Religions

Chogyam Trungpa, Méditation et action

Le bouddhisme est souvent exploré à plaisir comme une religion ésotérique aux innombrables dieux et comme une voie difficile, jalonnée d’épreuves mystiques vers le salut. Tout cela flatte le vulgaire et son exigence de merveilleux. Mais, comme nous l’apprennent des sages, il est aussi une philosophie pratique de très haute tenue. Trungpa, qui fut abbé de monastère tibétain, puis dirigeant d’un centre religieux bouddhiste en Ecosse, traduit en termes simples l’expérience de Bouddha et son enseignement.

La souffrance et l’ignorance viennent de l’ego qui empêche chacun de voir les choses telles qu’elles sont. Les désirs et les émotions obscurcissent et rendre incapables d’apprendre. Conceptions, idées, espoirs et craintes sont des illusions : ce sont des créations de nos spéculations. Il nous faut acquérir l’attention nécessaire pour tout scruter et passer outre au sens commun et aux idées reçues.

Le bouddhisme est la seule grande religion où l’on ne reçoit pas dévotement une révélation enjoignant de se soumettre inconditionnellement et d’obéir aux commandements sous peine des enfers éternels, mais où l’on donne l’exemple d’un homme : Gautama Bouddha. Chacun peut devenir bouddha par discipline personnelle. Il faut se mettre soi-même en état de réception pour comprendre la situation qui se présente et s’en servir spontanément. Tel est l’éveil : l’aptitude à observer en faisant taire son ego pour laisser être les choses sous nos yeux.

Cet état s’atteint par un entraînement progressif, volontaire et discipliné. Il faut s’accepter tel que l’on est pour utiliser un ou plusieurs caractères positifs en soi comme levier. On construit en intégrant, pas en éliminant ou en niant. Un maître est utile comme révélateur de situation pour éviter de retomber dans l’ego, mais c’est bien le disciple qui se cherche et se trouvera par lui-même. Comme en psychanalyse, qui n’a au fond pas inventé grand-chose. Le maître n’éduquera pas mais pourra créer les conditions propres à l’étincelle. Une conscience attentive se développe par des exercices appropriés de concentration dans le but d’atteindre, dans chaque situation, un état de lucidité, d’ouverture des sens et de l’esprit – et un retrait de l’ego qui juge et interprète en illusionniste. La conscience attentive vise à voir simplement ce qui est, sans filtre égotistes. Cet état sincère et complet de bienveillance impersonnelle permet de percevoir les événements comme un tout, donc le jaillissement des impulsions créatrices accordées au moment présent.

Il s’agit d’acquérir la patience lucide et l’œil stratégique du guerrier zen : dans la bataille, le combattant prend les choses comme elles viennent et y fait face de tout son être pour passer outre. Il n’attend rien de l’extérieur et ne peut changer la situation : il entre lui-même en paix et saisit lucidement l’événement pour y répondre. Il vit dans la réalité, il « est » avec elle, participe de son mouvement.

Pour cela, il est nécessaire de s’entraîner à la concentration, première étape de l’effacement de l’ego par la mise en retrait des émotions et préjugés, pour atteindre l’état de perspicacité qui est celui de la conscience lucide, une énergie intelligente qui permet d’appréhender les événements dans leur totalité par une attitude ouverte. Ces exercices peuvent appartenir à des disciplines diverses : yoga, arts martiaux, tir à l’arc, marche ou course, mais les plus simples concernent la respiration, qui calme le physique pour ouvrir le mental. Le souffle est l’expression unique du « maintenant ». Se concentrer sur lui éduque à ressentir le moment présent pour se tenir en accord avec la situation plutôt que de spéculer sur l’après ou de regretter l’avant. Il faut devenir un avec la conscience de respirer, la sensation du souffle, le sentiment d’être au monde. Lorsque surgissent les pensées, les observer comme des pensées extérieures au lieu d’en suivre le déroulement : les regarder surgir, puis disparaître, voir leur nature transitoire.

Cette philosophie simplement exposée rejoint les réflexions de Socrate sur l’illusion des opinions, le poids social de la doxa et l’exigence d’une critique personnelle, tout comme les préceptes stoïciens d’appartenance au mouvement de la nature et de sérénité morale par la pleine conscience de ses actes, comme aussi l’individualisme observateur de Montaigne, la critique radicale de Nietzsche et l’ouverture humble devant les incertitudes de l’observation absolue du XXe siècle, d’Heisenberg à la théorie du chaos et des sous-ensembles flous. Le bouddhisme est un élément de cette chaîne d’intelligence humaine à laquelle j’appartiens, pour qui Dieu n’est autre qu’une projection enflée de l’ego, et qu’il importe bien plus de s’éduquer soi-même à vivre à propos. Il vaut mieux se prendre en main consciemment qu’obéir à des commandements, observer et apprendre plutôt que de croire et se soumettre.

Chogyam Trungpa, Méditation et action, 1969, Points Seuil 1981, €7.90

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Christian de Moliner, La guerre de France

Christian de Moliner n’est jamais meilleur que lorsqu’il quitte le présent pour conter une histoire. Dans ce thriller de politique fiction, il imagine la France de 2035, vingt ans après les premiers attentats islamiques de 2015 au Bataclan sous le pantin mollasson qui présidait alors socialement « la démocratie ». Vingt ans et trente mille morts plus tard, c’est la guerre en France. Deux clans s’affrontent : les islamistes qui font de leurs ghettos de banlieues des forteresses où la République ne rentre plus – et les nationalistes qui organisent les représailles et pratiquent le biblique œil pour œil.

C’est donc l’impasse et le gouvernement reste impuissant malgré ses moyens régaliens, empêtré de tabous et de morale.

C’est alors qu’une étudiante à Science Po habitant rue du Dragon, Djamila Loufi, est abordée dans la rue par un mystérieux agent qui se fait appeler Charles Maur… non, pas lui, Maurras, mais Mauréan. Ce qu’il lui propose est inouï : aller rencontrer les deux chefs des clans islamique et nationaliste à la conférence de Chisinau, organisée conjointement par les Russes et les Saoudiens dans la minuscule République de Moldavie, à peine 500 000 habitants, coincée entre l’Ukraine et la Roumanie.

Pourquoi elle ? Parce qu’il lui révèle qu’elle est la fille du dirigeant nationaliste, issue « d’un viol » selon sa mère, sa condisciple étudiante (devenue bizarrement aide-soignante) avant de se suicider quatre ans auparavant. Mais « le viol » – ce fantasme récurrent de l’auteur – est une histoire construite par la mère, pas forcément la réalité… C’est ce que va découvrir peu à peu Djamila/Anne, étant forcée d’accomplir malgré elle tout ce qu’on lui demande. Car sa copine Pauline a été enlevée et une voiture manque de l’écraser dans la rue ; mais elle est désignée major du concours de journalisme à Science Po et obtient passeport et visa en deux jours.

La guerre de France va-t-elle faire une pause grâce à la négociation, sinon s’arrêter ? Car aucun des deux clans ne peut gagner pour le moment ; les islamistes comptent à terme sur leur natalité galopante, les nationalistes sur le rejet croissant des valeurs incompatibles avec la république – et cela fait vingt ans que cela dure.

Tout citoyen peut contester le parti-pris historique de l’avenir en objectant par exemple que l’Etat – pourtant quasi-monarchique sous la Ve République avec l’article 16 de la Constitution – a bien plus de pouvoir que le lamentable exemple hollandais a laissé ; que « les Français » ne supporteraient pas vingt ans d’attentats croissants et un tel nombre de morts sans élire « démocratiquement » un gouvernement fort sur l’exemple autrichien, hongrois, italien, américain et même allemand, qui n’hésiterait pas à remettre en cause les « aides sociales » aux terroristes et à déchoir de nationalité puis expulser les pires ; que la minorité religieuse qui se met volontairement en infraction avec les lois républicaines ne pourra qu’être rejetée massivement par les électeurs si elle devient trop menaçante – avec l’aide probable des autres pays européens affectés des mêmes maux ; que les tabous de la morale ne résistent pas longtemps quand on tue vos enfants.

Mais l’intérêt du livre est de projeter une hypothèse vraisemblable sur le futur, comme Jean Raspail l’avait fait en son temps sur l’immigration venue de Méditerranée avec Le camp des saints. L’arrestation, après que ce livre fut écrit, d’une cellule anti-islamiste qui se proposait de répliquer par des attentats ciblés aux attentats ciblés – prémisse d’une guerre de France – vient conforter la fiction.

Ce livre qui sort le 30 août devrait alimenter le débat lors de la rentrée littéraire. Il offre un divertissement utile en forçant à penser l’impensable : comment éradiquer le terrorisme ? comment faire vivre en bonne entente des communautés sous une même loi laïque ? ou comment expulser in fine les incompatibles ? L’histoire est écrite sans fioritures, les caractères approfondis et l’action progresse de chapitre en chapitre sur un alléchant mode complotiste. Voici un bon livre, dans la lignée de l’étude sur l’islam en pratique mais surtout du premier roman d’anticipation politique qu’est Trois semaines en avril et qui forme une suite. Qu’on se le lise !

Christian de Moliner, La guerre de France, 2018, Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, €23.00

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

PS : dans la version définitive, corriger SVP le sigle SDCE p.127 qui ne veut rien dire : le SDECE a changé de nom sous Mitterrand pour devenir DGSE, s’il s’agit d’un autre service, le préciser.

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Thomas Cleary, La voie du samouraï

La thèse de l’auteur est la suivante : « Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une véritable stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chefs séculiers. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cette déviance autoritaire prit plusieurs siècles. Il est nécessaire de dégager le zen authentique de ses formes militaires.

Voilà un superbe programme, que l’auteur met en œuvre en analysant de façon critique quatre auteurs japonais : Miyamoto Musashi (Traité des cinq roues), Yagyu Munenori (Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre), Susuki Shosan, et Takuan (Mystères de la sagesse immobile).

De tout cela, il ressort que :

1/ La voie ne doit pas s’accomplir seulement dans le combat mais dans chaque instant de la vie. Si la férocité animale du samouraï cherche à détruire ses adversaires, le zen vise à une férocité spirituelle destinée à trancher le nœud de l’illusion partout où il se forme. La première étape de la voie est une attention scrupuleuse favorisée par des exercices de concentration : par exemple, en combat, diriger son esprit entièrement sur son adversaire pour chercher la faille. Il s’agit de contrôler son esprit pour l’empêcher de divaguer hors du réel qui requiert toute l’attention.

La seconde étape est le but ultime du zen : le non-attachement aux événements du monde, qui sont impermanents, éphémères. Tout passe, pourquoi s’accrocher à des acquis de toutes façons condamnés à muter ? C’est ainsi que progresse d’ailleurs la recherche scientifique, en remettant en cause à tout moment non seulement les dogmes, mais ce que l’on croit scientifiquement vrai à un moment donné : il n’y a pas de « bible » écrite une fois pour toute mais un livre qui se corrige et s’améliore sans cesse. L’état de « sans pensées » n’est pas un vide « d’absence de pensées », mais un éveil, un espace de liberté fluide et non une indifférence. Exemple : « Bien que vous perceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité des muscles mais l’immédiateté des réflexes entraînés, l’attention prête à tout, qui rend l’action possible.

2/ L’« art de l’avantage » est une expression plus juste qu’« art martial »  selon l’auteur, car elle renvoie à la stratégie. Tout être est aux prises avec un monde changeant où l’adresse et la fluidité se révèlent des outils essentiels à la survie. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque l’inhibition de la réaction libre et spontanée du « premier mouvement » qui, souvent, est le bon. La normalité implique une vision large, non bloquée ou focalisée, stratégique : un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit ne se fixe pas mais reste vacant, disponible à tout ce qui survient ici mais aussi ailleurs pour les répercussions en chaîne, maintenant mais aussi hier et demain pour les causes et les conséquences. Quels que soient les actes, s’ils sont accompagnés d’une pensée et exécutés avec une concentration « violente », ils perdent toute coordination. L’efficacité vient de la liberté, c’est-à-dire de la maîtrise. « Oublier le moi » ne signifie pas qu’il n’y ait plus aucun « moi » conscient, mais que la conscience de l’individu ne reste pas enclose dans son petit moi. Ni impulsif, ni insouciant, mais un moi contrôlé, conscient des interactions, ouvert aux autres et à ce qui survient.

La voie se fonde sur la raison, elle est l’application d’une honnêteté authentique axée sur l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action ; il s’agit d’agir à propos. Mais, pour bien raisonner, il faut comprendre la logique sous-jacente, donc entrer en sympathie avec le mouvement des choses et des êtres ; il faut les « laisser être » ce qu’elles sont avant de les préjuger, les observer avec détachement, lucidité et compassion. L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais à une capacité de transformation, une possibilité d’action sur le monde. L’objectif du zen n’est pas l’accomplissement du vide en soi-même, mais la méthode par laquelle sont éliminées les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent à tort l’esprit sur les apparences, l’attachent aux choses, l’enchaînent aux angoisses névrotiques et le laissent impuissant, velléitaire, superficiel.

3/ Le zen est une voie sur laquelle chacun avance pas à pas. On peut le comparer au métier de charpentier qui entre peu à peu par expérience et entraînement. La maîtrise de soi est progressive, due à l’apprentissage et au travail. Le métier n’est pas entré tant que l’adepte reste attaché à sa pratique. Assimilée, la pratique doit devenir inconsciente ; elle s’accomplit alors avec liberté et efficacité. Dans tous les arts traditionnels japonais la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites de la tradition. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline stricte n’était pas de transformer le novice en automate obéissant, mais de lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception propre non ordinaire – en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée instinctivement sur les formes de l’enseignement.

La pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. En ôtant le voile des préoccupations mentales, de l’attachement aux formes ou à la pratique, l’esprit gagne en disponibilité, donc en vigueur. Il devient alors plus efficace, plus aigu en analyse. Ni impatience, ni excès dans la pratique, l’authenticité et la persévérance sont les seuls critères qui vaillent. Si l’on cherche à atteindre ses limites ou à se distinguer par quelque mortification, on s’épuise en vain et l’on affaiblit son potentiel. L’entraînement doit être progressif et tempéré au niveau atteint. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts revendiqués et les émotions mises en avant (tout ce que mai 68 a promu). Leur contrôle et leur maîtrise demande du temps et de la discipline à la jeunesse gonflée d’hormones. Elle demande surtout une force intérieure que tout le monde n’a pas au même degré, une volonté vivace de s’accomplir pleinement. Sinon, la discipline reste une contrainte extérieure qui devient un attachement, une obéissance qui devient une croyance aveugle, un accessoire de l’ego qui conduit à une religiosité sentimentale, superstitieuse et inefficace. Au contraire de l’humeur sombre qui prend tout au sérieux et bat sa coulpe, prison des sens, une humeur enjouée est une voie vers l’éveil.

Cet ouvrage, à mes yeux capital et bienvenu pour notre époque, clarifie ce qu’est le zen ; il le dégage du militarisme nippon comme de de la gouroutisation béate venue de Californie. Il offre une conscience plus claire de la voie à suivre pour devenir ce que l’on est.

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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La voie lactée de Luis Buñuel

Athée grâce à Dieu, Luis Buñuel entreprend dans la tourmente de 1968 un pèlerinage aux absurdités de la religion catholique romaine. La voie lactée est celle de saint Jacques qui aboutit à Compostelle, la fin de terre occidentale. Un cadavre, qu’on dit sans tête, aurait été retrouvé par des bergers et attribué au fils de Zébédée, frère de l’apôtre Jean chéri du Christ. Comme il était pêcheur sur le lac de Tibériade, il devait connaître la navigation… Ou plutôt son cadavre, car il aurait été tué en Palestine. Mais on ne sait même pas s’il a existé, tant la mention de son nom n’apparait que tardivement (comme Jésus le Christ, d’ailleurs). Sa « tombe » a été découverte sous le roi Alphonse II des Asturies, né en 791 et mort en 842 or, dès 785, saint Jacques est déjà présenté comme le sauveur de l’orthodoxie chrétienne et l’on peut supposer que le saint mythique fut choisi comme étendard pour contrer l’invasion arabe de l’Espagne, entreprise de 711 à 726. D’autant que la ville Santiago de Compostella fut prise et pillée en 997 par Muhammad ibn Abî Amir dit el-Mansour. Jacques est considéré comme matamore, tueur de Maures.

Mais, fin 1968, le « pèlerinage » est bien oublié ; il faudra attendre le livre de Barret et Gurgand, Priez pour nous à Compostelle et l’émission Apostrophe pour que le pèlerinage redevienne à la mode, et pas uniquement chez les catho-gauchistes. Aujourd’hui, « marcher » permet de retrouver son corps, donc de reprendre ses esprits tout en apaisant ses passions (le chemin fatigue), donc de « se retrouver » – saint ou pas. Faire le chemin est une « voie » comme dans le zen, il donne un but mais ce qui compte est le cheminement, pas le tombeau. A l’époque, en ces années glorieuses, tout le monde aspire à devenir bourgeois, apprêté et bien vêtu, possesseur d’une automobile. Le film montre à l’envie les voitures antiques de la fin des années 60 défilant sur les autoroutes, depuis Paris jusqu’en Espagne.

Mais ce que dénonce Buñuel constamment est l’hypocrisie bourgeoise sur la religion : célébration en paroles et actes au rebours. Deux compères vagabonds, Pierre et Jean (Paul Frankeur et Laurent Terzieff), prénommés comme les deux apôtres qui découvrirent le tombeau du Christ vide, se voient en butte aux « charités » à géométrie variable des gens rencontrés sur la route. Pierre le vieux (59 ans) est croyant parce qu’il « ne peut plus » (baiser), Jean, le jeune, plutôt athée parce que remontent à sa mémoire des souvenirs de la guerre civile espagnole – et même le fantasme puissant du pape fusillé par les rouges. Pourquoi vont-ils à Santiago ? Pour voler les pèlerins peut-être… Ou pour quêter leur voie, on ne sait pas.

Sur leur route, des « miracles » se produisent, souvent ambigus, à la limite de la coïncidence – probablement exprès : ce grand homme en noir (Alain Cuny) à l’écharpe rouge (tout comme Mitterrand qu’on appellera « Dieu » 13 ans plus tard…) donne un billet à celui qui épargne mais rien à l’autre qui n’a rien, et s’éloigne en trois parties avec un nain et une colombe, figure de la Trinité ; ce gamin qui a du sang sur les mains et un trou rouge au côté gauche de sa chemise, prostré en bord de route et qui stoppe une limousine américaine pour faire monter les deux pèlerins serait incompréhensible sans culture catéchiste : il est l’image de Jésus adolescent portant les stigmates (les deux se feront d’ailleurs virer peu après le départ pour avoir juré le nom de Dieu) ; la foudre tombe non pas sur le mécréant qui défie Dieu mais à une vingtaine de mètres ; le souhait réalisé de voir se crasher la DS arrogante aux yeux bridés qui passe à toute allure sans daigner s’arrêter aux pouces levés ; l’apparition de la Vierge toute en bleu ciel dans une forêt où deux « chasseurs » hérétiques ont tiré sur un rosaire. Certains miracles présumés sont des fantasmes, comme ce jeune homme beau comme Satan (Pierre Clémenti) qui dit aux deux compères de filer après l’accident de la DS, ou ces compagnes surgies d’on ne sait où dans le lit d’à côté de l’auberge espagnole (où chacun apporte ce qu’il souhaite) ; incident conforté par le curé (Julien Guiomar) qui raconte comment l’économe d’un couvent, après avoir prié la Vierge, dépose les clés du coffre et part faire sa vie, se marier et avoir plusieurs enfants, avant de retourner au couvent pour finir son existence… et retrouver ses clés à la même place, comme si elle avait rêvé un destin en l’espace d’un instant.

De Paris à Santiago, le chemin est picaresque, composé d’une arlequinade de scènes réalistes ou rêvées, présentes ou mythiques. C’est l’occasion d’exposer de façon complaisante toutes les variantes du christianisme, que le dogme papal a qualifié évidemment « d’hérésies » par soif de pouvoir. Ainsi le faux pape qui en appelle à s’unir selon le Christ, la communion des corps fornicateurs après celle du pain et du vin ; Marie (Édith Scob) qui dit à Jésus (Bernard Verley) de ne pas se raser, Jésus qui transforme l’eau en vin à un dîner fort joyeux, ou qui « guérit » les deux aveugles dans une forêt… jusqu’à ce que leur canne rencontre un petit fossé qui les empêche d’avancer. Ce curé gourmand de transsubstantiation (François Maistre) qui jette son café à la face du brigadier (Claude Cerval) lequel l’interroge en gros bon sens sur tous ces mystères – parce qu’il est un vrai curé devenu fou échappé de l’asile qui ne supporte pas qu’on le contrarie (comme toute religion). Ou cet arrogant et vicieux marquis de Sade (Michel Piccoli, tout à fait dans son rôle de vieux salaud), qui nie Dieu et torture une très jeune fille, en athée libertin. Ou ces deux nobles, l’un jésuite (Georges Marchal) et l’autre janséniste (Jean Piat), qui se défient en duel pour des arguties de théologien tandis qu’une nonne janséniste convulsionnaire se fait clouer sur une croix dans une église. Ou encore cet évêque espagnol qui excommunie et brûle le squelette de son prédécesseur parce que l’on a découvert un manuscrit de lui qui doute de la légitimité de certains dogmes. Tout le monde parle en citations : Osée dans la bouche de Dieu le Père, des textes de Jean de la Croix, de Louis de Grenade, des propositions du Denzinger ; tout le monde perroquette la religion – mais sans la vivre au quotidien, comme si le catholicisme s’était réduit avec les siècles aux simagrées. D’ailleurs, les deux pèlerins sont accueillis à Saint-Jacques de Compostelle par une pute (Delphine Seyrig) qui veut baiser avec chacun d’eux pour avoir « un enfant de putain » ordonné par Dieu lui-même avec des prénoms à coucher dehors.

Au fond, si Dieu est omniscient, omniprésent et tout-puissant, il importe peu de croire ou non puisque tout est écrit et que la destinée adviendra, et que la grâce sauvera toutes les créatures. Si Dieu n’est qu’un concept, une projection des désirs humains de toute-puissance, peu importe qu’il existe, il s’agit pour chacun de réaliser pleinement toutes ses potentialités humaines, de devenir totalement homme, « sur » homme diraient certains. Tout le reste est crédulité de superstitieux et jeux de communication pour assurer son pouvoir sur les autres.

Ce film de peu de succès est une fantaisie baroque d’un cinéaste latin hanté par les curés et sur ces années de bourgeoisie régnante et de franquisme en Espagne. Un autre monde désormais bien lointain, conté avec simplicité et mystère.

DVD La voie lactée, Luis Buñuel, 1968 (sorti en 1969), avec Laurent Terzieff, Paul Frankeur, Delphine Seyrig, Edith Scob, Bernard Verley, Alain Cuny, Jean Piat, Michel Piccoli, édition espagnole en français et espagnol, standard €12.17 blu-ray €12.38

The Luis Buñuel Collection – 7 DVD : Belle de jour / Le Journal d’une femme de chambre / Le Charme discret de la bourgeoisie / Cet obscur objet du désir / Le Fantôme de la liberté / La Voie lactée / Tristana, €66.98

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Le festin de Babette de Gabriel Axel

Fin XIXe siècle, le Danemark vivait avec rigueur la religion chrétienne dans sa version luthérienne. Plus encore dans le nord du Jutland, terre austère battue des vagues et arasée par le vent, où l’homme doit arracher sa maigre pitance aux rudesses de la mer et aux prés ras de terre. Un pasteur (Pouel Kern) tient ses ouailles, à commencer par ses deux filles (Bodil Kjer et Birgitte Federspiel). Inspiré d’une nouvelle de Karen Blixen, le film rôde dans cette âpreté du paysage et des éléments.

Patriarcal comme dans la Bible, haineux du plaisir et surtout du sexe, instrument de damnation, il garde auprès de lui ses deux oies blanches qu’il voue au célibat « pour la plus grande gloire de Dieu ». Comme chacun sait, dans toutes les religions du Livre, l’ici-bas n’est qu’un passage de douleur et la vraie vie est ailleurs dans un autre monde possible. La matière, la chair et le plaisir viennent du diable ; seule la spiritualité, le chant des psaumes et la lecture édifiante du Livre mènent à Dieu. Il ne faut qu’obéir, surtout ne pas jouir. Devant le Christ en bois émacié qui domine l’autel, il y a très peu d’enfants parmi l’assistance.

C’est ainsi qu’un lieutenant égaré dans ce nord rigoureux (Gudmar Wivesson), envoyé par son père se discipliner sous l’égide d’une vieille tante austère (Ebba With), est éconduit par le pasteur rigide à qui il demandait la main d’une de ses filles. Il n’oubliera jamais son premier amour et accomplira sa destinée autrement, mais avec un constant regret. C’est ainsi qu’un baryton français célèbre (Jean-Philippe Lafont), venu se reposer dans la solitude du nord, louant l’austère bicoque de l’épicier-facteur du hameau, est ravi de la voix de la seconde fille et obtient de lui donner des leçons de chant. Mais les airs d’opéra ne glorifient pas Dieu, seulement l’amour terrestre… ce qui ne convient pas à la bienséance luthérienne ; il est éconduit à son tour. Il n’oubliera pas la voix divine et adressera une amie, qui doit fuir le Paris mis à sac par la Commune, à ces deux sœurs confites en dévotion et charité.

L’amie en question (Stéphane Audran) a un neveu cuisinier à bord d’un navire, qui réussit à la débarquer au Jutland. Elle demande à aider sans rémunération, grâce à la lettre de recommandation du chanteur dont on se souvient encore au hameau. Elle a tout perdu à Paris en 1871, son mari et son fils tués, ses biens pillés ou confisqués. La seule chose qu’elle maintient est l’achat annuel d’un billet de loterie. Les deux sœurs l’acceptent comme domestique et lui enseigne la cuisine danoise, notamment la soupe au pain rassis et à la bière (« pas trop ! »), où entre peut-être du poisson séché. Le brouet doit tremper longtemps et cuire une bonne heure pour être mangeable.

Babette (car il s’agit d’elle) améliore la cuisine et l’économie du ménage en négociant les prix et en recueillant des herbes dans la nature. Un jour, quatorze ans plus tard, elle reçoit une lettre de France : elle a gagné un lot de 10 000 francs ! Que va-t-elle en faire ? Les deux sœurs craignent qu’elle ne retourne à Paris, mais Babette n’en a que faire : elle reste.

Elle désire en revanche récompenser ceux qui l’ont accueillie dans son exil, cette population coupée de tout désir avouable, vivant de peu dans le gris, faisant peu de petits. A ce refus de la chair, incompréhensible pour une Française, elle veut répondre par le plaisir de la bouche, cette spécialité artiste propre à son pays. Elle organise donc, avec l’autorisation des sœurs, un festin pour la communauté villageoise en commémoration du pasteur qui aurait eu 100 ans. Le luthérianisme ne croit pas l’homme sauvé par ses œuvres morales ou pieuses et les deux sœurs se démènent probablement pour rien si elles veulent gagner leur au-delà. Babette ne fait pas un acte de charité mais une grâce ; c’est un sacrement de communion par le pain, les viandes et le vin. Elle importe tout de France via son neveu et claque ses 10 000 francs. Par cet acte inouï, elle prouve sa confiance en Dieu et en la vie – ce qui est pour elle la même chose. Luther ne dit pas autrement lorsqu’il affirme que la grâce est accordée quelles que soient les œuvres.

Les bigotes prennent peur et rêvent de mets diaboliques. Chacun convient de ne pas évoquer les sensations du repas mais de citer la Bible et de chanter Dieu afin de ne pas se laisser tenter. L’humour tient parfois à ce que les citations du pasteur s’appliquent termes à termes à l’offrande que leur fait Babette. Mais il semble que, dans ces esprits étroits et ces âmes asséchées de dévotion formelle, les mots et les choses ne se rencontrent pas. Dans la grande maison de la vieille tante aisée, des cariatides nues narguent le rigorisme moral sans que la dévote ridée tout en noir n’y trouve à redire. Mensonges, jalousie, hypocrisie, trahison, règnent dans le village et entretiennent la discorde dans la communauté.

Seul le général (ex-lieutenant amoureux monté en grade avec les années) se permet de dire tout le plaisir qu’il tire de chaque bouchée ou gorgée. Lui est un homme pratique qui a vécu, pieux mais réaliste. Il raconte qu’il a été invité par ses collègues français après un tournoi de cavalerie au meilleur restaurant parisien de la fin du XIXe siècle, le fameux Café anglais. Le chef était une femme, disait-on, et elle avait inventé notamment les cailles en sarcophage garnies de foie gras et sauce aux truffes – tout comme celles que sert Babette au festin avec un Clos Vougeot 1845.

Il se régale aussi de soupe de tortue géante servie avec du Xérès amontillado, de blinis Demidoff au caviar et à la crème arrosées de champagne Veuve Clicquot 1860, d’une salade d’endives aux noix, de fromages français, de savarin avec sa salade de fruits glacés, de fruits frais (raisins, figues, ananas), et d’un baba au rhum avec le café et le vieux marc. Un tel repas valait 10 francs par tête au Café anglais, avoue Babette – qui n’est autre que le fameux chef de la grande époque !

Tel est son talent donné par la Providence et, comme tout artiste, elle doit donner à l’humanité le meilleur d’elle-même. Sa vocation est de cuisiner pour le plaisir des sens et l’élévation des cœurs. Elle convertit Erik (Erik Petersén), l’un des rares adolescents du village, qui va servir à table et s’initier aux mets et aux vins. Les dîneurs seront peu à peu convertis eux aussi, malgré eux, par la délicatesse des alcools et la finesse des plats. La rigueur se détend, les sourires naissent, les vieux prennent exemple sur le général pour laper leur soupe, croquer la tête grillée de la caille, recueillir à la cuiller le nectar de la sauce aux truffes, laisser éclater sous leurs dents le plaisir charnu du raisin ou de la figue (symboles sexuels masculins…). Le plaisir des convives est le plaisir de Babette : elle réalise sa vocation et elle obéit en même temps au dessein de Dieu – au final, tout le monde est content.

Car le repas est une communion qui mène à l’amour. Le plaisir des sens apaise les pulsions et change les cœurs tout en élevant les âmes. Babette sacrifie sa chair et son sang via les viandes et les vins qu’elle achète pour son gain à la loterie. Elle revit la passion du Christ et le lot est comme une grâce qui lui est accordée. L’amour humain des anciens amants qui se retrouvent est aussi un amour divin car, au fond du christianisme, Dieu et la Vie ne font qu’un.

Même si Stéphane Audran est loin de ses rôles habituels plus flamboyants, elle garde une passion sous le masque qui éclate à la lumière des fourneaux. Ses yeux brillent lorsqu’elle boit le Clos Vougeot.

Recettes du festin de Babette

DVD Le festin de Babette, Gabriel Axel, 1987, avec Stéphane Audran, Birgitte Federspiel, Bodil Kjer, Jarl Kulle, Jean-Philippe Lafont, Carlotta films 2012, 1h39, standard €7.69 blu-ray €15.74

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Alexandra David-Néel, Journal de voyage 1904-1917

Étonnante de volonté et de bon sens, cette Alexandra qui épouse Philippe Néel le 4 août 1904 et s’embarque le 11 pour un voyage qui dure encore vingt ans plus tard. Sa fascination est pour les Himalaya, sommets géographiques et sommets de l’esprit. Elle trouvera le reste du monde terne et gris après l’Himalaya, ce qui la rend injuste envers le Japon ou la Corée, venant après, qu’elle n’a pas su apprécier.

L’Himalaya ! « Bungalow sur la hauteur dans un endroit dégagé avec un superbe panorama de montagnes qui bleuissent dans le soir, s’enveloppent lentement de nuages pour dormir. Et tout cela est grand, démesuré ! Ah ! Que l’on comprend que tant de sages de l’Inde ou du Tibet se soient retirés ici pour méditer et apprendre la leçon de sagesse et de sérénité qui flotte dans l’air et que les cimes graves des monts se redisent l’une à l’autre dans les soirs bleus et dans les matins roses. Comment revoir encore les villes, s’asseoir encore auprès des mortels affairés, agités, quand on a vécu ici ces heures éloquemment silencieuses » 18.05.1912.

La grandeur, mais avant tout le bon sens – malgré son admiration, Alexandra ne le perd jamais. Elle comprend vite, au-delà des apparences. Qu’il y a par exemple dans les religions plusieurs degrés en fonction de l’éveil intellectuel des pratiquants. Que de la superstition à la philosophie, le terrain est vaste pour toutes sortes d’apparat et de théâtre. Que tout cela est vain, car on se trouve toujours seul devant l’énigme. « Il était beau, grand, souverainement impressionnant, de voir le yogi balayant d’un geste large tout l’entourage d’images et de symboles, le reniant : « ils sont bons pour les gens de petite intelligence, seulement », et reprenant la pensée des Upanishad, la pensée maîtresse de l’Inde, « trouver tout en soi » 28.05.1912. Un lama lui dira, sur cette remarque : « Vous avez vu l’ultime lumière ».

Dont acte. Toute est apparence, éphémère. « C’est le ‘moi’ dont on redoute la disparition, l’anéantissement, mais qu’est-ce que le ‘moi’ ? – Un mirage, un torrent perpétuellement fuyant, fait de millions de particules diverses venues de multiples places, de multiples organismes. Il y a immortalité, éternité, en l’universelle et infinie existence. (…) Folie de dire ‘moi’, nous qui sommes légion, folie de parler de commencement ou de fin. Des mots !… Non pas seulement des mots, mais la réalisation vivante de cette vérité pour ceux qui réfléchissent, qui méditent. Cela, ce n’est pas le paradis dispensé par la grâce d’un Dieu, c’est la connaissance acquise par soi-même de l’éternelle vie. C’est, comme le Bouddha l’a promis à ses disciples, entrer en cette vie même dans l’éternité et ne plus connaître la mort » 23. 06. 1912. Chacun fait son salut tout seul. D’où l’anarchisme foncier des sannyasins qui rejettent tout ce qui fait la vie du monde : observances, préjugés, lois, religions. Ils s’inclinent devant tous les dieux parce qu’ils ne croient à aucun, « leur transcendante indulgence sourit à tous les essais des hommes en quête de cieux à gravir » 09.09.1912.

Cette lucidité s’étend à tout : aux dieux comme aux mouvements passionnels. « La bravoure est encore la plus sûre des attitudes. Les choses perdent de leur épouvante à être regardées en face, comme les fantômes que crée l’ombre de la nuit, elles apparaissent toutes différentes à celui qui marche vers elle et les scrute. Celui qui, sans peur, au lieu d’écouter le spectre de la mort, va à lui, lui enlève son voile, le dépouille de la défroque carnavalesque dont l’ignorance des foules l’a affublé, constate qu’il ne reste rien de l’effroi qu’il inspire à ceux qui ne l’entrevoient que de loin à travers leur terreur » 25.03.1913. Tout simplement.

La sagesse est de faire taire notre tumulte intime et d’écouter : « Vaines sont toutes nos paroles et nos discussions, fermons les yeux et écoutons bruire l’activité des choses, regardons couler le torrent des atomes » 28 08.1913. Car « le bouddhisme est une religion sans Dieu, qui ne se préoccupe ni d’affirmer ni de nier l’existence d’un Dieu, qui ignore, tout simplement, cet être extraordinaire, inimaginable : le Dieu personnel tel que l’entendent les religions sémitiques » 13.02.1914. Et encore : « Il n’y a pas de saints parmi les bouddhistes, il y a « ceux qui savent », « ceux qui sont éveillés », les autres, ceux qui occupent… » 27.04.1914. Chacun progresse à son rythme dans la voie de l’éveil, chacun selon ses capacités. « Tout l’enseignement du Bouddha est là. Il n’a jamais demandé aux gens comme le font les chrétiens de se mutiler moralement ou physiquement par la renonciation. Il leur a simplement dit de regarder, d’analyser, de se rendre compte de la valeur des choses et de se décider ensuite. Le bouddhiste ne renonce qu’à ce à quoi il ne tient plus parce qu’il en a mesuré le vide, le néant » 11.1914. « Au fond, religions, philosophies, le monde et les êtres qui s’y meuvent en des gestes divers, tout cela n’est qu’un rêve, qu’images mouvantes sur une toile de cinéma ; tout cela n’est qu’une histoire que l’immuable « Un » se raconte à lui-même comme disent les vedantins, ou une histoire racontée par personne à personne, comme l’enseignent les sûnyâvadins. Dès lors, celui qui sait le grand secret sourit à la fantasmagorie de sa vie et de celle des autres, sourit à la fantasmagorie du monde et la grande paix l’environne » 06.12.1914. Rien ne dure, tout est éphémère et impermanent. Il est vain de s’accrocher aux êtres ou aux choses. Tout n’est qu’apparence, grand flux universel.

Mais chacun peut se laisser, un temps, fasciner par l’apparence si celle-ci vous apaise et vous grandit. Comme les Himalaya pour Alexandra David-Néel : « La steppe, les solitudes, les neiges éternelles et le grand ciel clair de « là-haut » me hantent. (….) L’on restait perpétuellement immergé dans le silence ou seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde ; pays de titans ou de dieux. Je reste ensorcelée » 12.03.1917.

Alexandra David-Néel, Journal de voyage 1904-1917, tome 1, Pocket 2010, 480 pages, €8.30

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François Mauriac, Ce que je crois

La lecture des Œuvres autobiographiques de Mauriac, éditées par la Pléiade, distille l’ennui pour la moitié. Le lecteur a l’impression de plonger dans une atmosphère radicalement autre, archaïque, pesante. Comme la bourgeoisie était étouffante jusqu’à la guerre ! On mesure, au fil des œuvres, combien le nazisme, la défaite, la collaboration, la résistance, ont marqué une coupure avec ce monde-là. Les œuvres de Mauriac en témoignent : il s’est libéré de quelques carcans, il devient plus incisif, plus personnel. Il est, brutalement, devenu « actuel ».

Ce que je crois est de cette veine, publié en 1962, bien plus vivant que Souffrances et bonheur du chrétien, paru en 1931. Mauriac opère après-guerre un retour sur lui-même, sur sa croyance. Il est sincère. Il élague l’accessoire pour rechercher le fondement. Aussi nous intéresse-t-il car il nous parle. « J’ai voulu répondre le plus simplement et le plus naïvement possible à la question : pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à la religion dans laquelle vous êtes né ? » Il répond : la foi est exigeante, elle aide, elle donne un sens à l’existence, elle répond à une faim personnelle.

La foi est exigeante car elle est une vertu : « Qui dit vertu dit aussi usage de la volonté, et usage méritant, usage difficile. » Elle est une discipline, donc une aide, « l’efficacité de la prière », « une vie sacramentelle qui fécondait sourdement ma vie temporelle. » Cette efficacité vient du sens que la foi donne à l’existence. « Que la vie n’ait pas de direction ni de but, que l’homme n’ait pas de destin, c’est ce que je suis incapable de croire. » Il nie « l’absurde », le « cachot » matérialiste ; le néant lui fait « horreur ». « Il fait nuit au-dedans de moi, et c’est au secret de cette nuit que je l’ai retrouvé » ; « cette lumière constitue elle-même un mystère (…) n’empêche qu’elle s’impose par elle-même. »

La « lumière » attire, elle apaise une angoisse, elle assouvit une faim personnelle. L’angoisse, c’est « la peur que j’ai de la mort. » Mais aussi la peur du Mal, qui « naît à la jointure de l’esprit et de la chair. » L’angoisse de l’animalité en l’homme est un refus très début de siècle. « Le problème est de n’être pas dévoré par cette part d’eux-mêmes : l’animalité. Dominer la vie ne va pas sans dominer la part instinctive de l’être. L’art de vivre, pour le païen, consiste à user et ne pas abuser. Mais précisément, et l’acte de chair ici se manifeste comme ne ressemblant à aucun autre, son exigence est forcenée, et participe de l’infini. Cette marée est capable de tout recouvrir, de tout emporter. » Craint-il le Dieu jaloux ? Pour l’homme, procréer serait égaler Dieu : faire un enfant serait-il de créer un autre homme comme Dieu le fit ? Quant à la « marée » elle ne peut naître que d’une continence en excès, d’une pathologie de la frustration.

Mais la jalousie de Dieu revient bien au fil des pages : « La pureté est la condition d’un plus haut amour – d’une possession qui l’emporte sur toutes les autres possessions : celle de Dieu. » Et Dieu nous dit : « Donnez-vous aux autres ». « Se donner est la vocation de tous. Pour se donner aux âmes, il faut renoncer aux corps. » Quelle curieuse façon de « se donner » ! Le sexe n’est-il pas l’échange humain le plus intime, le plus fort, celui qui fait comprendre l’autre au plus profond ? Mais lorsque l’on apprend que Mauriac avait aussi des désirs homosexuels, cette inhibition s’éclaire. La religion est pour lui un garde-fou contre l’interdit.

Il y a chez Mauriac cette archaïque trouille du père fouettard, ce qu’il appelle, la bouche en cul-de-poule, « la conscience en nous de la volonté de Dieu » ; « l’exigence de notre amour qui sait par expérience que le péché le sépare de celui qu’il aime. » Son Surmoi est tellement fort que Mauriac décrit ainsi « l’exigence de (sa) nature : le sentiment de la culpabilité, le besoin d’être pardonné. » Il a une régressive nostalgie de l’enfance : être à nouveau petit garçon, tremblant sous le regard du père. Mauriac n’a pas connu son père : faut-il voir un reflet de ce manque cruel dans l’expression de sa foi ? « Je ne me suis jamais dissimulé à moi-même ce désir de Dieu, ce besoin de Dieu, cet amour de Dieu qui, bien plus que la peur, seraient capable d’enfanter Dieu. » Si on le lit bien, Dieu n’existe que parce que l’on en a besoin.

Que cette religion du Père est loin de nous ! Je ne crois pas en Dieu, je n’en ai pas l’appétit. Je respecte les croyances sincères, et Mauriac était d’un monde ancien. Les jeunes croyants d’aujourd’hui n’ont pas sa foi. Ils cherchent, plutôt que le père, le grand frère qui les écoute tous et qui répond à chacun. Les dogmes reculent, comme les certitudes, la sincérité d’une expérience personnelle partagée importe plus.

Telle est la grandeur de l’âme humaine : aimer pour guider ; aider chacun à devenir lui-même. Nul besoin d’un Dieu pour cela. Si la croyance est nécessaire, qu’elle le soit pour ceux qui en ont nécessité. La force est de s’en passer, d’accepter son destin et le néant de la mort, l’éphémère de l’existence qui fait justement sa beauté. Tout n’est pas permis pour cela, car la liberté ne va pas sans responsabilité et la peur du châtiment est remplacée par l’image que l’on se fait de soi-même.

Mais pour cette seule parole de Mauriac, il lui sera beaucoup pardonné : « Que de fois l’ai-je ressenti moi-même, à la messe, devant un enfant qui venait de communier ! Que le Christ soit à la mesure du cosmos, je le veux bien et je m’en désintéresse ; mais qu’il vive dans cet enfant agenouillé devant moi, dont j’aperçois la nuque mince, et qu’il se confonde avec lui, et qu’il soit lié à ce petit homme par une ressemblance qu’un adulte a peine à concevoir, c’est la vérité incroyable à laquelle je crois et qui me bouleverse. »

François Mauriac, Ce que je crois, 1962, Grasset €15.90, e-book format Kindle 66 pages €5.99

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard Pléiade 1990, 1392 pages, €52.00

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Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ?

Il n’existe pas de guide de la pratique islamique, sauf le Coran. Mais le Coran est une collation de prêches du prophète (qui, lui, n’a rien écrit), effectué sur ordre du calife Otman un demi-siècle après la mort de Mahomet. Il est difficile à lire car les signes diacritiques n’existaient pas encore et la langue permettait plusieurs interprétations des mêmes mots. A ce Livre, réputé pour être la parole même d’Allah susurrée aux oreilles du prophète par l’ange Djibril (Gabriel), s’ajoutent les hadiths, commentaires plus ou moins autorisés qui s’annulent en fonction de leur chronologie. Pas simple, donc, de pratiquer la foi en toute bonne foi. D’où le pullulement des sectes dans l’histoire musulmane. Avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication, c’est un pullulement de sites dont il s’agit (car, contrairement au catholicisme intégriste jadis, l’islam n’est pas contre la science).

L’auteur, qui n’est pas musulman, observe la religion avec curiosité et se veut néophyte. Il va donc consulter les sites accessibles en français en se mettant « à la place d’un croyant » qui cherche à « approfondir sa foi et comment ne pas commettre, par ignorance, des péchés » p.8. Déjà, c’est le maquis ! Outre les sites extrémistes et « les sites hostiles aux musulmans », que l’auteur a écarté comme minoritaires parmi les croyants en France (même s’ils braillent plus fort que tous les autres), il existe des sites d’oulémas et des forums de discussion où chacun peut donner son avis. « Le nombre de sites ou de blogs musulmans est particulièrement important » p.22. Parmi les oulémas, les « modernistes » sont minoritaires, les « rigoristes » sont les plus nombreux sur la toile. « J’ai choisi le principe suivant pour composer ce livre : j’entre une question et j’effectue la synthèse des réponses des trois premières pages » de Google (p.23).

D’où le troisième chapitre le plus copieux et le plus intéressant après le premier (« Les bases ») et le second (« Les dogmes ») : « L’islam au quotidien ». Il s’étale de la page 65 à la fin, page 170 – soit les trois-quarts du livre. Il ressort que l’islam (rigoriste) apparaît, comme l’écrivait Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, comme une religion de caserne. La Loi vient d’Allah et l’homme est réputé trop faible pour qu’Il puisse lui faire confiance (et la femme encore moins !). La phobie est la souillure, dont la première vient du sexe, la seconde (associée) à la nourriture, et la troisième au contact avec les mécréants.

Le seul sexe licite est celui du mari sur la femme, dans la position de l’imam (dite ailleurs du missionnaire) – tout le reste est moins bien, voire appelant les feux de l’enfer. Après la femme, la gradation du progressivement défendu concerne les concubines, les esclaves, puis « la fornication » hors mariage ou possession, puis les hommes et les jeunes garçons (pour les jeunes filles, pas de problème, le Prophète en a « épousé » une qui avait 9 ans, c’est donc licite). L’homosexualité et – pire – la sodomie (sur mâle, femelle ou animal – dans cet ordre) sont illicites, interdites. Il faut des années de repentance prouvée et de prières renouvelées pour qu’Allah puisse (éventuellement) pardonner ce moment d’égarement. Les hommes et les garçons doivent éviter de se montrer nus (la honte suprême !) et doivent se couvrir « du col aux genoux », ce qui exclut le string, le slip de bain et le torse nu, considérés comme impudiques (car attisant le désir ? y aurait-il une perpétuelle tentation homosexuelle reconnue par la religion dans les pays d’islam ?). Les femmes étant réputées plus faibles que les hommes, leur surveillance doit être plus sévère : clôture domestique et voile à l’extérieur sont de rigueur, les cheveux et les seins étant les attributs les plus excitants, la présence constante d’un mâle pubère de sa famille est requise pour toute excursion au-dehors.

A cause de la souillure du sexe (pourquoi est-ce une souillure ? Parce que l’acte d’engendrer vous permet de créer un nouvel être vivant, à l’égal d’Allah ?), il faut se purifier corps, cœur et âme cinq fois par jour ! Les petites et grandes ablutions sont requises avant toute prière quotidienne ; la repentance pour ses fautes aussi, sans quoi la prière ne vaut pas ; la soumission totale à Allah enfin, sans restriction mentale, sinon l’enfer guette. D’ailleurs, deux anges adjudants sont là en permanence qui vous surveillent, ils comptabilisent dans un grand livre tout ce que vous faites, vous dites et vous pensez pour en rendre-compte au Jugement dernier.

Au sexe est associée la nourriture, on le sait depuis Freud. Donc tout ce qui rappelle la souillure ou l’impureté ne doit pas être mangé (le cochon, le chien, l’animal trouvé mort, l’animal abattu de façon non rituelle par égorgement, les poissons sans écailles, etc.). L’alcool n’est pas vraiment interdit, mais pris dans l’interdiction de tout ce qui peut faire perdre le contrôle comme la drogue, le sexe illicite, la musique ou la danse. Dosé à 5% maximum, l’alcool est autorisé par exemple dans le vinaigre, dont Mahomet faisait grand cas, dit-on. Et l’alcool synthétique dit éthanol (dans les parfums par exemple) parce qu’il n’est pas issu de la macération de fruits (toujours la phobie de la souillure). Notez que les parfums sont plutôt réservés aux hommes, qui doivent se maintenir beaux pour plaire à Allah, mais déconseillés aux femmes qui n’ont à séduire que leur seul mari. Cette vision moralisatrice et normalisatrice est de retour aussi dans notre société laïcisée. Il ne faut pas fumer tabac ou cannabis, boire de l’alcool, se droguer, faire l’amour sans préservatif, manger trop sucré, trop gras, trop salé, trop de viande, du thon rouge ou de la baleine, se rendre dans des lieux trop bruyants, prendre le volant après boisson alcoolisée ou drogue, éviter le lait, manger sans gluten, consommer des oméga 3, se méfier des ondes radioélectriques, ne pas réutiliser une bouteille en plastique pour boire, recycler ses déchets, ne pas se promener torse nu en ville, ni seins nus sur les plages, ni consulter des sites d’extrême-droite, ni dépasser les limites de vitesse, ni traverser hors des clous, ni…

Toujours dans le registre phobique de la souillure, les contacts avec les non-musulmans doivent être évités au maximum aux croyants. Là encore existe une gradation, issue des contacts qu’a eu le Prophète en son temps. Les autres religions du Livre, Juifs et Chrétiens peuvent être côtoyés, à condition qu’ils ne disent aucun mal de l’islam et que l’on puisse garder l’idée de les convertir. Tous les autres, les polythéistes, les animistes et les athées sont des abominations qui n’ont presque rien d’humain. Ils seront rejetés par Allah à la fin des temps (après le retour de Jésus, prophète lui aussi dans l’islam – d’où l’alliance « objective » des chrétiens fondamentalistes américains avec les islamistes fondamentalistes wahhabites, par exemple).

Evidemment, avec les contradictions des textes entre eux et les silences sur ce qui est advenu depuis le VIIe siècle, les oulémas sont bien en peine pour trouver la voie droite au croyant. D’où les débats incessants sur les détails de la pratique. Car, ce qui est curieux pour nous, Occidentaux héritiers de Platon, est que la croyance compte moins que la pratique rituelle. Qui accomplit tout ce qu’il faut ira en paradis, même si « Allah » est pour lui un terme vague et abstrait. La pratique exige parfois des contorsions logiques. Par exemple sur le travail des femmes dans la société moderne, que le Prophète ne pouvait anticiper : « A noter la suggestion étrange d’un imam intégriste pour permettre à une femme de travailler seule dans un bureau sans enfreindre la loi islamique. Selon lui, il suffit que tous les deux sucent les seins d’une même femme afin qu’ils deviennent sœur et frère de lait. Ils n’ont plus le droit de se marier et peuvent cohabiter comme le ferait un frère ou une sœur (donc sans voile !) » p.121.

Il y a bien d’autres détails intéressants à picorer dans ce petit livre facile à lire et écrit par la base : le concret des questions qui taraudent les croyants en islam francophone. Sur la location, l’assurance de sa maison, l’héritage à laisser à ses enfants malgré la loi civile, le vote aux élections, les greffes, la télévision, les dessins animés, les photos, la météo (qui est une prévision mais pas une prédiction…). Eprouver une affection profonde pour un incroyant est interdit, mais le cambrioler n’est pas licite, ni le tuer s’il n’a pas lui-même attaqué, pas plus que le griller pour le manger (un imam affirme qu’on peut le manger cru).

Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ? Les sites musulmans français le dévoilent, mars 2018, éditions Jean Picollec, 170 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

D’autres œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu

Cette dame est morte à 101 ans en 1969 après une existence bien remplie. A Paris, elle fit des études de philosophie et de langues orientales à la fin du siècle avant-dernier, dans cette République IIIe triomphante. De la génération des Alain, Péguy, Barrès, Maurras, Valéry, Bergson, elle était douée de cette curiosité du monde, de cette ouverture aux idées qu’engendrait ce siècle libéral en plein essor scientifique et industriel. Elle voyagea dans toute l’Asie durant trente ans. Dans ce livre, elle évoque l’Inde.

Mais ce n’est pas seulement une relation de voyage ni un livre de souvenirs, malgré les portraits parfois ironiques des gourous et autres sâdhus. Il s’agit plutôt d’un essai d’appréhension mentale de l’Inde, une tentative de décrire par l’intérieur cette culture très ancienne. Une démarche de philosophe et d’ethnologue bien dans l’air de son temps. Pour connaître, il faut aimer ; pour bien décrire, il faut expérimenter. Sans se départir de sa culture occidentale, Alexandra a vécu en sympathie avec l’Inde. Elle est restée elle-même, raisonnable, observatrice, jamais dupe. Mais son regard paisible et passionné ouvre à ce monde exotique – par certains côtés si proche de nous dans sa quête.

C’est ainsi qu’au fond l’Inde religieuse sait que les dieux n’existent pas. Seule l’énergie primordiale, appelée Shakti, la Mère, a quelque consistance. Elle est l’inconnaissable cause, génératrice et destructrice des matières et des esprits. Elle préexiste aux atomes et demeure après leur destruction. Nous-mêmes, comme les dieux et tous les autres êtres, appartenons au même jeu du monde dont elle est le principe moteur. L’être en soi joue avec lui-même – et nous en sommes une parcelle.

Dieux et démons n’ont ainsi pas d’autre vie que celle que nous leur prêtons. Ils sont créés par l’énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d’amour qu’ils inspirent, et par le culte social élaboré pour servir cette foi. Ils ne sont que des images en creux, les projections des hommes.

Mais cette foi commune réagit elle-même sur les individus. Pour eux, les dieux existent parce que l’énergie de la foi, canalisée par leur image, est une puissance réelle. Les statues sont « rendues vivantes » par un rite que décrit la voyageuse. L’assemblée des fidèles doit donner vie à un morceau de bois sculpté à l’image d’un dieu. Réunis autour de la statue, les croyants concentrent leurs volontés individuelles et opèrent une transfusion d’énergie qu’ils incorporent dans l’effigie. Les statues des dieux agissent donc comme des accumulateurs, ils sont « chargés » religieusement. On peut leur en retirer le courant, mais elles ne se déchargent pas si, périodiquement, le culte des fidèles contribue à leur redonner vie. Les idoles anciennes, adorées depuis des siècles, accumulent une énergie considérable. Ces images sont douées d’une force psychique qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle. D’où leur capacité d’hallucination.

Au Tibet, des exercices psychiques visent à produire des créations mentales revêtant des formes matérielles. Ces exercices, volontairement entrepris, font naître un compagnon ou s’incarner un dieu. L’élève le voit, lui parle, ressent sa présence. Parfois, l’hallucination s’impose à lui et l’accompagne. Dans certains cas exceptionnels, la puissance d’évocation psychique est telle que d’autres personnes aperçoivent aussi ces apparitions… Les exercices sont destinés à faire comprendre aux disciples éveillés que toutes les apparitions sont l’œuvre de ceux qui les voient. Notre rationalisme occidental est-il aussi ancien et aussi sage ?

Les dieux ont cependant un rôle, surtout auprès des gens ordinaires. Ils servent de projections héroïques, d’images exemplaires. Ce qui compte sont les sentiments que les dieux font naître en nous. Ils sont des excitants qui activent en chacun des énergies qui, autrement, demeureraient latentes. La ferveur envers un objet symbolique se réfléchit sur l’adorant et fait de lui, par effet miroir, un nouvel individu.

Car l’être humain doit devenir ce qu’il est ; c’est le rôle des gourous et des dieux de l’y aider pour l’en accoucher. D’après les tantras, il existe trois classes d’individus :

  1. Pashou (l’animal) est le degré inférieur, dominé par les instincts ; il peut être honnête et bien brave mais il est l’homme moyen conventionnel, lié par la peur, la faim, les habitudes.
  2. Vira (l’héroïque) est le degré intermédiaire où l’activité et la passion dominent les instincts.
  3. Divya (le dieu) est le degré supérieur où intelligence et spiritualité dominent.

Ces trois classes sont étrangement proches de celles que Nietzsche a données dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses) : le chameau, le lion et l’enfant. Seul ce dernier est innocence et oubli, jeu naturel de l’énergie primordiale : il a surmonté les angoisses de base de la survie, il est au-delà de la révolte passionnelle contre ce qui l’entrave. Il est liberté cosmique, mouvement premier, une roue qui roule sur elle-même, un oui sacré à tout ce qui survient.

Seul le sage sait que, derrière les apparences multiples de l’univers, n’existe qu’une seule réalité, le Soi unique de toutes choses. Devenir sage, accéder au stade du Divya, c’est donc, par une discipline corporelle, par une maîtrise des passions, par un entraînement psychologique et spirituel, écarter ce voile de l’illusion, celle de la conscience séparatrice, et devenir conscient du Soi unique et cosmique.

Le code religieux Hindou divise pour cela l’existence en trois périodes : l’étude auprès d’un maître durant la jeunesse, le mariage pour assurer la descendance à l’âge mûr, enfin le rejet du monde et la méditation dans le troisième âge de la vieillesse et de la retraite. Discipliner les instincts, aimer et procréer, accéder enfin à la sagesse – telles sont les trois étapes de l’existence durant lesquelles la conscience mûrit.

Le sage (sannyàsin) rompt avec toutes les lois sociales et religieuses. Et cela est bien, car ces lois sont faites pour encadrer l’homme moyen. Désormais, le sage est son propre maître, aussi libre que l’enfant qui joue, libre de rejeter ce que bon lui semble, y compris ce « paradis après la mort » (Avarga) qui n’est qu’une béquille consolatrice pour les faibles.

Face à cette sagesse en développement, le christianisme apparaît bien pauvre et bien superstitieux. L’Inde exige de chacun la discipline enfant, le devoir social adulte, et l’ascèse à la retraite : seuls les être supérieurs se libèrent par la Connaissance. Aucune église n’impose un dogme, aucun clergé n’impose son pouvoir à des ouailles en troupeau considérées comme des mineurs incapables, inaptes et ignorants. Seuls ceux qui ont progressé dans la voie peuvent former personnellement des disciples. Ils sont les accoucheurs des âmes et non les répétiteurs ou les confesseurs. Chacun reste face à lui-même car chacun est un reflet du Tout.

Je comprends qu’Alexandra David-Néel ait été séduite par cette conception du monde si profonde et si moderne.

Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu, 1951, Pocket 2003, 416 pages, €7.40

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Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre

Vaste programme que ce livre qui se veut un roman ! Comment parler de Dieu sans paraphraser la Bible ou tomber dans l’essai indigeste ? L’auteur, toujours brillant, s’en tire par une pirouette : des chapitres philosophiques soigneusement dictés sur le ton de la conversation, afin qu’il ne subsiste aucune obscurité de « langue écrite », alternent avec des fragments d’histoires, véridiques ou romancées. A 92 ans, Jean d’Ormesson vient de passer de l’autre côté de la vie et saura peut-être enfin ce qu’il en est.

« On fait avec ce qu’on a », ose dire Jean d’Ormesson en langage familier. Un peu de l’œuvre de Dieu s’attrape dans l’histoire. Nous voici donc plongés dans l’époque favorite de l’auteur, celle de l’Empire et des amours de Chateaubriand. L’écrivain est pris comme type d’homme exemplaire autour duquel gravitent diverses destinées. Sa vie est un fil qui permet de tirer d’un coup l’écheveau emmêlé des histoires particulières censées donner, elles, l’idée de l’histoire majeure, contemplée par Dieu dans ses hauteurs – à supposer qu’il existe.

C’est ainsi que le capitaine du bateau négrier qui transporte un jeune Noir n’est autre que le père de Chateaubriand, que ce nègre parmi les autres est le fils mêlé d’une Sénégalaise et du comte de Vaudreuil qui sera amant de Gabrielle, et peut-être d’Hortense Allart qui… mais arrêtons-là ces correspondances infinies qui sont l’un des charmes du livre. Elles sont contées par courts fragments par un concepteur qui sait captiver son auditoire en quelques lignes.

J’écris bien « auditoire », car Jean d’Ormesson semble écrire comme il converse, c’est-à-dire avec toute l’élégance classique des salons d’hier. La familiarité s’allie avec une belle fluidité dans les tournures aimables de la langue française. Le lecteur y sent l’influence de Chateaubriand bien-sûr, mais aussi de Stendhal qui n’hésitait pas à aller droit au but, de Saint-Simon qui ne manquait jamais une satire, et même de Flaubert, le côté laborieux du « gueuloir » en moins. Dieu, qu’il est agréable de lire Jean d’O !

Ce compliment global n’empêche nullement de dénoncer quelques longueurs dans la partie « essai » qui assaisonne dans le roman. Redites incantatoires, répétitions en termes différents, monologues de théâtre qui durent – comme si Péguy en avait été l’inspirateur. De grâce, usez de le la gomme et des ciseaux, Monsieur l’écrivain, vous n’en serez que mieux compris ! Si vous avez voulu montrer que tout discours sur « Dieu » n’est qu’alignement de mots et rebutante scolastique, vous avez presque réussi. Heureusement que vous enrobez le lavement d’anecdotes historiques séduisantes, ce que vous appelez « un mot d’esprit infini ».

Quelques remarques surnagent qui méritent d’être retenues.

A l’origine (s’il y en eût une) le rien et le tout étaient confondus. Dieu flottait, infini, immobile (incréé par sa créature ?). Un grand mystère est cette idée de l’Autre qui a traversé Dieu, être parfait qui se suffit à lui-même. Plutôt que rester Narcisse à se complaire dans son reflet, il a l’idée d’une manifestation à être et à aimer. Dieu crée l’Autre, c’est-à-dire Lucifer et sa liberté, donc le mal qui est opposition à l’immobilité repue de Dieu. Sans cette liberté, toute création resterait confondue en Dieu. L’orgueil du Diable est plein de Dieu, mais enivré de lui-même comme ce que Dieu ne veut pas être. Ainsi naît le mal dans le bien. Le mal était nécessaire, faute de quoi le monde n’aurait pu exister. Contenu en Dieu, il ne devait d’être distinct que par la liberté qui y règne. L’imperfection permet le malheur et les crimes, mais aussi les grandes choses, plus précieuses encore, que sont l’amour, la générosité, la conquête du bien. Un jour l’expérience cessera avec « la fin » du monde et la réconciliation en Dieu sera générale. Tout retournera dans tout, au sein de Dieu l’Unique et incréé. Et le tout et le rien seront à nouveau confondus…

Vous suivez ? Pour notre savoir scientifique bien parcellaire, l’univers serait né d’une boule de matière dense qui aurait explosé. Le temps, donc l’espace, sont la conséquence de ce Big Bang originel. Dans le futur, cette expansion est vouée à se ralentir ; l’univers dilué se ramassera à nouveau, jusqu’à la concentration propice à une nouvelle explosion. Peut-être – nous n’en saurons jamais rien. Y avait-il un « avant », y aura-t-il un « après » ? Il est beau de laisser la pensée dériver parfois dans les rêves cosmiques. Cela apaise et grandit.

Justement, « Dieu », qui est-il ? Comment des êtres humains limités et éphémères peuvent-il concevoir leur inverse complet, infini et éternel ? Jean d’Ormesson a cette jolie formule « On ne parle pas de Dieu, on parle seulement à Dieu (…) Je ne parle que de mes rêves, qui sont les rêves d’un homme. Mais, qu’on le veuille ou non, Dieu fait partie de ces rêves. Tout homme, un jour, s’est interrogé sur Dieu » 1.XXV p.111. Le politiquement correct féministe exigerait qu’on parlât « d’être humain » plutôt que de « l‘homme », mais le neutre latin passé en français s’est simplifié au masculin.

L’être humain donc, est partie de quelque chose qu’il imagine, qui n’est peut-être qu’un rêve, qu’un désir de Père, qu’une projection compensatoire aux humiliations et souffrances de la vie – mais un rêve qui le dépasse, l’inclut et le comprend. « C’est cet ensemble que j’appelle Dieu ». Ainsi évoque-t-on brillamment un mystère. « Je n’ai pas dit : voici Dieu. Je dis : les rêves sont les idées. Et les idées sont réelles » – tout simplement.

Mais cette simplicité masque la question des origines : « Puisque j’ai dû venir, puisque je serai venu – et peut-être par hasard, ou peut-être par nécessité – je n’oserai pas soutenir que je suis venu tout seul et par mes propres forces. Je le crois, je le sens, je le sais, j’en suis sûr : j’ai été porté par quelque chose. Par quoi ? Qui me le dira ? Par le temps, par l’histoire, par l’ensemble des hommes, par les lois de la nature. C’est tout cela que j’appelle Dieu. Le vocabulaire est libre et j’ai l’âme généreuse : j’ai été créé par Dieu » p.114. De la croyance à la certitude, la démarche se tient, même si elle peut n’être ni la mienne, ni la vôtre.

Mieux encore : « Nous autres – je veux dire les hommes – nous manquons de sérieux à un point stupéfiant. Nous nous occupons de tout, sauf du tout – je veux dire de Dieu. Je ne croirai à rien. Ôtez tout : je crois à ce qui demeure. Par un prodigieux paradoxe, qui est la clé de ce livre, lorsque vous ôtez tout, ce qui reste, c’est tout. Le premier tout, c’est des détails, des anecdotes, la futilité du savoir, la frivolité du pouvoir. Le second tout, c’est tout. C’est Dieu ». Et paf ! Pour ceux qui l’ont reconnu, Descartes n’a qu’à bien se tenir.

Mais ce n’est pas fini. Je ne connais pas de croyant pour se coucher et laisser Dieu faire, dit encore l’auteur (même en islam qui signifie « soumission »). Plus on croit, plus on est persuadé que le devoir consiste à agir au nom de Dieu – à sa place. Croire est adhésion, et toute adhésion est action. Dès lors, que Dieu existe ou non, peu importe – du moment qu’il est réel dans l’esprit des hommes et qu’il est un moteur qui les pousse à agir. A l’inverse, je ne connais pas d’incroyant, poursuit Jean d’Ormesson, qui ne cherche un jour ou l’autre à penser l’univers comme une totalité et à lui donner un sens. Et ce sens peut être le mal, ou le hasard, ou l’histoire, ou la nécessité, ou l’absurde, ou le néant – c’est pourtant encore un sens. Vous avez entendu, lecteurs lettrés, l’écho de Dostoïevski, de Marx, du biologiste Jacques Monod, de Camus, de Sartre. Même les fous ont leur logique. Le monde n’a peut-être pas de sens, les hommes lui en prêtent encore un.

« Cette totalité, et ce sens du croyant, c’est ce que j’appelle Dieu » : puissant, non ? Rien que pour cette virtuosité de l’intellect qui fait bouillir les idées en jonglant avec les concepts, et pour le charme infini des anecdotes qui s’enfilent l’une à l’autre comme dans un coït amoureux, je vous conseille de lire ce gros livre. On en ressort différent : pas converti, mais plus intelligent.

Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, 1980, Folio 1986, 526 pages, €9.30

Les œuvres de Jean d’Ormesson chroniquées sur ce blog

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Kingdom of Heaven (Le royaume des cieux) de Ridley Scott

Le Moyen-Âge vu comme une période de contrastes entre la matérialité bestiale de la force et du désir de possession des barons, et la quête de pureté spirituelle incarnée par la morale chevaleresque.

Sire Godefroy (Liam Neeson) a beaucoup joui et beaucoup baisé dans sa jeunesse ; il est allé en Terre sainte pour acquérir des terres mais il sent la vieillesse le rattraper et se souvient d’un fils qu’il a laissé, un bâtard qu’il veut ramener pour prolonger sa lignée. Le baron d’Ibelin (une bourgade aride proche de Jérusalem) est brave et avisé, aimé du roi lépreux, mais très attaché aux biens matériels – dont ce « fils » qui est pour lui comme une propriété.

Revenu au pays en 1184 juste pour prendre le garçon, il trouve Balian (Orlando Bloom) en jeune homme adulte, que la mort en couche de sa fille suivie du suicide de sa femme laisse brisé. Il lui avoue qu’il est son père, qu’il a pris mais aimé sa mère à sa façon et qu’il le requiert pour Jérusalem. Mais le garçon ne veut rien, Dieu l’a abandonné. Il refuse.

C’est alors que le curé (Michael Sheen), gras à lard et brutal cynique, lui dit qu’il a fait trancher la tête de la morte pour qu’elle grille en enfer sans pouvoir en sortir. Apercevant la croix de métal de sa femme que le religieux s’est accaparé avant de la mettre en terre à l’écart de l’église, Balian lui enfonce un fer rougi au feu qu’il est train de forger pour lui donner un avant-goût de cet enfer brandi comme une menace : mieux vaut l’ici-bas que l’au-delà. Puis il le jette au feu avant que celui-ci ne se propage dans la forge. Meurtrier, il doit alors abandonner le village et ces misérables paysans qui ont peur des foudres cléricales. Il part à la poursuite de ce père à peine vu pour aller avec lui à Jérusalem. Là, pense-t-il, lui seront remis ses péchés et ceux de son épouse.

Mais l’évêque ne l’entend pas de cette oreille et, pour affirmer son autorité, envoie une troupe se saisir du jeune homme. Que son père défend, avec ses suivants en route pour la croisade. Bagarre, flèches, plaies d’épée ; le sang gicle en abondance, la chair est pantelante – cette violence réaliste tout au long du film l’a fait interdire « aux moins de 12 ans ». Les sbires de l’évêque sont vaincus, le groupe décimé se porte vers la Terre sainte via le port italien de Messine, où embarquer.

Sire Godefroy, atteint d’une flèche cléricale, décède, mais pas sans avoir formé son fils à se battre et l’armer chevalier. Serment, baffe (pour qu’il se souvienne), don de l’épée, tout est expédié mais solennel. La promesse du chevalier est analogue à celle des scouts du XXe siècle : « Soit sans peur face à tes ennemis. Soit juste et droit pour être aimé de Dieu. Dit toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Protège les innocents, et garde-toi du mal ». Cœur pur et cœur vaillant dans la même âme, la tête en pureté et le courage dans les organes.

Le père évacué, le fils embarque sur une nef. Une tempête méditerranéenne lui inflige le naufrage sur les côtes de Palestine ; il ne sauve qu’un cheval. Rencontrant deux Sarrasins, il ne veut pas se battre mais l’un d’eux le défie – et il le tue. Mais il fait grâce à l’autre, l’apparent serviteur Imad (Alexander Siddig), à qui il déclare qu’ayant connu le servage, il ne supporte pas qu’un autre humain soit soumis. Tous sont égaux devant Dieu car créés aptes à distinguer le bien du mal.

Reconnu à Jérusalem par les compagnons de son père – on dit qu’il lui ressemble, ce qui ne saute pas aux yeux dans le film… – il fait la connaissance de Sybille (Eva Green), sœur du roi mariée au templier Guy de Lusignan (Marton Csokas), soudard sans grande cervelle. Il est présenté à Baudouin IV (Edward Norton sous masque), jeune roi lépreux qui l’assure de son amitié, lui disant combien il fut fier, à 16 ans, d’avoir vaincu Saladin (un Kurde devenu sultan). Il conserve depuis un équilibre précaire fait de mutuel respect entre l’occupation des lieux saints et la masse démographique musulmane prête à déferler depuis la Syrie. La gloire de Dieu se pourrit de l’intérieur, la lèpre dévorant la chair tandis que le militarisme templier (caricaturé) dévore la paix.

Balian va mettre en valeur ses terres et trouve l’eau nécessaire à l’irrigation avec beaucoup de travail. Ce qui lui importe est le bien de ses gens avant la défense de la religion. Car juifs, chrétiens et musulmans sont mêlés dans le pays, tous ont le même lieu saint de Jérusalem et, au fond, peu importe qui occupe la terre matérielle. La foi est dans la tête et dans le cœur, selon le serment chevalier, pas dans les possessions terrestres. Faire le bien, assurer la justice et protéger les faibles est plus important que les simagrées superstitieuses des églises, et c’est avec outrecuidance que l’on fait parler « Dieu » ou « Allah » pour massacrer tous ceux qui ne pensent pas comme vous. « Qu’est-ce que Jérusalem ? Nos lieux saints sont bâtis sur les ruines du temple juif que les romains ont abattu. Les musulmans ont battis leurs lieux de culte sur les vôtres. Qu’y a-t-il de plus sacré ? Le mur ? La mosquée ? Le sépulcre ? Qui est légitime ? Nul n’est légitime. Tous sont légitimes », déclare Balian lorsque la stupidité bornée des soudards templiers a rendu la guerre inévitable et – avec elle – la chute de Jérusalem.

« Ce qu’on sème on, le récolte », lui dira Imad, qui se révèle l’un des lieutenants de Saladin lui-même. L’Orient extrême appelle cela le karma, le destin que l’on se forge par l’enchaînement des causes et des conséquences. « Tu restes seul le gardien de ton âme », rappelle le roi lépreux au jeune baron.

Le roi voudrait désigner Balian comme son dauphin en épousant sa sœur Sibylle et en faisant exécuter Guy de Lusignan son mari pour avoir enfreint la trêve. Mais Balian ne s’achète pas, il ne veut pas régner par la mort de son rival. Lorsque Baudouin IV décède, sa sœur se range aux côtés de son mari en femelle moralement piteuse et avide d’une existence opulente (personnage un peu faible). Malgré les avertissements répétés, les Templiers se jettent sans préparation au-devant de l’armée sarrasine ; assoiffés, épuisés, ils sont aisément vaincus et Renaud de Chatillon (Brendan Gleeson) comme Guy de Lusignan sont exécutés. L’armée sarrasine marche sur la ville sainte, symbole aux yeux des musulmans. C’est à Balian que revient sa défense.

Il résiste suffisamment, et avec assez d’intelligence, pour impressionner Saladin (Ghassan Massoud), qui ne tient pas plus que cela à Jérusalem, sinon pour contenter ses propres fanatiques. Dans le marchandage usuel du pays, il laisse la vie sauve à tous les survivants, et le passage vers les terres chrétiennes, à condition qu’on lui livre la ville (dans les faits il a réclamé une rançon pour chacun). Ce qui est fait. Balian abandonne ses terres et son titre et convainc par son exemple la « reine » qui n’a plus rien sur quoi régner de le suivre en France.

Le film ne dit pas s’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants (le bonheur étant toujours associé aux enfants dans la tradition). Ce qui importe est que Balian ait conservé son cœur pur et sa vaillance, reprenant simplement sa forge tel qu’auparavant.

Sauf qu’il ne croit plus guère en Dieu, surtout pas en l’Eglise et en ses faux-culs parasites de clercs. L’évêque patriarche de Jérusalem (Jon Finch) ne pensait qu’à fuir en égoïste, l’évêque français qu’à assurer son pouvoir temporel contre les barons, le curé de paroisse qu’à s’approprier les maigres biens des morts par la menace de l’enfer éternel. Foutaises que tout cela ! Faire le bien, assurer la justice et protéger les faibles est plus important que la lettre des rituels et des révérences. Ni Dieu ni maître, au fond… Et lorsque le roi Richard Cœur de lion vient convier « le défenseur de Jérusalem » à venir avec lui à la Troisième croisade, Balian refuse, ne se présentant que comme « maître forgeron ». Faire bien son métier, à sa place, l’âme fière mais en paix. A cette hauteur morale, la tolérance va de soi ; le fanatisme et l’intégrisme ne sont que la révélation d’étroitesse d’esprit et de petitesse d’âme.

Il existe une version longue du film avec des intrigues secondaires, mais je préfère quant à moi la version ramassée dont le message est bien plus puissant : peu importe qui l’on est, l’important est de rester sire de soi. Il est requis de préférer la morale chevaleresque aux biens matériels – ne pas vendre son âme, pas même aux dieux brandis par les religions pour assurer le pouvoir des prêtres ici-bas.

Être chevalier n’est pas réservé aux occidentaux ni aux chrétiens : Saladin et Imad, musulmans, se montrent tout aussi justes et soucieux des gens. A l’inverse, certains barons pillards et les reîtres Templiers montrent bien peu d’esprit chevaleresque (ce qui, pour ces derniers, n’était pas la vérité).

Peu importe qu’il y ait romance amoureuse fictive et erreurs historiques dans ce film, ce qui compte est son message et il est clair – même s’il ne saurait plaire à l’engeance des petits intellos critiques qui détestent les gens exemplaires parce qu’ils mettent en lumière, par contraste, leur propre lâcheté. Orlando Bloom a été prix du meilleur acteur européen en 2005, signe que le public est plus sain que le renfermé médiatique.

DVD Kingdom of Heaven de Ridley Scott, 2004, avec Orlando Bloom, Jeremy Irons, Liam Neeson, Ghassan Massoud, Eva Green, Edward Norton, Khaled Nabawy, Brendan Gleeson, 2h15mn, €9.20 blu-ray €15.46

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Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan

Le destin de certains écrivains est de refléter fidèlement leur époque – et d’être oubliés aussitôt après. Bien peu passent à la postérité avec un message universel traversant les générations et les milieux. Michel de Saint-Pierre fut un écrivain catholique fort lu dans les années cinquante ; après 1968, il l’a beaucoup moins été, d’autant qu’il est mort en 1987, à 71 ans. Qui s’en souvient encore ?

Il a pourtant fait partie des premiers à être édité en Livre de poche. Les aristocrates sont plus célèbres que Les murmures de Satan pour avoir fait l’objet d’un film, mais il s’agit bien du même milieu et des mêmes caractères. Nous sommes dans la France catholique traditionnelle qui tente sans grand succès de s’adapter à la modernité. La guerre et la Collaboration ont beaucoup déconsidéré la religion catholique, l’Eglise – sinon les prêtres – s’étant rangés massivement du côté de Pétain qui représentait l’ordre, donc « la volonté de Dieu ». Mai 1968 et ses suites laïcardes et « de gauche » ont achevé la déconstruction, jusqu’aux années récentes où le surgissement d’une autre religion du Livre, dans sa version sectaire et fanatique, a réveillé la Tradition. Relire Michel de Saint-Pierre peut alors aider à comprendre ce monde qui tente de renaître.

Le roman se situe à la fin des années cinquante, une dizaine d’années seulement après la guerre, et met en scène une « communauté » catholique formée par Jean, chef en tout. Chef de famille, chef croyant de la communauté qu’il a formé, chef de projet technique, chef d’entreprise – il est le « saint militant » de la cause chrétienne, celui qui remet en question le confort et les habitudes. Au point de fâcher ses proches, ses enfants, sa femme et son curé. La question est de savoir comment vivre sa foi chrétienne dans la société moderne.

L’auteur ne tranche pas, mais il met en scène le déroulement par chapitres bien séparés comme au théâtre : la pelouse, le dîner, le curé, l’atelier… Jean a la quarantaine et, dans la plénitude de ses facultés, il a engendré cinq enfants, créé son entreprise, inventé des prototypes de matériel électronique, et réuni autour de lui plusieurs couples et célibataires pour vivre ensemble dans la foi – dans le même château. Mais à se vouloir le Christ, il faut en avoir les épaules…

Satan murmure à l’oreille de chacun pour détruire l’élan et déconstruire tout cet échafaudage. La femme de Jean est-elle insensible à la robuste sensualité de Léo, sculpteur de pierre et incroyant, qui aime la chair pour la modeler sous ses mains ? L’inventeur Lemesme, associé à l’entreprise de Jean, n’est-il pas prêt à livrer tous ses secrets pour le seul plaisir de voir ses inventions publiées ? L’entreprise elle-même, perdant l’ouvrier Gros-Louis de maladie, va-t-elle perdurer, inaltérable en créativité, fraternité et production ? L’aumônier de la communauté, sceptique sur la « vie chrétienne » menée par les châtelains, ne reçoit-il pas l’ordre de dissoudre cette expérience hasardeuse, trop hardie pour l’Eglise et trop portée aux tentations mutuelles ? Jusqu’à Jean lui-même, la clé de voûte, qui a des faiblesses coupables pour la jeune Roseline, 15 ans, vue nue dans l’atelier de Léo – il la posséderait bien, après 15 ans de mariage exclusif…

Le lecteur le comprend dès le premier chapitre, c’est bien la chair qui est l’ennemi des catholiques – plus que l’argent. La sensualité affichée par Léo, chemise ouverte sur la naissance d’un torse puissant « lisse comme celui d’un adolescent », fait se pâmer les femmes – même si Léo déclare plusieurs fois à Jean qu’il « l’aime ». Est-ce fraternité chrétienne ou inversion ? Même les enfants, laissés libres puisqu’encore non dressés, révèlent leur goût pour la matière : ils préfèrent jouer dans la boue de l’égout que sur la pelouse trop policée ; de rage après que son anniversaire fut décommandé par des parents trop imbus de leur recherche sur les rats, le jeune Yves, 14 ans, en arrache sa chemise avant de massacrer tous les rongeurs, lézards et fennec de l’appartement où il est délaissé au profit des sales bêtes ; Laura la fille aînée de Jean, 13 ans, commence à jouer de sa féminité et Léo la verrait bien poser pour lui.

Dans cet univers ordonné, chacun doit être à sa place : les hommes, les femmes, les enfants ; ceux qui ont fondé un foyer et les « encore » solitaires (le rester est suspect) ; ceux qui travaillent et ceux qui se contentent de s’y efforcer. Tout grain de sable est alors « satanique ». Le désir, la passion, l’argent, l’abandon, sont autant de murmures que Satan profère pour lézarder la façade et faire retomber l’humain. Au lieu de s’adapter, on résiste – la foi est une et indivisible, elle ne souffre aucune concession. Le lecteur comprend vite que cette société va dans le mur – et qu’elle s’en doute mais ne peut s’en empêcher. « Les gens m’obéissent, me servent et m’aiment », déclare Jean p.129. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à être eux-mêmes, et alors… tout s’écroule.

Jean ne peut rien contre la mort de Gros-Louis ; rien contre la décision de la grosse entreprise qui envisage d’acheter son brevet – ou non ; rien contre le désespoir de l’adolescent Yves que les parents ignorent ; rien contre les désirs sexuels suscités par Léo auprès de Carol, de Geneviève et de sa propre femme ; rien contre la volonté de tigresse de celle-ci à défendre le patrimoine de ses cinq petits que le père veut brader par charité chrétienne à n’importe qui ; rien contre son propre désir, violent, pour cette Roseline vierge, « ce corps lisse et frais, ces yeux bleus larges ouverts, où ne paraissait qu’une pureté animale sans appel et sans pudeur – et les petits seins de fillette, la grisante et suave odeur qui s’exhale de l’extrême jeunesse, pimentée, irremplaçable, à en fermer les yeux, soûlante comme un vin à parfum de fleur… » p.146.

Ce que l’on observe, près de soixante ans après que ces lignes furent écrites, est que le catholicisme traditionnel – lui dont le nom signifie « universel » et qui se place sous le signe de l’amour – a très peu d’universel et ne pratique que très peu l’amour. La société est corsetée par des règles de bienséance et une morale rigide, l’amour du prochain est lointain, le plus éthéré possible. Les femmes doivent obéir et les enfants être domptés, les humains doivent se soumettre à la hiérarchie sociale, bénie par l’Eglise qui interprète la volonté de Dieu via les Ecritures. Patriarcale, autoritaire, soumise au catéchisme et volontiers colonialiste (pour le bien des égarés), la société catholique française des années cinquante ainsi décrite a du mal à s’adapter aux changements incessants du monde.

Les désirs s’exacerbent d’être mis sous pression par le couvercle des bienséances, le vêtement entrouvert possède bien plus de pouvoir que le nu intégral. A se vouloir sans cesse autre que l’on est, pur esprit méprisant le corps et ses besoins, on se prépare des lendemains cruels. Satan n’existe que là où existe un pape – sans soupape.

N’est-ce pas péché d’orgueil que de se croire un saint alors que l’on n’est qu’un homme ?

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan, 1959, Livre de poche 1964, 252 pages, occasion €2.25

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Faillite de l’idéologie soviétique née en 1917

Toute foi confrontée au réel se rationalise. Confrontée aux oppositions elle se justifie et se fige. Dès 1981, et sur les promesses illusoires de la gauche marxiste au pouvoir, la presse française constate la faillite de l’application de l’idéologie soviétique. Les Français, toujours en retard d’une guerre, y croient encore…

La foi, qui est élan, ne laisse pas place au doute mais cette absence résulte du mouvement de l’esprit, non de la contrainte. Lorsque l’enthousiasme diminue, le groupe militant élève des barrières contre les interrogations. Alors survient le règne du dogme et l’inquisition. Des procès de Moscou à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, aux purges du PCF, la certitude communiste ne survit que d’interdire droit de cité à la plus infime interrogation, elle n’existe que de traquer partout la question, de la tuer dans l’œuf. Le Monde du 24 décembre 1981 décrit « les bases théoriques et structurelles des pays communistes : le dogmatisme de l’idéologie et le monolithisme du parti, trouvent l’un et l’autre leur source dans le léninisme. » Lénine était encore à l’âge de la foi, même si son pragmatisme foncier lui a fait prendre les tournants nécessaires à la réalisation du But qu’il avait en l’esprit. Il laissait sa place au doute – non sur la Fin dernière – mais sur les voies et moyens pour y parvenir. Il reconnaissait parfois se tromper. Sous la gauche, le parti ne se trompe plus. Et l’on invoque Lénine comme une Sainte Ecriture.

Le socialisme reste-t-il réponse à une réalité mouvante, comme l’affirme Georges Marchais au XXIVe Congrès du PCF ? La presse 1981-82 constate la fin d’une génération qui s’accroche au pouvoir, sans qu’aucun mécanisme ne vienne rationaliser le clientélisme, l’Afghanistan « sauvé » de ces féodaux qui refuse de se plier volontairement aux avancées de l’Armée soviétique, les récoltes de céréales comme toujours catastrophiques. Pour le Quotidien de Paris du 6 février 1982, « traduit en terme politique [le marxisme est aussi] un cadre d’organisation des sociétés dans lequel la fin – inévitable parce qu’inscrite dans l’histoire – justifie des moyens. » Ce qui faisait le génie de Lénine était de ne pas prendre Marx à la lettre, mais seulement comme référence et étendard. Staline vint, matois, terre à terre, dogmatique, il accentua les exagérations fanatiques de Lénine. Pouvait-il en être autrement ? Staline fut non seulement un fils légitime de Lénine ; il fut aussi son fils unique.

Santiago Carrillo, secrétaire général du Parti Communiste espagnol, note en 1982 que « L’URSS est un pays qui a dépassé le capitalisme et qui a supprimé la propriété privée des grands moyens de production. Cela ne veut pas dire qu’il existe en Union soviétique une société socialiste développée, comme ils disent là-bas. » Dans la vision qu’avait Karl Marx de l’Histoire, où la société se développe suivant un schéma social faisant se succéder les régimes en fonction de la propriété des moyens de production, on peut dire que la collectivisation est une « étape supérieure » au capitalisme, dans le sens où elle viendrait « après ». Mais dans l’histoire réalisée, le capitalisme apparaît plus efficace et plus souple pour répondre aux besoins de la société.

Alors que, dans les pays en voie de développement, le marxisme permet d’y espérer le changement sans que l’on ait à se changer soi-même. Il suffit de supprimer les causes extérieures des problèmes que l’on doit affronter. Alibi pour les dirigeants en place, souvent plus préoccupés de leurs intérêts personnels que des peuples dont ils se disent en charge, le marxisme fournit le bouc émissaire idéal : cet Occident « blanc, chrétien et capitaliste ». Quel est le pays sous-développé ayant choisi le marxisme qui ait réussi ? La Chine n’a pu émerger qu’en revenant sur le dogmatisme de Mao, en ouvrant une zone franche et en permettant aux entreprises étrangères de s’implanter. « Un peu de capitalisme ne peut pas faire de mal à la Chine », dit-on là-bas. Et le succès est venu…

Le socialisme reste un espoir, que Georges Marchais exprime au XXIVe Congrès du PCF : « c’est à la fois une socialisation des grands moyens de production et d’échange, un pouvoir représentatif du peuple travailleur au sein duquel la classe ouvrière exerce un rôle politique dirigeant, la satisfaction progressive des moyens matériels et culturels sans cesse croissants de tous les membres de la société, un effort fondamental pour modifier les rapports sociaux. » Mélenchon reprend presque mot pour mot aujourd’hui ce mantra communiste. La réalité est moins rose et Marchais l’avoue : « dans l’histoire, nous le savons bien, aucune transformation sociale n’a été facile, aucune n’a échappé aux revers et aux contradictions (…). C’est précisément pourquoi il n’y a pas, il ne peut pas y avoir, scientifiquement parlant, de « modèle » passe-partout, prêt-à-porter de socialisme. Le socialisme n’est pas un objet d’importation, car il ne peut résulter que du mouvement réel de la société, du mûrissement des contradictions au sein de celle-ci. »

Des décennies de socialisme « en expérience » dans plusieurs pays du monde ne sont pas faits pour encourager. Le Monde du 24 décembre 1981 écrit que le marxisme est « une idéologie qui sert de base au système coupable des pires atrocités, y compris le génocide, commises au cours de ce siècle, en Europe. » Et Le Matin du 29 décembre 1981 : « l’expansionnisme soviétique s’avance en effet masqué derrière l’idée généreuse du socialisme (…) Que l’idée du socialisme s’évanouisse, et l’empire apparaîtra pour ce qu’il est en réalité, c’est-à-dire comme une force, une force nue, une force brute. » Souslov était passé maître en l’art de trouver les justifications idéologiques à tous les mauvais coups perpétrés par l’URSS.

Annie Kriegel, dans le Figaro du 16 décembre 1981 : « le parti socialiste et le parti communiste français (…) (sont concernés) tout particulièrement parce qu’ils sont comptables, chacun à leur manière, de la faillite historique de l’utopie socialiste ». Libération va plus loin le même jour et parle de « la faillite interne totale du communisme, la mort de l’idéologie communiste, le fait que ces partis communistes sont des cadavres vivants qui ne remuent que faiblement. »

La presse se fait l’écho des dissonances enregistrées parmi les communistes eux-mêmes. A Madrid, Santiago Carillo, secrétaire général du PC espagnol, a affirmé que l’instauration d’un gouvernement militaire en Pologne est « en contradiction avec les bases du socialisme, du marxisme et du léninisme ». C’est un régime militaire « antipopulaire, autoritaire, et donc antisocialiste » qui a ainsi été instauré. Et Libération cite les Brigades Rouges, dans un document de décembre 1981, pour qui « le soi-disant camp socialiste » n’est socialiste « qu’en paroles » et le mode de production en URSS est « depuis des années le capitalisme d’Etat ». Alexandre Zinoviev confirme dans Libération du 27 janvier 1982 que « l’idéologie soviétique est devenue un mécanisme formel gigantesque. Ce mécanisme fonctionne assez bien. Pour les changements on a besoin d’époques entières. » Le révélateur est venu de Pologne. Le coup de force a étalé au grand jour la réalité de l’ordre rouge. Elle se résume en quatre points : une puissance militaire formidable au service d’une idéologie périmée, une machine à écraser la liberté, un système incapable de faire vivre dans des conditions décentes les peuples qu’il domine, un instrument dont la finalité cynique est de broyer l’homme. La faillite atteint même les journalistes communistes, puisque Guy Barbier écrit dans Le Monde du 29 décembre 1981 sur « cette paradoxale conception de la lutte des classes qui aboutit à approuver l’écrasement militaire de ce qui est indiscutablement toute une classe ouvrière, ou au moins à s’y résigner au nom des intérêts supérieurs du « socialisme ». »

Si Marx formule des hypothèses scientifiques sur fond de philosophie, le « marxisme » comme système est moins vivant. Quant au léninisme, il se veut une science appliquée. Staline a fait de Lénine « l’homme devenu mausolée » et de sa pensée un bunker théorique dans lequel on peut se retrancher à tout moment. En témoigne ce monument de Leningrad (redevenue Saint-Pétersbourg) ou Lénine, debout devant la gare de Finlande, harangue la foule debout sur la tourelle d’un blindé coulée dans les douilles de bronze des obus de la guerre.

Hélène Carrère d’Encausse note « l’extrémisme de la pensée politique russe » qui « est une constante qui se perpétue des populistes aux bolcheviks » (Lénine, la révolution et le pouvoir, 1979). L’explication tient en ce que « l’illégalité, le débat en milieu clos ont coupé les idées du réel, et les intellectuels discutant dans un cadre abstrait ont été conduits à poser les problèmes en termes extrêmes (…) Coupée du monde extérieur, sans prise sur lui, l’intelligentsia se défend en affirmant son originalité, en considérant qu’elle seule détient la vérité. » Coupée du monde et vivant dans le ciel des idées… Notre intelligentsia socialiste, et notamment Badiou qui inspire tant d’extrêmes-idéalistes, est bien de ce moule-là.

Lénine, mis en minorité, nie la signification du vote et sort de l’Iskra peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité « réelle » et Lénine transporte le centre du parti hors de l’Iskra (Mélenchon fait de même en se plaçant hors du parti Socialiste). Il fera de même lors de la prise du pouvoir en dissolvant l’Assemblée constituante. Mélenchon, élu député, refuse la cravate, le drapeau européen, la légitimité de l’Assemblée même : pour lui, « le peuple » est le groupe que lui décide être « le peuple », et pas un autre, notamment les prolétaires qui votent Front national ou Macron. En 1917, Lénine espère le miracle de la Révolution mondiale dans trois semaines ou trois mois. Staline attend des miracles de la collectivisation des terres et de l’industrialisation forcée. Pour Khrouchtchev, le miracle doit venir de l’exploitation des terres vierges. Brejnev croit aux miracles engendrés « scientifiquement » par l’introduction de la chimie dans l’agriculture. Mélenchon attend un miracle du citoyen en armes constamment mobilisé et donnant de la voix. Mais les prophéties ne se réalisant pas, il faut sauver du doute la doctrine et le système. Le responsable, c’est l’ennemi, qu’il faut détruire.

La coercition commence avec Lénine, qui a écrit de sa main l’essentiel des articles du premier Code pénal soviétique. Staline n’a rien amélioré : « Sincère et convaincu, mais fanatique et borné » selon Boris Souvarine en 1937, Staline est un pur produit du léninisme. Les gloses pour partager les responsabilités et chercher à quel moment le socialisme a « dérapé », n’ont pas de sens : la foi est totalitaire parce que les affidés sont certains d’avoir raison ; le parti n’a pu survivre que parce qu’il s’est montré impitoyable aux errements et aux compromis ; l’idéologie n’a pu s’adapter que parce que le marxisme est aussi une théorie de l’action et pour l’action. Pour Gorbatchev, on a oublié en URSS le « facteur humain ».

L’idéologie est un sentiment d’appartenance à « une cohorte cooptée de privilégiés à haut risque », selon l’expression d’Annie Kriegel. A l’origine, les révolutionnaires étaient poussés par la foi, puis obligés par les circonstances à ne pas se déjuger. La révolution une fois consolidée, l’enthousiasme n’était plus adapté, on préférait les conformistes aux activistes. Une société assurée de durer a le temps devant elle. Pourquoi brusquer les choses ? Georges Lavau dans la revue Pouvoirs n°21 de 1982 dénombre cinq « lois d’utilisation » de l’idéologie par les Etats communistes : source de croyance, instrument d’analyse du réel, justification, ressource de pouvoir contre les USA (le socialisme champion du tiers-monde), ciment du système communiste mondial. Tout pouvoir a besoin de légitimité, et la légitimité a besoin d’utopie. On ne peut gouverner sans faire rêver.

Dans cette critique de la « rationalisation », on perçoit ce regret « de gauche » que l’utopie ne soit pas mieux servie. On charge Staline pour conserver une image pure des origines de la Révolution et de la pensée de Lénine.  Les ressources de la dialectique remplacent l’élan. L’évolution historique étant un processus qui avance en surmontant les contradictions, il est toujours aisé de faire du moment présent un moment charnière d' »intensification » des contradictions, qui oblige à une vigilance accrue. A droite, on croit qu’il est plus difficile de se défendre contre l’idéologie soviétique, parce qu’il faut la discuter pas à pas, alors qu’une foi se rejette d’un bloc. D’où les tentatives de ramener le socialisme soviétique à l’ideal-type d’une foi qui se serait dévoyée.

Retourner à 1981, la gauche au pouvoir et l’URSS encore toute-puissante, permet de comprendre les ressorts de l’illusion et du mensonge. Ils sont à l’œuvre aujourd’hui, sur les mêmes bases.

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Ce que fut la religion communiste

« Là-bas », loin de chez nous, un peuple perçu comme à peine européen, dans un pays à cheval sur l’Europe et sur l’Asie, aux dimensions sans égales aux nôtres, a vécu de 1917 à 1991 l’instauration d’une nouvelle religion. La Foi s’incarne dans le temps (le présent et l’avenir de l’idéologie), et dans l’espace (une terre illimitée).

Le communisme comme idéologie est une foi pure et abstraite avant que les hommes qui s’en réclament ne conquièrent le pouvoir, puis un savoir qui se veut plus concret, une science principe et guide, dès la Révolution advenue. La ferveur des premiers temps s’émousse alors dans le quotidien.

Le Communisme est une foi, qui s’est institutionnalisée. Elle s’est faite pragmatique ; elle est dans le siècle. Reste l’espoir qu’elle incarne. Une pièce de Slavomir Mrozek, Ambasador, jouée au théâtre Polski de Varsovie en 1981, traduit ce sentiment : « L’Ambassadeur » : alors, on dit que votre système est totalitaire ? L’officiel soviétique : est-ce totalitaire que de vouloir le bonheur de l’humanité entière ? »

Le socialisme sera-t-il « sauvé » par ses fins ? « Car, malgré les « crimes », malgré les « erreurs » et les tristes mais nécessaires « rappels à l’ordre », c’est cette petite flamme vacillante, c’est l’idée du bonheur identifiée à celle, même meurtrie, du socialisme, qui reste son ultime garantie. » Il faut croire au Matin… Pour la Pravda, citée avec distance mais non sans nostalgie par Libération en 1981, « le socialisme mondial (est) reconnu par la pensée sociale progressiste comme la plus grande réalisation à ce jour pour le progrès social du XXe siècle. »  A l’origine était la foi, celle qui est vécue dans la chair et qui naît de la souffrance, « la plus grande des espérances du XXe siècle », selon Jean Ellenstein, historien du communisme bien oublié aujourd’hui. Cette foi a balayé le tsar et réussi la révolution. Elle est restée vivante chez les témoins (de moins en moins nombreux) de ces premiers temps sacrés. Ainsi de Souslov : « sa jeunesse à été marquée par la misère physique et morale de son milieu d’origine dans les profondeurs de la campagne russe. Par la volonté d’abolir, à tout jamais, la malédiction séculaire ». L’Humanité raconte la vie des saints : « à tout jamais » est bien une expression d’essence religieuse.

La ferveur des premiers temps s’émousse au fil des ans par les compromis nécessaires à toute histoire en marche. L’espoir n’est plus sève de printemps, mais justification liturgique. Les marxismes sont de nature totémique, ils tentent d’identifier les masses et de mobiliser leur imaginaire au service d’un pouvoir (Marx-icône, Marx-étendard) ou d’une politique (Marx-drapeau-rouge). Pour Jean Ellenstein, la révolution d’Octobre fut « le plus grand échec et la plus grande des désillusions. Le tank remplace l’idéologie. L’économie périclite, et seule l’armée prospère sur le terreau de la dictature et de l’oppression. »

Le sentiment du sacré n’est pas une phase dépassée du développement de la conscience comme le voudrait la vision positiviste, mais un élément permanent du rapport de l’homme et du monde. L’esprit fonctionne dialectiquement ; le sacré est l’un des pôles dont le profane est l’autre. Oscillant entre transcendance et finitude, l’esprit avance dans la connaissance. On ne devient pas révolutionnaire par spéculation intellectuelle mais par indignation. Claude Roy montre que le besoin de croire est plus profond que le contenu de la croyance. Roger Garaudy, d’étudiant chrétien, passe à un statut de surveillant général du stalinisme intellectuel, pour tomber dans un écologisme tiers-mondiste, avant de se convertir à l’Islam… déjà (Mélenchon suivra-t-il ce même chemin qu’il a  bien commencé jusqu’au bout ?). Philippe Robrieux, par son expérience d’historien du PCF, montre que l’intellectuel n’adhère au Parti que lorsqu’il croit ; et le processus de rupture est identique : on s’en va parce qu’on cesse d’y croire. Au-delà des structures de l’esprit humain, la société occidentale chrétienne a marqué les individus d’une empreinte religieuse d’autant plus forte qu’elle s’est vue imposer tôt. Pour ne citer que des noms très connus, Thorez, Duclos, Vassart, secrétaire à l’organisation et représentant du Parti au Komintern, ont eu une très forte éducation religieuse. Benoit Frachon avait un frère curé avec qui il était en très bons termes. Vaillant-Couturier avait été un auteur de poèmes mystiques avant 1914. Dostoïevski dit du socialisme : « il était pris en sorte pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation. »

Le messianisme de Marx reste la base de la foi soviétique : l’homme, à l’origine simple fragment de la nature, s’en détache par son activité créatrice qui domine le milieu naturel. Mais cette puissance se retourne contre lui et l’entraîne dans le déterminisme social. A lui d’en découvrir les lois et d’humaniser les transitions vers un nouvel état d’équilibre où, ayant approprié la nature, il réapproprie aussi sa propre nature. D’où les représentations des prolétaires volontiers torse nu, au naturel, sans le carcan des bienséances bourgeoises et affichant leurs muscles travailleurs avec fierté. Devant une telle perspective, et avec les outils sociologiques et historiques fournis par Marx, les communistes sont sûrs de leur « bon droit » historique. L’enthousiasme compense l’ignorance, car on affirme d’autant plus fort que l’on n’est pas certain de convaincre : « Tout nous est permis, déclare Le Glaive Rouge, organe de la Tchéka de Kiev le 18 août 1919, car nous sommes les premiers au monde à brandir le glaive non pour asservir et réprimer, mais au nom de la liberté générale et de l’affranchissement de l’esclavage. »

Le déclin de la foi a eu lieu durant des années noires du stalinisme, après les Procès de Moscou, dans l’après-guerre soupçonneuse, mais surtout lors du XXe Congrès où, pour la première fois depuis Lénine, le Parti Communiste d’Union Soviétique acceptait de remettre en cause l’infaillibilité de la voie choisie jusqu’ici et de reconnaître ses erreurs par la voix de son Secrétaire général. Après l’espoir d’ouverture de Khrouchtchev, la foi est morte de consomption durant les longues années d’immobilisme brejnévien. Elle renaquit sous Gorbatchev, hésitante, pragmatique, laïcisée, osant faire revivre le marxisme comme mouvement et non comme dogme (ainsi font Mélenchon et Badiou), comme idéologie visant à libérer plutôt qu’à contraindre. « On a sous-employé le potentiel du socialisme », accuse Gorbatchev dans son livre, Perestroïka. « Les idées de la Perestroïka ne sont pas seulement le fruit d’intérêts et de considérations pragmatiques, mais aussi l’indice du trouble de notre conscience et le signe de notre foi indomptable en ces idéaux que nous avons hérités de la révolution. »

Il semble étrange de parler de religion à propos des intellectuels. Raymond Aron l’a fait : « Le communisme me semble la première religion d’intellectuels qui ait réussi ». Jules Monnerot pense que le communisme est « l’islam du XX° siècle ». Emmanuel Todd y voit une parole « schizophrénique », qui discourt sans attendre de réponse et reproduit très exactement la structure du cours magistral.  La schizophrénie dissocie les processus affectifs et logiques, elle serait justement la « maladie professionnelle des intellectuels ». Les exégètes de Marx ont montré que les thèses économiques ne viennent pas en premier dans son œuvre ; Maximilien Rubel et Jean-Yves Calvez en particulier ont montré qu’elles sont précédées et commandées par l’ambition philosophique.

L’optimisme de Marx le force à trouver dans le socialisme un moyen unique et simple qui permette de résoudre le problème du malheur complètement et d’un seul coup. Cet optimisme est attaché à la dialectique, méthode idéale qui résulte d’une conviction que tout conflit :

  1. doit se résoudre inéluctablement,
  2. doit se résoudre « bien »,
  3. bien pour l’homme, centre et maître de la nature par sa conscience qui le fait émerger à la puissance.

Si la dimension sacrée est nécessaire, le marxisme présente une laïcisation des grandes religions philosophiquement acceptable pour l’intellectuel du XXe siècle. Le paradoxe est que ce système ne se soit imposé jusqu’à présent que dans les pays à faible niveau général d’éducation. A ses débuts, Staline avait tendance à raisonner comme si la classe ouvrière était la classe élue, le socialisme une terre promise, le prolétaire fatalement bénéficiaire de la rédemption, et la lutte des classes violente comme une guerre sainte.

Mais pour d’autres, le communisme n’est pas une religion.

La preuve est qu’il n’a aucun souci transcendantal. La promesse de l’utopie n’est pas celle du paradis : la légitimité des partis communistes dépend de la construction d’une société sans classes et non des besoins spirituels des croyants. Le marxisme serait en fait, le rêve de toute société industrielle : réconcilier l’homme avec la nature et avec les autres hommes. Comment la génération à l’ombre de Brejnev vit-elle cette foi soviétique ? Gorbatchev affirme : « les ouvrages de Lénine et son idéal socialiste restent pour nous une source inépuisable de pensée créative, dialectique, de richesse théorique, de sagacité politique (…) Il est jusque dans son image un exemple immortel de force morale d’une grande élévation, de culture spirituelle universelle et de dévouement désintéressé à la cause du peuple et du socialisme. Lénine vit dans le cœur et l’esprit de millions de personnes. Brisées toutes les barrières élevées par les scolastiques et les dogmatiques, puiser dans l’héritage de Lénine avec le désir ardent de comprendre plus à fond dans sa pensée originale – tout cela s’est constitué en un besoin d’ampleur grandissante au fur et à mesure que se multipliaient les phénomènes négatifs de notre société. »

La faillite du communisme soviétique est un peu celle de toute foi. Des illusions de la révolution, l’URSS est passée aux excès du stalinisme puis à la fossilisation brejnévienne, et son « érosion progressive des valeurs idéologiques et morales », selon Gorbatchev. Décrire le déclin de la foi soviétique est un besoin vital pour l’opinion déchristianisée, sans enthousiasme, des Français. Chez nous aussi la foi révolutionnaire est retombée, celle de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, ravivée en 1946 par le Préambule de la Constitution après plusieurs années de « ressourcement » Résistant, comme le changer la vie de 1968 puis les désillusions rapides de 1981. Par l’exemple soviétique, il faudrait rappeler que les théories les plus généreuses doivent se compromettre avec le siècle, et qu’il ne faut pas figer les espoirs sous peine de basculer dans la contrainte.

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Tolstoï et la vérité

Comme tout croyant de n’importe quelle obédience, Léon Tolstoï a cru découvrir « la » vérité. Il écrit, le 25 septembre 1889, à 61 ans : « Je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité et de ce qu’il me semble toujours que c’est moi qui l’ait reconnue et que je parle de mon propre mouvement, je l’attribue à moi et non à Dieu et je ne parle pas de la part de Dieu » p.1036.

La vérité, c’est moi, et Dieu ma bite m’habite… Orgueil présomptueux que d’affirmer connaître « la » vérité ; tentation du diable que de se substituer à Dieu pour parler comme si l’on était Lui. Même si « Dieu » n’existe pas, se sentir Dieu est une enflure humaine que l’on doit railler et condamner. Nul n’est Dieu, ni son équivalent omniscient et omnipotent ; nul ne détient « la » vérité ; nulle « vérité » n’existe même en soi, dans l’absolu, mais toujours partielle et provisoire.

Repentance immédiate de l’éternel coupable chrétien : « Il faut me souvenir toujours et parler de telle sorte que je ne parle pas de mon propre mouvement, mais que je dis ce qui est dit dans la révélation (toute la sagesse des hommes) et dans la conscience de chacun » p.1037. C’est encore pire !

Non seulement Tolstoï s’efface comme individu au nom de « la » révélation, mais il s’en fait le véhicule neutre et impersonnel. Il n’existe plus, s’avilissant devant Dieu – qui ne demande pas ça (sauf Allah).

Ce faisant, non seulement il n’agit plus dans le monde, ne rayonne plus par son exemple personnel, mais se veut une icône sainte, simple reflet figé d’En-haut, un Commandement-fait-homme, un soldat du Christ qui obéit sans jamais comprendre et ne réfléchit que comme une banale vitre.

Il fige de plus tout mouvement de civilisation dans une « révélation » faite une fois pour toute, qui a « découvert » la seule vérité du monde (qui existait de tout temps mais « cachée » aux mécréants) et engendré la seule Morale acceptable et immuable. Comme si la morale n’était pas sociale, donc sujette à l’histoire de chaque société ; comme si la vérité du monde n’était pas sans cesse à remettre en question, à tester et approcher.

Non, « la » révélation engendre « la » vérité car c’est le « seul » Dieu qui l’a dit aux nuls, un jour de bénévolence…

Heureusement, ni ses fils, ni ses moujiks, ni ses amis, ni les intellectuels de son temps, ni la société russe, ni l’humanité entière, ne se sont trouvés prêts à croire Lev Nicolaïevitch Tolstoï sur parole. Qu’il se croie le Christ, passe encore, mais qu’il prétende régenter les autres, alors ça non ! L’arrogant écrivain le constate – pour évidemment se faire une gloire intime de s’en repentir – : « Une grande part de l’insuccès de ma prédication vient de ce que je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité… » p.1036. Lui croit « vivre selon Dieu » ; il vit selon ce qu’il croit venir de Dieu. Mais le Père ne lui a pas murmuré à l’oreille sous la forme d’un éphèbe guerrier comme Mahomet ; ni ne l’a engendré comme fils via le même vigoureux messager Gabriel comme le Christ ; ni n’a même tonné devant lui sur la montagne comme devant Moïse. Tolstoï n’est qu’un lambda qui pense et qui croit. Pas mieux qu’un autre.

  • Sa sagesse est celle de l’obéissance, pas de la maîtrise de soi.
  • Sa voie est celle de la Morale révélée, pas de ses expériences méditées.
  • Son austérité est celle de l’impuissance progressive due à l’âge, pas d’une saine tempérance de ses appétits.

Nietzsche disait à peu près que chacun adopte la philosophie de son tempérament. Tolstoï joue de l’argument d’autorité pour se faire l’Exemple que veut son Dieu. Il est ainsi comme tous les croyants en n’importe quelle cause, qui s’effacent devant elle, qui nient leur personne et leur humanité pour un Destin abstrait tout tracé.

Mais ce qui importe est de savoir qui trace ce destin : se trouvent en effet là les manipulateurs, ceux qui utilisent les croyants pour réaliser leur politique et assurer leur pouvoir.

« La » vérité n’existe pas, nulle part et jamais. Elle n’est jamais qu’à élaborer, provisoire et fragile, menacée par la bêtise et l’ignorance, mais surtout par la rigidité mentale de tous les « croyants » en quoi que ce soit. Par faiblesse devant l’incertitude et peur devant les changements, ils désirent figer à jamais les lois de la nature, de l’histoire et de la morale en un credo unique, qu’il suffirait de suivre pour obéir au Destin !

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Tolstoï et l’amour

Dans ses Journaux et carnets, Léon Tolstoï écrit en 1851 (Pléiade p.105) : « Je n’ai jamais été épris de femmes ». Ou, plus exactement, il n’a jamais connu cet amour qui mêle sensualité et affection. Il n’a que 23 ans. Très religieux – son Journal est une quête perpétuelle de ses « défauts » à corriger, les affres de sa conscience coupable – il a assimilé dès l’enfance cette séparation radicale entre « l’âme » et « le corps ». La première vient de Dieu, le second est le domaine du diable.

De la seule émotion océanique qui pouvait s’apparenter à un amour complet, il a honte. « Le seul sentiment fort, semblable à de l’amour, que j’ai éprouvé, c’est quand j’avais treize ou quatorze ans, mais je répugne à croire que ce fut de l’amour ; car l’objet en était une grosse femme de chambre (un très joli minois à vrai dire) ». La répulsion pour la chair (ici « grosse ») se conjugue à la répugnance sociale (pour une « femme de chambre ») afin d’avilir le sentiment naïf du prime-adolescent. La morale chrétienne comme la morale sociale de sa caste l’empêchent d’aimer naturellement.

Il ajoute : « et de plus, de treize à quinze ans est l’époque la plus extravagante pour un garçonnet (l’adolescence) : il ne sait sur quoi se jeter, et la lubricité, à cet âge, agit avec une force extraordinaire. » Tolstoï invente l’amour pour tout sur le modèle de l’amour pour tous cher aux bobos, confondant l’assouvissement de la pulsion avec l’affect pour les êtres. La morale chrétienne contre la matière fait chez lui des ravages. Elle n’a plus le lien entre les beaux corps et les belles âmes, conduisant par degré, comme Platon l’a montré, vers le souverain Bien. Ne pouvant se dominer (« il ne sait sur quoi se jeter »…), il se méprise et se confit en dévotions. Les femmes sont le diable ; il doit attendre de pouvoir les dominer, intellectuellement et surtout socialement (il sera comte) avant de les « posséder », voire de leur conter mariage. Il se mariera à 35 ans.

Résolument hétérosexuel d’appétits, il réserve cependant dans sa jeunesse le sentiment à ceux de son sexe. « Les hommes, je m’en suis très souvent amouraché, mon premier amour ont été les deux Pouchkine [lointains parents], puis le deuxième Sabjourov, puis le troisième Zybine et Diakov, Obolenski le quatrième, Blosfeld, Islavine, et encore Gautier et beaucoup d’autres. » Beaucoup d’adultes, qu’il admirait comme des grands frères.

Il précise : « Pour moi, le principal signe de l’amour est la crainte de faire de la peine ou de déplaire à l’aimé, simplement la crainte. » Le besoin d’affection et l’envie de reconnaissance priment toute sensualité. « J’ai toujours aimé des hommes qui étaient indifférents à mon égard et ne faisaient que m’estimer ». Plus il avance en âge, dit-il à 23 ans, moins il tombe amoureux de tels hommes. « Si je l’éprouve, ce n’est plus aussi passionné, et c’est pour des hommes qui m’aiment, donc à l’inverse d’autrefois. » Mais il précise que cet amour amical a quelque chose à voir avec l’idéalisation : « La beauté a toujours eu beaucoup d’influence sur mon choix ». Au fond, il se méprise car il se voit comme lubrique, vaniteux, incapable de discipline. Il admire des « modèles » qu’il voudrait imiter, dont il voudrait le patronage bienveillant, sinon la protection filiale. Il confond cette émotion avec « l’amour ».

Quant à aimer, « je conçois l’idéal de l’amour comme un total sacrifice de soi à l’objet aimé ». Nous sommes dans la sublimation chrétienne du martyre pour le frère, à l’imitation du calvaire subi par le Christ. L’âme s’exalte au sacrifice pour l’être chéri, tout comme dans les romans scouts des éditions Signe de piste, dans les années 30. D’ailleurs, « jamais la pensée de la possibilité du commerce charnel ne m’est venue en tête ». Il écrit même un peu plus loin : « au contraire, cela me fait un terrible dégoût ». Écartelé entre la chair et l’âme, sans lien entre eux à cause de la Morale, il constate un sentiment est très fort, allant jusqu’aux symptômes de l’amour traditionnel. Gautier : « j’étais pris de fièvre lorsqu’il entrait dans une pièce (…) c’était inconscient, mais je n’avais d’autre souci que de lui plaire ». Il précise : « Pour mes frères, je n’ai jamais éprouvé d’amour de cette sorte ».

Ce que le jeune Tolstoï appelle donc « l’amour » a peu de chose à voir avec ce sentiment océanique d’être pleinement reconnu en même temps que dans le don total de soi. Les pulsions chez lui restent séparées de l’affect et la raison craint Dieu, éperdue d’obéir à la Morale de l’Eglise (qui est bien loin de celle du Cantique des cantiques). Pour connaître « l’amour », encore faut-il être harmonie, accordé à soi depuis le corps jusqu’à l’âme. L’exaltation éthérée que les curés appellent Amour, et dont l’adolescent Léon a fait une « passion », ressort plus d’une demande que d’un don.

C’est ainsi que Tolstoï ne parle jamais « d’amitié » dans ces pages de 1851, mais seulement de « fièvre » et de « sacrifice », excès malsains de cet « amour » dont il reste en quête, et qu’il ne trouvera pas même en Dieu. Ainsi écrit-il sur la prière la même année : « j’avais envie de me fondre dans l’Être universel (…) J’unissais dans un seul sentiment tout » p.83. Quand le sentiment passionnel s’exalte en fusionnel, où est l’amour ? Nulle part : soit l’on s’oublie (et ne donne rien à l’autre), soit on absorbe (et on le domine). Ni échange, ni complétude, ni satisfaction d’être désiré et de désirer.

En séparant l’âme et le corps, l’homme et la femme, les religions du Livre – judaïsme, christianisme, islam – ont tordu les sentiments naturels, ceux qui naissent de la beauté et de l’attachement et qui aboutissent à l’entraide et au don.

« L’amour » serait réservé à Dieu et les contingences de matière vile, comme se reproduire, accomplies dans la hâte et la honte ; d’où la femme comme bétail femelle qu’on ensemence, non pour faire naître des êtres en commun mais pour « obéir » au commandement divin de croître et de multiplier.

Tolstoï nous montre en son témoignage de jeunesse combien une vie entière peut être gâchée par une telle éducation morale.

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Marie Balmary, Le sacrifice interdit

Relire la Bible après Freud est le pari de Marie Balmary. Ancien et Nouveau testament sont de la même culture juive, restée différente au long des siècles, ancrée dans la Parole. Pour elle, le diabolique détruit le symbolique, c’est le premier acte du serpent. Or le symbolique nomme, il différencie, et seule la différence permet de dire « je », donc d’exister comme un être à part entière, de se défaire des liens fusionnels de soumission ou de placenta. « La parole n’a lieu qu’entre des sujets différenciés » p.94. Par exemple, « Sodome est la ville de la perversion, de la ‘sodomie’. Ville où les hommes sont tellement pris dans l’indifférencié et la violence qu’ils exigent de Lot, le neveu d’Abraham installé là, qu’il leur livre pour les violer ses hôtes, les trois visiteurs divins d’Abraham » p.202. Les lois religieuses sont des lois de relations (re-ligere).

Pour aimer, il faut être autre ; il faut se sentir coupable pour pardonner, il faut reprocher pour aimer car c’est en exprimant sa souffrance que l’on peut l’évacuer. Ainsi faut-il interpréter « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : se libérer de sa fausse culpabilité pour ne pas commettre les mêmes actes, répétitifs. « Si je porte l’offense que tu m’as faite, je n’aimerai ni toi – le véritable fautif – ni moi sur qui la faute est transférée » p.74.

Comment faut-il interpréter un autre aphorisme célèbre des Evangiles : « si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tend-lui l’autre joue » ? Ce n’est ni masochisme, ni passivité, analyse Balmary, c’est « ne pas se placer en face de l’autre comme on le fait dans une bagarre » p.219. Eviter la symétrie qui tourne en rond. Le « pervers » est celui qui (étymologiquement) est dans la peine, tendre une « autre » joue n’est pas comme « œil pour œil » mais déplacer la relation vers autre chose, éviter le mimétisme pour aller de l’avant. « Je lui présente l’altérité » p.220.

« Si celui qui est appelé l’Eternel est bien le dieu des alliances, son travail doit préparer chaque cœur à être en présence de l’autre, sans dévoration ni possession ; pour que la relation ait vraiment lieu (…) grâce à la Parole qui fait loi, la frontière entre les êtres » p.251. Le « paradigme de toute différence : celle des sexes ; le paradigme de toute faute : la destruction d’une différence ; le paradigme de toute angoisse : l’angoisse de dédifférenciation » p.323.

Babel, c’est le fusionnel, l’idéal vers lequel tendent toutes les idéologies totalitaires – y compris la généreuse des Droits de l’Homme et de la République universelle. Au contraire, Dieu a brisé la tentative babélienne pour redifférencier tous les hommes : ils ne parlent plus la même langue pour exister comme sujets autonomes, pas comme ouvriers dominés d’une fourmilière. « Quand ‘tu’ n’est pas un autre, ‘nous’ n’est personne » p.91.

Les chapitres se succèdent, limpides, Marie Balmary a entrepris d’apprendre l’hébreu et le grec pour rester au plus près de la Parole – car les traductions sont des trahisons. Et si je me souviens bien de mes années de catéchisme, que d’approximations et de faux-sens nous a-t-on inculqués sur la Bible ! Par exemple qu’Abraham se soumettait à Dieu lorsqu’il lui ordonnait d’égorger son fils comme un vulgaire barbare élevé aux holocaustes. Or le mot « holocauste » ne figure pas dans les termes hébreux du texte ; il s’agit de « montée vers », d’élévation. Abraham part avec « son » enfant, il revient avec « un » adolescent ; c’est bien le même Isaac, mais reconnu pour lui-même, comme différent – grandi, affranchi. Le « sacrifice interdit » est celui d’Isaac. De même l’enfant prodigue des Evangiles doit-il consommer sa part de la fortune du père, la détruire, pour être enfin lui-même et exister de façon autonome.

Ce qui parle à Abraham, l’ancêtre : « Il ne s’agit pas là d’un ‘Dieu’ mais du divin qui a parlé à l’homme, qui parle en l’homme ; et de quoi parle-t-il ? De ce qu’il est nécessaire de changer ‘à’ la parole des humains et ‘par’ elle pour que leurs relations, que leur vie soient possibles » p.196.

L’étude de Marie Balmary prouve un peu plus combien la psychanalyse est de culture juive, qu’elle est une « science juive », ce pourquoi, si elle guérit, n’est-ce pas parce que nos arcanes culturels sont formatés par la Bible ? « La psychanalyse elle-même s’est crue grecque (les cendres de Freud reposent dans un vase grec). Je n’ai jamais été convaincue de cela et ma chance ici a été de rencontrer la parole de Lacan à laquelle je rends cet hommage : il a vu que le biblique était la véritable source. (…) En Grèce, chez Sophocle la parole éclaire, nettoie, détruit. Elle ne guérit pas. (…) Freud a tout de même bien reconnu dans la technique qu’il mettait au point du judaïsme (…) Il sait bien que la psychanalyse est un usage juif de la parole » p.179. Le fait est que la psychanalyse en Chine accroche peu… La parole n’y est pas toute-puissante car « ça » ne vaut pas la peine de dire, et parler fait écran puisque les problèmes surgissent.

Dans notre civilisation occidentale existent d’autres sources que la juive : la gréco-romaine, la celto-germanique. La nudité est une honte dès la Genèse, au paradis ; elle est une gloire en Grèce ancienne dans les stades, les gymnases, sur le forum, dans l’image des dieux. Notre culture n’est pas la leur, mais la Bible a pris en Occident une place immense qui définit, guide et impose à la fois ses mystères et ses méthodes – en bref sa façon de voir le monde. Notamment aux Etats-Unis, bien plus « ancien » Testament que nouveau. Pour comprendre, il faut faire avec cette histoire de civilisation. L’ouvrage de Mary Balmary est éclairant à cet égard, très salubre et fort intéressant à qui se préoccupe de savoir qui il est et d’où il vient.

Marie Balmary, Le sacrifice interdit – Freud et la Bible, 1986, Livre de poche essais 2002, 346 pages, €7.10

e-book format Kindle, €7.49 

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Etat islamique ou mercenariat d’Etat ?

Xavier Raufer, criminologue reconnu, s’interroge dans la revue Le Débat n°193 de janvier 2017, sur l’Etat islamique. Faut-il croire à son mythe de création d’Etat théologique ayant vocation à absorber par guerre et conversion la totalité de la planète ? Ou faut-il y voir le bras armé d’un Etat en particulier qui pousse ses pions via des groupuscules fanatisés ?

L’ennemi ne va pas de soi. En général un Etat, il peut devenir ce que la théorie a prévu, une entité de partisans planétaires (Kosmospartisanen selon Carl Schmidt en 1938). Quelle est donc la nature de l’autoproclamé « Etat islamique » ? Déjà, nous pouvons constater qu’il a une histoire de 30 ans, fondé en Jordanie en 1989 par Abou Moussab al-Zarqawi sous le nom des Soldats du Levant. L’Etat islamique n’est ni un groupe terroriste, ni une guérilla, mais peut-être le glaive vengeur de l’islam sunnite. Encore que… « sur ses ‘terres’ (son ‘califat’), l’administration adoptée par l’Etat islamique (contrôle des populations, contre-espionnage, etc.) n’a rien de religieux, comme c’est par exemple de cas en Arabie saoudite, mais est à l’inverse et en tout point calquée sur le modèle baassiste-laïc du binôme quadrillage-cloisonnement », écrit Raufer.

Dans le contexte stratégique, l’Etat islamique a été soutenu financièrement jusque vers 2014 par l’Arabie saoudite pour combattre l’influence iranienne dans la région – dont le pouvoir chiite établi à Bagdad. Mais, après la mort du roi Abdallah en janvier 2015, tout change. Un attentat tue au Yémen le gouverneur d’Aden pro-saoudien et Abou Bakr al-Bagdadi « rompt un silence de sept mois » et « accable le royaume saoudien traître au salafisme et allié des ‘croisés’ ». Dès lors, quel Etat soutient l’Etat islamique ?

Les acteurs ne disent pas grand-chose, al-Zarqawi n’est pas un théologien mais un voyou paumé, tatoué et alcoolique, incarcéré dans les années 1980 pour agression sexuelle. Devenu provocateur et assassin à gages, il a pour protecteur l’afghan Hekmatyar, puis se réfugie en Iran avec son groupe d’entraînement lors de l’offensive américaine. Il est « évacué » vers la Syrie après un attentat manqué anti-juif en Allemagne en 2002. On ne sait pas qui l’héberge, ni contre quoi… Il sera tué par une frappe américaine en Irak en 2006.

Lorsqu’émerge l’entité islamique en Irak, dont l’un des proches d’al-Zarqawi a pris la tête, « un minutieux travail d’identification (…) révèle qu’à la tête de cette entité sunnite fanatique, il n’y a pas d’islamistes »… Les ensembles d’informations combinées montrent « que la direction de l’Etat islamique est l’apanage d’anciens officiers de l’armée irakienne et cadres du parti Baas » – dont plus de 150 officiers de Saddam Hussein ont été identifiés. Veulent-ils se venger de l’attaque américaine ? Prolongent-ils le financement prosélyte du wahhâbisme saoudien ? Roulent-ils (bien que sunnites) pour l’Iran pour raisons stratégiques ?

Il est clair que les Iraniens veulent contrôler l’Irak, voire la Syrie. Ils ont aidé Zarqawi tactiquement vers 2002-2006 contre les Américains, qui demeurent leur ennemi principal (et que cet éléphant dans un magasin de porcelaine au nom de Trump ravive avec ses gros sabots).

« Nous savons qu’au Moyen-Orient le terrorisme d’Etat a pour intangible but d’appeler l’adversaire du moment à négocier ou à évoluer », écrit encore Xavier Raufer. Est-ce l’Iran pour forcer les Occidentaux à lever les sanctions et à réhabiliter le pays persan sur l’arène internationale ? En ce cas, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan sont-ils des alliés de circonstance ou des contraintes conjoncturelles ?

Nulle réponse à ces multiples questions, mais une réflexion qui va bien au-delà des propos convenus des politologues complaisants de télé, des sociologues qui décortiquent la religion affirmée et ses écarts au Coran (comme si cela importait en géostratégie…), et des lamentations humanitaires sur les conséquences de la guerre des médias en mal de scoop. Réflexion qui doit conduire la France à trouver son intérêt dans cet imbroglio.

La religion est un écran de fumée idéologique pour masquer de réels intérêts. Quels sont-ils ? Faut-il continuer de soutenir ces Américains de plus en plus égoïstes et imprévisibles ? Faut-il se rapprocher de la Russie sur le seul projet commun de contenir le terrorisme ? Faut-il jouer l’Iran contre la Turquie pour amener Erdogan à meilleure composition ? On le voit, non seulement tout est plus complexe qu’il n’y paraît, mais l’ennemi de notre ennemi pourrait bien ne pas être de nos amis.

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Julien Friedler, La vérité du labyrinthe

56 « textes » en 7 « parties » pour parler du Spirit of Boz – en français dans le texte. L’auteur, philosophe et psychanalyste lacanien, se présente comme « artiste, peintre et écrivain contemporain ». Il en appelle à la naissance d’une « conscience collective » de l’art.

Mais qu’est-ce que « Boz » ? En fait, un mot surgi de nulle part, me dit l’auteur, entre magicien d’Oz pour l’euphonie et un souvenir peut-être du Booz de la Bible, l’époux de Ruth que Victor Hugo a chanté endormi. Booz signifie « en Yahvé est la force », il est le bisaïeul de David et l’ancêtre du Christ. Mais chacun peut y mettre ce qu’il veut. Ainsi ai-je pensé au bos, bovis, le bœuf en latin – ou peut-être encore « le boss », le patron, the Dutch ship’s captain selon l’étymologie du mot anglais ? s’interroge malicieusement la sémillante épouse de Julien Friedler. Pourquoi ne pas le dire en français ? L’anglais apparaît comme la langue de l’Humanité, nouvel esperanto artiste hors marché pour l’auteur qui est Belge et multiculturel et qui a créé en 2008 une association d’art contemporain. Son programme vise des projets artistiques « pour et par les masses ».

Il s’agit donc de saisir l’insaisissable. Tentons donc l’impossible, avec humilité.

Dans ce livre-manifeste se déploient en une soixantaine de pages un « flux créatif » d’aphorismes afin que chacun « s’implique dans son désir ». Nous sommes entre vocabulaire psy et méditation bouddhiste, dans une quête New Age pour « libérer l’art » – bien qu’il soit « une puissance en acte » (et n’aie donc pas besoin d’être libéré). Mais l’auteur veut « penser une spiritualité moderne », l’art devant « désaliéner le sujet » qui – lui – n’est pas libre. Cet art nouveau est donc ouvert à tous et à tout. « L’anachorète côtoiera un pédophile » pour « la Forêt des âmes », déclare tout uniment l’auteur. C’est un Sujet global qui se façonne – « quant au sens, il viendra de surcroît ». Il se développera en marchant.

Julien Friedler est marqué par son époque ; il vilipende avec raison la « globalisation des psychés », l’artiste dévoyé comme marque à valeur marchande, et « la volonté de puissance » – qu’il considère avec un contresens total de la pensée de Nietzsche (mais peut-on en vouloir à un écorché vif rescapé d’une famille éteinte dans les camps ?). Cela dit, le spontanéisme tant pratiqué en mai 1968 et ensuite n’a guère produit d’œuvres marquantes, ni de « progrès » de la psyché, me semble-t-il. Le livre de Boz sera « un texte saugrenu et vertigineux », promet l’auteur p.29, « une conjuration des contraires ». En bref le tout et le contraire de tout mais dans toutes ses manifestations – renouvelant le mouvement Dada.

La foi est une force, elle aboutit à Dieu, de quoi trouver peut-être « la vérité du labyrinthe » ? L’auteur se fonde sur les trois monothéismes, qu’il voudrait voir se fondre en un nouveau. « Notre manière aura été de chercher une parole différente : non doctrinale, non sectaire, aux antipodes des dogmes et prétendues révélations » p.37. Une nouvelle religion toute spirituelle, sans incarnation ? « Une foi éprise d’absolu mais souffrant de ses avatars » p.38. Pour cela, il faut le « regard transcendant et désincarné du Témoin », sa Vision. « Une nouvelle philosophie de vie, capable de sublimer nos existences » p.44. Par « l’art » et la spiritualité censée s’en dégager.

Mais cet ancrage au théisme, même mono, me gêne : « Dieu » est un mot passe-partout qui dit soir la crainte devant l’Inconnu, soit l’émotion face au Mystère, soit la projection hors de l’humain d’un Être suprahumain. « Dieu » est donc ce qu’on croit qu’il est : pourquoi dès lors se limiter aux seuls monothéismes ? L’énergie de l’univers des Stoïciens ou l’Un des bouddhistes (le grand Tout océanique) serait-il moins « Dieu » que Dieu ? Le premier des monothéismes aurait-il donc montré la voie, en avant-garde de l’Histoire, comme le marxisme le « croyait » du matérialisme « scientifique » ? Le communisme, bien que sans Dieu, était aussi une « religion », dans le sens formel de « ce qui relie ».

D’ailleurs, n’est-ce pas cette liaison entre humains à laquelle Julien Friedler aspire ? Se relier par l’art, est-ce différent de se relier par la communauté ? Ne s’agit-il pas toujours d’un « acte » de création qui est un acte de foi ? Il me semble que l’on pourrait dire qu’il est Eros, un acte de communion humain qui va de l’inclination au sexe, puis à l’élévation à l’amour et à la charité. Le travail modèle l’homme – et l’art, comme le sexe, est un « travail ». Le travail engage à ce qui existe, fait chanter la matière. Faut-il en glorifier « Dieu » ? Ou se poser en égal orgueilleux ? Ou mettre au point Oméga ce « Dieu » qui n’existe pas sans la croyance humaine ?

L’auteur réclame un point de vue contemplatif, non militant, un idéal de paix intérieure – minimum indispensable pour la paix entre les hommes. Cela dans une Europe qui se dégrade en raison de la guerre des ventres de l’islam conquérant (p.65), alors que la Russie et l’Asie ont su encore préserver leur culture (p.66). Reste l’Afrique, continent des origines, comme Terre promise…

Le lecteur se demande qui lui parle, hésitant entre méditant et transartiste (comme on dit transhumaniste). Il s’agirait de se détacher de l’Ego et de ses illusions, de combattre « les Quatre démons » que sont la colère, la vanité, la peur, l’ignorance. Mais encore ? Après avoir évoqué le Spirit of Boz, le livre du Boz, les œuvres, s’être engagé pour la vie, désigné la voie royale, défini la pratique, le lecteur est bien avancé. L’artiste a-t-il besoin de cet arrière-plan un brin ésotérique pour créer ? Si l’art est puissance en acte, qu’a-t-il besoin de « Dieu » ou autre Sublime en point ultime ? En quoi ce court recueil d’aphorismes permet-il de cheminer « pour atteindre la paix et la sérénité » ?

Ou n’est-il qu’une pierre du chemin, apporté pour que d’autres y ajoutent et montent le cairn qui indiquera la Voie ? A suivre…

Julien Friedler, La vérité du labyrinthe (en 3 langues, français, anglais, espagnol), 2016, Jacques Flament éditions, 201 pages mais 69 pages en français, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Saint Valentin : amour pour tous

Amour ado des plages

Amour ado torse nu des plages

Amour bébé

Amour bébé

Amour colo

Amour colo

Amour copain

Amour copain

Amour félin

Amour félin

Amour lèche bien

Amour lèche bien

Amour sous la pluie

Amour sous la pluie

Amour tradi

Amour tradi

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Foi et bonne foi…

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Lu dans le Journal de Gide II, 1926-1950, ces remarques étonnantes sur la religion et ses diktats :

« En littérature, le catholicisme offre encore cet immense avantage d’autoriser un ton d’assurance que, sans lui, le critique n’oserait jamais prendre. Non point seulement une assurance, mais le droit et le devoir à la fois de la manifester violemment ; n’est-ce pas à sa foi même qu’il la doit, cette assurance ? La foi, pour peu qu’elle soit vive (et la foi se doit d’être vive), exige, pour manifester son ardeur, des jugements pareils à des verdicts ; non point sommaires peut-être mais absolus, indubitatifs, sinon indubitables, assénés du plus haut qu’il se peut et vraisemblablement tombant du ciel. C’est au nom de Dieu que les critiques catholiques condamnent ; ils ne peuvent se tromper, car Dieu les inspire ; toute hésitation, tout contre-balancement, toute nuance même, devient indice de transigeance et, partant, de tiédeur. Pour n’être pas vomis par Dieu, c’est nous qu’ils vomissent. On dit de tels critiques qu’ils ont une grande autorité, ou même, plus absolument, ‘de l’autorité’. Exécuteurs de hautes œuvres, toutes les armes leur sont bonnes, les plus vulnérantes les meilleures ; et le condamné n’est en droit de protester ni de se plaindre, car c’est au nom de la Vérité que parle le juge, truchement de Dieu, qui ne condamne point tant un auteur, que le mal et l’erreur que cet auteur manifeste et propage ; que tout ce qui, de Satan, vit dans l’œuvre de son suppôt » 11 août 1929, p.139.

Le catholicisme, à l’époque, était comme l’islamisme aujourd’hui : impérieux, conquérant, n’hésitant pas à brandir l’Index. Nous nous étonnons aujourd’hui de ce qu’une foi jeune veuille imposer sa loi, une paille, mais que ne regardons-nous d’abord la poutre dans notre œil ? La pensée laïque et les Français avisés ont su cantonner le catholicisme à sa place, dans la vie privée ; avons-nous encore la force de faire de même pour cet islam qui croît en attirance et en démographie ?

C’est essentiel, pourtant, si nous voulons raison garder. Car la foi se moque de la raison et de la vérité. « La bonne foi est une vertu essentiellement laïque que remplace la foi tout court », écrit Gide le 13 décembre 1927 p.62. Chrétien, mais ni catholique ni protestant, André Gide croit en Dieu mais pas en l’Eglise, croit au Christ mais pas dans les Evangiles interprétés par saint Paul. Sa croyance ne l’empêche pas de penser, et c’est heureux.

Il a même cette formule de combat que nous pourrions faire nôtre avec profit : « Retournant l’aphorisme célèbre, il faut dire : Nous sommes las de vous accorder, au nom de nos principes, une liberté que vous nous refusez au nom des vôtres », 18 juin 1929 p.134.

André Gide, Journal II 1929-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

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Îles du soleil

Celles de Polynésie attirent ; celles des récits de marins font rêver ; celles de l’utopie sont éternelles. Espoir d’un ailleurs terrestre bel et bien charnel, mais situé au-delà de l’horizon, l’île – si possible tropicale – est ce paradis sur la terre où l’on va chercher le rêve : le trésor, ou la femme facile, ou le farniente…

Curieusement, l’antiquité connaissait déjà cette utopie îlienne. C’est Diodore de Sicile qui raconte les périples d’un certain Jamboulos au 1er siècle. Fils de commerçant (ce qui explique qu’il pérégrine), Jamboulos et son compagnon sont enlevés par des « Ethiopiens » (symbole alors du pirate sauvage). L’engrenage veut que, par coutume, tous les 600 ans deux étrangers soient envoyés sur la haute mer en boucs émissaires pour purifier la Terre. A charge pour eux de découvrir une « île bienheureuse » qui renouvellera la prospérité pour l’Ethiopie.

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Tous les clichés de l’exotisme encore populaire de nos jours sont déjà là : climat tempéré permettant nudité et abondance, faune et flore étranges et comestibles, habitants beaux et souples, très accueillants. Ils sont grands, forts et bien faits, leur langue bifide permet de parler le langage comme d’imiter le chant des oiseaux. Les sources jaillissent du sol, ici chaudes, là froides ; elles désaltèrent, nettoient, guérissent. Elles permettent des jeux sexuels raffinés avec différents partenaires dont le rire cristallin et les attouchements sensuels prouvent le plaisir. Bien sûr, tout le monde vit en utopie : la communauté hippie était déjà d’actualité dans cette antiquité. Les biens sont en communs, tout comme les femmes et les enfants ; tout le monde baise avec tout le monde, en communauté sans jalousie.

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On vit vieux parce que le plaisir conserve. Seul le suicide est rituel, vers 150 ans (après avoir tout épuisé de la vie). La mort survient comme un sommeil, paisiblement, sous un arbre, dans la nature. Les enfants malformés sont supprimés car ils seraient misérables, les autres soumis à l’épreuve de l’envol. De grands oiseaux les portent un moment. S’ils ne supportent pas cette poésie qui les fait grimper au septième ciel, avec ce mélange sexuel du « rêve de vol » freudien, de sensualité Ganymède pour l’apesanteur agrippé aux plumes soyeuses, de spiritualité jungienne pour voir le monde de haut – ils ne sont pas dignes de vivre. Nul ne doit être malheureux et cela commence dès la naissance. Qui n’a pas les moyens de bien vivre est incité à quitter la vie. Tous les autres en jouissent par tous leurs sens.

Platon est passé par là, collectiviste de raison, visant à briser la nature en enlevant les enfants aux mères et les fils aux pères. Vie commune, frugale, mesurée, le « régime » politique est aussi diététique pour conserver la forme physique, le moral affectif et la mesure intellectuelle : un jour poisson, lendemain oiseau, troisième jours fruits… Toute les heures ne sont pas consacrées au plaisir physique comme en rêvent les ados de 15 ans. Le plaisir affectif y tient aussi une grande place, au chaud dans la communauté où toute femme est la vôtre et tout enfant un fils ou un compagnon. Mais aussi le plaisir mental d’étudier les astres, d’écrire de l’histoire ou des poèmes. Chaque homme va pêcher, tâter des différents métiers et administrer à son tour les affaires publiques. Nul esclavage aux îles du soleil, nulle aliénation – mais l’accord de l’homme avec la nature et avec sa propre nature : tout est « bon », tout est « moral », tout est « béni ».

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Peut-être est-ce pour cela, parce qu’il faut en définitive travailler (pour le bien de tous certes, mais pas seulement jouir), que Jamboulos et son ami furent accusés de corrompre les mœurs. A moins qu’ils n’aient tenté d’introduire des comportements hors nature ? Ou plutôt pour qu’il y ait une histoire à raconter… Au bout de sept ans (quand même), on les renvoya sur la haute mer pour qu’ils regagnent le monde « civilisé ». Les Hiélopolites étaient de « bons sauvages » mais, décidément, la soi-disant « civilisation » leur apparaissait comme une corruption de la vie naturelle.

N’est-ce pas ce qui s’est produit dans les îles Pacifique ? Outre leurs fantasmes, les Occidentaux ont apporté aussi leurs désirs insatiables : baise mécanique, consommation avide, argent conquis, relations tarifées, administration des choses, exploitation des gens. Tout contrôler, tout évaluer, tout régenter – est-ce « cela » la civilisation ? Le mythe grec nous dit qu’alors son inverse devient utopie : tout laisser être, prendre les choses comme elles viennent, et les gens tels qu’ils sont ici et maintenant. C’était cela dans l’antiquité ; l’exemple du « bon sauvage » au 16ème siècle ; le mythe hippie en 1968. C’est de cela que renaît le fantasme écologique aujourd’hui même… et la « réaction » qui va avec : le retour à l’ordre moral, au souverainisme autoritaire, à la dénonciation via Internet (bouton « signalez »).

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Prince des ténèbres

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Œuvre lourde, lente, où l’angoisse monte, lancinante, scandée par une musique envoûtante. Nous sommes dans un huis-clos où chacun se referme sur soi, ni les autres en tant que collègues d’une même recherche, ni l’espoir d’un couple, ni même la Bible qui dit l’espoir d’être sauvé à la fin des temps, ne permettant de s’en sortir. Car le Mal est en nous, le démon dans le monde, l’antimatière à l’intérieur de la matière.

Un prêtre meurt dans un quartier délabré de Los Angeles où subsiste une église désaffectée ; il laisse une clé dans un coffre et un journal en testament. Il révèle appartenir à la mystérieuse Confrérie du sommeil, dont l’existence a été cachée au Vatican depuis des siècles, afin de protéger le monde. L’église recèle, dans sa crypte, un étrange cylindre de verre où tournoient des effluents verts qui, peu à peu, s’amplifient. En émane une puissance, en conjonction avec les ondes qui parviennent d’une lointaine galaxie et atteignent enfin la Terre.

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Le père Loomis (Donald Pleasence), dépositaire du testament, va mandater le physicien Birack (Victor Wong, asiatique à barbiche et à l’œil gauche demi-fermé) pour étudier la chose, en accord avec les cardinaux catholiques de Los Angeles. C’est toute une équipe d’étudiants post-doc, chacun brillant en sa spécialité, qui est réunie par le professeur un week-end dans l’église déserte. Ce qu’ils vont découvrir remet en cause toutes les certitudes. La science comme la religion ne sont que des croyances ; elles sont mises à l’épreuve de la réalité inouïe. Et c’est une mathématicienne, Catherine (Lisa Blount), qui va découvrir que le cylindre contient le fils de Satan… L’angoisse saisit les personnages face à cet inconnu que l’on croyait refoulé selon la Bible dans les ténèbres extérieures.

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D’autant que le cercle se referme : ce secret bien gardé qu’aucun humain ne soupçonne, l’église désaffectée entourée de SDF zombies qui massacrent tous ceux qui tentent de fuir, la crypte où le cylindre étend sa maléfique influence, le réseau mis en commun des câbles informatiques et des compétences qui converge sur la même chose : l’innommable. Rien ne peut briser le cercle paranoïaque : ni la fuite, ni les hypothèses, ni le couple que tente vainement de former Brian (Jameson Parker) et Lisa Blount (Catherine Danforth). Les ténèbres envahissent tout, la Créature contamine ceux qui s’approchent de trop près, candidement confiants en leur savoir scientifique ou abêtis par la curiosité (maléfique depuis Eve) : un jet de liquide comme une éjaculation faciale – et les voilà recréés à l’image du non-Être, zombies d’humain animés par le Mal. Comme quoi le sexe était perçu comme le véhicule du Mal à l’ère du retour à l’ordre moral sous Reagan, quelques années après la découverte du SIDA en 1983. Le retour au puritanisme des mœurs date de ce moment-là, et Prince des ténèbres en témoigne.

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Chacun est seul avec ses fausses certitudes : la Bible pour le père Loomis, qui prie vainement à Jésus-Sauveur avant de prendre en main une hache pour trucider le diable incarné en zombie ; les autres pour le gay du groupe, Walter (Dennis Dun, sino-américain de 35 ans), qui attend d’être sauvé des chiottes où il s’est réfugié avant de creuser lui-même le mur (dont on s’étonne qu’il fasse près d’un mètre d’épaisseur à cet endroit !) ; son nouveau boy-friend possible Jameson, après un grave échec pour Lisa, qui choisit de précipiter le fils du diable (et elle-même avec) au travers du miroir alors qu’il commence à tirer son père Satan dans ce monde-ci. Agir plutôt qu’attendre, faire plutôt que croire, dans l’immédiat plutôt que dans l’attente. Car si tout vaut tout, autant choisir par instinct – on ne fera pas plus mal.

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Le miroir est, comme dans les temples shinto, l’image même de l’incertitude : il renvoie ce qu’on lui envoie. Matière-antimatière, Jésus-Diable, raison-phobies, science-croyance, espoir-pessimisme, action-soumission. C’est de même un message du futur qui parvient en miroir au présent, via le même rêve que fait tout membre du collectif venu étudier le cylindre.

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Ce film est sorti en 1987, sous le président Ronald Reagan qui pourfendait « l’empire du Mal ». L’URSS vivait ses dernières années sous Gorbatchev, un traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire et les euromissiles sera signé en fin d’année. Mais les Etats-Unis étaient menacés aussi par la drogue, le dictateur du Panama Manuel Noriega sera inculpé cette année-là par un tribunal de Floride pour trafic. Et par sa finance : le krach de 1987 sera le premier d’une série qui mènera vingt ans plus tard à celui dont nous vivons aujourd’hui les derniers développements politiques.

Pour sauver le monde, il faut reconnaître ses faiblesses – dont savoir que l’on ne sait rien n’est pas la moindre. Une fois ceci posé, il n’y a pas de tragique car nous sommes en Amérique : si chacun se prend en main, choisit la raison et le positif, alors le Mal n’aura aucune prise. Encore faut-il « vouloir », ce qui signifie avoir l’énergie en soi-même. Tel est le message du pays des self-made men.

DVD Prince des ténèbres (Prince of Darkness) de John Carpenter, 1987, avec Donald Pleasence, Victor Wong, Jameson Parker, Catherine Danforth, Dennis Dun, Susan Blanchard, Anne Marie Howard, Studiocanal 2005, €13.00

D’autres films de John Carpenter chroniqués sur ce blog

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Pompéi la vie et les mystères

Maison des Vettii. Sur une fresque, une jeune fille, les cheveux bouclés tenus par une résille, me regarde, pensive. Elle tient un calame et une tablette de cire. Peut-être écrit-elle des vers ? Elle s’est voulue ainsi, peinte depuis 2000 ans. Elle aussi est désormais en pension au musée.

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Tout comme ce délicieux Narcisse, si jeune qu’il ne connaît pas l’amour encore, et qu’ayant méprisé par ignorance le simple amour de la nymphe Echo, Némésis le condamne à n’aimer personne. Presque nu, la tunique défaite jusqu’au milieu des cuisses, il mire sa jeunesse dans l’eau limpide de la source. Il reste seul au monde, perdu dans son reflet. Le paysage, derrière lui, est esquissé, inutile. Il ne le voit pas, il ne le verra plus jamais, le pays est sec comme le garçon. Il prendra racine et deviendra fleur. Qui a jamais saisi avec autant de grâce cet âge autour de 13 ans, en fleur justement, qui hésite entre l’homme et l’enfant ?

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L’école, la palestre, les thermes, ainsi les garçons passaient-ils leurs jours. Ils se sont complus à se laisser illustrer, boxeur musculeux en mosaïque fier de sa carapace de chair, athlète couronné levant la coupe, peint devant un condisciple. Les plus grands vont au bordel et se laissent peindre dans la joie du plus simple appareil, tout entier aux jeux d’adultes.

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Les putains et leurs clients s’affairent, dans un érotisme robuste et juvénile, loin de cet opprobre bourgeois qui connote notre époque. Un mâle enfile gaillardement une femelle par derrière et tous deux sont sérieux, sacrifiant aux rites. Palmyre d’orient, Maria juive, Aglae grecque, Smyrina, proposent leurs charmes en graffitant leurs noms sur les murs. Ainsi se souvient-on encore d’elles. Deux amours nus bientôt pubères rêvent à la Femme en poussant Vénus dans sa coquille, aussi peu vêtue qu’une huître. Les désirs sont de beaux enfants nus, disait le poète. Mars égare sa main sous la tunique de Vénus, sur ces seins bien ronds, dodus, et cette caresse lui donne l’air rêveur, les lèvres entrouvertes. Eros, à poil se réjouit en voletant. Le bordel était un lieu où l’on savait user son existence dans le plaisir ; on ne savait que trop qu’elle est éphémère, et si fragile…

Des fresques de la maison des Vettii, ces riches commerçants, restent lumineuses et pleines de vie.

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La Villa des Mystères garde les siens depuis le 3ème siècle avant mais ses fresques sont magnifiques, d’une fraîcheur rare.

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Le sérieux s’y mêle intimement à la sensualité, comme si le sexe était une énigme qui donnait un sens à la mort, donc à la vie. Les orgies sont-elles nécessaires à la parousie, la présence de la divinité ? Se mettre hors de soi-même prépare sans doute aux plus profonds mystères.

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Les fresques représenteraient une initiation au culte dionysiaque du côté gauche, et la divinisation de Sémélé du côté droit, lui faisant face. 29 personnages s’y mêlent, dont un jeune garçon tout nu qui commence la scène en lisant le rituel sur papyrus : Dionysos s’éduque sous la surveillance de la prêtresse. Plus grand, dans la scène centrale, il est nu adossé à un siège, et se laisse caresser par une maîtresse.

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Suit Sémélé qui se prépare au mariage devant deux amours nus dont l’un tend un miroir et l’autre un arc. Il ne bande pas encore l’instrument, le mariage n’est pas consommé. Mais plus loin, tout est accompli : Sémélé grosse se tourne vers une femme portant thyrse, qui symbolise le bébé à naître. Une femme a l’air épouvantée, ou secrètement séduite, par la flagellation du dos nu offerte sur le mur en face. Le fouet figurerait la foudre qui tua Sémélé. Un silène enivre un jeune satyre avant de penser à le violer (cela se lit dans son regard). Agenouillée, une fille très jeune ouvre le panier « mystique » où se trouve… un phallus érigé. Elle sera fouettée par un personnage ailé, peut-être pour augmenter sa jouissance, ou pour lui prouver que le plaisir suprême, sur cette terre, ne va jamais sans quelque douleur ? On termine par la toilette de l’épouse mystique, aidée de deux amours nus. Elle attend, on ne sait quoi. Comme un « à suivre » qui laisse insatisfait.

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Un étal d’aujourd’hui, à la sortie de la Villa, vendait des copies de phallus ailés en bronze, pour aider à croire en sa fécondité. Les Italiens ne perdent jamais le nord du commerce.

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De retour à Naples, nous dînons au 1849, via Milano. Nous buvons un vin de Falerne rouge de sept ans, âge délicieux.

Pompéi : documentaires YouTube

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Joyeux Noël 2016 !

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Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France

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Ce n’est pas un manuel de géopolitique mais un essai d’actualité replacé sur le temps long. Dans ce livre court et facile à lire alternent la vision géopolitique historique d’Yves Lacoste et la vue institutionnelle républicaine du professeur de science politique Frédéric Encel. Et c’est diablement intéressant ! Bien loin des idéologies plus ou moins téléguidées par les émotions victimaires, analysant dans la durée et par le droit, proposant quelques solutions. Car la patrie est en danger « attaquée. De l’intérieur comme de l’extérieur » p.38 – comme au moment de Valmy, où est née la nation.

Puisque la mode post-68 est restée de savoir « d’où » l’on parle, Frédéric Encel avoue être né en France de parents juifs polonais (ce qui ne peut que déplaire à certains lecteurs arabes et aux antisémites) ; Yves Lacoste déclare être né au Maroc de parents français et s’être marié à Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue des tribus kabyles (ce qui ne va pas plaire aux souverainistes identitaires et aux ex-partisans de l’Algérie française). Ces origines revendiquées, pour mieux communier dans le creuset français de la nation comme choix à la Renan, sont un enrichissement.

Dédié à Cabu et à Camille, tous deux décédés, les auteurs écrivent un chapitre sur deux du livre, se répondant sur la conquête de l’Algérie, la société postcoloniale, la nation, l’immigration, la mondialisation, l’islamisme, la république. « Mon inquiétude », commence Yves Lacoste, « Que faire ? » termine Frédéric Encel. Malgré une bibliographie de quatre pages, le ton n’est jamais au jargon (sauf le pédant et inepte « et/ou » dont abuse Encel, déformé par la sociologie pseudo-informatique).

De l’extérieur, la nation France est attaquée par des groupes islamistes téléguidés par l’Etat islamique en Syrie et au Levant : Merah, les Kouachi, Coulybaly, Abaaoud, Hadfi, al Mohammad, Amimour, Mostefai, Mohamed-Aggad, Abdeslam… De l’intérieur, la nation France est attaquée par les gauchistes intellectuels, universalistes benêts ou exploitant un fonds de commerce, et par la lâcheté de la gauche en général jusqu’à François Hollande (à peine de gauche, si l’on en croit les socialistes).

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L’inquiétude est sur la nation, idée neuve en Europe à l’époque révolutionnaire, dévoyée par le nationalisme d’entre-deux guerres et le frontisme revanchard du FN. Les belles âmes de gauche, jamais en reste de bonne conscience pour eux-mêmes et de morale pour les autres, ont « déconstruit » en bons intellos des années 50 et 60 la nation pour l’accuser de tous les maux : pétainisme, colonialisme, autoritarisme, gaullisme, libéralisme (ultra), ségrégationnisme… en bref, la nation est devenue (je traduis) « discrimi-nation ». Elle est dénoncée par les descendants des combattants FLN (qui s’empressent d’immigrer en France où règne plus d’abondance et de liberté que dans leur patrie indépendante), par les ex-porteurs de valises jamais remis de la fin des colonies (dont l’accusation virulente était leur seule justification), par les ex-marxistes (qui veulent à tout prix remplacer la classe sociale par la « race sociale » pour continuer à égrener le dogme dans sa pureté), par les sans-frontières qui rêvent de fraternité universelle (beau programme mais auquel ne souscrivent ni les daechistes, ni les Chinois, ni les Américains, ni les Russes, ni même les Anglais…).

Or « nous ne sommes ni des clones, ni des êtres strictement neutres, aseptisés, sans racines ni épaisseur culturelle », rappelle Encel p.185. Langue, territoire, religion, histoire, traditions, mœurs – fondent une manière commune de voir et de sentir qui est légitime. De plus, « la nation française s’est constituée et choisie hors de l’emprise des religions (…) Avec, toutefois, l’attachement manifeste pour un substrat chrétien composé d’un épais réseau d’églises et de cathédrales, de quantités de termes et d’expressions issues des Evangiles ou du moyen-âge chrétien, d’une statuaire (…) d’une gastronomie incluant vins et viandes porcines en abondance… » p.200.

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Frédéric Encel vilipende donc justement tous ces « idiots utiles » (terme emprunté à Lénine) qui accusent « d’islamophobie » tous ceux qui leur déplaisent ou – pire – ne pensent pas EXACTEMENT comme eux : « Un démographe aigri et touche-à-tout, un journaliste-militant et soutien fanatique des dictateurs arabes (les Assad notamment), un ancien humanitaire pour qui tout ce qui est occidental est par nature immonde, des militants Frères musulmans, un philosophe maoïste et ancien soutien des génocidaires Khmers rouges » p.53. Le jeu est de mettre des noms sur ces descriptifs (j’ai pour ma part quelques idées).

Et Yves Lacoste de renchérir : « En France, à une époque où le marxisme est passé de mode, c’est encore une façon pour certains intellectuels d’attirer l’attention et d’avoir un brevet d’appartenance à la ‘vraie gauche’. C’est rejoindre la brigade de ceux que j’appelle les pourfendeurs du colonialisme (c’est-à-dire des fanfarons, puisqu’il n’y a plus de véritable adversaire de l’indépendance des colonies, celles-ci étant toutes devenues politiquement indépendantes) » p.114.

L’immigration postcoloniale est « au cœur du trouble » selon Yves Lacoste, qui retrace l’histoire des émeutes de banlieue en province, des premiers attentats du GIA à Paris, les conséquences géopolitiques mondiales de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, les émeutes de 2015 en banlieue parisienne. Et de faire du Maghrébin, puis du Noir musulman, des victimes – alors même que l’immigration (massive en 1975) des boat-people vietnamiens, eux aussi ex-colonisés, n’a engendré aucun trouble.

Yves Lacoste cite l’immense historien philosophe pieux musulman d’origine tunisienne Ibn Khaldoun « (1333-1406) qui apporte la preuve qu’une pensée rationaliste arabe est compatible avec l’islam » p.70. Ibn Khaldoun ne parle pas de djihad, « il est la preuve que l’invocation divine n’est pas très utile en géopolitique, c’est-à-dire dans les rivalités de pouvoirs sur les territoires » p.72. Ce n’est pas la volonté de Dieu qui explique les changements dans l’histoire, mais les changements progressifs des sociétés humaines.

Déstabilisées par la mondialisation, les populations croyantes musulmanes au Maghreb et au Moyen-Orient, se réfugient dans le texte littéral : la nation est détestée au profit de l’oumma (la communauté des seuls croyants – de la secte précise qui l’édicte). Les Etats-Unis et, en Europe, particulièrement la France, font de la nation un contrat social rationnel entre individus – l’inverse même de la croyance intégriste islamique. D’où le combat à mort envers ces pays, ainsi qu’envers les « koufars » (renégats) des pays arabes qui les suivent. Les assaillants islamistes chantaient « Concert au Bataclan, j’attaque en rafalant / Du sang de porcs giclant » : « C’est bien la nation française telle qu’elle est, avec son histoire, ses institutions républicaines et démocratiques, sa culture, ses libertés fondamentales, qu’exècrent les djihadistes », écrit Frédéric Encel p.81.

Ce n’est pas dans le livre, mais j’ajoute : comment, devant cela, ne pas comprendre le raidissement des citoyens français pour la réaffirmation de l’identité nationale avec Fillon ou Valls ? au détriment des Montebourg, Hamon, Peillon et autre Filoche – bien en retard d’une guerre sociale…

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Yves Lacoste de mettre en garde : « Cet éloge du vin et de la cuisine française auquel je me livre ici a pour but d’attirer l’attention des Français sur cet attachement qu’ils éprouvent ainsi à la France ; mais aussi sur ce qui pourrait se passer quand les musulmans qui vivent dans notre pays se mettront à voter pour un parti qui les représente (… obéissant à) l’obsession du mouvement islamiste qui ne manquera pas de faire pression » p.253.

Que faire ? Ou bien voter Front national (je rigole) ou bien « pédagogie et protection, revalorisation du français à l’école, encourager l’associatif laïque, secourir les jeunes femmes menacées, réprimer les ségrégations à l’embauche, restaurer l’autorité républicaine à l’école, surveiller et punir les extrémistes de tous bords, instaurer (peut-être) une garde nationale pour éviter les milices armées » – et la guerre civile (pp.259ss). Telles sont les propositions, un peu faibles et assez banales mais sans doute nécessaires, du géopolitologue de Science Po Frédéric Encel. Un programme pour Valls ou Fillon ? En tout cas un bel objet de réflexion plutôt que d’émotion.

Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France, 2016, PUF, 287 pages, €19.00

e-book format Kindle, €14.99

Vient de paraître ce même jour sur Slate.fr l’interview de David Thomson sur les djihadistes, et surtout sur le déni très français de la caste médiatico-politique des menaces de l’islamisme. A lire absolument !

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Fidel meurt mais le castrisme survit

Fidel Castro est enfin mort. La biologie aide l’histoire et c’est heureux. Car, avec la politique enchantée du communisme et du fascisme, le XXe siècle a connu les pires horreurs humaines – au nom d’un avenir radieux. Reste aujourd’hui le salafisme et ses avatars totalitaires, et c’est bien la même forme de société fusionnelle où il n’est qu’un seul dieu, une seule voie, un seul parti.

Certes, Fidel Castro a renversé le régime corrompu de Batista qui avait fait de l’île de Cuba le bordel de l’Amérique, où les casinos et le jeu rivalisaient avec la prostitution et la drogue pour assouvir les riches yankees. Certes, il a établi la souveraineté de Cuba face à son puissant voisin, en dépit d’un embargo. Mais à quel prix ! Obligé de s’allier au diable soviétique pour obtenir du pétrole et vendre son sucre, menant le monde au bord de la guerre nucléaire par affirmation têtue qu’il lui faut des missiles balistiques, réduisant sa population à la misère socialiste durant des décennies… jusqu’aux magasins en dollars réservés à une élite fidèle et la prostitution des enfants endémique auprès des touristes pour acquérir ces fameux dollars de faveur. Que valent trois ou quatre bonnes années initiales contre plus d’un demi-siècle de pénurie et de répression ?

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Fidel est le bâtard d’un riche propriétaire terrien cubain dont le père, venu de Galice, était analphabète. Mais le garçon ne sera reconnu par son père qu’à l’âge de 17 ans. Cette honte des origines et l’éducation en collège catholique, mariste puis jésuite, ne prédisposaient pas le jeune Fidel à être heureux dans la société telle qu’elle était. D’abord nationaliste, puis révolté, il devient communiste par adhésion au « leader maximo » Staline, lui-même maillon du délire rationaliste de refaire le monde à partir d’une table rase.

Car les deux idéologies postchrétiennes nées au XVIIIe siècle en Europe ont accouché chacune de leurs monstres. L’idéologie des Lumières a glorifié la Raison, l’idéologie romantique a réagi en glorifiant le sang et le sol. Pour les Lumières, ce qui était au départ légitime envie de libération des liens obscurs de la naissance, du milieu et de la religion, ensuite légitime envie d’épanouissement via l’éducation et la participation à la vie politique, a dégénéré en diverses utopies totalitaires : Rousseau et sa Volonté générale, Robespierre et son Salut public, Lénine et son avant-garde éclairée, Staline et son régime policier, Mao et ses gardes rouges, Pol Pot et son sociocide de toutes les classes éclairées. Fidel Castro s’inscrit dans cette filiation avec ses 631 condamnations à mort dès les premiers mois de son pouvoir, l’exportation de « la révolution » en Amérique du sud et en Angola, et ses 8500 opposants encore emprisonnés en 2016.

Pour les idéologies des Lumières et du romantisme, les solutions sont les mêmes. La société aliène ? – détruisons de fond en comble les liens sociaux au profit du seul lien partisan et de l’allégeance à un chef. Les humains sont inégaux ? – faisons de la culture table rase et instruisons les gamins à la dure, d’une seule façon. La réalité résiste ? – nions la réalité et réprimons tous ceux qui pensent autrement que le pouvoir réputé infaillible. En ce sens, socialisme et fascisme, communisme et nazisme, ont beaucoup de points communs. Ce pourquoi nombre d’intellectuels, tentés par la grande lueur à l’est dans les années 30 après l’absurdité industrielle de la guerre de 14, ont erré du socialisme au fascisme et réciproquement – à commencer par Mussolini. Mais aussi Doriot, Drieu La Rochelle et même Mitterrand, décoré de la francisque par Pétain lui-même avant de s’accoquiner (on ne sait jamais) aux mouvements de résistance.

Ce que ce siècle nous a appris, est qu’il est fondamental de désenchanter la politique, de lui retirer son pouvoir de créer des mythes. Plus que jamais la raison critique doit être mise en œuvre – non pour dissoudre systématiquement tout dans l’ironie grinçante, mais pour relativiser, soupeser, mesurer. Castro est adulé comme l’était Staline et comme l’est encore Sarkozy. Malgré les erreurs, malgré les crimes, malgré le malheur. En ce sens, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein et Bachar el Assad devraient être aussi des héros anti-impérialistes, eux qui ont résisté au grand Satan américain… N’oublions pas que Castro accusait les États-Unis d’avoir eux-mêmes organisé les attentats du 11 septembre 2001.

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Nous allons assister, ces prochains jours, aux hommages des partisans de la répression sociale de tous les déviants, des adulateurs de l’économie autoritaire, des admirateurs de la dictature politique d’un seul. Les Maduro au Venezuela, Poutine en ex-URSS, Xi Jinping en Chine pop, Mélenchon en France insoumise, Lang en France rétro-socialiste, vont regretter « une perte pour l’humanité », une disparition de ce « modèle » qui a su durer depuis 1958 en asservissant les individus à son pouvoir personnel.

Car il faut être habile pour faire surgir le tempérament d’esclave qui existe en chacun par flemme, renoncement ou indifférence. S’aliéner au collectif est une démission de l’être, surtout lorsque le collectif est récupéré sans vergogne par des ego sans scrupules. Les maîtres, à l’inverse, sont indifférents à toute croyance, ils sourient à toute foi et à son inénarrable sérieux qui a l’illusion que le ver humain pourrait se faire dieu tout-puissant, comme s’il suffisait de dire pour tout refaire, comme s’il suffisait d’espérer pour entreprendre…

Ceux qui ne se veulent pas esclaves doivent méditer ce mot de Nietzsche dans Par-delà le Bien et le Mal : la religion ? « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. » Que ce soit Jéhovah, Dieu, Allah, la race « biologique » ou le communisme « scientifique », toute religion est un opium du peuple et tout clerc de la secte un manipulateur. Fidel en était un – parmi les premiers. Son (mauvais) exemple n’empêchera pas son modèle de se reproduire, tant l’humanité est avide de croire et de suivre, plutôt que de constater par elle-même et d’agir. Castro est mort mais le castrisme a encore de beaux jours devant lui.

Le Cuba réel visité sur ce blog

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Arapà contre la guerre

La guerre, n’importe quelle guerre, toutes les guerres. Du nationalisme le plus con de 14 à la religion déformée la plus con des daechistes islamiques. Mourir pour l’au-delà, quelle dérision… Mourir pour rien serait plus juste. Défendre sa patrie n’a rien à voir avec l’intolérance à l’autre. Qui ne le comprend pas devrait un peu réfléchir.

Que défend-t-on par la mort ? Soi-même, sa famille, son clan, son peuple, l’humanité ? Rarement, très rarement. S’il existe une légitime défense, il n’existe pas de guerre juste. Il s’agit toujours d’aller massacrer l’autre au nom d’une idéologie, qu’elle soit « la patrie en danger », « l’ennemi héréditaire », le « sous-homme » ou « la gloire de Dieu-Allah-Jéhovah ».

Les nantis au pouvoir envoient toujours le populo massacrer les autres avec les armes fournies par leurs copains industriels, au nom de leurs seuls intérêts, et sous le paravent de la religion ou ou de l’idéologie – ce qui est une pareille déformation du monde.

C’était vrai en 14, c’est encore vrai sous les islamistes. Qui donc se veut calife à la place du calife ? Qui donc interprète les volontés du peuple ou les désirs de Dieu ?

Quelle prétention ! Quelle bêtise bassement humaine… Comment un dieu quelconque, très-haut et miséricordieux comme on le croit, enverrait-il des bêtes ivres de haine massacrer des humains issus de lui ? A-t-il besoin de ces golems pour assouvir sa vengeance ou accomplir sa volonté ? Si tel est le cas, il a bien peu de puissance, le dieu. Il est bien trop ethnique, particulier, provincial, pour prétendre régenter toute l’humanité et les autres êtres dans l’univers – qu’il aurait « créés ».

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Arapà, chanteurs corses, composent un CD entièrement contre la guerre, toutes les guerres. J’ai déjà évoqué le groupe Arapà sur ce blog. In Memoriam a été pour la première fois interprété à Verdun dimanche 23 octobre de cette année en l’Eglise Saint Sauveur. Nous sommes le 11 novembre, armistice après quatre ans de massacre industriel ; nous serons dans trois jours le 13 novembre, anniversaire d’un massacre aussi lâche que méprisable, contre des jeunes qui ne sont pas de la même race, suivent une autre culture et qui croient autrement.

Si je mourais là-bas, poème d’Apollinaire à sa maitresse Lou, oppose amour à mort, l’amour à la mort, la vie au suicide. Journal d’un soldat corse, Verdun, Envoi du front, Lettre de soldat, Le chemin des Dames, La chanson de Craonne, La butte rouge, Tu n’en reviendras pas, sont des chants en français qui alternent avec des chants corses (traduits dans le livret). Pour dire non à la guerre, non à la haine, non à la connerie humaine.

Vaste programme ! Assez vain, mais fait du bien. La poésie pour la vie vaut mieux que la balle pour le mal. Et chante la voix chaude, vivante, sortie des tripes :

Ecoute mon enfant

Les oiseaux qui chantent

Regarde mon fils,

Comme sont belles les fleurs

Si toi, mon chéri, tu veux être comme eux

Reste près de moi, et gardons les agneaux

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Nous sommes le 11 novembre ; nous serons dans trois jours le 13 novembre. Où sont les anti-guerres dans ces « célébrations » ? Pourquoi brailler « plus-jamais-ça » alors que vous laissez toujours tout recommencer ? Intellos pseudo-penseurs, où est votre Front des intellectuels antidaechistes ? Bobos contents de vous, où est votre lucidité sur cette foi qui permet de violer, d’asservir et de massacrer ? Le même genre de foi que le nationalisme de 14 et des fameux fascistes des années 30 dont vous faites le diable incarné. Cette foi particulière du salafisme, si proche du wahhabisme saoudien dont vous faites « vos amis » en leur vendant des armes, alors que cette foi est la partie la plus raciste, antisémite, xénophobe, sexiste et intolérante de toute la planète ? Ce radicalisme que vous encouragez par votre laisser-faire, dont vous encouragez par là même son antidote radical : le Front national, qui insidieusement gagne toute la société « démocratique ». Pourquoi ne voulez-vous jamais regarder la réalité en face ? Par bêtise ? Par trouille ? Par lâcheté ?

Si chanter In Memoriam pouvait vous remettre les idées à l’endroit…

CD Arapà, In Memoriam 1914-1918, 2016, disponible via cdresa@arapa.fr

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