deux femmes, la jeune amante et la vieille épouse, marquant combien le désir des hommes se poursuit avec l’âge tandis que celui de la femme se trouve en butte au délabrement physique. Prendre son plaisir tant qu’il est temps est compréhensible ; l’amour a peu à voir avec le sexe, contrairement à l’image déformée qu’a laissé le siècle romantique. L’amour est un accord affectif, pas un emboitement forcé et mécanique répété, contrairement à l’image déformée qu’a laissée la soi-disant « libération » de mai 68 et l’essor du porno sur le net.

Après une heure et demie d’éducation physique à la baise et aux trucs du sexe, le spectateur édifié (et prévenu en introduction qu’il va voir des scènes « osées ») sait qu’isabelle n’est pas plus une pute que sa mère ou son psy, que chacun assouvit ses désirs comme il peut (le godemiché dans l’armoire des toilettes de l’amie du couple), mais que l’amour se construit, lentement et qu’il n’arrive pas tout cuit avec la jouissance. Naître au monde passe par l’exploration de ses possibilités d’individu, donc par son corps et par la transgression scandaleuse de l’adolescence – ensuite ? Les choses sérieuses commencent…

DVD Jeune et jolie, François Ozon, 2013, avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas, Frédéric Pierrot, Fantin Ravat, Johan Leysen, Charlotte Rampling, Laurent Delbecque, Lucas Prisor, France télévision 2014, 90 mn, €13.49, blu-ray €10.33

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